CHARLES YRIARTE LE PURITAIN SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE l'amie des hommes.- — cuez chose l'ame en teine. — saint-fétkusuoimg a paris. — a l'académie monthetol't. — pap.is vaincu. — le rilocès de pai1is THÉÂTRE DE SALON LA FEMME OU S EN VA PARIS CHARPENTIER ET C' 8 , LIBRAIRES-ÉDITEURS 28, QUAI DO LOUVRE ^ 1873 CM VRLES Y Kl ART E E PURITAIN SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE 1 AMIE DES HOMMES. - CHEZ CHOSE L'AMI ES PEINE. — SAINT-PÉTERSBODBG A PARIS.— A I.'aCIDE'MII MOSTRF.TOIT. - PARIS VAINCU.--U PBOCÈS DE PARIS THEATRE DE SALON I.A FEMME QUI s'en VA l'Ali IS CHARPENTIER Kl' C", LIBRAIRES-ÉDITEURS •m. » » n a i nv ioi:viik. 1X7 3 LE PURITAIN I SOUVENIRS D'UN ORPHELIN Mou enfadce, cl je puis même dire mon existence tout entière ont été liées si intimement à la vie de Contran de Groussay, que je ne veux pas tenter de les séparer dans le récit que je vais vous faire. Peut-être y a-t-il un exemple à suivre, ou, tout au moins, une leçon à recueillir pour ceux qui vont entrer dans la vie. D'abord, jeunes gens, ne croyez pas facilement au bonheur; je ne suis pas chagrin au déclin de ma vie, mais j'ai rarement vu de ciel sans nuage ; vous me citiez tout à l'heure comme un homme heureux, dites plutôt que j'ai tâché de me faire du \ 2 LE PURITAIN. bonheur avec ce que j'avais sous la main, ce sera plus juste. Sachez bien qu'on ne sait rien d'un être humain, tant qu'on n'a point appris les circonstances intimes dans lesquelles il a vécu. Tel d'entre nous dont la vie est calme, unie, douce, heureuse scion les lois du monde, porte au fond du cœur une blessure secrète qui ne s'est jamais bien fermée. C'est comme une basse mélancolique qui accompagne, même aux plus beaux jours, le chant joyeux de la vie. Heureux ceux qui s'élancent dans l'existence, sans souci de l'avenir,comme sans souci du passé, savourant sans remords les fruits qu'ils cueillent, libres d'esprit, faisant leur avenir comme ils le veulent faire, sans qu'aucune racine les attache au douloureux passé, sans que rien les entrave ! Les péripéties de ma carrière, que je regarde comme finie, encore que le ciel me réserve peut- être quelques années à vivre, sont des péripéties vulgaires : mais la poésie monte aussi de la réalité, et la vie avec ses ardeurs, avec ses combats, offre un spectacle assez plein d'intérêt pour qu'on ne cherche point à nouer les événements avec plus de force que le sort ne les a noués lui-même. Mes vingt premières années peuvent se résumer LE PURITAIN. 3 ninsi : Je n'ai point connu mes parents, et j'ai Irouvé dès ma plus tendre enfance un ami sur lequel j'ai concentré toute mon affection. Gontran était mon camarade de collège, nous étions du même âge ; unis dès la plus tendre enfance, nous avions les mêmes tendances, les mêmes aversions et les mêmes sympathies, nous nous absorbions l'un dans l'autre, et quand, aux vacances, il partait pour Cbenegalon, la terre de sa famille, nous avions tous deux le cœur gros, lui de me quitter, moi de ne pouvoir le suivie cl de rester enfermé entre quatre murs, comme un orphelin que j'étais. J'avais rencontré maintes fois au parloir madame de Groussay, sa mère, les lettres que son (ils lui écrivait étaient pleines de mes exploits. — « Maxime par-ci, Maxime par là. » — « Maxime a été premier. » — « Maxime m'a prêté sa composition. » — « Maxime m'a défendu dans telle circonstance. » Et moi de mon côté, si j'avais eu à qui écrire ici-bas, il est certain que mes lettres n'auraient parlé que de Gontran. Nous nous aimions en frères, et plus tard, quand j'ai eu mon premier duel, que j'ai fait ma première farce et éprouvé ma première douleur, c'est Gontran qui a été mon témoin, mon confident et mon consolateur. 4 LE PURITAIN. Il n'est rien ici-bas de meilleur, de plus saint, de plus pur, que de pouvoir à toute heure lire dans le cœur d'un ami, marcher deux à deux dans la ■vie, la main dans la main, unis dans la joie comme dans la douleur, sûrs l'un de l'autre et prêts à défier le sort pourvu qu'on soit réunis. Au 15 août, quand on nous avait couronnés de feuillage artificiel au bruit des fanfares, après avoir écouté sans aucun recueillement un discours latin fort ennuyeux, et des harangues pompeuses qui commençaient toujours par « Jeunes élèves, » dans lesquelles les plus audacieux des professeurs, les plus affranchis des traditions, ne pouvaient se refuser à appeler l'Université — « Aima parais, » tout le monde prenait sa volée : moi je reslais seul. J'avais le cœur gros, et ce bon Gon- tran, qui trouvait injuste cette séquestration, avait des révoltes juvéniles contre le sort qui m'isolait ainsi. Je comparais bien tout bas ma destinée à celle de mon ami, ma cour aride et ses deux rangées de maigres acacias à ces bois ombreux de Chenegalon, à cette abbaye mystérieuse dont ses récits de retour des vacances étaient remplis ; mais j'avais dès l'âge le plus tendre une sorte de philosophie orientale, j'étais cuirassé contre tous les chagrins qui devaient m'atteindrepar mon pre ■■■■■^■■■■H LE PURITAIN. S mier chagrin, le plus lourd et le plus profond de tous : c'était cette basse mélancolique dont j'ai parlé tout à l'heure qui accompagnait le chant en raillant toute gaieté. Quand j'allais avoir quinze ans, Gontran, qui n'était cependant pas diplomate, ourdit dans l'ombre une conspiration dont il tenait à lui seul les fds. Il écrivit à sa mère qu'il était décidé à obtenir la permission de m'einmener avec lui passer les vacances à l'abbaye, et comme il avait fait son enquête à lui tout seul, ce charmant hypocrite persuada vite à la douce comtesse que, si elle venait elle-même me chercher au lycée dûment munie d'une permission de mon tuteur, celui qui dirigeait nos éludes, le rigide M. Brazicr,n'élèverait aucune objection contre mon départ. Au fond même, il ne devrait pas être fâclié de se débarrasser d'un pensionnaire trop assidu, qui était bel et bien né à Paris, et qu'on laissait cependant isolé pendant les vacances, comme s'il eût été Péruvien ou neveu d'un Daïmios. MON TUTEUR. - PROFIL DE DIH.OMATE. Mon tuteur, M. d'Epstein, mélancolique diplomate qui avait promené sa cravate blanche dans l. 6 LE PURITAIN. toutes les chancelleries d'Europe, était un penseur grave s'il en fut ; il confondait l'ennui avec le sérieux, et croyait réellement qu'il avait signé le traité de Vienne parce qu'il avait taillé les plumes de M. de Talleyrand. Jamais je n'ai vu de si belles cravates que les siennes, c'étaient des monuments. Ce plénipoten- , tiaire inpartibus, pour lequel M. Brazier avait un respect sans bornes, me paraissait aussi très-imposant. C'était un elre sec, métallique, prudent, d'une politesse accomplie, qui tenait à ma famille par des liens de parenté, et qui administrait, disait-on, avec une louable parcimonie, le très-mo- dcsle héritage que mon père m'avait laissé. Il parlait comme on officie, avec une prétention pour ainsi dire voilée; quand une parole allait tomber de ses lèvres, on eût dit qu'il allait rendre un oracle. C'était certainement un galant homme ; mais il nie comprimait et eût éteint en moi toute spontanéité, tout élan et toute chaleur, si j'eusse vécu davantage auprès de lui. J'avais froid à l'ombre de ce grand diplomate. 11 me semblait aussi qu'il affectait un souverain mépris pour tout ce qui n'était pas de sa sphère, et je ne sais pas comment il se lit qu'un jour mon VU PURITAIN. 7 admiration pour les hautes facultés de ce plénipo- pentiaire tomba tout à coup. J'eus l'audace de les passer au crible du libre examen ; je le poussai par la discussion presque dans ses retranchements, et j'acquis, dès que je fus devenu homme, la conviction la plus profonde de la nullité de ce grand personnage qui, dans les rares conférences qu'il avait avec M. Brazier, réglait par un mot les destinées de l'Europe. J'avais soumis mes doutes à Contran, qui était doué d'une observation très-délicate, possédait la gaieté de l'esprit, et contrefaisait à merveille les types qu'il avait saisis sur le vif. « La pondération des pouvoirs ! (médit Contran avec emphase, après avoir pris une noble attitude et simulé avec son mouchoir la cravate blanche de M. d'Epstein), les intérêts des masses, le principe d'autorité 1 — je t'assure que ton tuteur, au fond, est une armoire vide fermée à clef. » Et, gamins que nous étions, nous partions d'un éclat de rire, après avoir exécuté sommairement le secrétaire intime du prince de Bénévent. Mais dans le temps dont je parle, nous n'étions pas encore aussi résolus, et nous avions conservé toutes nos illusions sur M. d'Epstein. Je le voyais apparaître deux fois par an ; on m'appelait au par- 8 LE PURITAIN. loir, et c'était un événement dans la cour du lycée. Mon tuteur arrivait de Vienne, de Berlin, de Stoc- kolm, de Pétersbourg, ou de je ne sais quelle cour d'Allemagne ; on me faisait, avant de paraître aux yeux d'un si grand personnage, passer une inspection devant la directrice de la lingerie, qui remettait des lacets à mes bottines, changeait ma veste déchirée au coude et mon pantalon usé aux genoux, me forçait à laver mes mains souillées d'encre, et promenait un linge mouillé sur ma figure, avec une rudesse qui laissait son empreinte et me marbrait la face. Je comparaissais alors; je trouvais mon tuteur grave comme Calchas, faisant l'étonncment des visiteurs qui assiégeaient le parloir, et tenant M. Bra- zier enchaîné à ses oracles. Il s'avançait vers moi avec une sorte d'onction, approchait ses lèvres de mon front en se baissant tout d'une pièce, et me donnait un simulacre de baiser. C'était glacial comme le pôle Nord, et quand le hasard mettait en face de moi un élève que sa mère tenait étroitement embrassé, je ne pouvais maîtriser une certaine émotion, et je sentais de grosses larmes monter de mon cœur à mes yeux. Mais je n'avais garde de pleurer en face de M. d'Epslcin. Mon tuteur n'aurait pas compris LE l'UMITAIN. 0 qu'il me manquait quelque chose ici-bas, que j'avais parfois des envies de dépenser tout mon amour, toutes mes larmes, et que mon cœur gonflé demandait à s'épancher comme une urne Irop pleine. Je prenais des leçons d'équitation, j'étais de ceux qui recevaient des leçons d'armes, des répétitions particulières, et que leurs parents, pendant les vacances, avaient autorisés à aller tous les jeudis au théâtre. Que me fallait-il de plus? Une correspondance s'établit donc entre madame de Groussay et M. d'Epslein. La mère de mon ami observait à mon tuteur que la nécessité, à laquelle le réduisaient ses importantes fonctions, de laisser le jeune Maxime, l'ami de leur tils, passer ses vacances au lycée depuis nombre d'années, était peut-être faite pour développer une - mélancolie à laquelle cet enfant n'était que trop enclin déjà. Us lui offraient une distraction sans danger, qui consistait à accompagner leur fils Contran à l'abbaye de Chenegalon pendant les vacances qui allaient s'ouvrir. La démarche en elle-même s'expliquait par la profonde amitié qui unissait Maxime et Contran ; quant à la responsabilité qu'entraînait une telle demande, M. et madame de Groussay l'acceptaient 10 LE PURITAIN. tout entière; d'ailleurs, M. d'Epstein et le comte étaient, du même monde, le diplomate connaissait les d'Orglande, les de Bonneval, les de Hauteville, leurs voisins ou leurs proches, il pouvait se renseigner auprès d'eux. La réponse ne se fit point attendre; M. d'Epstein ne s'étonna que d'une chose, c'est que je fusse mélancolique; le grand diplomate laissa tomber sa tète dans ses mains, et se demanda quel nuage obscurcissait ma vie ; mais comme il savait que le comte de Groussay était allié à la famille de M. de Vergennes, qui avait été ministre des affaires étrangères sous la Restauration, ce seul litre suffisait pour qu'il me livrât sans arrière-pensée à la famille de Groussay. M. Hrazier reçut donc un firman qui ressemblait à une lettre de créance, par lequel M. d'Epstein Tautorisait à me donner ma liberté. Contran, qui était au courant de toute cette négociation, sut se contenir et ne desserra pas les lèvres ; et quand, au sortir de la distribution des prix du lycée, où nous nous suivions de près dans chacune des facultés, obtenant à peu près les mômes succès et montrant les mômes aptitudes, madame de Groussay me dit, en m'embrassant comme un fils : - « Mon petit Maxime, allez voir si votre malle LE PURITAIN. 11 et celle de Gontran sont prêtes, » j'eus comme un éblouisseraent, mon cœur battit à se rompre; je compris tout dans un regard, et je tombai dans les bras de mon frère d'adoption en poussant un cri de joie. C'est un jour qui restera dans ma vie marqué d'une croix blanche ; ce jour-là, j'ai oublié un in- tant ma tristesse, j'ai senti que je me rattachais à la vie par une affection presque maternelle, et que Dieu ne m'avait pas tout à fait abandonné, puisqu'il avait mis à côté de moi mon ami Gontran, et qu'il me donnait l'amour de sa mère pour remplacer l'affection de celle que je n'avais jamais connue. il UNE SCÈNE D'INTÉRIEUR Chcnegalon m'apparut comme un paradis, ol chaque fois que je pense à mon séjour à l'abbaye, j'éprouve dans tout mon être comme la sensation d'un calme infini. Celle terre des Groussay élait une ancienne abbaye, composée de la maison abbatiale, de l'abbaye proprement dite, de son cloître et de ses dépendances. La maison abbatiale élait restée debout, l'abbaye était ruinée, elle servait alors de grange, et les fermiers s'étaient taillé une demeure dans les cellules. Il est difficile d'imaginer un cadre plus gracieux à nos ébats cl un séjour plus propice à l'enfance. Il y avait là, en dehors de l'espace énorme et de toutes les ressources qu'offrait la nature agreste cl abandonnée de Clienegalon, de quoi frapper nos ■■■■■■■■ ■0 LE PURITAIN. 15 jeunes imaginations. Le cloître de l'abbaye était encore assez bien conservé ; les tombes des prieurs avaient été respectées, et les folles herbes, croissant à l'aventure, entouraient ces vestiges en leur prêtant la grâce que la nature donne à toute chose. Çà et là des fûts brisés, des pierres tombales couvertes d'inscriptions, des chapiteaux renversés , des débris de statues, attestaient les ravages du temps et le parti pris d'abandon. Les plantes grimpantes, lierres, viornes, vignes vierges et jasmins d'Espagne aux ileurs éclatantes, s'accrochant aux arceaux de l'église, balançaient leur ombre sur nos têtes ; nous éveillions les échos de ces voûtes en parodiant les chants des prêtres, et là où souriait la mort et où gisaient les ruines, nous évoquions la vie en troublant de nos innocents sacrilèges et de nos cris joyeux le silence des tombes. (Juel contraste avec la cour du lycée, et quelle ivresse! J'étais là libre, jeune, heureux, me baignant au matin dans la rosée, courant tête nue dans les bois sombres, m'enfonçant sous les sapins, disparaissant jusqu'à ini-corps dans les prairies, cueillant à pleine main des gerbes de fleurs des champs,- des grandes marguerites, des sauges odorantes des folles avoines; chantant à tue-tête, aspirant la vie, sûr, du matin au soir, d'avoir là, 9 14 LE PURITAIN. près de moi, partageant mes jeux, mon ami Gontran, aussi heureux que je l'étais alors, ardent au plaisir comme moi, infatigable, et d'une imagination sans exemple pour varier nos délassements. Tantôt nous guidions un bateau sur le grand étang, et, graves commes des augures, nous nous arrêtions en quelque endroit propice pour pêcher à la ligne. Quelques minutes après, soit que nous lussions mal habiles, ou que la patience ne fût pas notre faculté maîtresse, nous finissions par nous regarder l'un l'autre en partant d'un éclat de rire, ou bien Gontran laissait tomber, à la place même où flottait le bouchon de ma ligne, une grosse pierre qui nous éclaboussait tout le visage et troublait pour longtemps la quiétude des hôtes de l'étang. Une fois, nous amusant à sauter un ruisseau où nous avions essayé de pêcher des écre- visses, je tombai à l'eau et je revins à l'abbaye dans les habits du gars Braud, le fermier de la Rigaudièrc; madame deGroussay, ce jour-là, me gronda doucement, en me disant d'éviter que le comte me vît dans cet accoutrement. C'étaient des fêtes sans fin, des plaisirs sans trêve. Le bon Gontran était adoré de ious les braves gens des alentours, et c'était à qui nous comblerait et nous rendrait la vie plus douce pendant LE l'URITAIN. 15 ce séjour des vacances. Cette vie à l'air libre, que je goûtais pour la première fois, m'enivrait et remplissait mon âme d'une véritable allégresse. De temps en temps, quand madame de Groussay me rencontrait dans une allée, la face rouge, le front liumide, le cœur agité, turbulent, plein de séve, brûlant d'échapper à la contrainte que son calme infini et sa douceur me commandaient, ne fût-ce qu'un seul instant, pour répondre à une question ou pour écouter une recommandation maternelle, elle avait comme une peur secrète de mon exaltation. C'est que je buvais la vie, je savourais l'existence, je dépensais en quelques jours tout un arriéré de sensations refoulées dans mon jeune être, j'appartenais à la nature, et, pour la première fois, je m'absorbais en elle, je bondissais dans les champs, dans les prés, sous les baisers d'un soleil de feu. Je ne savais alors rien de mes hôtes, si ce n'est qu'ils étaient les parents de Gontran. La mère m'apparaissait comme un ange de douceur. Le comte me semblait fantasque et dur ; mais c'est à peine si je pus soupçonner ce qui n'était déjà plus un mystère, même pour les étrangers : car l'enfance a reçu du ciel de saints privilèges ; elle a 1 insouciance et la naïveté, et peut passer à côté 10 LE PURITAIN, d'une grande douleur sans en soupçonner l'existence. Ce n'est donc que plus tard que j'ai pu comprendre qu'il y avait un point noir dans ce ciel lumineux. Ce comte de Groussay, que je n'avais pas encore appris à craindre, est resté célèbre dans tout le département de l'Orne, où était située l'abbaye de Cbenegalon. C'était une sorte de personnage sinistre: il était, à ses propres yeux, le dernier des gentilshommes, et professait pour lui-même une sorte de vénération qui eût été comique, mais que son physique avantageux ne rendait que haïssable. Non-seulement il ne s'était point rallié, mais il n'avait rien accepté des idées de ce siècle, et tandis que ceux qu'il regardait comme ses pairs avaient tous, plus ou moins, tenté de s'opposer par la force à la réalisation des événements sous lesquels avaient succombé le droit divin et tant d'autres choses avec lui, le comte était resté dans ses terres. Ce n'était pas qu'il lût lâche : les Groussay sont à l'abri d'un tel soupçon ; mais il avait des égards sans borne pour sa propre personne ; le soin de sa grandeur l'attachait à son foyer. On eût dit qu'après que Madame s'était jetée en Vendée, c'était à lui qu'on devait apporter les ciels de Taris sur un plat d'argent, et qu'il devait se I.E PURITAIN. 17 conserver pour son pays et pour sa race. Le comte était pauvre, et ne pouvait s'en prendre qu'à lui : il avait dissipé sa fortune et avait dû renoncer au monde, où il n'aurait jamais consenti à vivre sans y faire figure. Madame de Groussay, elle, était née dans une classe intermédiaire ; il y avait eu un certain entraînement de sa part vers ce gentilhomme à l'allure noble, au geste digne, qui avait sollicité sa main. Des parents peu perspicaces et assez vaniteux pour passer légèrement sur les qualités du cœur et les dons de l'esprit pourvu que les titres nobiliaires soient authentiques, avaient hâté cette union, sur laquelle M. de Groussay avait bien aussi compté pour donner à son nom le lustre qui lui manquait, et reparaître dans un monde où on n'aime pas la pauvreté. Tout d'abord, il avait été tacitement reconnu des deux parts qu'on vivrait à Chenegalon ; mais M. de Groussay s'était empressé de remonter sa maison de Paris, à laquelle il avait dû depuis longtemps renoncer, pour se contenter d'un pied à terre qu'il n'occupait que quelques mois de l'année. Dès les premiers jours de son mariage, on l'avait revu aux courses, au club, à l'Opéra, partout °ù on vit, partout où on s'agite, et quoique sa 18 LE PURITAIN, femme fût remarqunblc par sa distinction et sa beauté, il avait trouvé mille prétextes pour ne point la présenter. Madame de Groussay n'aimait point le monde, et ne songeait point à se plaindre de cette exclusion, qui n'était rien moins que naturelle; mais le beau-pére, qui avait compté sur son gendre pour lui ouvrir à deux battants les portes du faubourg, trouva singulier que M. de Groussay eût ses grands jours, dans lesquels il admettait les personnes de son monde, et ses petits jours, qui se composaient uniquement des anciens amis de la jeune femme. Ce n'était point une nouveauté pour lui, ce cercle familier, et il se trouvait déjà déçu dans ses espérances. Après quelques années de mariage, comme les prodigalités de M. de Groussay n'étaient un mys- tère pour personne, M. Fonville, le beau-père, qui passait pour un grand administrateur, voulut faire quelques objections ; mais elles furent si mal reçues, qu'il crut de sa dignité de rompre. Madame de Groussay se trouva dès lors dans cetté situation pénible, de voir son père chez lui, en visite, comme une étrangère, et de renoncer à jamais à une intimité de famille qui lui était si chère, sons peine de donner des griefs à son mari. LE PURITAIN. 10 Gontran allait naître. Madame de Groussay vécut beaucoup au logis, et le comte y parut de moins en moins. Elle avait rêvé la vie à deux, la communion complète d'idées, une de ces unions sincères, profondes, pleines de sécurité, une effusion douce et constante; elle se trouva seule à son foyer, séparée de son père, ne tenant déjà plus au monde qu'elle avait quitté, et ne tenant pas encore à celui dans lequel elle venait d'entrer. Ce n'était pas une femme romanesque, et elle n'avait pas apporté dans le mariage ces illusions, bien naturelles en somme, que les jeunes filles qui ont peu vu le monde nourrissent presque toutes : elle comprit que son sort était brisé. Pendant ces longues soirées d'hiver qu'elle passa seule devant le berceau de son enfant, attentive à chaque bruit de roues, luttant contre le sommeil, espérant toujours que le comte allait venir sur la pointe du pied soulever les rideaux de dentelles pour jeter un regard sur son enfant endormi, et du même coup peut-être, sourire à la mère ; elle mesura d'un regard ferme toute la roule qui lui restait à parcourir, quoique, par celle qu'elle avait parcourue déjà, elle en connût l'aridité. Alors, faisant un pacte avec elle-même, simplement, grandement, elle se jura, comme chrétienne et 20 LE PURITAIN. comme mère, d'accepler toutes les tribulations qu'il plairait au ciel de lui adresser. Un soir d'hiver, comme elle venait de se laisser aller au sommeil, vaincue par la fatigue, les yeux rougis par les larmes, le comte vint s'asseoir au chevet de la comtesse. Une faible lueur éclairait la chambre à coucher, un tison brûlait dans l'aire, et dans le petit berceau coquet, disposé entre les deux fenêtres, Gontran reposait de ce doux sommeil propre à l'enfance. Madame de Groussay, entendant le bruit des pas du comte, entr'ouvrit faiblement les yeux et épia pendant un instant l'attitude de son mari. Il avait jeté un regard sur elle, et s'était assis près du lit, sous les rayons vacillants de la veilleuse. Son front était humide, ses yeux étaient caves ; par instants, il fixait sans les voir les fleurs du tapis, puis revenait à la comtesse. Il frissonnait comme s'il était sous l'action de la fièvre ou qu'il tentât d'échapper à un mauvais songe, par moments un violent soubresaut ébranlait son être. Comme madame de Groussay reposait un bras hors du lit, il baissa la tète jusque sur le couvre-pied, déposa un baiser sur cette main pâle et la tint un instant embrassée. La comtesse jeta un étrange regard sur cet LE PURITAIN. 21 homme prosterné à ses pieds, puis contenant les émotions qui l'agitaient, feignit de dormir. Le comte, en se relevant, ne put rien lire sur ce visage placide et calme, et pâlit davantage. 11 se prit à parcourir la chambre de long en large, sans lever les yeux; parfois le tison se brisait et se répandait en braise jusque sur le marbre du foyer, projetant une lueur passagère; alors M. de Groussay examinait cet intérieur avec l'œil froid et sûr d'un homme qui y serait entré pour la première fois. Ce luxe décent, noble, honnête, ces souvenirs de famille attachés çà et là, les chapelets, le crucifix, l'ouvrage commencé, le berceau enfin, — qui n'avait même pas eu son premier regard , lui disaient bien la vie de celle à laquelle il préférait je ne sais quelles filles sans cœur qu'on se passait de main en main, et dont la honteuse célébrité n'aurait dû amener que le dégoût dans son cœur? La comtesse cependant tâchait d'épier sur ce visage les traces des émotions qui devaient agiter M. de Groussay ; elle se demanda si le remords l'avait touché. C'était peut-être un entraînement, une fougue passagère, l'élan impétueux d'un gentilhomme longtemps sevré des plaisirs qu'il croit 22 LE PURITAIN. être l'apanage de ceux de son rang; elle était peut- être aussi trop simple, trop pure, trop bourgeoise, comme disait parfois le comte. Si elle pouvait ressaisir cet amour, galvaniser ce cœur mort, le réchauffer, lui insuffler la vie, lui rendre la foi ! Son histoire n'était-elle pas hanale, après loul? L'amour pur, constant, sans trêve, l'amour qui brûle d'un feu toujours égal et ne connaît pas les défaillances, n'est pas de ce monde; ce qui est vrai et ce qui constitue la vie réelle, c'est l'indulgence, c'est l'esprit de concession, c'est le sacrifice : et le comte allait lui revenir! Elle avait besoin de croire, et elle crut. Au matin, comme un fdet de jour pâle et terne, le jour des rues de Paris en hiver, pénétrait dans la chamhre entre les plis des rideaux mal joints, Clolilde prit le comte par la main et le mena vers le herceau ; elle le fit se courher et déposer un baiser sur le front de l'enfant qui dormait encore ; puis, joyeuse, vive et presque enfantine, faisant à M. de Groussay un geste d'adieu, elle s'apprêtait à sonner sa femme de chambre, quand celui-ci s'approcha vivement d'elle et lui saisitlebras pour l'en empêcher. Il tremblait, et sa physionomie avait repris LE PURITAIN. *» l'expression de la veille ; on eût dit qu'il voulait parler et qu'il se sentait paralysé. En voyant ces traits décomposés, celle pâleur subite, Clolilde crut à un mal rapide, le comle avait L'air d'un homme ivre. Elle eut peur et con- rut à la cheminée; mais M. deGroussay, suppliant, la saisit dans ses bras et la fit asseoir sur ses genoux : — Écoute, lui dit-il, je n'osais pus, mais il le taut : c'est aujourd'hui même, avant midi, c'est sacré, toi seule peux me sauver. — Vous sauver, moi '.' dit-elle en s'arrachant à son mari et s'appuyant debout à la cheminée. — Oui, mais si lu ne retrouves pas ton sourire de tout à l'heure, je n'oserai pas. — Parlez donc, j'écoute. — Tu sais bien,Mongiron, Puysëgur, Chavannes, enfin, tous ces messieurs se réunissent depuis quelque temps dans un entre-sol de la rue Tait* bout, dans l'intention de fonder un cercle. Nécessairement j'en suis, et hier... — Vous vous battez ce matin... et vous avez peur ! — Peur ! dit le comte en haussant les épaules, personne ne tire comme moi... Non... tu ne corn- 24 LE PURITAIN. prends pas... Mais tu conçois... enlre hommes on s'amuse... on joue... — Et vous avez perdu ? — Oui, j'ai perdu. — Mais ce n'est pas nouveau, cela ! Combien vous faut-il encore ? Le comte s'arrêta ; il ne s'attendait pas à cette résolution et à cette fierté. Quant à la comtesse, le dégoût peu à peu se peignait sur son visage et s'y incrustait ; on eût dit qu'elle avait le cœur sur les lèvres. Elle était découragée, abattue, fîère cependant, et dominait son mari de toute la hauteur de sa noblesse. Elle qui venait d'avoir une lueur d'espoir ! — Eaites vite, monsieur, dit-elle, et ne craignez pas d'avouer. — Eh bien, j'avais élé heureux toute la soirée, j'étais en veine, quand vers minuit... — Épargnez-moi ces péripéties... Combien vous faut-il? — Quarante-cinq.... dit le comte d'une voix brève. — Il faut payer, monsieur... dit la comtesse en fermant les yeux, comme si elle venait de recevoir un choc. Jé signerai. Mais maintenant, rappelez- vous que le seul auquel il reste quelque chose de LE PURITAIN. - a nous trois, c'est voire fils, et je vous jure que vous ne le ruinerez pas. Madame de Groussay alla ouvrir un petit secrétaire qui se trouvait en face de la cheminée, écrivit fiévreusement quelques lignes, les cacheta avec soin, et tendit la lettre à son mari sans le regarder. Celui-ci se précipita sur la main de sa femme et la couvrit de baisers ; mais la comtesse détournait la tète, et regardait son fils qui s'agitait dans son berceau. Le comte sortit, sonna son valet de chambre, lui donna l'ordre de courir rue Rougemont chez le banquier ; puis il passa 'dans son cabinet de toilette ; là, se regardant devant la glace, il murmura d'un ton cynique : — Eh bien, mais cela s'est passé mieux que je ne l'aurais cru. Pendant ce temps, Clotildc, à genoux devant le berceau du petit Gontran, pleurait à ebaudes larmes, couvrant de baisers la tète blonde de l'enfant qui lui souriait dans un rayon de soleil. III ÉTUDE DE CARACTÈRE A Paris, la vie est pressée, active, fiévreuse ; les plus calmes et les plus isolés vivent dans un tourbillon qui les emporte; ils vont, ardents, surexcités, laissant s'écouler les jours sans les compter et ne regardent jamais au-dedans d'eux-mêmes, ils ne s'arrêtent pas un instant pour jeter un coup d'œil sur le chemin parcouru ou pour mesurer la route qu'ils vont suivre, ne donnent jamais rien d'eux, et se dépensent cependant sans compter par une série d'efforts incessants. Leur nature, vraie, sincère, s'est doublée d'une nature factice, conventionnelle, ils se sont t'ait un caractère qui est comme un masque posé sur le visage et sur le cœur. Ce qu'on appelle « un homme du monde, » dans une fausse acception, c'est-à-dire celui qui fait LE PURITAIN. 27 profession do cultiver la société, do s'absorber on elle, de lui tout sacrifier, son temps, ses sentiments, ses opinions ; qui s'est fait une religion de suivre ses lois, d'épouser ses préjugés, et dont la préoccupation la plus grave est d'éteindre en lui toute spontanéité, toute lueur, toute affirmation spéciale, physique ou morale, qui pourrait faire de lui un type : celui-là, plus que tout autre, est un grand comédien sans le savoir. 11 entend développer les thèses les plus fausses, les théories les plus injustes, déplacer le sens moral et heurter le bon sens, sans que son cœur se gonfle cl que sa raison s'insurge; peu à peu, sans s'en douter, il en vient à des atermoiements, des temporisations avec l'injustice ; il apporte une âme tiède au culte de la vérité et des choses droites, arrive graduellement à saluer la sottise, à respecter l'ignorance, à vénérer le vice, ou du moins à pactiser avec eux par une indulgence coupable. M. de Groussay était de ceux-là. II s'était même habitué à considérer comme faute légère la violation d'un serinent sacré-, et, tout en restant ce qu'on appelle un galant homme aux yeux du monde, il avait pu regarder comme péché véniel l'abandon de son foyer, la dilapidation d'une for- 28 LE PURIT.m. tune qui n'était point la sienne et qui avait été le prix de son nom. Cependant la forme restait toujours exquise chez le comte, le ton était parfait, les rapports extérieurs semblaient irréprochables, jamais le masque ne trahissait l'homme intime. Pendant les premières années de son mariage, il avait pu faire un détestable mari, sans renoncer à ce qu'on appelle les égards, et manquer aux convenances extérieures; mais dès qu'il fut forcé, par le triste état de ses affaires, de vivre dans sa terre de Chenegalon, n'étant plus tenu en haleine par cette galerie de spectateurs qui, plus ou moins, s'inquiètent de la façon dont chacun joue son rôle ici-bas, il se laissa aller à sa nature, aigrie chaque jour davantage par la situation insoutenable que lui avait faite l'existence orageuse de ses premières années de mariage. Cette retraite absolue, cette renonciation forcée à tout ce qui constitue la vie d'une femme jeune, belle, faite pour plaire, n'était nullement une privation pour Clotilde : c'eût été, au contraire, la réalisation d'un rêve, si elle eût été unie à un homme au jugement droit et au caractère loyal et bon ; mais dans ce tète-à-tète éternel, dans cette vie commune qu'elle expérimentait vraiment pour la première fois, son mari LE PURITAIN. 2!) lui apparut sous son vrai jour ; elle avait déjà acquis la triste expérience de ce que valaient ses sentiments ; elle n'eut même plus la ressource de croire à ce que le monde appelait sa bonne éducation. De longues années s'écoulèrent ainsi ! Tendant ce long intervalle, elle recueillit quelques épaves de sa fortune ; quelquefois un legs inespéré venait l'atteindre et le comte se rapprochait d'elle. Toujours prête à oublier dès qu'elle voyait M. de Groussay moins dissipé, elle crut parfois à un changement, qui n'était en réalité qu'une illusion due à la ferveur de son espoir. Un second enfant lui était né cependant après quelques années, et la comtesse bénit la naissance de cette tille, qu'elle appela Marie. Elle sentait que ceux qui élaient nés d'elle élaient faits pour la souffrance ; mais la maternité l'end l'àmc plus forte, et il y a en elle quelque chose de robuste et de sacré qui trempe le cœur et l'affermit pour les grandes luttes de la vie. Ce n'était pas un homme sans valeur que le comte, loin de là ; mais c'était un immense orgueilleux sans excuse. Né tout d'abord avec un grand nom, mais sans la fortune nécessaire pour le porter avec éclat, il n'avait pas pensé un instant à la seule solution qui soif conforme à l'es- 30 LE PURITA1R, prit de la société moderne, c'est-à-dire à remplacer la fortune absente et le prestige qu'elle donne par la solide réputation que le devoir noblement accepté et les obligations dignement remplies entraînent avec eux. Il aurait cru déroger en travaillant, et avait attendu qu'un hasard, qui ne pouvait manquer de se présenter, vînt le mettre en relations avec une de ces familles riches qui aspirent à dorer l'écusson des familles pauvres. L'occasion était venue, propice et sûre : il avait épousé sans scrupule et, dés le lendemain de son mariage, il avait, comme nous l'avons vu, vécu comme un célibataire. La veine dorée avait duré cinq ans à peine, et encore grâce à l'innocence et plus lard à l'abnégation de Clotilde. Le jour où Contran était né, elle avait eu la prudence de lui constituer sur sa propre dol une part inaliénable ; puis elle avait jeté le reste dans le gouffre, parcelle par parcelle, au fur et à mesure des cyniques aveux du comte, et des embarras quotidiens ou des dangers qui menaçaient sa sécurité et qu'avaient occasionnés ces prodigalités sans excuse. Ainsi, après avoir dévoré son faible patrimoine, M. de (iroussay avait englouti celui de sa femme, qui en était arrivée à vendre jusqu'à ses diamants de famille pour sau* LE PURITAIN. 51 ver l'honneur du nom, et fous doux n'avaient plus désormais pour ressources que les faibles revenus qu'elle avait assurés à son fils et qu'il pourrait revendiquer à sa majorité. Une fois en face l'un de l'autre à Chenegalou, isolés de leurs voisins de campagne que rebutait la morgue de M. deGroussay, séparés de M. Fon- ville, le beau-père, qui n'avait pas oublié le manque d'égards, et pardonnait encore moins la dilapidation de la fortune de sa fille; le comte, plus que jamais oisif, ne trouvant pas de ressources dans les travaux qu'entraîne l'exploitation d'une propriété, dans les occupations agricoles, 1 élude des choses de la nature, ou ces mille sujets d application qui sont pour un esprit avide d'ap- Pi'endre ou simplement curieux la source la plus féconde d'émotions douces; devint insupportable à 'l'i-mème comme à tous ceux qui l'entouraient. Son caractère apparut dans toute son acidité naturelle, il était exigeant sur toute chose, fatiguait ses serviteurs, déployait son imagination à inventer des taquineries mesquines, à ralïmer sur toutes choses. La conversation la plus simple, la plus 1,11 Te à terre, la plus pratique, était devenue impossible avec lui, tant son esprit était enclin aux contradictions inutiles. C'était en un mol un latil- 3-2 LE PURITAIN. Ion minutieux et exact, sans les compensations de l'exactitude elle-même, puisqu'il avait aussi mal arrangé sa vie. Il y avait dans ses propos des aigreurs de vieille fille et des jalousies mesquines, il prononçait avec un indicible mépris le mot « Bourgeois » et, chose singulière, les revers successifs, qu'il ne pouvait imputer qu'à lui-même, au lieu de lui avoir donné quelque humilité; semblaient avoir exalté son orgueil. Dans l'état de fortune où ils étaient désormais, avec la sage administration intérieure de la comtesse, le talent qu'elle avait de donner une tournure à toute chose et d'imprimer un cachet d'élégance à tout ce qu'elle touchait, il eût été possible encore de recevoir quelques personnes du voisinage, de se créer dans ces bois charmants de Chencgalon, à deux pas de la forêt de Bellesme, qui attirait les grands chasseurs du département; une société composée des plus honorables familles. Mais personne n'était d'assez bonne maison pour M. le comte; les hommes dignes, qui n'avaient aucune prétention à la noblesse, et que le hasard avait mis en relation avec lui, s'élaient vite rebutés et l'avaient exécuté sans retour; quant à ses voisins, qui comptaient autant de quartiers que lui, ils le regardaient comme une sorte de fou d'or- LE PURITAIN. gueil, et ne le priaient même plus à leurs chasses. Du reste, depuis le garde et les fermiers, qui le croisaient dix fois par jour, jusqu'aux châtelains des environs, tout le monde avait établi une sorte •le quarantaine à l'entour de Chenegalon, et il n'y avait qu'une voix pour plaindre le sort de celte pauvre jeune femme qu'on regardait comme un a nge de douceur, et qu'on avait assez vue pour la juger comme un être supérieur par le cœur et par l'esprit. On ne lait pas l'histoire de ces coups d'épingle quotidiens, mais la plaie que forment ces petites blessures invisibles est plus sûrement mortelle que c elle du poignard. Madame de Groussay était évangélique de résignation, elle opposait le calme et la douceur à la v iolence et aux mauvais procédés ; mais cet éternel désœuvré, ce mécontent incurable s'irritait en Vo yant sa femme constamment occupée des mille détails de son intérieur, et lui reprochait parfois certains soins vulgaires qu'elle accomplissait elle- •nème avec une dignité et une abnégation qui eussent dû le toucher. Toujours méthodique, correct, Ve tu, dans son abbaye de Chenegalon, comme s'il eu t dû chaque jour recevoir quelque visite ou se présenter dans un château des alentours, !e comte 34 LE PURITAIN, allait jusqu'à railler la simplicité de sa femme et semblait avoir oublié qu'il ne fallait imputer qu'à lui-même la modestie de son intérieur. Contran avait grandi sous l'œil de sa mère, et le moment était venu de s'occuper de son instruction, jusque-là, madame de Groussay avait suffi à l'éducation première, et elle avait voulu que son fds fût élevé en pleine liberté, au milieu de la nature; elle savait que ceux qui ont eu le bonbeur de vivre à l'air libre, involontairement impressionnés par les grands spectacles qui se déroulent incessamment devant leurs yeux, gardent dans l'âme une fraîcbeur et un parfum qui se développent avec l'âge ; c'est comme une brise odorante qui a passé sur des plages semées d'orangers, et qui vient embaumer l'air qu'on respire bien loin de ces rivages. C'est en vain que M. de Groussay avait tenté d'éteindre cettejeuncnature, vive, ardente, spontanée ; de comprimer ce cœur qui demandait à s'épancher dés ses premiers ans. A plusieurs reprises, le comte essaya de faire comprendre à Contran qu'il devenait un jeune bomme, et qu'il n'était pas convenable de tutoyer le gars Braud, le fermier, ou de sauter au cou de la vachère dès qu'il l'apercevail : ce raisonnement ne put convaincre LE PURITAIN. 35 Contran, qui, respectueux envers tous, montrait déjà une certaine indépendance de caractère. M. de Groussay avait décidé que son fils serait «levé chez lui, sous la surveillance d'un précepteur. N Prétendait que ce qu'un gentilhomme doit savoir a vant toute chose, c'est guider un cheval et manier Une épée ; que l'éducation en commun est mauvaise e t corruptrice ; qu'on y puise des idées d'égalité, et qu'éloigné du foyer de la famille on oublie l'auto- ri té paternelle, pour y substituer de bonne heure Ur ie indépendance de vues qui n'est point confor- Uïe à l'esprit de la caste d'où Contran était sorti. La comtesse, qui était prête à céder sur toute chose, hormis sur le chapitre de l'éducation de Contran, avait résolu au contraire que son fils se- rai t abandonné seul, au milieu d'une foule d'en- û'nls doués de tempéraments divers, de facultés et ue caractères variés, là où le frottement continuel, l'émulation, la lutte, les circonstances, formant comme une réduction de la grande société et une ,D iage assez exacte du monde, préparent un enfant au combat de la vie. Sans doute l'escrime et l'équilalion étaient deux e - x ercices salutaires, mais elle ne les envisageait 4u'au point de vue du mouvement et de l'adresse lui développent le corps et lui donnent de l'harmo- 36 LE PURITAIN, nie ; car on n'était plus au temps des paladins, et le meilleur moyen d'éviter les rencontres où deux hommes sont en face l'un de l'autre une épée à la main, c'est de ne jamais se départir du respect envers tous. Un galant homme, disait-elle, en désarme vite un autre par la sincérité de ses excuses quand le froissement qu'il a causé est involontaire, et il y a plus de courage à dire loyalement qu'on s'est trompé, qu'à soutenir une erreur ou une faute les armes à la main. Dans ces discussions difficiles, ces contestations incessantes, le comte, battu par cet esprit pratique et tout à la fois élevé, semblait représenter je ne sais quelle épave humaine du moyen âge. Madame de Groussay, au contraire, aurait été la femme moderne, et la mère suivant ce siècle. Aussi le comte, qui ne manquait pas d'esprit, mais qui distillait le fiel, trouvait-il moyen de froisser dix fois le jour sa femme, et d'opposer à des arguments des railleries blessantes. Son grand refuge et sa dernière consolation, c'était d'invoquer la distance qu'il y avait entre les Groussay et les Fonville, et de laisser tomber du haut de ses lèvres hautaines le mot «Bourgeois!» qu'il regardait comme une suprême injure. Il en était resté, au fond de son orgueil, aux vilains, aux manants et aux roturiers. Jamais cependant, LE PURITAIN. 57 encore que celle réplique lui montât vingt fois aux lèvres (car l'esprit ne perd jamais ses droits, et personne n'est assez évangélique pour tendre l'autre joue,) madame de Groussay ne lui fit comprendre qu'il l'avait trouvée d'assez bonne maison pour accepter de sa main toute une lorlune, engloutie déjà, et qu'elle était prête à reconnaître le prestige d'une noblesse, dont il était d'ailleurs un peu trop souvent question dans leur intérieur, si elle alliait a l'illustration du rang celle des sentiments, du talent ou des baules facultés et de la dignité humaine. Enfin, et surtout, on était aux prises avec la vie réelle, et touteela ne sepassait pas surparebemins; M. de Groussay raisonnait absolument comme s'il n'était pas réduit à la plus modeste existence, et ses aristocratiques désirs n'étaient pas en rapport avec ses moyens ; Contran devait donc aller au collège, et il y alla en effet. Sa mère s'était dit qu'elle le voulait à la fois tendre et fort, sensible et robuste, intelligent et fier. 11 aurait besoin de sa tendresse pour aimer sa sœur Marie et comprendre ces nuances infinies, ces terreurs un peu puériles, inséparables de la femme ; il lui fallait la force pour la soutenir, l'intelligence pour s'avancer tout seul dans la vie quand sa mère ne serait plus là, et la fierté pour ne jamais plier devant 4 58 I.E PURITAIN. l'injustice, et demander aux autres ce qu'il ne devait attendre que de lui-même. Six années le séparaient de sa sœur Marie ; Contran devait être son appui naturel, car elle se sentait bien lasse, bien épuisée, et déjà la pâleur de son front attestaient les pénibles luttes qu'elle avait eu à soutenir, et les secrets ravages de la constante douleur. Contran entra donc au collège; c'est ainsi que le sort nous réunit. Comme nous avions le même âge, les mêmes aptitudes, que nous étions destinés à passer ensemble les années de notre jeunesse sur les mêmes bancs de collège, il souffrait de me voir isolé comme je l'étais et m'avait procuré ce bonheur suprême de passer mes vacances à l'abbaye. IV A CHE NEGALON J'ai dit mes ivresses et mon exaltation à Chenc- galon; ce n'est que plus tard que l'homme pénétra les secrets de ce drame caché, car cette époque lumineuse de ma vie s'écoula dans un bonheur sans nuage, et je ne puis y songer encore aujourd'hui sans émotion. La résidence en elle-même était simple, mais tout y avait son caractère. On sentait un travail d'appropriation fait par un homme de goût, dont la principale préoccupation avait été de respecter le cachet primitif; les meubles étaient bien de l'époque, les moindres détails d'aménagemenl étaient, autant que possible, dans le style, et si tout cet ensemble était froid, austère, et sentait la main dure et sévère du comte de Groussay, on reconnaissait dans les détails la douce influence et le charmant reflet de la comtesse. 40 LE PUMTAIN. Ici, c'était un grand bouquet de fleurs des champs dans une crédence ; là, dans le large tableau d'une fenêtre moyen âge, elle avait fait comme un polit sanctuaire du travail, une installation toute féminine, qui sentait la mère de famille, tout en conservant la grâce coquette et le parfum d'élégance de la femme du monde. Marie, la sœur de Gontran, avait grandi ; je la voyais pour la première fois : c'était une enfant même pour nous ; constamment accrochée à la jupe de sa mère, elle ne nous suivait point dans nos ébats. Le soir, réunis tous les cinq dans une sorte de salle commune au rez-de-chaussée, qui servait à la fois de salon et de salle à manger, grâce à sa dimension exceptionnelle, nous parcourions de grands volumes ornés d'images, tandis que madame de Groussay travaillant dans son fauteuil, nous adressait de temps en temps un sourire empreint de tristesse, et jetait parfois aussi sur son mari le regard calme d'un gardien qui s'assure que son malade n'est pas plus agité qu'à l'ordinaire. Le comte se tenait dans la partie de la salle que n'atteignaient pas les rayons de la lampe; il se promenait de long en large, puis s'arrêtait brusquement pour faire à sa femme une question brève à LE PURITAIN. 41 laquelle celle-ci répondait avec douceur. Après un quart d'heure de promenade d'un mur à l'autre, il s'étendait dans un énorme fauteuil, semblait sommeiller un instant, puis reprenait de nouveau sa marche. Je puis dire que jamais je ne l'ai vu jeter- les yeux sur un livre ou s'absorber dans la lecture d'une feuille politique. A l'époque que j'essaye de rappeler aujourd'hui, la singulière manière d'être de M. de Groussay m'avait déjà frappé : son silence, son air taciturne, ses subils éclats de voix, cl deux ou trois accès de fureur dont j'avais été lémoin, n'avaient pas laissé que de produire sur moi une certaine impression; mais je ne tirais point de déduclion de tout cela, et comme la comtesse, en laissant tomber sur nous son regard calme, nous montrait un visage éclairé d'un bon sourire, je ne soupçonnais pas encore ce dont je n'ai pu douter plus tard. Gontran, être naturellement droit et tier, incapable d'une mauvaise action, même de celles qui chez les enfanls ne laissent point de trace, était le seul BU logis qui pûl parler haut devant son père. C'était déjà un grand honnête homme que mon jeune ami Gontran ; il se révoltait contre tout ce qui était injuste, allait au-devant du châtiment quand il avait commis la faute, professait un respect inouï de la 4. 43 LE PURITAIN. toi jurée, et gardait une méfiance singulière à l'égard de ceux d'entre nous qu'il avait surpris en il;i— grant délit de mensonge. Comme il n'avait rien à cacher, il portait le front haut, parlait droit et net, maniait déjà la raillerie avec une adresse singulière, et désarmait parfois la rigidité et la morgue aristocratique de M. deGroussay par un mot empreint d'un hon sens pratique, auquel il donnait naturellement une forme facile et gaie. Trois ou quatre fois, en ma présence, lorsque sa mère, avec une patience angélique, avait répondu à une série d'interminables questions lancées par M. de Groussay, Gontran, penché sur les grands albums, et fort occupé à dessiner je ne sais quelle caricature qui nous mettait en belle humeur, coupait court à ces dialogues aigres et difficiles par une réflexion qui faisait tressaillir la comtesse, étonnait le comte, et où nous ne voyions, nous autres, qu'une enfantine saillie. La préméditation, le parti pris, la causticité voulue, eussent amené la répression et la lutte ; mais le naturel partait de l'enfant, sa simplicité, son absence de détours, étaient autant de barrières contre lesquelles venait échouer la violence naturelle du comte, et se briser, comme une vague, cette fureur perpétuelle, cette colère concentrée que nous ne LE PURITAIN. H soupçonnions même pas, parce qu'elle était latente °t parce que les enfants, Dieu merci ! ne sont pas assez perspicaces pour deviner sous le calme de la surface les tempêtes qui agitent le fond. Gontran, 'lu reste, voyait encore en M. de Groussay l'être infaillible que la nature ne soumet pas aux jugements d'un enfant. C'était sou père, et ce titre suffisait pour qu'il acceptât tout de lui, remontrances, mauvaise humeur, caprices et boutades ; si ses saillies se faisaient jour, c'est que cette nature vive et ce bon sens précoce demandaient à s'épancher; d'ailleurs, nous l'avons dit, de tous les êtres qui vivaient à Chenegalon, Gontran était le seul qui trouvât à peu près grâce devant les yeux de M. de Groussay. Gontran faisait donc de son père tout ce qu'un enfant peut faire d'un homme sec, rogue, presque 'aroucho, et l'influence qu'il exerçait sur lui avait e u ce résultat immédiat de nous permettre une entière liberté de jeux, une indépendance presque absolue, et qui n'avait pour limite que les sages et douces recommandations de la comtesse, et la rai- Su 'i précoce de Gontran, aussi impétueux que peut ' être un enfant de son âge, mais qui, tout à coup, s arrôlait devant l'idée de faire une chose que s;i mère n'eût point permise. 4i LE PURITAIN. Quant à la petite Marie, nous adorions son innocent babil; sa mère avait exigé qu'elle ne s'éloignât pas de la pelouse que s'étendait devant l'habitation, afin de pouvoir mieux surveiller ses ébals, et c'est là que sous ses yeux nous la couronnions de. bluels et ombragions de feuillage la pelile voilure à laquelle nous nous attelions toux deux pour la traîner. De temps en temps, M. de Groussay, toujours irréprocbablcment vêtu de noir, passait dans une allée, et arrêté par nos cris, fixait négligemment les yeux sur nous; mais sans jamais sourire au doux spectacle qu'offraient nos innocentes récréations. Marie, pour lui, ne représentait rien, qu'un enfant de plus dans la maison ; il disait : Votre fille en parlant d'elle à madame de Groussay, se débarrassait froidement de la petite quand il la rencontrait dans son chemin, et je puis dire que je n'ai jamais entendu le comte adresser à cette délicieuse créature un de ces mots enfantins, une de ces caresses presque involontaires que le premier passant venu prodigue à la grâce enfantine et à l'irrésistible séduction que ces petits êtres blancs et roses, aux yeux troublants et aux regards curieux, exercent sur tout être humain qui n'est plus lui-même un entant. V . DÉNOUMENT prévu Les vacances s'écoulèrent : il fallut quitter Che- n egalon, dire adieu aux bois, aux prés, au cher cloitre que j'aimais tant, au gars Braud le fermier, «8a femme la Jacqueline, aux gardes, à tout ce "londc que je connaissais d'hier, et que je quittais n vec un regret qui allait jusqu'à la douleur. A partir de 18 5 0, M. d'Epstein se refusa obstinément à me confier à madame de Groussay et, jus- lu'à l'âge d'homme, je ne revis plus Chenegalon. Mon tuteur s'était ému de l'observation faite par c iuelques-uns de nos parents éloignés, qui n'avaient jamais eu souci de ma solitude et trouvaient ce- Pendant étonnant qu'on me confiât à des étrangers. Je grandissais, je devenais homme, cette sorte ^ e réclusion constante avait développé mes idées. 46 LE PURITAIN, je dévorais tous les livres qui me tombaient sous la main, entassant lecture sur lecture, taisant succéder l'Esprit des lois aux Mille et une nuits, le Contrat social aux Natchez, sans ordre, sans digestion, sans pondération, laissant mille idées contraires se heurter dans ma tête et produire une sorte de bourdonnement confus. Nos études avançaient, mais chaque année, Gon- trari si joyeux, si libre, si insouciant, si imbu d'une philosophie précoce, devenait plus triste et plus concentré. Trois ans après mon séjour à l'abbaye, à la rentrée des vacances, il revint vêtu de noir, la face creusée par la douleur et, dès qu'il m'aperçut, vint se jeter dans mes bras en éclatant en sanglots. Ses confidences n'avaient plus rien à m'apprendra. Sa mère était moi te, morte comme une sainte, morte à son foyer, portant depuis longtemps en elle le germe d'une tin prématurée ; constamment douce, constamment résignée; recevant sans se plaindre, depuis plus de vingt ans, les coups quotidiens, les blessures sans trêve, les humiliations, les amertumes et les sarcasmes que lui infligeait cet être nerveux et fébrile, cet ennuyé incurable, ce désœuvré maussade et mécontent de lui-même, auquel elle avait lié sa vie. M. de (ïroussay, qui ne LE PURITAIN. 17 voyait pas le sang couler, se demandait où était la blessure : il commençait trop tard à s'émouvoir et accusait le ciel d'un mal qu'il avait aggravé; elle, toujours douce et bonne, ne songeait qu'à ceux qu'elle laissait derrière elle. Gontran fut en proie à une vive douleur, puis, peu à peu, avec l'énergie qu'on pouvait attendre de cette nature à la fois sensible et forte, il nie raconta jusqu'aux menus détails les derniers instants de la comtesse. La voix s'élait éteinte longtemps avant la vie, et celte pâle figure, que j'ai souvent comparée depuis à ces vierges de Morales aux yeux cerclés de sang, s'était illuminée aux approches de la mort. La comtesse avait appelé son fils à son chevet et mis dans la main de Gonlran, que la douleur avait grandi, la main de la pauvre petite Marie, qu'elle plaçait sous sa Protection. L'enfant avait fixé sur elle ses grands yeux rêveurs et avait essayé de sourire; quant à M. de Groussay, il continuait, à travers la chambre mortuaire, cette marche incessante à laquelle il se bvrait avec une sorte de fièvre, au point que la comtesse retournait là tête pour ne pas voir passer devant ses yeux affaiblis ce fantôme noir qu'éclai- r ait le pâle reflet de la lampe de nuit. Elle s'était éteinte doucement, sans grande soul- IX LE PURITAIN, fiance. La vie peu à peu s'était retirée de ce corps usé par la douleur, miné par ces lentes et continuelles tortures. Une pensée, consomment présente à son esprit, avait aussi contribué à avancer le terme de ses jours : comme elle avait la prescience de sa fin prochaine, elle soutirait par avance de ce que ses entants allaient souffrir en face de ce maniaque fiévreux auquel le sort l'avait rivée et qui était leur père. Madame de Groussay avait dans le caractère et dans le cœur quelque chose de cette grande vertu antique qui voulait laisser inaltérable et infaillible le caraclère du chef de famille; elle n'avait jamais exhalé une plainte que devant Dieu, et avait su inculquer au cœur de ses enfants un inébranlable respect pour le comte. En un mot, elle ne découvrait jamais l'autorité paternelle. Gontran, avec son indépendance d'esprit, sa liberté d'enseignement, devait plus que tout autre souffrir de ces tendances d'un autre âge qui combattaient ouvertement ses espérances, ses désirs et ses opinions; mais, comme elle avait confiance en cet être précocement viril, la mère savait qu'il étoufferait son cœur et souffrirait en silence : aussi avait-elle escompté d'avance cette abnéga- LE PURITAIN. W lion, cruelle à un cœur de vingt ans, et pris sa part de celte douleur. Quant à Marie sa tille, elle la voyait abandonnée et ne comptait pour la soutenir dans la vie que •sur son frère Gontran, qu'elle savait de force à vouer sou existence à sa sœur, et à se mettre entre elle et son père, tout en respectant celle autorité qu'elle avait su si bien sauvegarder elle-même. C'est dans d'aussi pénibles circonstances que nous nous séparâmes Gontran et moi, une fois nos éludes achevées, li allait rejoindre à Chcnegalon M. de Groussay, qui se plaignait amèrement de sa solitude, et, résolu à ne point s'isoler, mon ami se proposait de décider son père à lui permettre d'embrasser une carrière. VI LE PURITAIN .l0 LE PURITAIN. puissante, et parfois involontaire, dont les hommes subissent invinciblement le charme. Les bûcherons des forêts antiques n'osaient point frapper le tronc des chênes, de peur de voir couler le sang de quelque dryade inconnue; moi, je regardais avec une crainte religieuse mon semblable qui passait devant moi sous la forme d'un mendiant cynique, d'un être dégradé par la misère, parce que, faisant abstraction de la forme que percevaient mes sens; ma raison, mon cœur et mon âme envisageaient seulement son être moral, sa conscience et son caractère. De combien de coudées, me disais-je, cet être abject surpassc-t-il peut-être par sa vertu, par sa dignité, par sa droiture, tel ou tel puissant qui le méprise? de quelle lueur sacrée ce corps déjeté, celte pauvre argile, est-elle le tabernacle? Et je m'étonnais du jugement rapide que les hommes portent les uns sur les autres; je suspendais mon verdict surtout être humain, de peur de l'offenser rien qu'en ignorant sa conscience pure, vivante image de la Divinité. Dans la vie pratique, appelé par les circonstances à commander ou à dominer, je me serais senti arrêté par la crainte d'avoir été placé, par la nature ou par le choix, au-dessus de celui qui était fait LE PURITAIN. 57 pour me dominer moi-môme. Je me sentais du reste incapable de lutter ainsi contre ceux qui s'avan- vent hardiment pour revendiquer un pouvoir dont ils ne sont pas dignes, et j'eusse été prêt, dans un de ces moments de perturbation si fréquents ici- bas, à abandonner le gouvernail, si je l'avais tenu, à l'audacieux qui eût étendu la main pour le saisir, ignorant du péril et soucieux du seul prestige que donne l'autorité. Tout d'abord, malgré ces soupçons et ces craintes que m'inspirait le monde, la nature avait pris ses droits et était plus forte que la froide raison. Je m'avançais dans la vie, le sourire aux lèvres, prêt à aimer, prêt à chérir et prêt à me sacrifier à qui aurait voulu m'aimer. Mon premier sentiment à l'égard d'un inconnu était toujours un sentiment de bienveillance, et j'eusse souhaité que l'humanité tout entière n'eût qu'un seul front pour y coller mes lèvres, et pour l'étreindre. Puis, tout à coup, le doute venait m'assaillir; on répondait par des l'éticences à mes expansions juvéniles, on opposait un visage calme et un langage froid à mes ardeurs et à mon enthousiasme; souvent même il m'arriva de rencontrer des hommes qui me prirent à l'écart, et me conseillèrent de me donner avec moins de générosité, de me répandre avec inoins de fou- 58 LE PURITAIN. gue, et de ne pas mettre à nu mon cœur devant chacun de mes semblables, sous le prétexte que ces expansions inattendues étaient toujours un peu ridicules. Et, pour comble de désillusion, chacun de ces conseillers désintéressés exigeait que je lui susse gré de la leçon, puisqu'il me faisait profiter de sa triste expérience. Mais on n'étouffe point ainsi son cœur du premier coup ; il se défend comme une colombe qu'on élouf'fe, on le sent palpiter longtemps encore sous la main qui l'étreint. Aussi je passais des journées sans parler, je m'observais, j'entendais chacun mentir à mes côtés ou farder ses sentiments vrais. Sur les questions les plus vivantes, les plus immédiates, chacun semblait s'être fait une opinion extérieure, qu'il donnait comme une monnaie courante, un signe conventionnel et accepté; mais je sentais que celui-là mentait sous son vernis d'homme du monde, et qu'il ne se souciait point de dire le fond de sa pensée. Pourquoi, me disais-je alors, ces réunions, ces fêles, ces invitations, si chacun a pris à tâche d'amener avec lui un être d'emprunt, double image de lui-même, qui vaut moins que lui, ou qui, tout au moins, est autre et n'a plus le mérite de la sin- LE PURITAIN. 59 cérité? Pourquoi ne pas désarmer, pourquoi ne pas jeter bas le masque et bannir ce mensonge et l'ette hypocrisie, et se montrer sous son vrai jour? Et je me sentais un mépris profond pour tout ce qui n'est point l'intimité douce et bonne, où on s'épargne mutuellement les définitions, où chacun sait d'avance ce que son voisin peut penser sur telle question qui s'agite. Sans doute, medisais-je, le monde est trop vaste pour former une seule famille, il faut se borner, et on ne saurait aimer d'un même amour l'humanité tout entière ; mais enfin, ne pourrait-on, comme on tlit, « rompre la glace » en faisant chacun la moitié du chemin ? Si personne ne s'avance et si lout le monde reste ainsi sur la défensive, c'en est fait de toute communion d'idées et de sentiments, et la vie sera froide et décolorée. Qui me dit que là-bas il n'y a pas une âme sœur de la mienne, que je reconnaîtrai à certains signes? Un mot, un geste, un regard, m'éclai- l'eront, et j'arriverai, par l'expression d'un seul sentiment, à comprendre l'âme et le cœur tout entiers. Dans de telles dispositions d'esprit, je n'avais Pas assez de force pour m'élever en moi-même contre ce hideux respect humain, qui est la plaie de 00 LE PUUITAIN. ce qu'on appelle le monde! Je m'étais cependant étudié à composer mon visage, et j'apportais tout aus^i bien qu'un autre une face ennuyée, un visage inaltérable; je m'étais fait un sourire, avec toutes ses nuances, qui partait du contentement placide à la joie de l'enthousiasme ; je souriais à un sot et j'acquiesçais à un intrigant ; je commençais, en un mol, à jouer mon rôle. Mais, par instant, je me sentais honteux, humilié de cette pertidic volontaire, et après avoir entendu sans sourciller les mensonges et les banalités qu'on débitait autour de moi, après même avoir fait chorus à ces platitudes et à ces futilités, je sentais mon cœur bondir et le rouge me monter au visage ; alors je revendiquais mes droits et mon devoir d'homme sincère, je redressais ce qui me semblait faux ou mensonger; je mettais mon cœur à nu, je me répandais comme une lave devant ces êtres gourmés, et contenus, et cela avec des torrents de paroles, des gestes descriptifs et une pantomime expressive. Mon visage se colorait, la sueur perlait sur mon front, je plaidais pour la vérité avec une ardeur qui amenait un sourire sur le visage de ceux qui m'écoutaient. On se regardait avec surprise; on semblait honteux pour moi de ces équipées audacieuses, et qui n'étaient point distinguées. LE PURITAIN. fil Pourtant il m'armait quelquefois de voir s'illuminer un visage et poindre une sympathie jusque-là cachée; j'éveillais dans un cœur mal astreint à ces hypocrisies du monde le désir de s'y soustraire à son tour, ou je savourais la joie d'avoir l'ait jaillir une étincelle et communiqué la ilamme à un foyer caché ; mais la masse de ceux qui m'écoutaient prenait un ton plus compassé, une physionomie plus contrainte, et sur le visage de tous se peignait une expression de gène, comme si j'eusse commis une inconvenance. Contran, qui était un autre moi-même, et qui avait pénétré mes plus secrètes pensées, comprenait avec sa grande intelligence, sa douceur exquise et son intuition de toutes choses, l'étrange maladie dont je souffrais ; il attribuait celte sensibilité inouïe à des douleurs précoces qui avaient développé celte intime faculté, et il expliquait cette renonciation prématurée et ce refus d'accepter le combat à la certitude instinctive que j'avais de souffrir encore ; mais il combattait ce penchant, qu'il trouvait fatal, et m'assurait que j'étais dans le faux. 11 se prenait à me railler avec beaucoup grâce, et c'est à lui que je dus de secouer cette torpeur raisonnée, d'entretenir en moi cette terreur secrète et ce détachement de tout ce qui 62 LE PURITAIN. était la vie, comme j'eusse entretenu une bienfaisante ivresse. — « Mais vis donc d'abord, me disait-il, et nous verrons si tu as le droit de te plaindre. Sais-tu qu'au fond lu n'es qu'un monstre d'orgueil ! Tu neveux point temporiser, dis-tu, et il te répugne de mentir et de feindre ; eh bien, sache que je suis résolu à aspirer la vie par tous les pores, à épuiser l'existence, et que je compte cependant ne pas mentir plus que loi. Quelle est donc cette pureté nouvelle, celte blancheur inconnue, ce pic vierge sur lequel la neige des monts n'a jamais été foulée ? D'autres que toi, je suppose, ont passé sur la terre inaltérablement justes et purs. « Ton renoncement est une lâcheté que tu dores d'un rayon de poésie. 11 y a des devoirs à accomplir; il est trop facile de reculer devant eux, acceptons-les tous plutôt, et sachons les remplir. « Ta léthargie, d'ailleurs, est un trop facile refuge ; tu veux contempler et jouir, mais alors lu es un takir voluptueux, rien davantage. Tu n'as ni l'âme ni le génie d'un homme, de peur d'en avoir les vices et de commettre les fautes inhérentes à sa nature. « Enfin, ton mal est vulgaire, j'ai lu cela quelque pari. C'est un mélange d'Oberman, de René, LE PURITAIN. 03 de Werther et de Childe Harold, et tu aspires aujourd'hui au Manfred. Allons laisse là tes airs de saule pleureur, dépose ton luth et chasse ces rides précoces de ton front foudroyé. De deux choses l'une : la vie est un combat ou un carnaval; si c'est un combat, combattons ; si c'est un carnaval, déguisons-nous, cela me séduit davantage. Nous avons beaucoup d'illusions, ne les jetons à la mer que le plus tard possible. Tâchons surtout d'être bons ; de toutes ces illusions-là, c'est la seule qu'il me serait vraiment pénible de perdre. » Que vouliez-vous répondre à un épicurien comme mon ami Contran V 11 n'était pas couché sur des roses, lui, il avait charge d'âmes, et conservait sa gaieté entre cette petite sœur et ce père morose. Je n'avais qu'à essayer de vivre, et je vécus. VII DÉBUT DANS LA VIE. — LA PRÉSENTATION C'était une déplorable tendance des chefs de famille, à l'époque à laquelle je fais allusion, de faire converger tout leur espoir vers ce qu'on appelle en France l'administration. Il semblait que le monde tout entier ne fût qu'un vaste ministère, et chaque citoyen à sa naissance était marqué pour être fatalement son employé; on développait ainsi un amour de l'émargement, qui n'était pas fait, à coup sûr, pour favoriser l'indépendance du jugement. On supprimait toute initiative, tout effort de l'intelligence, toule ingéniosité de l'esprit; on ambitionnait, dans une carrière sans issue, une place toute tracée, toute définie, d'un horizon borné; on acceptait enfin trop facilement d'être un infiniment petit rouage d'une immense machine dans laquelle on avait multiplié les pièces inutiles et sans fonction précise. I,E PURITAIN. 65 M. d'Epstein, mon tuteur, avait des respects indicibles pour la hiérarchie. Un ministre était pour lui un de ces êtres glorieux qui siègent dans une sorte d'empyrée ; le titre d'ambassadeur lui remplissait la bouche, cl pour peu qu'on fût pair de France, prince, ou seulement marquis, on pou- vail être impunément un sot ou un homme peu scrupuleux. L'uniforme brodé, les titres sonores et les grands cordons lui donnaient le vertige. Singulière tendance puisée à je ne sais quelle source, j'étais, au contraire, d'une indépendance féroce, n'admettant ni hiérarchie, ni distinctions, ni classification autres que celle de l'intelligence, du cœur et des facultés; soumettant toute chose au môme crible, et appliquant cette philosophie générale à tous les faits et à toutes les personnes. Je ne voulais être la dupe de quiconque. M. d'Epstein prétendait (pie les mauvaises lectures m'avaient perdu ; et de fait, Montaigne m'avait appris à lire en moi-même; la Bruyère m'avait fixé sur ce qu'on doit appeler la dignité humaine; et Chamfort, qui allait bien directement à ma nature, et dont les pensées étaient gravées d'une façon indélébile dans mon esprit, m'avait fait porter haut la tête cl appris à savoir ce qu'est un homme, et ce qu'il doit attendre de lui-môme. 6. M LE rUHITAIN. J'étais donc mal préparé pour embrasser la carrière que rêvait pour moi M. d'Epstein, et j'eusse fait, à coup sûr, un déplorable attaché, à quelque déparlement que ce lût. Cependant, pour rien au monde je n'eusse voulu non plus qu'on supposai que je reculais devant une tache à accomplir, et que je me retranchais dans une coupable oisiveté. Je n'en avais ni l'envie ni les moyens ; car, quoiqu'on n'eût rien négligé pour me donner ce qu'on appelle une bonne éducation, je n'avais, de mon chef, qu'un bien faible patrimoine. Je me laissai donc guider, sans murmurer contre la destinée qu'on voulait me l'aire. Mon tuteur m'avait toujours parlé d'un mystérieux protecteur, dont il ne prononçait le nom qu'avec une sorte d'idolâtrie. C'était d'après ses conseils que j'allais faire mon droit, et, le jour où j'aurais pris mes grades, il m'introduirait auprès de celui qui se chargerait de mon avenir. Ces années s'écoulèrent mélangées d'études arides et des plaisirs qu'entraîne la compagnie des jeunes gens; le jour solennel arriva plus tôt que je ne l'aurais pensé. Cravaté de blanc dès l'aurore, M. d'Epstein, grave, affairé, vint me prendre dans ma chambre d'étudiant, me lit monter en voiture, et nous nous LE l'URITAIN. VI dirigeâmes vers l'un des hôtels ministériels qui existaient alors dans le faubourg Saint-Germain. On nous introduisit dans une immense antichambre, où, chose étrange, deux jeunes ours prenaient leurs ébats sur les tapis, auprès d'une grande volière remplie d'oiseaux rares; ça et là, dans les embrasures des fenêtres dont on avait relevé les rideaux étaient dressés, sur des chevalets, des tableaux de maîtres ; des personnages à l'aspect officiel, au maintien guindé, se promenaient de long en large, en attendant qu'on les appelât ; des individus d'une allure plus humble, portant sous le bras quelque objet de prix, faïence rare ou pièce d'orfèvrerie, étaient, assis sur des banquettes, ta tète nue, pendant que les premiers restaient couverts. Je remarquai même dans un coin une énorme balance en acajou, du genre de celles qui servent à peser les jockeys dans les courses. Le caractère de cette pièce où nous attendions, le mélange confus qu'offrait cette réunion d'êtres et de choses, me firent tout d'abord une singulière impression, et je ne pus m'empêçher d'en témoigner mon éton- nement à mon tuteur, qui ne sortit point de sa réserve, et se contenta de me répondre : — Son Excellence est amateur d'objets d'art et 08 LE PURITAIN. sporlman distingué ; elle a beauconp contribué à l'amélioration de la race chevaline. — Mais l'ours? objcctai-je, l'ours ne me paraît pas très... administratif. — Silence, me dit M. d'Epslein, en fronçant le sourcil, c'est ici surtout qu'il faut apprendre à se taire, et ne jamais s'étonner de rien. Surtout, Maxime, n'ayez jamais d'esprit ; cela est fatal dans notre carrière. Au môme instant, un personnage d'une physionomie sympathique, âgé de quarante ans à peine, et déjà chauve, tête fine, jolie taille, au visage riant, à l'allure élégante et dégagée; dans lequel on trouvait, à première vue, un mélange de diplomate, d'officier de cavalerie, de viveur et d'artiste, s'avança vers nous, tendant la main à droite et à gaucho avec une désinvolture facile, un air obligeant et une aisance qui contrastaient singulièrement avec la tenue guindée de la plupart de ceux qui attendaient. Tout le monde se découvrit respectueusement ; quelques-uns se courbèrent oulre mesure, et les individus qui étaient assis dans les coins, sur les banquettes, se dressèrent comme mus par un ressort. L'excellence, car je fus bien forcé de croire que LE PURITAIN. 09 c'était elle, se promena de long en large pendant quelques inslants avec un individu qui portait sous le bras une serviette gonflée de papiers, et, tout en écoutant attentivement ce que lui disait son interlocuteur, se prit à jouer avec un des petits ours. De temps en temps elle jetait un mot précis, net, et faisait un objection décisive, tout en caressant sa moustache. Le ministre congédia ainsi quelques personnes qui nous avaient devancées, fit un petit, salut de la main à M. d'Epstein, comme pour exprimer qu'il serait à lui sur l'heure, et dit tout haut, en jetant un regard circulaire sur ceux qui restaient : — Je vous demande mille pardons, messieurs, j'avais tant de monde, j'ai craint de vous faire attendre, et j'ai mieux aimé venir. Et je vis que tout ces solliciteurs, payés par ce mot gracieux d'une longue attente, eussent attendu désormais dix fois davantage. Cependant les marchands étaient là, discrets, à l'écart. L'excellence les appela d'un signe, prit d'abord un grand plat de faïence qu'elle regarda en connaisseur, et le fendit en disant : — C'est authentique, mais c'est attaqué. .le veux des pièces intactes. — Et vous? dit-il à un autre qui portait une da 70 LE PURITAIN. gueà pommeau ciselé. —C'est italien, cela? Tiens, je connais, je l'ai vue à Florence, chez Frèppa. Comment cela vous est-il revenu ?... Je garde. — Entrez donc, d'Epstein, fit-il en nous faisant passer devant lui, et en me prenant familièrement par les deux épaules. Nous nous engageâmes dans un large couloir, et, passant devant une grande et superbe pièce dont la porte était entr'ouverte et d'où s'échappaient des éclats de rire de voix féminines et des senteurs decigare, le ministre nous fit entrer dans un petit cabinet où deux jeunes hommes à l'allure distinguée, la cigarette aux lèvres, décachetaient des lettres et les classaient. — Eh bien, où en ètes-vous, jeune homme? me dit notre introducteur en coupant la parole à M. d'Epstein, qui s'apprêtait à faire une présentation en règle. — Excellence, j'ai terminé mon droit — Vous avez bien fait, mon ami, c'est la gronde route. Quelles langues parlez-vous? — L'italien et l'anglais... — L'italien, c'est du dessert ; l'anglais, c'est indispensable. Mais il faut parler l'allemand, c'est désormais nécessaire ; l'avenir est là. — N'est-ce pas, d'Epstein, c'estaussi votreavis? Faites-le donc LE PURITAIN. 71 voyager, ou bien envoyez-le-moi d'abord le malin; nous lui apprendrons la cuisine. — Il a l'œil vif. — Vous amusez-vousun peu au moins, jeune homme? M. d'Epstein était visiblement gêné. —Il ne s'amuse que trop, murmura-t-il. — D'abord, d'Epstein, souvenez-vous qu'on ne s'amuse jamais trop si on travaille assez; c'est une balance. — J'ai beaucoup connu votre père, monsieur, dit-il en se tournant vers moi, c'était le plus fort de nous tous, il est mort trop jeune, c'est un meurlre, cela... Fumez-vous? ajoula-t-il en me présentant une coupe où il prit lui-même un cigare. II me présenta soinmairemeut, mais cependant avec courtoisie, aux deux jeunes secrétaires qui assistaient à cette scène et qui me tendirent cordialement la main. Nous faisant alors passer devant lui dans le couloir, il prit congé de nous et alla rejoindre la nombreuse société qui l'attendait. C'était évidemment une audience des plus intimes, car les éclats de voix et les rires sonores arrivaient jusqu'à nous, malgré la porte et l'épaisse tapisserie. VIII LE SECRÉTAIRE INTIME Mon tuteur, une fois sorti de là, m'assura que j'étais Lancé. Moi, de mon côté, je me souvenais d'avoir vu passer, dans les romuns de Balzac, des personnages comme celui auquel on venait de me présenter, et j'étais surpris de ce que je venais de voir et d'entendre. Mais d'autres étonnements m'étaient réservés. Je me rendis en effet le malin chez l'excellence, et devins une sorte de secrétaire intime, partageant cette faveur avec mes deux collègues. Ce fut une vie singulière, et j'ai beaucoup appris de choses au contact de ce singulier homme d'Éta I, qui a laissé la réputation d'un homme fort, et chez lequel il n'y avait aucune trace de ce que M. d'Ep- slein appelait « la tradition. » C'était un milieu singulier. Je puis dire qu'en LE PURITAIN. 73 quelques mois j'ai vu défiler là tout ce qui a un nom à Paris, dans quelque monde que ce soit. Il régnait la plus complète égalilé, l'absence la plus absolue de morgue ou de distinction hiérarchique; mais malgré cet abandon, on me parut conserver la plus grande déférence pour Son Excellence, qui était une autorité et jouissait de la plus haute influence. Le monde entier passait donc par ce grand salon, où je parvins à entrer dés le premier jour. Diplomates, pairs, députés, artistes, généraux, hommes du monde, journalistes, auteurs dramatiques, acteurs même, venaient là et se rencontraient, avant onze heures, dans une promiscuité singulière, sur une sorte de terrain neutre. On parlait des choses les plus graves de la politique sur un ton des plus badins, au milieu des nuages de la fumée des cigares. Parfois même on annonçait une actrice à la mode, une diva en renom, qui tombait au milieu de cette réunion bariolée. Son Excellence s'avançait, le sourire aux lèvres, saisissant les deux mains de la visiteuse, qui devenait le centre de la conversation. On abandonnait alors tout sujet sérieux, et, en un instant, on passait en revue toutes choses, comme dans un foyer de coulisses ou devant la cheminée d'un cercle. Et c'étaient des saillies, des éclats, des lazzi ; cela me rappelait 7 74 LE PURITAIN. un peu, avec un parfum de chancellerie en plus et un chatoiement d'allusions mondaines et d'échos de la vie élégante, les intérieurs d'ateliers d'artistes, que je fréquentais déjà. Je ne saurais ouhlicr tout ce que j'ai vu là d'imprévu, d'original et de caractéristique, et mes souvenirs pourraient peut-être servir à l'histoire anec- dolique de ce temps-ci. J'étais vite arrivé à une certaine confiance, on m'avait même donné le département des affaires intimes. Par-ci par-là mes fonctions m'initiaient cependant à de> intérêts de l'ordre le plus élevé, mais je ne pouvais m'hahi- tuer facilement à cette façon sommaire de traiter les choses sérieuses. J'étais silencieux, muet, réservé ; j'introduisais, sans même les regarder, des personnes voilées qui parlaient de hautes spéculations avec l'assurance et la volubilité d'un homme d'affaires. Vingt fois le jour je recevais l'ordre de glisser quelques louis dans la main de solliciteurs que je reconnaissais pour les avoir vus paraissanl tenir le haut de pavé là où ils étaient. On en était arrivé à causer devant moi sans contrainte : il était question d'entreprises, d'actions de chemins de fer, de concessions, de projets énoiv mes, d'industries à créer, de terrains à vendre, de villes entières à fonder dans des pays extravagants. LE PURITAIN. 75 Des ingénieurs se présentaient munis de rapports, de plans, d'études de projets, de mines à exploiter dans des régions à peine cotées sur la carte, et mon patron, tout en tournant sa bague et en caressant ses chiens, achetait des terrains immenses, mettait en actions des gisements liypo- I hétiques, indiquait sur les plans de villes des percements à effectuer, des terrains à regagner sur la nier. De temps en temps aussi, on agitait des questions d'intérêt politique, entremêlant le tout de cancans, de causeries à bâtons rompus, de récits de duels, d'histoires scandaleuses, et souvent, au moment même où on s'occupait des affaires internationales les plus graves, un maquignon demandait à être introduit pour parler à Son Excellence. On ouvrait alors la fenêtre, mon patron s'adossait sur l'appui, il regardait courir un cheval que tenait en main quelque valet d'écurie, puis reprenait, la conversation commencée. C'était, à vrai dire, un monde de fantaisie dans le monde réel, une sorte de bohème monumentale que j'étudiais sur le vif, et j'ai tressailli plus tard en retrouvant dans la Comédie humaine une création qui offre une grande analogie avec la curieuse personnalité qui me servait de protecteur, et qui désormais disposait de mon sort. W LE PURITAIN. Je m'agitais dans le monde, j'allais de ci de là, ardent, fiévreux, occupé, bousculé, m'occupant d'une foule de choses qui n'étaient point de mon ministère, et qui, à vrai dire, me semblaient avoir peu de rapport avec cette expérience des affaires publiques que M. d'Epstein m'avait assuré que je devais acquérir en peu de temps. Parfois, un de ces hommes vers lesquels on m'envoyait me faisait avec la plus grande simplicité la proposition de m'intéresser ou de me donner une somme d'argent, si je voulais présenter, sous tel ou tel jour, une négociation pendante entre lui et mes chefs naturels. Et le rouge me montait au visage, je cherchais la vérité et la disais sans détour; j'avais peine à maîtriser mon indignation. Je sentais que mes anciens scrupules me revenaient avec force; surtout quand le hasard de mes relations et le caractère anonyme de ma participation à des intérêts qui n'étaient pas les miens me mettaient à même d'apprendre que j'avais pris part indirectement à la ruine de certaines gens : alors j'éprouvais comme un véritable remords. Un jour, enfin, je m'en ouvris assez ouvertement avec un personnage important du cabinet. Le lendemain, Son Excellence vint à moi, ferma la porte avec soin, et me dit avec calme : LE PURITAIN. 77 — Mon cher Maxime, j'ai constaté plusieurs fois que vous ne savez pas cacher ce que vous pensez : c'est une grande faute dans notre état. Désormais, vous ferez partie du grand personnel, cela vaut mieux pour vous. Vous nous rendrez là des services officiels. — Permettez-moi, répondis-je à Son Excellence, de reprendre ma liberté; je ne comprends pas, et j'aime à comprendre. Comment dirai-je ce que je ne sens point, et comment me rendrai-je à l'évidence des choses qui ne me paraissent point limpides? Vous avez été bon et accueillant pour moi ; vous croirez à ma reconnaissance. Son Excellence le prit de très-haut, parut plus que surprise, et laissa tomber un : « Comme il vous plaira » sans réplique. Je me rendis le jour même chez M. "d'Epslein, auquel j'expliquai ce qui venait de se passer entre mon protecteur et moi. Il fut comme foudroyé de mon audace, ne voulut entendre aucune explication, et sortit de sa réserve et de son calme habituels pour me lancer une sorte de malédiction. Je sentais bien que ce que j'accomplissais était grave et peu respectueux, que je faisais peut-être même acte d'ingratitude. Mais il y avait dans ce que je venais de voir tout un côté mystérieux et. naïvement cor- 7. 78 LE PURITAIN. rompu, qui répugnait à ma raison et à mon cœur; j'acceptais donc gravement la responsabilité de ma révolte. A partir du jour où j'eus cette explication avec mon tuteur, il m'annonça que je ne devais plus compter sur lui, qu'on avait fait pour moi tout ce qu'on pouvait faire; que la somme dont il était le déposilaire avait été et au delà employée à faire mes éludes et à me mener au point où j'en étais arrivé. J'étais donc seul en face des nécessités de la vie, bien décidé à ne point transiger et à ne point courber la lôte pour passer sous les portes basses. — Puritain j'élais surnommé, puritain je voulais rester. IX NOUVEAU SÉJOUR A CHENEGALON C'ùtait une crise, et il ne pouvait me venir à l'idée de ne point mettre Gontran dans la confidence de ce qui venait de se passer. Je me trouvais isolé dans ce grand Paris, et ma vraie famille était là-bas, à Chonegalon, malgré la présence de M. de Groussay, qui ne prisait point mon indépendance et la tournure de mon esprit, et malgré la mort de la pauvre comtessse, qui avait été ma confidente, mon appui et mon secret espoir. Un matin donc, j'entrai à l'abbaye par le chemin de Bellesme, qui y mène en traversant la haute futaie ; la nature s'éveillait de son long sommeil ; au sommet, des massifs, les bourgeons verdissaient et montraient les feuilles nouvelles. La Petite fontaine ferrugineuse qui est à mi-chemin ruisselait avec un doux bruit ; un air vif fouettait mon visage et me vivifiait dans tout mon être. Je 80 LE PURITAIN. frappais la terre en reconnaissant chaque sentier, chaque buisson, et quand m'apparurcnt, au milieu des sapins, les sommets en ruine, je sentis mon cœur s'exalter au souvenir des beaux jours que j'avais passés sous ces ombrages. A mesure que j'avançais vers l'abbaye, je marchais plus vite, sept longues années s'étaient écoulées depuis le jour où je l'avais quittée ; mon cœur se gonflait de joie et cependant mes yeux se mouillaient de larmes : c'est que le bonheur des anciens jours revenait à ma mémoire pendant que devant moi passait, comme sous un voile de deuil et perdue dans un nuage, la figure touchante de celle qui, la première ici-bas, m'avait tendu la main dans la solitude. Je poussai vivement la barrière de bois qui ferme l'entrée de Ghenegalon et m'engageai dans le petit sentier en berceau qui mène à l'abbaye. Là aussi tout était solitaire ; le soleil perçait la charmille en laissant des traînées de lumière sur le sol rou- geâtre, le bruit seul de mes pas troublait ce silence. Comme sans doute on allait m'apercevoir, au moment où je débouchai sur la pelouse, j'essuyai mes yeux et j'essayai de composer mon visage, mais je fus frappé par une sorte d'apparition. En plein soleil, sur le petit tapis vert qui s'é- LE PURITAIN. 81 tend [devant la maison d'habitation, une grande jeune fille, délicate, svelte et charmante, nu-tète, vêtue d'une robe claire et tenant à la main une branche de lilas en fleur, faisait sauter autour d'elle deux belles chèvres blanches, auxquelles elle essayait de dérober sa guirlande. Je m'avançais doucement comme si j'eusse craint de rompre le charme; mais elle ne m'entendit point venir, et, dans un de ses élans, comme elle se retournait pour suivre les bonds de ses chèvres, elle jeta les yeux sur moi, et dans sa surprise laissa tomber la branche, puis me fixa un instant et me tendit vivement la main en s'écriant : « Maxime! c'est Maxime! » C'était Marie, Marie grandie, devenue jeune fille, Marie, le portrait vivant de la bonne comtesse, avec toute sa délicatesse et sa distinction, relevées par toute la force de la jeunesse et la sève de la vie. « Comme Gontran va être heureux ! s'écria- t-ellc; allons le chercher... Mais voilà mon père, ajouta-t-elle en baissant la voix. » En effet, M. de Groussay, qui avait assisté à celle scène derrière une des vitres de la salle du rez-de-chaussée, s'avançait vers nous toujours aussi grave, aussi triste, vêtu correclcment de 82 LE PURITAIN. noir et aussi sévère dans tout son aspect que dans sa tenue. Sa main effleura la mienne sans la serrer, main froide et dure, sans chaleur et sans vie. Le comte avait beaucoup vieilli, ses joues s'étaient creusées et son teint, tonjours hâve et bilieux, avait jauni davantage et s'était pour ainsi dire parcheminé. — Comme Marie est devenue belle, m'écriai-je, et quelle bonne chose que cette vie à l'air libre pour elle!.. Et Gontran? — Gontran n'est jamais ici, reprit M. de Grous- say, il ne quitte point la ferme et mademoiselle l'y suit souvent. Braud est toujours le personnage ici. Et nous nous dirigeâmes tous Irois vers l'habitation ; M. de Groussay répondait par monosyllabes à toutes les questions que je croyais devoir lui faire et à l'effusion que je montrais après une si longue absence. Marie me regardait avec crainte et ne parlait plus. Enfin, le comte nous quitta pour s'occuper de mon installation. A peine eut-il quitté la salle commune, Marie prit un grand chapeau et un mantelet et s'écria : « Je veux voir le bonheur de Gontran, allons à la Rigaudière ! » Et nous nous enfonçâmes dans le petit bois de LE PURITAIN. 83 bouleaux qu'il fallait traverser pour aller à la ferme. Tout ce qui se représentait à mes yeux m'apportait un souvenir : chaque sentier, chaque site, chaque arbre me parlait d'une des plus douces époques de ma vie. Quand nous débouchâmes sur l'étang que nous devions tourner pour aller à la Rigaudière, je m'arrêtai surpris : le lit apparaissait gris et vaseux, et, sur la lisière du bois, la quille retournée, gisait le gros canot noir où nous taisions nos pêches miraculeuses. Pendant un orage épouvantable, les eaux, enlevées comme par un cyclone, avaient été desséchées, et l'immense étang n'était plus qu'une mare. Je ne pus m'empêcher alors de rappeler le temps d'autrefois, et je sentais que Marie devenait triste. — Et votre père ? lui dis-je d'un air craintif. — Mon père est toujours le même, me dit-elle, il est nerveux, inquiet, agité. Contran fait tout ce qu'il peut pour lui plaire et ne saurait y parvenir, nous souffrons tous deux, mais mon frère est par fait... Deschèiies, le chirurgien-major qui a soigné ma mère et qui nous connaît depuis longtemps, dit que mon père est malade, et, malgré notre désir, il ne veut rien faire... Du reste, ajoula-t-elle, il est acariâtre et dur, mais je l'aime ; il souffre, 84 LE PURITAIN. j'en suis sûre, et s'obstine à n'en rien laisser voir. Marie me parut sérieuse comme une femme, calme et recueillie comme sa mère; forte et capable de souffrir sans murmurer. Sa voix vibrante et émue rappelait à s'y méprendre celle de madame de Groussay, voix chaude et bien timbrée qu'on n'aurait pu entendre sans éprouver le désir de regarder d'où s'échappait ce timbre d'or. Enfin nous arrivâmes à la Rigaudière, où la femme de Braud en m'aperccvant leva les bras au ciel, se prit à rire, à pleurer, à courir, et enfin poussa un cri qui fit accourir à nous Gontran et le fermier, très-occupés à examiner un cheval dans un coin de la cour, derrière un immense las de bourrées qui nous les cachaient. — Toi ici ! quel bonheur ! s'écria mon ami en se jetant dans mes bras. — Je veux, lui dis-je tout d'abord revoir le cloître et les tombeaux, la ferme, le petit bois, tous les endroits que j'aimais autrefois. — Rien n'est changé, me dit Gontran ; mais, avant toute chose, dis-moi quelle bonne fortune l'amène ici. Et les affaires, et le comte, cl M. d'Eps- tein? El je lui racontai vivement ma mésaventure. 11 avait compris avant moi-même ^que le milieu dans LE I'UIIITAIN. K lequel le hasard des relations m'avait jeté n'était pas fait pour moi ; cependant il se demandait si je n'avais pas exagéré le sentiment qui m'avait fait agir, et dont le résultat le plus clair était de remettre en question ma position elle-même. — C'est ton premier pas, me dit-il, tout te sourit : on t'accueille, tu arrives d'emblée aux honneurs par une porte intime, et tu trouves en loi des scrupules inédits. Chaque jour tu en rabattras davantage. Tu ne referas pas le monde : il est, assure-l-on, le même partout. Tu veux être un puritain, un Alceste, eh bien, cherche en paix le bois écarté du Misanthrope. Marie marchait devant nous dans les sentiers, et, de temps en temps, retournait vers nous son visage souriant. — La vie n'est pas semée de fleurs, dit-elle d'un ton doux et triste : je ne saisis pas bien ce qui vous arrive, Maxime, mais à quelque chose D.uiheur est bon ; nous sommes bien heureux de vous revoir ici. — Au surplus, ajouta Contran, ce pasteur des peuples, qui élevait des ours et passait sa vie à faire de l'escrime, avait de bizarres allures. Je ne lui reproche pas sa tendance à l'élevage, niais il mêlait, in'a-l-on dit, d'une trop habile main, la 8 86 LE PURITAIN, politique aux affaires el aux spéculations. Tu as beaucoup vu, tu dois avoir beaucoup retenu ; lu me prêteras ton expérience. Après tout, c'est une école que je t'envie. — Et qu'a dit M. d'Epstein? — M. d'Epstein m'a maudit. — Il t'a maudit ! Je me doutais bien qu'un tel homme devait être classique, répliqua Gontran. El nous entrâmes tous trois dans le beaucloitre, où les amandiers couverts de fleurs secouaient leur neige odorante sur les tombes. X marie: Quelques jours de reposa Chenegalon me rendirent toute ma tranquillité; mais en face de cette vie calme, monotone, presque monastique, je me sentais pris d'une profonde pitié pour Marie de Grous- say, qui, par son âge et les conditions inliérentes à son sexe, pouvait moins que tout autre échapper h la tyrannie muette et comme involontaire du comte; et, tout en plaignant le sort de la pauvre enfant, je me sentais aussi saisi d'une respectueuse admiration pour celle qui, si jeune encore, était déjà femme, grande par la volonté et par le cœur. Marie de Groussay avait hérité de la patience angélique de sa mère, et traitait son père avec cette douceur et celle indulgence qu'on emploie à l'égard d'un malade. Gonlran, lui, échappait au- 88 LE PURITAIN, tant qu'il le pouvait à ce joug de fer ; son âge, son tempérament, son exubérance, lui rendaient plus pénibles ce silence et celte contrainte. Il comptait sur Marie pour opposer la douceur à la violence, et paralyser les fureurs involontaires de son pére par son inerlie patiente. Il y avait en lui une ardeur d'existence, une gaieté native, un tempérament de jovialité que rien ne pouvait éteindre; il souffrait de se voir relégué par l'obéissance à la volonté du comte, dans une existence inerte et sans issue, et si peu en rapport avec ses penebants, sa jeunesse et toutes les aspirations de sa raison et de son cœur; mais il était décidé à ne point se laisser abattre. Avec l'âge, il avait encore conservé vis-à-vis de M. de Groussay sa décision et son parler franc ; il respectait ses airs sombres, accomplissait ses volontés, mais n'empruntait aucune mélancolie à ce mélancolique séjour. La jeune fdle, elle, ne s'étail jamais habituée à cette agitation nerveuse, et le sacrifice n'avait pas été un moment plus facile à accomplir; elle savait où elle allait, et elle y allait volontairement. Cependant, dèsque, parunecirconstance quelconque, une absence momentanée, une longue promenade solitaire de son père, elle put s'échapper avec nous I,E PURITAIN. 80 et se distraire un peu de ce long servage, elle me parut recouvrer en une heure la gaieté de son âge. Ce qui me frappait le plus en elle, c était une gravité précoce unie à une jeunesse que cette terrible compression n'avait pu refouler. Son rire était frais et sonore, son geste vif, sa parole ardente, animée; elle était vivante, en un mot, comme si elle eût vécu au milieu de compagnes de son âge, au lieu de voir s'écouler sa vie en face d'un pére chagrin, malade ; d'un maniaque fiévreux et dur, inaccessible à toute tendresse, et incapable de lui montrer aucune affection. Elle avait une franchise noble et pure, une loyauté grande et forte, qui lui faisait envisager toute chose et traiter tout sujet avec une sincérité touchante. Elle avait vécu isolée, et cependant elle avait l'intuition de la vie, elle la comprenait et semblait prête à y entrer, forte du sentiment de ses devoirs. Je me sentais attiré malgré moi vers cette créature lumineuse, d'où s'échappait comme un rayonnement intime. Son père, cependant, nous laissait rarement seuls, car tout ce qu'il savait de moi lui déplaisait et froissait son esprit; pourtant, maintes fois, au malin, nous sortions ensemble, à l'heure où, ayant 8. 00 LE PURITAIN. disposé dans la salle commune lous ses vases à fleurs, elle sortait pour cueillir de grandes gerbes, qu'elle arrangeait ensuite avec un art infini. C'était un legs que lui avait fait sa mère, ce vif amour des fleurs et ce goût inné dans la manière de les assembler. Parfois, dans ces promenades charmantes, où nous allions de massif en massif, le sécateur à la main, poussant des cris à chaque nouvelle découverte que nous faisions, un désir intime, une espérance de bonheur infini me montait au cœur, et je me prenais à regarder Marie en me demandant si, au lieu de tenter la vie et d'en accepter les combats, je ne pouvais pas borner tous mes horizons à l'horizon de Chenegalon, et laisser s'écouler mes jours, sans les livrer au hasard, entre Gontran et sa sœur. La figure morose de M. de Groussay se dressait alors entre nous deux et faisait une ombre au tableau; mais l'image de la jeune fille réapparaissait si lumineuse et si pure, qu'elle enveloppait de ses rayons jusqu'à ce sinistre personnage. Gontran n'était point sans s'apercevoir de l'impression que Marie produisait sur moi ; mais son cœur et sa raison ne pouvaient protester contre un si doux entraînement, qui formerait entre nous LE PURITAIN. 91 un lien plus fort et plus durable. Enfin, j'étais venu là pour quelques heures, et je ne savais plus quitter l'abbaye : j'élais sous le charme de cette créature, à la fois douce et forte, humble et fière. Où donc avait-elle puisé, me disais-je, ce sentiment pratique des nécessités de la vie, des concessions fatales qu'il faut faire dans cerlaines conditions? Par quelle douce intuition cette solitaire devinait-elle tant de choses et jouissait-elle d'une telle sérénité dans le malheur? C'est que l'habitude de la souffrance avait grandi sa jeune âme et la faisait ainsi forte, ha moindre joie que le ciel lui envoyait semblait douce à son cœur, comme le plus léger rayon de soleil qui perce un ciel d'orage réjouit les yeux. Cependant, à mesure que le temps s'avançait, son insouciance, sa légèreté, sa confiance, diminuaient à vued'œil; le ton enfantin et familier avec lequel elle me traitait comme un ami de son enfance, comme l'ancien compagnon de ses jeux, lui semblait déplacé et lui coûtait je ne sais quel effort. On sentait la femme percer sous la jeune fille, et ses regards, portés sur moi, se troublaient et n'avaient déjà plus cette admirable sérénité d'un regard de frère. Non, je puis le dire, elle n'était plus ma sœur, 92 LE PURITAIN. je le sentais moi-même; je n'étais plus auprès d'elle tranquille et calme comme aux premiers jours ; je craignais de la voir, et j'appelais sans cesse sa présence; je l'aimais enfin avec toute la pureté et toute la force d'un amour jeune et ardent, d'un cœur qui n'avait point encore battu au nom d'une femme, d'un corps chaste qui avait voulu se garder tout entier pour son premier amour, et aux premières extases de son âme joindre la première ivresse de ses sens. Un soir, comme nous revenions à l'abbaye, après quelques heures passées à la ferme, nous longions la chaussée de l'étang, silencieux, l'un près de l'autre, regardant les nuages qui passaient en se reflétant dans les eaux tranquilles. Ma main pressa sa main, et, sans violent effort, sans fièvre, dans une ivresse tranquille, en face de celte nature printanière dont je sentais en moi circuler la séve et frémir la vie, le cœur doucement ému, je lui demandai la permission de vivre un jour à côté d'elle et de l'aimer toute nia vie. Quand nous rentrâmes à l'abbaye, assis en face l'un de l'autre, sous les regards de Gonlran et ceux du comte, nous baissions mutuellement les yeux, et nous essayions de nous dérober à nos pro- LE PURITAIN. 93 près pensées; mais je sentais au dedans de moi- même s'élever comme un chant d'allégresse : j'aimais, j'étais aimé, c'était le printemps de la nature et le printemps de mon amour ; Marie était la fiancée de mon âme, je voulais la mériter, et j'étais décidé à l'obtenir. Il fat arrêté que Contran et moi nous repartirions pour Paris ; il étouffait à Chenegalon et aspirait vers une vie moins solitaire; il faisait, d'ailleurs, le plus souvent possible des escapades, sorte d'entr'actes à ce séjour, un peu monotone pour un homme de ses goûts et de son âge. M. de Grous- say me vit partir sans regret; Marie mit sa main dans la mienne avec confiance, et son dernier regard me remplit tout entier. Mon plan était fait, et il n'y avait point à hésiter, il fallait essayer de vivre indépendant et fier, sans solliciter quoi que ce soit de ceux qui peut- être m'auraient dû plus qu'ils ne voulaient le reconnaître. Une fois arrivés à Paris, nous cherchâmes un logement dans le quartier latin, là où la vie est moins dispendieuse et l'étude plus facile. Contran voulut avoir au besoin un pied-à-terre auprès de moi, et nous eûmes la bonne fortune de trouver un petit logement plus que modeste donnant sur 94 LE PURITAIN. les pépinières du Luxembourg, qui, en fleur à cette époque de l'année, donnaient un véritable charme à ma nouvelle demeure. Une fois là, il fallut s'occuper de vivre. Nos amis de collège étaient nombreux ; quelques-uns déjà commençaient à faire leur chemin dans le monde, et l'un d'eux, dont le père était un puissant éditeur, me promit de m'aider, et me fournit, en effet, un travail de longue haleine. 11 s'agissait de rassembler les documents pour un tableau pratique de l'histoire universelle, sous la direction d'un professeur de l'Université. Je m'installai donc au travail et je vécus de la vie d'étudiant, vie mélangée d'études et depliisirs, de privations et de prodigalités d'un jour ; lancé en plein courant, entièrement abandonné à moi- même, libre de mes allures, de mes opinions, de mes faits, avant renoncé à peu près complètement au monde que je venais de traverser. Je connaissais tout Paris, et tout Paris me connaissait pour m'avoir vu chez mon ex-protecteur; j'étais l'homme anecdote, la chronique vivante, le gazetier ambulant, et si j'eusse voulu parler et raconter tout ce que j'avais vu, observé et appris, nul doute que je n'eusse intéressé mon auditoire. Mais ma vie nouvelle m'avait fait passer des cou- LE PURITAIN. 95 lisses du monde officiel dans un inonde nouveau, pour moi, monde intelligent et peu curieux des faits extérieurs, où on se nourrit de soi-même, où on remue des idées et où chacun vit avec son idéal. C'étaient de jeunes médecins, des peintres, des légistes, des sculpteurs, des musiciens et des écrivains ; tous ardents et enthousiastes. Chacun d'eux rêvait d'arriver au premier rang dans sa spécialité et se promettait les plus hautes destinées. En attendant, il nous fallait trouver notre fond de g ieté en nous-mêmes, car le Pactole ne roulait point ses flots chargés de paillettes dans nos modestes chambres d'étudiant. Enfin, c'était le bon temps, comme on dit. Et de fait, il y avait là plus de loyauté, plus de droiture et plus d'insouciance que dans ce monde d'où je sortais. Je me plaisais dans ce milieu ; cette indépendance, ce mépris des traditions, cette liberté absolue nie convenaient; c'était une société vivante, spontanée, libérale, intelligente, et j'avais chassé, comme des billevesées, toute cette mélancolique philosophie qui m'avait obsédé un instant. Je sentais bien qu'au fond j'étais !c môme homme: mais, comme il m'était permis d'être tel que j'étais au fond de moi-même, j'avais repris goût 96 LE PURITAIN. à La vie et je me laissais même aller aux plaisirs de mon âge, encouragé dans cette vie par Gontran, qui était d'une gaieté intarissable et d'un tempérament de fer. Plus d'une année s'écoula ainsi sans événement notable dans mon existence. Xi LES SUITES D'UN BAL MASQUÉ Un soir d'hiver, comme il neigeait à outrance, un polichinelle au hoqucton rayé, à la trogne écar- late, à la bosse exubérante; un Indien loway de = mieux tatoués et un troubadour moyen âge, à pourpoint abricot, la mandoline au dos, descendaient d'un fiacre arrêté devant la porte d'une cité de la rue du Regard. Ce polichinelle, c'était Gontran ; l'Indien loway c'était M..., qui est aujourd'hui préfet, le troubadour à pourpoint abricot. ., c'était moi, le Man- l'red foudroyé, le puritain, l'ÀIcesle ! Avec le calme que donne l'indépendance et la satisfaction du devoir accompli étaient nés en moi l'amour du plaisir et le goût de la vie. Le ciel était noir, la terre était blanche ; nous pataugions dans les flaques d'eau, en suivant la 0 98 LE PURITAIN, ruelle obscure, au fond de laquelle on voyait, sur le fond d'une porte ouverte qui semblait vomir des flammes, se profiler des silhouettes étranges. Au- desscls de la porte, une immense baie paraissait embrasée, comme si le soleil couchant l'eût frappée de ses rayons ; de chaque côté de l'entrée, deux lampions fumeux élaient posés sur la couche de neige, et leur mèche noire grésillait sous les flocons. Le polichinelle s'engouffra dans la porte en faisant jouer la pratique qu'il avait dans le gosier; l'Indien Ioway posa une main sur son cœur et présenta le calumet de paix à un garde champêtre de village qui se tenait sur le seuil ; et le trouvère, saisissant sa mandoline, en pinça les cordes en murmurant à un cardinal, vêtu de la pourpre romaine, qui imposait les mains pour le bénir : Je suis Lindor, ma naissance est commune. Nous nous trouvions dans un immense atelier de peintre. En face de l'entrée, se dressait l'estrade de l'orchestre, décorée de feuillages en papier peint et tendue de draps de lit ; à droite et à gauche, deux tonneaux couronnés de roses, et sur lesquels on LE PURITAIN. 99 lisait : « Bon vin à six sous, » reposaient sur un chantier. Tout autour de la salle, d'immenses peintures à la détrempe représentaient l'enterrement du Carnaval avec l'antithèse du mercredi des Cendres; au milieu, pendait un lustre immense, lustre de théâtre improvisé pour la circonstance par quelque ingénieux sculpteur. Un de ces balcons intérieurs, escaliers pittoresques qui conduisent à quelque petit appartement d'artiste, supportait, adossée à la rampe, une grappe de spectateurs, et autour de nous, aux accords d'un orchestre enragé, tourbillonnait dans une infernale sarabande les plus fantastiques personnages. Un bal masqué est partout une réunion pittoresque et curieuse ; mais, lorsque chacun des personnages qui le composent est un artiste, c'esl-à- dire un homme auquel le banal et le convenu donnent la nausée; le spectacle devient tout à fait étrange et inattendu. C'est le caractère dans toute sa rigueur, ou la fantaisie dans toute sa folie ; on voit passer là des évocations d'un siècle disparu ou des créations d'un monde impossible ; rien de ce qu'on voit ne ressemble à rien de ce qu'on a déjà vu : tout est étrange, bizarre, indescriptible; car il n'y a pas de limite au rêve de ces bohémiens charmanls qui se vengent de 100 LE PURITAIN. la banalité de la vie en reculant les bornes de l'imprévu. L'orchestre faisait rage, les quadrilles bariolés bondissaient comme des ménades et hurlaient comme des corybantes, et quand les danses s'arrêtaient, c'étaient des lazzi sans fin, des dialogues à rendre fous des bourgeois de la rue aux Ours, des groupes et des accouplements de costumes à faire pâmer des romantiques. Ici, un charlatan excentrique, chargé de fioles, offrait ses orviétans à des bêtes sauvages, à des débardeurs et à des Chinoises; là un hercule du Nord faisait des tours et soulevait des pavés en carton au centre d'un groupe de masques les plus variés ; à droite, c'était un nain qu'on eût dit sorti d'un tableau de Vélasquez, protégeant un géant qui tutoyait une mariée de village. Tout à coup l'orchestre éclatait, et tout ce monde entrait en branle, sans ordre, sans parti pris, sans respect des régies de la danse ; on s'agitait pour s'agiter, on frappait la terre comme dans les saturnales antiques, et les uns restaient graves comme des augures, pendant que d'autres, déchaînés comme des démons, accompagnaient de leurs chants les accords de l'orchestre; tous étaient ivres, mais ivres de jeunesse, de santé et de plai- LE PURITAIN. 101 sirs. C'était de la folie, de l'exubérance, mais pas un mot et pas un geste obscènes ne désigneraient cette gaieté à outrance et sans trace de corruption malsaine. Gontran, qui avait l'admirable privilège de cbas- ser tous ses soucis à l'appel du plaisir, et qui se jetait dans la mêlée à corps perdu, m'avait quitté un moment après notre entrée pour poursuivre je ne sais quelle sylphide masquée qui l'avait reconnu sous son fard et le voulait intriguer. Je me ralliais à son boqueton rayé cl le suivais des yeux dans cette foule; mais il m'échappait à cluique instant. Je l'aperçus enfin nu-tôte, le front baigné de sueur, la voix éraillée; il avait renoncé au faux nez de rigueur et à la perruque blanche et accompagnait galamment deux dominos de satin, les seuls parmi cette foule où le travesti était en honneur. Il affectait une politesse exquise, débitait des concetti, passait des fadeurs à la tendresse, de la tendresse à l'enthousiasme et s'exaltait dans sa folie. Les deux dominos, cependant, restaient impassibles. Un groupe assez nombreux s'était formé; ces deux noires énigmes de salin, qui traversaient, calmes et muettes, celte assemblée de fous bario- ». 102 LE PURITAIN. lés, où toutes les femmes, artistes dramatiques pour la plupart, allaient à visage découvert; intriguaient la foule, qui trouvait encore là sujet à raillerie. — C'est Lucrèce Borgia, disait l'un. — C'est Marguerite de Bourgogne, disait l'autre. — Tais-toi donc ! c'est mademoiselle Mars, ripostait un troisième. — Messieurs, la politique n'est pas absolument étrangère à cet événement; ne compromettons pas ces dames, hurlait un quatrième. — C'est donc la duchesse de Berry alors? reprenait un nouveau. — Passez-moi la dame d'honneur ! — Pas du tout, messieurs, disait Gontran ; madame est un ange qui a couché son mari et ses onze enfants; elle vient chercher dans la société des artistes les plus distingués une âme sœur pour comprendre son àme... Vous voyez cet œil noir, il appartient à une de ces personnes éthèrées qui ont du vague à l'âme et qui regardent volontiers la lune à neuf heures trois quarts par les beaux soirs d'été. Je lui offre mon cœur, un cœur presque neuf, qui n'a servi que sept fois, et qu'on pourrait encore très-bien mettre.... mais très- bien... Madame n'en veut pas, c'est petit et in- LE l'IlUTAIN. 103 digne d'une gentil homme ! C'en est fait, je ne saurais pas résister à un dédain aussi accentué. Je renonce à la vie, à la poésie, à l'amour ! » Et Gontran, m'arrachant le petit poignard qui pendait à ma ceinture, le plongea dans sa poitrine en fermant les yeux et en exhalant un cri strident avec sa pratique. Un jet de son jaillit de sa bosse, et un grand cri d'enthousiasme s'échappa de fous ces travestis, qui étaient montés les uns sur les épaules des autres et formaient un cercle autour des dominos, devenus le centre de l'action. L'une des deux femmes, plus petite que sa compagne, et qu'on sentait être sa suivante ou son inférieure, parlit d'un franc éclat de rire et montra de blanches dents sous sa barbe de dentelle. L'autre se contenta d'agiter vivement son éventail et ne sourcilla point, n'essayant même pas de se dérober à cette folle manifestation, difficile à soutenir. — Ah ! je sens ma vie s'écouler avec mon son... C'en est fait, continua Gontran, qui était en verve. Eh bien, puisque tu ne veux pas la boire... ô cruelle 1... la magie de l'amour, je t'offre un autre cœur neuf... tout neuf, celui-là... trop neuf... c'en est bête... c'est celui de monsieur. — Ap- 104 LE PURITAIN, proche, troubadour, el prends ta mandoline... Tiens! les cordes sont cassées!... Monsieur est la moitié de moi-môme, un ange, un peu naïf, mais charmant... c'est de l'or... Il a des nostalgies d'obélisque et des pudeurs d'Orléans; il fuit la corruption des grands el la duplicité des cours... c'est un ancbe! — Ote ta toque, puritain, et montre ta tonsure... Je vous le donne, Paméla, mais rendez-le heureux... Bonjour, madame!... — Et en avant le quadrille des chaises cassées ! — hurla Contran en fendant la foule, qui le suivit en gambadant. Le domino fixait depuis un instant sur moi ses deux yeux profonds, seuls points lumineux dans cette masse noire ; il s'avança lentement, glissa son bras sous le mien avec assurance et m'en tra Ina, échappant à la curiosité dont il était l'objet. Tout d'abord, à cette escrime discrète et voilée d'une conversation de bal masqué, ce domino m'avait étonné par le trait de son esprit; la spontanéité du mot, la tournure et le caractère de son langage avaient piqué ma curiosité. Habitué que j'étais par une assidue fréquentation à reconnaître, grâce à mille nuances infinies, à quelle caste une inconnue de celle sorte pouvait appartenir, j'étais cependant dérouté en l'écoutant. Ce LE PURITAIN. 105 n'était point là le langage libre d'une femme qui ne saurait appartenir au monde, ce n'était pas davantage le marivaudage banal d'une fille amoureuse du plaisir, ou le dialogue convenu et appris d'une femme de théâtre ; le geste était calme, digne, lent et contenu ; on sentait une autorité, une force latente sous ce langage sobre et sûr; elle ignorait jusqu'à l'argot involontaire des ateliers et des coulisses. Aussi j'errais sans me fixer, et elle jouissait de mon embarras. Peu à peu, lentement, doucement, elle souleva un à un mes voiles, entra dans mes intimités, me révéla à moi-même mes plus secrètes pensées, lit des allusions à l'esclandre que j'avais fait en haut lieu, à la réputation et peut-être aux regrets que j'avais laissés cliez mon ancien protecteur, parla de tous avec mesure, avec connaissance de cause, fit la part de chacun nettement, sûrement, et traita d'égal à égal avec les plus nobles. Elle allait ainsi, nommant une à une les plus belles, les femmes le plus en évidence, disant de chacune ce que le monde en dit et faisant le portrait que le premier venu eût pu faire, puis opposant immédiatement à ce jugement banal et sommaire du monde un jugement contradictoire basé sur une 106 LE PURITAIN. connaissance intime des secrets mobiles de toutes. Comme elle venait de citer le nom de madame Blanche de V..., qu'elle disait être une de ses intimes amies, et dont elle tentait de pallier la faute et d'excuser le scandale en parlant des mésalliances du cœur qui sont plus graves que les mésalliances du rang et de la naissance, je lui saisis vivement le bras, et, au milieu de cette foule ardente au plaisir, où nous étions isolés comme dans un désert, je protestai vivement au nom de l'honneur vrai et du devoir. — Blanche deV..., lui dis-jc, tenterait vainement de chercher une excuse au scandale qu'elle a causé, elle est indigne de l'amour d'un galant homme. — Ne parlez point ainsi, dit-elle à son tour, vous surtout, le seul peut-être de tous ceux qui ne la connaissent point au jugement duquel elle pourrait tenir. Vous êtes un enfant, vous ne savez rien de la vie, les luttes secrètes, la tyrannie des passions, les désillusions qui dorment sous ce calme apparent d'un ménage parisien. — Et quel droit avait-elle de se plaindre de sa destinée répliquai-je? Le sort l'avait unie à un être loyal, un cœur droit, une intelligence d'élite, trop préoccupé peut-être de hauts problèmes et d'aspirations élevées mais qui ne voulait ici-bas LE PURITAIN. 107 les honneurs et la fortune que pour les offrir à celle qu'il avait choisie. Que lui donnait-elle en retour? Une honte silencieuse, connue de tous excepté de lui-même; il marchait préoccupé, distrait, sans entendre les ricanements qui l'accueillaient à son approche ; son nom seul était un sujet descandale. Sa plus grande faute fut sa confiance et sa loyauté; elle est sortie violemment du monde, elle roulera jusqu'au fond du gouffre. Comme j'achevais ces mots, je sentis une larme rouler sur ma main : celle qui me parlait éclatait en sanglots. Sa compagne s'était éloignée ; elle revint au même instant au hras de Contran, toujours aussi fou et dans toute l'exaltation du plaisir. Comme s'il eût mis de côté tout respect humain, ou qu'il fût vraiment dominé par une douleur sincère provoquée par un souvenir, par une allusion involontaire, que sais-je enfin ? le domino ne cacha point ses larmes, sa compagne s'approcha d'elle, et Contran, tout au plaisir et ne comprenant rien à cette scène, mais me voyant confus et comme atterré, s'écria cependant dans son langage de bal masqué : — Comment ! on te confie des femmes du monde, Puritain ! et tu les inondes de leurs larmes ! 108 LE PURITAIN. J'étais gêné et attristé; le domino pressait le bras de sa compagne, qui le questionnait sans obtenir de réponse, et elle se frayait un chemin dans la foule. Gontran, en deux mots fut au courant de la situation. — Tu ne comprends jamais rien, me dit-il, et je te reconnais bien là, tu fais de la morale ;mx femmes en plein bal masqué. Innocent, va ! ton domino n'est autre que la belle Blanche elle-même, et c'était une façon très-féminine desavoir ce que tu pensais d'elle. Un peu honteux, et sous le coup d'une sorte de remords, je quittai mon ami et m'élançai à la recherche de mrs deux dominos. XII LA CHARMEUSE Ce serait mal définir le caractère de Blancheque de dire qu'elle était coquette; la coquetterie d'une femme, même la plus dangereuse, celle qui consiste à sedonnerpour se reprendre, à encourager l'amour pour le repousser quand on l'a fait naître ardent, violent, indéracinable au cœur, n'est, qu'un de ces nombreux dangers qu'il faut avoir subis, et dont l'expérience constitue la science de la vie. Blanche était ce qu'on pourrait appeler une charmeuse; il s'échappait d'elle comme une socle d'atmosphère rayonnante, qui l'enveloppait tout entière, et vous pénétrait presque instantanément. C'était une femme silencieuse, recueillie, digne, qui ne disait rien d'indifférent ; une sorte d Egèrie, toujours prête à donner de bons con- 10 110 LE PURITAIN. seils; un être, profond, sûr, doué de l'apparente faculté de s'intéresser à tous dans la même mesure et de faire croire à chacun, si nombreux que lût son entourage, qu'elle le préférait à tous. De loin, au dire du monde, c'était une femme dangereuse, un être perverti au fond, d'autant plus à craindre qu'il était plus rempli de séductions et moins susceptible de se fixer; de prés, c'était une \iclime, une femme méconnue, calomniée, incomprise, qui cachait au fond de son cœur, comme dans un tabernacle, un monde de choses douces et bonnes, qu'elle ne voulait pas jeter eu pâture au vulgaire et voir méconnues par un cercle banal. Elle avait tout gardé du inonde, excepté la considération ; ses manières étaient exquises, son goût parfait. On la recherchait à cause de son esprit, de son luxe, de cette célébrité bruyante qui s'était attachée à son nom. Elle avait conservé, malgré sa chute, un orgueil et une hauteur qui ne lui permettaient pas de descendre et de transiger, et, ne pouvant plus voir les femmes du vrai monde, elle n'avait pas voulu accueillir celles qui avaient failli et pactiser avec elles. Assez forte pour se suffire à elle-même, aimant par goût à trôner au milieu des hommes et LE PURITAIN. Hl à recevoir les hommages de tous, elle réunissait, de par sa seule force, tous les éléments les plus divers, les autorités ics plus incontestables; voulant que, jusqu'au dernier de ceux qui faisaient la foui; chez elle, chacun fût quelqu'un par le nom, par le rang, par la fortune ou par le talent, j'étais là seul et humble; peu fait pour qu'on s'enorgueillit d'un trop facile triomphe ; ignoré, pauvre, sans prestige et sans brillant espoir; mais il fallaitàcette curiosité insatiable, à cetteinexpli- cable avidité, une proie nouvelle et d'une saveur inconnue. Elle m'avait vu chez mon protecteur, où elle venait souvent le matin, dans toute la liberté d'une femme qui n'a plus rien à sacrifier; elle m'avait remarqué à cause de mon âge, de je ne sais quelle fierté qu'elle avait lue sur mon visage, jointe à une innocence et à une dose d'illusions qui avaient excité sa curiosité. Et quand elle avait appris que j'avais renoncé, par d'inconcevables scrupules, aux honneurs probables, à la considération, aux intérêts de toute nature que pouvait offrir la position de confiance que je m'étais faite, ce secret complice des ténébreuses manœuvres de mon puissanl pal khi avait pressenti en moi un juge, et, à partir de ce jour, sans 112 LE PURITAIN. m'en douter, sans la connaître, sans la deviner, je l'avais intéressée. Je puis aujourd'hui vous parler, sans douleur et sans haine, du joug honteux sous lequel j'ai été courbé pendant ces quelques années ; elles ont passé comme un jour, et leur souvenir, rien qu'en se présentant à ma mémoire, me remplit d'une sorte de terreur. Non, ce n'est pas l'amour que j'ai ressenti pour cette femme au teint pâle, qui, le soir où elle toucha ma main pour la première fois, me marqua d'un sceau fatal, et dont la première étreinte me communiqua je ru; sais quelle fièvre corrosive qui brûla mon être tout entier. L'amour vrai, l'amour loyal et juste, l'entraînement de deux cœurs l'un vers l'autre, communique à l'âme quelque chose de pur, de saint et de vivifiant ; il sait inspirer les grandes pensées et les dévouements robustes, tandis qu'il y a je ne sais quoi de vénéneux, d'artificiel et de satanique dans l'énergie violente que suscitent ces créatures sans cœur dont nous sommes parfois la proie. Oui, le souffle empesté qui dessèche les plantes les plus vivaces a passé sur mon être et fait le désert là où germait la vie; j'ai oublié, deux années entières, tout ce qui est beau, tout LE PURITAIN. H3 ce qui est grand, tout ce qui est juste, tout ce qui est généreux et pur. Un jour même est venu où j'ai outragé l'amitié. Gontran, qui avait pour religion une sorte d'épi- curéisme qui rfengagc point le cœur, avait de suite compris que j'appartenais corps et âme à cette femme. Aux premiers mots qu'il avait prononcés, je l'avais arrêté en opposant à son jugement ce que je croyais la vérité sainte. A un regard qu'ils avaient échangé tous deux, elle avait compris la salutaire influence qu'il exerçait sur moi, et s'était juré que je ne reven ais Gontran de ma vie, et qu'à cette amitié profonde succéderait l'indifférence, sinon la haine. Jusque-là, l'image de Marie de Groussay me suivait partout; c'était comme un amulette sacré qui me gardait des mauvaises influences, un but honoré que se proposait mon cœur et auquel il voulait atteindre ; son nom, prononcé tout bus duns le secret de ma mémoire, uvait les vertus d'une invocation qui me protégeait contre les enchantements et les maléfices, et j'avais pu, pendant une année entière, traverser les périls de cette vie indépendante, sans prendre part à ces plaisirs frelatés auxquels chacun de mes compagnons d'études se livrait sans remords et sans arrière-pensée. 10. H4 le puritain; Mais peu à peu, dès que je connus celle fille pâle, à laquelle j'avais si vite ouvert mon cœur hier encore rempli du souvenir de Marie, je voyais moins souvent se dresser devant moi sa bienfaisante image. Elle savait tout de ma vie, depuis mes premiers jours solitaires, jusqu'à l'espoir charmant dont j'avais fait mon but et mes aspirations, et au lieu de combattre ouvertement cette salutaire influence, elle avait paru d'abord m'en- courager à l'accepter et à la subir. Gontran cependant, revenu à l'abbaye, me parlait toujours dans ses lellres de sa chère sœur, et me disait, jour par jour, jusqu'aux moindres détails de sa paisible existence; et chaque fois je sentais le remords entrer en moi-même. Ce fut dès lors une constante ivresse, une fièvre incessante, un vertige sans trêve. Je venais à peine de quitterBlanche,etje me sentais brûlé parle désir de la revoir. Elle habitait un quartier éloigné de ma résidence, au plein cœur de Paris, et j'allais à pied, sous la pluie, sous le vent, sans sentir le froid, sans fatigue, sans considérer que je ne pouvais cependant passer ma vie près d'elle dans le luxe qui l'entourait ; et quand je sonnais à sa porte, j'élais houleux d'avoir cédé au mouvement involontaire qui me rappelait dans sa demeure. LE l'UltITAIN. 115 Elle était mon horizon, ma pensée, mon air res- pirable, l'élément indispensable à ma vie; je n'appartenais pins à rien de ce qui n'était pas elle, et Blanche jouissait tout bas du trouble dans lequel me plongeait sa seule présence. Je ne discutais ni ses lois, ni ses désirs, ni ses fantaisies; j'élais décidé à tout faire pour pouvoir vivre à ses côtés, sans rougir de moi-même. Mes travaux en souffraient; je ne prêtais plus qu'une oreille distraite à tout ce qui intéressait si vivement mon existence même. Parfois, après avoir exigé que je la qui lasse un instant, au moment où, ma lampe allumée devant ma table de travail, j'essayais avec peine de rassembler mes idées et de ressaisir les forces de mon intelligence, j'entendais une voiture s'arrêter sous mes fenêti es, et je dressais l'oreille. J'écoutais dans l'étroit couloir qui menait, à ma chambre le bruit de sa robe qui frôlait mes murs, je courais au-devanl d'elle, pâle comme la mort, prêl à m'évanouir ; je la voyais s'arrêter sur le seuil, toujours calme, toujours belle, et je sentais la folie tenailler mon cerveau et tout mon sang refluer au cœur. Elle entrait brillante, parée, ta (été couronnée de fleurs, éblouissante de diamants, les épaules nues; elle détachait le bouquet qui parait son cor- 11G LE rUIUTAIN. sage et venait à moi dans cette pauvre chambre aux murs nus, les mains pleines de fleurs comme une apparition étrange qui faisait à jamais pâlir dans ma mémoire celte autre image douce et triste qui ne rayonnait déjà plus que d'un feu pâle et prêt à s'éteindre. Elle partait pour le théâtre au galop de ses chevaux ; longtemps je suivais des yeux la voiture qui l'emportait, et c'en était fait démon repos et de mes idées laborieuses. J'arpentais ma chambre comme un fou, je m'arrêtais, je marchais encore, je rouvrais ma fenêtre pour essayer de percevoir une dernière fois dans ce lumuite de Paris le bruit des roues de sa voiture : et la pluie fouettait mon visage, et le vent soufflait avec violence ; les rues étaient noires, le pavé humide reflétait l'éclat du gaz, les rares passants s'avançaient luttant contre le vent ; les grands marronniers du Luxembourg montraient leurs branches noircies, et, çà et là, dans le jardin, quelques taches de neige éclataient dans la nuit sur le sol boueux cl noirâtre. Alors je me sentais pris d'un découragement im~ mensc ; je sentais qu'elleétait tout pour moi, et que je ne pouvais rien èlre pour elle; mais il me fallait lavoir, il me fallait la sentir, la respirer, m'asseoir LE PURITAIN. 117 silencieux à côté d'elle ou m'endormir dans l'éternel repos. Dieu vous garde d'une semblable fièvre ! Une autre m'eût apporté le calme par cette apparition inat tendue, elle se fût penebée sur moi pour lire la page commencée, et m'eût versé le courage el le repos comme un baume consolateur, en me promettant sa chère présence après la tâche noblement accomplie; elle, au contraire, m'avait apporté la fièvre, l'inquiétude ; presque le désespoir. J'essayais bien d'écrire, j'essayais de comprendre, de nouer mes idées, de les rassembler, de les exprimer enfin ; mais je ne trouvais rien sous ma plume, je sentais mon cerveau horriblement vide, ma pensée stérile, et je me levais dans une agitation impossible à décrire. Je m'habillais à la liàte, et courais là où elle était, sans souci de la l'aligne, du temps et des distances, ei quand j'entrais dans cette salle des Italiens, chaude el pleines d'effluves, je trébuchais comme un bomme ivre et j'éprouvais le besoin de m'appuyer aux murs. Entre cent mille femmes parées, mes yeux l'eussent reconnue tout d'abord, car j'allais à elle avec impétuosité, comme l'aiguille va au nord. J'arrivais le front en sueur, paie et livide,... c'était bien 118 LE PURITAIN. elle, dans son calme élernel, caressant sa chimère, suivant son songe intérieur qu'elle n'achevait jamais, indifférente à toute chose, penchée sur son fauteuil un bouquet de camélias à la main, agitant lentement son éventail el jetant de longs regards circulaires dans la salle. Dans le fond de sa loge apparaissaient quelques élégants, qui lui parlaient sans qu'elle parût les écouter : cl du fond du théâtre, perdu parmi les spectateurs de l'orchestre, j'eusse voulu les foudroyer tous d'un seul regard. J'attendais l'enlr'acte avec impatience, sans rien voir, sans rien entendre, surexcité, en proie à la fièvre, et quand le rideau baissait, j'essayais de rappeler tout mon sang-froid pour me présenter dans sa loge. J'entrais enfin tout défait, dissimulant mal un regard de jalousie et de haine pour ceux qui l'accompagnaient, etje la saluais respectueusement, comme un élranger; elle me tendait sa main gantée, sans émotion, sans surprise, comme si elle m'eût attendu ; parfois, quand j'essavais de m'approcher d'elle pour lui jeter un mot à voix basse, elle se cachait derrière son éventail, en me disant : « Vous êtes un enfant ! » C'était tout ce que j'obtenais d'elle. LE PURITAIN. Il') Cependant, je ne pouvais plus la suivre; une à une s'en allaient mes dernières ressources, je subissais de sanglants affronts et j'avais l'âme trop haut placée pour ne pas bientôt m'en apercevoir ; mais ma passion était plus forte que ma fierté, et je n'étais déjà plus l'homme intègre que j'ai peint tout à l'heure. Je sentais qu'il y a ici-bas des courants, des circonstances, des passions en un mot, devant lesquels le plus orgueilleux s'humilie et le plus fort se sent brisé ; j'étais prêt à tout sacrifier à cet indomptable amour, à celte lièvre, à ce délire, plutôt que de renoncera Blancbe. Je devenais indulgent aux fautes d'aulrui, parce que je sentais que j'allais avoir besoin de l'indulgence des hommes. Déjà je ne répondais plus que d'une manière évasive aux lettres de Contran, et j'évitais de lui parler de Marie; il était au courant de tout ee qui m'intéressait par tous ceux qui vivaient autour de nous. Il avait compris que je gémissais sous le joug; plusieurs fois déjà il avait dû répondre à des demandes d'argent que je lui avais faites sans que j'eusse bien mesuré la portée de l'acte que j'avais accompli ; car enfin j'étais seul au monde, je n'avais pas charge d'âmes, cl lui, Contran, étail le soutien de son père et de sa sœur. IMHMIHHHMBBMMHMaMHM 120 LE PUI'.ITAIN. ■Ic ne raisonnais plus, je ne comparais plus, j'allais à la réalisation de mon désir avec une impétuosité bestiale. J'en vins à me présenter un jour le front haut et sans effort devant qui j'eusse dû conserver toute ma fierté et garder mon orgueil. Je fus trouver M. d'Epstein et lui demandai nue somme importante, dont je disais avoir un besoin si pressant, que j'étais décidé à l'obtenir à tout prix. Mon exaltation l'effraya ; l'insistance avec laquelle celui qu'il avait connu si hautain réclamait le service lui fil comprendre à quels sentiments j'étais en proie ; il refusa durement, et je ne me lassai point... J'avoue, le rouge au front et le remords au cœur, que vingt fois la pensée d'une mauvaise action traversa mon cerveau. En face de ces luttes contre le démon intérieur, de ces tentations, de cette impuissance à me procurer cet argent qui m'était indispensable (non pas seulement pour me maintenir honorablement dans ce cercle, mais la question de l'existence elle- même se dressait déjà, effrayante et insoluble), je lis de cruels retours sur moi-même. Le puritain d'autrefois, le jeune homme austère, impeccable, qui n'admettait ni pacte ni transaction avec l'honneur, entrevoyait les portes basses et s'apprêtait à courber le dos pour y passer. Je LE PURITAIN. 121 devenais indulgent à toutes les fautes, à foules les erreurs ; je venais de connaître les séductions, et moi qui me sentais frémir dans tout mon être quand j'entendais dire qu'un homme bien né, entraîné par la passion, avait failli à l'honneur, je me souvenais de mes luttes secrètes, de mes nuits sans sommeil ; je plaignais désormais au lieu d'accuser, et je sentais que moi-même, je n'étais plus sûr de résister et de triompher. Oui, je le sais désormais, la vertu est facile à ceux que le sort a comblés de ses dons; mais quand chaque jour, à toute heure, dominé par le besoin, poussé par la faim du corps ou par les appétits des passions humaines, on se cramponne à son honneur, comme un être assis au bord d'un abîme et pris de vertige se relient aux rochers de peur de rouler dans le gouffre : on est véritablement un homme si on a triomphé et si on a résolu de mourir plutôt que de se laisser souiller. Cependant, je manquais des choses les plus élémentaires à la vie, et je paraissais toujours chez Blanche dans la tenue d'un homme du monde, assistant à ses fûtes, m'arrétant, l'œil hagard, devant les tables de jeu, où on jetait avec tant d'insouciance l'or dont j'avais soif. Un soir, comme il s'agissait de fournir un louis pour une loterie de u m LE l'UKITAlN. bienfaisance à propos d'un sinistre (jiii avait ému la pitié de la société de Paris tout entière, un des assistants passa devant moi, quêtant et inscrivant chaque nom sur sa liste; il s'arrêta avec un sourire, et me tendit son chapeau ; je restai interdit, pale, blême, cherchant dans la poche de mon gilet un louis que je savais n'y point être, j'étais pris en flagrant délit de pauvreté. Un autre, inoins naïf, plus rompu que moi aux choses du monde, eût trouvé sur-le-champ un prétexte, une excuse, et invoqué un oubli banal en s'inscrivant sur parole. Personne, évidemment, n'eût fait attention à cet épisode ; moi, je balbutiais, je tremblais, et blanche, qui avait compris, coupa court à mon embarras en disant au quêteur : — Puisque M. Maxime a oublié sa bourse, son oubli profitera aux pauvres : il s'inscrit pour les deux louis qu'il m'a prêtés hier au jeu. J'essayai de sourire, mais je me sentais prêt à défaillir, car la plupart de ceux qui étaient là savaient que je n'avais jamais louché une carte et qu'on ne me voyait jamais m'asseoir à La table de jeu. Je courus chez moi sans m'arrêter, en proie à la honte, au remords; à peine entré, je me jetai à ge- LE PURITAIN. 123 noux, la tête cachée dans mes draps, pleurant à sanglots, abîmé, désespéré, plein de remords. J'étais là depuis une heure quand la seconde porte s'ouvrit; je me retournai vivement, et j'aperçus Contran, debout, sur le seuil de sa chambre et tout vêtu. U arrivait de Chen'egalon sans me prévenir. Son logement élait le mien, il venait passer quelques jours à Paris. En me voyant en proie à une telle agilalion, la face creusée, les cheveux épai s, la figure mouillée par les larmes, encore vêtu de mes habits de soirée, il vint à moi d'un air sévère que je ne lui connaissais point,et je me sentis en face d'un juge. Je ne savais plus soutenir ce regard franc, loyal, qui semblait arriver jusqu'à mon cœur et y lire clairement mes désordres, mes luttes et mes tergiversations ; il me semblait que Gontran m'avait vu jeler des yeux avides, comme un pauvre qui a faim, sur ces pièces d'or qu'on voit étalées dans des sébiles aux portes des changeurs. Mon ami savait tout, chacun de ceux que nous Fréquentions ensemble lui avait dit jour par jour, heure par heure, mes entraînements et mes fautes. Plus mon silence se prolongeait, plus il était en droit de croire que je me prenais dans les lacs de cet indigne amour. 124 LE PURITAIN. Mais qu'importe : j'aimais ! j'aimais d'un amour brûlant, irrésistible, je souffrais, mon cœur était torturé ; j'avais soif d'elle comme un voyageur qui traverse un désert sous un'soleil brûlant aspire vers la source. Il me fallait la voir encore, lavoir toujours, l'entendre, vivre dans son air, rencontrer son regard froid, profond, incisif; regard étrange qui me fascinait, et qui, chaque fois qu'il se'posait sur moi, m'attachait par un lien plus solide. Contran était de mon âge; il avait vécu de ma vie, l'expérience n'avait pas été plus profonde pour lui qu'elle ne l'avait été pour moi ; mais du premier coup, — soit qu'il ressentît moins vivement soit que sa raison précoce eût devancé la mienne, cl qu'une certaine intuition de la vie lui eût tenu lieu de la vie elle-même et de ses rudes leçons, — il avait compris dans quelles cruelles mains j'étais tombé, et, au lieu d'éloigner de mes lèvres la coupe à laquelle je voulais boire, il avait voulu guérir en moi mon amour par l'excès et la saliélé de l'amour lui-même. Cruelle expérience, qui eût peut-être réussi à tout autre qu'à moi, mais qui venait d'être cause du trouble dans lequel je venais de laisser s'écouler deux des plus belles années de ma jeunesse. LE PURITAIN. 125 Un autre queGontran eût récriminépcut-èlre, il m'eûl montré tout ouvert l'abîme où j'allais rouler; lui, ce jour là, fut ce qu'il avait toujours été pour moi; bon et tendre comme un frère, énergique comme un liomine, et cachant sa force sous une exquise douceur et sous ces ingénieux prétextes que l'amitié solide peut seule trouver. Dans celle petite chambre où la veille encore elle s'était assise, à la lueur d'une bougie vacillante, il écouta jusqu'au bout ma confession, et me plaignit plutôt que de me blâmer ; au matin, après quelques heures de repos, la lête encore lourde des émotions de la veille, le cœur agité, la conscience troublée, je suivis Gontran là où il lui plut de me conduire. il. X ! If L'ABBAYE L'hiver allait finir, déjà dans toute la nature on sentait comme un léger frémissement. Sous les givres du matin apparaissait le bourgeon rosé; le soleil, pâle et triste, perçait avec peine les nuages et souriait après les pluies d'avril ; tout germait et cherchait à s'épanouir. Depuis quelques heures, nous étions à Chcncga- lon, et à mesure que je revoyais ces lieux charmants où toute ma jeunesse, « comme un essaim d'oiseaux, chantait au bruit de mes pas,» jesentais la paix descendre en mon cœur. M. de Groussay, toujours inquiet et toujours agité, nous avait accueillis avec moins de réserve qu'à l'ordinaire. La maladie avait courbé cet homme robuste et semblait l'avoir dompté ; sa face était jaune, ses traits étaient amaigris; on ne le voyait plus comme autrefois arpenter convulsivc- LE PURITAIN. 127 nient cetle chambre du rez-de-chaussée, où sous l'œil de madame de Groussay, nous passions autrefois de longues heures à découper des images entre Marie ef Gontran. Désormais, étendu dans un immense fauteuil, les yeux clos, affaissé, vaincu par je ne sais quel mal intérieur, il reposait de longues heures sans lever ses regards sur ceux qui l'entouraient, et Marie, assise dans l'embrasure de la grande fenêtre gothique, dans ce petit sanctuaire du travail que sa mère avait occupé avant elle, et où mon souvenir la replaçait encore ; le suivait à son tour de ce regard calme et observateur qui cherche à épier les progrés d'un mal inconnu . Tout d'abord, je me sentis honteux en face de celle avec laquelle, deux années auparavant, j'avais échangé un de ces regards et une de ces paroles qui devraient vous lier pour la vie. Elle avait été si simple, si tranche, si grande en un mot, que je sentais mieux encore le poids de mon oubli et la grandeur de ma faute. Tas un mot, pas un geste, pas un regard accusateur ne semblait me demander compte de mon long silence. Gontran avait pris en main la direction de la maison ; il menait à Chencgalon la vie d'un gentilhomme fermier qui trouve des ressources dans une existence isolée, et 128 LE PURITAIN. s'attache au sol qui le t'ait vivre ; il avait peu à peu relevé cette propriété en ruines. Le poëtc n'avait pas eu à souffrir des embellissements et des améliorations de l'homme pratique, on avait respecté notre beau cloître où le lierre et les plantes folles croissaient toujours à la grâce de Dieu ; mais l'étang avait été desséché et livré à la culture ; les bois étaient mis en coupe réglée ; on accédait désormais à la ferme de la Rigaudière par une bonne route qui avait fait place à ce sentier plein d'or" nièrcs où s'embourbaient les charrettes du gars Braud ; et Marie elle-même avait imprimé à tout ce qui l'entourait un cachet de vie élégante qui rendait Chenegalon un charmant séjour. Dans les écuries, à côté de Coco le vieux cheval de ferme, et de Scapin, sorte de bidet étique mais zélé serviteur sur le dos duquel nous sautions dans notre jeunesse, piaffaient deux belles hôtes bien tenues, que Gonlran et Marie montaient ensemble : tout enfin avait un air d'élégance et de prospérité, dont mon ami était lier à juste titre, car c'était son œuvre comme celle de sa sœur. Mais il me manquait quelque chose au sein de cette retraite où j'avais connu le bonheur; mon milieu n'était plus le môme; mon cœur était là- bas, et j'avais des tristesses mornes que rien ne LE l'UIÎITAIN. 120 pouvait dissiper ; ni la gaielé de Gontran, ni la douceur de Marie, ni le calme et la sécurité de cette existence de famille. L'heure du courrier semblait fuir au lieu d'avancer, j'écrivais fiévreusement de longues lettres où j'épanchais ma flamme et, à l'heure où le piéton, prenant le petit senlierqui conduisait aux communs de l'habitation, venait remettre le paquet de lettres destiné à Cliencgalon, je me penchais au bord de ma fenêtre tout encadrée des brandies des rosiers grimpants, pour entendre si le brave homme prononçait mon nom. Vingt jours se passèrent, vingt jours d'angoisses ; j'écrivis à Paris, chez moi, la poste ne me semblait plus sûre ; je voulais qu'on remît mes lettres en main propre, et tous ceux auxquels je m'adressais, amis ou serviteurs, me répondaient régulièrement, hormis celle-là même dont mon cœur était nuit et jour occupé. Enfin un matin, un de mes amis que j'envoyais chez Blanche étant parvenu à la voir, il me venait rendre compte de son entrevue. « Je sais, me disait mon ami, qu'un amoureux aussi fervent que toi ne me pardonnerait pas d'oublier un seul des détails concernant l'objet de sa flamme, et me les ferait répéter mille fois si j'avais ■■■■■■■■■■MM m LE PURITAIN. le bonheur de pouvoir aller lâler le pouls à la belle nature et le rendre moi-même compte de mon ambassade. En voici donc le récit, fidèle : « Lundi, j'ai mis des ganls à ton intention et me suis présenté chez madame de V;.., qui m'a reçu avec le calme que tu lui connais et m'a l'ait asseoir dans ce fameux petit boudoir-cabinet de toilette où, par un hasard heureusement combiné, une camériste digne du Gymnase était en train de peigner les longs cheveux de sa maîtresse. « Tout d'abord, celte intimité dans laquelle on me faisait entrer de plain-pied eut droit de me surprendre, mais je n'étais pas le seul auquel cette faveur était accordée. Nous étions là quatre ou cinq gentilshommes faisant galerie, et dissertant de toutes cboses. Après les demandes banales et tout à fait succinctes qu'elle m'a faites sur ta disparition, j'ai dû rentrer dans le cercle des cancans vulgaires où tournait la conversation générale, et je dois te dire que rien de spécial et qui révélât aucun intérêt palpitant n'a élé soulevé à ton sujet. « Tu es parti, elle reste, le monde n'a point cessé de tourner; et quels que soient mes efforts, mes intentions et mes tentatives, il m'a été impossible d'obtenir un mot qui soit digne de l'être rapporté. J'étais là, non pas le mandataire d'un LE PURITAIN. 131 èlrc qui devait lui tenir au cœur et l'intéresser, mais un visiteur de passage, reçu au même titre que ious, et sommé de temps en temps d'apporter sa pierre au pénible édifice d'une conversation purement superficielle, plus ou moins spirituelle et brillante, calquée sur ces dialogues dont Paris a le monopole. J'ai attendu qu'on nous laissât seuls, mais à peine un fauteuil était-il vide, qu'onannon- çail un nouveau visiteur. J'ai dû me retirer sans avoir pu obtenir l'explication loyale et franche que tu désirais. Peut-être sais-lu loi-mème ce qu'il y a au fond de ce calme imperturbable à la surface; quant à moi, j'étais là comme un ami de la veille qu'on recevra demain, et jamais je n'ai vu femme moins désireuse d'apprendre quoi que ce soit da ma bouche, et moins gênée de ce va-et-vient de visiteurs. Du reste, on a été parfait pour toi, chacun de ces messieurs a déclaré que tu étais un « charmant garçon, » et madame de Y... a fait chorus. Que te faut-il de plus? » On sent combien de telles lettres déchiraient un cœur ardent comme le mien ; jusque-là j'accusais le temps, les circonstances, le hasard, tout, excepté Blanche i ce jour-là je n'y lins plus et, comme un voleur, à l'heure où tout dormait encore à Chêne- galon, je m'enfuis sans regarder derrière moi cl, 132 I.E PURITAIN. lancé comme un trait, je ne m'arrêtai plus qu'à Paris. Cependantj'avais laissé l'Abbaye bien triste; depuis plusieurs jours déjà M. de Groussay, jauni, affaissé, surexcité, était en proie à une crise horrible qui se traduisait par des terreurs profondes, des soubresauts fiévreux et un râle entrecoupé; Marie, nuit et jour, veillait au chevet de son prie, toujours douce et toujours calme, énergique et forte. Contran lui-même, qui avait eu tant à soul- rir de cette nature violente et aigrie, s'était voué à la tâche pénible (le garde-malade et, tout en tenant en main les rênes de toutes les affaires, s'éloignait à peine du chevet de son père. C'est dans de telles circonstances que j'eus le cœur de quitter Chenegalon. Je courus chez moi; personne en dehors de mes camarades ne s'était présenté; il faisait nuit, je m'habillai à la hâte, toujours agité, l'âme inquiète, la conscience troublée, et me lis annoncer chez madame de V... Sa voiture venait de l'emporter au Théâtre-Français, où se donnait je ne sais quelle représentation solennelle. J'y courus presque aussi rapide, n'écoutant que mon désir, que mon amour, que ma soif de la voir, de lui parler et de l'entendre. Au moment où j'entrai dans la salle, toutes ces lumières, ce public, ces milliers de têtes, toutes LE PUBITAIK. 135 ardemment fixées vers la scène, au lieu de me rappeler à la situation réelle, au respect humain que tout homme doit conserver dans un moment grave de sa vie, me causèrent je ne sais quelle hallucination. J'étais en proie à une fièvre ardente, le lustre dansait devant mes yeux, les paroles prononcées par les acteurs dans cet énorme vaisseau silencieux frappaient mes oreilles sans leur révéler aucun sens précis. D'un long regard j'enveloppai tout le pourtour et j'aperçus madame de V... dans une loge de face, à côté d'un des hommes les plus en évidence par sa situation et le nom qu'il s'est fait dans les lettres ; elle était toujours la même, reposée, paisible, songeuse, caressant sa chimère, agitant lentement un éventail noir, pâle d'une blancheur Fatale, tenant à la main un bouquet de lilas blanc, et de temps en temps cherchant des yeux, dans cette foule, je ne sais quelle proie idéale. Cet acte élait éternel, il ne devait jamais finir; j'arpentais les couloirs, je collais mes yeux au carreau de lu loge, je me faisais ouvrir la porte du balcon où j'étais placé et je revenais aussitôt pour repartir encore : enfin le rideau tomba, on acclama les acteurs, et comme la foule se précipitait vers le foyer pour l'cnlr'acte, je nie 12 15't LE PURITAIN. présentai à la porte de la loge en jetant à l'ouvreuse Le nom de madame de V... Celle-ci se retourna lentement, me tendit nonchalamment sa main gantée, me nomma à M. Em. de G... et à un jeune homme qui occupait le fauteuil derrière le sien, tous deux saluèrent légèrement de la tôle ; puis elle me désigna du doigt la place restée dans le fond de la loge. Je tremblais comme la feuille el mon front était mouillé de sueur; involontairement mes yeux s'étaient iixés sur la glace qui reflétait sa nuque noire et luisante aux tresses tordues, et le grand burnous blanc qui l'enveloppait tout entière : j'eus peur de ma propre image, qui m'apparut derrière la sienne, et se détachait, livide et triste, sur le fond rouge de la loge. Cependant M. de G... sortit pour juger de l'effet produit par l'œuvre qu'on venait d'entendre, et comme un témoin importun me réduisait à entendre des banalités el des lieux communs, je tortillais mon gant el broyais le rebord de mon chapeau de ma main fiévreuse. Deux ou trois lois je tentai de rencontrer le regard de Blanche pour établir une sorte de complicité el la forcer de m'a- vouer dans un coup d'œil qu'elle eût désiré la solitude pour m'enlendrc et pour m'expliquer son LE PURITAIN. i:>5 silence; mais il semblait qu'elle m'eut vu hier et qu'elle n'avait rien à me dire. M. de G... rentra, la conversation devint générale ; on me demanda mon sentiment sur La pièce, je balbutiai, je répondis comme un sot, et Blanche, avec ce calme inaltérable qui contrastait avec l'agitation qui me bouleversait, me demanda si j'étais souffrant, du ton qu'elle eût pris pour demander s'il pleuvait. La représentation continua, mortellement longue pour moi ; je sollicitai comme un étranger, la laveur d'aller, comme à l'ordinaire, me joindre à ceux qu'elle recevait chaque jour au sortir du théâtre. J'y courus, déjà cinq ou six habitués étaient réunis dans le salon, et il me fallut endurer pendant une heure ces propos futiles, ces jugements à bâtons rompus. 11 ine parut qu'on était étonné de me revoir, mais j'avais retrouvé mon calme et je fis bonne contenance. J'étais résolu, d'ailleurs, à savoir à quoi m'en tenir sur les dispositions de Blanche à mon égard, et comme personne ne semblait vouloir me céder la place et partir le premier, je pris congé de madame de V... XIV UN G UET-APENS A peine la porte du salon se fut-elle refermée sur moi, que je sentis naître au fond de mon cœur comme un soudain esprit de vengeance. Comprendrez-vous, vous, qui m'écoutez, le désespoir qui s'empare d'un être réduit à l'impuissance vis-à-vis d'un autre être qui, la veille encore, était tout pour lui'.'Avoir concentré tous ses espoirs, tous ses désirs, toutes ses aspirations dans une unique pensée! avoir consacré toute son affection, sa passion brûlante, à une femme qui vous disait hier que vous étiez son monde et sa vie, comme elle était elle-même votre existence tout entière : et, à sa place, voir passer dans des nuits sans sommeil, comme je venais de le voir dans la réalité,-une froide statue d'où le souffle est absent, dont le cœur ne palpite pasl Retrouver, moulée en marbre, coulée eu bronze, froide comme un métal LE PURITAIN. 137 durci, glaciale comme un bloc, celle qui n'avait d'élans que pour vous, à laquelle vous sembliez infuser la vie, donl vous aviez éveillé le cœur, l'âme, les sens ; l'appeler, lui tendre les bras, et ne point éveiller l'écho qui devait sommeiller en elle : c'est « une horrible misère que ce riant adieu d'un être inanimé. » Mes poètes aimés chantaient dans ma mémoire, je comprenais, je ressentais tout, j'étais muet, désespéré ; je m'étais endormi amant dévoué, je me relevais vengeur. Un lâche projet germa dans mon esprit, et dans mon trouble, sans calculer la portée de ce que j'allais accomplir, je résolus de le mettre à exécution. Vers deux heures du malin, madame de V..., dans un charmant déshabillé, entra dans le petit boudoir qui précédait sa chambre à coucher, et là. devant une grande glace qui occupait l'entre- deux des fenêtres, se laissa tomber sur une chaise longue en poussant un long soupir de fatigue et d'ennui. Sidonic , une sorte de maîtresse soubrette, qui était dans les secrets de Blanche, entra à son tour, et se prit à ranger autour d'elle sans lui adresser la parole, mais comme une personne qui attend H. 158' LE PURITAIN. qu'on l'appelle, et qui sait que cela ne se fera pas attendre. Madame deV..., songeuse, ne semblait point disposée à rompre le silence. — M. Maxime était bien pâle ce soir, dit Sido- nie, en provoquant une confidence... Il parait bien malheureux, madame, ce pauvre jeune homme. —M. Maxime m'ennuie, répondit sèchement madame de V... Ces airs de chevalier de la Triste figure dans un milieu enjoué et disposé à la guidé sont tout à fait déplacés. Ce n'est pas ainsi que se conduit un homme du monde! — 11 faut dire aussi que madame a des façons froides de décourager les gens qui sont bien faites pour les réduire au désespoir. — Tu trouves!... Mais quel est l'homme d'esprit qui ne comprendrait pas'.' Pendant prés de deux années,il m'a sevrée des plaisirs du monde ; je lui ai tout sacrifié, un jour celui-ci, demain celui-là, une autre lois une fêle, une réunion : celte séquestration m'est odieuse... Je veux vivre et je vivrai... J'ai l'horreurdc ces rêveurs littéraires qui vivent les yeux dans vos yeux, et vous iont des bleus aux bras en vous serrant la main et en vous demandant comment vous avez passé la nuit. LE PURITAIN. 139 — Tout le monde n'esl pas connue madame; et un peu de passion ne déplaît pas à toutes les femmes. Demandez à voire amie, madame Estelle) qui se plaint toujours qu'on ne peut pas la prendre au sérieux. — Vous parlez trop, mademoiselle Sidonie, et vous voyez trop de choses. — 0 madame, je ne vois pas ce qu'on vent bien me montrer. D'ailleurs, si madame trouve?.. — Et toi, où en es-tu? Eugène l'épouscra-t-il enfin? —Madame, je crois que Eugène ne demanderait pas mieux, mais il y a des difficultés. D'abord, il veut être sûr que je ne suivrai plus madame à Dade à l'automne, et l'hiver à Nice. — Alors tu me quitterais ? —Non, madame, mais je crois que Eugène, depuis qu'il est valet de pied chez M. de G .., a fait quelques bonnes affaires, et dame! chacun a sou amour-propre... Toujours servir!.. C'est égal, à la place de madame, je serais bien fière de voir un homme pâlir dès que j'entre dans le salon où il m'attend. Comme une femme doit être heureuse! — Tu crois, toi? Eh bien, cela m'ennuie à mourir. Tu ne comprends donc pas, petite brute, que nous avons horreur de ces êtres faibles et 140 LE PURITAIN. craintifs qui Iremblenl à notre approche? Il nous faut, à nous, des natures vaillantes et fortes qui nous fassent ployer sous leur volonté, qui nous brisent et nous fouaillent... Toujours du lait sucre, c'est horrible! M. de G..., voilà un homme! Et quel beau sceptique ! quel mépris pour le monde cl pour nous-mêmes ! Comme on sent que cet homme-là souffletterait la sociétéetla tiendrait sanglante sous sa cravache... Est-ce que tu t'amuses, toi, ici-bas? — Il y a des jours, madame, quand madame sort le soir et que je dîne au restaurant avec M. Eugène, que de là je vais dans les petits théâtres, alors je vois les hommes se retourner pour me regarder, j'aime ça et le roi n'est pas mon maître. — Tuas raison, ce n'est pas la même chose... Tu peux me laisser. Bonsoir! si j'avais besoin de toi, je te sonnerais. Tout est prêt, n'est-ce pas? — Oui, madame... Bonsoir, madame! Et Blanche, une fois seule, se leva comme mue par un ressort, se dressa devant la glace, approcha une lumière du miroir et se regarda attentivement de très-près, comme si ellé examinait froidement une personne étrangère; puis, après avoir levé les deux bras en l'air en nouant ses mains au- dessus de sa tète, elle les laissa retomber en arrière, LE PURITAIN. 141 et le souple peignoir de mousseline tombant à ses pieds, elle apparut dans toute sa beauté. Tout d'un coup elle poussa un cri étouffé; le rideau de la fenêtre s'agita, et, pâle comme un spectre, livide, suant la peur, muet comme unfantôme, je me dressai devant elle en faisant rouler devant moi la ebaise longue sur laquelle elle était couchée un instant auparavant. Hier à peine, j'avais failli être criminel,etj'eusse tué quelqu'un pour ajouter un diamant à sa parure; à cette heure, moi, le puritain, je devenais lâche, je me cachais comme un voleur, et j'écoulais aux portes ! Mais la colère m'aveuglait, je bondis jusqu'à ses pieds, je l'enlaçai, et jamais je ne l'avais vue si belle : ses cheveux, tressés pour la nuit, se tordaient en naltes noires sur sa nuque. Ses épaules mates, son corps souple sous ce voile transparent, le désordre dans lequel elle était, l'air qu'on respirait dans celte chambre secrète, ce demi-jour, ce silence... j'étais fou ! L'amour avec la colère me mordaient au cœur. Quant à elle, elle était muette de terreur. .Mais l'effort était trop grand; mon cœur battait à se rompre dans ma poitrine ; un nuage de sang 142 LE PURITAIN, passa sur mes yeux ; j'étais haletant, et mes jambes tremblaient sous moi ; je me laissai glisser sur le tapis en sentant mes forces m'abandonner, et m'évanouis à ses pieds. Je n'eus pas la perception du temps qui s'était écoulé, mais quand je revins à moi, elle avait dénoué mes vêtements ; j'étais toujours étendu sur le sol, et ma tôle reposait sur le bord du sopha. blanche était devant moi, pâle, mais sans agitation, un sourire compatissant sur les lèvres, elle avait repris tout son sang-froid, et tenant à la main un flacon, elle passait sur mon front un mouchoir rempli d'une odeur pénétrante qu'elle affectionnait et que je reconnus : c'était le parfum subtil et presque mystérieux dont tout ce qui l'entourait était toujours imprégné. Je levai sur elle un regard sans chaleur, mais peu à peu je sentais la fureur et l'amour renaître en moi avec le sentiment de la vie. Elle m'observait froide, déliante, absolument maîtresse d'elle-même, prête à fuir si elle voyait la colère et la vengeance se refléter sur ma face; disposée à me tromper encore cl à m'offrir l'image de l'amour, ses feints transports, tout enfin, excepté l'amour lui-même, si elle comprenait qu'a- LE PURITAIN. 143 près des révélations aussi cyniques que celles que je venais de surprendre, mon cœur faible et lâche pouvait encore être abusé. Cependant j'étais là sans force, comme abattu par je ne sais quel cataclysme qui m'aurait laissé l'usage de ma raison en m'ôtant mes facultés, et clic m'épiait,attentive, sans émotion cl sans transport. Elle se laissa bientôt glisser jusque auprès de moi, doucement souriante, et comme implorant un muet pardon. Sa main cherchait ma main ; elle cachait sa tète dans mon sein, et sa poitrine se soulevait sous une émotion contenue. Elle s'était abandonner tout entière, je m'enivrais involontairement de sa vue, mais par moments, maître de moi-même, je la regardais froidement comme si, à travers celte peau blanche comme l'ivoire, dans ce corps admirable qui se tordait sous mes yeux, sous cette poitrine, marbre vivant qui se soulevait haletant, j'avais pu voir l'âme elle-même et ce cœur perfide qui torturait le mien sans pitié. Elle releva vivement la téïe et, surprenant mon regard froidement observateur et comme désintéressé, elle se mit à genoux devant moi. — J'ai voulu l'échapper, dit-elle, fuir cette tyrannie de chaque heure d'un amour jaloux quiré- clame ses droits; mais le spectacle d'un amour i'tl LE PURITAIN. vrai, d'une passion sincère m'a reprise tout entière. Je suis Ion bien, frappe, ordonne... Tiens, je m'humilie devant toi, je t'aime avec folie ; je suis ta chose, foule-moi aux pieds, je souffre, la douleur m'étouffe... Et, par un effort nerveux, elle se prit à sangloter et se laissa rouler sur moi en cachant sa tèle dans ma poitrine. Un suprême combat se livrait dans mon cœur ; le corps, vaincu tout à l'heure, commençait à se relever ; Blanche était là, dans mes bras, sous le demi-jour qui régnait dans cette chambre voluptueuse. Un silence profond régnait autour de nous; parfois je me sentais le désir de l'étreindre une dernière fois dans un baiser sublime et de l'abandonner à jamais, mais je sentais que je n'aurais d'elle que ce qu'elle pouvait donner : l'âme était absente, la flamme immortelle, cette divine étincelle qui embrase deux cœurs, alors même que l'immensité vient à les séparer, s'était éteinte dans cet être charmant qui avait été toute ma vie et tout mon désir. Ce n'était plus dès lors une union sanctifiée par l'amour vrai ; c'était une prostitution sans nom et sans excuse autre qu'un grossier appétit. La douce ligure de Marie, voilée de larmes, LE PURITAIN. 145 douce, belle cl Irisle, vint à floUer devant nies yeux comme une ombre légère qui plane au-dessus des vulgaires désirs, cl, au moment où Blanche, relevant sa tète qu'elle cachait dans ma poitrine, appelait mes lèvres avec une ardeur qu'elle s'efforçait de rendre sincère : je laissai irrvolontairemcnl échapperde ma bouche le nom de « Marie ! » connue un croyant prononce le nom divin qui déjoue les maléfices. En même temps, je fis un effort pour chasser cette charmeuse qui essayait encore de me rattacher à elle, et, comme une Dalila perfide, de m'enlacer dans ses honteux liens. Madame de Y..., comme si elle avait été piquée par un trait, bondit sous l'injure, se dressa devant moi, (ière et superbe, en me couvrant tout entier de son mépris. Mais elle était vaincue : je n'avais plus devant les yeux que la femme, une femme inconnue; l'amante était morte, et je m'élançai hors de la chambre sans même jeter un dernier regard sur elle. 13 XV V ÉH1TE Quelques jours après, j'étais de rclour à Clicne- galon, non point sous le coup d'un dépit et d'une désillusion, mais attiré là par un secret désir de bonheur. Gontran n'eut point de peine à rn'arra- cher la dernière confidence que j'avais à lui faire ; mon cœur était trop plein cl devait s'épancher dans celui d'un ami; je ne cachai ni ma honte, ni ma faute, ni les paroles cyniques que j'avais surpri- sesaux lèvres d'une femme du monde, qui, descendue plus has qu'une courtisane, enélail venue à faire ses impudiques aveux à la fille qui la servait. Il apprit de ma bouche mes combats et mes faiblesses; je surpris un sourire sur ses lèvres quand j'en fus arrivé à la lutte que j'avais eue à soutenir contre moi-même pour ne point céder à ces regrets, à celte demande de pardon, et résister aux sédue- LE PURITAIN. 147 tions que m'offrait celte superbe créature, rendue à merci à mes pieds, et peut-être galvanisée par cette dernière preuve de passion et de folie que je venais de lui donner. — Tu es un puritain, dit-il, c'est convenu. Elle est furieusement belle, cette Blanche, mais pourquoi lui demander autre chose que ce qu'elle pouvait donner? A côté de la religion de l'amour, il y a celle du plaisir, dont il ne faut pas faire fi. Gontran l'épicurien était conséquent avec lui- même, mais sa théorie me faisait horreur, cl j'aimais ma douleur, qui élevait mon âme et me rendait digne de connaître la vérité. M. de Groussay mourut quelques jours après mon arrivée. Marie, qui n'avait pas un instant quitté le chevet du malade, sembla accepter celle nouvelle épreuve avec un calme et une force inouïs. Elle voulut rendre à son père les derniers devoirs, et, assistée de la femme de Braud, s'acquitta de cette tache cruelle et sacrée à laquelle ne suffisent pas toujours les plus robustes natures. Pâlie par les veilles, la face jaunie, sansunelarmc, sans une plainte, elle accomplit son oeuvre jusqu'au bout: grande et forte, rayonnante d'une 148 LE PURITAIN. beauté intérieure et comme transfigurée par sa profonde douleur. Puis, quand elle fut rendue à elle-même dansée grand Clienegalon, seule, maîtresse d'elle, n'ayant plus à s'occuper à chaque heure, à chaque instant, de ce tyran maussade qui la torturait, mais dont lesexigenecs lui étaient devenues une sorte d'habitude, la femme forte et stoïque s'affaissa, les nerfs qui la soutenaient, se détendirent et la jeune fille sensible et faible apparut et tomba prostrée, vaincue par le mal, Ce fut à notre tour de venir nous asseoir à son chevet. Gontran, plus vivant que moi, moins con* lemplalif, nature bruyante et expansive à laquelle il fallait le grand air et le mouvement, me laissait de longues heures auprès d'elle, un livreà la main, attentif au moindre mouvement. J'aimais ce silence et cette solitude, je me baignais pour ainsi dire dans ce calme et je sentais mon cœur, gelé dans ma poitrine et comme pétrifié à la suite delà scène du boudoir, renaître doucement à la vie avec ses palpitations régulières et douces. Parfois Marie sortait de son assoupissement, elle ouvrait les yeux et me tendait la main sans dire une parole, el c'était ma récompense. Bientôt lejour vint où, appuyée à mon bras, elle put faire LE PURITAIN. 14 J quelques pas dans le jardin aux rayons du soleil de mai. Les touffes de lilas nous embaumaient, les arbres fruitiers étaient partout en fleur et couvraient le gazon vert de leur neige odorante; nous allions comme autrefois détacher la chèvre, au piquet au milieu du tapis vert. Elle avait gardé au cœur une profonde mélancolie de ce dernier malheur, qui la livrait, seule au monde, à la tutelle de son frère Contran ; mais on sentait qu'elle renaîtrait au premier rayon de bonheur et que cette nature à la fois forte et douce s'était trempée au feu des précoces douleurs, comme mon propre cœur, désormais en garde contre les méprises des sens, s'était purifié et comme attendri au feu des amours perverses et des duplicités de la femme. Le dernier bienfait de ma guérison fut de ranimer en moi l'amour du travail, ce don sacré qui fait les consciences calmes et les nuits douces, et je voulus qu'on m'envoyât de Paris la page commencée et les documents depuis longtemps abandonnés qui m'étaient nécessaires pour me remettre à la lâche et me rendre ma vie honorable d'auparavant. Pendant cette saison d'été, l'existence nous fut calme, sans secousse ; jamais nous n'eûmes de ces grandes joies qui sont bannies d'un toit sous lequel reposent trois orphelins, mais au moins l">. 150 LE PUMTA1N. nous atteignions la lia do la journée paisible et nous faisions consister notre bonheur dans le retour prévu de nos chères habitudes. Marie devint ma femme aussitôt le deuil expiré; et si le ciel en me jetant seul sur la terre m'avait à tout jamais laissé au cœur un sentiment de mélancolie, je puis dire qu'autant que le bonheur existe, je l'ai connu auprès de Marie et de Gonlran. Plus lard, le sort nous a séparés; mais Chenegalon a été pour nous un coin'sacré où nous ne sommes jamais revenus sans émotion. J'ai appris dans l'expérience d'une longue carrière que la douleur est de source divine, qu'elle est le grand maître qui enseigne à vivre, et que le poëte a dit vrai : « Nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert. » Je vous ai l'ail ce récit fidèle des premières années de ma vie; depuis ce jour, j'ai trouvé un port; j'ai remplacé, par les joies tranquilles et sûres de la famille, les ivresses frelatées d'un amour capiteux et perfide ; j'ai retrouvé la libre possession de moi-même, et tel que vous me voyez, j'aime encore sous mes cheveux blancs; mais chaque heure de ma vie s'écoule pleine d'une douce LE PURITAIN'. 151 quiétude, parce que mon amour est sain, qu'il est juste et fort. Le passé ne m'apparait plus qu'en rêve ; je ne saurais le maudire, puisqu'il m'a appris à discerner la vérité de ce monde faux cl brillant qui nous entraine dans notre jeunesse et nous berce de ces décevantes illusions aux premiers pas que nous taisons dans la vie. SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE L'AMIE DES HOMMES Chez noire grosse nmie, c'est une règle : jaunis d'invités le soir après un dîner sérieux, pas de pianiste à onze doigts après le café, pas de proverbes, pas de charades. Il y a un whist modéré pour quelques personnes d'âge qui croient que le bonheur est là ; on permet la cigarette de la ferme aux dames et le cigare aux hommes, et on n'est pas assez cruel pour les exiler dans un fumoir. Ce procédé, du reste, est malsain, il rompt les courants et décroche les atomes. Convenez que c'est vraiment une mode absurde celle qui consiste à donner soirée quand on a reçu à diner. V a-(-il rien de gênant comme ces personnes froides, calmes et trop polies qui tombent vers les dix heures au milieu d'une sociéléjoyeuse et 156 L'AMIE DES HOMMES. doucement émue, gorgée île bonne chère, émeril- lonnée parles \ins exquis el dont tous les membres, montés au même diapason, viennent de communier sous les mêmes espèces, le homard à l'américaine, la franche gaieté et les breuvages capiteux ? Ceux-ci ont la face rouge, la respiration bruyante, la peau moite, l'œil allumé. Ceux-là, au contraire, ont diné trop vite, les hommes n'ont pas fumé, les femmes se sont coiffées à sept heures, elles se sont habillées après le dessert et ont eu froid aux pieds dans leur voilure : sans compter qu'elles sont jalouses de ce bien-être el de cette béatitude entrevus. Les dîneurs au moins sont tous des complices, ils se voient à travers des fumées mystérieuses et gastronomiques et se passent tout, tandis que les invités du soir sont des ennemis qui ont gardé leur sang-froid; i's surprennent les nez rouges en flagrant délit, promènent leurs regards froidement investigateurs sur ces ébriétés de bon ton, sur ces corsages repus qui, pour un peu, se dégraferaient, ils surveillent les douces intimités qui commencent à naître. 'Allez donc faire des définitions pendant qu'on digère cl expliquer où en est la conversation! C'est L'AMIE DES HOMMES. 157 impossible. Quand un courant glacé traverse une source chaude, il attiédit toute la source : il faut donc désespérer de monter les nouveaux venus au ton des dîneurs. Mais enfin, Dieu merci, là, rien de pareil ; c'est encore un de ces salons intimes où on ne saluerai! plus un convive déserteur qui se dissimulerait à dix heures pour aller dans le monde. Aussi, voilà ce qu'on y gagne, les cœurs restent à l'unisson, et on finit par se comprendre à demi-mol. Ce soir-là lout marchait liés-bien, (oui le inonde avait lu l'Homme-Femme et les Préfaces. 11 y avait dans l'air comme un besoin de physiologie, et dans lous les cœurs féminins un courant de révolte et et un sentiment de protestation contre les tendances matérialistes. — Ça sentait la poudre, les fleurs et les truffes. Le diner avait été exquis. C'était un dîner à petit nombre, douze personnes très-gaies, toutes du même milieu, s'appréciant mutuellement, et, (on peut bien le dire ici parce que cela n'ira pas plus loin) sachant pour la plupart à quoi s'en tenir les unes sur les autres. Le hasard l'avait mal placé, lui, mais c'était fatal. Comme il était le lion de la soirée, la mai- tresse du logis l'avait gaulé pour elle, de sorte que il 158 L'AMIE DES HOMMES, vis-à-vis de tant de noblesse et de tant de printemps, il s'en tenait aux banalités mondaines cl aux phrases toutes faites qu'il lui débitait de cet air froid, poli et distrait qui fait dire aux femmes : « Oui, il a bien de l'esprit, mais il vous prend toujours pour une bête. » Enfin ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il s'ennuyait, tandis que là-bas, à l'autre bout de la table, où on le regrettait, la conversation était vive, nourrie, élégante, spirituelle, assez montée, sans cependant... Et il brûlait d'y prendre pari, car il entendait qu'il s'agissait de l'éternel féminin ; des allusions piquantes arrivaient jusqu'à lui, il lui poussait des arguments ingénieux et il était forcé d'étouffer de charmants coups de boutoir. Mais le moyen, je vous le demande, de répondre à une objection séparée de vous par six corsages décolletés, trois habits noirs et une corbeille de camélias? C'était bien tentant, car il comprenait qu'on se battait là-bas, et il brûlait d'aller au feu ; mais c'est un homme qui se tient, il a horreur dépasser pour un artiste; pour rien au monde il n'aurait sauté à (lieds joints par-dessus celte corbeille de Qeurs qui représentait l'étiquette et les conventions sociales. Il aurait eu peur»de se poser en conféren- i/amik i>i:s iiommks. ir>9 cier devant la galerie, cl eliaeun sait que., s'il a une pose, c'est à coup sûr celle de n'en avoir aucune; et cela lui réussit assez. On quitta la salle à manger, il offrit son bras à la dame du logis, la salua comme au quadrille des lanciers, poussa un gros soupir en se regardant obliquement dans la glace, en homme qui se dit : « Le diner a été un pou dur I » et, pendant que les daines chuchotaient entre elles et s'embrassaient après boire, selon l'usage russe, il regarda avec une certaine indifférence le joli groupe où on échangeai! des baisers; puis il s'installa trop à son aise sur un canapé bas, comme quelqu'un qui n'a qu'une idée fixe, ne pas faire de frais, et ne pas aller à la montagne, si la monlagne ne vient pas à lui. Elle y vint bientôt, sous la forme d'une belle personne pâle, Irès-sculplurale, au teint mat,vêtue d'une robe de gaze noire, semée au corsage d'épis de blé d'or. Au lieu de faire des façons, de louvoyer et de marivauder comme on le l'ail dans le monde en dissimulant le but de sa démarche sous des banalités en usage dans les salons, elle saula au cœur de la place, et, bien loin de prendre l'attitude d'une femme qui admire ou qui subit, elle se lit accusateur public et attaqua de front. 100 L'AMIE DES HOMMES. Lui n'est pas naïf, au contraire, et il en avait vu bien d'autres ; il se jura de suite qu'il réduirait à la soumission cette arrogance et ces airs de dominatrice ; il laissa venir, entendit sans se troubler ces vives attaques, ces doutes et ces reproches. — Mais, me direz-vous que signifient ces théories extraordinaires, ce parti pris d'insolence à notre égard à toutes? Pourquoi prenez-vous ces airs d'Alceste et'de Juvénal en habit noir? Vous n''avcz donc jamais aimé? Il y a des femmes volages et des hommes intempérants, c'est clair. La belle affaire! vous n'avez rien inventé, niais vous n'avez pas le droit de nous enrôler toutes sous la même guenille. On dit que vous êtes un voyant et que vous excellez à pénétrer dans les ténèhres du cœur humain pour en illuminer les cavités mystérieuses. Eh hien , je vous dis, moi, que vous ne savez rien de rien, mon cher. Il y a des orgueilleuses qu'on ne pénètre point et des pudeurs dont vous ne triompherez jamais. Il existe des créatures que vous coudoyez chaque jour, que vous croyez avoir déshabillées, et que vous ignorerez toujours. C'est là où votre science échoue. ■— Mais je n'en reviens pas ! Qui est-ce qui vous prend? quelle violence, et comme cela vous va bien ! I/AMIU OKS HOMMES. 161 — C'est (lu marivaudage cela, soyons sérieux. — Mais je le suis. Vos yeux s'allument, vous eles charmante et vous avez des épaules inouïes. D'ailleurs vousn'ètes pas d'ici, tout cela ne vous regarde pas. Les personnes présentes sont toujours exceptées. — Pas du tout, nous sommes toutes solidaires. J'ai horreur de cela. Voyez-vous ce monsieur! il se figure qu'on fait des femmes comme on plaque des gaufres ou comme on coupe des corsages à la confection; toutes sur le même patron ! — Femmes de Temple. — Femmes de Foyer. — Femme île Hue... Pardon, je n'ai pas dit cela, j'ai osé avancer... — Eh bien, vous avez tort d'avancer, mon cher. Vous nous avez secouées toutes; mais la violence ne prouve rien. Voici sept ans que nous nous voyons tous les mardis de l'hiver : eh bien, qu'est-ce que vous savez de moi? ignorant ! orgueilleux que vous êtes! — Je sais que la colère vous va admirablement, que vous valsez comme un ange, (pic vous vous mettez comme personne, et qu'avec votre éternelle robe noire et votre collier tout simple, on ne voit que vous dans un salon plein de toilettes folles. — Cela est assez gentil ; seulement tout le U. 102 L'AMIE DES HOMMES. monde le sail ; mais le dedans, voyons, vite le dedans ! — Oh! le dedans,... e'est bien grave... Dame, le dedans doit être exquis, et si blanc! — Voyons, pas de bêtise, ou vous aile/ recevoir un coup d'éventail. — Sérieusement, vous parlez trop haut, la princesse nous a regardés déjà trois t'ois, et Maxime fait des fautes au whist. — Maxime! eh bien, après ? Qu'est-ce que j'ai à voir avec Maxime? Vous êtes un innocent. Vous n'y êtes pas du tout. Allons, l'âme, vile, cherchons L'âme, ï'intus. Comment appelez-vous cela? Ça m'amusera... Tout de suite, je le veux. — C'est sérieux, vous le voulez? — Oui, parfaitement. — Eh bien,..... ouvrez-vous quelquefois les tiroirs de votre commode? • — Comment! nies tiroirs? quels tiroirs? Ah! c'est bien de lui cela ! — Oui, les tiroirs de votre commode. — Mais cela m'arrive quelquefois. — Eh bien, qu'est-ce que vous trouvez là dedans? Un mouchoir de dentelle, des perles démoulées, des gants blancs fripés, un louis d'or, des billets à l'ambre, îles fausses nattes, un peigne L'AMIE l)ES HOMMES. 103 édenté, des jolis chiffons de salin rouge, un éveilla il brisé, et dececapharnaûra élégant s'exhale un parfum subtil et pénétrant, dont toute chose est imprégné... « Voilà votre affaire et celle de la plupart des femmes. Il n'y a pas plus d'intention et de philosophie quecela. C'est un désordre inouï, mais on peut tout trouver, car tout y est, mal rangé, mal classé, égaré pour une heure, mais enfin en cherchant bien... Croyez-moi, il y en a dix ou douze ici-bas, pas une de plus, et, quoique vous en disiez, toutes les femmes sont taillées sur le même patron. Il y a des nuances à l'infini sans doute, la garniture change, mais le patron est le même. Il y a la Co- queite, la Femme tigre, la Courtisane, là Messaline, la Femme don Juan, l'Amie des hommes, lu Cornélie, la Vierge au pot-au-feu (dont le pot peut être étrusque comme celui de votre amie Blanche), la Coco- dette, qui ne s'intéresse à rien qu'à ce qui n'est pas intéressant, la Femme homme, dont le sexe est an accident et qui meurt sans avoir rien compris, la Femme qui à mal h l'imagination, qui ne prend de l'amour que le sentiment, et la Femme animal, qui ne prend de l'amour que la jouissance, la Cu- rieuse, qui aime à s'instruire et qui n'est jamais assez savante, la Femme qui se trompe, — celle-là 104 L'AMIE DES HOMMES. est de bonne foi et change... d'amis, sans jamais changer d'amour; enfin, il y en a quelques-unes encore, mais pas plus d'une douzaine. — Et moi, alors, je serais...? — Êtes-vous bien sûre de ne pas vous tromper souvent ? — Vous êtes un insolent... — Vous voyez bien, je vous le disais, vous vous lâchez. — C'est égal... continuez. — Vous n'avez pas de philosophie, pas de morale, pas de critérium, comme nous disons, et vous ne savez pas ce que vous voulez dans la vie. Le ménage n'est pas fait là dedans, ma chère dame, c'est le tiroir. Vous avez de la vertu dans le sens du mot, mais vous la mettez bien rarement, comme vos points d'Alençon. Vous avez de la pudeur, de la prudence, de la retenue, de l'enthousiasme, même de l'amour, mais c'est dans le capharnaùm, sous un tas de chiffons. Et, comme rien n'est rangé, juste au moment où vous cherchez.... cela vous manque. Alors vous prenez tranquillement aulre chose, tout le contraire souvent et vous fermez la commode. « Tenez, l'hiver dernier, vous avez changé cinquante lois de robes cl douze fois de coiffures ; L'AME DES HOMMES. 105 cette année, vous en êtes encore aux corsages Marie-Antoinette. Vous avez des fringales de inonde, des fringales de toilette, des fringales d'amour, des appétits de solitude, des besoins irrésistibles de silence et des passions de mouvement. Vous vous enfermez trois jours pour dévorer un roman et vous restez six mois sans couper vos Revues. Il faut tout vous dire : vous voulez tout savoir, et vous vous apercevez que rien ne vous intéresse. Et vous êtes constamment sincère. Ça n'a pas l'ombre de suite, vous èlcs rouée comme un viveur ou candide comme une Agnès, cynique comme une hétaïre ou croyante comme une Italienne. Il y a des jours où vous êtes toute confile en religion, on dirait que vous allez communier. On vous voit marcher à pieds, comme un facteur, active, énergique, vivanle. Huit jours après, c'est une série, il vous faut la chaise longue, le silence, le demi-jour et des gens qui parlent bas de quatre à six... Ce sonl les nerfs tout cela, ma bonne dame; il n'y a rien à faire. On ne vous lient pas dans la main, aussi vous ne tenez personne et je ne sais même pas si vous aimeriez cela. Vous allez, vous fascinez, vous semez des regards à droite, à gauche, devant, derrière, vous ébauchez tout, vous n'achevez rien. On dirait que vous avez un volcan dans le cœur, cl IBfl L'AMIE DES HOMMES, vous n'avez même pas un pelîl loyer. Vous avancez, vous reculez; on croirait que vous avez des poèmes d'amour à lire à tout le monde, et quand onveul tourner la page,... crac! la suite au prochain numéro ! — Mais je vous ferai observer que vous dépassez un peu... — Qu'est-ce que jedisais ! Vousvous croyiez une femme forte, j'ai à peine dégrafé la guimpe, et vous criez ! — Mais de quel être vulgaire parlez-vous là? — C'est cela ! Vulgaire, voilà le grand mot lâché. Toutes les femmes veulent êlrc des personnalités. Ce n'est pas du tout cela qui se passe dans la vie. Avez-vous connu beaucoup d'hommes, vous qui recevez tout Paris? Chacun a son petit morceau d'humanité; nous prenons à l'une le nez, à l'autre le menton, à la troisième l'œil, et puis nous mêlons tout cela ensemble, le mieux possible, pour qu'on ne voie pas les raccords. Celui qui fait la femme la plus conséquent depuis le cheveu jusqu'à l'orteil, y compris ce que vous savez bien, est le plus fort. Et encore, nous ne comptons pas les fois où nous leur donnons ce qu'elles n'ont pas toujours: le cœur, l'inlelligence, l'attraction el le don du plaisir. Une vraie religion, ce plaisir, dont L'AMIE DES HOMMES. 107 vous avez (outcs l'air de vous moquer cl que vous ne voulez pas accepter tout seul, sans y mêler je ne sais quelle excuse sentimentale, comme s'il n'était pas d'assez bonne maison. Seulement, vous qui vous trompez si souvent... — Est-il insolent ! — ...Vous avez une véritable vertu, dés que vous reeonnaissez votre erreur, cl que croyant posséder les pommes d'Hespéridc, vous vous apercevez que vous pressez tendrement « un navel sur voire cœur. » Vous brisez voire idole et des débris de la statue de l'amour vous laites un médaillon de l'amitié que vous placez dans la vitrine aux souvenirs. Vous restez Vamie des hommes. Comme vous n'avez jamais aimé que des épicuriens, la lâche est Facile; pas de jalousies bruyantes et farouches, pas de regrets cuisants et de dramatiques souvenirs. Aux transports et aux ivresses succède un doux souvenir, el si quelque beauté sévère vous accuse d'inconslance, on voit se lever pour vous défendre toute une théorie de beaux jeunes hommes qui chantent vos louanges et peuvent se dire à l'oreille vos perfections et vos charmes en se rappelant un bonheur que vous croyiez éternel. Ce .n'était pas l'amour, mais c'en était la douce illusion. 108 L'AMIE DES HQJMES. « Le masque est si charmant que j'ai peur du visage, et même en carnaval je n'y loucherais pas. » — Ah çàl vous n'avez pas fini, dans le petit coin ? C'est donc une confession en règle, dît une voix qui parlait de l'angle opposé du salon. — Occupez-vous donc de votre whist, je lui fais une scène à ce moraliste. — 11 ne l'a pas volée. Est-ce qu'il screpcnl? — Enormément,... j'en suis à la contrition... Uni, voyez-vous, ne soyez pas prétentieuse cl n'aspirez pas à être un type. Vous êtes charmante... — Nous sommes charmantes, vous l'avez dit, voilà ce qui domine toul, même les préfaces, mon cher, et s'il y a quelqu'un de prétentieux ici, c'est vous. C'est toujours l'histoire du tonnerre et de L'omelette au lard. C'est une manie que vous avez tous de construire des théories et dé tout expliquer. Le tonnerre elle lard n'ont rien à voir ensemble. D'un côté, il y a un monsieur qui fait gras le vendredi eL de l'autre des gaz qui... C'est là où je me perds, mais je me comprends tout de même..... Tenez, votre physiologie, votre; psychologie et votre économie politique, c'est un bruit que vous (ailes courir, cela se passe dans votre cerveau. El puis, il y a quelque chose de plus grave que tout cela, L'AMIE DBS HOMMES. 109 c'est qu'on prétend que les gens qui en sont réduits à faire des histoires ù perte de vue à propos des femmes ont perdu à loul jamais le ., non, je n'oserai jamais. — Mais aile/ donc, vous m'intéressez. C'est un point de vue tout à fait nouveau. D'ailleurs, à quoi sert votre éventail ? — Eh bien , puisque vous avez deviné que j'en avais besoin, vous m'avez compris... Oh ! déjà minuit ! Allons prendre le thé. — Mais c'est une pure calomnie, je vous assure, et au besoin je prouverai... — Avons-nous causé I Quand je dis nous, c'est vous plutôt, et vous m'avez retournée! J'en suis toute rouge, je me sens comme nue. — C'est un costume qui doit joliment... — Allons, assez... donnez-moi votre bras... Je vous ai beaucoup accaparé, maintenant soyez l rès- aimable avec toutes ces dames. Quand vous verra- t-on? Vous savez, vers trois heures toujours. — Mais non. Voulez-vous me jeter place du Havre, si vous avez votre voiture? — Oui... en attendant allez vous asseoir prés de madame de Vilesnes. A une heure du malin, la voiture quittait 15 170 L'AMIE DES HOMMES. l'allée de la Muette et roulait dans les Champs- Elysées déserts. Lui descendit place du Havre, un peu ému ; elle, presque ensevelie dans les Ilots de sa jupe, était appuyée dans l'angle du grand landau. Il lui serra longuement la main. — A demain, trois heures ! — Kt vous continuerez à dire beaucoup de mal des femmes? — C'est possible, car c'est une spéculation qui rapporte... mais j'en penserai beaucoup de bien. 11 alluma un cigare, releva son col cl regarda la voiture qui filait vers la rue de Rivoli. — Ce fui la préface. CHEZ CHOSE Je me rendais nu Skating, et, par une bonne habitude toute parisienne, je sondais du haut de mon phaélon les intérieurs des petits coupés mystérieux et des dorsay confortables. La voilure qui précédait la mienne (bonne tenue, livrée sombre, fourrures consciencieuses) fait un crochet très- court et accoste le trottoir, — le valet de pied descend lestement, il me semble que je reconnais Michel ; je serre un peu la bordure, et je sonde. Justement, j'avais raison, c'étaient ces daines... Chaque soir, depuis un mois on ne se quittait plus ; mêmes invitations, même cercle, on vivait les uns dans les autres. C'était un peu énervant, mais très-intime, et charmant du reste. ^■■■■^■^■■■■■■^^^■m^BH 172 CHEZ CHOSE. — Comment ! encore vous? C'est donc un vœu ! Déjà levées ! — A peine. Où allez-vous'.' — Où peut-on aller? il l'ait si froid ! Au SUaling. — Ali, nous aussi, nous vous rejoignons, mais attendez-nous. Moulez. — Où mouler? — Chez Chose; nous allons essayer. Essayer!... Je ne suis pasentèté, et puis enfin c'était peut-être amusant. Je jette les guides à Désiré et je monte. — Ah! c'est très-gentil cela, vous venez avec nous? — Gentilles vous-mêmes ! — Passez donc, mesdames ! Nous franchissons une double porte et nous montons un escalier rembourré, capitonné, chaleur de serre; dès les premières marches ça sentait la chair fraîche. Plantes vertes, dracenas, camélias, procession de femmes charmantes, des angesenfin! l'échelle de Jacob, et, au premier palier, un va-et-vient, des odeurs, des frous-frous de soie et un vague parfum de high-life qui flotlail dans l'atmosphère. A droite et à gauche, les portes étaient ouvertes CHEZ CHOSE. 173 à deux battants, et de l'une à l'autre passaient et repassaient de jolies tilles en cheveux', de silhouettes un peu extraordinaires, habillées des modes d'après-demain, coiffées de chignons inédits. Des personnes horriblement dans le progrès reconduisaient des clientes, en prenant congé des unes, et en accueillant les autres avec des sourires de chic et des phrases toutes faites. Les blondes étaient trop blondes, les brunes étaient trop brunes, une surtout, charmante, avec une jupe relevée en festons et des manches à gigot tout à fait inattendues. — Vous voyez, me disent ces dames, —à droite c'est le secrétaire; là on inscrit son adresse et sa commande. Le maître se tient volontiers près de ce bureau élevé, — mais il n'y est pas. Entrons en face. Nous traversons trois ou quatre salons sans beaucoup de caractère, avec de grandes tables de chêne sur lesquelles étaient dépliés des coupons roses, verts, jaunes, noirs, avec des chiffons élégants et des guirlandes de fleurs exquises. C'était une agitation, un mouvement, un coup de feu ; et des dames, clientes étrangères pour la plupart, choisissaient îles élol'les, tandis que des jeunes hommes froids, distraits, détachés, vêtus de redingo- 13. 174 CHEZ CHOSE. les serrées à la taille, cravatés de couleurs tendres, faisaient mollement l'article comme des hommes du monde qui auraient été coupeurs pour leur agrément. C'était déjà très-comique et je ne perdais pas mon temps. Parfois on venait les interroger sur- une nuance, une mesure, une combinaison de couleur ou d'étoffe, une garniture; ils jetaient une réponse brève, digne, désintéressée, avec des airs de spleen et des mélancolies de poëte. Pendant ce temps, allant je ne sais où pour faire je ne sais quoi, passaient et repassaient silencieusement de belles jeunes filles en cheveux, toutes habillées de noir, promenant dans les salons leurs robes devenues modèles, exemple vivant de l'art du célèbre Chose. C'était pour les clientes une tentation vivante, la réalisation plastique de ce que son ciseau pouvait faire de ces coupons qui, là, sur la table, n'étaient encore que des promesses. — De sorte qu'eu montrant une jupe qui se dandinait trop à deux pas d'elle, chacune de ces dames pouvait choisir la façon de son pouff, de son corsage ou de sa ceinture, sur la nature vivante. — C'était ingénieux, commode, et exlraordinairement dans le mouvement. Je commençais à m'amuser horriblement. CHEZ CHOSEi 17:. Madame de M... s'approche de la cheminée et salue une personne entre deux âges, calme comme une duchesse, élégante, l'alignée, froide aussi, —il parait que c'est toute une école, — el qu'on aurait pu croire en visite ou venue là pour essayer, si elle n'eùl été en taille et en cheveux. —C'était la Première, une autorité il parait ; en tout cas, une bien grande dame. Moi. je cherchais Chose, le fameux. Il ne paraissait pas. Où se tient-il? Nul ne le sait, et tout le inonde le demande. Nous avançons jusque dans le salon du fond, où, sur des mannequins, sont dressées des toilettes complètes, achevées déjà, prêtes à livrer, el exposées comme des tableaux chez les peintres trois jours avant de livrer les œuvres au salon. Tout le fond delà muraille est tapissé d'immenses glaces qui descendent jusqu'à terre, reflétant le dos, la ceinture et la traîne déployée dans toute sa majesté. Première toilette. — Dessous de faye rose à grande traîne, recouvert d'une première jupe de gaze blanche avec semis de bouquets brodés en suie blanche plate, tinie par un volant plissé ; seconde jupe de gaze avec guirlande de roses blanches, même broderie, finie de même par un volant. ■■■■■■^■■1 176 CHEZ CHOSE. Corsage rose recouverl de gaze lilanche avec draperie et frange. — Ceinture de faye rose à longs bouts et gros bouquet de rose au corsage. Une toilette printanière, légère. Un rêve d'élégance qui fait pousser de gros soupirs à ces dames. Deuxième toilette. — Jupe à peu près pareille et ensemble de même goût, mais plus lourd, plus opulent, parce que le semis de bouquets de soie est remplacé par des broderies d'argent. La troisième va à Vienne, et elle est chargée d'ornements en raison directe de l'espace qu'elle va parcourir. Paris est plus simple. C'est un tulle lilas et argent, avec des volants de marabouts, des espaliers complets, des grappes de roses blanches et rouges. C'est monté comme une pièce en cinq actes, compliqué, étudié, composé; cela vaut dix louis d'étoffe et soixante louis de façon. Les visiteurs s'extasient, mes dames sont haletantes d'enthousiasme. Une jolie femme, longue, mince, vêtue en velours marron, avec des beaux cheveux véronèse, un teint d'ivoire et un lorgnon vissé dans l'œil, regarde ces chefs-d'œuvre avec une conscience inouïe, comme un expert qui cherche une signature. CHEZ CHOSE. 177 Ccsonl des admirations, des extases, des ravissements; tout ii disparu, la valse, les liais, les maris, les enfants, — un amant, s'il y avait des femmes qui en aient. — L'Antinous lui-même, — l'Antinous surtout, — ne pourrait pas lutter contre ces chiffons-là. Et on veut voir comment L'é- charpe de gaze qui flotte derrière s'attache sous la ceinture, comment le volant est fixé et l'épau- letle retenue au corsage. La Première, négligemment, vient se poser devant les robes, et reçoit avec modestie les éloges et les admirations. — Délicieux ! exquis! charmant ! — N'est-ce pas, madame la comtesse, ce n'est pas mal? — Et pour qui donc cette toilette adorable? — Pour madame M... — Quel malheur ! Cela n'ira pas dans le monde. — C'est, vrai, mais cette personne-là aura toujours la ressource de l'Opéra. — Oui, mais à l'Opéra on ne verra que le corsage. Un ouragan de tulle, de crêpe de Chine et de dentelle qui marche, passe devant nous, porté à bout de bras par des jeunes tilles qui disparaissent 178 <;HE7, CHOSE. toutes entières dans le nuage agrémenté de fleurs, de salin et de soie. C*esl la robe de madame de N..., prêle à essayer, et qui va s'engouffrer dans l'a porte du fond qui s'entr'ouvre et d'où partent les vifs rayons d'une lumière blafarde. On nous abandonne donc dans les salons, au milieu d'un brouhaha de liant ton; on entre, on sort, on court. Le maître, l'illustre Chose, ne paraît toujours pas ; mais un petit homme liàve, maigre, fiévreux, d'une activité folle, se démène au milieu de ces visiteuses, de ces demoiselles, de ces coupeurs, de ces fleuristes, lançant des ordres précipités dans un français plus que vague, ets'a- gitant, comme un joli clown épileplique, au milieu de ces èlrcs froids et calmes. Un quart d'heure après on vient nous prévenir. Nous pouvons décemment entrer dans le salon do lumière. Ce salon est un noir sanctuaire qui ressemble comme deux gouttes d'eau aux coulisses de Déja- zel. Les fenêtres sont murées, des glaces énormes sont plaquées au mur. L'espace au milieu est vide ; ici, là, à côté, devant, derrière, sur une sorte de comptoir, sur les tabourets, les chaises et la cheminée, traînent des lambeaux d'étoffes, de Heurs, CHEZ CHOSE. 170 de gaze, de paillettes : un véritable atelier de costumier. Une rampe de gaz à douze becs, aux abat-jour mobiles, tient lieu de lustre, et laissant dans l'ombre tout le baut de la pièce, éclaire la toilette et le personnage comme ils seront éclairés au bal ce soir. Madame de M... est là, comme la pieuvre à la Porle-Saint-Martiu, sous la lumière électrique, décolletée à souhait pour le plaisir des yeux. A genoux devant elle, une femme très-affairée épingle le corsage qui gode, et plaque, sur les seins qu'elle écrase, des draperies froncées. Souslesdeux deux bras, relevés pour faciliter la manœuvre, passent des petites filles malingres et craintives qui tiennent des chiffons et des fleurs pour fixer à la jupe et des boites d'épingles. — C'est une répétition générale, où madame de B... et moi fermons la galerie. Trois fois déjà on a été chercher l'illustre Chose; trois fois, d'un air calme dans le danger, la Première a enire-bâillé la porte pour dire que le dieu va paraître. Il est là, à côté, dans un second salon de lumière, essayant à la dame au lorgnon vissé dans l'œil une robe folle, qu'il a déclarée son chef-d'œuvre. 180 CHEZ CHOSE. Nous risquons un œil à lour tic rôle, en épiant au trou de la serrure. C'est un poème, celte toilette défendue que nous voyons en fraude.— Robe de faye blanche avec points de Venise, tellement enchevêtrés l'un dans l'autre qu'on renonce ù décrire. Le corsage n'est pas décolleté, il est ouvert en carré. C'est à la fois riche et simple, et malgré ce luxe fou, la femme qui porte celle robe-là pourrait recevoir le jour, ainsi vêtue et couchée sur sa chaise longue. La porte s'ouvre, nous nous reculons violemment..., le maître paraît. C'est un homme blanc et rose, à la face luisante et grasse, avec la raie au milieu de la tête, les moustaches tombantes, luisantes'et comme mouillées. Le cou gros et blanc, tropdégagé, (lotiedans un col liés-large fermé par une cravate à la colin, couleur du printemps. 11 est serré à la taille dans une redingote qui joue le spencer, sourit à l'état chronique et salue sans plier le corps. Sa voix est étrange et son accent invraisemblable. Il regarde d'un air distrait ; mais il a deviné d'un coup d'oeil tout ce qui manque à la toilette de madame de N... Avant son entrée, on a tiré avec le plus grand soin la Iraine et mis le tableau dans son jour*. — Qu'est-ce que vous faites, Estfier? Madame CHEZ CHOSE. 181 avec sa taille ne doit jamais porter que des draperies. — C'est trop décolleté, — une épaulette en biais, — un suçon à droite à la hanche, — trop fort le bouquet de corsage... Et patinez-vous toujours, madame? 11 a du génie à sa façon, du sang-froid, et sait ce qu'il veut. Je lui entends dire qu'il refuse d'habiller madame X..., parce qu'elle veut toujours être à moitié nue. — Autant habiller les tilles alors ! Ces dames sont des clientes sérieuses et aimées. La scène se passe en anglais. C'est dommage, car beaucoup de nuances m'échappent. H dit un mot à une gamine qui part comme la foudre, cela présage un changement à vue. Bientôt la porte s'ouvre à deux battants, deux demoiselles dans le mouvement précèdent une apparition étrange. Une jeune tille qu'on appelle Mary, une Anglaise orange, comme on en voit à Gibraltar, avec des cheveux noirs de jais, des yeux brillants, à l'aspect... comment dirai-je'.' vispa pour les Italiennes,— lista pour les Espagnoles, ■— wideahke pour les Anglaises, et peut-être déluré pour les Françaises, — s'avance la tête haute, insolente et convaincue, costumée en arc-en-ciel. 10 18-2 CHEZ CHOSE. Comme une reine de théâtre, elle vient se poser fière et droite sous la rampe, et les rayons de la lumière électrique font éclater les paillettes et les écailles. C'est étincelanl et inattendu. Le bruit de celle exhibition s'est répandu..., tout le monde assiège les portes. Les visiteurs, les demoiselles, les coupeurs et les clients se groupent et montent sur des chaises. Mary n'est pas timide, au contraire; elle se tourne, se retourne, se balance; elle marche, laisse traîner la jupe, se prête à l'admiration; elle ne sourit pas, elle reste grave, c'est une mission. Elle se croit pour une heure la duchesse qui va porter ce costume au fameux bal donné par un due et dont toute l'Italie du Nord parle depuis deux mois. C'est riche et ingénieux et cela vaut des prix fous. ■— Le corsage à basque, au pourtour moyen âge et Minerve, est en écaille d'or qui éclatent sous les feux convergents. — Sur le ventre (où la mode place volontiers quelque chose cet hiver) un arc-en- ciel forme guirlande. La jupe est en tulle, très- longue, avec les couleurs de l'iris en volant. La coiffure est haute avec un champ d'étoiles sur les mêmes couleurs. L'éventail, les souliers sont à l'unisson ; les gants, sur la paume, sont garnis de choux aux multiples couleurs ; le peigne aussi CHEZ CHOSE. 185 est irisé. L'allégorie esl d'une conscience inouïe. Grand succès ! grand enthousiasme ! Le maître cependant est resté froid, calme et. modeste comme il sied à un auteur à succès ; il s'est placé derrière le comptoir, ou garde une distance respectueuse; il a salué, sans se plier, les grandes dames qui assiègent la porte. .Mais Mary se baisse un peu, quatre gamines s'avancent portant un monceau de satin. L'Anglaise, devant cette galerie, se dépouille de l'arc-en- ciel qui disparaît comme s'il était caché par un nuage, et sur un sarrau noir qui est un fond de costume, en un tour de main, et comme par un truc, elle apparaît en incroyable. Un incroyable Watteau, avec l'habit de satin lilasà longues basques, les revers exagérés, en satin rose; une jupe de tulle lilas semée de bouquets, un chapeau gris tuyau de poêle de très-haute forme, avec un gros bouquet de roses et de plumes; un long voile gris fer qui pend très-bas, des gants verts d'un pistache raffiné, et des mules satin lilas avec chou rose. Et Mary cherche de l'œil une canne haute qui lui manque. Elle esl à croquer, cette Anglaise, mutine, insolente, excitante enfin, se trémoussant, et se dandinant sous le lustre. Ces dames sont 184 CHEZ CHOSE, ravies, l'enthousiasme est au comble; mais le maître reste froid et accueille les compliments avec une indifférence pleine d'une éternelle mélancolie. La séance est finie, ces dames prennent congé et nous nous retirons, trop heureux d'être entré dans les coulisses grâce à de liautes influences, et d'avoir pu peindre d'après nature, ce petit tableau de mœurs contemporaines. L'AME EN PEINE Fidèles! fidèles! — c'est bientôt dit, et sans parler des exemples tirés de l'Ecriture, que les femmes commencent, et nous verrons ! D'ailleurs êtes-vous bien sûr que le nom du chaste et doux Joseph n'éveille point ici un sourire sur les lèvres de la plus austère ? Et puis enfin il est telle circonstance où Scipion lui-même... Oui, c'est un remords dans ma vie; mais suis-je bien coupable? — Vous en serez juges. Mon régiment était à Vincennes , le sien, — je veux dire son domicile politique, était à Versailles ; aussi nous passions notre vie sur la grande roule. Vous savez que dans notre arme nous avons des loisirs ; quant à elle, je n'ai jamais rencontré un 10. 180 L'AME ES PEINE, esprit plus ingénieux, plus fertile en expédients. Elle en était, comme prétexte, à des leçons de fugue avec un vieux professeur du Conservatoire. C'était peut-être aller un peu loin, celte fugue ; mais, là-bas, personne ne se doutait de rien, j'ai même su plus tard que, quand un voisin de villa lui demandait où était Hortense, Ménélas répondait invariablement : « Vous savez, c'est sa maudite fugue. Elle ne s'occupe plus que de composition, elle a môme fait venir un pédalier qui encombre le salon. » Du reste, il faut dire une chose : la sincérité du sentiment qu'on éprouve vous communique une véritable force de persuasion; sans compter la grâce d'état, qui y est bien aussi pour quelque chose. Je me demande aujourd'hui comment nous y résistions. 0 force du désir! attrait charmant et irrésistible de la nouveauté !... A cinq heures, nous montions à cheval, exercice de batterie ; à onze heures, nous déjeunions à la pension, une heure après j'étais en pékin, et, haletant, pressé, avec des désirs de collégien et des enlrains de néophyte, je débarquais au Plut d'étain. Trois quarts d'heure après j'errais d'un L'AME EN PEINE. 187 air absolument détaché sous les arcades de la gare où, par le plus grand des hasards, je la rencontrais devant le marchand de journaux. — Je n'ai jamais vu jouer la surprise d'une façon plus nature, et notez bien qu'elle a été surprise comme cela trois fois par semaine pendant tout un été, et chaque fois elle a mis une nuance nouvelle dans l'expression. — Et on parle de la Comédie-Française ! Nous avions tout épuisé, le parc Monceaux, les Tuileries, les squares, l'Acclimatation, nous en étions à visiter les monuments et à prendre le train d'Auteuil, — à cause des tunnels. Cela ne pouvait, pas durer, c'était dangereux d'ailleurs, et puis ces expansions concentrées sur la voie publique ne faisaient que raviver la flamme. J'avais bien songé au fiacre, mais le moyen, je vous le demande, de mener une aussi élégante personne dans un ignoble véhicule ! Enfin un jour je pris une grande résolution et je me mis à errer dans les environs de la gare, où j'avisai bientôt, dans une rue où les passants sont rares, une maison discrète, silencieuse, où pendait un écriteau jaune. Ce fut une vieille femme qui vint m'ouvrir. J'entrevis derrière elle une assez belle personne en peignoir blanc qui s'enfuit dès qu'elle m'aperçut, et 188 1,'AME EN PEINE, je fus introduit dans une chambre au rez-de-chaus- sée. C'était la chambre banale que vous connaissez tous. Papier grenat à grands ramages agaçants, pendule en marbre, avec deux coupes et des flambeaux, un verre d'eau sur la table, quelques fauteuils, un lit avec cdredon dans une alcôve, et, au fond, François I" au lit de mort dit Titien, l'as le plus petit mot pour rire. Tout m'était bon d'ailleurs, pourvu que ce fût discret. — Combien?—Tant. — Voulez-vous des arrhes? — La bonne femme était comme ahurie, elle parlait de papier à signer, d'état des lieux, de déclarations... Je \ous demande un peu! Je tirai ma carte de visite, je laissai deux louis sur la table ; j'essayai la serrure et pris la clef de mon nouveau logis. Cependant il me fallut entendre toute une histoire : J'étais dans une maison tranquille, la dame ne louait pas meublé ; c'était un pur accident ; elle avait eu des malheurs; sa fille, une veuve, donnait des leçons de piano et logeait avec elle. Le lendemain, à l'arrivée du train, nous montâmes larue,chacun d'un coté du trottoir, et, arrivé à la place, j'inclinai à gauche et m'arrêtai devant *e seuil de la porte. Elle hésitait, étonnée; mais je L'AME EN PEINE. 180 m'engouffrai dans le couloir, où elle me suivit. Je l'attirai doucement dans l'antichambre obscure, malgré la protestation de sou regard. Je ne suis pas timide, je vous l'assure, et cependant j'étais ému. Hortense était là inerte, assise sur une chaise, au milieu de l'appartement, son voile baissé, l'om- brelle à la main, ne disant mot et promenant tour à tour son regard sur le Thémistocle de la pendule et le François I" de l'alcôve. Il n'y avait qu'une chose à faire : je me mis à ses pieds, très-tendre et très-persuasif, comme un homme qui succombe sous le poids de son émotion, si bien que ce fut elle qui dut nie rassurer. Du reste, elle en avait assez, elle aussi, des squares, des idylles au Jardin des Plantes devant la cage des animaux féroces, en face des factionnaires et des bonnes d'enfants. Pour ce qui suit, rappelez-vous ces premiers rendez-vous, ces derniers soupirs de la pudeur, les luttes sourdes les yeux fermés, ces prières sans conviction d'épargner une victime qui meurt d'enviede se rendre; les terreurs subites au moindre bruit, ces soubresauts qui remettent tout en question, le manque de sécurité d'un chez-soi banal cl surtout les inévitables maladresses de deux 100 L'AME EN PEINE. personnes qui ne connaissent pas encore les êtres respectifs. Il y eut surtout un piano inattendu et un Baccio entraînant qui, partant de l'autre côté de la cloison, faillit tout compromettre. Mais c'en était fait, j'étais aimé ! — Hortense, personne sentimentale et profonde, mettait de la poésie dans toute chose. Comme personne ne sait arranger comme elle, et qu'avec quatre potiches et dix mètres de perse elle transformerait une grange, elle voulut que celte petite chambre fût parée comme un autel, qu'elle s'imprégnât peu à peu de ce parfum pénétrant qui dénonce la femme et l'amante. Huit jours après, elle avait voué un doux souvenir a François J" au lit. de mort et nous n'appelions plus notre réduit que « le Conservatoire, » — à cause de la fugue. J'étais bien le localaire le moins exigeant qu'on peut trouver. Une fois sorti de là, j'oubliais positivement que j'avais un chez-moi à Paris, et il m'arriva plus d'une fois, au sortir du théâtre ou d'un dîner avec ces messieurs au quai d'Orsay, de partir pour Vinccnncs à l'heure du crime, sans songer que j'eusse pu m'éviler ce voyage. Cependant, un soir, comme je m'étais attardé et que le Plat d'étain était fermé, je pris le parti L'AME EN PEINE. 191 de rester à Paris et d'inaugurer solitairement mon nouveau domicile. J'entrai là en maître, je fus droit à ma chambre, toujours ouverte, toujours prèle. Je jetai un regard sur cette petite retraite, je promenai machinalement mes doigts sur le piano qu'elle avait laissé ouvert et me mis bourgeoisement, au lit. Son dernier bouquet était là sur la petite table de nuit, exhalant encore un léger parfum ; sa grande robe de cachemire rouge était pendue dans le fond de l'alcôve ; tout me parlait de celle à laquelle j'avais donné mon cœur et dont le souvenir berçait doucement ma pensée. Je dormais comme un plomb, depuis combien de temps? je l'ignore, quand il me sembla, dans mon rêve, qu'une main aérienne voltigeait sur le piano dont les noies murmuraient : Si vous croyez (jiie je vais dire Qui fose aimer. Et je crus voir se dresser devant moi une forme blanche, suave vision qui se dressait à mon chevet. Evidemment je rêvais. Je m'agite alors dans mon lit, j'ouvre les yeux, je lés ferme, je veux échapper à celle hallucination, mais il me semble que le doux fantôme se penche vers moi pour m'einbrasscr. Sa main cherche ma main, je la sens trembler dans la mienne, ses che- 192 L'AME EN TEINE. veux effleurent ma joue. La forme suave s'accuse, elle prend une voix, elle prend une âme, — ce n'était pas une vision fluide, — ses lèvres cherchent mes lèvres, son cœur cherche mon cœur. — Que vous dirai-je? J'ai le courage de l'avouer, j'eus peur I Je fermai les yeux, courbé sous une domination étrange, une fascination irrésistible ; et le fantôme blanc profila de ce moment de terreur pour m'enlacer. Vision surnaturelle! singulier mélange de l'idéa 1 et du réel! c'était un songe, et cependant mes mains, dans l'ombre, avaient conscience d'une forme qu'elles ne pouvaient nier et qui s'accusait de plus en plus. C'était, à n'en pas douter, le relief de la vie, les palpitations de l'humanité, et la pauvre ombre, s'agilant sans raison, poussait des plaintes étouffées et de légers soupirs. El je me sentais frémir dans tout mon èlre, el j'étais la proie d'une émotion impie que je ne pouvais maîtriser, et je mordais son linceul, et j'étouffais mes cris, et je luttais virilement contre les enlacements et les maléfices. Enfin, par une de ces inspirations qui sont un signe visible de la foi, poussé par un sentiment de fidélité chevaleresque; comme, un paladin qui invoque le nom de celle à qui il a juré le servage, comme un croyant qui L'AME EN PEINE. .193 no veut pas faiblir et qui murmure une prière, j'invoquai tout liaul le nom de ma dame, et, dans un violent soubresaut, je m'écriai... « 0 Horlcnse ! Jamais ! » Ce fut comme un soudain exorcisme, la forme blanche se redressa subitement, déserta ma couche et tenant encore les draps de l'alcôve, m'en flétrit silencieusement le visage avec un grand geste décolère ; et successivement j'entendis le bruit de deux portes qui se refermaient avec violence. J'élais brisé de fatigue, honteux de moi-même ; j'essayais d'échapper à mon souvenir; mais déjà j'avais la nostalgie du fantôme et j'errai plusieurs fois dans l'antichambre en écoutant aux portes. Le lendemain, à deux heures, je lis passer ma carie et demandai à présenter mes respects à ma propriétaire. Madame était sortie, et sa tille, la belle veuve, qui avait lu mon nom, nie priait de l'excuser, elle était souffrante. Voyons, qu'est ce que vous auriez fait, vous '! On est Français ou on ne l'est pas, et il faut être poli avec tout le monde, même avec une âme en peine. La servante était assez bonne personne..le rentrai ce soir-là sur le minuit, et, comme l'antichambre était obscure, je me trompai. Je sais bien tout ce que vous objecterez, les serments, la foi jurée, 17 lui L'AME EN PEINE, celte pauvre Uortcnsc, là-bas, rue du Réservoir, confiante et pleine dedouxpensers ; mais franchement, c'était bien difficile. On est officier, on est jeune, il y a de ces positions qui commandent. — Je lui devais évidemment des excuses. Elle les accepta sur les deux heures, et, autant qu'on peut être sûr de ces choses-là, je crois qu'elle ne m'en voulut plus du tout, du tout ! Le lendemain, Horlense fit bien sa fugue habituelle, mais je me déclarai fou d'une nouvelle partition. Jamais le piano ne m'a été si ulile, et, au contraire, jamais je n'ai vu Horlense avoir plus de froideur pour la musique; mais l'heure du train sonna, el tout se passa bien, l'honneur ne fut pas compromis. SAINT-PÉTERSBOURG A PARIS LA PAQUE DES RUSSES Il est onze heures, nous sommes au samedi soir, aux Champs - Elysées, dans un salon moscovite où le samovar fume sur la lable. Là sont rassemblées la plupart des notoriétés de la colonie russe de Paris, les beautés les plus tières et les hommes du tchin le plus élevé. La maison est pleine de fleurs, l'escalier est dé- curé comme une serre, cl l'antichambre tapissée de lierre d'Irlande cultivé à grands frais, de dra- cœnas,de bananiers, de magnolias qui cachent les tentures. Le salon forme un vrai jardin d'hiver; les lampes, avec leurs globes bulbeux couverts de papiers roses, émergent des corbeilles aux tons 196 SAINT-PÉTERSBOURG \ PARIS, éclatants. Des buissons énormes s'élèvent aux angles, cachant le pied des grandes statues de marbre ; les paravents sont des treillis dorés où s'enlacent des festons d'un vert tendre. Dans ce milieu coloré, Chatoyant, les toilettes se détachent à ravir ; toutes les femmes sont décolletées et couvertes de diamants. Il paraît que c'est la Pâques russe. Dans une heure, la société tout entière va se rendre à la chapelle grecque pour la messe de nuit. Nous sommes donc en prima sera, et la sainte Russie se pare de tous ses atours pour recevoir le Sauveur. Nous nous sentons pris d'une soudaine curiosité pour ce culte commode et sensuel dont les fidèles sont décolletées et dont la madone byzantine, avec sa face brune et ses mains effilées découpées dans les plaques de vermeil incrustées de pierreries, est le chatoyant symbole. Une belle orthodoxe nous offre une place dans sa voiture et nous roulons vers la chapelle. Fidèle à la tradition du Parisien, qui ignore les curiosités de Paris, nous entrons pour la première fois dans ce reliquaire. C'est un coin de Byzance, un musée d'art religieux ; mais les peintures, les ors, les mosaïques, les lampes de vermeil, les coupoles où contournent les légendes grecques, tout est SAINT-PÉTERSBOURG A PAltlS. 197 baigné dans l'ombre ; la cbapelle est obscure et presque vide. Le sol est nu, pas une ebaise, pas un banc; par-ci, par-là, un carreau, un coussin cl quelque groupe sans forme agenouillé dans la nuit. On marche à tâtons, on entend des chuehotc- menis et des rires étouffés ; dans le fond d'une chapelle, la lueur d'un cierge prés de s'éteindre accroche l'or d'un nimbe auréolé et le fait éclater. Au centre de la croix, sous la coupole, une sorte d'autel carré, nu, sans ornement, couvert d'une housse de satin blanc, se dresse entre deux lampadaires vides. Peu à peu des ombres blanches traversent le sanctuaire, (rainant leurs longues jupes nobles sur les lapis sourds. C'est une procession mystérieuse de femmes aux épaules nues, coiffées de fleurs ; on ne fait que deviner les couleurs et les formes. De temps en temps, les groupes s'arrêtent, se prosternent et frappent la terre de leur front. Dans le fond du sanctuaire, une porte s'entr ouvre et se referme aussitôt, projetant une lueur vive. Dans ce rapide éclair, nous avons entrevu des uniformes rouges brodés d'or, des grands cordons, des diamants qui scintillent et des blanches épaules, et sur ce fond n. 198 SAINT-I'ÉTERSHOURG A PARIS. flamboyant s'est détachée la grande silhouette d'un pope revêtu de sa dalmatique de brocart cl coiffé d'un haut tarbouch. Il semble que ce soit une fente du ciel entr'ouvert qui a laissé arriver jusqu'à nous, dans un rayon vibrant, les accords de la musique religieuse, les fumées de l'encens et quelque chose des mystères de celte religion grecque , si chaude et colorée. La procession mystérieuse et indécise continue toujours ; nous devinons dans ces ténèbres des ombres de valets de pied qui débarrassent de leurs pelisses des ombres de fidèles en robes claires ; par-ci, par-là, éclate une paillette, un diamant, une Heur ; sous une épaule marbrée s'éveille la blancheur d'un reflet de la lampe sidérale qui grésille au plafond dans son urne d'or. Tout est encore confus, estompé, indécis. Le murmure des chuchotements augmente, les ombres se confondent, elles s'embrassent; on va, on vient, au risque de fouler dans ce désordre des assistants courbés sur le sol. La porte mystérieuse s'ouvre une seconde fois, un sacristain monumental, à dalmatique, sacristain de fresque r beau comme saint Christophe et qui dans l'ombre semble haut comme lui, fend la SAINT-PÉTERSBOURG A I'AKIS. \'M foule, tenant à la main un long roseau surmonté d'une flamme bleuâtre. Les ténèbres se dissipent tout d'un coup et comme par enchantement, grâce à un procédé pratique qui arrête notre attention. Dans les grands lustres qui pendent des voûtes, les mèches des bougies sont toutes reliées entre elles par un fil épais imbibé d'esprit-de-vin. Le sacristain élève son roseau, allume le bout de fil, et la flamme, comme un serpent de feu, grimpe jusqu'à la chaîne et se communique en un clin d'œil. Notre voisine, — ô la profane ! — nous fait observer que c'est très-commode pour les bals et qu'elle en tentera l'expérience. En un instant, le petit temple, tout à l'iieure obscur, ruisselle de lumière. Et ce monde étrange et troublant des fresques byzantines aux grands gestes arrête nos yeux aux ors des voûtes : c'est Jérémie, c'est Daniel, c'est Éphésias, c'est Herma- gore; voici un Décode gigantesque tenant un sceptre et derrière le dos duquel une ville fortifiée se découpe sur fond d'or. Tout ce monde de saints aux grands yeux, aux gestes roides, ces frises à formes carrées, ces fruits fantastiques et cet apôtre traversant la mer, un peuplier à la main, avec un Christ enfant sur le dos, semblent l'invention d'As- 200 SAINT-PÉTERSBOURG A PARIS, syriens, d'Egyptiens, ou des élucubrations de fakirs indiens, glorifiant dans l'hallucination le dieu Wishnou. Les mosaïques à cubes de cristal de Mu- rano scintillent sous les reflets, tout ce monde hiératique semble s'animer. Cependant la foule est groupée à droite et à gauche du sanctuaire, sorte de jubé fermé tout scintillant d'or et de peintures, divisé en compartiments à arcs trilobés et qui cache l'autel. L'espace au milieu esl resté vide ; les assistants, debout, font un demi-cercle autour de ta barrière ; c'est l'aspect d'un bal ou d'un concert à la cour, et cela heurte toutes nos traditions religieuses. Les femmes sont d'une suprême élégance ; les hauts fonctionnaires, l'ambassade, les généraux russes ont revêtu leurs brillants costumes ; de belles jeunes filles, grandes, sveltes, harmonieuses, s'accueillent, chuchotent entre elles sans arrière-pensée ; on s'est reconnu, on s'envoie des baisers, on vient se saluer; c'est l'animation d'une fête mondaine; au moment où la toile n'est pas encore levée. Bientôt deux sacristains s'avancent, les bras chargés de petits cierges, et les distribuent à tous les assistants, qui les allument les uns aux autres en échangeant une parole symbolique. Ces mille SAINT-PÉTERSBOURG A PARIS. 201 petites lueurs ajoutent à ces ruissellements, cl, comme autant de petites rampes, éclairent les personnages en dessous. On m'offre à mon tour le petit cierge, je le tends à ma voisine, qui répond qu'elle a peur détacher sa robe. Mais on atlend toujours, on fait des petits groupes, les conversations deviennent même très-animées. A deux pas de nous, une ravissante femme, entourée de tout le personnel de l'ambassade avec ces singulières tuniques à galons d'or à plais qui descendent jusqu'aux genoux, distribue.des sourires adroite, à gauche, tient sa petite cour, étouffe des sourires dans un mouchoir de dentelle et porte maladroitement son joli petil luminaire, qui tache une délicieuse robe de chez Chose. — De temps en temps surgit quelque personnage un peu bizarre, un grand vieillard énorme, chamarré de croix, doyen de la colonie, et, devant lui, un petit prince imperceptible et non moins chamarré; puis c'est un beau général en spencer rouge et or, portant ce brillant costume que l'empereur de Hussio étalait au fameux bal de la Ville au temps de nos splendeurs. Tout le monde est en place, on frappe les trois coups, — non, je me trompe, on entrouvre la porte du sanctuaire, — et le pope, majestueux, 202 SMHT-PÉTERSBOURG A PARTS, jolie un coup d'œil sur l'assislancc ot fait sa petite tournée de l'œil, saluant ces daines ses amies, qui le trouvent superbe; et, de fait, il est difficile d'èlre plus beau que ce prêtre, avec sa grande dal- matique aux plis amples, qui ruisselle de broderies d'or. Lutin, celte fois, les trois portes du sanctuaire s'ouvrent toutes grandes et les chants retentissent, chants graves, à l'unisson, sans accompagnement d'instruments. Le temple était déjà plein de lumière, mais ces trois portes entrouvertes jettent comme des éclaboussurcs de flamme, et de ce foyer qui scintille, sortent les officiants, gravement, dignement, dans leurs beaux costumes de brocart d'or. Ils se dirigent vers cet autel qui s'élève au centre sous la coupole, enlèvent la housse de salin qui découvre un tombeau symbolique, sorte de table sur laquelle est peinte l'image du Sauveur, nu, avec les plaies vives au côté. Ils se prosternent* baisent les plaies et se tournent vers les assistants qui, à leur tour, viennent adorer l'image avec force génuflexions, signes de croix, démonstrations et pratiques du rite grec ; puis ces dames retournent à leurs petites conversations, que quelques-unes d'entre elles reprennent avec une très-grande fer veur. SAINT-PKTEIiSlîOlïHG A I'AUIS. '203 La cérémonie se déroule avec accompagnement de chants suaves et doux, d'une saveur particulière. Nous cherchons d'où partent les voix el découvrons dans le coin d'une chapelle, rangés en cercle autour d'un pupitre, six chanlres à face pâle; des Slaves qui chantent les yeux baissés, dans une immobilité presque absolue; ils ne desserrent point les lèvres et la voix est pour ainsi dire intérieure. C'est doux el grave, et d'un caractère particulier; ceh donne, de très-loin bien entendu, une idée de ce que doivent être ces fameux chanteurs de la chapelle russe dont Berlioz nous parlait toujours avec tant d'enthousiasme. Les diacres et les popes vont, viennent, encensent les images, portent en procession des croix grecques enrichies de peintures et revêtues de carapaces d'orfèvrerie. Ce n'est pas encore l'office, ce sont les matines; elles se terminent par une adoration de la croix pleine de caractère. Le diacre se tient debout sur la première marche du sanctuaire el présente la croix, tous les assistants baisent la sainte image et, tour à tour, donnent le baiser de paix au diacre lui-même, qui le leur rend. La foule entière, depuis les plus nobles jusqu'au '204 SAINT-PETERSBOURG A PARIS. plus humble, vient (endre sa joue et adorer le Sauveur; et, pendant ee temps-là, quittant la place qu'ils occupaient pendant la cérémonie, les fidèles viennent au-devant les uns des autres, se tendent la main et s'embrassent à leur tour avec ferveur en accompagnant celte démonstration d'une formule rapide en langue rosse : — Le Christ est ressuscité ! — Oui, en vérité ! Et il semble que l'assistance tout entière soit prise de vertige, on n'entend que des bruits de baisers ; c'est à se convertir immédiatement à la religion grecque, car il y a là des femmes exquises et de tous les types : une princesse, petite, mignonne, frêle et charmante, coiffée d'une sorte de béguin de dentelle, qu'on prendrait pour une patricienne des trois royaumes unis ; unejeune Trou- beskoy, noble et hère, brune, avec des yeux humides qui roulent sous de grands sourcils épais; les cheveux plantés droits et se relevant en frisons luisants. Là encore, une Moscovite que l'on connaît pour ses diamants, pour sa taille flexible, ses audaces de toilettes, son paon en perles fines et éme- raudes aux ailes déployées, devenu célèbre dans les bals oificiels du dernier régime. L'immense embrassade finie, on cause, on se SAIKT-PÉTERSBOBRG A PARIS. 205 repose de cette demi-attention qu'on a prêtée aux matines ; c'est, avant l'office, une sorte d'entracte pendant lequel les conversations reprennent de plus belle. Il est une heure du matin, l'office commence avec force génuflexions, signes de croix rapides, incessants, multipliés; manifestations très-démonstratives et un peu machinales. Les popes entonnent les chants religieux avec des voix de basse terribles qui retentissent comme des tubes deSax sousles voûtes sonores. On a éteint les petits cierges qui étaient si gênants, et, jusqu'à deux heures, se déroule la cérémonie religieuse ; elle se termine par la communion de quelques servi leurs ou employés moscovites ; l'aristocratie a communié le matin ou la veille. Voici deux heures et demie que nous sommes là debout, appuyé contre un pilier, mais nous voulons être consciencieux et assister à la sortie. La cour de lachapelleest pleine de voilures. Les valets de pied se tiennent à l'entrée avec les pelisses, c'est comme une soi tic des Italiens avec plus de mystère. La plupart des assistants, les plus qualifiés, vont se retrouver dans un instant, dans ce bel hôtel qui fail l'angle du rond-point de l'Etoile où madame T...y, aujourd'hui transluge, donne 18 206 SAINT-PÉTERSBOURG A PAKIS. uu souper avec tout le caractère national, afin de célébrer dignement la Pâque russe, et terminer celte cérémonie à la (bis mystique el mondaine qui, pour un instant, nous a transportés au bord de la Néva ou dans quelque couvent de Moscou. A L'ACADÉMIE # ■ — d'après nature — Le croirait-on ? jamais je n'avais vu de réception à l'Académie française. Justement, l'autre jour, elle avait à recevoir dans son sein un nouvel immortel. Les démarches, les négociations sont beaucoup plus difficiles que je ne me l'imaginais; enfin, j'ai mon billet, et j'arrive, rêvant splendeurs classiques, auguste assemblée et belles-lettres. Déception dès la porte. Depuis midi, un flot de visiteurs inonde le portique et cependant le palais de Mazarin n'en a pas plus l'air en fête ; les chevaux des municipaux piaffent dans la cour qui n'en parait pas moins vide, les gardes affligés contiennent sans peine une foule placide et triste, sans passions, sans mouvement, vêtue d'étoffes de deuil cl qui a l'air d'attendre le corps du défunt. 208 A L'ACADÉMIE. A l'entrée du Nord, on piétine sur place dans un petit escalier en colimaçon, la tribune est pleine depuis une heure; à l'est, des huissiers mélancoliques, qui ont connu Arnaud cl Alexandre Du val, accueillent les derniers venusd'un air blasé, leur montrant les malheureux qui stationnent sans espoir dans les couloirs lugubres. De temps en temps, fières d'avoir obtenu des places pour cette cérémonie solennelle, des jolies personnes naïves qui connaissent M. Camille Douent saulentà bas de voiture d'un air preste, et tendent avec arrogance leur carton mauve. L'huissier — un confident Arbate—montre d'un geste muet la queue morne qui serpente dans le corridor. — On n'a pas perdu son temps quand on a vu ce jeu de physionomie: c'csl d'abord un sinipleétonnement di s dames, puis de la confusion, nnfin du dépit. Mais la gaieté française prend le dessus, les protégés de l'auteur du Baron de Laflew viennent d'apercevoir un académicien propice à la beauté ; il débouche du pont des Arts, elles s'élancent. — Le jeune immortel a souri, elles seront placées. Et, fières d'un si beau patronage, elles repassent calmes et dignes devant ceux qui tentent encore, eux centièmes, d'occuper une place dans une tribune qui doit tenir au plus soixante places les jours où parle MgrDupan- A L'ACADÉMIE. 209 loup, et Irenle-cinq quand c'est M. de Carné qui s'explique. Quelques carrosses vieux et lourds entrent dans la cour et déposent des douairières à l'entrée de l'amphithéâtre, l'entrée noble. Là se dirigent les académiciens. Quelques-uns, en costume, cachent leurs palmes vertes sous un paletot qui ressemble à une douillette. On les arrête au passage, ils saluent, causent et s'agitent un peu. Il règne un certain mouvement paisible et silencieux : ce n'est point absolument funèbre ; on dirait d'un simple bout de l'an. Nous allons pénétrer dans l'enceinte. Au pied d'une statue de l'Apollon du Belvédère, les sacs des soldats chargés de rendre les honneurs sont groupés en tas. Une balustrade classique ferme le péristyle à colonnes qui donne accès sous la coupole ; là se lient, à la fois inflexible et doux, le jeune huissier Pingard, qui sourit aux douairières, tandis que son père circule, affairé, inquiet, lançant un Quos ego muet à chaque infraction bienveillante île son tils qui fait ce qu'il peut pour ces dames. — On bat aux champs, la foule s'écarte, voici le bureau ! — M. de Sacy, M. Villemain cl M. Patin, — chargés d'ans et de lauriers académiques, tous trois en costume avec leurs insignes. Un officier 18. 210 A L'ACADÉMIE. de la ligne, impassible, le hausse-col au cou, les accompagne le sabre au poing. Nous sommes sous la coupole. C'est froid et triste, les murs sont peints en gris sale avec des ornements classiques en grisailles, des oves, des grecques, des palmes et des nœuds. Dans les niches, les statues de Bossuet, de Descartes, de Pascal, et, dans la partie à laquelle est adossé le bureau, autel de ce temple, s'élève une sorte de portique à trois travées : aux lettres, — aux sciences, — aux arts, ce monument fait penser aux plus mauvais jours des prix de Rome. L'Académie n'occupe que deux travées, toutes les autres sont livrées au public qui a tout envahi, jusqu'aux marches du bureau; on est pressé, serré, confondu ; derrière le directeur môme, siège la famille de l'académicien dont on va prononcer l'éloge. Aux quatre points cardinaux du plan, les tribunes hautes et basses s'enfoncent dans l'ombre. Voici les quarante, et, confondus avec eux, les membres de toutes les sections, sciences, lettres, arts. Les cunéiformes sont à côté des historiens, les auteurs dramatiques coudoient les chimistes, les économistes vont s'asseoir près des orateurs. A L'ACADÉMIE. '211 tout est pèle-mèle, et cet ensemble n'a rien de solennel. Les uniformes sont très-rares, cinq ou six à peine, dissimulés sous les paletots. Beaucoup de crânes nus, beaucoup de cachez-nez, beaucoup de parapluies. C'est comme une sorte de sénat, plus désintéressé. Le public est terne. Ce n'est ni solennel, ni moderne, ni parisien. On parle toujours de l'hôtel Rambouillet, desamitiés célèbres des académiciens, de leurs sérails intellectuels, des grandes dames qui sont leurs Égérîes. — C'est un bruit que M. Cousin faisait courir et que le pauvre Paradol a entretenu soigneusement. Aies entendre, madame la duebesse du Maine, madame de Motteville, la Montbazon, laLonguevillen'en manquent pas une, et, au fond, on se cotiserait pour trouver dans la salle une Sainte-Aulaire ou une la Rochefoucauld. Les chapeaux sont inouïs, des chapeaux à bavo- lels, avec des voiles à cordons et à ourlets comme dans les portraits de Dubut'fe le père. C'est évidemment la fête d'une autre génération. Par-ci par-là, un académicien envoie un léger salut et promène sa lorgnette. C'est madame Louise Colel qui entre, madame Olympe Audouard qui est en retard, ou Caroline Bader qui éternue, — voilà tout l'imprévu de la solennité. îljl A L'ACADÉMIE. Il fait un froid de loup, on garde ses fourrures ; pour un peu, on mettrait son chapeau. C'est glacial comme un alexandrin du premier empire. On chu- chole, on voisine, on se montre les célébrités. — M. Jules Sandeau est celui qui mord tout le temps sa canne, au premier rang, à côté de M. Baudril- lart du Constitutionnel aida l'austère M. deLaprade. — Celui qui se cache derrière le pupitre, enlrc M. de Carné en costume et M. Guizot, sculptural et lier, c'est M. de Champagny. M. le prince de Broglie est au bout du banc, et à coté de lui vient s'asseoir M. Robin, professeur à l'École de médecine. — Emile Augier est absent et M. Octave Feuillet est à la Comédie-Française. — M. Hugo est à Guernesey, M. ïhiers à la chambre; M. Viennet n'est plus là, prêl à dire d'ingénieux apologues. Mais M. Camille Doucel est à son posle, et M. l'avie a abandonné Versailles pour écouter le discours. Au fond, il y a beaucoup plus de membres de l'Insli- lui que d'académiciens. 11 fait si froid ! et ils sont là trente-trois immortels qui ont deux mille cent vingt-sept ans, chiffre officiel. Le récipiendaire se lève et brandit un manuscrit énorme ; un mouvement voilé d'effroi se produit dans l'auditoire. « Vous m'avez fuit un grand honneur et vous m'imposez un grand devoir. » Ce A L'ACADÉMIE. 213 n'est pas neuf, comme on voit, mais c'était indiqué. — Ce discours se déroule froid, gris, pâle, sans élans, sans saillies, sans soubrcsauls. Une anecdole, au passage, déride l'auditoire chics applaudissements craintifs réveillent M. Vitel qui sommeille.—Chacun a son petit paquet dans une allusion bienveillante. L'orateur met des dragées dans la poclie de M. Guizot et envoie un mol. aimable au fougueux évéque d'Orléans. Tout le monde y passe. C'est le discours académique dans sa classique platitude, avec un supplément de fautes de français tout à fait scandaleuses, des ifiii, des que, des images risquées, des comparaisons fausses, des élisions inouïes qui rappellent : « J'aime mieux mon thé au vhum qu'à l'échafaud. » — C'est à ne pas le croire, mais tout cela passe sans que l'hôtel Rambouillet bronche un seul instant. On s'habitue au bruit de ce robinet qui verse son eau avec un murmure régulier, les pages succèdent aux pages, et les immortels sommeillent. Au pied même du bureau, deux belles jeunes tilles, deux sœurs, en toilette complète couleur grisfer, coiffées toutes deux d'un petit chapeau tyrolien à plumes de coq, se regardent d'un air absolument navré. C'est un guel-apens, d'autant plus que 214 A 1/ACA.DÉMIE. M. Octave Feuillet est absent et qu'elles comptaient beaucoup sur l'auteur du Roman d'un jeune homme pauvre. Il y a si longtemps qu'on leur promettait de les mener à l'Académie ! — Elles ont longtemps rêvé les pommes d'IIespérides et pressent tendrement un navet sur leur cœur. — C'est M. le baron Taylor qui occupe la place du tendre Octave. L'orateur cite du latin, on tousse, on se mouche, M. Jules Favre n'en peut plus et se dérobe: un grand mouvement se produit dans l'auditoire; le récipiendaire somnolent et opprimé a tourné le dernier feuillet, il s'assied. Un immense soupir étouffé par des applaudissements sans conviction s'élève de l'assemblée. Le récipiendaire était debout au pupitre, le directeur, lui, reste assis pour lui répondre, et, sans laisser à l'assemblée le temps de se remettre, il débute comme on attaque. C'est un chauve austère, avec une tète de la restauration; un homme qui soigne sa tenue. 11 est en costume, avec le cordon de commandeur au cou. Le secrétaire perpétuel à sa droite, homme plein de rhythme et de nombre, passe constamment la main sur sa tète. La physionomie tourmentée du chancelier à sa gauche rappelle beaucoup ces marrons sculptés A L'ACADÉMIE. 215 ou ces masques en caoutchouc qu'on pétrit sous le doigt. C'est un puits de science, ce chancelier. Il louche à sou seizième lustre. Ce n'est plus l'eau claire et le solécisme fréquent du récipiendaire, c'est jeune, net, vif, franc et vigoureux. L'émotion et la fougue chez ce vieillard énergique et éloquent produisent une grande pâleur, lia beaucoup à faire, du reste, car sa voix siffle naturellement et les lins de phrases rappelleraient volontiers les intonations de Chabanais dans les Chevaliers du Pince-nez; mais quel relief! quelle vie! Voilà un homme! Il dessine, il peint, il frotte sa loile et enlève le poi trail que le brave historien de tout à l'heure avail indiqué à peine dans un style de guimauve. Et il lui envoie de ci, de là, des coups de patte, des ironies piquantes. Il a l'air de lui dire : «Mais, malheureux, vous ne l'avez donc pas connu? Tenez, voilà comment il était. » El allez donc !... il brosse, il brosse, et le portrait prend son relief. L'assemblée respire enfin, on se regarde, on sourit. Le récipiendaire, à l'attitude de la salle, comprend qu'il a été un peu (crue ; mais son tour arrive, on lui dit en pleine face qu'il est un grand historien, el, ce qu'il y a de plus fort, c'est qu'on prétend le lui prouver. — 11 boit du lait sucré et '210 A L'ACADÉMIE. accepte tous ces compliments avec une contenance grave et un peu ahurie, car de temps en temps on sent la griffe qui déchire sous la patte de velours qui caresse ; c'est du reste une tradilion de l'Académie. Mais il ne s'agit pas de cela : il y a, comme partout, un dessous de cartes; ces messieurs el quelques-unes de ces dames ne sont pas venus pour entendre dire que X... fùl digue d'être comparé à Démosthène et qu'il est un historien digne de 'facile ; — c'est bien plus piquant que tout cela. L'Académie française depuis vingt et un ans était un camp d'irréconciliables, et tout d'un coup, par un mouvement de bascule, par une brusque évolution des événements, les plus solennels d'cnlre eux, les Toisons d'or de la maison, qui étaient là haut, tout seuls sur les cimes, comme l'Homme qui rit golgothant au bord de l'Océan, ont renoncé à la solitude et ont pour César provisoire un académicien ; ils siègent même dans les conseils. Qu'est-ce qui leur restera s'ils ne peuvent plus dire du mal de la cour, el que deviendront les discours de l'Académie, si on ne peut plus chercher dans Suétone et dans facile des allusions au despotisme césarien? Le sous-lieutenant qui rend les honneurs est A L'ACADÉMIE. 517 venu s'asseoir au pied même du bureau et se suspend aux lèvres de l'orateur; on dort beaucoup moins et l'assemblée est intéressée. N'était l'analyse des ouvrages du récipiendaire et la lourde bévue qui fait confondre à l'orateur les tressaillements nerveux d'une révolution avec un système raisonné de gouvernement, on se retirerait ravi de ce discours. Jusqu'au bout la voix de l'orateur reste ferme, sonore et Gère, on lui l'ail lètc lorsqu'il finit. Puis, sans ordre, sans discipline, les académiciens se lèvent, s'enveloppent, se couvrent, et se précipitent vers les portes, se cognant dans les tabourets, et se bousculant un peu ; les assistants de leur côté se mêlent aux immortels, tout est confondu. Derrière nous, des personnes vêtues de noir s'écrient : « Quelle éloquence! Comme c'est beau ! Uuels dons de Dieu ! » — C'est invraisemblable, mais c'est comme cela. 11 y a des personnes qui ont la vocation de l'ennui académique. Cela ne s'acquiert pas, c'est un don. Dans le péristyle, au passage, les assistants sai. sissent les académiciens qu'Us connaissent. Les groupes sont nombreux, on voit (pie tout se passe eu famille. Les vrais curieux sont très-rares, les intéressés forment le fond de la foule, ce qui cx- 19 218 A L'ACADÉMIE. plique les bibis en fourrure, les chapeaux à bavo- lets, les vieux talmas, les carricks et l'absence du Paris vivant. Le récipiendaire en habit neuf se dérobe, mais on L'attend sur les marches et on l'entraîne au vestiaire. La foule se range dans la cour et fait la haie pour voir partir les académiciens. Ils sortent, sans la moindre auréole, sans éclat, tout emmitouflés. Dans ces deux haies nous cherchons en vain un chapeau clair, une jupe éclatante, un visage jeune ; rien que des oiseaux de paradis, des bon- quels qu'on a sortis de leurs globes, et des physio- nomies de la restauration. Les municipaux se rallient, les voitures rangées dans la seconde cour défilent, un carrosse avec des armoiries en pâle, en relief, avance jusqu'aux marches du palais et reçoit la famille de l'immortel défunt dont on vient de prononcer l'éloge. Le temple se referme, le sous-lieutenant de service fait relever les gardes affligés, et la cour de l'Institut redevient déserte et rentre dans ses habitudes. MONTRETOUT SOUVENIR DE L'INVASION DE 1870 Paris s'était rendu après quatre mois et demi de siège. Le malin du 29 janvier, aux termes de la convention signée le 20, à Versailles, huit officiers d'état-majer, du grade de sous-lieutenant, quittèrent le quartier général du Louvre pour aller rendre les loris. Nous étions navrés, les amiraux et les capitaines de vaisseau qui avaient un instant caressé le rêve de défendre leurs murailles, poitrine contre poitrine, et de brûler leur dernière gargousse, avaient dû se retirer devant l'ennemi invisible qui les avait vaincus sans les combattre. —Paris avait faim, il fallait traiter I Le matin môme, au petit jour, tous les commandants supérieurs venaient à Tordre chez le général en chef; ils ignoraient encore jusqu'aux conditions de la capitulation, ou plutôt, car l'hypo- 22(1 MOSTRETOUT. crisie humaine ne perd jamais ses droits, «de la convention qui mettait fin à la résistance de Paris.» — J'eus le triste devoir de lire, tout haut, l'article trois du traité, encore secret. — Reddition des forts et redoutes : «La reddition s'opérera dans la journée du'29 janvier 1871, à partir de dix heures du matin, et de la manière suivante: «Les troupes françaises auront à évacuer les Torts et le territoire neutre, en laissant dans chacun des forts le commandant de place, le garde du génie, le garde d'artillerie et le portier-consigne. «Aussitôt après l'évacuation de chaque fort, un officier de l'état-major français se présentera aux avant-postes allemands, afin de donner les renseignements qui pourraient être demandés sur ce fort, ainsi que l'itinéraire à suivre afin de s'y rendre.» Il est certain que quelque chose se déchirait en nous. L'amiral Pothuau, l'excellent homme, le soldat ferme et vigoureux, toujours digne, toujours calme, laissa échapper un gros soupir et murmura : J'avilis rêvé autre chose ! Le doux l!e- noît d'Azy, son aide de camp, pleurait franchement; Brown, le lieutenant de vaisseau, rageait sans phrases. L'amiral La Roncière semblait supérieur à la fortune ; quant au vieux général Noël, MONTBETOUT. 221 qu'on dut violenter pour lui faire rendre le Monl- Valérien, il n'avait pas voulu paraître et injuriait tout le monde à huis clos. Je ne parle pas de ce brave La Feuilhade, son officier d'ordonnance; ce jour-là, il était simplement fou à lier. La scène se passait dans le salon des aides de camp au Louvre, à la cour Caulaincourt ; ces messieurs furent bientôt introduits chez le général. Nous passâmes chez le chef d'état-major avec les ofiieiers chargés de rendre les forts, auxquels le général de Valdan allait donner leurs instructions. Nous n'étions rien, qu'un dilettante, moitié soldat, moitié diplomate, un jour officier d'ordonnance auxiliaire, le lendemain, rédacteur du protocole. Comme unétre familier dont on est sûr, on nous laissait errer partout, même dans les moments les plus solennels. Au feu nous n'avions pas de rang fixe, et la hiérarchie ne nous atteignait pas, nous pouvions tout voir, tout tenter; selon notre humeur du moment, comme nous l'avions fait autrefois dans d'autres états-majors, au Maroc et en Italie. Vous qui n'avez jamais vécu de la vie du canin, vous n'eu sauriez connaître l'ivresse ; le nom de ceux auxquels on s'est uni dans ces jours d'enthousiasme, de danger ou de profonde tristesse, reste à jamais gravé dans le cœur ! l'J. 222 MONTHETOUl'. Mais il ne s'agit pas do l'histoire solennelle, d'autres écriront les grands faits; ils diront nos malheurs, nos efforts et noire désespoir ; je suis homme, je tiens une plume, et je veux dire comment, ce jour-là, ma pelite humanité a frémi... Le rouge encore m'en vient au visage et il faut que j'enfouisse quelque part ce souvenir. Avant la guerre,—je crois qu'il y a cent ans ! — dans le temps où planter un 'arbre n'était pas un acte d'insigne folie, j'avais édifié lentement le petit asile béni qui doit abriter la vieillesse, et avais placé là lout mon espoir. Las de courir les grandes routes, j'avais assis ma demeure au liane d'un coteau de vignes qui domine la Seine et d'où l'on découvre tout Paris. C'était à la fois mon foyer, ma vigne italienne, mon petit musée, un lieu d'élection où je pouvais travailler dans le calme. Là, peu à peu, venaient s'amonceler tous les souvenirs de voyage, le fruit des expéditions, le butin précieux des découvertes quotidiennes, le vieux meuble plein de caractère, l'étoffe chatoyante décrochée à Florence chez Freppa, l'esquisse de Tiepolo découverte chez Rieti, sous la crasse de son pandémonium du Grand-Canal, le plat de Gubio ou de Castel Durante trouvé chez des contadini de Subiaco, et la jarre JTONTRETOUT. 223 à reflets métalliques disputée aux porcs dans la cour d'une posada de Jaën. Vous savez tous comme ces choses-là 1 nous tiennent au cœur ; pas un meuble qui ne soit un souvenir, pas un objet qui n'ait son histoire : enfin c'est un petit inonde qu'on a créé, sou à sou, lentement, péniblement, à la pointe de la plume. Au moment où la France s'écroulait, malgré le sang et les larmes, malgré la honte, ce souvenir me revint à l'esprit et je pus me dire encore : « Si la guerre a épargné la petite maisonnette cachée sous la vigne vierge, elle me sera plus chère après que le cyclone épouvantable aura passé sur elle.» — C'est égoïste, c'est étroit, mais que voulez-vous? c'est humain ! D'ailleurs, j'avais mon général pour complice; la maison, prise entre deux feux, était devenue la plaisanterie classique à l'état-major ; chaque fois qu'une sortie ou qu'une reconnaissance nous amenait de ce côté,armés d'une bonne lorgnette, nous regardions si la petite villa existait encore. Un jour, nos amis de l'artillerie faisaient semblant de la prendre pour point de mire, et ces messieurs de l'observatoire du Mont-Valérien avaient poussé la chose jusqu'à l'indiquer sur la carte de détail. J'aisu plus lard que le général de division du 5 e corps, Sandraz, qui 221 MONTRETOUT. brûla Saint-Cloud, la désignait lui-même dans ses rapports sous le nom de : le petit Cluîteau-Rouge. Un soir, comme j'étais èn tournée dans la forteresse où j'avais accepté l'ordinaire, l'officier d'ordonnance du gouverneur, qui était un hon diable ''1 qui d'ailleurs, au temps où on pouvait encore rire, avait passé là de douces heures eu aimable compagnie, me proposa une expédition nocturne pour sauver mes pauvres richesses. On prit une prolonge d'artillerie et cinq hommes, et on s'avança sur la route stra- tégiquë dans la direction de Montrelout. La zone était bien neutre, mais les Prussiens avaient un poste dans le chalet de Mathieu (de la Corrèze), en avant des Pozzo di Borgho et un autre encore plus près, à deux cents mètres de chez moi, ou pont des Pierrots. La neige durcissait la terre ; vous savez le bruit que font ces prolonges, quelque sentinelle avancée se cachait par-là; une Italie siffle, la détonation suit... Franchement on ne fait pas tuer de braves gens pour sauver des bibelots ! La Feuil- hade voulait toujours avancer, on avait rallié des francs-tireurs qui étaient à la briqueterie, mais je ne voulais pas de celte responsabilité ; j'insistais donc pour qu'on ne donnât pas suite au coup de main. Mais cette fois, hélas ! la paix était signée, l'en- MONTRF.TMJT. 2,5 nerïii allait occopcr Montretout et se répandre jusqu'à la ligne de la Seine ; les officiers chargés de la reddition partaient chacun de leur côté, accompagnés seulement d'une ordonnance; je pris comme eux un sauf-conduit et je me dirigeai vers le Mont- Valérien pour gagner de là ma chère maisonnette, ou ce qui restait d'elle, car depuis le malin, sur le coteau, la fumée moulait vers le ciel en noirs tour- billons. Nous n'avions plus qu'un pont sur la Seine, celui do Neuilly, qui permettait de ravitailler la forteresse. Tour rester dans la consigne et dans le lexle de la convention, je laissai passer l'officier et me lins de ce côlé du fleuve. A neuf heures, les dernières compagnies franches, gardes mobiles, marins, garnison du fort, et les Iroupes du général de Beaufort, échelonnées depuis Courbe voie jusqu'au Moulin-Gibetet jusqu'à la Briqueterie, se retirèrent derrière la Seine. Un instant après, pendant que s'opérait la reddition, des pelils groupes de cavaliers allemands disséminés s'avancèrent par le rond-point des Bergères, la roule de Rueil, la route stratégique et l'intérieur des villages de Suresnes et de Puteaux. Toujours prudents et habiles, les Allemands, qui ignoraient complètement ce que leur réservai! la garnison de Paris, évilèrenl 226 HONTRETOUT. de s'avancer par les quais, où ils auraient élé à découvert sur Saint-James et le bois de Boulogne. J'errai dans le bois et dans Saint-James jusqu'à dix heures et demie. La foule, peu à peu, se portait vers Neuilly ; elle était très-hostile, (rès-agitée, mal renseignée sur les événements, et tous croyaient à l'entrée immédiate de l'ennemi dans l'enceinte. Les cavaliers allemands envoyés en éclaireurs jusqu'aux premières maisons de Courbevoie qui font à droite et à gauche la tôle du pont montaient l'avenue où s'élevait autrefois la statue de l'Empereur et la redescendaient ventre à terre, le mousqueton au poing, sondant chaque rue transversale, selon leur manœuvre quand ils entrent dans une ville ouverte. Bientôt après on vit s'avancer de petits détachements de la landwehr. Des officiers allemands mirent pied à terre, donnèrent quelques ordres et vinrent bravement jusqu'à la barricade qui fermait l'entrée de Neuilly. On roula de grandes caisses jusqu'au pont pour clore l'issue du milieu, on donna passage à l'officier d'état-major français qui revenait d'accomplir la formalité de la reddition, et désormais, sur Saint-James et Neuilly on était en France, tandis que sur Courbevoie, P.Uteaux et la Grande-Jatte, on était en Prusse. Dès qu'il fut très-apparent pour la foule que MONTRETOUT. 227 l'ennemi n'entrait pas dans Paris, on vit la population se répandre dans la grande avenue en poussant des clameurs et s'avancer sur le pont dont, désormais, aucune troupe française ne. défendait plus l'approche, afin d'éviter les conflits entre les deux armées. En un instant la voie fut comble : une population famélique, qui savait que, de notre côté, la pain était un mythe, que le cheval se faisait rare et que la pomme de terre était à trente francs le boisseau, tandis que, sur la rive opposée, les paysans des enviions de Saint-Germain et de Versailles, flairant une spéculation, commençaient à affluer un à un avec des vivres, s'écrasaient pour arriver jusqu'au poste allemand. Personne ne passait, personne n'avançait, les rangs restaient toujours compactes, car la consigne était inflexible; mais du moins ces pauvres gens, qui avaient tant souffert pendant cent trente jours de siège pouvaient voir un horizon qui leur était fermé depuis longtemps et regarder ce mystérieux ennemi dont ils sentaient les coups et la dure étreinte sans ja^ mais l'avoir pu contempler lace à face. Du reste, il ne s'agissait vraiment pas de vaine curiosité : ces malheureux avaient faim, les femmes, les enfants, les vieillards n'avaient qu'une idée fixe : manger, et voir des vivres! 11 était dix 228 MONTRETOUT. heures, j'étais dans mon droit, je tentai de franchir la ligne cri vertu de mon sauf-conduit. 11 me fallut certainement plus d'une demi-heure pour traverser le pont. Prières, menaces, grands airs d'autorité, mystérieux firmans bariolés des timbres du commandement en chef, rien n'y faisait, et je dois même dire que celte foule affamée, houleuse, et comme affolée par les douleurs du siège, était d'une mobilité d'impression qui la rendait très- dangereuse. A côté des faméliques il y avait les vaincus, ceux qui, de bonne foi, se croyaient trains et vendus, et aussi, au milieu des naïfs, ces fous furieux qui, plus tard, devaient nous amener la Commune. Il fallut mettre pied à terre, et, tenant le cheval par la bride, conquérir pied à pied le terrain, par la persuasion ou par la colère ; montrant à la foule le sauf-conduit qui devait ouvrir la barricade. L'obstacle, je l'ai dit, était formé par d'énormes caisses renversées, sur lesquelles cinq ou six sentinelles silésiennes se tenaient fixes et l'arme au bras; de l'autre côté, un certain nombre d'officiers à cheval, et qui paraissaient être venus là en amateurs, regardaient avec curiosité celle masse confuse, qu'ils dominaient et pouvaient observer à loisir. A droite et à gauche, sur le parapet, un MONTUETOUT. 389 grand nombre de soldats de la landwehr, coiffés do la pclife calolle, fumaient déjà leurs pipes avec un calme inouï. Ceux qui étaient les premiers en con- tactavec la foule parisienne, pour la plupart joufflus, rosés, avec de longues barbes blondes et de bonnes figures, bien repues, essayaient de désarmer les mégères qui, hâves, sérieuses et contenant leur exaltation patriotique, les regardaient d'un air féroce. Dansée premier moment de douleur, une heure après l'entrée de l'ennemi dans la zone des forts, l'humiliation était encore trop vive pour qu'il y eût des hommes dans la foule qui assiégeait le pont : aussi les Allemands n'ayant qu'à contenir ce Ilot de femmes et d'enfants y niellaient de la bonhomie et une certaine bonté ; quelques-uns même avaient été chercher des vivres dans leurs casernements, et je vis un officier qui parlait facilement le français demander un échantillon du pain que nous mangions les derniers jours du siège en échange d'un pain frais, vers lequel cent bras se tendaient en poussant des clameurs. Arrivé enfin après bien de la peine en face de l'officier qui commande, j'exhibe le sauf-conduit, qu'il examine avec conscience. Je suis le premier Parisien qui produise une permission de sortir de 20 -250 MON'TRETOUT. Paris et subis en conséquence une sorte d'iuler- rogaloire; mais comme je suis en règle, on donne ordre de relever la caisse qui l'orme barricade, et remontant à cheval, je me dirige vers Monlrclout par le quai dcNeuilly, en traversant Putcaux et le village de Suresncs. Depuis le pont jusqu'à l'ancienne propriété des Rothschild, toutes les villas qui bordent le quai sont occupées militairement ; dans les fabriques on a établi des dépôts de vivres à la porte desquels stationnent ces longues petites voitures de l'Alsace et du pays messin, que les Allemands ont réquisitionnées sur leur route ; des ordonnances pansent des chevaux ou fourbissent des armes au bord de la berge, et si on jette les yeux sur les villas, presque toutes les fenêtres sont encombrées de soldats allemands. .le traverse Suresncs ; dans la rue principale, des corps de troupe stationnent pendant qu'un officier, qui fait le logement, s'introduit dans les maisons, les examine et jauge ce qu'elles peuvent contenir. Dès qu'il a désigné ceux qui vont occuper, un sergent écrit à la craie sur la porte ou sur les volets des magasins le nom du régiment et la désignation de l'escouade. De rares habitants paraissent limidement aux fenêtres ; pas un Français MONTUETOUT. 831 ne circule dans les rues, et, dans ces voies étroites où les troupes sont obligées d'ouvrir leurs rangs pour me donner passage, on me regarde avec méfiance et souvent on me toise avec hauteur. Tous ces parages nous sont familiers à tous; la guerre n'a pas encore porté là ses dévastations, c'est une zone restée neutre pendant le siège. Il y a quelques jours à peine, le 19, au combat de Mon- tretout, nous avons parcouru ces roules, et la nuit du 19 au 20, après l'évacuation de la redoute el de Buzenval, nous avons campé avec tout l'état-major général dans la maison du couturier AVorlli, à Su- resnes; maintenant celte villa est occupée par un élal-major allemand ; de beaux chevaux piaffent à la porte, tenus en main par des hussards. La route stratégique qui mène du Mont-Valérien à Saint-Cloud est sillonnée de cavaliers, de calèches à forme bizarre qui ont du être réquisitionnées et confisquées dans la province. De longues files de petits chariots de l'intendance, pleins de fûls el de caisses de vivres, s'échelonneni sur le chemin; des cantiniers, en toile grise, avec de longues barbes blondes incultes, la pipe de porcelaine à La bouche el étendus, comme dans un gourbi ambulant, sous la bâche des charrettes recouvertes de bannes, se dirigent vers le Mont- 232 MONTRE TOUT. Valérien, qu'on vient d'occuper cl qu'ils viennent approvisionner. La route monte, je vois déjà se dresser, adossée au liane du coteau et avec son entrée sur la roule -stratégique, ma petite villa encore debout, et presque intacte ; tandis qu'au fond de l'horizon, autour du clocher, des nuages de ruinée, taches grises sur les fonds noirs des arbres du parc dépouillés par l'hiver, montrent qu'une partie de Sainl-Cloud est déjà la proie des flammes. Un groupe d'individus en uniforme stationne à ma porte, je donne un temps de galop, et au moment où je m'arrête devant la grille, un beau jeune homme de vingt ans tout au plus, un sergent, descend les marelies de mon perron les bras chargés de petits bustes en terre cuite, et laissant traîner dans la neige de grandes guipures de Venise encore accrocliées aux galeries des fenêtres auxquelles elles servaient de rideaux. Derrière lui, deux colosses silésiens s'avancent lourdement, pliant sous le faix des larges tapisseries françaises dont mes murs étaient décorés. J'arrête le groupe d'un signe, et je demande au sergent s'il sait que nous sommes en état d'armistice depuis la veille au soir, et si, dans de telles conditions, la maisonnette, meublée comme si ses MONTRETOUT. 233 hôlcs ne l'eussent jamais quittée, et qui ;i eu le bonlieur d'échapper s ne doit pas ôlre respectée au nom des lois de la guerre et des conditions mêmes stipulées dans la convention. Le sergent comprend le français, mais le parle assez mal, cependant il me désigne un petit château Louis XIIî à deux cenls mètres de là, où se loge l'étal-major allemand. Ma maison est la seule qui soit restée meublée, il est naturel qu'elle serve à garnir celle qui va devenir le quartier général. D'ailleurs, le sergent n'a pas qualité pour me répondre, il exécute un ordre, il a déjà enlevé les lits, les meubles et les tapisseries. Sans même jeter un regard dans l'intérieur et sans descendre de cheval, je me dirige vers le château désigné. La grille est ouverte, dans l'avenue plantée d'arbres, quelques soldats coupent du bois. Aux fenêtres du rez-de-ebaussée, une masse compacte d'hommes indique que les pièces du bas servent de corps de garde ; je fais un signe pour qu'on tienne le cheval , personne ne bouge, comme la bête est paisible, je mets pied à terre et la laisse au bas du perron sans même l'attacher. On m'indique le premier étage d'un geste el j'arrive seul, dans un grand salon désert, pendant 20. m monmetout. qu'une ordonnance va chercher un officier. La pièce est meublée à la hâte ; peu à peu je reconnais chaque objet : voici mon grand fauteuil Louis XIII en cordoue, ma table de travail, le guéridon brodé qui porte mon chiffre, mon piano est ouvert dans un coin avec la musique ; rien n'y manque que les tableaux. Sur la cheminée, à la place de la pendule, on a mis ma charge, petit buste sculpté par Dan- tan. Sous mes pieds, une grande tapisserie d'après des cartons de Lesueur, qui décorait ma muraille, sert de lapis; mes faïences, mon lit, tout enfin, en bon état du reste, et presque confortable dans son ensemble a été transporté là. Ce n'est sans doute qu'un emprunt nécessité par une situation inhérente à la guerre. I a porte du fond s'ouvre, et pâle, menaçant, irrité, les narines dilatées par la colère, s'avance un très-jeune officier qui ressemble à s'y méprendre au jeune roi de Bavière. Je comprends, en face de cette exaltation, qui couve, mais qui se traduit dans la physionomie : que je dois exagérer le calme et peser chaque mot. Je présente mon sauf-conduit, signé Sloch, intendant général des armées allemandes, je suis un bourgeois de Paris, sans signe particulier ; j'ai une villa à Saint-Cloud, et comme la paix sera faite MONTKETOUr. 235 dans quelques heures, qu'en tout cas nous sommes en état d'armistice, j'ai voulu la voir. J'ai fait la guerre, j'en connais les nécessités et les tristesses, celle maison a été ouverte, on a pris ce qu'elle contenait pour meubler un poste d'observation, il n'y a rien là que de nature] ; mais comme la roule esl sillonnée de traînards, mes portes \ont rester ouvertes au premier venu, je demande simplement qu'on les ferme, et, s'il est possible, quand on évacuera le territoire, qu'on permette à ceux que j'enverrai de réintégrer dans La villa ce qui lui appartient. L'officier ne parle point le français; mais il a dû me comprendre, il répond avec violence en langue allemande, et, pendant qu'il s'exalle tout seul, les deux portes latérales s'ouvrent, et je me vois soudain entouré par six officiers, tous trés-jeunes aussi, qui m'interpellent en allemand avec la plus grande volubilité. Je ne saisis pas un mol, mais je sens les sarcasmes, les railleries et même les insultes. Derrière eux le jeune sergent à la guipure les excite par un récit qui m'échappe. Ce sont des rires, des lazzi ; bientôt l'un d'eux prend le buste qui est sur la cheminée, m'en frotte le nez en le m&inlenant avec insistance très-prés de mes yeux ; cl, avec son accent tudesque, il me demande en •230 MON'TRETOUT. son français d'outre-Rhin : « C'est voire pourlrait, ça, messie! » Cette grossière invective est le prélude d'autres violences ; j'appelle à moi tout mon sang-froid, et je fais bonne contenance pour répondre. « Je suis seul, vous êtes six, je suis vaincu, c'est-à-dire sacré, la paix est faite, je viens loyalement sur le territoire ennemi en vertu d'un droit, d'un sauf-conduit signé de votre général en chef et du nôtre. Vous couchez dans mon lit, vous buvez dans mon verre. Je vous parle courtoisement et vous m'insultez ! Ce que vous faites là n'est ni d'un Français, ni d'un Anglais, ni d'un Allemand ■— (je me souviens même, d'avoir dit « ni d'un Chinois, » pour être vrai comme la sténographie). — Nous qui avons tant soulfertdu manque de discipline, nous avions conservé une grande admiration pour la vôtre. Jamais ces officiers français que vous accusez d'avoir désappris les lois de la guerre n'auraient fait ce que vous faites là. » Le cercle se rapproche, on m'insulte encore, on me menace; l'un des officiers ouvre la fenêtre, d'où on découvre tout Paris, avec la coupole dorée des Invalides et son monde de monuments. Les. interpellations se croisent; on me montre la ville où, disent-ils, les Allemands devraient entrer et MONTRETOUT. 237 où ils n'entreront pas, et ce sont des colères, des imprécations contre la grande assiégée qui, pendant cent trente jours, leur a tenu tête. Au fond, cependant, c'est plus grotesque (jue dramatique; le jeune officier qui ressemble au roi de Bavière est vraiment le seul qui me fasse craindre des voies de fait; il est dans un état d'exaltation inouïe; les autres sont fort gais cl, me couvrent de grossiers lazzi allemands dont, par ci par là, je saisis le sens. Il n'y a pas de discussion possible. Le seul point dont j'ai souci, c'est de ne pas perdre mon calme et de dévorer la honte, car je sens que le péril est réel si je me laisse aller à l'agitation qui gronde en moi. La scène dure longtemps ; mais pas un de ces messieurs ne parle le français de manière à me permettre une discussion sérieuse et des arguments convaincants. Le seul fait que je recueille, c'est que j'aurais dû, avant de venir, entrer dans ma maison pour me convaincre de l'étal dans lequel elle se trouve. Il est temps de partir, car, en véritable étudiant affolé par la guerre, un de ces messieurs se met au piano, il joue avec furie et s'accompagne en chantant pour couvrir ma voix. Je bals en retraite en perdant un peu la tète, et 23S MONTRETOl'T. leur renvoyant injure pour injure : — « Pillez, brûlez, pétrolez, vous êtes les maîtres ! » El je descends. Le pauvre cheval, comme un coursier arabe arrêté devant une tente, n'a pas bougé de la position où je l'avais mis. Et pendant que je saute en selle, les six officiers, qui sont restés un instant en arrière pour se munir de grandes pelisses de fourrure, me rejoignent sur le perron et recommencent à in'invcclivcr. L'un d'entre eux va même jusqu'à se retourner dans une position indécente, aux rires dé tous ses acolytes. Mais là ne finit pas l'aventure. Je regagne la route, où je me croise avec une escorte brillante qui accompagne cinq ou six voitures; elles doivent conduire quelque prince allemand au mont Valérien. Une lueur me traverse le cerveau. Je n'ai plus beaucoup mon sang-froid. Je mets le clieval au galop et je veux arriver à la première voiture. Un général, qui occupe la seconde avec des officiers, m'interpelle : tout en galopant, je me plains amèrement de l'insulte dont je viens d'être l'objet, en pleine paix, et quand je venais courtoisement demander une justice élémentaire. Le général, dès qu'il apprend ce dont il s'agit, me salue en ajoutant : « Que voulez-vous, monsieur? MOSTHETOUT. '23!) c'csl la fatalité de la guerre. » Et la voilure repart au galop. .Me voilà seul sur la roule, furieux, dévorant mon humiliation, je nie dirige chez moi. Tout est ouvert ; dès l'antichambre, je comprends ce qui s'est passé. Les portraits qui décorent les murs ont la tète coupée, toute ma collection d'aquarelles de (lova est lacérée, les cadres restent pendus aux murs ; mais, à coups de botte ou de crosse, on a lacéré les toiles. Dans la salle à manger, les panneaux sont brisés, il n'y a plus un meuble, les tapisseries sonl enlevées; celles qui restent, découpées, tailladées, cl dans lesquelles on a coup!'' d< s descentes de lit, montrent la muraille à nu. La grande glace de Venise, d'un style rococo fou, à grands ramages de bois sculpté, rapportée à grand peine du palais Labbia, est en morceaux ; la partie du haut qui contenait un panneau de Heurs peintes est lacérée à coups de baïonnette; on a tiré un coup de revolver dans la glace sans tain qui, encadrant les iles de Neuilly, fait point de vue sur la Seine. A chaque pas ce sont des débris : voilà les dessins virgiliens du pauvre Villcvieille mort si jeune; les lambeaux des dessins à la plume de Gavarni; de belles chèvres de Palizzi, qui brou- 243 MONTRETOUT. taient des roses trémières; et des Bords de Y Oise de Daubigny sont en pièces. Adieu les pieux souvenirs I L'unique poi trail de Balzac l'ait d'après nature qui exislàt avait été légué à Gavarni par Balzac, et Gavarni nie l'avait légué après sa mort. L'illustre avait posé à trente- cinq ans, dans toute la fleur de son génie, la poitrine nue, avec la main large ouverte. C'était un monument unique, ce portrait! Voilà ce qu'a fait de l'image de l'auteur d'Eugénie Grandet la botte d'un compatriote de l'auteur du Faust! Un portrait de Prim, avec une large dédicace datée : «Tcluan, 1860 » bouche un carreau cassé; la tête n'existe plus... Mais tout cela n'est rien; ce qui est vrai, ce qui est fort, ce qui est humain, c'est l'humiliation ressentie, l'insulte grossière, la courtoisie; méconnue, et méconnu le sentiment qui fait qu'on s'en va seul et désarmé dans l'antre de l'ennemi. El je passe de chambre en chambre ; cependant rien ne m'intéresse : un peu plus, un peu moins, qu'importe! D'ailleurs, ceux qui dorment sous la neige et qui sont morts dans celte guerre n'ont plus besoin de poésie et de souvenirs, eux ! Un rayon de soleil qui se joue sur une toile, le regard d'un homme de génie fixé par une main fièi e cl inspirée ne consolent pas de la patrie souillée. MOM'UETOUT. VA Et me voilà sur le seuil de la maison, la face enflammée, la rage au cœur, piétinant dans la neige, siMolanl machinalement pour simuler le calme. Des commères des environs qui se sont hasardées hors des maisons, les jardiniers des alentours, les gardiens des villas, déjà trop familiarisés avec l'ennemi, viennent me raconter, tous à la l'ois et avec des versions différentes, comment s'est effectué le pillage de mon cher petit chez moi. Mon regard indifférent s'arrête sur le marteau en bronze de ma porte, arraché à celle d'un palais de Venise, une œuvre unique du Sansovino qui est restée intacte, comme une preuve que, parmi ces envahisseurs, pas un seul n'a eu le goût du beau et n'a compris la valeur de ce chef-d'œuvre. C'esl l'amour de la destruction et l'instinct bestial qui les a guidés dans leurs méfaits. Celle femme vénitienne, fière et noble, qui ramène de ses deux beaux bras deux lions héraldiques frémissant à ses pieds, aurait dû lenter quelque officier ennemi amoureux du beau; il eût trouvé là, sans combat, un trophée facile à ravir et qui fût devenu l'honneur de sa maison. J'écoule d'une oreille distraite le récit des commères et reporte mes yeux sur le petit château Louis Xlll où je viens d'être victime de cet odieux 21 HJ MONTRBTOUT. traitement. Un groupe de six Allemands qui viennent de franchir la grille se dirige de mon côté en montrant ma maison avec animation. Trois soldais, l'arme au bras, marchent en avant; derrière eux viennent deux officiers qui causent avec le jeune sergent. Le groupe s'arrête, le chef franchit mon perron; il fait un signe et je suis saisi par les trois fusiliers. Mon affaire entre dans une nouvelle phase; c est le second acte. J'étais pillé, humilié, presque battu, et pour comble, Irais soldais brutaux me faisaient comparaître devant un tribunal sommaire. Des deux officiers qui m'interrogeaient, l'un devait être un colonel ; il portail la croix de fer en sau'.oir, la tunique droite courte, et la culotte de cheval gris fer. C'était un homme d'une quarantaine d'années, ce qu'on appelle un homme comme il faut, assez peu soldai par l'aspect et d'une physionomie revèche. — Je fus trois ou quatre l'ois sur le point de lui dire son nom cl le lieu où je l'avais rencontré ; mais mes souvenirs n'étaient pas assez précis. — En tout cas, c'était un habitué de Taris, cl il parlait correctement notre langue. A côté du colonel, un major, très-an lipathique. MONTRËTOUT. 2ir> dur Prussien, gourmé cl roide, lui iaco:liait en allemand tous mes forfaits avec une animation croissante ; il s'arrêtait de temps à autre dans son récit pour m'inlerpellerviolemment. Derrière lui, blanc, blond, rose, avec sa figureangélique et son ricanement féroce, mon joli petit sergent à la guipure jouissait de son triompbe comme un Mé- pliisto, et par moments, d'un mot, jetait de l'huile sur le feu avec un conlentement visible. Les trois bons Silésiens qui m'avaient empoigné ne bougeaient pas plus que marbre et semblaient figés dans la consigne. Je n'étais pas trcs-fierdela situation, cependant je dois me rendre justice, je me sentais calme et fort de mon droit, Mon premier mot fut pour demander qu'on me laissât libre de mes mouvements. Je me trouvais en face d'un homme du monde, qui parlait nia langue ; je ne doutais pas qu'on ne parvint à s'entendre. J'étais prêt d'ailleurs à donner toutes les explications possibles. Que me demandait-on? de quoi m'accusail-on? et que prétendait-on faire de moi? Ce fut le major allemand qui porta la parole dans sa langue; il me parut qu'il formulait clairement ses griefs. Je ne l'avais pas encore.vu, j'ignorais en quoi je l'avais pu léser; le colonel 214 MONTRETOUT. m'expliqua qu'il commandait dans ces parages, qu'il était absent do l'élat-major lorsque j'y étais venu, et que ses ofliciers, à son retour, avaient raconté qu'un Français, propriétaire du « petit château rouge, » après avoir frappé les suidais qui (-nieraient les meubles de sa maison, était venu insulter les officiers jusque dans leur quartier général. — Je devais donc rire mis en état d'arrestation et suivre ces messieurs. En face d'une accusation aussi neile et aussi inattendue, je demande la permission de ne pas discuter avec le major, parce que je n'ai pas l'avantage de parler allemand et que je ne comprends même pas la langue ; mais, puisque j'ai en face de moi un officier supérieur qui parle très-bien le français, que nous sommes tous deux fort calmes, je demande la parole pour expliquer les faits. D'abord, je suis venu à cheval, je n'ai mis pied à terre qu'au château, j'ai parlé d'assez loin au sergent et aux soldats que j'ai trouvés démeublant ma maison ; il était fort difficile, par conséquent, que je pusse porter la main sur eux. Le colonel comprendra ensuite que, par des circonstances particulières, ayant pu sortir le premier de Paris, je suis encore le seul assiégé égaré parmi des milliers d'ennemis qui sillonnent la route, et si, dans de HONTRETOUT. 245 (elles conditions, j'avais frappé un soldat, je n'aurais probablement pas, à l'heure qu'il est, l'avantage de causer avec lui, parce qu'on m'auraitsim- plement fusillé sur l'acte. — Les voies de faits sont donc de pure invention. — Mais je ne puis pas douter de la parole do mes officiers, qui vaut bien la vôtre. Vous les avez insultés. — Le malheur a voulu que je n'aie pas rencontré là quelqu'un qui pût me comprendre. Non-seulement je n'ai pas insulté, mais j'ai été calme, modéré, courtois, et c'est moi qui ai été traité de telle façon, que je rougis au seul souvenir de ce qui s'est passé. — Et je raconte la scène ; mais le major allemand me coupe constamment la parole, tandis que le petit sergent ricane. — Ce n'est point ce qu'on m'a dit, D'abord, votre maison a été pillée par vos moblots et vos lianes-tireurs et non par nous, ensuite vous vous êtes mis dans une fausse situation en venant seul et dans de telles conditions dans un étal-major. — Je ne saisis pas pourquoi, et je n'admets pas cela. Il m'est arrivé de l'aire de même chez desKaby- les qui ne se piquent point de civilisation et j'ai été respecté. N'avons-nous pas l'ait la paix? Il n'y a jamais de situation inférieure pour un galant 21. 240 MONTlifcTOUT. homme. Nous sommes vaincus, mais croyez bien que nous avons tous fait noire devoir. J'ai cru, au contraire qu'après cette longue résistance jcne trouverais que courtoisie et condescendance, et cela d'autant plus que j'étais seul chez un ennemi vainqueur, et qu'enfin j'y étais en vertu d'un droit. Je regrette de dire que ce point de vue ne me parut pas du tout frapper l'officier allemand; ce sentiment, paraît-il, n'était pas coté en Prusse. Mais enfin nous entrions dans la voie de la discussion, et, tout d'un coup, changeant de conversation, le colonel m'interpella sur nos journaux, qui prétendaient que pas un Allemand n'arriverait sous les murs de Paris, et se prit à nous railler en montrant la ville du haut de la terrasse où la scène se passait. Je déclinai toute responsabilité, et comme mon vainqueur profilait de la circonstance pour injurier Paris et surtout les Parisiens, — qui n'avaient pas encore fait ou subi la Commune, — je m'efforçai de ramener les choses à leurs proportions modestes et trop réelles. « Un individu sans mandat ni sans caractère officiel, dont on pille la maison en temps de paix, vient demander courtoisement qu'on ferme les portes après le déménagement, et, pour ce fa.it, on l'insulte, on le raille, et, finalement, on l'arrête KONTRETOBT. 247 entre trois soldats. » — C'était là loule mon histoire. Le colonel, cependant, me déclare qu'il faut le suivre; les commères se sont éloignées ; depuis un instant déjà, des groupes de Français, des paysans, regagnent leurs demeures abandonnées pendant le siège, des propriétaires des enviions viennent, comme moi, savoir ce qui est advenu de leur foyer, et les autorités civiles des villages des alentours essayent d'en reprendre possession. De loin, je reconnais nombre de mes voisins qui ont pu enfin sortir de Paris et gagnent Garches, Montretout et Villc-d'Avray. Sur la roule s'avance un fiacre classique, un soldat allemand armé du fusil à aiguille occupe la place à côté du cocher, et à la portière parait une femme voilée dont on ne peut distinguer les traits. Voyant qu'on emmène un homme entre trois soldats,.elle ouvre la portière et crie au cocher de s'arrêter. C'est une châtelaine des environs, cruellement éprouvée pendant la guerre, eL dont le nom esl connu dans l'année française; elle vient à son tour visiter sa demeure ; elle aussi se risque dans l'antre de l'ennemi, Je suis reconnu; elle descend de voilure et s'avance vers moi en s'exprimant en pur allemand. Le colonel se retourne, regarde la HAaHaiBB""^ 2*8 MOyrilETOUT. dame qui est jeune, élégante el lielle. Elle présente une carie de visite en se recommandant d'un officier allemand qu'elle a rencontré sur la roule et qui n'a pas permis qu'elle se dirigeât seule vers Montretout. C'est ce qui explique la présence de l'ordonnance sur le siège du cocher. Ou peut donner ce nom comme contraste, car tout ceci est de l'histoire : ce courtois officier s'appelle le coin le Milewski. On me ramène chez moi. Je salue celte belle personne, qui nie supplie d'être calme pendant qu'elle s'expliquera avec ces messieurs. Les soldais, sur un signe, me laissent libre de descendre dans le • # jardin, et un long colloque s'engage pendant que, simulant l'indifférence, j'erre dans la propriété en jetant des regards à la dérobée. On me rappelle enfin, on m'accuse désormais d'avoir caché mon élat et d'être venu sous un déguisement. J'explique les faits : jenesuis poinl soldai, lesort seul et les circonstances font que chaque Français et surtout chaque Parisien a endossé l'uniforme et sert suivant ses facultés. Je suis, il est vrai, attaché à la personne du général en chef, mais la paix faite, je suis un bon bourgeois qui vient visiter sa demeure, ce qui explique ma tenue civile. Mon avocat, il faut le croire, fut ingénieux et MONTHETOUT. '249 éloquent; mais les officiers élaient plus exaspérés par le calme cl les arguments de la raison qu'ils auraient pu l'être par l'exaltation. La dame était digue, touchante et convaincue. Le colonel ne fut point aussi galant qu'il aurait pu l'être, et cela me surprit ; il saluait à peine et insistait pour me garder. Ce qui me parut le plus clair, c'est qu'on m'avait vu dénoncer, à un des généraux qui accompagnaient le prince dans sa visite au Mont- Valérien, le traitement qu'on m'avait fait subir au quartier général. On s'était donc efforcé de travestir les faits. Quoi qu'il en soit, je voyais jour à m'é- cliapper ; déjà on en était à la conversation banale, et il me sembla que mon affaire s'arrangeait. La dame, pour arracher ma liberté, lira de sa poche deux numéros du Figaro, dont la vue amena un éclair d'envie sur la physionomie du colonel. Le major et le pelit sergent méphistophélique étaient furieux; de loin, sur la terrasse du château Louis Xllf qui domine la route, le groupe des officiers qui m'avaient maltraité suivait la scène avec intérêt. Le colonel sembla ine dire : « Allez, et. qu'on ne vous y reprenne plus; » mais il est certain qu'ils voyaient désormais en moi un officier qui avait accès auprès du commandement de Versailles, et que ce fait changeait les conditions. HMMMMaaBBMMMMMBtfMMBn 2r>0 MONTPiETOUT. Je remerciais la dame quand un mol que je laissai échapper sembla devoir tout compromettre. « Je vous suis fort reconnaissant, mais j'espère que vous n'avez point présenté mes excuses, car c'est moi qui suis la victime : et si vous saviez, madame, l'affront que j'ai subi-.. ! — Vous le voyez, reprit le colonel, c'est un homme violent. Nous aurions mieux fait de le garder. Voyez comme il est agité ! » On l'eût été à moins, mais il ne s'agissait pas de faire h fendant. Je m'inclinai devant ma libératrice en la suppliant de no pas aller plus loin, car mon expérience n'était pas faite pour inspirer de la confiance aux pèlerins de Monlretout. J'ai su depuis qu'elle était entrée dans ma maison ; elle cacha même derrière un fourneau un panneau peint, une œuvre de prix que je retrouvai plus tard; c'est la seule oeuvre d'art qui fut sauvée de mon petit désastre particulier, et, comme elle était bonne, insinuante et conciliatrice, que, d'ailleurs, elle parlait merveilleusement l'allemand, ce qui facilite bien des choses, elle poussa la bonté jusqu'à recommander l'immeuble au colonel. Pour moi, api''s avoir vivement insisté pour que madame de lï... revint sur ses pas, ce à quoi MONTUËT0UT. 251 je nu pus la déterminer, car c'était une femme de cœur et d'un grand sang-froid, je suivis son conseil. Je sautai en selle; je laissai la maisonnette à la grâce de Dieu, et deux heures après, aux affaires étrangères, je racontai la scène à notre général, qui, à son tour, la redisait au conseil. C'étaient là les premiers rapports que la population avait avec l'ennemi ; on regarda cela comme un mauvais présage, et le lendemain, comme on allait signer je ne sais quel nouveau protocole à Versailles, un de ces messieurs me dit qu'il avait l'apporté le fait à M. de Moltke, qui demandait le numéro du régiment. Vous concevez que je laissai les choses en l'état. Cependant, le lendemain soir, on sortait de Paris avec plus de facilité, j'envoyai donc mon valet de chambre, muni de vivres pour quelques jours, afin de ramasser des épaves de mes souvenirs. .Ma maisonnette pouvait bien contenir, en se pressant, vingt personnes ; le soir même de mon aventure on y installa cent soldats. Le malheureux garçon qui la gardait fut battu, cl, quand eut lieu l'évacuation, un cantinier ivre donnant le signal, on retourna les crosses et chacun se mil à briser ce qui restait, panneaux sculplés et marbres. Ce fut cependant une des vingt-trois habitations sur 252 MOSTRETODT. six ccnls qui restèrent debout et furent épargnées par les flammes qu'allumèrent nos ennemis. Trois mois après, pendant la Commune, juste au-dessus, d'elle, à cent cinquante mètres, unebat- terie formidable de soixante-dix pièces ouvrit son feu pendant trente jours contre le rempart, vomissant une pluie d'obus sur tout le secteur qui regarde le bois de Boulogne. Elle avait la vie dure, la maisonnette, elle échappa encore à ce danger. Les projectiles des insurgés mouraient dans le jardin; leur tir était trop court. Le nôtre passait par-dessus. Et voilà comme quoi, dans cette pauvre chère France sans lendemain, la maison du pauvre a ses destins tout comme les palais des rois et les hôtels de ville des peuples. PARIS VAINCU On dit que Paris est très-changé ; quelques étran gers, qui nous veulent du bien, assurent même que c'est à ne pas le reconnaître. Cependant ce que le Brésilien demandait hier à Paris, il peut le lui demander encore, et il le trouvera certainement. Les Solons ne vont plus à la Chambre, c'est vrai, mais les Arthurs vont toujours au bois.Nous avions, en juin 1870, cinq trotteurs fameux qui montaient et descendaient, vifs comme le vent, la grande avenue des Champs-Elysées, et cent personnes de mauvaise vie qui avaient des voitures à huit ressorts ; quatre des trotteurs nous sont revenus. Et il n'y a guère qu'une vingtaine de ces dames qui aient dételé : il faut vraiment avoir un mauvais caractère pour nous chicaner pour si peu. La partie 22 2o4 PARIS VAINCU. gauche du bois, rasée pendant le siège, montre le bastion meurtri; la mare d'Auteuil est dessécbée, et les Tuileries sont en ruines, mais le Brésilien a la Scbneider, il peut voir tous les jours M. Uffen- bach déjeuner au café Riche, et ce soir on parle d'une fête de nuit à l'Opéra; pour un louis, il en sera. Que lui faut-il de plus? Changés! En quoi? M. de Yillemessant est toujours légitimiste, M. Louis Veuillot manie toujours son gourdin et fait le moulinet devant le trône et l'autel, en daubant le Siècle, et M. Emile de Gi- rardin, toujours jeune, l'ail des constilutions. Le roi d'Araucanie et de Patagonie, lui-même, nous est rendu, et Orélie-Anloine 1" va inaugurer un avenir politique complètement nouveau. Le Brésilien, qui assure qu'il nous veut du bien, n'a qu'à ne pas aller du côté de l'Hôtel de Ville ; qu'il borne sa promenade au bois et au boulevard, et rien ne lui manquera de ce qui l'attirait et le rivait aux bords de la Seine. Ses relations sont su- perlieielles, et sa connaissance du français ne sau- rait être profonde. Les Parisiens sont bien toujours les mêmes, et le Français qui a changé à la suite de tant de secousses, l'étranger ne peut pas le connaître, et il ne l'aimerait pas. Ce Français-là n'est pas gai, je puis le lui assurer, et il ne pour- PARIS VAIKCU. S6S mit lui plaire; il n'ouvre son salon qu'à ses amis et ne se permet que des joies décentes qui n'ont pas assez démontant pour les palais exotiques. Le Brésilien est triste, le pauvre homme a perdu les bals des Tuileries, lesraoutsde l'Hôtel de Ville et les princesses cosmopolites qui montaient sur des chameaux, déguisées en allégories de l'Islam, lia appris nos mœurs au loyer de l'Opéra et notre langue dans un boudoir de la rue des Vignes : il ne comprendrait plus un langage austère et il pense que l'hiver sera fort triste. — Pauvre Brésilien ! Pendant quelque temps, il nous faudra rester entre nous, comme dans une maison où il esl arrivé un malheur. C'est plus décent et c'est plus juste. Malheureusement, nous avons une spécialité : nous sommes le Casino de l'Europe, et la vieille Europe veut s'amuser. La Prusse a beau être forte, elle est ennuyeuse à mourir, et l'idée seule qu'il pourrait habiter l'immense caserne de Berlin l'ail bâiller l'étranger, qui fuit ses frimas. Il y a deux théories en face de nos désastres : se renfermer dans une dignité morne et silencieuse et vivre dans son deuil, ou bien effirmer la vie, 250 PARIS VAINCU. supprimer le passé cl s'élancer à la conquête de l'avenir. Je sais des Parisiens qui sont honteux de se montrer dans un lieu de plaisir, qui relèvent le col de leur paletot quand ils vont entendre de la musique au Cirque, et se cachent dans le fond d'une baignoire quand des amis de province les entraînent au Palais-Royal. Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, Paris n'est pas une ville ordinaire ; faut-il être fier de la cité, on faut-il en être honfeux? — Il est certain que si son auréole est faite de gloire et d'illustration, elle vient d'avoir une apothéose faite de flamme, et sa nef, qui ne somhre pas, a flotté un jour dans le sang, avec des gredins pour pilotes. Mais, enfin, Paris se relève, les statistiques des chevaux de luxe entrés dans la ville, celles des hôtels habités et des maisons réouvertes le prouvent clairement. Il y a, parait il, des hommes de couleur et des femmes excentriques qui meurent de ne pouvoir vivre ici, et que rien ne dégoûtera de celle singulière cité, qui exerce une fascination étrange. Et, ce qu'il y a de singulier, c'est que celle émigration-là n'a pas connu le Paris que nous autres, Parisiens, nous pleurons tout has; non PARIS VAINCU. 257 pas le Paris des Péruviens et des cocodettes, mais le Paris de l'intelligence de tous les pays et des femmes qui ne montent pas sur les chameaux. Ceci n'est pas une ville, c'es\ la Ville, — Urbs. — Un climat moyen, commode, pas trop de pluie, pas trop de vent, pas Irop de bouc ; le Brésilien n'y grelotte pas trop, le Scandinave n'y étouffe que dans des proportions convenables. On y a tout sous la main, moins cher qu'à Londres et à Pétersbourg, c'est varié, c'est doux, c'est tranquille. Ce n'est ni l'agitation de la Cité, ni le morne silence de la rue d'Alcala : on vit dans une assez juste mesure. Il y a des coins de province pour les. âmes paisibles et des boulevards aérés pour les Anglais qui aiment l'hygiène, des enfers séduisants pour les viveurs échevelés, des indulgences plénières pour les vertus qui ont fait naufrage, de l'indifférence pour les excentriques, des musées pour les artistes et des collections uniques pour les chercheurs, des sanctuaires pour les dévols, des thé- baïdes pour les savants, des Forums pour les politiques, des palais pour les nababs, des cabanes pour les pauvres et des chaumières avec des cœurs très-nombreux pour les amoureux de L'Europe. C'est une grande ville terrible et fatale qui a 22. HMHBBHBMMHIIBHBl 258 PARIS VAINCU, vérilablement son côté bon enfant, gracieux et facile. Elle n'est pas écrasante, surhumaine, impitoyable, poseuse et collet-monté comme Londres; glaciale, méthodique,prosaïque et gourmée comme Berlin ; futile comme Vienne, et oisive comme Madrid, parce qu'elle est, plus qu'aucune de ces belles villes, la fusion de toutes, et que les tempéraments s'y mêlent tout en conservant leur génie spécial. On y travaille, on y aime, on y sème, on y récolte et, si on y blasphème, je sais des coins où l'on y prie avec ferveur. 11 y a derrière ces épaisses murailles, dans ces maisons si hautes, dans ces rues si nombreuses et si étroites qu'on ne songe jamais à regarder le ciel, des oasis de familles où, au milieu des ardeurs de la vie, des tristesses immenses de la chute, on se cliérit comme des pauvres et on est uni comme des frères en Dieu. On a tant vu de choses ici, tant d'hommes et tant de faits! Il y a des dieux qui passent dans la rue et des saint-simoniens qui tremblent en les voyant de l'autre côté du trottoir. On voit des millionnaires faire leurs marchés eux-mêmes, et des pauvres dépenser la dot d'une famille. On y mé- PARIS VAINCU. '259 prise un homme qui n'a que de l'argent et qui n'est pas sociable, et on fait cortège à un homme pauvre, aimable et qui a du mérite. Tout y arrive et rien n'y étonne ; s'il est difficile d'y scandaliser quelqu'un, il n'est pas facile à un moraliste d'y édifier personne. C'est un terrain neutre, où les plus connus viennent se cacher et où les plus ignorés viennent se faire une célébrité rapide. C'est un monde à soulever, qu'on soit homme d'État, poêle, artiste ou savant, que d'y apprendre honnêtement son nom à la foule; mais quand la foule sait ce nom- là, on peut marcher la tôte haute et l'égal des plus fiers. Boston, Melbourne, Moscou, Londres donnent des dollars, des guinées et des roubles. Paris donne quelque chose qui rayonne d'un suprême éclat et donne la célébrité. Paris a des vices, mais il a une qualité suprême que Londres, qui est grand et qui est fort, n'aura jamais : Paris a le mépris complet et absolu de l'argent, et la force ne lui fait aucun effet ; mais l'intelligence le séduit, et on n'y adore pas le veau d'or à deux genoux, parce qu'ici il faut payer argent comptant, et si quelqu'un réussit, c'est qu'il y a là quelque chose. 260 PABIS VAINCU. Toutes les colonies du monde ont ici un pied-à- terre, et un Parisien un peu raffiné et qui a vécu pourrait, en un jour, montrer à l'étranger qui passe et qui croit que Paris, c'est seulement ce qu'il voit, ce qu'il sent et ce qui l'entoure, des coins inconnus de la plupart, où dix peuples de nationalités diverses ont tous les jours leur couvert mis, leur franc parler et leurs pantoufles. 11 y a une Angleterre dans les prix doux place Favart, une Italie très-courue au Napolitain, une Espagne picaresque au passage Jouffroy, une Russie inconteslable aux Champs-Elysées, une Amérique anglaise de premier choix avenue de l'Impératrice, et une Prusse authentique chez une personne spirituelle et ravagée, qu'il est inutile de nommer. 11 y a môme un Japon fin et malicieux au boulevard Alalesherbes et un petit Célesle-Em- pire très-complet dans une arrière-boutique de la rue Tronchet. M. Stanislas Julien y a son rond de serviette et madame Judith Mendès, émule du poète Li-Taï-pé, y laisse son buvard et sa plume de roseau. Tout cela fonctionne dans Paris et se fond dans lui, sans que pourtant ce soit Paris. L'hospitalité s'exerce ici naïvement, comme si c'était L'hôtel garni de l'Europe. Les Allemands nous changent PARIS VAINCU. 261 notre or; les Italiens ramonent nos cheminées el nous font des ballets ; les Polonais font des émeutes, et, un beau jour, on découvre que les balayeurs de rues sont des uhlans déguisés, et que certains propriétaires de loges à l'Opéra n'ont qu'une idée : annexer l'Alsace et la Lorraine Que faire à cela? Nous sommes des sceptiques, des indulgents et des indifférents ; nous ouvrons nos portes et nous ne fermons jamais nos cœurs. Il suffît qu'on ait un nom étranger pour que nous nous croyions forcés d'être plus polis, plus aimables, et, partant, plus confiants et plus bêtes. Un nom en ski ou en sko, au piano, fait tout de suite fureur; un peintre exotique est sûr d'avoir une place d'honneur au Salon. Et si une femme est maigre comme un clou, myope comme Sarcey et excentrique comme Lola Montés, pourvu qu'elle soit bien étrangère, née sur les bords d'un fleuve dont le nom est très-difficile, sa maigreur devient sveltesse, sa myopie distinction, et ses façons évaporées une originalité piquante; nous lui faisons des mots, et elle les prend; nous lui tressons des couronnes qu'elle porte crânement, et, quand elle vient au théâtre, tout le inonde lorgne sa loge, les actrices qui étaient enrouées retrouvent leur si bémol, les acteurs font des effets de cuisse, et 262 PARIS VAINCU. les imbéciles s'écrasent à l'entrée des couloirs pour voir ses salières, ses osselets et ses diamants. Tout ce qui débarque à Paris veut voir la séduisante étrangère, qui a un sanctuaire avec un autel dans le fond de son salon, celte reine de Paris qui, au fond, n'a jamais reçu dans son salon que des étrangers; et, quand on la lui montre, si l'homme a du bon sens et de bons yeux, et qu'il nous dise : « Mais, mon cher, elle est laide comme une guenon! » nous trouvons moyen de la défendre. Ma parole d'honneur! nous sommes trop hèles avec tout notre esprit. Le vrai Parisien a beau crier : Gare ! discuter l'anatomie de la dame, son français douteux et ses volants impossibles, il n'y a rien à faire : les étrangers qui nous étouffent et qui nous marchent sur les pieds, chez nous, ont proclamé qu'elle était adorable, et le tour est fait. Alors on va dire en Europe que nous n'avons plus dégoût, que nous n'aimons que les nez en trompette, les cheveux douteux, les épaules convexes et les corsages concaves ; tandis qu'il n'y a, en fait de vrais Parisiens, dans la haie que les adorateurs forment sur le passage de ces personnes exotiques, que des gens de là-bas qui perdent la tête quand ils voient une couronne fermée ou un blason sur hermine. PARIS VAINCU. '265 Et, au fond, nous, pas bêles, nous faisons cercle sous la rampe autour des vraies femmes harmonieuses, des vraies Parisiennes, qui ne s'habillent pas commodes housses de fauteuil, qui n'ouvrent pas des yeux énormes et qui ne bâillent pas quand on leur parle sentiment, art, littérature ou fantaisie. Mais comme cela se passe dans Paris, c'est la faute de Paris, et le pavillon couvre la marchandise, et comme les entrepreneurs de révolutions sont venus travailler en ville, on les met sur le catalogue parisien, comme s'ils étaient nés sur les bords delà Seine, au milieu de ce peuple français qu'on ne décriera jamais assez maintenant, parce qu'il faut toujours décrier ceux qui sont vaincus. LE PROCÈS DE PARIS PLAIDOIRIE D'UN PARISIEN La thèse soutenue par ceux qui nous condamnent est très-simple, très-commode et très-répandue. « Paris est un foyer de corruption; il ne croil plus à rien, il a supprimé la famille, perverti les femmes par le luxe et démoralisé les hommes par l'appât des plaisirs de toute sorte. » Or la famille parisienne existe comme le reste de la famille française, et Paris ne le cède point à la province sur ce chapitre. Seulement on s'obstine à chercher Paris là où il n'est point, dans Cosmopolis, et dans ce qu'on appelle prétentieusement « la Babylone moderne. » Il est plus qu'évident que le séjour d'une grande ville, l'ardeur des transactions qu'on y opère, la multiplicité des intérêts qui sont en jeu, la lièvre 23 260 LE PROCÈS DE PARTS, qu'entraîne fatalement une agglomération énorme d'individus de toute race et de tout tempérament, sont beaucoup moins propices que la léthargie de la vie de la province au développement des vertus domestiques. Mais, cependant, l'étranger doit su rassurer : comme le monde officiel, depuis vingt ans, ne pouvait pas à proprement parler être appelé le monde parisien, de même la famille officielle n'était pas davantage la famille privée. Si étrange que cela paraisse aux piétistes et aux teutomanes, nous avons de bons pères, Parisiens, des mères tendres et des filles chastes, Parisiennes. Oui, il y a ici des femmes qui honorent leur foyer tout autant qu'à Londres et qu'à Berlin. Et certainement, malgré tout ce qu'on peut en dire, ces femmes sont beaucoup moins âpres au plaisir que les Anglaises, qui, pendant la season, semblent prises d'un véritable vertige, et tout aussi vertueuses que ces ennuyeuses Berlinoises, ces planches sentimentales et rogues, auxquelles la vertu ni' coûte nul effort. Dans la voie du luxe à outrance cl de mauvais goût, les étrangers n'ont pas été nos complices, ils ont bien été nos maîtres; mais qu'on ne s'y trompe LE PROCÈS DE PARIS. 207 pas non plus, même au milieu de l'erreur générale, le vrai Paris ne les a pas suivis dans la voie des excentricités malsaines et des innovations ridicules. Dans cet ordre d'idées, qui ne saurait être indifférent, quelle était la suprématie de Paris? La véritable tradition du goût qui y régnait, et que le monde entier a indiscutablement reconnue . C'était la simplicité élégante, l'harmonie instinctive, le reposé du maintien, la sobriété des couleurs et du geste. La Parisienne était coloriste sans le savoir, elle affectionnait les tons tranquilles, les formes simples, elle s'habillait en mineur. L'étrangère se demandait en la voyant passer, à la fois vive et recueillie, calme et piquante, comment elle obtenait de tels effets avec si peu de moyens. Tout d'un coup, l'invasion étrangère nous déborde ; des Souverains, dont il ne faut pas médire parce qu'ils sont tombés, mais qui enfin n'avaient à aucun degré ni le génie, ni le caractère, ni la tradition, ni les habitudes des Français, au lieu de réagir, ouvrent bientôt la barrière au cosmopolitisme. Par des moyens excessifs, des procédés violents et artificiels, des paroxysmes et des écldsions de serre chaude, on chauffe Paris à mille atmosphères, on croit qu'il est bien, qu'il est digne et '2fl8 LE PROCÈS DE PARIS. qu'il est glorieux pour nous de devenir le point central du globe, le bazar de l'humanité, et l'hôtellerie des deux mondes. C'était une idée qui avait sa grandeur, un système qui avait ses compensations, et un but qui, à côté d'avantages réels au point de vue de la prospérité générale, avait d'immenses dangers au point de vue de la morale publique et du génie national ; nous allions bientôt nous en apercevoir. Paris, qui était jusque-là un centre classique d'intelligence, denobles loisirs, d'études sérieuses, de délassements spirituels et de plaisirs sociaux, devient en quelques années un rendez-vous d'élégances douteuses, de joies frelatées et de voluptés malsaines : on sacrifie le caractère spécial, les tendances aimables et les goûts délicats, à des énerve- mentset des àcretés, à des surexcitations fiévreuses. Le raout où l'on s'écrase, le bal où on s'ignore, le caravansérail où on couche à la nuit, le casino où on passe, remplacent le salon où on s'apprécie, le foyer décent et hospitalier où le nom de l'étranger, accueilli par exception, devient un doux souvenir pour tous. On ne cause plus, on bourdonne; la langue elle- même se pervertit et se laisse envahir. Cherin et LE PROCÈS DE PARIS. 269 rî'Hozier, étourdis, sont noyés dans cet almanach de Gotha apocryphe des cinq parties du monde. Où sontlesParisicriS?jeneles vois plus, mais j'aperçois dotons côtés des Russes, des Autrichiens, des Espagnols, des Italiens, des Américains, des Anglais, tous bienveillants sans doute, mais trop désintéressés de ce qui nous louche; sans compter les Prussiens, qui prennent silencieusement des notes et rédigent sournoisement de consciencieux états de lieux. Et à l'abri de ces pavillons étrangers, que nous respectons et que nous mêlons dans nos fêtes à nos couleurs nationales, se glissent les banqueroutiers venus des deux pôles, les aventuriers des cinq parties du monde, depuis le croupier qui patinait au Skating avec l'ex-impéralrice, au scandale de tous les honnêtes gens, jusqu'à cette fille du nouveau monde dont le nom est numéroté, qui étalait son luxe invraisemblable et traînait à quatre chevaux une honte lestement portée. Le Paris que nous défendons avait ses états civils et ses parchemins réguliers; il était scrupuleux sous ses airs d'indulgence et la largeur de ses idées; mais comment s'y reconnaître dans cette Babel Haussmannesque? qui peut se piquer d'y faire la police du mépris et de crier: « Passez au large! » 23. 270 LE PROCÈS I)E PARIS. aux aventuriers, aux faussaires affublés de titres volés, aux banqueroutiers enricbis, auxjolies femmes tarées et aux époux ignobles? Comment distinguer un galant homme d'un espion, quand l'espion est autbentiquement entré dans la peau d'un galant homme? Parmi ces Américains courageux, bardis spéculateurs et travailleurs vaillants, comment distinguer le squatter sans état civil, le chercheur d'or à la vie basardeuse, le joueur fiévreux desplacers, le boucanier décrassé, le négrier parvenu, le planteur peu scrupuleux et les déclassés de toutes les nations qui, à force d'or plus ou moins mal gagné, se frayent'un chemin dans ce monde bigarré devenu le monde de Paris? Alors, tout cela n'est plus Paris, c'est une gigantesque descente de la Courtille, un colossal jardin des Porcherons, où chacun entre pour son argent. Mais le monde parisien qui se comptait, qui se connaissait et qui s'appréciait, débordé par cette invasion d'exotiques, se replie sur lui-même, répudie cette cohue et lui cède la place pour se concentrer dans ses propres foyers. Il sent qu'il n'est plus l'arbitre et qu'il lui faut subir la loi au lieu de la faire ; il ne proteste pas, car il est trop hospitalier; il abdique franchement. Et c'est ainsi LE PROCÈS DE PARIS 271 que dans notre Paris, ville joyeuse, mais, quoi qu'on en dise, milieu sain et honorable, se l'orme un autre Paris que les Prussiens appellent « So- dome, » et qui, en réalité, représente un public de ville d'eaux, une sorte de foire de Nijni, un vaste passage des Panoramas sans aucune responsabilité, où on vient en partie fine avec un masque, un nom d'emprunt et beaucoup de bank notes. Et le jour où le malheur vient frapper à notre porte, quand, entraînés par un esprit de vertige, devenus lesinslruments de l'ambition d'un homme, le jouet inconscient d'un pouvoir personnel et l'enjeu lestement avancé par un ponteur fataliste , cette société parisienne, dont on fit ses délices, est là tout entière hâve et fiévreuse, sous une pluie de feu, dans un étau de fer, glacée par le froid, rongée par la faim, — ces colonies du monde entier qui étaient si fidèles à nos plaisirs, si assidues à nos fêtes, protégées par leurs pavillons dont les couleurs étaient inséparables des nôtres aux jours de joie et guidées par ces ambassadeurs sans lesquels il n'y avait jamais de bonnes soirées à nos tables, soulèvent un coin du linceul qui nous couvre tous et se frayent un chemin dans la neige eu nous abandonnant à notre sort épouvantable. Le pain n'est plus frais, le beurre est rance, les «■HMnaMMMMHMMaHMMl BB 272 LE l'ROCÈS DE PAI'.IS. boulevards sont obscurs, la dépêche Ilavas nous manque, et on rencontre dans l'atmosphère des obus de quarante-cinq kilogrammes : c'est ce moment solennel que la Gazette de Cologne appelle « le moment psychologique » : — Détalons ! — disent les peuples qui sont pour nous des frères. Et les étrangers de toutes les couleurs s'en vont chercher un climat moins rude; les femmes, qui ont pris leurs habitudes de luxe, emmènent avec elles leur tailleur anglais, qui leur coupe des jupes comme des baldaquins de rideaux, le dentiste américain, qui leur fournit l'émail de leurs dents, et les banquiers allemands qui leur escomptent leurs billets. Nous restons entre Parisiens. Wallace et Fielding, qui n'ont rien d'officiel, protestent au nom de l'Angleterre; Mundy, au nom de l'Autriche; les Elissen, au nom de la Suisse; Gennaro-Perelli, au nom de la ville de Naples, et Rochebrune, au nom de Varsovie, meurent pour nous comme de braves cœurs qui, étant au plaisir, ont voulu rester à la peine. Mais leur voix est étouffée par les canons Krupp. Cependant, comme le monde, s'il veut bien que nous mourions solitaires, aime toujours à être « bien informé, » chaque grande ville, pour la représenter, nous laisse des correspondants qui LE PROCÈS DE PARIS. 275 plaisantent agréablement quand nous râlons, et jugent les coups comme s'il s'agissait d'une partie de cricket ou d'un steeple-chase, sous prétexte d'impartialité et de neutralité. Voilà ce que nous rapportent l'hospitalité à outrance, le mélange du cosmopolitisme et du principe des nationalités. Nos charlatans sont des nègres, et on assure que tous les Parisiens sont charlatans; nos filles cle joie sont de New-York, et des ramasseuses de quilles de Piïmerose-Ilill, et on dit que toutes les vendeuses de plaisirs sont Parisiennes ; nos coupeurs pour femmes, qui ont perverti le goût en France, sont parfaitement Anglais, et on met les jupes à trois mille cinq cents francs pièce sur le compte des couturières de Paris; la personne extraordinaire qui est arrivée à moitié nue en Salaambô au bal des Tuileries était Italienne, et on parle du dé- colletage des Françaises; la reine de toutes les futilités était étrangère, et on fait de la futilité de nos femmes et de nos sœurs un vice spécial à Paris ! Voilà la suprême injustice qu'on commet envers nous. Comme si tout cela n'était pas fatal ! On n'est pas impunément Paris. Est-ce que les plus belles 274 I.E PROCÈS DE PARIS. villes ne sont pas celles où les abattoirs sont les plus vastes, les cimetières les plus grands et les égouts les plus sales? Quand on a l'honneur d'héberger Rossini, on est sûr de voir .....li venir planter sa tente près du maître pour vivre dans son rayon ; quand on a l'honneur d'avoir abrité Mickiewicz, Dombrowski n'est pas loin; Chélius et Liebrictli appellent le docteur vert et Henri Heine appelle Brunswick. C'est l'inconvénient de la grandeur et la fatalité de la puissance. Le désordre commence où la responsabilité finit. Cette pluie amène cette boue. THEATRE DE SALON LA FEMME QUI S'EN VA PERSONNAGES Le Comte de VILESNE. La Comtesse, sa femme. MAXIME, leur neveu. BLANCHE, leur fille. BOSWEL, valet de pied. Un Domestique. LA FEMME QUI S'EN VA — l'IÈCE INÉDITE — Le théâtre représente une grande pièce au rcz-de-cliausséc d'un château, à vingt lieues de Paris (caractère patriarcal empreint d'élégance moderne;. — Au milieu de la pièce, un guéridon avec cim] ou six potiches, vases à Heurs (quelques-uns sont vides). — Le fond est très-ouvert et laisse voir une pelouse de parc. — Porte â droite et à gauche. — Près de la porto du fond, un portemanteau avec des chapeaux de jardin, des capelines, des cannes, fouets de chasse, socques de jardin. — tu cartel pend au mur de droite. SCÈNE PREMIÈRE MAXIME, LE DOMESTIQUE, cpii entre avec lui. MAXIME, vivement. C'est le courrier; voyons ! (11 prend les lettres; le domestique va au fond à droite essuyer les meubles.) ItlCn encore? C'est à n'y rien comprendre... La situation n'est pas tenaille. D'une part, ici, un oncle à ménager 24 27X I..V FEMME QUI S'EN VA. comme an ami sincère qui mérite considération, et, de l'autre, là-bas, dans l'enfer parisien une amie environnée de tentations de toute nature, et sous l'impression d'une nouvelle qui peut lui rendre un doux servage onéreux et difticile. — Boswel n'a pas paru'.' LE DOMESTIQUE. Monsieur avait dit que s'il n'y avait pas de dépêche avant la nuit, Boswel partirait; il a pris le dernier train. MAXIME. 11 a bien t'ait. — Où est mon oncle'.' LE DOMESTIQUE. M. le comte a t'ait seller Scapin à sept heures. MAXIME. Et ma tante Marie ? LE DOMESTIQUE. Madame la comtesse et mademoiselle l'ont des bouquets dans le jardin. MAXIME. Des bouquets ! Mais ça a déjà l'air de la petite chapelle ici. LA FEMME QUI S'EN VA. '279 LE DOMESTIQUE. Nous avons toujours du monde le jour de la comète, monsieur; c'est une vieille habitude de la maison. MAXIME. déchirant ses lettres, après avoir regardé d'où elles sont timbrées. Paris, bureau de la Madeleine. (Usant) : « J'ai eu l'honneur de me présenter trois fois en cinq jours chez monsieur sans le rencontrer; et j'ai l'honneur de l'aire observer à monsieur que si monsieur... » Insolent! (Il froisse la lettre.) Enfin, je m'y ferai. (Il renarde la snscription de la seconde lettre.) Badetl- liadcn. « Mon cher Maxime, je regarde el ne vois rien venir. Nous consultons régulièrement la liste des étrangers, et parmi les noms très-extraordinaires dont elle est émaillée, pas le moindre indice qui annonce ton arrivée... Beaucoup de chignons considérables. Il pleut des hospodars, des Polonais, des Havanais jaunes et des Allemands filasse... Le Turc a fini par faire sauter la banque. » (Il remet la lettre dans sa poche.) Moi, c'est le Contraire : c'est la banque qui m'a fait sauter... I,E DOMESTIQUE. Monsieur n'a rien à me commander? 280 LA FEMME QUI S EN VA M A MME. Non. Ah ! à quelle heure Boswel peut-il être ici? LE DOMESTIQUE. S'il \ient par Trappes, à onze heures; s'il vient par Versailles, à midi. MAXIME. Merci ! [Le domestique sort.) (Il cherche dans les journaux celui qu'il va lire.) C'est à mourir, cette campagne ! Ces grands bêtas de peupliers qui ne frissonnent seulement pas! Ça n'a vraiment qu'un côté, on est à l'abri des fantaisies et des indiscrétions des créanciers, et puis, on joue le whist à cinq sous la fiche. C'est un calmant. SCÈNE II MAXIME, LE COMTE, en habît de cheval très-élégant. U COMTE. Bonjour, Maxime! il fait donc jour chez toi I MAXIME. Bonjour, mon oncle. Ah ! c'est vrai je n'ai jamais gâté l'aurore, mais ici on est bien forcé de LA FEMME QUI S'EN VA. 281 se lever, les oiseaux chantent, les cloches sonnent, le jour vous aveugle. LE COMTE. Parisien, va ! fais donc comme moi, hume la rosée; c'est une tière chose une belle matinée! Tout à l'heure, à cheval, à travers les senliers et les plaines fleuries, j'ai eu vingt ans pour une heure. Il fait ma foi très-bon vivre ! MAXIME. Oh! hier, j'en ai lâlé de l'aurore, les prés étaient mouillés sous prétexte de rosée. 11 faisait un petit froid très-désagréable, et les allées élaient barrées par des toiles d'araignées. Décidément ça n'est pas ma vocation la nature virginale. LE COMTE. Tu préfères Paris, n'est-ce pas. avec son bruit, sa lièvre! Eh bien, ça te passera avant que ça me revienne. Voyons, tout ça ne te tente pas, Chône- galon tout entier avec ses dômes de verdure, ses eaux, ses ruines majestueuses et ses chevreuils? Arrête-toi un peu, que diable! Qui est-ce qui te presse? Pourquoi pars-tu ce soir? MAXIME. On n'en finit pas. J'ai beaucoup à faire moi ; on M. •282 LA FEMME QUI S'EN VA. m'a fait jurer, par serment, d'améliorer la race chevaline. LE COMTE. Et de détériorer la race humaine. Tu y as déjà un peu réussi du reste. MAXIME, Non vraiment. L'hiver est très-serré, on n'a pas un moment à soi. On se couche à des heures crépusculaires, alors on se lève tard. C'est d'une logique irréfutable. On déjeune à peine, on va essayer un cheval, on joue au crickett, l'heure du bois arrive, il faut s'habiller ; à sept heures on rentre, il faut se déshabiller pour se rhabiller encore. On dîne ferme,—vous concevez, l'air du bois ! on va un instant à l'Opéra et on n'y a pas plutôt entendu un acte à'Hamlet ou applaudi les jambes de Néméa, qu'on a une faim d'enfer. Alors on soupe, c'est inévitable, et quelquefois dame, ça a des suites. TE COMTE, tout en Diircournnt les journaux. Et tu trouves cela très-intelligent et très-folâtre, toi? MA MME. Intelligent! faiblement. Folâtre! pas du tout; LA FEMME QUI S'EN VA. 283 mais on est entraîné et j'en sais qui valent mieux que moi qui suivent la pente. Vous voudriez peut- être que j'allasse dans le monde? LE COMTE. Certainement que je le voudrais, ça vaudrait toujours mieux que la bouillotte. MAXIME. Alors il faut que nos mœurs changent, car pour le moment c'est mortel... Je les ai hantés les salons. Tel que vous me voyez malgré mon jeune âge, j'ai connu un temps où je dînais en ville onze jours de suite sans donner de signes d'aliénation mentale. Je faisais bravement mes quatre salons par soirée. Il y en avait de plus forls que moi qui en faisaient six. J'allais de fête en fête d'un air navré, dans les parures les plus virginales et quelquefois, dressé sur la pointe des pieds dans l'antichambre, derrière les habits noirs, je parvenais à découvrir les épaules d'une dame trop décolletée ou le manche d'une contre-basse. Une fois même, je suis parvenu à entrer dans le salon : ça a été un de mes bons jours cela. LE COMTE. Tu charges trop, mon cher ; je connais ce pro- 284 LA FEMME QUI S'EN VA. cédé-là, et tu confonds le monde avec je ne sais quelle cohue bourgeoise. MAXIME. Pas du tout, cohue du grand ton et du meilleur. C'est le nouveau faubourg qui a inventé la séparation des sexes et c'est le dernier coup. Vous avez, dans les premières salles, les femmes seules, brillantes et parées, s'observant entre elles et se déchirant de l'œil... et qui s'ennuient! Dans les salles d'attente, dans la salle à manger, dans les couloirs, sur les banquettes, les hommes, jeunes ou vieux, consternés, mornes et gravés... C'est immoral celte séquestration! Chacun de son côté aspire à la fusion ; mais voilà, le respect humain et la pose moderne sont là... On a peur d'être spontanés et d'alier au-devant les uns des auires. Alors on reste divisés et on bâille. C'est clair. LE COMTE. Mais la douce causerie, la causerie française, célèbre entre toutes, pleine d'alticisme et de finesse ; la femme parisienne, piquante cl vive... MAXIME. La Parisienne? Il n'y a plus de parisienne... C'est fini. Les femmes d'aujourd'hui ne causent M FEMME QUI S'EN VA. 285 plus, elles s'habillent tout le temps. Ah! on l'arrange bien, la douce causerie 1... Tenez, la glace est rompue, on commence à se connaître, on a découvert qu'un habit noir qui vous était antipathique et que des épaules à salière qui ne vous disaient rien du fout sont très-aimables et causent comme des anges... On va s'apprécier... Alors, pal ! La maîtresse de la maison arrive, un monsieur la suit, une lyre à la main! Vous aimez la musique? Tiens, en voilà du Lachner... Ah ! vous aimez la musique? Tiens, en voilà du Marchner. Je ne sais pas comment la chaste muse y résiste. On rentre chez soi à deux heures du malin, sans avoir placé un mot, ni appris une notion juste ou une nouvelle intéressante, et ceux qui aiment à retourner le fer dans la plaie vous demandent avec intérêt : Vous êtes-vous bien amusé chez la baronne? LE COMTE. Mais, c'est la voie publique, le salon-cercle ; mais le vrai salon parisien, la vraie souche de ton monde, du notre... H A MME. Nous sommes débordes, mon oncle; le flot monte! Suivez le boulevard, entrez dans les théâ- 2»0 LA FEMME QUI S'EN VA. très, feuilletez le Bettiny-book, dînez au café anglais, valsez dans les ministères, entrez dans les coulisses, et dites-moi un peu qui est-ce qui se grise, qui est-ce qui se ruine, qui fait courir, qui se bat en duel, qui jette des couronnes, qui aime le corps du ballet el nous souffle nos valseuses? C'est l'Egypte, c'est la Havane, c'est Madrid, c'est Pétersbourg, c'est Lisbonne, c'est New-York et Rio- de-Janeiro ; c'est le monde enfin ! Ce n'est plus ni vous ni moi ! LE COMTE. C'est possible, mais tout n'est pas là ! Et tu n'as pas la main heureuse si tu n'as jamais trouvé, dans tes relations de chaque jour, quelques-uns de ces salons amis, où au milieu des fleurs, des œuvres d'art et de jolies femmes aimables, on vient s'asseoir sous la lampe une heure ou deux dans la plus douce intimité. MAXIME. Mais, mon oncle, vous n'êtes pas dans le mouvement. Cela n'existe plus du tout... que dans les proverbes. US COMTE. Je te dis que cela existe encore et je l'ai, moi ! Seulement vous, vous êtes des agités , il vous LA IË.UME 011 S'EN VA. 287 faut les cercles, les propos débraillés, le bésigue chinois et le cigare. Vous "voulez garder voire chapeau sur la tète et mettre vos pieds sur les fauteuils. MAXIM u. Cette pose-là n'est pas commode du tout... j'ai essayé. Si on veut que nous venions prendre du thé encadré entre les jupes des personnes d'une moralité sans taches, il faut d'abord commencer par les raccourcir ces jupes-là : cela fait le vide et exclut l'intimité. Ensuite, on a encore inventé de prendre le thé à quatre heures, c'est de la faute des Russes : cela trouble la digestion. LE COMTE. Tout cela c'est du bagou... Enfin lu es averti, lu sais où cela mène. Tu es arrivé à l'âge auquel celle vie-là manque de grâce. El puis lu l'es ruiné... c'est béte, et maintenant lu vas voir avec quel bel ensemble les lâchetés vont commencer. Les amis, les maîtresses, les dévouements sincères... MAXIM! . Je n'aurai jamais de déceptions de ce côté-là. Je ne demande rien en retour à ceux qui ont bu mon Champagne et rendu fourbus mes chevaux. Quant aux femmes, je puis bien espérer à mon âge d'être 288 LA FEMME QUI S'EN VA. aimé pour moi-même. Moi, j'aime!... Il me semble que c'est l'heure, et je ne suis pas bien coupable d'aller où mon cœur m'appelle. LE COMTE. AliI Ion cœur..., ton cœur..., tu le gaspilles... C'est comme tes obligations, il ne t'en restera plus. Vois-tu, tu as beau tourner et retourner, il n'y a de vrai ici-bas que le sein des familles. MAXIME. Mais je l'adore, le sein des familles, et la preuve... LE COMTE. Oui, la preuve, c'est que quand nous croyons te tenir un' peu près de nous, tu t'échappes sous je ne sais quel prétexte. On ne te voit jamais. J'aperçois tes gants blancs dans une avant-scène, ou ma voiture croise la tienne au bois. Tu dînes avec nous sur un pied : au jour de l'an et à ma fête ; encore ce jour-là tu as soin d'arriver après le potage et de te dissimuler après les liqueurs. Tu es complètement insaisissable. MAXIME. Je ne m'en cache pas, je suis pris dans le tourbillon ; et puis je suis très-occupé, vraiment. LA FEMME QUI S'EN VA. '289 LE COMTE. A quoi donc? Tu ne fais rien. MAXIME. C'est particulier, les parents sont tous les mêmes. J'ai dressé un cheval à Onésime, en trois semaines ; je suis le système Benthing ; je fais assaut tous les huit jours; je suis du crickett, et dans ce moment-ci, je pousse la conscience jusqu'à suivre des cours de vénerie. Ah ! LE COMTE. Oli ! c'est le dernier coup !... Voyez-vous ce veneur ! Tu appelles cela des occupations, toi? cela fait pitié. MAXIME. Je ne peux pourtant pas, à vingt-huit ans, avoir eu déjà les pieds gelés au pôle Nord. LE COMTE. Tu crois cela, loi ! Eh bien, à cet âge-là,ton père et moi, unis comme deux bons frères, nous avions déjà fait le tour du monde et attrapé des rhumatismes. MAXIME. Mais, moi aussi, j'ai des rhumatismes, el je ne 25 290 LA rtMUE QUI S'EN VA. suis pas allé les chercher à Noukaïva; je les ai trouvés à Enghien. [Entrent la Comtesse et Blanche.) SCÈNE ill MAXIME, LE COMTE, LA COMTESSE ; ëile tient A la main un panier de fruits et un sécateur; mains gantées de vieux gants, BLANCHE. LA COMTESSE, virement et gaiement. Bonjour! LE COMTE, à la comtesse qui entre. Bonjour, ma chère Marie, vous avez l'air d'une allégorie (le l'Automne. (A Blanche qui lient une gerbe de fleursi. Et toi, tu as l'air du Printemps. (Ette I'wAimm.] LA COMTESSE, tendant son panier de fruits à Maxime, qui lui serre la main. Alors la saison bienfaisante va vous combler tle ses dons. (A Blanche.) Où sont les compotiers blancs à {îlcls d'or? (.Elle se met à arranger ses fruits pendant que Blanche dispose ses llcuis dans les vases.) OÙ Cil éfieZ-VOUS donc? LA FEHMIi QUI S'EN VA. 2»! LE COMTE. J'essayais de convaincre Maxime, qui veut nous quitter ce soir. LA COMTESSE. Mais tu arrives... et lu pars le jour de la Comète? MAXIME. CommentI la comète? LA COMTESSE. Eli bien, oui ! Tu ne sais pas ce que c'est que la comète? BLANCHE, qui rentre avec les compotiers et les parde à la main, avec un certain mépris. • Oh ! ne pas savoir ce que c'est que la comète ! comme il est peu de la famille ! MAXIME. Je connais bien une comète... de réputation... LE COMTE. Apprends, jeune sporstman, que l'année 1840 a été célèbre par trois grands événements : l'apparition de la comète, qui a réjoui l'Observatoire, l'excellence de la récolte, qui a réjoui les amateurs des grands vins ; et le mariage de ton oncle de Vi- lesne avec ta tante Marie, qui a réjoui nos cœurs... HMHMMMUIMMMflMMMMI 292 LA FEMME QUI S'EN VA. LA COMTESSE. Et pour célébrer cet lieureux événement, tous les ans, au jour dit « de la comète, » nous fêtons le souvenir du mariage en offrant 1rs grands vins à nos amis des environs... BLANCHE. Ce qui vous explique, ô jeune étranger, ces fleurs, cet air de fête et ce déploiement extraordinaire... de compotiers. LE COMTE, regardant les bouquets. Eh bien, il t'en faut encore un là ; vous savez quêtons ces bouquels-là manquent de blanc, mes enfants. Vous n'êtes pas coloristes. BLANCHE. Le blanc, c'est assez rare, mais ce sera bien vite fait, si Maxime veut venir m'aider. MAXIME. Cueillir des fleurs ! comme dans M. de Florian? BLANCHE. Oui, si toutefois tu n'as pas peur do mouiller les bottes. LE COMTE. Lui, le grand veneur, sur la pelouse, jamais! LA FEMME QUI S'EN VA. 295 MAXIME. Ma tante Pomone, on m'accable de railleries. J'ai tous les courages et je le prouve. J'y suis, lilanclie. (il prend un chapeau de jardin au portemanteau..) LE COMTE. Vous savez, cette fois-ci, pas dans la serre ! il y a assez de marguerites sur la pelouse. BLANCHE. Pour une pauvre fois que j'ai cueilii un dahlia imperialis, vraiment... (ils sortent en courant.] SCÈNE IV LE COMTE, LA COMTESSE. LA COMTESSE, regardant les jeunes gens qui s'éloignent. Deux belles inventions, la jeunesse et le printemps ! LE COMTE. Une belle journée d'automne a son prix. (H s'approche du guéridon et met son lorgnon pour examinei les fruits ) Marie, c'est, du doyenné, cela ! '25. 284 LA FEMME QUI S'EN VA. LA COMTESSE. Oui, mon ami, ce sont les quenouilles près de la serre, ceux qui n'ont pas donné l'an dernier, (Elle sonnet I.E COMTE. Et cela, c'est du saint-germain ? LA COMTESSE. C'est du beurré gris; vous ne vous y connaissez pas du tout — (Entre le domestique.) Enlevez ces fruits (Le domestique son.) — Et vous êtes très-préoccupé. I.E COMTE. C'est ce Maxime qui m'inquiète : il arrange mal sa vie ; ce milieu corrosif, cette agitation oisive, cette fortune gasj illée en quelques années. LA COMTESSE. Moi, cela ne m'effraye pas. Ces fredaines ne sont pas sa spécialité. Vous-même, à son âge, vous n'étiez pas un Caton, et il a couru de par le monde de jolis bruits sur votre compte. Eh bien, nous sommes seuls, n'est-ce pas? (Elle regarde à droite ei à ganche.) Vous êtes un excellent mari. LE COMTE. Lui est mal entouré, il se laisse aller, il ne voit LA FÊMMË OUI S'EH VA. '295 plus le monde et ne sait plus parler à des mères et à des sœurs. Gela m'attriste un peu. I.A COMTESSE. N'exagérons pas ; Maxime est jeune, désœuvré, riche. LE COMTE. Il l'était! mais il s'est ruiné et quelque jour cela finira mal. LA COMTESSE. Non, un homme de son temps et de sa race donne son temps et son argent à ces... personnes, mais il y a deux choses qu'il ne leur donne jamais, son bras dans la nie et son nom à la mairie. LE COMTE. Pour le bras, il est trop tard. El le cœur est parfaitement pris, j'en suis sûr maintenant. Il a pour confident un Frontin devalet de chambre, son Boswel, et je sais qu'il est là, enchaîné. I.A COMTESSE. Oh! à peine une chaînette... dans la vie d'un jeune homme, c'est un grain de sable. LE COMTE. Un grain qui arrête la roue, et qui l'enraye... 206 LA FEU HE QUI S'EN VA. cl Miiximc passe à côté du bonheur sans le voir, c'est positif, et le voilà encore une fois parti. LA COMTKSSE, regardant vers la pelouse. Ils viennent ces enfants, ils causent presque sérieusement môme. Laissons-les. LE COMTE. Oui, laissons-les. Mais j'en aurai le cœur net, et si vous voulez avoir du caractère, je vous réponds que Maxime ne partira pas. SCÈNE V MAXIME, BLANCHE. (Blanchi; s'esl couronnée de marguerites ; elle tient à la main un bouquet de roses blanche*au milieu desquelles éclatent deux ou trois roses rouges. Maxime se penche légèrement sur elle en lui parlant.) BLANCHE. Oui, c'est le géant des batailles, un hybride remontant. Tu vois que le rouge est superbe, les épines sont dures comme tout; tâte plutôt, (Ellelève la têie.) Tiens, ma mère a fini I LA PBJIUK QD1 S'EN VA. MAXIME, Le géant des batailles!... nh ! c'est curieux. blanchi:. Et celle-là, c'est la gloire de Dijon ; elle est sau- nionnée, et la tige est presque lisse : et puis la rou- geâlre avec un fond aurore, c'est le triomphe du Luxembourg. MAXIME. Le triomphe du Luxembourg ! lu m'étonnesl Mais sais-tu que lu devrais faire des conférences d'horticulture! Moi, je ne connais vraiment bien les fleurs que chez Barjon; je ne sais pas ce qu'on leur fait dans les jardins, je crois qu'on les déguise. BLANCHE. Quel moqueur tu fais ! Elle vu mettre ses roses aux boulets 'le ii. potiche.) On adore les fleurs, et de là à vouloir les connaître il n'y a qu'un pas. Les roses surtout, qui poussent en une nuil leurs belles fleurs. La veille, au coucher du soleil, c'était à peine une promesse, un bouton rosé, et, au matin, quand je cours au parterre, c'est comme un éclatant feu d'artifice, ces beaux calices frais et purs dans lesquels les gouttes de rosée tremblent comme des perles. 298 LA FEMME QUI S ES VA. MAXIME. Je le trouve bien heureuse d'aimer loutes ces choses-là. BLANCHE. Sois tranquille, je connais mon bonheur et je l'apprécie. Du reste, si tu veux, il y en a bien assez pour toi et bien d'autres. Mais tu aimes trop ton affreux Paris. Au bout de vingt-quatre heures, lu as déjà la nostalgie et tu pars. MAXIME. Si je vous quitte, c'est que je suis rappelé pour une chose très-grave. BLANCHE. Si c'est grave!... Nous serions allés à la ferme à cheval, nous nous serions promenés sur l'étang ; mon père fait des fouilles, on trouve des monnaies des armes, c'est !rès-iptéressant. MAXIME, à pari. Agnès archéologue!... (àBlanche.) Alors, tu ne t'ennuies jamais? BLANCHE. J'aime tant le calme et le silence que je ne I.A FEMME QUI S'EN VA. 299 détesterais pas cela, l'ennui. Il faudra que j'essaye, mais jusqu'à présent je n'ai jamais eu le temps. MAXIME. Eh bien, moi, tu ne le diras à personne, dès que je perds de vue la place de la Concorde, j'ai des tristesses infinies, des découragements immenses. Il me faut Paris, ou bien des pays extravagants. ,1e voudrais découvrir les sources de quelque ebose, grimper quelque part où les Anglais n'ont jamais grimpé et donner mon nom à des îles vierges. J'ai des agitations sans but, et je reviens toujours au même râtelier, j'aspire à quelque ebose de vague, d'impossible, d'irréalisable... Je m'ennuie à mourir. BLANCHE. La verdure doit être souveraine pour cette maladie-là; tu devrais rester, mon père est de si bonne humeur quand tu es ici ! Je le prêterai mon poney, ma mère te fera des menus sérieux, mon père le donnera des havane bien secs ; cl le soir, puisque tu es habitué à la vie de somnambule et que cela l'ennuie de te coucher, je te jouerai du Chopin. Il me semble que c'est gentil loul cela ! BMHHBB^^^H^^BHHHHIBBIBIHM^H^M ÔOO LA FEMME QUI S'EN VA. MAXIME . C'est loi qui es gentille et bonne. Et quelle vie réglée ! quelle activité ! Tu fais de la musique, de la botanique, de l'archéologie, sans compter de la littérature, le matin, dans les bosquets.., quand je t'appelle parlout. BLANCHE. Quel grand taquin tu fais ! Je ne t'ai pas entendu. MAXIME. Je t'ai vue dans ton petit pavillon de verdure !... nous lisions un petit roman, n'est-ce pas ? BLANCHE. Sans livre? MAXIME. Nous écrivions donc ? BLANCHE. Ma mère n'aime pas les bas bleus. maxime . Alors, nous nous perdions dans nos pensées?... BLANCHE. Cela n'est interdit à personne. LA FEMME QUI S'EN VA. 501 MAXIME. Des pensées très-graves. BLANCHE. Très-graves. MAXIME. Vraiment !... très-graves'.' BLANCHE. Très-graves, très-graves, très-graves. maxime, vivement Tu mènes ta poupée à la Madeleine... Le mariage peut-être? blanche . Et quand cela serait? Il faut bien y penser un peu. MAXIME. C'est que c'est très-inléressant de savoir comment une jeune tille entend cette question-là... Voyons, Blanche? BLANCHE. ( h! on es! trop fort pour moi au cercle des bébés ; tu raillerais. MAXIME, sérieux. Non... Je te donne ma parole d'honneur. 26 ^^^^^^■^^^■■■^^■■^I 302 LA FEMME QUI S'EN VA. BLANCHE, regardant le cartel cl le montrant. Tu vois, il est dix heures... et j'ai une heure de eonlre-poinl à l'aire. Adieu, Maxime. (Fausse sortie.) maxime, la prenant. Pour une fois, tupeuxbiea, il me semble... Alors, c'est que lu ne me crois pas digne de recevoir tes confidences. BLANCHE. . Si, sous ta raillerie froide, je te crois beaucoup de sens, mais tu as trop d'esprit pour moi... cl un cerlain esprit... MAXIME. Trop d'esprit? C'est une façon de me dire que jr n'ai pas assez de cœur. C'est comme les femmes qui ne sont pas Irès-jolies, mais qui se rattrapent en étant bien faites. BLANCHE. Oh ! je n'ai pas dit cela, je crois même que lu en as beaucoup au contraire ; seulement Paris te gâte, et le club ne le va pas. MAXIME. Eh bien, Blanche, je le jure... voyons. BLANCHE. Oh ! du rest>\ quand on esl sincère, on peut parler LA mm Qlil S'EN VA. 303 sans détours, et je te crois digne de m'entendre... Dans mon esprit, ce fameux mariage dont on évite de nous parler, quand il n'est pas le fruit d'un entraînement irrésistible, doit se baser sur L'estime, la confiance et l'amitié... MAXIME. Comme cela commence gentiment !. blanchi:. Il me semble que je sentirai la sincérité dans un regard, alors j'éviterai les longs détours et les dis cours guindés, et, si j'ai bien compris celui qui m'aura eboisie... je serai prèle à vivre de sa vie, à m'exalter de ses joies et à partager ses douleurs. M A \ 1 M i :. Très-bien, ma chère Blanche! Ensuite? BLANCHE. J'apparaîtrai à son heure, au moment où il allait désirer ma présence, respectant ses soucis, et tâchant de comprendre sa vie, ses exigences et ses conditions. Si le sort m'a liée à un homme supérieur,—je crois que j'aimerai bien cela, mais je me contenterai à moins, —je m'efforcerai de m'élever jusqu'à lui pour ne pas le laisser dans la solitude de ses pensées... et je l'aiderai enfin à inarcher 304 LA FEMME QUI S'EN VA. jusqu'au bout du voyage sans découragement et sans fatigue. MAXIME, sérieux. Tu es dans le vrai, et je te remercie... voilà toujours la femme. Maintenant, dame! la difficulté... j'avoue... BLANCHE. Si je ne trouve pas ce que je suis en droit d'attendre, j'ai mon père et ma mère, et j'espère les garder longtemps. (Elle regarde l'horloge.) Onze heures dix, je suis en retard. (Elle lui tend la main.) Au revoir ! MAXIME a pris la main de Blanche et la retient. Quelle horloge tu fais!... Laisse donc là tes gammes. BLANCHE. Ah ! c'est impossible ; loute la journée s'en ressent. (Elle se retourne pour s'en aller et aperçoit son père, qui cause avec Boswei.) D'ailleurs, voilà ton âme damnée, Ion Boswel,qui ne revient jamais de Paris sans avoir des petits billets plein ses poches. (Elle son vivement.) U FEMME QUI S'EN VA. 305 SCÈNE VI MAXIME, BOSWEL. MAXIME s'est élancé vers le domestique qui est entré. Ali ! Iioswcl ! eh bien ? BOSWEL, très-froid. Comment va la santé de monsieur? M \XIME. Très-bien. Parle vite; quoi de nouveau? BOSWEL. Des choses très-graves, monsieur. MAXIME. Comment! graves? BOSWEL. D'abord, monsieur, la Polonaise du premier étage n'était pas Polonaise du tout, au contraire... Monsieur avait bien deviné. Quant à son oncle, c'était pas son oncle, et le petit jeune homme... MAXIME. Eh! laisse là la Polonaise et le petit jeune homme... rue de l'Arcade? 2G. 300 LA FRMME QUI S'EN VA. BOSWEL. Eh bien, monsieur verra que j'y ai mis une grande discrélion. Rue de l'Arcade, Madame était sortie... à la campagne, (il cligne d'un œil.) MAXIME, vivement. IUallait l'attendre. BOSWEL, finement. Oh ! monsieur, c'est ce que j'ai fait... J'ai donc attendu madame... jusqu'au matin ; madame était encore sortie. Alors je suis revenu chez monsieur, où j'ai trouvé un billet... M WJME. De madame? BOSWEL. Non, monsieur. (Il fouille dans sa poche.) De la Banque de France. (Maxime prend le billet et fait un geste d'impatience.) Je suis revenu chez madame,... toujours à la campagne; je suis reparti pour chez monsieur, et là j'ai trouvé un billet. MAXIME. Ah! donne donc !... De madame? I.A FEMME QUI S'EN VA. 307 BOSWEI-, froidement. Non, monsieur, de la Banque de France... (Il fouille dans m poche et lend le liillot.) MAXIME le froisse dans sa main. Achèves-tu, à la fin ! BOSWEL. Alors, monsieur, on est venu arrêter la dame du premier, ça a fait passer un peu le temps, et pendant que cet oncle qui est si drôle disait qu'il en appelait à son ambassadeur, mon jeune collègue de la rue de l'Arcade est arrivé... Il est très-changé, le tigre de madame, il ne parle plus bien le français, et puis tout d'un coup il s'est mis 5 porter une calotte rouge à gland bleu, comme les Turcs, (la ne lui va pas du reste. — Il apportait enfin une lettre de madame pour monsieur. Très-pressée. (Il tend la lettre.) MAXIME piétine d'impatience Tu pat les trop, toi ; il faut te surveiller. Donne vile. Ne t'éloigrte pas et prépare la malle. (Boswel sort, et au moment où Maxime, qui a regardé la sus- cription de la lettre et le cachet, s'apprête à le briser, entrent le comte et la comtesse.) 308 l,A FEMME QUI S'EN VA. SCÈNE VII MAXIME, LA COMTESSE, LE COMTE. (Pédant que le comte enlre par le fond, la comtesse entre par la droite. Maxime caclie précipitamment des lettres, et le comte jette un regard à Boswel, qui s'éloigne.) LE COMTE, à Maxime. J'ai à te parler, Maxime. LA COMTESSE, de même; elle porte une tapisserie à la main. Nous avons à le parler, Maxime. MAXIME, au public, d'un air très-ahuri, après avoir regardé à droite et à gauche. Quelle solennité ! LE COMTE, à Maxime. Tes lettres d'abord, tu peux les lire, tu sais. MAXIME, après avoir regardé rapidement la snscription, met les lettres dans ses poches. Ce n'est pas urgent le moins du monde. LA COMTESSE. Alors prends un siège, mon ami. LE COMTE. C'est cela, asseyons-nous. (On approche trois chaises.) LA FEMME QUI S'EN' VA. 509 MAXIME se tourne vers sa lante, puis vers son oncle; et au moment où il va s'asseoir sur le bord de son siège : Mon président, faut-il dire mon âge? (il se relève d'un air piteux.) LA COMTESSE, très-sérieuse jusque-là, éclate de rire. Le comte la regarde d'un air sévère Ah ! tant pis, c'est plus fort que moi. LE COMTE. Allons, grand enfant... sois sérieux nn quart d'heure si tu peux... regarde-moi... Est-ce que tu ne trouves pas que je deviens vieux? M \xime, vivement. Jamais de la vie. Vous êtes posilivement plus jeune que moi. LE COMTE. Je sais ce que je dis... passé cinquante ans, on a du plomb dans l'aile... Tiens, le cheval me fatigue maintenant... Enfin, mon cher, on ne sait ni qui vit ni qui meurt. MAXIME, se levant vivement. Ah! mon oncle, ce n'est pas gentil cela, vous voulez me marier! (il se retourne vers sa tante.) Mit lante Marie, vous, si bonne, une telle pensée, qui est-ce qui aurai! cru cela de vous? 510 U FEMME QUI S'EN VA. LA COMTESSE. Mais laisse-toi donc être heureux. MAXIME. Permetlez, je ne connais qu'une tléfinition du bonheur! Le bonheur est là où chacun le met; sans compter qu'on ne le retrouve pas toujours où on l'a mis. Tous les jours la même chose! A toute heure la coupe de miel du bonheur domestique, la léthargie du foyer nuptial. (Vivement et changeant defon.] Je demande dix ans pour réfléchir. LE COMTE, se levant et l'examinant de fort près. Dix ans!... Tu te flattes, tu t'exagères ta jeunesse; à vingt-huit ans on n'est plus un enfant. (U se lève sur la pointe des pieds et regarde le dessus de la tôle de Maxime.) Tu te déplumes, tu es déjà défraîchi, tu n'as bientôt plus de cheveux sur le sommet de la tête. LA COMTESSE, qui se lève à son tour. Voilà trois cheveux qui sont parfaitement gris. MAXIM E. Il me semble cependant que je ne suis pas encore... Et puis quelle allrape! Les petites tilles d'aujourd'hui sont des gouffres. J'aurai un amour de LA FEMME QUI S'EN VA. 5H petite femme qui fera quatre toilettes par jour, qui me traînera en visite, restera au bal jusqu'à la lin du cotillon, et exigera que le lendemain à onze heures je la mène, à Saint-Thomas d'Aquin, marier des gens que je n'aurai jamais vus, tout cela pour étrenner un soupçon de chapeau neuf. LA COMTESSE. Ce ne sont pas des femmes, celles-là. Ce sont des... cocodeltes. MAXIME. C'est le fond de la société. — Sous prétexte que nous serons à notre aise, — la pure misère, ce qui me reste 1 — madame voudra recevoir et être reçue. Quatre mois d'hiver à Paris, l'été au château, l'automne à la mer et en Italie. J'ai horreur de ces casinos où vos femmes dansent avec des officiers étrangers, et de ces plages normandes où on fait de la tapisserie en disant du mal de ses voisins de tablé d'hôte, pendant que les bébés jouent à la petite pelle, sur le sable. LA COMTESSE. Chacun fait sa vie selon ses goûts. MAXIME, ' Et les enfants qui arrivent, les institutrices, le 512 LA FEMME QUI S'EN VA. piano, les belles-mères, toutes les horreurs de l'humanité. I.A COMTESSE. Toutes les femmes, Dieu merci... MAXIME. Toutes, ma tante. — Il n'y en a qu'une, et c'est mon oncle qui l'a eue. Les vraies femmes disparaissent, c'est classique cela. Où est la Parisienne de ma jeunesse? C'était à la fois une sœur, une épouse et une mère; vertueuse sans aspérités, forte dans le malheur, légère et profonde, fertile en bons conseils, elle aimait les fleurs, la musique, les arts, causait quelquefois et savait écouler toujours. Elle s'habillait à ravir et avec rien! sans parler constamment de Worth et de Jcannisset. — Cette femme-là est morte avec les manches pagodes, nous l'appellerons si vous voulez « la Femme qui s'en va. » LE COMTE. Et celle qui vient, tu ne la comptes pas'? MAXIME. Celle qui vient se déguise au lieu de se vêtir. Elle s'habille, se déshabille, elle se rhabille, dans sept heures de suite, et grignote des sandwichs. LA FEMME QUI S'EN VA. 313 Elle n'aime rien, — pas même son mari, — ne s'intéresse à rien, — pas même à ses enfants, passe sa vie à médire et à essayer des chapeaux. Si elle est laide, elle est perdue, car elle manque à son premier devoir, elle n'a plus d'excuse et ne peut pas se rattraper. Ce n'est plus une femme, c'est une poupée. Les gens qui aiment les expériences ont essayé de lui percer le cœur, il n'en est sorti que du son. —D'ailleurs où sont-elles vos femmes? LA COMTESSE. Où elles sont? où elles sont? Eh bien, qu'est-ce que lu dirais de Berthe de Yousy'.' MAXIME. Berllie? Très-jolie personne, treize idées par seconde, elle cause comme un moulin à vent, elle mêle ensemble la gaze de Chambéry et les sacrements, les corsages châtelaine et les palpitations de neur. — Ce n'est pas une femme, c'est un canari. LE COMTE. Une fiancée à la mer! A l'autre. LA COMTESSE, d'abord froissée, luit fU rire de bon cœur. Ça, c'est possible, elle est un peu bécasse... 27 514 LA FEMME QUI S'EN VA. Mais la petite Blaisot? Elle est douce, modeste,... riche. MAXIME, sérieusement. C'est une fille de cœur, c'est vrai; mais la belle- mère dit volontiers : « Un colidor. » Et le beau- père coupe son pain avec son couteau. LE COMTE. Pour cela, il a raison; c'est commun comme pain d'orge, et puis des opinions inconvenantes. Là comtesse, au comte. Alors, c'est bien, puisque vous vous mettez de son côté... Et la petite Bougainval? MAXIME. Elle est jeune, elle est belle, niais elle n'a que son cœur, et on n'épouse ces pertections-là que dans Loïsa Puget, et encore cela se passait en 1838. — Voyons, qui ça encore? LA COMTESSE, qui a fini par prendre son parti, se touche dans son fauteuil et jette les noms à la volée. Charlotte de Vinty 1 .MAXIME. Elle est en porcelaine... Elle me fuit [toujours LA RBMMB QUI S'EN Y .A. 315 penser aux voyages dans le pôle Nord... Brrrr! Il fait froid. LA COMTESSE. Va toujours! MAXIME. Je n'irai pas loin, pour les autres, c'est une autre affaire... (Scandent chaque moi.) Ce sont des anges à étouffer en bas âge. — Elles parlent déjà espérances et consolidés anglais, à la fleur des ans! Sans compter celles qui font des yeux en coulisse à leurs valseurs! Tenez, ces précocitéstlà me donnent froid dans le dos ! — Femmes qui viennent, — ma tante. LA COMTESSE, au comte, derrière le fauteuil de Maxime. Vous n'allez pas du tout. le comte, se levant résolument. Mon cher, tout cela mauvaises raisons. Tu leur as parlé une fois, devant un buffet, entre deux quadrilles... mais tu ne les connais pas, et c'est un parti pris de continuer une vie... MAXIME. Ne dirait-on pas que je suis un vil débauché'.' LE COMTE. Débauché... débauché... c'est possible. En lout 510 LA FEMME QUI S'EN VA. cas, lu t'habitues à un singulier milieu. Je eonnais ce monde-là; je ne suis pas un cassandre, j'en ai làté.On vous permet le mot badin et le cigare et on vous roule voire fauteuil quand vous arrivez. Toi, tu y as Ion rond de serviette, je parie. LA COMTESSE. Oui, on est enveloppé, circonvenu, et un jour, sans y prendre garde, on est devenu l'hôte assidu d'une péronnelle qu'on ne saluerait pas si elle était un homme. Tu n'as jamais remarqué, toi, qu'il y a toujours un notaire dans ces sociétés-là ? On ne sait pas ce qui peut arriver. MAXIME. On les calomnie beaucoup les notaires ; je les aime assez, mais c'est platonique; je ne m'en sers pas, je ne suis pas mûr pour le loyer. Et vous- même, mon oncle, vous avez été l'idéal du célibataire. Je me suis même souvent demandé comment un joli viveur comme vous, avez pu faire un mari modèle et être pincé tout d'un coup. LA COMTESSE, vivement Comment I pinoé? Je te fais observer, Maxime, que tu parles un langage extraordinaire. I \ FEMME OUI S'EN VA. 317 LE COMTE. Tu veux savoir comment j'ai élé pincé! Rien n'est plus naïf. J'étais comme toi,... la fleur des aimables vauriens... MAXIME. Merci, mon oncle. LE COMTE. Il n'y a pas de quoi. Et c'est ton père qui a tout fait, cela a été l'affaire d'un instanl. M WIME. Une conversion alors. Le chemin de Damas ! LE COMTE. C'était l'année de la comète. Cela se passait ici même à Chénégalon, où ton père et ta mère vivaient avec toi et Marie, la nièce de ta mère. Vous vous adoriez tous, et Chénégalon était positivement un paradis; seulement, moi, viveur que j'étais, j'aimais mieux l'enfer; comme loi aujourd'hui. El on ne me voyait pas souvent chez les chérubins. LA COMTESSE. Bien envoyé, cela ! 27. ^■^^^HiMHHiHIHM^MMlMl 34f) LA I. MM: QUI S'EN VA. Maxime. Pas d'interruptions, nia tante, ; vous coupez les effets de mon oncle. LE COMTE. Enfin, un jour, j'avais des peines de cœur, ça arrive à tout le monde, je résolus de vivre dans la solitude et je partis pour le paradis. J'étais là déjà depuis quinze jours, gai comme un pinson, déjà parfaitement guéri et chantant de l'italien dans les bois. (C'est un tic que j'ai perdu depuis, mais à cette époque-là, quand j'étais gai, je chantais de l'italien ; mon frère, ton pauvre père, prétendait môme qu'on avait lâché des ténors dans le parc.) MAXIME Si cet oncle-là est vieux ! , LE COMTE Un matin donc, nous sortions dé fable et, fumant un cigare, nous nous dirigions vers l'étang, je n'oublierai jamais cela. (La comtesse quitte sa tapiis- serie et se lève.) Vous marchiez en avant, Marie, en tenant Maxime par la main, sa mère suivait dans l'allée, en peignoir blanc, portant au bras un pâmer en tapisserie avec du pain coupé pour le déjeuner des carpes. Pendant que vous vous peu- LA FEMME QUI S'EN VA. 519 chiez tous trois sur la berge, parmi les bouillons blancs et les herbes folles, mon frère et moi nous fûmes nous asseoir sous le gros ralalpa de l'île. (Il s'arrête et paraît réfléctir.) Les miettes de pain détrempées flottaient sur l'eau qui scintillait comme un miroir. De temps en temps une grosse carpe lente et belle venait à la surface happer gloutonnement sa proie. Le menu poisson frélillail d'aise et les écailles d'argent éclataient au soleil. C'était pur et frais comme une idylle. MAXIME. Je me souviens et je revois tout cela comme dans un rêve. LE COMTE. Tout à coup, je regarde ton père qui avait les yeux fixés sur vous trois, il ne fumait plus, et une grosse larme roulait le long de sa joue. Vous n'imaginez pas le coup que cela me donna. Je le questionnai, je le pressai... rien n'y fit. 11 prit une allée et disparut. On comprend vite ceux qu'on aime; il avait eu, je le présume, une intuition soudaine des coups que le sort allait nous porter. Dans un rapide éclair (moi je crois à ces pressentiments-là) il avait vu son tils sans conseils, ta mère isolée et Marie, qu'il avait adoptée, sans lu- 520 LA FEMME QUI S'EN VA. teur et sans appui... Enfin, la journée s'écoula doucement triste, et moi j'éprouvais comme un besoin, nouveau pour moi, d'afl'cctiou et de paternité vis-à-vis de ces êlres si chers que la mort devait si vile nous enlever... Le soir, comme le soleil se couchait, Marie et moi, nous suivions le cours de la rivière en regardant les nuages se refléter dans les eaux tranquilles ; et à l'heure où s'éteignaient les derniers feux du jour, le cœur dilaté, l'âme émue, dans une sorte d'ivresse douce et calme, je pressai la main de Marie et je lui demandai la permission de l'aimer toute ma vie... (il tend la main à la comtesse.) Et voilà, mon cher, comment j'ai été pincé, comme tu dis. MAXIME, un peu ému, se débat contre ce sentiment et le domine. D'abord, circonstance atténuante, c'était ma tante ; ensuite, il faut croire que vous étiez à point pour la conversion. I.A COMTESSE. Allons, railleur invincible ! Laisse faire le temps ! La solitude est mauvaise, crois-moi. Un moment va venir où tu l'appelleras cotte léthargie du foyer domestique. (Depuis le commencement de celle phrase on entend à gauche le son Irès-doux d'un piano qui joue la phrase à l umsson de VAfricaine.) Maxime ! Enlends-lu'.' [,v l'EMMii QUI 8'BÎI VA. MAXIME, prêtant l'oreille. Ça, ma tante, c'est la plirase à l'unisson de l'Africaine, il y a même un si qui est faux comme un jelon, il faut faire accorder le piano de Blanche. LA COMTESSE Eh bien? cela ne te dit rien? MAXIME Moi!... Je suis fou de Meyerbeer... C'est quand Sélika va mourir sous le mancenillier, alors les basses... La i, la, ti la la i, ti ti. LA COMTESSE. Ah! les basses!... il s'agi! bien de basses! (Au comte.) Il est incorrigible!... (a Maxime.) Tu es un homme perdu, tu auras des rhumatismes à la fleur des ans, et on te traînera dans une petite voilure... IIou !... (La comtesse sort vivement.) SCÈNE VIII LE COMTE, MAXIME. MAXIME, la suivant. Merci, ma bonne tanteI (Au public rodo?cen5 Chez Chose...................... 171 L'Ame en peine.................... 18 Saist-Pétekshoukc a Paris.— ta pâquc dea Musses. .... 19 332 TAULE DES MATIÈRES. A l'Acauémif, d'après nature.............. 207 Honteetout. Souvenir de l'invasion de 1870 ....... 2t!) Paris vaincu...................... 253 Le Procès de Paris. Plaidoirie d'un Parisien....... 265 THÉÂTRE DE SALON. La Kkmmk qi'i s'kn va. Pièce inédite.......... 275 i-i n de M ïaiji.i-:. t:Allb. IMR. huon raços R ï r.OMI'., Kéà D'aHÏ^aTK, I. NOUVELLES PUBLICATIONS DE LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER émile ZOLA. — Les Bougon-Mncquart. — Histoire naturelle cl sociale d'une famille sous le second empire : l ,e partie. — Lu Fortune îles nougon. 1 vol.......... 3 fr. 50 2" partie. — La Curée, 2' édition. 1 vol................. 3 fr. 50 henri regnault. — Correspondance, recueillie et annotée par M. Arthu» Duparc, suivie du Catalogue complet de l'Œuvre de H. negnault et ornée d'un portrait gravé à l'eau-forte par M. Laguillermie.l vol. 3 fr. 50 Il a été tiré 50 ex. numérotés sur papier de Hollande avec deux épreuves de l'eau-forte avant la lettre, dont une sur Chine volant. — Prix 10 fr. » WHÉOPHILE GAUTIER. — Thcutrc. — Mystère, Comédies et nollcts. — (Une Larme du diable. — La fausse Conversion. — L'amour souffle où il veut (inédit). — Pierrot posthume. — Le Tricorne enchanté. — Prologues. — Le Sélam. — Giselle. — Le Péri. — Pâquerette. — Gemma. — Yanko. Sacountala). 1 vol........................................... 3 fr. 50 Il a été tiré 50 ex. numérotés sur papier de Hollande. —Prix.. 7 fr. » Théophile Gautier. — Émaux et Cuméca. Edition définitive, ornée d'un portrult à l'eau-forte par J. Jacquemart...................... 3 fr. 50 desbordes-valmorb. — Poésies, nouvelle édition précédée d'une notice par Sainte-Beuve. 1 vol...................................... 3 fr. 50 CHARLES TRIARTE. — Le Puritain. — Scènes do la Vie parisienne. — (L'amie des hommes. — Chez Chose. — L'Ame en peine.— Saint-Péter* bourg à Paris. — Montretout. — Paris vaincu. — Le Procès do Paris). 4 Théâtre de Salon. — La Femme qui s'en va. 1 vol........... 3 fr. 50 FRANCISQUE sarcet. — i.e nouveau Seigneur de village, suivi d* Les Misères d'an fonctionnaire chinois et de Henri Pcrrler. JJ Deuxième édition. 1 vol...................................... 3 fr. 50 Lucien BIART. — Luuordc et Cle. 1 vol....................... 3 fr. 50 ernest daudet. — I leur de péché. — 2' édition. 1 vol........ 3 fr. 50 EDOUARD laboulaye. — Questions constitutionnelles. 1 vol. 3 fr. 50 PAUL LEROY-BEAULIEU. — La Question ouvrière au XIX* siècle 1 vol....................................................... 3 fr. 50 — — I.c Travail des femmes au XIX 1 siècle. I vol..... 3 fr. 50 LOUIS rambaud. — i,e Testament d'un Latin. 1 vol......... 3 fr. 50 Edmond villetard. — i,'insurrectlon du 18 mars. — (Extraits des Js* positions recueillies par la Commission d'enquête. 1 vol......... 3 fr. 50 ANDRÉ chénier. — «Euvrcs en prose. Nouvelle édition par L. Becq »* Fouqbières. t vol............................................ 3 fr. f>0 François de pange. — «Euvrcs (1789-179G), recueillies et publiées ave« une étude sur sa vie et ses œuvres, des notes et une table analytique, P'J L. Becq de Fouquières. 1 vol................................. 3 tt. $ Vttreg portugaises et Lettres de mademoiselle AIssé, publiées e ' annotées par M. Eug. Asse. i vol.............................. 8 fr. ^ Viril. — Imprimerie VIÉVILLB et CAPIOMONT, rus des Poitevins, 0, R le l il BS. £0. 50 » an 50 icc 50 ït* 50 d« 50 50 50 50 •le. 50 , 60 , 50 d* . 50 D« . 50 ive» pa f .50 3 «' . 50