/iiiiimmim^ a LES PARF.SIFNNP<Î Deux Amies I S i = RENÉ MAIZEROY PARIS VICTOR-HAVARD, ÉDITEUR 17s, Boulevard Saint-Germain, 17s 1885 lous droits de traduction et de reproduction réserves. ^•NfSïïSŒiiMmiwiiaiiHii llllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllfT- OUVRAGES DU MÊME AUTEUR : Souvenirs d'un Saint-Cyrien, 6 e édition....... i vol Les Malchanceux, 4* édition................... 1 vol Les Deux femmes de Mademoiselle, ir édition. 1 vol La Dernière croisade, 4» édition.............. 1 vol AU RÉGIMENT, 4« édition........................ I vol EN PRÉPARATION LES PARISIENKES : Les parents de la Statue (roman).......... 1 vol Maman (roman)............................... 1 vol LES PARISIENNES Deux Amies PAR » RENÉ MAIZEROY PARIS VICTOR-HAVARD, ÉDITEUR 175, Boulevard Saint-Germain, ijf 1885 Tous droits de traduction et de reproduction réservés. Mon a m r GUY DE MAUPASSANT Ce livre est dédié René Maizeroy. DEUX AMIES I — Mater purissima... Mater inviolata, ora pro nobis... pro nobis... nobis... Le chevrotement des litanies accoutumées devenait peu à peu plus vague. Ce n'étaient pins que des balbutiements de lèvres inertes qui se ferment, des syllabes hachées qui s'échappent comme à regret de tous ces petits lits pareils s'allongeant sous les rideaux de cotonnade. On eût dit d'un bourdonnement d'abeilles qui se calme et s'assoupit tandis ( l n(î le crépuscule mouille le paillis de la ruche et que l'ombre enveloppe les jardins. 2 LES PARISIENNES Les respirations égales et douces des pensionnaires répondaient maintenant à la voix grasse de la sœur Marie-des-Anges qui, la tête baissée sur sa mentonnière blanche, parcourait le dortoir d'un pas traînard et fatigué de vieille. La grosse veilleuse transparente sur laquelle saignait un cœur symbolique projetait comme une clarté lunaire au milieu du plafond. Sa lueur frissonnante et molle flottait dans l'ombre grise, éclairant, sur les oreillers, des têtes de jeunes filles coiffées de bonnets plats à trois pièces — les bonnets « à la mioche », comme on les dénommait moqueusement à Saint- Joachim — et au pied de chaque lit, la chaise que couvraient les robes simples de mérinos, les gros souliers lacés, les bas de coton bleu, pareils à des bas de rustaude. — Christe, audi nos... Christe, exaudinos... Pas une voix ne dit « Amen » après l'oraison bredouillée par la sœur. Au dehors, neuf heures sonnèrent à Saint-François-Xavier avec DEUX AMIES 3 cette vibration triste qui prolonge le tintement des cloches dans la brume ouatée des soirées d'hiver. Les lumières du couvent s'éteignaient une à une. Et l'odeur iade des cierges tout à l'heure soufflés dans la chapelle à la fin de la bénédiction, se répandait comme une buée pénétrante par les portes qu'ouvraient et refermaient du même geste lassé les sœurs de service. Le silence grandissait, augmentant la sonorité des moindres bruits, le chuchotement monotone des voix, le cliquetis des grands rosaires dont les médailles se choquaient parmi les plis épais des robes de laine. Puis tout se tut. La sœur Marie-des-Anges fit un dernier tour le long des lits, et, satisfaite, tira derrière elle le rideau qui séparait seulement son alcôve du dortoir. Il y eut un froissement de linges empesés, le craquement des ressorts du sommier, un machinal marmottage de patenôtres et la paix solennelle de la nuit régna. Le couvent dormait. Cependant, la tête enfoncée dans l'oreiller, la petite Jeanne de Luxille — une maigriotte 4 LES PARISIENNES aux yeux drôles qui paraissait avoir douze ans et que les « moyennes » surnommaient « Colas » à cause de sa taille grêle de gamin — se laissait envahir par cette torpeur reposante. Elle avait complètement oublié ce que son inséparable amie Eva Moïnofï venait de lui murmurer tout bas au sortir du salut, et elle manqua de crier, de réveiller tout le dortoir, dans la brusque surprise du baiser qui frôlait ses joues et la sensation d'un corps qui se glissait contre le sien. Ce n'était pourtant pas la première fois que les deux amies risquaient ainsi d'être renvoyées, en se rejoignant pour bavarder à l'aise et se réchauffer frileusement l'une contre l'autre, dès que la sœur surveillante avait tiré son rideau. Et l'enfant se remit bientôt de son émoi, s'abandonna avec un étirement de paresseuse encore à moitié ensommeillée. — Tu m'as fait une peur, chérie! Eva lui demandait pardon, lui fermait la bouche de ses doigts tièdes. Elle l'avait appelée de son lit cinq ou six fois sans qu'elle répondit par leur signal accoutumé. Et une DEUX AMIES 5 phrase heureuse se figeait sur ses lèvres gercées de fièvre, une exclamation de tendresse où passaient toute leur sentimentalité et la joie de papoter dans ce silence, de se câliner bien doucement alors que les autres dormaient... — Que c'est bon d'être ensemble, dis? — Tu n'aimeras jamais que moi; jure-le, mon trésor? Le lit étroit les rapprochait. Une chaleur les gagnait insensiblement. La lointaine lueur de la veilleuse découvrait la gaucherie de leurs mouvements et de leurs poses. Elles étouffaient des rires nerveux de chatouilles. Et par instants la causette s'interrompait, leurs yeux se fermaient comme si elles eussent cédé à une fatigue profonde, leurs mots jolis de romance se croisaient rapides, oppressés, et les couvertures qui dessinaient les contours de ces corps à peine formés avaient le frémissement, les régulières ondulations d'un étang calme... Tu n'aimeras jamais que moi? répétait Jeanne, comme si elle eût récité une prière. 6 LES PARISIENNES Et tandis que les heures coulaient avec la même vibration triste, elles se confièrent les rêves qui battaient de l'aile sous leurs bonnets à la mioche. Elles songeaient déjà aux vacances, à celles qui durent deux pauvres mois, et aux autres, plus tard, quand elles se débarrasseraient de leur costume de pensionnaire, des cols plats et des tabliers de serge pour les jeter définitivement au fond de quelque armoire. Elles arrangeaient leur vie comme des fiancés qui vont bientôt se marier. On ne se quitterait point. Les parents de Jeanne et ceux d'Eva habitaient la même maison sur l'avenue des Champs-Elysées. Elles iraient d'abord à Étretat, puis à la campagne, dans le château seigneurial que M. de Luxille avait acheté pour un morceau de pain, après la guerre, aux environs de Caen. Et il leur revenait des souvenirs de cabines, où, en sortant du bain, imprégnées de l'odeur forte de la mer, elles regardaient curieusement leur nudité, elles rougissaient sans savoir pourquoi; du grand parc aux allées ombreuses où DEUX AMIES 7 elles gravaient leurs initiales entrelacées dans Pécorce des platanes; d'un banc de pierre caché sous des rosiers blancs où, dans les après-midi d'automne, chauffés par le dernier soleil, elles s'asseyaient côte à côte et lisaient des livres défendus emportés de la bibliothèque; des chambres désertes où elles s'isolaient; de la grange où elles se roulaient parmi les bottes de foin nouveau. Il leur tardait de reprendre cette existence charmante, de ne plus être surveillées, de retrouver les coins où elles avaient appris ensemble tant de choses. Et elles se disaient cela avec des effusions de cœur, un marivaudage composé de diminutifs mignards, d'expressions inachevées, de phrases chantantes... La sœur eut une quinte de toux dans son alcôve. Elles se crurent perdues et restèrent immobiles, retenant leur souffle, n'osant plus prononcer une parole. Comme Jeanne s'endormait malgré les moqueries taquines de son amie, elles se séparèrent au milieu de la nuit. Et à l'étude, elles avaient des figures blan- 8 LES PARISIENNES ches de fatigue, les paupières cernées, et leurs têtes alourdies retombaient avec une invincible lassitude sur les cahiers de devoirs étalés devant elles. II D'où venaient les habitudes mauvaises, %i 'l'attachement presque passionnel qui les rivaient l'une à l'autre avec les emportements, les délices, les inquiétudes d'un amour véritable? Cela avait d'abord commencé par l'indifférence des parents, qui les abandonnaient à des gouvernantes idiotes plus préoccupées de soigner une perruche et de corriger des fautes d'orthographe [que de dorloter un enfant. Le besoin inné de tendresses maternelles, l'afiec- tuosité native qui stagne au fond du cerveau frêle des petites filles, qui illumine leurs grands yeux étonnés et leur fait bercer durant de s journées entières une mauvaise poupée de 10 LES PARISIENNES carton avec des baisers prolongés de maman, s'était développée dans l'intimité dangereuse du voisinage. Jeanne avait adoré tout de suite l'amie plus grande et moins gamine qu'elle qui l'amusait, qui, déjà dépravée par une femme de chambre de sa mère, répondait à ses pourquoi continuels et déflorait l'innocence de ce cœur encore empli de toute l'adorable bêtise de l'enfance. Comme il était de mode pour une jeune fille d'avoir un brevet quelconque et le vernis superficiel de savoir qui permet de tout juger à tort et à travers, on les mit au même couvent. Là, se sentant plus seule, plus délaissée, cherchant une protectrice qui lui tendrait la main, qui la défendrait contre les caprices méchants des autres pensionnaires, elle appartint plus entièrement à Eva MoïnofF, elle se soumit à son autorité despotique. Elles s'aimaient, et il eût été difficile d'analyser ce sentiment subtil où toutes les chatteries perverses de la jeune fille qui se sent devenir femme se mêlaient à un reste de puérilité bé- DEUX AMIES bête, à des souvenirs de roman, à des désirs confus d'idéal; où se retrouvait un fond d'égoïsme, — l'égoïsme à deux, qui est l'essence môme de n'importe quelle affection. De là des jalousies sans cesse éveillées, des scènes larmoyantes, pour un rien, un regard, un sourire équivoque, l'échange d'un bouquet ou d'une image emblématique qu'on glisse entre les pages du paroissien... — Tu me trompes, tu es une ingrate! san glotait parfois Eva, à la suite d'une récréation où Jeanne avait coqueté à droite et à gauche. Et elles se tourmentaient mutuellement, elles se boudaient pour se réconcilier au bout de cinq minutes. Un jour, elle l'aborda avec une moue rageuse, et lui serrant les mains dans les siennes, la regardant fixement dans les yeux, elle s'écria brusquement : — J'ai rêvé cette nuit que tu te mariais! Dis-moi que cela n'arrivera jamais ! M" e de Luxille, étonnée, ne se défendait pas. Alors Eva se roula à ses genoux, s'arrachales cheveux, la gorge soulevée de hoquets convulsils. 18 LES PARISIENNES — J'en mourrais, vois-tu, j'en mourrais! disait-elle. Et Jeanne, attendrie, prise dans ses nerfs par ce désespoir théâtral, pleura à son tour, chercha des phrases consolantes, des termes câlins, afin d'apaiser sa chérie. — Mon cher amour, je te défends de douter de moi. Tu es ma vie et ma joie. Je n'aime que toi au monde. Va, rien ne nous séparera! Elle appuyait sa tète sur l'épaule d'Eva, et, tout bas, s'ingéniait à la persuader, à chasser ces vilaines pensées moroses; elle lui tendait ses lèvres en se haussant sur la pointe des pieds d'un air drôle. Et leurs rires revenaient; elles se. raillaient mutuellement et se promenaient à petits pas, le bras à la taille, comme un couple idyllique, dans les allées bordées de buis du jardin... D'ailleurs, elles n'étaient pas les seules à jouer à l'amour. La plupart des pensionnaires, en effet, se choisissaient, durant la première année, une amie du môme âge et de la même taille qu'elles, pour ne pas être séparées ensuite par classement des premières commu- DEUX AMIES 13 nions. Elles semblaient répéter les rôles de l'exquise comédie qu'elles créeraient plus tard dans le monde. Elles s'illusionnaient comme les folles d'un étrange poème anglais, qui s'énervent à vouloir respirer l'odeur des fleurs artificielles. Des cadeaux réciproques scellaient leurs serments, — des bagues d'argent, que vendait la sœur tourière, et sur lesquelles étaient gravés les signes symboliques de la Foi, de l'Espérance et de la Charité. Et ces gamines qui portaient des robes courtes et faisaient des cocottes en papier de leurs livres de classe, se passaient sérieusement les anneaux aux doigts, entouraient l'aventure de mystère, s'étourdissaient de formnies solennelles et se figuraient avec une sincérité absolut que désormais elles étaient liées pour toute leur vie et qu'elles devaient enfermer ce secret mystique au tre- fond de leur cœur. III Comme il ressemblait peu aux couvents austères de province, qui sont «nfouis dans quelque rue déserte ombrée par des clochers d'église et des murs de vieux hôtels, ce pensionnat parisien, pimpant, empli d'une mondanité discrète, ainsi qu'une cornette de religieuse qui fleurerait un imperceptible arôme de poudre à la maréchale! Les sœurs avaient dans leurs manières, leurs conversations, une distinction affinée de femmes qui ne sortent pas du commun et qui Qlit goûté aux joies profanes du monde juste le temps de ne point trop en être désabusées et d'en garder une souvenance adoucie et tranquille. DEUX AMIES 15 Elles meublaient bien les parloirs propres, aux planchers luisants comme des miroirs, aux boiseries jalonnées de tableaux pieux, qui s'animaient le jeudi d'un froufroutement de toilettes élégantes, d'un remuement de chaises, d'un bruit de conversations féminines où les voix aiguës des petites mettaient une note dominante. Elles étaient à leur place dans le vaste jardin, pareil à un coin de parc dont les lilas s'étalaient comme une grille verte devant les fenêtres de l'étude. Le beau jardin planté d'arbres séculaires où s'amusaient les élèves, où elles avaient toutes leur carré, où des chansons de merles répondaient à leurs rires. L'uniforme même avait une joliesse originale. Une robe unie d'une teinte grise bleutée, dont le corsage moulait la taille comme un « jersey », et sur les épaules une pèlerine courte de cachemire doublé de surah bleu, qui par son échanerure découvrait le ruban de la division auquel pendait la médaille de Notre-Dame. Enfin, encadrant les cheveux sagement coiffés, une mignonne capote coulissée à laquelle s'en- 10 LES PARISIENNES roulait un liseré de la même nuance que la robe. Que d'inutilités on apprenait là-dedans, de calembredaines historiques, de géographie et d'arithmétique, comme si une femme devait savoir que deux et deux font quatre et déchiffrer une autre carte que celle du Tendre ! Mais aussi quel apprentissage utile de la vie probable, que de choses qui se gravaient dans leur mémoire pour ne plus'en sortir, qui les déniaisaient, qui les formaient. L'art diificile d'être Parisienne — Parisienne de Paris — qui ne commettra jamais une bévue, qui osera affirmer son opinion avec une crânerie drôlette au travers de toutes les discussions sans dire de trop grosses absurdités, qui saura s'habiller et se déshabiller de façon à être la plus jolie, la plus affriolante et la plus adulée. Les élèves de Saint-Joachim avaient une sorte de marque de fabrique, — la marque des grands crus. On les reconnaissait dans le monde, et elles ne tardaient pas plus à trouver des maris qu'ensuite — bien vite — à avoir des amants. IV Eva Moïnoff fut renvoyée du couvent, comme une brebis galeuse, pour avoir tenu des propos inconvenants sur la sœur Marie-des-Anges, et prétendu publiquement que la surveillante cachait dans son livre de messe la photographie d'un officier de dragons, auquel elle écrivait chaque soir en cachette. La supérieure ne voulut point revenir sur sa décision première, d'autant que cette élève l'inquiétait avec ses allures indociles, ses hanches de femme et ses yeux fouilleurs. Jeanne eut une crise nerveuse à l'idée qu'elle allait rester toute seule, qu'on la séparait, qu'on la déscnlaçait de son amie aimée. Elles pleurèrent ensemble, abattues par le 18 LES PARISIENNES coup qui les frappait. Elles s'embrassèrent follement, comme si elles avaient voulu aspirer leur souffle et s'en griser pendant toute la durée pénible de l'absence. Et Eva torturait le cœur bouleversé de la petite, exigeait mille promesses, une fidélité de tous les jours, de tous les instants. De loin comme de près, elles s'appartiendraient, elles vivraient de la même vie, elles s'enverraient de véritables journaux, où leurs moindres sensations, leurs joies, leurs souffrances seraient notées comme en ces examens de conscience qu'on écrit avant de se confesser. Cette correspondance absorberait leurs pensées, les aiderait à tromper l'ennui des heures lentes et à attendre les jours de sortie, qu'elles passeraient heureusement ensemble chez les parents d'Eva car ceux de M" e de Luxille voyageaient alors en Italie. 0 les dimanches de liberté, elles les marquaient d'une croix blanche au calendrier, et ils n'arrivaient jamais assez vite ! M m " Moïnoff recevait justement ce jour-là et DEUX AMIES 10 personne ne les dérangeait, ne les importunait dans la chambre tendue de perse fleurie où le lit d'Eva avait une blancheur chaste. Elles s'y enfermaient comme en un paradis, dédaignant les promenades au Bois, les distractions de toute espèce qu'on leur offrait. Eva avait pour son amie des attentions galantes d'amant qui reçoit chez lui sa maîtresse. Des bouquets dans les vases et toujours une dînette de gourmandes qu'elles croquaient à belles dents. Elle s'asseyait aux pieds de Jeanne, posait sa tête sur les genoux grêles de l'enfant et la questionnait, lui faisait raconter par le menu les moindres potins du couvent. — Avez-vous été bien sage, mademoiselle? disait-elle, dissimulant sous ces intonations légères de moquerie une sourde et réelle inquiétude. — Fi, la vilaine! répliquait M" e de Luxillc. On l'aime, et plus on l'aime, plus elle se plaint. Vous mériteriez vraiment... — Tais-toi, tais-toi, interrompait Eva avec une fougue enfiévrée, et elle l'attirait vers elle, elle collait sa bouche dans les cheveux follets 20 LES PARISIENNES qui frisottaient sur sa nuque, puis dans la chair rose et tiède blondie par l'ombre de l'oreille, puis sur les lèvres, comme si elle avait mordu un fruit savoureux, et l'uniforme de Jeanne, la robe collante, qui moulait les rondeurs naissantes de cette gorge de gamine, en était toute chiffonnée. La petite avait l'impression morose d'une prisonnière qui regagne sa cellule quand on la reconduisait au couvent le soir. Sa peau sèche était picotée de lancinantes démangeaisons. Le froid la saisissait dans son lit, au dortoir. Elle oubliait ses devoirs. Elle oubliait les fleurs de son jardin. Elle cherchait les coins d'ombre pour pleurer. Et ses pensées s'envolaient par-dessus les murs élevés vers la chambre tendue de perse tendre où les bouquets, le linge d'Eva embaumaient l'air. La séparation, l'isolement l'asservissaient davantage à l'influence morbide et énervante de M" e Moïnoff, décuplaient ses sens, pourrissaient son imagination et son cœur. Le vice l'envahissait, s'infiltrait dans son organisme anémié. DEUX AMIES 21 Elle ne dormait plus. « Je pense à toi à toutes les heures du jour « et de la nuit, écrivait-elle à Eva. Le couvent « est comme une grande baraque vide depuis « que tu en es partie. Je te cherche partout, « mon cœur joli : dans les allées du jardin, à « la chapelle, à l'étude. Ta place est mainte- ce nant occupée par ce laideron d'Antonia, et « j'aurais envie de la battre quand elle sou- « lève le couvercle de ton ancien pupitre. Je « t'aime comme une toquée et je ne sais que « cela. Pourquoi ne peux-tu pas m'enlever à « ces sœurs bougonnes et radoteuses, m'em- « porter pour toi seule n'importe où il te « plairait de me cacher? Nous serions si heu- « reuses dans une petite maison au milieu des « bois, où il y aurait des oiseaux et des feuilles « vertes! » Elle continuait dans ce ton affadi de romance, ayant en tête des réminiscences de M"" Loïsa Puget, s'emballant sur d'inutiles chimères et poétisant so/i vice. Et elle ajou- 22 LES PARISIENNES tait à ces rêves surannés d'oiseaux, de chaumière cachée sous les feuillages, des papotages de pensionnaire aux aguets de tout ce qui se dit, de tout ce qui trouble le monotone train train d'un couvent. « Hortense de Champvallon avait égayé toute « la classe en récitant le chapitre d'Agar et « d'Abraham avec des termes d'argot que son « frère, qui est saint-cyrien, lui apprenait le « dimanche. La sœur Sainte-Luce en était en- « core malade. M& r d'Héliopolis avait promis « d'officier pontificalement pour l'adoration « perpétuelle. La supérieure en perdait le ce boire et le manger. Rose Welmont se brouil- « lait décidément avec la grosse Marthe à pro- « pos d'un méchant bout de « nourrissonne ». « On n'était pas plus bête que ces deux écer- « velées. » Eva lisait les lettres de son amie de la première à la dernière ligne. On eût dit d'une convalescente qui par les fenêtres de l'infirmerie regarde de loin les élèves qui jouent, qui DEUX AMIES 23 s'ébattent dans la cour de récréation, et soupire et a la nostalgie des clameurs anciennes, des parties bruyantes, de tout ce qui l'amusait, de tout ce qui l'amusera bientôt comme autrefois. Elle répondait aux confidences de Jeanne par des déclarations exaltées, expansives, impatientes, qui auraient pu se résumer dans cette phrase ardente d'une lettre de M"* Aïssé adressée au chevalier d'Aydie : « Je n'ai qu'un désir en ce monde, rendre la vie si douce à celui que j'aime qu'il ne trouve rien de préférable à cette douceur. » Ce feu, perpétuellement attisé et par leur* correspondance assidue et par la sortie du dimanche, altérait la santé de M"" de Luxille. Elle maigrissait. Elle fuyait la société des autres élèves et touchait à peine du bout des lèvres les plats qu'on servait au réfectoire. Les religieuses s'épouvantèrent de ces tristesses noires, dont elles ne devinaient pas la cause, des convulsions spasmodiques qui l'agitaient brusquement et lui enlevaient pendant des heures toute apparence vitale. Son anémie 24 LES PARISIENNES croissait, compliquée d'une maladie de langueur. On avertit M. de Luxille, qui retira aussitôt sa fille du couvent. Et sur les instances de M me Moïnoff, qu'avait endoctrinée Eva, les deux amies furent confiées à une vénérable institutrice qui admirait dévotement les romans de M me Cottin et ne demandait qu'à avoir une chaufferette chaude et à somnoler au iond d'un bon fauteuil. Les jeunes filles l'accablèrent de petits soins et elle ne les embarrassa point. V M. Wasili Moïnoff, qu'on recevait ainsi que sa femme non seulement dans la colonie étrangère mais dans plusieurs salons du faubourg Saint-Honoré, était un ancien marchand de chapeaux de Moscou. Il avait épousé la fille cadette d'un sénateur qui remuait les millions à la pelle et dirigeait * plusieurs mines et des établissements industriels disséminés aux quatre coins de la Russie. Mais bientôt, compromis dans des spéculations véreuses, n'attendant pas la dégringolade complète de son beau-père, que les journaux accusaient ouvertement de malversations coupables et dont la iortune allait s'effondrer en une formidable banqueroute, Wasili Moïnoff réalisa la 26 LES PARISIENNES dot de sa femme, plaça tout ce qui lui appartenait en rentes françaises, et partit par le premier train qui chauffait pour Paris. La grande ville l'accueillit, comme elle accueille invariablement les rastaquouères, avec une bienveillance particulière et sans leur demander ni passeports ni papiers de famille. Les nouveaux venus étaient riches. Ils ne reculaient devant aucune dépense. On les accepta bientôt et ils prirent rang parmi cette société interlope et bruyante qui mène la mode, qu'on prône louangeusement dans les échos mondains et qui se faufile, s'insinue partout, prodiguant ses invitations et tenant comme des tables d'hôte ouvertes à qui veut se présenter. Drôle de bohème envahissante et attirante dont les femmes, avec leur beauté subtile, leurs extravagantes toilettes, leurs cheveux éblouissants, vous retiennent et vous forcent à revenir une fois, deux fois, toujours, vous mettent un bandeau sur les yeux, vous empêchent de voir combien leurs maris sont ridicules et communs, et ont inventé la plus sensuelle des valses et la plus jolie des coif- DEUX AMIES 27 furcs, — celle qui découvre la nuque et voile le front jusqu'aux cils comme d'une résille d'or! Les Moïnoff s'installèrent luxueusement dans un hôtel de l'avenue des Champs-Élysées, dont le premier étage était occupé par la famille de Luxille, des gens très riches qui cousinaient avec tout le faubourg. La marquise de Luxille traita d'abord de haut ses voisins, et ne les admit que peu à peu dans son intimité. Puis on ne se quitta plus, on fréquenta les uns chez les autres comme des parents qui ont loué la même maison. L'amitié étroite de Jeanne et d'Eva resserrait ces liens d'aventure, habituait les deux familles à vivre d'une existence presque jumelle. Et le marquis guidait complaisamment M. Wasili Moïnoff dans les bons endroits, le mettait de moitié dans ses escapades de vieux libertin, tandis que leurs femmes prenaient le thé en causant chiffons au coin du feu ou s'évaltonnaient au bal. VI Petite comme une figurine de Saxe qu'on pose sur une étagère, Eva avait le charme troublant de certaines musiques, de certains paysages qui fouettent les nerfs et dont aucune impression nouvelle ne pourrait arracher le souvenir obsédant. La couleur ambrée du thé qui se refroidit au fond d'une tasse de chine rose teintait ses cheveux. Elle se coiffait à la façon des babies qui sourient si drôlement dans les aquarelles de Kate Greenway. Aussi les Luxille avaient-ils l'habitude de l'appeler « miss Eva ». Des curiosités allumaient le regard insolent de ses prunelles claires. Le pli moqueur de sa bouche aux lèvres charnues déconcertait ceux qui la traitaient comme une enfant. DEUX AMIES 29 Elle venait d'avoir seize ans et elle était tout à fait femme, — n'ayant même plus les grâces incertaines de la nubilité naissante. Les pointes aiguës de ses seins crevaient l'étoffe du corsage. La minceur de sa taille, les amples contours de ses hanches et de petites chevilles étroites et fines la rendaient pareille à une de ces poneytes nerveuses et vives qu'on dresse au manège pour être montées « en dame ». Et il s'évaporait de ses dessous — de son linge et de sa chair — comme une odeur de fourrures qui ont été enfermées longtemps dans un coffret de santal, — une odeur à la fois forte et douce d'une indéfinissable subtilité qui montait à la tête. M 1 " Jeanne de Luxille n'avait aucune res scmblance avec son am Elle manquait totalement de f'éminilité. On eût dit d'un groom effronté de cocotte, — un de ces « Bobs » gouailleurs que Grévin plante en quatre traits de plume dans l'antichambre de Rose Mirliton ou de Tata Chiquette. Plate, dégingandée, garçonnière, avec son petit chignon d'Anglaise, sa frange lisse, sa maigreur 30 LES PARISIENNES maladive, elle avait l'air d'avoir été taillée à coups de serpe dans une racine de buis. Elle marchait de l'allure saccadée et automatique des « boudinés », qui s'en vont le dos un peu courbé et brinquebalant des coudes. Mais dans cette figure fruste, l'on ne voyait que les yeux, — les yeux larges, veloutés, profonds comme la mer tapissée d'algues vertes. Ils riaient d'un rire spirituel et insouciant de jeunesse. Toute la vie, tous les désirs inavoués, les sensations multiples du cœur et du cerveau se concentraient à l'abri de ces cils longs et noirs, flottaient tour à tour comme des ombres ou comme des rayons sous ses paupières. Une perdition s'en dégageait. Son masque ensorcelait étrangement. Il y avait comme un arrière-goût de vice. Bien qu'elle eût une année de moins qu'Eva, elle était aussi dépravée, aussi gangrenée que sa grande amie. L'élève même dépassait parfois sa maîtresse, intervertissait les rôles anciens. Elle écoutait aux portes les conversations lâchées de M. de Luxille. Et cherchant à tout comprendre, à tout connaître, elle amplifiait DEUX AMIES 31 des riens, elle flairait sous les choses les plus naturelles des obscénités monstrueuses, comme une curieuse qui, dans une bibliothèque, ne reluquerait que les titres à double entente et les volumes orduriers. Elle savait déjà dissimuler ses pensées avec une habileté rusée et ne dire que ce qu'elle voulait dire. Et M me de Luxille, attendrie, citait les réponses ingénues de sa fille, s'émerveillait de sa candeur d'Agnès, de ses interrogations naïves. Une enfant pareille n'avait besoin d'aucune surveillance et elle se déchargeait davantage de son éducation. M me Moïnof en laisait autant. Elles furent enchantées toutes les deux, lorsque Jeanne et Eva demandèrent à partager la même chambre, afin de préparer plus sérieusement leur examen prochain. Et la marquise augmenta les appointements de l'institutrice, qui développait en elles un tel amour du travail. VII L'hiver suivant, elles accompagnèrent leurs mères dans quelques salons, — les salons aimables où l'on s'amuse encore comme au temps passé et où les jeunes filles ont implanté la mode charmante des « bals blancs ». C'était chez la maréchale d'Ancre, — cette spirituelle marieuse qui s'est résignée à vieillir et aime à s'entourer de figures rieuses et de robes de mousseline, comme si elle cherchait à revivre en arrière, à renouer l'écheveau brisé des souvenirs de sa jeunesse; chez la petite baronne de Millemont, une adorable étourdie qui bavarde sans cesse comme un oiseau chante et ne se ferait pas longtemps prier pour jouer à nouveau à la poupée, et chez M"* de Haute- DEUX AMIES 33 cloche, une chanoinesse — la dernière vraie peut-être — qui malgré son air majestueux de portrait familial et ses relations avec tous les évêques du monde, donne volontiers à danser et n'a nullement renoncé aux plaisirs profanes et aux fredons de Johann Strauss. Eva avait un grand succès dans toutes les maisons où on la conduisait. Elle valsait admirablement — surtout le « racket » — la valse qu'on traîne comme pris de vertige, cette danse sensuelle faite de frôlements prolongés, de paresses lasses suivies d'emballements éperdus. Elle était l'homme toujours et son corps onduleux se pliait au rythme des violons, s'enlaçait étroitement au corps de la danseuse qu'elle soutenait de ses bras nerveux, qu'elle emportait comme en un tourbillon irrésistible. Les plis de leurs robes se confondaient en quelque chose de vague qui flottait légèrement, comme un pavillon de satin gonflé par le vent. • Et avec son instinct mauvais, sa science des nervosités féminines, M"" Moïnoff les essayait toutes comme des instruments. Elle devinait 34 LES PARISIENNES aussitôt à leur manière de valser, au contact de leurs genoux, à l'espèce de pâmoison qui fermait à demi leurs yeux noyés de langueur, qui précipitait les battements du cœur et durcissait la gorge, ce qu'elles valaient, ce qu'il y aurait à tenter, quand brisées de fatigue, chaudes encore de cette course folle, elles viendraient s'asseoir sur un fauteuil écarté dans l'ombre et jaser derrière leurs éventails éployés. Celles-là, soit les vicieuses comme elle, dont en une poignée de main prolongée elle avait senti sous le gant les ongles soigneusement rognés, soit les ignorantes dont les sens s'éveillaient, Eva ne les lâchait point, les étourdissait de déclarations passionnées, les domptait par des promesses, par des paroles détraquantes, jusqu'à ce qu'elle eût obtenu un rendez-vous et qu'elle eût ébauché une intrigue amoureuse. Ce jeu la délectait. Jeanne ne suffisait plus à satisfaire son être assoiffé de jouissances et elle la trompait cavalièrement, mais avec mille précautions, des cachotteries adroites, une hypocrisie raffinée de fille qui mène de front plusieurs bonnes fortunes. DEUX AMIES 85 M"' Moïnoff avait l'audace de son rôle. Serrée dans sa jaquette de drap, avec un petit col droit, une robe simple de cheviotte rayée, tour à tour elle s'agenouillait dans une chapelle de la Madeleine, ou faisait les cent pas au marché aux fleurs, ou même louait un cabinet particulier de restaurant, une chambre d'hôtel garni. Cependant, après ces escapades, elle revenait plus tendre, plus désirante, se jeter aux pieds de Jeanne, comme, au lendemain d'une amourette de rencontre, on retourne à la maîtresse préférée, tout heureux de savourer les caresses habituelles. Et elle exigeait de son amie une fidélité absolue, ainsi qu'au couvent. Un article, qu'elle lut à cette époque dans une gazette galante, — article musqué et prétentieux où l'on élaborait un projet de cluK féminin, — ouvrit des horizons nouveaux à l'imagination démente de M" e Moïnoff. Pourquoi ne réaliserait-elle pas ce projet? Pourquoi ne fonderait-elle pas avec M" e de Luxille et avec ses autres amies, — toutes celles qu'elle avait marquées de son baiser comme les ouailles d'un troupeau, — une 36 LES PARISIENNES franc-maçonnerie secrète dont elle serait la présidente? Elles étaient ricnes, gâtées par leurs parents, qui leur donnaient autant d'argent qu'elles en désiraient. En s'alliant et se cotisant entre elles, il leur serait donc facile de réunir les fonds nécessaires pour louer un petit hôtel dans quelque quartier perdu et le meubler délicieusement comme un nid d'amoureux ou un intérieur de cocotte sérieuse. Et la vision des grandes débauches païennes, des temples de Lesbos, où, dans le parfum des myrtes, les prêtresses se pâmaient accouplées comme les colombes symboliques d'Aphrodite; — tous les souvenirs incohérents ramassés dans les lectures hâtives des livres malsains qu'on dévore en les refermant au moindre bruit, en relisant des pages, en rêvassant entre certains chapi- tres, brûlaient son cerveau malade comme une flambée de bois résineux qu'avive un vent furieux... VIII Une difficulté sérieuse empêchait la réalisation immédiate de ce projet. M" c Moïnoff, étant encore mineure, ne pouvait pas signer un acte de location sans le consentement de ses parents, mais elle n'était pas femme à se rebuter pour une bagatelle semblable et à rester indéfiniment en panne comme les niais qu'arrête le premier obstacle heurté. Elle s'introduisit dans l'intimité de cette baronne de Millemont chez laquelle elle avait tant de Jeanne, comme elle disait en son rude parler provincial, la vieille fille préférait ses autres cousins, les Thiaucourt. M me de Tillenay n'était venue qu'une fois — quelques heures — et son bagout d'étourdie, ses bâillements à peine dissimulés, le sans-gêne de sa tenue et de ses réponses, avaient produit une impression déplorable sur l'esprit de la cousine. — Ce pauvre Stanislas en verra de grises DEUX AMIES 107 avec ce méchant bout de femme ! bougonnait- elle, et les lettres que lui écrivait Jeanne, lettres pleines de protestations de commande et de souhaits hypocrites, ne l'attendrissaient pas, augmentaient plutôt sa répulsion instinctive. Tout son cœur appartenait aux autres. La malheureuse infirme vivait en eux son rêve décevant de bonheur. Ils s'étaient mariés par amour, n'ayant pas dix écus. Mariés tout jeunes. Ils n'avaient, en effet, pas cinquante ans en additionnant leurs âges. M. Jacques Thiaucourt écrivait, gagnant son pain dans les journaux, courageusement, et ayant une moyenne de talent ordinaire, — ce qui suffit pour délayer une actualité en trois cents lignes et paradoxer sur le premier sujet venu. Un beau gars, solidement musclé et dont les traits fins, la moustache cavalièrement retroussée et les yeux d'un bleu sombre plaisaient aussitôt- par leur apparence de franchise et de saine jeunesse. Jacques avait rencontré sa femme dans une 108 IES PARISIENNES partie de campagne. Elle s'appelait Luce et était toute frêle, toute jolie, comme ces oiseaux des îles que les femmes épinglent à leurs manchons. Son rire d'enfant ensorcela Jacques. Les jeunes gens s'aimèrent. Une idylle blonde et rose de baisers timides, d'aveux balbutiés, de tendresses devenant de plus en plus tendres. Et ils s'en allèrent passer tout un grand mois de leur lune de miel chez la cousine, dans la calme maison posée au bord de l'eau. La vieille fille pleura plus d'une fois en les voyant, le bras à la taille, chuchoter dans l'ombre verte des charmilles et n'ouvrir leurs volets qu'au plein midi. Puis elle s'y accoutuma, les encouragea à s'adorer, se chauffa à cette belle flambée de printemps. La cousine fut la marraine de leur baby, et elle qui ne voyageait jamais, qui ne franchissait pas deux fois dans l'année le seuil de son logis, mit la clef sous la porte et partit pour Paris, afin d'assister au baptême du petit. Et c'étaient des joies sans fin quand Jacques DEUX AMIES ion pouvait s'échapper et qu'ils arrivaient tous les trois. La cousine s'y préparait à l'avance, bouleversait la maison, éreintait ses deux petites orphelines à frotter, à laver, à récurer. Et on cardait les matelas, on sortait le beau linge des armoires, le linge de famille qui fleure la bonne lessive et la lavande. Les planchers luisaient comme des miroirs. Les carreaux des fenêtres étincelaicnt sous leurs rideaux blancs. Les allées du jardin étaient ratissécs, les plates- bandes fleuries. La maison avait un aspect réjouissant de fête. Et la vieille fdle caquetait alors du soir au malin, emmenait partout ses hôtes, les gavait de friandises, de fruits gardés soigneusement sur les planches du cellier, de petits plats sucrés dont elle puisait les recettes dans un gros livre de cuisine. " Elle s'emparait de l'enfant, le faisait coucher dans sa chambre, l'habillait, le- berçait avec de vieilles chansons de nourrice — ces chansons où revient toujours l'histoire d'uni' no LES PARISIENNES princesse belle comme le ciel et l'eau ou d'un galant fidèle qui part pour la guerre. Jacques, la voyant si heureuse, lui confiait sa femme et son fils, prolongeait leurs vacances autant que le souhaitait la cousine, et retournait tout seul s'atteler à la hesogne obligatoire. IV M. de Tillenay était au courant de tout ce qui se passait chez la cousine. Et il s'épouvantait de cette intimité croissante, des préférences bien nettes que témoignait la vieille demoiselle. Les visites fréquentes des Thiau- court, les soins, les tendresses dont ils entouraient leur parente, le mettaient de méchante humeur. Toute la fortune s'en irait de ce côté. 11 eût fallu être idiot pour ne pas le pressentir. Et Stanislas croyait déjà être là-bas, dans la maison, devenue silencieuse et triste, quand le notaire déplierait le testament et lirait les dernières volontés de la morte aux membres de la famille. 112 LES PARISIENNES D'avance il en connaissait le sens. M"' Eu- doxie de Souville léguait ce qu'elle possédait au filleul que ces intrigants avaient poussé dans ses jupes, qu'elle s'était accoutumée à adorer, à choyer. Et ils n'auraient alors — lui et Jeanne — qu'à se retirer les mains vides, frustrés de l'héritage espéré. Cependant la cousine pouvait vivre encore longtemps. M. de Tillenay n'était pas 'disposé à abandonner ainsi sa part aux autres sans se débattre, sans lutter de toutes les façons et jusqu'au dénouement. Mais avec quelles armes combattrait-il l'influence acquise par cette petite bourgeoise et son baby rieur? Ah! s'ils avaient eu un enfant, eux aussi, comme ces Thiaucourt! Un enfant frêle, à la jolie figure poupine, dont les cheveux passent ainsi que des floches de soie légères sous les dentelles du béguin, dont les lèvres balbutient d'incertaines syllabes. Comme ils eussent, à leur tour, supplié la cousine de venir, d'être la marraine de celui-là puisqu'elle l'était de l'autre! Que de prétextes ils eussent allégués pour la faire jouer à la maman, pour lui con- DEUX AMIES 113 fier le petit être inconscient du rôle odieux que lui imposaient ses parents! On se serait rapproché. On l'eût attirée, retenue et peu à peu emmaillée comme une mouche dans les fils d'une toile d'araignée. Jeanne s'était d'abord rebellée. Elle avait peur d'accoucher et ne se découvrait au cœur aucun goût pour la maternité. Il lui déplaisait de s'imaginer qu'elle ne pourrait plus monter à cheval, qu'il faudrait éviter toutes les excitations, se soigner perpétuellement, dissimuler sa grossesse en des toilettes flottantes. Les enfants l'ennuyaient comme des objets encombrants et incommodes. Et elle eût volontiers répété à Stanislas la boutade pimentée de cette actrice du dernier siècle qui répondait à un abbé de ruelle : — Les enfants n'ont jamais donné de plaisir aux parents que neuf mois avant leur naissance ! Ensuite elle se prêta aux désirs de son mari. L'intérêt — le miroitement de l'héritage — dominaient ses appréhensions. Ils eurent l'un pour l'autre un regain factice de M LES PARISIENNES passion. Ils s'épuisèrent vainement à chercher leur jeunesse, leurs forces précocement abolies. L'inanité de leurs efforts les irritait, les accablait. Quel philtre, en effet, eût été assez vivace et puissant pour ressusciter ces deux êtres atrophiés et inféconds? L'homme débile que, durant toute l'enfance, des domestiques roulaient pelotonné dans une petite voiture, qui s'était virilisé tardivement, entouré de médecins et ranimé par des traitements énergiques et des bains de sang. La femme éreintée par ses habitudes de débauche, plus vieille que son âge avec ses traits tirés, ses yeux que balafraient des cernures profondes, ses hanches maigres sur lesquelles la peau se plissait comme du satin qui a été mouillé. Et ils se reprochaient mutuellement cett stérilité incurable qui entravait leurs projets. Ils se renvoyaient des injures grossières, des mots de carrefour qui soulageaient leur dépit amer. Chaque mois, M. de Tillenay et sa femme attendaient le résultat souhaité, comptaient les dates, se réjouissaient d'un retard, DEUX AMIES 115 espéraient se tromper, goûtant, durant quelques jours, un peu d'accalmie,, se reposant en nue trêve peureuse au bout de laquelle recommençait ce travail décevant de Sisyphe. ' Jeanne s'entêtait maintenant, empêchait son mari de se dérober, le rappelait quand il demandait grâce, surmontait son dégoût pour l'achever, pour l'obliger à avouer humblement sa défaite. C'était là sa revanche, une revanche facile et ironique qui exaspérait M. de Tillenay car la jeune femme ne lui ménageait alors aucun sarcasme, aucune humiliation. Il l'avait insultée, rudoyée, blessée dans son orgueil de femme, traitée comme une fille de trottoir que le labeur d'amour a usée autant qu'une guitare de chanteuse errante. Elle lui rendait ses soufflets d'une main lourde qui marquait les joues. En vérité, elle lui conseil lait de se plaindre, d'élever la voix, lui qui n'avait seulement pas la force de faire un en fant à sa femme et qu'une chiquenaude abattait. La cousine Eudoxie n'aurait pas souvent l'occasion de se déranger pour des baptêmes, 116 LES PARISIENNES et les Thiaucourt pouvaient attendre tranquillement l'héritage! Jeanne s'échauffait en parlant, finissait par crier et sangloter, accusant son mari de l'avoir trompée, faisant un tableau lamentable de son existence à côté, de ce qu'elle appelait le « ratage » de sa vie. Et M. de Tillenay ne lui répliquait pas, laissait ses larmes se sécher, la crise se terminer, avec une philosophie paresseuse de forçat qui a renoncé à s'évader de son bagne. Eva Moïnoff vivait trop auprès d'eux pour ne pas remarquer ces orages continuels. Elle voulut en connaître la cause et essaya d'interroger son amie. M me de Tillenay lui fit des réponses évasives, mettant une sorte de pudeur à ne pas révéler ces secrets d'alcôve à Eva et craignant surtout que celle-ci n'y trouvât le sujet de mordantes railleries. Mais la jeune fille insista tellement, revint si souvent à la charge, l'enveloppa de tant de câlineries rusées que Jeanne s'épancha dans ses bras avec une entière confiance. Tous les torts étaient du côté de M. de DEUX AMIES 117 Tillenay. Elle se donnait nécessairement le beau rôle dans son aventure équivoque. Son mari se conduisait avec elle comme un malhonnête homme. Il avait violé ses promesses. Il l'obligeait à subir ces semblants d'amour qui l'énervaient et la froissaient. Il expérimentait ses forces sur elle. Jeanne n'ajoutait pas qu'elle avait accepté d'être la complice, l'interprète principale de cette bouffonnerie ridicule, qu'après avoir été l'instrument docile de son mari, elle l'avait à son tour retenu, ramené, rivé sur l'oreiller, et qu'elle tenait autant que lui à l'héritage de la cousine Eudoxie. Eva la regarda avec un mauvais sourire. — Tu n'aurais pas dû supporter cela, ma chère! lui dit-elle froidement. Cette phrase brève était comme l'écho de la désillusion qui refluait de sa tête à son cœur, un de ces reproches polis et glacés qui précèdent une rupture lorsque l'amant ne peut plus douter des défaillances de sa maîtresse et, à moitié guéri, s'aperçoit qu'elle est changée, qu'elle n'est plus aussi jolie, plus aussi tendre 418 LES PARISIENNES qu'autrefois et compare au présent les belles années enfuies, le temps où on l'adorait, où l'on eût tenté les plus folles folies pour lui baiser seulement les cheveux de la nuque... V / Il eût été impossible maintenant à Eva Moïnofï d'oublier cette nausée de dégoût brusque qu'avait soulevée en elle la conduite de son amie. Elle n'était plus jalouse mais lassée, désenchantée, impatiente d'en finir et de chercher ailleurs ce qu'elle n'avait pas trouvé dans sa liaison si longue avec Jeanne. Elle espaça ses visites, passa des semaines sans revenir, ne répondit pas aux lettres continuelles de M me deTillenay. Elle lui marchanda d'abord ses caresses, l'énervant à plaisir et la tourmentant de ses exigences fantasques, puis elle l'en sevra complètement, prête, si elle s'était rebellée, à lui dire la phrase toujours pareille des séparations voulues : 120 LES PARISIENNES — Tu ne m'aimes donc que pour cela! Jeanne, dans la préoccupation perpétuelle de son idée fixe d'héritage, ne s'en aperçut pas aussitôt et lorsque ses yeux se dessillèrent, lorsqu'elle vit à ne pas douter qu'Eva s'éloignait et avait assez d'elle, elle eut un grand déchirement, une souffrance qui bouleversa tout son être. Elle s'était accoutumée à cette existence jouisseuse et jamais ne se serait imaginé que cela pourrait avoir une fin, qu'il faudrait y renoncer, se contenter des semblant d'amour que lui offrait son mari. , Son orgueil de femme prit cependant le dessus de la douleur morne qui lui cuisait et elle n'essaya pas de retenir celle qui s'en allait. Elle surprit Eva par son indifférence affectée. Mais si ses lèvres demeuraient muettes et glacées, si ses yeux ne se mouillaient pas de larmes, il n'en était pas de môme de son cerveau et de son cœur. Toutes les rancunes, tout le fiel s'y amassaient, s'y condensaient. Et elle reporta contre Stanislas la colère rageuse, le dépit qui l'ulcéraient. N'était-il pas la cause première de cette DEUX AMIES 121 brouille sans appel? N'avait-il pas exaspéré la jalousie d'Eva par ses prétentions surannées? N'aurait-il pas dû garder son rôle effacé d'être neutre et ne pas encombrer de sa présence l'alcôve conjugale? Jeanne ne se rappelait même plus qu'elle avait obligé son mari à se départir de sa réserve habituelle, qu'elle l'avait attiré et retenu volontairement dans ses bras. Et bien qu'il fût absolument innocent, elle le rendit responsable des caprices de M" e Moïnoff. Dès loi*, à l'étonnement de M. de Tillenay, qui ne s'expliquait pas cette métamorphose brusque, la camarade aimable qu'elle était fit place à une créature arrogante, irritable, nerveuse. Stanislas ne la reconnaissait plus. Elle geignait continuellement, donnait des ordres contradictoires, avait des fantaisies de convalescente qui ne parvient pas à se décider, dérangeait les habitudes de M. de Tillenay, invitait les gens qu'il abhorrait. Les domestiques rudoyés s'en allaient au bout d'un mois. La maison avait un aspect d'hôtel meublé. Puis des scènes interminables 122 LES PARISIENNES finissant par des crises de nerfs, des bouderies d'une semaine durant lesquelles elle ne desserrait pas les dents et refusait de se lever. Elle l'exaspérait. Il ne pouvait sortir une heure sans qu'elle se lamentât et l'accusât de galvauder leur fortune et d'entretenir dix maîtresses. Elle le blessait dans son amour-propre en lui demandant ensuite d'ironiques pardons qui l'accablaient plus cruellement que des reproches. Comment était-elle assez bête pour le soupçonner? Quelle femme eût accepté un tel fantoche, qui n'avait même pas le courage et la force de s'attarder dans l'alcôve conjugale? Cette guerre sourde dégénéra en de tels abus qu'un jour M. de Tillenay, poussé A bout, perdit la tête et, comme un dompteur de ménagerie, roua de coups de cravache le corps frêle de sa femme. Elle hurlait, demandant grâce, se tordant sur le tapis; mais inflexible, il la fouetta jusqu'à ce que son bras engourdi n'eût plus la force de frapper. Cet acte de mâle, cette brutalité inattendue retourna Jeanne. Elle devint soumise comme DEUX AMIES 123 un caniche, jusqu'à l'humilité et éprouva presque de l'affection pour son mari. Eva d'ailleurs, que M. de Tillenay avait suppliée, revenait sur sa décision cruelle, revoyait son amie, moins souvent qu'autrefois, il est vrai, mais cela n'était-il pas préférable à une sépa- tion absolue? Stanislas, fatigué par ces orages passagers, reprit son existence inutile et paresseuse. Ils avaient renoncé tout à fait à avoir un enfant, et faisaient à nouveau chambre à part, comme le voulait M Ue Moïnoff. Cependant ni l'un ni l'autre n'abandonnaient leur aiguillon premier, la tentation d'héritage, qui les bourrelait. Ils modifièrent seulement leur plan. Puisqu'il leur était si malaisé de combattre par un autre poupon vagissant et querelleur l'influence de l'enfant, ils détruiraient en tout cas le crédit de la mère et la rendraient odieuse à M Ue de Souville. Il s'agissait de l'attirer, de la détraquer, de la corrompre peu à peu, de lui infiltrer leur vice morbide, de jeter en pâture cette innocence trop bien conservée à quelque cajoleuse de la force d'Eva. On s'arrangerait ensuite m LES PARISIENNES pour apprendre habilement la chose à la vieille cousine, pour lui faire toucher la plaie du doigt. M. Thiaucourt en mourrait peut-être. C'était un ménage excellent, enviable, qui se lézarderait, qui s'effondrerait lamentablement dans un drame noir, ensevelissant trois êtres qui s'adoraient. Qu'importaient ces considérations sentimentales à Jeanne et à son mari, du moment que ces gens-là les gênaient, qu'ils se dressaient entre eux et les maigres sacs d'écus de M 1Ie de Souville. Une pervertie de plus ou de moins. Un honnête homme malheureux. Un enfant abandonné. Gela devait-il peser dans la balance? Avait-on le loisir de s'arrêter à des détails intimes aussi vulgaires, aussi insignifiants? Et ils n'hésitèrent pas une demi-seconde à mettre leur plan coupable à exécution. VI M. Thiaucourt reçut d'abord avec une indifférence presque impertinente les avances de ses cousins. Il ne se souciait aucunement de produire sa femme dans ce milieu douteux, de la voir se lier avec des parents plus riches qu'elle et sur lesquels couraient des bruits fâcheux. Il tenait à garder sa dignité de parent pauvre auprès de ces parvenus, à toiser de loin leur luxe et leurs équipages et ne pas avoir l'air de quémander un dîner. Mais Luce n'entendit pas de la même oreille et combattit les objections de son mari. Elle était très curieuse de connaître M rae de Til- lenay, de fréquenter un peu le monde, et d'avoir un prétexte à mettre une jolie toilette 126 LES PARISIENNES nouvelle. Ils avaient tort de se claustrer dans leur bonheur. Ils ne s'aimeraient que mieux après avoir regardé par-dessus le mur des autres. Puis, ils n'étaient pas polis, en jetant ainsi au panier les invitations de M mc de Tillenay, en leur répondant par des refus sans motif. Et très forte, comme toutes les femmes qui ont un désir en tête, elle obtint de son mari tout ce qu'elle voulut avec quelques baisers et l'obligea à écrire sous sa dictée une lettre charmante à son cousin Stanislas. Ils dînèrent le jeudi suivant chez les Tillenay. Jeanne avait prévenu la jeune femme d'arriver de bonne heure, surtout sans toilette. Elle n'aurait qu'une ou deux amies de pension et un vieux parent de son mari. Malgré cela M me Thiaucourt mit une coquetterie de débutante à s'habiller. C'était en juin. Il commençait à faire chaud. Elle choisit une robe d'une simplesse ado* rable. Toute légère, en foulard, avec sur le tissu des grappes de fraises roses et vertes entourées de leurs collerettes de feuilles, qui DEUX AMIES 127 s'égrenaient en un dessin rythmique. La robe semblait avoir été chiffonnée par les doigts d'une fée japonaise. Le corsage était plissé dans le dos. Les manches moulaient les rondeurs graciles des bras et un bout de ruban, servant de ceinture, nouait la taille comme une bague de fiancée. Le chapeau en paille de quatre sous n'avait pour garniture qu'un gros bouquet de fraises fraîches piqué dans une étoffe rose ancienne. Ainsi, Luce était délicieusement jolie et semblait avoir dix-sept ans, avec ses cheveux emmêlés sur les cils, sa bouche ronde étonnée et ses grands yeux de velours sombre où passaient des curiosités brusques. Jeanne pensa mourir de dépit quand elle se compara dans la glace à cette apparition de printemps, quand elle s'aperçut surtout de l'impression profonde que M rae Thiaucourt produisait sur M lle Moïnoff. Mais n'avait-elle pas préparé elle-même le piège qu'elle destinait à engluer la jeune femme, et de quoi se plaignait-elle? 128 LES PARISIENNES Et malgré la jalousie qui l'oppressait,—peut- être avide aussi d'entrevoir comme une soubrette par le trou de la serrure les détails polissons d'un enjôlement, — elle trouva un prétexte de maîtresse de maison pour rejoindre après le dîner les hommes au fumoir et elle laissa M rae Thiaucourt aux prises avec Eva, qui, toute rouge d'émoi, les yeux étincelants, bavardait avec Luce sur un canapé. Ce furent au début des questions futiles de chiffons, puis des souvenirs de couvent gais et jeunes. Elles semblaient deux petites pensionnaires en congé. Il ne leur manquait que des poupées et des robes courtes pour ajouter à la réalité du tableau. Eva plaisait beaucoup à M rae Thiaucourt. Elles se faisaient des confidences et riaient très haut. M Ue Moïnofï faisait la naïve, la sœur cadette qui demande des détails scabreux à sa grande sœur mariée et elle disait parfois des choses que Luce ne comprenait pas. Alors, avec des mots enfantins, des comparaisons, des périphrases, elle tâchait à lui en expliquer le sens, à tourner son imagination DEUX AMIES 129 curieuse vers des horizons nouveaux et mystérieux. Cela embarrassait Luce et la travaillait malgré elle. Tout honnête et pure qu'elle était, elle sentait éclore en elle une tentation de connaître cette mignarde façon d'aimer plus féminine, plus subtile que lui apprenait M Ue Moï- noff. Eva, brusquement, s'agenouilla devant elle. — Je crois que nous avons le même pied, fit-elle, et, l'ayant déchaussée, elle prit le tout petit pied de Luce entre ses mains et mordilla de baisers la soie rose du bas. M me Thiaucourt chatouillée se renversait, riait plus fort. Eva s'assit à nouveau auprès d'elle et d'une voix caressante, lui prenant tour à tour les mains et la taille, plantant son regard dans ses yeux, reprit : — Je rêverais d'être votre bonne, de vous coiffer tous les matins, d'avoir dans mes doigts vos cheveux, qui sont fins comme des éche- veaux de soie; je rêverais de vous déshabiller, le soir, d'emporter votre corset et d'y respirer comme en un sachet l'odeur de votre chair; je rêverais de vous sortir du bain, de vous 130 LES PARISIENNES serrer contre moi étroitement, humide dans le peignoir de laine; je rêverais cela parce que vous êtes jolie et délicate et charmante, parce que je n'ai jamais rencontré de femme au monde qui fût pareille à vous, parce que — ce n'est peut-être pas bien sage ce que je vous avoue là — parce que je vous aime de toutes mes forces et de tout mon cœur! Elle était si sincère, si passionnée que Luce subissait intérieurement la puissance dominatrice de cette prière amoureuse, fermait les yeux à demi, ne l'interrompait pas et en demeurait impressionnée comme si elle eût écouté la musique d'un concert sensuel et doux. A ce moment, loin de son mari, pénétrée jusqu'aux moelles par une sensation de plaisir aussi charnelle que cérébrale, curieuse de tout ce qui est inédit, comme toutes les femmes, elle eût facilement cédé aux obsessions d'Eva, elle n'aurait pas eu la force de résister. Et, amusée, coquette, elle lui répondit : — Quand entrez-vous à mon service, jolie petite bonne? DEUX AMIES 131 — Vrai, continua M lle Moïnoff, vous ne dites pas non? Je ne vous coûterais pas cher, allez. — Combien, mademoiselle? — Oh! si peu que rien, seulement la permission de vous embrasser comme cela deux fois, le matin et le soir, comme cela... Et en prononçant ces derniers mots, elle l'embrassa avec une sorte de folie dans les cheveux blonds, d'un blond d'or, qui frisottaient sur sa nuque; elle appuya sa bouche longtemps dans la chair duvetée, et Luce en eut un frisson maladif qui la secoua du cerveau aux talons. Puis elles se turent, comme grisées, et soudain, étant enlacées l'une à l'autre, naturellement, leurs lèvres se heurtèrent et prolongèrent leur baiser. Luce était sans volonté. Mais M me de Tillenay ouvrit la porte et sa présence dissipa aussitôt l'espèce de torpeur qui paralysait les forces de sa cousine. Eva, furieuse d'être ainsi dérangée, se mordit les lèvres jusqu'au sang, et elle haussa ironiquement les épaules lorsque son ancienne amie s'écria : 132 LES PARISIENNES — Eh bien, avez-vous dit beaucoup de mal de moi? Luce répondit : — Nous n'avons seulement pas prononcé votre nom! VII Extraits du journal de M mt Thiaucourt. Ce vendredi toir. J'ai promis à M 11 ' Moïnoff de la revoir et elle m'attendra demain dans le coupé de sa mère, devant la Madeleine. Et maintenant, je me demande si j'irai à ce rendez-vous; je me sens toute drôle depuis cette soirée. Ce baiser dans la nuque m'a donné la fièvre. C'étaient comme des lèvres d'homme brûlantes, mais avec quelque chose de plus doux, de meilleur. Où cela me mènerait-il? J'ai envie de raconter tout ce qui s'est passé à mon mari et je n'ose 8 LES PARISIENNES pas. Je voudrais savoir un peu plus que ce que je sais déjà. Rien que goûter pour avoir une idée exacte de ces amitiés de femme qui font si peur aux hommes. Elle est adorable cette petite Eva et elle dit qu'elle me ressemble. Est-ce que j'ai vraiment des cheveux aussi blonds, d'aussi grands yeux, d'aussi petits pieds que les siens? Puis j'ai trouvé son idée d'être ma bonne si gentille; je la vois avec un tablier blanc à bavolets et une robe unie. Ce serait très bon d'être décoiffée par elle, mais sans baisers dans la nuque, par exemple, parce que cela me grise comme du vin du Rhin. Pourquoi nous serait-il défendu d'avoir des amies, une amie qu'on aime le plus après son mari? Cependant, je suis sûre que Jacques s'opposerait complètement à ces projets de petite toquée, et au fond, tout au fond, je çrois qu'il aurait raison. Ne suis-je pas heureuse, complètement heureuse? A quoi bon s'essouffler à courir après des chimères vaines? D'ailleurs, j'ai peur de connaître la suite du roman. Sais-je où cela m'entraînerait? Décidément je n'irai pas à la Madeleine demain ; si DEUX AMIES 435 Eva m'aime autant qu'elle le dit, elle m'aimera encore plus. Bébé est pâlot depuis quelques jours. Ses paupières sont toutes cernées, ses lèvres toutes blêmes. Nous partirons de bon matin pour le Pré-Catelan et nous boirons une tasse de lait bien chaud ensemble. II est si drôlet quand il trempe sa frimousse dans la crème et qu'il murmure : — Bon ça, petite maman, très bon ça? Et le gourmand chéri sait bien qu'il aura sa seconde tasse et autant de gâteaux que sa main mignonne peut en tenir. Dire que dans un an ça portera des pantalons; comme je vais paraître vieille ! Ce jeudi. Nous partons demain pour le château de Trèflecourt, près de Caen. M me de Tillenay et sa mère nous ont tellement harcelés que Jacques n'a pas osé refuser leur invitation. La cousine Eudoxie y passera tout l'automne et Bébé s'en réjouit. Il fait la mouche du coche, bouleverse la maison, répète à tout le monde 130 LES PARISIENNES qu'il faut faire les malles et bien vite rejoindre « tata Lunette » ; — c'est ainsi qu'il a baptisé la cousine. Il paraît qu'on s'amuse beaucoup là-bas. J'emporte cinq toilettes et trois chapeaux. Simplicité édifiante. Je me fais une fête de retrouver de vrais arbres, des draps qui sentiront la bonne lessive, d'entendre chanter les coqs, de me rouler ' dans les foins comme lorsque j'avais douze ans. C'est si beau la campagne en automne. Le soleil est si tiède, le ciel d'une si douce mélancolie et les feuilles ont une odeur si molle, si imprégnante. Jeanne et Stanislas doivent m'apprendre à monter à cheval, et je suis si contente que j'aurais presque envie de dire comme Bébé : — Bon ça, petite maman, très bon ça! TROISIÈME PARTIE I Au-dessus des cimes onduleuses des arbres pointaient les toits d'ardoise du château. La demeure, bâtie à la fin du règne de Louis XIII, avait un grand air seigneurial avec sa façade de briques roses, ses larges fenêtres et son perron monumental sur lequel, entre des caisses d'orangers, des paons familiers faisaient la roue. Le jardin était planté à la mode italienne, avec ces corbeilles de fleurs savamment mêlées qui reproduisent soit les armes familiales, soit un chiffre préféré, soit des arabesques chatoyantes et, de loin, semblent des tapis aux couleurs vives. Le parc enserrait le château comme d'une 140 LES PARISIENNES ceinture verte. Il s'étendait très loin, s'enfonçait mystérieusement dans la campagne comme un coin de forêt. C'étaient des pelouses immenses, des bosquets dont les verdures s'enchevêtraient comme pour former des berceaux de feuilles, des allées profondes que le soleil ne parvenait pas à éclairer, des allées que jalonnaient de vieilles statues vermiculées par le temps et, au bout, un étang qui dormait à l'ombre des platanes. Le passage lent des cygnes et les ellipses argentées des poissons ridaient seuls sa nappe verte où les nénufars entrouvraient leurs prunelles d'or. Les colonnes graciles d'un petit temple rococo où il y avait eu jadis une statue d'Eros s'y reflétaient, marquant l'obscurité de l'eau d'une tremblante rayure blanche. Le paysage avait quelque chose de romantique en sa mélancolie solitaire. Le silence—■ ces silences faits de tous les bruits de la nature, des froissements de feuilles, des bourdonnements d'insectes, du travail sourd de la terre — n'était troublé que par les appels brusques des o-eais se poursuivant à travers les branches, DEUX AMIES Ul ou la fuite des biches attirées par la fraîcheur du vivier et s'égaillant, peureuses, au moindre son. Ce parc était rempli de coins cachés, de retraites obscures pareilles aux stations d'un chemin d'amour. Bancs de pierre noyés dans les rosiers grimpants, grottes de rocaille que fermait un rideau odorant de clématites, cabanes aux toitures de chaume, labyrinthes compliqués qui mènent on ne sait où. On se serait cru à Trianon mais dans un Trianon moins ratissé, moins peigné que l'adorable jardin de Marie-Antoinette. La nature s'en donnait là-dedans comme une belle fille lâchée aux champs. On aurait pu se perdre dans les détours de cet immense domaine où seulement de-ci, de-là, par des trouées vertes apparaissaient la houle des blés, les collines prochaines, les villages mettant des taches blanches à l'horizon. L'intérieur du château avait gardç son aspect premier comme s'il eût été encore la résidence favorite du duc de Treflecourt qui était grand veneur du roi Louis XIII et adulé à l'égal d'un 142 LES PARISIENNES ministre. Les vieilles tapisseries de Flandre qui couvraient les murs, les hauts plafonds à poutrelles peintes, les cheminées monumentales avec leurs landiers en fer forgé, les lits à colonnes, les fenêtres aux petits carreaux cerclés de plomb, donnaient l'illusion d'une autre époque. Mais la note moderne reparaissait dans l'ancienne salle des gardes transformée, métamorphosée, fanfreluchée de petits bouts d'étoffes disparates, de meubles bas, — ces meubles d'aujourd'hui si bien compris pour les hasards des flirtations où l'on se rapproche, où l'on se prend les mains, où, si souvent, les lèvres finissent par se rencontrer, — de jardinières japonaises emplies de plantes vertes et de fleurs des champs, de paravents peints d'oiseaux et de paysages fabuleux qui formaient des sortes de petits boudoirs où l'on était mieux pour bavarder. Elle donnait sur le jardin par de grandes portes-fenêtres toujours ouvertes quand il faisait beau et laissant pénétrer l'odeur musquée des roses dans le vaste hall. DEUX AMIES 143 On reconnaissait, dans cet entassement de futilités, des mains de femmes qui enjolivent un logis des moindres bouts de vieille soie qu'elles chiffonnent. Un piano à queue, habillé de simarres chinoises, était posé au milieu de la pièce. N'est-ce pas indispensable à la campagne soit pour tuer l'ennui lent des interminables journées de pluie, soit pour improviser, le soir, une sauterie amusante qu'on prolonge après le départ des vieux parents? Jeanne avait ajouté à tout cela ce qui lui plaisait, des aquarelles élégamment encadrées de peluche qui représentaient ses chevaux, des brimborions sportiques fabriqués à Vienne qui encombraient les tables et les étagères. Elle avait exigé l'agrandissement des écuries, toute une installation de boxes perfectionnés, de sellerie, de paddocks, qui avait coûté à M. de Luxille la bagatelle de cent mille francs. On recevait beaucoup, chaque année, au château de Trèflecourt. Par séries. Cependant 144 LES PARISIENNES on évitait avec soin les fâcheux, et, grâce à l'entrain cavalier de Jeanne, au choix de ses amies, les invités ne s'ennuyaient pas un jour et regrettaient à la fin de quitter leurs hôtes charmants d'une saison. C'étaient tout le temps des promenades en mail «aux environs, des déjeuners joyeux sur l'herbe, des comédies improvisées qu'on jouait avec un paravent et deux fauteuils pour décor, des tuurs de valse aux bougies, des parties de cache-cache où il était presque impossible de découvrir les couples qui s'en allaient se blottir soit dans les meules de foin des granges, soit dans les profondeurs feuillues du parc. Ce qu'il se volait de baisers, ce qu'il s'ébauchait d'intrigues, ce qu'il se chuchotait de folies et de promesses durant ces semaines d'automne eût été bien malaisé à noter. L'arrière-saison d'ailleurs se faisait la complice des chercheurs de fruits défendus avec ses journées molles et énervantes, ses parfums qui ont on ne sait quelle excitation irrésistible, ses crépuscules bleus qui convient à ^attarder ensemble dans les allées où les DEUX AMIES 145 feuilles humides tournoient et s'abattent ainsi que des papillons frileux. Et un conteur de décamérons libertins eût écrit un volume de gourmet sensuel rien qu'à relater les amusantes choses qui se passaient au château, aussi bien le jour que dans les heures voilées et discrètes de la nuit. II Cette année-là, M me de de Luxille, fatiguée, malade, avait chargé sa fille de s'occuper seule des invitations et celle-ci cojnposa une série triée sur le volet qui devait encore augmenter ie détraquement accoutumé de la vie libre qu'on menait au château. Quelques amies de couvent, qui n'auraient pas eu besoin de frère Philippe et de ses oies pour apprendre les perversions de l'amour, toutes jolies ou pires que jolies, toutes ne songeant qu'à s'amuser quand même, qu'à essayer en curieuses les choses ignorées, qu'à être de moitié dans les folies qu'on leur proposerait peut-être, toutes ayant une impatience fébrile de se marier, mais non pour être aimées dou- DEUX AMIES Ul cernent, honnêtement, avoir un intérieur, des enfants, et plutôt avec l'arrière-pensée de faire ce qu'il leur plairait, de jeter leurs chapeaux légers par-dessus tous les moulins qu'elles rencontreraient. Leurs sœurs ou leurs mères ne leur donnaient-elles pas l'exemple? N'avaient-elles pas été élevées dans une atmosphère corrompue, voyant comme voient les enfants —■ surtout les filles — les intrigues qui se nouaient autour d'elles, ramassant les billets amoureux qu'on laisse traîner au lond d'un tiroir pas fermé, surprenant des chuchotements rapides, des baisers furtifs échangés entre deux portes, les attouchements sous la table, la pression molle d'un pied de femme qui s'est déchaussée pour mieux s'appuyer sur la chaussette de soie de l'amant? Jeanne avait recruté pour elles des amuseurs expérimentés aussi bien dans les parlottes de ses « five o'clock » que dans le tourbillonnement et les repos dangereux des cotillons. Elle connaissait leurs états de service, le duel qu'avait eu M. de Grenier, après avoir été 148 LES PARISIENNES surpris par un mari jaloux, dans une cabine de Cabourg, où il jouait consciencieusement la symphonie à quatre lèvres, l'aventure du petit Adrien de Guermandes qui, pour pénétrer dans la chambre obstinément close de la baronne Simpson, s'était déguisé en clergyman, les idées très arrêtées et très cavalières à la Stendhal de M. Charvet, qui semblait être d'un autre siècle et auquel il manquait la jolie perruque poudrée et la fringante épée de Richelieu. Les autres étaient du même bois. Enfin, pour compléter cet ensemble parfait, la petite baronne de Millemont — leur ancienne présidente — était revenue exprès de Rome où elle laissait son mari comme un colis inutile à transporter. M" e Moïnoff étant presque du ménage suivait toujours son amie. On devine combien, dans un tel milieu, la vieille cousine Eudoxie se trouvait dépaysée, et elle fût certainement retournée aussitôt à ses poules et à sa petite maison du bord de l'eau si la présence de Luce et de son baby ne lui eût fait prendre son ennui en patience. M me Thiaucourt, ainsi que Jeanne l'avait DEUX AMIES espéré, était venue seule au château et Jacques ne devait la rejoindre qu'à la fin de l'automne. Et M me de Tillenay se promettait bien de mettre ce temps à profit, de métamorphoser l'ingénue dont la vertu trop solide gênait ses intérêts. La contagion la gagnerait et il faudrait que l'armure fût invraisemblablement épaisse pour ne pas être entamée soit par les attaques perpétuelles de ces chasseurs d'adultères, soit par les ruses enveloppantes d'Eva. Elle, au contraire, jouerait les Sainte-Ni- touche, accompagnerait la cousine aux offices, la comblerait de soins raisonnés, détruirait peu à peu l'influence acquise par les Thiaucourt. Les imprudences de la jeune femme feraient le reste. M m Et ainsi surmenée, frôlant de trop près la vie amoureuse pour ne pas être contaminée, emballée dans ce courant de folie qui la prenait tout entière, l'habituait à envisager avec moins de scrupules certaines situations, l'incitait à ne plus être aussi rigidement honnête qu'auparavant, à apprendre, à chercher ce qu'elle ignorait, à goûter un peu au fruit défendu — seulement pour en connaître la saveur, — M me Thiaucourt glissait sur une pente périlleuse. DEUX AMIES 103 Elle écrivait plus rarement à son mari et des lettres écourtées où deux mots remplissaient une ligne, où elle ne se livrait pas, où il n'y avait que des formules banales de tendresse, de celles qu'on exprime à tout le monde. Elle ne lui demandait pas de hâter son arrivée et ne marquait aucun chagrin de le sentir loin d'elle. Puis elle négligea aussi son enfant, qui la gênait et l'ennuyait, comme un joujou dont on finit par se lasser. Eva s'en réjouissait. Elle se démasquait insensiblement et profitait de toutes les occasions de solitude, des instants les plus courts pour revenir à la charge, pour miner la vertu chancelante de son amie et lui ouvrir l'imagination par ses désirs inexprimés et ses rêveries de bonheur sensuel. L'éducation de Luce progressait journellement. Elles avaient pris l'habitude de s'enfermer ensemble avant le dîner dans la bibliothèque, — une grande pièce pleine d'ombre dont les fenêtres s'ouvraient sur des massifs d'héliotropes. Les livres montaient jusqu'au plafond, 164 LES PARISIENNES exhalant l'odeur rance des choses anciennes oubliées et il fallait grimper au haut d'une échelle pour découvrir les bons auteurs, qui, comme l'a dit Gautier, n'ont pas écrit pour les petites filles auxquelles on fait des tartines de confitures. M Ile Moïnoff retirait de préférence les galants libertins du dix-huitième siècle, ces petits bouquins illustrés d'estampes voluptueuses qui donneraient de l'esprit à la béguine la mieux cloîtrée. Elles étaient amusantes au possible, perchées l'une à côté de l'autre sur l'échelle qui craquait, poussant des cris d'effroi, renversant des piles de bouquins, riant de certains titres osés, d'un bout de phrase lue d'un coup d'oeil, ne sachant lequel choisir, car elles eussent voulu les feuilleter tous à la fois et tremblant qu'on ne les surprît tout à coup en cette maraude. Puis elles s'asseyaient sur une chaise longue de style ancien qui barrait une des encoignures de la pièce et lisaient vite, en même temps, dévorant les pages, arrêtées de-ci de-là par des passages trop raides qui les effarouchaient DEUX AMIES 465 instinctivement. Leurstêtes blondes se rapprochaient au-dessus du livre et elles avaient les mêmes regards humides, les mêmes exclamations de surprise curieuse — des « oh ! ma chère » pudiques qui accompagnaient bien la palpitation de leurs narines dilatées et les chaudes plaques de rose dont se teintaient leurs joues. Tout cet amour qu'elles remuaient, tous ces raffinements de passionnées qu'elles décou vraient comme une Floride encore inexplorée, les questions délicates qu'elles se posaient, les points difficiles dont elles cherchaient la solution les abattaient, leur soufflaient aux lèvres des bouffées de désir exaspéré et impatient. Le livre roulait sur le tapis, leurs lèvres se joignaient et elles frissonnaient en se touchant, Mais ce n'étaient que des étreintes brèves, des engourdissements langoureux où leurs yeux se miraient dans leurs yeux, où leurs bouches se heurtaient et se retiraient. La même romance roucoulée à deux voix toujours sur le même ton, toujours avec les mêmes gestes. V M"" Moïnoff crut alors que le moment était venu d'agir et de contraindre par un coup de lorce la nature molle et hésitante de Luce à lui céder, à aller enfin jusqu'au bout. Et, un jour, après une de ces lectures malsaines, — plus malsaines encore que les premières, car il s'agissait cette fois d'amours féminines et le texte, autant que la gravure qui représentait deux iemmes enlacées dans le désordre d'une alcôve au pillage, dans le paroxysme fou de la possession, venaient d'en dévoiler le secret à M me Thiaucourt et de compléter les demi- phrases, les réticences calculées de son amie, — comme elle demeurait songeuse et fra ( opée, DEUX AMIES 167 Eva la prit dans ses bras avec une véritable violence. — Je t'adore et je t'adore, — murmura- t-elle, en lui flattant de sa bouche brûlante toute la chair du visage, ses grands yeux, ses lossettes, ses frisons épars sur ses cils, en l'enveloppant d'une caresse lente qui appuyait le sens de ses paroles extasiées — je t'adore, ma jolie... Tu ne veux donc rien voir, rien comprendre... Tu veux me faire devenir folle, me laisser mourir... Tu ne m'aimes donc pas comme je t'aime... Qu'est-ce qui te retient donc encore, qu'est-ce qui t'empêche d'apprendre avec moi le seul, le vrai bonheur? Elle se roulait aux genoux de la jeune femme, elle se frottait contre elle, pleurait, riait, et ses baisers montaient des bas de soie, sous lesquels on sent la peau frémissante, aux hanches onduleuses moulées par le foulard souple et transparent de la robe. Elle enfonçait sa tête sous le bras de Luce et cela achevait de la griser, de l'affoler. M me Thiaucourt ne la repoussait pas ou si peu qu'il semblait que ce fût pour provoquer davantage les sens d'Eva. Elle était 168 LES PARISIENNES comme transportée dans un rêve. Le crépuscule épaississait l'ombre de la vaste pièce. Et les approches du soir avivaient au dehors le parfum des héliotropes. Elle l'avait renversée sur la chaise longue. Elle lui dégrafait son corsage avec une émotion fébrile, comme une enfant coquette qui ouvre un écrin de diamants pour la première fois. Et lorsque les seins apparurent pointant ronds et fermes au-dessus des dentelles de la chemise avec leurs bouts roses d'un rose de fraise mûre, elle eut un cri de joie heureux : — Que tu es belle ! que tu es belle ! s'écria- t-elle, et, comme ayant peur d'en ternir la blancheur intacte, de les meurtrir par un baiser trop fou, elle les effleura peu à peu, comme une gourmande. Elle avait l'air d'un petit enfant de chœur qui vole, avant de servir la messe, le vin doux des burettes sacrées. Coiffée en garçonnet, rien qu'avec des petites bouclettes soigneusement aplaties, serrée dans un corsage d'amazone avec un col étroit et une cravate blanche, elle cherchait à paraître moins femme, à prendre DEUX AMIES 109 une allure masculine qui la rendait toute drôle et que démentaient le timbre musical de sa voix, ses phrases, ses chatteries perverses. — Je te veux à moi tout entière, rien qu'à moi, continuait-elle. Tu seras ma petite femme et moi ton petit mari... Nous nous aimerons de plus en plus, nous irons nous cacher quelque part dans un joli coin où personne ne nous trouvera... N'est-ce pas que vous ne dites pas non, mon amour, n'est-ce pas que tu m'appartiens, que tu m'aimes? Elle était si près de Luce que leurs cheveux se mêlaient. Et, fermant les yeux, soumise, éperdue de curiosité coupable, la jeune femme étreignit à son tour sa blonde amie, l'attira amoureusement vers elle et lui dit, très bas : • ' — Oh! oui, je t'aime aussi! MaL M" e Moïnoiï avait décidément une mauvaise chance persistante car la cloche qui annonçait l'heure du dîner sonna tout à coup, déchirant le silence de ses drelindindins aigus. Elles n'eurent que le temps de réparer devant la glace le désordre de leur toilette et de passer dans la salle à manger. Le soir, Eva eut 10 170 LES PARISIENNES une crise de nerfs dont personne ne s'expli. qua la cause. Elle craignait de ne plus retrouver une occasion pareille, de se heurter désormais à une résistance plus obstinée, plus savante Tout était-il à recommencer? Et la comédie interminable qu'elle avait jouée, les souffrances qu'elle avait gratuitement endurées seraient- elles inutiles? M me Thiaucourt ne dormit pas, agitée, bouleversée par toutes les idées hallucinantes qui traversaient son cerveau, et quand la bonne lui apporta son enfant, elle l'embrassa avec frénésie, comme si elle eût éprouvé le besoin de l'aimer davantage, de se raccrocher de toutes ses forces épuisées à cette petite tête qui lui ressemblait, qui lui souriait... VI « Tu me demandes si je m'amuse dans ce grand diable de château, — écrivait M me Thiau- court à son mari, deux jours après la scène où elle avait failli succomber si facilement. — Je ne sais trop que te répondre. Sais-je seulement comment je vis, s'il pleut ou s'il fait beau, en quelle saison, en quel pays nous sommes. A peine a-t-on le temps de respirer, de se regarder en courant dans une glace, de se rappeler, entre une figure de cotillon et une galopade à travers champs, qu'on est mariée, qu'on a des devoirs, etc., etc. « Yous voyez, monsieur, que votre petite Luce devient tout à fait toquée et qu'il faut absolument que vous veniez la guérir et lui 472 LES PARISIENNES débiter un long sermon sérieux qui la convertira peut-être. Je vous préviens en outre, très charitablement, que tous ces messieurs me font la cour — une cour assidue et scandaleuse — ce qui désespère les pauvres jeunes filles à marier et navre la bonne vieille cousine Eu- doxie. Voyons, tout cela vous décidera-t-il à entasser vos papiers au fond d'une malle et à rejoindre madame et bébé? Lui aussi finira par vous oublier car il a une grande amie qui le gâte et le cajole du matin au soir comme une véritable maman. Elle s'appelle Eva Moïnoff et elle est jolie à miracle comme le sont les Russes quand elles se mêlent de l'être. Nous nous adorons et je ne me montrerai pas trop jalouse si vous l'aimez un tout petit peu. » Et toute la suite de la lettre n'était que l'écho voilé de ses songeries intimes, de se? résistances, du combat moral qui se livrait en elle, qui l'éloignait d'Eva et la ramenait à la fois sous son autorité, du trouble demeuré' dans son cœur depuis l'audacieuse tentative dont elle se sentait encore toute secouée. DEUX AMIES 173 Elle avait besoin de parler de son amie et n'éprouvait contre elle aucune colère. Plutôt étonnée que fâchée, elle ne pensait qu'à cette passion folle qui la flattait secrètement, qu'à ces baisers qui lui avaient révélé comme un monde nouveau, qui aussi emportés, aussi brûlants qu'une caresse d'homme se doublaient de la subtilité pénétrante, de la douceur extrême, de la science des sensations qu'ont des lèvres de femme. Ce souvenir l'affaiblissait, la tourmentait comme le travail d'un poison lent. Elle se revoyait malgré elle dans les bras de M 1Ie Moïnoff, fermant les yeux, s'abandonnant, perdant la tête, gagnée par un frisson voluptueux qui chatouillait sa chair et s'enfonçait dans sa nuque comme une piqûre endormante. Eva semblait tant l'aimer, tant la désirer! Il y avait dans le rayonnement de ses prunelles humides une telle béatitude qu'elle n'aurait pas eu — elle se l'avouait bien tout bas — la force et l'inclémence de la repousser, de lui faire de la peine. Alors c'eût été excusable comme la griserie d'une coupe de champegne qui force à coia 10. m LES PARISIENNES mettre des bêtises malgré soi. La solitude de cette bibliothèque silencieuse, les livres libertins lus si près l'une de l'autre, les choses apprises coup sur coup, la curiosité naturelle d'approfondir le secret à demi dévoilé par des confidences ambiguës n'étaient-elles pas des circonstances atténuantes? Du moment qu'elle risquait la pointe de son petit pied au bord du gouffre — rien que pour regarder — n'aurait- elle pas pu glisser, tomber jusqu'au fond — accidentellement? A se replacer ainsi le même tableau devant les yeux, à analyser ses pudeurs et ses sensations, M me Thiaucourt se démoralisait, faisait elle-même le jeu d'Eva. Son effarouchement honnête s'apaisait et — sans en convenir pourtant — elle regrettait la surprise perdue, la fin de journée malencontreusement interrompue au plus fort du danger. GertaiHcment le roman n'irait pas plus loin. Elle ne s'exposerait plus qu'à bon escient, elle éviterait les tète-à-tête anciens et ne recommencerait pas ses fanfaronnades. Elle était presque malade à son tour, fatiguée DEUX AMIES 175 par l'énervement d'un plaisir incomplet, par une surexcitation fiévreuse qui l'empêchait de dormir et qu'augmentait l'impossibilité d'y mettre un terme. Mais dût-elle en souffrir davantage, Luce se jurait de repousser désormais les propositions de M lle Moïnoff, de ne pas tromper l'homme qui l'aimait et croyait aveuglément en elle. Serments inquiets et décevants! Elle avait peur d'elle-même, de ne plus avoir assez de forces quand Eva reviendrait à la charge, s'agenouillerait de nouveau à ses pieds et l'embrasserait. Elle se débattait irrésolue, comme enveloppée de cette tunique de Nessus — cruel symbole de l'amour qui se colle à la chair, qui s'infiltre dans les veines, qui martyrise tout l'être. Et les dernières phrases de la lettre montraient nettement l'état de son cœur ballotté, partagé entre la volonté de rester honnête malgré toutes les tentations et le désir obsédant de connaître le bonheur promis, — le bonheur coupable. Luce câlinait son mari, le rappelait par ces 476 LES PARISIENNES mots accoutumés que les autres ne comprennent pas et qui sont comme des baisers cachés. Elle affectait d'être triste, impatiente de le reprendre et le suppliait de ne pas attendre la date d'abord fixée, de revenir tout de suite, aussi promptement qu'il le pourrait. Elle eût tout entrepris pour le décider, pour le sentir près d'elle et s'appuyer sur son bras. Sa présence seule changerait le cours des idées malsaines qui l'aiguillonnaient, lui rendrait son énergie, l'armerait contre les assauts dont elle avait encore à craindre la secousse affolée. Et elle lui disait comme en un billet de lune de miel : « Je t'attends avec une impatience morose qui me fait compter les jours et les heures. Ce n'est pas bien de délaisser à ce point une pauvre petite femme qui a tant d'envie d'être adorée. « Tu vas revenir, n'est-ce pas? et nous ne nous séparerons plus jamais. » J'ai si froid toute seule dans mon grand DEUX AMIES 177 dodo — malgré les nombreuses couvertures amoncelées — et je te cherche instinctivement auprès de moi en dormant. « Si cela se prolongeait, je t'assure que je ne connaîtrais plus le chemin de tes lèvres, que je te tournerais impitoyablement le dos comme quand je boude. Ainsi, gare h toi! « Ce matin, en me réveillant—avant qu'on eût entr'ouvert les rideaux — je me souvenais de cette soirée d'août qui a été le prologue de notre mariage. 0 la tiède nuit, si calme, si pure, où nos chuchotements même faisaient trop de bruit! de leurs femmes pour renverser d'un coup de pied le pot-au-feu conjugal et reprendre les habitudes perdues? M. Thiaucourt ne valait pas mieux que les autres, n'était pas un phénomène dont on 182 LES PARISIENNES expose la tête dans les journaux de famille. Étant homme de lettres, il coudoyait trop de cabotins, trop de bas-bleus qui ont un article à placer pour ne pas être tenté de faire l'école buissonnière et M. de Grenier offrait cavalièrement de parier cent louis contre un sou que les « travaux urgents » du mari de M me Thiau- court avaient des cheveux roux, des lèvres maquillées et un nom de drôlesse plus ou moins connu. — Tenez-vous le pari, madame? ajouta-t-if en s'inclinant. Luce recula. Les conjectures perfides de M. de Grenier l'inquiétaient, enfonçaient dan* Son cerveau endolori des soupçons encore incertains qu'un rien changerait bientôt en certitudes et en rancunes. Fût-il coupable ou non, eût-il des maîtresses OU demeurât-il honnête, elle en voulait à son mari de l'exposer à être tournée en ridicule, à passer pour une Agnès stupide qu'on plaint et dont on se raille. Son amour-propre en souffrait. Elle enrageait sourdement à la pensée qu'elle était peut-être DEUX AMIES 183 une dupe, qu'elle défendait avec tant de vertu son honneur pendant que Jacques la reniait, lui mentait effrontément, galvaudait son cœur en des aventures inavouables. Et l'enfant gâtée se montait elle-même la tête, amplifiait les choses au pire, sans raisonner une seconde, sans attendre des preuves évidentes et palpables d'un fait avancé en l'air par un soupirant naguère évincé. Au dessert, elle prétexta une migraine et remonta dans sa chambre. Eva la rejoignit promptement, déterminée à user des armes nouvelles que lui donnait le hasard et à achever le travail odieux ébauché par M. de Grenier. Elle entra discrètement sur la pointe des pieds, comme affectée du chagrin poignant de son amie et craignant de l'importuner par sa présence. M me Thiaucourt était assise devant un petit bureau et noircissait du papier avec une anxiété fébrile et les nombreux brouillons chiffonnés et épars autour d'elle sur le tapis attestaient l'état de ses nerls surexcités. M llc Moïnoff se pencha affectueusement par- 484 LES PARISIENNES dessus son épaule et murmura d'une voix caressante : — Ma pauvre chérie ! Elle ne prononça que ces trois mots, mais avec une émotion si merveilleusement jouée, un accent de pitié si douloureux, une tendresse si passionnée, que Luce éclata en sanglots et se jeta brusquement au cou de son amie, la serrant, l'embrassant comme une consolatrice, comme une sœur. Eva tout doucement essuyait de ses lèvres les paupières grosses de larmes de son amie. Elle la soutenait, la calmait, la suppliant de ne plus pleurer. — Calme-toi, calme-toi, disait-elle. Ne suis-je pas là, moi? Trouves-tu que je ne t'adore pas assez, ma chère ingrate? Désormais, je t'aimerai davantage, je t'aimerai pour deux et tu ne regretteras pas d'avoir recouvré ta liberté entière, tu oublieras comme un mauvais rêve les déceptions amères que tu ne méritais pas! Et Luce lui sourit, apaisée, tranquille, remerciant M lle Moïnoff du regard — un lent et reconnaissant regard qui présageait la défaite prochaine de son être, qui laissait surprendre DEUX AMIES 185 les aveux que sa bouche n'osait pas encore prononcer... Mais cette soumission était purement cérébrale et plutôt un élan de sentimentalité qu'un consentement criminel de femme résolue à n'opposer aucune résistance aux mains alertes qui délaceront son corset. M lle Moïnoff n'avait réussi qu'à entr'ouvrir la porte de Luce. Il semblait que la jeune femme prît un singulier plaisir à la supplicier à petit feu, à l'exaspérer comme un chien auquel on tend et on retire tour à tour un morceau de sucre. Mise au pied du mur, suppliée de répondre enfin oui ou non, de fixer un terme à cette intolérable situation, Luce tergiversait à nouveau, cherchait à gagner du temps, se dérobait toujours comme épouvantée par l'inconnu, par ce qu'il y avait derrière le dernier obstacle à franchir. La tête, le cœur, les lèvres; des baisers, des rendez-vous, des serments, des bêtises, autant qu'Eva le voudrait; mais que resterait-il après si elles descendaient si vite ensemble les autres échelons, si d'une bouchée elles mangeaient 186 LES PARISIENNES tout leur bien? Elle appartenait à son amie du bout ambré de ses talons aux cheveux follets de sa nuque — elle le lui jurait sincèrement — mais il lui déplaisait de commettre sa première faute dans ce château où tout le monde se surveillait et qui ressemblait à une maison de verre. Elle n'était, en outre, pas assez préparée à se jeter dans un tel tourbillon. Et toutes ces raisons 'spécieuses se résumaient en la même phrase finale décourageante : « Plus tard, mais pas encore. » Au fond, M me Thiaucourt, dans son désir de rendre dent pour dent à l'homme dont elle s'imaginait être la dupe, touchée aussi par la constance inébranlable d'Eva, n'eût pas demandé mieux que d'ouvrir sa porte toute grande, et ce qui la retenait le plus, ce qui la refroidissait, c'était d'ignorer le terme où s'arrêteraient les transports amoureux de M I,e Moïnoff. Elle rêvait une sorte de mise en scène violente, la surprise de la bibliothèque si bien close, un assaut suprême triomphant de ses forces, la ravissant, l'entraînant heureuse déjà et pâmée vers le lit où se consommerait sa DEUX AMIES 187 faute sous l'ombre complaisante des rideaux tirés. Le dénouement s'accomplirait ainsi ou bien jamais. Les femmes longtemps vertueuses ont de ces raffinements profonds qui les sauvent parfois et retardent au moins leur chute. Et Eva s'entêtait à rôder avidement autour de son amie comme un félin affamé qu'on tient à la chaîne. Aucun homme n'eût adoré et désiré une femme comme elle adorait et désirait la blonde et mignonne créature dont une force obstinée et comme invincible paraissait l'écarter. Elle vidait sa cervelle et s'idiotisait à prolonger cette lutte de tous les instants. Elle ne savait qu'inventer pour prouver son amour à Luce, pour l'émouvoir, pour tromper sa soif dévorante. Elle achevait les bouts de cigarettes turques que la jeune femme avait fumées, se délectait à coller ses lèvres à la place encore humide de la salive de sa chère cruelle. Elle se levait à l aube pour aller lui cueillir — à deux lieues du château — dans un jardin d'éclusier, des chrysanthèmes roses qu'elle aimait. Elle por- 188 LES PARISIENNES tait comme un scapulaire un sachet de satin bleu dans lequel elle avait caché des cheveux ramassés en secret entre les plis des draps, après le lever de Luce. La nuit, ne pouvant dormir, comme harcelée par d'invisibles et lancinantes piqûres, pieds nus afin de ne réveiller personne, elle venait se coucher à sa porte, écouter le bruit vague et doux de son haleine et dans le silence, pendant des heures entières, égarée, hypnotisée par une ivresse croissante, elle se roulait sur le tapis jusqu'à ce que ses forces fussent complètement épuisées, jusqu'à ce qu'elle se raidît comme morte, les bras inertes et sevrée de toute pensée. Et elle rentrait ensuite à tâtons dans sa chambre, vacillant sur ses jambes, brisée comme après une course terrible mais certaine de dormir lourdement sans songer à rien. Elle avait maintenant, elle si rose comme un fruit que le soleil n'a effleuré qu'à travers les tèuilles, le teint plombé et luisant des poitrinaires et les paupières cernées de larges traits de bistre jusqu'aux pommettes. Plus d'appétit, DEUX AMIES 189 plus de goût à rien, un ennui morne qui la faisait bâiller à chaque instant; une apparence de mannequin qui occupait une chaise dans le salon ou dans la salle à manger mais qui ne prononçait pas une parole. Et elle ne ressuscitait à la vie que lorsqu'elle se retrouvait seule auprès de M me Thiaucourt. Cette exaltation désordonnée inquiétait Luce, et en voyant le changement de son amie, en scrutant les ravages de la maladie, elle avait un remords véritable, elle se reprochait de ne pas avoir repoussé au début les avances d'Eva, de s'être montrée coquette et engageante, d'avoir soufflé sur le feu qui flambait aujourd'hui comme un inextinguible incendie. Klle qui n'avait jamais fait de mal à personne, jamais refusé l'aumône à un pauvre dans la rue, ne se montrait-elle pas bien dure, bien inexorable pour cette belle enfant qui se mourait de trop l'idolâtrer? Pouvait-elle sans pitié prolonger ces angoisses muettes, repousser encore, repousser toujours l'amoureuse qui revenait malgré toutes les tortures subies, qui ne se lassait pas de souffrir et qui espé- n. 190 LES PARISIENNES rait en elle comme une religieuse dévote en son Dieu qui la récompensera, qui lui accordera les délices du Paradis? Pour qui serait- elle charitable et bonne si ce n'était pour Eva qui lui témoignait une affection de tous les instants, depuis la soirée lointaine où M me de Tillenay les avait présentées l'une à l'autre? Malheureuse d'un côté de sentir son amie en proie à une aussi irrémédiable démence, s'obstinant d'un autre à ne point céder, ballottée à droite et à gauche par un remous pareil, clic ne dormait pas plus que M lle Moïnoff, elle avait aussi les yeux cernés et les joues pâles. Et, maintes fois pendant ces nuits où Eva se traînait à sa porte, entendant les soupirs, le froissement de son linge, elle se dressait sur son séant, elle écoutait et sautait tout à coup à bas du lit, décidée à lui ouvrir, à la recueillir dans ses draps bien chauds contre elle, à réchauffer la pauvre petite folle comme une maman câline. Pourtant, elle ne tournait pas la clef, elle se recouchait bien vite, échappant encore à la tentation, mais avec peine, avec DEUX AMIES 491 une colère latente contre elle-même, contre sa nature hésitante et timide. Il fallait se dégager d'une façon ou d'une autre de cette stagnation intolérable, de ces essais infructueux qui n'aboutissaient à rien et qui les détraquaient toutes les deux inutilement. Eva risqua sa dernière chance. Un jour, pendant une promenade dans le parc, elle confessa à M me Thiaucourt les liens secrets qui l'attachaient à Jeanne de Tillc- nay. Elle mit tout son cœur au vif et lui raconta la vie passée — leur liaison libertine, d'abord au couvent, puis chez leurs parents et que n'avait pas interrompue le mariage de M ,lc de Luxille. Elle lui lut les lettres d'amour toquées, remplies de détails obscènes, de souvenirs extasiés, d'appels inassouvis — comme brûlées par la flamme superbe d'un feu de joie — que Jeanne lui écrivait depuit sept ans. Donc, c'était en vain qu'Eva avait sacrifié ce bonheur, renoncé à ces voluptés pour n'appartenir qu'à son amie nouvelle; c'était en vain 492 LES PARISIENNES qu'elle avait trompé et repoussé sans pitié M me de Tillenay. Luce ne prêtait pas plus d'attention à ses prières qu'aux feuilles sèches roulées par le vent en tourbillons dans les allées. Il lui suffisait d'être une idole froide devant laquelle on s'agenouille et dont aucune émotion ne ternit les prunelles d'émail. Aimait-elle quelqu'un en ce monde? Son cœur battait-il seulement dans sa poitrine immobile? Et puisque rien ne l'apitoyait, ne l'aiguillonnait, puisqu'elle avait moins de sens encore que de cœur, puisqu'elle prétendait se garder intacte et virginale pour un mari infidèle, Eva abandonnerait son rêve, reviendrait â la mai- tresse longtemps négligée, aux sensations anciennes absurdement dédaignées. Luce l'approuverait, n'est-ce pas, d'être aussi sage, aussi raisonnable et Jeanne serait bien heureuse de reconquérir l'ingrate à force de baisers. M mc Thiaucourt l'interrompit avec des yeux mouillés de larmes. — Je ne le veux pas... Tu m'appartiens et tu n'appaf i; .ens qu'à moi, méchante qui ne sait DEUX AMIES 193 pas deviner qu'on l'aime et qu'on l'aime encore, qu'on ne pense qu'à elle, qu'on n'a plus que la force de lui donner tout ce qu'elle voudra prendre. Elle prononça très lentement ces derniers mots d'une voix faible qui s'entendait à peine, et Eva transportée en savoura sur ses lèvres les promesses exquises. Ce long baiser raffiné, fou, insatiable qui les anéantissait en même temps dans un frisson de plaisir renaissant et maladif, les grisa tellement qu'elles chancelèrent et durent s'asseoir dans l'épaisse toison de feuilles amoncelées sur l'herbe. Le soleil de cette fin de journée d'automne était aussi pâle, aussi doux qu'une clarté de cierge. Entre les troncs des arbres verdis da mousse et les statues de marbre, la nappe verte de l'étang transparaissait reflétant les nuages gris et les passées d'oiseaux voyageurs qui s'enfuyaient à tire-d'aile. Les feuilles tournoyaient incessamment dans l'air, rouges et dorées. On entendait des sifflements de merles. Et le vent charriait des odeurs humides d'allées défeuillées, de chrysanthèmes refleuris, m LES PARISIENNES d'herbes à demi sèches, des odeurs amollissantes qui montaient au cerveau et poussaient à s'aimer. Puis le crépuscule tomba, augmentant le mystère de ce paysage d'octobre, enveloppant comme d'une gaze bleuâtre les deux amoureuses si rapprochées, si enlacées qu'elles ne faisaient qu'une tache claire sur l'herbe rousse. Et cette ombre croissante les enhardit davantage, leur donna l'illusion d'une alcôve odorante où personne ne pouvait les surprendre, où les baisers appellent de nouveaux baisers moins sages, où l'on appareille vers des apothéoses plus radieuses. Elles ne sentaient pas le froid de l'heure tardive traverser leurs robes légères, elles oubliaient le monde entier dans leur ravissement partagé et au milieu de ces parfums puissants, Eva ne respirait que l'odeur subtile et persistante qui s'exhalait des vêtements de Luce comme d'une fleur inconnue de conte bleu, une fleur marine que découvre le flux. Et les heuren s'écoulaient ainsi sans qu'elles DEUX AMIES 195 eussent le courage de rentrer au château, de quitter cette couche de feuilles mortes où leurs corps avaient creusé comme un large nid. Elles ne revinrent qu'à la nuit. On n'attendait que leur retour pour se mettre à table, et l'on commençait déjà à s'inquiéter de cette disparition prolongée, mais elles inventèrent une histoire de promenade trop longue, de paysan qui leur avait mal indiqué leur chemin et, sauf M me de Tillenay qui comprit à l'allure triomphante d'Eva tout ce qui s'était passé entre elles, personne ne soupçonna la vérité. — Eh bien, murmura ironiquement à mi- voix M me Thiaucourt, dans la soirée, au moment où elle servait le thé avec Eva, est-ce que vous avez toujours l'intention de me préférer Jeanne? Ce serait si raisonnable et si sage ! M"' Moïnoff lui répondit sur le même ton, en riant : — Ne dis plus cela ou je t'embrasse devant tout le monde comme dans le parc! m LES PARISIENNES Et durant toute la soirée elles se taquinèrent gaiement, se brouillant pendant cinq minutes, affectant de flirter avec M. de Grenier ou avec la baronne de Millemont, ayant le diable au corps, et de temps en temps, comme de jeunes mariés que surveillent des grands-parents, s'en- voyant des baisers derrière leur éventail et se disant très vite dans une embrasure de fenêtre: — Je t'aime, je t'aime, je t'aime I VII Jeanne déplorait amèrement la bêtise qu'elle avait faite dans ses calculs intéressés en lançant M" e Moïnoff sur cette piste amoureuse. Oh ! se répéter à tous les instants de la journée et de la nuit qu'elle avait perdu par sa propre faute, qu'elle avait cédé elle-même à une autre femme, la seule créature au monde qui lui eût encore procuré de complètes jouissances, qui eût enfiévré son cœur; qu'elle avait sacrifié son bonheur à de misérables questions d'héritage! Pourrait-elle l'arrêter, enrayer à temps la passion affolée dont elle lisait les stigmates sur les traits d'Eva, dont elle analysait avec un enragement de ses sens exaspérés les progrès croissants? 498 LES PARISIENNES Comme ces blasés qui ont besoin pour aimer de l'excitation des epices ou des gravures libertines, M°" de Tillenay s'était reprise à idolâtrer son ancienne amie, en suivant jour par jour l'intrigue ébauchée entre Eva et M"" Thiau- court. Il lui semblait revivre en arrière, revoir la jeune fille au couvent de Saint-Joachim exigeant des serments, se tordant en des crises de larmes et plus tard l'emportant, le jour môme de son mariage, la voulant à elle avant qu'elle appartint à un autre. Jeanne ne s'y trompait pas. Elle connaissait trop bien ces fauves regards incendiés de désir, ces grands cernes de bistre qui la balafraient iusqu'aux pommettes, ce tremblement machinal des doigts et des lèvres et ces pâleurs de malade. La blessure était irrémédiable. Ce qu'elle s'était imaginé stupidement devoir être un passe-temps, un caprice qui s'en va comme il est venu, avait tout de suite été de l'amour vrai et grave. Et Eva aimait à présent cette péronnelle adroite comme elle n'avait jamais aimé personne. Elle était fidèle et tenace, elle suppor- DEUX AMIES 409 tait ces résistances, ces ennuis sans rebrousser chemin, sans chercher ailleurs comme autrefois des consolations faciles. Et elle ne daignait même plus regarder ses premières amies, elle bâillait et se levait quand elle se trouvait avec M me de Millemont ou avec Jeanne, rayées du programme comme des infirmes ou des laiderons. Alors Jeanne compta sur la vertu infrangible de M me Thiaucourt pour harasser Eva et leur ramener enfin la coureuse guérie et repentante. Elle souhaita le retour du mari, elle lui écrivit même en cachette des lettres aimables qui l'exhortaient à rejoindre sa femme. Mais tout se retournait contre elle d'une façon dérisoire. La cousine Eudoxie qu'elle comblait de prévenances hypocrites, qu'elle dorlotait comme une fille affectueuse dorloterait sa mère, qu'elle accompagnait aux offices et à laquelle elle demandait continuellement des conseils, Battant ses manies de vieille, ne répondait qu'à demi à ces avances nombreuses et comme avec une 200 LES PARISIENNES méfiance mal dissimulée. Et lorsqu'au milieu de leurs conversations Jeanne essayait d'attaquer M me Thiaucourt, laissant cauteleusement entendre qu'elle savait bien des choses peu édifiantes sur son compte, que Luce avait d'abord trompé son mari avec M. de Grenier et se compromettait à présent d'une façon honteuse avec M 11 " Moïnoff, la vieille haussait les épaules et lui répondait d'un ton cassant comme un coup d'éventail appliqué sur les doigts : — Ma chère petite, vous êtes une peste! Et la bonne cousine, trop honnête, trop campagnarde pour connaître certains vices et s'expliquer les réticences de M me de Tillenay, se disait en bochant sa tête blanche que le monde était vraiment méchant de jeter ainsi de la boue sur toutes les robes et de reprocher comme une faute à une pauvre petite femme d'aimer une jolie fille presque de son âge et si tendre pour son baby. Et il lui tardait de quitter ce château où elle étouffait, de reprendre son existence casanière et tranquille avec ses deux petites orphelines, de trottiner dans les allées du jardin et dans les chambres DEUX AMIES 201 de sa maison silencieuse où flamberaient des feux clairs de bûches au fond des cheminées, où elle se coucherait après son dîner — autant pour dormir que pour rêver des chers absents. Déçue de ce côté comme elle l'avait été de l'autre, lasse enfin de s'entêter dans une lutte infructueuse dont les résultats l'accablaient, M mc de Tillenay chercha des distractions avec une sorte d'emportement. Mais ni M. de Grenier, avec lequel elle parcourut toutes les étapes de l'amour sans rien lui refuser, sans rien omettre, désireuse de comparer les sensations que procure un amant jeune et robuste aux grandes joies déjà goûtées en des étreintes féminines moins brutales et moins courtes; ni la baronne de Millemont, qu'elle débaucha facilement à nouveau et qui se prêta à ses exigences voluptueuses, ne parvinrent à combler le vide insondable de son cœur, à lui faire oublier le couple qui la bravait. Et sa jalousie fut au paroxysme lorsque, à la gaieté triomphante, aux regards luisants, aux 202 LES PARISIENNES couleurs revenues sur les traits de M 1Ie Moïnofl et aussi aux moues drôlettes, au changement de Luce, elle comprit que la page était tournée, que la jeune femme avait perdu enfin la partie. Jeanne se contint cependant et attendit le lendemain pour avoir une explication avec Eva. Elle entra le matin dans sa chambre tandis qu'elle se coiffait. M" e Moïnoff était ravissante ainsi avec ses longs cheveux dorés qui couvraient ses épaules nues, ses bas de soie rouge et sa chemise transparente, que rosaient les reflets de sa chair. L'air était attiédi par un grand feu, et l'on y respirait une légère et indéfinissable odeur de poudre de riz et de femme qui sort de son lit. Gela redoubla la colère de M mc de Tillenay, qui, sans lui dire seulement bonjour, s'écria, d'une voix saccadée et sifflante : — Tu devines, j'espère, pourquoi je suis venue te déranger? Eva posa son peigne sur la toiletle d'un geste indolent. DEUX AMIES 203 — Non, ma chère petite, et si c'est pour une partie quelconque, je te demande grâce d'avance, car je ne sais ce que j'ai ce matin et suis tout endolorie. — Les suites de ta nouvelle conquête! ricana Jeanne en la dévisageant d'un air insolent. — Jeanne! interrompit M Ue Moïnoft avec hauteur, je ne te permets pas de parler ainsi. — Vraiment, vous auriez la prétention de m'empêcher de dire ce que j'ai sur le cœur, de vous reprocher, après tout ce que vous m'avez juré, votre conduite indigne avec cette espèce de M me Thiaucourt que je n'aurais jamais dù recevoir chez moi, qui n'est même pas jolie et qui vous préférera demain n'importe quel amant ! Elle débita cette longue phrase rageuse très vite, en mangeant la moitié des mots et en retenant des sanglots qui lui montaient à la gorge. — Je crois que tu deviens folle, ma chère! — Et c'est cette femme que vous aimez à en délaisser toutes vos autres amies. Une femme 204 LES PARISIENNES qui a un enfant, qui adore son mari, qui n'est pas de notre monde. Tout cela parce qu'elle a eu l'habileté insigne de vous tenir la dragée haute, de poser pour une vertu! Je ne vous reconnais plus, mademoiselle, et vous auriez mieux fait de vous marier que d'en arriver à ce degré de ridicule. Eva se taisait et, comme n'écoutant plus les récriminations violentes de M m = de Tillenay, elle se tourna vers sa glace et recommença à se coiffer. Cette indifférence tranquille bouleversa Jeanne. Elle eût voulu lui arracher des cris de dépit, l'exaspérer, l'humilier, et sa colère se heurtait comme à un bouclier d'acier, se glaçait devant l'impassible froideur de M"° Moïnoff. C'était pire que d'être souffletée au visage, d'être jetée à la porte, et elle pleura, abattue, tremblant d'avoir irrémédiablement offensé son amie. — Que t'ai-je donc fait pour me traiter aussi méchamment? gémissait-elle. Depuis que tu m'as appris ce qu'était l'amour, je t'adore de toutes mes forces, de toute mon âme; je t'ai obéi toujours, moi qui n'obéissais à personne; DEUX AMIES 205 je n'ai consenti à viyre avec mon mari qu'à la condition que tu aurais sans cesse ta place entre lui et moi, et j'aimerais mieux mourir que de te perdre ! Elle s'approcha d'Eva et couvrit de baisers la nappe ondoyante de ses cheveux. — Oh ! dis-moi que tu me pardonnes, disait- elle, que tu aimes comme autrefois ta petite femme? — A quoi bon te mentir? répondit M lle Moï- nofï, que cette scène impatientait et énervait, et à quoi cela nous avancerait-il de nous essouffler a rallumer un feu éteint? Je te promets d'être toujours ton amie, mais rien que ton amie. Le passé ne peut me faire oublier le présent et toi-même tu me répondrais aujourd'hui la même chose si tu avais comme moi le bonheur d'être aimée, et si je venais t'en demander compte et te supplier d'y renoncer! Avoue, ma chère, que j'ai raison en te disant cela. Est-ce qu'on peut être fidèle toute la vie, et ne nous sommes-nous pas trompées cinquante fois même au plus blond de notre lune de miel? — Mais ce n'était pas comparable à ton 12 20G LES PARISIENNES amour pour cette femme — reprit Jeanne — tu me revenais alors plus tendre, plus aimante, et je sens bien que désormais tu ne me reviendras plus, tu ne lui échapperas pas, à elle, comme tu échappais aux autres. Eva fut alors brutale comme un passant qui cherche à se débarrasser des obsessions d'une mendiante. — Je fais ce qu'il me plaît, dit-elle, et nous perdons notre temps en des discussions inutiles. J'adore M°* Thiaucourt plus que je n'ai jamais adoré personne — même toi, — qui cependant as été ma première passion. Je ne sais pas de force qui soit possible de nous désunir, de nous séparer l'une de l'autre. Par conséquent, laissons cela de côté et qu'il n'en soit plus jamais question entre nous si tu tiens à mon amitié. Est-ce convenu? M me de Tillenay, pâle comme si elle eût reçu une blessure en plein cœur, les lèvres contractées, car elle se les mordait furieusement pour ne pas sangloter derechef, sortit sans lui répondre et elle courut comme une folle se verrouiller dans son appartement. DEUX AMIES 207 Et durant toute la matinée elle se promena de long en large, piétinant comme une bête en cage, se traînant sur les meubles et en déchirant l'étoffe de ses doigts crispés, cassant à coups de cravache les bibelots qu'elle préférait comme si à leur place elle eût tenu son ennemie. Elle monologuait tout haut. Elle épuisait contre Luce tout ce qu'elle savait de mots sales et de jurements prduriers. Elle roulait mille projets de vengeance dans sa cervelle bouillante et voyait rouge en se remémorant la déclaration si précise de M lle Moïnoff. 0 la misérable, ô la détestée intrigante qui entravait ses moindres projets avec sa tête de Sainte Vierge idiote, qui lui volait l'héritage de la cousine Eudoxie, et, pas encore assez satisfaite de ce beau coup, s'en allait lui voler ensuite le cœur d'Eva! 11 était regrettable que M. de Tillenay ne valût pas la peine d'une coquetterie, car M me Thiaucourt l'eût accaparé aussi après le reste, comme elle accaparait la fortune et les amants des autres! Mais elle s'en repentirait bientôt — et Eva avec elle; — elle leur apprendrait qu'on ne joue pas avec les nerfs 208 LES PARISIENNES d'une femme, qu'on ne la jette pas au diable comme une guitare usée quand on en a cassé toutes les cordes une à une, quand on s'en est servi sans trêve pour se faire la main. Et Jeanne résolut de n'être ni bête ni clémente. IX Pendant une semaine entière et dès le premier jour elle se maîtrisa, trompant même M" c Moïnofï par son apparente insouciance et presque aimable avec sa cousine Luce, comme si elle eût pris philosophiquement son parti de cette liaison impossible à dénouer. Eva, malgré sa connaissance si subtile des femmes, s'imaginait qu'elle avait maté par sa franchise rude l'irritable et obsédante créa- turc et que M mc de Tillenay se consolait déjà de ses déboires en quelque nouvelle passion. Et rassurée, elle se livrait tout entière à son amour, elle goûtait sans crainte les délices de ce roman commencé comme une idylle antique au bord d'un étang endormi dans un crépus- 12. 210 LES PARISIENNES culc odorant d'octobre et donnant ensuite à s'y méprendre l'illusion adorable d'une lune de miel tendre et joliment corrompue. C'était elle qui déshabillait Luce — le soir — dans la chambre bien close où les bougies éclairaient vaguement les oreillers du grand lit. Et quels déshabillages! La robe qui tombait d'abord avec un froufrou d'étoffe chiffonnée, le corset qu'elle délaçait comme maladroitement et en embrouillant les nœuds, en mordillant de baisers la nuque découverte de la chère aimée pareille à un gamin avec son pantalon très court et ses bas de soie, la chemise de batiste qui apparaissait enfin serrée comme une armure contre les jambes et contre la gorge d'un mouvement de craintive pudeur. Elles riaient comme des folles, elles se poursui- vaii nt à travers la vaste pièce, semant à droite et à gauche les houppettes de poudre de riz, les jarretières, les dentelles, tout ce qui leur bombait sous la main, jusqu'à ce que rendue, emprisonnée dans les bras d'Eva, Luce se J um Ê i porter dans le lit, étendit sur les draps blancs son corps souple, blondi par la lueur DEUX AMIES m tremblante des candélabres. Et les caresses d'Eva partaient des lèvres, fourrageaient dans toute cette chair liliale, s'oubliaient dans tous les replis, dans toutes les fossettes pour Tenir enfin humecter les ongles mignons des petits pieds, ne s'arrêtant pas parce que Luce se défendait avec des cris fâchés, disant : — Oh ! finis, finis donc, ou tu trouveras la porte fermée cette nuit! C'était elle qui attendait que tout le château fût endormi pour rejoindre M me Thiaucourt, dont la porte était entre-bâillée, et elles étouffaient mutuellement leurs rires et leurs exclamations heureuses, elles soulevaient de temps en temps le rideau, afin de voir si l'aube chassait déjà les étoiles, s'il fallait mettre les baisers doubles et se séparer bien vite. C'était elle qui pendant le bain lui lisait des livres amoureux, dérobés dans la bibliothèque et qui la soit ail toute frissonnante de la baignoire, la frottant de serviettes fines, la poudrant de poudre d'iris des pieds à la tête. C'était elle qui la coiffait le matin, ravie de plonger ses mains dans cette toison superbe de blonde et l'étalant devant la 212 LES PARISIENNES glace comme une pofgnée de rayons. Elles vivaient comme en une contrée de rêve où ne sonnent que des heures d'absolue béatitude, où le ciel est toujours bleu, où l'on se figure en des désirs inapaisés combien l'éternité doit être bonne et douce à ceux qui s'aiment, où l'on regrette seulement que tout ne s'arrête pas, qu'il ne soit pas possible de s'idolâtrer à toutes les secondes du jour et de la nuit. Cependant la saison s'avançait et, pour 'profiter des derniers beaux jours, pour enterrer l'automne dans une partie joyeuse, Jeanne orga « nisa avec M.deGuermandes un « rallye paper » auquel on invita tous les voisins du château. On devait aller au diable vauvert par les bois et les herbages et déjeuner sous les pommiers dans un moulin des environs. Cela promettait d'être très amusant. M rae de Tillenay désigna elle- même les chevaux que chacun monterait, et Luce eut pour sa part une jument de demi- sang assez ombrageuse crui était à l'écurie depuis peu de temps. — Je vous gâte, ma chère petite, lui dit Jeanne en lui montrant dans son boxe la bête DEUX AMIES 213 qu'elle lui destinait, et elle ajouta mielleusement : Personne ne sera mieux monté que vous! De fait, cette jument nerveuse et fine avait un aspect extrêmement coquet avec sa robe alezane aux reflets dorés que le soleil éclairait, sa tête allongée et sa croupe ronde et ferme. Elle séduisit aussitôt M mc Thiaucourt qui remercia sa cousine de son attention affectueuse. Et lorsque Eva la questionna, lui demanda avec une inquiétude instinctive si elle se sentait assez bonne écuyère pour accepter la première bête venue, Luce changea de conversation d'un air vexé et n'avoua pas qu'elle sortait de la veille du manège et était encore une écolière absolument inexpérimentée. Mais il lui plaisait d'être fanfaronne, de poser un peu dans son amazone neuve et d'être jugée par M ,1 — ce vin couleur de soleil qui réchaufferait un moribond — Suzette taquinait son amie, la servait, la cajolait, et comme M me de TilJenay se défendait, cherchait à intervertir les rôles, la petite actrice répéta avec un entêtement despotique : — Je veux, je veux... Puisque j'ai des culottes, c'est moi qui dois te faire la cour... Et elle s'en acquittait â miracle, la gamine, elle avait l'air de Chérubin qui récite la romance à Madame, qui se glisse et se cache dans la traîne de la comtesse et profite le La liberté qu'on lui laisse, de ce qu'on dit, eft montrant ses joues roses pas même duv ïées: « Un enfant, est-ce que ceia compte », pour 250 LES PARISIENNES mettre les filles à mal et berner les maris confiants. Ce menu enragé les surchauffait comme ces brouets cantharidés que les garçons d'honneur apportent aux nouveaux mariés, le soir de leurs noces, dans les villages du Languedoc. Et pour surexciter davantage M"* de Tillenay, Suzette qui avait le diable au corps commença à dire des polissonneries, apprit à sa protectrice des termes d'argot amoureux qu'elle ignorait et en la priant, en la questionnant habilement, elle parvint à lui faire raconter ses premiers essais de vicieuse avec M IIe Moïnoff. Et, à son tour, elle lui raconta avec des détails minutieux et précis comment Jane Darmont l'avait débauchée à seize ans quand elle était au Conservatoire, les caprices insensés de blasée qui lui venaient en tête sans rime ni raison, le voyage de deux mois — un voyage dft jeune couple — qu'elles avaient été faire ensemble, aux vacances, le long de la côte normande, deux mois d'amour fou, de nuits sans sommeil, de journées délicieuses derrière les volets clos de leur chambre d'hôtel au bout DEUX AMIES desquels Jane Darmont lui avait donné premier phaéton et bientôt après son hôtel la rue de Galilée. Et M me de Tillenay, jalouse du passé, pleurant presque, la serrait contre elle, lui disait : — Pourquoi ne nous sommes-nous pas rencontrées plus tôt? Pourquoi ne t'ai-je pas possédée avant toutes les autres femmes? Au dessert Suzette tira le verrou de la porte. VII M m ' de Tillcnay mena pendant tout l'hiver cette existence accidentée et jouisseuse qui l'ab- sorbait complètement. Elle ne voyait plus personne. Elle avait abandonné son jour de réception, ne répondait ni aux lettres de ses amies, ni à leurs invitations. Stanislas ne la voyait guère plus que les autres. Elle était chez elle comme dans un hôtel meublé où l'on couche de temps en temps, où l'on vient chercher sa correspondance et se recoiffer devant l'armoire à glace. M. de Tillenay, habitué à son originalité, à ses écarts, ne s'en inquiétait pas plus qu'il ae s'était inquiété auparavant de ses relations avec M 1Ie Moïnoff, et évitait de trop la questionner. DEUX AMIES Jeanne était inguérissable et condamnée à son vice jusqu'au jour où son corps surmené se rebellerait, où quelque sourde et douloureuse maladie la clouerait inerte comme un invalide sur une de ces petites voitures qu'on traîne au soleil, lentement; n'était-ce pas perdre son temps que de chercher à l'arrêter, que chercher à l'importuner par d'inutiles récriminations? Au fond, bien qu'il eût pris son parti de tout ce qui lui arrivait, du ratage absolu de sa vie, du boulet désastreux qu'il s'était imprudemment rivé au pied, Stanislas consultait des médecins, lisait des livres techniques et attendait le dénouement prévu avec de secrètes impatiences. Dans sa solitude, il escomptait les chances qu'avait Jeanne d'être emportée avant lui, il calculait le laps de temps probable qui le séparait de cette délivrance. Peut-être se remarierait-il alors, mais avec combien de précautions, combien de tâtonnements avant d'affronter une seconde fois cette dangereuse loterie. En attendant, il tirait de son côté comme s'il eût été Séparé de sa femme, voyageait sans l'en pré- 15 254 LES PARISIENNES venir, recevait ses amis, passait ses nuits au club, devenu joueur par désœuvrement et par ennui. Quand on lui demandait des nouvelles de Jeanne, il répondait tranquillement : — Ma femme est à Melun depuis quelque temps chez une de ses meilleures amies, la baronne de Millemont. M me de Tillenay lui avait donné ce prétexte pour expliquer ses absences réitérées. Elle ne quittait presque plus Suzette Rivière. Au théâtre, elle habillait et déshabillait l'actrice et lui tenait sa pelisse derrière un portant comme une ca'mé- riste. Elle réglait les notes, choisissait les chevaux, les toilettes, les chapeaux de sa protégée. Elle se faisait tout envoyer chez Suzette, aussi bien ses lettres que ses rôles, et M. de Tillenay était le seul à ignorer ce scandale qu'on commentait déjà un peu partout. « Notre petit ménage », disait-elle à Suzette, avec une assurance très sincère, et l'actrice s'en amusait beaucoup. C'étaient des nuits blanches qui se suivaient avec la même rage d'amour de part et d'autre, les mêmes curiosités malsaines, DEUX AMIES 255 les mêmes inassouvissements, des parties folles dans Paris à la découverte de voluptés inédites. Elles avaient toutes les audaces, elles osaient entrer en plein jour dans les boutiques interlopes des passages et n'en sortaient qu'au bout de quelques heures, elles allaient après le théâtre souper quelquefois dans un café de la place Pigalle, toujours encombré de couples féminins et de jolis modèles, et elles en ramenaient un ou deux dans leur coupé pour s'encanailler plus profondément, pour jouer avec eux comme avec des poupées. Et dans ces mêlées luxurieuses, Jeanne dépassait en libertinage, en impudeur, les filles ramassées ainsi devant une table de café équivoque. La déchéance était attristante. Cependant la petite actrice la ruinait insensiblement, croquait de ses quenottes nacrées comme une sandwich au caviar, les économies laborieuses du père Moriceau et l'argent des Luxille. Jeanne puisait, puisait dans les tiroirs de son mari, empruntait aux usuriers, signait des billets, vendait ses chevaux, sans retourner 256 LES PARISIENNES la tête derrière elle, sans voir le trou profond qui se creusait, qui s'élargissait de jour en jour, hypnotisée qu'elle était par la chair blanche et rose de sa protégée, par la tache rouge de ses lèvres toujours gercées de fièvre... VIII Suzette'en eut bientôt assez. Elle avait une trop grande indépendance d'allures et de caractère pour s'accommoder de cette vie à deux qui supprimait l'imprévu de l'amour, la fantaisie ignorée du lendemain et le charme des rencontres, qui malgré ses délices, ses emportements finissait par être toujours la même chose, par lui rappeler le fameux pâté d'anguilles dont parle La Fontaine. M me de Tillenay ne lui laissait aucun répit, l'intimidait, barrait la porte de l'hôtel à tous ceux et à toutes celles qui se présentaient. L'actrice était comme un oiseau en cage. Sa protectrice l'asservissait insensiblement à sa volonté, en faisait son joujou. Elle 258 LES PARISIENNES étouffait ses révoltes par des baisers. Elle la tuait par ses tendressses acharnées sans qu'elle eût la force de se dérober, de la chasser loin d'elle. Sa voix claire, d'un timbre pur comme la voix d'un enfant de chœur qu'on entend dans les églises, s'éraillait, se faussait à la suite de ces fatigues continuelles, des insomnies après lesquelles il fallait répéter toute la journée, puis le soir, avoir des forces quand même et tenir jusqu'au bout. Celte délicate, qui était faite tout au plus pour sucer de temps en temps un bonbon poivré, pour tremper ses lèvres dans un verre de kûmmel, ne mangeait plus que des choses au cary et au poivre rouge, ne buvait plus que des potions cantharidées. Elle se consumait à petit feu dans les bras de M rae de Tillenay. Elle était malade à tout instant, maigrissait, prenait des teintes de chlorose et l'on ne reconnaissait plus le petit abbé d'autrefois, la figure adorable et purpurine de vieux saxe, souriante, rose et potelée, échappée d'une autre époque que la nôtre. Un jour elle eut peur en se regardant dans DEUX AMIES 259 sa psyché. Sa face blanche où les yeux profondément cernés braisillaient d'une lueur étrange, ses lèvres d'où le sang semblait avoir fui goutte à goutte, sa gorge amaigrie qui ne pointait plus comme deux globes de marbre rose, l'halluci- nèrent comme si elle eût entrevu son fantôme — la « doublb J> qu'a dépeinte Edgar Poë — avec derrière lui, elle ne savait quoi qui la guettait, qui l'enveloppait silencieusement. Elle se vit laide, délaissée, déraillant, quittant les planches, vendant ses bijoux, son hôtel et roulant d'étape en étape à ce café du Rat-Mort où elle allait ramasser des filles... Puis M™ de Tillenay l'ennuyait avec sa jalousie, son égoïsme d'amoureuse, ses crises de passion. Elle ne savait pas l'amuser, la faire rire comme cette bouffonne de Jane Darmont. En dehors de l'amour, en dehors des baisers, Jeanne bâillait, n'était plus bonne à rien, montrait une figure maussade et ne parlait presque pas. Elle se répétait, elle ne variait pas plus ses histoires que ses caresses. Toutes ces raisons réunies et aussi l'instinctive répulsion que lui causait le « collage », 260 LES PARISIENNES l'amour exclusif et de longue durée l'incitèrent à en finir, à dénouer lentement les mailles du filet dans lequel elle avait eu la bêtise de s'emprisonner. Rupture habile, profitant des moindres causes pour s'accuser plus ouvertement, évitant les scènes inutiles, les larmes, les prières qui apitoient, allant droit au but jour par jour, heure par heure, minute par minute, sans secousses, sans heurtements. Indispositions subites qui se prolongent, qui épargnent de vains simulacres de passion, reproches injustes qui amènent des bouderies réciproques, tous les dissolvants qui détournent l'une de l'autre, qui désunissent les doigts lassés et refroidis. Ce n'était cependant pas encore la séparation complète, la brouille immédiate et M me de Tillenay ne se doutait de rien, ne cherchait pas à s'expliquer le changement qui s'opérait dans la conduite de Suzette. Elle passait encore de temps en temps une nuit chez sa protégée. Suzette craignait en effet de brusquer le dénouement, voulait l'amadouer, lui fermer sa porte sans qu'elle eût le droit de se plaindre, DEUX AMIES 261 de lui reprocher son ingratitude. Et, un matin, M me de Tillenay reçut la lettre suivante que la petite actrice avait jetée la veille à la poste après la représentation : « Mon petit Colas, je suis toute navrée de « la mauvaise nouvelle qu'il faut t'apprendre « comme cela sans crier gare. Je suis engagée « pour trois ans avec Jane Darmont à Saintes: Pétersbourg et nous partons demain au « grand galop. Je t'aime toujours et je penserai « bien à toi, là-bas. Ne sois pas trop triste et 4 dépêche-toi de trouver une autre petite « femme aussi blonde et aussi jolie que ta « Suzette qui te consolera bien vite. « Je n'ai que le temps de griffonner ces « quelques lignes et d'emplir mon papier d'un « tas de baisers qui iront te dire adieu poui ce moi et mieux que moi. Je t'embrasse sur « tes chères lèvres. « Suzette Rivière. » « P.-S. — Il est inutile que tu te déranges «. et que tu viennes rue Galilée. Le logis est i$. 262 LES PARISIENNE « sens dessus dessous, des malles par-ci, des « paquets par-là, et nous jouerions inutilement « à cache-cache là-dedans. » M me de Tillenay tenta cependant de revoir sa protégée, mais on ne la reçut pas. Elle en eut un chagrin immense — un chagrin mêlé de dépit qui altéra sa santé, qui la cloua au lit avec une sorte de fièvre chaude. Elle se guérit à peu près. Sa raison déjà affaiblie par tous ces excès, décroissait comme une lampe où manque l'huile. Elle se condensait dans la même idée fixe de jouissance et aussi de faire du mal à celles qui s'étaient moquées de son amour l'une après l'autre, à M ,le Moïnoff et à la petite actrice des Nouveautés. Elle y pensait le jour. Elle en rêvait la nuit, hantée par des idées criminelles et stupides, et désespérée d'être impuissante, de n'aboutir à rien. Par moments, elle avait des douleurs aiguës comme si on lui eût enfoncé un coin de fer dans la nuque, puis ses yeux s'obscurcissaient et sa tête lui semblait vide et inerte. Elle sen- DEUX AMIES 263 tait bien qu'elle se donnait le coup de grâce, qu'elle s'exécutait elle-même. Elle avait, durant des éclaircies calmes, la terreur sourde de l'avenir, l'effroi de mourir ou ce qui serait plus terrible que la mort, d'être elaustrée dans un asile d'aliénés. Pourtant elle ne renonçait pas à ses habitudes vicieuses. Elle n'essayait même pas de lutter, de se distraire, de changer le cours de ses pensées en s'épuisant par des exercices violents. Le mal était à son paroxysme, dégénérait en manie sénile et machinale. Elle engagea à son service, comme femme de chambre, Mariette, l'un des modèles que Suzette et elle avaient plusieurs fois ramenés d'un café interlope de la place Pigalle. Mariette consentit à être ce qu'elle exigeait, reprit l'éducation entreprise par l'actrice. Et M me de Tillenay s'enlisa dans la boue, «ourut avec cette fdle les maisons de proxénètes, les tables d'hôte de femmes, fut bientôt connue de toutes les rouleuses, qui la tutoyaient, l'appelaient par son petit nom et l'emmenaient fumer des cigarettes et faire la 2G4 LES PARISIENNES noce dans leurs appartements garnis de la rue des Martyrs ou de la rue Saint-Georges. La jeune femme semblait une aveugle qui ne sait où elle va, et elle avait maintenant de telles prostrations nerveuses, que Mariette épouvantée, se sauvait de la chambre, s'habillait à la hâte et l'abandonnait toute seule, raidie, comme morte dans le grand lit dévasté, raviné par leurs étreintes libertines. IX M 1,e Moïnoff avait ressenti une déception pénible et un véritable chagrin, lorsque les adieux calmes de M me Thiaucourt, la joie de Jacques et mille autres signes auxquels elle ne pouvait se tromper, lui eurent prouvé trop clairement qu'il ne fallait plus rien espérer de Luse, que la jeune femme, redevenue honnête, lui échappait, et que toutes les tentatives — ses lettres comme ses démarches — avorteraient contre une volonté désormais inébranlable. Elle pleura beaucoup, puis un apaisement se fit dans son esprit pour la première fois, elle s'épouvanta de l'avenir, elle eut conscience du vide dans lequel elle s'agitait inutilement, elle dépensait sa jeunesse. Que 266 LES PARISIENNES lui restait-il maintenant de ces amours qui avaient enfiévré son cœur et absorbé sa vie? Du dégoût pour M me de Tillenay — un dégoût fait de toutes les satiétés - — des désillusions, des souffrances causées par M me Thiaucourt. Elle raisonna alors froidement, elle songea qu'à s'entêter plus longtemps dans ses habitudes vicieuses, elle serait toujours à côté, elle croupirait comme en une mare stagnante et boueuse dont à la fin on ne peut plus se dégager, elle prêterait à rire comme les vieilles demoiselles dont personne n'a ,voulu. La beauté n'avait qu'un temps. Et quand les années accumulées auraient ridé son front comme de coups d'ongles et blanchi ses beaux cheveux blonds, ne souffrirait-elle pas cruellement, regrettant trop tard son erreur, de végéter toute seule, abandonnée dans un intérieur où aucune affection ne remplirait sa solitude? Le bonheur n'était-il pas dans la vie à deux plutôt qu'ailleurs? M me Thiaucourt ne lui en avait-elle pas donné une preuve récente? L'amour d'un homme pour une femme n'était-il DEUX AMIES 267 pas plus naturel, plus stable, plus sérieux que ces passionnettes féminines artificielles et passagères où les sens jouaient le principal rôle? Toutes ses amies s'étaient mariées les unes après les autres et elles ne le regrettaient pas; «lies agissaient à leur guise bien plus libres, Wen plus heureuses, que lorsqu'elles étaient jeunes filles. M lle Moïnoff était à un de ces moments de lassitude générale, où on retourne la tête en arrière pour revoir les années enfuies, où l'on s 'aperçoit que jusque-là l'on s'est trompé de route et qu'il est temps de s'arrêter ou de rebrousser chemin. Ces réflexions l'avaient à peu près assagie, et dès le lendemain de son retour, elle annonça à ses parents qu'elle était enfin décidée à se marier. Dans le monde, elle modifia habilement ses allures anciennes qui décourageaient et épeu- raient les hommes. Elle fut très aimable, très coquette, flirtant à l'occasion avec des libertés charmantes, formant autour d'elle une petite cour de valseurs assidus qui se disputaient l'honneur de lui donner le bras ou de bavar- 268 LES PARISIENNES der tout près d'elle durant tout un cotillon. Elle était de plus en plus jolie et l'on savait que cette adorable tête, cette silhouette de statue avaient un cadre fabuleux de banknotes. Aussi fut-elle bientôt demandée en mariage d'abord par un secrétaire d'ambassade, puis par le marquis de Stallanches, le sportsman dont les couleurs sont bien connues sur le turf et par l'un des fils du banquier Klobs- tein qui venait de terminer son volontariat. Mais ces trois mariages échouèrent successivement presque à la veille de la signature du contrat, et Eva devina, sous les raisons illusoires qu'on alléguait, sous les reculades correctes et glaciales, sous la froideur soudaine de ceux qui s'étaient agenouillés à ses petits pieds et lui avaient juré de toujours l'adorer, quelque machination imprévue, quelque méchant tour féminin comme elle en avait tant joué jadis avec la baronne de Millemont et M me de Tille- nay. Elle était trop fine pour ne pas percer cette toile d'araignée, pour ne pas découvrir le secret qu'on lui cachait. Et en payant des domestiques, elle parvint à se procurer une DEUX AMIES 209 lettre anonyme d'une écriture féminine assez maladroitement déguisée qui détaillait l'aventure galante qu'elle avait eue naguère dans une« ca- loge s à Étretat, avec M. Petrowski. On l'accusait en même temps — en offrant de prouver • les faits que l'on avançait — d'avoir tous les vices et toutes les impudeurs, de dépraver toutes les jeunes femmes qui l'approchaient, de n'ignorer aucune débauche. Une lettre froide, dont chaque mot portait, dont chaque phrase était calculée comme du venin distillé goutte à goutte et se plantait dans la cervelle et donnait à réfléchir. C'était un coup droit qui l'atteignit en pleine poitrine. Et elle reconnut aussitôt l'ennemie secrète qui la poursuivait, qui l'atteignait ainsi dans l'ombre. M me de Tillenay n'était-elle pas en effet la seule créature au monde qui avait reçu toutes ses confidences, qui connaissait son implacable coup de tête, cette faute absurde comme un caprice d'enfant curieux. Elle comprit alors que Jeanne ne désarmerait pas, qu'elle lui avait voué une de ces haines féminines qui dérivent de l'extrême 270 LES PARISIENNES amour, qu'elle serait toujours à l'affût comme un chasseur cruel, repoussant, écartant les jeunes gens tentés, énamourés par la blondeur de ses cheveux et par sa beauté. Toutes les ■ parties seraient perdues d'avance et ceux qui ne se détourneraient pas, qui accepteraient cette situation douteuse, cette virginité avariée ne pouvaient être que des aventuriers affamés de dot, de pauvres hères blasés qui la rendraient malheureuse. M !Ie Moïnoff ne se leurrait pas de chimériques illusions. Elle scrutait l'avenir avec sa crânerie pondérée d'étrangère. Recommencer. Essuyer de nouveaux échecs. Rater tellement de mariages que le bruit fâcheux s'en propagerait à la fin dans le monde. Ne valait-il pas mieux battre en retraite, changer d'air comme lorsqu'on cherche à échapper à une épidémie, retourner pendant quelques années à Moscou où le beau-père de M. Moïnoff, aussi adulé à présent qu'il avait été honni, la suppliait dans toutes ses lettres de le rejoindre, de profiter de sa fortune nouvelle? Elle y décida assez facilement ses parents — sa mère surtout qui s'ennuyait à Paris, et ils partirent DEUX AMIES 271 en juin, après avoir vendu leur mobilier et leurs chevaux. M lle Moïnofï l'annonça à Jeanne par une lettre assez ironique: « Ma chère amie, lui écrivit-elle, c'est mon « P. P. G. que je vous envoie au moment de « repartir pour la Russie. Vous me pardonnent rez de ne pas avoir été vous embrasser une « dernière fois et aussi d'interrompre un jeu « qui semblait vous amuser et occuper votre « ennui. Je ne connais malheureusement plus « de jeunes filles encore à marier parmi nos « anciennes amies et je le déplore car à mon « défaut, vous auriez pu continuer sur elles « ces exquises correspondances anonymes où « l'on vous retrouvait tout entière. « J'espère avoir avant peu à vous annoncer « mon mariage et je regretterai bien que vous « ne soyez pas alors auprès de moi, vous qui « m'avez ouvert les yeux, qui m'avez appris « si savamment tout ce que peut contenir de « méchanceté, de bêtise, d'hypocrisie un petit « cœur de femme et combien l'on est bête de « s'aimer entre nous. 272 LES PARISIENNES a Peut-être nous réverrons-nous dans quel- ce ques années, si du moins mon mari me a permet de vous voir. — Tous les maris net « ressemblent hélas pas à M. de Tillenay! Je « vous jure cependant que je ne vous oublierai « pas! Nous nous devons bien cela. « Eva Moïnoff. » V X Un soir, on courut chercher précipitamment M. de Tillenay au club où il achevait une partie de bézigue chinois. Mariette avait ramené sa maîtresse on ne savait d'où à moitié morte au fond d'un fiacre. M™* de Tillenay reposait sur son lit, raidie, comme ivre, les yeux dilatés, les dents serrées, n'ayant de vivant qu'un tressaillement convulsif qui sans trêve la secouait de la nuque aux talons. Elle n'articulait pas une parole, elle semblait ne reconnaître personne pas plus son mari que les domestiques anxieux. Et par instants des accès spasmo- diques tordaient son corps maigre, tendaient ses nerfs comme des cordes, gonflaient sa gorge. On eût dit alors d'un fétu de paille 274 LES PARISIENNES qu'emporte, que roule, que brise un tourbillon de mistral. Des gouttes de sueur ruisselaient le long de sa peau comme si elle eût agonisé et elle remplissait l'appartement de hurlements aigus, de clameurs inintelligibles qui ressemblaient à des plaintes de femme qui accouche. Mariette épouvantée, harcelée d'interrogations par M. de Tillenay, lui avoua la vérité. Depuis deux semaines, elles passaient leurs journées dans une maison meublée de la rue de la Victoire, que tient une ancienne cocotte retirée de l'amour, la Romieux. Jeanne y avait rencontré deux créoles plus vicieuses, plus gangrenées même qu'elle ne l'était et dont les caresses semblaient saturées d'épices exotiques, de ces piments rouges qui brûlent le palais. Et poussée par elles, la jeune femme s'était ruée dans une sorte de délire érolique vers les débauches effrayantes qu'ont décrites les écrivains anonymes dont on enferme les livres dans le coin secret de sa bibiothèque. Elle renouvelait les exploits des Athéniennes qui livraient leur corps en holocauste à la DEUX AMIES 275 bonne déesse. Elle dépassait Messaline et Sapho et cette comtesse Gamiani, qui comme une damnée inassouvie, torture sa chair, cherche dans tous les raffinements, dans toutes les abjections le secret de l'absolue volupté. Elle ne dormait plus. Les nuits étaient pareilles aux journées et elle se soutenait avec des potions que lui vendait la Romieux, des pickles et de l'alcool. Mais à la fin, elle s'était abattue comme une bête épuisée par une trop longue, trop échinante étape, et le peu d'intelligence qui falotait dans sa cervelle s'était évaporé à jamais par la fêlure trop grande. Stanislas fit venir le docteur Fieuzet qui avait déjà soigné Colette et l'avait guérie autrefois d'une fièvre cérébrale. Le docteur examina attentivement la malade, demeura à son chevet pendant toute la nuit, étudiant les symptômes de ces souffrances étranges, arrachant mot par mot à M. de Tillenay l'histoire navrante de sa femme. Il écrivit plusieurs ordonnances, prescrivit certains soins et ayant pris Stanislas à part, lui dit avec une brutalité caustique ce qu'il présageait. m LES PARISIENNES — Votre femme s'en tirera probablement, nous saurons cela demain! — et se frappant le front — mais quant à cela, nettoyée comme un plat qu'ont léché les chiens ! M me de Tillenay ne sera plus qu'une machine détraquée, une idiote ou une monomane que je vous conseille de faire enfermer au plus tôt dans une bonne maison de santé. Je l'ai connue toute gamine et j'avais prévu un peu ce qui arriverait si le mariage ne la guérissait pas de ses sacrées habitudes. Et parbleu, n'étaient les convenances et le cant professionnel, j'aurais presque envie de vous féliciter, cher monsieur, de ce qui vous arrive. Les deux hommes se serrèrent la main en se séparant et le docteur comprit qu'il avait frappé juste au regard que lui jeta M. de Tillenay, à l'air indifférent avec lequel il accueillit cette condamnation sans appel de la malheureuse dévoyée qui portait son nom. XI C'est dans une coquette petite villa de l'avenue du Roule, à Neuilly, que M mc de Tillenay traîne maintenant les derniers jours, les heures comptées de sa misérable existence. Par-dessus les murs hauts hérissés de tessons et les volets de tôle peinte de la grille frissonnent des grappes de lHas et des feuilles de marronnier. La folie de la jeune femme est si douce, si inoffensive qu'on a pu l'enfermer dans cette maison de santé calme où les malades vivent à l'écart les uns des autres. Jeanne est tombée en enfance comme une très vieille femme usée par les chagrins et les années lointaines. Elle balbutie des sons au ieu de parler. Elle ne se souvient de rien et 16 278 LES PARISIENNES on est forcé de la soutenir sous les bras pour marcher. Très pâle et très maigre, elle demeure immobile sur un fauteuil au soleil, ayant l'air de ne rien voir, de ne rien entendre et grignotant sans cesse des bonbons. On a essayé de lui donner des poupées pour l'amuser. Mais elle n'y prête aucune attention et n'a même pas la force de les tenir dans ses doigts ballants et inertes. On l'enveloppe au lit dans une grande chemise de flanelle pareille à un sac d'où émerge seule sa tête et qui l'empêche de faire le moindre mouvement, de remuer ses bras ou ses mains, car comme un instinct machinal, un besoin de bête, ses habitudes vicieuses lui reviennent, tourmentent sa chair dès qu'elle est seule, dès que la chaleur des couvertures amoncelées se glisse le long de ses membres. M. de Tillenay qui venait d'abord la voir tous les jours, espace ses visites de semaine en semaine et bientôt il se contentera d'envoyer prendre des nouvelles de Jeanne par un de ses domestiques. Il joue à la Bourse et en chanS eant d'hôtel il s'est débarrassé de tout DEUX AMIES 279 ce qui appartenait à sa femme, comme si M me de Tillenay n'existait déjà plus même dans sa mémoire. Un peu plus tôt ou un peu plus tard n'est-ce pas la même chose, et le docteur Fieuzet ne lui a-t-il pas dit froidement, au mois de juin : — Votre femme, elle vivotera peut-être jusqu'à l'automne, mais elle ne dépassera pas l'hiver 1 XII Le carnet mondain de Parisis et la plupart des journaux ont annoncé avec des détails féeriques, le mariage de M lle Eva Moïnoff et de M. Storbeck, de l'agence Storbeck et Mohilow, l'une des maisons les plus importantes de Saint-Pétersbourg. M. Storbeck arrivé à ce moment psychologique où le travailleur rêve de jouir enfin de t sa fortune laborieusement conquise, de n'être plus seulement une masse solide qui soulève des monceaux de roubles, où l'on entrevoit la grande ville comme la terre promise d'un éden lointain, avait été trop heureux de rencontrer sur sa route cette exquise créature saturée de parisine qui lui apprendrait à dé DEUX AMIES 28! penser ses millions, qui l'empêcherait de commettre des bévues risibles de rastaquouère et dont le salon serait tout de suite à la mode sans qu'il fût besoin pour cela de payer les dettes d'une demi-douzaine de clubmans décavés et de régler les notes de couturière de quelques mondaines authentiques. Un peu d'amour — de la surprise d'amour plutôt — avec cela et le banquier avait demandé la main de M"« Moïnoff. L'hôtel qu'ils habiteront dans le quartier des Champs-Ëlysées est acheté et ils en pendent la crémaillère, en décembre, dans un bal costumé éblouissant qui sera comme une résurrection lumineuse du xvm e siècle, une Kermesse de Watteau, où il n'y aura que des étoffes à ramages, des coiffures poudrées et des talons rouges. M lle Moïnoff qui ignorait la lamentable fin de son amie, lui a envoyé un faire-part timbré de sa devise bien slave : « On peut et qu'on veut! t> — La chanceuse! s'est contenté de dire M. de Tillenay en le lisant, et durant quel- 282 LES PARISIENNES ques secondes, entre deux bouffées de cigare, il s'est remémoré l'étrange intrigue amoureuse dont il ne refusa pas d'être complice, la passion ardente, affolée, éperdue de ce couple de femmes détraquées l'une par l'autre, qui avait idiotisé et condamné la première et qui n'empêchait pas l'autre de se marier, de satisfaire ses appétits de luxe et de mondanité, de vivre désormais d'une tout autre vie et — qui sait — d'être à peu près une honnête femme. Alors, comme si le dénouement l'amusait, le mari de Jeanne a murmuré avec son flegme habituel : — Quelle drôle de blague que la viel FIN EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE Collection in-iS jésiis à 3 fr. 50 le volume JULES CLARETIE La Vie a Paris, 1880, i"- année, 8* édition ...... — 1881, 2" année . . ........... — 1882, 3" année ............. — 1883, 4" année ............ • — 1884, 5» année..........• * GUY DE MAUPASSANT La Maison Tellier, 72" édition............. M lle FlFI, io» édition..................... Une Vie, ar» édition..................... Au Soleil, ro° édition................... Miss Harriet, ij° édition................. YVETTE, rc» édition...................... RENÉ MAIZEROY Souvenirs d'un Saint-Cvrien, 6* édition........ Les Malchanceux, 4» édition............... Les Deux Femmes de Mademoiselle, 12" édition. . . La Dernière Croisade, 4" édition............ Deux Amies, 18» édition. ................. Au RÉCIMENT 4" édition................... 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