■ : I N QUI E M E EDITION' SOUVENIRS D UN BOURREAI DE PARIS Par M. H* L'axsasrin Lubani. — La toilette des condamnés. Pieri et Orsini. — Un condamné à mort changé en bourreau. — Dumollard. — Une famille do suppliciés. — La tête du décapité. Verger. — Jud, — Où est Jtidl — Cherchez Jud 1 Une exécution %u bagne de Toulon, Cadet, Poncet et son ami de Gatebourse. Philippe, Lemaire, Annain et Filon. Tmppmann. — Les huit cadavres. — Ma retraite, etc., etc. TARIS HEZ TOUS LES LIBRAIRES Tous droits têttTVè*. SOUVENIRS d'in Par M. H L'assassin Lnbani. — La toilette des condamnés. I'ieri et Orsini. — Un condamné à mort change en bourreau. — Dumotlard. — Une famille de suppliciés . — La tète du décapité. Verger. — Jud. — Ouest Judl Cherche; Judl Une exécution au bagne de Toulon. Cadet, Poncet et son ami de Gatebourse. Philippe Lcmairu, Arinain et Filon. Troppmann. — Les huit cadavres. — Ma retraite, etc., etc. PARIS CHEZ TOUS LES LIBRAIRES Tous droits n'servés AVANT-PROPOS Je ne dis pas mon nom, parce Que /non nom seul inspire l'épouvante. Cependant celui qui a eu le dernier mot dé bien des destinées, devait posséder des vérités servant d'enseignement au public Ces vérités, je les fais connaître, moins pour complaire à la curiosité que pour présenter sous leur véritable jour, des hommes de sang — monstres ou fous — qui, en jetant un défi à in société, devaient, pour son salut, en être retranchés. Monsieur de Paris, en publiant ses souvenirs, prouve, à Vencontre de Mercier ou de Maistre, que le Bourreau n'est, pas un être inconscient. Sans être un stoïcien comme le prétendait Jean-Jacques il essaie de montrer qu'il est Vhomme du devoir qui pense et qui souffre, tout en se résignant, le glaive à la main, à se faire l'exécuteur de lu Loi. | | SOI V ENIRS D ' U M BOURREAU DE PARIS (1«80-187-2) I COMMENT LE BOURREAU DE PARIS FIT LA CONNAISSANCE DE JUD Avant de signaler des faits qui nie sont personnels, je dois meunier une anecdote dont un de mes aides a été le héros. L'épisode eut lieu à une époque où mon prédécesseur était encore en fonctions. Ce fut son serviteur devenu le mien qui me donna tous les détails de cette histoire. En 1852, L'atelier du bourreau de Paris se tenait rue des Vinaigriers, à peu de distance de sa nouvelle maison de la rue des Marais-du-Temple. En ce temps-là, la demeure de l'exécuteur des jugements criminels n'avait plus l'aspect étrange i 2 SOUVENIHS et lugubre qui l'avait caractérisée, au commencement du siècle. Autrefois c'était une habitation basse et noire, aussi mystérieuse que son terrible propriétaire dont le nom seul fait figer le sang dans les artères. Une grille de fer fermée par des planches défendait à l'œil de voir dans la cour de cette maison. Au milieu de saporte boiteuse, constamment close, s'ouvrait une bouche d'airain où si; déposaient les missives du procureur général envoyées à Monsieur de l'a ris. Autrefois la vie du bourreau, comme son intérieur, était éternellement murée pour tout le monde. Cependant, en 1852, une élégante bâtisse, dans le style des petits hôtels modernes, avait déjà remplacé, à quelques pas de là, l'ancienne et sinistre habitation. La maison du bourreau ne se dérobait plus à la curiosité. La bouche de cuivre habilement dissimulée dans l'angle de la porte, ne provoquait plus l'effroi des passants. L'atelier était à l'unisson de la maison. Il se trouvait dans un vaste bâtiment percé d'une large et haute porte cochère. Cette porte donnait accès à une cour vitrée où était reléguée la sinistre machine se montant et se démontant à volonté. d'un bourkeau de paris 3 Alors, Monsieur de Paris, vu la vétusté de sa guillotine, venait, sous sa direction, d'en faire élever une nouvelle. Elle était appelée à fonction- ner deux jours après, sur la place de la Roquette. Cet échafaud tout neuf se dressait triomphalement dans la cour. Sa couleur rouge, bien brillante, ne s'était encore ternie d'aucun sang humain; il n'avait ni souillé ses madriers, ni coulé dans ses jointures! C'était une guillotine perfectionnée; elle jouait avec aisance sur sa bascule ; elle faisait, aller et descendre avec une facilité merveilleuse son couperet, n'attendant qu'une légère secousse imprimée par sa tringle de fer, pour tomber Instantanément sur la nuque du patient. Une première expérience en avait été faite, la veille, devant messieurs les délégués du ministère de la justice. Le lendemain, deux individus se disanl appartenir à une délégation étrangère, se préparaient à assistera la seconde répétition de la nouvelle machine. Ils se prétendaient d'origine italienne. Le plus jeune, cependant, avait le type allemand. 11 comptait vingt ans. L'autre, beaucoup plus âgé, quoique Malien, avait la tournure du troupier français. A midi, ces personnages sonnaient à la porte de l'entrée de l'atelier de la rue des Vinaigriers. A peine eurent-il tiré le bouton de la sonnette 1 (|ue la porte s'ouvrit. Un homme de trente à trente-cin<[ ans, grand, vigoureux, au visage flétri et aux yeux vitreux, s'empressa d'ouvrir à ers deux personnages. Il leur dit d'un air affecté et très poliment : — Entrez, messieurs, je vous attendais. C'était l'aide principal de l'exécuteur, celui dont j'ai parlé au début. Il est trop mêlé à ce récit pour que je n'esquisse pas sa vie en quelques mots. Il s'appelait Francis. C'était un déclassé; la misère, sœur de la débauche, l'avait lait tomber des hauteurs sociales au métier le plus bas et le plus avilissant. Ancien négociant à Lyon, fils d'une riche famille de cette ville, il avait fait son droit à Paris. 1'.appelé dans sa ville natale, à la mort de son père, sa mère l'avait suivi de près au tombeau. Alors Francis s'était marié, il avait repris le commerce de ses parents. Mais il s'était mal marié. Sa femme l'avait trompé, peut-être par sa faute. Francis, dans la vie régulière, avail conservé ses habitudes du quartier latin. Négociant, marié, il n'avaii surveillé ni ses intérêts, ni l'objet de ses affections ; il s'était trop livré à son absorbante maîtresse : l'absinthe. Sa femme l'avait quitté, un jour, pour suivre un officier de l'armée d'Afrique de passage à Lyon. Au moment ou il était abandonné par son 5 épouse, il était déclaré en faillite. Plus tard, il se retrouvait seul au monde et sans ressources. Après avoir occupé dans sa ville natale une assez belle position, il ne voulail pas donner à sos anciens amis, le spectacle de son ridicule et de sa misère. Francis n'avait plus en sa possession qu'un diplôme de bachelier, il n'avail pas d'état. Un diplôme délivré par l'Université, ne donne pas le pain quotidien. Alors il quitta Lyon, autant pour se dérober à ses ex-amis, que pour courir après le ravisseur de sa femme, bien résolu à prendre à Taris un métier inconnu qui pût, dans les bas-fonds sociaux, le dissimuler à son ancien inonde. Il se fit aide de bourreau. Dans son nouvel emploi, qui esl le dernier lotdes déclassés, il ne bu1 de l'absinthe que lorsqu'il n'était pas do service. Grâce à son instruction, il devint le secrétaire intime de son patron. En dehors do son double emploi, Francis passai! son temps à se griser, à rechercher le ravisseur de sa femme. Or, dans les deux hommes qui se présentaient devant lui, rue des Vinaigriers, Francis avail reconnu l'auteur de ses infortunes conjugales, celui qu'il poursuivait depuis dix ans, et que le hasard lui avait fait retrouver, depuis la veille, comme délégué d'une mission étrangère. 0 SOUVENIRS Par quelle suite de circonstances, ces deux hommes, l'un se donnant le nom de Piercy, l'autre celui de Moncalti, comte de Matricore, avaient-ils provoqué d'eux-mêmes, la nuit précédente, leur visite à Monsieur de Paris. On le verra dans le chapitre suivant. En tous les cas, cette première visite permettait, le lendemain matin, à ces deux Italiens, de se présenter à l'atelier de la rue des Vinaigriers, d'y être reçus par l'aide principal du bourreau. Lorsque celui-ci eut introduit les personnages, il s'eupressa de refermer la porte sur eux. le dos appuyé conl re un de ses panneaux. Il regarda en face les visiteurs. Le plusjeune, le prétendu comte de Matricore, était un homme de moyenne taille, brun de cheveux, au visage imberbe, aux traits amaigris et aux y eux profonds; sa figure longue, impassible, avait une expression de dureté satanesque. Son nez courbé en bec d'aigle, descendait sur une bouche aux lèvres minces, dont le rictus Ira hissait la férocité que reflétaient ses yeux creux, aux lueurs aiguës et periides. Il étais mis correctement, sans élégance ; sa démarche était incertaine, il avait de grands pieds et de larges mains. Toute sa personne accusait une énergie sauvage, au service des passions les plus grossières. La sécheresse de D'UN IIOURHKAU DR PARIS 7 ses traits etson lourd aspect inspiraient larépul- aion, sinon l'effroi. Le plus âgé se faisait appeler Piercy, il pouvait avoir le double de l'âge de son compagnon, c'était un homme trapu. Il avait les cheveux taillés en brosse,sabrunefigure,brûlée au soleil, ne le cédait en rien, pour l'expression cruelle, à celle de son compagnon. Ses yeux étaient plus fuyants, ses manières plus cauteleuses. Piercy pouvait bien être un Italien, il ne regardait jamais en face, surtout en ce moment ou il se sentait très embarrassé vis-à-vis de l'aide du bourreau. Francis, toujours le dos tourné contre La porte, ne le quittait pas du regard. Il resta quelques secondes devant les visiteurs interdits. Enfin il s'avança vers eux, il leur désigna du doigt la guillotine et leur dit. — Excusez mon patron, messieurs, si je vous reçois à sa place. Il m'a ebargé, forcé de s'absenter pour ses occupations, de vous donner les explications que vous désireriez obtenir, après l'examen de cette machine. Les étrangers s'inclinèrent. Francis s'avança encore. 11 dépassa les Italiens, il sauta sur l'instrument de supplice dont les bras rougess étaient armés, à leur sommet, du fatal couteau, reluisant au soleil. — Voilà messieurs, ajouta-t-il, le nouvel s échafaud que vous paraissiez tant vouloir connaître, la nuit dernière. Mais au lieu de perdre du temps à vous en faire la description, j'aime mieux vous convaincre de son excellence, en la faisant fonctionner devant vous. Les Italiens s'inclinèrent de nouveau. Francis, sur la plate forme, prit près de lui un bottillon de paille serré à son extrémité; il avait la hauteur et la grosseur d'un homme, puis le roulant sous le couteau, il lâcha La détente. En une seconde, la paille fut coupée avec une affreuse précision. La partie du bottillon figurant la tête de l'homme tomba dans le panier. Puis relevant le couteau jusqu'à la tringle de fer, il dit d'un air triomphant aux étrangers : — Vous le voyez, messieurs, notre tâche est bien simplifiée par la perfection de ce mécanisme? Une fois le patient sur la lunette, il n'a pas le temps de respirer en recevant la mort. C'est un progrès dont l'humanité est redevable à mon patron. Puis s'adressant plus particulièrement à Piercy, il lui dit avec un sourire engageant : - Guillotiner un homme n'est plus qu'un jeu d'enfant. Ces messieurs peuvenl s'en convaincre. Tenez, M. Piercy, ajouta Francis en lui désignant l'échafaud, montez à votre tour; veuillez faire par vous-même un second essai, je D'UN nOURRKAU DE PARTS 9 suis sur (|iie vous serez niissi heureux que moi. Piercy, à ces mots, eut froid dans le dos. Il regarda l'aide du bourreau d'un air stupéfait; il parut I rès hésitant. Ce n'avait été qu'à son corps défendant, qu'il avait é|é amené par le prétendu comte de Ma- tricore chez le bourreau, la nuit précédente. (l'était avec plus de répugnance qu'il avait suivi le comte, rue des Vinaigriers, après avoir reconnu, la veille, prés du bourreau, son aide, le mari de celle dont il était l'amant depuis dix années. Quoique Francis n'eut pas l'air de le recon T naître, quoique Piercy fût bien changé comme Francis, depuis qu'ils s'étaient vus pour ta première fois, les regards persistants de ce dernier ne lui disaient rien de bon. Maintenant l'attitude et les paroles insidieuses de ce valet, le rassuraient de moins en moins. Pourquoi Francis venait-il de les recevoir, seul, dans l'atelier de la rue des Vinaigriers? Et dans quel but lui conseillait-il de taire personnellement l'expérience de la guillotine? Piercy. en s'adressant ces observations, voulut refuser l'offre de Francis. Avant de monter sur la machine, il regarda le comte de Matricore : le jeune homme lui lit un clignemenl d'yeux qui signifiait : — « Avancez toujours, je suis là. » 1. Il) SOUVENIRS Piercy monta sur l'instrument de supplice que Francis n'abandonna pas. Lorsque l'Italien fut avec l'aide, près de la bascule, ii lui di1 : — Mais je ne vois pas le nouvel accessoire qui doil m'obliger à faire fonctionner votre machine? Avant d'adresser cette question à Francis, Piercy regarda le jeune comte. Celui-ci ne quitta pas des yeus le visage tne- naçanl de l'aide du bourreau. Sur l'observation de Piercy, Francis répon- dil : — Penchez-vous un peu, entre l'instrument. Vous allez voir un autre bottillon que j'ai préparé ; son extrémité simule, à s'y méprendre, une véritable tête de chrétien. En prononçant ces mots, l'œil éteint de Francis étincela comme le feu d'un phare à éclipses. Ses traits flétris s'animèrent ; ils rayonnèrent d'une joie vengeresse. Sa bouche béante, desséchée par l'ivresse, écuma sur ses lèvres frémissantes. Piercy, accroupi sur la machine, ne put voir le visage décomposé, haineux, de l'aide du bourreau. Enfin celui-ci tenait en son pouvoir, sous le couperet de la guillotine, l'homme qui a vail brisé sa vie, qui lui avait infligé toutes les tor- D'UN BOtJRREAU DR PAHI8 11 tures de la jalousie, qui avait été la principale cause de sa chute. Il le tenait, lé raviseur de sa femme ! Un voile de sang l'aveuglait, il voyait encore assez pour lui faire payer des coups de fouet que luiavaient donnés les furies, en aiguillonnant ses désespoirs. Encore une seconde, il allait lui infliger ses souffrances ; il avait tué son âme, il allait tuer son corps. Pour se raffermir dans son infernale résolution Francis avait bu. Il s'étail grisé pour rester encore dans son double rôle de justicer et de bourreau. Alors Piercy étendu sur la planche, cherchant une botte de paille imaginaire, ne songeait pas au couteau suspendu sur sa tète et que Francis s'apprêtait à faire tomber sur lui. Enfin, il l'avait à Bes pieds, celui qui s'étail mis si souvent aux pieds de son épouse, pour la faire choir! 11 était à lui, il était à sa merci, il était heureux. Aussi ne craignait-il plus de manifester sa joie féroce, au moment où il était maître de sa victime. Encore une seconde, c'en était fait de Piercy; la main de Francis faisait partir la détente, le couteau tombait, la tête de l'Italien roulait dans le panier! Mais ce que ne pouvait plus voir Piercy, son compagnon le voyait. 12 SOI - VKM II S Lorsque, après avoir hésité quelque temps, Piercy s'était étendu aplat ventrepour chercher entre les deux bras de la guillotine, le prétendu fantôme d'un guillotiné; lorsque Francis, par un geste suprême, s'apprêtait à pouser le ressorl et faire tomber le couteau, le comte de Mal rico- re bondit comme un tigre sur l'échafaud. Il empoigne de ses Larges mains le bras de Francis; il le renverse sur l'estrade, il le force à redescendre. Une lutte s'engage entre les deux hommes. Piercy accroupi sur la bascule se relève. Il comprend à la lutte et aux paroles des adversaires, l'horrible danger auquel il vient d'échapper. — Infâme coquin ! hurle le comte en rejetanl Francis sur le sol, l'écume à la bouche, les yeux hors de leur orbites, parce que son adversaire le serre à la gorge. — Ah ! tu voulais assassiner mon ami?... A ton tour, meurs, valel de boureau, double meurtrier? — Oui, je voulais le tuer, ton ami! râla Francis, la gorge serrée par les doigts de fer, et la poitrinepresséeparlegenou de Matricore... Oui, parce que, autrefois,il m'a pris ma femme; parce que tout me prouve que vous êtes deux misérables! Le comte, sur les défis de Francis, allait peut- êtfe l'étouffer, l'étrangler. Mfli.8 Piercy, heureux D'UN BOCRRE \ I " DE PARIS 18 d'échapperâ lamort, saute de l'échafaud, va aux lutteurs, en s'écriant : — Matricorel... C'est un fou ! Epargnons-le!. Ne soyons pas aussi tous<|ne lui en nous Taisant ses meurtriers. Dans noire position, ce seraiI I rop idiot ! — Tu as peut-être raison, Piercy, lit le comte abandonnant d'an air de mépris Francis qui se relève et qui roule des yeux furieux. Francis était honteux et confus de La tournure qu'avait prise son idée de vengeance caressée dans un moment d'ivresse. Depuis que cette scène avail échoué, il était impossible de la recommencer. La porte cochère venail de se rouvrir. Monsieur de Paris, qui en avail la clé, intervenait, suivi de deux autres aides. 11 apparaissait avec ses serviteurs, au moment ou Francis terrassé, se relevai! devant les deux Italiens. L'exécuteur des jugements criminels, à la vue de Francis tout meurtri, s'écria avec autorité : — Que signifie ce scandale chez moi ? Que faisiez-vous, Francis, au lieu de recevoir ces messieurs comme je vous l'avais recommandé, avec toute la circonspection qu'exige notre profession. — Monsieur, répondit humblement Francis, i'essavais de châtier, en ces messieurs, deux es- L4 SOUVENIRS pions dont j'ai personnellement à me plaindre. Puis désignant Piercy, à peine remis du terrible danger qu'il venail de courir, il ajouta : — Et surtout celui-ci qui a causé toutes mes infortunes! — Pourne plus recevoir de leçons de vos gens, riposta le faux comte de Matricore qui, au mot d'espion, avait hâte de fuir — nous nous empressons de quitter monsieur, en constatant qu'il n'a pas volé la réputation attribuée aux valets de bourreau. L'Italien s'empressa de saluer tout le monde en entraînant avec lui son prétendu compatriote Une fois les étrangers partis, l'exécuteur vou- lul adresser de vifs reproches à Francis. Il n'était accouru, une fois averti île la visite des étrangers, que parce que depuisla veille, il se doutait bien qu'une pensée de vengeance animait contre eux son aide principal. Francis alla au-devant des reproches de son maître. Il lui répliqua, après le départ des étrangers : — Patron, je suis certain que Précy n'est pas le nom du plus âgé. Je suis payé pour savoir que ce n'est qu'un espion ; il ne vaut guère mieux, peut être, que le faux comte de Matricore. Qui se ressemble s'assemble. Puis, apercevant sur le sol une carte que venait de laisser tomber dans la lutte le faux Ma- D'UN BOURREAU DE PARIS L5 tricore, il la ramassa ; il lut le nom qui y était inscrit; il poussa une vive exclamation, puis, présentant la carte au bourreau, il s'écria : — Tenez ! Jugez si j'avais tort! A son tour Monsieur de Paris poussa un cri de surprise. Jllut la carte : — « Jacques Jud. » — Patron, reprit, François, voilà probablement le véritable nom de ce faux gentilhomme Italien ; car ce nom-là répond mieux à ses allures el à ses paroles qui sentenl L'Allemand. — Et vous concluez? demanda l'exécuteur déjà sur la trace de la vérité. —■ Je conclus, continua-t-il, que ces deux hommescachent leurs véritables noms, parce que leurs démarches sont aussi louches que leur personne. Depuis longtemps, je connais ce Piercy qui s'appelle Pieri. Quant à l'autre que nous ne connaissons, vous et moi, que depuis hier, je crains bien que cet échafaud ne fasse sa connaissance. Aujourd'hui, j'ai manqué l'occasion d'essayer son couperet sur le cou de Pieri : demain, vous aurez peut-être la chance de l'abaisser sur la tête de Jud. Ce Jud et ce Pieri ne sont que deux coquins. Ils sont du bois dont on l'ail les meurtriers; et les bois de Justice — termina Francis que l'absinthe rendait plus exalté — les bois de Justice ne sont faits que pour eux! . 16 SOTJVKNIRS L'aide du bourreau était parvenu au paroxysme de la rage et de l'ivresse. Monsieur de Paris jugea prudent, dans l'état où était son serviteur, de ne pas l'exciter davantage. Il courba La lète, soupira d'un air de pitié cl préféra ne pas répondre. L'avenir allait justifier les fatales prévisions de Francis. Pieri était, sixansaprès, l'odieux associé d'Or- sini dans l'affaire des bombes et l'attentat du l'i janvier 1858. Jud, le faux .Matricore, devenait, huil ans plus tard, le mystérieux meurtrier du magistrat Poinsot. L'échat'aud ne devait jamais l'atteindre. Comment Jud et Pieri étaient-ils entrés en relations avec le bourreau, quel but les guidait ? On va le savoir. C'était à Francis, à ce subalterne, que l'on devait l'entrevue de Jud avec l'exécuteur des jugements criminels, au moment où Jud et Pieri arrivaient en France pour combiner les plus horribles attentats qui marquent de sang les pages d'histoire du second empire ! I .a veille, ils étaient allés à la prison delà Ro- quette, voir un Italien, condamné à mort, un nommé Lubani, un triple assassin, qu'ils avaienl mission de délivrer afin de les aider à l'accomplissement de leur œuvre infernale. Quel était ce Lubani ? d'un bourreau de paris 17 Mon existence a passé en partie à travers les péripéties de sa vie mystérieuse. L'échafaud, sur la fin de ma carrière, m'a mis bien souvent en présence de ses complices. Ceux-ci ont influé d'une façon fatale sur ma destinée. On le verra par La suite, lorsque j'arriverai à l'assassinai du magistral Poihsot,en parlanl de son meurtrier .Tud devenu légendaire. En attendant, je reviens à Lubani. i I L'ASSASSIN LUBANI Lubani était un bandit génois. Depuis l'âge le plus tendre il s'était livré à des déprédations de tout genre. Sà condamnation à mort, i! nel'avail pas volée ! Elevé au couvent, Lubani avail reçu une bril- lante éducation. 11 avait bien vite jeté le frocaux orties pour s'enrôler dans une bande d'aventu - rierset de voleurs qui infestaient les environs dé Rome. Il part d'abord de Gênes, en emportant la caisse des Révérends: il entraîne dans sa fuite une jeune fille de bonne maison qu'il coin menée par séduire ; il lui vole ensuite tout ce qu'elle a pris avec elle pour payer ses nuits de noces. Lubani, à vingt ans, était un fort beau garçon. Ses grands yeux noirs avaient des reflets d'acier; ses cheveux bruns, touffus, encadraient une 30 SOUVENIRS mâle et séduisante physionomie. Sa taille était souple et nerveuse. Ses membres vigoureux avaient des attaches fines, aristocratiques. Ilpou* vait servir de modèle pour un Apollo ou un A ii f i nous. A h premier abord, Lubani plaisait et ravissait. Il était né pour être séducteur. Il ne fallait pas lire au fond de ces étincelantesprifnelles. Des lueurs sinistres éclairaient ses yeux sournois. Son front se plissait souvent de rides menaçantes les plisde sa bouche, auxlèvres minces, cachaient jusque dans son sourire, une nuance d'ironie cniellc, que la contrariété rendait féroce. En examinant de près cette belle figure, eu analysant ses traits d'une correction parfaite,on devinail que sous ce masque enchanteur, se cachaient les pensées d'un monstre. Dans son sourire, à travers la douceur de ses regards transpiraient la dureté et la convoitise. On sentait que son cœur ne battait que pour la haine. Sa fiancée, qu'il étail parvenu à associera sa vie de bandit, qui avait consenti, par amour, à le suivre dans sa voie infâme, ne tardapas à réclamer le prix de son déshonneur. Lubani, après l'avoir dépouillée de ses biens, se lasse de ses doléances. Un jour qu'elle lui rappelle ses promesses avec trop de véhémence, son amant Fen- traine au fond d'un bois. Sous prétexte de d'un bourreau de PARIS 81 l'embrasser, il essaye de l'étouffer dans ses bras. Sa fiancée se révolte, elle lui résiste el l'invective. Lubani tire son poignard et le lui plonge dans la gorge. Elle tombe à ses pieds etl'inonde dê son sang. Lubani abandonne son cadavre ; il se contente de chercher une source voisine pour y hiver le sang de celle dont il vient de s«;débarrasser. La police ne tarda pas à, se mettreà lapoursuite du meurtrier. 11 se sauve à travers la campagne, il abandonne ses bandits, prèl à quitter sa, patrie.. Pourchassé par les carabiniers, il sent que s'il esi [iris, après son dernier meurtre, il n'a plus qu'à attendre le triste honneur de marcher à. la mort, accompagné d'un prêtre et du bourreau. Mourir à vingt ans, c'est trop tôt ! A toul prix il veut vivre. Pour déjouer La justice, il n'hésite pas à se mêler aux plus dangereux conspirateurs du gouvernement papal. A.fin de mériter leur confiance et leur protection, il se pose en martyre politique. Ses prétendus coreligionnaires, abusés par ses mensonges, favorisent sa fuite ; ils l'embarquent sur un bâtiment qui, île Livourhe, le mène en France. Une lois à Marseille, il l'ait des faux pour vivre. A.chaque étape, il extorque les signatures des plus riches négociants. A Lyon, il n'attend pas l'échéance de ses mandats, fabriqués de ses mains ; il se rend à Paris. 22 SOUVENIR^ Une l'ois dans la capitale, il se livre à tous les genres d'escroqueries. Non seulement il imite la signature des plus riches banquiers, mais il confectionne, d'accord avec un graveur aussi peu scrupuleux que lui, de faux billets de banque. Pendantquelquesannées, Lubani, sous un faux nom, habite un riche appartement dans lequar- tier Breda. Il mène une existence fastueuse avec une Italienne dont ilafaitla connaissance dans la traversée de Livourne à Marseille. A la suite de plusieurs aventures très désa- gréables, il finit à la longue par abandonner sa maîtresse ; peu s'en faut qu'il ne s'en débarrasse de la même façon qu'il s'est débarrassé de sa fiancée. A la première rupture de cette femme avec Lubani, il ne lui fait grâce de la vie qu'à la condition qu'elle deviendra sa complice. Voici en quelle circonstance. Un jour elle apprend, par la visite d'un agent de police, que Lubani est inquiété. On l'accuse d'être un dangereux faussaire. L'Italienne, pour ne pas être soupçonnée avec lui, lis somme de s'expliquer. Ellui répond : « que ses affaires ne la regardent pas, qu'elle n'a besoin que de vivre de ses largesses ». Elle s'emporte ; elle lui répète les paroles de l'agent, et elle ajoute: d'un bourreau DE PARIS 23 — Je sais que vous ne vivez que des dupes que vous faites journellement. Et si vous ne cessez votre indigne conduite, je suis bien décidée, pour ne pas être enveloppée dans votre infamie, à vous quitter pour jamais. — Si vous faites cela, machère, répond ellïon- tément le bandit, je vous préviens que vous partagerez non-seulement ma honte comme vous avez partagé mon butin, mais que vous mourrez avant moi ; car vous m'obligeriez à signer votre feuille déroute pour le grand voyage, bien avant de monter moi-même sur l'échafaud. — L'échafaud ! répond la pauvre femme avec terreur. Quoi, niériteriez-vous jusqu'à l'échafaud ? — Peut-être, riposte l'impudent Lubani. Les I >agues qui ornent vos doigts, les bracelets qui vontsi bien à votre bras charmant, proviennenl d'abondantes saignées faites sur des personnes qui. grâce au ciel, m'sont plus de ce monde pour m'accuser. Sans s'émouvoir de la terrible émotion peinte sur le visage de sa maîtresse, Lubani ajoute en souriant et tirant un poignard de sa poche : — Vous voyez bien ce bijou ? 11 en a tué bien d'autres pour vous parer. Maintenant si vous ne vous taisez plus, ce bijou dans votre gorge, chère amie, sera votre dernière parure. La malheureuse veut crier, protester, le bandit 2i SOUVENIRS se jette sur elle, le poignard levé sur sa tête, il l'enlace, il la rejette sur le parquet, en la menaçant toujours. — Malheureuse! lui cria-t-il, plus un mot. Maintenant, vous êtes avertie; puisque je vous épargne, il faut que vous m'aidiez à déjouer la police qui me cherche. Sinon, c'en est fait de vous, cette heure sera pour nous la dernière. I ,ubani, comme un tigre acharné à sa proie, se penche sur la pauvre femme étendue sur le tapis il s'apprête à lui plonger son arme dans la gorge. — GrâceI grâce! Lubani, exclame sa maîtresse affolée, je ferai, puisque tu l'exiges, tout ce que tu voudras. Mais laisse-moi la vie... Oh! laisse- moi la vie! — Boit ! fait l'Italien en la relevant. Mais tu sais à quelle condition? Le lendemain de cette scène, Lubani et sa maîtresse désertaient le quartier Breda. L'Italien se livrait à tous les coins de Paris, avec elle, aux tentatives les plus criminelles,. Mais celle-ci ne prenait pas goût au métier ; le bandit désespérant d'en faire son associée, un jour l'abandonna. II daigna, cette fois encore, lui faire grâce de la vie. Mais il lui dit que si jamais elle le dénonçait à la police, il se chargerait de son affaire. ^■^■■^H d'un BOURREAU Dli PARIS 35 Elle se tut et lit bien. Lubani, un mois après, était pris. Grâce au silence de l'Italienne, il ne l'ut inquiété que pour ses escroqueries. Condamné sous un nom qui n'est pas le sien. H pusse pour un officier autrichien. 11 es1 envoyé au pénitencier de Metz. Pendanl tout le temps île sa réclusion, il se fait remarquer par une conduite exemplaire. A la lin de son temps, il est dirigé sur l'Afrique, il est incorporé dans une légion étrangère. Là, il connaît Pieri, Italien comme lui, connue lui, au service de la France. 11 dit à Pieri qu il est un ancien élève de l'École polytechnique, attaché autrefois à l'état- major de Paris; il avoue qu'après plusieurs pec- cadilles de jeunesse, il a été forcé de servir comme soldat dans une compagnie de discipline. Pieri et Lubani sont faits pour s'entendre. Un jour, ils désertent ensemble. Piei i va revoir ses :l mis, des conspirateurs de tous les régimes, vivant, de toutes les trahisons ; Lubani part pour retourner à Paris, et recommencer ses exploits avec ses compagnons de vol et de meurtre. En 1852, une tentative d'assassinat, exécutée e uplein jour, au centre le plus fréquenté de la capitale, vinl mettre l'épouvante dans la population. Sur le boulevard des Italiens, une femme, les 26 SOUVENIRS traits livides, les yeux hagards, les cheveux défaits, le corps couvert de sang, sort d'une boutique de marchand de curiosités. Elle crie : a Au secours ! à l'assassin ! » Puis elle tombe sur le trottoir. Quand on la ramasse, évanoui®) on s'aperçoit avec effroi qu'elle a la gorge entamée. Le sang jaillit de sa blessure béante. On transporte la femme dans la boutique: on La iiuiiite jusqu'à l'entre-sol où a eu lieu le crime. Des inspecteurs aperçoivent près d'un meuble brisé, un foulard noir, marqué aux initiales des nom et prénoms de Lubani. Lorsque la moribonde revient à elle, elle raconte comment la scène s'est passée. Un homme de trente-cinq ans, élégamment vêtu, s'était présenté à son magasin en marchandant un meuble de prix. N'ayant pas assez d'argent, prétendait-il, pour .conclure son achat, il était sorti avec sonmari pour aller chercher chez lui de l'argent ; il avait prié le mari de l'attendre rue Vivien- ne, pendant qu'il remontait dans son domicile. Mais une fois qu'il eut quitté le marchand, Lubani était revenu sur ses pas, il avait repris le boulevard des Maliens , pour retrouver la femme dans le magasin. Là, il montait avec elle à l'entresol pour recevoir de la marchande la monnaie de la forte somme qu'elle n'avait pas dans sa caisse d'en bas. Au moment où elle se disposait à fouiller dans 27 sa seconde caisse pour lui rendre l'argent d'une partie de ses billets qu'il prétendait avoir en portefeuille, il s'était jeté sur elle et lui avait enlevé la clef de son secrétaire. Elle veut crier, il la bâillonne. Avant de prendre ce qu'elle possède, il essaie de l'étrangler, et lui serre fortement le cou avec son mouchoir. Elle crie, elle se débat, il la frappe à la gorge avec le poignard qu'il porte toujours sur lui. D'une main, près de la caisse, il la retient toute sanglante, elle ne crie plus, elle tombe; alors de l'antre main, Lubani fouille fouille avec avidité dans un tiroir ouvert, il y prend une somme de cinq cents francs, puis s'esquive, croyant que cette femme qu'il a frappée est incapable de pousser un cri, de faire un mouvement. Mais la dame n'est qu'évanouie . A ussitôt son 6 S0UVEN1HS à Jud, faux comte de Matricore, les projets qu'il avait en tête depuis la visite de Lubani dans sa cellule, avant son entrevue avec le directeur de la prison, ne le diposaient pas à l'allégresse. Néanmoins,Pieri jugea prudent de ne pas parler à sa maîtresse de la désagréable rencontre qu'il avait faite eu la personne de son mari. De son côté, Jud se disposait à abréger ce souper fin. Après avoir su de son amant, tout ce qu'il désirait tirer d'elle au sujet du magistrat Poinsot son maître. Au commencement du repas, la conversation roula surletemps.les faits du jour, les nouvelles modes. Aucun événement important n'y fat encore traité. Le faux comte Jacques Moncalti de Matricore parlait peu; en revanche, il buvait avec une prodigieuse avidité> Vidant verre sur verre, bourgogne et bordeaux, chablis et chambertin, il attendail le Champagne qui n'allait pas tarder à terminer le repas. Mais lorsque lecomte Jacquesproposale Champagne, la pétulante Céline s'écria : — Ah! du Champagne, c'est trop classique! Du vin du Rliin à la bonne heure ! — Pourquoi du Rhin? riposta le pauvre comte que cette proposition enchantail en pensanl à su mission secrète. — Pourquoi? ajouta l'indiscrète Céline, dont d'un bourrbâu de paris la langue se déliait sous le pouvoir de l'ivresse. Parceque d'après le dire de mon maître, le Rhin allemand deviendra Rhin français, comme du temps de l'oncle dont la France a l'avantage • 'I l'honneur de posséder le neveu. — Oh ! lit le faux comte d'un air sournois. Oh ! ce n'est pas encore fait. — Ça se fera ! riposta Céline, car, d'après mon maître, il paraît que c'est convenu entre le roi de Prusse et notre nouvel empereur. J'ai appris cela par le valet de chambre de monsieur, qui souvent écoute aux portes de son cabinet de travail. — Ah! bah! — lit Jacques avec avidité. — Alors c'est par patriotisme que tu désires du vin allemand ? — Oui, s'écria-t-elle, oui. — Tu vas être servie ! Mais à la condition •lue tu me diras sur quelles éventualités tu bases tes prétentions et tes espérances? Le faux comte, ou pour mieux dire Jud, sonna un garçon. Sur son ordre on apporta une bouteille de vin du Rhin. Jud en versa à ses convives el Céline, avant de répondre à son amant, chantonna au moment de boire : Nous l'avons eu votre Rhin allemand. Il n tenu dans notre venu. -Mais son amant l'arrêta en lui répétant impérieusement : 58 SOUVENIRS — Maitenant, j'attends tes explications, Céline. Sur quoi bases-tu tes prétentions patriotiques? — Sur les notes diplomatiques que M. Poinsot, mon maître, reçoit chaque jour. Quand il rentre à la maison, il s'enferme des heures entières dans son cabinet. 11 paraît qu'il travaille à des négociations diplomatiques qui doivent nous donner les provinces du Rhin, don de joyeux avènement à Napoléon 111, par Sa Majesté le roi de Prusse. — Alors, c'est sérieux? lui demanda-t-il d'un air de vif intérêt. — Je le crois bien. Mon maître, à ce sujet, reçoit des personnes très influentes à la cour. — Tune pourrais pas m'en nommer quelques- unes ? — Ma foi non'! par une bonne raison, c'est que je ne les connais pas. Après tout, ce n'est pas moi qui les reçois. Je ne répète que ce que m'a dit le valet de chambre de monsieur. Les cris des invités de la noce d'en bas vinrent couvrir la voix de Céline, au grand dépit de Jud prêtant une oreille très attentive aux indiscrétions de sa maîtresse. Pendant cet entretien, Léonie demandait à Pieri : — Qu'avez-vous fait, monsieur, toute la journée, je ne vous ai pas vu? d'un BOURREAU DE PARIS 59 Pieri répondait : — Nous sommes allés avec le comte à la prison de la Roquette. Léonie répliqua avec effroi, en reculant sa chaise de celle de son amant : — Qu'alliez-vous faire, grands dieux ! dans une prisonf Pieri lui ditimperturbablemeni : — Y voir un condamné à mort ! A ces mots prononcés très distinctement Céline soupçonna qu'elle avait été trop indiscrète en divulguant à son amant, les secrets de son maître; elle se mêla à la convefsation.de Léonie et de Pieri. Elle s'écria : — Un condamné à mort? Gela manque d'agrément. Etqu'a-t-il fait, ce malheureux? — Rien, répondit Pieri. — Et comment s'appelle-t-il ? lui demanda su maîtresse. — Lubani, dit-il. Il paraît, malgré le verdict du jury, qu'il est accusé injustement de trois assassinats. C'est un Italien que moi et lecomte de Matricore nous connaissons particulièrement. Léonie soupira. Céline s'écria : — 11 faut avouer, messieurs, que vous avez là de belle connaissances. — Et, continua Jud, en qualité d'amis, nous lui avons fait cadeau d'un paquet de tabac. Céline ajouta ironiquement : 60 SOUVENIRS — Pour le fumer un votre honneur, n'est-ce pas, messieurs? — Non, riposta Jud, pour lire le papier qui s'y trouvait. — Et, qu'y a-t-il d'écril dans eu papier ? demanda encore la curieuse Céline. Jud, le faux comte, se ravisa et lui dit : — Je n'aurais garde de le dire à une servante de magistrat. Avant tout, je ne tiens pas à compromettre le salut de mon ami... Assez sur ce sujet. Puis regardant bien en face Léonie, Céline et Pieri, il ajouta : — Maintenant, mesdames, pour compléter la journée si biencommencée àla Roquette, je vous propose, cette nuit, une dernière partie. — Laquelle? demanda vivement Léonie. — Nous allons faire, avec vous, si vousle voulez bien, mesdames, une nouvelle visite. — A cette heure ! reprit Léonie, àonzcheures! — Chez qui? ajouta Céline. Chez le bourreau ! termina Jud, en ne cessant de braquer sur les trois convives ses yeux satanesques. — Chez le bourreau !... Quelle horreur! exclama Céline, en se levant. Messieurs, je ne suis pas des vôtres... Décidément, votre souper manque de gaieté... Du reste, il est l'heure que je retourne chez M. Poinsot, mon maître. Celle qui, à cette proposition, parut la plus D'UN BOURREAU DE PARIS 01 émue, c'était la pauvre Léonie. Elle avait appris, par ouï-dire, que son mari, de chute en chuté, était tombé chez l'exécuteur dos hautes-œuvres, et qu'il y exerçait l'emploi de valet. A aucun prix, surtout avec l'épouvante que lui inspirait le bourreau, elle n'eût voulu accompagner Jud et Pieri . Ce dernier qui, depuis le matin, n'ignorai 1 pas ce dont se doutait sa maîtresse, partageait ses terreurs. Jud, très gris, et que l'ivresse rendait plus méchant, jouissait de l'épouvante que sa proposition avait causée aux convives. Céline avait déjà mis sa mante, son chapeau ; elle demanda à Jud, en regardant sa compagne qui avait fait comme elle : — Est-ce ton dernier mot, comte? — C'est mon dernier mot. — Décidément, tu as le vin trop triste. Bonsoir ! Léonie s'apprêta à suivre Céline; et tendant * il joue àPieri qui étaitaussi tout rêveur, Léonie lui dit: — N'oubliez pas que je demeure toujours rue du Ghamp-d'Asile, à Montrouge. Lesfemmes, encore terrifiées par la proposition du faux comte, s'étaient blotties contre la porte du cabinet. Les deux hommes l'ouvrirent; ils s'empressèrent de reconduire leurs maîtresses 4 02 SOUVENIRS j usqu'à l'escalier. Puis, lorsqu'ils les virent s'éloigner, ils revinrent s'asseoir. Jud appuya ses deux coudes sur la table, et regardant son complice dans les yeux : — Ces deux femmes sont parties, dit-il, c'est ce que je voulais. Maintenant, causons en bons espions que nous sommes. Tu as bien entendu cette femme, cette Céline, cette servante du magistrat Poinsot, dont je me suis fait l'amant parnécessité. Et tu peux en juger par sesparolcs; la nouvelle France impériale convoite les provinces du Rhin ; après avoir bumilié la llussie, elle veut humillier l'Autriche. Après l'Autriche, ce sera le tour de la Prusse. Napoléon 111 espère reprendre le testament de Napoléon I". 11 veut le récrire, de son épée conquérante, sur toute la carte de l'Europe. La chancellerie allemande, dont nous sommes les actifs el obscurs pionniers, l'en empêchera. Elle lui a laissé faire la guerre de Crimée, elle lui abandonnera l'Autriche ! Mais après lui avoir laissé faire ses affaires, le roi Guillaume espère faire les siennes. Tu sais cela comme moi, Pieri? — Oui, Jud, lui répondit-il d'un air pénétré. Et moi,]ton associé, tu pourras compter sur mon concours. Jud sourit, et lui répondit : — C'estprécisément parce que mes maîtres ne comptent pas sur toi, qu'ils m'ont chargé de te le t>Yn bourreau de paris «lire, on t'ompêchant d'être un traître, connut 1 toujours. — Oh me méconnaît ! exclama l'Italien, d'un air piteux, et en levant les bras. — On te méconnaît ! lui répéta- f-il en sourianl encore. Allons donc ! Autrefois, dans tajeunesse, n'as-tu pas trahi ta patrie en servanl la France! N'as-tu pas été traître à la France en servant l'Autriche, traître à l'Autriche en entrant dans l'Internationale, traître à l'Internationale, en servant contre son chefMazzini, son lieutenanl Orsini? — Mais, objecta Pieri, en pâlissant. Tu sais, Jud, que Mazzinî faiblil ens'alliantavec les princes et les rois contre des républicains comme nous? — Ultrépublicain, toi! qui es payé par nos thalers? Toi qui sers maintenant la Prusse, lorsque tu es près delà trahirpour un autre gouvernement. Mais tu n'es qu'à celui qui te paye, Pieri. — Tu me calomnies ! — Si peu, que la Prusse a pris ses précautions pour te donner un autre complice que moi et qui te surveillera. — Lequel ? — Celui que nous avons été voir ce matin, Lubani. — Un assassin ! s'écria-t-il avec effroi. Il', SOUVENIRS — Bah ! exclama Jud cyniquement. Que sommes-nous ou que serons-nous nous-mêmes ? Ecoute-moi bien. Dans quelques jours le gouvernement français va consentir, dans l'intérêt de sa politique, à l'extradition de Lubani. Pourquoi ? Parce que la France tient avant tout à être bien avec l'Italie avant de la dévorer. La Prusse qui tient aussi à l'Italie, veut que tu travailles à la liberté de Lubani. Un jour ou l'autre ce bandit est appelé à aider les troupes régulières, à faire l'Italie libre, libre surtout de se jeter dans les bras de l'Allemagne. Ecoute-moi bien. — Je t'écoute, fit Pieri avec humilité. — Au moment, continua Jud, où Lubani sera sur un navire de l'Etat pour aller purger en Italie sa condamnation, un autre bâtiment l'attendra près d'un port, pour le délivrer et le rendre à ses bandits. La Prusse me charge de te dire qu'elle a compté sur toi pour travailler à la délivrance de Lubani. — Moi, moi! exclama-t-il, avec indignation. Un citoyen libre, moi un soldat de la liberté, m'allier à un brigand ? — Tu me fais rire! Je t'ai dit mon dernier mot. Réfléchis à ce que tu auras à faire si tu ne tiens pas à être tué par un des soldats de l'Internationale. — C'est bien, fit Pieri, en courbant le front et D'UN BOUnilEAU DE PARIS l'oreille liasse. G'estbien, j'obéirai et j'ai compris. — C'est heureux, lit Jud avec; un méchant sourire. Maintenant payons la note, partons, allons chez le bourreau. — Tu tiens encore à ton idée ! — Certainement. — M'en diras-tu la raison ? — Tu dois faire ce qui m'est commandé. Tu as donc un motif sérieux pour refuser cette nuit à me suivre ? — Moi? balbutia Piciï, mais je n'en ai aucun ! — Si, il me semble, ce matin, après notre visite à Lubani, chezle directeur de la Roquette en présence du bourreau, que tu n'étais pas bien à ton aise ? — Allons donc. — Tu tremblais. — Après tout, mon embarras n'était-il pas naturel ? — Comment, naturel? — Eh ! parbleu, visiter une prison où peut- être, un jour, on pourraêtre enfermé, celan'ins- pire guère de la joie. — Gomment, toi, mon associé, tu as peur d'une prison ! — Oh ! peur ! fit Pieri en hochant la tête. — Alors, répondit Jud d'un air de dédain, tu "e me connais pas, mon cher! Avec moi, il faut GTi sottvkntiis un homme énergique, un homme que les obstacles ne fassent pas trembler et sur lequel je puisse compter à toute heure de jour et de nuit. Or, il ne sera pas dit que je n'irai pas visiter Monsieur do Paris parce qu'un jour ou l'autre, je pourrai avoir maille à partir avec lui. — Alors, tu crois, répondit Pieri d'un air confus, ([ne c'est hi peur de l'échafaudquî mepousse à repousser la proposition ? — Si ce n'esl la peur, dis-moi donc qui t'arrête V .Ind darda fixement ses yeux sur son compa- gon. Celui-ci les baissa et réfléchit quelques instants. Pour éviter les soupçons de son complice, Pieri se leva, prit son chapeau, se tourna vers Jud cl lui répondit : — Je t'ai promis d'être ton associé, de te suivre partout. Marchons, dussions-nous aller chez le bourreau. — Ta résolution me rassure. Maintenant, je crois que je puiscompter sur toi. Et,.ind partit, entraînanl son ami. Arrivés dans la rue , les espions prussiens prirentun fiacre qui les conduisit en dix minutes rue des Marais-du-Temple. En ce moment, Monsieur de Paris venait de terminer son repas et il se livrait à toutes les joies do la famille. V UNE PLAISANTERIE A MONSIEUR DE PARIS Minuit sonnait lorsque .lurï et Pieri, sous les vapeurs de l'ivresse, frappaient et sonnaient à tout rompre à la porte de la maison du bourreau. M. F... avait fait un soubresaut en entendant (; e bruit insolite. Il s'était levé, pendant que s a femme et sa fille se regardaient d'un air inquiet. Francis s'était empressé de suivre son patron. Il tenait à lui prêter main-forte au besoin contre des étrangers qui venaient troubler cette fête de famille. F..., une lumière à la main, descendit le Péristyle, parvint à la porte de la cour pour se Présenter aux perturbateurs. Dès que la porte fut ouverte, F... et son aide se reculèrent avec précipitation. Francis 70 éprouva une nouvelle rage en reconnaissant dans l'un d'eux l'ennemi intime de sa vie, le ravisseur de sa femme, Pieri ! F... n'était pas moins colère ; il retrouvai! en ces individus ceux qui avaienl été les lémoins de sa déconvenue chez le directeur de la Hoquette. Evidemment, ils venaient le braver chez lui, comme autrefois, dans son cachot, l'avait bravé l'assassin Lubani. 11 demanda à ces importuns : — Que voulez-vous ? Que demandez-vous, messieurs? Jud plus hardi que Pieri, très mal à son aise devant Francis, prit la parole. Cherchânl dans son ivresse à rattraper son équilibre, il lui di1 : — Monsieur l'exécuteur, depuis ce malin que nous avons eu la faveur de vous voir à la Hoquette, nous n'avons fait que de monter à la joie. Nous tenons à continuer notre ascension. En quittant se soir les Vendanges de Bourgogne, nous avons entendu chez vous le bruit de votre fête. Gomme nous savions votre adresse par le directeur de la Roquette, nous n'avons pas hésité à frapper chez vous. Après le plaisir, les affaires. Bref, nous tenons à connaître votre nouvel échafaud. Cela entre dans notre programme. Souffrez, jusqu'à demain matin, avant d'apprécier votre beau chef-d'œuvre, souffrez, monsieur D'UN BOURREAU DE PARIS 7i l'exécuteur, que nous nous joignions à vos convives. F***, après avoir eu la patience d'écouter Jud jusqu'au bout, lui répondit avec une froide politesse : — Ce que vous demandez est impossible. Dans ma réunion de famille, aucun étranger ne peut être admis. Pendant que s'entamait ce colloque entre Jud et F***, son aide, comme le matin recommença à darder sa prunelle en feu sur Pieri; lui, très mal à son aise, sepelotonnaitderrière son compagnon. Celui-ci, obstiné comme tous les ivrognes, riposta au bourreau : — Vous avez tort, jamais vous n'avez eu meilleure société, car nous sommes les délégués d'un gouvernement qui autorise le vôtre à nous ouvrir les portes de La justice, jusqu'à celle où y e tient son plus terrible représentant. — Le charbonnier comme le bourreau, lui répondit-il, est maître chez lui. Et je suis libre de vous fermer ma porte. A ces mots de F... Pieri tira le faux Matricore parle pan de son habit. 11 était enchanté du refus de l'exécuteur, il allait se délivrer des regards de Francis. F... continua en se reculant : — Or, je vous le répète, je suis forcé de vous Prier d'achever votre nuit ailleurs. 72 SOUVENIRS Jud persista avec d'autant plus d'opiniâtreté que son compagnon l'excitait à obtempérer au refus de l'exécuteur. Et il reprit : — Charmant! Et vous croyez que votre qualité de bourreau peut nous intimider? Non, vous êtes d'humeur trop joyeuse dans l'intimité. Eût- on ce que vous êtes, on ne peut que s'associer à des gens comme vous, et nous aussi, nous prenons du plaisir partout où il se trouve, même chez les coupeurs de tètes ! — Pour que ces messieurs aient un pareil langage, riposta Francis, parce qu'il voyait son patron sur le point d'éclater, il faut qu'ils ignorent encore à quels gens ils ont affaire. — Oh ! si fait, insista Jud, et c'est parce que nous savons à qui nous avons affaire, à monsieur l'exécuteur, à l'inventeur d'une machine, que nous sommes curieux de connaître, que nous désirons ne pas le quitter. — Prenez garde à ce que vous dites, s'écria F... plein de colère. — Ah! délicieux ! continua-t-il. Est-ce que M. le bourreau exécute aussi à domicile, en dehors do son emploi officiel, pour qu'il se montre si réservé ? Exerce-t-il aussi chez lui un autre métier'.' Eait-il de la fausse monnaie? — Là... là... monsieur, reprit F..., ne plai- 73 santez pas. Je suis trop l'esclave de la justice pour encourir ses rigueurs... Peut-être, messieurs, d'après ce que vient de me dire mon aide, ici présent, peut-être ne pourriez-vous pas en dire autant ? Jud rit à gorge déployée. 11 se tourna vers Pieri qui, sur des charbons ardents, tirail toujours son compagnon, prêt à prendre ses jambes à son cou. — Ah ! ah ! charmant !... D'honneur, reprit-il, s i par votre valet, mon ami Pieri se trouve en pays de connaissance, raison de plus, monsieur le bourreau, pour que nous entrions chez vous. n'y tenait plus. 11 allait s'en retourner en fermant La borte aux deux ivrognes. Mais Francis, à son tour, se dressa devant Pieri tout tremblant, il le retint par le bras, au moment il allait s'enfuir, il s'écria : — .Te ne suis pas sûr que Monsieur soit un homme de ma connaissance. Sij'en avais l'assurance, ajouta-t-il en grinçant des dents, je ne laisserais à personne, pas môme à mon patron, l'honneur de l'exécuter. Les deux hommes se regardèrent. Pieri avec effroi, Francis avec fureur. F... jugea prudenl défaire cesser cette scène nocturne, dont la durée devait déjà inquiéter sa femme et sa fille. 11 dit pour la dernière fois, a ux ivrognes : 74 — Cessons cette comédie, ce que demandent ces messieurs est impossible! Francis avait désormais son projet. Décidé aussi à abréger cette lugubre plaisanterie, il regarda Pieri et reprit : — Puisque ces messieurs désirent tant connaître notre échafaud, permettez-leur de revenir demain à notre atelier de la rue des Vinaigriers. C'est moi, continua-t-il en désignant Pieri, qui aurai l'honneur, demain à midi, de démontrer à monsieur le mécanisme perfectionné de notre guillotine, au besoin de lui un l'aire connaître les prompts effets. Jud, toujours tiré par son compagnon, salua ironiquement l'aide-bourreau, et leur ferma la porte............... . Après Jud, F..., comme on l'a vu au premier cbapitre, était arrivé àtemps pour mettre à néant les représailles de son aide contre celui qui avait fait le malheur de sa vie. Mais Pieri, malgré l'intervention du bourreau, ne devait pas éviter sa destinée ! Six ans plus tard, avec Orsini, il mourait de la main du même homme tant raillé par son comr pagnon. Mais Jud, tout aussi coupable que lui, évitait encore la guillotine, protégé comme il l'était, par une puissance occulte» VI LA TOILETTE DES CONDAMNÉS Ici se termine l'histoire de mon prédécesseur M. F... Sa rencontre avec des espions allait lui «tre funeste. 11 devait en connaître les conséquences. La singulière plaisanterie commencée par Jud e t terminée si imprudemment par Francis, lui Coûta cher. Ce fut l'ancien coin la mi k'' Lubani,quien France rendu à la liberté par Pieri, se chargea de se venger en Italie sur la personne de son bourreau. A. ce sujet, je raconterai la dernière et terrible aventure survenue à mon prédécesseur; elle lll t cause de la fin de sa vie, après l'attentat du *4 juillet 1858. Avant de parler dè cette catastrophe, je dois signaler les rôles bien différents que jouèrent en France et en Italie, Pieri et Lubani. Pieri occu- 76 SOUVEN[RS pait, en 1859 à la Roquette, la cellule des condamnés à mort d'où il était parvenu à faire sortir son ami Lubani — Lubani jouissait dans sa patrie d'une liberté absolue, protégé par la terreur que lui et sa bande répandaient dans la province de Romagne. Autrefois, Pieri avait arraché en France Lubani à la mort. Maintenant, libre et puissant, il répandait le pillage et le meurtre dans 1rs provinces romaines. Ce que Pieri paya de sa tête en 1858, fut la source de 1858 à 1860 de la richesse et de la puissance de Lubani. Etrange et continuel retour des aventuriers et des bandits! Pieri, toujours sous le nom de Piercy, a été, sinon le plus sincère, du moins le plus actif ins- tt ument du régicide Orsini. Aussi Pierï fut-il le premier arrêté sur le théâtre de cet épouvantable attentat où l'empereur et l'impératrice faillirent périr au milieu de cent soixante mourants et de cinq cents blessés. Après cet attentat, les trois cellules de la Hoquette furent occupées. Orsini fut pris sous le nom d'Allsop, Pieri sous celui de M. de Piercy, (iomez, leur domestique, sous la qualification de Swing. Mais ceux qui, de Londres, avaient visé Napoléon 111, échappaient à la justice. L'un était Simon Bernard, réfugié français, l'autre, le d'un nounnr:.\i T de paris 77 véritable Allsop, sujet anglais, allié aux carbo- nari d'Italie. En 1858, je commençais à entrer en fonctions comme bourreau-aide de M. F***. L'exécuteur avail jeté (es yeux sur moi pour lui succéder. Francis, par ses habitudes d'ivrognerie, s'était fermé l'avenir, même dans notre métier, où il faut allier à un grand sang-froid, une profonde lucidité d'esprit, pour ne pas faillir au moment de l'acte suprême. C'est ce sang-froid qui a fait encourir au bourreau, de la part de bien des auteurs, le reproche d'insensibilité. F*** finit par user dans sa pénible fonction ses forces physiques et morales. Francis y laissa sa raison longtemps ébranlée par ses malheurs cl par ses goûts immodérés pour l'absinthe. Apres la double exécution d'Orsini et de Pieri, °ar Gomez et de Rudio furent graciés, je fus désigné pour succéder à l'exécuteur F***. Cet exécuteur prenait sa retraite. 11 habitait les environs de Rome au moment où éclatai! la guerre franco-italienne. Avec son aide, Francis Çui l'accompagnait, il devint à cette époque la victime des réprésailles du trop fameux Lubani. Cet assassin, un condamne à mort en France, huit ans auparavant, eut, comme je l'ai dit, un rôle prépondérant dans le soulèvemenl de ses compatriotes centre l'Autriche ! 78 SOUVENIRS 11 t'ul encouragé, Lui el son associé, un sommé Cenari, par les lieutenants de Garibaldi. On prit ces bandits pour des patriotes. Tous agirent d'un commun accord sous l'impulsion donnée par Cavour, le Mazarin de Victor-Emmanuel. Sous les ordres de Lubani et de Cenari, on ne se faisait aucun scrupule de tuer les gendarmes et de piller les caisses de l'État. Comme Pieri, o^ui débuta au régiment de Toscane par voler une montre, Lubani n'hésita pas, après être sorti de la Roquette, à couvrir ses nouveaux vols et assassinats sous le manteau de la politique. Avec son complice Cenari, ils en étaient arrivés à associer à leur détestable industrie, la diplomatie de l'Italie. En 18Ô2, Pieri, obéissant à la Prusse, s'était mis en rapport, comme on sait, avec ce Lubani. Surveillé parla police française, Pieri ne tarda pas à être arrêté. Vu ses antécédents, rien moins qu'honorables, Pieri avait élé expédié en même temps que Lubani, sur un bâtiment .italien. Il devait les conduire au fort de Livourne pour être dirigés dans une prison d'État. Mais tous les deux, au fond du navire, furent gardés par des soldats qui leur étaient dévoués. I ne nuit, que le bâtiment était en vue du port dr l.ivourne, une barque s'approchait mystérieusement des écoutilles. Pieri. après qu'on eut D'UN HOUKUEAU DE PARIS ','.) travaillé à sa fuite, aida ses gardiens à faciliter aussi le départ de Lubani. Tous les deux sau- bèrenl dans la barquô. Elle étail montée par Genari, qui, depuis le départ de Lubani, avait repris le commandement de su, bande de malfaiteurs. I He fois sauvés, Pieri <•( Lubani retournèrent Sur le théâtre de leurs exploits. Pieri revint un moment en Toscane, sa patrie; il espérait y reprendrè son grade d'aide-major. Lubani avec Cenari rentra dans ses repaires pour courir après de nouveaux crimes, qui devaient grandir dans les troubles révolutionnaires. Lorsque Pieri, moins heureux que Lubàni, '"I pris, après l'affaire des bombes, Lubani entra dans une violente fureur. Il jura de venger la mort de son ami Pieri. En attendant, les événements sinistres ne chômaient pas en France. Pourtant, il s'en est fallu de bien peu quë Pieri et Orsini n'obtinssent leur grâce. La maîtresse de Pieri, qui passa longtemps Pour sa femme, qui vécut près de quinze ans aveclui,dans de longs interrègnes, implora pour s on Italien la clémence de l'impératrice. Notre Souveraine avait des motifs particuliers pour e xcuser cet horrible attentat. Elle savail qu'une maîtresse de l'empereur, manienvranl an compte ^^^^^^^BfewiiiiiHiiiiiiijiiijiiiiiifeHBiijiiij^ 80 SOUVENIRS de l'Allemagne, avait endormi l'empereur sur les manœuvres des régicides. L'affaire Orsini n'amena indirectement que la chute d'un ministère. Elle ne fit que changer la politique du souverain. Orsini, après son régicide, était parvenu à rallier Napoléon 111 à la cause italienne. El s'était al li ré la mansuétude de l'empereur; il eût volontiers signé sa grâce sans l'intervention d'un maréchal qui dit, en plein conseil, qu'au nom de l'opinion puhlique, l'empereur n'avait pas le droit d'user de générosité envers des régicides qui avaient porté le deuil dans plus de cinq cents familles. De tous les meurtriers quiavaient comploté La mort de Napoléon III, Orsini et Pieri furent les seuls qui montèrent sur l'échafaud. Orsini était un patriote fanatique, un exalté de liberté, qui souffrait de voir sa patrie se courber sous l'épée de l'Autriche. Pieri, le faux patriote, le salarié de toutes les nations, n'était payé ([ne pour déplacer les dominateurs de la patrie. Il ne voulait la délivrer des Autrichiens que pour l'écraser sous la botte du reître. Le 13 mars 1858, je fus appelé avec le bourreau et ses aides à la prison la Roquette pour présider à la toilette extraordinaire des deux condamnés. Il ne s'agissait pas seulement de leur raser les d'un BOURREAU )>!■: PARIS SI cheveux à la nuque. 11 fallait couvrir leurs épaules de la robe blanche et du voile noir des parricides. Dans les deux cellules, les condamnés à mort avaient une attitude bien différente. Autant Orsini était réservé, gardant un silence obstiné, parce qu'il avait peur des murs de son cachot, autant Pieri étail démonstratif et véhément. Il ne cessait de chanter la Marseillaise, de répéter le refrain des Girondins, pour s'étourdir lui- même. Le 18 mars, à l'aube, le directeur de la Roquette, accompagné de deux aumôniers, de deux exécuteurs, M. F*** et moi, nous entrâmes dans les deux cellulles occupées par Orsini et Pieri. Gomme d'usage le directeur annonça aux condamnés que leur pourvoi était rejeté. Orsini ne prononça pas une seule parole ; il courba la tète, après'un moment de silence, et ne murmura que ces mots : Je suis prêt. l'ieri au contraire, sur l'avertissement du directeur, s'emporta. Il jura, protesta de son innocence jusqu'au dernier moment. Par des révélations qu'il avait fait faire à celle qui passait pour sa femme, il avait espéré sa grâce. Les deux aumôniers se rapprochèrent des régicides. Orsini se livra avec le prêtre â une conversation pieuse et recueillie qui ne sentait ni le bigotisme, ni l'insolence. 82 SOUVENIRS Pieri, au contraire, s'abandonna avec l'autre aumônier à mille extravagances. La crainte de la mort le rendant plus craintif, il entra dans des défaillances aussi puériles que lâches. Après avoir invectivé le prêtre, il se jeta dans ses bras en pleurant comme un enfant. Orsini se faisait remarquer par une attitude recueillie. Pieri, par son exaltation, n'inspirait que de la pitié. Enfin les deux condamnés, après les exhortations faites par les deux aumôniers, furent livrés aux bourreaux. Ceux-ci les entraînèrent loin de leurs cellules pour les conduire à l'escalier de pierre qui mène de la prison à l'échafaud. Depuis Orsini et l'ieri, que de condamnés à mort j'ai conduits sur cet escalier qui, des trois cellules de la Roquette, sert de route à ta fatale machine. Avanl d'arriyer à la guillotine, les patients doivent faire une dernière étape pour arriver à ta mort. Ils entrent dans la salle dite : le Dépôt. C'est au Dépôt que se fait la toilette des condamnés. Là, les aides du bourreau les placent sur un escabeau, toujours le même. Dès qu'Orsini et Pieri étaient entrés dans la chambre de la toilette, ils n'appartenaient plus qu'aux exécuteurs. Ceux-ci prenaient à l'égard D'UN BOUfcHEAU T)V, PARIS des patients leurs dispositions pour procéder à leur toilette. D'ordinaire, cette cérémonie est des plus Simples : à leur entrée à la Roquette, les condamnés quels qu'ils soient, ont les cheveux et la barbe rasés. Tout se résume à dégarnir lè col de la chemise, et à ligoter le condamné. Vis-à-vis d'Orsini et de Pieri, la besogne était plus compliquée. Il s'agissait de les déshabiller pour les revêtir de la tunique blanche, et. leur couvrir la tête du voile noir des parricides. Pour les simples condamnés à mort, on se contente de rejeter sur leurs épaules un petit veston noir, lorsqu'ils vont être rejetés sur la planche ou doit s'abattre le couperet. Francis,pour la dernière toilette de Pici i avaîl demandé à être chargé du soin de le préparer à la mort. Il faisait ce qu'il n'avait pu faire six ans auparavant rue des Vinaigriers. Francis plaça Pieri sur l'escabeau, lui rasa les cheveux et lui passa la tunique blanche. Pieri, à moitié mort, faillit s'évanouir en reconnaissant celui qui lui faisait sa funèbre toilette. L'homme dont il avait pris la femme, l'homme •lui, autrefois, avait voulu se venger en lui donnant un avant-goût du dernier supplice, cet homme était là pour le préparer au trépas. 84 SOUVENIRS D'abord Francis, froid et calme, ne lui dit pas nn mot. Il se contenta de savourer sa haine. N'était-il pas assez vengé par sa présence! assez ; vengé puisque,nulle puissance humaine ne pouvait lui disputer sa proie ! Pourtant sans lui peut-être, comme il y a six ans, Pieri eût pu échapper à la mort. A la vue de l'aide du bourreau, le préparant au dernier supplice. Pieri s'expliquait pourquoi il montait à l'échafaud. La lettre annoyme qui avait annoncé à l'impératrice que la prétendue femme de Pieri n'était qu'une concubine, cette lettre qui engageait la souveraine à ne pas prêter l'oreille aux suppliques d'une femme indigne, cette lettre n'avait pu être écrite que par son mari, Francis se vengeait du même coup de lui et de son épouse. C'était bien une vengeance de bourreau. Pieri ne put pas longtemps se contenir. Une fois sa toilette faite, il dit à Francis : — Ah! misérable! c'est toi qui m'a empêché d'avoir ma grâce, qui a dénoncé ta femme comme étant ma maîtresse? — Peut-être ! murmura-t-il. Puis, avant de l'abandonner à l'aumônier, il ajouta : — Rappelle-toi, Pieri, ta visite, il y a six ans, rue des Vinaigriers. Cette fois, place de la Ro- d'un BOURREAU DE PARIS 86 quette, tu ne manqueras pas de connaître le prompt effet de la guillotine. Lorsque l'aide du bourreau lui glissa ces paroles, Pieri répondit à Francis, avant de monter les gradins de l'échafaud : — Prends garde, Francis, il ne faut pas jouer avec la mort! 11 y a six ans, tu as failli gagner la première partie; aujourd'hui, tu gagnes la seconde. La mort, plus tôt que tu ne le crois, pourrait bien avoir la belle. Pieri lui tourna le dos, Lmitanl Orsini qui marchai! avec l'aumônier, dans la direction de La guillotine. Il était six heures. La porte de la Roquette s'ouvrail à grands battants! elle allait laisser passage aux parricides. L'échafaud était là, il les attendait. Les gendarmes s'apprêtaient à tirer leurs sabres. Orsini et Pieri s'avançaient aux bras de leurs aumôniers. Orsini marchai! d'un pas ferme, Pieri en chancelant. Peut-être ce dernier était-il encore sous le coup des paroles de Francis. Tout à coup, il se produisit un mouvemenl extraordinaire dans la foule houleuse qui se massait autour de l'échafaud. Ce mouvement de surprise et d'angoisse était provoqué autant par l'arrivée des condamnés SOUVENIRS que par la scène qui se passait entre l'échafaud et La terrasse d'une maison voisine. Sur cette terrasse, une femme à l'aide d'une longue jumelle, avait longtemps lorgné la guillotine. A l'apparition d'Orsini, elle avait agité son mouchoir. Orsiniattendait-il ce signal, une fois placé sur l'estrade entre le prêtre et le bourreau? En même temps, le houlement de la foule et le signal de sa femme lui liront lever les yeux de ce côté. Dès qu'il aperçut l'inconnue encore jeune qui lui faisait de son mouchoir des gestes désespérés, il la salua. Quelle était cette femme? On le saura par le développement des péripétie- de la catastrophe du 14 janvier. wKÊÊÊÊËÊËÊÊm VU PIERI ET ORSINI On connaît, le complol d'Orsini, on sait «•oi n m mil l'empereur etl'impératriceéchappèreal à la mort. Ce que l'on sait moins, c'est, comment l'iiM'i et Orsini furent arrêtés. Pieri est pris, quelques minutes avant l'attentat; Orsini, qui a présidé à son exécution, est fégèrement blessé par une de ses bombes; il est d'abord reconduit chez lui, avec sollicitude, par un des témoins «le ce! horrible drame. Horrible est le mot, car cet attentat jeta la consternation dans la population parisienne. Lel4janvier 1858, l'Empereur et l'Impératrice se rendaient à huit heuresdu soir à l'Opéra, Le duc de Saxe-Gobourg-Gotha les y avait précédés. Une foule considérable se massait dans la r ue Lepelletier. Au moment où la voilure impériale passait devant le péristyle, trois formi- HHH^HilHHKb: 88 SOUVENIRS dables détonations se firent entendre. Les maisons de la rue en furent ébranlées, l'air fut rempli de cris déchirants. Trois bombes éclataient dans la foule. Pourtant l'Empereur et l'Impératrice en furent à peine atteints. ( '^pendant, dèslapremièrebombe, leur voiture avait été criblée de ses éclats. Des deux chevaux, l'un avait été tué sur le coup, l'autre atteint au poitrail. Le général Roguet, dans la voiture de leurs Majestés, avait reçu une grave blessure. L'Empereur avait eu son chapeau traversé par une balle ; l'Impératrice avait été légèrement blessée à la tempe. Près de cent soixante personnes furent frappées. Le cocher de l'Empereur et les trois valets de pied qui se tenaient derrière la voiture furent, grièvement blessés. Parmi les lanciers delà garde qui escortaienl la voiture de l'Empereur, douze furent atteints. Un d'eux mortellement blessé, n'avait point voulu quitter son poste : « Quelqu'un est-il blessé? » demanda à ses hommes le commanda ni du peloton. « Moi, » répond le lancier en levant la main. A peine a-t-il prononcé ce mot, qu'il tombe évanoui dans les bras de ses cania- rades. Quelques heures après, il expirait. I >ans les perquisitions que lit un commissaire de police, le soir de l'attentat, on trouva, au fond d'un bourreau de parts 89 du sac de nuit de Pieri, un passe-port, en langue allemande; il étail délivré à son propriétaire, à Dusseldorff. Ce passeport indiquait que, depuis 1852, en quittant Livourne, Pieri, parti de Toscane, étail resté trois ans en Allemagne. Puis, muni d'instructions secrètes, il était allé en Prusse pour venir se fixer ensuite à Birmingham. Il s'en échappai! pour se rendre à Londres et y faire des conférences. A Londres, Pieri, Le réfugié politique, se faisait professeur de langues. Il cuirait en relations avec Simon Bernard et Allsop, l'un banni de France, après le coup d'Etat; l'autre, le juif errant de l'internationalisme. Alors Simon Bernard se montre partout, Allsop ne paràîl nulle part. En L857, deux autres personnages entrent en scène, dans lis clan dos conjurés républicains ; c'esl Orsini, arrivant de Hongrie, après avoir échappé à la mort dans une citadelle autrichienne ; l'autre, c'est ( Jouiez, qui, comme Pieri, a quitté l'armée d'A frique. Orsini a failli être pendu pour s'être révolté contre l'Autriche, il ajonc un rôle prépondérant dans la dictature romaine, < louiez est un déserteur de l'armée française, Orsini et Gomez entrent en relations avec Pieri, l'ami d'AUsop et de Simon Bernard. I Irsini, avec Gomez, se présentent à Pieri, qui 90 SOUVENIRS à Birmingham jouit d'une grande autorité, «ar tous les proscrits sentent en lui un chef, prêt a les diriger dans l'armée de la future révolution. En se mettant en communication avec Pieri, ( >rsini lui dit que Mazzini, dont il est lieutenant, n'est plus capable de conduire le, mouvement révolutionnaire. Il est vieux, trop mou, il perd ses forces, et ses entreprises n'aboutissent qu'à faire sacrifier ses néophytes. Pieri voit avec satisfaction, les carbonari se diviser au profit de l'Allemagne. Un triumvirat se forme à Birmingham ; il est composé d'AUsop, de Simon Bernard et de Pieri ; le triumvirat se charge d'exécuter tout ce que tentera Orsini contre celui qui détient les liber- lés de l'Europe. En ce moment, c'est Napoléon III qui, par son nom, personnifie le despotisme guerrier; il a tué la liberté en France, la liberté à Rome, il faut tuer Napoléon III. Pieri approuve tout, au nôm du triumvirat qui, pour la première fois, se passera du mot d'ordre de Mazzini. Il leur soumet l'idée de tuer l'empereur au moyen des bombes explosibles. L'idée es1 développée devanl < )rsini, Allsop et Simon Bernard, trois mois avanl l'exécution. Signe compromettant, et qui prouve la con- d'un bourreau de pahis 01 duite louche de Pieri : il vit à Birmingham, avec une Allemande, Une nommée Rosa Hartmann. Elle servira de trait d'union entre les démocrates trahis par lui et les étrangers qui reçoivent des mains de la servante-maîtresse les rapports du maître espion. Un jour Rosa Hartmann lui dit dans l'intimité: — Ali! si nous pouvions tuer l'empereur, nul obstacle né s'opposerait plus à notre union. Avec la fortune que cela nous rapporterait, nos projets pourraient se réaliser. A Birmingham, Pieri oublia il La pauvre femme de Francis, qu'il avait enlevée à Lyon à son mari. Cet abandon était d'autant plus lâche, qu'il avait eu d'elle un enfant, dès 1852. Par dédain et par nécessité, il avail abandonné cette femme, qui croupissait dans la misère. La malheureuse, depuis qu'elle avail un fils dé Pieri, préférait souffrir sans se plaindre. Elle attendait toujours le père de son enfant. De retour à Paris, au moment d'exécuter l'attentat conçu à Londres, Pieri délaissait aussi Rose Hartmann, car son épouse prétendue, la femme de Francis, devait encore le servir. Pieri était un homme île précaution, une nature basse, qui se faisait le complaisant de toutes les causes pour les trahir. Quelle différence avec le caractère héroïque et 92 snrvEN IRS dévoué d'Orsini : l'un accepte les positions les plus difficiles pour les tourner, l'autre, pour les affronter. L'idée des bombes explosibles adoptée, c'est Orsini qui se rend à Bruxelles pour étudier ces projectiles au musée de cette ville, projectiles qui, en 1854, avait déjà été fabriqués pour tuer l'empereur. Orsini en prend le modèle exact et Allsop en commande de pareils; une lois fabriqués, Orsini se charge de les faire parvenir à Paris. Le (i janvier, on procède au départ; Orsini s'adjoint de Rudio, un déclassé qui surveille Cornez, un poltron, un traître. Tous les quatre prennent des voies différentes pour se rendre à la capitale. Le (i janvier, Pieri débarque à Calais;.le 7, Orsini vient en France par Bruxelles; puis ses deux auxiliaires, («ornez et de Rudio les devancent et les attendent, à. Paris. De Rudio y cherche pour Gomez et Pieri un hôtel, rue Montmartre. Orsini, qui n'a confiance qu'en lui, vient loger seul dans un appartement de la rue du Mont-Thabor, que lui a cherché sa maîtresse, l'Italienne. Cette femme ne cesse de le suivre dans ses périlleuses pérégrinations. L'aristocratique maîtresse et son amant démocrate, avec des idées politiques toul opposées, ont même âme, même cœur, même audace dans D'UN BOUnHMAU DE PARIS le péril, même amour pour la patrie commune. A Mantoue lorsqu'Orsini allait être pendu, lorsqu'il allait subirlapeine de son patriotisme, sa maîtresse lui a bien prouvé qu'elle était digne de lui; elle n'a pas quitté son amant depuis lSïS. Ancien membre de la Constituante romaine, dispersée par le canon français, Orsini est nommé commissaire extraordinaire, il exerce ses fonctions jusqu'en Toscane. Il est fait prisonnier par les Autrichiens, lorsqu'il est en train de soulever la troupe contre le drapeau oppresseur. A cette époque, Orsini et sa maîtresse, une princesse, travaillaient ensemble pour l'indépendance de l'Italie, elle, au nom du roi de Piémont, lui, au nom de la République. Si l'idée les divisait, le cœur les unissait pour souffrir les mêmes martyres. Lorsqu'après les divers rôles qu'il avait joués à Rome et en Toscane, Orsini est obligé de fuir les oppresseurs de la patrie, la princesse le suit et partage ses dangers. En 1853, Orsini se rend à Vienne, où sons le nom d'Herwag, il tente encore de soulever les troupes allemandes, de briser les fers dans lesquels sa patrie est replongée. 11 est découvert, saisi, enfermé dans la citadelle de Mantoue. C'est un tombeau. 11 y reste dix mois. 11 n'en sortque pour être traduit devant un conseil de guerre qui le me- 94 SOUVHN1XIS uace de la peine de mort s'il ne renonce à ses tentatives internationalistes. Orsini est incapable de faire un mensonge. Il ne fléchit pas devant ses juges. Ils sont obligés de reconnaître qu'il n'obéit qu'à son patriotisme et à sa foi. La loi est aussi Inflexible que sa foi, il est condamné à être pendu. A Mautoue, sa maîtresse veille sur lui. Elle parvient à gagner ses gardiens. La princesse est jeune et belle; aux allures aristocratiques, elle unit une mâle énergie ; elle possède toutes les séductions féminines. Ses grands yeux noirs savent remuer les cœurs. Su bouche souriante ou menaçante a des entraînements qui domptent les âmes les plus invulnérables. Elle séduit, captive, et dompte tout à la fois. C'est une véritable Italienne, â l'âme de feu, aux formes gracieuses. Sa beauté était égale à celle d'Orsini. Le tribun avait trente-cinq ans alors;il avail des yeux noirs et brillants, les cheveux bruns, le teint pâle; il avait la bouche fine des Césars, et le front altier. Une fois prisonnier à Mantoue, l'aristocratique Italienne ne cesse de veiller sur le démocrate Italien. Elle passe les jours, les nuits, â répandre l'or D'UN HOUHHEAU DE PABI8 96 autour de ses gardiens pour travailler à sa fuite. La veille du jour où Orsini va être pendu, quand la mort est près de lui, La princesse ne l'abandonne pas. La nuit, elle lui l'ait parvenir des instruments de délivrance. Les soldats du i'ort sont achetés, le geôlier comme les soldats. A l'aide d'une lime qu'on lui a fait parvenir, Orsini scie les ban-eaux delà fenêtre de son cachot. Avec le linge qu'elle lui envoie, soi-disant pour ses besoins journaliers, Orsini confectionne une échelle de quarante mètres. Du haut de cette échelle attachée à la croisée de son cachot, le plus élevé de la tour, Orsini parvient à descendre la nuit et à se dérober aux gardiens. Mais l'échelle est trop courte. Orsini, en sautant, tombe dans les fossés de la citadelle. 11 se brise la jambe et ne peut d'abord se relever. Mais s'il reste aux pieds de la tour, il est perdu. Il se traîne avec des efforts inouïs, désespérés. Malgré des douleurs atroces, il se met en marche pour se rendre à un château voisin où l'attend la princesse. Après une course pleine de périls, accompa- gnée de souffrances inouïes, Orsini tombe, épuisé, sans force, dans un étang glacé. 96 SOUVENIRS Il s'évanouit, la mort va le reprendre. 11 est recueilli par des chasseurs. Ils le portent sur une civière, l'abritent au fond d'une cahute et parviennent à le faire revenir à lui. Nouveau malheur! Ces chasseurs son! des amis du gouvernement autrichien, et le canon d'alarme a signalé sa fuite. En revenant à lui, Orsini, ne dissimule pas qu'il est le prisonnier que l'on recherche. 11 si; fait connaître à ses libérateurs comme étanl l'ennemi implacable du despotisme autrichien. Les chasseurs, ses ennemis politiques, se disposent à le rendre à la captivité, à le renvoyer à la mort. Il va être pendu ! Mais la princesse qui l'attend, qui ne l'a pas vu revenir, a quitté le château. Elle le cherche. Elle le rencontre blessé, presque mourant, au moment où les chasseurs se disposent à le rendre à ses bourreaux. Sa maîtresse se jette aux pieds des étranges libérateurs de son amant. Elle les prie, les supplie de lui laisser son amant. Un des chasseurs séduit par ses larmes, surtout par sa beauté, lui propose de lui rendre la vie sauve, àla condition qu'elle lui appartiendra. L'Italienne n'écoute que son amour pour Orsini. Elle promet, inspirée parle désespoir, tout ce qu'exige d'elle cet homme odieux. d'un nounnEAu de paris 97 Elle feint de consentir à ses Infâmes propositions. La nuit, à l'insudes autres chasseurs, l'amoureux de la belle princesse fait fuir Orsini qu'une voiture de son amante emporte au château. La même nuit, lorsque le libérateur veut réclamer auprès de cette femme le prix de sa duplicité, elle lui dit en le menaçant de son poi- gnard : Venez donc recevoir la récompense de \ otre lâcheté '.' Si je ne vous tue pas, c'est moi qui me tuerai dans vos bras ! L'ami des Autrichiens se relire toul penaud. Après six mois de soins, de tendresse pour Orsini, celui-ci se rend à Londres où il fait la connaissance d'Allsop, de Simon Bernard et de Pieri. On sait le plan qu'il combinait en dehors de Mazzini, sans se douter qu'ils étaient sous J oeil de la police allemande. Orsini est un téméraire, un imprudent, il a le c œurplus large que la tète. Ce n'esl pas en vain ( iue Mazzini le qualifie de Cervelet ! Orsini, âme ardente, moins réfléchi que son chef de lile, est incapable de félonie. Ces! nu homme de résolution. Un bras solide lui n'aurait jamais du se séparer de Mazzini, ce penseur ne se livrant jamais et livrant les autres. Le soir même de l'attentat du 14 janvier, Or- *'ni s'était enfermé dans sa maison de la rue du 6 66 SOL'VKNIKS Mont-Thabor; les hésitations, les marches et les contre-marches de ses associés l'inquiétaient. 11 ne se fiait plus qu'en lui-même. Quelques heures avant le drame conçu par Pieri, c'était Orsiui qui préparait les bombes, y mettait la poudre fulminante, avant de les donner à son complice. A la dernière heure, il s'était occupé de faire sécher sa poudre, d'abord en l'exposant à l'air: comme elle ne séchait pas assez vite, il la mettait près du feu. Cette dernière opération était pleine de périls. Orsini se tenait devant la cheminée, sa montre dans une main et un thermomètre dans l'autre, afin de mesurer avec exactitude les conditions de temps et de chaleur, dans lesquelles la poudre fulminante pouvait rester devant le feu sans faire explosion. — Je risquais, disait-il, de me faire sauter avec toute la maison. Cet acte de résolution peint bien l'homme. Si, aux assises, Orsini paraît sous un mauvais jour, indécis, irrésolu, en contradiction avec ses actes, c'est que, dès le principe, en se couvrant} cri homme d'action voulait couvrir ses complices. Quand il se sent vendu par eux, il ne se contient plus. 11 s'accuse sans charger son entourage; mais il sait bien qu'en s'accusant il coupe toute retraite à ses délateurs. n'nx boubrf.au de paris 9!» Au dernier jour, il a dénoncé l'ion, — un traître. Radio n'est qu'un déclassé que la misère a enchaîné à ses projets; (ïomez, un valet poltron qui, en dénonçant sou domicile, a dénoncé sou maître. I)és le jour de l'attentat, Pieri veul fuir. Au matin, ce traître se rond rue du Ghamp- d'Asile, il revoit celle qui passe poursa femme, il lui donne de l'argent et lui raconte ce que ses complices vont exécuter. Le soir même, il lui ordonne, s'il est pris, ou si l'affaire ne réussit pas, de tout raconter à la police. Dans la pensée de Pieri, cette dénonciation doit lui être comptée. Orsini, au moment critique, est très inquiet de l'absence inexplicable de Pieri, il le fait filer par de Rudio, son âme damnée. Bon gré, malgré il le ramène en voiture. Aux assises, Orsini ne cache pas la conduite lâche de Pieri qui, après avoir tout organisé, veut quitter le terrain de l'exécution. Il n'eal pas bien sûr que Pieri ne se soii pas "ail arrêter exprès. Son défenseur n'oublie pas d'établir l'énorme distance qui existe entre celui qui conduit un crime e1 ceux qui s'en fonl les ins1 ruments. Orsini, dont les yeux sont dessillés par Maz- z ini, dit aux assises : « Je remarquais que Pieri 100 SOUVENIRS ne demandait qu'à fuir, après avoir tout préparé. Il restait en arrière comme un homme qui veut déserter. Sans des considérations intimes, Pieri eût été gràcié comme de Rudio, comme Gomez; Pieri attendit jusqu'au dernier moment la récompense de ses traîtrises. Orsini, par un un retour vers Mazzini et vers l'empereur, fut bien près d'obtenir sa grâce. En tous cas, l'empereur des Français, poussé par Mazzini, exécuta les dispositions testamentaires de son assassin. Il ne permit pas à l'Allemagne, comme écrivait Orsini, d'appuyer l'Autriche dans la lutte qui allait s'engager entre l'Italie et ses oppresseurs. .Iules Favie lut dans la défense du régicide la lettre d'Orsini. Elle prolita aux intérêts de l'avocat. Orsini légua, par une disposition testamen- taire, une somme de deux cents francs, destinée à acheter une montre que la princesse italienne fit parvenir au défenseur du démocrate italien avec cette inscription : « A M. Jules Favre, Félix Orsini. Souvenir. » VI] LA DOUBLE EXÉCUTION Nous avons laissé l'ion el Orsini au pied do l'échafaud. A mon début à Paris, comme auxiliaire de l'exécuteur F..., j'avais affaire à une douille exécution. Je vais maintenant raconter tout ce que j'ai vu; je vais signaler l'étrange attitude de Francis devant Pieri expirant sous la dernière otroiute de l'homme qui devait à ce patient le malheur de sa vie ! Lorsque Orsini et Pieri, pieds nus, recouverts de leur chemise blanche, le voile noir sur la tête, parurent sur l'échafaud, il se fit dans la foule un mouvement étrange. Elle n'était pas faite à ce lugubre cérémonial des parricides. La police redoutait, de la part des sociétés secrètes, un mouvement en faveur des patients, e He avait pris toutes ses précautions. Dès 102 SOUVENIRS cinq heures du matin, des pelotons de gendarmerie, de hussards, de la garde de Taris avaient occupé les abords de la prison et des rues adjacentes. Comme je l'ai dit précédemment, doux aumôniers accompagnaient Orsini el Pieri : les abbés Hugon et Nottelet. L'échafaud avait été dressé dans la nuit, à la lueur des torches. La veille au soir, un juge d'instruction et un substitut du procureur impérial s'étaient rendus à la prison pour recevoir 1rs déclarations des condamnés, dans le cas où ils en auraient eu à faire. Mais Orsini avait dit seulce qu'il avait à déclarer à l'empereur. Pieri n'avait plus rien à dire à La justice. Les patients, après avoir gravi les marches de l'échafaud, tirent encore une halte; il fallut qu'ils restassent exposés, nu-pieds, en chemise, le voile sur La tête, pendant que l'huissier leur lit publiquement la lecture de leur arrêt. La lecture terminée, Pieri e1 Orsini montèrent les dernières marches qui les séparaient du couperet. C'est en ce moment que, de la terrasse d'une maison voisine, la maîtresse d'Orsini agitait son mouchoir en signe d'adieu. Orsini, toujours calme, accueillit cette mani- d'un hourrkau de PARIS festation désespérée avec un sourire plein de tristesse; puis, courbant la téte, il se renferma dans son mutisme, attendant d'être pris par les aides pour payer sa dette à la justice humaine. Pieri passail le premier. Celui-ci était toujours agité, en proie à un mouvement convulsif dont il ne pouvait se détendre, depuis que, dans la salle du greffe, il s'étail entretenu avec Francis. < )rsini, au contraire, pendant les derniers préparatifs, avail conservé son impassibilité. 11 n'avail prononcé qu'un mol en italien, pour dire à Pieri de rester calme. Pieri, de plus en plus surexcité, cherchait à se donner une assurance et un courage factices; il ne cessail de gesticuler et de parler. En montant sur l'échafaud, les traits de l'Italien étaient contractés, son exaltation avait encore augmenté. En passanl devanl la fatale lunette, Pieri, sous l'empire d'une surexcitation fébrile, murmura à son compagnon : — Eh bien ! mon vieux ! Orsini, à cet appel fait d'une voix saccadée, se borna à lui répondre, en français : — Du calme !... du calme ! Il était sept heures moins quelques minutes : arrivé sur la planche, Pieri remercia l'abbé Nottelet qui l'avait soutenu parle bras. lO'l SOUVENIRS Il lui dit avec un claquement de dents qui démentait ses paroles : — Ne craignez rien... je n'ai pas peur... je vais au calvaire ! 11 n'en était pas à sa dernière étape. Francis avait fait un brusque mouvement, pendant que F... et moi, nous nous placions à notre poste, à droite de l'échafaud; Francis et un autre aide s'étaient avancés contre Pieri pour le pousser par les épaules et le mettre sur la bascule. F... et moi, nous étions silencieux, attentifs, un profond silence régnait dans la foule anxieuse. Orsini suivait Pieri; il avait près de lui l'abbé Hugon; mais il n'avait pas besoin d'être soutenu par l'aumônier pour attendre son tour ! Pieri qui, au sortir de la prison, a commencé le chant des Girondins : Mourir pour la patrie, qui l'a continué jusque sur la plate-forme de la guillotine, s'arrête court à la vue de Francis. Il frémit au moment où celui-ci le prend avec l'un de ses camarades, par les épaules, pour le jeter sur la bascule. Pierri lui lance un regard oblique, plein de haine. C'est la victime qui lui jette un dernier défi ! Et c'est Francis qui a peur; cependant, il le saisit et le pousse sur la bascule. D un nouimE.u; de taris 10") L'aumônier vient embrasser Pieri, après lui avoir fait baiser le Christ. L'aide du bourreau, en le jetant sur la planche, lui montre au-dessus de sa tête le couperet dont le scintillement brille aux premières lueurs du jour. Pieri, le corps étendu près de la lunette va recommencer le chant des Girondins. Le bourreau presse le bouton. Le couperet s'abat. La tète de Pieri tombe la première. Orsini est resté jusque Là dans le silence le plus complet, les yeux lixés du côté de sa mai- tresse, immobile sur sa terrasse, comme la statue de la vengeance. Quand la tête tombe, Orsini s'écrie : — Vive l'Italie, vive la France ! El il s'avance pour se livrer aux exécuteurs. A sept heures, tout était terminé, La tête d'Orsini allait rèjoindre celle de Pieri dans le même panier. l'ne foule immense avait assisté à cette double exécution, calme, émue, silencieuse; elle se retirait diversemenl émotionnée. Pendant que les aides du bourreau se disposaient à éponger sang sur le pavé, à emporter Le funèbre panier, à traîner les corps dans le fourgon, un homme se glissait sous l'échafaud. H trempait un mouchoir brodé dans Le sang '1rs victimes. 106 SOTTVENIRS La femme, restée debout sur la terrasse, avait envoyé cet individu se «lisser sous la terrible machine, pour tremper son mouchoir dans le sang de celui qui, jusque sur l'échafaud, avait eu sa dernière pensée. Le même soir, la maltresse d'Orsini l'envoyait la moitié dè ce mouchoir à nue espionne allemande, rivale de l'Impératrice; avec 6e seul mot : Souviens-toi! vm UN CONDAMNÉ A MORT CHANGÉ EN BOURREAU J'ai di1 qu'après la double exécution de Pieri et d'Orsini, mon prédécesseur prenait sa retraite. En 1858, j'entrai définitivement en fonctions. Francis accompagna pour un moment M. F*** en Italie. Son aide était malade, autanl dos pénibles émotions qu'il avait ressenties dans son terrible métier que des excès provoqués par ses malheurs et par les massacres légaux. Lui aussi avait besoin de rétablir sa. santé sous un climal plus généreux. Francis suivit son patron à. Rome, mais il y arriva dans une année de troubles, de luttes intestines. Elles n'étâienl pas faites pour les remettre, lui el son patron. A celle époque, la guerre Irunco-italiemie allait éclater. 108 SOUVENIRS Connue dix ans auparavant, la terreur régnait dansles provinces de la Romagne. Elle donnait un pouvoir sans limites à toutes les associations secrètes. Alors Lubani e1 Cenari ne se privèrent pas d'entreprendre îles agressions à main-armée, des invasions dans les maisons de banque, dans les palais des anciens hommes d'Etat, pillant, volant, tuant sous le couvert de la libellé. Ils se rendaient de préférence chez ceux qui, en d'autres temps, avaient été chargés de sévir contre leur terrible association. Lubani, guidé par sa vengeance e1 sa cupidité, n'épargnait pas les anciens carabiniers et les représentants de ta justice. L'abus devinl si grand que les alliés de ces bandits, des officiers garibaldiens, durenl organiser une contre police pour ne pas être accusés d'être les complices des nombreux vols et assassinats commis par les soldats de Lubani. Il faut avouer que F... et Francis tombaient bien mal au milieu de cet enfer, eux qui espéraient, au contraire, trouver dans la ville des papes, un repos salutaire. Lubani n'avait pas tardé à apprendre, par un des siens, l'arrivée à Rome du bourreau français F..., l'exécuteur de son sauveur et ami Pieri. 11 résolut de le venger. F..., l'exécuteur de Pieri, avait été condamné, d'un bourreau de PARIS [OU dès son arrivée à Rome, par Lubani. Le brigand, huit ans auparavant, avait échappé à la guillotine ; maintenant il était tout disposé, vis- à-vis du bourreau, à renverser les rôles. Par quel moyen? On va le savoir. Les moyens ne lui manquaient pas, puisque avec ses malfaiteurs génois et siciliens, Lubani était tout-puissant dans la province de la Romaine. Malgré les troubles qui agitaient la Ville-Eternelle, F... continuait ses promenades journalières aux environs de Rome : elles lui étaient expressément recommandées par son médecin. Un jour, il apprit que Lubani, le même assassin qui l'avait tant raillé à Paris, était le chef des conjurés de laville en révolte. Un de ses hommes, Un milicien, quine trempait pas dans ses crimes, lui apprit les desseins de cet assassin contre lui. A cette nouvelle, F... entra dans une violente fureur : — Ah! ce Lubani! s'écria-t-il, leretrouverai-jc t-oujourspourme braver, à Rome comme à Paris? Des soldats de la Révolution italienne, forcés Par politique, de s'allier momentanément à ce brigand, lui conseillèrent de ne plus sortir de Konie. F... se contenta de leur répondre : — Et si je sortais, vous qui devez être des honnêtes gens, et désapprouver les tentatives criminelles de ce Lubani, me laisseriez-vous à sa merci ? -| /V*; • 110 SOUVENIRS — Non ! répondirent-ils, oh! non ! — Alors, ajouta F..., je continuerai mes excursions. 11 y va de ma santé, de ma vie peut- être ? après tout, je ne suis pas lâché de délier jusqu'au bout ce Lubani. F..., très entêté de sa nature, ne voulut plus rien entendre. Il mûrissait une rancune particulière contre Lubani. Comme tout homme, depuis que le monde est monde, aime le fruit défendu, il continua, en dépit de MM. les brigands, ses promenades favorites. Francis l'accompagnait, autant par fidélité pour F... que parce qu'il avait la même maladie que lui. Tous les deux ne pouvaient jamais rester en place ! Le lendemain de cet avertissement, F..., bien armé, ainsi que son aide, embrassait sa famille; il se dirigeait du côté du Campu Saulo, sans dire à sa famille les dangers qu'il courait. F... et Francis, deux pistolets à la ceinture, étaient sortis depuis cinq minutes de l'enceinte de Rome, par la porte del l'opulu, lorsqu'une jeune femme qui les suivait, s'approcha d'eux et les appela. C'était une femme d'une beauté étrange ; elle paraissait appartenir aux races orientales. Elle avait de grands yeux de velours noirs, les lèvres d'un rouge de corail, les cheveux abondants et crépus, les dents blanches et aiguës de la bobé- D'UN BOURREÀU UH PARIS 111 mienne, la mobilité du regard qui caractérise les gitanos. — Signors, leur cria-t-elle. — Signors ! n'allez pas plus loin, je vous en supplie. Francis salua la jeune femme d'un air d'intelligence. F*** fut bien obligé de se rapprocher de l'inconnue; sa beauté le frappa. Il regarda d'un air narquois son aide. Puis il dit à la jeune femme : — Mais, ma belle enfant, nous avons trop de protecteurs, pour craindre de nous aventurer hors delà ville. Et pourrais-tu me dire comment il se fait que tu nous portos un si grand intérêt 1 ? Labobémienne regarda particulièrement Francis, et répondit : >— Monsieur m'a rendu un très grand service, il 5 a quelques jour-., en nie délivrant d'une Bande de forcenés, commandés par le redoutable Lubani, qui voulaient m'égorger ! Puis la belle fille s'enfuit, comme si elle en &vai1 trop dit. — Francis, s'écria F..., sans s'arrêter, tu ne "t'avais pas parlé de cette jolie rencontre, faite dans des circonstances si tragiques. Comment, à '"n âge, ajouta-t-il en souriant, Lu es resté un béros de roman ? — Ah ! fit Francis, une bagatelle ! 11 était inutile de vous en parler... Avez-vous toujours l'Intention d'aller au Campo-Santo ? IL2 SOUVENIRS ■— Plus (jue jamais. — Mais, dit Francis, vous feriez peut-être bien d'écouter la voix de la prudence et les conseils de cette belle enfant. — Et toi ! rispota F***, qui grillait d'affronter Lubani. Tu ferais mieux de me dire comment tu es entré en relations avec cette jolie conseillère ? — Oh ! bien simplement. Je la rencontrai, il y a quelques jours, à l'une des portes do Home. Un des soldats de la bande de Lubani la trouvant de son goût, voulait l'enlever. Elle se débattait. Le désespoir et la beauté de cette femme m'émurent. Je la sauvai avec d'autant plus de joie que les ravisseurs se disaient être des soldais de Lubani, notre ennemi intime ! — Alors, lit F..., raison de plus pour que nous allions à cet ennemi, puisque nous avons tant d'auxiliaires dans la place. Francis courba le front. 11 comprit, malgré les avertissements lui venant de tous côtés, qu'il n'y avait aucun moyen d'ébranler la volonté de son patron. Ils venaient de passer la porte del Popolo; ils s'aventuraient dans la campagne. Tout en marchant en excursionnistes, ils étaient arrivés au milieu des ruines du Cartipo^Santo. Adroite et à gauche, devant et derrière, s'élevaient des rangées de colonnes, à moitié détruites, rongées par le temps . d'un bourreau de paris 113 Francis regarda l'endroit qui était le but de leur excursion. Derrière des fûts de colonnes, il vit des ombres s'agiter. Il cria à F... : — Des bandits ! Il n'avait pas achevé ces mots, qu'une cinquantaine d'hommes sortirenl comme de dessous terre: ils cberchôrent à s'emparer des deux touristes. F*** et Francis tirèrent leurs pistolets et firent feu. Deux bommes tombèrent. Les autres voulurent répondre à leurs coups. Une voix impérieuse leur cria : — Non; ne les tuez pas ! Il faut les prendre vivants. Les brigands se ruèrent sur eux, les frappant au visage, les terrassant, les bousculant: il les lièrent aux pieds et aux poignets; ils les soulevèrent de terre pour les porter vers une caverne aboutissant aux ruines. L'intérieur de cette caverne donnail sur un vaste souterrain s'ouvranl sur les catacombes. Une fois arrivés là, F... et h'rancis fureril portés au milieu d'une foule de sacripants, aux chapeaux coniques, aux manteaux troués, aux culottes effilochées. Tous, à la vue des victimes, poussèrent des hurlements de joie. Bientôt, un silence relatif se fit dans ce fourmillement do gueux. Un homme entra. Il avait ' ;| démarche hardie, le front énergique. C'était Lubàni. ll'l SOTTVEXIRS Huit années s'étaient écoulées depuis que F... ne l'avait pas revu. Il n'était pas changé. C'était le même audacieux dont la mûre beauté rappelait les attraits de sa jeunesse. Il était presque élégamment vêtu sous ses habits de fantaisie rappelant le costume de Fra Diavolo. Il demanda à F..., pendant qu'on lui défaisait sesliens, ainsi qu'à son compagnon : — Me reconnais-tu ? — Non, lui répondit F..., pour ne pas le contenter. — Et toi ? ajouta-t-il à Francis. Celui-ci, comme son maître, répondit : — Non! Eh bien! s'écria Lubani furieux, en jetant des regards farouches autour de ses misérables co mpagnons. — Eh bien!je vous reconnais moi. Camarades ! vous n'ignorez pas que j'ai été prisonnier en France, enfermé à la prison de la Roquette ; et savez-vous la personne que je vis, il y a huit ans, p our me préparer à la mort? Cet homme, qui pr étend ne pas me connaître... Le nouveau Fra Diavolo était monté sur un tonneau, pour désigner de plus loin, à sa compagnie, F... et son aide Francis. Après s'être arrêté, en les montrant du doigt, il ajouta : — Cet homme-là est le bourreau do Paris ! n'UN BOURREAU DE PARIS 115 A ces derniers mots, une éteincelle électrique passa clans le corps des misérables. Ils se lovèrent, ils poussèrent des cris effroyables, On les bousculait, on les maltraitait, on leur envoyait des pierres. Lubani, debout, se croisa les bras pour laisser passer cet Ouragan de passion baineuse. Lorsque le calme commença à se rétablir, il éleva ]os mains en criant d'une voix tonnante : — Silence!... — A mort ! A mort ! crièrenl les bandits qui, devant un bourreau, ne pouvaient se contenir. — Mais, ajouta Lubani, en élevant la voix d'une façon plus impérieuse, vous ne savez pas tout! Cet homme esl le même qui, à Paris a guillotiné notre ami Pieri, mon sauveur! — A mort ! A mort ! répétèrent-ils avec plus de rage. — Et, ajouta-t-il, en souriant affreusement, e'esl lui qui, en guillotinanl Pieri, c'est lui qui, sur le point de me guillotiner, a failli tuer, du même coUp, la patrie italienne ! — A mort!... clamèrent toutes les voix, avec des gestes effroyables. — A mort! Vengeons Pieri! Vengeons notre chef !... Vengeons l'Italie. Lubani hocha la tête en faisanl des signes particuliers aux forcenés, comme pour tempérer leur férocité. En ce moment, il était heureux de tenir à ses llfi SOUVENIRS pieds le malheureux F... et Francis. Tous deux, la tête courbée, attendant leur sentence. Les rôles étaient renversés : C'était le condamné à mort qui était le bourreau; c'était le bourreau qui était le patient. Le chef reprit la parole : — Je comprends, leur dit-il, vos ardeurs bien naturelles contre nos ennemis politiques. Comme ces hommes sont aussi experts que nous dans l'art d'occire leurs semblables, voici ce que je propose : L'aide du bourreau, ici présent, exercera sur son maître ses petits talents. Nous nous contenterons d'assister au supplice de l'exécuteur expédié par sou élève. Moi, l'ancien condamné à mort, je partagerai votre joie en assistant aux supplices de ces hommes chargés d'ordinaire de nous envoyer dans l'autre monde. — Adopté ! Adopté! crièrenl les bandits avec délices. — Allons! messieurs, exclama Lubani triom- phanl et s'adressant particulièrement à Francis, exécutez-vous. La sentence est prononcée. Puis, tirant une épée de sa ceinture, il la présenta aux condamnés. — Monsieur, ajouta-t-il, à Francis : Voici mon épée? ou, si vous aimez mieux, je vais la donner à votre maître, pour qu'il vous charge de l'expédier dans un monde meilleur? Francis était étourdi par cet excès de cruauté, d'un bourreau de paris 117 F... n'était pas moins atterré par tant d'audace. Cependant, il ne perdit pas son sang-froid dans cette horrible situation, où le lugubre se mêlait au grotesque. 11 lui répondit : — Misérable Lubani! Crois-tu, dans ton désir de te venger, crois-tu remplacer l'épée de la loi par celle de l'assassin? Si tu le crois, je te plains! Oui, Lubani, je te plains de retourner contre nous une arme qui s'est toujours tournée contre vous ! — Assez de phrases, riposta Lubani. Nous ne sommes pas ici pour les entendre. Se tournanl vers Francis et lui présentant toujours son épée : Toi, tu n'auras la vie sauve qu'à la condition que tu tueras ton maître ! Francis eut un geste de souverain mépris. Il rejeta l'arme à ses pieds. 11 s'écria avec violence: — Me prends-tu pour un de tes valets ? Le bandit lit mine do lever, la main sur Fran- cis; et bondissant, il porta la main à sa ceinture, en sortit un pistolel prètà If viser. Les bandits attentifs suivi nuit avec avidité son mouvement. Francis attendit, en regardant son maître, aussi impassible que lui. Lubani se calma. 11 replaça son pistolet à sa ceinture; il représenta son épée à Francis, en répétant : — Si tu ne fais pas ce que je te dis, tu mourras dans les plus cruelles souffrances. 7. 118 BOUVÏKIHS — Jamais, répondit Francis avec fermeté, jamais je ne ferai ce que tu m'ordonnes. — Nous verrons bien, riposta Lubani. Les camarades du misérable s'apprêtaient à lui faire payer cher ses défis, ils levaient leurs poignards sur lui. Lubani les arrêta en disant aux plus forcenés : (ju'on m'apporte les réchauds. Cinq minutes après deux réchauds, une chaise étaient amenés dans le cercle au milieu duquel se trouvaient les patients. Des bandits lièrent Francis sur sa chaise: d'autres attisèrent le feu dans le récipient. — Encore une fois ! — répéta Lubani, — Veux- tu exécuter notre sentence ? — Jamais ! s'écria Francis. — Alors, faites, camarades! Brûlez-lui les pieds ! Peut-être aura-t-il le caractère plus docile avec les pieds brûlés ! Allez !... Francis, pondant que les bandits soufllaicnt le feu, s'apprêtait, d'un air stoïque à subir la torture. F*** se jeta dans les bras de son aide, après avoir ramassé l'épée de Lubani. 11 [a lui présenta et lui cria, sur le ton de la prière : — Francis, je te remercie de ton dévouement ! Mais il m'est inutile. Tu souffriras sans me sauver la vie! Prends celle épée, enfonce-la dans mon cœur ou décapite-moi. J'ai mérité cette dV.V TlOUnTXEAU DE PARIS I 1!) mort par mon entêtement à La braver, par mon dédain à ne pas suivre tes conseils! D'ailleurs tu n'abrégeras ma vie que de quelques jours I Je le sens, la maladie ne ferait que retarder de quelques moments la mort que tu vas me donner ! Après tout, mon sang que tu vas répandre, ne peut retomber que sur ces misérables; n'est-ce pas eux qui te contraignent à cet étrange supplice?... Frappe ! je l'ordonne, je le veux ! Francis, pendanl qu'il parlait, se relevait desa chaise. Les bandits jouissaient de ce spectacle où deux bourreaux, luttaient de générosité en face de leurs exécuteurs. — Quoi! vous voulez que je vous tue? lui riposta Francis hors de lui. — Va! frappe! je suis prêt! lui cria-t-il, en lui mettanl l'épée dans La main, pendanl quele réchaud en feu brûlait déjà les pieds de sou malheureux serviteur. Mais cette pénible scène fut interrompue par plusieurs coup de feu partis des catacombes. Les bandits, du fond de la caverne, crièrent avec effroi : — Alerte! Les chemises rouges ! Les soldats de la milice... Alerte ! Ce fut une mêlée indescriptible. jTous cher- chèrenl à s'enfuir. Ils disparurent un à un de la caverne par des excavations souterraines. Il 120 ne resta que Lubani et ses deux prisonniers. Les conspirateurs conspirant contre leurs alliés : les bandits, pénétraient dans leur antre pour les traquer. A peine le premier milicien apparaissait-il, que Lubani, armant son pistolet, faisait feu sur F..., et il tombait à la renverse. Après son coup de feu, le chef des bandits disparaissait pour rejoindre son armée dispersée dans les catacombes. Lubani était satisfait. Il avait accompli sa vengeance. Les miliciens, soldats garibaldiens, conduits par la gitana qui avait en vain prévenu les prisonniers, arrivaient trop tard. Sur le lieu de cette exécution sommaire, ils relevaient le corps de F... expirant; ils entraînaient Francis désespéré par la mort de son maître. Après avoir cherché vainement l'endroit par où étaient, disparus les soldats de Lubani, les miliciens retournèrent à Rome. Ils ramenèrent, dans sa, famille éplorée, F... évanoui, Francis plus mort que vif. F..., par son entêtement à braver l'audacieux Lubani, avaitété la victime de celui qu'il avait failli guillotiner. Quanl à Francis, il revint à Rome, presque aussi malade que son maître. d'un bourreau de paris 121 11 ne resta en Italie que pour assister aux derniers moments de F... Quand il n'y eut plus rien à faire, l'ancien aide du bourreau s'empressa de quitter cette terre maudite ! A la suite de cette terrible aventure quiacbeva les derniers jours de P..., Francis revint en France, plus malade que jamais. Les tremblements convulsifs ne lo quittaienl plus, il lui eût été impossible de continuer son état, s'il eût voulu conserver La première place au milieu de mes aides. Si je le gardais encore, c'étail par commisération et en récompense de ses anciens services. tx LA MAITRESSE DE PIERI A peine revenuà Paris, Francis reçut la visite d'une ancienne amie d'enfance de son épouse. Elle lui annonçai que sa femme se mourait. Elle le priait, elle le suppliai! de venir assister à ses derniers moments. Depuis la mort Infamante de son amant, Mme Francis s'étail dérobée à tout le monde; elle avait fui le quartier où longtemps elle avait passe pour sa femme. Logeant maintenant au quartier Saint-Germain, servante de celle qui avait été sa camarade dans un pensionnat de Lyon, elle avait caché le lieu d'où elle venait et le nom de son amant, leparricide Pieri. Cette amie, qui ignorait le passé de Mme F rancis f avait cru intéresser sonépoux en l'implorant au nom de l'enfant de sa femme. Elle n'avait fait que l'irriter davantage. 124 SOUVENIRS Au moment où arrivait cette dame dans mon atelier de la rue des Vinaigriers, Francis était avec moi ; Francis, comme je l'ai dit, continuait sa triste fonction, je le gardais en souvenir de mon prédécesseur. Ses malheurs, son abus de l'absinthe avaient précipité sa vieillesse. Sa main n'était pas ' plus sûre que son coup d'œil; un rien l'exaspérait. En voyant Francis très irrité encore contre une pauvre créature dont les malheurs étaient un peu son ouvrage, je le morigénai sitôt la messagère partie. Non-seulemont je lui ordonnai d'aller voir sa femme mourante ; maisaprèsavoireuson adresse je pris sur moi de lui envoyer un habile médecin qui ne cessait, depuis six mois, de se rendre dans le cabinet du directeur de la Roquette, aspirant à devenir le médecin de cette prison. Les directeurs de Mazas et de la Roquette, le connaissaient particulièrement ; il s'appelait le comte de La /Nommerais ! Je pensais quo ce médecin ne refuserait pas le service que moi, attaché par état à l'administration de la Roquette, je lui réclamais particulièrement. (Tétait dansune misérable mansarde, àl'aspect aussi sordide que hideux, que Francis alla trouver sa femme, mourante, couverte de haillons. d'un bourreau de PARIS 195 Une humidité malsaine, 'suintant par les mu- railles de la toiture, corrompait déjà l'air vicié de ce taudis. Deux chaises, dont l'une n'avait que trois pieds; une table, où était posée une planche sur laquelle se trouvait une bougie, en composaient l'ameublement. Il n'y avait pas même un lit, ce premier meuble du pauvre : une paillasse posée sur le carrelage en brique dans le moins humidedecette chambreàpans coupés, etc'était tout ! Il était dix heuresdu malin ; pourtant la pièce était à peine éclairée, pour qu'il fût possible d'apercevoir distinctement les quelques objets qui s'y trouvaient. En huit années, la femme qui se mourail avait changé d'une façon effrayante. Ce n'était plus 1 la dame presque élégante qui soupait, en 1852, aux Vendanges de Bourgogne, avec son amant Pieri, embauché par un espion allemand, Jud. A. cette époque, ses traits déjà altérés, portaient les traces de ses malheurs, mais maintenant, ils étaient horribles. La chevelure noire, qui avait été le dernier vestige de sa beauté, était en partie tombée ; celle qui restait avait blanchi. La peau s'était ridée, ne laissant aucune trace de ses attraits d'autrefois; 126 SOUVENIRS Avec une expression de douleur qui attrista encore son visage, elle voulut se lever en entendant du bruit à sa porte ; mais trop faible, elle retomba, poussant un profond soupir. La porte de la mansarde s'ouvrit. La clé était sur la porte; une femme, vêtue de noir, entra. G'étail celle qui revona.il devoir Francis, à l'atelier de la rue des Vinaigriers. Elle s'approcha de la malade et lui dit : — Eh ;bien ! ma pauvre enfant, vas-tu mieux aujourd'hui ? Celle-ci sourit tristement et remua la tête en disant : — Je ne me porte pas mieux aujourd'hui qu'hier. Je peux même dire que je me sens plus faible ! Puis, respirant avec effort, elle ajouta, : •— Avez-vous fait ce que vous m'avez promis .' — Oui, répondit-elle. Je sors de voir ton mari. — Gonsentira-t-il à venir me voir'? La dame hésita à répondre. Graignanl de la désespérer en lui avouant ta vérité, elle s'écria, après avoir réfléchi : — Il ne m'a rien promis. Seulement, il m'a dil que s'il n'était pas ici, ce matin, avant midi, il était inutile de compter sur sa visite. — Quelle heure est-il ? — Dix heures et demie. — Croyez-vous qu'il viendra? MB^^^BBHHB^^^^^^^^^BMMHBHB^B d'un BOURREAU de parts 127 Son amie n'osa pas lui retirer son dernier espoir; elle ajouta : — Je nepuisrien te dire. Lorsque je lui ai annoncé que tu riais bien malade, il a paru vivement ému. — Alors il viendra ! fit-elle avec, un rayon d'espoir dans les yeux, et en dessinant sur ses lèvres blêmes un sourire triste. — Peut-être, lui répondit-elle en hochant la tête, dépendant lorsque je lui ai parlé de toi] enfant, il a paru hésiter, il a fait un mouvemefll de colère en désaccord avec sa promesse. — Malheureuse! exclama la moribonde, en portant une main amaigrie à son front brûlant... Malheureuse ! qu'as-tii dil là ? Lèonie courba la tête ; une expression sinistre voija ses traits altérés: ses yeux devinrent sombres. Ellelesferma toul à coup e1 failli! s'évanouir. Son amie alla vers elle avec anxiété. Léonie en onvi'anl les yeux, s'écria, en se parlahl à elle-même et en suffoqua ni : — Oli ! s'il me refusait cette dernière consolation, je serais trop malheureuse ! Je veux, il me faut son pardon ! Mais, voudra-l-il nie pardonner, maintenant que vous lui avez parlé de mon enfant? Elle retomba sur sa couche, presque inanimée; son amie la contempla avec une stupeur mêlée 128 SOUVENIRS d'effroi. Elle se remit encore et demanda, en élevant la voix : Madame de Pauw, êtes-vous là ? C'était le nom de son amie d'enfance. Celle-ci lui prit les mains avec sollicitude. Léonie lui refil la même question : — Croyez-vous qu'il me pardonnera encore, depuis que vous lui avez parlé de mon enfant ? Hélas! lui répondil Mme de Pauw, revenue à la sincérité par les émotions qu'elle éprouvait. Hélas ! je ne suis. Câr je Bens que j'ai été bien imprudente en lui parlant de ce1 enfant. Mais, en agissant ainsi, je croyais, au contraire, tou- chér davantage son âme e1 son cœur. — Vous auriez raison, ma chère Pauw, lui répéta-t-elle avec un sourire amer, si cet enfant n'étail pas un abîme qui me sépare de mon mari ! — Oh! pardon!... pardon! murmura-t-elle d'un air confus. Si j'avais su !... En effet, dit-elle, vous no savez pas toute l'étendue de ma. faute 1... Vous ne pouviezsavoir que le père de mon enfant, que celui que j'ai préféré à Francis, est mort ignominieusement 1 Vous ignoriez que sa honte, la mienne, celle du misérable dont je cache le nom, ne pouvaient que me faire mépriser davantage ! — Léonie ! exclama sa compagne, en lui pressant les mains avec désespoir, pardonnez-moi d'un bourreau de paris 139 d'avoir aggravé vus malheurs, en voulanl les soulager ! Léonie nel'écoutait plus. Elle avait le vertige. Les yeux lixes, hagards, elle balbutia : — Que m'avait-il fail 1.....i époux? Bien peu! à comparer aux souffrances que L'autre m'a l'ait endurer !... Mon mari buvait, voilà toul ! Lorsqu'il rentrai! ivre au logis, ivre d'absinthe, je ne pouvais m'empècher de montrer des signes de dégoûl 1 J'étais jeune alors, trop jeu no. hélas ! Car si j'avais su ce qui m'attendail je n'aurais pas l'ail un premier pas qui m'a con- duii àunemorl misérable, ignominieuse ! Chaque jour, mon mari me répugnait davantage. Un soir (iue j'osai lui faire une remontrance au sujet de sa dangereuse habitude, il me frappa. •T'avais été gâtée par nies parents,je no me souvenais pas avoirjamais reçu d'eux La plus Légère correction. Ce soufflet m'aveugla. Dans la rage d'avoir été maltraitée, je voulus me venger! Hélas ! ce fut chose trop facile. Depuis plusieurs mois, un Ion.....e à Lyon, un officier en congé. -nie faisait une cour assidue. J'encourageai ses démarches. Et le jour où j'étais frappée par paon mari, je le quittais pour suivre mon vengeur! Plusieurs mois je fus heureuse. Je croyais être sincèremenl aimée 11 n'en étaii rien, ce! homme était comme les autres! Que dis-je, pire que les autres ! Ah ! pas un homme n'aurait osé 130 SOUVENIRS m'abuser comme l'a fail ce misérable qui, pour- tantj fui le père de mon enfant !... Ah ! pour avoir été à lui, il faut que je sois maudite !... trois fois maudite !... La femme, épuisée par ce long préambule, accablée pur la lièvre, retomba sur son grabat. Un moment elle resta sans mouvement. Elle se releva et lit mine à Mme de Pauw qu'elle voulait encore parler. En vain voulut-elle lui couper la parole. Léo- uic continua : 4 — Ecoutez-moi, ma chère de Pauw, jusqu'au bout. Je vais mourir, et je ne veux pas vous quitter pour toujours sans vous dire toute la vérité. Lorsque vous, mon amie de pension, vous m'avez revue, au moment où mon mari m'abandonnait, ruiné, perdu de dettes, abruti par l'ivresse, vous croyiez qu'il était seul coupable, n'est-ce pas'?... Eh bien non!.., Lorsqu'il fuyait Lyon, lorsqu'il m'abandonnait, c'est que j'avais un amant, celui que j'ai, plus tard, retrouvé à Paris... Depuis quinze ans, cet homme m'a persécutée !... il m'a associée à toutes ses hontes... Et je ne pouvais le quitter!... 11 m'avait rendu mère!... Pour mon enfant, j'ai tout subi... tout subi de cet homme!... jusqu'au jour où j'ai quitté le quartier où je passais pour sa femme... Après quinze ans d'épreuves, je revins, reprenant le d'un bourreau de pàris 131 nom de mon mari, désavouant lo nom du père de mon enfant, parce que ce nom est une nouvelle flétrissure, pour lui comme pour moi ; parce que cet homme est mort sur l'écha- faudl... — Sur l'échafaudI répéta avec terreur Mme de Pauw; en se reculant de la pauvre maudite. — Savez-vous, continua-t-elle, les yeux hagards, les lèvres frémissantes, pourquoi cet homme, mon amant, est monté sur l'échafaud, parce que c'était un régicide !... Parce qu'il s'appelait Pieri, l'homme de l'affaire des bombes Or- sini ! A cette révélation, Mme de Pauw poussa un cri d'épouvante en se cachant la tète dans ses mains. Un silence s'établit entre les deux femmes. L'agonisante était à bout de forces ; son amie était alïolée. Léonie respirait avec peine, suffoquant, après les efforts inouïs qu'elle venait de l'aie pour parler si longuement. Ce silence ne fut troublé que par le bruit d'une horloge voisine sonnant onze heures. Mme de Pauw, après être restée quelque temps pensive, sortit de son recueillement. Elle avait apaisé ses terreurs qui n'avaient du que l'aire plus de mal à son amie d'enfance. Après s'être consultée, elle releva la tète et 132 SOUVENIRS reprenant ses témoignages d'affection à l'égard de cette malheureuse, elle lui dit : — Oh ! les hommes sont tous les mêmes ! Le ton sur lequel elle avait prononcé cette dernière parole étonna la mourante, elle lui demanda : — Est-ce que vous avez aussi souifert ? — Oui, lui répondit-elle ! — Et souffert comme toi, par le remords de m'être donnée àun homme indigne ! Cet homme est médecin. Il a soigné mon mari mourant !... Eh bien! Léonie, devanl ta faute, je ne crains pas d'avouer mon crime ! Ce médecin avait des dehors séduisants; il parvint à faire de moi sa maîtresse sans attendre même la mort de mon mari ! Après sa mort, lorsque j'eus épuisé avec mon amant ma modeste fortune, il me délaissa! Il se maria, en vue (l'une nouvelle fortune !... Maintenant, cet homme est l'un des principaux médecins de Paris; tandis que moi, je suis ici, presque aussi pauvre que toi, presque aussi malade que toi ; et cet homme ne pense qu'à ses plaisirs, à son ambition, à sa fortune ! Il m'abandonna à la misère et aux remords!... Mais Léo nie ne l'entendait plus. Epuisée par les efforl s qu'elle avait faits pour achever sa. confession, elle était incapable d'écouter celle de son amie. Elle était retombée, pâle, inerte, sur son matelas ; on ne l'entendait plus. D'UN BOUIUiEAU Dli PARIS 133 Tout ù coup, un bruit se Jit à la porto de la mansarde ; la porte s'ouvrit, un homme parut; c'était Francis ! Les deux femmes s'étaient retournées. — M. Francis"! exclama avec joio Aime de Pauw. ■— Léonie ! s'écria le nouveau venu, en s'élan- çant vers la mourante. Mais il s'arrêta en considérant les effroyables ravages opérés sur celle qu'il avait aimée. Elle aussi, malgré sa vue affaiblie, apercevait combien cet homme était changé, dévoré par le chagrin, tué par l'ivresse. Léonie voulut se relever pour s'élancer dans les bras de Francis. Elle retomba en murmura ni : — Oh ! Francis, que tu es bon !... Tu me pardonnes, n'est-ce pas Ohldismoi que lu me pardonnes ? — Oui, Léonie, répondit-il, converti cette fois par les remontrances d'un tiers. Oui, car j'ai été aussi coupable que toi: c'est ma rancune contre toi, contre moi-même, qui ont causé nos malheurs ! Pendant que Francis tenait ce langage, les forces de Léonie s'épuisaienl sensiblement. Elle pouvait plus parler, elle, désignait un cahier écrit de sa main, placé sur une chaise. Elle lit signe à Sun époux d'approcher de celte chaise, d'y prendre le cahier. H 134 SOUVKNIKS Francis le prit et la regarda. De sa main décharnée, elle lui indiqua eu qui était écrit sur la première page; Francis y lut ces mots : Confession de mû via Son époux voulut l'interroger, Léonic lui lit signe de bien cacher ce qu'elle désirait ne remettre qu'à lui seul. En ce moment, par discrétion, Mme de Pauw s'était retirée àl'extrémité de La mansarde. Alors on entendit le bruit d'une personne qui montait. Un coup discret retentit à la porte. Francis mettant le manuscrit dans sa poche, alla ouvrir. Un homme décoré, élégamment vêtu, jeune encore, très beau garçon, mais aux regards durs, se présenta. Il demanda Mme Francis, jeta un coup d'œil dédaigneux autour de lui et lit une grimace. Francis lui ayant dit que celle qu'il demandait l'attendait, il lui répondit sèchement : — Vous voyez que je tiens parole à votre patron? Et cette dame — il désigna la mourante — est sans doute celle que l'on me donne à soigner? Francis s'inclina. Il regarda le docteur qui aussitôt s'accroupit auprès de la malade, l'ausculta, la retourna sur tous les sens. La ligure du praticien s'assombrit, à mesure qu'il faisait son d'un dotthreau de paris opération* 11 se releva, fit dos épaules un signe qui signifiait que tout était fini. Alors un cri de surprise et d'indignation avait retenti derrière lui, Mme de Pauw venait de reconnaître dans ce médecin, l'homme dont elle venait de parler à l'agonisante. M. de La Pommerais était en effet l'homme qui l'avait abandonnée depuis deux ans, parce qu'à cette époque, sur le point d'épouser une demoiselle Dubisi, Mme de Pauw lui était devenue un embarras ! Au cri d'indignation de Mme de Pauw, La Pommerais s'était retourné, très inquiet. Mme de Pâuw lui toucha l'épaule en disant : — Cette fois, je vous retrouve, monsieur de La Pommerais ! Durant cette scène, et sur les signes du docteur, Francis s'était jeté au cou de sa femme qui râlait. Le comte de la Pommerais, toujours tenu à l'épaule par son ancienne maîtresse répondit en lui désignant la mourante : — Madame, ce n'est ici ni le moment ni le lieu de faire entendre vos récriminations. Pour éviter ses plaintes, pour sortir de cette situation aussi pénible qu'embarrassante, il se dirigea vers la porte. Mme de Pauw le suivit, en lui disant à l'oreille : — Je ne vous quitte pas et je vous accompagne. 136 sorvEXIHS Puis retenant toujours La Pommerais, Mme de Pauwjeta un dernier regard sur son amie qui agonisait. — Pauvre Léonie, dit-elle, pourvu que je ne meure pas comme toi par l'homme qui m'a fait faillir à. tous les devoirs? Etait-ce de la part de Mme de Pauw une prophétie ? Tous deux, La Pommerais et son ancienne maîtresse, descendaient l'escalier quand Léonie rendait le dernier soupir dans les bras de sou époux repentant et désespéré. X DUMOLLARD Quelque temps après ces événements je fus mandé à Bourg pour une exécution capitale qui devait avoir lieu à Montluel. 11 fallait y monter l'échafaud pour un criminel qui, depuis plus do huit années, avait répandu l'effroi et la conster- nation dans la.population de la Bresse. Il s'agissait du fameux Dumollard. Cet assassin des bonnes de Lyon qu'il attirait dans un bois voisin, qu'il enterrait après les avoir dépouillées et violées, occupait à cette époque, par ses épouvantables exploits, toute la presse. Dumollard et sa femme, auteurs ou complices de crimes monstrueux, laissaient bien loin derrière eux, par leur cynisme et leur cruauté, les types imaginaires du Maître-d'Ecole et de la Chouette. 8. 188 SOUVENIRS Les romanciers n'inventent rien. La vérité sera toujours au-dessus de la fiction,même dans l'horrible ! Au moment de l'exécution, le bourreau de Bourg fut intimidé en face de cet infernal héros de cour d'assises. 11 avoua n'être pas assez sûr de lui, ni de son instrument de supplice. Il avait peur de n'être plus à la hauteur de son terrible mandat. L'écha- faud n'avait pas fonctionné depuis longtemps. Aussi la magistrature de Bourg, par l'organe du ministre de la justice, me fit-elle mander. Encore une fois, comme pour l'affaire Orsini, je fus appelé pour l'exécution de Dumollard, à prêter mon concours à l'exécuteur de L'Ain, Un an auparavant, c'était le bourreau de Paris qui me faisait quérir de Rouen pour l'aider à la Roquette dans l'exercice de ses fonctions; maintenant c'était le bourreau de l'Ain qui me priait l'assister. 11 me Laissait prendre un rôle dont il n'osait assumer tonte la responsabilité. Lorsque je fis connaître à Francis l'ordre que je venaisde recevoir ilme supplia de l'emmener; il tenait, disait-il, à assister à cette exécution pour laquelle le bourreau de Bourg avait recours à mon expérience. — Quel intérêt avez-vous, lui demandai-je, à m'accompagner dans ce terrible voyage. — Venger ma femme ! me répondit-il, car ce D'UN BOURRtSAU DE PARIS L39 Dumollard est entré pour une large part dans les malheurs de sa destinée ! — Encore! m'écriai-je avec stupeur, mais c'est une gageure ? — Une gageure, en effet, continua-t-il, créée par le hasard, entre moi et les plus odieux assassins ! Je ne serai pas satisfait tant que je ne serai pas encore, vis-à-vis de Dumollard, ce que j'ai été vis-à-vis de Pieri : un des instruments de sa mort. Comme je le pressais de s'expliquer, il ajouta : — Tenez, lisez ceci, patron; vous me comprendrez. Il me glissa dans la main un manuscrit que lui avait laissé Léonie en mourant. Je pris le cahier, taché par ses larmes, fripé par sa main indécise et crispée, où étaient écrits ces mots : Confidences de ma vie. 11 me quitta, après avoir obtenu de moi la promesse qu'il m'accompagnait, qu'il me servirait dans mon triste cortège qui part toujours d'une prison pour aboutir à l'échafaud. Avant d'aller à Montluel, je lus le manuscrit laissé par la malheureuse Léonie à son époux. Je laisse, dans cette lecture, une partie de sa confession ayant trait à ses relations avec Pieri. 1 )ans le courant de ce récit, il a été longuement question de ces relations, la malheureuse femme 140 SOUVENIRS y signale quelques points laissés obscurs, quand Pieri, la délaissant, courait à travers l'Europe pour ourdir de nouvelles conspirations contre la France. Pour un conspirateur comme Pieri, une maîtresse n'est jamais que l'instrument de ses intrigues. Le métier de conspirateur est rempli d'incidents imprévus, aussi émotionnants que ceux du joueur. Un joueur fait de sa maîtresse une maîtresse de tripot; un conspirateur, la conli- dente de ses mystérieuses opérations. La malheureuse Léonie, avec Pieri, ne de- mandait que de l'affection ; elle ne connut que des déboires. Souvent Pieri l'abandonnait, en là laissant sans ressources, et pour la tromper, comme il trompait tous ceux qui l'entouraient. A l'étranger, il cohabitait avec une autre femme, Rosa Hartmann, une Allemande que la Prusse avait placée sur sa route, moins pour être la confidente de son cœur que pour devenir l'espionne de cet espion. Lorsque Pieri fut pris après l'affaire des bombes, Pieri abandonna son Allemande comme il avait abandonné la femme de Francis. M ne retourna à sa première maîtresse que parce qu'il avait besoin d'elle; parce qu'il voulait lui faire des révélations qui, d'après ses d'un bourreau de paris 141 prévisions, devaient le sauver de l'échafaud. Alors il chargeait if me Francis de tout dire à l'impératrice, d'implorer pour lui qui passait comme son mari, la commutation de la peine. Mme Francis obéit, non pour lui, il Pava il, trop fait souffrir, mais pour son enfant. Entre elle et Pieri, elle retrouva sou époux; il lit échouer cette nouvelle intrigue; il divulgua on haut lieu ce qu'était sa femme à ce régicide: une femme adultère qui se condamnait elle- même en ne portanl plus son nom. Oh sait ce qu'il advint de toute cette tragédie ourdie par l'infâme Pieri pour sauver sa tête. Je reviens maintenant au passage du manuscrit qui avait trait à un autre épisode de la vie de la malheureuse femme de Francis. Elle lui écrivait ceci : « Ton départ à Lyon ne larda, pas à être suivi de celui de mon séducteur. Je n'en sus que plus tard la cause. Hélas!je devais connaître bientôt ce qu'était mon prétendu vengeur. Avec lui, je devais être plus malheureuse encore. La consolation, que j'avais cherchée dans l'adultère, devint, après l'abandon de Pieri, un supplice de plus à ajouter à toutes mes tortures! » lin an après ce double abandon, j'étais seule à Lyon et j'avais épuisé jusqu'à mes dernières ressources. J'étais seule, sans amis, n'osant plus voir mes parents dont j'avais désho- sorvENins noré le nom. Il fallait bien vivre pourtant. One faire? J'essayai de toutes les places. Mais j'étais trop ignorante. Ne sachant pas coudre suffisamment pour être payée selon mes besoins, j'errai bientôt, sans asile, dans ma ville natale. » Je rencontrai un jour une ancienne amie de pension, Mme de Pauw, mariée à un artiste peintre; elle était peu fortunée, cependant elle m'obligea dans ma misère, qu'elle attribuai! A l'inconduite de mon mari. Mme de Pauwpartil pour Paris avec son époux. Je n'avais plus que ma famille dans laquelle je pouvais espérer. Je m'adressai enfin à elle. » Je fus impitoyablement repoussée. Alors ne sachant que devenir, je résolus de me faire servante. Je m'en allais découragée, cherchant sur les enseignes si je no voyais pas un bureau de [placement, lorsqu'un homme, un inconnu, m'aborda. » 11 m'offrit une place. Gomment savait-il que j'avais besoin d'un emploi do servante? Je n'y songeai pas. Dans l'état d'esprit où je me trouvais, j'acceptai avec joie la proposition qu'il me &t. Il avait; disàit-il, une excellente place à m'offrir à quelque distance de Lyon, dans la maison d'un notaire. » Je partis aussitôt pour occuper l'emploi qu'il m'indiquait. Il m'accompagna. i 11 faisait nuit, depuis une demi-heure; le D'UN UOUIiltEAU DE PARIS 148 ciel était traversé par de légers nuages qui, de temps à autre, masquaient la lune. Nous côtoyions une plaine aboutissant à un bois. Mon compagnon m'avait dit que nous n'avions plus qu'un quart d'heure de chemin ; déjà nous marchions depuis plus de vingt minutes et nous n'étions pas encore arrivés. » Lorsque nous fûmes parvenus à la lisièro du bois, je me sentis brusquement saisir et avec force par la taille. Je poussai un cri, pour la première fois je dévisageai l'inconnu. » Le teint blême de sa physionomie ressortait sous le cadre de sa chevelure et de sa barbe noires. Ses yeux glauques enfoncés avaient des éclairs effrayants. Ses lèvres boursouftlées étaient coupées par une cicatrice lui donnant un air étrange. » 11 avait la faco d'un monstre. » Alors, je comprenais ce que voulait ce misérable. Déjà il était parvenu à me faire trébucher. Cependant je n'étais pas encore tombée. » .le n'étais plus une honnête femme ; mais à la. pensée il»; L'attentat dont j'allais être victime, je me sentis un courage inouï pour le braver. « Quoique d'une force prodigieuse, l'inconnu ne put retenir ma main qu'il s'efforçait de paralyser. 11 me tenait contre lui. Je parvins à me dégager de ses étreintes. Alors il usa d'un 144 SOUVENIRS autre moyeu, il voulut nie faire tomber. 11 plaça son bras derrière moi, cette fois je tombai. » j'eus un moment la crainte terrible de succomber, mais ce fut un éclair. A terre comme debout, j'étais résolue à. nie défendre. » Un rayon de lune éclaira soudain le visage de ce vampire. Je ne pus maîtriser un cri d'horreur. » C'était un être hideux, dont les traits décomposés parla convoitise étaient empreints d'une féroce brutalité. » Ses yeux vitreux flamboyaient, ses grosses lèvres sensuelles écumaient. » A aucun prix, je n'aurais voulu devenir sa proie. Mais que faire? J'étais presque en son pouvoir. 11 tenait le bras que j'avais de libre. Encore un instant et j'allais assouvir la sensualité de cette brute. Son visage s'approcba du mien. Alors comme folle, ne trouvant d'abord que ce moyen de défense, je me jetai sur son ignoble visage. Je le mordis fortement à la lèvre. » La douleur qu'il ressentit, lui lit arracher un cri, il s'alfaissa presque inerte sur moi. Je profitai de son inertie pour me dégager de ses bras, cl tiranl de ma pocbe un mauvais couteau je lui labourai la poitrine avec la lame. Le sang jaillit. » Je poussai un soupir de soulagement et me relevai aussitôt, heureuse d'être délivrée. d'un uouhheau dk paris 115 » Mais l'horreur do la situation me revint à l'esprit en pensant que j'avais pu l'avoir tué. Epouvantée du crime que je pouvais avoir commis, je m'enfuis, courant, craignant de voir apparaître celui dont je venais de me débarrasser et dont je pouvais devenir la proie. » Depuis dix minutes j'allais ainsi, dépassant le bois et me retrouvant devant un village voisin. Alors je m'arrêtai interdite. Il me semblait entendre derrière moi le bruit d'une personne courant pesamment. » A la clarté de la lune, je reconnus le monstre. Je faillis m'évanouir, tant la peur me gagna. Comprenant bientôt ce que j'allais devenir si je restais, je m'élançai. Pourtant il gagnait du terrain, .l'apercevais les lumières des maisons du village voisin. Je voulus crier, je ne pus prononcer qu'un son rauque. Que voix, celle de l'homme u^ui me poursuivait, me cria : « Arrête-toi et je m'arrête! » » Je cessai de courir, tout bruit de pas cessa. « I l'inconnu reprit : » Ecoute ce que je vais te dire et retiens bien mes paroles : Ne dis pas un mot, ne fais pas un acte qui pourrait laisser supposer ce qui vient de se passer; car je ne serais pas puni et tu Paierais cher ta dénonciation. Eusses-tu au bout 146 SOUVENIRS du monde je saurais le retrouver. Et, foi de Dumollard, cette fois, je ne te manquerais [tas. Maintenant, va! » » Et je m'enfuis ! » Pourquoi ne pc^rtai-je pas plainte? Je n'en sais rien ! Peut-être était-ce la honte île raconter l'attentat dont j'avais failli être victime'.' Peut-être était-ce aussi la crainte de me dénoncer moi-même. Car je n'étais pas Lien certaine de n'avoir pas rêvé les paroles qui m'avaient été dites. » Pendant deux jours, je lus avec avidité plusieurs journaux, cherchant si l'on n'avait pas trouvé près du bois de Montmain le cadaA re d'un homme frappé à la poitrine. » Peu à peu, ce souvenir s'effaça de mon esprit... Je n'y pensai bientôt plus'.' Du reste, avais-je le temps d'y songer'.'La misère m'accablait! Que te dirais-je encore, Francis? J'allai-, mourir de faim, quand mon amanl Pieri m'envoya quelque argent, en m'enjoignant de venir le retrouver à Paris. » Alors j'eus un regret cruel d'avoir failli. Je comparais la situation 011 j'aurais pu me trouver, si je t'étais restée lidèle, à celle où je me trouvais avec ce Pieri. Mais je n'avais plUH le droit de te revenir. Pieri m'avail rendue mère; et je devais lui obéir, au nom de son enfant. » D'UN IiOUnitEAU DE l'A KIS l\7 Après ,1a lecture do la confession de la femme de Francis, je connaissais le mobile qui faisait agir mon aide, en voulant être de mon triste voyage. Peut-être aurais-je dû résister à sou désir, dans l'étal maladif où il se trouvait. Si j'avais agi de la sorte, je le connaissais, il n'aurait cessé de se griser, par dépit. Le mal que j'aurais voulu éviter, en lui épargnant de poignantes émotions, aurait été remplacé par son désespoir qu'il aurait voulu chasser dans ses excès d'ivrognerie ; ces excès lui auraient été tout aussi mortels. Je l'emmenai donc. Après m'être muni do mon pouvoir auprès de la magistrature de la localité, je me rendis à Montluel. C'est une petite ville perdue au bas • l'un coteau planté de vignes, aux rues tortueuses, aux maisons penchées les unes contre Ifs autres. On nous indiqua le bâtiment de la mairie où, depuis le rejel de son pourvoi, le Condamné à mort, une t'ois sorti de la prison, était tenu renfermé. immédiatement, à la mairie, je me mis en rapport avec l'exécuteur. Il m'attendait avec impatience. 11 me conduisit à la guillotine, dressée sur la place de la ville dans un endroil l'estreint, à cent cinquante mètres de la mairie. L'échafaud étail dans un piteux état. Moi et 148 SOUVENIRS Francis, il nous fallut employer toute la nuit pour pouvoir le faire fonctionner. Les spectateurs se pressaient autour de l'é- chafaud, et ils assistaient, à la lueur des torches, à cette sinistre besogne. XI LES ÉPOUX DUMOLLARD Dumollard pouvait voir, dos fenêtres de La mairie, les funèbres apprêts. Ce spectacle lui causa moins d'impression qu'aux assistants qui se représentaient, par avance, le tableau de son dernier supplice ! Je remarquais, àtravers les physionomies étonnées et anxieuses qui nous entouraient, un air de satisfaction générale. Il était constanl queles gens de la Bresse terrorisés, depuis huil ans, par Dumollard, étaient heureux de pouvoir s'assurer de l'exécution du sorcier : l'Homme au bec . faillit devenir la victime de ce monstre. A cette date, les voisins de Bec-de-Lièvre signalaient avec appréhension le mystère et le y. m SOUVENIRS silence qui régnaienl dans l'habitation de ces époux maudits. L'odieuse réputation de ce ménage, les courses nocturnes du mari, étaient expliquées par les événements sinistres qui se multipliaienl à quelque distance de Montluel. 11 ne se passait de mois sans que l'on ne parlât, de Lyon à Bourg, d'une jeune fille disparue. Parfois, une servante s'échappait, comme la femme de Francis, de ses mains criminelles. Elle donnait alors le signalement de son meurtrier, c'était toul le portrait de Dumollard. Les gens de son pays en étaient frappés et ils murmura le ni : —■ C'est encore Bec-de-lièvre qui a fait ce coup-là ! Mais on disait cela à part soi. Personne n'osait dénoncer ce couple de vampires. On en avait peur à trente lieues à la ronde. A.vant d'enterrer ses filles dans un bois ou dans sa vigne, dès qu'il on fut devenu pro- priétaire, Dumollard &vaitdébuté par les noyer dans le Rhône. — Mais, prétendait-il, l'eau rond trop. La terre cache mieux el c'esl moins perfide. Ces paroles du meurtrier revinrent à la justice lorsque son épouse, dans la crainte de partager le sort de son mari, se décida à entrer dans la voie des aveux. Elle ne dit pas tout. Il n'y a pas que l'affaire de la femme de Francis qui soit d'un hoitpreau de p.vnrs 155 restée un mystère dans la vie Banglantede ce démon. Un jour, dos chasseurs, en traversant la forêt de Monlavorne, voient un cadavre de jeune femme. Elle baigne dans son sang et porte six blessures à la tète. Le corps a été entièrement dépouillé de ses vêtements. De loin en loin, les chasseurs découvrent des restes d accoutrement, un ruban bleu, une paire de souliers. On reconnaît qu'ils appartiennent à une nommée Marie Daday, fille domestique d'une dame Oursandon, demeurant à Lyon. La justice informe; les voisins du meurtrier se contentent de reconnaître encore le signalement de Uec-de-Lièvrc donné par d'autres victimes manquées par lui : — Bien sûr, dit^on, c'est Dumollard qui a fait, le coup. Mais pour notre sécurité, taisons-nous. Et le vampire recommence ses courses nocturnes... 11 se remet à répandre le sang. A quelques jours de là, il rencontre la fille A.ubert, puis la fille Charletay. Il les entraîne dans un bois; il les manque, parce que l'une et l'autre ne vont pas où il veut. p]lles échappent à lamortense réfugiant dans des granges voisines. Un mois après, il avise la femme Persini, cette fois, il la fatigue par une marche forcée à travers bois; il se contente de lui enlever sa caisse et ses effets. SOUVENIRS Il se repose pendant trois ans. En 1858, il revient à. Lyon, emmenant line servante qu'il accompagne jusqu'au chemin de fer de Montluel. Sur sa demande, la confiante jeune fille lui remet un billot de bagages. Il dit au bureau qu'il fera demain retirer la malle et part avec la servante inconnue. Depuis, personne ne se présente pour retirer la malle, personne n'entend parler des voyageurs. Seulement, la même nuit, Dumollard frappe à la porte de son domicile, en prononçant son mot de passe : « — Hardi ! » 11 est porteur d'une montre et de quelques hardes ensanglantées. Il dit à sa femme : — Je viens de tuer une fille. Il faut laver ses vêtements. Fais vite pendant que je fais enterrer la gueuse! Comme toujours il l'avait assassinée, après lui avoir fait subir le dernier outrage. Peu de temps après, à la tombée de la nuit, à la Guillotière, il était en compagnie d'une jeune femme qu'il faisait passer pour sa nièce; il entrait avec elle dans un cabaret et y demandait un logement pour la nuit. Elle portait un cabas. Avant que le cabaretier lui eût répondu, Dumollard avait paru changer d'avis. La nièce et l'oncle prétendus étaient repartis. D UN UOURREAU DU PARTS l.w Depuis on no les revit plus. Mais on retrouva le cabas de la jeune femme chez les époux Du- mollard. Pendant le temps que mettait Dumollard à creuser les fosses de ses victimes, sa femme en lavait le linge, avant de se revêtir de leurs dépouilles. Elle démarquait elle-même ce linge, die brûlait leshardes qui, en cas d'accusation, eussent pu servir de pièces à conviction. C'était une femme surprenante, aussi circonspecte que son mari était audacieux. Elle ne le trahit que dans la crainte de l'échafaud. Ce fut elle qui, une fois arrêtée, lit découvrir les cadavres du Bois des Communes et ceux du Bois de Montmain. Alors on savait où se trouvait lo cimetière tir Dumollard! Dans l'exameu des cadavres, constaté par le rapport des experts, il était dit que la victime du Bois dos Communes, avait dû être enterrée vivante. La position du corps permettait d'ajouter foi aux attestations des médecins, qui concor- daientavec les révélations de la femme du meurtrier. Ces révélations de Mme Dumollard durant l'instruction, sur les lieux où elle lit découvrir les victimes de son mari, amenèrent une brouille entre ces deux monstres. Dumollard, en quittant son cimetière pour revenir chez le juge d'instruction, montra le poing 158 SOUVENIRS à sa digne moitié. Abandonnant son llegme habituel, il lui cria : — Coquine! toi qui m'accuses, que n'as-tu fait? Si j'en disais autant que toi, on te couperait le cou comme à moi. Ramenée dans la prison, Mme Dumollard dit à qui voulait l'entendre : — Dumollard a raison, j'ai trop parlé. Elle devint aussi secrète aux assises, qu'elle avait été loquace pendant l'instruction. A l'instruction, elle en avait assez dit pour éviter t'échafaud ; au tribunal, clic ne parla plus, pour ne pas avoir le sort des victimes de son mari. La peur l'avait fait parler, la peur la fit taire. XII UNE FAMILLE DE SUPPLICIÉS Voici ce que j'appris à Montlue] sur l'origine de 1 )umollard : Lorsque les troupes autrichiennes occupaieni l'est de France, elles retrouvaient dans la. Bresse, un voleur soldat réfractaire; ce réfractaire, condamné au dernier supplice, s'était réfugié en France au village de Mollard, dans le canton de Dagneux. C'était un soldat hongrois dont le père, c'est- à-dire le grand-père de Dumollard, avail été bohémien; celui-ci avait été pendu à Pest. Dumollard, de père en fils, étail d'une famille de suppliciés. A vrai dire, le monstre était sans nom, sans patrie. Il avaitpris le nom du village où son père avait subila peine infamante, où sa mère, une ICO SOUVENIRS mendiante, ne lui avait légué, pour héritage, que des blasphèmes contre la société. Ses vices le poussèrent plus avant sur cette voie; la vengeance que lui avait léguée sa mère sur ii'lieudu supplice où avait expiré son père, lui parut une excuse pour répandre la mort et le sang. Alors ce fils et petit-fils de bohémiens rendit à la société le mal que les gens de sa tribu font et feront pendant longtemps encore à la civilisation. Dumollard, ce fils de nomade, devenu par ses terribles forfaits, un propriétaire, un paysan terrien, était l'incarnation de ces gens égoïstes et féroces qui n'ont qu'un amour : l'amour du lucre. En bohémien, Dumollard poussait cet amour- là jusqu'à la férocité. C'était un avaricieux primitif, goulu el sensuel; les progrès de la civili- sation n'avaient su que le rendre hypocrite. Quoique rusé d'instinct et sournois de nature, il ne savait tuer qu'à coups de couteau. Sorti de la misère en pratiquant l'assassinat, il sacriliaitsa poule aux œufs d'or, il l'achevait du premier coup au lieu de l'exploiter. Nature matérielle et rustique, ce monstre était en retard sur son siècle qui ne tue ou ne laisse tuer les gens que lorsqu'ils lui son1 inutiles! Ën 1814, lorsqu'on s'empara du père de Dumollard, il fut condamné à être écartelé. D'UN HOURREAU DE PARIS ICI On fl1 venir à Mollard, où le malheureux avait établi sa résidence, la roue d'un grand canon, que l'on monta sur un pieu fiché en terre ; on y poussa le patient tout garotté. Deux chevaux sont attelés à la roue ; ils tirent en sens inverse les cordes qui lient la victime. Le supplice commence. En vain sa femme veut s'opposer à ces tortures, les soldats, rassemblés ■ levant la roue, la repoussent. A ses sanglots répondent les cris de souffrance du moribond qui, à. chaque leur, laisse un do ses membres sur la claie. La femme entend le craquement de ses os; chacune de ses plaintes lui retombe sur le cœur et le déchire. Elle voit la terre se rougir de son sang; elle assiste, malgré son désespoir, à ces tortures. Elles ne finissent que lorsque le soldat bourreau n'entend plus les râles du supplicié. Ils se sont éteints dans un blasphème. Les membres mutilés ont été arrachés un à un du tronçon de son corps sanglant. Lorsque justice est faite, lorsque le patienl est mort, les troupes se retirent. Alors la femme du supplicié tient à la main son jeune fils, elle le pousse vers la route fatale, elle lui crie : — Mon fils, tu h 1 vengeras! cette terre du Mol- lard, devenue la tombe de celui qui te donna le 163 SOUVF.NTRS jour, je veux que tu en fasses un cimetièreî Je veux que le sang de mon mari, de ton père, retombe sur tous ceux qui n'ont pas su le défendre, après l'avoir recueilli. La veuve du supplicié, pour que son fils garde mieux l'héritage qu'elle lui lègue, prend alors le nom de la terre où esl mort son mari. Dumollard Bis, ce meurtrier de naissance, exauce, comme on le voit plus tard, l'implacable vœu de sa mère. 11 s'acquitte de sa dette de sang; il associe à son œuvre une autre mendiante, sa femme ; elle se montre dans ces détestables exploits, aussi forte, aussi cruelle que lui. Lorsque, à quatre heures du matin, la guillotine fut prête à recevoir Dumollard, Francis et moi, nous nous dirigeâmes vers sa maison, on compagnie du bourreau du département. Gomme pour Pieri, Francis avait un intérêt particulier à faire la toilette du condamné ; il tenait à lui rappeler le rôle odieux qu'il avait eu devant sa femme. Arrivé à la mairie, dans la chambre où se tenait le condamné, il ne trouva qu'une brute, incapable de pouvoir le comprendre. il vit un homme de cinquante ans, qui n'avait rien de ce type extraordinaire qu'on se plait à retrouver chezles gra nds criminels. d'un bourreau de PARIS 168 II étail d'une taille moyenne, il avaitles allures du pins grossier paysan. Il portail sa barbe en collier, une barbe noire comme ses cheveux, et qui faisait ressortir son teint blême. Il u'avaitde remarquable que la cicatrice de sa lèvre supérieure. En le défigurant, elle lui donnait un air étrange, narquois e1 bonasse. Quand on lui cul dit qu'il fallail se préparer pour sa funèbre toilette, il finissait de manger; Dumollard mangeail toujours ot il avait un appétit de Gargantua. [1 achevai! alors sa tasse de café, il on vida Je contenu, se nettoya les dents, passa sa langue sur ses lèvres, son mouchoir sur la bouche, puis si» leva : — Le café était bon, dit-il, ot je regrette que ce soit ma dernière tasse ! Apercevant devant nous l'aumônier el le greffier qui, on sortant de la prison, lui avait lu sa procédure, il le pria de ne pas recommencer. ■—J'enaiassez, comme ça, lui dit-il, do toutes vos tarons, auxquelles je ne comprends rien. Abrégeons, et dites bien à. ma femme, monsieur legreffler, que M. X... me redoit vingt-cinq francs pour le travail de sa vigne qu'il ne m'a pas payé. Puis, se tournant vers nous, prêt à retirer sa blouse, il demanda à l'aumônier el au greffier : — Sont-ce ces messieurs qui doivent soigner ma tête? Sur mon ordre et celui du bourreau ordinaire, 164 SOUVENIRS Francis s'avança vers Dumollard : il lui répondit par un signe aftirmatif. Mon aide le plaça sur un escabeau, près de la fenêtre où l'on apercevait la guillotine. Tout en procédant à lia toilette, il lui désigna l'échaf'aud de la croisée. Dumollard comprit son geste, devina sa pensée et lui répondit : — Ce n'est pas brave, ce que vous faites là. Après tout, un jour ou l'autre, je m'attendais à avoir le cou coupé. C'est de tradition dans la famille. Un peu plus tôt, un peu plus tard, je devais payer cette échéance I Francis ne s'arrêta pas à sa riposte. Il avait son but, enm'accompagnant de Paris àMontluel. Tout en lui rasant les cheveux, il lui parla, de la rencontre qu'il avait eue autrefois avec sa femme, de sa tentative d'assassinat contre elle, ignorée des assises. — Encore ! riposta-t-il avec humeur. Ça n'est pas fini! Est-ce qu'on me tov."mentera jusqu'à La dernière minute. J'ai dit à ce sujet tout ce que j'avais à dire. Et si cette Léonie dont vous me parlez était votre femme, loin de la. plaindre, elle aurait dû me bénir. Loin de vouloir la tuer, je voulais la sauver des hommes barbus qui lui en voulaient. C'est moi qui l'ai l'ail sortir du bois pour la sauver des barbusl VAle me doit une fameuse obligation. Assez causé, votre besogne D'UN liOUHHEAU DE 1>.H1IS le,") est faite, j'ai froid aux pieds et j'ai besoin de de marcher. Dumollard se tut, Francis put se convaincre qu'il avait à faire à un triste sire, à un homme qui jouait l'idiot. En effet, ce monstre cachait un fond de ruse renfermé dans une impassibilité systématique. Avant de procéder à sa toilette. Dumollard avait enlevé lui-même sa blouse. Après sa toilette faite, il se remit d'un air calme entre nos mains. Son impassibilité jusque-là ne s'était pas démentie, et pour un voyage de douze heures de la prison de Montluel son pouls battait régulièrement ; il n'avait éprouvé qu'une fatigue el un grand appétit, bien naturels à la suite de ce long déplacement. Lorsqu'il fallut se remettre eu roule pour aller à l'échafaud, il faiblit. A.van1 de franchir le seuil do la mairie, il demanda une nouvelle lasse de café. A.près avoir dégusté son moka, il fit claquer sa langue sur son palais, et dit d'un air de bravade : « — En route ! » Sur le seuil de la mairie, à la distance des cent quarante mètres qui le séparaienl de la guillotine, il parut avoir le vertige, il hésita. Son visage était livide ; il clignait des yeux. L66 SOUVENIRS Cette hésitation passa comme un éclair. 11 s'élança. Jl avait fait à peine quelques pas (pue ses jambes s'abattirent. 11 était évident que ses forces trahissaient sa volonté. Dumollard s'affaissa sur lui-même. 11 demanda par un geste, sans pouvoir articuler un son, les secours de l'aumônier. 11 ne tenait pas à laisser voir aux mille personnes qui le suivaient des yeux, son attitude piteuse, sa marche .chancelante. 11 avait voulu jeter un dernier déli à l'écha- l'aud; et sa vue, malgré lui, le rendait inerte. Le terrible vengeur de cette famille de suppliciés n'était plus, à cette heure, qu'un pauvre diable malingre et chétif, à l'attitude sordide, courbé sous le poids de ses terreurs bien plus que sous le poids de ses crimes. Etait-ce bien là l'audacieux assassin qui avait fait un cimetière tout autour de sa maison".' La curiosité publique était déçue. La foule n'avait plus devant elle qu'un vulgaire assassin, aux yeux atones, au visage blême, suivant avec la docilité du mouton les sacrilicateurs qui le conduisaient à la mort. Devant l'échafaud, Dumollard ne releva pas la tète. 11 gravit lentement, péniblement, les marches de l'échafaud, sans regarder personne. 11 se laissa conduire comme un automate jus- D'UN nOUIUUOAU DE PARIS qu'à la bascule; 11 s'y Laissa choir et attendit Le couperet. Un coup sec, qui donne le frisson ;iu plug lundi, annonça à l;i multitude attentive et ('motionnée, que La tète de Dumollard roulait dans le panier. En quelques minutes, les aides emportaient sou corps pour Le conduire, à l'aide d'un tombereau, dans la partie du cimetière réservée aux. condamnés. Un médecin s'emparait soigneusement de la tête du supplicié, pour en l'aire un sujet d'études physiologiques. Francis n'était plus avec moi; il venait de suivre le docteur, possesseur de la tête de Dumollard. XIII LA TÊTE DU DÉCAPITÉ La maison du docteur était située aux contins de la ville, dans les vignes qui grimpaient le long d'un coteau. C'était une curieuse et mystérieuse habitation aussi impénétrable pour le Vulgaire que son étrange propriétaire. La nuit, on y entendait comme des hurlements plaintifs d'animaux ou des râles de chrétiens. Les rafales du vent, en faisant retentir les échos de ces bruits sinistres, en couvraienl toute la ville. La nuit, les bonnes gens faisaient un détour pour ne pas passer devant la maison du sorcier, comme on la désignait; lorsqu'ils étaient obligés de se rendre vers son habitation, ils se signaient en courant. La physionomie de son propriétaire n'étail guère plus engageante. C'était un individu, au eorps maigre, dont les bras et les jambes n'en 10 170 SOUVËNIHS Unissaient plus. 11 avait unteinl glabre, un nez proéminent qui s'effilait sur des lèvres minces et blanches. Une barbiche roussâtre, comme ses cheveux, allongeait sa physionomie osseuse. On ne lui voyait que des yeux; leurs prunelles avaient l'éclat du diamant. 11 avait un sourire amer, le sourire de Mé- phistophélès en face de Faust; et il avait de Faust le front rêveur et soucieux. L'impassibilité de sa face de cadavre jurait avec ses yeux pleins d'ardeur; sa bouche, par les lèvres, accusait ses> aspirations de l'âme, tournées au merveilleux, maispouren expliquer les effets par la science. C'était un Faust dont Marguerite était... la science! Enfin, un homme, aussi mystérieux que l'asile où il se tenait clos. La tête de Dumollard, dont La Faculté de médecine venait de se rendre maîtresse, étarl pour lui un objet précieux ; il tenail à l'analyser au prolil de ses doctrines. 11 ne l'aurai! pas donnée pour un trésor. Ce docteur avait fait de sa maison son sanctuaire. Il s'y livrait aux expériences les plus inhumaines. Pour se rendre bien compte de tous les faits physiologiques, basés sur ses théories fondées contre l'esprit, il soumettait les animaux en sa possession à toutes les tortures ! Ce savanl n'avait qu'un fini : prouver que le d'un bourreau de paris 171 corps n'obéil qu'à l'organisme cérébral; conclure que, de la santé ou de l'infirmité du corps, dépend la voiontéon la non volonté do l'être. G'étail un fataliste renversanl les lois du libre arbitre réglées par la morale Aujourd'hui, ce savant a fait école ! Le vulgaire en avait pour, par instinct; les gens instruits le considéraient comme leur ennemi. Les savants, dans les cas extraordinaires, avaienl recours à ses connaissances 1res étendues tout en répudianl ses théories. Francis s'était mis d'abord à. la poursuite du docteur emportanl la tête de Dumollard; il s'étail arrêté dès qu'il avail été à la ruelle donnant sur l'entrée de son habitation. Francis, malgré son état, n'étail pas très hardi; du reste, l'étrange physionomie du docteur l'avail déjà intimidé. Malgré l'ardeni désir de considérer de plus près la tête de l'assassin qu'il mettail de moitié dans les malheurs de sa femme el dans les siens, il n'osai! pretidre sur lui d'entrer dans la maison de ce1 homme étrange. Avant de prendre nue détermination, il avisa un cabaret pour chercher au fond de plusieurs verres d'absinthe, la résolution qui lui manquait, et pour prendre des renseignements sur les habitudes du docteur. 172 SOCVF.NIHS Sur les informations que lui demanda Francis, l'aubergiste poussa des hélas! et iesoh.'mon Dieu! à fendre la muraille. Ce n'était pus fait pour rassurer Francis. Enfin, après trois verres d'absinthe, qui en- vermillonnèrenl son visage, enflammèrenl ses yeux, il se raffermit. II prit son courage à deux mains, ses jambes à son cou, il s'abattit devant la porte de la maison du docteur en sonnant avec violence. Un homme, un paysan, moitié jardinier, moi- tié domestique, vint lui ouvrir; lorsqu'il demanda à parler à son maître, le domestique Ht mine de lui barrer le passage ; il lui dit d'un air rogne : —■ Mon maître est occupé. 11 ne reçoii pas. Mais de la cour à la porte de l'habitation, placée entre cour et jardin, une voix au timbre métallique, celle du docteur, lui cria : — Demandez qui est là ? Francis dit son nom. Le docteur répondit : — Qu'il entre ! Le valet s'effaça en grognant. Francis passa. Il lui fallut, pour traverser la cour, enjamber sur des chiens, des chats et autres animaux. Les uns marchaient sur trois pattes, les autres n'al- laienl qu'à reculons; quelques-uns no marchaient pas du tout, selon leur degré de para- D'UN BOURREAU DE PARIS 173 lysie. IN paraissaieiïl avoir oublié les fonctions de leurs membres sous l'empire du scalpel qui leur avail enlevé une des cases du cerveau- Ces martyrs de la phrénologie expérimentale expliquaient les hurl<......ats plaintifs des sujets de ce fanatique de la science. Francis poussa une porte qu'on ne lui ouvrait pas. Il se trouva dans un grand cabinet, aux parois duquel étaient plaquées do hautes vitrines. L'intérieur étail froid, dallé, mais non vide. Ce qui le remplissait fit reculer de surprise et d'horreur Francis. Au milieu du cabinet, se tenail le docteur, le scalpe] à la main; il était en face d'une table ou était posée, sur une, cuvette d'argent, la tète blanche du décapité qui y dégorgeait son dernier sang. Dans les vitrines, on voyait, collés au bas de la muraille, des tronçons de corps humains; en haut, des têtes rangées méthodiquement sur des tablettes, têtes horribles ou bonasses, gouailleuses ou menaçantes. Elles surmontaient, sous des rayons intérieurs, des bras, des jambes, des poitrines ouvertes et. béantes. Cette boucherie humaine eût fait pâmer d'aise un anthropophage ou attiré de vingt lieues à la l'onde, tous les requins de l'Atlantique. 10. 174 SOUVENIRS Cependant, 608 morts, ou ces débris de morts, aux chairs sanguinolentes, aux veines bleues, aux lobes verdàtres, tontes ces chairs et toutes ces tètes n'avaient pas d'odeurs; elles étaient en cire. Francis, terrifié par l'émotion que surexcitait encore son ivresse, prit cette fiction trop fidèle pour l'épouvantable réalité. La tête de Dumollard, tête livide cl grimaçante sous sa chevelure drue H noire, au milieu do ces têtes cl de ces membres, lui produisit l'effet d'une tête de8peçtre dans une assemblée di' fantômes. Le docteur regarda Francis atterré, il parut jouir de sa frayeur. Pour le punir de son indiscrétion, il tenait même à redoubler son épouvante. il lui d'il d'une voix caverneuse : — Que me voulez-vous et que me demandez- vous ? Francis, hors de lui, les cheveux hérissés, la sueur coulant de son front, balbutia: — Voir la tête de Dumollard! de celui qui, dans le principe, a été la cause du martyre de ma femme et du mien. Le docteur haussa les épaules, et lui répondit: — Les malheurs de l'humanité sont personnels ! L'homme ou la femme ne peut les imputer qu'à ses instincts. Il est commode d attribuer d'un jiontrtEAU de paris 175 aux autres le mal qu'on se fail à soi-même. — Pourtant, repril Francis, en roulant des yeux hagards du côté du décapité. Pourtant, les femmes tuées par ce misérable, ont-elles été responsables de leur morl '! — Le hasard a toul fail '. El 1 (umollard, riposta le docteur, dans un sourire implacable, n'a obéi, dans ses meurtres, qu'à dos besoins causés par son infirmité. Puis, se rapprochai de la tête de Dumollard, Use remil à l'observer curieusement, e1 ajoutai — Oui, dit-il, sans cette tumeur à la lèvre dont les effets agissaient sur les muqueuses, peut-être Dumollard n'eût-il pas ressenti des ardeurs qui lui commandaienl le viol, oui, le viol,qui lui imposaient aussi l'assassinai. Le docteur semblait se parler à lui-même; les yeux fixés sur le crâne do Dumollard, il ue voyait plus Francis. Lui, le considérait d'un air hébété. Alors,le docteur, toujours une main posée sur la tête du décapité, ajouta eu forme de démonstration : — Après toul qu'est-ce que ce Dumollard? Le vulgaire le pose comme un monstre, mais l'ana- tomie, par la conformation du cerveau, en fait un homme positif.La phrénologie y constate l'absence de poésie, de religiosité. En revanche, son cervelet très développé, les proéminences de la I7G sorvENinx partie postérieure et supérieure de son oreille secontinuant aux maxillaires, indiquent : la des- tructivité, le penchant à Vamour sexuel et la gourmandise. Voyez encore plus loin, la bosse de Vacqutsivtté, c'est-à-dire du calcul et de l'avarice? Puis toujours plus haut, presque rien, ici l'absence de ce que Gall considère comme le siège de l'âme. Ainsi, vous avez un homme à la hauteur des idées actuelles, mais trop primitif dans sa façon d'agir ! Cependant, il avait un certain génie ! On ne travaille pas impunément le meurtre pendu ni dix ans, sans être un malin aussi malin que l'administration est insouciante et routinière ! Du reste, qui fait les coquins ou les grands hommes? Le hasard et surtout le milieu dans lequel ils vivent ! Tenez, voyez Castaing, Lace- naire,'Papavoine, Jansion et Avril, dont les têtes moulées et coloriées s'alignent sur ces rayons. Ils ont, dans l'encéphale, les marques des mêmes instincts, des mêmes sentiments, des mêmes facultés ! Napoléon le Grand avait aussi la bosse delà destructivité'1 Mais Francis ne l'écoutait plus; le docteur en étaitpourses frais d'observation ou d'éloquence. S'il avait été moins absorbé dans sa méditation, le docteur eût remarqué déjà les changements qui s'opéraient chez son auditeur. L'impression de terreur qu'il avait ressentie D'ON nouiiiiKAi - DE PARIS 177 en entrant dans le cabinet des décapités, son ivresse qui se déclarait sous les effets de l'absinthe, lui donnaient des allures inquiétantes. Son visage s'animait, passant du rouge pourpre aune pilleur cadavéreuse. Il roulait des yeux effrayants; sa poitrine se gonflait, son cœur battait avec force, les veines de son cou enflaient. Les mâchoires se resserraient, la tète se renversait en arrière, ses bras, ses pieds se raidissaient ; il agitait ses mains dans le vide comme sis débattant contre des fantômes; puis il les portait à la gorge ; on eût dit que les fantômes l'étranglaient. Une première fois, il 'poussa un cri plaintif que, dans le feu de la conversation, le docteur n'entendit pas. Un moment, le désordre parut se calmer, niais ce calme fut passager. Ses yeux fixes ne se détachaient pas de la tête du décapité, il lui jeta des cris rauques, saccadés suivis de tremblements nerveux ! Le docteur fut obligé de constater l'état d'exaltation où l'avait mis son discours inspiré par ses sujets d'étude etson amour pour le matérialisme. N se retourna du côté de Francis, il lui demanda d'un air interdit : ■ — Qu'avez-vous... el qu'éprouvez-vous? Sans lui répondre, Francis sauta comme un 178 SOUVENIRS forcené sur le scalpel que le docteur venait de laisser sur la tulile à côté du décapité. Il s'en empara, le brandit avec furie, et mena- çanl la tête du mort, il s'écria : — Ah ! le misérable ! Le voyez-vous? Après avoir voulu assassiner ma femme... il veut me hier... Je le sens, il me prend, il m'enlace !... Il m'étouffe!... La voyez-vous,cette horrible tête? Voyez-vous? Après m'avoir mordu à la gor^e, elle il mise de joie!... ( >h ! va-t'en ! va-l'en ! vilaine tête !... N'as-tu pas fail assez de mal?... Elle n'est plus seule... C'est Lacenaire, c'est Castaing, ce sont Papavoine, Jansion et Avril !... Voulez-vous melaisser, têtes homicides !... Non ! elles me raillent! Elles rient de moi pendant que ce Dumollard, ce vampire me suce le sali", !... Ah! lâche!... tu ne m'auras pas ! A ton tour, lu veux ma tète.,.. Eh bien! encore une lois j'aurai la tienne... Brandissant son couteau, Francis allait, venait, dansanl autour de la lubie, prêt à fendre le crâne. Mais le docteur s'élança sur le forcené. Il tenait à sa tête de décapité. Cette l'ois, dans la folie du forcené le savant commençait à reconnaître les terribles effets du delirlum tremens. Francis, donl l;i puissance avait décuplé la violence de ses nerfs, faillit le terrasser. d'un hourreau de paris 170 Le docteur appela : — .Joseph ! Joseph ! à moi ! Joseph, le jardinier, l'homme de confiance île son maître, avait nue des clefs du laboratoire! Il ouvrit la porte, lorsque Francis allait avoir raison de son adversaire imaginaire. Francis criait, tout en le frappant : — Ali! tu le défends! ton décapité? tu le défends, lorsqu'il en veut à ma vie! Eb bien! meurs, lâche ! Gela t'apprendra à te liguer aussi contre moi ! Mais Joseph était d'une force herculéenne. Il s'empara du scalpel de l'halluciné e1 d'un coup d'épaule il lui ht perdre l'équilibre. Se jeter sur le maniaque, ci le désarmer, ce ne fut pour le valet qu'un jeu d'enfant. La porte était restée ouverte, on pouvait voir du dehors Francis acculé contre la muraille, à la merci du savant et de son domestique. Après avoir regardé le malheureux aide dont l'irritation faisait place à un état de prostration indescriptible, Joseph jugea que son maître n avail pins rien à craindre, cl il sortit. Francis venait de tomber sans pouvoir se relever. Maintenant, il tremblait de tous ses membres. Ses mains, ses doigts s'agitaient comme ceux d'un moribond. Enfin dans le râle, Francis cria : 180 SOUVENIRS — Ah! le décapité m'a tué !. . Le décapité su venge ! Le décapité me tue ! Ce fut tout, Francis s'affaissa, et resta étendu, sans bouger. Le docteur se pencha sur lui. Il fit courir sa main du cœur à la tête. Il le retourna, le palpa, puis murmura : — C'est fini ! voilà les effets de la lièvre alcoolique provoquée par le delirium (remens. Encore un tou! Encore un précieux sujet à étudier comme cet insensé de Dumollard. Le docteur le contempla quelques instants. Ensuite il se releva et rappela son domestique. Un quart d'heure après, j'étais averti de l'horrible accident survenu à Francis. Quand je me transportai chez le docteur, je pus me convaincre que la vue de la tête du décapité,les émotions causées dans ce lieu sinistre avaient achevé la misérable existence de Francis. Alors je me reprochai d'avoir consenti à remmener dans mon triste voyage, et j'imputai à ma faiblesse la cause de sa mort! LE BOURREAU Après La mort do Francis qui suivit celle de l'exécuteur F..., Je devenais définitivement le bourreau de Paris. En I858,je ne comptais pas moins de quarante années d'exercice quand je fus appelé à être le successeur de M. F.... Je suis né, pour ainsi dire, sur les madriers do la guillotine. Bien avanl la double exécution provoquée par l'affaire des Bombes de l'Opéra, mon expérience, la vigueur de mon tempérament m'avaient valu le triste honneur d'exercer à Paris, dans les cas extraordinaires. A cette époque, j'étais exécuteur à Rouen. Pourtant connue pour les affaires Verger et Orsini, je tus appelé à devenir le bourreau de c,es patients. A Paris, bien souvent, on avait recours à moi, il •••■■•IHWÉi J8;2 SOUVENIRS en j'aison de l'état maladif de F.... En province, comme pour l'affaire Dumollard, on avait besoin de mes connaissances de mécanicien, aiin de mettre en état une guillotine usée ou défectueuse. Fils de bourreau, je débutais à seize ans comme aide, au bagne de Toulon, où mon pri e était exécuteur. Mon itère et moi, au milieu d'une population de forçats, nous n'exercions pas une .sinécure. Plus d'une fois, nous fûmes en danger de morl en face des ennemis de la justice, dont nous étions représentés comme les plus implacables instruments. Je porteles marques des tentatives demeurtre que plus d'un criminel faillit exercer sur ma personne avant de gravir l'écbafaud. Si le bourreau moderne ne donne pas une idée exacte du type imposant de l'exécuteur classique, tel qu'il est représenté au théâtre ou dans les romans, je puis dire que, par nia force, par nia prestance, je me rapprochai assez de ce type des anciens âges. Comme M. F..., je suis d'une grande sensibilité. Pour moi, l'état d'exécuteur a été à la fois un métier et un sacerdoce : un métier devant le patient, un sacerdoce eu face des magistrats. Lorsqu'il fallait monter la guillotine sur la place de la Roquette, je n'étais plus qu'un ou- D'UN liOUHRKAU DE l'AKIS 188 vrier. Je surveillais toute la nuit sous la grande porte do la prison, l'ajustage dos pièces. Quand le dernier coup de marteau dos charpentiers avait retenti, ce n'était pas sans une certaine émotion que je sortais de sa boite triangulaire le couperet d'acier qui devait abattre une nouvelle tête. Jamais je n'ai pu me défendre d'une vivo émotion, d'un certain tremblement quand je mettais le premier les pieds sur la plate-forme qui devait me servir d'atelier public. Je n'étais plus l'ouvrier de ma machine, j'étais l'exécuteur de la loi. Par respect pour la toi, je ne fonctionnais qu'en cravate blanche et en habit noir. Ce n'était pas sans l'aire de sombres réflexions que je hissais, une heure avant l'exécution, le couteau fixé à l'aide d'un ressort au sommet des deux montants. En me voyant, froid et calme, au moment de presser le ressort qui faisait retomber le couteau, on n'aurait pas reconnu, l'opération finie, •le môme homme ! L'exécuteur disparaissait l'homme revenait. Après chaque exécution je me rendais invariablement à l'église de ma paroisse, je ne manquais pas de l'aire dire une messe pour le supplicié. Une fois rentré chez moi, je prenais un bain, LS4 SOU VUN 1RS autant pour me purifier que pour me remettre de mes émotions et me débarrasser de mes fatigues. N'en déplaise à Mercier et à l'illustre Balzac l'indifférence a été rarement la compagne ou la sœur du bourreau. L'existence, pleine de péripéties sentimentales et lugubres de mon prédécesseur et de Francis, le prouve. L'origine de la famille des Sanson, exécuteurs de Paris pendant deux siècles, le prouve encore. Le premer de ces bourreaux, le fut par amour. Officier, il épousa la fille d'un bourreau, par dévouement, il prit la charge de son beau-père. Toute la famille des Sanson vécut dans la piété. Elle continua la vie patriarcale de son ancêtre. De père en fils, même pendant la tourmente révolutionnaire, on faisail la prière à la table du bourreau. Voici ce qui amena en réalité, en 1847, la révocation du dernier Sanson : A cette époque, le bourreau de Paris était criblé de dettes. De fausses spéculations ayant dévoré son patrimoine et ne voyanl plus une seule exécution sur le chantier, il avait mis la guillotine engage chez un prêteur d'argent: c'était à la fois une excellente affaire pour le prêteur et l'emprunteur. L'un savait bien qu'on ne lui laisserait pas son nantissement pour d'un bourré au de paris compte, l'autre ne craignait pas qu'on le vendît. Par malheur l'État se mêla de l'affaire ; San- son, pour cette belle équipéé, reçut sa révocation. Depuis, l'Étal a pris sur son compte La propriété «les bois de justice, qui étail autrefois celle de tous les bourreaux. C'est une erreur de croire que la guillotine date de la première révolution, et que le docteur Gruillotin, en fut l'inventeur. Il lui a donné son nom. comme A.méric Vespuce a donné son nom ;'i l'Amérique. La guillotine était connue en L509, en Italie, sous le nom de mannaia. Jean d'Au- san ru l'ait ainsi la description sommaire : une corde fixée au haut de deux poteaux, où se Ilouve attaché un gros bloc avec un couteau ! XVI L'ASSASSIN INNOCENT En me rendant à Bourg, pour l'exécution de Dumollard, j'étais en même temps chargé de l'inspection dos Instrumenta de supplice du centre méridional de la France. On l'a vu, pour la guillotine de Montluel, que j'eus tant de peine à mettre en état, je u'étais pas chargé (l'une mince besogne! Moi et mon aide, il oous fallu! passer la nuit entière pour la hisser et la faire fonctionner. La morti mprévue de mon aide m'entrava dans ma mission. Gomme Francis était sans parents, sans amis depuis la mort de sa femme, il fallut bien que je procédasse au cérémonial de son enterremenl el à l'exécution de ses dernières volontés. En touillant dans ses papiers, je découvris — C'est mon secret ! L'abbé C... haussa les épaules; il fil quelques pas vers sa bibliothèque, en prit an gros bouquin en parchemin jauni e1 maculé. Il l'ouvrit, et lui demanda : -Au moins, pouvez-vous me dire Le livre que je liens à la main. - Oui, c'est le bréviaire du pape Honorius. — Très-Lieu, lil l'abbé G... en inclinanl sa tète. Maintenant pouvez-VOUS lire, de voire place, les Lignes que je souligne du doigt. - Parfaitement, répondil l'inconnu debout, sans faire un mouvement. Ce passagea irait aux exorcismes de l'antipape. Pour avoir la vie de L'homme que l'on veut tuer —c'est Honorius qui parle il tant boire, au moment du sacrifice de la messe, dans un calice rempli de sang humain; il faut être assisté du bourreau ou de L'aide du bourreau, avoir pour prie-dieu sur son bréviaire des ossements et un crâne de parricide. L'autel, durant le sacrifice, doit être éclairé par des chandelles de suif humain. Très bien, termina l'abbé, en fermant le Livre. .Maintenant, dites-moi le but de ce sacrifice ? l'nui' mon compte, je ne puis Le dire. Dites-le-moi, je le veux! dit Lmpérative- l'abbé C... revenanl vers lui, après avoir l'émis le livre d'Honorius dans sa, bibliothèque. 12 206 -Non,je ne peux pas!... Non, je ne peux pas le dire ! - Dites-le, exclama l'abbé d'une voix tonnante. Je le veux !... je le veux ! Après des efforts inouïs, en poussant de profonds soupirs, il s'écria : — Tuer l'archevêque de Paris, parce que je ne puis arriver au pape! En finir avec le chef de l'Église et de l'idolâtrie qui, en m'opprimant, Henl dans l'esclavage tout le bas clergé, tei, je tue le plus ha»1 représentant de La catholicité Ah! si je pouvais aller à Rome, ce n'esl pas Sibour que je frapperais, ce sérail Le pape ! C'est bien, j'en sais assez ! lit-il avec un geste d'effroi et de dégoût. — Réveillez-vous ! Réveillez-vous !... Le professeur de unifie lit des contrepasses auteur du magnétisé. Les nerfs de celui-ci se détendirent. Il refit des soubresauts, revint à lui et se frotta les yeux. Puis, comme sortant d'un rêve, il demanda à l'abbé G... indigné, à Francis, épouvanté : Ou suis-je?... Qu'ai-je fait? Ou plutôt demanda-t-il : Que m'avez-vous fait, monsieur l'abbé? Celui-ci répondit froidement, en lui montranl la porte : .Je vous ai fait dire votre secret, monsieur: 203 et c'est pour cela, qu'à aucun prix, entendez- vous, à aucun prix, je ne vous donnerai le livre d'Honorius. L'inconnu lui riposta, avec aigreur, après s'être remis de sa première stupéfaction : Ah ! je devine, vous m'avez endormi, pour surprendre mon secret! C'est une trahison ! Eh hien ! ce livre, je nie le procurerai ailleurs. Maintenant je sais aussi ce que je voulais connaître. Au revoir monsieur! Avant peu, vous entendrez parler de moi ! Quelque temps après, l'archevêque de Paris était assassiné par un prêtre, àl'église Saint- Etienne-du-Mont. En voyanl arriver de la Conciergerie à La Roquette le meurtrier de l'archevêque, Francis fut terrifié, il reconnut, dans Verger, le prêtre magnétisé, quelques semaines auparavant, par l'abbé C... 11 courut comme un fou rue d'Enfer ; il se présenta chez le sorcier, et lui dit : J'ai vu l'homme qui a tué l'archevêque de Paris. C'est celui qui est venu, il y a quelques semaines, vous cousulter. C'est le prêtre Ver- ger. 11 a tenu sa parole. Par cette entrevue, relatée sur des notes intimes, mon ancien aide, Francis, avait surpris Verger aussi implacable dans sq résolution dia- 208 SOUVENIBS boliqûe qu'il me parut hésitanl e1 lâche devant l'échafaud. Verger savaii donner la mort, il ne savait pas l'affronter. On le verra à ses derniers moments. XVIII LE DEUXIÈME ASSASSINAT D'UN ARCHEVÊQUE DE PARIS Stendahl, dans son roman Le Rouge et le Ifoir, avait-il deviné letypede Verger?Gomme son héros, c'est un prêtre ambitieux, dévoré de désirs, qui, sous d'humbles allures, cache un espril militant, dominateur, irascible, poussant l'égoïame jusqu'à la férocité. Il se venge sur un chef de l'Eglise îles déceptions qu'il ne doit qu'aux provocations de son caractère vindicatif. Orgueilleux el personnel, sorti du peuple par une grande dame qui a cherché l'oubli du monde dans la religion, lui, Verger, N'y entre que pour «'il sortir plus lard par le sang] Son individualisme ne peut s'accommoder de "humilité chrétienne. 11 souffre de son obscurité, f "''st un orgueilleux qui, dès le plus jeune âge, 18. 210 SOUVENIRS rêve les honneurs. Jl ne méprise l'idolâtrie que parce qu'il n'esl pas lui-même une idole. I nfatiié de son intelligence méconnue, souffranl de sa pauvreté, ne pouvant se faire un nom, une fortune par l'hypocrisie, il cherche la célébrité ou la notoriété par la violence. Il ne rencontre que'l'abandon el la misère; désespéré, il aspire à la célébrité dans le Bang. Pour s'imposer au vulgaire, il attend sa victime cl son heure. Ce ([uc Verger recherche avant tout, c'est de l'aire le plus de bruit possible autour de son nom. Ce prêtre a toutes les ardeurs de Claude Frollo el tout l'orgueil de Lacenaire. C'est un ambitieux qui, au début, rêve d'être pape, et qui, devenu prêtre interdit, malgré l'indulgence de ses supérieurs, tousses bienfaiteurs, se tourne contre eux des qu'il a. lasse leur profonde mansuétude. Alors, de désespoir, (levant sa carrière brisée, le prêtre se fit assassin ! Ce n'était pas un fanatique, ce n'était pas un fou proprement dit. à inoins que l'égoïsme et l'orgueil pousses au point où les portail Verger, ne soient aussi de la démence. Implacable comme les faux dévots. Verger avait la main aussi prompte que la tète. L'histoire de sa vie dessine bien son caractère. m Fils d'un modeste tailleur de Neuilly-sur- Seine. il se fail remarquer à l'enseignement mutuel par sa piété el son intelligence. Une grande dame, la marquise de Rochefort, supérieure des filles de Saint-Vincent-de-Paul, s'intéresse à cel curant précoce. Elle le fait entrer, en 1841, au séminaire Saint- Nicolas-du-Chardonnet, dirigé à cette époque par l'abbé Dupanloup, l'ancien évèque d'Orléans. Au sé mina ire. Verger, qui a obtenu le premier prix de sagesse el le premier prix d'instruction religieuse, vole une somme de soixante francs. A quoi lui serl son larcin, à. acheter les œuvres de Voltaire ! Cette faute grave, qui donnait un démenti à sa sagesse et à sa piété, loin de motiver son expulsion, est passée sous silence. grâce àla protection de la supérieure des filles de Saint-Vincent-de-Paul. Verger, en passanl par tous les grades du noviciat arrive à la prêtrise. Il dessert la paroisse de ( hiercheville. Mais à peine est-il abandonné à lui-même que sa personnalité remuante el ombrageuse s'accuse. 11 se plaint de n'être pas pavé. On lui reliresacure.il devient, premier vicaire à la commune de Jouarre; là il se dispute avec le curé. On l'envoie à la cure de Bailly. Là encore, il fait un procès au voifurier qui l'a déménagé. 21S SOUVENIRS 11 perd son procès, et par dessus en paye les Frais; i] enrage de nouveau, e1 pour tout de bon. Celle scandaleuse affaire, qui émeul le clergé de Paris, le force à l'exil. Il se rend à Londres. Encore une l'ois, sa puissante protectrice^ La sœur Mélanie, supérieure, des filles de Saint- Vincent-de-Paul, intervient ; elle le fait rappeler à Paris ; et sur sa recommandation, il entre à Saint-Germain-l'A uxerrois. A cette époque, c'est-à-dire, en 1852, Verger est chargé de dettes. L'abbé Légrand lui avance une l'oile somme; pour mieux se libérer, il lui offre une chambre dans son presbytère. Il devienl porte-croix, au service de la Chapelle des Tuileries. Cette fois, près du soleil, Verger se croil sur le chemin de la fortune, mais ses antécédents sont contre lui. On lui a pardonné son passé, mais on ne l'accueille qu'avec méfiance. L'abbé Légrand pourtanl a tout l'ail pour l'effacer. Verger édifie par sa pitié ceux qui l'entourent. Comme la récompense ne vient pas assez vite, il perd patience, il diflame l'àbbé Légrand, son bienfaiteur. Cette ingratitude lui retire la protection de la sieur Mélanie. L'abbé Légrand l'expulse de son église. Verger est sur le pavé. En vain fatigue-t-il d'un bourreau de paris 21.3 l'archevêché de ses réclamations, de ses calomnies contre l'abbé Legrand, on ne l'écoute plus. Enfin,c'es1 le2février 1856, Verger va seplacer dans l'église de la Madeleine. 11 porte sur sa poitrine une pancarte sur laquelle sont écrites en latin ces paroles de l'évangile : « J'ai froid, el ils ne m'onl pas vêtu ;.j'ai faim, et ils ne m'onl pas donné à manger. » Au bas et eu français. Verger avail ajouté: " Je ne suis ni suspendu, ni interdit, pourtant on me laisse mourir de faim ! » Verger esl arrêté. On le conduit à la préfecture de police. Là, un médecin constate qu'où n'a pas affaire à un fou, mais à un homme dangereux. Dôs ce jour, Verger es1 placé sons la surveillance d'un agent. Cette surveillance ne l'ail qu'irriter son caractère vindicatif» Cependant, comme il fa.i1 pour, on lui donne, quoique avec répugnance, la cure de Scris en Seine-et- Marne. Voilà un curé sous la surveillance de La police. Le fait es1 assez curieux pour le signaler. En chaire, il se mel à prendre la défense d'un homme condamné aux travaux forcés à perpétuité,^ n'attaque pas que la justice, il s'en prend à la religion dont il est le représentant, à l'archevêque de Paris el même au pape. Il ne se 214 SOIT V K N I US contente pas, en chaire, de les accabler par la parole, il publie des libellés contre l'autorité cl la discipline ecclésiastiques, il attaque ouvertement les mœurs du clergé ! Pour mettre fin à cetétal de choses, l'archevêque de Paris le frappe d'interdiction. Alors, Verger quitté Scris pour se rendre à Paris, avec la ferme résolution de tuer l'archevêque de Paris, si l'on n'annule pas l'interdiction dont il est justement frappé. On a vu, parla scène qui s'est passée précédemment, que .cette pensée fatale étail devenue la préoccupation de tOUS ses instants. Cependant il rte faut pas croire ,qu'imbu des idées modernes. Verger voulait en finir avec l'Eglise du gouvernement. Non, il n'agissait que dans un but intéressé. Caractère absolu, il ne mettait rien au-dessus de la théocratie. 11 ne se plaignail du pouvoir clérical que parce qu'il ne pouvait plus en gravir les sommets. Il avait attaqué la justice parce que, selon lui, elle se détachait trop du clergé. Il attaquait le clergé parce qu'il croyait avoir à se plaindre de ses rigueurs, En combattant les doctrines de ses supérieurs, il n'obéissait qu'à uni' vengeance personnelle. Dès qu'il avait été sûr que l'archevêque ne pouvait lui pardonner ni lui rendre sa cure, il avait condamné l'archevêque de Paris. d'i n bourreac oe paris Verger avait choisi le jour de La fête de sainte Geneviève, parce qu'il étail désireux d'avôir pour spectateurs non seulemenl La population parisienne, mais tous les Qdèles venus des points les plus éloignés de La France. Le samedi •". janvier 1857, Mgr Sibour, le malin, était inquiet, indisposé ; il avail renoncé comme mû par une vague appréhension, à l'idée de se rendre à l'église Saint-Etienne-du-Mont, pour présider la fête de la patronne de Paris. Le tempsétait froid, brumeux. Dans lajournée il se sentil mieux. L'archevêque dii à L'abbé Galodi,qui L'accompagnail dans les grandes cérémonies : — Annoncez ma visite à Saint-Ëtienhe-du- Moni. Un instant après, il se disposai! à partir avec l'abbé. Pendant qu'on prépara41 son dépari et qu'il cherchait, en présence de L'abbéCalodi, quelques, papiers, sa main rencontra un paquet c acheté Malgré lui, Monseigneur tressaillil : c'était son testament. — Ceci esl mon testament, dit-il ; vous voyez où je le mets. On ne sait pas ce qui peut arriver. L'abbé sourit ù son tour ; il lui répondit : — D'où vous vient cette pensée, monseigneur ? 216 SOUVENIUS — Probablemenl parce que MgrAffre, le jour de sa mort, avait officié dans La même église où je vais célébrer la fête de La patronne de Paris; mais, une pareille pensée est un sacrilège ; n'en parlons plus. En dépit du mauvais temps, La masse des fidèles encombrait l'église trop étroite pour elle. Ce jour-là, Mgr Sibour se présente discrètement dans La sacristie pour se revêtir de ses habits sacerdotaux. Ondirail qu'ilveul éviter la foule, qu'il a peur de marcher et qu'il redoute jusqu'à son ombre. Henri IV avait eu de pareilles appréhensions deux heures avant d'être tué par Ravaillac ! Lorsque la procession dépassa La chapelle gothique consacrée à La patronne de Paris, on remarqua un homme pâle, vêtu de noir, qui paraissait attendre avec recueillemenl La bénédiction donnée par l'archevêque. Mgr Sibour passe, l'homme pâle se dresse devant Lui. Il s'empare violemment du bras gauche du prélat. Par un mouvement rapide, il Le force à faire demi-tour, et de La main droite Lève sur Lui un long couteau catalan. Le prélat, en se sentant atteint, pousse un cri de douleur ; il s'empare de La main qui vienl de le frapper, mais sa douleur le force à lâcher d'un bourreau de paris 217 prise. L'assassin en profite pour relever son arme e1 frapper de bas en haut. Jl atteint sa victime au cœur. Puis retirant le couteau de la blessure, il le montre triomphalement, tout ensanglanté, à la foule, el s'écrie d'une voix vibrante sous la voûte sonore du temple : Pas de déessesA bas les déesses! Au même moment, le corps de l'archevêque Sibour s'affaissa et tomba. Un inconnu s'élance sur l'assassin, il le frappe a u visage. Celui-ci répète : — Pas de déesses.'... A bas les déesses! On arrête le misérable, on apporte un matelas, on y dépose le corps de l'archevêque qui ne peut prononcer une parole, l'n médecin arrive. Il reconnaît que le couteau a perforé le cœur, en formant une plaie profonde el béante entre les côtes. Conduit au poste du douzième arrondissement, l'assassin répond avec sang-froid à ceux 'lui l'ont arrêté : — Je suis prêtre, ennemi de l'idolâtrie, .le me nomme Jean-Louis Verger, âgé de trente ans. né à Neuilly e1 je suis un prêtre interdit. 13 XIX LE PRÊTRE ET LE BOURREAU I >ès le commencement de l'année 1857, M. F... ressentàil les atteintes du mal, qui le forçait, après l'exécution d'Orsini, de faire un voyage en Italie. Vers le 10 janvier de cette année, je reçus à Rouen une lettre de M. F... e1 une autre émanée du ministre de lajustice; ces deux lettres m'en- joignaieni de me rendne â Paris, pour procéder, en cas du rejel du pourvoi de Verger, A. sa prompte exécution. Je partis de Rouen en toute hâte ; j'arrivai à Paris le 10 janvier. A cette époque, Verger était incarcéré à Ma- zas. Il fui conduil à la Conciergerie, en prévision des assises qui allaienl s'ouvrir pour les débats concernanl l'auteur de ce1 épouvantable assassinai. 220 SOUVENIRS Une fois à la Conciergerie, Verger écrivail ;ï son avocat : i Seul j'ai prémédité, j'ai réussi. J'ai porté le coup qui vienl d'atteindre l'archevêque de Paris. » 11 n'avait pas besoin, dans son odieuse forfanterie, de s'en vanter.Des témoins comme l'abbé C... et ceux qui l'entouraient, auraienl pu confirmer son étrange et cruelle bonne foi. En cour d'assises, Verger se montra co qu'il avait été duranl son sacerdoce : violent, vantard et cynique. Gomme toujours, il vomit des calomnies sur ses bienfaiteurs. 11 accable d'outrage^ l'abbé Legrand e1 l'archevêq.....le l'uris. Sa conduite fut si scandaleuse qu'elle entrava le cours de la justice. Il fallut le renvoyer de l'audience. — Je me moque de vous, dit-il au président, Je me moque de vous tous,excepté de Jésus-Christ ! [1 défia la magistrature comme il avait défié l'Eglise, et la magistrature décida qu'on passe- rail outre aux débats, e1 qu'on le juger ail en son absence;. Le procureur général renonça àprononcer son réquisitoire ; son défenseur n'excusa sa conduite qu'en la mettant sur le compte de la démence. C'était ce que voulait Verger. Rentré dans sa prison, sa fureur se calma. d'un BOUHREAU de paris 221 Lorsqu'on lui eut lu sa sentence de mort, son assurance l'abandonna. l T n frisson s'empara de tous ses membres. Cependant, encore furieux, l'écume à La bouche, mais la voix brisée par la terreur, il s'écria : — Allez-vous-en!... Je vous chasse!... Je vous chasse et je vous méprise... Allez-vous-en! Une fois seul dans son cachot, il se frappa la tète contre les murs, de désespoir ; puis il retomba dans nu étal d'accablement, qui faisail peine à Ions ceux qui l'entouraient. Le 16 janvier, Verger fui ainsi transféré de la prison de la Conciergerie à celle delà Roquette. En montant dans la voiture qui lui faisail faire le dernier trajel du Palais de Justice à l'échafaud, la peur de la morl le reprit. Il lui fallul l'aide des gardiens pour mouler dans le lugubre équipage ! tl éclata en sanglots à la vue de sa dernière prison. Mais une fois à la Roquette, il reprit courage, durant le délai que lui laissail son pourvoi. Il devint doux, résigné. Au moment de recevoir le terrible appareil qui paralyse les mouvements d'un condamné à morl. il supplia qu'on lui laissât libre la main droite. Alors, il ne cessa d'écrire. Sa vantardise reprit le dessus. 11 disait à qui vonlaii l'entendre ; 222 SOUVENIRS — Après mon renvoi de Saint-Germain- l'Auxerrois, j'achetai une haché avec laquelle j'avais l'intention de frapper, l'archevêque el l'abbé Legrand. Un autre jour, Verger parodianl Lacenaire, disail effrontément, avec un sang-froid qui gla- çail l'âme : — Ge pauvre monseigneur de Paris, quand je l'eus frappé, ce ne fui pas du remords que j'éprouvai, ce fui comme un grand apaisement... Mon âme se détendit. Je laissai tomber les bras le long du corps comme l'ouvrier qui a fini sa tâche.' Mais si Verger avail la férocité de la bête de proie, il en avait aussi la lâcheté. Les jours s'avançaient, el comme son pourvoi n'arrivail pas, sa vantardise éclatait de moins en moins; il manifestait une visible anxiété. Lorsque Bon pourvoi es1 rejeté, il se livre à de tels actes d'extravagance, qu'on le croil réellement fou. L'empereur appelle une commission de médecins pour constater une fois de plus, après le scandale de son procès, l'étal mental de Verger. Le médecin de Napoléon 111 conclul que Verger jouit bien du libre exercice de ses facultés e1 qu'il joue l'insensé ! Son espoir est encore déçu et l'ordre de son exécution esl donné pour le 30janvier. d'un bourreau bs paris Je me présentai donc, à la cellule du condamne, après avoir faii pendanl la nuit dresser l'échafaud sur [a place de La I loquettd. A sept heures du matin, j'entrai Wr&O le directeur de la prison et l'aumônier, l'abbé Hugon, dans le cachot de Verger. J'étais accompagné du premier aide de F..., Francis, qui, d'après ses relations avec l'abbé G..., connaissait particulièrement l'assassin de l'archevêque de Paris. Après une nui! passée dans les agitations et la colère, Verger avaii Uni par sommeiller. L'aumônier s'approcha de lui et vint lui annoncer que le moment fatal approchait. II était à côté du directeur, moi je me tenais derrière eux avec François. A la vue de l'aumônier, le condamné fit un bond ei s'écria : - Mais, c'est une trahison, monsieur l'abbé! No vous ai-je pas dil que je ne voulais pas de vos consolations. D'ailleurs, je ne veux pas Unir ainsi. Non, je ne le veux pas ! Puis, se tournanl vers le directeur, il lui dit nvec un accent désespéré : — Monsieur le directeur, je demande une heure ou deux pour écrire à l'empereur. Ses traits étaient livides, ses yeux atones, sa bouche contractée. Il faisait peine avoir. — G'esl impossible, lui répondit le directeuri Les ordres sont formels. 224 SOUVENIRS — Oh! encore une heure, monsieur le directeur. Une seule !... une seule !... implora Verger en pleurant. Les assistants souffraient des tortures de cet homme, si affaissé après avoir été si arrogant. Il se lil un profond silence. L'abbé Hugon retourna vers lui pour lui donner de nouvelles consolations. Le condamné, à son approche, parul plus livide encore, el s'écria, plein de fureur : — Non ! pas de prêtre ! Pas de reliques. Je n'irai pas à l'échafaud. Vous ne m'aurez qu'en pièces ! Voyant qu'il s'obstinait à rester dans son lit je lis un geste à Francis pour qu'il se rappro- châl de lui, afin de le forcer à s'habiller. En reconnaissant Francis qui l'avail accompagné autrefois chez l'abbé G..., Verger devint plus effrayant encore. Ses cheveux se dressèrent sur son front, ses yeux hagards tournèrent dans leur orbite. 11 s'écria en râlant : — Ah ! lui, cet homme encore !... car je devais le revoir... puisque c'est lui qui m'aidait à invoquer le bourreau ! Francis se contenta de prendre le condamné par le corps pour le faire sortir de son lit. Verger faisait mal à voir. Il fallait eu finir. Ses traits tirés, marqués, ressemblaient à ceux d'un vieillard, D'l'N nOUEREAT: DE PARIS 285 Une sueur froide couvrail sou front. 11 s'enveloppait dans les couvertures, se cramponnanl à son lit. Il lui l,-lit contre Francis e1 les gardiens. — Otez cet homme-là de devant mes yeux, e'esl un assassin ! criait-il. G'esl lui qui, il y a un an. m'a entraîné chez le sorcier pour l'aire ce que j'ai fait! An meurtre! au secours! à l'assassin ! Le désespoir centuplail ses forces. Francis ne pouvait se rendre maître delui; je m'avançai à mon tour, .le le regardai fixement, je lui criai d'un air menàçanl : Eh liien ! Verger? \ Il l'ailut céder. Porté dans l'avant-greffe par Francis elles gardiens, on procéda à la toilette. I )és que Verger se sentil au pouvoir de Francis, qui lui rappelait son étrange visite à l'abbé G..., une réaction s'opéra en lui; il tomba dans un complel abattement. Une fois ses cheveux rasés, il tourna des yeux suppliants vers l'abbé Hugon et, de lui-même, se jeta dans les liras de l'aumônier. Pour la première l'ois, l'assassin de l'archevêque de Paris déplora son crime. Ce fut l'abbé Hugon qui r&ecotapagna seul, chancelant, jusqu'au pied de l'échafaud. .le l'assistais dans ce lciste voyage. Monté sur la plate-tonne, Verger murmura. 19, 220 SOUVENIRS — Agneau de Dieu» ayez pitié de moi ! Amende honorable ! Sur t'échafaud, toujours aidé par moi e1 par l'aumônier, Verger esl tombé à. genoux. L'abbé Hugon reste auprès de lui et je me place à l'un des montants de la guillotine, prêl à presser, le ressort. Verger se jette encore une fois dans les bras de son confesseur et l'embrasse avec effusion. Enfin, il tombe sur la bascule. Quelques secondes après, la tête de Verger roule dans le panier. XX COLLIGNON Sur les notes de Francis que j'eus en dépôl après sa mort, il est question de Gollignon, de ce meurtrier célèbre qui no servira jamais de modèle au parfait cocher. Une année avanl Verger, Gollignon entrail à la Roquette dans la cellule des condamnés à mort, pour expier son assassinai, sur un bourgeois. Gommé Verger, il se vengeait sur un supérieur do sa position brisée par son insubordi- nation el son orgueil. Comme lui,il préférai! la tnorl à la misère. Brutal, effronté et cynique» il ftvail comme Verger, La même vanité. La brute et l'hommé instruil se valaient. La différence entre ces deux meurtriers,est à l'avantage de Collignon. Le cocber est moins lâche nue le prêtre; le cocher sut au moins mourir. 228 Voici comment Collignon avait été amené à tuer un bourgeois pour lui donner une leçon. Un jour Gollignon charge, comme il le dit lui- même, deux pékins. Ils étaient venus à Paris pour faire un voyage d'agrément. Ils logeaient rue d'Enfer. Le pauvre Juge, c'est le nom de la victime, eut une altercation avec son cocher. Gollignon réclame pour sa course au bois de Boulogne, deux francs en trop, aux époux Juge. Le monsieur est entêté. 11 ne veut pas être refait. Néanmoins sur les pressantes sollicitation de sa femme, il paie les deux francs que lui réclame le fougueux cocher, mais il prend le numéro de sa voiture, il se promet de se faire rendre les deux francs. Il adresse une plainte à la compagnie; la prélecture et la compagnie contraignent le cocher infidèle à rendre la somme perçue indûment. Gollignon est mis à pied. 11 jure, à son tour, de rendre la monnaie de sa pièce à son bourgeois. Ces deux francs, tant disputés, sont cause de la mort d'un homme. Condamné à rendre en personne cette modique somme, Gollignon se dirige vers la maison de La rue d'Enfer, armé de deux pistolets. Pendant que M. Juge lui fait un reçu, Gollignon lui décharge à bout portant ses deux pistolets en i 229 plein visage. 11 regrette, dit-il à l'audience, au moment où est tombée sa victime, de n'avoir pas eu un troisième pistolet pour faire aussi l'affaire de la bourgeoise. Après le crime, il s'échappe, au milieu des cris d'épouvante. 11 tombe, à L'étage au-dessous, chez qui ? Chez Proudhon, le célèbre économiste, l'auteur du fameux paraxode: La propriété est le vol. G'esl chez Proudhon, sur sa dénonciation, que Collignon est arrêté. Francis, très partisan de La phrénologie, eut le temps, à la prison de la Roquette, d'étudier la tête de Collignon avant qu'elle ne roulai dans le fatal panier. Voici ce qu'il constata : Le derrièrede la tête,très bombé, sesproénii- nences à la naissancede l'oreille, indiquent chez Collignon, connue chez Lacenaire et Verger, un penchant à la dispute, à la provocation et à l'amour de la domination. Tous les trois ont la bosse delà destructivité. Quels que soient les traits agréables, pleins de douceur de Lacenaire et de Verger, Leur âme i'st aussi noire que celle de Collignon, à la face bestiale. Pour tous les trois, les mains sont mauvaises. hideuses el difformes. 11 est constant que M..luge était un entêté. 11 avait eu le tort de jouer avec la position d'un 2-°)() SOUVENIRS homme, pour quarante sous ! Mais, ce qui était plus condamnable de la part deCollignon,c'étai1 ni. us prétexte de donner une leçon aux bourgeois, de tuer aussi un homme pour deux francs ! Gollignon, les débats l'ont prouvé, lui toujours un être violènl et emporté ; il frappaitsa femme h. poings fermés. II l'abandonnait, pour ne pas être gêné par sa famille. M. Juge avail joué de malheur ou s'attaquanl à un cocher donl l'ambition était de il.......ir un exemple aux bourgeois ! Vaniteux comme les grands criminels, ses prédécesseurs, Collignon s'irrite, il s'indigne lorsque son défenseur veut le faire passer pour fou, et il s'écrie : — Non ! nuu ! .lu 110 suis pas fou ; enloiidoz- vous ? Lorsque le tribunal le condamne à la peine de mort, en lui faisant entendre qu'il a trois jours pour se pourvoir ou cassation, il répond : — Ce n'est pas la peine, allez ! Mais le premier mouvement d'orgueil passé, l'instinct de la conservation reprend le dessus. Il demande son pourvoi. Lorsque l'heure es! venue de monter à l'échafaud, il regarde la guillotine d'un air de mépris e1 dil on lovant les épaules : — Ge n'est que ça ! Dans sa cellule, trois jours avant sa mort. n'UN BOURREAU DK PARIS 231 Collignon ne cessai! déjouer aux cartes ; i] disait à ses gardiens : — Vous êtes des ouvriers comme moi ; et j'ai voulu corriger une bonne fois nos exploiteurs. On me coupera le cou; mais c'est égal! Les bourgeois y regarderonl à deux fois maintenanl avant d'exploiter les ouvriers ! Le 6 décembre 1855, le directeur de La prison, l'aumônier et le bourrau vouaient le chercher dans la cellule pour le préparer à la mort ; Colli- gnon dormait profondément. Cette fois F... fut l'exécuteur de Collignon. Je ne devais le remplacer qu'un an après, pour Vert ger. Dès l'aube, une foule immense envahissait la place delà Hoquette. Mais en raison de l'humble condition «lu condamné, le public des exécutions était plus mêlé que de coutume. Le public commença à s'impatienter une fois que le charpentier eut donné le dernier coup de marteau à la guillotine. 11 attendait avec impatience, en battant la semelle et murmurant sur l'air des lampions : Colli... «lion!... Colli... «non!... Enfin, l'heure sonne. La grande porte de La Hoquette s'ouvre, Collignon paraît avec l'aumônier qui lui présente le crucifix. A sa vue, les chants s'arrêtent, le silence se rétablit. 232 SOUVENIRS Après avoir contemplé la guillotine d'un airde dédain il s'avance d'un pas assez ferme, la tête haute, mais il est très pâle; il jette un regard circulaire sur la Ion le. L'aumônier s'approche de plus près du patient 11 le repousse et lui dit > - Laissez-moi donc tranquille, monsieur l'aumônier! Vous voulez me conduire, l'aire votre métier comme je faisais le mien en conduisanl mes chevaux. Mais, moi, je n'ai pas hesoin de vous, je tiens à m'arranger à ma façon. 11 saute sur la bascule, regarde avec un sourire do défi le couteau suspendu sur sa tète ; il crie à la foule : «— Citoyens! Méliez-vous des bourgeois!» Le couteau tombe, unbruitsourd se l'ailentendre. C'est fini ! \ XXI JUD En 1800, Jud faisait parler do lui. Par ses crimes, il dépassai! Pieri, il égalai! Lubani. Ges trois agents de la police étrangère ontfowné, au profitdes adversaires de la France, une épouvantable trinité. On connaît Pieri et;Lubani. Maintenant, Jud va se faire connaître. " En 1860, Jud n'est plus comme à Paris, en 1852, le faux comte de Matricore ; c'est un déserteur du troisième escadron du train dos équipages militaires : mais soldat déserteur ou fauxgentil- homme, c'est toujours un espion qui utilise, au profit de ses intérêts de bandit, les instructions secrètes do l'étranger. Au mois de septembre, en Alsace, Jud prend io chemin do for entre Tillischeim el llfurth. 11 ; i pour voisin, dans le mémo compartiment, un 235 SOUVENIRS médecin militaire russe. Lorsqu'on arrive à destination, on trouve dans le compartimenl le médecin (''tendu sans vie sur la banquette et baigné dans son sang. H a reçu à la tête deux coups de revolver. ( >n croil d'abord à un suicide, mais les médecins constatenl que cette mort esl le résultai d'un crime. On recherche en Alsace le voyageur qui était avec le médecin militaire dans le train de Tillischeim Ufurth. Il a disparu subitement. On s'informe, on ne tarde pas à découvrir sur - le signalemenl donné par des employés que l'auteur du crime esl un déserteur, nommé Jud. Il est arrêté à Ferrette, son pays natal. Mais dans son pays, jusque dans la maison d'arrêl où il est conduit, le meurtrier a des intelligences. 11 se sauve et on laisse supposer qu'il s'est échappé de la prison en y terrassant trois gardiens ! Plus de trois mois après, ou revit Jud à Paris et sa présence esl signalée tout à coup par un nouveau meurtre. Dans la nui! du 6 décembre, un train express, venanl de Troyes, s'arrêtàil à Paris. Les employés visitant, à quatre heures du malin, un des wagons de ce train, découvrail le corps du présidenl de la cour impériale, AT. Poinsot. Il avait deux blessures â la tête, l'une près de la tempe, l'autre derrière le crâne. D'UN HOURREAU DE PARIS 2.T) l '11 instant, commé pour le médecin militaire, on crut au suicide ; mais en découvrant une quatrième blessure et en retrouvant le rouleau qui l'avait faite dansles vêtements du mort, on fui convaincu qu'il s'agissait d'un crime. Qui avait commis cet audacieux forfait? Sans doute l'homme que l'on avait vu avec lui sur la ligne, et qui ne l'avait quitté qu'à Nagent. * >n découvrit sur la banquette où était étendu le cadavre, un cache-nez en coton couleur Hé de vin, cache-nez qtti ne se porte généralement pas à Paris. Cinq jours après, sur les renseignements du parquet, le procureur impérial donnait le signalement du meurtrier ; il indiquai! nue l'assassin du président de la cour impériale était le même que celui du médecin russe, répondant à la fois aux noms de Moncalti, de Matricore. et de Jacques Jud. Ce douille meurtre commis dans l'espace de six mois, par ce Jud mystérieux, se jouant des juges, des gendarmes et des geôliers, frappa tout le inonde de stupeur. Etait-ce un assassin vulgaire, ce Jud? Ne tuait-il ses victimes que pour les dévaliser? Mais sur le médecin militaire russe connue dans la sacoche du présidenl Poinsot, il y avail autre chose que de l'or. 236 SOUVENIRS Pour les gons qui étaient dans les secrets d'Etat, ils savaienl qu'il n'y avaitpas que l'ap'pàl du gain qui avait été le mobile de cet audacieux meurtrier. Pour nia part, je me doutais, vaguement, de La mission occulte de Jud ; je connaissais par Francis l'étrange entrevue qu'il avait eue avec Lui el Pieri, lorsqu'il tenait ce dernier sur l'échafaud, sept ans auparavant, dans l'atelier de la rue des Vinaigriers. Gomme Pieri, Jtrd n'était-il pas, aii^i que je l'appris pins lard, l'associé el le complice de Lubani? D'après la conversation secrète que Jud eut avec Pieri, en 1852, dans un cabinet des Vendanges de Bourgogne, l'espion alsacien ue con- tinuait-t-il pas sa criminelle et sourde conduite tracée par une volonté impénétrable? Ainsi qu'on l'a vu, ce n'était pas la passion qui avait fait de lui l'amant de la servante qui passait pour être sa parente. Jud, en embauchant Pieri, en 1852, pour le compte de nos implacables ennemis, avail livré à son complice une partie des desseins de ses maîtres d'outre-Rhin. Pieri avait payé de sa tête ces services intéressés. Jud plus adroit ou plus audacieux, devait être moins malheureux. Qu'elle que soit l'importance qu'on puisse prêter à ers espions, â ces assassins, il est çer» d'un BOURREAU DE PARIS 237 tain que Le médecin militaire russe et le président Poinsot possédaient des secrets d'Etat qu'ils devaient aussi payer de la vie. On sait qu'après la paix de Viïïafranca, après l'abaissement de la maison d'Autriche au profil de la maison de Prusse, Napoléon III ne pouvait plus compter sur la reconnaissance de cette dernière. Le casque prussien se dessinait à l'horizon de l'Italie dégagée de l'Autriche; et notre empereur ne devait plus concevoir l'idée d'avoir de bonne volonté les provinces du Rhin. Fort de ses victoires, Napoléon 111 s'était tourné vers laRussie. Le czar, oubliant ou avant l'air d'oublier la défaite de Crimée, envoyail en secret aux Tuileries, un espion russe, chargé d'un message promettant l'appui moscovite à l'empereur français, si l'empire, de son côté, restait neutre dans les revendicalions de la Russie sur la Pologne allemande. I/empereur attendait avec impatience le messager du czar. Mais, le prétendu médecin militaire russe, un 6spion,ne deyail pas se rendre aux Tuileries pour y porter son message. L'Allemagne veillait. A espion, espion et demi. Le pistolet et le couteau de Jud devaient arrêter le médecin au passage. D'un autre côté, on sait queleprésident Poinsot, d'abord rebelle au coup d'État, puis rallié à l'empire, avait été choisi par le souverain pour 338 SOUVENIRS occuper dans les futures provinces du Rhin la place de premier président de la cour qu'occupait son collègue Millevoye, dans les provinces annexées. Jud, en faisant deux cadavres, devait anéantir ce plan. La mort du médecin russe et du président Poinsot entravait la marche du second empire. L'ère des déceptions morales allail commencer en attendant l'heure sanglante des défaites. Le travail souterrain de L'Allemagne se faisait déjà sousletrônede l'homme de décembre, grâce à d'indignes subalternes, tels que les Pieri, les Lubani et les Jud ! Lorsqu'on apprit dans la magistrature la mort mystérieuse du présidenl Poinsot, ce fut une stupeur qui alla jusqu'à l'effarement. La quatrième chambre don1 il étail le présidenl remit, par l'organe de son remplaçant, toutes les alfa ires à huitaine. Les circonstances graves, en partie cachées qui accompagnaient cet assassinai, émuienttout Paris. Les magistrats do la quatrième chambre, revêtus de leur robe, assistèrent aux obsèques. Tout le barreau suivit le cercueil. Les avocats qui vivaient autant dans les coulisses de la politique que dans celles du prétoire, ne s'illusionnèrent qu'à demi sur la nature de cet assassinat. Ils savaient que, depuis quelque temps, le magistrat Poinsot avait l'oreille de l'empereur et qu'à l'exemple de M. Troplong, 23'J lui aussi l'avait suir/ jusqu'au-delà du Rubicon. Gomme l'avait laissé entendre autrefois Jud à Pieri, la Prusse ne pouvail plus permettre à Napoléon III d'aller trop loin, au-delà do oc Rubicon. Elle lui défendait de passer le Rhin, comme il avait si bien passé les Alpes. Lorsque j'appris la mort du président Poinsot par Jud, Francis revenait de la veille de son terrible voyage d'Italie. Il était sous le coup de la morl de mon prédécesseur, provoqué ou tout au moins accélérée par l'odieux Lubani qui, en France, étaitparve- nu à se soustraire à la justice el à éviter la peine capitale. Quand j'eus appris à Francis le crime de Jud, il secoua la tète et me répondit avec amertume : - J'ai bien peur que, comme Lubani, la justice, avec Jud, en soit pour ses frais de procédure. F... est mort sans avoir vu revenir Lubani à la Roquette; c'est mon patron qui* en Italie, a été exécuté par Lui. Ces grands scélérats se tiennent par des liens mystérieux qui leur font délier l'échafaud. Francis avait dit vrai. On Q1 bien des procès à Jud; mais l'inculpé, sauvé une première lois de la prison, à Ferrelte, ne la vit plus s'ouvrir pour lui. A.vant comme après la mort de Francis, je ne SOUVENIRS devais revoir Jud; car il resta aussi impuni que Lubani. Pourquoi ? Parce que, comme ce bandit célèbre, !a politique protégea toujours Jud, devenu plus tard un assassin légendaire. XXJI LE RENDEZ-VOUS D'UN ESPION ASSASSIN C'est encore de Francis que j'appris La façon dont Jud entra en relations avec le président Poinsot, à sa propriété des environs de Troyés. l)ans cette entrevue se décida la mort du magistrat. Francis en tenait les détails de sa femme expirante, compagne de Céline et maîtresse de Jud. Or, par les premiers jours de décembre, au château do la Chaource, une jeune femme était assise, pâle et rêveuse, dans le cabinet de travail de son maître, le magistrat Poinsot. Les clés dans La main, elle regardai! avec une fixité effrayante la caisse de son propriétaire. Sa Poitrine se gonflait. On sentait que la vue de cette caisse lui faisait mal. Elle se levail pou. faire un pas vers elle, agitanl fébrilemenl les Clés dans ses mains, puis elle retombait sur son 8 iège en s'écriant : U 2'k2 SOUVENIRS — Mon Dieu ! mon Dieu! que me i'orce-t-il à taire-là ? Cotte femme, c'était Céline, c'était sa servante ou plutôt la dame de confiance du président. La médisance suspectait une plus grande intimité entre Céline et M. Poinsot ; mais la médisance ava.il tort. si on l'avait vue alors,,son visage altéré par les larmes et exprimant la plus violente inquié- étude, on aurait compris ce qui la préccupait ; c'était Jud, son amant Jud qui se disait toujours son fiancé. Pourquoi ces larmes, ces irrésolutions ? Parce que Céline avait entre les mains deux lettres, qui lui annonçaient l'arrivée de son maître et de son amant. M. Poinsot lui disait qu'il viendrait prendre à Cliaource les lettres de sou fiancé alsacien, parce que ses confidences étaient vivement attendues on haut lieu. Jud, de son côté, la priait de lui rendre ses lettres, très compromettantes pour lui, ef il lui annonçait qu'il viendraitles chercher. La pauvre Céline, en cette circonstance et dans cette alternative, ne savait à quoi se résoudre. Elle ne pouvait abuser de la confiance de son maître, en lui volant les lettres de Jud. Elle ne pouvait non plus refuser à .Jud de lui remettre ce qu'il disait si nécessaire à son salut. Céline était très perplexe ; ou elle perdait la d'un bourreau de paris Confiance de son maître ou elle perdait l'avenir de son fiancé. — Que faire?... Que faire?... se demandait- elle en sanglotant, en se trappanl le fronl de ses poings crispés, en arpentant la pièce à grands pas. Un moment, elle courut à la caisse, essaya «l'ouvrir la serrure ; mais, en entendant le grincement de la clef, son cœur se serra. Elle retira la clef de la serrure et la rejeta violemment sur le bureau et s'écria : — Non! Tant pis pour moi, tant pis pour Jud ! Je ne suis pas une voleuse. Non, je ne volerai pas M. Poinsot, je ne tromperai point mon bienfaiteur, Je ne serai ni voleuse, ni lâche! Après tout, M. Poinsot méritait bien ces égards de la part de Céline. Dans sa vie privée comme dans ses fonctions de magistrat, il jouissail d'une excellente réputation. La droiture de ses sentiments rivalisait avec la rigidité de ses mœurs et l'aménité de son caractère. (les qualités n'étaient altérées que par une ambition légitimée par ses mérites, qui lui valaient la confiance de l'empereur. C'était parce que la chancellerie allemande n'ignorait pas ces détails que Jud n'avait cessé d'entretenir des relations avec la trop confiante Céline. Imprudente et étourdie, tel était le fond de 2i4 SOUVENIRS son caractère. On a pu en juger au restaurant des Vendanges de Bourgogne. Jud ne tarda pas, en exploitant ses défauts, à posséder ses secrets, c'est-à-dire ceux de son maître. Le magistrat Poinsot, séduit par la gentillesse, la pétulance et la sensibilité de cetle enfant, l'avait presque élevée sous ses yeux, il ne s'était ,jamais séparé d'elle. Lorsque Céline parvint à l'âge de femme, il ne voulut pas qu'elle restât vieille fille. Il lui avaii trouvé autour de lui, plusieurs fiancés, mais elle, de son côté, n'avait jamais voulu en entendre parler. Liée à Jud, elle les avait impitoyablement repoussés. Son maître lui ayant formellement demandé, un jour, la cause de ses continuels refus, elle lui avait avoué la vérité. Ellelui avait dit qu'elle aimait un Alsacien. Sans lui dire ce que l'existence de Jud avait de louche, Céline avait appris au magistrat que son liancé n'attendait qu'une occasion favorable pour devenir son époux. ( lotte occasion était subordonnée à l'annexion de l'Alsace aux provinces rhénanes. « Et de cette^annexion, prétendait Jud, devait dépendre son avenir. » A cette révélation, le magistral ne tint plus rancune à Céline. Non-seulement il l'excusa, mais il L'encouragea dans ses projets de mariage' M. Poinsot avait son but, A la veille de devenir SUS le premier magistrat des provinces annexées, il n'était pas fâché de connaître les dispositions d'espril des populations limitrophes. Céline pouvait les servi]' par ses correspondances avec s on fiancé. Céline, ignorante des projets de son maitre, aussi bien que des perfidies de l'espion, montra à Poinsot les lettres de son fiancé. Dans ses pressantes déclarations, .lud ne manquait pas de lui parler chaque fois de sa chère Alsace travaillée par l'Allemagne. •lud avait son dessein en parlant ainsi à Céline. Il provoquait de sa part, au profit de la chancellerie, les révélations de sa fiancée, el (die lui apprenait, l'imprudente ! l'intention du gouvernement français d'étendre les provinces du Rhin jusqu'au Luxembourg. Elle croyait rassurer Jud, au nom de son avenir, par cette future conquête. Hélas ! la pauvre Céline ne se doutait guère du mal qu'elle faisait. M. Poinsot, profitant des secondes vacances au Palais, s'était rendu un premier samedi de décembre, à Ghaource. 11 venait y chercher les ''dires du fiancé de Céline, donnant une idée exacte de l'attitude de la population du Haut- Rhin devant l'Allemagne menaçante. En même temps, par un singulier hasard ou par calcul, Jud se rendait également à Ghaource. 14. 24G SOUVENIRS Céline, près du bureau de son maître, était encore dans ses amères réflexions qui se terminaient par une révolte de conscience, lorsque le bruit d'un carreau brisé éclata derrière elle. La jeune femme se retourna avec effroi. Elle aperçu un bras qui passait à travers le carreau pour tourner l'espagnolette. C'était Jud. 11 n'était plus mis en liommedu monde, comme le jour où Céline le vit la première fois à Paris, il était babillé en paysan, portait une grosse cotte de velours et un pantalon de même étoffe. Il s'était enveloppé d'un cache-nez qui lui cachait une partie du visage, il arriva droit à la jeune femme confuse et tremblante. — Céline, ma chère Céline, lui dit-il, je n'ai pas une minute à perdre. Vous ave/, n'est-ce pas, les lettres que je vous ai demandées. Ren- dez-1 es-moi. Cette arrivée étrange de Jud, dans la nuit, ne fit que la raffermir dans sa résolution. - Non, répondit-elle énergiquement, vous n'aurez pas vos lettres, avant de me dire l'usage que vous en voulez faire. — Vous êtes folle, ma chère ! lui riposta .1 ud, qui n'avait plus à dissimuler avec sa maltresse. — Folle ou non, reprit Céline, vous ne les aurez pas, parce qu'elles ne m'appartiennent plus. — Voyons, ma chère ! pas d'enfantillages ! surtout, pas de faux scrupules ! Pourquoi me D'UN HOURREAU DE PARIS 2'l7 refuseriez-vous des loi 1res qui6ont bien à moi? Au point où nous en sommes, mes secrets sont les vôtres. Mais nos secrets n'appartiennent qu'à nous... Vous n'aviez pas la droit, fit-il avec une sourde colère, de les divulguer ! Cette fois, Céline regarda bien en face son fiancé. Elle l'ut frappée de son air farouclio en lui adressant ce reproche. Elle Lui répondil avec hauteur : — Vous vous trompez, Jud. Mon maître, à qui je dois tout, aie droit de connaître nies pensées les plus intimes. En me contraignant à vous rendre ces lettres j'ai le droit de tout craindre pour mon maître ; j'ai surtout le devoir de vous refuser ce que vous me demandez ! — Au point où nous en sommes, s'écria Jud inipatienlé, vous vous arrogez un droit quo vous n'avez plus. Ces lettres... ? mes lettres?... je les veux, il me les faut Je suis venu d'Alsace pour cela... .le ne m'en retourne pas sans ces lettres... Et pour les avoir, prenez-y garde... Céline ! Pour les avoir... je ne reculerais même pas devant un crime ! Jud avait dit.ces nuits en se précipitant .Sur elle ; il lui pressait vivement le poignet, la menace à la bouche, le visage effrayanl de colère. L'attitude et les paroles de son amant devenaient pour Céline aillant de révélations; et, se 248 SOUVENIRS débattant outre les mains du forcené, elle lui cria : — Vous (Mes un lâche ! Maintenant que vous avez jeté le masque, je vous comprends. Oh ! comment ai-je pu vous aimer ? vous qui me menacez, vous qui vous êtes joué d'une femme pour connaître les secrets de son maître; oui, vous n'êtes qu'un lâche ! Jud avait compté sans l'énergie de sa mai- tresse, qu'il avait connue autrefois si inconséquente et si légère. Voyant qu'il n'avait plus rien à tirer d'elle par la persuasion, il employa la terreur, il lui répondit : — Eh bien ! non, vous ne me connaissez pas encore ! je vous ai dit que pour obtenir ce que je veux de vous, j'étais capable d'un crime ; vous me croirez quand je vous dirai qui étaitcet homme sur le compte duquel vous m'interrogiez dans vos lettres, ce meurtrier d'un médecin militaire. Eh bien ! c'était moi! — Vous ! exclama-t-elle. Oh ! malheureux ! malheureux! Et j'allais donner ma main à un assassin ! — Et, continua Jud en ricanant, à un assassin qui, depuis longtemps, ne vous donnait de galants rendez-vous que pour mieux connaître les pensées de votre maître. Voyons, finissons-en !... Ces lettres, où sont-elles ? Elles ne peuvent servir qu'à moi. Donnez-les-moi, d'un bourreau de paris 249 - Traître ! espion ! assassin ! exclama Céline désespérée, en s'a rra chant les cheveux. Vous me tuerez plutôt. -Mes lettres? insista Jud, en prenant le hras de la femme et en la housculant, où sont- elles? — Plus un mot, misérable ! exclama-t-elle, ou j'appelle, et je dis qui vous ries. Pour vous, c'est l'échafaud! Pour toute réponse, Jud se rua comme une bête fauve sur sa maltresse, essayant de l'étrangler. La malheureuse se déballait, en criant: — Au secours !... A l'assass... Toul à coup, la porle du tond s'ouvril avec fracas, un homme parut en habits do voyage, une valise à la main. C'était M. Poinsot. Le magistrat s'arrêta tout surpris. Il demanda à Jud qui venait de lâcher sa victime : — Que se passe-t-il chez moi? Pourquoi êtes- vqus ici, monsieur? Céline, que te voulait cet homme ? La jeune femme, à demi suffoquée, tremblante ''I nerveuse, ne fut pas en état d'articuler un son. Jud s'avança vers le magistrat el lui répondit : — Monsieur Poinsot, je suis Jud, celui dont VOUS avez pris les lettres du consentement de 350 SOUVENT»* ma maîtresse. Je venais vous réclamer ces papiers dont vous voulez vous servir contre l'Allemagne. — Pardon, ripostale magistrat, dont je voulais me servir au profit de la France. — Ou de votre ambition ? ajouta Jud. — Et vous êtes Français, vous ? riposta M. Poinsot avec un haut-le-corps exprimant le mépris. Allons donc ! Jud sourit et répondit : — Avant tout, monsieur, je suis attaché à la chancellerie allemande. En pénétrant chez vous, grâce à l'amour que j'ai su inspirer à votre servante, je fais mon métier. — Oh ! ( iéline toh ! malheureuse! qu'avez-vous fait, demanda M. Poinsot, ne daignant pas remanier cet espion. — Monsieur Poinsot — exclama-t-elle en se traînant à ses genoux — pardon! J'ai été la dupe, bien avant vous, de ce misérable ! Ne le menacez pas, ne l'irritez pas ! Donnez-lui les lettres qu'il vous réclame, et que je ne pouvais lui donner, moi... Ne l'irritez pas... ( >h ! si vous saviez qui il est ! Si vous saviez... si vous saviez... Céline étail affolée... Jud étail impassible. Le magistral ne revenail pas de l'attitude de cel impudent personnage el apercevant la clef de sa caisse sur son bureau, il s'en empara, il d'un UOL'UUEAU DE PARIS allaà la caisse. Prêt à l'ouvrir, il dil à Céline craintive, à Jud menaçani : — 11 serait curieux d'obéir à ma servante el à, un malfaiteur 1 Ces lettres, j'ai fait le voyage de l'aris àGhaource pour les remet! re à qui de droit. Nulle puissance humaine n'ébranlera ma volonté. M. Poinsot allait ouvrir la porte de 1er de son meuble, quand Jud se plaça entre lui et sa ' aisse. Puis il pril M. Poinsol au collet.Celui-ci poussa un cri d'effroi. L'espion, d'une force herculéenne, poussa avec violence le magistrat vers la fenêtre.U l'ouvrit toute grande. Il montra à M. Poinsol une masse noire le long d'un mur de clôture. C'étaient «les gens amenés là par Jud. Ils veillaient sur ce qui se passait dans l'intérieur. Ils étaient prêts, à un signal de leur chef, à lui prêter niainforte — Un mot, un cri et vous êtes mort ! dit Jud. M. Poinsot se recula. — Que signifie toul cela ? démanda-t-il. —> Cela signifie, repril l'espion, que j'ai pris mes précautions pour ravoir ce que vous tenez tant à garder ! Alors vous me tueriez ou me feriez tuer si je ne vous obéis pas ? — (loininc vous le dites! lit-il. prêt à donner le signal. 252 SOUVENIRS Le magistrat lui répondil d'un air résolu. — Eh bien! tuez-moi ; mais demain l'on saura comment un émissaire de l'Allemagne tue dans sa propre maison un magistrat qui le gêne. Jud s'arrêta à cette observation. Après avoir réfléchi, il lui dit : — Vous vous exagérez mes intentions Je ne veux que mes lettres, dans l'intérêt d'une politique contraire à la vôtre. Je pourrais user, pour rentrer en leur possession, de moyens violents. J'aime mieux employer la persuasion. M. Poinsot pressé d'en finir, riposta à Jud: — Ni par la force, ni par la persuasion, je n'obéirai ànos ennemis ! Pour prouver qu'il ne craignait personne, M. Poinsot alla à sa caisse, l'ouvrit devant Jud, et prit sur un rayon le paquet de lettres. Unefois qu'il eut fermé sa caisse, le magistrat mit dans sa valise son or et ses papiers, et revinl vers Jud. — Maintenant, tuez-moi si vous le voulez, lui dit-il. Mais Jud qui ne s'attendait pas delà part du magistrat à autant de résignation et d'héroïsme, courba la tète. Il murmura sans daigner regarder Céline : — Vous avez raison, monsieur, j'aime mieux vous convaincre» Je préfère reprendre mes Lettres au moyen de la persuasion. Je sais que 853 vous n'avez plus qu'un quart d'heure pour reprendre le train. Je pars, mais je vous rejoins pour vous accompagner en wagon. En route, je vous convaincrai de votre Imprudence en ne me rendant pas mes lettres ei en voulant les l'aire connaître. Au revoir, dans un quart d'heure. Et Jud partit, comme il était venu: par la fenêtre. Le magistrat et Céline restèrent en présence l'un de l'autre. I^a jeune femme, pas plus que M. Poinsot, ne revenait de ce qui venait de se passer. Céline se traîna aux pieds de sou maître, lorsqu'elle le vit bien décidé à la quitter. Elle lui cria : — Oh ! monsieur, ne partez pas avec cet homme. Jud est un assassin! Il fera là-bas ce qu'il n'a pas osé tenter de faire ici... Ne partez l'as ! Mais le magistrat, sa valise à la main, la repoussa. - Malheureuse ! C'est à vous que je dois la visite de cet espion allemand. Si vous ne lui dissiez, pas dit nies secrets, (nul cela ne sérail l'as arrivé, .le veux retrouver Jud, non pour lui tendre ses lettres, mais pour apprendre de lui ,; e que vous m'avez caché... 11 sortit. Céline retomba sur le parquet, les 25'l SOUVENIRS larmes dans la voix et se tordant les bras de désespoir. — Oh ! le malheureux, s'écria-t-clle, il est perdu !... et je suis perdue avec lui!... Céline disait vrai. La nuit même, M. Poinsot partait avec Jud, afin de s'expliquer sur son étrange visite. Pour mieux causer, ils prenaient lous deux un compartiment seul. Ils voyageaient, pour ne pas être dérangés, dans le wagon le plus près de la locomotive. (Jue se dirent-ils durant la nuit! Personne ne le sut. Mais à quatre heures du matin, à Paris, en ouvrant le compartiment où B'étaient installés Jud et Poinsot, les employés trouvèrent un cadavre! La victime avait été entièrement dévalisée, l'assassin était loin ! Dès la découverte du cadavre, qui était encore chaud, il fut prouvé, dans une première enquête, que le meurtrier avait du sauter du wagon sur la voie, une l'ois le crime accompli. Dans sa précipitation à s'enfuir, Jud avait laissé son cache-nez. C'est ce qui le trahit. Ce n'était qu'à Nogent, près de Noisy, à cet endroit où le train exprès ralentit sa marche, que Jud avait pu s'enfuir et gagner la campagne. Les précautions avaient été bien prises par l'as- d'un bourreau de paris sassin. Quand le wagon arriva en gare, les rideaux étaient fermés à l'intérieur. C'était à quatre heures dumatin, versNogent, que Jud avait dû accomplir son forfait. L'Empire, qui a menti de toutes les façons, en politique, comme en matière criminelle, dénatura jusqu'à la nature du meurtre causé sur la victime. Par ce mensonge, l'Empire couvrait encore la moralité du magistrat Poinsot. Malgré ce silence sur la victime et sur son meurtrier, le public ne lût dupe ni de la fui- blessé des juges ni du pouvoir occulte de l'incriminé. Et Jud lit peur ! Son crime mystérieux commis sur un magistra très estimé au Palais, très en cour aux Tuileries, était, après les bombes Orsini, le deuxième et sanglant avertissement donné aunouvel empire. XXI11 OU EST JUD ' CHERCHEZ JUD ' J'appris du directeur de la prison do la Ro- quette, queje voyais fréquemment, les vaines recherches de la police contre Jud! Protégé par l'étranger, ce Jud était devenu introuvable. Francis m'avait dit avec raison : « —J'ai bien pour, comme pour Lubani, que la justice avec, Jud n'en soit- pour ses frais de procédure. Souvenez-vous que votre prédécesseur est mort sans avoir vu revenir à la Roquette Lubani. L'impunité dont a joui Jud a don né raison aux paroles prophétiques de mon aide. Je ne devais pas plus être le bourreau de Jud que mon pré- decessseur n'avait été le bourreau de Lubani. Le lendemain du crime, commis sur Poinsot, 258 SOUVENIRS le procureur impérial lança sur tous les points de la France le signalement do Jud, avec l'autorisation, aux officiers de police judiciaire, d'arrêter qui répondrait au signalement indique. On trouva d'abord le frère de Jud qui, par sa ressemblance avec l'assassin, fui inquiété un des premiers. Un moment, on crut avoir mis la main sur le meurtrier. Ce Jud répondait au signalement lancé par le parquet, maisil fut prouvé que,durant le crime, il n'avait pas bougé de chez lui. [1 indiquaclaire- menl commenl son frère se faisait passer pour lui-même. Depuis sa sortie de prison, c'est-à-dire depuis plus de six mois, il lui avait emprunté son passe* port. Dans l'intérêt de sa mission secrète, il s'en était servi pour dérouter la police; et il s'était bien gardé, après son second meurtre, de le rendre à son frère. Lorsque les agents revinrent pour retrouver le frère de Jud et pour avoir des renseignements sur l'incriminé, on ne le retrouva plus. 11 était parti. Où ? Personne ne peut le savoir. On se rend ensuite au château delà Chaource. On interroge la servante de M. Poinsot, la pauvre Céline, qui a été la cause involontaire de ce meurtre. On presse de questions un domestique de confiance qui a vu rôder des hommes mystérieux autour de la maison pendant que M. Poin- n'nx nounnEAu de paris 250 soi avait, avec Jud, un entretien d'un quart d'heure. Mais Céline est presque folio depuis la mort de son maître. < >n ae peul tirer d'elle aucun mol raisonnable. Quant au domestique de confiance, il est muet. Il se croit toujours sous la domination des hommes mystérieux qui cernaient le château, alors que son maître s'apprêtait à rejoindre Jud au chemin de fer. La police ne peut pas plus savoir se qui s'est passé au château de La Chaource que dans lo wagon du train express où a en lieu la. scène du meurtre. On cherche Jud partout. On croit le reconnaître souvenl àBar-le-Duc, à Troyes, à Mulhouse. On arrête des gens qui lui ressftmblent; nulle part le véritable Jud ne se montre. La police esl comme sœur Aune : toujours sur le qut-vive, elle n'a m 11 ' 1 de fausses alertes. Les Jud suspectés ei arrêtés sonl relaxés suj les réclamations de leurs proches et en prouvant leuridentité. Partout on se demande où esl Jud? La police ne trouve rien. Le chef de la sûreté avoue l'impuissance d« ses agents qui ont en vain fouillé, dans Paris et la banlieue, les endroits les plus mal famés et ses souricières les plus sûres. 11 se remet, de guerre lasse, à parcourir en personne la ligne •le Troyes. Il ne découvre aucun indice de 200 SOUVENIRS Troyes à Notent, d'où l'assassin a dû quitter la voie. Les piqueurs, les cantonniers interrogés par le chef de la sûreté et ses agents ne donnent pas de réponses satisfaisantes. Ils n'ont rien vu, rien entendu ! En vain le chef de La sûreté, pour rire plus sûr de ses informations, se rend, déguisé en roulier, dans un cabaret des environs de Nogent, trinquant avec des cantonniers du chemin de fer. Il n'apprend rien et la police reste sur les dents. 11 demande à la direction générale de se rendre avec un agent jusqu'à Ferrette, la ville natale de Jud. Là, il se croit sûr, dans la famille de l'assassin, de trouver une piste certaine, s'il n'y trouve pas le meurtrier. Arrivés en Alsace, au delà de Mulhouse, lui et son agent sont arrêtés par des hommes mystérieux. Parmi eux devaient se trouver, sans doute, les hommes qui entouraient la maison de la victime, au moment du dernier entretien de Jud avec Poinsot. Ces hommes , ces inconnus , entraînent le chef de la sûreté et son agent au fond d'un vieux château en ruines. L'agent se déhat, il résiste ; il tombe frappé mortellement. Quant au chet de la sûreté, il est pris, garrotté, conduit, les yeux bandés, dans un souterrain. Lorsqu'on lui rend la vue, il se trouve en face d'une espèce de tri- D'UN BUUIlltEAU DE PAKIS 2f>l bunal où sont rangés des hommes vêtus ou déguisés en officiers allemands. ils font jurer au chef de La sûreté, terrifié, de rebrousser chemin. « S'il sort du souterrain, pour continuer son i voyage à Ferrette, il aura Le sort de son agent » lui disent les francs-juges improvisés Le chef de la sûreté se tient pour a verti, il s'en retourne à Mulhouse et reprend le train de Paris. Arrivé à la prélecture, il met au bas du dossier de Jud : « Rien à laire ! » Depuis cette époque, on n'entendit plus parler de Jud, il passa à La longue pour un personnage chimérique, jusqu'au jour où un autre Alsacien, Troppmann, vint l'aire revivre son épouvantable incarnation. 15. XXIV LES ÉTAPES DE LA MORT Après l'exécution do Dumollard, je devais, quelques mois plus lard, rencontrer à la Roquette une ancienne connaissance dont, la tête allait aussi rouler sur l-'échafaud. Avant de dire son nom, je dois parler du triste pèlerinage que je lis si souvenl à la prison des condamnés pour aller dresser devanl sa porte l'instrument de supplice. A la fin de l'année 1863, je montais la rue de la Roquette. Cette fois-là, ce n'était pas pour une exécution; le directeur de la prison me mandait pour avoir avec lui et un autre personnage, le médecin de la prison, une entrevue assez désagréable. Celui-ci prétendail que la camisole de force ot les ligatures que j'avais imaginées pour remplacer cette camisole au momenl «le l'exécution du patient étaient nuisibles à son organisme. 20/t SOUVENIRS J'avoue que cette critique humanitaire en faveur d'un condamné me semblait excessive, surtout de la part du docteur qui avail rédigé son rapport. Ce docteur, dont je dirai bientôl le nom, avait été autrefois mon obligé. .11 esl vrai que tout obligé se croit le droit d'être ingrat vis- à-vis de celui qui compte sur sa reconnaissance. La camisole de force, objet des critiques du docteur, probablemenl parce qu'elle était perfectionnée par moi, consistait alors et consiste toujours en une sorte de suc de toile qui vient à mi-corps. La manche est liée à l'extrémité pour empêcher la main de sortir; des cordes passent des cuisses aux épaules, elles resserrent les bras contre le corps et paraiysenl les mouvements. Le docteur en concluait que la camisole de force gênait ainsi les organes respiratoires et pouvait provoquer la phthisie. Il blâmait également le système fort simple que j'avais adopté pour remplacer, à l'heure du supplice, les ligaments de la camisole par trois courroies qui forcent le patient à marcher droit sous peine de trébucher. Le docteur,pour flatter l'administration, ne se gênail pas de traiter ces procédés d'inhumains! Connaissant de longue date mon personnage, j'avais alors ma vengeance toute prête; je lui préparais un coup de Jarnac. 21S A une heure, je me rendis à la prison de la Roquette, composée de trois cours formées par \e greffe, le préau e1 la cour de la chapelle. C'est du côté de cette chapelle que se trouvenl les cellules des condamnés à morl dont je parlerai plus loin. En tournant à gauche, vers la cour du greffe, se tiennenl les bureaux et le cabinet du directeur. Bien avant moi, dès midi, ce dernier attendait la critique de mon système. Il m'avait convoqué pour que je me défendisse contre le docteur, avant de se prononcer lui-même pour ou contre moi. Le directeur de la Roquette terminait la lecture de son journal, lorsqu'on lui annonçait la visite de M. de La Pommerais. Celait lui, c'étail ce double empoisonneur de M me de Pauw, sa maîtresse, el de M me Pubizy, sa belle-mère, qui avait en effet dressé son rapport contre moi. En vue de l'emploi qu'il sollicitait connue médecin eu chef des prisons, il n'avait pas craint de frapper sur celui qui l'avail aidé, dans la force de ses moyens, à se l'aire bien venir (le l'adminisl ration. Mais en 18(>:i, les circonstances funestes qui pesaient sur lui, allai.-ni déranger ses intrigues. Mine de Pauwvenait de mourir, après Aline Dii- bisy, ce ipii Û1 planer des soupçons fâcheux sur lui. Le directeur ignorait ces soupçons qui com- 2Cf> SOUVENIRS mençaientà transpirer dans l'opinion publique; moi, grâce aux anciennes relations de feu Francis avec cet ambitieux, je ne les ignorais pas. Je tenais ma vengeance. Lorsqu'un employé annonça M. de La Pommerais, le directeur interrompit la lecture de son journal et lui répondit : — Faites outrer. Le docteur parut : c'était un très beau garçon, jeune encore, aux traits affaiblis, mais aux regards durs. Il étail très pâle ; était-ce à la suite de fatigues ou d'abus des plaisirs? Il serra la main au directeur; celui-ci lui paria d'abord de son rapport; il l'en félicita, sans lui dire qu'il m'avait convoqué pour le rétorquer. Puis, après l'avoir entretenu de l'emploi qu'il sollicitait, il dit à son visiteur avec intention : — Je suis sûr, mon cher monsieur de La Pommerais que vous n'avez fait votre critique contre le pauvre M. II... que dans l'idée d'obtenir plus vite votre avancement? — En tous les cas, répondit-il, mon ambition ne serait dictée que dans un but d'humanité".' — Mais,répondit avec malice le directeur, avec les noms qui apostillaient votre demande, tels que ceux du maréchal Magnân et du docteur Gonneau, vous n'aviez pas besoin de nous prouver votre mérite. Os apostilles suffisent. d'un noT-nurc.w- r>E paris 2(>7 M. de La Pommerais comprit le sarcasme. Il se pinça les lèvres, il demanda d'un ton brusque au directeur. — Enfin, suis-je nommé? — Gomme je vous l'ai dit — lui répondit-il — le décret qui doit vous désigner comme directeur du service de santé des prisons de Paris, esl entre les mains du ministre de la justice. Dans deux ou trois jours au plus tard, vous lirez votre nomination au Moniteur. .le vous remercie infiniment du zèle avec lequel vous avez appuyé nia demande auprès du ministre, répartit La Pommerais. — Vous êtes trop modeste, docteur; votre célébrité et votre compétence ont seules influencé le choix de Son Excellence. La Pommerais s'inclina en se rengorgeant. Le directeur continua, en regardant le journal qu'il venail d'abandonner : ■— Et j'ai à vous apprendre une nouvelle qui sera fort utile pour votre entrée en fonctions, •le viens de lire, dans ce journal, qu'un crime mystérieux venait d'être commis sur une femme. Le docteur, déjà très pâle, le devint davantage. -Vraiment, lit-il, la voix étranglée par l'angoisse. — Et voyez quel heureux hasard? reprit-il sans prêter aucune attention à l'agitation du vi- 368 siteur. On soupçonne cette femme d'avoir été empoisonnée. Il y aura sans doute nue autopsie à faire, et vous serez appelé à vous prononcer sur l'état de la victime. Du premier coup, vous deviendrez populaire ! — Il serait fâcheux, repartit le docteur avec un rire forcé, que ma popularité eû1 pour origine un cadavre ! — Ah! que voulez-vous! s'écria le directeur, dans notre monde, on a plus souvent affaire à des victimes repoussantes qu'à de petites mai- tresses embaumées des pieds à ta tête ! C'est à ce moment que je me fis annoncer. Le directeur feignit la surprise, La Pommerais, à ma vue, parut très contrarié. L'émotion que lui avait causée la nouvelle du crime annoncée à brûle-pourpoint, redoubla dès qu'il me vit. — Ah! parbleu, monsieur II..., dit le directeur, je suis enchanté de vous voir. Vous répondrez vous même aux critiques de monsieur. 11 prétend que la camisole de force imposée par vous, aux condamnés à mort, est contraire à toutes les lois de l'hygiène. Le directeur, en disant ces mots, m'avait fait un clignement d'yeux. Encouragé par ces signes, je répondis à M. de La Pommerais d'uni' façon assez sèche : — Monsieur n'est pas encore le médecin des prisons, pour que je prenne la peine de rétor- d'un bourreau de paris quer sa critique. En tout cas, fût-elle fondée, M. de La Pommerais me produit l'effet, en ce moment, d'un empirique qui voudrait guérir les cors aux pieds à un homme qui va avoir la tète coupée ! A cette riposte, liés peu parlementaire de ma part, le directeur jugea urgent de détourner la conversation et, se tournanl vers moi, il me dit : — Vous avez peut-être raison, mais brisons* là!...Vous avez aussi peut-être entendu parler de l'événement du jour? de Mme de Pauw, de d'île femme empoisonnée dont je m'entretenais il n'y a qu'un instanl avec M. de La Pommerais! Le directeur, par ces paroles, arrivait au bul que je désirais atteindre. Le docteur ne se possédait plus. Je m'approchais de lui. — Docteur,lui dis-je,vous devez savoir mieux que nous ce qu'il en esl ? Mi.....le Pauw n'était- elle pas une de vos clientes .' Au nom de cette victime, le docteur tressauta. Un singulier sourire passa sur ses lèvres. D'une voix presque inintelligible, il répondit : — .le ne connais pas cette dame. Il m'esl impossible de vous donner aucun détail sur cette affaire. — Gomment ! répliquai-je, vous ne connaissez pas cette daine? Il in'avail semblé entendre 270 SOUVENIRS dire que vous la voyiez fréquemmenl depuis quelque temps? — On se sera trompé ! me riposta-t-il d'un ton sec Fuis,s'inclinant légèrement, M. de La Pommerais s'éloigna plus encore pour se dérober à cet interrogatoire, si pénible pour lui que pour se rendre à ses devoirs professionnels. A peine eut-il disparu que je me tournai vers le directeur et lui dis : — Ou cet homme est excessivement susceptible, ou c'est leplusaudacieux coquinquiexisto. — Expliquez-vous, me demanda le directeur, ou je croirai que vous lui gardez rancune de son l'apport. Sans répondre à son observation, je continuai en suivant ma pensée : — 11 a complètemenl changé do physionomie au moment où mes paroles pouvaient faire croire ([lie je l'accusais d'avoir commis un crime. Mon directeur, qui croyail que je n'obéissais qu'à un mouvement d'amour-propre blessé, répondit : — Cela n'a pas de sens commun. Vous avez l'air d'accuser d'un pareil crime un homme distingué, un docteur dont le nom est connu du grand public parisien et qui esl patronné parla cour? C'est insensé ! Et à quelmomentl'accusez-vous? A.umomen1 où, par privilège impérial, il va obtenir la place d'un bot*rrkatt de paris 271 dé directeurde santé des prisons de Paris ! Vous l'accusez chez moi, à la Roquette, oùje suis destiné bientôt à le voir tous les jours ! — Ce n'est pas moi qui l'accuse, ce sont les faits. Pourquoi M. de la Pommerais a-t-il paru trouble lorsque je lui ni parlé de ce crime? Pourquoi est-il devenu livide lorsque je lui ai demandé s'il ne connaissait pas Mme de Pauvv? Pourquoi a-t-il saisi le premier prétexte venu pour terminer une conversation qui devait le mettre au supplice? Parce qu'il n'a pas la conscience nette. — Oh! s'exclama-t-il, vous allez très loin! Supposeriez-vous sérieusement que le docteur fût un assassin? — Je le crois ! — Quelles sont vos raisons ? — D'abord, pourquoi le docteur dit-il qu'il ne Connaît pas Mine de Pauw? — Mais sans doute parce qu'il ne la connaîl pas. — Détrompez-vous. Il la connaît et il l'a connue inlinieineul même. Il a été son amant. Et il a affirmé, reprit le directeur étonné, ne pas la connaître ? -Vous l'avez entendu, et c'est faux! rispos- tai-je. — Mais, vous-même, qui prouve que vous n'êtes pas dans l'erreur? m SOUVENIHS L'un de mes aides, un nommé Francis, mort aujourd'hui, m'a laissé, en mourant, un manuscrit de sa femme, dans lequel elle raconte sa vie... Il est question, dans ce manuscrit, de Mme de Pauw. Lien mieux. Francis m'a affirmé que lorsque le docteur est venu assister aux derniers moments de sa femme, il est reparti avec cette Mme de Pauw qui était présente à la morl de Mme Francis. — Voilà qui est étrange, dil le directeur el avec une certaine gravité dans la voix. Qu'allons-nous faire, maintenant ? --Nous n'avons qu'à communiquer au parque! - lui répondis-je — ce que nous avons découvert sur cet homme. — Quant à moi, riposta le directeur indigné, je vais aller au ministère. Dans l'intérêt du gouvernement, il faut retarder, au Moniteur. l'apparition de la nomination du docteur au poste de confiance auquel il aspire. Voilà comment la nomination de M. de La Pommerais n'eut pas lieu, el huil jours après, M était arrêté, conduit à Ma/as, puis ;ï la Conciergerie, enfin à la Roquette, sa dernière étape. XXV MONSIEUR DE LA POMMERAIS Huit jours après, le prétendu comte de La Pommerais, était arrêté, 11 était dirigé sur .Ma/as dans dos circonstances très originales. Il étàitvendu par les siens, par ceux-là mêmes qui avaient été d'abord ses dupes, presque ses complices. En dupant les autres, il s'était jeté, sans s'en apercevoir, dans les pièges qu'il leur avait tendus, Avant de signaler la bizarrerie des circonstances pre-T oquées par les intrigues de cet empoisonneur, il est utile de l'aire connaître la vie accidentée du comte de La Pommerais. Edmond-Désiré Courty de La Pommerais, docteur ën médecine, étail né à Neuville-aux- Bois ( I iOîret), issu d'une famille honorable. Son père était médecin. Il avait un oncle pharmacien. Quoique n'ayant aucun titre de noblesse, il se parait depuis quelques années du litre de 274 BOUVENIKÉ comte. Fidèle à ses habitudes d'intrigue et de corruption, il avait gagné un employé des Archives; celui-ci lui avait délivré un parchemin, soi-disant emprunté aux vieilles chartes. On n'y regardait pas de si près, sous le second Empire. Très pratique, La Pommerais s'était faitnoble pour figurer avec avantage sur le prospectus de la société de secours de Saint-Thomas-d'Aquin. Ancien athée, il s'était fait bigot, pour devenir docteur de cette société pieuse dans laquelle il n'entra qu'afin d'en détourner les fonds. Le parquet avait reçu plus tard d'un nommé M..., éditeur de médailles commémoratives, sans contrôle du gouvernement, une plainte en escroquerie, dans laquelle figurait le nom de La Pommerais. Celui-ci, dans le but de rendre service à un certain marquis Duprato, avail endossé pour dix mille francs de billets souscrits au nom d'un sieur Pichevin. Ni à l'époque fixée par les billets, ni plus tard, le noble Espagnol et le noble docteur n'avaient pu payer les dix mille francs. La Pommerais avait la ligure aimable. Ses traits réguliers, étaient d'une pâleur màte; son regard avait la dureté de l'acier. On ne pouvait en subir l'ell'et sans être dompté. M. de La Pommerais séduisait et faisait peur à la fois. 275 Couvert de dettes, il vivail d'expédients; spéculant sur ses maîtresses, il les quittait après avoir ruiné leurs amants, entre autres Mme de Pauw, et il avait été obligé de quitter aussi cette dernière pour épouser Mlle Dubizy. Malgré la répugnance qu'avait éprouvée Aime de Dubizy à marier sa filleà un homme dont la fortune paraissait plus qu'équivoque, elle avait fini par céder. Contrainte par sa fille qui adorait La Pommerais, .Mme Dubizy ne s'était décidée à ce mariage qu'en voyant les actions de différentes Sociétés appartenanl soi-disan1 à son futur gendre. Ces actions devaient représenter la fortune du docteur, elles n'étaient en réalité, qu'un prêt l'ait- par quelques individus voulant lui rendre service. La belle-mère avait exigé néanmoins que les futurs époux adoptassent le régime de la séparation de biens. Voyant que le seul obstacle à ses projets était Mme Dubizy, il n'hésita plus à supprimer sa. belle-mère; homme du monde, noble, docteur, ami des personnages les plus influents de lacour impériale, il ue pouvail agir comme un vulgaire criminel. 11 avait des précautionsà prendre, il ne voulait pastuersa belle-mère avec un poignard il s'arrêta au poison, et choisit la digitaline. Du projet à l'exécution, pour un homme comme le docteur, il n'y avait pas loin. 11 agil 27(5 souvisnuis dès qu'il fut bien certain qu'il n'obtiendrait rien par la persuasion. Ce fut dans un repas de l'ami 11'' auquel il assistait avec sa femme, qu'il mit son projet à exécution. Tout à coup, au dessert, Mme Dubizy devienl pâle comme une morte. Elle pousse un cri déchirant, porto la main à sou cœur qui semble sauter dans sa poitrine, et s'évanouil, Les convies sont atterrés, M. de La Pommerais, qui a prévu les terribles accidents causés par la digitaline, se lève, il a l'air de partager l'effroi, la douleur des invités groupés autour de la moribonde' et s'écrie avec impudence : — Un médecin ! .le ne veux pas soigner seul ma belle-mère. En attendant un axitre médecin, il lui donne les premiers soins; il observe les effrayants progrès du poison qu'il a mis dans les aliments. A peine a-t-on le temps de la porter sur son lit que deux docteurs arrivent. L'un, déclare que .Mme Dubizy succombe d'une attaque de choléra l'autre d'une hypertrophie du cœur ! Dans ce1 épouvantable moment que devait penser La Pommerais ! Le lendemain, Mme Dubizy s'éteignait entre les bras de sa. Bile; Au moment de sa mort, par un cruel hasard, l'amie de pension de Mme de La Pommerais, la femme du directeur delà pri- d'un bourreau de PARIS son de Mazas se présentai! chez elle, au sujet d'une quête de charité. Elle assistait à son trépas et à l'affliction des gens qui l'entouraient. Le noble docteur, tout en feignant le désespoir, se réjouissait de cette nouvelle rencontre. Elle augmentait sa satisfaction ; car il sentait qu'il n'avait autour de lui que des gens intéressés à son prétendu malheur. La XXV] MADAME DE PAUW Pour un criminel, il n'y a que le premier pas qui coûte. Le docteur La Pommerais eh est une prouve. Possesseur k PARIS avail pu voir encore i[uel être elle aimait, elle aurait été effrayée el elle n'eûl plus reconnu l'élégant docteur, le comte de La Pommerais. Avant son mariage, il était dans la gêne; marié, il était à l'abri du lu-soin. Mme Dubizy morte, il (''lait devenu riche; encore un peu de patience, et grâce à la morl de Mme de Pauw, il allait devenir millionnaire ! Les tortures que .Mme de Pauw éprouvaient étaient alroe.es, elle avait des soubresauts qui provoquaient des vomissements terribles. A chaque convulsion de la. moribonde, un rictus satanique plissait les lèvres du docteur. 11 s'approchait de la couche peur voir si la patiente n'allait pas bientôt quitter la vie. Mais si faible que soit le corps humain, la lut le eut re la mort et la vie est d'autant plus disputée que le corps est plus sain. La malade ne mourait pas assez vite au gré du docteur. Alors l'homme correct disparut, l'assassin apparut eu lui. Il saisit le scalpel qu'il tenaii dans sa poche, prêt à frapper. Mais si l'assassin commençait à perdre son sang-froid, le docteur avait calculé scientifiquement el il ne S'était pas trompé. I.e dénouement était proche. La malade retomba sans force sur Son lit. Bile était morle. I .a joie qu'il éprouva ne lui lit pas perdre la tête. Il avail écrit à celle qui, maintenant, gisait 288 SOUVENIRS sans mouvemenl sur le lit, pour redevenir son amant; il lui fallail ses lettres. Il fouilla dans tous les tiroirs et les reprit. Il lui avait donné son portrail dans un cadre élégant; il reprit et le portrait et le cadre. Il n'oublia rien, pas même une épingle de cravate qu'il avaitlaissée dans un vase do la cheminée, ni les gants qu'il avait quittés pour soigner sa maîtresse. Tons les meubles furent fouillés. Quand il se fût bien assuré qu'il ne laissaiI aucune trace dans l'appartement de la morte, il partit en se disant : — Maintenant, je puis être honnête. Je suis riche ! La justice devait lui repondre quelques jours plus lard : Tu n'auras plus le temps d'être honnête, car, bientôt tu no seras plus ! XXVII L'ARRESTATION tmmédiatemenl après la mort du Mme de Pauw, le comte de La Pommerais recevait la double visite du commissaire de police de son quartier cl du chef de la sûreté. Ils étaient venus, soi-disant, pour des démarches à faire au sujet de l'emploi qu'il sollicitait comme médecin en chei des prisons. En réalité, ils devaient l'arrêter pour le conduire chez le juge d'instruction et de là, à Mazas. La préfecture de police avait en mains assez de preuves pour se convaincre de la culpabilité de M. La Pommerais. Mais on n'arrête pas un docteur, connu, aimé, estimé, recevant l'élite de la cour et de l'armée, comme on arrête un Cartouche ou un Alphonse. Au lieu d'une arrestation bruyante, avec escorte 288 soi;vkniks d'agents en uniforme, elle lit l'aire une arrestation sans bruit, presque à huis clos. Le commissaire et le chef de la sûreté, chargés d'arrêter le criminel, usèrenl de stratagème, — Docteur, lui dit le commissaire avec un entrain factice, la place de médecin des prisons que vous sollicitiez vous est enfin accordée, .le suis heureux de vous l'apprendre devant témoin, devant mon ami, le chef de la sûreté. Le comte pâlit un peu. Le commissaire, en compagniedu chef de la sûreté, ne lui disait rien de bon. Sa femme, sans se douter- encore de son malheur, s'aperçut de l'émotion de son mari. Llle risposta d'un air aigre-doux au commissaire : — Monsieur, nous vous savonsinfinimenl gré, ainsi qu'à votre ami, de vous être dérangés pour nous apporter cette lionne nouvelle. Mais il était cependant inutile de nous causer ainsi qu'à vous ce dérangement. Demain, ou après-demain, nous le savons, la nouvelle paraîtra au Moniteur. La Pommerais qui n'était pas un sut avait compris que sa nomination n'était qu'un prétexte. 11 se troubla. Une fois la première émotion passée, il se calma, il .dit au commissaire et au chef de la sûreté : — Je gage, messieurs, que la nouvelle n'en est pas si certaine qu'il ne accompagne. faille que je vous D'UN R0URREAU DE PARIS —■ Vous l'avez dit, docteur, reprit à son tour le chef de La sûreté. — Et à quel endroit ? — à Mazas, répartit brutalement ce dernier. — A Mazas ? balbutia La Pommerais en chancelant. — Oui, — docteur, — reprit le commissaire d'une voix caressante, pour atténuer les effets de la réponse du chef de la sûreté. Vous n'ignorez pas que le directeur de Mazas est celui quia fait le plus d'opposition à votre nomination. Celle visite, de notre part, lui sera très sensible. Une voiture est en bas qui nous attend. La Pommerais qui avait enlin deviné la vérité, empêcha sa femme de l'aire aucune observation. Avant de suivre le commissaire, il embrassa tendrement celle qui l'aimait tant. Ensuite il se retourna vers le commissaire et le chef de la sûreté; il leur dit d'un ton ferme : — Allons, messieurs, je suis à vos ordres. Tant que le docteur supposa qu'il pouvait être vu de sa femme, il affecta le calme le plus complet; dès que la voiture se fut mise en route, il changea tout à coup d'attitude. D'une voix qu'il s'efforça de rendre sévère, il demanda au chef de la sûreté avec lui dans l'intérieur du liacre. —Que signilie, monsieur, ces agents escortant notre voiture ? 17 990 SOUVENIRS Le chef de la sûreté pril son mandai d'amener et le présenta au docteur. — Monsieur, jene suispas coupable,répondit La Pommerais. Je regrette que la justice ait fait erreur et je vous plains d'avoir contribué à mon arrestation. — J'obéis aux ordres que j'ai reçus. — Je n'en doute pas continua La Pommerais. Aussi n'est-ce pas de vous que je me plains. Au contraire je vous félicite et vous remercie du stratagème que vous avez employé et qui a épargné à ma femme une vive douleur. Je vous sais gré, soyez-en certain, de votre courtoise délicatesse. Le chef de la sûreté crut deviner une pointe de raillerie dans les dernières paroles et lui dit: — Pourtant, monsieur, j'aurais pu montrer mon mandat d'amener devant Mme de La Pommerais ? — Alors, moi, ajouta le docteur) j'aurais pris la première arme venue, et vous auriez, été bien payé de la douleur que vous auriez causée à ma femme. Une l'ois arrivé chez le juge d'instruction l'ordre fui donné de conduire La Pommerais à la prison qui lui étail destinée. — On me mène à Mazas, dissait-il ; singulière coïncidence ! Ma femme et celle du directeur sont amies d'enfance. Longtemps séparées, ces 1) UN BOURREAU DK PARIS dames, depuis mon mariage, se sont retrouvées et ontrenoué connaissance. Nous avons dîné, il y a huit jours, à Mazas. Le mari, pour plaire à sa femme, m'avait l'ait promettre de revenir le voir. Je ne m'attendais pas à y revenir de cette étrange façon. Heureusement que mon arrestation ne peut être sérieusement maintenue plus de vingt-quatre heures. Le faux comte, pour en imposer au juge instructeur, considérait son entrée à Mazas comme une visite de digestion faite à son directeur. Malheureusement, la visite se prolongea. 11 ne sortit que pour passer en cour d'assises et s'entendre condamner. XXVIII LE DERNIER JOUR DE LA POMMERAIS Plusieurs mois après mou entrevue avec le comte de La Pommerais et le directeur de la Hoquette, je devais le retrouver à la même prison Cette fois, ce n'était plus dans le cabinet de ce fonctionnaire, c'était dans l'une des ( rois cellules des condamnés à mort. Ce n'était plus à propos de ma camisole de force, contre laquelle ce médecin empoisonneur, à la veille de devenir le médecin en chef des prisons, avait fait une critique intéressée, que je me présentais devant lui; non, maintenant, les rôles étaienl bien changés. A la veille de son exécution, M. de La Pommerais, dès qu'il me vit entrer dans sa cellule, me reconnut tout de suite. Comme jusqu'à sa dernière heure, il tenait à ne pas se départir de son sang-froid, il me dit : — Bonjour, monsieur II,.., je vous revois, non pas avec, un certain plaisir, je mentirais, et je 294 SOUVENIRS n'ai jamais menti. Quoique forcé, bien malgré moi, de faire l'expérience de votre maudit appareil, je soutiens mon dire : votre système esl détestable. Il nuit à toutes les fonctions du corps humain. — Oh ! fis-je sur le môme ton, avec une cruauté très excusable après son sarcasme. Oh ! c'est pour si peu de temps ! Pour épargner des souvei^rs trop pénibles de part et d'autre, je me résignai à laisser le condamné au soin de mes aides. Ici, je dois ouvrir une paranthèse pour parler des trois cellules des condamnés à mort et de leurs tristes hôtes, que j'ai dû, tour à tour, conduire à l'échataud. Les trois cellules des condamnés sont situées à l'angle de droite de la troisième cour de la prison de la Roquette. Ils forment l'équerre entre la galerie de la prison et le bâtiment de face affecté à la chapelle. Un étroit corridor s'ouvre sur les trois portes des cellules,'portes peintes en jaune qui, l'imagination aidant,semblent s'offrira la vue comme les trois portes de l'enfer du Dante. Ces sépulcres anticipés donnent sur deux routes: l'une qui mène à la chapelle où le condamné, dans une loge grillée, entend la messe; l'autre qui conduit à l'infirmerie jusqu'àl'endroit marqué par l'échafaud. D'UN HOUIIREAU DE PARIS 29Ô De ces trois cellules dont les portes jaunes cernent le corridor, celle de gauche bs1 le plus souvenl affectée au condamné à mort. Depuis 18.">8, c'est-à-dire depuis l'affaire des bombes Orsini jusqu'à l'année I868, où entrait danslacellulo do gauche l'empoisonneur La Pommerais, ces trois cellules ne s'étaient plus ouvertes à la fois. En 1858, elles avaient été occupées, comme je l'ai déjà indiqué, par Orsini, Pieri et (louiez. La cellule de gauche, la plus fréquentée, est une chambre très vaste, plus longue que large, elle s'éclaire par une large fenêtre, percée dans le haut de la muraille. En regard de cette fenêtre, qui n'a pas moins d'un mètre de hauteur, s'élève un lit en fer. 11 est placé contre La paroi opposée, vis-à-vis de la porte. Une table en bois, un poêle en fonte, trois chaises, avec une tablette scellée dans la. muraille composent l'ameublement de cette cellule. Elle mesure onze pieds de long sur sept de large. Les trois chaises sont pour le condamné, le surveillant delà prison et le soldat du poste. (les derniers veillent de jour et de nuit sur le prisonnier; ils sont relevés de leur poste toutes les deux heures. La tablette est à la disposition du condamné Pour écrire, s'il le demande. Les hommes de garde auprès du prisonnier 20fi SOUVENIRS ne portent aucune arme sur eux. Le règlement exige qu'ils n'aient pas même un couteau de poche. Dès que le prisonnier entre en cellule, il endosse sa camisole de force. Elle le réduit à l'état d'automate; il ne peut agir sans la volonté et l'aide de ceux qui l'entourent. Ce n'est qu'à l'heure du repas qu'on desserre un peu la manche droite de sa camisole pour lui permettre de manger à l'aide d'une cuillère de bois et porter à ses lèvres des aliments. |A part ces précautions, à part cette surveillance de tous les instants, le prisonnier peut agir à sa guise, écrire, fumer, jouer aux cartes. Pour une brute, pour un assassin vulgaire un pareil régime n'a rien d'humiliant ; mais pour un homme du monde comme La Pommerais, endossant la camisole de force, un pareil costume, un pareil régime avaient bien quelque chose d'anormal et de dégradant. On comprend que, pour se donner une contenance devant moi, La Pommerais se fût plaint encore de cette camisole qu'il avait tant critiquée, à l'époque de sanotoriété et qu'à son tour, il était forcé d'endosser. Dans sa cellule, le condamné à mort jouit d'une liberté relative. L'ordre formel est de ne le contrarier en rien depuis l'instant où les gardiens le lèvent et l'habillent, jusqu'au moment où ils le déshabillent et le couchent. D'UN bOURREAU DE PARIS 89^ La Pommerais, en cellule, attendait la mort, sansparaître s'en effrayer. Etait-ce bravade, epuis que le faucheur de la veuve est celui qui a estourbi papa, dans les temps, je le contemple avec amour. Je ne manque pas une seule de ses premières. — Zut! pour la veuve ! Moi, ça nie (ail froid. Chaque fois que le grand couteau l'ail /loche, j'ai comme des éblouissements ! 330 SOUVENIRS — 'Feignant ! Allons, suis-moi avec le camarade, c'est moi qui paie la rinçct'le ! — C'est différent, je te suis. Un ratichon qu'on cstourbit, ça fait toujours plaisir à voir. — A la bonne heure!... tues unzig, et tu as raison ! Rien qu'à regarder un mangeur de bon Dieu, flancher dans le mastic, ça paie la course. Cadet le Manchot et Réquillard prennent la chaussée conduisant de la Yillette à la Roquette. Des groupes de déguenillés, de dépenaillés les suivent, s'appelant, s'interpelant, se sifllant les uns les autres. Quelques enfants de douze à quatorze ans se consultent. — Viens-tu, Polype ? — Non! c'est trop d'émoss... — Propre à rien!... Monsieur a des vapeurs? Mais viens-y donc !.,. Faut voir tout dans ce monde... L'échafaud forme la jeunesse... Quand on est appelé à embrasser la veuve, faut là connaître. La phalange des jeunes gouapeurs suit la file. La place de la Roquette regorge de monde. R est trois heures du matin. Sur la place l'échafaud est dressé ; le charpentier y donne les derniers coups de marteau, avant que les acteurs ordinares entrent en scène: le prêtre, le patient et le bourreau. Le public attend derrière les gendarmes; c'est d'un bourreau de paris a-,i une masse noire dans la brume, une foule houleuse, turbulente. Dans cette mer humaine, les flots sont composés de gommeux, do lilles maquillées, de gouapeurs qui reviennent de leur travail de nuit. On y reconnaît, pressésViôte à côte, le bellâtre au col cassé, le souteneur en blouse, les petites dames, sans profession. Le jour où le bourreau opère, ce public-là est toujours le même: odieux et obscène. Pendant qu'on se place, qu'on se lasse, qu'on se hisse, que d'autres encore grimpent aux arbres, la foule impatiente manifeste ses émotions par des lazzis de toute sorte. La grande porte de la Roquette s'ouvre. L'heure sonne. Plus de cris, de huées e1 de chants. Il se produit un grand silence. Verger paraît. C'est une masse inerte, inclinée sur le cruciflz que lui présente l'aumônier. Le bourreau se place à droite ; au momenl où le pa- tien tombe entre les deux poteaux, Cadet murmure au Béquillard : — Le ratichon est un flanchard ! Il no sait pas piquer une tête! Ah! si c'était moi, on verrai! bien! Le rouleau s'abat, le drame s'accomplit, et. Béquillard répondàCadel entrain de fouiller un voisin : — Je voudrais bien t'y voir! 332 SOUVENIRS Une voix derrière eux, celle d'un sergent de ville, leur répond : — On vous y verra peut-être. En attendant, sur\ ('/-moi au poste, Pendanl que le Béquillard et le Manchot sont cernés par les agents qui les entraînent ; la foule s'écoule en continuanl ses commentaires e1 ses lazzis. XXXIV CADET, PONCET ET SON AMI GIRAUD DE G ATEBOURSE En 1866, j'étais appelé à Versailles pour assister à l'exécution de Barthélémy Poncet, l'assassin du vieillard d'Argenteuil. Quarante années d'exercice dans ma pénible fonction, m'avaient donné auprès des exécuteurs de la loi une certaine notoriété. Au moment de l'exécution de Poucet, j'étais requis au chef-lieu du département de Seine-et- Oise pour préparer les bois de justice. 11 s'agissait, au profitde Monsieur de Versailles, d'exercer mon expérience de mécanicien, comme je l'avais fait autrefois pour l'exécution de Dumol- lard. Je m'étais donc empressé, sur un ordre du ministère de la justice, conjointement avec mon collègue de Versailles, de dresser la guillo- 19. 834 SOUVENIRS tine sur la place de cette ville, après avoir fait réparer ses rouages usés et défectueux. Je profitai des loisirs que me donnait mon séjour à Versailles pour aller visiter dans son cachot le fameux Poncet, ce récidiviste de Cayenne, dont l'épouvantable renomnée émo- tionnait toute la France. Je ne m'attendais pas, en allant au-devant de ce criminel, à trouver un homme qui devait m'entretenir encore d'un scélérat de ma connaissance, appelé à devenir le tourment de mes derniers jours. Lorsque je pénétrai dans son cachot, je vis un homme de vingt-huit ans. [1 avait le type gouail- leur du vieux gamin de Paris, la voix traînante, le sourire sur les lèvres. La présomption se lisait sur ses traits effrontés. 11 y avait en lui du trou- pier et du marin, [lavai! La bouche grande, les yeux petits, très expressifs. Il avait la malice du singe, il en avait aussi la vivacité. Lorsque je me lis connaître ;'i lui. il me répondit sans hésiter : — Oh ! monsieur H..., je vous connais depuis longtemps de réputation, mais je ne croyais pas vous voir. Comment vous et Monsieur de Versailles vous vous mettez à deux pour me raccourcir, c'est beaucoup trop d'honneur, en vérité ! I vndant que Poncet me débitait ces paroles, D'iTN BOURRE ATT DE PARIS il s'était tourné vers moi, délaissant un manuscrit qu'il était entrain d'écrire avanl mon arrivée. — Et comment me connaissez-vous'? lui demandai-je. — Par Mayotte, me répondit-il. — Qu'est-ce que .Mayotte? — Mayotte, ajouta Poncet, niais c'esl le gredin qui a tué l'homme d'Argenteuil et pour qui je vais porter ma tête à ta butte ! Mayotte, parbleu! c'est Cadet le Manchot! A celle déclaration, je pâlis. Je me reculai de Poncet, en ne pouvant maintenir une exclamation de surprise et d'épouvante. Poncet parut jouir un moment do mon émotion. Il me dit : — Je comprends votre émoss... car je sais par Mayotte ou plutôj par Cadet cequ'il vous esl personnellement, et ce qu'il vous doit depuis son bas âge où vous l'avez privé de son moignon] C'esl égal, pour un manchot, Cadet di1 Mayotte, n'est pas un maladroit. En attendanl qu'il vous le prouve, il me l'a prouvé à moi, en me fourrant pour lui dans la lunette. Je l'arrêtai en lui disant sévèremenl : — Je ne vous comprends plus. — Bah ! monsieur II.... vous me comprendrez quand vous le voudrez. Pour ça, vous n'avez qu'à prendre la peine de lire mes Mémoires. SOUVENIRS ■— Vous écrivez vos mémoires? lui demandai- je d'un air d'incrédulité railleuse. — Un peu! exclama-t-il avec suffisance. Et pourquoi pas? Puisque l'on tait la vérité à l'empereur? Puisque l'on s'obstineà prêter à Poncel ce qui revient à Mayotte, c'est-à-dire à Cadet, mon compagnon de Cayenne avec Giraud de Gatebourse ; puisque tout le monde m'accuse ici par des mensonges, il faut bien que je fasse entendre la voix delà vérité 1 Tenez, continua- t-il en me remettant son manuscrit, lisez-moi ça, vous connaîtrez ce dont Cadet est capable ! Dfimâin, M. H..., en me rendant ce manuscrit, je vous compléterai mes mémoires. En attendant, lisez ce que j'écris sur les pénitenciers de Cayenne et sur ses habitants, Je prouve que si des malins comme nous, étaient incorporés dans l'armée, ils feraient de fameux soldats. Il y aurait avec ces martyrs, six mille hommes de plus sous les drapeaux dévoués aussi bien à l'cmpe- rereur qu'à la patrie. A.h ! si Sa Majesté savait ! En attendant, lisez, M. II..., ce que j'écris sur Cayenne. Il y a des détails que je crois très curieux. Ils ne peuvent que vous intéresser, vous qui êtes de la partie. .le l'interrompis, en lui faisant observer que, vu le peu de temps qu'il lui restail à vivre, il devait bien avoir assez de penser à lui, sans songer à ses anciens compagnons de captivité. 837 — Bah ! bah I ajouta-t-il en hochant là tète — le brave aumônier m'a dit que j'avais encore deux jours dé grâce! G'esl plus qu'il ne m'en faul pour compléter ce que j'écris à l'empereur. A bientôt, monsieur H..., en attendant le désagréable moment de vous saluer une dernière lois, en éternuant dans le son! A demain et au revoir. Je m'en allai, en emportant sou manuscrit. J'étais Irès désireux de connaître de nouvelles particularités de la vie de mou ennemi Intime, Gadel le Manchot. Elles m'intéressaienl bien plus que la vie de Poncet. Je commençai à m'effrayer du hasard qui plaçait maintenantce Cadet sur ma route. Était- ce un avertissement de la fatalité? Était-ce sim- plemenl une hallucination de mon esprit'.' En rentrant à l'hôtel, je me mis à lire les Mémoires de Poncet. Ils me donnaient en effet, des détails très précieux sur Gayenne, sur la façon bizarre donl ce Poncet opéra son évasion, en compagnie de < ladel le Manchot, dil Mayotte, et un faussaire, (îiraud do G-âtebourse. Poncet, Gadel e1 Giraud avaient séjourné pendant trois ans à la Guyane ; ils étaienl pa vés pour la bien connaître, surtout en l'exploranl en tous sens durant leur évasion. Dans leur fuite, comirn..... le verra, Poncel et Cadet avaient laissé en route leur troisième 338 SOUVENIRS compagnon, Giraudde Gâtebourse, mort dans les savanes, de la main de l'un d'eux. A.van1 d'expliquer cette mort épouvantable, je dois signaler comment Poncet fait la description de Cayenne et ses pontons. Après cette description prise sur le vif, j'arriverai, en suivanl toujours les mémoires de Poncet, à parier de son évasion sur le plan de campagne tracé par lui cl ses dignes amis : Cadet et Giruud. Voici la description de Cayenne d'après les mémoires de Poncet. Tout le littoral de la Guyane française n'est <[u'un vaste pénitencier ; les Iles du Salut, situées à douze lieues en mer de la Grande lie de Cayenne, en sont les sentinelles avancées. Les convois des transportés débarquent aux Iles du Salut ; ils sont dirigés, suivant leur aptitude, vers les différents points de la colonie. A. Cayenne, sont établis trois pénitenciers flottants, vieux navires de guerre bors de service dont le personnel est employé aux corvées du port et de la rade, au chargement et au déchargement des navires frétés par l'Etat, au nettoyage et à l'entretien des routes, aux ateliers du génie et des pontons respectifs. Les pénitenciers sont commandés par des officiers d'infanterie de marineet sont soumis au régime militaire. D UN BOURREAU DE PARIS L'uniforme dos transportés so compose d'une chemise et un pantalon de toile grise, d'un chapeau de paille. Le peloton «le correction seul porte la chaîne et le costume traditionnel rouge et jaune. L'effectif de la transportation est depuis 18'i8 de 7 à 8,000. Les envois annuels de France n'ont fait qui; remplacer le vide que les évasions, les libérations, la mortalité opèrent dans les rangs des condamnés.. C'est un mouvement de 5 à 600 individus par an. Quoique l'île de Gayenne, par son contingenl de prisonniers venus des îles du Salut, soit le point le plus peuplé' el le mieux cultivé de la Guyane, il s'en faut qu'elle n'ait point de terrains perdus. Or, qui dit terrain perdu à laGuyane, dit terrain boisé. A Gayenne, les habitations sont éparses, les taillis les enserrent, les bordent et les absorbent Pour communiquer de l'une à l'autre habitation il faut faire des routes où l'on marche à la tille indienne, c'est-à-dire en serpentant entre deux murs de feuillage. L'île de Gayenne est enlacée dans le réseau hydrographique leplus étrange, par une suite de rivières qui la contournent avant de se jeter dans l'Atlantique-. Les petits avisos à vapeur peuvent seuls con- tourner les rives de < îayenne el parvenir jusqu'à 340 SOUVENIRS ses pénitenciers. Le cours de ces rivières est si étroit, il offre dos coudes et des tournants si brusquesque la navigation y est presque impossible. Rien n'est plus étrange que la végétation exotique dos Terres-Hautes. Dès que les eaux des rivières de Cayenue no sont plus influencées par les marées de l'< >céan, les arbres nains des marécages font place aux géants de la forêt, [larrive parfois que ces colosses se penchent l'un vers l'autre pour se tordre au-dessus des deux berges et pour ne plus former qu'une seule arche de verdure. Du liant do ces branches enlacées, dos paquets de lianes, des parasites pendent, se balancent au vent comme des girandoles de fleurs. Palmiers de toute essence, bois précieux, fleurs rares, s'embrassent au milieu d'une fastueuse exhibition, où la richesse s'unit à touslescaprices d'une végétation tropicale. Maismalheur au voyageur séduil qui s'aventure sous cette arche de verdure, qui s'endorl sous ce lit de fleurs odoriférantes ; il a à redouter à la l'ois la morsure du serpent, la piqûre delà fou fini géante, le sucement du vampire. Partout, dans ce pays ouvert aux réprouvés el aux forêts vierges, partout la mort est sous ces fleurs. Que de déportés, même dans leur île de Ca- d'un bourreau de paris 841 yenne, après avoir longtemps tenté une évasion y renoncent avant d'être sortis de leur résidence impénétrable. Quelques jours de courses forcées dans ces forêts dangeureuses, leur démontrent qu'il vaut mieux regagner le pénitencier et subir leur châtimenl que de s'acharner à. poursuivre une entreprise presque insurmontable. La côte de La Guyanne ne vaut guère mieux que les hautes terres ; elle est très mauvaise par le ras de matée si fréquent entre les ilôts qui la défendent. Néanmoins, la marine coloniale y déploie, par ses bâtiments à vapeur, une immense activité. Les exigences de son service, sur un développement de quatre-vingt lieues, réclament l'emploi de six bâtiments à vapeur; ils suffisent à peine au mouvement constanl de ce service. Sur tout le littoral maritime de la Guyanne, c'esl un va-et-vient continuel de surveillants el de déportés. Ici, ce sont des soldats qui vont relever des gardiens; là, des surveillants changeai de résidence, voyageanl avec leur famille, leur mobilier, et portanttout avec eux, comme le philosophe Bias. Oui, c'est tout un service de santé, venanl des lies du Salut, de l'hôpital ou du dépôt, pharmaciens, médecins, officiers de toutes armes, agents de tout grade. Dès religieuses de Saint-Paul'de Cluny, des révérends de la société de Jésus, des cantinières 312 SOUVENIRS revenant du chef-lieu de la déportation et des îles du Salut, complètent ces équipages de transportés : marins noirs et blancs dirigés d'un point à un au lie. Mais cette activité ne dépasse ni le littoral ni les îles affectées à la transportation. Au delà des Terres-Hautes, ce ne sont plus que des savanes incultes, c'est-à-dire l'impénétrable, l'inconnu ! Sur les bords de Cayenne, comme aux. îles du Salut, on ne voit que phares, clochers, pontons, maisons de refuge, hôpital et prison. A l'horizon, se dressent sur les rives des îles du Salut, dos poteaux où viennent se fixer des prisonniers condamnés aux coups de corde, puis des maisons de bois surmontées de croix, où malades et moribonds attendent la mort. Partout à Cayenne, de quatre-vingts lieues en mer s'accuse l'image du travail forcé, de la sombre résignation et de la torture légale. Cette torture, pour le transporté, ne Qnil qu'aux îles du Salut où se trouvent l'église, l'hôpital et les piquets des condamnés. En face de l'hôpital, un canot attend sur la rive le dernier râle du moribond. A Cayenne il n'y a pas de cimetière, la merle remplace. Quand un transporté est mort, il est mis dans un linceul de toile à voile, alourdi par quelques pierres. Un cercueil, le même pour tous, reçoit d'un bourreau de paris 343 le corps; il est porté dans le canot qui l'attend à la pointe de l'île. Dès que l'embarcation a son funèbre chargement, elle prend le large ; arrivée à une certaine distance, elle s'arrête; le cercueil s'ouvre, et laisse glisser à la mer son contenu. La mer est l'unique et immense linceul réservé aux habitants de Gayenne. Encore ne l'ont-ils que pour un instant, car les requins sont toujours là pour guetter canol e1 bière au passage ! A près cette description de < '.a venue, j'arrive à l'évasion de Poncet. A l'époque où lui-même dépeignait ce lieu de déportation, Poncet étail interné à l'île Royale; ses deux compagnons, Cadet et Giraud, étaient parqués à l'île de < layenne. On sait comment Cadet, après sa condamnation pour avoir voulu occire un surveillant de la Roquette, avail été envoyé à la Guyane. Outre cette mauvaise affaire, Gadet comme Giraud avait été incriminé pour de nombreux faux. Entre Poucet, Cadet el Giraud, il existai! depuis longtemps, une association dont Giraud était le chef. En faussaire émérite, il avait été condamné pour avoir imité pour plus d'un milion de billets de la Banque de France. Ses complices, l'oncet et Gadet, avaient subi le même sort que lui, parce que non seulement ils avaient mis en cir- ■341 SOTJVENIRS culation les faux billets, mais de la fausse monnaie. Une fois tous les trois à Cayenne, ils s'étaient donc entendus pour travailler à leur évasion; leur but était de se rendre en Amérique, d'exploiter sur une grande échelle leurs métiers de faussaire où Giraud de Gatebourse était passé maître. Un jour Cadet et Giraud étaient parvenus à échanger leurs habits de forçat contre ceux de de la colonnie pénitentiaire, ils avaient pris un canot, ils attendaient au passage Poncet qui, à l'Ile Royale, avait imaginé un étrange moyen de rejoindre en mer ses complices. Voici le moyen employé par Poncet, et qu'il décrit dans ses mémoires : Il avise à l'île Royale, le cercueil qui sert à tous les morts voués aux requins de l'Atlantique, l'unique cercueil relégué au magasin de l'hôpital. Muni de quelques provisions, il se rend à ce magasin, en vue de la mer, et en sort la bière. Pendant une nuit obscure, trompant l'œil des sentinelles, marchant ou rampant , portant ou traînant son cercueil, il le descend au rivage. Là, il lance à la mer cette sorte de barque à ( !a- ron, s'y étend et se livre courageusement à la merci des flots. Le lendemain, lorsqu'on s'aperçoit que Pon- d'un bourreau de paris cel manque à l'appel, aucune embarcation n'esl absente; on suppose qu'il s'esl noyé par accident ou volontairement. On ne songe pas à le poursuivre, parce qu'on ne croit pas ù une évasion. Poncet, en effet, faillit être noyé ; lorsque ses deux amis, Cadet cl Giraud, déguisés en marins, abordent, en pleine mer, la singulière caisse, elle est à demi submergée. Déjà deux énormes requins la heurtent par moment et semblent convoiter leur proie. Ils y repèchent Poncet, à demi noyé, à demi mort et qui, pareil à I,a/arc, semble sortir de son tombeau. Enfin, sa vie qu'il a mise pour enjeu dans sa fuite, lui est rendue. Et nos trois transfuges voguent à toutes rames vers la Guyane anglaise. Malheureusement le courant les entraine vers l'endroit qui veulent fuir. Nos pauvres marins abordent, bien malgré eux, le littoral de l'île de ( iayenne. Bon gré malgré, il faut que nos fuyards retournent dans ce lieu maudit. Pour ne pas être repris dans cet enfer, il n'y a qu'un moyen, s'aventurer dans les savanes. Mais, pour y arriver, il faut passer devant un gardien limitant les pénitenciers. Les fuyards se concertent, Cadet le plus déterminé des trois n'hésite pas, après quelques instants de délibération, à tuer le gardien. Us 346 SOUVENIRS passent sur son cadavre, les voilà dans les savanes. On sait qu'elles sont pleines de dangers, après avoir erré dans des forêts inextricables sur des sables brûlants, ils sont aux prises avec des araignées crabes, monstres velus, gros comme des œufs de poule, dont les pattes ont six pouces de long. Elles courent sur eux. Pour s'en délivrer, ils n'ont qu'un seul moyen, mettre le feu à la forêt. Ils s'avancent devant l'incendie, ils y marchent comme ils ont marché sur les sables. Quand ils croient être au but de leur voyage, Giraud tombe épuisé sur le sol. La faim, la soif les talonnent. Cadet, le plus vigoureux des trois, fait une borrible proposition à Poncet, épuisé comme lui de fatigue et de faim. 11 conseille à Poncet d'en finir avec Giraud, de le tuer, puis de le dépecer pour être mangé par eux. Poncet tressaille d'horreur, il déclare qu'il défendra, au péril de sa vie, celle du malheureux Giraud; bientôt il s'affaisse à côté de lui, Cadet profite de son évanouissement pour égorger Giraud, déjà inanimé. Ce malheureux, sous le couteau du forçat cannibale, ne devient plus qu'un amas de chairs sanglantes, dépecées, triées, mises à part pour être dévorées. Lorsque Poncet rovient à lui, il voit l'horrible spectacle que lui offre le crime de Cadet ! Celui- D'UN BOUIiRKAU DE PARIS 847 ci lui propose de partager l'ignoble repas qu'il lui a préparé. Poucet, à bout de forces, pour ne pas mourir de faim, mange son ami, il imite Cadet ! Une fois les cannibales rassasiés, ils enterrent les derniers restes de la victime qui passe pour avoir été mangée par les crabes ! Reconfortés par le cadavre do leur ami, les fuyards continuent leur route : mais Gaiet seul parvient ;ï se sauver. Poncet esl repris, pendant que Cadet gagne l'Amérique septentrionale. Malgré les tortures, malgré les borreurs de sa fuite, Poncet, ramené aux Pénitenciers, en a pour cinquante coups de corde, la punition ordinaire de tout transporté qui essaie une tentative d'évasion. Mais Cadet, une fois libre, pense encore à son ami Poncet; il lui fait recommencer par un (h; ses camarades évadés, une nouvelle fugue; cette fois elle est couronnée de succès, l'once t gagne les États-Unis par la Floride. C'est au moment do la guerre entre les Etals du Nord et les états du Sud. Cadet fait engager avec lui son ami Poncet dans les troupes fédérales; tous les deux vendent leurs bras à la cause de la liberté. Ils se battent comme des lions, du moins c'est ce que dit Poucet dans ses mémoires, et c'est ce qui conlirme son opinion que, si les six mille y'l8 SOUVENIRS forçats de Cayenne étaient incorporés dans l'ar* mée, Us feraient de fameux soldats. La guerre cesse, Cadet lui conseille de ne pas rester inactif. 11 faut revenir en Europe. A défaut de Giraud, mangé par eux, Cadet prend son emploi auprès de son ami Poncet, et se fait son chef de file. Ils quittent ensemble l'Amérique pour gagner l'Angleterre. Ils fuient New-York, ils se rendenl à Londres. Ils leur faut une victime digne d'eux, capable de les faire riches pour le reste de leurs jours. Cette victime, ils la rencontreronl à Londres, c'est ou ce sera le vieillard trouvé assassiné à Argenteuil. La s'arrêtaieni les Mémiores de Poncet, en signalant Cadet le Manchot, comme ayant été dès son jeune âge, son plus mauvais génie ! XXXV L'ASSASSIN DU VIEILLARD D'ARGENTEUIL Le jour suivant, je m'empressai de retourner à la prison de Versailles, pour revoir Poucet et lui rendre son manuscrit. 11 n'avait plus qu'unjour à vivre. Son pourvoi venail d'être rejeté. Je ue trouvai plus en lui cette assurance qu'il avait encore la veille. Poncet était affaissé sur lui-même. Il paraissait très abattu. Il avait espéré jusqu'au dernier moment qu'il aurai! été renvoyé à Cayenne pour y rêver encore la délivrance. Maintenant l'heure de l'expiation étail arrivée. Les ravages d'une mort anticipée se lisaient sur ses traits tirés, persque cadavériques. En une nuit, ses cheveux avaient blanchi. Poncet avait vingt-huit ans, il en paraissait cinquante. Ce phénomène, opéré par la peur do la mort 20 S0UVENIR8 plutôt que par lo remords, s'opère presque tou- iours sur tous les condamnés, à l'heure de leurs derniers moments, .le l'ai observé bien souvent. Quand l'oncet me revit, il me dit, en hochant la tête : — Je vicns de revoir l'abbé Falletz, l'aumônier, et je n'ai plus besoin de vous donner la suite de mes mémoires ; la presse et la voix de la renommée m'ont assez fait connaître. Maintenant ces mémoires appartiennent au parquet. Je croyais qu'on aurait eu pitié de mes malheurs causés par Ventrainemc.nl et l'on me butte! C'est la faute à Cadet! C'est très malheureux pour moi d'abord et pour la société ; car j'aurais pu lui rendre les plus grands services. Enfin, n'en parlons plus ! il passa la main sur sont front en poussant un gros soupir. Puis se ravisant au moment où j'allais prendre congé de lui, il m'arrêta et ajouta : — Tenez, Monsieur H.....rendez-moi un dernier service. Veuillez vous charger vous-même, si vous le voulez bien, de porter mes Mémoires au parquet, après en avoir terminé la lecture^ C'est le dernier vœu que vous adresse un condamné sur le bord de sa tombe. Si je meurs si tôt, c'est la faute à ma mère et à Cadet. Je ne dis plus connue hier que Cadet à tué l'homme d'Argenteuil ; mais je soutiens que sans lui, le D'UN BOURREAU DE PARIS 351 vieux serait encore vivant. Sans ma mère, ma gueuse de mère qui ne m'a pas pardonné ma première faute et qui m'a poussé dans les bras de Cadet, je ne serais pas ici. En achevant ces mots, Poncet étouffa un sanglot; il me remit ensuite la seconde partie de ses mémoires, qu'il joignit à la première que je venais lui rapporter. Avant de les déposer entre mes mains, il les signa de ses noms : Barthélémy Foneel. 11 les précéda de cette phrase : Fait dans la cellule des condamnes à môrt à la, maison de justice de Versailles, le 22 janvier 1800. Poncet, comme tous les criminels, était un grand orgueilleux. Il sepersuadait que le monde entier étaiten contemplation devanl sou odieuse personnalité. En terminant la Lecture de ces mémoires, j'appris de nouveau que Poncet était un des nombreux élèves de Cadet, enrégimenté depuis son jeune âge dans sa bande de faussaires, où le manchot n'était connu que sous le nom de Mayotte. Je sus qu'abandonné par sa mère, dès son adolescence, il s'était livré au vol, puis au crime, conduit par Cadet et sa bande de vauriens. Poncel (Barthélémy), était né en 1887, d'un nommé Lacochc, capitaine adjudant-major du 352 SOUVENIRS château do Saint-Gloud. Enfant naturel, il avaii été reconnu par Poncet, qui avait épousé sa mère, une femme légère, tenant un cabaret au Petit-Gennevilliers. La cabaretière n'était aimable, disait-on, que pour ses clients, Le père Poncet buvait son fonds pour s'étourdir. Le fils, à quinze ans, désertait le foyer paternel pour courir avec une troupe de jeune drôles. Poncet prétend, dans ses mémoires, que c'était pour ne pas assister aux scènes de brutale jalousie entre sa mère et son père d'adoption, qu'il fuyait le foyer paternel. Un jour, en se rendant au pont d'iéna, il fit connaissance de Mayotte, le vieux Cadet flanqué de son inséparable Béquillard. Ils étaient tous doux chefs d'une bande de rôdeurs qui, dans les moments difficiles, cherchaient un asile de nuit, sous les ponts, ce qui les faisait dénommer, sous le titre caractéristique : à'Hirondelles du pont d'iéna. Poncet plut à la bande et à ces chefs ; lui-même, par ses antécédents, ne pouvait que répondre favorablement à leurs avances. Poncet étai I 1res entraînant, très communicatif, très amusant par son entrain et ses saillies. 11 devait être pour Cadet et Béquillard, une précieuse recrue. Le Manchot et le Béquillard ne pratiquaieni pas que le vol à ta détourne; ils faisaient en d'un bourreau de paris 358 grand, l'émission de la fausse monnaie et des faux billets de banque. Cadet et Bèquillard étaient les mystérieux émissaires d'un faussaire de province, le fameux Giraud de Gâtebourse. Celui-ci leur faisait parvenir, par des moyens détournés, les produits artistiques de son atelier de fausse monnaie. Un jour, le jeune Poncel fut saisi par la police au moment où il essayait de mettre en circulation un faux billcl. Il n'avait encore que quinze ans. Une fois envoyé au Dépôt, sa mère refusa de le réclamer. Elle était heureuse de s'en débarrasser, comme elle venail aussi de le faire de sou second père. Poncet entra à la maison centrale de Gaillon. Il en sortit cinq ans après. A peine dehors, il se retrouva nez à nez avec Cadet. Jl n'avait cessé de s'inquiéter de lui, dans sa maison de correction, pour reprendre un si précieux auxiliaire, au moment de sa mise en liberté. A sa sortie de la maison de Gaillon, Poncet alla retrouver son père, plus malheureux que jamais. Le cabaret tenu par sa mère avait été vendu par les créanciers. Poncel se lit escroc, faussaire et voleur; en apparence, il était palefrenier dans les écuries de la maison de l'empereur el du prince Napoléon. Il est pris une seconde fois dans l'exercice de 20. SOUVENIRS son malhonnête commerce. Il est condamné à trois ans de prison. Mayotte, ou plutôt Cadét, parvinl à. se soustraire à la justice avec sa bande et Giraud, le deus ex machina de cette phalange de vauriens. Cadet, en ce moment sous le coup de deux condamnations, ne tarde pas à être remis à l'ombre. Ileutre à la Roquette, non comme le complice do Poncet, mais pour avoir commis un faux de cinq cents francs au préjudice d'un négociant de soieries. □ne fuisses trois ans accomplis, Poncel privé de Gadel vole de ses propres ailes. 11 se me1 en rapport avec Giraud de Gàtebourse. Poncet est pris de nouveau. Son arrestation est suivie de celle de son nouveau chef de nie, l'artiste Giraud. A vingt-cinq ans, Poncet est envoyé à la Roquette, en attendanl de prendre le chemin de Gayenno en compagnie de Giraud et de Gadet. Ce dernier, qui subil la même peine que ses complices, est prêt à être dirigé comme eux au-delà des mers, mais le Manchot peut dissimuler encore son prête-nom de Mayotte. Gadet n'est accusé que d'une tentative de meurtre contre un de ses gardiens. Gadet, Giraud et Poncet feignent de ne pas se connaître On a vu par l'odyssée de ces trois coquins, comment s'effectua leur évasion de la Guyane. Une première fois, Cadet parvint seul à gagner d'un bourreau de paris 355 l'Amérique septentrionale. Poncet, après des tortures atroces, est repris et ramené aux péni- tenciers. Quanl à < Tira ml l'ordonnateur de laban- de Mayotte, donl Poncet et Gadel son1 les hommes d'action, on sait ce qu'il (!< 1 \ h ■ 111. Il est tué et l)ien mangé par ses compagnons cannibales. Giraud mangé par ses amis, passe aux yeux de tout le monde pour avoir été dévoré par les crabes de la Guyane. Une fois Poncet et Cadet dans l'Amérique du Nord, une fois surtout la guerre des Etats du Sud finie, ils rêvent par un nouveau crime le retour de la fortune. Ils quittent l'Amérique, et ils se rendent à Londres. Ils cherchent une nouvelle victime, ils la rencontrent en la personne d'un nommé Thomas Lavcrgne, un vieillard de soixante-dix-huit ans. C'est Cadet qui combine, ourdit ce crime et Poncet en deviendra l'exécuteur. Ce Thomas Lavergnc partait pour la France, après avoir touché en Angleterre une pension de vingt mille francs comme ancien commissaire civil de l'île Maurice. Cadet avait appris ces détails d'un serviteur de l'hôtel où Lavergne avait L'habitude de descendre. Il savait qu'après avoir touché sa pension, il partirait en compagnie de son frère et d'un domestique. SOUVENIRS Nos gaillards ne quittèrent plus de vue le vieillard, suivi de son frère, un fou, d'un domestique, un éclopé. Ils guettèrent son départ. Ils le suivirent, el prirenl le paquebol où s'embarqua Thomas I ,a vergue. Par une convention passée entre ces deux gredins, Cadet se tint à l'écart, et ne se montra pas au désigné. Ce fut Poncet, très communi- catif de sa nature, qui lia connaissance avec le vieillard. Il ne tarde pas à le charmer par ses lazzis, par ses histoires de l'autre inonde. Ponce! avait beaucoup voyagé. Le vieillard qui, de son côté, connaissait bien du pays, était enchanté d'entrer en relations avec un Parisien plein d'entrain, connaissant à fond la capitale et lesbonsendroits lui qui, par son long séjour en dehors de fiance, était brouillé depuis longtemps avec le nouveau Paris. Alo 's Poncet se proposa de devenir son cicérone; Thomas Lavergne accepta son offre avec empressement et il devint le compagnon du vieux Lavergne. Ils arrivent à Paris le 4 octobre 1865. Poncet pour ne pas y être inquiété a pris le nom de Gabriel. Il descend avec le vieillard, son frère et son domestique à l'hôtel Buckingham. Mais le propriétaire de cet hôtel voit avec répugnance Thomas Lavergne en si mauvaise d'un bourreau de PARIS 867 compagnie. Ce faux Gabriel ne lui dit rien de bon. Il sait que M. Lavergne à le cerveau très faible, il porte toute sa pension sur lui. 11 craint, avec le chenapan qui ne le quitte plus, el pour la fortuné e1 pour les jours de sou imprudent locataire. Poncet prend rendez-vous avec sou nouvel ami pour le surlendemain, à propos d'une partie do plaisir à Argenteuil qu'ils on1 arrêtée en arrivant à Paris. Et il prévient Cadet; celui-ci l'attend rue Saint-Honoré, dans une maison où il a loué pour lui une chambre garnie. Lesdeuxcomplices se consultent. 11 est convenu que Poncet viendra prendre Lavergne à l'hôtel de Buckingham pour aller déjeuner ensemble à A rgenteuil. Cadet le suivra pour faire l'affaire au vieux. Le jour dit, Poncel pari de la rue Saint-Honoré pour prendre Lavergne qui l'attend avec impatience. Il est accompagné do loin par Cadet, Hanqué de son inséparable compagnon, le Bé- quillard. Ils partent; Lavergne, connue toujours, emporte avec lui toute sa riebesse en billets de Banque cousus dans la doublure de ses habits, ayanl plus trois mille francs en or, enfermés dans un étui. Cadel et Béquillard attendent patiemment la a">8 SOUVENIRS fin d'un copieux repas entre la future victime et son prochain meurtrier. Le repas dure longtemps, jusqu'à ce que le bon Lavergne soit tout à fait gris. Enfin Poncet et Lavergne sortenl du cabarel. Poncet entraîne son compagnon vers le bois voisin. 11 le pousse dans un taillis. Ses complices lui font des signes pressants où la menace se joinl à La prière. Poncet ne s'illusionne pas sur les gestes de Cadet et de Béquillard. S'il ne tue pas Lavergne, c'est lui qui sera tué. 11 sait depuis longtemps ce dont Cadet est capable. Le vieillard el le jeune Poncel seperdenl dans les taillis. Personne n'est sur la route. La lisière du bois est gardée par Béquillard et Cadet aux aguets. Un quart d'heure après, Poncet, les yeux hagards, les traits bouleversés, sort du bois. 11 court, affolé, vers Cadet et Béquillard, il leur dit d'une voix sourde, brisée par la terreur : — Ça y est!... Ça n'a pas été sans peine ! En faisanl flochë, le vieux avait des yeux qui me rappelaient ceux de Giraud tombant dans la savane. J'ai eu peur. C'est égal, j'ai le magot. — Imbécile ! Il ne t'a pas mangé ! Et cette fois, nous ne te mangerons pas comme Giraud ! Toi, moi et Béquillard, nous nous contenterons de croquer son magot. D'UN BOUIUIEAU DE P.V1US 859 Los trois monstres s'empressent de laisser derrière eux le cadavre de Lavergne. I Is retournent à la maison de la rue Saint-Honoré. Ils se partagent les vingt mille francs trouvés dans habits de la victime. Le soir, il vont au bal Fa- vié avec deux filles de leur connaissance, sous la surveillance de la po lice, une blonde nommée Julia, une brune du nom de Félicia. Les trois complices se séparenl à la sortie du bal, mais Poncet éprouve encore le besoin de s'étourdir, pour ne pas voir toujours le vieillard qu'il a assassiné, e1 donl lesregards lui rappellent ceux de son ami ( riraud. Poncel passe le restant de la nuit rue du Vert-Bois, dans la maison où Julia et Félicia se livrenl d'ordinaire à leur commerce de prostitution. il paye les filles en shellings. C'est ce qui le perd. Le lendemain la. justice esl saisie du crime commis la veille dans le bois d'Argenteuil. Depuis la veille, le propriétaire, dis l'hôtel de Buckingham était très inquiet de l'absence de. son locataire, surtout après l'avoir vu partir avec le taux Gabriel. D'un autre côté, le hasard se chargeait de l'aire découvrir le cadavre du malheureux Lavergne. Voici à la suite de quelles circonstances : Dans la. matinée du 6 octobre, les frères Saillant, traversant le Lois d'Orgemont, commune d'Argenteuil, virent, sur le bord d'un taillis, un 360 homme étendu, dont l'immobilité leur parut suspecte. I ts s'approchèrent, ils se trouvèrent en présence du cadavre d'un vieillard dont la tête baignait dans une mare de sang. A la partie inférieure du cou, une plaie profonde s'étendant à droite jusqu'à la colonne ver- tébrale, avait été faite avec un instrument tranchant et avait dû produire une mort presque instantanée. Le cadavre fut reconnu pour être Thomas La- vergne qui, la veille, était sorti avec un jeune homme dont le signalement répondait à celui de Poncet, dit Gabriel. Cependant il fallut huit jours à la police pour découvrir que le nommé Gabriel cachait le récidiviste Poncet, un évadé de Cayenne, revenu à Paris pour ajouter au nombre de ses méfaits, un crime odieux. Poncet se laissa prendre dans son domicile de la rue Saint-Honoré. Quant à ses complices, qui avaient conduit son bras, ils ne furent pas inquiétés, n'ayant jamais été vus avec Thomas Lavergne. Jusqu'au jour de la publication de ses Mémoires, Poncet n'avoua pas son meurtre d'Argenteuil. Aux assises, sa parole, ses allures, son altitude ne le trahirent pas une minute. Transféré à la maison de Versailles, Poncet d'un bourreau de paris 361 nia son forfait, il ne rompit le silence qu'en écrivant ses mémoires. Je crois que l'aumônier et moi, nous avonsété les seuls à recevoir ses aveux. A ses derniers moments il attribue la cause de son meurtre à Cadet qui, sans contredit, l'a conduit par la main jusqu'à l'échalaud? 81 XXX VI UNE EXÉCUTION A VERSAILLES En arrivant â l'échafaud, Poncet n'avait plus cette crânerie faubourienne qui, aux assises, dans la prison, ne l'avait pas abandonné d'une minute. Le patient apparut, le corps porté par L'aumônier et un aide du bourreau. Sa figure était livide, ses petits yeux qui, naguère, pétil- laientd'intclligenceet de malice, s'étaient effroyablement agrandis. Ses joues s'étaient creusées. Sa bouche dessinait sur ses traits amaigris, un ricins étrange qui Le défigurait. Pour ne pas voir le sinistre couperet suspendu sur sa tète, il se courbait sur le crucifix que lui présentait L'aumônier. En face de la bascule, et sur le point de mettre sa tète sur la lunette, Poncet se redressa, en paraissant faire un violent effort sur lui-même. Un tremblement convulsif s'empara de tous ses SOUVENIRS membres;il se recula, puisil lit un geste, connut' un orateur qui s'apprête à haranguer la foule. Cette attitude emphatique, presque grotesque, à cette heure solennelle, me parut étrange Je me demandais qui pouvait la provoquer. Etait-ce la vanité? Voulait-il poser encore devant la foule. En jetant les yeux autour de moi, je me rendis compte de la nouvelle attitude de Poncet. Elle lui était imposée par la présence de deux individus qui, dans la foule, ne le quittaientpas des yeux, depuis qu'il était sur l'échafaud. A la vue de ces personnages, de ces deux monstres, je sentis une sueur froide couler de mon front, et un froid mortel me passa aussi par tous les os. En reconnaissant cesdeux misérablesj'éprou- vais une sensation cruelle comme celle qui agitait le patient. Moi, je tremblais. L'un de ces monstres était Cadet le Manchot, l'autre sou éternel Béquillard. Ils venaient assister aux derniers moments de leur complice pour l'encourager à bien mourir. Cadet ne cessait d'avoir les yeux rivés sur ceux du patient. Poncet, dans la foule, avait <'■ l forcé de reconnaître ses complices; c'était à dessein qu'ils s'étaient mis en évidence, en face de l'échafaud, de façon à être remarqués de Poncet. Celui-ci, sans doute, se revoyait encore avec D'UN BOURREAU DE l'ARIS eux, comme au jour où il tuait le vieux Lavergne sur la lisière du bois d'Argenteuil. Maintenant, il tenait à. prouver à ses complices qu'il étaitun homme Son cynisme s'évanouit à La vue du Calai couteau. Poncet courba la tête, puis se jeta dans les liras de l'abbé. En nie retournant vers la multitude, du côté où j'avais entrevu le Béquillard et Cadet, j'entendis ce dernier s'écrier en haussant les épaules : — Fainéant, va ! Pendahl que le monstre lançait cette parole de dédain au patient, celui-ci était pris par les aides et couché sur la bascule. Le couteauretom- bail avec la rapidité de l'éclair. Justice était faite. Au moment où un bruit sourd annonçait sa décollation, ses complices disparaissaient de la foule. M'avaient-ils aperçu? Craignaient-ils d'être dénoncés aux agents et de répondre, grâce à moi, aux questions posées par Poncet, au sujet du crime d'Argenteuil ? Je l'ignore. Entons cas, après l'exécution de Versailles, un horrible pressentiment m'envahit. Il était causé par la présence de Cadet, qui ne me quittait plus depuis mon entrée en fonctions à Paris. Sa présence était-elle un avertissement du sort que ce monstre me réservait? XXXYII PHILIPPE, LEM AIRE, A VIN AIN ET FILON De 1860 à 18f>0, jo vis passer successivement dans la cellule des condamnés à mort, quatre homicides, de véritables monstres ! Si, au dernier moment, ces êtres pernicieux n'expient pas Ions sur l'échafaud leurs exécrables forfaits, si le plus jeune d'ontre eux obtient grâce de la vie, ce n'est pas pour cela le moins féroce, son jeune âge est sa seule excuse. Lorsque l'empire touchait à son déclin, les crimes s'accumulaient de plus en plus sur la société inquiète ; ils semblaient faire pressentir la tempête, qui allait pulvériser un trône. A Philippe, à Lemaire, à Avinain, à Filou, ces meurtriers cyniques qui plongeaient dans La terreur et dans le deuil tant de familles, allait succéder l'odieux ïroppmann. Troppman, cette bête féroce qui laisse derrière lui huit cadavres. SOTJVEN 1RS Philippe, l'assassin des filles publiques, sème par ses meurtres une véritable terreur dans le monde de la prostitution. Lemaire, à vingt ans, confond par son cynisme les magistrats appelés à le puni]'. Ce meurtrier n'a qu'un regret, en tuanl la future de son père: n'avoir pu être parricide et n'avoir pu anéantir d'un seul coup toute sa famille. Avinain, le dépereur de cadavres, aspire jusque dans son cachot, à faire d'autres victimes, après avoir porté la mort dans de nombreux loyers. Il se vante de son procédé, qui consiste à dépecer les membres de ceux qu'il assommait ou assassinait, avant de jeter à La Seine leurs membres épars. Filon, enfin, égorge sa bienfaitrice, la serva ûte d'un membre de l'Institut, et il regrette aussi de n'avoir pu tuer son maître ! Jo vois encore Philippe, l'égorgeur. C'était un homme de moyenne taille, à La face sombre, un peu grêlée, marquée dune balafre qui le rendait hideux. Il avait les yeux d'une vivacité extraordinaire, su bouche dessinai) un rictus farouche. c'était bien l'être sanguinaire et lascif accusant tous les instincts de la bête, il tournait et retournait sans cesse dans sa cellule, en vacillant des pieds et de la tête, comme l'hyène dans sa cage. Sa figure ravagée, martelée et couperosée, Ii'lIN UOUitHEAU DE PARIS indiquait que l'ivrognerie avait développé sa lubrique férocité. 11 était horrible à voir avec sa face et ses allures de félin. Philippe, très brun de visage, portait, pour ainsi dire, le deuil jusque sur sa peau. Comme pour ne pas tromper ceux qui tremblaient à sou aspect, sou bras gauche était orné d'un tatouage représentant une étoile au-dessous de laquelle étaient gravés ces mots: ((Né sous une mauvaise... » Quanta Avinain, ce monstre était un autre type, moins répulsif peut-être, mais plus effrayant encore. Bien plus âgé que Philippe,— il avait soixante-huit ans, — Avinain avait conservé sa. forte et puissante stature. 11 avait une petite tête sur un grand corps, une tête d'oiseau de proie. Sa ligure était rude d'expression, relevée par un front haut, énergique, unpeu fuyant: son front était couronné de cheveux gris. Ses cheveux, encore abondants, faisaient ressortir d'épais sourcils noirs; ils ombragaient des yeux clignotants, enfoncés sousl'arcade sourcil- Hère, et qui brillaient comme du diamant. On ne pouvait soutenir l'éclat de ses petits yeux qui ressemblaient à des yeux de vautour. Lorsqu'il vous regardait, on comprenait le vampire ou la goule cherchant sur sa proie la 21. ÉWriea^MÉBidBk^ ;-^£Mémi^^ff"$$iji^ï 370 SOUVENIRS place où ces êtres fantastiques prennent leur vie en donnant la mort. Il vous détaillait des pieds à la tête, ce dépeceur de cadavres ; il vous enveloppait de ses regards d'acier, aux reflets meurtriers, comme il devait envelopper ses victimes dont il dépeçait les membres, après les avoir assommés du premier coup. Avinain, avec sa stature herculéenne, son cou de taureau, supportanl su tête d'oiseau, aux yeux sanguinaires, Avinain tenait de l'ogre, du tigre et du vautour. Quant aux jeunes Lemaire et Filon, ils offraient les types de la dégénérescence moderne. Ils étaient bien l'image du voyou parisien: ils se rapprochaient de Poncet, avec beaucoup moins d'entrain et de crànerie. C'étaient des garçons à la face glabre, au teint pâle et terreux. Le vice les avait dégradés avant leur maturité ; ils remplaçaient par le langage et l'allure cyniques, la force physique; c'étaient des a vortons du mal. Ce fut dans la rue Sainte-Marguerite, que Philippe prouva sur le corps d'une fille publique ce dont pouvait être capable sa. nature obscène et cruelle. Oh! cette rue Saint-Marguerite! Comme elle a servi de théâtre à des scélérats, imitateurs de cet égorgeur de prostituées. C'est la rue des mendiants, des chiffonniers et des filles. 11 ne d'un uourreau de PARIS 371 fail pas bon de s'attarder aux environ.8 de cette rue, la nuit venue. Sur cette voie fangeuse, aux maisons lézar- dées quoique neuves, il y a autant do cabarets que de garnis, autant de garnis que de maisons de prostitution; e'étaitlà que Philippe, en 1864, opérail sa dix-huitième œuvre de sang sur une fille. Il ne travaillai! jamais deux fois de suite dans les mêmes lieux. Pour s'assurer l'impunité, il savait choisir les bons endroits : Les rues des Filles-Dieu, Saint-Joseph et Sainte-Marguerite, qui suent la misère, le vice et le crime. Un matin, à cinq heures, des ouvriers descendent de leur garni de la rue Sainte-Marguerite. Ils entendent, de l'intérieur, pousser des cris lamentables ; puis, une voix d'enfant prononce ces mots avec des accents déchirants: Maman ! maman ! Un peu plus tard, une femme cramponnée à la barre de la fenêtre, articule des cris rauques qui ressemblent à des râles. Le sang s'échappe de sa bouche, il coule le long de La muraille. C'était la fille Mage, une prostituée, une fille mère; c'était une nouvelle victime de Joseph Philippe. Après ce nouveau crime, la police ne put mettre la main sur ce tueur de filles. Pourtant la police constatait que c'était toujours de la 372 SOUVENIKS même façon que l'inconnu assassinait ses victimes avant de les dévaliser. Il commençait par les étouffer ou les étrangler, il les achevait au moyen d'un instrument tranchant, le plus souvent par un rasoir. En 186G, Philippe étouffa et assassina encore la lille Bodeure, rue Ville-l'Evêque, au dessus des bureaux d'un commissaire de police ! La fille Bodeure étant mariée, on incrimina un instant son mari, puis un vieillard, son protecteur. Trois jours après, Philippe tentait d'étouffer, rue d'Erfurth, une dame artiste; mais La dame ayant mordu son assassin, celui-ci lâcha prise. Elle appela au secours. Le meurtrier n'eut que le temps de fuir. Arrivé rue Jacob, il fut pris par des voisins. On trouva chez Philippe le rasoir qui avait tué les fdles Bodeure, Mage et Lien d'autres. Plus tard, après que ce monstre fut arrêté dans la rue Jacob, il ne put nier ses crimes des rues Sainte-Marguerite , de Ville-l'Evêque , d'Erfuth, comme il nia les autres. Lorsque j'allai trouver Philippe dans sa cellule, son impassibilité me frappa. En l'interrogeant sur sa tentative d'assassinat contre [a dame de la rue d'Erfurth, il me répondit : — Me croyez-vous assez bête, si je n'avais pas eu assez, de la vie, pour m'être laissé pincer par cette péronnelle? Non, je suis plus malin que 373 ça, toon passé le prouve. Mais, je le répète, la vie m'embête! Ce monstre, comme tous les alcooliques, avait l'àme et le corps surmenés par tous les excès. Philippe fut un des rares patients envisageant le couperet sans trembler. Il monta sur l'écliaufaud sans le secours de mes aides. 11 tomba, sur La lunette sans forfanterie, sans peur, et remerciant la mort qui lui tendait les bras. Philippe avait trente-cinq ans; Lemaire que je revis après lui, dans La même cellule, n'avail pas dix neuf ans: C'était le même monstre, avec moins de mélancolie et plus de Laisser-aller. Il avait assassiné sa future belle-mère, par jalousie. L'acte d'accusation donne la mesure de la précocité de ce misérable, n'aspirant qu'à satisfaire ses plus ignobles passions. Son esprit étranger aux notions du bien el du mal n'étai! régi que par le matérialisme le plus révoltant. Il ne demandait qu'à jouir; son esprit se révoltai! contre tout ce qui on travail ses désirs ou sa cupidité. L'acte d'accusation, prononcé en février L867, donne bien la portraiture de ce cynique criminel. Le voici : « Le père de Lemaire, dit l'acte d'accusation, serrurier en nécessaires, un veuf, habitait avec 374 SOUVENIRS son fils, Charles Lemaire, une maison à la Chapelle dont son père, âgé de soixante-neuf ans, étai t propriétaire. » Charles Lemaire, avail manifesté, dès son enfance, ses vicieux penchants. Il détestait l'auteur de ses jours qui le gourmandait sur sa paresse. Il lui répondait par des menaces. Celui- ci avait fini par en avoir peur, ii Le jour où mourut sa mère, il dit à son père : » Ça marchera mieux maintenant, nous avons une bouche de moins à nourrir? » Lorsque son père, par crainte de son fils, voulut prendre une autre femme, dans la personne de la veuve Blainville, habitanl aussi la même maison, Charles Lemaire s'opposa grossièrement à ce projet de mariage. -> Le collage, dit-il un jour aux voisins, n'est pas encore fait devant l'autorité. » Le 20 décembre 18G(i, un soir, Charles Lemaire ayant appris la décision formelle de son père, monta chez la veuve Blain ville. Elle travaillait avec sa fille, de son étatdeblanchisseuse. Elle avait avec elle trois ouvrières. Il pria la veuve Blainville de descendre, en prétendanl (lue son père la faisait demander. » Ce soir-là, le vieil ouvrier était sorti ; dans la pièce où son lils, attirait sa future belle-mère, il avait enfoncé un clou au mur. Il y avait d'un bourreau de PARIS 375 attaché un nœud coulant pour y suspendre sa victime, une fois assassinée. Il avait préparé consciencieusement son meurtre. » Dès que la trop confiante TUainville eut suivi Charles Lemaire dans la pièce du bas, des cris déchirants éclatèrent. Lafillede La blanchisseuse reconnut la voix de sa mère. » Avec trois ouvrières, elles descendirent jusqu'au rez-de-chaussée. Elles enfoncèrent la porte; elles virent avec terreur Mme Jïlainville couverte de blessures, inondée de sang, qui tomba morte el comme foudroyée à leurs pieds. » Charles Lemaire, les bras nus, couverts de sang, le couteau encore à la main, répondit aux quatre témoins pétriliés et glacés de terreur : i — Voilà comment j'ai arrangé celle qui voulait être ma belle-mère ! Je me venge et je regrette, après cette femme, de laisser trois autres personnes vivantes ! » Le corps de la malheureuse ne fojmail plus qu'une plaie ; il était labouré de vingt blessures. Lorsque ce monstre paraît aux assises, il dit aux juges : « Je ne regrette pas ce que j'ai fait; et.si c'était à recommencer, je ferais mieux. — La corde que j'avais attachée, ajoute-t-il était destinée à y susprendre la Blainville. Je promettais à mon père la même cérémonie. J'a- 376 SOUVENIRS vais à donner le compte à trois personnes, mon père compris. Après sa condamnation, Lemaire, dans sa cellule, confond ses gardiens par son cynisme, comme il a confondu ses juges- — Mon père disait-il, en fumant constamment. Mon père, ma future belle-mère, la Bile et son apprentie, c'étaient Canaille et C ia . En les tuant tous, je n'aggravais pas ma peine el j'en aurais ou pour le même prix. Lorsque l'aumônier demanda à Lemaire s'il se repentait, il lui répondit : — Jamais de la vie ! Je ne me repens que d'avoir été maladroit ! C'est ma faute ! Je me suis trop pressé. En commençant parla blanchisseuse, j'ai raté mon coup ! Et papa qui me frustrait, enépousanl la Blainville, papa, je lo réservais pour la pièce principale ! Ce misérable ne posail pas enparlanl ainsi; il Défaisait que traduire ses instincts de bêle fauve. Il ne recherchail que la satisfaction dè ses appétits : l'amour desangétail une de ses 1*1 us irrésistibles voluptés. La société, en me tuanl - disail-il souvent aura peut-être son compte, moi qui ai manqué papa el sa concubine,je n'aurai pas le mien ! A viiiain, le dépeceurde cadavres, qui le suivit quelques mois après, dans lemême cacbot, était un admirateur de Lemaire. Le vieillard assassin I>'| N BOURREAU DE PARIS 377 ne tarissait pas d'éloges sur ce1 enfant si sûr de lui, el qu'il avail connu à La Chapelle. A vinain,l(! vieillard, Lemairo, l'enfant.étaient bien dignes de se comprendre. Le système d'Avinain, le dépeceur de cadavres, étail aussi simple qu'atroce. Il attendait aux environs de Paris, un voiturier, marchand de grains ou de fourrages, se rendant au marché ; il lui demandait à acheter sa voiture. 11 l'invitait à dîner en l'entraînanl à s.....lomicile qui se composai! principalemenl d'un hangar ou d'une remise. Après l'avoir l'ait boire il le tuait, en le frappant soit d'une grosse pierre, soit d'un marteau. A vinain. je l'ai dil, possédail aux alentours de Paris, sur le bord de la Heine, quatre dépôts où il consommait ses tueries.Une foislemarchand de fourrages assommé, il opérait sur son cadavre la désarticulation des membres, l ue scie, une hachette, après le marteau oula grosso pierre, étaient ses instruments de travail. Lorsqu'il fut envoyé à Gayenne, après six condamnations différentes pour vols, coups et blessures, il résolut, à son retour des pénitenciers, de profiter de son talent de découpeur de cadavres ! Lue l'ois qu'il fut pris, après la découverte de deux corps mutilés par son terrible procédé, il dit à qui voulail l'entendre : 378 SOUVENIRS — On part voleur à Cayenne, on en revient assassin. En effet, à Cayenne, il avait médité entre forçats, sur l'art de tuer les gens sans laisser de traces. ( lomme Lacenaire, Avinain avail rêvé au moyen de dérouter la justice, en disperçant, à divers endroits, les membres de ses victimes. L'ancien boucher, le dépeceur des prisons centrales, assommait, découpait un chrétien comme il eut assommé et désarticulé un bœuf, Pour ses atroces opérations. Avinain possédait, comme je l'ai dit encore, quatres 'hangars, le premier avenue Montaigne, le second à Asniéres. le troisième à Levalois-Perret, le quatrième à. Courbevoie. A ces quatre domiciles, il était désigné sous quatre noms différents. Si l'on ne connaissai t à Tactil' de ce dépeceur de cadavres que trois victimes : les nommés Lecomte, Vincent et Duguet, Ions les trois marchands de fourrages, il était évident qu'il y en avait bien d'autres dont les membres épars n'avaient pu être ni retrouvés, ni reconnus. Sans cela, pourquoi quatre domiciles? Duguet, un vieillard de soixante-quinze ans, Vincent, un jeune homme de trente ans, durent la mort au procédé de ce forcené. Revenu de Cayenne dans le plus profond dé- D'UN BOURREAU DE PARIS 379 aûment, après avoir subi depuis 1833, six condamnations. Avinain s'était bien promis, une fois en France, d'en finir avec La misère par des coups de maître. C'était donc à Gayenne qu'il avait eu l'idée de jeter au vent et à la Seine, les membres de ses victimes. Il s'était persuadé qu'on n'aurait pu jamais donner un nom, ni une forme à ceux qu'il devait tuer, décoller, découper, désarticuler. Avinain se trompait. Lorsque les membres du corps de l'une de ses victimes, encore sans tête, eurent été rapportés à la Morgue, ils furent reconnus par le iils de ce dépécé. C'était le iils de Duguet. Il n'avait pas eu lie- soin de la tête de son père pour le reconnaître. Il l'avait deviné à ses mains qui étaient fort courtes. I >éjà, L'attention étail très tendue sur le dépe- ceur de cada vres. Un nommé Lecomte, égalemenl marchand de fourrages, au moment do conclure un marché avec Avinain, s'était refusé de remiser sa voiture dans son écurie. Les allures farouches de son aquéreur, son expression sinistre, la solitude qui l'entourait, Le voisinage de la Seine, lui avaient donné à réfléchir. Il était parti sans conclure le marché. 380 Lecomte parla avec terreur de la dangereuse rencontre qu'il avail faite à La < '.lia pelle ; d'abord mi le qualifia de poltron, dans sa localité. Lorsque, plus tard, Duguetet Vincent, du même can- ton,euren1 disparu, lorsque le fils Duguet retrouva le corps de son père, à la Morgue, il fallut bien que la justice tint compte des dépositions de Lecômte qui, lui aussi, avail failli devenir la victime d'A vdnain. Sur le rapport de ce dernier,qui avail raconté comment il avail pu lui échapper, après lui avoir offerl l'hospitalité, le marteau à la main, la polit;! 1 découvrit le meurtrier dans un de ses repaires. 11 nia tout. Mais le marteau que l'on trouva chez lui, avec lequel il avait frappé Duguet et Vincent, fut reconnu par Lecomte; de plus la femme et la fille d'Avinain signalèrent cet ins- trumenl pour leur avoir appartenu. Cette fois Avinain était bien perdu; il était découvert par les siens ot par des prouves qu'il croyait introuvables. Dans sa cellule. Avinain disait, souvent à ses gardiens. — Si Duguet avait eu la main plus longue, on n'aurait pu in'accuser; si ma femme et ma fille avait eu la langue plus courte, elles no m'auraienl pas conduit ici. jusqu'au dernier moment, il n'eul pas de défaillance. 11 monta avec aisance les gradins d'i n bourreau de paris de L'échafaud. Mais sa provision de courage s'épuisa devant les préparatifs des aides qui ne terminaient pas assez vite les apprêts de son supplice. Sur L'échafaud, il les traita de Lâches. Puis entraîné par eux, il porta avec résignation sa tète sur La Lunette : sa tète tomba au momenl où il murmurait : — N'avouez jamais, messieurs ! Quant à Filon, ce quatrième scéléral que je revis dix-huit mois après, dans la cellule de la Roquette, c'étail un affreux el ignoble voyou. 11 rappelait, comme je l'ai dit, Le type de La crapule parisienne. Il était le souteneur d'une actrice de banlieue; il vivait de son gain aussi bien que des largesses d'une servante, sa bienfaitrice, s'obstinant, en mémoire de sa mère, à le considérer comme sou Mis. 11 lui litpayer cher sa mansuétude. Filou avaitune physionomie hébétée parle \ Lee, enlaidie par le crime ; il ne lui manquait que l'audace de Lemaire. dont il possédail le cynis- me. L'abbé Crozes sollicita sa grâce auprès de l'Impératrice. Filon l'obtint, en raison de son jeu no âge. Pourtanl cette grâce il ne la méritai! guère. Ce misérable était aussi lâche que cruel : il avait tué sa bienfaitrice, sa seconde mère, parce qu'en voyant celui-ci dans un moment d'ivresse, 382 SOUVENIRS elle lui avait refusé de lui donner cent francs. Alors l'odieux gamin se rua sur elle ; et, s'emparant d'un couteau de cuisine, il l'en menaça. Cette servantede M. T..., membre de l'Institut, demeurant rue Monthabor, connaissait de longue date les habitudes déplorables de ce mauvais sujet. Elle le recevait en cachette, à l'insu de son maître. En voyant Filon, ivre, la menaçant d'un cou- teau, elle prit en pitié son acte désespéré ; elle eut le tort de le défier, en lui disant : — Tu es trop fainéant, trop lâche pour frapper même une femme ! Et Filon, hors de lui, l'avait tuée. Derrière son cadavre avec le même couteau, il forçait le secrétaire du maître de sa bienfaitrice ; il le dévalisait. Plus lard, se vantant de son crime, il avait dit dans sa prison : — Si M. T... était venu au moment où je travaillais, après avoir refroidi sa bonne, M. T... y passait. Filon était aussi lâche que vantard. Une fois que le généreux aumônier eut obtenu sa grâce, Filou dit à qui voulait l'entendre, et en parlant de ses juges : — J'étais bien sûr qu'ils ne me feraient pas sauter la capsule ! Ils m'ont trouvé trop jeune d'un bourreau de PARIS 383 Ce sont eux qui le sont, eux que j'ai si Lien menés en bateau. L'ingratitude est le moindre défaul des Avi- nain, Leniaire et Philippe. Filon, en plus, avait la lâcheté, en moins, l'audace ! WX.V11I troppmann: En 1869, il existait entre la plaine de Pantin et les Buttes-Ghaumont un étrange quartier: le Quartier des Allemands. Il était habité par tous les prolétaires delà grande voierie : balayeurs, allumeurs et Loueurs. Ils avaient pour compagnons de voisinage, des mendiants ou musiciens ambulants. Tous'appartenaient à la patrie qui depuis vingt ans, a va il donné son nom à ce quartier singulier, rappelant, à peu de chose près, l'ancienne Cour des Miracles. Une chapelle en huis dominait les nombreuses el basses cahutes qui s'étageaienl sursonsol fangeux et inégal. Vagabonds et travailleurs de nuit y avaient dressé leur domaine. La police ii v pénétrait presque jamais. Quoique les mercenaires du quartier des Alle- 22 386 thands fussent en partie des salariés de la prélecture, la municipalité laissait à la police de leur pays, le soin de les surveiller. La police prussienne, surtout dans les derniers temps, n'y faisait son service qu'à bon escient et pour mieux encourager les siens à surveiller le pays ennemi qui les payait pour... le desservir. Mais, à cette époque, notre incorrigible imprévoyance ne s'inquiétait guère de cette ruebe allemande, devenue un vaste foyer d'espionnage. Après tout, ces balayeurs, ces boueurs, ces allumeurs, tout ces serviteurs de la rue étaient d'utiles travailleurs. Ils ne boudaient jamais à la peine, marchant en escouades serrées pour exécuter leur rigoureux service, avec une régularité mathématique. Ils arrivaient en ligne, dès l'aube, ou à toute heure de nuit, leurs engins à la main, rangés comme des soldats les mieux disciplinés et les plus aguerris. Soldats, ils Triaient, en effet, ces milliers de balayeurs qui, pendant longtemps, nettoyèrent nos chaussées. Ils nous l'ont bien prouvé, quand ils sont revenus en France transformés en uhlans. En 1869, et depuis neuf ans, Cadet le manchot avait élu domicile au quartier des Allemands; ce qui expliquait pourquoi et comment il était parvenu à se jouer des rigueurs et des poursuites de la justice. Cet endroit était de- d'un bourreau de paris ;;s7 vomi pour lui, comme pour les criminels d'un autre âge, un lieu d'asile. Ce n'étail plus le cas de dire : « Autre temps, autres mœurs !» Cadet, au quartier des Allemands, jouissait d'une inviolabilité absolue. 11 la deyail au double rôle qu'il remplissait vis-à- vis de ses compatriotes et de l'étranger. Pour la police française, il a'étail fait le mouton, c'est-à-dire l'espion de ses compagnons; pour la police allemande, il étaitdevenu le débiteur de ses compatriotes, si toutefois les forçats récidivistes peuvent prétendre à avoir une pairie. Son ignoble et douteux métier lui permettail de narguer la surveillance qui l'entourait et qui se relâchait on sa faveur pour mieux lui laisser le libre exercice de ses nouvelles infamies. En servant, en apparence, la France et l'Allemagne, Cadet, on réalité, ne servait que ses intérêts. Il se livrait à tous les méfaits imaginables au quartier des Allemands, de concert avec ses habitants les plus suspects. Depuis plusieurs années, ( ladet et Béquillard s'étaientmis en relation avec une famille de faux monnayeurs; ils taisaient passer d'Alsace à Paris les produits de leur mystérieuse et condamnable fabrique. Cette famille, originaire d'Alsace, qui, pour les besoins de son dangereux métier faisait sou- 888 souvenirs vent le voyage de Paris à Strasbourg, c'était la famille Troppmann. Cadet et Béquillard en étaient les plus .actifs intermédiaires. A.utant les chefs de la famille Troppmann, composée du père et de ses deux Bis, étaient des gens invisibles, tant à Paris que dans leur province, autant Cadet le Manchot et Béquillard se montraient partout, aux endroits les plus fréquentés et les plus suspects de la cité parisienne. Tantôt marchands ambulants, tantôt marchands forains, joueurs de bonneteau, saltimbanques, on les voyait se prodiguer sur nos promenades ou aux fêtes des environs, pour.passer leurs marchandises. Leurs métiers ou leurs jeux servaient de prétexte pour faire aller de leurs poches dans celles de leurs dupes, la fausse monnaie de leurs patrons. Cette fausse monnaie, venue des Vosges, se répandait, grâce aux mains coupables de Cadet et de son compère, dans tous les débits de la capitale ; pour activer La circulation de leurs pièces de mauvais aloi. Us ne se privaient pas. dans lous les établissements publics, de provoquer la dépense el de faire orgie avec leurs complices ou leurs dupes. Le quartier des Allemands possédait, dans différents centres dé Paris, des établissements qui servaient de repaires à ses habitants : espions, voleurs ou assassins, d'un bourreau de paris 389 A Pantin, c'était ht taverne du Chemin de l'Est. Au centre de Paris, rue Grange-Batelière, c'étail La Taverne Britannique, tenue par la veuve B... Dans la première taverne serendaienl d'ordinaire les voleurs ou meurtriers qui médi- taienl un hou coup. Dans la seconde, les mêmes scélérats, après l'œuvre accomplie, allaient chercher un refuge. Comme on le voit, le Quartier des Allemands, au profil de nos ennemis, étaittoujours en éveil, prêl à déjouer la police française au profit de ses nationaux ; ils prenaient les devants'pour dévaliser ou tuer un des uôtres, en attendanl la prochaine guerre. En 1869, nos hôtes s'apprêtaient à quitter leur repaire. Ils n'attendaient plus que la déclaration des hostilités. Alors l'odieux Tmppniann pouvait venir réaliser le plan de ses tristes assassinats, secondé par Cadet, Béquillard et par d'autres habitants du quartier des Allemands, tous apparte- nantà La police prussienne, si supérieure à la nôtre. Le père de Troppmann, meurtrier de la famille Kinck, et père du Taux nionnayeur qui plus tard fui condamné, était un inventeur distingué. Il était fort connu dans l'industiie manufacturière de sa province. .Mais de mœurs suspectes, viveur el Ivrogne, Troppmann père buvail tout 22. 390 SOUVENIRS ce qu'il gagnait. 11 avait entraîné ses deux fils dans de condamnables métiers. Troppmann, le père, n'avait pas eu grand mal à développer 1 les mauvais instincts de son plus jeune fils, Jean-Baptiste. Celui-ci, en se rendant au quartier des Allemands avec l'auteur de ses jours, n'avait pas tardé à dépasser en scélératesse Les agents Cadet et Béquillard. Avant de retourner en Alsace avec sou père, Jean-Baptiste Troppmann avait fait la connaissance, à Roubaix, d'un manufacturier nommé Kinck. Celui-ci, esprit très intéressé, s'était empressé de se lier avec le lils d'un inventeur dont les découvertes avaient enrichi son industrie. Il espérait par le fils prendre les secrets de fabrique du père. De son côté, Troppmann n'hésita pas à répondre aux avances du père Kinck pour avoir sa fortune, soit par su force, soil par captation. Avant de retourner avec son père en Alsace, il fit part de ses criminels projets contre Kinck à Cadet et à Béquillard. Ils étaient dignes de so comprendre. Il les chargea de le seconder dans les trames qu'il se promettait d'ourdir contre celle famille Kinck. Dès le commencement de l'année 18C>9, Cadet et Béquillard remplirent vis-à-vis du jeune Troppmann le même rôle qu'ils avaient joué vis-à-vis do Poncet. .",'.11 Cette fois, Gadetle Manchot n'avail pas besoin de pousser Jean-lhiptiste. Troppmann sur la voie du crime. 11 n'avait qu'à se placer à la hauteur de son gigantesque projet. Ce projeteonsistait à anéantir toute une famille. En retournant en Alsace, le fils Troppmann savait retrouver Kinck, qu'il avait vu une première fois, à Koubaix. Celui-ci l'attendait dans sa province pour bénéficier des inventions de son père. Mais, en le retrouvant à Cernay, le jeune Troppmann lui dit : — 11 ne sagitplus de nous enrichir par des inventions chimériques, j'ai trouvé dans les montagnes dos Vosges des liions d'or, qui nous permettront de réaliser une fortune immense. Pour lui prouver ce qu'il avance, Troppmann fait descendre le confiant Kinck dans un vieux, château en ruine au sommet des Vosges, où sont déposés quelque morceaux de métal. Kinck est enthousiasmé. 11 'n'hésite plus à donner à Troppmann une procuration pour la vente de ses biens. Il est convenu, devant cette prétendue découverte, que Kinck et Troppmann, sous prétexte de fonder en Alsace, à GKiebviller, un établissements industriel, exploiteront, en réalité, ta mined'or qui se trouve au fond des ruines du vieux château abandonné. -592 SOUVENIR! Troppmann fait jurer à Kinck de garder le secrel le plus absolu sur leur découverte. Ce fut ce secret qui le perdit. Troppmann, muni de la procuration de Kinck, se promit de se débarrasser de ce dernier. Il exterminera ensuite toute la famille. Il commencera par Edouard Kinck, son (ils. il terminera par les cinq autres enfants etleur mère. Pour réaliser cet épouvantable et monstrueux projet, il lui faut des complices dont il soit sur. il ne peut les trouver qu'au quartier des Allemands. D'Alsace, sur le premier théâtre de ses forfaits, il charge Cadet et Béquillard de préparer, à Pantin, la nouvelle scène de sa terrible odyssée. On va voir comment Troppmann agit à Cer- nay en tuant Kinck père ; comment il suit un plan diabolique, en se rendant ensuite à Paris, pour tuer Edouard Kinck, le lits aîné de sa première victime. Le fils Kinck tombe dans la plaine de Pantin, précédant les cinq autres cadavres de Kinck, accompagnés de leur mère! En un mois se succèdent les péripéties do ce drame sanglant qui aboutit à l'anéantissement d'une famille. Troppmann traîne d'Alsace à Paris un long sillon de sang formé par huit cadavres. d'un bourreau DE PARIS 393 Du reste, tous les meurtres du quartier des Allemands s'accusaient à cotte époque, de la même façon, en laissant sur le lieu du sinistre, une pelle et une pioche. C'était, en ce temps-là, la signature symbolique, la marque de fabrique de ces épouvantables forfaits! xxxix LES HUIT CADAVRES La taverne de la rue Grange-Batelière, dite : Taverne Britannique, était tenue par nue femme nommée Mme 15..., une femme en lunettes, dont la figure placide et bonnasse était une vivante énigme. Agée de quarante â cinquante ans. on la disait anglaise on allemande. Elle parlait Indistinctement, avec la même facilité, ces deux langues. Elle ae s'exprimait que fort difficilement en français. Sa boutique était fermée pur un double châssis vitré; eîle laissait voir du dehorsun petit comptoir de chêne ou trônait, dans une désespérante immobilité, cette femme impassible, si impassible qu'on eût dit une figure de cire. L'hôtesse, d'ordinaire, ne semblait prendre, en effet, qu'une médiocre attention à ses prati- :J9fc> ques qui ne faisaient que passer dans l'établissement. Tout était sinistre dans cet endroil mystérieux, sa tenture, ses meubles, son hôtesse et ses chalands. La Taverne Britannique était le rendez-voua des filous étrangers : anglais et allemands que La municipalité de Paris ne voulait pas pour balayeurs, boueux ou ramasseurs d'ordures. Mais telle était la sollicitude du gourvernemenl prussien pour ses dévoués sujets, qu'il entretenait plusieurs établissements chargés de venir en aide aux futurs uhlans, en attendant que leur gracieuse souveraine leur lit construire un hôpital ! Or, le 8 septembre 1869, à huit heures du soir, Mme B..., qui n'avait jamais pu retenir le nom de son mari, causait à son comptoir avec un jeune homme de dix-neuf ans. C'était un garçon à, la. ligure candide, presque imberbe. 11 avait les yeux doux et caressants, lorsqu'ils s'animaient, ils lançaient des éclairs sinistres. Sa bouche, qui se dessinait sous de fortes maxilaires, a vait parfois un ricins effroyable , qui contrastait avec l'expression naïve de sa physionomie. 11 rejetait avec coquetterie ses cheveux en arrière. Tout en parlant, il se tourmentai! complaisamment l'oreille. 11 avait les mains démesurées, hideuses, le pouce et les d'un bourreau de paris doigts trop longs. Ses membres musculeux donnaient un démenti à son attitude efféminée. G'étail Jean-Baptiste Troppmann. Derrière lui, à une table placée contre la porte deux hommes qui faisaient semblant de boire, prêtaient une attention particulière à l'entretien de Troppmann et de Mme B... C'étaient deux infirmes, à la tête ignoble, crapuleuse, l/iin n'avait qu'un bras,c'étaii Gadetle Manchot. L'autre placé à côté de lui, avec ses béquilles collées contre son corps, c'était son compagnon, son Pylade, l'inséparable Béquil- lard. Alors Troppmann disait à Mme B.... en regardant ses complices placés derrière lui : — J'ai là derrière moi les hommes que j'a- tendais. Maintenant vous pouvez avertirles.pays qui doivent nie retrouver au Havre. Vous allez les préparer à prendre leur billet pour la gare de l'Ouest. — Très bien, répondit Mme B... en allemand. Je les verrai ce soir. Dès demain, ils vous attendront au Havre. — J'y compte, lit Troppmann, en payant la consommation de Cadet et de Béquillard. .Maintenant, il est temps de partir. Bonsoir ! Mme B... eut avec lui un geste d'intelligence en lui rendant sa monnaie. Troppmann lui tourna les talons. SB SOUVENIRS Cinq minutes après, Cadet le Manchot el Bé- quillard quittaient avec leur compagnon la taverne de la rue Grange-Batelière. Tous trois prenant un liacre, se firent conduire à Aubervilliers. Arrivés à cette commune, ils descendirent de voiture, chez un taillandier, un compatriote. Troppmann et Cadet entrèrent chez l'industriel, laissant Béquillard à la porte. — Monsieur, dit le compagnondu manchotau taillandier, nous venons chercher les deux pioches et les deux pelles que je vous ai achetées il y a quatre ou cinq heures. Le commerçant reconnut Troppmann et lui présenta les quatre outils, Cadet en prit deux et sortit. Son compagnon l'imita. Dès qu'ils lurent dehors, Troppmann s'écria on entraînant Béquillard: — Hâtons le pas, le train arrive à 10 heures 40, et nous sommes encore à une bonne distance de l'endroit où nous nous rendons. — Chemin faisant, tous trois causèrent à voix Passe. — Ainsi, demanda Béquillard, il y en aura six à refroidir, ce soir V — Six, répondit Troppmann. Une femme, quatre garçons et une lille, six, c'est le compte. — 11 faudra commencer par le plus fort; la L>'UN 11OU1UU0AU DE PARIS 309 femme et les deux garçons ? demanda Cadet» — Naturellement, répondil Troppmann. — Que ferons-nous des cadavres? ajouta Bé- quillard. Cadet montra ses deux outils et se retourna vers Béquillard en disant : — Et ça? — Compris, murmura ce dernier. Tous trois étaient arrivés ]>rès de Pantin, dans un champ vaste et désert, limité par un long mur. Il faisait noir : un ciel orageux roulait de gros nuages poussés par des rafales de veut; les meurtriers marchaient à tâtons. Troppmann s'arrêta devant un monticule de terre; il tressaillit, il se recula en s'appuyant sur le Manchot. — Qu'as-tu ? lui demanda-t-il. — Nous venons de passer, balbutia Tropp- niann, sur un des membres de la famille Kinck! — Tu dis? souffla Béquillard en frissonnant. — Jedis que la famille Kinck a déjà deux personnes de moins. Le Bis enterré ici, le père enterré là bas, dans la future Prusse. — Avec les six autres, dit Béquillard, <;a promet ! —■ Qu'est-ce que c'est, reprit Cadet, que la nouvelle Prusse ? Je ne cou nais pas encore ce pays-là. —L'A lsace! îimrmuraTioiqmianuons'arrètant. iOO SOUVENIRS Puis l'Alsacien éleva la voix et ajouta : — Nous voici arrivés. Maintenant il s'agit de creuser les trous. A l'œuvre! Que les fosses soient faites lorsque je reviendrai. — Sois tranquille ! répondit Jiéquillard, crachant dans ses mains, avant de donner son premier coup de pioche. Cadet, également armé, s'apprêtait, de son seul hras, à l'imiter. L'assassin s'éloigna. Les deux compagnons se mirent à l'œuvre. Ils commencèrent chacun à creuser une i'osse qui mesura trois mètres carré à la surface, SUT quarante à soixante centimètres de profondeur. Pendant que se préparait cette sinistre besogne, Troppmann arrivait à la gare du Nord. Quelques instants plus tard, Mme Kinck et ses enfants descendaient de wagon. Troppmann s'était transfiguré. 11 n'avait plus l'air d'un criminel préparant le plus lâche et le plus horribles des attentats. C'était un ami de la famille envoyé par Kinck père à la rencontre de son épouse et de ses enfants. Ce qu'il lui fallait, c'était amener ses victimes à l'endroit qu'il avait choisi. Il prit un prétexte qui lui servait depuis longtemps. [IditàMme Kinck que son mari était malade e1 qu'il l'avail prié de la conduire vers lui, à sa maison de l'an tin. d'un bourreau de paris 4M Comment ne pas croire les paroles d'un ami si complaisant? Gomment se douter que cette main, qui se tendail pour faire descendre du wagon, la mère et les enfants, devait, quelques instants après, Ifs prendre à In gorge, avant de les achever ;ï OOUpS de pioche V Il héla un fiacre. Le cocher, un nommé Bardot, fit quelque peu la grimace en recevant sept voyageurs. La famille Kinck et Troppmann pri- renl place dans la voiture. Durant le trajet de la gare à Pantin, rien entre les voyageurs ne se passa d'extraordinaire. .Mine Kinck étail avide derevoir son mari, Troppmann non moins pressé d'en finir. 11 se montrait aussi charmant, aussi empressé, aussi rempli de prévenance que possible pour les enfants. Arrivé près de l'endroit où l'attendaient Cadet et Béquillard, qui avaient achevé leur besogne de fossoyeurs, il fil descendre Mme Kinck et les deux aînés des garçons. — Venez, madame, lui cria-t-il, en sautant le premier de la voiture el payanf le cocher. Venez, Kinck vous attend; nous sommes arrivés. Il oflfril la main à la mère, puis il pril les enfants dans ses bras, ils s'éloignèrent. A peu de distance du fiacre, tout changea de face. Troppmann venait de distinguer dans l'ombre ses complices qui l'attendaient. Il se ruâ sur la femme, entoura son cou de 402 SOUVE N1RS ses larges mains. Il le lui serra comme dans un étau. La mère ne souffla pas, elle râla. Les enfants s'enfuirent. Cadet en rattrappa un, l'étendit d'un coup do pioche àla tète et courut à 1' autre avec Iiôquil- lard. Alors, Troppmann s'empara aussi d'une pioche, acheva sur place la. malheureuse femme. En quelques minutes la mère et ses enfants furent horriblement mutilés et roulèrent dans les trous préparés par les complices de l'Alsacien. — Aux autres ! souffla ïroppmami, après sa première besogne achevée. Pendant que Cadet et Béquillard achevaient d'enfouir les corps dans les fosses, il prit les enfants qui, effrayés par la nuit et la solitude, se tenaient blottis les uns contre les autres. 11 saisit la petite fille, il lui passa une de ses énormes mains sur la figure et descendit jusqu'au cou. 11 lui appuya fortement le pouce sur le gosier. Il serra Elle se débattit. Il serra encore. Elle cria comme ses frères : — Maman ! Maman ! Il serra toujours. Elle se tut, muette, rigide, les bras contractés ; elle était morte. — Et d'une ! cria Toppmann. Mais si's deux derniers frères avaient aperçu Cadet et Béquillard. Ils se sauvèrent chacun d'un côté différent. Ils se mirent à appeler, à crier aussi : D'UN rtOURREAIT DE PARTS — Maman! Maman! Leurs cris furent entendus. Alors au loin, tout au loin, venant d'une usine située à l'extrémité du champ, un chien huila largement, de ce hurlement Lugubre qui donne le frisson, de celui qu'on a nommé : « ourler à la mort ». Pendant que les hurlements se prolongeaient! cette scène de cannibale se continuait. Les trois meurtriers frappaienl à coups de talons, à coups de pioches les moribonds dans les fosses. Les assassins, ivics de sang, frappaient, frappaienl toujours, en ramenanl la terre sur leurs victimes. La vue de ce carnage eût été terrible à voir, si la nuil sur la terre, si le ciel sans lunen'eussenl couvert d'un double voile ce tableau hideux, impossibles décrire. Le cocher, lui aussi, avait entendu les cris des enfants. Il s'était dit qu'il se passait un crime non loin du lieu où il se trouvait. [1 sauta de son siège, il couru! dans la direction d'où partaient ces appels. Cadet entendit un pas pesant. 11 se douta qu'il arrivait un inconnu. Le cocher ne se doutail point qu'il étail à deux pas d'un champ de carnage où trois assassins enterraient ou avaient enterré sept cadavres. 404 SOUVENIRS En entendant les pas du cocher, Cadet laissa Troppmann en train d'enterrer les corps et de les tasser. Qdil â Béquillard, qu'il poussa devant lui : — Partons-nous? — Pourquoi ? répondit celui-ci. Sans répondre à sa question. Cadet de son unique bras, lui envoya un vigoureux coup do point, en lui criant : — Tiens ! L'autre sentit le coup, mais ne comprit que lorsque Cadet lui dit : — Crie donc ! animal ! A deux cents mètres de la fosse, derrière une scène lugubre entre toutes, se passa, la lutte comique d'un boiteux avec un manchot. Le cocher attiré parles cris que poussaient les deux combattants pour rire, arriva près d'eux pour les séparer. — Pourquoi vous battez-vous? leur demanda- t-il en les rejetant de côté. Béquillard se gratta l'oreille. Instinctivement il porta la main à sa poche. -- C'est, répondit Cadet en comprenant le mouvement de son compagnon, c'est parce qu'il veut garder pour lui la recette de la journée. — Quel métier faites-vous donc? reprit l?or- dat. — Nous ne pouvons travailler, répondit l'im- n'fN BOT-RREAT DE PARIS 405 pudent Cadet. Nous sommes infirmes et nous mendions. — Arrangez vos affaires comme vous pourrez, fit le cocher désappointé. 11 allail s'éloigner. Il se ravisa : N'avez-vouspas vu passer un nomme aves l rois enfants ? leur demanda-t-il. — Si, répondit Cadet. Il y a vingt minutes, ils doivent être loin. C'est un bien brave homme, il nous a donné vingt sous. Sur la réponse du complice de Troppmann, le cocher s'éloigna. XL L'ORGIE AU PIED DE L'ÉCHAFAUD Le lendemain do ces crimes, dont les victimes, enfouies dans le champ do Pantin, en fai- saienl presque un cimetière, Troppmann no songeait plus qu'à jouir de ses forfaits. Il se disposai! à. gagner le Havre. Il voulait s'assurer si ses complices, tous au quartier des Allemands, l'avaient devancé pour le faire partir sur an navire prêt à, gagner l'Amérique. Il s'était rendu à la taverne du Chemin de fer de l'Est, Là il avail appris que deux de ses affidés, ses compatriotes, habitués de cette taverne, n'y étaient plus. Donc MmeB... delà Taverne britannique, la veille, ne l'avait, pas trompé. Les protecteurs avaient été bien avertis par elle ; ils riaient en route pour aller l'attendre au Havre. Troppmann n'avait plus qu'à se presser poulies rejoindre. /i08 SOUVENIRS Maintenant il était maître de la fortune de la famille Kinck. Aucun de ses héritiers enterrés au champ de Pantin ne pouvait lui réclamer une part de cette richesse. Le chef de cette famille n'existait pas plus que ses héritiers. Ne l'avait- il pas empoisonné à Gernay, aux environs d'un vieux château où illui avait montré comme appas lesprétendusproduits de sa mine d'or et d'argent? Désormais il s'agissait de déguerpir, avant la découverte du crime qui ne pouvait tarder à avoir lieu en répandant l'épouvante dans Paris. Un drame si habilement ourdi, de Roubaix en Alsace, d'Alsace à Paris, n'avait jamais pu entrer dans le cerveau d'un garçon de dix-neuf ans qui en avait été soi-disant l'auteur et l'exécuteur. Une pensée collective avait dû concevoir le plan, l'agencement, la perpétration de cette série de meurtres dont l'éxecution avait lieu simultanément au Nord, à l'Est de la France, avant de s'achever d'une façon aussi prompte qu'épouvantable aux contins do la capitale. Encore Troppmann en a-t-il été réellement le seul exécuteur '? Comme le dit M 1 " Lachaud, son défenseur, « on eût-il été capable ? Matériel* lement Troppmann n'aurait pu se trouver à la fois sur tous les lieux du meurtre. » Il es1 inutile de rappeler comment, au Hâvre, le hasard se chargea de découvrir le meurtrier do la famille Kinck, quand sous le nom de son d'un bourreau de paris fils aîné, il se préparait à. s'embarquer pour L'Amérique, Il fut arrêté dans un cas fortuit, par un gen- darme qui lui demanda son passe-port. Tous les journaux de L'époque pnl rendu compte des péripéties étranges qui amenèrenl L'arrestation de Troppmann. On sait comment, après avoir été pris, il espéra se soustraire à la justice en se jetant dans le bassin du Havre. Sans un calfal qui se Lança à La nage pour repêcher Troppmann, la mort l'eût ravi aux assises. Il n'était pas remis de sa chute qu'il lui ramené à Paris, au moment où l'on apprenail l'horrible massacre de la famille Kinck par un jeune homme de dix-neuf ans. Une fois en prison, Troppmann jouala justice, qui attendait de lui des révélations pour découvrir le huitième cadavre enterré en Alsace. Il voulait aller en personne dans sa province pour désigner l'endroil où avait été enterré sa victime. En Alsace, il espérait par sa famille. e1 à l'aide de ses complices, s'échapper des mains de ceux qui Le tenaient prisonnier. Gomme en haul lieu on connaissait L'intention de nos futurs ennemis, on chargea la police défaire ce que prétendail mieux faire qu'elle le rusé alsacien. La police ne fut plus entravée pour Troppmann comme elle L'avait été pour Jud. Elle 410 SOUVENIRS trouva, après dos recherches infinies, lo septième cadavre, c'est-à-dire le chef de la famille massacrée ! ( !e dernier avait été au-devant de lamorten se livrant en Alsace à son meurtrier. Dès que sa convoitise avait été mise en éveil, à la vue de la prétendue mine d'or signalée par Troppmann. Kinck était perdu. Lui-même avaitpréparésonhorrihle destinée. N'était-ce pas par les paroles qu'il a va il dites à sa femme, à ses enfants, au sujet delà précieuse découverte du jeune Alsacien, que Troppmann avait pu composer une lettre par laquelle Kinck donnait rendez-vous à tous les siens à Pantin. Alors Kinck prétendait, paiTintcrmédiairr de Troppmann, qu'il revenait d'Alsace riche el millionnaire. Il faisait partir sa femme et ses enfants de Roubaix à Pantin, où, soi-disant, il venait de fixer sa résidence. Là, toujours d'après le dire de Troppmann, il devait les entretenir dé la brillante destinée qui les attendait. On sait, en réalité, quelle était, pour l'assassin, cette destinée. Le monstre avait bien suivi le plan qu'on lui avaittracé. Arrêté au Havre, il fut ramené à Paris et traîné à la Morgue. 11 fut mis en présence de ses six victimes. 11 ne se troubla pas; et, avec un cynisme que nul ne surpassa, il les D'UN BOtTRRBAU DE PA.IU s Mi désigna toutes par leur nom au juge d'instruction qui l'interrogea. « Etait-ce lui qui avait tué les six victimes ? » Alors qu'on lui lit cette question, Troppmann tressaillit. On crut qu'il allait nommer des complices. Au lieu de dire la vérité, de nommer ceux quil'ataieni aidé à accomplir son multiple l'or- fait, il répondit par une atrocité à la question déjà horrible qu'on lui avait posée. — Est-ce vous, réitéra le juge instructeur, qui avez tué les six personnes ? — Non, répondit-il, c'est M. Kinck et son fils. Si habitué que lui le juge d'instruction aux réticences des criminels, il ne put maîtriser un mouvement de stupeur. Quoi, ce n'était pas seulement un crime, c'était un parricide, c'étaient cinq infanticides. — Vous meniez ! s'écria le juge d'instruction. • - Fous mendez ! ricana Troppmann. Jlnm- fez-mo\ que je mens ? La première preuve qui lui fut présentée quelques jours plustard,futlecadavrcd'Edouard Kinck. trouvé dans le champ de Pantin, à quelque dislance de la fosse où reposaient les six mem. bres de la malheureuse famille. I ,'orsqu'on lui montra le corps du lils aîné de Kinck, Troppmann pâlit. On crut qu'il allait 412 SOUVENIRS se trouver mal. Il n'en fui rien. A la question qui lui fut posée, il répondit : — Eh bien ! quoi, après tout cela ne prouve rien. Sinon que Le père aura tué son fils, après avoir tué sa famille. Cette fois encore, il fallait lui mettre le cadavre du père sous les yeux, pour qu'il ne pût nier l'évidence. On le chercha longtemps dans le champ de Pantin, dit « champ Langlois »,qui fut retourné de fond en comble, mais on ne trouva rien, pas plus qu'à I toubaix. Enfin, pressé de questions, lo criminel finit par indiquer à peu près l'endroit où se trouvait, le premier cadavre, aux environs de Guebviller. Le crime et le criminel étaient connus. Il restait à découvrir les complices. Etaient-ils deux, quatre, six! Leur nombre égalait-il celui des victimes ? Mais des complices veulent une entente ? et une entente, cela donnait lieu à des commentaires. Le gouvernement, battu en brèche par l'opposition, ne voulait pas en entendre parler. I >es complices ? C'est une communauté agissant pour une unité ; c'est l'organisation d'un chef, d'un lieutenant et de soldais ? Si faible que soiI la réunion, il y a toujours réunion. Lo gouvernement tremblait devant toute société armée en dehors de lui. 11 ne voulait pas l'admettre, fût- d'un BOURREAU DE I>a lus 418 elle celle de Troppmann, livrant une lutte inégale, terrible, sans merci, dans Laquelle le plus audacieux, le plus cruel devait se croiie le plus fort ! Les complices de Troppmann, c'étail trop effroyable ; les supposer, c'eût été trop effrayant ! En dehors de la question d'horreur, il y en avait une autre : Troppmann était Alsacien, Troppmann avail assassiné en Alsace, et Troppmann avait habité, à Paris, le quartier des Allemands ! Alors les populations des provinces riveraines du Rhin étaienl trop tnisesen éveil par les agissements des étrangers qui levaient des plans en France. C'était faire voir clairement, distinctement, ce que s'efforçaient de cacher les discours impériaux :c'était montrer que Troppmann avail trouvé des complices dans les Allemands deParis. Pour ne pas effrayer l'opinion publique, il fallail eacher la vérité. Troppmann était Alsacien, il ne devait pas avoir de complices parmi les Allemands qui nous menaçaient. On ne devail pas les rechercher; on ne les trouva pas ! El Troppmann, un être de dix-neuf ans, qui n'était plus un enfant, qui n'était pas on cure un homme, fut trouvé coupable d'avoir tué seul, un homme de quarante ans, un jeune homme de vingt ans, une mère de famille et ses enfants. 414 SOUVENIRS Fait plus extraordinaire, il aurait tué dans le même soir, dans la même heure une femme el six enfants sans qui.' ni passant, ni cocher n'eût rien vu, rien entendu ! C'était absurde pour des gens sensés. C'était faux pour des juges. Mais allez donc faire parler des gens bâillonnés ! Allex-done demander à un gouvernemenl menteur de dire la vérité! On élait sous l'Empire ! Donc, Troppmann fut reconnu seul coupable et condamné comme tel à la peine de mort. Mais la Providence, tant calomniée par notre souverain malade, se chargea de réduireà néanl les précautions prises si maladroitement par la magistrature. La nuit, par une soirée d'hiver, lorsqu'on condamna Troppmann, comme si l'on eût peur de prononcer sa condamnation, au grand jour, il se répandit le bruit d'un autre crime. Il étail toul aussi imprévu, tout aussi épouvantable ! Le coup de pioche de Troppmann, en mnssa- cranl une famille entière, glaça la ville d'épou- pouvante. Le coup de pistolet du prince Bonaparte, en tuant un enfant du peuple, terrorisa le château. A ce premier coup de tonnerre en succéda un second qui devait faire vaciller le trône impérial élevé sur le parjure et le crime de Décembre. d'un nonnnEAU de paris Dix-neuf jours après cette étrange condamnation, à quatre heures du matin, le quartier de la Roquette est en rumeur. Dans la rue, la foule roule, s'étend, se développe comme un long ruban noir, sur un sol fangeux. Des interstices de la prison masquée par la guillotine, des jets de lumière se projetteni sur ses poteaux rouges et luisants. On chante, on crie, on siffle dans la rue on discute, on boit du Champagne dans la prison ! Au dehors, les restaurants sont bondés de monde; et les gens du meilleur monde se heurtent, se croisenl avec les plus ignobles voyous. Partout on rit, c'est l'orgie matinale en face de la guillotine attendant sa proie ! Il est quatre heures du malin. Dans celle rue presque aussi noire que la foule, on distingue, éclairés par la lueur rougeâtre des becs de gaz, des groupes discutant à haute voix; on entend des cris sortant des boutiques, converties en buvettes. De loin, on perçoit des bruits étranges, comme des coups de maillet frappant du bois. (Test de la guillotine <|uo partent ces bruits sourds; c'est sa voix qui parle. Elle semble aussi réclamer sa victime, au milieu de ces clameurs pleines d'ivresse. C'est la tnorl fraternisanl avec l'infamie. Là, comme je l'ai déjà tan1 de lois indiqué, 410 SOUVENIRS c'est le grand mur en rocaille de la prison de la Hoquette, avec son unique porte gardée par des soldats. En face, à gauche, c'est un autre grand mur avec une porte semblable, gardée pareillement par des sentinelles. Ici, c'est la prison des jeunes détenus ; là, celle des vétérans du crime. Au fond, tout au fond, c'est le Pôre-Lachaise qui attend l'heure dernière de tous les vivants. Bref, ce jour-là, 1!) janvier, la place de la Roquette est en fête ! (Test jour d'exécution! Quelle exécution, celle de Troppmann, presque un enfant, dont la férocité a dépassé la férocité des plus forcenés meurtriers et des plus horribles monstres de la création. À lui seul, dans la nuit, Troppmann a exterminé, au dire de sa condamnation, une famille ; un père, une mère et ses six enfants ! Aussi quelle fête pour les amateurs d'exécu- cution, pour les amateurs de l'horrible, pour les fonctionnaires de l'empire, vétérans du Deux- Décembre ! Quelle fête pour les vétérans du vice, du vol et du crime ! A la prison de la Roquette, pendant que l'aumônier s'épuise à arracher une parole de repentir à ce monstre, le chef de la sûreté, les journalistes, les fonctionnaires titrés, mangent et boivent, « à l'extermination de Troppmann » ! On dirait que son exécution, son expiation, son D'UN BOURREAU DE PARIS 117 supplice sont une trêve nia peur qu'ils éprouvent. Dans la rue, c'est la même et funèbre allégresse. Les criminels attendent aussi le patient, les uns pour apprendre comme lui à ne pas avoir peur de la veuve et àla délier; les autres pour le venger. Pour tous les spectateurs, une exécution est- elle un châtiment ou un supplice? Est-il fait pour effrayer ou pour récréer? On n'intimide pas des souteneurs, des assassins et des filles, au profit des honnêtes gens. C'est donc pour effrayer. Mais qui donc? Peut-être les récidivistes? Mais regardez ces faces patibulaires, voyez ces cous trapus, ces bras charnus. Lntendez ces cris, ces expressions de haine contre la force armée et la police? Entendez cette déification de celui qui va mourir? Avec le jour, le 19 février, à l'exécution de Troppmann, on percevait de plus en plus les montants de la guillotine. Soudain une clameur éclate dans la foule : — Le voilà, c'est lui, c'est lui Troppmann ! De la porte gardée par des troupes sort un cortège. L'escorte de l'assassin est plus nombreuse que de coutume. Derrière le patient, soutenu par l'aumônier, une foule de gens en habits noirs l'accompagne. 418 SOUVENIRS Ce sont des privilégiés qui tiennent ;ï assister aux derniers moments de ce monstre. Ils viennent de souper, en attendant le spectacle de son agonie. Troppmann apparaît. 11 est pâle, ses traits sont défigurés, hideux, menaçants» Depuis La veille, il a vieilli de trente ans. Cet enfant de dix- neuf ans a l'aspect d'un vieillard. 11 regarde avec fierté cette foule composée en partie de bandits dont il est le roi, dont il va devenir le saint. 11 tourne ses regards vers la police, et ses yeux brillent d'un éclair. 11 semble inquiet. Il cherche quelque chose ou quelqu'un qu'il n'aperçoit pas. Sans doute un secours imprévu au milieu de cette nombreuse assistance. Il fait un liaut de corps, il trahit un mouvement de dépit à cause du secours qui ne vient pas. 11 ne voit que le carré des troupes garnissant l'échafaud. Alors il baisse la tête avec regret. Tout sera fini, bien fini, bêlas ! Dans une minute, il aura cessé de vivre. Alors il se redresse en reculant ; il tressaille, il vient d'apercevoir, entre la haie des soldats, un homme qui se penche au bas de l'échafaud, en face du panier où va rouler sa tète. Cet homme a un bras de moins. 11 est là, à son poste, en face de Troppmann, son complice, comme il l'était, à Versailles, en d'un bourreau de PAUIS 419 face do Poucet qu'il avait poussé à être assas- sin ! A la vue du manchot, Troppmann renaît à L'espoir, sur le point de mourir, presque mort, en apparence, il sent ses forces lui revenir. A tout prix, il faut qu'il soit Libre, car la liberté, c'est la vie? Mais comment faire, comment fuir? Comment? Les mains sont attachées, les troupes sont là! Il n'a pas d'armes? C'est à ce moment que moi, l'exécuteur, masqué d'abord par le groupe des dignitaires impériaux, j'arrive pour remplir ma funèbre fonction. Cravaté de blano, en habit noir, comme les grands personnages qui m'entourent et qui me gênent, je vais me poster au poteau pour pousser le ressort devant faire retomber le couperet sur la tête de Troppmann. Mais je m'aperçois dumouvemenl de recul du patient. A grand'peine mes aides le retiennent à l'extrémité de l'estrade. Je m'avance, je bouscule les assistants ; ce qui m'est facile à l'aide de ma haute taille et de la vigueur de mes muscles, .le saisis Troppmann. Je le couche sur la. planche à bascule. Troppmann se débat en s'écriant, les yeux hors de leur orbite : — Oh ! mourir... Mourir ! Il est effrayant do désespoir et de rage. Ainsi ce monstre avait tué, fait tuer ou as- 120 SOUVENIRS sisté à la mort de huit personnes, et il tremblait, il avait peur; il était lâche, comme le sont les bêtes féroces. Mais Troppmann nu tremble pas longtemps. 11 oppose la lorce du ses muscles à ma force. Il se tord sur la planche comme un serpent dont on tient la tête sous le pied. 11 écume. Des jurons sortent de sa poitrine. Que pense-t-il faire, seul contre moi et mes aides, seul contre quatre hommes? Lié, sans défense contre huit bras qui s'efforcent de paralyser ses mouvements désespérés, il succombe. En voyant ses efforts vains, il jette la tête :'i droite. De toute sa force, do cette force que donnent la ragu ot lu désespoir, il mord ma main gauche. Je pousse un cri en regardant ma main meurtrie. Mais, en cet instant suprême, malgré ma lutte avec le patient, je fais appui à mon sang- froid et à mon énergie. Ju me relève, et me maîtrisant, j'avance la main droite sur lu ressort. Un éclair passe, c'est le reflet du couteau qui tombe ; c'est le baiser de la guillotine sur la tête du patient. Un bruit sourd se fait entendre: la tête contractée de Troppmann tombe dans le panier. Tout n'est pas fini. Un homme a rampé aux pieds du l'échafaud; d'un BOURREAU de PARIS il s'est redressé au moment où des jets de sang ont jailli du tronc séparé de ta tête. Cet individu n'a qu'un bras ; ce h ras esl dirigé contre moi. Il me montre le sang que je viens de répandre. 11 vient de tremper son mouchoir dans ce sang, il l'agite devant mes yeux avant de fuir. Quand on veut l'arrêter, il est loin. Cet inconnu n'en est pas un pour moi, c'est le Manchot ! < !adet a profité pour s'enfuir, de ce moment de stupeur causé par cet horrible spectacle. 34 XL] LE CIMETIÈRE DES SUPPLICIÉS Même après leur mort, les suppliciés sont tourmentés par les vivants. Dès que le couteau a Béparéla tête du tronc des condamnés, un médecin s'en empare. 11 va la porter à son cabinet d'études. Là, il'la garde avec la joie délirante et fiévreuse d'un avare avide de cacher son trésor, 11 étudie, dissèque, numérote les cases de sa botte osseuse, heureux de découvrir les moindres indices de ses odieux penchanls. Plus le sujet a étl un objet d'horreur, pour la société, plus il devient pour le savant un objel d'admiration. Voilà pour la tête du supplicié. Maintenant, voyons ce que devient son corps ? Une l'ois que le tronc est resté pantelant sur 424 SOTJVENIBS la planche sanglante, il estemporté clans un fourgon et conduit au cimetière d'Ivry. Y reste-t-il ? Pas plus crue la tète, le corps n'a la chance de pourrir en paix dans le coin du cimetière réservé aux réprouvés. Si le guillotiné n'est pas reconnu par sa famille, il ne fait que pnsser dans la fosse. Gomme sa tête, son corps devient la proie de La spéculation. Ici, l'anatomie réclame son corps comme là-bas, elle a réclame sa tète. Non, le supplicié n'a pas grâce, même après sa mort. En vain, au cimetière des suppliciés, voit-on des carrés de terre sans tombe, sans couronnes et sans croix, dont la désolante etpiteuse aridité est un stigmate de plus sur ce champ de repos ; en vain leur nudité, leur solitude, indiquent- elles que c'est là que se dérobe le crime puni'? Pour la plupart, les corps des suppliciés ne font que passer sur cette terre maudite. On pourrait croire cependant qu'ils y sont relégués pour l'éternité. 11 n'en est rien. Lorsqu'un condamné à mort est sans nom, sans famille, lorsque son nom et sa famille n'ont pas osé se prononcer devant son infamie, il devient la proie d'une étrange spéculation. Il est appelé, dans l'intérêt de la science et de la ])'l*N BOURRE A 0 DE PARIS curiosité, à êtrel'objel d'tfhe infernale manipulation. En un mot, le corps du supplicié devient un objet de fabriquel C'est, dans une fabrique de squelettes, située à deux pas de Paris, plutô-1 quedans le champdes navets, que se trouve le dernier cimetière des suppliciés. Oui, il existe, tout près de la capitale, une usine de cadavres. Ces cadavres sont appelés à devenir des squelettes, par un procédé industriel. Cette infernale usine est alimentéepar tous les corps des deshérités, ceux que la misère et l'infamie ont rendu, de leur vivant, étrangers à la société. Je le répète, cette usine de cadavres est le véritable cimetière des suppliciés et des gueux ! Cela peut paraître incroyable, pourtant cela est. Rien n'est impossible à la spéculation, rien ne l'arrête ! Elle ne recule pas devant l'horreur et l'inhumanité ! Sous prétexte de donner à l'art chirurgical de nouveaux sujets, un fabricant s'est arrogéle droit de prendre au cimetière des suppliciés, comme aux cliniques, des cadavres innommés, destinés à devenir des produits perfectionnés. Dans son usine se coudoient les débris des misérables, morts de misère ou morts d'infamie. La misère et le crime ne rapprochent-ils pas tous les parias! !M 438 SOUVENIRS Sur la rive gauche, près des fortifications, on voit di' grands bâtiments sans fenêtres, clos de murs s'ouvrant sur une porte basse. C'est l'entrée do la fabrique de squelettes, ou, si l'on veut mieux, de l'usine des cadavres : usine est le mot. Car le soir, du haut des fortifications, on voit flamber toutes ces hautes cheminées. En temps ordinaire, cette fabrique reçoit, des hôpitaux, soncontingentde corps. On lesapporte dans une pièce vestibule, derrière laquelle se trouve une cour circulaire. Dans cette première salle, sont déposés les bras, les jambes, les poitrines des morts des hôpitaux, coupés, divisés, charcutés de la veillo par tous les carabins de Paris. Ils sont destinés à être triés, passés, membre par membre, pour redevenir des corps présentables. Les femmes sonl d'Un côté du mur, les bommesde l'autre, dos cadavres, plantés deboul aux parois par morceaux assemblés comme dans un jeu de patience, ont des contorsions terribles, des mâchures de gris verdàtre sur le blanc mat de leurs chairs mortes. On est devant un véritable étal de boucherie humaine. Ces corps divisés, assemblés, tant bien que mal, effraient l'âme la plus bronzée ; ils ne pourraient ravir que les yeux d'un cannibal. Uneforte odeur de phénol combal l'exhalaison putride de ces chairs déchiquetées ou en décom- d'un bourreau de paris 427 position. Cette salle aux cadavres esl plus épouvantable que la salle de laMorgue. Ce ti'esl pourtant que l'antichambre d'une autre salle beaucoup plus vaste et plus effroyable. Pour y arriver il faut traverser une cour circulaire; après l'avoir passée, on entre dans une rotonde immense où se drassenl de-ci, de-là, de gigantesques chaudières. Une épaisse buée, aux senteurs âcres el fades, voile cel intérieur. Des hommes presque nus circulent avec d'énormes cuillers qu'ils plongenl dans ces chaudières chauffées à blanc; ils retournent leur instrumenl comme le feraienl des bitumiers dans un liquide on ébullition. Ce qu'ils travaillent, ce sonl des cadavres. D'autres ouvriers les leur apportent du vestibule, les uns sur des hottes, les autres sur des brancards, [ls les jettent dans ces vastes récipients où se groupent les épouvantables cuisiniers de ces monstrueux pot-au-feu ! Ces marmites del'enfer alimentées par ces démons, "lacent le cœur de dégoûl el d'épouvante. Il faui être bien aguerri pour se faire à ce potage de cannibales ou s'entrechoquent des torses déchiquetés, des liliias cherchanl des fémurs, des mains courant avec des contorsions fantastiques après des pieds dansant sur un liquide incandescent. On se croirait en enfer, devant des démons 428 SOUVENIRS faisant leur cuisine avec les corps des damnés. Lorsque par la fusion, les os sont bien séparés îles chai rs, lorsque ces os sont bien dénudés, on 1rs sorl des chaudières. Oîi les transporte dans une salle du fond ; la dernière de ce bâtiment octogone. Là, on refait pour ces os ce qu'on a fait dans le vestibule pour les chairs; on reconstruit le squelette. Un contre-maître esl là scrutant, cherchant, examinant quelle ossature peut convenir à l'être humain privé de ses parties charnues, et l'on arrive à peu près à composer une carcasse homogène. Cette dernière salle est l'atelier où s'opère le travail définitif des squelettes. Le lendemain de l'exécution d'un condamné, celte fabrique a de la besogne. Le corps du supplicié livré à cette étrange usine, sert de type, après avoir été désossé dans une chaudière spéciale, à tous les corps soumis à la même prépara lion. G'esl aux plus habiles ouvriers que revient le soin de recomposer, sur le patron du squelette type, l'imitation de l'ossature du véritable guillotiné. L'original reste àla fabrique. Les imitationsre- constituées en divers exemplaires sonl destinées à être expédiées à Paris, en province et à l'étranger. Elles sont appelées à orner le cabinet des savants, jeunes ou vieux, étudiants ou profes- D UN BOURREAU DE PARTS 429 seurs, heureux de posséder, post mortem, l'ossature d'un grand scélérat. Elles deviennent, pour ses proprétaires, le témoignage de noire néant e1 l'objet d'une étude personnelle. Par eet étrangee1 mystérieux Commerce, il se trouve que les Muséums de France et de l'étranger possèdent en même temps le prétendu squelette d'un criminel célèbre. Ces squelettes ne sont pas plus authentiques que les nombreuses cannes de Voltaire et toutes les redingotes grises du grand homme! J'ai vu autrefois, dans une baraque de saltimbanques, les squelettes île Cartouche, de Poncel el de Dumollard. Sans doute, ils sortaient de la même fabrique. Elle seule peut se targuer de posséder au complet, moins la tête, les corps des condamnés à mort. En détenanl les originaux de ses nombreuses imitations, celle fabrique de squelettes ne devient-elle pas le dernier cimetière des suppliciés? XLI1 LE PROLOGUE DE L'INVASION Lo soir de l'exécution de Troppmann, il tn'ar- riva nue aventure extraordinaire dont le drame lugubre semble du domaine du roman le plus sinistre et le plus invraisembable. Elle serait, eu effet, invraisembable, cette aventure, si elle ne s'était passée à une époque aussi tourmentée que celle de la fin du second empire, où la société était en désarroi; si elle n'avait été la conséquence de la chute prochaine d'un régime dont j'étais aussi l'un des plus humbles et des plus repoussés auxiliaires. Ce joui-là, je me le rappelle comme si j'y riais encore, tout ému de ce qui s'était passé le matin, la main encore meurtrie parle patient, je m'étais Pendu, ainsi que j'avais l'habitude de le faire après chaque exécution, à l'église Saint-Am- broise. 432 SOUVENIRS Après avoir pris un bain chez moi, autant pour me purifier que pour nie délasser de mes fatigues, j'étais donc allé à l'église de ma paroisse, où j'avais écouté une messe en faveur du supplicié. Après avoir été seul ou presque seul dans l'église, je m'en retournai l'âme navrée par tout ce qui m'était survenu. En rentrant à mon domicile, je me rappelai qu'à la Hoquette la guillotine n'avait pas été démontée aussi vite que de coutume et que j'avais oublié de présider à son remisage. N'étant pas sûr de mes aides, je tenais, avant de prendre un repos nécessaire, à m'assurer par moi-même du travail de mes ouvriers, à voir si tous les bois de justice avaient été bien placés à l'endroit qui leur était réservé. La lutte que j'avais eue avec le patient, son vengeur qui, sur l'échafaud, m'avait menacé de son sanglant trophée, m'avait fait perdre mon sang-froid. Maintenant, plus calme, je tenais à remplir mon devoir jusqu'au bout. Je voulais revenir à la Roquette pour m'assurer du retrait de la guillotine et si rien ne s'y était égaré. A peine retourné chez moi, je me disposai à repartir pour inspecter ce qui s'était fait en mon absence. Le soir était venu lorsque je ressortais de mon Ij'UN BOURREAU DE PAIUS m domicile. J'habitais alors la rue de Ménilmon- tant. Cette rue, si fréquentée d'ordinaire, était devenue presque déserte, grâce à la pluie qui tombait à flots. C'était par une froide pluie d'hiver. La nuit était profonde. Un vent sifflait à travers un rideau de brouillard qui voilait les réverbères. Us s'éteignaient par intervalles, à la lile les uns des autres. De loin en loin quelques passants, le plus souvent des ivrognes, longeaient les murs en titubant. Kn descendant, j'envisageais ce temps affreux et les rares passants grelottant sous leur pardessus, disputant au vent leur parapluie que des raffales retournaient ou pourchassaient devant eux. Un liacre se tenait immobile à ma porte. Il semblait m'attendre. Je crus remarquer que le hasard, — était-ce bien le hasard? — avait mis ce même véhicule à ma disposition, lorsqu'une première fois j'avais quitté l'église Saint-Am- broise pour rentrer à la rue de Ménilmontant. J'appelai le cocher. Il semblait dormir sur son siège malgré la pluie qui lui fouettait le visage. A mon appel il s'empressa de descendre. Il m'ouvrit la portière; je lui dis en grelottant : A la prison de la I loquette. Aussitôt le cocher remonta sur son siège, cingla vigoureusement ses haridelles de son fouet, el brûla le pavé. •£> *^^^^BKRimUB&i&K)ÈËÊRf 484 souvenius Arrivé au bout de la rue, le cocher au lieu d'aller à gauche, tourna à droite : il s'enfonça dans des quartiers de plus en plus déserts. Surpris de cet itinéraire, je m'empressai d'abaisser la vitre, et, passant ma tête par la portière, je criai au cocher : — Où courez-vous? Ce n'est pas la route que je vous ai indiquée ? — Je connais mon chemin ! me riposta-t-il sans broncher, fouettant de plus belle ses chevaux qui prirent une allure vertigineuse. Cette fois, je n'avais plus qu'à me résigner, si je ne voulais risquer de me tuer en sautant de la portière sur la chaussée. Le liacre ne courait plus, il volait, on aurait dit que la voiture avait des ailes. Maintenant j'étais dans la plaine, tout près des fortifications, sur des terrains accidentés qui faisaient danser le fiacre; il bondissait sur les plaines, moitié buttes, moitié plateaux. Je reconnus, malgré la nuit, que j'étais derrière Belle- ville et que je me dirigeais vers les Buttes-Chau- mont. Bientôt, je distinguais dans les ténèbres une chapelle en bois bordant ces buttes, dont les excavations m'indiquaient les anciennes carrières de Belleville, si connues sous le nom des « carrières d'Amérique ». Terribles carrières qui, à cettë époque, ser- d'un bourreau de paris 435 vaient de refuge à tous les vagabonds et bandits de la capitale. Evidemment ce n'était pas le hasard qui avait mis ce fiacre sur mon passage et son cocher me conduisant à la colonie des Allemands, puis aux carrières d'Amérique. Un horrible soupçon me traversa l'esprit. En un instant de terribles pressentiments vinrent m'assaillir. Je me rappelai l'attitude de l'affreux manchot, puis les paroles prophétiques de mon père. Je me souvenais de la menace de Cadet agitant sous la guillotine le mouchoir teint du sang de Troppmann. Cette fois, je l'avoue, j'eus peur ; je ne voulus plus allerplus loin. J'appelai, je sonnai, je criai. La voiture s'arrêta ; il était trop tard. Lorsqu'elle eut terminé sa course, le cocher était descendu de son siège. Une foule ignoble, aux tètes patibulaires, couverte de haillons, vint se masser autour du iiacre, en proférant contre moi des menaces. Je comprenais enfin l'horrible guet-apens dans lequel m'avait attiré ce cocher. C'était un complice, sans aucun doute, de Cadet qui, le matin, avait juré encore une fois de l'aire retomber sur moi le sang que la justice m'avait ordonné de verser. Protester contre cette bande de forcenés qui m'entouraient, eût été aller au-devant de la mort. /j30 souvenirs Je laissais donc faire ces misérables qui se ruaient avec fureur contre la voiture, se hissant sur les roues, ouvrant avec fracas les deux portières, débordant de tous côtés pour s'emparer de moi. Je fermai les yeux et me laissai faire. Un homme, un colosse, à la figure bestiale, au front carré, aux cheveux roux, un vrai type allemand, s'avança le premier contre ma personne, armé d'une lanterne. Il dit à sa bande de truands dont les sombres figures rappelaient celles des mercenaires qui faisaient alors le travail des voiries: — Qu'on le garrotte ! et aux carrières ! C'est là (lue l'attend Cadet. C'est laque le bourreau de notre compatriote recevra son affaire ! Nous n'avons qu'à vengerTroppmann en le luilivrant. Ces paroles étaient pour moi une révélation. Elles confirmaient mes suppositions. Le cocher qui m'avait conduit avait des ordres du quartier des Allemands pour se joindre aux représailles de ( ladet. Maintenant je n'avais plus qu'à mourir. J'étais perdu ; je n'avais même pas à protester.. J'appartenais au Manchot. En servant la rancune des Allemands, en vengeant Troppmann, Cadet recommençait contre moi sa terrible mission. J'allais payer de la vie le bras que, jadis, je lui avais ravis. d'un bourre ait de paris 437 Je comprenais le cruel retour de la destinée, je me résignai à mon sort. Tout en réfléchissant ainsi, au milieu de mes terreurs, j'eus encore une ombre d'espoir. A.u moment où j'étais pressé par mes bourreaux, (jui me tamponnaient la bouche, qui me bandaient les yeux, je levai un dernier regard au-dessus de ces misérables; j'entrevis aux lueurs de la Lanterne de L'homme qui les commandait, un autre groupe derrière mes persécuteurs. Ll était dominé par un cavalier; celui-ci leur parlait avec vivacité. J'entendis les paroles de ce cavalier, qui faisait piaffer avec intention sou cheval pour jeter le désarroi dans les rangs des bandits. — Non ! non ! mes amis, — leur disait-il, — le moment n'est pas venu. Il faut aller aux carrières pour empêcher cette maladresse de Cadet, c'est trop tôt .' Annulons La guerre et l'invasion ! Le vent qui m'apporta ces phrases du cavalier pendant qu'on me bâillonna, me rendit à L'espérance ; je me remisa respirer comme autrefois lorsque Cadet me manquai! à La Hoquette. Encore une fois je comptais, bien faiblement, il esi vrai, sur un nouveau retour de La destinée. Bientôtje n'eus plus la consolation de voir ni d'entendre celui que je considérais déjà comme un sauveur. Enlevé du ûacre, garrotté, aveuglé, bâillonné, 438 SOUVENIRS je fus porté par une foule nombreuse qui poussait d'épouvantables bourrahs. Ilscriaient : — Au poteau ! le bourreau ! au poteau ! Ca- pout !...capout !... le bourreau ! Après un quart dbeure de course où je sentais qu'on me montait, qu'on me descendait sur un sol inégal où parfois trébuchaient mes porteurs, un air froid me fouettait au visage. J'étais sous terre. Quatre hommes me remirent debout. Ils m'attachèrent par les pieds et par le cou à un pilier. Une fois bien garrotté, ils me délivrèrent du double mouchoir qui m'avait bandé les yeux et bâillonné la bouche. J'étais dans un souterrain, ce souterrain, c'était celui des Carrières d'Amérique, En recouvrant la vue, un horrible et infernal spectacle se déroula devant moi. Je me vis au milieu d'une grotte profonde, ayant l'aspect d'une crypte. Autour de ma personne était rangée une foule hideuse : c'était un tas de mendiants, fumant, sacrant et blasphémant. Ceux qui n'avaient pas le brûle-gueule à la bouche, tenaient de longs bâtons, au bout desquels se balançaient, dans d'opaques vapeurs, des lanternes aux lumières incertaines et vacillantes. Elles éclairaient cette légion de loqueteux, de pouillards, tels qu'en a dessiné Gallot. Les visages de ces cagneux étaient aussi horribles que fantastiques. Pour le grotesque, D'TTN BOURREAU DE PARIS 489 ils rappelaient Quasimodo ; pour le hideux, Du- mollard. Les lambeaux de ténèbres déchirés par les lueurs des falots, donnaient à cet antre immonde un caractère aussi sinistre que repoussant. Cette caverne était, je le répète, celle des Carrières d'Amérique; cette crypte, où j'étais garrotté, bâillonné, était appelée le Carrefour de la Croix; caverne ou crypte, avait été désignée, par les assassins, pour être l'endroit de mon supplice. Les spectateurs de mon trépas étaient ceux que, d'ordinaire, les assises désignaient à mes exécutions. C'étaient, pour la plupart, des vagabonds, voleurs et meurtriers , hôtes familiers de ces carrières. Cadet avait choisi son public. 11 n'était que trop bien disposé à seconder sa vengeance. A peine fus-je rendu à la lumière, à peine fus- je débàillonnô et lié, au carrefour de la Croix, qu'un homme fendit la foule. Il était suivi de son éternel compagnon, le Béquillard : c'était Cadet. Sa face ignoble était rendue plus hideuse par la colère qui l'animait. Il brandissait, de son unique bras, une énorme hache. En s'avan- çant contre moi, son arme à la main, ses yeux lançaient des éclairs, sa bouche écumait. I >'un bond il sauta vers mou pilier. Béquillard l'imita, en trépignant de joie sur ses deux béquilles. 440 SOUVENIRS A la vue de ces démons qui allaient faire justice d'un bourreau, des cris d'allégresse retentirent dans la foule. Les lanternes s'agitèrent. Les pipes flamboyèrent en répandant un nuage plus opaque au-dessus de ces têtes affreuses. Partout ce n'étaient que cris de joie, battements de mains, dont le bruit se repercutait en écbos sonores sous la voûte souterraine. C'était un tapage, un tableau rappelant l'enfer. Et partout ces cris répétaient : — A mort!le bourreau... à mort! Je fallis m'évanouir. Je n'avais plus conscience de moi-même, je me demandai si je n'étais pas le jouet d'un épouvantable cauchemar, Cadet parut, il lit élargir le cercle qui m'entourait. Puis me regardant bien en face, il lit tournoyer au-dessus de ma tète sa bâche énorme. 11 dit aux assistants : - Vous voyez ce bourreau ? C'est celui qui, ce matin, a saigné un des nôtres, Troppmann, notre frère Troppmann, que j'ai juré de venger. — A mort! répétèrent les misérables. Tous ces cris se croisaient dans l'air ; ils étaient accompagnés de gestes indescriptibles, odieux^ menaçants ou obscènes. - Écoutez-moi, dit Cadet, vous croyez, peut- être, qu'avec ce tranchet je vais simplement fendre le crâne de celui qui a déjà abattu tant d'un bourreau de paris 441 de têtes? Non ! Il faut que ce bourreau souffre, 'Mi cette nuit, tout ce qu'il a fait souffrir aux autres; il faut aussi qu'il paye ce qu'il m'a pris. Si je suis manchot, c'esl par sa faute! 11 m'a privé démon bras; je vais commencer par lui prendre le sien. Troppmann, ce matin, lui amordula main; je vais achever son œuvre, en lui abattant le bras. I >en1 pour dent, œi] pour œil; après, nous procéderons à tous ses abatis. L'horrible personnage, après avoir fait tournoyer sa hache au-dessus de ma tête, allait la diriger sur une de mes épaules; c'en était fait de moi, j'étais perdu. De nouveau, je fermai les yeux. Je l'avoue, je frissonnai de peur. Un froid mortel s'était emparé de mes membres. Au moment où la hache de Gadel allait s'abat- tre sur mon épaule, le bruit du trot d'un cheval retentit sous la crypte. Le cavalier que j'avais vu au quartier des Allemands, criade l'ouverture du souterrain : — Arrêtez! vous me réponde/ du bourreau. Le premier qui le frappera est un homme mort! Il faut qu'il vive ! Nous le voulons! A vaut que Cadet, n'écoutant que sa vengeance, eût tenté de me frapper, trois hommes s'étaient rués sur lui et le terrassaient. Plus prompts que l'éclair, quatre autres enveloppaient Béquillard. Ceux qui les suivaient, 25. 442 SOUVENIRS par les ordres du cavalier, se jetaient sur les misérables s'apprètant à seconder les sanglantes représailles de Cadet. Quelques minutes après, il n'y avait plus un seul de me persécuteurs, dans le souterrain. J'étais libre! A peine remis de mes terreurs, à la suite de l'horrible danger que je venais de courir, je demandai au cavalier son nom. Il me répondit en souriant : — Monsieur H..., je suis Jud, le comte de Ma- tricore....I'aibeaucoup connu votreprédécesseur. J'ai failli même faire connaissance avec ses bois de justice ; mais sauvez-vous! Croyez-moi, ne restez pas une minute de plus au fond de ces carrières. Cadet peut y revenir. Nousne serions peut-être plus en force, et je ne répondrais plus de vous. Resté seul dans cet antre, je me sauvai épouvanté. Je rentrai chez moi encore poursuivi par les ombres de Jud et de Cadet! XLIII APRÈS L'INVASION Dans la même année, ma carrirèe se trouva suspendue. Dès l'année terrible de 1870, La guerre, l'invasion, pnis la Commune, avaient dispersé tous les Français. La France ne s'appartenait plus: plus d'ordre,plus de hiérarchie! Du faîte à la base de l'édifice social, tout était houle- versé, anéanti. La magistrature n'existait plus; et moi, l'exécuteur de la justice, je n'avais plus qu'à attendre la fin delà tempête déchaînée sur notre malheureux pays. Une épée de Damoclès était suspendue sur ma tête! Une lois désarmé du glaive de la loi, la bâche de Cadet, qui m'avail menacé, en pleine paix, ne devait-elle pas me menacer encore? Je me souvenais de la Roquette, du Bupplice deTroppmann, du quartier des Allemands, de .1 ud el des Prussiens ! SOUVENIRS Averti par les récents dangers que j'avais couru, je m'étais mis sur mes gardes. Si Cadet ne me perdait pas de vue, je le faisais serrer de près en ces jours d'épreuves et de calamités. Après la guerre, dès les premières manifestations de la commune, j'avais reçu du gouvernement, réfugié à Versailles, un ordre secret, mais formel. Il m'était enjoint de veiller nuit et jour, à la Roquette, sur les bois de justice. Moi et mes aides, nous devions empêcher de laisser brûler l'échafaud, malgré le décret du gouvernement du Comité supprimant la peine de mort. Mon poste à la Roquette, pour défendre la guillotine, n'en était que plus périlleux ! Ghaquejôur vendait la lutte plus atroce,'chaque jour j'étais plus perplexe ; et j'avais encore les yeux fixés sur Cadet, qui ne devait pas manquer de réaliser ses projets devengence contre maper- sonnne. J'étais à sa merci. En montant le soir, le matin, la nuit, au quartier de la Roquette, je puis dire, sans trop d'exagération, que je montais mon calvaire. Je m'attendais, un jour ou l'autre, à laisser ma vie en y revoyant le Manchot qui, tant de fois, s'était promis de devenir mon exécuteur. Heureusement que, dans ces jours de trouble et de sang, Cadet avait été occupé ailleurs. En d'un bourreau ni? paris 445 tous les cas, javais pris les devants. J'avais dépêché auprèsde lui partoul où ilsetrouvait, un de mes aides déguisé en chiffonnier. Ce dernier, qui m'était très dévoué, avait mission de ne pas quitter Cadet d'une semelle pour me mettre au courant de ce qu'il aurait pu tramer contre moi. Cadet, par amour du pillage, devait être le premier à la curée, prêt à s'emparer de toutes les épaves apportées par la tempête sociale. Lui et Béquillard, grisés par l'amour du pillage, n'avaient pas eu le temps de songer à leur vengeance. Ils y songèrent quand sonna l'heure de La défaite de la Commune. Alors, ils voulurent en [finir avec l'ancien exécuteur de la loi qui, après la défaite de la Commune, pouva.il se dresser de nouveau contre les coupables. Mon espion, le chiffonnier, m'apprit leur criminel dessein, au moment où la dernière semaine de la Commune allait finir. Un soir, le 21 mai, B..., c'était mon aide déguisé en chiffonnier, arriva chez moi plus tard que d'habitude; d'un air effaré, il me dit ces mots : — Les Versaillais sont dans Paris! Deux jours après, les hasards de la lutte amenaient à la Roquette Cadet et Béquillard. A la suite de la visite de mon chiffonaier, 446 SOUVENIRS deux jours après cet avertissement du recul dos fédérés, c'était le 24 mai. Je me demandai si, en ce sinistre moment, je devais faire encore mon triste pèlerinage. La raison me disait : non. Mon devoir parlait plus haut que la raison. Dès le 24 mai, Paris brûlait. La guillotine, dont mes chefs m'avaient confié lagarde, pouvait avoir le sortde tout ce qui restait encore debout. ■ 11 m'eût été permis île rester chez moi, de prétexter de mon impuissance devant les effroyables incidents qui se produisaient et de m'excuser auprès du gouvernement de Versailles. En face de la mort qui me menaçait, je ne pouvais pourtant me résoudre à être lâche. J'étais décidé à affronter tous les dangers, Cadet fût-il à la Roquette ? Je le répète, c'était le 34 mai. Du côté de Bercy, tout l'horizon était eu feu. La batterie du Père-Lachaise, encouragée par les progrès des flammes, redoublait de violence ; de Montmartre à l'Hôtel de Ville retentissaienl les bruits du canon et de la fusillade. La veille, j'avais été aussi averti par un gardien de la prison de la Roquette, que son incendie avait été résolu. Ce dernier avait reçu l'ordre de Versailles, de faire tout son possible pour que l'incendie n'eût pas lieu. 11 était resté à son poste; moi, gardien de la guillotine, ne devais-je D'UN BOURREA.U DE PARIS 447 pas rester aussi au mien ? dussé-je y rencontrer mes ennemis personnels ! Ah! il en a coûté, en cette semaine sanglante, à tous ceux qui sont restés à leur poste pour sauver ce qui devait être anéanti. A cette époque, je me demandais si j'étais bien éveillé, si je n'étais pas sous l'influence d'un horrible cauchemar. Tant d'épreuves qui, depuis un an, m'avaient atteint, en frappant finalement la patrie, avaient épuisé mes forces. Elles ne me permettaient pas de résoudre ce problème. Encore aujourd'hui, autant j'ai l'âme envahie d'une suprême pitié pourles ouvriers à quarante sous qui s'en alliaient mourir avec des fleurs au bout do leur fusil, autant mon âme éprouve d'indignation contre certains de leurs chefs : bonapartistes déguisés, vendus à l'étranger, qui, au moment de la défaite, gagnaient les lignes prussiennes, se protégeant derrière leurs baïonnettes, pendant que leurs victimes mouraient sur les barricades, dans l'intérieur de Paris dévoré par les flammes. Paris flambait, les monuinents,les clochers, les églises se découpaient en noir sur la braise. Un panache de fumée partait de la Bastille jusqu'à l'Arc-de-Triomphe, pendant que sur le ciel lourd voltigeaient les papiers calcinés du ministère des finances. Dans cette gigantesque fournaise, les mitrail- 448 SOUVENIRS leusos crachaient leurs dernières mitrailles, partout montaient des rumeurs sinistres qui étaient commeles craquements d'une société qui s'effondre. Tout en me désintéressant des luttes de la Commune, je m'étais fait délivrer une carte par le nouveau directeur de la Roquette. Jusqu'au mercredi, ce fonctionnaire et les employés m'avaient « toléré » en cette prison. < )n me laissait monter la garde dans le hangar où se tenait la guillotine, considérée par les fédérés comme un meuble inutile. Mais un jour en me présentant au greffe, je me trouvai en face d'individus qui n'étaient pas ceux de la veille. Quand je m'annonçai à eux, un formidable hourrah retentit à la salle du greffe. — Citoyen! nie cria d'une voix tonnante un garibaldien déguisé en capitaine , le « colonel » Cadet, qui depuis ce matin nous a installés Ici, n ous attendait. La guillotine, ce vieil engin des tyrans, ne peut plus exister. Au feu la guillotine, et vous devez finir avec elle ! Veuillez signer cette liste et passer à la cellule qui vous attend. On va vous y conduire. •l'étais prisonnier. C'en étail lait de moi ! En revenant à mon poste, je m'étais dirigé vers la mort. Le nom de Cadet, prononcé en ma pré- sence, m'indiquait lesort qui m'était réservé. < le qui frappa mes regards en signant sur la liste d'un bourreau de paris du greffe, cefurentlesnomsquiy étaient inscrits. On avait marqué d'un trait rouge horizontal, les noms de ceux qu'on devait fusiller. Un trait vertical, formanl une croix, êtail en regard de ceux qui déjà avaienl été frappés. Le gardien qui me conduisit, et qui était resté à la Roquette malgré la nouvelle recrue des fédérés conduits par Cadet, était précisément celui qui avait été chargé par Versailles de préserver la prison de l'incendie. XLIV LA PRISON DE LA HOQUETTE SOUS LA COMMUNE Lorsque mon gardien fut loin des soldats, lorsqu'il fut seul avec moi, il me prit vigoureusement la main, il me dit avec un attendrissement mêlé de frayeur : — Vous êtes revenu, c'est bien, monsieur. Ayez espoir et surtout bon courage ! Cette fois-là, j'eus véritablement peur. Doux jours se passèrent sans que je fusse tiré de ma cellule pour aller grossir le nombre des otages. Je ne savais à quoi attribuer l'inexplicable délai donné à mon supplice. Pourtant, Cadet était revenu. Pressé par un membre influent du Comité de Salut public, Cadet devait être tout au moins aussi désireux que ce dignitaire de la Commune, d'en finir avec les prisonniers. D'beure en heure, les rapides progrès de l'armée s'indiquaient parle bruit plus rapproché \o2 SOUVENIRS de la fusillade. Les Versaillais avançaient à la fois par le boulevard du Prince-Eugène et parla barrière du Trône. On entendait dans la cour de la prison des bruits sourds et prolongés : c'étaient comme des coups de maillet frappant sur du bois. Je me faisais à ce sujet mille réflexions, lorsque mon voisin de cellule s'approcba de ma cloison et me dit : Entendez-vous les coups de marteau qui partout de la cour? — Oui, lui répondis-je, et je ne sais ce que cela veut dire. — Eh bien! ajouta-t-il, je vais vous l'apprendre. Ce sont les ouvriers de Cadet, ils relèvent, à votre intention, La guillotine, confiée naguère à. votre garde. Si, depuis deux jours, on a retardé votre supplice, c'était pour mieux le préparer et le rendre plus complet. On vous ménage un autodafé atroce, en la présence de Cadet. Une minute après, une dizaine de soldats montaient à mon corridor, Pressé, bousculé par ces hommes, j'essayai de m'avancer d'un pas ferme entre leurs rangs, malgré la triste perspective du sort qui m'attendait. Un spectacle nouveau, effrayant, se dressa devant mes yeux : la guillotine, confiée à ma garde, sortie de son hangar, avait été hissée dans la cour comme au jour des exécutions. d'un bourreau de paris Les coups que j'avais entendus étaient en effet ceux des ouvriers dressant, dans cette cour, l'échafaud à mon usage. Pour les besoins delà cause, Cadet n'avail fait que déplacer l'échafaud, planté d'ordinaire à la chaussée, en dehors de la grande porte de la Roquette. Devant la guillotine, rangé en carré, se dressait un bataillon de fédérés,, l'arme au bras. La cour était remplie parles détenus ordinaires de la Roquette. L'administration les avait fait sortir des bâtiments de l'ouesl pour jouir de l'exécution d'un bourreau. Ils étaient en proie à une surexcitation difficile à décrire. A part le changement des rôles, c'étail à peu près le même public des exécutions à la porte de la Grande-Roquette. Ah! Gadel avait bien dressé sa mise en scène ; du reste, il s'y connaissait. Cette fois. Cadet n'avait rien négligé pour me taire payer, avec usure, les tortures que je lui avais infligées. Arrivé à la guillotine, mes gardiens tn'j hissèrent. Une fois sur l'estrade, deux détenus, remplissant les fonctions dénies aides, m'empoignèrent, puis me garrottèrenl à l'un des poteaux. Je remarquai que le couteau n'était pas dans sa rainure. Je ne devais donc pas être décapité? m SOUVENIRS Quel supplice me réservait-on? Je ne tardais pas à le savoir, en apercevant ces misérables prêts à brûler, de leurs torclies, les bois de justice et à faire de la guillotine, un bûcher où j'étais attaché. Je ne pus retenir un cri de terreur. Cadet était au milieu d'eux toujours là, en face de moi, avec son sourire implacable; jouissant de mes terreurs et de mes angoisses. Il était heureux, bien heureux, de me retrouver à la place où il aurait dû être, et où avait été son père. A mon exclamation de terreur, il répondit par un immense éclat de rire. Une minute encore et les tlammes des torches, en léchant les étais de l'échafaud, allaient m'en- tourer. Cadet ne pressa pas la besogne de mes exécuteurs. 11 les modéra, pour mieux jouir de mes tortures au moment où mes bourreaux se préparaient' à attiser la llamme à mes pieds. Un voile de fumée m'enveloppa, déchiré par les flammes qui m'envahissaient. J'étais asphyxié avant d'être brûlé. Je m'évanouis sous les liens qui me retenaient à mon bûcher. Tout était fini. Dans quelques minutes,j'allais devenir la proie des flammes. C'en était fait du bourreau et do la guillotine. Mais un cri formidable do sauve-qui-peut retentit tout à coup dansla prison. d'un bourreau de paris Les fédérés étaient surpris par l'armée de Versailles. Au moment où je croyais que tout était fini pour moi, une main amie trancha mes liens. Elle me sauva du supplice préparé par Cadet. Voici ce qui s'était passé. Lorsque j'étais retiré de la prison pour être conduit à l'échafaud, les gardiens purent délivrer les malheureux emprisonnés avec, moi. Ils leur procurèrent des armes. Les plus courageux, entraînés parleur exemple, se portèrent à mon secours. Les autres se barricadèrent dans la prison. L'apparition des gardiens et de mes compagnons armés, au moment où la guillotine allait s'effondrer dans les flammes, arrêta la joie de Cadet et de ses bandits. Après une courte lutte, je fus délivré. Il était temps ! Je n'ai jamais été aussi près de la mort que ce jour-là. Sans cette miraculeuse intervention, j'aurais péri dans les souffrances les plus atroces. Des Qammes léchaient déjà le plateau de la guillotine sur laquelle j'étais attaché, lorsqu'on coupa mes liens. Je m'évanouis. Ceux qui venaient de me sauver furent forcés de m'emporter dans leurs bras. 456 soûven i as Ce ne fut que longtemps après, à force de soins, ({iio je repris connaissance. Je tombai malade ; une lièvre violente me retint plusieurs mois au lit, et l'on crut un moment que je perdrai la raison. XLV MA RETRAITE Je ne me suis jamais complètement rétabli des souffrances physiques et morales que m'avaient fait éprouver mes ennemis. Sur la fin de ma carrière, la morale de mon père s'était tournée en prophétie ! Cette morale n'avait cessé de revenir à ma mémoire. J'apprenais, à mes dépens, qu'il ne fait pas bon de se venger personnellement des bandits que la justice nous ordonne de sacrifier. De son côté, Cadet, le manchot, Cadet l'assassin, était mort sur les ruines d'une société qu'il avait réussi à terroriser, sinon à sacrifier: moi, désigné par la société à devenir son sacrificateur, je ne valais guère mieux que lui. A mon tour, j'avais la destinée du mon prédécesseur, mort après le sacrifice qu'avait tenté !» 458 SOUVENIRS d'exercer sur lui un autre bandit qui, comme Cadet, était parvenu à éviter la guillotine ! Pourquoi la société use-t-elle aujourd'hui des mêmes représailles à l'égard des uns, qui narguent les lois, et des autres, qui sont chargés de les défendre ? C'est le mystère de l'avenir ! En tous les cas, j'ai été assez éprouvé par les épouvantables péripéties de ma vie, pour savoir que le bourreau, à notre époque, est aussi à plaindre que le patient qu'il est appelé à exécuter. J'en suis la preuve vivante. A la suite de mon rétablissement, la vigueur de mon tempérament n'avait pu me rendre les forces d'autrefois. Ma figure était congestionnée; j'avais des hallucinations. Mon corps tremblait, j'avais comme des attaques d'épilcpsie. Ma main n'était plus assez sûre pour presser le ressort qui doit faire descendre le couperet de la guillotine sur la tète d'un condamné. Je donnai ma démission de bourreau. Je l'envoyai au ministre de la justice, en sollicitant ma retraite, en priant la magistrature de me donner un successeur. C'est dans le loisir de cette retraite que j'ai écrit mes souvenirs. Les contemporains jugeront, après les avoir lus, quel est le plus à plaindre, du patient ou d D'UN BOURREAU DE PARIS 459 bourreau; de celui qui reçoit ou de celui qui donne la mort, avec la même épouvante, presque avec la même douleur? * * * Neuf mois après, au mois de mars 1872, l'auteur de ces souvenirs succombait à la suite de la longue maladie qu'il avait éprouvée. Il mourait, comme son prédécesseur, victime d'un bandit et victime du devoir! FIN TABLE DES MATIÈRES CHAP. I. — Comment le bourreau de Paris fit la connaissance de Jud................ II. — L'assassin Lubani.................... III. — De la prison de la Hoquette à la maison du bourreau.................... IV. — Les espions allemands............... V. — Une plaisanterie à monsieur de Paris. VI. — La toilette des condamnés............ VII. — Pieri et Orsini........................ VIII. — La double exécution.................. IX. — Un condamné à mort changé en bourreau................................ X. — La maîtresse de Pieri................ XI. — Duniollard........................... XII. — Les époux Dumollard................ XIII. — Une famille de suppliciés............. XIV. — La tète du décapité................... XV. — Le bourreau.......................... XVI. — L'assassin innocent................... XVII. — Verger................;............... XVIIT. — Le deuxième assassinat d'un archevêque de Paris..................... XIX. — Le prêtre et le bourreau.............. XX. — Gollignon............................. XXI. — Jud................................... XXII. — Le rendez-vous d'un espion assassin.. XXIII. - Où est Jud? Cherchez Jud............ XXIV. — Les étapes de la mort................ XXV. — Monsieur de la Pommerais...., ...... 462 SOUVENIRS XXVI. — Madame de Pauw.................... 279 XXVII. — L'arrestation......................... 287 XXVIII. — Le dernier jour do la Pommerais..... 293 XXIX. — Cadet le Manchot.................... 299 XXX. — Un l>ras cloué sur une porte......... 311 XXXI. — Une exécution au bagne do .Toulon.... 315 XXXII. — Trente ans après..................... 321 XXXIII. — Physionomie de la place de la Roquette, un jour d'exécution......... 327 XXXIV. — Cadet, Poncet et son ami Giraud do Gatebourse......................... 333 XXXV. — L'assassin du vieillard d'Argenteuil.. 349 XXXVI. — Une exécution à Versailles............ 3G3 XXXVII. — Philippe Lemaire, Avinain et Filon.. 307 XXXVIII. — Troppinann........................... 385 XXXIX. — Les huit cadavres.................... $85 XL. — L'orgie au pied de l'échafaud........ 407 XLI. — Le cimetière des suppliciés....... r XLII. — Le prologue de l'invasion........ XL1II. — Après l'invasion.................. u» XLIV. — La prison delà Roquette sous. l ' - . mune............................... 4JS| XLV — Ma retraite........................... 433! FIN DF. LA TA1II.F. DF.S MATIKItF.S ARNIÈIIES. — IMP. LOUIS BOYER F.T C'° 7 RUE DU DOIS SOMMAIRE DES CHAPITRES DES SOUVENIRS D'UN BOURREAU DE PARIS I. Gomment le bourreau de Paris fit la connaissance de Jud. — II. L'assassin Lubani. —III. Do la prison de la Roquette à la maison du bourreau. — IV. Les espions allemands.— V. Une plaisanterie à M. de Paris. — VI. La toillette des condamnés. — VIL Pieri et Orsini. — VIII. La double exécution. — IX. Un condamné à mort cbangé en bourreau. — X. La maîtresse de Pierri. — XI. Dmnollard. — XII. Les époux Dumollard. — XIII. Une famille de suppliciés. — XIV. La tête du décapité. — XV. Le bourreau. — XVI. L'assassin innocent. — XVII. Verger. — XVIII. Le deuxième assassinat d'un archevêque de Paris.—XIX. Le prêtre et le bourreau. — XX. Collignon. — XXI Jud. XXII. Le rendez'vous d'un espion assassin. — XXIII.Où est Jud? Cherchez Jud.— XXIV. Les étapes de la mort.— XXV. Monsieur de la Pommerais. — XXVI. Madame de Pauw. — XXVII. L'arrestation. — XXVIII. Le dernier jour de la Pommerais. — XXIX Cadet le Manchot. — XXX. Un bras cloué sur une porte. — XXXI. Une exécution au bagne de Toulon. — XXXII. Trente ans après. — XXXIII. Physionomie delà place do la Roquette, un jour d'exécution. — XXXIV. Cadet, Poncet et son ami Giraiid de Galebourso. — XXXV. L'assassin du vieillard d'Ar- genteuil. — XXXVI. Une exécution . ; i Versailles. — XXXVII. Philippe Lemairc, Avinain et Filon.—XXXVIII. Troppmann. —XXIX. Les huit cadavres. — XL. L'orgio au pied do l'échafaud. — XLI. Le cimetière des suppliciés. — X LU. Le prologue de l'invasion. — XLIII. Après l'invasion. — XLIV. La prison de la Roquette pour la Commune. — XLV. Ma retraite. ASNIRHRS. — 1MFRIMKIRI F. LOUIS ROYRR HT C**, J, RUR PU ROIS. 4344