LA FOIRE AUX CAPRICES CALMANN LÉVY, ÉDITEUR DU MÊME AUTEUR : Format grand in-18 Le Capitaine Parabère, 5* édition......1 vol. Les Femmes des autres, 8* édition......1 _ Monsieur Mars et Madame Vénus. 8' édit. 1 - IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS I E FER. — A CHAH ET C Lt lu E IIKIIUKIIE, 20, PARIS. — 11402-0, LA FOIRE AUX CAPRICES PAR LE VICOMTE RICHARD (O'MONROYI TROISIÈME ÉDITION « ___ *423- V£^3T PARIS CALAIANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES ■ CE Al III II, 3, ET BOULEVARD HHI ll ll.lins, lo A LA LIBKAIIUE NOUVELLE 1880 Droits de reproduction cl do traduction résjrves A MARCELIN Mon cher âmi, Comme je vous le disais jadis à propos de Monsieur Mars et Madame Vénus, mes livres fous reviennent de droit. En effet, depuis bientôt dou\c ans, c'est vous qui ave\ accueilli, et parfois même conseille ces petites nouvelles qui n'étaient souvent que l'écho de nos bonnes conversations du samedi, à l'heure où la grande confession avait lieu au dessert entre la coupe Jacques et le café. Je vous vois encore, après* quelque joyeux récit, caressant votre barbiche ét ■.Usant : « Tiens! Tiens! niais il y aurait là une idée!..... » Et alors le capitaine Parabère succédait à Mars et Vénus, suivi bientôt lui-môme par Les Femmes des autres, ce qui laisserait à supposer que la confession a été longue ! Qu'importe, si le public a donné l'absolution. Aujourd'hui, voici un nouvel enfant : La Foire aux Caprices; et, tout ému à l'idée du sort qui l'attend, je songe que vous vous êtes trop occupé de sa naissance, avant, pour ne pas accepter d'être son parrain, après. C'est l'usage. Et j'inscris carrément votre nom en tête de l'état civil du petit, persuadé que ça lui portera chance. RICHARD O'MÛNROY. Juillet 1880. LA FOIRE AUX CAPRICES MAZEPPA i Sir Archibald Inglefield, secrétaire d'ambassade, était certainement un des membres les plus justement écoutés de la diplomatie anglaise. Très discret, très élégant, avec sa moustache retroussée, reliée à une paire de splendides favoris taillés à l'autrichienne, il avait un port de tète, une démarche et un certain air dédaigneux qui semait son grand seigneur d'une lieue. Gentilhomme jus qu'au bout des ongles, grand, mince, il avait une manière douce, presque caressante, de parler aux femmes qui lui avait conquis bien des cœurs; et, 1 L \ FOIRE A I X CAPRICES mérite rare de nos jours, soit par goût, soit par obligation de garder le décorum, il s'était toujours contenté des succès mondains rendus faciles par sa carrière. C'était, d'ailleurs, l'homme poli et bien élevé par excellence, ayant horreur du bruit et de tout ce qui pouvait ressembler à un scandale. Or, depuis huit jours, sir Archibald venait régulièrement à l'Hippodrome, voir la pantomime en vogue : Ma^eppa; la politique n'était pour rien dans cette assiduité; mais, parmi les questions épineuses que su direction était chargée d'étudier, il avait entre les mains des masses de notes diplomatiques au sujet du mariage de certains princes avec des écuyères. Un tel exemple, venant de si haut, ne fut pas sans préoccuper vivement l'esprit du digne gentleman. — Ah çà, se dit-il, ces créatures que je connais si peu ont donc un charme particulier! Depuis quelque temps, Ton n'entend parler que d'unions brillantes contractées par des étoiles de cirque. Est-ce que, par hasard, il y aurait là une sensation nouvelle ?... Et, désirant en avoir le cœur net, il se rendit un beau soir à l'Hippodrome. A la fin de la première partie, il vit arriver sur le char du duc de Brunswick une femme portant le costume d'Adah Menken dans les Pirates de la Savane; une sim- M A Z E I> P A 3 pie peau de tigre, couvrant seulement un des cotes de la gorge, était jetée en travers sur un maillot qui moulait des formes admirables; la taille était longue et bien prise, la jambe nerveuse, avec des attaches fines: c'était Mazeppa.Ses cheveux courts, coupés en garçon, retombaient en boucles ébouriffées au-dessus de deux yeux noirs brillant d'un feu étrange, la bouche souriait en montrant des dents admirables ; peut-être pouvait-on reprocher aux bras d'être un peu trop musclés pourune femme, mais, sans ce petit défaut, c'était une splendide créature. A peine descendue du char, on attacha la belle créature par un pied sur la croupe d'un cheval de Tarbes noir, qui partit aussitôt à travers l'arène, en galopant et en hennissant, tandis que Mazeppa, les bras croisés derrière sa tête, se laissait emporter dans une adorable attitude. La robe foncée du cheval permettait de suivie en détail les lignes magnifiques de ce beau corps. La salle entière éclata en applaudissements, et sir Archibald, très ému, essuya les verres de sa lorgnette. Mazeppa, après avoir été détachée, dut interrompre ses exercices pour saluer le public, puis elle alla s'étendre tout de son long sur un praticable figurant un rocher, et, soudain la porte s'ouvrit, t les spectateurs effrayés virent entrer vingt che- 4 LA FOIRE AUX CAPRICES vaux blancs, galopant comme des fous, et produisant un vacarme étourdissant avec les clochettes qu'ils avaient au collier. L'orchestre s'était arrêté ; les spectateurs regardaient avec anxiété cette trombe furieuse avançant surMazeppa qui attendait, couchée très gracieusement, avec sa petite cravache à la main. Puis, au milieu d'un silence effrayant, les vingt chevaux bondirent par-dessus le corps de Mazeppa, qui donnait un petit coup de cravache aux jambes de derrière de chaque sauteur pour ne pas être atteinte par les sabots. Quand le dernier cheval eut franchi, les fanfares éclatèrent. Mazeppa se releva, agita vivement les boucles de sa tête brune pour en secouer le sable et remonta en char. Décrire l'enthousiasme des tribunes serait impossible. On eût dit que la salle allait crouler sous le bruit des applaudissements et des acclamations. Les femmes agitaient leur mouchoir, les hommes envoyaient des fleurs. Quant à sir Archibald, il sentait son cœur battre à tout rompre, et, agité par mille sentiments divers, le gosier serré par l'émotion, les larmes aux yeux, il murmurait : — Quel courage ! brave et belle fille ! quel courage ! Quand elle passa devant lui, il arracha vivement le bouquet qu'il avait à sa boutonnière, et l'envoya dans le char en saluant gravement. il .V 7. Kl'l'A S Le lendemain, il revint ; puis, le surlendemain ; peu à peu, sir Archibald se sentait devenir éper- dument amoureux. Tous les soirs, il s'enivrait de la vue de la belle écuyère, mais sans oser encore pousser plus avant, retenu je ne sais par quelle mauvaise honte. Enfin, un samedi soir, il n'y tint plus et, faisant le tour par l'avenue de l'Aima, il alla résolument attendre Mazeppa devant la sortie des artistes. Celle-ci parut bientôt, coiffée d'un boléro espagnol et enveloppée dans un grand dolman gris à brandebourgs. — Mademoiselle, dit sir Archibald très ému en saluant le plus respectueusement du monde, j'ai tenu à vous dire de vive voix l'admiration que j'ai pour votre courage. — Ah ! c'est vous, monsieur, dit Mazeppa en souriant. Je vous reconnais, c'est vous qui m'envoyez toujours des fleurs. Je suis très heureuse de vous voir. Et elle lui tendit la main. — Savez-vous, mademoiselle, que vous risquez tous les soirs votre vie ? — Bah ! j'ai ma cravache, mes chevaux me connaissent et puis... mourir comme cela ou autrement. .. H n'y a qu'une chose que je regrette, c'est d'être obligée de rester tout mon été à Paris. Je m étiole dans vos rues. Voyez-vous, moi, j'ai bc- 6 LA FOIRE AUX CAPRICES soin d'air, de verdure, de liberté! Ah! si je pouvais seulement passer toute une bonne journée à la campagne !.. * Sir Archibald saisit la balle au bond. Il n'aurait pas osé se promener avec Técuyère en plein Paris, mais, à la campagne, il avait bien peu de chance d'être rencontré. C'était un excellent moyen de briser la glace et de faire connaissance. — Mademoiselle, lui dit-il, c'est demain dimanche, voulez-vous que nous passions la journée ensemble ? Nous irons où vous voudrez. — Oh ! quelle bonne idée ! dit Mazeppa. Justement j'ai envie depuis longtemps de faire le voyage de Paris à Saint-Germain en bateau à vapeur. On déjeune à bord, c'est très amusant. Voulez-vous venir me prendre à dix heures? Je demeure 27, avenue de l'Aima. — Eh bien, mademoiselle, c'est convenu. Je serai chez vous à l'heure indiquée. Et, lui donnant une dernière poignée de main énergique, il rentra chez lui très préoccupé, et rendant les princes allemands responsables de l'aventure dans laquelle il se lançait. 11 Le lendemain, à l'heure dite, la Victoria de sir Archibald s'arrêtait devant la maison de l'écuyèrc. Celle-ci ouvrit la fenêtre, cria un vigoureux : « Me voici ! » et descendit immédiatement. Bientôt elle apparut sous la voûte, vêtue d'un costume de cachemire turc à palmes jaunes et rouges, dont chaque fleur était bordée d'un fil d'or. Le corsage, très collant, dessinait sa taille fine autour de laquelle elle avait enroulé une ceinture d'or ; la jupe, courte, avait toutes les nuances riches et variées du châle indien avec des dessins fondus et bizarres où le rouge dominait, et, bridant sur les hanches, était retroussée derrière par des flots de point d'esprit niché en mousse légère. Cette jupe était frangée de petites pampilles d'or mêlées à des s LA FOIRE AUX CAPHICES houppettes de soie et laissait voir des bas de soie brodés à fleurs multicolores. Sur ses cheveux courts, très simplement disposés avec une raie sur le côté et un seul grand bandeau ondulé, était posé, un peu sur l'oreille, un immense chapeau Clarisse Harlowe autour duquel était enroulé un foulard rouge et or rappelant les tons du corsage. Sir Ar- chibald ne fut pas très enchanté de cette toilette voyante. Il avait compté sur quelque chose de plus simple, pour une partie de campagne, mais il n'y avait qu'à accepter l'écuyère telle quelle. L'heure pressait, et d'ailleurs la femme était charmante ainsi. Donc, descendant vivement de voiture, il offrit à Mazeppa le côté droit de la Victoria, qui partit immédiatement. Le temps était superbe ; on avait pris les quais le long du cours la Reine ; le cheval de sir Archibald était un steppeur très brillant, trottant haut, mais avançant assez lentement. — Dites donc, mon cher, dit Mazeppa, il ne sait pas mener, votre cocher, nous allons manquer le bateau. — Soyez tranquille, nous avons grandement le temps. — Voulez-vous que je monte sur le siège ? Ça me connaît, moi, les chevaux, vous allez voir comme nous allons rouler. — Du tout, du tout, ma chère enfant, s'écria sir M A 7. E i> r A !) Archibald, frémissant à l'idée de cette fantaisie, avec votre toilette, sur un siège, et en plein Paris ! c'est impossible. Du reste, nous voici arrivés. La Victoria venait, en effet, de passer devant la frégate et s'arrêtait devant la passerelle du bateau. Ce ne fut pas sans un certain soulagement que sir Archibald mit le pied sur le bateau. On n'était plus à Paris! L'arrivée de Mazeppa fit d'ailleurs sensation ; elle grimpa en deux bonds l'escalier qui menait au pont, puis elle s'assit sur le rebord en s'accotant à un des cordages. — Mais, ma chère enfant, vous allez tomber, s'écria sir Archibald. — N'ayez donc pas peur, et puis, quand même, je nage comme un poisson. Un coup de sifllet retentit et le bateau à vapeur se mit à descendre la Seine. En passant sous le pont des Invalides, un coup de vent faillit emporter le chapeau Clarisse Harlowe. Mazeppa n'hésita pas, elle l'ôta immédiatement et le piqua sur sa hanche avec deux grandes épingles. Ainsi, tête nue, avec sa coiffure de garçon, elle attirait encore bien plus l'attention des passagers ; bientôt elle trouva que le Clarisse Harlowe lui ôtait la liberté de ses mouvements, et voyant un garçon qui passait portant dans les mains une poularde au riz, elle lui campa le chapeau sur la tète en lui disant : — Tenez, esclave, débarrassez-moi de mon Larifla. I. Il) L \ FOIRE AUX O.WHÏCES Tout le monde se mit à rire. Le malheureux garçon était si drôle avec sa poularde et son couvre- chef !... — Mais, madame, dit-il, que voulez-vous que j'en fasse? nous n'avons pas de vestiaire. — Un vestiaire! allons, vous n'êtes pas débrouillard. Je saurai bien trouver un coin, moi. Et, reprenant son chapeau, elle descendit dans la salle à manger et revint bientôt triomphante, annonçant qu'elle avait découvert un buffet et qu'elle avait placé le Clarisse Harlowe sur un superbe gruyère. Le public s'amusait beaucoup. Mazeppa était enchantée de se donner en spectacle, mais sir Archibald se sentait un peu mal à l'aise. Pour calmer sa compagne il essaya d'attirer son attention sur le paysage, qui devenait charmant. On avait dépassé les fortifications et le bateau filait devant les rives ensoleillées du Point-du-.Iour, avec ses guinguettes verdoyantes encombrées de joyeux convives qui buvaient en chantant sous les tonnelles. Tout à coup, Mazeppa aperçut une petite maisonnette perchée sur la hauteur. — Tenez, s'écria-t-elle tout haut, voici le château de mes pères !... Hein ! ça a-t-il l'air assez féodal ! Bah ! on est quelquefois plus heureux sous le chaume que sous les nombrils dorés. Mazeppa avait un vrai succès : on se tordait sur le pont. Elle continua avec volubilité : MAZEPPA 11 — Moi, je ne suis pas sortie de la cuisse de... Minerve. Quand j'étais petite, j'allais a l'école en sabots, et comme mes sabots me gênaient, je les mettais dans mon panier... avec mes pommes ! Voilà. Sir Archibald, un peu contrarié, trouva heureusement l'occasion d'une retraite. — Ma chère enfant, dit-il, j'ai retenu sur la passerelle deux places pour déjeuner. Voulez-vous venir ? — Bravo ! Laissez-moi seulement prendre mon apéritif. — Votre apéritif?... Pour toute réponse, Mazeppa s'arc-bouta aux cordes qui soutenaient le cheminée et exécuta le bras deferA'une. manière merveilleuse. Tous les passagers applaudirent et Mazeppa salua en envoyant des baisers. Quelques loustics les lui rendirent. La situation devenait intolérable. — Le déjeuner est prêt; montons, dit brusquement sir Archibald. En approchant de la table , Mazeppa constata avec joie que le hasard les avait places à côté de deux bons gros Chinois ventrus, à lunettes, vêtus Lie soie bleu de ciel et portant sur le sommet de la tête une petite calotte surmontée du bouton corail. — Ah bien ! nous allons rire, dit Mazeppa en s'asseyant. 1-2 LA FOIltE AUX CAPRICE8 — Ma chère enfant, dit Archibald, de grâce respectez ces deux étrangers. Ils ont le bouton de corail, ce sont de très hauts personnages. L'un est l'ambassadeur, l'autre est son secrétaire. — Ah ! les bonnes potiches, dit Mazeppa en riant. Elle se mit à rire si fort, que le rire gagnait les deux bons Chinois. Cette mansuétude enhardit l'écuyère, qui commença : Bavon javour bavon chavinovois. L'ambassadeur fit signe qu'il ne comprenait pas. — Comment ! le javanais, le japonais, tout cela c'est donc pas la même chose? Il n'y a pas moyen de causer alors. Et, pour changer de distraction, elle se mit à jongler avec une grande dextérité se servant tics prunes empilées sur la table; bientôt elle voulut y joindre les assiettes et les bouteilles. Sir Archibald était légèrement énervé. — Ma chère enfant, lui dit-il dans l'oreille, de grâce tenez-vous un peu; tout le monde vous regarde. — Bah! à la campagne. Il faut bien s'amuser. On redescendit sur le pont. Mazeppa, pour faire descendre son déjeuner, sauta à califourchon après un des piliers qui portaient la passerelle, et grimpa ainsi jusqu'en haut; puis, elle se laissa glisser jusqu'en bas, ce qui fit craquer le corsage et tomber un des plombs chargés de maintenir les basques. M A z E P r \ 13 — Allons bon! voilà que je me déplombe. Un épingle? Qui a un épingle? Ce fut à qui lui en apporterait une. La plus douce intimité commençait à s'établir avec les passagers. Mazeppa fut tout à coup prise du désir de faire une sieste. — Allons ! m'en voilà débarrassé pour quelques moments, pensa sir Archibald. Et de fait, il la vit descendre dans la cale où s'étaient installés quatre braves pères de famille occupés à taire un whist. Mazeppa s'étendit sur la banquette, et reposa sans façon sa tète sur... les reins de son voisin en lui disant : — Je ne vous gène pas^ n'est-ce pas? — Non, dit le monsieur un peu surpris, qui, du coup, oublia complètement de marquer ses points, et, très troublé, commença à jouer à la diable. Du haut de l'escalier, les passagers regardaient la jolie pose de Mazeppa étendue sur le canapé, avec un mouchoir de dentelle sur la figure, et la tète reposée sur le... séant du gros monsieur. Mais ce moment de calme relatif ne pouvait durer. Au bout de trois minutes, Mazeppa déclara qu'elle manquait d'air et remonta sur le pont. Prise d'une nouvelle fantaisie, elle s'assit sur le bord du bateau a l'endroit où le passage est le plus étroit, et étendant la jambe en avant de manière à barrer corn- 11 LA FOIRE AUX CAPRICES plètement l'espace libre, elle déclara à ceux qui voulaient passer qu'il fallait lui donner deux sous. Les uns s'exécutaient tn riant, d'autres faisaient le tour en maugréant. Sir Archibald s'était un peu éloigné, ne voulant plus prendre la responsabilité de ces incartades, et attendait avec impatience le moment du débarquement. — A Saint-Germain, se disait-il, je l'emmènerai dans la forêt et là, au moins, nous serons tranquilles. On passa devant les rives bruyantes de Croissy et deBougival. Les habitants, rangés sur les quais, battaient du tambour et jouaient du clairon pour fêter le passage du bateau. Les convives sortaient des restaurants en agitant leur serviette en signe de salut. Mazeppa ne restait pas en arrière; elle agitait son petit mouchoir brodé et envoyait des interpellations aux indigènes. — Ohé ! le gros père, ohé ! Votre femme va bien ? Allons, tant mieux! Boutonne donc ton collet de chemise, mon bonhomme! Veux-tu cacher ça, gros indécent! Bravo la trompette ! etc. Enfin Ton arriva au Pecq. Sir Archibald, faisant contre fortune bon cœur, offrit le bras à Fécuyère et l'on débarqua. Arrivé à l'escalier qui mène à la route de Saint-Germain : — Je vous parie, dit Mazeppa que je monte jusqu'en haut de la plate-forme à cloche-pied. MAZEl'P A IS — Je vous crois, s'écria Archibald, mais vous allez avoir une chaleur... ! Mazeppa était déjà partie. Elle rebondissait sur un pied, montrant ses bas brodés et légère comme un oiseau. Arrivée en haut bien avant son ami, elle aperçut les deux Chinois qui avaient pris la route; elle s'avança derrière eux et, après mille singeries, elle tira par derrière la queue du plus gros. Celui-ci se retourna, rouge d'indignation. Mazeppa ignorait probablement que cette queue était un objet sacré et que d'y toucher constituait une véritable insulte. Sir Archibald outré gravii à la hâte les gradins; puis, s'avançant chapeau bas, dut faire au Chinois les plus plates excuses. Mais, cette fois, Mazeppa avait dépassé les bornes et sir Archibald ne put s'empêcher de lui prendre le bras très énergiquement en lui disant : Ma chère enfant, je commence à en avoir tout à fait assez; si réellement vous ne pouvez vous tenir mieux que cela, je vous déclare que )e vous plante là, ne voulant pas plus longtemps accepter les responsabilités de vos folies. Mazeppa resta tout interloquée. Indécise s'il fallait rire ou pleurer, elle fondit en larmes, puis, la colère l'emportant: — J'ai vécu avec bien des saltimbanques, s'é- cna-t-elle, mais jamais on ne m'avait traitée ainsi! Cette colère et ces larmes d'enfant, et la naïveté 16 LA FOIRE A I X CAPR1 CES du propos, firent sourire Archibald, quoi qu'il en eût. La jolie Mazeppa s'en aperçut et, mise à Taise, partit finalement d'un grand éclat de rire qui détendit la situation. — Voyons, ma chère petite, dites-moi ce qui vous amuserait. Je suis tout à vos ordres, dit le bon Archibald. — Eh bien, allons au manège: nous louerons deux chevaux. — Comment, vous allez monter à cheval, avec votre robe de foulard et vos dentelles ! — Bah! ils doivent avoir là-bas des jupes d'amazone ; on accroche cela avec des épingles pardessus. Oh! c'est bien simple, allez! Cette promenade sur deux biques de manège souriait fort peu au secrétaire, et il eut beaucoup de peine à détourner de ce projet la fantasque Mazeppa. Elle s'en consola en partant dans la direction de la forêt et en tenant en équilibre au bout de son doigt la canne de son ami. Au détour d'une allée, on se trouva en face d'une maisonnette sur laquelle était écrit : Lait à toute heure. — Un bol de lait! Hein ! est-ce assez campagne? s'écria Mazeppa enchantée. Offrez-moi une tasse de cette boisson primitive. — Volontiers, ma chère enfant. On entra dans le jardin ; une foule nombreuse MAZEPPV 17 assise devant des tables dégustait des bols de lait. On apporta une tasse devant Mazeppa. Celle-ci demanda une serviette ; puis, à la grande surprise de sir Archibald, elle trempa ladite serviette dans le bol de lait et se mit à se laver la figure; tous les autres spectateurs assistaient, très étonnés, à cette toilette en plein air. — Voyez-vous, mon cher, j'ai pleuré, je suis toute barbouillée ; il faut que je me refasse une tète. Elle sortit de sa poche un petit miroir d'ivoire avec houppette et pommade de concombre et, sans vergogne, elle reconstitua, en plein public, un magnifique maquillage des plus réussis. On revint dans la direction de Saint-Germain ; sur la terrasse, Mazeppa se fit acheter un ballon, puis devant la foule immense réunie pour entendre la musique, elle commença une partie de paume individuelle, faisant des effets de hanches et de taille, se cambrant en arrière, criant haut, riant fort, continuant en un mot à donner la comédie aux badauds comme elle l'avait fait depuis son départ. Sir Archibald rongeait son frein, mais la nuit approchait. Du moment qu'il avait tout supporté jusque-là, mieux valait encore aller jusqu'au bout et récolter les bénéfices de ses souffrances. On alla dîner au pavillon Henri IV. Là, Mazeppa raconta tout haut qu'elle n'avait jamais pu LA FOIRE AUX CAPRICES garder un bijou, parce que dès qu'on lui en donnait un, elle le fourrait au clou. — Au moins, c'est de l'argent tout de suite, ajouta-t-elle. Puis, trouvant qu'assise on ne la remarquait pas assez, elle alla chercher elle-même les plats et les apporta triomphalement sur la table pour se bien faire voir à tous les convives. Le dîner fini, la nuit venue, sir Archibald espéra qu'il allait être enfin un peu tranquille. Ils se dirigèrent vers l'avenue des Loges où il y avait fête. On monta en voiture et l'on arriva en dix minutes aux Loges. Mazeppa, qui n'avait pas dit un mot pendant le trajet, parut se réveiller au bruit des orgues de Barbarie, des pétards, des grosses caisses constituant le vacarme habituel d'une fêle populaire. Elle agita ses boucles brunes, comme un cheval de guerre qui entend le son de la trompette, et tout à coup, s'échappant des bras de sir Archibald, elle bondit sur une estrade qui se trouvait vide, parce que la représentation avait lieu à l'intérieur. Puis, après avoir exécuté quelques roulements de tambour qui eurent pour effet d'attirer un monde fou autour de la baraque, elle commença un boniment bizarre, en montrant avec son ombrelle les animaux peints sur la toile: MAZEIM'A 10 — Entrez, messieurs et mesdames; voici le grand orang-outang du Brésil, son corps a été trouvé dans le parc Monceaux, et sa tête dans la plaine Saint-Denis. Mais le préfet de ïa Seine, ne voulant pas qu'on en imposât à un peuple aussi éclairé que les Parisiens, l'a fait jeter dans le grand collecteur. Il ne reste que la peau, mais quelle peau !.... etc., etc. Le tout accompagné de cris rauques, de déhanchements, de grimaces qui faisaient la joie de la foule, Archibald se tenait tout penaud à quelques pas des tréteaux. Son boniment fini, l'écuyère descendit les gradins et revint prendre le bras du diplomate. — Entrons dans une baraque, dit ce dernier, qui voulait;! tout prix échapper aux regards de la foule. On entra chez la Femme torpille. Les premières n'étaient séparées des secondes que par une balustrade. Mazeppa tout à coup salua un monsieur qui s'était penché par-dessus la balustrade et fit le tour pour aller lui serrer la main. Pour le coup, c'en était trop! On pouvait à la rigueur pardonner toutes les folies, mais il était impossible d'admettre qu'une femme étant à votre bras, allât parler à un autre homme. — Ouf ! s'écria Archibald en s'esquivant de la baraque, la leçon est complète; on ne m'y reprendra plus à promener des écuyères. * 20 LA FOIRE AUX CAPRICES Comment Mazeppa revint-elle à Paris? Seule ou accompagnée? C'est ce qu'il importait fort peu désormais à Archibald de savoir. Le lendemain, Mazeppa recevait un écrin et une lettre. Dans l'écrin il y avait cette torque d'or qu'on lui voit au cou, tous les soirs. Dans la lettre, il n'y avait que ces mots; « En souvenir de la journée d'hier, qu'il n'eût » tenu qu'à vous de faire si charmante ! » Mazeppa, prise d'une subite toquade, a tout fait pour revoir Archibald ; mais elle n'a pu encore y parvenir. INCERTITUDE « Cîrrrrrande dame ou courrrrrtisano ? ? ? » (La Tour de Neale.J Maxcncc se réveille vers une heure de l'après- midi et cherche à rassembler ses idées. A vrai dire, elles ne sont pas nettes ; la veille, il y a eu un souper. Était-ce bien un souper?... Non, c'était un dîner. En cherchant bien, Maxence arrive à trouver qu'effectivement il y a eu un souperct un dîner. Le dîner a été charmant ; la comtesse l'avait placé à table entre deux femmes adorables, une surtout, celle de droite. Il revoit ses épaules splendidcs émergeant d'un corsage de satin blanc décolleté très bas, ses bras n US d'un modelé si pur. Elle avait surtout 22 LA FOIRE AUX CAPRICES une certaine façon de les lever en Pair soi-disant pour rectifier l'arrangement des fleurs de sa coiffure, et comme le corsage était sans manches, ce mouvement gracieux vous laissait apercevoir... Ah çà, est-ce qu'il confondrait ? N'était-ce pas plutôt au souper au café de la Paix que sa voisine, une certaine amie de Lucie Régnier, aurait exécuté à son intention ce geste quelque peu lascif?... Mais non pourtant. Il revoit sa voisine avec ses cheveux plantés bas sur le front, cette nuque puissante sur laquelle des petites mèches se tordaient en révolte; le nez un peu large, mais si vivant, si impressionnable ! Un moment il se rappelle qu'il avait, sous la table, touché le pied de sa voisine; elle Pavait regardé, les sourcils froncés, avec des petits yeux bleu d'acier qui vous perçaient comme avec une vrille, et, pendant ce temps, les narines avaient de véritables frémissements... On n'oublie pas ces choses-là. Le frémissement des narines a tout particulièrement frappé Maxence; seulement, était-ce bien au dîner que tout cela s'est passé ?... Car, en somme, ce dîner était excessivement comme il faut. Monde étranger, bien entendu ; mais c'est tout naturel, puisque la comtesse est Autrichienne. En y réfléchissant, il se rappelle que vraiment la maison, le personnel, le service, tout INCERTITUDE 23 avait fort bon air; un dîner élégant, délicat, bien servi, dans une jolie salle à manger bien éclairée, bien chaude, avec la corbeille de lilas blanc et de camélias sur la table; la lumière des bougies se reflétant sur les cristaux, et, tout autour, des femmes décolletées découpant et buvant dans des verres mousseline avec de jolis mouvements de bras. Ce dîner lui a même fait faire toutes sortes de réflexions salutaires... N'est-il pas absurde de perdre tout son temps avec des tilles, alors qu'on peut passer de si agréables moments dans le monde ? Les femmes n'y sont- elles pas tout aussi jolies ? ne trouve-t-on pas auprès d'elles ces joies délicates qu'on ne trouverait pas ailleurs ? Et les satisfactions d'amour-propre, et l'illusion d'être aimé pour soi-même ! Au moment où Ton a apporté les cailles en caisse, Maxence s'est solennellement juré d'aller plus souvent dans le monde... C'est l'ami Taradel qui sera content de cette conversion ! Taradel qui lui dit toujours : « Maxence, tu te fatigues trop ! Maxence, tu devrais te reposer un jour sur deux. Maxence, si tu continues, tu seras complètement ramolli à quarante ans ! » Et il revoit en souriant le geste du brave Taradel qui lui fuit, en agitant ses mains à hauteur des épaules : Agaga, ouloulou, bon nanan ! Non, il n'en arrivera pas à cette extrémité. Et il LA FOUIE À CX CA PIUCES se rappelle parfaitement qu'au rôti il a demandé à sa belle voisine si elle lui permettait de venir la voir, et celle-ci lui a répondu : « Cher monsieur avec le plus grand plaisir... » Ah çà, est-ce que ce ne serait pas au souper que la belle amie de Lucie Régnier lui aurait accordé cette permission ? Sa voisine du dîner ne lui aurait pas permis si vite de se présenter chez elle. D'un autre côté, l'amie de Lucie ne l'aurait pas appelé « cher monsieur ». Allops, c'est bien la dame en satin blanc. D'ailleurs, qu'y a-t-il d'étonnant ? Rien ne brise la glace comme un bon dîner, et, lorsqu'un voisin de table, bien et dûment présenté, demande respectueusement l'autorisation d'aller présenter ses hommages, une femme n'a aucune raison pour refuser. Et puis, Maxence se souvient tout à coup qu'il a inscrit le nom sur son carnet. Maxence ouvre le carnet et trouve écrit au crayon : Baronne Trufaldi, 18, rue Miromesnil, et en dessous: Vendredi. Plus de doute, c'est bien à une femme du monde qu'il a eu affaire ; le vendredi est son jour de réception. Maxence n'a pas voulu se donner le temps de réfléchir, il a immédiatement demandé quel était INCERTITUDE 25 ce jour. A l'amie de Lucie, il eût demandé au contraire à venir à l'heure qui n'est pas celle de tout le monde. La nuance est là. Avec une femme réellement comme il faut, il est de bon goût de commencer par venir à son jour, quitte à demander ensuite timidement si elle ne rentre pas quelquefois vers les cinq heures. Certainement la cour dure plus longtemps, mais le plaisir ne consiste- t-il pas précisément dans celte prolongation de l'attente par une gradation savante et raffinée ! Il a expliqué tout cela à sa belle voisine. Je ne sais si c'était le vin de Champagne, mais il se sentait très éloquent; il allait, il allait, et elle, pendant ce temps, le regardait avec des yeux si étranges ; puis, ce diable de nez qui frémissait. Il n'y a plus tenu, et saisissant un moment où elle venait de poser sa coupe après avoir bu, il a fait comme s'il se trompait et il a bu carrément à la place où ses lèvres avaient posé... Non, évidemment, c'est au souper qu'a dû se passer cet incident. Il ne peut s'agir que de l'aimable amie de Lucie Régnier, M" ,e Trufaldi... C'est terrible de confondre ainsi les choses et les personnes. On arrive à ne plus savoir du tout à qui l'on avait affaire. Jamais une baronne n'aurait toléré une semblable familiarité. D'ailleurs, lui- même ne l'aurait pas risquée. A moins cependant qu au dessert, il n'ait été un peu parti, et dans ce 2 26 I,A FOIRE AUX CAPRICES cas une femme intelligente ne se fâche pas d'une audace qui ne l'atteint pas... Après le dîner, on a passé au salon ; un salon charmant avec force bibelots, œuvres d'art, meubles de prix ; la baronne était bien là dans son cadre. Elle avait une certaine façon de s'asseoir de biais dans un fauteuil, en rentrant ses jambes en arrière, et en renversant le buste, le bras replié sous la nuque, et, grâce à l'absence de manche... Mais non, évidemment c'est au café de la Paix qu'il a admiré cette pose séduisante de l'adorable Trufaldi. Dans la soirée,on a dansé le beau Danube bleu, une valse scandée à l'autrichienne par la maîtresse de la maison qui, tout en la jouant, avait l'air de cavalcader sur son tabouret. La baronne a dansé avec lui, plus cambrée cl plus frémissante que jamais, les yeux mi-clos, la tète appuyée sur son épaule; lui se rapprochait de façon à lui chatouiller l'oreille avec la pointe parfumée de sa moustache, et puis... et puis il exécutait un certain pas, dit de Boston, reculant en arrière, et l'attirant tout près de lui, l'asseyant presque sur son genou... Oui, mais est-ce bien là que tout cela s'est passé ? Car au calé de la Paix aussi on a clause. Tosté jouait sa fameuse farandole pour mirlitons, tandis que Précy-Bussac envoyait des coups de poing sur le réchaud transformé en gong chinois. INCERTITUDE 27 La Trufaldi ne faisait-elle pas vis-à-vis à Lucie Régnier.... Evidemment il doit confondre. La baronne était des plus attrayantes, soit, mais aussi des plus distinguées... Pourvu qu'il n'ait pas été la veille trop entreprenant; c'est qu'il ne se rappelle plus au juste ce qu'il lui a dit. En tout cas, il réparera ses torts, et aujourd'hui même, vendredi, il ira lui présenter ses hommages et ses excuses... Maxence fait sa toilette, une toilette un peu sévère. Redingote croisée sombre, cravate longue, gants gris-perle. C'est un peu cérémonieux, mais cela réparera peut-être quelque incartade de la veille. Car plus ses idées s'éclaircissent,, plus il voit maintenant que la baronne était une femme du meilleur monde. Sa robe de satin blanc, toute simple, était tout à fait chaste ; sa voix était harmonieuse comme un chant d'oiseau. 11 se souvient même qu'elle a causé politique un moment. Les sentiments les plus conservateurs, presque réactionnaires, certaines idées et certains préjugés qu'on ne trouve plus que chez les femmes bien nées. Et puis, elle est si jolie cette baronne ! Maxence s'est toujours fait une loi d'être de l'avis des jolies femmes auxquelles il parle. En somme, vertueuse ou non, elle a été assez coquette avec lui pour qu'il ait bon espoir, mais 28 LA kiii 11 K \T\ C A P I! IC E S c'est un espoir bien vague. Qu'importe ! Au moins ce sera nouveau. Apres être venu souvent le vendredi, il viendra après dîner un soir par hasard, il lui enverra des fleurs, des bonbons, des vers, peut-être daignera-t-elle accepter une loge un peu sombre... En tout cas, il s'informera des salons où elle va, il la retrouvera dans les bals, dans les soirées. Sa vie va se trouver un peu mieux occupée que par le passé... bravo !... ... La voiture de Maxence traverse la place Beauvau. Le voilà rue Miromesnil. Malgré lui, il sent un certain battement de cœur. Bien décidément, est-ce une vraie baronne, ou simplement l'amie de Lucie Régnier qu'il va voir?... La maison est d'apparence modeste ; il se rappelle, en effet, que la baronne n'était pas encore installée, mais la femme du monde sait donner à l'appartement le plus simple son cachet particulier, et il est persuadé qu'elle a un goût exquis. Il entre sous la voûte un peu obscure et se dirige, à tout hasard, vers une porte vitrée où l'on aperçoit le traditionnel : « Parlez au concierge. » Une grosse femme, à l'air jovial, en jupon et en camisole blanche, est assise auprès du cordon. INCKKTITUDE -2!i — Madame la baronne Trufaldi, s'il vous plaît? dit Maxence d'une voix vraiment émue. La portière le regarde, et voyant son trouble, comme pour l'encourager, elle esquisse son plus gracieux sourire en répondant : — Au troisième, petit coureur. Maxence est fixé. 2. UN OR JET DE CENT LOTS Certainement Campistrons-sur-Mer n'était pas amusant ! C'était un petit trou sur la Méditerranée , en pleine Provence, mais nous n'avions pas été heureux à Monte-Carlo, et il fallait absolument se refaire. Du reste, je dois rendre justice à Lucie. Elle avait été la première à trouver que cela ne pouvait durer et qu'il fallait absolument faire des économies. Nous cherchâmes donc un petit endroit, pas à la mode, pas élégant, sans toilettes, sans entraînement, sans casino, sans salle de jeu. 32 LA FOIRE AUX CAPRICI8 Campistrons, il faut bien le dire, n'avait rien de tout cela, et jamais je n'ai vu un endroit pouvant mieux réaliser le programme que nous nous étions tracé. Dans la journée, cela allait encore. On se baignait, on allait se promener sur la route nationale, on causait avec des braves gens du pays, et au bout de quelque temps on se prenait à insinuer comme eux dans la conversation des : « Té! mon bon ! » et des digue digue dingue pleins de couleur locale. Il y avait aussi les repas extraordinaires avec de la bouille-à-baisse recouverte d'une sauce safran, et des oursins qui faisaient le tour de l'assiette au moment où l'on voulait les manger. Tout cela passait la journée, mais le soir ! Lucie est une bonne fille, mais il faut qu'elle fasse quelque chose le soir. Elle se contenterait d'un guignol, d'un concert de dernier ordre, de n'importe quoi, mais elle ne sait pas rentrer a dix heures. Un soir je l'avais décidée à se coucher à cette heure-là!... Non, jamais je n'ai vu une femme aussi grincheuse, à tel point qu'il me fallut me relever à deux heures du matin pour aller la promener sur Testacade. Au retour elle fut charmante. Qu'est-ce que vous voulez, on a ses petites habitudes. J'étais donc assez inquiet, lorsqu'un soir, en nous promenant sur la plage, nous aperçûmes un UN OBJET DE CENT LOTS rassemblement. Nous nous approchâmes. Une cinquantaine de personnes étaient réunies autour d'un établissement dit : de toupie hollandaise. Un vieux monsieur, après avoir ficelé sa toupie avec le plus grand soin, la fixa dans un petit créneau pratiqué dans la table, puis il prit son point d'appui, s'arc-bouta sur ses deux jambes et tira la ficelle en envoyant un vigoureux coup de poing dans la poitrine d'un curieux qui s'était trop rapproché. La toupie partit en sifflant, en abattant toutes les quilles du premier salon, puis elle se mit à ronfler sur place, arrêtant pour un instant ses ravages. — Elle n'entrera donc pas dans le deuxième salon ! criait Lucie vivement intéressée. Mais va donc! va donc! Ah! la voila qui entre. En effet, la toupie se décidait à entrer dans le deuxième salon, puis dans le troisième en semant des cadavres de quilles tout le long de sa route. Lucie tapait ses mains de joie à chaque nouvelle chute. J'étais sauvé. J'avais enfin trouvé l'emploi de nos soirées. Quand la toupie fut arrêtée, le marchand compta les points marqués par les quilles abattues, puis d dit au vieux monsieur : Vous avez droit à trois lottes, mais si vous voulez je vais vous signer un bonc, et après, tron 34 LA FOIRE AUX CAPRICES de l'air, quand vous aurez beaucoup de bons, vous choisirez ce que vous aimez, quelque chose de noble chez mademoiselle Pauline, Grande-Rue ! Le monsieur préféra avoir immédiatement son lot. On lui remit une tasse assez laide, il paya ses vingt sous et partit. — Si j'essayais à mon tour? dit Lucie. — C'est une excellente idée, lui dis-je, non seulement nous nous amuserons, mais nous pourrons remporter à Paris quelque jolie chinoiserie de chez cette mademoiselle Pauline. Et Lucie se mit au jeu. Peut-être ne serrait- elle pas assez la ficelle, ou peut-être son bras manquait-il un peu de la vigueur nécessaire, mais il n'en est pas moins vrai que nous restâmes presque toujours dans le premier salon. Elle joua sans discontinuer de neuf heures à minuit. A minuit, nous avions dix lot/cs*. Je payai soixante-quinze francs, et le marchand me signa un bon que je gardai précieusement pour aller chez mademoiselle Pauline. Lucie était enchantée. Dans la journée, nous allâmes à tout hasard donner un coupd'œil à l'étalage de mademoiselle Pauline. Il y avait vraiment de très jolies choses. Une paire de gros vases, racontant sur leurs flancs rebondis les amours folâtres des dieux Bouddha, Vichnou et Siva, attira particulièrement notre attention. UN OBJET DE CENT LOTS — Vois-tu, me dit Lucie, il faut du courage ! travaillons sérieusement, et nous arriverons à enlever ces beaux vases. — Il doit falloir au moins une centaine de lots. — Oh ! je serai brave, tu verras, me dit-elle. A partir d'aujourd'hui je me consacre à la toupie hollandaise. Je ne ferai plus que cela. Elle était pleine d'enthousiasme, et moi j'étais bien aise qu'elle eut enfin trouvé un plaisir aussi simple. A partir de ce jour, nous passâmes nos matinées, une partie de l'après-midi, et toutes nos soirées à l'établissement de la toupie. Moi, j'avoue que je devenais un peu abruti. J'avais fini par regarder machinalement cette capricieuse toupie qui tantôt entrait, et tantôt n'entrait pas dans le deuxième salon. — Lucie faisait quelques progrès. — Tous les soirs le marchand nous signait un certain nombre de bons, et moi je payais les sept ou huit louis, prix du nombre des parties jouées, mais à vrai dire cela marchait bien lentement, et ce grincement perpétuel de la toupie sur le plancher du jeu commençait à me taper terriblement sur les nerfs. Au bout d'un mois je comptai mes petits papiers roses. O bonheur ! nous avions nos cent lois. Sur mr >n carnet, ils ne me revenaient qu'à 3,400 francs. — C'est vrai, dit Lucie, c'est 3,400 francs dépensés, mais ce n'est pas perdu, c'est un placement, T.A TOI RE MX CA I'KICKS puisque en échange nous avons cent lots, et nous serons bien plus fiers de nos vases que si nous les avions achetés. C'est une véritable économie. Nous mîmes nos bons dans une belle enveloppe blanche, et bras dessus bras dessous, nous nous dirigeâmes triomphants vers la boutique de mademoiselle Pauline. Cent lots ! Elle ne devait pas voir souvent des gens se présenter chez elle avec une créance aussi considérable ! — Vois-tu, me disait Lucie, si les vases ne font pas tout à fait les cent lots, ce qui est probable, je prendrai pour compléter la petite coupe japonaise qui est à côté. Nous arrivâmes chez mademoiselle Pauline. C'était une vieille demoiselle avec un bonnet vert garni de barbes en dentelles sous lequel apparaissait une coiffure à boucles étalées comme la reine Marie-Amélie. — Madame, lui dit Lucie, nous voudrions les deux vases que vous avez en montre. — Té, Madame s'y connaît ! C'est ce qu'il y a de plus noble dans tout mon magasin. — Et, continua Lucie, nous avons cent lots. Et elle tendit fièrement ses petits papiers. La vieille demoiselle prit ses lunettes à branches d'or, examina les bons, puis tirant un petit crayon de sa poche, elle fit un calcul, et elle nous dit : UN 0 li.l ET DE Ci; NT LOTS 37 — Cela fait une différence de neuf cent quarante francs. — Cela ne fait rien, dit Lucie, nous prendrons la coupe japonaise. — Mais pas du tout, se récria la vieille, c'est neuf cent quarante francs à me rajouter. — Eh bien, et mes cent lots ? — Té, je vous les compte pour soixante francs, et je suis large ! Nous avons rapporté les deux vases à Paris. Ils ne me reviennent qu'à 4,340 francs. De plus, je n'ai jamais osé l'avouer à Lucie, mais il y en a un qui est un peu fêlé. 3 TOSTÉ MALADE Pour la première fois de sa vie, Tosté allait être obligé d'enrayer. Maux de tête, pesanteur d'estomac, inappétence complète, bref, cela n'allait plus du tout. Et de fait, il y avait bien une quarantaine de jours que Tosté faisait la fête : diners copieux, soupers excitants, bals durant jusqu'à l'aurore, plaisirs continus, rien n'avait manqué au programme. Ce matin-là, se sentant tout à fait mal en train, il résolut bravement de ne pas sortir. Ne pas sortir, s'installer au coin du feu, dans une bonne robe de chambre, deux choses qui ne lui étaient pas arrivées depuis longtemps. Tosté, quand il 40 LA FOIRE AUX CAPRICES rentrait, ne restait guère chez lui que juste le temps de dormir et de faire sa toilette. Eh bien, une fois qu'il eut pris parti, cette idée lui sourit beaucoup. — Enfin, se dit-il, je vais donc avoir le coûtaje d'échapper à cette vie brûlée qui me tue ! Obligé de me soigner, je vais jouir d'un peu de tranquillité et travailler à ma partition de Tata. Disons par parenthèse que cette partition de Tata était commencée depuis plus de cinq ans ; mais du train où elle allait, tout faisait croire qu'elle ne serait jamais finie. — Eh bien, demandait-on parfois au Cerc'e, où en est Tata ? — Cela marche, répondait Tosté avec conviction, j'ai déjà commencé l'ouverture, mais je vais m'y mettre sérieusement. Les jours passaient et l'ouverture en était toujours au même point; mais, cette fois, la maladie aidant, il était bien probable que la partition allait faire un grand pas. Après avoir écrit à Précy-Bussac pour refuser un déjeuner, à Pigne- rolle pour décommander un dîner et à Lucie Régnier pour se dégager d'un bal charmant où tous les hommes devaient être costumés en singes, Tosté, un peu pale, s'installa à son piano, ayant à sa gauche une grande table avec du papier à musique et tout ce qu'il fallait pour écrire. Un TOSTÉ MALADE 41 grand feu flambait dans la cheminée, piquant des étincelles sur les cuivres du vieux lustre Louis XIII et faisant danser des ombres bizarres sur un buste de Marie-Thérèse d'Autriche qui dominait la pièce de sa hautaine majesté. Tout autour, les bibelots accumulés un à un, les tableaux de prix accrochés a côté de quelque charge due au crayon ou au pinceau d'un ami ; puis enfin, à portée de la main, sur un guéridon, une certaine tisane prescrite par le docteur. A son insu, Tosté jouissait de ce bien-être, du luxe de ce petit intérieur auquel il n'avait jamais le temps de faire attention. C'est à peine si les bruits de la rue montaient jusqu'à lui ; c'était un calme complet! Ah! comme on allait donc pouvoir bien travailler, et comme on devait guérir vite au milieu de ce recueillement ! — Allons, se dit-il, entamons le rondeau du Lapin sauté. Ce n'est pas bien fort comme paroles, mais quand j'aurai relevé les vers par cette musique gaie, pimpante, dont j'ai le secret... Et il fredonna abominablement faux, en s'ac- compagnant par quelques accords : Vous prenez par bottes De belles carottes, Des petits oignons Et des champignons. Tra la la la, on les voit, les champignons ; I A FOIRE A (' \ CAPRICES ira la la, on les sent. Certainement cette phrase musicale a la saveur du champignon. Voyons, continuons : Vous les mijotez Et vous ajoutez Un bouquet de thym Et de romarin. Quel texte! on le dirait pris dans la Cuisinière bourgeoise ! Eh bien, avec ma musique, cela devient charmant : Puis vous faites cuire, cuire, cuire, Et vous obtenez le lapin sauté! Là, il faut qu'on entende le grésillement du lapin sur le feu. Grrr, grrr, grrr ! Allons, allons, je crois que, détaillé par Judic, ce j couplet-la aura un succès fou. A ce moment, on sonna à la porte, et le domestique annonça : « Le comte Taradel. » Celui-ci entra frisé, parfumé, portant, selon sa coutume, le petit bouton de fleurs à la boutonnière. — Comment, mon pauvre vieux, tu es malade ! On m'a apporté ton petit mot au Cercle. Les camarades ne voulaient pasle croire: Tostémalade! allons donc, ce n'est pas possible ! Je t'assure qu'ils étaient vraiment émus. Et Ton entrevoit avec tristesse toutes les bonnes parties auxquelles tu ne pourras assister. TOSTÉ M AT, A DE 43 — Ces braves amis ! répondit Tosté. Le fait est que j'ai un mal de tète à pouvoir à peine parler. — Oui, tu es très pâle, il faut te soigner, bien te soigner, te reposer. — Tu vois, je me suis installé pour être calme, et j'en ai profité pour travailler à Tata. — A la bonne heure 1 Tout à coup la portière se souleva et Ton vit entrer Précy-Bussac. — Mon cher ami, j'ai reçu ton billet, et je suis accouru savoir de tes nouvelles. — C'est bien aimable. Cela ne sera rien, etdans quelques jours il n'y paraîtra plus. — Enfin, tu ne pourras pas venir déjeuner ce matin à Madrid? — Oh! impossible. — Aussi Parabère et moi avons-nous eu une bonne pensée. Nous nous sommes dit : Puisque ce pauvre Tosté ne peut venir à nous, eh bien, c'est nous qui irons à lui; nous avons acheté îles provisions et nous sommes venus faire le déjeuner chez toi. — Hein! Comment! Parabère est là? — Oui, il est en bas dans la voiture avec les vivres. — Pourquoi n'cst-il pas avec toi? C'est qu'il y a aussi dans la voiture Blanche Taupieret Caroline. J'étais venu en éclaireur pour 1. A FOIRE AUX CAPRICES voir si cela ne te dérangeait pas. Maintenant je vais leur dire de monter. Avoue que nous avons eu là une idée qui ne serait pas venue à tout le monde. Et, sans attendre la réponse du pauvre Tosté atterré, il repartit chercher les invités. Quelques secondes après, Blanche et Caroline faisaient leur entrée avec Parabère et se jetaient au cou du malade. — Ah! mon pauvre chien, c'est vrai pourtant que tu es changé! N'est-ce pas, que c'est gentil à nous d'être venues ? — C'est charmant, charmant, murmurait Tosté, qui repoussa tristement la partition de Tata, et, sonnant le domestique, il donna l'ordre de dresser le couvert dans la salle à manger. — Du tout, dit Taradel. Nous ne te quitterons pas une minute dans l'état où tu es. On peut parfaitement dresser la table ici. — Oui, ici, ici, s'écrièrent les femmes. On déballa les provisions au milieu d'éclats de rire qui résonnaient terriblement dans le cerveau fatigué du malade. Chaud-froid de volaille, buisson d'écrevisses, cailles en caisse, salade russe : le menu était des plus appétissants et accompagné d'un nombre très respectable de vieilles bouteilles. Amis et amies s'assirent autour de la table, TOSTÉ M A l \ DE 13 tandis que Tosté, pelotonné au coin du leu, les regardait de loin, tout en dégustant sa tisane. — Allons ce chaud-froid ne te dit rien ? demanda Parabere. — Un verre de Corton n'a jamais fait de mal à personne, et le remettrait sur pied bien mieux que ta tisane, dit Taradel. — Viens donc entre nous deux, insinua Blanche avec son plus gracieux sourire. Les deux femmes s'écartèrent pour lui faire place, et, ma foi, Tosté se laissa tenter. En somme il en serait quitte pour manger très peu, et pour ne pas boire du tout. Le médecin avait bien recommandé: « Du calme, et pas d'exci- tants ; » il commençait à craindre que ce programme ne fût bien difficile à exécuter. La nouvelle de la maladie s'était répandue au Cercle, et vers les deux heures, on vit arriver Pouraille et Comfort. Ce dernier par discrétion avait laissé Angèle Léopard en bas dans la voiture, mais lorsqu'il se trouva en aussi nombreuse compagnie, il lui fit dire qu'elle pouvait monter. Tosté avait espéré un moment que, les cigares fumés, tout ce monde-là le laisserait tranquille ; mais il fut déclaré, au milieu d'applaudissements frénétiques, qu'on ne le quitterait pas de la journée. Comme il fallait bien passer le temps, Angèle 3. 16 I. A. FOIRE AUX CAPRICES consentit à se mettre au piano et détailla avec la fine diction dont elle a le secret Pair du Petit Cigare : Et comme elle était à ce jeu, D'une habileté très rare, Elle sut rallumer le feu... — Ah ! ali ! Prcsqu'éteint de mon p'tit cigare. Le tout, au milieu des éclats de rire, avec reprise du refrain en chœur par tous les assistants. Écœuré par la fumée et par l'odeur des alcools qui se mêlaient au sandrigham et à l'eau de Chypre de ces dames, Tosté faisait les plus navrantes réflexions. Au moins, quand il se portait bien, il ne commençait ordinairement la fête que beaucoup plus tard et puis il y avait des intermittences... Vers les quatre heures, Mézensac étant à son tour arrivé avec deux petites amies, la réunion devint tout à fait gaie. Pouraille enleva dans ses bras vigoureux trois ou quatre fauteuils Louis XIII qui gênaient, porta dans une pièce voisine un grand divan turc et une table qui tenaient une place énorme, et Précy-Bussac entama à coups de poing sur le piano la polka : Tout à la joie. Ah! ah! ah! Jean,le domestique, avait tiré les rideaux et allumé le lustre ; sur l'ordre de Parabère il déboucha quelques bouteilles de vin de Champagne, puis les danses commencèrent au milieu d'une gaieté folle. — Hein, disait Angèle à Tosté qui se tenait la TOSTÉ MALADE tête dans les deux mains, j'espère que tu n'es pas abandonné. Seulement c'est bien dommage qu'il y ait un tapis. — On pourrait peut-être le déclouer ? proposa Pouraille. — Non, non, s'écria Caroline, cela ferait trop de poussière ! — Allons, c'est encore heureux! gémit Tosté qui espérait bien à l'heure du dîner voir disparaître tous ces gêneurs et supputait par la pensée les minutes qui le séparaient encore de cet heureux moment. Hélas ! il avait compté sans le dîner Pignerollc. Celui-ci avait eu la même bonne pensée que Précy-Bussac, et sur le tard arrivait à son tour avec tous les convives du dîner, chacun portant son plat et suivant en procession dans l'escalier. — Monsieur, murmura Jean à l'oreille de Tosté, nous n'aurons jamais assez de couverts. Pignerollc tomba dans les bras de Tosté, puis s'écria d'une voix vibrante, en prenant la pose de Mirabeau au serment du Jeu de Paume : — Mes amis, jurons tous, sur la tète de Marie- Thérèse d'Autriche, de ne nous séparer qu'après avoir vu l'ami Tosté complètement rétabli et tout prêt à refaire la fête avec nous. D'ici là nous ne k quitterons jamais, jamais ! LA KOI RE Ai;x CAPRICES — Nous le jurons! s'écrièrent les hommes et les femmes avec un ensemble touchant. C'était un spectacle magnifique. Tosté comprit que la lutte était impossible. S'il résistait, c'était la fêle à domicile, la fête sans trêve, sans répit ; c'était la mort. Mieux valait encore continuer comme jadis, au moins on pouvait se retirer quand on en avait assez, et espérer par-ci par-là quelque moment d'un repos relatif. — Allons, se dit-il, je vois bien qu'il y a des gens qui n'ont pas le droit d'être malades, et auxquels il est absolument interdit de ne pas s'amuser. Mes amis, dit-il, je suis profondement touché de l'intérêt que vous me témoignez. L'émotion vive que j'en ai ressentie a produit sur moi une espèce de réaction physique, et je me sens mieux, tellement mieux, que je vous invite tous ce soir à diner au Café de Paris. — Bravo ! s'écria Taradel. Nous savions bien que notre petit complot réussirait, et que nous saurions tereprendre. Tu viendras demain au bal des singes. Et avant que le pauvre Tosté eût eu le temps tie se reconnaître, Pouraille lui arracha sa robe de chambre, Parabère lui apporta sa redingote, Pignerolle, sa canne, Angèle, son chapeau, puis Blanche et Valenline le prirent chacune par un bras et toute la bande se mit en marche vers le Café de Paris. UN PEU DR MORALE Le comte de Taradel descendait les marches du théâtre de la Porte-Saint-Martin, tenant par le bras son neveu Maxence. Le diner du Cercle avait été excellent, les danseuses du ballet de Cendrillon avaient manœuvré avec un ensemble étonnant; il v avait surtout une grande tille brune, presque nue, costumée en papillon, avec un sourire, des bras, des jambes... ! Bref, l'oncle Taradel se sentait tout à fait attendri, et, comme toujours en pareil cas, il éprouva le besoin de faire un peu de morale à son incorrigible neveu Maxence. Précisément, descendaient devant eux Mézensac et sa jeune femme amoureusement serrés Tun 50 L A FOI li E k II x C \ I'RIOES contre l'autre : deux tourtereaux maries depuis deux mois à peine. L'oncle Taradel saisit la balle au bond. — Eh bien, Maxence, voyons, cela ne te dit rien, la vue de ce bonheur-là. Mais regarde-les donc, sont-ils gentils ! Avoue qu'ils sont très gentils. — Mon oncle, répondit distraitement Maxence, j'avoue si cela peut vous être agréable ; mais, qu'est-ce que ça prouve ? — Ce que cela prouve, repartit Taradel ; mais, malheureux, tu ne veux donc pas ouvrir tes yeux à l'évidence ! Tu ne veux pas comprendre que tu manques ta vie en persistant à rester garçon, et que tous les plaisirs sont des plaisirs factices qui ne laisseront dans ton cœur qu'ennui et dégoût. Quand donc auras-tu assez de ces amours qui n'ont souvent ni veille, ni lendemain ? Vraiment, mon pauvre ami, la femme vaut mieux que cela. Tu m'as toujours l'air d'un monsieur qui ne voudrait lire, dans un roman, que la préface. — Mon oncle, dans l'amour, il n'y a que des commencements. — Ah ça, c'est donc bien amusant de rentrer chez soi le soir, et de trouver la maison déserte et l'appartement vide ? Voyons, te vois-tu malade seulement huit jours, que deviendras-tu ? Tu ne t'aperçois pas de ta solitude, parce que tu es toujours sorti et que tu mènes une vie brûlée, mais UN PEU DE M OU AI. E 51 que feras-tu quand il faudra dételer ? Tu me diras peut-être : Je ne détellerai jamais. Allons donc! lors même que ta santé te permettrait de continuer, ce dont je doute, il arrivera un moment où tu seras obligé d'enrayer par le seul fait que tu ne seras plus de l'âge de ceux qui s'amusent. Ce qui est amusant, en somme, c'est de faire la fête: or, comment pourras-tu la faire, lorsque tous ceux de ta génération seront mariés ? Compte toi-même, les rangs s'édaircissent terriblement. Tu ne l'avoues pas, mais je suis sûr que dans les bals, les fêtes et les soupers, avec tes trente-cinq ans, tu es déjà un des plus âgés ; bientôt, il te faudra laisser la place à ceux que tu appelles « les petits jeunes gens ». Ils ont encore le droit, eux, de s'afficher avec une fille, d'être bruyants, de briser les verres, de casser la vaisselle, la jeunesse leur fera tout pardonner ; mais toi, lorsque le chahut devient par trop formidable, je suis sûr qu'au fond tu te sens mal à l'aise, tu comprends quêta place n'est pas là. Maxence fumait en silence. Taradel, voyant dans ee silence un acquiescement, continua de plus belle : — On ne peut pas toute sa vie être un braconnier et chasser sur la terre des autres. Je n'aborde pas la question de morale, je ne veux te parler qu'au point de vue de ton intérêt personnel et de ta dignité. Crois-en ma vieille expérience; il LA F0I11E U X CAPRICES arrive un moment où il faut planter sa tente; sans cela, on risque d'être toute sa vie le Juif errant de l'amour, un monsieur qui dîne dans les restaurants et couche dans les auberges. Retourne- toi en arrière, regarde dans ton passé, tu n'as pas un souvenir qui te tienne au cœur; dans tes tiroirs, tu n'as pas une lettre qui vaille la peine d'être relue, pas une fleur desséchée, pas un vieux gant digne d'être gardé comme une relique. Tu me diras que c'a été gai, très gai, eh bien, mon pauvre ami, cette gaieté-là te fera paraître l'avenir d'autant plus triste. N'as-tu pas honte de passer ta vie à troubler le bonheur des autres et à déranger des ménages qui, peut- être, eussent pu, sans toi, vivre très heureux ? Si tu avais un peu de bon sens, tu te dirais: « En voilà assez. J'ai trente-cinq ans; c'est le moment psychologique. Je puis encore épouser sans qu'il y ait une trop grande disproportion d'âge une brave fille de vingt à vingt-cinq ans, et dans quinze ans je pourrai encore être le camarade de mon fils. » Je t'ai souvent observé : dans le monde, tu ne penses absolument qu'à caqueter avec les jeunes femmes, pour le mauvais motif, et tu passes sans les regarder à coté de jeunes filles belles, pures, étincelantes de fraîcheur, de jeunesse et de santé. C'est bon, c'est honnête, ça ne demanderait qu'à aimer de tout son cœur. Au garçon qui leur UN PEU DE MORALE 53 confierait sa vie, elles reluiraient l'existence heureuse et douce, le soutenant dans les mauvais jours, éclairant tout de leur sourire, et d'une caresse chassant bien Loin les mauvaises pensées. Elles seraient en même temps des femmes charmantes, des épouses loyales et des mères admirables. Voyons, dans toutes les liaisons éphémères que tu as pu avoir, as-tu jamais trouvé seulement une femme à laquelle tu aurais pu confier un ennui, un chagrin? Tu me Tas dit toi-même un jour. Comme, en somme, on n'est pas forcé d'aimer, si l'amour n'est pas amusant, il n'a pas de raison d'être. Tu mènes une vie d'égoïste et tu ne recueilles que l'indifférence. Taradel souffla un instant. Maxencc fumait toujours. Evidemment tout ce que disait son oncle devait faire sur lui une bien vive impression. A vingt pas devant eux, en voyant Mézensae bras dessus bras dessous avec sa petite femme, Taradel pensa qu'une comparaison et qu'une évocation d'un bonheur réel constitueraient un argument décisif. — Tiens, Maxencc, regarde devant nous Mézensae. Il avait roulé comme toi. Eh bien, il s'est rangé, lui, il a épousé une femme adorable, et puisque tu as été les voir, tu dois être forcé d'avouer qu'il est impossible d'être plus heureux lue lui; sa femme n'a qu'une idée au monde, ;.i LA FOIRE ATX CAPRICES lui, rien que lui et toujours lui. Quand il sort, elle compte les minutes, les secondes, elle se met à la fenêtre pour le voir rentrer de plus loin; car il a été bien raisonnable, il a compris qu'il ne fallait pas arriver à la satiété et que quelques heures enlevées à l'amour constitueraient un charme de plus pour le moment où Ton se retrouverait. Et alors il a accepté une situation qui l'éloigné de sa femme de quatre à six heures. Comprends-tu ce raffinement, le comprends-tu ?... Maxencc avait l'air tellement rêveur que Tara- del voulut absolument avoir l'expression de sa pensée. Evidemment toute cette morale avait dû porter ses fruits. — Je te demandais, dit-il à Maxencc, si tu comprenais le charme qu'éprouve la femme de Mézensac à le quitter deux heures par jour pour pouvoir ensuite le retrouveravec une nouvelle joie. Maxencc regarda son oncle, puis après avoir réfléchi profondément : — Oui, dit-il, deux heures de liberté !... Ce sera joliment commode pour le jour où elle voudra tromper son mari. Taradel a dû se dire ce soir-là qu'il fallait renoncer à convertir Maxencc ; mais il recommencera la prochaine fois qu'il sera de nouveau attendri par un bon diner et une féerie suave. AMOUR ET BENTING 1 Chamcroy, avant de sortir, donna un dernier coup d'œil au miroir. Il n'y avait pas à dire, Chamcroy était énorme : des joues, des épaules, une poitrine, et, chose plus grave, un commencement de ventre. Déjà, au Cercle, on l'avait baptisé le gros Chamcroy; les femmes aussi, après l'avoir longtemps appelé « mon petit », commençaient à Tappeler « mon gros ». Quelques-unes même le traitaient de «mongros bébé». C'était un comble qu'il ne pouvait tolérer plus longtemps. Ce jour-là donc, ayant relu une dernière fois 56 LA FOIRE MX CAPRICES en soupirant une ordonnance laissée par le docteur, après avoir placé son podomètre dans la poche de son gousset, il passa sa pelisse, prit sa canne et sortit à grands pas. Le temps était froid, mais beau et sec. Chameroy se dirigea vers les boulevards, la nez au vent, cherchant selon sa coutume son objectif. Il ne se décida pas tout d'abord; certes, ce n'était pas les jolies femmes qui manquaient, mais celle-là marchait mal, telle autre avait une toilette qui lui déplaisait, telle autre avait le tort irrémédiable de s'arrêter devant toutes les boutiques, etc., etc. Chameroy était difficile. Enfin, arrivé devant le passage des Panoramas, il aperçut une très jolie brune qui descendait le boulevard dans le même sens que lui. Au-dessus d'une immense pelisse fourrée qui modelait en l'avantageant encore un corps bien grassouillet, sous un tout petit toquet de loutre, à travers une voilette noire assez épaisse, on devinait plus qu'on ne voyait une figure ravissante; un teint pâle, des yeux largement ouverts et un peu cernés au-dessous, avec un éclat extraordinaire. D'ailleurs, la tenue, l'attitude et la démarche d'une femme absolument comme il faut. Ce n'était pas évidemment là une de ces promeneuses qui ne demandent qu'à être suivies, et quelque camarade qui eût vu Chameroy emboîter le pas à la belle brune, lui eût évidemment insinué qu'il AMOUR ET BENÏINO! 57 courait fort le risque de faire buisson creux et de rentrer bredouille. Mais qu'importait à Chameroy ! je puis vous certifier qu'il eût haussé dédaigneusement les épaules à l'observation de l'ami, et qu'il n'en eût pas moins continué sa poursuite. Etait-ce fatuité de sa part? C'est ce que nous dira la suite de cette histoire. La dame continuait sa route d'un pas assuré et élégant, frappant le bitume de ses talons pointus avec un léger balancement des hanches, voluptueux au possible. Décidément Chameroy était bien tombé. Il commença par dépasser la dame en allongeant un peu l'allure, de manière à bien pouvoir la détailler de profil, puis de face. Au bout de quelques minutes de ce petit manège, la dame s'aperçut bien vite qu'elle était suivie. Elle leva les yeux pour savoir quel était l'intrus qui se permettait de venir ainsi la déranger dans sa promenade, et vit un gros monsieur très rouge se livrant à ces évolutions. Très contrariée, elle allongea le pas. — Bravo ! s'écria Chameroy, et, souillant comme un bœuf, il prit, lui aussi, une allure accélérée. La charmante petite femme! pensait-il tout en suivant avec amour les gracieuses ondulations produites à chaque pas par la pelisse fourrée. Quel raffinement dans cette toilette enve- 58 LA FOI 11 K AUX CAPRICES loppante ! A ses allures mystérieuses, on dirait, ma parole, une femme qui va à un rendez-vous. Bast ! de quoi vais-je m'occuper ! pourvu qu'elle conserve cette allure et que le rendez-vous soit un peu loin, je n'aurai pas perdu ma journée. A hauteur de la rue de la Paix, Chameroy vit un joli monsieur blond, pimpant, décolleté en dépit du froid, paraissant en contemplation devant les malles du Bazar du Voyage. Le joli blond sourit au passage de la belle brune et emboîta à son tour le pas. — Tiens! tiens! pensa Chameroy, eh bien, nous allons être deux; ma foi, la route n'en sera que plus gaie. Mais ceci ne faisait pas du tout l'affaire de la dame à la pelisse fourrée ; d'un coup d'œil elle indiqua au monsieur blond qu'elle était suivie. Celui-ci lança des regards fulgurants au gros Chameroy qui ne parut nullement s'en apercevoir, et ce fut tout. D'ailleurs, le boulevard est ù tout le monde, et à moins que le monsieur blond ne lût le frère ou le mari, — chose peu probable, étant données leurs allures mystérieuses, — il ne pouvait nullement empêcher Chameroy de persister dans une poursuite qui fut continuée le plus consciencieusement du monde. On ne marchait plus, on courait presque. En tête, la dame haletante, comme la biche qui espère A MOL H ET IiLNTlNG! à force de rapidité échapper aux chasseurs ; puis, à dix pas derrière , le gros Chameroy suant à grosses gouttes et rayonnant de joie, et enfin, à cinq pas derrière lui. le petit monsieur blond, pâle et rageur. Les passants ébahis regardaient cette poursuite. — C'est une course, disaient les uns. — C'est un pari, disaient les autres. On arriva ainsi devant le magasin de nouveautés qui fait le coin de la rue Duphot. Là, un quatrième personnage entra en scène. Un grand monsieur entre deux âges, d'apparence des plus sérieuses, le chapeau rabattu sur les yeux et le collet de fourrure relevé jusqu'au nez. se dressa tout à coup devant la belle brune : — Eh bien ! madame ! s'écria-t-il furibond, c'est donc vrai ! ! Voyez ce que l'on m'écrit : « Trouvez-vous à deux heures au magasin qui fait le coin de la rue Duphot et du boulevard, vous y verrez par qui votre femme y sera accompagnée aujourd'hui comme lundi dernier, comme toutes les fois. » Voilà un quart d'heure que je suis des yeux votre manège, à vous et à monsieur !.. Et il se tourna menaçant vers Chameroy, en train de s'éponger le front. — Monsieur! exclama la dame indignée ! Mais je ne le connais pas ! Je suis venue simplement 60 LA FOIRE AUX CAPRICES ici pour faire quelques emplettes ; quant à lui, il me suit depuis le passage des Panoramas. Je suis même fort aise de vous rencontrer, car vous allez enfin me débarrasser de sa présence. Ceci dit, la belle brune entra résolument dans le magasin, suivie de près par le petit blond qui arrivait à la suite. Le mari s'adressa alors à Chameroy : — Je pense que vous trouverez comme moi, monsieur, qu'une explication est nécessaire. — Soit, dit Chameroy ; ça m'est égal, pourvu que nous ne restions pas en place. J'ai très chaud et je m'enrhumerais. Descendons la rue Riche- panse, et marchons vite. Et tandis qu'ils traversaient, Chameroy, en se retournant, aperçut la dame brune ressortant du magasin et entrant avec le petit blond dans une maison à volets fermés contiglië au magasin de nouveautés. — Allons, pensa Chameroy, ça va bien, voilà que je sers de paravent, sinon de paratonnerre. — Monsieur, commença l'homme en colère, je me nomme Ramelot, et la femme que vous avez suivie depuis le passage des Panoramas est madame Ramelot, ma femme!!! ... — Mes compliments, monsieur ; enchanté de savoir son nom, répondit Chameroy ; mais, de grâce, ne ralentissons pas l'allure. AMOUK ET BENT1NGÎ 61 — Vous pensez bien, continua l'homme en colère, que je ne vais pas permettre au premier venu de suivre ainsi impudemment ma femme, d'autant que ce n'est pas la première fois que cela vous arrive... Et, comme Chameroy allait se récrier : — Ne niez pas, monsieur, je sais tout! ! ! ... Il ne vous reste donc plus qu'à me donner votre nom et votre adresse. — Ah çà, mais vous m'ennuyez, dit Chameroy ; voici ma carte. — Monsieur, riposta l'homme en colère, vous entendrez parler de moi, je vous le jure. — Comme vous voudrez; seulement, comme vous ne marchez pas assez vite, vous me permettrez de vous brûler la politesse. On était arrivé aux Champs-Elysées. Chameroy tira un coup de chapeau à M. Ramelot. puis il tourna les talons et reprit La direction des Tuileries. Il ht quelques centaines de mètres dans la rue de Rivoli sans trouver le moindre objectif, et, comme il s'ennuyait, il résolut de reprendre la direction des boulevards. Il remonta la rue Duphot, en regardant machinalement la porte sous «quelle avait disparu la belle madame Ramelot. Tout à coup il vit sortir le monsieur blond, lI "ès décoiffé, le col de chemise cassé, le teint allumé et paraissant en proie à une émotion ex- 4 62 LA FOIRE AUX CAPRICES traordinaire. Dès que celui-ci aperçut Chamcroy, il se précipita sur ses traces en criant : — C'est inutile de marcher si vite, je saurai bien vous rattraper. — Allons à l'autre ! pensa Chameroy. Et, suivant son idée, il dit : — Monsieur, si vous avez à me parler, que ce soit en marchant, car il m'est impossible de vous attendre. — Ah ! je vous forcerai bien à vous arrêter, s'écria le petit blond. Et, hors de lui, il appliqua un formidable soufflet à Chameroy, en lui criant : « Je m'appelle Dutilleul, voici ma carte ! tout à vos ordres ! » 11 Chameroy rentra chez lui très préoccupé et ne put fermer l'œil de la nuit. Le matin, au lieu de pouvoir faire, comme d'habitude, largement honneur à un excellent déjeuner, c'est à peine s'il put toucher, du bout des dents, aux plats qu'on lui présentait. — Bast! se dit-il, en somme, attendons avant de m'inquiéter. Le mari Ramelot craindra le scandale et ne bougera pas; quant au jeune Dutil- lcul, il a cédé à un mouvement de jalousie irréfléchie qu'il sera le premier à regretter. Là-dessus, il prit son podomètre et sortit, selon sa coutume, pour « abattre du chemin » ; néanmoins, je dois avouer que, ce jour-là. il ne pensa 61 r, \ i (H P. E ATX CAPRICES nullement à l'objectif. Il rentra assez fatigué et trouva deux cartes de visite ainsi libellées : Le capitaine POURRAILLE puis K. TAPLA.SME vétérinaire militaire — Décidément ça y est! pensa Chameroy, je n'ai que le temps, à mon tour, de chercher deux témoins. Les deux cartes étaient accompagnées d'un immense pli d'aspect menaçant. Chameroy l'ouvrit et lut : Tribunal de la Seine Cabinet de M. le Juge d'instruction « Monsieur, » Vous êtes prié de bien vouloir vous présenter après-demain matin au cabinet de M. le juge d'instruction, pour affaire qui vous concerne. » Signé : Pour M. le juge d'instruction, » Son secrétaire : Tracassard. » — Allons, cela va bien, un duel d'un côté, un procès de l'autre, pensa le pauvre Chameroy. AMOUR ET IIK NT INC.! Occupons-nous toujours du plus pressé, et cherchons deux amis complaisants. Ses meilleurs camarades n'étaient précisément pas encore revenus à Paris; il feuilleta l'Annuaire du Cercle pour trouver un nom et s'arrêta à celui du comte Taradel; grande situation, marié, bien posé, c'était tout à fait l'affaire. Taradel demeurait très loin, tout au bout de l'avenue de Villiers. C'était une excellente occasion d'abattre du kilomètre. Chameroy trouva Taradel, lui conta en deux mots son histoire, et, à son grand étonnement, le trouva très froid. — Mon cher, lui dit ce dernier, je suis marié, père de famille. Il y a, dans votre histoire, une question de femme. Réfléchissez; moi, il m'est impossible de me mêler de ce duel-là. Au fond, la vérité est que Taradel trouvait la cause de la rencontre absolument ridicule. Chameroy partit très contrarié et se dirigea vers la place Vendôme, où il connaissait le colonel Tournecourt, attaché à l'état-major du gouverneur. Celui-ci fut encore [ lus carré : — Mon ami, lui dit-il, je suis à Paris, et je n'ai pas envie de me fourrer dans une histoire qui pourrait compromettre ma situation et me faire renvoyer en province. Cela devenait inquiétant. Pas de témoins et, \. 06 LA FOIRE AUX CAP TU CF. S avec cela, nécessité d'aller un peu au Cercle se remettre à l'escrime. Quand Brigeant, le maître d'armes, aperçut le gros Chameroy, il ne put s'empêcher de le plaindre de toute son âme. Avec une conformation semblable, c'était presque impossible de se défendre. — A la place de monsieur, lui dit-il, je tâcherais d'arranger l'affaire. Ces mots mirent la mort dans l'âme de Chameroy, mais il n'y avait pas à reculer. — J'ai reçu un soufflet, dit-il au maître d'armes, par conséquent les réflexions sont inutiles. Enseignez-moi seulement le moyen de me défendre le mieux possible. — Alors il n'y a qu'un parti à prendre, rompre en gardant l'épée en ligne. Allons, rompez,'mais rompez donc! et ce ventre, rentrez-moi ça! Tenez, si vous ne le rentrez pas, houp! Et Chameroy reçut un formidable coup droit sur son gros bedon. Évidemment, s'il ne rentrait pas ce ventre, il était mort. Et il rompait de son mieux, suant, souillant, se défendant à la diable et attrapant de temps en temps quelque coup de bouton sur les parties non rentrées. N'en pouvant plus, il prit rendez-vous avec Brigeant pour le soir huit heures, avala à la hâte un verre de vin de Bordeaux et un sandwich et AMOUR ET BENTINC! partit à la recherche de nouveaux témoins. Il monta des quantités d'étages, ne trouva personne, ou n'essuya que des refus polis de ceux auxquels il s'adressa. Et après un nouvel assaut avec le terrible Brigeant il rentra chez lui moulu, harassé, criblé de bleus, et désespéré. Je n'ai pas besoin de vous dire s'il dormit mal. Le lendemain, dès neuf heures, il arrivait au Palais de Justice, se doutant un peu de l'affaire qui le concernait. Après une heure et demie d'attente dans une antichambre étouffante en compagnie douteuse, il fut introduit à son tour dans le cabinet de M. le juge d'instruction. Celui-ci était absent, son secrétaire Tracassard expédiait à sa place les menues affaires. — Je vous serais bien obligé, monsieur, lui dit Chameroy, de bien vouloir m'expliquer... — Hé, hé! mon Dieu, c'est bien simple, ricana maître Tracassard. Les époux Ramelot vont plaider en séparation ; vous allez être cité à comparaître devant M. le juge d'instruction comme principal témoin à charge, d'abord, et fort probablement comme principal inculpé après cet interrogatoire. L'affaire viendra au rôle après-demain. D'ici là, voyez à vous pourvoir d'un avocat. Et voyant l'air ahuri de Chameroy, Tracassard ajouta: es I, A I'O I II F, A II X HA PHI C ES — Vous savez pourquoi, n'est-ce pas ! Hé, hé ! elle est jolie madame Ramelot. Chameroy sortit abasourdi. Ce procès lui fit oublier un moment le duel, et avant tout il courut chez son avoué, maître Bergeron, aux Ternes. Bergeron n'y était pas, mais devait rentrer à une heure. A une heure, Chameroy avait précisément rendez-vous avec Brigeant ; et les témoins qui n'étaient pas encore trouvés ! Chameroy commençait à perdre la tête. Il déjeuna à la diable chez un gargotier de l'avenue Hoche, arpenta les Ternes avec fièvre, et enfin, à une heure, sonna de nouveau à la porte de Bergeron. Bergeron était jovial. Il trouva l'histoire bien bonne, et se fit un malin plaisir de paraître croire à la gravité de l'affaire. Poursuite d'une femme légitime dans la rue. Rencontre du mari. Plaintes de lu femme. Flagrant délit à deux pas d'une maison qui, d'après certains racontars, ne jouissait pas d'une très bonne réputation, etc., etc. — Alors, il va falloir trouver un avocat, dit l'infortuné Chameroy en s'en allant. Chameroy redescendit au Cercle prendre sa leçon d'armes, et, dans la soirée, fit trois ou quatre théâtres pour savoir si, par hasard, il ne rencontrerait pas un ami. A onze heures, n'ayant rien trouvé, il fut pris d'une idée lumineuse. Il A M or II ET BENTINGl 09 connaissait Briquemolle, à Lyon, Briqucmollc le capitaine de dragons, Briquemolle son vieil ami d'enfance. Celui-là ne refuserait certainement pas de lui servir de témoin ! Il sauta en voiture, prit le rapide de onze heures trente, et arriva le lendemain à Lyon, juste pour y apprendre que Briquemolle était en congé de trois mois, et que personne ne savait au juste où il promenait ses loisirs. Chameroy reprit le soir l'express de sept heures quarante-cinq et, le lendemain matin, il arrivait à Paris. III • Il trouva chez lui deux nouvelles cartes du capitaine et du vétérinaire, plus un petit mot de Bergeron se plaignant de l'avoir attendu deux heures la veille, salle des Pas-Perdus. — Me voilà bien! se dit Chamcroy; les deux témoins sont revenus une seconde fois sans me trouver. J'ai l'air d'un monsieur qui se dérobe, et le jeune Dutilleul doit, en ce moment, chanter victoire. Il faut à tout prix que je trouve deux témoins, les premiers venus, n'importe qui, deux sergents de la caserne de la Pépinière, s'il le faut. Et sans prendre de repos, Chameroy se rendit à la caserne et formula sa demande à l'officier de garde. Celui-ci lui annonça que celte requête de- IMOUB ET BENÎING ! 71 vait être présentée au rapport, le lendemain à neuf heures; le colonel raccorderait certainement ; puis il lui conseilla de demander les sergents Poirot et Rataboul, deux vieux médailles et chevronnés, qui avaient très bon air. Poirot! Rataboul ! Quels noms ! Et puis c'était encore une journée de perdue : Au moins Cha- meroy voulut sauver les apparences et écrivit au jeune Dutilleul : « Monsieur, » Pardonnez-moi d'avoir tant tardé à vous donner signe de vie, mais mes amis Poirot et Rataboul n'étaient pas libres. Ils seront demain aux ordres de vos témoins. » Ceci fait, la conscience un peu soulagée, il passa le reste de la journée à faire quelques assauts, à acheter des épées et à se demander, tout en marchant pour abattre les kilomètres habituels, si le colonel accorderait, oui ou non, Poirot et Rataboul. Le lendemain, à neuf heures, n'y tenant pluSj il allait partir pour la caserne, lorsque, sous la porte cochère, il se trouva nez à nez avec le capitaine et le vétérinaire. — Parbleu! messieurs, enchanté de vous rencontrer, mais, si vous le voulez bien, nous allons 73 LA Y 0 I II R AUX CAPRICES causer tout eu marchant. Mes amis ne sont pas arrivés, et nous allons au-devant d'eux. — Soit, dit le vétérinaire, mais, de grâce, allez un peu moins vite. Voici: M. Dutillcul vous a donné un soufflet ? — Oui, et c'était d'autant plus insensé que, sans moi, M. Ramelot le pinçait avec sa femme? — Que voulez-vous dire? intervint le capitaine. — Parbleu, je veux dire que j'ai parfaitement vu M. Dulillcul et madame Ramelot entrer dans la maison de la rue Duphot. Le capitaine donna un coup de coude au vétérinaire. — Ah! vous êtes bien sûr d'avoir vu... Mais, sacrebleu, ne marchez pas si vile ! — C'est dans 'mon traitement. — Comment ! dans votre traitement? — Oui, le docteur m'a ordonné de marcher pour maigrir. Et, tenez... c'est ainsi que j'ai suivi madame Ramelot, ayant toujours l'habitude, dans mes courses, de choisir quelque jolie femme à suivre. Le capitaine saisit la balle au bond : — Comment, monsieur, vous ne connaissiez pas madame Ramelot! vous la suiviez sans intention, simplement pour marcher. — Absolument. \ Mil ut ET 1IKNTINC 73 — Oh! mais, dans ce cas-là, cela change complètement la question. M. Dutilleul sera désole, et, en son nom, nous nous engageons à ce qu'il vous écrive une lettre d'excuses. Seulement, en retour, n'allez pas parler au moins de la rue Du- phot. Si vous voyez par hasard M. Ramelot... — Par hasard ! J'ai un procès avec lui pour avoir suivi sa femme. — Diable ! Mais il faut arranger cela, il faut absolument arranger cela.... Justement un de mes amis est l'intime de Ramelot et par lui je me ch irge de faire entendre raison au mari... et si vous nous permettez de ne parler à qui que soit de la maison de la rue Duphot, l'af- faire Dutilleul n'aura pas de suites et le procès Ramelot n'aura pas lieu. — Capitaine, dit Chameroy, vous avez ma parole. — Merci, monsieur, veuillez présenter tous nos regrets à vos amis Poirot et Rataboul. Le lendemain, Chameroy recevait une lettre d'excuses du jeune Dutilleul et un mot de Ber- geron lui annonçant le désistement de M. Ramelot. 5 74 LA FOIRE AUX CAPRICES — Ouf! s'écria Chameroy, il était temps ! — A ce moment, son docteur entra. Il regarda Chameroy, pâle, les yeux fatigués, changé, méconnaissable. — Eh bien, mon gaillard, lui dit-il triomphant, avais-je raison de vous prescrire l'exercice et le système Benting? En quelques jours, vous avez déjà maigri de vingt livres. C'EST BEAU LA FRANCHISE — Monsieur, c'est un petit groom qui apporte une lettre. — Y a-t-il une réponse? — Non, monsieur. Maxence prend la lettre et reconnaît récriture de Suzanne. Enveloppe grand format, papier sérieux. Diable ! c'est grave: d'ordinaire elle ne lui envoie que des petits tricornes sur papier égyptien à palmiers d'argent fantastiques. Dans le tricorne, habituellement, une ligne, deux lignes au plus de pattes de mouche, i — Viens ce soir. — Rendez- vous, 8 heures, café Anglais. —As-tu la baignoire d'avant-scène? » etc., etc. Cela n'est jamais ni 76 LA FOIRE AUX CAPRICES plus long, ni plus tendre ; d'ailleurs, il a avoué lui-même qu'il avait l'horreur des lettres dont il fallait tourner la page. Il ouvre et trouve une grande épître très serrée. Les quatre pages sont pleines d'une écriture presque lisible. — Allons, fait-il avec résignation, pour sûr c'est une demande d'argent avec longue exposition des motifs. « Mon cher Maxence, » Tu m'as laissée si fatiguée et si affolée que je n'ai pas eu le courage de sortir. J'ai commandé à la hâte un dîner, puis j'ai fait prévenir à la Maison d'Or que je n'irais pas. Et je suis restée au coin du feu avec ton souvenir plein mon cœur, ton portrait en face de moi, lasse, brisée, mais bien heureuse... » — Allons, pense Maxence, « lasse, brisée, » elle me prend par l'amour-propre. Puisque c'est moi qui suis cause qu'on a manqué le dîner, on va probablement me demander quelque compensation. Continuons : « Malgré moi, je me suis mise à songer à ton laissé, à ta vie dissipée, à toutes ces femmes que tu as eues, je le sais, avant de me connaître. Aucune, cependant, ne s'est donnée comme moi, j'en suis sure. Je suis à toi, absolument et entièrement à toi, tu m'as prise toute, toute, corps et âme, et c'est beau la franchise 77 je ne puis plus rien être que par toi, ou follement heureuse, ou tout plein malheureuse... » — Il est de fait qu'une femme qui est à vous autant que cela, toute, toute, et rien qu'à vous, a bien le droit de vous demander un petit service. Sera-t-il tout petit?... Voyons, lisons: ... « C'est bète peut-être de te raconter cela, mais je ne suis pas coquette, et te montre mon cœur comme il est. Si ma lettre t'ennuie, tant pis, ce sera une vengeance pour cette soirée passée hier loin de moi... » — Mon Dieu, sa lettre ne m'ennuie pas, mais elle m'inquiète. Où veut-elle en venir? ... « On plaisante les femmes qui ont la plume verbeuse, ça m'est égal ! j'étouffe, il faut bien que je cause pour ne pas éclater, et puisque je suis seule, j'écris. Je t'aime d'une façon effrayante. C'est inouï la place que tu as prise dans ma vie en si peu de temps... » — Allons, on me fait sentir que j'ai une large place. On ne se gêne pas, on prend ses aises, ci puis il arrive un jour où... je crois que l'explication approche. ■ •• « Demain quinze jours! J'espère bien que ce n'est que la vingt-millième partie de ce que cela durera. Moi, tu sais, ce sera tant que tu voudras. Je me suis donnée et je ne me reprendrai pas, mais je voudrais... » 78 LA FOIRE AUX CAPRICES — Ah ! ah ! qu'est-ce qu'elle voudrait ? ... « Je voudrais bien t'avoir plus. Je sens bien que je te plais, mais il me faut davantage... » — Allons, tu veux que je règle une note, mais dis-le donc, petite malheureuse, dis-le donc au lieu de me faire languir. ... « Je ne veux pas être la folie et la fantaisie, tandis qu'une autre serait l'affection sincère et sérieuse. Pardonne-moi tout ce verbiage, mais je suis tellement tienne que je veux tout te dire... » — Enfin ! je vais donc savoir la conclusion de ce torrent d'éloquence. Attention au quart d'heure de Rabelais. Maxence tourne la page et lit : « Puis cela te force à penser à moi, et ce n'est pas un mal. Je t'adore, trop même je t'assure, car aussitôt que je ne suis plus avec toi, j'éprouve comme une étreinte douloureuse au cœur. En ce moment, je donnerais mon petit doigt pour t'embrasser, et je pleure presque de ne pouvoir le faire... » — Jamais, au grand jamais, elle ne m'en avait autant dit, même dans ses moments d epanche- mentles plus tendres. Ce n'est pas possible, le feu a dû prendre chez elle, elle a perdu au jeu, on va la saisir. ... «Seulement, mon ami, j'ai une grâce à te c'est beau la franchise 79 demander. Tu ne me la refuseras pas, parce que tu es généreux... » — Ouf! oui, je suis généreux, mais je n'aime pas qu'on me tienne une heure le bec dans l'eau. « Jure-moi que le jour où tu ne m'aimeras plus, tu ne te croiras plus obligé de traîner le boulet d'un amour qui n'aurait plus pour toi aucun charme. Tu me tendras la main en me disant : Suzanne, je ne t'aime plus, mais je resterai toujours ton meilleur ami. Alors je ne t'ennuierai plus. Tu n'entendras jamais parler de moi, j'en mourrai peut-être, mais je ne comprends pas qu'on oblige les gens à vous adorer à coups de revolver. Avant tout je te veux heureux... » — Allons, elle a gardé sa demande pour le post-scriptum. ... « Je t'embrasse fort, fort, fort pour tout le temps que je vais rester sans te voir. » Une fin de soirée ! » Une nuit ! ! » Une matinée 1 ! t » Un après-midi ! ! ! » Je t'envoie tout mon cœur dans un baiser qui dure jusqu'à demain soir, quatre heures. » Ta Suzanne. » Vendredi soir, sept heures. » 80 LA FOIRE AUX CAPRICES — Comment, c'est tout ! s'écrie Maxence stupéfait. Pas de post-scriptum ! Une lettre de quatre pages de déclarations brûlantes, et pas la plus petite demande d'argent !... Il reste un moment abasourdi, puis il relit la lettre lentement, posément, avec une émotion réelle; a certaines phrases il lui vient des larmes aux yeux. Comme c'est vilain d'être sceptique ! Voilà, c'est la vie de Paris qui vous ronge le cœur ; on a été tellement exploité, qu'on arrive à ne plus croire à rien, et à mettre en doute les sentiments les plus vrais, les plus tendres, les plus désintéressés. Et lorsque ensuite on rencontre une brave et bonne fille qui vous aime avec toute son âme, sans arrière-pensée, on ne veut pas céder à l'évidence, on suspecte ses intentions, et l'on attribue à d'horribles calculs ce qui n'est chez elle que l'expression d'un cœur qui déborde. — Décidément, je suis un grand misérable, pense Maxence, il faut absolument que j'aille lui demander pardon de ma mauvaise pensée. Chère Suzanne ! comme je vais l'embrasser ! Il arrive chez son amie qui le reçoit avec une tendresse toute particulière. Etendue tout de son long sur un canapé de satin noir, dans une ravissante attitude, elle lui jette autour du cou ses deux bras blancs et parfumés, et lui donne le long. c'est beau la franchise s: long baiser dont il était parlé dans La lettre. Ces caresses augmentent encore, s'il est possible, les remords de Maxence. Il n'y tient plus, son cœur se gonfle, et couvrant de baisers fous les mains de Suzanne, il lui dit : — Écoute! il faut que je te fasse ma confession pleine et entière. En recevant la longue lettre que tu m'as écrite ce matin, figure-toi que j'avais eu un sentiment atroce. J'avais cru un moment, — pardonne-moi, ma Suzanne, ce blasphème, — j'avais cru que la tendresse de ta lettre était calculée, et après chaque ligne je m'attendais à trouver... une demande d'argent. C'est horrible, n'est-ce pas ! — Oh oui ! c'est horrible, s'écrie Suzanne. Me croire capable d'un tel détour, moi, la franchise même! Tu sais bien que je dis les choses simplement, carrément, moi. Ainsi, j'ai besoin de vingt mille francs, ce soir avant dix heures. Eh bien, je te les demande. Puis elle ajouta avec son plus charmant sourire: — Est-ce que cela ne vaut pas mieux ainsi? BEFORE AND AFTER I Minuit. La chambre est tout en fête. Les bougies flambent joyeusement dans les candélabres. Un bon feu pétille dans la cheminée, répandant une douce chaleur; les fleurs de la jardinière se détachent sur le fond sombre des tentures; l'air est embaumé d'un parfum indéfinissable. Les oreillers bien alignés ,garnis de valenciennes, sont noués aux quatre coins par des flots de rubans rose et vieil or. H est irisé, soigné, pomponné; la raie fine se détache au milieu de savantes ondulations, la moustache est coquettement retroussée, le teint 84 I. A FOIRE AUX CAPRICES a une pâleur pleine de distinction. La chemise de crêpe de Chine bleu avec cordelière de soie laisse apercevoir le cou blanc et vigoureusement musclé. Elle a le bras gauche ployé sous sa jolie tète dans une gracieuse attitude. Les cheveux blonds décrivent de savantes virgules bien éta- gées au-dessus des sourcils, et tombent ensuite négligemment dénoués sur les épaules blanches et potelées. La chemise de foulard de soie noire garnie de dentelle écrue s'ouvre en carré très bas sur la poitrine et ne tient plus sur l'épaulette que par une boutonnière... trop large, le bras droit se profile sur le couvre-pied de satin vieil or. Lui. — Pardonne-moi, mais ily a des moments où le cœur est tellement gonflé de joie qu'on craint qu'il ne se brise. Je suis si heureux, si heureux de t'aroir chez moi, que j'ai envie de pleurer. Elle. — Ainsi, vous êtes heureux !... Dites-le- moi bien, car c'est ma seule excuse. Lui. — Mais tu ne sais donc pas que depuis le jour où je t'ai vue, ta pensée me donnait la fièvre! Dès que je songeais à cette heure divine que tu reculais toujours, il me passait par tout mon être des frissons insensés ; — mon cœur's'arrêtait, et il me semblait que j'allais mourir. Elle, attendrie. — C'est vrai, bien vrai, tout cela ? BEFORE AND AFTER 83 Lui, avec élan. — Demande une preuve, je t'en conjure, exige de moi quelque chose d'impossible, de surhumain !... Elle. — Non, mon ami, vous êtes là, vous me dites que vous m'aimez, pourquoi douterais-je? Mais, vous savez, nous autres femmes, nous craignons toujours de n'être que l'objet d'un caprice; une fois le caprice satisfait, parfois l'amour s'envole, et vous nous rejetez comme une fleur dont Ot] a respiré le parfum. C'est ce qui fait que nous hésitons si longtemps. Lui. — Et moi je te dis, au contraire, qu'il y a certains parfums qui donnent l'ivresse, mais seulement après qu'on les a longuement, bien longuement respirés. Insensiblement leur action devient plus violente et le parfum plus capiteux. On dirait une symphonie dont on ne savoure bien toutes les nuances qu'après l'avoir souvent entendue, et ce n'est qu'avec le temps qu'on arrive à l'union complète du corps cl de l'âme. — Chaque jour nous nous connaîtrons mieux, chaque jour nous nous sentirons enlacés davantage dans ces chaînes de fleurs qui nous unissent, les moindres désirs seront des ordres. Je ferais trots lieues, pieds nus, pour aller te chercher une épingle. Elle, souriant. — Grand fou ! Lui. — Laisse-moi t'admirer. Si tu savais 86 comme tu es jolie ce soir ! N'est-ce pas, nous ne nous quitterons plus jamais? Je connais aux environs de Nice une petite villa qui est une merveille. Je te l'achèterai et nous irons y cacher notre bonheur à tous les yeux. Elle. — Je ne veux rien que votre tendresse, mais j'aurais une grande joie à faire un beau voyage avec vous. Il me semble que je vous aurais plus à moi. Lui, — Eh bien nous partirons en Italie, mais laisse-moi toujours te donner cette petite maison de Nice, un véritable nid d'amoureux, tout ensoleillé. Cela nous fera un pied-à-lerre pour l'aller et le retour. Puis nous suivrons la Corniche jusqu'à Gènes, et de là nous visiterons Florence, Rome, Naples. A mon dernier voyage j'ai vu, dans la rue de Tolède, un collier ancien qui est une véritable merveille et qui ira divinement à ton genre de beauté. Elle. — Je vous défends absolument toutes ces ruineuses fantaisies. Lui. - Ruineuses! Quel meilleur emploi pourrais-je jamais faire de ma fortune? je devrais même dire de notre fortune, car maintenant, tout ce qui est à moi est à toi. On ne sait pas ce qui peut arriver. Je veux t'assurer une position absolument indépendante, et dès demain j'irai voir mon notaire à ce sujet. BEFORE AND AFTER 87 Elle. — Aimez-moi bien, c'est tout ce que je vous demande. Lui. — Non, ce n'est pas assez. Je voudrais te donner tout ce que je possède au monde. Je consentirais à mendier pour avoir un sourire de toi, un baiser de ces belles lèvres pourpres. Je voudrais te prouver, par toute une vie de tendresse, de dévouement et d'abnégation, combien j'apprécie le trésor que tu me confies. Je voudrais m'im- poser les plus grands sacrifices, je voudrais manger du pain noir pour te donner des perles. Elle. — Tais-toi, tu me rends folle! Lui. — N'est-ce pas que tu es à moi, bien à moi? Elle. — Oui, bien à toi. Ensemble. — A moi! à toi! toi! moi! moi! toi ! etc., etc................. \<*K il Trois heures du mutin. Les bougies tirent à leur fin, leur lueur tremblotante projette sur la muraille les grandes ombres des bobèches. Le feu est presque éteint; il ne reste plus dansl'âtre qu'un tison qui fume abominablement. Les fleurs étiolées penchent tristement sur leur tige, l'air est lourd. Les beaux oreillers gisent à terre, enroulés dans le couvre-pied. Lui, très décoiffé; les mèches dérangées laissent apercevoir une petite tonsure ; une moustache menace le ciel tandis que l'autre penche tristement vers la terre, les yeux sont cerclés de rouge et pleurent un peu. Elle, teint écarlate, avec de petites fibrilles sur les pommettes. Les virgules ont disparu, le front RFFOllE AND A F T F. Il 89 haut et bombé apparaît sous les mèches éparses; La chemise est tordue et chiffonnée; les dentelles sont déchirées. Elle, très aimable. — H me semble que je t'aime encore davantage. Lui. — Moi aussi, moi aussi... (// bâille, et le bâillement amené deux grosses larmes.) Elle. — C'est si bon, de ne pas se sentir seule dans la vie, de savoir qu'on a un cœur auquel on peut confier sans crainte ses désirs, ses espérances, ses aspirations ! Lui. — Dites donc, ma chère amie, il me semble qu'il est bientôt trois heures et demie. Elle. — Qu'importe! J'ai encore tant de choses à te dire. Parlons un peu de notre voyage. Lui. — Quel voyage? Elle. — Notre beau voyage par la Corniche, Florence, Rome, Naples... Lui. — Ah! le voyage d'Italie? Vous pensez bien que cela ne serait pas pour tout de suite. J'ai des intérêts, des affaires, delà famille à Paris, et je ne puis pas partir ainsi, du jour au lendemain, sans dire gare. Elle. —C'est juste; et puis l'Italie est bien plus belle au printemps. On m'a tant parlé des splendeurs de Baies et du Pausilippe.... Par exemple, je crains bien que le collier ancien ne soit vendu. '.)() fi A FOIRE AUX CAPRICES Lui. — S'il était vendu, il n'y aurait que demi- mal, car, franchement, il ne valait pas le prix fabuleux qu'on en demandait. Elle. — Mais si nous renonçons pour le moment au voyage d'Italie, au moins nous pouvons aller à Nice. Ce n'est pas loin, Nice. Lui. — Il est de fait que c'est plus près que l'Italie, mais c'est encore un vrai voyage. Elle. — Nous irons visiter la villa. Lui. — Quelle villa? Ah! ce petit trou sur la route de Menton. C'est humide en diable. Elle. — Ah... ? Lui. — Oui, je crois que ce serait une bien mauvaise acquisition. Un de mes amis qui Ta habité m'affirmait qu'au bout de deux jours la mousse y poussait sur ses bottes. L'Aie. — Tu me disais que c'était un nid ensoleillé? Lui. — Quand il fait du soleil ; mais il pleut souvent, très souvent. Ma chère amie, vous savez si j'aime à causer avec vous, mais je tombe de sommeil. Elle. — C'est juste, et puis il faut que tu te lèves demain de bien bonne heure pour aller chez ton notaire. Lui. — Je n'ai nullement besoin d'aller demain chez le notaire. Elle. — Tu m'avais parlé de projets d'ave- BEFORE AND AFTER 91 nir pour moi... de placements en mon nom... Lui. — Certainement, mais il faut choisir le moment. Actuellement, avec les inquiétudes d'Orient, tous les fonds sont en baisse. Je parie que vous ne savez même pas que la guerre de l'Afghanistan éclate à la fin du mois ? Elle. — J'avoue que je l'ignorais. Lui. — Et c'est le moment que vous choisissez pour me parler de déplacer des valeurs ? C'est inouï ! Allons, bonsoir, ma chère amie. Elle. — Pardon, avant de t'endormir, mets- moi donc quelque chose sur les pieds. Le feu est éteint et je commence à sentir le froid. Lui. — Par exemple! il fait une chaleur atroce ! J'ai déjà trop chaud. Si je mettais une couverture de plus, il me serait impossible de fermer l'œil. Et puis il faudrait me relever, et j'aurais peur de m'cnrhumer. Elle. — Au moins, passe-moi cette tasse de bouillon froid qui est à ton chevet ; ceci ne te dérangera pas, c'est à ta main, et j'ai une faim...! Lui. — Tiens ! c'est vrai ; mon bouillon froid, je l'avais oublié. Eh bien, ça aurait été agréable ! J'aurais eu des crampes d'estomac toute la nuit. Vous avez joliment bien fait de m'y faire penser, f /' prend la tasse et se met à boire.) Elle. — Au moins laisse-m'en la moitié. Lui. — La tasse est vraiment trop petite. 11 ne !)2 LA FOIRE MX C AI' Il ICI'. S resterait plus rien ni pour l'un, ni pour l'autre. Elle. — Le quart ? Lui. — Impossible. Elle. — Une gorgée, rien qu'une gorgée. Lui. — Vous me dites cela lorsqu'il n'en reste plus. [Il repose la tasse.) Ah! ça va mieux. Maintenant, bonsoir. Elle. — Eh bien, vous ne m'embrassez pas avant de vous endormir? [// ouvre un œil mourant et l'embrasse du bout des livres.) Elle. — Ce n'est pas un bon bonsoir. Lui. — Ah ça, allez-vous me laisser dormir? Elle. — Embrassez-moi mieux que cela. Lui. — Zut ! UNK GUÉRISON Pourquoi Lucie Régnier était-elle encore partie ? Hélas ! Maxence ne s'en doutait que trop 1 Depuis quelque temps c'était, pour les motifs les plus frivoles, des absences continuelles; et toujours par la gare de Lyon. Or, s'il y a une ligne sur laquelle les garnisons de cavalerie abondent, c'est bien sur celle de Paris-Lyon-Méditerranée. Évidemment, Lucie le trompait! Et si Maxence avait eu la moindre dignité, il est clair qu'il aurait rompu depuis longtemps cette liaison-là. Mais le temps, les habitudes prises, l'amour-propre blessé se refusant à admettre la vérité, et puis, il faut bien l'avouer aussi, le charme étrange de 94 LA F 0I H E AUX CAPRICES Lucie dans les rares moments où elle consentait à se laisser aimer, tout concourait à river la chaîne chaque jour un peu plus. — La quitter, c'est bien vite dit, pensait Maxence, mais le moyen? Pour cela il faudrait que j'aie un intérêt dans la vie, que je puisse penser à autre chose, tandis que maintenant elle est mon unique préoccupation. Comment me passer d'elle? Lucie a pris une telle part dans mon existence. Jamais je n'aurai le courage de la quitter, jamais, jamais !.. Maxence se faisait ces réflexions judicieuses tout en se dirigeant en voiture .vers la gare de Lyon par un froid sibérien. Il avait reçu en effet un télégramme de Lucie, daté de Fontainebleau, le priant de se trouver à l'arrivée du train à onze heures. Il paraît que Lucie avait dans cette garnison une sœur très malade. Cette sœur était jadis à Melun, mais le médecin avait décidé qu'il lui fallait l'air vif des bois; on l'avait transportée à Fontainebleau, ce qui exigeait des voyages non seulement plus longs, mais plus fréquents... Enfin, c'est encore une chance relative, car la malade aurait pu être transportée à Joigny, à Lyon ou même à Marseille. Maxence arriva à la gare à onze heures moins quelques minutes, et, relevant le col de sa pelisse, il se dirigea vers une grande porte qu'il connaissait pour être déjà venu attendre souvent. UNE GUÉUISON 98 A onze heures, la grande porte s'ouvrit, laissant apercevoir le quai vivement éclairé et les chefs de gare faisant leur ronde avec cette capote militaire et cette casquette blanche galonnéequi leur donnent un faux air d'officiers étrangers. Bientôt un coup de sifflet retentit, une grosse lanterne rouge apparut à l'horizon dans un nuage de fumée, et le cœur de Maxence se mit à battre. — C'est bête comme tout, pensait-il, mais à l'idée que dans quelques secondes je vais la serrer dans mes bras, je me sens prêt à toutes les faiblesses et à tous les pardons. Je me la représente déjà avec sa toque de loutre, tout emmitouflée dans sa fourrure avec son petit sac en cuir de Russie passé en sautoir... Le train venait d'arrêter. Maxence vit d'abord arriver au pas de course deux ou trois voyageurs ahuris, décoiffés, et tenant leur valise à la main ; cette avant-garde fut suivie du gros de la troupe composé des gens ayant à attendre leurs bagages et par conséquent plus calmes. Puis enfin l'arrière-garde, quelques retardataires, les yeux bouffis, à peine réveillés, voyageurs apoplectiques, endormis depuis le buffet de Dijon. Maxence avait bien dévisagé une à une toutes les voyageuses. Pas la moindre Lucie Régnier. andis que, l e cœur serré, il restait 1 quelques secondes à regarder par acquit de conscience le 96 LA FOIRE AUX CAl'KICES quai devenu désert, il vit arriver le sous-chef de gare qui lui dit : — Pardon, monsieur, ne scriez-vous pas M. de Parabère ? — Oui, monsieur, c'est moi. — En ce cas, voici une dépèche pour vous, adressée en gare. Et Maxence lut : « Désolée, manqué train, arriverai à i h. 3y. » Lucie. » — Diable, pensa Maxence ; deux heures et demie d'attente et quinze degrés de froid, voilà qui ne va pas être gai. Monsieur, demanda-t-il à l'employé, existe-t-il dans les environs un calé quelconque où Ton puisse attendre le train suivant ? — Dame, monsieur, dans ce quartier-ci c'est assez rare. Il y a bien une espèce de buvette au coin de la place, mais elle ferme à minuit. — Enfin, dit Maxence, ce sera toujours une demi-heure de gagnée. Il entra dans ce café borgne, à peine éclairé par deux becs de gaz qui tremblotaient sous l'action du vent filtrant à travers les vitres. Une grosse femme ornée d'un bonnet vert impossible dormait, appuyée sur le comptoir, entre un gros chat blanc et un pot de fleurs jaunâtres. UNE GUÉ1US0N 97 Maxence s'assit sur la banquette de velours usé, damanda un verre de madère à un garçon qui somnolait également auprès du poêle, et après avoir constaté que la salle était complètement vide, se mit pour passer le temps à lire un journal graisseux qui traînait sur une table. A minuit, le coucou d'une horloge de bois rit entendre son cri strident ; la grosse dame du comptoir sauta en sursaut et donna l'ordre au garçon de fermer la boutique. Maxence paya son écot et sortit. Il faisait un froid terrible. Que devenir jusqu'à l'arrivée du train? Remonter dans le coupé ?... Cette immobilité et cette solitude dans une boîte noire eussent été atroces. Marcher dans la grande cour, c'était encore le meilleur parti à prendre. La solitude était complète : pas une âme, pas un employé ; seules, les lanternes des omnibus du chemin de ter marquaient quelques points brillants dans la nuit, ainsi que la fenêtre éclairée d'un petit pavillon situé à l'extrémité de la cour d'arrivée. Maxence commença à arpenter le terrain à grands P as , sentant ses moustaches qui gelaient et pestant contre la corvée qu'on lui imposait. De temps tu temps il jetait un regard vers le petit pavillon ls olé au-dessus duquel on apercevait un panache de fumée. ~ La, au moins, pensait-il, il fait clair et ti 98 I,A FOIKE AUX CAPRICES il fait chaud ; si je demandais l'hospitalité ? Maxence frappa. — Entrez, cria-t-on de l'intérieur. Il poussa la porte et aperçut un petit bureau très propre, très rangé, et devant le poêle, un homme à barbe grisonnante, qui fumait sa pipe et qui ne se retourna même pas. — Pardon, mais j'attends le train de i heure 37, j'ai très froid, et si vous voulez me donner l'hospitalité... Au son de cette voix, le fumeur se retourna brusquement, il regarda Maxence, retira sa casquette de toile cirée et dit : — Avec plaisir, monsieur, entrez donc. Maxence s'approcha du poêle, regarda son hôte et chercha dans ses souvenirs où il avait bien pu voir cette figure-là... Lui, de son côté l'examinait, embarrassé, souriant, comme un homme qui ne sait s'il doit se taire ou parler. Enfin, n'y tenant plus, il s'écria : — Mon capitaine ! Vous ne me reconnaissez pas ? — Comment c'est vous ! c'est toi, Chambenoit! mon ancienne ordonnance ! s'écria Maxence en tendant ses deux mains. Quelle rencontre ! Cette barbe te change tellement ! — Mon capitaine ! quelle joie de vous revoir, UNE GUÉIUSON 99 Asseyez-vous donc là, tenez, dans mon fauteuil de nuit. Chauffez-vous bien. Et il jeta une bûche dans le poêle, qu'il se mit à attiser. — Ah çù, qu'est-ce que tu fais ici ? demanda Maxence. — Moi, je suis surveillant des cochers d'omnibus de la Compagnie pour les trains de nuit. C'est encore assez dur, allez; il faut veiller etpointerles feuilles jusqu'à 4 heures 20 du matin. Il est vrai qu'entre deux trains on peut fermer l'œil dans le grand fauteuil où vous êtes, mais cela ne vaut pas une bonne nuit. — Alors tu ne dors jamais dans ton lit ? — La nuit complète ? jamais. — Mon pauvre ami, pourquoi as-tu accepté une position aussi pénible ? — Dame, mon capitaine, il fallait bien vivre. Quand j'ai pris ma retraite en 1871, après vingt- cinq ans de service, j'ai vu que je ne joindrais jamais les deux bouts. J'ai trouvé dernièrement ce poste-là, huit cents francs par an, c'était toujours ça. J'ai accepté. Huit cents francs par an ! As-tu au moins la médaille ? Non. On me l'avait bien promise après la guerre, mais je n'avais pas de protecteur pour faire souvenir de moi, et Ton m'a oublié. 100 LA FOI Klî ATX CAPRICES — Comment, pas médaille ? s'écria Maxence. C'est indigne, car enfin tu t'es admirablement conduit à Metz. Le 3 i août, c'est toi qui as été prévenir le général Clerambeau que le village de Coincy allait être pris par l'ennemi, et je t'ai vu à l'œuvre à Ladonchamps, et en septembre à la ferme Bellecroix. Te rappelles-tu nos beaux coups de sabre de Borny, de Cravelolte, de Saint-Pri- vat?... Mais tu l'as méritée cent fois la médaille !... Et sans toi, que serais-je devenu pendant le siège de Metz ? A ce moment un gros cocher entra. On n'apercevait qu'un bout de nez bleui par le froid, entre une casquette et une peau de bique ; sous la peau de bique, deux jambes énormes se terminant dans deux sabots remplis de foin. 11 tendit sa feuille au surveillant qui alla la signer au bureau. Pendant ce temps Maxence regardait cette petite salle si méticuleusement rangée, les murs blanchis à la chaux, portant la liste des heures des trains, le tableau nominal des cochers de service, puis la table de bois blanc, les chaises en paille, le tout propre, sans un grain de poussière. Le gros cocher sortit, et, comme en attisant le feu, Chambe- noit avait envoyé un peu de cendre sur son pantalon, il ouvrit un placard, en sortit une brosse, se nettoya soigneusement et revint s'asseoir près du poêle. Maxenceadmirait enlui-mème ces habi- 1 NE GUÉRISON 101 tudes d'astic et d'ordre restées chez le vieux militaire, et ses réflexions allaient leur train. Au fond il était très heureux que Lucie ne fût pas arrivée. — Toujours le même, mon brave Chambenoit, propre et ciré comme sous l'uniforme. Te rappelles-tu, précisément à Metz, que pour m'éviter la saleté et l'humidité de ma tente dans la boue, tu trouvas moyen de m'y faire un vrai plancher de planches >... Ah ça, pourquoi ne t'es-tu pas adressé à moi pour cette médaille, puisque, dans ce pays ingrat, un vieux serviteur se retire après vingt-cinq ans de service, sans avoir seulement de quoi manger? Moi je t'ai cherché partout, j'ai écrit au colonel, au ministère, dans ton pays; impossible de savoir ce que tu étais devenu. — Après la guerre, dans le trajet d'Hambourg en France, j'avais trouvé un brave gentleman qui me prit à son service comme homme de confiance et qui me fit voyager en Europe pendant quatre ans. Mais j'avais le mal du pays, et à la première occasion j'ai quitté mon Anglais, et je suis revenu chercher une place à Paris. — A ce moment-là tu aurais dû me donner signe de vie. — Savais-je seulement où vous étiez! Et puis, je n'aurais pas osé vous ennuyer de moi. "-C'est cela, et tu as préféré me laisser sur le cœur ma dette de reconnaissance. Sais-tu que 6. 102 LA FOIRE AUX CAPRICES nous avons, à cet égard, un rude compte à régler? — Bast! ne parlons pas de cela, mon capitaine. C'est de l'histoire ancienne. Maxcnce se sentait tout remué. La vue de ce vieux brave avait réveillé tant de bons souvenirs! C'était la vraie vie dans ce temps-là ! Pas de Lucie Régnier, alors!... Ah! elle pouvait bien arriver en retard, maintenant... De longtemps il ne se souvenait s'être autant intéressé à une conver sation; ses souvenirs d'ailleurs lui revenaient en foule, et, tout ému, il continua : — Je n'ai pas oublié, mon bon Chambenoit, qu'en arrivant à Cologne, je n'avais plus un sou; l'argent ne venait plus de France, et, malade, affaibli, je courais le risque de mourir réellement de faim. Toi, non seulement tu n'as pas voulu me quitter, mais tu es parti travailler dans un chantier, et le soir tu es venu en me disant : « Mon lieutenant, j'ai gagné un thaler. Partageons. » Et tu m'as nourri ainsi de ton travail jusqu'à l'arrivée à Hambourg où j'ai pu enfin recevoir des fonds d'Angleterre. Voilà ce que tu as fait. — Parbleu ! il eût fait beau voir que je vous eusse abandonné en Allemagne! — Et moi, ensuite, ne t'ai-je pas abandonné en France ! C'est un peu ta faute, mais moi j'aurais dû continuer à te chercher jusqu'à ce que je t'aie UNE GUÉRISON 103 trouvé; mais vois-tu, il faut me pardonner : depuis quelques années j'ai mené une vie stupide, abêtissante, humiliante ; je ne m'appartenais pas, le temps passait en folies sans que j'eusse jamais le loisir de penser à quoi que ce fût de sérieux. Allons, allons, il est temps de réparer le mal, mon vieux Chambenoit, et tu vas voir que ton capitaine vaut un peu mieux que tu ne l'avais peut- être pensé. — Mon Dieu, on a ses intérêts, ses occupations... — Voyons, que dirais-tu d'une place d'intendant chez mon père, au château, à une heure de Paris? Tu aurais la haute surveillance des domestiques, des garde-chasses, des écuries, une position quasi militaire, où tes habitudes de commandement pourraient nous être d'un grand secours. — Mon capitaine!... moi! mais je serais ravi!... La vie active, le grand air, la campagne, des chiens des chevaux, je serais le plus heureux des hommes, car, voyez-vous,dans ce petit bureau, je m'étiole, je languis ! — Mon pauvre vieux je me charge de te faire avoir trois mille francs. Cela te va-t-il? — Si cela me va! Une solde de capitaine! Eh bien, dès demain, j'irai voir mon père et ) arrangerai la chose. Maintenant, ce n'est pas tout... 104 — Quoi encore? Mon Dieu, il me semble que je rêve. — Je veux absolument que tu aies la médaille. On l'a donnée à des gens qui n'ont pas à leur actif le quart de ce que tu as fait. J'irai au ministère. Je connais précisément le chef du bureau de la cavalerie, j'intriguerai, je remuerai ciel et terre, tu verras, tu verras. ~ Ah! si vous pouviez réussir!... — Tu m'enverras tes états de service et je me chargerai de les faire valoir. — Mon capitaine comment vous remercier? Maxence était réellement bien heureux!... A ce moment un emplové entra. — Pardon, monsieur, dit-il, mais le sous-chef m'a dit vous avoir vu entrer chez Chambenoit. Voici une dépèche pour vous. Maxence prit le petit papier bleu qu'on lui tendait et lut : « Sœur malade, veut pas laisser partir, mais arriverai sans faute quatre heures vingt-sept. » Lucie. » — Qu'elle aille au diable! s'écria Maxence. Chambenoit, dit-il en tendant la main au vieux soldat, tu ne te douteras jamais du service que tu m'as rendu cette nuit. Regarde bien un homme UNE GUÉRISON 105 qui reprend possession de lui-même, et la meilleure preuve, c'est que je n'attends pas, que je n'attendrai plus ni aujourd'hui, ni jamais, et que je rentre me coucher. — Je ne comprends pas très bien, dit Cham- benoit. — Tu n'as pas besoin de comprendre. Voici mu carie. D'ici peu tu entendras parler de moi. Adieu, mon vieux, et à bientôt ! Et Maxence remonta en coupé, heureux, allègre, faisant dans sa tète mille beaux projets en faveur de son ancien compagnon d'armes, et ne pensant pas plus à l'ingrate Lucie que si elle n'avait jamais existé. Il était guéri, et bien guéri. CONSEILS PRATIQUES AUX ÉTRANGERS A LA RECHERCHE D'UNE CHAUMIÈRE ET D'UN CŒUR J'ai bien fait de prendre une forte sommo. Le due Émilb. Hors de France, il n'existe, pour le voyageur, que deux catégories de femmes : la femme de théâtre et la fille publique. A Paris, nous avons perfectionné cela, et il existe, parmi ces dames, la même hiérarchie que dans la société française. H y a une coterie galante qui a ses quartiers de noblesse et, disons-le aussi, son ancienneté : Elle réside en général dans les environs des Champs- Elysées et du Boulevard Malesherbcs. 108 LA FOULE AUX CAPRICES Il y a une galanterie de robe, représentant la bourgeoisie, qui a établi ses pénates dans le quartier de l'Europe. Enfin, il y a la eompagnie des omnibus à prix réduits qui perche dans ce qu'on est convenu d appeler le quartier des Martyrs. Ce qui constitue trois catégories de femmes absolument distinctes, ayant des habitudes, des moeurs, des goûts différents, habituées à des égards spéciaux, et exigeant des dépenses d'attention plus ou moins considérables. Il faut donc bien savoir ce qu'on veut et ne s'embarquer vers l'un de ces trois quartiers qu'en connaissance de cause. Nous allons supposer que vous êtes un nabab et vous expédier d'abord vers le Quartier des Champs-Elysées. Ce quartier est borné au nord par le parc Monceau, à l'ouest, par l'avenue Fricdland, au sud, par l'avenue des Champs-Elysées, et, à l'est, par le boulevard Malesherbes. Beau quartier. Belles promenades ombragées de platanes; maisons en pierre de taille; balcons ornés de fleurs; gaz et eau à tous les étages. Dans ce quartier, les femmes habitent ou de petits hôtels à deux étages, ou de somptueux appartements ; dans les deux cas, écuries et remises. CONSEILS AUX ÉTRANGERS KM Quelquefois le grand huit-ressorts avec le siège perdu dans les nues; plus ordinairement, le duc ou la Victoria à deux chevaux. Livrées noires, chapeau à cocarde multicolore, bottes à revers, harnais à ornements d'argent. Tout cela brillant, clinquant, tout neuf, nous dirions presque trop neuf. Le petit hôtel est ordinairement ainsi distribué : pas de portier; au rez-de-chaussée, la lingerie et la cuisine. Au premier, la salle à manger et les salons de réception. (Peu habités.) Au second, boudoir, chambre à coucher, cabinet de toilette, salle de bain, etc. Puis, dans les mansardes, les chambres de domestique. Personnel habituel : un cocher, un petit groom, une femme de chambre et une cuisinière chargée en même temps de tirer le cordon. En général, le premier étage, comme nous l'avons dit, est peu habité. Les salons ne servent que les jours de grand bal, et les meubles sont couverts de housses. Ordinairement un petit salon et un grand ; le petit séparé du grand par une glace sans tain. La salle à manger en vieux chêne ou en poirier. L'étage réellement habité est le second. Là se trouve ordinairement le boudoir, lui remplace à peu près ce qu'on est convenu, dans les cercles, d'appeler le salon des étrangers. C est là que vous serez reçu tout d'abord jusqu'à 7 110 LA FOIRE AUX CAPRICES ce qu'une intimité plus avancée vous permette d'être admis dans la chambre à coucher et dans le cabinet de toilette. Comme on a prévu que le candidat aurait souvent à attendre de longues heures dans ce petit coin, on l'a rendu aussi confortable et aussi élégant que possible. C'est, en effet, en promenant ses regards sur tout ce qui l'entoure pour charmer les moments d'attente que le voyageur se fera une idée de la divinité du lieu. Le tapis est moelleux, les sièges sont carrés et bas, on y tiendrait aisément deux personnes. Il y en a deux tout près l'un de l'autre dans les environs de la cheminée qui ont déjà l'air de causer ensemble; plus un petit pouff très bas pour les gens qui ont la manie d'adorer à genoux. Pas de pendule; on verrait trop le temps qu'on a attendu. Sur la cheminée, quelque bronze ou quelque terre cuite; souvent, au centre, la miniature indulgente de la maîtresse de céans. Tenture foncée sur laquelle tranche çà et là quelque aquarelle de choix ou quelque petit tableau de nos peintres modernes. Portières et rideaux de fenêtre en satin foncé. Bibliothèque basse et généralement fermée à clef. Sur les guéridons, le livre du jour. Dans les encoignures, de grosses plantes vertes et, dans les vases, quelques bouquets récemment envoyés. Au plafond, petit lustre en saxe moderne. CONSEILS AUX ÉTRANGERS m En attendant. Le petit groom vous a introduit dans le boudoir en question. Vous lui remettez votre carte, et vous vous installez carrément dans le meilleur fauteuil, comme un monsieur qui se trouve chez lui partout. Je suppose d'ailleurs que vous avez été présenté la veille par un ami influent, ou en tout cas que vous avez de bonnes références. Il n'est pas mauvais de conserver son chapeau sur la tête et de ne l'ôter que lorsque la maîtresse de la maison fera son apparition. Au bout d'un temps plus ou moins long, vous voyez apparaître la femme de chambre qui vient vous annoncer: « que madame vous prie d'attendre un instant. » Méfiez-vous ! Cette femme de chambre est en général une fine mouche, quelquefois très jolie personne, qui est envoyée en éclai- reur pour vous juger. Il faut donc immédiatement se faire bien venir, et le meilleur moyen sera comme toujours d'allouer immédiatement quelque bonne gratification. En retournant auprès de sa maîtresse, on dira que vous êtes charmant. Puis occupez-vous de votre mieux, jusqu'à ce qu'un frou-frou de jupes vous annonce l'arrivée de la dame. A ce moment penchez-vous sur son portrait et regardez-le avec complaisance de ma- I. A K 0IK E AUX CAPRICES iiièrc à ce qu'elle vous surprenne dans cette muette contemplation. L'entrevue. Il doit être à ce moment de deux heures et demie à quatre heures. Avant ce serait trop tôt ; après vous gêneriez, si l'on avait l'intention de faire quelque course ou d'aller au Bois. A deux heures et demie, on n'est pas encore habillée, mais on est coiffée; on a fait sa figure, on peut se montrer. Il est probable qu'on se présentera dans quelque joli peignoir de crêpe de Chine bleu, blanc ou rose, suivant la nuance des cheveux, laissant tout deviner sans rien laisser voir. Inclinez-vous respectueusement, soyez excessivement poli, mais très froid, et ôtez vos gants. Comme je suppose que vous ne parlez pas admirablement le français, il y a avantage à la laisser parler. Or, dans cette catégorie, les femmes en général causent fort bien et sont assez intelligentes. Si elles ne l'étaient point, elles ne seraient pas arrivées là. En outre, l'habitude de vivre avec des gens à peu près comme il faut leur a donné une teinture de toute chose qui leur permet de vous en apprendre plus en cinq minutes qu'un guide en dix ans. Laissez-la donc aller, en hochant seulement de CONSEILS AUX ÉTRANGERS 113 temps en temps la tête d'un air entendu, même si vous n'avez pas compris très bien ce qu'elle vous a raconté ; puis, cependant, comme il faut ne pas perdre de vue le but sérieux de votre visite, je vous conseille de couper court à ce flot de paroles par la phrase suivante que nous vous traduisons en plusieurs langues afin que vous en saisissiez la portée : — Voulez-vous me faire voir votre appartement? — Will you show me your apartmentî — Wollen zie mir ihre wohnung zeigen ? — Pokaiitù mmé pojalouïsta verchon Kvartiron? — Tehabbi chi touarri li meskenek ? — Haga usted el favor ensefiàrme los cuartos ? Comme elle est bien installée, elle acceptera avez empressement. Remarquez bien ce qu'on va vous montrer, car d'après ce que vous aurez observé, vous devrez régler et évaluer les sommes d'attention auxquelles s'engage celui qui aspire à partager cette ias- tueuse hospitalité Examinez, dans le cabinet, la double garniture de toilette en argent, le jeu de brosses en ivoire ou en écaille au chiffre de la dame — les bibelots et flacons du nécessaire, la chaise longue pratique avec points d'appui pour les pieds, installée à l'ombre de quelque gigantesque palmier, qu'il vous sera peut-être donné de LA FOIRE AUX CAPRICES prendre pour un mancenillier pendant quelques secondes ; la grande psyché en porcelaine de Saxe, la toilette duchesse ; dans la chambre à coucher, voyez le grand lit royal, en bois de rose avec incrustations de nacre, avec le baldaquin en satin rouge, l'estrade en velours noir (comptez les marches, on ne sait pas ce qui peut arriver); admirez les tentures de satin drapées à l'antique, avec les mille plis aboutissant sur le plafond à la rosace centrale qui porte le lustre Louis XVI. Sur les consoles et sur les socles, voyez les bronzes, les statuettes en biscuit, les terres cuites ; sur la cheminée, les tabatières, les bonbonnières, les vieilles montres suspendues par des crochets dorés aux côtés de la glace ; donnez un coup d'œilà ce vieux cartel destiné à sonner l'heure du berger; puis enfin, lorsque vous aurez tout bien évalué en connaisseur, regardez un peu la maîtresse du logis, ce produit exquis de la civilisation la plus ralli- née, avec ses grands yeux intelligents et moqueurs, ses cheveux d'une nuance inconnue de la nature, son teint de lait, ses bras potelés, ses mains à fossettes, dont chaque ongle rose a coûté plus d'un quart d'heure de travail.... et demandez-vous si cet ensemble n'excuse pas toutes les folies. ... Pas tout de suite cependant, et vous seriez fort mal noté, si, encouragé par ce milieu propice et bien agencé, troublé par les parfums enivrants CONSEILS AUX ÉTRANGERS 415 qui s'exhalent du sanctuaire, vous vous permettiez quelque familiarité trop accentuée. Restez froid, très froid, n'admirez pas, eussiez-vous découvert les merveilles les plus artistiques ; et surtout, ne demandez jamais, ne fût-ce qu'un baiser, dans le jour. Il vous serait impitoyablement refusé. Cela défait le teint, décoiffe... et puis, c'est bien inutile. Si, ce qui est très possible, vous éprouvez le besoin de prendre l'air, prenez la main, embrassez-la, et avant de partir, invitez carrément à dîner pour le soir qu'il lui sera possible. — Voulez-vous dîner avec moi? — Will you dine with me ? — Wollen zie mit mir speisen ? — Nie ongodno-lie vamm so inuvi probsedati? — Tehabbi chi detacchaïa maïa? — Le gusta usted cenar conmigo ? On refusera, ou l'on acceptera — peut-être même ripostera-t-on en vous invitant à dîner chez elle- même. Le Dîner. Je suppose qu'on a accepté de dîner avec vous dehors. Dans ce cas, sous votre pardessus, soyez en habit et en cravate noire. Présentez-vous chez la MO LA KO THE AUX CAP RICKS belle un quart d'heure environ après l'heure convenue, et encore attendrez-vous probablement une demi-heure, car on ne commence à mettre son chapeau que lorsque vous arrivez. Or le chapeau, la voilette, le nœud des brides, etc., etc., prennent toujours au moins une demi-heure. Enfin la porte s'ouvrira, elle apparaîtra boutonnant le cinquième bouton de ses gants de peau de Suède à nuance claire; elle n'aura rien de voyant, rien qui puisse vous faire remarquer, toute sa toilette sera d'une élégance, d'une science de nuances et d'une harmonie indescriptibles. Elle ne s'excusera nullement de vous avoir fait attendre, et vous dira tout bonnement en souriant : — Où dînerons-nous? Laissez-la fixer elle-même l'endroit, car elle a ses habitudes, et elle trouverait probablement tout fort mauvais ailleurs. Puis montez en voiture, dans la vôtre, bien entendu, car la sienne est sortie dans la journée, et il faut laisser à son cocher et à ses chevaux le temps de dîner et de se reposer. Ne vous asseyez pas trop près d'elle, cela la chiffonnerait et elle vous trouverait insupportable. Elle dîne si souvent en cabinet particulier qu'il est très possible que, par caprice, elle préfère dîner dans quelque grande salle commune. Inclinez- CONSEILS AUX ÉTRANGERS 117 vous, ne témoignez aucune mauvaise humeur et dites-vous par consolation que vous n'y perdiez rien pour attendre. Il est probable que le maître d'hôtel la connaît. Ce que vous avez de mieux à faire sera donc de vous en rapporter à lui pour le choix des vins et des petites choses qu'elle aime. D'ailleurs rassurez- vous, elle sait admirablement commander, et vous ferez un dîner excellent. Au dessert, demandez la permission de fumer : on vous l'accordera certainement, mais on sera sensible à cette preuve de déférence. Vous ne vous êtes pas mis à table avant huit heures, huit heures et demie. Vous n'aurez donc pas fini de dîner avant dix heures. S'il ne fait pas trop chaud, proposez d'aller passer une heure dans un petit théâtre à musique quelconque. Ne prenez que la baignoire d'avant-scène, et asseyez- vous, non pas à côté, mais derrière elle. Si la température rend le théâtre impossible, proposez une promenade en voiture, ou encore une promenade à pied devant les vitrines du Palais- Royal. Cette proposition est en général fort bien accueillie, et vous avez le droit de prendre en note tout ce qu'elle daigne trouver joli. L'heure passe. La glace est rompue. Sans parler absolument bien la même langue, vous arrivez à vous comprendre. L'intimité commence à naître. 7. 118 LA FOIRE AUX CAPRICES Vous reconduisez la belle enfant jusqu'à sa porte, et là, vous lui dites : — J'ai bien soif. Voulez-vous me permettre d'entrer chez vous prendre un verre d'eau? — I am very thirtsy. Please, let metake a glass of water ? — Otcheme piti khotchestsa. Poz wolke mnie voïti kramm ? — Vypiti stakan vady ? — Tehabbi chi tedeni li nechrob mouïa. — Tengo mucha sed. Permite usted que suba para beber una copa de agua ? Sur cette phrase, il est bien probable qu'on vous laissera franchir le bienheureux seuil, et après, dame après, vous avez été si respectueux jusqu'ici, qu'il vous sera bien permis de ne plus l'être. Voilà donc le bagage de dialogues qui vous est indispensable pour être admis dans l'aristocratie galante des Champs-Elysées ; nous l'avons étudié, ce quartier, plus à fond, parce qu'il est évident que c'est celui-là qui aura tout d'abord vos préférences. Mais avant d'aborder ce que les grands politiques appelleraient le moment psychologique de votre séjour à Paris, nous allons supposer qu'en voyageur éclectique, vous désirez tout voir, et que vous voulez ne pas retourner chez vous sans avoir également donné un petit coup d'œil aux quartiers que nous avons nommés : CONSEILS AUX ÉTRANGERS 119 Quartier de l'Europe et quartier des Martyrs. Nous allons donc, à tout hasard, vous fournir sur ces deux quartiers quelques explications sommaires. Quartier de l'Europe. Ce quartier est borné au nord par le boulevard des Batignolles, à l'ouest par la rue Malesherbes, au sud par la rue Saint-Lazare, et à l'est par la rue de Clichy. Lignes principales : rue Mosnier, Clapeyron, de Berlin et de Turin. Très flatteur pour les étrangers, ce quartier offre des rues portant les noms des principales capitales de l'Europe. On peut choisir. Terrain accidenté. Mœurs idem. Le terrain, par un hasard providentiel, monte lorsque le voyageur est dans toute sa force, et le voyage terminé, lorsque la fatigue est venue, le ramène paisiblement, par une pente douce et confortable, vers les quartiers centraux. Beaucoup de fleurs aux balcons ; aux fenêtres beaucoup de transparents jaunes, bleus ou roses, derrière les rideaux de mousseline, en général hermétiquement fermés. Devant les portes, des voitures de remise à la journée. Livrées douteuses. Il manque parfois quelque bouton à la jaquette du cocher, et le chapeau, très lisse, d'ailleurs est comme gomme par la pluie... En revanche 120 I,A FOIRE AUX CAPRICES le cheval a des boutons de rose au frontal. L'appartement possède ordinairement deux sorties sur l'escalier. Le salon n'est pas encore meublé. Ces tapissiers sont d'une lenteur ! on ne peut rien obtenir. Cabinet de toilette, boudoir assez coquet servant de salon d'attente à la pudeur. Chambre luxueuse, mais pas toujours de très bon goût. La plupart du temps, c'est le satin jaune qui domine. Pas un bibelot ancien. En revanche beaucoup d'articles de Paris. Sur les tables un album de photographies contenant toujours un tiers d'officiers en uniforme de mobiles pendant le siège. Ces dames se lèvent à cinq heures, —font un tour au Bois dans la voiture dont nous avons parlé, — dînent aux Champs-Elysées, SOupent dans les restaurants du boulevard et se couchent généralement entre cinq et six heures du matin. Elles vont rarement au théâtre, ne comprenant pas toujours très bien l'intrigue dramatique, — mais cultivent le Cirque, Mabille et le Concert des Ambassadeurs. Le quartier des Martyrs. Ceci est la dernière étape où nous puissions vous conduire, car les autres quartiers ne nous regardent pas. Ce quartier est borné : au nord par CONSEH.S AUX ÉTRANGE H S le boulevard de Clichy, à l'ouest par la rue Fontaine, au sud parles rues Notre-Dame-de-Lorette, et à Test par les rues Maubeuge et Lafayette. Plus de transparents aux fenêtres, plus de croisées fermées. — L'étranger peut voir. Les châtelaines de ce quartier, aimant énormément respirer Pair, t'ont, en peignoir blanc, de longues stations aux fenêtres de leurs appartements. Inutile de jouer de la guitare, on ne jetterait pas une échelle de soie, qui serait cependant beaucoup plus confortable que l'escalier graisseux qui mène aux divers paliers. S'adresser au concierge qui donne tous les renseignements désirables. En général, la clef de l'appartement est sur la porte. Si elle n'y est pas, il est préférable de ne pas insister: — Fermé pour cause de travail. Ceci dit, brûlons du sucre, et revenons vite au quartier des Champs-Élysées. L'heureux moment. Avez-vous remarqué comme les manuels et les guides distribués aux étrangers sont incomplets à cet égard? Vous ouvrez un Guide dit de la Conversation, et si vous cherchez ce chapitre intéressant, vous trouvez des phrases semblables 0*î je copie textuellement) : Jean, donnez-moi mon tire-botte, mes pantoufles et mon bonnet 122 LA FOIRE AUX CAPRICES de nuit. Dans cinq minutes je ne serai plus de ce monde. Fermez les volets, je me déclare indigne de voir l'astre du jour, etc. Franchement, quel est le monsieur qui fait ainsi la conversation avec son domestique? Et ce tire-botte ! Comme si Ton portait encore des bottes. Et ce bonnet de nuit ! Pourquoi pas un madras, comme dans les dessins de Gavarni et de Daumier? Vraiment tout cela n'est pas pratique. Ces manuels-là sont faits par des gens qui n'ont jamais compris les exigences de la vie à Paris. Aussi la Foire aux caprices veut-elle à votre intention combler cette lacune, et donner quelques conseils et quelques phrases qui puissent vous être réellement utiles. Vous voilà donc, je suppose, rentré dans le petit hôtel d'une de ces nobles dames. On vous a laissé dans la chambre à coucher en vous recommandant d'être bien sage, et la dame, suivie de sa camériste, a disparu dans le cabinet de toilette. Gardez-vous d'aller l'ennuyer pendant ce temps-là en grattant à une porte qui est évidemment fermée, ou en voulant continuer à travers cet obstacle une conversation que votre qualité d'étranger rendrait peu facile. Occupez- vous de votre mieux, étudiez la topographie des lieux, c'est toujours utile : angles à éviter, CONSEILS AUX ÉTRANGERS 123 nombre de marches de l'estrade à gravir ; assurez- vous de la largeur du lit, de la place des allumettes. Si vous découvrez dans un coin un petit flacon d'éther, c'est tout à fait bon signe et peut vous donner haute opinion des nerfs de la dame. Enfin la porte s'ouvre, la portière se soulève, et la maîtresse de céans vous apparaît, fraîche et parfumée, les cheveux épars, drapée dans quelque joli peignoir de crêpe de Chine bleu ou rose fermé par une série de petits nœuds de satin. C'est alors que le dialogue prend une importance capitale, mais gare à l'émotion, car peut- être ne vous rappelleriez-vous plus un traître mot. Vous ne sauriez donc trop piocher les phrases suivantes, de manière à pouvoir les dire machinalement, même au milieu de toutes les distractions de l'imagination la plus vagabonde et de toutes les défaillances du cervelet le plus engourdi. Quelle étoffe soyeuse ! Ce peignoir s'agrafe jusqu'en haut. Ce sont des nœuds. Est-ce qu'ils peuvent se défaire? Laissez-moi voir. Ces bas de soie sont d'une nuance adorable. What a silky stuff? That dressing-gown is fastened upwards. With bows. Is it possible to undo it? Let me see. Those silk stockings are nicely shaded. m I, A FOIHE AUX CAPRICES Cette jarretière ne vous serre pas trop. En êtes-vous sûre ? Vos petits pieds sortant de ces pantoufles ont l'air de sortir d'un nid. Êtes-vous bien? Je suis au septième ciel Est-ce que l'épaulette de cette chemise se déboutonne ? Ah ! c'est très pratique. Your garteris nottoo light. Are you quite sure? Your little feet out of those slippers look likc if they were go'ing out of a nest. Are you comfortable? I am delighted. Can the shoulder- strap of your shirt be unbuttoned? Ah! that is quite praticcal. Nous ne prenons pas la peine de traduire les onomatopées, car elles sont de toutes les langues.. . Il n'est pas mal aussi de s'écrier : Fine night for a revel in the tower ! La belle nuit pour une orgie à la tour! Vous n'avez pas besoin de comprendre. Cela se dit. Il existe une autre plaisanterie qui peut se risquer comme intermède : The moralist is asto- nished. The er philosoph is sorry. Can you help it? Le moraliste s en étonne. Le philosophe s'en afflige. Mais qu'y faire? CONSEILS AUX ÉTRANGERS 125 Et dans le cas où vous seriez cloué d'un petit filet de voix, vous pouvez fredonner à la dame sur l'air des Brigands : Si c'était à refaire. Je le referais. Via! v'ià! v'ià mon caractère. If I wasto do itagain, I would do it. Here is my caracter. Mais il ne faut chanter cet air-là que si l'on est absolument sûr de soi-même. Et maintenant pas de familiarité déplacée — pas de tape résonnante. — Des égards, beaucoup d'égards, et que Ton trouve en vous le gentleman, l'ami, et même le médecin. As-tu soif? Veux-tu ton flacon? La lumière ne te gêne pas? Are you thirsty ? Do you wish to liave your smclling bottle? You are nottroubled by the light? Et si, à ce moment, la noble dame vous déclare qu'elle est fatiguée et qu'elle a envie de dormir, gardez-vous d'insister. Cette insistance, quoique flatteuse, la mettrait de fort méchante humeur, car elle aurait le lendemain les traits tirés et rien au monde ne saurait vous conférer le droit de lui infliger cette punition. Si même elle exprime le désir de vous voir partir immédiatement, il 126 LA FOIRE AUX CAPRICES faut obéir, car il est possible que la belle ait toutes sortes de bonnes raisons pour ne pas vouloir se montrer dans le désarroi et le décoiffage du matin. Partez donc en prenant un dernier baiser. A partir de ce moment, en supposant que le tutoiement ait été un instant autorisé, reprenez le vous respectueux et dites comme mot de la fin. Mille remerciments, ma chère, de tout le bonheur que vous m'avez donné. Thousandthanks, my darling, for the plea- sure that you have gi ven me. Quant au moyen de témoigner votre reconnaissance, ce sera l'objet d'un chapitre spécial. Nous venons d'indiquer le moyen d'aller droit au but. Ceci est le système expéditif à l'usage des gens qui n'ont que peu de jours à passer à Paris, mais en général les nobles dames qui habitent le quartier aristocratique dont nous nous occupons, vous font attendre un peu plus. Ajoutons que c'est fort heureux, car ces nuances du sentiment constituent pour vous précisément une véritable prolongation de plaisir. Il peut arriver aussi que vous soyez débarqué à Paris sans vous être muni de quelque bonne lettre de recommandation, et comme l'époque des grands bals est passée, les endroits où vous CONSEILS AUX ÉTRANGERS 127 aurez le plus de chances de rencontrer ces dames sont le Bois de Boulogne elles théâtres; Mabille aussi, mais tout à fait en passant. Nous allons donc vous indiquer une série de dialogues gradués et de phrases pratiques à placer dans ces divers endroits. Au Bois. Arrivez au Bois en voiture découverte entre cinq et six heures du soir. Faites-vous descendre sur le côté gauche du petit lac, en face la passerelle où Ton s'embarque dans les petits bateaux, et remontez tranquillement à pied la chaussée. Il y a toujours fort peu de monde dans cette allée, vous serez donc plus remarqué, et en outre vous garderez ainsi une plus grande liberté d'action. Vous aurez alors à votre gauche cet immense défilé qui s'appelle le persil. Il est rare qu'une grande demi-mondaine manque à ce rendez-vous quotidien. Elles y sont toutes, les anciennes et les nouvelles, les débutantes et ies chevronnées, et vous n'aurez que l'embarras du choix. Lorsque vous aurez découvert le cœur que vous cherchez, lorgnez effrontément et tâchez qu'on s'aperçoive de l'admiration que vous éprouvez. Notez bien la forme de la voiture et la livrée 128 LA FOIRE AUX CAPRICES du cocher, de façon à pouvoir retrouver facilement l'objet de vos rêves. Puis, cela fait, attentiez que le hasard fasse défiler devant vous un ami, parisien ou étranger, depuis longtemps acclimaté, et faites-lui signe de venir vous joindre. Il mettra pied à terre et vous irez bras dessus bras dessous jusqu'au cèdre. Chemin faisant, vous lui indiquerez la belle en question. Il la connaît li és probablement, ou, en tous cas, connaît quelqu'un qui la connaît. Lorsque la voiture désignée arrivera au tournant obligatoire, votre ami fera signe à la belle, et s'il est bien noté, elle donnera l'ordre au cocher de sortir de la foule et de s'arrêter dans une des contre-allées. Approchez-vous de la voiture, saluez, mais pas trop bas; remettez votre chapeau sur votre tète et appuyez-vous gracieusement sur la capote. A ce moment vous aurez à prononcer quelques phrases que nous allons vous indiquer. Les Anglais occupant sans contredit la première place parmi la foule des voyageurs qui viennent nous visiter, nous traduisons lesdites phrases en anglais. Vous avez là une jolie paire de chevaux qui sont trop heureux d'être attelés à votre char. You have a fine set. They are too happy to draw your chariot. CONSEILS AUX ÉTKÀNGlillS 129 Char est un peu rococo, mais comme vous êtes étranger, on trouvera cela du dernier galant. Quel joli chapeau What a nice bonnet vous avez là! le rouge you have ! Red suits va si bien aux brunes! well with brown hair. Ici une observation : malgré la similitude des mots, ne lui dites pas qu'elle a un joli bonnet. De plus, en France, on appelle brune une femme qui a des yeux et des cheveux noir. Si vous lui disiez qu'elle est une belle noire, elle se prendrait pour une négresse, et vous n'auriez aucun succès. Si elle est blonde, et qu'elle ait du bleu dans sa toilette, n'oubliez pas de dire : Le bleu, c'est le fard I Blue is the tinsel of des blondes. | light haired ladies. Dans les deux cas, il y a une phrase que je vous recommande : Ce n'est pas le cha- 1 Your bonnet es not peau qui vous va, c'est do embellish you, but vous qui allez au cha- you embellish your Feau. bonnet. Si on vous montre une autre femme, en vous demandant si vous la connaissez, répondez : ■le ne l'ai jamais tant j I never saw her as vue qu'aujourd'hui. | much as to day. 130 LA FOIRE AUX CAPIUCES Vous pouvez même ajouter : Je la trouve laide. | I found her ugly. Cela fait toujours plaisir. Pendant ce temps, vous faites à votre interlocutrice vos yeux les plus tendres. Lorsque vous n'aurez pas très bien compris, il y a un mot qui est bien commode en ce sens qu'il répond aussi bien oui et non, c'est Parfaitement. | Perfectly well. Ou encore : Tout le temps. | Ail the time. Cette réponse s'applique admirablement à une foule de questions. M'aimez-vous ? Viendrez-vous ? Ferez-vous cela, etc. ? D'ailleurs rassurez-vous, vous ne vous engagez pas autant que vous pourriez le croire. Si vos affaires marchent très bien, et si vous voyez la glace brisée, vous pouvez risquer une petite plaisanterie. Il y a bien longtemps, madame, que je voulais vous être présenté, mais vieux moutard que j'aimais. Ceci ne veut pas dire que vous aimez les There is a long time, madame, that I wished to be introduced, but old brat that I lo- ved. CONSEILS AUX ÉTRANGERS 131 vieux moutards, mais bien que vous êtes enchanté de connaître enfin la dame. A demi- voix, mais assez haut pour être entendu, dites à votre ami : Charmante ! | Charming ! Puis n'essayez pas de la tenir plus longtemps, car à Paris comme à New-York : Time is money, et lâchez seulement en parlant d'avoir un rendez-vous. When shall I see you again ? That is very far. I shall find the timc very long. Si, par hasard, vous êtes assez heureux pour obtenir l'adresse, dites en partant : That number is im- Quand vous rever- rai-je? C'est bien loin. Je trouverai le temps bien long. Ce numéro sera gravé dans mon cœur et sur mon carnet. pressed on my heart and in my book. Puis remontez en voiture en envoyant votre plus gracieux coup de chapeau. A Mabille. Pour Mabille, pardessus clair avec fleur à la boutonnière. Sous le frac, tenue de soirée et 132 L A F 01 It li A U X CAPRICES cravate blanche. Le seul jour à peu près possible est le samedi. Quand vous êtes arrivé à l'extrémité de l'avenue, au bout de laquelle un peintre de génie a riguré un horizon qui s'étend à perte de vue, tournez à gauche. Là vous trouverez assises sur des chaises et faisant complètement bande à part, quelques-unes des nobles dames en question. Parfois elles vont se promener dans l'allée circulaire autour de la musique, pour voir danser, mais alors elles sont toujours au bras de quelqu'un. C'est donc à l'entrée qu'il faudra les chercher. Elles sont là groupées, en petits paquets, formant une coterie de choix et détaillant au passage la tenue des arrivants et surtout des arrivantes. Prenez une chaise, et mêlez-vous à l'un de ces groupes. Il suffit d'y connaître un ami pour avoir droit de cité, puis après avoir échangé quelques phrases (celles du Bois de Boulogne peuvent reservir), offrez votre bras pour faire un tour. Voulez-vous faire un Will you takc a petit tour ? 1 ittle turn? Encore un tour? A turn more? Et vous voilà partis dans l'allée circulaire. Serrez bien le bras qu'on vous a confié. D'abord, c'est plus tendre, et puis c'est encore le meilleur moyen de ne pas marcher sur la traîne de CONSEILS AUX ÉTUAN'OEIIS 133 la robe, un méfait qu'on ne vous pardonnerait pas. Ne proposez pas d'aller voir danser, attendez qu'on vous le demande, et loin de trouver les danseuses à votre goût et de paraître ébloui par les dentelles et les ronds de jambes aperçus, professez un certain dédain pour ces pauvres tilles : Il y a des gens qui trouvent ces danses excitantes. Pauvres tilles ! Quel métier ! Peoplc found thèse dances exciting. Poor girls ! What a business ! Ou bien encore : Amour et grand écart. | Love and quartering. En arrivant devant le tir au pistolet, il n'est pas mauvais d'insinuer la phrase suivante : Êtes-vous forte au pistolet? Moi, je ne rate jamais, ma parole d'honneur. Are you clever at shooting? I never miss, upen my word. Et en passant devant les petits jeux, n'oubliez pas de dire ? I am sure you ne- Je suis sûr que vous n'avez jamais gagné de lapin ? ver won a rabit. 134 LA FOIRE AUX CAI'HICES Chose bizarre ! Vous ne sauriez mieux lui témoigner la bonne opinion que vous avez de son intelligence que par cette simple phrase. Enfin, dans le cas où la conversation languirait un peu, il y a des lieux communs bien commodes sur les fleurs de gaz et les feuilles en zinc qui ornent cet établissement. Jolie végétation , et toujours verte. Nice végétation always green 1 A la rigueur, on peut toujours offrir un soyer ou un sherry-cobler ; jamais un bock. Et maintenant l'heure s'avance, il n'est que temps de retourner aux petits groupes de chaises de l'entrée si vous voulez organiser un souper. En bande, votre compagne acceptera une politesse qu'elle refuserait probablement en téte-à-tête. Dame ! écoutez donc, ce sera pour elle autrement amusant. Quand la procession se mettra en route, dites à la dame : Voulez-vous me prendre dans votre voiture ? Will you take me in your carriage ? Elle serait très froissée de vous y voir monter sans sa permission, et surtout arrangez-vous pour lui laisser toujours le côté droit. CONSEILS AUX ÉTRANGERS 135 Au Théâtre Il y a deux façons de se trouver avec ces dames au théâtre. On peut les y mener, ou bien les y rejoindre, en ne venant leur parler que pendant les entractes. Ce système a beaucoup de bon ; d'abord, c'est à vous qu'on fera les yeux tendres pendant la pièce, et vous aurez le droit de venir cause r pendant les entr'actes, ce qui la distraira, précisément parce que vous êtes en extra. Tandis qu'au contraire, si c'est vous qui la conduisez, il est à craindre que les œillades ne soient pour le public, et que les entr'actes en tête- à-tête ne soient trouvés un peu longs. Néanmoins, comme il y a des compensations de proximité, de chuchotement dans le cou, etc., etc., certaines gens préfèrent le premier système. Dans ce cas, ne prenez jamais l'avant-scène de première. Dans cette loge on va pour se faire voir; on ne s'occupera ni de la pièce, ni de vous, et la lorgnette sera continuellement braquée sur la salle. Il y a, au contraire, certaines baignoires d'avant-scène des plus pratiques, celles des Variétés, du Palais- Royal, etc.; on n'aperçoit absolument que la scène ; — pour voir la salle il faudrait se livrer à des efforts de cou auxquels votre compagne renon- 136 LA F Ollt E AUX CAPRICES cera bien vite sous peine de torticolis. En outre, ces baignoires étant situées en face de l'orchestre, la balustrade qui sépare la salle des musiciens forme un rempart naturel qui empêche les soupirants de venir causer du dehors. Aussi ne faut-il jamais prendre une autre baignoire, — beaucoup de gens qui n'oseraient pas entrer dans votre loge sans vous avoir été présentés, viendraient fort bien faire un petit bout de causette du dehors. Il faut énormément se méfier de ces petites conversations-là. Par cela même que vous êtes dans la loge, vous êtes le légitime, et quel que soit d'ailleurs votre esprit, il est plus facile d'être prodigieusement drôle pendant cinq minutes que pendant toute une soirée. Si l'on vous fait ramasser une paire de gants ou une lorgnette tombée à terre, tachez d'exécuter ce mouvement assez rapidement pour être sûr qu'on n'a pas fait quelque signal à un ami des fauteuils d'orchestre. On pourra toujours vous renvoyer de la loge sous quelque prétexte. Dans ce but, il est bon de mettre quelques atouts dans son jeu en munissant à l'avance la dame de tout ce dont elle peut avoir besoin : Une boîte de fruits glacés, commandée par vous, devra arriver à neuf heures. Veillez à ce qu'on n'ait pas oublié l'éventail, CONSEILS Al'X ÉTRANGERS 137 Ni la lorgnette, Ni le flacon de sels. En entrant, achetez les journaux du soir et demandez le programme à l'ouvreuse. Pendant les entr'actes surveillez bien les deux portes donnant accès aux fauteuils de galerie, car c'est là qu'on viendra lorgner votre belle amie. Si, au contraire, vous avez retenu un fauteuil à part, tâchez qu'il soit placé à un rang en arrière de la baignoire et presque au centre. C'est le meilleur moyen de bien se voir. Sauf pour les théâtres à musique, où la cravate blanche est de rigueur, la cravate noire suffit pour la plupart des théâtres, avec l'habit bien entendu. En outre, il est d'usage, en France, d'avoir une canne, cela donne un maintien. Bien qu'en tenue de soirée, ne prenez pas votre chapeau-claque, mais bien le chapeau en soie de la journée. — C'est moins commode, mais beaucoup plus élégant. LE TÉLÉPHONE Monsieur, chef de division à la Société des mines de diamants de « Tas trop tard! » est un homme éminemment pratique. Il ne néglige jamais une occasion de mettre les nouvelles inventions au service des besoins de la vie courante, et il a trouvé un moyen merveilleux de se tranquilliser sur le compte de sa jeune femme pendant les longues heures que sa situation l'oblige à passer en dehors du domicile conjugal. Madame est fort jolie, elle adore Monsieur, cela ne fait pas l'ombre d'un doute, mais enfin il est bon de prendre ses précautions, surtout lorsqu'on est, comme Monsieur, obligé de s'absenter chaque HO LA FOIRE AUX C A P 11 I C F. S jour à des heures fixes et pendant un temps déterminé. Il a donc fait installer dans la chambre à coucher de Madame un téléphone communiquant avec le bureau des Mines de « Pas trop tard », et il est entendu que Madame devra se mettre en communication avec lui dès qu'elle entendra la sonnette d'avertissement, et entretenir avec son seigneur et maître une conversation vive et animée. Le fabricant a seulement recommandé de scander chaque mot et de bien articuler les noms propres. Madame a témoigné une vraie joie lorsqu'elle a vu installer le petit appareil et a sauté au cou de son mari. — Mon cher Léon, il n'y a que toi pour avoir des idées pareilles! Si tu savais comme les heures me semblaient longues pendant tout le temps que tu étais à ton bureau ! Maintenant nous ne nous quitterons plus. Loin des yeux, mais près du cœur. Dès que la solitude me pèsera, drrrrrin ! et nous nous mettrons à bavarder ensemble. Ce sera délicieux. Là-dessus, on échange un dernier baiser, Monsieur prend sous son bras une serviette bourrée de documents, et part tranquillement pour le siège de la Société. L'heure fuit. Monsieur a déjà signé une foule I,E TÉLÉPHONE lil de pièces et griffonné des masses de pages. Voilà le moment où le besoin d'une heureuse diversion se fait sentir. Naturellement, sa pensée se porte vers sa femme, sa chère petite femme. Ce que c'est pourtant que l'habitude! Tous les jours à deux heures moins dix, il écrivait à Madame un billet qu'il faisait porter par Raymond, le jeune employé blond, charmant garçon, jeune, intelligent, discret, ayant tout pour lui. Eh bien, il est deux heures moins dix, et tout à coup il a été obligé d'interrompre son travail pour songer à sa femme. Mais, avec le téléphone, on n'a plus besoin d'écrire, on peut causer, ce qui vaut cent fois mieux. Au fait c'est le cas d'annoncer à Raymond qu'il n'aura plus désormais besoin de ses services comme facteur de confiance. — Raymond ! Raymond ! Personne ne répond. Bah! il sera arrivé en retard au bureau. Qui sait ? retenu peut-être par quelque femme.... Il faut bien que jeunesse se passe. Enfin, c'est heureux qu'il ait fait installer le téléphone, sans cela Madame aurait certainement cru qu'elle était oubliée. Monsieur s'approche du timbre du téléphone non sans une certaine émotion. Drrrrrrin ! On attend un peu. Madame était peut-être au salon ou dans une autre pièce. Enfin, ô bonheur, 142 LA FOIRE AUX CAPRICES un nouveau drrrrrin ! se fait entendre. Les deux époux sont en communication. La conversation commence. Monsieurtousse et se rappelle qu'il faut scander chaque mot et bien articuler les noms propres. Monsieur. — Bonjour, ma petite femme. Madame. — Bonjour, mon cher petit homme. Il y a bien longtemps que ie t'attendais, j'ai cru que tu n'arriverais jamais. Monsieur. — C'est que j'avais beaucoup à travailler. Un plan de gisements de mines, et la rédaction d'affichés avec « Pas trop tard » en grosses lettres. Est-ce que tu m'aimes bien ? Madame. — Si je t'aime! Ingrat, ne t'en ai-je pas donné des preuves certaines? Ne t'ai-jepas tout sacrifié? ne me suis-je pas donnée à toi corps et âme? (Corps et âmel c'est gentil le téléphone ! Jamais Madame ne lui en avait dit autant de vive voix.) Monsieur. — Quel dommage que nous soyons si loin ! Madame. — Il me semble absolument que tu es là. Rapproche-toi bien du téléphone, ce sera plus commode pour causer, et nous serons plus près. Monsieur. — Je suis aussi près que possible. A un centimètre à peine du cornet. Madame. — Plus près encore. K E TÉLÉPHONE U3 Monsieur. — Je t'assure que je plonge absolument mon nez dans le cornet. Madame. — Maintenant c'est bien. Ah! mon ami, il me semble que je ne t'ai jamais tant aimé qu'aujourd'hui. Monsieur. — Vrai ! oh ! dis-moi cela encore. Madame. — Encore et toujours, toujours! Parle- moi longtemps, que tes lèvres me disent de ces mots qui grisent et rendent folle, que je sente que je suis à toi, bien à toi. Monsieur est très troublé. Jamais il n'aurait cru que Madame avait une imagination aussi vive et aussi ardente. Ne dirait-on pas absolument qu'il est là? Il devient très rouge et répond : — Ma chère femme, calme-toi. Tu vas te rendre malade, songe que je ne puis être auprès de toi qu'à cinq heures. Madame. — Nous avons jusqu'à cinq heures pour causer. Tant mieux! nous ne serons pas pressés. Nous pourrons prolonger la conversation, c'est-à-dire le plaisir. Tes grands yeux noirs sont si passionnés____ Monsieur. — Ah ! si je n'avais pas de lunettes , tu verrrais, des charbons, des charbons ardents ! Madame. — Et tes beaux cheveux blonds ! Monsieur. — Articule bien. Tu as dit blancs et j'ai entendu blonds. Madame. — Pardonne-moi.... Au point où j'en 114 LA l'OIUE AUX G Al'Il u; ES suis, je ne sais plus trop ce que je dis. Je l'aime! je t'aime! je t'adore! Oh! mon Raymond!... Monsieur. — Articule bien les noms propres. Léon, dis Léon ! J'ai entendu Raymond. Madame. — Je te dis que tu me rends folle ! Je te dis que je vais mourir. Ici le téléphone transmet un cri déchirant. Pour le coup, Monsieur est très inquiet. Jamais il n'eût cru que Madame avait une imagination semblable. Evidemment il n'a qu'une chose à faire: courir chez lui prendre Madame dans ses bras, et la calmer. Il sort très agité. Au fond il entrevoit une réception qui ne laisse pas de lui sourire fort. D'ailleurs, il fait bien de se dépêcher. Ces émotions à froid sont très mauvaises pour le système nerveux. Il en résulte un ébranlement cérébral déplorable. Et Monsieur court à travers les rues avec sa serviette sous le bras, bousculant les passants, se cognant partout, risquant cent fois de se faire écraser. A dix pas de chez lui, il rencontre Raymond, l'employé blond, qui revient tout guilleret, le chapeau sur l'oreille et fredonnant un petit air. — Monsieur, lui dit ce dernier, je viens de chez vous ; j'avais été vous porter un mot pour m'ex- cuser de n'avoir pu venir tantôt au bureau. — Ah! et vous avez vu ma femme? — Non, elle avait fait défendre sa porte. On LE TÉLÉPHONE 145 m'a dit que Madame était tout à son téléphone. — Merci, mon ami, merci, dit Monsieur enchanté. Il monte précipitamment son escalier. Evidemment, Madame va se jeter dans ses bras en criant: — Enfin! Quelle joie! quelle ivresse! Monsieur entre. Il trouve Madame étendue lan- guissamment dans un fauteuil, l'air boudeur et fatigué; c'est à peine si elle lui tend la main. — Ah ! mon ami, lui dit-elle d'une voix éteinte, tu ne sais pas comme c'est fatigant de parler dans un téléphone ! i B .L'ENTREVUE I Ils venaient de rentrer du théâtre. La porte du petit hôtel s'était refermée sur eux et Maxence montait l'escalier derrière Valentine, en suivant d'un œil attendri les jolis mouvements de sa jupe de satin noir sur le tapis de l'escalier. Ils arrivèrent dans la chambre à coucher et, tandis que la femme de chambre décoiffait sa maîtresse, Maxence jeta un regard circulaire sur ce petit nid tout capitonné en satin réséda, dans lequel il avait été si heureux !... Trois années qui ont passé comme un rêve, et, aujourd'hui, c'est 148 LA V 01 lt E AUX C A I> Il I C K S fini; il va falloir avoir le courage de trancher net le fil et de dire à Valentine : Il faut nous quitter. On veut que je me marie. Et, de fait, la trentaine a sonné, la famille a fait valoir de bien bonnes raisons. Maxence ne sera pas toujours jeune et il sera bien aise de trouver un jour un foyer, une famille, de se créer enfin une situation régulière. 11 revoit sa bonne mère, la marquise de Parabère, lui expliquant que les folies admirées chez un jeune homme de trente ans ne sont plus tolérées à quarante. Il sera lui- même le premier à se blaser de ces amours faciles, etc., etc. Bref, elle lui en a dit tant et tant, qu'il a consenti à se rendre à une entrevue, le lendemain, à Sainte-Clotilde. On a choisi la messe d'une heure. Et cependant, c'était bien bon la liberté ! Valentine était une si charmante fille. Comme il arrive toujours en pareil cas, on apprécie d'autant plus les choses qu'on est sur le point de les perdre. Il n'y a pas un petit coin de la chambre qui ne rappelle un bon souvenir. Voici les deux fauteuils bas et carrés qui ont encore l'air de causer tout près l'un de l'autre, devant la cheminée. Voici le petit lustre en Saxe qu'il avait acheté un soir avec Valentine dans une promenade bras dessus, bras dessous, après diner, et les deux terres cuites rapportées de Naples, et la grande chaise longue pla- L'ENTREVUE 140 cée de biais sous le palmier où Valentine aimait tant à s'étendre pendant qu'il lui faisait la lecture assis sur le petit pouf placé tout auprès. Et sa pensée, remontant en arrière, revoit étapes par étapes les trois années écoulées. On s'est laissé vivre tout bonnement, sans y penser, le bonheur ne s'analyse pas ; mais en somme on a été heureux, très heureux... A ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit et Valentine fit son apparition, fraîche, parfumée, son beau corps enveloppé dans une robe de chambre de crêpe de Chine blanc, toute garnie de nœuds bleus; et frileusement elle vint s'asseoir devant le feu en tendant devant la flamme son pied nu, au bout duquel dansait une sandale doublée de cygne. Le moment était venu d'entamer carrément la question. Maxence se mit à tisonner avec rage pour se donner du cœur. — Eh bien, Max, demanda Valentine, il est une heure et demie, mon ami. Elle voyait bien qu'il était très troublé. — Valentine, dit Maxence, il faut que nous ayons ce soir une conversation sérieuse. — Ah! dit Valentine. Puis tout à coup : Tu veux nous quitter ! — Oui. Il le faut. Ma mère veut que je me marie. Je lui ai juréque j'irais demain à une entrevue. 150 LA FO I I! E A i: X ('. A PKI CES Et alors, brusquement, sans reprendre haleine, comme un poltron qui se grise de ses paroles, il lui raconta ses discussions avec sa famille, ses luttes, ses projets d'avenir. C'était atroce, mais il le fallait. La vie a ses devoirs. Il savait bien d'ailleurs qu'il ne serait jamais heureux comme avec Valentine... mais il ne l'oublierait jamais; elle serait, non seulement sa dernière maîtresse, mais son dernier bon souvenir de jeunesse, son dernier rayon de soleil, et patati et patata. Valentine s'attendait depuis longtemps à cette confidence. Aussi, au lieu de s'attendrir ou de s'exclamer, elle laissa parler Maxence tant qu'il voulut, le regardant seulement très fixement, en femme qui a son idée. « Maxence est réellement joli garçon, se disait- elle, et plaira, à coup sûr. Comment, d'ici à demain, l'enlaidir etlui donner l'air un peu malade? « Il avait parlé d'une entrevue, d'une entrevue seulement... Si la jeune fille pouvait ne pas trouver Maxence à son goût... Tout espoir n'était pas perdu... — Au moins, Max, dit-elle, j'espère bien que tu vas me consacrer cette dernière nuit? — Comment donc! répondit Maxence qui s'attendait à une avalanche de reproches, — mais celle-là et bien d'autres encore, car tu sais bien que je t'aime toujours. l'entrevue 151 Et prenant Valentine dans ses bras, il la couvrit de baisers fous. ..... A trois heures du matin, Maxenceeût bien voulu s'endormir un peu, mais Valentine lui fit observer qu'il lui devait toute cette dernière nuit. C'était bien le moins. Et Maxence fut obligé de continuer la conversation. Ce fut une nuit folle rappelant les premiers temps de leur liaison. Valentine se fit répéter trois fois une certaine histoire de diligence de Bordeaux qui avait toujours eu le don de la faire se pâmer. Maxence voulait a tout prix laisser de lui à Valentine un souvenir que personne n'effacerait. Bref, il ne ferma pas l'oeil de la nuit et, le lendemain matin, quand il songea à son rendez-vous, la vérité m'oblige à dire qu'il avait les traits tirés, les yeux gonflés par l'insomnie, et le teint vert-pomme. II Maxence se leva très soucieux et, tandis qu'il procédait à sa toilette, il pensait à l'entrevue qu'il allait avoir ù Sainte-Clotilde. Ah ! s'il n'avait pas aussi formellement promis ! — Quels habits mettras-tu aujourd'hui, Max ? demanda Valentine. Et, en effet, c'était toujours elle qui lui préparait ses affaires, choisissant ses costumes, assor- tissant ses cravates. Il se laissait faire : c'est si bon de se sentir aimé, choyé, et puis Valentine avait le goût si fin, si délicat ! — Ce que tu voudras, ma chère amie ; le premier costume venu. Il avait bien d'autres chats ù fouetter! Son costume? il ne s'en souciait guère. Il n'avait nulle- l'entrevue 153 ment la prétention de séduire la jeune fille par sa loilette. Il avait juré à sa mère d'aller à Sainte- Glotilde. Il irait et regarderait consciencieusement si celle qu'on lui destinait comme compagne était possible. Possible, voilà tout. Et, tout en faisant ces réflexions, distrait, préoccupé, il s'habillait machinalement, piquant au hasard son épingle de cravate sans même jeter un coup d'oeil au miroir, endossant, sans seulement les regarder, le gilet et la jaquette que Valentine lui tendait d'un air navré. L'heure de la messe approchait. Valentine donna un dernier tour aux cheveux de son ami, l'embrassa à pleines lèvres et le reconduisit jusqu'à la porte en lui recommandant de revenir bien vite aussitôt qu'il serait libre. Maxence sortit précipitamment. Il n'avait que juste le temps d'arriver à l'église. En passant devant la vitrine d'une boutique de la rue de Grenelle, il leva les yeux par hasard sur la glace et recula épouvanté. Il avait un pantalon à carreaux qui ne lui servait plus depuis longtemps que pour aller à la chasse, un gilet blanc de soirée ouvert, à trois boutons, une cravate cerise qui provenait probablement de quelque écharpe de Valentine, un veston de velours fauve bon pour la campagne, mais impossible pour Paris; enfin, son chapeau numéro 9. LA FOIRE AUX CMMUCES trois était campé à la diable sur des mèches ramenées en avant dans un désordre extraordinaire. Ainsi accoutré, avec ses traits tirés et ses yeux battus, il avait l'air d'un photographe; et même de pis que cela. Les rouflaquettes de chaque côté des oreilles étaient déplorables. Et la cravate cerise, et le veston de velours! Valentine lui avait joué là un tour pendable, mais l'horloge de l'église marquait une heure, et il était trop tard pour changer de toilette. Il n'y avait plus à reculer. Maxence, effaré, se précipita dans l'église, et alla s'agenouiller à côté de la marquise de Para- bère ; celle-ci, absorbée dans ses dévotions, lui adressa seulement un petit signe de tête amical. Puis, d'un regard, elle lui désigna une grande jeune fille qui priait auprès du banc-d'oeuvre, et se replongea dans ses méditations, la tête dans ses deux mains. Maxence regarda la jeune fille. C'était une blonde fadasse, exubérante de santé; de gros pieds, de grosses mains, en somme, un ensemble assez commun constituant ce qu'on est convenu d'appeler une belle personne. Mais, d'ailleurs, que lui importait!... Évidemment, la jeune fille, en apercevant la tenue bizarre de celui qu'on lui destinait, refuserait avec horreur d'épouser un monsieur ayant aussi mauvais goût et aussi mauvaise mine. 1,'ENTREVUE 155 Devait-il être assez malade, le malheureux jeune homme, et comment pouvait-il seulement penser à se marier avec cette pâleur et ce teint plombé ! Aussi, dès que l'office tira à sa fin, il n'eut qu'une idée, celle de se sauver avant que sa bonne mère, rentrée dans la vie réelle, ne vînt à s'exclamer sur la tenue bizarre arborée par son fils. — Adieu, maman, lui dit-il à l'oreille, j'ai un rendez-vous d'ami, je me sauve. Madame de Parabère, sans lever les yeux, répondit : — N'oublie pas de passer chez toi avant de dîner. Je t'écrirai un petit mot pour te dire l'impression que tu as produite. Et toi, comment la trouves- tu? — Adorable ! dit Maxence. Au point où en étaient les choses , cette admiration n'était pas dangereuse. III Maxence se hâta de rentrer chez lui pour reprendre une tenue convenable. L'impression produite! avaitdit sa mère. Certes, elle n'était pas douteuse et il est probable que de sa vie la pauvre jeune fille ne serait exposée à rencontrer un pareil futur. — Allons, se disait-il en se rhabillant, Valentine m'a joué là un bon tour. En somme, c'est de bonne guerre, et cela prouve qu'elle tient àmoi. Puis, vis-à- vis de ma mère, cela dégage complètement ma responsabilité et me place sur un excellent terrain. Moi, je trouve la jeune fille adorable. Elle, au contraire, me trouve hideux, commun, l'air maladif. Elle me refuse, je n'y puis rien, et ma mère voyant que j'ai fait preuve de bonne volonté, me laisse de l'entrevue 157 quelque temps tranquille. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Et, sur ces idées couleur de rose, Maxence partit pour aller rassurer Valentine, non sans avoir recommandé à son valet de chambre de lui apporter immédiatement la lettre que devait envoyer Madame de Parabère. Valentine l'attendait avec impatience. — Eh bien, Max, lui dit-elle avec une pointe d'ironie, comment as-tu trouvé ta future? — J'ai dit à ma mère que je la trouvais adorable. — Et toi, as-tu fait sa conquête? — Moi, hum !... Écoute, je crois que, grâce à toi, je n'étais pas précisément en beauté aujourd'hui. Et, au milieu d'éclats de rire, Maxence raconta à Valentine l'entrevue dans tous ses détails et lui annonça qu'il allait, d'ici peu, connaître le résultat foudroyant produit par sa belle tenue. Une seule chose tracassait Valentine. — Pourquoi as-tu dit à ta mère que tu trouvais cette jeune fille adorable ? — Mais, ma chère amie, je ne cours aucun risque de m'avancer. Je continuerai à dire à ma mère que je regretterai toute ma vie qu'elle m'ait refusé cl que je ne m'en consolerai jamais. Cela vaut cent fois mieux... A ce moment, on sonna et la femme de m LA FOIRE AUX CAPRICES chambre entra, apportant la lettre de Madame de Parabère. — Lis-la-moi, dit Valentine, impatiente. Et Maxence lut à haute voix : « Mon cher enfant, » Je suis enchantée que tu trouves ta future à ton goût, car elle, de son côté, t'a trouvé charmant. » — Comment ! s'exclama Valentine. Maxence continua : « ... Je n'ai pas beaucoup regarde comment tu t'étais habillé, mais elle a trouvé que tu avais un goût exquis et un certain cachet artistique qui lui a plu au possible. Cela m'a un peu étonnée, car je connais la simplicité habituelle de tes costumes, Mais il paraît que tu avais une cravate d'une nuance étonnante qui s'alliait merveilleusement avec la pâleur de ton teint. Tu étais donc pâle? L'émotion, probablement. Enfin, mon cher enfant, je suis heureuse, bien heureuse, et ce mariage-là est fait. » Ta bonne mère. » Valentine n'en revenait pas ! — Ainsi, dit-elle avec rage, ta future a aimé ta cravate rouge ! L E N T II E Y l E — Et mou pantalon à carreaux! — Et ton veston de velours ! — Et mes rouflaquettes! C'est horrible! dit Maxence, qui réfléchissait avec terreur qu'il s'était beaucoup avancé. — Mon pauvre Max, dit Valentine, se jetant à son cou. C'est fini, je vois que tu vas me quitter. — Non ! s'écria tout à coup Maxence, une jeune fille qui aime un monsieur ainsi accoutré ne saurait être intelligente. Elle doit avoir les idées les plus fausses, les notions les plus obtuses, elle doit manquer de tact et, par conséquent, de sens moral. Je serais atrocement malheureux avec une femme semblable. Jamais je ne l'épouserai. Et il ne fut plus du tout question de mariage. LA SEMAINE DES COURSES A TROUVILLE Samedi. — Arrivée ù Trouville au milieu d'un tohu-bohu extraordinaire. Des gens très forts, soldés par les hôtels de Paris, des Roches Noires, du Bras d'Or, d'Angleterre, etc., s'emparent malgré vous de votre valise et veulent la porter dans leur omnibus. Après une lutte héroïque, vous arrivez à confier vos bagages au délégué de l'hôtel que vous avez choisi ; à peine arrivé, votre première visite est pour les planches. C'est que pendant cette semaine des courses, où Trouville reprend toute sa splendeur d'autrefois, où les fêtes succèdent aux fêtes, les planches LA FOIRE AUX CAPRICES présentent le spectacle d'une véritable lanterne magique. Sur ce plancher, toujours soigneusement balayé, qui s'étend de la jetée aux Roches Noires et sur lequel on placera probablement bientôt un tapis, on voit défiler en dix minutes tous les gens connus du monde, du demi-monde et du théâtre. C'est au bas de la rue de Paris, en face du kiosque de la marchande de journaux, qu'est situé le quartier général de cette revue. La rue des Bains est garnie des deux côtés de files de superbes voitures, exactement comme la rue de la Paix. Le petit club a choisi comme centre la gauche du kiosque. On se met là en petits paquets; c'est là qu'on aperçoit les Sag..., Gallif..., La Trem..., Maill..., Courv..., Saint-Sauv... Rien d'amusant comme de voir les couches intermédiaires se rapprocher le plus possible de ce petit coin privilégié dans l'espoir d'une présentation éventuelle. Après les cinq heures sur les planches, le moment le plus agréable est sans contredit l'heure du bain. Beaucoup de variétés dans les costumes ; il y a surtout une grosse dundon en costume de flanelle blanche et en chapeau bergère Watteau, qui met LA SEMAINE DES COURSES A TKOUVILLE 163 en joie quotidienne tous les assistants. Elle fait des grâces et entre dans Peau avec un petit mouchoir brodé quelle remet à son baigneur en lui recommandant de ne pas le mouiller. Celui-ci ahuri, après avoir hésité, fourre le mouchoir dans sa casquette de toile cirée qu'il enfonce ensuite jusqu'aux oreilles. La grosse dame aura ainsi un mouchoir sec... et parfume. Il y a aussi un grand gaillard qui a la fâcheuse manie de venir se promener en caleçon dans le bain mixte. La garde du bain est confiée à un invalide à jambe de bois, qui reste sur le rivage, bien entendu, et fait à l'intrus lies menaces désespérées avec un bâton. Mais l'homme nu n'en tient aucun compte et continue à s'esbattre au milieu de ces dames. Les hôtels qui ont plus de monde qu'ils n'en peuvent recevoir ont imaginé le système des annexes. C'est une question de chic. On dit : Je suis à l'hôtel de P..., mais dans l'annexe. Or cette annexe est tout bonnement une chambre quelconque louée en ville, souvent fort loin, et dans laquelle on ne profite nullement du service de l'hôtel. Néanmoins ces annexes ont du bon. On est là isolé, loin du monde, et si le hasard a en- 164 LA FOIRE AUX CAPRICES voyé dans votre annexe une jolie femme, ce qui est très probable pendant la semaine des courses, vous pouvez lui rendre une foule de petits services. Dans une maison annexe de la rue des Jardins, toutes les chambres communiquaient ; un véritable retour à l'âge d'or. Bien brûlée, d'ailleurs, cette semaine-là. Il y a d'abord course cinq fois et tir aux pigeons les autres jours, pour ne pas perdre l'habitude de parier. Dimanche. — Le défilé des Courses. Peu de voitures de maître, sauf quelques mails attelés en poste et le panier traîné par quatre chevaux nains appartenant à la princesse de Sag... En revanche, les cochers de place vous demandent des prix fabuleux et marchent à des allures insensées pour faire le plus de voyages possible. Avec eux, le passage du pont tournant est très dangereux, mais vous n'avez rien à dire, et une petite note au bas du papier tarif vous avertit que « les prix ci-dessus indiqués ne sont pas applicables à la semaine des courses ». Voilà. Dans les tribunes, le classement des années précédentes a continué. A droite, ces demoiselles; à gauche, le monde; au centre les petits bourgeois. Chose étonnante, c'est maintenant à gauche que se trouve la plus grande simplicité. La belle Alice How..., Laure H..., Valentine d'E..., LA SEMAINE DES COURSES A TKOtJVILLB 165 Louise M..., M"" s Mass..., de Cler..., etc., ont des toilettes qui n'attirent nullement l'attention, tandis qu'à gauche on risque les excentricités les plus improbables. Nous avons vu là certains costumes de madras en foulard jaune et rouge dits mouchoirs d'invalide, et certains habits d'académiciens brodés à fleurs, qui dépassaient tout ce qu'on peut rêver. Il faut être de bien grrrrandes dames, messeigneurs, pour oser porter des choses semblables. Parmi les toilettes les plus remarquées, citons la duchesse de Malak... et sa charmante fille, Madame de Rothsc..., la belle marquise de Saint- Sauv..., qui avait enroulé sur ses cheveux noir jais certain foulard rouge servant de chapeau du plus séduisant effet, la duchesse de Mail..., en gris-perle et dentelles blanches, sa fille, la comtesse de Nadail..., robe sauterelle avec vieilles guipures blanches, la baronne Fin..., en robe de batiste bleue rayée, etc., etc.; mais que dire de la collection des foulards à palmes de la plus blonde des princesses?... Ils avaient dû appartenir, j'allais dire servir... à ses aïeux. La belle marquise de Guadalm..., ayant moins d'aïeux et moins de foulards, n'avait pu réunir que quelques carrés qui, convertis en veste, étaient posés sur une jupe crème en voile de religieuse. Entre deux courses, les potins vont leur train. 166 LA FOIRE AUX CAPRICES La baronne de P... désire que son amie, la belle comtesse Ben..., chante pour les pauvres à l'église de Deauville. Le curé, sollicité par des influences contraires, refuse l'autorisation, donnant comme raison qu'il ne veut pas introduire un élément mondain dans son église. Les uns approuvent, les autres blâment ; là-dessus échange de lettres, pourparlers, télégrammes , une véritable conspiration. L'évêque intervient. La comtesse Ben... chantera à l'église de Trouville et les pauvres n'y perdront rien. Tout est bien qui finit bien. Mardi. — Course du Handicap. Sheridan part cinquante mètres avant ses concurrents, et comme la course est jugée bonne, il en résulte que mademoiselle Julia de C... gagne une forte somme. Elle manque de s'évanouir de joie, on lui tend une chaise et des âmes compatissantes l'emmènent au buffet se refaire avec quelques verres de vin de Champagne. Le soir, la mode est de dîner sur la terrasse de l'hôtel de P... Le coup d'oeil de toutes ces petites tables rangées sous la tente avec leurs bougies, et entourées par le dessus du panier des plus jolies femmes de Paris, est réellement charmant; c'est un brouhaha indescriptible, mélange confus de conversations bruyantes, d'éclats de rire et de bouteilles de vin de Champagne qu'on débouche. Ceux qui LA SEMAINE DES COURSES A TllOUVILLE 167 ont gagné boivent pour célébrer leur victoire et ceux qui ont perdu boivent pour se consoler de leur défaite. Un maître d'hôtel bien extraordinaire: — Monsieur, vous dit-il, si vous prenez du Saint-Julien ou du Saint-Émilion à six francs, je vous en réponds absolument, mais *si vous vous lancez dans les Pontet-Canet et les Léoville, à quinze francs la bouteille, je ne réponds plus de rien. Après une phrase semblable, on a en lui une confiance énorme, et on lui laisse commander le reste du dîner à sa guise. Entre le poisson et l'entrée, il vous explique que le jardin où vous mangez est la place d'armes de Trouville et que si la guerre recommençait avec l'Angleterre, c'est précisément à la place que vous occupez qu'il faudrait dresser une batterie d'artillerie. Pourvu que la guerre n'éclate pas pendant le dîner, mon Dieu 1 Après le dîner, on endosse au galop l'habit noir et la cravate blanche, pour retourner à Deauville entendre mademoiselle Sarah Bernhardt, Rosine Bloch, Berthelier et quelques sans importance. Une belle chose que la mode. On a sous la main le Casino de Trouville et personne n'y va. On aime mieux faire 5 kilomètres, parce qu'il a été décidé qu'il était chic d'aller au Casino d c 168 LA FOIRE AUX CAl'RICES Deauville, et infect d'aller à celui de Trouville. Pourquoi? On ne sait pas. On fait une ovation à Rosine Bloch dans Yarioso du Prophète, puis l'on nous sert Sarah Bernhardt dans la Pluie et le Beau Temps. Après la pièce, on grimpe un petit escalier en spirale et l'on va saluer Rosine et Sarah dans un grenier délabré qui sert de foyer des artistes. Il fait une chaleur atroce. La femme de chambre, la belle Félicie,essaie en vain de donner un peu d'air par le vasistas. Tous les amis de Dona Sol assurent qu'elle s'enrhumerait. On lui présente une véritable procession : des grands, des petits, des gros, des maigres. Elle a une poignée de main aimable pour chacun. C'est égal les gens qui aiment les contrastes ont dû être heureux. Voir assises côte à côte Rosine Bloch et Sarah Bernhardt, c'est un comble. Berthelier â chanté quelques chansonnettes : Je suis papa depuis ce malin, les Superstitieux, etc., heu..., enfin il y a des gens qui aiment ces petites machines- là. Mercredi. — On nous sert les Sonnettes avec Dupuis et Chaumont. Disons bien vite que l'on a revu ce petit acte-là avec le plus vif plaisir. Qui de nous n'a pas répété depuis six ans les fameuses phrases: La voilà bien la coquetterie féminine! lâcheuse insomnie! Dieu la vilaine bête! Elles sont presque devenues légendaires. Maintenant LA SEMAINE DES OOUKSES A TllOUVILLE 169 ces deux artistes continuent à jouer avec une lenteur! ____J'ai noté une phrase que Dupuis a répétée six fois de suite. Jeudi. — Aux courses, journée fertile en émotions; jambes cassées, chevaux morts ou fourbus, capilotade de jockeys. Sur cinq partants, un seul est arrivé au port après avoir semé tous ses camarades sur la piste. Dame! 8.000 mètres à parcourir, des obstacles sérieux, et un terrain très lourd. 11 n'y a pas à s'étonner. Les courses finies, on se précipite à la kermesse organisée à Deauville par la baronne de P... Immense succès. Dans la salle de bal du Casino, on avait dressé des boutiques tendues de satin blanc et tenues par les plus jolies baigneuses. Les vendeuses, Mesdames de Lat.., de Grandm..., Be- nard..., étaient littéralement assiégées et la recette a dû être très fructueuse. On parle de 8,000 francs. Le soir, vente à la criée. Le bonimentétait fait par Dupuis, qui en a profité pour débiter les monologues les plus extraordinaires, madame Benard... passait à travers les rangs, et accrochait aux boutonnières des roses, qu'on payait ce qu'on voulait, et qu'elle vous remboursait avec un sourire. Elle était si charmante avec son chapeau Rembrandt « sa robe de faille blanche avec triple collet et ceinture, que véritablement on faisait une affaire d'or. M. de Grandm... passait les objets à la ronde 10 170 LA FOUIE A I \ CA PRICES afin qu'on pût juger. Au moment où il montrait une aquarelle dont on demandait dix louis : — Allons, messieurs, a crié Dupuis, décidez- vousj le cadre seul vaut dix louis. Notez bien que l'aquarelle n'était pas encadrée. Tout à coup, la toile du théâtre s'est levée et l'on a assisté à un quadrille échevelé exécuté par les Mogolis. Etonnement des jeunes filles. — Ma fille, disait un vieux monsieur, quand tu iras dans le monde, il ne faudra pas te figurer que c'est ainsi que l'on danse le quadrille. Cette manière n'est pas la vraie. N'oublions pas non plus la belle Katc Mun..., des Bouffes, qui a trouvé un accent aussi anglais que persuasif pour écouler d'assez vilains petits bibelots à des prix monstrueux. L'asile Sainte- Anne va largement profiter de cette fête, et les veuves des marins continueront à bénir le nom de la bonne baronne. « Nulle part, en effet, nous disait-elle, la misère ne paraît plus navrante qu'à Trouville, et en rencontrant ces pauvres enfants de pêcheurs qui rentrent nu-pieds et déguenillés, on se prend malgré soi à avoir un peu de honte de tout cet argent qu'on jette au vent toute la journée. » Vendredi. — Le Casino de Trouville a voulu tenter un effort. Il nous a donné les Petits Quiritis. C'est une troupe de quarante I.A SEMAINE DES COURSES A TROUV1LLK 171 entants des deux sexes (sic) qui jouent la Fille de Madame Angot. J'ai assisté à un duo d'amour chanté par une grande Clairette qui paraissait seize ans, et un petit Pomponnet, haut comme trois pommes, qui ne paraissait pas avoir plus de huit ans. Clairette aurait pu mettre son amoureux sous son bras. Décidément, trop de Quiritis ! Je me suis sauvé, et pour me remettre, j'ai été respirer sur la terrasse où Ton a rétabli le jeu des petits chevaux. Un moment, l'autorité, on ne sait trop pourquoi, était intervenue et avait défendu de jouer de l'argent. On gagnait des vases utiles et agréables avec de beaux dessins au fond. Maintenant on peut de nouveau gagner ses sept francs. Le bureau est assiégé. Il y a des gens qui passent leur soirée à tendre le bras dans l'espoir de décrocher un billet et de risquer leurs vingt sous. Beaucoup de petites dames autour de la balustrade. On est très serré, et personne ne s'en plaint. Elles se font prendre des billets... parce qu'elles n'ont pas le bras assez long pour payer dans le bassinet, mais leur bras se trouve tout à coup avoir les proportions voulues lorsqu'elles ont gagné et qu'il s'agit de toucher la poule. Mademoiselle Piccol..., de la Renaissance, se fait surtout remarquer par une exubérance de paroles. Elle encourage son cheval de la voix et du geste : ■m LA FOIRE AUX CAPRICES — Hé, va donc, carcan ! Marche donc ! Hue ! mon bonhomme !... Il paraît, mademoiselle, que vous aimez que l'on marche carrément. Parfois aussi le petit jeu reçoit la visite de la belle Alice H... Toujours la plus belle celle-là ; une taille, une démarche et un port vraiment royal. Elle nous disait qu'elle aimerait à se trouver dans une ville prise d'assaut par une soldatesque en fureur. Pourquoi ??? Samedi. — Dernier jour de courses de semaine. On remarque parmi les femmes qui donnent le ton quelques chapeaux à sensation. Le système est assez particulier. On achète un bambaios quelconque de vingt-cinq sous, en paille bien commune, et l'on met dessous pour cinq louis de Heurs naturelles. Disons bien vite qu'à Trouville, pour cinq louis de fleurs, on est loin d'en avoir une charrette. Mesdemoiselles A., fleuristes de l'Opéra ont, en effet des tarifs tout ù fait merveilleux. La plus jeune regrette tant de ne pas être danseuse ! Eh bien, vrai, je crois que la danse rapporterait beaucoup moins que les roses, et quant aux autres moyens d'augmenter ses appointements 5 je crois que les fleuristes peuvent aussi bien les employer que les danseuses. L'aînée a une théorie à elle pour conserver les gardénias. — Monsieur, dit-elle, c'est bien simple, on leur coupe la queue et on la remplace par un filde fer. LA SEMAINE DES COURSES A TROUVILLE 173 Et de fait, avec ce système, les gardénias résistent à tous les assauts. Mais nous voici au grand événement de la semaine, au bal des courses dans la salle de bal de Deauville. Dès dix heures, le coup d^oeil était féerique. Toute la coterie élégante, tous les clubs avaient répondu à l'appel. A certains quadrilles Ton se fût cru revenu aux beaux jours des bals de Compiègnc. Une animation extraordinaire, tout le monde dansant et payant de sa personne. Je crois qu'il faudrait remonter au bal offert par la princesse de Sagan au prince de Galles pour avoir idée d'une réunion aussi aristocratique. Et quelle diversité de costumes ! Une véritable foire aux chapeaux (car l'on dansait en chapeau et en costume court), des Gainsborough, des Rembrandt, des Devonshire, de belles plumes, blanches qui flottaient avec le tourbillon de la valse, descasaquins de soie feu, mauve, brochée, de tous les temps, de toutes les époques, un fouillis merveilleux de couleurs vives qu'on n'aurait jamais pu trouver dans un bal ordinaire avec les robes décolletées. Chaque danse était annoncée dans un cadre entouré de guirlandes de roses. La lumière électrique mêlait sa lueur douce à L'éclat du gaz, c'était en même temps très amusant et admirablement composé. Déjà 10. 174 LA F01KK AUX CAPRICES M. Caray... préparait les chaises pour le cotillon et, en attendant on jouait une dernière valse, quand tout à coup mademoiselle Hclm.., du Gymnase, entre au bras d'un danseur et se mêle à la valse des belles mondaines. Bientôt elle est imitée par Laure H..., et alors le vide se fait, chaque couple retourne à sa place, on demande les manteaux, et, au milieu de la salle, si pimpante cinq minutes auparavant, il ne reste plus que mademoiselle Helm..., qui continue à pirouetter comme une délicieuse petite folle. Néanmoins les maris et les frères, après avoir mis leurs femmes et leurs sœurs en voiture, sont restés en arrière pour ne pas chiffonner les robes, et, naturellement, ils rentrent dans le bal pour voir un peu ce qui va arriver. L'orchestre s'est arrêté interloqué, mais après de vives sommations, il consent à reprendre une valse; alors on voit entrer mademoiselle Valentine d'Eg.., Miet..., Louise D.., et deux ou trois belles petites. On exécute un quadrille. Les hommes ont ôté leurs gants et remis carrément leur chapeau sur la tête. Les bonnes manières ont fait place aux gestes épileptiques et au pas de la grenouille orageuse. Quelqu'un qui serait sorti dix minutes du bal, se serait, en rentrant tout à coup, trouvé transporté de chez madame de Mail... a Bullier. A la dernière figure, tout le monde se donne la i LA SEMAINE DES COL'HSES A THOl VII.I.E 17îî main, et Ton exécute une ronde infernale ; une dizaine de personnes tombent les unes sur les autres, c'est charmant. Malheureusement ces demoiselles ne sont pas en nombre et bientôt elles s'arrêtent épuisées. A une heure, tout était lini. Avec le cotillon, le bal eût duré jusqu'à cinq heures. Sans être bien sévère, je crois qu'il est permis de croire que c'eût été beaucoup plus amusant si les femmes du monde étaient restées. Dimanche. —Le lendemain matin, à neuf heures, on se pressait dans l'église de Saint-Sauveur pour entendre la belle voix de madame Ben...; et dans la journée on se rendait pour la dernière fois aux courses; mais ce n'étaient plus nos belles courses de semaine, où chacun se connaissait, où Ton était entre soi. Une foule énorme de petits bourgeois, venus de Caen et des environs, des officiers, des gendarmes, des armateurs du Havre arrivés à bord de l'Éclair..., ce n'était plus cela. Le ciel lui-même, si radieux pendant la dernière huitaine, avait tourné au sombre, et la pluie inondait les tribunes comme pour pleurer sur les élégances de jadis. Le soir, bal intime charmant à la villa du m LA FOIRE AUX CAPRICES Belvédère, chez la marquise de Sassen..., et puis c'est tout. La semaine des courses est finie. Trouville qui, depuis huit jours, rappelle par son animation le Bade d'autrefois, va redeventir calme et paisible. Dans trois jours, tout le monde sera parti et les hôtels seront vides. On regagne la gare au galop. Le premier train est comble. Mais on promet d'en organiser un second dans dix minutes. — Sacrebleu ! disent les voyageurs, nous le connaissons votre second train; il est omnibus et arrive à quatre heures du matin. — Monsieur, il arrive à minuit dix. — Votre parole d'honneur? — Ma parole d'honneur ! Les voyageurs confiants montent dans le second train qui, malgré les promesses du chef de gare, marche avec une lenteur désespérante. Pour faire patienter, les conducteurs éteignent les lampes. On s'amuse tellement dans les wagons qu'on ne pense plus à grogner. La route passe comme un rêve, bien qu'on n'arrive à Paris qu'à trois heures et demie. On débarque très ému et un peu énervé. Pas une voiture rue d'Amsterdam. On compte en trouver place du Havre. Néant. LA SEMAINE DES COURSES A TROIVILI.E 177 De guerre lasse, on prend une résolution héroïque, et l'on charge sa valise sur ses épaules. Après être parti en triomphateur, on rentre comme un portefaix. On se couche éreinté, et en s'endormant Ton revoit dans un rêve ces courses, ces bals, ces kermesses, ces aventures, ces potins, ces soupers, ce tohu-bohu effroyable qui caractérise une semaine de courses à Trouville. DEMI-JOUR Raoul venait d'arriver chez sa vieille amie Suzanne. Il était environ deux heures du matin. Il prit le bougeoir qui avait été placé à son intention dans l'antichambre, éteignit le gaz et se dirigea vers la chambre à coucher. Il souleva la portière et entra sans bruit. La lampe persane répandait dans toute la pièce un demi-jour mystérieux qui laissait apercevoir un grand peignoir de dentelles jeté sur la chaise longue en satin réséda, deux petites babouches ayant l'air de jouer aux quatre coins sur le tapis, avec deux bas de soie brodés à fleurs, et dans le fond, sur le grand lit à estrade, la jolie tête de Suzanne laissant, 180 LA FOUIE AUX CAPRICES scion sa coutume, ses grands cheveux blonds épars sur l'oreiller. Ce fut avec un véritable sentiment de bien-être que Raoul s'approcha de la cheminée dans laquelle flambait un grand l'eu de bois. Quel bon petit nid tiède et parfumé ! Il y avait déjà longtemps que cette liaison durait; évidemment, Raoul n'avait plus, pour Suzanne, la passion des premiers temps, et même, il faut l'avouer, il la trompait bien par-ci par-là, mais c'étaient des caprices sans importance, et, au fond, il eût été désespéré de rompre avec son ancienne maîtresse. Où eût-il jamais trouvé une femme le connaissant mieux, ayant pour lui une plus réelle tendresse, s'intéressant plus à ses joies comme à ses chagrins? Ils se connaissaient si bien tous les deux, se comprenant souvent à demi-mot, ayant toujours mille choses à se dire, bavardant parfois en bons camarades jusqu'aux heures les plus avancées de la nuit. Évidemment, Suzanne n'était plus à son printemps, mais quel charme dans ce commencement d'automne encore si voisin de l'été! Quel raffinement dans ses coquetteries, quelle science dans ses toilettes où rien n'était laissé au hasard, dans ses coiffures savantes, dans ces voiles de gaze, qui ne la laissaient jamais apercevoir à la lumière crue du soleil 1 A force de talent, Suzanne parais- DEMI-JOUK 181 sait cent fois plus séduisante que nombre de ses amies, beaucoup plus jeunes qu'elle. — Souffle la bougie, Raoul, dit-elle tout à coup, tu sais bien que la lumière me t'ait mal aux yeux. — Comment ! tu ne dormais pas ! pardonne- moi cet oubli, ma chérie, dit Raoul, qui s'empressa d'obéir. Et, de fait, il se rappelait que Suzanne détestait autant la grande lumière que le grand jour. Le soir, il y avait toujours devant les bougies des écrans roses; dans la journée, les stores, à moitié baissés, laissaient l'appartement dans la pénombre ; bref, Suzanne était absolument la femme du demi-jour, et, malgré leur longue intimité, Raoul ne se rappelait pas avoir jamais été autorisé à rester jusqu'au matin. Il avait d'ailleurs trop de tact pour insister et partait toujours avant que le soleil ne fût peut-être venu lui apporter une désillusion bien inutile. Il s'approcha et s'assit sur le bord du lit. Suzanne l'attendait souriante. Le bras droit émergeait d'une chemise bleue et était replié sous la tête, l'autre était étendu et profilait ses lignes admirables sur le couvre-pied de satin. Elle prit la main de Raoul. — Gomme tu rentres tard ! Uu peu plus, j'allais m'endormir. 11 isa LA FOIRE AUX CAl'KICiiS — Mu petite Suzanne, je te jure qu'il esta peine deux heures et quelques minutes. — Bien vrai? Eh bien, alors, je ne gronde pas. Voyons ! raconte-moi ce que tu as fait ce soir. Il paraît que ce qu'avait fait Raoul n'était pas très facile à dire, car il eut un moment d'hésitation. — Mon Dieu ! pas grand'chose. J'ai été au Cercle, j'y ai trouvé Précy-Bussac et Tosté. Ah ! a propos, il te dit bien des choses, Tosté, il va Renvoyer sa partition et il m'a chargé de t'embrasser, ce que je fais, bien à contre-cœur, je te jure. Il se pencha vers Suzanne, lui jeta ses deux bras autour du cou, et l'embrassa à pleines lèvres, tandis que celle-ci, pour punir Raoul de son impertinence, cherchait à échapper à ses caresses, et le repoussait, en riant, des deux mains. Pendant cette lutte, le porte-cartes de Raoul tomba de sa poche et il en sortit une lettre. Suzanne s'en empara. L'adresse était écrite en caractères lins, allongés, et l'enveloppe avait au verso un chien tirant une grande langue rouge. — Ah ! ah ! dit-elle, une lettre de femme ! je veux la lire. Raoul devint très pâle. Comment avait-il été assez bète pour venir chez Suzanne avec ce papier compromettant ! Du premier coup d'ceil il avait reconnu l'écriture de Malvina, l'écuyère de l'Hip- 1) E Ml - J 0 U II 183 podromc. Il sauta sur la lettre, tacha de la ravoir, tout en disant avec le plus grand calme : — Non, tu sais, c'est une question de principe. Je n'admets pas qu'on lise mes lettres. — Avoues-tu que c'est une lettre de femme ? — Parfaitement, mais elle ne contient rien qui puisse ^intéresser ni t'alarmer. — Alors, laisse-moi la lire. Raoul, dans sa pensée, revit rapidement les termes de la lettre. Peut-être les phrases étaient- elles assez ambiguës pour qu'on pût les expliquer autrement. Peut-être y avait-il moyen d'en sortir, et de laisser lire. Mais il se souvint d'un passage tellement clair, tellement net, contenant des détails si précis, qu'il comprit que, si Suzanne lisait, tout était perdu. — Non, dit-il, il m'est impossible de céder à cette fantaisie. Aujourd'hui, cela n'a pas d'importance, mais je peux un jour avoir une lettre contenant des secrets ne m'appartenant pas, ou ayant trait à des affaires de famille, et une fois le précédent admis, je n'aurais plus ensuite de raison pour te refuser. . Suzanne se mit sur son séant, prit les deux mains de Raoul et lui dit, en le regardant dans les yeux, avec une voix qui tremblait un peu: — Ecoute, mon ami, tu sais si je t'aime, n 1 est- ^ pas ; je n'ai pas besoin de te faire de protes- LA FOIRE AUX CAPRICES talions, tu es fixé à cet égard ; eh bien, je te parle très sérieusement. Cette lettre est une lettre de femme. Je veux la lire. Si tu m'en empêches, ce sera exactement comme si tu t'avouais coupable et alors je te jure que je ne te reverrai de ma vie. Choisis. La situation était délicate et le choix était impossible. Si Suzanne lisait la lettre, tout était fini; si elle ne la lisait pas, elle se brouillait quand même. Des deux côtés, Raoul entrevoyait une séparation qui le navrait. Il repassait dans sa tète tous les bons moments de jadis, il regardait cette chambre capitonnée où l'on avait été si heureux et devant lui Suzanne, ferme, décidée, qui lui plongeait ses deux grands yeux bleus jusqu'au cœur, comme pour y lke la vérité. Il la connaissait: elle n'était pas femme à pardonner. Quelle folie de n'avoir pas su garder quelque chose de si bon ! Jamais il ne s'en consolerait, jamais, jamais. Son cœur battait, à tout rompre ; les pensées vont vite dans ces moments-là. Il demandait a son imagination de trouver immédiatement un moyen quelconque de sortir d'affaire... — Ma chère Suzanne, dit-il tout à coup, je n'ai pas besoin, moi non plus, de t'assurer de mon affection, n'est-ce pas ? Je te le répète, dans mon refus il n'y a absolument qu'une question de DEMI-JOUR 185 principe. Eh bien, nous pouvons tout arranger. Je te propose un compromis. — Explique-toi. — Tu m'as dit, toi aussi, bien souvent, que tu ne me laissais pas rester chez toi jusqu'au lendemain matin par principe. Eh bien, donnant donnant. Permets-moi de ne te quitter que demain à dix heures, et je te laisse lire la lettre. Et il tendit bravement la lettre à Suzanne. Ce fut autour de celle-ci d'être indécise. D'un côté elle mourait d'envie de lire, de l'autre côte fallait-il se laisser voir de Raoul en plein jour, dans le désordre du matin, pas coiffée, les yeux fatigués par les émotions d'une pareille nuit. Et s'il allait ensuite ne plus l'aimer?... Raoul attendait en tremblant. Tout son sort dépendait de ce qu'allait décider Suzanne. Si elle consentait, tout était perdu. La lutte était engagée entre la jalousieet la coquetterie... — Allons, décide-toi, dit Raoul; tu vois, tu tiens l'enveloppe dans tes doigts. — Bah! pensa Suzanne enchantée, si c'était une lettre d'amour il n'oserait pas me proposer cela, car enfin il ne tient qu'à moi d'accepter. Cette offre même prouve son innocence. Elle prit l'enveloppe, en fit une boulette et l'envoya rouler dans la cheminée au milieu des m LA FOIRE AUX CAPRICES flammes, tandis que Raoul poussait un grand soupir de soulagement. — Allons ! dit-elle, j'étais folle, pardonne-moi mes soupçons. Puis l'attirant tout près de lui : — Tu sais qu'il est déjà trois heures et demie. — Heureusement, répondit Raoul en riant, que nous sommes en octobre... et que les nuits sont longues. UNE ÉTOILE Un soir, en rentrant, au milieu de plusieurs invitations, je trouvai la carte suivante : » La comtesse Foricelli restera chez elle le jeudi 20 janvier. On fera de la musique. » Puis, en dessous, il y avait écrit à la plume: Mademoiselle Vittoria Trajouska. Quelle était cette Vittoria Trajouska ? Je me méfiai beaucoup. Peut-être allai-je entendre une de ces sonates pleines d'harmonies compliquées, ou encore un de ces grands airs hérissés de vocalises de la plus extrême difficulté. Et je me rappelai le mot de ce monsieur auquel on disait : 188 LA FOIRE AUX CAPRICES — Vous allez entendre une sonate très difficile. — Que n'cst-elle impossible! répondit-il ensou! pirant. D'ailleurs un bien drôle de salon que celui de la comtesse ! Un mélange bizarre d'un peu toutes les nationalités et, il faut bien le dire aussi, d'un peu tous les mondes. A côte de noms absolument connus et bien posés, on rencontrait certains majors trop décorés qui n'avaient certainement pas gagné leurs grades au choix, et des princesses russes qui avaient dû gagner les leurs à l'ancienneté. Comme excuse on disait de la maîtresse de la maison: C'est une étrangère ! Et comme au résumé on s'amusait beaucoup chez elle, comme les l\ils y étaient charmants et les soupers exquis, le monde y venait quand même, tout en faisant certaines restrictions. Quant aux jeunes gens, c'était pour eux le paradis de Mahomet. Beaucoup de ces belles étrangères avaient peut-être bien un mari quelque part, mais elles l'avaient oublié, dans de lointains pays et paraissaient s'en passer parfaitement. Bref, tout bien réfléchi, je ne risquais pas trop de m'ennuyer, et le jour fixé je me présentai chez la comtesse. — Ah! mon cher ami, me dit-elle en me voyant et en gesticulant selon son habitude, que je suis donc aise de vous voir! Vous allez entendre ce UNE ÉTOILE 189 soir unemerveille : Vittoria Trajouska. Vous connaissez les Trajouski, tout ce qu'il y a de mieux en Pologne. Le père a risqué toute sa fortune dans l'insurrection de 1866, le frère est en Sibérie, ce sont de nobles cœurs. Venez que je vous présente. Elle me lit pénétrer dans un boudoir tout tendu de satin mauve avec des bandes de velours noir, et là je me trouvai face à lace avec une grande jeune fille qui tenait un rouleau de musique à la main. Elle était splendidement belle. Son profil régulier se détachait sur les tentures foncées comme un camée antique. Pâle, brune, elle avait des grands yeux bleus bordés de cils noirs qui retroussaient et donnaient à son regard une étrange énergie. Sa robe de bal, de satin noir, tombait autour d'elle en longs plis. Pas un bijou : une simple touffe de lilas blancs était piquée dans ses cheveux d'un noir de jais. — Monsieur est bon musicien, lui dit la comtesse en me présentant, et tout à fait digne d'apprécier votre beau talent. Je m'inclinai. — Vous verrez, continua-t-elle, vous serez enthousiasmé. Mademoiselle chante avec son àme, dans chaque morceau elle dépense un peu de sa vie. C'est-à-dire que si elle n'y prend garde, la 11. 190 LA FOIRE AUX CAPRICES lame usera le fourreau. Sur ce, vous voilà présentés, il faut que je m'occupe de caser mes invités. Je vous abandonne. Et la folle comtesse partit me laissant en tête-à- tête avec la belle Vittoria. Je la regardai. Pour se donner une contenance, elle appuya son beau bras nu sur le bord de la cheminée et se mit à feuilleter la partition qu'elle tenait à la main. Le silence devenait embarrassant. — Vous devriez vous ménager, mademoiselle, lui dis—je, et ne pas abuser de votre tempérament artistique. Elle leva sur moi ses grands yeux noirs. — Me ménager! à quoi bon? me dit-elle. Je n'ai jamais rien su faire à moitié; quand une chose me plaît, je m'y adonne passionnément. J'aime la musique : c'est un beau pays, plein de rêves qui permettent de planer au-dessus des petites misères de la vie humaine et d'oublier bien des choses ! Il y a des gens, continua-t-elle, qui ne voient dans l'art qu'un métier. L'art est une chose sacrée qui a besoin d'un cadre digne de lui. Le jour où l'oiseau ne peut plus chanter sur l'arbre qui lui plaît, il faut qu'il se taise. — Pardon, insinuai-je, mais vous oubliez, mademoiselle, qu'il y a de pauvres oiseaux qui ont besoin de chanter pour vivre. UNE ÉTOILE 101 — Dans ce cas-là. ils n'ont qu'à mourir. J'étais vraiment très ému. Ce langage tout plein de l'emphase polonaise où tous les sentiments sont poussés à l'extrême, ces paroles qui m'eussent paru ridiculement exagérées chez tout autre, semblaient toutes simples dans la bouche de cette grande belle fille. Tandis qu'elle parlait, son visage s'était transfiguré ; nous étions tout près l'un de l'autre. Sans trop savoir ce que je faisais, je lui tendis la main. Elle hésita, un peu surprise, puis elle laissa tomber ses doigts longs et effilés et me donna une poignée de main cordiale. — C'est un pacte d'amitié, lui dis-je, en gardant sa main. — Oh ! je ne donne pas mon amitié si vite. D'ailleurs, je ne suis pas une femme, je suis un camarade. Bonne camaraderie, si vous voulez. A ce moment la comtesse revint. — Ah ! ah ! la glace est brisée, à ce que je vois. Eh bien ! tant mieux, vous êtes faits pour vous comprendre. Vous allez, ma toute belle, avoir un public excellent, les Parabère, les Boi- sonfort, les Precy-Bussac. Le colonel Tournecourt est venu avec Djemil-Pacha. Quant à vous, mon cher ami, si vous voulez trouver une place, vous ferez bien de vous précipiter, car le premier salon est comble 192 I.A FOUIE AUX CAPIUCES Je saluai la belle Vittoria et je pénétrai dans la salle. On avait élevé simplement une estrade sur laquelle se trouvait un piano. Devant cette estrade un public très élégant, mais d'où les Jeunes filles semblaient systématiquement exclues, était empilé sur des chaises dorées. Loin de suivre la coutume absurde qui consiste à rassembler toutes les femmes dans le premier salon et à laisser les hommes debout dans les portes, la comtesse avait pour habitude de laisser chacun s'asseoir à sa guise, à côté de la personne qui lui convenait. Ce système avait toutes sortes d'avantages. D'abord cela rendait le public bien meilleur. Une femme qui fût restée froide faute de pouvoir communiquer ses impressions, devenait enthousiaste à côté d'un homme qui lui plaisait et qui causait avec elle. De plus les hommes seuls applaudissaient un peu sérieusement. Quand les femmes ont frappé du bout de leurs doigts gantés sur leur éventail, elles se figurent qu'elles ont témoigné le maximum de leur enthousiasme. Je jouai des coudes et j'arrivai à m'approcher du colonel Tournccourt. — Tiens, voilà ce cher ami ! cria-t-il en me voyant d'une voix qui fit retourner toute la salle. Tenez, voulez-vous ma place ? — Mon colonel, je serais désolé de vous déranger. UNE ÉTOILE 493 — Pas du tout. Vous ferez la cour à ma belle- mère. Et puis, me dit-il a l'oreille, je vous avouerai que j'étouffe, et que je me soucie de la musique de chambre comme d'un verre d'eau. J'aime mieux aller prendre un peu l'air du côté du buffet. Je le remerciai avec effusion et me glissai à côté de la majestueuse belle-mpre du colonel dont les formes rebondies dépassaient de beaucoup l'espace occupé par la petite chaise dorée. Je compris dès lors l'empressement du colonel à me céder sa place, mais enfin telle qu'elle était elle me permettait de bien voir la diva annoncée. On frappa trois coups. Des chuts se firent entendre, et on vit apparaître un monsieur frisé au petit fer, décolleté, Pair latal, qui s'inclina gravement, puis déposa une partition sur le pupitre du piano. Cela fait, il se laissa tomber sur le tabouret, évasa son col, tira ses manchettes, puis, les yeux au ciel, il plaqua de çà de là quelques accords entremêlés de gammes compliquées ayant pour but de dire au public : — Vous voyez, ce soir je ne suis qu'accompagnateur, mais si je voulais vous seriez ébloui. Cest pure modestie de ma part. A ce moment Vittoria fit son entrée et fut saluée par trois salves d'applaudissements, auxquels elle m LA FOIRE AUX CAPRICES répondit par une révérence un peu hautaine. Puis elle se dirigea vers le piano et entonna le grand air du deuxième acte de Rigoletto. Les cris du cœur blessé, les angoisses de l'amour trahi, les pleurs de la pauvre fille se voyant trompée par son royal amant, tout cela fut rendu par elle avec une passion saisissante. On eût dit des sanglots allant en crescendo jusqu'au grand cri final qui termine cette admirable page musicale. Les femmes pleuraient, les hommes tordaient leurs moustaches. Quand ce fut fini, des tonnerres d'applaudissements éclatèrent pendant plusieurs minutes, les femmes lui lancèrent leurs bouquets, les hommes lui envoyèrent la fleur qu'ils avaient à leur boutonnière : ce fut un brouhaha indescriptible. Elle cependant, plus émue de l'air qu'elle venait de chanter que de l'enthousiasme qu'il avait provoqué, reprenait peu à peu possession d'elle-même. La maîtresse de la maison se précipita vers elle et l'embrassa avec effusion. — Ma chère amie, lui dit-elle, quel beau talent vous avez là ! — Mademoiselle, lui dit un vieux monsieur chauve, profitant de l'occasion pour lui serrer les deux mains, depuis la Malibran je n'avais pas éprouvé un plaisir pareil à celui de ce soir. Vous vous devez au théâtre, mademoiselle. Je m'y con- UNE ÉTOILE 195 nais : vous êtes une grande artiste. Demain j'irai voir le directeur des Italiens. — Pourquoi donc des Italiens? riposta un autre monsieur très décoré ; c'est notre grande scène française qui la réclame. D'ici peu, mademoiselle, attendez-vous à être appelée chez le directeur de l'Opéra ! — Quel admirable instrument! — Et quel sentiment dramatique! — C'est superbe! c'est splendide, c'est merveilleux ! La pauvre Trajouska, au milieu de ce déluge de rieurs et de compliments, ne savait à qui entendre. Ce fut un véritable triomphe. Le soir, au souper qui suivit, la comtesse Foricelli la fit asseoir en face d'elle et tous les invités lui portèrent des toasts enthousiastes : — A la future étoile! — A Vittoria Trajouska ! A ses brillantes destinées? — Eh bien! lui dis—Je, en me penchant vers elle, une belle carrière vous est ouverte. Demain tout Paris acclamera votre nom. L'arbre sur lequel vous chanterez vous semblera-t-il assez beau ? — Qui sait? me répondit-elle. Deux années se passèrent et je n'entendis plus parler de la cantatrice. Evidemment, elle avait dû contracter quelque bel engagement en Russie, en Amérique, ou en Italie, et je m'attendais à la voir un de ces jours nous revenir à Paris, après avoir épuisé ailleurs les succès et les couronnes. Au printemps dernier, j'allai passer la saison à Londres. Un soir, tout en me dirigeant vers le Queen's theater où l'on jouait précisément ce soir-là Rigolctto, je revis par la pensée celte soirée chez la comtesse Foricelli, et les souvenirs me revinrent en foule. Je me rappelai ces applaudissements frénétiques, ces fleurs, ces toasts. L'NE ÉTOILE 197 Qu'est-elle devenue? me disais-je, en marchant au milieu delà foule bruyante qui encombre toujours Oxford street. Sur la chaussée, les hansomes filaient rapidement avec leurs lanternes brillantes et leurs ornements de cuivre ; les omnibus passaient avec fracas tandis que le conducteur, debout sur le marchepied et suspendu par une lanière de cuir, appelait les voyageurs de la voix et du geste. Des hommes-affiches descendaient la rue portant écrits sur leurs épaules, en lettres gigantesques, les spectacles du jour : çà et là les policemen raides, immobiles, laissaient tomber sur la foule un regard de bienveillante protection. Tout à coup, je tressaillis; à hauteur de Trafalgar square, à la lueur d'un bec de gaz, je venais de voir passer Vittoria Trajouska. Elle était tout en noir et vêtue avec une grande simplicité. Elle me parue vieillie, préoccupée, mais cependant c'était bien elle. Sur son passage, on se poussait le coude, et on se la montrait. Evidemment la foule la connaissait déjà, ce devait être une grande célébrité. Qui sait? C'était peut- être elle que j'allais entendre dans Rigoletto au théâtre de la Reine. Je pressai le pas et m'apprêtai à l'aborder, lorsque tout à coup je la vis s'arrêter. Elle fit signe à un commissionnaire que je n'avais pas encore aperçu et qui longeait le trottoir en 198 L\ FOIRE AUX CAPRICES tirant une petite charrette sur laquelle était un piano au milieu d'Oxford street. La foule fit immédiatement cercle comme s'il se fût agi d'un spectacle auquel elle était accoutumée, et les policemen prirent des mesures pour que les voitures prissent à droite et à gauche du rassemblement. J'avoue que j'étais très intrigué; Vittoria perça la foule, puis du même pas lent et majestueux avec lequel elle s'était présentée sur l'estrade de la comtesse, elle se dirigea vers le piano, s'assit sur un petit pliant recouvert d'une vieille tapisserie et se mit à chanter, en pleine rue! Et tandis qu'elle chantait, les cabs roulaient à droite et à gauche, les cochers des omnibus passaient en faisant claquer leurs fouets, toute la grande ville continuait autour de la chanteuse en plein vent son vacarme accoutumé, et pendant ce temps Vittoria entonnait à pleine voix le morceau final de Faust : Anges purs, anges radieux, Portez mon âme au sein des deux ! Quand ce fut fini, le commissionnaire tira sa casquette, fit le tour de l'assemblée en récoltant une ample moisson de pence, puis il remit le pliant et le piano sur la charrette et l'on repartit chanter deux cents pas plus loin. UNE ÉTOILE 199 Tout à coup, elle m'aperçut dans la foule, et sans fausse honte elle marcha vers moi. — Eh bien ! me dit-elle, vous aviez raison : il y a de pauvres oiseaux qui ont besoin de chanter pour vivre. MONSIEUR PAUL La terrasse du restaurant des Ambassadeurs. I TOSTÉ, PARABÈRE, assis à une petite table tout à fait sur le devant, près de la balustrade. Parabère. — Eh bien, il est heureux que nous ayons trouvé une table d'où Ton peut voir le concert, car, franchement, autour de nous cela manque un peu de femmes. Tosté. — Que voulez-vous, mon cher ? tous 1 ;s hommes retiennent les tables pour voir les femmes ; quand les femmes arrivent, toutes les tables sont gardées; elles ne trouvent plus à se caser et vont 202 h A FOUIE AUX CAriUCES ailleurs, si bien qu'on dîne entre hommes. Ceci tuera cela. Parabère. —Enfin nous nous consolerons avec les Rétameurs de l'Avenir ou le Pantalon de Casimir. Et puis il y a ces dames décolletées sur la scène. Comment trouvez-vous la grande en robe bleue ? Tosté. — D'ici, on dirait une belle fille, mais il faudrait voir de près. Survient François, le maître d'hôtel. 11 François, très obséquieux. — Bonsoir, messieurs, .le suis tout à fait content de vous voir. Vous savez, je suis désolé, mais il m'est impossible de vous laisser à cette table-là : elle est retenue. Parabère. — Eh bien, il ne manquait plus que cela ! François, souriant. — Plaignez-vous donc ! Je vais vous donner la table 7, et, à côté, à la table 8, vous aurez une petite dame blonde. {Clignant de l'œil.) Je ne vous dis que cela. Vous savez si je tiens à vous être agréable. Tosté, se levant avec empressement. — Ah ! s'il y a une dame blonde, c'est bien différent. Pourvu qu'elle ait une petite main. Parabère, le suivant. — Moi, j'aurais mieux aimé MONSIEUR l'AUL 203 une brune; mais enfin, pourvu qu'elle ait Pair suffisamment dévergondé... (Ces messieurs vont s'asseoir à la table 7.) Tosté. — Eh bien, je ne vois personne à la table 8. Parabèrc. —On n'est pas encore arrivé. D'ailleurs, il y a un nom écrit. (Lisant le papier placé dans un verre :) Monsieur Paul. Tosté, —Monsieur Paul ! Ce n'est pas un nom! Parabère, — Comment ! on nous promet une femme blonde, et l'on nous sert un monsieur Paul. (Appelant:) François? François, accourant. —Ces messieurs désirent...? T * Le Saint-Julien 1870? Parabère. —Vous nous avez parlé d'une femme blonde, et nous voyons écrit: Monsieur Paul. François, — Parfaitement. Monsieur Paul, c'est le monsieur de la dame blonde. Parabère. — Eh bien, alors, s'il y a un monsieur. .. François. —Oh ! vous savez, monsieur Paul n'est pas gênant. Il accompagne la petite dame blonde parce qu'il faut bien qu'elle ait un bras, mais on peut lui faire la cour tout de même. Tosté. — Vous nous en répondez sur votre tête? François, — Puisque je vous le dis. Je vous en réponds sur la sienne. D'ailleurs, j'en sais quel- 20/* LA FOIRE AUX CAPRICES que chose. Monsieur Paul vient ici tous les soirs, eh bien... La truite saumonée, voilà, voilà! (Il se sauve.) III Tosté. — Cela m'amuse de faire des suppositions sur ce monsieur Paul. Qui ça peui-il être? Parabère. — Si c'était un monsieur giflé par moi jadis, arrivant avec une ancienne maîtresse à moi ? Tosté. — Si c'était mon beau-père ? Parabère. — J'ai eu un coiffeur qui s'appelait comme cela. Tosté. — Moi, je le vois d'ici. Ce doit être un petit jeune homme, à l'air timide et doux, dépourvu d'ailleurs de toute distinction, mais doué d'un bel appétit. Parabère. — Pourquoi cela, Tosté ? Tosté. — Je n'en sais rien. Je vous dis cela, parce que j'ai de l'imagination, moi ! Parabère. —Vous devriez faire quelque chose pour ici. Je vous ai trouvé un refrain : C'est l'ananas à Nana ! Il n'en faut pas plus. Ce serait bien toujours aussi bon que : Quel chic a, c'pantalon-là ! Ah ! ah ! ah ! Tosté. — Vous êtes bon pour moi. Ah çà, je MONSIEUR PAUL 205 ne vois toujours pas monsieur et madame Paul. Arrivée de trois rastaquères qui s'installent sans façon à la table vide. Parabère. — Allons, boa! Voilù maintenant la table prise I François ! Tostc, avec désespoir. — François ! A nous, François ! IV François, accourant. — La selle d'agneau avec les pommes ambassadeur ?... parfaitement. Parabère. — Mais non, sacrebleu ! Vous ne voyez donc pas qu'on prend la table de monsieur Paul ? Tostd. — Vous ne défendez pas mieux que cela les droits de monsieur Paul ? François, aux rastaquères. — Pardon, messieurs mais cette table est retenue par monsieur Paul ! Tosté, aux rastaquères. — Par ce cher monsieur Paul. Parabère, aux rastaquères. — Par notre excellent ami Paul. Tous, hurlant. — Monsieur Paul ! Monsieur Paul! Monsieur Paul ! Les rastaquères se sauvent épouvantés, les croyant enragés. 12 206 LA FOUIE AUX CAPRICES Parabère. — Ouf! nous avons eu du mal, ci monsieur Paul nous doit une belle chandelle. Tosté. — Espérons qu'il sera reconnaissant et qu'il nous la... paiera. Parabère. — Oui, mais le dîner s'avance et la table reste vide. Je commence à craindre que François ne se soit moqué de nous. Tosté. — Pourquoi? Nous venons au contraire trop souvent pour qu'il ne tienne pas à nous ménager. Du reste, je vais éclaircir la question. François? VI François, accourant. — La coupe-Jacques? Parfaitement, avec le kumel dans la glace? Tosté, sévère. — François, nous commençons à trouver que la dame blonde est un mythe. Parabère. — Si vous nous avez trompés, François, nous ne remettrons plus les pieds ici. François. — Ah ! messieurs, pouvez-vous croire ! Vous tromper, vous mes meilleurs clients! Puisque je vous dis que monsieur Paul vient ici tous les soirs. Il ne peut tarder. Je vais recommander vos coupes-Jacques. (François se sauve et se heurte contre Prccy-lïussac qui entre.) Précy-Bussac. — Vous reste-t-il une table? MONSIEUR PAUL 207 François, à voix basse. — Non, monsieur; c'est- à-dire, il m'en reste la moitié d'une. Si c'était égal à monsieur de dîner en face d'une dame blonde? Précy-Bussac. — Ça m'est indifférent. Est-elle jolie au moins? François. — Je ne sais pas, monsieur, je vais voir ce que je trouverai en bas. (il disparaît.) Précy-Bussac. — Comment, il va voir? Au fait, peu m'importe. Tiens, voilà Tosté et Parabère. Salut, messeigneurs ! Tosté. — Comme vous arrivez tard ! vous n'allez pas avoir de table. Précy-Bussac. — Si, François m'en a promis, la moitié d'une. — Dites donc, savez-vous le comble de l'enseignement obligatoire? Parabère- — Grâce! grâce ! Précy-Bussac. — C'est de battre sa maîtresse jusqu'à ce qu'elle en saigne. Tosté. — C'est horrible I Ça et le choeur des Rétameurs, c'est dur à avaler. Précy-Bussac. — Je me sauve, parce que je ne veux pas quitter mon François et ma demi-table. Il n'aurait qu'à m'oublier. (Il s'éloigne) VII Tosté. —Si nous étions sûrs que monsieur Paul 208 LA FOIRE AUX CAPIUCF.S ne vienne pas, nous pourrions offrir la table à Précy-Bussac. Parabère. — Homme de peu de foi. Moi je sens qu'il va venir, lui et sa dame blonde. François, accourant. — Messieurs, vous allez voir que je ne vous ai pas trompés, voici monsieur et madame Paul. Vous savez, ne vous gênez pas avec madame, monsieur ne dira rien. Parabère. — Bravo ! Monsieur Paul n'a qu'à bien se tenir. VIII A ce moment, apparaissent Précy-Bussac, une dame blonde, précédés par François. François. — Les voilà ! venez, monsieur, venez, madame, par ici. Tosté. — Comment, c'est Précy-Bussac qui est monsieur Paul? Parabère. — Vous vous appelez Paul? Précy-Bussac, riant. — Mais non, je m'appelle René. Tosté, montrant de l'œil la daine blonde. — Et vous êtes avec madame? Précy-Bussac. — Non, je suis tout seul. Tosté. — Ah ça, François, qu'est-ce que tout cela signifie ? MONSIEUR PAUL 20!) François, découragé. — Ah ! si ces messieurs se connaissent, il n'y a plus moyen de rien faire. Quel dommage! ça aurait si bien marché. Parabère. —Expliquez-vous? François. — Je serai franc. Vous ne m'auriez jamais rendu la table au premier rang, vous n'auriez jamais accepté la table qui est au troisième, sans une compensation quelconque. J'ai donc imaginé l'histoire de monsieur Paul. Si vous n'aviez pas connu M. de Précy-Bussac, ma ruse réussissait. Tosté. — Mais, dans ce cas, une dame blonde eût suffi. François. — Et le plaisir d'enlever une dame à son monsieur ? Tous. — C'est juste ! Précy-Bussac, — Eh bien, je serai bon monsieur Paul, et je ne m'oppose pas à l'enlèvement. Rapprochons nos tables. (La dame blonde sourit, on rapproche les tables, le diner continue.) François. — Ouf! et dire que c'est comme ça tous les soirs. 1?. LE RÉVÉREND I — Perdriol, cours me chercher une voiture. — Oui, mon colonel! Cette conversation laconique avait lieu entre le colonel de Beausac, commandant le 180 e de ligne, et le vieux sapeur de planton devant la porte. Perdriol partit en courant. Trois chevrons, médaillé, blanchi sous le harnais, c'était un de ces types comme on n^n voit plus guère dans la nouvelle armée. D'ailleurs, propre à tous les services : commissionnaire, domestique, enfant de choeur, bonne d'enfant au besoin, ce vieux brave acceptait tous les emplois sans murmurer. 212 LA FOIRE AUX CAPRICES Quand la voiture fut arrivée, on vit d'abord paraître madame de Beausac, charmante avec son petit chapeau forme pot de crème placé en arrière sur ses cheveux blonds et légèrement ondulés. Un grand habit Louis XV en velours frappé dessinait sa taille élégante et s'ouvrait sur un gilet de piqué. Sa main finement gantée soutenait un petit sac de cuir. Derrière suivait Beausac, porteur, lui aussi, de plusieurs paquets mystérieusement enveloppés dans du papier. — Au chemin de fer de Sceaux! cria le colonel. Le vieux sapeur fit une dernière fois le salut militaire à son vénéré chef et la voiture partit, sur la promesse du cocher qu'on allait marcher vite. Il s'agissait, en effet, de ne pas manquer le train d'Arcueil. Qu'aurait dit le pauvre petit Georges, rentré depuis trois jours chez les Dominicains, s'il n'avait pas vu arriver à l'heure de la visite ceux qu'il avait quittés le cœur si gros ! Pour madame de Beausac surtout, le moment de la séparation avait été terrible. Exagérée, romanesque, nerveuse, elle ne faisait jamais rien à moitié et dépensait tout son cœur dans les actes les plus ordinaires de la vie. Le temps était si mauvais que, sur sa prière expresse, Beausac avait consenti à ne pas faire sortir les chevaux. Au reste, il n'y avait rien à dire, le fiacre marchait très convenablement. LE RÉVÉREND 213 — Ma chère amie, insinua le colonel, je n'ai pas voulu refuser d'emporter tous les petits paquets dont vous m'avez chargé pour Georges, mais je crains que les révérends Pères ne s'opposent à leur distribution. — Les révérends Pères ne sont pas si terribles que cela, le tout c'est de savoir les prendre. Et, en disant ces mots, madame de Beausac jetait un regard satisfait sur l'ensemble de sa toilette. — C'est vrai, continua-t-elle, vous arrivez avec votre grosse voix de commandement, vous leur parlez sur un ton qui fait trembler les vitres et vous ahurissez si bien ces hommes habitués au calme, à la méditation et à la prière, qu'ils se sauvent sans vous avoir rien accordé. Laissez-moi faire, et vous verrez. — Ma foi, je ne demande pas mieux, repartit Beausac. — Qu'est-ce qu'il y a dans ce paquet ? — C'est du chocolat. — Et dans celui-ci ? — Des gilets de tricot. — Mais tout cela est défendu. Et cet étui long ? — Une clarinette. Georges veut être de la fan-r fare. — A son âge ? 2U LA FOIRE AUX CAPIUCES — Ne vous inquiétez de rien, je me charge de tout. Sur ces entrefaites on arriva à la gare, et dix minutes après le train s'arrêtait à Arcueil. Madame de Beausac sauta légèrement hors du wagon et se mit à marcher vers l'école si vite que le colonel avait peine à suivre. — Ma chère amie, à quoi cela sert-il de courir ainsi ? criait Beausac qui s'essoufflait visiblement. — A quoi ? mais à voir Georges cinq minutes de plus. On arriva devant la grande porte. Le frère portier jeta le coup d'œil le plus soupçonneux sur tous les petits paquets. L'étui de la clarinette faisait surtout un effet déplorable, et le colonel se sentit pâlir sous l'œil inquisiteur de ce cerbère; mais, sans laisser le temps de poser des questions indiscrètes, madame de Beausac se précipita dans le parloir et écrivit à la hâte : « Georges de Beausac » sur un petit carré de papier jaune qu'elle tendit à l'employé. Puis, cela fait, elle attendit tranquillement dans la cour l'arrivée de son fils. Cette tranquillité, d'ailleurs, était absolument affectée. Elle avait déjà aperçulePère supérieur ainsi que plusieurs Révérends chargés des cours de Georges, et elle cherchait le moyen de leur décocher son LE RÉVÉREND 2L5 plus gracieux salut. Splendidcs d'ailleurs ces Do. minicains avec leur front intelligent, leur barbe de fleuve descendant sur la poitrine et surtout ce grand costume blanc qui donne à la démarche une si étrange majesté. Le supérieur se distinguait par une beauté peu commune; c'est à peine si Ton eût pu trouver quelques fils d'argent dans sa longue barbe noire ; l'œil, largement ouvert, brillait sous un sourcil arqué et bien fourni. — Les cheveux drus et très frisés lui formaient comme une auréole ; — le cou puissamment attaché émergeait nu au-dessus du capuchon. Enfin, à force de tourner, madame de Beausac arriva à ses fins ; le supérieur leva les yeux, vit cette jeune femme qui le saluait en souriant, et rendit gravement le salut. Aussitôt la colonelle avança bravement au- devant de lui. —i Mon Père, je voulais vous parler au sujet de mon petit Georges, vous savez Georges de Beausac, septième première, section A. Tenez, précisément, le voici. Georges, en effet, venait de faire son apparition sous les arcades ; coiffé d'une casquette dorée trop grande pour lui il cherchait des yeux, un peu désorienté. Tout à coup, il aperçut ses parents et vint en deux bonds se jeter dans leurs bras. Le colonel l'enleva de terre et l'embrassa a pleine bouche, tandis que madame de 216 LA FOUIE AUX CAPRICES Beausac continuait avec toutes sortes de petites mimes : — Vous voyez, mon père, il est bien gentil, mais un peu délicat. Il a évidemment besoin de soins, et j'avais acheté quelques livres de chocolat alin que le matin... Le Révérend fronça le sourcil, et le colonel crut prudent de battre en retraite de quelques pas. — Madame, ce que vous me demandez là est contraire au règlement. — Oh ! mon père, il n'y a pas de règlement quand il s'agit de la santé. Je m'arrangerais avec la sœur de l'infirmerie, ce serait si simple !... Et elle lui lança un regard d'une séduction telle que le pauvre Père baissa les paupières, involontairement troublé. Madame de Beausac prit ce silence pour un acquiescement, et continua avec volubilité : — C'est comme votre vareuse, je vous assure que ce n'est vraiment pas chaud pour l'hiver; alors j'ai apporté un petit gilet de tricot ; cela ne change pas l'uniforme, puisque c'est en dessous. Je sais par mon mari qu'un uniforme c'est sacré, et, pour rien au monde, je ne voudrais y changer un bouton. Mais en dessous, mon Père, en dessous ?... Et elle montrait ses dents, et elle se cambrait LE RÉVÉREND 217 en arrière en penchant gentiment sa tète à gauche comme les enfants quand ils veulent obtenir quelque chose. Le Révérend, pour se donner une contenance, passait sa belle main blanche dans les cheveux de l'enfant, qui s'était mis à faire joujou avec son chapelet. — Eh bien,dit-il froidement, j'accorde le tricot; vous permettez, madame... Et il lit mine de se retirer. — Mais, mon Père, j'avais encore à vous parler au sujet de la fanfare. — La fanfare, cela regarde le Père Anselme. Et, saluant une nouvelle fois, il s'éloigna rapidement comme s'il eût été bien aise d'échapper enfin aux cajoleries de la jolie colonelle. Beausac était stupéfait. Jamais il n'avait vu sa femme faire autant de frais, pas même pour lui. Évidemment, c'était en faveur de Georges, mais il en ressentait, malgré lui, une espèce de jalousie. Au résumé, ces beaux Dominicains barbus, moustachus, n'avaient rien de l'aspect glabre du prêtre. C'étaient des hommes, et même de fort beaux hommes... Tandis qu'il réfléchissait, madame de Beausac, sans perdre de temps, s'était fait indiquer le Père Anselme, qui, lui aussi, était assailli par une foule d'autres mamans quémandeuses. — Mon Père, lui dit-elle, le Père supérieur a 13 218 LA FOIRE AUX CAPRICES bien voulu autoriser mon fils à avoir du chocolat le matin, et à porter un tricot. (Test une affaire convenue. Mais pour la fanfare, il m'a dit que cela vous regardait. Le Père Anselme ressemblait à Maubant dans le rôle de Don Diègue. — Mais, madame, s'écria-t-il, votre fils est beaucoup trop jeune, il n'a pas encore les poumons assez développés! — Oh! pour une clarinette, une simple clarinette, il ne faut pas beaucoup de souffle. — Impossible. Je suis désolé, mais les instruments à vent sont interdits. La colonelle recommença à coqueter. — D'ailleurs mon Père, il y a les cymbales. — Elles sont retenues. — Le chapeau chinois? — Il est pris. — Le triangle, un tout petit triangle; ce n'est pas fatigant pour la poitrine, le triangle, vous ne pouvez pas me refuser cela. — Mais, madame, il y en a déjà un. — Eh bien, vous en aurez deux. Allons, c'est convenu, n'est-ce pas? dites oui, mais dites donc oui 1 Le Révérend ne put s'empêcher de sourire et promit... d'y penser. — Ahl mon Père, que vous ête* bon! dit la LE IlKYÉltEND 219 colonelle avec élan en saisissant la main du Père, et, avant qu'il eût pu deviner sa pensée, elle porta cette main à ses lèvres et y déposa un respectueux baiser. Le Père Anselme s'esquiva tout confus. Ace moment, la cloche sonna pour annoncer la fin de la visite. On embrassa une dernière fois Georges, bien heureux de ce qu'on avait obtenu pour lui, puis on reprit le chemin de la gare. II Pendant tout le retour, madame de Beausac ne tarit pas sur le compte des révérends Pères. Son enthousiasme ne connaissait pas de bornes. Quelle belle mission de consacrer ainsi toute une existence à l'éducation de la jeunesse! Ce sont des hommes devant lesquels on devrait se mettre à genoux. En vain le colonel essayait de la calmer un peu, la conversation revenait toujours sur les Dominicains et l'on voyait que L'imagination vive de la colonelle avait été fortement impressionnée. — Qui trouvez-vous le mieux, demanda-t-elle, du Père Anselme ou du Supérieur? — Le mieux? ma foi, ma chère amie, je vous avouerai que le physique de ces messieurs m'est t out à fait indifférent. 220 LA FOIRE AUX CAPRICES — Le Père Anselme est plus majestueux, mais le supérieur a le regard plus inspiré. Pendant la semaine qui suivit, madame de Beausac n'eut pas d'autre thème de conservation. Elle acheta le livre : Paris sous la Commune et se plongea dans la lecture des héroïques martyrs du 24 mai. Ses yeux se baignaient de larmes. — Et dire, murmurait-elle, que cela pouvait arriver au Père supérieur ! Il a tout à fait une tète de martyr ; je le vois présentant sa mâle poitrine aux balles. Le colonel commençait à être horriblement agacé. Avec une femme aussi romanesque que la sienne, ces symptômes étaient graves. Tous les dimanches elle allait retourner à Arcueil, et le mal irait en augmentant. D'un autre côté, il ne pouvait pas décemment l'empêcher d'aller voir son fils, et d'ailleurs quelle bonne raison eût-il pu lui donner?... Le dimanche suivant, en effet, madame de Beausac apparut au salon plus élégante que jamais. Pour un mari intelligent, il n'était pas difficile de voir que la coiffure, les nœuds de ruban, la toilette avaient été l'objet d'un soin tout particulier. — Eh bien, mon ami, êtes-vous prêt? dit-elle en finissant de boutonner des gants de peau de Saxe à douze boutons. Et, de son petit pied, elle frappait avec impa- Ï.E RÉVÉREND 221 tience le tapis; on voyait qu'elle avait hâte de partir. — Montez toujours en voiture, dit le colonel. Je donne un dernier ordre à Perdriol le planton, et je suis à vous. En route, madame de Beausac se félicita hautement d'avoir mis Georges chez les Pères. Il y puiserait des idées nobles, élevées; il y recevrait une bonne éducation, y prendrait de belles manières. — Hum! dit le colonel, moi j'ai connu de ces braves gens qui étaient bien communs. — Communs! eux communs! avec leurs profils réguliers, leur démarche royale! D'abord, le moyen, je vous le demande, de discuter avec quelqu'un qui disait en parlant des Pères : ces braves gens. C'étaient bien là les idées d'un colonel d'infanterie qui ne comprend rien en dehors de la théorie et de la charge en cinq temps. Et patati, et patata. Le pauvre colonel, écrasé par cette éloquence, se grattait la barbiche sans rien répondre. En arrivant dans le jardin de l'école, madame de Beausac marcha droit sur le Père supérieur. N'étaient-ils pas déjà de vieilles connaissances? Elle lui tendit en rougissant un peu une petite main que le Révérend toucha à peine; puis, Georges étant arrivé, elle se mit à marcher de long 222 LA FOIKE AUX CAPRICES en large avec le Dominicain. L'enfant servait de trait d'union et en même temps de prétexte de conversation. Mais cette conversation était soulignée de sourires, de mouvements de buste en avant, de regards caressants ; tout l'arsenal de la coquetterie féminine y passait. En vain, le Révérend voulait, sous des prétextes divers, échapper à cette causerie dangereuse, il sentait des frôlements de jupe de soie contre sa robe blanche; s'il levait la tête, il apercevait deux- grands yeux bleus frangés de cils noirs qui le regardaient en extase avec une persistance étrange; la voix de son interlocutrice arrivait a ses oreilles avec toutes sortes d'inflexions molles et caressantes. Enfin, son supplice cessa, la cloche annonça qu'il était temps de se retirer. Madame de Beausac lui prit la main et la garda cette fois longtemps, longtemps dans les siennes en lui plongeant son regard dans les yeux. Le colonel avait tout observé. — Eh bien, disait madame de Beausac triomphante, direz-vousencore que ces Dominicains sont communs? Avec-vous entendu quel noble langage? Voyez-vous, ces gens-là ont des ailes, ce sont des saints qui font un stage sur la terre. Tout en parlant elle paraissait transfigurée. On arriva à la gare, et là dans un des wagons de première, la colonelle aperçut un dominicain à LE RÉVÉREND 223 longue barbe grise et à figure patriarcale, installé dans un des coins. Sur sa robe éclatante de blancheur, il avait jeté le camail marron ; les mains croisées sur les genoux, il fermait les yeux et paraissait plongé dans une profonde méditation. Comme bien on pense, madame de Beausac n'eut rien de plus pressé que de se précipiter dans ce wagon, suivie de près par le colonel. En les entendant monter, le Révérend ouvrit les yeux et salua respectueusement. — Il me connaît déjà! pensa la colonelle avec satisfaction. Pardon, mon Père, de vous avoir dérangé dans vos méditations. —■ Oh ! madame, je ne méditais pas, c'était une pioncette, une simple petit pioncette. — Une pioncette, mon Père?... — Oui, je vais vous dire; comme je me lève de bonne heure, alors, après déjeuner, je pionce. Je me paie ma sieste, quoi. C'est, superlatif au dernier chef. — C'est vrai, dit le colonel, vous devez être bien fatigué. Mais, au moins, êtes-vous bien nourri ? — La soupe et le bœuf, et puis, il y a le rata tous les samedis. — Qu'est-ce que c'est que le rata? demanda la colonelle étonnée. — C'est un plat maigre, répondit Beausac. m LA F^OHIE AUX CAPRICES — D'ailleurs, continua le Révérend, moi, la nourriture, je m'en fiche comme d'une guigne. — Vous êtes au-dessus de ces viles considérations. — Non, je ne suis pas au-dessus. Pourquoi que je serais au-dessus ? Au contraire, ça m'est inférieur. Seulement, ce qu'il me faut, c'est mon litre, et puis mon cognac. Un gloria, Gloria in excelsis. Amen. Madame de Beausac commençait à être très étonnée. — Voulez-vous un cigare? demanda le colonel. — Avec plaisir, dit le Révérend, si cela n'incommode pas votre bourgeoise. — Comment, vous fumez ? Mais je n'ai jamais vu les Pères fumer. — Pas dans les cours. D'abord c'est pas la consigne, et puis ça effraierait les mamans. Seulement moi, pour mon goût, j'aime mieux la pipe. Sicut crat in principio et mine et sem- per. Vous comprenez, il faut bien rassurer les familles. — Mais, dit le colonel en riant, une fois dehors on se met à son aise. — Et in sœeula sœculoriun, répondit gravement le dominicain. Puis il cracha bruyamment par la portière. Madame de Beausac ne revenait pas de sa sur- LE RÉVÉREND 223 prise. Elle regardait les mains noires du Révérend, ses ongles en deuil, son pouce mordoré par la cigarette. Certainement il avait l'air vénérable, mais comme il était commun ! Il Pavait bien dit : A l'école, on se donne l'air poétique pour rassurer les familles, mais une fois sorti... Décidément, le rêve s'envolait à tire-d'ailes. Arrivée à Paris, elle avait pris en profond dégoût le digne Révérend, et c'est avec une visible satisfaction qu'elle le quitta pour remonter dans la voiture. — Si nous offrions une place au Père ? demanda Beausac, à l'oreille de sa femme. — Non, non, dit vivement la colonelle ; je suis pressée de rentrer. — Eh bien, dit le colonel, lorsqu'on fut seul en voiture, ne vous avais-je pas dit que, vus de près, ces braves gens étaient bien communs ? Madame de Beausac ne répondit pas, et resta toute pensive. Le dimanche suivant elle prétexta un peu de fatigue, et chargea Beausac d'aller seul à Arcueil. Quinze jours après, le petit Georges était retiré de chez les Pères, et placé au lycée Fontanes. Madame de Beausac était radicalement guérie. ... Seulement, un beau jour, en fouillant dans les livres de son mari, elle trouva la suscrip- tion suivante : 13. 226 LA KOIRIÎ AUX CAPRICES Location d'un costume Gratification au sapeur Perdriol avait bien nommé caporal-sapeur de dominicain 80 francs. Perdriol ... 20 — joué son rôle. Il sera à la prochaine vacance. A LA REVUE LE PLUS 15F.AU DES RÉGIMENTS DE CUIRASSIERS (Notes en manière de défilé) Le colonel. — Brun, mince, gigantesque, moustache légendaire, favoris jusqu à Toreille, 55 ans. A des chances pour passer général, mais est désolé de quitter Paris. Rien de tel que d'être près du soleil. A mis toute sa coquetterie à se présenter à la revue avec un magnifique régiment. Qui sait? En voyant ses hommes si beaux, si pimpants, si étincelants, les chevaux si bien pansés, les galons de schabraque si blancs, Ton aura peut-être des regrets et l'on reviendra peut-être sur Tordre terrible qui renvoie dans l'Est en octobre. Pourvu 228 LA FOIIIE AUX CAPRICES qu'il ne pleuve pas! Tout l'effet serait perdu! N'est pas fâché de celte occasion d'arborer au casque l'aigrette du commandement qui le distingue du lieutenant-colonel. Il y a bien aussi le dessus des épaulettes en or, mais, avec la cuirasse, cela ne se voit guère, et puis ce satané lieutenant- colonel a la rage de ne jamais conserver ses distances, et il est tellement grincheux qu'on ne peut rien lui dire. Le colonel est néanmoins persuadé que le public ne s'y trompe pas. Il voit bien tout de suite quel est le véritable chef. Il n'y a pas d'erreur possible. Le lieutenant-colonel. — Gros, gigantesque, moustache et barbiche grisonnantes, 53 ans. Paraît néanmoins plus vieux que le colonel, ce qui l'ait que, sans l'aigrette, le public pourrait se tromper. En somme le plumet tricolore est tout aussi joli que l'aigrette. C'est même plus joli. Est venu d'ailleurs à la revue exactement comme il serait venu à n'importe quelle manœuvre. Ni plus ni moins. Un bon officier doit toujours être propre. Pourquoi n'observe-t-on plus les traditions? Autrefois, la revue était toujours le dimanche qui suivait le Grand Prix ; c'était comme une nouvelle journée de courses. Tout Paris venait dans les tribunes. Maintenant on a remis la revue au i3 juillet. Pourquoi choisir un i3? A LA REVUE 229 Et puis, la moitié des personnes sont déjà parties à la campagne. Parlez-lui des belles revues d'autrefois. Dans ce temps-là il arborait la tenue numéro i. Aujourd'hui il a mis les épaulettes n° 2 ; quant à la tunique, tout le monde sait bien qu'on ne la voit pas avec la cuirasse et la mate- lassure. Si son cheval avait le pas plus long, il marcherait presque botte à botte avec son chef; malheureusement, quand il veut serrer les jambes, son cheval trottine, ce qui attire l'attention du colonel. Le chef d'escadron. — 42 ans. Très soigné, moustache cirée, barbiche, tète d'un préfet à poigne de l'Empire. Commande deux escadrons, sans en être nullement responsable; a pu, par conséquent, reporter toute sa coquetterie sur lui-même. Le collet cramoisi émerge bien en dehors du bourrelet de la matelassure, qui fait autour du cou comme un collier de commandeur; un pVtit col blanc dépasse le col de satin d'un demi- millimètre. La crinière du casque est plus longue que l'ordonnance et le couvre d'une véritable toison. La croix d'honneur brille sur l'épaulière gauche. La culotte garance ne fait pas un pli; les bottes brillent comme des miroirs. A choisi pour la revue un cheval alezan, la couleur qui 230 LA FOIRE AUX CAPRICES plaît aux femmes. Il n'y a pas une faute dans le harnachement, dans l'ajustage de la bride, toutes les boucles sont à la même hauteur, chaque courroie est à sa place. Ensemble très brillant, très militaire ci très correct. Quant à ses escadrons, leur tenue regarde les capitaines Pouraille et Briquemolle. Le gros-major. — Figure très rouge, barbe très blanche ; on dirait une praline dans du coton. Cinquante et quelques années. A toujours e'té comptable, et n'admet nullement l'éty- mologie blessante donnée à ce mot. Vous dit fièrement qu'il a d'abord été secrétaire du chef, puis brigadier-fourrier, puis fourrier, puis porte- étendard, puis lieutenant adjoint au trésorier, puis capitaine-trésorier, puis major. C'est son bâton de maréchal. Il n'espère plus rien, et ne monte jamais à cheval que le jour de la revue. Son casque le gêne un peu. Quant à ses cuirasses, il constate avec peine que l'écart a encore augmenté sous les bras depuis l'année dernière. On aperçoit maintenant une main de maielassure de chaque côté, et la courroie de taille est à son dernier cran. Cela n'a L'air de rien, mais, en campagne, ce petit écart-là serait très dangereux. Il est vrai que le major pourrait prendre comme cuirasse le numéro au-dessus. Oui, mais y a-t-il un numéro au-dessus? A LA REVUE 231 Au régiment, on a longtemps discuté pour savoir qui avait l'air le plus heureux du major lorsqu'il descendait de son cheval, ou de son cheval lorsqu'il était débarrassé du poids du gros-major. Le capitaine-commandant. — Barbe poivre et sel, nez en bec d'aigle, figure rébarbative. S'est tellement occupé de l'escadron qu'il n'a pas eu le temps de penser à sa propre tenue. Est rasé à la diable, s'est habillé en cinq minutes, après être resté jusqu'au dernier moment à turlupiner les hommes dans les chambrées. Depuis huit jours a passé des revues de pantalons, des revues de bottes, des revues de casque, de cuirasse, de lame de sabre, de selle, de schabraque, de ferrure, de revolver, de musette, etc., etc. A attrapé son chef, mis au clou tous les sous-officiers, fourré au bloc tous les brigadiers, et a juré à chaque homme en particulier qu'il « le ferait mourir sur la paille des cachots ». Bref, s'est donné un mal du diable, puis au dernier moment a appris que son escadron était brisé pour renforcer l'effectif des autres. Et l'on dit qu'il y a une justice au ciel ! Tout cela parce qu'il ne fait pas de visite à la femme du colonel. Le capitaine en second. — Blond, 27 ans. 232 LA FOIRE AUX CAPRICES très élégant, très svelte ; a poussé les raffinements du bien-être jusqu'à l'art des combles. A, comme casque, un petit chaudron qui fait un effet merveilleux, mais ne pèse pas une livre; a, de même, des cuirasses de fantaisie légères comme des plumes. Inutile de dire qu'il n'emporterait pas ces joujoux-là en campagne. A fait coudre après une matelassure des manches et des pans de tunique, ce qui est très frais sans doute, mais il serait bien attrapé si l'on faisait enlever les cuirasses. N'a jamais pu se décider à faire comme les autres et a horreur de l'ordonnance. A des bottes Chantilly, un sabre de chasseurs ; sa jument elle-même a un mors anglais. N'est jamais pincé, pour la bonne raison qu'il n'a pas de place bien déterminée, et qu'il galope toujours le plus loin possible des autorités. Est heureux comme un roi, n'a plus de peloton et n'a pas encore d'escadron; aussi, considère la revue comme une véritable partie de plaisir. Pendant le repos, tandis que tous les autres officiers étaient obligés de rester avec leurs hommes, a donné rendez-vous à Lucie Régnier et à Valentine Tribord, et a été avec elles manger des petits gâteaux chez Rouzé. Valentine a voulu absolument que la jument du capitaine avalât un baba et un éclair au café. On s'est bien amusé. Quel dommage de quitter Paris! A LA REVUK 233 Le lieutenant en premier. — 3i ans. Brun, maigre, teint olivâtre. La statue du devoir. On n'est pas créé et mis au monde pour s'amuser, et une revue n'est pas une plaisanterie. Très sérieux, très correct, casque droit, jugulaire bien ajustée, épaulettes d'ordonnance, cuirasse d'ordonnance ; comme sabre, la grande latte, — c'est très lourd, mais c'est l'ordonnance ; — gros gants en daim pour la même raison. A horreur des « farceurs qui ne font pas leur métier », a passé un à un ses hommes en revue avant de partir, depuis la pointe du casque jusqu'à la semelle des bottes. A rajusté lui-même plusieurs gourmettes, resserré plusieurs sangles, a dessellé trois chevaux qui n'étaient pas ajustés à son idée, et a flanqué toute la charge par terre. A consigné son maréchal des logis. Sait que sa punition sera levée pour la revue, mais le repincera à sa prochaine semaine. Bon serviteur, mais bien ennuyeux. Le lieutenant en second. — 38 ans, bonne figure ronde, moustache gaie, air jovial, nez légèrement rubicond. Pose pour l'officier qui ne se fait jamais de bile. Est venu à la revue à la papa, et tient avant tout à être à son aise. Casque en arrière, jugulaire lâche, col vaste, tunique laissant un jeu libre à tous les mouvements, quitte à faire tous 234 LA FOIRE AUX CAPRICES les plis possibles. Il vaut mieux avoir des plis à son uniforme que dans son existence. Culotte de zouave, hottes ou l'on pourrait entrer deux pieds comme le sien, ce qui n'est pas peu dire. S'occupe peu de son peloton et s'en rapporte à son maréchal des logis dont il a fait un peu son ami. Les jours où ça va mal, trouve que cela pourrait encore aller plus mal. Grande philosophie. Punit peu. Répète souvent : « Si l'on tuait tout ee qui est gras, il ne resterait personne. » A un bon vieux cheval de quatorze ans qui trotte doux et qui connaît sa théorie comme pas un. Quant à lui, il admire beaucoup les naïfs qui considèrent une revue comme un événement. 'Depuis vingt ans qu'il est au service, il en a passé des revues... Eh bien ! c'est toujours la même chose. Le premier sous-licutenant. — 2'} ans, brun, pâle, mince, remarquablement joli garçon. Petite moustache brune retroussée en chat. Coiffé a la Capoul avec raie jusqu'au milieu du dos. A attrapé quatre jours d'arrêt du capitaine Brulard pour avoir fait onduler d'une manière ridicule (sic) la crinière de son casque. Montre un peu de linge au-dessus du col, fait manchette avec affectation. Gants de peau de Suède blancs a trois boutons. Cuirasse passée a la gourmette, cambrée, bombée et ajustée comme si elle sortait de chez une cou. A LA HEVIIE 238 turière en renom. Bottes à bouts pointus avec talons sous le milieu du pied, éperons en argent. A dans la poche un mouchoir de batiste parfumé avec lequel il éponge les oreilles de son cheval. Eût mis à ce dernier volontiers deux boutons de rose au frontal, mais n'a pas osé. En revanche, l'a fait natter en tresses la veille. On n'a défait les nattes que le matin de la revue. Le cheval était tellement frisé qu'il a fallu ensuite brosser pendant une heure avec de Peau. Heureusement que le capitaine Brulard n'était pas du côté de la crinière, sans cela le sous-lieutenant eût attrapé quatre jours de plus. Espère bien que mademoiselle Nina Trompette le verra dans toute sa gloire. Lui a envoyé un billet de chaise, et lui a bien expliqué qu'il commandait le deuxième peloton du troisième escadron. Est très contrarié parce qu'on a défilé la gauche en tête et que le troisième escadron se trouve le second. Évidemment, Nina va se tromper et envoyer des baisers à Tournecourt. Le deuxième sous-lieutenant. — 35 ans. La statue de Porthos. Tète énorme, torse énorme, voix énorme. Rouge à faire plaisir. Croit toujours que c'est arrivé. Rien de beau comme une revue, rien de splendide comme un régiment de cuirassiers. Parle du corps avec emphase. Dit m I,A FOIRE AUX CAPRICES volontiers en racontant la bataille de Gravelotte. — A ces crinières flottantes, à ces casques étin- celants, l'ennemi croyait se voir attaqué par des lions ! Inutile de lui faire observer que les lions n'ont pas de casque. Est fermement persuadé que les cuirassiers sont un corps d'élite. On n'a pas osé leur enlever le col noir ni la houppette du casque comme aux dragons. Voilà une preuve. Regrette du fond du cœur les anciennes manœuvres et tous les beaux commandements de jadis. I! avait une façon à lui, à chaque nouveau changement de direction, décrier: «Tournai... droate! en avant!!! » qui attirait l'attention de toutes les tribunes. Que diable : on a du coffre ou on n'en a pas, et l'on aura beau dire, les Temmes sont toujours sensibles... à ces choses-là. Le médecin-major. — Tricorne en arrière, pas de jugulaire, cheveux longs, 5o ans. Col brodé, mais gras. Tunique ayant l'air d'une redingote. Tâche de paraître aussi peu militaire que possible et arbore toujours, à chaque revue, une paire de splendides lunettes à branches d'or. A l'horreur de ces petites fêtes-là, et demande sérieusement pourquoi on ne lui permet pas, par un temps pareil, d'emporter un parapluie. A LA UEVl'E Pour être militaire, on n'est pas pour cela imperméable, et d'ailleurs; il n'est pas un homme de guerre, lui ! Dieu merci, il pense que l'homme a quelque chose de plus important à faire, au xix° siècle, que d'être de la chair à canon. Au fond, méprise absolument tous ces traîneurs de sabre. Lui, il est un homme de science, et, les jours de revue, on devrait bien le laisser à ses chères études. Est tellement persuadé que les cuirassiers ne sont jamais malades les jours de revue, qu'il a emporté sa trousse absolument vide. Le vétérinaire. — 40 ans. Brun, ciré, ficelé, sanglé, tricorne sur l'oreille, jugulaire sous le menton. Je vous demande un peu s'il est permis de venir à une revue aussi mal tenu que le docteur. Que diable ! on est officier ou on ne ne l'est pas ! A le cheval le mieux pansé, et le mieux dressé, — du moins, c'est lui qui le dit,— de tout le régiment. Pendant le défilé, restera un peu en arrière du dernier peloton, pour trotter isolément devant les tribunes. Son cheval viendra rejoindre les camarades, et trottera en steppant à des hauteurs prodigieuses. Qui sait? Les gens qui ne se connaissent pas très bien en uniformes, le prendront peut-être pour le général commandant la brigade suivante. Ne riez pas: le eas s'est déjà présente. 238 LA FOIRE AUX. CAPRICES Le maréchal des logis trompette. — Hors d'âge. A toujours été au régiment. Chevronné, médaillé, galonné, joue du piston comme personne. A certainement beaucoup contribué à ce qu'on ne donnât pas la cuirasse aux musiciens. Est très inquiet parce que ses hommes ne savent pas encore très bien la Marseillaise, et a peur qu'on ne la demande. Une revue iaii-elle partie des circonstances où il faut jouer cet air national ? S'est renseigné auprès du major qui lui a répondu : Allez vous faire f..., vous et votre Marseillaise ! C'est égal, si on la demande, l'exécution sera épouvantable... et le régiment n'est déjà pas trop bien en cour. Le maréchal des logis. — 21 ans. Sort de Saumur, beaucoup de prétentions. Tire le meilleur parti de son uniforme; mais le moyen, je vous le demande, d'être élégant avec un pantalon basané, et une tunique retroussée par derrière, juste assez pour laisser voir... la boucle du pantalon ? Pourquoi n'a-t-on plus les retroussis rouges et les gants à crispin comme les cuirassiers de la garde ? Si l'on veut que les sous-officiers aient du prestige, il faut leur donner une tenue distincte. C'est comme ce matin : le lieutenant lui a dit A LA REVUE 239 devant ses hommes que son peloton était rempli iïaiidouillcs. Si on se figure que c'est avec des procédés semblables qu'on relèvera la France ! Est enchanté d'être à l'aile gauche du côte des tribunes, et est persuadé que, rien qu'à sa façon de trotter à l'anglaise, tout le monde reconnaîtra les principes de Saumur. Le cuirassier Caprilon, dit le vieux pompon.— Aura sa retraite dans deux ans. Grosse moustache, immense barbiche. Joues creuses. Ce malin a été donné en exemple à tous les jeunes de l'escadron — comme le mieux astiqué du corps, — ce soir se grisera abominablement en revenant et couchera à Vours, pour sûr. S'il ne se grisait pas un jour de revue, ce ne serait pas une vraie revue. A le respect des traditions. Le cuirassier Ratabuul. — 25 ans. nez retroussé moustache naissante; pense avec une joie indicible qu'il est de la classe. C'est sa dernière revue. Cette idée l'a empêché de se brosser et de se cirer, avec la même conviction que, jadis, le capitaine Brulard lui a dit : Pour un cavalier de première classe, c'est ordinaire. — C'est possible, mais quoi ? il est de la classe. Le cuirassier de Belgueule. — 18 ans. Figure LA KOIKE AUX CAPIUCES distinguée, encore imberbe. S'est engage parce que son père ne voulait pas lui donner plus de cinq louis par mois. C'est sa première revue. Espère bien que la famille va être éblouie en le voyant défiler, malheureusement les caleçons du gouvernement l'ont légèrement escorié. Se tient droit quand même, mais au prix de souffrances inouïes. Au fond, croyait qu'une revue détail plus amusant, et commence à être un peu désillusionné. Le cuirassier Poirot, dit le cuirassier raisonneur. — Pourquoi qu'on lui z'a donné un casque trop grand pour lui qui offusque sa vue ? Pourquoi qu'on le force à mettre une cuirasse pour se balader à Longchamp où il n'y a pas d'ennemis ? Pourquoi qu'on lui donne un plumet et pas de chaussettes ? Pourquoi qu'autrefois on recommandait de sentir la botte et que maintenant on ne la sent plus ? Enfin pourquoi l'a-t-on fait entrer dans les cuirassiers, alors que le rêve de toute sa vie était d'entrer dans la manutention????? Le cuirassier Guignard , dit le cuirassier malheureux — Il a perdu son plumet, l'attente de son épaulette est décousue, ses gants sont craqués, son bouton de sous-pied a cassé et à A LA REVUE m chaque temps de trot le pantalon remonte. Tout à l'heure on va voir sa jambe. Au départ le lieutenant a trouvé son cheval mal sellé et a flanqué sa charge par terre. Toutes ses petites brosses à astic ont roulé dans la cour du quartier et son bonnet de pansage a disparu dans le trou au fumier. Est criblé de punitions, sale comme un peigne et complètement abruti par le malheur. Au défilé, recevra probablement un coup de pied de cheval ou s'abattra avec sa monture juste devant lu tribune présidentielle. 14 AMOUR ET MYSTÈRE I Tous les officiers qui ont eu l'honneur de tenir garnison à B... ont certainement connu celle qu'on appelait la baronne. Baronne parfaitement authentique, ayant été mariée jadis légitimement au baron de Beaurain, gentilhomme poitevin. Le pauvre baron n'avait pas d'ailleurs fait long feu, et au bout de deux ans de félicité exagérée, il avait bien vu qu'il n'était pas assez carré d'épaules pour satisfaire aux exigences de sa redoutable moitié, et il avait rendu à Dieu une belle âme dans un corps éreinté. 24* I,A FOIRE AUX CAPRICES La baronne avait coutume de dire en parlant de lui que du moins il n'était pas mort à la peine. Depuis ce temps elle avait continué à vivre à B... libre, indépendante, sans aucun souci de la morale ni des lois, prodiguant successivement ses faveurs à tous les beaux garçons qu'elle distinguait dans les nombreux régiments de cavalerie qui s'étaient succédé depuis dix ans à B... et professant d'ailleurs les idées les plus larges sur la hiérarchie militaire. Après avoir été longtemps la maîtresse d'un commandant, elle avait adoré un brigadier- trompette, et tout autour de la glace de sa chambre, dans un pêle-mêle des plus réjouissants, étaient accrochés en grande tenue de service et dans des poses héroïques, les portraits des heureux cavaliers qui avait eu le plaisir d'être distingués par elle. Lorsque le même régiment restait trop longtemps à B..., la baronne se permettait alors, pour varier, quelques faiblesses dans le civil : Cabirol, la basse noble du Grand-Théâtre, John Lewis, un gymnasiarque du cirque Bouthor, et bien d'autres auxquels madame de Beaurain n'avait jamais demandé que d'être jeunes, beaux et vigoureux. Pour le moment elle était très éprise du capitaine de Poigne. Quarante-cinq ans, brun, velu, stature colossale, il avait tout pour lui. Malheureusement pour la belle qui aimait assez AMOUR ET MYSTÈRE U& à s'afficher au bras des gens, le capitaine de Poigne, porté pour le grade de chef d'escadron, était obligé d'éviter le scandale et de mettre un certain mystère dans sa liaison. Les débuts en avaient été trop retentissants. Le capitaine avait trouvé un soir le chanteur Cabirol qui était revenu prendre une tasse de thé. En vain la baronne avait voulu alléguer qu'elle désirait des leçowsde chant, et à l'appui de son dire elle avait montre un piano dans sa chambre à coucher. De Poigne avait saisi Cabirol par les épaules et l'avait mis dehors à coups de botte. Le bruit de la lutte avait attiré la garde, et si le capitaine n'eût pas été reconnu de ses hommes, il est probable qu il eût été mené au poste. il i — Encore une histoi rc comme celle-là, de Poigne, avait dit le colonel Tournecourt, et il me faudra, à mon grand regret, vous rayer du tableau d'avanr cément. i« "■< Aussi le capitaine de Poigne prenait-il les plus grandes précautions. Il ne se rendait chez sa belle que la nuit, en manteau couleur muraille, ou tout au moins aux heures ou tout le cadre était réuni au café. Comme il arrive toujours en pareil cas, les difficultés avaient encore augmenté l'amour du capitaine, et non seulement le passé accidenté de la baronne ne le désillusionnait nullement; mais encore il éprouvait une espèce de jouissanee 14. 2i0 l,A I OIRE AUX CAPRICES acre à penser qu'il avait enfin à lui tout seul cette femme qui avait été à tant d'autres. — Évidemment, se di'sait-il, elle est encore bien jolie, mais enfin elle n'est plus de la première jeunesse, et avec moi elle doit trouver qu'elle est arrivée au port. Le fait est que la baronne était encore excessivement agréable. Grande, un peu majestueuse, elle avait de grands diables d'yeux très cernés au travers desquels passaient parfois toutes sortes de lueurs étranges. Les cheveux d'un noir bleu descendaient très bas sur le front et un peu en favoris le long des oreilles. Toujours admirablement mise, c'était la seule femme qui sût s'habiller à B..., et ses dessous de dentelle, ses bas de soie et ses balayeuses révolutionnaient la Grande Rue. Avec cela un parfum très spécial, très énervant, qui laissait derrière elle, quand elle passait, comme un sillage d'odeurs. Bien entendu, les femmes de la société la détestaient. Au spectacle, sur le mail, aux concerts de la Société philharmonique, les mères défendaient a leurs filles de s'asseoir à côté d'elle, et les obligaient, le cas échéant, à changer de place pour éviter ce dangereux voisinage ; en revanche les pauvres l'adoraient. La main de la baronne était toujours aussi largement ouverte que son cœur, et jamais un malheureux n'était venu en vain AMOUR ET MYSTÈRE 247 sonner à ce petit hôtel de la rue des Halles, dont le seuil avait vu passer tant d'amoureux. Sur ces entrefaites, on vit arriver a B... M. de Larmejane, jeune sous-lieutenant tout frais émoulu de Saumur. C'était un grand garçon, mince, blond, presque imberbe, et remarquablement élégant de tournure et de manières. Très riche, membre de plusieurs clubs, n'ayant jamais quitté Paris avant d'entrer au régiment, il promenait depuis quelques jours son ennui dans les rues de la petite, ville de province, rêvant à Lucie Régnier, Valen- tine Tribord, Berthe Taupier, et à cent autres belles petites qui avaient jadis ensoleillé sa première jeunesse. Où trouverait-il à B... le luxe auquel il était habitué? Les ouvrières à la mécanique qui lui avaient été signalées par les camarades comme des vertus peu farouches lui avaient fait horreur avec leurs bas blancs douteux, leurs jupons sales et leurs bottines éculées. Gâté par son passé, il lui fallait des corsets de satin, des chemises garnies de valenciennes, des peignoirs de crêpe de Chine, toutes choses absolument inconnues à B... Aussi préférait-il s'abstenir et étonner tous les officiers par la pureté de ses mœurs. La baronne, de son côté, avait appris avec un vif plaisir l'arrivée à B... d'un officier nouveau, jeune et joli garçon. Elle avait vu bien vite LA FOIRE AUX CAPRICES qu'il était le second sous-lieutenant du 3° peloton du 4 e escadron, et chaque fois que les trompettes du 4° (elle les connaissait tous) arrivaient par la rue des Halles, elle s'établissait à la fenêtre, non sans un certain battement de cœur. Ce qu'il y avait d'extraordinaire chez la baronne, c'est qu'à chaque nouvelle aventure, c'était toujours la même émotion. Larmejane s'avançait indolent et superbe en tête de ses hommes. En petite tenue, culotte et grandes bottes, le grand képi à visière ronde un peu incliné sur les yeux, le stick sous le bras, il lisait attentivement la carte dans le but d'exécuter des patrouilles latérales suivant une direction donnée. C'était bien là le type du jeune officier de la nouvelle école, mince, svelte, jeune et travailleur, avec un chic spécial de sportman ne rappelant en rien les képis sur l'oreille, et les moustaches cirées de jadis. Quelle différence avec de Poigne! Madame de Beaurain tressaillait d'aise, c'était tout à fait un morceau de choix. Quant à Larmejane, absorbé dans son travail, il n'avait rien vu. Certain dimanche, la musique du régiment jouait sur le mail. Larmejane, qui le matin s'était laissé traîner sans conviction au marché, dans l'espoir d'y trouver quelque type de paysanne, avait consenti pour le même motif à venir à la AMOUR ET MYSTÈRE 210 musique avec trois de ses camarades. Au milieu des rangs pressés des chaises, les trois officiers gigantesques marchaient lentement, les mains derr. rière le dos, laissant tomber des regards distraits sur la foule. Tout à coup Larmejanc aperçut la baronne qui le mangeait des yeux. Son costume en foulard écru tout simple, bordé de dentelles maïs, faisait contraste avec les toilettes voyantes et criardes qui l'environnaient. Son chapeau de paille Nittiche, placé en avant, laissait la ligure, dans une demi-teinte sans cependant dissimuler l'éclat étonnant des yeux; les mains gantées de peau de Suède maniaient un éventail tandis que sur le barreau de la chaise on apercevait un pied finement chaussé dans un soulier découvert et un bas de soie bleu brodé à côtes. — Tiens! tiens! s'écria Larmejanc; ah cà, il y a donc une femme ici ? — Il n'y en a même qu'une, et c'est la baronne ; seulement la place est prise, précisément par votre capitaine-commandant. — Diable ! — Voulez-vous que nous vous présentions tout de même? Il nous semble, en effet, que depuis cinq minutes, la belle vous envoie du bout de son éventail d'imperceptibles baisers. — Présentez toujours! dit Larmejanc. Deux secondes après il saluait, cinq minutes m (.A l'OIHE AUX CAPRICES après on lui serrait la main à la lui briser, et dix minutes après ou l'invitait à venir prendre le thé à dix heures. Ce soir-là Larmejane à la pension fut d'une gaieté folle. Au dessert il raconta, au milieu de rires homériques, la légende du Commandant Forterripeigne et l'histoire du Hussard qui i permuté dans un régiment de dragons; et comme la gaieté altère, on vida à cette occasion un nombre très respectable de bouteilles de vin de Champagne, et Ton but aux succès du jeune sous- lieutenant. Au café, la fête continua par un punch, puis Larmejane, un peu lancé, se rendit chez le coiffeur de la Grande Rue pour se faire friser au petit fer. Ceci fait, il rentra chez lui pour endosser à tout hasard la chemise de soie des conquêtes. Il était en train d'en nouer triomphalement les deux cordelières, lorsqu'on frappa à sa porte, et le fourrier lui remit le petit mot suivant : « Note du Capitaine. » M. de Larmejane. de ronde ce soir, 10 heu res. Ne pas oublier de visiter le poste des che • vaux au vert. » Signé : H. de Poigne. » AMOUR ET MYSTÈRE 251 — Sacrebleu ! s'écria Larmejane, cela tombe bien mal. Et ce diable de poste du vert qui est situe au moins à trois lieues d'ici ! Voilà mon pauvre rendez-vous flambé. Et après avoir envoyé à la baronne un petit mot navré pour s'excuser, il partit avec sa frisure, ses parfums et sa chemise de soie pour réveiller à douze kilomètres un vieux maréchal-des-logis qui lui annonça entre deux bâillements qu'il n'y avait rien de nouveau. Quand il revint, il était vraiment trop tard pour risquer une première visite ; il se consola en pensant qu'il s'était annoncé sur son billet pour le lendemain une heure. — Eh bien ? lui dirent les camarades, le lendemain matin à déjeuner. — Partie remise ! s'écria Larmejane. J'étais de ronde, mais aujourd'hui à une heure, j'ai des chances. Peut-être le jeune sous-lieutenant eût mieux fait de setaire, car, par un sigulier hasard, il fut commandé pour une revue de bottes à une heure, Le capitaine lui recommandait de bien vérilicr les numéros matricules et d'accorder des remontages dans des proportions très larges. Le pauvre Larmejane écrivit un deuxième billet pour expliquer qu'il était retenu par son service, et l'heure qu'il espérait consacrer à l'amo ur 2?i2 I,A FOIRE AUX CAPRICES se passa à manier des vieilles tiges de bottes et à Vérifier si un ressemellage était suffisant, ou s'il devait, suivant l'autorisation de son excellent capitaine, accorder des remontages avec une prodigalité sardanapalesque. Il Larmejane fut tiré de cette agréable occupation par un petit billet parfumé sur papier eau du Nil que lui apportait le brigadier de garde. La baronne lui disait que puisqu'il était toujours pris dans la journée, elle l'attendait pour prendre une tasse de thé (toujours la tasse de thé) à onze heures et demie le lendemain soir. Onze heures et demie, c'était clair ! Une femme qui pour la première visite vous permet de venir à une heure aussi avancée, ne saurait être animée que d'intentions très bienveillantes. Le jeune officier se consola donc de voir retarder de vingt-quatre heures une tasse de thé qui paraissait certaine, et le lendemain à huit heures du soir... il fut commandé de marche de nuit. V> 254 LA FOIRE AUX CAPRICES Le capitaine de Poigne lui recommandait surtout d'expliquer aux hommes comment on s'orientait par la lune, comment on trouvait la Polaire, la Grande Ourse, la Petite Ourse. Et il y avait en marge, en grosses lettres : « Ne vous occupez pas de Vénus. » Larmejane comprit le sens menaçant de cette dernière ligne, et, le nez en l'air, se plongea toute la nuit, à la tête de son peloton, dans l'étude de l'astronomie. Nous n'avons pas besoin de décrire son exaspération ; sa rage était d'autant plus grande qu'il sentait bien que c'était la rivalité du pot de terre contre le pot de fer. Que fut-ce le lendemain matin lorsqu'il reçut de madame de Beaurain un petit mot très sec, lui disant qu'elle lui défendait désormais de mettre les pieds chez elle ? Évidemment la baronne l'avait attendu toute la nuit et devait être furieuse. La partie était momentanément perdue ; le pauvre sous-lieutenant se résigna et jura d'avoir sa revanche un jour ou l'autre. Quant à de Poigne, il affectai 1 des airs de plus en plus conquérants. Excité par le danger et par l'obstacle, il commençait à se départir de ses habitudes de prudence. Au lieu de n'aller voir son amie qu'à la nuit tombante ou aux heures du café, il commettait l'imprudence de se rendre chez elle à n'importe quel moment ÀMOl'H ET MYSTÈRK «s de la journée, se contentant seulement, avant de franchir le seuil, de jeter un regard circulaire dans la rue des Halles, pour s'assurer qu'aucun pantalon garance ne pointait à l'horizon et que les promeneurs étaient rares. C'est qu'en effet, il y avait tant d'aventures, tant de batailles, tant de rencontres dans ce petit hôtel à volets verts, que toute la ville connaissait la demeure de la baronne, et il y avait bien peu d'indigènes qui, en passant, ne clignassent de l'œil en souriant d'un air mystérieux ; l'on ne pouvait être vu entrant ou sortant de ce lieu trop connu sans braver l'opinion publique. Larmejane savait tout cela et cherchait à profiter de la situation, lorsqu'un beau jour il rencontra dans les rues de B... une troupe de musiciens ambulants des plus pittoresques. Les femmes jouaient du tambour de basque en accompagnant une mélopée traînante ; les hommes barbus, avec des faces couleur de terre, soufflaient dans une espèce de peau de mouton dont ils tiraient des sons inouïs ; enfin, pendant ce concert diabolique, trois ou quatre bambins presque nus dans leurs guenilles, tout drôles avec leurs cheveux crépus et leurs grands yeux noirs dansaient en se tenant par la main. C'était précisément jour de marché, et l'affluence des paysans était très grande à B...; partout où 256 I,A FOIRE AUX CAPRICES paraissaient les musiciens, c'était une cohue énorme. Leurs costumes, leurs chants, leurs contorsions, leurs cris rauques, tout en eux était fait pour étonner une petite ville peu habituée à pareil spectacle. — Quel dommage, pensait Larmejane, que le capitaine soit aujourd'hui à la revue de l'intendant! Je les aurais envoyés jouer dans la rue des Halles, la baronne est très généreuse et a 1res bon cœur... Qui sait...? A tout hasard, il se dirigea vers l'hôtel à volets verts; arrivé à l'extrémité de la rue, il aperçoit une silhouette à lui connue qui se dirigeait à grands pas vers la porte de la baronne. C'était bien le capitaine de Poigne, qui profitait d'une heure de liberté avant la revue pour aller au galop présenter ses hommages à sa bien-aiméc. .Larmejane courut aux musiciens; il glissa un louis à un grand vieillard à barbe blanche, le chef de la bande, et lui dit d'emmener tout son monde chanter devant la maison de madame de Beaurain, dont il lui donna minutieusement l'adresse. Celui-ci obéit, et bientôt toute la troupe se mit à exécuter ses exercices devant l'hôtel désigné. Ce qu'avait prévu le sous-licutenant arriva. La baronne ouvrit immédiatement sa fenêtre, et reconnut par une pluie de menue monnaie celte IMOUR ET MYSTÈRE 2S7 sérénade inattendue. Les musiciens, transportés, exécutèrent dans leur joie des danses macabres, et poussèrent des cris gutturaux qui, le tambour de basque aidant, eurent bientôt attiré une foule immense devant la petite porte. C'était un véritable délire, jamais on ne s'était autant amusé. La nouvelle s'était répandue de proche en proche, et de tous les quartiers les familles descendaient pour assister à ce spectacle. Et pendant ce temps, le malheureux de Poigne, caché derrière le rideau, calculait avec fièvre les minutes qui le séparaient encore de l'heure de la revue. Le temps passait et les musiciens reconnaissants ne paraissaient nullement disposés à s'en aller. Allait-il donc être obligé de sortir de l'hôtel en plein jour devant toute la ville ? Quel scandale ! C'était impossible. D'un autre côté, manquer à une revue de l'intendant ! Il voyait tous les chevaux rangés sur un rang dans la cour du quartier, tous les paquetages ouverts derrière les chevaux, chaque officier de l'escadron et chaque cavalier à son poste : tout le monde était présent, tout le monde... sauf le capitaine. Et il entendait à ses oreilles la voie aiguë de l'intendant crier. — Ah ça, mais il n'y a donc pas de capitaine ? Où est le capitaine ? LA FOIRE A I X CAPMCES Et alors le commandant, le lieutenant-colonel, le colonel constataient l'absence du capitaine de Poigne ; il manquait à une revue de l'intendant, il était réprimandé, mis aux arrêts, rayé du tableau d'avancement ? Cette dernière idée le détermina. — Bah ! pensa-t-il, je trouverai peut-être le moyen de me glisser dans la foule sans qu'on fasse attention à moi. Malheureusement la foule avait formé tout autour de la porte de l'hôtel comme un arc de cercle, et lorsque de Poigne, pâle mais résolu, apparut sur le perron avec sa grande taille, ses épaulettes et ses croix, il y eut un tel cri d'étonnement dans la foule que pour un moment on en oublia les musiciens. — Le capitaine s'écria-t-on, le capitaine qui ose sortir de chez la baronne. En plein jour c'est une horreur, une indignité! S'afficher ainsi... Avez- vous vu comme il était rouge ? Les traces de l'orgie ! De Poigne, effaré, voyait l'attention terrible dont il était l'objet. Fou de rage, à grands coups de coude, il se fraya un passage à travers tous les spectateurs qui le regardaient en ricanant, et il se dirigea en courant vers le quartier. Il y arriva trois minutes en retard..., juste AMOVR ET MYSTÈRE assez à temps pour s'entendre donner huit jours d'arrêts. Le soir même, Larmejane sonnait à son tour à la porte de madame de Beaurain. La nuit était venue, les musiciens étaient partis depuis longtemps, et le plus grand silence régnait dans toute la rue des Halles... — Il y avait bien longtemps, lui dit en riant la baronne, que la théière était sur le feu. mais rinfusion n'en sera que plus forte. Et le fait est que ce thé fut exquis. i SOUMISSION OU DÉMISSION I Pouraille quittait Paris. Le beau Pouraille, comme rappelaient ces dames, allait retourner en province. C'était invraisemblable, tellement invraisemblable que l'ami Tosté avait dit au Cercle : — Je ne veux pas m'attend ri r avant l'heure, et je ne pleurerai que quand je l'aurai vu, de mes yeux vu en wagon. Et cependant cela était. Là veille on avait envoyé, du bureau de la cavalerie, la petite note suivante : « Le capitaine Pouraille, attaché a l'état-major «. 262 LA FOIRE AUX CAPRICES du gouverneur de Paris, rejoindra son régiment à Pont-à-Mousson. » C'était bref, et cela cachait tout un drame. Tous les jours on lit sans y penser dans le Moniteur de Varmée, de petites nouvelles semblables, sans réfléchir aux chagrins causés par ces deux lignes. Admire-t-on assez l'abnégation de l'officier, qui, du jour au lendemain, au premier ordre donné, quitte sa Camille, ses relations, s'arrache à ses habitudes élégantes des Clubs et du monde, et retourne sans mot dire reprendre le collier du service dans quelque petit trou ignoré de France ? Réfléchit-on que cet officier, riche, indépendant, n'aurait qu'un petit mot à écrire pour donner sa démission et reconquérir sa liberté ? Eh bien, ce petit mot on ne l'écrit pas ; par esprit de devoir on retourne à son poste, et un beau soir on dit adieu à tous les camarades, on serre dans les tiroirs toutes les cartes d'invitation accrochées à la glace, toutes les lettres de femmes, tous les souvenirs delà vie de Paris, et, le cœur un peu gros, on s'embarque pour la province avec L'agréable perspective de reprendre la semaine le dimanche suivant. Pour notre part, nous trouvons cet acte, si simple en apparence, tout bonnement héroïque. Chaque jour Pouraille rencontrait quelque SOUMISSION OU DÉMISSION 263 ami venant lui serrer la main d'un air de circonstance : — Eh bien, mon pauvre ami, on dit que vous êtes épure? — C'est très vrai, je retourne à Pont-à-Mous- son. — Vous! Donnez donc votre démission ! donnez-la donc, mon cher, donnez-la donc ! Les femmes lui tenaient le même langage; mais Pouraille résistait de son mieux à toutes ces suggestions dangereuses. A son insu, son métier lui tenait au cœur bien plus encore qu'il ne s'en doutait lui-même. Quand on a vécu quinze ans au milieu de cette camaraderie de l'armée, qui vous permet de trouver partout où vous allez l'hospitalité la plus cordiale, des mains largement ouvertes et toutes prêtes à serrer les vôtres, on hésite à rompre le lien qui vous attache à cette grande famille militaire, à tous ces compagnons de plaisirs et de dangers. Le capitaine était donc bien décidé à partir, et employait ses derniers quinze jours de sursis à faire ses visites d'adieux. Il y avait surtout une femme qui allait terriblement lui manquer. La belle lady Helena Campbell était devenue, en effet, pour Pouraille un peu plus qu'une amie, sans avoir jamais consenti d'ailleurs à devenir sa maîtresse. On s'était rencontré dans les bals de cette LA FOIÏtE AUX OAPIUCKS colonie étrangère qui a accroché ses nids tout autour de l'Arc-de-triomphe. Pouraille, avec sa nature un peu abrupte, s'était laissé prendre par le charme étrange et les coquetteries instinctives de la blonde lady. Elle avait une manière à elle d'écouter, le cou un peu penché de côté, avec des mouvements de tête qui le ravissaient. Avec cela, une voix mollement caressante et atteignant parfois les gammes les plus élevées comme un gazouillement d'oiseau. Bref, le capitaine était devenu absolument fou de la belle Anglaise et lui faisait depuis longtemps déjà une cour assidue. Lady Helenane paraissait nullement le détester, et bien souvent il lui avait semblé qu'elle était toute prête à dire oui; mais voilà, il partait, et c'était bien dommage. Ce jour-là, Pouraille sonna à la petite porte de l'hôtel de la rue Galilée, gravit un escalier tout tapissé qui lui était bien connu, et, soulevant une portière, entra dans le boudoir où Helena avait l'habitude de le recevoir. Elle était assise dans une petite chauffeuse très basse devant le feu, et regardait pensive les jeux de la flamme; en entendant Pouraille entrer, elle tourna la tète et lui dit, en lui tendant la main : — Dites-moi, mon cher, est-ce vrai? les journaux annoncent que vous partez. — Oui, je suis rappelé à mon corps. Ne riez SOUMISSION 01! DÉMISSION 268 pas; je vous assure que je laisse à Paris trop de moi-même pour ne pas être très remué de cet exil. — Je comprends cela, un garçon aussi„répandu que vous dans le monde. Vous regrettez votre Cercle, vos amis, le foyer de l'Opéra. — Non, je ne regrette absolument qu'une chose... vous ! — A combien de femmes avez-vous dit cela aujourd'hui? demanda ladv Helena, d'un air moqueur. Pouraille lui prit la main. — Vous avez tort de plaisanter, et vous devriez avoir un peu de pitié pour celui qui part. Depuis longtemps vous savez bien que je vous aime; pour vous, j'étais prêt à accomplir toutes les folies, tous les sacrifices... Il s'était jeté à ses pieds, et elle, sans le repousser, lui avait placé ses deux mains sur les épaules, tout en le regardant avec ses grands yeux étranges. — A quoi bon, mon cher? vous savez bien que je ne suis pas la femme d'un caprice passager, et puisque vous partez, il est fort heureux au contraire que nous ne soyons restés que bons amis. — Alors, si j'étais resté?... — Oh! alors, j'aurais vu... Peut-être... avec le 266 LA FOIRE AUX CAPRICES temps... mais le régiment vous appelle, n'y pensons plus. — Pensons-y beaucoup, au contraire, s'écria Pouraille, qui voyait s'entrouvrir devant lui un horizon radieux ; alors, si je restais à Paris, si je ne retournais pas à Pont-à-Mousson, en un mot, si je donnais ma démission ?... — Vous! allons donc! vous aimez bien trop votre métier pour cela. — J'avoue que je ne renoncerais pas à ma carrière et que je ne quitterais pas mes camarades sans un grand déchirement de cœur, mais, je vous l'ai dit, pour vous je serais disposé à tous les sacrifices. — Eh bien, envoyez votre démission, et après je verrai. Pouraille était devenu grave. — Écoutez, lui dit-il, une telle décision ne saurait se prendre à la légère. Je vous sais bonne mais coquette, et très capable de vous refuser encore, une fois la démission envoyée. — Et moi je vous sais assez fanatique pour me donner... ensuite, toutes sortes de bonnes raisons pour rester quand même au service. Pouraille était très perplexe; d'un côté, il avait, en songeant au passé, des motifs sérieux pour douter de son bonheur, de Tautre c'était absurde de ne pas prendre au mot lady Helena, et SOUMISSION OU DÉMISSION 267 d'échouer peut-être au moment où il arrivait au port. — Il y aurait peut-être un moyen d'arranger la chose, fit-il, après avoir un peu réfléchi. — Lequel? — C'est que la soumission ait lieu absolument en même temps que la démission. Vous me comprenez bien, ajouta-t-il en la fixant, mais absolument en même temps... Comme cela, il n'y aura pas de surprise possible. Lady Helena rougit. Ce que Pouraille demandait là était bien extraordinaire, mais au fait pourquoi aurait-il eu confiance en elle? Il n'y avait pas à reculer. C'était donnant donnant. — Eh bien, dit-elle, venez demain soir me rendre visite vers les dix heures. Nous songerons aux moyens de remplir la double condition exigée. Et comme le capitaine, enthousiasmé, voulait prendre un acompte, elle se sauva en lui envoyant du bout des doigts un baiser. La portière retomba. — Allons, se dit Pouraille, si Paris valait bien une messe, lady Helena vaut bien trois galons d'or. n Le lendemain soir, lady Helena, enveloppée dans un grand peignoir de Chine fermé par cinq nœuds bleus, attendait, fort préoccupée, étendue sur un canapé auprès duquel se dressait une table. Sur cette table, une grande feuille de papier ministre et tout ce qu'il faut pour écrire. Helena était ce soir-là plus jolie que jamais avec ses grands cheveux blonds dénoués sur les épaules, et retenus seulement sur le sommet de la tète par une épingle d'or. Elle jeta un regard sur la pendule qui marquait dix heures moins quelques minutes. A ce moment, la portière se souleva ci le capitaine Pouraille apparut. Il se jeta aux pieds de la belle blonde et prit une main qu'il voulut embrasser. SOUMISSION OU DÉMISSION — Du calme, mon cher, du calme! s'écria lady Helena en se retirant. Comme vous l'avez dit, donnant donnant; je ne vous accorderai donc absolument rien tant que vous n'aurez pas commencé la lettre. Par conséquent, asseyez-vous à côté de moi et écrivez. Pouraille, résigné, approcha la table tout près du canapé et écrivit de sa plus belle écriture en tête de la lettre : « A Son Excellence Monsieur le Ministre delà Guerre. » — Maintenant, dit Helena en riant, vous pouvez embrasser ma main, mais pas plus. Pouraille prit la main qu'on lui abandonnait. Elle était blanche, potelée, avec de petites fossettes. Il la couvrit de baisers fous, puis arriva au poignet et voulut remonter le long du bras qui émergeait nu de la grande manche du peignoir doublé de satin bleu. — J'ai dit la main, etpas le bras! Écrivez, mon cher capitaine, si vous voulez obtenir davantage. — Allons, s'écria Pouraille, le sort en est jeté! Un moment, il aperçut bien dans ses souvenirs de beaux escadrons défilant, musique entête, de braves camarades, casque en tête et sabre au poing, caracolant dans une poussière d'or; il eut 270 LA FOIRE AUX CAPHICF.S comme une vision de panaches, de plumets et d'aiguillettes; il entendit comme un e'cho lointain de joyeuses fanfares jadis entendues. C'était tout son passé qui se dressait devant lui, mais cette hésitation ne dura qu'une seconde ; un coup d'œil jeté sur la splendide créature assise à ses côtés le rejeta dans la brûlante réalité et, tremblant d'émotion, il écrivit : « Monsieur le Ministre... » Puis il couvrit de caresses un bras blanc et parfumé en éprouvant comme un vague désir d'y mordre à pleines dents... Lady Helena avait appuyé sa jolie tête sur le coussin du canapé et avait à moitié fermé les yeux; ses longs cils palpitaient sur sa joue. Pouraille, effleurant de sa moustache l'oreille de la belle blonde, voulut desserrer le premier nœud fermant le collet du peignoir. Helena rouvrit les yeux, et d'une voix brève : — Écrivez, lui dit-elle, écrivez donc!... Et Pouraille écrivit : « J'ai l'honneur de vous adresser ma... » Mais à son tour il réfléchit : — Je n'écrirai pas le mot démission, dit-il, que vous ne m'ayez permis d'arracher les deux premiers nœuds du peignoir. Et joignant le geste à la parole il fit sauter les SOUMISSION OU DEMISSION 271 deux rubans de satin; le peignoir s'entr'ouvrit... jusqu'au troisième nœud bleu. Pouraille commentait à perdre complètcmeni la tête, et le troisième nœud allait avoir le sort des deux premiers, mais lady Helena croisa résolument ses mains sur sa poitrine, et Pouraille, bon gré, mal gré, d'une écriture à peine lisible, continua. « Ma démision du grade de capitaine que j'occupe au 3o c régiment de cuirassiers. » Pour le coup, lady Helena se mit à sourire cl vint appuyer sa tête sur l'épaule du capitaine. Celui-ci déposa un long baiser sur la joue brûlante qu'on lui tendait et parvint à desserrer un quatrième nœud, tandis qu'Helena tout bas lui disait : — La lettre n'est pas signée. Je ne veux pas ! je ne veux pas ! — Qu'à cela ne tienne, dit Pouraille. Et, ivre de désir, il écrivit en hâte : « Je suis avec le plus profond respect, Monsieur le Ministre, » De Votre Excellence, » Le très obéissant subordonné, » Pouraille. » — C'est signé? murmura Helena. ili I, A FOIRE AUX CAPRICES — Oui ! Oui ! trois fois oui ! s'écria Pouraille en l'enlaçant dans ses bras. Mais Helena se cambra en arrière, glissa des bras du capitaine, et, se levant vivement, saisit sur la table la lettre de démission qu'il venait d'écrire. Elle la parcourut en se dirigeant vite vers la porte de sa chambre; Pouraille stupéfait la regardait s'éloigner: — Mon cher, lui dit-elle, il m'a plu de savoir jusqu'où pouvait aller votre faiblesse et votre abaissement, quand vous désirez une femme. Maintenant que je le sais, jamais je n'ai rnoins désiré d'être à vous. Et déchirant la démission, la belle Helena éclata de rire au nez du cuirassier décontenancé, puis rentra dans sa chambre dont elle ferma la porte à double tour. Le surlendemain, Pouraille s'embarquait pour rejoindre son régiment. Mais, à son premier congé, il reviendra à Paris et il espère bien prendre sa revanche. A LA FOURCHETTE Il y avait un peu plus de quatre ans que Pou- raille était détache du 3o'' cuirassiers dans l'état- major du gouverneur de Paris. C'est-à-dire que pendant quatre ans ses camarades avaient monté ses semaines, fait ses rondes, dressé ses conscrits, signé ses registres, etc., etc., et que petit à petit l'exaspération était à son comble. A la pension de l'hôtel du Mouton couronné surtout, les critiques ne tarissaient pas. — Ce satané Pouraille I Je vous demande un peu ce qu'il fiche à Paris ! — Il y est depuis le 2 juin 187(1, affirmait un autre. 274 LA FOUIE AUX CAIMUCES — Pardon. Sa lettre de service était datée du 2 mai, disait un troisième. — Qu'en savez-vous ? Je vous parie le contraire. — Un pari ! messieurs, on va boire ! Il y a un pari !... Et la conversation continuait bruyante, sarcas- tique, vibrante, une conversation où tous les r vibraient comme des roulements de tambour et dont le pauvre Pouraille faisait les frais bien entendu. Si parfois le chef d'escadron de semaine insinuait que la « litière périclitait », c'était la faute de l'absence de Pouraille. Si le colonel trouvait que la moyenne du tir à la cible était faible au premier escadron, on s'empressait de crier : — Parbleu! pas de capitaine! un escadron sans capitaine !... Enfin si le général de brigade trouvait que les trompettes se livraient à des variations vraiment par trop fantaisistes sur le thème réglementaire de la marche en avant, c'était encore la faute de Pouraille. On en fit tant et tant que le général Bourgachard, commandant le 23 e corps,ne cessait jamais de terminer son rapport d'inspection générale par ces mots: c Je ferai remarquer que le capitaine Pouraille n'est pas encore rentré au corps. » A LA FOURCHETTE 275 Cette phrase revenait chaque année au mois d'août avec sa régularité menaçante. Un beau jour, un grand vent d'épuration souffla sur toutes les embuscades de Paris et, bien entendu, Pouraille fut un des premiers sacrifiés. Il reçut cette nouvelle avec philosophie comme une tuile depuis longtemps attendue, et écrivit à ses camarades que si une chose pouvait le consoler de quitter Paris, c'était certainement la certitude de rentrer dans cette grande famille du régiment. Et puis, il faut bien l'avouer, il était très ancien de grade, et son retour pouvait peut- être accélérer sa nomination de commandant. Mais le moyen, je vous le demande, de compter sur une promotion, avec les préventions résultant de sa longue absence ? Si le colonel l'eût porté pour le grade d'officier supérieur, c'eût été un toile général. — Allons, se dit Pouraille, je ferai de mon mieux, et peut-être à force de zèle arriverai-je à reconquérir la bienveillance de mes chefs! Et ù peine revenu à Pont-à-Mousson, il se mit à faire du zèle, un zèle excessif. Dès le réveil il arrivait dans les chambrées, ahurissait les sous- officiers, réclamait au maréchal des logis chef le cahier des ordinaires, s'emportait parce qu'on avait fait le rata alors que le produit des eaux grasses avait été presque nul. De là il descendait 271 > LA FOUIE Alix CAPRICES dans les écuries et constatait avec fureur que, malgré les mille et mille recommandations faites, on laissait emporter des brins de paille dans le fumier. — Ce n'est pas étonnant, s'écriait-il à son tour d'une voix de stentor, si la litière périclite ! Et aussitôt le maréchal des logis de semaine envoyait en catimini chercher au magasin une centaine de belles bottes de paille prises sur les rations, qui rétablissaient immédiatement la litière dans ses proportions normales, se basant sur cet axiome connu : « Quand il n'y a pas de litière, ça se voit, — et l'on a des reproches, tandis que quand les chevaux n'ont pas mangé, ça ne se voit pas, — et l'on a des compliments, o Bref, Pouraille ne sortait plus du quartier. A pied ou à cheval, on était sûr de voir se profiler sa silhouette gigantesque dans quelque coin. Mais cet empressement n'arrivait pas encore à décider les camarades ni même les gros bonnets. On trouvait tout naturel qu'après avoir été parti si longtemps il se décidât enfin à refaire un peu de service. Ah! certes, il avait de l'arriéré devant lui, il pouvait fanatiser à son tour et rattraper le temps perdu. Quant aux propositions pour le grade de chel d'escadron, il en était moins que jamais question, A LA FOURCHETTE lier Pouraille se désespérait, ne voyant pas malgré ses efforts le moyen de décrocher de longtemps la grosse épaulette. Sur ces entrefaites, le capitaine Brulard, président de la pension et doyen des capitaines, demanda sa mise en non-activité en attendant sa retraite. Brulard était un petit homme, beau buveur, mais très usé comme estomac, qui depuis longtemps ne pouvait plus faire qu'un repas pai jour et se nourrissait surtout de radis et de concombres. Après trente ans de service, et après avoir roulé dans toutes les gargotes de France, les officiers de l'armée française arrivent presque tous à avoir îles estomacs semblables. On serait grincheux à moins. Lorsque le garçon du mess le servait le premier en sa qualité de président, d'un geste gracieux et désillusionné Brulard taisait signe de passer le plat à son voisin, et comme les portions étaient toujours très justes, tous les autres capitaines se trouvaient à merveille de cette abstention. Malheureusement, comme nous le disions en commençant, l'estomac n'allait plus et tout le reste s'en ressentait. L'époque des grandes manœuvres approchait et Brulard se souciait peu de recevoir à nouveau les reproches du général Bourgachard qui trouvait que décidément ce vieux pompon n'était pas dans le mouvement. Et lorqu'il demanda 16 278 LA FOIRE AUX CAPRICES sa mise en non-activité pour infirmité temporaire (temporaire était un euphémisme charmant), elle lui fut accordée, non seulement avec enthousiasme, mais avec une unanimité touchante. Un beau jour, Brulard, après avoir avalé pour la dernière fois quelques concombres, et quelques radis arrosés de nombreux verres de vin blanc, fit tinter la sonnette présidentielle, et, se levant, dit d'un ton ému : — Messieurs, je vous propose de boire à la santé de votre nouveau président, le capitaine Pouraillc. Je m'en vais, mais je laisse le sceptre en bonnes mains. Pouraille sera sévère sans dureté, et indulgent sans faiblesse. Il portera sur sa tète le casque de l'énergie, surmonté du panache de la douceur. — Vive Pouraille ! à la santé de Brulard! Les toasts s'entremêlèrent variés, baroques, gouailleurs, au milieu du bruit des acclamations et des chocs de verres, et, le soir même, Pouraille, noble et digne, prenait possession de la chaire centrale et de la petite sonnette d'argent destinée à imposer silence dans les discussions orageuses. Ah! c'était un président pour de bon, un cuirassier sérieux qui représentait admirablement. Avec ses larges épaules, son coffre bombé, ses cheveux plantés drus et ses grandes dents blanches apparaissant sous la moustache brune, Pouraillc A I,A FOURCHETTE 279 réalisait ce qu'on est convenu d'appeler le beau cuirassier dans toute la force du terme. Quelle voix sonore et métallique pouvant au besoin dominer la tempête et imposer silence à quelque jeune camarade faisant trop de potin ! Quelle admirable santé, mais surtout quelle magnifique fourchette! Quel admirable appétit! Que de fois il avait jeté des regards désolés sur le plat lui revenant à peu près vide, ou ne contenant plus que quelque tête de lapin, quelque cou de canard décharné, dissimulé sous une épaisse sauce brune! Même lorsqu'il ne se servait pas le dernier, il était nécessaire d'avoir la main légère sous peine de faire hurler les camarades. Mais, maintenant, il n'avait plus à se gêner. Quand il parlait, tout se taisait; quand le fourrier venait lire la décision, c'est lui qui veillait, le sourcil froncé, à ce qu'elle fût écoutée avec recueillement. Dès les premiers jours, il avait admirablement établi son autorité par un acte d'énergie. On avait déposé le poulet— le casoar — devant M. de Larmejane. — Encore! s'était écrié ce dernier; je refuse absolument de lutter avec ce volatile indomptable. J'aime mieux ne pas en manger. — Vous ne voulez pas découper le poulet:' avait demandé Pouraille de sa voix la plus douce. 280 LA FOIRE AUX CAPRICES — Non, président ! — Très bien. Passez-le alors à votre voisin, le vétérinaire. Puis, toujours sur le même ton, il avait crié : — Garçon, douze bouteilles de bordeaux. C'est M. Larmejane qui nous les offre. Le vétérinaire, peu soucieux d'être soumis à la même amende, s'était rué sur le casoar et l'avait immédiatement découpé avec une habileté qui iaisait honneur à ses connaissances anatomi- ques. Puis, ceci fait, il l'avait humblement déposé devant la place de Pouraillc, qui, disons-le, usait largement de ce privilège. Il se taillait de larges portions, prenant d'immenses tranches de viandes, de copieuses cuillerées de légumes, de gigantesques bottes d'asperges. Le plat ne faisait plus jamais le tour complet de la table, et, soit à la droite, soit à la gauche, il y avait toujours deux ou trois malheureux lésés qui cherchaient en vain leur vie dans les dernières .épaves refusées par les autres. On eût bien voulu réclamer. Mais comment oser le faire avec un président qui maniait Parme de l'amende avec une telle désinvolture? On préférait se pencher timidement vers le garçon et lui commander dans l'oreille deux œufs sur le plat supplémentaires. Je ne sais si l'indélicat Pouraille se rendait bien \ l. \ FOURCHETTE 281 compte de leur martyre, mais en tout cas il n'en laissait rien voir. Il continuait à tout dévorer, poussant même parfois le sans-gêne jusqu'à redemander d'un mets avant que tout le monde ne fût servi. Des cuirassiers de cinq pieds six pouces ne sauraient se nourrir impunément d'œufs sur le plat. A la longue, une alimentation aussi insuffisante doit amener les plus terribles résultats, et bientôt les effets de cette diète forcée commencèrent à se faire sentir. Au lieu des gaillards solides et superbes qui caracolaient jadis superbement sur leurs, gros carrossiers, rappelant les chevaux de Van der Meulen, et qui envoyaient leurs commandements sonores aux échos du terrain de manœuvre, on ne voyait plus que de grands êtres hâves, déhanchés, affaiblis, faisant peine à voir. Ils se traînaient péniblement dans la cour du quartier; ils dansaient dans leur tunique trop ample, le ceinturon devenu trop large ne maintenait plus 1 epée à la hauteur réglementaire, le képi enfonçait sur les yeux laissant pointer les oreilles, les profils s'affilaient, les ne/, busqués prenaient de plus en plus l'aspect de becs d'oiseau de proie. Le cadre d'officiers devenait horrible. Et pendant ce temps-là, Pouraille, leur président, s'engraissait de toutes leurs dépouilles, fort, 16, 282 LA FOIRE AUX CAPRICES vigoureux, magnifique, continuait à faire l'admiration des Mussi-Pontaises et paraissait d'autant plus beau que ses malheureux camarades devenaient plus malingres. Debout au milieu d'eux, avec ses épaules effacées et sa poitrine bombée, on eût dit Gulliver se promenant au milieu des habitants de Lilliput. Ah! combien on regrettait Brulard avec son mauvais estomac et ses concombres ! Avec Pou- raille, on ne pouvait pas espérer la mise en non- activité pour infirmité temporaire. Il resterait là toujours, toujours, présidant sans cesse, et avalant tous les plats... à moins pourtant qu'un jour il ne passât chef d'escadron. Dès que cette idée eut surgi dans l'esprit affaibli des malheureux capitaines, ils s'y cramponnèrent avec l'énergie du désespoir. Pouraille commandant et tout était sauvé, ils remangeraient !... Dès ce jour ils changeaient complètement leur tactique. Oubliant les- rancunes de jadis, ils ne perdaient jamais une occasion de s'extasier sur la manière de servir de leur camarade. Devant le colonel ils ne manquaient jamais d'insinuer que Pouraille était un officier sérieux, ayant de l'acquis, de l'expérience, très méritant. En voila un qui devrait bien passer officier supérieur! Et patati et patata. Les chefs très étonnés accueillaient d'autant mieux ces propos que A LA FOURCHETTE 283 sachant les petites jalousies anciennes, ils leur paraissaient moins suspects de partialité. C'est si rare de voir un officier apprécié et loué par ses propres camarades ! Il fallait évidemment que ce Pouraille eût des qualités transcendantes. Déjà aux inspections trimestrielles, le général avait remarqué la belle voix de Pouraille et sa manière vigoureuse de monter à cheval; il aurait au contraire été péniblement affecté de la nonchalance et des airs fatigués des autres capitaines. A l'heure de la confession, ceux-ci, au moment où le général avait comparé l'énergie de Pouraille avec leur mollesse, avaient tous abondé dans un sens et déclaré à l'unanimité la supériorité incontestable de leur président. Tout ceci avait admirablement préparé le terrain, mais la nomination n'arrivait pas et Pouraille mangeait toujours. Enfin l'inspection générale arriva. Il était temps ! Les capitaines n'étaient plus que des ombres. Leurs cuirasses dansaient sur leurs épaules maigres et se choquaient à chaque pas avec un bruit de ferraille, les casques, entraînés par le poids de la crinière, s'en allaient à la Jean-Jean, laissant voir les crânes chauves. Il yen avaitdéjù deux qui .ne pouvaient plus monter à cheval qu'avec une chaise, et trois qui n'avaient plus la force de mettre le sabre a la main. LA FOIRE AUX CAPRICES Quand le général les vit ainsi accoutrés, il se mit dans une fureur terrible. Jamais il n'avait vu des officiers aussi mous, aussi peu fanatiques et aussi mal habillés ; Pouraille seul sauva la situation. La jugulaire bien ajustée, le torse moulé dans une tunique ne faisant pas un pli, la cuisse remplissant la culotte collante à la faire craquer, il lit manœuvrer son escadron avec une aisance, une audace et une précision merveilleuses, galopant sur le front, sur les flancs; exécutant des voltes et des demi-voltes gracieuses toujours sur le bon pied, excitant ses hommes de la voix et du geste, et lançant à pleins poumons dans les airs des Au galop! et des Halte! à faire écrouler les murailles. — Sacrebleu ! quel gaillard! dit le général. A la bonne heure ! — Garçon très remarquable, opina le colonel. De l'avis même de tous ses camarades, il devrait être depuis longtemps officier supérieur. — Ah! n'est-ce pas le fameux Pouraille? — Parfaitement. — On m'en avait déjà parlé. Eh bien, mais s'il le mérite autant que je l'ai partout entendu dire, il faut lui donner carrément la tète du tableau. Le jour même, l'inspecteur portait Pouraille A [jA FOURCHETTE ÎS^i avec le numéro i, et ajoutait en marge aux observations particulières : « Tousses camarades n'ont qu'une voix pour le juger digne du grade supérieur. J'ai rarement vu une unanimité aussi touchante. Elle prouve un mérite hors ligne. » Un mois après, Pouraille était nommé. Il avait enlevé son grade à la fourchette. LE GAZ Elle. — C'est curieux, je ne sais ce qui est arrive à Hector, mais je ne Fai jamais trouve si charmant, si attentionné, si pressant. D'habitude, ses visites étaient toujours très espacées. Lorsqu'il partait le matin, je lui disais en lui donnant un dernier baiser : — Eh bien, quand te reverrai-je ? — Et il me répondait : — Ma chère enfant, je n'en sais rien. Très prochainement. — Puis il se sauvait, et je restais ensuite parfois des mois sans le revoir. Ce matin, je lui ai fait ma question accoutumée; je sais bien que c'est très bête à moi de lui montrer ainsi que je tiens à lui, mais cela m'attriste tant de ne jamais savoir quand aura lieu notre pro- 2SS LA FOIRE Alix CAPRICES chain rendez-vous. A mon grand étonnemem, il m'a répondu: —Je reviendrai ce soir. — Il riait en jouissant de mon étonnement et moi je lui ai saute au cou. Peut-être partira-t-il après-demain, mais c'est toujours autant de pris sur l'ennemi. Monsieur Beaufumet, fournisseur d'appareils à ga%, à monsieur le comte de Taradel. k Monsieur le comte, h Vous me demandez combien il faudrait de temps pour mettre le gaz dans votre appartement. Vous désirez un bec dans l'antichambre, deux dans le cabinet de toilette, et une cheminée à gaz équivalant à une dépense île huit becs. Je vais immédiatement mettre mes ouvriers à La besogne, et j'espère pouvoir vous donner votre appartement dans quatre jours. Je comprends, monsieur le comte, combien il doit vous être désagréable d'être ainsi expulsé île chez vous, aussi vous pouvez compter sur mou zèle. » Je suis, monsieur le comte, votre très humble serviteur. " Beaufumet. » Elle, — Hector est revenu le lendemain, puis le surlendemain. Il ne parle toujours pas de s'en l.K G A 'L 280 aller, et lorsque je demande : «A quand? » il répond toujours : A ce soir, comme si maintenant c'était une chose convenue. Est-ce que j'aurais fait ce miracle? Moi qui me disais souvent : Comme on l'aimerait s'il était moins coureur! Je ne me doutais guère qu'un jour la transformation aurait lieu. Me l'a-t-il répété assez de fois son horrible théorie : « Ma chère, pour que je continue à aimer une femme, il faut que je la voie rarement, très rarement; de cette manière, cela me semble toujours exquis; en lui revenant, je me figure que je retrouve une femme nouvelle. Autrement, je me blase, et petit à petit j'arrive à la prendre en horreur... » — N'importe ! voilà trois jours de suite qu'il vient régulièrement et je l'attends encore ce soir. « Monsieur le comte, » 11 vient de surgir une petite difficulté qui retardera peut-être un peu mes travaux. J'espérais pouvoir m'embrancher sur le compteur de la maison, mais il est beaucoup trop faible pour alimenter vos huit becs. 11 faut de toute nécessité nous embrancher sur la ville. Je vais vous faire établir toutes les demandes en conséquence sur papier timbré. Vous n'aurez plus qu'à signer. J'espère 17 290 LA FOIRE AUX CAPRICES d'ailleurs que cela ne retardera guère l'achèvement des travaux de plus de deux jours. » Je suis, monsieur le comte, votre très humble serviteur. » Beaufumet. » Elle. — Nous voilà au cinquième jour! c'est presque une semaine et Hector continue à venir tous les soirs. Un jour il me disait: « Une femme qui arriverait à me garder huit jours me garderait toute sa vie. » Eh! mais il me semble que nous en approchons des huit jours. Au reste, je tâche de lui rendre ma maison aussi confortable que possible, et j'espère qu'il trouve en arrivant : bon souper, bon gite et le reste. Oh! le reste. Qui sait? c'est peut-être par ce côté-là que j'ai su le prendre. Je me suis prêtée à toutes ses fantaisies, il en était lui-même étonné, jamais il ne m'avait trouvée si tendre, si caressante, si soumise. Je crois qu'il a fini par comprendre que personne ne l'aimera jamais mieux que moi. Comme on s'habitue vite aux bonnes choses ! S'il repartait maintenant, cela me ferait un véritable chagrin. Il sait bien que, de tout temps, j'ai toujours demandé à le prendre au sérieux. Pourquoi ne l'a-t-il pas voulu plus tôt! 291 « Monsieur le comte, » Un compteur ordinaire serait trop faible pour vos huit becs. Il faut le gros compteur de la Compagnie. Voulez-vous l'acheter ou simplement le louer ? Si vous l'achetez, il vous faudra aussi acheter l'embranchement sur la rue. J'attendrai de nouveaux ordres avant de continuer les travaux qui seront immédiatement repris avec la plus grande célérité. Je comprends l'impatience de monsieur le comte, mais je fais tout mon possible. » Je suis, monsieur le comte, votre très humble serviteur. » Beaufumet. » Elle. — L'autre matin, j'ai eu bien peur. Je lui ai demandé par plaisanterie, comme autrefois : — Quand te reverra-t-on ? Il m'a répondu brusquement : — Mais ce soir, parbleu ! Il avait l'air très contrarié. C'est vrai, c'est une plaisanterie que je n'aurais pas dû faire. Il n'admet même pas que je puisse douter un moment de sa venue. Nous tournons tout à fait au ménage et j'aime à connaître toutes ses petites 292 LA FOIRE AUX CAPRICES habitudes, et même ses manies. Qui n'en a pas? C'est en les nattant qu'une femme arrive peu à peu, et pour ainsi dire sans qu'il s'en doute, à s'attacher un homme. Je vois déjà qu'il aurait beaucoup de peine maintenant à se passer de moi. Moi, de mon côté, je l'aime tous les jours un peu plus. Je ne le connaissais pas du tout. Je le croyais coureur ! Quelle erreur! Il m'a parfaitement expliqué qu'il était, au contraire, devenu tout ce qu'il y a de plus range. Dame, il a maintenant trente et un ans sonnés, et, à cet âge-là, on ne voit plus tout à fait la vie comme à vingt. On comprend qu'une bonne liaison solide et sérieuse vaut mieux que tous ces amours de passage, qui n'ont ni veille ni lendemain. « Monsieur le comte a tort de m'adresser des reproches. Nous avons affaire, pour le percement, à une pierre excessivement dure, rendue encore plus dure par la gelée. On ne peut avancer qu'au maillet et à la main, car il n'y a pas de foret qui pourrait y résister. De plus, les tourbillons de neige d'hier ont fait perdre une demi-journée en empêchant de travailler dehors. Mais enfin cela marche, et j'espère pouvoir bientôt livrer l'appartement à monsieur le comte. » Beaufumet. » LE GAZ 293 Elle. — Je suis heureuse, tellement heureuse que j'ai toujours peur qu'il ne m'arrive quelque malheur. Je ne puis pas m'habitucr à ce bonheur-là. Toute la journée je regarde la pendule pour voir combien il y a encore d'heures avant qu'il ne revienne. Car il est maintenant d'une régularité mathématique. • Entre minuit et une heure, je suis sûre d'entendre son pas. Il entre, et moi je lui saute au cou, tandis qu'il me crie : — Ne m'embrasse pas, mes moustaches sont gelées. Tu vas te mouiller. Comme si ça me faisait quelque chose que ses moustaches soient gelées, elles se dégèlent si vite. Il a envoyé par son domestique ses pantoufles et ses chemises de foulard. Je les ai rangées avec une véritable joie au milieu des miennes dans mon armoire à glace, et j'ai mis dedans tous mes sachets de sandringam, son odeur préférée. C'est le commencement de l'installation. Il ne s'en aperçoit pas, mais, ions les jours, la chaîne se resserre. Ah! monsieur don Juan, vous avez donc trouvé votre maître. « Monsieur le comte, » On dirait vraiment que le diable s'en mêle. Le poids du compteur de la compagnie a fait effon- 294 LA FOIRE AUX CAPRICES drer une partie du parquet qui était, paraît-il, miné par en-dessous. Il y aura là quatre ou cinq lattes à remettre en entier. Je ne puis rien faire tant que les parqueteurs n'auront pas réparé cet accident. C'est peu de chose, au reste, et nous touchons au port. » Elle. — Décidément cela devient très sérieux... Songerait-il à m'épouser ! L'autre nuit, il rêvait et je l'ai entendu dire à plusieurs reprises : Il faudrait pourtant en finir ! On ne peut passer sa vie dehors ! Je veux réinstaller définitivement.. C'était clair, n'est-ce pas ! Où donc trouverait-il d'ailleurs une petite femme qui l'aimerait mieux que moi, et surtout qui saurait mieux l'aimer? C'est toute une étude à faire que celle de son caractère ; mais maintenant je lis dans son cœur à livre ouvert. Cet homme-là m'aime à la folie. Jamais il ne me quittera. « Monsieur le comte. » Je comprends votre exaspération, mais quand on a voulu enlever une latte, on a vu que toutes les autres étaientt pourries, et il a fallu refaire le plancher en entier. C'était d'ailleurs une réparation qui eût, tôt ou tard, été nécessaire. A propos LE GAZ 295 monsieur le comte ne m'a pas encore renvoyé son bail, ni la demande sur papier timbré faite au Préfet et à la Police du gaz. Monsieur le comte n 1 a qu'à signer. » Je suis, monsieur le comte, votre très humble serviteur. » Beaufumet. » Elle. — J'avais raison... Il a quelque affaire sérieuse en tête... Notre mariage ?... Hier soir il s'est assis à ma table. Il avait fait venir ses pièces. Je les ai vues de loin sur papier timbré Il a signé un tas de choses. Je veux lui laisser le plaisir de me réserver la surprise, et j'ai fait comme si je ne m'apercevais de rien ; mais maintenant cela ne saurait tarder. Puisque nous sommes désormais destinés à vivre ensemble, cela vaudra bien mieux. Nous n'aurons plus besoin de nous cacher de personne, et nous pourrons nous aimer en plein soleil. Quelle délicatesse dans ce procédé de tout préparer sans me prévenir ! Je lui ai rappelé ce matin le temps ou je lui demandais : « Quand reviendras-tu ?» Il a beaucoup ri, et en partant il m'a dit comme jadis : « Je ne sais pas quand je reviendrai. Très prochainement. » J'avais presque envie, pour le punir, de ne pas l'embrasser ; mais lui, au contraire m'a embrassée plus fort que jamais, en me 296 LA FOIRE AUX CAPUICES disant que j'étais une bonne fille, et qu'on n'en faisait plus de comme moi!... « Monsieur le comte, » Je suis heureux de vous annoncer que le compteur est posé et les tuyaux placés. J'ai ouvert le gaz moi-même. Tout fonctionne admirablement, et la cheminée avec ses feuilles d'amiante entre les bûches produit un effet merveilleux. Bref, mes travaux sont enfin achevés, et monsieur le comte peut rentrer dans son appartement à partir d'aujourd'hui même. » Je suis, monsieur le comte, votre très humble serviteur. » Beaufumet. » Il n'est pas retourné chez elle ce soir-là, ni le lendemain, ni le surlendemain, ni jamais!!!... Son gaz est posé. CONSEILS PRATIQUES POUR ALLER AU BAL Vous sortez beaucoup, mes chers frères, pour le moment ; vous avez passé l'âge heureux où l'on va tout bonnement au bal pour le plaisir de sauter en l'airau son d'une musique quelconque. Aujourd'hui vous partez dans le monde comme on part en campagne. Vous y éprouvez toutes les émotions de la lutte. Il peut y avoir des victoires, des défaites, des sièges, des capitulations, des razzias ; dans ces conditions, aller au bal devient une chose sérieuse, c'est presque une science; aussi faut-il se lancer au milieu de la mêlée dans les meilleures conditions possibles. Je viens donc vous donner à ce sujet quelques 17. 298 LA FOIRE AUX CAPRICES conseils pratiques, fruits d'une longue expérience, espérant que vous les appliquerez à la lettre, et que vous en retirerez, comme disaient nos pères : « moult profit et bon deduict. » I. _ AVANT L'invitation. La mettre à sa place, à son rang de date, bien en vue pour s'en souvenir et ne pas oublier d'en- voyer le jour même où vous Pavez reçue un ou deux petits cartons à l'adresse indiquée. Si vous êtes sûr de ne pas être découvert, il y a avantage à les envoyer cornés. Vous aurez l'air d'être venu, mais cornez vous-même, sans cela le pouce, peut- être non ganté de votre domestique, laissera une trace désastreuse sur votre blanc vélin. La soirée. Dîner légèrement afin de rester pâle et de conserver un bon appétit pour le souper. Après le 300 LA FOIRE AUX CAPRICES dîner se plonger dans son fauteuil devant un bon feu, prendre son journal et... se laisser aller aux douceurs d'une petite sieste jusqu'à dix heures. A ce moment, vous vous réveillez frais comme l'œil, et c'est juste le moment de procéder à La Toilette. L'habit noir, à grands revers, dégageant bien le cou, les basques doublées en satin noir. A l'extrémité des pans, deux petits plombs pour les empêcher de s'envoler à la valse à deux temps, ce qui est très laid. Si l'on est décoré de plusieurs ordres étrangers, les porter tout petits, suspendus à uue chaînette d'or, mais il faut au moins quatre croix. Si l'on a la Légion d'honneur, la porter microscopique et en diamant. Si l'on n'est décoré d'aucun ordre, porter un gardénia blanc (pas le camélia, c'est trop gros) ou une rose thé, mais en tout cas se rappeler qu'il faut à tout prix quelque chose à la boutonnière pour éclairer le costume de soirée, beaucoup trop sombre. Dans ce cas, avoir sous son revers d'habit et maintenu par un élastique, un petit tube de verre rempli d'eau dans lequel plongera la queue CONSEILS PRATIQUES TOUR ALLER AU BAL 301 de La fleur en question, qui restera ainsi fraîche toute la soirée. Avant de partir, sans préjudice de votre parfumerie habituelle et générale, jetez quelques gouttes d'un parfum spécial sur l'épaule droite de votre habit; c'est celle qui sera située à hauteur du nez de votre danseuse, et si le parfum est bien choisi... cela peut avoir une certaine influence sur vos affaires. Même recommandation pour la pointe de vos moustaches. Le gilet blanc à deux boutons. La chemise, très empesée du devant. Col droit derrière et très évasé devant, de manière à laisser au cou une grande liberté. Le nœud de cravate blanche tout fait et un peu large. Le pantalon, parfaitement droit et libre, pas trop long, pour laisser voir la chaussette de soie noire et le soulier vernis découvert. Le claque, doublé de satin avec le chiffre brodé en soie rouge sur les bords. Le pardessus. La grande pelisse fourrée, ou encore l'ulster a patte, très long, avec un grand collet. Très laid, mais bien commode pour éviter le froid en sortant. C'est peut-être poétique pour une jeune fille de mourir d'un froid attrapé en sortant du bal, mais pour un homme c'est idiot. 302 Accessoires. La double chaîne de montre avec le médaillon tombant au centre. Une petite pelote garnie d'épingles pour être la Providence des danseuses dont les traînes de gaze sont déchirées. Une paire de gants blancs de rechange. Deux mouchoirs, car il en faudra un pour retenir vos chaises du cotillon. Un petit peigne. Un porte-cartes. Dans les poches du pardessus, un foulard de soie et de bons cigares pour le retour. II. — PENDANT L'entrée. Arrivez vers les onze heures et demie au plus tôt, et, avant d'entrer, donnez un petit coup d'oeil à la glace de la chambre qui sert de vestiaire. Il peut arriver que les cheveux se soient trop aplatis sous le chapeau, que le nœud de cravate ait un peu bouge, et surtout qu'en ôtant son pardessus, le collet de l'habit se soit relevé, ce qui produirait, pour l'entrée, un effet désastreux. Ceci fait, tirez vos manchettes, évasez le col de votre habit, et entrez, d'un pas lent et d'un air légèrement hautain, dans le salon dont on vous ouvre U porte à deux battants. Là, vous trouvez immédiatement debout la maîtresse de la maison. Si vous êtes lié avec elle, 30 i LA FOIRE AUX CATIIICES complétez votre salut par une bonne poignée de main accompagnée de quelque phrase aimable. Il y en a une qui fait très bien, c'est celle-ci : — Vous savez que je ne m'amuse nulle part comme chez vous. Je ne m'en irai que quand on éteindra les bougies ! (On peut toujours dire cela même quand on a l'intention de rester un quart d'heure.) Si vous ne la connaissez pas, et si, comme cela arrive fréquemment, vous ne trouvez pas la pei- sonne qui devait vous présenter, inclinez-vous le plus gracieusement du monde et murmurez n'im porte quoi. Cela n'a pas besoin d'être un discours suivi ; il suffit qu'il se détache de votre bourdonnement les phrases suivantes : — Pardonnez-moi... présenter moi-même. — Bien bonne, vraiment, avoir pensé à moi... Puis vous resaluez, du cou seulement, et vous entrez dans la salle de bal dont vous passez immédiatement La Revue. Ne vous laissez pas distraire par la foule des excellents bons qui sont debout dans les portes, gênent tout le monde, ne dansent jamais, s'ennuient à périr, et qui seraient trop heureux de CONSEILS PRATIQUES POUR ALLER AU RAL 305 vous accaparer pour faire un brin de causette. Donnez-leur quelques poignées demain, si cela peut leur être agréable, et tout en causant distraitement avec eux, envoyez de petits bonjours à la ronde aux personnes que vous connaissez. Ceci demande à être bien gradué : Pour les ieunes tilles, quelque chose d'absolument froid et respectueux ; Pour les vieilles femmes, quelque chose de très respectueux, mais de très aimable ; Pour les jeunes femmes, suivant le degré d'intimité, le salut ponctué par une risette plus ou moins expressive. Quant a ELLE, saluez-la, et soulignez par un long, long regard qui veuille dire : — Vous savez que je ne suis ici que pour vous. Dansere\-vous ? Ne dansere^-vous pas ? Moi, je vous conseille de danser, mais un peu tard et quand les salons commencent à devenir praticables. Les valses seulement, bien entendu. Les quadrilles, comme on les danse dans le monde, sont assommants. Les polkas sont ridicules. Les mazurkes, même valsées, constituent une 30(i LA FOIRE AUX CAPRICES valse beaucoup trop précipitée et sans aucun charme. Valsez donc, mais dans la limite des forces humaines, il n'y a rien de hideux comme le danseur qui s'éponge, haletant, et dont la figure perle. Comme il est convenu que vous ne commencez à danser que vers les une heure et demie, deux heures, tâchez en attendant de vous rapprocher d'elle. Inclinez-vous et glissez-lui quelque compliment exact sur sa toilette. Cherchez le petit rien, ruban, fleur, un nœud, qu'elle aura travaillé dans le but d'un effet spécial et remarquez-le. S'il existe une chaise dans ses environs, emparez-vous en carrément et tâchez de la conserver le plus longtemps possible. Pour être tranquille. Il suffit que vous ayez l'air heureux dans votre coin pour qu'immédiatement une foule d'importuns aient l'idée de venir vous y déranger. Si c'est un mari ou une amie qui viennent s'immiscer dans une conversation où ils n'ont que faire, offrez votre bras pour aller au buffet et fuyez avec elle. Si c'est la maîtresse de la maison qui vient CONSEILS PRATIQUES POUR ALLER AU BAL 307 vous relancer pour faire sauter quelque tapisserie, méfiez-vous. Elle vous dira probablement : — Voulez-vous que je vous présente à quelques personnes ? Vous répondrez de votre air le plus aimable : — C'est que j'ai fait beaucoup d'invitations, et j'ai, pour le moment, pas mal de dettes à payer, mais plus tard je me mets entièrement à votre disposition. Puis, vous vous rasseyez avec énergie. Pour danser. Comme vous vous décidez à danser tard, il est évident que les femmes que vous inviterez vous offriront des huitièmes valses ou des septièmes mazurkes. N'acceptez jamais ces combinaisons-là ; ce sont des nids à contestations et à oublis. De là des reproches mutuels. Ne retenez rien du tout et aux premières mesures d'une valse, précipitez- vous en disant de l'air le plus convaincu : Ah ! enfin, voilà ma valse ! Neuf fois sur dix, la femme persuadée par votre aplomb se lèvera, prendra votre bras et dira seulement : « Est-ce que vraiment c'était la vôtre ? » Ne répondez pas et partez vite, car le temps 308 I. A FOIRE AUX CAPRICES presse et quelques secondes après vous voyez accourir navré le possesseur légitime de votre danseuse qui lui dit: « Madame! mais,madame! c'était ma valse ! » A cela vous répondrez très gravement au monsieur qu'il doit probablement faire erreur, puis vous continuez à danser. Au bout d'un tour ou deux, il n'y a aucun in convénient à avouer à votre danseuse que vous n'avez aucun droit à valser avec elle ; elle se récriera sur votre malhonnêteté, s'indignera contie votre subterfuge.... mais au fond elle ne sera pas fâchée de ce petit enlèvement illégal, une espèce de fruit défendu. Des différents genres de palses. Il y a valse et valse, comme il y a fagot et fagot. Ilfaut, en effet, bien se garder de faire danser la femme de trente-cinq ans comme la jeune fille de seize. En général, je vous conseille peu cette dernière ; mais enfin, il peut arriver, pour des raisons particulières, que vous ayez été obligé de vous exécuter. Dans ce cas, partez comme un tourbillon. Lancez-vous à fond de train, allongez, cognez, bousculez, renversez, mais passez triomphale- CONSEILS PRATIQUES POUR ALLER AU BAL 309 ment. La petite s'amusera énormément, et plus vous la secouerez, plus elle trouvera que vous dansez divinement bien. Entre deux courses, des dialogues dans ce genre-là : — Il commence à faire bien chaud. — Oui, monsieur. — Une jolie soirée. Le parquet était bien glissant, mais il commence à se faire. — Oui, monsieur. — Avcz-vous vu, dimanche, la Dame blanche et le Chalet. — Non, monsieur, etc., etc. Avec la femme de trente-cinq ans. Gardez-vous bien de la secouer comme un prunier, elle ne vous le pardonnerait de sa vie. Mais, au contraire, bercez-la. Que votre danse soit quelque chose de doux, de glissé, de moelleux ; évitez avec soin tous les chocs, guidez-la avec mille attentions délicates au milieu de tous ces obstacles de soie, de dentelle et de satin, et profitez des harmonies de Waldteuffel pour lui murmurer, à propos de tout, de sa toilette, de ses cheveux, de son esprit, de ses épaules, etc., les choses les plus gracieuses du monde. Avec Elle. Une valse spéciale, une espèce d'enchevêtrement délicieux dont le public ne doit pas pou- 310 voir se douter. Enlacez sa taille vigoureusement avec le bras droit de façon à presque la porter sur votre jambe droite. Pliez beaucoup sur les jarrets, valsez doucement, à petits pas très serrés, et faites beaucoup de pas à reculons, ce qui vous permettra de l'attirer tout contre vous. De la main gauche serrez imperceptiblement le bout des doigts qu'on vous a confiés. Par moment, au lieu de laisser votre tête à gauche, tournez-la brusquement à droite ; alors, de deux choses l'une : ou elle reculera la tète pour vous éviter, et comme vous serrez toujours la taille, ce mouvement en arrière de la partie supérieure aura toutes sortes d'avantages, ou elle ne la reculera pas, et alors votre moustache ira s'accrocher dans les mèches folles de son cou et la fera frissonner. Ne parlons pas de la conversation. Si cette valse est comprise, vous serez si émus l'un et l'autre, qu'il vous sera impossible de dire un mot. N. B. Il y a des maris qui, on ne sait trop pourquoi, n'aiment pas cette valse-là, et cependant, ils en ont souvent profité tous les premiers. Au Buffet. Le buffet, est, comme nous Pavons dit, un excellent prétexte pour fuir les importuns et un très bon reluge pour le tète-à-iète. CONSEILS PRATIQUES POUR ALLER AU BAL 311 N'allez jamais au buffet tout seul. Même dans votre intérêt, vous traverserez bien plus facilement les portes et vous serez bien mieux servi si vous avez une jolie femme au bras, qui vous permettra avec quelques : « Pardon, monsieur ! Pardon, madame ! » bien sentis, de faire une trouée que vous n'auriez jamais pu réussir sans elle. Si décidément vous ne pouvez approcher du buffet, il y a un moyen que je vous recommande pour trouver de la place. Dites à votre compagne assez haut pour être entendu : — C'est étonnant, on voit toujours les mêmes ligures au buffet I Dans le nombre, il y aura toujours trois ou quatre gourmands, qui ne se sentiront pas la conscience très nette et qui, se croyant désignés par votre allusion, fileront honteusement vous laissant la place libre. Difficile ou facile, tâchez d'avoir toujours et vite ce que vous demande la femme qui est à votre bras. Soyez intrigant, organisez des chaînes de transfert, et au besoin ne craignez pas de parler haut aux domestiques, qui, dans ce cas, vous croient de la maison. Quant à vous, rappelez-vous que, même au bal, manger est une science. Gardez-vous des mélanges effroyables produits par les bonbons, sandwichs, orangeades, 312 h A FOI HE AUX CAPRICES verres de vin de Bordeaux, etc., absorbés sans ordre et sans méthode. Si l'on soupe, je vous conseille seulement, en attendant cet heureux moment, une glace, et un ou deux verres de punch coupés, si vous voulez, par quelque gâteau sec. Si Ton soupe, n'attende/ pas la bousculade générale qui suivra la fin du bal. Soupez avant le cotillon, avec elle, bien assis dans un bon coin. Tachez d'organiser une petite table de quatre avec un autre couple dans votre cas, et si vous êtes très serrés, ce n'en sera que mieux, la nappe ayant été donnée aux soupeurs pour dissimuler leur pensée Demandez : Un consommé Iroid. Un peu de poisson. De la salade de légumes. Un fruit. Comme boisson, le vin de Champagne frappé, et si, par un bonheur extraordinaire, vous êtes destiné à la reconduire, tache/, de lui en faire boire un doigt de plus qu'il ne faudrait. La conversation n'en sera que plus charmante pendant le cotillon. Le Cotillon. Bien commode pour poser une candidature, en ce sens qu'il vous permet de causer une heure et CONSEILS PRATIQUES POUR ALLER AU DAL 313 demie en tète-à-tète dans des conditions excellentes. Retenez de bonne heure les deux chaises que vous avez en vue, en nouant les deux dossiers avec votre mouchoir. Choisissez bien votre coin, loin de l'orchestre et de préférence dans un angle. Il est probable que de jeunes couples désireux d'être souvent choisis pour les ligures viendront s'installer devant voils, et de cette façon vous serez absolument tranquille. Servez tous vos paradoxes, tirez tous vos feux d'artifice, émette/, sur l'amour en général et sur le mariage en particulier les thèmes les plus audacieux, et rappelez- vous qu'il y a une foule de choses qu'on permet de dire à quatre heures du matin, après souper, qu'on n'aurait jamais consenti à entendre à trois heures de l'après-midi. La musique vous servira d'accompagnement et vous aidera. Soyez amusant, c'est le principal, et si le mari emmène avant la fin du bal, qu'elle ait un réel regret d'être obligée de partir. Dans ce cas, ne la rendez au mari qu'à la dernière extrémité. Offrez-lui votre bras jusqu'à la porte, passez-lui sa pelisse avec des attentions maternelles, emmitoutlez-la, veillez à ce qu'elle n'ait pas froid, et soignez la poignée de main des adieux. ls ^ LE MAJORAT I Le duc d'Arcole était triste, très triste, et certes on l'eût été à moins. Il avait épousé un peu trop tard, hélas ! une jeune fille d'excellente famille, mais peu fortunée, et lui avait apporté comme dot un majorât de quarante mille francs et un des noms les plus justement célèbres du premier Empire. La jeune duchesse était charmante ; le duc, malgré ses soixante ans, était encore très vert, et certes il était en droit d'espérer que le Ciel bénirait leur union, et qu'un petit duc permettrait de conserver le majorât. De cette manière, après sa mort, 316 LA FOIRE AUX CAPRICES la jeune veuve se fût trouvée dans une aisance relative. Malheureusement, cette union fut stérile ; les années se passèrent et le foyer des deux époux resta désert. Le duc avait encore fort grand air, la moustache grise se retroussait toujours victorieusement ; le chapeau à larges bords, coiffant carrément son homme, inclinait toujours sur l'oreille droite. Les épaules bien effacées, il marchait droit et ferme comme quelqu'un qui n'oublie pas une minute qu'il est le duc d'Arcole ; mais, cependant, il était évident qu'il avait trop présumé de ses forces. Un jour à la sortie de la messe d'une heure à la Madeleine, il avait entendu un mot qui l'avait frappé au cœur: — Décidément, d'Arcole vieillit, avait dit le colonel Tournecourt. — Allons donc, avait-on riposté, il est encore très droit. — Oui. c'est un vieux monsieur, qui se tient droit. Un vieux monsieur qui se tient droit ! Il savait mieux que personne combien ce jugement était juste ! La duchesse avait trente ans, et ne paraissait pas s'inquiéter de l'avenir. Le duc était si bon, si affectueux, si prévenant, il l'entourait d'attentions si paternelles qu'elle se trouvait parfaitement heureuse et ne rêvait rien LE MAJORAT 317 au delà ; mais lui, en la voyant si jolie, si gracieuse, songeait avec effroi que, dans quelques années peut-être, il allait la laisser dans le plus complet dénûment. Se figurait-on la duchesse autrement qu'entourée du luxe qui constituait le cadre nécessaire de sa beauté ? pouvait-elle porter autre chose que des robes de velours, de soie et de satin ? Des économies ! eh ! pouvait-on en faire sur un revenu de quarante mille francs, à peine suffisant pour maintenir la maison sur un pied convenable? En vain il avait consulté à ce sujet les spécialistes les plus autorisés. Ceux-ci lui avaient répondu en souriant qu'il faudrait un miracle. Le duc d'Arcole, à défaut du reste, avait conservé une foi robuste ; il essaya le miracle et fit le pèlerinage de saint Pantaléon en Bretagne; la duchesse avala, sans sourciller, dans un verre d'eau, les quelques pincées de sciure de bois enlevées à la statue du grand saint, mais la sciure de bois ne produisit pas le moindre résultat. Il y avait des jours où le pauvre duc, désespéré, en arrivait à souhaiter que la duchesse fût victime de quelque odieux enlèvement. Elle était trop bien élevée, elle avait reçu des Principes trop solides pour ne pas être toute sa v 'e l'épouse la plus fidèle, la plus dévouée ; lui, de son côté, ne pouvait admettre sans déchirement 18. 318 LA FOIRE AUX CAPRICES que la duchesse pût être dans l'obligation de faillir. Et cependant, il l'aimait tant, qu'il désirait parfois que l'événement eût lieu, persuadé d'ailleurs que la duchesse lui conserverait toujours son cœur. Ces jours-là, on le voyait se promener à grands pas dans son cabinet de travail en murmurant : — Il le faut ! il le faut ! Alors, il essayait de s'étourdir avec des paradoxes. Au résumé, on attache à certaines choses une importance qu'elles n'ont vraiment pas, si on veut se donner la peine de les analyser. Ce qui constitue la trahison, c'est le don de son cœur à un autre homme. Il y a faute lorsqu'il y a tromperie. Mais, dans ce cas, sa femme ne le tromperait pas, puisqu'il y aurait consentement, consentement douloureux de sa part... Par une abnégation héroïque, il mena sa jeune femme dans le monde, il voyagea, courut les villes d'eaux, se promettant de fermer les yeux, mais la fière duchesse continua à tenir haut et ferme l'étendard d'Arcole, et, malgré les assauts réitérés dont elle fut l'objet, elle sortit toujours victorieuse de la lutte. Cela pouvait durer ainsi longtemps et les années passaient. Cette idée-là torturait le pauvre duc, qui en arrivait à la monomanie. LE MAJORAT 319 L'été dernier, le ménage était au Havre, installé à Frascati. La duchesse, en attendant l'heure du dîner, s'était retirée chez elle, et le duc fumait tristement un cigare sur la terrasse de l'hôtel en songeant à l'avenir. Il fut tiré de ses pensées par le choc d'un petit bonnet de voyage que le vent venait d'enlever sur la tête d'un gros monsieur à favoris rouges, fort occupé, pour le moment, à lorgner les bâtiments qui rentraient au port. Le duc remit poliment au monsieur son bonnet, tandis que ce dernier se confondait en remerciements et se présentait sous le nom de sir Sam Jeff, négociant américain voyageant pour affaires. La glace était rompue. Jeff apprit à son interlocuteur qu'il repartait le lendemain matin pour New-York, bien heureux de retrouver là-bas madame Jeff et ses neuf enfants. — Vous avez neuf enfants ! s'exclama le duc. — Oui, monsieur, neuf garçons. Et ce n'est pas fini, ajouta-t-il en clignant de l'œil. Vous comprenez , après quatre mois d'absence, nous allons, madame Jeff et moi, nous revoir avec- une certaine effusion. Et il se mit à rire bruyamment, d'un gros rire qui lui secouait les épaules. 320 LA FOIRE AUX CAPRICES Le duc d'Arcolc regarda son interlocuteur. C'était un de ces robustes Yankees, roux, velus, carrés d'épaules, véritable type de trappeur, de reproducteur et de colon, un de ces hommes qui, dès la seconde génération, ont suffi pour défricher et peupler tout un district. — Pardon, lui dit-il, mais je suis bien sûr que, pendant vos quatre mois d'absence, vous n'êtes pas resté sans donner quelque coup de canif dans le contrat. — Mon Dieu, répondit Jeff avec bonhomie, pas tant que vous pourriez croire. J'aime beaucoup ma femme, et en voyage, nous autres étrangers, nous sommes exposés à tant de rencontres dangereuses, vous comprenez... Néanmoins, je ne me fais pas meilleur que je ne suis ; il faut, avant tout, être pratique et, lorsque la chose en a valu la peine, ma foi, je me suis risqué tout comme un autre. Et tandis qu'il parlait, le duc faisait toutes sortes de réflexions. Son idée fixe lui revenait. Cet homme qui repartait le lendemain matin pour New-York, cet homme qui aimait tant sa femme, qui était père de neuf garçons, n'était-il pas mis précisément sur son chemin par la Providence ? Il retournerait en Amérique, et l'on n'entendrait plus jamais parler de lui... — Monsieur, lui dit-il brusquement, j'aurai LE M A.I OB \ I 321 probablement le plaisir de vous revoir à dîner? — Je dîne à la table d'hôte, dit .leff. — Moi aussi, dit le duc. Quand on est garçon, c'est la principale distraction du voyage, et nous avons ici, à l'hôtel, plusieurs jolies femmes. — Ah ! ah ! lit Jeff dont l'œil s'alluma. — Allons, à ce soir. Puis il serra la main du Yankee et monta bravement chez la duchesse, décidé à avoir avec elle une conversation sérieuse. Il A six heures, la duchesse d'Arcole faisait son entrée dans la grande salle à manger de Frascati. Elle avait les yeux un peu rouges et l'on eût dit qu'elle avait pleuré. Elle se dirigea vers la place qu'elle occupait habituellement, avec le pas lent et majestueux qui était un de ses signes disiinctifs, et s'assit après avoir jeté autour d'elle un regard un peu égaré. Quelques secondes après, le duc faisait son entrée donnant le bras à son nouvel ami Jeff. — Tâchons de trouver un bon coin, lui dit-il a l'oreille. Puis, après avoir cherché pour la forme, il l'installa entre lui et la duchesse ; mais sans la LE MAJORAT 323 lui présenter, et feignant au contraire d'être tout à fait étranger. Sir Sam Jeff commença le potage non sans jeter plusieurs fois un regard d'admiration vers sa belle voisine. — Eh bien, comment la trouvez-vous ? demanda le duc. — Splendide ! dit Jeff; mais, comme je vous l'ai dit déjà, moi, je suis pratique ; or, comme je repars demain, je n'ai pas l'intention de m'oc- CUper d'une aussi grande dame- — Une grande dame ! dit le duc qui, par parenthèse, n'avait pas pu avaler une seule cuillerée de son consommé, une grande dame ! Ah ! vous m'amusez ; mon pauvre ami, vous ne vous y connaissez guère. — Allons donc! est-ce que...? — Si je vous dis cela, c'est que je vous en parle à bon escient. — By God ! dit Jeff, cela change complètement la question. Et se tournant vers sa voisine, il lui offrit à boire et engagea avec elle la conversation, tandis que celle-ci lui répondait de son mieux, avec une résignation louchante. Mais Jeff n'en demandait pas davantage. Jamais, pendant ses quatre mois de voyage, il n'avait rencontré sur sa route une semblable perle, et malgré son air distingué, elle I}24 liA FOIRE AUX CAPRICES ne s'offensait nullement des singuliers propos du Yankee. Au rôti, il s'était beaucoup rapproché, sans que la duchesse eût reculé sa chaise. A l'entremets il avait à dessein effleuré sa main, et elle ne Pavait pas retirée. De temps en temps, Jeff se retournait vers le duc d'Arcole, et lui disait triomphant : — Cela marche! cela marche ! Ah çà, pourquoi ne mangez-vous pas ? — Cette nourriture de table d'hôte est si mauvaise, répondait le pauvre duc qui suait à grosses gouttes. — Vous êtes difficile, répondit Jeff qui ne perdait pas un coup de dents. Le dîner tirait à sa fin. Déjà la plupart des voyageurs étaient sortis de la salle a manger. Jeff, très rouge, l'œil allumé, avait passé son bras sur le dossier de la chaise de droite, et parlait à la duchesse tout bas dans l'oreille, tandis que le duc s'était plongé désespérément dans la lecture d'un journal. Les lignes dansaient devant sa vue troublée, il entendit tout à coup le bruit de deux chaises qu'on repoussait. C'était la duchesse qui se levait. Jeff offrit son bras et les deux convives disparurent. Le pauvre d'Arcole resta tout seul faisant les réflexions les plus amères. — Évidemment, j'ai fait mon devoir, se disait- 1,1 MAJORAT il. C'est un moment désagréable à passer, mais au moins la duchesse conservera le majorai. Jolie comme elle est, qui sait ce qu'elle fût devenue, si je Pavais laissée dans la misère? Au moins, de cette manière, je sacrifie mon honneur, mais je sauve le sien. La naissance d'un petit duc arrangera tout. Il le fallait! il le fallait !... Il manquait d'air. Il sortit sur la terrasse pour respirer et mettre un peu d'ordre dans ses idées. Tout à coup, il aperçut Jerf qui descendait radieux. — Eh bien?lui demanda-t-il d'une voix étranglée. —■ Ravissante, mon cher, mais vous aviez raison. Ce n'était nullement une grande dame. Pas farouche le moins du monde. Seulement, comme je vous l'ai dit, en voyage, moi, je suis homme pratique. Quand je l'ai vue m'opposer si peu de résistance, je me suis méfié..., j'ai été prudent et je n'aurai pas à me reprocher d'avoir laissé en France un dixième petit Jeff. 19 LÉCUYÈRE • l Dans ce temps-là, Tournecourt était encore à Versailles colonel des cuirassiers de la Garde. Il y avait eu grande revue à Longchamp. Tout avait bien marché. Le long de la route, à Sures- nes, à Saint-Gloud, à Ville-d'Avray, la foule avait fait l'accueil le plus sympathique a ces géants empanachés et bardés de fer. Le dernier homme venait de franchir la porte du quartier de l'Orangerie au bruit des fanfares. Tournecourt, poudreux et superbe, portant sur son casque à dou- ,{"28 LA FOIRE AUX CAPRI CBS ble crinière l'aigrette du commandement, jeta un dernier coup d'œil satisfait sur cet ensemble éblouissant de plumets, de casques, de cuirasses et d'aiguillettes qui constituait son beau régiment ; puis il mit pied à terre, et d'un pas lent et digne, savourant en lui-même toutes les jouissances de l'amour-propre, repassant dans sa mémoire tous les triomphes de la journée, il se dirigea vers la grille de sortie. Il jeta, en passant, un salut distrait aux hommes de garde, rangés en son honneur, debout et sabre au poing, puis il descendit la rue de l'Orangerie, tandis que les badauds le contemplaient émerveillés. Le soleil se couchait du côté de la pièce d'eau des Suisses, inondant la Grande Rue de ses rayons obliques qui se reflétaient sur la cuirasse et sur le casque du colonel. Celui-ci marchait ainsi comme dans une gloire. Sa grande ombre se profilait au loin. — Allons, se disait-il, la journée a bien commencé, mais elle finira mieux encore. Valentine se décide enfin à venir a Versailles. S'est-elle assez fait prier depuis ce fameux bal des Tuileries I Je la vois encore, insolente et divine, faisant son entrée dans la Salle du Trône au bras de Cha- meroy, le chambellan, la taille moulée dans une robe de satin noir à longue traîne qui laissait voir des bras et des épaules splendides. Un véri- l' écuyère 320 table triomphe? Et c'est elle qui consent enfin à dîner ce soir en tête-à-tête avec Tournecourt, Tournecourt qui commande le plus beau régiment du monde, Tournecourt qui sera général dans trois ans ! Et, tout en faisant ces réflexions couleur de rose, il se dirigeait vers son appartement de l'avenue de Paris, lorsque, tout à coup, il laissa tomber son gant d'ordonnance. Il allait le ramasser, mais il n'en eut pas le temps; une petite fille d'environ quinze ans, maigre, mal vêtue, s'était précipitée et l'avait relevé pour le lu' rendre. — Voilà, monsieur le colonel, lui dit-elle en devenant très rouge. Tournecourt la regarda. Cette petite ne lui était pas absolument inconnue. Il la rencontrait à chaque instant, soit en rentrant chez lui, soit aux abords du quartier aux heures où le régiment sortait pour aller manœuvrer sur le plateau de Satory. Elle avait des cheveux durs et mal peignés, tombant en désordre sur le visage, les traits assez irréguliers, le teint criblé de taches de rousseur; les yeux seuls étaient très beaux et paraissaient étincelants lorsqu'ils se fixaient sur le colonel. Mais celui-ci avait bien autre chose à penser qu'à cette enfant. 330 LA FOIRE AUX CAPRICES — Merci, petite, lui dit-il brusquement. Allons laisse-moi passer. — Monsieur le colonel, je voudrais, je désirerais... Elle était toute tremblante et balbutiait tellement qu'il était impossible de saisir un mot de ce qu'elle disait. — Ah ! c'est juste, dit Tournecourt, tu veux ta récompense; eh bien, cours ramasser cela. Et il jeta une pièce de vingt sous qui roula sur le trottoir et alla tomber dans la fange du ruisseau. L'enfant devint toute pâle; puis fondit en larmes, tandis que Tournecourt, sans se retourner, disparaissait sous la grande porte cochère. Il Tournecourt se rappelait tous ces lointains souvenirs en descendant l'autre soir l'allée centrale des Champs-Élysées qui avaient déjà repris leur aspect d'été. Dix ans ! comme cela passe et comme cela vous change un homme ! La guerre était venue, emportant avec elle le rêve des trois étoiles. Tournecourt avait eu sa retraite comme colonel ; aujourd'hui il n'était plus qu'un simple particulier, mais — chose plus grave — il était arrivé à cette époque de la vie où l'on a si bien joui de tout que rien ne vous amuse plus guère. Les deux cafés chantants avec leurs guirlandes de gaz étincelaient dans la nuit; des morceaux de musique bruyante arrivaient par bouffées. Plus I, A FOI HE AUX CAPRICES loin le Cirque d'été lui-même venait de faire sa réouverture, et l'on entendait les claquements de la chambrière mêlés au bruit des fanfares et des applaudissements. Atout hasard, et n'ayant rien de mieux à faire, Tournccourt entra dans la salle. C'était toujours le même spectacle qui se donne depuis quarante ans, sauts des écharpes et des barrières, chevaux dressés en liberté par le beau M. Loyal, mêmes clowns lui demandant : « Voulez-vous jouer avec moâ, » et criant ensuite : « Miousiquc ! » au chef d'orchestre qui bat la mesure d'un air aussi endormi que désillusionné. Tournecourt, fatigué d'être debout, allait se retirer, lorsqu'un grand mouvement se produisit dans l'entrée des écuries. Les petits jeunes gens huchés sur les banquettes tendaient le cou pardessus la balustrade, et tous les écuyers sur Acu\ rangs formaient une haie imposante qui s'étendait jusqu'au milieu de l'arène. Il s'agissait évidemment d'une étoile, d'un premier sujet. Tourne- court resta ; il vit d'abord entrer un gros cheval pie recouvert d'une large housse blanche frangée d'or ; puis, quelques secondes après, donnant la main à M. Loyal lui-même, il vit passer dans un tourbillon de gaze, de fleurs et de paillettes, une belle jeune femme bondissant sur ses pointes. En trois sauts elle arriva au centre du cirque où elle l'écuyêrk 333 exécuta une gracieuse révérence en envoyant des poignées de baisers à la foule. Ceci fait, elle recommença ses pirouettes dans la direction du gros cheval pie, plaça son pied finement chaussé dans la main d'un écuyer, et sauta légèrement en selle. L'orchestre entama la première figure du quadrille du Grand Casimir. et le gros cheval partit au galop sur le pied gauche. Tournecourt regarda l'écuyère. C'était une grande brune, au teint mat, aux formes opulentes, mais admirablement proportionnées. Sur le programme elle était annoncée sous le nom d'Olga. Ses longs cheveux noirs, relevés sur les tempes par un simple peigne d'or, tombaient sur ses épaules; ses bras, d'un modèle admirable, décrivaient autour de sa tête toutes sortes de mouvements giacieux. A chaque temps de galop, sa robe de gaze lamée d'argent bouffait avec de molles ondulations. Je ne sais quoi de voluptueux et de lascif se dégageait de cette belle créature qui trouvait dans ses poses plastiques la grâce et l'élégance des plus belles statues grecques. — Ah çà, pensait Tournecourt, où diable ai-je déjà vu cette figure-là? L'écuyère s'était dressée tout debout sur la selle et penchée en avant sur l'encolure, le pied gau- 19. 334 LA FOIRE AUX CAPRICES che élevé en arrière à hauteur du cou, elle laissait apercevoir une jambe admirable moulée dans un maillot couleur chair qui disparaissait dans un nuage de tulle blanc. Tournecourt commençait à être vivement intéressé. Tout en cherchant dans ses souvenirs où il avait déjà pu rencontrer mademoiselle Olga, il ne la quittait pas un seul instant de vue. Tout à coup celle-ci, bondissant dans les airs, exécuta deux fois le saut périlleux et retomba sur la selle au milieu de tonnerres d'applaudissements. Dans ce mouvement violent, la jupe de gaze se releva assez haut, et le colonel ne put s'empêcher de pousser un cri d'admiration. Jamais il n'avait aperçu de formes aussi élégantes; une jeunesse, un modelé, une pureté de lignes! Depuis bien longtemps il n'avait pas éprouvé une émotion semblable, et il se sentait envahi par un sentiment indéfinissable. Rouge, haletant, il attendait anxieux que la belle fille recommençât son mouvement, ce qui eut lieu deux fois encore; on eût dit chaque fois que la jambe nue émergeait d'un fouillis de gaze. — Comment ! trois fois seulement ! s'écria Tournecourt qui, depuis quelques secondes, se sentait d'une jeunesse extraordinaire. Tout à coup il se frappa le front. Il venait de reconnaître la belle écuyère. C'était la petite fille l'écuyère 33S de Versailles. Quelques années avaient suffi pour accomplir cette métamorphose. Il n'y avait pas à hésiter. Tournecourt se précipita vers les écuries où mademoiselle Olga était en train de descendre de cheval. — Mademoiselle, dit Tournecourt en saluant le plus respectueusement du monde, je ne sais si vous me reconnaissez. Vous n'avez peut-être pas oublié le colonel des cuirassiers de la Garde ! L'écuyère regarda le colonel. Avec sa moustache grise retroussée, sa grande redingote boutonnée, sa rosette, il avait toujours fort grand air, mais ce n'était plus le bel homme qu'elle avait connu jadis dans toute sa gloire à la tête de son régiment. Néanmoins, les souvenirs lui revinrent en foule ; elle se rappela l'adoration naïve qu'elle avait pour lui, le mépris qu'il lui avait témoigné, et surtout, surtout l'incident de la pièce de vingt sous jetée dans le ruisseau. Elle avait été bien guérie ce jour-là, et depuis (-'He s'était toujours juré qu'elle se vengerait. L'occasion qui semblait s'en offrir, allait-elle en profiter?... Si oui, comment?... C'est ce que la belle écuyère se demandait en répondant au colonel : — Je vous reconnais parfaitement. Et elle se campa devant lui, les yeux dans les yeux, dans l'attitude la plus provocante. 330 LA FOIRE AUX CAPTUCES — Vraiment, dit Tournecourt ravi, vraiment vous ne me trouvez pas changé. De grâce, accordez-moi une minute d'audience. — Impossible, je ne puis pas recevoir dans ma loge. On ne l'a même jamais permis à Océana et le règlement est formel, mais il y a quelques boxes de libres, et si ce que vous avez à me dire n'est pas trop long... Le fait est que cela pouvait se dire très vite. Tournecourt suivit la belle enfant, qui s'accouda gracieusement sur une mangeoire en marbre blanc; puis, tout en faisant élégamment voltiger avec la pointe du pied quelques brins de paille de la litière, elle dit en montrant ses dents : — Eh bien ! voyons, qu'y a-t-il ? Ce qu'il y avait, on le comprend. Demande d'un rendez-vous. Difficultés obligatoires... Pourtant en y réfléchissant bien... Je ne sais quelle idée bizarre passait par l'esprit de la belle écuyère, mais elle riait comme si elle eût entrevu dans sa pensée quelque chose de très drôle. Tournecourt, voyant ses hésitations, sortit une liasse de billets de son portefeuille, et, sans compter, les lui mit dans la main. — Ah ! ah 1 dit Olga, il paraît que c'est toujours votre système. Tiens, petite, cours ramasser cela. Du reste, mon cher, vous avez fait des i/ÉCliYÈRE 337 progrès; vous ne jetez plus votre argent dans le ruisseau, c'est déjà mieux. Puis, brusquement : — Où demeurez-vous? — A deux pas d'ici, au rez-de-chaussée, i3, rue de Marignan. — Eh bien! attendez-moi dans un quart d'heure au coin de la rue de Ponthieu, devant le marchand de gaufres. Et exécutant une gracieuse révérence, elle disparut en deux bonds par un corridor, tandis que Tournecourt sortait du cirque dans un état d'exaltation difficile à décrire. III Un quart d'heure après, mademoiselle Olga arrivait, enveloppée dans une longue pelisse, doublée de loutre, qui la couvrait jusqu'aux pieds. Elle monta en voiture avec Tournecourt en lui disant : — Vous voyez, je n'ai pas été trop longue. J'ai seulement mis une couche de poudre de riz, mais j'avais bien peur que le régisseur ne me vît passer ; c'est défendu d'emporter les costumes, et j'ai supposé... — Je crois bien! Vous èles divine ainsi, dit Tournecourt. Et de fait, l'imprévu, la richesse et le décolleté du costume de l'écuyère étaient à rendre fou. I.e colonel se sentait rajeuni de dix ans. 1,'ÉCUYÈRK 330 On arriva rue de Marignan, dans l'appartement du colonel. C'était un rez-de-chaussée très élevé de plafond, dont la chambre à coucher avait jadis servi d'atelier à un peintre. Un immense lit de milieu, très bas, avançait au milieu de la chambre. Sur les hautes murailles des armes de prix, des bronzes supportés par des socles en bois noir et or, des vases de Chine d'où émergeaient des plantes vertes, un palmier gigantesque; dans le fond une immense toile, représentant le colonel en capitaine des Guides, suivi par un superbe trompette avec le spencer écar- late et la trompette frangée d'or. Mademoiselle Olga regarda cette haute pièce, mesura de l'œil la hauteur du plafond et dit : — C'est gentil, ici, mais sombre, j'aimerais y voir. Tournecourt alluma à la hâte toutes les bougies du lustre et des appliques, et mademoiselle Olga, se débarrassant de sa pelisse, apparut radieuse dans son costume de parade. Se campant devant une psyché, elle fit bouffer sa jupe par deux ou trois petits coups du plat de la main, puis, tout à coup elle monta sur la terre du palmier, et prenant son élan, elle sauta sur le socle qui était le plus a sa portée. Elle fit ainsi le tour de la pièce, renversant de ça de là quelques potiches, mais exécutant des prodiges de hardiesse et d'équilibre. 340 LA FOUtli AUX CAPRICES — Bravo ! bravo ! disait Tournecourt plus surpris que ravi. J'ai reçu bien des femmes chez moi, jamais elles n'ont exe'cuté des exercices semblables. Maintenant, si vous vouliez vous poser un peu sur ce canapé... Mais mademoiselle Olga, sans l'écouter, sauta sur le lit, rebondit deux ou trois fois sur le sommier comme si elle eût été réellement à cheval ; puis, tout à coup, prenant son élan, elle exécuta le double saut périlleux. Tournecourt cherchait en vain à la retenir dans ses bras. A chaque tentative du colonel, l'écuyère se dégageait d'un bond et se trouvait à l'autre bout de la chambre, perchée sur une chaise ou sur un meuble; de là-haut, elle le regardait avec de tels yeux de flamme, un sourire si provocant et des déhanchements si pleins de promesses que, bien qu'un peu décontenancé d'abord par celle gymnastique défensive, le colonel se sentait de plus en plus pris et plus fou. La tête en feu, la voix altérée, les yeux en extase sortis de leur orbite pour mieux tout voir il en était à se rouler sur le tapis, les mains jointes, à genoux... — Viens... viens donc, criait-il éperdu... Quand elle le jugea à point, la belle éeuyère s'arrêta net, vint à lui et, comme il s'approchait pour l'étreindre, une rapide et dure pichenette l'écuyèkb •M\ sur le nez le força à baisser la tête. Au même instant, comme sur un signal, on frappa à coups discrets d'abord, puis de plus en plus forts, aux volets des croisées. L'appartement était, on le sait, au rez-de-chaussée sur la rue. — Qu'est-ce que cela veut dire ? s'écria le colonel abasourdi. — Cela veut dire, cher monsieur, qu'il me faut vous quitter à mon grand regret. Ce sont trois amis à moi, trois clowns très grands et très forts, qui viennent me chercher comme je le leur ai demandé. Si vous voulez éviter un tapage nocturne, une escalade avec effraction, la maison réveillée, le quartier ameuté et la police chez vous, vous allez m'ouvrir gentiment votre porte... — Mais enfui ?... pourquoi?... balbutia le colonel, de plus en plus décontenancé. L'écuyère' retira de son corsage la liasse de billets de banque que Tournecourt lui avait mis dans la main au cirque et, la jetant sur le tapis: — Tiens, ramasse cela, mon pauvre vieux, comme tu m'as fait ramasser ta pièce de vingl sous à Versailles ! Et, comme les coups sur les volets redoublaient au dehors, craignant pire, et quoi qu'il en eût, Tournecourt ouvrit et dut laisser sortir de chez lui la belle écuyère, absolument comme elle y était entrée. LA PRISE DE FLEUR Y-SUR-ANDELLE GRANDISSIMES MANŒUVRES Le capitaine Parabère est assis devant une table dans le cabinet de travail du général. Il est entouré de cartes, de plans en relief, de service en campagne. Tout en piochant, il rêvasse quelque peu, et parfois monologue assez à haute voix pour que nous puissions transcrire ici le sujet de ses graves préoccupations. — ... Mon chef m'a chargé de rappeler l'idée générale du combat à la division de cavalerie, et de lui expliquer succinctement quel sera son rôle 3 M I.A FOIRE AUX CAPRICES spécial dans les manœuvres du 3 e corps. Mettons- nous courageusement à la besogne. Ce sera un moyen de chasser toutes les folles idées que j'ai en tète. Le travail, c'est encore le grand guérisseur '....(Il pousse un grand soupir et écrit.} «... Le plan général est celui-ci: une armée » assiégeant Paris détache une division (la 6 e ) sur » Magny, menaçant Rouen. L'armée de la défense » détache une division (la 5") sur Fleury-sur- » Andellepour s'opposer à la marche de l'ennemi. » Celui-ci envoie une division de cavalerie pour » enlever rapidement cette ville. Cette division se » dirigera d'abord sur Thilliers-au-Vexin, après » avoir reconnu les hauteurs couronnées par le » château de Maucontour. » ... Allons bon! encore ce nom maudit sous ma plume 1 Maucontour ! Que de fois n'ai-je pas franchi la grille du parc, lorsque j'étais assez naïf pour croire que Suzanne m'aimerait un jour! M'a-t-elle fait assez souffrir ! Et cependant je crois avoir été l'amoureux le plus humble, le plus soumis, le plus respectueux!... J'avais bien compris qu'avec une femme comme elle, il ne fallait pas marcher à la hussarde, qu'il fallait du temps, des égards, de la persévérance. Bast ! c'était une coquette, et voilà tout. Les femmes du monde ont souvent moins de cœur que... N'y pensons plus, et travaillons... (// se remet à écrire.) la A PR18I l>K FI,EUKY-3i:K-ANl>Kl.l,K 345 « Les hauteurs une fois reconnues, la division » devra se porter le plus rapidement possible sur » Fleury-sur-Andelle afin d'enlever cette position » avant que Rouen ait pu envoyer des renforts » considérables. Le général croit devoir rappeler » ici que les moyens d'agir de la cavalerie sont la » vigueur, Tordre et la vitesse. Elle devra donc » assaillir une des ailes et chercher à tourner l'en- » nemi, et pour qu'elle ne perde pas la force que » lui donne son ensemble, ne prendre le galop » qu'à portée de la troupe qu'elle veut charger... » Ah çù, mais j'y pense, j'ai peut-être pris le galop trop tôt, beaucoup trop tôt, moi. C'est vrai, la première fois que j'ai vu Suzanne, je suis devenu éperdument amoureux et j'ai été assez bête pour le lui dire. Il eût fallu cacher mon jeu et simuler l'indifférence jusqu'au jour... Mais à quoi vais-jc songer ? Ne sortons pas de Fleury-sur-Andelle. (Il écrit.) « Fleury-sur-Andelle est une petite place qui » paraît forte au premier abord, mais qui a plu- » sieurs points faibles : le tout est de les connai- » tre, et il faut tout disposer pour attaquer ces » points avec des forces supérieures. Dans ce but » il faudra simuler de fausses attaques sur les » points principaux qu'on n'a pas l'intention d'en- » lever, envoyer le gros de la troupe sur les points » faibles... » 840 LA FOUIE AUX CAl'HICËS Voyons ! quels sont les points faibles de Suzanne? Évidemment elle est hautaine, dédaigneuse, froide; qui sait? elle est peut-être comme Fleury-sur-Andelle, elle paraît forte au premier abord, mais il est impossible qu'elle n'ait pas quelque point faible. Un soir que j'avais été un peu plus loin que d'habitude, elle a fermé les yeux et est devenue toute pâle. J'ai craint de l'avoir mécontentée et suis redevenu repentant et respectueux. Au fait, c'était peut-être une sottise. Au diable! et mon plan qui n'avance pas! « ... L'opération de la division exige vigilance, » secret, énergie, promptitude. Il ne sera pas mal » d'endormir l'ennemi par une fausse sécurité. Il s faudra répandre des nouvelles propres à rassurer, » puis tout à coup paraître inopinément. Mais » avant tout, il est nécessaire d'entretenir des > intelligences dans la place et de se procurer soit » par des agents secrets, soit par des relations » avec les habitants, tous les renseignements qu'il » importe d'obtenir... » Tiens, tiens ! mais je n'ai peut-être pas entretenu assez d'intelligences avec la place. Julie, la femme de chambre, m'avait l'air fort bien disposée et, qui sait? peut-être que quelques louis distribués à propos eussent pu avancer beaucoup mus affaires. Quelques mots lancés habilement en peignant sa maîtresse, qui sait même, une porte LA PUISE DE FLEURY-SUH-ANDELLE 347 ouverte... ! Ah! Suzanne, vous serez cause que mon plan de manœuvres n'aura pas le sens commun! « ... Les temps de pluie, de brouillard, de » grande chaleur, la nuit surtout, sont favorables » au succès de l'attaque, lorsque l'ennemi se garde » mal... » La nuit surtout !... Moi, je ne venais jamais qu'aux heures de réception, quelquefois après dîner, mais je m'en allais toujours à onze heures. Le service en campagne a bien raison de recommander le moment de grande chaleur. Tout dernièrement encore, je me souviens d'un soir, le temps était à l'orage et la chaleur accablante. Il y avait certainement de l'électricité dans l'air. Suzanne paraissait énervée au possible. Evidemment, si, à ce moment-là, on n'avait pas apporté la lampe... Mais voilà, on a apporté la lampe. Ah ! si c'était à refaire!... (il écrit.) « Si l'ennemi se dérobe à la vue par un rideau » de troupes avancées, le général commandant la » division mettra tout en usage pour le démasquer, » sans s'engager d'une manière sérieuse. Il em- » ploiera avec habileté les démonstrations, la » menace, surtout celle de couper du corps prin- » cipal de Rouen la 5° division détachée à Fleury- » sur-Andelle. » ••• Que de fois m'a-t-elle dérobé son charmant LA FOIRE AUX CAPRICES visage en formant devant, un rideau avec ses deux mains ! J'aurais dû employer les démonstrations, les menaces... Il y a un moyen si simple d'obliger une femme à rabaisser ses mains et à démasquer sa figure. Je n'avais qu'à menacer sérieusement Fleury-sur-Andelle... Je ne sais plus du tout ce que je dis, j'ai beau vouloir me concentrer dans mon travail, tout ce que j'écris reporte mon imagination vers elle... Travaillons, travaillons..! (Il se remet à écrire avec énergie.) « Le général ne saurait trop recommander à la » division de se donner la supériorité morale » qu'assure un mouvement offensif: mais dans » toutes les dispositions, notamment dans celle « de la charge, il faut avoir pour principe de ne » dévoiler ses desseins que le plus tard possible » et de les porter à exécution avec la plus grande » promptitude. » ... Que d'enseignements, mon Dieu, dans ces prescriptions du service en campagne, et comment n'ai-je pas mieux appliqué toutes les théories qu'on m'avait apprises à Saint-Cyr! Non seulement j'ai dévoilé mes desseins beaucoup trop tôt, mais j'ai creusé des tranchées lentes autour d'une place qu'il fallait enlever, comme le dit le général, avec la plus grande promptitude... < A ce moment, la division de cavalerie qui » connaît les points faibles de l'ennemi exécutera LA l'RISK DE FLEUHY-SUl-ANDKLLE 319 » une charge vive, impétueuse, brutale, qui cul- » butera l'ennemi et l'obligera, soit à capituler » avec les honneurs de la guerre, soit à se rendre » à discrétion ; dans les deux cas le but sera at- >» teint et la division entrera dans la place, trom- » pette en tète. » Parabère très rouge écrit avec fièvre. Ah ! ah ! Suzanne, vous entendez, trompette en tète ! (Il continue.) « Le premier régiment engagé devra concentrer » toute sa force d'impulsion sur un point uni- » que, de manière à entrer comme un coin dans 8 le corps de la place. » Icij Parabère éclate de rire avec un air sata- nique ; je ne sais trop à quoi il pense, mais il a 1 air très animé. « ... Dans les combats et dans les opérations, 8 on cherchera toujours à prendre l'initiative et à 8 réduire l'ennemi à la défensive ; mais pour se » livrer avec sécurité à une telle entreprise, il 8 faut être le plus fort en nombre ou en qualité " et avoir à agir sur un terrain d'un abord facile » et favorable a l'attaque. » •••Certainement, je suis le plus fort. Reste la question du terrain. Le salon est bien exposé, il )' a des masses de portes, les domestiques entrent a chaque instant ; ah! si je pouvais la décider à venir dans le petit boudoir du fond, avec ce M 350 LA FOIRE AUX CAPRICES grand sofa tout encombre de coussins!... Trompette en tète, sabre à la main... J'en frissonne rien que d'y penser. « ... La division de cavalerie devra se prému- » nir contre un revers (allons donc I) ou contre » une résistance possible. Dans ce cas, après avoir » culbuté les avant-postes (je les culbuterai, mille » tonnerres !) elle occupera en avant tous les » points dont la possession lui paraît nécessaire, » tels que ponts, défilés, bois, hauteurs, vallées, » gorges, etc., etc. Il faudra surtout veiller à ce » que Rouen ne puisse pas envoyer des secours » d'infanterie. » ... Du secours ? et de qui donc? de Julie? elle sera achetée; le maître d'hôtel sera à l'office, très bien; le valet de chambre dans l'antichambre ; le cocher dort dans les communs, le cuisinier également; le jardinier est à l'autre bout du parc. Et puis le boudoir est capitonné, avec des portières. Ces murs-là étouffent les sanglots, comme disait Dumas. D'ailleurs, qui est-ce qui dit qu'elle sanglotera? « Le général ne saurait trop rappeler aux cava- » liers que la rapidité dans la marche, l'impétuo- » sité et la vigueur dans le choc sont les condi- » tions essentielles du succès... » ... Ai-je été absurde avec mes égards et ma longue et respectueuse cour d'amoureux transi...? LA PRISK DE KLEURY-SOR-ANDELLE 351 « A 700 ou 800 pas des troupes ennemies, les » cavaliers mettront le sabre à la main, au com- » mandement : Pour l'attaque ! Puis au comman- » dément : Chargez ! ils prendront la position : » Contre infanterie, à droite, pointez ! et allon- » geront au galop le plus vite, sans abandonner » leur cheval ni se désunir. Toute charge doit » être poussée à fond. Autrement, elle n'a pas » raison d'être. » La division devra camper le soir à Fleury- » sur-Andelle. » 3 U Corps, 5° Division. Signe : Le Général. » Voilà qui est dit! Le soir, la division campera à Fleury-sur-Andelle sur le champ de bataille ! Je ne sais si le général approuvera mon plan de manœuvres, mais, pour moi, il m'a ouvert des horizons inconnus. A bientôt, Suzanne! MONSIEUR LE MAIRE I — Oui, madame, je comprends parfaitement, il vous faudrait un fourneau économique pouvant, pendant la mauvaise saison, nourrir au moins deux cents pauvres. — Ah ! si j'étais secondée ! Vraiment, lorsque je vois autour de nous tous ces malheureux, j'ai honte de notre luxe. Jamais la misère ne m'a semblé aussi choquante qu'à Trouville. et le contraste entre nos folies et cette pauvreté me serre le cœur: mais l'administration, loin de M. 354 LA FOIRE AUX CAPRICES nous seconder, nous met des bâtons dans les roues. — Voulez-vous que j'aille voir le maire à votre intention ? — Vous le connaissez? — Hum! un peu... très peu, mais j'irai lui parler. Il a tant intérêt à m'être agréable. — Ah ! monsieur ! que vous êtes bon I Je ne sais comment vous remercier!... — Il y aurait un moyen bien simple !... Madame de Chameroy ne répondit rien et feignit de ne pas s'apercevoir du regard significatif que lui lançait Hector en insinuant cette dernière phrase. Et de fait, ce dernier ne s'était lancé dans cette question de fourneaux économiques que pour avoir occasion de s'approcher sans cesse de la belle madame de Chameroy, dont il était devenu très amoureux depuis le bal des courses. Celle-ci s'occupait alors activement de la fondation d'un asile destiné aux orphelins des pêcheurs et aux pauvres pendant la morte saison. Enthousiaste et bonne, elle avait embrassé avec ardeur l'idée de cette fondation; elle avait acheté le terrain, organisé des kermesses, rédigé des règlements; puis, quand il s'était agi de bâtir, elle s'était heurtée à toutes sortes de difficultés administratives. Et le brave Hector, à tout hasard, avait offert MONSIEUR LE MAIRE 355 un appui qui avait été accepté. Quel excellent prétexte pour aborder sans cesse la belle bienfaitrice, pour obtenir des rendez-vous, lui parler en lète-à-tête ! Aux courses, au tir aux pigeons, au jeu des petits chevaux, madame de Chameroy voyait arriver Hector qui, inévitablement, après avoir salué, commençait par dire : — Chère madame, j'ai du nouveau au sujet du fourneau économique. — Ah ! répondait madame de Chameroy, subitement intéressée. Et, prenant le bras d'Hector, elle partait avec lui dans des petits coins pour ne pas être dérangée. Et celui-ci ne savait qu'inventer pour se faire bien venir. Il dessinait des projets de construction, peignait des plans, élaborait des devis. — Et monsieur le maire ? demandait parfois madame de Chameroy. — Monsieur le maire!... cela marche, répondait Hector. Je dois le voir encore aujourd'hui. Tant qu'il restait sur le terrain de l'Asile, la conversation ne languissait pas, mais, dès qu'abordant des questions plus tendres, il voulait faire comprendre a madame de Chameroy le but de tout ce zèle et de tout ce dévouement, celle-ci devenait brusquement froide, sérieuse, répondait deux ou trois lieux communs et rejoignait ses amies. 356 L A FOIItE AUX CAPRICES A vrai dire, Hector n'avançait pas d'une ligne. Les petits camarades du Cercle des Truffes, Précy-Bussac, Boisonfort, Taradel, Pignerollc, qui avaient d'abord été très jaloux des privautés accordées à Hector, s'étaient bien vite rassurés et s'amusaient beaucoup de cette cour inutile. — Eh bien! où en es-tu? lui demandait-on de temps en temps d'un ton goguenard. Marche-t-il, le fourneau économique ? Mon cher, tu ne le chauffes pas assez. De ce train-là, tu n'as pas à craindre les incendies. Dis donc, fais assurer l'immeuble, etc. Hector laissait dire, heureux de s'approcher d'une femme qui lui plaisait tant, de la voir, de lui parler, d'écouter le son de sa voix, de passer avec elle de bons moments qu'il revoyait ensuite dans sa mémoire, et espérant qu'elle se laisserait un jour fléchir. La veille précisément, elle avait paru beaucoup plus aimable que d'habitude. On jouait les Sonnettes dans cette véritable bonbonnière du théâtre de Deauville, où les fauteuils de soie sont couverts de housses en dentelle. Madame de Chameroy était plus jolie que jamais. Sa tète fine et aristocratique apparaissait sous un immense Dcvons- hire à plume blanche placé un peu sur l'oreille. Sa robe de piqué blanc à triple collet moulait sa taille ronde, emprisonnée dans une haute cein- MONSIEUR LE MAIRE 3f)7 turc de soie. Dupuis etChaumont l'avaient énormément amusée, et, plusieurs fois, ses voisins avaient eu le plaisir d'entendre ce frais éclat de rire, si jeune, si particulier, qui ressemble à une cascade de perles. Pendant l'entr'acte, Hector s'approcha de sa belle amie et lui dit : — J'ai une bonne nouvelle à vous apprendre au sujet de notre fourneau. — Ah! dit madame de Chameroy. Tenez, il y a un fauteuil vide, venez donc vous asseoir a côté de moi un instant. Hector ne se lit pas prier, et, aussitôt installé, se pencha sur le bras du fauteuil, le seul obstacle qui le séparât de sa voisine. Elle lui tendait une petite oreille line, rose, bien ourlée, entourée de masses de petits cheveux qui frisaient!... et de toute sa personne s'exhalait un parfum doux pénétrant, mélangé d'iris et d'odeur de femme. Hector était au sixième, sinon au septième ciel ! — Eh bien, lui dit-elle, approchez-vous, que personne ne nous entende. Vous avez vu le maire? — Oui. Je vous assure qu'il n'est pas si farouche radical qu'on le dit; c'est un homme très vaniteux au fond, et qui sera très flatté qu'une grande dame comme vous lui demande une faveur. Vous en ferez tout ce que vous voudrez. 388 LA FOIRE AUX CAPRICES — Mais, cependant, je ne puis aller chez lui. J'ai pris mes informations, et il paraît qu'il est très libre... — Diable, ne faites pas cela ! Il n'aurait qu'à « perdre le respect », comme disait tout à l'heure Dupuis. Non, je le reverrai et je tâcherai de le décider à aller lui-même chez vous. — Ce serait une vraie victoire, s'écria madame de Chamcroy. Mon cher ami, si vous réussissez... — Vous consentirez à m'aimer un peu ?... — Vous aurez fait là une bonne action, répondit-elle très froidement. Mais voilà l'entr'acte fini, et le possesseur du fauteuil va revenir. Au revoir, cher monsieur, n'oubliez pas que demain nous avons une petite sauterie au chalet. Hector s'inclina très respectueusement et sortit pour respirer un peu la brise de la mer. Il avait la tête un peu à l'envers. Sur le perron il trouva, en habit noir, en cravate blanche, mais coiffés de petits chapeaux mous, tous les bons amis qui, bien entendu, recommencèrent leurs lazzis. Taradel alla même plus loin et déclara que, pour l'honneur du Cercle, Hector n'avait pas le droit de faire durer une cour inutile aussi longtemps. Ou l'on réussit, ou l'on se retire avec les honneurs de la guerre; mais il ne faut pas qu'on dise qu'il y a, au Cercle, des Truffes, des amoureux transis. MONSIEUR LE M AIHI ;iv.i Ce propos fut très applaudi. Taradel était président du Cercle et sa parole avait une grande autorité. Hector était atrocement énervé. — Eh bien, messieurs, dit-il tout à coup, je vous parie que demain soir madame de Cha- meroy me suppliera de passer la nuit chez elle. — Je parie cinq cents louis, dit Précy-Bussac en éclatant de rire. — Messieurs, de grâce, intervint Taradel, ce pari est absurde et... — Je le tiens! interrompit Hector. Puis, saluant ses amis de la main, il s'éloigna à grands pas, tandis que tous les Truffistes se demandaient avec inquiétude si ses infortunes amoureuses n'avaient pas détraqué la cervelle du pauvre Hector. II Le lendemain, il y avait réunion intime au chalet. Comme les salles à manger n'étaient pas assez grandes, on dînait les uns chez les autres, à la villa de Fougères chez madame de Fourval, à la Maison Rose chez la duchesse de Traillé, puis l'on se réunissait chez madame de Chameroy. Les fenêtres de la villa étaient grandes ouvertes. Ces messieurs fumaient leurs cigares, accoudés sur •le balcon, tandis que les femmes s'étaient rangées autour de la grande table du salon et s'occupaient à divers travaux de couture qui avaient pour but l'Asile, bien entendu. Tout à coup, un de ces petits paniers à tringles de fer dont Trouville a le monopole, s'arrêta devant la porte ; on sonna a la grille, et un MONSIF.tll bH MAIRE 3(11 domestique vint annoncer à madame de Cha- meroy que M. le maire demandait à lui parler. Cette nouvelle causa une vive sensation. Enfin, M. le maire se décidait à venir ! Les hommes jetèrent leurs cigares et rentrèrent dans le salon pour assister à la conférence. Madame de Cha- meroy fit promettre à Taradel et à Précy-Bussac d'être, malgré leurs opinions réactionnaires, très polis pour le gouvernement ; quant à clic, après avoir jeté un dernier regard à la glace pour savoir si sa coiffure était bien en point, elle donna Tordre d'introduire M. le maire. On a bien le droit d'être coquette pour les pauvres, et madame de Chameroy était décidée à déployer toutes ses séductions. La porte s'ouvrit à deux battants et Ton vit entrer le farouche fonctionnaire en personne. C'était un homme assez commun, cheveux en broussaille, barbe rousse, longue redingote noire forme paysan et gilet à fleurs. Il tenait à la main un immense gibus de forme invraisemblable, un peu roussi sur le dessus, et un moment resta comme interdit à la vue de toutes ces belles dames; puis ayant vu madame de Chameroy s'avancer gracieusement vers lui, il salua gauchement et se laissa tomber dans le fauteuil qu'elle lui indiquait. — Vraiment, monsieur, dit madame de Chameroy, vous avez été assez bon pour vous déranger! 21 là FOIR E AUX 0AP1! ICF.S c'est tout à fait aimable à vous, et je suis sûre que nous allons probablement nous entendre à merveille au sujet de notre Asile. M. le maire posa son chapeau à terre, tira un mouchoir à carreaux dans lequel il se moucha bruyamment, puis il dit: — Mon Dieu, madame, le tout c'est de voir clair. Je tiens à savoir si votre Asile sera construit suivant des principes franchement républicains. — Que voulez-vous dire ? — Par exemple, j'exigerais qu'il y eût écrit en grosses lettres, au-dessus de la porte : Liberté, Egalité, Fraternité. — N'accordez pas cela, souffla Taradel. — Comment donc, monsieur, dit madame de Chameroy avec son plus charmant sourire, mais je serais fière d'écrire sur mon asile une devise aussi belle et aussi noble. — Et puis, continua le maire, je voudrais bien savoir quelle éducation sera donnée aux orphelins des pécheurs. Il ne s'agit pas, sous prétexte de charité, de créer une France dans la France. Le devoir du maire est d'avoir l'œil et j'aurai l'œil. Et il allongea un coup de poing sur la table. — Ah ça, dit tout bas Précy-Bussac outré, est-ce que vous n'allez pas flanquer ce rustre à la porte ? MONSIEUR LE MAIRE 363 Pignerollc se promenait dans le salon en faisant de grands pas pour se contenir. La maîtresse de la maison restait calme et souriante. Le maire continua : — Vous comprenez, je veux qu'on me fasse de nos gars des citoyens à poil, imbus des idées nouvelles, et non des enfants des frères abrutis par l'obscurantisme. — Voulez-vous prendre quelque chose ? demanda tout à coup madame de Chameroy. — Volontiers, ça n'est pas de refus, et je vous avouerai même que j'ai une sacrée soif. Un domestique apporta une bouteille de Léoville qu'il posa devant le maire. Celui-ci versa deux verres pleins jusqu'au bord, en prit un et le cogna contre celui placé sur le plateau en disant : — A la vôtre, belle dame, à la vôtre ! — Et à l'avenir de notre Asile et de notre fourneau économique ! répondit madame de Chameroy en acceptant gaiement le toast et en trempant ses lèvres dans le verre qu'on lui tendait. — Ah ! c'est vrai, il y a aussi un fourneau pour deux cents pauvres, n'est-ce pas? Hum ! hum ! ce sera à voir, quand vous m'aurez donné des garanties. En somme, comme vous le disiez, il ne s'agit que de s'entendre. — Eh bien, nous nous entendrons parfaitement, dit madame de Chameroy, qui se rapprocha tout 304 LA FOIRE ATX CAPIUCES près du fonctionnaire et s'appuya gentiment des Jeux coudes sur le bras de son fauteuil. Puis, elle le regarda bien en face avec ses yeux de velours. M. le maire la contempla tout en buvant son deuxième verre de Léoville à petits coups, puis il lui dit : — Ecoutez; moi je suis un bon enfant, vous êtes une bonne enfant, tous ces messieurs sont de bons enfants. — Pardon, monsieur, mais nous nous connaissons bien peu, observa Boisonfort. — Bah I moi je m'y connais. Vous avez une figure qui me revient, et madame aussi; quoiqu'elle ne vous ressemble guère. Mais certainement, madame de Chameroy est une belle femme, une très belle femme ! Eh bien, si on veut me promettre une bonne instruction gratuite et laïque... — Si nous dansions ? dit subitement madame de Chameroy pour changer de conversation. — Bravo ! je vous demanderai, madame, une polka. — Soit. Pignerolle, jouez-nous donc la polka de Fahrbach : Tout à la joie, dit madame de Chameroy. Pignerolle, exaspère, se dirigea vers le piano, et entama à coups de poing la fameuse polka, tandis que M. le maire prenait sa danseuse dans s M 0 N S IE U II L E MAI H E 363 ses bras et partait en chantant à chaque mesure. — Alors, vous me promettez l'autorisation de construire ? — Ce sera à voir ! Ah ! ah ! ah ! Je n'ai rien à vous refuser ! Ah ! ah ! ah 1 Quelle taille adorable vous avez ! Ah ! ah ! ah ! — Mais ne serrez pas si fort, vous m'étouffez. Il était temps, M. le maire était tout à fait lancé. Madame de Chameroy se dégagea à grand'- peine des bras de son danseur émerillonné et alla tomber sur une chaise, rouge, essoufflée, n'en pouvant plus. — Écoutez, lui dit à l'oreille Taradel, je crois que le moment est venu d'expulser ce manant avec les honneurs qu'il mérite. — Gardez-vous-en bien. L'heure s'avance, et il ne saurait rester maintenant bien longtemps. Cependant, M. le maire ne parlait nullement de s'en aller. Il s'épongeait la figure avec son mouchoir à carreaux en soufflant comme un bœuf, et se versait le restant de la bouteille de Léoville. — Est-ce que vous avez gardé votre voiture ? demanda avec intention Pignerolle, qui avait sur le cœur la polka. — Ma foi non, dit le maire ; il me prenait déjà dix francs rien que pour la course, vous comprenez... 21. 36fi I.A FOIRE AUX CAPRICES — Il va faire bien noir pour vous en retourner ; si vous tardez trop, la lune est basse et va disparaître tout à fait, appuya Précy-Bussac. — Dame oui, sans compter que j'ai un bon bout de route jusqu'à la mairie. C'est très ennuyeux, mais on m'avait tant prié de venir, que j'ai cru devoir m'exécuter. Madame de Chameroy entrevit la mauvaise humeur du maire obligé de s'en retourner à pied. Cela seul suflisait pour changer peut-être toutes ses bonnes dispositions ; tandis qu'en le gardant au chalet, on pouvait le combler de prévenances, l'entourer de soins et, le lendemain matin, obtenir une promesse définitive d'un hôte* reconnaissant. — Monsieur le maire, dit-elle, je ne souffrirai pas que vous partiez à cette heure avancée de la nuit. J'ai au chalet une chambre d'ami qui est libre; permettez-moi de vous l'offrir. — Impossible, madame, ma bonne m'attend et... — Je ne vous laisserai pas partir, et je vous enlèverais plutôt votre chapeau de force. Vous ne pouvez pas me refuser de passer une nuit sous mon toit? Boisonfort, Taradcl, Précy-Bussac, Pignerollc assistaient étonnés à celte lutte. Madame de Chameroy n'en avait fait autant pour personne. MONSIEUR I,F. MAIRE — Eh bien, madame, j'accepte, et j'espère que nos chambres ne sont pas trop loin, hein ? Et il éclata d'un gros rire. Madame de Chameroy se mordit les lèvres et devint très rouge. Ah ! s'il ne s'était pas agi du fourneau !... — Jean, dit-elle, donnez un bougeoir à M. le maire. Celui-ci prit le bougeoir que lui apportait le domestique, offrit galamment son bras a la maîtresse de la maison et se dirigea avec elle vers l'escalier. Arrivée sur la première marche, celle-ci se retourna en disant à ses amis. — Vous m'excusez : je vais installer mon hôte. — Bonsoir, messieurs! dit M. le maire d'un ton goguenard. Puis, tout à coup, d'un mouvement brusque, il enleva sa perruque et sa barbe rousse, et les invités stupéfaits reconnurent Hector. — Eh bien, dit-il a Précy-Bussac, je crois que j'ai gagné mon pari. FIN TABLE rag.'« A MARCELIN . ,........................ 1 MAIEPPA........................... 1 INCERTITUDE..............•......... 21 UN OBJET DE CENT LOTS.................• 31 TOSTÉ MALADE....................... 39 UN III DE MORALE..................... * 9 AMOUR ET BENTINGl.................... !i3 c'est BEAU LA FRANCHISE................. B E F 0 R E AND A F TER..................... 83 UNE GUÉRISON........................ 93 CONSEILS PRATIQUES AUX ÉTRANGERS A LA RECHERCHE D'UNE CHAUMIERE ET 11 IN i: III I II............ 101 LE TÉLÉPHONE........................ 138 l'entrevue......................... Ml LA SEMAINE DES COURSES A TROU VILLE......... 1G1 DEMI-JOUR.......................... 179 UNE ÉTOI LE......................... 181 MONSIEURPAUL....................... 201 LE RÉVÉREND........................ 311 270 TABLE A LA REVUE.......................... 227 AMOUR ET MYSTÈRE..................... 2'i I SOUMISSION OU DÉMISSION................. 201 A LA FOURCHETTE...................... 273 LE GAZ............................ 287 CONSUL! PRATIQUES POUR ALLER AU ]t A L........ 297 LE MAJORAT......................... 315 1,'ÉCUÏÉRE.......................... 327 LA r II 1 S E DE F I. E U R Y - S U R - A N D F, 1.1. K............ 3 'i I MONSIEUR LE MAIRE.................... 353 IMPRIMERIE CENTRALE Ml CHEMINS HE FER. — A. r.HAlX ET C", RLE UERGè.RE, 23, A l'ARIS. — 1H62-0. CALMANN LÉVY, ÉDITEUR DU MEME AUTEUR Format nr. in-IS LE CAPITAINE PARABÈRE »» ériHien. — Un volume LES FEMMES DES AUTRES r-ilition. — I n volume MONSIEUR MARS Et M A D A M E V E N U S s r édition. — Un volume l'an*. — ltj>}>»iméii< UiMauier, ô, rue Auber