LE RETOUR DU CHRIST zATVEL oAUX F EïMzME S AVEC UNE LETTRE DE " M. ALEXANDRE DUMAS Membre de l'Académie française vn (h PARIS LIBRAIRIE MODERNE — JULES LECUIR ET C« BOII I.EVAKD MONTMARTRE, 17 .874 Tous droits réserves. // a été tiré cent exemplaires sur papier de Hollande Paris. -<■ Imprimerie AJcaii-Lévy, 61, rue de Lalayette. LE RETOUR DU CHRIST oATTEL qAUX F E cMcME S AVEC UNE LETTRE DE M. ALEXANDRE DUMAS Membre de l'Académie française PARIS LIBRAIRIE MODERNE JULES LECUIR ET C e BOULEVARD MONTMARTRE, 17 1874 Tous droits réservés. Les épreuves du Retour du Christ ont été remises, par M. E. G., à M. Alexandre Dumas, le 7 juin i8 74 . Voici la réponse de l'éminent écrivain : Cher Monsieur, 6 mm ï y 'ai lu, je n'ai pas besoin de vous dire ^ avec quel intérêt et quelle attention, ^ les épreuves que vous m'avez con- ées. C'est écrit par un peintre, par un poète, par un prophète, peut-être. Le triomphe définitif de Christ n'est pas douteux pour l'auteur, pas plus que pour moi ; mais je ne crois pas, comme lui, que le triomphe et le salut qui en découlera seront l'œuvre de la Femme et de Marie. VI Je crois que, sans Marie, le Christianisme triompherait plus vite. C'est Elle qui l'embarrasse dans une légende touchante, poétique, mais étroite, plus faite pour l'art que pour la conscience. Je ne vois en Elle que l'éternelle curieuse qui veut faire changer l'eau en vin par Jésus, comme Elle a voulu taire manger du truit de l'arbre de science à Adam, et à qui Jésus, pénétré de sa mission, répond : « Il n'y a rien de commun entre vous et moi. » Elle ne sera jamais mon intermédiaire entre mon Dieu et moi. Je vais droit à Christ, je la salue, en passant, parce qu'Elle est la Mère de Dieu et qu'Elle est pleine de grâce, si vous voulez ; mais nous n'avons rien à nous dire, et la preuve, c'est que, lorsque son Fils ressuscite, je ne la rencontre pas au tombeau. Prenons garde à Marie ; c'est la Vierge, c'est la Mère, mais c'est toujours la Femme ; elle apparaît trop aux petites filles de la campagne. vu De ce que l'Homme s'égare, ne concluons pas que c'est la Femme qui le remettra dans son chemin. Elle ne peut que l'y suivre quand il l'aura retrouvé, et il le retrouvera seul. Du reste, il y a matière à discuter éternellement sur ce sujet ; et je n'ai que quelques lignes écrites en hâte à mon service, pour aujourd'hui du moins. Je suis dans la lecture du Père Didon. Je vais commencer sa quatrième conférence. Jusqu'à présent c'est irréfutable, et il n'y a pas un être pensant qui ne pense ainsi. Sa forme est claire, loyale, simple, élevée, et le souffle chrétien y passe librement et largement par les portes et les fenêtres ouvertes sur tous les horizons. Nous allons probablement encore nous séparer quand nous allons arriver aux mystères de l'incarnation et de la divinité en chair et en os du Christ. Ici on ferme les portes et les fenêtres et on étouffe. On met l'Infini dans une matrice et il n'y reste pas, bien entendu. En même temps, Thomme supérieur qui se fait le propagateur de VIII cette doctrine merveilleuse, est enfermé aussi dans un texte, dans une lettre dont il ne peut pas se dégager, lui, ce qui fait l'impossibilité de s'entendre. Tout cela n'empêchera pas le Catholicisme de périr et le Christianisme de triompher. Tout à vous, A. Dumas. Le manuscrit du Retour du Christ a été soumis, par M. A. S., au révérend Père Didon, de l'ordre de Saint-Dominique, le 18 mai 1874, } r oici la réponse de l'éminent orateur catholique : Mon cher ami, E manuscrit de la Dame inconnue que vous m'avez soumis a vivement frappe mon attention. En dépit de tout ce qu'il peut contenir d'hétérodoxe et que le Pharisien pourrait vertement relever, je ne saurais louer assez le vigoureux esprit de Foi qui l'a inspiré, qui éclate à travers toutes les pages et qui semble un souffle nouveau, en cette terre et en ce siècle usés. Je ne parle pas de ce patriotisme éloquent qui se marie avec tant de puissance à l'élan religieux et qui devine si bien toutes les ressources qui restent à notre pauvre pays pour le relever de ses défaites. Je crois que de telles pages sont en pleine opportunité, et qu'un tel cri (car ce livre est un cri de la conscience) portera coup, non-seulement en France, mais en Europe. Faites tout pour que ce cri s'étende loin. A vous en religieuse et forte amitié, H. M. Didon, De l'ordre de Saint-Dominique. L'EVEIL LES ROIS-MAGES oici toujours TÉtoilc. Éveillons la Femme endormie. L'Esprit créateur Ta visitée pendant son sommeil, des choses divines sortiront de son âme. Réveille-toi, mère de l'avenir, fille immortelle du passé. Debout, Femme! Le soleil de la Vérité, de l'Amour et de la Justice va monter du fond des ténèbres. Elle ouvre les yeux à la lumière de l'Étoile. Voici la myrrhe, voici l'encens, voici l'or incorruptible. Un monde nouveau va naître d'un 4 L'ÉVEIL monde ancien. Que les hommes l'ignorent et nous ignorent. Elle est debout : partons ! LA FEMME Rêve étrange ! L'Esprit créateur me parlait sur une montagne lumineuse. Je l'écoutais avec délices; et pendant que la musique de ses pensées divines descendait dans mon intelligence et se répandait dans les profondeurs de mon âme, à mes pieds je voyais une terre nouvelle, sur ma tète un ciel nouveau. Mais, hélas! je m'éveille, et c'est bien la même terre que lorsque je me suis endormie; c'est bien le même ciel, et dans mon cœur les mêmes tristesses. 11 LA VOCATION II LzA VOCcATIO^ LA F F. M M E /CS>^f5^>) Marie! sois notre défense, toi notre j//*cjbJ\\Moie, toi notre orgueil ! 0 protectrice "iVw.w/ J{ c ^^ este • souviens-toi de tes compagnes vJ^tTS^ de la terre ! Comme nous, tu as ouvert les portes sanglantes de la naissance, et tu as poussé des cris en franchissant le seuil de la vie humaine. Toutes nos douleurs ont été tiennes. Angoisses de l'esprit, désolations de l'âme, déchirements physiques, rien de ce que la Femme souffre ici-bas dans les femmes ne t'est demeuré inconnu. Tu l'as vécue cette sombre vie terrestre. Les 8 LA VOCATION épreuves, les sacrifices, le martyre incessant qu'elle nous impose, tuas tout supporté. Les hommes ont crucifié ce que tu avais de plus cher. Leur brutalité, triste héritage de Caïn, a écrasé le fruit de tes mystérieuses amours. Tu as vu se briser contre un gibet inventé et dressé par eux, l'effort suprême de la Femme en travail de son Dieu. Ce sont eux qui ont dénoncé ton fils ; ce sont eux qui l'ont condamné au nom de leur inique justice ; ce sont eux qui l'ont tué, parce qu'il allumait une lampe dans leurs ténèbres, parce qu'il chassait les vendeurs du temple, parce qu'il n'était pas le fils ni le frère de leurs instincts, parce que tu l'avais fait de la race de Dieu, en t'unisant directement à l'Esprit Créateur. Ah ! le Stabat douloureux sort de lui-même de mon cœur, et tous les éléments lui prêtent une funèbre harmonie. L'air qui enveloppait la victime de la croix s'emplit de sanglots, la terre crie par ses mille cavernes; et les orgues de la mer enflées par les autans éclatent en symphonies lugubres. Mais ce cri humain, ce cri déchirant, quel est-il? Plus grand que tous ceux de l'air, plus terrible que ceux de la terre, plus profond que les sanglots de la mer tumultueuse, il sort du fond de l'âme divine en proie aux hommes. 9 C'est le Médiateur, c'est le Messie, c'est ton Fils qui jette au loin, dans l'invisible, cette interrogation formidable, ce cri du Verbe expirant dans un monde sans foi : Lamma sabactani ! Le soleil se voile sous un nuage de sang, les ténèbres montent de la terre. La justice des pouvoirs athées a eu raison de la folie divine, de la Foi, de l'Amour, de la Charité. Les juges comptent un succès de plus, les bourreaux sont contents de leur besogne, les soldats ricanent, et la foule de ces Déicides grommelle comme une bête fauve dont les instincts sanguinaires sont momentanément assouvis. Le peuple montre à Barrabas vivant le corps de Jésus. Le ciel demeure impénétrable. Mais toi ? Nul testament n'a dit ce qui se passait dans ton esprit, dans ton âme, dans tes entrailles maternelles. Tu n'as pas laissé de prêtresses pour interpréter ta muette douleur. Tu es restée ployée au pied de l'arbre de la mort, anéantie sous l'iniquité des hommes, vivante et morte cependant sous les coups dont ils avaient frappé le Dieu que tes amours surhumaines leur avaient donné en pâture. Et comme tu avais ouvert à Dieu les portes de la vie humaine, tu les refermas pieusement sur lui, 10 LA VOCATION en accomplissant les rites navrants des funérailles. Tu disparus ensuite, appuyée sur le disciple bien- aimé du Maître, silencieuse comme l'ombre d'un cadavre parmi des assassins ; et la porte de la mort s'est refermée sur toi, comme elle se fermera sur nous. Depuis, des peuples ont associé ta gloire à celle ^de ton Fils. Des cultes ont proclamé que tu étais devenue la Reine du ciel. En orient, en occident, sur la terre, sur la mer, les âmes en peine ont invoqué une mère divine, l'Eve transfigurée, la Femme victorieuse de la nature, et rentrée en possession de la vérité, de l'amour, de la lumière du Verbe créateur. ' La société terrestre fondée par l'harmonique effort de l'Esprit, de toi, Vierge-Mère, et de ton Fils, développée par les Apôtres, les Confesseurs et les Martyrs, s'est élevée vers le ciel, et en a réfléchi l'image. De l'empereur assis sur son trône, à l'humble ouvrier de la glèbe, tous les rangs ont reconnu l'autorité divine du Père, la loi sainte du Fils, l'influence vivante de l'Esprit, l'œuvre incarnée en toi, avant de l'être dans la communion des fidèles. Ainsi fut momentanément réalisé sur la terre l'ordre qui règne dans les cieux. LA VOCATION M Le même esprit et la même âme animaient tous les degrés vivants de la hiérarchie humaine. Les mœurs, les lois, les principes étaient d'accord comme une lyre bien montée. Peuples, souverains et prêtres accomplissaient leurs destinées dans les lumières divines; et les œuvres des hommes s'élevaient comme un encens vers le ciel, offertes en holocauste à la Trinité sainte par leur père spirituel, image terrestre du Père céleste, apôtre du Médiateur né de tes amours avec l'Esprit. Alors, pour nous, la société des hommes était bonne. Reine, châtelaine ou paysanne, la Femme acceptait avec joie sa destinée. Elle avait la Foi, l'Espérance et la Charité pour guides; et ces trois vertus divines habitaient les foyers et protégeaient la famille. Elles défendaient la Femme comme vierge, l'élevaient comme épouse, la sanctifiaient comme mère. Les instincts originels de l'Homme étaient domptés par sa conscience -, l'honneur était le guide de ses actions. Craignant le ciel, il n'abusait pas de la terre -, et la femme respectait en lui l'image du Dieu vivant qui l'avait visitée en toi. En ces temps, la naissance était une fête à laquelle on conviait les Élus et les Saints. Hôtes invisibles, ils s'asseyaient au foyer des ancêtres; et la I 2 LA VOCATION Femme enfantait au bruit des chants joyeux. Quelles que fussent ses peines physiques, son âme avait Foi dans la vie, Espérance au-delà de la mort; et la Charité lui rendait tolérable la part de maux que comportait sa destinée. En ces temps, la mort même n'était plus un objet d'épouvante. Le Christ en était sorti victorieux, montrant aux hommes la voie lumineuse qui mène à la vie éternelle; et toi, sa Mère transfigurée, tu avais montré aux femmes comment on retourne au ciel, quand le corps n'enchaîne plus l'âme, et quand elle a été épousée par l'Esprit. En ces temps, la vie avait autant de consolations que d'épreuves. L'exemple récent des Saints, des Confesseurs et des Martyrs était encore vivant dans les mémoires; il criait haut dans les consciences. Les Saintes étaient notre refuge contre les hommes pervers, les Martyres nous enseignaient le dévouement et la résignation; les chants pieux qui montaient du fond des thôbaïdes étaient comme la brise printanière de la grande renaissance, et l'espérance leur répondait en nous par des hymnes à ta gloire. En ces temps, la Femme était fiere de l'Homme. Père, frère, époux et fils, chacun portait en lui l'image du nouvel Adam qu'elle avait conçu. Chacun était membre du corps vivant du Christ. Prêtre ou LA VOCATION i3 chevalier, apôtre ou soldat d'une même idée, savant ou poète, portant la croix, le glaive, la lampe ou la lyre, tous, jusqu'aux plus humbles, étaient inspirés du même esprit de devoir, servaient la même cause ; et cette cause divine leur prêtait sa grandeur, et les illuminait des rayons de sa vérité surhumaine. En ces temps, les pouvoirs n'étaient point athées-, ils n'avaient pas pour lois la ruse et la violence, le mensonge et la brutalité. Revêtus de l'autorité divine, ils avaient un père sur la terre, et cette paternité les rattachait au ciel-, ils avaient une mère ici- bas, et cette mère, l'Église, les enveloppait de son auréole et les consacrait au nom de son Époux divin. Aussi les peuples, soumis aux pouvoirs qui les régissaient, étaient comme une famille où la discorde n'entre que pour s'en voir chassée par le père, où l'irrévérence se tait devant un regard de la mère, où l'impudeur de l'Homme s'arrête à la rougeur pudique des femmes. Société, famille, lois et mœurs, toute la chrétienté était comme un temple vivant. Des lumières saintes y brillaient -, des musiques divines y chantaient; l'encens des oeuvres y embaumait la vie publique et privée. L'humanité redressée touchait au ciel et baignait sa tète dans les rayons de l'auréole du Christ, dans l'azur de ton écharpe immaculée; '4 et, sous ses pieds, l'enfer était refermé sur l'Antéchrist et sur l'Anti-Dieu. Eh bien! il s'est rouvert, et le ciel s'est fermé d'épouvante. Les lumières d'en haut se sont éteintes pour la terre; les flammes d'en-bas se sont rallumées, rouges, sanglantes, et tout a pris soudain un aspect fantastique, effrayant, infernal. D'abord a éclaté la lutte des pouvoirs contre l'autorité, et l'ombre gigantesque de l'Antéchrist s'est dressée du fond de l'abîme pour étouffer l'Église et la déchirer en lambeaux. Les pouvoirs en ont pris chacun un morceau sanglant et l'ont foulé aux pieds, après avoir entrechoqué les membres divisés et saignants du Christ. Ensuite, meurtriers de leur mère et de leur père, les pouvoirs sont devenus fratricides. La ruse et la violence ont été la seule loi de leurs rapports. L'ombre infernale de l'Antéchrist a étendu sa main sur eux : ils se sont rués dans des guerres impies; et le sang des peuples a ruisselé pour des causes qui n'étaient plus celles de la foi, de la justice ni de l'honneur. Enfin, à bout d'espérance, voyant foulée par leurs pouvoirs la loi de charité, les peuples ont perdu patience. LA VOCATION i5 L'Anti-Dieu s'est alors dresse en eux, et sa tète a fixé sur l'Antéchrist des yeux chargés de rouges éclairs. Ses poings se sont armés de tonnerres infernaux, et il les a brandis sur les pouvoirs en s'écriant : « Quelle est votre foi commune? La ruse et la violence ! Quelle est votre loi ? La guerre! Eh bien! guerre à mon tour, mais non pour vous, mais à vous! » Alors, pendant que l'Anti-Dieu poussait les peuples contre les pouvoirs prévaricateurs, l'Ante- christ appelait les anciens meurtriers de Jésus, les persécuteurs infatigables de ses Apôtres. Sa bouche parlait dans les ténèbres, et par les quatre vents elle criait à travers les villes chrétiennes : « Levez-vous, enfants- de Juda! voici l'heure venue pour vous de saisir la domination de la chrétienté! » Et les fils de Juda, s'élançant de leur tanières, se sont rués sur le monde chrétien; ils ont réédifié des temples au veau d'or, et se sont asservi à la fois les peuples et les pouvoirs. Maintenant ce sont les intérêts d'en-bas qui régnent; et il n'est rien qu'ils ne tiennent sous leur loi. Les cultes divisés, les pouvoirs ébranlés, les peuples mis en délire, tout subit leur pression terrible. i6 LA VOCATION Les instincts de l'Homme ont cessé d'être enchaînés par la conscience de sa divine destinée ; ils ont de nouveau dévoré les fruits de l'arbre de la science; mais non pour en alimenter son esprit ni son âme, ni pour les assimiler à sa vraie nature. L'Eden primordial s'est de nouveau fermé; le ciel de l'Homme nouveau s'est voilé d'une nuée ténébreuse; la terre est sans souvenir comme sans espérance ; et les hommes sans foi n'ont plus d'amour que pour leurs ombres. Aussi, tout est surbaissé comme eux; leurs œuvres déprimées portent la marque de la mort, et, comme les atomes d'un cadavre, chacun réclame ses droits, tous se délient de leurs devoirs. La science est devenue le scandale des esprits ; l'art, le scandale des âmes. Les œuvres de l'industrie, plus fortes que leurs créateurs, les tiennent prisonniers sans qu ils en puissent sortir. Marquées du sceau de l'Anti-Dieu, du stigmate de l'Antéchrist, toutes les choses dont ils se glorifient tournent à leur honte et à leur ruine. Les trésors que le ciel avait confiés à la garde de leur intelligence sont gaspillés comme un patrimoine par des fils affolés de luxure ; et ce qui devrait leur donner le bonheur n'engendre parmi eux que la dégradation. LA VOCATION ■7 Aussi, tous les liens sacrés de l'intelligence et tous les rapports célestes des âmes sont rompus ou corrompus. Le déluge des mœurs antechristiques s'enfle en bas sous la pression des lois athées. Le vieillard ne se reconnaît plus qu'à ses cheveux blancs : les deux pieds dans la tombe, il grimace la concupiscence. Le jeune homme est semblable à une lampe sans huile : ce n'est plus la flamme généreuse qu'on voit étinceler dans ses yeux, mais le feu des désirs infernaux, voilé sous la fumée des passions malsaines. L'Homme n'a plus d'homme que l'effigie -, encore cette effigie est-elle déchue de la noblesse de ce qui l'animait. Ce n'est plus de Dieu qu'il descend, c'est au singe qu'il demande ses origines. Tels sont les hommes sous le règne de l'Antéchrist, sous la domination de Anti-Dieu-, et, s'il en est parmi eux qui soient demeurés les fils de ton hymen avec l'Esprit, ils souffrent, et leur vie est un martyre ; car ce ne sont pas eux qui guident les pouvoirs ni qui conduisent les peuples ; ce ne sont pas eux qui dirigent la science, ni qui inspirent l'art; ce ne sont pas eux qui tracent à l'industrie sa voie : hélas! ce sont les autres! i8 LA VOCATION Ah! le sort des hommes restés fidèles à la Vérité est à plaindre dans un pareil monde ! Aussi les chants du désespoir ne manquent pas à ce siècle infernal. Au nord et au midi, à l'orient, à l'occident, les harpes des prophètes ont de nouveau retenti ; mais, cette fois, elles se sont brisées de fureur, car Satan, voulait les acheter pour ses saturnales. Mais c'est aux hommes d'en appeler au Christ; nous, Reine du ciel, nous en appelons à toi! Reine, nous sommes en proie à la stupidité des enfants de l'Anti-Dieu, à la vénalité des prêtres de l'Antéchrist, à la brutalité des fils de la Bête triomphante ! Reine, les mâles ont remplacé les hommes-, l'Esprit, ton immortel époux, a cessé de les animer; le mariage n'est plus qu'un hypocrite accouplement ! La ruse et la violence se sont assises au foyer de la famille, comme sur le trône des rois; et, l'Homme ayant revendiqué la violence, la Femme a revendiqué la ruse. Reine, reine divine, on achète tes prêtresses et on les vend. La vénalité empoisonne du haut en bas les amours de l'humanité ; il n'est plus rien de divin en elles : les baisers des lèvres ne sont plus le sceau de l'union des âmes. LA VOCATION '9 Reine, reine divine, mère immaculée du Christ, la Femme a cessé d'être mère en esprit et en vérité ! Les hommes s'emparent du fruit de ses entrailles ; ils y écrasent les germes de l'immortalité ; ils les pétrissent à leur image ; et la Femme ne reconnaît plus dans ses enfants que la chair agitée par l'esprit de la chair ! Ah! c'est à nous maintenant d'entonner l'hymne muet de la douleur, le sourd cantique du désespoir, la litanie des sanglots! C'est à nous de ployer les genoux devant la mort de l'Homme. O Marie! dans ton Fils, ils n'avaient crucifié que la chair; mais aujourd'hui c'est l'Esprit qu'ils mettent en croix. Et quelle croix! Elle s'étend d'un pôle à l'autre, elle couvre l'équateur, et c'est la divinité de l'Homme que les fils de l'Anti-Dieu clouent aux branches mortes de l'arbre de la vie, enlacées aux rameaux desséchés de l'arbre de la science! O Nature céleste! prête-moi toutes les harmonies des choses créées ! L'air, la terre, les mers, que tout s'écrie, que tout proteste! Que les plaintes des vents se mêlent aux cris des cavernes, aux lamentations des vagues! Que tous les éléments s'unissent sous la pression de mon âme comme des orgues gigantesques, et qu'ils emportent jusqu'au fond des cieux le Lamma Sabactani de la Femme! 20 LA VOCATION A travers l'espace et le temps, à travers le tourbillon des mondes et des destinées, à travers le fracas des éléments, le bruit des créatures et l'harmonie des puissances créatrices, j'ai entendu la voix qui monte de la terre, la voix de la Femme criant vers moi. L'appel de son âme immortelle a retenti jusqu'au fond de mon âme divine. Dieu le Père m'a permis de répondre, l'Esprit dictera les paroles de l'Épouse, et le Christ au besoin parlera pour sa Mère. Sur un geste de ma main,les symphonies célestes s'arrêtent, les esprits bienheureux suspendent leurs concerts; tout le ciel fait silence : on écoute la voix religieuse de la Femme. LA FEMME Dieu ! mon rêve était donc une prophétie ! Gloire à toi dans le ciel ! Et qu'on s'éveille sur la terre! III LES ÉPREUVES III LES ÉT\EUVES LA FEMME 'est à vous de répondre, enfants, jeunes filles, épouses, mères, aïeules ! Debout, chœurs terrestres de tous les rangs, de tous les âges ! Puisque les symphonies célestes s'arrêtent sur un geste de la Reine divine, que celles de la terre s'élancent à ma voix vers le ciel! De toutes les cités, de toutes les villes, de tous les villages, des hameaux, des bourgs, des palais, des châteaux, des ateliers, des cottages, des chaumières, des chalets, que les rives des fleuves, 24 LES ÉPREUVES des lacs et des torrents, que les bords retentissants de la mer, que les vallées et les montagnes, que les continents et les îles tressaillent ! Que toutes les âmes des femmes s'éveillent palpitantes aux accents de l'Épouse de l'Esprit! Que l'orchestre immense se prépare, et qu'aux volées de l'Angelus du matin des millions de voix féminines s'envolent comme une armée de colombes sur Thymme aérien des oiseaux. A vous d'abord, bercelonnettes et berceaux, couchettes blanches et roses, nids dorés par les rayons du luxe ou par les brins de paille de la misère ! Du fond de l'orient, l'aube vient sur des ailes frémissantes ; elle chante, et vous sourit. De ses seins rayonnants de blancheur elle fait jaillir sur vos yeux le lait de la lumière divine. Que toutes les petites mains applaudissent et se joignent ! Que toutes les petites têtes blondes se dressent ! Que toutes les âmes immaculées se déploient comme des champs de lys! Que toutes les bouches roses s'entr'ouvrent comme des écrins! Angélus ! Angélus ! Qu'au babil argentin des petites commence le colossal oratorio! LES ÉPREUVES 25 LA PRIÈRE DES PETITES Salut, Marie, pleine de grâces! A toi la Foi, l'Espérance et l'Amour, ô Maternité céleste! Dis au Père de veiller sur ses enfants exilés; à l'Esprit, ton Époux, de nous aimer-, au Christ, ton Fils, de revenir -, car nous allons mourir au ciel en naissant à la terre. Ferme tes yeux sur la vie que les hommes nous préparent, et daigne les rouvrir sur notre mort, afin que nous renaissions à une vie meilleure. Amen ! les enfants des riches Pourquoi nos mères sont-elles absentes? Pourquoi suçons-nous les mamelles de la mercenaire? Les baisers qu'on nous donne ne sont pas ceux de la Foi, de l'Espérance et de l'Amour. Où est notre père? A peine l'avons-nous entrevu. Pourquoi notre mère ne nous voit-elle qu'à la dérobée? Les oiseaux cependant ne sont jamais délaissés par la leur; elle reste pour continuer à leur donner la vie ; elle les réchauffe de la chaleur 2 G LES ÉPREUVES de son cœur-, elle étend ses ailes palpitantes sur eux; elle regarde avec inquiétude autour du nid si le milan et 1 epervier ne les guettent pas -, elle les défend contre les reptiles. Mais nous, quand notre mère vient, ornée de parures magnifiques, c'est pour s'envoler aussitôt. Sans doute qu'il n'est point de danger pour nous. Pourtant les baisers de notre mère sont doux, plus doux que le lait de la mercenaire. Mais pourquoi sentons-nous que son âme est troublée? Pauvre mère! qu'a-t-elle qui la sépare de nous? Des parfums étranges la précédent et la suivent. Elle disparaît comme dans un tourbillon. Où va-t-elle, ô Marie? Notre cœur se met à battre plus fort à son approche ; notre âme s'est épanouie sur nos lèvres ; quelque chose de ta présence divine a rayonné en nous; puis notre cœur s'est contracté, notre âme s'est refermée, la présence divine a cessé. Adieu, rayon béni ! lumière et chaleur maternelles ! Nous nous prenons à pleurer ; et la mercenaire, qui songe à ses enfants abandonnés, nous berce avec un chant triste comme nous. 27 LA MERCENAIRE Elle est partie, et je suis là! Dormez, hélas! dormez, mignonnes! Vous vous réveillerez trop tôt. LES ENFANTS PAUVRES O notre mère, qu'as-tu? Notre père est parti en blasphémant. Pourquoi ces larmes qui ruissellent de tes yeux ? Pourquoi ces sanglots qui brisent ta poitrine ? Ouvre tes bras, ô notre mère ! Presse nos cœurs contre le tien pour qu'ils apaisent tes sanglots-, presse nos têtes blondes contre la tienne pour que nos baisers essuient tes larmes ! Qu'importe si la huche est vide ce matin ? La Vierge Marie veille sur nous. Son Fils n'a pas en vain donné au monde la charité divine. Tes mamelles tarissent'? Notre amour en grandit d'autant, car tu es bonne, ô notre mère ! Tu es belle, ô notre mère ! Tes haillons sont resplendissants comme l'azur du ciel, leurs déchirures sont comme des étoiles. Marie fut pauvre comme toi ; et nous t'aimons comme l'enfant Jésus aimait sa mère. Ouvre tes bras, ô notre mère ! Presse nos cœurs 2 S LES ÉPREUVES contre le tien pour qu'ils apaisent tes sanglots; presse nos têtes blondes contre la tienne pour que nos baisers essuient tes larmes ! LA MÈRE PAUVRE Je suis belle : vous vivrez. Ce soir Satan remplira mes seins. Mais mieux voudrait pour nous la mort, mes pauvres filles ! LES ORGUES DANS LES CATHÉDRALES , Kyrie eleison! Christe eleison! (Le tonnerre leur répond dans les cieux.) LA FEMME A vous, jeunes filles brunes et blondes. Levez- vous dans la fleur de vos seize printemps ! Debout, moisson humaine des amours de la Chrétienté! O jeunesse ! ô magie ! tu portes en toi l'espérance ; la foi rayonne dans tes yeux \ l'amour marche dans ta grâce. Ah! si les hommes savaient les mystères qui sommeillent en toi, ils tireraient de ta moisson toute une humanité nouvelle ; mais ils n'en veulent LES ÉPREUVES 29 qu'à la paille, et marchent sur le froment sacré. Lève-toi donc, ô phalange sainte, et que la Femme parle en toi ! LES JEUNES FILLES Jetons nos livrées noires, et courons nous baigner dans les rayons de la lumière ! Le soleil monte au plus haut des deux-, sa chaleur est dans nos cœurs. Les oiseaux amoureux s'agitent, volent et chantent dans les ramées. Leur musique répond à celles qui retentissent en nous, musiques muettes et célestes; mais qui donc les entendra comme nous? La brise balance comme un encensoir les fleurs des parterres embaumés. Cueillons des fleurs, tressons des couronnes -, mais qui donc sera notre roi? O beau soleil, azur resplendissant, oiseaux qui chantez dans les bois, fleurs charmantes, ô brises embaumées, ô terre ! qui donc sera le roi céleste de notre fête, de notre vie? L'Angelus de midi va sonner. Les colombes et les passereaux tourbillonnent sur les clochers. Que n'avons-nous comme eux des ailes pour franchir rétendue ! Nous interrogerions d'en haut la vie, nous en sonderions les mystères, nous cher- 3o LES ÉPREUVES cherions le roi aux quatre points de l'horizon, le roi qu'appellent nos tendresses ! Mais non, il faut rester captives derrière les murailles et les grilles. Pendant ce temps, le roi s'éloigne; nous l'ignorons comme il nous ignore; peut-être cherche-t-il la reine, peut-être meurt-il du désespoir qu'aucune voix ne réponde à ses chants. O Marie, bienheureuse Marie ! les Mages sont venus d'Orient t'apporter l'or, l'encens, la myrrhe. Une étoile les guidait. Des anges sont venus du ciel te chanter l'hymne de l'Esprit. O bienheureuse ! ô bienheureuse ! Aussi tu fus la mère du Christ. Mais nous, qui nous chantera le cantique d'amour de l'Esprit? Quels mages nous apporteront l'emblème des connaissances divines, la myrrhe, l'encens et l'or incorruptible ? Quel roi des sciences cachées de la vie découvrira l'Étoile des amours et des alliances nouvelles ? Les anges ne quittent plus le ciel, les Rois Mages ont quitté la terre: l'Étoile a disparu de notre firmament. Nous avons vu pleurer nos mères. Quand elles parlent de l'amour, elles nous éloignent ou baissent la voix. Elles sont sans amour pour nos pères, qui traînent leurs amours loins d'elles; ils se taisent quand nous sommes présentes, mais des paroles courroucées sont parvenues jusqu'à nous. LES ÉPREUVES 3i Qu'est-ce donc que la vie comme les hommes la comprennent? J'ai lu à la dérobée des romans et bien des histoires. Si c'est ainsi, hélas ! Quel réveil pour mon beau rêve ! Si tel est leur amour, il est sans foi, et notre vie sera sans espérance, jusqu'à ce que la foi et l'amour puissent s'accorder en eux comme en nous. N'existe-t-il donc pas, le fiancé, l'inconnu vers lequel s'envolent nuit et jour nos prières et nos songes, nos soupirs et nos extases ? Ah ! s'il n'existe pas, gardons plutôt fermée l'amphore de nos tendresses. N'ouvrons pas les tabernacles de l'amour à la profanation de la brutalité. On nous élève pour plaire et pour charmer; mais nous sentons vaguement que nous pouvons faire plus : nousMevons élever des hommes, et nous ne souffrirons plus qu'ils nous abaissent. Ils se targuent de leur science ; mais à nous les mystères de la vie ! A nous le foyer, la famille, les intuitions profondes de l'avenir, les grands pressentiments de toutes les choses divines, le recueillement de la création, l'épanouissement religieux de 1 ame en travail de l'Esprit, l'enthousiasme sacré de l'intelligence cherchant le génie. O Vierge ! ô Marie ! des puissances magiques s'éveillent en nous. Le fiancé véritable, tu l'as con- 32 LES ÉPREUVES nu : c'est l'Esprit qui descend des cieux et non l'homme qui se courbe sur son ombre. Ah! puisse l'intelligence des jeunes hommes recevoir la visite de l'Esprit; puissent-ils se redresser vers le ciel, afin que nous ne soyons plus seules sur la terre. LES SŒURS Silence, imprudentes! Contentez-vous du sort qui vous est fait. LES JEUNES FILLES La foi brise ce qui s'oppose à elle, et nous voulons que le règne de Dieu arrive. La volonté humaine, éclairée par la foi, échauffée par l'amour, n'arrête qu'en Dieu l'essor de l'espérance-, et le Fils de Dieu, priant son Père, ne lui a-t-il pas dit lui-même : Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel...? N'est-ce pas le vœu de Dieu que les hommes soient à son image? Pourquoi la vie sur la terre ne serait-elle pas vraie, aimable et belle comme au ciel? LES EPREUVES 33 LES SŒURS Un gouffre infranchissable sépare le ciel de la terre. LES JEUNES FILLES La terre est dans le ciel. 11 n'est plus d'abîme entre eux. Jésus et la Vierge ont rétabli la voie qui unit l'Homme à Dieu, pourquoi l'Homme et !a Femme n'y marcheraient-ils pas? La lumière n'est- elle pas venue dans le monde? Le Verbe n'a-t-il pas été fait chair ? La Femme épousée par l'Esprit n'a- t-elle pas engendré le Messie? LES s (K u r s Ecoutez la voix de vos prêtres et cessez de demander l'impossible. La terre est un lieu d'épreuves : on en sort pour tomber dans ie gouffre de Tenter ou pour s'élever dans le ciel. LES JEUNES FILLES Le ciel et l'enfer ne sont pas un lieu de l'espace, mais un état des âmes. 34 LES ÉPREUVES On porte partout le ciel quand on est heureux, et partout l'enfer quand on souffre. Nous écoutons les prêtres; mais la vie parle, et nous ne pouvons pas ne pas la comprendre. Elle nous dit que le bonheur de l'humanité est la volonté de Dieu, que le bonheur de la Femme est de croire, d'aimer et d'espérer. Pourquoi les hommes n'ont-ils plus rien de leur céleste origine? Pourquoi n'aiment-ils plus en nous qu eux-mêmes? Car la vie nous crie tout cela. Ah! l'enfer, c'est la solitude de l'Esprit exilé de la Vérité, de l'Ame exilée de l'Amour, du corps exilé de la santé. La santé divine monte de nos cœurs à nos joues ; la jeunesse rit dans nos corps, nos âmes sont palpitantes d'amour; mais, comme une harpe pleine d'hymnes, nous attendons le génie qui doit nous évoquer. Où donc est l'Esprit qui nous dira la vérité de l'amour; où donc est l'époux qui nous aimera en vérité ? Ah! qu'il se hâte d'accourir! Le luth de l'ange annonciateur accordera ses paroles aux élans de notre âme ; sa vue sera plus belle que l'or resplendissant ; elle allumera dans nos veines l'encens des amours incorruptibles, la myrrhe des mariages indissolubles. LES ÉPREUVES 35 LES SŒURS Hélas ! hélas ! coupez vos longues chevelures ! demeurez parmi nous, vous qui pensez, vous qui voulez aimer à la lumière de l'Étoile divine. LES JEUNES FILLES Eh quoi! n'est-il plus de bonheur hors de la mort? LES SŒURS Les hommes ont sacrifié l'Homme que vous cherchez. LES JEUNES FILLES Qu'il revienne donc, alors,s'il nous aime! Cette fois, nous le défendrons contre les hommes. LA FEMME Maintenant, à vous, épouses de tout rang, mères de toute condition ! Aux accents de la Femme, reprenez conscience de votre destinée divine, et com- 36 LES ÉPREUVES parez-la avec le sort que vous font les hommes et le monde qu'ils ont bâti à leur image. Vous pouviez être heureuses dans un monde heureux, et tous les moyens du bonheur sont entre les mains de vos législateurs et de vos maîtres. Leurs lois sont-elles le fruit de la science de la vie ? Est-ce le Médiateur qui les a dictées? Vos maîtres sont-ils les représentants de l'Esprit créateur ? Sont-ce les fils de l'Homme-Dieu ou les rejetons des barbares? Vos pensées et vos consciences reconnaissent- elles en eux des maîtres, ou sont-ils simplement les serviteurs, les esclaves de leurs passions sans lois et de leurs instincts sans règle ? Marie a réparé la faute d'Eve ; l'une avait enfanté Caïn en s'unissant à l'homme primitif, l'autre a engendré l'Homme-Dieu en s'unissant directement à l'Esprit. La responsabilité des maux de ce monde ne pèse plus sur la Femme. Vous aviez droit à la Vérité, à l'Amour, à la Justice. Si le royaume de Dieu n'est pas de ce monde, il ne s'ensuit pas qu'il n'en doive pas être. L'unique prière du Christ ne dit-elle pas : « Que ton règne arrive, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel! » A quoi servirait la Vérité, si ce n'est à nous ra- 37 cheter de Terreur-, l'Amour, si ce n'est de nous affranchir de la haine -, la Justice, si ce n'est à nous délivrer de l'iniquité? Est-ce la Vérité, est-ce l'Amour, est-ce la Justice qui gouvernent ceux qui vous gouvernent ? Sont-ils les frères de l'Homme-Dieu, les fils du Père de toute vérité, de tout amour et de toute justice, ou n'ont-ils de fraternité qu'avec les bourreaux du Dieu fait Homme, et ne sont-ils que les fils de la terre comme les hommes des bois ? Est-ce l'auréole ou la grimace de l'humanité divine qui apparaît, quand ils se montrent dans la nudité de leurs œuvres et de leur vie ? Femmes, souvenez-vous du ciel et regardez de haut la terre! Souvenez-vous de Dieu, et regardez, à ses lumières, les hommes et les choses qu'ils ont faites. La Femme a donné à l'Homme le fruit de ses amours avec l'Esprit créateur. Qu'ont fait les hommes ? Ils ont mis Jésus à mort -, mais tous, dans la Chrétienté, ont à rendre compte de l'œuvre du Christ. La Femme a droit à ce que l'Homme lui rende la Vérité, l'Amour, la Justice, qui sont l'esprit, l'âme et le corps du Dieu fait Homme. Ce droit est en même temps le plus sacre de 38 LES ÉPREUVES tous les devoirs, car l'Esprit qui s'est uni à elle veut qu'elle enfante des hommes à l'image de Dieu et non des descendants à l'animalité. Si vos mâles sont vraiment des époux, s'ils sont hommes en esprit et en vérité, oubliez ce que j'ai dit, car ce n'est pas pour vous que j'aurai parlé. Si la société terrestre réalise les promesses du Christ, si vous êtes mariées à ses frères et non accouplées à ses bourreaux, aux renégats de la foi, de la loi d'amour-, si vous êtes heureuses, enfin, épouses de tout rang, mères de toute condition, ne répondez pas à ma voix : le bonheur est silencieux comme le ciel. Mais si vous êtes malheureuses, et si vous enfantez des malheureux, songez que la responsabilité de tous les maux de la vie humaine pèse désormais sur les hommes seuls ; et, s'il faut tolérer le présent, sauvegardez au moins l'avenir. Lève-toi, lève-toi, Maternité céleste, étoile rayonnante au fond de l'âme des femmes ! Dressez-vous, épouses ! Si vous devez vos corps aux hommes qu'habite l'Esprit créateur, vous ne devez que le mépris à ceux qu'animent les instincts et les passions de la Bête ! Le condamné subit la loi du plus fort; mais il est d'autres forces que la brutalité, d'autres lois que le mensonge, la haine et l'iniquité ! LES ÉPREUVES h Rien ne peut empêcher l'Épouse de protester contre l'accouplement, au nom du mariage véritable, contre l'engendrement des faux hommes, au nom de la Maternité. Christ nous a légué des promesses écrites. Qu'un immense élan vers lui nous sauve. La société chrétienne tremble sur ses fondations; l'Église divisée menace de s'écrouler sur elle ; les pouvoirs ébranlés ne reçoivent plus la loi d'en haut -, ils retournent de dix-huit siècles en arrière ; les peuples affolés s'apprêtent à dévorer les pouvoirs avant de s'entre-déchirer -, l'antique loi de Juda pèse de tout son poids sur le monde. ■ Œil pour œil, dent pour dent : voilà la loi de l'Antéchrist. Prenez garde, femmes, prenez bien garde! Ne soyez pas un demi-siècle de plus les spectatrices résignées d'un pareil état de choses; car, lorsque les fils de la Bète auront dévoré l'œuvre du Christ, le sort des femmes païennes vous attend ! Appelons-en donc à la médiation divine, quand vous aurez répondu à ma voix! LES ÉPOUSES Ah ! ce n'est pas une voix seulement qui va répondre à ton appel ! Compte les vagues de la 4° LES ÉPREUVES mer courroucée, compte les sanglots des tempêtes équinoxiales : tu sauras le nombre de nos voix ! De tous les points de la terre où retentissent les cloches de bronze, où les clochers égrènent dans le ciel le chapelet sonore des heures et des Angélus, l'entends-tu, l'entends-tu monter, le flux des plaintes, la grande marée des larmes des épouses? Chaque vague est une vie d'épreuves désespérantes ; elle s'abaisse en illusions perdues ; elle se soulève en indignations-, elle crache son écume aux profanations du divin mariage, aux fils de la Bête, aux singes de l'Homme que nous cherchions. Nos maîtres ? Nous n'en n'avions qu'un : l'Homme-Dieu qui nous avait rachetées de l'abjection des hommes, celui qui nous avait délivrées des œuvres de Satan, du gynécée, du harem infâme, du triomphe des courtisanes, de l'insolence des filles de la chair, de la domination exécrable des femelles issues des accouplements des mâles avec la Bête. Oui, pendant dix-huit siècles, celui-là fut notre maître -, le seul ! 11 fut l'Époux providentiel-, les autres n'en furent que les effigies fatidiques. Mais, tant qu'ils gardèrent sa foi et qu'ils en portèrent en eux le signe, nous leur gardâmes no- LES ÉPREUVES tre foi sur la terre, et nous sommes demeurées soumises à leur loi. Aujourd'hui l'effigie est effacée, le signe de TÉ- poux est anéanti, et nous voyons avec effroi que nous sommes seules et qu'ils sont neutres. La virilité de l'Esprit n'habite plus en eux; ils déforment tout, sans pouvoir rien créer. Tout ce que la foi rendait noble s'avilit à leur contact-, tout ce qu'elle fécondait se stérilise à leur approche. LES FEMMES NOBLES Ils ont tué la vraie noblesse, celle de la pensée et du cœur. Ils descendent de ceux qui montaient ; et s'abaissent sous le nom de ceux qui s'élevaient. O vieux chevaliers! ô fiers ancêtres endormis dans les caveaux de nos demeures féodales ! Guerriers apostoliques, paladins superbes et doux ! Dressez-vous, ombres colossales, croisez vos bras sur vos armures, et regardez vos descendants"! Mais, non! restez dans vos tombeaux, plutôt que de mourir une seconde fois-, car vous mourriez de honte en voyant le sang des fils de Juda couler dans les veines de ceux qui traînent votre nom! 4 2 LES ÉPREUVES Vénalité ! vénalité des hommes de l'Antéchrist, tu as tué la noblesse du jour ou tu Tas achetée ! Hélas! hélas! l'honneur est mort, assassiné par ceux qui se disent nos maîtres. LES BOURGEOISES L'honnêteté suivra l'honneur aux gémonies. S'enrichir est leur but, et tous les moyens leur sont bons. Parvenir est leur loi : il n'est rien qu'ils ne fassent pour parvenir. Nous les achetons, et ils nous vendent. Notre beauté est un piège qu'ils tendent à la fortune. Ils endorment les pouvoirs avec la magie de nos regards, ils emploient nos sourires à la pipée des emplois; ils poussent nos grâces en avant, et se cachent derrière pour recueillir les bénéfices. Vénalité ! vénalité des fils de F Anti-Dieu, tu as tué l'honnêteté dans le cœur de l'Homme; et le feu de l'enfer brûle dans les foyers de la vie intime. Comme il n'est plus de race, il n'est plus de famille; comme il n'est plus de rang, il n'est plus d'âges. Les fils sont sans respect pour les pères, les LES ÉPREUVES 4 3 pères sont sans autorité sur les fils-, car toute autorité descend de Dieu comme tout respect remonte à lui ! I. ES ARTISTES La vie du dehors est flétrie comme la vie intime. Nous sommes les voix des mœurs publiques; nos maîtres naviguent nuit et jour sur le déluge; ils guettent le vent et le courant pour jeter dans l'eau trouble le filet de la cupidité sur les poissons d'or de la sottise. Le temps n'est plus où la pudeur régnait sur le s âmes, fécondée par l'Esprit d'en haut. On ne sait plus mourir pour gagner l'immortalité; on ne poursuit plus la gloire, mais le succès. Nos maîtres se vendent comme ils nous vendent; en eux tout se compte ou s'escompte. Après la foi et la conscience, après l'honneur et l'honnêteté, c'est l'idéal, c'est la beauté du vrai qu'ils ont chassés du monde. Nos amours sont stériles comme les vôtres. Il n'est plus de génies, parce qu'il n'est plus de mariages vrais. La foi et lamour engendrent le génie ; mais la ruse en s'accouplant à la brutalité, que peut-elle enfanter? Des âmes banales et vénales. 44 LES ÉPREUVES L'Esprit créateur s'en détourne avec dégoût. Aussi voyez les œuvres des hommes de chair travaillés par l'esprit de la Bête ! Voyez à quel niveau l'art s'est subitement abaissé ! Chacun réclame son salaire avant d'avoir fini la première heure de sa journée. Les muses n'ont plus de temples-, mais les poètes ont des comptoirs. Aussi plus d'inspiration vraie, plus d'œuvres grandes et durables. Comme on abaisse les femmes à plaire et à charmer, elles abaissent les mœurs à la volonté de leurs maîtres. Amuser ou s'amuser; l'un se paie, l'autre paie : voilà toute la loi des rapports de l'art et des mœurs. Créateurs, fils de l'Esprit, que feriez-vous dans un pareil monde? Aussi vous en êtes absents. Les nains se drapent dans le manteau des géants disparus ; les valets et les mercenaires festoient dans le palais des seigneurs. Mais les maîtres véritables? En voyage, en exil. Hélas! qui nous délivrera de la saturnale des laquais? Peut-être le feu du ciel, le feu sacré qui ne s é- teint pas. Jadis, aux chants magiques des orgues, comme 45 autrefois aux sons de la lyre d'Amphion, les pierres se levaient vers le ciel en silencieuses harmonies. Musique des yeux, architecture, qu'es-tu devenue? Et vous, génies évocateurs, où est caché le sceptre de l'art sacerdotal et royal ? Vienne, Strasbourg, Milan, Notre-Dame, Westminster, Kiew, Moscou, Byzance, répondez! N'y avait-il rien que des instincts cupides, rien que des passions égoïstes dans l'àme de ceux qui vous ont évoquées, ô gigantesques cathédrales assises sur l'image d'une croix orientée, superbes témoins de granit et de marbre, irrécusables testaments de l'àme des temps passés ? O prêtres du grand Art, où êtes-vous? Où sont vos secrets merveilleux? Vos œuvres parlent pour vous. Elles ne vivent si puissamment que parce que vous avez su mourir pour elles. Elles proclameront d'âge en âge le néant de l'homme de chair et la toute-puissance de l'Esprit, la vanité des hommes d'en bas et la souveraine majesté de l'Homme-Dieu issu des amours de la Femme et du Génie créateur. O beauté, tu es fille de la vérité divine, et tu es divine comme elle, tant que les hommes ne te profanent pas. 4 6 LES ÉPREUVES Dès lors, tu les livres à eux-mêmes, et leurs petitesses présentes sont écrasées par les grandeurs passées. Du haut des nuages, ces monuments mesurent les bassesses qui grouillent à leurs pieds. Ils ont des langues de bronze pour échanger dans les tonnerres des paroles inconnues ; ils ont des fronts couronnés de tiares mystérieuses pour interroger l'infini, pour voir se dérouler les milices célestes, l'ordre qui plane sur le désordre, la lumière qui luit sur les ténèbres, l'avenir qui regarde le présent. 'A leurs pieds se brisent le bruit, la boue, l'écume que roule le torrent des générations. Mais de quel gigantesque dédain vous vous dressez sur cette époque abjecte, sur cette société en proie à ces individus comme un cadavre mangé des vers, filles de tout ce qui fut grand ! Avec quel prodigieux élan vous vous perdez dans les nuées pour ne plus voir une pareille terre ! Avec quelle force irrésistible vous retournez au ciel d'où descend l'Esprit, où remontent les génies qu'il engendre en s'unissant à la Femme, quand les hommes en deviennent indignes. Mais nous, hélas! nous restons stériles sur la terre, pleurant à vos pieds la mort de l'art, comme les saintes femmes à genoux devant la croix, comme -17 les Phéniciennes appelant Adonis, comme les muses, sœurs d'Eurydice, assistant, frémissantes, à la passion sanglante d'Orphée. Hélas! hélas! nous n'avons même pas 1 acre plaisir des larmes. La cupidité nous talonne; il faut rire et faire rire, il faut amuser et plaire. Amuser qui, et plaire à quoi, grands dieux! Et nous avons la mort dans l'âme; car il est infâme le métier auquel ces hommes de plâtre et de boue nous ont dressées comme des chiennes. Alerte! alerte! Les orchestres de la luxure résonnent; les fils de la Bête nous poursuivent. Notre rôle est celui des bacchantes. Alerte! alerte ! Les cris de nos maîtres retentissent, les flammes du gaz s'allument dans les villes. Dénouons nos ceintures; relevons nos jupes flottantes, ruons-nous sur les mœurs publiques, les ongles et les dents cachés sous des caresses et des lèvres souriantes. Mais, avant de rentrer dans le tourbillon infernal, que notre conscience se soulève encore, et que nos bouches crachent sur cette fange le mépris que ces fils de Juda nous inspirent. Vénalité ! vénalité, tu es leur seule foi, leur seul amour, leur unique espérance. 4 8 LES ÉPREUVES Aussi, ils nous emploient à réchauffer les désirs d'une société mourante, à ranimer la lubricité d'un public blasé, béte instinctive aux mille têtes dont l'âme n'a d'yeux que pour notre nudité, dont l'esprit n'a d'oreilles que pour la corruption. Courtisanes, hétaïres, nous sommes vos servantes. C'est nous qui préparons les philtres et les enchantements sataniques, c'est nous qui déchaînons les instincts brutaux que vous assouvissez. Poésie, musique, voilà à quoi servent les dons du ciel exploités par de pareils mercenaires. Mais ce métier et le vôtre sont encore moins vils que l'âme de ceux qui nous le font et nous le laissent faire. O vous ! Pétrarque, Dante, Shakespeare, d'Au- bigné, Corneille, Schiller, Mickiewitz! Si vous voyiez à quels honteux trafics servent les langues humaines que vous avez montées au diapason du Verbe divin ! O bardes ! si vous voyiez l'art traînant dans les égouts de la sensualité ! L'art? mais non : ce n'est plus qu'une immorale industrie ! Au moins les harpes des prophètes restaient-elles suspendues aux saules, pendant que les Israélites erraient au bord des fleuves de Babylone; mais LES K PREUVES 49 dans les villes de l'Antéchrist, dans les babels modernes de l'Anti-Dieu, la vénalité force les lyres à accompagner la bacchanale des fils et des filles de la Bête. Aussi le souffle divin s'est-il retiré des hommes; et comme la race n'a plus de foi, la famille plus d'amour, la société n'a plus d'espérance. Les instincts ont pris la place de son àme envolée. LES OUVRIÈRES Pendant que l'honneur s'éteint en haut, la haine se rallume en bas. Nous sommes les compagnes des hommes de peine, et nous savons ce qui se passe dans leur cœur. Puisqu'il n'y a plus de ciel, pourquoi tout le monde ne posséderait-il pas la terre? Puisque l'honneur, l'honnêteté, la valeur et le mérite, le génie et le talent, se sont abaissés, puisque les pouvoirs ont tué l'autorité, puisque tous ont prévariqué, pourquoi la multitude aurait-elle foi en ceux qui sont sans foi ? Le salaire n'est-il pas la loi commune ? Œil pour œil, dent pour dent: tel est le code de l'Antéchrist. Il faut une espérance au delà de la terre pour en supporter les misères. 4 5o Quelle espérance nous reste-t-il ? Toute hiérarchie vient de Dieu; mais, quand l 1 Anti-Dieu nous gouverne, sur quel droit se fonde l'inégalité des conditions? L'Homme-Dieu a dit de rendre à César ce qui était à César, mais non ce qui ne lui appartient pas. C'est assez de l'impôt de l'or et de celui du sang ; mais la pensée et la conscience, quel droit les pouvoirs athées ont-ils sur elles? Ils sont sans autorité, parce qu'ils ont divisé l'Église et rompu la loi du Christ. Aussi le peuple est sans respect pour les pouvoirs-, et toutes les lois qu'il le pourra, il les brisera comme il les a brisés déjà. Que les pouvoirs y prennent garde ! Sans foi comme sans loi, ils ont des bêtes fauves pour emblèmes; ils ont la ruse et la guerre pour évangile, le vol et le meurtre pour code; mais ils sont du même coup forcés d'armer les peuples ! Chaque matin, quand l'aube naît, nos époux se lèvent avec elle; ils partent, les outils sur l'épaule; ils ne reviennent qu'avec la nuit. Le pain qu'ils nous donnent leur coûte cher; et le soir, brisés de fatigue, ils songent à bien des choses. 11 y a du doute dans leur tête, de l'amertume dans leur cœur. LES EPREUVES 5i Ils lisent et pensent, ils regardent et écoutent, se font de graves interrogations ; ils agitent en eux les problèmes terribles de la destinée. Ils savent qu'il n'est plus rien de vrai que la force ; ils se comptent, et pendant que le luxe amollit vos époux, le travail et la misère tendent l'âme et les muscles des nôtres. Votre monde fait trop de bruit pour qu'on ne l'entende pas. Vos voitures nous roulent dans la tète ; le sab- bath de vos fêtes nous assourdit jusqu'en nos mansardes. C'est être dans l'enfer que de porter le poids du ciel. La vénalité ayant mis le bonheur dans la fortune, ceux qui sont en bas de la roue songent à l'arrêter quand elle se fait trop lourde. Nos hommes ne croient plus à la noblesse des vôtres -, ils ont vu des fils de vieilles races pousser le rabot, la lime ou la charrue, pour un vil salaire. Comme ils leur en demandaient la raison, ceux- ci ont répondu qu'ils étaient sans fortune, et que la noblesse du nom n'était plus celle du cœur et delà pensée. 52 LES ÉPREUVES LES FEMMES NOBLES \ Hélas ! ils n'ont dit que la triste vérité. LES OUVRIÈRES Ils savent que la vénalité gouverne tout du haut en bas, que l'honnêteté est morte comme l'honneur-, ils méprisent encore plus vos parvenus que les autres, LES BOURGEOISES Ils les méprisent moins que nous. LES OUVRIÈRES Croyez-nous : ils haïssent votre monde, ses lois et ses maîtres. I /Antéchrist et l'Anti-Dieu ont allumé cette haine aux feux de l'enfer; ils ne la laisseront pas refroidir sans qu'elle ait embrasé vos villes. Vos maîtres aiment les chevaux, les chiens et les tilles. Ils se plaisent aux courses, aux chasses, aux théâtres et aux fins soupers. LES ÉPREUVES 53 Le prix d'une heure de leur vie assurerait le pain de toute une famille laborieuse. On sait tout cela dans nos taudis. On l'ignore dans vos châteaux et dans vos hôtels. Quant à nous, nous sommes lasses d'une pareille vie, et ce ne sont pas nos larmes qui éteindront l'embrasement de vos cités. Non que nous nous plaignions de nos hommes : leur rude labeur nous les rend respectables, et le pain que nous mangeons est véritablement leur chair et leur sang ; mais nous sommes lasses d'engendrer pour la douleur et pour la misère, sans espérance, dans un monde sans foi comme sans amour. La chair de nos fils va au canon. Paix à ceux qu'égorge la guerre des pouvoirs athées. Au moins c'est la mort. Mais nos filles, où va leur chair ? A la honte. Aussi, maudite soit la fécondité de nos entrailles ! LES MÈRES Ah ! ce cri, c'est celui de la Maternité tout en tière dans un pareil monde ! 5 4 LES ÉPREUVES Oui, nous sommes lasses d'enfanter comme la Bête et pour elle, et Marie a prouvé à la terre que la maternité de la Femme avait d'autres devoirs et d'autres droits que de perpétuer l'impuissance des hommes pour le bien et la puissance de leurs instincts pour le mal. Mais quelle place ceux qui se croient nos époux et se disent nos maîtres laissent-ils dans nos cœurs à la Maternité divine ? Nous enfantons la chair -, mais ils en arrachent l'âme, ils en chassent l'esprit! A peine l'enfant marche-t-il, qu'on nous l'enlève. Le monde nous reprend, et nous le prend. On enfonce la marque de l'Anti-Dieu dans sa cervelle, et celle de l'Antéchrist dans son cœur. On l'entraîne à parvenir ; on le façonne à l'image de ses pères ; on détruit en lui celle de Dieu. LES AÏEULES Où est l'homme de génie qui n'ait pas eu une mère vraie? Prêtres, bardes, héros, comptez les mères ! Comment la vérité parviendrait-elle jusqu'à vous quand les pouvoirs l'en chassent, quand les peuples l'ignorent, quand l'Église, divisée, subit la loi des LES ÉPREUVES 5$ pouvoirs athées, est sans puissance sur les peuples et ne reçoit plus l'action des forces divines, comme un corps démembré laisse échapper celles de la vie. Femmes, femmes, tremblez ! Songez au sort des femmes de l'Asie ! La Providence vous avait sauvées -, le destin que vous fait la volonté des hommes vous perdra, si vous n'avisez. De génération en génération, la chrétienté croule comme une avalanche. Gare à l'abîme ! Après la guerre des pouvoirs contre l'autorité, après la guerre des pouvoirs entre eux, après celle des peuples et des pouvoirs, voici venir les guerres de races, puis le déluge de sang de tous les instincts déchaînés. Gare à Satan ! Toute grandeur de lame, toute virilité de l'esprit va disparaître du monde. Il n'y aura plus de soleil ni de lune; les étoiles s'évanouiront. Il n'y aura plus d'ordre, il n'y aura plus de lois, ni de mœurs. La lueur sinistre des volcans surnagera seule sur le chaos des ténèbres humaines. Ne vous y trompez pas, et croyez vos mères. 56 LES ÉPREUVES La mort qui va nous prendre secoue nos corps usés, et notre âme tressaille comme un fruit sur un arbre agité par le vent. Croyez les pressentiments de celles qui vont mourir : les temps entrevus par saint Jean sont arrivés. TOUTES Angélus ! Angélus ! Les cloches des églises retentissent dans le vent du soir. A genoux, femmes chrétiennes ! O Marie ! Fille du Père tout-puissant, épouse de l'Esprit créateur, mère du Christ, notre bien- aimée ! laisseras-tu périr ton œuvre après avoir vu mourir Jésus ? Ne pouvez-vous donc rien pour cette humanité ; êtes«vous donc las d'avoir tout fait pour elle et de recommencer sans cesse à sauver ceux qui veulent se perdre '.' Mais les femmes, les envelopperez-vous dans la condamnation qui frappe les œuvres des hommes? Ces lois athées ne sont pas les nôtres. Cette fois, ce sont eux qui se sont approchés de l'arbre de science, pendant que nous demeurions seules à l'ombre de l'arbre de la vie. Ce sont eux qui ont profané l'art après avoir LES ÉPREUVES 5 7 stérilisé la science : ce sont eux qui ont fait de l'industrie la machine sans âme qui les tient prisonniers dans la mort. Ce sont eux qui ont fermé le ciel et désolé toute vie sur la terre, tué la famille après avoir tué TÉglise, et la société chrétienne après la famille. Mais nous, Vierge-Mère, mais nous, ne nous prendras-tu pas en pitié ? LA FEMME Vierge-Mère, tu as entendu la plainte universelle des femmes fidèles à ton culte! MARIE Reste cette nuit sur la montagne : tu recevras la visite de l'Esprit. ^ ■fdWvî IV LES ÏMYSTÈ\ES uand la nuit eut endormi les corps et rendu aux âmes leur liberté, l'Esprit descendit du ciel dans une nuée lumineuse, et les musiques divines l'accompagnaient. La Femme fut ravie en extase. La terre oscilla sous ses pieds, le ciel se rapprocha de sa tête. Elle plana dans le champ aérien par où les âmes montent ou descendent, selon la force de leur vertu ou le poids de leurs vices, selon le double mouvement de la mort et de la naissance. Soutenue par les puissances extrahumaines de l'Esprit, elle vit à sa lumière les choses visibles et invisibles à la clarté extérieure. 62 LES MYSTÈRES Elle se convainquit une fois de plus du néant de la science d'en bas, en ce qui concerne les Mystères de notre nature et ceux des puissances extrahumaines. L'incarnation, la naissance, l'existence, la mort et la résurrection s'opérèrent sous ses yeux dans toute l'étendue de leur réalité. Elle pénétra l'essence des choses à travers leurs formes. Elle vit sur tous les actes les lois qui y sont attachées ; sur ces lois, les causes dont ils relèvent; sur ces causes, les principes éternels dont elles découlent. Les actes étant libres, les lois étaient à leur image. Mauvais, ils évoquaient des lois fatidiques; bons, des lois providentielles, accordées aux causes et aux principes divins. Le mal et le bien lui furent ainsi révélés, l'un semblable à un esprit de ténèbres, entraînant les facultés de l'intelligence dans le jeu déréglé des passions de l'âme, et l'âme elle-même avec ses affections dans le chaos des instincts. L'autre, au contraire, lui apparut comme l'Esprit de la Lumière descendant du ciel et y remontant. Renfermée dans son tourbillon, voici ce qui lui fut donné d'y concevoir. LES MYSTÈRES 63 LA FEMME Qui es-tu? Une lumière, plus éclatante et plus douce que celle de l'aurore, m'enveloppe et me pénètre en tout sens. Elle a des mélodies et des harmonies que le génie lui-même n'a jamais soupçonnées. Ta force invincible flotte autour de moi comme une caresse ; elle me pénètre comme une grâce délicieuse. Des hauteurs aux profondeurs de mou âme ruisselle un bonheur que nulle langue humaine ne saurait interpréter. Troublée dans tout mon être, je suis pourtant calme comme la mer inondée de clartés. Il n'est aucune faculté de ma pensée qui ne tressaille, aucune pas- sion de mon âme qui ne rayonne. Tu me possèdes dans toute l'étendue de mes vœux et de mes désirs; et mon amour pour la Vérité est comblé par la Vérité de l'Amour. O bien-aimé! ô mon maître! ô mon roi! tu m'élèves, tu m'exaltes au-delà des limites de ma force-, et pourtant je ne me brise pas, car tu me prêtes la conscience de la tienne. Qui donc es-tu, mon Dieu, si tu n'es Dieu lui- même? 64 L 1 ESPRIT Crois, aime, espère à l'infini! Je suis la Vérité, l'Amour et l'Espérance, et l'Univers lui-même ne peut me contenir. Je suis l'Esprit créateur. Écoute mon verbe de lumière, ma parole qu'accompagne l'harmonie éternelle des principes, des causes, des lois qui produisent, génèrent et règlent tous les actes que renferme l'Univers. A l'origine des actes, c'est moi qui fécondai la Nature endormie. Invisible et présent, je planais sur ses profondeurs, et, méditant sur elle, je caressais de mon souffle son âme mobile et fluidique comme une gorge. Il n'est rien de généré dont je ne sois le générateur, et l'Univers lui-même n'est que l'immense sphère des générations naturelles, humaines et divines, qui remontent en chantant vers l'Unité dont elles sont descendues en pleurant. LA FEMME Parle-moi de l'Homme, ô bien aimé! car je ne puis oublier la terre, ni les compagnes que j'y ai laissées, ni les prières dont je suis chargée. LES MYSTÈRES 65 l'esprit J'ai dit à la Nature d'engendrer l'Homme, et j'ai mis en lui mon propre souffle, pour qu'il ramenât les productions de la terre, en esprit et en vérité, en science, en conscience et en organisation vivante aux lois, aux causes et autres principes dont ces productions et lui-même sont issus. Administrer la terre, régner sur ses règnes, coordonner ses puissances, en se coordonnant lui- même, tel fut le rôle de l'Homme. La Nature l'enfanta multiple ; mais je l'avais marqué de mon caractère, et son but fut l'unité, parce que la lin de toute chose est de retourner à son principe. Tel fut dans ma pensée l'universel Adam, image vivante de ma puissance, principe et fin de l'humanité. La terre que je lui vouai fut le domaine du bonheur, TEden, image de mon royaume céleste. Comme je manifeste ma volonté à travers la Nature, je lui fis à lui-même une nature conforme à sa destinée; et, comme un rêve réalisé, Ève sortit de son sommeil. Sa pensée créatrice put alors prendre un corps, sa volonté génératrice se manifester par des actes. Hélas ! il oublia le royaume pour le domaine, 5 66 LES MYSTÈRES le ciel pour la terre, Dieu pour lui-même et lui- même pour sa forme naturelle. Sur les suggestions de la Femme, image humaine de la Nature, Adam rapporta à lui les fruits de la science, il les détacha du rameau de leurs lois, des branches de leurs causes, des principes qui sont la racine de leur arbre généalogique, des fins qui en sont le sommet lumineux. Du même coup, il perdit la science, la conscience et la puissance de ses devoirs, de ses droits et de sa destinée. La terre cessa d'être un Eden, elle apparut dans sa nature propre, opposée au ciel ; elle se montra dans ses apparences d'en bas avec ses actes matériels. Les lois, les causes et les principes rentrèrent dans l'Inconnu. Égaré dans le dédale des formes illusoires et temporelles, l'universel Adam devint transitoire et muable comme elles. Illusionné par la moitié de sa vie, il se traîna comme un déshérité dans l'étendue de son héritage. Serf de l'espace, esclave du temps, il subit la Nature, et s'y divisa, sans pouvoir retrouver en elle son unité perdue en lui. Cette division de l'universel Adam, entrant dans les conditions fatidiques de la génération et de la mort, eut lieu d'abord par deux, puis par trois 6 7 pouvoirs qui, depuis, n'ont cessé de gouverner les hommes et les femmes de chair. Ces trois pouvoirs eux-mêmes se divisèrent en une multitude de fonctions dont la connaissance, recouverte du triple voile dont parlait Jésus, est renfermée dans le texte des œuvres que j'ai dictées à mon disciple Moïse. Le premier de ces pouvoirs est Caïn, le chef du monde politique-, le second est Abel, la tête du monde religieux-, le troisième est Seth, le gouverneur des mœurs sociales. C'est de la prévarication des pouvoirs qui règlent les générations d'Adam que viennent les guerres de Jéhovah. C'est d'elle qu'est sortie la fatalité de la dissolution des choses humaines et la nécessité de leur renouvellement par le sang. Cette dissolution est appelée déluge par mon disciple Moïse; ce renouvellement, Noé. Noé, second Adam, marque la seconde étape du genre humain, séparé de Dieu, depuis que l'universel Adam a perdu la science, la conscience et la puissance de ses devoirs, de ses droits et de sa destinée. Comme Adam, Noé a trois pouvoirs qui le constituent, lui et ses générations. Sem, Cham et Japhet sont la transformation de 68 LES MYSTÈRES Caïn, dAbel et de Seth, mais avec une inversion qui rétablit l'équilibre des trois pouvoirs brisés. Cham, transformation de Caïn, n occupe que le second rang, tandis que Sem, transfiguration d'Abel, est élevé au premier rang. Voici pourquoi, — écoute, médite : L'assassinat d'Abel par Caïn, l'asservissement de l'autorité religieuse au pouvoir politique, était le fruit de la chute d'Adam, l'Homme universel, sollicité par la vanité d'Eve de rapporter à lui les fruits de la science et de les séparer du rang et de l'ordre qui leur est assigné par moi à l'arbre de leur généalogie divine. Dans la société terrestre, tous les maux publics qu'entraîne une organisation vicieuse et viciée viennent de là ; tous les maux privés en découlent. Le seul remède au mal, quand il est parvenu à son comble, quand la notion de l'autorité et des pouvoirs, des devoirs, des droits et des destinées, est confondu dans les pensées, dans les consciences et dans les actes généraux et particuliers, le seul et unique remède, c'est le renouvellement de la société par la dissolution de ses croyances, de ses lois et de ses mœurs constitutives, et par le rétablissement des rapports spirituels de l'autorité, du pouvoir et des mœurs. La loi primordiale de ces rapports, c'est que LES MYSTÈRES 69 l'autorité de la Religion soit en son lieu et place. Son lieu, c'est le sommet des hiérarchies, ie point culminant et lumineux des activités renfermées dans les fonctions inhérentes aux pouvoirs. Sa place, c'est la première. Telle est la signification de Sem, transfiguration d'Abel, et rétablissement de l'autorité religieuse en son lieu et place. Cham, au second rang, représente la loi recevant de la foi ses principes et ses fins. Japhet représente la totalité des activités et des mœurs sociales soumises à des lois selon l'Esprit de Dieu. Comme, malgré le renouvellement de la société terrestre, les hommes l'entraînaient encore vers sa dissolution-, comme les pouvoirs marqués du sceau de Cham, s'inspirant de Caïn, séduits par Chanaan, prenaient la place de Sem et renouvelaient ainsi l'attentat commis contre Abel, je jugeai opportun d'en appeler à Japhet et d'ensemencer les champs de la postérité de Seth. C'est pourquoi^ dans la race d'Abraham, je choisis une femme de la descendance de David, afin d'agir cette fois, non sur les hauteurs, mais dans les profondeurs de l'humanité, et d'en faire remonter la vie spirituelle vers les régions célestes d'où elle était descendue à l'origine des choses. 7° LES M YSTÈRES Abel avait été assassiné, Sem détourné de ses voies : il fallait un effort suprême de la vie divine, s'élancant du fond de la nature humaine vers son i principe et vers sa fin. Je visitai Marie dans les profondeurs de sa vie spirituelle, comme j'avais, à l'origine des actes universels, visité l'âme mobile et fluidique de la nature. Je l'élevai ainsi au plus haut degré qu'une femme puisse atteindre dans les mystères de l'incarnation. J'en fis la Mère de Dieu, la reine de l'Univers, la réalisation parfaite de la Nature en travail de l'Esprit créateur. De mes amours divines avec Marie naquit un Dieu caché dans le corps d'un homme. Voici quelle fut la mission de Jésus : Reprendre humainement conscience de la divinité -, agir divinement pour témoigner de cette conscience. Dès que Jésus s'interrogea, parlant en lui, je lui dis : « Dieu est le principe et la fin de tout ; l'Homme est le fils dégénéré de Dieu, mais je me suis incarné en toi pour que le Fils revînt au Père. » Du même coup, Jésus réalisa l'Homme-Dieu, ainsi que j'avais, à travers la femme, réalisé Dieu fait Homme par mon Verbe fait chair. Jésus lut le premier-né d'entre les morts vivants, et, secouant la poussière du sépulcre social, LES MYSTÈRES 7< il commença sa mission avec cet ascendant de la A vie supérieure que donne la certitude et qu'on nomme la Foi. Évoqué à travers Marie, comme Adam à travers la Nature, comme Noô à travers la société dissolue, Jésus remonta droit au principe d'où Adam était déchu. Il fut la voie d'ascension des âmes, le médiateur de la terre au ciel, l'envoyé du royaume de Dieu retournant à son roi. La force qui l'enlevait ainsi était celle-là même qui t'enlève aujourd'hui -, elle n'avait rien de terrestre, et soutenait l'Homme-Dieu au-dessus des mœurs, des pouvoirs et des cultes dissociés de la terre, comme je soutiens l'Univers au-dessus du néant. Jésus fut en vérité le Christ et le Messie, le prêtre ordonnateur selon l'ordre mystérieux de Melchi- sédec. Aussi loin des cultes matérialisés que des pouvoirs prévaricateurs, des lois vicieuses que des mœurs viciées, il s'adressa aux âmes qui naufra- geaient dans ce déluge social, et les enleva de terre dans son essor divin. Son Calvaire dépassa l'Ararat et le Sinaï ; il fut le refuge inexpugnable des principes du renouvellement battus par les flots de la dissolution. 7 2 LES MYSTÈRES Cultes, pouvoirs et mœurs, tout se déchaîna comme une tempête. Les prêtres firent signe aux pouvoirs ; les pouvoirs hésitants en appelèrent aux mœurs -, les mœurs répondirent en hurlant : « Grâce pour Barabbas ; mort à Jésus ! » Jérusalem, la fille de la foi ; Rome, la ville de la loi ; le peuple, le peuple tout entier, furent complices du déicide -, tout l'ordre social désordonné s'enflamma des instincts souterrains de Caïn. Mais cette croix -exhaussa encorè Jésus pour montrer aux hommes que Dieu ne peut pas toucher terre tant que la société est en proie au désordre, tant que la confusion des pouvoirs engendre la confusion des mœurs. Jésus mourut : il le fallait, pour que Christ pût naître des profondeurs du testament de Jésus. Tout le monde humain put voir, dès lors, qu'il y a autre chose en jeu dans la société terrestre que des pouvoirs sans autorité, que des cultes lâchement soumis aux pouvoirs -, mais que l'autorité véritable vient de Dieu et y retourne. Quant aux cultes, quant aux pouvoirs, ils accomplirent à la fois, et les prophéties que j'avais inspirées aux bardes, et les lois fatidiques qu'engendre la confusion des choses religieuses et des choses politiques. Jérusalem fut écrasée par Rome, Rome par les fils de Seth etdeJaphet. 73 On sut désormais dans le monde de Seth que les pouvoirs issus de Caïn renouvellent le meurtre d'Abel toutes les fois qu'ils asservissent la Religion et qu'ils s'en servent au lieu de la servir ; mais que ce crime porte en lui son châtiment terrible. On sut également dans le monde de Sem que les cultes coopèrent à cet assassinat quand ils étouffent la voix de l'Esprit religieux, quand ils se vendent aux pouvoirs ; mais que l'Esprit religieux les abandonne alors à leur impuissance. C'est ainsi que Japhet fut ensemencé par moi et marqué d'un signe sacrée pour être, dans la suite des temps, attiré doucement vers les tabernacles de Sem. Ecoute, fîHe de Japhet, écoute ! Ce siècle ne se fermera pas sans que les tabernacles s'ouvrent. Tu l'as dit, car c'est moi qui, appelé par les Mages immortels, parlais au fond de ta conscience : la société chrétienne penche vers sa dissolution. Ouvre les yeux et regarde, car te voilà dans le royaume de Dieu. Le tourbillon qui enveloppait la Femme s'ouvrit, et le royaume céleste apparut dans sa gloire. Les chants et les musiques, les divines harmonies re- 74 LES MYSTÈRES ' tentirent, et la Lumière incréée illumina soudain la multitude des Esprits. Puissances, trônes, dominations, légions d'Archanges et d'Anges, troupes de Séraphins, phalanges de Chérubins, peuples innombrables d'Elus et d'Elues, de Bienheureux et de Bienheureuses, tel était le monde éblouissant qui se mouvait dans les ondoiements des gloires lumineuses, tourbillonnant sur les soleils, jouant dans les courants des mondes, mêlant aux harmonies des sphères le bruissement sacré d'un colossal hosannah ! Tout à coup, sur un signe de l'Esprit créateur, le fond du ciel se déchira comme un voile, et sur trois trônes éblouissants apparurent les trois figures divines de Dieu, de Marie et du Christ. L'Univers en frémit du Zénith au Nadir, et, dans le fond de l'abîme, Satan releva la tête et se couvrit brusquement les yeux. Au pied des trois trônes étaient les Apôtres, puis les Confesseurs et les Martyrs; à droite et à gauche, les Patriarches et les Prophètes, les Sages, les Précurseurs du Messie. Dieu le père, assis sur le trône le plus élevé, était revêtu d'une lumière aveuglante, et séparé de toute vue par l'éblouissement qu'il causait. Un peu au-dessous, et à sa gauche, Marie apparaissait resplendissante, mais visible dans sa parfaite beauté. A droite se tenait le Christ, non plus LES MYSTÈRES 75 faible et vaincu tel qu'on le représente dans les églises terrestres, mais superbe et triomphant. Hosannah! Hosannah! chantait à l'infini l'Océan céleste des âmes-, et, au-dessous d'elles, l'Univers roulant ses tourbillons de mondes, vibrait sur son axe comme une lyre, et répétait : Hosannah! Hosannah ! — Paix sur la terre à ceux qui font ma volonté, dit le Christ, mais guerre aux autres ! En disant ces mots, il se leva. Sa tête apparut comme environnée d'éclairs-, des foudres jaillirent de ses mains-, il frappa du pied le ciel, et une pluie d'étoiles s'en détacha. Ah ! ce n'était plus le Jésus crucifié par les cultes, par les pouvoirs et par les peuples de la terre ; c'était le Christ cette fois, le Christ aux membres libres, le Dieu bon mais fort, doux mais terrible, bienfaisant mais juste. Déployé dans sa taille colossale, on sentait qu'il pouvait écraser l'Univers sous son talon ou le lever dans la paume de sa main. LE CHRIST Fille de Japhet, ma Mère m'a fait exaucer les prières de tes compagnes terrestres-, mon Père m'a permis d'agir, et je suis prêt. Parle, résume en 7