LA MEXICAINE DU MÊME AUTEUR LE PIÈGE AUX MARIS, I volume avec gravure. . . 3 k. LES DÉBUTS LE LA FORUERONNE, \ volume avec gwi«l......................3 fr> Sceaux , Inipr. do E. llo|i6c. M ME URBAIN RATTAZZI (marie de solms) TARIS ALEXANDRE CADOT, ÉDITEUR 37, UDF. SERPENTE, 37 LA MEXICAINE i Aventures grotesques el sentimentales (mite). Mademoiselle Cécile, première ingénuité au théâtre des Célestins, à Lyon, avait reçu la loi - tre de Gabriel et, en reconnaissant la signature • le l'ami de Roger, elle avait senti son petil cœur bondir dans sa poitrine. La lettre était ainsi conçue : « Mademoiselle, « J'ose penser que vous pardonnerez à l'ami (i LA MEXICAINE. « le plus intime de Roger, de vous adresser « cette lettre, dictée par un sentiment de « véritable amitié. Les circonstances sont « graves, et vous excuserez le laconisme de o " • « mes expressions. Roger est en train de se « perdre... L'aimez-vous assez pour vouloir le « sauver? 11 est jeune, et n'est coupable (pie «d'entraînement; son caractère est faillie; « mais je sais combien il vous a aimée et corn- « bien il vous aimera ! Ne vous effrayez pas en « lisant ce passé et ce futur à côté l'un de l'au- « tre, dans le trait d'union naturel qu'on ap- « pelle le présent... le présent n'est pas àvous, « mademoiselle... et je vous demande de me « répondre franchement. Aimez-vous assez « Roger pour lui garder le secret sur ma let- « tre, et pour chercher avec nous, car je ne « suis pas seul, le moyen de tirer ce pauvre « ami d'un guêpier où il s'est laisse tomber par « oisiveté?— Votre silence est la seule réponse « que nous vous demandons, si vous ne vous « sentez pas le courage de nous aider dans l'œu- «vre de sa régénération. Il avait arrangé sa « vie avec vous, pour toujours, dans son imagi- « nation, et, je crois, dans son coeur, car sa voix « était bien sincère quand il nous racontait LA MEXICAINE. 7 « ses espérances, sa foi et son amour... Il di- « sait que vous aussi vous lui aviez voué votre « existence. Soyez franche avec nous, la fran- « chise en amour, c'est tout. Pouvez-vous ap- « peler Roger près de vous, ou pouvez-vous (i venir près de lui ? — Ma lettre vous paraîtra « singulière, absurde, inouïe, et le nous qui s'y « retrouve à chaque ligne aura bien le droit « de vous surprendre... Voici l'explication de « ce noùs mystérieux. Au milieu du monde pa- » risien, dece inonde qui mène l'amour à gran- « des guidés, il s'est rencontré un jour quatre '( jeunes gens dont une femme, une jeune fille « spirituelle et bonne. Nous avons fait le ser- « ment de rester (idèles, chacun à son premier «amour, de lutter contre les obstacles et de « nous aider mutuellement pour cela. Roger a « manqué à son serment et il y a une place vide « à noire cour d'amour et de fidélité—le suis « chargé de vous l'offrir... Voulez-vous être des « nôtres? Votre serviteur dévoué et respectueux, Gabriel du Gabril, Le trio de la fidélité se prenail de plus en plus au sérieux... Georges et Gabriel imagi- S LA MEXICAINE. liaient toutes sortes de ruses destinées à dessiller les yeux de madame Baldy. Ils employaient tous les moyens pour ridiculiser les prétendants, mais ces chasseurs intrépides ne bougeaient pas plus que des termes, et, leurs inventions pour plaire à Antoinette étaient souvent amusantes, surtout quand elles étaient provoquées par Georges ou par Gabriel. Ainsi, madame Baldy, ayant organisé un bal masqué, Antoinette, conseillée par ses deux amis, annonça qu'elle choisissait le costume de Colom- bine, et elle eut la précaution de ne faire part de son projet qu'à m (n ui(index et encore sous le sceau du plus grand mystère. Le soir du bal en question, vingt araignées de la forge firent leur apparition en Arlequins. Rien n'y manquait ; ni le masque noir, ni le chapeau-claque en feutre, ni la batte ! — Antoinette avait, paraît-il, changé d'avis au dernier moment, car elle portait un délicieux costume de vivandière, le costume exact de l'adorable Patti dans la Fille du Régiment. Quant aux deux amis, ils avaient endossé deux coquets Mousquetaires... Qui fut penaud ? Les Arlequins, qui comprirent qu'ils avaient été joués et qui essayèrent d'en prendre gaiement leur parti. LA MEXICAINE. 9 Personne, pas même madame Baldy, ne comprenait rien à cel. uniforme adopté par vingt jeunes gens, pour un bal où le hasard n'amena pas une seule Colombine. Les mousquetaires riaient sous leurs perruques et Antoinette faisait les honneurs de son petit tonneau aux invités... Au lieu de la liqueur favorite des troupiers, le mignon baril, un petit chef -d'œuvre de Siraudin, contenait de délicieux bonbons. Une autre fois, on joua la comédie... Roger s'arracha aux douceurs des tabagies pour prendre le rôle de Don César de Ba/.an, dans le drame de ce nom, choisi par les Mousquetaires. Georges jouait don José, — Gabriel, le roi, et Antoinette, la Mariquita... On avait obtenu une des salles de Herz pour cette petite fête dramatique. Tous les prétendants furent employés en courses, pour les costumes, pour l'orchestre, pour les invitations, etc. — Ils se disputaient le plaisir de figurer auprès de la belle foigeionne... Aussi, assistèrent-ils à toutes les répétitions, lesquelles se firent en costumes, et apprirent-ils les chœurs avec le plus grand soin. — Enfin, au bout de vingt et un jours de fatigues de tout genre, le fameux soir arriva! Ils étaient tous en scène, attendant 1. ■10 IA MKXICA1NR. Mariqulta ; mais, tout à coup, Georges fit faire place au théâtre et annonça gravement au public que, par suite d'une indisposition subite de mademoiselle Antoinette Baldy, son rôle serait rempli par madame Othon du Triquet qui l'avait appris en double. Les Araignées fu- rent fort désappointées, car la reine de la fêle ne fit même pas une apparition à la salle lier/.. Quant à Othon, elle fut... je ne dirai pas sif- flée... c'était une soirée d'invités, mais... écoutée. .. avec des marques peu dissimulées d'ennui. Roger était furieux, Othon lui faisait manquer tous ses effets. — Elle ne savait pas assez le rôle, hésitait à chaque instant et passait d'une scène à l'autre sans cérémonie. Quant à Antoinette qui n'était nullement malade... mais qui s'était fait faire des laits de poule, elle causait au coin du feu avec son père, car elle avait exigé que madame Baldy allât à la salle lier/. Le père et la fille passèrent une soirée charmante ; Antoinette lit beaucoup rire le maître forgeron, en lui racontant tous les tours qu'elle jouait à ses prétendants. — Alors, ça ne te va pas d'être grande dame ? — Oh, non pas du tout ! J'ai obéi à maman r.\ MEXICAINE. -U mais je suis fat innée de cette comédie et de ce monde que je n'aurai vu que six mois, mais qui, à la longue, doit être terriblement ennuyeux ! — C'est pourtant amusant, à ce qu'il paraît, de danser chaque soir, de mettre des gants tout le temps et de se coucher tous les lendemains ! Ou'est-ce que tu rêves donc de mieux? ajoutait-il en riant. — Moi, papa! je désire un petit appartement comme celui où vous ave/, été heureux si longtemps, toi et maman. Nous danserons, si nous voulons, avec notre monde à nous, Pierre n'a pas besoin de gants pour diriger la forge, et il faudra que je me couche de bonne heure, pour surveiller les enfants! D'abord, je ne veux pas de nourrice... Tu viendras, le soir, Caire ta partie avec uous... maman tricol- tera et ne pensera plus à tout ce qui s'est passé. Elle s'est plus fatiguée en peu de mois, à s'amuser, que, toute sa vie durant, à travailler. — Pierre, — Fanfan, qui finira bien par oublier Tili et par se marier, Georges qui est un bon garçon... Voilà assez d'amis pour nous... nous irons au spectacle, en famille... et le dimanche, encore souvent chez Tonnelier... Je -12 I A MEXICAINE. suis née petite bourgeoise, je veux rester petite bourgeoise Je jouerai tout aussi bien du piano pour mes amis que pour des intrigants qui veulent ma dot et se soucient de moi comme d'une poupée. Je dessinerai tout aussi bien le profil de mes enfants que le ne/, de madame Othon du Triquet... une bien jolie connaissance que maman a faite là ! — Alors, elle raconta h son père ce que madame du Triquet était par le fait... Le père Baldy resta stupéfié. — Est-ce possible, dit-il, et comment, toi, si naïve, sais-tu de pareilles choses? — Maman m'a rendu un grand service sans le savoir, papa. J'ai appris, dans ce monde où elle m'a lancée, quels ressorts bas et vils font mouvoir ce tableau à musique, dont les airs changent souvent, mais les accessoires jamais. C'est toujours la même chose, médisances, envie, bassesse, cupidité, inconduite et surtout égoïsme profond ! J'ai vu le mal, je saurai l'éviter. Je ne suis plus une petite fille, et j'ai le droit de dire à mon mari : Soyez tranquille sur la vertu de votre femme, Pierre... J'ai vu le vice, Dieu me préserve d'y jamais tomber! S'ils étaient heureux ou gais, au moins, tous ces U MEXICAINE. \7> gens-là? Mais, pas du tout... Les hommes pensent à l'argent... les femmes à la toilette... Ils ont tous, la plupart du temps, des serpents dans le cœur. Là où l'âme n'a rien à faire, peut-on être heureux? Je ne le crois pas ! Je ne vois le honheur que dans l'affection et dans la famille! Je ne suis donc pas faite pour le monde. — Sam bleu ! dit Baldy, tu l'arranges bien ton monde! Moi qui craignais l'entraînement... — Il n'y a pas de danger... Pierre se bat là- bas, et moi j'ai ma petite guerre ici... Quand notre temps sera fini, nous prendrons nos invalides et nous raconterons nos batailles à nos enfants. Voilà toute mon ambition... En ce moment, la mère Baldy, accompagnée de Georges, rentrait à la maison... On se tut et l'on reprit le train ordinaire des choses. Ce soir-là, Roger refusa sa porte à Othon... il la détestait de tout son cœur; au milieu de la scène la plus palpitante, elle avait fait éclater la salle de rire, en l'appelant César de Ba- zane. Othon passa donc la nuit sur le paillasson de Roger, il fui inflexible... Don César n'avait M LA MEXICAIN!. plus envie de disputer Mariquita. . au roi (l'Es- gne, au contraire ! — Ali ! sans la dot, sans la dot ! murmurait le chœur des Araignées de la Forge, tout en essayant de décoller les énormes moustaches qu'ils avaient adoptées pour les exigences de leurs rôles ! Fanfan Maçonnais et mademoiselle Tili. Le jour du jugement de Moïse Klauss accusé de tentative d'assassinat sur Suzanne, avait attiré un assez grand nombre de personnes a la Cour d'assises. Le vicomte de Chatenay, sans entrer dans d'autres détails, avait laissé échapper trois ou quatre mets sur l'événement, et comme Suzanne était fort connue dans ce monde où vivait Titi, ou plutôt la Sirène, et que celle-ci avait môme été son amie pendant toute une soirée, elle se fit un plaisir, suivant son expression, d'aller voir condamner l'assassin, et ce fut du ton dont elle aurait dit : « Al- tli LA MEXICAIN F Ions-nous aux courses?» qu'elle interrogea ainsi Bouche-d'Acier, Pervenche et Tricolore, ses trois intimes tlu moment : « Nous payons- nous la Cour d'assises? » La partie fut convenue et le vieux duc de... un sénateur plein de bontés pour Titi, lui procura quatre places réservées... Le bruit se répandit que quelques- unes des étoiles parisiennes honoreraient la Cour d'assises de leur présence, et gandins cl journalistes, cocodès et cocodetles, d'accourir au jour dit. Los lorettes s'étaient habillées d'une façon très-décente : leurs toilettes étaient celles de toutes les femmes du grand monde... Si Titi avait salué madame de Mail - fiTgneuse, celle-ci lui eût rendu courtoisement son salut, tout en se demandant où elle avait pu la voir auparavant. L'audience commença : le jeune Charles Moronval fut entendu, à titre de renseignements, et seulement pour être confronté avec Moïse qu'il reconnut parfaitement, et dont la vue le troubla profondément. M. de Chatenay se bâta, avec la permission du président,de le faire reconduire chez lui dans sa voiture. L'interrogatoire de Moïse fut long; condamné sous différents pseudonymes, forçat U MEXICAINE. 17 libéré, il avait un grand intérêt à égarer la justice. Mais l'instruction avait été admirablement conduite, et les antécédents de Moïse étaient incontestables. Quant au crime, Moïse déclara qu'il n'avait agi que dans le cas de légitime défense. Que sa volonté était seulement de reprendre à Suzanne une' somme de cenl mille francs qu'elle venait de lui voler. Selon lui, Suzanne avait été sa maîtresse autrefois! Elle le savait en possession d'une forte somme et s'était introduite cbez lui sous le prétexte de renouer leur ancienne liaison, et elle avait fini par le dépouiller de ses cent mille francs avec une adresse étonnante ; instruite par elle-même qu'elle demeurait hôtel de Lyon, il résolut de rentrer en possession de son argent, mais il n'avait jamais eu la pensée de la tuer. Le liasard avait ramené Suzanne plus tùt qu'il ne I»! [pensait à l'hôtel, et c'est en la voyant que, la tete perdue par les cris furibonds qu'elle poussait, il s'élança du côté de l'escalier. Le malheur voulut encore que Suzanne dégringola quelques marches, et qu'ayant /mr hasard son couteau ouvert à la main, il roula sur la malheureuse, et par une fatalité horrible, la blessa griève- HS I.A MEXICAINE, nient. Le mallieur une fois accompli il prit la fuite; ce fut alors qu'il fut arrêté par Fanfan. « La destinée me poursuivait, acheva mélancoliquement Moïse ! je n'avais d'autre but, en venant à Paris, que de m'y fixer et d'y vivre honnêtement du fruit de mes économies, car ces cent mille francs étaient bien h moi ; et sans la rencontre de cette malheureuse qui m'avait perdu autrefois, qui m'avait conduit au bagne, je ne me verrais pas aujourd'hui trainé sur ces bancs, les mains couvertes d'un sang que je ne voulais pas verser ! J'ai pu avoir «les /or/s, mais je n'ai jamais ôlé la vie à personnel Et non-seulement je vois la mort suspendue sur ma tête ; mais encore c'est à Fanfan, à mon lils, que je la devrai; car cet homme qui m'a livré c'est mon enfant ! Je lui disais : je suis ton père, laisse-moi m'évader ! je suis ton père! Et il m'a livré au bourreau. » Moïse retomba sur son banc la tête dans ses deux mains; la scène ('lait bien jouée. 11 avait un costume sévère, il s'était fait soigneusement raser, et un curé de campagne n'aurait pas pu trouver une Face plus bénigne, plus païenne, plus contrite que celle du juif. Toute LA MEXICAINE. -I!) la salle avait été émue, on avait jeté les regards sur Fanfan-Màconnais, le premier témoin inscrit, et l'on attendait sa déposition avec curiosité. — Un fds qui arrête son père en flagrant délit d'assassinat et qui témoigne contre lui, c'était du fruit nouveau pour des convives qui avaient le palais usé à force d'avoir goûté les mets épicés des cours d'assises. Pour Fanfan il était un peu pâle, mais il n'était pas intimidé. Sa toilette était celle d'un ouvrier aisé. Il n'avait pas mis ses habits à carreaux; se;; vêlements étaient sombres, et avec ses énormes favoris rouges, bien taillés, il avait la tournure et la physionomie d'Hercule déguisé en cockney. Titi se pencha vers ses compagnes et leur dit : — Mes premières amours ! — Pas mal, dit Tricolore ! — Quels muscles, dit Pervenche ! — 11 est épatant, conclut délicieusement Bouche-d'Acier. Le président s'adressa alors à Fanfan, et avec un accent plein d'intérêt, de compassion même, il lui dit : 20 LA MEXICAINE. — C'est grâce à vous que la justice a mis la main sur un dangereux criminel. Vous avez été blessé dans la lutte, et malgré cette blessure, malgré des sollicitations capables d'ébranler un cœur moins honnête que le vôtre, vous n'avez pas failli à votre devoir. La justice vous remercie du concours apporté par vous à la loi, et dans la position exceptionnelle où le sort vous a placé, elle vous donne le choix de parler ou de garder le silence. Fanfan écouta les paroles du président avec recueillement, et quand celui-ci eut fini, relevant la tète qu'il avait un peu inclinée en signe de respect, il prononça sans émotion, d'une voix ferme et simple, la réponse que nous sténographions : — Monsieur le président, avec votre permission, je dirai quelques mots. Pardon si je parle mal... je ne sais ni lire , ni écrire... mais tout ignorant que je suis, je crois en effet n'avoir fait que ce que je devais. Je voudrais pouvoir expliquer bien ce que je pense ; enfin je vais tâcher de le faire à ma manière. Je n'avais pas trois ans quand ma mère mourut de faim, abandonnée par son mari, et je fus recueilli aux Enfants-Trouvés. Ce n'est pas mon père qui I.A MEXICAINE. 21 m'a élevé, c'est la charité publique, c'est la société. Je lui dois tout, à la société, car elle a enterré ma mère; sans la société, je serais devenu un voleur peut-être, un vagabond pour sûr. Elle m'a donné un bon état, elle m'a dit : Sois honnête, et je lui ai obéi parce qu'elle a toujours été bonne pour moi. Un soir on crie à l'assassin, et je vois passer un homme avec un - couteau à la main. La loi, cette mère de tous, qui m'a nourri et élevé, me dit : Tiens ferme ! ,l'arrête l'assassin... lui me dit : Prends l'argent que j'ai volé, je suis ton père ! J'ai suivi les conseils de cette société qui nourrit les pauvres abandonnés, enterre les mères qui meurent de faim et a fait de moi, gratis, un bon ouvrier et un honnête garçon ! Cet homme-là, je ne le connais pas ! maintenant, monsieur le président, je vous demanderai la permission de me retirer, parce que je ne me sens pas à mon aise et que j'ai dit tout ce que je voulais dire. Fan fan sortit silencieusement. On s'écartait avec respect sur son passage. 11 était vaillant, ce forgeron, et sou action comme son discours attestaient que jamais les tentations du mal ne pourraient mordre sur ce cœur de bronze. 22 U MEXICAINE, Titi était toute rêveuse depuis l'allocution du président et la réponse de l'an l'an. Elle se demandait si ce forgeron si beau, si fort, si honnête, ne valait pus mieux que les vieux sénateurs lubriques, les roués de coulisse et les gandins millionnaires qui voltigeaient autour d'elle. 11 lui revint au visage comme une boull'ée du passé. Sa sœur , la Bise, était peut- être plus heureuse qu'elle. Elle ne se dit pas qu'elle était, elle, hors la loi, et que, comme le père de Fanfan, tout ce qui était honnête ne la connaissait plus ! Elle sortit, avant la fin de la séance, pensive et comme énervée. Les dépositions des autres témoins furent accablantes. M. de Chatenay prouva que jamais cet homme n'avait eu cent mille francs. La disparition de Barrette venait corroborer ce que lui avait dit Suzanne à son lit de mort. Bref, .Moïse fut condamné aux travaux forcés à perpétuité. Le misérable avait eu le bénéfice des circonstances atténuantes ; quelques jurés avaient hésité en raison de la cause première de l'arrestation. Ils ne voulaient pas faire hier le père par le fils, même légalement. Toujours csl-il que Moïse Klauss, qui s'attendait LA MEXICAINE. 2." à une condamnation capitale, reprit soudain son insouciance et sa gaieté. — On se sauve dn bagne et de Cayenue, grommelait-il « Ah ! Pan fan, si jamais je le retrouve ! Ses yeux étaient injectés de sang ; mais cela passa vite, et il soupa avec appétit d'un morceau de pain de munition et de trente-trois haricots. A la l'orge, on reçut Fûnfan à bras ouverts. Jamais, depuis son aventure avec Quoniam, on ne lui parlait de son père. M. Baldy se contenta de lui demander : — C'est fini? — C'est (îiii, murmura Fanl'an. A Cayenne. — On n'en meurt pas, dit Baldy. Veux-tu dîner avec moi et Quoniam? Au moment où Fan fan allait répondre pour accepter l'offre de Baldy, un commissionnaire entra, et remit une lettre à l'ouvrier, en lui disant : — Fanl'an Maçonnais, forgeron ) —pressé, — rien à donner. — Bonjour ! — Pour moi ça 7 11 se trompe, disait Fan l'an «'H tournant et retournani le billet. Jéne eon> "ais personne qui puisse m'écrlre sur du pa* 25 LA MEXICAlNi:. pier en satin, el qui empoisonne le pain d'épiée! — Donne, dit Baldy! Mais oui, c'est bien pour toi : — Monsieur Fanfan Maçonnais, forgeron, cliez M. Baldy, rue de Lamartine, 26. — Pressé! — Lisez, patron, dit Fanfan en riant, je n'ai pas mes lunettes. M. Baldy décacheta le billet el poussa un cri de surprise. — Qu'est-ce qu'il y a? dirent à la fois 2 LA MEXICAINE. fums. Il y a toujours quelque chose là-dessous. M. Combalet, l'économiste en renom, était peut-être de cet acabit. Toujours est-il qu'il partit enthousiasmé, en promettant de revenir le jour suivant ; mais, je ne sais quelles réflexions prudentes l'assaillirent pendant la nuit ! — Peut-être trouva-t-il un peu trop virginales, un peu trop candides, les innocentes roueries et la tactique de la pure Hélène et de son père enthousiaste ; la véritéest qu'il trouva fort à propos une lettre qui l'appelait à Chalon-sur-Saône. Trois jours après, il n'y pensait plus et toute la ville était informée que l'infortuné professeur avait demandé la main de la reine des salons français et étrangers ! mais qu'il avait essuyé un refus et avait dû s'éloigner la mort dans le cœur. M. Combalet est un galant homme; une fois sorti du piège, il n'a pas protesté. Cependant, malgré tout cela, Hélène après avoir refusé sa main à tant de maréchaux ou de millionnaires, qui n'y avaient jamais songé et avaient même fini par rompre avec les maisons qui accueillaient ces méchants bruits, Hélène restait toujours fille, et le temps marchait. Elle comprit, et son père lui-même finit LA MEXICAINE. 55 par comprendre, qu'il fallait un peu en rabattre, et la fiancée du ministre de Prusse, du roi de Danemarck et du grand TurCj finit par épouser un artiste de quelque talent, rendu presque célèbre par une esquisse de la mer Morte! Cette spécialité de peindre les ruines, les déserts et les Mammouths le condamnait à une vie très-aventurée et très-aventureuse. Son mariage avec Hélène devait être pour lui un obstacle à ses projets d'excursions lointaines. Les artistes ne devraient jamais se marier sérieusement , surtout les peintres de la nature morte. Mais Hélène avait envie d'un époux; pour en avoir un, elle eût pu se laisser aller aux actions les plus blâmables et dont elle était peut-être primitivement le plus incapable. Aussi le père fut-il lancé après l'heureux élu qui, pris entre deux feux, se rendit sans trop de résistance et se suspendit au cou une pierre d'achoppement. \ Histoire d'une grue [mile). — Les amies de pension d'Hélène. Ilien n'est perdu, tout se paie. Hélène avail été élevée à Lyon avec une jeune fille, mademoiselle Euphrasie, apparle- aanl à la bourgeoisie, mais bonnet dévouée candide, l'aifflaul à l'adoration) et qui lui avail rendu mille de ces petits services qui se rendent en pension ; plus tard elle lui en avail rendu de plus sérieux encore par ses relations et son influence. Mais Hélène avail des idées singulières sur la propriété, elle ne dédaignait pas les pommes de la voisine de droite OU les poires de la voisine de gauche, el oubliai! souvent de ! \ MEXICAIN!'. 88 leur demander leur avis à ce sujet. Cédant à l'excellente disposition de son cœur, Euphra- sie Beflt un plaisir de garder son amie quelques join s clic/, ses parenls pendant les vacances, Hélène en profita pour essayer de lui enlever son fiancé! Elle fit des médisances, des cancans, de ces petites perfidies dans lesquelles certaines femmes sont passées maîtresses. l'Ile ne Péussil pas à aedftparer le iiancé; mais du moins ''Ile faillit faire rompre le mariage. Deux ou trois ans se passèrent, elles étaient toUtBB les deu* mariées. Euphrasie, bonne âme) heureuse d'ailleurs et sans rancune, après l'avoir BOU- déê et évitée pendant deux ans, lui avait complètement pardonné et vint, avec son mari, rendré à Hélène la visite qu'elle en avait reçue. Celle-ci se trouvait pour deux mois à Ghâlon, et elle chercha;! lui en rendre le séjour agréable. Son mari y était receveur et y jouissait d'une certaine autorité en même temps que d'une juste popularité ; les honnêtes femmes "ni quelquefois la ehanee de rencontrer des hommes honnêtes ! Le hasard se trompe quelquefois en faisant le bien ! Euphrasie mil sti loge au théâtre à la disposition d'Hélène et l'invita à dîner. Elle ne recul <|"'' des refus 56 LA MEXICAINE. plus ou moins bien motivés. En effet, l'artiste avait retrouvé à Chàlon le comte de T... ministre de... qui avait un château dans les environs et appréciait fort son talent qu'il avait patronné autrefois; il lui présenta sa femme; madame Legendre, gonflée de vanité, crut alors pouvoir se passer de son ancienne compagne et résolut de lui faire ce que dans sa petite tête elle appelait une impertinence. Son mari s'étonnait de ce qu'elle n'allait pas plus souvent chez Euphrasie; mais Hélène inventait des histoires saugrenues pour expliquer sa négligence envers une ancienne amie : — Que veux-tu, disait-elle! Elle est si bourgeoise, et il me semble que nous devons et que nous pouvons voir mieux que ça ! A ce propos, son mari se permit de lui faire les quelques observations suivantes : — Ma chère amie, je ne vois pas trop en quoi la société que tu vois à Paris l'emporte sur celle de ton amie de pension ; il me semble au contraire que les seules personnes bien (pue tu connais, c'est par elle, est-ce chez madame Agaritha de Boisflotlé que tu iras chercher la véritable aristocratie? C'est une bonne enfant; mais cela n'empêche pas que LA MEXICAINE • 57 sa mère n'ait épousé, à la dernière heure, le pauvre vieillard dont elle était la cuisinière! Quand nous nous sommes mariés, je ne te le reproche pas, mais tu m'avais un peu surfait ton monde. Je croyais aller dans le faubourg Saint-Germain, et jusqu'à présent tu ne ni'as pas encore mené par là, et je crois bien qu'il faudra attendre que je sois de l'Institut pour passer les ponts. — Je ne parle pas d'Agaritha, répondit la jeune femme impatientée ; mais toi tu as des amis haut placés : M. de Blossiers, par exemple, qui est président delà Cour d'appel et qui "vient tous les jeudis! Nous sommes donc aussi bien posés, sinon mieux, par nos relations, par les hommes influents que nous recevons, que ne le sont Euphrasie et son receveur. Elle inventa alors quelques petites calomnies, sans se rendre compte que le sentiment auquel elle obéissait n'était autre que le dépit de voir Euphrasie mariée à un homme dont la capacité était incontestable, et l'avenir assuré. L'heureux mari de son ancienne amie avait résisté aussi à ses jeux innocents deux années 58 I.A MliXlCAINK. auparavant. 11 n';i\ail ]>Ins maintenant l'air de l'avoir connue, et faisait en cela preuve d'un grand tact. Il était si heureux dans son gentil ménage, qu'il ne devait plus lui rester aucun souvenir de ce petit trouble-l'ète dont l'aniour-proprc souffrait toujours intérieurement. Legendre se résigna, peu convaincu et regrettant fort Euphrasie dont il aimait l'esprit et surtout la bonhomie, — Au lieu d'aller chez Euphrasie, elle ne manquait pas une soirée chez le comte de T. ou chez le président, Là, elle n'était choyée que tout juste, les pré\cnances étant pour son mari. Cependant son bonheur le plus grand était de pouvoir dire : « J'ai refusé de dîner chez Euphrasie, c'est si bourgeois, son père est le tils d'un épicier! » Quand elle allait chez Euphrasie Je matin, elle essayait de l'éblouir, lui racontait les belles connaissances de sou mari et tous les bals où on les invitait. Euphrasie ne la contredisait pas; mais elle pensait qu'il y avait beaucoup à en rabattre! Elle savait bien que tout véritable artiste que fût Legen* dre, il lui était difficile de franchir certains cercles où la vaniteuse Hélène se prétendait recherchée) qu'en tout cas, y eùt-il été admis, LA MËXlGAlNË. 59 lui, il n'eût pu y introduire sa femme. Legen- dre était sur les épines quand sa moitié débitait ces mensonges dont il devinait bien qu'Eu» phrasie n'était pas dupe; il pestait oontre Hélène, mais il savait un pré infini à la charmante femme de ne pas sourire à ces balourdises. Grâce à toutes les sottes inventions de notre grue pendant son séjour à Chàlons, l'artiste ne put jouir qu'imparfaitement d'une société qu'il aimait et qui était vraiment la meilleure de l'endroit. Plus lard, le mari d'Euphrasie fut envoyé consul général à Naples, et Hélène j accompagna son mari, que divers travaux y appelaient. Le salon d'Euphrasie était le plus recherché, et voyant cette fois que l'ancienne amie de pension pouvait lui être utile , elle voulut s'en ''approcher. Compliments. flagorneries, courbettes, elle mit tout en usage pour arriver a son but ; mais si Eupbrasie était bonne, son mari avait de la fermeté et de la mémoire, et malgré tout, la grue en fut pour ses frais. C'était donc, comme ou le voit, une pileuse amie! envieuse et sans aucun sentiment de reconnaissance. Du reste, Eupbrasie ne lui en aurait pas demandé tant, elle se contentai! 60 LA MEXICAIN?. d'être bonne, et quand son mari lui disait : « tu as bien le meilleur cœur que je connaisse, » elle n'en voulait pas davantage. Hélène, qui avait tant désiré le mariage, ne s'en trouva pas parfaitement lotie. Trois ans de ménage et trois grossesses avaient sufli à la faner complètement. Sa taille, charmante autrefois, s'était épaissie et raccourcie. Sa poitrine, si admirablement dessinée quatre ou cinq ans auparavant, s'était défont < c et llétrie ; ses yeux n'étaient pas cernés, mais fatigués, rougis, son visage élargi, ses lèvres plus pâles et plus serrées encore. Elle était passée, bien passée, à vingt-quatre ou vingt-cinq ans, c'est-à-dire à l'âge où presque toutes les femmes sont dans l'épanouissement de leur jeunesse et de leur beauté. Le soir elle faisait encore quelque effet, mais en plein jour c'était tout différent. Ce qui n'em- pêcbait pas son père d'avancer qu'au bal on l'appelait encore mademoiselle ! Etait-ce une punition du ciel que celle déchéance apportée par la réalisation de sa plus violente ambition, de ce désir forcené du mariage qui l'avait poussée à tant de choses répréhensibles qui n'étaient peut-être pas LA MEXICAINE. fil dans sa nature? qui pourrait le dire? Quant au moral, elle était encore plus transformée qu'au physique. Seulement la grue avait changé de tactique. Elle ne posait plus pour la candeur, pour l'innocence, l'ignorance et l'horreur des has hleus ! Elle ne se vantait pas, comme autrefois, de ses fautes d'orthographe. Un seul homme était tomhé dans le piège et il s'était sauvé. Donc ce piège n'était pas hon et la tactique était mauvaise. Elle était bien encore un peu la maréchale Lefeb- vre des petits salons, et de temps en temps un barbarisme inventé autrefois, incrusté maintenant, sortait de sa bouche. Elle avait consacré tant d'efforts à paraître d'une ignorance crasse, qu'il lui en était resté quelque chose ; maintenant elle avait un babil sans queue ni tète, un bredouillement perpétuel, des mots vides; mais point d'idées! Parlant de tout à la fois, sans comprendre rien à quoi que ce fût, discourant sur Murât poignardé par Charlotte Corday, et sur Marat fusillé; tranchant toutes les questions, bouleversant toutes les conversations, elle avait le talent de se rendre ridicule au suprême degré. Quelquefois on questionnait la bonne et spirituelle madame Ii2 LA MEXICAINE. de Winzelles, sa sœur, à son sujet, et elle répondait : " Que voulez-vous, elle aime à parler, cette chère sœur, il y a peut-être du bon au fond de tout ce qu'elle dit ! Seulement ça n'est pus filtré. Au surplus, madame de Winzelles avait presque cessé de la voir et courait le monde, sans se fixer beaucoup nulle part. Hélène se piqua de l'abandon de sa sœur et s'imagina de se venger en la copiant. La pauvre Hélène devint la caricature de madame de Winzelles et cela se conçoit. Elle ne pouvait l'imiter que par ses côtés risqués et mauvais, par conséquent, sans prendre les bons. 11 ne faut jamais copier une individualité : car une Individualité n'est pas toujours la dernière expression du heau et du bien; il ne faut copier que le vrai beau, que Vinvariablement bien. En littérature, copier Molière, copier Corneille , copier une école pÉFiNiB, positive, partant de règles stables, cela n'a rien de ridicule... Si vous faites bien, vous illustrez voire nom; si vous faites médiocre, vous ne l'abaissez pas. Mais copier un peintre, un sculpteur, un romancier, un musicien, ou une élégance qui s'écarte des règles : c'est une LA MEXICAINE. 85 folie ! 11 est imprudent de faire du Courbet, du Sterne, du Wagner ou du Brummel. Ces exceptions ont toutes une qualité personnelle, originale, qui échappe à l'analyse et c'est parla copie de ces exceptions qu'on est exposé à loin lier dans la palinodie, dans la charge. Prenons des exemples. Au théâtre, Lafont, le vieux Lafont d'aujourd'hui, était un acteur original, mais il blésail ou biaisait en parlant, et tous ceux qui ont imité Lafont, n'ont réussi qu'à copier, parfaitement, il faut l'avouer, — la seule imperfection de son talent. — Odry, Grassot, Brunet et Lassagne, ces types cocasses, n'ont produit que des paillasses et des comiques d'une trivialité révoltante* —Si Paul Legrand a. du mérite, c'est qu'il n'a pas tenté de singer DeburetUj et toutes les actrices qui ont voulu •miter Rachel oui été repoussées de partout. Histori ne copie personne : malheur à celles qui voudront l'imiter ! Le peintre Courbet a fait des femmes laides et grosses, et cependant c'est un grand peintre, et les marchands de bric-à-brac regorgent de femmes encore plus laides et encore plus grosses signées d'imitateurs t|ue chacun raille à plaisir. — Ep musi- fi-î LA MEXICAINE. que et en littérature... c'est bien pis encore ! Mais ce dernier terrain doit m'être sacré, et je me contenterai de dire que dans les arts, comme dans la vie, 1 'originalité est charmante par elle-même, mais en elle-même aussi, déplorable par ses résultats... Aimons, admirons Théophile Gautier, madame de Staël, Balzac, Diaz et David... voire même Thérésa ! Aimons Rouvière, ce pauvre comédien mort à la peine, victime de cette originalité dont nous parlons... Oui, tous ont eu, ou ont encore une originalité indiscutable! Mais, hélas! quels poètes ridicules, quels sculpteurs insensés, quelles chanteuses horribles et quels comédiens stupides n'ont-ils pas fait naître ! Toutes ces puissantes personnalités ont vécu, ou vivent en dehors des règles consacrées. Ce sont des génies qui ont trouvé le moyen de voler en l'air... Seulement Dieu seul a le secret de leurs ailes... Vous les voyez d'en bas et vous vous dites : « Singulières gens,! Ils ne font pas comme tout le monde... Essayons de faire comme eux ! » Vous vous jetez du haut du Panthéon et vous vous cassez le cou... Vous n'avez vu qu'une chose dans l'originalité de ces êtres à part, c'est que leur originalité était Ut MEXICAINE. 03 de voler quand les autres marchent... Mais vous n'avez jamais vu ou deviné quel était le génie invisible, ange ou démon, qui les soutenait. Contentons-nous donc des règles établies et ne nous embarquons pas sans parachutes dans les pays aériens. Le cheval hyperbolique de Victor Hugo, si magnifiquement dépeint dans la préface des Chansons des mes ci s bois a désarçonné bien des cavaliers imnru- * • m dents. Allons à âne, ou du moins ne montons que les chevaux dressés... C'est plus sûr et moins trompeur! — Je copie Bilboquet, mais les banquistes aujourd'hui ne sont pas des originaux. Or, madame de Winzelles était une exception à toutes les règles. Toute autre, faisant ce qu'elle faisait, aurait touché, en plein, l'absurde et le ridicule. Mais elle y échappait parce qu'elle était vraiment elle. Rien n'était affecté, ni chez elle, ni en elle, même ce qui ressemblait à de l'affectation. Elle comprenait tous les systèmes et n'en choisissait aucun. Elle était, avant tout, la femme libre et indépendante. Elle ne soupçonnait rien aux choses du cœur et n'avait rien à craindre des orages de la passion. Elle n'a jamais aimé, et n'a peut-être 4. fif. LA MEXICAINE. \ jamais été aimée d'un certain amour... C'est une femme incomplète, et madame Récamier seul eût pu nous direpeut-êtrele secret, le même [tour toutes deux s;ins doute, de cette absence complète de ce qu'on appelle les sens. Elle préférait unethèseè un poème et ne pouvait pas souffrir la musique... Il lui semblait absurde qu'un ténor pût gagner plus d'argent qu'un professeur d'histoire naturelle... Elle trouvait ridicule qu'il y eût plus de monde à l'Opéra, pour voir le nouveau ballet, qu'il n'y en avait à la Sorbonne pour entendre Saint-Marc-(ii rai d in. C'est un signe de décadence! disait-elle. Madame de Winzelles est l'héroïne des aventures les plus bizarres, les plus incroyables... Elle monte à cheval comme Baucher, nage comme un poisson, tire l'épée comme Grisier, la carabine comme Has-de-Cuir et le pistolet comme Lepage. Elle a tout lu, tout appris et approfondi môme plusieurs choses. Elle cause philosophie avec Jules Simon, économie politique avec Proudhon, religion avec Renan, poésie avec Hugo, spiritisme avec Allan Kar- dec, histoire avec Augustin Thierry, voyages avec Pierre de Tchihatcbeff et ballon avec Na- dar! Elle a fait trois fois le tour du monde. LA MEXICAINE. tué trois ours blancs au Groenland, et cinq ours noirs dans les Pyrénées. Elle a dormi dans le wigwara du caraïbe et commandé un régiment de femmes, en Amérique, sons le mini de colonel Vin/.elles. Elle parle italien comme un Toscan, anglais comme Byron, prussien comme M. de Bismark, espagnol connue Cervantes, portugais comme S. M. le roi Louis I", français comme les Frères Bes- cherellesel grec comme M. Papodoupoulos, le maître et le professeur de celle charmante et aimable femme qui s'appelle la comtesse Dora d'Istria, et qui ressemble à madame de Win- zelles par ses plus charmants côtés. Enfin elle a appris le russe à Moscou, l'arabe à Alger et elle a fait tout cela sans pose et le plus naturellement du monde. On l'admire et on ne la jalouse pas ! C'est fêle à Paris delà voir! — Elle a visité la Chine il y a deux ans et s'est reposée six mois à Paris, pour prendre langue. Puis elle est partie essayer de trois bains de mer au Chili... on l'a rencontrée h Biarritz quatre mois plus tard, et en ce moment elle étudie le terrain de l'Islande où elle désire implanter quelques plantas exotiques et utiles. 68 LA MEXICAINE. Quanta sa beauté, c'est une chose étrange et en dehors de toutes les règles... Des yeux tenant tout le visage, des yeux tout autour de la tête, pour employer le phébus des poètes. Ces yeux sont d'un vert profond comme la mer... son front est trop proéminent et ses cheveux n'ont pas une nuance bien définissable. Nous n'avons pas employé l'expression propre en disant tout à l'heure, quant à sa beauté ! C'est l'art, la fantaisie à leur suprême degré... Comme Rachel, elle a une taille charmante, mais ses formes lui permettent de porter impunément le costume d'homme et de rappeler le mot célèbre de Sophie Arnoult, C'est l'activité en personne... Béranger l'avait surnommée la Fée vif argent... Les passions ne devaient pas avoir prise sur elle... En effet on n'a guère le temps de s'occuper des niaiseries de l'amour quand on fait aujourd'hui l'ascension du Mont Blanc et quand on descendra demain dans le cratère de l'Etna. Fuyait-elle ou bravait-elle l'amour? Son cœur n'aimait-il plus ou avait-elle été frappée par Dieu de l'impuissance d'aimer... Voibà ce que l'on se demandait! — Nous avons dit tout à l'heure notre opinion à LA MEXICAINE. 69 cet égard, — si elle avait un secret, il est de la nature de ceux dont on ne peut' exiger la confidence... On peut demander à une femme pourquoi elle n'aime pas; mais si cette femme, aux grands yeux verts, vous regarde étrangement et vous dit ces deux mots : Je ne peux pas! — on ne se sent pas capable d'insister. Or, Hélène ne pouvait saisir que le mauvais côté de sa sœur, c'est-à-dire le côté excentrique, un peu ridicule, mais racheté par tant d'adorables qualités; aussi perdait-elle son temps et ses peines... Elle cassait les glaces avec ses pistolets de salon et renversait les porcelaines à coups de fleuret... Elle jouait la comédie en dépit du sens commun et se distribuait les plus beaux rôles, de manière que cette malbeureuse femme était encore plus insupportable, mariée que jeune tille... A la scène elle était, si cela est possible, encore plus ennuyeuse qu'à la ville... Elle mâchait horriblement ses mots, bredouillait, bafouyait, disait tout sur le môme ton et en courant la poste... Bref, elle assommait. 11 était impossible de porter davantage sur les nerfs, d'être plus agaçante! Cependant son père incorrigible trouvait qu'elle avait gagné encore ! en 70 m MEXICAINE* esprit cl ea grâce ! — Nous ne pouvons qu'analyser ses sottises^ l'histoire complète remplirait des volutnesi Quand elle se trouvait avec une femme de sa force, par exemple! sa grande préoccupation était de savoir laquelle d'elles d'eux était la plus grande, ou la plus mince ! Où passait le temps à se mesurer en long et en large et, malgré l'évidence, elle voulait absolument avoir la priorité. Alors, entre les deui gruei t c'était une discussion à n'eu plus finir : on envoyait des témoins et la scène prenait des proportions sublimes de ridicule, quand elle ne dégénérait pas en querelle* Du réstB, elle avait le don de rendre aussi sottes qu'elle les femmes qui la fréquentaient. J'ai vu une femme, intelligente cependant, s'échauffer, s'animer et devenir aussi grue qu'elle, l'espace d'une minute* Au surplus, elle payait souvent les pots cassés deses petites noirceurs. Par exemple, elle rencontra plus d'une fois des femmes plus rétives qu'Euphrasiej dont nous vous parlions tout à l'heure. Lame de Chatel fut une de cellëi-làl Veuveet riche, elle était sur le point de se remarier. Suivant son habitude incorri- giblBj la Grue essaya de lui enlever sop fiapeé,,, Li UIXIOàlNI. 71 elle n'était pas encore mariée h cette époque, et cherchait un épouseur suivant sa mono* manie féroce. Laure surprit un jour un billôt innocemment écrit par la Grue à son futur, mais, tout innocent qu'il pût être, ce billet contenait la preuve que le jeune homme avait. de son côté, écrit à la sensible Hélène. Laure ne se fâcha point, non ! Elle mit simplement et carrément Hélène à la porte de chez elle, et pria le fiancé de chercher ailleurs une autre veuve ou une autre jeune fille. 11 "voulut persister. — Vous êtes fou! lui dit-elle... Jamais je ne serai la femme d'un homme qui a pu s'occuper, fût-ce un quart d'heure seulement, d'une pareille sotte. La bonne Hélène se vengea par des cancans comme elle savait les faire... Or, plusieurs années après, quand elle eut épousé Legendre, celui-ci s'étonna de ce qu'elle n'avait pas invité Laure, sapins brillante connaissance, a sanoce. — Je ne la vois plus, répondit la drue. Elle a dû se marier et, au beau moment, le futur n'a plus voulu d'elle. Cela l'a horriblement compromise ! Le bon Legendre, qui n'est pas un aigle, 72 LA MEXICAINE. après tout, et qui était alors en pleine lune de miel, crut aveuglément la médisante femelle. Mais il devait avoir bientôt à en rabattre, et voici comment ! Un soir, chez un homme très- iji(Iuent aux beaux-arts, la conversation' tomba sur Laure, et un invité de l'homme influent demanda négligemment à Legendre pourquoi sa femme et madame de Chatel ne se voyaient plus comme autrefois, elles qui avaient été élevées ensemble. — Oh ! c'est impossible ! Je ne sais comment vous dire cela, mais il paraît qn'elle est horriblement compromise... un mariage manqué, une histoire déplorable...C'est ma femme qui me l'a dit. — Votre femme s'est trompée, ou plutôt vous a trompé, mon cher Legendre , reprit l'homme influent, vers lequel tous les yeux s'étaient portés ; pardonnez-moi de vous l'affirmer. Madame Chatel est la femme la plus respectable du monde, et je crains bien qu'il ait, dans cette rupture, une cause peu favorable n'y à la gloire de votre femme ! Je n'en sais rien, mais jele crois. Engagez-la donc à être plus circonspecte en parlant de madame Chatel. Demandez-lui comment on sort de chez madame LA MEXICAINE. 75 Chutel et pourquoi Ton en sort. Il y a une histoire de sortie assez curieuse qui s'est passée il y a deux ans, précisément; vous n'étiez pas encore marié, mon cher Legendre. Ah ! à propos, vous .savez que j'épouse madame Chatel dans huit jours, mon ami... et il lui tourna le dos. Pour toute vengeance, madame Chatel écrivit ,i Hélène les quelques lignes suivantes, que la Grue se garda hien de montrer. « Ma chérie, je t'ai aimée et heaucoup ai- « mée ; par cela môme, je ne désire pas avoir « à parler de toi, je n'aurais pas de bien à en « dire. Cependant, comme il me serait désa- « gréable d'avoir à le faire, car je respecte mes « amitiés, à défaut de ceux ou celles qui les « ont inspiré, je t'engage vivement à ne plus « prononcer mon nom ni à entretenir les gens « de notre brouille. Je pourrais me laisser en- « traîner, si je l'apprenais, non pas seulement « à en dire les motifs, mais à les dévoiler, piè- ,( ces en main ei preuves à ¥ appui; épargne- « moi donc non-seulement cette mauvaise ac- « lion, niais encore la peine de m'occuper de « toi et accorde-moi l'oubli que je te concède, « moi, si volontiers. « LAURE de Chatel. « 74 LÀ MEXICAINE. Le pauvre Legendre ne connut pas celte lettre, mais il rentra de fort mauvaise humeur. Sa lune de miel eut, de ce jour, une première tache. L'artiste comprit qu'il ne devait pas se l'aire le complice et le propagateur des petites perfidies de madame sa femme. Sa foi en la véracité d'Hélène fut légèrement ébranlée, et il n'accepta plus les déclarations de principes de la bredouillante Grue que sous bénéfice 1 d'inventaire. ' Au surplus, elle était tellement maladroite, qu'elle se nuisait à elle-même et a son mari plus qu'à ceux auxquels elle en voulait. Ainsi, sa manie de faire des cancans sur toutes les femmes ou d'en dire du mal à tout propos, lit perdre h son mari une commande du roi de Hollande. Bile s'était rendue, avec Legendre, chez le baron Faguey, l'ambassadeur, et avait déployé toutes ses grâces. Le baron semblait tout disposé à accorder la commande, il venait d'accepter à diuer pour le lendemain, car Hélène avait la passion des invitations à diner, auxquelles elle attachait une grande importance. Il n'avait pu refuser à cette voix doucereuse, quand, tout d'un coup, le nom de madame X... retentit aux oreilles de la Grue. LA MEXICAIN!'.. "'• — Oli ! je la connais, dit-elle, elle m'écrit quelquefois, mais je ne lui réponds jamais; nous nous sommes connues, mais nous ne sommes plus en correspondance... Son mari l'a plantée là... elle le trompait avec un sergent de ville. Le baron était devenu pâle. — Madame de X... est ma meilleure amie, dit-il à Lègeûdrë. Et sur ce, il leur tourna les talons sans ajouter une parole. Quant au dîner, un billet d'excuses bien sec ét bien laconique arri\a au milieu des préparatifs : inutile d'ajouter que la commande passa devant le nez du pauvre mari, qui s'enferma dans son atelier et brisa son appui-main sur le dos d'un mannequin inoffensif; peut-être pensait-il à la (irue. Toniques est-il qu'il y eut, à partir de ce jour-là, "^lipse totale de lune de miel. Hélène eut beaucoup de niorlilîealions de ce genre ; mais les sots sont incorrigibles ! Le- gendre tremblait chaque fois qu'elle ouvrait la houebe. — Voilà le sabOPd ouvert, gare au boulet ! Il l'accompagnait le moins possible, et elle *e plaignait aigrement. 76 LA MEXICAINE. — Je suis la plus malheureuse des créatures... Toutes les femmes ont des amies et des amis fervents, dévoués, un entourage prêt à les protéger, à les défendre, à les exalter... Et moi qui suis jeune, belle, sage et spirituelle autant et plus que toutes, je n'ai rien de tout cela. Pourquoi? pourquoi? 11 eût été facile de lui répondre que le tout n'est pas de n'avoir pas de vices, mais bien d'avoir des qualités propres... que lorsqu'on est grue, on reste grue... que quand on a des prétentions, il faut les justifier, que lorsqu'une funeste éducation a faussé le jugement et l'intelligence, on est destiné à \ivre sans amis. L'esprit et la bonté sa\ent attirer et retenir les bons cœurs qui, au contraire, se sauvent des sots et des envieux. Mais on aurait perdu son temps à lui expliquer tout cela; quelques collègues de son mari venaient chez elle pour en rire, elle prenait ces rires pour de l'admiration. Elle avait beau porter des chapeaux en cuir verni, des bottes à éperons, des cannes Louis XIII et monter à âne sur le boulevard ; elle avait beau se faire photographier en drapeau ou en Landaise tricotant sur des échasses, rien n'y LA MEXICAINE. 77 faisait. Elle était ridicule partout et toujours... en poudre ou en bonnet, à pied ou à âne! On riait d'elle à son grand nez, et elle ne se dou- lait de rien... Son père criait : « C'est l'esprit, c'est la grAce incarnée! c'est la femme la plus recherchée... c'est la beauté, c'est la perfection ! tout le monde l'adore, l'encense, l'entoure, elle est adorable et angélique ! » Le monde, impitoyable, répondait d'une seule voix : — C'est une grue ! VI Mathilde chez la Crne. Voilà quelle éiait l'aimable femme chez laquelle la pauvre Mathilde alla se présenter un matin, àonze heures, accompagnée de sa mère. On les fil monter à l'entresol et elles s'assirent dans une antichambre obscure et humide donl les papiers demandaient à être renouvelés : — «Monsieuret madame déjeunent, leur fut-il dit, attendez ! » Cette phrase fut prononcée avec le ton particulier aux domestiques quand ils ont affaire à cette malheureuse race d'individus que le besoin, l'ignorance de la vie ou toute autre cause ont fait entrer dans la grande catégorie LA MEXICAINE. «les déclassés... secrétaires, professeurs, institutrices, maîtresses de piano, dames et demoiselles de compagnie, que sais-je ? S'il y a jamais eu une finisse position au monde, c'est bien celle de ces pauvres diables et de ces pauvres diables, ses... On sait ce que c'est qu'nn patron et ce que c'est qu'un domestique... pp comprend le maître blanc et l'esclave noir... Dans le contrat passé avec un domestique, les choses sont toutes simples. Le domestique doit faire dans la maison tput ce qui est réputé indigne d'une personne qui a des rentes. H fail leslits, cire les bottes, conduit la voilure, prépare les repas, n'a point d'heures à lui, esl h chaque instant à la discrétion de celui qui le paie... il esl sa chose! — Mais ces êtres incolores, ces individualités mixtes qui, sans faire un emploi dégradant, n'en sont pas moins gagés, qui ont a un pied dans l'antichambre, un pied dans le salon ! » tous ces gens-là, qui louchent leur mois ou leur cachet, se considèrent comme les égaux de ceux qui les emploient et il»ont raison ; niais ils n'en sont pas moins dans la dépendance de quelqu'un à qui il fautqu'ils plaisent quand même, et on leur l'ail souvent sentir (pie le pain ainsi gagné Wt, POUF cer- 80 LA MEXICAINE. (aines natures plus vaniteuses qu'orgueilleuses, plus paresseuses que fîères, toujours plus cher que le pain acquis sans travail. Il en résulte que, dans la maison dont ils font partie, s'ils n'ont pas ce respect inné d'eux-mêmes qui force les autres,grands ou petits, à les respecter quand même, il est fort difficile de leur assigner un rang. Les maîtres les prennent parce qu'ils en ont besoin... quand ils ne sont pas mus par un affectueux intérêt, ce qui est fort rare! Ils n'osent pas les traiter comme des valets; beaucoup, quoiqu'ils en aient envie, d'autres, parce qu'ils sentent qu'ils n'en ont pas le droit et se dégraderaient à leurs propres yeux en le faisant... Mais ils ne peuvent guère les souffrir en dehors de leur spécialité. Tant qu'un secrétaire écrit, tant qu'une pianiste joue du piano, tant qu'une dame de compagnie fait la lecture... tout va bien : c'est leur état : on les respecte dans l'exercice de leurs fonctions... Mais, en dehors de cela, la plupart des gens voudraient les voir au diable... Us gênent, ces malheureux exilés dans les familles étrangères ; ils se trouvent isolés dans la foule. Il serait insensé à l'un d'eux de demander de l'intérêt, ou d'avoir un élan d'affection LA MEXICAINE. SI dans des conditions sociales pareilles... On leur rirait au nez et quelque gros parvenu leur répondrait : a Ah ! pas de sentiment, hein? je ne vous paie pas pour ça. * Quant aux domestiques, ils détestent cordialement ces espèces-là, ces crève-la-faim,) ces traîne-misère qui entrent souvent dans le salon autrement que pour y apporter une bûche ou pour y allumer les bougies. Aussi, leur font-ils payer cher l'obligation où ils sont de les servir quelque peu. Hs font leurs lits à coups de poing, quand ils ne les oublient pas, — leur montent leur déjeuner froid, baptisent leur vin, ou leur diminuent leur faible portion, leur servent le café dans des tasses sales, les laissent sans linge, ne leur répondent que l'éternel Est-ce Que je sais? à toutes les questions... leur disent à chaque instant : Ne touchez pas aux chandeliers d'argent, en voici en cuivre pour vous! On ne vous donne que ça aujourd'hui, du reste nous n'en avons pas davantage ! Et mille autres coups d'épingle ! Le pauvre hère se plaint, on lui répond: Vous avez raison, faites-vous respecter par les domestiques ! ne vous familiarisez pas avec eux, ne buvez pas de compagnie et, surtout, ne leur empruntez ja- 5. 82 LA MEXICAINE. mais d'argent... Mais, quelquefois, le patron est enchanté des petites couleuvres qu'avale l'homme incolore, et domestiques et maîtres disent en chœur : En vérité, ces gens-lii se croient tout permis ! » Dans cette guerre où il est sans cesse attaqué, l'employé perd bien vite courage... Il ne peut pas toujours se plaindre, et les maîtres ne peuvent pas tou jours être fourrés au milieu de ces banalités. Pauvre volant, obligé de toucher l'une ou l'autre des raquettes entre lesquelles il passe son existence ballottée, il dévore sa rage en silence... alors, les domestiques voyant qu'il cède redoublent d'efforts... Las de la lutte, en butte aux cancans, aux rapports toujours crus... il en arrive à haïr les maîtres et à détester les domestiques ; et s'il n'a pas ou si elle n'a pas, — quoiqu'on puisse bien adopter le genre neutre pour ces eunuques mâles et femelles qui écrivent, professent, pianottent ou lisent pour les autres, sans participer en rien au plaisir que leurs travaux procurent à ceux qui les paient, — dans ce cas, — s'ils n'ont pas le cœur naturellement fier, les eunuques du salon deviennent les don Juan ou les Marco de la cuisine. En l'absence des bourgeois, la maîtresse de piano LÀ MEXICAINE. M fait danser le valet de chambre, le secrétaire chante des romances à la camériste; le professeur enseigne le verbe aimer à la laveuse de vaisselle et la dame de compagnie s'enivre avec le maître d'hôtel. Une fois dans ce courant de bassesses, de caquets et de fourberies, ils se joignent à ce troupeau ignoble qui n'a que le vol pour base de sa fortune à venir et que l'immoralité la plus crapuleuse pour base de son bonheur présent. Plaignons ces tristes existences ! Malheureux s'ils résistent, et déshonorés s'ils cèdent, ces pauvres parias n'excitent la compassion de personne, et plus d'un valet jaloux, en voyant les yeux rouges d'un de ces eunuques de la société, s'est frotté les mains en murmurant le fameux et populaire : C'est bien fait, fallait pa$qi/il y aille! Heureusement que Mathilde n'avait rien à redouter des basses tentations... L'amie de Gabriel avait une âme haute à laquelle se heurtaient sans l'ébranler toutes les indélicatesses, toutes les lâchetés, toutes les vagues immondes que roule le fangeux océan du monde. Mesdames Houlot attendirent une bonne heure pendant laquelle la camériste qui leur avait ouvert, chercha trois ou quatre fois à éta- 84 LA MEXICAINE. blir une sorte d'égalité et d'intimité anticipées entre la jeune fdle et elle. « — Mademoiselle vient pour être demoiselle de compagnie... du moins c'est, ce que madame m'a dit ! Ah ben ! mademoiselle va en voir de toutes les couleurs... En voilà une pétaudière que la maison de madame Legendre ! Moi, je peux dire ce que je veux... -le ne la crains pas. D'abord, si elle n'est pas contente, je file... Ali mais ! faut pas être gênée avec elle ! faut dire ce qu'on pense... si elle vous embête, rembarrez-la et ferme. Mesdames Iloulot écoutèrent cette première tirade en silence... La camériste disparut. Dix minutes après, elle était de retour : «—Ils n'en finissent pas... c'est un chic qu'elle a pour faire poser le monde... Oh ! une bonne farce ! figurez-vous que tous les jours, elle compte ses morceaux de sucre dans son sucrier... 11 en manque deux ce matin! Elle a menacé de chasser tout le monde... Moi, ça m'est égal ! c'est une baraque ! Elle m'a demandé si vous étiez toujours là... J'ai dit... oui, madame, et ces dames doivent s'ennuyer... Vraiment, elles s'ennuient ! c'est plaisant... ces dames s'ennuient! Ah! c'est fort LA MEXICAINE. 85 drôle ! Et elle s'est remise à additionner son sucre... Bon, elle sonne ! c'est pour vous sans doute... Je vais voir! Et la camérisle, qui répondait au nom pompeux de Zaïra, disparut pour la deuxième fois. — Ah! mon Dieu, Mathilde ; mais si cette dame est aussi méchante qu'on le dit, allons- nous-en ! — Ne crains rien, chère maman, si l'on écoutait les cancans des domestiques, on n'en finirait pas ! Mademoiselle Zaïra fit une troisième entrée : — Ça n'était pas pour vous... Elle n'y pense plus sans doute ! je n'ai pas osé lui rappeler que vous étiez là... Enfla! attendons l si vous faites l'affaire de madame, vous serez ma voisine de carré... Je vous soignerai bien... C'est moi qui tiens la lingerie... je vous donnerai des draps de maître... vrai, vous me plaisez ! Puisque vous mangerez dans votre chambre, les jours où madame aura du monde, je m'entendrai avec le cuisinier... parce que si vous n'aviez à manger que les portions (\u'el/e vous fera !... Elle est d'un rat, c'est incroyable ! Mais vous savez, on s'arrange toujours ! Moi, d'abord, faut que je me nourrisse 86 LA MEXICAINE. bien... Je ne viens pas chez les autres pour crever de faim.... dame ! est-ce juste? Et puis, le cuisinier, M. Lanlimèche, est un charmant homme et distingué... du reste vous verrez! Ah! une chose! faudra fermer votre porte à clef, madame Fouille-Partout, comme nous l'appelons, ouvre les tiroirs, décacheté les lettres... Elle croit toujoursqu'on la vole... ou qu'on la trahit... moi, je reçois mes lettres poste restante... c'est plus sur... Oh'l vous verrez comme c'est drôle ici ! vous rentrerez à deux heures du matin, vous lirez quelque chose à madame pour l'endormir, c'est son habitude... C'est moi que ça ennuyait! Enfin, vous voilà, c'est toujours ça de moins ! Et puis, à six heures du matin... Pan ! pan ! à votre porte, qui est là? C'est madame, en chemise, qui réveille tout le monde... Dépêchons-nous! en deux temps, la toilette est l'aile... nous sommes prêts... que faut-il faire? Madame s'est recouchée et a dit qu'on lui apporte son chocolat dans son lit, h midi, pas avant, elle est malade... alors, vous, par exemple, vous sortez un instant, drelin! drelin ! Où est mademoiselle de compagnie? — Elle est sortie !— Où est-elle ? je la paie, je ne veux L.4 MEXICAINE. 8T pas qu'elle sorte une minute, une seconde ! — Madame, la voici, elle rentre ! — Dites-lui de me copier cette polka tout de suite, je l'ai promise à la baronne de Boisflotté ! — Et elle s'endort, bien certaine que personne n'en fait autant clans la maison ! — Vous, vous copiez la polka, vous la lui donnez à midi ; elle ne se rappelle pas avoir demandé de polka. Et c'est tous les jours comme ça ici ! Ali çà ! va- t-elle casser la sonnette maintenant. Cette fois, c'était bien pour les dames llou- lot. Une espèce de groom, babillé de couleurs voyantes, vint les prévenir que madame les attendait dans la chambre à coucber. Elles suivirent le jeune Poinsiilo*, — tous les noms étaient priginaui dans la maison de madame Legendre, — qui les introduisit dans lacham- bre à coucber de la burlesque sœur de madame de Winzelles. Celte cbambre tapissée d'un papier rouge ponceau, donnait une idée de la femme... Étalée sur un fauteuil, elle se faisait coiffer par Zaïra ; sa pose était étudiée d'après le dernier roman qu'elle avait lu. Elle n'avait qu'un pied chaussé; l'autre, nu, se jouait dans une mule fourrée qu'elle balançait nonchalamment. Son vêtement consistait SS LA MEXICAINE. en une espèce fie robe de chambre du même rouge que l'ameublement, quelque resle de coupon probablement, bordée de poils de lapins blancs parsemés de larmes en drap noir, pour figurer l'hermine, et telle qu'on en voit aux artistes de la foire quand on joue la Tour de Nesles à quatre, ou Lucrèce Borgia h trois. Un jupon gris de perle apparaissait à travers l'ouverture de cette robe moyen Age, retenue à la ceinture par une embrasse de rideaux. Elle tenait à la main un miroir et s'y étudiait à faire des mines spirituelles. Mais ni madame Houlot, ni sa fille, ne firent attention à tout cela. Elles étaient fort émues l'une et l'autre, et d'ailleurs, la sémillante Hélène entama tout de suite la conversation et débita ce qui suit tout d'une haleine et sans s'arrêter : — Ah ! ah ! vous voilà. Vous êtes la mère, à merveille! On m'a dit du bien de vous... Dame, j'ai pris des renseignements... je n'achète pas Anguille sous roche, moi ! j'ai bon cœur, mais je ne veux pas être dupe... Oh ! non, non! Zaïra, vous me tirez horriblement les cheveux. En deux mots, voici la chose : Mon mari est presque toujours absent et j'ai LA MEXICAINE. ' 89 besoin d'une femme aimable auprès de moi et surtout d'une personne sage... Madame Iloulot lit un mouvement. — Ab ! je sais, je sais, mademoiselle Houlot est vertueuse, moi aussi... ça vous étonne; on vous aura dit : Cette petite folle de Legendre! elle fait beaucoup parler d'elle! eh bien, malgré tout ce qu'on dit de moi, et Dieu sait corn- bien l'on s'en occupe... je suis sage... très- sage... entre nous je suis une vertu. Oh! il n'y a pas d'histoires sur mon compte. Quoique si j'écoutais... n'est-ce pas, Zaïra? — Madame est si jolie ! — Oui, je suis jolie, c'est convenu; mais j'aime mon mari, moi! Un peintre que j'ai distingué... Je connais tout le monde, moi! Je suis une femme à part, et voilà pourquoi tant de gens disent du mal de moi, mais je m'en moque, comme disait Sophie Abouti .le ne fais pas de mal, j'ai de l'esprit, je m'amuse... je suis jolie... je m'amuse! Je fais des folies, je m'amuse ! Du reste, c'est de famille ! ma sœur essaie de me copier... mais il n'y a pas moyen... je ne la vois que rarement... Elle voyage toujours... un peu de jalousie! Elle se dit : Si je reste à Paris, je ne pourrai t 90 l,\ MEXICAINE. jamais être aussi excentrique qu'Hélène. . car, je suis excentrique... c'est le mot... vous ignorez peut-être ce que cela veut dire... mais voyons, vous savez l'orthographe? Mademoiselle Houlot abasourdie par ce déluges de paroles hachées, tronquées, précipitées, étourdie de cette entrée en matière, fut quelques secondes à se remettre de son trouble; mais enfin, elle reprit assez d'empire sur elle-même pour répondre modestement qu'elle croyait être en état de satisfaire aux exigences de son service. — Bon! vous êtes timide, reprit la Grue, ça se passera! je suis un bon chepal de charrette, moi, et vous aurai bien tôt mise à votre aise! Zaïra vous abusez de ma patience... vous avez les plus beaux cheveux de Paris dans les mains et vous les traitez comme des cheveux de liacre... Ah ! cheveusç de fiacrtl un calembour!... Vous voyez comme je suis drôle... avez-vous un calepin? Non... je vous en achèterai un, parce que, comme vous serez toujours à côté de moi, quand je dirai quelque chose de joli, vous le noterez sans en avoir l'air. Je fais beaucoup de mots; ma so-ur n'eu LA MKXICAINE. 9i fait pas, elle; mais j'ai une mauvaise mémoire. Qhevpux de fiacre ! tu te le rappelleras, Zaïra ! Et la petite caricature se mit a. rire, en répétant doux ou trois fois : Cheveux de /im-ri'l 'lii'rrux île /iiirrcl ah! si papa (Hait là ! pendant qu'elle reprenait haleine en se mirant dans la glace, les dames Iloulol étaient debout et silencieuses comme si elles avaient assisté 1111 tours de langue caraïbe. Zaïra, que sa maîtresse voyait dans son miroir à main, ne sourcillait pas! Eiilin, l'accès delà trop excentrique et ci-devant candide Hélène s'arrêta, et elle put continuer sa conversation ou plutôt son monologue. Zaïra peignait et pommadai! toujours les plus beaux cheveux du momie. — Mais je parle et je vous laisse debout. 11 faut faire nos petites conventions, asseyez- vous... Hon ! je sais combien vous vous aime/, toutes deux. Si vous voulez demeurer ensemble, j'ai justement une chambre libre, vous pouvez la prendre, c'est un peu haut ; mais quand le loyer est ;/ra(is, et puis vous savez le proverbe : « A chevql j'ai F œil alexandrin. Allons, adieu ! dans une heure, pas avant ! vous êtes prévenue, vous me direz oui ou non, et si c'est oui, nous commencerons tout de suite. Je suis une bonne femme et mon mari aussi! Vous serez heureuse comme une reine. Zaïra , conduisez ces dames là-haut, par l'escalier de service, c'est plus court; allons, dans une heure! J'attends le ministre de la justice et de la culture. 11 m'adore, je lui dis franchement ce que je pense et il m'écoute, il m'a dit l'autre jour : LA MEXICAINE. 95 Je suis Numa et vous êtes mon Eurydice ! c'est, gentil, n'est-ce pas? Il a mie femme si siupide, qu'il vient se fournir d'esprit chez moi; c'est en tout bien, tout honneur. Je suis sage et mon mari est un homme charmant, \ous le verrez ! Je l'ai stylé et il est très-bien reçu partout. On m'a reproché quelquefois d'avoir épousé un artiste, j'ai laissé dire le monde, et maintenant Legendre va dans toutes les maisons où je vais, car je suis de l'aristocratie, moi. On voulait me le décorer, j'ai dit : non ! je veux qu'il soit député auparavant. La peinture, c'est gentil, mais la politique! D'abord il n'y a plus que cela maintenant! Je ne suis qu'une femme, mais je sens bien que l'horizon politique ne va pas sur des roulettes, et que tous les hommes intelligents doivent défendre au gouvernement de s'appuyer sur la roche carpéienne qui est près de la capitale. Adieu, vous me plaisez! faites vos réflexions, je vais jouer un peu de piano. La dernière pensée d'Albert! Et la délicieuse Hélène passa dans une autre pièce en chantonnant : « 0 martyre, idole de mon àme. » vu Le musùe tl'uue gril* Le monde de madame Hélène Legendre •Hait un monde bourgeois au superlatif, un monde tout composé de (/rues comme on en voit dans trois ou quatre quartiers de Paris. 11 y a un peu de tout là dedans ; mais il n'a aucun rapport avec le demi-monde, et il est encore moins amusant. Il commence au boutiquier et atteint parfois jusqu'à l'académicien. 11 y a de vrais nobles et de vrais vilains; il y a des gens très-paiures et des gens très-riches ! Par quelques photographies des membres les plus saillants du cénacle de la grue, vous jugerez le reste. LÀ MÊXICA1M lé H C'était d'abord M. de Linarès, un ancien garde du corps, grand et maigre, dont les culottes étroites sont repassées à l'encre de chine. Il a toujours les yeux humides et prétend qu'il le doit à un coup d'air; mais des gens qui se croient bien informés disent que ce n'est pas à un coup d'air ; mais à de trop fréquents cùttpt dé coude qu'il faut attribuer cette sensibilité de M. de Linarès. Il est veuf d'une jeune femme morte poitrinaire, et dont il ne parle jamais qu'avec componction et en se dandinant devant la glace. Les mauvaises langues prétendent que tout eu la rouant de coups pour des motifs futiles, il fermait les yeux sur des choses étonnantes. Du reste , on ne le voyait jamais ivre, et il avait une voix grave et solennelle. Quand il vous disait bonjour, il était si ténébreux que l'on cherchait instinctivement le crâne d'Yorick dans sa main. Il parlait peu et s'était particulièrement attiré, gràoe à son nudisme, l'affecti.....le Mi Sorbier, le juge d'instruction. M. Sorbier aimait le whist et il abusait de la traduction du mot pour exiger le plus impérieux silence tendU qu'on faisait la partie; il s'était l'Aché tout jaune, un soir, parce que madame de la 90 LA MEXICAINE. Roche de Lange, compromise par l'émission imprudente d'un single ton, lui avait dit qu'il n'était pas fort au whist pour un homme de robe! Ce M. Sorbier était petit, couleur pain d'épices, et couchait, assure-t-on, avec ses lunettes. 11 avait pour mère une femme aussi cuivrée que lui. Raides, gourmés, ces deux êtres, qui semblaient avoir avalé chacun un paratonnerre, répandaient autour d'eux l'ennui et le froid. Il aimait à parler politique et donnait toutes ses sympathies à la branche cadette, au grand scandale de la majorité des grues. Car dans ce monde-là , il était du meilleur ton de passer pour carliste. Il y a beaucoup de petits salons comme ça. On remarquait ensuite madame Tourtille et son lils Louis. C'étaient deux exceptions, deux excentricités dans le monde grue. Louis, sorti à vingt ans du Conservatoire, donnait des leçons de piano; son aspect était celui d'un sergent de ville en bourgeois. Son enfance avait été celle du vrai gamin de Paris. Misérables comme les pierres, sa mère et lui couchaient autrefois sur un grabat ignoble. La police leur fit donner un lit de sangle afin de séparer les sexes. Louis adorait sa mère. Tout LA MEXICAINE. 97 en polissonnant dans les rues, il ramassait des vieux clous, et comme il était de première force aux billes, il rapportait toujours sept ou huit sous par jour à la maison. Quant à la mère, bossue, vieille et laide, c'était une ■véritable caricature ! Elle avait des prétentions à la jeunesse et à l'amour; elle assurait que, par suite d'un long veuvage, elle avait reconquis ses droits entiers à la couronne de Nan- terre. Elle était tellement myope, qu'elle ne pouvait lire qu'à l'aide d'un puissant microscope, et posait sur ses cheveux blanchis des couches extravagantes de mauvais cosmétique noir qui fondait sur son front et la rendait encore plus épouvantable. Bas-bleu et poète, elle vivait de la vente de ses œuvres qu'on lui prenait par charité. Elle avait fait pour une famille régnante un poème, où le roi était représenté en chêne, le fils héréditaire eu pin, etc. Tous les arbres y avaient passé. Cette œuvre l'avait soutenue , ainsi que Louis, pendant deux ans environ. Quand le bois est habilement travaillé, il rapporte, comme on le voit. On rencontrait aussi chez madame Hélène, l'inévitable sous-chef d'un ministère quelcon- c OS LA MEXICAINE. que destiné à rester sous-chef toute sa vie. 11 a épousé sa bonne, et ne sait pas s'il mettra son fils dans le notariat, dans le commerce, dans l'armée ou dans l'administration , tandis que celui-là rêve d'être mousse ou saltimbanque. Que de manies chez ces éternels employés du ministère ! que de ruses pour des niaiseries ! Mangeurs insatiables de budget, ils agissent comme les voleurs sur la grand'route, et cela sans le moindre scrupule. M. (figoux n'aurait pas pris un centime à un voisin, ni l'ait un sou de dettes ; mais tous les jours il entrait au bureau a\ee un énorme rouleau en carton blanc sous son bras. On y était tellement habitué qu'on n'y prenait pas garde; Or ce rouleau était creux, et tous les jours M. Gigoux emportait une huche par ce moyen étrange. On n'achetait jamais de papier chez lui, et il gagnait quelques invitations à dîner en offrant à des amis des rames de papier ministériel, des paquets et des boîtes de plumes, des pelottes de ficelles de couleur. 11 allumait son poêle avec des paquets de chandelles, et il installa, dans son domicile privé, la pendule, les vases, etc., en un mot toute la garniture de cheminée qui ornait son bu- I.A MEXICAINE. 99 rpau au ministère. Sa femme l'écoulait comme un oracle, tandis que son fils faisait la culbute dans les jambes de tout le monde. Tel était le personnage qui tenait dans le salon d'Hélène la place du vrai ministre qu'elle s'était, devant les dames Iloulot, vantée de connaître, On y remarquait encore un grand homme, maigre, les cbeveux longs, la barbe en désordre, Caston de Loir, (rélait un vrai noble, mais il était à l'index parce qu'il s'était peu respecté. Après avoir élé reçu avocat, il s'était lancé dans la littérature, et il publia un drame tellement romantique, mélodramatique et insensé, qu'il fut refusé par tous les directeurs. Il on récitait des morceaux à tout le monde, et il finit par séduire une grisolle à laquelle, grâce à quelques travaux scientifiques, car il était réellement savant, il parvint 'i monter un petit caboulot. — c'est le nom de certains cafés au quartier latin, — dont il devint le principal consommateur. 11 y avait de tout dans çej bouline singulier, de l'étudiant, du cafetier, de l'Iionum; du monde et du prpxénète. Très-amusant quand il le voulait, mais bavard insupportable, d'une liberté chp- quanlo avec loul le monde, incapable de dire 100 1,A MEXICAINE. ou de faire une méchanceté, il était accepté pour son nom et son titre de docteur en droit ; puis il connaissait beaucoup de gens de lettres , et Hélène le tourmentait sans cesse pour qu'il lui présentât des célébrités. Grâce à lui, elle reçut deux vaudevillistes, jeunes et pleins d'esprit, qui faisaient leurs débuis de concert et sont aujourd'hui très- répandus. Un beau soir, Loustal, un des deux vaudevillistes, qui avait bu un peu plus d'absinthe que de coutume,—il était du nombre des disciples de la dangereuse muse verte ! — Henri Loustal lui prit le bras tendrement, un peu plus haut que le coude, et se trouvant seul avec elle, lui dit en clignant ses beaux yeux noirs : « Tu es gentille, ce soir, veux-tu que je te tutoie? » Hélène cria au feu; Loustal, qui déteste les pompiers, prit sa canne et rencontra son collobarateur auquel il dit tristement : — J'ai fait un four complet... Hélène m'a plu ! Mais n'hélas i il Paris que je ne lui ai pas fait le môme effet ! — Le calice est Homère... viens prendre une chope / Cela s'ébruita, Hélène se prétendit malade LA MEXICAINE. \ 01 et raconta à tout le monde ce qui lui était arrivé. — Ah ! çà, mais c'est ridicule, dit Henri Loustal, il faut que ça finisse. Il envoya ses témoins à Legendre avec ces mots : « Il paraît que je t'ai attaqué dans tes plus saintes affections, que j'ai déshonoré le seuil hospitalier qui m'accueillit avec tant d'amabilité, et si peu de rhum dans le punch.. Ta femme ne veut pas se taire... je t'envoie mes témoins... il est de toute nécessité que nous nous coupions la gorge. a Tout à toi, ma vieille, « H. LOUSTAL. » Legendre qui s'occupait fort peu d'Hélène depuis quelque temps, et qui avait ses raisons particulières pour cela, ne s'expliquait pas nettement la situation, mais comme en définitive il ne voulait pas avoir l'air de reculer, il répondit : — Dites h Loustal que si ça lui fait plaisir, je veux bien me battre... Mais ;i l'épée et de la main gauche l'un et l'autre... Je vous jure que je ne suis pas gaucher. Seulement, j'ai 6. -102 LA MEXICAINE. besoin de ma main droite ces jours-ci... ajoutez que ses plaintes sur le punch m'ont ému et que je veillerai au grain. Us se battirent au premier sang, Legendre fut légèrement égratigné à la main gauche. L'honneur était complètement satisfait et, jetant son épée, le peintre dit à Loustal : « Je m'en méfiais, j'ai eu une bonne idée ! je pourrai peindre comme d'habitude. C'est égal, tu as de bien jolis boutons de manchettes! » — Un cadeau de Césarine... mais allons déjeuner, ces messieurs doivent mourir de faim, dit Loustal, en prenant le bras de Legendre... Et l'on déjeuna gaîment en parlant arts, femmes et cigarres. — Il ne fut pas un seul instant question d'Hélène. Les grues ne comptent pas dans la vie de la plupart des hommes. VIII Le musée d'une grue (suite). Le reste de la partie féminise qui fréquentait la maison d'Hélène était assez nul. Peu étaient jolies, beaucoup étaient laides... H y en avait deux ou trois qui sortaient du commun, et dans l'histoire desquelles il y avait quelque chose à chercher. En première ligne on rencontrait la petite baronne de Lalo et son amie mademoiselle de Cessé. Elles avaient au moins cent cinquante ans à elles deux. L'une n'avait vécu que pour l'amour, l'autre n'avait jamais voulu se marier. Elles étaient ruinées toutes les deux et vivaient de KM LA MEXICAINE. quelques pensions arrachées à des parents, qu'une vieillesse aussi prolongée désespérait. La baronne de Lalo avait tout donné à ses amants, mademoiselle de Cessé avait tout mangé en festins et au jeu. Chacune avait avec elles un vieux chien qui ne quittait pas le dessous de leurs bergères, et qui grognait quand on approchait de leurs maîtresses. Elles étaient toutes deux parentes des Legendre. La baronne était une arrière-cousine d'Hélène et mademoiselle Cessé une arrière-grand'-tante de Legendre. Toutes deux égoïstes comme des vieillards qui n'ont plus rien à demander à la vie... elles ne se quittaient que le moins possible... elles seules pouvaient se supporter. Le coin des vieilles, comme on appelait leurs places habituelles, était redouté des familiers de la maison. C'était de là que partaient les cancans, les médisances qui alimentaient les salons des grues. La conduite de chacun y était notée et soulignée... Personne n'échappait à cette censure impitoyable. Ces deux vieilles sorcières, qui ne pouvaient plus abuser de l'existence, mettaient consciencieusement leur bonheur à jeter du venin sur le bonheur des autres. Bigotes toutes deux, elles avaient le LA MEXICAINE. 4*5 même confesseur et le comblaient de cadeaux en rapport avec leur peu de fortune. Bonbons, confitures, cuisses de poulet, tout était bon pour lo petit abbé Lecœur qui venait de temps à autre passer la soirée chez Hélène. Le salon d'une fffue a toujours son aumônier, homme discret qui n'empêche pas de danser, dé jouer des charades ou de chanter des gaudrioles... qui se gorge honnêtement de gâteaux, de pâtisseries, de sirops, de punch et dont les yeux pétillent à l'annonce d'un souper. Il y avait encore madame Doctorat, une lionne pauvre, poitrinaire, fort bien née par elle-même, elle mettait sur ses cartes des Cri- mauds de la Pétaudière. Un amour insensé du monde et de la toilette l'avait conduite à une grande déconsidération. Pour aller dans les bals, pour y briller, elle s'était exposée aux plus cruelles mésaventures... Sa maison était devenue comme la salle des Pas-Perdus de tous les créanciers imaginables... On criait, on tempêtait, on apportait des chapeaux qui reprenaient aussitôt le chemin de la boutique. Les épiciers, les boulangers, les pâtissiers et les bouchers faisaient chorus aux quatre coins de l'antichambre... Nous ne sortirons pas sans -100 l,\ MEXICAINE. être payés... nous ne sortirons pas... Faire travailler le pauvre monde ! et ne pas pouvoir trouver un sou. C'est une infamie! c'est une horreur ! De l'argent ! rie l'argent ! etc. Ce petit concert avait lieu tous les jours de midi à deux heures, au grand déplaisir d'un vieux serviteur de madame Doctorat, sorte de Caleb, plein de vénération pour les Grimauds de laPHtimliv.ro., et qui luttait courageusement contre ces enragés faquins, comme il les appelait, en style Louis XV. Mais les faquins de nos jours ne reçoivent plus de coups de bâton, et le porteur de chaise des bourgeoises ridicules est devenu le créancier constitutionnel de notre civilisation actuelle : Payez... ou sinon! Et il lève... une assignation... sur vous ! La loi a remplacé les coups, et un petit homme en bonnet carré peut aujourd'hui expulser de son palais le premier des Montmorency, sans avoir à redouter les nazardes de Dorine ou les poussées de Damis. Donc, on criait beaucoup chez les Doctoral et cela produisait un effet désastreux, Madame Doctorat des Qrirnqttçk <\§ la PHumlivro avait réussi à fermer à son mari toute carrière depuis I.A MEXICAINE. -107 dix-sept ans, et ce n'était qu'avec les plus grandes difficultés qtl'il venait d'être nommé à un poste bien modeste au Tribunal de commerce. Elle était h la recherche, pour le moment, d'une audience auguste, et eu attendant qu'elle l'obtint, madame Doctorat, qui malgré sa noble origine, malgré ses nombreux enfants et les lamentations de son mari, bon cl excellent homme, qui l'ai mail cl la plaignait de cet abandon de dignité dû à la nature de son mal terrible, malgré tout cela, dis-je, madame Doctorat aimai t lesans-gènedequelqueslorel les en renom. Forcée pour satisfaire à ses frais de toilette de trouver du crédit quand même, elle s'étail jetée à corps perdu dans les bras per- hdes des marchandes à la toilette. Les marchandes à la toilette, véritables sangsues, affreuses créatures, plus juives que Scylok, plus usurières que Gobseck, étaient ûh train de dépecer le reste du petit patrimoine des Docto- 'at, et c'est chez ces fournisseuses exécrables, qu'elle avait fait la connaissance de quelques petites dames. Donc, en entrant non-seulement Chez mislrcss Catacurays, mais encore Chez Sirène de Sainl-Gralien,chez Bouche d'Acier, ' hez Flanelle de sauté, ou d'autres encore bien IOS LA MEXICAINE. connues des habitués de la Boule-Rouge ou du Casino-Cadet, il n'était pas impossible d'y rencontrer, madame Doctorat fumant un lon- drès, les pieds sur le marbre de la cheminée. — Elle se tue, disait Doctorat au petit père Courtois, le médecin des dames. — Laissez-la faire, elle se prolonge peut- être, répondait le petit docteur. Une autre lionne pauvre, puisque nous avons emprunté ce mot au vocabulaire théâtral, était une amie de la Doctorat mistress Virginal Catacurays... c'était aussi une habituée fidèle de la grue, qui la recevait couci-couci, à cause de son nom qui était des plus estimables, mais dont elle avait singulièrement maculé le blason. Nouvellement arrivée à Paris, mistress Virginal Catacurays avait une histoire curieuse; c'était une vraie dame, bien née et mieux élevée encore. Mais elle avait été chassée, exclue à tout jamais de la société de son pays à cause de ses scandaleux désordres ! Dans le fait, rien n'était plus triste que l'existence de cette femme, se mentant toujours à elle-même encore plus qu'aux autres, plus intelligente que le milieu où elle se trouvait, et où, toulsecon- LA MEXICAINE. 10!) daire qu'il fût, elle n'était pourtant reçue que par faveur, les grues ne l'acceptaient que tout juste. Mistress Virginal avait été adorablemant jolie, elle Triait encore, quoique un peu passée et d'une taille trop exiguë . mais néanmoins charmante (quand elle n'était pas décolletée, par exemple), une taille juvénile mais dont la gorge était vieillotte. C'était un jeune arbuste qui portait des fruits blets ou confits. Mariée à l'homme le plus ignoble qui se puisse voir, un vieil ivrogne, officier en demi-solde depuis quarante ans... qui la rouait de coups dans l'intimité, elle prétendait n'avoir jamais eu d'autres rapports avec lui que ceux d'une courtoise et platonique affection ; et à chacun de ses amants, fort nombreux, de toutes classes et de tous pays, elle jurait qu'il était le premier à lui dévoiler les charmants mystères de l'amour. Quelques-uns le croyaient ou faisaient semblant de le croire : d'autres, moins niais ou uioins indulgents, se permettaient à ce sujet des plaisanteries d'un goût douteux et racontaient des particularités, qui, si elles n'étaient l )i|s des calomnies,devaient démentir singulièrement les prétentions de mistress Virginal. Son mari, paraît-il, tout ivrogne et tout brutal qu'il 7 -HO LA MEXICAIKE. fût, était assez accommodant; ce n'était donc pas le désespoir d'une union disproportionnée qui avait, peu à peu, fait descendre tous les échelons à cette jeune femme : non, c'était te Vërtige, le délire, la passion delà toilette. — Comme à madame Doctorat, il lui fallait du luxe de parade à tout prix; mais d'un caractère résolu et sans pudeur naturelle, cl le préférait prendre 1 amour pour caissier plu tôl que d'entrer dans les tiraillements perpétuels de la vie des gens endettés. — Pendant bien des années le vieux guerrier'- contumace avait soldé les toilettes fantasques et tapageuses... mais un beau jour, il arriva au bout de son dernier rouleau, à la dernière paire de bœufs de sa dernière ferme. Ce fut alors qu'elle fit intervenir le public dans ses comptes de couturières, de modistes, etc. Quant au vieil ivrogne, il continua à s'enivrer, et feignit d'ignorer complètement la conduite de sa femme. Mais ils n'étaient pas riches, tant s'en faut. Après avoir promené leurs ennuis à travers l'Allemagne cl l'Italie, ils venaient de s'installer à Paris. La lionne pauvre, malgré son mari et les amis qui ve- naienl discrètement eu aide à son étalage, ne parvenait qu'à avoir un luxe bien médiocre. Si LÀ MEXICAINE* III mistrcss Virginal vendait non-seulement ses charmes déjà un peu mûrs, elle vendait encore dos pianos, dos guitares, des harpes, etc. Elle avait toujours Une lionne occasion à offrir h une amie. 11 est vrai qu'elle jouait un peu de tons ces instruments, mais comme madame Doctorat, elle touchait plus souvent le papier timbré, que le papier à musiques achetés à terme, les guitares, les hai nes et les pianos étaient revendus aussitôt avec un rabais considérable. Acheter cent francs, vendre quinze... voilà où en était la pauvre madame Virginal. Madame Virginal avait cependant deux chevaux, l'un borgne, l'autre boiteux, qui servaient, tantôt à la selle, tantôt à la Daumonl. grimpé par le marmiton, tour à tour groom, page et gâte-sauce. Ses amies, scs lionnes amies, disaient enlr'elles s Mistress Virginal est, à n'en pas douter, une femme entretenue! » Ceàquoi d'autres s'écriaient: «Malentretenue, par exemple... Paire ce métier-là pour gagner si peu, OO n'est vraiment pas la peine ! Ses robes étaient toujours éclatantes, voyan- 112 I.A MEXICAINE. tes... mais ses dentelles sentaient un peu trop. l'Angleterre et ses bijoux la pacotille ; les uns et les autres étaient problématiques. Mais ce i Léonard, ne se souciant pas de la battre et ayant une certaine répugnance à la tuer, con- tinuaà la tromper sans scrupules. Il était bien excusable; elle avait 63 ans à cette époque. Mais celle situation ne pouvait toujours durer... Léonard venait d'épouser une femme charmante, et la présence de celle-ci dans la maison, toujours gouvernée, malgré lui, par la Imite Brigitte, enflamma la vieille de fureur. H n'y avait plus rien à espérer du coté de l'amour. Léonard adorait sa jeune épouse, aussi Rrigitte snugea-t-elle à, demander à la vengeance ce que lui refusait le petit dimrmlin % tout honteux d'avoir pu sourire à cette sorcière. « - Il ne veut plus de moi, le lâche ! mais je ferai tant et tant, qu'ils trouveront l'enfer là où ils croyaient rencontrer le paradis!... ^0 U MEXICAINE. Et elle avait raison, car elle était le plus vilain, le plus coriace et le plus méchant diable que l'on pût voir. Elle commença la petite guerre sourde des âmes viles. Médisances, cancans, calomnies, tout fut employé par cette mégère amoureuse et délaissée. La mèche fut longtemps à s'allumer; mais les gens de province mordent facilement aux petits mensonges, aux petits bruits, et au bout de six mois, la mèche était consumée. La mine éclata! c'est-à- dire que, peu à peu , Léonard et sa jeune femme se virent froidement accueillis par ceux qui étaient leurs meilleurs amis auparavant. Dans un bal, la femme de Léonard, si fêtée à son arrivée dans le pays, ne recevait que peu ou pas d'invitations; dans une soirée, les jeunes filles l'évitaient. Quand ils entraient dans un salon, la conversation s'arrêtait tout d'un coup, et l'on se regardait d'un air étonné, embarrassé. Un jour même, chez le préfet, nue dame dit assez haut pour que Léonard l'entendît : « C'est trop d'audace! le mari passe encore, mais cette femme... c'est à quitter la place! » Léonard était confondu, sa femme pleurait LA MEXICAINE. H 21 en cachette, et la tante Brigitte faisait craquer ses doigts mal joints en disant : — On pleure déjà! Bon ! dans un mois on se battra peut-être! Le préfet était un homme fort spirituel, il prit des informations, remonta à la source et lit appeler Léonard dans son cahinet. — Mon cher Léonard, je vous aime beaucoup... J'ai un conseil à \ous donner. La ville est contre vous, à tort, je le sais... mais enliu, le fait est là!... Demandez votre changement, je me charge de vous trouver une compensation... A propos, dites-moi, est-ce que votre tante Brigitte. . vous est indispensable... — Mais... monsieur le préfet... qu'est-ce que ma tante Brigitte a à faire avec mon changement? — Tout vient d'elle... Tenez-vous-le pour dit. —■ Mais je ne veux pas partir, j'aurais l'air de céder, de craindre. Je veux lutter. — Vous ne connaissez pas l'esprit des petites villes, mon cher ; lutter contre un parti pris est impossible. On emporte d'assaut une citadelle, on guérit les maladies les plus épou- vantables, on se fait obéir des éléments, on -122 LA MEXICAINE. dompte la nature... mais on no peut pas vaincre les cancans\ Je vous ai donné un conseil d'ami. Agissez maintenant ;i votre volonté... mon devoir est rempli. Léonard, après mines réflexions, prit son parti : — Je suis jeune, se dit-il, ma femme est jolie comme un cœur, elle est sage, intelligente, bien née et bien élevée; nous nous adorons... au diable la ville, la tante Brigitte et les cancans ! La demande de changement fut faite en secret et eut un prompt résultat. Léonard avait tout avoué à sa femme, qui lui avait dit en riant : — Mon ami, on m'avait toujours dit (pic Je pécbé élait laid... celui-là est abominable... Fuyons, fuyons! Pauvre ami, tu étais donc Lien courageux! La tante Brigitte fut envoyée (tour huit jours à Paris sous un prétexte quelconque. Pendant ce temps, le jeune couple, déménagea sans tambour ni trompette, et à son retour, la tante Brigitte trouva la maison déserte, à l'exception de sa chambre à elle, où l'on avait laissé LA MEXICAINE. 425 tout en ordre. Il y avait une lettre sur la table qui contenait ces mots : « Mon mari m'a tout dit. Voici un mot pour notre notaire; il vous remettra tous les six mois 5,000 francs. Vous pourrez vivre où vous voudrez; seulement, je vous préviens que le jour où vous ferez une tentative pour nous revoir, le jour même où une lettre de vous arriverait chez moi, voire pension serai! immédiatement supprimée... immédiatement et sans rémission. ■> La tante Brigitte jura, tempêta, hurla; mais cinq mille livres de rentes sont toujours bonnes à prendre, et elle les prit. Léonard et sa femme sont trës-heureux et tres-àimôs dans leur nouvel arrondissement. Sa femme lui a donné un enfant blond et rose, et elle lui dit quelquefois en le lui montrant : — Heinl dis do&C... si ton fils ressemblait à la tante Brigitte, comme ca serait liât leur pour toi! Kl voilà pourquoi Brigitte est maintenantàPa- ris,cancannant avec lesGrues, el cherchant toujours à brouiller les amoureux. Un ami m'a as- surébavoir vue un jour, trinquant avec un carabinier, dans le jardin d'une guinguette à soldats \ih LA MEXICAINE. de la barrière de l'Ecole... Latanle Brigitte est incorrigible, quoiqu'il la fin de son onzième lustre. Elle est bien capable de prendre les carabiniers eu sevrage... Mais nous n'affirmons rien... On peut se tromper... Cependant, deux tantes Brigitte... ce serait trop ! Ajoutez à la collection, un digue Valaque, qui ne comprend presque pas le français, et qui joue sur la guitare un air qui n'a que quatre notes monotones, et cbante invariablement une chanson dont les paroles sont quelque chose comme : Quinn ti ti ni boûna ! répété à satiété, d'une façon à porter le diable en terre. Des femmes et des filles nulles, des surnuméraires , quelques calicots modestes, quelques courtiers en vins, un ex-Saint-Simo- nien, autrefois décrotteur des bottes de l'établissement de Ménilmontant, et qui joue du violoncelle, des jeunes gens à marier, peu ou point de vrais artistes, et la petite Agaritha de Bois-Flotté, la fille de cette cuisinière, qui a épousé son vicomte de Bois-Flotté à la dernière heure. Voilà le monde de madame Hélène Legendre, qui cherche à se persuader à LA MEXICAINE. 425 elle-même qu'elle reçoit la meilleure société de Paris, et h persuader aux autres qu'elle a inventé la poudre! Nous n'avons voulu parler que des gens à peu près supportables... jugez du reste, et revenons aux dames Houlot, qui ont eu le temps de prendre un parti pendant notre digression. / I\ Histoire d'une Crue (mile). C'est bien fait.....etc. [Chanson populaire. Après de mûres réflexions, les dames Hou- lot décidèrent qu'il ne serait pas convenable qu'elles habitassent ensemble chez madame Legendre. La première impression produite parla Grue n'avait pas été bonne... La grue leur avait paru sotte et bavarde; mais il fallait toujours essayer, et la nécessité parlait plus haut que toutes les autres considérations. 11 fut donc convenu que la mère s'établirait dans le quartier, et, comme l'heure qu'on Jeur avait accordée pour se décider était écou- I \ ME1IQAINE, 427 léc, elles vinrenl rendre compta de leurs déterminations à Hélène : — Madame est sortie et ne rentrera pas dîner ! si vous restez ici, madame a dit que vous vous mettiez tout de suite à copier un inventaire qu'elle a laissé sur La table. Il le lui faul demain... Oh! vous ne chômerez pas ! — Je \ais te conduire, maman, et je reviendrai ensuite pour travailler... Vous me donnerez une bougie, mademoiselle... car ma chambre est obscure... — Oh ! on n'a pas de bougies Ici ! — chacun de nous a sa petite lampe économique... on l'emplit tous les liuit jours... tant pis pour ceux qui aiment à lire dans leur lit. — Je me contenterai de la lampe, dit mademoiselle Houlot, en souriant. iit elle sortit avec sa mère. — Je me contenterai de la lampe, grommelait Zaïra demeurée seule un moment et imitant le ton de Matbilde, — je me contenterai de lu lampe ! Faudra bien que lu t'en contentes... ça m'a l'air d'une cbipie ! ob ! mais faudra qu'W/«marche au pas,., je ne crains personne... 12S I.A MEXICAINE. — Craignez-vous l'amour? lui dit une voix animée. Deux bras se collèrent à sa taille et un baiser s'épanouit sur son eou. — Ah ! que c'est traître ! a-t-on jamais vu ! Ce M. Lantimèche, il se croit tout permis ! — Vous avez vu la nouvelle... est-elle chique ? — Qu'est-ce que ça vous fait, séducteur! Vous n'allez pas en conter aussi à celle-là ! Sinon, je fais une scène à tout casser et je la dévisage, cette sainte nitouche! Allons!... finissez donc... si on venait !... Et cette pécore qui peut rentrer d'un moment à l'autre ! — On n'est jamais tranquille ici!... Oh !... que c'est bête !... Lantimèche !... Lantimèche , tu ne lui feras pas la cour au moins ! Mathilde passa toute la soirée à copier l'inventaire... Elle avait acheté une bougie, ne voulant pas contrevenir aux usages de la maison... A neuf heures et demie du soir, elle se sentit fatiguée, elle avait mal à l'estomac et, s'aperçut alors qu'on ne lui avait pas apporté à dîner. Elle descendit et rencontra Zaïïa qui prenait son café Sur l'escalier avec Lantimè- LA MEXICAINE. 42!) che. Zaïra ne se leva pas plus que le cuisinier. Alors, la jeune tille ramenant sa crinoline à elle, se fit un étroit passage entre la camériste et l'heureux vainqueur de cette pécore : — Vous sortez, demanda Zaïra? — Restez donc... nous ferons des crêpes, repartit Lantimèche. La chambrière lui lança un coup d'oeil terrible. Mathilde demanda si madame Legendre n'était pas rentrée... et si elle avait donné • les ordres pour son dîner. — On ne m'a rien dit ! d'ailleurs , il n'y avait rien ou presque rien ! Je n'ai pas pu retourner aux épinards et pour cause... ça n'est pas de ma faute... si madame me commande, j'obéis; mais, sans ordre, je ne peux rien... C'est comme je le dis souvent à madame : si madame n'a pas de mémoire, je ne peux pas deviner ! Mathilde trouvant le raisonnement juste, passa entre les deux domestiques et se dirigea vers la porte. — Vous allez dîuer dehors ! si vous voulez manger convenablement et pas cher,.. on »'est pas riche dans votre état ! je vous recom- I"0 LA MEXICAINE. mande le marchand de vin du coin... c'est là que nous allons quelquefois. On y est bien et puis, c'est tous domestique* du quartier, ofl peut blaguer. Mathilde remercia et sortit ! Ce début l'humiliait profondément; mais elle s'était promis de faire contre mauvaise fortune bon coeur, et elle Bûit par 8e dire que les attaques et les coups d'épingles des gens de la basse classe ne devaient en rien offenser le caractère réellement noble après tout, — peut-être, de madame Legendre. — Bath ! murmura-t-elle, il faut bien des pelottes pour les épingles. Je me ferai un cœur de pelottes... Et elle alla acheter son dîner, c'est-à-dire* une cuisse de volaille froide . un petit pain et quelques noix, comptant les manger chez elle. Après avoir sonné trois fois, elle fut accueillie d'un air étonné et contrarié par Zaïra. — Eh bien ! h la bonne heure ! vous y allez vite à dîner, vous ! — Je vais dîner dans ma chambre... — Dans votré chambre... c'est que... Là MEXICAINE. I-'I — Quoi? Zaïra était toute rouge. — C'est que si vous vouliez manger à l'office, ça me donnerait le temps... — Le temps de quoi... dit simplement Ma- tliilde, qui ne Comprenait rien aux hésitations de Zaïra? — Le temps de mettre des petits rideaux !.. murmura enfin Zaïra, qui avait trouvé quelque chose. Mathilde diua à l'office et moula ensuite terminer sa Copie. Tout était en ordre dans sa chambre. . Seulement, il lui sembla voir passer le bout d'un mouchoir par la fissure d'un tiroir. — Elle a des doubles clefs, pensa-t-elle... c'est bon... je n'ai rien à voler ! A deux heures du matin, Hélène rentra du bal. Elle monta tout habillée dans la chambre de Mathilde. — Vous n'avez pas encore fini? — Encore dix pages et... '— Bon ! hou ! finissez î nous causerons demain ! J'ai «lit mou met de chevaux de fiacre... quel effet! L'événement le met samedi—l'étais ravissante... h demain... vous déjeunerez avec t>2 LA MEXICAINE. mon mari... je vous présenterai... nous n'aurons personne... je vous raconterai mes succès... j'ai dansé les lanciers... Le directeur de l'Opéra... un ami à moi... m'a dit que j'enfonçais Alhoni !... Adieu... à demain ! Je bavarde... mais quand j'aime les gens.;, où donc est votre mère ? — Ma mère a préféré loger dehors ! — A son aise! moi, je disais : c'est une économie! Enfin, bonsoir... je vous danserai mon pas de lanciers demain. A trois heures et demie, Mathilde exténuée se coucha. L'inventaire était copie. Petit bossu vit encore. Nous ne vous dirons pas tout ce que la pauvre Malliilde eut à souffrir chez Hélène. D'après ce que nous avons esquissé de nia- dame Legendre, vous le devinerez facilement. Elle était toujours sur pied, le jour comme la nuit. Elle jouait du piano de onze heures à une heure, toute seule, car elle n'avait déjeuné qu'une seule fois avec les patrons, comme disait Zaïre. Elle recevait maintenant un supplément de 30 centimes par jour pour pourvoir à son déjeuner. Elle jouait donc toute •134 LA MEXICAINE. seule dans le salon arlequin de la grue et par son ordre; celle-ci trouvait excentrique de déjeuner en musique. Elle lisait tout haut ensuite quelqu'insipide roman à sa maîtresse, el copiait de la musique ou autre chose. Son travail ne servait à rien; mais Hélène ne perdait pas une minute du temps des gens qu'elle employait. Egoïste, avare, envieuse, bavarde et paresseuse surtout, il fallait que l'on veillât pendant qu'elle dormait, que l'on travaillât pendant qu'elle bayait aux corneilles et que l'on dînât avec du beurre rance pendant qu'elle dévorait gloutonnement une foule de petits plats. !1 est vrai que les domestiques avaient le droit de boire, avec modération, une détestable mixture de vinaigre rouge enfermé dans des bouteilles qui ne furent jamais rincées. Les domestiques s'en moquaient et la volaient à qui mieux mieux. Mais Mathilde, qui était une honnête tille et qui haïssait la domesticité, dont elle avait à chaque instant à souffrir péniblement, dépérissait dans celle maison. Legcndre, seul, élail bon pour elle. Il sentait que cette jeune lille élail malheureuse, et, aulant qu'il le pouvait, il cherchait à lui adoucir les ennuis de l'esclavage. Mais, comme l.A MEXICAINE. 458 nous l'avons dit, il fréquentait le moins possible le gîte conjugal. Il avait son atelier hors de la maison, et Hélène n'y mettait jamais les pieds. Klle avait été trop effrayée une première fois que, malgré la contrariété visible de Le- gendre, elle avait voulu franchir le sanctuaire, lui énorme serpent boa se tordait autour de la colonne de fonte qui soutenait le vaste atelier. Les mouvements lents et mystérieux du gigantesque reptile étaient accompagnés d'un sifflement aigu, taudis que son dard venait lécher l'appui-main que lui présentait l'artiste. Un ours faisait gravement de la tapisserie dans un coin, et un squelette hideux se versait à boire dans son crâne, sur lè lit de repos où il était à califourchon. Hélène n'en voulut pas voir davantage, et se sauva de l'atelier. Elle était poltronne à l'excès ; Le» gendre, qui le savait, avait donc pris le meilleur parti pour se débarrasser d'elle. Aussitôt après son départ, l'ours dépouilla sa fourrure, le squelette remit son crâne sur ses maxillaires, le rapin qui tenait les ficelles du boa ennstrictor se débarrassa de ses liens et tout fut dit. Loustal et son collaborateur H 50 LA MEXICAINE. avaient été les complices de cette petite farce d'atelier. — Prenez vos précautions avec madame Le- gendre, avait dit à Mathilde un vieillard, fort aimable, spectateur curieux de ce monde de grues. — Je vous ai prise en amitié, parce que je vois en vous la lutte (ièrtî de l'intelligence réduite à servir les vanités humaines. La première et la plus importante de toutes choses, est de ne jamais relever une faute de la chère femme. La jeuue personne que vous remplacez a dû son renvoi à une imprudence. Madame Legendre qui a, maintenant, des prétentions au beau style, a voulu un certain jour écrire, seule, une lettre au ministre de la guerre pour lui recommander un de ses neveux, et elle mit hravementsurlasuscription: ASon Excellence, le ministre de la Guaihk! Mademoiselle Pauline mit prudemment une autre enveloppe, et corrigea eu même temps, dans le corps de lalettre, cinq ou six barbarismes de la même force que foguaire... Elle en avertit gentiment Hélène, qui ne fit semblant de rien et la mit à la porte cinq OU six jours après, sous un prétexte frivole. — Ainsi , ajouta-t-il, quelque ineptie T,A MEXICAINE. -137 qu'elle dise devant vous... ne les relevez jamais.. . Loin de vous en savoir gré, elle vous en voudrait à mort! Mathilde suivit les conseils de M. Simonet; mais ce qu'elle voyait, ce qu'elle entendait était le bouleversement de toutes ses idées, de tous ses principes. Quelquefois, souvent même, elle serrait sa tète dans ses mains et se demandait si elle n'était pas folle ou idiote, et si tous les gens qui l'entouraient n'étaient pas des sages ou des génies. Dans cette maison, en effet, on cherchait toujours midi à quatorze heures; on disait solennellement les plus grandes balourdises et on admettait, comme possibles, les plus violentes absurdités. C'était le temple de la sottise... On y faisait parler les tables, tourner les clefs dans les livres, valser les chapeaux et les corbeilles... On interrogeait les esprits frappeurs. Il y avait une femme d'un certain âge qui vivait en extase perpétuelle et qui racontait que, la nuit, elle volait en l'air et éprouvait des jouissances ineffables, telles que les anges seuls peuvent en ressentir. On ne voulut point admettre là la supercherie des deux frères américains qui récoltèrent des millions dans 8. •158 LA MEXICAINE. le Nouveau-Monde et qui furent si peu apprécias à Paris, où l'on perça à. jour Je grand et innocent mystère de leur armoire mystérieuse. L'abbé Lecœur se refusait à prendre part aux expériences qu'il considérai! comme autant d'évocations , mais il en admettait les résultats et disait (pie lui aussi, il avait le secret de faire apparaître le diable et de lui commanderai] maître. Mais il ne voulut jamais prononcer que le premier mot de la terrible formule, lequel était Cosmos! Le grand magicien, celui qui avait Ja direction des choses spirilea, était ['ex saint-simonien dont nous avons parlé, et il apportait une telle gravité dans ses opérations, qu'il imposait complètement à ce Cénacle de grues. Quand on parlait de lui devant Hélène, elle ne manquait jamais de s'écrier : «Oh!c'est un être à part.,, c'est le meilleur médiou des temps modernes : il a interrogé Henri IV sur moi, et ce bon roi lui a répondu que s'il vivait encore, il ferait de moi sa Gabrielle de Vergy H et que le peuple aurait tous les jours des /ionIci s iï )A MEXICAINE. ce spectacle fit une telle impression sur Mathilde qu'elle l'ut obligée de se jeter dans le fond de la voiture et de s'enfoncer son mouchoir dans la bouche... elle sanglotait. Ces éruptions de larmes auraient été inexplicables pour les grues, mais tous les êtres doués d'un cœur comprendront la pauvre enfant. Obligée à chaque instant de refouler en elle-même tous ses sentiments, à l'Age où l'on a au contraire besoin de les épancher, Mathilde était une véritable martyre delà misère. Contrainte à vivre avec des êtres froids, secs, avares, vaniteux, quand elle avait en elle un trésor de charité à donner, elle pleurait de voir méconnus, son amour, sa bonté et son dévouement. Elle n'avait même pas la consolation de verser Je trop plein de son cœur dans l'âme de sa bonne mère... Elle ne pouvait sortir, el quand madame llou- lot venait la voir, la pétulante Hélène, qui ne laissait pas sa proie, sa victime se reposer longtemps, faisait soudain irruption dans la chambre... prenait le de de la conversation et, après avoir assommé les deux infortunées créatures de ses phrases mal cousues, emmenait Mathilde précipitamment pour LA MEXICAIN!:. \ i5 jouerUûe redWa nouvelle on bien pour lui donner son avis sur une robe (le bal. Pauvre enfant! Il lui restait encore une épreuve à subir. Petit /miss// vit encorei Hélas! oui, pour le malheur des chanterelles et pour le désespoir des gouacheurs et des aquarellistes, ses rivaux en l'art de colorier ou de noircir du papier innocent. Il vit encore et le voici qui vient se jeter au milieu de noire récit avec ses lunettes vertes et sa Bgure de singe amoureux. Le père Daguet est mort et enterré ! La Mexicaine, l'adroite Sophie Duchène, la jeune madame Daguet, a résolu de planter là Limoges et ses pavés pointus... Jules Da- guet qui adore sa femme, — (l'infortunée) 11 'il pu lui résister; Claire n'a pas de volonté, et la sa'inlc mère du petit bossu ne véul pas quitter SOn innovent. D'ailleurs, le père Bèaudont, son pieux directeur, a suivi son mari dans la tombé... Le vénérable confesseur est mort d'une indigestion d'oie grasse, et rien ne la retient plus à Limoges. Cela la réjouit môme de voir de nouvelles églises et de nouveaux curés. 444 LA MEXICAINE. Hilarion, — Martial Tillet, l'oncle de Jules Daguet a suivi ses vieux amis dans la capitale et sa tille Eméla est aussi du voyage. En arrivant à Paris, le premier soin de Jules poussé par sa femme, qui grillait d'envie de voir le monde et de se délimousiner, l'ut de se mettre eu quête de deux ou trois familles de Limoges qui avaient établi leurs pénates dans la moderne Babylone. Il savait bien où trouver Gabriel du Garril, mais celui-ci s'était montré si froid avec lui, depuis son aventure, qu'il se souciait médiocrement de le rencontrer. Il dénicha un peintre qui le présenta dans une maison tierce, à madame Hélène Legendre, laquelle s'empressa d'inviter toute la famille... la grue adorait les nouvelles connaissances, ce soir-là elle fut aimable et ne commit qu'une bévue, celle de demander si ce n'était pas à Limoges qu'était arrivée l'histoire du chien de Montargis, Elle venait de voir jouer la pièce, à la Gaité, et était bien aise d'étaler un peu son savoir. Nonobstant, elle sut jeter de la poudre aux yeux de ces provinciaux, dignes de pénétrer dans le cénacle des grues el de figurer dans LA .M KM ('.Al M.. I 12 son musée, dont elle raccrochait les ligures un peu au hasard. Madame Daguet, instruite qu'il y avait à ses soirées un prêtre nommé Lecœur, en fut doucement émue et se promit bien de sortir la lobe de velours ponceau qui ne lui avait pas servi depuis le mariage de son iîls et lui venait de sa mère. La .Mexicaine et la Legendre étaient faites pour se comprendre et elles se comprirent tout de suite... Elles étaient hypocrites et méchantes toutes deux... La seule différence qui existât entre elles, c'était qu'Hélène quoique grue restait à peu près sage, tandis que l'autre était rouget... Nous avons le mot à la plume... Attendons les preuves, qui ne vont pas tarder à venir, pour le laisser tomber plus à propos. Jules apprit qu'on y faisait de la musique : il »e lui en fallut pas davantage... 11 demanda quelles étaient la longueur et la largeur du salon, et monta, en lui-même, cinq ou six concerts d'avance chez madame Legendre, leur nouvelle amie. Émélasourità Hélène qui l'invitait, tandis «l u e son père saluait profondément en murmurant : Moi ! je ne vois qu'une chose... llilariou •M',; LA MEXICAINE. avait entendu dire qu'on y jouait aux (iu les... C'était tout ce qu'il lui fallait. Claire qui aimait beaucoup Éméla, avec laquelle elle causait souvent de Mathilde et qui avait une sorte d'antipathie pour sa belle-sœur, se promit du plaisir dans cette nouvelle société : — Nous Dédirons rien, nous regarderons, n'est-ce pas?dit-el|e à Éméla. — Nous ferons tout ce que tu voudras, cousine. Pondez-vous lut pris pour la prochaine soirée. — Il n'avait pas été dit un mot de Mathilde. — Elle aussi doit être à Paris, murmurait Claire, en revenant au logis... mais où? — Ne t'inquiète pas,Parisestgrand,dit-on; mais les bons cœurs finissent toujours par s'y retrouver ! Pauvre Mathilde... Ce n'était pas assez d'une grue de Paris, il te manquait une Dalila de province ! M Où le vicomte de Chatena; rencontre Gabriel en cherchant mademoiselle Houlot. Nous avons laissé Suzanne mourante à l'hôtel de Lyon. Comme nous l'avons dit, elle avait fait prier le vicomte de Ghatenày de passer chez elle et, après avoir exigé de son lils qu'il allât prendre un ppu de repos, elle pria le vicomte de s'asseoir auprès de son lit et, quoique sa blessure la fît beaucoup souffrir, elle lui parla en ces ternies : — Monsieur le vicomte... c'est à vous que je dois le plus grand bonheur que j'aie goûté dans mu vie... Vous m'avez rendu mon lils et j'ai pu l'embrasser pendant près d'une année, •M8 LA MEXICAINE. tous les jours... Je n'avais sans doute pas droit à tant de bonheur, puisque Dieu me rappelle à lui maintenant. Le vicomte lit un geste. Ma blessure est mortelle, je le sais; mais je suis prête... Ce sera pour demain, je crois... J'ai besoin de toutes mes forces pour vous parler, et pourvu que j'aille jusqu'au bout, c'est tout ce que je demande... Cet homme qu'on a arrêté et qui m'a tuée, m'avait volé cent mille francs... Ils sont là, sous mon oreiller... on me les a rendus. Ils appartiennent à une dame, nommée Houlot, dont la fille est la sœur de mon fils. J'ai aidé à ruiner cette famille, il est de mon devoir de réparer le mal que j'ai fait... Voici ce que j'attends de votre bonté ; c'est au nom de Charles que vous aimez et de deux pauvres femmes bien malheureuses par ma faute que je vous parle ; vous allez vous marier bientôt, je le sais, et vous ne pouvez vous chargei- de mon fils. Prenez ces cent mille francs, allez trouver madame Houlot, dites-lui tout. Il faut lui dire tout! — Et priez-la de garder auprès d'elle le frère de sa fille, auquel je laisse assez de fortune d'ailleurs, pour qu'il ne leur soit pas à charge. Ma- LA MEXICAINE. M« dameHoulot est bonne... elle acceptera, je n'en doute pas. et je mourrai tranquille. Le voulez-vous, monsieur le vicomte? » Suzanne n'avait pu prononcer cette tirade tout d'une lialeine... Sa voix était si faible que le vicomte avait été obligé d'approcher sa chaise tout près du lit de la mourante. Celle- ci avait les yeux fixés sur lui d'une façon suppliante. Il lui fit la promesse qu'elle attendait, prit le portefeuille et s'engagea à revenir le lendemain l'informer du résultat de ses recherches, car ni lui, ni Suzanne ne connaissaient l'adresse des lloulotet Paris est grand! -Mais avec de l'argent et une police comme la nôtre, un jour devait suffire pour obtenir les renseignements nécessaires. — Merci, dit-elle, appelez Charles : les forces me manquent ! Le vicomte de Chalenay réveilla reniant qui s'était endormi sur son lit, et qui sauta au cou de la pauvre femme. — Charles, murmura celle-ci, monsieur le M vicomte va te donner une autre mère... Embrasse-moi! — Âime-la bien et priez pour moi ensemble... Vicomte, emmenez Charles... adieu... adieu ! \ 50 LA mexicaine. Tout était dit pour Suzanne. La tombe venait dë s'ouvrir pour cette pécheresse à qui Dieu avait permis de se racheter par l'amour maternel. Par les soins de M. de Chatcnay, madame Moronval eut nu enterrement convenahle... Le vicomte, Charles et les maîtres de l'hôtel de Lyon accompagnèrent le corps au cimetière. L'enfant était pâle, mais calme. — Ce ne fut que lorsqu'il entendit le bruit dis la terre qu'on jetait sur le cercueil qu'il poussa un sanglot déchirant. Son etieilr débordait. Le vicomte l'installa chez lui, etdèsle lendemain, il le promena malgré lui dans ce Paris où tout se perd, où tout se retrouve ! Aprè&uneaudiencë du préfet de police,dans laquelle le vicomle prouva que cette recherche était tout à fait dans l'intérêt dé madame Hou- lot, l'ordre fut donné à ta pblicè municipale de se mettre à la disposition de M. de Chatenay... et le soir même, comme il se trouvait avec Charles au café Anglais, le garçon lui apporta sur un plateau un papier plié en quatre, sur lequel étaient écrits ces mois : «— Madame veuve Iloulol et sa lille, rue Lamartine, 26. » I.A MEXICAINE■ Wi —- Qui vous a donné cette lettré ? demanda le vicomte au garçon. — C'est un monsieur qui dîne en bas et qui vous a vu passer avec ce jeune monsieur. — Parbleu ! se dit le vicomte, je n'ai jamais vu de mouchard... Voici l'occasion de combler cette lacune de mon éducation ! A quelle table est-il, ce monsieur? — C'est que... Le garçon hésitait. — Voilà cinq francs pour nous ! — C'est que le monsieur, 9 fut requise d'ouvrir le concert par un morceau quelconque. — Jouez ce que vous voudrez dit Hélène ; c'est pour mettre en train seulement. Mathilde, à la vue de Jules, de sa mère et de la Mexicaine, était devenue blanche comme la neige. Elle n'entendit pas l'injonction de la Grue, et ne bougea pas de sa chaise. — Chère enfant, qu'avez-vous7 demanda madame de Winzelles... Mais voyez donc, Mathilde se trouve mal. Au nom de Mathilde, toute la dynastie Da- guet tourna la tète. Claire et Eméla entouraient déjà la jeune fille et lui faisaient respirer des sels, car elle s'était réellement évanouie. Jules avait caché sa bosse dans une fenêtre et ne souillait mot. Madame Daguet resta la main ,! " l'air, elle avait envie de faire le signe de la Croix. La Mexicaine dardait les yeux sur la jeune lille évanouie. Un éclair de haine avait illuminé sa ligure. Hilarion, suivant son habitude, restait complètement indifférent à ce q«i se passait. — Vous connaissez mademoiselle Houlot? demanda Hélène, à la Mexicaine. — Oui, je l'ai vue à Limoges quelquefois... 10 HO M MEXICAINE. — Ma bonne amie, revenez à vous, disaient Claire et Eraéla. Matliilde rouvrit les yeux et, confuse d'avoir été la cause d'une espèce d'alerte, au milieu d'une soirée, elle s'excusa auprès d'Hélène. — Permettez-moi de regagner ma chambre... et excusez-moi d'avoir si soltement troublé votre petite fète... je ne me sens pas la force de rester plus longtemps. — Certainement, dit madame de W}nzelle§, je monte avec vous. Restez, ma so-ur. dans un quart d'heure je suis à vous... le temps de faire préparer ce qu'il faut à cette enfant. Mes petites amies, puisque vous aimez mademoiselle Matliilde, venez avec moi... elle sera cou: fente, j'en suis sûre de vqus \oir raccompagner. Dans sou esprit droit el jujte, madame de Win/cl les avait de\iné qu'il y avait un petit drame derrière celle subite transformation de Matliilde... Kilo avait, d'un cofip d'œi}, sinon, compris, du moins senli qu'un mystère existait entre la famille qui venait d'arriver et la demoiselle de compagnie. Klle avait surpris les regards haineux de la Mexicaine, la stupéfaction de la mère, el l'empressement LA MEXICAINE. W\ à se cacher du bossu Daguet. Que s'était-il passé? Kilo l'ignorait, niais l'élan spontané des deux jeunes lilles, Claire et Ëhiélâ, l'avait singulièrement touchée. Cependant elle n'avait guère ëfavlëdese mêler de cette affaire, quoiqu'elle se lit intérieurement le raisonnement suivant : S'il y a une faute ou une erreur entre mademoiselle Houlot et ces gens-là, ce ne peut être du côté de Malhilde. L'amitié de ces deux enfants est une garantie de la pureté de son ctedr. Une fois dans sa chambre, Malhilde pleura abondamment; cela la soulagea, et, après avoir bu une tasse de tilleul qu'on avait préparée immédiatement, après que ses deux bonnes amies l'eurent déshabillée et couchée, elle remercia tendrement les trois femmes de leurs bontés et les pressa de retourner au salon. — Nous voulons rester auprès de vous, disaient ensemble Claire el Eméla. — Non, mes petites amies, dit madame de Winzelles. Malhilde, permettez-moi de vous donner ce nom, chère enfant! Malhilde a besoin de repos et de solitude... Ce n'est rien «t demain il n'y paraîtra plus. Avant de vous quitter, chère entant, pronielte/.-moi devons 172 LA MEXICAINE. rappeler que si jamais vous éprouviez une peine quelconque, vous pouvez vous adresser à moi. Ne l'oubliez pas, bonne nuit. Embrassez-moi, ainsi que ces deux petits anges... et nous, mesdemoiselles, allons rassurer ma sœur qui doit être inquiète de notre absence prolongée. Hélène n'était pas inquiète du tout. On avait commencé le concert... Jules s'escrimait, accompagné par sa femme et par le Saint-Si- monien ; c'était une sympbonie d'Haydn, et grâce à l'habileté de la Mexicaine, et à la consciencieuse exécution du Saint-Simonien, le trio l'ut applaudi. On chanta quelques airs et l'on parla de danser; c'est alors qu'Hélène s'écria : — Certainement, certainement, mais qui tiendra le piano? Ma demoiselle de compagnie qui se trouve mal... il y a des gens étonnants... je ne la paie pas pour avoir des faveurs. — Oh ! mademoiselle Houlot est très-impressionnable, dit aigrement la Mexicaine. — Comment le savez-vous? — Je vous raconterai une bonne histoire là- dessus, lui dit tout bas la Mexicaine. LA MEXICAINE. 4T5 — Bath ! reprit sur le même ton la Grue... Est-ce que... — C'est une peste que cette fille-là! Je vous dirai cela pendant la valse, si vous voulez... moi, je ne valse jamais. — Oui... à la première valse... je m'en doutais.. 11 faut toujours se méfier de l'eau qui dort. M. Louis Tourtille s'offrit pour tenir le piano et les danses commencèrent. — Vous connaissez mademoiselle Houlol? demanda madame de Winzelles à madame Dagùet, la mère. — Oui... c'est-à-dire... mais je suis un puits, je suis une tombe! Madame de Winzelles s'éloigna de madame Daguet, elle avait horreur du jésuitisme et cette réponse l'avait glacée. — Partons-nous? dit-elle au prince do Libs- lein, qui causait avec la Mexicaine. — Je suis à vous, chère madame, répondit le prince. Il salua la Mexicaine qui s'inclina légèrement. Leurs regards se heurtèrent, pour ainsi dire, et de cet échange rapide d'un seul eoup d'œil, il résulta pour chacun d'eux un trouble particulier. 104 • -174 LA MEXICAINE. — Elle est délicieuse, murmurait-il en la reconduisant... — Bon! voilà encore mon chevalier amoureux! — Puisque vous ne voulez pas vous laisser aimer... —■ N'empêchez pas au moins d'en aimer d'autres... c'est ce que vous voulez dire, n'est- ce pas? Aimez, cher prince... mais défiez- vous des femmes de bossus, et de celle-ci en particulier, je ne la crois pas douée d'un cœur bon ou sensible. Vous voilà prévenu... je ne vous dirai plus rien... mais aimer la femme d'un bossu ! il n'y a que vous pour cela. M. Tourtille, après avoir successivement joué deux quadrilles et une polka, entama une valse ; c'était le moment de la confidence et Hélène vint s'asseoir à enté de la Mexicaine, qui, sans honte et sans ménagement, lui peignit mademoiselle JI ou lot sous les traits les plus odieux. C'était, suivant elle, une femme dangereuse, capable de prendre les maris ou les amants, cachant snus un air doucereux une profonde hypocrisie. Elle ajouta que madame LA MEXICAINE. Daguet l'avait chassée après avoir trouvé sou fils dans sa chambre, au milieu de la nuit. — Nous n'étions pas encore mariés, ajouta- t-elle, et puis mon mari n'est pas une 'demoiselle... mais je vous avoue que je crains pour l'avenir... Elle n'est pas trop mal... Enfin! je vous ai dit tout ce que mou amitié me commandait de vous dire... faites-en votre profit, chère ^mie. — Pauvre Mathilde ! elle avait contre elle tout ce qu'il fallait pour la faire haïr de ces deux femmes; l'une, belle et réellement supérieure... l'autre, tout au plus jolie et sotte; mais toutes les deux jalouses, envieuses et ne pouvant pardonner à une autre la vertu, l'esprit et la beauté. Mathilde fut renvoyée le lendemain même par madame Hélène, qui n'avait pas prévenu son mari de cette détermination. Elle n'ajoutait pas grande foi aux paroles de la Mexicaine, mais Mathilde avait eu trop de succès auprès de son monde et de sa stielir, pour qu'elle ne fût pas enchantée d'avoir un prétexte pour s'en débarrasser. D'un autre côté, craignant sa sœur comme le feu, elle ne mit pas trop de 476 LA MEXICAINE. . grossièreté dans son procédé. Elle prétexta un voyage subit... une impossibilité créée tout à coup, un changement de position... Enfin, elle essaya de lui dorer la pilule, suivant l'expression consacrée. Elle n'eût pas voulu, pour tout au monde, rompre de nouveau avec madame de Winzelles, elle y mit donc quelques égards ; aux premiers mots sortis de sa bou- cbe, mademoiselle Houlot l'interrompit en lui disant : — Je m'attendais à ce qui m'arrive. Je n'entreprendrai point ma justification. La calomnie me touche peu et je suis prête à partir la tète haute et le cœur ferme. Ces paroles de Mathilde, mirent la Grue à son aise, et deux heures après Mathilde avait quitté la maison. — Ah ! ah ! elle a laissé la robe gris de fer., j'en ferai cadeau à Zaïra... ou plutôt, non ! Si je peux mettre la main sur une autre demoiselle de compagnie de la taille de Mathilde... — Celle-ci pleurait de nouveau dans les bras de sa mère : — Chassée ! je suis chassée, oh ! mon Dieu ! qu'ai-je donc fait pour être si malheureuse? LA MEXICAINE. 177 — Du courage! disait madame Houlot... nous reste Dieu... — Tu as raison, maman, il nous reste Dieu ! Et tout bas, bien bas, son cœur murmurait : — Dieu cl Gabriel ! XIII Comnie&t les Mexicaines jouent avec les Grues. Hélène se prit d'une affection sans bornes pour Sophie Daguet. De son côté, l'adroite femme du bossu lui rendit tendresse pour tendresse... Madame Legendre avait toujours raté ses amitiés, grâce à un caractère déplorable et jaloux, quoique bon en apparence ; elle en était encore à chercher une amie dans le cercle de ses connaissances. Quelque sotte qu'elle lût, elle avait conquis que la première condition, pour se l'aire aimer, c'est d'aimer soi-même, de se rendre agréable aux autres. Or, la Grue n'avait jamais ressenti de véritable LA MEXICAINE. 170 affection pour personne et l'attrait do la nouveauté ou de la vanité seulement l'avait quelquefois entraînée «ers nue autre femme... « Tout nouveau, tout beau! » cette vieille phrase pouvait s'appliquer à Hélène, mieux qu'à toute autre... Elle se jetait à la tête de chacun et n'avait plus l'air de connaître son monde au bout de huit jours... A joutons aussi que celles qu'elle délaissait si rapidement ne gémissaient pas trpp de sou inconstance,., car il était bien rare que dans le peu de temps qu'elle accordait à ses excursions sur les terres de l'amitié, elle ne commît pas quelques grosses bévues, quelques sorties impertinentes dont elle rendait victimes ses nouvelles amies. Eu effet Hélène avait eu cette chance unique ipiand elle était jeune fille d'inspirer un vif intérêt à deux femmes intelligentes et lionnes, qui l'eussent placée dans une tout autre position sans sa mauvaise nature. L'ali'i ction d'une de ces femmes dura plusieurs années , celle de 1 autre quelques jours. La première fut sa Sœur, madame de Win/elles, qui s'en occupa sérieusement jusqu'au moment où elle fui dé? courapée, dégoûtée, en reconnaissant, à n'en pas pouvoir douter qu'il n'v avait rien dans le -<80 LA MEXICAINE. cœur où dans l'esprit de cette triste enfant. Elle aussi comme Euphrasie et Léonie de Cdio- tel, plus efficacement seulement, car elle était mieux placée pour cela, employa ses amis, ses relations, son influence, pour lui venir en aide et la servir; elle l'eût mariée, et brillamment mariée; en attendant elle lui donnait ses robes et ses chapeaux; et la gardait chez elle des mois entiers à ses frais; plus tard, elle lui valut une dot ; pour l'en récompenser, Hélène essaya non pas de la brouiller, c'était impossible, mais de porter le trouble dans son entourage, elle se prétendit, suivant son invariable habitude, recherchée en mariage par chacun, de telle façon que le pauvre maréchal de Ribeyre, le comte de Loscres, le général Kolas, etc., c'est-à-dire , trois des personnes auxquelles madame de Winzelles tenait le plus, se plaignirent affectueusement, mais tristement, à la charmante jeune femme, de ces sots bruits qui n'avaient pas le moindre fondement et les compromettaient ou les rendaient ridicules à divers points de vue ; ils lui demandèrent la permission de ne plus fréquenter son salon tant que sa petitepeste de sœur ne serait pas mariée. « Un serpent que vous réchauffez dans votre U MEXICAINE. I S^ sein, prenez-) garde, ajoutèrent-ils.» — En effet dans toutes ses liaisons de femme, étant jeune iîlle, Hélène n'avait qu'une idée, se substituer par tous les moyens possibles à la personne qui la protégeait, l'aidait où la patronnait. — L'autre amitié manquée, et qui faillit la mettre dans une voie brillante et inespérée, fut celle d'une illustre et non moins charmante femme, illustre par le rang, l'intelligence et la beauté, charmante par des qualités mâles et douces à la fois. — Hélène avait su l'intéresser à de prétendus malheurs, à de prétendues persécutions suscitées par la haine, la jalousie et l'envie de bienfaiteurs et de bienfaitrices dont elle dénaturait les services et les sentiments. Le ciel la punit celle lois ; elle avait compté sans le regard profond et scrutateur, pénétrant jusqu'au fond de la conscience, de la dame en question. Hélène fui en faveur quarante-huil heures auprès d'elle, elle la fit, ô honneur! asseoir à sa table et la conduisit à un bal. Ce lui permit au père de s'écrier plus tard : Assistez-vous à ['apothéose de ma fille ce fameux 27 du mois de ? etc. — Hélène pcr- dit la tête de joie folle et d'enivrement: elle 11 m LA MEX1CA1NË. fit ions les rêves de la plus innocente Per- rette; mais par une de ces intuitions magnétiques que les intelligences d'élite ont quelque- Ibis, l'illustre dame cherchait à part elle à formuler un jugement, et ce jugement n'était pas favorable; et Hélène ne s'aperce- vant pas qu'elle était observée s'abandonnait. — Au bal où elle fut amenée, laissa-t-elle trop vite échapper une expression de triomphe? ouhlia-t-elle une seconde son masque de doucereuse hypocrisie,? la grande dame de- viua-l-elle, par déduction ou par toute autre cause, ce qu'il y avait de vrai dans les persécutions donl Hélène se prétendait la victime? sut-elle quel odieux rôle on avait l'ait jouer à un jeune homme chevaleresque? de quelle odieuse Complicité Oïl avait accusé, pour rouvrir des imprudences hop faciles à prouver, un hottime estimable et une femme estimée? je ne sais ; ce qu'il y a de certain, c'est que le regard d'aigle de l'illustre dame plorigea dans l'âme de celle qui détail Être plus tard la Qru» sans que celle-ci s'en aperçût el que S0M parti fût pris. Hélène lui ayant écrit, quatre ou cinq jours apr ès, une de ces Ici très humbles et serviles comme elle seule savail les écrire, la LA MEXICAINE. 4 85 dame la lui renvoya tond; cachette à sou couvent, sans même en vouloir prendre connaissance. — Hélène ayant cherché à avoir une explication auprès du mari de la dame, Un de nos grands hommes du jour, au sujet du revirement de sa femme, se vit trahie par son servilisme même et sa flatterie outrée : « Rendez-moi la bienveillance de votre admirable épouse, commençait-elle, moi qui admise près d'elle dans sa Chambre, tabernacle où j'eusse voulu me prosterner, et......» **r Je ne continue pas, dit le grand personnage au général qui lui avait remis la lettre, ces platitudes m'écœurent. OH! qu'ils nous eon* laissent mal ceux qiii pensent qu'un tel abaissement peut nous intéresser. Quand on a vi ii^l ans, il Faut rire lier. Et il ne l'ut plus question d'Hélène, ce qui I empêchai! pas, malgré ces deux fâcheuse* aventures, de se prétendre toujours protégée envers et contre tous par l'illustre dame qu'elle n'a plus revue, el à se dite, quand c'était son intérêt, l'amie intime de sa sœur 9,ui passail sa vie à l'éviter le plus possible. Donc si elle se faisait pas plus que les premiers pas, elle risquait fort de rester toute ]Hi LA MEXICAINE. seule dans sou coin. Aussi quand elle vit la Mexicaine lui l'aire des avances positives, ne se sentit-elle plus de joie! Elle allait donc avoir encore une amie!... seulement, cotte fois elle tombait sur une line mouche qui avait besoin d'elle et qui avait mis dans sa tète de faire d'Hélène un instrument docile e! de prolonger la liaison jusqu'au jour où la Grue ne lui étant plus nécessaire, elle lui rendrait sa liberté. Nous disons qu'elle lui rendrait sa liberté, parce qu'elle se proposait d'en faire une esclave de ses desseins secrets, et nous verrons bientôt qu'elle y parvint entièrement. Sophie passa, sans avoir l'air de s'en apercevoir, sur les manques d'usages ou les petites grossièreté» habituellesà madameLe^endre... Klle rit avec joie de ses naïvetés et laissa passer, sans leur opposer la moindre digue, les Ilots de soieri^- mes et d'anachronismes dont Hélène avait coutume d'arroser ses phrases incultes. Elle la flatta au contraire et linit par lui persuader qu'elle était sa supérieure en tout... Nous savons qu'Hélène avait la manie des comparaisons physiques et qu'il lui fallait sans cesse mesurer le nez de l'un, la main de l'auIre, la taille de celle-ci, le pied de celui-là... ho- I \ MEXICAINE. ISj phiese prêta complaisamment à tous ces essais et il fui établi entre elles deux après un débat, où Sophie lui laissa prendre tout l'avantage, que la Mexicaine étail nue femme assez gentille cl pas trop mal l'aile, tandis que madame Legendre était la personne la mieux proportionnée qu'on pûl trouver. — Comme vous avez des petites mains, chère Sophie, disait la Grue* — Voyons les vôtres, répondait madame Daguet la jeune — Oh non! j'ai de grosses pattes, moi... murmurait Hélène en ricanant comme une crécelle rouillée. — Menteuse, ajoutait Sophie en lui saisissant sa main épaisse. Voyez, la vilaine! qui le vent pas montrer cette merveille. — Oui... on m'a dit... quelquefois! — Vous ave/ une main admirable... c'est de l'antique tout pur... qu'est-ce que c'est lue ces mains mignonnes qui fondent à la moindre pression... à la bonne heure... la vôtre résiste, au moins! votre mari, qui est un artiste distingué, a du la copier bien souvent. — Non ! je n'y ai jamais consenti... Je sais 4M LA MEXICAINE. bien que, si j'avais voulu... il m'a suppliée de poser pour un tableau en pieu 1 ; mais, comme c'était une Vénus Sortant de Londres, j'ai refusé net... Et puis, il aurait fallu me tenir en équilibre dans un grand bénitier... Vous comprenez combien c'étail gênant: — Il a dû être furieux ! — Ça m'est bien égal... Je ne veux pas me constituer en public ! aussi, je lui ai dit : «Tu peux en chercher une autré «pie moi pour poser ton espèce à'amphyfrite... c'était surtout le mollet qu'il regrettait!... Gombien comptez-vous autour du mollet... — Je ne sais pas... je n'ai jamais essaye. — Bath, attendez... Zaïra.... Zaïra! Vile, apportez-moi le mètre en maroquin qui est dans le tiroir de ma table de nuit. Et les deux amies de se mesurer, à la grande joie de Zaïra, qui allait raconter les estupidités de madame au sémillant Lentimèche, qui l'embrassail en lui disant : — Laisse-la l'aire... Est-elle assez dinde?., quand même elle porterait cent cinquante de mollet, elle sera loujours hi-ic sans mesurel Sophie Daguet se plaisait à s'effacer en tout et pour tout. IA MEXICAINE. IS7 — Je ne suis qu'une pauvre petite provinciale, disait-elle à la Grue. Je nie mets sous votre protection... Vous êtes si élégante, si répandue... soyez ma conseillère... Je suis timide et j'ai besoin d'un guide tel que vous... soyons amies, le voulez-vous? — De tout cœur ! répondait Hélène. Et elles s'embrassaient avec effusion. Douée d'une intelligence réelle, égoïste à l'excès, coquette raffinée, pleine d'un tact exquis, madame Daguet comprit bien vile tout le parti qu'elle pouvait tirer de la Grue et dans cette association de deux femmes si différentes de corps el d'esprit, toid le bénéfice devait être pour la Mexicaine. La Grue, celle petite personne, sotte, parleuse, raédiocremenl méchante, souple, flatteuse, servile, hypocrite, vaniteuse el surtout maladroite! devint, entre les mains de la jeune rouée, comme une cire molle entre les doigts d'un sculpteur habile. Une l'ois présentée dans le monde des drues, la Mexicaine fit de nombreuses connaissances. La femme de Jules fJaguei étail d'une nature envieuse et dominatrice. — Elle aurait voulu devenir reine dans ce monde, plus (pie vulgaire pour une autre, niais fort enviahle encore H 88 LA MEXICAINE. dans sa position..Elle ne négligeait aucun des petits moyens que les femmes ont toujours à leur disposition, pour jeter de In défaveur sur telles ou telles femmes de cette société, qui avaient le malheur d'être jolies ou spirituelles, car elles lui faisaient concurrence! Seulement, ce n'était jamais d'elle que parlaient les flèches empoisonnées de ta médisance ou de la calomnie. Lorsqu'elle voulait lancer une bonne grosse méchanceté sur quelques-uns, elle se gardait bien de débiter cette méchanceté elle- même. — Tout au contraire elle en défendait la victime envers et contre tous... Elle la défendait d'une façon compatissante et outrée qui rendait encore plus vraisemblable la calomnie semée dans l'ombre de ses conversations avec la Grue. Elle lui faisait la leçon, sans que celle-ci s'en doutât le moins du monde... Commençant toujours par l'éloge de celle dont elle voulait faire une victime; elle excitait naturellement la Crue, qui s'emportait eu invectives contrôla bonté, i&candeur de son amie. — Comment! nous nous laissez prendrez cela? D'abord, elle a un râtelier; — Ça n'est pas une raison... on peut avoir LA MEXICAINE. IX!» un râtelier et... et, encore! a-t-elle un râtelier? — Puisque je vous dis que j'ai vu la facture... Un râtelier complet, avec des os enorl — Moi, je n'ai rien vu... aussi je neveux pas savoir si c'est vrai... Cette pauvre petite femme! elle serait à plaindre... n'allez pas dire ça devant M. Loustal... — Bath ! est-ce que cet insolent vaudevilliste... oh! c'est trop fort. — Mais je n'ai rien dit. — C'est infâme... figurez-vous, ma chère, que ce Loustal s'est battu avec mon mari... Il m'avait insultée... mais Legendre n'a pas de rancune... et moi. je n'ai pas plus de fiel quun boulet. Nous l'avons reçu au hout de quelque temps : mais voilà qu'il recommence... — Qu'il recommence, quoi! — Oh !... je sais ce que je veux dire... c'est cela, je me souviens... l'autre jour, dans mon salon jaune... Il l'a embrassée... — Vous l'avez vu l'embrasser ! — Non, niais ils sont restée seuls un bon quart d'heure pendant que je recevais mon n. -100 la MEXICAINE. bois en bas... moi je compte tout, d'abord... Le portier est un voleur ! — Eh ! bien .. ils sont restés ensemble un quart d'heureou une demi-heure, voilà tout.;. Je mettrais ma main au feu qu'il ne s'esl rien passé. — Oh ! vous ! on vous ferait praire quejes vessies sont des aspergesl — Parce que \ous (Mes une méchante; VOUS !... cette petite femme est charmante... Elle a les plus jolies dénis du monde et, certes, pour la vertu !... — Aile/ ! allez ! je sais à quoi m'en tenir... Vous êtes mon amie, mais, franchement, vous êtes trop bonne et vous ne voulez jamais reconnaître le mal même quand il vous crève les yeux... Moi, qui ai vu!... — Mais vous n'avez rien vu ! — Suffit, criait la Grue, je sais tout. - Ce Loustal ! mais pourquoi prennent-ils dope ma maison ? — Allons! allons ! vous allez trop loin... et à moins d'être sûre ! — Je suis sûre de tout ce que je dis. — D'abord, elle était rouge comme une écrevisse et lui, comme un coq!... — C'est honteux! LA MEXICAINE. hontoux, honteux! mais elle ne le portera pas en paradis! — je la démasquerai... je ferai sa- voirà toul le ramnde qu'elle a toul fa,ux\ oui, tout taux, depuis le liant jusqu'en bas! —Jolie, jolie ! jolie ! \ous nous y connaissez ! une femme qui a un peil du verre... peuI-vint ks cfawl El qui donne, chez moi, des rende/ vous à un lioinme capable de tout... car ce Louslal !... je suis sûre qu'il est connu à la Préfecture, ! Ce genre de scènes avait généralement lieu le malin des réceptions de la Grue Quand venait le soir. Sophie accostait Louslal qui aimait assez sa conversation el lui demandait nonchalamment des nouvelles de !ajeune femme dont il avait été question le malin. —■■ Je ne sais pas»., je ne l'ai pas revue depuis le jour où j'ai eu ['honneur de me trouver avec elle chez madame Legendre. — Là I quand je vous le disais, murmurait Sophie à l'oreille de la Grue, il ne l'a pas vue depuis... — C'est trop fçrtdecafâl Monsieur Louslal, vous ave/ pins que de l'aplomb. — Moi, demandait le vaudevilliste tout sur- pi'is... quel aplomb I Rien, je suis discrète... seulement, je i')2 LA MEXICAINE. vous en prie, une autre fois... donnez vos rendèz-vous ailleurs. — Je ne nous comprends pas. — Ah! faites .donc l'innocent... Du reste, èlle est charmante... quand elle n'oublie pas ses dents, ses cheveux, son rouge, son blanc, jusqu'à ses mollets... Oui... elle a de faux mollets... sa femme de chambre l'a dit à Zaïra... Et la pécore d'aller, au grand désarroi de Loustal, h la grande joie des Grues cl à la confusion admirablement jouée de Sophie... qui s'écriait... ah! si j'avais su! Dire que c'est moi... ab ! monsieur Loustal, que je vous demande pardon... Pauvre petite dame! si nous l'aimez, vous devez bien souffrir. — Mais je ne l'aime pas!.le ne bai jamais aimée... — Oh ! r est bien... vous devez être discret, vous. Et l'œil de la Mexicaine se fixa sur celui de Loustal qui ne put s'empêcher de se sentir ému. Jules DagUet, (|iii s'approchait en ce moment, regarda sa femme d'un air étonné. — Voyez, monsieur Loustal, s'écria en riant LA MEXICAINE. 195 la femme du bossu. -- Voilà l'effet de la calomnie! Vilain jaloux! continua-t-elle en s'adres- santàJules,il vient nous surprendre en flagrant délit... Vous arrivez bien, vous ! — Comment cela? dit le mari en essayant «le sourire. — Mais pour remercier M. Loustal ! Il m'a promis de nous donner le livret d'une petite opérette... Nous en ferons la musique à nous deux, iiioii ami, et nous la jouerons chez cette bonne madame Legendre !... Cela vous raccommodera avec elle, monsieur Lovelace... Et prenant le bras de Jules, la Mexicaine alla au piano faire sa partie dans le concert habituel conduit par la jeune Dague t. — Ah! çà, se demanda Loustal, quelle comédie joue-t-on ici? Elle est charmante après tout, cette femme-là, et elle m'a regardé bien singulièrement... et puis, cette invention d'o- pérette!... J'ai justement un petit ours du temps du bazar Bonne-Nouvelle... Voilà qui me donne mes entrées dans la maison Daguet. Le lendemain, Loustal se présenta chez les Daguet, sou manuscrit eu main... Par un hasard singulier la Mexicaine était seule... Madame Daguet et les petites filles étaient à Saint- Wi LA MEXICAINE. Rocli... Hilarion et Jules avaient été visiter, à l'instigation de Sophie, une petite maison de campagne à Charenton-les-Carrières. Quant à Sophie, la pauvre petite femme n'avait pu les accompagner ni les uns, ni les autres... Elle avait une migraine atroce ! — Oit ! monsieur Loustal, quelle aimable surprise et que mon mari sera contrarié de ne pas vous avoir vu... Je ne vous attendais que demain... — Mais, cependant... je vous avais bien dit aujourd'hui... Pardonnez. — J'ai si peu de tete... Le soir, sur les sept heures, comme on allait se mettre à table... Sophie dit à son mari : — Ah! je m'étais trompée d'un joui'... M. Loustal est venu aujourd'hui... — Ah ! et l'opérette? — Je l'ai mise sur ton bureau... Je crois qu'il reviendra demain,., il était désolé de ne pas le trou verï — Est-ce amusant, son opérette... — Je ne l'ai ma Coi pas lue... Tu as de l'esprit pour tout le monde, ici, toi... mon LA MEXICAINE 198 ami... Tu nous diras ce! que tu en penses... — Comment une opérette, disait madame Daguet... Est-ce que vous aile/, travailler pour le théâtre... oh ! Jules... mon tils ! ne sois pas un Scribe ! je t'en prie ! — Non, mère... C'est de la musique de chambre... c'est pour jouer cheat madame Le- gendre... — A la bonne heure, mon tils... Oh I le théâtre! Dieu, te garde du théâtre! M. Alexandre Dumas a été excommunié et M. Scribe aussi! Dernièrement il y a eu un auteur qui s'est séparé d'avec sa l'emme et une actrice qui s'est faite musulmane ! On alla se coucher là dessus. •Iules lisait l'opérette, et Sophie pelétonnée dans la nielle se parlait ainsi tout bas a elle- même : —• Louslal ne peut guère me pousser... mais il est fort répandu dans le grand monde; il connaît le prince de Libstein!... qui sait?.. Elle ferma les yeux et vit à travers ses paupières passer les mirages tes plus fantastiques, où les billets de banque, les diamants, les calèches à la Daumont, les bals, les fêtes, les bouquets, les parfums et les vins les plus exquis MM LA MEXICAINE. se mêlaient, se heurtaient, s'entrecroisaient, comme ces bribes colorées qui miroitent dans les kaléidoscopes!... Quant au bossu Daguet, son cher et musical mari, il n'apparaissait même pas à l'état de repoussoir dans cette sorte de mirage en apothéose. — Pauvre bossu ! Passons rapidement sur l'épisode Loustal. Ce n'était là qu'un premier pas. et arrivons à une seconde et plus sérieuse exploitation exercée par Sophie aux dépens de la Grue. Nous avons vu à quel point la rusée Mexicaine abusait d'Hélène et connue elle savait la pousser à mille imprudences sans se compromettre elle même hien entendu; la Grue avait unaploml) imperturbable et ne doutait de rien, mais Sophie la poussa hors de toute mesure. Ainsi Hélène ne recevait pas chez elle ce qu'on est convenu d'appeler la haute société : mais elle se faufilait parfois dans quelques salons... Flatteuse, insinuante et souple, toute Grue qu'elle était... elle savait se faire si bonne femme, si lionne enfant à l'occasion... Elle se faisait si volontiers la dame de compagnie d'une femme plus haut placée qu'elle et dont elle espérait tirer quelque avantage, qu'il n'était LA MEXICAINE. I«7 pus rare d'entendre dire par de bonnes âmes, avec d'autant plus d'ensemble qu'elle n'inspirait aucune jalousie, et qu'elle ne faisait om brage à personne : « La bonne petite femme, la charmante petite femme!... » Et aussitôt le père terrible des'écrier : «Ma fille est adorée de toute la ville! » — Hélène était de ce genre de personnes insignifiantes par leur position ou leur individualité, (pie l'on accepte, que l'on conduit avec soi, par-dessus le mqrché... une de celles dont oq dit en allant faire une visite... ah! j'oubliais... J'ai madame i»ne telle en bas. dans ma voiture. Voulez* ^<> péter une seule l'ois avec elle. Ça marehe ii bien avec Léonle... que le diable emporte cette Anaïs... si elle pouvait se casser le cou la veille, Léonie jouerait et ça irait comme sur des roulettes. Pourvu qu'il ne me tombe pas encore une du Triquet sur le dos dimanche ! 252 LA MEXICAINE. Il se souvenait de la triste représentation de Don César et il n'était pas tranquille. Le joue fixé arriva enfin, et nous voici de nouveau transportés dans la petite bonbonnière de Ricourt. Là encore 'une fois nous trouvons réunis nos principaux personnages. — Georges a donné des places h toute la maison de la rue Lamartine. Antoinette a fait prendre des billets à toutes ses Araignées. — La Mexicaine et son mari, escorté du cher ami Loustal, — Hila- rion, Claire, Eméla, — Fanfan, Quoniam H par extraordinaire la Bise, que Fanfan a déterminée à venir et pour laquelle il a des attentions fraternelles ! — Le père Baldy est à côté de sa tille, — Bellotte a mis un bonnet rose et le père et la mère Sainte-Hélène sont aux avant- scènes du rez-de-chaussée; —Georges, madame Leclerc, Gabriel, M. de Chatenay, se partagent les avant-scènes des premières. Des journalistes, quelques actrices occupent le reste des places privilégiées. —- Othon du Triquet a dû se contenter d'une galerie, et elle enrage parce qu'elle a apporté un gros bouquet qu'elle se proposait de jeter à Roger, — Titi n'a pas pu venir; mais Bouche-d'Acier et Pervenche occupent quatre places à elles deux. LA MEXICAINE. ^->5 De temps à autre, Fanfan regarde du côté où il a vu Titi, la première fois; mais sa physionomie n'exprime aucun mécontentement, il bourre la Bise de pastilles de chocolat cl de fruits glacés, dont il a fait remplir un grand sac. Oh ! dit la Bise, c'esttrop, monsieur Fanfan ! — Tiens ferme! c'est pas tous les jours fête... si ce pauvre Pierre était ici, connue il en croquerait... Mangez sa part la Bise, et attention, c'est la particulière a M. [loger qui y a jouer. — Pas possihle ! — Si!... c'est une histoire... M. Georges m'a tout raconté... On va attraper une vieille gueuse qui... enfin! suffit! ça n'esl pas de mon ressort. — BeUoite, as-tu apporté de la galette? — Fi doue! monsieur Quoniam ! nous ne' sommes pas à l'Ambigu ici... 1 — Cristi ! j'ai faim.. — Tenez, goulu, voilà une tranche depâté... C'est plus comme il faut... — Vous disiez donc, monsieur LoustaJ, ( iue le prince de Lihslein est presque souve- 18 254 LA MEXICAINE. rain en Allemagne ? demanda la Mexicaine. — Vous me parlez bien souvent du prince, répond le vaudevilliste, qui ajoute tout bas... méchante ! — Hein ! fait le bossu en se retournant. — Rien, c'est mon chapeau qui a manqué de tomber dans l'orchestre. — Hilarion, Martial, voilà des noms bizarres, dit le vicomte de Chatenay, à Gabriel qui lui nomme ses compatriotes. Quelle est cette charmante jeune fille qui esta côté de lui? — A droite..! c'est Claire Daguet. — Non, h gauche ! — C'est la fille d'Hilarion... Eméla. — Elle est charmante et son nom lui va fort bien... décidément elle est réellement charmante. — Là, j'en étais sûre, mon vieux chéri. Vous avez encore apporté vos gants fourrés qui vous donnent l'air d'un balayeur endimanché, disait de son côté madame Sainte- Hélène à son mari, plus cravaté de crin que jamais, et qui lui répondit : — Ma bonne amie, vos petits gants de peau ne sauraient me convenir... Je n'ai pas l'habitude de mettre des gants, et je l'ai bien LA MEXICAINE. 2o5 * prquyé... C'était à Trnyos, en 1815, les alliés... — Mais ton fils et Roger sont nos alliés aussi... et tu ne pourras pas applaudir avec des gants de cette épaisseur. —- La raison rédhihitoirc ne manque pas d'une sorte de rationalisme. Et le vertueux Sainte-Hélène remit ses gants dans la vaste poche de son habit des grandes cérémonies. — Comme ils sont longtemps à commencer, dit tout haut Bouche-d'Acier. — La toile ou mes quatre sous ! dit tout bas la coquette Pervenche, auquel il passait par la tète un des souvenirs de sa tendre.jeunesse, alors qu'elle vendait des sucres d'orge au petit Lazary. — Un, deux, tuois ! brayo ! silence! Le chef frappe le pupitre de son archet, U11 gai flonflon prélude à la représentation, e t docile à la sonnette du maître de musique, la toile se lève pour le premier vaudeville ! Laissons-le se jouer tranquillement, cl de la salle passons dans les coulisses. Roger était arrivé le premier au théâtre. « Avant que les chandelles fussent allumées ! » J l bouillait d'impatience de voir la célèbre 256 LA MEXICAINE. Anaïs... Mais il était bien gardé par Gabriel et par Georges... qui s'arrangèrent de façon que Cécile put gagner sa loge sans être vue de l'impatient comédien. — Si elle pouvait ne pas venir ! soupirait-il de temps à autre... — Le carton de mademoiselle Anaïs? où est le carton de mademoiselle Anaïs? cria tout à coup une habilleuse qui traversait le foyer. — Son carton, elle est donc ici, mademoiselle Anaïs, demanda Roger, en arrêtant l'habilleuse par sa jupe. — Certainement.., — Je veux lui parler, dites-lui que moi, M. Roger... — Plus souveut ! elle met ses bas ! attendez au moins qu'elle soit prête. — Elle est venue! elle est venue ! Enfer... Il faut que j'attende qu'elle soit prête... Encore une demi-lieure au moins... je me mélie de ces grands talents de province; pourvu qu'elle soit plus forte que cette grue d'Othon! C'était son refrain, depuis qu'il répétait les Mémoires du Diable. — Je vais boire un verre de punch, venez- LA MEXICAINE. 257 vous, dit-il il Gabriel et à Georges, tous deux magnifiques de sang-froid? — Ne bois plus, lui dirent ses deux amis... Tu as beaucoup à chanter, — ménage-toi. Apri's le spectacle, tant que tu voudras, — il y a un souper organisé. — Vous ave/, raison... mais cette demoiselle Anaïs... — Là! je suis prête..'. Bonjour Roger! C'était Cécile, sortant de sa loge, dans le costume de Marie... Sa robe noire, sévèrement fermée au cou,, ses cheveux en bandeaux, sa figure qu'elle n'avait pas forcée au rouge en faisaient, en ce moment, une charmante jeune fille. Roger recula de trois pas... ses amis le soutinrent, — il allait s'évanouir : — Cécile, Cécile! dit-il si bas qu'elle seule l'entendit. — Eh bien! oui... mon ami! Cécile qui voulait vous revoir et qui a employé un petit subterfuge bien innocent. Voilà mes complices, dit-elle en montrant Georges, Gabriel et Léonie qui arrivait en ce moment. — Est-ce que vous m'en voulez? dit gaiement Léonie.—Allons, une bonne poignée 238 LA MEXICAINE. de mains... Nous parlerons d'affaires après le spectacle... — Mais je suis hors d'état de jouer... La surprise... l'émotion... Ah! Cécile! si vous saviez... je suis un misérable... — Chut, dit celle-ci. ne nous occupons que des Mémoires du Diable, pour le moment... Nous ne sommes plus que des comédiens, Seigneur Dieu ! qu'est-ce qui vous a fagotté comme ça... Des cheveux Frisés comme un garçon perruquier, une cravate de commis marchand ou bonne fortune... Èh bien, merci! vous arrivez la nuit dans une ferme des Pyrénées, par le vent, la grêle, le tbrihërré et vous avez l'air de sortir d'une botté de bonbons. Léonie," donne-moi une des brides de mon chapeau qui est accroché dans nia loge... et mon peigne. Là! voilà une cravate au moins! votre cache-misère avec son épingle en faux, c'est bon à brûler. Et joigiiàht le geste à la parole, elle lança la cravate et l'épingle dans la cheminée du foyer. — Et ces cheveux... allons, asseyez-vous! là... Voilà qui est mieux... au moins vous avez quelque ebose d'artiste... Qu'est-ce qu'il a aux LA MEXICAINE. 259 mains? Des gants blancs ! en voilà un voyageur qui a des gants blancs! N'en mettez pas du tout, ou mette/ des gants sombres... Maintenant pas un mot, pensez a votre rôle et regar- dez-moi bien tout le temps que nous jouerons... ça vous réussissait dans le temps... Je vais surveiller nos accessoires, — toujours comme dans le temps! — c'est égal, ça me fait plaisir de le revoir, ce grand enfant-là.. Et elle disparut avec Léonie. Roger s'était laissé cravater, peigner, retourner, critiquer sans prononcer une parole. H «ait comme abruti, cl cepètidànt deux grosses larmes roulaient dans ses yeux. Gabriel et Georges lui avaient pris la main. — Oh! mes amis, je ne sais ce que i'é- Prouve... mais j'ai envie de pleurer... et j'étouffe! Chère Cécile... est-elle jolie comme Ça! toujours la même, bonne, gaie... et j'ai perdu cet amour-là. par ma faute ! Le pauvre garçon tomba sur une banquette ; et les pleurs qu'il contenait àgrand'- peine, depuis longtemps, s'échappèrent en abondance de ses yeux. Le foyer était heureusement désert en ce moment, et les deux amis lui laissèrent épancher sa douleur. 2(i0 LA MEXICAINE. — Oui, murmurait-il, oui, j'ai été bien coupable! je le sens en ce moment... mais, au fond du coeur, je l'aimais toujours... j'es- pérais... je ne sais quoi. Mais maintenant, à la voir si gaie, si tranquille... j'ai compris que tout était fini et bien fini ! — Mais non, imbécile! c'est le contraire. Crétin!... elle est venue exprès pour toi de Lyon... Elle t'aime toujours. — Esl-il possible !... Cécile m'aimerait encore!... Elle ne sait donc pas?... — Elle n'ignore rien au contraire, Antoinette, Georges et moi, nous lui avons tout dit... — Vous... ah! qu'avez-vous fait là? — Nous t'avons sauvé, animal ! Au premier mot elle est accourue et... mais la toile se lève... reprends tes sens et sois digne d'elle. — Eh bien! Roger... paresseux... votre manteau est prêt... j'ai fait porter votre chapeau à Côté... sur la table qui est dans la coulisse gauche; c'est à moi, je me sauve... bonne chance et surtout du toupet! Cécile disparut et la pièce commença. Le petit chef-d'œuvre d'Etienne Arago quiadé- frayé, et qui défraiera encore longtemps toutes les scènes de Vaudeville, eut un succès sans LA MEXICAINE. 2G4 exemple dans les fastes de la salle de la Tour- d'Auver^ne. Cécile joua et chanta d'une façon exquise ce rôle si touchant, et en même temps si malicieux de Marie; pour Roger, encouragé, soutenu par la présence de celle qu'il aimait et qui ]e servit de tout son pouvoir, il se surpassa. La scène avec Marie au deuxième acte, — un des deuxièmes actes les plus émouvants que je connaisse, — fut l'occasion d'une véritable ovation... Quand elle lui adressa ce ( 'oiiplet, sur lequel Doche broda une si délicieuse mélodie : A la bonne et tendre Marie Un pacte solennel vous lie Mais, quand vous serez son époux, Dites-moi la trahirez-vous ? Quel dommage Si volage ! Voilà, voilà Ce que votre ange vous dira ! Toute la salle éclata en applaudissements, Antoinette porta son mouchoir à ses yeux... Les deux amis jetèrent deux bouquets à Cécile... Elle avait dit ces quelques paroles avec un si grand attendrissement, avec une si grande ferai. 202 LA MEXICAINE. veur, pour ainsi dire, que l'émotion qui la dominait gagna tous les spectateurs. Quant à Roger, il lui avait saisi la main et la contemplait comme en extase. Une sorte de divination magnétique (it le tour des galeries; le public se demanda s'il n'y avait pas autre chose qu'une sensibilité de convention dans le jeu de ces deux comédiens, jeunes, beaux et habiles tous les deux, et les Bis l bisl sortirent de buter les bouches, excepté de colle delà du Tnquet, qui, sans soupçonner la vérité, n'en conçut pas moins un violent sentiment de jalousie, en voyant Roger si bien dans l'esprit de son rôle. — Quelle bêle de pièce, s'écria-t-elle!.-• niais sa voix se perdit dans le tumulte des bis et elle dut se contenter d'arracher avec ses dents toutes les fleurs de son bouquet. Mais où sa colère ne connut plus de bornes, ce fut au troisième acte quand Robin, s'adressant à Marie, lui chante à son tour les paroles suivantes en lui montrant Ja mystérieuse sonnette du château de Ronquerolles, qui, selon la tradition, avait le pouvoir d'évoquer Satan. Un aveu coûte i faire Aux lilles de seize ans; LA MEXICAINE. 263 Chargez sa voix légère Des mots embarrassants ; Si pour moi, ta chanson est complète, Quand cet hymen vous conviendra, Prenez cette sonnette Que Dieu nous conserva, Sonnez, sonnez... Votre mari viendra. Roger mit tant de délicatesse, tant de charme dans le détail de celte romance que les transports se firent jour de nouveau... Tout à coup, comme cédant à la demande du public, il allait recommencer le couplet, Otlion du Triquet se leva, blêmissante et agitant, — comme une sorcière sa torche,—son bouquet tout rongé, se mit h gesticuler en criant : i Je ne veux pas qu'il recommence, moi ! Tiens, attrape! » Et, lançant son bouquet délabré à travers l'espace, elle en frappa le crâne dénudé du chef d'orchestre, qui se mit à crier : A • assassin ! Cette sortie fit un effet indicible. On riait, on applaudissait, on sifflait; mais Quoniam, furieux de voir son ami Roger troublé par celte folle des premières galeries, se mit à hurler de sa voix la plus perçante trois ou Quatre A la porte! à la portel <) lu porte ! Ces cris trouvèrent immédiatement des 204 LA MEXICAINE. échos et, malgré ses protestations et une attaque de nerfs assez réussie, ta pauvre Othon fut de par la loi expulsée de la salle. Roger ne savait quelle contenance faire... Il était honteux, humilié de cette scène déplorable dont il savait que Cécile avait le secret. Mais celle-ci lui prit la main, comme effrayée du tumulte de la salle, et lui dit tout bas. — Roger, je suis trop vengée, regarde-moi! Je te pardonne tout... Je t'aime ! Ces paroles ranimèrent l'acteur... Tout disparut un moment à ses yeux. On aurait pu écarteler Othon du Triquet qu'il n'eût pas détourné son regard fixé sur celui de Cécile... Enfin le calme se rétablit... Othon une fois enlevée... Roger bissa son couplet et la pièce s'acheva au milieu de bravos frénétiques. Othon attendait Roger, comme cela était convenu, dans sa voiture, qu'elle avait fait arrêter au coin de la rue Neuve-Coquenard. — Elle se repentait de ce qu'elle avait fait, mais elle se disait : — Après tout, c'est une preuve d'amour! on mettra la chose dans les journaux. Le ridicule sera pour moi, Je succès pour lui... C'est quejel'aime tant, mon Roger... s'il le veut, je Ï.A MEXICAINE. 2fi.'i quitterai mon vicomte tout h fait pour lui ; j'écornerai mon capital, — une chose que j'ai en horreur cependant, pour être toute à lui. Le souper organisé dans la petite cham- brette de Léonie fut cordial et gai. On commença d'abord par parler théâtre... Roger ivre de son succès, des sentiments qu'il sentait se réveiller en lui, accepta en pleurant de joie toutes les conditions imposées par ses amis et quand on se quitta à sept heures du matin, tandis que Léonie et madame Leclerc; se mettaient au lit, Cécile, Gabriel, Georges et Roger montèrent dans un fiacre et se rendirent au chemin de fer... Une grosse malle à l'adresse de Roger, artiste à Lyon , s'y trouvait déjà. —■ Qu'est-ce là? demanda-t-il. — Un peu d'habits et de linge seulement, tu ne dois rien emporter qui rappelle le passé. Les adieux furent touchants départ et d'autre. Roger, assis auprès de Cécile, dans un "wagon de première classe, se demandait s'il ne rêvait pas. Son amie avait appuyé sa tête sur son épaule et dormait en souriant ; vaincu par la fatigue , il ne tarda pas à en faire autant... Us étaient seuls et comme Paul et Virginie, 260 LA MEXICAINE. enroulés dans le même manleau. Roger tenait la main de Cécile dans les siennes, et avant de fermer les yeux à son tour, il la baisa chastement au front. — Cher Roger ! murmura-t-elle sans se réveiller. — Et ils dormirent ainsi, dans les bras l'un de l'autre, bercés par de doux rêves d'avenir. Othon rentra à trois heures du matin. — Il aura été souper avec ses cabotins. — Rath ! il reviendra demain... Il faut bien qu'il revienne, il n'a plus le sou ! Mais Roger ne devait plus revenir. XVII Georges et Léonie. En ce temps-là, Georges commençait à se faire connaître à son petit journal. Ses vaudevilles lui rapportaient assez d'argent pour lui permettre de mener la vie des journalistes et des littérateurs de second ordre. Il avait commencé comme la plupart d'entre eux par fréquenter assidûment les estaminets en renom, par courir les bals et les foyers des petits théâtres. Mais un beau jour, il disparut subitement du monde artistique, ou du moins il n'y fit plus que de rares apparitions. On ne le voyait à son journal que le temps strictement nécessaire à 2fiS I.A MEXICAINE. sa rédaction, qu'il négligeait beaucoupdu reste. Il n'assistait guère qu'à une ou deux répétitions de ses pièces et quelquefois quand un ami lui empruntait cent sous, il se tâtait le gousset et déclarait tout confus qu'il n'avait pas d'argent sur lui... Roger était installé à Lyon et Gabriel absent de Paris, nous saurons bientôt pourquoi. Il ne faisait que quelques rares visites à Antoinette el n lui parlait plus en particulier; quelquefois celle-ci lui demandait tout bas ! — Et Léonie? — Tout va bien, disait Napoléon, et il s'éloignait. — Son père et sa mère n'osaient se plaindre de son abandon, il n'apportait plus sa rente mensuelle et quand il venait par basard les voir l'entrevue était froide de part et d'autre. C'est que madame Sainte-Hélène avait mis son veto sur une proposition formulée par son fils. Georges avait demandé la permission de se marier avec Léonie et les deux concierges avaient refusé net, à la grande stupéfaction de Napoléon. — Mais j'aime une jeune fille bonnête, sage et dont le talent dramatique me sera d'un grand secours pour mes succès d'auteur. J'ai LA MEXICAINE. 269 l'autorisation do sa mère et c'est bien la plus honorable famille que je connaisse. — Quand tu auras 25 ans, mon cher enfant, tu feras ce que tu voudras; mais je ne veux pas que tu puisses un jour nous reprocher d'avoir fait ton malheur. — Mais puisque nous nous aimons. — N'insiste pas. Tu pourras nous forcer à donner notre consentement à ce mariage quand la loi t'en donnera le pouvoir. Mais jamais de notre plein gré, nous ne te laisserons épouser une actrice... A ton âge ! ce serait une folie ! — Mais Roger... — Mon ami, Roger est. Roger, et toi tu es notre fïls. — Mais enfin, il est heureux ! — Soit ! Ils sont comédiens tous les deux, Ça les regarde. Mais nous te répétons que nous, nous ne voulons pas d'actrice pour bru... — Mais vous me réduisez au désespoir... Nous nous aimons tant. — Eh ! bien, si vous vous aimez tant, vous aurez le courage d'attendre jusqu'à tes 25 ans. Vous vous épouserez ainsi tous les deux. — Vous êtes cruelle, ma mère! 270 LA MEXICAINE. — Non, je suis raisonnable, voilà tout... et ton bonheur passe avant tout... Qu'aurais-je à te répondre si, à trente ans, tu venais me dire : « Vous m'avez laissé me marier trop jeune... Je suis le plus malheureux des hommes ! » Rien ! — je ne veux pas que cela arrive. Tu me reproches de faire ton malheur, — j'aime mieux endurer ce chagrin que de te céder là où je crois que je ferais réellement ton malheur. Léonie est jeune... qu'est-ce qui vous presse? D'abord, as-tu une position faite pour te marier? Suppose que ta femme perde sa voix, ses charmes... suppose qu'un accident l'éloigné du théâtre, que tu comptes comme une grande ressource... suppose encore que toi-même, tu restes un temps plus ou moins long sans travaux... — Oh ! je ne crains rien de ce côté, dit fièrement Georges. — Oui, lu as beaucoup de conliance en toi- même, tant mieux! Ça rend fort, et nous aussi nous croyons en ton avenir. Mais des hommes plus connus, plus célèbres et aussi intelligents que toi sont morts de faim... Tu peux perdre ta rédaction tout d'un coup... les journaux disparaissent avec une grande facilité dans ce LA MEXICAINE. 271 moment-ci... tu peux éprouver cinq ou six chutes de suite au théâtre... Tu nous parlais l'autre jour de Loustal qui vient de perdre 40,000 francs d'un coup, parce que la censure a refusé de laisser juiur sa pièce... Çapeutt'ar- riveret tu n'es pas encore Loustal... tu n'as pas les reins assez forts pour soutenir une perte pareille. Et puis tous les artistes, tous les vaudevillistes sont garçons pendant leur jeunesse... Tu nous as tant raconté leurs faits et gestes que je peux te réciter tout ce que tu nous as dit là-dessus. — Littérateurs, vaudevillistes, enfin tout ce qui vil de sa plume, — sont une race à part. Ils se marient lard et seulement quand en possession d'un joli apport ils ont le droit d'exiger une dot convenable. Ils raisonnent juste, fais comme eux; ne compromets pas par un coup de tête tout ton avenir. — Mais au contraire, avec l'amour de Léo- nie je me sens de force à soulever le monde. — Voilà des phrases de romans; si tu te maries pauvre et jeune, tu le disputeras tous les jours avec ta femme. Dans trois ou quatre ans... elle te pondra des mioches à la douzaine, et les mioches mangent, ils crient surtout. Tu fuiras la maison pour ne pas être 272 LA MEXICAINE. assommé par leurs piaillements, tu travailleras comme un cheval pour fournir la pâtée à toute la nichée., et tu perdras peu à peu toutes tes relations. — Vous êtes des hommes de soupers, de cafés, de coulisses... Es-tu donc las de gagner ta vie en t'amusant, et veux-tu déjà te mettre une corde au cou ? — Mais j'entends ne rien changer à mes habitudes... Ma femme est artiste... elle comprendra... — Ta femme sera comme toutes les femmes... elle t'espionnera... te questionnera... elle sera jalouse et te fera des scènes ennuyeuses. — Oh ! je connais trop bien Léonie, c'est un ange! — Soit! mais je trouve que c'est bien assez d'être fils de portier sans épouser une petite comédienne obscure, fille d'un marchand de salades! Tu te ferais montrer au doigt et tout le monde nous jetterait la pierre si nous consentions à ce mariage-là. — C'est votre dernier mot? — C'est mon dernier mot ! — Eh bien! j'attendrai... mais vous regretterez un jour d'avoir causé mon malheur. I.A MEXICAINE. 275 — Nous ne regretterons rien, cher enfant, car nous sommes certains de l'aire notre devoir. Georges-Napoléon Sainte-Hélène était parti la mort dans l'âme. — Comment expliquer le refus de ses parents à Léunie ! La chose n'était pas aisée en effet. Georges- Napoléon n'avait pas supposé nn seul instant qu'il pût trouver la moindre opposition dans sa famille, et il s'était engagé positivement avec madame Leclerc! Les jeunes gens sont tous ainsi faits, et malheureusement pour les imprudents. Les parents sont presque tous taillés sur le même patron que les Sainte- Hélène. De la loge du portier au salon du faubourg Saint-Germain, il y a unanimité sur ce chapitre. Arrivés à un certain âge, °,uand les illusions ont fait place à l'expérience, on regarde comme bien peu de chose les premiers élans du cœur. On sourit en repassant dans sa tète toutes les folles idées qui l'assiégeaient à vingt ans. — Tel chef de bureau raconte en riant que si ses parents l'avaient écouté, il serait peut-être aujourd'hui grande utilité h Bcbino ; — la femme du notaire se rit au nez dans sa glace quand 274 LA MEXICAINE. elle pense qu'elle a voulu se faire danseuse; et plus d'un ministre, en admirant les diamants de madame la baronne de... qu'il vient d'épouser, se demande si ses parents ont eu tort de se refuser à le laisser épouser Louise, Maria, ou Paméla, les petites blanchisseuses de fin qu'ils adoraient sournoisement dans leur jeunesse ! Mariages d'amour, rêves éthérés de jeunesse, que vous paraissez stupi- des aux yeux de la maturité ! Mais Géorgeset Léonie étaient dans la période des mariages par inclination, période difficile a franchir sans encombre pour certains caractères exaltés. Or, Georges-Napoléon était singulièrement exalté, de plus il était amoureux fou de Léonie, et la résistance de ses parents, tout en le frappant au cœur, ne fit qu'accroître son désir d'en venir à ses fins. — Ainsi, sans dire aux dames Leclerc qu'il avait été refusé radicalement, il annonça que ses parents lui avaient demandé quelque temps pour réfléchir... qu'ils voulaient être bien sûrs de la réalité de son amour, et que dans deux ou trois mois, il pourrait bardiment compter sur eux. — Léonie parut se contenter de cette réponse ; madame Leclerc, de son LA : MEXICAINE. 275 côté, s'en montra satisfaite... Elle s'occupait peu de sa fille, et la question du mariage ne la touchait guère. Cependant Georges devint plus assidu que jamais auprès de Léonie. — Vous devez être ma femme, vous n'avez rien à craindre de moi. Et là-dessus, serment d'amour pur, chaste, respectueux. Aurait-il voulu outrager celle qui devait porter son nom ! Léonie croyait-elle à la sincérité de ses protestations? Nous l'ignorons; toujours est-il que les jeunes gens ne se quittèrent plus que le moins possihle. Georges-Napoléon avait installé un petit bureau dans la chambre de sa future, il y travaillait le jour pendant qu'elle répétait et, lorsqu'elle rentrait, un chaste et doux baiser le payait de sa sagesse, car Léonie ne voulait plus qu'il allât passer ses journées au café. — Reste près de moi... reste près de moi... travaille... fais des drames, des comédies... c'est pour notre avenir... Apprenons-nous mutuellement la vie de ménage... C'est une répétition que nous faisons... Et à force de répéter, Georges finit par 276 LA MEXICAINE. prendre ses repas chez Léonie, par lui donner son argent à garder. « Je serai ta caissière, » avait-elle dit. Un soir, enfin, la répétition dura plus que de coutume. Les acteurs .de cette petite comédie étaient jeunes, ils étaient toujours l'un près de l'autre , ils n'eurent pas la patience d'attendre la permission des autorités, et la pièce fut jouée à l'improviste, un soir d'automne. La brise tiède d'une nuit embaumée fut l'orchestre de cette comédie à deux, éclairée par la lueur d'un feu mourant,tandis que l'amie Mariette, qui les avait quittés assez tard, disait à son mari : — Je ne sais pas ce qu'avaient Georges et Léonie ce soir... ils se boudaient... ils m'ont reçue froidement, et ils avaient l'air tout tristes... Je crois qu'ils ne s'aiment plus. — Mariette, ma mie, lui répondit le comédien-professeur, vous n'êtes qu'une bête... Vous avez un joli nez... mais vous ne voyez pas plus loin que son bout retroussé. — Que veux-tu dire? — Moi, rien. LA MEXICAINE. 277 Et il s'endormit en chantant : C'est l'ami.ur, l'amour Qui fait le monde à la ronde. — Georges, disait Léonie au bout d'un mois et demi, si tu ne m'épousais pas... je n'aurais plus qu'à mourir. — Et pourquoi, ma chérie... — Je suis enceinte... Le soir, madame Leclerc qtii était venue leur rendre "visite apprit l'événement. — Si tu commences comme ça, tu iras bien, dit-elle... Tu tiens de famille... j'en ai fait onze de suite, telle que tu me vois, et je n'en suis pas morte... Ah çà, voyons, vous mariez- vous!... 11 me semble que voilà le moment, — J'irai voir mes parents demain, et il faudra bien... Père... je suis père! quel bonheur ! ah ! chère Léonie comment pour- r ai-je jamais reconnaître ton amour? Le lendemain, il se présenta chez les Sainte- Hélène et il leur avoua tout; il avait abusé de la crédulité, de l'inexpérience de Léonie. [Sic.) Les concierges furent stupéfaits, hébétés, confondus : iG 278 • LA MEXICAINE. — Enfin, c'est fait! tu l'épouseras, c'est fait! je ne veux pas de bâtard dans la famille. Georges, fou de joie, courut porter cette bonne nouvelle à Léonie qui dit à Mariette à sa répétition. — Cette fois, je tiens mon mari! Georges avait rivé sa cbaîne. XVIII L'officier de fortune. On a dit quelque pari que la supériorité de César sur le grand t*dtïîjjîêb ëclalà surtout dans la conduite qu'ils tinrent tous les deux vis-à—\is des (miliciens, ces pirates audacieux qui osèrent porter leurs pas jusqu'à Home et qui rançonnaient sans pitié les hêrbltjueS eti- l'ants de la ville aux sept collines. Pompée les chàssà honteusement pour ajouter un flcu- l'ondeplusà sa couronne, déjà si Uen /oi/r- ><«<', taudis que César les associa à la fortune de son peuple et sut les rendre digues et tiers de porter le titre de citoyens romains. Voilà sans doute un début bien grave pour mi épisode de notre histoire. Mais nous soin- 2S0 LA MEXICAINE. mes en retard avec notre ancien ami Pierre, le timide amoureux d'Auloinette Baldy. Le jeune homme de notre premier volume que nous n'avons vu encore que, vêtu d'un pantalon de toile grise et d'une chemise à mille raies hleues, dont nous ne connaissons que les yeux qui brillent comme deux gouttes de café, mais qui unit à une certaine élégance de formes, un caractère d'une vraie noblesse, ce jeune homme distingué est devenu en bien peu de temps officier dans le régiment où le sort l'a placé. Comment et pourquoi ce prolétaire est-il parvenu à un grade qui, pour le soldat d'artillerie, est presque toujours regardé comme impossible à atteindre. C'est ce que nous allons raconter. En arrivant eu Afrique, Pierre ne se rappelait guère de l'histoire romaine que le passage que nous venons de citer et qui l'avait toujours frappé au point de vue spéculatif, bien entendu, car il ne se doutait point, en cognant sur son enclume, qu'il eût jamais à mettre en pratique aucun des moyens employés jadis par MM. César et Pompée, ces forgerons antiques de l'épopée romaine. Celui qui aurait prédit à Pierre, ouvrier sans LA MEXICAIN!'• 284 ambition, né dans un milieu vulgaire, qu'il deviendrait un jour ou l'autre quelque chose, qu'il compterait tant soit peu dans la balance où se pèsent les services rendus au pays, celui-là aurait été accueilli avec un sourire d'incrédulité. Lui, pauvre manœuvre, lils d'un père ivrogne, d'une mère abrutie par les misères de la vie, frère de Titi, là grisetté aux mauvais instincts, et delà Bise, l'infatigable travailleuse à la rémunération précaire, pouvait-il admettre que son nom aurait un jour quelque retentissement dans le monde? Non, n'est-ce pas? Eh bien... Mais commençons par le commencement comme dans les coules de fées. ~ c'est toujours le plus sage et le meilleur. Reprenons le récit au moment où le forgeron conduit au chemin de fer par Baldy et Antoinette, par Fan fan et Quoniam, par la fiise, Titi et son père, vient d'abandonner tout Ce qu'il a aimé jusqu'alors. Nous avons essayé d'exprimer en quelques lignes toutes les tr istesses qui accompagnent un dépari dans c,!s gares froides et tristes. — nous y avons vu pleurer Mathilde et sa mère. — Gabriel Y & serré avec attendrissement la main de Ro- b 01 ', ce fugitif de Limoges, ci Suzanne y a lf. 2S2 LA MEXICAINE. passé, palpitante pour voir l'enfant qu'elle oublia si longtemps, ■- nous ne reviendrons plus sur ces détails qui sont partout et toujours les mêmes. — Pierre est parti, Pierre est arrivé à Alger, — c'est là qu'il nous faut le rejoindre, et c'est à partir de son incorporation que nous allons le suivre pas à pas dans cette carrière où il entrait le cœur ulcéré, mais vaillant. Dès son arrivée, on lui demanda s'il voulait être canonnier conducteur ou servant. Nous allons expliquer ces deux mots à nos lectrices et à ceux de nos Ijècteurs qui ne seraient pas au fait des usages de Xartillerie montée. 11 est bon de savoir un peu de tout, et nous avons toujours cru qu'il était utile d'écrire ce que l'on sait en toute cbose. Il y a toujours quelqu'un qui y gagne. Il y a dans, les régiments & artillerie montée deux sortes de soldats. Le canonnier conducteur et le servantà pied. Le canonnier conducteur touche un prêt, c'est-à-dire une somme d'argent distribuée tous les cinq jours par le brigadier de semaine, et dont il a le droit de disposer à sa fantaisie : c'est son argent de poche. — Le servant touche également ce prêt, mais il y a une différence dans la LA MEXICAINE. 285 quotité de la somme. — Le servant n'encaisse guère que la moitié des centimes perçus par le canonnier conducteur. Mais aussi leurs attributions sont-elles bien différentes à tous les deux. —Le servant na, comme service, que le balayage des cours, la cuisine, les manœuvres du canon et du foin, — il voyage assis sur les caissons, siège un peu dur, il est vrai, fort mal suspendu c'est encore vrai, mais qui lui permet des loisirs et un repos relatif. — Le canonnier conducteur, lui, ne charge ni ne décharge les canons, il ne balaye pas les cours, mais il a deux chevaux à panser deux fois par jour, deux chevaux à dresser, tous les harnais à brosser, les voitures à conduire, le fourrage et l'avoine à prendre au magasin général, et,à transporter au quartier. — C'est- à-dire, une ou deux fois par semaine huit ou dix voyages fatigants à faire, car il s'agit de porter, soit dix-huit bottes de paille ou de foin, soit deux sacs d'avoine, ce qui donne une moyenne de cent kilogrammes par voyage, à cette différence près pour le foin ou pour l'avoine, que l'un se porte sur la tète, l'autre sur les épaules. — De plus le canonnier conducteur promène les chevaux deux fois par jour. 284 LA MEXICAINE. en couverte, ce qui pour les nouveaux venus est un supplice intolérable; il change tous les mois la litière de son cheval et c'est là aussi une corvée des plus pénibles ; — bras nus, en sabots, il soulève à la force des bras cette litière compacte et la roule sur elle-même, comme le père du célèbre Léotard roulait le tapis du phénomène , et toujours à la force des bras, il transporte ce fumier sur des civières, à un kilomètre, et souvent plus, du quartier. Joignez à cela les gardes de nuit dans les écuries, le ferrage, las soins d'infirmerie, quatre heures de manœuvre par jour, le soin de son pantalon de cuir, le polissage de son grand sabre, de ses pistolets, de ses éperons, des mors et des martingales de ses poulets-dinde, et vous comprendrez facilement comment est justifiée cette différence dans la paie du servant et du conducteur. — En temps de guerre les chances sont égales, Pierre n'hésita pas, il se fit inscrire, comme canonnier conducteur. Puisqu'il était soldat, il voulait connaître la vie militaire sous ses aspects les plus difficiles et puis, faut-il le dire, une certaine vanité le poussait à faire son choix, il voulait porter des éperons et avoir un grand LA MEXICAIN!'.. 2S!ï sabre ! Ne niez pas ! beacoup du ?;ens dans la vie politique ont passé par-dessus bien des tracas, biendesennuis, bien des humiliations pour obtenir moins encore que les éperons ou legrand sabredenotreami Pierre. Lui, au moins, n'avait pas d'humiliations à craindre, car le canon- nier conducteur est toujours, par la force des choses, un peu plus considéré que le servant. 0 influence des éperons et du grand sabre !... Ses commencements furent ceux de tous les soldats. Il eut à subir beaucoup de ces petites ■vexations qui découragent quelquefois les plus intrépides, mais il s'en consolait en lisant les lettres qu'Antoinetteluienvoyait régulièrement avant la convention faitechezTonnellier, le jour delà visite faite au petit père Courtois, Fanfan l'avait prévenu de la décision de madame Baldy, et l'avait assuré qu'Antoinette était bien résolue àlui rester toujours fidèle. C'était donc six mois encore à passer ce qui joint aux six mois qu'il venait déjà de faire au régiment, ûe présentait qu'un total d'un an d'épreuve.— Résolu à ne pas écrire à Antoinette puisqu'elle avait juré de ne pas lire ses lettres et de ne pas lui répondre, il se contentait seulement de tenir Fanfan au courant de sa vie. Il avait pris 286 LA MEXICAINE. goût à l'état militaire et grâce à une activité prodigieuse, au bout de six mois il était brigadier, au bout de huit, maréchal des logis, et la fameuse affaire où il sauva la vie du colonel de son régiment, lui valut la croix d'honneur. Doué d'une facililé incroyable, il parlait parfaitement l'arabe, et rendait ainsi de grands services à ses supérieurs. — Brave comme uc lion, et doux comme un agneau, il fut en peu de lemps adoré des Arabes, qui l'appelaient le Cœur de vérité. Toutes les fois qu'il y avait à parlementer avec les Arabes c'était le marëcHal des logis Cœur de vérité qu'on chargeait de cesriiissions quiavaient été souvent si périlleuses pour d'autres messagers; — mais il savait en imposera ces gens barbares qui repoussent la civilisation, peut-être parce qu'elle leur a été offerte un peu trop vivement. Il leur parlait des avantages de leur union fraternelle avec les Français ; il leur disait combien ils auraient à gagner en acceptant leur annexion aux vainqueurs de l'Algérie; il leur expliquai! comment, en anéantissant la piraterie barba- resque, on avait ouvert un débouché au commerce dans le sein de l'Afrique. Il cherchait à excuser les moyens violents employés pour po- LA MEXICAINE. 287 ser les bases d'une nouvelle nation entée suite vieille civilisation arabe. Il leur parlait dans leur langage figuré de la merveilleuse lance d'Achille, qui possédait le don de guérir elle- même les blessures qu'elle avait faites. Plus de guerre, disait-il, plus d'Arabes insoumis. La France est intervenue pour faire une nouvelle nationalité forte et grande, et ce n'est plus au feu des bivouacs qu'on peut rallumer les flambeaux éteints des vieux édifices sociaux. — La France vous apporte la science, l'agriculture et la justice. — Il reste la question de religion : nous sommes chrétiens et vous êtes musulmans! Sans doute, ces deux éléments sont différents, mais aucun des deux ne sera dépouillé au profit de l'autre. Ce que nous voulons, ce n'est pas vous imposer un chef de religion nouveau, nous voulons au contraire placer votre culte sur Je nif'mc rang que les autres. Venez avec nous, et dans nos villes vous aurez, vous aussi, un consistoire de voire religion, comme les protestants et les israélites (tut un de la leur; vos Mahbous (communautés religieuses) seront respectées, et tout ce qu'il en reste sera loué aux indigènes d'après l'intention des fondateurs qui ont cons- 2S8 LA MEXICAINE. titué ces Mabbous. Loin de vouloir vous rien enlever, nous voulons au contraire vous émanciper... Venez avec nous, nous vous donnerons les moyens de devenir à nos côtés un des plus grands peuples du monde ; vous garderez vos lois, votre culte, vous aurez les mêmes droits que nous; vos propriétés seront bien à vous, et vous pourrez vendre et acheter librement sans être soumis à une taxe plus forte que celle qui pèse sur les chrétiens; etc., etc. Et bien souvent il amenait à se rendre, sans coup férir, une tribu entière. Les Arabes surpris d'entendre un soldat français leur parler avec respect de leur religion, leur promettre au lieu des tortures qu'ils croyaient leur être réservées, une part égale à celle des maîtres de leur territoire, les Arabes, disons-nous, se laissaient souvent convaincre par le jeune SOUS-officier. Mais si Pierre était bon pour le conseil, il était aussi bon pour l'action, el * une sanglante affaire il se conduisit avec un tel héroïsme, que les troupes l'acclamèrent... Seul daus la mêlée, il avait aperçu le porte- drapeau frappé mortellement et entraîné par une vingtaine d'Arabes. Le drapeau traînait dans le sahle, et quoique mourant, le digue LA MEXICAINE. 2S9 gardien de ce symbole de l'honneur du régiment, se cramponnait à lui dans une suprême étreinte. N'écoutant que son courage, Pierre confia son cheval à l'un de ses camarades, et, le sabreau poing, s'élança à pied surlegroupe qu'il avait aperçu. Que se passa-t-il alors ? cela paraît impossible et cela est cependant, cet homme seul contre dix parvint à les maîtriser, à les isoler, et le drapeau reconquis d'une main, le sabre sanglant de l'autre, il s'élança du cercle compact où il s'était jélé et regagna son poste, tandis qu'une vingtaine de soldats appelés par les cris du camarade auquel il avait confié son cheval, le séparait des dix Arabes furieux d'avoir été battus par un seul homme. Le colonel, instiuit de ce fait d'armes inouï, accourt pour le complimenter, mais Pierre était tombé évanoui, roulé dans les plis du drapeau lu'il avait si intrépidement sauvé des mains de l'ennemi! 11 l'ut porté à l'ambulance... 11 avait reçu onze blessures, et la perte de son sang l'avait mis hors de combat pour un mois... Les blessures étaient peu profondes, et lorsqu'il fut en état de quitter l'hôpital, il reçut la visite du général X***accompagné de son colonel. 17 290 LA MEXICAINE. — Embrassez-moi, lui dit le général et préparez-vous à nous quitter. — Nous quitter, général, et pourquoi? — Vous abandonnez l'artillerie. — Moi ! — Oui... vous passez au 8 e léger en ce moment à Mostaganem. — Mais, je conserve mes galons, au moins, dit Pierre en souriant... — Non, mon ami. Comment ! mais en quoi ai-je mérité, général?... — Vous êtes libre de refuser... mais réfléchissez... mou cher sous-lieutenant ! — Quoi... officier... moi! — Oui, mon ami., elje suis heureux d'être le premier h vous l'apprendre... Les deux officiers supérieurs lui serrèrent encore la main et se retirèrent... — 0 Antoinette, murmura Pierre... je suis à toi maintenant ! XIX Tne causerie au bureau arabe. Nous ne nous apjt<'sai11i 10ns poinl sur l'ancienne organisation des bureaux arabes. Au hiotrienl où totit se trahsfbrftie, du, du moins, tend à se transformer en Algérie, (ous les vieux abus disparaissent peu à peu et nous sommes heureux de dire que notre ami Pierre fut, durant le peu de temps qu'il lil |>aiïie de cette administration, un modèle de probité et de modération. Sa parfaite connaissance do la langue arabe avait depuis longtemps déjà, attiré l'attention des ofticiers généraux sur lui. Aussi, dès qu'il 292 LA MEXICAINE. fut nommé officiel", le plaça-t-on à la tète d'un bureau. La position de chef de bureau arabe est des plus délicates et demande beaucoup de dévouement et de patience, de loyauté et de travail. Malheureusement, ces fonctions n'ont pas toujours été confiées à des mains assez intègres ou assez expérimentées. Les jeunes chefs de bureaux arabes ont souvent méconnu leur mission et abusé du pouvoir presque absolu qui leur était délégué par la France. Bien des malversations ont été commises. Les Arabes ont gémi plus d'une fois sous le faix d'exigences injustes, d'impôts capricieux qui ne servaient à rien autre qu'à payer les folles dépenses d'employés trop jeunes pour la plupart, et, généralement, trop amoureux du bon vin ou de la bonne chère; mais nous ne voulons pas faire l'histoire des bureaux arabes, cela dépasserait le cadre de cet ouvrage, et nous laissons aux gens spéciaux le soin de développer cette question. Qu'il nous suffise de dire qu'une fois installé à son poste, Pierre sut se l'aire aimer jusqu'à l'adoration des pauvres diables soumis à sa juridiction. Au lieu de passer son temps dans le fur nienie, au lieu de tirera tout propos LÀ MEXICAINE. 2!)" des redevances et d'imposer des amendes arbitraires, il s'appliqua à développer au sein de ces populations arriérées le sentiment de la justice et de la vérité. En peu de temps il opéra des miracles... Encore une fois, nous ne voulons pas faire de l'économie politique... L'action de notre! petit drame nous presse de tout côté. 11 était important cependant de faire connaître la situation de Pierre et de le suivre jusqu'à l'époque où nous avons laissé tous nos acteurs... Or, un matin, Pierre rédigeait un rapport assez grave, paraît-il, car il y apportait l'attention la plus soutenue, quand son planton s'avança, la main à son bonnet de police, en lui disant : — Pardon, mon lieutenant. Mais que c'est z'un particulier qui s'obtempère de vous parler, si ça ne vous gêne pas, dit-il. — A-t-il dit son nom ? — Non, mais que d'après ses vêtements, je crois (pie ça se pourrait qu'il soit un homme du train d'artillerie. — Un soldai... fais entrer... — Tiens ferme, il laut que je tape ! A ces mots prononcés d'une voix reten- 294 LA MEXICAINE. tissante, Pierre fit un bond sur sa chaise et, l'élançant les bras eu avant, se jeta dans ceux de Fanfan, tandis <|ue le planton, légèrement repoussé par le Mâconnais, allait tomber en pirouettant sur un lit de camp situé à quinze pas de là. — Toi, Fanfan ! toi, ici ! Toi, soldat. Mais je suis fou, je rêve ! — Non, tu ne rêves pas... Je suis venu à pied, j'ai une permission de quarante-huit heures... Je meurs de faim et de soif. — Pauvre ami ! attends... Pérard ! Pérard! où diable est-il cet animal-là ? — Pardon, mon lieutenant... Mais que je crois que j'ai /.'une ou deux côtes de détériorées, que votre ami m'a envoyé /.'un atout numéro un. — Allons donc, farceur! exclama Fan- fan... J'avais visé et je vous ai envoyé sur le matelas... — Faites excuse, que vous avez la vue trouble... Que ce n'est point un matelas, mais que c'est simplement un sac de pommes de terre... Pérard se frottait les reins et regardait Fanfan avec de grands yeux stupéfaits. La familiarité entre le soldat et l'oflicier est une LA MEXICAINE. 295 chose tellement rare dans l'armée, que l'accolade du soldat du train et de son lieutenant était bien faite pour le plonger dans la stupéfaction. Mais Pierre coupa court à ses éton- nements en lui ordonnant d'apporter immédiatement un déjeuner confortable et deux vieilles bouteilles de bordeaux. — Du bordeaux ! s'écria Fanfan... Du bordeaux dans le désert! — Oui, mon vieil ami. du bordeaux et conquis sur les Bédouins encore!... Pérard, mon ami, croyez-vous qu'une permission d'un cinquième de Tach vous serait un baume suffisant?... — Ali ! mon lieutenant, un cinquième pour deux côtes... c'est trop. Moi qui me ferais couper la tête pour un litre... Enfin, j'accepte pour ne pas vous désobliger... Et, en passant près de Fanfan pour aller faire ses commissions, Pérard appliqua à celui-ci une vigoureuse claque sur l'épaule... — Tiens ferme, dit Fanfan qui, d'un coup de pied lancé d'une main ferme, envoya Pérard a u milieu de la route. — Mais, cria Pérard, c'est juste en face la porte de la cave. 29fi LA MliXICAINE. Il apporta deux bouteilles pour sou maître et pour Fan fan. Puis ayant consciencieusement rempli une gamelle d'eau-do-vie, il se retira dans un coin, où assis parterre, les jambes croisées à la manière arabe, il commença sou frugal repus, comme il l'appelai) ; ce frugal repas n'était ni plus ni moins qu'une quantité de croûtes de pain, rôties ou plutôt brûlées, que Pérard trempait d'habitude chaque matin dans une gamelle. Seulement le bouillon n'était pas toujours le même. Quand Pérard n'était pas sage, Pierre le mettait au régime, c'est-à-dire qu'il ne lui permettait que du vin pour sa gamelle... Pérard geignait... mais faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il avalait sa panade rouge. J'emploie ici les termes propres de Pérard. Mais quand il avait été sage... Oh! alors, en avant les panades jaunes ! c'est-à-dire le pain grillé ou fumé, trempé dans l'eau-de-vie. — Or, sachez encore ceci, c'est qu'une gamelle ordinaire ou plutôt réglementaire contient un peu p' us d'un litre de liquide! Donc quand Pérard était sage, il absorbai! à son frugal déjeuner un peu plus à'un LITRE d'eau-de-vie et quelqu' 1 LA MEXICAINE. 297 chose comme deux ou trois livres de pain ! Maintenant vous allez me dire que si un seul matin Pérard absorbait cette quantité incroyable d'eau-de-vie, il lui était impossible de faire son service et (Yêtre sage. Eh bien vous vous trompez ! Pérard n'était jamais plus sage que quand il avait pris son repas d'anachorète. — Savez-vous quand Pérard n'était pas sage?... non ! je vais vous le dire. Pérard n'était pas sage quand il voyait un Bédouin appelé devant Pierre, c'est-à-dire, devant son Dieu, son héros et son roi. — Pérard n'était pas sage, dis-je, quand il voyait ledit Bédouin prêter tranquillement un faux serment. 11 n'était pas plus sage encore quand un moricaud, — Pérard était soldat et, pour lui, tout ce qui n'était pas blond ou tendrement châtain était moricaud, — accusé de vol de brebis ou autre, assurait qu'il n'avait été poussé que par la nécessité. — En effet, disait l'Arabe, la peau d'une brebis volée et dépouillée aussitôt le larcin est d'une grande efficacité pour les douleurs quand elle est appliquée toute chaude sur les parties endolories... Mais la chair! la ehairl hurlait Pérard... rends la chair au moins. n. 29S LA MEXICAINE. Et alors sa sagesse était complètement en défaut ; il saisissait un bâton et tombait à coups précipités sur le faux témoin ou sur le voleur de brebis. C'est alors que Pierre, qui ne pouvait souffrir cette justice trop expédi- tive, mettait Pérard au vin sec, comme disait le vieux planton. Puisque j'en suis sur le chapitre de Pérard, je veux vous dire en peu de mots son histoire, nous verrons dans ces quelques pages qu'il méritait une mention dans ce livre, qui a la prétention de ne dire que la vérité, et de montrer des caractères vrais... Or, Pérard est vrai... si vrai, qu'on voudrait l'avoir inventé... Je vous l'ai déjà présenté, mais seulement présenté dans Mademoiselle Million; aujourd'hui, je suis amené à parler d'un événement qui fît grande sensation en Afrique et où il joua le premier rôle, je désire vous le faire connaître entièrement. Il y a dans l'armée française beaucoup de types connue celui-ci; mais il faut les avoir vus pour croire qu'ils existent; or, j'ai vu Pérard tandis que j'étais à Bone etj'y crois... mais c'était un bien singulier soldat que le planton de Pierre, et sa vie avait eu bien des épisodes curieux. LA MEXICAINE. 299 Pérard était né en..! nul ne l'a jamais su... Trouvé à moitié mort sur le champ de bataille de Leipsick à l'âge de i ans à peu près, il fut aduplé par le régiment, devint enfant de troupe et s'engagea dans la marine comme mousse, puis atteignit le grade, de matelot classé. Tout en maugréant, le petit Pérard apprenait sa langue d'adoption avec ardeur et les mathématiques avec délices... mais dès sa jeunesse une fatale passion, ou pour mieux dire une fatale disposition l'entraîna vers l'étude spéciale des liqueurs fortes... Une nature tout à l'ait anormale en lit un homme incombustible... L'eau -de-vie devint son petit lait, et dès l'âge de vingt ans il ne vécut plus autrement qu'avec du pain grillé et du trois-six... Phénomène, disait- on ; soit ! mais phénomène plein de santé et de vigueur... mourant de faim quand Pierre le mettait au vin sec et qui, d'après l'avis de tous les médecins compétents , serait mort d'inanition le jour où il aurait mangé un succulent bifteck arrosé d'eau de source, ''èrard était une salamandre, à cela près que s 'il ne vivait pas dans le feu... du moins le feu vivait chez lui. 500 LA MEXICAINE. Excellent comptable, il lui de bonne heure employé dans l'administration militaire... mais celte singulière destinée, qui le condamnait à l'eau-de-vie forcée, ne laissait pas que de lui rendre le système nerveux un peu trop impressionnable. Dans la marine il se bat- lil avec un maître et fut obligé, après acquittement bien entendu, car le maître d'équipages l'avait insulté le premier, — il fut obligé d'entrer dans l'armée de terre où il devint en peu de temps caporal du capitaine trésorier... Mais ici encore sa mauvaise tête le perdit. Comme travailleur, son capitaine l'adorait, mais comme homme il le méprisait souverainement et il eut le malheur de le lui faire sentir une seule fois... Pérard entrait à son bureau et nous devons à la vérité de déclarer, qu'il y entrait de ci de là, appuyant quelquefois plus à gauche qu'à droite, et réciproquement; le capitaine était un de ces vieux de la vieille qui n'entendent pas raison sous le rapport de l'exactitude; — or Pérard était en retard... Le capitaine eut l'imprudence de donner a Pérard un coup de poing sur la tète, et notre caporal eut à son tour l'imprudence de jeter le capitaine par la fenêtre de son bureau. LA MEXICAINE. 50) L'affaire fit du bruit; mais Je capitaine était tombé sur de la terre de bruyère, et de plus des témoins affirmèrent que le capitaine trésorier avait porté les premiers coups, chose que celui-ci se plut à reconnaître de la meilleure grâce du monde. Il résulta de tout cela que Pérard fut acquitté, mais que les galons de caporal furent perdus dans la bagarre. Ce fut alors que redevenu simple soldat, Pérard ne trouva plus les moyens de faire son déjeuner frugal... Il se mourait littéralement d'inanition, quand passant près du pont de Neiiilly, il aperçut une barque qui chavirait ; Pérard nageait comme une ablette, il ne prit même pas le temps d'ôter son sabre et se jeta tout habillé dans l'eau. Il eut le bonheur de ramener à bord l'une après l'autre toutes les personnes de l'embarcation. Embrassements, promesses, tout lui fut prodigué. Le propriétaire de la barque était un des premiers commissionnaires en marchandises de Paris... Il prit le numéro matricule du brave Pérard, lui mit cent francs dans la main et lui dit... — A bientôt! vous aurez de mes nouvelles. En effet huit jours après, Pérard, qui avait 302 LA MEXICAINE. son frugal repas tous les matins depuis l'aventure du pont de Neailly, et qui n'y pensait plus, reçut à la caserne la visite d'un homme tout de noir habillé... Cet homme était un notaire qui lui apportait le contrat d'une rente de 800 francs par an, et qui lui donna les meilleurs conseils du monde en lui répétant à chaque instant : — Surtout n'aliénez pas le capital!... Songez à votre vieillesse, etc. Pérard remercia le notaire, lui offrit la moitié de son déjeuner que l'homme à la cravate blanche refusa, et resté seul, il entra dans son cabinet, expression de son chois pour exprimer qu'il se mit à réfléchir profondément. Pérard était marié ! Oui... et marié depuis longtemps, à preuve que sa femme avait une tille de huit ans et demi, seulement ce n'était point celle du bon Pérard, elle était née pendant un voyage de celui-ci. « Le bien vient en naviguant I » Depuis la naissance de cette enfant, le soldat n'avait pas vu sa femme... 11 avait de la sensibilité à sa manière... 11 savait pardonner; mais il ne savait pas souffrir la présence de ceux qui le trompaient. 11 va sans dire que LA MEXICAINE. 505 dans un duel à coups de couteau, duel affreux où il fut blessé six fois par l'amant de sa femme, il avait purgé son passé de cette tache vivante. Cependant il pensait quelquefois à cette femme qu'il avait véritablement aimée, autant qu'un homme qui déjeune avec un litre d'eau-de-vie peut aimer quelqu'un ou quelque chose. Lorsqu'il fut en possession d'une rente de 800 fr., il fit les calculs les plus compliqués pour savoir combien 800 fr. par an faisaient à peu près de collations frugales, et il arriva à ce résultat qu'avec I franc par jour, il devait être le plus heureux des soldats passés, présents et futurs. — 11 s'octroya donc immédiatement 365 francs et constitua 435 francs de rente à celle qui l'avait trompé. — J'ai tué Je prie de la petite, c'est pas sa faute à l'enfant, si sa mère a z'evu quelques torts à l'égard de ma ligure. Ce trait vous peint l'homme. Ajoutons, pour être dans le vrai jusqu'au bout, qu'après avoir accepté les 4'M\ francs de renie, que lui constituait son mari, madame Pô* ranl lui répondit qu'il n'était qu'un va-nu- pieds, et (pie quand un homme comme lui avait 800 francs de rente et était au service ■■>04 LA MEXICAINE. militaire, il n'avait pas besoin de rien garder du tout... surtout quand il savait bien, le misérable (le misérable était souligné dans la lettre) ! qu'il avait tué le père de sa fille légitime ! Pérard fut un peu abasourdi de ce remer- cîment; mais il se consola facilement la première année. La seconde, il eut quelques remords. — Est-ce que tu veux donner tout ii ta femme? lui demanda un sapeur de ses amis. — Au contraire, répondil Pérard, je lui ai donné trop... Je n'ai gardé que 365 francs par an. — Eh bien! — Eli bien, imbécile... on voit que tu n'as pas étudié comme moi la natoménie... que cette année est bissextile. — Comment dis-tu ? — Je dis bissextile... Donc qu'il me manque vingt sous. — Oh! les femmes! les femmes! Cette erreur lui fut funeste, car le dernier jour arrivé il se trouva n'avoir en sapossessiou que la modique somme de douze sous... Il n'y avait pas moyen d'essayer la panade jaune avec douze sous... il fallait se contenter de la panade rouge! Mais ce n'était pas tout... En LA MEXICAINE. 505 sergent major, — les sergents majors sont tous gais, — lui dit en goguenardant : — Oh ! oh ! Pérard, ma vieille, te voilà à la soupe au perroquet... Bon, ça! bon, ça! — Sergent, que vous êtes une huître, répondit le soldat affamé. Le sergent riposta, Pérard l'insulta de nouveau et finalement, il attrapa deux ans d'Afrique. — Je suis sauvé pour deux ans... s'écria-t-il après le jugement. — Comment cela? lui demanda son ami le sapeur. — Mais certainement! Tu ne comprends donc rien?... En Afrique, l'eau-de-vie coûte moitié moins qu'ici et elle est plus forte ! Pérard lit ses deux ans consciencieusement, el grâce ;i ses 365 francs de rente, il ne fut pas trop malheureux... Puis il fut appliqué aux bureaux arabes en qualité de planton, et c'est chez Pierre que nous le voyons pour la première fois. — Comme nous allons le retrouver tout à l'heure, nous avons placé ici son esquisse afin de faire comprendre de quoi sont capables ces vieux bandits de soldats, qui ne pèchent le plus souvent que par ignorance, 306 L\ MEXICAINE. ennui, faiblesse ou entraînement... Laissons donc Pérard manger sa panade jaune en paix, et revenons à Pierre et à Fanfan qui dévorent un succulent saucisson arrosé du bordeaux bédouin, dont nous avons parlé. XX Causerie au bureau arabe. (Si/iff.) — Comment et pourquoi l'es-tu engagé, mon cher Faufan ?...—Tu étais si heureux chez les Baldy ! Tout officier que je sois maintenant, je t'avoue que je regrette le temps où nous tapions ensemble sur l'enclume, et ton joyeux : Tiens ferme} m'a bourdonné bien souvent aux oreilles. — Mon cher Pierre, je me suis fait troupier pour deux raisons... je ne te dirai pas la première... — Et pourquoi avoir des secrets pour moi? Ne suis-je plus ton ami... — Si et c'est... mais non! Tiens ferme! Il est crânement bon ton vin de Bédouin!... ÔOS LA MEXICAINE. Donc ]a seconde raison c'est que... c'est difficile à décrocher... Tu sais mon histoire de l'hôtel de Lyon? — Oui, mon pauvre ami... Et d'ici je t'ai plaint de tout mon cœur, j'aurais voulu être près de toi pour te consoler... Tu as fais ton devoir... mais tu as dû bien souffrir... — Oui... Pierre... j'ai souffert... non pas de remords de ce que j'avais fait... je crois que j'ai bien agi... non pas non plus de regrets pour moi... pour l'homme que j'ai livré... mais... c'est presque honteux à dire... mais pour moi seul... par égoïsme... J'ai peut-être été vaniteux et ça j'en demande bien pardon à Dieu; mais c'était plus fort que moi... je me demandais ce que j'avais fait de mal pour me trouver fourré dans d'aussi vilaines affaires... Mais j'aurais tout de même continué mou état si les choses en étaient restées là... Seulement, il s'est passé du nouveau et du nouveau terrible... Ici Fanfan avala d'un trait un verre de vin, et Pierre remarqua que la main de son ami tremblait fortement quand il reposa son verre sur la table. — Mon cher Fanfan... qu'est-il donc sur- LA MEXICAINE. 50!) venu encore... cel homme est à Cayenne ou au bagne. . Tu ne dois plus avoir rien à craindre de lui. — Non, Pierre... je n'ai plus rien à craindre de lui, car il n'est ni à Cayenne ni au bagne... Il est mort... — Ah! il s'est suicidé... — Suicidé! des gens comme ça... allons donc! Tiens ferme! il est mort... sur l'écha- l'aud... — Ah ! mon dieu ! Quoi, Moïse Klauss... — Oui... Moïse Klauss... en compagnie d'un autre, un nommé Du mont. — Dumont... attends donc, j'ai lu le procès... c'était celui à qui la victime de l'hôtel de Lyon avait repris les 100,000 francs volés à... à... je ne sais plus les noms. — A un nommé Houlot... un homme celui- là... il s'est fait sauter le caisson... Mais après sa condamnation, l'homme... Moïse Klauss, enfin, est parvenu à s'évader... Comment? le diable n'en saurait que dire... Et une fois en- sauvé, il n'a pas tardé à rejoindre son ami, le Du mont-Baratte... et voici le petit plan que ces deux individus arrangèrent : Ils savaient que les 100,000 francs avaient été donnés 340 LA MEXICAINE. par Suzanne à M. le vicomte de Chatenay, à chargé par lui de remettre ladite somme à la veuve de M. Houlot... Comprends-tu ? — Je comprends ce que tu dis... mais je ne vois pas... — Tu ne vois pas comment partant de là, et sachant de plus que madame Moronval avait laissé une assez jolie petite fortune au mioche, ils résolurent de s'emparer du petit Charles et de l'aire chanter soil les Houlot, soit M. de Chatenay, suivant que l'un ou les autres seraient les dépositaires du magot. — Quels misérables ! Ils ont donc tué l'enfant... — Non... l'enfant se porte comme un charme... Tu le verras demain. — Demain .. et que vient-il faire ici? — Ah ! ne me demande pas trop de choses à la fois, ça m'embrouille, et quand je suis embrouillé, je le suis bien... Donc, pour en revenir à la chose... ils ont tant guigné le petit qu'un beau soir, a la sortie d'une grande SOiréé dans un quartier reculé de Paris, ils se sont précipités sur le pauvre garçon, l'ont bâillonné, et comme il faisait un de ces brouillards dont on pourrait l'aire des tartines, LA MEXICAINE. 311 ils sont parvenus à s'éclipser sans qu'il ait été possible de les prendre sur le moment... — Et après. — Ah ! après... voilà où ça commence à se compliquer, et voilà où tu vas voir que la police n'est pas bête à Paris. Ils ont forcé le petit Charles à écrire au vicomte qu'il se trouvait dans les mains de brigands, et que si l'on ne donnait pas 120,000 francs pour le racheter, on le menaçait de la mort. A cette lettre, il y avait un... comment que tu appelles ça, un... un postillon ? — Tu veux dire un post-script m».. — C'est ça, un postillomme de ce gueux de Dumont... où il écrivait ijud c elait une simple restitution qu'on demandait, et que si, daus deux jours, l<*s 120,000 francs n'étaient pas crachés, les amis de Charles recevraient bn doigt de sa main droite, et seraient taxés à 130,000 francs, au lieu de 120,000 francs, et que ça irait tou jours comme ça de semaine en semaine jusqu'à ce que l'argent soit versé ou que le petit fût mort... — Mais c'est épouvantable ! Comment, dans Paris... il se passe des choses parelles"* Si 5V2 LA MEXICAINE. c'était en Abyssinie ou dans les Abruzzes.... Mais en France... — Les canailles sont les mêmes partout, à ce qu'il paraît... Je ne connais pas les Abruzzes, et encore bien moins la cbose en te que tu viens de nommer... Mais j'ai vu ce que je le raconte... je l'ai vu à Paris... — Mais comment ont-ils fait pour recevoir leur rançon ?... car je pense bien qu'on n'a pas hésité à leur remettre la somme demandée... Des gens habitués au crime et roués comme eux devaient bien se douter que, s'ils donnaient un rendez-vous, ou bien s'ils donnaient une adresse quelconque, ils seraient infailliblement pris. — Oh ! ils étaient fins, et tu vas voir que leurs précautions étaient bien prises... Voici ce qu'ils avaient imaginé pour toucher leurs capitaux sans danger pour eux. Ils exigeaient que les 120,000 francs fussent eu billets el non en or, el enveloppés dans un fort sac de toile cirée, de manière h former un paquet facile à prendre... — Je ne comprends pas encore... — Tiens ferme !... je n'ai pas fini... facile a prendre pour un chien... LA MEXICAINE. 513 — Comment à prendre pour un chien... — Ah !... si lu me chicanes sur les mots... Us voulaient dire qu'on arrangeât le paquet de façon à ce qu'un chien pût facilement le porter dans sa gueule. — Bon ! j'ai compris. — C'est heureux !... Tiens ferme!... Donc, disait encore ce gueux de Dumont, vous irez demain, à minuit, au carrefour de la Pyramide, dans la forêt de Fontainebleau. N'ayez pas peur... il n'y a que nous de voleurs par là dans ce moment... Entends-tu ces canailles- là ?___Vous trouverez un beau chien blanc attaché à la Pyramide. Vous lui tendrez le paquet qu'il prendra, et vous couperez la corde... Ne vous inquiétez pas du reste... Il est bien entendu que, si le chien ne nous revient pas ou s'il nous revient sans argent, le petit est fumé 1 — C'était un chien dressé... maison pouvait peut-être... — Quoi faire?... tuerie chien... ça n'aurait avancé à rien, qu'à hâter la mort du petit Charles. Courir la nuit à travers une forêt comme celle-là à la poursuite d'un chien habitué à la contrebande... car on avait reconnu cet animal pour un de ceux qu'emploient les M LA MEXICAINE. contrebandiers... c'était de la folie... La police a trouvé un autre moyen... — Lequel? — As-tu lu, toi qui es savant, ce conte qu'on nous répétait souvent à l'hospice, d'un petit bonhomme qui prend les bottes d'un mangeur d'enfants ?... — Le Petit-Poucet .. Parbleu ! cent fois. — Eh bien ! tu le rappelles que quand il a semé des cailloux sur sa route, il a fini par retrouver sa maison, d'où ses parents voulaient Je ficher à la porte? — Mais quel rapport avec le chien ? — Voilà... voilà... Les agents de police se sont dit une chose... ou les coquins sont en forêt ou ils n'y sont pas... On ne peut entreprendre une, chasse, puisqu'il n'y a que deux jours de délai, et qu'il faudrait au moins deux mois même pour battre sérieusement ce pays de rochers et d'arbres séculaires qui, en dépit des chemins inventés par Dennecourt, conserve encore des fourres Impénétrables et des cachettes insondables... des cavernes pleines LA MEXICAINE. une masure abandonnée qu'ils avaient choisie pour retraite. La mince chandelle qui les éclairait ne leur avait pas permis de voir l'accident arrivé à leur compère le chien. Le petit Charles, presque mourant de faim, était couché sur des feuilles et bâillonné, quand les gendarmes envahirent la cabane. Le premier soin du vicomte fut de le détacher et de l'emmener dehors. II paraît que le pauvre petit diable s'est évanoui, autant d'émotion que de besoin , en reconnaissant son protecteur. Quant aux autres, ils essayèrent vainement de se défendre. Les gendarmes sont des gars qui ne plaisantent pas. Bien que Dumout et... et... l'autre, enfin ! fussent armés jusqu'aux dents, ils ne reculèrent pas d'une semelle... dans la lutte. Dumont fut blessé au bras, et l'autre tua un des agents d'un coup de révolver... Tu penses que leur procès ne fut pas long à instruire... Tous les deux étaient connus comme des criminels endurcis... Ils furent condamnés h mort... et exécutés... Quant à moi... celte fin épouvantable de l'homme qui prétendait être mon père m'a rendu bien malade... J'ai pensé devenir fou ! et les médecins m'ont dit qu'il n'y avait qu'un moyen de me guérir, c'était de voyager... Voyager! c'est LA MEXICAINE. 5t7 facile à dire... Je ne suis pas riche... j'ai bien un petit magot... mais c'est pour plus tard... j'ai mon idée à son endroit... Alors, ma foi ! je me suis dit : Faisons-nous soldat... je voyagerai aux frais du gouvernement... Je n'ai pas perdu mon état pour ça... de forgeron, je me suis fait maréchal-ferrant, en attendant que je sois maréchal de France... Je. gagnerai de l'argent, et dans sept ans... — Eh bien dans sept ans... — Dans sept ans j'irai revoir les amis... et alors... mais ça c'est une idée... qui n'est pas mûre... là, j'ai bien bavardé de moi, causons de toi, Pierre, et pourquoi ne me demandes-tu rien? — Que veux-tu que je te demande?... J'ai reçu des nouvelles de ma famille... je n'ai donc rien à apprendre de ce côté-là... — Allons! voyons, sois franc.. Tu m'as écouté d'un air distrait tout le temps... Tiens ferme ! Ta pensée est loin d'ici... — Eh bien, et je l'avoue ; aussi bien, vois-tu Fanfan je n'y tiens plus .. Dis-moi tout, Antoinette iw m'aime plus ! — Grosse bêle... tu vas pleurer... un ofti- cier... toi à qui j'ai fait écrire tout, ce temps qu'on t'adore... \s. 318 LA MEXICAINE. — Mais elle... elle ne m'a pas écrit depuis... — Depuis qu'elle l'a promis à la mère Baldy... c'est une honnête jeune fille, que mademoiselle Antoinette. Elle ne ' t'a pas écrit... parce qu'elle l'avait promis et qu'une promesse... c'est sacré ! Mais on a beau être honnête, il y a toujours moyen de moyenner, comme dit cet autre... et elle a moyenne... — Elle m'a écrit... — Mieux que ça... — Oh! parle, Fan fan.... parle... lu mis lais mourir. — Eh bien, la veille de mon départ, elle m'a dit : Monsieur Fanfan, puisque vous parie/ pour l'Afrique, venez dans ma chambre... j'ai à nous parler. Je l'ai suivie, et là, elle m'a montré un cahier de papier roulé avec un cordon rose autour et qui était sur sa table... « On m'a défendu de lui écrire, mais tous les soirs, je mets sur ce cahier toutes mes pensées du jour... ce n'est pas à lui que je parle, c'est à mon cœur... vous lui direz que vous avez vu ce petit cahier, qu'il m'est défendu de lui donner... » Et en inc disant cela, Pin ic, elle avait les larmes aux yeux. Puis elle est sortie une minute en me disant : Attendez- moi... j'ai brodé deux petites bourses LA MEXICAINE. 319 pour vous... je vais vous les chercher... — comment deux hourses, me suis-je écrié? — Oui, a-t-elle ajouté eu devenant rouge comme une cerise. Si vous en perdez une par hasard... vous comprenez... » et elle esl sortie de la chambre pour aller chercher les hourses... J'ai attendu cinq minutes... rien .. Enfin, j'ai entendu sa petite voix qui me disait... » Descendez, monsieur Fanl'an, — je ne peux pas les trouver... fermez ma porte de peur qu'on ne vole mes trésors! » Moi, qui suis bête à manger du foin, j'ai compris tonf de même la pologne... j'ai mis le petit cahier aux rubans roses dans ma poche... Tiens ferme ! Voilà la bourse el ton cahier... Le ruban en est un peu défraîchi. . — Oh ! mon ami... mon cher ami. Et Pierre ouvrit le cahier en tremblant... A chaque page ('lait répété le nom de Pierre... Il couvrit de baisers le précieux manuscrit et sautant au cou de Fanl'an, il se mit à fondre en larmes... Fanl'an pleurait aussi et tout à coup, tous les deux pris d'un accès de joie nerveuse se mirent à danser autour de la table, en se tenant la main el en hurlant les refrains d'une de leurs anciennes chansons d'atelier... Pérard , qui avait achevé sa panade jaune, r.20 LA MEXICAINE. les regardait tous deux , profondément ébahi. — Que serait-ce moi qui se trouverait z'en proie à l'allucide la nation... ou que mon lieutenant et ce maréchal auraient z'été mordu d'une (aventure... — Une autre de Bordeaux, — Bédouin, dit Pierre en se laissant tomber sur une chaise... — As-tu entendu... Tiens ferme! s'écria Fan fan en faisant un geste avec la jambe. — Non... pas de jambes, maréchal... que je préfère y aller à pied qu'en ballon... La troisième bouteille alla rejoindre ses sœurs et tandis que Fanfan étalé sur une natte ronflait comme un sabot, tandis que Pérard fumait rêveusement sa pipe, — Pierre parcourait lentement les feuilles du cahier que lui avait apporté Fanfan. Dire avec quelle délicieuse et pure volupté il parcourut ces confidences naïves d'une âme toute à lui serait impossible. C'était comme un miroir où toutes les actions d'Antoinette se réfléchissaient... quelques phrases détachées au hasard donneront une idée de tout ce recueil... Ainsi Pierre y lisait. «On ne veut pas que je lui écrive... je «l'ai promis; s'il m'aime toujours, il atten- LA MEXICAINE. 521 « dra... monsieur... mais non, je ne veux pas « qu'il se trouve dans mon journal un seul nom «d'homme excepté celui de Pierre... mon-- «sieur Trois étoiles donc, comme dit ce joli « journal qu'on appelle la Gazette Rose, et « que m'apporte toujours madame du Triquet « parlait, l'autre soir, d'une grande science « qui s'appelle le magnétisme... Je voudrais « bien croire à tout ce qu'il disait !... je n'ai « sur moi, ni soie, ni cire... et j'envoie ma «pensée tout entière, oh! oui, tout en- « tière... avec force, avec volonté, sans être « distraite en rien,—pas même parle bruit que «doit faire ma plume, à celui que j'aime « et qui m'aime, je l'espère... Va, petite pen- « sée, vole ; je suis, eu dedans de moi, toute « ta route; traverse la mer... Va dire à mon «ami ce qu'il y a dans mon âme, et que sa «pensée à lui vienne à son tour faire battre «mon cœur!... Oui... c'est vrai! mon- « sieur *** avait raison... j'entends comme une « voix intérieure qui me parle... écoulons : que « dit le silence à mon cœur?... «Je t'aime! » «je l'ai entendue la voix de mon ami, et «je vais dormir rassurée et confiante ! » El, Pierre mettait un baiser en guise de signet à la page amoureuse. "22 LA MEXICAINE. Et celle-ci encore : « - Plaignons mademoiselle Houlot si elle « aime véritablement l'ami ***, — et peut-on « aimer d'une autre façon que véritablement ? « Si elle l'aime, combien elle doit souffrir..... « La fausse délicatesse de sa mère peut faire « son malheur... Quoi, parce qu'il est riche et < qu'elle est pauvre! 0 vilain argent! Pierre, Il j'en suis sûre, m'aimerait tout autant si j'é- « lais aussi pauvre que sa sœur la Bise.«.Chère « Bise ! Elle lui ressemble... oui... je l'ai bien « regardée hier... ce sont ses yeux... beaux et « francs ! Je l'ai embrassée de bien bon cœur n et elle m'a si gentiment souri quand elle m'a « dit: «Antoinette, est-ce pour moi ce bai- « sei'-là ?... n que je me suis senti rougir jus- « qu'aux oreilles... C'est vrai, pourtant, ça « n'était pan tout pour elle.......Pauvre Ma- « thilde, si on savait où elle est, elle ! Cent « mille francs... cent mille francs ! si elle sa- « vait cela... Et l'autre qui est morte ! Elle fut «coupable, dit-on... et malheureuse! C'est « qu'elle n'avait jamais véritablement aimé... « (ih ! merci, mon Dieu ! Depuis que j'aime je « suis bonne et heureuse... L'argent n'est « rien... l'amour vrai est tout... .l'ai acheté un « beau livre sur l'Algérie... L'ami de Pierre, LA MEXICAINE. 525 « le nôtre à tous, va partir en Afrique. — Il « est heureux, lui... il va le voir !... Ah ! quel « bel état que celui de vivandière ! » La dernière page finissait ainsi : « — Encore un mois ! encore un mois ! « Mon Dieu ! ne laissez pas les affreux Bé- « douins tuer mon mari d'ici là ! » Le chef du bureau arabe, à cette dernière phrase, frappa sur un timbre, espèce de gong chinois en usage dans le pays, deux ou trois coups tels que pour la première fois de sa vie, Pérard laissa tomber sa pipe et que Fanfan réveillé en sursaut s'écria : — Tiens ferme! ce fer-là ne va pas du tout ! — Quel jour sommes-nous... planton l'almanach... tout de suite ou au vin sec! — Voilà, mon lieutenanl. —Ah! encore quinzejours... plus que quinze jours... Oui elle a raison...mon Dieu ! laissez- moi vivre jusque-là ! FIN TABLE Tins Page» I Aventures grotesques et sentimentales... 5 Il Fanfan Maçonnais et mademoiselle Titi.. 15 III Suite du précédent................... 27 IV Histoire d'une Grue. — Mademoiselle Hé 1 ('ne........................... 39 V Histoire d'une Grue (suite). — Les amies de pension d'Hélène................ 54 VI Mathilde chez la Grue................ 78 VU Le musée d'une Grue................ 94 VIII Le musée d'une Grue [suite)........... 103 [X Histoire d'une Grue (suite)............ 126 X Petit bossu vit encore................ 133 XI Où le vicomte de Chatenay rencontre Gabriel en cherchant mademoiselle lluulot. 147 XII Une soirée chez la Grue.............. 159 XIII Comment les Mexicaines jouent avec les Grues............................ 178 XIV Mademoiselle Cécile et madame Otlion du Triquet.......................... 230 XV Mademoiselle Cécile et Otlion du Triquet (suite)........................... 236 XVI Encore la Tour d'Auvergne............ 251 XVII Georges et Léonie.................... 267 XVIII L'officier de fortune.................. 279 XIX Une causerie au bureau arabe......... 291 XX Une causerie au bureau arabe [suit*).. .. 307 iMMl' 1 — Tvpngrnpliie dff E. DÉPKK. (cjrà^**- ai FN VENTE A I.A I.lisnAlllllî A. CADOT Si ç) T î Une Vendetta Mexicaine, par Gustave Aimard, 1 vol., grav. 3 Cr. Hôtel (te Niorros, par Ernest Capemlu, 1 vol., gravure. ... 3 Li s Folios de Jeunesse, par Henry île Kock, i vol., grav.. . 3 Lt Prima Donu, procedéu du Bonheur des Grandes Artistes, par Méry, 1 vol..................... 3 1 e Piège aux Maris, pur madaïue Urbain Ilattuzzi (Marie do Solois), 1 vol...................... 3 l.e Sergent l a Violette, par A. de Gondrecourt, * vol. ... 3 Une Reine d'Amour, par Ernest Capemlu. i vol. in-18. avec gravure......................... 3 l.e Mat île Kortune.par Ernest Capemlu, \ vol. in-18, avec gravure .......................... 3 Le Génère] Chardin, par A. de Gondrecourt, 1 vol. in-18, avec gravure...................... 3 L'AjtM Tuyaul, par le marquis de Fondras, 1 vol. in-18, avec gravure......................... 3 Leg Jaloux, par A. de (jondrecourt, 1 vol. avec gravure ... 3 l.e Secret d'une Veuve, par le même, i vol. avec grav. ... 3 Suzanne d'Fstouville. par le muri|uis de Fondras, 2 vol., grav. i> Les Hommes Volants, par Henri de Kock, I vol. uvec six dessins, pur E. l.orsay. graves par Ansseau.......... 3 Suint-Jeun-lloucho-ilOr, par le marquis de Foudrus, 1 vol. avec gravure....................... 3 l'ne Vie aventureuBO, par le même. 4 vol. avec gravure. . . . 3 l.e Lion du Désert, par Gustave Aimard, I vol. avec gravure.. 3 Pour un Baiser, par-Ernest Cupendii, A vol. avec gravure. . . 3 Les Misères dorées, par le marquis de Foudras, i vol., grav. 3 Geneviève la Rouie, par Chardnall, 1 vol. avec gravure. . . 3 l.e Parc aux Cerfs, pur Albert Hlunquet, I vol. uvec gravure. 3 Ministre et Paysan, par Vicier Tldéry, 1 vol avec gravure. . 3 l.e Père I.a Trompette, par 1»: marquis de Foudras, 1 vol. avec gravure......................... 3 Les Veillées de Suint-Iluhert, par le même, 2 vol...... G IJn Amour de Vieillard, par le même, 1 vol......... a Tristan de Bcauregard. par le mémo, 1 vol......... 3 lin Caprice Iloyal, par le mémo, 1 vol. avec gravure..... 3 l.a Vénerie contemporaine, par le même, 3 vol........ «j Les treize Nuits de Jane, par Henri de Kock, I vol. uvec gravure, <• édition..................... 3 Le» Fils du la Tortue, par Gustave Aimard, 1 vol. avec gravure, 2* édition...................... 3 L'Araucan, par te même. 1 vol. avec gravure. 2" éditiim. . . 3 Les Coups d'Epingle, par Ernest Capemlu, 1 vol....... 3 Marcof leMalouin, par le même. 1 vol........... 3 Le marquis de Loc-Honun, par le même, 1 vol........ 3 l.e Capitaine Lachesnaye, par le même, 1 vol......... 3 Surcouf. par le même, 1 vol................. 3 Les Mascals, par le mime, 2 vol............... G Lu l'amillu braillard, par Paul de Kock, 2 vol........ 5 Les Compugnons de la Trulïe, par lu même, 2 vol....... e La Bouquetière duCliuteau-d'Eau, par le même, 2 vol..... 0 PGO 4234