Comte D'OSMOND Reliques ET Impressions Préface par ALEXANDRE DUMAS, de l'Académie Française PARIS A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE 8, RUE SAINT-JOSEPH, H RELIQUES ET IMPRESSIONS ÉM1LE COLIN — IMPRIMERIE DE LAGN Y COMTE D'OSMOND RELIQUES ET Impressions ÉTUDES, SILHOUETTES ET CROQUIS AVEC UNE PRÉFACE PAR Alexandre DUMAS DI L - ACADÉM[» française PARIS A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE 7, RUE DU CROISSANT, 7 Tous droits réservés. A MON AMI A. DUMAS 6 juillet 1888. Cher ami, Dans ce temps d'égalité (et sans prétendre être du bâtiment) je me suis cru en droit de fixer sur le papier certains souvenirs, que malgré les années j'ai pu conserver intacts et vivaces, comme au premier jour. J'ai tenu à placer en vedette, comme palladium de ce volume, les reliques de mon cœur, c'est-à- dire ce que j'ai passionnément aimé dans la vie. Tout en mettant en ordre ces croquis consciencieux de mon déjà « long voyage », j'ai pensé que ces esquisses d'honnête homme devaient paraître à la lumière sous l'égide d'un honnête homme ; j'ai vi A MON AMI A. DUMAS naturellement songé à vous, à vous qui avez le respect des fidélités et du cœur, et dont l'amitié (chose rare) est restée toujours au même niveau. Protégez donc de vos ailes amicales et puissantes ces empreintes sans prétention que je vous dédie avec tant de témérité. En tous cas, cher ami, en agissant ainsi, j'ai tenu à dire très haut l'estime, l'admiration et l'affection que j'avais pour vous... Voilà mon excuse que les délicats et les braves gens ratifieront; cela me suffit. Tout à vous, COMTE D'OSMOND. PRÉFACE AU COMTE D'OSMOND Mon cher ami, Quand vous m'avez envoyé le manuscrit de vos souvenirs et de vos notes et demandé de les lire, je me suis fait une véritable fête de cette lecture, pour deux raisons. La première, c'est que nous sommes liés depuis plus de trente ans, et que, comme tous ceux qui vous connaissent bien, j'aime votre esprit original, indépendant, chevaleresque, et votre cœur généreux jusqu'à la prodigalité, jusqu'à l'impru* dence, faisant des ingrats, en souffrant quelquefois, ne regrettant jamais, espérant toujours. La seconde raison, c'est que vous êtesun gentilhomme «de bonne marque, » pour me servir de l'expression dont vous vous servez vous-même dans une de vos études, et j'ai un faible pour ceux, dont, comme le vôtre, le vin PRÉFACE nom vient de loin, dans le bruit des grands chocs d'épées et des grands coups de lances sur les casques et les cuirasses, flanqué d'armes françaises, bien conquises, d'une devise pZère et bien sonnante. Je suis, je dois être naturellement, avant tout, pour ceux qui se font leur nom eux-mêmes, mais, tout de suite après, je suis pour ceux qui portent bien celui qu'ils ont reçu. J'ai mes raisons dans l'un et l'autre cas, et rien n'est plus facile que de les concilier, puisque, pour bien porter le grand nom que l'on reçoit, il faut que quelqu'un, un peu plus tôt, un peu plus tard, se soit donné la peine de le tirer de l'ombre. Pour faire des Montmorency, il faut d'abord un Bouchard. Que les héritiers d'un nom illustre en soient fiers, cela se comprend et je ne leur en veux même pas d'un peu de morgue. On doit la pardonner à des gens qui peuvent dire : « Mon grand-père, mon aïeul, tel de mes ancêtres, a commandé à Fontenoy, a été prisonnier à Pavie, a été blessé à Poitiers, est mort à Tunis sous les yeux de saint Louis ou à Jérusalem aux pieds de Godefroy de Bouillon. Ça a bonne façon, convenons-en, et beaucoup qui en font fi bien haut, aimeraient à en dire autant s'ils causaient franchement et tout bas avec le renard des raisins verts. Mais, pour qu'ils aient droit à ta PRKFACE ix morgue en question, il faut que les descendants des preux prennent au positif l'axiome : Nobi,ksse oblige. S'ils s'imposent certains devoirs coûteux, certains sacrifices rudes auxquels ne sont pas astreints, en venant au monde, les gens nés de n'importe qui et n'importe où, s'ils vivent dans la retraite et la médiocrité plutôt que d'exposer leur nom dans quelque entreprise véreuse et lucrative ou de le vendre à quelque fille de marchand enrichi, s'ils se conduisent contre leur intérêt pour ne pas se conduire contre leur conscience, s'ils se dévouent obstinément, jusqu'à la misère et jusqu'à la mort à leur roi exilé, malheureux, coupable, ingrat même, parce que ce roi est le descendant de celui de leurs aïeux, s'ils persévèrent dans leur croyance en un Dieu qui laisse triompher ses persécuteurs et souffrir ses fidèles, ils font quelque chose que, dans un temps comme le nôtre surtout, il y a quelque mérite à faire, et il faut les honorer quand on les rencontre. Ils sont l'immobilité au milieu du mouvement de la civilisation, c'est possible; mais les montagnes que j'ai devant ma fenêtre pendant que je vous écris ces lignes, sont immobiles aussi. Elles n'en sont pas moins imposantes avec leurs flancs couverts de forêts sombres et leurs cimes couvertes de neige, et demandez aux villages qui sont à x l'RKKACE leurs pieds de combien de vents elles les abritent. Le respect du nom de la famille n'est pas spécial a la noblesse. Nombre de simples bourgeois inconnus et qui le resteront toujours, nombre de pauvres artisans ont le culte du nom obscur, honorablement porté par leur père et le continuent de leur mieux. Mais, qu'y faire ? Un Rohan ou un Coucy est toujours plus en vue qu'un Durand ou qu'un Benoit. Ce n'est pas tout. Quand l'homme de noblesse forfait à l'honneur, toute sa caste en reçoit atteinte pour ne pas dire affront ; quand l'homme de roture commet un crime, personne ne s'en prend à sa classe et il ne déshonore que lui. Et maintcnayit, si nobles et roturiers, nous ne sommes pas tous, socialement, au même plan les uns que les autres, ce n'est pas la faute de la Noblesse. Elle a bien fait tout ce qu'elle 8 pu pour qu'il en fut autrement. Avec une sincérité qui ne saurait être mise en doute, elle A, en 89, publiquement déchiré ses parchemins et renoncé à ses privilèges. Si la Trinité démocratique, Liberté, Egalité, Fraternité, a jamais eu chance dépasser a l'état de dogme définitif dans notre pays, c'est bien dans cette nuit du 4 août. Nous savons comment ont répondu à ce fier élan ceux en faveur desquels il se produisait. La Noblesse a repris ses titres. C'était son droit et même son devoir. Et, chose curieuse, PRÉFACE xi lamour, le fétichisme du titre fait tellement partie du caractère français, encore plus chez ceux qui n'y ont pas de droits que chez les autres, qu'après deux républiques, deux empires, une monarchie bourgeoise, voilà que nous nous trouvons, sous une troisième république, en face d'une société nouvelle où tout le monde se déclare noble. Il faut être bien occupé, bien distrait, bien orgueilleux ou bien connu déjà, pour ne pas ajouter un de ou un titre à son nom. Les femmes et les domestiques y tiennent tant ! Et ne sommes-nous pas les serviteurs des unes, la nuit, et les esclaves des autres, le jour. Pourquoi ne pas faire comme ils veulent, puisque, en même temps, quelque chose qui nous chatouille, je ne suis pas où, mais dans un endroit sensible, nous dit que cela finira par nous être agréable. Et puis, c'est accepté. Personne ne s'en choque. Tel rit aujourd'hui de ce ridicule qui n'est pas sûr de ne pas y tomber demain, sinon lui-même, du moins en un des siens. On se donne du de, du baron, du comte à tour de bras, sans sourciller. Si l'on s'entendait sur la forme du gouvernement comme on s'entend sur cette question-là, quelle reprise dans les affaires! Et vous autres, les vrais gentilshommes, vous vous accommodez très bien avec ce quatrième état. Il ne vous prend rien, au contraire, il vous rend tout. De xii PRÉFACE même que l'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu, de même cette manie de fausse noblesse est un hommage rendu à la vraie. Il faut que vous continuiiez à être pour que tous ces anoblis par eux-mêmes puissent faire croire qu'ils sont. Tout est bien qui finit bien. Seulement quand les Noaillos et les Mortemart brûlaient leurs parchemins le 4 août pour qu'a l'avenir tous les Français fussent pkuple, ils ne se doutaient pas que, cent ans après, tous les Français seraient nobles. Quant à vous, cher ami, vous avez admirablement concilie" le passé et le présent. Si quelqu'un a pratiquement accepté les conclusions de la nuit mémorable, c'est bien vous. Vous ne vous êtes rappelé votre généalogie que pour rester fidèle aux grande* traditions en même temps qu'aux grandes exigences de votre race. Puis vous avez voulu être de votre temps et de tous les temps, par quelque chose que ni monarchie, ni république, ni révolutions, ni guerres ne peuvent détruire, par l'intelligence. Vous ave: tenu la noblesse du talent et du caractère pour l'égale de l'autre et vous vous êtes donné à toutes les choses de Vesprit et de l'art, non pas en grand seigneur qui protège, mais en volontaire qui combat. Vous avez recherché la compagnie des grands artistes et des grands écrivains en tenant à hon- PRÉFACE xm neur de les avoir pour maîtres et pour amis. Tous vous ont aimé, vous aiment et, depuis l'exécution du « partisan », savent que vous êtes vous-même, dans l'art musical, un artiste avec lequel il faut compter. Aussi les appréciations que vous énoncez dans vos notes sur Chopin, Auber, Listz, Lefébure-Wély, Ambroise Thomas, Meyerbeer, Castilloyi, Wagner, Strauss, Roger, Duprez, sur la grande école italienne, sur des pianistes comme Schlotzer, Planté, Grunfeld, Diemer, sur des violonistes comme Thompson, Jo&chim, Sivori, sur le chef d'orchestre Lamoureux, aussi, dis-je, toutes ces appréciations mêlées à des anecdotes quelquefois des plus piquantes (votre première entrevue avec Meyerbeer), kdes souvenirs poétiques et charmants (A. deCa«- tillon), toutes ces appréciations sont-elles du plus grand intérêt pour tous les gens du métier. On ne saurait mieux dire que ce que vous avez dit sur Auber, sur Chopin, sur Wagner que vous avez aidé de toute votre influence et de toutes vos forces. Mais ce qui me charme particulièrement dans votre livre, mon cher ami, c'est tout ce qui a rapport à vos souvenirs de famille. Vous voilà, comme moi, un peu moins que moi, à l'âge où l'on se retourne et où l'on regarde laroute parcourue. On ne sent plus d'espérances devant; on cherche alors xiv PRÉFACE des souvenirs et des consolations derrière. Trahi par quelques-uns que l'on aimait, on revient vivre avec ceux dont on était aimé, qui sont morts et qui ne trahissaient pas. On se rappelle les conseils du père, de la mère, de l'aïeul que l'on écoutait d'une oreille distraite et que l'on ne suivait pas. La jeunesse était si puissante et l'avenir paraissait si long! Puis, les années écoulées, l'avenir devenu le passé, on dit à ceux d'autrefois qui ne sont plus là : « Voïis aviez raison », et on leur demande pardon comme lorsqu'on était petit enfant, et comme s'ils pouvaient encore entendre. Ils entendent peut-être. Vos chapitres intitulés : Ma mère, Mon père, Ménages d'autrefois, Ponti;hartrain, sont d'unegràce infinie, d'une mélancolie pénétrante. Avec quelle discrétion respectueuse, touchante et sincère, vous expliquez, par la jalousie si naturelle de Vépouse maladive, la retraite unpeu trop sévère où votre père vivait, lui si actif, si résolu, si entreprenant quand il s'était agi de témoigner de son dévouement et de sa fidélité à la cause royale. Quelles étapes il a courues à cheval pour porter des nouvelles à son maître! En vous lisant, je croyais revoir d'Artagnan, courant a franc étrier, sur la route de Calais, pour aller redemander a Buckingham les ferrets d'Anne d'Autriche. Quelle scène poignante dans sa sobriété, celle PRÉFACE xv où vous peignez les angoisses devotre vénérée mère, retenant ses cris, comprimant son cœur, priant éperdument, pendant qu'on vous faisait cette amputation d'une main que vous supportiez si vaillamment. On regrette, en lisant cette page, que l'opération n'ait pas lieu sur un champ de bataille et que ce ne soit qu'un accident stupidc qui motive tant de douleurs chez la mère et tant de courage chez le fils. On aimerait à y retrouver la balle d'un voisin. On sent que vous êtes de ceux qui peuvent dire, comme disait Latour-Maubourg, pendant qu'on lui coupait une jambe, à son domestique qui pleurait : « Ne pleure donc pas, « imbécile; tu n'auras plus qu'une botte a cirer ». Le chapitre sur madame la duchesse d'Angou- lème donne un aspect nouveau à cette grande et noble figure. Je me suis souvent représenté, quand je lisais l'histoire de cette Filia dolorosa de la Révolution, le cortège de lugubres images qui a dû défiler dans ce cerveau de femme. Son agenouillement devant le tabernacle qui contient la relique sanglante, son oraison muette, le grand souvenir qu'elle vous prépare à vous, enfant, en vous permettant d'assister à ce mystère sacré de son cœur, l'impression que vous deviez garder et que vous nous communiquez de cette scène imposante, tout xvi PRÉFACE cela est dit avec l'accent que donnent seules les choses bien vues et bien senties. On comprend que c'est par le cœur que vous êtes resté fidèle et Von vous en aime davantage. i:n(in, mon cher ami, dans ces études traitant de matières si diverses, je vous sais un gré infini de la légèreté de la touche. Vous vous gardez bien de cette exagération modrrne contre laquelle vous protestez quelque part avec tant de raison. Vous ne dites que ce qui doit être dit. Que de choses, comme dans Silhouette de femme, vous laissez au lecteur le soin et le plaisir de deviner! Si nous étions tous les deux- seuls ici, nous compterions aisément combien il y a de femmes dans cette femme. Quand j'ai eu terminé la lecture de votre m&nus- crïl, j«: ntc 8UÏN m\>\>vlé cer £;i i m juin cr/ic ;i V ri.xr <-<>nrii : u soutenir par Monseigneur, sur la solidarité des souverains, seul moyen d'assurer la sécurité politique de l'Europe dans les questions de possessions territoriales. Jusqu'ici on a fait un Comte de Cliambord pittoresque ou de fantaisie. Moi qui l'ai admiré et aimé comme le plus remarquable caractère des temps modernes, et qui reste un des rares fidèles ayant eu l'honneur de le bien connaître, j'ai pensé qu'il était de mon devoir d'ouvrir sur ce grand visage refroidi par la mort, une étroite ouverture peut-être, mais en tout cas ignorée du gros public. H me serait facile maintenant de faire évoluer un Comte de Cliambord sous ses côtés anecdotiques. Il me semble que le régal de cet esprit charmant et si gaulois dont nous avons eu le bonheur de profiter, ne doit pas être livré entièrement en pâture | ceux qui n'ont pas élé dignes de l'avoir à leur tête. Cependant je ne résiste pas a proclamer que personne plus que lui n'a mieux conté, mieux causé ou lancé le mot mordant, allant droit au but. Parisien jusqu'au bout des ongles, de la vieille Cité comme de la nouvelle, ne craignant jamais l'expression propre lorsqu'elle lui venait aux lèvres, M. le Comte do Cliambord était le plus moderne des esprits français et le charmeur le plus complet quand il s'animait sur un sujet. Je me souviens qu'un jour il a su mettre à sa place, en quelques paroles marquées au coin de sa piquante bonhomie, un aventureux conseiller dont la hardiesse égalait 78 UKLIQUES ET IMPRESSIONS la naïveté. C'était, je crois, à Froshdorf, où un jeune; visiteur élégant et tiré à quatre épingles avait osé lui dire « qu'en France, on remarquait avec peine que la mise du Roi était plus que négligée, que cela faisait mauvais effet ; et tout en demandant pardon à Monseigneur de son audacieuse ouverture, il le priait de la prendre en sérieuse considération au point de vue du Prestige Royal. Il finissait en espérant que le Roi ne lui en voudrait pas de sa respectueuse franchise. « Certes pas, mon ami, répondit Monseigneur, j'accepte d'autant plus votre avis, que, si j'ai bonne mémoire, un certain Éloi a tenu jadis le même langage à un de nies prédécesseurs. D'après la chanson, il l'a assez bien pris. Cela me force donc aujourd'hui à faire de même avec vous »... Avouez que la leçon est charmante. On sait, j'imagine aussi, que le Comte de Chambord était grand nageur et adorait les longues courses dans l'eau. Or, faisant à Pesth un petit voyage, des moins solennels, il eut la fantaisie, à la dernière escale du vapeur, de descendre à terre. Là, il prit une petite barque, s'y dévêtit et piqua une tète dans le fleuve, comptant avec son compagnon gagner à la nage les premières maisons delà capitale hongroise. « Rien ne paraissait plus facile dans l'incognito de cette expédition aquatique. Tout alla donc à merveille, le bain était exquis, » nous disait le Prince, « et comme le jour baissait à mesure que nous glissions rapidement dans le beau Danube bleu, nous ne choquions en rien la pudeur des rares riveraines. Bref, un peu avant la ville, dont les abords semblaient absolu- RELIQUES ET IMPRESSIONS 77 ment inhabités, j'avisai une berge pour atterrir tranquillement, reprendre mes habits laissés dans la barque qui nous faisait escorte, et me rendre ensuite à pied à l'hôtel. Aussi, quelle ne fut pas noire surprise, dès que nous fûmes hors de l'eau, de voir descendre d'un Quai dont les hautes murailles nous cachaient les mystères, d'abord le général commandant la ville en grand uniforme, son aide de camp, le gouverneur, le maire, en un mot toutes les autorités locales venant solennellement me souhaiter la bienvenue, avec tout le sérieux et la raideur de l'étiquette autrichienne. Vous voyez d'ici le tableau. « — En effet, repris-je, Monseigneur devait se trouver dans un cruel embarras. « — Eh bien, il parait que non... J'ai fait bonne figure, en ayant la chance de garder mon sérieux. Lévis a même prétendu ensuite que j'ai été rempli de dignité, ajoute-1- il en riant.» Pour se tirer d'affaire avec tant de simplicité et de bonne humeur, il faut être bien Français, et si j'ai conté cette anecdote sans prétention à une portée quelconque, je l'ai fait pour mettre à nu — et c'est le cas — l'homme dont on s'est plu à faire un Jésuite ascète, ou une sorte de fanatique espagnol aux idées étroites, au maintien compassé. Mais, laissant le côté spirituel de cette grande figure — seul rayon de soleil que nous ayons trouvé en exil — je ne veux pas encore l'abandonner, sans parler de l'adorable cœur qui était un de ses plus puissants attraits. Animé d'une exquise délicatesse, Monseigneur en avait tous les raffinements. J'ai été témoin entre autres 78 RELIQUES ET IMPRESSIONS d'une scène où le noble prince s'est révélé tout entier. Un soir, il avait eu à dîner un vieillard de quatre-vingts ans, venu péniblement en Autriche du fond de sa province pour saluer une dernière l'ois encore, avant de mourir, le fils vénéré de ses rois. C'était un gentilhomme sans fortune, ayant servi aux gardes du corps. Pendant le repas, il fut question de ce corps d'élite et de sa fidélité, et l'octogénaire suspendu aux paroles du roi parut profondément remué parles souvenirs évoqués. « J'ai encore les fanions des compagnies, laissés en dépôt au roi Charles X, au départ de Cherbourg. — Comment,Monseigneur, vous lés avez?» répondit le vieillard avec une expression telle etun accent si troublé, que nous en fûmes tous frappés, M. le comte de Cham- bord le premier. En sortant de la salle à manger, lorsque nous rentrâmes au salon qui, à Froshdorf, précédait le billard, nous vîmes presqu'aussitùt disparaître le roi. Comme c'était contraire à ses habitudes, j'en fus d'abord surpris, mais peu après je devais avoir la clef de l'énigme, en entendant la grosse et forte voix du prince, crier du billard à l'ancien et vénérable garde du corps : « Monsieur de X"*, venez donc par ici avec ces messieurs. » Nous le suivîmes alors. Là, sur le tapis vert, Monseigneur avait fait étaler les fanions blancs aux fleurs de lys des compagnies de Grammont v de Noailles, de Luxembourg, d'Havray. Le corps appuyé sur la bande du billard, la main sur ces nobles guenilles, son grand roiî plus clair et plus 1ŒLIQUES ET IMPRESSIONS 79 brillant que de coutume, le roi m'apparut alors comme dans un songe. Nous n'étions plus en Autriche, je le voyais aux Tuileries. Mais où la scène devint profondément palpitante, ce lut au moment où le vieillard, s'ap- prochant de son maître, aperçut tout, à coup les drapeaux des gardes. Tout d'abord il pâlit affreusement, puis reconnaissant le guidon de Noailles, où il avait été officier, — et sans se préoccuper en quoi que ce soit, ni du lieu, ni de l'auguste personnage qu'il avait devant lui — il le saisit violemment et le portant à ses lèvres, le baisa avec frénésie en pleurant comme un enfant. A cette vue, Monseigneur devint pâle à son tour, et spontanément lui tendit les bras avec l'émouvante effusion de son cœur chaleureux. Le soldat et le souverain lestèrent alors longtemps embrassés, mêlant leurs touchantes larmes, tandis qu'à ce speelaele si pathétique, nous aussi sentions les nôtres couler sur nos joues. Voilà l'homme que la France des aventures et des expédients n'a voulu ni comprendre ni avoir, se lianL aux hasards ou aux sauveurs d'occasion pour la replacer au rang des États qu'on salue encore. La mort implacable qui, hélas! se charge de toutes les solutions, a tranché brusquement nos si légitimes espérances, sans vouloir soulever le voile qui nous cache l'avenir. A Froshdorf, sur le cœur du roi, endormi pour toujours, j'ai du moins eu la consolation, — si (j'en est une devant d'aussi poignants regrets — de déposer sa première couronne de fleurs. Couronne à'edelivÊtSé', ctlellieâ âu sotnttlèt de ces romantiques Alpes styriennes, où Monseigneur, oubliant 80 RELIQUES ET IMPRESSIONS un moment ses terribles préoccupations, aimait parfois à chasser le chamois. Ces « Nobles Blanches » bien faites pour un tel prince, — car, malgré le froid et les tourmentes, la nature les conserve intactes de couleur et de forme, — ont été distribuées depuis par la famille royale à un grand nombre de souverains de l'Europe, au Saint-Père, etc. La modeste tige que j'ai pu ravoir, non sans peine, et que je garde précieusement, je la dois à la bonté de S. A. R. Monseigneur le duc de Parme, qui a bien voulu partager la sienne avec moi. Singulière destinée de ce tribut mortuaire d'un humble serviteur fidèle, aux mânes d'un maître bien aimé. Ainsi donc, pour me résumer, avec le comte de Cham- bord vivant, les princes d'Orléans avaient toute la valeur politique d'une espérance, couverts qu'ils étaient du prestige royal d'Henri V, car sans royaume, il fut, malgré tout, un véritable roi. Le comte de Chambord mort, pour ne pas être entrés sans restrictions dans ses illustres dépouilles et ne pas s'être abrités sous son oriflamme immaculée, ils ont perdu toute leur valeur et leur raison d'être. Ils se sont émiettés en parcelles infinitésimales dans les combinaisons alambiquées des politiciens et des esprits faux, et je constate, certes avec plus de tristesse que d'acrimonie, que les membres de la branche caddie des Bourbons tout entière, faute d'avoir compris leur rôle, si grand et si beau, — car c'eût été une consécration, si ils s'étaient effacés le jour des funérailles, pour être poussés au premier rang dès le lendemain, — se sont suicidés le 24 août 1883. RELIQUES ET IMPRESSIONS 81 Et maintenant, sans qu'ils en aient conscience, et grâce à leur hésitation au moment opportun, à se greffêr à la tradition royale, ils ont aussi enterré à tout jamais leur monarchie moderne parlementaire ou polychrome. Elle est là-bas, aux confins de l'Autriche, assimilée et confondu*; aux molécules de la terre étrangère, répandue autour de la bière du dernier souverain de la France, le soir de cette cruelle et dramatique journée d'été, où sur le seuil du sombre caveau des Franciscains, par un éblouissant coucher de soleil, nous avons dit un éternel adieu au plus glorieux des méconnus, emportant dans la tombe le manteau d'hermine de la royauté héréditaire. G MADAME LA DUCHESSE D'ANGOULÊME LA TACHE DE SANG Lorsque, Hé dans un certain milieu, on yavécu dès le bereeau, sans le quitter jamais, on se trouve naturellement frotté de bonne heure et avant l'âge d'homme à des gens d'une telle valeur et de si haut parage que, grâce à. ce contact journalier, on vieillit plus vite que les autres et, la mémoire el le tact aidant, le jugement des choses se forme plus promplement et l'appréciation desévénements etdcs individus s'atlirme de meilleure heure. C'est ce qui devait forcément m'arriver parle fait de mon éducation particulière reçue à la maison paternelle. Aussi, quoique fort jeune, lorsque j'eus l'honneur de voir madame la duchesse d'Angoulême pour la première fois, j'ai conservé néanmoins de cette admirable princesse 84 RELIQUES ET IMPRESSIONS — en dépit de l'état embryonnaire de mon cerveau en formation — un souvenir précis, resté aussi profond que vivace. Contrairement à l'effet que son aspect sévère, son maintien austère, le son mâle de sa voix ont produit généralement dans le monde, je suis encore sous l'influence du prestige et du charme inouï dont elle m'avait enveloppé. Ensemble captivant pour une imagination d'enfant exalté et dû, sans doute pour une large part, à la sublimité de sa vie tourmentée, de son courage sans bornes et de sa touchante résignation dans l'exil. Puis, n'est-ce pas elle qui a élevé mon roi? Elle qui lui servait de mère?... N'est-ce pas cette héroïque fille de Louis XYI qui a tracé le premier sillon dans lequel le noble vaincu de Froshdorf a marché tout droit durant sa vie d'épreuves, sans s'en détourner d'une ligne? Qui donc ne vouerait pas son entier dévouement à un caractère comme celui de Marie-Thérèse de France, la véritable tête de la famille royale, celle qui, pendant la Restauration, fut à la hauteur de toutes les circonstances, et qui, plus écoutée avant 1830, aurait infailliblement donné une tout autre tournure aux événements politiques. Dans ces notes, j'ai tenu à laisser quelques lignes sur cette grande figure, et à relater, entre autres, un incident des plus curieux où j'ai été à même d'entrevoir ce que bien peu de gens ont vu. C'est en 1843, ou peut-être 45, — je ne puis préciser, car depuis, mon existence ayant été passablement mouvementée, j'ai un peu oublié les dates — que pour la deuxième fois mes parents me conduisirent avec eux en Autriche, près des princes. Déjà en 183!) à Kirchborg, au RELIQUES ET IMPRESSIONS 85 fond de la Bohème, j'avais eu la bonne fortune de baiser la main de madame la Dauphine. A l'âge que j'avais alors, trois ou quatre ans faisaient beaucoup, mais néanmoins j'étais presque un enfant. Durant cette période, Madame était devenue veuve, et lorsque j'eus l'honneur de la revoir, comme elle aimait particulièrement mon père— l'ancien Menin de son cher mari, — elle me témoigna une bonté toute spéciale. Rudement, inopinément et sans quitter une attitude imposante, presque sévère même, elle m'appelait souvent près d'elle au salon royal, où, le repas fini, on me permettait avec ma sœur de courtes apparitions. Et toutefois, malgré la timidité de mes quatorze ans, devant pareil et si impressionnant aréopage, j'allais heureux et calme, attiré et séduit vers madame la Dauphine. J'osais regarder en face cette pauvre épouse, sans mari et sans enfants, cette fdle sans parents, sans frères ni sœurs, cette Française sans patrie, n'ayant connu de la vie que ses tortures sans nom et ses injustices sans égales. Aujourd'hui, jugeant ces souvenirs avec la maturité de l'âge, j'imagine que la duchesse d'Angoulème dut alors me savoir gré du regard pur d'enfant honnête et confiant que je fixais sans crainte sur l'acier de ses yeux perçants. C'est qu'aussi l'âme et le cœur ardent de la glorieuse épave de la prison du Temple — dont le rayonnement échappait à la plupart — m'étaient clairement apparus, de par la naïve adoration que l'on m'avait facilement donnée pour elle. Souvent dans la journée, à Froshdorf, Madame me faisait monter dans sa chambre, et, sous le prétexte d'un 86 RELIQUES ET IMPRESSIONS chocolat ou d'une sucrerie à me donner, elle nui parlait du « bon Dieu », me questionnant sur ce que je Faisais en vacances, s'étendant affectueusement sur mon père et sur ma mère, tandis qu'assis à ses pieds sur un tabouret, je la regardais travailler à sa tapisserie. Puis, brusquement, tout à coup elle me congédiait en me disant un « Maintenant va-t'en, » qui pour tout autre inhabilité eût paru assez dur, vu son effrayante intonation vocale, mais dont le Côté bourru cachait une bonté si absolue que je m'en sentais virtuellement imprégné. Il y a bien longtemps que je suis entré dans cette chambre, mais je me rappelle que jadis elle me paraissait très spacieuse et, suivant le goût de la Restauration, simplement décorée par d'anciens meubles sauvés de France. L'acajou y régnait en maître et les murs, plus qu'ordinaires, étaient presque cachés par les tableaux, aquarelles ou gravures. On devinait que madame la Dauphine avait entassé là au hasard tout ce qui lui restait de son terrible passé: souvenirs de la Révolution, de l'émigration, des Tuileries et de l'exil. J'éprouvais dans ces quatre murs — et c'est étrange à quel point cette sensation vibre encore en moi — un sentiment pareil à celui ressenti dans la crypte d'un sanctuaire populaire, ou dans le romantique cimetière d'un village de montagnes. Recueilli comme malgré moi, lorsqu'on m'y appelait, je parlais encore plus bas qu'au salon, sentant instinctivement qu'au centre de ces pieux souvenirs, madame la Dauphine devenait encore plus imposante, et dans l'auréole de 6es multiples épreuves, grandissait en raison inverse de ma nullité enfantine. Levée dès cinq heures du matin, la Dauphine allumait HEL1UUES ET IMPRESSIONS 87 elle même sa petite lanterne, descendait seule au jardin, et éclairée par ce modeste falot, se rendait à pied, par n'importe quel temps, à la messe des Sœurs, dite il est vrai non loin du château. Du reste, été comme hiver, Madame suivait quotidiennement le même programme, lisant ou travaillant presque continuellement après le déjeuner, à des ouvrages d'aiguille, vêtue invariablement de vêtements sombres, d'une simplicité monacale et ne souriant jamais. Pauvre princesse, ses pensées n'étant plus sur cette terre, s'en allaient sans doute au delà du grand Inconnu, vers son père, sa mère, sa tante et son malheureux petit frère. Toutes ces victimes de la lâcheté révolutionnaire ne l'ont [jamais quitté d'un instant, et, à l'heure actuelle, elle serait bien surprise de voir qu'il y a encore des gens, mettant en doute la mort au Temple de l'infortuné Louis XVII. Le duc de Parme m'a raconté qu'un jour que sa mère se trouvait auprès de la duchesse, Naundorf, qu'elle n'avait jamais voulu recevoir, s'approcha d'elle à l'improviste et avec une audace sans pareille, se jeta dans ses bras. La duchesse d'Angoulême repoussa énergiquement le faux Dauphin et se voilant le visage s'écria en se retournant vers la duchesse de Parme avec, un profond soupir: « Est-ce que je ne sais pas, moi, qu'il est mort ! » On peut donc dire qu'au fond de l'Autriche, la duchesse d'Angoulême était l'emblème vivant de la douleur résignée. Résignation royale, calme, digne et concentrée, attendant la mort avec sérénité pour aller rejoindre enfin les martyrs qu'elle aima si vaillamment, i J'ai tant versé de larmes que je ne peux plus pleurer », 88 RELIQUES ET IMPRESSIONS disait-elle un jour à ma mère, qui me l'a depuis répété. Et cette phrase si simplement humaine, prononcée dans l'intimité aux Tuileries, est une des plus navrantes que j'aie jamais entendues. Un jour — il date dans ma vie cl je ne dois pas l'oublier — madame la Dauphine, dans l'après-midi, me fit signe comme de coutume de la suivre dans sa chambre. Là, une l'ois entrée, après avoir fermé la porte avec précaution, elle se dirigea vers une sorte d'armoire placée en face de son prie-Dieu, armoire à laquelle je n'avais jamais pris garde, et l'ouvrit sans dire un mol. Derrière ces premiers battants s'étalait une sorte de retable dont elle déploya pieusement les deux volets, allumant ensuite à droite et à gauche deux cierges déjà à moitié consumés. Alors, s'approchant de moi dont les yeux grands ouverts cherchaient inutilement à deviner la raison de ces solennels préparatifs : « Mets-toi à genoux près de moi, mon enfant, » me dit-elle d'une voix sourde et lugubre, « prie pour mon père, le roi Louis XVI ! » Fixant cette fois la chapelle ardente — car on ne peut désigner autrement cet étrange tabernacle — j'aperçus en face de moi, s'étalant dans son cadre doré et recouverte seulement d'une glace épaisse, une chemise blanche, jaunie par le temps et tachée de sang. Précieuse relique portée par le noble martyr le jour de son exécution... Pendant ce temps, madame la Dauphine, dans une attitude que sa sculpturale silhouette rendait des plus émouvantes, priait ardemment à mes côtés. Ce sont des choses RELIQUES ET IMPRESSIONS 89 qu'on n'oublie pas. Ce que je sais aussi, c'est que remué comme on l'est rarement autant à l'âge que j'avais, je me misa fondre en larmes. La Princesse «qui ne pouvait plus pleurer » et dont les yeux restaient secs, me regarda alors à la dérobée, et plaçant sa main sur ma tête bouclée, me bénit avec une tendresse contenue, si profonde et si maternelle que l'irradiation m'en est restée tout entière au fond du cœur. Je n'ai vu ce suprême ex-voto que cette seule fois-là, vu par le fait dans des conditions uniques, car le duc de Parme, Mgr so n frère le comte de Bardi, ses sœurs : la duchesse de Madrid et la grande-duchesse de Toscane ne l'ont même jamais aperçu. Depuis, ayant eu l'occasion d'en parler au duc Robert de Parme, il m'a assuré qu'à la mortde madame la Duchesse d'Angoulème, Monsieur le Comte de Chambord avait fait enfermer ces augustes reliques dans une grande caisse et n'a plus voulu la laisser ouvrir. J'ai donc lieu de croire qu'ayant rejoint les souvenirs de Froshdorf si précieux au point de vue historique, ils sont actuellement en la possession de don Jaime, son héritier. En réalité, je suis un des rares fidèles (car personne de l'entourage n'avait connaissance du douloureux trésor de madame laDauphine)quiait eu le triste honneur de s'agenouiller devant le sang du meilleur de nos Dois, assassiné par les glorieux ancêtres de celte innombrable caste moderne qui nous conduira sûrement à un nouveau précipice ! En mourant, madame la Dauphine avait, par testament, laissé à ma mère le couteau à papier dont elle se servait 90 RELIQUES ET IMPRESSIONS chaque jour depuis trente ans pour couper ses livres. Dans son étui de velours, à la meilleure place de la maison, je le conservais pieusement et, sans valeur pour les indifférents, il en avait une prodigieuse pour moi. Pendant la Commune, un des misérables qui sont venus me piller, me l'a volé évidemment pour rien, pour le plaisir. C'est sans doute le même qui, après avoir décollé avec soin les cheveux gris de ma mère ci ne m'avoir laissé que le cadre de bois noir et la plaquette de cuivre indiquant la date de sa mort, les a jetés ensuite aux quatre vents. Eh bien ! je me demande si devant deux pareils forfaits dont seul je puis mesurer l'importance, il se trouverait des juges en France pour me condamner, le jour où, retrouvant par hasard leur auteur, je lui brûlerais froidement la cervelle. Toutest possible du reste mainlenantdanscemalheureux pays, où rien n'est permis à moins qu'on ne soit du pari i de la Révolution, parti du manche, devenu désormais « la Légitimité des revendications illégitimes. » L'EMPEREUR NICOLAS KT LES MANOEUVRES DR 1851 C'est en itf.'ii, l'annéedelagrandeExpositionde Londres, que ma chère et bonne mère se décida enfin à me laisser partir pour la Hussie. A cette époque de formation — qui, hélas ! passe si vite — j'étais naturellement rempli d'une exubérance vitale et d'une fougue juvénile dont se ressentaient mes moindres actions. Heureux de vivre !... plein d'illusions sur le monde que je croyais naïvement le sanctuaire des rêves dorés — ce qui prouvait facilement mon ignorance à son égard — je me dépensais en prodigue, avec toute l'imprévoyance de ceux qui se fient à l'éternité des forces humaines et des joies terrestres. J'ai donc lieu de penser que ma famille me vit m'éloigner de Taris — si dangereux pour la jeunesse—avec une certaine satisfaction. 92 RELIQUES ET IMPRESSIONS A Stettin, une fois sur le bateau à vapeur de la Baltique, je pouvais déjà m'imaginer être en Russie, car j'y rencontrai une aimable société de Pétersbourg, dont l'Ambassadeur à Londres, le baron de Brunow, rentrant chez lui en congé, était le véritable centre. Et, durant cette traversée, cet homme d'Etat sérieux et d'une valeur incontestable fut si gracieux pour moi — presqu'un enfant — que j'éprouve une satisfaction absolue à le consigner ici. Il est vrai d'ajouter qu'une fort jolie petite femme, la baronne G*** devenue subitement malade — comme on ne l'est pas, —et que nous soignâmes tous deux avec la plus grande assiduité, nous servit à bord de charmant trait d'union. Naturellement l'un et l'autre nous la trouvions adorable, le baron, comme un homme do soixante-dix ans en face d'un fruit exquis prêt à mûrir, et moi, comme un écer- velé échappé du toit paternel eL prêt à s'amouracher du premier jupon venu. Bref, malgré la boule et le roulis, le trajet de la côte Poméranienne au golfe de Finlande s'effectua comme par enchantement, dans un doux servage de galanterie que l'esprit gaulois de M. de Brunow sut émailler de piquantes observations, de saillies imprévues, marquées au coin d'une Jvéritable bonhomie et d'une gaîté de bon aloi. A peine débarqué à Pétersbourg, au quai des Anglais, je n'eus rien de plus pressé que de courir chez l'Ambassadeur de France, le général marquis de Castelbajac, vieil ami de mes parents. « Ah ! cà, que viens-tu faire ici ? me dit-il en m'ouvrant ses bras. — Dame ! mon Général, voir un peu, tâcher de retenir RELIQUES ET IMPRESSIONS 93 beaucoup, et m'amuser passionnément, si c'est possible. » Tout en souriant de mon programme « Marguerite », il m'annonça qu'à son regret il était forcé de quitter la ville le lendemain, se rendant au camp de Krasnojé-Selo, pour les grandes manœuvres, et, par conséquent, pendant dix jours au moins je ne devais pas compter sur lui pour me faire les bonneurs de sa maison et de St-Pétersbourg. Cette brusque déclaration, je l'avoue, n'entrant pas dans mes combinaisons, me laissa un moment rêveur, mais comme alors je ne doutais de rien, je me basardai pres- qu'aussitôt à lui demander s'il n'y aurait pas un moyen pour moi de voir ces fameuses manœuvres. « Mais à quel titre donc, mon pauvre ami, veux-tu ou peux-tu t'y rendre, n'étant ni de l'ambassade, ni militaire? « Ceci, à première vue, paraît juste, mon général », re- pris-je avec volubilité; « toutefois je vous ferai observer que l'on peut trouver en moi un certain côté militaire, étant capitaine des pompiers de ma commune. » Je ne sais vraiment si c'est une inspiration céleste, ou une curiosité effrénée qui me donnèrent l'aplomb de faire cette ouverture insolite. En tout cas, j'obtins, pour résultat immédiat, un formidable éclat de rire suivi d'un silence, n'indiquant certes rien de bon pour moi. « Et puis ! Et puis ! » me dit tout à coup sérieusement l'ambassadeur paraissant avoir réfléchi, « tu n'as même pas ton uniforme ! » Cette phrase, ne fermant pas irrévocablement la porte à l'espérance, me parut comme un encouragement et je m'y accrochai de suite. Je devins éloquent, lui exposant ver- 94 RELIQUES ET IMPRESSIONS beusemcnt qu'un des attachés de l'ambassade, M. de L..., alors en congé en France, avait assisté l'année d'avant aux évolutions militaires, comme capitaine d'état-major de la garde nationale de Paris, que, par le fait, L... était pour moi un collègue, ayant le même grade — j'eus soin de laisser les pompes de côté — et terminai ma tirade en cherchant à convaincre le général de mes droits à assister, tout comme lui, aux manœuvres en qualité de soldat- citoyen. « C'est parfait! tu es un admirable logicien et j'admets le joint. Mais l'uniforme? Et le pantalon? Et l'équipement?? « Je ferai faire l'uniforme, cette nuit même et toute la journée de demain, par un tailleur d'ici, monsieur l'ambassadeur, et on ajustera au collet les foudres d'argent de l'habit d'Arthur. Je prendrai aussi ses épaulettes, ses aiguillettes, son chapeau, son sabre et ainsi je serai convenablement et complètement équipé. » lion comme il l'était, désireux surtout d'être agréable au fils de son vieil ami, dont il voulait bien admettre l'anxieuse insistance, le général finit par se prêter à ces multiples combinaisons avec une bonne grâce sans pareille. Son aide de camp, d'après ses ordres, alla chercher dans une chambre tout le matériel de L... 11 m'allaita, merveille, et une heure «près, un tailleur du cru me prenait mesure d'un uniforme dont la couleur et la coupe devaient être rigoureusement copiées sur celui de l'attaché absent. Le lendemain dans la journée, M. de daslclbajac partit en landau pour se rendre au camp et y coucher. Eu le RELIQUES ET IMPRESSIONS 95 mettant en voiture, il fut convenu que la nuit suivante je me mettrais en route pour aller le retrouver. M. deVilleneuve-Trans, courrier des affaires étrangères, de passage à Pétersbourg avec le portefeuille, et, lui aussi, capitaine de ce fameux état-major conservateur, dont Changarnier s'entourait alors à la garde nationale, devait venir avec moi. Nous avions donc pour instructions, après avoir roulé toute ta nuit, d'arriver àKrasnoje- Seloau petit jour, à temps pour monter à cheval et être ensuite présentés à l'empereur Nicolas, suivant l'étiquette alors en vigueur. J'éprouvais, je dois le confesser, une secrète joie, — malgré une certaine et cependant assez tardive appréhension, à la pensée de jouer au soldat sous les yeux d'un potentat dont la puissance faisait trembler l'Empire, de la mer Blanche aux frontières de Perse. Jusque-là — en fait de prestige — j'avais été fort peu gâté dans notre France républicaine de 48, et je jouissais complètement de tout ce (iue m'ollrait ce grand pays, fortement établi sur ses solides assises monarchiques, d'où le puissant autocrate rayonnait aux quatre points cardinaux. Enfin, il arrive ce moment du départ ! ! Le drosky est à la porte, les chevaux piaffent, les clochettes tintent ; la nuit est venue, et le tailleur, attendu fiévreusement, accourt avec Le bienheureux vêtement. Je l'endosse à la bâte, — non sans fierté — je place les épaulettes, les aiguillettes, je ceins le sabre, visse les éperons, campant un peu de côté sur ma tète le chapeau à plumes de coq, et, me regardant alors dans une glace, après avoir préalablement ciré mes très jeunes moustaches à la pommade bon- 96 RELIQUES ET IMPRESSIONS groise, je constate, avec grande indulgence, que je suis décidément très réussi, très pompon, suivant le terme consacré. Nous voilà donc en route, volant dans l'espace, enveloppés de nos grands manteaux — empruntés comme le reste. — Et sous cet accoutrement, je me ligure très sincèrement que Napoléon, partant à la conquête de l'Europe, devait éprouver alors des sentiments analogues à ceux qui m'étreignaient. Le monde m'appartient, mon épanouissement s'empare de tout: de l'allure précipitée des chevaux, de l'air qui fouette mon visage, du moindre caillou du chemin, du rare brin d'herbe des talus, de la chanson monotone du postillon claquant son fouet, dont le son clair prend une intensité inouïe dans cette radieuse nuit du Nord. En réalité, j'ai vingt-deux ans, une santé de 1er et rien au cœur qui puisse voiler de crêpe les impressions variées, violentes et savoureuses que ce nouveau pour moi me donne si âpremcnt. A l'aube, — à cet instant précis où la transparence tend à s'établir dans la nature, tandis que je cherche à percer l'atmosphère encore brumeuse qui nous enveloppe, en fouillant de mes yeux curieux le pays environnant, à travers les vagues silhouettes de sapins clairsemés que je devine plus que je ne les distingue - j'aperçois tout à coup, sur la gauche de la chaussée — se profilant en ombre chinoise, au sommet d'un léger mouvement de terrain — une forme grise, estompée parle brouillard, mais dont les contours s'éclairent déjà en arrière parles indécises lueurs du soleil levant. C'est un cosaque de la garde à cheval, en faction devant une baraque de paillis, poste RÈLIQUES ET IMPRESSIONS 97 d'observation d'un des côtés du camp immense où nous allons bientôt pénétrer. Au-même moment, un cri énergique retentit dans le palpitant mutisme de l'aurore ; de nombreux soldats paraissent en armes, s'alignant en un clin d'œil comme par enchantement ! Les trompettes sonnent, les lances s'abaissent ainsi que le drapeau. Devant cet appareil martial, je sens battre mon cœur plus vivement, j'oublie totalement mon rôle, je ne me vois plus qu'un voyageur inconnu osant traverser la Russie, et prêt à être arrêté. Machinalement je cherche mon passeport, maudissant à part moi ce fâcheux contretemps, mais, revenant bien vite à une très douce réalité, je m'aperçois au mouvement de notre voiture qui continue fièrement sa route que c'est nous « qu'on salue ainsi au passage » comme dans Faust. Ai-je besoin d'ajouter que reprenant électriquement le sérieux inhérent à ma situation, en copiant machinalement le mouvement de mon camarade Villeneuve, je mis la main à mon chapeau comme le plus correct des guerriers. A partir de cette manifestation établissant des droits dont je doute encore, je n'eus plus une seule distraction, et, fier comme Artaban, saluant chaque poste, tout en étant à part moi assez ému, et plutôt gêné, de recevoir des honneurs que je méritais si peu, je pris néanmoins très humainement mon parti de jouer au capitaine pour de vrai. Ceci ne prouve-t-il pas une fois de plus qu'on accepte plus facilement dans la vie les revenants-bons d'une situation imméritée, que les épreuves, souvent nécessaires, d'un emploi où votre propre mérite vous place naturellement sans conteste... 7 98 RELIQUES ET IMPRESSIONS Il faisait grand jour, lorsqu'à quatre heures du matin, le drosky s'arrêta devant le Château de bois servant de de - meure aux princes, ambassadeurs et officiers étrangers invités par l'empereur aux manœuvres et défrayés de tout pendant leur séjour, de par la libéralité impériale. L'aide de camp du marquis de Castelbajac était là pour nous recevoir et nous conduire chez lui. Il finissait sa toilette, prêt à se rendre sur le terrain. Nous le trouvâmes, boutonnant sa tunique, plein de bonne humeur et, suivant son habitude, il nous fit le mcilleuraccueil. Comme je me débarrassais de mon grand manteau, « Ma foi, malgré tout, tu as fort bon air », me dit-il, « et comme tu montes bien à cheval, j'ai l'espoir que l'empereur sera content. Voyons! retourne-toi pour l'inspection. » Je me sentais amplement satisfait et rempli d'allégresse, lorsque, tout à coup, le visage du général se rembrunit. Son expression devint préoccupée, et fronçant subitement le sourcil tout en me prenant par la manche, il me conduisit vivement vers la fenêtre et en pleine lumière : « Mais, Dieu me pardonne » dit-il, tu as un habit du plus beau vert. » Cette tardive découverte qui malheureusement n'était que trop vraie, me laissa abasourdi ; je vis trouble un moment et me sentis désespéré : mais, toutefois, reprenant mon sang-froid à l'idée inacceptable que je pouvais être venu si loin et m'être donné tant de peine pour rien, « Mais, je vous assure, mon général ! au milieu des autres l'Empereur n'y fera pas attention », repris-je d'une voix RELIQUES ET IMPRESSIONS M que Je m'efforçais de rendre la plus calme et la plus naturelle, « et vous ne devez avoir aucune crainte. » Il faut croire que, l'heure aidant — car déjà on descendait de toutes les chambres pour gagner les voitures — ou le toupet que j'affectai alors, dissipèrent la déplorable impression que ma tenue avait faite sur l'esprit de l'ambassadeur, car, après m'avoir dit : « Après tout tu t'arrangeras», nous prîmes promptement l'escalier pour venir nous installer sur une ligne (1), et bientôt nous marchions au grand trot de quatre vigoureuses bêtes, vers le point indiqué d'avance où les chevaux de selle devaient nous attendre. Le comte Adelsberg, grand écuyer et premier aide de camp de l'Empereur, dans un brillant uniforme que relevait sa belle prestance, reçut l'ambassadeur et la cohorte des princes et des officiers étrangers, au moment où ils descendirent en toute hâte des voitures échelonnées sur le plateau solitaire désigné pour ce rendez-vous matinal. M. de Castelbajac me présenta tout de suite ainsi que mon ami Villeneuve et tandis que les gros bonnets cherchaient leur monture, un écuyer des écuries impériales, parfaitement stylé, vint me demander si j'étais cavalier et désirais un cheval ardent ou tranquille. Je choisis naturellement le vigoureux, car, l'amour-propre aidant, je tenais essentiellement à montrer que, quoique garde-national, je savaismetenirdécemment sur une selle, espérant, en maniant bien ma monture, faire oublier aux 80,000 hommes (1) Sorte de voiture dont on se sert à la cour de Russie pour duire vingt personnes à la fois. ion RELIQUES ET IMPRESSIONS dont j'allais parcourir les rangs l'irrégularité d'un drap vert qui, malgré tout, obsédait ma pensée depuis la réflexion de mon ambassadeur. Mes véritables émois, du reste, allaient bientôt commencer car le comte Adelsberg vint me dire, comme je croisais mon cheval, que nous devions le suivre, Villeneuve et moi, pour nous rendre directement avec lui près de l'Empereur. Il nous montra alors un large mamelon, à mille mètres à peu près de l'endroit où nous étions— c'était le campement du Czar — et nous apprit que nous lui serions présentés, lorsqu'il sortirait de sa tente pour monter son légendaire gris-pommelé et se montrer aux troupes. Il était alors cinq heures et demie du matin. Le temps, d'une limpidité spéciale, était magnifique. Je me souviens — comme si c'était aujourd'hui — du sentiment de bien- être ineffable que j'éprouvai alors. Je me trouvais à l'aise sur le dos d'un animal excellent, mis au bouton, coquet, énergique, sensible aux aides. J'avais conscience d'y faire bon effet, et je me laissais aller à cette voluptueuse sensation que seuls les hommes de chevaux connaissent lorsqu'ils se sentent, par un tact indéfinissable, identifiés à leur monture, ne faisant qu'un avec elle. Tout, du reste, dans l'air ambiant, prenait une prodigieuse intensité, les détails du harnachement comme l'immense paysage se déroulant devant moi, comme aussi la crinière soyeuse de ma brillante jument, comme l'éclatante débauche de ce soleil levant, éclairant horizontalement de sa virulente clarté les lignes multicolores des troupes incalculables, se perdant dans la plaine ondu- RELIQUES ET IMPRESSIONS 101 leuse. Au loin, de tous côtés, des hommes et des chevaux à perte de vue, et, devant nous, un grand espace vide, imposant d'aspect par la position delà baraque impériale, trônant au milieu sur le point culminant. C'est vers ce but que, pareils à des pygmées, Villeneuve et moi, guidés par le grand écuyer, nous marchons en silence sur un terrain sablonneux et vierge de toute végétation où nous n'entendons pour tout bruit que le pas régulier de nos chevaux. Maintenant — malgré mes cheveux blancs — je n'ai pas honte d'avouer que l'instant me parut solennel, lorsque le comte Adelsberg, désignant de la main la demeure souveraine, nous dit de nous mettre au galop. En effet, l'empereur Nicolas venait soudainement d'apparaître sur son cheval gris et nous n'étions pas à deux cents mètres de lui. A sa vue, je restai un instant ébloui ! Le Czar me produisit l'effet d'un géant des temps mythologiques, d'un de ces fantastiques guerriers que Wagner place dans ses ouvrages. Rayonnant de lumière et absolument seul sur ce terre-plein, il se présentait imposant, impressionnant, gigantesque, vraiment royal, comme un personnage de la période héroïque. Je compris vite que mon premier devoir était défaire bonne figure et j'eus la bonne chance, après avoir augmenté mon allure aux dernières foulées, de bien arrêter mon cheval sur les jarrets à dix pas de l'empereur, et, suivant l'étiquette, je le saluai militairement, la main au chapeau, dans l'immobilité d'une sévère rectitude militaire. 102 RELIQUES ET IMPRESSIONS Au sourire imperceptible qui vint effleurer les lèvres du souverain, je vis qu'il était satisfait. « Soyez les bienvenus chez moi », nous dit-il alors d'une voix forte et bien timbrée, « j'espère vous montrer aujourd'hui de bonnes choses, messieurs, mais, comme il est déjà tard, il faut nous mettre en mouvement ». Respectueusement, sans bouger, nous restâmes en position l'un et l'autre. Le comte Adelsberg s'approcha alors de Villeneuve pour l'accompagner et, en passant près de moi, me dit vivement de rejoindre l'empereur qui avait déjà pris le pas dans la direction d'une longue ligne de cavalerie entrevue dans un des plis du terrain. En deux temps de trot je me trouvai à sa gauche, ayant soin de placer la tête de mon cheval à la hauteur de l'épaule du sien. A l'âge que j'avais alors et me trouvant ainsi chevauchant seul à côté du grand empereur Nicolas, dans cette plaine profonde dont les dépressions et les vagues renfermaient et contenaient cette superbe armée russe, j'éprouvai, je le dis franchement, un enivrement spécial que je ne puis comparer qu'à l'exaltation enthousiaste ressentie au sommet des hautes cimes devant les splendeurs alpestres. Certes l'amour-propre et la vanité — pourquoi le nier — y prenaient une large part, mais il s'y mêlait aussi le sentiment d'une fascination absolue exercée par l'empereur. Devant ce superbe soldat dont le visage et le grand air me transportaient, les idées monarchiques et royalistes, que j'ai puisées au berceau, prenaient une force nouvelle, s'épanouissant à l'aise et sans RELIQUES ET IMPRESSIONS 103 réserve. Et dans le cadre exceptionnel où je me trouvais alors, l'empereur m'en représentait la plus complète et la plus formelle expression. « Savez-vous, mon cher comte » me dit-il brusquement en m'examinant des pieds à la tête de son grand œil perçant d'aigle des montagnes, «que nous sommes en pays de connaissance? J'ai été reçu par votre grand-père lorsqu'il était ambassadeur à Londres; je vous sais un bon et fidèle légitimiste, selon les traditions de votre famille, et » ajouta-t-il en souriant finement « votre grand'mère, que j'ai vue beaucoup en Angleterre et qui était si charmante, m'appelait alors son petit Nicolas. » La réponse n'était pas facile à faire, mais ma bonne fée me venant encore en aide me poussa sans doute à secouer ma naturelle timidité, pour sortir de l'embarras où je me trouvais par une audacieuse réplique dont je me serais cru incapable. Esquissant avec la plus grande circonspection une discrète pantomime d'apparences alarmées et inquisitoriales que l'on a généralement à pareille ouverture : « Mais, Sire », dis-je, « Votre Majesté me place dans une cruelle perplexité, et, comme petit-fils, je me demande comment je dois prendre la chose? » « Du bon côté », répondit-il en riant simplement, voulant me prouver par là qu'il daignait accepter, comme elle était présentée, ma très scabreuse boutade. « Votre grand'mère a été pleine de bontés pour moi, et il me plaît de vous le redire. » Comme il finissait ces mots j'eus la secrète intuition, au regard qu'il fixait sur moi tout en étudiant ma tenue, que j'allais être interrogé sur mon fantastique uniforme 104 RELIQUES ET IMPRESSIONS et, comme disent les bonnes femmes du Morvan, mon sang ne fit qu'un tour, seule façon, en résumé, d'exprimer le désarroi où cela me mit. « Je crois bien connaître vos uniformes français », me dit-il en effet presqu'aussitôt, « j'en ai vu un presque pareil au comte de L..., votre attaché de l'ambassade, mais j'avoue être dérouté par le vôtre, dont le drap, au lieu d'être bleu, est d'un vert foncé. Vous n'êtes donc pas capitaine d'état-major de la garde nationale de Paris? » Le ciel, cette fois-là encore, m'inspira, car je répondis sans hésiter, Dieu sait pourquoi : « Non, Sire, je suis seulement de l'état-majordeSeine- et-Oise. » Il me serait impossible de dire la raison qui me fit parler ainsi. Cette explication abracadabrante, dont je me confesse aujourd'hui humblement, parut néanmoins concluante à l'empereur qui garda le silence, car, peu de temps après, avec une courtoisie sans pareille, il me disait : « Si vous voulez, maintenant nous allons galoper. » Comme on m'avait fait ma leçon d'avance, tandis que le Czar, à une allure maintenue, s'approchait du front des troupes, je me mis en devoir de retenir peu à peu ma jument pour le laisser passer seul en avant. Et bientôt, me trouvant à la hauteur de la nombreuse et brillante escorte qui l'accompagnait, je me fondis modestement au milieu des autres officiers. Cette fois j'étais sauvé et très troublé..... Perdu alors dans ce tumultueux état-major, et confié aux bons soins du général Philosopholî, gouverneur des RELIQUES ET IMPRESSIONS 105 grands-ducs Michel et Nicolas, fils de l'empereur, je fus présenté au galop — c'est le mot — à tous les personnages importants, d'abord aux grands-ducs, et à la plupart des princes étrangers d'Allemagne assistant aux manœuvres. Puis, heureusement, après on me laissa un peu ma liberté, et ayant choisi pour compagnons des officiers anglais de mes amis, j'allai à l'aventure à travers la bataille qui venait de s'engager. Pendant les quelques jours que durèrent les exercices militaires de l'armée, divisée en deux fractions, dont l'une était commandée par cet infortuné grand-duc Alexandre, dont la destinée devait être tranchée par d'ignobles assassins, l'autre par son frère Constantin, je pus à l'aise admirer cette formidable concentration de troupes russes, dont les mouvements et les résultats obtenus — ou manques — avaient pour juges de camp l'empereur et quelques officiers généraux de haute valeur. La garde me parut admirable : hommes superbes et chevaux de choix. L'artillerie cosaque vivante, alerte, mobile, passant partout, nous séduisit particulièrement. Tantôt, à la défense d'un pont, nous assistions aux évolutions des dragons, faisant pied à terre le coup de feu contre l'infanterie ennemie, abrités derrière des sapins; tantôt arrêtés sur une éminence, nous applaudissions aux charges des divisions de cavalerie de la garde, dont le galop des chevaux remuait la steppe d'un bout à l'autre. Obligé de prendre au sérieux ma situation éphémère de capitaine, je tâchai de ne pas dire trop de sottises, ayant soin de réunir tous mes souvenirs de la campagne 106 RELIQUES ET IMPRESSIONS d'Afrique en 1849 où, volontaire, j'avais vu beaucoup, et un peu retenu des choses militaires. De temps en temps, pendant le cours de la journée, nous rencontrions l'empereur à un endroit quelconque de la plaine, et on était sûr alors d'avoir de sa part un mot gracieux. Une fois, comme, suivi de son nombreux état-major, il descendait une pente peu accentuée par un étroit chemin rural, et qu'avec mes Anglais des Life-Guards nous voulions rejoindre l'escorte impériale, il nous vint la pensée de couper au plus court, en sautant deux barrières de sapin superposées, servant de clôture à un semblant de prairie. Cette petite manifestation équestre obtint l'assentiment de l'empereur qui nous sut gré de l'avoir faite simplement, en fox-hunters, et nous en complimenta de la façon la plus courtoise. Bref, d'un soleil à l'autre on allait à la découverte, et comme le spectacle offrait une grande variété d'épisodes dans tous les détails de ce vaste déploiement militaire, les journées passaient, comme par enchantement, à galoper suivant l'inspiration du moment. Chaque fois que je rencontrais l'empereur je ne pouvais me lasser d'admirer ce colosse couronné, personnification éclatante de l'autocrate, calme dans la force. Evocation des héros d'Homère, potentat d'une autre époque qu'on ne verraplus, foncièrement bon, rempli de droiture, animé d'un amour profond pour le bien mais forcément obligé de tempérer ses aspirations devant les nécessités du pouvoir absolu, Nicolas, en réalité, a été le promoteur de l'évolution sociale et pacifique qui a amené l'émancipation des RELIQUES ET IMPRESSIONS 107 serfs en Russie. Imbu des idées libérales de son père, l'empereur Alexandre, par le l'ait, n'a été que l'exécuteur du testament politique de l'empereur Nicolas, testament hélas! qu'il a payé de sa vie, prouvant une fois de plus à quel point la reconnaissance pèse à l'humanité. On ne peut regarder la guerre de Grimée que comme une grande faute française, car la politique rationnelle de la France doit toujours avoir pour but de s'assurer les sympathies russes ; notre pays à un bout de l'Europe, la Russie à l'autre, servant tous deux d'appoint à la balance continentale pour la maintenir en équilibre. L'empereur Nicolas a donc été, quoi qu'on en dise, et malgré ses apparences autoritaires, un esprit libéral. N'est-ce pas lui qui, dans une de ses sorties dont il était coutumier, disait un jour au prince Souwaroff : « Vois-tu comme au fond je suis né républicain, si je « n'étais pas souverain autocrate, je voudrais pouvoir le « proclamer. Mais ne me parle jamais des rois constitu- « tionnels, ni chair ni poisson, à la remorque des fantal- « sies, des ambitions, des convoitises ou des folies de leur « pays ! Oh ! de cela je ne veux pas entendre parler. Ou « autocrate avec les devoirs et les responsabilités, ou ré» « publicain avec tous mes instincts de liberté. » Cette profession de foi — peu connue, j'imagine — vaut mieux qu'un volume pour tracer en quelques lignes la silhouette exacte de ce grand monarque. Très dur pour lui-même, l'empereur, au camp, montait à cheval à cinq heures du matin et en descendait le soir à six heures. Comme, pendant ces douze heures, la troupe manœuvrait sans rien manger, il tenait à honneur de ■■■■■■■■■ î i ! t < ! i r 108 RELIQUES ET IMPRESSIONS rester aussi à jeun, donnant l'exemple de l'abstinence, et ne permettait à personne d'emporter le moindre lunch sur sa selle. J'avoue que c'était assez pénible, et parmi les officiers étrangers, on trouvait la consigne plus que sévère. Un matin, vers midi, comme je revenais au pas de l'attaque d'une position importante faite parle régiment des Preobrojensky, je me trouvai tout à coup, à l'encoignure d'un petit bois rabougri, face à face avec un des nombreux princes allemands logés comme nous au baraquement impérial. Il était accompagné de son aide de camp, et escorté de quatre cosaques de la garde. Lui ayant déjà été présenté à Krasnojé-Selo, je m'arrêtai naturellement pour le saluer. « Savez-vous, comte, » me dit-il aussitôt, « que j'ai une faim épouvantable et une envie folle de fumer. L'empereur est loin d'ici : venez donc avec moi derrière le mur de cette masure qui est sur la droite, là du moins nous pourrons casser une croûte sans être dérangés. » La proposition me parut des plus attrayantes et, remerciant l'Altesse Royale, je la suivis sans me faire prier. En un clin d'œil nous avions mis pied à terre dans un minuscule petit, enclos entouré d'arbres, où nous nous sentions très sûrement cachés. Déjà l'aide de camp avait retiré de ses fontes une boîte d'argent remplie de succulents sandwichs, et un porte-cigares de cuir fauve bourré d'excellents Flor-di-Cuba, où le prince m'engageait à puiser sans scrupule, lorsque tout à coup, à travers la haie, apparut — à quatre cents mètres au moins, et dans une tout autre direction, — le fameux cheval gris de l'empe- RELIQUES ET IMPRESSIONS L09 reur émergeant sur l'horizon, à la gorge d'un monticule et précédant de quelques pas l'imposante escorte dont les ors reluisaient au soleil. « L'empereur ! » cria immédiatement l'aide de camp, — qui, déjà, avait donné quelques signes d'inquiétude pour cette escapade si contraire aux règlements impériaux — en montrant au prince la petite colonne, passant au loin sans songer certes à nous. Cette subite et pénible découverte fit tomber des mains de l'officier, et l'énorme porte-cigares et la belle boîte de sandwichs. Quant à l'Altesse royale, paraissant aussi troublée que l'aide de camp, elle se précipita en courant vers son cheval, tenu par les cosaques, monta dessus avec la vivacité d'un lieutenant de hussards sans me dire un seul mot, et partit au bon galop, tandis qu'adjudant et escorte pêle-mêle la rejoignaient à toute allure. Tels étaient alors le prestige et la frayeur — disons le mot — qu'inspirait aux grands comme aux petits le Czar de toutes les Russies. Eh bien, le prince qui me laissa ainsi tête-à-tête avec ses sandwichs que je mangeai du reste tranquillement jusqu'au dernier et dont je fumai les cigares, installé sur une pierre plate, la bride de mon cheval passée au bras, était le propre beau-frère de Nicolas, le prince de Prusse devenu depuis le grand empereur Guillaume ! Depuis ce temps que d'événements se sont déroulés à mes yeux ! et lorsque je vois Bismarck cherchant à enrayer l'expansion naturelle et le développement national de ce vaste empire russe, et que je songe au chemin parcouru par l'Altesse prussienne, si disciplinée alors aux exigences de son beau-frère, je me demande parfois si je n'ai pas 110 RELIQUES ET IMPRESSIONS rêvé et si je suis bien encore ce Français — d'une race si détestée actuellement de l'autre côté du Rhin — pour lequel le prince de Prusse du passé a été si particulièrement bienveillant ! C'est seulement le dernier jour des grandes manœuvres que je vis pour la première fois le grand-duc Constantin. Nous chevauchions tous alors au pas, en colonne serrée, derrière l'empereur regagnant ses cantonnements, lorsque le jeune prince passant au galop, le visage crispé, l'air animé, s'écria sans s'arrêter au général Philosophoff, son ancien gouverneur, qui se trouvait à mes côtés : « D'après le jugement des arbitres, on attribue la victoire à mon frère, mais en réalité c'est moi qui l'ai battu. » Tandis qu'il s'éloignait à fond de train, ses paroles naturellement restèrent sans réponse — il ne pouvait en être autrement. — Pour moi, elles peignent en quelques mots le caractère spécial du grand-duc qui, toute sa vie, a été en hostilité plus ou moins ouverte avec le regretté empereur Alexandre ! Ce dernier, bon, humain, doux, rêveur et croyant naïvement au bien, a suivi pas à pas le programme paternel et a été la victime de ses générosités libérales, vis-à-vis d'un peuple dont le sens politique n'était pas mûr pour les recevoir, les comprendre et en profiter. Son frère, le grand-duc Constantin, se bornant au rôle facile do critique, de mécontent ou d'envieux — ce qui est à peu près la même chose — s'est renfermé dans ses amertumes sans avoir rien fait, et loin de faciliter la lourde tâche d'Alexandre il l'a entravée plus d'une fois par des RELIQUES ET IMPRESSIONS 111' menées souterraines dont on parle tout bas en Russie ! Mais un spectacle des plus émouvants devait clore cette période des manœuvres : la grande prière au camp la veille au soir de la revue générale fixée au lendemain. Ceux qui ne croient à rien et pensent que le soldat destiné à la mort doit et peut y aller valeureusement comme un chien conduit à l'abattoir, sans aucune consolation morale pour le soutenir, ont, par leur programme, préparé les races modernes au découragement et à la défaite ! C'est sans doute ce que la philosophie actuelle nomme le progrès ! Mais l'empereur Nicolas, le véritable créateur de l'armée impériale, celui qui a organisé la troupe que la Russie possède maintenant et qui se tient la tête haute le long de ses frontières, avait compris, lui, que pour demander le sacrifice, l'abnégation et le dévouement à son peuple, il y avait un facteur moral à conserver et qu'on nomme : La loi ! Ce soir-là, le soleil prêt d'atteindre l'horizon éclairait de ses rayons obliques la plaine immense où se trouvaient massés en profondeur, sur un front relativement restreint, les 420,000 hommes qui venaient de manœuvrer devant nous durant cette intéressante semaine. Toutes les musiques et les tambours des régiments, les batteries d'artillerie au grand complet, alignées par derrière, parallèlement à la lisière d'un bois, formaient un carré étrange d'uniformes variés, un parterre de fleurs vivantes, miroitant à la lumière et dont les ornements et les couleurs vives scintillaient comme des pierres précieuses. Debout, le plus grand des tambours-majors se tenait en face de l'empereur, dont il n'était séparé que de quelques pas. 112 RELIQUES ET IMPRESSIONS Derrière le Czar nous pouvions être un millier d'officiers, brillant état-major, s'il en l'ut jamais, de princes et de généraux où je me perdais modestement. Tout à coup, sur un roulement d'une première ligne de tambours, l'empereur s-'avance, la batterie cesse et le grand tambour-major commence alors sur une tonalité militaire forte et vibrante, une prière dont les réponses sont faites par le souverain d'une voix émue, inspirée, éclatante, presque dramatique — si je puis m'exprimer ainsi — tandis que nous tous, princes, généraux, officiers et soldats sommes à genoux. Les deux géants, l'humble sous-officier et son maître omnipotent se détachent seuls sur le terrain, et le spectacle prend alors une majesté que je ne saurais rendre. Enfin, sur un signal, les régiments se relèvent, nous les imitons: la phalange des innombrables tambours bat ensemble, leurs caisses frémissantes remplissent l'atmosphère d'un bruit formidable, les salves d'artillerie éclatent avec la précision d'une mesure absolue et toute la troupe, présentant les armes, entonne l'hymne national russe avec un élan d'enthousiasme qui remue chacun de nous ! J'avoue que ce que j'ai éprouvé alors a été un des sentiments les plus impressionnants ressentis dans ma vie, et j 'ai lieu de croire qu'il a été partagé par mes voisins, car la plupart d'entre eux avaient les yeux humides, comme les miens, du reste. Le jour suivant, nous eûmes la grande revue d'honneur, passée par l'empereur entouré de ses fils et des princes étrangers. La vieille impératrice, hâve, pâle, RELIQUES ET IMPRESSIONS 113 drapant sa maigreur avec la correction sans pareille d'une souveraine de grande marque, parut en voiture découverte, arrivant un peu en retard, et fut reçue à l'entrée de la plaine par l'empereur à cheval, paraissant mécontent d'avoir attendu, mais ayant avec elle toutes les apparences de la plus haute courtoisie, malgré un court a parte à la portière de la calèche, a parte dont la mimique fort correcte, du reste, et très peu accentuée, sentait cependant la réprimande. Le fils du grand-duc Alexandre, — l'empereur actuel — âgé de dix ans, vêtu de l'uniforme de lieutenant des hussards de la Garde, était adorable sur son poney, et, devant le premier peloton, à sa place de bataille, gardait le sérieux d'un vieux troupier. Tout ce monde subissait, d'un air résigné, une insupportable petite pluie qui, commencée le matin, ne cessa pas de la journée, car personne, avant que l'empereur n'en eut donné l'exemple, n'aurait osé mettre son manteau. Nicolas, se préoccupant peu du temps, se laissait donc mouiller sans y faire attention, et, à un moment, passant devant les officiers des Life-Guards, astiqués et admirables dans leurs brillants uniformes, il leur lança ces quelques mots cruels où l'on retrouve le peu de sympathie qu'il a toujours eu pour les Anglo-Saxons : « Allons, messieurs les Anglais, aujourd'hui il faudra laisser tremper de beaux habits rouges qui n'en ont guère l'habitude. » Le Gzar, un peu nerveux ce jour-là, ne prévoyait pas alors l'avenir! Le livre du Destin ne s'était pas ouvert pour lui, et il ne pouvait soupçonner alors, que ces mêmes Anglais de parade, en se faisant tuer comme des héros sur les glacis de Sébastopol, tacheraient du sang d'Inker- 8 114 RELIQUES ET IMPRESSIQXS mann leurs habits rouges de Krasnojé-Selo et contribueraient, pour leur part, à l'effondrement de ses illusions! Et le pauvre Villeneuve-Trans, à cheval à mes côtés, assistant joyeux à cette fête militaire, ne savait pas non plus qu'il devait, sergent de zouaves, mourir d'une balle russe à l'attaque du petit Redan!... Je ne puis pas cependant quitter les manœuvres sans tracer à grands traits la vie que nous menions au Palais de bois. Là, mêlés aux princes étrangers, nous recevions de l'empereur la plus large des hospitalités. Chaque officier invité avait droit, par jour, à trois bouteilles de vin au choix : tout le Bordelais, la Bourgogne, la Champagne et l'Espagne étaient à notre disposition, et on s'arrangeait par groupes à nos repas, — exquis, du reste, et servis avec une rare élégance par la livrée impériale — pour avoir une série variée de vins commençant par le Xérès ou le Madère après la soupe, passant par les Laffite, les Mai'gaux, les Corton, le Moët et finissant par les Moscatel dont la nomenclature deviendrait fastidieuse à décrire. Le soir, réunis dans un grand salon, on prenait le café, on fumait ; mais — comme la plupart d'entre nous — je préférais le grand air où, étendus dans de commodes fauteuils, nous nous reposions des fatigues des manœuvres journalières en respirant les brises rafraîchissantes de ces belles nuits d'été. C'était l'heure des causeries ! L'ambassadeur de France aimait alors à se laisser aller avec nous, et j'éprouvais un charme extrême à l'entendre conter ces vieilles histoires militaires du temps passé ; puis c'était une Altesse à qui, par une courtoise RELIQUES ET IMPRESSIONS U5 attention, Ton devait des nouvelles de la cour, une excellence Russe cherchant à rendre obligeamment service en donnant un renseignement quelconque, ou une partie de blague avec la cohorte des jeunes. Le temps s'écoulait ainsi sans y penser et cependant le moment était venu où, la toile baissée sur le splendide spectacle auquel nous avions assisté, il fallait se séparer. Le dernier soir passé aux baraquements, je me souviens encore de la bonne grâce avec laquelle le Prince de Prusse — depuis l'Empereur Guillaume — sut dire un mot aimable à chacun de nous. Dans cette pléiade de Princes, — oubliant L'étiquette à la fumée des cigares — il en est un qui fut particulièrement bienveillant à mon égard, c'est le duc régnant de Saxe- Weimar. Jeune, instruit, élevé dans un milieu artistique et littéraire, nourri de belles-lettres à cette Cour où Gœthe, de par une royale hospitalité, eut aussi son trône, le duc — se souvenant du salon de ma tante la comtesse de Boigne où l'esprit faisait ménage avec la politique — aimait à m'entretenir de ses lectures et de ses jouissances intellectuelles. Suivant religieusement la tradition de Weimar, où, sous l'égide de son père, le romantisme et la philosophie tenaient leurs assises, le Prince se trouvait un peu perdu à Krasnojé-Selo, dans ce camp de soldats. Ayant du trait il aimait à le montrer, causait volontiers et se rattrapait, après le dîner, des obligations militaires de la journée. Toutefois — et j'en ris encore après quarante ans — il lui vint à l'idée, dans cette soirée d'adieu — où, tandis qu'arpentant la véranda, je lui servais de confident ré- 116 RELIQUES ET IMPRESSIONS servé _ de me dire à brûle-pourpoint à moi presque encore un enfant: « A propos, et vous, comte, ne songez- vous pas à préparer et à écrire vos mémoires ? » Je restais une seconde pétrifié ! « Mes mémoires, Monseigneur! mais les seuls dont je me sois occupé sérieusement jusqu'ici sont ceux de ma blanchisseuse. » Il voulut bien toutefois accepter en souriant cet aveu qu'il avait un peu légèrement provoqué et nous nous séparâmes.............. . . . Cependant j'ai fini par les écrire ces Mémoires ou ces souvenirs à bâtons rompus et à la Billebaud e, comme nous disons nous autres veneurs. L'aiguille de la pendule du duc de Saxe-Weimar avançait un peu trop en Russie, pour en marquer l'heure ; mais, malgré tout, je n'ai pu échapper à la contagion et, pris par l'engrenage de l'horloge du temps, il m'a fallu, bon gré, malgré, me soumettre dans mes vieilles années à cemystérieux besoin de revivre le passé, une plume à la main ! ! ! L'AUTRICHE L'EMPEREUR, LE PRINCE IMPÉRIAL i S'il est au monde un Etat monarchique par excellence, ce devrait bien être l'Autriche, car, sous le sceptre de la maison de Habsbourg, ce pays ne connaît pas encore, heureusement pour lui, les pénibles querelles des prétendants collatéraux. Là, pas de branches cadettes devenues des martyres par l'exil, ou de petits-fils d'un César dépossédé espérant le pouvoir. Dans de telles conditions, l'Autriche paraît, à première vue, la Thébaïde spéciale des têtes couronnées; et il en serait effectivement ainsi, si elle n'avait pas, comme principaux dissolvants : ses diverses nationalités, jalouses les unes des autres ; l'élément socialiste, qu'on retrouve désormais partout, et sa presse, souvent si peu nationale, dont parfois l'étiage moral est si lis RELIQUES ET IMPRESSIONS inférieur à celui des autres contrées de l'Europe. Il convient d'ajouter également à ces principes morbides, l'influence délétère de l'Allemagne — en apparence son amie — mais lui faisant, en réalité, une guerre souterraine, et lui créant de nombreux embarras, par tous les moyens détournés dont elle se sert avec habileté. Malheureusement, l'Autriche moderne ne ressemble plus en rien à l'Autriche des habits blancs. L'armée aristocratique d'alors n'existe plus, hélas ! L'allure générale, les influences, le ton, le côté poétique, la cohésion de cette grande famille militaire se sont émiettés pour toujours dans le service obligatoire, et le nombre ne compense guère l'ancien enthousiasme, la propreté, l'amour de la tenue, l'orgueil de l'uniforme, la discipline du bon vieux temps, qui caractérisaient un corps d'élite. Avec les idées modernes, la classe intermédiaire a pris une importance inespérée : le service pour tous est devenu un instrument politique que la forme monarchique de l'État retient toutefois encore — mais non sans peine — sur la dangereuse pente démocratique, en maintenant les hauts grades entre les mains de personnalités plus ou moins élevées. En tous cas, ce bouleversement radical a fatalement renversé de fond en comble, et sans retour, les purs sentiments d'abnégation, d'héroïsme et les instincts chevaleresques, que seul peut posséder Vofficier de qualité, n'ayant jamais besoin de se créer une situation faite d'avance par ses aïeux. La Prusse, elle, grâce à ses Junkers — aristocratie compacte — moins fortunée peut-être que celle de l'Autriche, ou plus simple jusqu'à présent, et ayant surtout beau- RELIQUES ET IMPRESSIONS 110 coup d'enfants — n'a pas à craindre pour son armée les mêmes inconvénients ; grâce aux noms de leurs parents, qu'ils trouvent gravés sur les tableaux d'honneur du corps, où ils seront soigneusement placés, les fils d'un gentilhomme reprennent une position identique à celle occupée naguère par leurs ascendants, et plus tard leur bonne conduite leur assure une influence analogue. En Autriche, dont l'assemblage géographique devient un véritable habit d'Arlequin, de par ses diverses nationalités, il ne peut plus en être ainsi, et il est à craindre qu'une désorganisation profonde ne soit le dernier mot de sa reconstitution militaire. Pareille troupe ne pouvait trouver un meilleur chef que l'empereur François-Joseph. Juste et bon, brave, sympathique et beau cavalier, il a su se rendre populaire à l'aube de son règne. Dès qu'il a eu l'âge d'homme, il a été conduit au feu, s'y est toujours noblement comporté et a su endurer, avec une remarquable résignation, les constantes épreuves dont son pays et sa famille ont été abreuvés. Honnête et droit, d'une conduite irréprochable — au milieu des souverains de l'Europe, dont la plupart gâtent le métier avec une déplorable désinvolture — l'empereur est resté entouré d'une auréole de dignité et de grandeur, qui commande le respect. Certes, le monarque autrichien ne saurait être comparé à l'empereur Guillaume. Ce n'est ni un Machiavel, ni un homme d'État à vues longues ou à décisions prime- sautières. On lui reproche même une certaine indécision de tempérament, qu'on peut facilement comprendre, lorsqu'on songe aux innombrables chevaux de frise dont 120 RELIQUES ET IMPRESSIONS les nationalités remuantes ont hérissé sa route. Cependant, malgré tout, il passe quand même sans se diminuer, et bien peu pourraient en faire autant. Modeste, réservé et mûri d'une façon précoce par les épreuves et les chagrins, l'empereur a dû nécessairement se replier sur lui- même au point d'en être devenu presque timide, et il n'a, en dehors de la chasse, aucun des goûts des monarques contemporains, voués au sybaritisme du siècle. Se levant avec le jour, il remplit, avec une conscience scrupuleuse, les lourds devoirs de sa charge et, dans ses rares moments de liberté, c'est presque fiévreusement qu'il s'échappe pour aller aux chamois tuer, pour ainsi dire, la persistante tristesse que l'on devine aisément à travers son regard préoccupé, mélancolique et bon. Il se couche ordinairement vers neuf heures et va, par conséquent, fort peu au théâtre, ne veillant que lorsqu'il y est forcé par des cérémonies officielles, si bien que sa vie est entièrement consacrée aux affaires publiques, et que personne, dans l'empire, ne peut lui reprocher un moment de distraction ou de relâchement dans le maniement du gouvernail. L'existence de l'empereur François-Joseph est donc, en quelque sorte, celle d'un solitaire, car la belle impératrice, d'une humeur remuante et indépendante, se trouve rarement à ses côtés. Il trouve cependant une compensation aux fardeaux qui l'accablent et aux amertumes dont il est souvent abreuvé dans la véritable et touchante affection de son peuple et clans une popularité véritable, dont aucun potentat de l'Europe n'a bénéficié autant que lui. Et c'est à cette consécration nationale qu'il doit, malgré KKLIQUES ET IMPRESSIONS 121 Kœnigsgratz et la paix de Wien, d'être encore debout sur un trône miné de tous les côtés et dont nul, mieux que lui, ne pourrait sauvegarder l'équilibre! Dans ce pays composé d'éléments si hétéroclites et dont les habitants — pour ne parler que de la partie allemande — ont un caractère si léger et malheureusement si insouciant et qui dissipent follement, alors que le travail est si mal rémunéré et d'une façon si inégale, je suis toujours surpris de ne pas voir l'esprit révolutionnaire plus maître du terrain social, qu'il ne l'est en réalité. Jadis, une armée aristocratique, qui savait dépenser largement sans jamais compter, entretenait la vie de province et assurait le prestige de fastueux gentilshommes, prestige qui s'appuyait sur les instincts obéissants et dévoués d'un peuple respectueux et religieux. L'Autriche, alors, isolée du reste de l'Europe, suivant l'expression pittoresque d'un de mes amis, se trouvait placée au bout du corridor du monde civilisé, qui s'arrêtait à Wien, point extrême de la frontière d'Orient. Là se trouvaient concentrées, dans l'étroite enceinte fortifiée de la capitale, les dernières et gracieuses élégances mondaines, auxquelles le voyageur se dirigeant vers le Levant s'arrachait avec peine. Tout concourait donc alors dans Vienne à assurer le calme de la vie municipale, et les faiseurs de barricades d'aujourd'hui y auraient fait triste figure. Mais, actuellement, les temps sont changés, et la vieille capitale ne se soutient plus que grâce à la vitesse acquise et — on ne saurait trop le répéter — grâce à l'influence personnelle de l'empereur, qui empêche la vie de s'y arrêter tout à fait. 122 RELIQUES ET IMPRESSIONS Lorsque maintenant, en été, on parcourt ses larges boulevards, dont la plupart des maisons en bordure sont à louer, et qu'on suit ses longues avenues désertes et troublées de temps à autre par le roulement d'un fiacre solitaire, on se demande véritablement avec tristesse si cette ville fermée n'est pas destinée un jour à mou rir de consomption. Les express et les chemins de fer, ces ennemis jurés de l'idéal, nous font assister à la destruction de l'autonomie des peuples, à l'écroulement du côté artistique, à la dissolution du parfum sui generis des pays à souvenirs, à légendes ou à traditions. La cité nouvelle, Wien, n'est guère plus qu'un « passage » conduisant à Gonstantinople ou vers ces contrées demi-sauvages, dont les intérêts particuliers bouleverseront prochainement de fond en comble les intérêts généraux des nations continentales. C'est dans ces conditions précaires, et ne pouvant que le devenir davantage, que l'empereur, parqué, et pour ainsi dire étouffé entre les murs de sa capitale, de par les exigences hongroises, bohèmes et croates, devra nécessairement — s'il n'y met pas bon ordre auparavant — — transmettre à son héritier le trône vacillant des Habsbourg. Et encore, plaise à Dieu qu'il arrive paisiblement à ce terme sans avoir à affronter les chances d'une guerre, que l'organisation nouvelle, le mauvais état des finances et l'indolence patriotique d'une grande partie de la nation rendraient assurément dangereuse pour la monarchie. Ce jour-là tout serait perdu, malgré ce qui surnage encore de bon dans la majeure partie de l'armée actuelle. Troupe trop jeune cependant, connaissant à peine ses RELIQUES ET IMPRESSIONS 123 chefs, pendant le temps si court qu'elle a passé sous les drapeaux, ne se sentant pas par conséquent les coudes, et dont l'absence d'uniformité militaire ne pourrait plus donner ces éléments de succès, que l'on trouvait dans l'homogénéité des anciens bataillons de Radetzky, de Hess ou de Jellachich ! 11 L'héritier du trône, Son Altesse Impériale l'archiduc Rodolphe, à qui j'ai eu l'honneur d'être présenté, et dont la bonté pour moi est un de mes plus précieux sou - venirs, est loin d'être le premier venu. Son caractère, toutefois, n'a rien pris de la nature personnelle de son père, et il semble destiné à un avenir politique tout différent. Il n'est donc pas facile de prévoir la direction que suivrait, sous son sceptre, la marche des affaires. En tout cas, à l'heure présente, il est loin, dit-on, de jouir de la popularité et de l'auréole que donne un passé chevaleresque, que les circonstances, complétées par l'habileté de l'archiduchesse Sophie, avaient assurées à l'em - pereur François-Joseph !... D'une nature plus fine et d'un caractère plus moderne, " sur lequel l'éducation et l'instruction ont laissé leur empreinte, le prince héritier n'a pas eu la chance, comme son père, de camper en temps de troubles au milieu des . rangs de la troupe et de chevaucher aux côtés de cet admirable soldat, l'archiduc Albert. Quoiqu'il assiste 124 RELIQUES ET IMPRESSIONS chaque année aux manœuvres, il manque encore à l'archiduc Rodolphe ce baptême de feu, où l'empereur a conquis si vaillamment son indiscutable popularité ; et, par la force des choses, le prince royal n'occupe pas dans l'armée la place qu'il a conquise dans les lettres et dans les arts, aux yeux des artistes et des érudits des cénacles scientifiques et civils. Ecrivain à ses heures, chasseur habile, naturaliste enthousiaste, aimant l'esprit et en ayant beaucoup lui- même, le prince esquisse une silhouette comme un maître et décrit un caractère avec une grande finesse de touche. Causeur élégant et facile, parlant toutes les langues étrangères à merveille, trouvant sans peine les expressions heureuses, parfois même assez caustiques, ses tendances le portent à une certaine malignité, dans la façon de juger les gens et les choses, et l'on prétend — sans doute à tort — que, grâce à cette piquante faculté, il s'est fait un certain nombre d'ennemis. J'ai lieu de croire cependant qu'il est fort apprécié de la bourgeoisie actuelle, de celle où se recrute la nombreuse phalange des professeurs, catégorie importante en Autriche, comme en Allemagne, et dont le suffrage est une arme à deux tranchants. C'est pourquoi on voudrait — et les apparences y prêtent — en faire un « espoir libéral», qu'on opposerait aux conservateurs de l'empire ! Inutile dire que ce serait là pour un Habsbourg la négation complète de sa raison d'être. Quoi qu'il en soit, l'archiduc héritier ne se défend pas assez contre ces apparences et semble prendre un peu trop son point d'appui sur l'élément universitaire. RELIQUES ET IMPRESSIONS L25 En face des menaces de guerre sociale, ce serait une grande faute pour un futur empereur de ne pas s'appuyer avant tout sur la jeune armée, par conséquent sur des hommes dont la première obligation est une pensée d'honneur et de devoir. Avec sa nouvelle réorganisation, tous les efforts d'un prince destiné à régner doivent tendre à rendre l'armée responsable de sa propre conscience, en lui facilitant sa fidélité au trône ! Et c'est surtout lorsqu'elle est mathématiquement destinée à se démocratiser de plus en plus, qu'il faut se servir d'un levier moral, seul moyen d'action pouvant la mettre en mouvement au moment du danger. L'exemple de l'empereur est là pour le prouver, car c'est seulement au centre de ses vieilles troupes et entouré de paysans dévoués — ses « Treibers » de la haute Autriche, de la Styrie et du Tyrol — qu'il a pu, à un moment donné, sauver la Monarchie. On a dit bien souvent que la politique des princes héritiers ne devait jamais suivre celle du souverain régnant, et trouvait intérêt à évoluer sur un autre terrain que le sien. Cette théorie peut se défendre, lorsque la transmission du pouvoir établi dans un pays homogène peut s'effectuer régulièrement et sans secousses. En Autriche, il en est autrement ; les embarras vont croissant, et ce n'est, je le répète, qu'en étant populaire dans l'armée que le prince impérial peut compter un jour monter sur le trône et résister à la tourmente révolutionnaire. Le prince impérial a donc devant lui une terrible tâche, et il lui faudra tout son esprit pour la conduire à 120 RELIQUES Eï IMPRESSIONS bien. Je crains pourtant, malgré ce vœu sincère de réussite, qu'il n'ait en lui un côté un peu trop sceptique pouvant lui nuire plus tard, et qui le fait parfois envisager l'humanité tout entière par le petit bout de la lorgnette, dans une même indifférence ; c'est du moins ce qu'on prétend en Autriche. Certes, le monde pris dans ses lignes générales est souvent bien peu intéressant, mais néanmoins, dans la masse, on peut exceptionnellement rencontrer des caractères ou des valeurs, dont les monarques ont quelquefois besoin. Si donc un prince doit rester maître de lui sans s'ouvrir au premier venu, il est indispensable cependant qu'à bon escient il puisse donner son entière confiance à quelques privilégiés dignes de la recevoir ; ceux-là, choisis avec soin et ayant pour mission constante de dire la vérité, sûrs d'avance d'être écoutés, car tout héritier d'un grand empire, dans les circonstances graves de sa vie, sera perpétuellement dans la nécessité de croire à quelqu'un, de trouver un appui dans un fidèle convaincu, et de réclamer à l'occasion un conseil, qu'il devra être résolu à suivre loyalement. Il est évident que le scepticisme de l'esprit vient plus facilement se greffer sur les voyants et les impressionnables que sur les aveugles et les endormis ! C'est le cas du prince Rodolphe, et il serait bien imprudent, à lui, en face des nationalités turbulentes toujours en éveil et toujours prêtes à se mettre en branle, de baser son impérial avenir seulement sur des succès d'université et de littérature, ou sur les applaudissements jaloux et peu sincères d'une caste intermédiaire, qui, après avoir, en RELIQUES ET IMPRESSIONS 127 France, fourni les Mirabeau et les Lafayette, a produit plus tard les trop fameux conventionnels! Si un homme d'Etat autrichien a dit, un jour,.dans une boutade célèbre : Nous étonnerons l'Europe par notre ingratitude, on doit actuellement, àWien, s'ingéniera faire oublier cette inutile fanfaronnade. Il ne faut pas que le futur empereur étonne la monarchie par son désintéressement de la classe aristocratique ni des anciens serviteurs, quels qu'ils soient, attachés et fidèles à la maison de Habsbourg. Et s'il tient à voir refleurir les jours pa triotiques où l'archiduc Albert, John et tant d'autres, conduisaient l'armée si galamment à la victoire dans les plaines italiennes, il faut qu'il s'en occupe sans cesse, et qu'il ne néglige rien pour la rendre aussi peu démocratique que possible. J'aime profondément l'Autriche, et je me plais à espérer que l'archiduc Rodolphe, puissamment aidé par des facultés indiscutables et soutenu sûrement par certains amis qu'il retrouvera toujours, et dont les caractères élevés et la valeur positive méritent la plus grande estime, redonnera à cette nation si sympathique le ressort, l'impulsion et l'enthousiasme qu'une série d'événements douloureux lui ont fait perdre. 128 RELIQUES ET IMPRESSIONS III L'Autriche, à mon avis, doit donc s'appuyer seulement sur les sujets de la partie allemande de l'empire, ce qui ne veut pas dire quelle doive orienter sa politique vers l'Allemagne... tout au contraire. Il lui faudra ensuite bien faire comprendre à la Hongrie que, si elle ne s'était pas unie à elle par un mariage de raison, c'eût été fatalement par un mariage de nécessité. Elle devra lui faire toucher du doigt cette vérité indiscutable, que, ne pouvant avoir une existence indépendante ni se séparer avec l'espoir de jouir de sa liberté, elle est destinée à retomber forcément à défaut de l'Autriche dans les bras de quelque autre puissance. N'en est-il pas de même pour la Bohème et la Croatie? Aussi, le gouvernement central me paraît avoir pour principal de voir, de démontrer à ces épouses morganatiques de la monarchie, que les troubles qui pourraient survenir dans ces ménages si hétéroclites, ne leur seraient que nuisibles, et qu'en réalité il vaut mieux vivre dans Yacajou offert si généreusement par Wien, que de rêver un palissandre ou des parures qu'un nouvel époux, moins galant sûrement, refuserait sans doute impitoyablement. La haute et basse Autriche, la Styrie, le ïyrol, s'ils savent enfin découvrir où se trouve leur intérêt véritable, ont, eux, pour mission, d'être les garants et la sauvegarde de cette aventureuse union polygamique, en maintenant RELIQUES ET IMPRESSIONS 129 intact les droits de leur souverain. Et se serrant comme un seul hommeautourdu trône, paysans, grands seigneurs ou bourgeois, voulant conserver ce qu'ils ont, tous doivent se réunir pour opposer par leur travail, leur industrie, leur intelligence économique ou leur valeur politique, une barrière autrichienne aux empiétements des nationalités. Digue patriotique celle-là... dont l'aspect seul fera réfléchir les impatients, ou les insatiables. Maintenant, pour me résumer, il me paraît indispensable et ce doit être l'objectif des hommes d'Etat qui, présidant à l'avenir de la monarchie, veulent assurer la succession de l'empereur, de réparer sans perte de temps les nombreuses fautes du passé. Pour cela, il faut que l'Autriche retrouve d'abord son indépendance, et se dégage absolument de l'étau dans lequel l'enserrent ses provinces slaves ou madgyares. A mon avis, le seul moyen d'y parvenir est de tendre franchement la main à la Russie, de ne plus l'étonner par son ingratitude, de se souvenir des services rendus, et de laisser l'empire des tzars s'acheminer progressivement vers l'Orient ; tout en prenant soi- même des compensations sur le vieux cadavre. La Croatie, avec ses frontières reculées en Bosnie, doit devenir un contrepoids à opposer à la Hongrie, en plaçant à sa tête un archiduc autrichien comme une sorte de vice- roi, vassal de l'empire. En agissant ainsi, les Hongrois, encadrés entre le Colosse du Nord et l'Autriche, abandonneraient forcément leurs rêves exigeants d'autonomie. D'autre part, l'empire devra renoncer à tout jamais à ses ancienne possessions italiennes; ce qui doit, j'imagine, être depuis longtemps dans ses idées !... mais surtout il 9 130 HELIUL'ES ET IMPRESSIONS faut s'évertuer à convaincre l'Italie de sa bonne foi par des garanties, allant même s'il le faut jusqu'à Trent<\ sans pour cela abandonner Trieste. Un port quelque part à trouver sur Ta côte albanaise pourrait aussi lui être concédé, et il serait facile, je crois, de prouver à ce peuple jeune et qui a droit de vivre, que son alliance allemande n'est en réalité qu'une complète duperie. Si l'on imagine une invasion germanique passant le Danube et conquérant le Tyrol, les Italiens doivent bien penser que Bismarck ou son successeur ne leur céderait jamais Trieste, clef de l'Adriatique et des échelles du Levant. Or, l'Italie gagnant une province désirée, en tout ou en partie, — et un port quelconque se mettrait au rang des pays chrétiens, si elle n'aidait pas résolument un tel mouvement pacificateur en assurant de son côté l'indépendance absolue du pape dans les limites "géographiques aussi restreintes qu'on voudra, mais qui seraient le gage d'un apaisement définitif, dont les henreuses conséquences morales se feraient vivement sentir chez tous les peuples catholiques de l'Europe. - La maison de Savoie, la première, y puiserait une force qu'elle a eu le tort jusqu'ici de dédaigner; et l'Autriche qui aurait provoqué une évolution si complète et si en dehors des timidités de sa politique passée, reprendrait sur le continent une influence énorme qui, par ce fait seul, la replacerait d'un seul coup à la tête des nations. D'un autre côté, l'Autriche, sans s'allier positivement à la France, dont l'attitude est toujours inquiétante, ne lui refuserait plus, à un moment donné, son appui bienveil - RELIQUES ET IMPRESSIONS 131 lant, si elle était assez sage, pour se donner enfin un gouvernement républicain possible et décent. Ce jour-là, l'équilibre européen sera rétabli !... l'Angleterre — qui, sans la Manche serait une Belgique — se tiendra tranquille et l'Allemagne, arrêtée dans ses velléités déjouer toujours les Deus ex machina ne pourra plus dire, le chapeau sur l'oreille : La force prime le droit. Chaque peuple alors retrouvera son calme. Les impôts et les armements de l'Autriche pourront être diminués, et par ce changement de front, l'empereur d'Autriche, quel qu'il soit alors, François-Joseph ou son fils, consolidera pour longtemps celte sympathique monarchie, que les orages politiques pourraient emporter aujourd'hui dans une subite rafale. Vienne redeviendra alors ce qu'elle était autrefois : le foyer vivace d'une population compacte, laborieuse, facile, bienveillante et sûre d'un lendemain. La vie matérielle y sera moins coûteuse ; on appliquera — et il en est grand temps — une unité monétaire, moins élevée que le florin, et ayant la valeur du marc ; l'aristocratie des provinces allemandes de l'empire se fera un devoir d'habiter la capitale; et, comme alors la vie sera agréable, les boudeurs les plus endurcis seront bien forcés tôt ou tard d'y venir dépenser leur argent. La vieille bourgeoisie viennoise, si intéressante, si vivace et si honorable il y a quelques années, se reformera peu à peu en dehors des barons de la finance et reprendra sa juste influence. Quant à certaine presse autrichienne, qui l'est si peu, malheureusement (et en la citant, je n'ai pas à revenir ici 132 RELIQUES ET IMPRESSIONS sur le fonds des reptiles, dont on a fait jadis assez de bruit), ne trouvant plus d'aliments étrangers, elle sera calmée, il faut l'espérer, dans ses aspirations démocratiques, par l'énergie du pouvoir rétabli. Cette fois, nous la verrons sous une sévère et patriotique direction redevenir franchement nationale et conservatrice du dépôt historique et glorieux que l'Autriche doit aux Habsbourg. Puisse tout ceci n'être pas seulement l'ardent désir d'un ami de l'Autriche, et que l'on redise de la ville impériale ce dicton d'autrefois, qu'avec tant d'orgueil le pur Viennois de laStephan Platz scandait de son joli accent : <• Es fjib nulira Kaiser Stadt, es gib nuhra Wien. » UN ÉYÊQUE PATRIOTE Opeka (Croatie). Le hasard vient de me placer face à face, — hélas ! pour un trop court moment — avec un des hommes les plus remarquables de l'époque, Mgr Strossmayer, évêque de Diakovar, le Croate le plus croate qui existe depuis le ban Jallachich et une esquisse de ce grand patriote si bien à sa place dans ce pays sauvage, où il me parait tout puissant, m'a paru intéressante à tracer. Le monde catholique français connaît Mgr Strossmayer de réputation. Il apprécie son caractère, son énergie, et sait ce qu'il fut au dernier Concile où les latinistes — de derrière les fagots — se pâmèrent devant la langue académique de l'évêque de Diakovar. Mais on ignore généralement que ce docteur de la foi, grand éleveur de chevaux, possède un revenu de deux cent mille francs. Tout jeune encore, après avoir fait sesétudesreligieuses, il arriva à Vienne. Bientôt il était nommé chapelain de 134 RELIQUES ET IMPRESSIONS S. M. l'Empereur, et à trente ans, recteur de l'Université. Tenu très à l'œil par la jalousie des" Hongrois, il n'a pas encore pu parvenir au siège archiépiscopal d'Agram, poste que la Croatie a réclamé pour lui depuis longtemps. Il est simplement évêque de Diakovar, là-bas, bien loin, au fin fond du pays, et patriarche des catholiques bosniaques. Toutefois, de l'extrémité de ces steppes sablonneuses, sa nature ardente rayonne jusqu'aux frontières de Styrie, et en ce moment, le fougueux prélat traverse la Croatie presque comme un triomphateur. A Agram, derrière les murs de l'archevêché, son supérieur hiérarchique, homme plus qu'ordinaire, a le bon goût de rester dans l'ombre, comprenant qu'il n'est pas de force à lutter avec l'Enfant du peuple. Voilà ce qu'on me racontait sur lui, lorsque ma bonne fortune m'a placé ces jours-ci sur son chemin. Pendant une heure, j'ai eu le rare bonheur d'admirer cette vaste intelligence, et suis encore sous le charme de sa fine causerie, de son esprit tout français. Mgr Strossmaycr fait actuellement une tournée en Croatie, tournée ayant les apparences d'un simple voyage d'évêque visitant les églises, mais dont le but véritable est de se tenir toujours au courant avec les aspirations du pays, et en contact - avec ses partisans. L'évêque de Diakovar sait que l'instant est proche où la paix va se signer, et il cherche à tenir en éveil le sentiment slave des Croates. Sans doute il espère, lorsque la- diplomatie viendra s'asseoir autour des tapis verts, que les arbitres de l'Europe songeront à ce peuple croate réclamant l'annexion de la P.osnie à l'Empire d'Autriche. RELIQUES ET IMPRESSIONS 135 Monarchiste, attaché aux Habsbourg, l'illustre prélat voit avant tout la grandeur de son pays. Plus politique peut- être que prêtre, sa course à travers ces populations primes»autières et pleines de vitalité n'a rien do religieux. Et si la construction d'une basilique à Diakovar sert de prétexte, le but est autre part. On doit le chercher dans les idées libérales et autonomiques de ce grand patriote ; et je doute que cette pérégrination d'un bout à l'autre de la Croatie soitvueavecsatisfaction par le cabinet autrichien. Depuis plusieurs jours, à Opeka en Croatie, chez mes amis le comte et la comtesse de B... je jouissais d'une douce hospitalité, lorsque Mgr Strossmayer nous est arrivé inopinément le 31 juillet, vers cinq heures du soir, en route pour la petite ville de Warasdin. Il ne fit du reste qu'une courte visite au château, où le comte de *** l'avait fait conduire en gala par ses quatre chevaux. Accompagné du préfet de Warasdin (l'oberges- pannj il était suivi par une autre voiture où se trouvaient son secotid vicaire et un avocat de Warasdin qui, — tout différent des nôtres, — ne croit pas s'amoindrir en accompagnant un prêtre dont le nom populaire est devenu européen. Mgr Strossmayer peut avoir soixante ans ; d'une taille ordinaire, son aspect porte l'empreinte d'une nature décidée ; maigre, le visage allongé, il a le front bombé d'un penseur ; ses yeux gris, vifs et petits, brillent d'un grand éclat ; les cheveux sont rares et tombent sur le cou ; la bouche est tourmentée, le geste saccadé, mais l'homme pris dans l'ensemble se manifeste comme certain prélat des époques troublées du Christianisme. Et c'est à cheval, 136 RELIQUES ET IMPRESSIONS la crosse d'une main et l'épée de l'autre que son empreinte est venue se fixer sur mes impressions. Vêtu d'une soutane noire, au collet bordéde rouge — portéeplus comme un uniforme que comme un costume religieux — l'évêque de Diakovar m'attira de prime abord. Plein d'entrain et d'animation, il s'exprime à merveille, et un petit accent slave lui donnant une originale saveur de terroir, sa prononciation allemande prend un grand charme lorsqu'il cause. Rempli de bienveillance, il m'adresse souvent la parole dans un français des plus littéraires — presque musical. Je voulais cependant savoir au juste ce qu'il pensait de la guerre actuelle, et comme dans la conversation je le voyais égrener devant moi toute la gamme patriotique croate, je me hasardai à lui demander ce que deviendrait la Croatie catholique, si un jour les Russes, entrainés par leurs succès, englobaient son pays dans le vaste empire orthodoxe. « Tout vaut mieux que les Turcs », me répondit-il sans hésiter, « les Russes, au fond, sont chrétiens, et un jour viendra — j'en ai la profonde conviction — ou l'unité catholique nous fera des frères de ceux qui ne connaissent pas encore la lumière. Croyez-moi, mon cher ami, la Providence, par des voies détournées, conduit indubitablement vers une solution; ce n'est pas par hasard que Rome — jadis le centre du paganisme — est devenue le sublime pivot du monde catholique. Tout s'étend, tout se disperse sur la terre, dans une seule idée! la vapeur, le télégraphe, les sciences ne sont-ils pas parvenus jusqu'au bout du globe. Notre religion, notre foi, marchent paral- lèllement avec le grand mouvement intellectel. Sans ce RELIQUES ET IMPRESSIONS 137 mouvement même, il n'y aurait pas d'espoir, mais il existe et les peuples qui refusent de s'y joindre sont condamnés d'avance. Voilà pourquoi les Turcs ont fait leur temps, car ils n'offrent aucun point d'appui aux idées modernes. « Puis », ajouta-t-il en s'animant, « je crois aux missions de Dieu. J'ai été très malade et je vis. J'ai donc un devoir à remplir comme chrétien et comme patriote. Voyez-vous, mon ami, au quinzième siècle, un évêque malheureux a perdu la bataille de Maratek contre les Turcs — combat sanglant où la fleur de la noblesse a péri et où douze évêques sont tombés mortellement frappés. Depuis cette funeste journée, notre pays a subi des siècles de barbarie. Eh bien, mon plus ardent désir serait, comme évêque, de réparer, n'importe à quel prix, cet immense désastre qui fit tant de mal à ma patrie ». Cette profession de foi, débitée d'un ton énergique et sortant de la bouche d'un prêtre entreprenant et convaincu, me paraît des plus curieuses à l'époque où nous vivons. Et un tel homme sachant joindre les actions aux paroles, a le droit de se croire désigné pour jouer un rôle politique dans les destinées de son pays. Il me parla ensuite longuement de son ami, Mgr Dupanloup, dont il admire le caractère et apprécie le beau talent à sa juste valeur. Mais déjà les cloches de Vinitzasonnent à plein carillon. Mgr Strossmayer dut alors quitter le château, se rendre au village, à un kilomètre de là, visiter d'abord l'église et recueillir l'ovation qui l'attendait et qu'il attendait. Perdu dans la foule, j'arrivai à temps pour le voir descendre de voiture, sous un arc de triomphe rustique et 138 RELIQUES ET IMPRESSIONS construit avec goût. Huit cents personnes l'entouraient de toutes parts. Hommes, femmes, enfants — et jusqu'à des prêtres venus de Styrie w se pressaient enthousiasmés autour de lui. L'effet artistique pleinement réussi produisit sur moi une sensation très intense. Les femmes, vêtues de blanc, parées de bijoux et de passementerie, dans leur costume original et coloré (presque sauvage) semblaient fascinées sous le regard du grand évêque. Bientôt un profond silence se fit dans la foule, et le curé de Vinitza prononça une allocution en croate — que je regrette de n'avoir pu comprendre — mais qui souleva tous les assistants. Mgr Strossmayer, digne et recueilli, l'écouta attentivement. Fuis une jeune fille vint réciter les vers suivants qu'une main amie a daigné me traduire et que je joins à ce récit, comme un échantillon des sentiments du peuple croate. On y sent, sous une forme orientale, une saveur primitive, le parfum d'une race jeune encore, facile à fanatiser aux décisions d'un caractère. SOUVENU! a l'illustre monseigneur l'éyêque joseph-georges strossmayer PREMIER FILS DE LA PATRIE CROATE, LE BIENFAITEUR DE SON PECPLE Dans peu d'instants, le soleil va disparaître Sur la Croatie, notre chère patrie, Au moment même où son fils bien-aimé, Notre Strossmayer, arrive parmi nous. De son éclat puissant la lumière de Dieu nous inonde, Vivifiant toutes choses, RELIQUES ET IMPRESSIONS En flammant nos cœurs patriotiques ! ! Et c'est toi, homme illustre, qu'elle accompagne ici. Brillant météore, grand évoque croate, Héros du pays, foyer lumineux, Sois le bienvenu parmi nous tes concitoyens, Illumine nos collines de tes rayons ardents. Vivat! Ne dirait-on pas quelques strophes d'un poème persan? Mais c'est seulement lorsque l'évêque eut répondu à ce discours, que la foule, donnant libre cours à son enthousiasme, se livra à de violentes démonstrations d'amour et de délire. Toujours calme et maître de lui, Mgr Stross- mayer monta lentement les degrés de l'église,et après une courte prière, il bénit l'assistance. L'effet prodigieux, pittoresque et émotionnant est difficile à rendre. Cependant il était tempsde partir. Le prélat revint donc vers la voiture au milieu des acclamations de la foule. Des coups de fusil, des pétards turbulents se mêlaient aux hurlements de cette masse humaine s'ecrasant presque pour mieux le voir descendre le coteau. Les quatre chevaux impatients écumaient sous la main du cocher, les cloches sonnaient à toute volée, le coup d'œil était vraiment très beau. Mais comme il allait monter dans la calèche qui devait le conduire à la ville de Warasdin où l'attendait une réception digne d'un souverain, il me chercha des yeux : « Mon ami », me dit-il en venant à moi, « j'irai vous voir en France l'an prochain, dans ce pays, pour moi une seconde patrie, et je fais des vœux pour que vous ayez de bonnes élections. Une France forte et conservatrice est 140 RELIQUES ET IMPRESSIONS indispensable à l'Europe, aussi bien pour nous autres Croates que pour le reste des nations. Parlez de l'évêque de Diakovarà ceux qui veulent bien se dire mes amis! Aux hommes! » « Aux hommes de bonne volonté suivant l'Ecriture, n'est-il pas vrai, monseigneur »,repris-je en m'inclinant. « Oui, à ceux-là », me dit-il encore en me donnant une bienveillante accolade, « ce sont les vrais libéraux ! » Quelques secondes après, la voiture emportée au galop des quatre chevaux disparaissait dans un nuage de poussière, me laissant sous un charme indéfinissable. Est-ce un prêtre ou un soldat que je viens de voir? un confesseur ou un dictateur? il n'importe! C'est quelqu'un, qui, convaincu ou non, s'est tracé un rôle qu'il joue de main de maître pour le plus grand bonheur d'un peuple intéressant. DÉCENTRALISATION La Vénerie, 1810. AVANT-PROPOS Quelle que soit l'œuvre qu'il vient de terminer, ce n'est pas sans un sentiment de complaisance bien naturelle que l'artiste, même le plus modeste, contemple ce cher travail qui représente pour lui ses veilles, ses plus secrètes ardeurs et la satisfaction d'un but atteint. Aussi de quels soins n'entoure-t-il pas le fruit de son labeur, pour le produire à son jour, à son heure, dans les meilleures conditions possibles. Ce que recherche tout homme consciencieux en pareille circonstance, je l'avais espéré pour les quelques pages que je viens d'écrire. Mais hélas ! aux espérances les plus légitimes de la nation, à cette attente solennelle de toutes les consciences, réclamant la liberté promise par la République, le gouvernement de Bordeaux, dont les allures 142 RELIQUES ET IMPRESSIONS dictatoriales aggravent la responsabilité, a répondu dernièrement par la dissolution des Conseils généraux et l'envoi dans nos préfectures de vizirs omnipotents. L'homme qui a cherché à organiser l'armée avec une activité à laquelle on ne doit pas marchander les éloges, a désorganisé par son imprévoyance et sa légèreté le pays lui-même, en le privant de ses droits les plus sacrés, en trompant sa plus chère espérance, celle d'en finir une bonne fois avec les dictatures et de pouvoir se gouverner lui-même. Devant un pareil état de choses, lorsque je vois toutes les illustrations du pays protester d'un commun accord et sans distinction de partis contre des mesures aussi antilibérales, je me suis demandé s'il n'était pas téméraire d'oser présenter au public le travail que je viens de faire. Quel abîme entre la coupe et les lèvres, que do châteaux en Espagne le tempérament français se plaît à bâtir pour l'amusement des curieux ! Mais par le temps qui court, les poètes, les rêveurs et les songe-creux ne sont guère de mode, et ce n'est pas sans raison. Ces considérations, plus ou moins justes, m'avaient décidé d'abord à ne pas faire paraître mon étude dans un moment aussi inopportun. Mais aujourd'hui que les esprits commencent à se remuer et que la France est enfin autorisée à nommer ses représentants, bien qu'un peu à la hâte sans doute, aujourd'hui, dis-je, en songeant à la province qui veut connaître le nombre des cadavres de ses enfants et savoir combien on lui demande d'argent poulies faire tuer, j'ai cru qu'il fallait mettre toute hésitation de côté et qu'il y avait, en un pareil moment, plus de cou- RELIQUES ET IMPRESSIONS 143 rage à donner des coups d'épée dans l'eau, en risquant de passer pour un Don Quichotte, qu'à tuer son témoin en duel par un coup de malheur, selon le système si malencontreux dont on se sert à Bordeaux à l'égard de la France. 11 est temps que tout cela change, et l'on doit engager le gouvernement à méditer cet avis si sage de Napoléon I or , qu'il faut laver son linge sale en famille. Depuis trop longtemps, M. Gambetta a lavé le nôtre devant les Prussiens; chaque jour ses trop nombreux amis lui apportent quelques loques de plus à savonner. On devraitsonger cependantque l'Europe nous regarde, et qu'il y a en France un tout autre spectacle à montrer aux ennemis, celui d'un pays tout entier voulant la guerre, si elle est possible, mais d'autre part, exigeant la paix honorable, si elle est nécessaire. Ce jour-là, qui doit venir infailliblement, on ne sera plus à la merci des tâtonnements et des éducations à faire. Les avocats resteront avocats, et les généraux seront au moins des militaires. Ce qui permettra de se débarrasser une bonne fois de cette déplorable et nombreuse catégorie de gens qui savent tout, sont bons et prêts à tout, parce qu'ils ont souffert sous les tyrans (et nous donc?) et qui croient avoir tout fait en prenant les airs suffisants de ce que j'appellerai les Revenants d'endroits oit, ils n'ont jamais été. Triste espèce, qui n'est ni chair ni poisson. Intrigants éhontés qui n'ont, ni dans leur énergie, ni dans leur honorabilité, de quoi devenir des Jules Favre ou l'ancien Gambetta de derrière les fagots, et qui, en revanche, ne sauraient pas non plus mourir comme un duc de Luynes. 144 RELIQUES ET IMPRESSIONS L'ÉTAT PAR LA PROVINCE L'hypertrophie du cœur amène la paralysie des extrémités. L'année 1870 vient d'infliger une grande et terrible leçon à notre malheureuse France! Qui ne voit maintenant, à la clarté lugubre des faits, combien il est dangereux pour un peuple de se laisser entraîner dans l'ombre vers un avenir inconnu, et comme la lumière est indispensable à la vie politique d'une nation. Malgré l'admiration béatequ'inspire aux optimistes l'organisation plus ou moins complète que possède la France depuis 1830, il est permis, en voyant cette rage de centralisation qui semble avoir affolé nos divers gouvernanls pendant un demi-siècle il est permis, dis-je, aux esprits les plus modestes, dans le chaos qui nous entoure, de demander à leur intelligence età leur bonne foi si les différents essais tentés jusqu'ici sont de nature à satisfaire toutes leurs aspirations. Lorsque le charde l'État, selon l'expression vulgaire, reste embourbé depuis tant d'années dans la même ornière, n'est-ce pas le devoir du plus humble, comme du plus habile, de pousser courageusement à la roue? Il est généralement admis en thérapeutique qu'une plaie doit être circonscrite à tout prix, et les Nélatons du passé comme ceux de l'avenir ont cherché et chercheront RELIQUES ET IMPRESSIONS 145 toujours, j'imagine, à empêcher la gangrène de s'étendre aux extrémités. Paris n'a pas voulu que la partie saine du pays vînt raviver de son sang généreux l'atonie et le marasme qui le minent depuis si longtemps. Dans la fièvre qui dévore l'orgueilleuse capitale, elle n'a pas su comprendre que la province, qui est la France, après ton!, la France du sol, la vraie patrie, pouvait seule offrir le remède capable de combattre le mal. Or cette gigantesque centralisation parisienne devait amener fatalement l'accès de paralysie foudroyante qui a surpris la nation la plusvivace du monde au milieu des événements de la dernière guerre. Si maintenant, jetant nos regards en arrière, pour entrer dans le vif de la question, nous examinons en détail les différents services publics et l'organisation du pays, que voyons-nous? Les départements jouant le rôle de comparses et de comparses ridicules, à qui l'on n'accorde que la défroque du théâtre et qu'on relègue aux derniers rangs. C'est pour eux qu'ont été créés ces préfets nuls ou violents, ceux-ci dits : préfets à poigne, venant, en pachas, faire les autocrates ou les brouillons, dans toutes les parties d'une administration des plus confuses. Ce sont ces pédants du pouvoir, ces maîtres d'école en babil brodé qui, jusqu'à présent, ont fait la classe aux conseils généraux, dont le droit était de se taire ou de hasarder timidement de temps à autre une adresse bien respectueuse qui n'arrivait jamais en haut lieu que parée de rubans verts et sous forme de félicitations. N'est-il pas souverainement pénible de penser que tant tu m RELIUL'KS ET IMPRESSIONS d'individualités aussi intelligentes qu'honorables, tant d'esprits sérieux et éclaires ont été voués en province à ce rôle déplorable, n'ayant pour toute consolation dans l'immobilité que leur créait l'Ktat, que d'épier du coin de l'œil la situation faite aux députés jusqu'à la prochaine dissolution de la Chambre, où à la chute du gouvernement, sous la pression irrésistible et l'entraînement fatal des événements. Que savait-on, en effet, et que voulait-on savoir des besoins de la province, dont on appréciait les revenus, comme le bourgeois parisien La petite ferme du grand- père, perdue au fond des Vosges, qu'on ne visite jamais et qui, u'n beau jour, tombe en ruines à la grande surprise et au détriment bien mérité du propriétaire. La province n'était donc bonne que pour payer les régisseurs du pouvoir — messieurs les préfets — et les impôts répartis entre les différents ministères; pour donner ses enfants à l'armée; pour envoyer ses représentants au grand lycée du Corps législatif et ses conseillers généraux à l'école départementale de chaque préfecture. Maintenant, si nous voulons commencer des observations plus précises par le premier échelon de la hiérarchie administrative, c'est-à-dire par la commune et le maire, que de tristes réflexions à faire et que d'abus déplorables s'offriront à nos regards! Le maire qui, dans ses modestes fonctions non rétribuées, remplit cependant un grave mandat, lorsqu'il puise sa force dans la confiance de la commune, le maire était devenu, sous la main du pouvoir, un véritable valet. Sur cinquante de ces fontionnaires, quarante tremblaient devant l'habit brodé de l'autorité; RELIQUES ET IMPRESSIONS 147 et, dans le fond de nos campagnes, on pourrait en trouver encore qui s'estimeraient fort honorés de tenir la bride du cheval de M. le Préfet, et accepteraient au besoin la petite pièce blanche du pouvoir, si l'idée lui venait de la leur offrir. A l'heureuse époque dont nous parlons, les indépendants ne tardaient pas à devenir suspects et se voyaient bientôt mis de côté, tandis que la commune, ce précieux embryon de notre mère, la France, restait abandonnée à la direction unique, funeste, arbitraire, d'un proconsul envoyé de Paris pour régenter et conduire, comme un immense troupeau, la malheureuse province, cette force vive du pays, avec laquelle on ne daignait même plus compter. En poursuivant cet examen rapide, nous passons aux finances, et nous voyons les départements s'épuiser pour verser leurs trésors dans le gouffre de la capitale. Avec de telles ressources, qu'obtenait-on? Que faisait-on pour les départements? Les chemins vicinaux, les écoles primaires, les améliorations de toutes sortes, juste rémunération des énormes impôts dont la terre est écrasée, tout cela était, sinon oublié, du moins relégué au second plan et ne figurait jamais au budget que pour des sommes insuffisantes et dérisoires. Il semble que, dans ce vaste tonneau des Danaïdes, qu'on nomme Paris, le torrent soit tellement rapide, qu'on ne puisse plus suivre de l'œil son cours vertigineux. Quant à l'année, que pouvait-on prétendre faire d'hommes pris dans tous les coins de la France, de races, d'humeur et d'esprit différents, réunis dans un régiment quelconque, sous des chefs qu'ils ne connais- 148 RELIQUES ET IMPRESSIONS sent pas, dont Instruction est souvent très bornée, et qui préfèrent avant tout l'oisiveté de la caserne et les plaisirs de la ville à l'étude de la théorie ou aux labeurs des camps? Un Picard et un Provençal, un gamin de Paris et un Nivernais ne peuvent guère se comprendre. Est-ce dans de pareilles agglomérations, soit en temps de paix, soit devant l'ennemi, que cette mosaïque humaine pourra se lier, se soutenir par des souvenirs communs, et parler du pays, de la famille, du clocher? Non certes. L'esprit de corps, dans ces amalgames, où la volonté seule du gouvernement croit pouvoir faire des miracles, ne saurait exister quand même, surtout quand la discipline n'est plus là pour agréger ce qui tend naturellement à se désunir. Cette discipline eût été absolument indispensable pendant les dernières années, pour remplacer, autant que possible, tout ce qui s'écroulait dans ces vieilles réglementations bureaucratiques usées par le temps et dignes des Invalides. Comment, avec de tels éléments, espérer obtenir l'ensemble, la force, la cohésion nécessaires à une armée à peine instruite, travaillée par la propagande socialiste et n'ayant pas au cœur de sentiments assez élevés pour comprendre que le régiment est une grande famille, dont tous les membres sont solidaires? Et ce n'est qu'à cette condition qu'on peut compter sur de bons soldats. Rappelons en effet nos souvenirs historiques et voyons ce qui s'est passé soit chez nous, soit chez nos voisins. Monarchie ou République, gentilshommes ou paysans, de quelque côté que vienne l'héroïsme, tout ce que nous lisons de grand et de beau dans les fastes militaires de RELIQUES ET IMPRESSIONS L49 toutes les nations n'a été obtenu que par l'esprit de corps, qui vient de la confiance et qui la donne : la noblesse française se faisant écharper en masse à Fonte- noyées Vendéens marchant au feu comme un seul homme, les gigantesque levées de l'Est de la France, lors de la première invasion, enfin, en juin 1848, la province accourant au secours de la capitale et nous sauvant de la plus terrible anarchie. A l'étranger, ce sont les Cosaques qui détruisent l'armée de Napoléon dans cette funèbre retraite de Moscou. Ce sont les uhlans qui, dans la dernière guerre, viennent de la Silésie, avec une audace sans égale, porter dans nos campagnes la mort et la désolation. — L'Autriche compte avec raison sur sa poignée de chasseurs Tyroliens et la brigade de Savoie a rendu à l'armée italienne plus d'un service éclatant. On pourrait citer mille autres exemples^ l'appui d'une conviction qui est chez moi profonde et sincère. Partant de ce principe, j'ose alTrmer qu'il ne peut y avoir désormais en France de forces militaires sérieuses et pratiques qu'avec une armée dont chaque corps représentera, soit la province, soit le département où il aura été recruté. Par ce moyen la France aura en un jour à sa disposition et prêtes à entrer en campagne, des troupes pleines d'émulation, instruites et disciplinées. Ce jour-là, les brigades du Nivernais ou du Cher, de la Gironde ou du Nord, conduites par des officiers du pays, connus, estimés, aimés de nos braves campagnards, marcheront à l'ennemi avec une confiance et un élan d'amour-propre faciles à concevoir. Qui donc, à l'heure de la bataille, ose- m RELIQUES ET ^PRESSIONS rait avoir peur? Est-ce l'habitant du chef-lieu, du canton, du village, que chacun connaît et qui, entouré de ses parents, de ses amis, de ses voisins, rougirait d'une faiblesse qui le déshonorerait à leurs yeux?Tous se sentant solidaires les uns des autres, chacun fera son devoir et voudra que, le lendemain d'une affaire, son nom soit, répété comme celui d'un brave, du château à la chaumière et de la ville au hameau. Lorsque, chez nous, un gouvernement, quel qu'il soit, aura derrière lui de pareils éléments de force, de moralité et de cohésion, la France pourra, à bon droit, se croire invincible. Il appartenait à un grand ministre, qui n'est plus, mais qui avait voué au service du pays toute son intelligence, toute son activité, tout son courage, de mettre en lumière par un esprit pratique des plus remarquables, cette idée qui eût pu sauver la France. Je veux parler de l'institution de la garde mobile, ces armées de la province. Je ne doute pas que le dernier ministre de la guerre, dans cette organisation improvisée de la défense nationale, n'ait compris aussi, lui, qu'à côté d'une armée démoralisée, indisciplinée parce qu'elle était battue, il fallait mettre la jeunesse du pays, honnête et enthousiaste, marchant avec ses frères par départements et commandée par ses concitoyens. Il a pensé avec raison que pour faire des soldats, il faut des qualitéset des conditions qui, depuis trop longtemps, faisaient complètement défaut à nos troupes, et c'est à l'aide du puissant levier que nous venons d'indiquer, et d'une remarquable célérité dans l'application, qu'il a pu réorganiser l'armée, tant bien que mal. Lorsqu'on réfléchit atout cela et qu'on voit de quel RELIQUES ET IMPRESSIONS M poids pourrait être la province dans la balance des destinées du pays, n'est-il pas injuste, arbitraire, immoral de l'avoir négligée ou dédaignée comme elle l'a été depuis si longtemps? Administration, finances, armée, pouvoir législatif, tout ne doit-il pas tendre à rendre à la province le rôle qu'elle doit jouer dans l'Etat et qui seul peut assurer l'avenir de la France ? Pour cela, que faut-il faire? Décentraliser à tout prix, dans la plus large acception du mot ; jeter aux orties la défroque usée des gouvernements précédents et essayer du nouveau. Il faut faire en France l'Etat par la province et non par la capitale. Il me reste maintenant à tracer ici un exposé succinct de ces nouvelles institutions, que je crois nécessaires. Je les soumets au jugement des esprits éclairés de nos provinces, à l'appréciation de tous ceux qui, comme moi, animés d'un véritable amour du bien public, et envieux de la perfectibilité politique, recherchent et étudient avec intérêt tous les projets de décentralisation. Quels qu'ils puissent être, celui-là ou un autre, c'est d'eux désormais qu'il faut attendre le progrès, soit avec la République, soit avec le nouveau gouvernement que la France, libre de ses vote, sans aucune pression administrative, aura choisi dans le recueillement de ses épreuves et de sa sagesse. 152 RELIQUES ET IMPRESSIONS PLAN D'UNE NOUVELLE ORGANISATION DE LA FRANCE IiA COMMUNE Chaque commune de France devra élire son conseil municipal, au suffrage universel, pour une durée de six ans. Le maire et l'adjoint sont nommés par le conseil municipal et pris dans son sein. Le conseil aura liberté pleine et entière pour régir les biens de la commune et établir le budget, sauf dans certains cas (à statuer) où il devra en référer au conseil général (grand conseil), à qui il devra s'adresser directement et dont le jugement sera sans appel. LE DÉPARTEMENT Chaque département, bien que laisant partie, sous le double rapport politique et militaire, d'une des différentes zones qui formeront la division de la France, conservera cependant son autonomie, au point de vue de l'administration civile et des intérêts locaux. Chaque canton nommera pour six mois un conseiller au grand conseil (ancien conseil général). Le vote aura lieu dans chaque commune, par le suffrage universel. RELIQUES ET IMPRESSIONS 153 Le grand conseil, siégeant au chef-lieu du département, aura quatre sessions par an, chacune de courte durée, selon l'importance toutefois des affaires et des besoins du pays. Il s'occupera de l'assiette, de la répartition et de la direction des impôts du département, et présidera au recrutement et à la levée de ses régiments, brigades ou divisions, après entente préalable avec le ministre, suivant l'état de paix ou de guerre, et le chiffre de la population. Le grand conseil aura également à s'occuper des questions agricoles, des haras et des remontes. Il prendra des mesures pour l'extinction effective de la mendicité et nommera des commissions pour encourager l'instruction, les arts, les sciences, l'industrie, le commerce, l'élevage et toutes les nouvelles méthodes de perfectionnement. La totalité des contributions imposées au département sera divisée en quatre parts, dont une affectée à l'entretien (armes, équipements, solde, etc.) de ses régiments, brigades ou divisions. La seconde formera une caisse de réserve, en prévision des temps de guerre, caisse dont le montant, calculé pour l'entretien des forces départementales pendant un an, pourra être dépensé en améliorations de toutes sortes, par décision du grand conseil, lorsque les ressources accumulées par suite d'une longue période de paix, auront dépassé la somme fixée pour la réserve. La troisième part comprendra la caisse du département proprement dite, affectée à la grande et à la petite voirie, à l'instruction, auxétablissemenls publics de toutes sortes, aux frais d'administration et auxdivers services rétribués. La quatrième part reviendra au gouvernement, c'est-à- lîKLIQUES ET IMPRESSIONS dire aux différents ministères, selon les quotités votées pour chacun d'eux, par le Corps législatif. Ce sont ces sommes accumulées des 8!) départements qui devront être réparties entre tous les services dont le siège est à Paris, résidence du pouvoir exécutif, et aussi entre les départements qui ne seraient pas assez riches pour subvenir à leurs besoins et à l'entretien des troupes que la nouvelle réglementation militaire de la France leur imposerait, d'après le chiffre de leur population. Ainsi, par exemple, si, en temps de paix, les troupes d'un département sont de cinq mille hommes, en temps de guerre elles devront être, dans l'espace de huit jours au plus, mobilisées et portées à dix mille hommes, instruits, disciplinés, équipés et armés, à l'aide de la caisse de réserve, et chaque département devra avoir dans son arsenal la quantité d'armes nécessaires pour l'armement immédiat de tous ses hommes. Les officiers, jusqu'au grade de capitaine, seront choisis de préférence parle ministre de la guerre, parmi les intelligences militaires du département, et leur avancement se fera dans les corps départementaux. Chaque régiment comprendra quatre bataillons de mille hommes, puis un dépôt de mille hommes également. Ces régiments seront sous le commandement de colonels, choisis par le ministre dans toute l'armée française, mais, autant que possible, parmi les capacités militaires, soit du département même, soit des autres déparlements faisant partie de la même province, dans une des cinq zones qui formeront la division de la France, comme nous le dirons plus loin. RELIQUES ET IMPRESSIONS 155 Le soldat, recruté par le système de la conscription élargi pour donner, au besoin, un plus grand nombre d'hommes par département, devra servir pendant huit ans, dont quatre, je suppose, en activité, et les quatre autres dans la réserve, mais alors faisant, chaque année, des exercices et des manœuvres avec le corps actif le plus rapproché de son domicile. Si un département, d'après l'importance de sa population, fournit deux ou plusieurs régiments, il entretiendra une brigade, ou même une division, qui devront appartenir au corps d'armée de la province dont dépendra le département Ces troupes départementales tiendront garnison aux chefs-lieux de préfecture et d'arrondissement pendant deux ans. Tous les deux ans, ces troupes changeront de garnison et feront successivement deux autres années dans chaque département de la même province, pour revenir à leur département respectif, après une révolution complète. Chaque département possédera, selon son importance, un certain nombre de batteries, d'après les dispositions jugées nécessaires par le ministre de la guerre. Tous les ans, pendant un mois de la belle saison, les régiments, brigades et divisions, avec cavalerie et artillerie, formant les forces générales de la province ou zone, seront réunis dans un camp d'instruction, sous le commandement d'un général inspecteur, désigné et envoyé par le ministre, qui pourra réunir plusieurs armées provinciales, s'il le juge nécessaire pour les besoins du service. Pour organiser la cavalerie en France, lorsqu'un département se trouvera dans les conditions de pouvoir monter [56 RELIQUES ET IMPRESSIONS facilement ses hommes, le quatrième bataillon d'infanterie sera remplacé par un ou deux régiments de cavalerie de 600 hommes. En tout cas, le ministre de la guerre prendra des dispositions avec les Etats provinciaux pour former de quarante à soixante mille hommes de cavalerie, en tenant compte des ressources hippiques que pourra offrir chaque département- Gomme il importe avant tout que l'esprit de corps domine ces nouvelles institutions militaires et qu'aucun détail n'est à négliger pour arriver à ce but, il est nécessaire, contrairement au proverbe: L'habit ne fait pas le moine, que chaque département ait un uniforme à lui, tout en conservant comme équipements, armes et effets de campagne, les modèles proposés par la commission spéciale du ministère de la guerre et approuvés par le Corps législatif. Pour cela, chaque grand conseil provoquera un concours de dessins d'uniformes. Ce concours sera ouvert aux artistes, amateurs, architectes, etc., au chef-lieu du département. Les dessins seront ensuite soumis au grand conseil, qui nommera une commission, prise dans son sein ou même en dehors, pour arrêter définitivement le modèle officiel. Cette commission, dont devront faire par tie le ou les colonels et généraux du département, pourra s'intituler commission militaire et servir de trait d'union entre le grand conseil et les troupes du département pour tout ce qui les concerne. RELIQUES ET IMPRESSIONS 157 ORGANISATION DE LA PROVINCE La France sera divisée en provinces ou zones, du Nord, de VOuesl, du Sud, de VEst et du Centre, plus Paris, qui, à lui seul, formera une zone, intitulée : zone capitale. Chaque zone, ou province, comprendra un certain nombre de départements, tous indépendants les uns des autres et solidaires seulement pour les questions militaires, les chemins à établir ou à continuer sur les départements limitrophes, et principalement pour les intérêts politiques et budgétaires. Chaque grand conseil départemental enverra annuellement, pendant une durée de trois ans, la moitié de ses membres, comme délégués, aux Etats provinciaux, tenus dans le chef-lieu politique de chaque zone ou province de la France. Au bout des trois premières années d'existence du grand conseil l'autre moitié de ses membres ira siéger à son tour, aux Etats provinciaux, jusqu'après six années révolues, c'est-à-dire à l'expiration de leur mandat. Ces Etats provinciaux, dès leur première session, choisiront dans leur sein, parmi les délégués des grands conseils, un membre par département pour aller siéger, pendant trois ans, au Corps législatif, réuni à Paris, centre du gouvernement. Chargés d'une mission toute politique, ces 89 députés, laissant à leurs confrèresdes départements et des provin- 158 RELIQUES ET IMPRESSIONS ces les questions d'intérêt local, n'auront à s'occuper, comme pondération du pouvoir exécutif, que de la politique générale intérieure et extérieure, avec un programme discuté, arrêté par les Etats provinciaux, et dont ils ne pourront s'écarter. Ils porteront en même temps au Corps législatif les vœux de leur département respectif. CORPS LÉGISLATIF Une Chambre des députés, composée, ainsi que nous l'avons dit, de 89 membres, venant faire sérieusement les affaires du pays et non des discours à sensation, servirait de contrepoids au pouvoir exécutif, qui ne pourrait faire la guerre ni la paix, sans le consentement des représentants de la nation. Cette assemblée s'occuperait de promulguer des lois nouvelles, d'améliorer les anciennes, d'accueillir'ou de rejeter les vœux politiques des grands conseils. POUVOIR EXÉCUTIF Que ce soit un triumvirat, un président ou un roi que donne à la France la prochaine Constituante, le pouvoir exécutif, à l'époque où nous vivons, ne peut avoir d'autres prétentionsni d'autres devoirs que ceux de Régisseur-général de la nation. La liste civile devra être servie par un impôt étendu sur RELIQUES ET IMPRESSIONS 159 toute la France et dont la capitale fournira une large part, en raison des avantages qu'elle en retire. Le pouvoir exécutif aura le commandement et l'organisation, en dernier ressort, des armées de la France; il choisira ses ministres responsables, communiquera avec les ambassadeurs des puissances étrangères et résidera à Paris, siège du Gouvernement. Les subsides affectés au ministère de la marine seront le produit d'un impôt spécial des départements, centralisé à Paris, entre les mains du ministre, sous la surveillance et la direction du Corps législatif. Il en sera de même pour le ministère des cultes. Quant à celui des travaux publics, lorsque les travaux concerneront la France entière et emporteront plus que la part affectée par chaque département aux différents ministères, le Gouvernement aura à s'entendre avec les grandsconseils et les Etats provinciaux pour les dépenses nécessaires, soumises, en tout cas, au vote préalable du Corps législatif. 11 y aura, au chef-lieu de chaque département, un délégué du Gouvernement chargé de tenir le ministère de l'intérieur au courant des besoins des provinces et des délibérations des grandsconseils, servant d'intermédiaire entre le département et le pouvoir exécutif, non plus à titre d'autorité et de pression, comme à l'époque des anciens préfets, mais pour la facilité des communications entre l'Etat et la province, au point de vue des intérêts locaux ou des questions politiques, communications urgentes et de toutes sortes avec les divers ministères. Le mandat du délégué n'ira pas plus loin. t60 RELIQUES ET IMPRESSIONS En cas de différends entre le pouvoir et les grands conseils départementaux, le Conseil d'Etat, siégeant à Paris, jugerait en dernier ressort. Me voici au bout de mon travail, travail sommaire, trop sommaire sans doute, mais qui puisera sa force, je veux l'espérer, dans la droiture et la conviction de mes pensées. J'ai lieu de croire que je ne suis pas le seul en France que les terribles événements de la dernière guerre pousseront vers les idées de décentralisation qui peuvent seules nous sauver. Le passé doit nous servir de sérieux enseignement et, quant au présent, les ressources que le gouvernement de la défense nationale a su trouver dans la province, nous offrent la plus sûre garantie du rôle qu'elle est appelée à jouer nécessairement dans les destinées futures du pays. C'est avec l'argent des départements et avec nos courageux mobiles que s'est réformée et moralisée l'armée française. Maires, conseillers généraux, gentilshommes, prêtres, paysans, chacun a fait son devoir, dans la mesure de ses moyens, durant cette épopée militaire sans exemple dans l'histoire. Le gouvernement de la défense le sait bien, et c'est pour lui un honneur éternel d'avoir compris qu'il devait accepter toutes les forces vives de la nation. La France, au jour du danger, ne s'est plus souvenue des vieilles rancunes politiques ; tous les cœurs honnêtes RELIQUES ET IMPRESSIONS L61 se sont trouvés unis dans une même pensée patriotique. Seuls, les partis extrêmes, troupe sans nom, à la merci d'ambitieux coupables et sans principes, font tache au milieu de ce sublime élan que l'amour de la mère-patrie a su inspirer aux habitants, quelles que fussent d'ailleurs leurs préférences et leurs opinions. Quant à ces parks de la société moderne et progressiste, ils se sont mis au ban de la civilisation et du pays par leur esprit de désordre et leurs manœuvres subversives. N'arrêtons pas notre pensée sur ce coin du tableau, qui doit rester voilé. Regardons plutôt avec confiance vers l'avenir, dans l'espoir que les assemblées futures comprendront enfin ce qu'elles doivent à la province, lui rendront dans l'Etat la place que mérite son patriotisme et verront dans la forme fédérative qu'indique cette étude, une économie générale, lasuppression de l'inutile bureaucratie et l'accroissement des richesses départementales, dans les subdivisions comme dans l'ensemble du pays. Les partisans de la décentralisation et de l'autonomie départementale trouveront dans ce projet le moyen offert à la France d'avoir toujours prêle une armée formidable, organisée avec une puissante cohésion, par la sainte solidarité du foyer, de la famille, de la religion. La commune et le département, affranchis de la tutelle gouvernementale, pourront évoluer en toute liberté, sous l'égide d'hommes intègres et éminents, ayant la confiance et l'estime de leurs concitoyens. C'est seulement avec de tels éléments, je le répète, que l'ère des sages libertés peut être inaugurée, à l'abri des caprices d'un seul, tenant, de Paris, la province sous le il 162 RELIQUES ET IMPRESSIONS coup de ses décisions, et à l'abri des despotes de la rue, dont les folles et coupables espérances viendront se briser contre le bon sens et l'esprit droit de la grande majorité des habitants de la France, possesseurs du sol, cultivateurs et propriétaires de nos départements. Ce sont eux qui font la force et la richesse du pays. C'est avec eux désormais que tout gouvernement honnête et libéral devra compter, s'il a des prétentions de durée et de stabilité, s'il comprend la réparation qu'il doit à la fortune immobilière et les devoirs que l'intérêt même de son existence lui impose. 1/ARISTOCRATIE ET LE PEUPLE Avril, 1872. Il existe en France, depuis la grande Révolution, une prévention inexplicable contre tout ce qui porte un titre, conserve un nom honorable et s'appuie sur un passé glorieux. L'esprit de dénigrement qui a pris droit de cité dans notre pauvre pays, et l'envie qui pousse à la haine, reprochent à notre aristocratie de n'avoir eu que la petite de naître. C'est là le grand grief. Cependant, après les réformes si nécessaires de 89, que toute intelligence honnête et libérale doit comprendre et approuver, on pouvait croire que, l'inégalité n'existant plus devant la loi entre les classes laborieuses et l'aristocratie, le calme se ferait bientôt dans les esprits et que l'océan social reprendrait vite son niveau dans ses différentes limites. Cela aurait eu lieu évidemment, en plus ou moins de temps, si l'amour du désordre et des jouissances matérielles n'avait été souillé à la foule par ceux qui ne peuvent être rien sans la tromper. La bourgeoisie naissante qui, à cette époque, croyait 164 RELIQUES ET IMPRESSIONS en elle, comme maintenant les avocats croient en eux, a pensé.que la première chose à faire, au début de son pouvoir, était de détruire jusqu'aux vestiges d'une caste qu'elle voyait à terre sans doute, mais qui pour elle respirait encore trop, en laissant des souvenirs immortels liés étroitement et d'une façon si chevaleresque à toute l'histoire de France. Ne voulant pas admettre, comme le disait si bien M. le Comte de Cliambord, que « les réformes avaient été faites alors à l'ombre du drapeau blanc », ces parvenus d'un jour ont mis en avant 93, les loques de toutes couleurs où le sang de l'échafaud était caché par la variété des teintes, et ont trouvé, pour les déchaîner sur la France, ces sinistres fantoches : Danton, Marat, Robespierre. Mais, en dépit de leurs efforts, malgré les infamies répandues sur la vieille noblesse, infamies avec lesquelles on a, depuis si longtemps", soulevé les masses, — ne demandant qu'à croire au mal, parce qu'elles ne savent pas le bien — il est resté encore dans notre cher pays, au fond de nos provinces, un assez grand nombre de familles qui, contre vents et marée, se sont cramponnées à la terre. Dans la médiocrité d'une existence difficile, elles ont su garder intact, entre leurs mains, le drapeau de leurs ancêtres, avec les traditions du foyer, et vivaces, comme aux beaux jours de leur grandeur, tous les sentiments d'honneur, de dévouement, de loyauté et de patriotisme, souvent, hélas ! leur unique patrimoine. En effet, depuis 1830, l'aristocratie française, ou plutôt le peu qui en reste, s'est réfugié dans ses domaines et s'y est presque fixé. Sans influence, je dois le dire, vis-à-vis RELIQUES ET IMPRESSIONS L65 des ouvriers des villes, qui ne la connaissent pas, elle a vécu au milieu des braves gens de la campagne, les Français ceux-là, les hommes de la terre, et a su se faire apprécier malgré tout. C'est elle qui, la première, à l'exemple des grands seigneurs anglais, a donné à l'agriculture et à l'élevage cette impulsion puissante et féconde à laquelle nous devons de nous être élevés presque au niveau de nos voisins. C'est elle qui n'a pas craint d'enfouir ses capitaux dans le sol, pour augmenter le bien-être des cultivateurs; c'est encore elle qui a contribué, de ses deniers, à compléter le réseau des routes départementales, des chemins vicinaux, etc. ; et tel endroit, désert pendant des années, s'est peuplé promptement, lorsqu'un grand propriétaire est venu s'v fixer et répandre le bien-être autour de lui, en doublant la valeur des terrains. Los ruraux, eux, savent toutes ces choses-là; et unis à la grande propriété par leur intérêt naturel, ils écoutent peu généralement les diatribes qu'on déverse sur le Mo- sienr du château. Ils marchent avec eux, s'intéressant à leurs affaires, avec l'homme d'éducation qui les conseille, les soutient, les soigne, et oii l'on peut aller frapper à toute heure. Voyagez dans nos provinces, et demandez au cocher conduisant votre voiture à qui appartient le château moderne à tourelles et à mâchicoulis dominant la route, il vous répondra le plus souvent ! « Oh ! monsieur ça, c'est à un bourgeois enrichi ! C'est un homme dur 166 RELIQUES ET IMPRESSIONS qui ne pense qu'à lui, et jamais aux autres. Sa baraque peut bien brûler, allez ! il n'y aura pas foule pour l'éteindre. » Puis, par contre, plus loin, en poursuivant votre journée, si, par hasard, vous trouvez au fond d'un petit vallon une vieille masure noire, aux toits pointus, peu élégante, d'apparence modeste, mais perdue dans les lierres séculaires, et demandez alors à votre conducteur à qui est cette habitation : — « Oh! monsieur, vous dit-il, ça c'est à un nauble, un bien brave homme, allez! Quand les malheureux viennent là, ils ne s'en retournent jamais les mains vides. La dame et les demoiselles sont toujours chez les malades et chez les pauvres. Croyez-moi : c'est du bien bon monde. » Il est évident qu'il y a partout de très honorables exceptions ; mais il est positif que, dans nos départements, ce n'est pas le rédacteur en chef de Y Emancipation de***... ou le gérant de VIndépendance des peuples de ***... oule petit notaire inquiet et ambitieux, concurrent du château au conseil général, qui vont au-devant des infortunes et les soulagent, soutiennent les cultivateurs gênés par une mauvaise récolte, ou soignent les cholériques des hameaux, se tordant sur un fétide grabat. Ces messieurs réservent leur verve pour le meeting, où ils déclarent qu'ils n'ont pour évangile que les droits de l'homme et les immortels principes, inventés tout exprès pour faire, de citoyens soi-disant libres, les passifs esclaves de tous les aventuriers, dont ïa dextérité a jonglé avec la France depuis tant d'années. Le cultivateur, il est vrai, n'écoute pas et laisse faire, RELIQUES ET IMPRESSIONS '•»" hélas ! comme tout conservateur qui n'est jamais dans l'action ni dans la rue, pendant ces jours d'émeute si contraires aux intérêts de l'artisan pour arriver au bon résultat d'un travail constant et sérieux. Quant à l'ouvrier ambulant, il approuve sans savoir. Ou le Halle : il se croit un personnage et avale, sans digérer, le repas fabriqué par son exploiteur, hier son camarade, son oracle aujourd'hui, et demain son tyran. Cet échafaudage de carton paraît bien simple à détruire, n'est-il pas vrai? La logique cependant vient s'y briser : car, aux yeux de l'ouvrier, le faiseur de phrases, à la barbe mal taillée, aux vêtements plus que négligés, semble le seul homme qu'il faille écouter, parce qu'il le plaint et lui parle de sa sueur (sans jamais lui indiquer, il faut le dire, les moyens de l'essuyer). En résumé, il est et sera toujours plus facile d'intéresser les gens sur ce qu'ils regardent comme leurs droits que sur ce qu'ils ne veulent pas reconnaître pour leurs devoirs. Et ces flâneurs de canton, qui bâillent, dans leur oisiveté, aux élucubrations des Rabwjas de province, ne songent guère que si le cultivateur rentre exténué de fatigue, après une longue journée de labour, il en sera amplement rémunéré plus tard par une abondante récolte. La peine et la récompense, l'obligation et l'espérance de tous, la seule égalité humaine! Maintenant, ce qu'il faut que le peuple sache, et ce que les intéressés cherchent à étouffer, c'est que les débris de la vieille aristocratie française puisent leur raison d'être dans leur indépendance et les idées véritablement libérales. 11 faut que le cultivateur s'unisse encore plus étroi- 168 RELIQUES ET IMPRESSIONS tement avec ses véritables amis etque l'ouvrier des villes, mettant de côté de sottes préventions (que sais-je, la dime et le droit du seigneur, les billets de confession, vieux jeu bon pour ceux qui croient encore à Groquemitaine), comprenne enfin que l'indépendance même de la classe élevée .lui offre des garanties et les plus sérieux motifs de confiance. N'est-il pas évident que le propriétaire établi à la campagne, ayant vieilli dans ses terres, au milieu de sa famille, entouré de ses fermiers, au centre de son village; faisant travailler, dépensant sa fortune autour de lui, s'occupant des pauvres, respectant la religion et poursuivant loyalement jusqu'à sa mort la solution des problèmes d'économie politique, dans le but d'augmenter les conditions de bien-être de ceux qui l'environnent, est le véritable et seul ami du peuple. Il aime et fait aimer le bien; il tourne les intelligences vers ce qui est grand et beau, et n'a jamais besoin de sortir de sa sphère, par aucune aspiration malsaine, pour ajouter un de h son nom, rouler carrosse, jouir de la vie par tous les pores et forcer un beau matin son pays à l'acclamer comme un sauveur, tandis qu'il le précipite aveuglément dans la boue. Il y aurait encore bien des choses à dire là-dessus! Mais poursuivons. Que les esprits de bonne foi — et il y en a beaucoup parmi le peuple — envisagent maintenant l'aristocratie française dans ses sentiments d'abnégation et de sacrifice. La liste des morts tombés en 1870 sous les balles allemandes peut servir de réponse : Luynes, Neverlée, Vogué, RELIQUES ET IMPRESSIONS 169 Saint-Sauveur, Dampierre, Grancey, etc., etc., frappés en pleine poitrine. N'oublions pas non plus les vivants : Charette, le preux chevalier; Gallil'et, Maillé, Pracomtal, Bourgoing, Savigny et nos braves Nivernais, Costa, Lareinty, Trcdern, et jusqu'au vieux marquis deCoislin, simple soldat aux zouaves pontificaux, portant le fardeau des armes comme un homme plein de sève qui se souvient de sa jeunesse et ne compte pas avec la mort; et puis, derrière eux, toute la France : les prêtres avec les Bretons, les abbés de Maralhac, de Damas, calmes devant le danger comme peuvent l'être seulement les âmes croyant à quelque chose. Oh! je l'affirme, tous ces braves cœurs ne trouveront, pour rivaliser avec eux, dans les mêmes sentiments de patriotisme et de dévouement, que le peuple des campagnes, le paysan, qui se fait tuercomme un héros, tandis que la quintessence révolutionnaire, à l'abri et loin du danger, n'aspire à descendre du cinquième étage au premier que pour se gorger de bien-être et se vautrer dans les plus grossières jouissances près d'une Laïs de troisième catégorie. Aussi quel enseignement, au milieu de la liquéfaction où les molécules saines de la pauvre France cherchent vainement à s'agréger, que de voir un homme à jamais funeste durant la période la plus désastreuse de nos annales, obligé de reconnaître lui-même le rôle glorieux et le puissant appoint de la noblesse française, dans une 170 RELIQUES ET IMPRESSIONS proclamation fameuse, où il cherchait à faire du désordre à l'aide du seul élément conservateur qui puisse encore sauver la France, à l'aide du peuple, si toutefois la France tient à être sauvée : ce qui est une question. Quelle est donc la seule barrière à opposera l'esprit d'aventure et de charlatanisme, l'unique force nouvelle de la récente bourgeoisie des condottieri, si ce n'est l'aristocratie française alliée au peuple? Quelle source de mutuelle confiance dans cette égalité des droits devant la loi et ce sentiment des devoirs différents imposés par l'inégalité des positions, forçant le grand propriétaire à faire plus de sacrifices, parce qu'il doit plus d'exemples. En parlant ainsi de l'aristocratie française, certes je ne cherche pas la vétusté des parchemins; et, dans cette grande œuvre de la régénération du pays, un La Rochefoucauld, un Pelouze, un Pasteur ou un Malakoff sont pour moi artisans au même titre; et, si un nom est plus ancien ou plus illustre qu'un autre, il est tenu à faire mieux, à faire davantage : Noblesse oblige. Que tous ceux qui aiment et veulent le bien, viennent donc à nous, comme nous allons à eux. Ne faisons qu'une grande famille; car il faut que le cultivateur sage, honnête et laborieux, sente àcôtéde lui la force qui lui assure le droit au travail, dans ses justes limites, ce travail si insolemment exigé par les ouvriers des villes et dont ils ne veulent, au fond, à aucun prix. Il faut que l'homme de la terre se souvienne sans cesse que la société est menacée par une infime minorité, égarant tes cerveaux faibles, détruisant ce qui est respectable et se tenant continuellement aux aguets de toutes les RELIQUES ET IMPRESSIONS 171 insanités politiques capables de précipiter le pays dans l'inconnu et les cataclysmes de toutes sortes, pour en tirer un coupable profit. L'aristocratie française représente les devoirs de l'homme unis à ses droits ; la famille, c'est-à-dire le respect du fils pour le père, au château comme à la chaumière; la religion, cette sauvegarde du foyer et de la morale, qui apprend au soldat à mourir; Vannée, par son esprit de discipline et d'abnégation ; enfin, les vrais principes politiques, ceux d'un pouvoir fort et honnête, seuls pouvant encore retirer la France de l'abîme où l'anarchie l'a plongée, en sauvegardant les intérêts du peuple par la stabilité de sa constitution et l'honnêteté de ses moyens. Nous savons, hélas! ce que valent les révolutions parties d'en bas; essayons donc, une bonne fois, de la réforme venant d'en haut. SUR LE MATÉRIALISME MODERNE Depuis quelques années, le monde littéraire s'est acharné contre M. Zola et son école, voulant à toute force faire de cet écrivain de talent le créateur d'une nouvelle Eglise. Les formules de la pensée, si peu facile à rendre sur le papier, n'ont rien trouvé de mieux pour dépeindre son œuvre et celles de la pléiade de ses imitateurs, que cette élastique qualification de Naturalistes. Partant de là, les plumes châtiées, comme celles qui ne le sont pas, ont entamé une croisade qui n'est pas près, de se ralentir. Certes je suis loin de blâmer cette expédition contre le Document (le mot est de M. Zola), mais il me semble que dans cette coalition, dont le but ne me paraît pas assez défini, on n'a oublié qu'une chose : le point de départ! En effet, si on voulait réfléchir un instant sur tout ce 174 RELIQUES ET IMPRESSIONS mouvement littéraire de la nouvelle phalange réaliste, il serait facile d'être plus indulgent pour M. Zola, que, je le répète, je suis loin de défendre, mais dont les œuvres ne me représentent qu'un petit coin des fantaisies de l'esprit général actuel. D'autre part, sans être d'une injustice criante, on ne peut admettre de le rendre responsable, à lui tout seul, de l'affaissement du sentiment de mesure, de goût et d'élévation intellectuelle, cette maladie delà société française. A son insu, le naturalisme l'a livré à la matière, et retenu sur la terre par ses gangues ; il n'a pas trouvé assez de force dans ses ailes pour s'en affranchir en s'élevant vers ces atmosphères élevées, où, voyant la nature de plus haut, on peut la juger sans la mélanger au matérialisme. Laissons donc l'auteur de Pot-Bouille de côté, si vous le voulez bien... Mettons-lui une étiquette, un numéro parmi les entraînés du siècle, au chapitre des Lettres; regardons à droite et à gauche, en bas et malheureusement aussi en haut de l'échelle sociale. Peut-être alors serons-nous moins sévères à son égard, et, au milieu de la maladie générale, trouverons-nous à qualifier son cas comme une conséquence forcée de l'ensemble de notre décadence, en enlevant alors de bonne foi à sa personnalité toutes les responsabilités qu'on lui attribue avec plus d'acharnement que de clairvoyance. Il y a pour l'humanité entière trois grandes et uniques branches dont la solidarité forme le faisceau social : l'Ai, qu'il se nomme peinture, musique ou belles-lettres; — Carrière, qu'on y cherche sa voie dans la magistrature, l'armée, l'administration, le sacerdoce ou les sciences; RELIQUES ET IMPRESSIONS 175 — Famille, qu'on y joue le rôle du père, de la mère ou de l'enfant. De cet imposant trio s'étendent les innombrables rameaux où se trouve la sève vitale. Lorsqu'elle part du cerveau équilibré et des aspirations généreuses, elle produit des hommes et des résultats. En laissant de côté ce point de départ, on ne peut fatalement arriver qu'aux gens d'affaires dont la somme d'efforts, ne procédant plus de l'esprit et de ses recherches pondérées, répand fatalement sur la terre une couche épaisse de combinaisons plus ou moins habilement présentées ou vécues. Par cet abandon volontaire de l'ornementation de la pensée, de l'artifice de la forme, de ce qui fait le charme de l'existence même, le travail intellectuel privé de ses véritables moyens d'action et de séductions, n'aboutit qu'à un matérialisme universel, cette arande névrose des déséquilibrés modernes. Je ne sais si je me fais bien comprendre, mais à mon point de vue, personne n'est coupable en particulier, parce que tout le monde l'est en général, la plupart même inconsciemment. Si la maladie est incurable, c'est qu'elle vient de plus loin qu'on ne semble le croire. Le virus a pénétré dans la société tout entière, et comme on repousse absolument le remède, chacun reste dans sa fange, ou dans sa fièvre, ce qui revient au même, sans chercher à s'en guérir. Que devient donc M. Zola dans tout ceci? Et qu'importe si parfois il nous écrit d'adorables pages, pour nous établir bientôt après, des documents (c'est son expression) dont l'odeur âcre vous prend à la gorge. En agissant ainsi, ne subit-il pas le mouvement mathématique et de mau- 176 RELIQUES ET IMPRESSIONS vais goût des masses blasées? Et ne marche-t-il pas parallèlement et fatalement avec cette école de peintres, qui tirant des coups de pistolet afin d'ébahir le bourgeois, nous exposent âeschevaux verts et des personnages brossés au mercure!., avec ces musiciens qui font, de l'harmonie et de cette grande vibration du mariage des sons qu'on nomme l'orchestre, un prétexte à combinaisons tourmentées, — (géniales souvent, je ne le nie pas) mais dont en tout cas le résultat poussé à l'extrême détruit le charme indéfini de cet art divin qui vient directement du ciel. Arrivons aux carrières. Le côlé pratique de certains de nos magistrats est là pour nous montrer qu'eux aussi font du réalisme à leur façon. Interprétant les lois comme des révoltés, non comme des législateurs, ils s'établissent au prétoire, sans hauteur de point de vue, sans idéal, sans croyance, imbus d'idées absolument matérialistes, inconnues jusqu'ici aux Mathieu Molé, aux Talon, etc., et à cette admirable phalange dont il ne restera bientôt plus que le souvenir, Passons maintenant aux Politiciens de l'armée. Vous ne retrouverez plus parmi eux les hommes de Fontenoy ou d'Austerlitz ; ce sont des calculateurs ayant perdu la foi, et dont les actes n'ont pas été mûris par le travail de l'esprit et les élans d'un cœur chevaleresque. Ils font, eux aussi, des documents et arrivent par là à détruire le sentiment militaire de cette grande famille qu'on nommait YArmée! D'autres préfèrent abandonner l'épaulette pour un métier plus rémunérateur, laissant de côté pour une situation d'intérêt les idées de sacrifice et la poésifï de l'uniforme. RELIQUES ET IMPRESSIONS 177 L' Administration, du fond de ses bureaux, tout en n'ayant pas besoin de faire du sentiment, ne pouvait toutefois jusqu'ici prospérer et réussir (en dehors des grandes lignes tracées par les admirables créateurs de nos lois et de nos institutions) que par son côté élevé, loyal, intelligent, propre, impartial et moralisateur. Actuellement, l'administration procédant du Matérialisme, conduit forcément par ses mesures violentes à la négation de tout prestige et de toute autorité. Elle vit, elle aussi, de la matière, sans croyance et sans idéal, et doit mourir de la Révolution, parce que son point d'appui, placé sur cette même matière, repousse à tout prix, comme base première, les secours pondérés de l'esprit social et d'élévation des pensées gouvernementales. Le clergé lui-même, qui jadis était le directeur et le consolateur de l'humanité, n'a pas pu, dans une mesure relative, échapper au mal général, et quelques-uns de ses membres, heureusement encore fort clairsemés, en ont été atteints. La révolte, les recherches spéculatives se sont dressées vis à vis du seul remède existant jusqu'ici au soulagement des douleurs et des déboires de la vie... la foi du charbonnier!.. Les grandes voix de ces orateurs qui se nommaient Bossuet ou Lacordaire troublent maintenant le jeune prêtre français. Ne sentant plus en lui l'étoffe d'un martyr, ni d'un résigné, dans la grandeur de l'état sacerdotal, il tombe, sans s'en douter, dans l'affolement de la doctrine, sœur jumelle du matérialisme, revêtant trop souvent l'habit du professeur pour oublier la soutane du ministre de Dieu. Quant aux savants qui jadis marchaient en avant du 12 178 RELIQUES ET IMPRESSIONS mouvement intellectuel, entourés et soutenus par les croyances du passé (car ils ne doivent pas oublier que sans les monastères ils n'existeraient pas maintenant), qu'ils se nomment médecins ou autrement, leurs cerveaux troublés par les passions religieuses ne cherchent que la matière et n'aboutissent qu'au vague. En toutes choses, ils ne voient que le mécanisme de la vie humaine, sans s'arrêter à l'étincelle. Si nous prenons ensuite les Ingénieurs dont jadis la gloire tait de servir honorablement l'Etat, avec de médiocres appointements, nous en voyons trop désormais à la chasse plus lucrative des capitaux que leur offrent les entreprises civiles!.. Que sont donc devenus les remarquables travaux de cette pléiade de jeunes gens désintéressés, sortis de l'école Polytechnique, ce grand phare de l'esprit français qui, à une époque, rayonnait sur les découvertes et les œuvres écrites. En résumé, les savants actuels, chacun dans leur sphère, et malgré les progrès qu'ils ont fait faire à l'industrie — et dont on doit leur tenir compte dans une certaine mesure — ont agi, entraînés par le tourbillon, comme certains peintres, musiciens, écrivains,magistrats, militaires, administrateurs ou prêtres. Répudiant de parti pris Vornementation de la pensée, l'élégance de la forme, l'élévation de l'esprit, ils se sont associés en fixant leur tente dans un désert sans horizon et sans espérance, à ce lugubre naturalisme général qui donne à l'humanité actuelle cette morbide teinte de Iristesse et de préoccupation constante. Au milieu de cet effondrement en commandite, la Famille, ce merveilleux centre de foyer vital, devait forcé- RELIQUES ET IMPRESSIONS 179 ment, elle aussi, disparaître! En effet, nous y voyons le Père, dont la moralité ne peut ni élever ni diriger reniant. 11 n'en a pas le lemps, le malheureux, lors même qu'il voudrait ou pourrait le prendre. Ses affaires passent avant ses devoirs. L'enfant grandit sans sourires, sans croyances, sans conversations. A dix ans, il sait généralement comprendre le jargon du cours de la Bourse et poussé à outrance vers les mathématiques, il deviendra peut-être un Américain pratique, mais à coup sûr jamais un homme d'esprit, aux sentiments élevés, aux aspirations d'en haut. Et comme de son côté la Mère joue sur les Suez, et en fait d'œuvres d'esprit ne connaît que les romans épicés, feuilletés aux longues heures de solitude, que lui laisse l'existence à la vapeur d'un mari Benoiton, alignant des chiffres, l'enfant pousse au hasard, dans l'égoïsme de l'éducation publique. Fané avant l'âge, sous l'influence de l'abrutissement académique, il est fatalement entraîné par l'engrenage matérialiste qui l'a saisi, pour ainsi dire, au berceau. Que madame de Sévignô est loin de tout ceci!... La spirituelle marquise tenant un bout de la chaîne, et tout l'École moderne suspendue à l'autre!... Quel écart!... Il me reste maintenant a dire encore quelques mots sur un des principaux facteurs de l'état désespérant, brutal et positiviste, dans lequel nous nous roulons si complaisam- ment : l'Elément sémitique. Sauf d'honorables exceptions, les fidèles de la secte ne sont parvenus au point culminant où ils se trouvent au- 180 RELIQUES. ET IMPRESSIONS jourd'hui, qu'en sapant tout ce que la société française a aimé et respecté pendant des siècles entiers. Etablis sur les chiffres et par des chiffres, sceptiques et persistants, ils ne sont arrivés à faire la tâche d'huile qu'à l'aide du matérialisme à la mode. Nous les trouvons partout, dans les arts comme dans la vie politique, et comme ils nourrissent depuis des siècles des haines dont on ne soupçonne pas l'énergie, ils apportent dans leur patiente invasion un sentiment de revanche et une soif de jouissance, dont les instincts et les appétits ne peuvent trouver leur débouché naturel que dans ce grand torrent du Matérialisme qu'ils alimentent sans cesse. Là, on ne leur demandera ni forme ni sentiment, ni recherches, ni préciosité (et je prends ce mot exprès pour l'avoir dans mon jeu). Ainsi donc, dans cette grande descente de la Courtille, croisade contre l'Idéal, où l'on ne veut plus que des masques, sans esprit, et où le livre se fait, et la vie se passe sans gêne, en manches de chemises, sur un comptoir quelconque, le facteur sémitique devait apporter son puissant appoint. Je m'arrête, non que je n'aie encore bien des arguments à produire en faveur "de ma thèse, étant donné que ces quelques pages écrites de bonne foi aient la prétention d'en être une. Je sais qu'appartenant à une couche peu en odeur de sainteté par le temps qui court et à l'aide de la terreur qu'on cherche à imposer aux idées, grâce à la touchante fraternité et aux sentiments libéraux des masses intolérantes, on me regardera comme un ancien Chevau- léger, arrivant directement dcCoblentz. On m'accusera sans doute d'èlre de ce parti « qui n'a rien appris ni rien RELIQUES ET IMPRESSIONS 181 oublié ». Il n'importe, et je m'en félicite, car il est encore, Dieu merci, des braves gens sachant bien d'où je viens et où je vais. Et si je n'ai rien appris à l'Ecole moderne, j'ai tout lieu de croire à leur approbation. Ceux-là n'auront pas besoin de me faire passer des examens, pour bien comprendre aussi que je suis un homme de la vieille Gaule, n'oubliant pas non plus qu'il fut une longue et glorieuse Période où notre beau pays était à la tête du grand mouvement intellectuel de l'Europe. Alors l'esprit français recevait la visite des Walpole du monde entier ; on le trouvait partout, à la Cour comme au fond des plus modestes demeures, où il se groupait le soir en famille autour d'une petite table simplement éclairée. Aujourd'hui, il court, dit-on, les rues, et je crains bien qu'à force de rouler de cette façon sous les brutales clartés de la lumière Jabloskoff, il ne soit forcément entraîné voi s le grand collecteur d'Asnières. Déjà, lorsque les temps troublés avaient fait oublier les grandes allures du commencement du siècle passé, madame de Staël, malgré tous les dons que le ciel lui donna, entraînait l'esprit français vers le Réalisme Bourgeois en exaltant outre mesure son cher ruisseau de la rue du Rac. Ce jour-là, le sentiment révolutionnaire la forçait à quitter le Salon pour descendre sur la place publique : de là à l'égout, ce cimetière des décharges publiques, il n'y a qu'un pas, et les tendances modernes, semblent malheureusement vouloir le faire de parti pris. LES FUNÉRAILLES DE L'ESPRIT Un vieux dicton populaire a fait depuis longtemps du Français le peuple le plus spirituel de la terre, et l'on peut admettre cet axiome sans être taxé de trop d'outrecuidance. En effet, l'esprit gaulois, au tour malin, aux côtés observateurs, la prompte compréhension des choses, l'élégance de la forme, l'urbanité du langage, n'ont-ils pas été, pendant de longues périodes, l'apanage de la France? En attaquant ce sujet, je me crois donc suffisamment en droit de ne m'occuper que de notre pays, dont la langue parlée, avant même le livre écrit, avait, de par sa réputation intellectuelle, droit de cité dans le monde entier. Si nous entrons danslademeurc d'un Gaulois à l'époque de l'invasion romaine, nous y trouverons la femme déjà Française, établie en compagne au foyer de l'époux. Egale de l'homme, nous la verrons assise aux festins, s'y 184 RELIQUES ET IMPRESSIONS faisant remarquer par sa gaieté et sa belle humeur. Tacite et les récits sur la conquête de la Gaule en font foi. Ils n'y cachent pas la surprise que cause cette émancipation féminine, observée dans les Gaules, et cette désinvolture d'allure qui caractérisait déjà si bien les guerriers de Vercingétorix. Plus tard, au moyen âge, pour ne pas remonter au déluge, lorsque les hommes bardés de fer ne songeaient qu'à guerroyerou à chasser, les fonctions du cerveau s'éclipsèrent naturellement devant la force corporelle qui dominait la société dès l'enfance. Et pendant des siècles, si le côté naturellement spirituel du peuple français n'est arrivé jusqu'à nous qu'à travers les pages de manuscrits plus ou moins sincères, cela même n'a eu lieu qu'à de grands intervalles, par bribes, et pour ainsi dire sans cohésion. Sans données certaines sur l'esprit de conversation d'alors, et quoique réduits aux hypothèses, nous pouvons affirmer cependant que l'esprit naturel éLendait déjà sa domination de l'Océan à la Méditerranée; nous le retrouvons en tout cas partout avec son entrain spécial, sa saveur particulière, son côté bon enfant, parfois brutal, mais toujours primesautier. L'architecture lui sert de premier livre, et, en l'absence de l'imprimerie, l'incruste de nos merveilleuses cathédrales. Il se grave dans les gargouilles, les culs-de-lampe parfois — sans doute d'une façon trop rabelaisienne et de mauvais gout,—maisen tout cas avec une joyeuseté qu'on ne retrouve dans aucun autre pays. RELIQUES ET IMPRESSIONS 185 I Le caractère de l'esprit national se formule peu à peu, et les contes de Louis XI, de Grégoire de Tours, les Cent et une Nouvelles sont là pour nous édifier par des exemples frappants surla verve native, son côté amusant, jovial, « français », comme on aurait dit au siècle dernier. Malgré l'existence batailleuse de cette société du moyen âge, qui ne vivait qu'en plein air, l'esprit réclame déjà des aliments. Il en veut, il en aura, d'abord grossiers comme les farces, les soties, puis plus relevés comme la première comédie française. Œuvre cette fois pétillante d'esprit et de causticité, Y Avocat Patelin restera le vrai type de l'esprit de terroir, et l'avocat, ce grand destructeur futur de la société actuelle, y est dépeint de main de maître ! Que de bonhomie dans cette comédie, faite simplement, sans procédés! comme c'est franc! Dans aucun des pays de l'Europe, vous ne trouverez alors pareille allure, ni en Angleterre, avec le lugubre Shakspeare, ni dans la dramatique Espagne, en exceptant, bien entendu, Cervantes. Ne semble-t-il pas que déjà le rire soit d'essence franque et que notre race en veuille dès lors garder le monopole ! Avec de pareilles aspirations, un nouvel état social ne pouvait être fondé qu'en renonçant plus ou moins à la vie errante. La mère, l'amante, la femme, produisirent cet heureux et important résultat. 180 RELIQUES ET IMPRESSIONS Au contact de l'éternel féminin, vers l'époque de François I", la société française, sentant l'impérieux besoin de se reposer de la fatigue des camps par les joies intellectuelles inconnues jusqu'alors, songea pour la première fois à plaire après les combats. Et sous la galante bannière du roi gentilhomme, elle voulut se régénérer, en cherchant à s'instruire et à se policcr, l'esprit français ayant pris alorspour moyen d'action le désir de charmer et comme but la femme, cette révélatrice de ses moyens intellectuels, malgré tout à l'état encore rudimentaire. Dans ce terrain en friche, encore vierge de toute production, le travail devait se l'aire lentement. Cependant, dès que le grand mouvement de la Renaissance, — et ce mot doittout dire, — eutsaisi la société française, dans ses admirables rouages, on aurait dû croire qu'elle ne l'abandonnerait plus. Car cette vivifiante période de notre histoire a fait la France et les Français, donnant naissance comme par enchantement, dans un temps relativement limité, au langage choisi et au livre pensé. Tout alors marchait à la fois, et le jour où les cuirasses furent accrochées aux murailles des manoirs, le bien-être, le luxe, se mêlant aux arts florissants de ce siècle de velours, ouvrirent une ère nouvelle aune noblesse avide de progrès. Bientôt lamaison devint un centre facilement préféré aux camps et la femme, pour la première fois quittant le gynécée, devint le foyer lumineux d'un rayonnement intellectuel RELIQUES ET IMPRESSIONS 187 II Tout ce superbe, admirable et généreux élan que François T r et la Renaissance surent donner un instant à la France, devait toutefois rire subitement entravé par le premier trouble social, et j'insiste sur le mot social : la Réforme. Avec leurs apparences d'austérité, nous ne trouvons dans Luther et Calvin que des esprits étroits, jaloux, haineux. Ni eux ni les leurs ne produiront rien, et ils sont condamnés, comme tout révolutionnaire, à l'impuissance et à la stérilité. Si, d'un côté, l'esprit français du moyen âge, avec une gaieté bon enfant, aiguisait sa verve contre les moines et les nonnes, et dépensait le trop plein de ses lardons dans ses chansons, ou dans les sculptures de ses basiliques, d'autre part, nous verrons la Réforme violant les religieuses et pillant les couvents. Elle apportera à sa rage révolutionnaire cet esprit de doctrine (le point de départ du jacobinisme actuel) qui n'a rien à l'aire avec cette bonhomie française d'alors, qui riait sans amertume et se moquait sans aigreur. Aussi faut-il dès maintenant poser hardiment en tête de celle élude ce principe de raison : L'esprit ne peut exister ni s'entendre librement que dans les société* assises en dehors des revendications sociales et des révolutions de la rue. Toutefois, ce n'est pas sans une profonde tristesse qu'on doit constater que le premier arrêt subi par l'esprit français ne cessa que le jour où la cruelle tuerie de la Saint- 188 RELIQUES ET IMPRESSIONS Barthélémy permit aux esprits éclairés de se ressaisir et de travailler sans préoccupations politiques à leur éducation à peine commencée, l'état de calme étant seul apte à développer l'esprit d'une société en formation. Il serait bien osé de déclarer que, sous les Valois, les côtés intellectuels de la jeune aristocratie fussent bien développés. Mais on doit tenircompte du moment, encore peu éloigné, où l'homme se faisait une gloire de fuir la société des femmes. Cependant, dès cette époque, la mode esta la galanterie, le langage s'en ressent, le siècle en est imprégné. La cour ouvre les premiers salons, les mots d'esprit se colportent, le roi en fait, ou on les fait pour lui ! Et à l'unisson de ces tournois d'esprit, le vêtement élégant, recherché, taillé trop somptueusement et trop vite peut-être dans le satin et le brocard, lorsque, la veille encore, il était de fer, pousse les hommes vêtus de ces étoffes d'un autre sexe à la recherche du parler et à cette préciosité efféminée qui devait bientôt produire les mignons. Il est évident que lorsqu'une révolution radicale se produit dans les mœurs d'un peuple, l'exagération et les vices s'y taillent une trop large place. Mais, tout en déplorant les Joyeuse et les d'Epernon, nous devons constater qu'ils ont puissamment aidé à l'épanouissement intellectuel de la Cour; car c'est alors, pour la première fois, que les portes des palais de nos rois s'ouvrirent à deux battants au mouvement intelligent et courtois de toute une génération, en gestation depuis la Renaissance. RELIQUES ET IMPRESSIONS 189 III La société, très compacte alors, n'existait qu'à la cour, et dans un rayon restreint autour de la cour. Le club, le skating, le tir aux pigeons, les courses n'étaient pas encore inventés. En dehors de la vie des palais, il n'y avait aucune distraction pour les hommes ; aussi, après la guerre ou la chasse, venaient-ils étaler leurs pourpoints de Gènes et leurs crevés à l'espagnole dans ces châteaux de dentelles des bords de la Loire. Et, comme les femmes du monde étaient neuves à l'émancipation, la galanterie avait beau jeu, sous les voûtes de Blois ou de Chcnonceaux, et l'esprit ne pouvait qu'en vivre. Comme il fallait s'amuser et amuser toute cette brillante jeunesse, on dut en chercher les moyens, et l'on fit alors venir en France, et à grands frais, des troupes de comédiens italiens, apportant dans leurs bagages l'originalité et la verve traditionnelles de ce peuple d'imitateurs. A ce contact, les raffinements sociaux se produisirent nécessairement dans ces milieux d'élégance, où la recherche du costume, le désir de plaire et d'être remarqué, dans le salon comme à la comédie, devaient donner à la société d'alors une constante émulation, dont un sourire de grande dame était la plus précieuse récompense. De cette époque date, dans les relations du monde, l'usage défaire la cour aux femmes, ce qui voulait dire : faire comme à la cour, être galant, aimable, se tenir sans laisser-aller, dans 190 RELIQUES ET IMPRESSIONS le respect des formules, el essayer de charmer avec les ressources de l'esprit. Lutte courtoise entre toutes, où l'attaque et la défense se produisaient dans les sécurités absolues de la bienséance, jetant ainsi les bases de cette adorable société française des dix-septième el dix-huitième siècles. Les jeux floraux et les cours d'amour préparent les bouquets à Chloris. L'aristocratie d'épée, non seulement accepte, maisaccueilleles hommes de valeur sans regarder aux parchemins, et les femmes d'esprit aiment leur société et les recherchent. La reine de Navarre paraît à son tour, et sous la forme hardie que comportait cette époque de transition, où la mesure n'existait pas encore, elle nous livre le Décaméron, ouvrage incomplet à coup sûr, mais d'une incontestable valeur au point de vue du mouvement littéraire alors en formation. C'était le pendant de l'œuvre de Rabelais, qui, avec la princesse Margot, représente si bien ce merveilleux siècle artistique. Désormais l'élan est donné, le dernier coup de pioche a été porté au moyen âge, et nous voyons se produire une de ces sages révolutions que les penseurs saluent avec enthousiasme, car elles sont de celles qui élèvent la nature humaine, au lieu de la traîner à terre. A l'opposé des autres, qui cherchent à exalter le matérialisme, la Renaissance, malgré l'arrêt forcé de la Réforme, a été la sauvegarde de l'esprit français ; c'est avec elle et par elle qu'il est sorti des ténèbres, s'est habitué à penser, à travailler et à produire. De pair avec le grand mouvement chrétien, avivé par ses luttes avec les schismes et suivant une voie parallèle, la Renaissance, on peut le proclamer RELIQUES ET IMPRESSIONS fiW aussi, a sauvé le monde de la barbarie. Et, lorsqu'on se rend compte des surprenants progrès qu'elle a fait l'aire à la société en moins de cent ans, on croit y voir la main de Dieu. IV Nous arrivons à la fin du seizième siècle ; à Henri IV, à ce Gascon dont l'esprit mordant, les vives réparties, l'allure française, firent pour ainsi dire un chef d'école. L'homme d'Arqués au panache blanc était aussi bien l'amoureux de mademoiselle Paulet, et savait tomber avec la même grâce à ses pieds, lorsqu'elle jouait devant lui le troisième ballet de la reine, qu'il devait le faire plus lard pour mademoiselle de Montmorency. Partout nous retrouvons son esprit et sa verve, et il me semble que, de ce trône vigoureux de la monarchie légitime, soit parti comme une tradition indiscutée d'intelligence française, au service des sentiments les plus beaux, les plus honnêtes et les plus patriotiques. Ne semble-t-il pas désormais, à ceux qui regardent tristement en arrière, que la Providence, en créant le type du vaillant roi Henri, ait voulu montrer à ce pays, qui flotte actuellement à l'aventure à travers les épaves d'une société détruite, où se trouvaient à la fois et le point de départ et celui d'arrivée ! La mort, hélas ! a tranché la question. Pour en finir avec cette grande figure du roi Henri, Il (Ml 192 RELIQUES ET IMPRESSIONS dont l'esprit souvent trivial, il faut l'avouer, fut toujours si français, si prime-sautier et d'une si belle humeur, nous devons ajouter qu'il suffit de jeter un rapide regard autour de lui pour juger de la valeur du mouvement intellectuel de cette grande période : Brantôme, Tallemant des Réaux, tous ces raffinés d'élégance de cette grande vie de la cour. Nous trouvons alors l'esprit aussi piquant que les crocs des moustaches ; le livre d'abord, mémoires ou satires, s'écrit avec une franchise de langage et une justesse d'observation dont la gaieté et l'entrain ne sont certes pas le moindre attrait. Mais, nous voici au règne de Louis XIIJ, au milieu d'une cour en pleine recherche des raffinements du langage, des œuvres d'art, des beaux usages et de l'esprit. Le livre devient un charme, un délassement, un besoin, une puissance et bientôt une arme ; chacun pense, lit ou écrit, la grande Mademoiselle comme Bussy-Rabutin. C'est qu'alors la Fronde, cette guerre de gentilshommes à gentilshommes, n'avait rien de commun avec la Réforme et sa protestation révolutionnaire. N'étant pas sociale, la levée de boucliers pour les princes n'entravait en rien le 'progrès intellectuel et, ne bouleversant aucunement l'état social, l'éducation du cerveau humain n'eut point à en souffrir. Aussi, malgré l'ardeur de la lutte, nous retrouvons partout dans cette curieuse campagne un parfum spécial d'élégance, de grâce, d'esprit chevaleresque et mondain où, chacun étant empanaché par la main des belles, la galanterie trônait en maître. RELIQUES ET IMPRESSIONS 193 V Cette crise passée, et même pendant sa durée, on veut avant tout se distraire, et le théâtre s'installe cl s'organise définitivement en France. La Comedia de II' Arte attire la société;on suit les représentations, on y cause, on y discute ; le goût s'y forme, les mœurs s'y adoucissent... et l'esprit s'y trouve naturellement. Bientôt les comédiens du duc de Mantoue ne suffisent plus, les tréteaux de Nicolet sont moins suivis; l'hôtel de Bourgogne lui-même, pour garder ses clients, a beau leur présenter Martinelli, Lydia ou Fridolin, on réclame du nouveau, les gens du monde à leur tour veulent se montrer sur la scène. Brillante période, où l'Italie artistique envahit la France et l'ait école. La Baroni, protégée de la reine Anne d'Autriche, y chante l'opéra Serse de Cavailli et fait fureur, suivant l'expression transalpine. Le chanteur Atto, dans le rôle d'Arsamène du même ouvrage, y obtient un grand succès en 1660. Presque en même temps, la reine Christine de Suède mettait à la mode la fameuse mademoiselle de la Barre, dont l'admirable voix de soprano fit tourner tant de têtes. Puis nous remarquons, pour ne citer que quelques noms à la hâte, laMiramc, l'actrice favorite du grand cardinal que celui-ci loge crânement au Palais-Boyal. Enfin, en 1659, on joue chez M. de la Haye: la Pastorale en musique, où certains rôles sont tenus par des gens du 13 194 RELIQUES ET IMPRESSIONS monde : le comte de Fiesque et son frère. Quant à mademoiselle de Sarcamana, la chanteuse, elle fut payée. Pour suivre le même ordre d'idées, sans nous préoccuper des intervalles de dates, nous trouvons la princesse de Conti, jouant la comédie en 1700 et ayant pour partenaire Mgr le duc de Bourgogne. Continuant du même coup de crayon ce résumé succinct des recherches de l'esprit français au théâtre d'amalears, nous voyons le grand roi lui-même tenant un rôle à côté de mademoiselle de La Vallière, dans le Ballet des Saisons, Madame de Maintenon, livrant Racine aux élèves de Saint-Cyr, cherche bientôt à égayer le puissant et morose monarque en lui donnant la représentation à'Athalic, jouée par des filles du meilleur monde. Plus tard encore, vers 1747, Tartufe est joué par madame de Pompadour, par MM. le duc d'Ayen et de Nivernais. Les comédies de Dufresny et de Dancourt ont pour acteurs le duc de Duras et madame de Rrancas. L'opéra û'Erigone, de Mondoville, a pour interprète madame de Pompadour, qui chante le principal rôle, à côté du duc d'Ayen. La musique, à son tour, s'associe à l'esprit, dans des formules exactes et agréables. — Le Méchant, de Gresset, paraît aussi au théâtre d'amateurs, où le duc de Chartres et M. d'Argenson tiennent les premiers rôles. Enfin, nous voici au théâtre du règne de Louis XYI. Déjà, vers les dernières années de Louis XV, laDauphine et ses belles-sœurs, Provence et d'Artois, avaient affronté les lumières de la rampe. Nous retrouvons plus tard, à Trianon, la malheureuse reine Marie-Antoinette jouant à nouveau la comédie avec le comte de Provence, les RELIQUES ET IMPRESSIONS 195 duchesses de Guiche et de Polignac, mesdames de Crus- sol et de Vaudreuil, etc., dans la Gageure imprévue, de Sedaine, et les Fausses infidélités, de Barthe. Celte fois, la note est dépassée. L'esprit des planches, qui se trouvait à sa place entre quatre murs, sur un petitthéâtre intime, où la famille royale seule servait de spectateurs, ne s'y trouve plus devant un public qui se permet d'avoir une opinion, tout près d'une foule qui gronde au dehors, qui jugera aujourd'hui avec ignorance et demain d'une façon malveillante. Hélas ! nous arrivons trop vite à cette funeste époque où la comédie d'art s'efface devant le drame haineux et sanguinaire que prépare et va jouer la masse des déclassés, envieux de l'apogée intellectuel où les recherches d'une société policée plaçaient alors l'es prit français dans l'ensemble de tous les charmes et de toutes les urbanités. M Laissons de côté maintenant les planches et les tréteaux, pour revenir à l'esprit de salon du grand siècle de Louis XIV. Il faut admettre que c'est à cette époque seulement qu'il s'épanouit dans toute sa splendeur. D'un côté, madame de Montcspan, cette Mortemart, digne de la réputation d'esprit de sa race, pétillante de verve et d'à-propos, occupant la cour de ses bons mots et du piquant de sa conversation; de l'autre, Saint-Simon, entouré de toutes les constellations de Versailles, ces 196 RELIQUES ET IMPRESSIONS grands artistes du livre et de l'esprit dont je ne suffirais pas à dresser la liste. Mais, ne voulant donner ici que la tonalité intellectuelle et générale de ce règne de la bonne compagnie, qui taisait le prestige du salon, ces deux noms me suffiront. Alors, du reste, à la cour comme autour de la cour, on n'avait qu'à choisir parmi les diverses assemblées qui s'étaient formées, luttant de grâce, d'élégance et de diction. Dessins d'orchestres harmonieux et savants, d'une rayonnante symphonie que le roi Soleil dirigeait de la Galerie des Glaces ! Le commerce d'esprit, suivant le terme du moment, entrait dans la vie publique, comme il aidait à alléger la longueur ou les difficultés de la vie privée. La politique, à Versailles, était parlée, et les plus grands diplomates se montraient les plus parfaits causeurs. Le Parlement faisait les affaires, la bonne compagnie Ves- prit, pendant cette glorieuse période de l'histoire de France. Le cerveau humain avait le temps et la volonté d'écouter, d'apprendre, de progresser, de nous léguer de ces adorables pensées dont sont remplies lesannales du temps et qui sont venues jusqu'à nous. Qu'elles arrivent en droite ligne du salon de madame de Maintenon ou de l'hôtel de Rambouillet, il n'importe; n'est pas précieuse qui veut, et cette recherche de l'esprit, exagérée sans doute, n'est-clle pas, en tous cas, préférable au sans-gêne écœurant de notre éparpillement moderne? La jeunesse, dans ces centres élégants où l'on venait débuter et se perfectionner, ne pouvait que gagner au frottement de cette société d'élite qui restera toujours à nos yeux comme RELIQUES ET IMPRESSIONS 107 la véritable fondatrice de cette piquante causerie française dont les délicats ne peuvent se passer. N'était-il pas alors, en effet, le premier des salons français, cet hôtel de Rambouillet dont on a tant parlé depuis avec une malignité qui n'a pas sa raison d'être? Avec lui, cependant, la transformation est complète et les meubles mêmes entendent participer à ce renouveau général. On relègue, sans hésiter, au grenier, les grands fauteuils sculptés du quinzième siècle, raides et hautains comme des corsages d'infante, ou austères et incommodes commesles stalles d'un choeur de basilique, et que la mode de l'époque rangeait symétriquement depuis deux cents ans le long des murailles. Mademoiselle d'Angennes a mis bon ordre à cela: elle veut que tout papillote aux yeux, que le salon prenne vie, devienne un centre, un lieu d'agrément et de confort, elle soigne les tentures, l'ornementation, les ameublements. Son goût intelligent pomponne et rajeunit l'art décoratif et y réussit si bien que c'est à qui pourra venir admirer les baldaquins de son aristocratique demeure. VII Dès qu'avec le premier mouvement de la Renaissance l'esprit français eut affermi son vol vers la fin du quinzième siècle, on comprit bien vite la nécessité de créer une sorte de conservatoire où toutes les valeurs cérébrales devaient se réunir et se fondre dans un même but en I )S RELIQUES ET IMPRESSIONS suivant une direction identique pour l'empêcher de gaspiller ses forces et de dévier. Ainsi naquit l'Académie, et jusqu'à nos jours, cet admirable institut a su conserver, au milieu de nos plus violents orages politiques, son principe conservateur d'esprit de corps et de sauvegarde littéraire, ramenant sagement au giron classique, comme en un lieu d'asile placé en dehors des passions sociales, toutes les intelligences françaises émergeant de la masse avec leur caractère de personnalité. Depuis la décadence de l'esprit parlé, n'ayant plus une pépinière de causeurs assez nombreux oii se recruter dans une large part, l'Académie a ouvert son palais à l'esprit écrit. Fidèle, en tous cas, à sa tradition, elle a voulu montrer que, si la révolution sociale avait détruit les salons, on n'acceptait dans son sanctuaire que le livre de style aux idées saines, celui qui s'en rapprochait davantage par son respect de la forme, répudiant d'autre part à tout jamais le pamphlet qui vient de la rue, écrit volontairement pour servir plus tard de marchepied à l'auteur déclassé qui l'a bâclé un soir sur la table boiteuse d'un estaminet quelconque, à la porte d'un club des faubourgs. VIII Sans nous préoccuper de l'ordre chronologique dans cette étude complexe des foyers d'esprit, le moment n'est- il pas arrivé maintenant de citer, au hasard de la plume, RELIQUES ET IMPRESSIONS 199 quelques rares noms de femmes ? N'est-ce pas, du reste, par elles et pour elles que la Renaissance est venue s'implanter et s'épanouir dans la Gaule parfumée. Après les grandes dames de la Fronde, après madame de Sévigné, le souvenir d'une charmante jeune femme me vient à la mémoire, charmeuse dont le salon était le rendez-vous de la robe et de la littérature, qui, plus tard, devenait cette adorable vieille dont l'esprit captivait entre mille H. Walpole et d'Alembert, et dont la correspondance avec le président Henault nous a fait passer de si bonnes heures. D'une morale peu sévère, madame du Deffand sut cependant vieillir en faisant respecter ses cheveux blancs, conservant toujours les formes mondaines de la tenue et du langage, qui seules, préservent la bonne compagnie du laisser-aller ; ce laisser-aller délétère qui, peu à peu, devait détruire l'œuvre entiè d'une société policée désireuse de se maintenir dans la sécurité des relations. Puisqu'il est question de ces admirables maîtresses de maison qui ne reviendront plus et semblent l'expression vivace d'une éclatante période de coquetterie intellectuelle, je ne résiste pas au plaisir de citer encore au passage quelques-unes de ces femmes d'élite dont on doit garder précieusement le souvenir comme ayant puissamment contribué à l'éducation et à l'élévation de l'esprit français : Mademoiselle de Lespinasse, cette gouvernante de quinze ans, protégée ensuite par cette même marquise du Delïand, devenant enfin l'amie de d'Alembert, et dont le salon ne doit pas être oublié ici. Puis, plus tard, cette séduisante madame Geoffrin, dont la devise si féminine 2(1(1 RELIQUES ET IMPRESSIONS était: Donner et pardonner. Enchanteresse ou sirène qui fit de sa maison le rendez-vous des lettrés et des causeurs et tourna la tête au roi Stanislas de Pologne. Et maintenant, si, prenant le contre-pied et quittant le salon de la femme mariée ci de mœurs plus ou moins sévères, nous pénétrons dans le boudoir des vertus faciles, nous retrouvons l'esprit, sinon au coin du feu, du moins dans l'alcôve, sans doute entre deux baisers. Marion De- lorme n'aurait pas eu alors sa raison d'être, si elle avait fait tache au milieu d'une société à peine eclose. Faisant oublier la fille par le charme des façons, la courtisane d'alors n'avait pas encore creusé entre elle et la femme du monde le précipice qui l'en sépare aujourd'hui. Marion Dclorme devait nécessairement produire Ninon de Lenclos, cette amie de la pudique Maintenon, de mesdames de la Sablière et de la Fayette, cette camarade de Saint-Evremond, de Fontenelle, de Voltaire. Tout comme Marion, cette courtisane de bonne souche, dont la vieillesse respecta la beauté, confirma d'une façon décisive la puissance sans bornes du salon à cette époque galanlr et l'empire exercé par la bonne compagnie sur toute cette société française depuis le bas jusqu'en haut de l'échelle sociale. Car si nous descendons ensuite dans des rangs plus humbles, nous y trouvons La France ou Champagne, ces valets de grands seigneurs, hier encore au manche de la charrue, courtisant les femmes de chambre et galants avec elle ; discoureurs et beaux parleurs avec Fanchon ou Toinette, ces soubrettes de la Fronde ou de la Hégence. A RELIQUES ET IMPRESSIONS 201 l'office on imitera le ton du salon et jusqu'au garde-française, chiffonnant une Babet quelconque derrière les bosquets de Versailles, un soir de permission de dix heures, partout se révélera ce besoin de formes et d'élégance. On se donnait le temps d'apprendre ou tout au moins de copier, chacun cherchant à façonner sa personnalité sur l'exemple des autres, sans aller de l'avant, au hasard, comme à une loterie publique, où l'on voudrait gagner, par un coup d'épaule et sans billet, suivant les formules modernes, Après avoir jeté ce coup d'œil rapide sur le seizième et le dix-septième siècle, peut-on ne pas exprimer une admiration profonde pour ce grand effort d'un peuple qui, en deux cents ans, est sorti de la barbarie des ténèbres et n'a mis que deux siècles à préparer le règne éblouissant du (/ranci roi, apogée pour ainsi dire des habiletés du langage, ou tout au moins du bien parler. Cet élan prodigieux qui produisit Racine, Corneille, Saint-Simon, Bos- suet, Molière et tant d'autres, ne devait plus être dépassé. IX Arrivé au sommet de ces hautes cimes intellectuelles, nous voyons maintenant paraître à nos pieds le commencement de la descente qu'il va falloir parcourir en prenant pour guide le plus méprisable des hommes, certainement le plus coupable, car il savait le mal qu'il faisait 202 RELIQUES ET IMPRESSIONS dans la haine générale et l'ingratitude particulière qu'il avait vouées à l'humanité qu'il se vantait d'aimer. J'ai nomméJ.-J. Rousseau. Il fut, en effet, le premier à ouvrir le grand livre de la nature à l'esprit humain, qui, il faut l'avouer, ne le connaissait pas. Certes, si, agissant en novateur, il eut l'ait aimer l'idéal en initiant ses élèves aux splendeurs des Alpes et de la Suisse, je n'aurais pas assez de louanges à lui donner. Mais ce Genevois à l'âme basse ne s'est servi de la nature que comme d'un moyen de répa-ndre son fiel et de nous dépeindre ses envies. 11 y cherchait aussi un refuge loin de l'office humiliant où était marquée sa place de valet, et du salon où sa vanité mal à l'aise souffrait de se sentir déplacée ; et il semble que l'ermite d'Ermenonville, moitié Persan, moitié marchand de dattes, ait voulu faire expier à la bonne compagnie son propre manque d'esprit de conversation. Lorsqu'il eut inventé la nature pour y déposer ses amertumes et y jeter ses malsains personnages, il voulut donner des conseils sur tout ce qu'il ne savait pas. Du reste, où aurait-il pu apprendre certaines choses qu'on n'invente pas de par ta fantaisie! 11 fallait être d'un certain milieu pour les comprendre d'abord et pour en parler ensuite. Toujours est-il que les doctrines de ce mécontent si étrangement surfait suivant la légende révolutionnaire, et dont on ne peut lire un livre sans s'endormir, devinrent arme de bouleversement cérébral et de perturbation politique. La liberté, tant vantée au sein des forêts, excita les aspirations inassouvies des déclassés des villes. On voulut respirera la façon du lion sansenavoirla force et, RELIQUES ET IMPRESSIONS 203 sans courir sesdangers, en mener l'existence aventureuse. Dès ce jour-là, l'homme, irrité de son sort, de son lot dans la vie, de son rôle modeste, trouva dans Rousseau cet ennemi juré d'une société policée et de la langue des salons, un soutien et un guide sur la voie nouvelle de la désespérance où devait décliner l'esprit français. X Le temps marche, les années se succèdent, tout roule sur cette longue et pénible pente, et bientôt, à un détour du chemin, nous allons nous trouver face à face avec un autre et puissant facteur de désagrégation: la rêverie allemande. Certes, si cette forme de l'activité cérébrale produit des penseurs de talent, elle détruit àcoup sûr l'esprit dans ce qu'il a de plus charmant et de plus raffiné. Que faire devant les spéculations silencieuses de cerveaux en incubation? Ceux qui s'y adonnent vivent généralement enfouis dans leurs méditations, ou s'ils paraissent par hasard au salon, ce sera seulement pour s'y montrer en bêtes curieuses. Le jour où les philosophes sont entrés dans les préoccupations mondaines et où les recherches abstraites ont commencé à troubler les cervelles féminines, l'esprit spécial de nos vieux salons français a dù plier bagage. Alors devant ces grands .silences qui ne sont pas dans le tempérament gaulois, le désir de plaire cesse brusquement dans les assemblées. Les femmes deviennent bientôt 204 RELIQUES ET IMPRESSIONS un joujou plus ou moins savant, le salon un centre d'études philosophiques, l'esprit se parle à peine, il s'écrit ou s'explique. Et, dans ce même boudoir gris aux boiseries sculptées, où le chevalier et la marquise du bon vieux temps causaient si adorablement d'amour, enfouis au fond de leurs bergères, on ne trouvera plus qu'une chaire... celle du professeur, faisant acte de prosélytisme, dans une conférence plus ou moins bien réussie. XI Des philosophes aux politiciens, il n'y avait qu'un pas à faire ; il fut vite franchi, et le jour où l'ambition politique et le désir de parvenir apparut dans la société désorganisée, l'esprit du salon, bien malade déjà, fut facilement terrassé. Les jalousies et les haines montaient au cœur des médiocres et des mécontents, c'est-à-dire de la majorité des inassouvis, cette classe innombrable qui ne veut que le luxe ou les plaisirs. * Les cadets de famille, envieux des aînés et mécontents de leur sort, furent alors un des grands appoints de ce mouvement envahissant des appétits vulgaires, débridés par Rousseau et les philosophes. Et ces seigneurs du majorât, que deviennent-ils eux mêmes?... Obérés dans leur fortune en luttant de luxe avec la cour, ils voient leurs propres enfants destinés à la misère et sont incapables de supporter le poids de leurs charges et de leurs responsabilités. Certes, la monarchie fut bien coupable et bien RELIQUES ET IMPRESSIONS 205 aveugle alors, et il semble qu'à Versailles on fût frappé de folie, et que cette société talon rouge ait pris plaisir à s'égorger de ses propres mains. Et quoique Versailles ne fut pas toute la France — malgré son pernicieux prestige — tous les centres intelligents ressentirent cruellement le contre-coup de l'affolement des courtisans. Grâce à la misère générale, les exploiteurs du peuple firent servir l'esprit aux discours philanthropiques. On joua au sentiment, le plus souvent à faux, au lieu de faire le bien simplement et sans phrases. Comme nous le disaient si bien MM. de Concourt, « des bureaux d'esprit distribuèrent alors la popularité » ; on ne faisait plus la cour aux femmes, mais à la populace. Le café, à peine bâti, empiétait sur le salon, qu'il devait bientôt détruire. C'est là qu'on lisait les premiers journaux un peu suivis, ayant une couleur. Chacun dans son coin se fabriquait une politique spéciale, politique de paresseux, de Qâneurs ou d'affamés... On ne causait déjà plus. .Madame Necker, apportant de par la situation politique de son mari un élément bourgeois qui n'avait pas encore l'habitude de prendre ses aises, ne put pénétrer au salon qu'en écartant les coudes pour faire sa trouée. Avecelle et autour d'elle l'esprit se lit à peu près, par à-coup, brusquement, épisodiquement, pour ainsi dire, sans le charme traditionnel de la bonne compagnie. Tels les Condorcet et les politiciens du Tiers-État, qui ne pouvaient que détruire les traditions du salon français, auquel ils ne se rattachaient en rien, ni par leur valeur intellectuelle ni par leurs façons. Affolée comme on l'était alors, la bonne compagnie 206 RELIQUES ET IMPRESSIONS perdit la tète, et, au lieu de mettre une barrière à l'empiétement des couches nouvelles, on vit des femmes du meilleur monde afficher la promiscuité la plus intime avec cette bourgeoisie politique née d'hier, et dont la haine égalait l'ambition. A partir du moment où il fut permis au premier déclassé venu, pourvu d'audace et de poumons, de s'asseoir sur le fauteuil, que jusqu'alors on n'avait offert qu'aux vrais talents et aux valeurs de toutes sortes, la société française proclama sa déchéance. Là où était l'esprit, l'intrigue le remplace dans cette folie française, qui saisit chacun à la gorge. On tombe bien tôt dans le positivisme, car la révolution, qui s'avance à pas de géant, a proscrit tout ce qui rappelle l'esprit des salons, elle le craint et le condamne, et son dernier mot est dit probablement par l'abbé Maury au pied d'une lanterne où l'on voulait le pendre. Avec le mépris de la femme et de ses charmes, l'abandon où on la laisse devait forcément arriver. Maladroites ou résignées, il faut avouer que les grandes dames de cette funeste période ne surent ni se maintenir dans leur situation, ni garder leur prestige. Le pouvaient-elles même, au milieu de cet effroyable bouleversement politique ? L'esprit les abandonnant, elles durent abandonner l'esprit, et l'échangèrent, avec un courage sanspareil, pour le stoïcisme chrétien qu'elles montrèrent devant l'écba- faud. C'est près du couteau, encore rougi du sang de cette belle noblesse française, que nous retrouverons encore, pour la dernière fois, les grandes façons de la cour de Versailles; ce sera encore au fond des prisons, à la Conciergerie ou à Picpus, en face, pour ainsi dire, de la RELIQUES ET IMPRESSIONS 887 guillotine, que l'on saura encore causer, plaire, aimer dans cette belle langue d'alors. Puis après... plus rien .. l'esprit aura dit son dernier mot. XII Si, après la grande révolution et jusqu'après la Restauration, nous voyons briller par instants quelques lueurs de l'esprit d'autrefois, vacillantes lumières d'une lampe qui s'éteint, ce sera ou à l'état individuel, ou dans les modestes salons desanciens émigrés: Mesdames de Duras, deChastellux, deLuynes,deRoigne,d'Osmond, etc. Peut- être aussi alors, si l'on avait su vivre tranquillement en France, pendant deux générations seulement et sans troubles politiques, aurait-il été possible de regrouper, autour de ces centres de traditions d'esprit, d'autres centres intellectuels, qui, en copiant et en apprenant, seraient eux-mêmes devenus le pivot d'une nouvelle et intéressante bonne compagnie, greffée sur les épaves de ces curieux salons du siècle passé. Mais l'humanité ne revient pas en arrière; elle est toujours condamnée à marcher en avant. Certes, nous retrouverons encore, après 1830, des hommes et des femmes sachant tourner la phrase avec esprit : madame de la Ferronnaye, le comte Joseph d'Estourmel, madame de la Rochefoucauld, bien des noms mêmes qui nous sont chers et qui nous touchent de près, reviennent à notre mémoire ; mais, en général, portés tous par des personnes 208 RELIQUES ET IMPRESSIONS âgées, que j'ai connues à l'époque de ma jeunesse et qui sont mortes aujourd'hui ; gens de qualité pour la plupart, donnant à l'esprit la désinvolture de leur indépendance sociale. Ainsi donc, c'est bien fini!... la révolution a fermé les portes du salon, et la bourgeoisie y a posé les scellés. La foule, ne pouvant plus s'y installer, s'est répandue dans la rue, forçant l'ancienne société française, presque la nouvelle, ou de se confiner à la campagne au fond de ses bois, ou de marcher avec elle au travers d'un monde bigarré, mélangé, dont on a chassé à tout jamais les préoccupations intellectuelles. Du carrefour on est entré au cale'.... on en a fait sa maison. Comme le journal y trônait en maître, ses rédacteurs ont, avec facilité, infligé plus ou moins spirituellement leur opinion au troupeau des badauds, lui faisant croire que sa publication tenait lieu d'esprit quotidien. La femme française, délaissée pour les cercles, n'eut plus aucune école pour apprendre à se former, à causer, à plaire et pour devenir une valeur quelconque. Et le salon n'existant plus, pour ainsi dire, par son côté féminin, elle jeta facilement son bonnet par-dessus les moulins, et désireuse à son tour non seulement de boire, mais de s'enivrer de l'indépendance du siècle, se fit homme, à la mode anglaise, pour jouir de sa liberté. RELIQUES ET IMPRESSIONS XIII Dans cette dernière incarnation où l'esprit n'était pas nécessaire et se trouvait avantageusement remplacé par la coupe du corsage, elle abandonne complètement l'armement si charmant de son passé tout-puissant, fait de grâce, de dictions, de séduisantes félineries. Armes de guerre, que la coquette d'il y a cent ans rangeait savamment derrière son éventail, à côté de ses mouches. Elle se mit à fumer, à chasser en bottes et jupons courts, remplaçant la causerie du salon et la cour du bon vieux temps par le jargon du fumoir, où l'on discute, dans des poses plus ou moins abandonnées, sur les chevaux, la Bourse, les toilettes ou les filles. La femme moderne, d'abord ennuyée de sa médiocrité, d'autre part se sentant abandonnée, sans soutien, sans frein, sans exemple, voulut naturellementremplir à tout prix sa maison déserte et se créer un salon ou, du moins, ce qui pouvait y ressembler. Que de subdivisions sociales pullulèrent alors! La plaie s'étendit, et nous devons tristement constater, après 1848, d'abord la naissance et bientôt après, la majorité du demi et du quart de monde. Chacun veut son cercle, et le fait comme il peut des éléments qu'il trouve à sa portée. Pareils milieux, n'exigeant pas l'esprit, devaient en être désertés, ils le furent en effet. Que se dire, du reste, dans ces assemblées hétéroclites étranges, sorte de casino, où chacun se surveille et se regarde sans se connaître! 14 210 RELIQUES ET IMPRESSIONS Quel curieux mélange ! Les races, comme les intérêts, se fusionnent dans un même but matérialiste ; rien n'appartient plus en propre à un peuple spécial, à une langue mère La furia francese, qu'il soit question du soldat ou du talon rouge, n'a plus le prestige de sa marque de fabrique. Le chemin de fer est là, pour tout confondre et aider, avec ses rapides, à la cohue générale. Aussi, à voir les fiévreux déplacements qui s'opèrent en vingt-quatre heures sur la surface du globe, on se demande avec tristesse si l'humanité entière n'est pas frappée de folie. Comment serait-il possible, en effet, qu'un esprit national, de famille, de salon, d'élégance et de diction pût résister au mouvement perpétuel de ce siècle de nervo- sisme, et quels travaux classiques, spirituels et sociaux, pourraient en sortir! XIV Dans ce strurjgle for life, les ingénieurs civils, remplaçant les opulents fermiers-généraux du grand siècle, deviennent fécriquement millionnaires. L'art ne les préoccupant plus, ils n'ont de temps à donner qu'à l'esprit pratique, celui qui rapporte. Pour les financiers, leurs salons communiquent avec les bureaux, et généralement servent d'enseigne et d'appât aux commerçants, aux naïfs ou aux vaniteux. On dîne chez eux avec force truffes et quelques femmes décolletées; on tire leurs perdreaux, on fume, on s'agite, et la causerie du soir roule sur RELIQUES ET IMPRESSIONS 211 une nouvelle affaire à lancer, dont on a facilité l'accueil par un menu apéritif de premier ordre. Tel est l'esprit du jour. Et pendant ce temps, quelques rares natures, échappées au désastre et à la banqueroute de la bonne compagnie, protestent à l'écart, dans la solitude, contre cet état des esprits, lisant au coin du feu quelques rares bons livres, de ceux, hélas ! qui ne font pas fortune et dont les auteurs meurent de faim. Tout doit aller vite : c'est la devise do cette époque d'agitation et d'insouciance! La pornographie et le scandale remplacent l'esprit, qu'on ne comprendrait pas et dont on ne veut plus ! On fait à l'école des demi-savants, produits d'une éducation de serre chaude, mais ce qu'ils doivent savoir est mal digéré et ne sert qu'à produire des malheureux déclassés, lorsqu'ils ratent le coche, c'est-à-dire la place pour laquelle ils ont été préparés à toute vapeur. Les jeunes personnes savent lire et écrire, c'est à peu près tout, et voyant facilement que la fille tient le haut du pavé, sachant en outre que c'est seulement dans cette carrière qu'on obtient le superflu et le nécessaire, elles se passent aussi de l'esprit. Alexandre Dumas en est réduit à faire la Dame aux Camélias, pour montrer aux générations futures l'existence et la fin touchante de la dernière lorette de cœur. Espèce rare, en effet, qui maintenant ne peut plus à son aise « faire des bêtises » ou se donner librement, sans risquer la mercuriale de son homme d'affaires. Du haut en bas de l'agglomération humaine, chaqué mouvement, chaque résolution devient désormais un 212 RELIQUES ET IMPRESSIONS calcul ou une prévision; rien n'est laissé à l'imprévu, à la spontanéité L'élan comme le trait d'esprit sont relégués aux accessoires, l'engrenage égalitaire n'en sentant pas le besoin, et la foule réglementée roule en masse vers les laminoirs du nihilisme, dans la même tristesse... et la même sottise. Un politique a dit quelque part : Les peuples ont toujours le gouvernement qu'ils méritent. 11 aurait aussi dû ajouter : Et les femmes dont ils sont dignes. Cette pensée me paraît convenir particulièrement aux aspirations matrimoniales de notre pauvre société française, où l'amour a disparu avec l'esprit. Or, elle a trouvé cette femme-là en dehors de ses frontières, et on la lui a expédiée un beau jour, avec la machine à coudre et la lampe électrique d'Eddison. Ces adorables beautés d'outre-mer, rivales de « la Silencieuse, » et qui devaient aussi forcément l'emporter, par leur charme physique, sur cette autre invention moderne : les agences de mariages, inaugurée par la maison Foy, se sont implantées en France avec une facilité que le succès seul autorise et fait comprendre. L'ère du nouveau monde devait être le complément de la vie brûlée à la fournaise parisienne. C'était parmi ces nouvelles importations que nécessairement le Français pressé devait au hasard chercher une compagne, et cela d'emblée, sans phrase, comme on bâcle une affaire. Écouter,c'est perdre du temps, le lime is money sert toujours de maxime, et l'on marche au petit bonlicur, sans repos d'aucun genre, dans une vie publique où il semble que l'hôtel et le cabaret, le jardin en faveur et la rue, soient devenus le home et le salon, ces deux foyers consolants où jadis, au- RELIQUES ET IMPRESSIONS 213 près de la famille... ou devant elle, on demandait la paix du cœur ou les joies de l'esprit. Si l'esprit existe encore dans le livre, au théâtre, et nous citerons en première ligne Dumas et Sardou, qui ne le ménagent certes guère, je répondrai que, — malgré eux, j'en ai l'absolue conviction, — leur esprit, de par la force des choses, est devenu une affaire commerciale. C'est toujours le document rémunérateur du mouvement moderne. Et si ces deux maîtres de l'esprit se trouvent dans une réunion, ils sont tellement au-dessus du niveau habituel d'une société qui ne sait plus parler, qu'on ne peut leur répondre, à peine les comprend-on. Ils professent alors naturellement devant des auditeurs ébahis et charmés; mais l'état actuel en a forcément fait des solistes ! L'esprit échangé n'est donc nulle part en France ! la centralisation politique à outrance l'a détruit partout, et, si vous en trouvez égaré à Paris, il se cache chez des individualités peu connues, qui le détiennent comme un luxe personnel. Pour parler franc, l'antique Lutèce ayant définitivement pris les apparences d'un vaste caravansérail, d'un « immense cabaret », comme disait un jour certaine ambassadrice étrangère, chacun s'y met à l'aise. L'esprit et le livre se font en vareuse, les pieds dans des pantoufles, en bras de chemise, au petit bonheur, sans conviction, comme sans lecteurs capables par leur valeur de les juger. 214 RELIQUES ET IMPRESSIONS XV Ainsi donc, à chaque étape de ces bouleversements sociaux, l'esprit français descend plus ou moins vite d'un degré. Au moment si brillant de la Restauration, nous revoyons les dernières flammes d'un esprit de conversation détruit à jamais par 1830, qui nous a fait glisser, cette fois, un peu plus bas. Cependant, malgré la suppression des salons, faute de combattants, certaines manifestations de l'esprit social se produisent sous Louis-Philippe. Les haines politiques de cette période ne prenant pas leur point d'appui dans la rue, mais dans la bourgeoisie, un certain modus Vivendi put à peu près s'établir et permit aux rares gens d'esprit de se compter en se groupant en dehors des luttes de parti. Mais voici 1848; cette fois, l'avocat Pathelin, avec un habit plus moderne et un langage moins timide, trône en prenant ses aises et remue les bas-fonds de la vieille Gaule avec une désinvolture sans pareille. A partir de ce moment nous ne descendons plus, nous roulons au hasard vers le gouffre béant où grouillent les affamés, les inutiles et les démolisseurs. Pendant quelques années, l'Empire essayera d'arrêter la chute, il cherchera à donner cette quiétude que réclament l'art et l'esprit; mais la France sent en réalité qu'elle est factice, et que le pays alTolé doit fatalement culbuter. Ainsi donc, ce résultat final, quoique prévu, doit être mis à l'actif des hommes de Septembre, dont RELIQUES ET IMPRESSIONS 215 les appétits matérialistes ont terminé l'œuvre d'émiette- ment de l'esprit français, commencée d'abord par la Réforme et suivie ensuite par la Révolution de 93. Devant un si glorieux résultat, nous ne pouvons donc que constater une fois de plus que l'état de république et de bouleversement social est la négation de l'esprit. Saluons donc une dernière fois, en passant, ses modestes funérailles, le vrai convoi du pauvre. Car je ne pense pas qu'on ose donner une étiquette d'intelligence à la vulgaire grivoiserie dont on sourit de nos jours, et qui fait la fortune des journaux à scandale. Elle s'appellera encore la gouaillerie! la scie! Que sais-je pour sa dénomination de dem iin ! Et devant les difficultés de définition, la langue verte se verra forcée, chaque douze mois, d'inventer un nouveau terme. En un mot, pour bien connaître où en est notre pays, il faut demander ce qu'on en pense à l'étranger, causer et s'informer. Eh bien, on assure qu'un grand-duc de... Gérolstein, à qui l'on demandait son opinion sur une de nos compatriotes dont on vantait devant lui le bel esprit, répondit par cette courte phrase : La muse a de bien belles épaules ! N'est-ce pas là une significative oraison funèbre .. qui peint en quelques mots une époque de décadence. MASQUES, FAUX-NEZ ET DOMINOS Los hommes en général, et les Parisiens en particulier, ont évidemment compris, en supprimant le carnaval,- qu'étant établi sur de solides bases, aussi bien dans les subdivisions de l'état social que dans les individus, il n'y . avait pas de raison de le conserver à la rue. Le masque, le déguisement, l'art de détruire la sécurité du vrai, a pris en clïet de telles proportions, qu'il faudrait la vie d'un travailleur pour en noter les diverses transformations et les innombrables exemples. L'habileté, qui a passé pour une qualité lorsqu'elle était employée à la défense d'une idée saine, ou à la réalisation d'un but élevé, et dont le maniement devrait être le monopole de natures exceptionnelles, s'en servant dans de rares occasions, est devenue une propriété nationale, un élément, comme l'eau où le feu, dont on fait usage main- 21S RELIQUES ET IMPRESSIONS tenant, suivant ses besoins et ses instincts. De là, l'angoisse étrange qui se rencontre partout, et a bouleversé de fond en comble les rapports d'une société toujours inquiète. Ce n'est pas par misanthropie que je cherche à crayonner cet état physiologique de l'humanité, sachant bien qu'elle a trop d'intérêt à conserver son masque, pour qu'il soit possible de le lui arracher, mais parce qu'il me paraît curieux d'indiquer à quel point, dans la vie réelle, nous nous éloignons des principes et des sentiments qu'on cherche à donner à l'enfant. J'avoue ne pas comprendre la contradiction flagrante existant entre la vie indiquée, rêvée, rationnelle, morale, consolatrice, et la vie vécue, où l'initié devient soit une dupe, perdue dans la majorité carnavalesque, soit un complice, une fois arrivé à cet âge dit de raison, nommé sans doute ainsi parce qu'il la perd généralement alors. Soyez bon, loyal, honnête, droit, apprenez et montrez de généreux sentiments, lui dit-on, et l'existence lui prouve que si il suit à la lettre ces préceptes, il deviendra un crétin, un jobard ou un maladroit. Il est certain, pour l'honneur des rares, qu'il existe une sublime minorité protestant contre le galop infernal, et en bas comme en haut de l'échelle sociale, ces respectables parias lutteront jusqu'à leur dernier soupir pour maintenir leur dignité première. Mais ces exceptions, tout comme les minorités parlementaires, si elles trouvent dans leur rectitude de puissantes consolations devant le trouble moderne, n'en seront pas moins englobées, entraînées et perdues dans la masse qui fait la loi. Que voyons-nous d'abord en politique, si ce n'est la RELIQUES ET IMPRESSIONS 210 plus complète des insécurités, due entièrement au manque de bonne foi des partis en présence. Chacun tient à ce qu'on lui prenne son ours, mal léché d'abord, et présenté tantôt comme un animal empaillé ou savant, mais jamais ce qu'il est en réalité : féroce ou bon enfant. Celui qui l'offrirait naïvement sous son véritable aspect, sachant d'avance l'insuccès qui l'attend, le déguise donc le mieux qu'il peut, et le voue nécessairement au carnaval. Il y a-t-il, par exemple, quelque chose de plus étrangement cataleptique, de plus charlatan et de plus mardi- gras que d'annoncer toujours la paix en armant les peuples jusqu'aux dents, pour pouvoir choisir le moment opportun d'écraser un voisin gênant? Le dernier discours du prince de Bismarck, la fameuse phrase « l'Empire c'est la paix », les visites amicales de souverains à souverains, etc., etc., ne sont-ils pas autant d'hypocrisies, et la preuve des progrès du masque comme complément au visage moderne? Ne nous a-t-on pas dit et redit que la République était « la forme de gouvernement qui devait le moins nous diviser? » Mais aussi, pour l'acclimater et la fonder, de quels oripeaux les détenteurs du pouvoir ne sont-ils pas obligés de s'affubler pour couvrir leurs haillons ! Les monarchistes eux-mêmes osent-ils agir autrement, et pour ramener les esprits vers ce qu'ils croient le vrai, ne sont-ils pas contraints de le déguiser. Un candidat quelconque d'un des partis qui quête et attend, devra forcément masquer le fond de son âme pour avoir chance de réussir. Dans ses professions de foi il dira tout, sauf ce qu'il voudrait bien dire, et, en changeant la couleur de son drapeau, contribuera aussi au carnaval général. 220 RELIQUES ET IMPRESSIONS L'homme, devenu méfiant, grâce aux bienfaits de la civilisation, qui a détruit son côté moral pour développer ses appétits naturels, craignant la vérité, ne veut plus l'entendre, et s'imaginant être à l'abri d'une surprise dans l'enceinte fortifiée de ses incrédulités, se fait nettement duper par le premier masque venu. Il le sait, il le voit, ou il l'apprend à ses dépens; il en souffre, mais l'espoir à son tour de pouvoir agir de même à l'occasion, lui fait accepter cet état insolite, où rien n'est à sa place, parce que tout est dans le faux. Le struggle for life est devenu en effet pour lui une nécessité primordiale, parce qu'ayant cultivé et propagé la défiance et accumulé les obstacles, il se trouve forcé maintenant, pour les vaincre ou les tourner, de prendre sans cesse un déguisement. Cependant, si on voulait regarder bien en face et de sang-froid ces difficultés construites à plaisir, on verrait à quel point elles sont factices et combien il eût été facile de les éviter. Servant de prétexte aux sentiments les plus bas, elles ont été d'abord entretenues pour jeter le désordre dans les cerveaux, et sont bientôt devenues de véritables retranchements, que la mise en marche des simples mouvements de la machine morale — mise jadis aux mains de l'enfant par la tradition non compliquée du vrai — aurait si aisément empêchées. Une fois le pli établi, il est donc naturel que la mauvaise foi — costumée selon les besoins du moment — ait désormais régi les humains. Étant la cause, le masque en est devenu l'effet. Alors, on ne se gêne plus pour tromper, et le succès se nomme habileté. Les commerçants du passé, faisant patiemment et honorablement leur fortune, pour RELIQUES ET IMPRESSIONS 221 se retirer âgés avec une modeste aisance, ont fait place à une nouvelle génération pressée de jouir et traitant le public comme il le mérite, puisqu'il l'accepte. C'est à peine si la matière première n'est pas artificielle; ce qu'on vous affirme solide, doit casser. Vêtements, ornements, objets de luxe, tout est falsifié et présenté pour l'elTet. L'acheteur, dupé) dupera à son tour un autre de ses semblables. — Étonnante progression d'attrapes, où chacun rayonnera sur ses clients. Le monopole aidant, le commerce, tel qu'il est, doit en outre être subi, et comme paraître suffit à l'humanité, elle y trouvera son compte. Si nous passons à la cuisine moderne, cela déroute toute croyance. Là, nous voguons en plein danger, tout est masqué ! Le beurre, la viande même — chimiquement teintée, pour avoir l'air saignant —lesdenrées coloniales, les condiments et jusqu'aux instruments pour la faire. L'homme moderne qui la mange en est digne du reste, car, pour étaler des truffes devant son invité, il fera au besoin noircir des pommes de terre, vous versera de la piquette pour du Margaux et risquera tranquillement de tuer sa famille, à l'aide de sauces dangereuses et hétéroclites. Il serait cependant bien simple de faire un bon bouillon, de rôtir un filet de bœuf ou une pièce de gibier, mais cette simplicité même, qui jadis allait de pair avec l'accueil et l'hospitalité, ne peut plus marcher avec la tromperie cachée sous le loup de rigueur. Ne voulant pas signaler l'effrayante série des maladies dont vous gratifient vos cordons-bleus, je vais droit aux médecins. Ceux-là ont bien compris, pour réussir, qu'il fallait s'éloigner des minorités, et connaissant les hu- 222 RELIQUES ET IMPRESSIONS mains, — fans doute pour les avoir souvent disséqués, — ils ont dévalisé depuis longtemps le magasin de madame Baron. Nous avons eu alors le médecin joli garçon, homme du monde, rêveur ou taciturne, caressant ou brutal, suivant de près le goût du jour d'après l'individu ou le sexe. Le docteur, accablé de besogne, qui emploie le remède à la mode, sans y croire, mais sait le faire accepter. L'entreprenant, allant au hasard, à l'aide d'une parole convaincue — où le timide et l'ignorant, appuyant sa nullité sur des textes latins dont le malade se contente. La pharmacie, de son côté, ne reste pas en arrière. Elle vous délivre « la quinine », qui ne l'ait aucun effet, les eaux minérales... de Montrouge, des médicaments éventés ou des produits chimiques altérés ou nuisibles. Quant aux ordonnances sérieuses que vous tenez d'hommes de valeur, — et il y en a encore, Dieu merci — jamais vous ne pouvez les faire copier exactement. Chaque pharmacien vous les délivre avec une couleur ou une saveur différente, et si vous êtes surpris des changements que ces fantaisistes triturages occasionnent à votre économie, vous n'avez pas le droit de l'être du montant de la note. Et cette pauvre armée maintenant. Certes, celle-là, nous la rangeons avec enthousiame dans la minorité. Car toute nombreuse qu'elle soit, on ne peut pas cependant, heureusement pour elle, la cataloguer dans la majorité. Par armée, nous entendons seulement parler des officiers, le soldat étant le comparse détaché momentanément vers l'idéal, mais qui n'y croyant pas, se sert durant son temps de service de tous les masques possibles pour tromper son RELIQUES ET IMPRESSIONS 223 chef. Et cependant à quoi est-il réduit ce chef, vis-à-vis d'un autre qui lui est supérieur ou un gouvernement dont le bon plaisir délient étroitement son existence, si cen'est à cacher sous un masque épais les sentiments de loyauté qui sont sa raison d'être et que le monde moderne ne lui permet pas de manifester dès qu'il les craint. L'officier, de par la force des choses, rentre donc dans la Minorilté, etse range avec les autres victimes du Masque. Et comme, malgré tout, les minorités doivent, elles aussi, en porter un, le seul qu'il consente à mettre mais auquel il ne peut échapper, lui servira à dissimuler son indignation ou ses découragements. Que de larmes la France est destinée à verser ! L'Art n'échappe pas non plus à la parade générale. Il a inventé le truquage et son faux-nez le plus réussi sert d'ornement aux Expositions des Arts décoratifs. Que d'artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, étouffant par nécessité leur tempérament, sont obligés pour vivre d'afficher une extravagance qui leur répugne et figurent à ce titre dans la grande Bacchanale. Quant à l'article : affaires {l'argent des autres, comme a dit un penseur et un sage), le double masque est obligatoire. Que de talent il faut pour lechoisirsuivanteequ'on veut en faire. S'agit-il de placements de Bourse, d'intérêts, le moine, l'arlequin, le faiseur de tours, le Don Juan ou le chasseur paraîtront au bon moment, pour surprendre aussi bien les minorités que les réputés malins. Tous les costumes sont bons, pourvu qu'on réussisse. Personne n'échappe à l'obligation du faux-fuyant. L'Eglise elle-même, tout comme les monarchistes et l'ar- 224 RELIQUES ET IMPRESSIONS mée, devra aussi involontairement se mêler au branle, et pour se faire accepter, s'arrangera pour voiler ses dégoûts et émousser ses foudres. Elle ira vers le plus fort, quand bien môme il sera son ennemi, et pour lui plaire empruntera à Célimène ses mouches les plus assassines et ses coquetteries les plus séduisantes. Habile avec les infidèles, elle fera fête aux descendants du Prophète, et dissimulera ses révoltes ou ses humiliations sous le sourire diplomatique dont elle ne peut se dispenser pour couvrir ses atermoiements, sa causalité ne lui permettant pas éventuellement de penser tout haut. Il est toutefois un faux-nez qui certes aurait dû échapper à notre mépris. Car celui-là, indispensable à la découverte des forfaits, devient une arme de défense publique. Pour cette raison sans doute, on n'en veut plus. J'entends parler de celui du Juge d'instruction. Placé pour chercher la vérité et pénétrer au plus profond des âmes noires, on devait lui donner carte blanche dans la façon de le porter. Là, finesse et habileté deviennent des vertus. Mais pour la plus grande gloire d'autres faux-nez mieux confectionnés, plus importants, plus carnavalesques, on lui arrache le sien, le seul valable, car il abritait le devoir. Entrons maintenant dans la demeure de l'homme marié, dont la mémoire a volontairement oublié le programme platonique qu'on lui a exposé enfant. Asseyons- nous à son foyer ou à sa table, que verrons-nous ? Partout des Dominos dont chacun s'affuble, maîtres ou valets, ceux-là faisant converger tous leurs moyens vers le men- RELIQUES ET IMPRESSIONS 225 songe et l'espionnage et déjà masquésdepiedencap, complétant leur bagage d'intrigue aux paroles imprudentes ou cyniques qu'ils entendent chaque jour. Assistant aux déguisements de Monsieur et aux manœuvres de Madame, dans un intérieur voué aux travestissements, ils profiteront vite des leçons qu'on leur donne, et rien qu'en copiant leurs maîtres deviendront promptement d'érudits professeurs. Plats et soumis, faux et retors, suivant les circonstances, ils sauront, en écoutant aux portes, de quel faux-nez se sert l'honnête bourgeois pour tromper son supérieur, et dont le soir au salon il détaille sans émoi le mode d'emploi et le prestige. Mais si le valet fait bonne ligure, représente et prête sa coopération au truquage de la famille moderne, le maître lui passera tout, du moment qu'il travaille à l'ensemble d'insécurité morale dont il se plait à entourer sa vie et celle des autres. Maintenant si nous voulons trouver le masque, le faux- nez et le domino dans toute leur splendeur, c'est sur le sexe faible, — un néologisme — qu'il faut aller l'étudier. Tour à tour arme de guerre ou de défense, ces engins carnavalesques serviront à engueuler la foule, ou à cacher l'identité morale. Ils aideront au crime et sèmeront les désespérances, tueront une âme, en enivrant une autre. Et la barbe du loup dont se couvriront sans cesse les visages qui refusent de se montrer, ne sera jamais entièrement soulevée par personne. L'amour même de l'homme n'aura pas le droit de marcher à découvert, et de celui qui aurait celle audace, on dira celte phrase typique qu'on ne saurait trop écouter :« X... est vraiment bien malheureux dans son intérieur, il a été bon, chevaleresque, égal, il a 15 220 RELIQUES ET IMPRESSIONS tout pour plaire et adore passionnément sa femme, mais comme il a été maladroit l » N'est-ce pas là le plus beau triomphe du Masque ? Ainsi donc, c'est convenu, ['amour, ce sentiment vrai, prime-sautier, qui voit et fait grand, qui s'oublie et se dévoue, pardonne et vivifie, doit irrévocablement faire partie de l'universelle mascarade! Il devra se cacher, se faire humble, se transformer, s'affubler d'un costume emprunté, surtout être habile, pour démontrer son essence divine. La femme ne l'acceptera que sous cet accoutrement. Et si elle le réclame pour son bal funambulesque elle dédaignera de l'associer à sa vie morale. Toujours en domino, il semble qu'elle ait horreur de ceux qui n'en ont pas, et instinctivement cherche à leur échapper. Entrer maintenant dans la trop facile énumération «les multiples métamorphoses de la femme me paraîtrait fastidieux. Son vestiaire du reste n'a pas de limite, et Ève même nue au Paradis a trouvé moyen de se mettre un masque. Par contre, vous la verrez surprise et irritée si l'homme à son tour prend un faux-nez pour la tromper ou la « lâcher », car sous l'impunité du loup elle rêve pour elle seule le monopole de duper dans la cohue du carnaval quotidien. Quant à l'homme sans amour, - l'homme actuel perdu dans la cohue des masques, — il invitera sans doute la femme à souper, mais ce sera tout. Toutefois si elle peut lui être utile, il en fera une associée, en tout cas jamais sa compagne, et ne l'aura que pour apprendre d'elle l'art de se bien déguiser, sans se préoccuper d'autre part si elle en l'ait autant pour lé mieux tromper. Son premier soin RELIQUES ET IMPRESSIONS 227 sera donc d'adapter son faux-nez au genre de beauté de son élastique moralité. Madame de la Rochefoucauld,;! propos d'un enfant dont la naissance irrégulière n'était un secret pour personne, grâce à une ressemblance frappante avec son père, a dit un jour ce bien joli mot : « Dieu pardonne, le monde oublie, mais le nez reste ». Eh bien,quel qu'il soit, le lutteur moderne n'accepte plus le nez qu'il tient de la nature, et si il en possède un pareil à celui dont parlait la spirituelle duchesse, il s'empressera de l'échanger. Empruntant alors le masque des déclassés ou des victimes, il saura endosser tous les déguisements imaginables pour guerroyer contre la société, et les portera en félin, en haineux ou en aventurier. Quelle diversité de faux-nez dans cette farandole où l'on danse à en mourir ! Que de faux-nez ridicules, maladroits, insuffisants, brouillons, qu'il faut au fond accepter en riant, puisqu'on doit forcément les subir. Mais aussi que de terribles et d'implacables recouvrent l'infamie humaine et se présentent sérieux ou respectables à la jobarderie des majorités. Parmi ceux-là, en est-il de plus repoussants que ceux dont s'affuble la Faculté allemande vis-à-vis du Kronprinz, agonisant à l'étranger. Abrités, travestis, déguisant leur impuissance des loques de la politique, ils emploient tous les moyens en leur pouvoir pour entraîner un moribond dans une dernière danse macabre, dont les sanglots d'une noble femme à bout de force remplaceraient l'orchestre. Mais pour nous venger un peu, nous autres, du sabbat ■>->H RELIQUES ET IMPRESSIONS moderne, et puisque l'homme dévoyé nous condamne au perpétuel déguisement et que Fontanarose remplace Bayard, un Sixte-Quint quelconque ne viendra-t-il donc pas à notre secours? Que Dieu fasse alors que la béquille qu'il lancera en l'air au moment propice masque un bon sabre dont la pointe soit assez acérée pour traverser de part en part Faux-nez et Dominos. La minorité mystifiée dès l'enfance par un programme qu'on sait pertinemment qu'elle ne pourra pas suivre, aurait droit cependant à un Mercredi des Cendres qu'entre nous la Providence lui doit bien. DE L'EXAGÉRATION MODERNE Au temps de mon enfance, où la vie se passait plus calme, parce qu'on la comprenait plus simplement, je ne me souviens pas d'avoir jamais vu mon père enfoncé dans un fauteuil. Toujours assis sur une chaise, sans jamais appuyer ses reins, il a vieilli ainsi. Quant à ma mère, malade el souffrante, elle no s'allongeait sur son canapé que vaincue par la douleur, et les innombrables obligations de confort que chacun se donne actuellement auraient alors paru bien déplacées et de fort mauvais goût. Lorsque maintenant on jette un coup d'oeil dans la loge d'un concierge d'un des hôtels du quartier des Champs-Elysées, on peut être assuré d'avance qu'il n'accepterait pas le mobilier dont se contentaient nos parents. A cette époque les tailleurs anglais ne tournaient pas la tète des jeunes gens ; on n'était pas pour cela plus mal vêtu, en tout cas c'était moins coûteux. Et lorsque je revois en pensée les robes de soirée de ma chère mère, robes fort élégantes et si dignement portées, je suis forcé d'avouer qu'au salon moderne, 230 RELIQUES ET IMPRESSIONS elles seraient honteusement battues par celles qu'on paie une fortune, et auraient évidemment l'air d'un sarreau de servante à côté des chefs-d'œuvre de Worth dont s'affuble la première venue ayant de l'argent ou en dépensant, ce qui revient au même. En songeant à tout ceci, je me suis demandé souvent la raison de ce radical bouleversement et crois l'avoir trouvée en lisant sur les murs de la République Française les deux derniers mots de la devise révolutionnaire : Egalité, Fraternité, qu'il faut se hâter de traduire ainsi pour la bien saisir : prépondérance, animosité. Avec cette clef, j'ai pu alors aisément comprendre pourquoi désormais la France appartenait à l'Exagération. En détruisant la valeur des mots comme des choses, elle est partie en guerre avec sa furia gauloise pour s'assimiler en les dilatant encore davantage tous les gonflements concupiscibles ou rêvés. Ne pouvant avoir la tradition des Rares ni la bonhomie, la masse bourgeoise a voulu trouver dans un Excelsior matérialiste et raffiné, ce que jusqu'alors les classes élevées et intelligentes recherchaient au moral, et en croyant y puiser les éléments d'une revanche, elle s'est donnée une maladie dont elle meurt. Laissons donc derrière nous le passé et entrons dans l'existence moderne. Prenons l'enfant, le galopin de jadis au nez rouge, barbouillé de confitures et pataugeant dehors par tous les temps possibles; celui-là, encore emmailloté, est pesé tous les huit jours... Pourquoi? Est-ce par tendresse? et doit-il se croire plus aimé que l'ancien d'il y a cinquante ans qui poussait sans tout cela? Non certes pas,mais U doit être mieux étoffé et plus gros que le mioche RELIQUES ET IMPRESSIONS 231 d'à côté, de par l'égalité française. Dès qu'il a une culotte, au lieu de le laisser grandir en jouant pour développer sa vigueur, comme le poulain de la prairie ou le jeune canard de la marc, on l'enfermera dans une pension, et au lieu de lui apprendre peu à peu ce qu'il doit savoir plus tard,on le chauffe immédiatement à blanc commelc plant de serre d'un banquier opulent, et à dix-huit ans, grâce à ce système du plus, il meurt d'uni 1 , lièvre typhoïde. Ceux qui en réchappent s'empressent du reste d'oublier ce qu'on leur a appris, tant la nature tient à reprendre ses droits, lorsqu'on la violente de la sorte. Mais il est vrai de dire aussi qu'engréné déjà dans le laminage social lorsqu'il résiste aux hautes études —qu'un savant éprouvé ne saurait conduire à bien avec succès — il appartient forcé- mont au sentiment de prépondérance, et se fait homme à col droit, néglige les barres, les billes et la gaîté, ne court plus, collectionne des timbres, professe des opinions politiques et est déjà un petit vieux à l'âge de vingt ans. Sa famille l'acceptant ainsi, il est donc voué naturellement à l'inexactitude de la vie et avancera dans toutes les circonstances de l'existence pour finir à quarante ans aussi âgé et aussi désillusionné que Mathusalem. Pour la jeune fille, celle que nous avons connue jadis l'amie de la mère, la consolation des frères, la joie du père, dans le rayonnement de sa simplicité virginale, nous la voyons tout le jour courbée sur ses cahiers. A peine si elle trouve un moment à donner aux tendresses familiales; il est vrai d'ajouter que ses parents n'y tiennent guère. Leur desideratum, c'est l'examen à YHôtel-de-Ville, avec le diplôme au bout, et surtout la satisfaction de pouvoir mon- 282 RELIQUES ET IMPRESSIONS tror leur fille comme un bibelot de valeur, mieux poinçonné, que celui du voisin. Tour cela du reste rien ne sera négligé, on fera feu des quatre pieds, pour que la fille savante, orgueilleuse et avancée puisse se produire devant les épouseurs dans une « simple robe de 500 francs », vous dira sa mère. Jadis avec cette somme, on aurait vêtu la famille de Noé. La dépenser couramment actuellement est réputé de la simplicité, et c'est avec cette simplicité-là que la fille brevetée, ou capitonnée d'une instruction mal digérée — et dont l'éducation n'a pas été jugée nécessaire — deviendra la femme d'un idiot quelconque, dont les sentiments d'exagération sont déjà tournés vers le luxe, et l'espérance toute de faire bientôt de sa compagne une cocotte à salon, devant enfoncer le cercle féminin où elle est destinée à. se produire. Lorsque je flâne par hasard dans les rues de Paris, je m'arrête souvent devant les devantures des lingères. Au lieu du nom de la marchande, il me paraîtrait plus loyal d'y écrire en grosses lettres: Temple de l'amour. Car devant ces merveilles des recherches intimes, étalées voluptueusement aux appétits des femmes de toutes sortes, il est évident qu'en pénétrant dans ces établissements, elles s'associent d'emblée à une des formes de l'amplification moderne, celle des vanités charnelles. En tout cas, l'époux de la fille savante — ayant dépassé, comme enfant, la somme d'instruction rationnelle — la verra le lendemain des noces faire résolument son évolution vers la lingerie. Ce jour-là, il peut être sûr que la cocotte à salon dépassera ses rêves et ses prévisions. Allant d'elle-même vers un Excelsior de baisers et d'amants, que RELIQUES ET IMPRESSIONS 233 réclament impérieusement des dessous de batiste et de dentelles, n'ayant rien à l'aire avec les rubans de la Restauration — où on a aimé cependant de îort twnnestes dames, sachant en tout cas fort bien s'en passer — elle demandera au linge tous ses secrets de séduction. Alors pour forcer encore la note, la petite dame moderne ne réclamera plus une convenable Liberté, mais une Licence absolue, et saura s'en servir aussibien pour aller chez Arthur que chez Lesbie. A la recherche d'émotions continuelles, au lieu de se contenter de celles qu'elle peut donner ou recevoir, elle se condamnera àl'excentricitépourallertoujours au delà, poussée par le nervosisme de l'exagération. L'amour ne sera plus l'amour; ne naissant plus des caresses ou de l'abandon, il prendra sa source dans l'originalité de la mise ou les surprises du langage. Le satin ou la soie, le tissu quelconque deviendront le grand agent des passions, comme l'excitation du langage à la mode servira de stimulant et de condiment à la possession de l'objet désiré. (Je n'ai pas dit aimé.) Esquissant à grands traits et au fur à mesure comme les exemples me viennent, je dirai quelques mots à l'industrie se mêlantà la boursouflure générale. Soieries, lainages, variés à l'infini, étalages rafraîchis chaque jour, tentations de toutes sortes aux classes peu fortunées. En ne citant que le Louvre et le Bon-Marché, vous trouvez à tout ce qu'humainement on peut désirer, depuis le paquet de chandelles jusqu'aux tapis persans. 11 fallait anciennement voyager pour se donner le luxe d'un objet étranger, rapporté alors comme une rareté. Maintenant, EH RELIQUES ET IMPRESSIONS chacun doit posséder un objet excentrique pour chaque mois de l'année, et celui qui peut l'avoir huit jours avant un autre sent en lui comme une fierté qu'il a peine à cacher. Partout on exagère, vêtements d'hommes ou de femmes, chapeaux, bijoux ou chevelures, tout doit dépasser le vieil ordre établi. On est brun, on veut être blond ; on est blond, on veut être roux. On est malade, on veut trois médecins et des remèdes inconnus, que votre ami — le naïf — ne connaît pas encore. Tout ce qui va à la prépondérance vousattire instinctivementetl'industrie renouvelle perpétuellement les essais les plus insensés pour marcher de pair avec l'exagération sociale. Dans les arts, plus de modèles. Qui nous délivrera des Grecs et des Romains?» — Moi! répond sans hésiter le moderne. Et il vous donne des tableaux microscopiques à décourager les Hollandais, ou des toiles dont on ferait des terrains de manœuvre. Les ayant déjà crayonnés, je laisse volontairement les Impressionnistes de côté, car ceux-là dépassent les limites du croyable, et leur titre, s'il paraît exact à mes comtemporains et rend bien leurs impressions artistiques, fait peu d'honneur aux sensations naturelles de l'amateur de l'époque. Travail, conception et prix actuelss'appuient sur l'imprévu, et les vieux maîtres vénitiens ou flamands seraient bien surpris de voir en regard et les résultats obtenus et la somme payée pour cela. L'inégalité française entend qu'il en soit ainsi. Riendu reste n'arrête l'homme des revendications. Ingénieur, il bouleversera le rationnel établi à l'aide de la brutalité des chiffres. Se préoccupant peu de la nature, — qu'il traite en quotité négligeable — il percera des mon- RELIQUES ET IMPRESSIONS 235 tagncs, longera les glaciers et les précipices, détournera les torrents, passera des bras de mer, au-dessus des formidables cuirassés, sans songer qu'en voulant l'asservir à ses exagérations mathématiques, il la bouleversera de fond en comble, et qu'à un moment donné, elle lui fera payer cher ses audaces. Rentrant alors dans son équilibre ordinaire avec l'impétuosité de ses évolutions cosmiques, elle effondrera les tunnels, entraînera les avalanches en déracinant les rochers de la création, fera déborder impétueusement les torrents qui balayent tout sur leur passage, et enlèvera les ponts comme des fétus de paille. De temps en temps, l'incorrigible moderne assistera sans en profiter à ces cruelles leçons pour revenir au plus vite aux exagérations qu'on veut de lui et qu'en Titan mécontent et inconsciemment jaloux, il veut encore amplifier pour marcher en tête de ce qu'il nomme le mouvement, et le sage ar/Hation. Quant à l'architecte, il ne sera satisfait que s'il trouve moyen d'édifier des maisons à huit étages avec des escaliers gigantesques et luxueux conduisant à des logements « nids à rats » divisés à l'infini. Il construira des théâtres énormes, au petit bonheur, sans aucune garantie pour la sécurité publique. Le directeur à son tour y fera jouer des pièces d'une longueur éternelle avec des entr'actes sans fin où la torpeur vous terrasse peu à peu. Il entretiendra une troupe médiocre clairsemée d'étoiles payées hors de prix. On en sait le résultat artistique. Exagérant l'éclairage, il augmentera le danger. Les décors entassés et légers provoqueront l'incendie et l'action d'aller au théâtre comptera bientôt pour un fait d'armes. 236 RELIQUES ET IMPRESSIONS L'armée, jadis une troupe choisie, n'a plus de limites et devient le pays entier enrégimenté et numéroté. Lès fusils, comme les canons, tendent à tirer à des distances impossibles et irrationnelles. Et c'est malheureusement de ses rangs que nous avons vu sortir la tuméfaction bou- langiste. La marine, elle, s'ingénie à barder de fer d'immenses navires condamnés aux allures prudentes, et, dont l'artillerie pesante et exagérée démolit les parois et disjoint les cloisons à chaque coup qu'elle tire. Il est juste d'ajouter aussi qu'elle rêve des torpilleurs-c'cto>s chavirant à la mer sous une vitesse insolite. Pour en revenir à la terre, nous voyons les chemins de fer, multipliant leurs trains et leur vitesse, pour être en tête du soi-disant progrès, cette fièvre du plan dont le moderne alTolé est atteint sans vouloir s'en servir avec circonspection. Avocats et juges suivent la même voie, les procès maintenant durent et coûtent davantage, et la manie du discours, la longueur qu'on lui donne ne peuvent être dépassées. N'est-ce pas aussi une pénible exagération que l'Eglise avait jusqu'ici évitée que d'entendre crier au pied des marches de la Madeleine par un camelot étique : » La Conférence du P. Montsabré, dix centimes, deux sous » tandis qu'à deux pas de lui d'autres Gugusse hurlent « lu Cocarde » ou « la vie du Général Boulanger. >• Ainsi donc, il n'est pas une branche de la société moderne, échappant à celte réclame de l'amplification qu'autrefois on acceptait — modeste — de Ch. Albert et qu'on admet aujourd'hui — audacieuse — pour Géraudel qui me parait bien de son époque. Un mot maintenant de l'existence quotidienne du Fran- reliques et impressions 237 çais et de la Française qui, ayant de douze à quinze mille livres de rente, vivent comme s'ils en avaient soixante au moins. Le nombre d'années que Dieu leur assigne ici-bas passera pour eux sous la tyrannique pression d'obligations de convention, dans un programme voulu, dont ils se font vite une carrière. Rien n'étant réservé à la simplicité, tout va naturellement à l'exagération. Plus de coin du feu ni d'intimité ; la vie à outrance, pour la galerie. L'homme, le soir, doit être vu à quatre théâtres différents au moins, et la femme, après avoir travaillé le matin aux exagérations de la lingerie, de la robe et du chapeau, traversera jusqu'à une heure du matin le plus de salons possible, serrée à en mourir dans un corsage trop étroit, sans avoir osé dîner de peur d'éclater. — Rien du reste ne pourra émouvoir ce ménage, le mari comme la femme ayant l'exagération du sang-froid vis-à-vis de tout ce qui jusqu'ici a remué les braves gens du monde entier. Comme tout électeur, dont le vote universel consacre les droits et la bêtise dans l'exagération des prérogatives que la loi lui concède indistinctement, le moderne ne voit jamais que l'importance de son propre individu, et le boursoufle pieusement de sa naissance à sa mort. L'entourant d'égards et de soins, il ne l'expose plus à la pluie, l'enveloppe de gros vêtements plus forts que lui, comme disait mon ami Mosselmann, et place sous ses pieds des tapis dans lesquels on enfonce jusqu'à mi-jambe. Son dîner et celui de la compagne légitime qu'il doit au hasard, n'aura de succès que si les accessoires sont réussis. « Des fleurs, toujours des fleurs », et surtout la patiente recherche des inventions fraîches écloses. De petites lampes.de petits 238 RELIQUES ET IMPRESSIONS couteaux, de petites assiettes, de petites salières, de petits réchauds pour chaque convive. L'égoïsmenatif dol'homme du siècle adapté à l'hospitalité vaniteuseethonoréedansla personne de l'invité. Vous trouverez partout, dans toutes les classes de la société le même décor, à peu de chose près, qu'il soit brossé à la détrempe ou à Vliuile. Le tout pour la maîtresse de maison est que la colle y paraisse le moins possible, son but unique étant d'émotionner la catégorie qu'elle est parvenue à inviter chez elle. Pour y arriver, tous les moyens seront bons. Son salon sera imprégné des parfums les plus variés et les plus troublants. Guerlain au besoin serait dévalisé. Tentures et bibelots y seront réunis dans un fouillis inextricable. Vous y trouverez des sophas larges et commodes, un amoncellement de coussins dignes d'un bazar turc. Et {tour le tète-à-tète de cinq heures, stores de guipure tamisant la lumière et lampes j uponnées de valenciennes comme des danseuses à succès, car chaque détail doit concourir à l'exagération de la vie. La chambre à coucher de madame sera ouverte si on reçoit et le public pourra se délectera travers une portière bienveillante aux multiples émanations voluptueuses que son cerveau recueillera précieusement etqui planent dansl'at- mosphère capiteuse de cette pièce chaude et enivrante, aux rideaux épais et soyeux, aux tapis orientaux, au lit majestueux dont un éclairage intelligent et impressionnant fait vibrer la noie blanche des draps de batiste et des oreillers de dentelles. Jadis ce nid-là, isolé dans un coin de la maison, restait mystérieux et intime, réservé au devoir ou même parfois à l'amour audacieux, et en parlant ainsi, mon austérité i la manche large. RELIQUES ET IMPRESSIONS 230 Actuellement, on procède autrement et tous les ustensiles de la vie moderne doivent servir au but principal, le fameux « poteau » qu'on espère atteindre en dépassant les autres par une exagération nouvelle ou hardie. Dans cet intérieur-là, nous trouverons du reste le maître de la maison — dont le père sans doute était meunier — vêtu à la dernière mode, le gardénia à la boutonnière, et se mouvant à l'aise dans son garde-meuble et sa vaisselle. La femme, habillée comme une cocotte invitée au Café anglais par des Polonais, n'hésitera pas à montrer aux convives l'exagération de son accueil. Vêtue pour cela et enseigne vivante de la communauté mouvementée, allant toujours de l'avant, elle s'est armée de pied eu cap, et se trouve prête à subir ou même à provoquer tous les hasards de l'imprévu, si elle croit en cela dépasser madame telle ou telle, dans la grande course moderne. Durant la soirée, au lieu de la causerie du bon vieux temps, jugée inutile désormais, on servira un comique, un ténor ou une diseuse de chansonnettes, ayant l'art de bien faire comprendre « Oùs'qu'esl mon fusil ? » ou bien « Grattez- moi là. » Et si l'artiste mâle ou femelle sort un couplet nouveau et plus salé qu'une sardine de Nantes, le couple qui reçoit, au comble de la joie, se regardera alors à la dérobée dans un amical sourire de satisfaction et d'orgueil, remplaçant momentanément une confiance ou une affection qu'ils n'ont pas le temps d'avoir. L'enfant, le petit produit de cet accouplement d'intérêts, sera souvent de la fête jusqu'à dix heures du soir. Ereinté, les yeux gros de sommeil, il devra se produire décolleté à mi- corps, les jambes nues, bichonné et noyé dans de gros 210 RELIQUES ET IMPRESSIONS nœuds de faille. Dût-il en attraper une fluxion de poitrine, il devra concourir à la représentation, et pour le consoler, l'ami de madame, afin de bien se mettre dans ses papiers — au risque de la fâcheuse indigestion — lui fera boire en cachette le restant de son café et de son verre d'eau-de-vie. En affirmant tout à l'heure que dans ces sortes de soirées on ne causait plus, je n'ai pas voulu dire qu'on ne parlait pas — au contraire. C'est à qui parlera le plus et le plus fort, pour faire taire l'autre, le fameux autre, quel qu'il soit. Alors le bavardage ne se contentera plus de faire des cancans ou des potins — le mot est à la mode — mais il se complaira dans la dilatation exagérée d'admirables mensonges machinés comme une féerie de la Porte-Saint- Mari in. On savourera par le luxe des détails les accidents récents, assassinats, viols, draines de toutes sortes. On racontera par le menu les opérations des chirurgiens, les séances d'hypnotisme et de magnétisme, et de l'exposé du nervosisme féminin, on fera une sorte de musique de chambre, où chacun haletant voudra jouer un instrument sans se préoccuper bien entendu de l'ensemble ni de la mesure. C'est ainsi que se terminera la soirée bien avant dans la nuit. L'homme ira alors au club exagérer ses pertes ordinaires, et la femme excitée et enfiévrée au bouillonnement d'extase dans laquelle sa vie sensuelle la tient perpétuellement, ira se coucher, troublée d'inquiétudes secrètes et d'aspirations indéfinies, que son vêtement de nuit ruisselant de dentelles et sa couche de batiste parfumée seront loin de calmer et dont sur l'oreiller son imagination surchauffée se chargera d'indiquer sûrement pour RELIQUES ET IMPRESSIONS 211 le lendemain le remède le plus expansif et le plus sûr, afin de l'aider à continuer l'exagération d'une existence coûteuse au premier chef. Les Phryné et les Laïs modernes doivent, elles aussi, au sentiment d'exagération la place inespérée qu'elles occupent dans le monde. Nées dans une loge de concierge pour la plupart, ex-gardeuses de dindons, ou filles de gendarmes, — la noblesse du baudrier — elles avaient jusqu'ici uniquement servi d'instrument de plaisir au célibataire désœuvré, et de sauvegarde aux familles dont les rejetons étaient trop ardents. Se bornant à ce rôle hospitalier, les filles d'autrefois s'estompaient modestement dans les arrière-plans du mouvement humain. Désormais c'est différent. Devenues des puissances, elles battent en brèche tout ce qui est respecté ou respectable et représentent maintenant bien plus la bourgeoisie française que tous les anciens fidèles de Louis-Philippe qui ont eu la prétention jusqu'ici d'en être l'émanation. La ville et la vie appartiennent sans conteste à ce nouvel État dans l'État. Pour elles, l'exagération même des années et des services rendus sert à alimenter leur coffre-fort bien plus que ne feraient leur jeunesse et leur fraîcheur. Et par une anomalie des plus étranges et que je tiens à constater, plus on les paie, plus elles croiront de leur dignité d'augmenter leur froideur ou leur indifférence vis-à-vis du bailleur de fonds. Cette exagération en sens inverse — qui n'a rien toutefois du choc en retour, — est difficile à expliquer, puisque pour tout être pondéré, cette manière d'agir devrait produire le découragement, le dégoût et la colère. Cependant elle réussit presque toujours. Je laisse 16 242 RELIQUES ET IMPRESSIONS à d'autres le soin d'en expliquer les raisons, car il est malaisé de comprendre comment la fille qui, par le fait, ne peut trouver son point d'appui que dans les sourires, les tendresses et l'ardeur partagée, puisse subsister comme nous le voyons si souvent en exerçant son dédain ou en exagérant son imperturbabilité. Je ne puis du reste les trouver que dans cette tendance moderne de l'amplification outrée dans un sens ou dans un autre, puisque parfois même ces femmes-là trouvent à se marier. Décidément Manon Lescaut n'eût pas parlé la même langue que la courtisane de la fin de ce siècle ! Alphonse, coiffé de sa casquette à pont, a décidément mieux saisi les nuances et l'expansibilité actuelle, et par l'intérêt porté aux courses nocturnes de sa campagne de passage, il a résolu le problème en parvenant à une position exagérée par des revenus engraissants. Les distractions et les plaisirs publics ont hérité nécessairement du sentiment général de grossissement. Les spectacles et les concerts finissent à une heure du matin, créant ces noctambules, esclaves d'un avachissement qui les retient chaque jour au lit jusqu'au moment où on allume le gaz de la ville. Les courses do chevaux ne cessent plus. On les multiplie aux environs de Paris pour tous les saints du calendrier, afin que le garçon épicier ou le petit employé puisse y développer ses convoitises en hypertrophiant son modeste porte-monnaie, qu'il vide avec la désinvolture d'un financier de la haute Italique. Au milieu de Pébullition générale, il est un facteur de turgescence dont l'influence déplorable est destinée à RELIQUES ET IMPRESSIONS 213 détruire peu à peu l'ancienne bonne renommée de notre goût littéraire ; j'entends parler du livre. 11 n'est plus d'usage maintenant de le faire suivant un plan déterminé, en sachant d'où l'on part et où l'on va, et j'ai été lié avec, des romanciers de renom écrivant un ouvrage sans savoir comment ils pourraient le continuer le lendemain. On nous avait enseigné dans notre jeunesse que la principale qualité d'un livre consistait dans l'idée première, noyau du fruit à faire mûrir, et développée logiquement et philosophiquement, dans un style élégant, correct et choisi. En France, avec des maîtres allant de Bossuet à Legouvé et à Dumas les modèles ne faisaient pas défaut; mais l'exagération moderne ne veut plus OU ne peut plus s'en contenter. Répudiant la l'orme et l'esprit, les formules desséchantes comme les proclamations radicales ont seules le don déplaire à la masse, et de ces instincts épanouis et lleurissanls est née la littérature moderne du document. Dans mon esquisse sur le Matérialisme, j'ai soulevé la question littéraire d'un tout autre côté. Ici je veux seulement indiquera quel point le livre actuel procède par exagération. Exagération de descriptions, de détails enfantins ou orduriers, dans l'enflure de brutalité dont on ne voile aucun trait. L'idéalisme n'étant plus de mode, on fait de la chirurgie littéraire sèche, désenchantée et présentée par un agrandissement de procédés et une distension de termes si étranges que souvent l'on doit relire plusieurs fois une phrase avant de la comprendre. Les origines et les péripéties de la maison Domange n'ont pas encore été imprimées et répandues par le livre, mais le jour est 244 RELIQUES ET IMPRESSIONS proche où, avec une dédicace à la mémoire de feu Cam- bronne, ils apparaîtront sûrement en volumes à la devanture des librairies, ("est ce livre décadant, farci de ner- vosisme et basé seulement sur la matière que la femme moderne réclame pour servir de pâture à ses prédispositions fangeuses. 11 attristera la jeunesse, la déshabituant de l'élégante forme française enseignée à l'École, et n'apprendra rien au vieillard qu'il n'ait recueilli tristement pendant le cours de sa longue carrière. Au lieu de séduire, d'égayer ou d'instruire, la littérature du jour, descendant de l'Olympe où les deux siècles précédents l'avaient placée au premier rang, descend et roule dans l'épanouissement du désordre, pêle-mêle avec les impressionnistes et les casse-cou. Etablissement de dressage des déséquilibrés, n'étant plus à la hauteur de sa mission élevée comme conservatoire des traditions, elle est devenue une maison de tolérance où chacun peut déverser le trop plein de ses infirmités cérébrales. Dans ces conditions, tout devient ballonné, bouffi, extensif, et le journal avant-courrier de l'exagération malsaine y puise sa force et son action, en devançant l'excitabilité des effarés. C'est lui qui entasse au hasard à la salle des ventes toutes les classes féminines autour du lit de Marie Regnault, et on fait tàter, par la foule d'énervées insatiables, les draps de batiste souillés de sang. C'est encore lui qui désignera aux mineurs le nom de la fi lie arrivée, en exagérant l'étiquette que la publicité lui donne de tous les raffinements d'une provoquante mise en scène. C'est encore le journal, devenu nécessité quotidienne primant toutes les autres, qui dévoilera les gros scandales et les secrets d'alcôve en les RELIQUES ET IMPRESSIONS 245 développant au goût moderne Vivant des superlatifs qu'il distribue suivant les besoins existants, il saura toujours dilater à l'heure dite l'expression et la tonalité fantaisiste des qualifications du jour. Après la Lorette, il a trouvé la cocotte, et pour être plus actuel et plus avancé, il l'enregistrera sous le nom d'Horizontale. Gocodette, Copurchic, Vlan, et autres dénominations de ce genre, viennent encore de lui. D'une souris, il fera une montagne, d'un mir- midon un héros, et d'un illuminé un sauveur. La conversation journalière suivant le branle, arrive à à la suite de cette orgie de boursouflure générale. La douce intimité, l'échange des idées dans la simplicité de la forme équilibrée, a fait place à l'hyperbole et aux grands mots. Désormais, on meurt facilement de toute chose: de faim, de misère, de froid, de soif, d'ennui, de fatigue, dans l'exagération des formules usuelles. Il est cependant deux genres de mort dont on parle peu et que l'amour ou la chaleur peuvent seuls donner. L'amour étant abandonné par les modernes, comme les retardant dans leur marche en avant, il est inutile d'en parler. Quant à la chaleur, l'anémié du siècle ne pouvant s'en passer, il ne reste plus — pour oser dire qu'on en meurt dans le salon surchauffé des maisons modernes — que l'exception, l'homme alerte, âpre à la besogne, vivant en plein air, l'aimant, et décidé à résister à la torpeur moderne, dont tant de gens élégants se font entre dix heures et minuit une si douce habitude, en avançant sans scrupules et d'une façon exagérée sur le canapé de l'hospitalité l'heure d'aller se coucher. Le dernier mot de l'exagération appartient donc au calorifère. 346 RELIQUB8 ET IMPRESSIONS Dans un salon ami, pondant une soirée où l'art présidé par une de ses ferventes prêtresses, recevait l'art royalement, je me souviens d'avoir vu un aimable forçat de la société, une de ces victimes du Clioubcrsky, échappé jusqu'ici à la paralysie qui en vient tout droit, s'endormir béatement dans une atmosphère d'harmonie, de charme et d'esprit, qui jadis eut tenu en éveil tout le xvu" siècle. Ce dormeur aurait eu pour excuse une chaleur suffocante, empêchant presque de respirer, et se fût alors trouvé dans le droit de crier : « Je meurs de chaleur! » Mais que non pas! il la veut, cette température de serre chaude, la réclame et la trouvera partout maintenant dans l'exagération du bien-être bourgeois, et ne pouvant plus s'en passer, elle l'aidera à se maintenir dans la léthargie extrême qui sert de final à son trop copieux dîner. Et si un campagnard égaré dans ce climat tropical a encore la force, en conservant sa lucidité, de résistera l'engourdissement morbide, rendant silencieux les plus aimables comme les plus ternes, vous pourrez avoir occasion ainsi que je l'ai eu d'assister au curieux réveil de ce malheureux, voué à l'apathie et honteux à un moment donné de M sentir l'esclave du calorifère, l'empêchant deconcourir au concert courtois d'une maison hospitalière et éclectique. Gomme les asphyxiés sentant venir la mort, ou les noyés près de couler à fond, j'ai vu tout à eoup l'incorrigible dormeur se lever brusquement d'un bond, et s'adon- nant sans causes tangibles aux exagérations les plus outrées, esquisser les pas les moins en situation, bondir comme un cerf par-dessus les meubles, agacer les enfants, énerver les vieillards", casser les tasses du thé prêt à servir, RELIQUES ET IMPRESSIONS 247 et comme un marcassin qui débuche étourdiment dans les échalas d'une vigne, bouleverser l'harmonie d'une soirée intime, musicale et sympathique. Donnant les signes d'une extravagance maladive, on aurait pu être inquiet si on n'avait pas compris d'avance qu'en agissant ainsi après s'être maintenu correct jusqu'à la dernière extrémité, il voulait échapper coûte que coûte à l'étreinte du calorifère qui le prépare au gâtisme des dernières années. A Paris était fatalement réservé le monopole de ces engourdissements cérébraux, produit de l'exagération et de la fatigue. Le vrai Parisien, enfoui dans les fauteuils de son club, met donc à peu près dix ans à mourir de cette somnolence moderne; c'est la moyenne. Là, entre « Vau- courtois» le vieux viveur des Ganaches et le jeune Calino qui le regarde dormir comme Turenne sur son canon dans l'épanouissement de ses extases et de sa profonde admiration, il pourra du moins, dans ces demi-sommeils, cultiver les dernières germinations de son immense indifférence dans l'exagération voulue d'une vieillesse anticipée. SILHOUETTE DE FEMME Née inquiète, troublée, méfiante, son enfance se passe dans un mélange d'irréflexion et de logique, d'élans en- tliousiastesétoufTés sous la pression d'une mère autoritaire et de combinaisons savantes. Devenue jeune fille et comprenant la puissance de sa beauté, elle a voulu s'en servir au bénéfice de sa liberté, la plume auvent! Ce jour-là, elle ne s'est plus sentie isolée et, sans s'en rendre compte peut-être, elle a eu la prescience du formidable et dangereux point d'appui dont elle soulèverait le monde... à travers l'avenir. C'est alors, madame, que vous vous êtes renfermée en vous-même, réglementant tout ce qu'il y avait de prime- sautier en vous, dans un milieu où vous ne respiriez pas à l'aise. Intelligente, vive, aimant lebeau... l'esprit tourné vers l'idéalité et les arts, si vous aviez rencontré un terrain solide, sur lequel vous auriez pu tenir debout facilement suivant votre équilibre naturel, votre vie, sans 250 RELIQUES ET IMPRESSIONS doute, se serait écoulée dans l'épanouissement progressif de vos calmes aspirations. Mais, vous détestez les sentiers battus — « la petite fille y avait trop souffert » — (tout en n'admettant pas la légitimité de vos douleurs,) et vous avez choisi une autre route. Altièreau fond du cœur, sentant surtout la force que vous donnaient vos charmes, vous vous êtes recueillie, et, l'ace à face avec la vie réelle, vous êtes entrée en campagne avec l'habileté consommée d'un chef Indien. Ruses, contremarches, sourires ou dédains, voluptés ou froideurs, expansion ou cruelle indifférence, tout vous a servi pour scalper les chevelures de ce monde que vous détestez malgré tout, parce que vous l'accusez, tantôt de vous avoir mal reçue aux jours de l'enfance, tantôt de vous avoir trop aimée, lorsque vous ne pouviez plus aimer... Non qu'en réalité l'amour ne soit pas pour vous une des plus douces symphonies qu'on puisse chanter à vos oreilles, mais votre esprit mécontent et peu sincère ne peut et ne veut pas y croire. Et vous vous êtes tellement cuirassée de parti prisa cette pensée, que vous ne l'apercevez plus qu'à l'état légendaire et ne daignez l'admettre que comme une réserve médiocre, plus théorique qu'effective. Ce n'est pas le vin de haute marque qui étanche votre soif, mais plutôt la goutte d'une liqueur inconnue qu'on boit sans savoir d'où elle vient, sans en demander l'origine et dont on brise le verre! N'est-ce pas là votre cas?.. En avant! toujours en avant! voilà votre cri de guerre ; et sous la volupté de votre regard, sous le masque d'habile comédienne (pie vous portez avec un charme indéfinis- RELIQUES ET tMPRESSIQNS 251 aable, vous vous glissez au milieu des difficultés de la vie, comme le chef Indien rampant à travers les forêts. Toujours maîtresse de vous-même, lorsqu'on croit vous posséder, vous savez mettre entre la caresse et l'oubli une barrière infranchissable. Nature caméléonienne, sans cesse sur la brèche, vous offrez à la foule de vos adorateurs le même sourire engageant; mais, dans l'amertume des larmes que personne ne soupçonne — et que vous versez cependant comme les autres - vous les vouez à la souffrance parce que vous souffrez du mal des déséquilibrées! Trop hautaine pour avouer la douleur, vous préférez être détestée que plainte. Aussi, vous sachant de race et de beauté, vous traversez les années, comme un bon hunier passe un obstacle, le franchissant ou le brisant — n'importe — mais arrivant. Et si parfois, dans la solitude de vous-même, vous vous arrêtez une seconde seulement, lassée, brisée de fatigue et de dégoût, c'est pour vous relever plus âpre, plus belle, plus courageuse, plus ardente à la lutte. N'êles-vous pas un enfant de l'orgueil, un Titan femme, dont le regard d'aigle mesure continuellement la distance qui le sépare du soleil? Française d'esprit, Allemande de sensation — non de sentiment — (ce qui n'est pas la même chose et vous n'en voulez pas), vous jouez la vie sans la vivre, et votre robe de Worth devient un Peplum de reine, drapé sur une adorable statue. Craignant toujours d'être pénétrée, évitant surtout de donner les moyens de vous connaître, vous n'offrez à la foule que des combinaisons mûrement disposées, ne vous 262 RELIQUES ET IMPRESSIONS permettant jamais ces aspirations naïves qui eussent fait votre bonheur à l'aurore de votre existence! Voluptueuse de tête, vous recherchez tous les raffinements de la vie pratique, avec la pénible préoccupation de chercher, sans les trouver, ceux des sens auquels vous ne croyez pas. Dans le sacerdoce de votre sculpturale beauté, vous doutez même du froissement des épidémies, tant vous avez su rendre factices vos cristallisations naturelles. Pasiphaé ou Léda, vos personnifications des jouissances infinies, ne sont pour vous que des chercheuses et vous ne croyez pas aux émois de la chair. Aussi, Sirène captivante, du fond de cette sublime indifférence, vous êtes la plus dangereuse des femmes, comme la plus puissante des Alliées, parce que vous savez toujours où vous allez et que votre mépris de l'espèce humaine ne connaît pas de bornes. En réalité, vous voulez vous étourdir, et, si parfois vous paraissez aimer l'ivresse d'une vie agitée, ce n'est pas la Vie qui vous attire, mais l'Ivresse signifiant l'Oubli. Retirée parfois subitement loin du monde, de par votre fantaisie passagère, menant une existence souvent mystérieuse, vous êtes partout et nulle part, cachant vos impressions comme vos actes, tantôt derrière une jolie grimace de coquette, une apparence émue, les accords de votre piano charmeur, des livres sérieux, un missel, que sais-je ? tantôt sous les triples voilettes bien épaisses de la femme allant au rendez-vous. Retrouver votre individualité dans ces inconséquences d'existence n'est pas chose facile, votre but étant de dérouter la foule! Aussi, grâce au blindage placé devant les élans que vous auriez pu HKLIQUES ET IMPRESSIONS 253 avoir, vous marchez de la même allure sur des fleurs ou sur des cadavres!! Inaccessible à la douleur des autres, comme aussi — il est juste de le dire — à la vôtre, par le voulu de ne jamais vous recueillir ou d'éprouver, vous tressaillez cependant parfois dans les profondeurs de votre âme jusqu'aux sources de la vie, pleurant alors en dedans de ne pouvoir pleurer en dehors ! Ce1 ensemble multiforme a fait jusqu'ici votre force et vous le complétez par votre galbe athénien, vos cheveux émotionnants comme ceux de Sapho, vos yeux de velours et vos dents dont le rayonnement s'étend du bout d'un salon à l'autre. En un mot, vous êtes la femme armée, la femme moderne tourmentante et tourmentée, venant de la première Révolution qui lui a donné la liberté, et nous conduisant demi-nue vers les autres où vous espérez trouver la solution de vos perturbations. Et cependant, madame, en disséquant ainsi mon admirable modèle, j'ai appris à le plaindre et je comprends, en faisant mes réserves, ce que doit renfermer de fiel une de vos bouteilles d'amertume de derrière les fagots. Si Diogène, au lieu d'être en baillons, avait eu Tool pour tailleur et vous eût rencontrée lorsqu'il cherchait quelqu'un, il aurait sûrement brisé sa lanterne. UN COUP D'ÉPÉE DANS L'EAU LETTftË A SON EXCELLENCE MONSIEUR BATlîIE M 1 n 1 s T n e u I i.' instruction P 0 BLI0 0 • 18 juillet 1813. Monsieur le Ministre, L'intérêt si bienveillant et si éclairé que vous portez aux Beaux-Arts, dont la haute direction vous est confiée, m'enhardit à prendre la liberté de vous exposer très suc- cintementla triste position faite à la musique en France depuis longtemps, et les réformes qui me paraissent les plus propres à y remédier. Quelque puisse être la valeur de ce travail, je dois dire qu'il est le résumé, non seulement de mes observations personnelles, mais surtout de fréquentes conversations avec des musiciens, compositeurs et des amateurs distingués, sur un sujet qui préoccupe si vivement les artistes et le public, en se rattachant 256 RELIQUES ET IMPRESSIONS aux progrès de l'art en lui-même et à l'avenir de nos scènes lyriques en particulier. La question musicale tout entière me semble pouvoirso diviser en quatre parties bien distinctes : 1° Le Conservatoire de la Musique ; 2° L'Opéra, l'Opéra-Comique et le Théâtre-Lyrique; 3° Les Italiens ; 4° Les musiques provinciales ou communales. LE CONSERVATOIRE Le Conservatoire, pour justifier son Litre et répondre au véritable but de son institution, devrait être, sous tous les rapports, l'école modèle par excellence, l'archétype de l'enseignement musical, soitpar la perfection des méthodes et le choix des professeurs, soit comme dépôt des meilleures traditions et des progrès successifs de l'art. Mais répond-il à cet idéal?... Rien que dirigé par une de nos gloires musicales françaises (1), il reste, hélas! station- naire dans l'ornière de la routine, comme une vieille machine montée pour longtemps et dont il semble qu'on n'ait pas à s'occuper. S'il en sort quelques talents de chant de temps à autre, ce n'est pas à l'éducation reçue dans l'établissement qu'il faut en faire honneur, mais bien à des dispositions naturelles, assez heureuses pour pouvoir résister aux plus déplorables méthodes. (1) C'était alors M. Auber. KULIQUES ET IMPRESSIONS 257 Au milieu de tout cela cependant, il est évident qu'il se trouve un grand nombre de précieux éléments, dont il suffirait de savoir tirer parti par une organisation mieux entendue. L'enseignement, au Conservatoire, comprend deux grandes divisions : la partie instrumentale et la partie vocale. La première y est généralement fort bien représentée, et la plupart des professeurs y sont excellents. Quant à la seconde, j'ose dire qu'elle fait absolument fausse route. Il faut établir tout d'abord qu'il n'y a qu'une seule école de chant au monde ; c'est Yécole italienne. Là, pour savoir chanter, on apprend à ouvrir la bouche, à poser la voix sans jamais la forcer, à filer des sons et à dire la mélodie avec goût, sans se laisser écraser par l'accompagnement. C'est la seule école rationnelle, c'est-à- dire née dans un pays où se trouvent des voix naturelles. Chez nous, c'est tout le contraire. On ferme la bouche pour chanter ; on force et on casse les voix. La phrase est mail iérée ; le goût n'existe pas ; on habitue les chanteurs à lutter contre des orchestres formidables, qui se sentent de force à ne pas céder... Le seul remède au mal serait d'avoir au Conservatoire ou des professeurs italiens, ou des maîtres élevés dans les principes de cette grande école. A un autre point de vue, au lieu d'envoyer des jeunes gens à Rome, où ils n'entendent jamais que deux sortes de musique, la musique d'église et celle des opéras Rossi- niens, œuvres fort remarquables sans doute, usées cependant, et sans points de comparaison, ne vaudrait-il pas mieux les envoyer en Allemagne, à Berlin ou plutôt à Vienne, passer deux années à entendre, à méditer les 17 258 RELIQUES ET IMPRESSIONS symphonies de Beethoven, de Mozart, d'Haydn ; à s'ins- pirerdes grandes œuvres lyriquesde Weber.de Meyerbcer; à connaître Mendelssohn, Schumann, et même Wagner, cette pléiade d'hommes de génie?... Leur goût se formerait à l'école de ces classiques de genres si différents, et ils reviendraient de là avec des études autrement nourries, autrement variées, qu'au sortir du milieu uniforme des compositeurs italiens, plus ou moins imitateurs de Rossini. Pour rendre au Conservatoire la jeunesse et la vitalité qui lui manquent, on pourrait le mettre sous la direction d'un comité composé de dix membres, savoir: un président, choisi par le comité ; trois compositeurs d'un mérite universellement reconnu ; trois critiques des plus compétents, et trois amateurs distingués, représentant en quelque sorte le public, qui mérite pourtant bien un peu qu'on tienne compte de son opinion. Les fonctions du comité ne seraient pas rétribuées. De là une garantie de plus pour le désintéressement, l'indépendance et la loyauté des décisions. Outre le président, dont j'ai déjà parlé, — M. Ambroise Thomas, par exemple, en ce moment — il y aurait, pour président d'honneur, le directeur des Beaux-Arls, veillant àl'exécutiondes règlements,et pouvant,par son autorité, trancher, au besoin, des questions en litige. Chaque année, un jury nommé par le comité du Conservatoire décernerait un prix à la meilleure symphonie ou au meilleur fragment de drame lyrique, parmi les pièces présentées à un concours. Les symphonies, ou les fragments de drame lyrique RELIQUES ET IMPRESSIONS 259 qui auraient remporté le prix, seraient exécutés par l'orchestre des concerts, et chantés par des élèves du Conservatoire (École italienne), soit par des artistes de nos scènes lyriques. On encourage avec raison l'amélioration des chevaux, des bœufs, des moutons ; ne pourrait-on pas faire aussi quelque chose pour encourager les études musicales et venir en aide à ceux qui s'y sentent portés par une véritable vocation ?... Le comité du Conservatoire serait divisé en neuf directions, chacune sous la surveillance d'un des neuf membres qui seraient appelés à en faire partie. Il y aurait, par exemple, la direction de l'école de chant, des chœurs, celles de la déclamation lyrique, des diverses classes d'instruments, soit à vent, soit à cordes, etc., etc. Le comité donnerait chaque année, au premier prix de déclamation et de chant réunis (hommes ou femmes), un diplôme qui servirait de titre pour pouvoir débuter sur une de nos trois grandes scènes lyriques, à des conditions fixées d'avance, avec les directeurs de ces scènes, au cahier des charges. Comme conséquence de cette mesure protectrice du talent et féconde en ressources immédiates pour les jeunes artistes, les directeurs de l'Opéra, de l'Opéra-Comique et du Théâtre-Lyrique s'obligeraient à prendre (selon leurs convenances) l'élève, remarqué et remarquable, sorti du Conservatoire avec son diplôme signé du comité, et à l'engager, pendant les trois premières années, à un prix de... Quant aux élèves paresseux, inexacts, sans dispositions naturelles, sans avenir, destinés à croupir sur les bancs 260 RELIQUES ET IMPRESSIONS et à encombrer inutilement les classes, ils seraient, chaque année, impitoyablement éliminés du Conservatoire. Mais, en relevant le niveau des études dans ce grand établissement et en assurant efficacement les premiers pas des jeunes artistes de talent, le comité tiendrait surtout à honneur d'en moraliser l'esprit, et s'appliquerait à faire disparaître l'abus de tout favoritisme. Chaque année, le comité, après avoir réuni les différents rapports des neuf directions, adresserait au directeur des Beaux-Arts un rapport général d'ensemble sur les résultats obtenus, les modifications reconnues nécessaires, les progrès à réaliser et les projets d'amélioration, soit dans le présent, soit dans l'avenir... L'OPÉRA Je touche ici, monsieur le Ministre, à un des points les plus importants et les plus délicats de la question. L'Opéra doit être, pour le drame lyrique en général, ce qu'est le Conservatoire pour l'éducation des artistes et les traditions classiques de l'art musical. Il doit avoir un répertoire d'un nombre défini de chefs-d'œuvre et mériter ainsi le nom d'Académie de Musique. Ce théâtre devrait, chaque année, donner un opéra nouveau, et deux ballets : un grand, en trois actes, et un petit, en un acte. Il est nécessaire qu'il y ait là un comité de surveillance (sous n'importe quel titre) nommé par le ministre, et RELIQUES ET IMPRESSIONS 261 charge de recevoir les pièces, comme le comité de Lecture du Théâtre-Français. On le composerait de musiciens, d'auteurs dramatiques, d'amateurs distingués, et de quelques artistes lyriques, l'élite de nos chanteurs,d'un talent et d'un goût incontestables. Il me paraît impossible d'admettre que l'Opéra soit confié à l'exploitation privée et aux spéculations industrielles d'un directeur quelconque. Théâtre national, il doit être soutenu et dirigé par la nation, à l'aide d'un administrateur éclairé et assez désintéressé pour voir, avant tout, la question d'art et de supériorité théâtrale. Si cependant on prend le parti de le laisser encore, avec cette énorme subvention reconnue nécessaire, à un directeur libre de toute entrave, le cahier des charges doit être très sévère et exécuté à la lettre. Autrement, le directeur de l'Opéra devient plus puissant que le ministre, que le public même, et, comme son exploration est. sans concurrence, de ce pouvoir absolu et singulièrement dangereux peuvent découler mille abus dont auront à souffrir l'art, les artistes, les compositeurs et le public tout entier. OPÉRA-COMIQUE L'Opéra-Comique doit, il me semble, être confié à un directeur libre, avec un cahier des charges qui le force à donner, par an, tant d'actes nouveaux, et à mettre en valeur les chefs-d'œuvre du genre français, en lui inter- 262 RELIQUES ET IMPRESSIONS disant de traduire aucune pièce du théâtre italien. Le cahier des charges existe, mais il est rarement exécuté. 11 me paraît indispensable que l'Opéra-Comique ait, lui aussi, un répertoire. THÉÂTRE LYRIQUE Quant au Théâtre-Lyrique, il doit être exclusivement consacré aux pièces nouvelles, en un acte ou en trois; et il serait bon de lui donner, avec une subvention convenable, un comité de réception qui écarterait sans pitié toute œuvre injouable ou d'une faiblesse positive... Une fois un succès établi pendant un certain nombre (Vannées, le Théâtre-Lyrique aurait le droit de jouer la pièce réussie, avant que l'Opéra-Comique pût en devenir propriétaire, à titre de chef-d'œuvre. Le Théâtre-Lyrique ne jouerait pas les œuvres .traduites du répertoire Italien, mais bien les pièces allemandes, anglaises, russes, etc., etc., qui n'ont pas, comme les Italiens, un théâtre établi à Paris depuis longues années. LES ITALIENS Voilà un théâtre qu'il faut soutenir à tout prix. Bien qu'il ne s'adresse qu'à une partie très restreinte du public, c'est-à-dire à l'aristocratie du goût, de la mode ou de l'éducation, il représente les précieuses traditions RELIQUES ET IMPRESSIONS 268 de la grande école de chant, la seule qu'il y ait au monde, et toute la veine mélodique trouvée par Rossini et exploitée par ses imitateurs. Jusqu'ici on a pris au Théâtre-Italien, par des traductions, plus de vingt pièces de son répertoire, jouées au Lyrique, à l'Opéra, à l'Opéra-Gomique ; et lui ne peut traduire en italien ni le Comte Ory, ni la Muette, ni la Dame Blanche, ni les Huguenots, etc., etc. N'est-ce pas là une injustice criante? Autant décréter la suppression d'un genre aussi nécessaire, pour l'éclectisme du goût, que le Conservatoire avec les symphonies de Beethoven, l'Opéra avec Meyerbeer, les Concerts Populaires avec Wagner. Tout est dans tout. Le Théâtre Italien doit vivre. Il faut, pour cela, arrêter au plus tôt le pillage incessant dont il est victime, ou le laisser, à son tour, prendre dans le grand et le petit répertoire français. MUSIQUES COMMUNALES Après avoir trop longuement parlé de tout ce qui intéresse les passionnés de l'art, permettez-moi de finir, monsieur le Ministre, en attirant votre attention sur l'état et les besoins de la musique dans toutes les communes de France. Aujourd'hui presque chaque village a sa musique, organisée par les dons généreux d'hommes de progrès, 264 RELIQUES ET IMPRESSIONS désireux de voir le peuple se livrer aux douceurs de l'harmonie, au lieu d'aller s'abrutir dans les cabarets. On ne saurait, en effet, nier l'heureuse influence de la musique sur les masses, et il est facile de constater, à l'honneur de notre époque, que ce goût, fort rare en France, il y a quelques années, se propage en ce moment partout avec une étonnante vitalité. Malheureusement les instruments et les partitions coûtent cher. Les maîtres sont rares, ou manquent tout à fait, ou sont mauvais. L'administration ne pourrait-elle pas aviser aux moyens d'encourager, d'aider de ses deniers des efforts qui resteront stériles si l'on ne s'empresse de les soutenir? Ne pourrait-on pas avoir, pour trois ou quatre musiques communales, un maître payé par le département?... Chaque musique ne pourrait-elle pas avoir une subvention pour achats d'instruments, ou des envois de partitions, ou enfin un encouragement quelconque? Les instituteurs ne devraient-ils pas être obligés de savoir et d'enseigner la musique, et ce surcroît de besogne ne pourrait-il pas être payé par le ministère de l'Instruction publique sur des fonds votés par le Corps Législatif? Autant de rêves peut-être que toutes ces réformes et ces améliorations, monsieur le Ministre. En tout cas, sachant avec quelle sympathie vous accueillez toutes les questions qui intéressent votre administration, je me suis permis de vous traduire succinctement, avec mes idées personnelles, des opinions très répandues parmi RÉLIQUÉS ET IMPRESSIONS 265 les gens de l'art et dans le public; le public, cette force de tout gouvernement parlementaire, avec laquelle il est toujours bon de compter, lorsqu'on prend vaillamment la glorieuse mission de combattre les abus et de travailler de toutes ses forces à la régénération du pays. Veuillez agréer, monsieur le Ministre, l'expression de mes sentiments distingués. Comte d'Osmond. Post-Scriptum : Ma lettre n'a pas été une épître... maisttiw épitaphe. DE LA MUSIQUE ET DES \ MUSICIENS DE LA MUSIQUE ET DES MUSICIENS J'ai trop aimé la musique toute ma vie, et j'ai trop vécu avec les musiciens, pour ne pas en parler un peu. Il y aurait des portraits bien piquants à faire sur ces grands enfants de l'art charmeur, mais il n'entre pas dans mes idées de faire œuvre de malignité, en crayonnant quelques traits de leurs inconséquences artistiques... ou morales. De tous les disciples de l'art, il n'en est pas de plus inquiets, de plus jaloux même, avouons-le; et les rivalités de succès... leur font souvent commettre bien des fautes, qu'ils pourraient facilement éviter, s'ils envisageaient leur mission de plus haut. Je me souviens que jadis, du temps où on faisait beaucoup de musique boulevard Maillot, j'avais la plus grande peine à retenir près du piano... la pléiade decomposi- 27(1 RELIQUES ET IMPRESSIONS teurs de talent — habituellement chez moi — lorsqu'un des leurs, français ou étranger, voulait bien se faire entendre. Et il fallait alors toute mon éloquence pour les faire sortir du fumoir... où ils s'étaient réfugiés, comme Achille sous sa tente. Les peintres, eux aussi, peuvent être accessibles aux sentiments d'envie... mais néanmoins, du moment qu'ils ont un clou pour pendre leurs tableaux, et un public pour venir les regarder, ils laissent à ce dernier le soin de les juger... et acceptent la décision de l'opinion publique. Il est vrai qu'ayant moins de difficulté à se produire que le musicien, ils ont forcément plus de camaraderie C'est ce qui fait, en résumé, qu'on doit trouver quelque indulgence aux tendances d'égoïsme dont les musiciens ont le monopole Pour eux, en effet, la lutte est constante ! Un travail lent et pénible... sans clou pour l'accrocher une fois fini. Puis le théâtre à choisir !... l'œuvre à faire recevoir... course au clocher... où forcément on hait le rival arrivé le premier ; puis tout ce qu'il faut avaler de cruel de la part de directeurs omnipotents, maîtres chez eux, tranchants, exigeants, dont on se sent l'esclave... et qu'il faut ménager. Puis si la chance vous sourie, et que l'ouvrage — fruit de tant de soucis — arrive enfin devant la rampe, par quelles souffrances le musicien ne passe-t-il pas? Une mise en scène déplorable, les interprètes susceptibles, inintelligents, insuffisants... Un orchestre distrait, moqueur ou hostile... Un maître de chapelle prenant la place de l'auteur, décrétant des coupures et jugeant à la hâte en dictateur. Bref, une série d'épreuves KKLIQUES ET IMPRESSIONS 271 qui,changeant vile les caractères... doivent forcément les aigrir, lorsque la nécessité de vivre et de gagner le pain quotidien vient s'ajouter à tout cela. (■(■C'est le dernier des métiers», me disait une fois je ne sais plus quel compositeur... et il avait bien raison, car par la force des choses... cet art adorable!... pétri avec la quintessence des émanations du cœur qui conçoit, et du cerveau qui chante, et dont l'humanité idéaliste!... devrait populariser leculte et qu'elle devrait entourer d'un prestige sacerdotal, en multipliant ses temples pour y attirer ses fidèles, est devenu en effet un métier où on meurt de faim après avoir été abreuvé de dégoût. Pour quelques- uns qui réussissent... et parviennent à la gloire... que de sacrifiés !... et d'ignorés !... Et maintenant si nous voulions entrer dans le détail des compromis qu'un homme de talent, qui le sait et le sent, passe avec sa conscience artistique pour arriver... que de tristes révélations à faire ; et n'est-il pas épouvantable de songer que l'on n'a rien tenté jusqu'ici pour détruire un pareil état de choses. On s'est occupé des peintres, des sculpteurs — d'encouragements donnés aux chevaux, à l'agriculture, aux arts décoratifs, à l'électricité ! jamais à la musique. Et maintenant si je voulais parler des couleuvres que nous devons avaler, nous autres gens du monde assez osés pour nous occuper de musique, j'en aurais long à raconter. Pour ma part, il m'est arrivé la plus singulière des aventures. J'avais montré, à un des grands éditeurs de Paris, une suite de Lieder; il avait daigné les trouver bien, et voulait -l'rl RELIQUES ET IMPRESSIONS môme les éditer immédiatement. Tout était donc pour le mieux, lorsque huit jours après, il m'écrivit une lettre déclarant qu'après avoir réfléchi, il ne pouvait faire paraître mes mélodies si je tenais à conserver mon nom et me priait de prendre un pseudonyme. Mon titre l'effrayait. Mais le nom honorable dont le ciel vous gratifie étant un dépôt qu'on doit pieusement conserver tel quel avec ses avantages et ses inconvénients, je ne me résignai pas, bien entendu, à l'humiliation proposée, et refusai sa combinaison commerciale. L'esprit envieux actuel du bohème à double-croche et du bourgeois endoctriné à ces sentiments-là, a pour principe de ne jamais accepier le talent pour le talent. Il veut s'enquérir d'où il vient, et de parti pris la musique de comte doit être proscrite. N'est-il pas cependant étrange qu'il en soit ainsi en 1X87? Je me souviens, entre autres, d'un fait bien simple, qui, autrefois, m'a très frappé. C'était après l'audition, à la salle Herz, d'un oratorio d'Audran, où madame Brunet- Lafleur s'était, comme toujours, montrée adorable. L'œuvre me paraissait magistrale, l'instrumentation brillante, et je sortais ravi de ce que je venais d'entendre L'auteur, tout jeune encore et plein d'une méridionale vitalité, monta dans ma voiture pour gagner la Madeleine ; et, comme je ne pouvais douter qu'il ne fût très mortifié d'avoir été exécuté dans une salle à moitié vide, je tâchais de le réconforter par quelques bonnes paroles, que j'avais d'autant plus de facilité à dire, que j'étais, et suis encore sous le charme de son œuvre. Bravo ! lui dis-je, mon ami, vous avez un véritable RELIQUES ET IMPRESSIONS 273 talent. Ne vous découragez pas. Vous subissez le sort des commençants. Mais vous êtes destiné au succès. II. vous appartient et je le proclame en toute sincérité ! « Le succès! le succès! c'est bon à dire! mais je n'ai pas de rentes, moi!» me répondit-il fiévreusement, «et ne puis attendre. Certes, comme tant d'autres, je rêvais de faire de l'art pur et consciencieux, et je suis bien touché de ce que vous me dites, car dans nne certaine mesure — après avoir été devant les banquettes — c'est une consolation véritable. Mais il faut vivre d'abord ! ! et je ferai de l'opérette... puisqu'j'/s veulent de ça ! » Et bien, cette phrase si naturelle et si sage par le fait, me glaça le cœur et m'attrista profondément. Cependant Audran était dans le vrai ! ! Il avait compris qu'àl'heure actuelle... il faut... faire du métier... en écrasant en soi ce qu'on sent de meilleur el de plus personnel, et pour trouver la fortune, il a dû se courber au goût du siècle. Il a :ompris que la société moderne n'aime que ce qui l'amuse sans la fatiguer, ou ce qui la surprend par des combinaisons inusitées, acceptées sans contrôle. De là, la vogue de l'opérette et des cafés-concerts, des chevaux verts et des femmes peintes au mercure, noyées dans les débauches violettes des Impressionnistes. La foule veut être épatée!... suivant l'expression vulgaire, par des toiles extravagantes. Et c'est cette même foule que vous retrouvez la bouche béante devant les formules wagnériennes, dont — en général — elle est incapable de juger les parties géniales, mais dont elle subit les audaces... avec sa badauderie habituelle, abandonnant la sécurité du réussi 18 274 RELIQUES ET IMPRESSIONS consacré, pour courir après l'inconnu... par cette seule raison que c'est l'inconnu. Voilà donc maintenant où s'est placéle goût en musique. Personne ne recherche plus dans l'art ce qu'on doit y découvrir : l'expression morale de l'âme... par la force mélodique et harmonique, pas plus qu'on ne s'est préoccupé de Wagner, remplaçant par la gamme chromatique la gamme naturelle. Chacun allant, suivant son goût, aux flons-flons ou aux surprises, il est naturel qu'il surgisse des musiciens pour leur servir le plat du jour. Et nous trouvons, hélas ! maintenant, dans cette Allemagne qui nous a donné Beethoven et Weher, des musiciens de valeur dédaignant Mendelsohn, souriant en parlant de lui, et arrivant nécessairement à faire prendre Wagner en horreur par tous les esprits équilibrés, lorsque, dépassant les limites d'admiration ou d'enthousiasme qu'on doit avoir — je le dis franchement pour ce remarquable symphoniste — ils se plaisent à briser avec une si surprenante désinvolture l'auréole poétique des maîtres qui nous ont l'ait vivre et palpiter. En ravalant l'art à une question de mode, la secte,qui s'érige comme ayant le monopole des sensations musicales cause le plus grand tort à la musique. En la parquant dans les limites circonscrites... elle en fait un métier ! LES COMPOSITEURS DE MUSIQUE A U B E R - J'ai beaucoup connu l'auteur ont tendus vers la Résolution naturelle, attendu éperdûment dans l'excitation presque malsaine des provocations harmoniques, a conquis le Nervosisme moderne. Dans la Walkyrie, il est arrivé au summum de l'orchestration et de l'originalité instrumentale. Cependant, si j'y retrouve une patte spéciale, suivant l'expression des peintres, je n'y rencontre pas l'allure ni la poésie que j'aim.ais dans le Fligende Hollander. Le premier acte, du reste, est le meilleur à mon avis et la scène du feu au moment du - sommeil de Brunehilde ... est génialement traitée. Quant à Varcifal, je ne sais comment rendre ici l'effet que cet œuvre m'a produit. Ce n'est plus du drame lyrique et n'a rien à faire avec la musique théâtrale. 21 322 RELIQUES ET IMPRESSIONS Lorsque je l'ai eotendu à Bayreuth, j'ai ressenti des sensations analogues à celles éprouvées dans une église aux joursderecueillementetdedouleur. «Parafai, «siccn'était presque blasphémer que de parler ainsi, se déroule à la scène comme une messe, en tout cas, comme une cérémonie religieuse d'une grande intensité, et pendant la représentation on se demande pourquoi on est assis dans une stalle au lieu d'être prosterné à genoux sur les dalles d'une basilique. Le côté mystique, inspiré, sacré et biblique y est concentré sans une défaillance, et le résultat musical qui peut produire pareille illusion pendant près de quatre heures, doit placer Wagner à la tête des plus grands poètes du monde. Et cependant, après avoir dil bien loyalement ce que je pensais,qu'ilmesoitpcrmistoutefoisd'ajouterqu'ilesLl)ien malheureux pour le maître allemand de ne pas avoir senti près de lui YEsclave que le triomphateur romain avait à ses côtés pour, en le rappelant à la réalité de la vie, empêcher l'orgueil de lui faire perdre la tète sur son char de gloire. Wagner a fait trop long, et dans ses développements démesurés n'a pas su souvent garder le tact du goût. C'est généralemcnl l'échec des maîtres, habiles à dérouler, avarier, à mouventer la pensée-mère, au moyen de leurs richesses harmoniques et de leurs combinaisons infinies dont ils parent trop lourdement leurs ouvrages. Beethoven, lui aussi, — doctrinaires, signez-vous — a eu ce défaut et j'ose le dire. Mais ce modus in rébus a cependant du bon et l'œuvre de Wagner gagnerait à êt re moins allongée et plus compacte. L'avenir me donnera raison et RELfQUES ET IMPRESSIONS 388 on finira sûrement par raccourcir ses opéras, en leur assignant une homogénéité nécessaire. Ce défaut capital se fait'surtout sentir lorsque les longueurs reviennent sans raison dans une gradation de distractions orchestrales, sorte de parenthèse que rien ne réclame et qui vient — Dieu sait pourquoi — déranger trop souvent le plan et la flamme du maître allemand. Wagner, qui n'a jamais procédé que par larges touches — tout en croyant pénétrer les détails — a été complètement séduit par la mythologie allemande et y a puisé ses sujets d'opéras. L'homme demi-Dieu l'a tenté pour ses personnages de scène, comme le cuivre de l'orchestre s'est emparé de ses aspirations pour ses sonorités passionnées. Seulement sa conviction, respectable il faut aussi l'avouer, de l'importance et de la valeur de ces légendes du Nord, lui a masqué le côté enfantin ou puéril qu'on y rencontre presque toujours. Donner par exemple une romance à chanter à un Dragon de carton, qui remue la queue tout un acte, comme dans Siegfried, me paraît le comble du mauvais goût. Je m'explique fort bien du reste pourquoi Wagner a si souvent manqué de discernement, dans la recherche de la délicatesse et de l'élégance. Grâce à ses commencements assez durs, peu frotté tout d'abord aux raffinements de l'esprit, comme peu habitué aux satisfactions du bien-être, il a longtemps vécu à l'écart, mécontent, peu fortuné, ne se sentant ni beau, ni élégant, n'ayant rien du séducteur, ot froissé de ne pouvoir en jouer le rôle. Anguleux de formes, mathématicien de naissance, sachant instinctivement qu'il manquait de charme, Wagner a concentré dans son œuvre musicale toutes les 324 RELIQUES ET IMPRESSIONS Revanches que son tempérament ardent et sensuel tenait un jour à prendre. Chez lui, dans son intérieur, les portes closes, il a lâché la bride à tous sescaprices cérébraux. De là, ces fantaisies d'étoffes voyantes, ces colifichets féminins, rubans, ceintures, robes de chambre, où velours et satins sont employés dans une débauche de tons qui n'a rien dlartistique. On ne comprend pas Wagner se faisant vêtir par des Lingères, entretenant avec elles de sérieuses correspondances, portant de petits souliers aux « faveurs » multicolores, et tendant de pièces de satins roses ou bleuâtres les murs d'une maison de location, comme on a-pu le voir à Venise, pendant l'hiver qu'il a passé au palais Vendramini.Passant à sa musique, nous y trouverons le même débraillage moral. Wagner, à l'aide de ses créations mystico-lubriques, s'y est abreuvé d'idéal dans des rêves voulus d'épicurien. En procédant ainsi, il a voulu arriver à s'imposer et se faire aimer par le côté génial de sa quiddité musicale, et y a trouvé cette revanche qu'il aurait cherché en vain, s'il était resté dans la simplicité sans attraits de son aspect spécial. Tout ceci, à mon avis, explique facilement les partis pris de son système, sans excuser le côté pénible qu'il aurait pu éviter sans peine. Mais où surtout je trouve Wagner aussi déplorable que coupable, c'est dans sa prétention d'avoir fait une musique nationale allemande. Il vaut mieux pour lui garder le silence sur son attitude politique, ses tergiversations et son ingratitude vis-à-vis des souverains germaniques. Le roi de Bavière seul a échappé à son dédain, et c'était un fou. En voulant confondre l'art avec la politique, Wagner RELIQUES ET IMPRESSIONS 325 a diminué l'étendue de son vol. Sa vanité s'est laissée prendre aux belles phrases de quelques fanatiques plus préoccupés de bouleverser que de construire, et un beau jour il a cru naïvement que c'était avec des croches, des doubles-croches et des soupirs qu'on formerait à tout jamais Yunilé allemande. Il s'est pris alors au sérieux dans ce rôle de Messie et je le déplore, l'ayant connu jadis plus simple et plus digne. En tout cas, sa mort au point de vue de sa gloire et de sa place pour la postérité, est venue à temps. Discuté de son vivant, et plus discuté que tout autre — étant donnés sa nature nerveuse, entière, inégale, et son caractère qui, s'étant aigri de plus en plus, le rendait par conséquent maladroit — il eût certainement retardé son apothéose, et prophète dans son pays, ne l'aurait pas été aisément au delà des frontières. Mais le calme du tombeau a laissé refroidir les cervelles et donné au vent le temps de balayer bien des choses. L'homme a été oublié et le musicien seul s'est redressé tout d'une pièce. Les côtés radieux, gigantesques, étranges même de son œuvre sont remontés alors à la surface, tandis que la lie et les détritus dorment là où il faut les laisser. S'il avait été sage et prudent, Wagner aurait dû se dégager de l'étiquette politique de germanisation musicale — étiquette qui ne tient pas debout et n'a pas sa raison d'être — et il eût dû aussi se contenter de laisser ses admirables ouvrages faire leur chemin tout seul. Mais, malgré ses nombreuses faiblesses, ses fréquentes maladresses et ses innombrables défaillances morales, le grand maître allemand qui fut et restera une des plus parfaites expressions de l'art musical, a été définitivement consacré à la (jloire de par la gé- 386 RELIQUES ET IMPRESSIONS • Défense hospitalité que depuis sa mort tous les peuples de l'Europe ont donnée à sa musique. Les délicats et les raffinés, sans avoir à rechercher ce qu'il a pu être, ou ce que de maladroits amis ont pu faire de lui, tiendront toujours à honneur d'écouter religieusement son si intéressant orchestre, en jouissant sans contrainte de son sensualisme harmonique. Et ils rangeront à la meilleure place l'œuvre colossale de ce voluptueux mathématicien, deux mots n'allant guère ensemble, mais qui résument pour moi cette incroyable nature. Maintenant je ne puis pardonner à Wagner et à ses fanatiques leur intolérance musicale. «La source de l'Art » a coulé et coule pour tous, chacun a le droit d'y puiser suivant ses moyens ; heureux s'il y trouve ce qu'un autre n'y trouve pas. Wagner eut été incapable d'écrire le quatuor du jardin de Faust, comme Gounod le prélude de Lohen- grin ou la Walkyrie. Mais d'autre part, Wagner ne saurait faire le duo des Huguenots ni Meyerbeer la scène d'amour du Fligende Hollander. La Providence, dans ce monde, réserve à chacun sa place ; et craindre de voir son voisin parvenir à gagner la sienne, est un signe non équivoque de sentiments peu élevés. Dans les arts, il faut mettre en pratique cette courageuse devise du travailleur: « Chacun pour soi ! Dieu pour tous ! » Aimer et rechercher le beau où il se trouve, doit être le but des esprits éclairés, le parquer devient au contraire un témoignage de faiblesse et d'impuissance comparative. L'éclectisme artistique seul qui juge avec calme en planant sur le grand ensemble des travaux harmoniques, est une preuve de force, et ceux qui ne veulent pas le reconnaître sont des jaloux, des envieux RELIQUES ET IMPRESSIONS 327 ou des impuissants. Wagner aurait dû échapper à cette infirmité. UN MOT SUR L'ORCHESTRE DE L'OPÉRA DE WIEN Aux partitions du maître allemand, il a fallu créer un orchestre tel qu'il le rêvait pour Bayreuth, et nous avons eu celui de Munich. Certes il a été à la hauteur de ce qu'on pouvait attendre de lui. Mais malgré cela, Wien — à mon avis — est la ville où il convient d'entendre l'œuvre wag- nérienne. Dans une belle et vaste salle, bien assis, les yeux charmés par des décors soignés, vous pouvez alors vous recueillir et écouter avec ferveur le merveilleux orchestre de l'Opéra, le premier du monde. Composé d'artistes convaincus, de compositeurs de talent, cherchant à atteindre le mieux, sans se contenter du possible, cette brillante phalange est arrivée à des exécutions surprenantes. Militarisée à la discipline des recherches du son, des rythmes et des nuances, sous la baguette de Bichter, ceKapel- meister hors ligne, elle a su rendre l'œuvre de Wagner avec une poésie que je ne retrouve nulle part. Tout porte, tout sonne, tout pénètre, lorsque cet orchestre est bien disposé. Le quatuor est excellent, les cors de premier ordre, les cuivres les meilleurs que je connaisse. Quant aux bois — je parle bien entendu de la qualité des sons — je pourrais peut-être les critiquer. Non que les artistes qui jouent de la clarinette, de la flûte ou du hautbois, n'aient pas de véritables talents. Au contraire, ils sont bons mu- 328 RELIQUES ET IMPRESSIONS siciens et phrasent avec goût, mais-la qualité~de ces instruments et aussi, je dois le dire, \atechnique allemande, leur font produire des sons nasillards peu veloutés, souvent pénibles. J'avoue donc être surpris de ne pas voir établir au Conservatoire de Wien des classes de clarinette, flûte et hautbois, tenues par des professeurs français de l'école des Turban et des Gillet. En tout cas, il serait facile d'avoir de meilleurs instruments. J'ai souvent parlé del'insuflisance des bois dans les orchestres allemands. Les chefs d'orchestre l'avouent eux- mêmes, mais jusqu'à présent on reste dans la vieille ornière et on ne fait rien. Cependant, avec l'orchestre de Wien on peut tout entreprendre, car il joue la musique dramatique allemande et celle des ballets avec le même esprit et la même attention. Aussi suis-je toujours étonné et mécontent de voira quel point on l'égaré en dirigeant, les ouvrages français ou italiens. Rien alors n'est conservé, ni le rythme, ni la nuance, ni la couleur. Faust, dans bien des endroits est assez malmené, Carmen est souvent défiguré, et les ouvrages de Delibes, le Roi l'a dit entre autres — sauf ses ballets — restent nuageux et plus qu'imparfaits. Aussi,dans ce beau théâtre impérial, pourquoi ne pas avoir un chef d'orchestre français pour les oeuvres françaises. Wien et l'orchestre de l'Opéra l'accepteraient avec plaisir, dans un même sentiment de recherche du réussi. Lorsque derrière des Richter et des Yan, on trouve desDoppler, des Helmesberger père et fils, des Rosé, desBachrich, des Schantl, Sulzer, etc., etc., tout peut être entrepris. Une main habile, sans grever de beaucoup le budget impérial, saurait en peu de temps produire des RELIQUES ET IMPRESSIONS 329 miracles et faire de l'orchestre de l'Opéra de Wien le véritable refuge, la table d'harmonie de tous les musiciens convaincus du monde, voulant qu'on respecte la logique de leur art, et désireux de le faire échapper aux énigmatiques et équivoques interprétations que les ignorants cosmopolites acceptent couramment. KËLIQUES ET IMPRESSIONS JOHAN STRAUSS ET LA WALSE Il ne faut pas se dissimuler qu'en musique, les dilTé- rentes mesures usitées jusqu'à présent sont fort restreintes, et que nos oreilles, ne voulant pas les varier davantage, les ont adoptées telles quelles et de parti pris à leur goût et à leur compréhension. Un jour viendra peut-être où elles accepteront d'autres temps et d'autres combinaisons, non seulement sans surprise, mais probablement aussi avec satisfaction. Nous n'en sommes pas là maintenant et devons simplement nous résigner aux mouvements dont l'usage est général. Deux, trois, quatre temps, etc. Parmi ces diverses mesures, il en est une toutefois facilement monotone, je l'avoue, lorsqu'elle est employée par des organisations incomplètes, aux aspirations banales, mais qui peut aussi devenir charmante, palpitante,captivante et même pathétique sous la plume d'un maître. J'entends parler de la mesure à trois temps, delà Walse, et ne veux pas en séparer son entraînant divulgateur, celui qui en connaissant tous les secrets, a su la rendre adorable, en la montrant habilement à nous sous son jour le plus éclatant, radieuse ou spirituelle, vivante ou passionnée, RELIQUES ET-IMPRESSIONS 381 dans l'enchevêtrement de ses grâces harmoniques. J'ai nommé Johan Strauss. Bohême, pétri de Wiener lilult, aux cheveux d'un noir bleu bouclés, et touffus comme ceux d'un Napolitain des Abruzzes, à l'œil madgyare, portant bien une tête intelligente sur un petit corps qui, ne prenant pas d'embonpoint, reste jeune malgré tout en se redressant devant les années, J. Strauss est un des types les plus curieux du monde musical européen. Son père que j'ai entendu jadis (à l'époque où Lanner de son côté cherchait à rendre populaire la musique de danse), a été cependant le premier pour ainsi dire qui ait fait sortir la valse à trois temps des collines de la haute et basse Autriche et de l'Allemagne. L'ayant prise à son berceau, àl'étatdeLffl/id/iedm naïfs et campagnards, il lui a donné le relief de l'orchestre et de l'harmonie, et lui a imprimé son cachet viennois en l'implantant comme musique de concert dans la capitale autrichienne. Sa tentative a donc eu surtout le grand mérite, en habituant le public d'alors au charme de la mesure à trois temps, d'en avoir fait une sorte de propriété nationale. Et le vieux Strauss a compris en mourant que son œuvre ne péricliterait pas, car il laissait derrière lui trois fils imbus de ses principes et attachés à sa géniale conception : Jean, Joseph et Edouard. Laissons Jean momentanément de côté, et disons seulement que Joseph, qui a composé de délicieuses musiques de danses, et dont certaines valses sont des trouvailles d'ingéniosité, est mort tristement et trop jeune en Russie. Quanta Edouard, directeur actuel de l'orchestre du Wolksgarten, qui lui fut abandonné tout formé, il y a plusieurs années, par son 332 RELIQUES ET IMPRESSIONS frère Joseph, il continue à faire entendre en public le répertoire de la famille, y ajoutant parfois quelques-unes de ses compositions, qui au point de vue musical sont loin d'avoir la valeur de celles des deux autres frères. Nous voici donc revenus en face de J. Strauss, ayant le lourd héritage de son père à porter dignement, l'archet à la main. Généralement, en question d'art, les fils suivent à peine et péniblement la voie tracée par ceux qui les ont précédés et il est bien rare qu'ils ne compromettent pas bien vite la gloire de leurs parents. Johan Strauss a eu la chance d'éviter cette loi ordinaire. Ardent, passionné, nerveux, naïvement original dans son essence musicale, il me semble le voir encore à ses débuts, conduisant son orchestre, les cheveux au vent, dansant presque devant son pupitre, pour mieux accentuer les rythmes et les communiquer à ses hommes. Secondé alors par une pléiade d'artistes dévoués, habitués déjà aux formules paternelles, il pouvait tout essayer avec eux. C'est alors que les tenant comme un clavier sous son bâton énergique, nous l'avons vu entreprendre et réussir ces brusques rallentandos, ces arrêts, ces points d'orgue, où pataugent tant d'orchestres réputés habiles, et d'où il sortait triomphant sous les applaudissements d'une foule haletante, fanatisée à ses mouvements et à ses audaces. Compositeur prolifique, il nous donna à cette époque cette série de valses, de polkas, de marches, de mazurkas, dont l'allure particulière, l'odeur sui generis ont ému le monde entier, entraîné les femmes au plaisir, et intéressé aussi bien les musiciens sérieux que ceux qui n'en avaient pas la prétention. Quoi en effet de plus pastoralement RELIQUES ET IMPRESSIONS 333 reposant ou de plus amoureusement modelé qu'une valse de lui, taillée en pleine passion! Tout s'y trouve, pour le penseur et le philosophe, et tout s'y devine pour les âmes ardentes, et pour les mélancoliques aimanta se recueillir dans le rêve. Là, c'est le tumulte du peuple chantant bruyamment ses joies, les brocs de bière en main, l'ivresse des soldats au bivouac, le tapage des étudiants. Ici, c'est l'aveu du premier amour à la femme adorée, dont le souvenir vous étreint le cœur, et dont on sent encore la taille frémir entre les doigts; la description imitative des bruits de la nature, de la forêt, de la montagne, les émouvants paysages du Tyrol. Tout résonne, rien ne reste stagnant dans la musique du piquant .Viennois, esquissant aussi bien la silhouette d'une senerinen des hautes Alpes que le galbe pimpant de la grisette des faubourgs. Le schwerm pourra aussi s'y dilater à l'aise, bercé par les mélodies d'un quatuor toujours soigné, sous l'ensorcellement d'ivresses inconnues et secrètes enchevêtrées dans les entraînantes séductions de sensuelles modulations. Strauss a passé tout entier dans ces compositions et s'y est incarné. La verve, l'esprit, le charme, le cœur, l'audace, qu'on y rencontre comme une trame impalpable, font d'un simple air de danse une œuvre serrée et complète, où se trouve souvent plus de sève vitale que dans l'ouvrage de longue haleine d'un compositeur réputé sérieux. L'orchestration du maître enlace et s'impose, tantôt brillante comme au cortège d'un roi, tantôt voluptueuse et poétique comme sous l'empire tout puissant de l'éternel féminin. Toujours la forme mélodique vient remplir l'âme, sachant varier à l'infini, tout en conservant cependant sa marque 334 RELIQUES ET IMPRESSIONS de fabrique, que Wicn à juste titre réclame pour elle. Walse wiennoise, dit-elle ; Walse de Strauss, devrait-on répondre plutôt, car c'est à son populaire enfant (jûlé qu'elle doit son renom universel, cette valse magnétique, facile et habile à la fois, résumé concis et harmonique des instincts légers, « bon enfant» et pittoresques d'un peuple gai, avenant et artistique. Avec de tels éléments en main, il n'est pas surprenant de voir Strauss occuper la situation qu'il a dans son pays, et dont il est digne pour tant de raisons. Apprécié à son juste mérite, applaudi frénétiquement pour ainsi dire dès ses débuts, la gloire l'eut vite abrité de ses palmes. C'est à cette époque que je l'ai connu, lui prédisant que son tempérament musical le conduirait forcément un jour au théâtre, affirmant qu'il y brillerait d'un éclat nouveau, s'il daignait faire des opérettes et des ballets. En m'adres- sant à sa mémoire, il doit aujourd hui se souvenir que sa paresse d'alors — il ne peut le nier — lui fit rejeter en riant cet itinéraire du succès que je lui esquissais avec conviction et que, malgré tout — on n'échappe pas à sa destinée - il devait suivre plus tard si brillamment. Mais auparavant l'élégant Kapellmeister, sentant encore de faciles lauriers à récolter, voulut les moissonner à travers le monde. Appelé partout et suivi de son orchestre, il se fit entendre et applaudir aux quatre points cardinaux. Mais le temps marche. La grande Exposition du Champ de Mars, où l'Empire avec ses espérances place toute sa sollicitude, va bientôt s'ouvrir. Strauss m'annonce sa venue à Paris, et dans une amicale correspondance réclame mes 11KL1QUES ET IMPRESSIONS ;(35 avis, en me demandant de le guider un peu dans cette ville toute nouvelle pour lui. Il cherche un endroit pour y établir un concert du soir, et à un prix modique je lui trouve l'ancien Jardin des Fleurs en haut des Champs- Klysées, tout près de l'avenue. A peu de frais, on peut le rendre très élégant, très « selecl ». Non loin des promenades d'été, c'est la véritable place pour entendre dans le calme de la musique et se reposer des fatigues et du brouhaha de l'Exposition du Champ de Mars où on s'est fatigué tout le jour. Mais comme tous les artistes, Strauss n'entend rien aux affaires. Son secrétaire, M. Lévy, agissant de son côté, lui met en tête de jouer à l'Exposition même. Il me prie donc de résilier le contrat déjà l'ait avec les propriétaires du « Jardin des Fleurs », arrive à Paris, et contre mon gré s'installe le soir au Champ de Mars. Que de fois il a dû alors regretter cette décision irréfléchie, lorsqu'il jouait ses adorables valses devant un public restreint, \enu spécialement pour l'entendre, tandis que le gros, le vrai, celui qui donne des recettes, retournait en ville, exténué d'avoir piétiné tout le jour dans l'immense enclos de l'Exposition. Mieux présenté, le maître autrichien aurait eu à Paris un succès colossal, et ce n'est que dans les derniers jours de son séjour qu'il l'a vu seulement s'esquisser. Il nous en a, je crains, à tort, gardé un peu rancune. Maintenant, j'ai trop été l'ami de sa première femme, chanteuse détalent et de goût, pour ne pas prendre plaisir à l'évoquer dans cette étude sommaire. Intelligente et bonne, fine et spirituelle, elle a rendu à Strauss des services signalés au. point de vue musical. -C'ost à ses encou-. 336 RELIQUES ET IMPRESSIONS ragements qu'il doit d'être arrivé au théâtre. Elle a poussé dans cette voie son grand enfant, comme elle le nommait tendrement, ayant soin de le rendre sévère pour lui- même dans le choix de l'arrange'ment de ses compositions. D'un tact artistique parfait, elle a su toujours lui montrer ce qu'il fallait conserver ou élaguer, et l'auteur de Ple- dermans a eu en elle un précieux auxiliaire. Passant sous silence la deuxième union du maître autrichien, je veux vite arriver à la charmante compagne qu'il a eu enfin la bonne fortune de rencontrer sur sa route, et qu'il a épousée au prix de trop nombreux tracas. A cet ami devenu sauvage, inquiet, souvent méfiant, n'ayant plus confiance qu'au billard et a son verre de bière, et progressivement victime "d'un nervosisme étrange, il fallait une femme de véritable valeur. La Providence la lui a fait trouver dans celle qui désormais porte son nom. Nature énergique trempée d'acier, sous une adorable enveloppe, elle a toutes les séductions de sa race, l'œil profond et lumineux indiquant ce qu'il veut dans l'éclat de ses scintillements, et l'attrait inné des êtres naturellement élégants, dans la pondération de ses façons et de ses actes. Utile — et c'est le mot — au plus haut point à l'enfant de Bohême — et Strauss n'a pas à renier ce savoureux prestige — elle a su contrebalancer par une absolue rectitude d'humeur et un équilibre cérébral bien rare chez le sexe faible, les côtés abstraits et nébuleux du compositeur viennois. Comprenant son rôle d'Egérie avec une grande hauteur de vue, elle s'y est montrée aussi remarquable que touchante. RELIQUES ET IMPRESSIONS 337 Maintenant, J. Strauss voit ses œuvres jouées sur toutes les scènes du continent et de l'Amérique. Il est devenu lHdole du peuple viennois, en remettant à neuf pour Gi- rardi et en lui infusant du wiene Blutt le couplet de facture qu'on peut chanter sans voix. « Roi des halles », comme l'était le duc de Beaufort, il est le compositeur naturel et populaire de la Kaiserstadt. Orchestrant, si je puis m'exprimer ainsi, ce que chaque gamin delà ville sent chanter en lui. S'assimilant — peut-être à son insu — les côtés les plus vivants et les plus prime-sautiers de la vie autrichienne sous ses formes pimpantes, mobiles, impressionnables, il a eu le don de les résumer dans la walse d'actualité, impressionnante et mouvementée qui saura faire palpiter la ville entière. Comme la mousse indomptée du breuvage autrichien, comme l'éclair subit du ivits viennois, Johan Strauss a secoué la torpeur de toute une génération. Chaque jeune fille allemande a aimé sur le rythme entraînant de ses trois temps, et il n'est pas un musicien de goût qui n'ait été sous le charme de sa captivante musique. Dans sa sphère d'activité, Strauss s'est révélé un maître et si l'humanité était moins pédante, et surtout moins envieuse, elle pourrait presque se servir du mot génie pour désigner son indiscutable valeur artistique. CHANTEURS ET CHANTEUSES G. ROGER A l'époque où, à la chasse, mon poignet gauche m'était enlevé dans Seine-et-Oise, Roger le ténor, par un accident similaire, perdait son bras peu de jours après, non loin de Melun. Franc-ma<;onnerie d'amputés, confraternité de douleurs et de regrets, similitude d'exaltation musicale, firent sans doute un magnétique faisceau tout indiqué pour nous accrocher l'un à l'autre. Tant est-il que jusqu'à sa mort, je suis resté lié avec ce cœur d'or, dont le séduisant caractère artistique ne peut jamais s'ellacer de mon souvenir. Roger, par la droiture de sa nature, la culture de son esprit et l'élévation de ses pensées, est une exception qui doit servir de modèle à tous les chanteurs sérieux, épris de leur art et l'envisageant de 'haut. Je n'en vois plus guère maintenant d'artistes comme lui, sachant autre chose que pousser des sons, après quelques 340 RELIQUES ET IMPRESSIONS mois de hâtives études. Mon pauvre et regretté collègue d'infirmité eut du reste pour le soutenir dans la carrière théâtrale un puissant appoint inconnu à la plupart des artistes. Elevé au collège de Fontenay-aux-Roses avec la jeune bourgeoisie de 1X30, et brillant disciple de cette sérieuse institution, il put plus tard appuyer la passion musicale qui devait le conduire à la scène, sur une base solide dont les inébranlables fondements lui permirent, en comprenant la philosophie du drame lyrique, d'en tirer sur les planches toute la quintessence et toute la poésie. Ne se contentant pas d'être seriné pour ses rôles, suivant un usage répandu, il les créa et les façonna à sa taille, àl'aide de sa vive intelligence, de son incontestable instruction et de ses allures d'homme bien élevé. En insouciant officier de fortune, il a chanté le Brown de la Dame blanche, comme on ne le chantera plus. Gai ou tragique, spirituel ou amoureux, Roger a su se plier à tous les personnages de ses rôles, et dans le Prophète s'est révélé tragédien de premier ordre. Mes contemporains; je veux l'espérer, garderont éternellement le souvenir de la scène cle l'église où personne ne pourra le surpasser. Il n'entre pas dans le cadre de cette esquisse de retracer en détail les diverses incarnations de ce grand musicien. En citant seulement les ouvrages de Boïeldieu et de Meyerbeer, j'ai tenu à indiquer sommairement les deux * grands succès de Roger, ceux où avec les Huguenots se sont développées à l'aise toutes les ressources de ses cordes vibrantes, et constater, une fois de plus que son foyer incandescent pouvait, suivant sa fantaisie pétiller comme un feu de joie, lancer de brillants éclairs ou in- RELIQUES ET IMPRESSIONS 341 cendier toute une salle surchauffée. Emu en chantant, ne faisant jamais du métier, il s'est dépensé sans compter, et a voulu réellement sauver Valentine de la Saint-Barthélémy, chaque fois qu'on donnait l'ouvrage du maître allemand. Son charme et son ardeur communicative ont, pendant bien des années, animé l'Opéra-Comique et dégelé l'Opéra où on ne pontifiait pas encore, comme c'est l'habitude actuellement. Le regretté ténor était surtout un idéaliste, et la cohorte d'imprévoyances et d'enthousiasmes le suivant partout dans ses caprices ou ses bonnes actions, il n'a jamais eu idée de la vie pratique. Son mariage même a été une surprise, lui donnant sans doute à la fois une fortune et une compagne touchante et dévouée, mais cependant un artiste de sa trempe aurait dû l'éviter à tout prix. 11 est certes loin de ma pensée de porter un jugement sévère sur l'excellente madame Roger, bien plus âgée que son mari ; toutefois, au point de vue de la carrière du grand chanteur et de l'indépendance qu'elle nécessite, cette union lui a été fatale. Le serrant étroitement d'une alîec- tion absorbante, elle a souvent paralysé toute la géniale spontanéité du caractère du chanteur, et par insouciance ou légèreté l'a aidé à gaspiller de respectables revenus, sur lesquels il a trop compté en dehors de ce qu'il aurait pu tirer de son beau talent. Etouffé par cette existence matrimoniale et une affection inquiète et maternelle, partant, je tiens à le dire, d'un sentiment élevé, Roger invalide et dont le professorat avec quelques sages économies devait assurer une belle existence, a été entraîné chez lui à donner des soirées, à dépenser plus qu'il ne 342 RELIQUES ET IMPRESSIONS convenait, et avec ses instincts de grand seigneur, il en a eu aussi les prodigalités. D'une éducation parfaite, d'une virile énergie et d'une rare honorabilité, le grand chanteur a été pour sa femme d'une inaltérable bonté, et quand parfois elle l'impatientait, il a toujours eu le bon goût de donner à ses bouillonnements intimes la formelaplus indulgente et la plus modérée. Bon et aiïable pour tous, il fit nécessairement beaucoup d'ingrats; et un enfant qu'il avait adopté et élevé, avec une constante sollicitude, l'a abreuvé de chagrin dès qu'il est parvenu à l'âge de raison. Roger dut même l'abandonner complètement sans pouvoir le ramener au bien. L'estime profonde que j'avais du caractère de l'élégant ténor m'a incité jadis à lui servir de témoin dans une affaire qu'il eut à Bade, affaire d'où il sortit, bien entendu, à son honneur, et que je pus arranger à la satisfaction des parties. Pour accepter ainsi ce mandat d'un comédien encore en activité, il fallait — sautant hardiment par-dessus des préjugés que je ne défends ni n'attaque — aimer l'homme et l'apprécier à sa juste valeur, en le dégageant entièrement de son côté théâtral. Avec Roger on pouvait se laisser aller, car d'avance avec lui on était certain de suivre une ligne droite, bien unie, et jamais encombrée de souillures d'aucune sorte. Jeune de cœur, enthousiaste d'esprit, s'assimilant à la musique étrangère comme à la nôtre, il acompris tout le charme des mélodies de Schubert et l'a révélé aux Parisiens suivant la tradition germanique. Il est le seul Français ayant eu l'audace d'affronter la scène allemande et d'y chanter dans cette langue si peu faite pour nos go- RELIQUES ET IMPRESSIONS 343 siéra latins. Il récolta, du reste, pour récompenser ses efforts, de nombreux et glorieux lauriers et a laissé une légende au delà du Rhin. Grâce à son côtééruditet à cette curiosité d'instruction — le propre des êtres doués — Roger, en accomplissant ce tour de force, s'est placé d'emblée à la tête dos chanteurs de son époque. Comme professeur, lorsqu'il dut forcément quitter l'Opéra — où sa voix ne se trouvait plus à la hauteur de ses illusions, car il était un naïf — il a formé d'excellents élèves dont les noms ont marqué depuis sur nos scènes lyriques. Toutefois je lui reproche d'avoir trop poussé les voix. Styliste d'école, mais cependant peut-être trop entraîné par une fougue personnelle qui l'a vieilli et usé avant l'âge, il a parfois entraîné ses élèves dans une voie dangereuse en développant chez eux l'exagération de la passion au détriment de la pureté vocale. Malgré ces innocentes réserves, la classe de Roger n'a pas été remplacée, et le vide de sa disparition est encore à combler. Chaque année, àlafin de l'hiver, ce fidèle ami m'amenait la crème de sesdisciples, et j'avais alors chez moi un royal concert, dont il faisait tous les frais. Heureux de leurs succès, il se réjouissaitingénument des applaudissements qu'on ne marchandait pas, et la façon dont il s'y prenait dans ces occasions avec moi rehaussait le côté courtois de sa périodique galanterie. D'une amabilité presque féminine dans ses rapports habituels, câlin, prime-sautier, plein d'une humour de bon aloi, j'ai de lui une série de charmants billets remplis d'une verve dont il avait la spécialité. J'ai souvent passé, avenue Frochot, d'adorables soirées à l'entendre chanter, £44 RELIQUES ET IMPRESSIONS ■g • et des après-minuit à souper trop bien, hélas! pour sa bourse. Hospitalier à l'excès, il aimait le réussi el y parvenait sans efforts. Une fois, je me souviens -qu'ayant admiré les mignonnes fourchettes piquées sur des fraises colossales et formant une élégante pyramide au milieu du buffet, je lui en fis compliment. Roger avait rapporté cette mode d'Angleterre, et n'y attachait aucune importance. Mais huit jours après, il faisait venir de Londres une boîte de ces amusants ustensiles, et la déposait à ma porte avec un mot, comme il savait les écrire, pour me les faire accepter. Depuis je les ai gardés pieusement. En prenant des années, sans s'habituer à ce pénible avant-bras de bois qui paralysait sa grâce native, Roger s'était peu à peu assombri. Plus tard, les affaires du professeur ont mal marché, tandis que la ruine avançait à pas de géants. Voyant alors tout s'écrouler autour de lui, après avoir trôné dans l'indépendance de la fortune et vécu uniquement du feu sacré qui alimentait son tempérament musical, le grand chanteur a été terrassé, et s'étant trop dépensé, il est mort à la peine. Je ne connais rien de plus navrant que la courageuse et affectueuse lettre qu'il m'adressait à la campagne quelque temps avant de disparaître pour toujours. En lisant entre les lignes, n'est-elle pas déchirante? ■ « Mon cher comte et ami, VOUS avez dû bien vous étonner d'un si (sic) silence aussi prolongé. Je suis malade, mais bien malade, on ne me voit plus nulle part, j'ai peine à rassembler quelques idées ensemble, et pourtant il ne faut jas que cela se divulgue, car il faut que je RELIQUES ET IMPRESSIONS 345 travaille encore. Une sorte de .diabète dissout mes éléments de force physique et morale, l'hypocondrie marche à la suite, je suis triste, jaloux de tout le monde, d'abord ma maladie m'empêche de prendre, de prendre (sic) tout ce qui est bon, sucré, récréatif; plus de gaîté, plus de Champagne entre amis, et je m'aperçois que je répète mes mots : signe de gâtisme. Vous me direz : chacun ses ennuis! Qu'est-ce qu'une certaine ***, un peu*", qui sedit fort amie de madame de et qui voudrait m'entraîner chez la petite adverse, vous comprenez comme j'ai reçu la proposition. Un jour que vous pourrez venir à Paris, passez chez moi un mardi ou un samedi de deux heures à cinq heures. Rebel et Benthow chantent... Belles voix ! » A vous, triste mais toujours bien affectueux. » G. Roger. » 1 3 juillet. » Nous nous sommes réunis quelques-uns pour orner la tombe du Raoul des Huguenots. Depuis, je rfai pas eu le courage d'aller voir si le buste était ressemblant, la physionomie mobiledu regretté ténor n'étantpas de celles que la sculpture réussit généralement. Mes sentiments personnels font peu de cas, du reste, de ces glorifications posthumes. Le monde artistique ayant à honorer un de ses plus illustres représentants devait évidemment lui rendre ce dernier hommage, et il a bien fait. Quant à moi, en perdant Roger j'ai perdu un ami, et le monument secret qui lui convient et que j'ai construit à sa mémoire, est placé dans mon cœur au bon endroit. 346 RELIQUES ET IMPRESSIONS G . D U P R E Z Celui-là aussi, je tiens à le compter au nombre de mes amis. Mieux charpente, plus résistant, moins songe-creux que le regretté Roger, il a su résister aux fatigues d'une longue cl brillante carrière ; et le souvenir de sa personnalité accusée restera éternellement gravé dans le livre d'or de l'Opéra. Rond, prime-sauti'er, aimable convive, cœur chaud, allant droit devant lui dans la sécurité de sa bonne santé, se riant des années et les dominant, Ruprez a pu sans doute faire des jaloux, mais quant à lui, l'envie n'est jamais entrée dans son cerveau équilibré. La légende se plaît à nous donnera entendre que Nourrit, désespéré, s'est suicidé lorsqu'il a appris ses éclatants succès au théâtre. Je ne peux et ne veux pas y croire, étant certain qu'à l'occasion le maître du récitatif scénique se serait jeté à l'eau pour le sauver. Rien de mesquin n'a germé dans la tête de notre valeureux ténor et il a noblement marché dans la vie à l'aide de cette pondération parfaite dont les honnêtes gens ont seuls le secret. Alerte, impressionnable, productif et persévérant, il s'est créé lui-même de par la volonté d'un travail constant, et est arrivé au but à la force des poignets. Sa petite ' HELIQUES ET IMPRESSIONS »1 taille, un certain air rébarbatif accru aux lumières de la rampe, ont été évidemment contre lut dans sa carrière artistique, mais il a tant et si bien fait qu'une fois devant le public, il le forçait à oublier ses défauts physiques, tant il savait les charmer par sa belle diction. Rossini a trouvé dans son tempérament d'inappréciables éléments de succès et Guillaume Tell — le vrai cheval de bataille de notre impétueux ténor — a été pour lui le plus beau fleuron de sa couronne de compositeur. Prononçant en chantant d'une admirable façon, Duprez est le premier — peut-être le seul — ayant donné au Récilatif\e relief que le musicien en attend, et dont malheureusement les artistes négligent de faire ressortir l'importance, pour se réserver uniquement aux mélodies. Esclave scrupuleux des paroles, indiquant respectueusement toutes les intentions du poète et du compositeur, il s'est parfois révélé sublime par l'accentuation acérée qu'il savait donner aux diverses situations du poème. Qui ne se souvient d'avoir frémi des pieds à la tête au moment où, brûlant les planches, il attaquait et le récitatif précédant iïÂltorf les chemins sont ouverts, et ce frénétique Appel aux armes, que, comme fanatisé à sa mission de patriote, il entonnait, bondissant en scène l'épée à la main en demi-dieu des temps héroïques. Ce sont là des émotions qui ne s'en vont pas de la mémoire. Duprez doit être surtout envisagé comme un ténor dramatique, et l'élévation qu'il a su donner aux côtés tendres de ses rôles n'a rien à faire avec la préciosité employée habituellement par les chanteurs ayant la même qualité de voix que la sienne. Procédant par touches, 348 RELIQUES ET IMPRESSIONS comme les grands coloristes, il a établi la Passion au théâtre par des formules plus âpres, plus viriles, moins maniérées, moins efféminées. Il lui a donné une articulation spéciale, indomptée, et quand il lui a plu d'être charmeur dans l'épanouissement amoureux de ses sonorités, on a toujours senti le mâle. Duprez, dont le talent a si bien phrasé tout ce qu'il a eu à chanter, aurait à mon avis interprété Wagner magistralement. Sa voix chaude, nourrie, convenait au vaisseau de l'Opéra, dont elle caressait les frises le plus élevées, comme les rangs les plus éloignés de l'orchestre. Au temps où je recevais au boulevard Maillot, je le voyais alors assez souvent chez moi — pas autant certes que je l'eusse désiré — car dans l'intimité c'était le plus aimable des hommes, et son esprit charmant égayait nos repas artistiques. Bien Français, Gaulois de bonne compagnie, avec une arrière-pointe de finesse caustique cachée sous une bonhomie naturelle, dépensée sainement, il a, je crois, chanté chez moi pour la dernière fois de sa vie. Un soir, où après dîner entre musiciens, on parlait un _ peu de son brillant passé, la conversation vint à tomber sur la Juive. Il n'y résista pas, et bientôt debout près du piano, il nous en dit la Vaque avec une allure si étrange, si inspirée, que malgré la naturelle insuffisance de sa voix — il n'avait plus vingt-cinq ans — il produisit un effet colossal. C'est qu'il venait de chanter avec son âme élevée, son brave cœur, ses plus chers souvenirs; convaincu, il ( s'était montré vrai et nous avait enveloppés de son étince- lante autorité musicale. Compositeur à ses heures,Duprez a beaucoup écrit — peut-être trop — et il ne m'en voudra HELIQUES ET IMPRESSIONS 349 pas de le lui dire. Cependant, il y a dans sa Jeanne d'Arc un certain souffle qui ne s'apprend pas à l'école. Ingres préférait un compliment sur son talent de violoniste que sur sa valeur de peintre. Mon vieil ami est peut-être du môme avis. Qu'il me pardonne toutefois de ne voir en lui que le premier de nos ténors dramatiques français. Son lot, en résumé, me paraît assez beau, et il aurait mauvaise grâce de se plaindre. Du reste, comme les résolus de sa race, il a été dans son essence de toucher à tout. Il a été chasseur, propriétaire — campagnard, professeur — et excellent professeur, — chef d'école dont les solides traditions sont suivies maintenant par son fils Léon, que nous aimons et apprécions à sa juste valeur — puis enfin maire de la commune de Val- mondois ! Instruit, causant librement sur tous les sujets, s'assimilant avec facilité ce qu'il ignore, il a pu — plus heureux que le pauvre Roger — abriter sa vieillesse d'un modeste toit, trop modeste peut-être pour un tel maître, mais qui, du moins j'ose l'espérer, a chance de ne pas s'écrouler sur lui, comme cela fut le cas pour notre pauvre ténor manchot. Duprez, lui aussi, m'a fait quelquefois la galanterie de conduire chez moi ses élèves les plus marquants. Il s'en est suivi parfois d'intéressantes soirées musicales, dont l'honneur lui revient entièrement. Comme il n'entre pas dans le cadre de ces silhouettes artistiques de pénétrer dans les détails d'une biographie analytique, j'ai tenu seulement à tracer à la sanguine le galbe attrayant du glorieux chanteur. Je ne veux pas toutefois le .quitter encore sans crayonner une petite aventure, bien faite selon moi pour le montrer dans toute la candeur 350 RELIQUES ET IMPRESSIONS de sa bonne humeur et de sa spirituelle simplicité. C'était, je crois, au printemps. Je venais d'arriver, accablé de chaleur, à la porte du petit hôtel de la rue Con- dorcet, et tout en m'épongeant de mon mouchoir, je m'étais engagé dans les méandres des corridors de la maison à la recherche du sympathique professeur, pour lui serrer la main avant de quitter Paris. A travers un silence complet, et un peu perdu, je l'avoue, j'entr'ouvre au hasard sur ma route, de nombreuses portes sans rencontrer âme qui vive. Enfla, tout au bout de la demeure, dans un recoin à moi inconnu, j'avise un bouton de cuivre que je pousse instinctivement, et me voilà dans une petite pièce carrée, dont un des angles m'était complètement caché par un piano élevé. Machinalement, je me dirige alors vers l'instrument, et machinalement aussi, me dressant sur la pointe des pieds, je cherche à plonger par-dessus, sans trop savoir pourquoi, puisqu'il était muet et que la pièce vide, aux persiennes presque fermées, semblait plongée dans le même mutisme. Quelle ne fut pas toutefois ma surprise en apercevant, de l'autre côté de la barricade à cordes, mon brave Duprcz, assis ou plutôt renversé sur un canapé bas, le gilet ouvert, haletant, couvert de sueur, l'oeil attendri par la hauteur du thermomètre, et sans doute un peu aussi par deux aimables jeunes iilles dont il était flanqué sur ce même canapé, et qu'il soutenait paternellement de ses deux bras, dans une pose pastorale et bonhomme d'une haute saveur. « Ah ça! mon bon ami, que faites-vous donc là? » lui dis-je un peu naïvement. « Mais je donne ma leçofl », reprit-il gaiement, « et HELIUUES ET IMPRESSIONS 351 vous arrivez au bon moment, car elle vient de finir». Si je me suis permis de citer cette petite anecdote, ne touchant en rien à l'honorabilité ni aux mœurs de Duprez, c'est que n'y voyant pas malice, le vieux chanteur a été ce jour-là, avec ses élèves, ce qu'il a toujours été dans la vie : un homme sans artifices! Il a eu chaud, a trouvé à ses côtés deux gentils minois, et comme il aimait le réussi, il n'a rien trouvé de mieux, dans la simplicité de ses agissements, que de les faire reposer sur le même canapé à l'ombre de son prestige de ténor à succès. Quel est donc Y ut de poitrine actuel qui oserait lui jeter la première pierre? Il n'en est pas ayant le bras assez fort pour pouvoir la lancer par-dessus le mur de ce beau jardin moral où notre grand artiste français passe ses dernières années de vieillesse, au milieu des nombreux lauriers dont nous avons parsemé ses massifs touiïus. 352 'RELIQUES ET IMPRESSIONS CURIONE — LA PASTA ET L'ÉCOLE ITALIENNE Mon père, qui aimait la musique et était agréable chanteur, m'a élevé dans la vénération de la diction vocale, et l'horreur de la voix de stentor manœuvrée par un maçon quejconque ayant à peine six mois de leçon. Il est vrai qu'à l'époque de sa jeunesse on apprenait l'art du chant pendant des années entières avant d'oser se présenter au public. Maintenant — comme il faut vite gagner le plus d'argent possible pour solder le professeur impatient — c'est différent. Le chanteur quitte promptement l'école, à peu près dégrossi, et cahin-caha affronte les planches et le jugement d'auditeurs qui, n'ayant du reste aucunes notions artistiques, se contentent généralement de lui. En disant « quitte l'école », suis-je dans le vrai, et existe-t-il réellement encore une école? Nous rencontrons bien encore par ci par là quelques professeurs... âgés (hommes et femmes) se souvenant des virtuoses du passé et s'elïor- çant de les faire imiter à leurs élèves, quelques rares tempéraments, cherchant le mieux d'instinct, épris des traditions, d'un goût naturel inné, recueillant avec soin les avis et les conseils des anciens, et arrivant pour ainsi dire sans RELIQUES ET IMPRESSIONS 353 leçons et sans institutions à copier presque ce style que jadis on suçait inconsciemment dès l'enfance au commerce des maîtres chanteurs italiens. Alors, léchant était un art,et les célébrités de la Péninsule l'avaient poussé à ses dernières limites. Dans ce temps-là Taquinardi pouvait dire à un de ses élèves atteint de strabisme : Mon cher, ze té dis d'ouvrir la housse et tu lousses ». C'est qu'en effet pour chanter on tenait à faire ouvrir la bouche, et ce mouvement si indiqué et si simple d'apparence est pourtant passé désormais â l'état de légende et mis de côté. Le chanteur actuel, devenu une denrée cotée, n'a plus rien de l'artiste comme l'enten daient les Italiens, et comme le rêvent les compositeurs. Désormais on accepte l'a peu près — jadis on exigeait la perfection. Si, pour être exact il faut constater la négligence d'il y a cinquante ans dans le jeu théâtral du chanteur sur la scène, par contre l'émission de la voix préoccupait les professeurs au plus haut degré. On savait filer des sons en évitant les intonations de gorge ; les passages de registre, se fondant sans surprise, s'acquéraient par l'étude à une école magistrale. Trilles et vocalises — savonnées presque toujours maintenant, et nécessitant un travail long et assidu où le gosier devenait progressivement malléable — s'apprenaient à ces admirables cava- tines rossiniennes écrites pour développer la voix des chanteurs. Quoique ce genre de musique me laisse froid au point de vue de la composition et des tendances, je dois avouer néanmoins que comme exercice vocal dans le but de former des artistes, on ne peut imaginer rien de mieux. La grâce, l'accentuation, les nuances, servaient alors de 23 354 RELIQUES ET IMPRESSIONS base à la grande école dont j'ai s, u encore le bonheur d'en - tondre les rares survivants : Rubini, Tambourini, La- blache, Ronconi, la Persiani, la Grisi, Mario. Quelle surprise éprouverait cette phalange des ultimes dépositaires de l'art italien, en écoutant leurs successeurs modernes se lancer, avec autant d'imprévoyance que de maladresse, dans les difficultés des anciens maîtres à cavatiue. Il est vrai toutefois d'ajouter qu'alors les orchestres étaient moins nombreux, accompagnaient avec plus de soin, et que le répertoire affectait une naïveté d'orchestration dont on ne se contente plus aujourd'hui. La musique moderne, par le fait l'ennemie des notes filées et de la mélodie soutenue, a détruit l'art du chant au détriment de l'instrumentation. Parlant, plus de tradition, plus de Conservatoire et ceux et celles qui savent chanter encore, ne peuvent résister longtemps aux sonorités orchestrales. Actuellement, on exige spécialement la force et l'éclat, afin de pouvoir résister dans la mélopée à la mode aux combinaisons des symphonistes contemporains. La voix insensiblement, est devenue un complément, un instrument de plus à ajouter à l'ensemble harmonique, tandis qu'autrefois elle asservissait l'orchestre à un rôle tout différent. Certes, je me sens invinciblement-portc vers les grands accents de Wagner, et le mouvement musical de cette partie du siècle est incontestablement d'un puissant intérêt; mais il est bien dommage qu'on n'ait pas conservé la vieille école de chant, ses chanteurs et son répertoire, côte à côte avec le drame musical tel qu'on l'entend de nos jours. En Italie, même, il n'existe plus maintenant de RELIQUES ET IMPRESSIONS 355 souvenirs de cette belle époque. Verdi — à son insu, j'en ai la conviction — a porté un coup fatal aux chanteurs de son pays ; ses sonorités, la violence de son orchestre ont brisé les voix. Ecrivant souvent trop haut, il a, dans ses partitions, assigné aux chanteurs une situation phonique complètement en dehors de celle que l'ancienne écale donnait à leurs voix. Et si, parfois encore, on rencontre dans la péninsule quelques oiseaux épars capables d'interpréter Rossini, on trouve en revanche une pléiade sans nombre de demi-talents destinés à tout chanter avec la même insuffisance. En France, j'ose avancer — toute proportion gardée — qu'à l'heure présente et plus qu'autre part, nous possédons un lot respectable d'artistes sachant chanter. Ayant pour s'exercer la collection complète des opéras-comiques, mélodiques et charitable»— si je puis m'exprimer ainsi — et à leur disposition des théâtres pour se produire, ils ont été à même, après avoir appris leur art, de leconti- nuer dans des conditions possibles. Nous aurons, du reste, à citer plus loin les excellents professeurs et les élèves de mérite que ces éléments spéciaux ont pu conserver au service des études vocales. Toutefois, ils sont fort clairsemés et noyés dans la masse des nullités enseignantes et des disciples incapables. -jCeux-là sont les propagateurs du chant à bouche fermée, du chevrotage de la voix mal assurée, de l'émission rauque du gosier; ils ont fait accepter les notes de tête, le maniéré de la diction, la prononciation incorrecte et pâteuse, la mollesse de l'accentuation oii tout semble lié, la précipitation des mouvements, les respirations tronquées et les traits éclopés. 356 RELIQUES ET IMPRESSIONS Faisant d'un baryton un ténor, d'un raezzo-soprano un soprano-sfogato, le professeur moderne, aussi bien à Paris que dans le reste de l'Europe, n'a aucune idée de la tessiture des voix, et ne développant chez les étudiants que la puissance du son, les déplace en les forçant, de telle sorte qu'elles cassent en peu de temps. Et le jour où les générations qui nous suivent voudront entendre un chanteur suivant l'évangile de la vieille école italienne, • ils n'auront plus ni maître pour le former, ni tradition pour le guider. J'ai eu la bonne fortune d'accompagner un soir le vieux Rubini, à Venise, chez madame la duchesse de Berry, et une autre fois Tambourini aux eaux de Plombières, — voilà des chanteurs — et les avoir entendus, ce sont des régals dont on se souvient. Il m'est arrivé en 1860 une petite aventure musicale pleine de saveur et d'imprévu dont la souvenance me réjouit encore. A cette époque, j'habitais au bord du lac de Côme une villa louée à la veuve du grand éditeur milanais Ricordi. Ma respectable propriétaire avait réservé, dans Tassez grand jardin de l'habitation, un petit pavillon où elle demeurait avec un vieux locataire. Ce grand octogénaire, sec comme un parchemin, et sifflotant tout le long du jour dans les allées de la propriété, m'intriguait d'autant plus que chaque fois qu'il entendait mon piano, il se plantait devant la fenêtre pour m'écouter, en dodelinant de la tête d'un air satisfait. Au bout de huit jours, naturellement, nous nous connaissions comme de vieux amis de trente ans ! Cet aimable vieillard, nommé Curione, doit être rangé parmi les derniers ténors de la grande école italienne. Successeur du fameux RELIQUES ET IMPRESSIONS 357 Garcia, il avait hérité des secrets de sa maestria et, comme pour le chanteur espagnol, Otello, jadis, avait fait son succès. Dans ma petite thébaïde lombarde, je venais donc de faire une trouvaille, et chaque soir sur la terrasse, en fumant des cigares avec ce noble débris rossinien, nous parlions pendant des heures entières de ces grands artistes de l'éblouissante période, éclipsés pour toujours. Je voulais sans cesse le faire chanter, mais il s'y refusait obstinément, se bornant à un imperceptible sifflage, dont il se contentait, lorsqu'il tenait à m'esquisser une mélodie de son passé glorieux. Un jour, vers la fin de l'été, comme j'étais assis avec lui au bord de l'eau, à demi assoupi dans un doux farniente, je vis arriver de loin une bonne et grosse paysanne, à ventre proéminent, pieds nus dans de gros sabots, vêtue d'une robe de laine brune, ornée d'un tablier de cotonnade bleue, coiffée d'un chapeau do paille jauni par le temps, d'une ampleur démesurée, et portant à son bras un panier d'osier évidemment noirci aux rainures par l'usure du service, et rempli à déborder de carottes insolentes, de poireaux vaniteux, de navets et de choux plantureux. La bonne femme avait les mains calleuses d'une travailleuse, et de chaque côté de son visage clérical, gras et onctueux, d'où sortaient deux yeux perçants, s'échappaient quelques folles mèches de cheveux gris, voltigeant en désordre au hasard sur une collerette aussi négligée que le reste de la toilette. Je maudissais déjà la marchande de légumes, dont la soudaine apparition venait interrompre notre contemplative tranquillité, lorsque je ■vis Gurione se lever et allant droit à elle lui serrer la 858 RELIQUES ET IMPRESSIONS main avec effusion. A la façon aisée dont la vieille femme répondit à l'étreinte de l'ancien ténor en revenant gaiment vers moi tout en causant avec lui, j'eus la secrète intuition qu'il fallait à mon tour abandonner ma chaise. — « Signor Conte, me cria Curione fout en avançant, permettez-moi de vous présenter à notre grande prima-donna italienne, à ma chère partenaire des temps héroïques, à ma voisine et amie, l'inimitable madame Pasta. » Ainsi, cette maritorne à abdomen étrange, c'était la Pasta dont mon père ne prononçait jamais le nom sans frémir. Cette conladine au costume inénarrable par le détail, c'était cette femme irrésistible qui jadis avait tenu l'Europe suspendue à ses lèvres et dont le sourire fit perdre la tète à toute une génération de Don Juan, représentés à mes yeux par les quatre-vingts ans parcheminés du brave Curione? Après avoir salué comme elle le méritait la grande artiste, nous nous installâmes tous les trois au frais sous lavérandah. Le locataire de la mère RicordPchanta mes louanges dans tous les tons possibles; en tous cas, grâce à lui, la Pasta sut de suite que j'adorais la musique et avais été élevé par les miens dans l'admiration platonique de son beau et incontestable talent. Bref, pour abréger les détails, la bonne grâce de la prima-donna, sans prétentions comme sans préjugés, et que j'ignorais demeurer sur le lac dans sa belle villa si près de nous, eut bien vite raison de ma première et rustique impression. J'oubliais promptement près d'elle et les pieds nus dans les sabots de la jardinière enragée, et le panier graisseux de la cam- RELIQUES ET IMPRESSIONS 339 pagnarde mal peignée. Bientôt une fantaisie subite me passant par la tête, devint vite une implacable obsession, et j'avoue avoir mis tout en œuvre pour la satisfaire : je voulais entendre la Dcsdemona de la création!!! Faire chanter une femme de soixante-dix ans, n'était guère facile, et cependant, malgré toutes ses résistances, quoiqu'elle m'ait affirmé qu'il y avait quarante ans que la musique et elle étaient brouillés, secondé aussi, je dois le dire, dans mon insistance par le brave Curione ( dont l'amitié venait aimablement à mon secours, je l'entraînai presque de force en la tirant parles bras vers le salon entr'ouvert. « Mais je ne puis plus faire un son », criait-elle, en se rejetant en arrière sans lâcher le fameux panier. «Et vous Curione », ajoula-t-elle gaiement, « vous ne savez plus que si filer. » Alors, voyant que mon échafaudage allait s'écrouler, je n'hésitai plus et me mis à ses genoux, en baisant sa grosse main déformée comme si c'eût été celle d'une duchesse. « Au nom de mon père, votre grand admirateur», lui dis-je d'une voix qui sembla la toucher, « fredonnez au moins le duo d'Otello avec notre ami. Nous sommes seuls, personne n'écoutera, je vous jure le secret, et nous avons le mystère. N'y a-t-il pas de quoi tenter la Pasta ? C'est en réalité une bonne action que je demande à la dernière chanteuse de la grande école, italienne. Elle ne peut vraiment refuser une obole à un passionné de l'art demandant la charité à ses pieds. » Avec une bonhomie sans pareille, elle sourit tout à coup à mon discours et dans le regard de cette vieille tête presque grotesque, il y 360 RELIQUES ET IMPRESSIONS eut un éclair me donnant dans une seconde la révélation de tout un passé triomphant. « Eh bien, Curione, on ne peut lui « résister », reprit-elle simplement, « ça sera drôle ». Et comme instantanément je m'étais assis de- vantle clavierdupiano, elle entama d'emblée avec le ténor le duo de Rossini. Dire que cette curieuse production musicale fut parfaite et d'une grande intensité —étant donnés les moyens que la nature laissait encore à ces deux invalides de l'art, - serait sûrement inexact, mais en tout cas je puis affirmer que la diction et le style m'éblouirentcomplètement. A vingt pas sans doute on aurait eu peine à les entendre; les sons légèrement clievrotés étaient plutôt l'écho éloigné des radieuses sonorités que les sonorités elles-mêmes. Néanmoins, cette douceur vocale d'êtres affaiblis et usés, accompagnée pieusement avec la pédale douce, dans la petite pièce calme et solitaire, avait un charme exquis. Les deux grands artistes, pris à ma sincère émotion, se laissaient gagner au trouble des ondes sonores, et au milieu de ces reflets intermittents qui voulaient bien encore scintiller au gré de mes prières, il y eût plus d'une étincelle dont le côté génial m'émut et me remua profondément. A la fin du morceau, — tandis que Curione à qui j'avais serré la main essuyait une larme furtive — la Pasta m'ouvrait ses bras, et dam, sans y prendre garde, nous nous embrassâmes comme on s'embrasse à vingt ans. PIANISTES SCHLOTZER Lorsque, en rêvant, je revois le passé, à cette époque où, entouré d'artistes, je me sentais enveloppé de musique, dans une atmosphère d'harmonies et d'émotions, le souvenir des maîtres du piano qui m'ont alors impressionné me revient bien souvènt à la mémoire. Sans être fanatique de l'instrument aux touches d'ivoire, je dois cepen - dant proclamer qu'il est le seul à la portée de tous pouvant résumer la pensée musicale. Cet intelligent réducteur, lorsqu'il se sent dominé par un maître, peut à son heure séduire et émouvoir. C'est l'ami de la solitude, le consolateur de bien des amertumes, le premier conli- dent de l'improvisateur. On ne le trompe pas, et c'est lui qui reçoit le meilleur du poète. Assis près de sa table d'harmonie, en fumant un cigare, que de bons moments e lui dois, lorsque je le sentais chanter et vibrer sous les 302 RELIQUES ET IMPRESSIONS doigts habiles de certains virtuoses, doublés de musiciens ! Je me souviens encore d'adorables soirées se prolongeant bien avant dans la nuit, lorsque, avec quelques amis, nous entourions Schlotzer, s'enivrant lui-même au piano de ce qu'il nous jouait. Bibliothèque musicale, on n'avait qu'à le feuilleter pour retrouver tout ce qu'on aimait de l'art charmeur, et à ses côtés nous avons souvent gagné le lever du soleil. Avec quel style, quel art, quelle maëstria et quel toucher il attaquait la Grande Polonaise de Chopin, que personne n'a interprétée de la sorte. Ayant l'envergure de Rubinstein, mais plus pondéré, plus sûr de ses basses et moins sauvage, il possédait toutes les séductions du Slave, caressait le son et retendait voluptueusement dans l'espace avec une recherche de recueillement toute spéciale, qui font — à mon avis — de cet exécutant, un artiste hors ligne. Ne se précipitant jamais dans les sonorités, son jeu sobre, réservé et mouvementé à la fois, tirait de l'instrument tout ce qu'on peut en attendre, et il chantait et phrasait comme un maître italien. RELIQUES ET IMPRESSIONS 3G3 PLANTE La première fois que j'entendis Planté, c'était à Nice, chez madame lacomtesse deC... Je me méfiais d'avance — pourquoi le nier — de son jeu. On m'affirmait qu'il état sec, sans couleur, doctrinaire et genevois. Mais la façon dont, avec Servais — le violoncelliste mort hélas maintenant — il entama la Sonate de Rubinstein pour piano et violoncelle fut pour moi une révélation. Jamais je ne l'avais vu entamer ce train-là. C'était brillant, pimpant, net, vigoureux, ardent. Rien.ne restait dans l'ombre, tout sortait à sa valeur, malgré la rigoureuse exactitude de la note à travers l'allure endiablée du morceau. Je restais donc émerveillé. Plus tard, je retrouvais le grand virtuose à Pau, où il vint jouer au théâtre à un concert de charité. Et je ne puis oublier la bonne grâce avec laquelle il me plaça dans une loge d'avant-scène du rez-de- chaussée, pour pouvoir l'entendre à mon aise. « Là, du piano, je pourrai vous voir tout le temps, » me dit-il, « et cela me plaît. » On ne pouvaitêtre plus gracieux. En effet, Planté — je puis presque l'affirmer — joua ce soir- là plus pour moi que pour la foule, et ses yeux, en ne quittant presque pas les miens, purent en tout cas y lire 884 RELIQUES ET IMPRESSIONS l'effet prodigieux qu'il me produisit. Assis, enthousiasmé, au fond delà loge et voisin, par parenthèse, delà doyenne des faiseuses de romances, Loïsa Puget — je l'écoutai religieusement. Force, rectitude, douceur, sentiment exact de la mesure, netteté absolue dans le rendu de la pensée des classiques, Planté sembla dédaigner les difficultés. C'est avant tout l'homme des concertos avec orchestre, donnant à ceux qui l'entendent le sentiment si rare de de l'entière sécurité, sentiment exquis indispensable à l'oreille du musicien, pour qu'il puisse se laisser aller sans inquiétude aux développements harmoniques d'une œuvre et en jouir pleinement sans préoccupation d'aucune sorte. Nerveux, impressionnable, bien du Midi, du même tempérament et de la même race que le Béarnais, Planté trouve sa force dans ses nerfs et son succès dans une vitalité voulue, toujours aux aguets et qu'il dépense aussi bien sur son piano que dans l'existence journalière. On le dit épris des suffrages du public. Je n'en suis pas si convaincu, et je crois qu'à la masse il préfère la sélection des raffinés. Mais il a eu pour objectif d'arriver à être indépendant en se créant une fortune par son talent, et comme il a tout l'esprit d'un méridional et les grâces d'un charmeur, il a su s'en servir haut la main pour suivre pas à pas un programme tracé d'avance. En tout cas, Planté n'a pas de rival dans son genre, il n'est l'imitateur de personne et si j'avais à le désigner avec une dénotation particulière, je le nommerais le Joachim du piano. RELIQUES ET IMPRESSIONS 306 GRUNFELD 11 en est un — maintenant — que je ne puis jamais entendre sans être remué jusqu'à la moelle des os. Car celui-là ne joue pas du piano, mais de Y orchestre. Slave aussi comme Schlotzer, et en plus bohémien des environs de Prague, Grunfeld est, à proprement parler, un fantaisiste et un merveilleux improvisateur. C'est la musique incarnée. Qui ne l'a pas entendu — le cigare aux lèvres — s'abandonnant en rêvant sur les touches du piano pendant des heures entières, allant d'un maître à l'autre, imitant tous les styles et les développant par d'attrayantes modulations, ne peut le juger. Il est alors inimitable et ensorcelant, et le sait de reste, lorsque se servant de ses rares facultés, il enlace et étreint de ses harmonies serrées et complètes, les enthousiasmes et les exaltations des femmes qu'il émeut. Grunfeld toutefois ne se borne pas en musique à ce côté séduisant. Il peut être aussi l'homme sérieux de la musique de chambre, et je lui ai entendu jouer le quintette de Schumann avec une rare perfection. Jusqu'à présent il est presqu'in- connu à Paris, qu'il redoute un peu, je crois. Mais on m'assure qu'il doit s'y faire entendre bientôt avec 366 RELIQUES ET IMPRESSIONS orchestre. Certes, il est de taille à réussir et à se faire applaudir. Mais, pour moi, la véritable sphère d'action du pianiste autrichien n'est pas au milieu de la foule, dans un vaste vaisseau. Minutieux, recherché, intéressant, piquant et plein d'humour, il me paraît bien plutôt désigné pour l'intimité, dans un petit salon, où à l'aise, groupés autour de lui, on peut s'identifier à son individualité toute personnelle et si musicale. RELIQUES ET IMPRESSIONS 367 DIEMER ils seraient nombreux à citer les pianistes qu'évoque ma mémoire. Toutefois, en signalant encore Diemer, j'aurai noté ceux dont l'empreinte m'est restée pure et sans bavure. Celui-là, de l'Ecole bien française, doux et plutôt timide, s'est toujours placé en serviteur soumis du grand art. Il a travaillé sans relâche toute sa vie et — comme Lamoureux — malgré la fortune qui lui est venue en jouant, il ne s'est pas endormi dans les délices de Capoue. Délicat, fin, presque féminin dans son toucher, vrai Chopin Louis XV, il a beaucoup écrit. Son œuvre est considérable et captive par le goût qui y règne. Simple et'sans envie, Diemer, qui aime la musique et la comprend autrement que comme un métier, a su s'entourer d'artistes de premier ordre, et secondé par une famille qui, comme lui, reçoit à merveille, a donné à Paris dans son petit hôtel, de ravissantes soirées musicales. Là, payant de sa personne, il nous a fait souvent passer de bien bons moments. Tranquillement et sans pose, l'air presque ennuyé, il est toujours prêt à interpréter la musique des autres comme la sienne. Soigneux, préoccupé de ses sonorités, de l'essence des petits maîtres 3(18 RELIQUES ET IMPRESSIONS de l'époque poudrée, c'est le plus adorable marivaudeur mélodique qu'on puisse trouver. Sous ses doigts, les gammes et les traits s'égrènent sans se confondre, s'affir- mant naturellement sans efforts comme sans fatigue, dans les demi-teintes des deux pédales. Reposant à entendre, comme une douce chanson d'amour, s'il a parfois un peu de la monotonie de la source qui s'échappe mystérieusement du rocher, il en a la limpidité et la saveur. En se spécialisant dans une technique marmontélienne, dont il a élagué le côté scolaire et parfois pédant Diemer a su heureusement l'imprégner de son tempérament particulier. Intéressant à coup sûr dans les diverses transformations de ses formules pianistiques, le gentleman-artiste représente absolument l'école française dans ce qu'elle a de plus pur, de plus fini et de mieux ciselé. VIOLONISTES THOMPSON Maigre, hâve, sec, ravagé, étrange, avec deux trous creux pour placer les yeux, sa barbe rare portée comme le Christ, et ses longs cheveux descendant au hasard sur l'encolure, Thompson peut être pris à première vue pour le chel' d'orchestre d'un bal macabre. Je ne suis pas encore bien fixé si c'est le hasard, ou une combinaison quelconque qui lui donne cet aspect illuminé, mais en tout cas et malgré cet étalage — car je n'aime guère l'extase par l'insinuation des contours — il vaut mieux que son apparence extérieure. Rempli d'énergie et animé de cet esprit de suite qui seul conduit au succès et fait les hommes, grâce aussi à un travail continuel et à un mécanisme merveilleux acquis par l'opiniâtreté, Thompson est sorti tout à coup de l'ombre pour se placer carrément au soleil, à la meilleure place. Violon à l'orchestre 24 370 RELIQUES ET IMPRESSIONS de M. Darwies, il l'a suivi nombre d'années de Nice à Lugano, et c'est non loin de ce joli village que je trouve l'exemple le plus frappant de son incroyable persévérance, le fond même de son caractère. Grand amateur de navigation, il avait une barque sur le lac, et par les temps les plus impossibles, le parcourait en tous sens, avec une imprudence égale à son courage. Christophe Colomb de cette masse liquide, relativement restreinte, il rêvait d'étendre les trop courtes limites de ses excursions nautiques en profitant des trop rares loisirs que lui laissait l'orchestre. Un jour il eut l'idée, une fois au bout du lac, de faire passer sa barque par-dessus la montagne, à l'aide d'une charrette, pour la remettre ensuite à l'eau sur le lac de Côme. C'était pour notre violoniste un voyage à la Stanley, mais sans roi des Belges derrière lui pour fournir le nerf de la guerre. Au moment psychologique, il se trouva donc dépourvu de l'argent nécessaire pour mettre son programme à exécution. En Italie, où tout embarras sert de prétexte aux abus et où l'art de pressurer les étrangers est devenu un sacerdoce, on fit de tels prix au pauvre Thompson, qu'il dut forcément renoncer à se servir d'un véhicule quelconque pour son inimaginable expédition. Un autre serait revenu à Lugano. Le nerveux musicien, n'admettant pas de retourner en arrière, se mit en devoir simplement et sans le secours de personne de pousser devant lui sur deux rouleaux de bois son lourd bateau jusqu'au sommet de la montagne, et de le redescendre de la même manière jusqu'à Mennagio. Hercule n'aurait pas tenté davantage. Tel est l'homme. RELIQUES ET IMPRESSIONS 371 Thompson, après avoir fait ses études en Belgique, à Liège, sa ville natale, courut ensuite le monde; et lorsque je l'ai connu, il était alors violon à l'orchestre du fameux nabab russe Van Darwics. En quittant Valrose, il se rendit à Berlin, à l'orchestre de Pilse. Depuis, il est devenu virtuose, et. virtuose de primo cartello. Bon, ser- viable, travailleur obstiné, excellent musicien, il voulut bien, à Nice, se placer comme premier violon pendant les trois premières de mon opéra le Partisan, et cela sans émoluments et seulement pour m'être agréable. Styliste d'école, il est par tempérament un fantaisiste de haute volée, et me paraît le seul capable de faire comprendre Paganini en toute sécurité. Son jeu véhément a pour supports une justesse absolue de son, une sûreté régulière dans les doigts, une étincelante attaque d'archet, et dans les difficultés une prodigieuse habileté que personne n'a surpassée. Un peu trop concentré parfois pour mon goût, il joue mystique, si j'ose m'exprimer ainsi, suivant en cela ses instincts naturels. Je l'aime moins au quatuor, car il n'échappe pas plus que les autres violonistes à cette tendance d'accaparer pour lui seul tout l'intérêt de l'exécution.Certes, en agissant ainsi, Thompson est inconscient, et la vanité, l'amour-propre ou le manque de camaraderie n'y sont pour rien. Il suit simplement les errements dont la musique de chambre semble avoir la possession exclusive. Dans ces exécutions, vous voyez, en effet, le violon tenir le premier rang. Prenant le haut du pavé, certes il peut charmer et captiver, mais les autres se bornent trop facilement à l'accompagner. Farfois le violoncelle — étant donné sa sonorité et ses côtés sédui- 372 RELIQUES ET IMPRESSIONS sants — cherche à lutter contre lui et y parvient; mais quant au deuxième violon et surtout à l'alto, ils deviennent — dans ce genre de musique — de timides comparses, dont les parties, à peine esquissées, creusent des trous déplorahles dans l'ensemble d'un morceau. En trouvant ici l'occasion, je tiens à protester contre ce système anti-musical. Le quatuor avant tout est une œuvre compacte qui doit rester telle, et le maître capable d'en faire un, entend que chacune des parties soit rendue et se profile suivant sa valeur. Le violon n'a donc pas le droit de tuer l'alto, ni le deuxième violon. Pas une note ne doit rester indécise ou être traitée légèrement. Car c'est l'association, l'emboîtement des quatre instruments qui seuls peuvent donner le sentiment et rendre l'esprit de la composition harmonique, tandis que la virtuosité d'un des instrumentistes, en écrasant les autres, en détruit le travail et l'idée. Réduction de l'orchestre, le quatuor a pour mission d'en développer ses quintessences et sa saveur, et n'est pas construit pour servir de prétexte à un solo de violon, ce qui maintenant est malheureusement presque toujours le cas. Dans ces réunions intimes de musique de chambre, où la perfection d'exécution devient de première nécessité, vous avez généralement un excellent violon, un violoncelle passable, parfois même très bon, je l'avoue encore, mais un deuxième violon habituellement inférieur, et la plupart du temps un alto déplorable, sans accentuation ni sonorité. En dehors de Wafelghen et d'un ou deux autres, Paris est d'une grande pauvreté en fait d'alto, parce que cet instrument est joué le plus souvent RELIQUES ET IMPRESSIONS 373 par des violonistes qui, n'ayant pas réussi, le prennent en désespoir de cause. A l'Opéra de Paris, j'ai grand'peine à entendre les altos de l'orchestre. Ils ne sortent pas, et cependant quels beaux rôles ils peuvent avoir avec les maîtres du drame lyrique. A Vienne, au Théâtre impérial, dans les œuvres de Wagner, qui les emploie si bien, ils s'imposent et donnent un merveilleux appoint à la coloration harmonique. Soulagé par cette parenthèse sur le quatuor, je ne veux pas quitter toutefois Thompson sans proclamer qu'il est actuellement comme technique à la tête de la pléiade des violonistes. J'ai entendu de lui quelques jolies compositions romantiques, et si je me sers de ce mot, c'est que toutes les tendances du virtuose belge le portent spontanément vers Ossian et le mysticisme Scandinave. En cela sans doute, il suit le mouvement naturel des blonds aux barbes d'or, qui, comme l'aiguille aimantée, se sentent entraînés vers le Nord. 374 RELIQUES ET IMPRESSIONS JOACHIM Autant Thompson se plaît et brille dans la fantaisie, autant Joachim se recueille dans la sobriété classique. Dépouillé d'artifices et d'imprévu, le violon allemand cherche et trouve son effet dans la rectitude des mouvements et la simplicité de l'exécution. Je l'ai entendu à Nice dans deux concertos — celui de Beethoven et celui de Sphor; je préfère le dernier et le dis librement. Le point d'orgue rendu, comme Joachim sait le comprendre et l'exécuter, devient avec lui colossal. Calme sur mon fauteuil, dans la sécurité de ce qui va venir, je ne nie certes pas d'avoir été intéressé au plus haut point par ce grand artiste, mais il ne m'a jamais ému. Or, le violon a une âme — c'est sa raison d'être — et je veux la sentir palpiter. Avec lui, dépouillé de ses séductions, je ne l'entends que professer du haut d'une chaire — magistrale, sans doute — mais d'un puritanisme qui me glace, comme une leçon d'algèbre. Toutefois, lorsque la perfection arrive au point où Joachim l'a conduite, elle s'impose néanmoins avec tant d'autorité qu'on doit s'incliner et l'admirer sans réserve. Il est bon aussi d'écouter parfois un maître recueilli et respectueux de la forme des grands symphonistes, pour RELIQUES ET IMPRESSIONS 375 reposer ses nerfs des violonsépileptiques, atteints de névrose, comme l'était le pauvre Remeny qui, plus équilibré, avait en lui l'étoffe d'un véritable artiste. Joachim est certainement l'instrumentiste le mieux condensé pour jouer maintenant les concertos classiques. Mesuré, calme, d'une grande puissance de son, il va d'un bout à l'autre d'un long morceau avec une égale assurance. Et cette placidité protestante et doctrinaire arrive à un imposant résultat, par l'austérité même de son exécution. Nuançant sans exagération — comme Planté au piano — il évite avec un art surprenant les trous inhérents aux concertos, où parfois Yinslrtiment, isolé pour ainsi dire, brusquement, ou légèrement accompagné — après un forte de Yorchcstre — étonne et surprend péniblement, en vous faisant éprouver subitement la sensation du vide et presque du silence, au milieu d'une foule mouvementée. Peu de compositeurs ont su édifier des concertos. Ce genre, à mon avis, est faux par lui-même, et la bataille à armes inégales d'un instrument avec toutes les forces de l'orchestre, indique d'avance où sera le vainqueur. Saint- Saëns a écrit un concerto de piano et orchestre qui me paraît le chef-d'œuvre du genre. En tout cas, le piano — dont les ressources de basses et (Yharmonie complète * échappent au violon — me paraît le seul pouvant s'adapter avec chance de succès à ce genre de musique. 376 RELIQUES ET IMPRESSIONS SIVORI Un jour — il y a bien des années — à Bade, à l'époque des jeux, je fus invité par le fameux Bénazet à passer la soirée chez lui. Au nombre de cent personnes à peu près, nous nous trouvions réunis et debout dans son grand salon, lorsqu'un violoniste inconnu, accompagné au piano, vint sans préambule entamer une fantaisie sur la Norma. Placé au premier rang de ce cercle banal et assez éloigné de l'artiste, je ne me sentais guère dans les dispositions musicales nécessaires pour l'entendre avec soin et le juger en connaissance de cause. Tous ceux qui m'entouraient, du reste, avaient, eux aussi, bien d'autres pensées en tête, et rien qu'à les voir, il était facile de comprendre que le 22 plein ou Y intermittence les préoccupaient bien plus que la musique. On devinait aisément qu'en répondant à l'invitation du fermier des jeux, cette masse de ponteurs tenait surtout à rester bien avec lui. Sait-on jamais si un jour de déveine on ne se trouvera pas forcé de recourir à sa générosité, quand ce ne serait que pour être rapatrié? N'étant pas joueur, je pouvais donc — mieux qu'un autre — me rendre compte de la diathèse des auditeurs, et surtout de leur indifférence absolue en matière d'art. RELIQUES ET IMPRESSIONS 377 Le violoniste, dès les premières mesures, avait jugé d'un coup d'œil circulaire, parti de deux petits yeux brillants, l'apathie et la nullité musicale de ce public cosmopolite, et ses lèvres minces s'étaient imperceptiblement pincées sous un ironique mépris. Déjà son regard atteignait la limite du cercle masculin, lorsque par hasard il vint croiser le mien. Me fixant alors — comme si dans cette troupe inerte, son âme artistique eut reconnu un des siens, il redressa la tête, affermit violemment son violon sous son menton, et donnant évidemment à l'archet l'allure à laquelle il était habitué, entra cette fois dans le morceau avec toute l'assurance d'un maître. A partir de ce moment nos yeux ne se quittèrent plus. Conquis à son charme inouï, à sa verve, à sa diction, à ce je ne sais quoi qui remue et fait vibrer les ravissements intimes, j'eus l'in- tuit/on qu'il jouait pour moi seul, en s'isolantde cette assemblée indigne de lui. Pathétique et chantant, interprétant Bellini avec l'art exquis de Mario et la passion dramatique de la Grisi, il me tenait suspendu à ses accents, et comme il avait conscience de cette domination musicale exercée sur moi, il se laissa aller au souffle génial qui l'entraînait vers l'idéal. S'éloignant alors peu à peu du piano et tout en jouant, avançant lentement, il fut bientôt seul au milieu du grand ovale des habils noirs, et par un effet magnétique, dont évidemment nous dûmes subir simultanément l'influence occulte, lorsqu'il eut fini magistralement la strette du duo — après m'en avoir fait saisir distinctement les deux timbres par la limpidité de l'interprétation — il se trouva devant moi à portée de ma main que je lui tendis machinalement et qu'il serra avec :!7S RELIQUES ET IMPRESSIONS effusion. « J'ai joué pour vous, monsieur», me dit-il d'une voix émue, « merci de l'avoir compris ! » Le virtuose, c'était Sivori. Ce n'est que bien plus tard, lorsque je fus lié davantage avec le grand artiste génois, que j'ai pu alors me rendre un compte exact de l'impression que son jeu à Bade m'avait l'ait éprouver. Sivori est surtout, un nerveux, qu'un rien peut abattre ou relever. Lorsqu'il se sent dans une atmosphère qui n'est pas la sienne, il fait du métier, mais par contre, s'il trouve devant lui un tempérament s'in- téressantà ce qu'il joue en s'unissant à ses élans, il peut alors devenir sublime. Italien dans la bonne acception du mot, sans mièvrerie ou exagération, il est de la grande race des chanteurs de tradition, et si le ciel l'avait gratifié d'une voix, il eût été incomparable au théâtre. Phrasant comme un ténor de la vieille école rossinienne, il a le don de faire absolument oublier son violon. Jamais avec lui on n'entend le bruit de la corde, ni le grincement de l'archet. S'identifiant avec le son qu'il produit, il l'entlc ou le réduit dans une rare perfection, et pénétré toujours de ce qu'il exécute, le prolonge avec patience, sans 1 e- coui'ler brusquement. Alerte, vigoureux, attaquant résolument les parties ardentes d'un morceau, il aie secret des oppositions poussé au dernier degré. Habile de doigts — et possédant un stradivarius merveilleux — il sait rester toujours sonore même dans les demi-teintes, évitant ainsi les extravagances des pianissimos inopportuns. Sivori cependant n'est pas un musicien de quatuor. C'est un indépendant méridional, né au pays de la mélodie et du soleil, et en ayant pris un rayon pour en doLer RELIQUES ET IMPRESSIONS 370 son violon. Petit, chétif, impressionnable, fin, spirituel — méfiant parfois — il a une énergie sans pareille, et l'a montrée de reste en refaisant sa fortune à un âge où, après avoir conquis la gloire, il aurait eu droit au repos. Mais ayant le sentiment de la famille placé au bon endroit, il lui a sacrifié dans des jours de tristesse une fortune péniblement acquise à travers le monde. Le succès qui ne l'a pas quitté, lorsque pour la deuxième fois il reprit courageusement l'archet, l'a en tous cas amplement récompensé de ses efforts et de sa virilité devant les difficultés de la vie. CHEFS D'ORCHESTRE LAMOUREUX Si jamais la volonté s'est installée en maître dans la cervelle d'un homme, c'est bien dans celle-là. Rien ne l'a rebuté, et il a marché contre vents et marées avec le fanatisme d'un croyant et la persévérance d'un Bordelais. Dur, parfois même cruel, sachant qu'on ne parvient à rien avec des phrases sucrées et une main molle, il s'est servi noblement de sa fortune pour imposer un programme draconien à ceux dont il se servait et qui avaient accepté son sceptre. Payant bien, il s'est évertué à faire bénéficier l'art de ses sacrifices réitérés, et rien que pour cela a droit à notre estime et à notre reconnaissance. Trop indépendant pour laisser peser sur ses fortes épaules le poids d'un pouvoir supérieur, il ne pouvait longtemps rester à la tête des pupitres de l'Opéra, où sa place cependant était marquée, son talent indiscutable le consacrant 382 RELIQUES ET IMPRESSIONS hors de pair avec tous les autres chefs d'orchestre pouvant aspirer à cette situation. J'ai vu Lamoureux assez souvent, et cette nature, brochant à travers la vie comme un sanglier dans un hallier, m'a séduit malgré moi. Il lui eût été bien facile de jouir tranquillement de ses revenus, mais se sentant une valeur et ayant un but, il a voulu l'atteindre, s'est précipité dans la mêlée et y est arrivé. Par le temps qui court, où l'on passe d'une idée à l'autre avec une futilité dont la France abuse, c'est quelque chose de s'affirmer une individualité dans le tracé de sa vie. Établir et faire accepter l'intelligent programme des concerts du cirque, me paraît ' du reste un véritable tour de force, étant donnée la routine habituelle dont les bons Parisiens ont fait bamac. Trouver, instruire et discipliner la masse d'exécutants qu'il a réunie sous sa baguette, n'était pas plus aisé. Il y est parvenu toutefois, en ne se détournant jamais de la voie première, courbant le dos à l'orage pour le laisser passer, et continuer ensuite. Avec Lohcnyrin, nous l'avons vu aux prises avec la manifestation des Mitrons, lorsque, par l'inexplicable faiblesse du gouvernement, il lui en a coûté deux cent mille francs au moins. Un autre alors se serait retiré sous sa tente, découragé et perdu. Lamoureux, au contraire, devant les lâclietés de la Rue, après en avoir secoué la boue, s'est redressé derrière son pince- nez et — si je le connais bien — attend obstinément sa revanche, sachant qu'il est un jour où le sens commun exerce forcément ses représailles. Je ne viens pas m'oc- cuper ici des tribulations et des déboires dont il a dû être si souvent la victime, il est de force à les supporter et les RELIQUES ET IMPRESSIONS 383 mater au besoin, mais seulement mettre en relief l'indomptable énergie de l'homme à qui les délicats doivent de si grandes jouissances musicales dans un .pays où on est par le l'ait si peu musicien. S'entourant d'une pléiade d'artistes consciencieux, jeunes pour la plupart, Lamoureux, honteux de voir sabrer la musique, comme c'est l'usage presque partout, a mis tous ses soins à disséquer et approfondir les œuvres qu'il entendait livrera ses auditeurs. Respectant les mouvements, surveillant les moindres nuances, implacable si on les négligeait, il a compris que la première condition d'une exécution parfaite avait pour base immuable l'étude consciencieuse des morceaux pour pouvoir en rendre tout l'effet que l'auteur en attend. Calme aux jours de bataille, le bâton à la main, il a été sévère, minutieux, doctoral peut-être pendant les répétitions, méfiant sans doute — car il est né inquiet — mais rien n'est venu au public qui ne soit à point mûri sous son autorité effective. C'est à lui que nous devons les belles auditions d'Haëndel. Les chanteurs et chanteuses dont il s'est entouré ont été toujours triés sur le volet et dignes de ses concerts. Massenet lui doit des interprétations magistrales, et — je ne saurais trop le redire — lorsqu'il a produit ce qu'on nomme les jeunes ou ceux qui lui plaisaient, il les a toujours soignés, prenant à cœur de les faire réussir, avec une véhémence dont seul est capable un musicien de sa trempe, envisageant l'art à un point de vue des plus élevés. Sa grande campagne wagnérienne est un acte de véri- 384 RELIQUES ET IMPRESSIONS table courage. Fervent dans ses convictions, il a voulu les faire partager aux éclectiques et a gagné la partie. Lohen- grin, TiistanetYseult, Siegfried, Parafai ont maintenant droit de cité aux programmes du dimanche, car après avoir religieusement écouté les œuvres aux sources mêmes, en Allemagne, il s'est empressé devenir les livrer à la foule, d'abord surprise, bientôt domptée, désormais passionnée. A quoi attribuer ce miracle, si ce n'est aux persévérantes tentatives de l'artiste et à la perfection d'exécution de son orchestre, catéchisé à ses croyances. Lamoureux a donc fait faire un pas énorme au goût musical des Parisiens. Il leur a appris non seulement à accepter, mais à apprécier ce qui est beau, même venant d'au-delà du Rhin. Traité d'Allemand à cause de cela par les Petits Pâtissiers requis pour l'émeute, il s'est montré au contraire un Français — dans la belle acception du mot — un Français intelligent et artiste, déclarant hautement que les œuvres des maîtres n'ont pas de frontières. S'il en était autrement et si la politique se croyait en droit de se mêler à l'art charmeur, nous serions donc réduits à la Marseillaise, ce qui me paraît insuffisant pour l'oreille et l'âme des musiciens. Heureusement, nous n'en sommes pas là, et le valeureux chef d'orchestre des concerts du Cirque, tout en faisant défiler devant nous le gigantesque écrin de Wagner, nous a donné aussi du Saint-Saéns, du Berlioz, du Guiraud, etc. Recueillant pieusement la flamme là où il la voit scintiller, il lui livrera généreusement son orchestre pour lui rendre, avec son véritable foyer, toute sa force d'expansion. RELIQUES ET IMPRESSIONS 385 Un mot seulement sur cet orchestre. Le quatuor est excellent, fin, malléable, attentif, et d'un ensemble merveilleux. Je dois avouer que les cuivres et les cors sont meilleurs à Wien, mais les bois sont bons et les clarinettes ont un joli son. En dernière analyse, les résultats obtenus par cette masse instrumentale —où l'intelligence musicale de Lamoureux a augmenté sans compter le nombre des contrebasses, dont on est généralement si parcimonieux — sont prodigieux, j'ai hâte de le dire, et tout l'honneur en revient à l'habileté du Maître et à la continuité de ses incessants efforts. Vers 1873, j'ai été assez heureux pour donner à Lamoureux un bon coup d'épaule prèsd'Halanzier—ce directeur de l'Opéra qui n'a pas été remplacé, quoi qu'on dise — lbrsqu'il fut question de placer le nerveux chef d'orchestre à la tête des musiciens de ce théâtre. Je retrouve du reste, dans mes papiers, une charmante lettre qu'il m'écrivit à cette occasion où il me disait « qu'il était profondément touché de ma démarche, et tenait à m'exprimer le plaisir qu'il aurait à m'en témoigner verbalement sa reconnaissance ». Après de telles paroles, en esquissant son croquis, je me sens donc d'autant plus à l'aise d'en faire l'éloge que je ne lui ai jamais demandé de jouer ma musique, ce que du reste — je dois le dire — il ne m'a non plus jamais proposé. Si à Paris il y avait plus d'audacieux à la façon de Lamoureux, nous aurions l'espoir de voir disparaître à tout jamais les malfaiteurs de l'opérette. FIN 25 TABLE DES MATIÈRES Lettre a Dumas.................... Lettre préface d'Alexandre Dumas........... Ma mère (La marquise d'Osmond.)............ Mon père........................ Mon onde et ma tante. (Un ménage d'autrefois.)...... Ponlchartrain...................... Tel qu'il était...................... Madame la duchesse d'Angoulcme. (La tache de sang.). . . . L'Empereur Nicolas................... L'Autriche, l'Empereur et le Prince Impérial........ Un Évéque patriote................... Décentralisation. (L'État par la province.)......... L'Aristocratie et le Peuple................ Sur le matérialisme moderne................ Les Funérailles de l'Esprit................ Masques, Faux-Nez et Dominos.............. De l'Exagération moderne................. Silhouette de femme................... Un Coup d'épée dans l'eau. (Lettre à Son Excellence M r Batbie, Ministre de l'Instruction publique.)........... ./)(■ la Musique et des musiciens.............. 388 TABLE DES MATIÈRES Compositeurs de musique................. Auber........................ 273 Chopin....................... 281 Liszt....................... 285 I.efébure-Wély................... 293 Ambroise Thomas.................. ' Meyerbeer..................... 302 A. de Gastillon................... 311 R. Wagner. (Un mot sur l'orchestre de l'Opéra de Wien.) 314 Johann Strauss et la Walse............. 330 Chanteurs et chanteuses.................. 330 G. Roger..................... 339 G. Duprez..................... 346 Curione. — La Pasta et l'École Italienne....... 352 Pianiste <........................ 301 Schlotzer..................... 361 Planté....................... 363 GTunfeld...................... 36o Diemer...................... 367 Violonistes....................... 368 Thompson..................... 368 Joachim...................... 374 Sivori....................... 376 Chefs d'Orchestre.................... 381 [(amoureux.................... 381 t. MU. B COLIN IMPIUMKIUK l) K I.HIN ï A. LA MÊME LIBRAIRIE Histoire Générale DÉ i.a Guerre Franco-Allemande (1870-71) par le Commandant ROUSSET l)K I TiCOI.K AUPÉRIEURB DE UUERRK COMPOSITION DE L'OUVRAGE : Tome l tr . L'Armée Impériale (*) La déclaration de guerre. — Campagne d'Alsace. — Campagne de Lorraine. Tome IL L" Armée Impériale!**) Campagne de Lorraine (suite). — Campagne des Ardennes. — Le blocus de Metz. Tome III. Le Siège de Paris Les sorties. — Le bombardement. — L'Armistice. Tome IV. Les Armées de Province i*) Première armée de la Loire. — La guerre dans la Beauce. — Coulmiers. — Beaune la Rolande. — Orléans. Tome V. Les Armées de Province (**) Deuxième armée de la Loire. — Vendôme. — Le Mans. — Campagne du Nord. — Amiens. — Rouen et l'Hallue. — Péronne et Bapaurne. — Saint-Quentin. Tome VI. L'Armée de Province t***) Campagne de l'Est. — La guerre dans les Vosges. — La guerre en Franche-Comté. — La guerre en Bourgogne. —- Vtltersexet. — La catastrophe. — Les opérations maritimes. - Les places fortes. — Conclusion. L'ouvrage est complet en 6 beaux volume» format ln-8° carré avec cartes, plans et pièces JustlBcatlves. Prix de chaque volume broché, 7,60. L'ouvrage complet, 45 fr. 1M»'. NOUITTS KT C S, RUE CAMI'AGNE l'RKMI RF., TARIS PGli 184