GEORGES OHNET LES BATAILLES DE LA VIE 3ÎIV'É> GENS DE LA NOCE QUARANTE -TROISIEME ÉDITION PARIS SOCIETE D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES LIBRAIRIE PAUL O 1. L LN l) O R F F 5 0 j CHAUSSÉE D'ANTIN, 5 O 1900 Tous droits réservés. DU MÊME AUTEUR LES BATAILLES DE LA VIE Serge Panine (Ouvrage couronné par l'Académie Française). Le Maître de Forges. La Comtesse Sarah. Lise Fleuron. La Grande Marnière. Les Dames de Croix-Mort. Volonté. Le Docteur Rameau. Dernier Amour. Nemrod et C' 6 . Dette de Haine. Le Lendemain des Amours. Le Droit de l'Enfant. L'Inutile Richesse. La Dame en gris. Le Curé de Favières. Les Vieilles Rancunes. Roi de Paris. Au Fond du Gouffre. Noir et Rose. L'Ame de Pierre. Illustrations de Emile Bayard. Les Vieilles Rancunes. Édition de luxe illustrée par SlMONAIRE. La Fille du Député (Collection Ollendorff illustrée à 2 IV. le volume). Illustrations de René Lelong. Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède, la Norwcge, la Hollande et le Danemark. S'adresser, pour traiter, à la Librairie Paul Ollendorff, Chaussée d'Anlin, 5o, Paris. LES BATAILLES DE LA VIE GENS DE LA NOCE PAR GEORGES OHNET QUARANTE-TROISIÈME ÉDITION PARIS SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF 5o, chaussée d'antin, 5o I 900 Tous droits réserves. GENS DE LA NOCE I Une détonation sèche et cassante éclata, un zigzag de feu sillonna le ciel, illuminant d'une clarté livide les eaux de la Loire. Le cheval d'un hreak qui traversait le grand pont de Hlois, au milieu d'une trombe de pluie, se dressa elTaré. Et dans la voiture une voix de femme s'écria : — Ah ! mon Dieu ! Nous sommes perdus 1 — Mais non, ne craignez rien, répondit une voix ferme. Encore cent pas et nous sommes à la porte de ce diable de notajpéï.-.. 'Allez, cocher, et du fouet s i votre cheval fait hianièife&, . Le cocher du UreSk sangla les tèins de son courtaud d'un coup de. lanière, à le couper en deux. La Wte hennit de fureur, et se ruant à, travers les éclairs ct les rafales d'eau, elle.enfila le quai, tourna dans une rue, et s'arrêta devant une maison en pierres de 1 2 LES 11 A TA IL LE S DE LA VIE. taille, dont la porte était ornée de deux panonceaux dorés. — Ouf ! Descendons ! Deux hommes et une femme couverts de manteaux, encapuchonnés de plaids, sortirent ruisselants de la voiture. Le plus grand des deux voyageurs sonna d'une main impatiente. Et comme on ta rdait à ouvrir, il commença à tambouriner de la pomme de sa canne sur le battant de chêne de l'huis notarial. Effaré, un petit clerc se montra, et voyant les trois arrivants dégouttants de pluie, il dit d'un ton désespéré : — Ah ! bien ! C'est le cheval du patron qui doit être dans un état ! —11 n'est pas plus mouillé que nous, mon garçon, dit tranquillement l'homme à la canne, et sa santé est infiniment moins précieuse que la nôtre ! Le saute-ruisseau ne parut pas très convaincu par cette affirmation. Il ouvrit une porte matelassée, puis âne porte ordinaire qui était celle du cabinet du patron, et dit : — Entrez, Messieurs et Madame. Il y a du feu, je vais prévenir M" Leblanc... Il ne vous attendait pas sitôt. Il est allé jusqu'au palais... — Bon ! dit le voyageur qui paraissait assumer le commandement. L'important est que nous puissions nous chauffer... Asseyez-vous, Madame, et débarrassez-vous de tous vos manteaux. Sous les multiples épaisseurs d'un châle écossais, parmi les collets d'un carrick, une blonde et jolie GENS DE LA NOCE 3 tête de femme apparut, décoiffée, mais déjà souriante. Le carrick enfevé montra une taille charmante moulée dans une robe de drap, et, sous les jupons fumants, deux pieds menus s'allongèrent vers l'àtre avec un mouvement gracieux : — Ah ! j'ai eu vraiment peur sur ce pont qui n'en finissait pas, au milieu de ces éclats de tonnerre... La foudre n'a pas dû tomber loin do nous... — Mais, dans la rivière, tout simplement, à cent mètres, à peu près, sur notre gauche, dit le second voyageur. Je n'ai pas voulu vous le faire remarquer sur le moment, vous étiez déjà assez effrayée. — Jolie partie de campagne que vous m'avez offerte là, dit la jeune femme. J'aurai conliance en vous, une autre fois ! — Ah ! ma chère, vous êtes injuste. Je ne voulais pas vous emmener. C'est Thomiès qui vous a décidée à venir... — C'est vrai, Madame, ce que dit Laiglise, je suis le seul coupable, et ce qu'il y a de plus grave, c'est que je ne me repens pas. — Bravo! Tout à l'heure vous allez me prouver qu'il est fort heureux pour moi d'être à Blois, avec vous, sous l'averse, au lieu d'être tranquillement, chez moi, à Paris... — Ce n'est peut-être pas fort heureux pour vous, mais c'est très agréable, à coup sûr, pour votre mari et pour moi... El qu'est-ce que l'ennui de ce piètre orage qui est déjà terminé, comparé à la satisfaction « LES BATAILLES DE LA VIE. que nous avons éprouvée de vous avoir avec nous, pendant cette expédition, et surtout à l'agrément dont nous jouirons en dînant, tout à l'heure, à l'hôtel de France, de bon appétit, car la promenade et le grand air ont dû vous donner faim, et nous allons faire l'impromptu le plus amusant dans cette auberge de province... — Y mangera-t-on, seulement ? — A Mois? Que demandez-vous là? Mais je vous promets une chère de prince ou d'évèque. Nous sommes en pays de Cocagne. Et vous me direz des nouvelles du vin que je vais vous déterrer dans la cave de notre hôte. — En attendant, me voici dans un joli état. Décoiffée, les cheveux trempés d'eau, et un chapeau transformé en éponge. Je ne puis garder ce débris sur ma tète... Elle l'enlevait, en parlant ainsi, devant la glace de la cheminée, et montrait à ses deux compagnons la carcasse flétrie et noyée de ce qui, le matin encore, était une merveille de grâce et d'élégance parisiennes. — Ma chère', dit Laiglise, vous trouverez bien à acheter une toque quelconque dans cette ville. Blois n'est pas une bourgade de sauvages, et il doit y exister une modiste. Pendant que je causerai avec le notaire, vous irez avec Thomiès à la recherche d'un couvre-chef. Et, vaille que vaille, vous rentrerez avec à Paris. Il fera nuit, on ne verra pas si vous êtes bien ou mal coiffée. GENS DE LA NOCE. — Allons ! C'est dit ! Empressé, essoufflé, M" Leblanc arrivait. — Que d'excuses, Madame et Messieurs. Je ne pensais pas vous voir revenir sitôt par ce temps affreux... Si vous aviez attendu une heure de plus à Montri- chard, vous auriez évité l'orage. Voyez, c'est fini, et la pluie a cessé. Par la fenêtre, donnant sur le quai, l'horizon apparaissait déjà bleu, et dans le ciel lavé les nuages fuyaient suivant le cours du fleuve. — Les orages ne durent jamais longtemps ici, dit le notaire. Ils se divisent sur la Luire, el filent, moitié sur Tours et moitié sur Bourges. Nous sommes privilégiés... — En tout cas, quand il pleut chez vous, il pleut ferme, dit Laiglise. Quelle averse! Nos manteaux nous ont protégés à peine, et le chapeau de ma femme est en bouillie. N'y a-t-il pas, au plus près, un magasin où il serait possible de se procurer une coiffure quelconque ? — Si j'osais, j'offrirais à Madame un chapeau de ma femme, mais peut-être serait-il un peu sévère... — Vous êtes bien aimable... Mais qui fournit M»« Leblanc ? — Place de l'Hôtel-de-Ville, nous possédons nu magasin de Modes, où les dames de la ville trouvent tout, à l'instar de Paris... — Eh bien! Contentons-nous de l'instar de Paris, dit gaiement Thomiès, en souriant à la jeune femme. 6 LES BAfAILLES DE LA VIE. Voulez-vous partir, Madame, pour nous mettre à la recherche du magasin de... — M lles Cécile et Rose, ajouta le notaire. Oh! ne vous effarouchez pas, ce sont des personnes très re- commandables, et qui, au dire de ces darnes, font vraiment tout à fait bien. — Nous allons voir ça ! Alors, Laiglise, tu restes avec monsieur. Nous t'attendrons à l'hôtel de France... — Entendu. Le notaire se précipita pour aider la jeune femme à remettre son manteau déjà sec, et voulut la reconduire jusqu'au seuil de sa maison. Mais avec une autorité souriante, la jeune femme le pria de rester. Et, bras dessus bras dessous, avec son compagnon, joyeuse de l'escapade, elle partit laissant son mari en tète à tête avec le notaire. Dans la rue, Thomiès s'orienta. Il fallut traverser. Le pavé hrillant d'eau invita la Parisienne à relever sa robe, et elle sautilla gracieusement pour gagner le trottoir, évitant avec une adresse particulière les flaques de boue et ne mouchetant pas d'une tache ses fines bottines vernies. — Vous savez où vous allez? demanda-t-elle à son compagnon. — Parfaitement. Dans cinq minutes nous sommes arrivés. Il marchait près d'elle, bien pris dans sa haute taille. Sa belle figure brune éclairée par des yeux d'orient et adoucie par une bouche gracieuse, sur- GENS DE LA NOCE. 1 montée d'une moustache noire aux pointes cavalièrement aiguës. Elle, petite, svelte et légère, blonde avec des yeux bleus et des lèvres roses, souriante et attentive , comme l'est une femme près de celui qu'elle aime. — Vous avez été un peu bête, tout de même, Jean, dit-elle familièrement, de pousser mon mari à m'em- mener. — Il m'emmenait bien, lui! — Vous êtes son ami... — Et vous, n'êtes-vous pas mon... Elle fit une moue qui l'empêcha de prononcer le mot qu'il avait sur les lèvres. Il continua : — Il a voulu nous avoir tous les deux avec lui : c'est bien naturel. Et nous aurions mauvaise grâce à le lui reprocher, pour une averse reçue et pour un chapeau compromis. Demain vous ne penserez plus aux menus ennuis de cette expédition, et dans longtemps vous vous souviendrez encore de notre promenade à travers Blois, à la recherche d'une modiste, chez laquelle je vais vous payer un chapeau. — Vous êtes fou ! — Je ne suis pas fou, à moins que ce ne soit de vous. Et alors je le suis terriblement. Vous allez choisir un chapeau, et c'est moi qui vais vous le payer, aussi vrai que nous sommes tous les deux sur la place de l'Hôtel-de-Ville... Kh\ tenez! Voici le magasin : Cécile et Rose. Parfaitement... Entrez, Madame, je vous prie, l'instant des prodigahtés les plus ruineuses est arrivé pour moi. 8 LES BATAILLES DE LA VIE. Il poussa la porte d'une boutique très modesle, dans la devanture de laquelle s'offraient aux regards les coiffures les plus diverses, depuis la capote de velours à brides de satin de la femme sérieuse, jusqu'au feutre à plumes de la femme à prétentions. Une sonnette retentit à l'intérieur du magasin, et une personne d'aspect chétif et doux se leva en reposant sur une table la forme de tulle à laquelle elle travaillait. Elle avança une chaise à la jeune femme. Thomiès s'accouda au comptoir. M me Laiglise dit : — Je A'oudrais, Mademoiselle, un chapeau très simple, pour remplacer celui-ci qui a été si mouillé qu'il est perdu... Elle enlevait, en même temps, sa toque de tulle et la mettait aux mains delà marchande. Celle-ci jeta un coup d'œil à l'intérieur, vit le nom de la grande modiste parisienne et eut un Léger sourire approbateur : — Je connais la maison, j'y ai travaillé... Jolie marchandise. C'est fait avec rien, mais il n'y faut pas plus toucher qu'à l'aile du papillon... Et ça coûte deux cents francs. Ici, on nous demande du solide et du bon marché. M mB Laiglise fit un geste de protestation. La modiste ne la laissa pas parler : — Ne craignez rien, Madame, je sais ce qu'il vous faut... Seulement je ne l'ai pas tout fait... — Grand Dieu ! Mais je repars, ce soir... — Rassurez-vous. C'est l'affaire d'une heure... Je vais appeler mon associée. GENS DE LA NOCE. 9 Elle ouvrit une porte au fond du magasin et appela : — Mademoiselle Rose... Voulez-vous prendre la peine de venir. Au même instant parut une jeune fille de moyenne taille, au visage distingué et intelligent, très modestement vêtue, mais dont .l'allure ne s'accordait pas avec sa condition. Elle salua d'une légère inclination de tête, sourit en montrant des dents d'une blancheur éclatante, et d'une voix harmonieuse demanda : — Qu'y a-l-il? Mais ni M*" Laiglise, ni Thomiès ne songeaient à lui répondre. Ils l'examinaient, surpris et charmés de trouver, dans ce petit magasin de province, cette personne d'aspect si remarquable qu'ils en étaient saisis l'un et l'autre. M 1 ' Cécile cependant expliquait à son associée : — Il s'agit d'une toque à faire pour Madame, à l'instant même. C'est la forme Giraud. — Eh bien! Mais c'est très facile, dit M Uc Rose de sa voix prenante, et avec le beau sourire qui éclairait tout son visage. Une très légère garniture «le. dentelles, avec une petite aigrette noire, sortant d'un , chou en soie perlé d'acier bleu... Ce sera un rien, sans valeur, mais qui conviendra à Madame, el tirera tout de l'expression si heureuse de sa physionomie. Thomiès approuva de la tête, et sur un regard interrogateur de !£■• Laiglise : — Voilà qui sera parfait, dit-il gaiement, et si le chapeau est seulement à moitié aussi bien que sa i. 10 f,KS BATAILLE3 DE LA VIE. description, ce sera un chef-d'œuvre... Il faut venir àBlois, pour entendre de telles choses d'abord, et les voir ensuite. — Et j'aurai cette toque rapidement? demanda la jeune femme. — Mais trùs rapidement... Nous allons nous y mettre, M Uc Cécile et moi... À quel hôtel Madame est-elle descendue? — A l'hôtel de France, où je dîne ce soir, avant le départ du train. — Eh bien! Madame, à six heures, la toque sera livrée. — Et elle coûtera? — .Mais quarante francs, dit M 110 Cécile, à qui sa compagne parut passer la parole. — A merveille ! déclara Thomiès. Je vais la payer d'avance, si vous le voulez bien. Il prit deux louis dans son gousset, les posa sur la tablette du comptoir, et avec son air de prince, se tournant vers M mo Laigbso : — Maintenant, chère amie, que vous voilà rassurée sur le sort de votre coiflure, nous n'avons plus qu'à remercier ces demoiselles, et à aller commander le dîner. — Pardon, fit la modiste, mais Monsieur oublie de nous donner son nom pour l'envoi du chapeau. — C'est juste... Eh bien! mettez M mc Laiglise. A ce nom, M 110 Rose leva vivement la tôte et échangea un rapide coup d'oui avec sa compagne. Mais elle ne GENS DE LA NOCE. 11 souffla mot. Thomiès et la jeune femme saluèrent, et, reconduits par M llc Cécile, sortirent du magasin. Ils reprirent leur marche. Ils ne se pressaient plus. L'objet le plus important de leurs recherches était atteint. Dans les rues presque désertes ils allaient d'un pas indolent, flânant le long des maisons riantes, régulièrement rangées, de la ville paisible. — Eh bien! Regrettez-vous votre voyage,maintenant? dit Thomiès, en regardant tendrement M me Lai- glise. Vous avez eu un petit mouvement d'humeur, dans le char à bancs, sous l'averse. Mais avouez que les deux modistes vous ont ragaillardie. — Oui, vraiment. L'une des deux modistes, M 11 ' Rose, car l'autre c'est une ouvrière quelconque. Mais qu'est cette fille, qui paraît si peu à sa place dans une boutique, et, qui plus est, une boutique de province? Il me semble que je connais sa Ggure. Je l'ai déjà rencontrée, j'en jurerais... Où cela? — Chez votre modiste de la rue de la Paix... Toutes ces demoiselles ont un chic étonnant... Et si on les coiffait avec les chapeaux qu'elles vendent, elles auraient tout de suite l'air de femmes du monde. — L'air, tant que vous voudrez... C'est que celle- ci a aussi la chanson. De quel ton elle a parlé de ce qu'elle appelait : ma physionomie si heureuse !... Non, mon ami, cette personne-là est une déclassée... Mais je l'ai déjà vue dans le monde, au théâtre... Enfin elle n'a pas toujours été ce qu'elle est actuellement. 12 LES BATAILLES DE LA VIE. — Eli ! qu'est-ce que cela peut vous faire? Vous vous agitez... Tenez, nous voici arrivés à l'hôtel... Nous allons retenir un salon, et nous ferons causer le patron sur le compte de vos fournisseuses... Dans une petite ville tout se sait. S'il y a quelque chose à raconter sur M 11 * Rose, vous l'apprendrez en un tour de langue. Ils entrèrent. Conduits par un garçon dans la salle de la table d'hôte, ils demandèrent à être servis à part, et à parler au maître de la maison. Un petit homme, tout rond, en veste blanche, apparut bientôt apportant une odeur de cuisine qui rappela aux voyageurs qu'ils avaient déjeuné de fort bonne heure : — Monsieur et Madame désirent une table de deux couverts? questionna l'hôte avec empressement. — Nous al tendons une troisième personne... — Bien ! Le petit salon sur la place, alors... Si Monsieur et Madame veulent prendre la peine île passer... Il les introduisit, par un couloir sombre, dans une pièce assez vaste que les rayons du soleil couchanl éclairaient de lueurs rouges. Il se préparait à allumer le gaz, mais Thomiès l'arrêta et ouvrit la fenêtre : — Nous avons bien le temps de nous chauffer la tête. Causons du menu. L'hôte sortit de sa poche une feuille de papier et un crayon. Mais Thomiès poursuivit : — Ah ! avant tout, dans une heure, on apportera ici, pour Madame, un chapeau de chez une modiste de la ville... M" 0 Rose... Veuillez, je vous prie, prévenir pour qu'on le remetle à l'instant... GENS DE LA NOCE. 13 — Gela sera fait, Monsieur. M lle Rose... C'est chez elle que ma femme se fournit. Thomiès et M llc Laiglise se regardèrent gaîment : — Elle a donc la clientèle de toute la ville? — Hormis celle de ces dames qui se font coiffer a Paris, comme de juste... Toutes les personnes bien vont chez elle... — Alors elle gagne de l'argent?... — Ah! je crois la situation de ces demoiselles excellente, car M"" Rose a une associée... — Nous savons cela, nous les avons vues l'une et l'autre... Mais liose... c'est un prénom?... Elle s'ap- pelle autrement, votre « Virol » de Blois..: Elle a un nom de famille ? — Ah ! Certainement, et son associée aussi... M" c Cécile s'appelle Compagnon... C'est la fille du père Compagnon, qui a été caissier de la maison Laiglise, do Paris. — Vous dites? interrompit vivement M"" Laiglise. L'hôtelier étonné regarda la jeune femme et avec un sourire satisfait : — Madame connaît sans doute la maison Laiglise, le grand affinage d'or?... Eli bien! Le père Compagnon a été caissier de cette maison-là. pendant Irente ans... Il s'est retiré à Blois, il y a deux ans, suivi par sa fdle qui a monté un magasin de modes avec une de ses camarades, M Ut Rose... — Mais Rose... qui? demanda la jeune femme. C'est là justement ce qu'il faudrait savoir. 11 LES BATAILLES DE LA VIE. — Ah ! Et c'est ce que nous ignorons... L'une est arrivée avec l'autre... Elles travaillent ensemble... Ce sont des jeunes filles bien aimables, bien gentilles et bien sages. Ali !Pas unmot à dire sur elles !... On ne sait rien... Et s'il y avait quelque chose à savoir... A Blois, n'est-ce pas, on le saurait, car on est curieux ! — Joliment! dit Thomiès. Pendant deux ans une charmante fille, qui se fait appeler M" 13 Rose tout court et qui arrive de Paris, peut vivre sous les yeux de tous les Blaisois, sans qu'un seul s'avise de chercher qui elle est, ce qu'elle a fait, et ce qu'elle peut faire... Car pour une personne comme elle, ce n'est pas une destinée de s'évertuer à chapeauter la bourgeoisie locale. Elle n'est pas née pour coiffer les dames de Loir-el-< Hier, mettez-vous bien cela dans la tête, mon cher Monsieur, et je ne sais pas si la femme du Préfet, qui (li)il se croire la première moutardière du département, est digne de boutonner les bottines à cette petite modiste ! L'hôtelier ouvrit des yeux énormes, à cette déclaration qui bouleversait toutes ses idées sur la hiérarchie. M mc Laiglise, amusée par la sortie de Thomiès, leva un doigt et le posa sur ses lèvres, pour recommander plus de prudence à son ami. Celui-ci aussitôt se mit à rire et dit : — Mais du reste, mon cher Monsieur, tout cela m'est profondément égal, et je ne sais pas pourquoi je vous dis ces choses sur le compte d'une personne que je ne connais que pour lui avoir acheté aujourd'hui un cha- gens de la noce. 11 peau de quarante francs... Voyons un peu ce que vous pensez nous donner à manger... C'est plus important! — Monsieur a voulu s'amuser, dit avec rondeur l'hôtelier. Nous aimons la plaisanterie à Blois, et nous la comprenons, comme à Paris. — A la bonne heure ! — J'offrirai donc à Monsieur une truite saumonée sauce rémoulade... Spécialité de la maison... J'ose dire que nulle part, en France, on ne lie une rémoulade comme chez moi. — Va pour la rémoulade. — Ensuite un tournedos braisé avec une garniture de foies gras, de truffes, et de morilles... — Adopté. — Après, des bécasses sur canapé, aufeu d'enfer... J'oserai recommander, comme accompagnement, un Clos-Vougeot 84, qui est une réussite sans pareille. Je n'offre pas ce vin àtoutle monde...C'est uncrud'ama- teur! Il faut être digne de le déguster. — Grand merci de l'honneur ! Nous saurons l'apprécier. L'hôte s'inclina avec satisfaction, se gratta l'oreille et dit : — Puis, je crois qu'une timbale d'écréVisses, au vin de Champagne, serait un couronnement convenable pour ce dîner peu compliqué, mais délicat... Enfin des cardonsàlamoelle, une petite glace ananas et kirsch... Et ce sera tout. rc LES BATAILLES D V. LA VIE. — Peste! comme vous y allez, dans le centre de la France ! dit Thomiès. On voit que vousêtesàla source de toutes les douceurs... D'une main vous furetez dans la Mayenne, de l'autre vous ramassez dans le Périgord. La Bourgogne est à votre gauche, et le Bordelais à votre droite, entre temps vous lorgnez, par-dessus l'épaule, du côté de ta Champagne..'. Proli- tons-en, mon cher Monsieur, et distinguez-vous dans la confection de ces quatre plats choisis. — Monsieur peut être tranquille. Je vais y mettre tous mes soins... Et à sept heures exactement, le dîner sera servi. — Quoi ! Vous officierez vous-même? — Comme pour l'évêque, le général et le préfet. Oui, Monsieur. On a du coup d'oeil, grâce à Dieu, et on voit tout de suite à qui l'on a affaire... Monsieur el Madame voudront bien m'excaser... Mes fourneaux exigenl ma présence. Il salua, d'un air ravi, et sortit. — Chère amie, si vous aviez le moindre doute sur la façon triomphale dont allait se terminer votre excursion, j'espère que maintenant vous êtes rassurée. Cornus, dieu de la cuisine, nous a pris sous sa protection, et c'est lui qui sort d'ici, sous l'aspect de ce petit homme tout rond. Nous allons manger et boire des choses exquises. Donc, soyons en joie ! — Êtes-vous enfant! Un rien vous amuse, dit la jeune femme en s'asseyant sur une chaise auprès de la fenêtre. ^^HHHI GENS DE LA NOCE. " — Un rien. C'est vrai, dit gravement Thomiès, en s'asseyant àson tour, il est vrai que ce rien c'estvotre présence. — Ah! Thomiès! Thomiès! s'écria M rac Laigliseen menaçant du doigt son compagnon. Voilà que vous recommencez! Nous allons nous lâcher! — Pourquoi? Parce que je vous exprime la joie que j'ai à me trouver près de vous ? Est-ce un crime? En toutcas je vous défie de m'empôcher de le commettre. — Me désohéirez-vous donc toujours? — Tant que je pourrai! Je vous aime, je vous le dis, qu'avez-vous à me reprocher, tant que je ne vous demande pas de m'en répondre autant? — Il ne manquerait plus que cela ! — Mais « cela » viendra, n'en doutez pas ! — Insolent! Le mot était dur, mais le ton ne l'était pas. La jeune femme renversée sur le dossier de sa chaise, les yeux mi-clos, le visage rougi par les feux du soleil à son déclin, regardait avec complaisance' ce beau garçon qui souriait en lui parlant d'amour. Elle le morigénait, mais pour la forme. Sa physionomie démentait la rigueur de sa protestation. Et Thomiès, habitué sans doute à ces contrastes, n'attachait aucun sons aux paroles, et s'en tenait à leur accent. Il continua imperturbablement : — Je vous conseille de vous plaindre. Vous avez en moi l'ami le plus obéissant et le plus soumis. Je vous suis comme un chien et je cherche et je rap- I 1S LES BATAILLES DE LA VIE. porte, sur un signe de votre main. Qui est toujours près de vous, à vos ordres et disposé à vous complaire ? Est-ce votre mari? — Allez-vous m'en dire du mal? — Oh ! Ce n'est pas la peine ! Il se charge trop bien, lui-même, de se faire du tort. Avoir une femme telle que vous et la laisser en tète à tête avec un autre, sous prétexte de brocanter je ne sais quelle affaire avec un notaire de Blois, n'est-ce pas delà folie? — Non! ce n'est que de l'indifférence. — Ah ! Vous l'avouez ! — Je le nierais vainement. Ce n'est pas à ma gloire. Car si vraiment j'avais tous les mérites que vous m'attribuez, il est probable qu'ils ne passeraient pas inaperçus même aux yeux d'un époux. Il faut donc croire que vous me flattez sans mesure. — Je vous dépeins telle que je vous vois. — Regards prévenus ! — Non, regards clairvoyants. Depuis six mois je vis près de vous, sans vous quitter presque. Je vous connais bien', et vous avez une nature exquise. A quoi pensais-je de ne pas vous aimer plus tôt? Car voilà trois ans que je me suis trouvé, pour la première fois, en votre présence. C'était le jour même devotre mariage, dans la sacristie de Saint-Augustin. J'assistais à la cérémonie, comme cent autres du club, venus pour serrer la main à votre mari. Et je me rappelle votre doux sour ire et l'air modeste dont vous accueilliez les hommages... GENS DE LA NOCE. 19 — Songez donc que je sortais du couvent, que je ne connaissais rien de la vie, et que tout m'étonnait dans l'aventure extraordinaire de mon mariage. Mon mari me paraissait si charmant, si aimable, il était si généreux et on le disait si riche. Une vieille tante, ma seule parente, m'avait raconté sur la fortune des Laiglise, et sur leurs relations industrielles et mondaines, des détails qui me donnaient à penser que l'héritier de cette puissante maison était une sorte de potentat, disposant de l'existence de milliers d'hommes et régnant sur la société qui n'avait pour lui que des hommages et des grâces. C'était comme un rêve et je marchais, depuis un mois, dans une apothéose. Ce que vous preniez pour de la modestie, le jour de mon mariage, était un peu d'ahurissement, et mon sourire valait celui d'une danseuse regardée par toute la salle de l'Opéra et qui veut plaire. — Vous vous calomniez. Au reste vous le pouvez et tout à votre aise. Vous ne changerez pas ma façon de penser. Et l'admiration que j'ai pour vous est à ce point aveugle maintenant, que si, par une sorcellerie incroyable, vous deveniez tout à coup le contraire de ce que vous êtes, je continuerais obstinément à vous trouver parfaite. — C'est du fétichisme, cela! dit la jeune femme en riant. — C'est de l'adoration. Elle lui tendit la main avec un abandon charmant. — Eh bien! Adorez-moi, puisque vous ne pouvez 20 LES BATAILLES DE LA VIE. vous en empêcher, et que j'aurais beau vous le défendre... Aussi bien il est douxd'être aimée, e1 d'avoir' près de soi quelqu'un qui pense avec vous, se réjouit de vos bonheurs, et s'attriste de vos peines... Mais soyez raisonnable, n'abusez pas de mon indulgence... Obéissez-moi toujours... Et ne me t.....•meniez jamais. Elle retira sa main qu'il appuyait ardemment contre ses lèvres. Un bruit de pas, une porte qui s'ouvrait, les rappelèrent à eux-mêmes. An diable l'importun! murmura Thomiès. Mais il changea d'expression et d'attitude. C'était le mari qui apparaissait. — Eh bien ! dit Laiglise avec une belle insouciance, où en êtes-vous? — A l'attendre, comme toujours, fit Thomiès avec gaité. Nous avons commandé le dîner. — Et le chapeau? — Le chapeau aussi. — Parbleu ! Je crois que je suis arrivé à l'hôtel en même temps que la personne qui apportait ce précieux objet, car j'ai Vu dans le bureau une jeune femme avec un carton... Et, tenez, la voici... M" 0 Cécile entrait, sous la conduite d'un garçon. Elle salua et, posant son parapluie et son waterproof dans un coin, elle s'avança vers sa jolie cliente. : — J'espère, Madame, que vous ne vous impatientiez pas trop... Nous avons fait diligence. — Voyons le chef-d'œuvre, dit Thomiès. M"" Laiglise mettait le chapeau sur sa tête et se GENS DE h A NOCE. SI regardait dans la glace du cabinet. Elle se tourna en souriant vers la modiste : — Eh bien! Mais il est très gentil, ce chapeau. Il buidra que je vous donne ma clientèle. Pourquoi ne viendriez-vous pas à Paris? — Parce que nous n'y vivrions pas aussi facilement qu'à Blois... Et puis mon associée a des raisons pour rester en province. — Elle y peul travailler sans crainte du qu'en-dira- t-on, n'est-ce pas? Elle n'y est pas connue. Tandis qu'à Paris... M Uc Cécile manifesta un peu d'étonnement. Elle rougit et balbutia : — Mais, .Madame... — Ne vous troublez pas, Mademoiselle, poursui vil avec douceur M mc Laiglise. Je ne veux pas être indiscrète. Le hasard a fait que j'ai appris votre nom, et qu'on m'a donné sur votre associée des indications intéressantes... Si je puis vous être utile, en quoi que ce soit... Elle ne continua pas sa phrase et s'adressant à son mari : — M" 0 Cécile est la fille de M. Compagnon, l'ancien caissier de votre père. — Bah! Le père Compagnon? Et qu'est-il devenu, ce brave homme? — Monsieur, il vit toujours, mais il ne peut plus guère marcher, et c'est lui qui nous tient nos livres... Cela le distrait ! 22 LES BATAILLES DE LA VIE. — Gombieny a-t-ilde temps que vous ("tes à Blois? — Deux ans. — Mais il y a au moins six ans que Compagnon avait quitté la maison Laiglise... Il était déjà un peu fatigué. — Il est resté, dans l'intervalle, chez M. Prévin- quiùres, le banquier, qui le traitait en ami, plutôt qu'en employé. — Ah! Prévinquières! J'y suis maintenant,s'écria M me Laiglise. Je sais où j'ai rencontré votre associée M"" Rose... Sa figure m'avait frappée, et je cherchais dans mes souvenirs... C'est tout simplement la fille du banquier... Ne s'est-il pas ruiné dans des opérations malheureuses? — Il y a trois ans, parfaitement, dit Laiglise. 1! a bu un bouillon énorme avec les mines d'or. La mort de Bartano, le grand spéculateur anglais, l'a accablé en quelques jours. Riche de plusieurs millions la veille, il s'est réveillé le lendemain sans un sou... Et c'est sa fille qui fait des chapeaux à Blois ? Bizarre chose que la vie! Qu'est-il devenu, ce Prévinquières? — Monsieur, il est parti pour le Cap, dit M lle Cécile, avec l'intention bien arrêtée de rester en Afrique jusqu'à ce qu'il ait refait sa fortune. —Ah ! LeTransvaal, toujours! La terre miraculeuse oùl'on n'a qu'à se baisser pour ramasser les millions. Combien sont partis pour la conquête de la toison d'or, qui n'ont rencontré que la misère, la maladie et la mort! Quelques-uns ont réussi, et c'est ce qui a GENS DE LA NOCE. 23 perdu les autres. On n'a vu que le succès, on a fermé les yeux au danger, aux fatigues, aux déconvenues... Combien y a-t-il de temps que M. Prévinquières travaille là-bas? — Deux ans. — Et écrit-il? — Tous les mois. — Est-il satisfait de ses affaires? — Il espère réussir. — Exploite-t-il un claim? — Non, Monsieur, il fait de la banque. — Ah! Le malin! Il donnede l'argent pour du papier. Et puis il revend du papier pour de For. Kh bien! Voilà un homme qui me paraît avoir compris la spéculation africaine... Mais il lui restait donc un capital ? — Trois cent mille francs, m'a dit sa fdlc. 11 a emporté tout ce qui revenait à M Ue Rose de la fortune de sa mère. Et c'est parce qu'elle n'avait plus rien que son aiguille pour vivre, que M Uo Prévinquières s'est associée avec moi pour faire des modes. Mon père, qui s'était attaché beaucoup à son patron, lui a proposé de recevoir sa fille dans notre modeste ménage. Et comme, n'ayant plus d'occupation à Paris, il n'avait plus de raison d'y habiter, mon père est venu se re- tirer à Blois, sa ville natale, où il vit très heureux, en cultivant des rosiers, dans notre jardinet, et en faisant notre correspondance. C'est tout simple, Monsieur, comme vous A'oyez. 24 LES BATAILLES DE LA VIE. — Je ne trouve pas ça simple, du tout, fit M mo Lai- trlise. Cette jeune tille du inonde, qui va s'enterrer en province et qui passe, du jour au lendemain, de l'existence brillante et luxueuse qu'elle menait à la vie humble et laborieuse que vous nous dépeignez, me parait très extraordinaire et très intéressante, dans sa courageuse résignation. Car elle est satisfaite de si m sort, à ce qu'il semble?... — Elle l'affirme. — Et elle n'a pas de regrets? — Aucun. Elle dit qu'elle n'a jamais été plus contente, et que si elle n'était pas séparée de son prie, elle n'aurait rit;11 à désirer. — Et avec la ligure qu'elle a, elle passe inaperçue à Mois? Les jeunes gens de la ville ne tournent pas autour du magasin de modes? Pas de prétendants, pas d'amoureux? — Mais non, Madame, ni amoureux, ni prétendants. Aucun homme n'est mêlé a notre vie,sicen'est mon père, et mon frère. Encore celui-ci n'est-il pas avec nous bien souvent,car il travaille dans une fabrique de produits chimiques à Cbinon, et il n'a que de rares congés. — Ahl Vous avez un frère, reprit M ""' Laiglise, qui par aissait vouloir étudier a fond le problème de cette existence, dont la, simplicité vaillante avait à ses yeux un intérêt romanesque. Votre aîné? — Oui, Madame; ingénieur sorti de l'École centrale, chimiste distingué. GENS DE LA NOCE. 2!i — Et qui a quitté Paris en même temps que vous? — Non, Madame, qui l'avait quitté avant nous. — Ah! Laiglise parut réfléchir pendant quelques secondes, puis il dit : — Si votre frère est chimiste et s'appelle Compagnon, c'est donc lui qui a inventé un nouveau système de séparation de l'or au moyen de réactifs très puissants et très peu coûteux? — Oui, Monsieur, c'est lui. J'ai, Dieu merci! entendu assez souvent parler de ce système, pendant qu'il l'expérimentait à Chinon... il en attendait les plus brillants résultats... Mais la réalisation a été nu lins productive que ce qu'il espérait. — Oui. Le procédé n'est pas encore complet... On m'a parlé des expériences faites... Il y a cependant quelque chose là. Est-ce qu'il a de beaux appointements, votre frère? — Il gagne honorablement sa viè. — Bon! Je vois ce que c'est. Il touche dans les deux cent cinquante francs par mois. Il vaut mieux que ce qu'on lui donne. Quand vous le verrez, dites- lui de venir à Paris causer avec moi. Il ne regrettera pas le voyage. — Je ferai votre commission, Monsieur. Mais mon père sera désolé de ne pas avoir connu votre passage dans la ville, car il aurait tenu à vous saluer... — Bien! bien! dit Laiglise d'un air indifférent. 2 •26 LES BATAILLES BE LA VIE. Vous lui offrirez mes compliments. Il ;i au moins soixante-dix ans, votre père... — Soixante-douze ans, Monsieur, et il a encore toute sa tète... — C'est d'un bon exemple ! Les propos furent interrompus par l'arrivée du maître d'hôtel. M 1 " Cécile ferma son carton et se disposait à prendre congé, lorsque M" 10 Laiglise enlevant le chapeau qu'elle avait encore sur la tête : — Moi, je vous charge de mes remerciements pour M 110 Rose. Et je ne m'en dédis pas, si elle veut rentrer à Paris, je réponds de la lancer. — Merci, Madame, mais je connaisses intention^. Le jour où elle quittera Blois, c'est que son père aura refait sa fortune, et alors elle ne travaillera plus. Le garçon s'avançait chargé de vaisselle, suivi de l'hôte apportant des bouteilles. M lle Cécile salua, et profitant de ce que la porte était ouverte, elle s'éloigna. — Allons, à table ! dit LaigUse. L'air de la province m'a creusé. Je meurs de faim. Et votre dîner n'a qu'a bien se tenir. — J'espère que Monsieur sera content, dit l'hôte avec un sourire. L'express pour Paris ne passe qu'à neuf heures. C'est tout le temps qu'il faut pour déguster les plats que je vais avoir l'honneur de servir. Ils s'assirent et le repas commença. Il A la même heure, dans la modeste salle de la maison où habitaient M" cs Cécile et Rose, le dîner de famille réunissait le vieux père Compagnon et les deux jeunes filles. On venait de se mettre à table, et Cécile retirait le couvercle de la soupière fumante, lorsque la porte du magasin fit entendre sa sonnerie, et la servante s'écria : — Ah! c'est M. Prosper! Une exclamation joyeuse répondit à cette annonce, les deux jeunes filles se levèrent avec empressement. Mais la porte de la petite salle s'ouvrait déjà et un grand garçon brun, barbu, l'air riaut, entrait en disant : / — .l'arrivé au bon moment. Y a-t-il à dtner pour moi ? — .Ias faire un trop fort rabais. Je ne sais pas par quel intermédiaire mon patron a été introduit auprès d'une M me de Rétif, qui a tout pouvoir sur M.Étienne Laiglise ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il a. enlevé l'affaire, avant l'adjudication, et à un prix très avantageux. Comme son frère et lui causaient, devant moi, de cette heureuse négociation: «Oui, dit mon patron, niais je suis obligé de vous avouer qu'il m'a fallu donner des épingles à la dame, et que ces épingles étaient montées en diamants! » Et sans plus de précautions, il nomma M mo de Rétif, comme si on n'était tenu à aucune discrétion sur une Uaison qui paraît connue de tout Paris. — Quoi! Tout gâcher, pour une femme ! dit le père Compagnon en hochant sa tôte grise. Compromettre l'œuvre de deux générations laborieuses, par de lamentables folies ! — Mais, intervint doucement Rose, est-ce une raison, parce que M. Laiglise se conduit mal, pour que sa femme en fasse autant ? J'avoue que celte réciprocité de la faute m'a toujours paru une des choses les LES BATAILLES DE LA VIE. plus difficiles à comprendre. 11 y a un déséquilibré dans la maison, tout va à la diable, parce qu'undes époux a perdu la tête ; alors pour compléter le désordre, amener la ruine et assurer le scandale, l'autre se met à suivre le mauvais exemple, et à abandonner toute raison. Quelle satisfaction une femme peut-elle éprouver, à se conduire mal, quand elle a souffert de l'in- conduite de son mari ? Toutes ses joies ne sont-elles pas empoisonnées d'avance par la certitude qu'elles sont indignes ? N'est-ce pas comme si, en voyant un malheureux en état d'ivresse, au lieu d'en concevoir un définitif dégoût pour l'ivrognerie, on se disait: Ah! tu es abominabiementmaladed'avoirbu, eh bien ! moi aussi je vais boire pour me rendre aussi malade que toi. De la sorte il y aura, entre nous, égalité de dépravation. Je concevrais tout autre le rôle d'une femme en pareille circonstance. Et plus elle serait malheureuse, plus je la voudrais lière et pure. Au moins, dans le désastre de sa vie, elle conserverait sa propre estime et le respect d'aulrui. Et qui sait si, par sa belle contenance, elle n'arriverai! pas à. frapper l'esprit du malheureux en train de se perdre, et après lui avoir imposé l'admiration pour sa vertu elle n'obtiendrait pas cette superbe revanche de lui imposer le retour au devoir? Prosper regarda M Uo Prévinquières en silence, puis il dit avec émotion : — Vous parlez comme vous agissez, Mademoiselle» et nous savons quels sont votre courage et votre fierté. G EN'S DE LA NOCE Mais toutes les femmesne sont pas capables de sacrifier, du jour au lendemain, leurs goûts, leurs habitudes, leurs plaisirs, comme vous l'avez fait. Pour se vouer à une existence de travail, après avoir vécu dans le luxe, il faut autant d'énergie que pour demeurer honnête quand on se voit abandonnée par celui que l'on aime. 11 n'est pas douteux qu'il La place de M mc Laiglise vous auriez agi avec toute la résolution et la dignité que vous venez de poser en principe. Mais laissez-moi vous assurer que vous êtes une exception et qu'il y a bien plus do M""' Laiglise que de M lle Prévinquières. Rose ne répondit pas. Elle rêvait. La servante apporta le rôti que Cécile se mit à découper avec adresse. Le père Compagnon et son fils mangeaient lentement, et maniaient leur fourchette et leur couteau avec précaution pour ne pas faire de bruit. Un instant se passa ainsi. Puis Rose secoua sa tête et dit: — Je pensais à mon existence ancienne que vous m'avez rappelée, et je te comparais h celle qmeje mène aujourd'hui. J'ai la certitude que je suis plus heureuse qu'autrefois.Toute cette agitation, au milieu de laquelle je vivais, était plus fatigante que la bonne activité d'à présent, et elle était moins intéressante. En somme, c'était un étourdissement qui laissait à peine le temps de réfléchir. Ce n'est que dans la solitude et le silence de la petite ville que je me suis reprise, jugée et appréciée. Le renoncement, auquel M. Pros- per faisait tout ii l'heure l'honneur d'un éloge ma- 36 LES BATAILLES DE LA VIE. gnifique, a été instinctif de nia part. Mon père étail ruiné, il était obligé de partir, .le n'ai pas voulu rester à l'aris sans lui. Et ma résolution a été surtout faite de mes craintes. L'occasion heureuse pour moi a été la proposition de M. Compagnon, m'offrant de venir habiter avec Cécile, et de partager son sort modeste. Sans lui, que devenais-je? Mon père ne m'aurail pas emmenée dans un pays inconnu. Il me restait la ressource de me faire demoiselle de compagnie, ou de mal tourner. Heureusement pour moi, j'avais un esprit simple, et rien ne m'a paru préférable;! la. sécurité honnête de l'existence qui m'était assurée ici. .le n'ai pas un seid jour regretté le parti que j'avais pris. Et je crois que c'est à notre commun éloge, car cela prouve que nous sommes tous de braves gens. Le père Compagnon essuya ses yeux où des larmes montaient. — Je n'ai fait que bien peu pour mon patron et pour vous, mademoiselle Rose, dit-il avec attendrissement. Mais j'en ai été bien largement payé par la douceur de l'existence que vous avez faite à un vieil homme tel que moi. Vivre entre ma Bile et vous, passer mon temps à vous regarder travailler et à soigner mes fleurs, vous trouver toutes les deux, le soir, à. ma table pour faire de notre repas une vraie féte, que pou- vais-je désirer de plus charmant? Jamais je n'ai été si heureux, et il y a des heures où je me surprends à penser avec tristesse que votre père reviendra cer- GENS DE LA NO&E. 3 " tainement un t beau matin, avec beaucoup d'argent, et qu'il vous emmènera loin de nous. Je ne suis pas égoïste. Je souhaite que cela arrive, mais pas trop vite, car ce qui fera votre joie fera notre peine, et le jour où vous nous aurez quittés, la maison sera terriblement vide. Ce fut le tour de Prosper de s'assombrir. ïl détourna son front et une pâleur s'étendit sur son visage. Mais il ne parla pas et savoura sobtairement ses secrètes impressions. Elles étaient amères. Depuis le jour où M Ue Prévinquières s'était installée chez, son père, il avait multiplié ses voyages à Blois. Avant que lajeune fdle habitât la ville,il ne quittait l'usine que quand il y était obhgé par son service. Maintenant, presque régulièrement, il prenait le chemin de fer et venait passer le dimanche dans sa famille. Qu'aurait-on puy trouver a redire? Bon fils et tendre frère, il était heureux auprès du père Compagnon et de Cécile. Il eût fallu être malintentionné pour insinuer que, peut-être, la présence de M" e Prévinquières était pour quelque chose dans cet empressement. Cécile cependant l'avait pensé, et au bout de quelques semaines s'en était expliquée avec Prosper. Pour la jeune fille, la venue régulière de son frère, le plaisir qu'il paraissait prendre à se promener avec elle et son associée, le soin avec lequel il s'habillait, les prévenances dont il se montrait coutuinier, étaient autant d'indices de l'étal d'esprit dans lequel se trou- 3 38 LES BATAILLES BE LA VIE vail le brave garçon. Elle avail observé Rose, et facilement s'était rendu compte qu'elle n'attachait aucun prix aux galanteries de Prosper, que son amabilité pour lui était de la pure et simple camaraderie el que, si l'un était fort troublé, l'autre se montrait absolument insoucieuse. Cette situation qui l'avait d'abord préoccupée, par ce qu'elle avait craint, avec une admirable délicatesse, que les assiduités de son frère fussent mal interprétées, commença de l'inquiéter ensuite parce qu'elle craignit que Prosper ne se mît à aimer Rose, sans espoir de jamais rien obtenir d'elle. Si M. Pré- vinquières revenait d'outre-mer, après fortune faite, la situation de sa fille changerait en un instant du tout au tout, et Prosper, fils de son ancien caissier, ne pourrait pas être pour lui un pendre souhaitable. La seule chance que le brave Prosper pût avoir d'être agréé par lé père, c'était d'être aimé de la fille. Et la tranquille bienveillance, la franche sympathie avec lesquelles Rose accueillait le fils de M..Compagnon, étaient les preuves irrécusables qu'elle demeurait parfaitement calme auprès de lui. 11 devenait donc périlleux pour Prosper de s'engager trop avant dans la voie où il marchait avec ivresse. La jeune fille prit la résolution de s'ouvrir à lui de ses inquiétudes, et de lui signaler les dangers qu'il courait. Un dimanche, elle alla l'attendre à la gare, et au lieu de prendre avec lui le chemin de la maison, elle descendit le quai de ta Loire, et dans une belle place GENS DE LA NOCE. 39 plantée d'arbres, au bord du fleuve qui coulait riant au soleil, elle entama l'entretien : — Je ne t'ai pas amené ici pour regarder le paysage, dit-elle en cachant son émotion sous une feinte g'iieti', mais pour te parler sérieusement. — Eh! mon Dieu, de quoi s'agit-il donc? deman- da-t-il avec un commencement d'inquiétude. — Il s'agit, dit Cécile, de Rose, de notre père, de toi, et de moi-même. — Voilà bien des personnes. — C'est que toutes sont engagées, directement ou indirectement, dans l'affaire en question. Et c'est pourquoi il ne m'a pas paru possible de différer plus longtemps d'en causer avec toi. Prosper leva les yeux sur sa sœur, et sa figure exprimait une telle angoisse que la jeune fille apitoyée lui posa doucement la main sur le bras : — Je ne voudrais pas te faire de chagrin,mon bon Prosper, mais cependant je ne dois pas te laisser risquer de troubler la tranquillité de Rose. Tu m'as comprise, n'est-ce pas? » Il baissa la tête, sans répondre, et sa physionomie devint morne et lasse comme après une écrasante fatigue. Cécile continua : — Tu sais dans quelles circonstances M 110 Rose est venue chez nous, et quels engagements nous avons pris, vis-à-vis de M.Prévinquières. Elle est dans notre maison, sous la garantie de l'honorabilité de notre père. 11 ne faut donc pas que, non seulement une pa- m LE S BATAILLES DE LA VIE. rôle prononcée, mais même une pensée surprise, puisse éveiller de l'inquiétude dans sa conscience, et lui donner le soupçon que tu aurais songé à profiler de ce qu'elle est seule au milieu de nous, pour l'imposer à sa reconnaissance, pour spéculer sur sa sympathie. Jl s'écria avec un geste de protestation : — Cécile! Jamais ! Jamais une telle pensée nem'est venue. J'en rougirais, si cela était, mais cela n'èst pas.' Tu le sais... Elle l'interrompit : — Oui, je le sais. Tu es un honnête et brave garçon. Mais tu aimes Rose. Et un cœur épris n'est pas toujours très sûr de sa fermeté...Une parole est vite prononcée, plus vite comprise, et le mal est fait. — Quel mal? L'aimer sans qu'elle le soupçonne jamais? Le mal ne sera que pour moi, car seul j'en 60Uffrirai. Mais j(; te donne ma parole que rien, ni dans mon attitude, ni dans mon langage, ne pourra jamais éclairer M" 0 Rose sur mes sentiments... Vas- tu me condamner à ne plus entrer dans la maison de mon père parce qu'elle y habite? Et devrai-je subir cette double peine d'être obligé de m'éloigner de vous pour qu'elle ne se trouve plus en nia présence ? — Il le faudrait pour être raisonnable, dit la jeune ■fille avec un soupir, et tu ne serais pas seul a souffrir de cet éloignement : notre père et moi, nous en aurions beaucoup de chagrin. Mais ce serait peut-être beaucoup exiger de nous tous. Je ne suis pas si rigou- GENS DE LA NOCE. 41 reuse. Je pense (|ue si tu te bornais à espacer un peu tes visitesàBlois.à ne pas venir plus souvent qu'autrefois, cela suffirait pour tout arranger. Après avoir craint d'être tenu complètement à l'écart, cette demi-mesure sembla à Prosper tellement favorable qu'il reprit toute sa sérénité. Il trouva juste de se sacrifier pour que la tranquillité de Rose ne fût pas troublée. Il donna à sa sœur les assurances les plus fortes de sa discrétion et de sa réserve. En même temps il lui exprima toute la tendresse qu'il éprouvait pour M 1U Prévinquières.Ne se contraignant plus, il montra à sa sœur le fond de sou âme, et elle dut se convaincre qu'il était bien plus épris qu'elle ne l'avait supposé. Elle jugea avec tristesse que cet amour serait pour le brave garçon une source de déceptions et de chagrins. Elle n'osa pas le lui dire nettement. Mais elle parut si soucieuse, que Prosper ne put douter de ce qui se passait dans son esprit. 11 s'en expliqua aussitôt avec une sincérité qui impressionna vivement la jeune fille : — Crois bien que je ne me leurre pas sur ce qui m'attend, dit-il. .le sais fort bien que je ne dois rien espérer, à moins d'un hasard impossible à prévoir. Entre M ,lr l'révinquières et moi, il y a des obstacles presque impossibles à franchir. Je suis un brave garçon, pas trop laid, mais assez vulgaire, une sorte de contremaître, presque un ouvrier. Je n'ai aucune fortune, et seulement des espoirs, et encore bien fragiles, pour l'avenir. Enfin, notre père a été le com- 42 LKS BATAILLES DE LA VIE. mis de M. Prévinquiêres,ce qui nous met dans une situation d'intériorité sociale, vis-à-vis de sa fille. Par elle-même, du fait de son éducation, de ses manières et de ses habitudes, elle est d'un rang bien supérieur au nôtre. Elle a beau habiter chez notre pore, travailler avec toi, elle n'est pas notre égale, je le sens bien, et à chaque instant la différence qui existe entre elle et nous se marque par de petits détails qui n'ont l'aii- de rien et qui sont tout. Tu A'ois que je ne m'illusionne pas et que l'amour que j'ai |>.....• ©lie ne m'a pas enlevé ma clairvoyance. Mais malgré tout, sans aucune chance de me faire agréer, j'ai tellement de bonheur à l'aimer, que pour rien au monde je ne consentirais à redevenir calme et indifférent auprès d'elle. Laisse-moi donc à ma passion qui fait ma joie, qui crée l'intérêt unique de ma vie, qui me pousse à travailler avec ardeur, pour me distinguer à ses yeux. Je te promets qu'elle ne saura rien de ce que je pense, et qu'elle n'en subira ni ennui, ni dommage. Quelles objections opposer à de si raisonnables résolutions? Cécile avait embrassé son frère, était rentrée à la maison avec lui, et forte de la promesse qu'il lui avait faite, travaillait paisiblement sans se préoccuper de l'avenir. Gê soir-là, dans la petite salle à manger, après le dîner, pendant que Cécile et la servante rangeaient la table, Prosper et le papa Compagnon écoutaient Rose qui, sur le piano, seule épave de son ancien luxe, jouait une valse de Chopin. La sonnerie de la GENS DE LA NOCE. ,:> porte d'entrée tinta. Au bout d'un instant la servante revint tenant une lettre et dit : — C'était le facteur. Elle tendit la lettre à Rose qui regarda l'adresse et s'écria avec joie : — Ah ! C'est de mon père !... Tous avec empressement se tournèrent vers elle. Pour ces bons cœurs, tout ce qui apportait une joie aux autres, leur était salisfaction à eux-mêmes. Rose lisait avec une attention joyeuse. Elle dit: — Pour la première fois il me parle de son retour!... — C'est donc qu'il a réussi? s'écria le père Compagnon. Il l'a bien mérité par son courage. — Oui, il a réussi, reprit Rose. Et pour qu'il en convienne, il faut que cela soit sûr. Car vous savez s'il est peu porté àse leurrer!... Mais, du reste,voici le passage important de sa lettre. Elle lut : « Je pense pouvoir rentrer en France dans quelques mois... Je viens enfin de recueillir le prix des efforts faits par moi, depuis que je suis arrivé en Afrique. J'ai réalisé les terrains aurifères que j'avais achetés sur le conseil de VanGolsz. Ce brave Hollandais m'a piloté avec une intelligence rare, en haine des Anglais qui exploitent le pays et cherchent à accaparer toute l'influence financière. Mes claims ont été payés fort cher par une compagnie allemande. J'ai placé moitié de la somme qui m'a été versée dans la banque Van Golsz dont je deviens l'associé et que u LES BATAILLES DE LA VIE. je représenterai en Europe. L'autre moitié, à loutévé- nement, a été placée eu actions de la banque de Paris et des Pays-Bas, et nous assurera deux cent mille francs de rentes. Ce sera du pain... » Il y eut un concert d'exclamations joyeuses : — Du pain doré! dit le père Compagnon. Rose poursuivit : « Si les affaires Van Golsz prennent l!extension que je prévois, et que je vais (n'attacher à leur donner, nous serons plus riches que nous ne l'avons jamais été, et je m'en réjouis surtout à cause de toi, chère petite, qui t'es si généreusement sacrifiée pour ton père et lui as donné sans regret tout ce que tu possédais. Moi, j'ai piis au Transvaal des habitudes dévie si simples et si exemptes de recherche, que le luxe me sera, indifférent, je le vois bien, pour le reste de mes jours. Ici on ne songe pas au bien-être, ni au plaisir, ni à rien qui ne soit le travail acharné et fiévreux. Aussi les fortunes poussent comme des champignons, et tel, qui est arrivé avec un mince capital dans là poche de son paletat, s'en va, au bout de quelques années, avec des fourgons chargés d'or, qu'il doit faire escorter par des hommes armés. Car on coupe facilement les routes dans ces contrées-ci, et la sécurité des voyageurs n'y est faite que de la crainte des revolvers et des carabines... » — Pourvu que, dans ce pays de sauvages, il ne lui arrive rien de fâcheux, dit Cécile. Ahl U a la chance pour lui, et puis c'est un GENS DE LA NOCE. « homme qui pense à tout. Il réduira le danger à son minimum, dit le pore Compagnon. Je connais bien M. Prévinquières; je l'ai vu dans une passe terrible, au moment de sa liquidation. 11 n'a pas perdu la tête un seul moment. 11 a lutté avec une énergie incroyable, jusqu'à la fin, et quand il a vu «pie tout était irrémédiablement compromis, qu'il n'y avait pas de sauvetage possible, il a réglé son naufrage avec un soin, une fermeté et une franchise, qui lui ont valu l'admiration et l'estime de tous ceux à qui il eut affaire dans ces redoutables circonstances. S'il n'avait pas montré cette décision et cette autorité, il n'aurait pu faire face à toutes les obligations qui retombaient sur lui. Car on peut dire que s'il s'est ruiné, c'est pour ne pas ruiner les autres. 11 a payé pour des hommes du monde qui n'ont pas rempli leurs engagements envers lui. Et il m'a dit le jour de la catastrophe : « Compagnon, il y a des gens qui sont au cercle tranquillement à jouer au baccara, sans se faire débile, el qui ne me salueront pas demain. Kl cependant ilsne m'ont pas payé leurs différences. Mais plutôt «pie de garder cent sous que j'aurais dû à quelqu'un,jeme serais logé une balle dans la tôle! » Grâce a vous, mademoiselle Rose, il avait pu tout régler, et il s'éloignait avec de l'argent en poche. C'est un fier homme que M. Prévinquières; mais vous, vous êtes bien sa fille ! La lettre était restée ouverte sur les genoux de Rose. Elle songeait. Dans un retour soudain sur le 3. M LES li A TA IL LE S DE LA VIE. passé elle revoyait son père à la gare, partant pour Bordeaux où il allait s'embarquer. Vêtu d'un long pardessus gris, la tête couverte de son petit chapeau, une couverture devoyage à la main, il se promenait près d'elle sur le quai du départ, sans parler, mais le visage contracté par l'émotion. Jamais elle ne l'avait vu si troublé, même le jour du fatal krach qui l'avait ruiné. Elle le connaissait très ferme, un peu sceptique, cuirassé par les bassesses et les vilenies coutumières de l'existence parisienne. Elle n'avait pas ignoré les intimes caprices de sa vie. Resté veuf, jeune encore, il avait eu des maîtresses, et quoiqu'il cachât ses liaisons, bien des détails avaient été surpris par le pénétrant regard de sa fille. Pour lui, s'expatrier, c'était le plus grand des sacrifices. Homme de sport et de plai sir, très lancé dans le monde élégant, il rompait en un instant avec toutes ses habitudes, cl, partait vers l'inconnu, plongeant dans un gouffre obscur, au fond duquel il allait chercher la richesse. Et là, dans cette gare, dernière étape de sa vie heureuse, il marchait en songeant à tout ce qu'il quittait, et en doutant peut-être de ce qu'il espérait trouver. Elle avait si bien compris l'angoisse de cette heure dernière, qu'elle avait passé doucement son bras sous celui du voyageur, et comme il se tournait vers elle, brusquement, des larmes avaient jailli de ses yeux, et il l'avait étreinte avec force, sur son cœur gonflé, sans pouvoir prononcer une parole. C'était elle qui avait parlé, et pour lui rendre du courage : « Tu re- GENS DE LA NOCE. 4 viendras, je le sens, j'en suis sûre, et après avoir réussi. Le ciel ne voudra pas nous séparer l'un de l'autre. Je le prierai tant que tu seras favorisé et que nous nous retrouverons bientôt, réunis pour toujours et heureux. » Il avait balbutié : « Oui, ma chère petite... Oui, il faut se dire cela, car ce serait trop cruel de nous quitter sans espérance. » 11 avait redressé sa haute taille, et avec son énergie retrouvée : « Je te dois de réussir. Il faut que j& réussisse. Je serais trop malheureux, si je ne pouvais pas te récompenser de ton dévouement, de ta générosité. Le succès pour moi, ce sera le moyen de me libérer envers toi... Voilà ce qui me donne l'énergie de partir, de te quitter, de tout abandonner de ma vie passée...» Elle avait compris tout le regret cuisant que trahissaient ces derniers mots. Elle avait pris son père par le cou et l'embrassant tendrement : « Nous ferons tous les deux notre devoir, moi je travaillerai aussi en t'attendant. » Alors le père avait eu ce cri : « Ah ! ma chérie, je ne te connaissais pas toute. Je ne t'ai Pas assez aimée! » Elle lui avait fermé la bouche, l'avait serré une dernière fois et l'avait aidé à monter dans son compartiment. Puis comme le train s'ébranlait, d'une voix assurée, elle lui avait crié : « Au revoir... » Et , aans la nuit, tout avait disparu. Des mois, des ans s'étaient écoulés. Les promesses qu'ils s'étaient faites avaient été tenues. Elle avait travaillé paisiblement pour vivre, et lui avait lutté fiévreusement pour s'enrichir. Le but était atteint. La 48 LES BATAILLES DE LA VIE. séparation allait cesser, et dans un temps qu'il était maintenant permis de fixer, le père et la fille se In Mireraient réunis. En môme temps que Rose pensait ces choses avec une souriante allégresse, Prosper tristement songeait que l'heure si cruelle qu'il avait tant redoutée, qu'il avait égoïstement, dans le secret de son âme, espéré ne jamais voir venir, malgré tout s'avançait et sonnerait bientôt. Ce serait la perte de son bonheur, si incomplet et cependant si doux; auquel il tenait peut-être d'autant plus passionnément qu'il s'en jugeait plus indigne et qu'il était menacé de s'en voir privé. iiose un jour, c'était sûr à présent, partirait de la petite maison de Mois, et reprendrait la route de Paris pour aller y vivre auprès de son père, comme autrefois, quand ils étaient riches. Et lui, resterait à Chinon dans la fabrique noire et triste où il travaillait sous l'œil fureteur de ses patrons. Ce serait la fin. Une si grande distance matérielle l'éloignerait de celle qu'il adorait mystérieusement, que jamais plus il ne retrouverait auprès d'elle la douce familiarité de leur vie actuelle. En un instant, elle redeviendrait la jeune fille courtisée, fêtée, et lui demeurerait le pauvre contremaître aux mains durcies par les acides. Quels rapports pourraient désormais exister entre eux'.' Il n'aurait même pas le bonheur de la voir de loin, de se rappeler à sou souvenir par un salut, un geste d'adoration respectueuse. L'espace les séparerait. Elle l'oublierait complètement, et si son nom GENS ni; LA NOCE. 49 revenait par hasard dans sa pensée, ce serait pour évoquer la triste mémoire des jours les plus malheureux de sa vie. Une profonde tristesse accabla Prosper, et morne, le visage penché pour dissimuler sa pâleur, car il avait promis à Cécile de ne jamais se trahir, il écouta, sans entendre, les commentaires de sa sœur et de Mm père sur l'événement qui bouleversait si complètement sa vie. — Comme nous serons seuls, quand vous partirez d'ici, mademoiselle Rose, disait le père Compagnon. Moi, j'ai pris l'habitude de vous voir dans le magasin, et il me semble que je ne pourrai pas m'cmpôcher de* vous chercher à votre place coutumière, près de la table. •— Eh bien! Vous viendrez à Paris avec Cécile, et c'est moi, à mon tour, qui vous donnerai l'hospitalité. Le vieillard hocha la tête : —- Non! Je ne saurais plus vivre à Paris. Je ne serais pas heureux hors de ma petite maison, loin de mon jardin... Que deviendraient mes rosiers? — Et puis, dit Cécile, vous ne nous devez rien, mademoiselle Rose. Vous avez travaillé avec moi et gagné votre vie, comme je gagnais la mienne... Si vous avez contracté une dette envers nous, ce n'est qu'une dette d'affection, car nous vous avons aimée sincèrement. Mais vous vous êtes acquittée d'avance par les attentions et les prévenances que vous avez SO LES BATAILLES DE LA VIE. eues pour mon père, et aussi par la bonté que vous m'avez témoignée. — Non, ma chère Cécile, on ne s'acquitte pas, si facilement ni si vite que vous le prétendez, des services rendus avec une ouverture de cœur si grande. Vous pouvez penser que vous avez fait peu de chose pour moi. Mais je sais à quoi m'en tenir sur ce point- là, et c'est moi qui suis juge de la créance. Je sais bien que vous ne prétendrez jamais à rien, car je connais votre délicatesse. Il n'en est pas moins certain que, sans vous, j'aurais été à l'abandon, et que je n'aurais peut-être pas supporté l'épreuve si dure de la solitude et de la misère. Vous vous ("tes conduits, votre père et vous, vis-à-vis de moi, comme les parents les plus tendres, et j'ai trouvé ici une vraie famille. Cela, je ne l'oublierai jamais. Je ne songe pas à vous offrir un jour quoi que ce soit en échange de ce que j'ai reçu de vous. Un cœur vulgaire se croirait peut-être dégagé par un magnifique présent, offert avec l'argent regagné par mon père. Je rougirais de vous faire un pareil affront. L "affection ne se paye qu'en affection. Et j'ai toute ma vie et la vôtre pour vous prouver que je ne suis pas une ingrate. Cécile étouffa un soupir et regarda silencieusement son frère qui écoutait, le front penché, ces chaudes protestations. Qu'il eût été facile pour Rose de s'acquitter, et bien au delà, de sa dette de reconnaissance ! Un pauvre garçon était là, à deux pas d'elle, qui se désespérait et que, d'un mot, elle pouvait faire triom- CENS DE LA NOCE. phant et radieux. Mais pour que cela fût, il fallait parler, trahir le secret de Prosper, abuser de la situation dans laquelle se trouvait M" e Prévinquières. Et c'était cela justement qui était impossible. Huit heures sonnèrent lentement à une horloge voisine, et, comme rappelé à.lui-môme, Prosper se leva. — C'est le moment de t'en aller, mon garçon, dit le père Compagnon. Tu prends le train de huit heures et demie? — Oui, mon père. Il était un peu pâle, mais il s'efforçait de faire bonne contenance et souriait. Sa sœur prit son manteau et son chapeau : — Je vais t'accompagner à la gare. — Voulez-vous que j'aille avec vous? demanda M 11 " Prévinquières. Malgré les regards suppliants de son frère, Cécile ^pondit : — Restez avec papa, mademoiselle Rose. Je ne se rai pas longtemps. Je ne ferai qu'aller et revenir. M lle Prévinquières comprit que la jeune fille désirait se trouver seule avec Prosper. Elle pensa qu'ils avaient à causer tous les deux de quelque innocent secret. — Bonsoir donc, monsieur Compagnon, dil-ellcau contremaître tremblant. Et à bientôt, sans doute... — Oui, Mademoiselle, à bientôt. Il effleura du bout des doigts la main qu'elle lui tendait en souriant, il embrassa son père, et, recon- LES BATAILLES DE LA VIE. duit par la servante, il sortit avec sa sœur. Dans la rue, ils marchèrent sans parler, pendant un instant. La nuit était claire, le ciel lavé par l'orage de l'après- midi montrait des milliers dVtoiles. Un vent vif soufflait. Enfin Prosper saisit le bras de sa sœur et dit d'une voix étouffée : — Eh bien! Tu l'as entendue... Son père revient, et c'est fini pour moi. — N'était-ce pas prévu? répondit gravement la jeune fdle. — Sans doute. Mais j'espérais que mon bonheur [m m i rait se.prolonger un peu plus. — Ton bonheur! Hélas! bien précaire, bien médiocre. — Du bonheur, tout de même. Et bientôt, plus rien ! — Je te l'avais bien dit : tu n'aurais pas dû la revoir. — Et me priver de venir embrasser mon père et toi? C'eût été alors le dernier degré du malheur pour moi. Tout m'aurait manqué à la fois. Non. Je ne regrette rien du passé* Ce que j'ai pris de joie au milieu de vous est acquis. J'en garderai le souvenir délicieux. Si j'étais resté à l'écart, je n'aurais même pas cela pour me consoler. Mais maintenant le moment de soupirer est passé. J'ai joué les amoureux transis pendant deux ans. Aujourd'hui il faut me conduire en homme. — Qu'as-tu donc décidé? GENS DE LA NOCE. — Pendant quelle lisait cette lettre si heureuse pour elle, si fatale pour moi, et que vous en discutiez les conséquences prochaines, je me recueillais et je prenais conseil de mon courage et de ma volonté. J'ai repassé en un instant les deux années qui viennent de s'écouler et je suis arrivé à cette conclusion que, s i elles m'ont olfertun avantage du côté des satisfactions morales, elles m'ont causé un préjudice du côté des avantages matériels. J'ai perdu mon temps. J'ai f"Ve au lieu de travailler. Je n'ai pas abouti dans mes découvertes et j'ai mal préparé mon avenir. Il faut ( l u e je change ma façon de vivre. Je dois devenir un ai 'tre homme. Je sens en moi des forces supérieures ? Ul i bien employées, me conduiront au succès. Je y 6ux réussir, comprends-tu, et lui apparaître transfiguré par le triomphe. Je n'espère pas me faire aimer «1 elle, mais je veux qu'elle soit fiôre de moi et qu'elle "i avoue comme un ami. Voilà ce que, pendant la douloureuse méditation où j'étais plongé, je me suis juré u moi-même. El je te réponds que je me tiendrai ma Promesse. "~ Que vas-tu faire? ~ Partir demain pour Paris, el aller trouver M. Laisse, entrer dans sa maison puisqu'il est disposé à m >" accueillir, et là, au milieu de tous les perfection- n einents d'outillage, dans un foyer vraiment scienti- ?up, mettre la dernière main à mes travaux. Si je t'ussis, c'est la fortune assurée, et c'est la réputation. ■* e passerai, en quelques jours, du dernier rang so- LES BATAILLES DE LA VIE. cial au premier. Je ne serai plus un pauvre contremaître, presque un ouvrier; je serai un inventeur discuté, apprécié, l'égal de tous ceux qui attireront les regards de M"° Prévinquières. Oui, je deviendrai quelqu'un qui excitera son intérêt, qui flattera son amour-propre. Et je retrouverai mon bonheur : je pourrai la voir, lui parler. C'est pour arriver à ce résultat que je vais m'éloigner. Cette fois, mon sacrifice aura une sérieuse raison d'être. .Je ne m'enterrerai pas dans un trou de province, avec cet écœurement de me dire : Il ne faut pas que j'aille auprès d'elle, parce que j'y perdrais ma tranquillité d'esprit. Non, c'est pour me rapprocher plus sûrement d'elle que je pars, et cette pensée m'encourage, m'exalte, me rend capable de tous les efforts, de toutes les patiences. Il marchait, dans la nuit, en gesticulant, et sa figure enflammée par l'enthousiasme rayonnait d'énergie. Cécile l'écoutait sans mol dire, subjuguée par cette audacieuse résolution, entraînée par celle robuste confiance. Elle pensait qu'il devait réussir, emporté par des forces surhumaines. — Va donc où ton cœur te conduit, dit-elle. Et puisses-tu ne pas regretter un jour ta paisible vie de prOvincel Mais nous allons te perdre,nous, et tu ne viendras plus voir notre père. — Pourquoi? De Paris, il est aussi facile d'aller à Blois, passer une journée avec vous, que cela l'était de Chinon. Sois tranquille, tant qu'elle sera auprès GENS DE LA NOCE. 55 de vous, je n'aurai que trop de goût à venir... Quand elle vous aura quittés, c'est vous qui me rejoindrez à Paris. Dans la banlieue, mon père trouvera une petite maison qui lui rappellera notre tranquille demeure, et où il pourra, comme ici, cultiver des fleurs. Je vous rendrai tout ce que vous avez fait pour moi, et nous vivrons ensemble, beureux des prospérités nouvelles. Cécile sourit : — Tu rêves, mon bon Prosper, et tous ces projets sont trop beaux pour se réaliser si facilement. — Rien n'est facile, dit le jeune homme, mais tout est possible, avec du courage et de la volonté. Réussir, Pour moi, est une question de vie ou de mort. Je réussirai. Us étaient arrivés à la gare. Prosper prit sa gOBttt dans ses bras, la serra tendrement, et avec une assurance qui la convainquit presque ; — Bientôt, vous aurez de mes nouvelles. Rentre, ma chérie. Et aie confiance... Tu verras!... H lui fit un geste d'adieu, et d'un pas ferme, comme s'il parlait pour la conquête de l'avenir, il s"éloigna. ■■■■■■■■■■■H III L'hôtel Laiglise était en fête. L'avenue de Villiers, à la hauteur de la place Alexandre-Dumas, regorgeait d'équipages, et dans un mouvement inintei rompu les voitures se croisaient sous la haute porte cocbère. Depuis trois heures, le défilé avait commencé, et continuait dans les magnifiques salons du rez-de-chaussée, ouverts sur le jardin verdoyant et embaumé. Un chaud soleil de juin répandait ses clartés sur la foule qui circulait dans les allées, montait et descendait les marches de pierre delà terrasse,entrait et sortait de la maison, au son de l'orchestre jouant des valses lentes. Sous un kiosque rustique, au bout du jardin, un bulTet était dressé où, gaiement, les invités s'attardaient à luncher. Un bruit de voix, un cliquetis de vaisselle et de verrerie, un murmure de plaisir se confondaient dans un tumulte brillant qui s'étendait dessalons étouffants aux jardins frais, et enveloppait toute celte fête de son harmonie joyeuse. Au milieu GENS DE I.A NOCE. Si de la pelouse, sur une pièce d'eau entourée de margelles de marbre, des cygnes dédaigneux et mécontents se promenaient en laissant derrière eux un sillage argenté. Sortant du kiosque, un petit gros homme, armé d'un appareil photographique, s'avança sur la pelouse, sans respect pour le gazon fin comme du velours, et braquant son instrument sur la foule mouvante et bariolée, il commença à prendre des instantanés du buffet et de ceux qui s'y pressaient. Circulant dans une allée, deux jeunes gens célèbres l'un et l'autre : le romancier Boissy et Lliermillier, le Peintre favori des Américaines, s'arrêtèrent devant le photographe : —- Regardez donc, Boissy. Voilà cet imbécile de Tonnelet qui travaille de son état, dit Lliermillier en ricanant. Il va encore pincer là tous les flirts de Paris. Le fait est, répliqua l'écrivain, que ce buftet est r( >nime le rendez-vous de l'adultère, on n'y voit que des maris et des femmes dépareillés ! —Avez-vousvu Thomiés tourner autour de M"" Pré- vinquières? C'est un spectacle amusant. — Que va dire la patronne? — Tant qu'elle ne s'en apercevra pas, bon. Mais si elle s'en doute, gare! ■— Est-ce que vous croyez, mon cher Lhermillirr, que la rentrée en scène de Prévinquières soit définitive? Cet homme qui reparait, après un si beau pion- LES BATA ILLES DE LA VIE geon ! Vous avez confiance, vous, dans saréargenture ? — Mon cher, il a acheté l'hôtel de Ruffin, avenue du Bois, et l'apayé comptantneuf cent mille francs. Il est traité dans la maison Laiglise comme un monsieur très sérieux. — Mais la maison Laigliso n'est plus ce qu'elle était, s'enfoncent, les Laiglise. On ne s'en douterait pas :i u luxe qu'ils montrent aujourd'hui. — Foudre aux yeux! Goldscheider ne se gène pas pour dire que le crédit de l'affinage d'or est très médiocre. — Eh bien! Goldscheider, puisque vous le prenez pour une autorité, déclare à qui veut l'entendre que Prévinquières a un très gros sac. — Alors les assiduités de Thomiès auprès de la fille S'expliquent. — Très à la côte, Thomiès? — Très! Il vit sur des vestiges d'ancien chic. — Et il vise la demoiselle. Un riche mariage. Les invalides du noceur! Ils passèrent, se dirigeant vers les salons. La, plus compacte, la foule des invités se pressait autour de la maîtresse de la maison. Debout devant un massif de plantes vertes, qui masquait l'entrée de son appartement particulier, M" 10 Laiglise, souriante, se tenait pour accueillir les arrivants. Elle avait un mot aimable pour tous, et sa physionomie exprimait la joie. Vêtue de blanc, elle paraissait extrêmement jeune. Sesche- GENS DE LA NOCE. veux d'or encadraient son visage un peu pâle, comme d'une auréole. Elle tenait dans ses doigts une brindille de jasmin, qu'elle tortillait nerveusement. Entre l'expression heureuse de son regard et l'agitation fébrile de ses gestes, il y avait pour l'observateur attentif un douloureux contraste. Elle souffrait assurément une dure contrainte, mais, martyre de son devoir social, elle ne voulait pas qu'on pût s'en douter. Elle causait d'un air enjoué, avec plusieurs personnages âgés et importants. Et, de loin, l'éclat de leurs paroles n'arrivait aux oreilles que comme un bourdonnement confus, mêlé aux harmonies étouffées de l'orchestre. Boissy et Lhcrmillier entrèrent par la porte grande ouverte sur le jardin, et restèrent un instant à jouir du coup d'œil qu'offraient les salons. C'était un chatoiement de couleurs, un mouvement de jupes élégantes, un glissement de pieds finement chaussés, e t des rires, et des propos, tout un brouhaha de conversations interrompues par les allants et venants : femmes promenées au bras de cavaliers à l'allure conquérante, sanglés dans des redingotes irréprochables, jeunes filles passant par groupes, livrées à elles- mêmes, sous la garantie de leur surveillance réciproque, hommes d'affaires, causant, avec les gens de Plaisir, de distractions futiles, et gens de plaisir, essayant de tirer des renseignements utiles aux hommes d'affaires. Les deux amis s'arrêtèrent près de la cheminée garnie de camélias, et, perdus dans la foule, "'prirent leur conversation : LES BATAILLES DE I. \ VIE. — Regardez M n,<: Laiglise, elle donnerait, j'en suis sûr, beaucoup, pour planter là ce vieil idiot de Val- front, qui lui débite des fadeurs, pendant que Mar- cheroy sourit d'un air énigmatique. Vous aimez ce personnage-là, vous, Roissy? — Ma foi, non, je ne peux pas le souffrir, il a l'air d'une franche canaille. Depuis que Laiglise est l'amanl de sa sœur, M mo de Rétif, il ne sort pas de la maison, et il m'y fait l'effet d'un chat qui guette une souris... Et [mis il a vraiment trop de veine au bridge... — Qu'est-ce que c'est que M me de Rétif ? — C'est M mc de Rétif. Une femme très jolie, pas très jeune, qui dépense deux cent mille francs par an, el a qui on ne connaît pas vingt-cinq mille livres de rentes. Le type n'est pas rare. Il y en a des centaines comme ça, à Paris. — Le demi-castor, dans toute sa gloire? — Non! C'est mieux. La tenue est parfaite, le ton exquis, les habitudes irréprochables, la respectabilité complète. Excepté qu'elle a des rendez-vous avec Laiglise dans un entresol de la rue de Prony, il est impossible de lien dire sur son compte. Jamais sa femme de chambre n'a rien remarqué d'équivoque, chez elle; jamais le valetde chambre ne s'est cru obligé de Ions- ser, en ouvrant la porte du salon, pour prévenir de son entrée. L'apparence est inattaquable. La dame est flanquée d'un frère, M. Marcheroy, qui l'accompagne dans le monde. Alors quoi? — C'est une honnête femme, comme Marcheroy GENS DE LA NOCE (,) est un galant homme. Sous bénéfice d'inventaire. — Ce n'est pas moi qui me chargerai de le faire. Il faut des femmes comme M mc de Rétif. Sans cela le monde ne serait plus tenableà force d'ennui. Si nous ne rencontrions pas des personnes, jolies, élégantes, spirituelles, à qui on peut tout dire et dont on peut tout espérer, il n'y aurait plus qu'à s'en aller à Madagascar récolter des pépites, et faire des croisements avec les négresses. — 11 est certain que la maison où nous sommes est l'idéal pour un jeune homme. On y est accueilli à bras ouverts. — Et retenu à bras fermés. — Ces pauvres femmes s'ennuient tant! — Elles cachenl bien leur jeu. — Alors elles ne cachenl que cela. — Depuis le matin jusqu'au soir, ici, on est en fête. On y mange, on y boit, on y joue, on y aime. 11 y a "11 garage à bicyclettes, à côté de la loge du concierge, pour qu'on puisse s'arrêter en passant, conter 'm potin, faire une partie de cartes ou donner un ren- dez-vous. C'est un Casino, dans lequel on ne paye P LES liAT.V 11,1,ES DE LA VIE. quièrcs ferait un nouveau versement de six cent mille francs, l'année suivante. Il ne s'arrêtait pas, si ce n'est pour on être froissé dans sa vanité, à cette clause capitale et si menaçante pourtant de l'engagement: le droit de nommer un directeur, qui pourrait être un autre que lui, Etienne Laiglisf;, dans la maison Laiglise. Il ne s'occupait que du versement. Six cent mille tout de suite, six cent paille plus tard. C'était du plaisir, du luxe, delà fête, assurés pour deux ans. Et après, vogue la galère! On aborderait bien quelque part. Seulement ce brutal aurait pu se dispenser de le doucher avec cet avertissement qu'il faudrait peut-être le remplacer à la tête de ses affaires. Il sortit de sa méditation pour dire : — Ëh bien! C'est entendu ainsi. Marcheroy etPrévinquières échangèrent un regard. La légèreté, l'inconsistance d'Etienne navrâienl le manieur d'or. Marcheroy lui disait d'un coupd'œil : « Ne vous ai-je pas prévenu? Rien à espérer de ce garçon-là. C'est lui rendre service que de le mettre à la porte de sa propre maison. Il la perdrait pas son incapacité et sa folie. » — Voilà donc un chèque de six cent mille francs sur la Banque. Nous signerons un acte pour la régularité de l'affaire. Etienne pril le papier qui représentait de la jouissance, et dit vivement : — Envoyez-moi l'acte, je l'approuverai, et voilà! GENS DE LA NOCE. 537 — Et voilà! répéta Marcheroy joyeux. Laigliso, dégagé de sa préoccupation, retrouva sa bonne humour souriante, il demanda s'il ne lui serait pas possible de saluer M 110 Prévinquières, et serrant la main de Marcheroy qui s'en allait, il passa dans le salon où Rose parul au bout d'un instant : — Est-ce que vous venez déjeuner avec mon père? demanda la jeune fille à Etienne. — Non, Mademoiselle, je me sauve. Mais je n'ai pas voulu sortir sans vous avoir vue. J'ai des reproches à vous faire... Vous n'accompagnez pas votre pôre quand il vient avec nous... Ma femme le regrette et uns amis le déplorent... — C'est par discrétion : j'ai peur de vous gônerun peu. — Craignez-vous la gaieté? — Non. Mais je suis encore très provinciale, je me couche de bonne heure. Et vous êtes des noctambules. — Il est vrai qu'on a une peine incroyable à faire rentrer nos amis. Mais chacun est libre de marcher à son pas. Et l'on n'est pas obligé de prendre le dernier train. Votre père est parti, lui, l'autre soir, très résolument avec M""' de Rétif... Etienne n'y avait pas mis d'ironie. Il se croyait si sûr de Valentine, et il pensait si peu que Prévinquières eût des visées sur la belle M.....le, qu'il avait parléaveclamaladroitenaïvetéd'un homme mûrpour l'abandon. Prévinquières n'en eut pas moins le rouge 138 LES BATAILLES DE LA VIE. aux oreilles. La liaison de M me de Rétif et d'Étienne était notoire. Elle était aussi bien établie et paraissait plus sûre qu'un mariage. Aussi Laiglise faisait-il à Prévinquières l'effet impressionnant d'un possesseur légitime. Homme de sport, Étienne passait pour un des plus forts escrimeurs de la Société du Contre de Sixte, et il faisait comme tireur au pistolet des cartons remarqués. Le banquier, qui n'était rien moins que belliqueux, eut une petite crispation de contrariété en entendant le nom de M mc de Rétif tomber ainsi dans la conversation. Il dit d'un air contraint : — Oui, je l'ai mise chez elle, en passant. C'était mon chemin. — Dites que vous l'avez enlevée, insista en riant Étienne qui voyait l'embarras de Prévinquières, et n'en discernait pas les causes. — C'est une femme tout à l'ait charmante et bonne, dit encore Prévinquières. — Oh! tout h fait! Je suis sûr qu'elle plaira beaucoup à M 11 " Rose, quand elle sera mieux connue d'elle. C'est le goût et l'esprit même. Si vous êtes embarrassée, elle vous conseillera à merveille. Et puis c'est une amie très sûre. Rien de plus satisfaisant pour Prévinquières que ces éloges. Depuis la veille, il rôvait d'introduire M me de Rétif dans sa maison, et se cassait la tête à chercher comment y réussir. Etienne, avec ses assurances, offrait au père de Rose le prétexte désiré. Sans que cette résolution parût venir de lui, GENS DE LA NOCE. 139 il pouvait proposer à sa fille de recevoir Valentine. Et Laiglise, lui-même, préparait ainsi les voies qui permettraient à son rival de le supplanter. Prévin- quières, malgré son trouble, regarda le jeune homme avec un peu de pitié. Naïf vraiment, et de la pâte dont on fait les gogos. Exploité pour l'argent, exploité pour l'amour. Il paraissait voué aux infortunes de tout genre. — Je comptais demander à ma fille de m'accom- pagner chez M me de Rétif, dit Prévinquières, ce sera plus correct. — Vous lui ferez assurément plaisir. Elle vous estime beaucoup et s'est exprimée sur le compte de M 11 " PréAdnquières avec une vive sympathie. En ce moment, Étienne aurait pu obtenir ce qu'il aurait voulu de son prêteur, et, s'il avait été capable de voir clair dans la situation, bien des dangers se seraient trouvés écartés. Prévinquières se sentait léger, jeune, brillant. Il voyait la vie en rose. Ce pauvre petit Étienne lui était sympathique. Pour un peu, il l'aurait averti que Marcheroy le trahissait, dans sa propre maison. Mais déjà Etienne prenait congé, sans soupçonner l'émotion qu'il venait de soulever. Avec une souple habileté, la belle blonde s'était glissée dans l'intimité de Rose. Rien ne pouvait plaire mieux à Prévinquières qu'un accord établi entre sa fille et la femme qu'il convoitait. Les apparences de tenue correcte qu'offrait M mo de Rétif, sa bonne grâce et son esprit en faisaient une compagne parfaite pour liO LES BATAILLES DE LA VIE. Rose. Valenline, avec son tact si fin, avait jugé, dès le premier instant, que c'était la fille qu'il fallait conquérir pour triompher du père. Et elle s'était mise à assiéger Rose avec toutes les ressources d'intelligence et do cœur qu'elle possédait. Car cette jeune femme était bonne. Elle s'en vantait, et à juste titre. A l'ordinaire elle se montrait serviable et généreuse. Quand elle voulait plaire, elle devenait exquise. Plus âgée que Rose, elle la traitait maternellement, la conseillait avec discrétion, la chaperonnait avec un complet détachement de toute prétention personnelle, et ne s'attachait qu'à la faire briller à ses dépens. Elle déploya pour séduire Rose toute la coquetterie qu'elle eût pu montrerpour s'attacher le plus précieux des aniants. Et elle entra dans le cœur de la jeune fille avec une facilité et une promptitude qui l'étonnérent elle-même. Mais elle n'eut pas l'air de s'en apercevoir et n'en abusa pas. Déjà elle était maîtresse de la place qu'elle affectait encore d'en pousser les approches. Il est vrai que, dans sa tactique,le désir de donner le change aux Laiglise entrait pour beaucoup. Il y avait de ce côté-làbien des ménagements à prendre. El elle s'y employait avec un soin ingénieux. En très peu de temps, Prévinquières fut amoureux fou de Valentine. Elle en avait troublé de plus expérimentés. Véritable jeu d'enfant, et qui l'amusa en plus de l'intérêt qu'elle y voyait pour elle. Prévinquières, chaque jour, prit l'habitude d'aller rue Bas- sano vers cinq heures. Souvent il y retrouvait Rose GENS DE LA. NOCE. tu et l'emmenait. Mais quelquefois il était en tête à tête avec la belle blonde et il passait là des instants délicieux. Elle s'arrangeait pour lui donner de l'esprit. Comme par enchantement, sous l'influence exercée par la femme qu'il aimait, des cases s'ouvraient dans le cerveau de Prévinquières. Il se découvrait des idées qu'il n'avait jamais eues. Et il lui fallait bien s'avouer que c'était Valentine qui faisait jaillir, par le prestige de son charme, ces sources intellectuelles. Ainsi peu à peu, avec une délicate persévérance, elle pétrissait ce cerveau qu'elle voulait modeler de telle façon qu'il n'y existât plus rien qui ne vînt d'elle, et ne fût à elle. C'était une habile meneuse d'hommes, et rien que pour le talent qu'elle montrait dans son entreprise, elle méritait de réussir. Jamais un mot qui ne fût approprié au résultat qu'elle cherchait, jamais un acte qui ne concourût à assurer son autorité sur l'homme qu'elle prétendait dominer. Et par les moyens les plus simples, mais avec une logique et une suite admirables, elle s'emparait de Prévinquières, jusqu'à le rendre incapable d'avoir une velléité, une possibilité même de révolte. Il l'aimait à ne plus vivre que pour elle, par elle, près d'elle. Surtout elle lui avait recommandé de ne jamais dire ni faire quoi que ce fût qui pût éclairer Rose sur ses sentiments. Kilo avait déclaré qu'il lui paraîtrait intolérable de se sentir gônée devant son amie. Et Prévinquières acceptait ce programme avec la fidélité, la dévotion, la ferveur d'un prêtre pour son 142 LES BATAILLES DE LA VIE. idole. Il était littéralement envoûté. Et jamais il n'avait été plus heureux que quand il se trouvait auprès de Valentine. Hors de sa présence, le trouble naissait dans son esprit. Il se sentait dévoré par la jalousie. Elle ne lui avait pas caché les liens qui l'attachaient à Etienne. Mais l'aveu avait été fait avec un art consommé. Elle devait beaucoup de reconnaissance à Laiglise qui, dans les plus graves circonstances, avait été parfait pour elle. En trois phrases, elle avait trouvé moyen d'établir qu'elle n'aimait plus Etienne, mais qu'elle lui saurait éternellement gré de son dévouement. Dès l'abord, elle rassurait donc Pré- vinquières sur l'état de son cœur et lui donnait une haute idée de son caractère. Pourtant, elle n'avait pas été jusqu'à lui affirmer qu'elle n'appartenait plus à Etienne. Et l'idée que cette exquise créature était possédée encore par son rival jetait Prévinquières dans des transports de fureur. La malicieuse femme se gardait bien de le détromper en constatant les ravages que la jalousie faisait dans ce cœur simple d'homme ayant peu vécu. Elle attendait de grands résultats de cet état de révolte physique et d'angoisse morale. Avec des airs de vierge, elle disait à Prévinquières, quand il haletait de désespoir : — Pour moi, c'est comme un époux. Que penseriez-vous de moi, si je le trahissais après les services qu'il m'a rendus, et l'affection que j'ai pour lui? Un lien tel que le nôtre est plus solide que s'il était légitime. GENS DE LA NOCE. 113 Prévinquières tant qu'il était sous les yeux de Va- lentiue ne pouvait s'empêcher de penser que cette fidélité était admirable. Mais, rentré chez lui, il cherchait un moyen de briser ce fameux lien, et de réduire à rien tous ces serments. VI Il n'était pas possible de prendre moins de précautions que Jacqueline, quand elle allait chez Thomiès. Elle y entrait en plein jour, demandait au valet de chambre qui venait ouvrir, si « monsieur » était là. Et, sans attendré môme la réponse, traversait le salon, passait dans le cabinet de Jean, magnifique et haute pièce en forme d'atelier, meublée de beaux et pré- ■ deux bahuts anciens, décorée de tapisseries aux teintes adoucies et tendres, enrichie de bibelots rares et de tableaux choisis. Elle le trouvait assis, l'attendant, en train de lire un livre nouveau, ou couché sur son divan, la cigarette aux lèvres, et, tout de suite, la main tendue, le visage souriant, dès qu'il la voyait paraître. Chez elle, complètement, comme une maîtresse de maison sûre de n'être jamais dérangée, avec la quiétude absolue d'une femme libre, elle aimait à se retrouver dans ce grand cabinet avec Jean. C'était là que se passaient les heures les plus douces de sa vie. i;i:\s DE LA noce. Jamais elle n'y venait qu'avec des yeux eu fête, des paroles joyeuses, souvent des fleurs entre les bras. Cependant, ce jour-là, M mo Laiglise monta l'escalier d'un pas rapide et saccadé, et, sous sa voilette, son visage semblait un peu pâle, lille entra vivement, demanda pour la forme si Thomiès était chez lui, puisqu'elle savait qu'il l'attendait, et poussa jusqu'au cabinet. Dés la porte ouverte, elle aperçut Jean debout près de la haute baie vitrée, éclairé par un jour du nord qui découpait nettement sa silhouette. Il tenait dans sa main un émail dont il examinait avec attention les reflets. Il était beau, jeune, élégant, sans une ride, sans une flétrissure du visage, sans un cheveu gris dans sa rude chevelure noire. Il entendit la porte se refermer, tourna la tête et dit en souriant : — Ah! Jacqueline, c'est vous ? Votre entrée a été silencieuse et je ne me doutais pas que vous fussiez là... — Et puis vous étiez si absorbé dans la contemplation de cet objet... — Une merveille ! Voyez ! — Oui, très beau ! — C'est pour Prévinquières. Elle rougit à ces mots et son regard se troubla. — Vous vous occupez beaucoup de M. Prévinquières, il me semble. — Je lui déniche des bibelots, lln'arien, cet homme, et il ne s'y connaît pas... Il se ferait voler. Alors il 9 U6 LES BATAILLE? DE LA VIE. m'a prié de chercher pour lui. Et vous savez comme cela m'amuse! Est-il rien de plus agréable que d'acheter pour quelqu'un de très riche?On n'est pas arrêté par la considération du prix. On ne voit que la beauté ou la rareté de l'objet... C'est une jouissance prodigieuse pour moi. — C'est en somme un peu celle du chien de chasse : vous arrêtez... — Et je rapporte. C'est vrai!... Mais je tire! Et c'est là qu'est le plaisir. Se trouver en face du marchand qui veut vous entortiller, savoir aussi bien que lui ce que vaut la marchandise, lutter, discuter, l'emporter... Ah! C'est une satisfaction! — Platonique ! — Si vous voulez. Comme toutes les satisfactions intellectuelles. Jacqueline se déganta lentement, enleva sa voi- lelle, son chapeau, et dit : — Vous êtes tellement accaparé par ce bibelot que vous ne m'avez pas embrassée li posa l'émail sur la table, prit la jeune femme par la taille, la serra sur sa poitrine, sans protester, sans s'excuser, et lui mil ses lèvres dans le cou avec un raffinement si prolongé, qu'elle en frissonna et devint encore un peu plus pâle. Puis, comme il la regardait pour s'assurer qu'elle était contente, elle reprit d'une voix tranquille : — Je vous préviens qu'on dit que vous songez à épouser M"'' l'révinquiôres. GENS DE LA NOCE. 147 II ne broncha pas. Il fit la moue sous sa moustache brune, et répliqua : — Il y a tant d'imbéciles qui ne savent qu'inventer ! — Oh ! Ce ne sont pas des imbéciles qui parlent ainsi. Ce sont de très habiles gens qui cherchent à me faire de la peine. — Mettons : de méchantes gens. Allez-vous vous préoccuper de leurs potins? On en a dit bien d'autres, sur vous et sur moi, depuis le temps ! Vous n'y faisiez pas attention, autrefois. — C'est vrai. Mais, autrefois, j'avais une confiance inébranlable 1 ... — Et aujourd'hui, vous ne l'avez plus? C'est gentil, ce que vous me dites là ! Elle ne répondit pas. Sur le large divan, parmi les coussins de soie, elle s'assit, appuya son coude ;i son genou, son menton dans sa main blanche, et songea tristement. Il vint à elle, à pas glissés, s'agenouilla, et la forçant à le regarder : — Qu'est-ce que cela signifie, Jacqueline? Ai-je fait quoi que ce soit qui vous autorise à me soupçonner? Pourquoi me rendez-vous responsable des vilenies de votre entourage? Les haineuses insinuations d'un jaloux ou d'une envieuse suffisent-elles à me rendre coupable? Il faut que j'aie commis quelque faute pour que vous ayez du chagrin. Et vous en avez. Racontez-moi tout. Je veux connaître vos soupçons pour les dissiper plus sûrement. Des larmes coulaient maintenant sur le visage de 148 LES BATAILLES DE LA VIE. Jacqueline, et ses lèvres frémissaient d'émotion contenue. Mais elle restait muette. Jean éprouva une véritable peine à la voir ainsi pleurante et bouleversée. Il l'avait trop aimée, et l'aimait trop encore pour qu'une émotion d'elle le trouvât tout à fait indifférent. Il se sentait plein de pitié pour cette bonne et jolie et tendre amie, à qui il n'avait dû que des joies, et qui souffrait à cause de lui, pour la première fois. Il lui dit d'un ton pénétré : — Jacqueline! C'est vraiment triste de voir nies sentiments suspectés ainsi. Vous m'inquiétez sérieusement. Que vous a-t-on raconté? Je veux le savoir : j'en ai le droit. — Je vous l'ai dit. — Quoi ! ('/est ce racontar stupide. C'est seulement cela? — N'est-ce pas assez? — Puisque je vous affirme que cela n'es! pas. Elle hocha là tête d'un air découragé : —-Cela n'est pas aujourd'hui, je veux le croire. Mais cela sera demain. J'en ai eu le cruel pressentiment la première fois que je vous ai vu auprès de cette jeune fille. Un instinct sùr nous guide, nous autres femmes. Vous veniez par l'allée du jardin, côte à dôtè, en parlant, et M me de Rétif vous accompagnait. Aussitôt j'ai deviné que vous vous présentiez à mes yeux connue vous deviez être désormais : appartenant à une autre. Pourquoi ai-je eu cette idée ? Je vous avais cent fois vu auprès de jeunes tilles, dans le GENS DE LA NOCE. monde, aux bains de mer, aux courses, partout, et jamais je n'avais soupçonné que vous pussiez m'abandonner pour aucune d'elles. Mais là, une certitude m'est entrée dans le cœur, aigué et douloureuse. Je vous ai vu à M llc Prévinquières, sous les auspices de Valentine, et moi je restais seule, irrémédiablement, après vous avoir donné toute ma vie, que vous me rendiez d'un geste dédaigneux, n'en sachant plus que faire. Quel rôle joue M mo de Rétif dans tout cela? Car elle est mêlée à l'intrigue, j'en suis sûre. Sa voix ne sonne plus la même à mon oreille. Elle ne me regarde pins en fan>, depuis quelque temps. Quand elle me prenait mon mari, elle n'avail aucune honte, elle causait, riait, m'embrassait. Sa contenance étail aisée et naturelle, elle savait bien qu'elle ne me faisait aucun mal, ne me causait aucun préjudice. Maintenant, elle se défie, m'observe, comme si elle préparait quelque traîtrise. C'est donc qu'elle va contribuer à me prendre mon amant! — C'est tout un roman, Jacqueline, que vous construisez là. — Non! C'est une histoire vraie. Valentine n'est sensible qu'à l'argent. Elle n'a jamais cherché et ne cherchera jamais que l'argent. Elle est incapable d'une passion sincère. Cette jolie et séduisante femme inspire des sentiments qu'elle est inapte à éprouver. C'est l'arrivée de Prévinquières dans notre milieu qui a tout bouleversé. Il me paraît certain que Valentine a jeté son dévolu sur ce millionnaire. Elle s'ap- 150 LES BATAILLES DE LA VIE. prête à quitter Etienne, et pour que son abandon soit moins éclatant, peut-être rêve-t-elle de vous amener à me quitter moi-même. Jean pâlit et fit un brusque mouvement de dépil en voyant Jacqueline, éclairée par son amour, arriver si près de la réabté. Elle crut qu'elle l'avait blessé, et prompte à s'excuser : — Ohl n'allez pas pins loin que ma pensée. Je veux dire seulement que peut-être elle a répandu sur votre compte, pouF 7 faire diversion, les bruits qui m'ont si fort troublée... Je ne suspecte pas votre délicatesse, mon ami. Je sais combien vous êtes généreux. Et puis, vous n'êtes pas un chercheur d'aventures, ni un coureur de bénéfices. Vous êtes indépendant, et n'obéissez pour vous décider qu'à votre goût et à votre préférence. Elle, cette malheureuse, c'est une véritable femme entretenue, et de la pire espèce, puisqu'elle trompe le monde par de faux semblants de dignité et de décence. Elle a coûté à Etienne des sommes folles. Je ne m'en plains pas. L'argent n'est rien pour moi. Mais puisqu'il est si prodigue, pourquoi songe-t-elle à le quitter pour un autre? Car, vous l'avez vue aux Folies-Bergère, l'autre soir, elle a littéralement levé Prévinquières, devant nous tous, comme aurait pu le faire une des filles qui rôdaient dans le promenoir. Et que dira Etienne? Que de- viendrai-je, moi, s'il est troublé dans ses plaisirs? Comment voulez-vous que je ne sois pas triste avec des idées pareilles? 11 faudrait donc que je fusse GENS DE LA N 0 CE. I5i stnpide comme M ra0 Vargas, ou sans vergogne comme M m0 Tonnelet et M me de Rauvau qui, après un amant qui s'en va, en prennent un autre qui se présente? Nonl Jean, ce n'est pas une résignation de brute ou un libertinage éhonté qu'il faut attendre de moi. J'ai plus de respect de moi et de vous-même. Après vous, sachez-le, personne ne m'aura. J'ai eu la faiblesse de vous céder, parce que je vous aimais et que je n'ai pas voulu vous faire souffrir. Celle qui vous appartient n'appartiendra pas à un autre, à n'importe qui, pour tombera n'importe quoi. Mlle vous conservera sa tendresse, jusque dans le désespoir, jusque dans l'abandon, jusque dans la mort. il perdit son calme, et se fâcha tout à fait. — Jacqueline, vous êtes folle ! Je vous demande un peu à quoi riment les menaces que vous me faites! Voilà que vous me régalez d'un suicide, maintenant? Il ne manquait plus que cela? C'est vraiment abominable! Et qu'y puis-je? Parce que M me de Rétif a de mauvaises dispositions à l'égard d'Etienne, s'ensuil- il que je médite des projets détestables vis-à-vis de vous? Si vous avez attendu longtemps avant de me faire des scènes, vous vous rattrapez ! A défaut de la quantité, la qualité y estl Il marchait à pas précipités dans l'atelier, agité en apparence, lucide en réalité. Il se demanda si l'.occa- sion ne se présentait pas d'un commencement de rupture. En insistant, il pouvait amener la situation à une tension telle qu'une brouille s'ensuivrait. Et 182 LES BATAILLES DE LA VIE. cette première lézarde dans l'édifice de leur bonheur causerait un ébranlement qui préparerait la ruine future. Il eut, à l'heure douloureuse où cette pauvre femme tremblait pour sa sécurité morale, l'horrible sang-froid de débattre des plans, de contrôler des résultats, de se demander s'il était plus avantageux pour lui de nier tout a fait, ou d'avouer un peu. En fin de compte, il eut peur de la sincérité de Jacqueline. Il crut qu'elle disait vrai et qu'il s'exposait à la tuer en lui enlevant toute espérance. Et la pensée pleine d'une autre, il dut tromper par de fausses promesses, apaiser par de douces assurances. Il en éprouva un violent dégoût. Sa nature se rebellait contre le mensonge, et sa bouche se crispait sous les sourires de commande. Il s'assit sur un petit pouf, devant Jacqueline, presque à ses pieds, et il philosopha. — Ma chère amie, voyez-vous, les petits ennuis que vous éprouvez là sont la juste rançon des longs bonheurs. Sans ces plis à la feuille de rose, notre joie aérait un scandale. Rien n'est complet en ce monde, et il faut admettre qu'une tendre chaîne ait quelque paille dans ses anneaux. Les gens gâtés par une quiétude parfaite sont les plus exigeants. Il leur semble impossible d'admettre qu'un nuage passe dans leur ciel et l'obscurcisse pendant une heure. De ce que tout a marché toujours à souhait pour eux, il s'ensuit que tout doit continuer dans les mêmes conditions privilégiées. Mais les. êtres, les choses, le temps, la vie, sont des éléments dont il faut tenir compte et qui GENS DE LA NOCE. 153 peuvent modilier les situations qui paraissent les plus sures. Il y a l'âge, la maladie, la mort. Vous ne vous apercevez pas que je vieillis. Up. beau matin, je serai un barbon, et vous, vous serez encore une très jeune femme. Exigerez-vous que je me conduise comme un jouvenceau, et que je continue à faire le galant, avec du ventre et des cheveux blancs? Si vous vous montrez aussi intransigeante, alors, que vous l'êtes aujourd'hui, que deviendrai-je? Je devrai, pour vous plaire, m'exposer aux sarcasmes de la jeunesse, qui n'est plus très déférente pour l'âge, et m'efforcer d'étaler de vieilles grâces, quand il faudrait me résigner à la dignité tranquille de la vie finissante. Rien n'est immuable, vous le savez bien. Et l'amour change de température, comme l'année, qui de l'été passe à l'automne et à l'hiver. Moi je suis déjà à l'automne, Jacqueline; et vous, vous sortez à peine du printemps. Nous ne marcherons pas toujours du même pied dans l'existence. Nous nous sommes rencontrés à un moment de la vie où nos belles saisons concordaient heureusement. Mais ce moment ne peut durer en réalité, et plus le temps s'écoulera, plus la différence de nos forces, de nos goûts, de nos habitudes s'accentuera. Voilà à quoi je pense souvent, chère amie, avec une infinie tristesse, et à quoi vous me paraissez ne jamais songer. C'est pourtant là que se trouve le secret de notre avenir. Si nous savons passer de l'amour passionné à une plus grave tendresse, nous aurons encore des jours heureux. Si vous vous en tenez à 9. 154 LES BATAILLES DE LA VIE. vos aspirations, sans vouloir composer avec les réalités, alors vous vous heurterez à de grands obstacles et vous souffrirez, hélas ! en causant de cruelles souffrances aux autres. Elle le laissa finir, l'écoutant avec attention, puis elle dit posément : — Dégagée de toutes les précautions que vous avez prises pour me la faire entendre, votre pensée peut se résumer ainsi : « L'amour n'a qu'un temps. Il viendra fatalement une heure où je devrai vous quitter. Préparez-vous à cette éventualité, qui est peut-être prochaine. Que ce soit parce que je serai las de vous, parce que je serai épris d'une autre, nous sommes destinés à nous séparer. Je ne suis pas hé à vous par le mariage. Rien ne peut me contraindre à vieillir auprès de vous. Je demeurerai votre ami si vous êtes raisonnable. Mais si vous ne l'êtes pas, ce sera la rup- ture,etvous souffrirez. Du reste, si vous acceptez que je ne sois plus que votre ami, en quoi cela pourrait-il vous affliger que j'épouse une autre femme? Il serait de bon goût de vous y résigner et d'accepter même cette modification de ma vie avec une sympathie décente. » Toulcelaest très bienraisonné. Mais, dansvos déductions, vous n'avez tenu compte que de votre état d'âme, et pas du tout du mien. Or le mien est très différent du Vôtre : je vous aime et il ne dépend pas de moi, ni de vous peut-être, que je cesse de vous aimer. Dès lors quelle valeur ont pour moi tous vos arguments. Vous vieillirez, vous serez morose, ma- GENS DE LA NOCE. 155 lade, que m'importera, si je vous aime? Votre mâle beauté, dont j'étais fière, sera détruite? En vain, si je vous aime comme vous serez, et si' pour moi vous demeurez, par le prestige de ma tendresse, charmant toujours, comme vous l'étiez. Le temps nous séparera ? Pourquoi donc, si vous n'êtes pas son complice, et si vous ne vous prêtez pas à sa tyrannie? Ne serai- je pas là pour vous recevoir à mon foyer, et pour vous adoucir par mes soins les amertumes de la vieillesse? Gomment donc croyez-vous que je vous aie aimé, et vous-même de quelle futile et sensuelle tendresse m':iimez-vous ? Parce que vous ne me prendrez plus dans vos bras, parce que le désir sera absent de votre cœur, parce que la volupté ne nous unira plus dans le même accord, je ne compterai plus pour vous? Non ! Je ne vous crois pas, et vous vous calomniez. Vous êtes attaché à moi par des liens plus forts que vous ne pensez, et notre amour doit être.de ceux qui survivent au temps, à l'absence, et à la mort. Ou bien, je me serais tristement trompée sur votre compte, et vous ne vaudriez pas, dans ce cas, l'ombre d'un regret. — Remarquez, fit Thomiès, sans répondre aux arguments de Jacqueline, comme la discussion fait dévier les idées. Nous sommes partis d'un simple racontar sans importance, dont il suffisait, pour le juger, de dire qu'il a été mis en circulation par un de nos stu- pides amis, et nous voilà maintenant à envisager dans quelles conditions pourra finir une liaison que nous LES BATAILLES DE LA VIE. ne voulons abréger ni l'un ni l'autre. Et tout cela parce quevous avez, commetoutes lesfemmes,larage de vous torturer le cœUr. Vous êtes folle, ma pauvre amie, d'aller inventer des sujets de chagrin, quand la vie se charge de vous en apporter de tout faits, et que vous ne pouvez pas éviter. Jouissez du présent, croyez-moi, sans tant de raffinement psychologique. Après, advienne que pourra ! Ce qui aura été pris d'heureux sera toujours acquis, et servira à faire une bonne moyenne avec les ennuis. Votre idéal pour l'avenir me paraît du reste très bucolique. C'est une adaptation complète de Philémon et Baucis. Un vieux monsieur et une vieille dame qui s'aiment bien sous la neige des ans. Mon Dieu ! s'il ne faut que cela pour vous ravir, ce n'est pas impossible à arranger, encore que ce soit un peu province. N'est-ce pas? On Voit le tableau dans une petite ville proprette, où il p;isse peu de gens, jamais de voitures, ou bien c'est une émeute : toutlemondesurlepas des portes. Il faudra, que nous soyons bien vieux, bien fatigués, pour nous accommoder de cette tranquillité-là. Et, mais j'y pense : qu'est-ce que nous ferons d'Etienne ? Il ne se résoudra jamais, lui, à être aussi vertueux que nous, et je le vois d'ici entretenant la receveuse des postes ! Car, il entretiendra, jusqu'à son dernier jour, ce brave ami. Et nous serons depuis longtemps résignés au boston familial, que, lui, il faudra qu'il donne encore de l'argent à des personnes d'un autre sexe, ne fût-ce que pour se faire tapoter les joues. G ENS DE L,A NOCE. _ iSl Elle avait si impérieusement besoin de ne pas lui tenir rigueur, qu'elle détendit ses sourcils, s'efforça dè chasser ses inquiétudes et sourit à ses plaisanteries. Il lui en sut gré, et devint plus calmement tendre. Temporiser, écarter le péril immédiat, s'en remettre à la vie du soin d'arranger les choses, telle était sa tactique. Avant tout, éviter les scènes. Le ciel redevenant bleu, il n'avait aucune raison de l'assombrir. Jusqu'au départ de Jacqueline, il se montra empressé et souriant. Il avait un intérêt considérable à aviser son alliée de ce qui venait de se passer entre lui et M n,e Laiglise. Il voulait aussi essayer de savoir par qui Jacqueline avait été informée de ses projets, si habilement dissimulés. Il s'habilla et, comme cinq heures sonnaient, il se présenta chez M"* de Rétif. Vêtue d'une robe de satin noir très, simple, Valen- l i 11 o se tenait dans son petit salon, charmante pièce Louis XV tendue de tapisseries à bergers Walteau, encadrées de boiseries claires. De très beaux meubles anciens ornaient les panneaux ; les fauteuils et les canapés étaient en Beauvais représentant les Fables de La Fontaine d'après Oudry. En voyant paraître Jean, la belle blonde se souleva légèrement du tond d'une marquise capitonnée de coussins, et tendant la main à son ami : — Qu'est-ce qui se passe? Vousi ne m'avez pas habituée à vos visites. Pour que vous arriviez, il faut qu'il y ail du nouveau. iS8 LES BATAILLES DE LA VIE. — (1 y en a. Jacqueline sort de chez moi. On lui a •lit ou écrit, je ne sais pas au juste, que je visais à épouser M 110 Prévinquières. — Et quel effet cela lui a-t-il produit? — Déplorable ! Elle a pris la chose au tragique : Si vous me quittez, je meurs! — Toutes les femmes disent ça... Excepté moi! — C'est vrai ! Jamais je n'ai vu une femme rompre aussi décemment que vous. On reste votre ami, après, ce qui est délicieux. Il y a même des joui s où on se tromperait, et où, pour un rien, on redeviendrait votre amant. Il était très entreprenant, en parlant ainsi, et Va- lentine dut y mettre ordre. — Faites-moi le plaisir de vous tenir tranquille. Il faut que vous ayez vraiment peu de cœur, au moment où Jacquelinesedésole, pour penser à autre chosequ'à détourner ses soupçons. — Vous êtes la source de la sagesse. Ça donne envie de boire. — Taisez-vous, grand fou ! Jamais vous n'arriverez à rien. Vous ne réfléchissez pas assez. — C'est si fatigant! Soyez intelligente pour moi, je serai bête pour vous. — Je commence à croire que jeme suis trompée sur votre compte. Vous n'êtes qu'un beau jeune homme. — Ça n'est déjà pas si commun! Mais je suis aussi un sérieux jeune homme. Parlez : le congrès est ouvert. Décidons de l'avenir des nations. GENS DE LA NOCE — Savcz-vous ce qui me préoccupe dans votre cas, c'est que, très probablement, la communication qui a été faite à Jacqueline, sur le compte de M Ue Prévin- quières, a dû être faite ou va être faite à M Uo Pré- vinquières, sur le compte de Jacqueline. On a dit à l'une : Thomiès s'apprête à épouseîM" 6 Rose; on dira à l'autre : Thomiès est l'amant de M me Laiglise. — On est toujours l'amant de quelqu'un. La iille de votre ami ne doit pas penser que j e suis un premier communiant. Elle sait ce que c'est que la vie. En somme, lâcher Jacqueline pour l'épouser, ça n'est déjà pas ordinaire. Et je suppose qu'elle en devrait être phi loi flattée. — Question de caractère. Jacqueline est jeune, jolie, séduisante. M Ue Rose peut craindre que l'habitude ne vous ramène un beau matin chez M 1 " 0 Laiglise, et que, par représailles, la femme abandonnée ne fasse de sa rivale une épouse honoraire. 11 y a bien à dire sur tout ça, et c'est plus compliqué que vous ne pensez. — Vous voyez que je suis venu vous consulter. Conseillez-moi. — Connaissant Rose Prévinquières comme je la connais déjà, je crois qu'une hardie manifestation de franchise aurait grande chance de réussir auprès d'elle. C'est la droiture même, cette fille-là. Vous savez comme elle s'est conduite avec son père. Elle sera pareille avec son mari. Vous n'êtes, du reste, pas du tout son fait... — Merci ! 100 LES BATAILLES DE LA VIE. — Je le constate en passant, et pour ne pas être accusée d'une erreur de diagnostic. Je ne changerai pas de résolution pour cela. J'ai lié partie avec vous, j'irai jusqu'au bout pour la réussite de notre entreprise. Mais, parce que je suis devenue votre alliée, je n'ai pas été brusquement frappée de stupidité. Je sais encore juger. Et cette petite bourgeoise de Rose, avec ses idées de mil huit cent cinquante-deux, n'est pas du tout de votre bateau. Elle marche encore à voiles, elle, et vous... oh! à vapeur, machine a triple expansion el à double hélice. Je ne vous vois pas voguant longtemps de conserve. — 11 n'y a que le départ d'important. Une fois embarqués, je ferai quelques petites améliorations et transformations qui modifieront la marche de ma camarade de route. Et puis, au besoin, je diminuerai ma vitesse. — C'est sérieux? Vous y êtes décidé? — Sur l'honneur! J'ai, de la vie que je mène, pardessus les sourcils. Tout le temps la l'ôtc avec des Rau- vau, des Vargas et desTouzard. Tout le temps l'amour avec des femmes qui vous donnent à entendre qu'elles sont vraiment bien gentilles pour vous, car ça les en. unie furieusement, mais qu'enfin,il faut bien qu'elles rémunèrent vos peines et soins. Un jeton de présence, quoi! Et les maris de ces dames, qu'il faut supporter quand ils sont de mauvaise humeur, consoler quand ils ont perdu au bridge avant dîner, et amuser quand ils n'ont rien à faire. C'est gentil jusqu'à trente ans, GENS DE LA NOCE. 161 mais passé cette belle époque de la maturité, cela de- vient odieux, nauséabond, et, plutôt que de continuer, il vaudrait mieux se faire croupier dans un cercle ou se suicider! > — Je commence à croire que vous êtes vraiment mûr pour faire un bon mari. Je ne me doutais pas de votre état moral. Vous vieillissez beaucoup! — Si vous noyez que je raconterais des choses pareilles à une autre que vous ! Je sais bien que vous me comprendrez, puisque vous êtes logée à la même enseigne, et que vous avez faim et soif de tranquillité dans la considération, de repos dans la régularité. En voilà assez de dépendre d'un monsieur qui peut se toquer d'une petite do la rue de la Paix, ou se ruiner dans des spéculations bêtes, ou mourir, ou, pour une cause quelconque, vous laisser en plan. Assez d'auberge, n'est-ce pas, même dans les endroits à la mode. Un intérieur modeste, s'il le faut, mais à soi. Plus de provisoire, du définitif. Enfin, un bon mariage avec l'homme de cinquante ans idéal, qui a un gros sac, des illusions, la fringale de l'amour, et qu'on mènera par le boul du nez : Prc\ inquieres, pour ne pas le nommer. Valentine ne répondil pas. Elle songeait. En quelques paroles, Thomies venait de résumer avec une cruelle exactitude la vie qu'elle menait depuis dix ans, El une amertume, un dégoût,lui montaient aux lèvres. Il disait vrai. C'était la lassitude de l'existence brillante mal assurée et la nostalgie du calme bonheur. 162 LES BATAILLES DE LA VIE. Ce que son allié avouait si hardiment, elle le dissimulai! , niais l'éprouvait comme lui. Ils arrivaient l'un et l'autre à l'heure décisive. 11 fallait changer de route, sous peine de continuer jusqu'à la fin dans celle où leurs pieds se fatiguaient à marcher. Elle dit : — Vous êtes riche, vous, Jean. Vous pouvez être indépendant, si vous le voulez. — Je vis sur les restes de mon patrimoine. Un beau mobilier, et trente mille francs de rentes. A la condition de me résigner à la cuisine du cercle et au jeu pas cher, aux cigares médiocres et au coupé de remise, je vivoterai. Mais est-ce suffisant? Et puis, la solitude. Pas d'intérieur. Une femme de charge pour me soigner, et un valet de chambre qui sera embélé de ne pas avoir ses soirées libres, et qui me négligera. Ma chère, la jeunesse embellit tout. Quand on commence à descendre la ponte, il faut se ranger. Et on n'a, pour cela, encore rien inventé de mieux que le mariage. Jacqueline me dit : « Nous vieillirons ensemble. Vous aurez toujours le coin démon feu. » Parbleu ! sans doute ! Mais il faudra que j'y aille. Tout est là! La douceur, c'est d'avoir le coin du feu chez soi, et pas chez les autres. M m< de Rétif eut un sourire : — Vous me faites l'effet de Napoléon en 1815. Vous marchez à la frontière jouer votre va-tout. Il s'agit de gagner la bataille de Waterloo, C'est le trône de France ou Sainte-Hélène. Eh bien! ne vous troublez pas. Combinons notre plan de campagne et exécutons- GENS DE LA NOCE. 163 le, sans hésitation. Ce qui a perdu le grand homme à qui je vous comparais, c'est qu'il a cessé d'avoir confiance. Vous avez bien un petit bout d'étoile. — Un petit bout? J'en ai plusieurs, entières, des étoiles. Mais elles sont toutes du chant ou de la danse! — Soyez sérieux. Croyez-vous à quelque chose? — Moi? Je suis farci de superstitions! Mais je crois surtout à l'influence des femmes. — Eh bien ! Nous tâcherons de ne pas vous donner de déceptions. Parlons d'une façon pratique. Il est certain que Jacqueline a été avertie par une des pestes de notre entourage, M me Vargas ou la Tonnelet... — Ce n'est pas gentil de leur part. Je ne leur ai jamais rien refusé... Elle le menaça de sa belle main blanche : — Thomiès ! Thomiès! On me l'avait dit, que vous étiez un abominable scélérat!... — Mais vous ne vouliez pas le croire. Eh bien! Vous aviez tort. Je vous réponds que c'est joliment vrai, allez ! — Un affreux diable! — C'est pourquoi j'aspire à me faire ermite. — Eh bien! Si j'étais à votre place, je jouerais la franchise avec Prévinquières. Vous pensez bien qu"il n'ignore pas votre situation dans la maison Laiglise. Il n'est pas assez naïf pour s'en scandaliser, Mais il peut craindre qu'elle ne soit plus difficile à dénouer qu'une simple liaison déjeune homme avec une femme mariée. Faites naître l'occasion de lui ouvrir votre 164 LES BATAILLES UK LA VIE. cœur, et alors dites-lui tout, hardiment: votre lassitude du bonheur présent, votre rêve d'un bonheur nouveau, votre goût pour la régularité, et tout ce que votre brillante imagination pourra vous suggérer sur un sujet qui vous est si cher. Tablons sur l'hypo- thèse classique : Rose a été prévenue de vos projets en même temps que Jacqueline. Il faut donc que Pré- vinquières, aux premières craintes que sa fille lui exprimera, soit en mesure de lui répondre par votre confession. La jeune fille, en somme, qui n'est pas une hôte, comprendra que, sous ces dénonciations, il y a des manœuvres suscitées par l'envie et la jalousie. KUe ne pourra pas être très navrée qu'on essaye de mettre des bâtons dans les roues de son char de victoire. « Si l'on me dispute M. de Thomiès, c'est qu'il en vaut la peine. Si on le calomnie, c'est qu'il est supérieur. » Voilà le raisonnement, il est à la portée d'un enfant de cinq ans. Nul doute qu'elle ne le fasse. A partir de ce moment-là, son amour-propre est engagé dans l'affaire, et si vous savez manœuvrer, vous avez toutes les chances pour vous. Il va sans dire que moi, qui suis bien vue dans la maison, je vous pousse sans vergogne. A charge de revanche. Car je ne me dissimule pas que, s'il est relativement facile do vous conduire au pied des autels avec M 110 Prévinquières, il sera infiniment plus vétilleux d'y entraîner son père en ma compagnie. Mais vous serez reconnaissant. Votre intérêt, en même temps que votre amitié, vous le commanderont. Et puis, GENS DE LA NOCE. 168 soyez tranquille, je ne serai pas une belle-mère ennuyeuse. — Il serait plutôt à craindre que vous ne soyez trop amusante ! — Je vous donne ma parole que je serai rigide, et que je n'aurai pas d'enfant. — Merci pour cette bonne promesse ! Moi, je m'engage à vous faire avantager. Celte conversation, si légère par le tour que les deux interlocuteurs lui avaient donné, si grave par les conséquences qu'elle pouvait entraîner, prit lin à l'arrivée de Rose, qui venait chercber M" 10 de Rétif pour aller faire un tour au Bois. La jeune fille montra à Jean son amabilité coutumière, d'où les deux alliés conclurent que l'ai laque, prévue, n'avait pas étd commencée contre elle. Thomiès, avec son grand air, accompagna les jeunes femmes jusqu'à la voiture, les aida à monter et prit congé. Attelé de ses deux chevaux brillants, le vis-à-vis suivi! l'avenue des Champs-Élysées, passa sur la place de l'Étoile et s'engagea dans l'avenue du Bois. Sous un chaud soleil, dans la fraîcheur des ga/.ons arrosés, au milieu des équipages qui montaient et descendaien l cette voie triompbale du luxe et de la richesse, Va- lenline et Rose se laissaient bercer au mouvement cadencé de la, voilure. Comme on approchait «le la grille, sur la chaussée, sa canne a la main, se. promenant à pied, en vrai badaud qui flâne et regarde, apparut Prévinquières. — Oh ! Voilà votre père, dit M"' L ' de Rélif. — Arrêtez, fit Rose. Le vis-à-vis se rangea le long du trottoir. Prcvin- quières s'approchait, souriant : — Qu'est-ce que tu fais là, tout seul? demanda Rose. — Je prends l'air. J'étais resté enfermé à travailler jusqu'à cinq heures. Je me suis senti la tête lourde, alors j'ai laissé là mon courrier et je suis venu me promener. Et vous, où allez-vous comme ça, toutes les deux ? — Mais avec toi, si tu veux? — A pied? — Non. Tu vas monter avec nous. Il ouvrit la portière, et comme sa fille faisait un mouvement pour lui donner la place du fond, il la repoussa doucement, avec un sourire : — Reste, mon enfant. Ne me traite pas comme un ancêtre... Et puis, je vous verrai mieux, étant en face de vous. — Où veux-tu aller? Il interrogea du regard M me de Rétif. — Oh! Pas aux Acacias, dit-elle. Cherchons des coins tranquilles. — Eh bien! Descendez vers le champ de courses d'Auteuil. Ils partirent dans les allées ombreuses et fraîches du bois, le long du Pré-Catelan, au bord de la charmante petite rivière qui brise sou cours et bouillonne, miniature de torrent, parmi des rochers artificiels. Le GENS DE LA \OCE 167 silence régnait, à peine rompu parle roulement lointain des voilures, et, à intervalles réguliers, par les détonations sèches du tir aux pigeons. Un bien-être délicieux engourdissait Prévinquières, mollement adossé et regardant, avec une jouissance très nouvelle, ces deux gracieuses créatures, qu'il confondait déjà dans une affection presque égale. Au croisement de l'allée de la Reine-Marguerite, des grelots de bicyclettes se liront entendre, et toute une troupe en « balade » arriva d'un bon train. Des cris se firent entendre : — Oh ! c'est Valentine I Un arrêt général eut lieu. Au bord du trottoir descendirent de machine des femmes en culottes de cy- cliste, bas noirs et souliers jaunes, chemisettesde couleurs variées, et chapeaux canotiers à voiles blancs. El le visage animé par la course, II"** de Rauvau, Tonnelet et Vargas s'approchèrent de la voiture.' Le gros Bernstein et Tonnelet gardaient les « bécanes ». — Eh! Où allez-vous comme ya, lâcheurs? attaquèrent les jeunes femmes. Il y a plus de huit jours qu'on ne vous a vus! Et vous nous prenez Valentine encore ! C'est Laiglise qui fait une tête ! Et cette belle petite enfant-'a, est-ce qu'elle ne pédale pas? Rose se chargea de répondre, car elle voyait à la figure embarrassée de son père, et à l'air contraint de M mo de Rétif, que cette rencontre imprévue leur causait un sérieux désagrément. — Non, Mesdames. Je ne sais pas monter à bicy- 168 LES BATAILLES DE LA VIE. dette. Et j'ajoute que je n'ai pas envie d'apprendre. Votre costume est très joli, mais il me paraît un peu sommaire. Enfin j'ai le vertige facilement et les jambes maigres. — Vous m'en direz tant! dit M""' de Ilauvau. Mais Valentine, qui ne craint personne pour les mollets... La voilà en voiture, maintenant! Vous allez engraisser, ma chère, vous perdrez votre entraînement! — Mais, qu'est-ce (pie vous avez fait des Laiglise? reprit Rose, venant au secours de son .unie. Est-ce qu'eux aussi ils s'exposent à perdre leur entraînement ? — Non! ditBernstein, ils essayent une automobile épatante. Ils ont pris avec eux Touzard cl Chrétien. Nous avons rendez-vous, au chalet du Cycle. Suivez le monde! Ils seront joliment étonnés de vous voir arriver avec nous. — Vous êtes bien gentils, dit Prévinquières, mais nous allons du côté de Boulogne... — Alors, bonjour. On repart. Les jeunes femmes enfourchèrent leurs machines, les cavaliers prirent les devants. Bernstein agita un grelot retentissant comme une cloche àboiufs, et avec une vitesse qui s'accélérait à la descente, le joyeux escadron fila vers la Cascade. — Ohé! ohé ! cria une dernière fois Tonnelet, en se retournant sur sa selle. Les jeunes femmes agitèrent leurs mouchoirs comme de petits drapeaux de couleur, puis au détour de l'allée tout disparut. GENS DE LA NOCE. — En voilà des fous! dit Prévinquières. — Ils s'amusent, ou croient s'amuser, ce qui est la même chose, insinua doucement Valentine. J'ai fait, moi, très heureusement, la différence qu'il y a entre leurs joies factices et le vrai bonheur. Elle assembla, en un môme regard, doux et presque attendri, le père et la fdle. Dans le frais silence du bois, parmi les bosquets verts, la voiture continua à rouler de sa marche paisible cl régulière. Kl Valentine ne put se défendre de comparer la bruyante et vive allure de ses amis d'hier, à ce train ordonné et calme de ses amis du jour. C'était la réalisation symbolique de la vie qu'elle voulait fuir et de l'existence a laquelle, de toutes ses forces maintenant, elle aspirait. Elle sourit à Prévinquières, à Rose, et dit : — Quelle différence entre leur plaisir et le mien ! Mais à quoi servirait de la leur montrer? Ils ne comprendraient pas ! Prévinquières, non plus, ne comprit pas tout ce qu'avait d'intense et de sincère l'affirmation de la jeune femme. Il ne connaissait pas assez les mystères de son passé, pour apprécier tout ce qu'avait de délicieux pour elle cette ascension vers l'honnêteté définitive. Mais il sentit, que Valentine étail heureuse par lui et près de lui, et son cœur se gonfla déplaisir. 11 dit d'un air riant à sa tille : — Puisque nous allons du côté de Boulogne, et qu'il s'agit de ne pas donner de nouveau dans la bande Laiglise, si nous allions dire bonjour au père 10 170 LES BATAILLES DE LA VIE. Compagnon? Nous ne ferons qu'entrer et sortir. C'est mon ancien caissier, expliqua-t-il à M mo de Rétif, le brave homme qui a recueilli ma fille, pendant mon absence. Cela ne vous ennuiera pas trop ? — En aucune façon. Et si ce vieux serviteur vous a rendu un pareil service, j'aime trop votre fille pour qu'il ne me soit pas d'avance très sympathique. — Alors, voilà qui est parfait! Nous reviendrons par le bord de l'eau. Nous sommes sûrs ainsi de ne pas rencontrer ces écervelés. Ils arrivèrent à l'entrée de la Grande-Rue, devant une petite maison à grille de bois fleurie do glycine. Une sonnette tinta, quand la porlefut ouverte, et curieuse, à la fenêtre de sa cuisine, une servante se montra. Elle n'eut pas besoin de se déranger pour introduire les visiteurs. Le père Compagnon accourait, nu-tète, essuyant en bâte ses mains souillées de terre. Le vieillard, les yeux rayonnants de plaisir, se confondait en excuses : — Ah! Mademoiselle Rose... Mon cher patron... Quoi ! Sans prévenir ! Et vous me surprenez fait comme un voleur... Madame, que d'excuses!... Il les fit entrer dans un petit salon, frais et à demi obscur, dont il ouvrit vivement les A-olets. Le jardin dans son étroitesse et sa somptuosité se révéla. C'était un parallélogramme entouré par les murs des autres jardins, où des plates-bandes, cultivées avec soin, étincelaient de fleurs. L'arrangement des espèces, le groupement des nuances, l'assortiment des variétés, GENS DE LA NOCE. ni faisaient de ce petit terrain, soigné comme par un génial spécialiste de Hollande, un enchantement pour. le regard. Les deux jeunes femmes ne purent retenir un cri d'admiration. Dans la lumière d'un beau jour finissant, les fleurs fraîches arrosées resplendissaient comme des pierreries. Des senteurs délicieuses embaumaient l'air. Et les sens charmés jouissaient pleinement de ce raffinement exquis des parfums et des couleurs. — Eh bien! Compagnon, vous vous en donnez de l'horticulture! dit Prévinquières... Ah! Vous devez être heureux, ici! — Comme jamais je ne l'ai été, patron. Quand j'ai quitté ma petite maison de Blois, j'étais désolé. Je ne savais pas ce qui m'attendait. Mais ce pays-ci est le paradis pour les fleurs. J'ai fait la connaissance du jardinier des Golscheider, qui ont une si belle propriété au bord de l'eau... Le brave homme s'est intéressé à moi. 11 a deviné ma passion. Il m'a donné des boutures et des graines... Tout ce qu'il y a de plus précieux... Des variétés achetées à prix d'or... Et vous voyez le résultat... Je vis au milieu des merveilles... J'ai des jouissances que je ne puis exprimer, en soignant mes plantes, qui sont comme mes enfants... Mais pardon... Je m'égare... Vous avez fait une longue course, pour venir jusqu'ici. Qu'est-ce que je vais pouvoir offrir à ces dames et à vous? — Un tour dans votre jardin, dit Rose en souriant. 172 LES BATAILLES 1)K L'A VIE. — Mademoiselle Rose, VOUS flattez ma manie. Vous êtes toujours bonne et gracieuse pour le vieux bonhomme Compagnon... Ils sortirent par une porte-fenêtre qui donnait de plain-pied dans le jardin. Et par les allées bordées d'œillets de toutes couleurs, ils marchèrent jusqu'à la margelle d'un puits, autour des ferrures duquel grimpait un admirable rosier thé couvert de fleurs. — Ah! Père Compagnon, celui-là, ce n'est pas vous qui l'avez planté ? dit Prévinquières. — Non, patron, mais c'est à cause de lui que j'ai loué la maison. C'est le Rêve d'Or. Le soir, son odeur est enivrante, et tout le mois dernier, le rossignol venait y chanter jusqu'au matin. Je me relevais la nuit pour respirer l'odeur de mes roses, et écouter le petit oiseau gui gazouillait à perdre haleine. Souvent, avec Prosper, nous sommes restés jusqu'à l'aube, et c'était si doux et si beau, que tous deux nous en versions des larmes. Rose tressaillit à cette soudaine apparition de celui par qui elle se savait aimée, dans ce cadre de poésie. Le père Compagnon était tenu éveillé par sa manie; mais Prosper, quelle préoccupation, quel souci, ou quelle visionle ramenait, après la fatigue d'une journée de travail, dans le silence nocturne du jardin? Elle voulut questionner. — Est-ce que M. Prosper s'est mis aussi au jardinage? — Oh! Dieu! Non, mademoiselle Rose. Il n'ycon- GENS DE LA NOCE. 173 nàlt rien. On ne lui ferai! pas dire la différence qu'il y a entre une greffe par approche et une greffe en fente... Un enfant, un véritable enfant!...Mais il aime bien le jardin. Il s'assied là, le soir, et il reste des heures à me regarder travailler. — list-il content de ses affaires? — Je ne sais pas. Il n'en parle guère. Mais il est triste depuis quelque temps. — Il ne vient plus nous voir. — Ah! Il faut l'excuser, Mademoiselle, il est sauvage. Kt puis la fréquentation du beau monde ne lui vaut rien. II en revient toujours à l'envers... Ça le trouble, ce garçon. Il est comme moi, né pour le travail et pas pour le plaisir. — Mais Cécile, pourquoi est-elle si rare? — Cécile, c'est un peu la même chose. La dernière fois que nous sommes allés déjeuner avec vous, elle et son frère ont été agités toute la soirée. Moi, je bêchais une plate-bande, devant la fenêtre du salon, et je les entendais qui causaient tous les deux. Je n'ai pas très bien compris ce qu'ils disaient, mais ils paraissaient d'accord. liose parut impressionnée par le récit pourtant fort lieu saisissant du vieillard. Elle lit quelques pas avec lui, du côté des plates-bandes, laissant à l'écart son père et M ra0 de Rétif, qui s'étaient assis sur un banc, près du puils, dans l'exquise senteur des roses. — Sur quoi paraissaient-ils d'accord? demanda- t-elle. 10. 174 LES HATAI LU)S DE LA VIE. — Sur l'avantage qu'il y a, quand ou est de petites gens, à rester chez soi. — Avaient-ils donc trouvé que nous les recevions mal? — Oh ! Non, certes ! N'allez pas le croire. Mais chacun à sa place, voilà la sagesse. C'était lui qui disait ça. Et sa sœur répondait qu'il avait raison... Et toute espèce d'autres choses encore, dont je ne distinguais pas toujours le sens direct, mais qui se rapportaient au même objet. Cécile répétait : « N'y pense plus! Tu as raison. » A quoi est-ce qu'il fallaitne plus penser? Je l'ignore. Peut-être à quelque situation importante dans la maison Laiglise, qu'il a souhaitéeet qu'il voit inaccessible... Tout ça passera, mademoiselle Rose. Elle dit, un peu assombrie : — Tout passe... — Excepté l'affection et le dévouement, quand ils sont aussi enracinés que dans notre cœur. — Vous l'avez bien prouvé, ajouta Rose, avec un grave hochement de tête. Et je ne l'oublierai jamais. Elle revint vers son père qui causait avec M me de Rétif, à l'ombre du puits fleuri. C'était une fin de journée adorable. Une fraîcheur commençait à tomber, et, dans ce parterre éclatant et embaumé, la pensée s'engourdissait délicieusement, toutes les préoccupations cessaient, fondues dans un calme qui devait ressembler de très près au bonheur. — Vous me permettrez bien de vous faire des bouquets, Mesdames ? demanda le vieil horticulteur. GENS DE LA NOCE. 178 Et déjà il cueillait, avec discernement et précaution, faisant claquer son sécateur. Prévinquières regarda un instant autour de lui d'un air ému : — Lorsque j'étais au Transvaal, dit-il, pour passer seulement une heure, comme celle qui vient de s'écouler, j'aurais donné ce qu'on aurait voulu. — Il n'est pas besoin de se trouver dans un désert, ajouta M me de Rétif, pour goûter pleinement l'impression que vous éprouvez... Et je vous assure que je la partage. Prévinquières leva les yeux sur sa fille, avec une sorte d'inquiétude interrogative. Il semblait si bien dire : « Et toi, Rose, est-ce que tu me blâmes de me sentir heureux entre vous deux? >» que la jeune fille ne put se défendre d'un fin sourire. Elle associa Va- lentine et son père dans le même regard, et avec beaucoup fie douceur : — Moi, cher père, je me réjouirai toujours de ce qui te causera de la joie. Une rougeur subite monta au front de M me de Rétif. Il lui semblait bien, qu'en ces quelques mots, Rose venait de donner son assentiment aux projets que formait Prévinquières. Une palpitation violente agita son cœur. Une sorte de honte de calculer tout, lorsque ceux qui étaient près d'elle agissaient avec tant de franchise, troubla sa pensée. Pour la première fois, elle eut le sentiment très net de sa déchéance, et pensa qu'elle n'était pas digne du sort qu'elle am- yic, LES BATAILLES DE LA VIE. bitionnait. Mais elle était trop hardie et trop décidée pour céder longtemps à une (elle faiblesse. Elle releva La tète, et montra au père el à La fille son admirable visage rayonnant. Le père Compagnon revenait, tenant de chaque main une gerbe de fleurs merveilleuses. Il les fendit à Valanfine et à Rose : — Ces bouquets dureront bien peu. Mais ce qui se conseivcra,c"est le souvenir de votre charmante présence dans ma pauvre maison. Elles acceptèrent le bouquet et le compliment, avec un sourire. Suivies de Prévinquières. accompagnées par le vieux caissier jusqu'à la grille de la rue, elles montèrent en voiture et quittèrent ce lieu plaisant, où la sensation du bonheur, dans la simplicité et le calme, s'était victorieusement imposée à leur cœur. Ml Comme l'avait très bien deviné Valentiue, c'était la bonne, pelite M me de Rauvau qui s'était ingéniée de donner l'alarme à Jacqueline. Un soir que la bande était réduite à sa plus simple expression par l'absence de Thomiès, de M""' de Rétif et de Laiglise, la tendre camarade du gros Bernstein, furieuse de perdre sa soirée à jouer au poker, au lieu de courir les lieux publics suivant l'habitude, avait passé sa mauvaise humeur sur son amie, en lui décochant les allusions les plus cruelles : — C'est sans doute Thomiès qui a emmené Laiglise avec Valentine?ll joue un joli rôle, dans cette affaire- là, Thomiès! Jacqueline avait fait la sourde oreille. Elle ne vou- lait pas comprendre. Déjà son inquiétude était éveillée par le refroidissement sensible de Jean. Tout ce qui pouvait l'éclairer sur ce douloureux sujet était systématiquement écarté par elle. Mais M"" de Rau- 178 LES BATAILLES DE LA VIE. vau ne se tint pas pour battue. Elle reprit au bout d'un instant : — Et Prévinquières?... Encore un qui nous a bien lâchés. II est venuici, juste le temps devoir Valentine, de s'en toquer, et de l'emmener. C'est flatteur pour votre salon. On pourra le nommer le dernier salon où l'on lève... Son adversaire, qui était le colonel Touzard, lit sans vergogne un full d'as, qui porta la fureur de la jeune femme au comble. Et comme Jacqueline se taisait résolument, elle redoubla avec férocité : — C'est comme Jean... Il lui a suffi de voir la jeune Rose deux fois, etdéjà on colporte partout qu'il songe à l'épouser... Sous votre nez,ma chère,je trouverais le procédé un peu muffle ! Jacqueline frissonna doucement, mais elle ne répliqua pas. M mo de Rauvau s'écria avec colère, en jetant ses cartes : — Voilà encore ce sale colonel qui a tous les rois ! Zut ! zut ! Je ne joue plus ! M me Laiglise alors intervint d'un air attristé : — Quel ton et quel langage, ma chère. Si un étranger entrait ici, où se croirait-il? — Ah ! bien ! s'il faut se gêner, par-dessus le marché! Vous trouvez ça propre, vous Jacqueline, ces hommes qui viennent nous gagner notre argent?... J'y suis de vingt-cinq louis avec le colonel, moi ! Eh bien! mon vieux,si vous croyez que je payerai,vous pouvez vous taper! GENS DE LA NOCE. 179 — .To m'arrangerai avec Bernstein, dit tranquillement Touzard. — Vous ferez bien ! Car si vous vous adressiez à Rauvau... Elle se leva, et prenant place auprès de Jacqueline sur le canapé, elle dit d'un air de tendre intérêt : — Ma petite Jacqueline, moi, avec mes airs mal embouchés, je suis très loyale, je n'aime pas les traîtrises. Et on est en train de vous en faire une. Comprenez-vous? S'il faut mettre les points sur les i, je les mettrai. Thomiès s'apprête à vous lâcher pour cette modiste enrichie qui se nomme Rose Prévin- quières. Je devine ce que vous allez me répondre : il ne l'aime pas, et je le conserverai tout de même. Cela se peut bien, mais le procédé n'en est pas meilleur. Et puis, avec les hommes, on ne sait jamais : ils aiment très bien des laiderons. L'amour n'a qu'un rapport fort lointain avec la beauté. Combien avons- nous connu de femmes laides qui faisaient des passions ? Et ce sont celles-là qui durent toujours ! Moi, à votre place, je me mettrais sur mes gardes... A moins que vous ne teniez plus à Thomiôs, et que ce mariage fasse votre affaire. Alors, prenez que je n'ai rien dit. Jacqueline montra une physionomie souriante à celle qui venait de la torturer pendant quelques minutes si cruellemeirt, et répondit : — Oui, prenons que vous n'avez rien dit. M mo de Rauvau eut une mine stupéfaite. Elle leva les épaules d'un air dépité, puis elle conclut : iso LES BATAILLES DE LA VIE. — Oh ! Très bien ! Ne soyons pas plus royaliste que le roi! Du moment que vous n'y voyez rien à reprendre ! Amen ! — Je vous demanderai seulement, ma chère, de ne pas en parler à tout le monde. Cela pourraitme gêner. — C'est parfait ! Ah ! S'il ne s'agissait que de Tho- miès... Mais vous, une amie, c'est sacré ! Jacqueline eut un mélancolique sourire. Elle ne croyait pas outre mesure à la discrétion de la jeune femme. La recommandation qu'elle venait de lui faire pouvait laisser croire à un calcul, qui, au moins, ménageait son amour-propre. Mais qu'était-ce que l'amour-propre, quand la tendresse la plus sincère et la plus forte était en péril? Comme garanties, elle n'avait que les assurances prodiguées par Thomiès. Les promesses, les protestations de Jean, qu'est-ce que cela valait ? Un regard, un cri eussent sul'li, autrefois, à la convaincre. Tant de belles paroles ne devaient aujourd'hui servir qu'à cacher un mensonge. Llle se sentait à la veille d'un malheur, et quel autre malheur pour elle était à craindre que la perte de son amour? Kilo se disait toutes ces choses, assise dans son cabinet de toilette, auprès de la fenêtre ouverte sur le beau jardin. C'était dans l'allée qui borde la pièce d'eau qu'elle avait vu, pour la. première l'ois, Jean et Rose, l'un près de l'autre, venant à elle, sous la conduite de M""' île Rétif, qui semblait les protéger en souriant. Quel rôle jouait Valentine dans cette in- GENS DE LA NOCE 181 h igue? Car son éloignement coïncidait trop l>ien avec l'absence de Thomiès, pour qu'il n'y eût pas concert entre eux. N'était-elle pas terriblement imprudente de jouer un pareil jeu contre Jacqueline, lorsque celle- ci connaissait si bien son histoire dans le passé et dans le présent, et pouvait, en prenant parti contre elle, lui faire un tort irréparable? Assurément, Pré- vinquières ne savait rien de ce qui datait d'avant Etienne. Ce qui concernait Etienne même, lui était-il exactement connu? Et d'ailleurs quels projets caressai! le banquier? Voulait-il devenir simplement l'ami et l'entreteneur de Valentine ? Ou celle-ci avait-elle formé le dessein, beaucoup plus hardi et plus avantageux, d'épouser le père de Rose? Sa présence presque continuelle aux côtés de la jeune tille pouvait laisser croire qu'elle cherchait le résultat le plus hril- lant, mais le plus difficile à atteindre : le mariage. Car, que d'ohstacles à surmonter, et quelle témérité de se faire une ennemie de Jacqueline ! Mais la bonne et tendre Jacqueline était-elle redoutable? Ne pouvait-on pas impunément la persécuter? Aurait-elle d'autres ressources que les larmes? Un soupirgonflala poitrine de M n,e Laigliso. N'était- ce pas exact? Et tout, dans sa conduite passée, ne légitimait-il pas ce jugement sur son caractère. Sa molle douceur, qui s'était accommodée des infidélités d'Etienne, ne subirait-elle pas, sans crise violente, l'abandon de Jean? Il y a sur la terre des victimes nées, à qui on a le droit de tout faire, sans qu'elles se H 182 LES BATAILLES DE LA VIE. révoltent. Sur colles-là les lâches s'acharnent, et l'outrage, la violence, leur sont prodigués. On n'a rien à craindre de leur faiblesse. Ce sont les bêtes à chagrin de la société, et l'atroce bassesse humaine s'en donne à cœur joie sur ces martyrs. Tout ce qui est vil, brutal, vulgaire, stupide, se rehausse, se purifie, s'affine et se déniaise, à torturer ces créatures sans défense. J'insulte, je méprise, je bouscule, je raille. C'est donc que je domine celui qui me subit. Je ne suis donc plus le dernier des êtres, j'ai un souffre- douleur. Quel triomphe! Il y a des suffisances de cuistres et de drôles qui ne sont faites que de telles victoires. Jacqueline songeait tristement à ces crucifiements, dont elle avait vu quelques exemples dans le monde, et se demandait avec angoisse si elle consentirait à être une de ces victimes bénévoles. Le sang lui monta aux joues, ses yeux brillèrent, elle serra les poings, et, avec un cri qui l'effraya par sa rudesse, elle se répondit à elle-même : Jamais ! Sa pensée à l'instant évolua. Si la résistance lui paraissait indispensable, pourquoi ne pas entamer la lutte courageusement, de façon à essayer de l'emporter? Se défendre, était- ce assez ? On voulait la frapper. Se bornerait-elle à se garantir, ou bien fendrait-elle coup pour coup? Un combat, dans lequel l'un des adversaires pare sans riposter est bien inégal. Laisserait-elle Valentine et Prévinquières, Rose et Jean, poursuivre à l'aise leurs intrigues, sans tenter de les déjouer? Franchement, GENS DU LA NOCE. 183 ce serait prêter à rire et leur faire la partie trop belle. Elle chercha par quels moyens elle s'opposerait à leurs projets, et sur quels alliés elle compterait dans la bataille. Si elle avait été seule en cause, s'il ne s'était agi pour elle que d'empêcher Thomiès d'épouser Rose, la résistance eût pu paraître vaine. Du moment que Thomiès avait menti, la veille, il n'y avait plus à compter sur lui. Et rien, s'il était de connivence avec Prévinquièrcs et avec Rose, ne devait l'arrêter. Nul appni ne s'offrait ii la femme abandonnée. Matériellement, elle était sans pouvoir, et moralement, elle n'avait aucun droit. Mais la trahison de Thomiès se compliquait de celle de Valentine.El, en un instant, la situation changeait de face : Etienne entrait en scène. Or elle le connaissait bien. Ce voluptueux, incapable d'un effort quand il s'agissait de sa fortune et de son honneur, devait en venir à toutes les violences, si son plaisir ou seulement sa tranquillité étaient menacés. Lui montrer Valentine, gorgée d'argent par lui, prête à l'abandonner pour Prévinquières, c'était mettre en danger la vie de tous ceux qui auraient trempé dans la machination. Thomiès, ami do Jacqueline, était son camarade de prédilection. Thomiès rêvant d'épouser Rose, et favorisant les arrangements de Prévinquières avec M mo de Rétif, devenait, sur-le-champ, pour Etienne, le dernier des hommes. Jacqueline eut peur de ce que pouvait entraîner do 184 LES BATAILLES DE LA VIE. périls le dessillement des yeux de sou mari. Elle se promit de ne recourir qu'à la dernière extrémité, à ce redoutable moyen. Mais avant celui-là, il y en avait de plus anodins. La vie de plaisir qui rattachait étroitement tous ces êtres,lancés maintenant les uns contre les autres par leure besoins et par leurs rêves, offrait le champ de bataille sur lequel évolueraient les différents partis. Déjà les amis avaient rempli les fonctions d'éclaireurs, et chacun, volontairement ou à son insu, allait jouer un rôle dans les engagements successifs qui devaient amener le succès des uns et la défaite des autres. La première escarmouche eut lieu entre Jacqueline et Marcheroy. Un terrain situé à Neuilly, et soigneusement disposé pour le jeu de lawn-tennis, avait été loué par Laiglise. Il était de règle, vers les trois heures pendant la belle saison, de s'y réunir, pour jouer, causer, luncher, flirter. Chacun avait le droit d'amener ses amis. Souvent on se trouvait treute ou quarante sur le terrain sablé, sur les talus gazonnés, ou sous les tentes. Ce jour-là, l'assemblée était nombreuse. Le garage à bicyclettes contenait une douzaine de machines, que le préposé aux nettoyages astiquait consciencieusement. Il y avait à la porte, le long de la palissade, plusieurs voitures qui stationnaient. Des cris joyeux ' se faisaient entendre. Un match mettait aux prises les quatre plus forts joueurs de la bande : Thomiès et M ma Tonnelet, contre Laiglise et M m * de Rauvau. Le GENS DE LA NOCE 18.1 clan Laiglise avait sensiblement le dessous, et la galerie s'amusait fort des fureurs de la très libre M"" de Rauvau, qui jurait à chaque point marqué par l'adversaire. En plein air, sur des bancs et des chaises, se trou-; vaient groupés tous les habitués, auxquels s'étaient joints M. et M 110 Prôvinquicres. M mo de Rétif était fort entourée par Bernstein et Ravignan qu'elle divertissait de ses amusantes réflexions. Jacqueline était sous la tente aux rafraîchissements, près de Marcheroy qui fumait indifférent. Les balles se suivaient, chassées d'une main ferme et souple par les joueurs. M™ de Rauvau manqua la balle lancée très habilement, auras de terre, parThomiès, et, dans un mouvement de colère, elle frappa le sol de sa raquette en criant : — Ali ! ce Thomiès, il a une chance de cornard ! —- Eh ! attendez qu'il soit marié, au moins ! dil Laiglise en riant. — Ça ne tardera guère ! 11 y oui un froid. Laiglise n'aimail pas qu'on louchât à l'ordre de choses établi dans sa vie privée. 11 dit d'un air rogne à M""' de Rauvau : — Au lieu de dire des bêtises, vous feriez bien mieux de vous appliquer. Si ça continue, nous serons battus honteusement. Ils se remirent à lancer leurs balles avec une adresse remarquable. Sous la tente, Marcheroy avait regardé Jacqueline au moment de la brutale sortie 18(i LES BATAILLES DE LA VIE de M mc de Rauvau. La jeune femme n'avait pas cessé de sourire. Marcheroy se décida à parler : — Je crois vraiment qu'une épuration do notre société s'impose, dit-il. Laiglise ne paraît pas s'apercevoir de ce qu'il y a de déplorable, pour les femmes comme il faut qui sont ici, dans le ton de certaines de ses amies... Je ne sais à quoi il pense. — Vous êtes bien rigoriste! dit Jacqueline avec tranquillité. — Oh ! moi, ça ne me gêne pas ! — C'est donc M me de Rétif? Il y avait, contre toutes les habitudes de Jacqueline, une expression tellement agressive dans ces paroles, que Marcheroy leva la tôte avec étonnement. — Rassurez-vous, ajouta M mo Laiglise. Tout porte à croire que son supplice ne sera plus long maintenant. — Que voulez-vous dire ? demanda Marcheroy très intrigué. — Tout simplement ceci, que, lorsqu'elle aura épousé M. Prévinquiùres, elle aura les moyens de ne plus venir ici, si cela lui déplaît. — Mais, Madame, je ne comprends pas ce qui peut vous faire supposer... Elle ne répondit pas, mais du geste elle montra en haut du terre-plein gazonné, qui formait sur un des côtés du jeu comme une tribune pour les spectateurs, Valentine causant avec Prévinquières. L'animation de GENS DE LA NOCE 187 là belle blonde était significative. Elle affirmait son désir de plaire par le regard, par le sourire, par tout ' ce qu'elle mettait de grâce à séduire le père de Rose. Elle le tenait sous le rayon de ses yeux verts, sous la tentation de sa bouclie, elle l'enveloppait de son charme, le grisait de son parfum. C'était admirable de hardiesse, de résolution et de savoir-faire. — Regardez-la travailler, dit amèrement Jacqueline. A moins d'être aveugle, il n'y avait pas moyen de nier. Se fiant à l'ardeur qu'Etienne mettait ordinairement à assurer le gain de la partie, sûre do n'être pas surveillée par lui, ne se défiant pas des autres, ou méprisant leur opinion, M m0 de Rétif travaillait, comme venait de le dire son amie, et elle savait qu'il y avait des millions à recevoir pour prix de ce travail. Marcheroy en perdit son assurance, et dit d'un air surpris : — Quoi! Madame, vous croyez ? — J'en suis sûre. Et très heureusement Etienne ne se doute de rien encore. Mais elle est bien audacieuse et elle fait courir de terribles chances à M. Prévin- quières. Marcheroy eut un petit sifflement railleur : — Oh! Pour celui-là, rassurez-vous. Il est dans des conditionsà ne rien craindre d'Etienne...Au contraire ! — Et comment cela? —Notre amiluidoitunetropgrossesommepour être bien menaçant à son endroit... Et puis le croyez-vous bien redoutable, ce brave Prévinquières ?... Ma sœur 188 LKS BATAILLES DE LA VIE. est fort coquette. lîlle peut essayer de lui plaire. De là aux desseins que vous lui prêtez et à leur réalisation, il y a loin... Du reste, je n'aurais pas, en tout état de cause, à intervenir. Vous savez que ma sœur est libre de ses actions, que je ne me suis jamais mêlé de la régenter, et que je n'ai aucune inlluence sur elle. — Encore pouvez-vous lui donner un avis. — Certes. — Eh bien ! Répétez-lui notre conversation. Gela suffira pour éclairer ses idées et fixer ses résolutions. Je me conduis encore, vis-à-vis d'elle, comme une amie. Mais, suivant ce qu'elle décidera, j'agirai. Des cris s'élevèrent et des applaudissements retentirent. La victoire de Thomiès et de M me Tonnelet était éclatante. Le clan Laiglise-Rauvau essuyait une défaite inaccoutumée. On s'empressa autour des mat- elieurs. Bernstein tentait de consoler son amie, qui ne desserrait plus les dents, en proie à un mécontentement accablé. Laiglise, lui, bon joueur, riait et de son échec et de la rage de sa partenaire. Il félicitait galamment les vainqueurs : — Ce Thomiès est invincible! Tout lui réussit. Quant h M"" Tonnelet, elle a joué comme une divinité... Il est vrai qu'elle a une jupe si collante que j'en ai eu des distractions... 11 faudra que nous réglementions le costume de ces dames. Il leur donne vraiment trop d'avantage sur nous. Thomiès s'était approché de M u * Prévinquières, et GENS DE LA NOCE. 189 brun, robuste, dans son costume de flanelle blanche, il causait posément : — Vous n'avez pas de goût pour ce jeu qui fait fureur? A le voir jouer, il parait incompréhensible qu'on y prenne le moindre plaisir. C'est d'une absence d'intérêt qui étonne. Et quand on a manié la raquette, quand on a lancé quelques balles, cela devient de la passion. Vous devriez vous y exercer. C'est, par excellence, un jeu pour les dames : il ne demande que de la souplesse et du coup d'œil, point de force. Aussi, vous voyez comme nos partenaires y réussissent. Laiglise joue bien, moi aussi. Mais M me de Rauvau et M mc Tonnelet nous sont bien supérieures. Quant à M""' Laiglise,qui se tient à l'écart, c'est la meilleure raquette du lot. Elle est pour ainsi dire imbattable. M;iis, depuis quelque temps, elle se borne à nous regarder. Comprenant qu'il était question d'elle, Jacqueline s'était approchée. Elle se trouva à point pour répondre : — Je suis un peu lasse, en effet, des exercices physiques. Tout ce qui sort la femme de son milieu de tranquillité, pour la jeter dans la turbulence, me paraît fâcheux. Je crois que cela tient à ce que je vieillis. Il y eut une bruyante protestation. Elle poursuivil : — Toujours est-il que je ne supporte plus l'idée de me montrer à bicyclette, ni de jouer au tennis, au golf, ni de chasser... C'est un goûtque j'avais et qui il. 190 LES BATAILLES DE LA VIE. s'en va... Comme tant d'autres choses, qu'on aimait et qui cessent de plaire. Elle prononça cette phrase avec une telle mélancolie, que Rose la regarda profondément. Elle avait ressenti dans son cœur la vihration de cette plainte, et il lui semblait que M m0 Laiglise lui eût adressé un reproche. Pourquoi? Une rougeur lui monta au visage, et elle observa Thomiès avec inquiétude. Il souriait, impassible, et paraissait n'avoir pas entendu. Entre lui et Prévinquières, une discussion sur le football était engagée, où l'un déplorait la faiblesse des muscles de la jeunesse française, et l'autre taxait de sauvagerie répugnante le goût des Anglo-Saxons pour ce sport à coups de pieds et à coups de poings. De ce qu'avait dit M'" u Laiglise, ils ne se souciaient guère. Leur indifférence rassura Rose. Cependant, elle se promit d'interroger son père. Dans les tentes, où les joueuses se déshabillaient, on entendait rire les jeunes femmes. Une nouvelle partie s'était engagée entre Bernstein et M mo Vargas. Le colonel Touzard racontait à Ravignan et à Tonnelet qu'il avait fait le matin môme quatre-vingts kilomètres en trois heures sur son automobile, et qu'il était resté en panne sur le pavé à Versailles, par suite d'une avarie majeure. — Et comment êtes-vous revenu? — Par le chemin de fer. Mon mécanicien ramènera l'automobile ce soir. C'est là l'ennui de ces machines- là. Elles ne supportent pas le pavé. Tous les écrous GENS DE LA NOCE. 191 se desserrent, les boulons tombent, etpaf! vous êtes arrêté ! — Il faudra paver en bois les routes nationales, dit ironiquement Ravignan. — Louis XIV n'avait pas prévu ces inconvénient s- lù, quand il créait toutes ces belles voies pour aller à ses résidences royales. — A cette époque-là, on faisait deux lieues à l'heure, péniblement. — Aujourd'hui, c'est l'ivresse de la rapidité. On fend l'air... — On fend aussi sa tête, ou celle des autres... — Ah ! les piétons sont si gênants ! — Et les voitures, donc ! — C'est ça, supprimons les voitures et les piétons., conclut Ravignan. Le monde sera automobile, ou ne sera pas. L'automobilisme ou la mort! — Savez-vous ce qui va arriver, si vous embêtez tout le monde avec vos teuf-teuf, dit Tonnelet. C'est qu'on vous flanquera un tel impôt sur l'automobilisme de luxe, qu'il faudra être ultra-calé pour pouvoir empoisonner l'atmosphère avec votre sale pétrole... El ça sera bien fait ! — Ce n'est toujours pas plus sale que votre photographie, riposta le colonel avec aigreur. Et moi, quand quelqu'un se met devant mon automobile, je ne le rate pas! Ce n'est pas comme vous, avec votre appareil! — Je vous conseille de vous en vanter ! cria Ton- 192 LES 1! A T AILLES DE LA VIE. nelot. Bientôt, vous vous enorgueillirez de massacrer les passants! On vous fichera des coups de revolver, mon vieux, on l'a déjà annoncé dans les journaux, et vous ne l'aurez pas volé ! Non, vrai, c'est épatant! Tout à l'heure on va créer un ordre pour décorer les écraseurs 1 Le mérite automobile ! — On donne bien les palmes aux chevaliers de l'instantané ! Tonnelet, qui venait d'être nommé officier d'Académie à la suite de l'exposition des Amateurs, devint de la couleur de son ruban, et prenant l'amant de sa femme par le revers de sa redingote : — Savez-vous, Monsieur, que je ne suis pas disposé à supporter vos écarts de langage! Les deux hommes, qui se haïssaient cordialement, se menaçaient de la voix et du geste, malgré les efforts du magistrat qui essayait de s'interposer, lorsque, fraîche et souriante, M mo Tonnelet sorlit de la tente, vêtue d'un ravissant costume beige, qui mettait en valeur sa jolie taille. Elle s'avança d'un pas souple, et tout de suite, prenant parti pour son mari : — Qu'est-ce que cela veut dire? Voilà la garde qui s'empoigne avec la ligne ! Faites-moi le plaisir de laisser Tonnelet tranquille, n'est-ce pas, colonel? Il a ses idées, vous avez les vôtres. Elles ne sont pas pareilles, et c'est bien heureux! Sans ça, je ne sais pas comment on s'arrangerait. Elle dit cette énormité avec une gaieté si tranquille et si épanouie, que les deux hommes instantanément GENS DE LA NOCE. 1*3 eurent une sorte de honte de troubler cette belle sérénité. Ils se détendirent, et, comme la jeune femme commandait : — Allons! Donnez-vous la main et qu'on soit bons amis. Ils se tendirent les doigts, en grognant encore un peu, mais déjà calmés. Et la jeune femme, avec un joyeux rire : — A la bonne heure ! Voilà ce qu'on appelle dompter les bêtes féroces ! Elle pirouetta sur un pied, et dit : — Je meurs de faim! Si on allait becqueter! Et suivie des trois hommes, elle se dirigea .vers la table du lunch. Rose et Prévinquières partaient. Tho- miès les conduisit à leur voiture. L'air soucieux de la jeune fdle l'avait frappé. Il essaya de savoir ce qui l'attristait. Elle répondit évasivement : — Cette vie si intense, de tous ceux qui nous entourent, m'étourdit et me brise. — Elle les fatigue aussi, dit ïhomiès. Seulement ils ne peuvent pas s'arrêter, sous peine de ne plus retrouver l'élan nécessaire pour continuer. Ils vont par la force acquise. — Mais vous, Monsieur, qui jugez si sainement cet état, comment faites-vous de môme? — J'attends l'occasion de m'arrêter, dit-il en riant. Je suis dans le train, mais que la station se présente, et vous verrez si je saurai descendre. Il serra la main de Prévinquières, salua Rose, et 194 LES BATAILLES DE LA VIE. retourna dans l'enclos du tennis, sans attendre que la voiture fût partie. Il avait dit ce qu'il voulait faire comprendre, et, très habilement, se retirait sans appuyer sur l'effet produit. Rose et Prévinquières, remontant vers l'avenue du Bois, n'échangèrent pas une parole. Ils descendirent dans la cour de l'hôtel, où Prévinquières ne rentrait jamais sans un secret mouvement de joie. En traversant le magnifique vestibule, sur lequel s'ouvrait le grand hall, il s'arrêta avec complaisance et dit à sa fille : — Tu montes chez toi? Cette interruption sembla fixer les résolutions de Rose. Elle regarda son père et répondit : — Je t'accompagnerai, si tu veux bien, dans ton cabinet. Je voudrais causer avec toi. Tout à l'heure, en voiture, c'était impossible à cause du valet de pied et du cocher... — C'est si important que cela? — Oui. C'est important. Prévinquières entra dans la bibliothèque qui lui servait de cabinet et de fumoir. Il était soucieux, parce qu'il appréhendait que sa fille lui parlât de M"" de Rétif. Il s'installa dans un grand fauteuil près ilii bureau, et attendit la communication annoncée. Il fallait croire que Rose n'était pas plus ravie de parler que son père d'écouter. Elle marcha jusqu'à la fenêtre, d'un air absorbé, revint à la cheminée, puis prit une chaise légère et la plaça à côté du grand fauteuil. Enfin elle s'assit, et d'une voix tremblante : GENS DE LA NOCE. 195 — Jo désire t'entretenir de M. de Thomiès... A ces mots, tout l'embarras de Prévinquières disparut. Il se redressa, sourit, prit la main de sa fille entre les siennes, et avec beaucoup de tendresse : — Et tu prends tant de précautions pour aborder un sujet si simple? Tu es toute troublée. Qu'est-ce que cela veut dire? N'as-tu plus confiance en moi? Une grande fille, comme toi ? Est-ce que nous ne pouvons pas parler à cœur ouvert? Allons, va, je t'écoute. Et surtout, explique-toi franchement. Elle fut toute soulagée par cet encouragement. Elle retrouva des couleurs, reprit du sang-froid, et parlant sans détour : — J'ai remarqué que M. de Tbomiès s'occupe de moi, depuis quelques semaines. Tu n'es pas sans t'en être aperçu aussi, je pense. Cette recberche n'aurait rien, en somme, que de flatteur, si M. de Thomiès n'était pas dans des conditions particulières, il me semble, et sur lesquelles jeté demande de m'éclairer. Comme tu le disais à l'instant, je suis une grande fille, et je connais la vie : il n'y a donc pas lieu de me cacher ce que j'ai intérêt à savoir sur les habitudes d'existence d'un homme qui paraît songer à m'épou- ser. — Ali ! ah ! dit Prévinquières. C'est de cela qu'il retourne? Oui, je te comprends, mais j'ai besoin que tu précises un peu. — Eh bien! Quels sont les rapports qui existent entre M. de Thomiès et M mc Laiglise? 190 LES BATAILLES DE LA VIE. — Mon Dieu, ma fille, du moment que lu m'interroges, sur ce point, c'est que tu sais à quoi t'en tenir. Poser la question, c'est la résoudre. — Alors, M. deThomiès est l'amant de M*'Laiglise? — Depuis longtemps. — El qu'est-ce que M. Laiglise dit de cela? — H n'en dit rien, comme tu le vois. — Et il en fait autant de son côté? Prévinquières.à ces mots, s'agita dans son fauteuil, comme s'il était assis sur un brasier. En un instant, la situation était devenue menaçante pour lui. Il voyait poindre l'intervention de M m * de Rétif, avec toutes ses déplorables conséquences. Il se bâta d'écarter ce sujet scabreux : — Il ne faut pas, mon enfant, juger les habitudes de ces gens-là, au point de vue strictde lamoralebour- geoise. Tu as pu te rendre compte, par toi-même, qu'ils ont, sur le devoir, des appréciations spéciales, et qu'ils ont formulé à leur usage des règles qui ont pour unique raison d'assurer la commodité de l'existence. Avant tout, il ne faut se trouver ni gêné, ni ennuyé, telleestlaloi dirôctricede toutes leurs actions. Comme conséquence, la liberté la plus grande pour chacun de faire ce qui lui plaît. Et ils en usent. Il est certain que, depuis plusieurs années, entre M"" Laiglise et Tho- miès s'est établie une sorte de faux ménage. SiM me Laiglise trompait Tbomiès, et réciproquement, ce serait une cause de scandale plus grande encore que le jour où M"" ; Laiglise a trompé son mari pour Thomiès. Il GENS DE LA NOCE. 191 n'en demeure pas moins évident que ces liens irréguliers, pour être aussi serrés, plus peut-être même que les nœuds légaux, deviennent fragiles à la longue, el que, quand un monsieur a vécu, pendant sept ou huit ans; avec une dame qui n'est pas sa femme, il s'aperçoit très bien qu'il subit tous les inconvénients d'une union légitime, sans en avoir les avantages. Conséquence, vers l'âge mûr : la crise fatale, châtiment des femmes qui se sont mal conduites, et qui consiste dans la tentative d'abandon à laquelle se livre leur compagnon d'adultère. 11 n'est pas marié, lui, il peul encore penser à l'avenir, rêver d'avoir un intérieur, des enfants, une famille. Voilà le récif sur lequel vient régulièrement échouer cette barque pavoisée, joyeuse et fleurie, qui semblait mener les amoureux vers le bonheur éternel. L'amant veut prendre pied sur la rive, la maîtresse s'efforce de remettre la nacelle à flot. De là, des luttes, des tiraillements, des supplications, des larmes. Si l'homme faiblit et se rembarque, il est à jamais perdu. Il faudra qu'il descende le fleuve jusqu'à l'arrivée, et là, il trouvera la vieillesse, la maladie, la tristesse et la mort qui l'attendent. Thomiès me paraît avoir envie de sauter à terre. Toute la question consiste à savoir s'il pourra, et surtout s'il te convient de l'y aider. Il y eut un silence. Rose réfléchissait. Elle reprit : — C'était bien ce que j'avais cru deviner. Mais tu m'éclaires complètement la situation. M. de Thomiès n'aime plus M" 10 Laiglise, et M me LaigMse aime encore 198 LES BATAILLES DE LA VIP,. M. de Thomiès. Et je crois bien qu'elle soupçonne ce qui se passe dans l'esprit de son ami, et qu'elle en a du chagrin. Est-ce moi qui suis responsable de ces changements dans les résolutions de M. deThomiès? Si je n'étais pas là, aurait-il jeté son dévolu sur une autre ? — X'en doute pas, dit vivement Prévinquières.'Tu vois jusqu'où je pousse la franchise avec toi : presque jusqu'à la brutalité. Je constate que tu plais à Tho- miès, mais je pense surtout que les conditions de son existence actuelle lui déplaisent particulièrement. Il a, de la vie cahotée qu'il mène, par-dessus la tête. Et cela se comprend. Il projette de changer de voie, et ce n'est pas parce que tu l'as foudroyé d'amour qu'il tourne autour de toi. Tu es venue au moment précis où il cherchait une femme à épouser. Il t'a vue, il a causé avec toi, il sait que tu es très riche, tout cela réuni l'a conduit à penser qu'il ne rencontrerait jamais un parti qui lui convienne mieux. Et j'avoue qu'il a raison. Voilà le bilan de l'opération. Le doit et l'avoir de Thonùès. Décide ce que tu veux faire. — M. de Thomiès me plaît. C'est un homme très bien élevé, il a de l'esprit, et du plus agréable. Je le crois sincère. Mais dois-jc me prêter à un projet quia pour conséquence immédiate le malheur d'une femme bonne et charmante? — Oh! cette fois, tu dis des bêtises! interrompit Prévinquières. Tu parais, en parlant ainsi, considérer la liaison de Thomiès avec M mo Laiglise comme une GENS DE LA NOCE. 199 situation régulière. Il n'en est rien. Et M mo Laiglise porte la peine aujourd'hui de sa mauvaise conduite. Rien de plus, rien de moins. Je sais bien ce qu'il y a de gênant et même de pénible, pour une nature délicate comme la tienne, dans cette sorte de complicité qui aboutira au délaissement de ta rivale. Mais qu^y peux-tu? Il n'y a point de ta faute. Si ce n'est pas toi que Thomiès épouse, il épousera certainement une autre jeune ûlle, et tu regretteras peut-être d'avoir repoussé un aimable garçon qui t'aurait rendue très heureuse. Car il faut bien voir les choses comme elles sont. Thomiès, dans sa situation, avec l'expérience désabusée qu'il a acquise des joies de la vie, est le mari idéal pour une fdlc telle que toi. Il n'y a pas de danger que celui-là gâche son avenir pour une femme, maintenant. On est sûr, comme dit le jounc M. Bernstein, « qu'il en a soupé » de la noce. Il sera rangé, sérieux, parfait. C'est un homme qui se contentera, désormais, du bonheur légal et des jouissances régulières. Il aura une des maisons les plus agréables de Paris, il s'installera supérieurement à la campagne : élevage, chasse, et tout ce qui s'ensuit. Il collectionnera des choses magnifiques, et tu sais s'il s'y connaît. Je lui vois l'étoffe d'un grand seigneur accompli. Avec sa tenue, ses goûts et ta fortune, il est sûr de tenir la tête dans le grand monde à Paris. Vraiment, avant de renoncer à partager de tels avantages, il convient d'y réfléchir. Rose avait écouté son père d'abord intéressée, en- 200 LES BATAILLES DE LA VIE. suite étonnée. Elle le laissa achever, et avec une bonhomie un peu narquoise : — Mais papa, qui t'a donc si bien renseigné sur M. de Thomiès? Tout ce que tu m'exposes là n'est pas de toi. Tu as du coup d'oeil, certes, mais dans ta façon de juger, il y a, cette fois, une part d'appréciations étrangères. Prévinquières parut embarrassé. Enfin il prit son parti et déclara : — Eh bien ! oui, je me suis préoccupé, avant loi, de cette recherche que j'avais vue se préparer. J'ai tenu à me renseigner à fond sur M. de Thomiès, et je me suis adressé à une personne en le tact et la finesse de laquelle nous devions avoir, tous les deux, absolue confiance. — M mo de Rétif? — M me de Rétif, parfaitement. Tu sais qu'elle connaît le fort et le faible de toute cette société-là. Je lui ai demandé de me parler, à cœur ouvert, sur le compte de Thomiès. Et elle a été admirable de franchise et de bonté. Elle a pour toi, tu n'en doutes pas, une affection véritable. Elle ne supporterait pas l'idée de te voir sacrifiée et malheureuse. Aussi elle s'est ingéniée à m'expliquer ce que je devais comprendre, dans ton intérêt. Elle n'a vu que nous, dans cette circonstance. Elle a oublié les liens d'amitié qui l'attachent a la famille Laiglise, ses relations avec les principaux intéressés, dans la question qui nous occupe. « Rose avant tout, m'a-t-elle dit. Rien que Rose. Pour GENS DE LA NOCE 201 elle, pour cette âme simple et droite, je trahirais mon meilleur ami. C'est une question de conscience. Quel dommage réel peut résulter pour M 1 "" Laiglise d'une rupture, avec Thomiès? Beaucoup de ch&grin, beaucoup d'humiliation. Que peut entraîner pour Rose une union avec Thomiès, si elle doit mal tourner? Le malheur de toute sa vie. 11 y faut donc regarder de près, et sacrifier tout ce qui ne sera pas l'intérêt hien compris de votre chère tille. Car c'est elle qui court les chances les plus redoutables, et le sort de M me Laiglise, lâchée par Thomiès, ne peul se comparer à la destinée de Rose, mal mariée avec un homme qui l'abandonne- rait pour retourner à ses plaisirs. Ëh bien ! Avec Thomiès, il n'y a rien à craindre. Il est blasé sur la vie qu'il mène ; il n'a qu'une idée, c'est d'avoir une femme, un ménage, des enfants. Il veut, tranchons le mot, — même si vous le trouvez peu flatteur pour liose —se ranger. Vous aurez donc en lui un gendre de tout repos. Je vous le garantis. Vous pouvez répéter à votre fille tout ce que je vous dis là, et je le lui dirai à elle-même, si cela est nécessaire pour l'éclairer définitivement. » Prévinquières s'arrêta, il regarda Rose, qui restait silencieuse, l'air rêveur, et il conclut : — Voilà ce que j'ai fait, voilà ce que M me de Rétif a fait pour toi. C'est d'une amie exquise. Du reste, plus je pénètre dans l'esprit de cette ravissante femme, plus je me rends compte de l'excellence de ses sentiments. Comment a-t-elle pu vivre dans cette société 202 LES BATAILLES DE LA VIE. si dépravée, si bruyante, si égoïste, elle qui a toutes les délicatesses et toutes les liertés? C'est à n'y rien comprendre. Son frère, qui me parait être un personnage très léger de scrupules, a dû l'y entraîner et l'y maintenir parce que ses intérêts l'exigeaient. Et elle, par bonté d'âme, par crainte de l'isolement, s'est laissé imposer un genre de vie qui ne pouvait que lui déplaire. Elle me l'a donné à entendre avec cette réserve qui la caractérise. Et c'est parce que In es si différente de tous ceux qui l'entourent, qu'elle t'a voué ce vif et sincère attachement. Rose fit un geste d'approbation : — Oui, M m0 de Rétif est une femme très agréable. Et il y a, entre sa façon d'être et celle de M. de Tbo- miès, une similitude qui devait la conduire à le patronner. — Qu'entends-tu par là? demanda Prévinquiôres avec inquiétude. — J'entends qu'ils sont fatigués, l'un et l'autre, de vivre dans ce milieu, qui leur a plu sans doute, à une époque, pour certaines raisons impérieuses, et qui leur déplaît maintenant, pour des raisons autres, mais non moins décisives. Peut-être M 110 Prévinquières avait-elle une pensée complémentaire en tête, mais elle ne l'exprima pas. Elle s'arrêta, et passa à un autre ordre d'idées : — Je te remercie de tout ce que tu m'as appris sur la silnation de M. de Thomiès. En résumé, tu penses ,que si je le laisse demander ma main, je ne ferai à GENS DE LA NOCE. 203 M mc Laiglise qu'un tort indirect, et que, dans tout état de cause, les jours que sa liaison doit encore durer sont dès à présent comptés. Tu es d'avis que le choix de ce mari, qui a beaucoup vécu, et qui est en quelque sorte vacciné contre la mauvaise conduite, sera raisonnable et profitable. Après tout, il n'est pas de garçon qui se marie dans d'autres conditions. Et il y a toujours une femme abandonnée. La seule différence, c'est que la plupart du temps on ne la connaît pas, mais que, dans ce cas spécial, on la connaît, qu'elle est sympathique et qu'où voudrait la ménager. — C'est absolument cela. A toi de conclure. — Je veux réfléchir d'abord. Puis je demanderai sans doute à causer avec M. de Thomiès. Car je prétends que tout soit franchement dit et nettement fait. Si j'ai le moindre soupçon d'un louche marchandage, d'un bas calcul, d'une manœuvre équivoque quelconque, je tiens à pouvoir couper court à tout pourparler. — Tu le pourras. Cela dépendra uniquement de toi. Mais de quoi vas-tu te tourmenter? — Je crains qu'on ne me pousse à faire une chose vilaine. J'ai toujours eu l'instinct très sûr de ce que je devais ou ne devais pas. Le mot devoir est bien gros. Cependant je crois que je ne vais pas trop loin en l'employant. Quand tu as été ruiné et que tous nos amis étaient dans le trouble de cette situation nouvelle qui pouvait modifier et a modifié si profondément leurs sentiments à notre égard, j'ai entendu la plus grande partie de ceux qui s'intéressaient à moi, me conseiller LES BATAILLES DE LA VIE. de no prendre aucun engagement vis-à-vis de tes créanciers. On me disait : « Ne bougez pas, attendez les événements, laissez formuler les réclamations, tenez- vous ferme contre elles. Votre fortune est à vous, elle vous vient de votre mère, par elle vous êtes indépendante. Quand vous l'aurez jetée dans le gouffre des dettes paternelles, vous serez bien avancée. Vous n'aurez plus le sou, et les créanciers ne vous sauront aucun gré de ce que vous aurez sacrifié pour les désintéresser. Ils ne vous connaîtront même plus, ils penseront que vous êtes une sotte, età vous, quileur aurez donné tout ce que vous possédez, ils ne tireront pas leur chapeau dans la rue. On n'estime que les gens riches, on méprise les pauvres. Ne vous ruinez pas de gaieté de cœur. Et tous ceux à qui votre père devra de l'argent vous prodigueront les marques de respect, parce que vous aurez su, même à leur détriment, garder voire fortune. » Voilà, pendant que tu te débattais dans tes bureaux, au milieu des courtiers, des acheteurs, des coulissiers, ce qu'on me disait dans ton salon. lit tout cela était vrai. L'humanité est aussi lâche, aussi vile, aussi égoïste que l'assuraient ceux qui me conseillaient dete laisser exécuter à la Bourse. Je l'ai su plus tard, et tout ci: qui m'avait été prédit s'est réalisé de point en point. Moi, cependant, j'écoutais ces gens et je médisais : «Ce qu'ils me conseillent là est pratique, c'est raisonnable au point de vue de la morale courante. Mais est-ce digne d'une fille qui aime et respecte son père? » El je sentais, mal- GENS DE LA NOCE. gré les insinuations hypocrite», les avis amollissants, que tout ce qu'on me faisait entendre là était misérable et lâche, et que je ne devais pas agir comme on m'ypoussail, mais bien comme ma conscience m'y engageait. J'ai suivi les seules inspirations de mon cœur, je n'ai pas fait la chose vilaine. Je nie suis rainée, Lu n'as pas été déshonoré, et tout le momie? m'atournéle dos. Mais j'ai eu cette satisfaction intime deme dire : « Tousceux quine te connaissentplus sont desdrôles, ettoi,tu es une honnête tille. «Je voudrais bien, danslacirconstance nouvelle, pouvoir conserver de moi-même la bonne opinion que j'ai acquise une première fois. El c'est pour cela que je délibère si amplement. J'ai la notion encore confuse, mais impossible cependant à-détruire sans bons arguments, que je me conduirai mal en favorisant l'abandon de M"" Laiglise par M. de Tbomiès. Voilà. Ce n'est pas compliqué et c'est très impérieux. — Ce que tu m'expliques là est bien raffiné. Je sais a quoi m'en tenir sur tes scrupules. En ce qui nie concerne, ils ont été héroïques. Je ne pouvais pas, après ton sacrifice, t'aimer plus qu'avant. Mais j'ai été bien content le jour où je t'ai rendu mes comptes, et où je l'ai appris que tu avais des millions, h toi,bien personnels, sans compter l'avenir. Tu es d'une délicatesse supérieure. Mais prends garde de raisonner trop. Il faut,à de certains moments, savoir se laisser guider par son cœur plus que par son esprit. M. de Thomiès te plaît-il? 12 20G LES BATAILLES DE LA VIE. — Beaucoup. Sans cela, ce serait déjà fini. — Auras-tu du chagrin d'èlre obligée de renoncer à lui? — J'en suis sûre. . — Sapristi ! Sapristi ! Alors il faut arranger cette affaire-là. Il faut... Oui, il doit y avoir un moyen de trancher les difficultés que tu t'exagères vraiment, permets-moi de te le dire... Mais c'est ton droit! Avant tout, il est indispensable de le donner satisfaction. Rapporte-t'en à moi pour cela. Nous allons dîner. Et après, j'irai voir M mo de Rétif. Je causerai avec elle, tout à fait sérieusement, et nous verrons à prendre un parti. Ce satané Thomiès, il est vraiment très Lien! Galant homme, fin, aimable... Sapristi! Sapristi ! Prévinquières marchait de long en large dans son cabinet, et Rose assise, les yeux fixés dans le vide, au fond de son souvenir, évoquait la petite bonlique de Blois où, par un jour d'orage, était entrée une jeune et élégante femme, avec un beau garçon brun qui souriait amoureusement. Elle les avait pris pour de nouveaux mariés, et, dans son cœur de fille sacrifiée, un sentiment de passagère envie s'était manifesté pour ce joli couple qui se regardait avec des yeux tendres et se parlait avec des mois caressants. Elle revoyait le beau garçon brun, demandant le prix du chapeau commandé, et sortant deux louis de son gousset pour les mettre sur la tablette de cuivre de la caisse, avec un air de gaminerie heureuse. Qu'ils pa- GENS DE LA NOCE. 201 raissaient contents l'un de l'autre et s'adorer confiants et joyeux ! Elle les avait retrouvés, en revenant à Paris, longtemps après, mise en leur présence par le hasard de la vie. Et maintenant le tableau était changé. Les \ i- sages, autrefois épanouis par la tendresse, étaient in- quiets et moroses. Le soupçon avait succédé à la confiance. C'était toujours là même élégante et aimable femme,le même beau garçon brun. Mais ils ne se penchaient plus l'un vers l'autre comme entraînés parle besoin de se regarder, de se respirer, de s'étreindre. Ils s'écartaient, l'un d'eux, du moins, et aux yeux de l'abandonnée, les larmes montaient lourdes et amures, triste rançon du bonheur. Un soupir gonfla la poitrine de Rose. Elle revit, au même moment, dans la boutique de Blois, une autre ligure, simple, naïve, et c'était celle de Prosper Compagnon, le frère de son associée. Celui-là aussi aimai!, mais avec autant de limidité que de patience. Jamais un mot de lui n'avait trahi son secret. Et puis que devait-il espérer? Comment pourrait-il lutter contre son triomphant rival ? Il n'avait pas même essayé. Triste et résigné, il avait disparu pour ne pas faire ombre dans le tableau brillant où il avait figuré un seul jour. 11 vivait près de son père, dans la maison de Boulogne, parmi les fleurs, mais sans plaisir, et niélancoUque. Rose savait bien pourquoi. Entre la destinée de ce brave garçon, si honnête, si laborieux, si méritant, et la sienne, n'y avait-il pas LES BATAILLES DE LA VIE. une ressemblance singulière? Elle avait risqué de devenir vieille lille, par devoir^ comme lui, très certainement, deviendrait vieux garçon, par lidélité. Une circonstance imprévue avait, pour elle, changé les conditions de la vie. Mais quelle circonstance les changerait pour lui? Il avait compris que c'était impossible, et il cédait la place Entre Jean de Thomiès èt Prosper Compagnon, y avait-il à hésiter? Quelle femme l'eût fait? Et cependant, avec un peu d'amertume, Hose s'avouait que le victorieux prétendant offrait peut-être moins de garanties de bonheur que le modeste amoureux, et qu'à accepter l'un, elle courait certes plus de risques qu'à choisir l'autre. Mais les séductions du milieu agissaient. Le charme des relations brillantes, L'agrément du luxe bien compris, la mise on valeur d'une fortune considérable, tout ce que Thomiès assurait, comme l'avait si bien expliqué Prévinquières, plaidait eu laveur de sa candidature. Il devait être l'habile ordonnateur, qui réglerait l'existence somptueuse que permettaient les millions du Transvaal, et qui organiserait avec éclat le triomphe de M lle Prévinquières. Il flattait la vanité, préparait les revanches, de plus il plaisait. Qui donc pouvait lutter contre lui, sur le terrain où Rose se plaçait? Ce n'était assurément pas ce petit ingénieur, qui consumait sa vie à chercher le secret des réactifs chimiques, et qui, vêtu de si déplorables redingotes, se bornait à aimer dans toute la sincérité de son âme. . GENS DE LA NOCE. Le maître d'hôtel ouvrit inopinément la porte du cabinet et dil d'un ton solennel : — Monsieur est servi. — Déjà le dîner! s'écria Prévinquières. Eh! nous causons là depuis plus de deux heures. Il est vrai que nous n'avons pas perdu notre temps ! Tu t'en tiens à ce que tu m'as dit? Je puis m'occuper de Thomiès? Rose secoua la tête, comme pour chasser une pensée importune, et résolument répondit : — Oui, mon père. 12. VIII Le premier soin de Marcheroy, qui ne reculait pas devant les explications, même les plus délicates, parce qu'il n'était jamais arrêté par les scrupules, avait été de faire à sa sœur la commission deM mo Lai- glise. — Tu agiras sagement en te méfiant de ton amie Jacqueline, dit-il. Elle est, en ce qui touche à tes coquetteries avec Prévinquièrcs, très exactement renseignée. Ceci ne serait rien, car je la crois incapable de te jouer le tour de prévenir Laiglise, sans une raison d'intérêt personnel, si elle n'avait pas éventé aussi les projets de Thomiès, vis-à-vis de la modiste honoraire. M.....de Rétif, qui se polissait les ongles dans son cabinet de toilette, pendant que Marcheroy tenait ces propos, rougit de mécontentement, et répliqua aussitôt : — Je trouve tout à fait inconvenant que tu parles dans ces termes d'une jeune fille charmante et qui est GENS DE LA NOCE. 211 mon amie. Laisse donc ces débinages idiots aux Bern- stein et aux Vargas. Il est indigne de toi de paraître mépriser M 11 * Prévinquières, parce qu'elle a tiré l'aiguille. — Là! là! interrompit Marcheroy, calme-toi. Réserve tes émotions pour toi-même. La suite de cet entretien t'en ménage de plus réelles. — Explique-toi. — J'ai eu avec M mo Laiglise un entretien, duquel il résulte qu'elle t'accuse d'être l'honnête courtière d'une union entre M lle Prévinquières et M. de Thomiès, et elle en a conçu une violente irritation. Méfie-toi. Elle ne se cache du reste pas de ses intentions. Elle m'a très carrément prié dote prévenir que, suivant que tu te comporterais à son égard, elle agirait vis-à-vis de toi. — Quoi ! Une déclaration de guerre en règle ? — Un ultimatum seulement, mais formel. — C'est bien, je la verrai. — Tu aborderas avec elle ce sujet scabreux? — Sans hésiter. C'est la seule manière de procéder. On se trouve toujours très bien de l'audace. — Oui, je sais que c'est ta manière. Mais tu ne t'es jamais adressée qu'aux hommes, et ils sont infiniment plus bêtes que les femmes. — Tu m'étonnes. — Je n'y vise pas. — Alors tu es doué... C'est tout ce que tu as à me dire ? 212 u:s batailles de la vie. — Je pense que cela suffit, — Laigbse s'occupe-t-il un peu des affaires, depuis qu'il me voit moins ? — Non. Il va plus au cercle, voilà tout. — Et l'argent de Préviriquières ? — Il roule. — Le malheureux garçon : il finira mal ! — C'est lui qui l'aura voulu. Car Dieu sait si nous lui aurons épargné les bons avis. Mais c'est un fou! Adieu. Il baisa le front de sa sœur, et s'en alla. Vers cinq heures, M*" de Rétif arrivait chez Jacqueline. La jeune femme était dans le jardin, sous le kiosque, parmi les senteurs embaumées des plates-bandes, et la fraîcheur pulvérisée du jet d'eau. Elle vil, son amie descendre les marches du perron, conduite par le valet de chambre, et s'avancer seule par l'allée sinueuse, d'un pas alerte, sans hésitation. Elle observa son visage souriant, sa démarche libre, sa toilette claire. Rien ne choquait dans son aspect. Elle était pareille à ce qu'on la voyait tous les jours. Et cependant Mar- cheroy avait dù s'acquitter de sa mission, et si Valen- tine venait ce jour-là cbez M mc Laiglise, c'était sous le coup d'une menace. Il n'en paraissait rien. — Bonjour, tu vas bien? Et la main bien ouverte reçut sans frémissement la main de Jacquebne, la serra avec une fermeté d'homme. — J'ai un peu de migraine, dit M' no Laiglise. C'est pour cela que je me suis installée ici. Et puis onjy est GENS DE LA NOCE. 213 tranquille pour causer; on ne peut arriver sur vous sans crier gare. — C'est à merveille, répliqua M me de Rétif, car j'ai justement à m'entretenir sérieusement avec toi, de choses qui t'intéressent, à moins que ta migraine ne te fasse désirer remettre cotte conversation à phffl tard... — Pas le moins du monde. Parle. Je t'écoute. M me de Rétif s'assit près de la jeune femme, puis la regardant bien en face : — Eh bien ! Mon frère m'a fait de ta part une communication, qui appelle un petit surcroît de renseigne'' ments, car je n'en ai pas très bien compris la portée. Il paraîtrait que tu m'accuses de manquer à l'amitié en appuyant auprès de M. Prévinquières la candidature de M. de Thomiès à la main de sa fdle. Est-ce exact? — Très exact. — Comment peux-tu me soupçonner? 11 faut donc quo lu saches, d'abord quelles sont les intentions de Thomiès. Car pour que je puisse appuyer sa candidature, il est nécessaire qu'elle soit posée? — J'ai la certitude que Jean me trahit et qu'il veut se marier. — Il te l'a dit ? — Non ! Il a nié, au contraire. Mais tout, dans son attitude, me prouve qu'il n'est pas sincère. — Mais, moi, dans tout cela quel serait mon intérêt à te desservir ? 21 i LES BATAILLES DE LA VIE — De tirer de Thomiès, auprès de Rose, le môme secours qu'il attend de toi auprès de Prcvinquières. Vous auriez partie liée : lui pour épouser la fille, toi pour épouser le père. M me de Rétif resta un instant pensive, un sourire glissa sur ses lèvres. Elle hocha la tête, puis elle répondit : — En tout cas, voici qui est net. Et on ne pourra pas te reprocher de dissimuler tapensée. Ainsi, tu crois que Thomiès veut te quitter. Tu dois en effet beaucoup souffrir, car tu l'aimes profondément. Mais, s'il est décidé à rompre, comment peux-tu espérer l'en empêcher ? On ne retient pas un homme malgré lui, et l'amour ne s'impose pas par la volonté. — Je suis convaincue que si Jean veut me quitter, c'est uniquement par intérêt. — Tu le juges sévèrement ! — Eli ! J'aime mieux le supposer intéressé que le croire oublieux ! — Alors, d'après toi, s'il n'avait pas été tenté par la fortune de M lle Prévinquières, il n'aurait pas songé à te quitter ? — J'en suis sûre. — Eh bien, si tu es convaincue qu'il n'aime pas Rose, qu'est-ce que ça peut te faire qu'il l'épouse ? A cette audacieuse question, Jacqueline pâlit et se dressa sur ses pieds. Elle fit quelques pas, comme égarée, puis revenant se placer devant M me de Rétif : — Me prends-tu pour une femme si lâche que je GENS DE LA NOCE •21 ïi veuille partager celui que j'aime avec une autre? Crois-tu que j'accepterais même l'apparence de la trahison ? Déjà mes amies discutent hypocritement la portée de l'affront qui me serait fait, et tu voudrais me voir l'accepter docilement? Mais qu'es-tu donc toi-même, pour penser qu'une telle attitude soit possible? — Eh ! Serais-tu la première qui supporterait politiquement le mariage d'un homme aimé, afin de ne pas le perdre complètement ? Combien connais-tu de mères qui ont marié leur fille avec leur amant, plutôt que de le voir s'éloigner sans retour? Les sentiments d'une femme ne peuvent-ils se transformer assez facilement, pour lui permettre de se dévouer à un homme qu'elle a chéri et de ne plus voir que ce qui peut le servir ? De ce qu'on n'est plus aimée, s'ensuit-il qu'on doive haïr ? En es-tu là, de vouloir du mal à Thomiès, en pensant qu'il peut songer à épouser Rose Prévinquières? Je ne te cache pas que je verrais là une manifestation d'égoïsme qui m'affligerait pour toi. Si tu aimes ce garçon, tu dois désirer qu'il soit heureux, et s'il ,ne peut l'être qu'en faisant un grand mariage, ton intérêt, combiné avec ton devoir, est de lui faciliter la réussite de son projet. Le plus sérieux reproche que tu sois en droit de. faire à f ho- miès, c'est de ne pas t'avoir avoué ses intentions si elles sont réelles. 11 a manqué de confiance en ta tendresse, et cela est coupable. Mais toi, quelles idées vas-tu te mettre en tète? Au lieu de lui savoir gré d'ô- LES BATAILLES DE LA VIE pouser une lille laide, qu'il ne pourra évidemment pas aimer, à laquelle il se bornera à donner lih ou deux enfants, pour l'occuper à la vie de famille, tu entres en fureur, tu cries de jalousie, tu fais des scènes, à lui d'abord, et à moi ensuite. Mais c'est de la déraison pure ! Si tu envisageais les réalités de la vie, tu te rendrais compte de la fragilité des liens qui attacbent Thomiès, et tu apprécierais mieux sa délicatesse et sa bonté de les avoir laissés subsister intacts, depuis tant d'années. Une liaison comme la vôtre, c'est un exemple presque unique dans le monde où nous vivons, et voilà que tu t'appuies, pour accuser ce brave garçon, sur sa fidélité môme, et qu'au nom de son irréprochable passé, tu lui fais un crime du songer à assurer son avenir? Mais il n'est pas ton mari, il n'est que ton amant. Il ne te doit rien que ce qu'il veut bien t'accorder. Ton mari, c'est tëtienne. Et Etienne, c'est... Voyons, ma petite Jacqueline, ne nous mettons pas dans le cas d'être obligées de faire comme les deux augures, et de ne pouvoir plus nous regarder sans rire ! M me Laiglise, frémissante de la contrainte qu'elle endurait, leva vers son amie ses yeux brûlés par la fièvre, et d'une voix basse: Oui, Jean n'esl que mon amant.Mais un amant qui m'a juré d'être tout à moi, sans quoi je ne me serais pas donnée à lui. Un amant qui devait m'ap- partenir de corps el de pensée. Et qui me trompe mentalement, en attendant qu'il me trompe physi- GENS DE LA NOCE. qucment ! C'est un phénomène, n'est-ce pas ? que dans un monde comme celui où nous vivons, ainsi que tu disais tout à l'heure, une femme veuille qu'on lui soit lidèlc, et l'être elle-même ! Après un amant, un autre, et que celui du jour ne plaise pas autant que celui de la veille, il restera le recours à celui du lendemain. Je sais bien que c'est ainsi que cela se passe, et (pie les femmes qui m'entourent sont plus méprisables que des filles, étant plus hypocrites, mais tout aussi faciles, aussi vicieuses, et souvent aussi vénales. Mais je ne veux pas être comme elles. J'ai aimé un autre homme que mon mari, il s'est engagé vis- à-vis de moi, il est à moi, et je ne le céderai pas à une autre ! M me de Rétif regarda son amie avec compassion et, lui prenant le bras, la contraignit à s'asseoir près d'elle. — lin es-tu là? Est-ce sérieux? Mais tu n'as pas réfléchi... Tu as du chagrin, tu n'écoutes que ta souffrance, et elle te conseille mal. Il faut revenir à toi, te reprendre, discuter posément la situation où tu te trouves, regarder celle où tu veux te mettre, et ne rien faire dans une heure d'affolement. Ma pauvre Jacqueline, tu m'affliges sincèrement. Tu sais que j'ai une réelle affection pour toi. Je ne t'ai jamais créé d'embarras, ni causé de soucis. Tu m'accuses bien à tort : je te le prouverai. Mais môme si j'avais pensé à seconder Thomiès dans les projets que tu lui prêtes, écoute-moi comme une bonne conseillère, et sois 13 218 LES BATAILLES DE LA VIE. sûre que je ne te pousserai à agir que pour ton bien — Laisse-moi, tu es une hypocrite ! Toi aussi, tu trahis Etienne. Mais prends garde! Tu sais qu'il ne serait pas si inoffensif que moi, et s'il était averti... — Je ne te crois pas du tout inoffensive, dit Valen- tine, sans répondre à l'insinuation delà jeune femme. Et tu me parais fort menaçante. Quoi! Tu as de si mauvaises intentions à mon égard?... — Je défends ma vie, comprends-le donc! s'écria M me Laiglise. Je ne suis pas comme vous toutes, moi, je ne veux pas appartenir à tous les hommes qui me désireront. J'aime Jean, je n'ai jamais aimé que lui, et je n'aimerai personne après lui. — Mais, ma chère amie, je trouve ta fidélité tout à fait naturelle et fort louable. Encore suis-je étonnée que ce soit à moi que tu t'en prennes des velléités d'émancipation de Thomiès. Qu'y puis-je? Voyons, sois raisonnable, pendant cinq minutes, el explique ce que tu désires de moi ? Je te jure que si c'est faisable, je n'hésiterai pas. —Je veux que tu empêches le mariage de Jean avec M 11 * Prévinquières. — A quel titre ? — A titre d'amie de la fdle, et qui sait, déjà peut- être de maîtresse du père ! M me de Rétif fit un brusque mouvement, sa physionomie s'altéra, et ses yeux verts s'assombrirent. — Vois comme tu me traites, dit-elle avec calme. Quelle autre, à ma place, supporterait tranquillement GENS DE LA NOCE. 219 d'aussi outrageantes suppositions? Je n'ai aucun des droits que tu m'assignes, et sur lit Prévinquières et sur sa fille. Ils veulent bien me traiter avec sympathie. C'est tout. Jacqueline ricana, injurieuse : — Jusqu'à présent. Mais demain? — Qui peut savoir ce que demain nous réserve? répliqua froidement M mc de Rétif. — Il nous réserve ce que nous aurons préparé la veUle. Voilà pourquoi je te dis aujourd'hui ces choses que tu feins de trouver surprenantes, mais dont tu auras raison de tenir compte, dans l'intérêt de tous. — Faudra-t-iï donc que, pour le satisfaire, j'aborde, avec M. Prévinquières et Rose, la question de tes rapports avec Thomiès? — C'est indispensable. — Crois-tu sérieusement qu'ils les ignorent? — T'en ont-ils parlé? — Jamais. Cependant votre liaison est trop affichée pour quïls no l'aient pas soupçonnée. — Mais ils ne peuvent connaître les obligations qu'elle impose à Jean : voilà ce qu'il faut qu'ils sachent. — Ma bonne amie, rien ne prouve qu'ils en seront émus. Si Thomiès leur fait, à eux, autant de promesses qu'il t'en a fait à toi, pourquoi supposer qu'ils ne le croiront pas? Tous les jours un garçon quitte sa maîtresse pour se marier. L'important est d'être sûr que, le lendemain, il ne retournera pas chez elle. 220 LES BATAILLES DE LA VIE. C'est une chance à courir. Quand on se marie on en court bien d'autres. Si notre ami a su prouver à M. Prévinornières et à sa fille qu'il avait assez de toi, qu'est-ce que les histoires qu'on leur racontera pourront bien leur faire? Valentine distilla le venin de ces paroles, de façon à se venger, en un instant, de toutes les insultes que M m0 Laiglise lui prodiguait depuis le commencement de l'entretien. Ce fut doucereux et atroce comme du miel empoisonné. — Seront-ils donc assez durs, étant prévenus, pour ne pas ni épargner? — Mais si Rose aime Thomiès, l'épargneras-tu, toi, qui veux le lui disputer? — Kilo me le vole ! — A ses yeux, il ne t'appartient pas ! A cette réponse, qui résumait si complètement et si justement la situa lion, Jacqueline laissa tomber ses bras le long de son corps avec découragement. Elle dit d'une voix sourde : — On me poussera à quelque acte de folie! — Mais avant de t'exalter, attends donc, au moins, de savoir ce que tu dois craindre. Tu pars sur des suppositions. — Tout me prouve qu'elles sont justes! Mes remarques, les dénonciations de notre entourage, et l'ambiguïté de ton attitude... Tu ne veux pas t'enga- ger, tu te réserves, et, pour qui te connaît, c'est la preuve que tu intrigues dans le camp adverse, afin GENS DE LA NOCE. 221 de t'assurer des avantages. Tu es pratique et positive, toi : un homme cela représente de l'amour ou de l'argent, n'est-ce pas? Les deux, si c'est possible ! Et tu serais bien capable d'essayer de garder Étienne avec Prévinquières ? Mais prends garde ! Je renverserai tes échafaudages. Et si tu me trahis, comme je lu crois, je t'en punirai ! M"" de Rétif se leva, et très posément : — Écoute, Jacqueline, n'abuse pas de ma patience. Je suis bonne femme, tu le sais, et je te le prouve en ce moment. Je ne veux pas attacher plus d'importance qu'il ne faut à des paroles échappées à la colère. Tu souffres, je t'excuse. Je te promets même de te servir dans la mesure du possible. Mais tes exagérations et tes violences, si elles se renouvellent, rendront promptcmeuttout accord impossible entre nous. Réfléchis. Je ne te veux que du bien. N'essaye pas de me faire du mal. Outre que ce serait peu digne d'une femme, qui se place si volontiers au-dessus des autres pour la moralité de sa conduite, ce ne serait pas prudent. Car, enfin, attaquée, il faut se défendre. Jacqueline regarda son amie avec une tristesse inexprimable, et d'une voix presque brisée : — Le joui- où je me résoudrai à exécuter mes résolutions, c'est que tout sera fini pour moi, et je n'aurai plus rien à craindre. Elle ne prit pas la main que Valentine lui tendait. D'un léger signe de tête, elle lui dit adieu, et sans 222 LES BATAILLES DE LA VIE. attendre même que la jeune femme s'éloignât, elle se rassil, les yeux mornes et le front lourd. Le même jour, Rose descendit rue de la Paix, à la porte de la maison sur laquelle, au premier étage, se lisait en lettres d'or l'enseigne de M mc Parot, Modes. Elle gravit l'escalier, et reçue dans l'antichambre par un garçon en livrée, elle demanda M 1U Compagnon. — Mademoiselle Hortense, voulez-vous conduire Madame dans le cabinet de M 110 Compagnon... — Prenez la peine de passer, Madame. Elles traversèrent deux salons de vente, aux tables chargées de nouveaux modèles qui brillaient, velours, salins, plumes et perles multicolores, posés sur les pieds de bois noir, comme de somptueux papillons. Une porte s'ouvrit, et sur le seuil l'ouvrière discrètement dit : — Mademoiselle, c'est une dame qui demande à vous parler... Rose passa. Près d'une table couverte d'échantillons de toutes sortes, Cécile, dans le recueillement de cette pièce écartée, composait des .chapeaux. A la vue de son ancienne associée, elle rougit de joie, rejeta la forme qu'elle modelait entre ses doigts agiles, et se levant : — Oh ! Rose ! C'est vous ! Quelle bonne surprise ! L'ouvrière s'était retirée, elles demeuraient seules en présence, les yeux émus, les lèvres souriantes, heureuses, comme autrefois, quand elles travaillaient dans leur petite boutique de province. GENS DE LA NOCE. 223 — Je passais dans le quartier, j'ai eu l'idée de monter... — Vous n'avez donc rien à faire aujourd'hui? demanda timidement M"' Compagnon. — Est-ce que j'ai jamais, maintenant, rien à faire? Je tue le temps, ce qui est infiniment moins agréable que de l'occuper. Mais, voyons, montre ce que tu fabriques... — Ce sont dos chapeaux pour le Grand Prix. Nous allons arriver k la semaine des courses, et il faut du nouveau... Je m'évertue à en chercher... Voilà trois modèles terminés... Elle montrait sur la table trois formes, en paille ou tulle, garnies de fleurs et d'oiseaux. — Pas mal. Surtout, le grand mauve avec des hortensias. Et celui auquel tu travailles... — Je n'en sors pas... Ah! Je n'ai pas vos idées! La main n'est pas mauvaise, mais je manque de fantaisie, je le sais. — Non. Tu réussis très bien. Toutes ces dames portent de tes chapeaux, et elles en sont fort contentes. — Les affaires marchent à souhait. Mais il faut soutenir la vogue de la maison... M mo Parot a habitué sa clientèle à beaucoup de goût. — Sa manière était un peu riche et lourde... Il y a mieux à trouver... Du vaporeux, du léger, pour les jeunes femmes... Ne pense pas qu'aux douairières... — Ah ! C'est que ce sont elles qui achètent le plus cher et payent le mieux ! dit Cécile en riant. 224 LES BATAILLES DE LA VIE. — Est-ce que tu as de mauvaises pratiques, dans ta clientèle ? — C'est forcé! Il y a des comptes en retard. Les rentrées sont difficiles... Mais les bonnes clientes compensent les mauvaises. — Et comment traites-tu les mauvaises ? — Aussi bien que les bonnes, parce que, la plupart du temps, ce sont de très jolies femmes, très lancées, très faciles à la réclame et qui me valent des commandes... Seulement elles sont toutes portées sur un livre spécial, afin de ne pas embrouiller la comptabilité... — Ah! Elles sont notées, dit Rose rêveuse. — Pour moi. Car vous pensez que je ne laisse pas traîner ce mémento. Machinalement Rose avait retiré ses gants et, pre- uant une forme, elle chiffonnait des rubans, disposait des fleurs, comme pour s'amuser, et, en un instant, sous ses doigts habiles, le chapeau avait pris une physionomie élégante et coquette. Cécile la regardait faire. Au bout d'un instant, elle dit : — Étes-vous adroite ! Ah ! C'est un talent merveilleux et qui ne s'acquiert jamais. II faut le don. — On devient cuisinier, mais on naît rôtisseur, fit en riant M llc Prévinquièrcs. Elle continua son chapeau, puis au bout d'un in • stant : — Tu l'as ici, ton livre des mauvaises payes? — Oui, dans l'armoire où sont mes échantillons. GENS DE LA NOCE. 22o — Montre-le-moi,veux-tu ? Ce n'est pas indiscret, puisque je suis de la maison. — Oh ! Je ne vous parlerai pas de secret professionnel, dit gaiement M"" Compagnon. Elle ouvrit un tiroir et prit un registre qu'elle posa sur la table : — C'est M me Parot qui a eu cette idée. Cela remonte à la création de la maison, et j'ai continué... Il y a des factures qui ne seront jamais payées... D'autres qui sont soldées, tout d'un coup, par des messieurs. Ahl On en voit de drôles dans notre métier... lit on en entend aussi d'extraordinaires. Rose n'écoutait plus, elle feuilletait le registre. Elle souleva de l'ongle la tranche à la lettre R, et, parmi plusieurs noms, un bien connu, celui qu'elle cherchait sans cloute, lui sauta aux yeux : M me de Rétif, rue Cam- bacérès, 23, factures 95, 96, 97 (sept mille trois mils francs) acquittées le 11 avril 1897 (chèque Laiglise). Une rougeur monta au front de M Uo Prévinquières. Brusquement, elle ferma le registre et demeura immobile, songeuse. Cécile assemblait toujours ses pailles, ses rubans, ses oiseaux, ses fleurs, indiffé- rente à ce qui n'était pas son travail, actionnée à sa tâche, soucieuse de bien faire, questionnant son ancienne compagne sur l'opportunité de lui rappel de couleur ou de tel rapprochement de nuance. Celle-ci, évasive, répondait, visiblement préoccupée d'une question qu'elle n'osait formuler. Enfin elle se décida : 13. 22G LES BATAILLES DE LA VIE. — Cette M me de Rétif, qui est sur le livre, est-ce qu'elle vient toujours dans la maison? — C'est une de nos meilleures clientes. Vous voyez comme on a raison d'être patient dans le commercé. Elle a fini par payer M me Parot, et maintenant elle nous amène toutes ses amies. — Elle est très jolie, n'est-ce pas? interrogea Rose. — Et très élégante. C'est une admirable lanceuse... Quand nous avons un chapeau difficile à faire prendre, par son originalité, nous le lui envoyons, et grâce à ses beaux cheveux blonds, à son teint éclatant, le chapeau produit de l'effet... On lui en fait compliment, elle dit de chez qui il vient, et le modèle marche... Naturellement, on le lui facture en conséquence... Mais on pourrait bien le lui donner gratis... Ce serait encore avantageux... Du reste, elle paye rubis sur l'ongle, et c'est une fourniture de quatre chapeaux par mois en moyenne, tous les huit jours un nouveau. — Et c'es t tou j ours avec des chèques Laiglise qu'elle s'acquitte ? — Oh! non! C'est arrivé une fois seulement, tout à fait au début... Elle venait de passer par une période diflicile... Du reste, c'est M. Laiglise qui continue à l'entretenir... Et elle doit lui coûter chaud... Car elle est délicieusement habillée. Nous avons aussi M rao Laiglise... Elle e.st beaucoup plus simple. Ah! Dame! Eïïe n'a pas les moyens de l'autre! Le mari ne peut p-as faire, pour safemme, ce qu'il fait pour sa maîtresse GENS DE LA NOCE. 227 Rose ferma brusquement le livre et dit : — Ainsi, il est notoire qu'elle est entretenue par M. Laiglise? — Je suis étonnée que vous ne l'ayez pas encore entendu raconter? Dans le monde élégant, c'est archi- connu. Nous autres, nous savons cela par les bavardages des fournisseurs et par les potins des vendeuses. Mais peu nous importe!... — Et il y a longtemps que dure cette Liaison avec M. Laiglise? — Le livre vous a répondu : chèque Laiglise 1897. — Et avant M. Laiglise? — Ah! Bien probablement un autre. Une période de gêne suivant l'abandon de cet autre, puis l'apparition du nouveau monsieur qui paye... C'est forcé pour cette jolie femme : pas de fortune, et un grand train. Donc, un amant riche. Rose ne parlait plus. Elle pensait : « Voilà donc quelle femme mon pôre a introduite dans notre intimité, en qui il a une confiance absolue, jusqu'à lui donner à décider de mon sort, et au point de songer à l'épouser. Je comprends maintenant quelle intrigue elle a nouée avec M. de Thomiès. Le but qu'ils visent est apparent. Lui, la fille; elle, le père. Je suis, sans doute, le prix dont elle paye la complaisance de celui qui sera mon mari à la laisser plus tard épouser mon père. Et pendant ce temps-là, elle continue à recevoir l'argent de l'autre et à le tromper par de faux semblants de tendresse. Oh! le vilain monde et les vilaines gens! » 2M LES BATAILLES DE LA VIE. Elle se leva, prit son collet et le plaça sur ses épaules. Cécile abandonna son travail, et d'un ton de regret : — Vous partez ? — Sans reproche, il y a près de deux heures que je suis ici à bavarder avec toi. Il est vrai que je n'ai pas perdu mon temps. La modiste crut qu'elle faisait allusion au chapeau préparé avec tant d'adresse et de goût pendant l'entretien : — Ah ! Si vous vouliez venir passer, de temps en temps, une demi-journée avec moi, quel service vous me rendriez!... Je n'ai pas ici une seule « main » qui vous vaille. Et pour l'imagination, ce n'est pas moi qui me chargerai de lutter avec vous. Elle ajouta naïvement: — Quel dommage que vous soyez si riche ! Quelle belle fortune vous feriez! Rose sourit avec amertume : — Qui sait si, à un moment donné, je ne serai pas dégoûtée des gens du monde au milieu desquels je vis, et ne reviendrai pas te trouver pour reprendre les affaires avec toi ? Tu ne peux te douter, ma bonne Cécile des soucis et des tristesses que me cause la situation où je suis et que je ne désirais pas... Si j'étais restée à Blois, je serais plus heureuse!... — Avez-vous donc des chagrins ? demanda Cécile avec une soudaine émotion. Quoi! Vous aussi? Rose, à ces mots, leva les yeux sur son amie. Mais I GENS DE LA NOCE. 229 la jeune fille parut regretter déjà ses paroles et détourna la tête. M 110 Prévinquières se tut un instant, comme si elle suivait la pensée qu'avilit à peine évoquée Cécde, puis elle dit : — Tu ne me parles jamais de ton frère. Est-il satisfait de sa. silnation? La modiste rougit : — Comment supposer que vous vous intéressez à ce pauvre garçon ? — Je m'y intéresse beaucoup, dit gravement Rose. — Eh bien! Il travaille. Mais il trouve que l'avenir pour lui est médiocre dans notre pays, et il songe à faire comme votre père : à s'en aller très loin. — En Afrique?, — Oui. 11 en parlait l'autre soir, et il se proposait de demander à M. Prévinquières des lettres de recommandation pour son correspondant de Pretoria. — Toujours l'or? dit Rose d'un ton méprisant. C'est donc la fortune qu'il rêve ? — Non ! répliqua vivement Cécile. Dans la fortune il ne voit qu'un moyen. Il la dédaigne et s'en passerait pour lui-même. — Pour qui donc la veut-il ? s'écria Rose avec colère. — Demandez-le-lui : il vous le dira peut-être. Elles se regardèrent un instant : Rose, comme tourmentée du désir de pousser plus loin l'explication ; Cécile, inquiète à nouveau de s'être laissé emporter à découvrir un peu des secrets de son frère. Puis Rose fit un geste de doute. 230 LES BATAILLES DE LA VIE. —• A quoi bon ? Peut-on jamais croire ce qu'on vous dit? Les meilleurs sont-ils sincères? Cécile hocha la tête avec compassion : — Si vous en êtes à douter de tout, je comprends que vous ne vous trouviez pas heureuse, car il n'est pas de plus misérable condition, il me semble, que de soupçonner tous ceux qui vous entourent. Vous ne me croyez donc plus, quand je vous dis que je vous aime? Pourtant vous savez bien que je n'ai pas intérêt à vou s tro mper. Quand j e vous assurais, à Blois, que j'étais contente de vous avoir près de moi, vous ne pouviez pas suspecter ma franchise. Vous étiez alors sans autre souci que la santé de votre père, vous viviez l'esprit tranquille, le cœur paisible, satisfaite de la lâche du jour, confiante dans celle du lendemain. Est-ce donc la fortune qui a tout gâté? — Oui, répondit Rose amèrement; je suis trop riche ! Le visage de Cécile s'éclaira d'un sourire : — C'est un mal auquel il est bien des remèdes. Mais c'est un mal! Rappelez-vous ce qui est arrivé à Pel- legrin, le taillandier de Blois, quand il a gagné le gros lot de la Ville de Paris. Il était bien pauvre, et travaillait durement pour élever sa petite famille. Quand la nouvelle de son heureuse chance fui connue, tout le monde allait le voir dans sa boutique et on le félicitait: c Eh bien! l'ellegrin, vous voilà avec des rentes, vous allez vivre comme un bourgeois. Vous pouvez avoir une maison à vous, une servante pour aider votre GENS DE LA NOCE. 231 femme, et une voiture pour aller vous promener... "Vous allez être bien heureux ! » Il ne répondait pas et secouait la tête. Sa femme, affolée par ce changement de fortune, fit tant qu'elle força le brave Pellegrin à quitter sa boutique, à renoncer à son état et à vivre sans travailler... Au bout de six mois d'oisiveté, il était si changé qu'on eût cru qu'il venait de faire une maladie. Quand on l'interrogeait pour savoir s'il souffrait, il répondait, bourru: « Oui, je souffre de me croiser les bras ! » Bref, au bout d'un an, il sentit qu'il allait mourir, s'il restait plus longtemps à fainéanter. Il revendit sa maison, sa voiture et le reste, rentra dans sa petite boutique, et se remit à battre des fers de pioche comme devant. Et quand on lui disait : « Hé ! père Pellegrin, vousn'êtespas honteux de vous échiner comme un pauvre, vous qui êtes à votre aise? — Allez ! bonnes gens, répondait-il, on n'est à son aise que quand on fait ce qu'on a l'habitude de faire. Et moi, voyez-vous, j'aime tant le travail que s'il fallait payer pour travailler, je crois que je payerais! » Rose dit : — La morale de ceci, c'est que M 110 Prévinquiôres était venue au monde pour faire des chapeaux, et non point pour parader dans le monde élégant. Il y a du vrai. Mais, ma pauvre petite, si tu racontais de pareilles histoires aux gens que je fréquente, tu leur procurerais un doux moment de joie. Et mon père lui-même auraii bien de la peine à te comprendre. Il y a cependant des heures où il pense qu'il est plus 232 LES II A TAIL LE S DE LA VIE. facile de gagner de l'argent que d'en faire un bon usage. Allons! Adieu, ma bonne Cécile, et ne t'attendris pas trop sur mon sort. Ce serait duperie. Elle sortit du cabinet, traversa les salons de vente, où les vieilles clientes contemplaient, d'un air ravi, les jolies essayeuses coiffées de chapeaux très jeunes,et regagna la rue de la Paix. Elle dînait, ce soir-là, chez M mo do Rétif avec la bande. Valentine avaittrouvé indispensable de se rapprocher de ses anciens intimes. Elle était trop intelligente pour ne pas comprendre tout ce que le relâchement brusque des liens qui l'attachaient à tout l'entourage Laiglisc pouvait offrir de périlleux pour elle. Avec beaucoup de tact, elle louvoynil. donc, en attendant le moment de se détacher pour entrer au port. Thomiès, tenu au courant par elle des agitations menaçantes de Jacqueline, avait de son côté exécuté la même manœuvre. Il ne quittait presque plus ses amis, et jamais sa belle verve insouciante n'avaitjcté plus d'éclat. Pour qui n'était pas dans le secret de ses desseins, il se présentait comme un bon vivant heureux de son sort, et désireux de n pandre autour de lui la joie qui l'épanouissait. Il avait même recommencé une petite guerre galante et taquine avec M mc Vargas, et présenté à M mo Tonnelet un très riche et très gentil garçon, nommé Fourneril, flls d'un constructeur de chemins de for en Algérie, qui, avait-il dit, se desséchait de désirs pour elle. Tonnelet avait commencé par photo- GENS DE LA NOCE. 233 graphier ce prétendant. C'était ce que Thomiès appelait passer au service galantométrique. Puis, le nouveau venu avait eu licence de se ranger dans le bataillon des amoureux. Touzard avait grogné, Chrétien avait compté faire quelques économies. L'harmonie s'était rétablie promptement, etlajeunefemme avait redoublé de turbulence. La situation ne s'était donc modifiée d'aucune façon, et chacun des adversaires restait sur ses positions, observant le parti adverse, sans risquer la bataille, mais guettant une faute qui pourrait lui permettre de prendre de l'avantage. Chez M me de Rétif, le diner venait de finir. Dans les doux salons communiquant par de larges baies, au gré de leurs sympathies, les convives s'étaient groupés. M m * Vargas aidait Valentine à servir le café, et le gros Bernstein, excité par la verve narquoise du romancier Boissy, se livrait, pour éblouir ses auditeurs, à des théories d'une stupidité magnifique. Lhermillier avait été amené par Prévinquières auprès de Rose, afin de s'entendre sur le portrait qu'il consentait à faire d'elle. Thomiès, debout près de la cheminée, sa tasse à la main, causait en souriant avec IM"" Laiglise et le coloael Touzard. Etienne écoulait M""' Tonnelet qui débitait des folies à Marcheroy sur la nécessité de défendre dans Paris la circulation des voitures traînées par des chevaux, pour ne pas gêner la marche des automobiles. Le jeune M. Fourneril, assis sur un pouf, a trois pas de la jolie femme, la regardait sans parler, 23 4 LES BATAILLES DE LA VIE. avec la fixité d'un pointer en arrêt sur une perdrix. Marcheroy, jugeant qu'il avait assez sacrilié aux nécessités mondaines en subissant le bavardage de M mo Tonnelet,se leva d'un air morne et rejoignit Prévinquières, qui, laissant sa fille en tôte à tête avec le peintre, exécutait une marche stratégique du côté de M 0 * de Rétif. Il prit le banquier par le bras etl'em- menant à l'écart : — J'ai appris aujourd'hui que vous connaissiez particulièrement un jeune ingénieur qui est attaché à la maison Laiglise, M. Prosper Compagnon. — Oui, c'est le fils de mon ancien caissier. — Ce garçon, qui paraît fort intelligent et nous rend les plus grands services, est venu me trouver hier, pour m'annoncer qu'il s'en allait. — Où? — IIorsd'Europe. Mais peu importe. Il se bornerait à sortir de la maison que l'effet serait le même. Dans nos bureaux, on affecte de le traiter on utopiste. C'est un inventeur. Il a entrepris,en dehors de son travail ordinaire, une série d'expériences sur la façon de traiter le quartz aurifère au moyen d'agents chimiques nouveaux. Et j'ai la certitude qu'ila fait dans cette voie des découvertes précieuses. — Ah ! ditPrévinquières,j'en suis très content pour lui... S'il faut l'aider pour réussir, j'y contribuerai très volontiers. Marcheroy regarda Prévinquières avec un étonne- ment non dissimulé : GENS DE LA NOCE. 23'i — Nous ne nous comprenons pas, dit-il froidement. Il ne s'agit nullement d'aider M. Compagnon à tirer parti de ses inventions, mais d'en tirer parti nous- mêmes. Gn garçon doit aller vous voir pour vous demander de l'accréditer auprès de vos correspondants d'Afrique. Ne faites pas cette faute, attachez-le par un bon traité, et quand lu maison Laiglise sera dans nos mains, vous verrez les résultats que nous obtiendrons au moyen des procédés qu'il a trouvés. — Mais quelle action aurai-je sur lui? — Une action irrésistible, croyez-moi, dit Mar- cheroy avec un sourire. C'est ma sœur qui m'a donné le renseignement, et il est bon. — Comment M me de Rétif peut-elle être si bien renseignée sur M. Prosper Compagnon? demanda Pré<- vinquières, avec une pointe d'inquiétude. — M mo de Rétif cause assidûment avec M 110 Rose. Et il ne lui en faut pas beaucoup pour comprendre les choses. N'êtes-vous pas allé avec elles, il y a quelque temps, à Boulogne, visiter le pôre Compagnon? — C'est vrai. — Eh bien ! Valentine a regardé, a écouté, a réfléchi. Peut-être même a-t-elle interrogé adroitement votre iille. En tout cas, elle prétend que M. Prosper Compagnon est follement épris de M 110 Rose... Comprenez- vous? Prévinquières comprenait très bien, et, en un instant, l'éloignement de Prosper, l'attitude du père Compagnon, la réserve de Cécile,prenaientà ses yeux leur 236 LES BATAILLES DE LA VIE. signification exacte. En même temps un mécontentement très vif s'éveilla au fond de lui-môme contre Marcheroy. Il se dit : « Mais, qu'est-ce que c'est donc que cet homme-là? Sa façon de chambrer le brave Prosper est aussi louche que sa manière de déposséder LaigUse. Il m'a tout l'air d'une canaille, avec sa brutalité à l'américaine. Pense-t-il donc que je n'ai pas plus de scrupules que lui? » Il ne put supporter l'humiliation d'être traité par Marcheroy avec si peu de ménagements, et comme celui-ci, le voyant préoccupé, s'agitait déjà, il répliqua : — Entre l'intérêt que je porte à Prosper Compagnon et les avantages que vous me montrez pour nous, je ne fais pas la moindre comparaison. — N'est-ce pas ? interrompit Marcheroy en ricanant. Charité bien ordonnée commence par soi-même. Est- ce que vous ne soupçonniez pas les sentiments do ce garçon pourM 110 Rose? C'est à Blois que cette passion estnée. Vraisemblablement, M Uo Prévinquiôresnes'en doute pas. — Il y a tout lieu de le croire. Prosper Compagnon est la délicatesse même, et très certainement il n'a jamais prononcé une parole qui pût donner l'éveil à ma lille... Je sais maintenant pourquoi nous ne le voyons plus, et aussi pourquoi il veut s'expatrier... Oui, c'est un brave homme. — bien vulgaire, souffla Marcberoy. — En quoi? Il n'a pas la désinvolture des élégants que nous coudoyons journellement. Il s'habille sans GENS DE LA .NOCE. 231 goût et porte sa barbe mal taillée. Il ne sait point parader dans un salon et dire des riens aux femmes. Je ne crois pas qu'il ait, de sa vie, touché une carte, si ce n'est pour faire la partie de piquet de son père, et le lawn-tennis est pour lui plein de mystères. Mais croyez-vous qu'il soit disqualifié pour cela? Si c'était un Bernstein ou un Fourneril, vous préoccuperiez- vous de lui lier les mains par un bon traité? Eh ! eh! tous vos cercleux ne feraient pas la monnaie d'un homme utile !... Du reste, puisqu'il doit venir me voir, je causerai avec lui. Marcheroy jeta à Prévinquières un fin regard : — Le préféreriez-vous à Thomiès? — S'il ne s'agissait que de moi, ce serait matière à réflexions. Mais il s'agit de ma fille, et c'est elle seule qui décidera. Il quitta Marcheroy et reprit son mouvement vers M""' de Rétif. La maîtresse de la maison était le centre d'un groupe dans lequel Boissy, Touzard et Etienne discutaient vivement : — Nous avons fait du chemin depuis le président de Harlay. La magistrature asubi toutes les épreuves sociales, comme les autres corps constitués, et elle n'en estpassortieintacte.En somme, on nous raconte des histoires sur l'intégrité de la magistrature. Elle n'est pas composée d'anges, par conséquent elle est sujette à caution, comme toutes les administrations. Pourquoi la magistrature vaudrait-elle mieux, en bloc, que l'armée ou le clergé? 238 LES BATAILLES DE LA VIE. Le conseiller Ravignan se hérissa comme un dogue, et d'an ton tranchai il : — L'épuration faite par les républicains a noyé la magistrature ancienne dans un flot d'avoués et d'avocats de chefs-lieux, qui n'avaient ni compétence ni autorité, et d'un seul coup la constitution du corps s'est trouvée modifiée déplorablement... L'honneur de la magistrature, héritière des belles et nobles traditions parlementaires, était d'être rebelle aux ordres du pouvoir. — Eh! eh ! fit Étienne. J'ai ouï parler d'un certain Louis XIV qui était entré dans le Parlement son fouet de chasse à la main... Déjà, à celte époque, il me semble que l'indépendance de la magistrature était un peu entamée. — Et puis, reprit Boissy, est-ce qu'il n'y a pas eu aussi un nommé La Fontaine qui disait : Suivant que vous serez puissant ou misérable, Les jugement* de cour vous rendront blanc, ou noir? Donc, ne nous échauffons pas plus que de raison pour les beaux yeux de cette grande dame : la magistrature. La vérité, c'est qu'U y a de braves gens et de nobles esprits partout. Mais il est intolérable de voir imposer à l'admiration publique tel corps en niasse. L'incorruptibilité des magistrats ne peut pas plus être un dogme que l'infaillibibté des médecins, la chasteté des prêtres, ou l'intrépidité des soldats... Voilà! GENS DE LA NOCE. 239 — Ah! Pardon! s'écria le colonel Touzard, je réclame... Les militaires, sacrebleu ! se font assez carrément casser la figure sans rechigner, aux quatre coins du monde, sous le drapeau de la France,pour qu'on ne leur marchande pas l'honneur !... — Sapristi ! Ils fichent le camp parfaitement bien, les jours où ça ne leur dit pas ! — Vous insultez l'armée ! — Vl'an ! J'attendais ça ! — Messieurs, je vous en prie!... intervint M"" de Rétif, qui vit avec inquiétude son salon livré aux horreurs de la polémique. — Respectez les militaires, dit M"" Tonnelet gaiement, ils ont sur vous tous, civils assez incivils, un avantage immense... — Kt lequel? — Leur uniforme ! — Voilà qui clôt la discussion, dit Boissy en l iant. On savait bien que l'armée avait les femmes pour elle ! — Ecoutez, dit Etienne. Ensomme, il faut être juste. Voilà des braves gens qu'on paye fort mal pour une tâche périlleuse souvent, difficile et rude toujours. Si on ne leur donne pas un supplément d'importance, de considération, de gloriole même, leur métier devient vraiment trop ingrat ! — Eh ! Plaignez-les donc, je vous en prie, JitRern- stein, ils font tous de magnifiques mariages. Les jeunes filles ne veulent plus épouser que des militaires. 240 LES BATAILLES DE LA VIE. — Et aussitôt qu'elles les ont épousés, elles n'on', pas de cesse qu'ils n'aient donné leur démission. — Allez! dit le colonel Touzard dédaigneux, l'idéal, c'était la garde nationale, qui ne faisait pas de service et qui portait l'uniforme ! Pendant que ces propos s'échangeaient, Thomiès avait rejoint Jacqueline sur un petit canapé à deux places, logé dans un angle du salon, et avec sa voix de caresse endormait les inquiétudes de la jeune femme. — Vous êtes la mieux, ce soir, Jacqueline, et de beaucoup. Votre robe vous va délicieusement, et vous avez un teinl éblouissant. Elle se pencha vers lui, comme pour mieux l'en- tendre, et de ses lèvres, il lui effleura l'oreille. Il examinait, en même temps, à la dérobée, Rose qui terminait ses arrangements avec Lhermillier. Jacqueline lui dit avec un air de joie : — Alors, je vous plais un peu? — Mauvaise, vous le savez bien. 11 changea la conversation. — Etienne, tout à l'heure, disait que vous alliez partir, à la fin de la semaine, pour Trouville, si la chaleur continuait... Est-ce que vous êtes d'accord avec lui pour ce déplacement? —Mais, n'est-ce pas l'habitude que nous quittions Paris vers le mois de juillet? Du reste, tous nos amis se préparent à partir... Les Vargas et les Tonnelet ont loué à Villers, nous serons tout près les uns des GENS DE LA NOCE. 241 autres... Est-ce que vous savez si les Prévinquières viendront de notre côté? Il attendait la question. Il y répondit avec une parfaite aisance : — Je ne suis pas du tout au courant de leurs projets... Valentine les connaît peut-être... Que fait-elle? VousTa-t-elle dit? — Elle viendra certainement passer quelques jours chez les Vargas... Après, elle parle d'aller en Suisse, au bord du lac de Genève. — Quelle drôle d'idée! Et Etienne, qu'est-ce qu'il dit de ça ? — Mais rien. Si Valentine va en Suisse, il ira passer quelque temps auprès d'elle, et reviendra à Trou- ville... Si-elle s'nmuie, il la ramènera peut-être avec lui. Kl vous, qu'est-ce que vous ferez? — Moi ? Comme toujours : la navette entre Trou- ville et Paris. Vous savez que l'air delà mer ne me réussil pas longtemps. — C'est surtout l'air de Paris qui vous manque. '— C'est vrai. Je trouve qu'il fait moins chaud à Paris que parloul ailleurs. Au moins les maisons font de l'ombre. Mais voire bord de la mer. avec son sable blanc, sa mer étihcelante, et son ciel dévorant, c'est le coup de soleil à répétition ! D'autanl que vous n'arrêtez pas, les uns et les autres, de rouler en break, de caracoler à cheval, ou de vous asphyxier en automobile. Ob ! Ce n'est pas une défaite ! J'irai, décla- ra-t-il, en la voyant faire un geste de protestation 14 242 LES BATAILLES DE LA VIE. inquiète. J'ai l'habitude de supporter tous ces genres de plaisirs. Quand je serai trop fatigué, je rentrerai à Paris pour me reposer. — Jean, ne vous ingéniez pas à faire le vieillard, dit-elle en souriant. — Je n'ai pas besoin de m'appliquer. Les faits sont là : j'ai un acte de naissance incorruptible! Il me donne trente-cinq ans. 11 faut bien que je les garde ! — Etienne en a quarante. — Oh ! Mais Etienne est un homme établi. Quelle différence! Du reste, on serait bien venu a lui dire qu'il n'est pas jeune!... Il sauterait en l'air 1 Moi, je suis un très vieux garçon. — Qui feriez un jeune mari. Il laissa tomber la remarque. Elle se levait, en voyant Laiglise s'approcher d'elle avec une mine lasse, révélatrice du désir de s'en aller. —Voilà qu'il est onzeheures, dit-il. Et j'ai beaucoup à faire demain matin... Elle jeta un regard soucieux sur Prévinquières et sur Rose, comprenant hien qu'après son départ Tho- miès aurait le champ libre. Mais, comme pour la rassurer, le père et la fille se préparèrent aussi à prendre congé. Le contentement rendit à Jacqueline toutson éclat; instantanément elle redevint souriante, gaie. Elle lendit la main à Valentine, se montra [unie gracieuse pour Rose, et profitant de ce que Prévinquières était auprès d'elle, très aimablement elle dit : — Nous n'aurons plus, prochainement, le plaisir de r.ENS DE LA NOCE. 243 vous voir. Nous partons pour la mer. Mais ce n'est que deux mois de séparation, et peut-être viendrez- vous de notre côté? — Nous ne formons aucun projet, ma fille et moi, dit-il. Nous sommes si bien avenue du Bois, que nous ne pensons pas à nous déplacer. Peut-être cependant voyagerons-nous. Tout dépendra des circonstances. Ces paroles rembrunirent Jacqueline. Le rayonnement de son sourire disparut, l'éclat de ses yeux s'éteignit. Les circonstances? Qu'est-ce que cela signifiait, sinon le mariage de Rose? D'un regard elle chercha Thomiès, et le vit causant avec M me de Rétif, à l'autre bout du salon, lîllo eut la certitude qu'il l'avait trompée encore toute la soirée, par ses protestations, ses douceurs et ses caresses. Elle se sentit dupée une fois déplus et,le coeur serré, la lôvre tremblante, elle balbutia quelques paroles d'adieu, et sortit devinant que, derrière elle, le complot contre sa sécurité et son bonheur allait se renouer plus actif et plus menaçant. IX —Faites entrer M. Compagnon dans la ] >iblio II i èque, dit Prévinquières au domestique qui apportait la carte de Prosper. Il passa chez sa lille : — Je te préviens que Prosper est ici. Peut-être voudras-tu Le A'oir avant qu'il s'en aille. Elle rougit un peu : — Est-ce qu'il vient pour toi? — Oui. Sa visite m'était annoncée. Il a des affaires pour lesquelles je puis Le servir. — N'y manque pas, dit Rose avec vivacité. Je serai heureuse de tout ce que tu feras en faveurde ce brave garçon... Mais dès que je pourrai descendre moi- même, envoie-moi chercher... — Descends quand lu voudras. Je ne crois pas que ce qu'il a à me raconter soit confidentiel. Et il sera content que tu sois là. Il gagna le rez-de-chaussée, par le bel escalier à rampe de fer forgé, répétant à part lui : « Ce brave GENS DE LA NOCE. 245 garçon! ce bravo garçon! Pour qu'elle l'appelle ainsi, il faut qu'elle n'ait pas même l'apparence d'un sentiment tendre pour lui. » Il entra dans la bibliothèque. Prosper, debout devant la cheminée, son chapeau à la main, vêtu de sa même inélégante redingote noire, se tenait làtêteun peu penchée, l'air abattu. Kn voyant paraître Prévinquières, il se secoua, et sa physionomie reprit de l'animation. — Bonjour, mon cher ami, dit lo banquier, la main tendue. Je suis ravi de vous voir. Vous nous oubliez, depuis quelque temps. — Oh ! non, Monsieur. Seulement j'ai été très occupé, et il m'a été impossible de venir. — Et le dimanche? Prosper rougit et dit avec un peu d'embarras : — Le dimanche appartient à mon père. — Oui, je sais que vous êtes un (ils modèle. Mais asseyez-vous, s'il vous plaît, et dites-moi ce qui vous amène. Il lui poussa un fauteuil, près du bureau magnifique où il travaillait chaque matin, et le regardant affectueusement : — Est-ce qu'il s'agit de vos affaires ? — Oui, Monsieur. C'est cela même. — Est-ce que l'affinage ne marche pas'? — Il marche bien, mais c'est laroutine. Onsuitles vieilles méthodes. Il y a autre chose demieux àfaire. — Faites-le. —Je ne suis qu'un employé, M onsieur ; j e n'ai aucune 14. 2iG LES BATAILLES DE LA VIE. initiative. Mes chefs ne m'entendraient pas volontiers leur conseiller de changer leur outillage. — Quels chefs? Vous en avez donc plusieurs? — Oui, Monsieur. A la tête de la maison se trouve M. Laiglise. Mais, en réalité, c'est M. Marcheroy qui mène tout. — Ah ! ali ! Et en Marcheroy? — Vous le connaissez hien, Monsieur. C'est le frère de M m ' de Rétif, dit sans malice le bon Prosper. — Oui, jele connais de le voir dans le monde. Mais, au point de vue professionnel, quel est-il? — C'est un homme qui ne connaît que la spéculation. L'industrie, pour lui, c'est un moyen et non un but. Il vendrai t demain l'établissement, s'il le pouvait, pour réaliser un gros bénéfice, puis il passerait à une autre affaire. Il n'a aucune instruction technique. Seulement il sait compter. Et il administre... — Bien? — Je le crois. — Alors, vous ne voyez pas d'avenir pour vous dans l'affinage? — Aucun. A moins que je ne donne à l'établissement les découvertes que j'ai faites. Et je ne le veux pas. — Pourquoi ? — Parce que, Monsieur, je prétends en tirer parti moi-même. — El de quelle façon ? — En partant pour un pays neuf, où les activités individuelles onttoute leurvaleur, et où l'on peut avec GENS DE LA NOCE. 217 de l'intelligence et du courage, ainsi que vous l'avez prouvé, acquérir à la fois la réputation et la fortune. — Vous êtes ambitieux. — Je le suis devenu. — Comment? Le sang monta aux joues de Prosper, ses mains s'agitèrent, nerveuses. — Excusez-moi, Monsieur, dit-il d'une voix tremblante, si je ne m'explique pas. Ceci est mon secret. — Ah ! ah ! fit Prévinquières. Voilà une résolution bien mystérieuse et bien subite. Il y aquelque femme là-dessous... Aumême moment, la porte de la bibliothèque s'ouvrit et Rose s'avança. En la voyant, Prosper devint pâle, il se leva plein de trouble, s'inclina et resta sans parole, regardant M. Prévinquières, comme pour le supplier de ne plus parler. Mais celui-ci ne paraissait pas disposé à la discrétion. Il dit avec un gros rire : — Entre, Rose, tu arrives à point. Voilà un jeune homme qui me raconte des choses étonnantes. Il veut partir. — Et pour aller où? — En Afrique, au Transvaal. — Oh ! dit Rose avec émotion. Et votre père, et votre sœur?Leslaisserez-vous ainsi, monsieur Prosper? Ils vous aiment lanl ! — M. Prévinquières ne vous a-t-il pas quittée, Ma demoiselle? répondit l'ingénieur d'une voix étouffée. Et cependant, lui aussi vous aimait! 248 LES BATAILLES DE LA VIE. — La situation notait pas la môme, dit la jeune fllle en s'asseyant. Mon père était ruiné, à ne plus savoir comment vivre à Paris. Vous, vous avez un emploi honorable et lucratif. Votre père A il à l'abri du besoin, et votre sœur fera fortune. — Grâce à vous! s'écria Prosper avec chaleur. Oh! Vous êtes bonne et charmante, et je sais que les miens peuvent compter sur votre appui et votre affection. Aussi m'éloignerai-je, sinon sans chagrin, au moins sans inquiétude. Croyez qu'il faut que j'aie de bien puissants motifs pour prendre une résolution aussi grave. Mais je ne puis différer. Chaque jour que je laisse s'écouler est d'un inestimable prix pour moi. Il faut que je parte, il faut que je risque d'obtenir tout ce que j'ai entrevu et révé. Rose le regarda profondément. Il venait de s'arrêter tout effaré, comme s'il craignait d'avoir découvert sa pensée secrète. Il poussa un [profond soupir et conclut : — Non ! Je ne puis plus vivre ici. Rose se leva, elle alla vers la fenêtre. Les verdures de l'avenue trempées par les arrosages brillaient fraîches et grasses sous le soleil. Dans le ciel, sans un nuage, les hirondelles se poursuivaient avec des cris joyeux. Des voitures roulaient au trot cadencé des chevaux, conduisant au Bois les promeneurs caressés par l'air vif du malin. Tout respirait l'allégresse, la force et la vie. Elle reporta son regard sur Prosper courbé, tremblant et malheureux. Elle se dit: « Il GENS DE LA NOCE. 249 m'aime, et c'est pour cela qu'il ne peut plus vivre ici. » Dans sa pensée, instantanément, s'évoqua la mâle, élégante et flère figure de Thomiès. Et elle pensa: «Celui-làm'aime-t-ilvraiment?Et, sijele repoussais, s'il lui fallait subir, pour me mériter, une épreuve sérieuse et dure, s'y risquerait-U d'un si bon courage, au mépris de ses babitudes, de ses goûts et de ses aises ? Ce n'est pas bien sûr. Mais c'est le charmant Thomiès. Tandis que celui-ci n'est que l'excellent Prosper ! »Elle avait fait la comparaison, et il lui apparaissait qu'elle était concluante. Entre le frère de Cécile et l'ami de M me Laiglise, elle sentit, avec un peu de honte, qu'elle n'hésitait pas. Elle entendit son père qui disait à Prosper: — No prenez pas de résolution à la, légère. Qui sait si, à Paris, nous ne vous trouverons pas une position qui vous satisfera ? Il ne répondit pas, et secoua la tête en signe de dénégation. Rose le regarda et son visage offrait une expression de tristesse et de résolution, qui lui serra le cœur. Il était vraiment malheureux, et U n'avait rien fait pour souffrir. Elle songea avec amertume à l'injustice de la vie qui faisait que certains, indignes du bonheur, l'obtenaient sans aucun effort, tandis que d'autres, qui le méritaient amplement par leur bonté, leur courage, leur désintéressement, en étaientprivés sans pitié. Une voix murmura à son oreUle : « Il dépend de toi, que le cours des choses soit rétabli normalement. Le vice aimable qui s'apprête à triompher 2B0 LES BATAILLES DE LA VIE. peut être vaincu, et la franche vertu, qui succombe, par toi peut l'emporter. Voyons, prononce les paroles décisives, ordonne à ce loyal garçon qui t'aime de ne point partir, et rends à ses caprices mondains ce brillant virtuose de la galanterie, qui t'épouse pour ton argent. Tu hésites ? L'aimes-tu donc? » Elle ne voulut pas se répondre à elle-même, elle ne consentit pas à s'avouer que Tbomiès lui tenait à ce point au cœur. Mais elle ne dit pas à Prosper ce qu'il fallait lui dire pour le faire rester. — Mon cher ami, reprit Prévinquières, convenons de ceci que je suis prêt à vous donner toutes les recommandations que vous voudrez pour mes correspondants du Transvaal. J'ai là-bas un associé, qui est un homme des plus intelligents, qui vous accueillera à bras ouverts, si vous donnez suite à votre projet. Mais rien ne prouve que vous ne puissiez pas tirer parti de vos découvertes ici, tout aussi avantageusement. Est-ce de l'argent qu'il vous faut? Je vous en donnerai. Prosper rougit, et fit un geste de protestation : — Je vous suis très reconnaissant, Monsieur. Mais je vois bien qu'en Europe je ne pourrai jamais appliquer mon procédé en grand. Si je voulais aller en Espagne, dans les mines de cuivre, j'obtiendrais sans doute déjà des résultats appréciables. Mais c'est en travaillant sur l'or que je produirai le maximum d'effet. Je puis changer, du jour au lendemain, la manière de traiter les minerais, réaliser une économie GENS DE LA NOCE. 251 de quatre-vingts pour cent dans la main-d'œuvre et doubler la quantité de l'or extrait. Si j'expérimente en grand, le rendement sera prodigieux et l'avantage tellement éclatant, que l'industrie minière sera sans doute métamorphosée. Voilà pourquoi je veux partir. Il y a, dans ma résolution, une grande part d'amour- propre. Je serai fier de réussir, de démontrer la valeur de ma combinaison, l'importance de ma découverte. Si je fais fortune, par surcroît, j'en serai satisfait. Mais avant tout, j'ambitionne de prouver que je ne suis pas un rêveur, comme on l'a dit, en affectant de me mépriser. Il releva son front, et sa figure illuminée par l'ardeur et la confiance parut embellie. Prévinquières, gagné par cet enthousiasme, lui frappa sur l'épaule et dit: — Vous me faites plaisir, ma parole ! C'est bien rare d'entendre parler ce fier langage. Je me mets à votre disposition. Que désirez-vous que je fasse ? — Donnez-moi, Monsieur, une lettre pour votre associé. Je partirai aussitôt pour Pretoria, et si les moyens d'appliquer mes procédés me sont fournis, je compte qu'avant peu vous entendrez parler de moi. — C'est bien. Revenez dans deux jours. Vous aurez eu le temps de réfléchir aux conditions dans lesquelles je vais vous accréditer là-bas. Que vous fau- dra-l-il comme capitaux? — Rien, Monsieur. J'emporterai d'Europe les produits qu'il me faut, en grande quantité, parce que, dès ^""H^^BHWli 232 LES BATAILLES DR LA VIE. les premiers résultats acquis, le gouvernement mettra des droits de douane énormes sur ces matières. Mais j'ai une trentaine de mille francs d'économie que j'emploierai à ces achats. Rassurez-vous, cet argent n'est pas aventuré. Il me rapportera mille pour cent, si je réussis. Et je suis sûr de réussir. L'homme d'affaires se réveilla aussitôt en Prévin- quières. — Ne pourrait-on vous confier une somme égale, pour doubler votre provision ? — Si cela vous est agréable, dit Prosper en souriant. Je serai heureux de vous voir profiter, le premier, de mon travail. Prévinquières échangea avec Rose un regard presque honteux. La fiùre et généreuse attitude de l'ingénieur contrastait si singulièrement avec les restrictions morales «lu père el de la fille, qu'en un instant la situation s'était trouvée changée à son profil. Il était venu pour demander un service, et maintenant il semblait accorder une faveur. — Voilà donc qui est entendu. Vous revenez dans deux jours, avec votre résolution arrêtée, vos arrangements pris, et moi, je vous mets à môme les affaires de mines. — C'est ce que je souhaite. A la fin de la semaine, donc, je serai en route. Il se tourna vers Rose qui demeurait silencieuse et gênée, et lui parlant avec une douceur et une tendresse qui l'émurent profondément : GENS DE LA N0CE. 253 —Je ne vous reverrai sans doute pas, Mademoiselle, avant longtemps. Sachez que j'emporte, des bontés que vous avez eues pour les miens, une reconnais sance infinie. C'est grâce à vous que ma sœur est indépendante et que mon père termine ses jours dans la quiétude. Ceci me fait votre débiteur pour toute ma vie. Soyez sûre que je ne vous oublierai jamais, et que, si loin des miens, la pensée que vous vous occupez d'eux, que vous les protégez, adoucira pour moi la tristesse d'être séparé de tout ce que j'aime. , Une larme vint à ses yeux, coula sur sa joue et se perdit dans sa barbe épaisse. Il lit un geste de dépit, et voyant Prévinquières et Rose très émus : — Pardonnez-moi. Je suis très ridicule. Mais cela a été plus fort que moi. Sa voix s'étrangla, il s'incbna devant le père et la fille, sans essayer de prononcer d'autres paroles, et ouvrant la porte de la bibliothèque, il sortit. Seuls, en l'ace l'un de l'autre, Prévinquières et Rose demeurèrent un instant immobiles et songeurs, puis le banquier hocha la tête et dit : ■— Ce garçon t'aime, mon enfant ; l'ignorais-tu ? — Non, mon père. Je m'en doutais. Mais je ne soupçonnais pas la force de ses sentiments. J'en suis fort troublée, je ne te le cache pas. — Tu as bien raison, et je suis aussi troublé que lo >- C'est un homme, sais-tu, que ce Prosper. Et peut- être fera-t-il de grandes choses. Il a de l'intelligence, du courage... Et c'est pour toi, en somme, qu'il trais 254 LES BATAILLES DE LA VIE. vaille. 11 veut la réputation, et la fortune afin de racheter, à tes yeux, son infériorité sociale. — Existe-t-elle donc, en effet? demanda Rose avec vivacité. Après tout, en quoi est-il au-dessous de nous ? Il est le fils de votre ancien caissier. Eh bien ? Le fils de qui êtes-vous, vous-même? Prévinquières eut un geste d'indifférence: — Ohl Mon père était commissionnaire en marchandises. Ce qui ne confère pas le droit de mépriser ses concitoyens. Moi-même, il y a, cinq ans, j'étais, comme dit si élégamment le gros Bernstein, dans la « purée » jusqu'aux oreilles... 11 est vrai que j'ai aujourd'hui beaucoup de millions. Et c'est quelque chose ! — Prosper peut en avoir aussi. — Il en est, lichtre ! fort capable ! — Sa sœur est modiste. Elle vend des chapeaux à toutes les femmes de notre société. Après? Est-ce que je n'en ai pas fabriqué un à M mo Laiglise et que M. de Thomiès a payé, encore ! En résumé, l'inégalité des conditions, dans le temps où nous vivons, c'est une superstition mondaine. Mais ça n'existe pas, vraiment. —Ge quin'empêche pas que, pour être admis dansla société, il faut satisfaire à certaines exigences vaines mais rigoureuses. Ainsi, essaye de faire recevoir Prosper dans un cercle, demain. Il suffira que Laiglise ou Marcheroy dise : c'est mon employé; qu'un malveillant insinue : son père habite une petite mai- SENS DE LA NOCE. 255 son à Boulogne et cultive lui-même son jardin ; qu'un formaliste déclare: sa sœur est la fournisseuse de ma femme, — c'est le blackboulage assuré. Il y a donc, à n'en pas douter, des lignes de démarcation sociale arbitraires, mais infranchissables. Prosper est un garçon de premier mérite ; mais ce n'est pas un homme du monde. Thomiès n'a aucune valeur ; mais c'est un charmant et distingué compagnon. L'un trouvera toutes les portes fermées, l'autre sera attiré partout avec faveur. Voilà la vie! — Elle est stupide et honteuse ! — J'en tombe d'accord avectoi. Mais tu ne la changeras pas. L'important est de savoir ce que l'on veut. Rien n'est facile comme de n'être pas du monde. Mais quand on en est, il faut suivre les règles, et se conformer aux habitudes, voire même aux préjugés des gens du monde. Rose soupira, mais ne répondit pas. Toute la journée, elle fut agitée. Elle refusa de sortir avec son père, resta à rêver dans le petit jardin qui bordait l'avenue du Bois, et, comme cinq heures approchaient, rentra dans le salon. Elle prit un livre, commença à lire, puis laissa la page inachevée et continua à rêver dans le silence. La porte s'ouvrit, et les pas du domestique qui s'avançait la rappelèrent à elle-même. Elle se redressa et dit : — Qu'y a-t-il? — M. de Thomiès demande s'il peut voir Mademoiselle. 236 LES BATAILLES uK LA. VIL. — Faites entrer. lille se plaça le dos au jour, afin de dissimuler au visiteur l'altération de son visage. Il entrait souple, souriant, le regard aigu et clair. Elle lui tendit la main; il la prit, du bout des doigts, avec une grâce respectueuse et la porta à ses lèvres. Ce fut élégant, sans familiarité, et tout à fait correct. Il s'assit en face d'elle et dit : — Je viens vous voir, vous seule, parce que M mo de Rétif m'y a engagé. Sans cela je ne me serais présenté qu'à l'heure où j'aurais été sûr de rencontrer votre prie. Mais je crois bien qu'il est informé de ma visite. ( — Il doit l'être, car je sais qu'il a parlé de vous à M mo de Rétif. — Est-ce donc sur votre demande que M. de Pré- vinquièresaeu, avec notre amie, la conversation dont elle m'a rapporté quelques fragments? Il avait l'air désolé, et ses regards étaient pleins de reproches. Rose répondit avec circonspection : — Je ne sais pas à quoi vous faites allusion. Expliquez-vous. Il agita la tête, soucieux, et dit : — Voilà qui n'est pas commode. El j'espérais que vous me faciliteriez la tâche. Vous n'y paraissez pas disposée. Est-ce donc vrai que vous avez, sur mon compte, une opinion très sévère, et qu'il faudra,pour vous ramener, que je fasse de très grands efforts d'éloquence? GENS DE LA NOCE. 257 — D'éloquence, non; mais de sincérité. Il répliqua avec une vivacité joyeuse : — Oh ! S'il ne faut qu'être franc, je puis garder l'espérance. Car c'est ce qui m'est le plus facile, et convenez que je serais vraiment fou d'essayer de vous tromper, lorsqu'il vous est si aisé de me prendre en flagrant délit. Mais, voyons, de quoi faut-il que je me disculpe? — Ne le savez-vous pas? Et dois-je m'imposer le souci de vous le dire ? 11 baissa la tête, plein de lassitude : — Quoi ! Toujours le même grief qui retombe sur moi, de tout son poids! C'est un pesant fardeau et ne réussirai-je donc jamais à m'en libérer? Jugez combien il m'est pénible de m'expliquer, sur ce sujet, avec vous, par la. difficulté que vous éprouviez, à l'instant, à m'interroger. D'ailleurs, toutes les raisons que je pourrais fournir seraient mauvaises, venant de moi, hormis une seule qui est la vraie, la décisive, et cependant celle que je ne dois pas vous faire en- tendrê, à moins que vous ne m'y autorisiez. Elle me serait bien douce à vous donner, croyez-moi, et ce serait d'un cœur très sincère que je la ferais valoir, cette charmante raison, qui est mon excuse absolue ; car, du sentiment qu'elle m'aiderait à. vous exprimer, il n'y a rien qui triomphe. Il est le souverain maître des résolutions humaines, et quand il a décidé, le seid parti à prendre est de se résigner à souffrir «u à être heureux. Entre ces deux extrémités, 238 LES HATAI LLKS D K LA VIE. c'est la dernière que je choisis, n'eu doutez pas. Il avait souri gaiement, en prononçant ces derniers mots, et cette pointe humoristique donnait bien à sa sentimentale manifestation le goût moderne et per- sifleur qui relevait son langage habituel. Rose dit sans ambages : — En une seule phrase, ceci tend à indiquer que vous m'aimez. Il dit, avec plus d'émotion qu'il n'en voulait laisser paraître : — Je n'essayerai pas de vous le cacher plus longtemps. — Eh bienl Monsieur, comme il est impossible, si grand que soit un cœur, de le partager entre deux affections, il faut vous résoudre. J'ai beaucoup de fierté, et je n'admettrai jamais qu'un homme qui s'occupe de moi puisse demeurer attaché à une autre femme. Pour faire la démarche à laquelle vous vous décidez aujourd'hui, et pour me tenir le langage que je viens d'entendre, j'ai lieu de croire que vous avez pris un parti. Je tiens à en avoir la conlirmation de votre bouche. Gomme il s'apprêtait à répondre, elle l'arrêta d'un geste : — Écoutez-moi encore un instant. Puisque j'ai commencé à parler, il vaut mieux que j'aille jusqu'au bout de mes explications. Après, il me sera plus aisé de vous écouter. 11 peut vous sembler singulier que j'aborde avec vous un sujet aussi délicat. J'ai deux GENS DE,LA NOCE. 25» excuses : d'abord, je n'ai plus de mère, et ne puis compter que sur moi-môme; ensuite, je ne suis plus une enfant, j'ai vingt-sept ans, et nos amis ne se gênent pas pour m'appeler vieille fille. Ce qui est un défaut, en certains cas, doit être un avantage en celui-ci. Une vieille fille peut tout dire et tout entendre. Voilà pourquoi je fais aujourd'hui mes affaires moi- même, ej discute avec vous, sans réticences, des questions qui ont pour mon avenir une importance capitale. Il s'inclina, déférent : — Je savais que vous étiez une personne de haute raison, et laissez-moi vous l'avouer, c'est cette certitude depouvoir vous considérer comme une compagne d'existence à l'esprit très ouvert, à la ferme compréhension, qui m'avait le plus charmé en vous. La grâce du visage, le charme extérieur, ne sont pas choses rares, dans notre entourage. Bien des fois, j'ai rencontré des jeunes filles séduisantes et qui auraient fait des femmes dignes d'être aimées. Mais la clarté de l'intelligence, l'ampleur de vues qui font les femmes supérieures, voilà ce qui ne se rencontre presque jamais, allié aux avantages physiques, .le ne vous étonnerai pas en vous disant que je vous aime pour votre joli regard et voire charmant sourire. Mais je tiens à vous pénétrer de cette pensée que vous êtes entrée dans mon cœur en passant par mon esprit, el que ce que j'apprécie en vous, tout particulièrement, c'est votre valeur morale. 260 LES BATAILLES DE LA VIE. H était bien habile, en parlant ainsi, et il touchait Rose aux places les plus sensibles de son amour- propre, en tournant en avantages, pour elle, cette triste expérience de la vie qu'elle avait faite dans le travail etla pauvreté. Lui dire : vous me plaisez, parce que vous ne ressemblez à aucune des jeunes filles que je rencontre, c'était se montrer courtisan d'une façon supérieure. En peu de mots, c'était expliquer un mariage qui, par certains côtés, ressemblait à un mariage de convenance, singulièrement plus qu'à un mariage d'amour. Affirmer qu'en elle, c'était sa raison qu'il aimait, revenait à prouver qu'il était à la fois àmoureux et raisonnable. Et le reproche qu'on pouvait lui adresser, en cette circonstance, étant de raisonner peut-être un peu trop, il faisail d'un défaut une qualité. lîoseeutle sentiment qu'il exagérait l'habileté, niais il s'était exprimé avec tant de franchise apparente, et, surtout, il avait débité son plaidoyer avec une grâce si caressante et si fière, qu'elle subilla fascination de son charme, et que, même certaine d'être, plus qu'il ne fallait, séduite par un habile acteur, elle ne se rebeMa pas contre la séduction, tant elle la trouva agréable. Elle déclara cependant : — Je n'accepte que la moitié de ce que vous me dites, et cela suffit encore à satisfaire ma modestie. Je n'ai jamais compté inspirer une passion violente, mais je sais que je mérite un peu d'estime. J'accueille donc vos assurances et j/e crois à votre parole. GENS DE LA KOCE. 261 Elle lui tendait la main. Il la prit, mais ne la baisa pas. Et, regardant la jeune fille au fond des yeux, comme pour faire pénétrer plus avant sa déclaration solennelle : — Je vous appartiens, Mademoiselle, à compter de cet instant, et rien de ce qui n'est pas vous n'existe plus pour moi. Elle souril, fermant les yeux comme pour concentrer en elle-même l'impression de bonheur qu'elle ressentait en ce moment. Puis, changeant de ton, et libre ainsi qu'elle avait l'habitude de se montrer, quand elle causaiI avecThomiès : — Voilà qui est bien. Nous sommes désormais en confiance complète. Protilons-en, s'il vous plaît, pour supprimer les intermédiaires..11 y en a eu, entre nous, quelques-uns de compromettants. Il faut les ('•carter. — A qui faites-vous allusion? demanda Jean non sans ml peu d'embarras, car il voyait poindre une complication qui le gênait fort. — A M mc de Rétif, répondit Rose liés nettement. — N'a-t-elle pas été très bonne personne avec vous? En général, c'est une amie sûre. — Je vous l'accorde. Et je ne chicanerais pas sur les relations à poursuivre avec elle, encore que j'aie appris sur son compte des choses qui me déplaisent, sij'étais assurée qu'elle se bornera à rester une amie. — Quo craignez-vous donc qu'elle veuille être? Us se regardèrent un instant, puis Rose dit : — Eh ! Ne vous en doutez-vous pas? 15. 262 LES BATAILLES DE LA VIE. — Ma foi, non. — Eh bien! Je vais vous édifier à ce sujet. Depuis que nous sommes entrés dans la société Laiglise, mon père s'occupe beaucoup de M° e de Rétif. J'ai fermé les yeux. Mon père est Ubre ; il m'aime tendrement ; pûur rien aumonde jene voudrais lui causer un souci ou une peine. Mais cependant je ne consentirais pas à le laisser, par entraînement ou faiblesse, s'engager plus loin qu'il ne faudrait pour sa sécurité morale. Or M mo de Rétif, qui est charmante, aimable, bonne, a répondu aux sentiments de mon père d'une façon qui, jusqu'à ces derniers temps, ne m'a causé aucune inquiétude. Mais j'ai été amenée à examiner de plus' près sa conduite, et il m'a semblé qu'il y avait sérieusement à y reprendre. J'ai cherché à me renseigner, et le hasard m'a mise à même de constater des choses qui ont modifié mes appréciations, au point de me faire considérer M mc de Rétif comme une femme très dangereuse. Cependant, je dînais, hier soir, chez elle, en nombreuse compagnie. Rien dans ses actions ni dans ses paroles ne motiverait une brusque rupture avec elle. C'est le mal de ce monde, dans lequel nous vivons, que les tares cachées, qui sont si nombreuses, ne disqualifient pas ceux qui en sont atteints. On continue à les voir, à les recevoir, sans préoccupation de leur conduite réelle, en se bornant à considérer 1rs apparences. De la sui te on passe la soirée, comme je l'ai fait hier, avec des femmes qui ont toutes des amants, auxquels un certain nombre d'entre elles doi- GENS DE LA NOCE. 2C3 vent le luxe qu'elles déploient. Gela est si bien toléré qu'on n'y fait plus même attention, à condition que la tenue soit décente, les dehors convenables. Et si l'on se permettait de protester contre un tel relâchement des mœurs, un tel abandon des principes, on serait regardé comme une sorte de fossile, montré au doigt et très probablement bafoué sans aucune indulgence. — Tout ce que vous exprimez là est parfaitement exact et juste. Mais qu'y faire? , —Vous me répondez par les paroles mômes que m'a dites mon père, l'autre jour, quand j'abordais avec lui ce sujet. Tout ce qu'on peut y faire, c'est de se garder soigneusement contre cette corruption et d'en défendre les siens. C'est la raison pour laquelle je vous parle de M mo de Rétif. Mon Dieu, comme amie, je veux bien, encore que ce soit déjà un petit peu vif. Mais comme belle-mère... lille regardait Thomiès en prononçant ces derniers mois, et il comprit bien que le moment de prendre parti était arrivé. Allait-il défendre Valentine, et risquer de s'aliéner Rose? En une seconde il fallait se décider. De ce qu'il allait répondre, il le discernait clairement, devait dépendre l'opinion que M 1Ie Pré- vinquières se ferait de sa sincérité, de sa délicatesse, de sa loyauté. Pouvait-il trahir la jeune fille à l'instant même où elle venait de placer sa main dans la sienne? Devait-il abandonner Valentine, qui était pour lui une alliée si utile et qui serait une ennemie si dangereuse? Il prit un moyen terme. Il se décida 264 LES BATAILLES I» 1-2 LA VIE. à satisfaire Rose, en confirmant son jugement. Il réserva l'avenir de M"" de Rétif, ou sauvegardant son intimité avec Prévinquières. — Comme belle-mère, dit-il, M m0 de Rétif est impossible. Vous avez parfaitement raison. Je ne la vois pas assise à la table de votre père, avec vous à sa gauche, moi h sa droite. Ce tableau suffit à expliquer et à juger la situation. Elle est parfaitement inadmissible. Comme amie, c'est vif encore, comme vous le disiez si bien. Mais il faut faire, dans la vie, la pari du feu. Si M me de Rétif a beaucoup d'empire sur votre père, vous ne pourrez pas les empêcher de se voir. El vous avez tout intérêt à être en bon rapport avec une personne qui, si elle était mal disposée à votre égard, vous causerait des ennuis sans nombre. Si vous ne la connaissiez pas, je ne vous conseillerais pas de vous lier avec elle. Mais elle est dans votre intimité. Lui tourner le dos serait à la fois un bien gros rigorisme et une bien faible politique. Que risque votre père à être son ami? Rose répondit tranquillement : — De dépenser beaucoup d'argent. Mais cela importe peu. Il en a. Thomiès sourit : — Vous êtes décidément la personne très sage, très forte, et, en môme temps, très indulgente, que j'avais devinée. Vous êtes aussi très bien renseignée. Valen- tine, en effet, est un gouffre. Mais qui vous a fourni ces informations? GENS DE LA NOCE. — Le hasard. — Sous quelle forme l'avez-vous rencontré? — Sous la forme d'une modiste à qui vous avez commandé un chapeau à Blois, qui était mou associée alors et dont je suis aujourd'hui la commanditaire. Thomiès ne releva pas l'allusion. Il fit un geste effrayé : — Vous avez regardé los livres? Diable ! Vous avez dû voir de curieux acquils. — En effet I J'ai su que M. Laiglise avait payé pour quelques billets de mille francs de chapeaux en 1897. — lia marché mieux depuis ! Mais ses beaux jours sont passés. Je crois qu'il a cessé de plaire. Le vent souffle d'un autre côté. — Se consolera-t-il? — On se console toujours. — Ne fera-t-il aucune tentative pour retenir à lui M m ° de Rétif? — Assurément si. Mais à quoi cela lui servira-t-il? Force-l-on les inclinations et comprime-t-on les sentiments ?Est-iI un tyran, si puissant qu'on se le figure, qui puisse enchaîner L'amour d'une femme, ou raviver ia passion d'un homme? La persuasion est vaine, la violence inutile, et le désespoir risible. Bartholo ne triomphe pas plus d'Almaviva, qu'Almaviva de Chérubin. Et si le caprice de Rosine était d'aimer Bartholo, croyez-vous que toutes les sérénades du bouillant gentilhomme, toutes les trahisons de Basile et tous les artifices de Figaro auraient prise sur la char- 26G LES BATAILLES DE LA VIE. mante pupille pour changer la tournure de son esprit et la fantaisie de son cœur? Nullement! Quand on aime, tout est dit. Quand ou n'est plus aimé, rien n'y fait. Les gens habiles, lorsqu'ils sentent que la tendresse, sur laquelle ilscomplaient, est en décroissance et va bientôt leur manquer, se raisonnent et s'arrangent pour transformer l'amour qui finit en une amitié qui a dos chances de durer. Ils prouvent ainsi de la modération, du bon goût et donnent un exemple excellent. C'est un peu plus correct, convenez- en, de s'en aller à l'anglaise que de sortir en faisant claquer les portes. — Vous pensez que M. Laiglise aura cette sagesse? — Je l'espère pour lui. Que gagnerait-il à agir autrement. 11 deviendrait un objet d'horreur pour M"" de Rél i f, montrerait une mauvaise éducation, troublerait la tranquillité de toutson entourage et retirerait toute confiance aux femmes qu'il s'aviserait de distinguer par la suite. Quant à votre père, quelle crainte pour- riez-vous avoir pour lui? — Quelque violence delà part de M. Laiglise. — Oui, Etienne manque de philosophie. C'est un enfant gâté à qui rien n'a fait obstacle. Mais nous serions toujours là pour calmerson courroux. Et puis, votre père lui a prêté une très grosse somme. La pensée qu'on est le débiteur des gens rend forcément plus respectueux. On ne traite pas, comme un voleur, un hommeàquil'on doitprès d'un million. Rien n'est imposant comme un gros sac! Sans compter qu'on G'ENS DE LA NOCE. 267 peut avoir besoin d'augmenter sa dette... Et alors, les concessions s'imposent. , — Que tout cela est affreux ! dit Rose avec une véritable tristesse. Et comme les conditions de l'existence, dans le monde où nous sommes, sont déplo- rablement faussées ! Ce qui est infamie passe pour vertu, ce qui est compromission a des airs de devoir, et les abandons de conscience les plus vils deviennent des preuves de tact et de convenance qu'il fautadmirer. Croyez-vous qu'une société, arrivée à un tel degré d'abaissement moral, puisse se défendre longtemps contre la désorganisation complète? La corruption est partout, elle doit fatalement engendrer la pourriture, et la décomposition s'ensuivra. Bah! Les philosophes nous racontent cela depuis des siècles. Pensez-vous que le tableau que vous venez de tracer, et qui est, du reste, exact, soit nouveau? Il en a toujours été ainsi. Tous les moralistes sont d'accord, pour flétrir la société de leur temps, et elle n'en meurt pas. Voyez si les convulsions les plus violentes ont modifié la marche de l'humanité. Ce n'est pas le monde qu'il faut changer, ce sont ceux qui l'habitent. Tant que l'homme existera, avec ses qualités et ses défauts, c'est-à-dire constitué tel qu'il l'est, depuis Adam et Ève, il sera'voué aux mêmes aspirations, aux mêmes passions, aux mômes crimes. Et cela tout simplement parce qu'il est un homme. Je vous demande pardon, Mademoiselle, je me montre unpeu pédant, ce n'est pas mon habitude. Mais il \ 268 LES BATAILLES DE LA VIE. m'a semblé qu'une partie de vos critiques tombait sur moi : j'ai voulu m'en défendre. Et ma plaidoirie, pour les autres, a servi pour moi-même. Du reste, soyez assurée que je partage votre dédain pour une société qui a fait de la jouissance son unique culte, et que, si je ne me reconnais pas le pouvoir de la purifier, je tâcherai de me salir Le moins possible avec elle. Elle approuva delà tête. Aumême moment, la porte du salon s'ouvrit, et Prévinquiôres parut souriant : — Ah! Vous voilà en tête a tête? dit-il en serrant la main h Thomiès. — Ma foi, nous causons depuis deux heures. — Et êtes-vous d'accord? — Oui, mon père, dit simplement Rose. — Alors, voilà qui est bien! Hestez-vous à dîner, Thomiès? — Je vous suis bien reconnaissant, maisje n'avais pas prévu une si gracieuse demande, et je ne me suis pas rendu libre. Demain, vous no m'adresserez pas une pareille offre impunément. — Eh bien ! Va pour demain. Jean s'approcha de Rose, il lui baisa la main avec une affectueuse galanterie, et sortit, accompagné par Prévinquiùrcs. Dans le vestibule, le banquier demanda : — Vous vous êtes expliqués, tous les deux, complètement? — On ne peut plus. GENS DE LA NOCE-. 209 - Et ma fille vous a donné sa parole ? — Elle me l'a donnée. — Parfait ! .Maintenant, mon cher ami, liquidez l'affairé Laiglise. C'est là L'essentiel. Je connais Rose. Elle accepte le passé etn'en parlera plus.C'esl a vous d'assurer l'avenir. Car si elle avait le moindre doute sur la fidélité avec laquelle vous tiendrez vos engagements, tout serait à jamais fini. — Soyez tranquille. — Je ne le suis pas autant que je le voudrais. — Pourquoi? — Je crains un coup de tété de M""" Laiglise. — Elle part pour Trouville, à la fin de la semaine. Cela simplifiera bien les choses. La distance amortit les impressions. — Enfin, soyez résolu, soyez prudent, et arrangez tout. — Comptez-y. Thomiès sortit. Il se dirigea, à pied, vers l'Arc de Triomphe. Il avait besoin de réfléchir, après un entretien aussi décisif. La situation était devenue nette. Tous les obstacles du côté Prévinquières étaient écartés. Restaient à vaincre les résistances du côté Laiglise. Et de plus, il importait d'éclairer M 1 "" de Rétif sur ce qu'elle devait espérer ou craindre. C'était le seul service que Thomiès put lui rendre. Mais il voulait le lui rendre complètement. 11 était sept heures moins le quart, il avait juste le temps de s'habiller pour aller dîner chez M"" - Laiglise. 270 LES BATAILLES DE LA VIE. Là, il savait d'avance qu'il rencontrerait Valontine, ne fût-ce que dans la soirée. Il pensa, avec une émotion plus vive qu'il ne l'avait appréhendé, que, pour la der- nièrefois, sans doute, il allait, dans l'intimité, chez l'amie charmante qu'il avait adorée. 111a revit svelte, rieuse et blonde avec ses yeux noirs, spirituels et tendres, telle qu'il l'avait connue aux premiers jours et désirée follement. Quel changement était donc survenu en elle pour qu'il songeât maintenant à la quitter, et que, l'heure précédente, il eût pris l'engagement de ne plus la revoir? Aucun qui fût appréciable. Elle avait cinq ans de plus qu'au temps où il l'avait connue. Mais ces cinq années avaient donné à sa beauté, mûrie par l'amour, un velouté, une langueur, une grâce qui la rendaient plus séduisante. Était-ce la satiété? L'avait-elle trop gâté, trop chéri? Il ne se sentait point las de sa délicate et prévenante tendresse. Alors, quelle raison le déterminait donc;! trahir cette compagne lidèlequi ne pensait qu'à lui plaire et rapportait tout à son bonheur? Une ride creusa le front de Thomiès, Comment allait-on juger sa conduite?Lc monde, dont il tenait un si grand compte, jusqu'à respecter ses préjugés et ses erreurs, quelle appréciation porterait-il sur cette rupture si injustifiée? Maintenant qu'il avait toléré la liaison, approuverait-il la séparation? Cette espèce de divorce, qui mettait (in à une situation irrégulière, mais acceptée, serait-il considéré comme un retour à la sagesse, où comme une concession à la pleutre- GENS DE LA NOCE. 271 rie? Le pharisaïsme qui avait, toute sa vie, dirigé les actions de Thomics, allait-il lui faire un crime de renoncer à une maîtresse pour prendre une femme agréable, intelligente et riche? On) surtout riche! Kl un sourire ironique passa sur les lèvres de Jean.Quand il serait le mari de Rose et le gendre de Prévinquièrcs, avec, à sa disposition, tous les millions rapportés de l'Afrique, sans compter ceux qui, tous les ans, seraient encore arrachés aux rancis et aux deeps, qui donc oserait formuler une critique?Quant à ceux qui se permettraient desregards ondes sourires irrévérencieux, il savait comment on les mettait à ta raison. Mais d'ailleurs y aurait-il des contempteurs et des dissidents lorsqu'il donnerait des dîners, des chasses et des fêtes? Quelles consciences étaient sévères au point de tenir rigueur à un lion maître de maison qui faisait grand usage de sa fortune? Le triomphe d'un homme honorable et riche n'était-il pas assuré parmi les gens du monde? H marcha d'un pas plus vif, il jeta autour de lui un " \~ard assuré. Il acquit la certitude que l'intérêt général patronnerait son intérêt particulier. Et fort de l' ;i l»pui qu'il devait trouver auprès de ceux pour qui là correction de la tenue suffisait à remplacer la noblesse des sentiments, il imposa silence à ses derniers scrupules. Il rentra, s'habilla, et, décidé à tenir les promesses faites à Rose, il se rendit à ce qu'il appelait déjà son dîner de rupture. 272 LES BATAILLES DE L'A VIE. Huit heures sonnaienl quand il arriva avenue de Villiers. Jacqueline l'accueillit avec un sourire inquiet. Elle avait cru un inornent qu'il ne viendrait pas. Il serra la main à Laiglise, constata que M" 10 de Rétif riait présente, et dès lors, se sentit parfaitement à l'aise. La bande était au complet, et Boissy recevait, avec une glaciale froideur, les compliments que Bern- stein et Touzard lui adressaient au sujet du roman qu'il publiait dans la « Revue Blanche ». l/homme de lettres semblait dire aux deux hommes du monde qu'ils étaient irrémédiablement incapables de le comprendre, et que, par conséquent, leurs éloges n'avaient aucun prix pour lui. Tonnelet racontait, avec force détails, la prise par lui de vingt clichés de la nouvelle revue de la Scala. Jamais on n'avait montré tant de femmes aussi jolies ni aussi nues. Ces photographies, exposées boulevard des Italiens, feraient certainement émeute. C'était une réclame monstre pour le théâtre et pour le photographe amateur. — Vous, mon vieux, dil Rauvau, avec vus photographies, vous finirez par aller en police correctionnelle, pour outrât;!' public à la pudeur. Vous n'avez même pas l'excuse d'en vivre. Car ça vous coûte les yeux de la tête! — A qui le dites-vous? s'écria M......tonnelet. Chrétien et Touzard se regardèrent un instand, comme pour se demander si l'on se moquait d'eux. Fuis l'entrepreneur se vengea de Tonnelet, en grognant : GENS DE LA NOCE. 273 — C'est vrai! ce que dit Rauvau, cet imbécile finira dans le sadisme. Nous le verrons faire des cartes transparentes. H y <-ul un mouvement, les portes s'ouvraient, on passa dans la salle à manger. Le dtner, comme toujours, était servi avec un grand luxe de fleurs et de cristaux. Des guirlandes rattachaient les pièces principales du surtout et s'enroulaient autour des can- délabres. Au milieu de la table, un bloc de glace, entouré de fleurs, était éclairé à son centre par un feu électrique, et s'irisait comme un énorme diamant. M me Laiglise paraissait soucieuse et répondait par de vagues sourires aux maladroites explications que Lliermillier avait commencées sur le portrait qu'il faisaitdeM" u Prévinquières. Valentine, trèsenbeauté, était à la gauche d'Êtienne et tenait téte avec une verve gracieuse à Boissy et à M mo Vargas qui était la gaieté de son coin de table. Au bout d'un instant, Boissy lança dans la conversation l'aventure toute récente de la belle M mo de Césarieux; qui avait enlevé < l 't baryton des Bouffes, et qui scandalisait les baigneurs de Terri Ici .en cl a la ni publiquement ses amours av ecle chanteur triomphant. M.....de Rauvau déclara : ""Il paraît qu'il n'y a plusqueles cabots qui sachent aimer. y eut une protestation de tous ces hommes qui ne vivaient lue pour le plaisir. Thomiès dit de sa voix r ailleuse : -11 n'y a que les cabo ts qui montent vraiment l'ima- uni LES BATAILLES DE LA VÏE. ginationd'une femmo dépravée. Pourquoi, en somme, l'effet que produisent les femmes de théâtre, sur les hommes blasés, n'agirait-il pas sur les femmes du monde au profit desjolismessieurs enmaillof collant, le visage fardé, l'œil noirci et le geste évocateur?Ce qu'il faut, n'est-ce pas? c'est le piment qui réveille le goût affadi. Si les femmes se laissent prendre aux grâces roucoulantes des chanteurs d'opérette, c'est que les hommes de leur monde ne savent plus leur plaire. Ce n'est pas à la gloire des hommes, ce que j'avance, mais ce n'est pas non plus à l'honneur des femmes. (Test une preuve de plus de la démoralisa- lion formidable dans laquelle est tombé le monde du plaisir, dont nous sommes. Et on ne doit pas rire de l'aventure de M'"" de Césarieux. ËUe est sympto- matique d'un état navrant, et auquel il ne faut pas trop penser, car il imposerait de sérieuses réformes d'existence. \ cette conclusion, formulée avec une soudaine gravité, Jacqueline pâlit, et attacha pleine d'angoisse ses regards sur Jean. Mais, affectation ou prudence, il s'était détourné et elle ne put rencontrer ses yeux. Elle poussa un soupir et demeura, pensive. — Parbleu 1 dit Boissy, voilà Tbomiès qui fait de la psychologie corrosive, et qui nous réédite les tirades surannées de Barrière dans lis Parisiens. Mais, mon cher ami, vous vous échauffez bien pour une grue enlevée par un coq ! En somme, quoi? C'est un accès de tziganite! Pas autre chose, et ce n'est guère nou- <;iî\S DE LA NOCE. 275 veau. La grande Sarah nous rejouait Dalilit, l'année dernière. C'est la même histoire : « Tu chantes, canaille ! Et le cygne dalmate se meurt ! » Soyez tranquille, le baryton de M mo de Césarieux ne sera pas si romantique : il n'en mourra pas. Il reviendra, brillant, bien en voix, et avec de magnifiques bijoux... Et toutes ses petites camarades le contempleront avec admiration en se disant : « Il a été l'amant d'une comtesse ! » La conversation dévia, mais Jacqueline resta sous l'impression du mépris qui débordait de la bouche de Thomiès, quand il avait parlé de leur monde : ce monde delà noce, qu'il avait tant aimé, où il se plaisait uniquement, où il l'avait entraînée, de concert avec Etienne, et d'où il voulait maintenant s'évader en l'y abandonnant. Une tristesse invincible s'appesantit sur elle. Le brnit des voix frappait son oreille, sans éveiller sa pensée. Elle regardait, sans voir. Et ce fut machinalement qu'elle se leva, quand le dîner fut fini, pour passer dans le salon. Là, elle lit un effort en apercevant Thomiès tout près d'elle, et riant avec M '" c de Ilauvau. Elle voulut croire qu'elle s'était trompée et que la sortie de Jean était sans portée particu- hère,une de ces boutades dont il élait coutumier, dans la chaleur de la causerie : jeu de son esprit, mais non Point affirmation de sa raison. Elle s'approcha de lui, et le prit par le bras. La porte du salon donnant sur !;i serre était ouverte. Doucement, elle l'y conduisit, le lit asseoir près de la vasque de marbre, dans la- LES BATAILLES DE LA VIE quelle chantait clair la cascatelle des gouttes d'eau, lit là, le regardant avec un triste sourire : — Comme vous en avez assez de la vie que nous menons, mon pauvre Jean, et comme vous le haïssez ce monde qui nous entoure! — Moi? dit-il. Et qui peul vous faire penser cela? — Tout! Votre conduite, votre langage. L'amertume de vos paroles et la froideur de votre attitude. Jean, ne serait-ce pas plus digne et plus charitable de me l'avouer? — Vous avouer quoi? — Que vous voulez me quitter, que vous ne m'aimez plus, que c'est fini, en un mot. — Fini? Jacqueline... Voilà encore ces folies qui vous reprennent! Il l'examinait attentivement en parlant ainsi ; car, il guettait une occasion de .trancher dans la chair de ce cœur palpitant. Elle lui parut frémissante de douleur, peut-être de colère, bien peu disposée à la résignation, et prête sans doute à quelque éclat. Il voulut temporiser, retarder l'explosion, l'amortir par des préparations habiles. Il se résigna à mentir encore, dans l'intérêt même delà pauvre femme qu'il trompait. — Jacqueline, vous devenez terrible avec vos inquiétudes imaginaires. Que signifie cela? Ne pourrai- je plus parler, maintenant, sans que vous cherchiez unsens secretauxmots que je prononce?Si vous avez la passion de vous torturer, réservez-vous au moins GENS DE LA N6 0E. 277 pour une vraie occasion. Et, en attendant, ne me tourmentez p;is, moi, qui n'y peu\ rien. — Si! Tu peux me rassurer, mo promettre... — Oh! des promesses? Jacqueline, c'est de la monnaie de trahison! Traitez-moi plus dignement. Ne me demandez pas de vous endormir avec des formules banales. Faites-moi l'honneur d'attendre mieux de moi que ce que vous obtiendriez de n'importe qui. Si je voulais vous trahir, croyez-vous que je serais retenu par de vagues paroles? — Oh ! Si tu veux me trahir, je sais, dit-elle, que rien ne te retiendra. Je me le suis répété bien des fois, car je craignais toujours que cette heure terrible de l'abandon n'arrivât pour moi, comme elle est arrivée pour toutes les femmes qui ont été aimées. La lidélité existe-t-elle sur la terre? Ai-je été fidèle à Etienne? Parce qu'il me délaissait à vingt-cinq ans, était-ce une raison pour lui rendre la pareille? Mais tu m'aimais, et je n'ai pas su te résister. Voilà ma faute, et c'est la seule de ma vie. Dois-je en être Punie? Il est possible que cela soit juste, puisque j'ai été coupable, mais punie par toi, c'est un trop dur châtiment. Car enfin,je n'aifait que t'écouter,t'obéir, e t te suivre, quand tu m'appelais dans tes bras et sur tes lèvres. Je me suis donnée avec la volonté de ne m e reprendre jamais: Si .loue tu me rejettes, je l'ai dit, ce ne sera pas dans la vie, car sans toi, je ne saurais plus la supporter, mais dans la mort. Tu ne m'abandonneras pas, Jean, tu me tueras! 16 278 LES BATAILLES BE LA VIE. Il fit un geste de lassitude découragée, et toute sa physionomie exprima un si sombre mécontentement, qu'elle conclut d'un ton plus calme : — C'est la dernière fois que jeté tiens ce langage. Je vois qu'il t'est très pénible. Je ne veux ni te déplaire, ni te harceler. Il fallait que ces paroles fussent prononcées. Elles le sont, c'est fini. Tu agiras comme il te plaira. Quoi que tu fasses, sache bien que je l'aimerai toujours. Il resta sans répondre, préoccupé, attristé, comprenant qu'il aurait plus de peine à se détacher qu'il no l'avait cru, et cependant décidé à poursuivre son dessein. Elle se leva en souriant, et dit presque gaiement : — Rentrons dans le salon. Si nos amis voyaient notre entretien se prolonger, ils croiraient que je vous fais une scène. M"" ! Yargas, cédant aux sollicitations de ses amis, se dirigeait vers le piano et s'apprêtait à chanter le répertoire des divettes les plus modernes. Après quelques accords brillamment plaqués, Bernstein qui l'accompagnait lui dit : — Par quoi commencez-vous? — Par le Turbin ! Ensuite je dirai les Vieux Voyeurs. — Ça va ! 11 préluda. Traversant le salon, Thomiès s'était dirigé vers M me de Rétif et s'était assis auprès d'elle. D'un coup d'œil, la jeune femme vit sa pâleur, le tremblement de ses lèvres, et devina l'émotion violente qui le troublait. Du coin de la bouche, elle lui chuchota : CENS DE LA NOCE. 27!» — Scène? — Oui. odieuse! — Elle se cramponne ? — Terriblement. — Vous tenez bon? — Oui. La voix fraîche et charmante de M""' Yargas, s'en- Hant à des sonorités crapuleuses, rythmait le refrain de la chanson du trottoir : Pauvres pierreuses que nous gommesI F«t1 êtr' gentilles. Quel tintouin! S'clrcaiv.'isser jusqu'au matin Pour satisfair' ces monstres d'hommes : Mine' de reeett' et gros d'turbin '. Thomiès eut une grimace de dégoût : — J'en ai assez des femmes du monde qui chantent des chansons de Saint-Lazare ! Je vous donne ma parole que, si je n'épousais pas M" e Prévinquiéres, je Partirais pour l'extrême Orient. L'atmosphère de ces s "lons n'est plus respirable pour moi... Je m'y asphyxie! — De la prudence, Jean. Ne cassons rien. Il faut rompre en douceur... — Ah ! je suis las des atermoiements ! Je suis libre, que diable! Si j'étais marié, j'aurais le divorce... Et n'étant- tenu par rien que par le fil d'une fantaisie, je serais lié plus étroitement que par un engagement légàî ? Allons donc ! — Tàisez-vous ! On va remarquer votre animation... 280 LES BATAILLES DE LA VIE. — Je ne puis plus me contraindre. Allons-nous-en ! Du reste, il faut que je cause avec vous... — Alors, je vous emmène. Voilà M mo Vargas qui termine sa petite ordure au milieu de l'enthousiasme. Je vais dire à Etienne et à Jacqueline que j'ai la migraine, et que je vous mets chez vous en passant. Ils se levèrent au milieu du brouhaha général, ser- rôrent la main des maîtres de la maison et partirent. En voiture, auprès de Valentine, Jean entama tout de suite ses confidences : — Mes affaires, comme vous voyez, ne vont pas tout droit chez les Laiglise. Les vôtres ne s'arrangent pas non plus chez les Prévinquières. La belle blonde pinça les lèvres et dit sèchement : — Qu'y a-t-il donc ? — Oh ! Tout simplement qu'il y a eu des ragots de faits sur votre compte, cl que M lle Rose est très effarouchée à l'idée que son père pourrait songer à vous épouser. — Que lui a-t-on raconté? Que j'étais la maîtresse d'Etienne ? — Je crois qu'elle s'en doutait. — Alors ? — C'est délicat à dire. — Même pour vous ? — Même pour moi. — Alors, il faut donc que je questionne. On lui a parlé d'argent ? — Oui. GENS m: LA NOCE. 281 — En trois mots, on lui a dit que j'étais une femme entretenue. — Quelque chose comme ça. — Elle vous l'a répété ? — Tantôt. Je dois avouer que sa sympathie pour vous n'en a pas paru sensiblement diminuée. Il faut que vous l'ayez enjôlée dans les grandfe orix, car elle paraissait plutôt inquiète qu'indignée. Je crois pouvoir affirmer qu'en entendant raconter ces choses sur votre compte, elle en a éprouvé un vrai chagrin, et que sa première impression a été celle-ci : quel malheur d'être obligée de rompre avec elle ! — Laissons de côté les sentiments, et voyons les faits, déclara nettement M me de Rétif. Mon pot au lait est par terre, à ce que je vois. Peut-on recoller les morceaux, et comment? Thomiès se tourna du côté de Valentine, plein d'admiration : — Quelle femme vous faites ! dit-il. — Croyez-vous que je vais nie lamenter, comme une imbécile? Je craignais ce qui est arrivé et je m'y suis préparée d'avance. Je tiens Prévinquières. Il n'a pas touché le bas de ma robe. Et, avec un homme de son âge et de son caractère, quand on est ce que je suis, quoiqu'il arrive, on tient le bon bout. Toute la question consistait à savoir si je pourrais en l'aire un mari tout de suite, ou un ami d'abord et un mari ; iprès. La jeune Rose s'est chargée de me lixer. Elle ne veut pas que j'épouse son père, maintenant. Je îfl. 282 LES BATAILLES DE LA VIE. suis trop fîère, trop délicate, et trop bien disposée à l'égard de cette petite pour lui créer l'ombre d'une difficulté. C'est elle qui viendra, elle-même, dans un temps donné, me demander de régulariser la situation. J'en fais mon affaire. El je serai excellente pour elle, vous entendez, Thomiès? Avec vous, je ne joue pas ta comédie. D'ailleurs, à quoi bon? Vous me connaissez trop pour que je puisse vous tromper. J'aime beaucoup Rose. Je ferai tout pour lui être agréable. Je n'essayerai pas de devenir M mo L'révinquières, jusqu'au jour où elle trouvera ridicule que son père n'ait pas toutes les aises, toute la sécurité, et toute la respectabilité auxquelles il a droit. Prévinquières, voyez-vous, mon cher ami, ce sera ma dernière entreprise. Avec lui je prends ma retraite. J'ai trente-deux ans. Je suis très blasée. Je veux me coucher à dix heures, quand cela me plaira, et ne plus être obligée de suivre la bande, jusqu'à l'aube, dans les théâtres à côté et les restaurants de nuit, par devoir professionnel. Assez de joyeuses fantaisies. L'heure du pot-au-feu a sonné. Vivons de nos rentes, en bons bourgeois, et adieu les gens de la noce ! Ma clière, dit Thomiès, nous sommes logés à La même enseigne. Nous aspirons tous deux à devenir des viveurs honoraires. Nous finirons notre existence très dignement. — Et rien ne prouve que l'honnêteté, pratiquée par des gens d'esprit, soit ennuyeuse. — C'est mon avis. GENS DE LA NOCE. 283 — Vous voici à votreporte. Bonsoir, Thomiès. Vous m'avez éclairé ma lanterne, je ne l'oublierai pas. Une fausse manœuvre, au point où j'en suis, pouvait tout compromettre. — Qu'allez-vous faire ? — Rompre net avec Étienne. — Il va pousser des cris terribles. — J'y compte. Prévinquières les entendra. — Ah ! ah ! dit Thomiès. Les grands moyens? — Sans hésiter. Descendez-vous ? La voiture est arrêtée depuis un certain temps. Mon cocher finirait par se demander ce que nous faisons ! Ils se serrèrent la main ea riant. Thomiès ouvrit la portière, et s'en alla. X Le valet de chambre entra dans le petit salon où M me de Rétif était en tête a tête avec Prévinquières, et dit à voix liasse : — M. Laiglise demande si Madame peut le recevoir? Valcntine eut un mouvement d'épaules et un froncement de sourcils qui n'indiquaient point la, bienveillance. Et d'une voix sèche : — Vous répondrez que je suis souffrante. Prévinquières s'agita sur son fauteuil, et regardant la jeune femme soucieusement : — Vous savez que ma voiture est à votre porte... — Eh bien ? — Il va la reconnaître. — Et puis ?Ne suis-je pas libre de voir qui je veux et de consigner à ma porte qui me déplaît? Est-ce vous qui allez me le reprocher ? — Non, certes ! — Avez-vous [leur de M. Laiglise? GENS DE LA NOCE. 285 - Moi ! Prévinquières eut le sourire superbe de l'homme cuirassé par sa richesse. Que pouvait-il craindre d'Etienne? Bien au contraire, l'amant congédié n'avait- il pas tout à redouter? — Depuis hier, il s'est présenté trois fois, et ma porte lui est restée fermée. Je pense que, s'il sait un peu vivre, il m'épargnera l'ennui d'avoir à le renvoyer moi-même. — Il vous aime, soupira Prévinquières. Il est malheureux ! Valentine ne répondit pas. Elle baissa les yeux, et s "h joli visage exprima la tristesse. — Il m'a fait beaucoup de mal, dit-elle. Je ne lui en veux pas. Mais je ne consens plus à subir ses caprices. Tout ce luxe, dans lequel je vis et qui m'es! insupportable, c'est lui qui me l'a imposé'. J'étais née simple, et il m'a forcée à me donner toutes les apparences d'une gaspilleuse. J'ai été élevée par une mère pauvre quim'avait habituéea me contenter de peu. Mon mari m'avait enfermée dans un château du Morvan.au milieu lication avec vous. Je vous en avertis. 11 dîne ce soir chez les Vargas. Évitez d'y aller. Amitiés. Valen- tine. » Jean s'assit et pensa. Entre ses doigts, il roulaitle Wêgràmmei comme s'il voulait en faire sortir une solution à la grave situation où il se trouvait placé. Une Uitervention de Laiglise n'avait jamais été nettement envisagée par lui. Et cependant, il avait plus d'une °is, depuis quelques semaines, obscurément perçu et je le méritais. Mais, toi, tu passes pour un h °n, raisonnable et galant homme. Vas-tu te conduire 18. 318 LES BATAILLES DE LA VIE. / encore plus mal que je ne l'ai fait ? Est-ce moi qui vais être obligé de t'apitoyer sur ta victime? Rentre en toi-même, réfléchis, reprends possession de ton jugement. Et ne commets pas cette mauvaise action. Thomiès avait écouté Laiglise,le front penché, avec une irritation manifeste. Il se contenait, mais ses mains tremblantes, l'agitation de ses traits trahissaient sa révolte. La contrainte, que son ami prétendait exercer sur ses sentiments, lui paraissait trop dure. La fausseté de sa position l'exaspérait. Et plus Etienne s'expliquait avec modération, plus la colère de Thomiès grandissait. Il le regarda bien en face et dit : — Ton homélie est terminée? — Oui, tu as entendu ce que j'avais à te dire. — Tu sais que c'est inconcevable ! — C'est gênant, n'est-ce pas? dit Etienne avec un triste sourire. Cette femme, qu'on croyait seule, livrée à elle-même, sans défenseur, et qu'on n'a pas la facilité d'abandonner, comme on veut et quand on veut, comme n'importe quelle fille. — La situation est vraiment nouvelle, ricana Thomiès. — Nouvelle ou non, elle est ainsi, etvoici sa conclusion: Je sais quelle est la fierté de Jacqueline. J M vu ses angoisses et ses larmes. Elle est perdue si tu la quittes. Je ne puis plus lui rendre qu'un service, c'est de plaider sa cause auprès de toi. — Tu es fou! dit Thomiès qui haussa les épaules- GENS DE LA NOCE. 319 / Etienne ne fit pas un mouvement, mais son regard devini Bxe et ses poings se serrèrent. — Réfléchis, Thomiès. Ce que tu fais là est bien lâche! — Et toi, ce que tu fais là est grotesque ! Etienne marcha jusqu'à toucher Thomiès. — Ah ! C'est ainsi ! Eh bien ! Voici mon dernier mot : si tu la quittes, je te tue! — Soit! J'en courrai la chance. Une plainte déchirante, pareille à un cri d'agonie, ni retourner les deux hommes. Et debout, blême d'horreur, le bras levé comme pour maudire, Jacqueline apparut, dans le cadre «le la porte. Elle venait d'arriver pour surprendre leurs" dernières pa* r oles. Dans la chaleur de la querelle, ni Etienne, ni Thomiès ne l'avaient entendue entrer. Elle demeurait immobile, les regardant avec des yeux remplis d'un bonnement épouvanté. Ils en eurent pitié, tant elle Paraissait souffrir et s'élancèrent vers elle, croyant qu'elle allail tomber. Du geste, elle écarta Thomiès, s 'appuya sur Etienne, et reprenant sa respiration : ~- Je vous ai entendus. Je sais ce que vous pensez !'un et l'autre. Il suffit. Elle fixa sur celui qu'elle aimait ses yeux toujours Pleins d'une surprise tragique, et, lui montrant la P°rte, elle dit doucement : — Vous pouvez vous retirer, monsieur de Thomiès. Personne ne vous contraindra ici. Vous êtes libre ! Nulle colère, nul dédain. Une lassitude accablée 320 MIS BATAILLES DE LA VIE. de naufragé roulé par la mer, depuis des heures, renonçant à lutter, et qui se laisse couler, la face tournée vers le ciel. Thomir's, le front bas, fit un pas vers elle. Sans parler, sans protester, elle agita lentement la tôte avec une expression si souffrante qu'il n'osa pas approcher. Il s'inclina, jeta à Étienne un coup d'oeil de défi, et s'en alla. . Derrière lui, Jacqueline anéantie S'affaissa sur l'épaule de son mari en balbutiant à travers ses sanglots : — Merci ! Oh ! je n'oublierai jamais ! Merci ! Lui, les yeux troublées par l'émotion, sincèrement malheureux, la serra doucement, avec des paroles fraternelles : — Va, nia pauvre petite, ne retiens pas tes larmes. Je suis un pauvre homme, vois-tu, mais je ne suis pas mauvais. Si je n'ai pas su te rendre heureuse, je saurai te plaindre, et du plus profond de mon cœur... C'est tout ce que je puis faire, maintenant que je me suis rendu indigne de ton affection. Bonne Jacqueline, tu ne méritais pas de souffrir, toi ! Pleure, chère enfant, pleure! Ton chagrin ne m'offense pas. Je voudrais le prendre pour moi seul. Et les deux époux, séparés depuis tant d'années par le plaisir, pleurèrent ensemble, rapprochés par la douleur. XI M»° Prévinquièreà ^'apprêtait à sortir, vers deux heures, quand sa femme de chambre vint lui annoncer M- de Rétif. Encore qu'il y eût un peu de refroidissement dans les relations des deux femmes, Va- 'entine avait cependant ses grandes entrées à l'hôtel de l'avenue du Bois. Rose ordonna de la conduire da ns son petit salon, elle enleva son chapeau et descendit. Dès le premier abord, et avant même qu'une Parole fût prononcée, la jeune fille, dans l'attitude, Ia Physionomie de l'amie de son père, devina que quelque grave événement se produisait. Elle tendit la main à M mo de Rétif, qui l'attira à elle, l'embrassa cordialement, et tout de suite s'expliqua : — Ma chère Rose, je suis toute troublée par ce que je viens d'apprendre, et mon premier mouvement a été de vous le rapporter. — Qu'y a-l-il Jonc? — Une explication a eu lieu, hier soir, entre Lai- Suse et Thomiès, si violente qu'ils se sont adressés 322 LES BATAILLES DE LA VIE. ce matin à des amis, pour lui donner la suite qu'elle comporte. Et il est probable qu'ils vont se battre. — A propos de qui? demanda nettement Rose. M mo de Rétif eut un court moment d'hésitation, puis elle dit : — A propos de Jacqueline, et de vous. — Et comment cela? — Le bruit de votre mariage avec Thomiès a été répandu. Il est venu aux oreilles de Laiglise qui a carrément demandé à Thomiès ce qu'il en était. Celui-ci, paraît-il, a répondu affirmativement, et comme Jacqueline était entrée sur ces entrefaites, les choses ont été poussées à un point de violence telle, qu'il parait impossible qu'un duel des plus sérieux ne s'en suive pas, si l'on n'y met bon ordre. — Un duel entre M. Laiglise et M. de Thomiôs! dit Rose avec une vive émotion. — Qui l'aurait pu prévoir, bein? fit Valentine. Et quel scandale, ma chère amie! Quel déchaînement de commentaires I Quel déluge de médisances et de calomnies ! Les journaux vont vivre, sur cette affaire bien parisienne, pendant huit jours, et tous ceux qui, de près ou de loin, s'y trouvent mêlés, vont être éclaboussés consciencieusement avec de l'encre empoisonnée. Vous pensez si j'ai été bouleversée enappre- nant cela ! — Par qui avez-vous été informée ? — Par Jacqueline. — Elle est venue vous trouver? GENS DE LA NOCE. 323 — Oui. A demi folle de désespoir et de peur. Vous comprenez dans quelle situation est la pauvre petite : entre Étienne et Thomiès! Il n'y a pas de sort Plus affreux que le sien. Et vraiment, s'il existe une solidarité entre femmes, il faut lui prêter assistance. Elle prit un temps : — Et puis franchement, je crois que nous lui devons bien ça ! Rose eut un sursaut. Elle regarda SI"" de Rétif, et dit: — Ainsi mon mariage est pour quelque chose dans k querelle ? — Pour les trois quarts, et la complaisance que je v ous ai montrée, à Thomiès et à vous, pour le reste. 0h ! Je me doutais bien que l'affaire ne marcherait pas sans difficultés, mais commenten prévoir de si graves? Ge n'est pas Jacqueline qui les a suscitées. Elle s'est koméeà souffrir, elle n'a pas fait entendre une plainte. Mais le malheur a voulu que Thomiès et Etienne Rangeassent des paroles aigres, et vous savez ce sont les hommes quand l'amour-propre entre en J' e u. Ils ne cèdent plus. Et le plus raisonnable devient u n brise-raison. Il est donc nécessaire d'avoir de la sagesse pour leur compte. Rose s'assit accablée et pensive : ~- Que faire? Quelle influence exercer sur les réfutions de ces deux hommes? 11 n'y a que M°" Laiglise et vous qui ayez le Pouvoir de les empêcher d'en venir aux pires extrémi- 32f LES BATAILLES DE LA VIE. tés. Elle, en agissant sur Etienne; vous, en matant Thomiès. — Il faudrait nous concerter. — Le désirez-vous? C'est aisé. — De quelle manière ? — La plus simple. Jacqueline m'a amenée ici dans sa voiture. Elle m'attend a la porte. Voulez-vous la voir? — Oui. C'est nécessaire: — Je vais la chercher. Prévinquières, inquiet, entra dans le salon. — Ali ! Papa, tu arrives à propos, s'écria Rose. Veux-tu aller demander à M" 1 " Laiglise, qui attend M mc de Itétif à la porte, de prendre la peine de monter jusqu'ici? Sois très bon, comme tu sais l'être. La pauvre femme a de grandes inquiétudes. Si elle se défend de t'accompagner, dis-lui que c'est moi qui l'en prie, et que, si elle l'exige, j'irai la chercher moi-même. Prévinquières échangea avec Valentine un regard soucieux. La jeune femme lit un signe d'approbation. Le vieil amoureux se tint pour convaincu et sortit. Elles restèrent sans parler, préoccupées toutes deux, car elles sentaient le poids des responsabilités encourues. La situation si difficile, où elles se voyaient placées, n'était-ce pas de leur fait qu'elle exislanw Elles avaient, pour la salisfaction de leur intérêt personnel, contribué à créer les dissentiments qui se tra- duisaientaujourd'hui par desactes redoutables. Elles CENS M l.\ NOC.Iv :m avaient participé à l'œuvre, sans calculer les résultas qu'elle pourrait entraîner, et maintenant elles Apercevaient tous les dangers qui surgissaient pour les autres, quand tous les avantages leur demeuraient acquis à elles. C'était bien le sentiment de l'égoïsme implacable de leur conduite, qui les oppressait en ce moment, Valentine, comme Rose. Mais Rose avec bien plus d'intensité, parce que sa conscience n'avait Pas encore été durcie par les épreuves de la vie. Un bruit de porte ouverte et fermée, des pas glisses 8 m le parquet, un murmure de voix étouffées, et Jacqueline introduite par Prèvinquières parut. D'un ^giie, elle demanda à M m0 de Rétif de la laisser seule av ec Rose. La jeune femme dit à Prèvinquières : Allons dans le jardin, docilement il la suivit. Rose s'approcha de M m0 Laisse et très doucement, avec des yeux pleins de pi- tié , elle lui parla : — M"» de Rétif vient de m'npprendre les graves in «dents qui se sont produits. J'en suis très profondément affligée, surtout à cause de vous. Croyez que •I e v «us parle en toute franchise. Je n'ai pas l'ûftbi- *° que je ne saurais mentir. Expliquez-moi donc nettement ce que vous 1!) 320 LES BATAILLES DE LA VIE. désirez, je vous répondrai de même. Et je souhaite de tout mon cœur de pouvoir vous satisfaire. Elle osa, après cette déclaration, prendre la main de Jacqueline, malgré son apparence d'hostilité glacée. Elle la contraignit doucement à s'asseoir, et se plaça près d'elle. Tout cela fut accompli avec une grâce délicate et fine de garde-malade pansant, d'une main légère et caressante, une blessure vive. Jacqueline était trop sensible pour ne pas apprécier les intentions prévenantes de la jeune fille. Elle en fut touchée, et la raideur de son attitude se détendit- Mise en demeure de s'expliquer, elle se rendit compjf qu'elle n'y parviendrait pas sans un peu d'audace. Mais qu'étaient ces difficultés, comparées aux dangers qu'il s'agissait d'écarter? Ellc'prit donc sa résolution rapidement : — Je ne désire qu'une seule chose. C'est éviter une rencontre entre mon mari et M. de Thomiès. L'idée que l'un ou l'autre ,'serait blessé, tué peut-être, me torture, vous devez le comprendre. Je me reconnais impuissante à agir sur la volonté de M. de Thoinit'S- Du reste, eussé-je encore ce pouvoir qu'après la ïnçou dont il s'est conduit à mon égard, je ne dois pas, sans manquer complètement de dignité, m'adresser » lui... Elle eut une sorte de spasme, des larmes jaillirent de ses yeux, et avec des sanglots dans la voix : — Ah ! Croyez cependant que si j'avais l'espéraiic e d'obtenir qu'il m'obéisse, je ferais bon marché d e GENS DE LA NOCE 327 ma dignité. Oui, je me mettrais à genoux devant lui, s d le fallait, pour empêcher cette rencontre, dont le résultat, quel qu'il soit, me déchirerait le cœur. Car si c'est mon mari qui l'emporte, c'est l'homme que j'ai adoré qui succombe, et si c'est... Elle ne put continuer. Et suffoquée par l'émotion, e,,u re sta devant la jeune fdle, sans paroles, les yeux e gares, laissant échapper de sourds gémissements. H'>se, bouleversée, saisit entre ses mains les doigts glacés qu'elle s'efforça de réchaufier. Elle laissa cette crise de désespoir s'user parsa violence même. Puis, quand elle vil Jacqueline en état de l'entendre : Je ferai ce que vous désirez, n'en doutez pas. Et plus, s'il le faut. Je ne savais pas quelles racines f'ofondos avait votre affection pour M. de Thomiès. Dans le monde frivole et railleur où j'ai été amenée, depuis un an, je n'ai connu que des liaisons sans c °nsistance, et des tendresses sans conviction. Je me suis habituée à voir se nouer, ou se dénouer, sans efforts, et comme à l'amiable, les liens qui se rnjaient. Les mariages ne me paraissaient pas eaucoup plus solidement contractés que les unions ^gitiines. Le mot d'ordre de chacun semblait être l e fuir les difficultés et les ennuis. Comment croire jHi il n'en était pas de vous comme des autres, et que ■ tle Thomiès, me faisant l'honneurde solliciter ma 1 "' u ". n'était pas assuré de se rendre libre avec la . e fac ihté et dans les mêmes conditions que ses Pareils? H m apparaissait bien que c'était un mariage 328 LES BATAILLES DE LA VIE. de convenance que j'allais contracter. Si M. de Thomiès m'avait laissé comprendre que je ne lui déplaisais pas, rien ne m'autorisai là penser qu'il ressentit pour moi une passion violente. Je le trouvais bien élevé, agréable, expérimenté dans les choses de la vie. Il m'offrait les garanties de tenue, de relations, de parenté, qui semblaient souhaitables à mon père. De mon côté, comme du sien, point d'entraînement excessif : un accord réfléchi et délibéré. Dans ces conditions, je pouvais, il me semble, accepter raisonnablement de l'épouser. Mais la situation change singulièrement depuis qu'elle tourne au tragique. M. de Thomiès, dégagé de ses habitudes affectueuses, pouvait être mon fait, mais M. de Thomiès, rompant brutalement des engagements chers, et cela au prix de son sang ou de celui d'un homme outragé, non, cela ne me plaît plus. J'ai été trompée. Ma bonne foi a élé surprise, .le me suis peut-être abusée moi-même- Mais maintenant, j'y vois clair, cl, je vous proteste que vous n'avez à attendre de moi que le secours le plus dévoué. J'aimerais mieux rester H lie, toute nia vie, que de vous causer tant de peine. Je vais prier M. de Thomiès de venir, et je lui rendrai sa parole. Jacqueline eut un sourire découragé. — Croyez-vous que ce soil le moyen de tout pacifier? Vous ne connaissez pas les hommes auxquels vous avez affaire. Ils pardonneraient peut-être un froissement d'amour-propre qui aurait été ignoré, mais une blessure visible, un affront public, les trou- 1 (i ENS DE LA NOCE. 329 veront impitoyables. Ils n'ont plus qu'une religion, c'est celle du point d'honneur. Et celle-là les asservit d'une façon absolue. Entre le repos, l'intérêt, la sécurité des autres et la satisfaction de leur orgueil, ils ne sauraient hésiter. Et ne les blâmez pas de cette férocité : s'ils agissaient autrement, aux yeux de leurs pareils, ils seraient déshonorés. Eli bien ! dit Rose avec fermeté, j ; en veux faire expérience. Je vais risquer vis-à-vis de M. de Tho- uiies une démarche qui pour moi sera décisive. Si je n ai aucun pouvoir sur lui, il est inutile que je donne suite à nos projets : il me rendra malheureuse. S'il s e résigne à m'obéir, je le jugerai meilleur que les tl 'itres, et peut-être alors risquerai-je, en votre fa- Ve ur, une autre tentative. Un éclair de joie brilla dans les yeux de la pauvre Jacqueline. Des larmes coulèrent de nouveau sur ses joues, mais douces, cette fois, rafraîchissantes, et n acres et douloureuses. Un mouvement irrésis- toble la jeta dans les bras de Rose. La jeune fille, profondément touchée, posa ses lèvres sur les joues '"'•Mantes de sa rivale, et la regardant avec des yeux Pleins de confiance : Comptez sur moi. Agissez de votre côté sur • Laigliso. Et, quoi qu'il advienne, ne m'en veuillez Pas! ^~ Adieu ! dit Jacqueline, et merci de tout cœur, ''■■le descendit dans le jardin, suivie par Rose, et, S ° Us * a conduite de Prévinquières, regagna sa voi- 330 LES H A T AILLES DE LA VIE. ture. M""' de Rétif, intelligente et déliée, se sentant nécessaire, rentra dans le salon avec son amie. Celle- ci, songeuse, demeura muette quelques instants. Elle repassait dans son esprit les phases successives de son entretien avec M mc Laiglise. Et des paroles qui s'étaient échangées, des éclaircissements qui avaient été apportés, il résultait pour elle, qu'un mariage avec M. de Thomiès devenait inacceptable, mais que, si elle laissait soupçonner qu'une rupture fût possible, le danger qu'elle voulait écarter allait devenir plus grave encore. Mais comment obtenir de Jean qu'il reculât, dans une affaire d'honneur, -ans lui donner des assurances qui l'engageraient, elle, plus complètement vis-à-vis de lui? M mu de Rétif sembla avoir suivi, dans la pensée de Rose, le débat qui s'y poursuivait, sans conclusion satisfaisante. Elle dit : — Le plus difficile, voyez-vous, ma chérie, n'est pas d'obtenir de Thomiés qu'il se montre accommodant, c'est de trouver le moyen de l'en récompenser, sans aller plus loin qu'on ne voudrait. — Oui. C'est cela même. — Est-ce que ces affaires-là ont modifié vos intentions ? demanda curieusement Valentine. A cette question, Rose eut le sentiment très net qu'en se confiant à M m * de Rétif, elle perdrait tout, car celle-ci la trahirait au profit de Thomiès, et qu'en la trompant, au contraire, elle assurerait le succès de son entreprise. Pour la première fois, elle sut cal- GENS I) K LA NOCE ::îi culer avec des gens qui calculaient toujours, et opposa l'habileté à la dissimulation. Elle se donna un air résolu : — Non,certes! M. de Thomiès n'est pas responsable de ce qui arrive. Il s'agit seulement, pour lui, de sortir galamment d'une position fâcheuse. Je vais Je faire appeler par le téléphone, et lui demander, comme une preuve de la sincérité de ses sentiments, d abandonner toute demande de réparation pour les torls qu'a eus M. Laiglise. S'il m'accorde cette grâce, J'en serai très touchée. Sinon... l'allé ne voulut pas mentir complètement, et finit sa Phrase par un geste vague. JI mc de Rétif sourit. Elle Pensa : « Thomiès a la partie belle. Il s'est battu dix fois. H p eu t jji en arranger cette affaire. Seulement, faut le prévenir. » Prévinquières entra dans le sa- '""•II avait la mine soucieuse. Valentine cependant, n s e promenant avec lui, autour de la petite bande e gazon entourée de fleurs qui formait le jardin de hôtel, lui avait, à sa manière, expliqué l'intervention de M mo Laiglise. Il n'entêtait pas moins bouleversé par cette (igure de souffrance. — Cette pauvre femme m'a navré, dit-il. Si tu peux ' "ntribuer à la rassurer, mon enfant, sans t'attirer tl0 P d'ennuis, ne manque pas de le faire. Son mari ^ st un espèce de braque fort dangereux, et je crain- dra "'s pour Thomiès. Voila ce qu'il faut se garder de laisser voir, dé- c a 'a M m .° de Rétif. Si Thomiès pouvait supposer 332 LES BATAILLES DE LA VIE. qu'on veut le protéger, rien ne l'arrêterait... Il se battrait plutôt avec le diable! — Ces gens-là sont des frénétiques ! dit Prévin- quières. Ils ont perdu leur équilibre moral. Il serait peut-être sage de s'écarter d'eux. — Voilà encore x uno chose qu'il ne faut pas laisser soupçonner, dit M mo de Rétif en riant. — Ali ! mais, ma chère amie, ces gaillards-là commencent à m'ennuyer, s'écria Prévinquières avec humeur. Leur mœurs me paraissent très mauvaises- Us n'ont rien de simple, de bon et d'honnête. Tout en eux est compliqué, tortueux et inquiétant. Je me demande, après tout, s'il sera très avantageux pour moi d'avoir des petits-fils de cette race-là. Je ne comprendrai rien à leurs idées et ils mépriseront le9 miennes. Savez-vous de quoi je me fais l'effet, maintenant, en examinant comment je vis, et avec qui, depuis un an? D'un bon snob! Rose interrompit son père : — IL faudrait, papa, donner un coup de téléphoné pour prier M. do Thomiès de venir d'urgence me parle]-. — Bien ! — Moi, je vous quitte, dit M mo de Rétif. Je passerai ici avant dîner pour connaître le résultat de la conférence. Soyez rusée, ma belle. Vous n'obtiendrez rien qu'en prenant Thomiès de biais. Si vous le heurte* de front, tout est perdu. — Soyez sûre que je serai très prudente. GENS DE LA NOCE. 333 — J'ai fait atteler le coupé pour vous reconduire, dit Prévinquiùres. — Je vous remercie. A tantôt donc. Kose remonta chez elle. Son état d'esprit était très Particulier. L'ne sorte de transformation venait de se faire dans ses idées. Comme si on lui avait rendu •a vue brusquement, en lui enlevant un bandeau, elle découvrait le sens des choses qui lui avait échappé, et se trouvait clairvoyante après avoir été longtemps av eugle. Sous la grâce qui les recouvrait, les mœurs, les goûts, les sentiments des gens au milieu desquels elle vivait, lui apparurent dans leur atrocité. Elle put faire le compte des tares, des dépravations, des cor- options que dissimulait ce vernis mondain. Il lui S01 'ibla que toutes les figures qu'elle avait l'habitude «a voir, souriantes et aimables, grimaçaient soudainement sinistres et horribles. L'illusion qui embellissait les êtres et les choses s'était effacée, et toute ** nullité, la laideur, la bassesse s'en montraient effrayantes. Elle eut un mouvement de recul épouvanté, comme Un e somnambule qui se réveillerait au bord d'un et près de tomber sur le pavé. Le vertige du ^de, Ju ténébreux, la fit frissonner. Toutes les penses qu'elle avait en sortant de chez Cécile Compa- S'ion, après avoir constaté de ses yeux la dégrada- on de ta jeune femme que rêvait d'épouser son P re » s'accentuèrent en un incurable dégoût. Elle se u : « M"»« de Rétif rêve de mordre il même une for- 19. 335 LES BATAILLES DE LA VIE. tune qu'elle sait considérable. Mais elle aune excuse : elle est incapable de se procurer de l'argent autrement qu'en se vendant. Elle ne sait rien faire que des sourires et des grâces. Mais M. de Thomiès qui, lui aussi, n'a en vue que ma fortune qu'il sait considérable, est encore plus vil, car il est un homme et pourrait travailler. » A ce point de son raisonnement, elle eut un sourire méprisant : « Non. Il ne pourrait pas travailler. Il en est incapable. C'est un homme, mais un homme de luxe, fait pour hériter de son père, ou vivre grassement de l'argent que lui apportera une femme. En somme, d'un côté et de l'autre, pareille vénalité, semblable incapacité, homme et femme de joie, bons seulement à être entretenus. N'étais-je pas plus heu- reuse à Hlois, quand je gagnais paisiblement ma vie à faire dos chapeaux pour les dames de l'endroit? Et Cécile, n'est-elle pas enviable de passer ses journées, sans autre souci que celui de contenter sa clientèle? » L'image de Prosper Compagnon, h ce moment précis, lui apparut, avec sa barbe mal taillée, ses cheveux en désordre, son front intelligent, éclairé par ses yeux de rêveur. Il n'avait rien d'une gravure de modes. Son pantalon ballonnait aux genoux, et sa redingote n'était pas sensationnelle. Mais il avait dans le oceur un amour candide et inaltérable qu il n'oserait jamais exprimer, et qu'il emporterait avec lui dans les solitudes africaines. Rose dit : « H va partir. Il dépend d'un mot de moi qu'il reste. Est-ce GENS DE LA NOCE. 333 que je vais le laisser s'éloigner? Ne suis-je pas folle, depuis un an? A (|uoi ai-je pensé? Que signifient mes calculs, à quoi aboutiraient mes projets? Je donne tout : ma personne, mon honnêteté, mon intelligence et ma fortune. Que me rend-on? Une élégance fatiguée, un esprit sans illusion, un cœur sans entraînement. Ce mariage est un marché, et qui plus est, un marché de dupe ! » Elle se reprocha d'avoir poussé si loin les choses, et de s'être placée dans une situation si difficile, qu'ellenesavaitplusmaintenantcomment la dénouer. En ce qui la concernait, rien n'était plus simple, et s'il n'avait fallu songer aux dangers que couraient Thomiès et Laiglise, un seul mot pouvait déjouer ÏÏritrigue. Mais elle avait pris des engagements vis-à- vis do Jacqueline, et, sa probité autant que «a commisération exigeait qu'elle les tînt. Elle n'était pas embarrassée de ce qu'elle avait à dire. Elle attendait avec plus de curiosité que de crainte ce que Thomiès allait lui répondre. Elle pensa : « Qui sait si ^alentine ne s'est pas empressée de le prévenir et de lui tracer sa Ugne de conduite? » Elle commençait à se défier de tout. Son père rentra chez elle : — Thornics m'a répondu qu'il arrivait à l'instant. Et voici le coupé qui revient de conduire M'"" de Rétif. — Veux-tu être bien gentil ? dit Rose. Descends a »x écuries, et adroitement demande au cocher s'il a mené M- de Rétif directement rue Bassano. — Où veux-tu qu'elle soit allée? demanda Prévin- 33G LES BATAILLES DE LA VIE. quières inquiet. Tu vois bien que la voiture n'a eu que bien juste le temps du trajet. — Informe-toi, tout de même. Qu'est-ce que ça te fait?J'ai mes raisons. — Soit. J'y vais. Au bout d'un instant, il reparut : — M mc de Rétif est allée rue Bassano, mais elle s'est arrêtée deux minutes au bureau télégrapbique. — Parfait! C'est ce que je voulais savoir. Elle a téléphoné à M. de Thomiès. — C'est probable, dit Prévinquiéres, car lorsque j'ai demandé la communication, on m'a répondu qu'elle n'était pas libre et j'ai dû attendre... Tu te dé- Dés donc de M me de Rétif? — Oui. Et je t'engage à t'en défier toi-même. — Mais qu'as-tu donc? Tu es toute changée. H y a huit jours, tu étais pleine d'égards pour cette charmante femme... — J'étais ensorcelée. Et toi, tu l'es encore. Il hocha la tête avec une soudaine mélancolie : — C'est bien possible! Mais crois-tu que la clairvoyance soit la condition essentielle du bonheur. Je penserais volontiers le contraire. Gardons-nous de prendre horreur de l'humanité ! Qu'est-ce que nous deviendrions, s'il nous fallait la juger comme elle le mérite? J'ai des accès de révolte, comme les tiens, Ou je blâme ma facilité à tolérer les faiblesses et les vices de ceux qui m'entourent. Et puis, je me raisonne. M je veux vivre au milieu de gens parfaits, où faudra-i-u GENS DE LA NOCK. 337 aller pour les trouver ? Ma bonne petite, tout à l'heure tu m'entendais m élever contre ton mariage avec Thomiès, critiquer la conduite de ce garçon... J'avais tort. Certes, il n'est pas sans défauts et sans faiblesses. Mais tel qu'il est, il vaut encore beaucoup mieux que tous ceux que nous pourrions choisir dans le monde où il vit. Eh! Sans doute! Je le sais bien. Mais n'y a-t-il • que ce monde-là ? A peu près... La noblesse a fusionné avec la bourgeoisie riche, et forme ce monde uniquement occupé de plaisir, dont nous disons tant de mal. Au- dessous, il y a le monde du commerce, qui travaille a 'aire saforluno pour entrer, par la toute-puissance e l'argent, dans le monde du plaisir, et en bas, il y a le peuple, qui peine, souffre, et cherche à se procurer la môme jouissance que ceux qui sont au-des- lls de lui, par les moyens les plus rapides et les plus ^ciles, c'est-à-dire au moyen d'une révolution. Que 11 regardes en haut ou enbas, tu trouveras les mêmes •'Ppétits, satisfaits par les mêmes procédés, qui te ré- ^ "Uent si fort. L'homme est partout le môme. Et il le vaut pas grand'chose. Ma bonne fille, ne donne Pas dans le pessimisme, fais-toi une douce philoso- PMe. Résigne-toi à n'entendre que rarement la vé- ute \ à ne connaître presque jamais le désintéresse- ""'"t, à te déshabituer, hélasI de la justice. Ou bien, " ls . achetons une île dans la Méditerranée, il y en quelquefois à vendre, et vivons dans la solitude. LES BATAILLES DE LA VIE Ce ne serait pas gai, va, et tu t'en lasserais vite! — Non, mon père, dit Rose, je ne veux pas désespérer de la vie. Elle doit me réserver autre chose que des déceptions. La grande affaire, c'est de se conlier à un homme de cœur. Eût-il tons les défauts et tous les travers, s'il est sensible et généreux, tout pourra se réparer. Mais il fauï qu'il soit bon, car la bonté, c'est le remède à toutes les souffrances. Voilà pourquoi j'ai fait prier M. de Thomiès de venir me parler. Je vais lui imposer une épreuve dernière. S'il en sort vainqueur; je lui conlicrai mon avenir. Sinon... — Eh bien! Quoi! Sinon ? Il faut conclure'. — Sinon, je préfère rester fille. J'aurai toujours ainsi la libre disposition de moi-même. — C'est une solution, en effet. Mais alors, pas de petits-enfants; pas d'héritiers,tout à vau-l'eau?... — Qui sait? dit Rose avec un sourire. — Tiens! Voici Thomiès, s'écriaPrévinquièresen «'approchant de la fenêtre. Je vais le recevoir. — Non pas, s'il te plaît. Je désire que personne ne lui parle avant moi. — Quoi ! De la défiance envers ton père ? — Envers moi-même, au besoin, dit-elle, en embrassant Prévinquières. Reste là, et sois bien sage. Moi,je vais décider de ta tranquillité et de la mienne. Thomiès se promenait dans la grande galerie qui précédait le salon et où se trouvaient exposés les lahleaux achetés par le banquier. Le pas léger de Rose glissant sur le dallage en mosaïque le fit retourner. GENS DE LA NOCE. 3S9 Son visage un peu sombre s'éclaira. Elle s'avançait vers lui la main tendue. Il se pencha et lui baisa le bout des doigts. — Venez avec moi, dit la jeune fille ; nous serons mieux pour causer dans le cabinet de mon père. Il la suivit, sans une observation. Elle le fit asseoir, se plaça près de lui, et, avec une netteté qui produisit grande impression sur Tbomiès, elle dit : *-t Me reconnaissez-vous le droit de montrer vis- à-vis de vous de grandes exigences? — Les plus grandes, assurément. Nul ne peut avoir autant d'autorité qae vous sur moi. — Bien. Cette autorité ira-t-elle jusqu'à vous imposer des résolutions qui seront en contradiction absolue avec vos habitudes et vos tendances? — Je ferai tout ce qu'il vous plaira, excepté une chose contre l'honneur. — Ah ! Il suffit alors de s'entendre sur ce que vous appelez l'honneur. Est-ce le respect de certaines règles basées sur la crainte du qu'en-dira-t-on, et qui n'ont lue de très vagues rapports avec la probité et la lo yautô réelles? Thoniiès assura son beau regard, et d'une voix calme : — Parlons franc, Mademoiselle. L'honneur, tel que J e le comprends, consiste à ne supporter rien qui Puisse être relevé contre moi comme une défaillance mor ale, et spécialement à ne tolérer aucune insulte sa ns en tirer satisfaction. 310 LES BATAILLES DE LA VIE. — L'honneur, c'est donc de se battre en toute occasion, qu'on ait tôrl ou raison, parce qu'un homme qui se bat, même s'il n'a pas le bon droit pour lui, démeure estimable, tandis que, s'il ne se battait pas, n'ayant rien à se reprocher, il serait méprisé? —11 y a de cela, en effet, répondit Thomiès avec un sourire. Mais pourquoi vous lancez-vous dans une théorie, au heu de spécifier un cas spécial? Vousavan- ceriez ainsi beaucoup la démonstration. — .le vais donc le faire. 11 s'est produit, monsieur de Thomiès, un différend entre vous et M. Laighse. Quels moyens « \iste-t-il de vous empêcher d'y donner suite? — Mademoiselle, je vais vous expliquer ceci, quoique ce soit une matière peu habituelle aux jeunes filles. En l'espèce, M. Laighse m'a gravement insulté. Il me doil donc une satisfaction. 11 peut me la don • ner, soit en me faisant des excuses, soit en acceptant une rencontre avec moi. — Qui a raison de vous deux? — La question n'est pas là, Mademoiselle. C'est lui qui m'a insulté. — Mais n'avez-vous rien fait pour le pousser à cette extrémité? — Si j'avais des torts envers lui, il devait m'en demander réparation. Ce serait moi qui, dans ce cas, me trouverais à sa discrétion, et non lui à la mienne. — C'est donc, reprit Rose, d'après ce que je comprends, une pure question de forme. Le fond des CENS DE l.A NOCE. 341 choses n'a que peu à voir dans le règlement de ces différends. Et c'est celui qui calcule le moins, ou qui s'emporte le plus, qui se met dans son tort, d'après le code de l'honneur. Et cette situation d'offenseur n entraîne-t-ellopas toutes les conséquences les plus fâcheuses? Par exemple, l'obligation d'accepter pour se battre une arme dont on ne connaît pas le maniement, tandis que l'adversaire y est passé maitre ? — Cela peut se voir, en effet, Mademoiselle, dit Thomiès avec tranquillité ; mais dans le cas qui vous occupe, l'égabtô des forces est complète. Vous n'avez donc pas à vous en inquiéter. — Je ne vous en ai parlé que pour poussera fond 1 étude de ce code de l'honneur qui régit toutes vos actions. J'ai tenu à en démontrer toute la férocité, toute l'injustice. Maintenant que nous avons établi l'inanité règles, voyons comment on peut les enfreindre. A mes yeux, sachez-le bien, il n'y a de bon droit que celui qui se distingue par la pureté des intentions. Tout ce que la forme pourra donner d'avantages à l'un des adversaires n'existe pas pour moi, si au fond il n ' perdent, d'autre religion que celle du point d'honneur, au moins, nous lui demeurons iidèles jusqu'au dédain de nos intérêts, jusqu'au mépris du danger. C'est notre dernière façon d'être des gentilshommes. Et le jour où cette intransigeante superstition du point d'honneur, raffinée jusqu'à la férocité, et étroite jusqu'à l'injustice, disparaîtrait de nos usages, notre décadence morale, soyez-en sûre, aurait fait le dernier pas. Rose releva la tête et dit d'une voix pleine de tristesse : — Je ne suis point faite pour une société où les sentiments sont si raffinés, et les idées si étroites, monsieur de Thomiès. El je pense que nous allions faire une étrange confusion. Je me trouve en face de v °us, comme une sauvage qui n'a que des instincts naturels et quechoquent et blessenttousles raisonnements d'un esprit trop civilisé. Entre vous et moi, je *e sens distinctement, il ne saurait exister d'accord complet. Nous n'avons ni les mêmes goûts, ni les 348 LES BATAILLES DE LA VIE. mêmes qualités, ni les mêmes défauts. Vous êtes d'une autre race que moi. Je suis une bourgeoise, avec toute la simplicité facilement attendrie des gens du peuple. Je vous aurais su un gré infini de vous rapprocher de moi en dépouillant votre fierté, dans un accès de sensibilité, et en ayant le courage de vous exposer au blâme, pour vous élro conduit tout vulgairement comme un brave homme. Vous ne l'avez pas su, ou pas voulu. Vous m'offrez, au lieu de la solution franche que je vous indiquais, un déplorable compromis qui laisse intacte votre vanité et ne calme pas mes inquiétudes. Et vous vous croyez li és grand, parce que vous risquez votre vie dans cette entreprise. .Mais vous ne risquez pas que la vôtre. Sachez-le.Au coup que vous recevrez, si vous le recevez, il est forl probable que vous survivrez. Mais de l'angoisse que vous lui failes subir si cruellement, M""' Laiglise peut mourir. Votre colère et votre dédain sont des armes bien plus sûres que l'épée ou le pistolet. Si vous aviez consenti à être humain, vous pouviez vous faire pardonner. Vous ne le voulez pas. labre à vous. Vous verserez, quoi qu'il arrive, moins de sang que vous n'aurez fait couler do larmes. 11 s'inclina très simplement, et quoiqu'elle le blâmâl de toutes ses forces, Itose dut convenir qu'il avait fière mine et grande tournure. — Je ne sais, Mademoiselle, si j'aurai l'bonneurde vous revoir, dit-il. Mais en dépit de tout ce que vous pouvez penser de moi, croyez que les sentiments qui GENS DE LA NOCE. 349 m'attachent à vous sont très sincères et que j'ai fait tout ce qui dépendait demoipourvouscomplaiiv. Je n'y ai point réussi. Je le regrette. Mais je ne puis davantage. Au moins suis-je sur que, si vous me blâmez, vous ne me mépriserez pas. Et c'est tout, pour moi. Elle eut un dernier espoir de le ramener, en entendant sa voix trembler d'une émotion qu'il contenait à peine. Elle tendit les mains vers lui : — Voyons! Ne partez pas ainsi. Je sens que vous êtes sur le point de céder. Ne raisonnez pas. Laissez- vous entraîner par votre cœur, qui est d'accord avec moi, je le vois bien, en ce moment. Consentez à être Ur > homme ordinaire, pendant cinq minutes. Tenez, v oici de quoi écrire une lettre de cinq lignes à vos u mis,pour leur dire que vous renoncez à donner s «ite à cette affaire... Ah ! Je vous en saurai tant de gré!... Elle le pressait, le poussait. Il fronoale sourcil, sincèrement troublé. Sa volonté, pour la première fois, chancela. 11 fut sur h; point de céder. Dans ses yeux ^'"décision éteignit la (ixité du regard. 11 poussa un Soupir, mais l'orgueil fut le plus fort. Use redressa, '^ppa du pied comme pour secouer l'engourdisse- m ent qui le gagnait, et, avec toute sa fermeté re- c °nquise : ~- Vous m'en sauriez gré aujourd'hui, vous m'en m i'priseriez demain. Adieu, Mademoiselle. Vos confions sont trop dures, ou mon caractère n'est pas 20 350 LES BATAILLES DE LA VIE. assez souple. Mais l'accord entre nous n'est pas possible à ce prix-là! Il eut un beau sourire, s'inclina, et sans qu'elle fit un mouvement pour le retenir, il s'éloigna. XII La journée, pour Jacqueline, s'était écoulée dans l'angoisse. Vers deux heures, elle avait reçu un mot de M mo de Rétif, lui annonçant que la tentative faite par M lle Prévinquières pour obtenir de Thomiès la professe d'un accommodement avait échoué. Valentine, toujours bonne, même quand elle n'y avait pas intérêt, ajoutait ce post-scriptum consolant : « Je crois bien que le mariage est manqué. » Mais ces quelques mots qui, huit jours plus tôt, eussent ravi Jacqueline, la laissèrent indifférente. Qu'importait l'avenir, quand le présent était si menaçant ! Que Thomiès épousât ou n'épousât pas M" 0 Prévinquières, c'était de quoi on s'occuperait plus tard. Actuellement, il s'agissait de savoir si Étienne et Jean se battraient, et si l'un des deux ne payerait pas de sa vie tous les nouveaux espoirs conçus, et tous les anciens serments violés. Elle avait entendu les amis de Thomiès venir. Elle avait compté les instants, bien longs, pendant lesquels ils étaient restés à conférer avec les témoins de son mari. Puis les portes s'étaient rouvertes, un bruit ■HHUflMMHHkHflflHflBBBHMMMHBkMttM 352 LES BATAILLES DE LA VIE. do voix s'était élevé, et l'on I revue avait pris fin. Étienne enfermé avec ses amis n'avait donné aucun renseignement à Jacqueline. La lettre seule de M me de Rétif l'avait éclairée sur la marche de l'affaire. Et des deux côtés, maintenant, elle voyait qu'elle ne pouvait attendre aucune modération. Etendue sur le canapé de son cabinet de toilette, elle passa plusieurs heures, dans une prostration hébétée. Elle avait à peine la force de penser. Elle se laissait aller au courant des événements comme un naufragé au flot quile pousse. Dans l'incapacité d'exercer une action sur les êtres, ayant vu échouer ses efforls, elle se résignait, accablée, au malheur quila menaçait de toutes parts. Elle ne cherchait pas à appeler Etienne. A quoi bon? Elle savait bien qu'il se trouvait, lui, dans une situation passive. Il devait attendre les conditions de l'homme qu'il avait insulté, accepter ses prétentions, et subir ses volontés. 11 ne pouvait plus rien faire pour elle, après avoir pris sa défense. Et, Thoraiès se refusant à tout arrangement, il n'y avait plus d'espérance à conserver : c'était 16 combat dans toute sa rigueur, entre deux adversaires d'autant plus exaspérés l'un contre l'autre, qu'ils se sentaient plus coupables d'une longue tolérance. Cependant, vers quatre heures, Etienne demanda a lui parler. Elle le reçut dans la pièce où elle se tenait- Il se présenta très calme, presque souriant, sans au- cune préoccupation apparente. Elle le savait d une bravoure allant jusqu'à l'insouciance complète. H n y GENS DE LA NOCE. eut donc pas d'étonnemcnt pour ses yeux, à le voir aussi tranquille que s'il venait lui annoncer une partie de plaisir. Il s'expliqua cependant avec une entière franchise, et devinant combien elle devait avoir besoin de connaître la situation dans ses détails même les plus cruels, il lui apprit que la rencontre avait lieu le lendemain matin, et qu'on se battrait au pistolet. — J'aurais bien préféré l'épée, dit Etienne avec placidité; mais à tout prendre, le pistolet vaut sans doute mieux : on peut se manquer. Jacqueline eut un geste d'effrayante protestation. Klle connaissait l'adresse des deux hommes. — Je vous demande d'être un peu raisonnable, dit Etienne. Vous avez une figure qui m'inquiète. Vous souffrez, ma pauvre Jacqueline, et c'est, je vous le jure, ce qui me tourmente le plus... Mais ne vous désolez pas par avance... D'ici à demain, qui sait ce qui arrivera... Thomiès peut réfléchir, se calmer... Elle comprit qu'il lui disait ces choses pour lui rendre un peu d'espoir, mais qu'il n'y croyait pas lui- même. Elle agita la tête avec tristesse. — Enfin s'il ne donne pas la preuve qu'il regrette ce qu'il a fait... Car, comprenez-moi bien, mon enfant... En apparence, j'ai été l'offenseur... Mais l'offense vient de lui, et je n'ai pas besoin de vous rappeler combien elle fut injuste éternelle. Si j'avais l'ombre d'un tort, en cette occasion, je vous jure que t je n'aurais pas hésité à vous accorder ce que vous 20. 3M LES BATAILLES DE LA VIE. souhaitez si ardemment : un accord convenable, et on pouvait le trouver... Maintenant, il n'y a que lui qui soit en droit de l'offrir... Et vous savez que je ne m'y refuserai pas. Elle essuya ses yeux pleins de larmes : — le vous siùs très reconnaissante de toute votre bonté... C'est une grande douceur pour moi de vous voir si indulgent et si affectueux, dans la misérable condition oùjeme trouve... Vous avez aussi du chagrin, je le sais, et vous l'oubliez pour ne penser qu'à mes tourments. — Oui, Jacqueline, c'est vrai, j'ai eu de gros ennuis, en môme temps que vous. Mais le souci que j'ai ne se complique pas, comme le vôtre, d'inquiétudes cruelles... Moi, mon affaire est réglée, et elle est de celles dont on ne peut «pie rire. Un imbécile d'homme, qui dépense des sommes folles pour une femme, et qui est trompé par elle pour un plus riche que lui, n'est-ce pas l'anecdote courante? Vraiment, il n'y a pas à s'émouvoir plus que de raison. La femme était jolie, séduisante : elle a donné son esprit et sa beauté en échange de beaucoup d'argent. Partant quitte ! On ne se tue pas, entre amis, pour une si banale aventure. Je n'en ai même pas l'ait de reproches violents à Prévinquières. J'ai réfléchi depuis hier. J'ai acquis la certitude que je m'étais conduit, pendant dix ans, comme un parfait imbécile. J'ai négligé le bonheus qui était chez moi. J'ai dilapidé la fortune que m'avait laissée mon père. Je me suis comporté comme un GENS DE LA NOCE. 355 être sans cœur et sans raison. Voilà le bilan de ma jeunesse. Tout le mal qui est arrivé, c'est moi qui en suis responsable, et je trouve juste d'être exposé à l'expier. Par exemple, si je m'en tire sain et saut, je vous jure que cela va cesser, et que l'Étienne Lai- glise, que vous verrez demain soir, ne ressemblera guère à celui que vous avez vu jusqu'ici. — Êtes-vous donc décidé à changer votre existence? demanda Jacquehne avec unétonnement douloureux. 1 — Complètement! — Ah ! Élienne, que ne l'avez-vous fait plus tôt ! Nous ne serions pas si malheureux ! — C'est la certitude que j'en ai qui me désole. Je ne suis qu'un niais, ma chère enfant, et j'ai causé des désastres comme si j étais un monstre. J'en pleurerais, si ce n'était pas si ridicule. El je ne comprends pas comment Thomiès, que j'ai connu loyal et bon, n'éprouve pas les mômes sentiments que moi. C'est u u grand sujet d'étonnement que l'entêtement hargneux de ce garçon d'ordinaire si doux. Il est buté Par amour-propre. Et c'est là le sentiment sur lequel ™ est le plus difficile de revenir. Elle ne parut pas l'avoir entendu. Elle pensait : <( Entre ces deux hommes, il n'y a que moi. Etienne a raison : Thomiès est buté. C'est parce que j'ai é té témoin de l'insulte. Seul à seul, ils auraient pu échanger des paroles bien plus violentes, sans songer à en tirer vengeance. L'amour-propre de Thomiès 356 LES BATAILLES DE LA VIE. saigne, parce que, devant moi, Étienne a été plus noble et plus généreux que lui. Cela, il ne le pardonnera jamais, paire que c'est une humiliation. Si je n'étais plus là, si je tombais brisée par la douleur, si mon cœur se rompait àforec de palpiter d'angoisse, leurfureurse fondrait, en un instant, dans les larmes, comme un vent d'orage sous quelques gouttes de pluie. — Je sors, dit Étienne, la voyant absorbée. Vous ne désirez rien que je puisse faire? — Rien, merci. Elle lui tendit la main, qu'ilpressa affectueusement, puis très tranquille, comme il était venu,ilpritcongé. Jacqueline, seule, regarda la pendule: elle marquait quatre heures. Elle pensa qu'habituellement, à cette heure-là, Tliomiès sortait pour aller au cercle ou voir ses amis, à moins qu'il ne l'attendît. Que pouvait-il faire en ce triste jour ? Comme Etienne, sans doute, i» était resté chez lui, pour s'entendre avec ses témoins, et se préparer à la périlleuse rencontre. Elle l'évoqua dans le vaste atelier, où elle avait coutume de le I ion ver, soit lisant dans la grande lumière de la baie ouverte du côté du Nord, soit étendu sur le divan, suivant dans l'espace la fumée bleue de sa cigarette. Et brusquement l'idée de courir chez lui, de le voir, de lui parler une dernière fois, s empara d'elle avec une force si impérieuse qu'elle ne put y résister. Vainement, elle se, dit qu'après l'atroce dureté qu'il avait montrée, la veille, c'était lâcheté à elle d'aller au- GENS DE LA NOCE. 357 devant de lui. Sa passion répondit : « Qui sait si un Suprême effort n'aura pas raison de ses résistances? Fout-être n'attend-il qu'une occasion pour se montrer humain. Quels remords n'aurais-je pas si je manquais à la lui fournir?En somme, qu'est-ce que je risque? D'échouer? La honte n'ajouterait pas grand'- chose à ma douleur. Et si je réussissais! » Elle se leva avec toute sa vivacité recouvrée. Elle se coiffa coquettement, baigna son visage rougi parles larmes, voulant être helle et plaire. Elle s'habilla d'une robe noire brodée d'acier, dontThomiès avait loué le goût. Elle mit sur ses beaux cheveux une capote en dentelles qui lui seyait délicieusement. Et sans prévenir qu'elle sortait, sans demander sa voiture, elle descendit dans la cour et gagna la rue. Elle marcha vite. Le mouvement lui fit du bien. L'air calma la brûlure de ses yeux, et réveilla les couleurs de son teint. Elle sentit son sang circuler plus vif dans ses veines, et, avec la vie accélérée, la vigueur de la pensée se ranima. Elle arriva au bout d'une demi- houre devant la porte tant de fois franchie, et monta l'escalier. Au bruit du timbre, le domestique parut. II »e manifesta aucune surprise. Il ignorait totalement les graves modifications survenues dans l'existence de son maître. — Monsieur n'est pas rentré, dit-il simplement en 8 effaçant pour laisser passer Jacqueline. — Bien, je l'attendrai. Elle traversa le salon, entra dans l'atelier et sans 58 LES BATAILLES DE LA VIE. enlever son collet, son chapeau sur la tête, elle s'assit. Une sourde joie l'animait d'être maintenant chez Thomiès. Quoi qu'il arrivât, elle était sûre de le revoir encore, de lui parler, de le supplier. Il faudrait que seul, en face d'elle, oublieux de tous les baisers, rebelle à tous les serments, il lui déclarât qu'il ne voulait plus l'aimer, et qu'il en aimait une autre. Cela, il ne l'avait jamais osé, jusqu'alors. Et toujours elle l'avait trouvé soucieux de la ménager, de la calmer, de la tromper même, plutôt que de lui faire de la peine. Mais à présent le mensonge n'était plus possible. Jl fallait se prononcer. Et elle voulait voir si les yeux dans ses yeux, à portée de ses lèvres, il aurait le courage de se montrer aussi dur qu'il l'avait été pour elle, devant Etienne. Elle ne pensait pas que cela lût possible. Il lui dirait peut-être qu'il voulait reprendre sa liberté. Il ne dirait pas qu'il voulait qu'elle lût éclaboussée de sang. Ou bien alors il ne serait plus le Thomiès qu'elle avait connu, et qui l'aimait assez pour savoir bien mentir. Elle se leva, avec un peu d'impatience, et marcha dans l'atelier. Elle s'approcha de la petite table, sur laquelle Jean d'ordinaire écrivait ses billets. Mlle vil l'encrier préparé et le buvard encore ouvert. Elle se pencha comme si elle espérait quelepapicr conserverait la trace de ce qui avait été écrit sur la feuille enlevée, et ses yeux devinreni fixes dans la pâleur de son visage. Sur la table,un cachet contenait encore, dans son creux, un fragment de cire noire. La dernière enveloppe fermée GENS DE LA NOCE. partait donc une marque de deuil. Le front Courbé sous cette effrayante certitude que Thomiès se préparait à la mort, Jacqueline vint se rasseoir. Elle resta un temps indéterminé, sans bouger, ressassant dans son cerveau endolori ses lugubres pensées. L'entrée du domestique la troubla, vers six beures. Le serviteur s'approcha, l'air gêné : — Je dois dire à Madame que je crains que maintenant Monsieur ne rentre pas avant le dîner... On vient du cercle défaire demander la vabse, et je vais aller babiller Monsieur. — Ah ! dit Jacqueline tressaillant. 11 ne reviendrait pas avant ce soir... Gui! c'est bien cela!... Un sourire navrant crispa sa bouche. Elle ne poursuivit pas sa pensée, tout haut, devant cet homme qui ne devait pas comprendre. Elle s'approcha de la table, s'assit, et sur une feuille de papier elle traça ces mots : « Je suis chez vous, Jean, et je vous attends. J'ai besoin de vous parler, ne fût-ce qu'une minute, et encore plus besoin de vous voir. Nè consentirez-vous pas à venir ? Je ne veux pas vous adresser de reproches. Je ne vous ferai entendre qu'une prière, la première, °t la dernière sans doute, car, jusqu'ici, c'était toujours vous qui m'aviez priée. Ayez pitié de moi, Jean, Çar, enfin, je ne vous ai rien fait! » Une larme, qui roula de ses yeux sur le papier, signa le billet. Elle le mil dans une enveloppe, qu'elle lendit a u domestique : LES BATAILLES DE LA VIE — Remettez, je vous prie, ce mot à M. de Thomiès, et dites-lui que j'attendrai sa réponse, aussi long- temps qu'il le faudra. Le serviteur s'inclina soucieux, car il aimait cette jeune femme dont la parole était aussi douce que le sourire, etsortit. Jacqueline se rassit, et patiemment, expiation cruelle de ses heures de joie, elle laissa s'écouler les instants bien longs de celle attente désolée. Le jour baissa, sept heures sonnèrent à la pendule. Elle pensa : « Etienne va ne rien comprendre à mon absence. N'importe, je ne sortirai pas d'ici avant d'avoir tenté l'épreuve décisive. » Enfin,un peu plus tard, un bruit do passe fit entendre dans la pièce voisine. La jeune femme frémit d'angoisse et se dressa. La porte s'ouvrit, et le valet de chambre parut seul. Timidement, comme à regret, il s'approcha et dit : — Monsieur m'a chargé de répondre à Madame qu'il ne savait pas à quelle heure il pourrait rentrer, et qu'il priait respectueusement Madame de l'excuser. 11 y eut un lourd silence. Jacqueline pencha la tète et demanda : — Votre maître vous a-t-il ordonné de ne pas me laisser l'attendre? — Monsieur n'a point parlé de cela, dit le domestique en baissant la voix. Est-ce que Madame va rester? — Encore quelques instants, oui. Ne vous oceupev. pas de moi, j'écris un mot, et je pars... Il la regarda avec inquiétude, mais, obéissant, il se GENS DE LA NOCE. 36] retira. Restée seule, Jacqueline cessa de se contraindre et laissa un libre cours à ses larmes. Ainsi elle en était là. Appelé par elle, si humblement, si pitoyablement, Tbomiès refusait de venir. Pour la première fois, l'idée de l'irréparable s'imposa à Jacqueline. Jusqu'à cette dure constatation, elle avait conservé l'espoir. Elle croyait à l'homme qu'elle aimait. Elle n'avait pu se tromper sur lui aussi complètement. L'ayant jugé bon, désintéressé et loyal, il ne devait être méchant, cupide et lâche. Et en une seconde, tout changeait. Mais si sa raison était obligée de subir l'affreuse vérité, son cœur ne l'acceptait pas. Une révolte furieuse s'élevait en lui contre l'abandon dont elle était victime. Et dans l'exaltation soudaine qui la transportait, il lui paraissait impossible de se résigner à un malheur qui, pour elle, était l'écroulement de tout. Elle se rappela ce qu'elle avait dit à Thomiès un jour, à cette même place : » La fin de ton amour sera la fin de ma vie ! » Elle n'était pas une menteuse, elle, et ce qu'elle promettait, elle l'exécutait rigoureusement. D'ailleurs, à quoi bon vivre, avec l'immense douleur qui la torturait ? Faudrait-il qu'elle subit toutes les épreuves de l'abandon public? Elle n'était pas de caractère à se consoler d'un amant perdu, avec un amant trouvé. Elle l'avait déclaré à Jean : « Après toi, personne! » Elle était résolue à tenir son engagement, Pour montrer à cet homme ce que valait la parole d 'une femme. 21 362 LES BATAILLES DE LA VIE. Elle se leva, passa dans la chambre à coucher, et calme, froide, lucide, elle ouvrit le tiroir de la table placée au chevet du ht. Elle y prit un petit revolver, dont elle avait examiné, plus d'une fois, les cannelures bleutées. Et désormais, maîtresse de son sort, elle revint s'asseoir dans le grand fauteuil où la marque des épaules de son amant se voyait encore. Elle demeura là à rêver, dans la demi-obscurité de la journée finissante, attendant toujours un repentir, une faiblesse, un retour. Rien ne vint. Et, comme huit heures sonnaient, que la nuit était close et que sa dernière espérance était perdue, elle approcha le canon du revolver de sa tempe. Une flamme éclaira l'ombre, une sèche détonation retentit, puis l'obscurité et le silence se refirent profonds : le corps de Jacqueline demeurait immobile, mais son âme tendre était partie. Vers neuf heures, après un dîner assez gai, avec des amis qui ne pensaient qu'à leur plaisir, Thomiès se trouva dans la salle de jeu du cercle, livré à lui- même, et soudain en proie à une affreuse tristesse. Tant qu'il avait pu parler, s'étourdir, il avait trompé sa conscience. Resté seul, il fut obhgé de penser, et un trouble, une inquiétude, poussés jusqu'au malaise, s'emparèrent de lui. L'image de Jacqueline l'attendant, sans qu'il allât la rejoindre, s'évoqua devant lui. Il se rappela les paroles de son domestique : — Je dois dire à Monsieur que M mc Laiglise parait avoir bien de la peine... GENS DE LA NOCE. 363 Il n'avait pas répondu à ce conseil de pitié qui lui était donné par cet homme qu'il savait dévoué. Maintenant, il avait honte de s'être exposé à se le faire adresser. Il songea: « Qu'a-t-elle fait, quand illuiarap- porté ma réponse? Sans doute elleest partie navrée. » Il eut un sursaut : « Et si elle était restée ?» Il connaissait la fermeté de caractère de Jacqueline. Dans le paroxysme du désespoir et de l'inquiétude, rien n'était plus probable que sa persistance à l'attendre. Il eut un retour d'humeur, mais qui ne dura pas. Une impression très tenace de peur, une sorte de pressentiment d'un danger, qu'il ne pouvait préciser, mais dont il percevait la menace, l'oppressaient péniblement. Il ne put rester dans cette salle où, à des tables de jeu, ses collègues indifférents goûtaient un plaisir tranquille qui les lui rendait haïssables. Il prit son pardessus et sortit. Il chemina dans la rue, puis l'agitation fébrile qui l'entraînait trouva trop lente la marche à pied. 11 sentit tous ses nerfs qui se tendaient, et une voix cria en lui : « Mais, hâte-toi donc, malheureux ! Cours donc vers elle, il est peut-être temps encore ! » Il se demanda a lui-même ce que signifiait cette angoisse, ce