ANGE BENIGNE MONSIEUR D APHNIS MADEMOISKI.M, C H L 0 É AtJREAU. — uiritlJIHHl li DU LAONY. « ANGE BENIGNE MONSIEUR DAPHNIS ET MADEMOISELLE GHLOÉ PARIS PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR 28 BIS, RUK DU RICHELIEU, 28 BIS 1883 Tous droits réservés MONSIEUR DAPHNIS Au début du procès de M. et madame de la Goli- nière, le conseil de famille a décidé que Jacqueline, leur fille, élevée au couvent des Colombes, choisirait le domicile de son père ou celui de sa mère pour y vivre jusqu'à son mariage. Afin que la jeune fille pût bien se pénétrer des avantages de chacun j des hospitalités qui lui étaient ofiertes, il l'ut en endu que Jacqueline passerait, en juillet, un dimanche chez son père au château de la Colinière HT MADEMOISELLE PAPA ET MAMAN 1 2 ,M. DAPHNIS ET M llc CHLOE et le dimanche suivant chez sa mère, au château de Blanchefleur. Le conseil de famille avait ses raisons pour agir de la sorte. M. de la Golinière était tout disposé à offrir à sa fille une existence agréable et à se dévouer à assurer son avenir ; mais madame de la Colinière menait une vie bizarre, mystérieuse qui devait recéler quelque irrégularité ; la présence de sa fille sous son toit changerait-elle ses allures ? En tous cas une épreuve était nécessaire. M. et madame de la Golinière accueillirent l'expérience avec des sentiments tout différents : autant le père désirait retenir sa fille, autant la mère avait à cœur de l'éloigner. C'était donc entre les deux manières de vivre les plus opposées, que la jeune fille allait avoir à choisir. Voici les deux passages de son journal correspondant aux deux séjours. I. — CHEZ PAPA Dimanche 2 juillet. Couvent des Colombes, minuit. Puisque tout le temps on me répète que ces deux journées dôciderontmon avenir, j'écris mes impressions; quand on saura que j'ai pris des notes, on ne l'APA ET MAMAN 3 m'accusera pas de m'ôtre décidée légèrement. Jacqueline se montrera à la hauteur des difficultés de la situation. . On disait toujours : ça s'arrangera, le ménage la Colinïerc. Ah 1 ouiche : deux crins ; l'un à Blanche- fleur, l'autre à la Colinière, ce qui prouye qu'il est prudent d'avoir plusieurs résidences. Comment n'aime-t-on pas papa, toujours en train de dire des choses drôles, et encore si beau quoiqu'il ait perdu quelques cheveux ? Gomment peut-on se séparer de maman qui a de si jolies mains et qui sait si bien manœuvrer la queue de sa robe ? Et dire que moi je n'y puis rien, moi qu'ils adorent ; quand je dis à mon père : — Maman m'a menée à l'Opéra, il répond : — Vous m'obligerez, Jacqueline, de ne jamais me parler d'une personne qui n'existe plus pour moi. — Si je raconte à ma mère que mon père est en train de m'acheter un cheval, elle m'interrompt sévèrement par : — Jacqueline, à défaut de cœur, ayez au moins du tact et ne prononcez jamais un nom que je veux oublier. Pas commode pour causer, cette affaire-là. Ils ont été gentils de me laisser libre de vivre avec l'un ou l'autre ; d'aujourd'hui en quinze mon parti sera pris. 4 Mais pour n'avoir pas de regret il faut se garder d'oublier aucun des incidents de ces deux épreuves. Cocher père, quel désir de remporter la victoire, d'avoir Jacqueline I D'abord, pour me mettre à l'aise, il avait éloigné tous les « vieux modèles », comme nous disions au couvent pour désigner les grands- parents. Il est venu me chercher à la gare en phaé- ton. Ça me ravit. On a l'air de nouveaux mariés. Je m'attendais à entendre la grand'messe, pour l'exemple ; papa a dit : — Je pense que tu as assisté à une messe basse avant de partir ? — Oui, j'ai entendu la messe de communauté. — Filons... alors. Et au trot allongé. Je sentais le vent frais jouer dans mes frisettes. Je m'amusais déjà; ce n'était pourtant que le commencement de cette délicieuse journée. Dès le perron, j'ai vu que tout était en fôte. On sent cela : un empressement sur tous les visages et des fleurs partout. Promenade à cheval, mon cheval bien mis. Papa l'a fait dresser à la perfection. Mon habit de cheval si collant qu'il a été nécessaire de le tirer par le haut comme à maman. Vite, une toilette pour déjeuner. Depuis que papa PAPA ET MAMAN 5 m'a menée chez Perdi, où l'on m'a pris mesure, on peut me faire de ces surprises-là ; sicilienne rose froncée partout comme un chapeau, et des broderies mates sur mousseline bise, d'un flou ! d'un seyant ! Au déjeuner, des cousins très bons enfants, des voisins gais et du vin de Champagne, et papa a dit que ce serait toujours comme ça. On ne m'a pas renvoyée quand on a fumé. Gomme je me suis divertie à les écouter ! Rien que des histoires drôles. On ne pense qu'à s'amuser à la Goli- nière ; on en convient franchement. — Ma chère enfant, dil papa, il faut que tu prennes une idée compléle de notre voisinage. Nous sommes montés en voiture. Quelle tournée gaie ! Quels bons vivants ! Au château du Roc, nous avons trouvé un lawn- tennis auquel je n'ai pu résister. Papa m'a promis le costume de ces dames ; en attendant, j'ai fait craquer ma sicilienne très rudement ; papa n'est pas regardant. A Margy, on répétait une comédie en costumes, encore des costumes I Tout ce monde-là riait aux éclats ; il est convenu que si j'habite chez papa, je ferai partie de la troupe. Aux Capucines, on lunchait dans le parc ; aux Belles-Fontaines, c'était la fête ; j'ai navigué, j'ai 6 M. DAPHNIS ET U n " CHLOK abattu des poupées, j'ai joue a la toupie hollandaise. — Je veux que ma fille se plaise avec moi, et soit entourée de gens jeunes. C'était des présentations à l'infini. J'entendais : Savez-vous que la petite châtelaine de la Golinière a un rude chien I Papa chauffait le succès... Et ce hall du château de la Saulée I Des jeux, un bac. — Quel ponte est votre fille ? a dit madame de Garamon à papa. — Je lui laisserai une liberté complète pour qu'elle me reste, a-t-il répondu. Quel avenir ! Ah hien ! on en mènera un train à la Colinière I Papa m'a déjà présenté des jeunes gens d'un air fin, des partis, je suis sûre. Ce sera un défilé d'amoureux. Papa a dit que je ne serais jamais assez difficile tant je suis un beau parti moi-môme ; est-ce assez flatteur? Et puis, a-t-il été assez gentil en rentrant, lorsqu'il m'a présenté l'intendant et les gens de service : — Ma chère Jacqueline : le personnel du eûâte&U sera uniquement occupé à te plaire. Commande et ne t'inquiète de rien ; tu dépenseras, je paierai, j'étais tout attendrie! Quelle existence pour une fdle de mon âge... Tu prendras l'appartement qui te PAPA ET MAMAN 7 plaira le mieux ; je ne désire qu'une chose, c'est que tu l'occupes toujours ; prends-le donc assez grand pour y loger ton mari... Pour le dîner autre toilette : quinze volants de dentelle blanche ; Perdi ne veut que des nombres impairs pour les volants. Autre journée : des voisins pour convives. La petite Jacqueline a tenu sa place très bien. Papa a exposé ses théories au duc de Nivelles : — Ma vie est dans cette enfant; irai-je lui refuser quelque chose ? Elle sera ma consolation ; son bonheur me fera oublier mes peines... On a fait des programmes pour les fêtes d'automne. Chasse, bal. Un bataillon de jeunes filles et des hommes de tous les âges. Quelles chasses, quels soupers, quels cotillons ! Je crois que je vais me trouver fort embarrassée, car maman est aussi une organisatrice admirable. Peut-être va-t-elle renchérir encore sur tout cela. Enfin il faudra pourtant choisir. Pour me garder une demi-heure de plus à la Goli- nière et pour que je puisse faire un tour de valse, mon père m'a ramenée lui-même au couvent. Impossible d'en faire plus pour me conquérir ; je suis éblouie de la vision de tout ça. Quelle vie entounV. 8 M. DAPHNIS HT M 1 ' 1 ' CHLOÉ gâtée, quel luxe ! Quelle entente de l'emploi du temps ! Quel cœur au fond de cette gaieté ! Gomme il a bien su choisir ses amis ! Quelle camaraderie et combien une femme jeune et gentille sera heureuse là! Il m'a questionnée pour savoir ce que je dirais au conseil de famille. J'ai répondu : — Vous avez été charmant ; mais vous savez que deux épreuves sont nécessaires. Il s'est tu ; il est si loyal ! Quel dommage de ne pouvoir les raccommoder ! Je ne sais pas comment se passera mon dimanche chez maman. Si c'est comme je crois, je pourrai me vanter d'avoir des parents étonnants. Au reste, ils sont connus : les la Golinière tout le monde sait qu'il s'agit d'un ménage absolument épatant. Pourquoi ne peuvent-ils s'entendre ? II. — CHEZ MAMAN Dimanche 9 juillet. Couvent des Colombes, dix heures du soir. J'arrive de Blanchefleur. D'abord je n'ai pas reconnu maman. Se peut-il que le souci change ainsi? Une transformation ! Notons par ordre ; la tôte se perdrait à moins. Ma journée à Blanchefleur est surprenante môme après l'autre : quelle destinée ! PAPA ET MAMAN 9 Raide et froide, elle m'a conduite à ma chambre hier soir en arrivant, sous prétexte que je devais être fatiguée. — Maman, j'ai tant de choses à vous dire? — Demain, après l'office, a-t-elle répondu, et elle m'a enfermée à double tour. Je me suis couchée a \ cirage et j'ai dormi pourme désennuyer. Peut-on ê(re d'aussi mauvaise humeur que maman, dans un château admirable ! Quand le soleil a éclairé ma chambre, je me suis mise à ma fenêtre. Il avait plu la nuit ; la matinée était fraîche comme une femme qui sort du bain. Ça sentait bon, je flairais. J'avais envie de chanter comme les oiseaux. Je regardais le parterre, les arbres qui bordent l'étang quand dans la grande allée qui va aux écuries, j'aperçois un monsieur vôtu pour monter à cheval : une jaquette, de grandes bottes, un feutre melon, et il tient une badine... Qui cela peut-il être? 11 n'est pas un homme d'écurie à coup sûr. Il paraît qu'il y a des invités. Avant de prendre l'entrée des écuries il se retourne; il me semble que je l'ai vu quelque part... Je cherche dans mes souvenirs et je reste plantée là. Il s'arrêtcetme regarde. Sapristi, j'étais en chemise et les cheveux ébouriffés. Je m'enfonce dans nia chambre : il «11011(1 d'abord, car je guette, et puis il s'en va... 10 M. DAPHNIS ET M 1 "' CIILOÉ Pourquoi maman no m'a-t-elle pas dit qu'elle avait du monde? Elle mo présentera ce monsieur au déjeuner. A neuf heures, elle m'attendait sur le perron pour aller à la grand'messe. Enfin, nous rentrons ; on sonne le déjeuner. Convives : mon oncle et ma tante Pont de l'Arche, assommants. On a supprimé le vin blanc et le joli monsieur. Pas osé l'aire d'observations. Après le déjeuner, quand les « vieux modèles » ont été partis, défilé des corvées intérieures. Maman qui ne parlait jamais des choses du ménage, m'a obligée u m'en occuper longuement. Peut-être l'invité mystérieux mange-t-il au lit ? Il a pourtant L'air bien portant. Que fait-il ? La chasse n'est pas ouverte ; il n'avait pas d'engins pour pêcher... Maman m'a fait lire haut le registre de dépenses. — Si tu choisis mon toit pour y vivre, il faut que tu saches tout ce qui t'y attend. Mon grand train de maison cache certaine gêne, et des économies incessantes sont nécessaires pour que je joigne les deux bouts. C'est en bardant que j'arrive. Quels vilains mots : « deux bouts, liarder ». Ce n'est plus maman d'autrefois; et quel costume ! Le PAPA ET MAMAN II grand plissé et le relevé à la batelière d'il y a trois ans. Elle m'a obligée à causer avec l'intendant. On est obéré, les rentrées sont difficiles. Ensuite j'ai vu deux fermiers qui m'ont tenue des heures à écouter le récit de leurs désastres : des animaux malades, des grôles et des fièvres. Rien, enfin, de l'administration « pimpante » de papa. Pour appartement, un coin assez triste. Maman m'a interdit une partie du château. La bibliothèque est fermée. Que ferai-jo les jours de pluie ? d'autant que maman a banni tous les livres nouveaux qui, chez papa, traînent partout. La femme de la gare lui envoie tout ce qui paraît. On est au courant, on vit. Je connais maman : elle prend les choses trop au tragique et ne pourra se faire à cette vie-là. Elle n'est pas dans Sa nature ; jamais une distraction : des austérités! Où allons-nous? — Si au moins le monsieur do ce matin nous tenait compagnie?... Séance dans la lingerie dont maman veul que Je prenne la direction. Serait-ce la peine alors de s'appeler : Jacqueline de la Golinièrc ! Maman me la faisait « à la simplicité » ; elle dit qu'elle est détachée... tant pis, moi je sens que je tiens à tout... 12 M. DAPHNIS ET M Uo CHLOÉ Elle parle aussi de supprimer l'entretien des serres — on aura les fleurs de saison, dit-elle. Alors nous serons comme les marchands qui traînent leur voilure. Pas une visite ni faite, ni rendue. Ma mère dit que sa position lui commande la plus grande réserve. Et puis elle bâillait, moi aussi. — Je la regardais : comment se fait-il qu'avec cette vie si pénible elle soit rose et jolie? C'était à n'y rien comprendre. — Heureusement, et elle continue d'un ton dolent, ma tristesse prend un bon chemin. Souviens-toi Jacqueline, que la religion est le seul refuge des âmes meurtries... Puisqu'elle est si meurtrie, pourquoi n'est-elle pas raccommodée avec papa ? Elle m'a priée de lui lire un sermon du père Ravi- gnan. La reliure d'abord m'a déplu : c'est une demi- reliure, les plats marbrés et le dos jaune ; ce n'est pas chez papa qu'on aurait des petites horreurs de reliure comme celle-ci ; tout est en maroquin, môme les gardes et marqué à son fer. J'ai lu si monotonement que maman s'est endormie... Je la regardais alors à mon aise. Elle a conservé du linge très fin et son habitude des parfums. Elle s'est PAPA ET MAMAN 13 mise à rêver en souriant: là je l'ai retrouvée. C'étail maman d'autrefois, ses « ronrons » de chatte, ses attitudes câlines. Aussitôt réveillée, elle a repris sa raideur. Mon Dieu comme elle doit souffrir de se travailler comme ça ! — J'ai dit : Ma chère mère, nous lisons des choses trop graves, aussi voyez le résultat : vous vous êtes endormie... Elle a soutenu qu'elle avait médité seulement ; du reste, ai-je ajouté,'le sommeil vous allait à merveille ; il m'a rendu la maman conquérante que j'adore. Qu'est-ce qui vousprend déjouer à la religieuse, à la femme d'intérieur, vous ? mais Paris ne s'en consolerait pas. Si vous croyez que j'ignore vos succès, vous vous trompez ; aux « Colomhes » nous savons ce qui se passe dans le monde ; nos parloirs nous apprennent tout. Vous avez les plus belles jambes et les plus beaux diamants de Paris. J'ai cru qu'elle allait se fâcher: Madame de la Colinièro qu'on a connue n'existe plus et je vous défends, Jacqueline, de faire jamais allusion à des dissipations que je réprouve absolument, l'avenir expiera le passé... Possible ; mais moi je n'ai rien à expier. Nous n'avons pas besoin de nous y mettre à deux pour les fautes légères de maman. 14 M. DAPHNIS ET M 1 ' 0 CHLOÉ Elle s'ennuyait autant que moi. Elle est remontée dans sa chambre et j'ai entendu qu'on y causait. Ce n'étaient pas les « vieux modèles » Pont de l'Arche qui faisaient leur sieste. Sous prétexte de monter chez moi, j'ai passé dans la galerie; on chuchotait chez maman. J'ai guetté du corridor du second, et j'ai vu sortir de chez elle le jeune homme du matin I Que fait-il au château? Pourquoi ne me le pré- sente-t-on pas ? d'autant plus que je suis sûre que je le connais, il est dans mon souvenir. Gomment savoir la vérité? Questionner les gens? Ah ! non par exemple ! surtout dans la position délicate où se trouve le ménage la Colinière. J'avais le sang h la tôle. Ça me fait cet effet-là quand on me joue. Pourquoi me trompe-l-on ? Je suis descendue dans le parc très loin. J'étais là comme hébétée assise sur l'herbe, quand j'ai vu pa- raître le monsieur qu'on veut me cacher ! Décidément il est charmant : de grands yeux souriants, une barbe frisée comme les boucles de ma nuque et blond-doré aussi ; et puis des pieds exquis dans une bottine pointue à craindre qu'il n'ait l'ongle de l'orteil comprimé, et à guêtres de laine blanche brillante. Je me ferai faire les pareilles. PAPA ET MAMAN 15 — J'espère que vous ne vous serez pas enrhumée à votre fenêtre ce matin, mademoiselle ? C'est bien lui qui m'a vue ! et comme il me regardait bien en face, je l'ai reconnu enfin : C'est François de la Porte. Ah comme il a embelli. Sapristi ! — C'est vous, François? Pourquoi vous cachez- vous comme un conspirateur ? Il souriait, il allait peut-être s'expliquer... Mais quelqu'un marchait auprès de nous... M. de la Porte s'est esquivé... Je ne partirai pas sans avoir pénétré ce mystère. Il a fallu reprendre alors le cours des occupations indiquées par maman. Elle a redoublé de sévérité. Décidément ma vie à Blanchefleur sérail impraticable. En moi-même j'ai fait là mes adieux au château que j'avais tant aimé. Je ne le verrai plus. Je ne pourrai plus faire mes glissades du petit salon à la salle à manger, ni admirer les nez retroussés des portraits de mes aïeules. Certes j'aimerai toujours maman, mais vivre avec elle au milieu de ses austérités me serait impossible. J'expliquerai mes raisons au conseil de famille. Maman vit comme une religieuse, maman sera une sainte, moi je suis trop jeune, trop entrain, pour accepter cela. La journée de congé s'est achevée sans que M. de 16 M. DAPHNIS ET M 110 CHLOÉ la Porte ait paru. Inexplicable. Un camarade d'enfance. Dîner morne. Pourquoi n'ai-je point osé demander d'explications à maman ? Parlerai-jo de M. de la Porte à papa? Non. Moi espionne, cela serait vilain. Le nommerai-je au conseil de famille? Pas davantage. Mon père m'ouvrira ses bras et tout sera dit. _ Jamais je n'aurais cru que le petit de la Porte deviendrait un aussi beau garçon. Il doit bien s'ennuyer d'être enfermé comme ça. Il mange donc tout seul ? Où couche-t-il ? Enfin, bientôt je serai rentrée au couvent : j'ai assez de mon tétc-à téte avec maman. A huit heures et demie, la voiture était avancée. Maman est allée chez elle mettre son chapeau pour me reconduire à la gare. Moi je rêvassais, M. de la Porte s'est glissé dans le salon. — Enfin, je puis donc vous serrer la main. — Je vous ai parfaitement reconnu. Quel rôle jouez-vous dans ce château ? Que devenez-vous toute la journée? — Je suis devenu amoureux de vous. — Depuis quand ? 17 — Depuis que je vous ai vue ce matin à votre fenêtre. Je ne savais que répondre. Alors j'ai dit : — Vous savez que le conseil de famille a décidé que je devais choisir entre papa et maman ; je choisis papa. Ici, la vie est trop austère. — Ne faites pas cela ! La journée d'hier a été calculée pourvous éloigner ; restez et fiez-vous h moi. Là, il m'a attirée à lui comme si nous allions valser. J'étais très secouée. C'est singulier qu'un homme auquel on ne pensait pas, vous fasse cet effet-là. J'hésitais, je ne savais que dire. J'ai levé la trie pour voir s'il avait l'air franc et bon... Il a profité de cela pour poser ses lèvres sur les miennes... Maman montait en voiture, on m'appelait. Je me suis sauvée des bras de M. de la Porte... et j'ai choisi de vivre à Blanchefleur, chez maman ! DÉLICATESSE I Le mariage proposé convenait si bien à madame des Parts qu'elle résolut de mettre les deux futurs en présence le plus promplement possible. M. de Sarcourt avait fait la conquête de la douairière, mais il fallait que Claude lui plût et qu'il ne lui déplût pas. Claude, qui ne sortait guère du vieux château normand de sa grand'mère, fut ravie de la suivre à Paris. Pour éviter toute fatigue, madame des Parts s'arrêta au Havre à l'hôtel X., où elle demanda un appartement donnant sur la mer ; elle choisit une chambre à deux lits. 20 M. DAPHNIS ET M Ue CIILOE — Je veux avoir ma petite-fille sous mon aile; dans vos hôtels on est dans la rue. Où donne ceci ? dit madame des Parts, en indiquant une porte fermée. — Dans la chambre voisine, mais la clé tournée est du côté de madame ; par conséquent, quoi qu'il arrive, ces dames seront bien chez elles. Madame des Parts pesa sur la serrure et, rassurée, congédia la préposée aux locations. Pendant que ces dames préludaient à leur coucher, on entendait des voyageurs, des domestiques et des bagages remuer dans le corridor où les becs de gaz tremblaient, penchaient et s'éteignaient presque, sous les coups de vent. — Quel tintamarre ! et du linge gros comme des cordes, fit madame des Parts, en tâtant les serviettes de toilette. Déplus, les lits sont affreux ; mais enfin, il faut que tu voies ton futur et c'est encore à Paris qu'on est le plus libre pour traiter ces sortes d'affaires... II Un colloque animé a lieu dans le corridor : — Je veux que la chambre donne sur la mer, DÉLICATESSE 21 criait une voix de femme. Je tiens, demain, à la voir à marée haute, et le vapeur, et les pêcheurs, et le bateau de Trouville, et le bateau d'Hontleur : ne me contrarie pas, na ! — Quel vacarme ! fit madame des Parts à sa petite- fille ; heureusement que tu as un sommeil que rien ne trouble. Couche-toi, il est tard. — Grand'mère, dit Claude, mettrai-je mon costume bleu pour l'entrevue, ou le blanc? — Nous déciderons cela ; ne t'inquiète de rien, tout ira bien : ton futur est charmant. Je l'ai étudié avant de te parler de lui, sois tranquille. Pendant plus d'une semaine je l'ai vu tous les jours. On ouvre la chambre voisine où deux personnes pénètrent en causant ; on entend tirer les rideaux et ouvrir la fenêtre. — Oui, celle-ci me va, dit la voix féminine qui avait déjà péroré dans le corridor. C'est décidé : apportez le bagage. La porte est refermée ainsi que la fenêtre ; les rideaux glissent, tout est clos. — Nous avons des voisins ; on s'est décidé pour la chambre contiguë, fait Claude en posant sur la cheminée son chapelet et son carnet. Madame des Parts écoute pour deviner quels sont les voyageurs qu'elle a pour voisins. Un pas M. DAPHNIS ET M 11 " CIII.OÉ d'homme, après avoir exploré la chambre, s'assourdit sur la descente de lit et une voix maie dit gaiement : — Je t'ai laissée t'installer à ta fantaisie; mais je me demande à quoi te servira d'avoir la vue de la mer ? Si tu crois que je te laisserai le temps de rester à la fenêtre... Madame des Parts prêle l'oreille attentivement; cette voix d'homme ne lui est pas inconnue. — Me voilà couché, continua la môme voix ; dé- pèche-toi : tu penses bien que je ne t'ai pas amenée pour faire la conversation. Est-ce une hallucination? Il semble à madame des Parts reconnaître la voix de M. de Sarcourt! Gela est- il croyable? Gomment, à la veille de l'entrevue de mariage, il serait au Havre, à l'hôtel, avec une femme? Non, non, elle se trompe. Tout à coup, une phrase révélatrice est prononcée : — Tu peux bien être gentille, puisque c'est pour la dernière fois... avant mon mariage. Plus de doutes, c'est lui I C'est un dernier rendez- vous ! Madame des l'arts est indignée. Quelle abominable conduite 1 Elle rompra ! Sarcoûrt sera mis à la porte de chez elle comme il mérite; Claude ne le connaît pas, rien n'est compromis. On l'échappait belle ! DÉLICATESSE 23 III — Grand'mère, dit Claude, qui ne se pressait point, éveillée par les projets du lendemain et intriguée par ce qu'elle entendait, j'ai envie de friser mes cheveux du front pour l'entrevue ? Madame des Parts absorbée ne répond pas. Claude, contente d'avoir une occupation qui l'empêche de se coucher, commence à préparer les étroites bandes de papier sur lesquelles elle roule ses bouclettes blondes. Le voisin s'impatiente. — As-tu fini les ablutions ? Tu as dit que tu étais allée au bain ce matin ; c'est ridicule à la fln I — On attrappe tant de poussière en chemin de fer, répond la femme. Les cascatelles d'eau continuent. — Qui donc est là, dit Claude ; des jeunes mariés, pas vrai, grand'mère? — Ne t'occupe pas des voisins; c'est une femme qui voyage avec son mari, évidemment. 24 On entend un ruissellement d'eau encore plus nourri. — Cette dame se donne donc une douche ? fait Claude. — Elle a raison; on a vu la poussière entamer les peaux fines, dit madame des Parts, qui veut que Claude trouve naturel ce qu'elle ne peut l'empêcher d'entendre. Reprise du discours dans la chambre mitoyenne. — Tu sais que tu commences à m'agacer ; tu fais comme Marie Pigeonnier; m'a-t-elle assez ennuyé avec ses manières pour se mettre au litl quelle phraseuse ! quelle poseuse I Claude est de plus en plus intéressée : — Grand'mère, qu'est-ce que ce monsieur veut dire avec cette Marie Pigeonnier longue h se coucher? Comment peut-il savoir cela ? — Il est probable que ce monsieur se sera marié deux fois. Couche-toi vite et dors. Je suis, moi- même, très fatiguée... Claude paraît accélérer ses arrangements. Bientôt, le voisin reprend d'une voix menaçante : — C'est de la manie. Sais-tu ce que je vais faire? Me lever et t'aider à te sécher. Le bruit des ablutions cesse prudemment. &i I IV Alors, le voisin obéi, dit amicalement: — Voyons, ma chérie, je ne puis m'expliquer cette poussière avec un pantalon. La femme vivement : — Si; quand la jarretière du pantalon est trop large, ça grimpe tout de môme, quand je te le dis. — Tu es mal montée décidément ; viens te coucher, mauvaise. Claude, qui ne perd rien de la conversation, en prolite. — Cette dame doit avoir raison : grand'mère n'oubliez pas de recommander mes pantalons justes au genou... Mais madame des Parts est plongée dans les réflexions les plus pénibles : — Un jeune homme parfaitement distingué... presque agréé!... le nom, la fortune, la situation, tout convenait I... ma tâche de grand'mère était accomplie : et tout croule !... 2 26 M. DAPHNIS ET M Uo CHLOÉ Le voisin continue : — Vous êtes toutes les mômes : vous savez pourquoi nous vous emmenons ; au lieu de vous exécuter, vous êtes là à rossarder ! — Rossarder, qu'est-ce que cela veut dire ? fait Claude. — Je n'ai pas entendu... — Oh ! « rossarder » : j'ai parfaitement distingué. — Tu as mal compris ; il aura dit « ronsarder ». — Ah ! : Eh bien, « ronsarder » qu'est-ce que c'est? — C'est un vieux mot français du seizième siècle : Cela vient de Ronsard le poète ; ronsarder, muser, « musarder ». La voisine répond : — Je t'ai dit avant de partir de Paris que j'étais fatiguée, tu m'avais promis d'être gentil. — Quelle farce ! Me suis-je engagé à passer la nuit à jouer de l'ophicléide ; ai-je la réputation d'un M. du Sérail? — Qu'est-ce qu'il veut dire ? demande Claude avec des yeux étonnés. — Le Sérail, les Turcs... Ils parlent politique, tu ne comprendrais pas mes explications ; as-tu suivi la question égyptienne? Claude se tait ; puis reprenant : DÉLICATESSE S7 — Grand'mère, me permctirez-vous de mettre mon voile de mariage en mantille à la mode espa" gnole ? — Ce serait du joli, couche-toi; je n'admets pas une mariée coiffée comme pour danser la cachucha et puis, en voilà assez... couche-toi et dors... Claude remet la question du voile à un autre moment. La douairière reprend le cours de ses réflexions et s'apitoie sur le sort de sa petite-fille qu'elle croyait pourvue d'un mari accompli. Et pourtant, faut-il le dire, dans la position certes très blâmable où il était en ce moment, M. de Sar- court montrait une franchise d'allure, une impatience amoureuse qui ne déplaisaient pas à la douairière ; elle le condamnait, mais non sans regrets. Parmi la génération étiolée où. elle devait choisir son petit- gendre, BarcoUrt était une trouvaille ; mais elle serait coupable d'immoler Claude à un homme de mœurs aussi légères. Décidément, il n'y fallait plus penser !... 28 M. DAPHNIS ET M 11 " CHLOE V Quelques moments après, la voix de la voisine se fait entendre de nouveau. — D'abord, je ne sais pas pourquoi tu fais tant d'histoires ; tu ne m'aimes guère, tu étais il y a huit jours avec Caroline, en voilà un vieux carcan qui t'a coûté cher ! Claude ne dort pas encore : — Grand'môre, dit-elle, qu'est-ce que c'est que cette Caroline? — Il ne peut être question que d'un cheval de course ; je blâme fort qu'on donne, dos noms de saints à des animaux, mais ainsi va le temps; mets ton filet de nuit. — Et madame Sarah Plumet ? continue aigrement la voisine. Sarcourt laisse tomber la conversation. — Pourquoi lui reproche-t-elle madame Sarah Plumet? dit Claude. — Les jeunes femmes ont le tort d'avoir des jalousies rétrospectives; c'est absurde. Les jeunes mariées DÉLICATESSE 29 ne doivent pas s'occuper du passé. Dépêche-toi ; bonsoir, et ne me demande plus rien. Claude s'assied sur le pied de son lit. Lb colloque des voisins continue; la femme grogne avec humeur : — Moi, je dis que je n'en connais pas un comme toi. — Quelle exagération ! — Tu n'en finis jamais : après les éditions du soir, les éditions du matin... — Grand'mère, qu'est-ce qu'elle dit? — Mon enfant, il s'agit de journaux ; tu as entendu maintes fois parler « journaux du matin, journaux du soir » ; tu vas te refroidir, l'air d'ici est très vif ; je vais fermer les rideaux de ton lit. De cette façon, pense madame des Parts, elle n'entendra plus rien et finira par s'endormir. Claude se laisse faire et en effet ne tarde pas à dormir Madame des Parts médite sur la situation. — Quel homme à jamais regrettable que ce Sar- court! L'indigne compagne qu'il a amenée révèle, par ses grossières réflexions, une nature d'une richesse rare 1 Avec quelle sécurité elle eût donné à Claude ce solide appui ! Quelle fatalité qu'un tel homme mène une vie aussi dissolue ! 2- 80 M. DAPHNIS ET M 110 CIILOÉ VI La bonne harmonie est encore troublée chez les voisins. Pourtant évidemment il y a eu un moment de détente ; les voix sont plus douces : — Laisse-moi dormir sur le devant du lit; je ne veux pas la ruelle aujourd'hui, dit la femme. — Qu'est-ce encore que cette fantaisie ?... — Jo vais te dire : tu sais que je dois partir demain de bonne heure, tu me l'as promis. Eh bien, je veux pouvoir me lever sans te réveiller. — Nous arrangerons cela ; il n'est pas temps de dormir encore... — Comment, pas temps ? — Non, ma chérie, nous arrangerons tout cela. La voisine ne réclame plus, lasse probablement de l'inutilité de ses objections... Et l'hôtel finit par s'engourdir ; on n'entend plus que de loin en loin les tours de clé des voyageurs qui s'enferment chez eux et le grondement régulier des vagues. DÉLICATESSE 81 Los voisins s'étaient enfin endormis réconciliés. Tout était en paix. Madame des Parts s'endormit à son tour; mais son sommeil fut très agité; elle était assaillie de rêves. Tantôt M. de Sarcourt lui apparaissait resplendissant et couronné de lauriers, tantôt Claude parée comme Iphigénie était traînée au sacrifice... YII Madame des Parts s'éveilla de grand matin et retrouva toute sa lucidité : — Elle serait coupable de regretter un gendre d'une immoralité aussi flagrante. Comment! à la veille d'entrer en possession du trésor de candeur et de beauté qu'elle lui amenai!, il révélait dos intimités d'une grossièreté révoltante ? Il fallait considérer cette rencontre comme providentielle et ne plus songer à une union impossible. Elle ne pouvait transiger avec les principes qui avaient dirigé sa vie et se reprochait ses hésitations et ses indulgences de la veille. Elle rougissait, elle, femme austère, d'avoir un instant songé à absoudre un débauché ! La rup 32 M. DAPHNIS ET M 1 ' 0 CHLOE ture serait opérée dans les vingt-quatre heures... tout de suite môme... Et sous le coup de cette résolution, madame des Parts sortit de sa malle son buvard de voyage, et séance tenante, elle se mit à griffonner une lettre foudroyante... On la remettrait à M. de Sarcourt le jour même, à l'hôtel... Mais, au moment de signer, la douairière hésita... Si pourtant aidée de bons conseils, Claude parvenait à fixer un pareil homme?... Après tout, ce n'était là qu'un adieu à. la vie de garçon... Les voisins étaient silencieux encore, pourtant la femme était levée, car on entendait un pas léger dans la chambre. Tout à coup M. de Sarcourt dit d'une voix encore enrouée par le sommeil : — Qu'est-ce que tu fais? Qu'est-ce que j'entends ? — J'allais pourtant doucement pour ne pas t'évoil- ler; je m'apprête pour le train; je me suis coiffée, je mo brosse, les dents... — Avec quoi, puisque tu n'avais pas de bagages? — Avec ta brosse à dents, pardi. — Gomment ma brosse, et où l'as tu prise? — Dans ta trousse de voyage. — Veux-tu lâcher ma brosse ! je ne veux pas que tu t'en serves ! DELICATESSE 33 — En voilà une bêtise ; après... — Pas la même chose ; ce que tu as fait là est très malpropre. On entend alors M. de Sarcourt faire de son lit, un bond sur le parquet, puis se précipiter sur la sonnette qu'il agite \iolemment. — Qu'est-ce qui te prend ? qu'est-ce que tu fais ? pourquoi sonnes-tu ? — Pour envoyer le domestique m'acheter rue de Paris une autre brosse à dents ; je flanquerai celle dont tu t'es servie par la fenêtre ! Ce dernier incident coupa court aux hésitations de madame des Parts. — Voilà, pensa-t-elle, qui prouve au moins des répugnances d'homme comme il faut, fort soigneux de sa personne... Et quel mépris pour cette créature ! 11 a tout, cet homme-là. Non seulement la vigueur, mais aussi la délicatesse!... Quel mari!... Décidément, Claude sera sa femme... LA BAIGNOIRE A I C'est celle que madame X... a louée le mardi aux Français, au-dessus du parterre, pour être bien chez elle. On fait de tout là dedans : potins sur le gouvernement, cancans diplomatiques, affaires de Bourse, affaires d'amour, mariages même... Mardi dernier, madame X... arrive de bonne heure. Vous connaissez une de ses tenues du soir favorites: une casaque transparente brodée de jais, le col en- teloppé de dentelle comme DéjMet, coiffée d'un Faux front noir miraculeux ? Svelte comme à vingt ans, madame X... a encore 36 M. DAPHNIS KT M 1 ' 1 ' CHLOE à son service un regard languissant et des attitudes serpentines; c'est un agréable coucher de soleil. Elle s'installe d'abord dans un coin, mais épie la porte de la loge avec anxiété : madame X... attend son fils aîné, connu familièrement sous le nom de Quiqui. Celui-ci a promis de laisser à moitié son dîner du Club, pour venir causer avec sa mère. La portière de damas rouge enfin se soulève ; un bras d'habit noir, une main soignée, une tête qui ressemble fort à celle de madame X... : Quiqui paraît. — Ah ! enfin : écoute-moi bien, dit madame X... Mais Quiqui lorgne d'abord la salle, puis la scène. — La robe de mousseline de mademoiselle Broisat, commence-t-il à dire, est trop épaisse ; il aurait fallu de la tarlatane, n'est-ce pas ?... — Fais-moi le plaisir de ne pas t'occuper de ce qu'on joue... — La petite Barretta est mieux ficelée, continue Quiqui. — Encore une fois, écoute-moi sérieusement. Je t'ai fait dire de venir vite, parce que la soirée sera des plus laborieuses : d'abord notre ténor, l'ami Roméo, m'a griffonné un mot, pour m'annoncer que la chanteuse étant libre ce soir, il l'envoie ici chez moi, sachant que je garde toujours des places pour LA BAIGNOIRE A 37 les cas inattendus : clone, mademoiselle Flatten va venir... — Crois-tu vraiment que mademoiselle Barretta soit vertueuse, maman ? reprend Quiqui. — Ça m'est absolument égal. Suis-moi bien, lu vas voir la complication : mademoiselle O'Lys, ta future, pressée par du Bassin d'accorder une entrevue, a décidé qu'entre un dîner et une soirée elle viendrait passer un quart d'heure ici. Tu comprends qu'une fille qui a sept millions ne s'occupe pas des convenances. — Grois-lu, maman, qu'on ait jamais fait des folies pour mademoiselle Jouassain ? — Je n'en jurerais pas... mais tu m'ennuies de t'occuper de ce qui se passe sur la scène dans un moment pareil ; je t'en supplie, écoute-moi, Quiqui, car ce n'est pas tout. L'affaire de Balancc-Bey se traite ce soir; tu vois bien ces blondins dans la loge de madame de Dondix? — Tiens, le ménage Réversy est avec ? Pas si brouillés que ça, donc ? fait l'incorrigible Quiqui. — Eh bien, ce sont les neveux du directeur de la Burgraves-Banque. Ils ont les pleins pouvoirs de leur oncle ; Balance-Bey a ceux qu'il .faut pour traiter l'emprunt ; tu me suis? Ce soir, nous pouvons refaire notre forlunc. M. de ltincé esta l'affût; 3 38 M. DAPHNIS ET M 1 ' 0 CHLOE il le dira au foyer, devant le buste d'Alfred de Musset, ce qu'il faudra faire à la Bourse de demain. Je nie lancerai, c'est de l'argent sûr, et d'un ; toi, tu épouses mademoiselle O'Lys, et de deux. — "Viendra-t-elle de bonne heure, au moins ? On ne me prend pas à avaler tout On ne badine pas avec l'Amour, tu sais... — Tu es d'une légèreté révoltante : est-ce qu'on s'occupe du spectacle en pareille occurrence? Le second acte de PhiUberte commence; une jeune femme entre dans la loge. Grande, blonde, souriante ; des yeux noirs très brillants qu'elle lixe sans l'ombre de timidité sur madame X... et surQuiqui. Elle est vêtue d'une façon un peu étrange : une robe de satin blanc garnie de martre zibeline. Les cheveux repliés sur eux-mômes flottent sur la nuque, et ses bandeaux plats sont fixés au-dessus de l'oreille par deux peignes de diamants. — C'est mademoiselle Flatten, dit entre haut et bas madame X... à son fils. — Je sais, madame, que ma visite vous est annoncée : je tenais à ne pas ajourner le plaisir dë LA BAIGNOIRE A :«> vous voir i puisque le mardi vous êtes à la Comédie- française, m'y voici. — Charmée de vous recevoir : permettez-moi de vous présenter mon ûls aîné. — Quiqui ? dit l'étrangère gaiement. — Quiqui, qui met ses hommages à vos pieds. Quiqui éloigne un fauteuil du devant de la loge, puis, lorsque la visiteuse est assise, le rapproche, s'installe à côté d'elle et se met à l'examiner de cet . air de fin connaisseur qui ne déplaît pas aux femmes quand elles sont jolies. — Êtes-vous bien, mademoiselle ? fait ensuite Quiqui en lançant une œillade caressante. — Merci, à merveille. — C'est que je suis superstitieux et tout dépend de la première rencontre, ajoute Quiqui en baissant la voix : ètes-vous comme moi? — Prompte entrée en matière, pense l'invitée. — Vous connaissez Philibertc ? — Oui, je l'ai lue. Je la vois représenter avec grand plaisir. — Vous devez être un peu blasée sur les théâtres pourtant ? — Sur ceux de musique, oui ; mais pas sur les autres... — Oh 1 c'est égal, quand on vit de l'autre côté de 40 M. DAPHN-IS ET M llc CHLOE la rampe, il me semble que toute illusion doit être difficile, dit madame X... Ici, l'étrangère regarde attentivement la mère et, le fils. — Je suis sûre, reprend-elle aussitôt, que vous m'approuvez d'avoir eu l'inconvenance de m'affran- chir ce soir de tout Mentor? D'abord, moi je ne fais rien comme les autres. — Je l'ai deviné, dit Quiqui : cela seul suffirait à m'cmballer... Quoique un peu vulgaire, l'expression ne paraît pas déplaire à celle à qui on l'adresse. — Montrez-moi donc Gambetta? dit-elle. — Là, cette loge grillée... par ordre de la police. — Vous êtes gai, vous, au moins... — Pas trop ici, devant ma mère ; mais si vous éliez gentille, vous viendriez souper avec moi; c'est la seule manière de bien faire connaissance. — Souper, souper, c'est tentant, nous y réfléchirons ; mais que dira le Mentor?... Montrez-moi donc le duc d'Aumale? — Là, à gauche, en bas. — Ah ! oui, je le reconnais, je l'ai rencontré il y a deux ans. — Encore un rival alors ? LA RAIGNOINE A — C'est bien un jour d'abonnement, n'est-ce-pas, aujourd'hui ? — Et le plus fameux. — Eh bien, franchement, j'ai vu des salles plus belles. — Je comprends cela; vous devez être gâtée... Les étoiles ont toujours un public à part. — Les étoiles!...??? L'entr'acte interrompt un instant le tôte-à-tete. Entrée de quelques habitués de madame X.... parmi d'autres le vieux marquis. — Quelle est celte belle inconnue ? — C'est la Flatten. — Ah ! ah ! j'espère que vous la ferez chanter chez vous ces jours-ci? — Oui, j'arrange quelque chose avec Roméo. Âvez-vous entendu dire des nouvelles dans les corridors? — Non. Je n'aime pas Thiron ; sous l'habit habillé il manque absolument de distinction. Vous rappé- lez-vous les anciens acteurs ? — Bien vaguement. — Qui donc a pris la loge du marquis de Casa- 42 M. DAPHNIS ET M Uo OHLOÉ niera ? Les cheveux blonds de la vicomtesse Alix me manquent. — Savez-vous si Balance-Bey est monté ? — Je n'ai absolument rencontré que Popo. — Vous savez que les blondins qui sont dans la loge de madame de Dondix sont les neveux du directeur de la Burgraves-Banque ? — Ça m'est égal.; j'ai horreur do toutes ces manigances de Bourse ; ma fortune, chère madame, tient dans un porte-cartes de visites : un chiffon de papier, un titre de soixante mille livres de rente. — Aussi vous vivez comme un grigou, mon cher. Madame X..., inquiète des nouvelles, lorgne dans la salle. — Ah ! enfin 1 voici Balance-Bey. — Oui. Avec M. de Lesseps. — Ne trouvez-vous pas que Balance-Bey est un peu pâle? — Non, c'est le reflet du fez ; j'ai été une fois déguisé avec un fez. J'avais l'air malade... Quiqui et la jeune fille, voyant madame X... et ses visiteurs occupés ailleurs, reprennent leur causerie en tôte-à-tête. — Vous n'avez jamais passé d'hiver à Paris, made- moiselle ? — Non. LA BAIGNOIRE A 43 — Vous verrez comme vous vous y plairez ; c'est le plus parfait des nids d'amoureux, dit Quiqui en étendant sa jambe gaucho très près de la robe de satin blanc. — Dites-moi donc l'Age de Perdican : il est merveilleux de jeunesse. — Je ne regarde pas les hommes. Gomme c'est nature, cela, n'est-ce pas, cette Philiberto illuminée et jolie tout à coup parce qu'un homme lui propose de l'entretenir ! Entrée de M. de Rincé. — Quelle est cette belle personne ? demande-t-il tout bas. — C'est la Flatten, dit madame X... ; donnez-moi vite des nouvelles. J'allais envoyer Quiqui à votre rencontre, mais il est en plein flirtage. Ça marche-t- il, l'affaire Balance-Bey, là-haut? — Oui, je vous apporte des nouvelles. — Dites tout de suite. Nous attendons mademoiselle O'Lys pour l'entrevue. J'avais peur que l'affaire delà Burgraves-Banque ne marchât pas. Il me semblait que madame de Dondix avait des mouvements nerveux dans les mâchoires. — Pure imagination. — Mon cher, c'est que je joue une grosse partie. M. de Rincé glisse les renseignements à l'orcilfe 14 M. DAPIINIS ET M 110 CHLOB de madameX... qui les souligne par des « — Ah I — Parfait ! — Quelle fermeté ! — Quelle belle tenue ! — Cette cote de demain sera à encadrer. — Il s'agit de saisir la balle au bond. — Il en est de ça comme de nos dix-huit ans ! » Je vais faire avertir Prune, mon agent de change ; mais il n'exécutera pas tout ; je le trouve mollasson ces jours-ci ; je donnerai des ordres aussi au prince. La corbeille aurait besoin d'un sang chaud et jeune pour être à la hauteur ; le monde est dedans !... — Dans quoi ?... — Dans la corbeille ! Ah ! mon ami !... cette soirée, je l'attends depuis des années ; comprenez-vous, un coup de Bourse qui me remet à flot, un mariage magnifique pour Quiqui ? — Mais, dites-moi donc, il nie semble que Quiqui s'entraîne un peu trop en attendant mademoiselle O'Lys ? — Je ne suis pas fâchée qu'il soit un peu émeril- lonné; seulement je voudrais que maintenant la Flatten filât. Aimez-vous ça : On ne badine pas avec l'Amour, vous? — Non, c'est si faux; s'il y a au contraire quelque chose avec quoi l'on doive badiner, c'est lui ; et sont- ils mauvais, les acteurs ! Ont-ils assez bafouillé Phili- berte! Il est vrai qu'on en entend toujours assez. LA BAIGNOIRE A 45 Quiqui a passé son bras sur le dossier du fauteuil do la belle aux petits peignes de diamants, et joue avec les fleurs ficbées crânement dans la bande de zibeline du corsage : — Moi, je n'admets point qu'on tourmente une femme de ses jalousies ; je ne serai pas le premier, ni le dernier, ni peut-être le seul ; mais ce que je vous jure d'être, c'est un ami de bonne humeur, très amoureux, qui vous fera voir et aimer Paris. Ça vous va-t-il ? — Peut-être ; mais je vous poserai mes conditions. — Pardieu, je m'y attends bien. — J'ai toujours rêvé un ménage fou, moi. — Vous ne trouverez pas mieux que moi pour associé. • • ■ — J'ai été élevée si sévèrement, si comprimée ; depuis que je suis en France, je respire à pleins poumons, au moins. — Respirez comme vous dites ; je connais ça, votre corsage va bailler, je guette. Quiqui se rapproche de plus en plus. — Laissez-moi écouter la Un du spectacle, dit la jeune fille, voulant ralentir la marche de la cour un peu brutale de Quiqui. — Si je refaisais cette pièce-là, moi, reprend Quiqui, à la fin du premier acte Perdican serait l'a- 3. 46 M. DAPIINIS ET M llc CHI.OK mant de Camille ; au deuxième, Rosette serait la femme do chambre du ménage Perdican ; pas pratique, Musset. Ah ça, voilà le rideau qui va tomber et nous ne nous sommes encore rien dit de définitif; soyons sérieux : je vous adore, mais vous ? — Ai-je la figure de quelqu'un qui s'ennuie? Seulement, je vous préviens que je veux être aimée pour de bon. — C'est bien ainsi que je l'entends ; que diriez- vous d'un nid aux Champs-Elysées, d'où nous ne sortirions que pour explorer les bons coins de Paris? Nous nous lèverons tard ; le thé au lit, n'est-ce pas, suivi d'uno causette où l'on répète ce qu'on a dit la veille?... — Je veux aller dans tous les mondes, je vous en préviens. — J'y ai des amis. — Vous me mènerez au bal de l'Opéra. — Partout où il vous plaira, et jamais de corvées, jamais de propos graves ; unique affaire : s'amuser. Si vous m'en croyez, beaucoup de tête-à-tôte, c'est ce qu'il y a de meilleur; dîners aux cabarets admis ; une bonne loge où on jabote à l'aise comme ici. Nous voici h la dernière scène. Voyons, ma chère petite, est-ce pour ce soir?... — ??... LA BAIGNOIRE A n — Ah ça, vous voilà tout effarouchée. Répondez- moi franchement en camarade : oui ou non. Quiqui vous plaît-il ? Parole ! on dirait qu'il s'agit de votre premier aveu ? Je ne suis pourtant pas ridicule ; je ne vous demand.0 pas si vous n'avez jamais aimé, pardieu ! — Vous avez tort : la vérité est que je n'ai jamais aimé personne. — Ne vous moquez pas de moi ; je me sens très pris. Sapristi! oui ou non, m'aimez-vous?... Heureusement qu'on va rappeler les acteurs; cela nous donne cinq minutes de plus. Quiqui darde des yeux ardents sur la belle qui, troublée et très rouge, ma foi, murmure gravement : — Oui, vous me plaisez beaucoup, monsieur Quiqui... A ce moment, madame X... et M. de Rincé, ayant vu M. Prune sortir de la logo de Balanco-Bey, rappellent à Quiqui qu'il est indispensable d'aller donner à l'agent de change les ordres pour le lendemain. — Nous dormons tous tard, ajoute madame X... il iaut que tout soit convenu ce soir. Elle arrache donc Quiqui aux douceurs de son 48 M. DAPHNIS ET M 1 ' 0 CIILOÉ téte-à-téte et lui transmet les indications les plus dé- taillées. — Fais vile, mon enfant. M. Prune justement vient de se lever de l'orchestre. — Mais, maman... — Je le veux. Quiqui se résigne avec fureur à se lever. Au moment où il est sur le point de refermer la porte de la loge, madame X... ajoute : — Mademoiselle O'Lys va sûrement arriver au bras de M. du Bassin : si tu les rencontres, envoie- les. Cours et reviens vite. — Mademoiselle O'Lys peut rester chez elle : je suis toqué de la Flatten, et c'est arrangé, maman. — Arrange tout ce que tu veux avec la Flatten, et donne-moi la paix ; est-ce que ça t'empêche d'épouser mademoiselle O'Lys ? Et madame X... referme la porte violemment. — Vous êtes-vous un peu amusée, mademoiselle ? dit-elle en revenant s'asseoir sur le devant de la loge. — Beaucoup : votre flls est charmant. — Oui, il est gentil.Les femmes sont folles de lui et je vous dirai pourquoi : il est bon amant. J'ai tenu à ce qu'il soit bon avec ses maîtresses. Les Parisiens, en général, vous verrez ça, sont des amants déplorables ; le premier amant du monde est l'amant an- LA BAIGNOIRE A •19 glais, vous savez cela mieux que moi... Enfin, j'ai fait ce que j'ai pu ; mes fils et moi, nous vivons en camarades ; je suis toujours au courant de leurs frasques et très amicale pour mes belles-filles... de la main gauche. Ah ça, mon enfant, nous allons faire de la musique à mort chez moi. Voulez-vous venir déjeuner demain pour arranger nos plans ? Je ferai prévenir Roméo. Avez-vous l'intention de prendre un engagement ici? — Oui, madame, et sérieux. — J'en suis ravie ; d'abord vous me plaisez, et puis Quiqui est fou de vous. Nous nous amuserons bien ; je suis très gaie ; aujourd'hui, vous ne pouvez pas me juger parce que je suis préoccupée ; j'attends une étrangère qui devait, ce soir, nie faire une petite visite ici ; et puis j'engage une colossale alîaire de Bourse. Aussi je vous ai reçue tout en l'air ; mais vous me verrez quand nous ferons nos petites fêtes ensemble, vous me jugerez tout autrement. Entre nous, la seule chose sérieuse de la vie est de s'amuser... Un peu avant le dernier baisser du rideau, Quiqui rentra et les trois habitants de la baignoire descendirent. 50 M. DAl'IINIS ET M 1 " CHLOK Sous lo péristyle, ils croiseront M. du Bassin, qui offrit son bras à madame X..., laissa passer devant les deux jeunes gens, et quand il jugea que ceux-ci ne pouvaient plus les entendre : — Eh bien, dit M. du Bassin à madame X..., celaa- t-il bien marché ? Nos jeunes gens se conviennent-ils ? — Que voulez-vous dire? mademoiselle O'Lys, que vous deviez amener, n'a pas même daigné se montrer. — Mais la voilà au bras do votre flls ! — Gomment? Pas du tout, c'est l'amie de Roméo, la cantatrice Flatton. — Du tout, c'est bel et bien mademoiselle O'Lys- Cette belle étrangère est, je l'avoue, quelque peu originale ; elle m'avait demandé de ne pas l'accompagner ce soir dans votre loge pour ôter toute allure officielle et ridicule à la présentation. Madame X... n'eut que le temps de s'appuyer au mur ; elle défaillait... Qu'est-ce qui vous prend? dit M. du Bassin ; vous savez que cette héritière est bizarre d'humeur ; elle ne s'est donc pas nommée?... — Du tout ; elle aura flairé un quiproquo et ell e en a profité pour nous voir en déshabillé ; j'ai cru tout le temps, et Quiqui aussi, que c'était la Flaltenl je suis sûre que Quiqui aura été inconvenant dan s ses propos et dans ses gestes. Quelle guigne ! T.A BAIGNOIRE A 51 — Affaire manquée I mademoiselle O'Lys appartient à une famille austère ; elle doit être plus qu'effarouchée. — Oh ! scandalisée. Quel sinistre pour nous, mon ami !!!... Malgré les jurons des cochers elles ordres des gardiens de la paix, mademoiselle O'Lys, après avoir, non sans peine, congédié le trop pressant Quiqui, faisait stationner son coupé devant la sortie des abonnés pour attendre M. du Bassin qu'elle avait aperçu mettant madame X... en voilure. M. du Bassin serra la petite main qu'elle lui tendait et prenant son air le plus navré : — Que d'excuses à vous faire, mademoiselle, pour la singulière soirée que vous venez de passer ! Pourquoi ne pas m'avoir permis tout simplement de vous présenter? On vous a prise pour une autre personne... — Et je m'en suis vile aperçue, interrompit mademoiselle O'Lys, mais je n'ai eu garde de les détromper. Ces gens-là se sont montrés tels qu'ils sont, et ils sont charmants. C'est la Camille de mes rêves et Quiqui m'a enchantée. Merci, mon ami, venez chez moi demain matin, nous fixerons tout... LA LETTRE D'AMOUR Tous les couvenls se ressemblent et pourtant celui dont nous voulons parler a un charme particulier ; il a l'aspect heureux. Le costume des religieuses a un grain de coquetterie, et plus d'une, en le portant, a conservé l'attitude abandonnée qui est le privilège do quelques mondaines; la coiffure laisse échapper des mèches de cheveux exemptes d'apprêt autant que de négligence; enfin, chose rare dans un couvent, chaque recluse se chausse selon la grandeur de son pied et n'est point soumise au soulier uniforme choisi par une abbesse du temps de Char- lemagne. 54 M. DAPHNIS ET M 11 ' CHLOK Fût-ce pour son riant aspect que le général D... conduisit sa fille au couvent de Sainte-Dositée ? cela est probable. La grande porte venait de se refermer et les nouveaux venus annoncés par une clochette virent s'ouvrir devant eux le petit parloir. Le général fit asseoir sa fille et lui montra pour l'égayer les tableaux suspendus au mur; images plus ou moins exactes des supérieures et aumôniers du couvent, portraits tracés par une main plus pieuse qu'habile. La porte s'ouvrit silencieusement, et la supérieure parut. C'était une femme de soixante ans à peu prés qui, sous des dehors très simples, cachait une sagacité rare. On se salua et le général prit la parole : — L'abbé Perrot vous a dit, madame, l'obligation dans laquelle je me trouve de vous confier ma fille à. la veille d'une expédition ; je n'ai rien à ajouter aux explications qu'il a bien voulu se charger de vous donner ; cette enfant est ma consolation, l'espoir de ma vie; je sais que nulle plus que vous n'est digne de ma confiance ; Louise et moi serons toujours reconnaissants de votre dévouement. La supérieure répondit par le discours obligé ; elle n'était qu'un rouage indigne de l'œuvre à laquelle elle appartenait ; mais à l'aide des lumières LA. LETTRE D'AMOUR 55 qu'elle ne cessait de demander au ciel, elle espérait accomplir sa mission. Les arrangements premiers étant faits à l'avance, cette entrevue fut consacrée entièrement à l'examen de la maison. Mademoiselle Lucie D... devait jouir du privilège d'avoir une chambre à part. La supérieure profita du moment où Lucie admirait l'autel de Sainte-Cécile, placé à l'étage consacré à la musique pour demander au général s'il avait quelques recommandations particulières à lui adresser. — Ma fille est un ange, répondit le général. J'ai chargé l'abbé de vous faire une seule recommandation qui demande quelques éclaircissements. La supérieure mit aussitôt ses lunettes bleues, ce qui était chez elle le signe d'une attention marquée et du désir de ne point laisser pénétrer ses impressions. - Mais, dit-elle, j'aimerais mieux tenir de vous, monsieur le général, tout ce qui concerne la chère enfant. — Qu'à cela ne tienne, répliqua le général, c'est une histoire bien simple : ma fllle veut épouser un fie ses parents qui ne me convient pas pour gendre ; mais à seize ans, on oublie vite ; je veux donc qu'elle 56 M. DAPHNIS ET M 11 " CHLOK n'entende jamais parler de lui; par conséquent, j'appelle votre attention sur la décision que j'ai prise de ne lui laisser recevoir ou écrire aucune lettre qui ne passe sous vos yeux. — C'est la règle de la maison, dit la supérieure- — Je le sais, mais une surveillance active est nécessaire ; je suis absolument sûr des amis qui feront sortir Lucie, le premier dimanche de chaque mois ; le seul péril est donc dans la personne qtf 1 sera attachée à son service. — Soyez tranquille, dit la supérieure qui conserva ses lunettes. Le reste de la visite fut assez triste ; l'enfa»' enfermée pleura de grosses larmes ; puis, com» lC elle avait l'habitude de voir partir son père et de ' c voir revenir, les câlineries des sœurs aidant, elle 0 e pleura plus ; d'ailleurs on la cloîtrait avec un rêve» compagnon qui adoucit la solitude, mais la rend dangereuse. Aussitôt la récréation sonnée, la supérieure A* appeler auprès d'elle sœur Dacien l'infirmière. Sœ^r Dacien accourut, car elle croyait qu'une de ses chèr eS fillettes était malade ; c'était une femme d'une trefl' taine d'années, grande, svelte, pâle comme la cir e ' avec des yeux noirs très doux. Elle était toute tcnch e et toute maternelle. LA LETTRE D'AMOUK 57 Sœur Dacien n'abordait jamais la mére qu'en tremblant, car malgré les grands services qu'elle rendait dans son emploi, elle était souvent grondée en conseil de communauté pour les gâteries qu'elle prodiguait à ses petites malades. — Sœur Dacien, dit la supérieure, je dispose de vous pour un travail en dehors de votre emploi ; je vous attache à la personne de mademoiselle Lucie D... Quoiqu'elle se porte bien, vous serez chargée de son service. Yous me rendrez compte chaque jour, au rapport, de la vie intérieure de cette demoiselle et vous n'exécuterez ses ordres qu'après me les avoir soumis. Sœur Dacien s'inclina sans répliquer et commença immédiatement à s'occuper de la charge qui lui était échue. Elle fut facile à remplir ; douce, gaie, Lucie ne sembla point se trouver malheureuse ; elle assistait aux leçons du couvent en amateur, sans être interrogée et sans faire les devoirs ; elle chantait l'office à l'orgue, mangeait des sucreries et rêvait sous les grands arbres. Mais l'appétit bientôt lui manqua, et elle commença à ne point dormir. Sœur Dacien en rendit compte. 58 — Je crois que la chère petite a de la peine, ris- qua-l-olle un jour au rapport. — Qu'est-ce à dire ? de la peine au couvent de Sainte-Dosilée ! je voudrais bien voir ! — Je pense comme notre mère, dit l'assistante, madame des Anges ; je ne crois pas qu'on puisse se déplaire dans notre retraite. Sœur Dacien n'osa plus rien dire. La supérieure se rendit le lendemain dans la cellule de mademoiselle Lucie et la trouva très fraîche» car la venue de la religieuse avait coloré fortement le visage de la fillette. La supérieure dit à sœur Dacien qu'elle avait des imaginations. L'infirmière n'osa rien répondre. Deux semaines se passèrent ainsi. Sœur Dacien sentait le mal venir. Aussi ce fut elle qui la première s'aperçut que Lucie chancelait au Magnificat. La jeune fille tomba dangereusement malade ! Un soir, après un long accès de lièvre, sœur Dacien, à genoux devant son lit, lui montrait, pour tâcher de la distraire, un petit bouquet qu'elle avait dérobé aux vases de la chapelle. — Sœur Dacien, dit l'enfant, ce n'est pas cela qui me guérira, allez; j'ai du chagrin. Il n'y a qu'une seule chose au monde qui pourrait me faire du bien ! LA LETTRE D'AMOUR 59 — Quoi donc ? dit la bonne religieuse. — Il me faudrait des nouvelles de mon cousin ! — Mais cela est bien simple, dit tout doucement l'inlirmière en effeuillant des brins de marguerites sur l'oreiller de la malade. — Non, ce n'est pas simple, car mon père ne veut pas que nous nous écrivions. La pauvre sœur, tout ignorante qu'elle était des choses de ce monde, comprit que l'entretien était dangereux. — Dormez, mon enfant, fit-elle. La jeune fille, docile envers sa garde-malade, se retourna du côté du mur. La sœur commença son chapelet. — Sœur Dacien, dit Lucie après un moment de silence, vous ne m'aimez pas ! — Que dites-vous là, chère petite ; je donnerais ma vie pour votre bonheur, lit la sœur qui, dans le mot bonheur, entendait le cousin dont elle ne voulait pas parler. — Non, non, vous ne m'aimez pas, continua Lucie avec l'entêtement des cerveaux affaiblis par la souffrance. La sœur fit semblant de no pas entendre. Alors Lucie fondit en larmes. — Eh bien, je mourrai ! dit-elle, d'un air désespéré 60 M. DAPHNIS ET M Ilc CHLOÉ en fixant ses grands yeux bleus sur la sœur attendrie. Une partie de la nuit se passa ainsi. Lucie refusa de prendre aucun des calmants que la sœur employait ordinairement avec succès. Elle voulut se lever, se plaignit de douleurs de tête intolérables. La pauvre sœur ne savait à quel saint se vouer et éprouvait une mortelle inquiétude sur les suites d'une crise désastreuse dans l'état grave où était Lucie. Enfin l'exaltation de la jeune fille finit par tant effrayer la sœur, qu'après s'être à coup sûr offerte à Dieu pour racheter une telle faute : —- Ne pleurez plus, dit à l'enfant la sainte fille, je ferai ce que vous voudrez; mais, au nom du ciel, ne vous rendez plus malade ! Lucie prit la tête de sœur Dacien dans ses bras, l'embrassa de tout son cœur et s'endormit profondément. — Sainte Vierge, pensait l'infirmière, comment ferai-je?... Le lendemain, pour remplir sa promesse, sœur Dacien donna à Lucie presque guérie, une plume cl du papier; l'enfant écrivit une petite lettre toute naïve, toute tendre, qui demandait un mot de réponse : « Ne nous perdons pas de vue, mon cousin, disait- elle, tout s'arrangera avec le temps... » LA LETTRE D'AMOUR tii Mais quelles difficultés pour remettre la missive ; six jours se passèrent sans offrir aucune occasion de sortie : enfin le septième, la supérieure donne à sœur Dacien la commission d'acheter des simples en gros, pour la consommation de la pharmacie du couvent. Il fallait pour cette emplette se rendre dans le quartier du Gros-Caillou ; le cousin aimé, lieutenant de dragons, habitait l'avenue de la Bourdon- naye, comment résister? La petite lettre chiffonnée sous l'oreiller passa donc aux mains tremblantes de sœur Dacien ! — Que Dieu me pardonne ! murmura la pauvre religieuse en glissant la lettre d'amour dans son cabas de mérinos noir. Elle arriva sans encombre chez l'herboriste de la communauté ; elle acheta du tilleul, de la guimauve, du vulnéraire, du lichen, puis demandant son chemin, de vingt pas en vingt pas, elle se dirigea vers le logis du lieutenant aimé. Par malheur, madame des Anges, ayant eu affaire dans le quartier Saint-Sulpice pour un ornement d'église qu'elle voulait faire réparer, alla aussi chez l'herboriste pour causer avec lui d'une recette d'eau de plantin pour les yeux, elle aperçut sœur Dacien le nez en l'air, cherchant de porte en porte l'objet aimé. La curiosité lui fit suivre la pauvre sœur ; elle 4 62 M. DAPHNIS ET M 110 CHLOK n'avait peut-être pas l'intention de l'espionner, ni à coup sûr l'idée de la prendre en faute, mais cnliu elle la suivit et entra derrière elle dans l'escalier du lieutenant qui n'ouvrit sa porte qu'à moitié et pour cause. La sœur Dacien était si troublée de la commission qu'elle faisait, qu'elle ne comprit pas d'abord le danger de la présence de madame des Anges ; c'est seulement lorsqu'elle sentit une main, sèche et osseuse lui arracher la petite lettre qu'elle vit qu'elle était perdue ! Le lieutenant referma sa porte, pensant que ces deux religieuses venaient pour une quête. Madame des Anges lit monter sœur Dacien dans un fiacre qui les ramena toutes deux rue de Monceau, sans qu'aucune parole eût été échangée. Sœur Dacien reçut l'ordre d'attendre dans la salle de la communauté la venue de la supérieure. Au moment d'aller au réfectoire la porte s'ouvrit et la supérieure parut. _ — Sœur Dacien, dit-elle, vous allez quitter la maison ; une voiture vous attend en bas pour vous conduire au chemin de fer. Vous n'avez point besoin de bagages puisque nous trouvons tout ce qu'il nous faut chez nos sœurs. Vous aviez été jusqu'ici une bonne religieuse ; mais votre faute est si grave, LA LETTRE D'AMOUR 03 que je suis obligée de vous envoyer à la maison- mère ; on y disposera de votre sort... Sœur Dacien s'inclina ; ses yeux étaient secs. — Ne pourrais-je, dit-elle, embrasser mes enfants de l'infirmerie ? — Gela est impossible, répondit simplement la supérieure; faites comme j'ai dit. Elle remit à la sœur atterrée le montant du billet de chemin de fer en troisième classe. Pendant les dix-sept heures de chemin qu'il faut pour aller dans la Drôme, la sœuï Dacien repassa toute sa vie dans sa mémoire. Sa vocation, ses adieux à la chaumière paternelle, les rigueurs du noviciat, les austérités du cloître, ses peines, ses veilles. Elle arriva en paix à R..., car tout le bien qu'elle avait fait lui donnait confiance. Le retour forcé des religieuses à la maison-mère est comme l'envoi d'un soldat dans une compagnie de discipline ; sœur Dacien s'y attendait bien, mais elle n'avait point prévu les rigueurs dont elle sérail l'objet. Après conseil extraordinaire «le la communauté, assistée du supérieur général de l'œuvro, on désigna à sœur Dacien un emploi presque en dehors de la maison ; c'était quelque chose comme fille de basse- cour. 64 M. DAPHNIS ET M ilG CHLOE — Mais, dit sœur Dacien à la supérieure générale, ma vocation est de soigner les enfants malades ; je suis entrée en religion pour eux... — Il fallait ne point manquer à votre devoir, répondit la mère supérieure ; on vous aurait laissé votre emploi. Sœur Dacien courba la tôte, mais ces paroles la frappèrent à mort. Elle ne parla plus et collait son visage, aux vitres pendant des heures pour voir les enfants jouer dans le jardin ; puis elle retombait dans une mélancolie sombre. Elle ne s'alita qu'un jour et voulait mourir debout, en vrai soldat. Pourtant, sa faiblesse ne lui permettant plus de descendre à la chapelle, on l'obligea à se coucher, la veille de sa mort. La mère générale, la voyant près de sa lin, fut prise d'une pitié profonde et crut qu'elle pouvait, sans manquer à l'obéissance, lui dire quelques paroles d'adieu. « A tout péché miséricorde », pensa-t-elle. — Sœur Dacien, dit-elle, soupçonnant qu'une faute grave avait pu seule mériter un tel châtiment, n'avez-vous point sur terre quelqu'un à qui vous souhaiteriez que l'on donnât de vos nouvelles? Dieu vous pardonnera, ayez confiance. LA LETTRE D'AMOUR 65 — Ma mère, dit sœur Dacien d'une voix ferme . encore, je n'ai à me reprocher que d'avoir porté à un fiancé la lettre d'une enfant malade ! La mère générale prit les mains de sœur Dacien, les garda longtemps dans les siennes et lui ferma les yeux. Le lieutenant continue à n'ouvrir sa porte qu'à moitié et pour cause. La supérieure a toujours ses lunettes bleues ; Lucie qui n'a rien su a épousé un diplomate. 4. ODETTE Mon cher enfant, Toute la famille sera réunie à Fontaine pour la fôte de Noël ; pardonnez-moi de vous convier. Au- rez-vous le courage de quitter Paris ? Je n'ose l'espérer, quoi qu'on dise autour de moi. Recevez, en tous cas, l'assurance du plaisir que chacun aurait à vous voir. Il y a bien longtemps que vous n'ôtes venu ici; mais nous serons comme si nous vous avions quitté la veille. En dépit de leur absence, je suis toujours avec ceux que j'aime. Duchesse d'A... 68 M. DAPHNIS ET M lle CHLOÉ Gaétan tourna plusieurs fois cette lettre entre ses mains. — Ma tante a là une idée, quelle idée I Gomment, me faire aller à la campagne, fin décembre. Je sais bien qu'elle a de bons chiens et de bons chevaux ; mais ce n'est pas une raison, d'autant plus que Hamkha-bey commence à être en déveine ; et ces Turcs, quand ils sont en déveine !... Hier, je lui ai gagné tout ce que j'ai voulu. De plus, la marquise est sur le point de s'humaniser ; n'a-t-elle pas accepté de venir à la Chambre avec moi pour que je lui nomme les députés ? Je choisirai' une séance orageuse qui fasse espérer une séance de nuit : dîner obligé aux Réservoirs... on peut manquer le train... Or, si je passe quelques jours sans la voir, adieu cette partie ; puis il y a Juliette. Je ne suis pas assez sûr de Juliette pour la laisser plusieurs jours, surtout pendant que ce diable d'Armand est ici... Le beau plaisir, vraiment, d'aller à Fontaine ! Ma tante, inévitablement, me parlera de mon avenir, de la nécessité de tracer mon sillon dans la vie I Mes cousins m'ennuient; je n'aime pas la société des hommes ! Quant à mes cousines, celles qui sont mariées ne me répondent qu'après avoir consulté leurs maris du regard. Je ne trouve rien à dire à celles qui ne ODETTE 60 sont pas mariées. Je ne sais comment être avec cet objet précieux qu'on appelle : une jeune fille; j'ai toujours peur de le casser. Je sais bien qu'en allant à Fontaine, je discuterais le nouveau bail de ma ferme, et puis je ferais plaisir à ma tante qui a quatre-vingts ans. Ma mère l'aimait de toute son âme ! et elle a bien choyé mon enfance. Après tout, c'est l'affaire de trois jours, ne plus ne moins; et en revenant, je m'arrêterai chez Didier, pour voir l'attelage à quatre qu'il veut me vendre... D'un autre côté, la comtesse me dit dans sa dernière lettre dé l'attendre à Paris où elle viendra dès qu'elle sera transportable (car elle m'aime toujours !); mais puisqu'elle n'est pas transportable, je puis être tranquille ; c'est atroce, mais c'est clair. Quant à Christine, je lui dirai que je vais toucher de l'argent; elle ne s'opposera pas alors à mon départ. — Les malles furent commandées. Gaétan, comme on voit, était un franc mauvais sujet. Ses meilleurs amis n'auraient osé le nier ; peut-être disait-on sur lui plus qu'il n'y avait; mais en faisant la part de l'exagération, c'était encore beaucoup. La duchesse, sa tante, ae s'en occupait 7(1 M. DAPHNIS ET M llc GHLOÉ guère ; elle avait confiance dans la devise de la famille : Pardon à qui pardonne ! La vaillance pour les hommes, la fidélité pour les femmes suffisaient à ses exigences ; et du moment qu'on était Saint-Yonne ou Mont-Recours, tout était pour le mieux. Gaétan fut donc choyé à son arrivée comme un petit saint. Il revit avec grand plaisir le vieux château où Henri IV s'est reposé après sa victoire. Quand (îaëtan était enfant, le château lui semblait un monde, où toutes les splendeurs étaient réunies. Il eut à peu près la môme impression, et en effet le castol de Fontaine-d'Or est rempli de ces richesses qu'amassent plusieurs générations qui ont du goût et de l'argent ; luxe qui n'a rien de commun avec les collections de nos jours. Pendant la première heure de son retour au berceau de ses ancêtres, il s'abandonna sans réserve à ses souvenirs et sentit son cœur s'ouvrir à des émotions pleines de charmes. La duchesse ne fit point de sermon ; elle eut au contraire avec Gaétan une causerie de bienvenue qu'elle termina ainsi : — Mon cher enfant, je vous ai donné l'appartement de votre mère ; je suis certaine que vous pensez assez souvent à elle pour vous trouver avec plaisir dans une chambre qu'elle a habitée ; je ne ODETTE 71 vous fais pas l'injure de croire qu'il puisse en être autrement? Le mauvais sujet, fort attendri, s'inclina respectueusement. Quand il descendit dans le salon, l'assemblée était au complet : noms glorieux, façons exquises; on croyait relire une page de mémoires. Toutes les mains lui furent tendues. Il ne s'ennuya pas un instant pendant cette rentrée parmi les siens. Le dîner fut gai, les vins et la chère étaient parfaits. Les cousines lui semblèrent embellies à la lueur des candélabres qui éclaraient les fêtes de famille depuis plusieurs siècles. Une heure après, Gaétan, comme tous les jeunes gens à imagination vive, avait complètement oublié les années de Paris et était rentré de très bonne foi dans le giron de la famille. 11 lui semblait que Fon- taine-d'Or avait toujours été son asile. 11 demanda à la duchesse quelques renseignements sur les personnes qu'ilne reconnaissait point. Il voyaitde jeunes visages qui ressemblaient à des portraits d'ancêtres, la race des Saint-Yonne et celle des Mont-Recours sont très belles. La duchesse en était orgueilleuse et se plut à lui dire les noms, les âges, les espérances de chacun. — Quelle est cette jolie personne en blanc, auprès du piano ? 72 M. DAPHNIS ET M llc CHLOÉ — C'est votre cousine Odette. — La petite Odette de Saint-Yonne ? — Mais, oui. Grande, mince, avec un tout petit visage éclairé par deux longs yeux veloutés, Odette était une personne à part, ne ressemblant à aucune autre, mais charmante. Il ne fit que l'apercevoir ce soir-là, car les préparatifs de l'arbre de Noël cl ceux de la crèche donnaient fort à faire à la partie féminine de la famille. La soirée fut abrégée. Pourtant la duchesse avait tant et si bien aidé la mémoire de Gaétan, que lorsqu'il remonta chez lui, ses souvenirs se dévidèrent comme un peloton de fil; aussi le lendemain, l'histoire aidant, il était un Mont-Recours du dix- septième siècle. Dans la journée qui suivit il fut occupé, sans vouloir le paraître, de cette grande fillette à laquelle nul ne faisait attention, absorbé qu'on était par le mariage de son aînée qui avait été solennellement annoncé quelques jours auparavant. — Je n'ai point voulu vous l'écrire, dit la duchesse, car je vous connais ; si on vous avait annoncé des noces bibliques, comme nous les faisons ici, vous auriez encore ajourné votre voyage ! — Matante, voilà qui est mal; vous me prenez donc pour un ennemi des sacrements ? 7.'! - Dieu m'en garde, mon enfant. Comme il y avait de grands travaux à faire pour la fête du soir, on se partagea la besogne. — Qu'est-ce qui ira dans la forôt pour chercher l'arbre de Noël? Gaétan fut désigné. — Mais il est incapable de choisir un chêne, dit la duchesse. — Donnez-moi un guide, répliqua Gaétan. — C'est Odette qui connaît le mieux la lbrèt, répliqua-t-on de toutes parts. — Alors, nymphe Odette, je me confie à vous, dit Gaétan qui n'osait espérer qu'on le laissât partir seul avec la jeune fille. Mais nul ne songea à s'en inquiéter. La duchesse leur conseilla à l'un et à l'autre de mettre des chaussures épaisses et n'eut point l'air de songer à autre chose. Aussi, en la quittant, le mauvais sujet ne put s'empêcher de lui baiser la main en signe de reconnaissance et de lui dire : — Ma tante, je vous sais un gré infini de me confier ma cousine; non, là, vous ne saurez jamais quel plaisir vous me faites. Vous me prouvez que vous ne me jugez pas comme le dernier des hommes, un vaurien, un sacripant enfin. — Non, certes, Gaétan. Où en serions-nous, mon 5 74 M. IMPUNIS ET M u * CHLOÉ Dieu, si on ne pouvait confier sans crainte Odette de Saint-Yonne à son cousin Gaétan-de Mont-Recours ! Notre siècle a bien dégénéré, je le sais; mais pas au point que vous semblcz le croire. La jeune nymphe mit des bottes de chasse, une mante de drap brun, un chapeau marin et s'embarqua pour cette promenade sans être aucunement troublée du tôle-à-tôle. Venez par ici, venez parla; elle le dirigeait dans ce bois immense dont elle connaissait chaque arbre. — Ce n'est pas ça qu'il nous faut, disait-elle ; que pensez-vous d'un houx? — Un houx, vraiment, croyez-vous ! disait Gaëtan qui craignait de voir la promenade se terminer vite. — Je vois que vous n'y entendez rien ; venez par la, je crois que nous y trouverons notre affaire. Gaëtan essayait bien de causer, mais la chose n'était pas facile. Odette disparaissait tout h coup dans les allées, s'éloignait, courait, revenait, frottait ses petites bottes sur la mousse, secouait les gouttes d'eau de sa mante ; il était impossible de converser avec suite. — Je ne m'attendais pas certainement, Odette, à Vous trouver si grande, si... — Oh ! je grandirai encore. — Quand je dis si grande, je Veux dire si jolie... ODETTE 75 — Âh ! n'est-ce pas que je grandirai encore? — Mais, peut-être, je ne sais, vous êtes déjà... — Oui, sans aucun doute, je grandirai; Malcy, qui s'est mariée l'an dernier, au môme âge que moi, a un enfant et a beaucoup grandi, dit la belle Odette de l'air le plus simple du monde. — On n'est pas plus naturelle et plus charmante, pensa Gaétan. Que faites-vous, Odette, à Fontaine- d'Or, presque toute l'année; ne vous ennuyez-vous point? — Oh ! certes non; je monte à cheval, je chasse ; j'adore la chasse. Et puis, nous nous occupons des bonnes œuvres de ma grand'mère ; et puis encore nous faisons des devoirs, ma sœur et moi; et delà musique donc, les journées sont trop courtes. — Mais maintenant vous devriez songer à votre avenir. —■ C'est inutile ; ma grand'mère nous prévient quand il faut nous marier ; d'abord, moi, je n'épouserai qu'un homme que j'aimerai i — Et qu'est-ce qu'il faudra pour que vous l'aimiez? — Qu'il m'aime ! — Oh bien! alors... D'abord, vous avez des yeux scabieuses et avec des yeux scabieuses... — Pourquoi scabieuses ? — Vous ne connaissez pas cette fleur-là? 76 M. DAPHNIS ET M 110 CHLOE — Si ; mais j'avais regardé mes yeux el je trouvais que mes yeux et mes cheveux étaient couleur chocolat. — Chocolat? — Oui, tout bonnement. La flllette, comme on le voit, se contentait des comparaisons les plus prosaïques. — Je me rappelais un peu votre sœur Alix ; mais, vous, vous étiez vraiment trop petite, Odette ! — Il y a deux ans entre ma sœur et moi ; vous savez qu'elle est en chapelle à partir d'aujourd'hui ? — Qu'est-ce que c'est que cela? — C'est habiter auprès de ma grand'mère l'appartement réservé aux filles qui vont se marier ; elles restent là quinze jours pour que grand'mère leur explique les devoirs de leur nouvelle vie ; ça se fait toujours ; nous y allons toutes ! Au détour d'un chemin, ils rencontrèrent le fils d'un garde qui avait servi comme mobile sous les ordres de Gaétan pendant la guerre. — Ah 1 dit le jeune gars, quel bonheur, monsieur Gaétan, de vous voir ici ; est-ce pour toujours, au moins ? — Mais, mon brave, on verra... — Vous trouvez notre pauvre pays plus fier que ce jour à Saint-Seine où vous vous êtes battu comme.. • ODETTK 77 comme votre grand-père; pardine. Sans vous, monsieur, j'étais mort... _ Je n'ai pas oublié tes bons services. — Eh bien ! il faut venir ici où tout le monde vous aime ! — J'y songe... et j'irai tantôt h la ferme faire la causette avec toi. Ils se séparèrent et Odette continua, sa conversation. — C'est vrai, mon cousin, que vous devriez bien vous marier ici et habiter cette belle terre d'à côté et chasser, et protéger toutes ces bonnes gens qui vous vénèrent comme ils vénéraient vos pères et comme ils vénéreront vos fils ! Elle avait dit vos fils!... Gaétan trouva tant de choses a répondre qu'il garda le silence et crut prudent de s'enfoncer dans la rêverie ; il s'y enfonça si bien qu'en rentrant au château, Gaëtan était un Mont-Recours, haut seigneur du repaire de Fonlaine- d'Or. Il chassait au faucon, rendait la justice sous un chêne; un vrai Mont-Recours des temps féodaux. — Quel être singulier je fais, se disait-il en regagnant son appartement pour changer de costume ; parce qu'il y a une noce ici, j'ai tout de suite l'idée de me marier ; décidément, je suis stupide. 78 M. DAPHNIS ET M ,lc CHLOÉ L'arbre de Noël désigné, on s'occupa de la crèche. Les jeunes filles élevées au couvent excellent dans l'arrangement de ce touchant tableau. On choisit une grande cheminée ou une niche de poêle, on y place une Sainte Vierge, un enfant Jésus el un saint Joseph. Ce jour-là, la sainte Vierge fut particulièrement élégante, car un vœu secret de la duchesse lui consacra des dentelles admirables ; et le petit Jésus était si gentil que la bourse que saint Joseph tendait pour les pauvres de Fontaine-d'Or, fut remplie plusieurs fois. Enfin l'heure désirée des présents de l'arbre de Noël arriva, et celui-ci fut d'autant plus beau, qu'il portait tous les cadeaux de noces de la future ; le houx ployait sous le poids des bijoux ; les diamants scintillaient à travers les branches, les perles se balançaient aux graines rouges. On était vraiment ébloui en contemplant ces feuillages étoilés de pierreries. Les présents qu'on n'avait pu suspendre étaient rangés au pied de l'arbre, et jamais corbeille de mariage ne fut plus poétique. Après la future, chacun trouva un souvenir aux branches bénies. Gomme Gaëlan n'avait rien apporté, la duchesse mit pour lui autour d'un des rameaux un chapelet d'améthyste indulgencié par le pape. Gaëtan le détacha ODETTIÎ lui-môme pour le donner à la fiancée ; il se rappela alors qu'un Mont-Recours avait servi la messe à Saint-Mammès, dans les catacombes de Rome, et en ce moment Gaëtan fut un Mont-Recours des commencements du christianisme. On se rendit à la chapelle pour entendre la messe de minuit. La petite chapelle du château étant insuffisante pour contenir tous les fidèles, on arrangea le salon qui la précédait afin qu'il pût servir de nef au chœur. Des chaises, des prie-Dieu y furent disposés; les gens de la maison, les voisins, les paysans y trouvèrent place ; les hommes restèrent debout. Gaétan reconnut bien des visages amis; le vieux garde qui avait soigné son premier cheval. Il se sentit tout naturellement très recueilli ; et ma foi, quand, au moment de la communion, il vit la duchesse s'avancer vers le chœur, droite comme un cierge, accompagnée de toutes les hautes et nobles dames de Saint-Yonne, de Mont-Recours et de Fon- taine-d'Or, le mauvais sujet fit un petit bout de prière. La messe fut suivie du réveillon. Ah ! ce réveillon ne ressemblait en rien aux repas qu'il avait faits sous ce nom Point d'éclats bruyants, mais une douce sérénité. On s'asseyait à peine pour manger rapidament des viandes froides et boire 80 M. DAPIINIS ET M Uc CHLOÉ des vins paisibles ; enfin c'était un réveillon pieux. La belle Odette était particulièrement recueillie et silencieuse ; tandis qu'elle prenait debout une légère réfection, Gaétan ne la perdit point de vue et se surprit h la trouver la plus charmante créature qu'il eût jamais rencontrée... A coup sûr, c'était une agréable image que mademoiselle Odette de Saint-Yonne mangeant une aile de volaille et buvant une tasse de thé... L'imagination enflammée de Gaétan en fit à l'instant une châtelaine, sa femme ! la mère de ses enfants ! une sainte ! — Suis-je assez stupide, pensa-t-il aussitôt, voilà que je deviens amoureux de ma cousine ! C'est le comble du ridicule; je ne pourrai plus me moquer du théâtre de M. Scribe ! Et cette réflexion faite, le Mont-Recours du dix- neuvième siècle prit la décision de partir dès le lendemain. Sa tante n'en témoigna aucune surprise et le remercia beaucoup d'être venu. Au moment où il prenait congé, Odette entra dans le vestibule. En recevant ses adieux elle devint très rouge et très pâle ensuite : — Tiens, tiens, elle aurait pu m'aimer, se dil Gaétan. Il songea alors à ne point partir ; mais il ODÈTT£ 81 réfléchit que : décidément, il ne savait plus ce qu'il faisait, et s'élança dans la voiture qui l'attendait. En s'envcloppant de sa couverture de voyage, le Mont-Recours de fin 1872 pensa : — Qu'il l'avait échappé belle ! quelle folie il avait été sur le point de commettre. La campagne a d'étranges fascinations ; les souvenirs du passé enfantent des visions redoutables; il y faut prendre garde ! Heureusement que voici Paris et ses mille enchantements... Mais les retours inattendus sont fertiles en déceptions comme chacun sait. Le cocher n'était point à la gare : la dépèche qui lui donnait l'ordre d'y venir ne l'avait point trouvé à l'hôtel. Il fallut chercher au milieu d'une foule indifférente un fiacre sordide. Chez Gaëtan tout était sombre ; les gens s'étaient donné congé ; le seul qui gardât le logis y avait amené fâcheuse compagnie. Cette arrivée à Paris fut attristante, surtout en comparaison de la bienvenue de Fontaine-d'Or. , — Gomment, se dit Gaëtan, ici, où l'on devrait m'attendre, nul ne se réjouit de mon retour, et là- bas... on m'attend toujours... Gaëtan monta dans la première voiture venue 5 82 M. DAPHXIS ET M 110 CHLOE pour aller faire quelques visites. L'une de ses maîtresses était sortie, l'autre n'était point seule ; celle enfin qui le reçut l'ennuya profondément ; il la trouva laide et fardée. Il alla au club où il retrouva des vieux commérages qu'on traitait avec l'importance d'une nouveauté.... Il mena les jours suivants ce qu'on est convenu d'appeler joyeuse vie: mais il était de Lien mauvaise humeur. Les amis ne s'y trompèrent point : il avait quelque chose. Raoul le lui annonça carrément : — Tu diras tout ce que tu voudras, tu n'es pas comme à ton ordinaire. Non, certes, il n'était point comme à son ordinaire ! La nuit, il rêva d'un arbre de Noël ; seulement son cadeau à lui, au lieu d'être l'élégant porte- cigares reçu, était la belle Odette qui, attachée à l'arbre par sa ceinture, descendait majestueusement vers lui... Le lendemain, il trouva Christine bôte, la marquise bégueule, ses amis sots, Paris triste. Or, comme, ainsi que nous l'avons dit, (iaiUan était l'homme des résolutions promptes, il écrivit sur-le- champ la lettre ci-dessous : Ma chère tante, J'ai trouvé Paris oonuyeux : je n'y ai point vu ODETTE 83 d'yeux scabieuses et je viens demander la main de ma cousine Odette. Ne suis-je point le petit-fils de Charles le Téméraire? "Vous allez dire que je fais un coup de tête; mais pourquoi n'en ferait-on jamais pour les choses permises ? Mariez vite Alix, afin que sa sœur puisse entrer en chapelle et habiter auprès de vous cet appartement des fiancées où ma mère a passé de si heureux jours sous votre aile, il y a trente-deux ans. Je ne vous parle point des erreurs de ma vie, vous m'avez prouvé que vous vouliez les ignorer ou les oublier. Je ne vous parle pas non plus de ma fortune, vous l'avez autour de vos terres. Puissent mes prés de la Vcngeanno fleurir sous les pieds d'Odette et ma forêt de Fontaine-d'Or lui servir de parasol ! Je partirai demain pour chercher la réponse de cette lettre, car, vous me l'avez reproché souvent, je n'ai jamais su attendre le facteur ! Gaétan, le mauvais sujet, était fort troublé en écrivant cette missive. Parmi les mondains qui passent pour no point avoir de cœur, on trouve des attendrissements qui étonneraient fort les gens qui les jugent et les condamnent. 84 M. DAPHNIS ET M" 0 CHLOÉ Le mariage est annoncé. Au Jockey on en a ri gravement comme il convient; au petit cercle on en a ri follement; au cercle Agricole, on attend, pour se prononcer, l'arrivée à Paris de la comtesse Odette aux yeux scabieuses. LA SAINTE-CROIX ... Il avait été convenu qu'on irait à la féle, le soir. Dans la-journée, elle se passait au château ; de dix lieues à la ronde, les voisins venaient goûter à Sainte- Croix. Pour cette heure solennelle on ouvrait les eulent leurs fils, quand ils sont amoureux. 139 — Ah! mais, ma tante, ce pauvre Aubin qui nous a donné de si belles fêtes. — Voilà qui m'est fort égal; il n'a fait que son devoir. Il n'y aurait qu'une circonstance... voyons, Rosemonde, sois franche ; j'espère bien que d'abord je t'ai donné de bons principes... Vous étiez toujours, Aubin et toi, à une lieue de la chasse; de la calèche où j'étais je ne vous ai pas vus trois fois à ma portée dans le bois... Qu'est-ce que vous faisiez tous les deux à l'écart? — Ma tante, pas grand'chose... — Mais encore? Vous ne descendiez pas de cheval d'abord; ainsi... — Ma tante, on s'embrasse à cheval ; le mien marchait à côté du sien et du même pas. On dirait qu'ils n'ont fait que cola toute leur vie, ces animaux... — Fiez-vous donc à ces campagnards! fit avec colère madame de Sainte-Malines. Puis se radoucissant : — J'ai vu cela dans les romans de ma jeunesse, et les héroïnes n'en ont pas moins fait de bonnes femmes. 140 M. DAPHNIS ET M Uo CHLOÉ III Madame de Sainte-Malines ne s'était pas trompée ; le jeune banquier Georges Lelbourg était amoureux. Monsieur son père s'opposa d'abord à la cour assidue que son fils faisait à Rosemonde. Le cher homme avait rêvé tout autre chose pour lui qu'un mariage d'amour ; et il appuyait son dire sur les meilleures raisons du monde. Il était aussi pratique au moins que madame de Sainte-Malines. — Chère madame, je vous fais juge, lui disait-il» on ne peut pas vivre à Paris convenablement à moins de cinq cent mille livres de rente. Je regarderais comme un crime de mettre mon fds en ménage avec moins. Or, mademoiselle Itosemonde apporte ? — Douze mille livres de rente environ. — Bien : c'est donc quatre cent quatre-vingt-huit mille livres de rente que je suis obligé de parfaire, c'est lourd, je vous l'avoue. — Ces enfants s'adorent : qu'y faire? Vous gagnez de l'argent gros comme vous, monsieur Lelbourg. — Il le faut bien, chère madame. LSS MARÎA.GES DK ROSEMONDE — Finalement Rosemonde ayant été déclarée adorable, éblouissante à la rentrée à Paris, le banquier se laissa fléchir et la cour de Lelbourg fils officiellement acceptée. Ce n'étaient que bouquets, bonbons, logos au spectacle. Le beau-père s'y prenait comme son fils. Bientôt tout fut convenu et le mariage annoncé fixé, ce qui permettait à madame de Sainte-Malines et à sa nièce de tenir la place de maîtresse de maison aux dîners du banquier qui était veuf. Déjà Rosemonde, parée dos bijoux des fiançailles, bague de perles roses, médaillon en brillants, passait une heure en tête- à-tête dans un petit salon avec le plus épris des futurs. Madame de Sainte-Malines, au comble de la joie, prodiguait les saillies de son esprit aux allants et vonauts, dont le banquier lui savait grand gré. Les bonnes affaires financières se traitent le soir dans le monde ; le bureau est pour la broutille. Il fut surtout très satisfait de la tournure pleine d'entrain que prit un de ces dîners offert au fameux duc de Ru- therfurd, le plus charmant des originaux ; le duc venait, on se le rappelle, pour faire un emprunt sur ses immenses domaines qui forment presque un comté; et il aimait mieux avoir affaire à un banquier de 142 M. DAPIINIS ET M Uc CHLOÉ Paris pour liquider une des plus grosses fortunes d'Angleterre. A la fin de la soirée, Lelbourg père ne put cacher sa reconnaissance à ces dames. — Ma foi, c'est un affaire magnifique, et je le dois autant à mon argent qu'à votre esprit, belle dame, et à la beauté de ma future belle-fille. Le duc a été fort coulant, et, ma chère Rosemonde, votre dot est payée, ajouta-t-il en embrassant la fiancée. Mais avant la fin de la soirée, les vents avaient changé. Madame de Sainte-Malines, après un entretien avec lord Rutherfurd, qui avait sollicité l'honneur de causer en particulier avec elle, quitta brusquement l'hôtel du banquier sans prendre la peine de s'excuser. Rentrée au logis, elle conduisit Rosemonde dans sa chambre, et, tout en l'aidant à enlever ses bijoux et ses fleurs, lui tint un langage des plus inattendus : Lord Rutherfurd lui avait demandé un entretien pour lui déclarer qu'il était amoureux de Rosemonde et qu'il l'épouserait ; les engagemenls précédents ne le troublaient nullement. Il aimait Rosemonde et la disputerait à toute la terre. Il tuerait tout le monde et lui-même plutôt que de renoncer h elle. Pair d'Angleterre, vingt-deux millions de rento toutes les dettes payées, cinq châteaux princiers ; un hôtel dans I.KS MA1UA.0F.K DÉ IWSEMONnK 148 Belgravé-Squ&re au milieu d'un grand jardin, une collection de tableaux et d'objets d'art que les rois envieraient... vingt-huit lieues de chasse, trois lacs... Rosemonde se récria : — Pour cette l'ois, ma tante, les choses sont trop avancées. Gomment pensez-vous songer à rompre un mariage arrêté? Ce pauvre Georges I — Ma chère enfant, ma conscience m'oblige à te parler comme je fais et je te prie de m'écouter : Gé n'est pas pour un jour qu'on se marie, e1 t'ahn.uit comme je t'aime, je me reprocherais éternellement d'avoir agi sans prudence. Certes, le mariage Lel- bourg étâit SOrtablé ; mais tu ne peux m'en TÔuloiï de te trouver digne des plus hautes destinées. Un banquier n'est jamais qu'un banquier ; l'àrfcèttt donne le semblant de tout et rien au fond ; et si toû banquier se ruine, ce qui s'est vu, qu'est-ce qui te reste ? — Un mari, ma tante. — Voilà une chose rare... Lord Rutherfurd a tout; tu ne sais pas ce que c'est que Ces grandes existences, là-bas? Des royaumes, ma chèflè... Tu reçois chez toi, à ta table, les princes des maisons ré_ gnantes ; tu donnes des fêtes auxquelles on vient des quatre parties du monde. Une Parisienne dans ces 144 M. DAPI1NIS ET M n ° CHLOÉ brouillards-là, c'est Vénus dans les vapeurs de l'onde... Et Madame de Sainte-Malines, très satisfaite de son plaidoyer, en attendit l'eiîet. — Ma tante, je ne Vous dis pas le contraire, dit Rosemonde en jouant avec sa pantoufle rose ; mais encore une l'ois, il est trop tard, beaucoup trop tard. — Permets : le jour du mariage peut être différé. Qu'est-ce qui empêche qu'ainsi que je l'ai promis à lord Itutherfurd, nous allions passer quinze jours en Angleterre ? Tu dis à Georges que tu désires un peu de solitude avant de l'enchaîner pour jamais. Gela se l'ait ; prends le prétexte d'une retraite, d'un pèlerinage ; ou dis que tu veux qu'il ait confiance et respecte un mystère ; le mystère, vois-tu, mon enfant, fait toujours bien. Et puis, après tout, qu'est-ce qu'on leur doit, à ces marchands d'argent ? Rien du tout. Il a été amoureux ; ne faut-il pas lui dresser une statue pour cela? Amoureux I mais est-ce que tous les hommes ne le sont pas de toi? En quoi s'est-il signalé, ce jeune grippe-sol? Et comme Rosemonde ne disait mot, la tante de Sainte-Malines, de son doigt osseux, releva la tête qu'elle tenait baissée. — Ah çù ! j'espère qu'il ne s'est rien passé qui le 145 donne des inquiétudes ou des scrupules? Jour de Dieu ! un croquant! Répondras-tu? — Mais rien, ma tante, ne me tourmentez pas... Seulement... vous pensez bien qu'il m'aimait beaucoup et quand nous nous séparions, dame!... — Gomment, quand vous vous sépariez? Vous n'avez jamais été, que je sache, depuis qu'il estques. tion de mariage, éloignés l'un de l'autre. — C'est égal, il pleurait. — Ah ! il pleurait ! Eh bien, qu'est-ce que cela fait? — Ma tante, c'est qu'il pleurait dans mon corsage au moment des adieux. — Quel manque de tenue et de délicatesse ! J'aurais dû m'en douter ! des gens de rien... Puis, après un instant de réflexion : — Tu serais bien sotte de t'en troubler... Pendant le premier empire, tous les guerriers ont pleuré dans le corsage de leurs futures; et ces femmes-là, pour la plupart, en ont épousé d'autres et n'en ont point valu moins pour cela. • IV On se rappellera longtemps les fêtes que lord Ru- therl'urd donna à l'occasion de ses fiançailles avec 9 !•',<) M. DAHINIS ET M" e CHLOK mademoiselle Roseinonde de Sainte- Malines. On dansa à dix lieues à la ronde. C'est une quasi- royauté que celle de ces grands seigneurs. Ce qu'on but de bouteilles de vin, ce qu'on consomma de faisans, do truffes, de pudding, de fraises et d'ananas n'est pas à dire. Dans ce tourbillon, le dernier prétendant fut vite oublié. Les présents offerts à la future étaient d'une telle richesse, que madame de Sainte-Malines et sa nièce furent obligées de faire venir de Paris des toilettes encore plus élégantes que celles qu'elles avaient apportées. — Nous faisons une dépense énorme, écrivait madame de Sainte-Malines, ici, mais il le faut: on ne peut prévoir ce train de vie-là, il faut y être pour le croire. Tous les jours des cavalcades, des chasses, des concerts, des dîners, des bals, desfeux d'artilice. De tous côtés, nous sommes flanquées d'héritiers présomptifs des couronnes de l'Europe. Au bal d'hier, j'en ai compté deux qui s'arrachaient l'honneur de valser avec Ilosemonde. Quant aux simples princes, sans trône en expectative, il y en a par douzaines. Aussi quoique lord Rutherfurd pressât beaucoup madame de Sainte-Malines de fixer le jour de son bonheur, la bonne dame, éblouie, fascinée, vivait dans ses rôves et ne répondait point. Le prince lui LES MARIAGES DE ROSBMONDE l 7 l7 avait dit qu'elle semblait née pour conduire un royaume! Le grand-duc lui avait demandé à quelle cour elle avait vécu pour dire aussi bien à chacun les paroles qu'il fallait. Quant au plus jeune des prétendants, il se contentait de lui dire que Rose- monde était née pour porter une couronne. Aussi, sans préambule, un matin, au moment où Rosemonde était occupée à tresser serrés ses cheveux d'or pour les faire tenir sous le petit chapeau qui complétait son habit de cheval, madame de Sainte-Malines lui signifia qu'elle l'enlevait... 11 s'agissait bien de lord Rutherfurd... Est-ce que Rose- monde ne s'était pas aperçue de l'effet qu'elle avait produit sur le prince? Rosemonde avoua qu'il avait été empressé, galant môme. — Mon enfant, embrasse-moi ! C'était écrit ! oh ! tu en es dfgne. — Gomment, ma tante, est-ce que vraiment il vous a dit : moi ! sur le trône : jugez donc. Il vous l'a dit? — Il me l'a dit autant que sa position lui permet de... parler. Mettons-nous à sa place ? peut-il en dire davantage ? l'Europe est assez agitée ; prudence, patience et... trône, si tu te laisses conduire par ta tante dont lu n'as pas à te repentir d'avoir suivi les 148 M. DAPHNIS ET M Uo CHLOE conseils ? Que répond Votre Majesté ? — Je n'ose y croire, je te dis que les familles régnantes ne peuvent plus s'unir entre elles, il est avéré que les enfants qui en naissent sont infirmes. Il faut donc qu'elles portent leur vue autre part. Elles complotèrent un départ habilement déguisé sous la nécessité d'aller à une ville assez proche pour acheter quelques objets de toilette oubliés dans l'envoi de Paris. — Tu n'as presque rien à dire; tout marchera bien. Quand on nous saura libres, on accourra à nous. Nous resterons quelques semaines à voyager, puis nous irons en Hollande, peut-être. C'est une fuite, que veux-tu? Ce diable d'Anglais n'entendrait aucune raison. C'est un homme tout d'une pièce. Pas moyen de le prendre. On fait comme on peut. Faut-il pour ses beaux yeux que je te prive d'entrer dans l'histoire. La Reine Rose- monde! l'Impératrice Rosemonde! ton nom, ta beauté sont faits pour cela. — Ma tante, lord Rutherfurd sera furieux. — Voilà une chose qui m'est bien indifférente. D'abord je te dirai qu'à la longue cette vie-là t'aurait assommée. Mais tu as l'air pétrifié? Est-ce que, par hasard, ce vieux-là avec ses cheveux jaunes, ses grandes dents?... Rosemonde, rassurez-moi, vous me faites peur! LES MARIAGES DE R0SEM0NDE 140 — Eh ! ma tante, vous deviez bien penser que lorsque je lui servais le thé dans le petit salon et qu'on nous laissait seuls et qu'il était gris... — Gris, il l'est toujours. Après? — Ma foi, ma tante, le jour où le mariage a été annoncé aux paysans... — Eh bien? — Il m'a saisie par la taille dans un transport, ma tante, dont vous ne vous faites pas une idée. — Si, je m'en fais une idée : achevez ? — Alors, il a pris ma main !... — Et l'a mise sur son cœur, continua madame de Sainte-Malines d'une voix péremptoire qui ne permettait ni réplique, ni contradiction. V Mesdames de Sainte-Malines firent encore une forte brèche à leur fortune pour s'installer quelques jours à la portée des princes qu'elles convoitaient. — Il faut un temps moral entre notre rupture et une demande sérieuse ; patientons, disait la tante. Elle n'était pas fâchée de faire reposer un peu Ro- 150 semonde pour la préparer à des présentations triomphantes. Ces promenades à l'air glacial, et ensuite le séjour dans des appartements chauffés à outrance, ont pour effet de gâter la peau du visage. — Repose-toi. Des princes, point de nouvelles. Pourtant elle avait su donner son itinéraire, tout prévoir, tout ménager. Allons, l'affaire se traitera par écrit probablement. EL puis, il y a peut-être des difficultés à vaincre. Toujours pratique, madame de Sainte-Malines lit lire à sa nièce des traités sur l'étiquette. — Souviens-toi, mon enfant, que, dans ta position, tout a de l'importance. Gomment les grands s'attirent-ils les cœurs? Par des riens; mais enfin, ces riens-là, il faut encore savoir les placer à point. Rosemonde commençait à regretter cette vie de fiancée qu'elle avait menée depuis plusieurs mois. Des empereurs, des rois, des princes, point de nouvelles. Un peu déconcertées, ces dames revinrent à Paris. Leurs ruptures successives y rendirent cette fois leur position un peu difficile. Elles voyaient moins de monde et sortaient peu. Aussi les assiduités d'un certain général Espérial LES MARI AGI'S DE HOSEMONDE 151 de Nougarey qui, en d'autres temps, eussent fort ennuyé Rosemonde, lui semblèrent-elles acceptables. — C'est un excellent homme, très vert encore. Il commandera un corps d'armée un jour ou l'autre; sa femme aura cent mille hommes à ses pieds... — En comptant la musique, ma tante, dit Rose- monde. — Tu plaisantes. Eh bien, une fille raisonnable s'arrangerait pour l'épouser ; d'ailleurs il est riche. J'ai connu son père ; sa mère était] une Montfleury. Le général Espérial de Nougarey comblait ces dames de petits soins. Rosemonde n'entendait plus parler de ses anciens prétendants. Le congé du général s'avançait. — A ta place, j'y songerais ; cet homme-là a un magnifique avenir devant lui; il faudra un sabre pour sauver la France ! Qui sait? il est entreprenant, respecté de tous... — Mais il ne m'a pas demandée, que je sache. — Il n'ose ; on sait que tu as refusé les meilleurs partis ; je n'aurais qu'à dire un mot. — Y pensez-vous, ma tante ? — Pas à lui, grande niaise ! au capitaine Tambou" rin, son aide de camp. Le capitaine fut très flatté d'être pris pour confident, et le lendemain il rapporta Une réponse : il 152 M. DAPHNIS ET ivl 11 '' CHLOË avait pressenti le général sur les impressions flatteuses de Rosemonde. Le général s'en était montré touché ; mais pour rien au monde ne laisserait sa cervelle loger un projet aussi insensé: lui ! goutteux, couvert de blessures, s'offrir pour conduire au banquet de la vie (c'étaient ses propres expressions) la jeunesse, la l'orce, la grâce ? Franchement, il aimerait mieux se passer son épéc au travers du corps. VI — Ne pensons plus à cette vieille baderne, dit madame de Sainte-Malines ; du reste, j'avais déjà une autre idée. M. Teignard, mon agent de change, me demande souvent si tu es toujours aussi jolie. Je sais par les dames du Hautval qu'il cherche à se marier ; c'était donc une ouverture qu'il me faisait... La charge de M. Teignard est une des meilleures de la corbeille : il l'a payée onze cent mille six cents francs; il a cinq cent mille francs de fonds de roulement ; tout cela est à lui ; de plus, une maison à Paris, presque hôtel; il n'a qu'un locataire dans le fond de la cour ; et puis une charmante habitation à Sceaux. Tu auras une loge à l'Opéra. LES MARIAGES DE ROSEMONDE 153 Mais au moment de ces beaux projets, madame de Sainte-Malines apprit le mariage de son agent de change. Il cherchait depuis longtemps, en effet, et avait enfin trouvé une fille de commerçant aussi riche que lui, ainsi qu'il voulait, n'ayant jamais songé à faire un mariage d'amour. VII Rosemonde s'ennuyait tant qu'elle devenait moins jolie. Madame de Sainte-Malines s'en préoccupa et se mit franchement à demander des maris aux échos d'alentour. — Que ne le disiez-vous? On vous présentera, ma chère, disaient les amies. Vous aviez de telles prétentions qu'on ne songeait pas à Rosemonde, malgré tous ses agréments et ses qualités. VIII Les partis défilèrent. Parmi eux un publiciste sans le sol, mais gagnant beaucoup au jour le jour, et si 9. 154 gai, si entrain, si bon garçon que, ma foi, Rose- monde n'eut point peur de cet avenir précaire. — Nous mangerons non pas quand nous aurons faim, mais quand il y aura quelque chose au garde-manger, disait-il. Il y avait bien loin de cela aux bombances de lord Rutherf'urd. — Ils sont rieurs comme des pierrots, disait madame de Sainte-Malines; je me laisse aller à rire aussi. Mais un jour le pierrot fut dépôché au loin par son journal pour suivre une guerre et la raconter. Fut-ce l'absence ou le spectacle des tristesses de la vie ? mais le prétendu ne revint pas. IX Qui est-ce qui lui succéda? Gimond le peintre Celui-là lit le portrait de Rosemonde, en Rosemondc de Sainte-Malines d'abord; puis en moissonneuse, pu is en bacchante. Madame de Sainte-Malines trouva au bout de quelques mois, qu'il peignait trop e n'épousait pas assez ; et comme les derniers billet de mille francs étaient dépensés, elle signifia à Rose monde qu'elle allait s'adresser à une des nombreuse LES MARIAGES DE ROSEMONDE i:,:> agences matrimoniales pour conclure enfin une union qu'il ne fallait pas différer. — Je me fais assez de reproches pour que tu m'épargnes les tiens. Que veux-tu, ma pauvre enfant ! nous sommes arrivées à notre dernier sol, les affaires d'Europe s'embrouillent. Aucun prince ne peut songer à se marier en ce moment. Et, in petto, madame de Sainte-Malines ajoutait : De plus, Rosemonde n'est plus aussi jolie ; à force de sourire, de poser les moissonneuses, les bacchantes, elle a maintenant quelque chose d'apprêté, de théâtral. Enfin, ce n'est plus cela. X Rosemonde était tellement accoutumée à l'incertain, à l'inconnu, à l'aventure en un mot, que cette dernière chance à courir ne l'effraya pas autrement. N'assurait-on pas d'ailleurs que, dans ces sortes d'agences, se trouvent quelquefois de magnifiques partis : princes, nababs? Il s'en trouve certainement, mais, pour le moment, le directeur n'avait à offrir qu'un jeune docteur très beau et plein d'avenir. Son 156 M. DÀPfINIS ET M 11 " CHLOÉ nom n'éveilla ni écho ni souvenirs autour de mesdames de Sainte-Malines. C'est qu'il n'était pas encore connu, voilà tout. Mais il le serait promptement et la fortune suivrait, car ce n'était point un médecin ordinaire. C'était un novateur. Comme il ne montra aucune exigence pour la dot de Rosemonde et les comptes de madame de Sainte- Malines, et comme il était vraiment fort beau garçon, le mariage s'est fait promptement. Le jeune docteur a loué un grand appartement aussitôt et l'a aménagé à sa convenance et selon les exigences de sa profession. Rosemonde a été surprise d'y voir se dresser un jour des cordages, des barres, des échelles, et suspendre des trapèzes ; mais ce n'était rien encore. Un beau matin, elle a trouvé son mari en costume d'Hercule initiant deux dames à la science du trapèze. Ce docteur est professeur de gymnase, et, ô horreur ! ô honte! ô désespoir ! on raconte que, lorsque son aide lui manque pour une démonstration ou un exercice difficile, le docteur oblige Rosemonde, la fiancée des rois, à revêtir le costume traditionnel cl à s'élancer dans l'espace. LA CRUCHE CASSÉE I Toute la Bretagne sait que le vieux M. de Kervany n'est pas commode. Les voisins le détestent et il vit tout seul, goutteux, violent et sauvage, dans son antre de Kervany. Aussi, plaignit-on sincèrement sa petite-nièce, Bonne de Kervany, quand elle lui fut confiée. , Une cousin e chez laquelle elle demeurait et qui l'avait recueillie, l'envoyait à son grand-oncle, prévenu au préalable par une lettre pleine de doléances, de mystères et de malédictions. On suppliait le vieux Kervany de donner asile à Bonne. Peut-être la re- 158 M. DAPHNIS ET M 110 CHLOÉ prendrait-on plus tard; mais pour le moment la colère, la honte, la terreur obligeaient à la tenir éloignée. Si on en avait la force, une autre lettre en dirait davantage. On allait au plus pressé. Il était important de mettre un terme au scandale et de laisser oublier cette tille écervelée. En la voyant si folle, si bizarre, il comprendrait tout ce qu'on avait souffert, car il connaissait les principes des femmes de la famille. La vieille cousine était affolée. Évidemment un grand danger menaçait toute la race des Kervany. M. de Kervany avait perdu de vue sa nièce depuis quinze ans à peu près ; elle en avait près de vingt maintenant; c'était donc une connaissance à faire. Mais que diable deviendrait cet enfant dans un pays désert? Il ne voyait personne, tant la souffrance et les années l'avaient aigri. Avait-on la prétention de lui imposer une disposition particulière? Il ne ferait pour Bonne rien de plus que pour les autres héritiers. Et pour ne point s'attendrir, il résolut de n'en pas demander davantage. Pourquoi s'occuperait-il de lionne plus que de ses cousins, Gaior, Kervany, Tergoff et Cclénis ? On le priait de l'héberger, il le ferait, mais ne serait point si sot de demander le pourquoi des choses; et la vieille cousine en serait pour ses frais de soupirs et de réticences. LA CRUCHE CASSÉE 159 Dès l'arrivée de Bonne, il la prévint de la triste vie qui l'attendait. Il ne voyait personne et ne changerait rien à ses habitudes, d'ailleurs il était vieux, impotent, furieux contre le genre humain. Il n'aurait d'autres distractions à offrir à Bonne que d'aller à la grand'messe du village, et quelquefois en visite chez sa vieille amie, madame de Baylus, qui habitait à moitié chemin et ne venait point au château parce qu'elle était paralytique. Bonne, les yeux pleins de larmes, dit que cette vie serait encore beaucoup trop heureuse pour elle et remercia son vieux parent de ne point la jeter à la porte. Elle venait deux fois par jour prendre des nouvelles de M. de Kervany; elle avait quelquefois les yeux rouges, mais les chagrins de vingt ans ne rendent ni laide, ni hargneuse, et en voyant paraître à l'extrémité du vieux salon cette belle grande fille douce et résignée, le vieil endurci fut quelquefois tenté de laquestionner... Mais l'égoïsme l'emporta. Il réfléchit qu'il faudrait chercher à la consoler, consentir peut-être à quelque sot mariage, la doter, plaider sa cause auprès des autres membres de la famille. Pourquoi se donner tout ce tracas ! Elle était embarrassée avec lui et semblait toujours 160 attenlrc un interrogatoire ; il suffisait qu'il dît : Regardez-moi, Bonne, j'ai à vous parler, pour que Bonne pâlît jusqu'aux lèvres qui devenaient blanches comme les pétales d'une rose noisette. — Cette fille doit être bien coupable, pensait-il, pour être aussi troublée et jouer une comédie de tous les instants avec moi. Notre cousine mêla peint comme une révoltée, et ici elle joue la timide. En voilà une que je ne souhaite point pour épouse à un des nôtres. C'est un vrai présent à faire à quelqu'un à qui l'on ne veut point de bien. Voyant que le sermon et les malédictions étaient toujours ajournés, Bonne prit confiance et s'enhardit jusqu'à sourire. Dans ces momènts-là, le vieux Kervany se reprochait sincèrement de lui faire la vie si triste, et s'en- quérait de ce qu'elle avait vu chez la vieille madame de Baylus. Alors Bonne parlait des uns et des autres; du curé qui avait joué à la bataille; de mademoiselle de Ser- mize qui s'était fâchée parce qu'on avait dit que son chien avait les yeux malades; de Jean de Gâlor qui avait apporté une perdrix de sa chasse à madame de Baylus. — Jean de Gâlor, dites-vous, mon enfant. Est-ce qu'il est souvent chez madame de Baylus? LA CRUCHE CASSÉE 161 — Oui, mon oncle, dit Bonne en baissant les yeux et en rougissant légèrement. Depuis ce court dialogue, M. de Kervany avait envoyé Bonne régulièrement chez madame de Baylus. Il détestait la famille de Gàlor depuis certain procès plaidé pour un fossé dans lequel l'amitié des Kervany et des Gàlor était restée. Ne serait-ce point un coup de maître de se défaire d'une parente mise à l'index en faveur d'un voisin détesté?... II Un soir, au moment où Bonne entrait dans le salon, elle fut frappée de l'extraordinaire contentement qui régnait sur la physionomie du maître du lieu. A l'aide de sa béquille, il tira auprès de lui une chaise et invita Bonne à s'y asseoir. Ordinairement elle restait debout, car^il ne faisait rien pour prolonger ses visites. — Nous avons à causer, Bonne, et d'un sujet qui plaît aux filles. Il s'agit de mariage. Bonne devint toute rouge et baissa la tête. — Eh bien, on dirait, h vous voir, que je vous Parle de vous traîner au supplice? 182 M. DAPKNIS ET M ,ln CHLOE Bonne, confuse, balbutia une phrase où le nom delà vieille parente était mêlé. Il savait bien que... on avait dû lui dire... Sa cousine s'était chargée de le mettre au courant... puis, Bonne pleura. Alors Kervany, que toute contradiction irritait, se répandit en invectives contre la cousine : — Que venait l'aire cette vieille folle en cette affaire? Avait-il à entendre quoi que ce soit d'elle? c'était une dérision; lui, Kervany, aurait h prendre les ordres de cette stupide illuminée, pour traiter d'un projet qui lui convenait! Était-il en enfance, en tutelle? Bonne se trouvait-elle mal placée et malheureuse chez lui? Bonne protesta et assura qu'elle était aussi heureuse qu'elle pouvait l'être désormais. — Trêve de balivernes et écoutez-moi. Mon beau neveu, Jean do Gâlor, est venu me voir; il est amoureux et veut vous épouser. Vous vous en doutiez, je parie, car il vous faisait les yeux doux chez madame de Baylus? Enfin, quoique son grand-père fût un mauvais voisin, nous n'avons pas à hésiter. C'est moi qui vous le dis et un autre avis est inutile. Rappelez- vous que quand Kervany, le vieux Kervany, 8 décidé quelque chose, les autres n'onl rien h y voir. Il appuya d'une manière significative sur ces der- LA CRU8HE OASSBB 163 nières paroles, qui semblaient clore toute discussion. Bonne essaya bien encore d'exprimer son étonne- ment, ses craintes; mais son vieux parent ne la laissa point faire : — Jean aura plus tard le château de Galor et les deux fermes, la forêt pour la moitié. Vous l'avez vu, c'est un beau garçon. Il m'a fait l'effet d'être très bôte et a pour cela de qui tenir; mais vous êtes fille d'esprit et vous en aurez pour deux... J'en suis sûr, ajouta Kervany d'un air fin. Allez dîner, châtelaine de Galor, et buvez un verre de vin vieux à la santé de votre vieil oncle qui, vous le voyez, est encore bon à quelque chose. Le mariage fut annoncé à toute la famille. Les Kervany, les Tergoff, les Gélénis écrivirent les choses les plus Huileuses. L'alliance des Bâtor leur plaisait fort; et puis ils n'étaient point fâchés de savoir casée cette petite parente tombée, on ne s'expliquait pas pourquoi, dans le repaire du vieux goutteux. La cousine qui avait recueilli Bonne et s'était si brusquement séparée d'elle écrivit des litanies de bénédictions. Elle n'en revenait pas; quelle chance inespérée! rien donc n'était impossible à Kervany? Elle viendrait pour le mariage si sa santé, si fortement 164 M. DAPIINIS ET M 110 CHLOE ébranlée par l'affreuse secousse que l'événement lui avait causée, lui permettait de se mettre en route. Si ce voyage lui était impossible, elle enverrait à sa petite-cousine les papiers qui étaient nécessaires et les cadeaux qu'elle lui avait toujours destinés, malgré ce qui s'était passé. En d'autres circonstances, elle eût fait môme un sacrifice d'argent, mais il devait comprendre, puisque Bonne avait été pour lui affectueuse et franche, le changement survenu dans ses intentions. M. de Kervany s'était mis en colère en achevant cette lettre. Où cette vieille folle prenait-elle qu'on lui demandât quelque chose? On n'avait pas besoin d'elle et on le lui prouverai! bien. Le jeune de Gâlor faisait sa cour; le mariage était fixé. — Ma cousine viendra t-elle? Ma cousine vous a-t- clle écrit? disait Bonne avec inquiétude. — Oui, oui. Mais je n'y tiens guère, répondit Kervany qui parlait d'autre chose. Bonne était flattée d'avoir été choisie par le mcil- leur parti du pays et avait l'air de trouver son fiancé à Sun gré ; pourtant sa physionomie trahissait de vives préoccupations. 165 Quelques jours avant le mariage devant le maire, qui devait se faire dans le salon de M. de Kervany, il la trouva si assombrie, qu'il lui demanda si, enfin, elle avait,quelque répugnance à épouser Gâlor ? — Aucune, mon oncle, c'est un parti inespéré pour moi; je vous bénis, vous et l'hospitalité que vous m'avez donnée; mais -vous devez bien comprendre ce qui se passe en moi... Vous pensez bien que J'ai quelque chose à vous dire. Je veux que vous sachiez tout, tout! Vous m'entendez! J'y tiens. Kervany n'avait pas besoin de l'entendre. Il pensait bien ne savoir que trop à quoi s'en tenir sur cette ingénue ! Et pourtant Bonne n'avait point l'air déluré, tant s'en faut : grande et mince, blonde et blanche, douce, nonchalante, rêveuse, il l'aurait plutôt trouvée trop endormie. C'était cette nature calme qui avait surtout charmé Jean de Gâlor, qui était accoutumé aux filles actives, fortes et entêtées de ses genêts et de ses rochers. Pourtant, le temps marchait et les événements suivaient leur cours. Les vieux parents de Gâlor, la démarche officielle faite verbalement, avaient envoyé les cadeaux : M. de Kervany avait reçu le tout avec une satisfaction hautaine. H suffisait donc d'avoir sous son toit une belle fille ici; M. DAPHMS ET M lle CIILOK pour que les griefs fussent oubliés. Le château, triste comme un tombeau, prit, pour quelques jours, un aspect riant; les amours voltigeaient dans toutes les pièces sous forme de colliers, de cachemires, de Heurs et de dentelles. Bonne, un peu accablée, avait pourtant des élans de tendresse et de reconnaissance. Dans l'une des missives traitant d'affaires d'intérêt de la vieille cousine, elle annonçait son arrivée pour la veille du mariage à l'église. On l'attendait donc : mais, au lieu d'elle, survint une lettre d'excuses. Décidément, son état de santé, un instant meilleur, la privait d'assister à la cérémonie. Elle le regrettait, mais elle chargeait M. de Kervany de communiquer à lionne la fin de la lettre, qui apporterait à son cœur le pardon dont il devait avoir si grand besoin. « Dites-lui que j'ai tout oublié. Peut-être la vie austère et triste à laquelle je l'avais vouée l'a-t-elU' poussée à une faute dont je dois m'accuser autant qu'elle. Mais, maintenant que vous connaissez, sans aucun doute, le héros de son choix, car je me fie à vous pour l'avoir complètement confessée, vous comprendrez que je ne pouvais laisser une Kervany épouser un chanteur qui n'avait ni sou ni mailles. Dans ma pensée, le couvent était son seul refuge; vous avez sauvé la famille, un honnête LA CRUCI1K CASSKK 167 homme la prend, je veux croire qu'elle sera une honnête femme. Je lui pardonne et la hénis. » Notre religion l'ordonne, mais songez à ce que j'ai dû éprouver quand un enfant élevée sous mon toit, et promise à mon excellent ami le baron de Sar- ville, a résisté à ma volonté et préféré une espèce qui l'avait compromise de façon à nous couvrir de honte ; nous, mon cousin, nous, Kervany de la branche aînéeI... » Le maire arrivait justement pendant la fin de cette lecture, il venait prendre l'heure de M. de Kervany pour le mariage du lendemain. On apporterait les registres de la mairie un peu auparavant. Les dàXifr accepteraient le moment qui plairait à M. de Kervany. — Il suffit d'un amoureux pour tout amadouer, dit le maire, et je vous préviens que le village est déjà en fête. — Mais je ne veux pas de noces, dit sèchement le vieux châtelain : demain le mariage civil; après- demain, le mariage à l'église, et j'espère qu'on me laissera tranquille. Bonne, après la messe, entrera chez ses beaux-parents et je prétends, de ce moment, vivre en paix et comme à mon ordinaire. Les arrangements pris, M. de Kervany s'enferma et défendit que personne vînt le troubler. 168 M. DAPHNIS ET M llc CHLOE Deux heures après, il sonna, demanda un bouillon, fuma sa pipe comme un homme qui a réussi à jouer un bon tour. D'ailleurs, la nièce et l'oncle avaient besoin de repos pour se préparer aux émotions des jours suivants. Ce soir-là, Bonne, très-agitée, se promenait dans sa chambre, prêtant l'oreille au moindre bruit et croyant à chaque instant que son grand-oncle allait la faire comparaître devant lui. Toute frissonnante, elle écoutait, épiait, et ne se coucha que fort tard, croyant que M. de Kervany ne pourrait faire autrement que de l'entretenir. Elle finit pourtant par s'endormir. 111 La cérémonie du mariage civil fut moins froide qu'on ne l'aurait supposé. Le vieux grand-père Gâlor, qui n'avait point revu Kervany depuis leur procès, le trouva encore vert. Kervany tourna des compliments très fleuris à mesdames de Gélénis et de Tergoff, qui avaient daigné se déranger pour le mariage de Bonne... Il assura à madame de Gâlor que Bonne serait pour elle une fille pleine de soins et de respect. LA CRUCHK CASSÉE 109 On passa à l'examen des cadeaux; le dîner fut presque gai. Le mariage religieux eut lieu le lendemain. Le surlendemain visite des mariés. Tandis que Bonne était montée dans sa chambre pour prendre quelques objets à son usage journalier, Jean se jeta dans les bras de son grand-oncle. — Bonne était la créature la plus adorable qu'on pût rêver : un ange, la vierge la plus pure. Ah ! mon oncle, si vous saviez quel trésor vous m'avez donné, vous comprendriez mes transports et ma reconnaissance ! Vous avez fait le bonheur de ma vie... M. de Kervany n'en revenait pas, et eut grand- peine à dissimuler son dépit. Il s'en dédommagea quand la vieille cousine vint voir les époux à Gâlor et son vieux cousin à Kervany. — Ah ça! qu'aviez-vous rôvé? — Gomment, rêvé! j'en ai passé de belles ! Figurez- vous que cette petite masque s'était coiffée de son maître à chanter et qu'un soir, au lieu de faire bon accueil au futur que je lui avais choisi, je l'ai surprise au piano... — Quoi ! au piano ? — Laissant sa main plus que la mesure ne l'exigeait sur celle de ce ténor... 10 170 M. DAPHNIS ET M 110 CHLOK — Coinraent, c'estlàtoutl Moi qui croyaisI... Vous ôles une folle à lier! Jamais M. de Kervany ne pardonnera à sa vieille parente d'avoir envoyé un ange de femme à son neveu Gâlor. TANTE ALICE - Monsieur, il est à louer sans l'être, me répondit l'homme auquel je m'adressais. Il s'agissait d'un pavillon devant lequel je m'étais arrêté après des recherches déjà longues, pour trouver gîte dans une ville d'eaux. Le domestique qui me répondait était un de ces serviteurs de province qui servent à la fois de jardinier, de cocher et de maître d'hôtel. La demeure dont nous parlions pestera dans mon souvenir comme une maison rêvée aux heures heureuses où notre esprit entrevoit les choses promises. C'est un pavillon carré, hati au dix-septième siècle de pierres de taille et de ce granit rouge foncé que le temps rend presque noir. Le toit élevé donne quel- 172 M. DAPHNIS ET M 1 ' 0 CHLOE que chose rte majestueux à cette maison de proportions restreintes. Les fenêtres hautes vitrées de petits carreaux sont entourées d'une verdure mélangée qui se poursuit et s'enlace sans qu'on puisse la suivre et se rendre compte de ses transformations; des jasmins et des rosiers grimpent aux murs, s'y étendent à l'aise, et se laissent dépasser par les tiges plus hardies des chèvrefeuilles et des clématites. Le jardin est un fouillis merveilleux; des fleurs étoilent de nuances éclatantes de sombres dessous de verdure. Je ne crois pas que, depuis le dix-sep. tième siècle, on ait rien changé dans ce coin de terre. Il appartenait à une vieille famille du pays qui le louait pendant la saison des bains et s'exilait dans une sorte de métairie voisine. Il était loué présentement par une femme qui l'habitait seule avec un enfant de sept a huit ans. Celte personne avait chargé le jardinier rte sous-loucr une partie de la maison avec jouissance du jardin, en mettant toutefois à cette location certaines conditions. Elle ne voulait louer qu'à une famille ou tout au moins à un ménage. Je ne pus m'empecher rte rire. — Monsieur, cela se comprend, fit le jardinier. Cette dame est seule pour le moment; c'est ma TANTE ALICE 173 femme qui la sert; les portes ferment mal. Elle ne peut pas être côte à côte avec n'importe qui. — N'importe qui?mais il me semble... Je déteste tellement la vie de l'hôtel où le voisin vous force à assister à tous les détails de son existence, qu'une idée toute simple, en pareille circonstance, se présenta à mon esprit. Pourquoi avouer la vérité? Qu'est-ce qui m'obligeait à déclarer que j'étais garçon? Y aurait-il grand mal à parler d'une famille imaginaire? Ne pouvais-je être envoyé d'avance pour faire les logements pour des vieux parents auxquels les eaux, comme à moi, étaient ordonnées? Puis, tout en réfléchissant, je pensai que l'invention d'un oncle ne rassurerait qu'à moitié la principale locataire. Le mieux était de dire que j'étais marié, et que ma femme viendrait me rejoindre. C'était une innocente tromperie qui arrangeait tout. Après avoir vaincu quelques derniers scrupules, je dis au jardinier, qui s'était mis à arracher des pieds d'œillets qui avaient reçu un coup de soleil et s'absorbait dans son travail comme pour me laisser le temps d'arranger ma petite histoire : — Mon ami, on ne trouvera pas mieux que moi! expliquez que je suis l'homme le plus tranquille et le plus discret qui soit. On ne nous entendra pas; je 10. 174 dis nous, parce que ma femme doit venir me rejoindre dans quelques joui s. J'ai voulu lui épargner les soucis de chercher un logement. Dites-moi vite de quoi se compose celui-ci et le prix qu'on demande ? — Quand votre dame arrivera-t-elle? — Mais dès que je la préviendrai qu'elle trouvera un gîte prêt. Ce mensonge ne me coûta rien. Mon messager se dirigea vers le pavillon, revint m'adresser encore quelques questions, puis m'invita à visiter les pièces disponibles. J'acceptai avec empressement les conditions qui me furent faites et, bref, une heure après j'étais installé et je défaisais mes malles. L'appartement qui m'était assigné était un rez-de- chn ussée et avait une sortie particulière. Il n'y avait de commun entre la principale locataire et moi que le jardin cl la cuisine. Je comptais bien profiler du jardin; quant a la cuisine, j'avais l'intention d'aller prendre mes repas à l'hôtel. Tout en rangeant la chambre que j'avais choisie, je jetais fréquemment les yeux dans le jardin, espérant voir la personne donlje partageais le toit et sur la- TANT 10 ALICE 175 quelle je n'avais fait aucune question, la condition qu'elle s'imposait de ne louer qu'à des familles me faisait supposer qu'elle était jeune. Je me réjouissais donc de son apparition; mais le jardin fut désert pendant plus d'une heure, au bout de laquelle un bambin s'arrêta devant une fenôtre du premier et entama du jardin une conversation suivie avec une personne qu'on ne voyait point. — Tante Alice!... La suite s'échangea en italien et les interlocuteurs parlaient si vite que ce que j'ai appris de cette langue à l'Opéra italien fut tout à fait insuffisant pour les comprendre. Il ne s'agissait ni de patria ni de félicita, ni d'amor, ni d'orror. L'enfant demandait quelque chose qu'on lui refusait, mais si doucement que la voix le consolait d'avance. Selon toute probabilité, tante Alice allait paraître ; je n'avais plus envie de sortir pour dîner. Aussi, quand le jardinier vint pour se mettre à mes ordres, je lui demandai s'il y avait moyen d'improviser un dîner quelconque au logis. — Impossible, monsieur ; à cette heure-ci, on ne trouverait rien. Si vous voulez manger chez vous, il faudra dire à ma femme ce qui vous faut et puis vous aider vous-même. 176 M. DAPHNIS ET M Uo CHLOÉ — Gomment cela? — Oui, guetter les marchands ; il n'en manque pas de cinq heures du matin à huit. Il y a moyen de bien vivre pour celui qui s'en donne la peine. Vous avez d'abord le marchand d'écrevisses ; après c'est la crème double, puis les truites ; la marchande d'anguilles a quelquefois du poulet gras, mais, par exemple, si vous voulez du filet, il faut le commander à celle qui vend le beurre fin. — Mais alors je passerai toute la journée à m'oc- cuper de mes repas. — Non, c'est la matinée seulement; tout le monde le fait ; vous verrez votre voisine acheter. Puisque tante Alice achetait ses provisions elle- même, je pouvais en faire autant. Pour ce jour-là, il ^allait se résigner au dîner du meilleur hôtel. L a salle à manger dorée et éclairée au gaz me parut affreuse. Je rentrai vite au gîte. Il faisait presque nuit. J'entendais l'enfant aller et venir au-dessus de ma tête. Puis le silence se fit. J'espérais que, lorsque le marmot dormirait, tante Alice descendrait prendre le frais. Mon attente fut trompée ; je vis du jardin les rideaux du premier étage s'étendre devant les fenêtres. La soirée me parut longue. Quand le jardinier me demanda si j'avais besoin de quelque chose, je le priai de m'indiquer où je pourrais louer un livre. TANTE ALICE 177 La boutique du cabinet de lecture sera fermée; que c'est donc contrariant! Puis le bonhomme se frappa le front : Attendez, je vais demander à votre voisine; c'en est plein chez elle. Avant ma réponse, le bonhomme était monté et rapportait de la part de tanle Alice un volume des Conférences du père Lacordaire, un autre du Consulat et de l'Empire, deux des Mémoires de Saint- Simon et deux de critique littéraire de Sainte-Beuve. Voilà un bagage où ne se trouvait pas le plus petit mol pour rire. Quel âge avait donc tante Alice? J'y révais avant de m'endormir et le lendemain matin j'étais éveillé de bonne heure. Plusieurs marchands étaient déjà venus offrir leurs services, et elle n'avait point paru; j'achetai à ma fenêtre une truite saumonée, digne, ma foi, d'un déjeuner de cérémonie et je jetais quatre francs, le prix auquel elle m'avait été adjugée, quand tante Alice Parut soudain. C'était une grande et belle fdle de vingt à vingt-deux ans ; ses cheveux blonds cendrés étaient tordus comme les gros câbles qui attachent les barques aux quais des ports de mer. Elle portait une 178 M. DAPUNIS ET M llc CHLOE robe très simple mais collante, faite à la mode et d'une nuance gaie qui rappelait ses joues. Mon achat avait mis la marchande de poisson à sec, du moins avait enlevé sa dernière belle pièce. Je descendis quatre à quatre pour me dessaisir de l'objet de mon marché. Mais tante Alice ne voulut point accepter de se mettre en mon lieu et place. Le plus gracieusement comme le plus simplement du monde, elle refusa absolument. La marchande ramassa les deux pièces de deux francs et s'éloigna. On ne peut se figurer combien on est ridicule, tenant de ses deux mains une truite saumonée qu'on désire faire accepter à une charmante femme. Elle eut pitié de moi et tout en remontant chez elle, dit : — Monsieur, il y a moyen de tout arranger ; je parlerai à la jardinière et nous partagerons, si vous le voulez bien... En effet, je vis paraître à mon déjeuner une moitié seulement du poisson et tante Alice eut le bon goût de ne pas m'envoyer deux francs. Je fus indemnisé par une moitié d'un gâteau exquis qu'elle pétrit de ses blanches mains et dont je suivis la confection en prêtant l'oreille du côté de la cuisine. Il n'y avait pas à s'y tromper : tante Alice était une TANTE ALICU 179 fille élevée en province : aucune coquetterie, point de façons ; une fraîcheur de rose, un talent de pâtissière... Mais alors, pourquoi des lectures aussi graves ? Bien d'autres surprises m'attendaient. Une heure après le déjeuner environ, elle appela reniant qui jouait dans le jardin. J'entendis traîner une table près de la fenêtre et une série de leçons commença. Elle le reprenait ou l'encourageait en italien, mais lui fit lire et étudier de l'allemand, de l'anglais, jusqu'à du latin, s'il vous plaît! Par moment l'enfant s'engourdissait un peu. Elle se moquait de lui en riant; le petit riait bientôt aussi. Je pensais qu'elle allait lever la séance; mais point, au bout de quelques minutes j'entendais : Bras, erat, eramus. La séance d'étude se termina par une leçon de musique sans accompagnement d'instrument, et qui restera dans mon oreille comme le Plus délicieux ramage que j'ai jamais entendu. Tante Alice, d'une voix fraîche et pleine, chantait une phrase courte que l'enfant répétait ensuite. Quand il disait correctement la partie qu'elle lui avait apprise, elle chantait alors avec lui des broderies musicales qui enjolivaient le thème et soutenaient la voix de l'enfant quand elle menaçait de faiblir. Lorsque l'étude fut terminée, le petit revint au jardin. Il 180 se mit à passer et repasser devant le banc sur lequel j'étais assis, avec la curiosité naïve des enfants qui n'ont guère été grondés. J'attirai à moi le blondin par un pan de sa blouse et tâchai de lier conversation; mais il ne savait que l'italien et trouva très singulier, je le vis bien, qu'un homme de mon âge ne le comprît pas. J'avais pourtant compté sur lui pour savoir bien des choses sur tante Alice. Au moment où je m'attristais de cette déception, elle arriva vers l'enfant et lui remit un morceau de pain, maternellement découpé à l'avance en petites tranches, et deux abricots dorés. Je m'avançai pour offrir mes remerciements au sujet du gâteau. Elle les reçut sans aucune minauderie, et ajouta : — Ce gâteau est beaucoup meilleur ordinairement, mais je n'ai pas ce qu'il me faut; quand madame de Fargeau sera ici, je lui donnerai, monsieur, tous mes petits renseignements de ménagère, afin que vous viviez le moins mal possible. Elle avait donc demandé mon nom et rappelait ainsi la convention imposée. Moi j'avais complètement oublié mon mensonge. Je remerciai des livres ; elle s'excusa de n'en point avoir d'autres. Je la com- TANTE ALICE 181 plimentai sur son élève et la façon dont elle donnait les leçons. — Oh ! l'enfant n'est pas difficile ; c'est un plaisir de s'occuper de lui. Pour prolonger l'entretien, je m'étonnai qu'il ne connût couramment que la langue italienne. — Mon frère était consul à Bologne où l'enfant est né ; son nouveau poste est trop près de la guerre et je soignerai son fils jusqu'à la paix. Elle salua et remonta chez elle, .l'avais eu le temps de la bien voir : tante Alice est une beauté. Je ne pouvais me lasser d'assister à sa vie si retirée, si bien employée. Je ne bougeais guère du jardin : toute autre femme qu'une femme chaste l'eût remarqué et s'en fût préoccupée d'une façon ou d'une autre. Tante Alice n'y prit point garde. Je m'en irritai, et comme elle passait souvent à côté de moi sans paraître me voir, je lui parlais à tort et à travers au risque d'être indiscret. C'est ainsi que j'appris pourquoi elle était seule aux eaux pour quelques jours. Une sœur aînée qui l'avait accompagnée était retournée chez elle pour soigner son mari, pris il 182 M. DAPHNIS BT M 1 "-' CHLOÉ subitement d'une atteinte de je ne sais quoi ; mais, grâce à Dieu, les nouvelles étaient bonnes et la sœur aînée qui lui servait de mère, car elles étaient orphelines, arriverait sous peu. — Et madame de Fargeau, quand arrive-t-elle? interrompit tante Alice. — Je ne sais trop, balbuliai-je; elle est retenue à Paris. — J'espère que ce n'est rien de triste, dit aimablement la jeune fille. — Non du tout. Et je parlai d'autre chose. Peu à peu elle s'accoutuma à nie trouver au jardin, et se croyant gardée par mon imaginaire lien conjugal, ne fit plus difficulté pour causer longuement avec moi. Elle avait autant d'instruction que d'esprit et d'enjouement. Nous avons causé de tout ou h peu près. Elle était curieuse de Paris, qu'elle avait entrevu deux fois seulement. Elle était très au courant du mouvement littéraire et artistique ; beaucoup plus que les Parisiennes qui n'en ont ni le goût ni le temps. La vie monotone de la province ou de la campagne laisse seule de fructueux loisirs. Cette jeune iiIle, savait son grand siècle d'abord, le nôtre après, Dieu avant tout. Je n'ai jamais rencontré un être aussi accompli : naturel, confiant, grave et naïf. Il y eut pourtanl un sujet sur lequel je n'obtins rien TANTE ALICE 183 d'elle ; je voulais savoir si elle songeait à se marier ; je tremblais d'apprendre quelque engagement qui chez une personne comme tante Alice, devait être irrévocable. Son sourire et la liberté de son esprit me rassuraient. Elle ne répondait rien et semblait craindre le sujet qui m'intéressait davantage. Nous en étions arrivés à descendre au jardin aux mêmes heures. J'essayai de lui prêter les journaux qui arrivaient dans ma retraite. — Merci, fit-elle, nous n'avons point l'habitude d'en lire. Décidément cette famille était des plus austères et tout à lait d'un autre temps. Tante Alice avait si peu de défiance qu'adroitement je l'avais amenée à chanter pour moi, sous les arbres du jardin, toutes les mélodies que je lui demandais. Ces jours que j'évoque ont été les plus heureux de ma vie sans contredit. Aussi je ne pensais ù rien ; j'étais amoureux comme jamais je ne l'ai été. Je me disais bien que la situation ne pourrait se prolonger ; qu'il faudrait ou parler, ou fuir. Je passais les jours à la regarder, à l'entendre, à embrasser le blondin qu'elle embrassait. Jamais elle ne prolongeait sa promenade dans le 184 M. DAPHNIS ET M 110 CHLOE jardin passé dix heures; à cette heure-là le jardinier fermait la grille. C'était le signal du départ. Elle me tendait la main et, quelque sujet qui fût sur le tapis, rompait l'entretien. Je n'ai pas l'habitude de m'endormir de bonne heure; de plus, il m'était très difficile d'obtenir du sommeil sous le toit qui l'abritait. J'avais eu plusieurs nuits blanches et fort agitées, ma foi. Je pris donc le parti vertueux de passer la nuit aux trois quarts dans le jardinet commun. Le repos de la nature Unissait par m'e gagner et j'ai fait plus d'un somme sous les courtines de verdure de ce Paradis. Mais quand je m'éveillais, j'étais invinciblement attiré sous les fenêtres de la chaste bien-aimée. Gomme nul ne me voyait, je les regardais sans scrupules. Une de ces nuits-là où la lune brillait comme un diamant sur un tapis de velours bleu, je vis les rideaux s'écarter légèrement et la tête de tante Alice apparut derrière les vitres. Elle m'aperçut en faction et se retira aussitôt. Il paraît que ma veillée nocturne lui donna à réfléchir, car le lendemain elle ne descendit point et je ne pus que l'entrevoir quand elle répondait de sa TANTE ALICE 185 chambre à son neveu qui l'interpellait à tout bout de champ avec cette ténacité des enfants qui ont l'habitude qu'on s'occupe d'eux. La voix de tante Alice était brève. Je le comprenais, ma cour silencieuse inquiétait sa conscience. Il était temps de parler, d'avouer mon sot mensonge. Je ne trouverai jamais une femme plus à mon gré. La fortune évidemment devait être médiocre ; mais la mienne suffisait à l'existence que je voulais lui donner. % Je résolus donc d'écrire à Paris pour avoir des ren- seignements sur la famille. Le lendemain mes lettres étaient faites et j'étais si épris que ce grand parti du mariage ne m'effrayait nullement, moi qui nel'avais jamais envisagé sans frémir. Je songeais avec délices à la petite scène qui aurait lieu quand je ferais ma demande solennelle à sœur aînée qui ne pouvait tarder de rejoindre tante Alice. Vers la fin de la troisième journée, contre mon attente, tante Alice vint dans le jardin. Son visage portait des trace s d'abattement et on voyait qu'elle avait pleuré. J'aurais voulu me jeter à ses pieds, ma foi, et lui demander pardon d'avoir troublé un moment sa vie si respectable. Mais il était prudent de différer. Elle ne s'assit pas sur un banc comme les jours précédents et répondit à mes questions tout en mar- 186 M. DAPHNIS ET M 1,c CHLOÉ chant dans une petite allée qui tournait autour de la pelouse. — Vous avez l'air triste. Pourquoi ra'avez-vous privé de vous voir depuis trois mortels jours? Il n'y en avait que deux, mais le temps m'avait semblé long. — J'ai eu beaucoup à faire, dit-elle; des lettres à écrire... — Vous m'avez fait souffrir et vous avez pleuré. Elle fit alors effort pour dire ce qu'elle voulait ab- • solument que je susse. — J'ai eu à prendre une décision grave et j'en ai été un peu troublée en effet. — Gomment ! une décision grave, alors que vous êtes séparée de votre famille ? — Oh! tout était convenu entre nous; je devais donner ma parole et je l'ai donnée. Un froid mortel m'envahit. — Quelle parole? — Mes parents désirent que j'épouse un de nos amis; la chose était entendue depuis longtemps ; je lardais à m'engager, je ne sais pourquoi ; cela n'était pas bien. C'est fait; j'ai écrit hier ; ma sœur sera ici demain matin avec mon futur... Je crois vraiment que je me mis a crier, car ello me regarda tout inquiète et effarée. TANTE ALICE 187 — Mais moi je vous adore ; je veux vous donner ma vie ; je ne vous l'ai pas dit déjà parce que j'avais peur de vous effrayer... — Je ne vous comprends pas, monsieur, fit-elle, remise aussitôt par le sentiment de sa dignité. Comment osez-vous me dire ce que vous me dites? Mon maudit mensonge rendait mon langage odieux. — Mais je ne suis pas marié! m'écriai-je; je veux vous épouser... Tante Alice devint si pale que je crus qu'elle allait tomber. Elle s'appuya sur un buisson de roses blanches qui bordait l'allée, et qui, en se courbant, sous sa main effilée, enfoncèrent leurs épines dans la chair et la firent saigner. Elle se redressa chancelante et se mit à courir presque pour regagner la maison. J'étais fou, stupide et bien malheureux. Je ne savais que faire ; toute démarche envers elle était offensante. Je n'avais personne qui pût parler pour moi ; d'ailleurs, je le comprenais, la parole de tante Alice n'était point de celles qui se reprennent. J'ai passé la Un de la journée et la nuit dans un fauteuil, souffrant comme un damné. Le lendemain dès l'aurore, la sœur aînée et le futur arrivèrent. J'en fus averti par le bruit d'une voiture. La sœur aînée, après qu'elle eut pressé tante M. DAPIINIS ET M"'' CHLOÉ Alice dans ses bras, autorisa le futur a embrasser sa fiancée, ce qu'il fit avec empressement; j'assistai à la scène de famille et trouvai le futur fort laid; peut- être ne l'est-il pas? Après un déjeuner pris en commun, le futur se coucha au deuxième étage et s'endormit tout prosaïquement, car le silence se fit longtemps clans la partie du pavillon qu'il habitait. J'entendis les deux sœurs causer longuement; l'aînée tenait le dé et paraissait questionner doucement la cadette. Évidemment elle ne la trouvait point comme elle l'avait laissée. J'entendis Alice pleurer, puis elle parla si bas qu'il fallait tout mon cœur pour comprendre qu'elle disait quelque chose. Après son angélique confession, sa sœur parla à son tour et d'une voix si tendre et si persuasive qu'Alice cessa do pleurer. Elle est bien heureuse d'avoir quelqu'un qui la console. Je suis revenu à Paris. J'ai un vrai chagrin. Je crois que je n'oublierai jamais tante Alice ; à ceux qui pourraient en douter, je répondrais : Vous ne l'avez point connue! MADEMOISELLE JOSÈPHE I La QUe du Président a toujours été un pou bizarre; mais, ainsi qu'on l'avait prédit à son illustre père, ses fantaisies ont pris chaque jour un caractère plus inattendu. Le Président, n'ayant jamais souhaité queJosèphe ressemblât à aucune autre, n'en taisait que rire; d'abord, commcnl désirer qu'une créature charmante fût autre qu'elle était? Josèphe était charmante et rieuse, spirituelle el simple, jolie et lionne. Elle faisait le whist du conseiller ou le trictrac de l'avocat général; son père, d'ailleurs, se chargeait d'expli- 11. 190 M. IMPUNIS KT M 110 CHLOé quer le plus naturellement du monde tous les faits et gestes de Josèphe. Elle prenait des leçons de déclamation : — Vous pensez bien, dit le bon Président, qu'elle n'a nullement l'idée déjouer la tragédie; mais elle gagne à cette étude une prononciation d'une netteté admirable. Et lorsque, devant quelques intimes, et entre deux paravents, Joséphe récitait les douces plaintes de Monime ou les coquetteries de Céliméne, le Président s'écriait : C'est Rachel ! c'est Mars! Joséphe faisait des armes : — Drôle d'idée que celle-là! disait-on au Président qui n'avait de sa vie kenu un fleuret. — Idée que j'approuve fort; j'ai toujours vivement regretté de ne point connaître l'escrime. — Un homme, je le comprends, mais une femme... Joséphe chantait; on peut môme dire que la musique était son occupation favorite. Pendant six mois elle avait appris à empailler des oiseaux. — J'aime mieux cela, disait le Président, que de la voir se montrer sur les promenades. Vivent les femmes qui restent au logis! J'estime que les périls viennent du dehors, et les chagrins, et les maladies..' MADEMOISELLE JOSEM1E 191 I! Ils habitaient un vioil hôtel du Marais ; un do ces logis qui pensent et qui ont gardé les idées écloses sous leur toit, comme les églises gardent les prières. La cour pavée, dont l'herbe n'était point arrachée, était par elle tapissée d'un ûlet vert. Les portes de chêne de l'écurie et des remises étaient terrées de gros clous auxquels quelques tôtes manquaient; d'autres, bossuées et fendues, avaient résisté à des siècles. L'hôtel, comme tous ceux de son temps, avait de grandes pièces, de ces salles où les jupes de douze auties peuvent s'étendre, puis de toutes petites où l'on vivait en déshabillé; point de ces pièces moyennes à tout faire, dans lesquelles s'écoule la vie modertie. Le Président recevait le matin, mais d'une façon qui décourageait fort ceux qui cherchaient à l'intéresser à leur cause. Il restait debout en les écoutant, ne les aidait ni d'une question ni d'une interruption ; il fallait donc être bien hardi pour prolonger l'entretien. En le terminant, le plaideur OU la plaideuse étttti 192 M. DAPHNIS ET M 11 " GHLOÉ persuadé qu'il avait affaire à un cœur de roche. Là était l'erreur : le Président se sentait, au contraire, si facile à émouvoir, qu'il avait été obligé toute sa vie de se tenir sur ses gardes. Son aspect froid, ses silences désespérants n'avaient d'autre but que celui de l'aider à ne point s'apitoyer. On comprend combien une fille unique et charmante devait avoir d'influence sur ce père-là. Toutefois, comme toutes les choses humaines ont leur imperfection, l'amour paternel du Président n'avait pu se défendre d'une pointe d'égoïsme. Il avait laissé Josèphe faire toujours sa volonté, niais h une condition : celle de ne le quitter jamais. — Fais tout ce que tu voudras, mais reste avec moi. Et quand la probabilité d'un mariage s'était présentée à son esprit, il l'avait ainsi traitée : — Si tu tiens à te marier, fais-le le plus tard possible, car alors ma vie sera presque finie; et comme il faut tout prévoir, si tu te maries avant que je sois tout à fait vieux, prends un mari qui tienne ici le moins de place possible. Je ne veux personne entre toi et moi; je veux que les candélabres do ma table n'éclairent que ton front qui me renvoie la lumière adoucie. Je veux n'entendre dans l'escalier que le frôlement de tes jupes : elles font à mes MADEMOISELLE JOSÈPHE 193 oreilles le murmure d'une nappe d'eau légère qui glisserait sur la mousse ; tu es assez riche pour le prendre si bon te semble. En un mot, je ne lui demanderai qu'une chose : c'est de n'être point ou, du moins, d'être le moins possible. On comprend donc que Josèphe ne pensait guère au mariage dans ces conditions. Il se présentait à elle comme une quasi-impossibilité. Quant à l'amour e lle ne le craignait guère; elle avait raison, il ne rôde qu'autour des oisifs. Et puis enfin, que lui demandait son père en échange d'une complète soumission à tous ses caprices ? l'engagement doux à tenir de ne le jamais quitter. Elle promit. Restait l'imprévu. III Parmi tous les professeurs qui hantaient la maison était un Allemand à la fois maître à chanter et habile à toucher de l'orgue. Ses doubles leçons le retenaient à l'hôtel plus longtemps que les autres. A Près chaque étude un bout de causerie sur Jean- 194 M. DAPHNIS ET M 110 CHLOE Paul ou Schiller ; ou bien quelque histoire d'étudiant d'une gaieté sinistre. Puis tout à coup l'un ou l'autre se rappelant un vieil air, un vers, un mot» on se rasseyait et le temps s'envolait. On prend la vie là où on la trouve. Ceux qui écoutent beaucoup ne voient guère. Ce professeur était d'une laideur incontestable, mais Josèphe l'écoutait avec tant d'intérêt qu'elle ne le voyait pas. Le Président, sachant bien qu'il en fallait passer par l'étude de la musique allemande, approuva le choix et s'égayait même sur le physique du maître : — Monsieur Messemaker, avez-vous fait faire votre photographie quelquefois? — Oui, monsieur le Président, elle est à Dresde, chez mes parents. — Ah ! vous ne l'avez pas ici, je le regrette. Josèphe, qui voyait bien que son père se moquait de l'Allemand, l'en gronda fort quand ils furent en télc-à-tète, et le Président s'étant encore récrié sur la laideur de M. Messemaker, elle se mit le lendemain à examiner son professeur avec soin, ce qu'elle n'eût point fait sans cela. Pourquoi le trouve-t-on laid au fait? Les yeux sont d'un bleu très paie, mais leur lumière est douce comme un clair de lune ; ses cheveux sont presque jaunes, mais si lins et si dorés qu'elle était parfois tentée, quand il baissait la tète MADEMOISELLE J08EPHE 195 sur le clavier de l'harmonium, de les lisser de ses doigts blancs. Il avait un nez ridicule, un de ces nez que jamais statue ne s'avisa d'emprunter à la nature, niais ce nez était si bonnement au-dessus de deux lèvres épaisses qui le faisaient paraître moins volumineux, qu'on ne l'aurait point voulu changer. Et puis le rire était agréable à cause des dents étince- lanlcs. Le professeur avait des mains comme des battoirs, mais on sait combien les mains de pianiste ont besoin d'indulgence. Quant à ses pieds, on les trouvait partout. Quand on les croyait sous le piano, Où les trouvait encore un peu autour de sa chaise. Josèphe les rencontrait môme un peu autour de la sienne, mais M. Messemaker les retirait de si bonne grâce qu'on leur pardonnait leurs dimensions et les souliers à cordons dont ils étaient chaussés, Dieu sait comme. w Enfin Joséphe en vint à se demander, non pourquoi on trouvait M. Messemaker laid, mais comment il élait possible qu'on ne le trouvai pas beau? Elle se permit d'en dire son avis au Président, qui continua à se moquer du maître de musique; et il en avait fréquemment l'occasion, car il le trouvait au logis en rentrant, deux ou trois fois par semaine Pour le moins. 0 lui lançait des quolibets sur ses costumes, sur 196 M. DAPHNIS ET M u * CHLOÉ ses distractions, voulant parier qu'il emporterait de l'hôtel une page de musique en guise de son parapluie, ou l'abat-jour de la lampe sur sa téte au lieu de son chapeau, ou un tapis de table à la place de son maigre petit manteau fermé par une vieille olive de passementerie dont le bois se voyait, tant le réseau de soie qui l'avait dû recouvrir naguère était usé. [V Mais aucune de ces plaisanteries fin goût d'un autre siècle n'altérait l'humeur du professeur; était- ce par amour de l'étude et du professorat, ou bien se trouvait-il suffisamment dédommagé par l'attention docile et la douceur de l'élève? Il semblait que tout ce qui n'était pas sa leçon lui fût parfaitemeni indifférent. Le Président s'en étonna. — H.est extraordinaire qu'un homme de cet âge entende toujours la plaisanterie sans jamais se fâcher, car il est vieux ? — Vieux, mon père? Qu'entends-tu par là? Il m'a 19? dit l'autre semaine que sa mère lui avait écrit pour ses trente-sept ans. — Au fait, c'est possible : la laideur n'a pas d'Age. — Alors il ne vieillira pas, cela sera un avantage. La semaine suivante le Président signifia à sa fille qu'un professeur de trente-sept ans était beaucoup trop jeune pour avoir accès dans la maison et qu'il fallait congédier M. Messemaker. — Mais puisque la laideur n'a pas d'âge! Et puis Josèphe expliqua qu'elle avait commencé l'analyse du Judas de Haendel. Elle voulait au moins la terminer. Toutefois, comme elle était très fine, elle ne s'emporta point et espéra que la faiblesse de son Père reculerait devant une exécution. H parut en effet hésiter, se consulter. Quelques jours se passèrent sans qu'on abordât If sujet; puis le Président un beau matin lui dit à lir "le-pourpoint : — Je ne pense point que vous en soyez amoureuse? — Certes, non. — Pourtant vous tenez fort à ce laid personnage ? — Je ne tiens à rien qu'à faire ma volonté. Vous m'avez tant répété que M. Messemaker était laid lue j'ai fini par le trouver bien; vous voulez qu'il Parte, je veux qu'il reste. 198 V Mais le doux Président ne céda point cette fbis-lfc Cet intérieur paisible fut pendant quelques semaines le théâtre de scènes continuelles. Enfin, un compromis vint heureusement suspendre les hostilités; Josèphc consentit h éloigner M. Messemaker et à terminer ses leçons, mais en demandant un assez long délai. Gomme il la savait de parole, le Président accepta l'arrangement. Il pensait qu'ainsi elle cédait à sa volonté sans vouloir en avoir l'air ; et comme il était las de la lutte, cette convention lui parut avoir tout sauvé. Il s'abstint seulement de rien dire du professeur. Le délai écoulé, la promesse fut tenue. Le blond maître à chanter no reparu i plus à l'hôtel. Le Président ne douta point que Josèphe ne le rempl>tçM promptement; mais elle ne paraissait pas y songer (lu tout. Alors il pensa que quelque fantaisie nouvelle allait se faire jour. Que va-l-elle vouloir apprendre maintenant? MADEMOISELLE JOSEPHE lit!) Mais il semblait que .Tosèphc fût prise d'une paresse complète. Elle ne voulait point faire d'armes, n'empaillait Plus d'oiseaux, ne déclamait pas. Malgré ce grand changement d'allures, elle ne Paraissait point être malheureuse. Mais comme le Président ne l'avait jamais vue ainsi, il en prit de l'inquiétude. Il lui demandait sans cesse ce qu'elle voulait pour se distraire. 11 avait bien songé à un v °yage, mais on commençait l'année judiciaire ; il ne pouvait donc quitter Paris, et Josèphe s'était engagée à ne jamais partir sans lui. Chaque fois Çu'il rentrait du Palais, il montait vite auprès de sa fille, espérant qu'elle allait lui demander quelque chose : fût-ce môme quoique chose d'impossible. Il en désespérait, lorsqu'un soir Josèphe déclara «Tue, son inaction lui pesant, elle allait s'occuper de nouvelles études. — Desquelles? ht le Président, car tu es la science infuse. — Vous vous moquez : je veux apprendre la médecine. — Quelle horreur ! disséquer? — Oh ! nous n'en serons pas là de sitôt. Il y a nien à faire avant ; cherchez-moi un professeur cl bien vieux, mon père ! ajouta-t-ello. 200 M. DAPHNIS ET M 11 " CHLOK Le Président ne releva point le reproche et promit de s'enquérir de quelque vieux médecin qui n'exercerait plus et consacrerait volontiers quelques heures à donner les premières notions médicales à mademoiselle Josèphe. Tout était sauvé; grâce au ciel, I' 1 fille du Présidenl avait une nouvelle fantaisie 1 VI Celle-là n'étonna guère plus que les autres, et le professeur fut facilement trouvé. C'était un vieux savant qui n'exerçait pUis la médecine depuis de longues années. Il écrivait des traités, donnait des conseils à ceux qui lui en demandaient, assistait les étudiants au moment de leurs examens et faisait, à ses moments perdus, de la chimie et de la botanique. Quoique l'hôtel du Président fût habitué aux hôtes de passage les plus inattendus, celui-ci ne manqua point d'exciter la curiosité. Criait un bonhomme de soixante-dix ans au moins. Il portait ses cheveux blancs jusque sur les épaules, et un grand manteau qui lui descendait jusqu'aux talons. Il fut tout d'abord enchanté du bon accueil de son MADEMOISELLE J08ÉPHE 201 élève ; elle le reçut avec toutes ses plus charmantes coquetteries et déclara tout de suite qu'elle voulait prendre une leçon tous les jours. Il se récria, disant qu'elle s'en ennuierait indubitablement. — Vous verrez le contraire. — Nous pouvons essayer, et nous cesserons si... — Mais songez donc, il faut m'apprendre la botanique en même temps, un peu de chimie... — Vous voulez donc tout savoir? — J'y tiens. Et le Président annonçait à chacun la nouvelle fantaisie de Josèphe. — Vous savez qu'elle apprend la médecine ! Je v ous dis que cette enfant n'a point sa pareille ! Les leçons suivirent leur cours et l'élève y apportait tant d'application que le professeur en était tout ra vi. Au bout d'un mois il parlait de Josèphe avec Aspect. — Vous avez là, monsieur le Président, une ei «ant adorable et qui vous aime plus qu'aucune fl Ue n'a jamais aimé son père. Et il regardait son élève avec attendrissement. Le Président, qui rentrait parfois, pendant les le ?ons, trouvait Josèphe et le vieux médecin cau- sa »t de bonne amitié comme une fille et un père, ma is n'ayant point l'air de travailler du tout. 202 — Nous nous reposions, disait le bonhomme. — Et vous laites bien. Le professeur de médecine apportait quelquefois à son élève des livres, des Heurs, des graines. 11 arrivait chargé de paquets, puis remportait sous son grand manteau des objets dont elle lui indiquait la destination; et à propos de ce grand manteau démodé, le Président, qui ne pouvait se guérir de ces petites taquineries, se permettait quelques plaisanteries. — Mais dites-moi donc, docteur? Il y a de quoi en faire quatre d'une grandeur raisonnable; et puis, il ne fait plus froid! Pourquoi diable vott» embarras* sez-vous de cet objet-là? — Monsieur le Président, quand on est vieux, on a froid, c'est connu. Une autre fois il tirait do dessous le bras du docteur les paquets qu'il y cachait. — Ah ça, dites donc, vous dévalisez ma maison maintenant? qu'est-ce que c'est encore que ça? — Monsieur le Président, ce sont des échantillons... Des simples; de savant à savant, nous nous communiquons une foule de choses... — Est-elle déjà bien avancée ? — Pardieu! — Où eu est-elle? — Dans quoi? dans la botanique? MADEMOISELLE JOSÈPHE 203 — Je n'en sais rien ; tout ce que vous lui apprenez. — Elle avance tous les jours. — Quand aura-t-elle Uni enlin? — Bientôt. Mais est-ce que je vous gône, "monsieur te Président? on dirait que vous avez assez de moi ? — Plaisantez-vous ! du tout ; comment voulez- vous que cela soit? depuis longtemps je n'ai vu J osèphe prendre autant d'intérêt h quelque chose ; ainsi... Un soir le Président rentrait vers dix heures, a P<"ès un dîner chez le ministre de la (justice. Le vieux médecin descendait l'escalier enveloppé dans s °n fameux manteau, qui dissimulait une boîte v °lumineuse. Tiens ! vous, à cette heure-ci, docteur? ~~ Oui; à la leçon de tantôt madeinoiselle>Josèphe avait demandé des dessins, des planches... Nous avons causé. Je croyais rester cinq minutes et il est m heures. Qu'est-ce que vous avez dans cette boite que v °us tenez là ? -Ça? Oui, ça? ~~ Gc s onl des cocons de vers à soie que je rem- Porto. "~ Est-ce que c'est curieux ? 204 M. DAPHN1S ET M u * CHLOE — Pas du tout. — Remontez donc un moment, docteur, nous causerons chez Josèphe; le café qu'on prend chez le ministre est toujours trop fort ; je me sens éveillé comme une souris. — Je vous prie de m'excuser; je suis pressé de rentrer. Le Président, pour faire une plaisanterie, lit mine de s'emparer de la boîte que portait le docteur. Celui-ci, par un effort désespéré, se dégagea, p" 1 ses jambes à son col, demanda la porte et s'élança dans la rue. Après quelques minutes d'une marche rapide, il héla un fiacre qui passait. Lorsqu'il fi*t monté et que la voiture se fut mise en marche, I e docteur entr'ouvrit la boîte qui avait intrigué I e Président. Elle contenait des cardes de ouate entre lesquelles était couché un gros garçon. Le Président entra chez sa fille, qui feignait I dormir pour ne point avoir à lui répondre ; mais magistrat était justement d'humeur expansive soir-là. — Tu ne me dis rien : voyons, par moments, es très froide pour moi et je crains que tu ne m'ai MADEMOISELLE JOSÈPHE 205 gardé rancune d'avoir congédié cette tète de filasse, tu sais bien : voyons, Josèphe, il faut pardonner, ma firie? — C'est bien mon avis, mon père, dit Josèphe en cachant son visage dans les mousselines blanches de son oreiller. 12 LA MAIN GAUCHE ET LÀ MAIN DROITE I Au moment où l'ancien précepteur de son fils demandait à être introduit chez elle, la duchesse était occupée à manger les deux noix qu'elle croyait utiles à la digestion de son dîner. Chaque soir elle les prenait dans un meuhle d'ébène et de nacre, où la provision était placée tous les premiers du mois; ces noix étaient donc aussi un calendrier pour la bonne duchesse, dont les facultés avaient subi un léger affaiblissement, et il lui arrivait de répondre quand on lui demandait quelque chose : — Nous verrons cela dans dix noix. 208 M. DAPHNIS ET M lln CHLOÉ Ce soir-là le duc, son mari, était rentré directement de la salle à manger dans ses appartements particuliers. Il ne quittait son fauteuil roulant que pour son lit, et les parquets du cMteau étaient sillonnés des traces des roues pesantes de ce triste char. Le petit-flls et la petite-fille de la duchesse, qui vivaient auprès d'elle depuis la mort de son fils cadet, étaient dans le parc jusqu'à ['Angélus. Le précepteur ne pouvait mieux choisir son moment. — Asseyez-vous, monsieur Gampenon. Je n'attendais guère votre visite ce soir. Vous pensiez peut- être trouver le duc Georges, votre élève, ici ? De" trompez-vous, il n'y pose guère présentement. — Madame la duchesse, je ne croyais point le ren contrer ici, car je le quitte, et c'est lui qui m'envoie- — Il n'est pas malade, je suppose? — Non du tout; au contraire... La duchesse braqua son regard clair sur M. Cam- penon et attendit. Malgré ses soixante-dix ans et ses longs services, l'ancien précepteur était très embarrassé. — On dirait à vous voir que vous me parlez pour la première fois. Qu'avez-vous ? Qu'est-il arrivé? Si mon fils n'était à la tôte d'une fortune considérable, je croirais que vous venez me demander de 1 ar- gent pour lui. LA. MAIN GAUCHE ET LA MAIN DROITE 209 - Oh ! non, madame la duchesse, il ne s'agit point de cela; il ne vous demande rien. C'est plutôt lui qui vous fera un cadeau... — Monsieur Gampenon, expliquez-vous. Vous venez, me dites-vous, de la part de mon fils. Le duc a quarante ans sonnés, jouit de ses immenses biens et de sa liberté comme de raison. Jusqu'à il y a un mois à peu près, il vivait ici et semblait se trouver heureux. Les plus belles princesses d'Europe ont désiré l'épouser : il voulait tant de perfections qu'il a Uni par ne point se marier. Il n'avait pas le goût du mariage, probablement; mais vous savez tout cela aussi bien que moi. — Je sais, madame, quelque chose de plus : le duc Georges a fait choix d'une épouse. — Sans que j'en sois avertie : j'espère qu'il n'a point oublié qu'il esl bien près des marches du trône. Mais, quelle est donc la princesse qu'il a choisie? .le n'en vois en Europe que de promises °u de trop jeunes pour lui ; et pourquoi ce mystère? — Madame la duchesse, les événements se sont tellement précipités... — Le duc, mon fils, en a donc perdu l'esprit ! Il était ici occupé à écrire l'histoire de France à laquelle notre histoire est liée ; je l'ai vu tout à coup 12. 210 préoccupé, faire de fréquents voyages à Paris et finalement il y est resté ; et pour quelque intrigante... L'ancien précepteur laissa passer la bourrasque dans l'attitude la plus respectueuse. La duchesse reprit bientôt le calme qui convient à ceux que les grandeurs vouent à des destinées orageuses, et les lois de l'étiquette furent aussitôt observées. — Asseyez-vous, Gampenon : vous avez une communication à me faire ? Où est la lettre qui vous confie cette mission ? Le messager était si troublé qu'il l'avait gardée en poche. La duchesse rompit le cachet, mit ses lunettes et lut à haute voix : « Madame et vénérée mère, » J'ai cru devoir vivre quelques jours dans la solitude avant de prendre une grave détermination. Voilà pourquoi je me suis éloigné do la résidence do Votre Altesse. Maintenant que ma résolution est irrévocable, je viens vous prier de daigner écouter en mon nom le digne guide de mon enfance et l'ami de toute ma-vie» LA MAIN GAUCHE ET LA MAIN DROITE 2H » Je suis avec respect, madame et vénérée mère, de Votre Altesse. » Le fils dévoué, » Georges. » La vieille femme, très angoissée, arrangea de ses doigts les boules blanches de son front, ce qui était pour elle un signe de vive tension d'esprit. Elle ne s'était jamais souciée de voir son fils Prendre femme et se croyait depuis longtemps déj8 à l'abri de tout danger? Le duc vivait en érudit, s'occupait de ses collections.et quand il faisait une absence, il en rapportait toujours des objets qui la motivaient ; elle ne pensait pas plus loin. — Enfin, de quoi s'agit-il? — Permettez-moi, selon les indications du duc, de v ous déclarer tout d'abord que le mariage que Monseigneur contracte est une union morganatique. — Son choix est donc indigne ? — Pas le moins du monde : mais il se marie non P°ur les cours, non pour l'étiquette. Il se marie pour lui- Cet événement ne changera quoi que ce soit à 1 ordre des rangs de préséance... — Je suis certaine que son père mourrait si notre Vle intérieure subissait la moindre modification. Vous connaissez, Gampenon, la régularité de nos ha- 212 M. DAPHNIS ET M 1 " CHLOE bitudes. Elles sont telles qu'autrefois. Oui, malgré notre âge et les infirmités du duc, mon mari, notre vie n'a guère changé. Si le roi revenait, il trouverait tout en ordre... — Madame la duchesse, votre fils a si bien compris ce qu'il vous doit, qu'il a donné des instructions pour qu'on préparât le petit château qui est au bout du parc. C'est là qu'il installera la personne qu'il honore de son choix. Il n'a qu'une seule prière à vous adresser : il désirerait que le mariage fût célébré dans la chapelle du château ; il croit devoir cette preuve d'estime à celle qui accepte par affection pour lui une situation toujours un peu fausse. — Mais qui est-elle donc, pour oser aspirer à notre rang ? — Elle est digne du 'premier ! J'ai promis de n'en point dire davantage. Votre fils sera demain, madame, au petit château, et y attendra l'ordre de se présenter devant vous. Ma mission est terminée..- I! La duchesse garda le secret pour elle; le vieuxjdUC aurait bien le temps de geindre, car elle connaissait LA MAIN GAUCHE ET LA MAIN DROITE 213 assez son fils pour savoir qu'il n'y avait point à tenter de s'opposer au projet. Il l'avait tenu secret pour n'avoir pas de choc à subir. Au malin, elle communiqua la nouvelle. Le duc la prit mal. Gomment son Ils s'était-il permis de disposer de lui sans son assentiment! Et puis, il avait mauvaise opinion d'une personne qui se fait épouser ; quelle astuce ! Elle aura voulu être princesse et s'est rabattue, faute de mieux, sur un mariage morganatique. La maison était toute troublée. Le jeune Sigis- mond et la petite Blandine, complètement oubliés par leurs grands-parents, ce matin-là en profitèrent 1 un pour chasser dans le parc, l'autre pour négliger d'apprendre sa fable de la Fontaine. Mais la marche a suivre était.arrêtée : la duchesse verrai! son 0.1s et apprendrait de lui tous les détails qu'il importait de connaître; la petite cour resterait d'ailleurs absolument étrangère à l'événement. III e duc Georges était occupé à donner des ordres à jardiniers, quand l'exprès de sa mère arriva au 214 M. DAPHNIS ET M u " CHLOE petit château. Il s'agissait de répéter le nom de la bien-aimée sur toutes les corbeilles de fleurs. Le billet maternel était laconique : « Je suis toujours heureuse de voir mon fils et désire de toute mon âme pouvoir toujours me dire : » Votre mère affectionnée, » Marie-Sophie. » Le duc Georges commanda ses chevaux, et après avoir promené un regard satisfait sur les parterres où s'entassaient des fleurs fraîches, apportées par d'immenses voitures, il monta en voiture. La duchesse l'attendait dans un des salons du rez- de-chaussée. Il vit sur son visage la mauvaise impression qu'avait causée la nouvelle. Il baisa la main de sa mère et s'assit en face d'elle. — Je crois inutile de vous dire, mon fils, la pénible surprise que nous éprouvons. Vous marier sans prendre notre conseil ! Et de quelle façon encore ! vous, qui avez dédaigné de répondre aux avances que nous avaient faites plusieurs cours étrangères ! C'est inqualifiable : le respect des enfants disparaît ; le vieux monde se meurt. — Ah I le respect, permettez-moi de réclamer... — Enfin, la soumission au moins et nous étions si LA MAIN GAUCHE ET LA MAIN DROITE 215 . heureux ! Que vous manquait-il 1 Ne faisiez-vous pas votre volonté ? Ah ! mon fils, nous sommes bien vieux, votre père et moi; si vous aviez pris un peu de patience, notre mort vous eût rendu votre liberté, et vous auriez épargné à notre vieillesse un aiïront bien immérité. — Ma chère mère, malgré le début de cet entretien, vous m'aurez pardonné tout à l'heure. N'ai-je pas pensé autant à vous qu'à moi, en prenant la décision de ce mariage ? Que souhaitiez-vous en ce monde? Garder votre hls, vivre, dans ce domaine royal, et avoir le premier rang à la chapelle et la première place à table quand nous recevons des Altesses... La duchesse approuva d'un signe de tête. — Eh bien ! vous êtes exaucée ; de plus, pardonnez-moi ce détail, nos biens sont en commun et vous e n jouissez comme bon vous semble, et en ferez part ""ns la mesure qui vous conviendra aux enfants de mon frère : toute union eût porté préjudice h vos Prérogatives. Je trouve une femme qui veut bien vivre cachée... — Mais enfin, d'où vient-elle ? Qui est-elle? Cam- Penon ne m'a rien dit. — C'était la consigne. Ne vous attendez point à un roman. La plus vulgaire des aventures nous a mis 216 M. DAPHNIS ET M 110 CHLOÉ en présence. Vous savez qu'elle préside une foule d'œuvres de charité : mademoiselle d'Anlhime avait à faire valoir les droits d'une pauvresse à entrer au refuge d'Issy ?... — Vous aurez été le jouet de toute une trame. — Elle a demandé à réfléchir, à méconnaître avant d'accepter ma main. — Et comment vivait-elle ? — Très bien, moralement ; mais mesquinement chez de vieux parents. — Joli parti, et elle fera bonne figure àvotrebras ( — Je ne connais point de princesse qui la vaille. — Enfin, vous êtes amoureux, mais vous trouverez bon que nous nous tenions à l'écart. Je m' abstiens de toutes instances pour vous empêcher tle faire une insigne folie. Vous avez plus que l'âge où on est maître de ses actions, et tout ce qu'on vous dirait n'y ferait rien. Vous êtes têtu comme un prince du sang. La chapelle du château vous appartient comme tout le reste. Seulement, prévenez-nous le jour où vous y conduirez mademoiselle d'Anlhime; nous resterons dans nos appartements. Voilà le fruit de* révolutions : vous n'auriez point osé faire ce mariage avant 89; nous nous efforçons de conserver pieusement nos traditions. Votre père porte l'habit à la française. Vous êtes vêtu parfois comme un jockey. LA MAIN GAUCHE ET LA MAIN DROITE 217 Je n'ai jamais couché à Paris par respect pour moi- même ; je n'y fais que passer et vous me donnez pour belle-fille plus qu'une Parisienne... n'est-ce pas? C'est assez. Nous voici séparés, mon fils, quoi que vous en disiez. Adieu : nous continuerons, votre père, vos neveux et moi, à vivre comme par le passé. — Et à vous ennuyer de môme, ma môre. — Taisez-vous... Et quant à ce vieux fou de Cam- Penon, je lui supprime sa pension de deux mille écus ! IV Le vieux duc trouvait aussi la conduite de son fils scandaleusement indépendante, mais il regrettait que sa femme n'eût point adressé quelques questions sur la future. 11 n'avait pas été indifférent autrefois aux beaux yeux, et souvent les soirées d'hiver lui paraissaient longues. Blandine récitait, quand il le demandait, une fable de la Fontaine ; Sigismond lisait à haute voix quelques pages de Walter Scott. Puis, on faisait des patiences, et cela invariablement. Le bruit du mariage commençant de se répandre. 13 218 M. DAPHNIS ET M U| CIILOE la duchesse prit à part Sigismond et 131andine pour les mettre au courant de la situation. — Une jeune tante : quel bonheur ! — Monto-t-elle à cheval? — Joue-t-elle au billard? — Pourra-l-on valser? — Chante-t-ellc ? . — Une tante : un être jeune, gai, la vie, la joie. On leur expliqua qu'une tante « morganatique » n'était rien de tout cela. V Le consentement du duc et de la duchesse fut donné par écrit; ils ajoutèrent verbalement qu'ils n'assisteraient point à la cérémonie et ne feraient aucun présent à l'épousée. — Serait-il séant, je vous le demande, que je donnasse à une inconnue, à une aventurière, des bijoux de famille royale ? Le notaire n'avait aucune objection à faire. Restés seuls, les deux vieux époux s'épanchèrent. (Jui leur eût jamais prédit que leur 111s se marie- rail ainsi I LA MAIN GAUCHE BT LA MAIN DROITE 219 — Il est à croire pourtant que cette personne n'est point ordinaire car notre fils a des goût relevés, c'est incontestable, dit la duchesse. — Elle doit être fort jolie; il s'y connaît, dit-on : c'est de famille, répond le (lue en clignant de l'œil. Quel inconvénient verriez-vous à assister ù la cérémonie? Gela ne nous engagerait à rien. Nous n'avons guère d'occasion de nous distraire. — Gomment ! vous auriez le courage d'assister à une cérémonie inconvenante et ridicule et de voir > l " des rejetons de la. plus ancienne des rares en compagnie d'un cortège nuptial grotesque. Ce fut pourtant l'avis du curieux duc qui l'em- porta, et son lils apprit du maire et du curé que, « toute réflexion faite, ses parents seraient présents ■ son mariage ». VI Le duc Georges avait réglé lui-même les détails de cérémonie. On l'avait réduite au strict nécessaire. Maflemoiselle d'Anthime arriverait de Paris en •ilureà six heures du soir. Le mariage civil aurait 220 M. DAPIINIS ET M 11 " CHLOÉ lieu dans la bibliothèque du château où seraient déposés les registres. Après le mariage, les époux et leurs témoins dîneraient et passeraient la soirée au petit château ; à onze heures, ils viendraienl à la chapelle pour faire bénir leur union parle curé; une messe suivrait ; les voitures de poste qui auraient amené les témoins les reconduiraient à Paris ; les maries regagneraient leur résidence. A six heures moins quelques minutes, le duc arriva avec ses deux témoins :1e prince son oncle et Gampcnon. Le vieux duc bondit sur sa chaise à roulettes. — Comment ! son propre frère témoin d'un pareil mariage ! quel traîtrise ! — L'esprit de famille est détruit comme le reste, murmura la duchesse. On n'eut point le temps d'être embarrassés vis-à- vis les uns des autres : le maire et son adjoint arrivaient. Sigismond et Blandine allaient des uns aux autres. La voilure de la mariée était signalée. — Puisque nous y s.....mes, dit le duc, à sa femme, il convieni de faire bonne figure. Le futur, rayonnant, malgré ses quarante arfs, son front unjpeu plissé et ses cheveux grisonnants, était LA MAIN GAUCHE ET LA MAIN DROITE 221 dans un de ces juins de beauté que donne le bonheur; il portait l'habit bleu et ce mignon mouton de diamants qui est la coquetterie de l'ordre de la Toi- sond' Or. Les deux témoins qui accompagnaient mademoiselle Athénaïs d'Anthime descendirent les premiers. On reconnut avec stupeur deux parents du duc : le prince Max et le duc Ferdinand. La mariée descendit enfin de voiture. Mademoiselle d'Anthime ressemble beaucoup à ta princesse de Gonti; elle avait revêtu le costume sous lequel la princesse est le mieux connue : celle robe de satin blanc à longue pointe, à corsage échancré qui laisse voir une partie des charmes de sa personne. Les cheveux bruns, en racine droite, découvraient entièrement le plus vainqueur des visages; une branche de fleur d'oranger dans les cheveux et une au corsage achevaient la parure. Mademoiselle d'Anthime, au bras de son futur, salua à la ronde; puis le duc la mena aux fauteuils préparés devant le maire pour lequel elle s'inclina avec une grâce charmante. Le mariage civil commença. Le parfum des fleurs entrai!, dans [a pièce qui donnait sur des parterres. Mais l'ombre des grands ar- 222 M. DAPIINIS ET M" r CULOÉ bres, le soleil radieux pénétrait dans la bibliothèque et jnarquait les plafonds et jusqu'au registre du maire de grandes ailes d'or. Les témoins, après avoir salué les vieux châtelains,'échangeaient leurs impressions. — Gomme il a eu raison ! — Est-elle assez charmante ! —11 en avait par-dessus la tête de celle cour momifiée. — Les révolutions ont cela de bon de rendre à chacun sa liberté. —11 estbiehque les peuples s'affranchissent, mais à charge de revanche. — C'est bien le moins. — Et puis il a donné quarante ans do sa vie à l'ancien régime. — Et quelle aisance a cel le quasi-princesse ! — Avcz-vous vu? ce sont les autres qui sont embarrassés de leur contenance. — Savez-vous qu'il est bien heureux pour elle que ce mariage soit morganatique? Voyez-vous cette femme intelligente, jolie, pleine de talents, dans cet intérieur antédiluvien que nous fuyions tous ! — On ne comprend pas comment ce pauvre Georges a pu y résister. — Enfin il tient sa récompense. LA MAIN GAUCHE ET LA MAIN DROITE 228 — Eh I ma foi, les événements de chaque jour nous prouvent bien qu'il faut saisir le bonheur quand il passe à notre portée. — Nous allons faire un dîner charmant, et le petit château aura plus d'hôtes que le grand. Le maire avait dit son dernier mot. Le duc et la duchesse avaient-ils entendu les propos divers qui bourdonnaient dans la bibliothèque ou le charme de la mariée les avait-il séduits aussi ? On l'ignore, mais le vieux duc roula son fauteuil vers son fils pour demander à complimenter mademoiselle d'Anlhime; et la duchesse cherchait dans sa cervelle comment elle pourrait retenir la noce chez elle, quand la môme idée fut émise par son mari. — Rien de plus simple, s'écria celui-ci. Je veux dîner avec mon fils le jour de son mariage; et vous le voyez, je ne puis sortir du château... Il était impossible de refuser une invitation ainsi faite. — Voilà qui est convenu : vous nous resterez to us; nous passons la soirée ensemble, puis nous nous rendons à la chapelle. Des ordres furent donnés, et, en moins d'une demi-heure, le service fut prêt. — Si j'avais pu prévoir vos intentions, j'aurais 224 M. DAPHNIS ET M 110 CHLOÉ prié Athénaïs do mettre quelques-uns des bijoux que je lui ai offerts. On dit en chœur que la mariée ne pouvait être plus jolie... mais la vieille duchesse, mue par un ressort, s'esquiva à grands pas. Puis, tandis que le duc causait avec sa belle-fille, dont il s'enthousiasmait déplus en plus, elle revint, portant sur ses maigres bras des écrins fanés d'où jaillirent des diamants comme en ont seulement les familles princières; et les deux vieux se mirent à procéder à la toilette de la mariée :1e duc, qui ne pouvait presque pas remuer, mettait les bracelets et [les bagues ; la belle- mère attachait les colliers et le diadème. — Voilà bien l'exagération des tôtes princières ! dit Gampenon au prince Max ; il vont accabler de présents celle qu'ils ont tout d'abord repoussée ! Le dîner fut d'un entrain admirable, la mariée pleine de grâce. On se préoccupait un peu de la façon dont on passerait la soirée jusqu'à l'heure du mariage religieux ; mais la vieille duchesse oublia de manger les deux noix dont elle ne croyait ne pouvoir se passer. Son mari ne songea point que l'heure à laquelle il se re- I irait avait sonné. La nouvelle mariée fit leur partie de piquet. Gampenon, qui voulait obtenir son pardon, sup- LA MAIN GAUCHE ET LA MAIN DROITE 225 plia mademoiselle d'Anthime de chanter. Enfin, c'est à- peine si son mari put l'avoir un instant à lui pour lui dire combien il était heureux. Blandine disait qu'elle ne croyait pas qu'on pût être aussi jolie. Quand on vint prévenir que le curé revêtait son étole, toute la vieille cour — vieux et jeunes — avait fait ses plans. — Si vous m'aviez dit combien elle était adorable, nous nous serions conduits autrement, glissa le père à l'oreille de son fils. Vous n'êtes pas comrnunicalif : sommes nous donc des parents barbares ? Mademoiselle d'Anthime fut à l'autel, la plus Pieuse des mariées qu'on y eût vues. A la sortie de la chapelle, elle remercia le duc et la duchesse d'un accueil « dont elle serait toujours reconnaissante » et leur fit ses adieux. VII Le petit château, qui, depuis près de quatre cents >8, est la demeure de l'aîné dès princes, ne vit ja- <'ds de plus tendres amours que celles du duc Borges et de mademoiselle Athanaïs d'Aflthime. 13. 226 M. DAPHNIS ET M 1 "' CIILOÉ Le duc, qui sent toute l'étendue de son bonheur, a donné l'ordre qu'aucune nouvelle du dehors ne lui parvînt. C'est Gampenon qui l'a chassé du ciel, bien malgré lui, l'excellent homme. Mais, au bout de deux semaines, il a cru de son devoir d'avertir le duc que ses parents avaient déposé au petit château trente lettres à son adresse, jlls avaient, en cachette, écrit tous les jours, chacun de leur côté, pour supplier leur fils de leur amener leur belle-fille. Le prince fit tout de suite sa réponse, où il exposa respectueusement qu'une épouse morganatique n'était tenue à remplir aucune obligation, puisqu'on ne lui devait aucun rang dans la famille. La réponse de celte lettre fut concertée entre les deux exaspérés. Le duc et la duchesse demandaient en suppliant que le mariage de la main gauche devînt un mariage de la main droite, ce qui sera sous peu : il faut bien payer son bonheur. EN ATTENDANT LE FACTEUR Le grand salon du château : boiseries grises très finement sculptées; meubles brochés soie blanche; une grande table à écrire ; un piano ; une table à ouvrage ; au dehors, neige, bourrasque, rafales. GÉRARD, se promenant à grands pas de long en large. HYACINTHE, oomal la porte, puis se disposant à la fermer sans entrer. Gérard. — Est-ce que je vous fais peur? Hyacinthe, regardant sur ia table. — Non, monsieur. Gérard. — Alors, pourquoi n'entrez-vous pas, mademoiatelle? Hyacinthe. — J'ai vu ce que je voulais voir. 228 M. DAPHNIS ET M U " CHLOE GÉRARD, allant la prendre par la main. — Si VOUS partiez, je croirai que vous m'en voulez... Hyacinthe. —A quel propos, monsieur? Gérard. — Ou que vous me redoutez... Hyacinthe, entre et s'assied. — Ni l'un ni l'autre, monsieur, et je le prouve. Gérard, s'assejant aussi. — Et je vous en remercie, car j'ai toujours beaucoup désiré causer avec vous. Hyacinthe. — Vraiment ! je ne m'en serais pas don tée. Gérard. —Eh! il n'est point facile d'entamer la causerie avec une personne qui se tient sur une aussi extrême réserve; voyez aujourd'hui encore, vous vous enfuyiez si je n'avais crié : grâce. Vous veniez dans ce salon, vous m'y trouvez, vous ne daignez plus y entrer. Est-ce la vérité? Hyacinthe. — Monsieur, je tiens à vous expliquer la complète simplicité de ma conduite, qui, en effet, peut vous paraître bizarre. Je vous avouerai en toute franchise que je venais savoir si le facteur était arrivé. Gérard. —Moi de même; c'est la préoccupation de tous les habitants du château. Quel rôle joue le facteur dans la vie ! Hyacinthe. — Pourtant, je ne crois guère aux lettres ; à ce qu'elles disent du moins... EN ATTENDANT LE FACTEUR 229 Gérard. — Vous : désenchantée ! Vous avez si Peu vécu. Hyacinthe. — Assez pour être sûre qu'on écrit toujours plus ou moins qu'on ne pense. Savez-vous qu'il est très aimable à vous, monsieur, de donner ces jours de fête à votre famille et à ses amis?... Gérard. — Je suis heureux d'être ici en ce moment; tel que vous me voyez, je me recueille... Hyacinthe. — Peut-on savoir ? Gérard. — Non ; parlons de vous. Vous attendez donc une importante nouvelle? Hyacinthe. — Pourquoi pas? (Un moment de silence.) Gérard. — Eh bien, enfin : à quelle heure arrive- ce maudit facteur? vous devez le savoir, vous qui habitez le château depuis des semaines ? Hyacinthe. — Gela dépend absolument du nombre de déjeuners qu'il accepte en route. Gérard. — Me permettez-vous de l'attendre auprès de vous? Hyacinthe. — Certainement. Gérard. — Vous avez là une robe charmante. Hyacinthe. — C'est un petit lainage tout bonnement. Gérard. — Allons donc, vous semblez toujours êl re lu pi us élégante. 230 M. DAPHNIS ET M 110 CHLOÉ Hyacinthe. — Très aimable, merci; ce que vous me dites là me fait le plus grand plaisir. Gérard. — Vous vous moquez. Je no pense pas être le seul qui vous trouve jolie. Hyacinthe. — Je dépense à peine deux mille francs pour ma toilette; jugez quel tour de foret) d'être à peu près présentable! Gérard. — C'est pour rien. Après cela, je vous dirai que la tête rayonne si bien, que le reste... Hyacinthe. — Jamais vous ne m'en avez tant dit. Gérard. — Et je me le reproche ; mais il est convenu qu'on ne parle guère aux jeunes filles. Ce n'est point toujours parce qu'on n'a rien à leur dire, mademoiselle l'imposante... Hyacinthe. — Ah! vous ne me faites pas l'effet de quelqu'un qui vit de privations. S'il vous avait plu de causer avec moi... Gérard. — Gest qu'il m'arrive parfois de dire des folies, vous savez... l'habitude; et qu'en auriez-vous pensé? Hyacinthe. — Permettez-moi de vous dire qu'il n'y a aucune différence entre une folie et une chose raisonnable, quand... c'est vous qui parlez... Gérard ne sait s'il doit se ficher ou rire. Gérard. — Vous avez de l'esprit et de l'aplomb' Comment n'avons-nous pas causé ensemble plus tôt- EN ATTENDANT LE FACTKUR 231 Hyacinthe. — Je n'en sais absolument rien et n'y ai point songé, monsieur. Gérard tambourine sur les vitres, un peu décontenancé. Gérard. — La grille s'ouvre : voilà notre homme I non, c'est le petit marchand d'écrevisses... Hyacinthe. — Quel bonheur ! Gérard. — Tiens : vous êtes donc gourmande? Hyacinthe. — Pas que je sache ; mais je dois les accommoder à ma façon pour la plus grande joie de notre amphitryon... Gérard. — Je me réjouis : je suis gourmand ; j'ai les défauts des vieux. Hyacinthe. — Seulement ceux des vieux? Gérard. — Vous êtes curieuse : allons, je veux bien me confesser. Hyacinthe. — Pas maintenant, car la petite porte est entrouverte et je crois bien, pour celte fois, que c'est le facteur. Gérard. — Ah ! enfin : savez-vous que cet homme 111 apporte la vie ou la mort, mademoiselle? Hyacinthe. —Tant pis... car ce n'est point lui. Que n'allez-vous à sa rencontre, puisqu'il s'agit de choses aussi graves? Gérard. — J'y songeais : s'il le faut, je ferai plusieurs lieues... Hyacinthe. — Par le temps qu'il fait? 232 M. DAPHNIS ET M llc CHLOE Gérard. — Ni la neige, ni le vent ne me font peur... Je bous : je ne vis plus que d'inquiétude... (Hyacinthe sourit.) Je n'ai donc point l'air d'un homme très inquiet? Hyacinthe. — Mais si, si, cl pour vous donner toute liberté d'aller au-devant de lui, je me mets au piano. Elle ôte ses gants et s'assied au piano. Gérard, au lieu de s'en aller, se place a côté d'Hyacinthe qui joue. Gérard. — C'est charmant, ce que vous jouez là! Je parie que tout le château est aux écoutes ; le whist et le piquet sont suspendus, les causeries se taisent. Que vous seriez gentille de me chanter cet air ancien que vous avez chanté chez madame des Bou- rettes ! Hyacinthe, se tournant vers Gérard. — Chanter? jy pensez-vous, quand j'attends aussi une lettre grave? Gérard. — C'était un salon charmant, n'est-ce pas? Hyacinthe. — On le disait. Gérard. — Comment, on le disait! Mais vous y alliez, puisque je me souviens de ce vieil air qui me donnait envie de chanter avec vous, et de danser, et de vous dire des choses jusqu'à demain... Hyacinthe. — Moi, je ne m'amusais guère. On me parlait peu et je ne parlais pas du tout, comme EN ATTENDANT LE FACTEUR 233 doit faire une demoiselle bien élevée qui n'a pas de dot. Gérard. — Pas de dot! vous n'en avez pas besoin; mais, d'abord, vous en avez une... Hyacinhte. — Oh ! deux cent mille francs, c'est un trousseau à peine. GÉRARD, réfléchissant pendant qu'Hyacinthe continue à jouer. — Moi, je crois qu'il ne viendra pas du tout, ce facteur. Hyacinthe. — Oh ! si ; cela paraît long quand on attend. Gérard. — Voyons, je sais par tout le monde que vous êtes une sage personne; si je vous confiais la missive qui doit me parvenir ici, me diriez-vous celle qui vous trouble ? Hyacinthe, voyant que Gérard s'entùte à causer, prend un ouvrage et travaille. Hyacinthe. — Oh ! je ne prends point d'engagements, moi. Gérard. — Comment, vous redoutez les promesses? Hyacinthe. — Oui, parce que je les tiens. Gérard. — Vous avez une façon de dire, sérieuse e t narquoise qui me plaît infiniment. Il est joli, ce travail que vous faites là; qu'est-ce que c'est? Hyacinthe. — Vous le voyez bien : je prends à des châles de crêpes de Chine démodés des fleurs et 234 des oiseaux brodés et je les applique sur du salin : tout te monde en pourrait faire autant. Gérard. — Oh ! non, il faut être artiste pour tirer un tel parti de cette combinaison. C'est un papillon que vous travaillez là? Hyacinthe. — Oui; il va voler de ce crêpe de Chine à mon satin, et avec ce fil d'or je vais l'emprisonner là sur cette rose. (i érard. — Avec un fil, c'est bien cela; c'est bien ainsi qu'on nous prend et qu'on nous garde... Hyacinthe, ie regardant en riant. — Eh bien, vrai, l'idée ne me serait pas venue de vous comparer à un papillon ! Gérard. — Pourquoi? Hyacinthe. — Cela est trop connu. Gérard, piqué. — Autant me faire remarquer que j'ai dit une banalité... Hyacintue. — Quelque chose comme cela. Gérard. — Je n'ai pas d'esprit avec vous, mais vous devriez me le pardonner. Hyacinthe. — Pourquoi aurais-jo tant d'indulgence ? Gérard. — Parce que c'est la meilleure preuve do mon désir d'en avoir. Gérard so lève fâché, puis rovient et s'installe. 235 Hyacinthe. — Attondrez-vous le facteur ici toute la journée? Gérard. — Oh! mais, pardon, je vois que je suis indiscret ; faut-il m'en aller ? Hyacinthe. — Gomme il vous plaira; je voulais seulement savoir à quoi m'en tenir. Gérard. — Si nous entrions dans la voie des aveux?... D'abord, dites-moi : c'est un projet de mariage qui vous trotte en tête, n'est-ce pas? Tenez- vous beaucoup à vos idées, vous? Hyacinthe. — Oh! oui, et je vous prie de le croire, monsieur. Gérard. — Elles sont bien heureuses. Gomme c est bêle ce que je dis là! Savez-vous pourquoi le &cteur n'arrive pas? C'est parce qu'il est trop chargé ^ e billets doux... 11 en est mort... Reçoit-on beaucoup de lettres au château? Voyons, vous êtes sur le point de vous marier? Hyacinthe. — Le bruit en court... Gérard, irrité. - Ah ça, quand me ferez-vous l'hon- n °ur de me parler sérieusement? Hyacinthe. — Quand je saurai que vous le méritez. Gérard. — Ah! j'en étais sûr : vous croyez que je Sl *is un mauvais sujet, un être redoutable... Hyacinthe. — Je ne crois rien ; mais, voyons, fran- 236 M. DAPHNIS ET M llc CHLOÉ chement, sans l'attente du facteur, vous ne m'en auriez jamais dit aussi long qu'aujourd'hui. Nous habitons ce château ensemble depuis plusieurs jours, et il y a des années que nous nous rencontrons dans le monde, mais vous ne vous occupiez pas de moi. Je n'ai donc point eu à me demander ce que je pensais de vous... Gérard. — Sérieusement, ce que vous dites là me fait do la peine. Ainsi, à moi, à qui tant de choses venaient à vous dire, vous n'aviez aucun désir de parler? Hyacinthe. — Il me semble, monsieur, que nous étions chacun dans notre rôle. Gérard. — Vous êtes un sphinx. Hyacinthe. — Pourquoi vous cntetez-vous à me lire? Gérard. — Enfin, vous ne me refusez point de pouvoir être de bon conseil? Voyons, prouvez-m 01 que je ne suis pas pour vous le premier venu : l a lettre que vous attendez parle mariage. Quel mari voulez-vous? Grand, brun, blond, rose? Vous pouvez bien me répondre. Hyacinthe. — Je n'ai point commis l'imprudence de songer à cela. GÉRARD. — Mais alors, à quoi avez-vous songé? Hyacinthe. — A rendre heureux l'homme qui EN ATTENDANT LE FACTEUR 237 m'épOUSerait... (Regardant à la^enêtre.) Ah! Cette fois-Ci on sonne à la grille : c'est lui I Gérard, abasourdi. — Qui ça? l'homme que vous épouserez? Hyacinthe. — Mais non, le facteur. Gérard. — Je ne pensais plus à lui du tout. Hyacinthe. — Il se sera grisé en chemin, cela lui arrive quelquefois. Gérard. — Eh bien, les premiers moments de l'attente sont les plus difficiles à passer, et je vous avouerai que, s'il ne vient pas, j'en, prendrai mon parti. Hyacinthe. — Voyez comme vous êtes léger : tout a l'heure votre inquiétude était telle que vous songiez à braver les rafales et la neige... Gérard, l'interrompant. — Depuis, j'ai causé avec v °us... Personne... Non, ce n'est pas le facteur, puisqu'on apporte d'abord les lettres dans le salon où ftous sommes. Allons, soyez franche, vous êtes désolée... Non? pas trop? Vous attendiez un oui ou un n on; c'est oui, allez, et la lettre arrivera; j'en serai 'urieux ; rien ne me réussit; d'abord je vous déplais. Quand donc aurez-vous vingt ans? On dit toujours, e n parlant de vous : la petite Hyacinthe. Hyacinthe. — Je les ai et dix mois avec. Gérard. — Ah! j'y suis, on veut vous marier avant votre majorité? 238 M. DAPHNIS ET M 11 " CHLOÉ Hyacinthe. — N'est-ce point le devoir des parents et la sagesse des filles ? Gérard. — Vous savez dire gaiement des choses graves. Hyacinthe. — Tant de gens disent gravement des choses de peu d'importance I Gérard. — Aimez-vous le monde? la campagne? les voyages? le coin du feu? Hyacinthe. — Pourquoi me demandez-vous tout cela, monsieur? Gérard. — J'ai en ce moment la passion de vous parler et de vous entendre. Hyacinthe. — AhI depuis un moment alors? Eh ! qu'en penserait la personne, de la lettre?... Gérard. — Je ne m'en inquiète guère et je vous dirai que, parce temps et si loin de la ville que nous sommes, je trouverais une mesure d'humanité de ne faire venir le facteur que deux fois par semaine. Qu'en dites-vous? Hyacinthe. — Oh ! il y a ici des gens que vous désoleriez... (ikrard. — Raisonnons la chose. Pour les affaires de sentiment, cela serait indifférent, car, règle générale, les gens qui s'aiment sérieusement ne se séparent pas; pour les lettres d'affaires, une sage lenteur mûrit les décisions; quant aux épîtres qu'on est EN ATTENDANT LE FACTEUR 239 convenu d'appeler amoureuses, hélas ! elles ne valent pas qu'un humble piéton risque un rhume de cerveau pour elles. Hyacinthe. — Il faut toute une bonne éducation pour ne pas vous rire au nez. Ah çà, et votre agitation de tout à l'heure? Gérard. — Oh! v6us l'exagérez... Elle était peut- être une contenance... Voulez-vous causer gentiment avec moi ? Hyacinthe. — Oui, si cela est possible. Gérard. — Je serai obligé de taire les demandes et les réponses, car vous ne me répondez guère, mais vous m'écoutez et c'est déjà quoique chose... Hyacinthe. — Vous avez raison de le penser. Gérard. — Je vous remercie donc et je continue : VotW passé est le couvent; puis un coup d'oeil sur le monde dont vous avez été lasse avant do l'avoir connu. On vous a mise en demeure de prendre un mari : daignerez-vous me contredire ? Hyacinthe. — Non, et je veux me montrer confiante envers quelqu'un qui, je le vois, m'a déjà étudiée un peu. Vous avez deviné juste; On me marie; °nm'a montré un monsieur à qui je plaisais; il a c ent mille livres de rente. On a dit qu'il n'y a\ail P°int à hésiter; j'étais triste pourtant. On m'a envoyée ici d'où j'ai écrit la vérité. 240 M. DAPHNIS ET M Ue CLHOK Gérard. — Quelle est elle? Hyacinthe. — Je consens, si on l'exige, à me marier, mais je n'aime pas mon futur... Me voilà confessée. A vous ? Gérard. — C'est que ce que j'ai à dire n'est pas tout à fait aussi simple. Hyacinthe. — Je le suppose, car vous étiez très agité tantôt. Gérard. — ... Il s'agit d'une femme dont je suis occupé depuis longtemps... Hyacinthe. — L'aimez-vous ? Gérard. — Peut-être m'a-t-elle plu; mais il paraît que je l'aimais sans illusion, car avant de l'épouser, j'ai cru devoir lui poser des conditions. Hyacinthe. — Lesquelles donc? Gérard. — Elle les trouvera assez dures. Elle est mondaine, je lui déclare que nous resterons au coin du feu; elle est coquette, je lui rappelle que je suis jaloux; elle est dépensière, je veux augmenter mon bien; elle est futile, et je suis altéré do sérieux. En causant avec vous, je m'aperçois qu'elle et moi n'avons jamais dit que des sottises et je vous en veux de m'avoir dédaigné ; car, sans vos airs hautains, désespérants, je vous aurais dit depuis longtemps ce que je vous dis en ce moment et. .. Hyacinthe. — Quelle plaisanterie! Parce que le 1CN ATTENDANT LE FACTEUR 241 facteur est en retard, tout à coup je vous semble être une personne accomplie et pourtant vous ne me connaissez point... Allons, trêve de folies... Gérard. — Je vous connais autant qu'on puisse connaître une femme qui se livre aussi peu. Hyacinthe. —Je ne vous connais pas davantage. Vous avez parlé de moi, et très aimablement, j'en conviens, mais de vous vous n'avez pas dit grand'- chose. Gérard. — A quoi bon? L'homme qui vous parle ne ressemble point à celui que d'autres ont entendu. Hyacinthe. — Mais enfin, qu'est-ce que tout ceci signifie? Gérard. — Une chose bien simple : je vous ai toujours trouvée fort à mon gré; je vous l'aurais dil si v ous l'aviez voulu ; mais vous aviez l'air de me compter pour rien; je ne suis point acoutumé à cela, J'ai suivi mon chemin. Le hasard nous donne ce salon comme confessionnal ; nous attendons deux lettres graves... Hyacinthe. — fl neige; les chemins sont impraticables; on ne peut songer à mettre le pied dehors. "Vous vous avisez alors de nie dire, en une heure, tout ce que vous pensez de moi en un moment. Gérard. — A.u contraire, je vous dis en unnin- 14 242 M. DAPHNIS ET M 1 ' 0 CIILOE mont ce que je pense depuis... depuis que je vous ai rencontrée. Hyacinthe hausse légèrement les épaules. Gérard continue en regardant la campagne à travors 1ns vilres. Gérard. — Il ne viendra pas, ce facteur. Impossible et je l'espère bien, n'est-ce pas? Hyacinthe. — Et la consigne et le devoir ! Gérard. — Cela est bel et bon; mais la campagne est désolée ; le parc a l'air d'être un combat d'ours blancs. • Un domestique apporte sur un plateau deux lettres. Gérard. — Ah! le maudit homme, le messager du diable, il est venu ! Que ne restait-il enfoui dans la montagne! J'avais encore tant de choses à vous dire, et vous commenciez à m'écouter sans colère J'en étais si heureux... N'est-ce pas, que vous commenciez à me croire? Décidément je suis né sous une mauvaise étoile. Hyacinthe, pour ne point répondre, allonge le hras pour prendre la lettre qui lui est adressée. Gérard retient sa main et la gardo dans la sienne. Gérard. — Tenez-vous beaucoup à cette lettre? Hyacinthe. — Pourquoi me demandez-vous cela? Vous savez ce qu'elle doit contenir, donnez-la-moi et lisez la vôtre. Gérard. — Non : voyez, je n'ai môme pas songé à la prendre. Ce qu'elle dit ne m'occupe guère et, pour EN ATTENDANT LE FACTEUR • 243 le prouver, je la jette au feu. (Il la jette dans la cheminée.) Voulez-vous me permettre de brûler la vôtre aussi? Hyacinthe. — Mais vous savez bien, monsieur, que cette lettre décide mon sort; je l'attendais, je dois la lire. Gérard. — Vos destins sont ici; qu'importe la réponse d'un futur que vous n'aimez pas, quand je vous dis, moi, que je vous aime! Hyacinthe. — Mais il ne s'agit pas seulement de m'aimer; il s'agit de m'épouser... GÉRARD , jetant la lettre adressée à Hyacinthe au feu. — De- puis que nous nous sommes trouvés dans ce salon, je ne songe pas à autre chose. Hyacinthe. — Eh bien, je ne mets aucun empêchement; mais voyons, si, par hasard, le facteur était venu à son heure ? Gérard. — La mienne eût été retardée peut-être, mais elle aurait sonné, gardez-vous d'en douter. LES TROIS MATAGOURDIN ES Mon cher ami, En mettant en ordre le chalet que vous connaissez, j'ai trouvé au fond d'une antique commode des cahiers jaunis couverts d'une écriture grosse et ferme qui n'est point d'hier, j'en réponds. Je vous envoie les premiers feuillets sans trop savoir ce qu'ils valent. Vous avez droit à les lire, car vous les auriez trouvés si vous aviez rangé vos tiroirs. En tous cas, je crois, qu'ils ne vous déplairont pas. N'ètes- vous point toujours à la recherche de l'impossible? Quant à moi, je ne puis démêler ce que sont ces voyages fantastiques. Tout y est-il inventé, ou le 14. 246 fabuleux n'est-il là que pour sauver le réel ? Vous m'en direz votre sentiment. Amitiés. ... Quand je me suis mis en route, je n'avais nulle intention d'écrire des notes de voyage. Je hais ces personnages qui voyagent aux frais du lecteur et se payent de leurs débours et de leurs peines en ck«- tanl les lieux qu'ils ont vus. Donc, cel te idée n'est point mienne ; mais ce qui m'arrive est si singulier que je n'y croirais peut-être pas quand, vieux et seul, j'y voudrais songer ; l'homme âgé ne croit point au jeune. Pour ne pas être menteur à son vieil âge, il faut tenir registre des belles journées du printemps. Tant pis s'il y aeu parmi elles orages, vilenies à côté d'amoureuses prouesses et d'aide à son prochain. Tout est bien quand on a droite intention finale. Si ma bête, pour ne point périr d'inanition, paît dans le champ où je passe; si, pour ne point désapprendre d'aimer, J'embrasse une Bile qui se défend, il ne faut point me condamner : c'est un homme qui voyage et fait comme il peut. Pourquoi je tournai plutôt à gauche qu'à droite, je ne puis le dire. J'avais résolu de ne point descendre Jamais dans les hôtelleries. l'estime qu'un bon gen- LES TROIS MATA(iOURI)IN KS 247 lilhommo doit trouver gîlo chez les gens de sa sorte» et il faudrait changer le vieux nom de la France le jour où un châtelain, quelque pauvre qu'il soit, refuserait d'ahriter un honnête homme. — Gomment nommez-vous ce petit castel? dis-je à un paysan qui marchait ù côté de sa fauchée et que je rencontrai après plusieurs heures de trot. — Ça ? Pied-d'Alouettes. — Est-il habité ? | —Oui. Je ferai ici un petit discours. Le campagnard est mystérieux de sa nature; dans les villes, à la moiu- I dre question, on vous en dit plus que vous ne voulez ; aux champs, c'est différent. Il semble que le Paysan est le dépositaire des secrets de la terre et qu'il craigne que leur divulgation ne lui porte malheur. Gomment se nomme le propriétaire 1 — Le Matagourdin. L'homme interrogé était de si mauvaise humeur 1 u il ne fallait point songera lui en demander davantage. Et puis que m'importait ? Je voyageais à l'avenue. Le temps se gâtait ; le jour tombait ; il s'agis- Sa it de ne point rester exposé à l'orage menaçant. Je P ri s donc la côte qui conduisait au château de Pied- 248 M. DAPHNIS ET M 1 ' 0 CHLOE d'Alouettes ; l'horizon se marquait de lignes noires ; les nuages se déchiraient ; la poussière soulevée tourbillonnait bruyamment ; les champs avaient l'air d'une mer blonde agitée souffrant pour mettre au monde des monstres d'or, et les arbres bordant les champs et les routes se courbaient, se repliaient, puis se redressaient sous les souffles de la tempête comme d'immenses cavaliers verts qui se préparent à combattre la foudre. Dois-je à ce temps, à ne point laisser un chien dehors, l'accueil qui me fut fait ? ou la tristesse du châtelain trouva-t-elle une heureuse diversion dans ma compagnie ? Je l'ignorerai toujours ; mais la vérité est qu'un quart d'heure après mon entrée à Picd-d'Alouettes, nous jasions, le verre en main. J'avais dit qui j'étais. Yi. de Matagourdin connaissait un peu ma famille et mon pays et ne se montra point surpris de ma façon de voyager par monts et par vaux. Le bonhomme ne sortait guère de chez lui où les idées entraient moins facilement que les hôtes. — Défiance est signe de mauvais cœur, dit-il, vous m'allez, et puisque le hasard vous a conduit sous mon toit, le maître vous y retiendra. Ne vous attendez à rien de brillant ; je ne suis point aisé, et, de plus, je vous conterai comme quoi mon épargne a LES TROIS MATAGOURDINES 249 passé ce printemps en une solte aventure ; mais j'ai de bon vin et la chasse fait le reste. Je me souviens de ce que la politesse m'a dicté de répondre : — Monsieur, mon dessein était de ne m'arrêtcr jamais que juste le temps de me reposer et de reposer ma bôte, mais je n'avais pu prévoir une hospitalité aussi cordiale. Je n'ai donc plus d'autre projet que celui d'accepter et de vous vouer ma reconnaissance. Tout en m'installant plus à mon aise en face de Matagourdin, je l'examinai du coin de l'œil. C'était un vieillard frais et bien portant, accoutré le plus singulièrement du monde. Il portait de grandes bottes de cuir fauve, un bonnet de velours rouge qui lui descendait sur les oreilles, des culottes de gros drap bleu ; un pourpoint violet qu'on aurait dit pris au vestiaire des costumes d'un théâtre de foire, et une houppelande à large collet, qui paraissait être de pareille provenance. Après qu'il m'eut encore questionné, il commença le récit suivant : — Je suis dans le chagrin : J'ai trois filles. — Ici ? m'écriai-je. — Oui; elles sont ma joie ; mais voici d'où vient la peine. Je veux les marier, c'est mon devoir ; et• 250 M. DAPHNI.S KT M llc CHLOÉ comme je vis en sauvage ici, je les ai conduites en ville où nous avons eu en mai un concours d'animaux... Il vit que je m'étonnais... — Qui a amené la ville et la cour ! se hâte-t-il d'ajouter. Mes filles sont belles comme des astres ; il y avait donc cent à parier contre un qu'on me les demanderait en mariage. On les a admirées et puis pst...pst... on est parti. J'ai dépensé gros : mesdemoiselles de Matagourdin sont encore innocentes. Vous me direz qu'il n'y a pas de temps de perdu ; la dernière n'a que seize ans ; mais je suis vexé ; d'abord, parce que je suis hors d'état de recommencer la même dépense ; et puis parce que je reconnais là l'œuvre de la malveillance. Je ne suis point aimé dans le pays, parce que le voisinage me déplaît, et j'ai fait si souvent grise mine qu'on s'est lassé de venir chercher ma méchante humeur. On me traite de mauvais voisin, d'impie, [de paillard, je le veux bien ; mais qu'on rende mes filles responsables de mes travers, c'est d'une injustice criante. Et quand vous les connaîtrez, vous verrez : des auges, des créatures adorables. Et puis, c'est un affront ; vous me direz tout ce que vous voudrez : c'est un affront I Une larme brilla sous la paupière ridée de Mata- gourdin. 25 i Je fus vivement intéressé par ce court récit. J'étais donc tombé dans un nid de colombes I Je ne savais que dire pour consoler un peu cet excellent père. 11 ne semblait avoir rien à ajouter. Une troisième bouteille fut entamée. La tourmente s'était ''aimée; les pleurs de l'orage se détachaient des feuilles et si; faisaient boire par la terre, comme si la nature avait eu hâte de cacher au soleil radieux les traces de la récente crise qu'elle avait traversée. Gomme le bonhomme se taisait, il était nécessaire que je lui tisse un remerciement de la confidence. — Monsieur, vous m'avez traité en ami, un autre f |iiii moi s'étonnerait de la promptitude de votre confiance. J'y vais répondre de façon à vous prouver que vous ne l'avez point mal placée. Je n'avais, en partant do ma maisonnette, d'autre idée que celle de me divertir ; vous avez des filles à marier, je suis garçon : S1 mes chétifs biens ne vous semblent point indignes d'elles, je ferais volontiers choix d'une compagne, si toutefois je deviens amoureux... — C'est aussi, mon ami, ma condition sine quâ non Pour mes enfants. Promenez-vous un moment dans m on jardin, je les préviendrai, nous dînerons ensemble... Un dernier verre aux dieux de l'hymen ! le vieillard. Et une dernière rasai le fut bue. 252 M. DAPHNIS ET M 1 " CHLOE Une heure après, nous étions à table. Je m'étais requinqué en me plongeant le visage dans une fontaine, tout en songeant que nous avions été fous dans nos propos et nos projets, et que cette équipée n'aurait d'autres suites qu'un joyeux souvenir et peut-être une solide amitié entre Matagourdin et moi. Mais à la deuxième tranche de pâté de lièvre, je ne doutai plus que nous ne fussions destinés à serrer des liens familiaux. Agathe de Matagourdin, l'aînée des (Mes, m'avait positivement donné dans l'œil; bien que Clary et Bernardine fussent jolies, Agathe, ce jour-là, les effaça complètement à mes yeux. Quand elles eurent quitté la table et que nous les vîmes gaies et alertes dans leurs costumes de filles de théâtre, car elles s'habillaient au même magasin que leur papa, s'escrimer à courir, jouer, gambader dans la cour, sous nos yeux, je parlai à peu près comme suit : — Monsieur, je suis amoureux de mademoiselle Agathe. C'est une reine ! Ses yeux et ses cheveux noirs m'ont captivé. Moi, monsieur, je passe des heures à regarder les yeux d'une femme, aies étudier et j'aime à dormir avec une natte de ses cheveux en cravate sous le col de ma chemise ; donc, je m'arrête ici et vous le comprenez ? — Vous êtes un fou, mon cher, et je mériterais LES TROIS MATAUOURDINKS 253 d'être rangé dans la môme catégorie, si je vous accordais Agathe ainsi sans réflexion ; demeurez avec nous un mois ; si dans un mois, jour pour jour, après avoir cultivé la société de mon aînée, vous êtes dans les mêmes intentions, elle sera à vous. Je me précipitai dans les bras de Matagourdin, nous passâmes le reste de la soirée à chanter des chansons ; quand les lilles rentrèrent, elles partagèrent notre belle humeur el reprirent nos chants en canon. Le reste se devine : l'intimité alla vite. Agathe, à laquelle son célibat pesait, abrégea gentiment mon stage; nous allions fixer le jour du mariage quand Matagourdin me lit appeler. Le bonhomme riait à élouiïer, ce qui me rassura sur le sujet de l'entretien. Enfin, quand il put reprendre haleine : — Voilà qui ciï'ace tous mes déboires I Ah ! nous n'avons pas perdu pour attendre; Quelle réussite! c'est inespéré ! Embrassez-moi : vous nous avez porté bonheur! Puis il prit une lettre qu'il avait posée sur la table: — C'est bien ce que nous avons de mieux dans le pays : les Perforé! et possesseurs de grands biens. Gré matin ! on me l'eût donné à deviner en mille, 15 254 M. DAPHNIS ET M 1 ' 0 CHLOE non, je ne l'aurais pas pu ! C'était trop brillant. Ah ! on va en dire ! Eh bien, tant mieux ! Ah ! celui qu'on appelait le vieux bouc, le vieux ladre, le sorcier, aura pour gendre un Perforé ! . Il n'était que trop vrai : M. de Perforé, qui avait aperçu Agathe à la réunion du prinlemps, sollicitait sa main. — Portez à Agathe la bonne nouvelle, dit Mata- gourdin. J'étais consterné. — Mais, dis-je, je crois que vous faites erreur, Agathe m'est destinée; Agathe est à moi, ris- ttiai-Je..; — Ah ! par exemple, je m'en fiche pas mal; vous croyez que je vais refuser un Perforé, vous? le meilleur parti du pays, vous n'y pensez pas ? — Je vous jure, monsieur, que je n'y pense pas en effet, parce que la chose est impossible. Le père d'Agathe se mit dans une colère abominable, rhe menaça d'e rn'e rènVoyéir de chez lui ; puis se calma pour s'irriter encore : - Un parti qui a tout pour lui: jeunesse, fortune, titre ! Pour s'affirmer éribotfe dtftts Sës itittfhtîofas, il reprit la lettre : — Tiens, non! c'est du père Perforé qu'il s ai;il LKS TROIS MATAGOURDINES 255 comment, c'est cette vieille ganache ? j'aurais préféré un des fils. J'eus un moment d'espoir, jmais il fut de courte durée. — J'aurais préféré un des fils, dis-je, mais tant pis, ça m'est bien égal en réfléchissant. Ma consternation l'attendrit, car, tout à coup, me prenant la main amicalement : — Voyons, soyez raisonnable. Qu'esl-ce que vous recherchiez ? une alliance avec les Matagourdin. N'ai-je plus de filles? Que vous êtes enfant! Glary n'est-elle pas la plus suave des blondes, et mon lu lin, Bernardine, a-t-elle sa pareille? Je ne puis comprendre comment, par votre contenance, vous avez le courage d'attrister un si beau jour. Je ne puis dissimuler qu'Agathe entra tout à fait dans les raisonnements de son père. La cour eut lieu ; le jour du mariage fut fixé. Si je pouvais dire combien le vieux Perforé était ridicule, on comprendrait cette histoire difficilement. J'étais navré ; mais enfin, grâce à la tendresse que me témoigna Glary, je traversai ces temps douloureux. Agathe, tout aux présents de son vieux futur, ne me regardait plus. Nul ne s'occupait de nous ; nous passions nos journées, Glary et moi, dans les Prairies; peu à peu, je m'habituai à la considérer 256 M. DAPHNIS ET M 110 CHLOE comme ma future. Pourtant, j'appréhendais le jour où Perforé s'emparerait de l'Agathe que j'avais aimée. Cette Agathe avait beaucoup de montant ; j'y pensais... Glary devina que, pour faire diversion, elle devait ne reculer devant aucun sacrifice. Je lui en sus gré et son ardent amour réussit enfin à me distraire : dès qu'elle fut ma maîtresse, je demandai officiellement sa mainàMatagourdin qui acceplama demande en me faisant observer qu'il avait tout prévu en me réconfortant, quelque temps auparavant, par de bonnes paroles. J'avais donc la position officielle de prétendu de Glary, le jour du mariage d'Agathe. Les noces furent brillantes ; je me rappelle même, et je dois l'écrire, que Perforé, retapé par le plus riche costume et émerillonné par la beauté provocante de sa femme, paraissait n'avoir pas plus de cinquante ans. Agathe, qui était fort coquette, me faisait mille agaceries. Gomme les vieilles coutumes flo- rissaient chez Malagourdin, j'eus l'occasion, pend an l le repas qui suivit la messe nuptiale, de m'occuper aussi d'elle. Je coupai le gâteau de noces ; je détachai sa jarretière ; je trempai les lèvres, comme prochain parent, dans la coupe de vin qu'on lève à la ronde. Nous quittâmes la table tous un peu échauffés ; c'est ce qui expliquera ce qui suit : LES TROIS MATAGOURDINES 257 J'étais assis dans un coin de la salle, quand Agathe, qui se passait toutes ses fantaisies, eut l'idée de venir rire avec moi. Elle était grise de sa richesse et de ses diamants. Tout en me les faisant admirer, elle s'amusait à prendre des brins de fleur d'oranger de sa coiffure et à me les fourrer dans le nez ; c'était un passe-temps qui pouvait être jugé innocent. Perforé ne pensa point ainsi. Je le vis qui faisait observer à mon futur beau- père que ce laisser-aller était choquant. Matagourdin ne daigna pas interrompre sa chanson. Alors Perforé s'adressa directement à moi, me sommant d'être autrement avec madame de Perforé. Le sourire qui effleura les lèvres de sa femme et les miennes ne le calma point, au contraire ; furieux, il s'avança vers moi, et le soufflet qu'il me destinait n'arriva point sur ma joue, à cause de la différence, grande, de nos tailles, mais je le considérai comme reçu et décidai que Perforé le paierait de sa vie. Notre duel eut lieu sur l'heure, dans l'un des fossés du castel: je le tuai ! Les Perforé ne demandèrent point vengeance. Les fils du défunt entrèrent en possession de ses grands biens, tout en laissant Agathe jouir en paix d'un douaire considérable et des écrins royaux qu'elle s'était fait offrir. 258 M. DAPHNIS ET M Up CHLOE Nous croyions donc voir en paix s'accomplir les événements préparés ; mais il était dit que le château de Pied-d'Alouettes était un château à surprises. Agathe, maintenant riche et indépendante, n'eut- elle point l'incroyable fantaisie de vouloir me reprend fis 2 Je déclinai l'offre do la veuve de Perforé ; elle eut l'audace d'avouer à son père des droits qui primaient ceux de sa sœur ; ma position était très délicate. Matagourdin, trouvant qu'Agathe était bien lotie avec son douaireetses diamants, se montra tout à fait favorable à mon mariage avec Glary, qui prit les aveux d'Agathe pour d'habiles faussetés. — Ma sœur en veut à mon bonheur, voilà tout... M. de Matagourdin ne daigna point s'appesantir sur les récits d'Agathe, qui en fut pour ses frais. Bile en conçutune rage qu'elle ne dévoila qu'à moi. — Vous êtes l'amant de ma sœur ; sans cela vous reviendriez à moi, me repétait-ellc sans cesse. Jamais je ne laisserai ce mariage s'accomplir. Mon père ne voit clair à rien, mais je suis là ; je veille ; ne m'épousez pas, je ne puis vous forcer à accepter ma main, mais Glary ne sera pas votre femme, je vous tuerais plutôt. M. de Matagourdin me prenait à part, de temps à autre, pour fixer le jour du mariage. LES TROIS MATAGOURUINES 259 — Nous menons lo deuil plus vite pour cela ; que diriez-vous de la Saint-Huberl, mon ami ? On pourrait sans scandale, danser un peu après le repas. Madame de Perforé ne m'a soufflé mot de l'affaire depuis des semaines ; nous pouvons procéder... Glary m'espionnait ; la jalousie l'avait envahie. Son humeur égale, qui était son plus grand charme, avait tout à fait disparu. Nature soupçonneuse, elle empoisonnait par ses discours les quelques instants que nous pouvions dérober à la surveillance d'Agathe et à l'innocent espionnage de M. de Matagour- dinetde Bernardine, que ce milieu agité commençait à émoustiller singulièrement. Las de ces scènes, effrayé de l'avenir et me rappelant enfin le but de ma sortie de mon petit fief, qui était de voir du pays et nullement de prendre femme ; remémorant dans mon esprit la bizarrerie de M. de Matagourdin, l'étrange éducation de ses tilles, fort de mon innocence, car elles s'élaient données l'une et l'autre à moi, sans conditions : ma foi, je pris la résolution de battre en retraite. Ceux qui me blâmeront n'auraient point fait autrement. La fuite m'était possible, parce que j'avais conservé l'habitude de sortir achevai, tous les jours, pour entretenir la bonne santé de ma bèto. Après donc avoir médité sur l'impossibilité qu'il y avait à 260 M. DAPHNIS ET M ,,e CHLOE terminer différemment ce curieux voyage, qui avait duré plusieurs mois, je fixai le jour du départ. Je ne pouvais plus tenir ace train de vie. Agathe et Clary étaient comme des Furies; on n'entendait dans le château que menaces, imprécations. Sans le sourire de Bernardine on se serait cru en enfer ; car pour échapper un peu à cet état de choses, M. de Mata- gourdin buvait plus qu'à l'ordinaire et chantait des refrains diaboliques. Je choisis donc le moment où une mêlée occupait la maisonnée pour disparaître : je glissai dans la poche de ma selle une gourde remplie de vin et un pain fourré de viande. Je jetai un dernier coup d'œil sur cette demeure où tant d'événements invraisemblables s'étaient accomplis : j'ouvris la grille et je descendis la côte. J'allais au pas et ne voyais rien, tant j'étais chargé de pensées. Avant de prendre la ^rand'route, je m'arrêtai pour voir une dernière fois Pied-ri'Alouettes ; au moment où j'allais mettre mon cheval au trot et m'arracher définitivement à cette contemplation, je vis devant la tète de mon cheval la petite Bernardine qui résolument me barrait le chemin. — Je veux me marier avec vous ; emmenez- moi. J'aurais dû lui arracher la bride de mon cheval ; LES TROIS MATAGOURMNES 261 j'eus l'imprudence d'écouter ses peines; elle n'était point heureuse au logis ; elle pleurait... J'eus pourtant la présence d'esprit de lui dire que l'emmener serait une mauvaise action, un rapt... La fillette n'était point sotte et y avait songé tout en épiant les préparatifs de mon départ de Pied-d'Â- louettes. — Je ne vous demande que de me prendre en croupe pour me conduire au couvent où j'ai fait mon éducation religieuse ; il est là à deux lieues ; de là j'écrirai à mon père pour lui demander son consentement ; il me le donnera, car vous lui plaisez, et il voit bien que vous ne vous arrangez plus avec mes sœurs. Cette petite était un vrai amour; et puis, ce qu'elle proposait n'avait rien que de convenable. Je laissai le cheval au pas quand elle fut montée, et ce voyage fut d'une gaieté folle ; de la vraie gaieté pure, enfantine. Je la quittai au seuil de son couvent. C'est ici que les choses deviennent véritablement extraordinaires , je n'en voudrai pointa ceux qui ne les croiront pas. M. de Matagourdin donna son consentements mon mariage avec Bernardine ; se défendant seulement d'y paraître, ni ses [illes; le château, disait-il. était occupé d'événements importants ! 15. 262 M. DAPHNIS KT M 11 ' CHLOE Mon mariage avec Bernardine eut lieu dans la chapelle de son couvent d'où je l'emmenai chez moi le jour même, jour béni. Nous étions si heureux que des mois passèrent sans que nous écrivissions à Pied-d'Alouettes : l'amour heureux est férocement égoïste ; ma femme est la perfection: douce, aimante ; le temps vola. Pourtant une circonstance notable me fit un devoir de donner de nos nouvelles à M. de Matagourdin. Bernardine mit au monde un beau garçon; j'écrivis à son grand-père le jour môme de sa naissance. La réponse fut prompte ; je la conserve pour avoir la preuve des événements racontés dans ces pages. J'en cite ici textuellement le principal, malgré la vivacité des expressions, pour compléter ce journal de mon premier voyage. M. de Matagourdin nous y félicite et sera heureux d'embrasser plus tard son petit-fils, qui trouvera à qui parler, à Pied-d'Alouettes ; car madame de Perforé a mis au monde deux jumeaux, flllc et garçon que le regretté Perforé a procréés entre la messe et le déjeuner dînatoire. Mon beau-père que l'expérience rendait enfin pru- flent, joignait, à cette lettre officielle, un mot dissimulé dans l'enveloppe et adressé à moi seul : LES TROIS MATAGOURDINES 263 « A mon gendre, » Agathe a racheté sa faute en prenant à son compte, comme jumeau, l'enfant de Clary. La famille de Perforé a recraché l'héritage ; la loi est formelle. » Au revoir, mais dans plusieurs années, mon trop gendre ! » Hélas ! hélas ! qui m'eût dit qu'un jour je détournerais l'héritage des Perforé ! LE BON CONSEIL I Quoique mademoiselle Bertrade de Bélisi fût un bon parti, ses vingt-cinq ans sonnèrent sans qu'elle fût mariée. A qui la faute? Son père était un excellent homme, sa mère, une femme irréprochable ; et Bertrade pouvait être classée parmi celles dont on ne dit rien. Et d'autant plus, qu'il y avait de bonnes raisons pour cela : l'éducation austère qu'elle avait reçue, et l'excessive sévérité de madame de Bélisi, en faisaient une personne effacée dont, en effet, il était difficile de rien dire. Bertrade, comme affiliée du tiers-ordre de Saint- tlilaire, était toujours vôtue de couleur marron ou 266 M. DAPHNIS ET M 11 '' CHLOÉ de noir. La forme de ses robes avait quelque chose de monacal; ses cheveux, serrés dans un filet, semblaient être déjà offerts au Seigneur. Elle tenait les yeux baissés, glissait plutôt qu'elle ne marchait, parlait bas et seulement quand elle était interrogée. Madame de Bélisi. ayant jugé qu'il serait fort inconvenant qu'une fille eût l'air de désirer se marier, l'obligeait à répondre par monosyllabes à ceux qui se mettaient sur les rangs. — J'ai renoncé promptement au projet, dit l'un d'eux : une momie, mon cher. — Eh bien, et l'entrevue ? demandait-on à un autre. — On ne peut appeler cela une entrevue; j'ai aperçu deux ou trois fois une sorte de nonne qui marchait, recueillie comme si elle allait au chœur chanter matines. Un des plus persévérants, après plusieurs semaines de cour, n'avait obtenu que cette réponse h ses vœux : — Monsieur, je ferai [a volonté de mes parents. Le prétendu court encore. Aussi le château de Bélisi est-il souvent désert, malgré l'hospitalité très confortable qu'on y reçoit. Madame de Bélisi ne s'en inquiète pas, habituée qu'elle esta se reposer absolument sur la Providence LE «ON CONSEIL 267 pour tout ce qui concerne les Bélisi. Elle prêche, catéchise, s'occupe de tout, excepté de ce qui devrait l'occuper uniquement, et le château de Bélisi, naguère égayé par des comédies, des illuminations, des soupers et des échos de fanfares, a maintenant la froide tristesse de ces demeures que les grandes désillusionnées d'autrefois obtenaient de bâtir auprès des monastères pour y vivre dans la méditation e t la pénitence. Il Un rayon de soleil luit pourtant chaque année sur Bertradc. Elle passe un mois chez sa grand'mèro do BèYisi, qui n'a de commun avec sa be\\c-m\e qu'un nom qu'elles respectent également. La douairière habite toute Y année le Pavillon. Cette propriété, bâtie autrefois par son père pour loger ses enfants pendant son service auprès du roi Louis XV, est située aux portes do Versailles, et renferme tant de souvenirs du temps, qu'on y devient d'un autro siècle. Malheureusement, madame de Bélisi n'y laissait jamais Bertrade venir seule. Elle l'accompagnait, et intimité de la grand'mère cl de la petite-illle n'avait qu'une demi-heure à peine de tête-à-téte tous les 268 M. DAPHNIS ET M 11 " CHLOÉ jours au moment du coucher de la douairière que Bertrade accompagnait dans sa chambre. Madame de Bôlisi, obligée de rester dans le salon pour en faire les honneurs à la place de sa belle- mère, ne pouvait lui refuser le bras de sa petite-fille pour gagner son appartement. Dès l'arrivée de son fils et de sa bru, la douairière demandait toujours. — Avez-vous du nouveau? Il est inouï qu'à vingt- cinq ans, une Bélisi ne soit point pourvue. M. de Bélisi, toujours pressé d'aller chasser sur sa ferme de Glagny, laissait courtoisement la parole à sa femme qui commençait le récit des mariages manqués par Bertrade depuis la dernière causerie de famille. Au dernier voyage au Pavillon, l'entretien prit un autre cours : — Madame, dit madame de Bélisi, nous nous trouvons, pour le moment, en présence d'un excellent parti, et c'est au Pavillon, si vous le permettez, qu'aura lieu l'entrevue; il s'agit du colonel du 17° hussards, en garnison en Seine-et-Oisc : marquis, trente-neuf ans, quatre-vingt mille livres de rente. Avenir militaire des plus brillants. Spirituel, bien pensant, quoiqu'ayant eu une jeunesse un peu orageuse, ajouta madame de Bôlisi en baissant les LE BON CONSEIL 269 yeux. Trouvez-vous quelque chose à redire au projet. — Non, fit sèchement la douairière; seulement, si le parti est tel que vous dites... il ne sera pas pour nous. Madame de Bélisi, qui connaissait de longue date le blâme qu'infligeait la douairière à la direction donnée à Bertrade, coupa court à l'entretien : — Votre fils, puisque vous le permettez, vous présentera demain le colonel de Ghassebras. — Ghassebras ! j'en ai connu un dans la maison du roi. Il était charmant, ma foi, sous son uniforme rouge. — Le colonel est son petit-fil s. Son grand-père se connaissait fort en femmes et les a étudiées à fond, répondit la douairière, que ce nom plongea dans ses souvenirs. III L'entrevue matrimoniale du colonel fut comme les autres. Madame de Bélisi, malgré les avertissements de sa belle-mère, n'avait point consenti à alléger Bertrade d'aucune des règles imposées. Le colonel, dont la douairière avait fait tout d'abord la conquête, 270 s'attendait à la retrouver un tant soit peu dans sa petite-fille. Gomme la cervelle du colonel était vive, il en arriva bien Loi à être sûr que Bertradc était ce qu'avait été cette vieille à vingt ans ; tout le faisait espérer. M. de Bélisi ressemblai! à sa mère et avait son humeur heureuse ; l'image sèche et compassée de madame (Je Bélisi la bru, faisait, il est vrai, ombre au tableau, mais le charme des deux autres l'effaçait ; et quand, au moment du dîner, Bertrade parut, il ne crut pas que c'était elle, tant son imagination la lui avait représentée autrement. Bertradc portait son costume ordinaire. Sagrand'- mére avait vainement réclamé. Une robe de soie noire montante de laquelle sortait un fichu de mousseline dont les plis couvraient la nuque et cachaient la poitrine ; les manches étaient serrées au poignet par un boulon; les cheveux aplatis sous un filet; gantée de bourre de soie noire, chaussée de souliers prunelle lacés par un ruban. Que voyait-on de sa personne? Un front blanc, un nez assez irrégulier, une bouche sérieuse. Quant aux yeux, on ne les voyait guère plus que si Bertrade eût dormi. Dès le potage, le colonel s'était assombri. Il contemplait avec stupéfaction cette fille automatique et ne la perdait pas de vue. Elle ne buvait que de l'eau I,E BON CONSEIL 271 et suivait, à l'instftr de sa mère, une sorte de régime. Ce n'était point l'abstinence des aliments gras, non; ces dames choisissaient par pénitence les mets les motos savoureux et n'acceptaient aucun hors- d'œuvre ni sucreries. L'indispensable semblait seul leur être permis. Le colonel songea avec effroi à tous les repas d'une longue vie pris avec une personne accoutumée à refréner ainsi ses appétits. Gomment! jamais le moindre assaisonnement; le strict nécessaire en toutes choses ! Rien pour la gourmandise ; aucune concession à la fantaisie, à la curiosité; l'entrée la plus simple, le rôti, et puis, plus rien! Le colonel contempla avec attendrissement M. de Bélisi. Pauvre homme ! il avait donc vécu de ce régime. Mais M. de Bélisi, qui justement avait chassé sur ses bois de Glagny toute la matinée, mangeait comme un loup, buvait comme un sonneur, et semblait n'avoir jamais songé à régler ses appétits sur ceux de sa femme. Ge n'était point ainsi que le colonel antendail faire. Il avait assez longtemps attendu pour se marier sagement, et décidément Bertrade, qu'il étudia consciencieusement, n'était nullement la femme de son expérience. On fit prononcer quelques mots à la chère enfant, 272 M. DAPHNIS ET M 11 " CHLOE mais, sous le coup de la préoccupation que lui causaient toujours les entrevues du mariage, sa voix sembla un souffle et sa parole bredouillante. Il était incroyable que Bélisi eût fait une fille pareille qui vraiment n'avait rien pour elle. Il était probable que la famille s'en rendait compte, car on montrait de sa personne le moins possible. Chacun devina la nature des impressions du futur, car la soirée se poursuivit dans un visible embarras. Ce fut la douairière qui vint au secours de chacun en causant avec le colonel qui était le plus embarrassé de tous. Il redoutait d'être à l'écart avec M. de Bélisi parce qu'il craignait d'être amené adroitement sur le sujet brûlant. Il ne savait que dire à la trop parfaite madame de Bélisi', et avait presque peur de la femme en cire qu'on lui avait destinée. IV La douairière, qui est du siècle où on savait tout dite et tout entendre, prit la résolution de faire expliquer le colonel séance tenante; elle l'invita gracieusement à partager son canapé tête-à-tête, et ne voulant pas parler de la femme qui n'avait pas réussi à lui plaire, se mit en tête de lui faire dire comment LE BON CONSEIL 273 devait être celle qui lui plairait. Le colonel lui sut gré de lui fournir une façon acceptable de déclarer que Bertrade n'était nullement à son goût. Il fit connaître son type. On s'entendit à mots couverts. La douairière avait la repartie vive. Bref, au bout d'une demi-heure, ils savaient l'un et l'autre à quoi s'en tenir, et quoique le sujet dissimulé de la conversation fût grave, elle se termina gaiement, tant les deux interlocuteurs furent ravis l'un de l'autre. Après son inévitable whist, la douairière se retira, laissant le colonel entre M. et madame de Bélisi. Le fils de la maison était chargé de conduire l'hôte du Pavillon dans son appartement. Bertrade, comme a l'ordinaire, accompagna sa grand'mère. — J'ai à te parler, mon enfant. Va te déshabiller pendant que j'en ferai autant, puis tu viendras chez moi et nous causerons. Bertrade, qui pressentait la mauvaise nouvelle, fut charmée que sa grand'mère fût chargée de la lui communiquer. Elle savait qu'ainsi d'affectueuses paroles envelopperaient son échec, au lieu que sa mère n'eût point manqué en pareille circonstance d'accompagner la nouvelle des plus mauvais compliments. 274 M. DAPHNIS ET M n ° CHLOÉ V La chambre dans laquelle la deuairière dé Bélisi attendait sa petite-fille était une grande pièce aux boiseries grises finement sculptées de nœuds de ruban liant et soutenant des branches de fleurs ; des cercles perlés ornaient les panneaux de moindre grandeur. Au-dessus de la glace de la cheminée, Boucher avait représenté une de ces scènes champêtres qui seront éternellement le charme des yeux; sous un arbre bleuté, un berger et une bergère se reposent au pied d'une cascade; deux moutons frisés touchent les souliers de satin blanc à bonnettes roses de la bergère. A quelques pas, une autre bergère s'occupe à danser en tenant une guirlande de roses afin de ne pas gêner le lôte-à-tète. Sur le côté, une corbeille de fruits : raisins d'or, pommes bleues, prunes roses, attend le moment du goûter. A droite et à gauche de la cheminée, les portraits de la douairière et de son mari à l'époque de leur mariage. Auprès du lit de velours blanc peint de fleurs, une Vierge de Murillo et une belle copie de la Liseuse du ' Çorrège. — Puisqu'il fallait une .Madeleine dans ma cham- LE BON CONSEIL 275 bre, avait dit madame de Bélisi, j'ai choisi cette belle personne aux bandeaux ondés et aux bras charmants. Ne me parlez pas d'une Madeleine avec une tête de mort : fi, l'horreur! et quelle belle beauté que cette Madeleine qui lit à la campagne dans le plus beau Pays du monde ! On n'est même pas bien sûr qu'elle ne lise pas un livre qui plaît! Entre les deux fenêtres qui donnent sur le parc, madame de Bélisi s'était permis une petite Vénus. Aussi sa bru n'enlrait-elle jamais que dans le premier salon. Le tapis de haute lisse qui couvrait le parquet représentait les mêmes fleurs que l'étoile du ht et des meubles; des rideaux de point de Bruges entouraient l'alcôve et tombaient devant les fenêtres. Une chaise longue de satin blanc brodée de soie plate était près de la cheminée dans laquelle, en toute saison, brillait une flamme claire. Un paravent l'entourait. C'était là que la douairière attendait sa petite-fille, à laquelle elle avait enjoint de lui arriver en déshabillé. VI Celui de Beilrade était un simple manteau de lit en basin blanc. On comprend que madame sa mère ne tolérait pas la robe de chambre; dès que la jeune 276 M. DAPHNIS ET M llc GHLOE fille était auprès de sa grand'mère, celle-ci s'empressait de le lui faire ôter. — Quitte-moi cet habit de fantôme, mignonne. Alors Bertrade apparaissait dans le plus simple appareil. Ce soir-là, la douairière était agitée; elle rajustait nerveusement son haut bonnet de nuit sur le serre- tête garni de valenciennes qui descendait jusqu'à ses sourcils. Elle tournait avec vivacité sa cuiller d'or dans sa tasse de tilleul et de feuilles d'oranger. Dès que la porte que Bertrade avait franchie fut fermée : — Ainsi que tu l'as deviné, probablement, c'est manqué. — Je m'en doutais, grand'mère, fit avec résignation Bertrade. — Ah çà ! est-ce que madame ta mère a juré de te faire coiifer sainte Calherine? — Je ne crois pas, mais je ne plais point, cela n'est de la faute à personne. — Tant que tu n'avais pas tes vingt et un ans et tant surtout qu'il s'est agi de partis choisis par elle, j'ai patienté, car Dieu sait de quels chiens coiffés elle a été entichée ; mais lorsqu'il est question d'un officier charmant, dont j ai beaucoup connu le grand-père, LE BON CONSEIL 277 je prends la chose autrement, et telle que tu me vois, je suis furieuse. — Est-il possible ! Mais qu'y faire, grand'maman ? Bertrade s'assit sur un tabouret, tout près de la chaise longue, et prit dans ses mains, pour ne point les déranger, les pieds de la douairière, chaussés en toute saison de mules de satin gris. — Puisque c'est à vous grand'mère que le colonel a parlé, vous devez bien savoir qu'il ne faut s'en prendre qu'à mon triste visage. Il paraît que je suis laide. "Vous ne vous en apercevez point parce que vous m'aimez bien. Un violent combat se livrait dans l'esprit de la douairière. Elle étirait la dentelle du jabot de sa camisole, faisait descendre ses bagues au bout de ses doigts, puis les remettait à leur place, regardait le plafond, la flamme du foyer, fermait les yeux, les rouvrait. Tout à coup... — Bertrade, écoute-moi! Nous allons causer en amies. Gomment trouves-tu M. de Ghassebras? Bertrade, qui avait une entière confiance dans l'affection de sa grand'mère, répondit franchement : — Très bien. Il me plairait beaucoup. Mais à quoi bon me demander cela, puisque vous savez qu'il ne me veut point, lui ? La vieille femme sourit. 16 278 M. DAPHNIS ET M llc GHLOE — Ce que j'ai à te dire, le voici : La femme que M. de Chassebras a refusée est la créature compassée, apprêtée, qu'a créée madame ta mère, et nullement la vraie Bertrade de Bélisi. La petite tendit le cou comme un oiseau qui s'attend à une rare becquée. La douairière, se voyant écoutée comme elle voulait, continua ainsi : — Je ne me suis point mêlée du ménage de mon flls. Ma bru a porté dignement notre nom. C'est tout ce qu'une belle-mère a le droit de demander. Je l'ai toujours trouvée gourmée et ennuyeuse comme les mouches; mais je la vois peu et cela ne me regarde point. Il n'en est pas de même de ton avenir. Elle a déguisé ma petite-fille en nonne et lui cherche un compagnon pour le pèlerinage de la vie (je crois, que c'est ainsi qu'elle dit). Elle attend le pèlerin : tu t'ennuies et je ne suis point arrière-grand'- mère, ce qui serait mon droit depuis longtemps. Tu ne sais peut-être pas que les pelits-enfants rajeunissent les vieillards et je me sens vieillir par ta faute. — Oh ! grand'môre, lit Bertrade d'un air de bonne volonté. — J'en ai assez. Chassebras me convient, il te plaît, je veux que tu l'épouses. LS BON CONSEIL 279 — Mais, grand'mère, encore une fois, vous parlez comme si ce mariage dépendait de vous? — J'ai fait causer le colonel; je sais son type, tu peux le réaliser ; tu y perdras les bonnes grâces de madame ta mère, mais la perte sera de peu d'importance. Ghassebras veut une femme, peut-être môme plus encore... Mais nous traiterons ce sujet-là quand tu seras mariée; pour le moment tu n'as qu'une chose à faire : c'est de te montrer comme tu es, une belle fdle qui se porte bien, a les bras ronds, les hanches développées et le reste... Bertrade ouvrait de grands yeux : montrer des bras ronds à un colonel lui semblait déjà difficile. Or donc, comment lui montrer les hanches et plus ? — Grand'mère, c'est difficile. — Mais oui, je ne le nie pas. Je cherche et encore nous n'avons que trois jours devant nous, il faut qu'il retourne au régiment. — Et puis, grand'mère, êtes-vous bien sûre qu'il sera content de ce que j'aurai montré ? La douairière répondit d'un ton sentencieux : — Bertrade, Je suis ce que je dis. Tu oublies donc, ma bonne Bile, qu'au moindre bruit qui se fait la nuit chez moi, tu arrives non vêtue craignant que je sois malade ? je t'ai vue et bien vue... Eh bien ! fie- toi àmoi, tu as tout ce qu'il faut pour lui plaire. 280 M. DAPHNIS ET M 110 CHLOÉ Malgré ce bienveillant jugement, Bertrade continuait à s'inquiéter un peu. N'en pouvant guère dire plus, la douairière, d'un geste superbe, lui enjoignit d'examiner avec attention la Liseuse et la Vénus qui étaient dans la chambre. — Voilà ce qu'il nous faut et nous l'avons, dit-elle. Bertrade médita devant l'image et la statue, baissa et releva plusieurs fois les paupières et ne démentit point sa grand'môre. Madame de Bélisi eut un sourire triomphant. — Va dormir : nous chercherons demain le moyen le plus court pour te faire marquise de Ghassebras. VII Bertrade ne dormit pas. Elle s'assit dans un grand fauteuil et réfléchit profondément. Minuit avait sonné depuis longtemps qu'elle n'avait pas bougé de place. Évidemment une résolution grave occupait son esprit. Tout à coup elle se plaça devant son miroir de Venise et alluma les bougies roses qui y étaient assujetties. Elle ôta son fdet; ses cheveux crêpelés, rendus libres, s'étendirent et se replièrent comme des serpents au soleil. Elle posa son manteau de basin sur le pied de son lit, quitta ses pan- LE BON CONSEIL 281 toufles, et couverte seulement du vêtement indispensable, ouvrit sa porte toute grande, puis saùta légèrement sur la commode et se mit à jeter les petits cris d'effroi d'une personne qui vient de découvrir quelque chose de tout à fait inquiétant dans son voisinage. Les cris n'étaient pas assez forts pour éveiller les dormeurs de l'aile du château. Mais ils furent entendus du colonel qui fumait un dernier cigare dans sa chambre. Cette proximité était-elle due aux soins de la douairière? Toujours est-il que Bor- trade l'avait bien remarquée. Le colonel, que tenait éveillé le souci de prendre congé dès le lendemain matin, se précipita dans la pièce qu'il trouva ouverte et d'où venaient les plaintes qui l'avaient attiré. Il promena avec inquiétude ses yeux autour de la chambre et fut interdit du spectacle inattendu qui était devant lui. Une femme ou plutôt une statue, une Vénus Gallipyge, était juchée sur le marbre noir d'une commode Louis XVI; dos bougies brûlaient en face d'elle et la statue remuait. Il y avait là de quoi impressionner vivement le colonel. Quelle était donc cette merveilleuse inconnue? Pourquoi la cachait-on au château du Pavillon? C'était un roman, un drame peut-être, car le colonel se 16. 282 M. DAPHNIS ET M Uo CHLOE jura à lui-même de la sauver et de la délivrer. Mais de quoi ? là était la question. Et tout en se le demandant, il dévorait des yeux... La poitrine ronde et blanche était à peine voilée par l'opulente chevelure; sous la légère batiste on devinait sans peine des jambes fuies de Diane, qui n'empêchaient point le reste de la statue de rappeler fort les richesses de l'Anthiope ; les pieds étroits, qu'aucun martyre de chaussure n'avait déformés, apparaissaient nacrés de rose et veinés de bleu. Le premier éblouissemeht passé, le colonel put regarder le visage et reconnut : Bertrade ! mais quelle Bertrade ! les traits qui lui avaient semblé insignifiants, lui paraissaient maintenant être en harmonie avec les "formes admirables qu'il découvrait d'uni' façon si Inattendue, les yeux étaient brillants, la bouche souriante. Quand Bertrade jugea l'effet produit, elle daigna expliquer son effroi : — Là, là, disait-elle ôn indiquant la ruelle de son lit- — Quoi, mademoiselle? Qu'avez-vous? Qu'est-ce que c'est ? Attrapez-le, je vous en supplie? C'est justement ce que je redoute le plus au monde! Quel saisissement j'ai eu! Le voyez-vous? je ne bougerai pas de là qu'il ne soit trouvé 283 Le colonel, tout en ne quittant pas Bertrade des yeux, tira le lit à lui, regarda dans la ruelle et répondit : — Surtout, ne vous dérangez pas, restez où VOUS êtes : c'est dangereux ! Et M. de Ghassebras cherchait dans tous les coins, même autour de la commode. — Il est incroyable que vous ne trouviez rien, lit Bertrade. Le colonel pensait au contraire qu'il avait trouvé la chose la plus rare du monde, mais continuait à chercher. — Je l'ai vu, de mes yeux vu, disait Bertrade, Mais c'est si vif! Il est noir; c'est h en mourir... — Noir ! fit Chassebras tout absorbé par d'autres pensées. Quoi noir? Qu'est-ce que nous cherchons ? Qu'avons-nous besoin de chercher quelque chose? Le colonel n'y était plus du tout. Mademoiselle de Bélisi eut à ce moment quelque chose de sa grand'mère, et quelque chose aussi de son arrière-grand'mère du Paradis terrestre. Elle prit le petit ton sec et narquois des victorieuses de tous les temps et dit : — Comment quoi? vous demandez ce que nous cherchons? Mais un rat, colonel, un affreux rat qui est sorti de la ruelle de mon lit et s'est caché je ne sais où 284 M. DAPHNIS ET M llc CHLOK Le colonel, en contemplation, ne disait mot. — Pardon, monsieur, de vous avoir dérangé par ma sotte peur et surtout ne la racontez pas ; car on se moquerait de moi, et vous êtes si bon, que vous ne le voudriez point ; n'est-ce pas? Bonsoir, je vais tâcher de me rassurer, puisque décidément vous ne l'attrapez point. Pas un mot sur la singularité du costume. Le congé était donné, et il était impossible d'ailleurs de prolonger la situation, quelque agréable qu'elle fût. Le colonel rentra donc chez lui en s'excusanl de ne pas trouver le rat et ne dormit pas : Bertrade reposa comme les grands capitaines après une victoire. VIII Le lendemain, au déjeuner, il y eut beaucoup de surprises. Le colonel portait sur sa figure l'expression du bonheur. Bertrade, hautaine et dédaigneuse avec son père et sa mère, était attendrie avec la douairière et légèrement provocante avec M. de Chasse- bras. La douairière s'effrayait presque de la transforma- I,E BON CONSEIL 285 tion qu'avait opérée une seule causerie. Madame de Bélisi, sa bru, éprouvait quelque vague inquiétude et recommandait sa fille à saint Hilaire. Dès l'arrivée dans le salon, après le café, qu'on prenait sur le perron, le colonel demanda à parler en particulier à la douairière. Celle-ci pensa que son air de contentement venait tout simplement de la résolution qu'il avait prise de partir le jour môme. Elle avait donc préparé une phrase aimable pour l'inviter à revenir plus tard. En homme amoureux et expéditif, le colonel lui demanda immédiatement la main de Bertrade. La douairière, plus qu'étonnée, mais ravie, répondit que cette union était son vœu le plus cher; elle appela son fils et sa bru qui causaient à l'écart et que Bertrade suivit de près; les promesses furent échangées. A quoi bon différer puisque ce mariage convenait à tous? Tout fut réglé séance tenante. La douairière raffole de son futur petit-fils. Il n'y a qu'une seule chose sur laquelle ils ne s'accorde pas : M. de Ghassebras prétend qu'au château du Pavillon il y a des rats et qu'il faudrait les détruire. La douairière soutient que depuis 1815 on n'en a pas vu un. Après le séjour des alliés on a purgé absolument la propriété. La future marquise de Ghassebras rit sous cape. UNE BONNE PETITE FEMME S. V. P. I A MADAME LA MARQUISE DE BEAU VAL Ma chère tante, Je suis impatient de connaître mon sort! Votre jeune protégée me plaît infiniment; et puis, faut-il vous l'avouer : en honnête homme que je suis, j'ai rompu avec ma vie de garçon et il me tarde d'en être récompensé. Je comprends parfaitement qu'une jeune personne demande à réfléchir avant de s'engager sous les lois de l'hyméh,, mais sans reproche j'ai fait danser la belle Alice tout l'automne, malgré des chasses de cinq ou six heures ; de plus vous étiez 288 M. DAPHNIS ET M 110 CHLOE là pour lui faire remarquer que cette ardeur pour la valse était tout à fait étrangère à mes habitudes; donc elle ne peut ignorer vos projets et mes espérances. Je vous dirai môme, ma chère tante, que j'ai risqué au clair de lune, lorsque Alice et moi prenions le frais au balcon de votrè petit salon, quelques aspirations poétiques sur le bonheur conjugal. Je suis donc en règle et vous demande une réponse définitive. Mon impatience vous prouve combien je désire être pourvu par vous de cette compagne que nous souhaitons tous et que si peu d'entre nous ont l'heur de rencontrer. Je vous baise les mains respectueusement, Ghavoix. LA MARQUISE DE BEAUVAL A TH. DE CHAVOIX Eh bien, non, mon ami : ce ne sera point celle-là ! Alice m'a signifié hier soir qu'elle n'épousera jamais qu'un homme dont elle aura peur. Me voilà bien : elle s'éprendra donc d'un brigand calabrais? Elle veut être dominée : quelle idée ! bref, elle vous trouve bonasse. Nous avons fait fausse route; au lieu de UNE BONNE PETITE FEMME S. V. P. 289 passer ici plusieurs semaines à vous montrer bon, doux, d'un caractère égal, homme rangé, fait pour goûter les félicités tranquilles d'une union sage, il aurait fallu vous faire pénétrer dans le parc par une brèche de mur et vous présenter comme un inconnu. Je dirai plus : comme un aventurier. Où les fillettes prennent-elles de si folles visées? Je l'ignore ; la bibliothèque est fermée à clé et l'abbé ne délivre des livres que sur un mot de ma main. Je vais écrire tout mon mécontentement à la révérende mère des Annonciades. Il est inouï qu'on renvoie dans nos familles des sujets aussi évaporés. Maintenant laissez-moi ajouter pour votre gouverne, qu'Alice ne vous convenait nullement. Elle dort à toutes les heures et se baigne dans la rivière du parc avec tous ses bijoux; de plus elle n'a pas faim aux repas et grignote toute la journée. Enfin elle dépense sans compter et a des migraines. Nous trouverons quand nous voudrons un parti meilleur. Quand vous verrez le marquis, dites-lui que son système d'arrosage ne va pas du tout. Ce vieux fou- là m'a fait dépenser onze mille francs pour rien ; et on parle de guerre encore... Consolez-vous, beau neveu, et comptez sur moi. C. de Beauval. 17 200 M. DAPHNIS ET M 1 "' CHEOÉ III TH. PB CIIAVOIX A MADAME DE MOUCIIEROLLES Madame, me scml)lc bien (k>idj Madame et amie... est d'un français détestable : bah ! Ma chôre amie, Si yotré mari Ht ma lettre il pardonnera. Oui, madame, oui, chère amie, je veux aujourd'hui traiter à fond la question sur laquelle nous nous sommes déjà si bien entendus, .le veux me ma» ricr; c'est le bonheur de votre ménage qui m'en a donné l'idée et je veux que vous me choisissiez une femme. Tâchez qu'elle vous ressemble le plus possible. Une mienne tante avait le dreit d'être consultée la première; elle a échoué dans sa négociation ; je suis doue, libre de chercher ailleurs. J'ai trouvé chez vous des jeunes Cilles charmantes : celles du général qui taille lui-môme ses képis; puis, la filleule de \olre cher mari, celle qui a une mère plaintive et bien conservée; puis encore la petite fille de votre receveur général qui me semble avoir tout ce qu il UNE BONNE PETITE FEMME S. V. P. 201 faut pour devenir une Parisienne accomplie. Enfin cherchez et vous trouverez ; et moi je vous serai hien reconnaissant. Je suis dans une position hôte; j'ai pris la résolution do me marier avant d'avoir trouvé une femme. Il en résulte une situation fort ennuyeuse; je dirai mémo difficile à hien des égards. Amitiés sincères au ménage. IV ; < MADAME DE MOUCHEROLLES A TH. DE Ç1IAROIX Mon cher ami, Nous avons longuement causé, mon mari et moi, du projet si plaisamment énoncé dans votre lettre; notre amitié pour vous nous fait un devoir de répondre avec franchise à la confiance que vous nous montrez. Si j'avais eu sous la main un parti vraiment bon, je vous l'aurais proposé tout d'ahord; car je suis persuadée que vous ferez un excellent mari. Mais, hélas ! les jeunes filles dont vous me parlez ne sont point telles que vous eroyez ; à tout autre que vous Je ne le dirais pas. Les filles du général qui taille ses képis feront des 292 M. DAPHNIS ET M llc CHLOE femmes absolument détestables. Elles ont pris dans leur quasi-vice-royauté de province une indépendance et un dédain du qu'en-dira-t-on qui fait frémir; l'aînée monte à cheval sans habit de cheval quand il est matin et qu'elle est pressée de respirer l'air frais. Elle fait tenir en équilibre une coupe pleine de vin de Champagne sur... la rondeur de sa croupe ou bien sur celles de son corsage. Elle appelle les officiers par leur nom de baptême et lit tous les livres qu'on défend. La seconde fait des armes, chante à la Thérésa, et préside le souper que le général offre aux acteurs de Paris quand ils viennent chez nous en représentation. Tandis que le bonhomme cause coiffures militaires avec Lafontaine ou Thiron, sa fille ge fait indiquer au piano, par Berton ou Achard, la façon d'émoustillcr par une chanson le public de l'orchestre. Pas un mot de plus, n'est-ce pas? Notre filleule, je dois vous l'avouer, a une santé déplorable,. C'est une femme destinée à passer sa vie à se soigner. Je n'ai môme pas l'espoir que nous puissions la faire vivre longtemps. De plus, la mère plaintive sera une croix pour son gendre. Vous au- riez deux femmes sur les bras sans en avoir une seule ; elle ne quitte pas sa 1111e plus que son ombre, et je ne crois pas qu'elle s'arrête au seuil de la chambre conjugale. Passons. UNE BONNE PETITE FEMME S. V. P. 2!t:>, La fille de notre receveur général est bonne enfant el Lrès gaie; mais vous ignorez peut-être qu'il y a eu trois séparations de corps dans sa famille : une avec scandale et procès, les autres à l'amiable. Mais. Seigneur, quel amiable! et quelles joyeuses recrues pour le camp des femmes séparées où les plus déclassées sont chefs de lie ! Mon cher ami, pardonnez- moi ma franchise, mais nous n'avons rien de bon à vous offrir. Vous aviez eu une excellente idée de vous adresser à une vieille parente, et à votre place, puisque ni elle ni moi ne pouvons vous être utiles, je chargerais tout bonnement mon notaire de me chercher une femme ; les bons contrats font les bons ménages. On peut toujours s'arranger pour tomber amoureux de sa femme après que les questions d'intérêt sont débattues, et je crois que nombre de parents, qui n'ont pas beaucoup de relations, confient à leur notaire la mission de leur trouver un gendre. Nous attendons notre nomination d'un momcnl à l'autre; nous avons le numéro deux, ainsi nous sommes tranquilles. Qu'est-ce que vous dites du classement de cette année ? C'est à croire qu'on a tiré les numéros dans un chapeau. Bknévent de Moucherolles. 294 M. DAPHNIS ET M l,c CHLOÉ V UË GHAVOIX A L'ABBÉ RENAUD Monsieur l'abbé, je ne veux pas perdre un instant pour vous remercier des démarches que vous avez bien voulu faire en ma faveur. Dans la causerie pleine d'indulgence que vousm'avez accordée, nous avons forcément passé légèrement sur plusieurs points Importants. Quand vous m'avez demandé, avec une bonté toute paternelle, si j'exigeais que ma future eût une beauté accomplie, j'ai répondu que jamais pareille prétention n'avait traversé ma cervelle. Vous avez approuvé cette manière de voir et nous avons passé à la discussion d'un autre point. Je pourrais aujourd'hui prendre un prétexte pour en rester là des négociations nouées par vous: mais je veux reconnaître votre bonté par une entière franchise. La, jeune personne, en queslion avec laquelle j'ai passé Une grande heure au tirage de votre loterie paroissiale est pour moi dénuée de tout attrait; puisque vous m'avez traité en fils, laissez-moi tout dire. Elle est maigre sans être mince, roUge sans être fraîche, fille a des Cheveu* plats, de vilaines mains et un sourire bète. Il se peut que demain un mon- UNE DONNE PETITE FEMME S. V. P. 295 aieur la trouve à son grô. J'en aérai bien aise. Quanl à moi, elle ferait le désespoir ûi ma vie. Pardonnez-moi de vous avoir occupé de mes projets, et soyez assez bon pour ne jamais m'onblicr auprès de vos pauvres. Bien respectueusement, CllAVOIX. IV A MONSIEUR CERFEUIL notaire. Mon cher Cerfeuil, Je renonce absolument à nos projets. Je pensais bien qu'une veuve d'un ftge raisonnable serait un pou difïïcullueuse sur les guettions â'iïltêrêl ; mais, franchement, madame Srrbai'il 66 montre Baf Imp exigeante. J'ai consenti, par égard pour vous, h plusieurs clauses qui témoignent la méfiance dé Votre cliente. Je me chargeais de. gérer de. mon tûiôUx les millioni île feu Séchard. Nous avons passé des soirées entières îi débattre et à régler nos pouvoirs respectifs : donations, acquêts, paraphernal, dépenses de 296 M. DAPHNIS ET M 110 CHLOÉ maison, de poche, etc. Je vous fais grâce du reste. Mais ne voilà-t-il pas que tout en buvant son thé à petites gorgées, l'autre soir, madame Séchard m'a dé- claré qu'elle voulait que je fisse mon testament en même temps que mon contrat de mariage ; et quel testament, mon cher Cerfeuil! Un dépouillement en règle de tout mon avoir en faveur de la famille Balançon; car madame Séchard est née Balançon, ce n'est pas de notre faute. Rendez-lui immédiatement sa liberté. J'irai causer avec vous d'autres projets. Ghavoix. - VII TH. DE CHAVOIX A M. DE GUEKANDE Marie-toi, c'est bien facile à dire ! et puisque tu me jettes ce conseil au beau milieu d'une lettre d'affaires, je saisis la balle au bond pour parler con- jungo. J'avais une intention si arrêtée de m'enrôler sous ton drapeau, que, par précaution, j'ai dès le commencement de l'hiver rompu avec Delphine. Elle voulait renouveler le mobilier de son grand salon. Je n'ai pas hésité à lui déclarer qu'il était encore frais ; UNE BONNE PETITE FEMME S. V. P. 297 querelle terrible aussitôt et dont j'ai profité. Je suis donc libre, et depuis cette époque, des pourparlers incessants ont eu pour but d'enchaîner ma liberté, mais de la bonne manière. Eh bien! mon ami je ne puis arriver à trouver femme ! Et n'allez pas croire que des prétentions exagérées en soient la cause. Je ne cherche ni une fortune fabuleuse, ni une beauté surhumaine. Je voudrais trouver une bonne petite fille avec laquelle il ne me déplaise pas dépasser mes jours et mes nuits. Je ne la veux pas pauvre ni bête, et je veux qu'elle soit élevée dans de bons principes ; bref, je cherche sagement une sage épouse. Je l'ai demandée à ma famille, à mes amis, à mon notaire, à un saint prêtre. On ne m'a proposé que des laiderons et on m'a effrayé sur les minois qui m'auraient plu. Voilà où j'en suis et je t'avoue que ton marie-toi m'a mis de la plus mauvaise humeur ; je te l'exprimerais plus vertement, si je ne tenais à maintenir tes bonnes dispositions pour l'affaire de vente que nous traitons. Ton ami, Ghavoix. 17. 29 ^ M. DAPHNIS ET M ,lc GIILOE VIII GUÉRANDE a chavoix Mon cher ami, On n'est prornptement et avantageusement marié que par les gens qui ont un intérêt fi vous servir. Adresse-toi à M. de PCrs. Tu vas te récrier comme je l'ai fait : Gomment, s'adresser à une agence matrimoniale? Mon cher ami, nombre de nos connaissances ont été mariées par lui. On n'en sait rien, car il a Soin d'arranger les choses pour que vous soyez amoureux de votre future avant qu'elle ne voua ait vu etae* cepléîlJnc personne, désignée par vous, soit dans Votre famille, soit dans votre intimité, sert d'auxiliaire. Elle ignore à jamais comment, mais c'est elle qui fait le mariage, ce qui sauve tout; moi, je suis marié par M. de Pers et ai été censé marié par mon évôque. Madame de Saint-N... qui n'est pas manchote, a marié ses deux fllles par l'agence en question. Pour tout le monde, l'aînée a été mariée par l'amirale Le P... et l'autre par madame C... la veuve de l'académicien. Comment M. de Pers s'est-il mis en rapport avec ces deux femmes respectables 1 Je UNE BONNE PETITE FEMME S. V. P. 899 l'ignore comme elles qui, h l'heure qu'il est, sont persuadées qu'elles ont des droits a la reconnaissance de madame de Saint-N... Tu seras marié en deux ou trois semaines; toutei les difficultés seront aplanies et tu me remercieras de L'avoir traité eu ami, c'est-à-dire avec Une franchise absolue. A loi, GrtfKRANDfi. \ A l'agence matrimoniale — Monsieur de Pers? — Monsieur, je viens de la part de mon ami M. de Guèrande... — Monsieur, je ne connais personne. Je n'ai marié personne, ne me questionnez pas et appelez-moi Arthur ! . — Je ne comprends pas. — C'est simple ; ma profession et mon nom sont si connus qu'il ne faut jamais me nommer, car alors on devinerait que c'est moi qui vous ai marié. Ainsi 300 M. DAPHNIS ET M 11 " CHLOÉ supposons que vous me rencontrez en chemin de fer ? Si vous me dites : Tiens ! c'est vous, monsieur de Pers! tout le monde dresse l'oreille; au lieu que si vous me dites : Où allez-vous donc, Arthur?... — Gela est vrai, monsieur; mais je vous dirai que je ne^ vois pas pourquoi il faut cacher absolument qu'on a eu recours à vous pour se marier? — Ah pardon ! votre femme ne vous le pardonnerait pas. Il faut toujours qu'une femme croie que son mari l'a rencontrée à l'église et en est devenu fou ! Monsieur, l'amour-propre des jeunes filles est féroce. Rapportez-vous-en à moi. Je marie depuis cinquante ans ; je connais les femmes, allez ! — Soit, je l'aurai vue dans une église. — Avez-vous quelque idée préconçue pour le physique ? — Je voudrais qu'elle fût agréable. — Nous avons des beautés ravissantes ; mais je vous engagerai plutôt à prendre un physique ordinaire. Vous avez bien fait de venir maintenant; dans / quelques mois, je serai très occupé et moins à vous par conséquent. — Vous vous absentez? — Non; seulement j'ai à marier plusieurs sujets difficiles : le roi d'Espagne, une infante, une prin- UNE BONNE PETITE FEMME S. V. P. 301 cesse du Nord, plusieurs princes détrônés... Qui sait même ? Quelle est votre fortune ? — Je vous apporte un aperçu. — Appelez-moi Arthur; et dites-moi à peu près à combien elle se monte? comptez les millions et ne parlez pas des fractions ; c'est inutile. J'y ai renoncé, cela méprenait trop de temps, un million? deux? trois? — Deux millions quatre cent mille... — Chut... inutile, je vous l'ai dit ; je mets deux millions... — Mais, monsieur... — Appelez-moi donc Arthur. — Permettez une question : maintenant que vous savez qui je suis, c'est bien vous, n'est-ce pas qui avez marié mon excellent ami Guérande et aussi les filles de madame de Saint-N...? — Je vous dis que je n'ai jamais marié personne ; tous les huit jours, je brûle moi-même au feu de ma cheminée tous les papiers qui traitent des aiïaires de ma profession ; donc aucune preuve de ma participation ne reste. — On n'agit pas avec plus de loyauté. Eh bien, j'avais quelque défiance ; oui, je vous l'avoue, monsieur... — Appelez-moi donc Arthur, sapristi ! Ah ! dites- 302 M. DAPIINIS ET M llc CHLOÉ moi toul, de suite par qui vous voulez vive, marié car on a ses idées et il faut les respecter... — Mais comment? vous ne connaissez pas les gens que j'affectionne ? — Ne vous inquiétez pas de ça. J'ai des accointances partout, dans tous les pays, dans tous les rangs. Voulez-vous que ce soil une femme âgée de votre famille qui fasse le mariage ? Rien déplus facile. — Gomment, monsieur? — Appelez-moi Arthur et ne vous inquiétez pas du reste. Voulez-vous être marié par un ministre? fiel» peut servir; c'est ce qu'on choisit le plus souvent... Rien n'est plus facile... • — J'avoue que la vieille parente me sourit davantage. — Donnez-moi son nom et son adresse. C'est Bill qui vous présentera le sujet» et vous l'aurez déjà vu Bt apprécié quand elle vous le proposera. — Savoz-vous, monsieur, que ce mécanisme est merveilleux ! — Il est le résultat do cinquante années d'expérience; et le temps n'est pas éloigné où tous les nia* riages Se feront par nous ; les gens du monde qui entreprendront de s'en mêler en auront de tels désagréments qu'il n'en voudront plus entendre parler- Quel dot voulez-vous trouver? UNE ÎÎONNE PETITE FEMME S. V. P. 803 — De quatre à cinq cent mille francs. C'est raisonnable. — On n'est pas plus modeste. Nous en avons de quinze millions... Quelle religion? — Catholique. — C'est celle que je préfère, sans pourtant y attacher trop d'importance. — Veuillez maintenant, monsieur, me dire quelle obligation je contracte envers vous? — C'est bien simple : vous ne me devez rien jusqu'à la célébration du mariage; le lendemain vous me payez trois pour cent de la fortune que vous avez apportée. Nous ne prélevons rien sur celle de la jeune fille. Monsieur, on sait ce que c'est que d'ôtro chevalier français... — Ainsi pour mes deux millions quatre cent... — Vous me devrez soixante-douze mille francs... — C'est pour rien. — Monsieur, une affaire en amène une autre. Au plaisir. 304 M. DAPHNIS ET M 1 ' 0 CHXOÉ UN MOIS APRÈS M. et madame de Ghavoix en chemin de fer. Compartiment complet. (A droite, M. do Pers.) — Bonjour, Arthur! Ma chère amie, permettez- moi de vous présenter un excellent ami... (Causerie à voix basse.) ... Le plus heureux des hommes; un ange ! — Charmante! quelle distinction! quelle grâceI Et où avez-vous découvert pareil trésor? — Une de mes parentes me l'a élevée à la hro- chette... — Ah! je suis pour les vieilles coutumes, mon cher. — Il n'y a que cela... LE TROISIÈME LARRON LA PRINCESSE MANUELITA DEMI-JOUR A MADAME DE LA SAULEE Madame et vénérable amie, Vous qui êtes notre dame de bon secours, pourriez- vous me tirer d'un grand souci? J'avais-promis à notre aimée souveraine de prendre chez moi mademoiselle Hyacinthe de Yalsanctos, pendant les vacances de fin d'année. Il s'agissait même de convier des partis qui pussent convenir à cette charmante héritière que j'ai eu l'honneur de vous présenter. Je suis appelée à Pétersbourg impérieusement : nous serions tous profondément reconnaissants si vous vouliez me remplacer ; une dame du tiers-ordre du 306 M. DAPHNIS ET M 1 ' 0 CHLOÉ Sacré-Voile prendrait Hyacinthe au couvent et la conduirait à La Saulée; le contretemps qui afflige la chère petite deviendrait alors un bonheur, puisqu'elle entrerait dans le monde sous votre égide. Quelle joie pour tous, si elle pouvait recevoir un époux de votre main ! Examinez ma motion ; il y a là du bien h faire : j'ai donc l'espoir d'une réponse favorable et suis, Madame et vénérable amie, Bien respectueusement votre toute dévouée, Manuelita, princesse Demi-Jour. Graves réflexions de madame de La Saulée, devant son buvard, la plume à la main !... — La proposition est tentante; cette Hyacinthe est, à l'heure qu'il est, le plus beau parti possible : mais quelle responsabilité : avoir ici cette héritière et les vauriens auxquels je m'intéresse ! Il est trôs grave de réunir une exposition de prétendante Ma maison ne peut pas faire concurrence aux agences matrimoniales. Pourtant, refuser c'est manquer une occasion d'être utile; a mon âge, on n'appartient LE TROISIÈME LARRON 307 plus au monde que par les services qu'on lui rend. D'abord je pourrais n'inviter que tics prétendants sérieux. Mais que fera-t-on pour remplir la journée par ce vilain temps? Je ne puis tolérer le moindre flirtage; une présentation : pas davantage. A qui montrer cette jolie millionnaire? Au prince qui répète toujours qu'il n'attend son salut que du sacrement ; mais trente-six ans et fatigué ! Pauvre Hyacinthe, je serais coupable de ne lui montrer que ce fruit mûr.- Qui convier parmi les jeunes? N'ai-je pas juré à madame de La Baste de m'occuper de son fils Antoine ? Vingt-cinq ans, très en l'air, mais gentil... Pourtant quelle aubaine si l'un ou l'autre plaisait à mademoiselle de Valsanctos ! Mais il faudrait, pour que les intéressés pussent l'examiner à l'aise, une occupation ou d'autres convives : inviter le voisinage? il bavarderait... J'avais l'intention de demandor à Monseigneur un prédicateur pour prêcher une instruction de fin d'année. La présence d'un ecclésiastique au château, la distribution faite par lui des étrennes aux gens du village et la célébration du salut solennel où l'on obtient le pardon des fautes de l'année, donneraient à l'entrevue d'Hyacinthe et do ees prétendants un caractère religieux digne de nous. Oui, voilà (jni arrange tout. Ah I si nous pouvions avoir le père de Ravissan ! 308 M. DAPHNIS ET M Ila CHLOÉ Et madame de La Saulée, posant son pince-nez sur ses yeux, écrivit précipitamment plusieurs lettres. II Huit jours après, vers quatre heures, la grande avenue du château voit défiler tous les pauvres du village invités à venir chercher leurs étrennes. Ils se sont habillés de leur mieux et leur entrée dans le grand salon n'a pas un aspect trop triste. Madame de La Saulée laisse à mademoiselle de ValsancLos et au père de Ravissan le soin de distribuer les cadeaux rangés sur une grande table. Le célèbre prédicateur est un de nos plus élégants prélats. La maréchale de Bouirette, qui le rencontre chaque Carême à Rome, l'appelle « le volcan mal éteint ». Des yeux noirs cernés et troublants, le plus grand air du monde dans les moindres gestes; une voix qui sait prendre les inflexions câlines qui vont au cœur des femmes. Les nombreuses missions retentissantes du père, les conversions notables qu'on lui doit, font qu'on s'attend à trouver un apôtre courbé et vieilli : c'est un prélat jeune et ardent qu'on voit apparaître. LE TROISIÈME LARRON 309 Mademoiselle de Valsanctos s'est conformée à la -vieille coutume. Sur sa robe de velours saphir elle a mis un tablier de servante. Elle sert, en effet, les pauvres qui un à un s'approchent de la table. Avec une grâce pleine d'onction le père de Ravissan prend les paquets, dont quelques-uns sont assez lourds : robes de laine, draps, layettes, couvertures ouatées, et les remet entre les mains nues de la belle « servante des pauvres » qui-ajoute au don de la châtelaine une pièce d'or qu'elle prend rapidement dans la poche de son tablier. Hyacinthe est évidemment fort belle; les dévots y voient une sainte, mais en dépit de sa pieuse occupation, ses cheveux d'or voltigeant sur son front, ses grands yeux humides et curieux, sa bouche souriante, sa démarche souple, font songer aux mécréants qu'Hyacinthe serait plus belle encore assise à cette table où tous voudraient ardemment souper avec elle. Le prince de Bondy et le petit de La Basic échangent leurs impressions. — C'est la plus belle créature de notre temps, dit le prince. — J'en suis « crétinisé »! répond Antoine de La Baste. — Quel tableau sanctifiant et consolant! s'écrie 310 M. DAPHtylS ET M n " CHLOÉ madame de La Sauléc, assise sur un canapé à côté du curé du village. — Elle est adorable, cotte héritièro, niais ne trouvez-vous pas que celte scène a quelque chose d'apprêté'.' continue le prince. — Elle est réglée cqmmo pour le théâtre. Notre prélat est quelque peu poseur, mais mademoiselle de Valsanctos est très simple, malgré la triple royauté de la beauté, de la naissance et des millions. — J'aime bien ce genre de femme-là, ses cheveux blé, ses yeux gris-acier, et celte blancheur rosée, et ce corsage très développé. Voyez-vous, il y a une baleine qui l'ail grimacer l'étoffe, là, au-dessus du tablier; c'est très bon signe quand les baleines sont « terrassées », avez-vous remarqué cela? — Et puis, dans ces mariages-là, la vie est tout arrangée; palais partout, le roi et la reine pour parrain et marraine... • — Il me déplaît décidément, cet abbé qui np la quille pas. — Il me semble voir un danseur présentant des fleurs à une déesse; il a un sourire sléréolypé agaçant. — Les abbés sourient beaucoup; on dit que c'est parce qu'ils ont la paix intérieure. Qu'est-ce qui nous prouve qu'en regardant mademoiselle de Val- LE TROISIEME LARRON 811 sanctos, le sourire de l'abbé n'est pas concupiscent? Quel ago a-t-il, ce gaillarddà? une Irenlaine d'années, au plus ? — Et il est beau garçon. Ne remarquez-vous pas qu'il y a une certaine recherche en lui ? ses cheveux bouclés... — El dos mains faites par un manicuro. — Je trouve qu'il n'a pas l'air plus prêtrfl que, moi... — On le dit pourtant très zélé et fort compté en eour de Rome... m La chapelle du château est séparée du grand salon par une galerie et est suivie d'une petite sacristie dont la fenêtre encadrée de lierre donne sur le parc. Madame de La Saulée, quelques-uns de ses voisins et les gens de sa maison remplissent la chapelle. Après la distribution des aumônes, mademoiselle de "Valsanctos a demandé un entretien au père de Itavissan. L'abbé en surplis est assis dans la sacristie, mademoiselle do Valsanctos, enveloppée d'une mantille de dentelle blanche, est agenouillée sur un coussin 312 M. DAPHNIS ET M Uo CHLOÉ Au dehors, le prince de Bondy et Antoine de La Baste fument une cigarette jusqu'au commencement de l'office et regardent furtivement ce qui se passe dans la sacristie. — La scène vaut qu'on s'arrête, mon cher prince, Mademoiselle de Valsanctos est d'une grâce irrésistible, agenouillée, les mains jointes, la tôte inclinée... — Si on était sûr de ne pas être aperçu ?... — Impossible, tout le monde est à la chapelle. — Mais l'abbé et mademoiselle de Valsanctos ne peuvent-ils nous voir? — Je les en défie bien ; le lierre grimpe en tous sens sur la vitre. Chut! on les entend parler. DANS LA SACRISTIE Le pere de Ravissan. — Vous m'avez demandé un entretien particulier : me voici tout à vous, nia fille; ce n'est pas sans dessein, soyons-en persuadés, que Dieu permet notre rencontre. Mademoiselle de Valsanctos. — Je vous écouterai comme Dieu môme. Mon pere, je suis ici P° ur choisir un mari. LE TROISIÈME LARRON 313 Le père de Ravissan. — Vous sentez-vous irrésistiblement attirée vers l'état du mariage? Votre cœur aurait-il distingué un fils du monde? Mademoiselle de Valsangtos. — Non; mais je suis isolée et j'ai dix-huit ans. Le père de Ravissan. — Votre cœur est libre, alors? Mademoiselle de Valsanctos. — Oui. Le père de Ravissan. — Je respire!... DANS- LE PARC Antoine de La Uaste. — Ne trouvez-vous pas qu'il prend un bien vif intérêt à l'avenir de mademoiselle de Valsanctos? Le prince de Bondy. — Je qualifie ces directions- là d'indiscrètes et de nuisibles. Regardez comme il braque les yeux sur sa pénitente... DANS LA SACRISTIE Le père de Ravissan.- Le renom de votre piété est venu jusqu'à nous; j'ai compris dans quel but 18 M. DAPHNIS ET M 1 " 5 CIILOÉ notre vénérable châtelaine a convié le prince et M. de La Bas te, et j'en ai frémi : le prince est dévasté prématurément par une vie corrompue ; le jeune An^ toine est un enfant. Gomment songer, ma fille, à unir la colombe au corbeau ou à. l'étourneau?,.. DANS LE PARC Le PRINCE DE BONDY, mftohonnant sa cigarette. — Je le dispenserais volontiers de ces comparaisons ornitho- logiques. Et quel mauvais goût d'employer des grands mois avec cette enfant! Il lui parle de ma vie « corrompue ». Q'en sait-il? J'en ai peut-être fait moins que lui... Antoine PE. La BasTe. — Est-ce assez démodé de ne pas croire aux jeunes gens? Va, mon bonhomme, l'étourneau ne changerait pas avec Loi : toujours les mêmes banalités-, tous ces esprits ramollis... DANS LA SACRISTIE. Le vhw. ni': IUvissan. — Vous pouvez, tfflfl J,F, TROISIÈME LARRON pas vrai, disposer librement de votre personne et do votre fortune qui est considérable? Mademoiselle de Valsanctos. — .Te ne dépends que do moi et je possède trois millions cimj cent mille francs... dans le parg Le prince de Dondy. — Je no la croyais pas aussi riche; mais, mon cher, nous avons le clergé contre nous, c'est désastreuxI Antoine de La Baste. - Trois millions cinq cent mille francs, avez-vous entendu? Une femme pour laquelle on les dépenserait !... Mais je le trouve très inconvenant. Est-ce là le ton du confessionnal ? C'est un prêtre îi faire interdire... DANS LA SACRISTIE Le père de Ravissan. — Votre âme délicate souffrirait cruellement dans le monde au milieu duquel nous sommes. Parmi les hommes qui s'y trouvent, 316 M, DAPHNIS ET M 1 ' 0 CHLOÉ en est-il un seul qui mérite le don de votre beauté, le sacrifice de votre chasteté? Dans les méditations du cloître, n'avez-vous jamais pensé à une union plus sainte? A votre cœur candide il faut un époux choisi, tout à vous comme vous serez toute à lui : tout quitter pour vivre dans la solitude avec le bien- aimé, n'est-ce point là, ma fdle, la seule vie digne de vous ? Mademoiselle de Valsanctos. — Mon pérc, pour vivre ainsi, il faut un mari bien tendre. Celui que vous m'olTrcz m'aimera-t-il passionnément? Le père de Ravissan. — Oui, pour l'éternité; il remplira votre cœur d'une telle allégresse que vous ne penserez plus au monde. Enveloppée du voile des épouses sacrées, vous habiterez le ciel dès cette vie... Mademoiselle de Valsanctos. — Une vie toute d'amour est justement celle que j'ai rêvée... Parlez vite. Le père de Ravissan. — Dieu vous a choisie pour vous donner le fils qu'il chérit, le plus doux des maîtres, l'amant qui ne trompera jamais, qui aimera uniquement sa bien-aimée jusque par delà la mort... LE TROISIÈME LARRON 317 DANS LE PARC Antoine de la Baste. Comment! commentl Cloîtrer cette magniflqne créature!... « Épouse céleste?... » Ah! l'intrigant! ah! l'intrigant! ah! l'aigrefin! Le prince de Bondy. — « Le plus doux des maîtres », c'est tout de suite trouvé... Antoine de la Baste. —L'envelopper du « voile sacré », c'est-à-dire en faire une religieuse et confisquer ses millions au profit d'une congrégation!... Mais c'est odieux. Cette affaire doit être un coup monté par l'archevêché ! Le prince de Bondy. — Et quel cantique passionné il lui a débité ! C'est abominable ! car, élevée au couvent, elle doit avoir un fond de mysticisme. Nous sommes refaits ! Antoine de la Baste. — Mais comment parer le coup? Vite, prévenons madame de la Saulée. Le prince de Bondy. — On sonne le commencement de l'office. Il va bien être obligé de lâcher sa proie... Antoine de la Baste, prêtantl'oraUto. — Non... ils conviennent de se retrouver après le Salut... 18. 318 M. DAPHNIS ET M l,e CHLOÉ IV Le Salut commençait. Madame de la Saulée fut troublée dès YO salularis par Antoine qui ne pouvait contenir son indignation. — Votre père de Ravissan est le dernier des misérables, nous l'avons vu et entendu. Il veut Accaparer mademoiselle de Valsanctos au profit d'un couvent. Il lui prêche le dédain du monde et l'union avec un «époux céleste». Traduction : faites-vous religieuse et mettez vos millions dans nos coffres- forts. Je me rallie à Paul Berl, moi. Le prince de Bondy. — Et quel meurtre, madame, de cloîtrer une flllc superbe qu'on vous confie pour la marier! Chassez le Tartuffe. Malgré Y Ave vcrum corpus, madame de la Saulée écouta et répondit : — N'avaient-ils pas la berlue? le fait était si inouï : le père de Ravissan jouissait de l'estime générale. Peut-être était-ce Hyacinthe qui lui avait fait part d'uno vocation religieuse qu'elle avait gardée secrète ! Antoine de la Raste. — Non; si vous aviez entendu les paroles emmiellées de ce coureur do millions, vous en seriez révoltée. tl! TROISIÈME LARRON 319 Le prince de Bond y. — Il y a tentative de captation, c'est odieux; ci tandis que ce pilgfl est tondu, la princesse Demi-Jour et la reine comptent Bur votre choix éclairé. Yods aurez h encourir les plus graves reproches. Madame de la Saulée demande quelquos minutes de réflexion : on ne pouvait pourtant arracher le prêtre de l'autel où il officiait- On attendra bien au moins jusqu'au dîner. Donc, après le Salut, les deux prétendants courent de nouveau se poster près de la petite fenêtre de la sacristie. Ils ne veulent rien perdre d'un nouvel entretien qui, cette l'ois, promet d'être décisif. V DANS LA SACRISTIE Le père de Ravissan. — J'ai pensé à vous devant l'autel; je puis tout vous dire, ma fille : vous sentez- vous dans une complète communication avec moi ? Mademoiselle de Valsanctos. — Je suis troublée Jusqu'à l'âme et j'attends avec impatience la suite de notre entretien. Je sens que vous tenez ma vie entre v °s mains... 320 M. DAPHNIS ET M 11 " CULOÉ Le père de Ravissan. — Vous êtes adorable de soumission et de tendresse, nos cœurs s'étreignent; regardez-moi, ma fille, mon front doit rayonner; Avec quelle joie je chantais toutà l'heure le cantique d'actions de grâces! Quel beau jour! La plus belle brebis du Seigneur s'abandonne à moi! Il me semble qu'une rosée céleste se répand sur nous : je pleure des larmes d'amour... DANS LE PARC Le prince de Bondy. — Mais nous n'y étions p; |S du tout : c'est bien pis ! ! I Antoine de la Baste. — C'est une horreur ! M « lui fait une déclaration : plus question d'« époux divin » ; c'est pour lui qu'il parle, le misérable ! Le prince de Bondy. — C'est un possédé ; je suis abasourdi, car les prêtres impudiques sont trt* b rares, et il faut que j'en trouve un sur mon chemin !... Je l'écraserai !... Antoine de la Baste. — Il faut le démasquer- I e souffleter. Le prince de Bondy. — Quel scandale! madam LE TROISIÈME LARE ON -.m de la Saulée en mourra, mais il faut faire son devoir. Antoine de la Baste. — Il lève les bras, il cherche à la magnétiser. Le prince de Bondy. — Et maintenant mademoiselle de Valsanctos n'a plus l'attitude de la prière. Elle lève hardiment les yeux sur son séducteur. Antoine de la Baste. — Elle est tout à fait emballée ! C'est une fille passionnée et elle nous échappe, mon cher prince ! ! ! DANS LA SACRISTIE Mademoiselle de Valsanctos. — Votre bénédiction m'a fortifiée !... Je me sens inondée d'une joie inconnue!... Mon cœur est tout à vous !... Montrez- moi l'époux que vous me destinez !... Je l'attends !... Je le désire !... Le pèrè de Ravissan. — Vierge adorable, ton impatience me ravit !... Mademoiselle de Valsanctos. — Je languis, v ous devez le comprendre ! S22 M. DÀPHNIS ET M 11 " CHLOÉ Le père de Ravissan, transporté. — La belle (iancée est altérée d'amour, je vais étancher sa soif! ! !... Ici, plus moyen d'y tenir : le prince et Antoine font irruption dans la sacristie. Mademoiselle de Valsanctos se sauve chez elle en traversant le château comme une aU'oléo. Le père de Ravissan disparaît dans le parc. Les attardés de la chapelle se retirent tumultueusement, les mines sont effarées. Madame de la Saulée, atterrée, écoute les vociférations des prétendants déçus : — Un enlèvement !... — Il veut fuir avec elle à l'étranger !... — Jeter le froc aux orties, et cette adorable Hyacinthe sera la proie de cette exécrable démon! — Il faut sévir immédiatement ; tout retard serait un crime ! Madame dë la. Saulée, ahurie, permet à Antoine de la BaStfi d'aller prévenir le juge de paix et le commissaire de police On les tiendra cachés dans le château jusqu'à une décision s'il faut, mais au moins on sera protégé, et s'il y a un rapt, il trouvera h qui parler. Madame de la Saulée ne se couchera pas. — Par un hasard providentiel, ajouta-t-elle, hOtre excellent archevêque vient dîner au château. Je LE TROISIÈME LARRON :î23 remettrai la situation entre ses mains vénérables... Quelle épreuve ! Un scandale sous mon toit ! et quel soufflet pour l'Église, si on ne parvient à étouffer l'affaire ! • VI • Quelques minutes après cette décision, la vieille berline de l'archevêché s'arrêtait devant le perron. A la suite de sa Grandeur, on en vit descendre un fort beau garçon. — Permettez-moi de vous présenter le marquis de Veine, dit tout haut Monseigneur à madame de la Saulée, dont l'abattement faisait peine à voir. Puis tout bas à l'oreille de sa vénérable diocésaine : — C'est le prétendant à la main de mademoiselle de Valsanctos ; le père de Ravissaii, qui l'a élevé, en a parlé à cette digne jeune Lille et m'a demandé de vous l'amener dès ce soir : elle ne peut faire un meilleur choix... LOCUTIONS VICIEUSES MADAME DE BONGRE A SON FILS Château de Bongré. Mon cher fils, Je tiens à vous répéter encore une fois les recommandations qui ont fait le sujet de ma dernière lettre : • Vous ne sauriez trop affirmer l'austérité de vos principes à la jeune fille que vous recherchez en mariage. Montrez-vous le ferme soutien de la religion, le dévoué sujet de nos chers princes, le gardien fidèle des nobles traditions de notre pays, et j'ai tout espoir de vous voir agréé. Je sais pertinemment que le mariage de leur fille 19 320 M. DAPHNIS ET M llc CHLOE aînée ne satisfait pas complètement les parents de Nicole. La jeune madame de Salves a, selon le désir de son mari, un peu trop versé dans les idées et les laçons du moment; ils veilleront d'autant mieux au choix de leur second gendre. Nicole sort du couvent; ses parents désirent qu'elle n'y rentre pas; tout peut être conclu en quelques jours. Faites que votre attitude digne, votre conversation élevée, vos manières réservées, soient appréciées par cette enfant qui réalise par sa piété, sa beauté, sa naissance et sa fortune, les plus hautes espérances de mon cœur maternel. Je vous embrasse et vous bénis. Sylvie de Bongré. madame x... a son fils Mon cher Pierre, Je te rappelle pour l'acquit de ma conscience que tu es compté parmi les prétendants qu'on présentera n Nicole chez sa sœur Salves. Je ne doute pas que iu « rates » cette occasion comme toutes les autre:. A combien de « fiascos » en sommes-nous? Nous ne comptons plus. Aussi je te prive de recommandations inutiles. Ta mère découragée, V- LOCUTIONS VICIEUSES 327 II Nicole a assisté pendant toute la semaine aux réceptions de sa sœur, madame de Salves. L'hôtel de Salves a été fort suivi, le parti en vaut la peine. Nicole est la plus jolie fille de l'almanach des héritières. Ses cheveux d'un hlond roux ont des mèches d'or; on dirait qu'ils recèlent quelques brins do paille dans leurs ondes ; des yeux si fendus qu'on croirait qu'ils se sont ouverts à Smyrne ou à Cons- tantinople; des dents d'un blanc laiteux; des lèvres d'un pourpre à décourager les peintres chercheurs du rouge; une pôleur transparente qui permet de lire tout ce qu'elle pense sur son visage ; une taille élevée, mais si souple qu'on ne sait si Nicole est petite ou grande; des mains de « race » si pures de forme, si attrayantes de blancheur, qu'elles appellent le baiser ému des amoureux. Madame de Salves a lait habiller sa sœur chez le bon faiseur; on a légèrement serré le lacet du corset qui au couvent est soumis aux distances réglementaires ; aussi le corsage « bleu-armorial » enserre-t- il un tour de taille rare ; des soutaches d'acier brodent la robe de fleurs fantastiques ; une haute frange 328 M. IMPUNIS ET M Uc CIILoÉ d'acier dessine les paniers et va se perdre dans la traîne ; une dentelle ancienne passe ses fines dentelures blondes sous le petit col droit brodé d'acier. La famille a décrété que Nicole causerait en tête-à- tête avec ses prétendants, M. de Bongré et le grand Pierre. Le salon de madame de Salves a de bons petits coins; les paravents, les grillages où grimpent des fleurs, forment des forteresses. — Faites causer cette fillette et confessez-la, si vous pouvez, avait dit madame de Salves à M. de Bongré. M. de Bongré s'était donc assis gravement en face de Nicole, tandis que les causeurs bourdonnaient gaiement autour d'eux, dans le grand salon. III M. de Bongré, tout rempli des recommandations maternelles, commence par entretenir Nicole des dignitaires de son couvent; mais Nicole a décidé d'employer autrement le tête-à-tête. Avec l'audace de ses dix-sept ans et l'aplomb de ses millions, elle l'interrompt brusquement : — Je savais, monsieur, qu'on nous ferait causer à LOCUTIONS VICIEUSES 329 part et j eu étais contente. Ma sœur m'a dit de causer avec vous en toute confiance et j'ai beaucoup de choses à vous demander. — Moi j'en ai beaucoup à vous dire, mademoiselle, si vous me faites la grâce de m'y encourager. — C'est entendu : ma famille vous tient en grande estime : « Bongré, l'honneur même ; Bongré, esprit sérieux; Bongré, le guide le plus sûr que peut désirer une femme. » Yous êtes royaliste, pratiquant, très correct et bien élevé; aussi j'ai mis en réserve toutes sortes de choses pour vous. — Très flatté. — Ah! comme nous allons jaboter nous deuxl M. de Bongré se recueille : allait-il avoir à élucider des questions religieuses ou politiques?... Nicole le tire promptement d'incertitude. — Tous les amis de ma sœur parlent un langage spécial qui les amuse, car ils rient en causant. Moi, je ne saisis que quelques bribes qui me semblent inintelligibles ; les mots ne me sont pas inconnus, mais leur sens m'échappe. Pas plus tard qu'hier ils ont ri parce qu'une dame avait enfin donné un « coup de canif » dans son contrat! Moi, j'ai prêté l'oreille. « Contrat » ça me regarde; pas vrai? Papa dit toujours que c'est l'important dans le mariage, le contrat. Eh bien, il paraît que le « coup de canif » l'est 330 M. DAPHNIS ET M Uo CHLOE encore davantage. Moi, je veux savoir donner ce coup-là. Ensuite ils se sont attristés parce qu'un des amis de mon beau-frère a manqué le moment « psychologique ». On ne le retrouve donc jamais? A dîner, on attendait un parent, il n'est pas venu ; toujours son « collage » ! Collage ? On m'a mené à l'Opéra-Gomique entendre une chanteuse, on en parle ce matin. « Vous savez : elle a sauté le pas! » Comment! sauté le pas? puisqu'elle chante... Vous ne dites rien? L'autre jour, il y avait là M. de Renon- court ;M. de Simagré lui a dit : « Viens donc aux Bouffes ce soir avec moi. — A l'orchestre? fait M. de Renoncourt. — Non; j'ai offert une baignoire à madame de Bellecimes . — Merci, répond Renoncourt, je n'irai pas « tenir la chandelle... » Je sais bien qu'il y a des loges sombres, mais pas au point d'être obligé d'y porter de la lumière. Et madame] de ( Clèvcs, qui dit d'un air méprisant on parlant des relations de la duchesse de Gala avec le général : « Ils en sont à l'estime ! » Et puis elle ajoute : « Tant mieux : le général va proliter de cela pour dételer. » Incompréhensible, et on rit pourtant... et à mon nez encore... Quand je demande des explications, ils ont dos réponses qui ne me tirent pas d'embarras : « Les petites filles n'ont pas besoin de tout savoir, ton mari le dira cela. » Je mets enfin LOCUTIONS VICIEUSES 331 la main sur un guide sérieux, je vous écoute!... Monsieur de Bongré prend une mine scandalisée. — Je suis en proie, mademoiselle, à la plus pénible des surprises. Gomment avez-vouspu écouter el retenir des paroles aussi blâmables? Il ne faut qu'un souffle pour ternir la pureté d'une jeune fille. Gomment un instinct ne vous a-t-il pas indiqué de fermer vos oreilles à pareils discours, chère mademoiselle? — Oh ! je n'aime pas les sermons : fermer mes oreilles c'est facile à dire. Alors il aurait fallu n'écouter personne, pas même ma sœur. Avant votre arrivée, elle disait : « M. de Passy gagne encore beaucoup à la Bourse, il a une chance de... » Là elle a vu que je levais le nez, alors elle a pris un air grave et a ajouté : « une chance de mari de Molière » ! Les maris des pièces de Molière sont donc tous millionnaires ? — Je ne puis que vous supplier d'oublier tout ce que vous avez entendu. Nicole s'assombrit. — Il y a beaucoup de choses qu'une femme chrétienne doit ignorer, une jeunesse inconsidérée ne respectant pas ce qu'il y a de plus sacré : la pudeur d'une jeune fille... — Ah ! ne me faites pas de phrases ; avec Nicole, ça ne prend pas, et d'abord les vieux ne s'expriment 332 M. DAPHNIS ET M 1 ' 0 CHLOÈ pas plus clairement. La belle-mère de ma sœur a « détourné » les regards pas plus tard qu'hier, a-t- elle dit, d'un de nos cousins qui était au spectacle avec une « ancienne ».Le vieux marquis se sert aussi de phrases bizarres. On parlait de mettre je ne sais plus quelle étrangère sur la liste d'invitations pour les bals de ma sœur. Il s'est écrié : » Quant à celle- là, je m'y oppose absolument; savcz-vous qu'à Vienne elle a fait le « trottoir » ? Mon frère ne s'explique pas plus clairement. Écoutez cela, des hiéroglyphes : « Il chauffe madame de Menu, qui a un commencement de « béguin » pour lui. » Il ajoute : « Gela vaut mieux que la « vieille garde », pas vrai? » Les rébus n'étaient pas finis. François a annoncé qu'il ne rentrerait pas dîner; mon beau-frère a dit : « Ah ! vous dînez à Cythère? » Être à Oythère pour huit heures ! Comment puis-je croire à cela ? Vous ne vous embarrassez guère de répondre à ce que je vous demande. — Gomment voulez-vous que je dévoile à la jeune fille, à lu main de laquelle j'ai l'honneur de prétendre, des choses que je veux laisser ignorer à madame de Bongré?... — Ah! vous êtes solennel. Me voici bien avancée : d'un côté, des locutions employées à plaisir pour me dérouter; de l'autre, un sermon. Moi, j'ai rêvé un LOCUTIONS VICIEUSES 333 mari qui m'explique ce que je ne sais pas; sans cela, à quoi bon?... L'héritière, pour rompre le tête-à-tête, invite M. Bongré à se rapprocher avec elle de la table où le thé est servi. — Èhbien, Nicole, qu'en penses-tu ? dit madame de Salves en mettant un bonbon entre les dents de sa sœur. — Rien encore ! IV Rien d'officiel dans la tenue de Pierre, le second prétendant. La redingote droite où est piquée une rose; le cou très découvert, et sous le col une cravate de surah blanc mouchetée de loin en loin de quelques lignes noires et arrêtée par une perle; un mouchoir tamponné sur le côté; des mains soignées sans gants ; l'air d'être heureux de vivre. A son tour, il vint s'asseoir à côté de Nicole. — J'avais très envie de vous voir revenir aujourd'hui... lui dit-elle. — Gentil, ce que vous me dites là ; puis-je savoir pourquoi? 334 M. DAPHNIS ET M llc GHLOÉ — Parce qu'au déjeuner on a dit quelque chose de drôle... — Il paraît qu'on ne m'aura pas ménagé. — Gomme ci comme ça. — Paraît qu'on a cherché à déchirer mon physique; vous avez l'air de regarder si j'ai mes quatre membres? — Il ne s'agit pas de ça du tout : je regarde votre pantalon et votre chapeau... — Eh bien, décidément, comment me trouvez- vous ? — Je voulais voir la fameuse culotte que vous vous êtes donné cette nuit et savoir si vous portiez dans le jour le plumet que vous portiez à votre dîner du café Anglais. Je tiens tout ça de mon beau- frère, c'est la première chose qu'il a dite au déjeuner : « Ah ! si vous saviez quelle culotte Pierre s'est donnée cette nuit, c'est à faire frémir ! Du reste, il avait fait un dîner au café Anglais avec des « impures » et s'était offert un « plumet », ah mais, là! » La culotte est bien, mais où est le plumet? Et qu'est-ce que des « impures » ? —' Ah bien, si vous l'entendez comme cela, bravo ! nous ne faisons pas l'entrevue de mariage consacrée, pas vrai ? Nous faisons delà camaraderie... en attendant mieux ? LOCUTIONS VICIEUSES 335 — Me jurez-vous de m'expliquer tout ce que je voudrai? — Absolument ! — Mais clairement ? — Les points sur les i. — Eh bien, commencez par raconter ce qui s'est passé hier. — Alors, nous sautons à l'intimité ? C'est une crâne idée à vous de me choisir pour mener « la revue ». Ce que votre beau-frère appelle « plumet » signifie que j'étais gris: ah! oui, je l'étais bien, là! Les impures, des vieilles que nous payons pour nous aimer. La « culotte » que je me suis donnée, c'est une grosse perte au jeu; vous voyez comme je suis franc, car, fichtre, peut-être cela va-t-il me nuire? — Non, vous vivez, vous, au moins, puisque vous faites des bêtises. Vous n'êtes pas empaillé ! Enfin, les mystères vont s'éclaircir; plus de galimatias! Où en étais-je? Ah I on a approuvé M. de Baby. Voici pourquoi : madame de Grandbourg a reproché amèrement, à M. de Baby, de ne pas lui avoir présenté sa femme. Baby n'a fait ni une ni deux, carrément il a répondu : « Madame, je ne présente pas madame de Baby dans les maisons où j'ai fait la fête. Qu'est-ce que c'est, faire la fête? — C'est se réunir chez des gens en train ou au ca- 336 M. DAPHNIS ET M 1 ' 0 CHI.OK baret, y conduire ou y trouver un amant ou une maîtresse, souper, danser, crier, avoir mauvais ton... — Alors Baby a bien fait de ne pas mener là sa femme ; mais moi, alors, je ne ferai donc jamais la fête? — Quand on a un mari amoureux, on fait la fôte chez soi; c'est bien plus amusant... — Au fait, oui, cela m'irait assez... D'abord, de tout temps je vous ai reluqué; au bal blanc de l'an dernier, vous ne l'avez pas remarqué? — Je n'osais m'en flatter ; ah ! si j'avais vu que ça bichait I... — Après le reluquage, le bichage alors? — Bravo ! Oh ! quel chien vous avez ! — Quand le bichage est convenu, qu'est ce qui se passe ? — On établit un flirtage. — Oh ! ça, je sais ce que c'est; j'y suis. Hier, en entrant, madame de Saint-Saône a dit : « Quel flirtage effréné! » Tous les gens du lunch étaient deux par deux dans les coins, se regardant très loin dans les yeux, et, ma foi, étendus : les hommes, la moustache dans l'oreille des femmes ; ils étaient là comme chez eux ; et sur le tapis on voyait un enchevêtrement de bottines brodées de jais ou d'acier et de LOCUTIONS VICIEUSES 337 grosses bottines pointues. C'était drôle tous ces pieds ensemble ; tenez, comme ça. Nicole plante ses pieds entre ceux de Pierre. — Alors, nous flirtons, pas vrai?.. — Vous ne saurez jamais comme je vous gobe, vous! — Et moi, je trouve que nous sommes bien là dans notre coin.Nous disons donc flirtage, et après? — Après, « le pelolage, » c'est forcé. — Qu'est-ce que c'est que le pelotage? — Le pelotage consiste à faire des reconnaissances sur le terrain qu'on convoite. — Je ne comprends pas. — Peloter, c'est attraper tout ce qu'on peut de la personne qu'on aime ; mais, ne parlons pas de ce pelotage brutal. Quand, sous prétexte de regarder un objet que vous tenez, je pose ma main sur la vôtre, je pelote; quand, en m'asseyant auprès de vous, je m'arrange pour vous frôler, je pelote ; quand, en vous mettant un coussin sous les pieds, j'effleure votre bas, je pelote; quand, en valsant, je passe entre les caisses de fleurs pour que l'étroitesse du chemin vous oblige à vous rapprocher de moi, je pelote ; quand je glisse ma main derrière vous pour jouer avec le bout de votre natte, je pelote. — Ah !... Et après le pelotage, qu'y a-t-il? 338 M. DAPHNIS ET M llc CHLOE — Le mariage, l'amour, dites pas non; et comme vous seriez gentille de me faire inviter à rester ! Je suis si emballé que ça me ferait de la peine detre obligé de me tirer des pattes en ce moment... Malheureusement, madame de Salves, qui ne les perdait pas de vue, jugea prudent d'intervenir et d'éloigner Pierre. Quand elles furent seules : — Eh bien, fit-elle à sa sœur, que dis-tu de ces deux messieurs ? — Ma chère, répondit Nicole en riant, je ne puis encore te dire si Pierre sera mon mari, mais je puis te jurer dès maintenant que je n'épouserai pas M. de Bongré. KIN TABLE DES MATIÈRES Papa et maman......... Délicatesse............ La baignoire A......... La lettre d'amour........ Odette.............. La Sainte-Croix......... L'épée d'honneur........ Un si bel homme........ Les mariages de Rosemonde. • • La cruche cassée......... Tante Alice........... Mademoiselle Josèphe...... La main gauche et la main droite attendant le facteur..... Les trois Matagourdines..... Le bon conseil.......... Une bonne petite femme S. V. P. Le troisième larron....... Locutions vicieuses....... FIN DE LA TADLK F. Aureau. — Imprimerie de Lagny. V LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF 28 bis, rue de Richelieu, Paris. 28 bis. Collection in-18 jésus à 3 francs 50 le volume. ALIS (Harry). — Hara-Kiri, 4" édition. AMBO (Gustave). — Un Voyage de Noces. ANGE 'Bénigne) — Les Vieilles Maîtresses. 5 e édition. — Monsieur Daphnis et Mademoi- AUDEBRAND Philibertj — Le Péché de BAUQUENNE 'Alain). — L'Ecuyére, 3- éJit. — La Maréchale, 3 e édit. BERGERAT (Emile.) — Le Fauhlas malgré BERTERA (André) — L'Amoureuse Je Mai- BOCAGE (Henri\ — l e Bel Armand. BONNIERES (de) - Mémoires d'aujourd'hui BOUTELLEAU !G. Méha, 4» édition. BURTON Edouard) Mémoires d'une Feuille CHAMPSAUR ; Félicien ;. — Dinalt Samuel, CHAPRON (L.) Le Long des Rues 3'' édit. CHARNACÉ (Guy de;.' — Un Homme fatal. — Une Parvenue, 2" édition. CHRÉTIEN (Ch.) — Le Fiance Je Marie. CIM f Albert) — Deux Malheureuses. 3« édit. D'ALMBERT. — Trievenor Sédition. DAVYL (L.) I.esIJéts Je Pierre (luiroul S'éd. DELPIT )Albert).-Le Filsde Coralie. 17» édit. — La Marquise. -II e édition. DEPARDIEU Félix — Nina, 3- édition. EPHEYRE (Charles). - A la recherche du ESCHENAUER. L'Espagne, édition FISTIE Camille). — L'Amour au village, acre unepté/ai-e de André Thtvrlet. 2 P édition. FREDERICK-LEMAITRE. — Souvenirs publiés i«ir son tilt, avre portrait, 2' édition. GARENNES (Ernest) Le Serg-nt Villajoux. GOBIN. — A l'Atelier. HENNEQUIN Emile . - Contes Grotesques, p.ir Edgar Poe. Traduction. HENRY LUCIEN - Gauloiseries et Calent- HERVILLY (Ernest d'). — Les Armes de la Femme, avre dessins de /'. Ouiin. i* édition. JAUBERT (M""') Eyrielle 3" édition. LAFENESTRE (Georges)—Haï toi,>mea ;i-éd. LAUNAY (de) Culottes rouges, avec illustra- LAVIGNE (Ernest) Le Roman d'une nihiliste LE ROY, Albert .— Part a Trois 2» édition. LETORIERE Ktixcm i s le vicomte Geori —Voyage autour des Pariliel nés, avec vignette, 6< édiliul — Amours et Amitié* perisUnuei^"ttdl MAIZEROY (René). - Celles qu'o.i Ai] MEROUVEL (Ch.) Caprice des Dames. 4" édl MOUEZY (André) L'Oncle de Daniel! OHNET (Georges.-) - Le Maître 74° édition. — Serge Panine. Ouvrag par l'Académie françai î— La Comtesse Sarah. (il PAUMGARTEN ( Comtesse Marie de filante. PÉGÉ DE CÉHEL. - Chichinette, PONS A.-J.) Sainte-Beuve et ses incoi nue pré/aci t un , (loger, 5° éJition RABUSSON Henry . — Fiancés! 3 RAMBAUD ;Yveling , — Bossue. RATTAZZI (M™-). — La Belle Juivi ROD Edouard). — Côte à Côte. 3" ROGER G. — Le Carnet d'un Ténor prifacè de Philippe tlille i-t un p> Jloaer, 5" édition. ROLLAND (Jean . I a Fille aux O Grand'Pére Vauthret. 3' édition. ROUY M""Hersille ■ - Mémoires d' SAMSON de la Comédie I ran,.,!' . SARCEY. — Le Mot et la Chose, 3' SILVESTRE (Armand .—Les Far. Ami Jacques, 11* idi Le Filleul du docteur'l'roi es M Urip lame 'hrvné Les Mi" René). — I THEO-CRITT. — Nos' — Le 13- Cuir 6° éditio THEURIET André SOSTA TOUSSAINT-S- t) VAST-RICO'JAR Pari! 1 f édition.. Se vous Marie/ THEATRE DE Kecueil périodique C A M P A I PGB 4129 ^