CATULLE MENDÈS Pour Lire au Bain Avec cent cinquante-quatre dessins de Fernand Besnicr PARIS E DENTU, EDITEUR Palais-Royal, i5-iy-ig, Galerie d'Orléans OUVRAGES DE M. CATULLE MENDÈS POÉSIE Le Roman d'une Nuit................... 1 vol. Philo mêla.......................... 1 vol. Hespérus......................... 1 vol. Contes épiques....................... 1 vol. La Colèhe d'un Fhanc-Tireuii................ 1 vol. Odelette guerrière..................... 1 vol. Les Poésies de Catulle Mesdès............... 1 vol. EN PRÉPARATION : Les Tnois Chansons ... ................. 1 vol. L'Évangile de Lazare.................... 1 vol. ROMAN Histoiiies d'Amouk................ ..... 1 vol. Les Folies amoureuses................... i vol! La Demoiselle en ok.................... i V ol! La Petite iMrÉiiATiacB................... i V ol. Les Mèhhs Ennemies................. ... 1 vol! Le Eoi Vierge........................ i T ol! Le Chime du vieux Blas................. i T ol! La Divine Aventure. . .................. i V ol! Monstres Parisiens..................... j vo j' L'Amour qui pleure et l'Amour qui rit........... i vo i' Pour lire au bain..................... i V ol! EN PRÉPARATION : L'Homme tout nu...... ,............... 1 vol. Marozia........................ . , x vol! Les Chercheurs d'ouhli................... i V ol! THÉÂTRE La Part du Roi, comédie.................. i vc ^ Les Frères d'armes, drame................. i vo j' Justice, drame........................ i v0 { Le Capitaine Fracasse, opéra comique............ 1 vol. Les Mères Ennemies, drame................. i v0 { EN PRÉPARATION : La Reine Fiammette, drame................. i V ol. CRITIQUE La Légende du Parnasse contemporain..... ,..... 1 vol. POUR LIRE AU BAIN Tirage à petit nombre sur papier vélin mécanique; Plus ioo exemplaires numérotés sur papier vergé à la forme; Et 5o exemplaires numérotés sur Japon Impérial. CATULLE MENDÈS Pour Lire au Bain Avec cent cinquante-quatre dessins de Fernand Besnier PARIS E, DENTU, ÉDITEUR Palais-Royal, 15-ij-ig, Galerie d'Orléans I 884 ( Tous droits réservés ) entre toutes? plus charmante même que celle... Dans la petite chambre tendue de soie fleurie ou de nattes dorées, sous le miroir heureux du plu fond qui regarde le désordre cà et la des jupons gonflés encore, du bas de soie noire pendu au barreau de lu chaise et de la chemise fripée dont les chers plis se souviennent, vous cous abandonnez avec un délice d'évanouissement à la tiède étreinte de l'eau,- lunauissantcs, rêvant une rêverie faite d'espérances sans doute, de réminiscences peut-être, lundis lrcs grande dame et parfaitement vertueuse, de sonner, en plein jour, à la 21 POUR LIRE A U BAIN porte d'un appartement de garçon, et d'entrer, la voilette levée, dans le boudoir-fumoir où le parfum des havanes s'édulcore du musc exhalé par des visiteuses frivoles, où traîne peut-être sur quelque meuble le loup de velours de Mademoiselle Anatoline Meyer, des Nouveautés, oublié là après le dernier bal de l'Opéra. Ce serait une grande imprudence, sans nul doute! N'importe, puisque ses intentions étaient absolument pures. Le sentiment du devoir lui dictait sa conduite. Elle jugeait nécessaire, et vraiment digne d'elle, de donner une leçon à l'impertinent qui, la veille, pendant une valse, avait osé lui dire tout près de l'oreille, d'une voix tremblante : « Vous viendrez, n'est-ce pas f > Qu'espérait-il donc, le fat? Comment, il y avait six mois seulement qu'il lui rendait des soins, ils en étaient seulement aux menues flirtations des mains qui se quittent avec lenteur, des regards qui ne se détournent qu'à demi, et il s'était hasardé tout à coup à cette extrémité brutale et saugrenue? Croyait-il donc qu'il n'aurait, à peine arrivée, qu'à l'enlacer et qu'à l'emporter, tout éperdue de LA BONNE RÉSOLUTION a tendresse, les bras sans force, les yeux qui se meurent sous les cils mouillés de larmes? Une belle opinion qu'il avait d'elle, en vérité. Mariée depuis moins de deux ans, n'éprouvant encore pour son mari qu'un dégoût fort supportable, ayant victorieusement repoussé les entreprises des prétendants les plus passionnés et les plus adroits, elle était irréprocbable, Dieu merci, et digne de tous les respects. Elle châtierait l'insolent, d'un châtiment exemplaire ; elle entrerait chez lui, calme, froide, très digne, — être digne, ce serait peut-être difficile, à cause de ses grasses petites lèvres roses qui veulent toujours sourire, et de ses chauds yeux bruns qui ont le diable aux prunelles, mais, enfin, elle essayerait, — elle entrerait chez lui, le front haut, et parlant avec gravité. « Oui, Monsieur, je suis venue, parce que je n'ai pas voulu vous donner l'orgueil de croire que j'avais 26 l.....1 LIRE AU BAIN peur de vous! Je m'offre au danger parce que je le méprise. Et je suis venue aussi pour vous dire mon sentiment sur votre conduite. Elle est indigne d'un gentilhomme. Je suis une honnête femme, sincèrement, loyalement attachée à mes devoirs. Dans la famille dont j'ai quitté le nom illustre pour un nom aussi glorieux, j'ai reçu d'austères enseignements, j'ai eu sous les yeux de nobles exemples. Si l'on a reproché à ma grand'mèfe d'être montée en croupe d'un otficicr cosaque, en 1815, c'est qu'on a été abuse'' par les calomnies des libéraux et des républicains. Les femmes de ma race, quand elles montent à cheval, le font avec la convenance qui est le caractère distinctif de toutes leurs actions. L'une de mes aïeules était à Fontcnoy, habillée en homme ; et telle était la retenue de ses mœurs héroïques que personne n'a été tenté de rechercher si elle était femme! II est vrai qu'elle était laide. Quant à moi, je suis sa digne descendante, pour la vertu, sinon pour la laideur; car on ne saurait être parfaite. Je prétends, parmi le relâchement des mœurs modernes, LA BON \ E 11 ÊSOLUTION 27 garder, intact, un honneur dix t'ois séculaire. Vous vous êtes mépris, Monsieur! Vous pensiez avoir rencontré une de ces créatures sans force d'âme, — trop fréquentes, hélas ! — qui se laissent aller à vau-l'eau au courant des passions ou des caprices. Je vous estime encore assez pour croire que vous reconnaîtrez votre erreur, et qu'après la dure leçon que j'ai dû vous donner, vous abandonnerez d'une façon définitive des espérances coupables qui me sont des injures. » Oui, elle lui dirait cela, d'autres choses encore, sereine, ferme, inexorable, et lui, il ne manquerait de s'incliner humblement, plein d'admiration et de repentir, convaincu. D'ailleurs, tout en combinant de la sorte le scénario de sa victoire et tout en préparant sa harangue, l'adorable jeune femme commençait à s'habiller, — car l'heure du rendez- 28 POUR LIRE AU I1AIN vous était proche, — et après avoir chaussé les bas noirs, à jour, où la peau transparaît par gouttes de lait rose, après avoir passé la chemise de Valencienn.es qui met sur la nudité une nuée de vague neige, elle choisissait dans l'armoire à glace des pantalons de soie diaphane, légors, où bouffent des dentelles, et qui ne tiennent à la hanche que par un seul bouton. * f LE MARDI-GRAS AU VILLAGK ULIette lui avait nl de Madame de Ruremonde, il y eut un brou- haha d'élonnement. Jamais l'impudeur tranquille du décolleté n'avait à ce point dépassé les limites ! Blanche comme de la neige où l'on aurait jeté dem roses, la gorge, de Madame de Graçay s'offrait presque sans voile, et celle de Madame de Lurcy- Sevi, plus pareille à deux oranges, éclatante, un u peu dorée,— or qui se bombe, et se meut, — concentrait toutes les lueurs frissonnantes dans sa double rondeur chaude. M. de Queyras regardait. L'instant était suprême. Évidemment, le choix, qu'elles ne pouvaient plus retarder — à moins de réaliser les mythologiques nudités des déesses sur le mont Ida, — le choix allait être un l'ait accompli. Madame de Lurcy-Scvi considéra sa rivale. Klle vit que Madame de Gracay, à cause de son ampleur blanche, paraissait plus décolletée. Elle eut le courage des crises définitives. Feignant d'être incommodée par la chaleur du bal, elle se laissa tomber dans un fauteuil, puis, sous les yeux de M. de Queyras qui se précipitait, empressé, elle arracha violemment tout son corsage ! et s'évanouit, sûre d'elle-même. M. de Queyras s'agenouilla sous couleur de ramasser l'éventail tombé, et disant tout bas les paroles d'aveu. Depuis, Madame de Graçay a cru se venger de a sa défaite en disant qu'il était impossible de lutter contre une ennemie si prompte à démasquer P « avant-garde ». Mais les mots ne peuvent rien contre les faits; moi qui écris ceci pour les belles baigneuses énamourées, j'ai vu le mois dernier, à Nice, M. de Queyras et Madame de Lurcy-Sevi passer ensemble, le long de la mer, tout près l'un de l'autre, chuchotant, extasiés. Et elle avait un corsage très moutanl. Comme un général, après la victoire, s'habillerait en bourgeois. (8 de me remercier avec des larmes de joie. Et c'est à l'heure du déjeuner que j'entrerai dans votre détestable logis où doit survivre l'Ylang-Ylang des amours anciennes. Le menu ? .le ne mange que ce qui croque, pour donner à mes dents de chatte l'illusion de petits os d'oiselet dévoré tout vivant; et je n'ai jamais compris que l'on bût autre chose que de la mousse de vin d'Asti. Mais si je vous accorde la faveur insigne de ma présence, c'esl à une condition, Monsieur. — Laquelle? avaii, demandé Valenlin. — Par mes yeux qui sont tout le ciel, par mes lèvres où sont toutes les roses, par mes cheveux où sont tous les parfums, — et aussi sur votre foi île galant homme, — vous allez me jurer que vous n'abuserez en aucune façon de notre tête-à-tète, non, pas même pour baiser le bout du petit doigt de mon gant jeté sur la table, ni pour chercher à savoir si j'ai, plus haut que le coude, un joli signe rose. Inébranlablement résolu à ne tenir aucune de ses promesses, Valenlin avait consenti à tous les ser- JULIETTE VICTORIEUSE ments ; et c'est pourquoi, le lendemain, dans le fumoir de cuir gaufré d'or où la table était mise, près de bûches flambantes que palissait le soleil de la fenêtre ouverte, Juliette becquetait des écrevisses entre ses lèvres plus rouges, un peu de mousse de vin d'Àsti, comme une écume de sève, resté à chaque coin de la bouche. D'abord, la conduite de Valentin fut digne, en vérité, de tous les éloges. Pas une parole trop ardente, pas un regard trop vif. Parfait. Il n'essaya point de se tromper de verre ! Et il aurait eu un cœur de marbre, —ainsi qu'elle a le sein, — qu'il n'eût point montré une plus irréprochable réserve. Mais, tout à coup, sans transition, comme si l'instant précis fût venu d'un accomplissement longtemps prémédité, il cria : « Je t'adore! » et la prit dans ses bras. Épouvantée, et si belle dans ses cheveux défaits, elle lutta désespérément, B'ac- \ 50 POUR LIRE AU BAIN crochant aux rideaux de la chambre, ne voulant pas tomber sur les molles fourrures du tapi?, qui sont un lit de mousse blanche. Avec des paroles de haine et des cris de rage ou de peur, elle lui reprochait la foi trahie. « Parjure ! misérable ! infâme! » Ah ! que vous êtes doux, mots affreux! II s'enivrait de l'injure, à cause de la voix, et il serrait, toujours plus étroitement, Juliette, dont les forces enfin défaillirent, et la colère. Une douceur, peu à peu, malgré elle, l'envahissait, l'alanguissait; ses yeux se mouraient dans une tendresse humide. Sa résistance ne menaçait plus, demandait grâce. « Eh bien oui! je t'aime! c'est vrai, je t'aime! j'ai été coquette, je l'ai fait souffrir, j'ai eu tort, je me repens, je t'aime! » Elle ne se refuserait plus, elle se soumettrait. Elle lui demandait seulement de ne pas la surprendre ainsi, d'attendre quelques jours, pas même quelques jours, jusqu'à demain. Demain elle reviendrait, très bonne, très obéissante. Il pouvait la croire, elle reviendrait. Mais lui, il la tenait toujours, dépourvu de conlianec. «Soit! murmura- t-elle enfin, mourante sous l'emportement des JULIETTE VICTORIEUSE 51 baisers. Soit, je suis vaincue, je t'appartiens, aujourd'hui, à jamais. Mais, un instant, oh! rien qu'un instant, je L'en conjure, laisse-moi... » Cette fois il se sentit plein d'une joie infinie. Elle cédait, elle voulait bien! En même temps, étant un homme pratique, il concevait le pourquoi du court répit demandé. L'abandon même, — l'abandon surtout, — doit avoir sa coquetterie; il entrevit la nécessité d'une poudre de riz suprême. Attendri de reconnaissance, éperdu des bonheurs prochains, il desserra son étreinte, et, lentement, à reculons, tandis qu'elle lui cnvoyail en rougissant des baisers, il quitta la chambre presque nuptiale déjà, <>ù il rentrerait bientôt. Car elle était à lui, enfin ! Après tant de flirtations cruelles, et tant de refus et tant d'amères attentes, elle se faisait douce, et ne disait plus non, et disait oui, l'adorée. Des bouffées de joie et d'orgueil, de son cœur triomphant, lui montaient à la gorge. Il la posséderait, l'exquise el délicieuse créature, si blanche, toute lumineuse, en fleur!... Un éclat de rire sonna dans un bruit de porte refermée. Oh ! l'hor- 52 POUR L1RK AU RAIN rible soupçon! Il se précipita, traversa la salle à manger, l'antichambre, arriva sur le palier juste à temps pour voir disparaître, en bas, le long de la rampe qui tourne, le chapeau de Juliette, et l'éclat de rire montait encore dans la cage de l'escalier, comme un oiseau fou qui se cogne aux murs ! J MESDEMOISELLES MÉNECII M K u m elles, et toutes pareilles; pareilles comme les deux feuilles d'une P même branche, comme les deux '< fé gouttes d'une même liqueur, comme les deux Lionnet d'un seul piano ! T>1 POI II LIRE Al BAIN Une seule chose, — niais une chose obscure et secrète, — différencie les deux jeunes sœurs : Marthe n'a jamais senti sa petite main aux ongles clairs frémir sous des lèvres amoureuses, taudis que Thérèse n'a plus rien à donner au baiser, — ■qu'elle no lui ait donné déjà. Les promenades, deux à deux, le soir, des cousins ave,; les cousines ne sont pas sans péril, surtout sous les tonnelles à peine traversées de lune, où il y a des bancs au lioul. Cependant Thérèse va se marier; et ce n'est pas avec celui qui lui offrait le bras, à la campagne, après les jeux innocents. Elle est très inquiète, Thérèse, et les parents, qui ont eu quelques soupçons de la promenade trop prolongée, sont aussi inquiets que leur fille; car le futur mari ne passe pas pour un homme sans expérience, et, s'il éprouve un désappointement, il est bien capable de proclamer son mécontentement le lendemain des noces, sans politesse . Crainte chimérique! le mari, quand midi sonne, MESDEMOISELLES M EN EC II M E 55 sort triomphalement de la chambre nuptiale, et il a tout l'air d'un chevalier vainqueur qui vient de conquérir l'Eldorado ! La joie des parents est si grande qu'ils ne pensent plus du tout à la longue promenade sous la tonnelle, et qu'ils n'entendent pas Thérèse, la nouvelle mariée, dire tout bas à Marthe: « Merci, petite sœur. » s* POUR LIRE AU BAIN — Vous perdez l'esprit ? — Je gagne votre cœur! Votre nom lui-même, votre nom adoré, m'a fait l'aveu de l'amour que vous me cachiez, cruelle ! — Vous (Mes un fat. — Je suis un dieu ! — Vous vous expliquerez peut-être ? — A l'instant même. Alors il lui raconta les choses. •» LE PORTRAIT a da mk Thérèse d'Albereine est presque aussi belle que Je portrait où Carolus Duran l'a représentée blanche et d'or sur un fond rouge, avec le déroulement opulent de sa chevelure rousse, lèvres 62 de sang, épaules nues et la gorge crevant le corsage. .Mémo elle serait tout à fait aussi belle, si elle daignait se montrer dans le costume hardi du por- trait, chute d'étoffes mal retenues par des mains lasses, déshabillemcnt de mondaine en bacchante. Mais Thérèso d'Albercine est aussi chaste, en personne, qu'elle l'est peu en peinture ; et le portrait, auquel elle a consenti naguère dans une intention ignorées, le portrait qui révèle tout ce qu'elle dérobe,est caché aux. regards dans le mystère d'un boudoir lointain. Pieuse, dévote môme, elle remplit avec fermeté ses devoirs de religion, va aux offices, se confi sse, communie. Très austère, visage grave, cœur froid, le corsage montant. Mariée, elle n'a pas aimé son mari ; veuve, elle n'a point d'amour, écartant d'un sourire étonné et d'un geste qui s'ennuie, les empressements trop ten Ires et les respectueux, saints, exagérés, qui seraient bientôt, si on les laissait faire, des agenouillements d'amour. 63 C'est en vain que Chérubin lui chanterait sa romance; elle baiserait, sans qu'un trouble lui vint au cœur ni aux sens, l'haleine de Don Juan évanoui après le naufrage ; et si le comte Almaviva roucoulait sa sérénade sous la fenêtre, elle ferait jeter quelque monnaie à ce musicien qui passe. Elle n'a jamais prête l'oreille aux débauchés subtils qui retrouvent, pour faire convoiter et pour conseiller de troublantes délices, la voix insinuante et lente, à peine entendue et si vite comprise, du Serpent dans les branches ; elle ne plaint même pas les amoureux ingénus qui croient encore aux marguerites effeuillées où ils mettent une rosée de larmes. Ceux qui sont morts pour l'amour d'elle dorment dans des tombes dont elle ignore le chemin; il ne serait pas convenable qu'elle allât au cimetière, puisqu'ils y sont couchés. Vainement aussi, les Damnes effrénées, devora- trices des vierges et des épouses, lui ont envoyé des bouquets de (leurs pâles, mouillées encore des pleurs de rage de leurs nuits sans repos et toutes m chaleureuses de leurs seins écrases dans de vaines étreintes. Elle suit son chemin, sans trouble, à travers les désirs, les amours, les rêves tumultueux, pareille au courant de neige fondue des froides Arélhuses; elle sourit, poussant le dédain jusqu'à l'indulgence. Mais Bertine, la soubrette, en passant, un soir,a entendu une voix derrière la porte du boudoir lointain, une voix qui s'enlrecoupait de prières et de sanglots; et, curieuse, elle a mis l'œil au trou de la serrure. Un beau jeune homme — habit noir et la branche de lilas à la boutonnière — étaità genoux devant le portrait peint par Carolus Durai), où Madame d'Albereine se dresse blanche et d'or sur fond rouge, avec le déroulement opulent de sa chevelure rousse, lèvres de sang, épaules mies la gorge crevant le corsage. Et ce jeune homme, agenouillé dans une extase douloureuse, les yeux pleins de pleurs, tendant les bras vers la magnifique image ou se frappant la LE l'OHTRAlT 85 poitrine, c'était Madame d'Albcreinc elle-même,— en habit noir, le lilas à la boutonnière, — qui répétait, haletante : « Thérèse, Thérèse, éternellement, je vous aime! » hanches, la gorge en avant el le cou qui se renfle, 68 pareil à celui d'un oiseau qui va chanter, clic le lançait si vite et si preste, ce mot, — oh ! l'arc rose de ses lèvres! — qu'il partait comme une flèche d'or empennée, dans un fin sifflement d'air, et piquait. Cette syllabe, jeune chasseur Amour! était le plus sûr trait de votre carquois. Et parce qu'elle n'ignorait pas qu'elle disait « Zut >» très bien, elle disait « Zut » très souvent. A tout propos, à tout le monde, sans raison appréciable, à voix basse, à voix haute, avec la soudaineté d'un diable qui sort de sa boîte, et dans l'impertinence d'un petit rire qui défie, « Zut! i> disait-elle en montrant toutes ses dents, heureuse d'être jolie! Mais celui à qui elle disait <> Zut » plus fréquemment qu'à tous les autres, c'était le pauvre homme de qui elle était adorée et qu'elle feignait de ne pas aimer. Quand il s'agenouillait devant elle, tremblant, soumis, avec les bras levés d'un suppliant qui pleure, c'était le méchant mot, toujours, qu'elle lui riait à la face, en se penchant un peu, en lui mettant son souffle aux lèvres. Ah! l'exquise et exécrable coquette! « Je défaille de ten- ZUT 69 dresse et je meurs de désir! — Zut! répondait- elle. — Je donnerais ma vie pour baiser l'ongle de votre petit doigt! — Zut! disait-elle. — Je me ferai sauter la cervelle si vous ne consentez pas à m'ai mer! — Zut! » disait-elle encore en se penchant un peu plus, et le frôlant presque de sa jolie face rose toute remuée de rires, où les lèvres étaient un baiser en fleur, où voletaient comme de petites flammes les frissons des frisons. Il perdit patience, à cause de cette malignité détestable ! Une fois, l'ayant surprise dans le boudoir de dentelle et de soie, à l'heure du crépuscule complice, il la prit entre ses bras, violemment, et l'enlaça, résistante, et la couvrit de caresses qui se rangent, toute, les cheveux, le front, les yeux, le cou, les lèvres. Elle se débattait, se tordait, criait sous la bouche victorieuse ; il ne prenait pas garde à ces colères d'oiseau qu'on tient dans la main et qui veut mordre ; il la serrait plus étroitement, plus ardemment. Alors se voyant près d'être vaincue, elle renonça aux efforts d'une 711 lutte vaine; elle eut des plaintes et des pleurs; elle suppliait, demandait grâce... Mais lui, triomphant, lui dit : « Zut! » dans un redoublement éperdu de baisers. es cheveux ? lui demandai-je. — Ses cheveux! dit Valentiu, ils ne resseinblent ni aux reflets de l'or, ni aux rayons du soleil, car l'or est froid, car le soleil est terne; mais, radieux et chauds, et brûlant les doigts et brûlanl les yeux, blonds,ici, comme le sauterne, 73 et, là, jaunes comme les vieux cognacs, et plus loin se tordant en couleuvres de braises, ils sont un énorme incendie ramassé, et il en émane, impérieuse, une soûlerie si perverse, que le Diable, certes, a dû faire cette chevelure. — le Diable, habilleur de courtisanes et coiffeur de belles filles pour la mascarade humaine, — avec les flammes de son plus infernal bûcher, de celui où sont châtiées les Luxures. — Son front? lui demandai-je. — Son front ? dit Valentin. Il est étroit et pâle, l'air d'un bandeau de neige qu'elle se serait mis au-dessus des sourcils pour apaiser la brûlure mon- [Hiito des désirs. — Son nez? lui demandai-je. — Son nez? dit Valentin ; je lui ai voué ce quatrain frivole : Sur sa pelite face rose Agitant ses ailes eine couchée, elle entend uu bruit de clé qui tourne dans la serrure, une porte s'ouvre, puis une autre... Lui! Et Juliette, qui fait semblant de dormir, 158 PO LU LIRE AU BAIN pelotonnée vers la ruelle, se, dit avec un petit rire que le meilleur moyen, en effet, pour faire venir un convive eu retard, c'est de se mettre à table ! LE PETIT FAUNE u détour de l'allée, sur son socle de lerre cuite, le petit faune riait effrontément. Cornu, joufflu, pansu, il riait, nu, le lubrique jeune dieu, — étant celui qui préside aux accouplements voletants des moineaux dans le 160 POUR LlllE AU BAIN sable, aux crépitantes tendresses des libellules sur les bruyères, à l'hymen rapide, et qui fuit, des écureuils le long des branches. Mais il ne suffisait pas à son triomphe de montrer cette joie bestiale. Téméraire jusqu'au cynisme, dédaigneux de toutes les pudeurs, pareil à un Eros ivre, il affirmait en plein soleil, comme un signe de suprématie, sa virilité hautaine; tel un jeune roi tiendrait le bâton de commandant. De sorte que ce faune était un objet de scandale pour les passants honnêtes et que beaucoup de promeneuses ne pouvaient le voir sans rougir jusque sous les cils ou sans cacher un petit rire qui se souvient derrière le treillis rose de leurs doigts entrelacés. Mais elle, Berthe^Marie, la demoiselle du château, aumônière et dévote, si bonne et si pure, qui LE PETIT F U NI'. |f!| va Ions les jours à l'église où l'on prie et dans les chaumières où l'on fait la charité, Berthe-Marie passait sans rougir ni détourner la tète devant l'effronté simulacre; elle le considérait, souriante, avec une complaisance qui s'étonne un peu, mais ne B'épouvante point, — dans la paix d'une innocence inviolée, — ayant au tond de ses grands j'eus bleus, sans rêve ni trouble, l'ingénuité parfaite d'une enfant qui se plaît à regarder de près, en les touchant du doigt, les images d'un missel. Car elle était la candeur même, incffablement ignorante du mal; et, s'il existe sur quelque plateau alpestre des lacs à l'azur immaculé, que n'a jamais traversés même l'ombre d'une blanche uuée, c'est à l'un de. ces lacs que ressemblait son âme. Un matin, elle s'en alla dans les bois, avec son amoureux, qui était son fiancé. Oui, avec son amoureux. Pourquoi non:' le cœur des vierges a des tendresses aussi; on peut se donner, sans se donner, et l'anneau des fiançailles n'est pas l'anneau d'Hans Carvel. Il 161 POUR LIRE AU BAIN Lui presque aussi jeune qu'elle, naïfs et tremblants autant l'un que l'autre, ce dut être une exquise journée! lis ne se touchaient pas la main, ils n'avaient garde de laisser se frôler leurs coudes; comme par un instinct de se savoir, tous deux, scnsitivcs. Mais leurs âmes étaient unies, malgré les corps écartés. Ils échangeaient, sans paroles, des pensées, immatérielle causerie, distiques alternés d'une églogue angélique. C'était en vain qu'autour d'eux, dans l'air qui s'ensoleille et OÙ se vaporisent d'ardentes odeurs, les branches l'une l'autre se froissaient avec des douceurs de caresse, et que le vol de cantharides d'or vert traçait de redoutables cercles magiques, et que la voix du rossignol se mourait, extasiée, près du nid. et que tout le bois, plein d'amour, les enveloppait, leur donnait de coupables conseils d'étreinte et de lèvres unies; ils allaient à travers Jes périls, sans prendre garde aux tentations mauvaises, si douces. Pas une fois, pas une seule! il ne la pressa sur son cœur, pas une fois ils ne se regardèrent de trop près, en soupirant. Ils étaient, dans ce paradis qu'ils ne voulaient 103 pas perdre, comme une Ève et un Adam qui ne songent pas au fruit défendu. Oui, telle dut être, tout le jour, la lente promenade, sous les arbres, de ces deux purs enfants, et même; j'en jurerais, ils ne s'attardèrent pas à chercher dans la mousse les petites fraises rouges qui font penser au baiser, ni à interroger les marguerites, ces donneuses de troublantes réponses. C'était la nuit, claire de lune, quand ils revinrent. Certainement, au fond de ses grands yeux bleus, Herthe-Maric avait toujours, — et pourquoi ne L'aurait-elle plus eue ? — l'ingénuité des ineffables ignorances..... Quand ils passèrent devant le faune, cornu, joufflu, pansu, qui triomphait plus effrontément encore, le petit dieu lubrique, pareil à un jeune roi qui tiendrait le bâton de |64 1>0UK L1LIE AU BAIN commandant, elle détourna la tête, très vite, et se prit à rire de petits rires étouffés dans le cou de son ami. LA FILLE PROMI'Ti; honnête grand'mère commença par flanquer une paire do gifles à celte 'petite dévergondée! Puis, — tandis que la lillette plourail a chaudes larmes, rouge comme une pivoine et les poings sur les yeux, — elle lui tint un fort remar- 166 POU» L1HK AU BAIN quable discours. « C'était donc vrai! il n'y avait pus à dire: mon bel ami, ou plutôt si, celait précisément cela qu'il y avait à dire, — puisqu'elle avait un amant ! Elle l'avouait, elle osait l'avouer. Du amant. A seize ans! Avec son petit air modeste, avec ses yeux toujours baissés, —vrai, on lui aurait donné le lion Dieu sans confession, — elle en était à ce point de débauche- et de cynisme. On aurait cru qu'elle n'avait en tète que sa poupée ou son bébé japonais; ah! bien oui, la poupée qui plaisait à la demoiselle, c'était un homme. Quelle honte! h! elle devrait rentrer sous terre. Comment? elle qui n'avait reçu que de bons principes, elle qui avait eu, dans sa famille, l'exemple de toutes les vertus, elle avait commis une faute aussi épouvantable! Il fallait, ma parole! qu'elle eût le diable au corps. » Mais ce qui exaspérait surtout l'honnête yrand'mère, c'était que Louisette avait réussi à tromper la surveillance exercée sur elle. — Car,enfin, je puis dire que je l'ai bien gardée, nuit et jour! Depuis trois ans que tu es ici, tu n'es jamais sortie seule que deux fois : la pfe- L6Î mière ibis, il y a huit jours, — pendant cinq minutes! — pour acheter du fil et des aiguilles; la seconde, avant-hier, — pendant une heure! — ■ pour aller voir ta tante des Batignolles, qui est malade. Une heure t'a suffi pour devenir une rien du toul ! Les plus Colles attendent qu'on leur lasse la coin-, elles résistent un mois, six mois, un an, toi, tu étais pressée! Ah! coquine, en une, heure, tu as... .Mais la fillette, qui pleurait de plus belle : — Non, grand'mère, non, vous vous trompez, dit-elle, ce n'est pas celte fois-là, c'est l'autre! 170 l'OUII LII1E AU BAIN un petit rire de satisfaction aux lèvres. On eût été ravie à moins! Dans la journée, madame de Trénis avait marié sa nièce, qu'elle adorait, et les choses, vraiment, s'étaient fort bien passées. Que de monde à l'église! tout Paris, le Paris qui compte. Talazac avait chanté comme un ange. Maintenant les mariés ('(aient seuls, au second étage de l'hôtel, dans la chambre nuptiale. Oh! certainement Jane serait beureuse. Malgré sa taille trop haute et sa carrure un peu trop lourde — l'air d'un mananl robuste; — M. de Cardan, jeune, les yeux bleus et les cheveux noirs, était un fort beau garçon, el passait pour le plus galant homme qui lût. « Eh ! eh! heureuse, elle l'esl peut-être, déjà? » TanteAmédine songeait à ces choses avec complaisance, dans le doux lit profond, qui s'attiédissait. Ce qui concourait à la mettre en belle humeur, à lui préparer d'aimables rêves, c'est qu'elle avait eu sa part, toute personnelle, dans les succès de la journée. A trente- six ans, on n'est pas vieille, surtout quand on est blanche, et, pour la blancheur, elle ne craignait personne, pas même sa nièce, d'une pâleur moins LA BONNE TANTE 171 douce, un pou trop froide : Jane, c'était de la neige, « Moi, c'est de la crème; >, de sorte epic pendant la cérémonie, tous les regards n'avaient pas été pour la mariée et, à la sacristie, un jeune homme en passant avait (lit à voix basse ce mot un peu brutal, pas choquant d'ailleurs : « Ma foi! je me contenterais tort bien de, la tante. » 11 n'était pas dégoûté! Il yen avait plus d'un qui pensait comme lui. Tenez, par exemple, elle avait souvent remarqué que 31. de Cardan lui-même — un fiancé! presque un mari ! — ne la considérait pas sans quelque plaisir.Ces hommes! voyez un peu! Mais, grâce au ciel, elle était revenue de toutes les folies. Veuve depuis cinq ans, ayant pris au sérieux ses devoirs de famille, elle était bien éloignée, même après le mariage (le Jane, de se laisser aller à de ridicules idées; et l'homme le plus amoureux du monde, aurait-il eu les yeux bleus et les cheveux noirs de 31. de Cardan... — Ma tante! tante Amédine! ma tanté! La porte sonnait sous de petits coups de poing, vifs,redoublés,qui avaient l'air de battre du tambour. 173 rOUI! 1.1HE AU BAIN Madame de Trénis sauta du lit, ouvrit là porte, et la nouvelle mariée, dans le désordre de la peur et de la fuite, les cheveux défaits, la manclie du peignoir envolée, se jeta au cou de sa tante avec des larmes et cent paroles bégayées. « C'était épouvantable! M. de Cardan... Ah! Dieu, si l'on savait... Tout à fait épouvantable... Mais elle resterait ici, elle s'y cacherait. Oh ! certainement, elle ne retournerait pas auprès de son mari. Et il fallait fermer la porte, la barricader avec tous les meubles... » Tante Amédine, d'abord, eut bonne envie de rire. Ces innocentes, comme cela s'effraye facilement! Pourtant, quand elle vit que Jane ne se calmait pas, sanglotait toujours, refusait énergique- ment de remonter dans la chambre nuptiale, elle devint sérieuse. Elle se rappelait des histoires qu'on lui avait contées. Les nouveaux mariés ont de cruelles brutalités parfois, soit que l'ardeur de leur passion les emporte, soit que... Son devoir de chef de famille lui ordonnait de connaître la vérité! Elle s'enveloppa d'une robe de chambre de peluche noire, qui faisait valoir la blancheur la r,o .NNE TA.NTK 173 grasse du cou et du menton, et sortit, en disant à sa nièce, gravement : — Attends-moi, je vais parler à ton mari. Mais, une demi-heure après, quand elle redescendit, elle n'était plus grave du tout! Ce fut avec un souriceaux yeux et aux lèvres qu'elle dit à l'épousée toujours pleine d'épouvante : — Allons, petite lille. retourne auprès de ton mari, enfant ! Puis comme Jane hésitait encore, ne voulait pas, se dérobait, tanks Amédine ajouta : — 11 m'a fourni toutes les explications désirables, et je te jure que les torts sont tous de ton côté ! i.'k r \ l kgardez. La vitrine étincelle au soleil, et cent petits portraits apparaissent derrière la glace nette qui reluit. Il y a des archevêques et des princes, des généraux et des magistrats, des ténors et des filles. Les hommes sont assez laids; 176 l'JUi: LIRE AU UA1.N les I il les, pour la plupart, ne sont pas belles, mais elles sont décolletées; elles compensent leur laideur en la montrant davantage. L'une, trop grasse, à clie- val sur une chaise, fume la cigarette, et, penchée en avant, déborde le dossier ; l'autre lève les bras et bâille comme une femme qui voudrait être désennuyée. Celle-ci, qui n'a pas de robe, porte une cuirasse solide, heureusement ; celle là ne porte rien du tout. Quelquefois, on voit Adah Menken en maillot, sur un rocher. Celte pauvre femme, squelette à présent, montre encore ses jambes La mort elle-même n'a pu la soustraire à l'Ignominie. Ceci est lugubre comme un sépulcre violé, comme un linceul affreusement soulevé. Mais quoi! il y a un solde de photographies qu'il faut bien écouler. L'ensemble, d'ailleurs, est répulsif : c'est le sérail économique du passant. Devant la vitrine, il y a foule. Là s'arrête l'oisif à la tète vide, en quête d'une pensée. Un lycéen L'ÉTAL 177 qui vient de rallumer son cigare au bureau de tabac voisin, se dresse sur la pointe des pieds et contemple, la bouche ouverte, clignant de l'œil ; en s'en allant, il emportera dans sa mémoire de quoi illustrer, la nuit, les pages funestes de quelque livre dérobé. Quelquefois un jeune homme maigre, l'habil fripé, sans pardessus l'hiver, fait halle devant la boutique et regarde longuement, tristement, toutes ces filles qu'il trouve belles, lui, pauvre diable, et qu'il n'aura jamais, puisqu'on les paye. Puis il s'éloigne, pressant le pas, car l'heure du bureau est déjà passée. Ce jour-là, il travaillera mal et sa nuit aura do mauvais rêves. Savcz-vous quelles angoisses, dans un homme voué à la misère sans espoir, peuvent naître d'un seul désir ? i rtj r Ste - t I T ■ i Monsieur respectable se mêle au groupe. Il a quarante ou cinquante ans ; il est habillé d'une 12 178 POUR LUI F. AU BAIN façon correcte. Toute son attilude indique clairement qu'il n'est pas venu là exprès, qu'il passait, voilà tout, ou qu'il attend quelqu'un qui lui a donné rendez-vous au coin de cette rue. Ce n'est pas lui qui écarquillerait les yeux comme ce tas de badauds qui l'entourent. Le regard dont il effleure la vitrine est parfaitement indifférent, détaché; si l'on y peut lire quelque chose, c'est un peu de mépris et même de dégoût. Quelquefois pourtant ses paupières battent avec vivacité, montrant et cachant tour à tour un œil jaune qui s'allume. Mais cela dure peu. Son sourire s'accentue en une grimace qui veut évidemment dire : « Pouah ! quelle horreur ! » et il se détourne, regardant encore du coin de l'œil. Puis arrivent, bras dessus, bras dessous, jacassant et riant, les jeunes filles qui sortent de l'atelier 178 ou qui viennent du magasin. Vous les connaissez bien. Go sont elles que l'on rencontre dans le* rues, à l'heure du déjeuner, deux par deux ou trois par trois, tête nue, le nez en l'air, un ruban noué autour du cou; leurs robe* d'orléaiis fripées montrent une doublure grise par les déchirures du coude, et le corsage mal boutonné çà et là est percé en plus d'un endroit par la pointe noire d'une baleine. Elles arrivent, elles poussent, coudoient, rient au nez des personnes et, en deui secondes, les voilà au premier rang, le iront collé à la vitre. Elles ne se bornent pas à regarder, elle - commentent les types et les attitudes. Elles sont familières à l'égard des photographies. Connue de jeunes gens de lettres, pour se donner bon air, saluent d'un geste amical et appellent par leurs noms les hommes illustres qui passent, elles disent tout haut : «Tiens, voilà Blanshe! » ou bien : « Regarde donc, c'est Alice. » Là-dessus, elles s'en vont, comme elles sont venues, riant et jacassant, se tirant l'une à l'autre, et leur étourderie ressemble à de l'impudence. Le Monsieur respectable s'éloigne 1X0 POUR I.1HE AU 1IA1N' m même temps qu'elles. On pourrait croire qu'il les suit, s'il n'avait pas l'air si respectable. Quand il y a des stéréoscopes, on l'ait queue. Le stéréoscope, chez les marchands do photographies, c'est le cabinet des horreurs dans l'établissement de madame Tussaud ; ce qui se cache un peu doit être très intéressant. Certains spectateurs insatiables occupent si longtemps le poste conquis, qu'il y a souvent des impatiences et même des querelles. D'autres fois, i'œil succède à l'œil rapidement, comme le voyageur au voyageur devant le guichet où l'on prend ses billets; vous vous imaginez le désappointement d'un homme qui, après avoir attendu pendant dix bonnes minutes, voit les tours de Notre-Dame au lieu des jambes de mademoiselle Raymonde, et le dôme des Invalides au lieu des épaules de mademoiselle Desclauzas ! Hier, pendant, que j'observais la vitrine, j'ai remarqué un stéréos- L'KTA L 181 cope duquel les gens s'écartaient très vite, avec l'air le plus attrapé du monde. « C'est quelque monument, » me dis-je et je regardai. Ce n'était pas un monument. C'était la Venus de Médicis. « Voilà qui est étrange, la Vénus est nue, cependant, et même beaucoup plus nue que les demoiselles, ses voisines. » J'avais parlé haut sans doute, car un de mes amis, qui passait, me mit la main sur l'épaule et me dit, ayant compris : « Oui, elle est nue, sans doute, — mais elle est belle ! » a nuit, au flanc du mont, sur la route descendante, dans un bruit N torrentiel de branches qui se eussent et de pierres qui roulent, ils ' fuient au grand galop de leurs bêtes affolées, l'amant et la maltresse, éperdûment! et m POUR I-lliK AU 11A1N dans l'essoufflement de la vitesse, ils ne cessent pas de parler. — lis nous rejoindront, dit-il. — C'en est fait de nous, dit-elle. — S'ils nous tuent, tiint mieux! — Oh! oui, oui, qu'ils nous tuent! — Mais non, ils ne nous tueront pas. — Pourquoi donc? — Ils savent que vivre sans toi... — Oh ! désespoir !... — Me serait plus cruel que mourir avec toi... — Oh ! mourir ensemble ! — El ion mari nous épargnera... — Hélas ! — Toi, parce qu'il t'aime!... — Je l'abhorre ! — Et moi, parce qu'il me hait. ils se taisent dans l'emportement redoublé de la fuite. — Tu es certain, reprend-elle, que pas un espoir ne nous reste? A II G K A N I) G \ 1.0 P 186 — Pas un. — l'as un refuge? — Pas un. — Et nous vivrions sans nous voir.' — Jamais. — Eh bien! mourons! — Ah ! je le veux, cria-t-il. — Écoute. Au bas de cette route... — Le précipice s'ouvre, énorme, effroyable. — Enfonce 1rs éperons ! — Oui. — Plus vite ! plus vite encore ! — Oui. — Et roulons tous deux... — Après Ion dernier baiser? — Le voici ! — Dans la mort. Alors le cheval de l'amant s'élance dans l'abîme! Mais, elle, l'habile amazone, d'un violent coup de brides, elle a, sur le bord du gouffre, arrêté net sa monture de qui les jambes tremblent, et, peu- IgO i'OUIt LUI F. chée sous les étoiles, elle l'homme tomber de roche •des bras déchirés ! AU BAIN regarde avec un sourire en roche en lui tendant LES TROIS TIROIRS 'os geste résolu, — comme une ^ personne qui ne changera plus la U de volonté désormais ! comtesse Madelin* désigna le {^jP^ V meuble japonais, à trois tiroirs, dont la lueur des lampes fait trembler la laque rose lus POUB LIRE AU BAIN et l'or, et, très gravement, la mignonne, elle dit : — Ouvrez l'un de ces trois tiroirs! et lâche/, de bien choisir, Valentin, car, dans chacun d'eux, j'ai caché une réponse à la prière que vous ne cessez de m'adresser depuis six mois. Si vous nielle/, la main sur la réponse douce, — sur celle qui dit : oui ! — il faudra bien que je consente à ne point vous repousser. Mais craignez de rencontrer l'une des mauvaises réponses ! vous ne me reverriez plus. — Hélas ! dit-il, j'ai deux chances contre une. Quelle cruelle pensée vous est venue, chère âme ? — Eh! dit-elle, j'aurai la consolation, du moins, si je dois vous complaire, de pouvoir accuser le hasard de nia. faute. gaCb^ ladre les trois tiroirs, il hésita longtemps. Sa main tremblante allait de l'un à l'autre, n'osanl tirer le petit anneau doré; et son cœur se serrait dans la peur du mauvais choix. 11 se décida enfin, les yeux LES TROIS Tl HOIRS 189 fermés, comptant sur la divine miséricorde des providences. 0 joie, 6 inlini délice ! la réponse, — une feuille ûç papier rose, si vite dépliée, — disait l'ado- rable mot : oui. Il prit Madclinc entre ses bras ravis et l'emporta (unie rougissante! Aucune résistance possible maintenant, — à moins d'un odieux manquement à la parole donnée. Et la comtesse était une honnête personne, qui se piquait de faire honneur à ses engagements. Elle se résigna. Ce furent, jusqu'à l'heure où les doigts gris et roses du matin écartent la mousseline des rideaux, les chères douceurs de ['amour qui s'apaise et toujours se ranime. Cependant Valentin a'étail pas entièrement salis- fait. Il lui vint, après les extases, je ne sais quelle tristesse au front el dans les yeux. — Oh ! demanda-t-elle, étonnée, que te faut-il encore, et de quoi te plains-tu, cher ingrat î I9J PO0* lire ai; dai\ — J'ai un souci, dit-il. — Toi ! près de moi? lequel ! — Je vous ai dur au hasard, non pas à vous- même. Et il demeurait toul songeur. Mais elle, alors, en lui pouffant de rire aux lèvres : — Bête ! s'écria-t-elle, c'est la même réponse'que j'avais mise dans les trois tiroirs ! BONS RENSEIGNEMENTS SWkXfcL uand la marquise de Portalègre Et-- jj ci madame de 15 immonde furent assises dans le petit salon mauve. , ?n£3P*T il y eut entre les deux toilettes, — toilette de visite, d'une part, et r de l'autre, presque un peignoir, un échange I9Ï l'OUIt LIRE AU UA1N de parfums légers; et elles se regardaient, jolies, — J'arrive de trop grand matin? dit la marquise. Vous m'excuserez. Il B'agil d'une chose un peu pressée, et je ne vous retiendrai guère. — En quoi puis-je vous être agréable, Madame? — Je viens pour des renseignements. — Ah ! oui, sur Clémentine ? Une fille très convenable, et 1res adroite. Surtout, elle coiffe bien. Puis, pas curieuse, ni bavarde. C'est dans un mouvement d'humeur que je l'ai renvoyée. Certainement, vous ferez bien de la prendre et je la regrette déjà. La marquise de Portalègre eut un rire sous le demi-voile. — Ce n'est pas de votre femme de chambre qu'il s'agit. — Eh ! de qui s'agit-il doue ? — De M. de Marciac. — De M. de Marciac? — Sans doute. Vous èlcs étonnée ? Pourquoi ? Est-ce que ma démarche n'est pas toute simple ? Comment! les gens les plus imprudents, avant d'inlro luire élu-/, eux un cocher, une, cuisinière, un BONS RE.NSEIti.NEMKNTS 193 groom, exigent do sérieuses références, font des enquêtes, réclament des certificats, et, lorsque nous sommes sur le point d'admettre un homme dans notre inlimilé, — ce qui est toujours assez grave, en somme, — nous ne jugerions pas à propos de prendre des renseignements auprès des personnes bien informées ? — Ah ! vous êtes sur le point... — Et vous êtes si bien informée! Tenez, comprenons-nous vite, et ne perdons point de temps. Je vous avoue que M. de Marciac ne me déplaît pas. 11 n'est point trop beau, — être beau, c'est si ridicule pour un homme, — il a de fines manières, parle avec distinction, s'habille fort élégamment. Enlin, il ne m'inspire aucune répugnance. Vous connaissez le moment où il suffit d'un rien pour que tout soit fait? C'est à ce moment que j'en suis. Mais, avant de m'engager d'une façon définitive, j'ai voulu vous voir. On dil 1res bas que M. de .Marciac a été de vos amis assez longtemps, et vous ne refuserez pas, j'imagine, de m'éclaifer un peu sur son compte, de me donner môme quelques conseils? 13 l'O I' Il L I RE AU «AIN — Ma foi, dit madame de Ruremonde en éclatant de rire, si vous l'exigez absolument... D'abord, vous savez qu'il est marié ? — Oui, oui, il me l'a dit. Une femme très simple, qui vit retirée, pas gênante. On peut passer là-dessus? — Pour moi, je n'ai pas eu à me plaindre d'elle. — A la bonne heure. — La personne dont il faut se défier, c'est la petite Anatolinc Meyer, des Boufles. M. de Marciac n'a jamais pu se détacher d'elle tout à fait. Il reste deux, trois, quatre mois sans lavoir; puis, s'il la reconnaît, un soir de première, dans les chœurs d'une opérette, crac ! le voilà repris. Il paraît que cette petite est très extraordinaire. — Extraordinaire... en quoi? — Il ne manquera pas de vous le dire. Il a la manie de parler d'elle. — C'est fort impertinent ! — Mais si amusant! vous verrez. D'ailleurs. M. de Marciac a de quoi faire oublier cet inconvénient. C'est, en vérité, un parfait galant homme. — Discret? 195 — Comme il convient. Ni trop, ni trop peu. Il compromet, et n'affiche pas. Il y a une nuance. — Certes. Point querelleur, point jaloux ? — Non, non. Très accommodant, au contraire. Au courant des choses. Admettant les flirtalions. Comprenant très bien que les plus belles amours ne sont pas éternelles et qu'une femme doit songer au lendemain. — C'est parfait. — En outre, riche, avec de belles relations, parent de deux ministres. Il lui arrive d'avoir des indications très précieuses sur les variations des valeurs. Ceci est à considérer. Nos maris, depuis le krach, sont si avares ! — Hélas! Mais il va un poinl assez important dont vous ne parlez' pas. M. de Mareiac est-il... tendre ? — Comment l'entendez-vous ? — Je ne vous cacherai pas que, sous mes dehors frivoles, je suis très rêveuse, mélancolique même. J'ai toujours eu le désir de rencontrer une âme éprise d'idéal, comme la mienne. 196 — Aïe ! l'amour de l'idéal n'est pas la qualité dominante de M. de Marciac. Mais, en revanche... — Ah ! vraiment, en revanche?... — Tout ce que l'on peut imaginer ! — Il faudra donc que je me résigne. En somme, les renseignements ne sont pas mauvais, dans l'ensemble. La marquise de Portalègre s'était levée. — Mais, reprit-elle, j'oubliais la chose principale. Combien de temps M. de Marciac est-il resté... — A mon service ? Pendant trois ans, je pense. — Voilà qui me décide tout à fait ; j'ai horreur du changement. — Quoi ? vous tenez à le garder aussi longtemps? — Plus longtemps, si je peux. — Oh ! alors, il faut que je vous donne un dernier avertissement. Si vous voulez que M. de Marciac... Madame de Ruremonde s'était penchée vers,la visiteuse, et lui parlait à l'oreille, très bas. Que dis;iit-elle donc? elles éclatèrent de rire. Enfin, sur le pas de la porte : BONS RENSEIGNEMENTS 1117 — 11 me reste à vous remercier, madame, dit la marquise. — Eh ! de quoi donc, madame ! — Mais c'est à charge de revanche, n'est-ce pas'? 201) dentelle une rose et deux blucls ? D'ailleurs, sur la portière du coupé, il y avait les armes des Belvèlizc. Elle descendit très vite, dans un remuement de faille où tintait du jais, dit au valet de pied : « (jue la voiture attende ! » et monta presque en courant les marches de l'église Saint- Roch, avec un vif petit bruit de talons sur la pierre.Je fus tout à fait édilié! Culte mondaine endiablée, à l'église, c'était très bien! Se lever à neuf heures du matin, au lendemain de quelque bal, pour venir l'aire ses dévotions, à [abonne heure! Elle n'était pas de celles qui s'imaginent que, pour être sauvée,il suffit d'avoir beaucoup aimé. L'amour, — cette forme meilleure de. la charité, — n'a rien de répréhensible en soi; mais il convient d'y ajouter un peu de prière. Après le boudoir, le confessionnal. Après qu'on a été clémente, implorer la clémence. Et le bon Dieu se garde bien de rien refuser à qui n'a pas refusé grand'chose. Songeant à cela, j'allais et venais devant l'église, et je n'avais aucune hâte de suivre mon chemin. Ce qui me retenait, c'était l'espérance de revoir SOI madame de Belvèlize tout à l'heure, quand elle remonterait en voiture. Elle est si jolie à regarder! et un peu de son parfum, comme une fleur invisible, me viendrait aux narines; parfum subtil, presque coupable, sanctifié d'encens. Une demi- heure s'écoula, le temps d'une messe basse. J'étais de plus en plus édifié ! Madame de Belvèlize n'avait rien de commun avec ces dévotes étourdies qui expédient le plus vite possible les affaires de la religion et songent, leur joli nez entre les pages du missel, que si le desservant ne se presse pas elles manqueront le rendez-vous donné au couturier; non! elle pratiquait, austèrement, entièrement! et, puisqu'elle ne reparaissait pas,c'était qu'elle ne s'était pas bornée à entendre la messe : elle se confessait, il n'y avait pas à en douter. Ah ! pour quelques instants être l'heureux directeur de conscience a qui elle contait, les mains jointes, les menus péchés de ses flirtations et la faute plus grave, mais si charmante, des baisers mal refuses. Savait-il l'interroger, au moins? Comme, à sa place, — pendant qu'à travers le grillage moulent de lins m arômes, —j'aurais insisté sur les plus petits détails de l'aveu, comme j'aurais exigé, casuiste impitoyable, qu'elle me révélât, minutieusement, toutes les circonstances de l'abandon, le lieu, — boudoir ou chambre à coucher, — l'heure, — minuit peut-être! — et si elle avait les bras nus, ou si le peignoir, par un fâcheux hasard, n'avail pas un peu bâillé, juste â ce moment-là ! Mais je repoussai ces pensées condamnables. J'avais tort de ra'aban- donner à dételles imaginations, tandis que madame de Belvèlizc accomplissait ses devoirs de chrétienne. C'était, en vérité, lui manquer de respect. Plus d'une heure passa! j'étais plein d'admiration pour une ferveur si parfaite. Pendant que je faisais les cent pas, elle s'humiliait devant le prêtre, pieu rail sur ses erreurs, réclamait des pénitences, ne se jugeait jamais assez punie, trouvait le ciel trop miséricordieux. Sainte petite âme! Qui aurait cru cela? Je me promettais de De laisser ignorer à personne la dévotion qu'elle cachait si soigneusement. On connaîtrait sa vertu. Et ceux qui tiennent volontiers de méchants propos seraient bien obligés de LA DÉVOTE m se taire. Deux heures entières s'étaient écoulées quand madame do Belvèlize reparut ! Je ne m'étais pas trompé : elle avait dû se confesser avec des agenouillements et des pleurs ; car sa robe do faille, où tinte du jais, était toute fripée, et des rougeurs de larmes essuyées rosaient le bord de ses yeux, comme s'il y avait eu une feuille de rose autour de chaque bluct! Dans l'excès légitime de nia vénération, — tandis que la pénitente descendait vite l'escalier, — j'allais m'approcher d'elle et la complimenter humblement de son zèle sacré, quand il me vint à l'esprit, — oh ! la mauvaise pensée, — qu'il y a plus d'une porte à l'église Saint-Roch ! 206 POUR LIIIE AU BAIN depuis longtemps déniaisée, elle a l'imbécillité parfaite, sans l'innocence : elle serait capable de croire que les entants se font par l'oreille, — en eût-elle fait, autrement. C'est Lila Biscuit qui jouait le rôle de Nigaudina dans la dernière féerie du théâtre du Ghâtelet; et pas une jolie fille, — jolie, elle l'est, adorablement, avec sa bouche trop étroite aux grosses lèvres rouges,— n'aurait pu tenir ce rôle aussi bien qu'elle, puisqu'il consistait à traverser la scène, au premier lableau, sur une tarasque ailée, et, pendant le reste de la pièce, à montrer le sourire ahuri d'une bêtise irrémédiable. De surcroît, elle montrait ses cuisses; on ne lui en voulut pas. Même à cause de ses jambes, etde sa belle audaced'écuyère, le directeur du cirque mondain qui a pour gymnastes des millionnaires et des gentilshommes pour clowns, lui proposa de prendre part à l'uni; des représentations hippiques et acrobatiques qu'il otfre aux clubmen et aux belles personnes de sa connaissance. Elle fut très flattée, et se rengorgea, bien que, dodue, elle n'eût pas besoin de cette augmentation. Mais quand on lui annonça qu'elle aurait à 20: monter un cheval nu, elle parut tout à fait troublée : stupéfaite, elle regardait les gens avec de jolis yeux effarés, délicieusement bêtes. Non, pour sûr, non, ollc ne ferait pas ce qu'on lui demandait. Elle n'oserait jamais, d'abord! D'autres exercices, elle voulait bien, mais pas celui-là, oh! c'était impossible, pas celui-là. Pour la décider, il fallut insister longuement, lui assurer qu'elle aurait beaucoup de succès, lui répéter que la chose n'avait rien de difficile,ne serait qu'un jeu pour une écuyère habile et courageuse comme elle était. « Puisque vous le voulez! « dit-elle enfin, résignée, avec un regard qui rêve. Le soir de la représentation arriva' Salle comble. Tous les sportsmen et toutes les tendresses. M. de Verdelis s'élança d'un trapèze à l'autre avec la témérité envolée d'un Léolard ; on mit sur les épaules du comte de Valensole des boulets de canon et des poids qui eussent fait dire à Atlas : « Un peu lourd ! » et M. de Puyroche, bariolé comme un Auriol, eut des lazzis qui désopilèrenl les rates les plus obstruées de mélancolie. Puis, quand on eut amené un étalon noir, sans bride, mors ni 206 POUR LIRE AU BAIN selle, qui fumait des naseaux et piaffait, Lila Biscuit, rejetant d'un seul geste le grand manteau qui l'enveloppait, apparut dans le cirque, en pleine lumière du gaz, sans aucune espèce de vêtement ni de voile, — non, pas même la transparence hypocrite d'une iiaiisle! —et s'élança sur le cheval, toute de neige et de roses ! Lila Biscuit, cet ange, avait compris : « monter un cheval, — nue. » Mais personne ne réclama; car c'était un divin spectacle, cette belle tille étendue, sans robe, si blanche, sur la noire robe luisante du cheval au galop, et les cheveux mêlés à la crinière. gJO d'où, qu'un homme se cachait sous l'habit de l'une des nonnains. L'un de ces anges était un diable! l'une de ces brebis était un loup! Je vous laisse à penser l'effroi. On ne parlait plus d'autre chose au réfectoire, à la chapelle, dans les allées du verger. C'étaient des rougeurs, des tremblements; on ne marchait qu'avec des envies de reculer, de s'enfuir, comme dans uu bois où l'on saurait qu'il y a une grosse bête. Un homme, c'est épouvantable. Même les plus intimes amies se regardaient l'une l'autre avec un air soupçonneux. « Qui sait? l'homme, c'est peut-être elle! » La sœur tourière devint l'objet de l'horreur générale, parce qu'elle avait des moustaches. Mais celle qui se montrait le plus tourmentée, c'était une toute petite novice, treize ans à peine, qu'on appelait sœur Ninetta. Les yeux rouges comme d'avoir pleuré, se frappant à tout moment la poitrine comme dans le remords de quelque gros péché, elle ne pouvait tenir en place et poussait de grands soupirs. Si on lui demandait : « Qu'avez- Tous donc, sœur Ninetta? » elle s'enfuyait très LA MOUSSE D'OR i\i vite, sans une parole, avec l'air d'emporter quelque affreux secret. Enfin, un jour, après être restée enfermée toute la matinée dans sa cellule, elle s'en alla trouver la supérieure et lui dit, tête basse, tremblante, des pivoines aux joues : — Vous savez, ma mère, qu'il y a un homme dans le couvent? — Je sais qu'on le raconte, mais je n'en crois rien, ma fille. — Ali ! ma mère, vous avez bien tort de ne pas le croire ! Il est trop vrai que l'une de nous n'est pas ce qu'elle parait être. — Quoi ! est-ce que vous avez acquis 1» preuve... — Hèlas! oui, dit sœur Ninetta, le Iront dans les mains. La bonne abbessc, inquiète, fut étonnée aussi. Sœur Ninetta était la plus nice pucelle qui fût; entrée toute petite au couvent, elle avait à peine l'âge où les fillettes seront filles tout à l'heure; et l'on pouvait dire qu'elle n'avait jamais considéré d'autres hommes que le saint Joseph à 212 POUR LIRE AU BAIN longue barbe et les Évangélistes, barbus aussi, peints aux vitraux de la chapelle. Comment s'imaginer que, toute innocente, elle eût découvert ce qui avait échappé à des regards plus subtils et mieux au l'ait des choses ? — Expliquez-vous, Ninetta. Celle d'entre vous que vous pensez être un homme, c'est... — C'est moi, ma mère! s'écria la novice en fondant en larmes. A ces mots, la supérieure, comme on pense, se sentit bien rassurée. — En vérité? c'est vous? dit-elle. — Moi-même, hélas! — Eh ! sœur Ninetta, comment vous êtes-vous aperçue de cela? — Je n'oserais jamais le dire, tout haut ! — 11 faut donc le dire tout bas. Alors, sœur Ninetta, s étant rapprochée, lui parla à l'oreille, toujours plus rougissante, longtemps, longtemps, et disant des choses telles que l'abbesse,enfin, n'y tint plus, et pouffa de rire en se prenant les côtes. 213 Puis, avec une tape sur la joue : — Allez, allez, mignonne, quittez votre souci, et croyez que vous ne serez pas un homme tant que vous n'aurez pas au menton une petite mousse d'or qui frise! 116 parfums de toutes les fleurs des champs, — jacinthes sauvages, muguets, narcisses, ces innocences qui sentent bon, — et toutes les odeurs aussi des fleurs moins virginales, — lys, œillets, gardénias, ces voluptés capiteuses, — émanent, ô jeune sein, de votre chaude neige! Juliette se fâcha d'abord, objectant les lumières voisines et les regards indiscrets. Mais il insista avec tant de douce prière, le fond de la loge était si obscur, qu'elle cessa de dire non, la bonne. Et, depuis un instant, dans le coin sombre, il caressait de l'œil et des lèvres la chère blancheur embaumée, quand l'ouvreuse poussa discrètement la porte et dit : « Les personnes qui sont dans la baignoire à côté vous prient de ne pas garder de bouquet dans votre loge, parce que l'odeur leur en monte à la tête! » 118 POUR LIRE AU liAIN de merveilleuses Heurs, tas énormes de gardénias, touffes somptueuses de lys, grande hotte de roses blanches qui s'écroulent en cascade de neige. Sur des couronnes d'œillets, des myosotis forment les lettres de son nom, et, çà et là, de petits bouquets de violettes, — des bouquets de deux sous, offrandes d'une dévotion plus humble, — mêlent leur discrète prière aux vœux effrénés des floraisons magnifiques! Il sourit, ne s'étonne pas. Car il est celui qui trouble toutes les femmes,et ne daigne pas se troubler. Dès qu'il entre eu scène, — seigneur de satin blanc où s'allument des ors, gentleman vêtu de drap presque noir, — un frémissement d'aise et de désir monte de robe en robe des avant-scènes du LE COMKDIKX 219 rez-de-chaussée aux troisièmes galeries, à cause de sa sveltesse à la fois grêle et robuste, de ses yeux bruns où nage un rêve, de ses lèvres pareilles à la bouche d'une femme, et de ses belles mains, un peu longues, qu'il regarde en parlant. Dans les loges, les éventails des mondaines se hâtent, rafraîchissant les rougeurs, éparpillant la tiédeur des haleines, les petits bancs se renversent sous le tic-tac nerveux des bottines ; l'essoufflement des grosses bourgeoises, au balcon, gonfle la soie des corsages à la faire éclater comme un ballon trop plein de gaz; et, là haut, les petites ouvrières hument d'imaginaires baisers dans le sucre acide des mandarines. Il ne semble pas prendre garde à l'émotion dont il est la cause. Pas un regard qui comprend, pas un geste qui remercie. Il triomphe, comme sans le savoir; à l'orgueil d'être victorieux, il ajoute l'orgueil de dédaigner sa victoire. Il est tranquille, avec un peu de froideur. Même, afin qu'aucune spectatrice ne puisse prendre pour elle les emportements passionnés du rôle, c'est d'une voix très posée, sans tremblement, qu'il dit : « Je vous adore » à l'amoureuse de KO IMIUll LIRE AU HA IN la pièce, en regardant ses belles mains longues, toujours. Hors de la scène, il n'est pas moins indifférent. Jamais il n'a répondu aux enthousiastes lettres d'amour qui se cachent dans les bouquets, aussi parfumées que les fleurs; maintenant il ne les lit même plus, les oublie, cachet intact, sur la toilette, entre le pot de blanc gras et la patte de lièvre. La porte de sa loge et celle de son appartement sont fermées à toutes les supplications; les habilleurs et les domestiques ayant des ordres sévères. « Les fleurs, oui; les femmes, non, » a-t-il dit un joui-, pendant qu'il faisait luire au moyen d'une; peau de chat la nacre rose de ses ongles. Vainement la marquise de l'ortalègre l'attend tous les soirs, depuis trois mois, dans son coupé, devant l'entrée des artistes; vainement Madame de LurcySevi lui a LE COMÉDIEN 121 fait remettre un coffret a"écaille empli de perles fines, en écrivant : « Il n'y aurait pas assez de perles au monde pour vous en envoyer autant que j'ai versé de larmes »; et vainement aussi, cette exquise créature, toute rousse et hâlée d'or, une Brésilienne blonde, la baronne de Villabianca, qui penche au rebord des avant-scènes son corsage trop décolleté où les seins sont des oranges, a juré qu'elle se Ilierait, infailliblement, si elle n'obtenait de lui la faveur d'un entretien, la nuit ! Il est resté insensible, le beau comédien pâle; et, ce soir encore, il considère sans attendrissement la tendresse des fleurs suppliantes qui encombrent le salon. «fAQflfci Cependant, au moment d'entrer dans sa chambre à coucher, il s'arrête, à cause d'un bruit, et se retourne. Delà hotte de roses blanches, renversée et qui roule, une femme vient de sortir, frémissante, toute d'or ■m POUR LIRK AU BAIN chaud, à travers la batiste de la chemise. C'est ta baronne de Villabianca. I! la regarde sans surprise. « Que désirez-vous, Madame? — Vous! » dit-elle en lui mettant ses bras nus au cou. Mais lui, de ses longues mains, si belles, aux ongles clairs, il repousse l'effronterie câliné de cette caresse. « Tout ce que je puis pour vous, Madame, c'est de ne point vous prier de sortir à cette heure indue, par le mauvais temps qu'il fait. » Là-dessus il entre dans, la chambre et ferme la porte derrière lui à double tour. La baronne, qui a grand froid, ne sait où se fourrer, relève la hotte, s'y blottit, et grelotte jusqu'au matin, en chemise, dans les roses. L'INNOCENTE lle dit à son amie : — Ai-je trompé Ludovic? Je ne sais pas. Décide. Je serai bien contente si je ne l'ai pas trompé ! J'allais chez lui, ce soir-là, ma chère, je te jure que j'allais chez lui. Je sonne, on n'ouvre PODB MUE AU HA I N pas; il avait dû s'endormir on m'atlendant. Mais, justement, j'avais la clef, j'ouvre, j'entre. Me voilà, à tâtons, dans la chambre. « Ludovic ! Ludovic ! c'est moi ! » Pas de réponse. Je pense : « Comme; il dort bien! » et je me fais une fête de sa surprise quand je l'éveillerai en lui tirant la barbe. Ce n'est pas bien long d'ôter un chapeau, une jupe et des bas, je me glisse dans le lit, frileuse... Ma chère ! un menton rasé! et, tandis que deux bras vigoureux m'enlacent et qu'une bouche me clôt les lèvres, je songe avec épouvante que j'ai dû prendre h; premier étage pour le second! Maintenant, dis, l'ai-jc trompé? — Pas le moins du monde, répond l'amie. Il n'est de péché que dans la mauvaise intention. — Ah! que je suis contente! Mais, après avoir reconnu mon erreur, j'aurais dû m'enfuir, peut-être? — Pour faire du bruit? C'eût été agir comme une éeervelée. — Ah! que tu me fais plaisir ! Mais j'aurais dû, peut-être, demeurer tout à fait insensible dans les bras de cet inconnu? L'INNOCENTE 225 — Pour qu'il se fâchât? Pour qu'il y eût un esclandre, du scandale? Tu as agi très honnèle- meut en ne le contrariant point outre mesure. — Ah! comme tu me consoles! Mais peut-être j'aurais dû, les jours suivants, ne jamais m'arrêter chez le voisin du premier étage? — Pourquoi donc? N'ayant pas cessé d'être innocente, c'était bien ton droit de continuer à l'être, de la même l'açon. — Ah! que je te remercie! Car, vois-tu, je serais morte de chagrin, si j'avais trompé Ludovic ! 10 c LA. BELLE MANGEUSE kndant son dernier séjour à Var- v JT sovie, le pianiste Golvinat reçut, de la princesse Saratoff, une invitation à souper. Il demeura quelque peu perplexe. Accepterait-il, ref'usc- rait-il? Certes, robuste, et de formes colossales, doué *!X 1*0 I R I.IHK AU II A IN par la nature d'un estomac difficilement assouvi, il se sentait, d'ordinaire, sur de lui. Mais la princesse passait pour une mangeuse effrénée. Lue incomparable dévora tri C6 des plus pesantes victuailles, c'était elle; et jamais encore elle n'avait rencontré un convive capable de lui tenir tête. Ce souper serait un duel ! Au moment de se mesurer avec une telle adversaire, il hésitait. Le désir de la victoire l'emporla enfin sur la crainte de la défaite; après s'être préparé la lutte par deux jours d'une convenable abstinence, il se rendit à l'invitation de la princesse, sans trop d'inquiétude, décidé ;iux efforts suprêmes. Elle attendait, assise déjà devant une table chargée de mets et de bouteilles. Itès qu'il la vit, il fut tout à fait rassuré. Jeune comme les églantines, plus grêle que les roseaux tremblants, et si pâle, phtisique peut-être, — Ophélie, en vérité, — la princesse Saratoff devait être rassasiée dès le deuxième service. Allons, on avait exagéré les choses, il triompherait aisément. Le repas commença, presque sans paroles. LA liF.f.LE MANGEUSE tt» Opliélie, oui, mais Gargamcllc ! Tout, tout, les poissons, les viandes, les gibiers, les légumes craints du soupeur prudent, et les lourds pâtés aussi, elle avalait, avalait, avalait tout! Etonné, il ne fui pas effrayé. Ce n'était plus le moment des hésitations. Il fallait vaincre ou mourir. Il se montra extraordinaire Pendant trois heures, — sans changer d'assiette, la princesse ne lui en donnait pas le temps! — il engloutit autant de vivres qu'il en faudrait pour nourrir, toute une journée, la moitié d'un régimenl en campagne. Une minute, il s'interrompit, mais voyant qu'elle mangeait encore, il recommença à manger, furieusement. Et les tranches de saumon, les tranches de jambon, les tranchés de pâté, les cuisses de poulet, les ailes de perdrix, étaient dans sa lu niche comme ces feuilles mortes qu'un vent d'orage entasse en tourbillonnant dans un trou. Il dut s'arrêter enfin, satisfait de lui; et il regarda la princesse, en homme sûr de la victoire. Elle avait les yeux pleins d'une admiration attendrie; il se rengorgea; c'était certain : il triomphait '. Î30 l'OUU LIRE AU BAIN Mais alors — tandis qu'il soufflait, gonflé, (''norme, n'en pouvant plus, — elle si; leva, ouvrit une porte, montra du doigt à son hôte, dans une autre pièce, une autre table surchargée d'une abondance effroyable de victuailles, puis, en entraînant vers la nappe blanche comme des draps d'alcôve le convive épouvanté : « Kt maintenant, soupons! » dit-elle en souriant. LE QUESTIONNAIRE e chapeau sur la tète cl le stick iS^' v * ;>l ' ;l niain, prêt à sortir, Sylvère l )$ m .,,':'>..„ . . . .! '• '-«^g <» l'ispagnac, après un dernier coup ..'./. d'ti'il au miroir, — fort joli garçon S^fi'çP^ 27 on vérité, — sonna son valet de chambre et demanda avec une certaine émotion : 232 POUR LIKIÎ AU BAIN — Justin, le prénom? — Clarisse, Monsieur. — Le nom? — Madame de Villerose. — Titrée ? — Baronne. — L'âge? ■— Vingt-trois ans à peu près. — Mariée? — On la croit veuve. — La maison? — Rue de Penthièvre, 17. — L'étage? — Au second, au-dessus de l'entresol. — Récapitulons. La baronne Clarisse de Ville- rose, âgée de vingt-trois ans, veuve, habitant rue de Penthièvre, 11, au second au-dessus de l'entresol? — Oui, Monsieur. -- C'est bien. Ah ! Justin, vous tiendrez les malles prêtes, car si la baronne y consent, je partirai pour l'Italie avec elle, ce soir même. LE QUESTIONNAIRE i.U La-dessus, Sylvèrc d'Espagnac traversa l'antichambre, descendit l'escalier et monta dans sa voiture après avoir dit au cocher : — Rue de Penthièvre, 17, très vite. <^jÙ^i Or, depuis trois ans, tous les malins, à la même heure, une scène semblable, à très peu de chose près, se reproduisait inévitablement. Aux questions de son maître, — sans s'aider d'aucun souvenir ni d'aucun renseignement, sans user d'aucun stratagème, — Justin devait riposter par le prénom, le nom, le tilre, l'âge et l'adresse d'une femme tout à t'ait imaginaire; et jamais Sylvèrc n'avait manqué de se rendre au domicile désigné; pas plus qu'il n'avait manqué d'être douloureusement ému quand le concierge, — très naturellement! — répondait : « Je ne connais pas du tout cette personne. » Pourquoi cette comédie absurde en apparence? 234 parce que, las d'amours faciles et du prévu de la vie, Sylvère d'Espagnac ne voulait devoir désormais qu'au plus extraordinaire des hasards celle dont il s'éprendrait. Espérait-il véritablement qu'un mystérieux accord entre la volonté de la Providence et l'imagination de son valet de chambre lui permettrait, un jour ou l'autre, de rencontrer la maîtresse ou l'épouse prédestinée? Oui! Et ce rêve lui était d'autant plus cher qu'il était plus parfaitement chimérique. Ni les belles filles, qui ne refusent jamais, ni les belles mondaines, qui consentent parfois, ne pouvaient le détourner de son unique pensée; plus d'une, parmi celles que d'autres convoitaient éper- dùrnent, lui avaient fait en vain, du regard ou du sourire, le vague et tendre ligne qui ne défend pas d'approcher. Un seul désir ! un seul ! C'était avec des angoisses toujours renouvelées que, tous les matins, il se faisait conduire à LE QUESTIONNAIRE l'adresse indiquée par l'inépuisable fantaisie d'un valet romanesque. La voiture s'arrêta. En entrant sous la porte cochère, Sylvèrc, malgré lui, tremblait; marchant a tout petits pas, pour retarder l'instant de la cruelle réponse trop accoutumée, hélas! — Madame de Villerose, je vous prie? — BHe est chez elle, Monsieur. — Hein? s'écria-t-il, le cœur tout sursautant! Mais non, vous avez mal entendu. J'ai dit: madame de Villerose? — Eh bien, oui. — La baronne Clarisse de Villerose? — Justement. — Une jeune femme de vingt-trois ans environ? — Je crois que oui. — Qui est veuve? — Depuis deux ans. B6 l'OUK LIRE AU ISA1N — Et qui loge au second étage? — Au-dessus de l'entresol. Il se précipita, monta les marches quatre à quatre, sonna, ne se fit pas annoncer, poussa une porte, une autre porte, entra dans le boudoir, tomba haletant aux pieds d'une jeune femme stupéfaite! Comme elle était blonde et délicieusement jolie, — le hasard se fut bien gardé de s'arrêter en si beau chemin, — il n'eut pas un instant l'idée de se relever. Quelles paroles prononça-t-il? Avec quelle irrésistible passion lui révcla-t-il, non sans joindre à la voix le geste, ses hardies espérances? Je ne sais. Madame de Villerose, à qui sans doute il ne manqua pas de conter avec quelque détail l'histoire de sa chimère réalisée, comprit peut-être qu'il y aurait eu folie à ne pas subir de bonne grâce, et jusqu'au boni, la fatalité d'une si étonnante coïncidence; peut-être elle était de celles qui résistent mal, d'ordinaire, aux supplications agenouillées des Ll QUEST1CN.N AlllK 237 jeunes hommes. Le fait incontestable, c'est que, ce jour-là, les malles ne lurent pas faites en vain. Ils connurent, Sylvère et Clarisse, les chères promenades lentes, à Venise, en gondole, sous l'immense azur, et le délice, à Naples, de se tenir embrassés, au balcon, le soir, pendant que la flamme du Vésuve monte en gerbe vers les étoiles. Plus épris de jour en jour, Sylvère était parfaitement heureux, et même il n'eut qu'une très passagère tristesse le matin où Clarisse lui dit : « Revenir en France ? comme il vous plaira, mon doux maître. Mais, n'est-ce pas, vous renverrez Justin? Oli ! avec une bonne somme. Vous comprenez, je serais bien gênée et je ne pourrais m'empêcher de rougir devant ce pauvre garçon, puisqu'il a été complice de la ruse que j'ai imaginée pour l'amour de vous, mon ami ! » L'AMOUR PAUVRE oun acheter ce bouquet, lui, pauvre diable amoureux de la belle comédienne, il avait supprimé pendant tout un mois le petit pain de son déjeuner au bureau, son habit noir, vendu ses quelques livres. P 0 (I 11 L 1 It E A 1J B A I N engagé au Mont-dc-Picté le seul matelas de son lit •>■! POUIt LIRE AU BAIN Comme il allait traverser le boulevard extérieur, une bouquetière sortit d'une brasserie, une de ces femmes qui offrent aux tables des cafés, aux portières des fiacres, des fleurs revendues à bas prix par les concierges ou les babilleuses des petits tbéà- tres. Il poussa un cri! Fané, fripé, triste, son bouquet, il le reconnaissait, et il l'acbeta, — le dernier franc! —et, sous un réverbère, les mains tremblantes et les yeux pleins de larmes, il retrouva la lettre qu'elle n'avait pas lue dans les roses qu'elle n'avait pas respirées! LE TORTIL au queJ caprice de Fille aux. Yeux d'Or avait-elle voulu, ce soir-là, que le baron s'enveloppât, sur la chemise enrubannée, d'un peignoir de guipure qui bouffe en bouillons légers, tandis qu'elle-même tu POUR LIRE AU BAIN mettait les habits de son amant? Ah! le souper subtil et ibu, si près de l'alcôve. La taille prise dans le frac noir qui serre, le plastron à trois diamants invraisemblablement renflé, le col droit montant jusqu'aux mignonnes oreilles, elle découpait, versait à boire, attaquait, toute rieuse, avec de viriles impa- tiences, le convive féminisé qui teignait des pudeurs, et c'étaient les lèvres roses, où pas même un duvet ne tremble, qui volaient des baisers aux moustaches. Mais, tout h coup, des coups frappés à la porte, et ces paroles de LouiseUe à travers le bois : — Madame, madame! tout est perdu, Monsieur est arrivé ! La Voiture s'arrête devant la porlc. Le temps de monter les quatre étages, il sera ici ! Car il y a encore — au dix-neuvième siècle ! — des maris qui conservent la détestable coutume des retours imprévus. Vainement beaucoup d'entre eux ont été avertis par de fâcheuses expériences, des inconvénients qu'offre presque toujours une telle conduite; cela n'empêche pus certains époux d'y persévérer; et il y a bon nombre d'hommes, fin i in- LE TORTIL US telligents à d'autres points de vue, ayant du monde, — incapables de faire, comme on dit, des pas de clerc, — qui s'avisent de mettre la clef dans la serrure du domicile conjugal, quand on les croit à deux ou trois cents lieues. Il leur en cuit? c'est fort bien fait, et ils n'ont que ce qu'ils méritent. Cependant le baron et sa belle amie, en dépit d'un trouble bien naturel, ne perdirent pas la tète. Eu un clin d'œil, — tandis que la femme de chambre emportait la table du souper, — ils eurent échangé leurs vêtements, lui reprenant le trac, le gilet, le pantalon, elle se revêtant avec une hâte tremblante de toutes les dentelles et de tous les rubans. « Maintenant fuyez par l'escalier de service ! » Et quand le mari entra dans la chambre, il eut lieu d'être pleinement satisfait, —je lui aurais souhaité une pire aventure! — car, dans la pénombre silencieuse, où se mourait la lueur d'une lampe, non loin du lit intact, dans une paix d'innocence et de fidèle attente, la jeune femme vêtue d'un peignoir de guipure qui bouffe en bouillons légers, était couchée sur la chaise longue, les yeux clos, la ut l'OUIt LIRK AU BAIN main pendante vers un livre qu'elle avait laissé choir, ensommeillée. — Vous, Fabrice! vous! dit-elle avec un bâillement qui devint le plus joli des sourires. Oh! la chère surprise! Mais, approchez-vous, Monsieur. Ai-je donc vieilli, pendant cette longue absence, au point d'être tout à fait laide, et ne voulez-vous point m'embrasser? Il l'embrassa, avec toute la tendresse possible ■k un mari. Quels soupçons aurait-il pu garder devant cette solitude, ce sommeil, et ce réveil câlin? Ah! certainement, elle était la plus vertueuse et 9a plus amoureuse des épouses. Agenouillé devant la chaise-longue, elle lui caressait les cheveux, la barbe, le baisait sur les yeux, lui disait de douces paroles : qu'elle avait bien souffert pendant ce voyage, qu'elle était restée chez elle toujours, ni bal, ni théâtre, n'ayant pas de plaisir aux plaisirs sans lui, que son unique consolation avait été la pensée du retour. 11 l'écoutait avec satisfaction. Elle-même était heureuse, presque sincèrement, dans la joie du péril conjuré, dans le triomphe de LE T0RT1L M son hypocrisie ; et, avec un mouvement de passion qui n'était qu'à demi joué, elle prit entre ses bras la tête de son mari, et la cacha sur sa poitrine sous les dentelles du peignoir. — Aïe! dit-il en portant la main à sa joue où. courait le zig-zag rose d'une égratignure. Elle devint très pâle, ayant compris ! Hélas, on ne saurait penser à tout. Elle avait retiré le pantalon, le gilet, le frac, mais non la chemise au plastron dur orné de trois diamants ; et voici que le mari, toujours à genoux, considérait avec des yeux agrandis par une stupéfaction sans doute légitime la patte de toile fine où était brodé en rouge un tortil de baron ! '250 POUR LIRE Al! 1! \. I N malgré les seize ans où s'éveillent des curiosités, où s'inquiètent d'instinctives attentes, — qu'ils avaient cueilli, ce matin-là, toutes les fleurs, et pas un seul baiser. Et ils s'en revenaient ravis, elle troublée un peu; pourquoi ? elle ne savait; peut-être s'étonnait- clle qu'il n'arrivât pas autre chose que de faire des bouquets et de guetter des fauvettes, quand on va au bois avec son bon ami. Tout à coup, Pierre eut un geste d'épouvante. Ah ! mon Dieu! plus moyen de passer l'eau. Le vent, d'un coup d'aile, ou quelque mauvais plaisant, d'un coup de pied, avait poussé la planche de sapin qui franchissait la petite rivière, et le frêle pont sans doute avait fui dans le courant ; il y avait bien une barque, mais attachée h l'un des saules de l'autre bord. Situation très grave ! Les parents de Pierre, et ceux de Pierrette, qui habitaient cette maison blanche et verte, là-bas, leur avaient rigoureusement défendu de s'aller promener seuls ensemble, et ce serait une terrible gronderie si les enfants ne rentraient pas, inaperçus, par la porte sur les champs, avant l'heure du déjeuner. Faire un détour et regagner le village en l'IEHRE KT l'IKRltETTF, 251 suivant la grande route? il n'y fallait pas songer à cause du temps qui presse. Traverser, en marchant, la rivière peu profonde? oui, mais comment expliquer, à l'arrivée, les vêtements mouillés ? Pierrette se désolait avec des larmes dans ses mains pleines de fleurs ; Pierre allait et venait au bord de l'eau avec une colère qui tape du pied. Mais soudain : — J'ai une idée ! s'écria-t-il. — Quelle idée? demanda-t-elle. — Je vais me mettre tout nu, je ferai un paquet de mes habits, j'atteindrai à travers le courant la barque de l'autre bord, je me rhabillerai, et je reviendrai vous chercher en bateau. — Oh! dit-elle, rouge jusqu'aux cheveux, est-ce que vous oseriez vous mettre tout nu devant moi? L'objection n'était pas sérieuse. — Vous fermerez les yeux, ou vous vous tiendrez derrière ce gros arbre. — Il est vrai que je pourrai ne pas vous voir, dit-elle. 258 I> 0 U H L I R K AU I! A I N Aussitôt convenu, aussitôt fait ! Pierre, en quelques secondes, eut retiré veste, gilel, culottes et chemise, et, levant au-dessus de sa tête les habits en las roulé, il entra courageusement dans le ruisseau, tandis que Pierrette, — elle avait jugé inutile d'aller derrière le gros arbre, — tenait ses yeux clos très hermétiquement. Le dos tourné, il marchait lentement, à cause du courant, dans la direction de la barque. A travers l'onde transparente, toute verte et ensoleillée, qui lui mon La il jusqu'au haut des reins, il apparaissait, très svelte quoique déjà robuste, et blanc, tout potelé quoique un peu grêle. Mais croyez que Pierrette se gardait bien de considérer ce spectacle peu convenable pour une jeune iille ! Loin de tricher, ainsi qu'on fait lorsqu'on joue à colin-maillard, elle joignait les paupières avec une telle force que sa jolie face rose en était toute ridée comme une petite pomme ; et elle était si sûre d'elle-même, si certaine de n'être tentée par aucune curiosité coupable, qu'elle ne trouva aucun inconvénient à dire au moment où il atteignait le milieu de la rivière : PIERRE ET PIERRETTE B8 — Vous savez, Pierre, puisque je ne regarde pas, vous pouvez marcher à reculons, si cela vous est plus commode ! aintkn \rr, ô lectrices, après cin- & quante histoires, (gr^' je n'ajouterai pas une page à ces pages frivoles, et déjà la - 256 - Fantaisie me conseille d'autres contes, tandis que votre femme de chambre frappe à la porte et demande: « Madame veut-elle sortir du bain? » L'œuvre que je rêvais digne d'être feuilletée par vos jolis doigts mouillés, cette œuvre qui aurait dû, pareille à votre rêverie elle-même et la continuant sans la distraire, être doucement vague, un peu triste, et si tendre, mondaine certes, poétique aussi, perverse par instants, puisque vous êtes très subtiles, chaste le plus souvent, parce que vous êtes chastes en effet, amoureuse toujours! qui aurait dû mêler aux langoureux récits quelques folles nouvelles, car l'eau de la baignoire, secouée - 257 - par votre rire, fait un joli clapotement contre la faïence rose craquelée ou l'al- bdtre de neige : celle œuvre, — si petite, mais si exquise! — je n'ai pas su lu mener à bien. Telles que je les ai contées, les avez-vous lues cependant, ô délicieuses Parisiennes, ces vaincs historiettes? Tom- bera-t'il sur le livre quelques-unes des claires gouttelettes. —• perles pour vous avoir touchées, larmes de vous quitter. — que VOUS éparpillez en jaillissant de l'eau? Hélas! dans la petite chambre tendue de soie fleurie ou de nattes dorées, près de la baignoire d'où émane encore une buée d'arômes qui est comme la vaporisation de votre chair attendrie, le livre y sera peut-être, mais 17 - 258 - — tandis que la peluche des serviettes vous caresse devant le miroir heureux, — l'auteur n'y sera pas. TABLE Pages. N'est-ce pas que l'heure (tu bain........... 1 Le Duel...................... 9 Nids vides..................... 18 La Bonne Amie.................. 17 La Voilette.................... 19 La Bonne Résolution.............. 23 Le Mardi-Gras au village........... 29 L'Eau qui brûle................ 35 L'Avant-Gardf.................. 39 Juliette victorieuse.............. 47 Mesdemoiselles Ménechme........... 53 Le Nom effeuillé................ 57 Le Portrait.................... 61 Zut......................... 67 Ses Lèvres............. • •..... 71 Sous les lauriers roses............ 75 Au Vingt et unième siècle........... 79 Les Trois Chapeaux............... 83 La Chemise de Thérèse............. 87 Aventure castillane .............. 93 Lu Baiser en cage................ 99 M TABLE L'Églogue au houdoir.............. 101 L'Image qui parle ... ............ 109 L'Édredon..................... 113 Aventure romantique.............. 117 L'Amour mendiant................ 123 Rencontre..................... 127 L'Amant récompensé............. 131 D'Après un trumeau............... 137 L'Indiscret.................... 141 LeBonBuveur................. 147 Le Rat...................... 151 Juliette a la fenêtre . ............ 155 Le Petit Faune.................. 159 La Fille prompte ............. . . 165 La Bonne Tante................. 109 L'Étal....................... 175 au grand galop.................. 183 Les Trois Tiroirs............... 187 Bons Renseignements............. 101 La Dévote..................... 190 Ingénuité..................... 205 La Mousse d'or................. . 209 Le Sein de Juliette.............. 215 Le Comédien.................... 217 L'Innocente.................... 223 La Belle Mangeuse............... 227 Lu Questionnaire................ 211 L'Amour pauvre.................. 239 Lu Tortil..................... 243 I'ierre et Pierrette............... 219 Maintenant, 0 lectrices................. 255 l'ARIS. — IHPHIHCIUE CHAIS, 20, HUE BEWiKKE. — 10052-3