BIBLIOTHEQUE CONTEMPORAINE QUATRELLES 70 et 90 1 ¥■ hJ L PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR BUB AUBEIl, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 1887 70 90 CALMANN LÉVY, ËDITKUR DU MKME AUTKUR Format gr. in-iS, LETTRES A UNE HONNETE FEMME, SUR LES ÉVÉNEMENTS CONTEMPORAINS......I vol. Ouvrage couronné far l'Académie française- PARIS. — 1MPR1MERIK CHAIX, 20, RUK BERGFKj:. - 22OO0-f' QU ATRELLES 7 O et 9 o 1 r- ★ -a L PARIS CALMANN LÉVY, EDITEUR RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, A l.A LIBRAIRIE NOUVELLE 1887 Droits ioccse fantaisiste, situé en plein pays gangrené... au cœur de Paris, par exemple. Pour- quoi rie\-vous ? l'arec que je parle du cœur de Paris ? Les artichauts en ont bien un. Lise% cela cl dites-moi s'il n'est pas grand dommage que je' ne sois que Jean Qualrclles, votre serviteur respectueux et dévoué. » ANTOINE!' T K. 2 7 décembre 1868 LETTRE PASTORALE DE MONSEIGNEUR JEAN QUATRELI.ES ÉVÊQUE DE l.A CHAUSSÉE-D'ANTIN («'/I partibus infideliiim) Jean Quatreli.es, par la grâce de Dieu et notre autorité personnelle, évêque de la Chausséc- d'Antin, Aux Fidèles de notre Diocèse, salut et bénédiction. Mes très chers Frères, Que la Providence ne perde pas de vue noire France; qu'elle la fasse grande, aimée, prospère, constante; que l'étranger n'accapare plus chez n ° u * le haut du pave. Ainsi soit-il. fi 27 DÉCEMBRE 1 SOS I En acceptant l'Évêché de la Chaussée-d'Antin, je me suis bien douté que je ne prenais pas possession d'une sinécure, et je m'en suis réjoui. J'ai l'habitude des postes de combat, et, cependant, je dois l'avouer, vous avez trouvé moyen de me surprendre. Après m'ètre heurté aux schismes et au doute, après avoir combattu les athées, les bigots et les hérétiques, me voici en présence dos indifférents. Dieu a réservé à mes dernières années la tâche la plus lourde; je l'accepte avec reconnaissance, le priant de m'inspirer. J'ai voulu vous bien connaître et descendre de nouveau dans la vie réelle, avant de vous adresser cette Pastorale. J'ai donc détourné momentanément les yeux de la patrie d'en haut, pour les reporter sur la patrie d'en bas, et, je vous l'avoue, mon vieux sang gallican s'est mis à bouillir dans mes veines, au spectacle que j'y ai vu. L'indignation m'est montée du cœur aux LETTRE PaSTOHU.E 7 lèvres, et je me suis écrié avec David : « Tirez- moi des mains des fils de l'étranger '. » II Vous n'avez donc pas de sang dans les veines, M. T. G. F., que vous tolérez tout ce qui se fait? Cette indifférence cynique que vous affectez pour les choses patriotiques est donc sincère ? J'ai tout fait pour n"y pas croire, et, en vérité, je ne vous comprends pas. Tandis que vous pérorez à propos de la paix ou de la guerre, que vous discutez à tous les points de vue remplacement de nos frontières, que vous inspectez les places fortes, tandis que v ous proclamez que notre armement est le premier du monde, l'invasion se prépare, l'invasion se fait, l'invasion est faite. L'étranger est maître chez nous ; vous êtes aveugles si vous ne le voyez pas. I< Psaume 143 — Et eiue me de manu filiorum alie- norum. 8 87 mV.EMiiiiK 1 868 Il est venu de tous les côtés à la fois, le sourire sur les lèvres, faisant tinter ses roubles, ses dollars, ses piastres, ses guinées, ses sequins, ses ducats. C'est la musique des régiments maudits. Les envahisseurs sont entrés par centaines, par milliers,par millions; il faut renoncera les compter maintenant. Le tlot monte, monte, monte toujours. A mesure que l'invasion se propage, nous perdons notre caractère national, nous devenons « tout le monde ». Il y a de quoi pleurer quand on voit cela. Cessez de nous sourire, vous tous qui venez d'au delà des frontières. Vous étiez moins redoutables au temps où vous étiez nos ennemis. Vos balles sont moins à craindre que votre argent. Si l'on entend parler français ici, c'est avec un accent anglo-hispano-russo-tudesque qui vous énerve et vous attriste. De quoi se compose aujourd'hui celte société française autrefois si réputée? Elle se compose des éléments les plus divers, les plus hétérogènes, les plus disparates. En réalité, la société française est morte; les étrangers l'ont tuée. 'I Toute femme du monde qui ne s'appelle pas Conception, Olga ou Gudule, s'appellera quelque chose comme Annie, Flavia ou Grctchcn. Il n'y a peut être pas 10 o/o de Françaises dans la société française. Aussi quel patriotisme, quel souci de la dignité nationale devons-nous attendre de cette légion bigarrée ? Plus de vingt fois j'ai subi cette réponse, alors que quelque excentricité de mauvais aloi me faisait pousser les hauts cris : « Paris est une ville de plaisirs, Monsoigneur; nous y venons pour nous distraire. Assurément nous ne ferions pas chez nous ce qui vous scandalise; mais ici, cela ne tire pas à conséquence. » Qu'attendre d'une société nomade dont le but exclusif est le plaisir ? Il semble, en vérité, que Paris est la Courtille de l'Europe, un mauvais Heu où tout se peut faire impunément. Sont-ce les Françaises qui ont propagé ces excentricités saugrenues, cette licence cynique, ce débraillé, cet aplomb qui distinguent l'élégance classée? Non, non, non, cent fois non; les chères femmes n'en sont pas responsables. Ce sont les fruits de l'invasion. Ces allures i. III 27 niiCKMIHu: 1808 ont paru successivement: révoltantes, excentriques, pittoresques, artistiques, originales, distinguées, commodes aujourd'hui vous n'y faites plus attention. Où sont-elles, les Françaises ? Ont-elles aussi passé à l'étranger ? Non, elles se tiennent à V4- cart, en attendant que la cohue se disperse. Quelques-unes, je dois l'avouer, M. T.-C. F., sont entrées dans le mouvement avec un entrain désespérant. D'autres, que des nécessités de situation mettaient, bon gré mal gré, en évidence, et qui n'avaient ni l'énergie, ni l'autorité voulues pour tenter une réaction, ont dû se résigner à devenir grotesques pour éviter de se faire remarquer. Mais il faut reconnaître que cette grande armée est composée de légions étrangères, et qu'à l'ombre du drapeau extravagant, il y a peu de Françaises, en dehors des déclassées. Certes, nous pourrions tous, M. T. C. F., citer d'adorables étrangères auxquelles tous les respects sont dus. Le sentiment public ne s'y trompe pas. Il leur est reconnaissant des qualités solides dont elles font preuve, des précieux exem- LBTTRI PASTORALE II pies qu'elles donnent. Bien loin de moi la pensée d'attaquer l'étrangère à l'étranger. J'honore l'Anglaise, gardienne du Home, entourée de ses merveilleux babies; l'Allemande, compagne sérieuse, fidèle, instruite; la Créole, ménagère attentive et mère par vocation. Je vous estime autant que vous le méritez, femmes vraiment femmes, dispersées sur la terre. Dieu vous attendra sur le seuil de son Paradis, les mains pleines de récompenses ; mais il en fermera la porte à vos déserteuses qui viennent se livrer chez nous à toutes les licences, sous pavillon français. Au temps passé, si la société française était le type de la bonne société, si ses exemples étaient admirés et suivis, si ces arrêts étaient sans appel, c'est que nous étions seuls maîtres chez nous. Au prix de la guerre, à quelque prix que ce soit, pour l'amour de Dieu, M. T. C. F., redevenons nous. N'avons nous pas été jusqu'à voir des étrangers, s'occupant de nos affaires publiques, saper nos institutions, comme des voyageurs égarés qui incendient l'abri qu'on leur accorde? Il y \-l 27 DÉCEMBRE 1868 aurait là une distinction à faire, distinction écrite tout au long, j'ensuis sûr, dans votre conscience c comme dans votre cœur. a Si l'étranger vient chez nous pour étudier nos institutions, nous devons l'y aider; s'il vient nous 1 apporter l'appoint de son génie, de son talent ( ou de ses aptitudes, nous devons lui faire fête ; < s'il vient simplement vivre à nos côtés, nous devons le protéger; mais, s'il vient nous attaquer, < alors que nous lui donnons asile, je vous le demande, M. T. C. F., dans votre ame et conscience, quel accueil devons-nous lui faire? En vérité, il est bien difficile de tenir un pays propre, quand les voisins ne cessent de jeter leurs épluchures par-dessus les frontières. I I 1 11 est temps d'en finir. C'est assez abdiquer. N'étes-vous plus dignes de parler en maîtres chez vous ? LETTRE PASTOR U.K Cessez d'adopter des usages approprie's à des climats, à des tempéraments qui ne sont pas les vôtres. Cessez vos travestissements. N'avez-vous pas honte de porter tous ces ajustements motivés par d'autres latitudes et d'autres besoins, vous qui donniez le ton au monde entier? Cessez d'encourager exclusivement les arts exotiques. Cessez de parler un patois international, alors que votre langue est celle de Corneille, de Bos- s »et et de Racine. Cessez surtout d'affecter du dédain pourtoutee lui est la patrie. Ne mesurez pas à votre taille 'a nation tout entière et, au lieu de mépriser le berceau et la famille, appliquez-vous à les faire aimer et respecter. Si vous avez donné tous vos s oins à leur grandeur, quelque misérable, quelque ignorée qu'ait pu être votre vie, vous aurez bien vécu et mourrez en repos. ^ieu, qui sourit à la vaillance des plus faibles, et qui ne laisse aucun effort honnête sans effet, v °Us soutiendra. I \ IV Cette lettre a donc pour objet, M. T. C. F., de vous convier au patriotisme et de vous inciter à reprendre chez vous, à force de vertu, de mérite et de constance, la place que vous avez trop longtemps abandonnée ; sans vous départir pour cela des devoirs sacrés de l'hospitalité. Dieu vous en saura gré, et la France s'en trouvera bien. C'est ce que je souhaite. Ainsi soit-il. •J- Jean, Évéque de la Chausséc-d'Antin, [i$t parlihus infidclium.) En notre diocèse de la Chaussce-d'Antin, le 27 décembre 1868. A Jean Quatrelles Je me rappelle avoir vu un bouvier de belle mine, que les mouches exaspéraient, se gratter Jusqu'au sauf;- au bord d'un fossé. T{ien de ce qui s 3). D'après des documents entièrement inédits. ou bien : LA DÉCOUVERTE DE L'AMÉRIQUE : par Gode/roi de Bouillon. Si je pousse l'habileté, le savoir-faire jusqu'à salir quelque gloire nationale, si j'entreprends de constater que nous avons commis quelque lâcheté, si je crache un peu sur les textes sacrés, le succès ne peut plus fn'échapper. Je veux faire votre fortune, bonnes gens, en vous offrant quelques titres alfriolants. THÉORIE DU SUCCÈS 31 L'intérieur du livre sera ce que vous voudrez. LA VÉRITÉ SUR LOUIS XIX, SUIVIE DE LETTRES CRIMINELLES ET INÉDITES de MARIE-ANTOINETTE AU DUC DE RAGUSE Si vous voulez avoir trente éditions, publiez ceci : NAPOLÉON I"' EST UN CRÉTIN {avec planches) Ne croyez-vous pas que: LES AMOURS SECRÈTES DE SAINTE Z..... par Vabbc Y'" se vendraient comme du pain? L'exagération et l'extravagance conduisent à loin. Donnez au peuple de sages conseils dans la lan- RUe des Benjamin Constant et des Royer-Collard, faites appel aux esprits droits, aux coeurs loyaux, à tous ces honnêtes engourdis qui regardent monter n U mai 1870 l'écume et ne sortent de leur torpeur que lorsqu'ils ont perdu pied : moi, je m'installerai devant votre porte, sur la place publique, tambourinant à tour de bras pour couvrir votre voix. Si vous parlez au nom du devoir, je parlerai au nom tic la sainte licence; si vous invoque/, le respect dû aux lois, je dirai qu'elles n'engagent que ceux qui les ont faites. Si vous parlez de Dieu, je proclamerai l'affranchissement de la conscience. M'adressant aux badauds en javanais, ou en argot, je leur dirai qu'on leur vole tout ce qu'ils n'ont pas, que seuls ils sont magnanimes, bons, modérés, beaux, forts et intelligents. J'ajouterai que la paresse a tous les droits et le capital tous les devoirs; que le travail est œuvre d'esclave. Je ferai naître partout des appétits que je vous laisserai la charge de satisfaire, et nous verrons qui sera le plus acclamé. Déliez-vous du bon sens et de la loyauté comme de la peste; ce sont les basses cartes du jeu. Si vous n'êtes pas trop bégueule, je puis vous THtfORtfl nr sr CCÊ8 donner quelques bons avis qui vous conduiront, sinon au bonheur paisible , chéri des esprits bornés, du moins à la renommée tapageuse chère aux hardis. De peur de vous influencer sur le choix des voies et moyens, je donnerai pour chaque proposition deux solutions : l'une bête et lente, l'autre canaille, mais rapide et pratique. R F. C F. T T E S POUR FAIRE FORTUNE Moyen bâte: — Vous travaillerez beaucoup Pendant le premier quart de votre existence, afin de vous préparer à beaucoup travailler pendant ' c deuxième quart. Pour bien couronner votre œ uvre, vous travaillerez beaucoup pendant le troisième quart, et, ces laborieuses habitudes u ne fois contractées, vous mourrez de chagrin et d'ennui quand l'âge vous forcera de les interrompre. Moyen pratique : — Vous affichez pour le Gouvernement des sentiments de vénération aveugle; vous allez jusqu'à vous compromettre 84 a mm 1X70 pour lui. Il serait même adroit de vous faire malmener un tantinet par les journaux de l'opposition. Une fois que vous êtes parvenu à vous faire traiter d'idiot, de voleur ou de mouchard, vous choisissez un ami auquel vous ne tenez pas le moins du monde. Prenez-le dans une classe inférieure à la vôtre, pour que vos avances le séduisent d'avantage. Attachez-vous un garçon au cerveau faible. S'il a eu des démêlés avec la I justice, cela n'en vaudra que mieux. Vous lui persuaderez que vous détestez le Gouvernement, que vous avez jusque-là caché votre jeu et que, s'il veut attenter aux jours du Souverain, vous lui en fournirez les moyens. Vous lui expliquez que vous n'écrivez rien pour ne pas le compromettre; que vous ne voyez aucun ennemi du pouvoir, pour mieux dissimuler; que vous ne vous exposez jamais, pour lui laisser toute la gloire et les proiits de l'aventure; que vous prétendez rester dans votre rôle d'assassin platonique. Vous choisissez pour l'attentat, une fin de mois. l.c jour et l'heure une fois fixés, vous préparez 35 un formidable coup de bourse. Vous vous placez à la baisse et vous attendez. Si le coup porte, vous réalisez des millions; Si la balle dévie, vous gagnez seulement quelques centaines de mille francs; Si le pistolet rate, vous n'empochez que quelques dizaines de mille francs; Si voire ami recule... vous tilez pour la Belgique afin d'éviter l'échéance. H va sans dire que, dans tous les cas, vous reniez votre ami. Vous fournissez même à la Police des renseignements précis qui assurent son bannissement perpétuel. Ce procédé peut être également utiliré en cas de visées politiques. Ce n'est peut-être pas délicat, mais que voulez-vous ? la vie est si courte et tout augmente, ^'ailleurs, h morale qu'on nous prêche vous fournira bien des circonstances atténuantes. KKCETTES POUR FAlKE UN BON MARIAGE Moyen bile : — Vous avez loyalement acquis l »ne petite fortune qui vous permet d'assurer à 36 14 mai 1870 quelque jeune fille aux goûts modestes une existence heureuse et paisible. Vous avez vu grandir près de vous une enfant que votre cœur a pris Thabitude d'aimer. Vous la connaissez bien, vos goûts sont les mêmes, la famille est honnête, les âges sont bien proportionnés. Vous faites votre demande. Le père répond qu'il aura une grande joie à vous avoir pour gendre si sa fille approuve ce choix. Il ajoute que, pour éviter tout mécompte, pour que personne ne se trompe sur la valeur de ses sentiments, vous passerez une année loin de votre promise. La jeune lille consultée répond qu'elle vous attendra. Le 366 e jour vous renouvelez votre demande, qui est accueillie EU le mariage a lieu,... et vous vous aimez bien,... et vous avez des enfants qui vous respectent et vous aiment parce qu'ils vous voient vous aimer et vous respecter. Est-ce assez bête?... assez long?... assez banal? Moyen pratique: —Vous n'avez pas le sou; votre crémière ne vous salue plus; vous en êtes réduit à vous tirer le cordon tant votre concierge :;- vous méprise. Vous vous êtes surpris à jeter des regards d'envie sur les tas d'ordures aux e'plu- chures fraîches, amoncelées devant les restaurateurs en renom. Poussé à bout, désespéré, vous comprenez qu'un riche mariage peut seul vous tirer d'affaire, et vous entrez en campagne. . Vous empruntez à vos meilleurs amis leurs vieux habits, que vous vendez immédiatement pour acheter du neuf. Une fois présentable, vous avisez une jeune tille riche et un peu extravagante (on en trouve). Vous lui montez si bien la tête; vous la trompez si spirituellement; vous la compromettez si bien, vous rendez sa situation... si intéressante, que la famille est réduite à vous l'offrir. Vous l'acceptez, après vous être fait un peu prier. Si le père rogne la dot, ne réclamez Pas. Seulement n'allez diner chez lui qu'avec un habit noir troué aux coudes, une culotte effondrée et des chaussures éculées. Habillez votre temme de loques et de linge sale, et promenez-la dans c 't état chez tous les amis de votre nouvelle 'ainille. Ce moyen ne peut manquer de réussir, Cl vous verrez doub'er vos gages. : 38 14 Mai I s 70 Ce n'est peut-être pas très délicat, mais... (Voir plus haut.) RECETTE POUR SE FAIRE NOMMER d k p u t é n k. i.a » «. Décidément, ces folies malaisées me font monter le cieur aux lèvres. Ah! Beaumarchais! Beaumarchais, en nous apprenant à rire de tout pour cacher nos larmes, n'as-tu pas lâchement agi? N'eût-il pas mieux valu qu'on te vît pleurer? Tu nous as familiarisés avec toutes les bassesses ; tu nous as appris à vivre toujours sous le masque, si bien que le coquin ne lisant plus dans nos regards le mépris qu'il nous inspire, s'est peu à peu redressé. C'est lui qui marche la tele haute, c'est nous qui baissons les yeux. Notre douceur a fait de nous ses complices,et, s'il nous tend la main, nous la prenons sans trop de dégoût. H est passé ce temps où un faquin s'appelait faquin, où un drôle n'était qu'un drôle. Il y a des honnêtes gens dans ce monde, ce- I II KOB I E IIU SUCCÈS fit pendant. Pourquoi courbent-ils ainsi l'échiner Redressez-vous et regardez les fauves droit dans les yeux, quel que soit l'échelon social qu'ils occupent. Ne rougissez pas d'aimer le bien, ne craignez pas de haïr le mal; ne cachez pas derrière un éternel sourire vos colères et vos attendrissements! Appelez les gens, les choses, les sentiments par leur nom. 11 y a trop longtemps que dure ce carnaval. Beaumarchais t'a vanté, Figaro. Non, les larmes n'ont pas brûlé tes paupières. Les larmes de Figaro!... qui a jamais vu cela? Tu ne fus qu'un Crispin rajeuni, qu'un Mascarille politique, qu'un plat laquais qu'on n'a pas assez bâtonné. Ton habileté, ton esprit, ta clairvoyance te font plus coupable encore. Tu n'as pas l'excuse des naïfs; tu connaissais à fond le mal auquel tu as souri. Puisses-tu être maudit, vaurien, pour avoir tari n °s larmes et nous avoir si bien appris à rire de tout! Quelle émotion j'ai ressentie, mon cher ami. en recevant la lettre suivante, une des dernières de vous qui aient franchi l'enceinte de Paris assiégé! d'en ai détaché ce passage qu'il est bon que l'on publie. Si le Parisien, au lieu de se soûler avec la politique, s'était entièrement grise d'enthousiasme patriotique, qui Sait! A. 5 septembre iSyo IL Y A TROIS ANS Mon cher Paris, Tu te le rappelles, n'est-ce pas ? Il y a trois ans de cela. On t'avait envahi. De tous 'es points de la terre on accourait pour te fêter. H n'y avait pas assez de flottes, il n'y avait pas ;| ssez de wagons pour amener tes adorateurs. A cheval, en carriole, à pied, en traîneau, n'importe comment, il fallait qu'on vint à toi. Tu étais le cœur du monde. Les souverains faisaient ar >Uchambre, les princes héritiers faisaient queue pour glaner une œillade, un sourire de toi. Les piastres, les guine'es, les thalers, les du- 11 .') S F l> T R M I! Il E I 1S 7 ( I cats tombaient dans tes coffres en pluie harmonieuse. L'Autriche t'adressait des sonnets; l'Angleterre, des acrostiches; la Russie, des épîtres galantes; la Prusse, des billets doux. On te trairait bien un peu en courtisane, mais en vaillante courtisane. Il y avait encore de l'Agnès Sorel dans ton allure. Si tu avais été moins préoccupée de ta beauté, tu aurais remarqué les masques cafards de tes amoureux d'un jour. Ils étaient tous là, dressant l'inventaire de tes richesses, rêvant de te dévaliser. Quelle merveilleuse exposition de traîtres un Barnum couronné eût pu organiser chez toi, en cette mémorable année 18(17! Pour te dépouiller, c'est là qu'ils se mirent d'accord : à ta table, dans ta ruelle. Comme des invités qui se diraient en savourant leur café, après un bon repas : « Moi, je prendrai le piano et la garniture de cheminée. — Je m'accommoderai des objets d'art. — Les vins sont bons, je les retiens. Il \ \ TROIS kN3 — Moins intéressé que vous, messieurs, je m'adjuge notre hôtesse. — Si vous ne prenez pas ses filles, j'en ferai mon affaire ! — Ne vous gênez pas. Je me contenterai de la caisse. » On n'avait jamais vu les invités prendre l'empreinte des serrures, comme l'ont fait tous ces gens-là. A peine le dernier des principiculets allemands fut-il parti, que les alliances ébauchées dans la cuisine se soudèrent dans les chancelleries. On se répartit les rôles pour la sinistre comédie. Celui-ci, expert en escalades et effractions, se chargea de crocheter la frontière; celui-là accepta les bénéfices du recel; cet autre offrit de faire le bon apôtre et de promettre un concours rassurant qu'il ne donnerait pas. Tout le monde réclama sa part de la trahison pour avoir sa part du gâteau. Et toi, pendant que tout cela se tramait, ville impudique, tu te mirais dans la rivière, tu remplissais tes squares de fleurs et tes conseils de 3. S S E I' T E M II li F, 18 7 0 nullités ; tu braillais tant de « Pompiers de Nan- terre » et de malpropretés lubriques, que tu ne peux plus entonner la Marseillaise sans tousser. Tu te répétais sur tous les tons que tu étais belle, forte, spirituelle; tu fournissais de lazzis le monde entier. Peu scrupuleuse sur le choix de tes amants, tout était bien, pourvu qu'on te glorifiât. Peu t'importait qu'on te respectât. Et voici que la funeste échéance est venue. I ,es illusions ne sont plus possibles. Comme une courtisane aux mains de bandits qui s'apprêtent à lui infliger ce qui fut sa joie, sa vie, son triomphe, et qui pleure de rage en souhaitant d'être vierge à jamais, au fond d'un cloître, Paris, tu te désoles. Pedresse-toi, plutôt. Il s'agit de bien mourir, s'il faut qu'on meure. Ils sont venus 600,000 pour te violer : des roux aux yeux fauves, des lymphatiques aux yeux de faïence, des noueux aux allures vulgaires ; ceux qui ressemelaient tes chaussures ou balayaient tes rues, ceux qui te versaient à boire dans tes brasseries, ceux aussi qui taillaient tes II. Y A TH01S ANS 47 vêtements. Ils sont tous là, ceux que tu nourrissais. Dans quelques jours, tu les reverras. Mais prends-y garde : ils ne sont pas tous sur les routes, les Allemands. Chez toi, dans ta maison, partageant ton pain, une armée attend les bandes nomades pour tenter contre toi un suprême etîort. Eh bien, finissons-en 1 Tu as fait cent fois la guerre des rues, il faut la recommencer. Si ton enceinte est forcée, si la trahison ouvre tes portes, que les envahisseurs trouvent à chaque pas des barricades. Il est d'ailleurs temps de les réhabiliter Entasse, s'il le faut, tes richesses en travers de tes rues ; défonce les chaussées pour rendre aux lourds canons le passage impossible ; fais crouler tes maisons en travers des places ; fais rouler sur les vainqueurs tes arcs de triomphe ; brûle tes dernières ressources pour qu'ils sortent affamés. T ire des fenêtres, des caves, des greniers. S'ils incendient ta demeure, pousse-les dans le brasier, et , surtout, n'éteins rien tant qu'il en restera un î> SEPTEMBRE I H"<» vivant. Consolide les quartiers ébranles en entassant leurs corps dans les catacombes. Les femmes se garderont de pleurer, les enfants de geindre. Tandis que les unes ramasseront les blessés, les autres feront fondre le plomb pour couler des balles. Quand il ne restera plus de plomb, on prendra des clous. Si le fusil doit se taire, il restera l'arme blanche, et puis les poings, et puis les dents. Et si, malgré tant d'efforts, il faut que tu meures, du moins tu pourras regarder Dieu en face, quand il viendra au-devant de toi. 4 juin 18/1. .1 Kl? USA LEM DÉLIVRÉ E Paris respire. L'armée a brisé le joug qui le tenait courbé; il se redresse, affolé encore, ivre de joie, surpris d'être libre. Le soleil s'en mêle. et. dans huit jours, tout le monde aura repris ses habitudes. L'orgie communale formera une légende que l'on contera après boire; histoire de rappeler ses hauts faits. Déjà les magasins s'entr'ouvrent, les omnibus circulent; la foule, forcément oisive, se Promène; les trottoirs ont retrouvé leurs habitués... Parlons un peu du dimanche 28 mai 1871, c * e cette journée de transition pondant laquelle 1 épanouissement des délivrés et L'abjection des 50 4 juin 1X7 1 condamnés se sont heurtés à chaque minute. Il importe de mettre en relief ces contrastes saisissants. Que va être Paris ? Abattu ou exalté, recueilli ou turbulent, humble ou vantard ? Va-t-il dire mea culpa ou vœ victis? Rien de tout cela. Paris, badaud jusqu'à mourir, se donne le spectacle de ses plaies, de ses misères; il assiste à sa ruine; il contemple sa honte, en curieux. On a déjà mis sous remise la moitié tics canons. Les pompes à incendie les remplacent. Le temps est plein de promesses. Vite ! vite ! à bas les barricades, qu'on se promène ! Au loin, du côté du Père-Lachaisc, on entend bien un peu crier la poudre; on se tue au milieu des tombeaux; on est indécis sur le sort des otages. Mais il est au diable, le Père-Lachaise, et le Parisien a hâte de jouir des libertés que la répression lui a rendues. « Qu'est-ce que vous voulez voir? dit la mère à ses filles; les ruines ou les cadavres ? — Oh ! les deux, petite mère, les deux. JÉRUSALEM DKI.IVRKK 51 — Alors, voilà ce que nous allons faire. Nous irons d'abord où sont les morts. Nous déjeunerons n'importe comment... — Nous emporterons un morceau de pain. — Et, si je ne suis pas trop faliguée, nous irons voir les incendies pour notre dessert. » Et les rillettes battent des mains. Les gardes nationaux au brassard tricolore °nt repris leurs postes d'observation. On abuse s >ngulièrement du brassard depuis quelques mois. On gratte le sang sur les trottoirs. On remet tant bien que mal les pavés en place. Les aveugles ont repris leur station des jours paisibles. Quelques fiacres cahotent leurs pratiques,deçà,de- **■ Les volets des boutiques sont forcés ou cribles, les glaces sont brisées et leurs éclats, réduits en Poudre, brillent entre les pavés mal joints, c °rrime les paillettes de l'habit d'Arlequin. Toutes les maisons sont mouchetées par les balles, p, ^ e st la variole des murailles. Sur le seuil d'une boutique, une épouse inconsolable fait des reproches à son époux. i JUIN 18 71 « Tu es encore gentil!... Comment! tu vas voir fusiller et tu ne m'emmènes pas!! » Tout le monde court du côté des Champs- Klysées. Quatre mille prisonniers stationnent sur le milieu de la chaussée, encadrés par des chasseurs d'Afrique, la carabine au poing. Ils regardent, farouches, silencieux, immobiles, fiers d'être hais à ce point, la foule qui se démène et les injurie. On se trouve en présence d'un tel amas de vices, de misères, d'un tel débordement de douleurs, d'abjection, de cynisme, que le cœur se serre; quelque chose vous monte à la gorge et vous étouffe. Tous les sentiments qui font souffrir sont représentés là. Il y a des vieux qui pleurent et des gamins qui goupillent; des blessés arrogants; des « messieurs » que les purs tiennent à distance; des domestiques en livrée; des gardes nationaux en uniforme; des apôtres de l'incendie à la longue crinière, au gilet à revers, au chapeau mou. H )' a des femelles crasseuses, grotesques sous l'uniforme, leurs cheveux épars sur le dos; des vieilles effroyables, leur cabas au bras, voûtées, déch&f" JÉRUSALEM DÉLIVRÉE nées, chassieuses, le visage imbibi d'une sueur grasse; des cantinières abrutissantes; des tilles éhontées qui, pour braver la foule, jouent des prunelles et secouent les hanches. Puis, de loin en loin, comme les fleurettes poussent au milieu des orties, des enfants, faites pour sourire, se cachent dans les rangs maudits. En tète du convoi se tiennent des lignards à la mine piteuse, la casaque retournée, la tête basse. Quelques-uns pleurent. Si on leur donnait en ce moment un fusil cl qu'on les lâchât sur les Kabyles, et même sur les communeux, nh ! les pauvres Kabyles!... les pauvres communeux! Quels fiers soldats ils deviendraient! On les accable de tant d'injures, qu'on prête à c « misérables des allures de martyrs. Pourquoi huer s'ils vont mourir? En insultant l'homme Errasse placé sous le coup de la loi, quelque immonde qu'il puisse être, c'est soi que l'on ""abaisse. La dette de cet homme est inscrite dans le code, et le livre pénal ne contient pas d'injures. Et puis, enfin, ces gens sont des prévenus et î>4 & juin 1X71 non des condamnés. Qui vous dit que vous ne vous trompez pas? Il y a de tout dans ces sinistres groupes: des cerveaux faibles devenus braves, à force de peur; des exaltés, convaincus qu'ils combattaient pour la République; des a rigoleurs »; des affamés; des naïfs, qui ne croyaient pas que cela finirait si mal ; des imbéciles, qui se seraient fait tuer pour l'Assemblée aussi bien que pour la Commune, si ça sciait trouve comme ça. Comment voulez-vous que des misérables s'y reconnaissent, ballottés par une société qui louvoie sans cesse, qui acclame toute les causes, qui chante lundi, la Marseillaise ; mardi, Vive Henri IV ! mercredi, Partant pour la Syrie; jeudi, Peuple français, peuple de braves ; vendredi, Mourir pour la patrie; samedi, la Femme à barbe, et dimanche, Domine salvum fac... tout ce qu'on voudra ? On a faim, on a froid, on ne sait pas. Des ambitieux, des escogriffes, des bandits viennent. Ils promettent, promettent encore, promettent toujours, et le tour est fait. JKlî USA LEM DÉLIVRÉE BS En soixante et onze ans, nous avons changé treize fois de régime et toujours à la force du poignet. 11 serait grand temps de s'en tenir à quelque chose. La dernière évolution a fortement encanaillé la révolution. Aux grands maux, les grands remèdes. Seulement, ne nous laissons pas trop aller à nous croire parfaits pour avoir vaincu. Le convoi se remet en marche. Quelques prisonniers s'étaient couchés dans la poussière. J'en ai vu qui dormaient. Ils se lèvent; on les relève. mi route 1 Tandis que le général de Gallifet regagne au galop la tête de la colonne, un bon petit jeune homme, monté sur un vélocipède, croise son ^at-major. Bon petit jeune homme, vous ne valez Pas cher. p lacc de la Concorde, une pétroleuse vient Mt*e fusillée. On prend le corps par les poignets et les chevilles pour le descendre sur la be rge. La foule, de plus en plus avide de pareils s Pectacles, se bouscule le long du parapet. Qu'on i .1III N 18 7 1 y prenne garde. Déjà le siège et la maraude nous ont familiarises avec le vol. Il ne serait que trop facile de nous familiariser avec le meurtre. Encore un enfant qu'on emmène. Que l'enfer doit être effroyable, s'il a des peines suffisantes pour ceux qui ont dressé au pillage et à l'incendie ces pauvres inconscients! On a mûri à grand renfort d'obscénités et de débauche le cerveau de ces petits. Ils iront en prison... comme des hommes ! Au coin des rues, on entasse les armes, les ctfets d'équipement pris dans les logis fouillés. Partout on fête les soldats. Tout le monde s'indigne de la lâcheté de tout le monde. Un omnibus passe au loin. Un monsieur veut y monter et se met à courir. « Tu vois bien qu'il est complel ! » lui crie son épouse. En effet, le mot complet a été dressé à l'arrière de la lugubre voiture. Elle emporte un lourd chargement de morts. Les mouches seules suivent le convoi. La foule se presse dans l'église Saint-SulpK' e - L'orgue entonne le (j/oria, l'encens monte en blancs flocons. Tout est brillant, scintillant. j éiu; s au: m dklivMe 57 irise. Des soldats vont porter leur décime à la vieille aux cierges, près de la sacristie. Les pompiers de province s'agenouillent sur la dalle, tandis que les Parisiens se contentent de Courber le front. Partout il y a des Heurs, partout il y a des sourires. Le Maître est rentré chez lui. m le soleil qui envahit l'église nous montre sur les vitraux les anges et les saints percés par les balles communistes, la Vierge-mère décapitée en Plein mois de mai. Ne croyez-vous pas, mon Dieu, que nous avons assez souffert ? Si vous vous décidez enfin à nous s °urire, délivrez-nous de ces entraîneurs maudits, de ces érudits impardonnables qui, soit par ambition, soit par conviction fausse, conduisent les foules ignorantes à la débauche, au crime, u la honte, à la mort. Vour aurez bien mérité d c la Pat, ic | /./ juin i S/i. INCEN I) I E Amie, Vous m'avez écrit : — « Je voudrais croire tous nos amis épargnés par le feu, mais vous ne me Parlez pas d'eux. Ce silence me fait peur. » — Vous n'avez que trop raison d'être inquiète. Ce ^e j'ai à vous apprendre est si triste, que, depuis quinze jours, j'hésite à vous l'écrire. La maison qu'habitait ma sœur Geneviève, 0u nous nous sommes connus, où nous nous sommes aimés, la maison de ma sœur Genc- ^ve est en ruines. Rien de ce qu'elle contenait n 'a pu être sauvé. Vous vous rappelez qu'ayant llé mé de quatre cent mille francs, mon beau- (ill I i i u i .\ I 8 7 I frère a emprunte pareille somme au Crédit foncier pour construire cette maison aujourd'hui détruite, C'est ce que les sages d'il y a dix mois appelaient un placement de père de famille. Le 23, à sept heures, les incendiaires sont arrivés. La maison a été immédiatement cernée. Des factionnaires placés à droite et à gauche du bâtiment condamné ont interrompu la circulation. Les marchands anxieux, les voisins, les commères se sont groupés sur le trottoir, se demandant s'il ne conviendrait pas de défendre le quartier. Les lèmmes étaient pour la résistance, les hommes déclaraient qu'il n'y avait rien à faire.— «Circulez!... circulez!... a hurlé la garde nationale; les rassemblements sont défendus. g Et chacun s'est empressé de rentrer. I ne charrette remplie de bidons de pétrole, de pinceaux, d'épongés, de torches, de baquets, s'arrêta devant la porte. Des enfants avaient obtenu de s'y atteler. Ceux qui n'avaient pas trouve place aux brancards poussaient à l'arrière et i' n'est sorte de lazzi, de grimaces qu'ils ne lissent. I N C E N D 1 1 ai « Versez pétrole et servez chaud ! cria une voix de fausset. — Boum 1 ht une basse. » Et la foule se tordit de rire. Dans les maisons, les femmes tremblantes écartaient du doigt les rideaux de vitrage, pour voir ce qui les menaçait. Un vaurien plus galonné que les autres, un bossu de six pieds à la chevelure jaune, osseux, désarticulé, botté jusqu'à mi-cuisses, armé jusqu'aux dents, s'est approché de la porte cochère soigneusement close. Un état-major crotté le suivait. Le commandant tira si fort le bouton de la sonnette qu'il l'arracha. « C'est fait de bouc et de crachats, ces maisons neuves. Le cachet de 1'Kmpire, quoi! Si on n'y mettait pas le feu, un b?au matin ça croulerait sur les passants! » Ce fut au tour du marteau de retentir. La Porte s'entrouvrit. Un vieillard parut sur le seuil, pàlc, mais résolu. Vous n'avez pas oublié cc pauvre Germain qui a perdu sa femme et sa I t JUIN I M71 tille de la petite vérole, pendant le premier siège ? C'était lui. Deux ou trois coups de pied ont poussé jusqu'au mur le battant de la porte; deux ou trois coups de poing ont poussé le concierge dans sa loge. « A c'te niche tout de suite, et à bas les pattes, ou je tape! dit le commandant. — Que voulez-vous ? Qui ètes-vous ? Pourquoi me frappez-vous? — Trois questions pour un homme seul ! Eh bien, merci ! Tu n'y vas pas de langue morte. Il faut que je sois de bonne humeur pour te répondre. Qui nous sommes? Nous sommes les délégués de la Commune. Tu dois avoir entendu parler de cette petite mère-là. Pourquoi nous te frappons ? C'est d'abord parce que ça nous fait plaisir, et, si ça nous fait plaisir, c'est parce que tu nous a fait attendre. Enfin, ce que nous voulons, et par conséquent ce que nous allons faire, c'est mettre le feu à la maison ! » Germain essaya de protester; on se mit a rire. Il voulut îésister; on l'attacha. 11 refusa de INCENDIE lio répondre à ceux qui lui demandaient les clefs des appartements des absents. " A ton aise. Nous n'avons pas à ménager les serrures; tu comprends. Un talon de botte, une crosse de fusil valent toutes les clefs du monde. » La bande envahit la maison. Le concierge resta seul dans sa loge, les poignets liés derrière le dos, attaché à je ne sais quel meuble. Il se débattit, il appela inutilement. H vil monter tout le matériel incendiaire, et ceux qui faisaient cette besogne maudite l'insultaient ou le raillaient en passant. Des malheureux qui habitaient les combles, fous de terreur, sont descendus quatre à quatre, roulant dans 1er, escaliers, traînant des paquets énormes, des draps noués aux quatre coins remplis de vêtements, de linge, d'ustensiles de ménage... que sais-je ! Arrivés sous la porte cochère, ils ont trouvé des plantons qui leur ont arraché des mains ce qu'ils tentaient de sauver ei qui les ont chassés en leur disant : « Qui nous prouve que vous n'avez pas volé tout cela?» D'autres, plus affolés encore, jetaient par les fe- I1 JUIN IX7 1 nôtres des objets qu'ils voulaient sauver et qui se brisaient sur le pavé. Germain, à force de se débattre, a fini par se dégager; mais il lui a été impossible de briser la corde qui lui coupait les poignets. Il est sorti en courant, criant : « Au feu ! » traitant de lâches les voisins qui laissaient faire. On l'a entraîné. Les incendiaires n'ont préparé<\ue les premiers étages, certains que ceux-ci communiqueraient le feu aux autres. Personne n'a donc forcé l'appartement de ma pauvre Geneviève; aucun de ces misérables n'a porté la main sur nos chers souvenirs. Cela me console un peu. Il y en avait qui enduisaient de pétrole les tentures et les boiseries ; d'autres formaient des bûchers dans le milieu de chaque pièce. Ils entassaient avec art les meubles légers, les chaises, les tables, les tiroirs, dont ils vidaient le contenu sur le parquet, les tableaux, les portes des armoires qu'ils arrachaient de leurs gonds. Ceux- ci appliquaient les matelas le long des cloisons et les imbibaient de pétrole; ceux-la remplissaient les cheminées de résine, brisaient les vitres, INCENDIE 03 ouvraient les portes, pour que des courants d'air activassent l'incendie. Quant tout fut prêt, on mit le feu et l'on partit, fermant avec soin la maison. Ce qui se passa, nul ne l'a vu, mais je puis vous le dire. J'y ai tant pense! La nuit était venue. La rue était déserte. Les factionnaires tiraient sur ceux qui voulaient fuir. On vit toutes les croisées s'illuminer comme Pour une fete. Pendant un quart d'heure ce fut effroyablement gai. Seulement les rideaux ne tardèrent pas à flamber: cela fit éclater les vitres, et les flammes commencèrent à lécher la façade, traçant autour des fenêtres une bordure noire comme en ont les billets de deuil. Les châssis détachèrent d'abord leur silhouette sur le fond lumineux, puis ils se tordirent et tombèrent calcinés. L.es volets prirent feu, leurs lames jonchèrent une à une le trottoir. Pendant une demi-heure, cela flamba avec assez 'le calme aux deux premiers étages, jusqu'à ce que le plancher du second s'effondrât, entraînant I e reste des meubles dans la fournaise. Le cra- 4. 66 14 juin 1871 quement fut formidable. Les tiammes prirent une telle intensité, les flammèches devinrent si abondantes, la cendre rougie forma de tels amas au pied des baies noircies, que les factionnaires, qui riaient quelques minutes auparavant, reculèrent de cinquante pas. La façade commença à se gercer; les pierres commencèrent à se disjoindre. On entendit des cris dans les maisons voisines. Des gens voulurent sortir que l'on reçut à coups de fusil. Les uns rentrèrent blessés, les autres restèrent étendus sur la chaussée. Les flammes attaquèrent alors le troisième étage, celui où nous avons passé de si douces heures. Qu'ils durent être surpris, ces chers meubles, ces bons et loyaux souvenirs, quand ils eurent acquis cette certitude que personne ne tenterait de les sauver. Point de coups de hache sur les solives pour isoler l'incendie; point de portes qu'on ouvre précipitamment, de silhouettes qui passent en courant, de jets glacés lancés par les pompes; point de secours. Et. dans le lointain, la fusillade, les obus IINC.ENIM F. 67 éclatant au-dessus des barricades, les bombes venant en aide au pétrole, l'armée incendiaire disputant pied à pied le passage à l'armée de secours. Alors, dans l'appartement abandonné, la chaleur redouble. Des lueurs rouges, venant du dehors, donnent à toute chose un aspect effroyable. Les flammes grimpent le long des per- siennes et viennent caresser les vitres du salon. Ces caresses les brisent. La charpente fait entendre des craquements sinistres. Par les premières fissures pénètrent des jets de fumée, qui bientôt augmentent, remplissent la pièce et noircissent les boiseries. Tout est encore intact, mais tout est condamné. Au second étage, un lustre pesant, suspendu à plus de dix mètres au-dessus du brasier, entraîne la poutre à laquelle il est rivé. Sa chute éclabousse d'étincelles tout le bâtiment, et les flammes font, partout à la fois, leur entrée dans notre sanctuaire. Le piano glisse le premier dans le gouffre ; Je cherpiano ; sur lequel vous faisiez revivre pour 68 U JUIN 1871 moi nos maîtres préférés. Il fait entendre en tombant une plainte harmonieuse et triste. A peine a-t-il touché la braise qu'il n'en reste plus rien. Le tête-à-tete de soie rouge, confident de nos douces causeries; le grand fauteuil au fond duquel vous vous blottissiez pour lire mes folies; la table sur laquelle je dessinais, le soir, auprès de vous; et les mille riens charmants qui l'encombraient, tout cela a roulé pêle-mêle, alimentant le feu, qui d'instant en instant est devenu plus vorace, plus impérieux. Le plancher cède, entraînant avec lui tous les meubles rangés le long des murailles. Les peintures se couvrent d'ampoules, le feu grimpe le long des tentures, les boiseries se carbonisent, les glaces éclatent, les bronzes font dans le brasier des ruisselets étineelants. Et les portraits impassibles, dédaigneux, vont rejoindre, les derniers, tout ce qu'ils nous ont vus aimer. Le lendemain, au lever de l'aube, il ne reste plus de tant de choses aimées qu'un amas informe, fumant encore, que gardent des soldats INCENDIE m de la ligne, et que cernent des pompiers de pro vince. Je ne voulais pas vous écrire tout cela, amie. Pourquoi m'y avoir forcé ? Dieu vous garde. 1 6 juin 1871 MONSEIGNEUR D'ARC U El L Elles avaient dix-huit ans, les lèvres roses. Leurs grands yeux bleus étaient encadrés de cils noirs. Elles ne portaient ni bonnet, ni chapeau, sans doute pour qu'on vît mieux leurs cheveux, qui étaient fort beaux. Leur robe de cotonnade avait dù leur coûter... que sais-je?... ce lue vous payez une paire de gants; plutôt moins que plus. Un col blanc et des bottines irréprochables complétaient leur toilette. Elles s'étaient arrêtées devant Martinet et regardaient, pressées Tune contre l'autre, les photographies qui remplissaient l'étalage. Arrivées devant les portraits des victimes de la révolte: 72 l(i juS 1871 l'archevêque, le curé de la Madeleine, le prieur des dominicains d'Arcueil, elles haussèrent les épaules, traversèrent brusquement la foule, et l'une d'elles s'écria : « Est-ce qu'ils n'ont pas bientôt fini de nous... ennuyer avec leurs curés? » Cela fut dit dans un style à déconcerter Cam- bronne, avec une voix de vivandière insurgée. Pauvres filles! Si je fus indigné, c'est par surprise. Elles me firent profondément pitié. Pendant leur enfance, livrées à elles-mêmes ; plus tard, livrées aux autres, elles ne seront ni épouse respectée, ni mère heureuse. Leur corps seul vivra, Le moment me parut mal choisi pour insulter les curés, qui se sont prodigués sur nos champs de bataille pendant le premier siège, qui ont bravement subi le martyre pendant le second. J'en connais un, dont il faut que je vous parle Sa cure est aux portes de Paris, dans un pays déshérité, quoi qu'il en dise : un pays sans arbres, qui a des chenilles; un pays sans eau, M ONSEIOtiXUH l>'A HC U EIL 7:! qui a la Bièvrc. S'il n'y avait pas là beaucoup de bien à faire, ce serait un pays inhabitable. Jamais paroisse ne fut plus redoutée. Ceux que l'archevêché y envoie reçoivent des adieux de missionnaires. Il faut ajouter que le seigneur du lieu, le gros bonnet, est un bonnet rouge, qui fait profession d'athéisme et mange du ealotin à chaque repas. Lorsque l'abbé reçut cette destination redoutée, il ne se déconcerta pas le moins du monde. Il comprit que tout posle de combat est un poste d'honneur et il remercia plus chaleureusement que si on lui eût offert un siège archiépiscopal. Pendant quelques jours, les paroissiens regardèrent passer leur nouveau pasteur avec défiance, comme font les collégiens qui se proposent de tàter un nouveau pion. Mais l'abbé avait une figure si loyale, un sourire si bon, des épaules si larges; il regardait si droit devant lui, qu'on se dit bientôt: 1 Je crois qu'en voila un qui ne nous embêtera pas trop. » En effet, il se rappela que le Maître laissait venir à lui les petits enfants, ci il se dit : « Si 5 71 16 juin 1871 je leur fais du bien, si je me rends utile, ils viendront à moi. Tant qu'ils ne seront pas venus, c'est que je n'aurai pas assez fait. » Et il se mit à l'œuvre. La clientèle du presbytère s'accrut en peu de temps. Si l'abbé allait voir les misérables, ce n'était jamais pour rien imposer à leur conscience. Cette réserve lui amena autant de fidèles qu'une conduite opposée en eût éloigné. A ceux qui lui reprochaient de ne pas se glisser au chevet de tous les mourants, il répondait que les sacrements imposés ne sont pas efficaces, qu'il n'est pus bien séant d'employer la ruse pour conduire des âmes au Sauveur, que Dieu est bon juge et d'assez grande maison, d'ailleurs, pour qu'on l'invite quand on désire le recevoir. Lorsque l'investissement de Paris commença, quelques-uns de ses amis insistèrent pour qu'il partît. « Votre paroisse sera sûrement détruite, lui disait-on. Elle gêne aussi bien le tir des remparts que celui des assaillants. Vous serez pris entre deux feux. Partez, sans perdre un instant. — Ce n'est pas lorsque l'on va mourir que MONSEIGNEUR b'AIlCUEIL 7S je dois m'en aller, répondit-il. Si j'ai jamais eu une raison d'être, c'est en ce moment et c'est ici. Quand bien même vous me prouveriez qu'il n'y a plus un habiiant dans la commune, comme vous ne pourriez pas emporter mon église, je resterais encore ». Et, en effet, il est resté, malgré les obus, malgré le froid, malgré les maraudeurs, presque seul; disant exactement sa messe, comme aux temps calmes, le plus souvent en tête-à-tête avec Dieu. Je n'oublierai jamais avec quelle joie il me dit Un jour : « Eh bien, mon ami, voyez si j'ai raison dédire régulièrement ma messeI Ce ma- tln »j'ai eu un capitaine! » Les troupes qui s'en allaient à l'avancée le connaissaient bien, allez! Les francs-tireurs lui ont dû de précieux avis. Le 35°, si éprouvé à Chevilly, campé en dernier lieu près de l'aqueduc, le saluait aû passage. Il a souvent réconforté les mobiles de la Côte-d'Or, pendant leur lo ng séjour près du fort de Bicêtre. Ah! je vous réponds qu'il ne les a pas cnibôte's, comme disaient c es demoiselles. 76 16 juin 1871 Si quelque corps était embarrassé du côté de la Bièvre : « Où est l'abbé? disaient les chefs ; il va nous tirer d'affaire. Et Ton n'avait pas besoin de dire son nom. L'abbé, cela suffisait. Ce titre n'appartenait qu'à lui. — Par ici, l'abbé,... une ambulance. — L'abbé, par là,,., du fourrage pour les chevaux. — L'abbé, un abri. — L'abbé, un chemin couvert. — L'abbé!... l'abbé!... » 11 était partout à la fois. Il a aussi bonne poigne que bon cœur, ce brave abbé; et ce n'est pas peu dire. La chasse aux maraudeurs a été ouverte pour lui jusqu'à la tin du siège. Il trouva une nuit, dans son escalier, un bandit de haute taille, un saint Christophe perverti. « Que faites-vous là.' — Vous le voyez, je monte. — Descendez donc, plutôt. — Jamais de la vie. — Je vous assure que je vous dis cela dans votre intérêt. — Pourquoi ? — Je vais vous jeter par la fenêtre... Alors, moxseicne rn d'arcubil 77 vous comprenez : plus vous descendrez, moins vous courrez la chance de vous briser la totalité des os. » Le maraudeur rit aux éclats. Il eut tort de rire, parce que l'abbé en profita pour le prendre par le collet de sa vareuse et le fond de son pantalon. L'ayant couché en travers sur la rampe, il le fit glisser jusqu'au bas de l'escalier. Puis il le jeta dehors et remonta se coucher. Quand les maraudeurs le laissaient en repos, c'est que les bombes lui rendaient visite. Un soir qu'il lisait son bréviaire devant le feu, "ne estafette de Chatillon, un obus, éclata sur son toit et abattit l'angle du mur. En levant les yeux, l'abbé vit les étoiles du ciel briller au milieu de la corniche. Le vent soufflait, il faisait froid, la cendre tourbillonnait dans l'âtre. Le brave curé se leva. Comme le bois était rare, il s'arma de la pelle, des pincettes, et porta son l'eu a l'autre bout du presbytère. Puis il reprit sa lecture et fit en se couchant une prière de plus. Comme vous le voyez, si l'obus fit grand bruit i er > revanche l'abbé n'en fit guère. 78 16 juin 1871 Apprenant cela, je voulus lui serrer la main. Je sortis de Paris à l'heure de la fermeture des portes. « Que venez-vous faire ici? me dit-il en me voyant entrer. Voulez-bien vous en aller ! — Les portes sont closes. J'ai pris mes précautions. Et, d'ailleurs, pourquoi ne passerais-je pas quelques heures au presbytère, lorsque vous, monsieur l'abbé, vous y vivez? — J'y vis... j'y vis... en attendant mieux. Et puis enfin, moi, je suis à mon poste. » Il dut, bongré malgré, s'accommoder de moi, et nous passâmes une bonne soirée à causer, pendant que Bicétre, Châtillon, Montrouge, Villejuif, les Hautes-Bruyères, le Moulin-Saquet et les batteries de l'aqueduc en faisaient autant autour de nous. A dix heures et demie, l'abbé me dit : a Profitez de ce que tout est tranquille ce soir. Dormez. Ce sera toujours cela de pris. » Je me couchai. Toute la nuit, les huit orchestres donnèrent la sérénade au presbytère. Entre chaque explosion, j'entendais les troupes qui se rendaient aux avant-postes. Les gamelles, les MoxsEir.SF.rn d'à no peu. 7!> baïonnettes, les fusils tintaient comme les clochettes fêlées d'un troupeau de montagne. On parlait bas. La nuit était très noire. L'abbé ne dormait pas. Il était sur le pasdesa porte. Une lanterne posée sur la marche l'éclai- rait de bas en haut. De temps en temps, un soldat sortait des rangs et s'arrêtait tout essoufflé sur la première marche. « Monsieur le curé, j'aurais deux mots à vous dire, avec votre permission. — Qu'est-ce qu'il y a, garçon? — .Te voudrais vous confier mes péchés. On ne sait pas ce qui peut arriver là-bas. — En as-tu plus lourd sur la conscience que sur.les épaules? — Oh ! pour ça, non, monsieur le curé. — Eh bien-, va. garçon, et fais de ton mieux. Tu te bats pour la bonne cause. Si tu le peux, pour pénitence, tu me rapporteras un Allemand..., à ton choix. » Et, lui donnant une tape sur l'épaule, il le rénovait réconforté dans les rangs. •Te le quittai de bonne heure, le lendemain. 80 10 juin 1871 pour rentrer dans Paris et m'en aller à la Folie- Nanterre, où étaient les zouaves. Il sortit du presbystère en même temps que moi. Il avait au bras un panier recouvert d'une serviette. J'ai su depuis où il le portait. Un de ses paroissiens s'en était allé plus loin que de raison, du côté des lignes prussiennes. Un mouvement de troupes lui avait harré le chemin, si bien que, depuis vingt-quatre heures, il était à jeun, bloqué dans une cahute en ruines. L'épouse était venue, dès l'aube, pleurant à chaudes larmes, conter le cas à son curé. « Ne pleurez encore que d'un œil, bonne femme. Je vais aller vous chercher de ses nouvelles. Je vous le ramènerai, si cela se peut. » L'abbé avait pris un panier, y avait mis une miche, une bouteille de vin et quelques fruits de son fruitier. Puis il était parti malgré les balles, malgré la neige, malgré les avis. Arrivé devant la maisonnette, il frappa. « Kh ! François, ouvrez. — Qui est là? dit l'affamé. — C'est le curé. MONSEIGNEUR n'A R CU Ei I. SI - Allez au diable ! Les curés n'ont pas de paroisses par ici. — Je vous jure que c'est le curé... avec une miche! 9 Le bonhomme ouvrit à la miche; mais, voyant le curé, il lui sauta au cou. «i Vous êtes un fameux lapin, curé, et je vous demande pardon. » Il ne voulut pas plus quitter sa cure pendant le second siège que pendant le premier. Le 101" bataillon et son commandant Cerisier, de lugubre mémoire, ne parvinrent pas à l'intimider. Si le feu prenait quelque part, — et cela arrivait souvent, — l'abbé était le premier à la chaîne. S'il y avait des secours à trouver, un enterrement à accompagner sous les balles, le bon abbé était toujours là. Aussi ses paroissiens l'aimaient-ils de plus en plus. La Commune finit par trouver que ce calntin avait trop d'influence, elle lui attribua certains décomptes et résolut de le faire arrêter. Mais les habitants ouvraient l'œil et faisaient passer des 82 16 min 1871 avis à leur curé, qui continuait à accomplir sa mission charitable, comme si de rien n'était. Je ne lui ai jamais connu qu'une crainte : ne pas être en tenue d'ordonnance si on venait le prendre pendant la nuit. Il y a un mois, il était deux heures du matin, un bataillon de la Commune s'arrêta devant le presbytère. « Halte!... front !... cria le commandant. — Bon! se dit l'abbé, qui regardait dans la rue entre les lames des persiennes closes, il paraît que c'est pour aujourd'hui. » Il prit son chapeau, son bréviaire, quelques mouchoirs de poche, et attendit. ,« C'est faire vraiment trop d'honneur à un pauvre curé de campagne, que d'envoyer-tout un bataillon pour l'arrêter. » Au bout de dix minutes, la colonne se remit en marche. On attendait les traînards. Personne ne songeait à l'abbé. C'était une fausse alerte. A chaque instant elle se renouvelait. Un soir, cependant, un capitaine frappa au presbytère. « Citoyen curé, dit-il, je viens t'arrê- ter. MONSEICNECR D'AIlCrEII, 83 — En ctes-vous bien sûr, commandant? On m'a dit cela tant de fois déjà! — J'ai ordre de te conduire au fort de Bi- cctre. — Comme ca?... Tout seul? — Faut-il pas vingt-cinq mille hommes et une flottille? — Oli ! non, non, non! Vous ctes plus que suffisant. D'ailleurs, je vous attendais. — Eh bien, alors? — C'est qu'il, fait grand jour, et,... tenez, si vous voulez vous approcher de la fenêtre, vous remarquerez que des groupes commencent à se former. On vous aura vu entrer, et on se doute de quelque chose. — Est-ce que je ne serais pas en sûreté dans votre presbytère ? —■ N'ayez pas peur, je réponds de vous. » Le capitaine ne quittait plus la rue des Veu x. La foule grossissait de minute en minute. (( Je crois que ce que vous avez de mieux à fa ' r e, reprit le curé, c'est de dîner tranquille- 16 JUIN I S71 ment avec moi. A la fortune du pot, par exemple!... Vous mangerez ce qu'il y a. Après le café... car vous prenez du café, sans doute? — Oui. — Cela se trouve à merveille, j'en ai de parfait. Eh bien donc, après le café, la nuit sera venue et nous irons tranquillement, bras dessus, bras dessous, au fort de Bicétrc. De cette façon, vous pourrez me faire écrouer sans éprouver la moindre difficulté. Cela vous va-t-il? » Jamais capitaine de la garde nationale ne fut aussi confus. Il accepta en balbutiant. L'abbé se montra bon convive, hôte prévenant, causeur aimable, si bien qu'au départ, en allumant son cigare, la force armée avait des larmes dans les yeux. « En vérité, monsieur le curé, je ne puis pas vous dire à quel point j'ai le cœur gros de vous emmener. — Figurez-vous que c'est moi qui vous emmène, et ne parlons plus de cela. — Si je ne vous ramenais pas, je ne sais pas ce qui m'arriverait. — Je serais désolé qu'à cause de moi il vous M O N S F. IG N K 0 II I>'A R C II FII. 85 advînt quelque désagrément. Vous agissez selon vos convictions, pas vrai ? — Je n'en sais vraiment plus rien, je vous le jure, monsieur le curé. » Si l'on n'était pas arrivé, l'abbé confessait le capitaine dans un fossé. Après quelques heures de casemate et vingt minutes d'un interrogatoire sans queue ni tète, le prisonnier reprit le chemin du presbytère. Le jour se levait, le ciel était clair, les oiseaux chantaient, les champs sentaient bon, la robe de l'abbé était emperlée de rosée. « Que les hommes s ont bétes, se disait-il en respirant à pleins poumons; que les hommes sont bétes de se déchirer entre eux par un aussi beau temps! » Il ouvrit son bréviaire et fit au grand air sa prière du matin. Aujourd'hui que le gouvernement a remis un peu d'ordre dans les rues, l'abbé en profite pour en remettre dans son jardin : un gentil jardinet Plein de roses et de cerisiers. Ne trouvez-vous pas, amie, qu'une croix serait bien placée sur la poitrine de ces pasteurs cou- 80 16 juin 1871 rageux, auxquels la Commune réservait Ja croix de bois noir des cimetières? Écrivez-en donc au ministre. J'attends de vos nouvelles avec impatience. N'oubliez pas votre vieil ami. i g juin 1S71. LES PETITS GRAS Amie, Les voilà revenus; les trottoirs en sont couverts. Ils n'ont rien vu, rien devine', rien compris. Pour eux, le siège et la révolte ont été des incidents, et ils reprennent la vie au point où, Pour déserter, ils l'avaient interrompue. Les rouages viscéraux, les vésicules sanguinolentes lui mpuvementent leur poitrine, n'ont jamais frémi que de peur. Ils sont rentrés sur la pointe de s pieds en sifflotant des airs de bravoure. Us ont commencé par faire ce qu'ils appellent * la partie des ruines », puis, le soir, chez Pé- ter s, en déployant leur serviette, ils se sont dit : 88 l!> juin 1 S71 « Allons, nous en sommes, une fois encore, quittes pour la peur. Je croyais tout brûlé, tout pillé, tout détruit! Comme on exagère les choses! Joseph 1... tu es donc resté ici, imbécile? Sers- nous une bisque aux écrevisses et fais frapper deux ou trois fioles. Ginginette est à Paris, retour de Prusse; Thérésa fait 4,000 secs avec la Chatte; il reste du vin dans les celliers,... décidément, il y a encore de beaux jours pour la France. » Les voila revenus, et rien dans le code n'autorise à les fusiller ! Ils étaient aux eaux quand la guerre a été déclarée. Mettant à profit leur teint bilieux, cette allure flasque qui leur a valu le sobriquet de petits crèves, ils se sont mis à tousser, à se traîner, à geindre ; ils se sont poissé les entrailles à grands renforts de sirops pectoraux. Ceux qui avaient l'air un peu moins déjetés que les autres ont bravement pris le lit. Pouvaient-ils porter les armes dans un pareil élat? Ils n'auraient fait que traverser l'armée et eussent, assurément, encombré les ambulances LES PETITS GRAS NO dès le début de la campagne. Ils devaient épargner à leur pays la peine de soigner leurs pituites;., lui éviter des remords, peut-être ! Et puis ils avaient tous plus ou moins de mères, de tantes, de fiancées, de cousins, d'amis prêts à mourir de douleur s'il leur arrivait quelque chose ; prêts à les suivre s'ils partaient. « Ce n'est pas moi qui sauverai la France, ajoutaient-ils modestement. Un homme de plus ou de moins, qu'est-ce que cela peut faire? » Et toutes ces unités gangrenées ont formé un corps d'armée de hich...eurs qui s'est disséminé à l'étranger. Les petits crevés n'ont pas tous agi de la sorte, non! Combien ont pris les armes, qui ont attrapé l'épaulctte, une balle ou la variole ! Je ne parle que des fuvards, entendez-vous? Pendant toute la première partie de Ja campagne, les émigrés se sont tenus cois sous leurs couvertures; mais, le jour où l'investissement de Paris a été complet, ces Sixte-Quint de la Panique ont jeté bien loin leurs béquilles. Us ont alors mené la vie douce qui convient à " es gens qui assistent de loin à l'égorgemcnt, au 90 10 JUIN 1871 démembrement de leur pays. Il se sont confortablement installés pour suivre ce curieux spectacle ; engageant des paris, prenant Bismarck à vingt contre un ; critiquaillant à tort et à travers; trouvant nos généraux ineptes, nos soldats impossibles; appelant nos douleurs tic la pose: nos souffrances, de l'affectation; prêts à crier: « C'est bien fait ! » quand nous avons été vaincus. Une fois lancés, leur cynisme a été crescendo. « Il n'y a que la canaille et les imbéciles qui se battent là-bas, ont dit les uns. — Plus souvent que je me ferai tuer pour la République! » ont dit les autres. « Pour la République! » N'est-ce pas merveilleusement trouvé ? Pendant qu'on était ici prisonniers, qu'on improvisait des armées et un matériel de siège, pendant qu'on s'exerçait à bien mourir, les petits crevés engraissaient. Pendant que les vivres diminuaient, que dans les cheminées froides fumaient des branches vertes, ils engraissaient encore. Pendant qu'on mourrait ici, frappés par l'obus, LES PETITS GRAS 'Il glaces par la neige, emportés par la fièvre, minés par le désespoir, ils engraissaient toujours. Si bien que les petits crevés sont aujourd'hui gros et gras. Cet hiver de villégiature leur a fait beaucoup de bien. 11 ne leur était jamais arrivé de faire une aussi longue station à la campagne. A force de se coucher tôt, de mener une vie régulière, de respirer un air vivifiant, ils se sont retrempés sans le faire exprès. Les petits crevés sont devenus les petits gras. Ils reviennent dodus, potelés, capitonnés, les yeux bouffis, le menton bleu, les joues empourprées. Ils ont des hanches et un petit ventre rondelet. Ils marchent comme les canards, tournant les reins, tantôt à gauche, tantôt à droite. Us rapportent presque tous des décorations étrangères. Ceux qui n'ont pas de rosette à la boutonnière, portent la rose. On ne devine aucun Muscle sous leur tissu graisseux. Les petits gras portent le chapeau mignon de feutre mou, incliné en avant, sur le nez. Ils ont adopté le pantalon marin, très large du bas, qui 92 10 JUIN 1871 recouvre presque entièrement le pied, et chaussent des bottines à boutons de nacre. Les petits gras parlent très haut de tout casser, de tout pourfendre! Des femmes en vivent qui haussent les épaules en les regardant. Pourquoi l'étranger n'a-t-il pas gardé les petits gras ? Ils ont coudoyé à la frontière les prisonniers qui revenaient, ce qui leur a permis de faire une sortie contre les capitulards de Sedan, de Metz et de Paris. A la barrière, ils ont rencontré un convoi de blessés qu'on évacuait sur la province. Ils en ont pris prétexte pour foudroyer les gouvernements ineptes qui n'ont rien prévu, rien conjuré, et qui ont entravé si longtemps les petites habitudes des petits gras. Les voila revenus ! et avec eux, leurs satellites Tmpurs. Comme le printemps, l'immoralité a ses hirondelles; les petits gras sont arrivés. Tous les métiers nauséabonds, tous les commerces illicites qui avaient fait relâche, ont repris de plus belle. La mendicité éhontée s'en donne à cœur joie, exploitant les douleurs que les deux sièges entraînent à leur suite. 93 Un gamin poursuivait hier une dame. « Ayez pitié d'une pauvre famille qui meurt de faim, ma bonne madame, disait-il en nasillant. Mes sœurs sont mortes de froid pendant la guerre, maman s'est sauve'e avec moi parce que papa voulait qu'elle mît le feu aux Invalides. Nous n'avons pas mangé depuis hier... La dame, qui avait vu que le bambin quittait une partie de bouchon pour lui tendre la main, le repoussa. « Laisse-moi tranquille, je ne donne rien aux paresseux. » Le petit, alors, croisant ses deux bras sur sa Poitrine et se campant devant elle, lui dit : « Eh bien merci! Vous êtes encore tendre, vous! Si c'était vrai, pourtant, ce que je vous dis là ? » J'ai grande envie de vous revoir, amie, et pourtant, je vous en supplie, ne venez pas à Paris en c c moment. Que Dieu vous garde. 6 juillet 1S71. EN DILIGENCE La Chaizc-Saint-Waast. Il était quatre heures quand j'ai quitté Vau- cressel. La diligence bâillait sous un soleil de plomb, toutes portières ouvertes, devant l'hôtel des Trois-Rois. Les chevaux mélancoliques pressentaient le coup de fouet du départ. On bouclait la bâche. Les voyageurs attendaient le dernier moment pour s'enfermer dans le compartiment étroit où ils allaient être asphyxiés et cahotés Pendant trois heures. 11 y avait là deux prêtres : un prêtre de coupé, Un prêtre de rotonde. Le premier avait le tricorne aux bords relevés, les cheveux luisants 0 JUILLET 1871 frisés derrière les oreilles, la soutane neuve, le rabat d'ordonnance et les souliers à boucles. Il accompagnait M. le comte et M. le vicomte. Le second e'tait coiffé d'un bonnet grec assez gras pour jouer la soie, à distance ; vêtu d'une sou- quenille jaunie par la pluie, chaussé de pantoufles en tapisserie. Sur son pied droit reposait un agneau pascal en laine grise; sur son pied gauche voletait un saint-esprit en laine jaune. Le tout sur fond vert. L'abbé apprenait le latin à M. le vicomte ; le curé enseignait la vertu à une commune rétive des environs. « En voiture ! messieurs les voyageurs, en voiture!... cria le conducteur qui sortait du bureau, son portefeuille sous le bras. En voiture ! » Les adieux furent courts. Dans le coupé, l'abbé monta le dernier. Le curé monta le premier dans la rotonde, bien qu'il s'en fût défendu comme un beau diable. Il y avait la encore un maître toucheur de bœufs, au bourgeron court, au chapeau bas large de bords, au bâton orne d'une dragonne ; puis une grosse fille aux mains rouges, aux yeux, aux joues, aux lèvres rouges, t EN DILIGENCE 07 aux cheveux rouges et aux dents vertes, qui tenait sur ses genoux un panier plat, recouvert d'un tilet, à travers les mailles duquel des canards passaient leurs têtes ahuries. Moi, je montai sur la banquette, auprès d'un personnage incolore, ni jeune ni vieux, ni beau ni vilain, ni sale ni propre, qui ne dormait ni ne veillait, indifférent à ce qui se passait autour de lui. Un troisième aspirant se mit en devoir d'escalader la voiture; niais le conducteur, le tirant par la jambe, essaya de lui faire rebrousser chemin. « Où allez-vous? où allez-vous? Il n'y a pas de place là-haut. — De la place!... 11 y en a toujours, de la place. — Je vous dis de descendre. — Touchez pas, ou je vais ruer ! » Une lutte s'engagea de marchepied en marche- Pied. Le voyageur eut le dessus. Les passants "aient, le conducteur écumait. Le vainqueur entonna la Marseillaise. « C'est quelque échappé de Paris, bien 6 j u i L l li t 1871 sur. Lntendez-vous ce qu'il chante ? Il est de ceux qui ont jeté bas la colonne. Faut le rouler. — Me rouler? moi ? Si je jette bas les colonnes, espèce de Napoléon de carton, juge un peu ce que tu pèseras, si je me fâche. » Fort heureusement nous étions en retard. Le chef de bureau, donnant le signal du départ, mit fin à la lutte. Le voyageur avait d'ailleurs raison. Il s'installa triomphant sur la banquette, mit son chapeau sur l'oreille, se croisa les bras et siffla la retraite militaire en regardant de côté son ennemi. En route ! Les chevaux reçoivent le coup de fouet d'adieu. Le comte offre un cigare à l'abbé; le curé prend une prise dans un cornet; le toucheur de boeufs s'endort; la rougeaude pose sur ses canards un gros paquet qui la gênait ; le Parisien entonne le Chant du départ; mon voisin bâille, nous partons. Nous avons bientôt quitté les pavés. Devant nous s'étend à perte de vue la route poudreuse, avec ses trottoirs gazonneux et son cadre de buis- EN I) 11.1 0 F. N C F. 99 sons. Sur les fils télégraphiques, alignés comme les barreaux d'une portée de musique, les hirondelles se posent, semblables à des notes noires semées de loin en loin. « On voit bien que vous êtes de Paris ! murmure le conducteur, qui ne peut pas accepter sa défaite. — Quand ce serait? — Ça ne vaut pas cher, les Parisiens ! — Qu'est-ce que vous en donnez ? Dites toujours votre prix. — Un coup de pied... quelque part. — Faut-il que je me lève ? ~- Si le cœur vous en dit. — Me voilà levé; mais je ne suis pas de Paris. — D'où que vous êtes, alors? — De Saint-Gallien, près Vaucressel. — Tiens !... Nous sommes pays ! Comment que v ous vous nommez ? Eudes, Jean Eudes. Le neveu du Cheval blanc? En personne. 100 G JUILLET I S7I — Moi, je suis Anthime. Vous avez dû épouser ma sœur ? — Au moins trois fois. — Vous payez chopine, alors? — Tout de même ! — Je vous prenais pour un Parisien. — Plus souvent! Vous êtes encore poli » Un troupeau de moutons marche à notre rencontre. C'est un présage envié. Le vent qui glisse sur les blés les satine. Au boni des haies, la digitale pourprée agite ses clochettes. Dans leurs campanules, des bourdons velus et difformes se cramponnent, comme autant de Quasimodos. A droite, un raidillon aboutit à la route. Un ruissclet en occupe presque toute la largeur. Il dégringole en chantant, sautillant d'ornière en ornière, couchant l'herbe, baignant des myosotis, des ciguës, des sauges, des fougères, éclaboussant les talus fleuris. A peine l'ai je entrevu. La voiture passe. Quand les chevaux sont las, le cocher a soif- La diligence s'arrête devant une auberge isolée. EN D11.1 f, E X C K 10! Sur le seuil, dans un panier long plein de paille fraîche, un bel enfant est couché. Des poules ont escalade' la barcelonnette, et, piétinant le bébé, picorent les épis. Une charrette, chargée à faire plier l'essieu, stationne sur le bord de la route. « Entends-tu les grelots, Pélagie? crie le cocher. Verse à boiro, et le plus frais de ta cave. » Une belle fille arrive, portant avec précaution une pleine jattée de cidre qu'elle présente au conducteur. Un gars de la plus belle venue est accoudé sur une fenêtre basse. « Tu fais ton important, toi Léonard; tu ne reconnais pas les amis, parce que ta voiture est chargée à couler bas. — Puisque je t'ai dit bonjour, qu'est-ce que tu veux de plus? — Tu tiens ton rang comme une dame à cha- peou. A ton aise, je te revaudrai çà. » Et fouettant ses bêtes : « Aï ! roussins, aï!... puisqu'il le faut. » Nous voilà repartis. Nous approchons d'un village. Sur les haies sèche le linge : de bonnes grosses chemises de toile bise, avec de bonnes grosses coutures qui fi. 102 () JUILLET 1871 feraient hurler des femmes à corset; des draps à gros grains qui râperaient jusqu'à la moelle, en moins de huit jours, des chairs moins coriaces. Le reste à l'avenant. Des moutons accouplés, lie's par les pattes, broutent de compagnie dans les fosse's. Un enterrement approche. On est surpris de voir ainsi, à Pimprovistc, un cerceuil inondé de soleil, s'en aller paisible au milieu de cette nature vivace, de ces millions de brindilles chargées He graines, emblèmes de la vie sans cesse renaissante. En tête du convoi marche le porte-croix, puis le curé, puis l'enfant qui porte l'eau bénite. Le corps vient ensuite. La boîte, couverte de roses, de lis et de fleurs des champs, est soutenue par six vigoureuses filles. Le cortège marche lentement au milieu de la chaussée. Les mouches suivent le corps; les papillons suivent les bouquets, ù quelques pas, en avant de la famille. « Vous verrez qu'ils ne quitteront pas le milieu du chemin, dit le conducteur. Pour une méchante morte, déranger un service public! Ça n'a EN DILIGENCE 103 pas de bon sens ! Je vas toujours piquer dessus. » Le convoi ne bronche pas. « Halte-là! crie le curé, — Hue !... » répond le conducteur. Quand le cheval de flèche a les naseaux près du porte-croix, le cocher appuie sur ses guides, tourne, et la voiture rase le cortège. « Vas-tu nous écraser? crie une des porteuses, grosse blonde à la bouche en cœur. — Tiens!... te voilà, Prudence? répond le cocher, en ralentissant le pas. Qu'est-ce que tu fais là? — J'enterre ma tante. — Qu'est-ce que ça te rapporte? — Tu es bien curieux. — Si ça en vaut la peine, fais-moi signe. Je suis garçon, tu sais! Je ferai ton bonheur. — Tu n'es pas de force!... » La voiture roule. « Hue! roussins;... puisqu'il le faut! » Ce conseil philosophique est appuyé d'un coup de fouet concluant. « C'est une belle tille !... et lourde!... lourde!., comme pas une. Ça travaille 1(11 0 JUILLET 1871 au soleil de midi comme une abeille et ça vous a les mains plates, que c'est un plaisir. Ah! celui qui l'épousera ne fera pas une méchante affaire! » La route continue, poudreuse et monotone, à se dérouler devant nous. Le soleil est bas. Les ombres s'allongent le long des bois. C'est l'heure où tout repose. Sur le fond sombre d'une sapinière, des hêtres ensoleillés se détachent. Une sève d'or liquide a l'air de couler dans chacune de leurs feuilles transparentes. Entre les branches, les moucherons dansent des rondes. Mille réduits banals par les jours gris prennent, par ce beau temps, des aspects de paradis. Au bord d'un étang couvert de nénufars, des vaches rousses vont boire. Elles relèvent, pour nous regarder passer, leurs naseaux qui ruissellent. Nous approchons de la ville. Les piétons ont des redingotes. La route est bordée d'habitations improductives. Au loin, les hauts clochers de la cathédrale dominent un fouillis de toitures grises et rouges. Voila les remparts cinq fois centenaires, couverts de lierres et de giro- UN DILTG E X C E 105 fiées. Il n'y a plus guère d'autres guetteurs que des lézards. Et Dieu sait s'ils se sauvent, quand on approche. La voiture roule sur le pavé. Des demoiselles à ombrelle flânent sur les trottoirs, tandis que des soldats désœuvrés regardent les boutiques. Voici les premiers réverbères. Des affiches électorales salissent tous les murs. Je viens de v oir un ivrogne... Ceci est bien une préfecture. Nous sommes arrivés. La diligence s'arrête devant la gare. L'abbé ? ort du coupé, le cœur gros, paie comme un vieux mort. Le cigare de M. le comte, qu'il n'a Pas osé refuser, le tourmente. On descend, on piétine pour se dégourdir en attendant ses bagages. Je cours à la poste, en quête d'une lettre de vous. •"est jour de marché. Devant l'étroit guichet s e démènent une dizaine de campagnardes, leur lourd panier au bras. « Huit sous de bonshommes, demande l'une d'elles en passant sa monnaie à l'employé qui ' u i donne en échange deux portraits officiels de 100 6 JUILLET 1871 la République. « Où faut-il mettre ça, Monsieur, pour que mon garçon n'ait rien à payer? » me demande-t-ellc en me tendant sa correspondance. Et elle ajoute, pendant que je place les deux stamps : « Je vous suis bien obligée, Monsieur. Il n'y a rien qui me dégoûte comme de coller ces machines-là. On ne sait pas qui les a touchées, et ça fait venir des boutons sur la langue. » Noble exemple de charité moderne!... Les campagnes se forment. Je trouve deux lignes de vous. Tout va me paraître adorable. Quelle belle et bonne chose que la tendresse partagée ! Je vous enverrai demain les sécateurs que vous m'avez demandés. Votre vieux et respectueux ami. / 7 juillet i Sji. DIEU LA MÈRE Nous Pavons souvent constaté, amie, les causeurs s'en vont. Cela tient surtout à ce que les journaux causent pour nous. Ils nous triturent des idées dont nous devenons pour quelques sous les co-propriétaires; et notre journée se passe à les échanger entre nous. Les hommes qui réfléchissent avant de par- ta", qui émettent des pensées qu'ils n'ont pas grapillécs de côté ou d'autre, deviennent chaque jour plu s rares. Les sujets quotidiens sont ana- tysés de tant de façons différentes, et dès la première heure, qu'il est fort difficile de ne pas 10* 17 J U I LLEÏ 1 cS7 I emboîter le pas de quelqu'un. Aussi n'écoulons- nous plus que des amis spéciaux. Nous avons pris l'babilude de compter sur certaines mélopées révélatrices, et c'est, la plupart du temps, avec nous-même que nous causons, pendant qu'on nous parle. L'opéra-comique a passé dans la vie réelle. La musique absorbe les paroles, auxquelles nul ne lait attention. On rit. on pleure, mais c'est parce que le rythme, la mélodie ou l'attitude des acteurs nous avertissent qu'il convient de pleurer ou de rire. Cela se passe exactement de même dans la vie courante. On peut nous répéter cinq ou six lois un même bon mot, il nous fera toujours rire, parce que nous ne l'écoutons pas. Il est certain qu'on lui ferait un autre accueil, si l'on se donnait la peine de le comprendre, Celui qui nous apprendrait sur le mode gai l cS plus grands désastres nous ferait pouffer de rire. C'est que nous sommes las; c'est que nous sommes blasés. La gouaille a tout sali, le doute a tout défloré. La civilisation a si bien poli les angles, que nous nous laissons glisser dans l a lim vie, sans souci du gouffre ou du cloaque auquel aboutit la pente. Notre cerveau devient de plus en plus flasque; il tourne en bouillie. Les idées y clapotent, y barbotent comme des canards dans un terrain vaseux. Sur cette purée encéphalique, les convictions n'ont pas de prise. A peine une pensée généreuse a-t-elle pénétré dans ce bourbier, qu'elle est éclaboussée, puis engloutie. Dix arguments pour font surgir aussitôt dix arguments contre, et nous sommes trop lâches, trop écœurés, trop désillusionnés pour aller a la conquête de la Vérité. De quoi voulez-vous que Ton cause, quand tout vous est indifférent? On ne peut pas brûler faris toutes les semaines pour nous donner un aliment de haut goût. On ne cause pas; on parle. On parle pour faire ses affaires; pour mener * bien, à mieux s'il est possible les nécessités de sa vie. On parle pour attester sa présence, là où •on a intérêt à être présent. On parle pour faire c omme les autres, pour laisser à son interlocu- 7 110 il JUILLET 1871 teur le temps de souffler; plus souvent encore pour l'empêcher de parler. On parle pour mentir, pour parler de soi et pour se faire donner le bien d'autrui. On parle beaucoup pour ne rien dire, et, si Ton veut absolument entendre causer, on va au théâtre écouter le Misanthrope ou le Canard à trois becs, le Mariage de Figaro ou la Mariée du Mardi Gras, suivant que l'on a bien ou mal diné. Il n'y a plus que les petits enfants qui causent. Ceux-là n'empruntent à personne ce qu'ils disent. Ils ne sacrifient pas l'idée au mouvement oratoire; ils ne travestissent pas leur pensée. Ces chers improvisateurs nous attendrissent ou nous égayent loyalement ; plus aisément cent fois que les habiles. Hier soir, tenez, j'avais pris Geneviève sur mes genoux, pour causer. Le jour tombait, l'heure devenait grave. Il se lit un silence de quelques minutes. La chère enfant avait posé sa tête sur mon épaule. Ses bras, ses petites mains jointes me faisaient un collier au fermoir rose. DtBC LA HÈRE 111 « Veux-tu que je fasse apporter la lampe? — Non, vieil ami, me dit-elle; je suis bien comme cela, auprès de toi. On pense mieux quand il fait noir. — Quelle grave pense'e t'absorbait donc, mignonne ? Tu es restée longtemps sans parler. — Je me disais qu'avant de créer la lumière, Dieu le père se serait bien ennuyé s'il avait été tout seul... dans le noir. — Il n'était pas dans le noir, Dieu le père. — Alors ce n'est pas lui qui a inventé la lumière. Qui c'est?... dis. — Il voyait sans lumière. ~ Ah! oui!... comme les chats. Je comprends. » La tournure que prenait noire causerie me préoccupait un peu. « Et puis, ajoutai-je, Dieu le père n'était pas tout seul. Il avait auprès de lui ses anges. — Et Dieu la mère? — Tu dis? — Je dis qu'il avait auprès de lui Dieu la mère. 17 JUILLET 1871 — De qui veux-tu parler? — De la mère de Dieu le fils. — Et la sainte Vierge, tu l'oublies? — Mais, vieil ami, la sainte Vierge est la femme de saint Joseph. Comment! tu ne sais pas ça ? — Si fait, si fait. (J'étais de plus en plus embarrassé.) — Dis-moi: qui t'a parlé de Dieu la mère.' — Personne, vieil ami. — Personne ? Et quelle idée te fais-tu d'elle? Pourrais-tu me le dire? — Ce n'est pas ditlicile. — Alors, mignonne, conte-moi cela. — La première fois que j'ai pensé à Dieu la mère, c'est un soir que grand'maman et père- grand étaient allés voir des soldats qu'on avait ramenés de la guerre, tout près d'ici, à Blémon- tel. Tu sais? Ils s'en allaient tous les deux côte à côte. Grand'mère ne perdait pas un instant père- grand des yeux, et, quand elle voyait sur le chemin un caillou un peu gros qui aurait pu le blesser ou le faire trébucher, elle me faisait DIEU T. A M EUE 113 signe, sans avoir Pair, et, moi, je jetais la pierre dans le fossé. Le soleil se couchait derrière nous. Il était tout bas, tout bas, près de terre. Ses rayons avaient l'air de sortir d'une grosse lanterne qu'on aurait posée sur le chemin. Chacun avait une grande ombre qui allait devant, comme pour montrer la route. » Père-grand était rajeuni par le beau temps. 11 admirait le blé, et le seigle, et l'avoine, ei le trètie, et la luzerne; enfin, tout ce qu'il y a à vendre dans les champs. Grand'mère avait des cheveux d'or, à cause du soleil. Elle qui a de si beaux cheveux d'argent quand il y a de la lune ! Elle admirait les bluets, les aubépines, les liserons, les chèvrefeuilles. Enfin toutes les fleurs dont on fait tics bouquets. » A force d'ajouter des petits pas les uns aux autres, nous sommes arrivés à Blémontel. Du plus loin qu'on nous a vus approcher, on est venu au-devant de nous, pour nous dire de ne pas entrer auprès des soldats, parce qu'il y en avait un qui avait une mauvaise fièvre que l'on peut attraper et qui fait mourir. — « Geneviève 17 JUILLET 1871 » va rester avec son grand-père, pendant que je » vais voir ces chers garçons, dit ma grand'mèrc » en souriant. La fièvre a peur des vieilles » femmes comme moi. » Je pleurais pour qu'elle restât dehors; rien n'y faisait. Elle entra dans la cabane, et père-grand, qui, bien qu'il n'eût rien dit, avait son idée en tête, la suivit de près. Je me glissai derrière eux. » Ah! vieil ami!... que c'était triste là dedans ! Comme il y faisait sombre! Bien qu'on fût en été, il y avait du feu dans la grande cheminée, et devant le feu des petits pots de tisane qui faisaient ronron comme les chats. Le plafond était tout noir de mouches. Quand on allait et venait, elles volaient de tous les côtés. Il y en avait toujours qui se posaient sur la figure des soldats. » Le plus jeune avait des balles plein le bras gauche; le plus âgé avait une méchante fièvre qui le mettait en nage. Ils étaient tous les deux maigres, jaunes et défigurés. Leur maman se tenait dans le fond, et elle pleurait quand on ne la regardait pas. Le papa, qui soignait le fiévreux, D IEI" LA MKllK H3 se cachait le nez, tout le temps, avec une serviette. Alors grand'maman s'est avancée avec autant de calme que si elle eût été dans son salon, et qu'elle se fût approchée de la table pour servir le thé. Elle a pris les mains du malade; elle a essuyé son front avec un mouchoir de batiste. Elle s'est assurée que le pansement du blessé était bien fait; elle a trouvé de si bonnes paroles à dire à tout le monde, que la cabane était changée au bout de vingt minutes. » H n'y avait pas jusqu'aux mouches qui n'osaient plus bouger. Je comprenais, en l'écoutant, que le bon Dieu ait fait le soleil avec deux paroles ; car, à mesure qu'elle parlait, on voyait plus clair et ça sentait moins mauvais. La maman ne pleurait plus, le papa n'avait plus peur, et les malades étaient entrés en convalescence. Père-grand la regardait avec des larmes dans les yeux. Et j'ai entendu un paysan qui disait : « Ce brave vieux, avec sa grande barbe, » on dirait un Dieu le père. » » J'ai cherché à qui ressemblait grand'mère, et cela m'a fait de la peine de ne pas trouver. J'ai ne 17 JUILLET 1 S71 bien pensé à la sainte Vierge, à Notre Seigneur Jésus, qui sont des modèles pour les jeunes, comme Dieu le père est un modèle pour les bons vieux. Je n'ai pas trouvé de modèle pour les bonnes vieilles. C'est alors que j'ai pensé à Dieu la mère, la compagne de Dieu le père avant la création. » Et depuis, moi, j'ai bien songé à ce que m'avait dit Geneviève. J'ai trouvé qu'elle avait cent fois raison. La mission de Dieu la mère m'a été révélée. Ainsi, amie, lorsque Dieu le père eut créé le soleil iécondant, le jour propice au travail, Dieu la mère créa la lune, la nuit réparatrice; lorsqu'il eut fait sortir de terre les arbres forts, elle les orna de lianes et traça dans les forets des sentiers pleins de fleurs. Sur le granit, elle mit de la mousse, elle mit des bluets dans les blés. Voyant les animaux bondir, courir, ramper sur la terre, nager dans les eaux, elle sema dans l'air tout ce qui vole. Les fruits étaient nourrissants, elle leur donna la saveur; les fleurs étaient brillantes, elle leur DI F. II LA MKKF, 117 donna des parfums. Dieu le père enfouit les métaux sous le sol; Dieu la mère y cacha des pierreries, et jusque dans l'huître elle glissa la perle et la nacre. Lorsque l'homme fut achevé, sentant son œuvre incomplète, le Père suprême regarda sa compagne. Elle, d'un sourire, créa la femme et lui donna l'amour. La foudre et les vents effrayaient les nouveaux créés; la Mère de toutes grâces inventa la musique. C'est à elle que nous devons que les oiseaux chantent, que les sources jasent, que les brises caressent et murmurent. A côté de l'enthousiasme, elle mit la rêverie au fond de nos cœurs; l'Espérance auprès de la Foi. Enfin, amie, Dieu la mère, c'est le sourire de toute chose ; c'est votre aïeule. Laissez-moi croire, avec Geneviève, à Dieu la mère. Votre vieil ami. 7. •j5 juillet iSji. L'INCREMENTOMANU* Vous me l'aviez souvent dit, amie, et vous aviez raison : « Vous réfléchissez à côté du sujet. Le fait prin- » cipal n'est qu'un tremplin sur lequel votre idée » bondit pour s'en aller à l'aventure. L'absolu, » pour vous, n'est qu'un prétexte. » Une crème au chocolat, par exemple, vous « fera songer à... ? A la rue des Billettes, du quar- " lier Sainte Avoye. Parce que la était la maison » d'un juif qui fut brûlé en place publique pour « avoir voulu détruire la sainte hostie qu'une » malheureuse lui avait apportée de la commu- 120 2f) JUIM.ET 1871 » nion, où elle l'avait retirée de sa bouche pour » la lui vendre; et que, plus tard, en 1288, cette » maison fut acquise par Renie/' /'/amingc, bour- » geois de Paris, qui, autorisé par une bulle du » 16 août 1293, de Boniface VII, y rit élever a une chapelle qui devint monastère, et que Ton » donna aux religieux du tiers ordre de Saint- » François, auxquels, le 26 septembre i63ï, suc- » cédèrent les Carmes de la réforme de la province » de Touraine et de l'observance de Rennes... » dont la robe était couleur chocolat »... C'est précisément ce qui vient encore de m'ar- river en lisant le discours de M. Thiers. Il m'a ravi, parce qu'il a fait faire à mon imagination des voyages insensés. Je me suis promené dans la Rome papale du moyen âge. J'ai déjeuné avec Raphaè'l et Michel-Ange, dîné avec Léon X et soupe avec François de Borgia, prince de Squil- lace, arrière-petit-fils du pape Alexandre VI, et petit-fils de François de Borgia, général des Jésuites. J'ai vu l'Espagne, la Russie, la Suède. J'ai causé avec Henri IV, étonné du manifeste d'Henri-Quint; avec Richelieu, indigné contre l/lNCRF.MFNTOM A M F 121 la politique des nationalités; avec Mazarin, émerveillé de notre dernier emprunt. Une idée cependant revenait sans cesse papillonner dans ma cervelle et, en fin de compte, c'est elle, à tort ou à raison, qui est devenue, pour moi, la morale du discours de M. Thiers, comme elle fut la morale de la fable de La Fontaine : La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf. Le secret de la force, du bien-être, du bonheur, de la fécondité, du beau, de la stabilité, de la paix, de tout ce qui est bon, bienfaisant et durable, est dans la modération des aspirations et des proportions. Une tendance maudite nous pousse vers Texa gération des sentiments et des désirs, l'accroissement immodéré des forces, l'augmentation des surfaces, vers le plus grand en tout et pour tout. Nous voudrions acquérir la taille des géants de la fable, conquérir les astres et ne point mourir. La vie est comme un angle dans lequel nous serions emprisonnés. Tout nous provoque à en 1-22 25 JUILLET I.S7I fuir le sommet, pour nous perdre au delà des côtés. La grenouille qui « s'étend, s'enfle et se travaille », est l'enblème de l'humanité. « Grever » est le sort qui l'attend. Sous la pression delà vapeur, la chaudière tend à s'étendre. Elle s'enfle, se travaille, pour crever si elle réussit. Nous sommes insatiables, et ce besoin incessant d'extension, cette fécondation immodérée, cette vie à outrance, nous conduisent à crever, comme la grenouille et la chaudière. Dérions-nous de ces aspirations, d'autant plus stériles qu'elles sont plus turbulentes et fiévreuses. Le besoin de s'agrandir engendre la guerre. Le besoin de s'enrichir engendre la fraude. C'est une loi générale : le petit est bon, le moyen est utile, le grand est fatal. — Le ruisseau est un ami avec lequel nous jouons; Le fleuve, un allié dont nous nous servons; La mer, un ennemi qu'il faut vaincre. — La rosée est féconde; La pluie modérée est bienfaisante; I.'lNORKMENTOM \ M F. L'averse est fatale; — La brise caresse ; Le vent agite; La trombe détruit. Il en est ainsi pour toute chose. Gemment débute l'humanité ? Par l'unité. Adam fut heureux quelques heures à peine. Lne fièvre, une peste : I'incrkmkntomanie, la manie de l'accroissement s'empare aussitôt de lui. Dieu invente la femme, la femme découvre le serpent. Les deux nouveaux créés ne sont pas plutôt ensemble que l'incrementomanie les tourmente. Total, Abel et Cain, c'est-à-dire : le meurtre. A mesure que l'humanité s'éloigne du sommet de l'angle où elle végétait paisible dans son unité, les calamités, les douleurs, se groupent plus serrées sur son chemin. L.v famille constitue le premier type de société. L'humanité y est presque heureuse encore. On s'y respecte mutuellement; on s'y respecte 124 -2."i .1 UILLET 1871 soi-même. Le travail du père suffit aux besoins de tous. Le jour que les enfants attendent, rêvent et bénissent, est celui où il les associera à son labeur; car c'est le travail qui les fait hommes. La mère administre la maison et prépare les tilles à la maternité pure et saine. Elle est la grâce comme le père est la force. Soumise au chef de famille, ses enfants lui sont soumis. Le nom du père est comme le nom d'une patrie. Les enfants de Jacob sont les défenseurs de Jacob, comme les enfants de la France seront les défenseurs de la France. Mais l'incrementomanie frappe l'humanité de vertige. La pullulation devient effrayante. La terre va devenir insuffisante. Le déluge interrompt ce concours. Les enfants de Noé ne se sentent plus en sû reté. Les familles se groupent et forment des tribus; d'abord pour se défendre, bientôt pour attaquer. La rapacité, la jalousie se mettent de la partie. C'est à qui aura le plus de femmes, de troupeaux, de tentes... La défiance et l'or- L ' 1N C R E M E N T 0 M A X I F. gueil naissent avec la richesse, et les tribus unies forment des peuplades. L'incrementomanie se développe encore. La lutte de Rachel et de Lia est demeurée célèbre. La force engendre la violence, et voilà que les peuplades groupées deviennent des peuples qui se font la guerre, et, collectivement, accomplissent des hauts faits qui seraient des actes de bandits si des êtres isolés s'en rendaient coupables. Des poètes les chantent et leur assurent l'immortalité. Plus elle s'éloigne du sommet de l'angle, plus l'humanité souffre. Qu'importe 1 Elle va... elle v a... affolée, curieuse, éperdue, insatiable. Gouverner un peuple, c'est beau, assurément! Oui, mais... en gouverner plusieurs le serait bien davantage. Et voilà que surgit le principe des nationalités, une turlutaine du diable pour éloigner encore l'homme de son port natal. En avant, brute!... Marche toujours. Les peuples donnent dans le piège, et les voilà qui font ou préparent l'Italie une, l'Allemagne une, etc., etc. Rientôtviendra le besoin de grouper lesraces : 126 25 JUILLET 1871 les Slaves, les Saxons, les Latins et le diable et son train. Grouper des races, c'est une idée grande; c'est « faire grand »! L'incrementomanie ne se contente pas de si peu. Elle fermente de plus en plus dans toutes les cervelles. On réve de fondre toutes les races et de créer la République universelle. Ah! pour le coup, voilà qui conduit l'homme bien loin du paradis. Plus de famille, de patrie, de race, de nationalité'; plus rien. Cette fois, grâce à l'idée internationale, l'humanité aura franchi les côtés de l'angle. Il ne lui restera plus qu'à revenir sur ses pas. Homme, triple sot, quadruple bandit, regarde l'aigle. Il est fort, il est maître là haut. Il monte, dédaigneux de la terre. Les nuages s'entassent; il les traverse. Des arcs-en-ciel tracent leur courbe irisée au-dessus de lui ; il passe, comme sous un portique triomphal. Qui peut l'arrêter ? La nuit? Il connaît les étoiles. Et puis qu'importe le chemin, il va droit devant lui. L'ouragan? C'est son jouet depuis son plus jeune âge. L'é- 1,'l.NCR K mentoji AN I E 1-27 toile peut se perdre, la foudre peut gronder, les météores peuvent flamber à l'improviste et les bolides éclater; il ne reculera pas d'une envergure. Il monte, ivre d'espace et d'air libre. Il monte toujours. Mais un moment vient où l'air manque à sa poitrine. Devant lui est le vide mortel. S'il continue, il roulera inerte sur la terre qu'il méprisait. Homme, c'est la que tu vas. Comme l'aigle orgueilleux tu rouleras dans la fange si tu ne t'arrêtes pas. Tu as, sache-le, des impatiences grotesques. Crois-tu que l'âge du monde peut s'ajuster au tien, que tu forceras la nature à s'abaisser jusqu'à te suivre? Les peuples comptent les siècles comme toi tu comptes les années. Tu auras beau faire, fantoche, tu n'imposeras pas à ton siècle de trottiner ton pas. Quand tu auras hrûlé les villes, saccagé les moissons, ensanglanté le sol, empoisonné l'air, tu n'auras hâté ni retardé d'une heure la marche des idées. Il te faut tenir compte de leurs conditions de longévité. Tu n'obtiendras rien par la m 25 JUILLET 1871 violence. Les idées sont mûres à leur temps, comme les blés. Tu auras beau te débattre, tu ne feras pas la moisson un mois après les semailles. Si, au contraire, tenant compte du cours normal des saisons, tu travailles avec courage, avec persévérance,tu obtiendras, au temps voulu, de beaux épis. Et si tu vois au printemps ton blé vert bien dru, bien droit, ombrager tes sillons, garde-toi de le maudire de n'avoir pas encore jauni. De même, à l'heure de mourir, te rappelant l'état des idées au temps de ta prime-jeunesse, si tu peux te dire qu'elles ont t'ait un pas dans la bonne voie, songe à tes lils, meurs tranquille et bénis Dieu. N'oubliez pas votre vieil ami. / 2 août 1 iie de ces bonshommes maigres et étroits. Les départements en ont plus, sans que nous en ayons moins. Tout le monde y perd. Loriot a la peau fertile. S'il n'est jamais en fleurs, ce n'est pas faute d'être souvent en boutons. Il a le cuir pelucheux. Son teint mat rappelle celui de ces têtes a perruque de pacotille auxquelles on adapte des moustaches pour en cotttiàE i.oniOT 133 faire des hommes. Ses cheveux longs tombent découragés sur le collet de son habit. Le tait est que c'est un redoutable voisinage. Loriot , a un front étroit, fuyant, raboteux, qui occupe, en hauteur, les deux tiers de son visage. Ses yeux morts ont l'air d'appartenir à quelque poisson oublié dans l'eau bouillante. Ses épaules sont plus étroites que ses hanches osseuses. Ses bras sont terminés... tout a une tin!... par deux mains duvetées de roux. Ses ongles encadrés d'une peau sanguinolente qu'il grignottc sans cesse, sont lisérés de noir. Ecce homo. Il ne se sépare jamais d'un dossier volumineux, dont j'ai pu éviter jusqu'ici de connaître les secrets. Ses vêtements ont conservé pieusement quelque souvenir de chacun des repas auxquels ils ont assisté. Le gras et le poissé s'y disputent la place. Il doit avoir des cloportes plein ses poches et des limaces dans ses goussets. Les jours où Loriot ne m'emprunte rien, il a une façon spéciale de me dire adieu. Lorsque nous sommes près de la porte, il prend 8 12 40UT 1871 subitement un air attendri, secoue mes mains dans les siennes, lève les yeux au plafond comme s'il essayait de regarder ce qui se passe sur son crâne, pousse des soupirs de femme en couche, et, mystérieusement, me glisse quelque chose dans la main. La première fois que Loriot me joua cette pantomime, elle me surprit. « Qu'avez-vous ? lui demandai-je. — Je veux que vous sachiez que vous n'avez pas obligé un ingrat. — Ne parlons pas de cela. — Si fait I... si fait !... — Que me donnez-vous là? — Quand je serai parti, vous le verrez. Ah ! cher ancien camarade!... les jours sont durs! — Si vous êtes gêné, gardez cela, Loriot, gardez-le; rien ne presse. » Et je faisais tout mon possible pour le décider à reprendre le petit portefeuille qu'il persistait à me faire accepter. a Prenez, je vous en prie, me disait-il avec des larmes dans la voix. Vous me désobligeriez COMPÈRE I.OI1IOT 13;; en refusant. Je n'oserais plus jamais m'adresser à vous. » Cela fut dit avec une dignité attendrie qui m'émut. Je faisais mentalement des excuses à ce pauvre garçon que j'avais mal jugé. Quand je fus seul, j'ouvris le portefeuille. Il contenait la photographie de Loriot. Depuis, chaque fois que je lui ai prêté de l'argent, il m'a régalé de la même pantomime. Tantôt, je reçois un porte-monnaie vide, chef- d'œuvre de la boutique à treize, tantôt quelques éclats d'obus sur lesquels il écrit des dates inconnues. Sa dernière largesse est un morceau de pain du siège, encadré de noir. Sous le verre bombé qui l'abrite, Loriot a écrit : Pain de douleur mange avec résignation par J. B. V. Loriot 1870-1871 J'ai reçu sa visite hier. C'était jour d'emprunt. Pour me fasciner et me prouver que, s'il n'est pas ministre des finances, ce n'est pas à lui qu'il faut s'en prendre, il me soumit un plan finan- 136 [--> AOUT 1871 cier que je veux vous exposer à mon tour. Vous me direz ensuite si un gouvernement n'est pas bien coupable, lorsqu'il laisse dans l'inaction des gaillards comme Loriot. « Vous me trouvez trop avancé, me dit-il, et cela me fait de la peine. D'autres me font un crime, au contraire, de ne pas entrer assez franchement dans le mouvement. Voilà bien la preuve de mon impartialité. On ne me reprochera pas, du moins, de faire mes affaires. — Vous avez tort de n'y pas songer, Loriot. Si tout le monde s'occupait davantage de ses affaires et moins des aflaircs publiques, les choses n'en iraient que mieux. — Je ne suis pas du tout de votre avis. Moi. je voudrais au contraire, qu'il ne s'accomplît pas un acte politique sans que nous y participassions tous. Je réglerais les choses autrement, bien entendu. Supposons, par exemple, que le ministère des finances est disponible. Qu'est-ce que je fais ? Je convoque les électeurs de toute la France et je leur dis : — Citoyens, il y a une place de ministre des finances vacante. Nous C o H v i : n r. loriot 137 mettons à la disposition des amateurs des bons de vote nominatifs ou au porteur, négociables au besoin, à un franc pièce. — C'est pour rien. — Si vous n'avez pas un franc, associez-vous. On pourrait même faire des coupures de vingt- cinq centimes donnant droit à un quart de voix... C'est à étudier. Vous désirer voir arriver M. X. ., je suppose. Vous achetez cent mille, vingt mille bons de vote;... autant que vous en voulez. Autant vous en prenez, autant vous assurez de chances à votre candidat. Les gens qui voudront se faire nommer quelque chose : receveurs, percepteurs, directeurs ou administrateurs de n'importe quoi, prendront un tas de bons pour faire passer leur futur protecteur. Qui en profite? C'est l'État. Bon !... Je suppose que M. X... passe avec dix millions de suffrages... parce que toute la France vote, vous comprenez... ces dix millions sont déposés au Trésor et servent de cautionnement au nouvel élu. Voilà qui va bien, n'est-ce pas? On rend l'argent aux autres, bien entendu. 8. 138 12 août 1871 — • Moi, je ne rendrais rien. — Vous avez peut-être raison. Je verrai cela. — Quand on se met à rendre, le public devient exigeant. — Et puis nous donnerons un petit intérêt. — Voilà qui est parfait! — Si le ministre fait des bêtises... — Pourquoi ferait-il des bêtises? — Je ne sais pas, moi. — Loriot!.., songez donc à ce que vous dites. Un ministre choisi par le peuple, est-ce que cela se trompe ? — Cela peut arriver. Il faut tout prévoir. Donc, s'il fait des bêtises, s'il nous annonce un déficit au bout de l'année, l'Etat dispose des dix millions. — Vlan! c'est bien faitl — Ce n'est pas tant bête, hein? — Et s'il y a bénéfice? — S'il y a bénéfice, les électeurs se le partagent au prorata de leurs votes. — Vous ne faites pas un petit fonds de réserve? — Peut-être bien. COUPURE LORIOT 139 — C'est le ministère en commandite. — Si vous voulez. Voyons, franchement, que dites-vous de ce projet? » J'ai voulu faire comprendre à Loriot qu'il était stupide. .le n'ai pas pu le convaincre. Au revoir, amie. Si vous allez à la mer, j'irai peut-être vous rejoindre. On étouffe ici. Respectueusement à vous. 9 septembre t8jï. LES INTERMÉDIAI RES Jamais il n'avait fait plus beau. L'air était frais, le ciel clair, la lune brillante. On était presque heureux de vivre. La garde nationale, l'Assemblée, les contributions, et les surtaxes et les Prussiens, et les incendiaires, et la veille, et le lendemain, on avait tout oublié. 11 semblait qu'on recommençât la vie. H faut que les hommes d'Etat en prennent leur parti : c'est toujours lorsque le temps est mauvais, que le vent nous glace, que le froid nous mord, que nous songeons à eux. Pleut-il, l'orage rôde-t-il dans l'air, les chaussées sont- elles boueuses, aussitôt nous nous rappelons ces 0 s e p t e m n r. f. 1871 choses désagréables et malsaines qui constituent ce qu'on appelle : la politique. Toujours est-il que, ce jour-là, grâce au beau temps, on se croyait quitte envers la malchance, C'était un dimanche d'août. Dans certains quartiers, les boutiques closes avaient laissé aux réverbères le soin d'éclairer seuls la voie. Ceux-ci en prenaient à leur aise. A quoi bon briller dans des rues désertes? Ils clignotaient comme s'ils eussent envie de dormir, comptant sur la lune qui, du reste, n'épargnait pas ses rayons. Dans les rues à gargotes, c'était une autre affaire. Là où il y a quelque chose d'écœurant à voir, la lumière ne fait jamais défaut. Chaque porte, chaque soupirail laissait échapper des vapeurs chaudes, graillonneuscs, faites pour encrasser le cerveau k défaut de l'estomac. On ne mangeait pas, cependant; on buvait beaucoup, en revanche. Il est à remarquer que les gouvernements aristocratiques poussent à la gourmandise, et les gouvernements révolutionnaires à l'ivrognerie. LES INTERMÉDIAIRES Les aristocrates se gavent, les démocrates se soûlent. Choisissez. On buvait donc partout : dans les Champs- Elysées, au son d'une musique bête et de chansons grossières; — aux barrières, entre deux quadrilles obscènes; —de la rue Royale à la Bastille, en compagnie de créatures abjectes, plus frelatéees, plus abrutissantes encore que les boissons. Partout on buvait sans soif, pour boire, pour s'enivrer, pour se donner du montant. Car nous avons besoin de stimulants quand nous voulons paraître aimables. Je passai ce soir-là près d'un de ces cafés c'tincelants, a la décoration desquels on a consacré des sommes énormes. L'antiquité a élevé le temple de Bélus, le palais de Sémiramis, les Propylées, le Capitole, le Parthénon. L'Orient, fuyant l'Europe, a laissé derrière lui des mosquées, des palais fantastiques. Byzance a créé l'orfèvrerie achitecturale. Le moyen âge nous a légué ses cathédrales, ses monuments à la fois légers et gigantesques; des broderies de marbre sur des réseaux de pierre iU 9 SEM'EMliRB 1871 La Renaissance, le siècle de Louis XIV, les années de Louis XV, les heures de Louis XVI ont été profitables à l'art. Et nous, quelles richesses architecturales léguerons-nous à nos enfants? Des halles, des gares et des cafés; des cafés surtout. Et dire qu'on dépense pour une buvette mal hantée plus que n'ont coûté la fontaine de Jean Goujon ou les portes du Campo- Santo. Si je gouvernais la France..., —Dieu vous en préserve ! Dieu m'en préserve!...— au lieu de faire pleuvoir les impôts sur les objets de première nécessité, j'en écraserais le luxe béte. Les débits de boissons en verraient de grises. J'extrairais de leurs dorures absurdes, de leurs sculptures grotesques, de leurs moulures inutiles, de tout ce clinquant de mauvais goût, des milliers de millions. Je... — Mais ce sera l'objet d'une autre lettre. Je passais donc devant un de ces bouges luxueux qui font de nos vieux boulevards une buvette sans fin. Des tables étaient alignées jusqu'au milieu du trottoir. Des buveurs de bière, des I.i; S IM EKM KOI A I IIKS 113 buveuses de cognac se rafraîchissaient. Les garçons allaient et venaienr, affairés, appelant familièrement ces dames par leur nom de baptême. Car ces dames ont été baptisées. Sur le seuil, cravaté de blanc, vêtu de noir, un petit homme dodu suivait des yeux tout ce qui se passait, encourageant du regard les garçons qui rendaient aux pratiques des petits services, surveillant les cuillers que ces demoiselles auraient pu glisser dans leurs poches, agitant comme un guidon la serviette qu'il tenait. 11 àvait les bas de coton blancs et les souliers vernis à bouffettes. Ses cheveux pommadés, cirés, ratissés par le peigne, séparés en deux parts égales, dessinaient sur son front moite deux petits bandeaux luisants. Un ouvrier et une jeune lille vinrent s'asseoir ; > une des tables du café. 1-e nouveau venu était un beau garçon de vingt- cinq ans, au linge propre, à la blouse irréprochable, à la casquette inclinée sur l'oreille. Ses ongles étaient peut être lisérés de noir, mais ses mains avaient été savonnées à tour de bras. 116 '.) S B l> T E M 11 H E 1 s l'examen que je suis capable de lui faire subir, qui ne trouvera rien a me dire quand il I I OCTOBflE I888 rentrera... s'il rentreI qui deviendra, sans savoir pourquoi ni comment, père de mes enfants ; qui ne donnera rien à savourer à mon cœur, rien à dévorer à mes sens, rien à recueillir à mon intelligence ? Fi ! » Entrons dans le premier salon venu. Qu'y voyons-nous? Les jeunes gens à l'écart, songeant à fuir, cherchant quelque issue inconnue pour gagner l'antichambre, causant de la petite Chose, de la grande Machin et répétant à tort et à travers les bons mots à trois sous le tas empruntés à la, presse. S'ils se hasardent à aborder une femme, soyez sûrs qu'elle est mariée... cela n'engage à rien. Les jeunes tilles, groupées dans le petit salon, dédaigneuses des jeunes qui les dédaignent, entourant les hommes âgés qui leur font féte. Pauvres enfants! en êtes-vous réduites à cela? Après le diner, le cigare réunit les hommes qui reviennent à la dernière extrémité, puants et dépaysés. Tous les fils liés pendant le dîner sont rompus. Au fumoir, on a parlé chien, cheval ou cocotte; au salon on a parlé chiffons. LES PETITS GRAVATS 167 Le pelit gravât surpris et déçu se dit pendant tout ce temps-là : « Et moi ? N'a-t-on rien à me dire? Il me semble que j'aurais quelque chose à répondre. Quoi? Je n'en sais rien. Personne ne me parle. » A bout de patience, le petit gravât s'émancipe, !1 prend des allures de femme et, « pour en finir », se marie... sans avoir jamais commencé. Pauvre petit gravât! * * * J'ai entendu, l'hiver dernier, un mot de jeune tout aussi caractéristique dans son genre 9»Ue celui de mon entrepreneur de démolitions. C'était au sortir de table. Je m'étais réfugié dans le boudoir. J'y étais seul de ma vilaine espèce dans un cadre charmant de jeunes filles, lorsque ' c s fumeurs se décidèrent à rentrer. Us n'avaient cédé qu'à la troisième sommation e t revenaient piteux, sentant mauvais à qui mieux mieux. « Je n'y tiens pas. Tant pis! j'ouvre une fenêtre, » dit une petite blonde. \ I OCTOBRE I 88J) Sa maman se leva furieuse: « Tu es folle, Stéphanie. Pourquoi ouvres-tu ? — Depuis que ces messieurs sont revenus, cela sent très mauvais. — Certainement, cela sent mauvais, mais i! faut t'y faire. Je détestais cela... Je le déteste toujours autant... et je ne dis plus rien. Ferme. » Je m'étais levé. « Vous nous quittez? me demanda ma voisine. Pourquoi nous quittez-vous? — Je cède la place aux jeunes, Mademoiselle. Je suis ici sur leur terrain. — Restez. Il n'y a pas de danger. Ils ne viendront pas. Ils n'ont rien à nous dire. — Nous sommes pour eux autant de menaces. — Ils craignent qu'on leur passe autour du cou l'écharpe de M. le maire et qu'on les étrangle. — Alors, rentrez dans le grand salon. — Bien obligées. Reprenons notre causerie, voulez vousr — Cette préférence que vous m'accordez est contre nature. — N'en soyez pas trop fier, mon cher ami, me LES PETITS GRAVATS 169 dit en riant la maîtresse de la maison. N'oubliez Pas le proverbe : Faute de grives... — On mange des merles... — Ce n'est pas cela, reprit vivement ma petite voisine : Nous préférons un beau soir à une vilaine aurore. En regardant le soleil qui s'éloigne, on se dit: « Quel beau temps il a tait! » et la pensée se repose sur des choses agréables; tandis qu'en voyant au réveil le ciel gris, on SOU- Pire : « Q ue i ennui! 11 va pleuvoir toute la journée i. lu 25 octobre 1885. LA PASSERELLE ' Monsieur, m'a dit ma concierge en m'arre- tant sur le seuil de sa loge, le facteur est venu deux fois. Il avait un chargement à vous remettre. Un chargement, pour moi? Vous êtes cer- aine de ce que vous me dites-là? Il n'y a pas à s'y tromper. Monsieur ne ■eçoit déjà pas tant de chargements. Cela m'a méme paru drôle. Je ne vois pas ce que cela a de si drôle. Et alors, le facteur a dit?... ~~ Que dix étages pour un chargement c'était ien assez. « Dites à vot'monsieur. qu'il a dit, d aller voir à la poste si j'y suis. » 23 OCTOBRE 1885. — Il n'est pas poli, le facteur. — S'il était poli, il ne serait pas facteur. Ça manque partout les gens polis. » Il était trop tard pour que j'allasse à la poste. Toute la soirée, toute la nuit, je me demandai ce que pouvait contenir ce précieux billet. Le lendemain a 8 heures oi minute, j'entrais dans le bureau de l'avenue Friedland. n Vous avez un chargement pour moi ; veuillez me le remettre. — Si vous me disiez votre nom. cela simplifierait mes recherches. — Pardon!... j'oubliais : M. Quatrelles. — Avez-vous de quoi établir votre identité? — Je n'ai sur moi qu'un porte-monnaie et un trousseau de clés. — C'est insuffisant. Vous auriez dù apporter une quittancé de loyer, une carte d'électeur. — Si je vous donne ma parole d'honneur? — Gardez-la. Vous pouvez en avoir besoin. Elle ne peut me servir à rien. — Enfin... je ne suis pas un voleur. — A quoi cela se voit-il? » i. \ im SSEB E 1 1 i: 173 Je ne trouvai rien à répondre. Au fait, à quoi cela se voit-il? Le plus court était de rentrer et de me mettre en règle. Je pris le plus court. Une demi-heure après j'avais satisfaction. La lettre avait bonne façon; récriture avait de la race. L'enveloppe avait conservé le parfum qu'elle avait au départ. Je l'ouvris. Elle ne contenait aucune valeur banale. Je lus: « Monsieur, » Nous avons dîné côte à côte à la fin de l'hiver dernier, chez M rs Smalltown. Vous le rap- Pelez-vous? » Notre causerie, obligatoire d'abord, est devenue volontaire au sortir de table. Elle s'est si bien prolongée que je l'ai payée de quelques plaisanteries. Je n'ai pas trouvé que ce fût trop cher. » Vous m'avez offert vos services avec une chaleur telle que je me serais bien gardée d'y avoir recours. » H y a de cela tout un printemps, tout un été. Peut-être est-il prudent, si je veux m'épar- gner quelque mortification, de vous rappeler que 10. ■17* 2. r i OCTOBRE 1888 j'étais à votre gauche, vêtue de blanc : crêpe de Chine et dentelles espagnoles; des roses Malmaison et de la glycine dans les cheveux et au corsage. Je ne suis pas la dame de droite dont vous vous êtes moqué à plusieurs reprises. Elle est morte. » Le bon vouloir que vous avez mis ce soir-là à ma disposition sans lui assigner de limites, j'y fais appel aujourd'hui. » On assure que vous êtes dans d'excellents termes — je n'ai pas dit dans les meilleurs termes — avec mademoiselle Clara, du Cirque d'automne. La façon dont elle monte à cheval excuse bien des choses. » Sa mère aurait été concierge. Il faut croire qu'elle a tiré le cordon à quelque notabilité du high-lit'e, car sa fille a vraiment grand air... a cheval. Ailleurs, cela ne me regarde pas. » On ne se gêne guère avec ces demoiselles; peut-être pourriez-vous lui demander qui lui fait ses amazones et quel est son chapelier. Je monte beaucoup à cheval. A chaque instant, au Bois, je rencontre mademoiselle Clara; cela me mortihe I.A PASSEKEU.K 17S d'être moins bien habillée qu'elle. Vous m'obligerez beaucoup en me procurant ce renseignement. » Croyez, Monsieur, à mes sentiments les plus distingués » Clémentine dk tarbes. » J'espère avoir cet hiver l'occasion de vous remercier chez notre excellente amie M IS Small- town. Je reste d'ailleurs chez moi tous les mercredis, vous y seriez le bienvenu, mais... croyez- m °î, ne venez pas. C'est trop ennuyeux. » REPONSE DU MONSIEUR A T. A DAME " Madame, » Aucun des souvenirs que vous évoquez n'est s "rti de ma mémoire. Je l'affirmerais de même S1 ce n'était pas vrai. Par bonheur, c'est une venté grande. Je pourrais à la rigueur avoir oublié quelques détails de votre toilette ; il n'en es t rien. Je me rappelle tout ce dont vous me Parlez, et plus encore peut-être, ce dont vous ne parlez pas : vos cheveux noirs savamment enroulés, retenus par des fourches d'écaillé blonde I7(i 23 ocTOniuc 1885 à tête d'or, vos yeux de velours bleu... Je vous fais grâce du portrait, ne pouvant faire de vous qu'un croquis. » Aujourd'hui, comme il y a sept mois, je vous suis tout acquis. Si vous avez conservé le souvenir de cette soirée sans veille ni lendemain, c'est que, dès le début de notre bonne causerie, vous m'avez encouragé à ôtre absolument sincère... presque brutal. Je me suis conformé à votre programme. Pendant six heures, profitant de ce que nous ne nous connaissions pas, nous avons parlé de choses tantôt folles, tantôt graves, douces souvent, sans ménagements aucuns. Allais-je heurter vos convictions? Risquiez-vous de blesser mes préférences? peu nous importait. Je vais faire de même en vous répondant. Nous voyant deux ou trois fois par an, nous n'avons pas de temps à sacrifier aux choses banales. » Eh bien ! amie de passage, laissez-moi vous dire que je n'ai pas été content du tout de votre lettre. Vous partagez avec la plupart des femmes de votre monde — le meilleur monde qui soit — une curiosité déplorable pour les choses mal- L A PASSERELLE 177 saines; un besoin incessant de vous rapprocher de celles qui vous dévalisent et vous gouaillcnt : une préoccupation constante de leurs actes. Si vous les observez, si vous vous rapprochez d'elles, est-ce pour les combattre ? Non. Il y a en vous plus d'envie que de colère; beaucoup de curiosité aussi. Au lieu d'appliquer de nouveaux verrous à la barrière qui vous sépare, vous caressez le bouton de la porte, l'œil appliqué sur le trou de la serrure. » Pourquoi en est-il ainsi ? — Parce que l'ennui vous ronge. 8 Pourquoi, ayant tant de moyens de défense, tant de devoirs à accomplir, êtes-vous à la merci de l'ennui ? — Parce que tout ce dont vous vous entourez est vide et banal ; et surtout parce que l'homme déserte. Il faut l'avouer : la société sans hommes, c'est une sauce blanche sans jaune d œuf. La liaison manque. » Pourquoi l'homme déserte-t-il? — Parce qu'un monde frelaté rappelle. » D'où vient qu'il le préfère à celui dans lequel vous trônez? — De ce que, maladroitement, au 178 25 OCTOBRE IMS.'i lieu de créer entre ces deux mondes un Océan, vous avez partout jeté, d'une rive à l'autre, des passerelles. Parce que, voulant rappeler aux déserteurs celles qu'ils allaient rejoindre, au lieu de tenter de les leur faire oublier, vous vous êtes faites leurs doublures, et vous ne serez jamais que des doublures auxquelles on préférera toujours les premiers sujets. » A l'extrémité de chacune des passerelles que vous avez jetées sur le gouffre, ces dames ont établi un bureau de recette. » Faites-moi sauter tous ces ponts-là ! Que les déserteurs attardés sur l'autre rive y restent. Ce sera autant de gagné pour vous. » Pauvres folles ! Vous avez pris l'express du Havre pour aller à Marseille. Vite ! Vite ! quittez le train. C'est précisément le contraire de ce que vous avez entrepris qu'il fallait faire. Partout où vous avez créé des analogies, il fallait exagérer les dissemblances, de façon à ce que l'homme trouvât chez lui « autre chose ». Donnez quoi que ce soit aux blasés, mais donnez-leur « autre » chose ». I. A PASSERELLE I7'.l » Où vous conduira, si vous la continuez, cette lutte de concessions... à perpétuité? ( , — N e te g cnc donc pas. Viens crotté chez moi, mon chéri, ont dit autrefois les cocottes... et donne-moi une voiture et des chevaux, pour que je ne salisse pas mes petits pieds que tu aimes tant. » » Vous avez à votre tour toléré la crotte... On ne vous a pas donné de voiture. » Et l'homme s'en allait toujours ! « — Fume dans le salon, dans ma chambre, dans m on lit, mon mignon, partout où cela te fera plaisir. Rien de ce qui vient de toi ne sent mauvais... c t ouvre-moi un compte copieux chez Guerlain et Houbigant. » » Vous avez non seulement permis que Ton fumât chez vous, à votre bras ; vous avez adopté la cigarette. » Et l'homme s'en allait toujours ! « — Etends-toi sur les meubles, ne te gène pas, mon trésor... et comme, en te vautrant dessus, tu as défraichi mon mobilier, fournis-m'en un autre. » 180 io l>éTOQJIE ISMo » Vous avez autorise le sans-gene... et l'homme s'en va toujours ! » Et maintenant que vous avez supprimé les distances et jeté partout ces chiennes de passerelles que je déplore, les cocottes, pour créer à leur profit ces dissemblances que je vous recommande depuis si longtemps, les cocottes exigent que Ton vienne les voir cravaté de blanc. » Malgré tout cela, plaignez-les, ces malheureuses triomphatrices. Au début de la vie, les bons exemples, les joies saines leur ont fait défaut; écœurées, épouvantées, elles se sont ruées tète baissée dans votre camp. » Ah ! si vous croyez que vos maris les amusent, vous vous trompez joliment ! ■) Si vous vouliez payer la rançon des époux, elles ne marchanderaient pas trop, allez I Mais votre dot traverse la poche des Danaïdes de ces messieurs, et il faut, pour avoir la culotte, subir celui qui la porte; sans cela!... i Rien ne vous serait plus facile que de les battre ; seulement, il faudrait le vouloir fermement et persévérer. Pour ne pas trop vous faire jeter LA PAS8 ERS I. LE 181 les hauts cris, je vais commencer par vous conter une histoire. » Il y a vingt-cinq ans de cela... » Vingt-cinq ans ! Dieu que c'est loin ! » — Louis XIV était mort, vous savez? Cela remonte au second empire. Il y avait bal costumé à la Présidence du Corps Législatif. Ces fêtes-la, aucun de ceux qui vivent en ce moment n'en verra de semblables, parce qu'il faut une sécurité folle, aveugle, absurde, pour les savourer. Il faut croire « aujourd'hui » éternel. On Ta cru, hélas ! » Je vois encore le président, à l'entrée de la galerie des fêtes, recevant tous les arrivants, distribuant à chacun ce qui lui revenait : sourire, compliment, bon mot, madrigal ou poignée de main, tandis que la duchesse de Morny faisait en souveraine les honneurs du bal. » Je vois arriver M. de Lutheroth, suivi d'un de ses amis, costumés tous deux en princes indiens. Ils avaient certainement dévalisé Gol- c onde. Le brocart disparaissait sous les pierre- U 182 25 octobre 1885 ries, le velours apparaissait à peine entre les perles. Les premiers compliments épuisés, le duc de Morny s'adressa au second de ses invités qui, lui coupant aussitôt la parole, lui dit : «Je n'ai pas droit à tant, d'admiration, Monsieur » le président. Je porte ce dont M. de Lutheroth » n'a pas voulu. » » Derrière eux, venait le prince Paul Demidof, en écolier du temps de Louis XIII, vêtu de velours noir sans broderies, la chemise bouffante, le col en point de Venise, les bas de soie orange, le feutre à larges bords orné d'une plume que retenait le Sancy... le Sancy acheté par sa famille en 1835, à un agent de la branche aînée de la maison de Bourbon, et payé 5oo,ooo roubles- argent : deux millions de francs. » On oublia presque aussitôt M. de Lutheroth et son aide de camp. » Ce souvenir me servira de point de départ pour recommander aux femmes du monde la simplicité... la simplicité de Paul Demidof. » Sur ce terrain, vous pouvez vaincre. » Ces dames et ces demoiselles portent princiè- I.A PA8SBRBLLE 183 rement la toilette ; en petite tenue (je ne parle pas de la toute petite) en petite tenue, elles redeviennent femmes de chambre, comme devant. » Si, en rentrant, votre mari remarque entre vous et la fille Canuchet des différences et de maintien, et d'allure, et de tenue, et de conversation, et de sentiments, vous appellerez, vous fixerez sur vous son attention d'abord, ses préférences ensuite, et, plus tard, sa tendresse. Jamais l'idée ne vous viendra d'assister le même soir à une même pièce dans deux théâtres. Ayez votre répertoire spécial, si vous voulez voir votre salle garnie. » Est-ce à dire que vous devez être austères, renfrognées, prêcher le carême en tète-à-tête? Gardez-vous-en bien ! Prouvez à votre mari, si vos moyens vous le permettent, que l'esprit de bon aloi vaut mieux que le bagou des bouis- bouis, que la vertu peut être enjouée, que d'avoir la conscience nette n'assombrit pas l'humeur, qu'une femme, enfin, ne perd rien à ne pas passer de main en main. 184 28 oCTORRE I.SS.'i » Croyez, Madame, à mon profond respect, ainsi qu'à mes sentimens les plus dévoués. » QUATR ELLES. » Mille excuses, j'oubliais de vous répondre. » Je ne connaissais pas mademoiselle Clara. J'avais tort. Pour vous obéir, je me suis fait présenter chez elle ; pour vous satisfaire par retour du courrier, j'ai mené rondement les choses et je vous envoie les deux adresses que vous avez daigné me demander. jS novembre iS85. LES TYRANS DE LA RUE I IMPRESSIONS DE VOYAGE DANS PARIS d'une JEUNE MARIÉE Je vais essayer de rixer mes impressions au courant de la plume, à bâtons rompus, en toute sincérité, avec cette audace, cette quiétude que donne la certitude qu'on ne sera pas lue. Je ne ferai pas de phrases, si c'est possible, j'écrirai ce que je n'ose pas penser et, dans huit jours, je verrai ce que cela donne. Si c'est ce que je redoute, je le brûlerai. Il n'y a que huit jours que je suis mariée 1 Je suis épouvantée quand je pense que cela va durer des années, et puis des années encore comme 186 18 NOVEMBRE 188S cela. Il faut croire que l'on s'y fait... à la façon de Mithridate. Si je me suis mariée... ou, pour mieux dire, si j'ai épousé... Albert... ____le ne puis pas m'habituer à appeler mon mari Albert. Il faut cependant que je m'y fasse, puisque cela ne doit finir que par la mort de l'un de nous. Comme c'est gai, cette pensée-là! Il faut que je l'appelle Albert, il n'y a pas à dire. J'appelle bien mon valet de chambre Baptiste. Si j'ai épousé... Albert, ce n'est pas parce qu'il est riche : il a trente mille livres de rentes à peine. J'aimerais mieux m'épouser que la plupart de mes amies plus fortunées. Après cela, ont-elles la fortune qu'on leur attribue? Suis-je bien sûre d'avoir trente mille francs de revenu? Tout ça, c'est la bouteille à l'encre. Si j'ai épousé Albert, ce n'est pas parce qu'il est beau. Tout ce qu'on peut dire de plus flatteur, c'est qu'il passe inaperçu. Il est toujours tiré à quatre épingles, par exemple! Mon Dieu! pourvu que cela dure! Le contraire doit être abominable! J'aime mieux qu'on me serve une LB8 TYRANS DE LA RUE 187 omelette au lard dans un plat d'argent, qu'un faisan truffé dans une perruque. Si j'ai épousé Albert, ce n'est pas parce qu'il a une grande intelligence. Il n'est pas sot. C'est déjà beaucoup. Dieu! que je serais malheureuse, si j'avais un mari comme celui d'Ursule! Il y a huit jours, il sort de très bonne heure. A dix heures il veut rentrer. Impossible. La chaîne de sûreté était tendue devant la porte. Pourquoi? Cela regarde Ursule. Cela ne me regarde pas. « Tu as donc mis la chaîne.' demande-t-il à sa femme. — Moi, mon ami? mais non. Pourquoi au- rais-je mis .la chaîne? — J'aurai oublié de loter en sortant. Je n'en fais jamais d'autres ! « Albert ne dirait pas cela. Ce n'est pas non plus parce qu'il porte un beau nom que j'ai épousé Albert. Il s'appelle... Je •n'appelle, hélas! Gloudoux. Ce n'est pas précisément ridicule : Gloudoux, mais c'est difhcile * porter. On ne peut pas dire Gloudoux, un peu 188 1 8 N 0 V E M II II K 1 885 vite, trois fois de suite, sans se rappeler le gloussement des dindons : Gloudoux, Gloudoux, Gloudoux. L'inventaire de ce qui manque à Albert comprendrait plusieurs rôles; ce qui a plaidé en sa faveur sera bientôt dit. D'abord, je l'ai épousé... Voilà les hésitations qui commencent. Ce que je pensais me paraissait tout naturel; au moment de l'écrire, je trouve cela abominable! Allons, allons, de la franchise. Je me suis mariée pour faire comme tout le monde et surtout pour sortir seule. Est-on niaise, quand on ne sait pas! Si j'avais connu le peu de valeur de l'enjeu et surtout l'importance de la mise... Ah 1 Dieu!... je n'aurais pas engagé la partie. Enfin, c'est fait. Le diable n'y pourrait plus rien. Le notaire y a passé et tout le reste après lui. Le jour où Albert m'a dit : a Ma chère enfant, si vous acceptez la main que je vous offre, je ne vous le cache pas, vous me verrez fort peu. — Il appelle cela fort peu! — Je suis très, très, très occupé et j'entends d'autant ].i;s TYRANS DE LA RUE 189 moins négliger mes affaires, que j'aurai pris la responsabilité de votre existence, de votre bonheur. Des enfants viendront élargir le cercle de mes devoirs. Nous en aurons beaucoup, je l'espère. » Cette partie-là de son discours m'a mis un instant la puce à l'oreille ; mais on dit tant de choses! « J'aurai le regret de ne vous accompagner que rarement. Je n'entends pas vous cloîtrer pour cela. Si je vous épouse, c'est que j'ai foi en vous. Donc, vous irez où bon vous semblera, comme bon vous semblera. A défaut de fortune dans le présent, je vous offre la liberté. » J'ai donc consenti à devenir madame Gloudoux pour sortir seule. C'est si ennuyeux de toujours emboîter le pas; de marcher coude à coude avec quelqu'un, les yeux baissés, un rouleau de musique à la main. J'ai cru que jamais je n'atteindrais mon but. Pendant les premiers jours, mon mari m'a fait le sacrifice de m'accompagner partout. Je n'osais Pas lui dire : « Mon ami, vous ne vous conforme/. 190 18 NOVEMBRE 1885 pas du tout à votre programme. » Je l'aurais mortifié le pauvre homme! Ça n'a pas duré. Il en sera de tout comme cela. Après lui, ma mère m'a fait le sacrifice de son temps. Tous les matins, avant que mon mari partît pour son bureau, elle entrait dans ma chambre. Sa première phrase était : « Tu es toujours heureuse? — Oui maman. — Bon! Où allons-nous aujourd'hui? — Où tu voudras. — Ça m'est égal. Je t'ai fait le sacrifice de ma journée. Je rentrerai pour dîner. » C'est mon mari qui a fait comprendre à maman qu'elle pouvait relâcher sa surveillance. C'est bien ce qu'il a fait là. Aussi!... Enfin! hier je suis sortie seule, sans papa, sans maman, sans gouvernante, sans époux... seule, toute seule. Eh bien, je demande à être escortée par un peloton de gendarmes; quatre à pied, quatre à cheval... et ce ne sera pas trop. Je n'avais pas fait cent pas, qu'au détour de L BS TYRANS DR LA RUE l'.tl la rue d'Aumale, un vieux monsieur fringant me barre le chemin. « Bonjour, comment vas-tu ? — Vous vous trompez, Monsieur, je ne vous connais pas. — Alors, faisons connaissance. — Laissez-moi passer. — Jamais de la vie. Tu es trop charmante pour cela. — Mais, Monsieur, je ne suis pas ce que vous croyez. Je suis mariée !... » Je le croyais foudroyé; j'attendais des excuses... Il partit d'un grand éclat de rire. « Prends mon bras, alors! — Oh ! c'est indigne, ce que vous faites là. Je suis une honnête femme, Monsieur; la femme d'un honnête homme. — Bah! quand il y en a pour un, il y en a pour deux. » Cette phrase grossière me fit venir des larmes dans les yeux. Il faut croire que j'avais l'air bien affligée, car le monsieur me fit un profond salut et s'éloigna en disant : 192 IX NOVEMBRE I885 « Pardon, Madame; je suis un imbécile, et, par conséquent, plus à plaindre que vous. Je vous adresse mes excuses. » Dans la rue Taitbout, nouvelle algarade. Deux ignobles gamins ne s'avisent-ils pas de marcher à mes côtés? Ils engagent une conversation sur un sujet ignoble et me regardent dans le blanc des yeux chaque fois qu'ils prononcent un mot ordurier. Toujours encadrée, je prends la rue Saint- Lazare. Que faire pour leur échapper ? Chercher un refuge dans une boutique. J'entre dans la première venue. C'est une parfumerie. La marchande est sur le pas de la porte. Une demoiselle de magasin élégamment vêtue, assise dans le fond, lit un roman à couverture illustrée. La devanture du magasin est garnie de quelques objets de pacotille. A l'intérieur, pas de marchandises. Les négociantes paraissent surprises en me voyant entrer. Les galopins stationnent sur le seuil. « Allez-vous-en. canailles ! t dit la marchande en fermant la porte à clef. LES TYRANS DE LA ItUE 1!W On. m'explique mon erreur. J'ai affaire à d'assez bonnes tilles. Je pouvais plus mal tomber. J'achète un voile épais et me sauve épouvantée. Je gagne, toujours courant, le chevet de l'église Notre-Dame-de-Lorette. Un omnibus passe. Je fais signe au conducteur d'arrêter. Il me tourne le dos. J'avise, à la porte d'un marchand de vins, mes deux ignobles persécuteurs. Ils m'ont vue. La peur me donne des ailes. Je cours. Le conducteur me saisit au vol,- me hisse sur la plate-forme et me lance dans la voiture en marche. Ces messieurs empoignent les jeunes voyageuses sous le bras, qu'elles montent ou descendent, qu'elles aient ou non besoin de leur secours et se livrent sur leur personne à des investigations déplorables. Ils ont une façon de donner un coup de pouce spécial qui laisse, sur le haut du bras, une tache violette. J'allais à la Madeleine. Passage de l'Opéra, je descends. J'entre dans le bureau de la Compagnie des Omnibus et demande un numéro de correspondance. Le contrôleur crache sur son pouce et me jette un petit carton plein de salive. I!H 18 NOVEMBRE 1885 Ecœurée, je le prends du bout de mes doigts gantés. A peine suis-je sur le trottoir que quatre ou cinq messieurs m'entourent. Ils me regardent dans le blanc des yeux avec une impertinente fixité. On dirait vraiment qu'ils sont d'accord. Petit à petit, le cercle se rétrécit, et je reçois dans le visage, de quatre côtés à la fois, la fumée de leur cigarette. Pour me donner une contenance, je m'approche d'une librairie voisine. Les livres qui garnissent l'étalage me font monter le rouge au visage. Sur toutes les couvertures, des femmes à demi nues, aux trois quarts nues, nues avec des bas noirs... cela paraît être la mode sur les livres obscènes; nues avec des éventails... Beaucoup de prêtres aux prises avec d'honnêtes dames en chemise qui enterrent des enfants vivants... Cette contenance que je voulais me donner, je la perds et me sauve. Les omnibus passent tous complets. Je veux traverser le boulevard. Les voitures alignées le long de la chaussée interceptent absolument le passage. LES T Y It A X S DE LA H li E [93 « Ah! monsieur le préfet, si jamais vous daignez parcourir à pied votre bonne ville, un jour d'averse, vous verrez, tout le long des boulevards, de malheureuses femmes épouvantées, poursuivies par les véhicules de toute sorte qui se croisent sur la chaussée boueuse, éclaboussées, gouaillées par les cochers, insultées si elles tentent d'écarter la tête des chevaux. » Rendez une ordonnance, monsieur le préfet, qui décide qu'un espace de deux mètres devra être réservé aux piétons, de trois en trois voitures stationnant le long des trottoirs. La sécurité de vos administrés, le soin de votre gloire et la galanterie la plus élémentaire vous en font un devoir. » Et, pendant que vous y serez, défendez que l'on affiche ces ignobles images coloriées qui blessent notre pudeur, notre goût, notre foi, le peu qui nous reste enfin de sentiments honnêtes. Supposez que Ton vous soumet ces ordures pour les coller dans votre appartement, avant de leur accorder l'estampille. » La rue est l'appartement de tout le monde. 190 1 8 NOVEUBBE I883 Soyez aussi difficile pour nous que vous le seriez pour vous et les vôtres. » Voyant le passage libre, je m'élance. Une voiture approche, seule, au trot, vide, en maraude. Elle a toute la largeur de la chaussée pour prendre ses ébats : « Gare donc, idiote ! » me crie le cocher. Pourquoi viser une pauvre femme et l'affoler? Pareille chose m'est arrivée sur la place du Carrousel, certain jour où j'y étais en tête-à- tête avec un omnibus à trois chevaux. Arrivée à quelques pas du trottoir, je constate l'impossibilité d'y aborder. Les balais roulants de la préfecture y ont amassé un banc de boue liquide de deux mètres de large. Une voiture approche, que luire? Plonger. Je plonge, à la grande joie des passants. Et c'est pour cela que je me suis mariée ? pour cela que j'ai épousé Albert, que je m'appelle à tout jamais madame Gloudoux ? pour cela que mes parents ont remis à mon futur deux cent cinquante bons mille francs en rentes 3 o/o? On m'a raconté qu'Alexandre Dumas père, LES TYRANS DE LA It l) Ë 197 se rendant un soir chez certaine grande artiste à la réputation quelque peu écornée, fut accueilli dès le seuil par ces mots : « Et votre fille, cher monsieur Dumas, pourquoi ne Tavez-vous pas amenée ? — Pour deux raisons, chère Madame, la seconde, c'est qu'elle est fort enrhumée. » Et moi je vous dirai : Ne vous mariez qu'à bon escient, jeunes filles, m es heureuses collègues du mois passé; et cela pour deux raisons. La seconde, c'est qu'il est impossible à une jeune femme de sortir seule et que, mariée, votre m ari a seul le droit de vous protéger. Mais c'est abominable ce que j'ai écrit là! Vite! vite! jetons ces feuillets au feu. Pour copie conforme : Q l" A T H F. L L E S. 25 Novembre iS85 II IMPRESSIONS DE VOYAGE D 1 UN NÉGOCIANT gardon et Casimir Pans, mardi malin . Couverture» et Caparaçons /m/x'rmfrili/cs literie, Écuries, Voyages p tnniuiK a OUY1T (Loiret) Mon cher Gardon, J'ai reçu ce matin votre honorée du 24 courant. Je me hâte d'y répondre. Si j'entre dans Peu de détails au sujet de nos affaires, c'est qu'après tout ce que j'ai vu et entendu ici, je n 'ai rien voulu engager ni conclure. Je serai d'ailleurs de retour à Olivet, jeudi au plus tard. Sur la foi des journaux, croyant Paris décimé Par le choléra, nous nous sommes dit : « Il y a 200 25 NOVEMBRE 1885 un coup à faire; lançons la couverture antiseptique, le plus énergique des désinfectants. Nous avons infecté de chlorure de zinc tous nos rossignols dans l'espoir de les écouler à Paris. Ah! bien oui! Nous mourions d'envie l'un et l'autre de passer huit jours ici. Avec quelle furia nous avons ■engagé, au café de la Comédie, la partie de billard qui devait décider lequel de nous ferait ce • voyage. Je me croyais perdu. J'ai piqué sur 40. Une série de six m'a donné la victoire. Je suis parti radieux, samedi soir, par le train de minuit 41 minutes. A 3 h. 39, j'arrivais à Paris. « Qu'est-ce qu'il peut bien y avoir là dedans? m'a demandé un employé de l'octroi en regardant de travers notre caisse d'échantillons. Si c'est du gibier, il est mort avant l'ouverture de la chasse, pour sûr. — Ce sont des couvertures antiseptiques; le plus énergique des désinfectants. — Vous auriez bien dû les désinfecter, vos désinfectants. — Vous n'êtes pas arrivé à votre âge sans LES TYUANS DK LA RUE 201 avoir remarqué que tout ce que l'on invente pour purifier Pair sent mauvais. Voulez-vous que j'ouvre cette caisse ? — Sapristi, non!... emportez ça. » Un chargeur prit notre précieux colis et s'éloigna. Je ne pus résister au désir d'interroger le préposé de l'octroi. « Ht Paris, brigadier... Paris est toujours décimé par le choléra? — Le choléra? En voilà des balançoires! Il n'y a pas plus de choléra à Paris que dans mon œil. » Espérons que cet agent se trompe ! me dis je e 'i sortant de la gare, de fort mauvaise humeur. Tous nos projets seraient à l'eau. H ne restait plus qu'une voiture sur la place. Personne n'en avait voulu. « Vos fromages sont chargés, bourgeois, » me dit le porteur en réclamant son pourboire. « Mes fromages ! » traiter ainsi le plus énergique des désinfectants ! -le regardais, consterné, mon équipage. Le cocher en guenilles était ivre; le cheval était fourbu et la voiture fléchissait sur un ressort m 25 novemiim: 1885 cassé. Quels repaires abritent pendant le jour ces abominables véhicules réservés aux voyageurs des trains de nuit? Il n'y avait qu'à se résigner. J'ouvris la portière. La voiture était pleine de i'umée. Je fermai les yeux, je me bouchai le nez et montai à tâtons. Au lieu de m'asseoir sur la banquette, je tombai sur les genoux d'un abominable voyou qui, réveillé en sursaut, me donna une bourrade dont j'ai conservé la trace. Je redescendis en hâte comme bien vous pensez. « Votre voiture est occupée, cocher. Rendez- moi mes bagages. — Faites pas attention, patron ; c'est un ami. Eh ! Maringouin ! arrive et monte sur le siège. C'est chargé. » Maringouin mit pied à terre en grommelant, bâilla, s'étira et prit place auprès du cocher. La voiture partit au petit pas. Il était 4 h. 1/4. Pour mon malheur, je m'endormis. L'aube blanchissait l'horizon, lorsqu'un vieux monsieur ouvrant brusquement la portière, cria %u cocher : LES TYRANS DE LA BUE -m « Vite! Je suis en retard. Gare d'Orléans. Ii Y aura double pourboire si nous arrivons avant six heures trente. — Gare d'Orléans! m'écriai-je stupéfait, mais ) en viens et je n'ai que faire d'y retourner. ~~ Qu'est-ce que vous faites sur la place, alors? Quelle place? » En chemin, le cocher et son camarade s'étaient endormis. Le cheval, abandonné à lui-même, Vo yant des voitures alignées le long du trottoir u quai Voltaire, avait pris la file et s'était as soupi. Nous dormions tous là, depuis une heure trois quarts, lorsque par bonheur on nous avait réveilles. Nous étions à cinq minutes de l'hôtel du ouvre. Lorsque je descendis, le cocher me réclama deux heures de nuit : 5 fr. 5o, plus 2 5 intimes pour le colis, et j5 centimes de Pourboire ; so it : 6 fr. 5o. Après quoi, le citoyen Maringouin ayant aidé à mettre ma caisse d échantillons sur le trottoir, me réclama 1 lr - 5o. Total : 8 francs. Quel voyage ! Les garçons de l'hôtel m'ont assuré qu'il n'y 204 23 NOVEMBRE I88o a plus de choléra à Paris. C'est désolant. Nous arrivons trop tard. Qu'est ce que nous allons faire de nos couvertures ? Et tout le monde se sauve ! Il est très sérieusement question d'accorder une médaille à tous ceux qui sont restés à Paris pendant l'épidémie... qui n'a pas existé. A midi, je suis sorti. Il pleuvait. Je passe plein de confiance auprès d'un tonneau d'arrosage. Le cocher municipal tire sa ficelle et m'inonde. Pourquoi fait-onde la boue quand il y a de la crotte? Je rentre à l'hôtel pour changer de costume et je ressors presque aussitôt. Que de monde sous les arcades de la rue de Rivoli! Je m'arrête devant les marchands de photographies. J'approche avec peine de l'étalage. Le fait est qu'on y voit de drôles de choses. Qu'est-ce qui achète tous ces portraits d'inconnues en chemise? Quelle peut être la clientèle de ces boutiques louches? J'y vois entrer des vieillards... Non, pas des vieillards : des vieux; ce n'est pas du tout la même chose; des vieux et des galopins. Les impuissants de la première et de la dernière heure. Je passe. I. KS T \ Il \ NS II-, I. 203 Une datai à croupion nie suit. Chaque fois que je m'arrête, elle s'airètc; si je presse le pas, elle presse le pas. Quelle idée saugrenue les femmes ont-elles de simuler des détails a n atomiques, dont elles rougiraient s'ils étaient sincères? Qu'elles ajoutent un appoint là où leurs charmes sont insuffisants; qu'elles trichent pour "'ssimuk; ce qu'elles ont de trop copieux, je n > vois aucun mal. Je n'ai que de la re:on- •issahce pour ces bonnes âmes qui s'appliquent a m épargner la vue de leurs défectuosités. Quant a cette maternité à l'envers que les femmes s'ap- Phquent au bas des reins, je trouve cela aussi hi- l u c répugnant et obscène, ('/est mon avis deux de Provincial. •■e m'arrête un instant pour écouter un ivrogne qui chante sous l'averse, au milieu de la chaussée. Oh ai-je donc entendu ce qu'il nous dégoise? Eh ! parbleu! c'est à l'église. On a changé les Paroles. J'aime mieux les anciennes. l n gamin s'approche de moi. 11 tire un jeu J c caries de sa poche et me dit des choses telle- m ent irônspfrcntèf, que j'ai envie de le faire 25 NOVEMBRE 1885 arrêter. Arrêter par qui? Je n'ai pas encore vu de sergent de ville. La pluie a cessé. Je remonte la rue de la Paix. Au coin de la place de l'Opéra, près du Grand- Café, je suis accosté par Saturnin. Vous savez bien!.. Saturnin, un des commanditaires du Mouton-Mérinos. Nous pouvons avoir besoin de lui, je me laisse aborder. « Vous, à Paris! A la bonne heure! Vous n'êtes pas comme tous ces imbéciles qui ont peur du choléra. Et vous avez raison. Jamais je ne quitte mon boulevard, moi. On y fait des barricades ? je les regarde faire. On y a le choléra? je regarde passer les enterrements... Vous prendrez bien quelque chose? — Je vous remercie... non. — Si fait, si fait. Je crois qu'il va entrer dans le café... Ah! bien oui! Il s'assied à la porte. Il fait un froid de loup. « Charles! » Un garçon approche : « Sers-nous dehors. On étouffe là dedans. Deux absinthes et une carafe LES TYRANS l)K LA li I E -HT frappée. Nous allons prouver au choléra que nous nous f... de lui. Moi, je n'ai jamais froid. Vous venez pour affaires? . — Notre maison veut lancer la Couverture antiseptique, le plus énergique des désinfectants. SI nous pouvions avoir un appui auprès du directeur de l'Assistance publique... — Jamais je ne parle d'affaires le dimanche.' v ous regardez l'Opéra ? — Je lui tourne le dos. — Je vous dis que vous le regardez. Une b °îte infecte, mon cher. Ils cherchent un direc- teur et n'en trouvent pas. Cela se comprend. Le ministre me disait hier, pas plus tard qu'hier : " - ,e suis dans un grand embarras, mon bon. Po '■< NOVEMBRE I Je rêvai que j'étais à la place où j'étais : étendu dar >s mon lit; à l'heure qu'il était: 3 h. 20. Le rev e était en tout semblable à la réalité; seule- ment > jetais paralysé. Des mains glacées tenaient mes mains brûlantes. Un être invisible m'atti- rait a 'ni; et toujours mes doigts glissaient entre ses doigts secs et osseux; et toujours je reiom- ^ a is inanimé, et toujours, en retombant, ma 13 218 13 DÉCEMBRE 1883 tête se heurtait avec bruit au dossier de mon lit. Le sang coulait abondamment de mes narines... Par bonheur, je mourus. Ma mort me réveilla. » L'impression que je ressentis fut très désagréable, et je me levai pour m'assurer que j'étais vivant et ingambe. Il faisait froid ; je me recouchai et dormis paisiblement jusqu"au jour. » J'occupe l'entresol. Pour mieux m'isolcr, je me suis fait meubler au second étage une logette exclusivement réservée au travail. Je m'y étais enfermé depuis deux heures déjà, lorsque j'entendis heurter brusquement à ma porte et carillonner en même temps. J'ouvris. • Venez, Monsieur, médit mon valet de chambre, pâle et tremblant, il y a chez vous une dame qui se meurt. — Chez moi! Pourquoi chez moi? Quelle est cette dame ? — C'est la belle-mère de M. Vacz. Ils se rendaient tous deux à la gare de l'Ouest pour pren- diele train de Saint-Germain, lorsqu'à deux pas d'ici la bonne dame est tombée foudroyée par une congestion cérébrale. On l'a entrée dans une HISTOIRES a FAiiiu l'Eiin 21!) pharmacie où elle a passé deux heures sans reprendre connaissance. Le patron,craignant qu'elle ne trépassât chez lui, a fait venir une civière, et... » » Sans en écouter davantage, je descendis toujours courant, et trouvai, étendue sur mon lit, paralysée, du sang plein les narines, dans l'état enfin où je m'étais vu, la belle-mère de mon pauvre ami Vacz, qui venait de rendre l'âme. Me •"appelant mon rêve, je regardai l'heure. La pendule marquait 3 h. 20 m. "*" Le hasard, une coïncidence... expliquerait suffisamment la chose, reprit la baronne d 1 Agrr.:".\ désagréablement impressionnée. — Le hasard y perdrait son latin, chère madame. Le fils de la morte : Edwin Bluefeeld, midshipman dans la marine britannique, fai- suit le quart, à bord de YOphclia. dans les parages de Sydney, à pareille date. Il a écrit à son père : c< Envoie-moi vite des nouvelles de maman. 0 Elle m'est apparue cette nuit. Elle marchait su >" la nier, en plein rayon de lune et m'en- 13 i) i : :c km uni: 188 S » voyait des baisers, comme si elle eût voulu » me rassurer. Les vagues étaient remplies de » phosphorescences. J'ai poussé un cri en la » voyant se diriger vers l'hélice. Elle m'a souri ) une dernière fois et s'est perdue dans l'écume » nacrée... » » Cette lettre est parvenue à Southampton, le jour où nous avons conduit au cimetière le brave commodore Bluefeeld, trois mois après la mort de sa femme. C'est tout ce que le pauvre vieux époux dépareillé avait pu vivre. —■ Eh bien! mon cher ami, ce que vous nous apprenez là n'est rien auprès de ce qui m'est arrivé, dit, en rétrécissant le cercle, la blonde margravine Miliva Endrody. — Contez-nous le. — Volontiers. J'étais alors à Pétersbourg. Je voyais tous les jours ma tante chérie et à jamais regrettée Elisabeth Gradiska, qui était, comme vous savez, attachée à la maison de l'Impératrice. Je l'aimais de tout mon cœur, lille m'aimait de toute son âme. Nous étions à l'époque de la débâcle. En avril, le choléra s'en donne! HISTOIRES k PAIRE PEUR 2-21 J&mais il n'avait été aussi meurtrier. C'était chaque jour comme une grande bataille perdue, tant il y avait de morts. On enterrait la nuit autant que le jour. Les convois s'en allaient au cimetière à la clarté des torches. Ma mère ne pouvait pas abandonner son service à la cour, auprès de la grande-duchesse Constantin; je ne- voulais pas quitter ma mère menacée. Or, il arriva certain jour qu'en rentrant, après avoir piétiné dans la neige, je glissai sur les dalles de marbre du vestibule et me meurtris le Senou. On m'infligea quelques jours de repos; s ' bieii que je demeurai quarante-huit heures sans nouvelles de ma meilleure amie. Mon mari m e disait : 1 J'ai rencontré Élisabeth chez la princesse Kotschoubey. On y organise des secours. Elle- m 'a chargé de t'embrasser. La pauvre créature ne sait où donner de la tète : l'impératrice ne lui laisse pas une heure de liberté. Elle tâchera l1 c venir demain. « » Si bien que, le soir du troisième jour, inquiète etï dépit des récits de Simon, je résolus de lui îï'l 13 DÉCEMBRE 1883 écrire. Il était onze heures. J'étais seule dans ma chambre. Mon mari lisait dans la pièce voisine dont la porte était ouverte. Le bureau devant lequel je me plaçai était parallèle aux trois fenêtres. Les trois fenêtres étaient en face de moi... Vous comprenez bien, n'est-ce pas ? Au moment où j'écrivais : « Ma bien chérie, » Élisabeth m'apparut dans l'angle de la pièce, à gauche, près de la croisée. Elle se détachait, bien distinctement, de profil, sur les rideaux sombres. Je me levai surprise. Dieu, que mon cœur battait ! « Douchka... c'est toi?... A cette heure-ci?... Qui t'amène ? » » Ma chérie ne me répondit pas. Elle longea lentement la muraille, sans me regarder, sans que je lui visse faire un mouvement. « Elisabeth... tu me fais peur... Regarde-moi donc. » » Elle n'eut pas l'air de m'entendre et continua d'avancer, silencieuse et impassible. Ma frayeur redoubla, lorsque je la vis s'ellaccr à demi en -2-23 passant devant la première croisée. Alors, seulement, je remarquai une grande clarté au dehors qui diminua presque aussitôt. Sur le panneau, je revis Elisabeth aussi distincte que d'abord. Je voulus aller vers elle; je ne pus pas bouger. Je tentai de l'appeler ; la voix mourut sur mes lèvres. La seconde fenêtre s'illumina à son tour, et ma chérie, en passant devant elle, disparut à demi, de nouveau. Je la vis ainsi, tantôt avec l'apparence de la vie, tantôt comme une ombre CUlfuse, jusqu'à ce qu'elle eût atteint l'extrémité du panneau. Là, elle disparut. » Je poussai un grand cri. Simon entra précipitamment dans ma chambre. « Miliva!... Qu'as-tu î me dit-il en me pressant dans ses bras. » — Ne me quitte pas, J'ai peur, j'ai froid. Je viens de voir... là... Elisabeth, paraître et disparaître, comme dans un rêve. • — Prions pour elle. Son convoi vient de Passer sous tes fenêtres. » 8 Jusqu'au jour, nous sommes restés age- BouiUés, » m l.'i DÉCEMBRE I XH'.i Personne ne prit la parole, et la blonde margra- vine Miliva Endrody eut tout le loisir d'ajouter mentalement un post-scriptum pieux à son re'cil. « Je veux vous conter la plus e'trange histoire... dit au bout de quelques secondes le jeune Konrad Radoïtzo. Imaginez-vous... — Ce sera pour une autre fois, mon cher ami. .l'ai la tête suffisamment à l'envers. Haïkona, joue-nous une valse, et toi, Konrad, fais-moi danser. Dans quelques jours, nous reprendrons la suite de ces récits de l'autre monde. » 3 janvier 1S86. I I Fidèles au rendez-vous qu'ils leur avaient donné, ici-même, quinze jours auparavant, le» invités du prince et de la princesse Csepely, au sortir île la salle à manger, prirent place dans le salon, autour de la cheminée. « Emportez ce plateau, dit à ses gens l'ambassadeur; baissez les portières, fermez les portes. Faites en sorte que je n'entende pas le bruit du couvert que Ton enlève. Celui qui me rappellera qu'il exi>te au delà de ces quatre murs, sortira de chez moi demain mutin et n'y rentrera plus. Allez. — Si quelqu'un insistait pour parler à Votre Excellence? — Quelqu'un?... Si c'est un de mes amis, tu t;t. 2-26 3 ,i \ nvikr I 880 lui diras que je suis malade ; si c'est le Grand- Maître de la police, tu lui diras que je viens de mourir; si c'est l'Empereur, tu lui diras que je suis parti pour la Crimée. Si c'est Dieu le Père, tu le prieras poliment d'attendre. — Et si c'est la comtesse Palatine, l'auguste mère de votre Excellence? ■— Tu la feras respectueusement entrer. » Les portes closes, la princesse Atanasia Gse- pely dit à ses hôtes : « Maintenant, baissons les lampes et formons le cercle. Les flammes qui dansent sur la pointe des tisons mettent les ombres en gaieté. Voyez- les toutes se balancer. Aucun bruit n'arrive du dehors. L'heure des frissons, des épouvantes est venue. — Le récit de Miliva m'a empêché de dormir trois nuits de suite. — Cet état d'angoisse est adorable. — Haïkona, tu as la parole. A toi de nous faire trembler. — Voici ce qui m'est arrivé. Il y a de cela six années. Depuis deux ans j'étais veuve. Vous histoires a fa nu: i-eur -227 savez si j'ai aimé mon mari ; vous vous rappelez combien il m'aimait. Je portais encore son deuil... ou peu s'en fallait. Ma tille avait cinq ans. Nous étions toutes deux à la campagne, à douze verstes de Moscou, chez la vieille madame Ma- touchka, que vous connaissez tous. Elle s'était mis en tête de me remarier. Dans l'espoir d'en venir à ses tins, elle m'avait invitée à passer auprès d'elle les premiers jours d'automne. » S'il avait pu naitre dans l'esprit de quelqu'un de me parler d'un second mariage, c"est que tout mon avoir était placé dans des fabriques fort productives jadis et dont les revenus baissaient, faute d'une direction ferme et habile. » J'étais à peine arrivée depuis vingt-quatre heures, qu'un ami de mon hôtesse vint, « par hasard », lui demander asile. C'était un Français, assez beau garçon, jeune, instruit; un ancien élève de l'École centrale. J'aimais beaucoup les Français, sans trop les prendre au sérieux. C'est le dessert de l'espèce humaine. — Vous êtes sévère. — Je ne prétends pas avoir raison. Peut-être 228 3 janvier 188G ai-je change d'avis. Je vous dis ce que je pensais alors. J'avais toujours entendu dire que les Français, qui sont les plus adorables amants du monde, en sont les plus exécrables époux. A chacun sa spécialité et ses mérites. t> M. Claude Marbillot était sorti en bon rang de l'Ecole. Il ne lui manquait qu'un petit magot pour faire fortune. Madame Matouchka, qui lui voulait du bien, avait pensé à moi. Je n'ai pas compris le danger tout d'abord. » M. Marbillot montait fort bien à cheval; tous les matins, nous faisions une promenade d'une heure dans les environs. » M. Marbillot chantait fort agréablement; nos soirées se passaient à feuilleter au piano des partitions. » M. Marbillot savait une foule d'historiettes et de jeux, les plus plaisants du monde. Il découpait des bonshommes comme personne et il ne craignait pas de se mettre à quatre pattes pour jouer au loup; ma fille pleurait lorsqu'elle passait cinq ou six heures sans le voir. » M. Marbillot était en correspondance avec HISTOIRKS A FAIRE PEOB 229 les ingénieurs et les savants les plus éminents du monde entier. Tous les matins, à l'heure du déjeuner, lorsqu'on lui remettait son courrier, il parcourait des yeux les enveloppes et s'écriait: « C'est ce cher de Lesseps qui m'écrit », ou « Enfin! voilà la réponse de mon ami Eddisson... • Pasteur »... ou tout autre. » Si bien que, un jour, madame Matouchka, ne croyant suffisamment engluée, me dit: « Haikona, voilà le mari qui te convient. Jamais tu ne trouveras mieux. Ce petit Français est charmant, instruit et plein de qualités trieuses. Il ne lui manque qu'une chose pour être complet et parlait : c'est une femme comme Il ne jure plus que par «la belle Haikona »! Si tu as autant de bons sens que de charmes et ^ e vertus, avant peu on célébrera vos noces. » " Cette brusque attaque lit au protégé de madame Matouchka le plus grand tort. Elle éclaira la voie dans laquelle je m'étais inconsciemment en gagée. J'eus peur en mesurant les quelques P as qui me restaient à franchir pour devenir madame Marbillot. 230 3 JAN VIER 1 886 » A partir de ce moment, le combat continua à batteries découvertes. Le postulant se déclara. Notre vieille amie devint pressante. » Pendant quelque temps, j'appelai à mon secours le souvenir de mon époux défunt. Je dus y renoncer, ayant constaté que, loin de me venir en aide, ce procédé sentimental provoquait des comparaisons qui étaient toutes à l'avantage du nouveau venu. C'est avoir un fameux atout dans son jeu que d'être vivant contre un mort. » Si bien qu'un jour, poussée à bout, je demandai vingt-quatre heures d'isolement pour me recueillir et conclure. Il avait été convenu que, en cas de refus, M. Marbillot partirait sans demander son reste. J'étais fort perplexe, je l'avoue. Les aiguilles couraient comme des folles sur le cadran; les minutes avaient moins de secondes qu'à l'ordinaire. A onze heures, je me couchai, bien que je n'eusse guère envie de dormir, vous pensez! Ma tille reposait près de mon lit, dans un berceau. Elle avait cinq ans... je crois vous l'avoir dit. » Je revois tout, en ce moment, aussi distinc- H I S T 01 11 E S A PALME PEUR 2.'!! ternent que si j'y étais : la veilleuse éclairant faiblement la chambre; les fenêtres donnant sur le Parc; les massifs touffus assombrissant les vitres du bas; le ciel gris pointillé d'étoiles argentant doucement le haut des croisées. Les portraits cloués au mur se regardaient en souriant, comme s'ils se fussent dit « bonne nuit », avant de fer- m er leurs paupières de toile ou de papier. J'entends encore le tic-tac de la pendule, la respiration régulière de ma fillette... » Depuis deux heures déjà, je pesais le pour et le contre de toutes choses, lorsque, me tournant br usquement du coté de la ruelle, je me dis: " Non, décidément, je ne donnerai pas un nouveau père à cette enfant. » " Alors... je vous jure que c'est la vérité... alors, je vis, aussi distinctement que je vous vois, entre le pied de mon lit et la muraille, André, ""on époux défunt, qui me souriait. Il n'avait pas lro P mauvais visage tt j'eus envie, tout d'abord, de lui tendre les bras. • Lorsque je le vis se glisser dans la ruelle et se diriger vers moi, ah! dame! la peur me prit 232 '! JANVIER 1886 et je m'assis, les yeux grands ouverts, les bras raides, les poings crispés enfoncés à l'arrière, dans l'oreiller. Je sentis mes cheveux se soulever et la sueur perler sur mes tempes. » Toujours souriant, la main gauche sur le cœur, la main droite sur les lèvres, comme pour m'envoyer un baiser, il approchait. Lorsqu'il fut près, tout près, il se pencha sur moi, et je compris que ses lèvres cherchaient les miennes. L'abominable souvenir! Une douleur aiguë m'empêchait de remuer la tête et de lever les bras. Je reculai pourtant; et à mesure que le visage du mort, si rassurant à distance, s'approchait du mien, je le voyais se décharner et j'apercevais les vers entassés dans les profondeurs de ses yeux. Je ne pus éviter son baiser. Dieu! q ue ses dents étaient froides! » Le cri que je poussai réveilla mon enfant. EH e ht un bond et s'agenouilla sur sa couchette, efl murmurant : « "Tiens!... papa! » » Comprenez-vous cela, vous, qu'elle ait, comme moi, vu l'ombre de son père? Nous nous HISTOIRES A FAIRK P KV R 233 le rappelons Tune et l'autre et nous en doutons toutes deux. » Je la pris dans mes bras, et nous demeurâmes enlacées jusqu'au jour, aux aguets, n'osant ni bouger, ni appeler avant le chant du coq. Lorsqu'on entra, à l'aube, mes malles étaient faites, e * je suis partie épouvantée, refusant toute explication à mon hôtesse. — La peur ne vous a pas empêchée de vous marier. — Ah! je crois bien! J'ai racheté des bans Pour en finir plus vite. — Quelle rage vous a prise ? — J'avais si peur la nuit que j'aurais épousé le diable. — Jamais vous n'avez revu le défunt ? demanda le prince Simon. — Quelle idée! Pourquoi faire? Les morts a ussi bien que les vivants savent quelle triste n 8ure on fait en tiers dans une alcôve. — Vous ne dites rien, baronne, n'avez-vous Jamais été en communication avec les morts? demanda la belle margravine Miliva Endrody. m 3 JAKVlKlï 1880 — J'aurais mauvaise grâce à douter; j'ai été élevée par ma défunte mère. J'avais six mois quand elle est morte. — Élevée... par une morte? Comment cela? — Jusqu'à ce que j'eusse atteint l'âge de vingt- cinq ans, je n'ai pas cessé d'être en communication avec elle. Dans toutes les circonstances difficiles de ma vie, je l'ai consultée. Par «oui» ou par « non » elle a toujours répondu à mes questions; et je m'en suis bien trouvée. — Vous la voyiez en rêve? — Non pas. Ma mère est morte noyée. Chaque fois que j'avais à l'interroger, je courais au fleuve et y puisais de l'eau. Dans la coupe, son reflet m'est toujours apparu. Que de douces heures j'ai passées sur le Danube, en communication avec elle. — La vision a cessé lorsque vous avez eu vingt-cinq ans. Pourquoi? — Voici ce qui s'est passé : « Comme Haïkona, j'avais une fille, une belle petite tille de trois ans. J'habitais près de Vise- grad, un vieux château taillé dans le roc, au bord 1IIST01RKS A FAIHE PEIR 235 du Danube. De ce côté le neuve immense n'a pas 1 aspect riant que vous lui avez vu dans les grandes plaines où Sobieskv acheva de tailler en pièces les Turcs entamés sous les murs de Vienne. Au pied des terrasses, il mugit, blanc d'écume, entre deux murailles de granit. A chaque pas, des blocs de rochers lui barrent le passage. Quelque pressé qu'il soit, il faut qu'il ralentisse s a marche. C'est en vain qu'il bat les parois; c 'est en vain qu'il couvre d'écume les obstacles. L'oiseau de proie aime à planer au-dessus de la gorge étroite où le fleuve furieux se débat. » Je m'étais endormie sur une des terrasses. Auprès de moi jouait mon enfant. Soudain un cri déchirant me réveille. Je me redresse, j'ouvre les yeux et je vois l'ombre de ma mère qui me montre ma mignonne penchée sur la balustrade, prête à r °uler dans le gouffre. Je m'élance et saisis l'enfant P ar la taille, au moment où, déjà, elle perdait 1 équilibre... Je n'ai plus jamais revu ma mère. ~~ Pourquoi ? ~~ Le ciel l'a punie, sans doute, de s'être fait entendre; il refuse la parole aux trépassés. De 236 3 JANVIER 1880 nos cinq sens, jusqu'à ce jour, un seul a quelquefois défié la mort : la vue. Vous rirez peut- être, si je vous apprends que j'ai porté le deuil de celte chère ombre disparue. J'ai, en réalité, perdu ma mère le jour où elle s'est sacrifiée pour sauver mon enfant. — Eh bien, cela n'est rien auprès «.les prouesses de la Dame-Verte : une Normande, dit Konrad Radoïtzo. — La dose est suffisante repartit le prince Serge. Atanasia n'en sera pas quitte à moins de trois nuits de cauchemar. Le thé sera I e bien venu. Ouvrez les portes. On étouffe ici. ij janvier 1S86. PIGEON VOLE LKS GRANDS MAGASINS Pigeon vole. Caissier vole, vole. Hanneton vole, vole, vole. Fournisseur vole, vole, vole, vole. Etc., etc., etc. Partout on vole, vole, vole. Gomme le poison s'infiltre dans les veines, le v °l s'infiltre dans nos mœurs. Le chapardage s, est acclimaté chez nous avec une vigueur désolante; et... c'est triste à dire, il ne nous re voltc que si nous sommes ses victimes. Honnêteté, probité sont des termes relatifs; ^ n'y a plus ni vertus, ni crimes absolus. C'est P^r hasard que deux et deux font quatre. ■iW 17 .i \ \yii:r 1886 Supposez : Que M. Clovis Hugues ait tué Morin; Ou que Morin ne soit pas mort; Ou que madame Clovis Hugues se soit servie d'un couteau, comme Charlotte Corday... ou d'un sabre comme Judith... ou d'une épingle à cheveux comme Théodora ; bien que le crime et l'expiation eussent été les mêmes, en somme, je réponds que le verdict eût varié. Ce n'est ni la faute, ni le crime qui nous impressionnent, c'est le procédé, c'est la manière de s'en.servir. Rien ne vient mieux en aide à la démonstration qu'un exemple. Un des hommes qui ont fourni le plus de bon:"' mots à ses contemporains, Henri Lavoix, me disait: " Voulez-vous savoir comment on comprend la probité commerciale de nos jours ? — Un négociant a un associé; cet associé voyage. Un correspondant lui envoie par erreur mille francs au lieu de cinq cents qu'il lui doit. Que U» 11 l'honnête négociant? Il expédie, sans hésiter, 25o francs à son associé. » PIGEON VOI.E Franchement, c'est de la probité relative... très relative. # . Allons, Messieurs, allons, Mesdames, un petit examen de conscience, s'il vous plaît, et répétez après moi sans rougir : Celui qui utilise un timbre-poste qui a échappé à l'oblitération est un voleur. Celui qui tente de se servir d'une correspondance périmée est un voleur. Le voyageur de seconde qui se faufile dans un compartiment de première classe est un voleur. Le spectateur du parterre qui s'installe dans un fauteuil d'orchestre pendant un entracte et y f este le rideau levé est un voleur. Celui qui fraude la douane ou l'octroi est un voleur. L'employé qui se sert des papiers administratifs pour sa correspondance, qui emporte la bougie de son bureau, etc., est un voleur. Le promeneur qui, s'étant assis dans un jardin Public, se levé des qu'approche ht receveuse et 240 17 JANVIER 1886 prend place de nouveau lorsqu'elle a tourné le dos, voleur, voleur, voleur ! Tous chapardeurs, tous ! tous ! * * * Pourquoi ce chapardage général et effréné? Parce que personne ne subordonne son train à ses ressources; que tout le monde aspire à paraître plus qu'il n'est en réalité; parce que le lieutenant se grise comme un capitaine et le capitaine comme un chef d'escadron; parce que tout le monde est plus ou moins gêné. Tandis que ceux-ci achètent moins de tableaux, ceux-là vendent les leurs... (pas les artistes!) Alors que M. A... reste économiquement deux mois de plus à la campagne, madame B.-- renonce à déserter Paris. Celui qui mangeait de la viande trois fois par semaine, n'en mange plus que le dimanche, celui qui n'en mangeait que le dimanche y renonce. Tout le monde enfin descend, échelon par échelon, la grande échelle de Jacob qui aboutit au ciel, oui ! mais dont les montants reposent dans la £ange. PICEON VOLE -211 Triste! Voyez si tout est relatif. On attribue ce mot à un des Rothschild de la branche aînée pressé par une quêteuse à laquelle il vient de remettre cent francs. « Oh! monsieur le baron, dit la dame, je sors de chez votre neveu, il m'en a donné le double. — Le double seulement? Je vous aurais offert »e triple, moi, si j'avais un oncle aussi riche 'lue le sien ! ( Et Dieu sait si les Rothschild font largesses. Pour rétablir la balance, les négociants dénaturent, falsifient leurs produits et les vendent plus cher. Dans le même espoir, les clients ac nètent de la camelotie; si bien que tout le monde est volé, mal servi, mécontent et ruiné. Le ehapardage devient épidémique. Pourquoi ? Parce que les teutations abondent; que les Calages sont remplis de frauduleuses amorces, li 242 17 J A N V I E 11 I N 8 lj que les futilite's se vendent trop bon marché, et l'indispensable beaucoup trop cher. Pour solder ses petites dépenses, pour satisfaire ses petits caprices, on ne recule pas devant les petits vols quotidiens que je signale entre mille. Si Ton se plaint d'être volé par ses gens : « Bah ! vous dit-on, c'est admis. On ne peut pas éviter cela. » Si Ton se plaint d'être grugé par ci. dévalisé par là, on vous répond « Que voulez-vous, il faut que tout le monde vive. Vous n'avez pas la prétention de réformer la société, je pense ! » Si bien que les volés se sont dit à leur tour : « En vérité, je suis trop bête de ne pas me défendre. Ce qui est admis contre moi doit l'être contre tous. » Et l'on se dédommage comme on peut. Triste ! * * * Les grands bazars en ont lourd sur la conscience. C'est là que l'on chaparde ! C'est là que pigeon vole ! vole ! vole ! Il faut à ces comptoirs spéciaux une police spéciale, et, quelque- MGKON VOLE fois les surveillants sont pris par des contre- surveillants la main dans le sac. Il faut être juste. Il n'est pas aisé, vous savez, de demeurer immaculée dans ce fouillis velouté, pailleté, satiné, pelucheux, alors que Ton constate l'acabit auquel appartiennent ies « bonnes clientes » ; alors qu'on expédie du matin au soir tout ce qui tente à tout ce qui répugne; alors qu'on grelotte en rentrant dans son logis délabré, alors que les siens crient la faim et puent la misère. J'ai chanté De Profundis! sur les ouvrières sans ouvrage; hélas!... ce n'est pas la Fari- dondaiiic que j'entonnerai sur les privilégiées. Faute de pouvoir faire une révolution, l'ouvrier c squisse des émeutes. Elles ont pour conséquence 'a fermeture immédiate de tous les porte-mo- naie entr'ouverts. Si bien que les ouvrières sont les premières victimes des améliorations réclamées Par leurs collègues du sexe fort. Gomme tout prouve bien que Dieu a fait la femme après coup ! Elle est sur terre par-dessus ' e marché, comme un convive inattendu dont on -241 ajoute le couvert à l'heure des entremets, alors que l'on a desservi les grosses pièces. Aussi, elle s'en donne de chaparder dans l'office, quand elle trouve la clef sur la porte ! Voyons un peu quel est le sort réservé aux employés des grands magasins ; voyons pourquoi tant de pigeons volent! volent! volent! volent! Ce n'est pas toujours pour son plaisir que l'on est criminel. Demandez plutôt aux prostituées. Je tiens à préciser que je n'ai pris aucun établissement pour type. J'ai puisé mes renseignements à plusieurs sources, et ""ajouterai, après avoir examiné les choses de près, que, s'il y a bien des pierres à jeter aux grands bazars, il y aurait bien des éloges à leur adresser. Je commence par dire que je ne m'occupe que des femmes. La tâche est suffisante. Il y a trois catégories d'employées : Les Premières; Les Secondes; L'armée des Vendeuses. pigeon voia: 248 Les revenus sont de trois sortes : Le traitement lixe ; La guelte; Pour les Premières et Secondes seulement, un intérêt sur la vente. Les vendeuses débutent par un traitement de 3oo francs. Elles attendent la plupart du temps quatre ans leur première augmentation, qui est de ioo francs. Les augmentations sont plus rapides au Printemps. Le maximum du traitement rixe des vendeuses est de 800 à 1,000 francs. Les employées sont nourries. Au Printemps, les débutantes sont logées jusqu'à vingt ans, moyennant 5 francs par mois. Le Bon Marché les loge également. H y a trois catégories de Secondes qui reçoi- Ve 'it i,5oo 1,600 et 1,800 francs de traitement nx c. C'est le corps des officiers. Il y a généralement trois Secondes par rayon. Le nombre des rayons est presque partout de douze, savoir : pour la confection, 2; — le costume, i ; — i a lingerie, 1 ; — le trousseau, 1 ; — la Uyèite, 1 ; — les modes, 1 ; — les fillettes, 1 ; H. 246 17 JANVIER 1886 les garçonnets, i ; — la chaussure, 2. — Le douzième rayon, celui des peignoirs, au Louvre, est sous la direction d'un Premier. La tendance, dans cet établissement, serait de restreindre le nombre des directions réservées jusqu'à ce jour aux femmes. C'est le contraire au Bon Marché, surtout pour la confection. Il est peu agréable, en elfet, pour une dame, de s'offrir au contrôle d'un commis qui l'analyse, la mesure, l'apprécie... et tout ce qui s'en suit. Il n'y a qu'une Première par rayon. C'est l'état- majorde la place. Le traitement lixe des Premières est de 2.000 francs. Les Vendeuses peuvent se faire i,(ioo à 2,000 francs par an ; Les Secondes de 4 à 5,000 francs; Les Premières de 8 à 12,000 francs. Depuis deux ans, au Louvre, un nouvel appât est venu stimuler l'activité des Premières. Là maison compte une cinquantaine de rayons. Quinze jours après la clôture de l'inventaire, une trentaine de porte-monnaie, renfermant chacun 200 francs, sont remis aux chefs les plus actifs PI CEUN VOLS 247 et les plus habiles, indépendamment d'une quinzaine de bourses offertes aux Premières de manutention. Le rayon qui atteint un chiffre d'allaires demandé par la Maison, obtient un surplus d'intérêt qui peut doubler, tripler même le boni d'exercice. Là serait le plus important des bénéfices. Il n'en a été attribué aucun cette année. J'ai énuméré toutes les ressources de l'actif; c est le côté ensoleillé du Grand-Livre. Passons a l'ombre maintenant. Les amendes menacent sans cesse la vendeuse. Vous allez voir qu'elles frappent bien des innocentes, en vertu de cette axiome redoutable : Lt client a toujours raison. Les erreurs courantes sont taxées 20 centimes, 5o centimes et 2 francs. Un faux numéro de rayon, Centimes . . 20 Un renseignement inexact....... 20 Une note qui manque.........5o 248 17 JANVIER I 886 Une note qui n'a pas été poinçonnée . . 5o Une note d'avoir (marchandise rendue) qui n'a pas été signée par la première. . . 5o Une dame a longtemps marchandé divers objets; rien ne la tente, rien ne la décide. Honteuse d'avoir inutilement tout mis sens dessus dessous, elle fait une commande et donne à la caisse un faux nom. L'envoi revient. La vendeuse doit avoir mal pris l'adresse. L'innocente paie pour cela.............. i fr. » Le porteur est inintelligent. Il a mal compris, mal cherché, et rentre sans avoir trouvé le logis de l'acheteur. Il en coûte à la vendeuse. 2 fr. » Le porteur a fait plusieurs stations chez U s marchands de vin. Il est en retard, rentre et prétend n'avoir trouvé personne à l'adresse q nl lui a été donnée. La vendeuse est toujours et quand même responsable. Coût ... 2 fr. 8 L'inspecteur poinçonne et reconnaît les articles achetés. L'emballage se fait dans le sous- sol sans que la vendeuse y assiste. A l'arrivé*) un objet facturé manque. Celte fois encore, la vendeuse est responsable; coût. ... 3 fr. I PIGEON V O I. E Une réclamation arrive de province. Une paire de gants manque à la douzaine. La vendeuse est débitée et paie. Les erreurs d'appel à la caisse sont à la charge de l'employé. Jamais le caissier n'a tort. S'agit-il de 5oo francs, on fait à l'incriminée une retenue annuelle. Il y a deux ou trois ans, un M. Mathieu, ancien repris de justice, entré au Louvre, gidce à de faux papiers, y était devenu chef de la vérification des caisses et du pointage des livres de guelte : c'est lui qui tenait le compte des amendes. Ce misérable avait réalisé une trentaine de ■"'lie francs en forçant chaque semaine le total de ses bordereaux, lorsqu'on Ta arrêté. Depuis, on réclame le casier judiciaire du titulaire. Il n'existe aucune règle fixe pour l'avanceront. L'ancienneté ne crée aucun droit. Les employés ne reçoivent aucune indemnité de toilette. Le noir est imposé. La soie est obligatoire 280 17 .1 A N \ I EB I 88ti pour le rayon des confections. La vendeuse qui n'a que 3oo francs de fixe est soumise aux mêmes obligations. Le service est subdivise de telle sorte que les employées n'apprennent pas le commerce. Chacune est parquée dans une spécialité restreinte. Non seulement les vendeuses ne connaissent que la vente, mais celles qui s'occupent des manteaux, par exemple, ignorent tout ce qui concerne la robe. Si on leur demande combien il faut d'étoffe ou de garnitures pour faire tel ajustement, quel en sera le prix, elles mettent l'acheteur en rapport avec leurs camarades chargées de ces détails. Cette organisation indispensable, je veux le croire, crée aux employées des Grands Magasins une infériorité qui rend leur entrée dans les maisons de second ordre très difficile. Après des années de pratique, elles auront partout ailleurs un long stage à subir. Les employées arrivent à huit heures, du i er mars au i" novembre; à huit heures trente les quatre autres mois. Toujours les commis les devancent. Deux retards provoquent de sérieux PIGEON VOLE reproches; un troisième retard peut entraîner l'expulsion. Il n'y arien de fixe pour le départ. U a lieu au plus tôt à 8 h. i5. Les exigences du service peuvent prolonger indéfiniment la veillée. Les parias chargés des expéditions en province veillent quelquefois jusqu'à 4 heures du matin à l'approche du jour de Tan. Il n'est dû aucune indemnité pour ces heures de service excentrique. Le 3i décembre, au Louvre, les vendeuses n'ont quitté le magasin qu'à 10 h. 3o. Le lendemain matin, à 8 h. 3o, elles étaient toutes à 'eur poste. Dans la soirée du 3i, un inspecteur en tournée, ayant surpris quelques malheureuses, exténuées après dix ou onze heures d'un service exceptionnel, qui s'étaient assises, a exigé que l out le monde se levât, la règle de la maison '"terdisant formellement, sous peine d'exclusion •mmédiate, de s'asseoir... si ce n'est pendant les r epas. (Touchante concession!) La lassitude fait trembler les pauvres créature?; elles traversent, épuisées, cet mines époques. 253 17 janvi 1 886 cramponnées au comptoir. Qu'importe! Elles se demandent souvent si elles ne tomberont pas avant la fin du jour, et plus d'une paie de sa santé l'inflexibilité du règlement. Comment les femmes qui partent si facilement en guerre, qui entreprennent tant de croisades de bienfaisance et dont l'intervention serait si puissante auprès des Directeurs des Grands Magasins, n'ont-elles jamais tenté de venir en aide aux vendeuses surmenées? Aux Etats-Unis, les clientes ayant, dans un cas semblable, menacé de se mettre en grève, ont obtenu gain de cause. Il en serait de même ici. Certains établissements sont encore privés de tout secours médical. Les 5o centimes retenus mensuellement sur les salaires pour u secours mutuels », sont distribués aux employés indigents, gravement malades, chez eux ou dans les hospices. Dans certaines maisons, une employée se trouve-t-elle mal ? On la descend dans un cou- PIGEON VOLE -2.%:; loir, on la couche sur une table. La plupart du temps, les pompiers, les lampistes lui viennent en aide, la délacent, la frictionnent et l'arrosent. Aucune femme n'est spécialement chargée de leur donner des soins, et les camarades ont tant à faire ! L'inspecteur principal des sous-sols constate l'état de la malade ; on la met dans une voiture et on la renvoie chez elle. Le Bon Marché a un médecin attitré. Tout n'est pas rose, vous le voyez, pour les Pauvres filles; et je ne vous parle pas des martyres : des collectionneuses d'échantillons, tim- breuses, etc., que l'on emploie à la journée, a r aison de 20 centimes l'heure : 2 francs par jour, et qui ne sont pas nourries. Ne sont-elles Pas quelque peu excusables d'appeler au secours. D'où ce secours peut-il venir lorsque leur famille les abandonne, leur fait défaut ou les exploite? « Les plus honnêtes t> acceptent le bienveillant concours d'un homme sérieux qui les écœure; les plus tarées se disent que tous les v oleurs ne sont pas pris. Et comme, en somme, ce sont plutôt let tentations que les besoins qui 13 17 jan vier I 886 nous pervertissent, la plupart du temps les dépravées par nécessité appartiennent au fretin, et les escamoteuses par vocation, à l'état-major. Nous en avons eu un récent exemple. Une Première, honorée de la confiance des gros bonnets de l'établissement, a été prise en flagrant délit pour ses étrennes. Elle volait depuis huit ans, cette grande artiste ! N'avait-elle pas trouvé moyen de sortir inaperçu un tabouret de piano? Si elle n'a pas chapardé un piano à queue, c'est uniquement parce que la maison n'en tenait pas. Cette raison en vaut bien une autre. On a trouvé chez elle.-• (un chez-elle capitonné à ravir une danseuse), une vingtaine de mille francs de marchandises ! un appoint. Le commerce est dans le marasme. i.e jour même de son arrestation, un jeune homme vint la demander : « C'est un complice, p..ut-ctre, » se dit un inspecteur qui le fit brusquement entrer dans la salle des délibérations où le Conseil était assemblé. « Vous demandez? dit le Président. — Mademoiselle X. — On vient de l'arrêter.— Arretel PIGEON V 01,15 255 Mélanie!... — Pourvoi. — Quelle horreur I Et moi qui venais l'inviter à dîner. » Pauvre jeune homme ! Une voleuse, dans le même cas, se taisait offrir par son amant tous les objets qu'elle avait volés. « J'ai vu un manteau qui me fait grande envie. Il est pour rien : 400 francs, et je ne les ai pas. » Le galant remettait la somme, la demoiselle v olait l'objet qui, en réalité, valait 000 francs. Bénéfice net : 1,000 francs. Mettre en prison de Pareils virtuoses, c'est un crime. Et maintenant vous savez pourquoi Pigeon voie; -_ pourquoi Caissier vole-vole ; pourquoi Hanneton vole-vole-vole ; — pourquoi beaucoup d'autres personnages que je suis trop prudent pour nommer ici en font autant. 3i janvier 1886 I I S DINERS OU L'ON CAUSE La mère tient dans ses bras son cher petiot : Cel ui que lui a transmis l'ami choisi. Elle berce rê tre ébauché, déjà parfait à ses yeux, qui l'a torturée, meurtrie, flétrie peut-être, et qui l'op- Prime. Sa voix câline semble dire au despote adoré : « N'aie pas peur, mon chéri, je ne t'en veux P a s. Les blessures que tu m'as faites, les douleurs que j'ai endurées sont autant de raisons P°ur que je t'aime plus encore. N'aie pas peur, ^ans mes bras est l'éternel refuge. Toujours tu Y viendras : à l'heure des tristesses, à l'heure des aveux; que tu aies à me réjouir ou à me 288 31 J INVIEB 1X8(1 désespérer. Tu en sortiras toujours un baiser de plus au front. Ne l'oublie jamais. » Et le cri de l'enfant lui semble une promesse. Il vient de murmurer un appel aussitôt entendu. Vite! vite! elle a couru vers lui et le prend dans son berceau. La voilà assise. Sur ses genoux, elle a couché son impatient convive et remet de l'ordre dans ses langes. « Un peu de patience, bébé. Je sais ce que tu veux. Tu l'auras... tout de suite. Ne crie pas. On ne se met pas à table dans un état pareil... L'enfant est fraîchement enveloppé : un nuage d'iris l'entoure encore. Du bout de ses doigts fins, la mère ouvre son corsage. Le révolté s'apaise. Les boutonnières ont des sourires a mesure qu'on les délivre. Quelles douces causeries pendant ces premiers repas! L'hôte bien aimé ronronne épanoui. De tcmp s en temps, il s'interrompt, lève les yeux et, les lèvres emperlées de lait, sourit à la bonne hôtesse. La voilà payée de bien des peines, de bien des douleurs. Songeant au père, autant peut-être qu'à l'en- LES ihm:us ou l'on cause fant, elle le couvre de caresses, le berce, l'appuie avec force sur sa poitrine : « Bébé, bébé, bébé, Dieu! que je t'aime, mon chéri ! » I.a tendresse l'exalte quelques secondes. Mais bébé s'inquiète, se révolte; il commande... il est °béi. Le voilà qui reprend son repas. Et la causerie continue ainsi jusqu'à ce que le bien-être ait assoupi l'enfant. C'est le premier, c'est le plus doux des dîners °u l'on cause. Ha grandi.C'est un gentil petit bout d'homme. U a six ans, et sa mère le regardant avec orgueil se demande quelle femme pourra jamais lui résister. N'est-elle pas jalouse, déjà, des fillettes qui souillent encore leurs langes et qui lui voleront dans vingt ans une parcelle du cœur de béb é? Elles n'auront qu'a passer, enjouées et Parées, pour devenir ses rivales. Dieu! les misérables! Comme elle va gâter d'ici-là le futur amoureux! Quel est aujourd'hui le caprice du roi? S'il •'! I IÀNV1 E II I 886 n'en avait aucun qu'elle put satisfaire, quel malheur ! Dieu soit béni ! Chouchou veut faire la dinette avec Polichinelle. Sa mère lui offre mieux : on invitera un camarade. « Non, non, non, non...» répond l'enfant qui songe au partage et prétend l'éviter. C'est avec son pantin qu'il goûtera. Polichinelle accepte « la gracieuse invitation » qu'on lui a adressée et le voilà installé, devant la petite table chargée de friandises. Chouchou sert consciencieusement son invité; il lui donne les meilleurs morceaux, puis, sa part achevée, change d'assiette avec lui. Tout le temps il lui parle et, toujours, il croit entendre les réponses du pantin. c Tu les aimes bien, les choux à la crème? .....i ...... — Oh! non, par exemple ! Les caramels sont bien meilleurs. Et puis ça ne fond pas si vite. _ i .....» .....* .....» • — Vous êtes un gourmand. Polichinelle, et, pour vous punir, je ne vous donnerai pas une LES DINERS 01 L'O N C IUSE miette de cette brioche. Vous me la regarderez manger. i> Hàte-toi de les savourer, bébé, ces dînettes où l'on cause, la bouche pleine et sans être jamais contredit. Il est sorti toujours courant, sa serviette d'étudiant sous le bras. Où va-t-il: Est-ce l'École c le droit qui l'appelle? Quelle conférence va-t-il écouter? Il s'agit bien de cela ! Les cours, les conférences ne le préoccupent guère. Il va faire son marché. Virginie a promis de venir dincr. Virginie !... l °ut ce qu'il y a de plus parfait, de plus exquis, c ' e plus savoureux, de plus gai, de plus... "-onstant, déplus... tout ce qu'il vous plaira. Elle viendra à quatre heures... histoire de tailler une bavette avant de se mettre au... de se mettre à table. Il a envoyé son domestique porter une lettre J Rouen. Baptiste, qui sait ce que parler veut l». 262 JANVIER 1886 dire, a mis la leitre dans la boîte et l'argent dans sa poche. line rentrera que demain. Paul ne peut pas, en bonne conscience, pour faire son marche prendre un cabas. Il bourre la serviette scolaire de friandises variées : de la mayonnaise, des empereurs de la fournée de trois heures, un ananas, du roastbeef froid, des roses, des fruits, des crevettes, des caramels au chocolat, de la mortadelle, des fruits glacés, de la galantine d'anguilles, une loge, des macarons et une bague perles et turquoise. Son marché terminé, il rentre. Il est trois heures. Trois heures trente : la cheminée flambe; U chambrette a l'air d'un reposoir. S'y reposera- t-on? Les volets sont clos, les rideaux baissés. La lampe a des lueurs discrètes que l'on modérera encore au besoin. A quatre heures; coup de sonnette. Son cceUf bat... il court... il ouvre. « Monsieur Boutrou? — La porte en lace. » Au diable l'importun! Fausse alerte, fausse joie. LES DINERS OU L'ON CAUSE Quatre heures quarante-cinq : On sonne. C'est elle! La voilà! Dès le seuil : '< Je suis en retard. — Parbleu! — Chéri, ça n'est pas ma faute. Imagine- toi qu'au moment de sortir... J'avais mon chapeau sur la tête, ainsi !... » etc., etc. Je vous fais grâce du reste. Tout le monde l'a entendue, cette histoire-là ! (Ici, un entr'acte... la vraie pièce.) Neuf heures : « A table ! Je meurs de faim ! — Et moi donc! » Une salve de baisers annonce que la fête commence. Le Champagne a lancé son bouchon par dessus les moulins.Elle n'a pas voulu se lever. On n e sait pas ce qui peut arriver. a Mets-moi quelque chose sur les épaules. Pas Ç a , voyons ! fou que tu es. La dentelle noire qui «t là-bas. » k-He dîne sur ses genoux, incrustée dans le duvet des oreillers. Il a mis son couvert sur une Petite table, près de l'alcôve. Il se lève pour lui 3 I JANVIER 1886 versera boire, pour la servir... et tout est prétexte à baisers. Qu'importe le menu! savent-ils ce qu'ils mangent ? On croque des macarons en même temps que les crevettes. Tout est exquis, accompagné de caresses. On babille, on gazouille, on fredonne, et le repas fini... A vingt-cinq ans, qu'ils sont charmants les dîners où l'on cause! * * # Quarante ans : plus de dînettes. On dîne. On soupera plus tard. Ils se sont rencontrés de loin en loin. Aux bains de mer, les suppositions de l'hiver sont devenues des certitudes. « On n'en fait plus comme cela, s'est-il dit en la voyant regagner sa cabine. Cette femme-la est un assortiment de perfections : la Diane de Gabies peinte par Véronèse. Pour peu qu'elle ait de l'esprit etde la fortune, de la santé, une réputation intacteet une famille irréprochable, je suis prêt à l'épouser. » Il dirige les hautsfourneaux de... (le nom importe peu). II n'a pas de temps à donner aux ba- LES DINERS 0 1! I.'ON CAUSE 265 gatelles. Une soirée lui suffira pour faire sa cour. Dans ce but. il s'est fait prc'senter chez un des Parents de la dame qui, pressentant la chose, a placé côte à côte, un jour de grand dîner. Vénus et Vulcain. Us ont causé de tout ce qui pouvait le moins •es intéresser, évitant avec soin les sujets capiteux. A l'heure des Épi grammes d'agneaux aux pointes d'asperges, son pied a cherché le sien. Il l'a r encontré pendant le Homard à la Bagration. Jusqu'au Faisan truffe, sauce Péri gueux, elle Ta évité ; mais il s'est montré si pressant pendant lc s Cardons à la moelle, qu'elle a rougi, vaincue, et qu'un doux laisser aller a accompagné le Parfait vanille et noisette. Il lui a offert le bras au sortir de table, bien que ce bras vainqueur revînt de droit à une autre. Vingt minutes de conversation sous la table les ont mis d'accord. Rien de plus varié que les dîners où l'on cause. Mad ame K. de W... s'est entou'rée d'hommes 260 31 Janvier 1886 d'élite. Le moins est d'être candidat à l'Académie pour dîner chez elle. Qui ne s'est pas assis à sa table, vous dira-t-elle, n'occupera jamais un fauteuil sons la coupole du quai Conti. • Rien n'est laissé à l'imprévu dans le Temple à manger où. Déesse, on l'adule. La composition de ses listes et la confection de ses menus nécessitent autant de pourparlers et d'accords qu'en ont exigés les préliminaires de la conférence d'Osnabruck. Ceux qui prendront la parole sont désignés d'avance, et, durant le repas sacré, une sonnette d'alarme rappellera à l'ordre le téméraire qui tenterait de placer un mot qui n'aurait pas été prévu. L'œil droit sur le menu, l'œil gauche sur le programme, la maîtresse du logis fait la polic c du repas. Si M. Charcot n'a pas achevé sa dissertation sur ïhystérie avant le déluge, tant pis pour le rôti I... il attendra et sera mange froid. Prés d'elle, le maître d'hôtel, un bachelier ès- lettres, s'il vous plaît ! attend ses ordres et s'é- LES DINERS OU L'ON CAUSE "267 lance au bon endroit, lorsqu'elle lui dit à voix basse : « Vite ! monsieur Firmin, le Malaga. M. de Lesseps nous dépeint les tremblements de terre de l'Andalousie. » ou : « Que l'on débouche le Champagne ; M. Caro va nous parler de l'amour éthéré. <> Les plats servis et les sujets traités concordent et se viennent en aide. avec les huîtres: M. Fustel de Coulanges, de l'Académie des Sciences morales et politiques. — Os tende en ij\g3. Pendant le potage: M. de La Pommeraye. — L'ancienne école dramatique an Mexique, avant la découverte de l'Amérique. hors-d'œuvrk : Madame K. de W... et M. Z... ; de l'Académie française. — Menus propos, actualités, saillies et réparties. Relevé : M. H. Loyson. — Le Concordat. Son in/luence sur les mœurs des habitants de Mé- "tlmontanl et de La Glacière. sorbets: M. Joséphin Soulary. — Sonnet. Roti: M. Deschanel, du Collège de France. 268 31 JANVIER 188G — Hommes d'Etat delà Grande-Bretagne. William Pitt, second fils du premier comte de Cha- tham. entremets : M. Barbier de Meynard, de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. — Pertaoub-Chaoud, ou le faux Rajah. dessert : M. Chatin, de l'Institut, directeur de l'Ecole Supérieure de Pharmacie. — Action de l'acide acétique sur la digestion des plats qui viennent d'être seri'is et nus indigestions en général. Tout vieux que je suis, combien je préfère à ceux-ci. les premiers dîners où Ton cause. * * * Agapes confidentielles, ce soir, chez M c X..- Huit couverts. Le dessus du panier du parti dont M'' X... est le leader. Tous fidèles: un ministère de l'avenir, si... Vous m'avez compris? Soyez discret ! On se réunit pour décider quelle attitude il conviendra d'adopter au moment des élections générales. M' X... a vu Monseigneur... Monsei- LES DINERS OU L'ON CAU8E 2»i!t gneur n'a pas voulu se prononcer. Il attend l'avis de ses fidèles. Pendant le premier service, on parle de la première de la Porte-Saint-Martin, pendant le second, il n'est question que de la première des Français; on discute les mérites de la première du Palais-Royal pendant le troisième. « Et maintenant, laissez-nous, » dit M 1 ' X... à ses serviteurs. Les portes sont closes, les cigares sont allumés, °n met les coudes sur la table, les têtes se rapprochent, on parle bas. « Eh bien?... — Je n'ai que de bonnes nouvelles à vous donner de mon département. — Je croyais... — Lorsque je me suis présenté pour la préfère fois au Conseil général, j'ai eu 2,23" v oix. Et vous avez été blackboulé. ~~ Attendez! J'en ai eu 1,722 la seconde. — Et...? — -''ai été blackboulé. Je viens de me repré- 270 :si janvier i886 senter. Il n'est pas d'injures que l'on ne m'ait dites... ma voiture a été criblée de pierres. — Et vous avez eu ? — Trente-cinq voix. Qu'est-ce que cela prouve? Qu'on nous redoute de plus en plus. Nos adversaires redoublent d'efforts ; c'est le meilleur des présages. — Hum !... Et vous, général ? — J'arrive du centre. — Et?... — J'ai lieu d'être satisfait. Tout ce qui est vraiment intelligent marche avec nous. — Bon... mais... les autres? — Nous combattent. — Messieurs — nous sommes bien malades. » i4 février i88<>. LES DINERS OU L'ON MANGE La terre n'était que la banlieue du paradis, un pays vague encore inhabité, lorsque Adam et Eve inaugurèrent les dîners où l'on mange. Un fruit partagé, le diable pour maître d'hô- le l, le gazon pour nappe et une indigestion pour conséquence, voilà l'histoire. Nous sommes payés pour la connaître. Dans l'antiquité, on cause, on prie, on mange. Au temps moyen, on prie, on mange, on cause. Et maintenant, si Ton cause, si Ton mange, c est à tort et à travers. Le ventre et l'esprit se 272 ii FÉVRIER I 88U livrent bataille. Quant à la prière, il n'en est plus question. Aristocratie. Démocratie, Anarchie. En tout, pour tout et partout la marche est la même. * * Le jour baisse, Cicéron et Pompée frappent à la porte de Lucullus : « Nous venons partager ton repas, Licinius, et, pour que tu n'ajoutes rien à ton ordinaire, nous ne te quitterons pas. — Mettez-moi à même de vous mieux recevoir. — C'est ton en-cas qui nous tente. — Vous le voulez? soit! Vous serez indulgents. » Le vainqueur d Amilcar, de Tigrane et de Mi- thridate ayant fait approcher le docte gueulard qui préside à ses repas : « Structor, lui dit-il, qu'on nous serve dans la salle d'Apollon. » LES D1NKHS 01' 1,'ON MANGE 273 Et, comme il a attribué à chacune d'elles un budget spe'cial, toujours le même, sans qu'il en soit dit davantage, Gicéron et Pompée s'attablent devant un en-cas de 5o,ooo sesterces. Du plafond mobile, qui représente successivement les saisons, tombent des fleurs assorties aux phases de l'année et pleuvent des parfums. Sur les lits encombrés de coussins de pourpre lamée d'or, les convives se prélassent. Les esclaves à demi nues servent, au son de 'a flûte, le mulet, le turbot, la lamproie, le sar- get... Tandis que le Captor découpe Je paon, la Poule de Guinée, le faisan, le chevreau d'Am- bracie ; tandis qu'il sert le salmis de langue de rossignols, des chanteurs, des jongleurs, des danseuses, des gladiateurs se disputent un sourire du maître et de ses hôtes. •''litre chaque service, les vomitifs circulent. Fi!... * * * Et comme tout, en ce monde, procède par ^actions intenses, les agapes, ces repas où l'on -m 14 fi\ ii i RB 1886 prie, suivent de près les hoquets luxueux de Lucullus. *'''# Ugolino Gherardesca a lasse Pise par ses attentats et ses violences. Ubaldini, l'archevêque fait sonner le tocsin. A sa voix, le peuple se soulève, et l'oppresseur vaincu est condamne à mourir de faim avec ses deux fils, Gaddo et Qguccione, ses deux neveux : Nino, le Brigata, et Aurelio Nuncio. On les enferme dans la tour de Gualandi, dont la clef est jete'e dans l'Arno. Encore un repas où Ton mange, celui où tous ces gens-là se sont entre-de'vorés. Triste cuisine! * # Pauvres petits ! Ils sont accroupis, quatre innocents, presses les uns contre les autres. Le froid bleuit leurs doigts, la faim bleuit leurs lèvres. Sur eux, U neige s'amasse... Une jolie idée que l'on a eue de les mettre au monde! Leurs regards plongent dans une cuisine en sous-sol, et suivent, curieux, l'escadron volant I.KS hl.NKItS III l.'liN M IM.l nu des marmitons gras et poissés. Qu'est-ce qu'il peut bien se passer dans toutes ces casseroles, dans tous ces petits pots, dans toutes ces marmites? Ils ignorent le nom, le goût, le fumet des plats que Ton dressé, qu'ils voient par- lir savamment agencés, qu'ils voient revenir presque aussitôt, démolis, figés et bavant leur jus. Un baby qui passait, gavé, écœuré par les friandises, a donné aux déshérités une boule de gomme à la cerise et le reste de son pain. La bouchée est vite émiettée; la boule de gomme Passe de bouche en bouche... * * Toute la journée, dans l'hôtel bien clos que "OU a rempli de Heurs, la valetaille affairée a tout préparé pour le bon combat. Le maître du logis, gardien des saines traditions, s'est réservé les vins. Les bouteilles. Pieusement choisies, sont groupées, les unes depuis l'aube, les autres depuis la veille, dans quatre chambres dont il ne confie les clefs à 276 I i FÉVRIER I88G personne, et dont la température est différente. D'heure en heure, suivi du sommelier, le maître fait sa ronde : « Activez le feu, Baptiste, les bordeaux grelottent. Il s'en faut de trois degrés qu'ils ne soient à l'aise. Entr'ouvrez un instant, en revanche, la croise'e dans la salle aux bourgogne... » Et, tout le temps du diner, avant de l'autoriser à circuler, l'hôte se fera présenter chacune des bouteilles et en dégustera la première gorgée. Manger est bon. Boire est exquis. Prose et poésie. ** * • A Mourivoumba, sur les bords du grand la c Tanganyika. dans l'Afrique orientale, une famiH e est accroupie autour d'un monticule sous leque' le grand'père boucane. On a soigneusement env£' loppé l'aïeul d'une triple couche de feuilles de palmier, pour qu'il conserve son jus, savant' ment assaisonné d'aromates de haut goût. Le voila cuit à point. Enfin! Les invocation 8 LES DIN EH S OU l/ON MANGE ï" Mouroungouana achevées, la terre est écartée, la cendre chaude est enlevée; une bonne odeur de roussi enchante la famille. « Grand-père promet d'être délicieux. — Il était si gras! — 11 était si tendre ! » Les gens de Mamaléloua ont déclaré la guerre à ceux de Marivoumba. Le vieillard n'a pas v oulu tomber vivant entre leurs mains. « Enfants, a-t-il dit aux siens, je ne veux pas être l'esclave de nos éternels ennemis. S'ils a Pprochent, jurez de me manger! Vos entrailles seront mon tombeau. C'est encore la patrie! » Bien que les gens de Mamaléloua aient pris la fuite, ceux de Marivoumba ont dit au papote que tout était perdu, et ils l'ont étranglé. Le voila cuit. Mort, il leur procure encore des )°t'issances. (( H était si tendre! *"~ H était si gras ! » * * C°quelin cadet a des crampes; pauvre Cadet! 16 278 14 FÉVRIER 1886 des crampes d'estomac. On joue l'Ami Frit\< Tout le temps, on est à table dans cette pièce-là. Toujours consciencieux, il dévore. Et puis, songez donc, le Comité se rassemble demain; on distribuera de nouveaux douzièmes. « Courage, Cadet ! Courage ! » Ah ! ne lui parlez pas aujourd'hui des dîners où l'on mange. * * * Le train vient d'entrer en gare. « Creil!... Creil, dix minutes d'arrêt. Les voyageurs pour Tergnier, Saint-Quentin, Erq" e " lines et la ligne de Cologne, Amiens, Beauvais, etc., changent de train. » Le buffet est envahi. « Garçon! une sole Colbert et des gelinottes en caisse pour Mademoi... pour Madame... — 11 n'en reste plus. — Deux brioches alors. » « Madame... Madame... Par ici. Un consommé et un bcefsteack purée de pommts. — Bon. On paie d'avance. LES D1NEKS OU !."ON MANGE "27!l — Tout de suite, n'est-ce pas? Là... Vous ne me regardez pas ! Là, le consommé sur cette Petite table. Six francs !... C'est raide ! » Cinq minutes se passent. < Madame!... Eh!... Madame... mon consommé qui n'arrive pas. Nous n'avons plus que tr ois minutes. » — Vous avez bien le temps. — Qui est-ce qui a demandé un consommé? — Moi... moi... moi... par ici! — Pardon, c'est pour madame. — J'ai payé. — Moi aussi. » On se dispute le potage, qui inonde le plan- c her. Le reste... s'il en reste, est trop brûlant Pour qu'on le boive. « Les voyageurs pour Douai, Somain, Valen- ci ennes, Blanc-Misseron, Mons et Bruxelles en v °iture. » Les affamés se brûlent inutilement la langue; 'es hardis dévalisent le buffet; les timides manquent le train... Coût : six francs. -2.S0 & * * N'oublions pas, parmi les dîners où Ton dévore, celui de la Saint-Charlemagne. Tous malades le lendemain, tous ravis, les convives. Les parents radieux se disent à l'oreille: « Claude ? - Dans un état déplorable. Marcel? — Ivre mort. — Cher petit. C'est un homme déjà! — Mes félicitations. — Tous mes vœux. » * * * Sept heures. Dans la ménagerie Bonpar, « la seule qui ait intéressé l'Empereur du Brésil, qui s'y connaît! lors de son dernier voyage en Europe », les fauves se démènent. C'est l'heure du souper. M. Bonpar « qui a refusé, par respect pour ses idées républicaines », la croix que lui offrait le roi des Etats-Unis, M. Bonpar, les manches re- r.ES DIN K«S ou l'on mange i.si troussées, les mains sanglantes, taille les portions à coups de hache. Sur le seuil de la baraque, un des valets cause avec une fille aussi copieuse que mal peignée: mademoiselle Irma, « somnambule brevetée (sans garantie aucune du gouvernement) pour sa manière de lire l'avenir sur la plante des pieds. — Soirées intimes. — Séances spéciales poulies pensionnats. » « C'est oui ou non. Si tu ne m'apportes pas ce soir trois livres de viande... et pas d'os, tu sais ?... flûte ! je mets le verrou. Je suis lasse d'avoir faim à l'heure et à la course à côté d'un 'as de sales bêtes qui se gobergent. — Où veux-tu que je les prenne, tes trois livres? J'ai pas le sou. — Emprunte-les à l'ours. — Avec ça qu'il est commode ! — Si je les demandais à ton camarade, '1 les arracherait à la panthère, lui. C'est un crâne! — Caeur-de-Singeï... Y bat les femmes; t'y lr °tte pas. 16. 282 I i lÉVRIER 1 880 — Jamais on ne m"a battue. Ça m'amuserait peut-être ; qui sait — Et puis, c'est voler, ce que tu me demandes. — Voler un ours!... Tu me fais rire, — J'essaierai. — C'est la dernière fois, tu sais, que je t'attends. — C'est bon. — Eh !... Blanc-de-Volaillc, ici, tout de suite. — Le patron m'appelle. On y va ! — A ce soir. » Le valet est rentre'. La distribution commence. Quel vacarme ! quels bonds sur les barreaux ! Hors des loges, les pattes velues s'allongent; ce ne sont que griffes et crocs menaçants. Les bêtes soufflent, bavent, e'cument et mordent les grilles. Sa part reçue, chacune d'elles s'éloigne, grognant encore, et s'accroupit au plus loin, en état de défense. La distribution est terminée. Aux rugissements d'impatience succèdent peu à peu le ronron- nementdesconvives satisfaits, le bruitdesos broyés, les grognements sourds des mécontents. Tout s'apaise. « Je vais voir ce qu'a fait la Bourse, dit le p a * 283 tron en allumant sa pipe. Gardez la boutique. Ils sont f..., avec leur manifestation, d'avoir fait chavirer mes charbonnages. » Richard Cœur-Je -Singe est dehors sur l'estrade, lilanc-dc-Volaille est seul avec les affamés. Il y regarde à deux fois avant de leur disputer leur proie. Mademoiselle Irma cause avec son rival. Il les entend rire. S'ils riaient de lui! Il saisit un long crochet de fer et se demande lequel des convives il attaquera. En voyant leur gardien prendre une arme, les fauves inquiets ont levé le museau et se sont pelotonnés, prêts à bondir. Tous ont braqué les yeux sur lui ; seule, la panthère a un morceau encore présentable. C'est vers elle qu'il se dirige. La bête s'est levée. La carne entre les dents, elle recule. La loge est profonde. L'amoureux s avance, frôle les barreaux et frappe le monstre s ur la mâchoire, jusqu'à ce qu'il ait lâché prise. Celui-ci s'élance et lui déchire le bras de l'épaule au poignet... Fermez les yeux. Ce n'est pas beau à voir. ^°us pouvez les rouvrir maintenant. 281 I l FK V 11 IEH I 886 L'amoureux est pansé. Il trône dans la maison roulante de sa somnambule bien-aimée. La viande si chèrement conquise mijote dans un poêlon, entourée d'oignons blancs, La soirée sera bonne, la nuit sera douce. La panthère se brosse le ventre. Ce n'est pas elle que je plains le plus. La fille du guichetier a six ans, de longs cheveux bouclés soyeux et dorés, les yeux doux couleur d'améthyste. Lorqu'elle passe en riant dans les couloirs, les prisonniers qui l'écoutent du fond de leur cachot s'attendrissent. Lorsqu'elle chante en berçant son poupon de carton dans le préau, les oiseaux perchés sur les hautes murailles se taisent émerveillés. Jamais M. Y M* mônier ne passe sans lui promettre le paradis; et M. l'abbé tient toutes ses promesses. Demain, au petit jour, l'assassin de la femme Thouvelin sera guillotiné. Ordre est donné de ne rien lui refuser pour son dernier repas. Il n'a rien accepté; comprend-on cela ? Apfè s tout, puisqu'il y a un crédit ouvert ponr ce ban- LES DINERS OU L'ON MANGE 288 quet final, autant en profiter, n'est-ce pas? On présentera au condamné, pour la l'orme : Une friture d'éperlans (c"est le mets favori de la femme de M. l'économe); des rognons brochette (M. l'archiviste en raffole); une omelette aux confitures (la petite du guichetier les adore); du bon café et son cortège, des cigares et tout c e qui s'ensuit. Quelque appétissant que fut ce menu, l'assassin delà femme Thouvclin l'a dédaigné. Quelle brute ! 7 heures : — La charrette s'éloigne emportant ' es deux morceaux du supplicie. On se met à table. 8 h. 3o : « C'est tout de même dommage que le président gracie tout le monde, dit M. l'archiviste lui sort de table et allume un londrcs de la meilleure marque. — Oh! oui, ajoute l'enfant, la bouche encore Pleine, c'est si bon, l'omelette aux tonfiturcs ! » 2 5 avril 1886. VIOLETTE ET CROTTIN I C'était le premier vrai beau jour de Tannée, k premier qui inspirât confiance. Personne ne doutait, en voyant le gai soleil tout battant neuf, qu'il lit doux et clair le lendemain et le surlendemain, et tous les jours suivants jusqu'à la ^aint-Sylvestre. La vie semblait recommencer pour tous comme Pour la nature. Tandis que les branches se couraient de feuilles, les plus chauves se sentaient Pousser des cheveux. C'est à la lettre ce que je v °us dis là. Par les fenêtres, toutes ouvertes, s'envolaient des fredons et des éclats de rire auxquels le 288 23 ivniL 1886 oiseaux répondaient à plein gosier. Je n'oserais pas dire ce qui se passait dans les gouttières. Les plus déshérités cherchaient, convaincus, des louis oubliés au tond de leurs poches trouées. Dieu! qu'il faisait bon vivre, ce gai dimanche-là ! Les charrettes des marchandes de Heurs parfumaient la ville. Personne ne parlait politique. Les gardiens de la paix portaient des pantalons blancs. Ma voisine avait arboré un petit chapeau neuf qui lui allait!... Je ne vous dis que ça ! L'ombre, encore dédaignée, dessinait de fines silhouettes au pied des arbres. Qui cherchait l'ombre ? On s'offrait au soleil sur toutes le s faces. Le bruit courait qu'un papillon avait traverse, entre midi et midi vingt, la place de la Concorde. Si la Bourse n'eût chômé, ce papillon imaginaire l'eût fait monter de 5o centimes. * * Hourra pour le renouveau! Partout le printemps bat le rappel, et, de tous VI0LI; T T K ET CROTTIN 289 les côtes, on accourt, sous les armes. Ce qui s'est donne do baisers ce jour-là est incalculable. Ma parole d'honneur, les lèvres avaient des frissons. On baisait au passage brise, parfums, rayons... et souvenirs. Au Pont-Royal, les hirondelles sont revenues: les hirondelles à vapeur. Elles stationnent le long du quai, au pied d'un saule. Le purscr drelindindine a tour de bras pour annoncer le départ. Le gai carillon stimule les retardataires. Voyez-les courir sur le pont des Arts, sous le guichet du Carrousel, le long des quais, descendre quatre à quatre et prendre la file en s 'épongeant et le front et la nuque. Y aura-t-il Place pour tout ce monde là dans les bois? Le bateau part. Les amoureux... il y en a beaucoup à bord... les amoureux se regardent, sourient, se rapprochent. Les mains cherchent 'urtivement les mains, les genoux se frôlent... Petit misérable, val Printemps effronté, tu en lais de belles. Si Ton Pécoutair, Dieu sait ce qui se Passerait. -Allons, bon! voilà que je te gronde. Hélas! 25 avril 1881 i J'ai peut-être mes raisons pour cela. En avant, marche! Printemps chéri. Cours, vole. Arréte-toi le plus tard qu'il se pourra. Tant pis pour les poussifs et les indifférents. Le troisième dimanche d'avril, les passagers se taisent et regardent; le dimanche suivant, ils causent et fredonnent; le premier dimanche de mai venu, ils blaguent la nature Dimanche dernier, tout le monde était pimpant, poli, discipliné, tendre et obligeant. En avant! Salut à l'île des Cygnes, au Robinson d'Autcuil, au Tctit-Pèchcur, au Concert du Jardin des fleurs, au Doyen des chevaux de bois... Le viaduc est passé; tout est vert, bleu et or. Paris est oublié, Paris n'exisie plus, Paris n'a jamais existé. On parle bas. Les moindres bruits se perçoivent : le clapotement de l'eau broyée par l'hélice, le cri de l'oiseau en maraude, la cloche du bateau vide qui remonte le courant... Devant les cabarets on déjeune au soleil. VIOLETTE ET i: R 0 11 I N 2»i souffle dans ses doigts; il a le nez rouge. Bah! « On n'est pas allé à la campagne pour s'enfermer. » Le soleil repasse les feuilles encore toutes chiffonnées. Salut aux coteaux de Bellevue et de Sèvres. Le printemps est en verve. Si Dieu lui donnait c arte blanche, il ferait sortir des rieurs des cailloux; il émoustillcrait, sans mécompte, les vieilles et les vieux... Mais Dieu ne veut pas. On a mis pied à terre et, tout aussitôt, dans la poussière, au pied des murs, entre les pavés, °n cherche des violettes. Les violettes dans l'herbe v e"e, les hirondelles dans le ciel bleu, c'est la redevance du Printemps. Quelques femmesexigent e n outre un assortiment de nouveautés cueillies su r les comptoirs du Louvre, ou du Bon Marche. '-est là du superflu. Le Printemps s'accommoderait fort bien de la femme nue; de la terre nue , jamais! • * * Qu'elle est gentille à voir, la Parisienne, la ^risienneéchappée, piaffant dans l'herbe! Elle 28 a vu ii. 1886 aspire le renouveau, l'odeur des bois, le parfum de l'aubépine. Elle sent la sève bouillonner en elle; le sang lui vient à fleur de peau. Quand les violettes font défaut, on cueille des pâ^uciettes. On picore des baisers bec à bec. partout où les taillis ont tiré leurs rideaux verts. Le Paradis est à deux pas. tout au plus. Le temps a pris l'express. On a peine à le suivre. On se bourre le cœur et l'esprit de frais souvenirs qu'on évoquera longtemps. C'est du soleil pour les jours gris. Six heures! Déjà! Il faut songer au départ- La mélancolie vous gagne. On se reprend » douter. Ce soleil qui tombe, que l'horizon dévorera avant peu, le reverra-t-on demain.'' On descend lentement les pentes moussues, soutachées de lierre, brodées de boutons d Oi et de pâquerettes que Ton escaladait toujours courant il y a quatre heures. On arrive au bord de l'eau. Cinq cents pei' tonnes attendent le bateau. On prend tristement la file. On reviendra bientôt, n'est-ce pa s - Cette visite ne compte pas. On est venu prendre VIOLETTE ET CKOTT1S des nouvelles des bois, des pelouses, des taillis éprouvés par l'hiver. On s'est poliment inscrits; voilà tout. Trois hirondelles apparaissent. Ce sont les premières. On les acclame.'Salut aux amies retrouvées. Ce sont les avant-courrières, les maréchales des logis sans doute. Elles arrivent, indifférentes et discrètes, du grand pays mystérieux où les nôtres combaitent. Que de choses elles sav.-nt que la torture ne leur arracherait pas ! « Sales chinoises! » crie un gamin Chinoises? Pourquoi? Les Chinois pourront au retour les appeler i sales françaises »! Ne pondent-elles pas aux deux bouts du monde? La moitié de leurs couvées figure sur notre Etat- civil. Un bateau est en vue. 11 approche, il aborde. Il est plein à couler bas. Deux passagers en descendent. « Deux places! » crie le gardien du Ponton. La foule, déçue, pousse un long gro- 28 avril 1886 gnement auquel on répond, à bord, par un formidable éclat de rire. Le bateau s'éloigne. Nous ne sommes plus que 548. Pourquoi la Compagnie des Hirondelles, qui se doit tout autant à ses clients du parcours qu'à ceux des points extrêmes, ne leur réserve-t-elle pas un tiers des places au départ? Ou pourquoi ne fait-elle pas partir toutes les demi-heures un bateau spécial pour les voyageurs des stations intermédiaires? Je livre cette réclamation à ses méditations. Enfin !.'.. On part ! Hélas!... On arrive. Il Au sortir des bois, que Paris semble triste! Pas une boutique ouverte. Les marchands de vin et les cafés sont seuls encombrés de fidèles. Les mendiants : estropiés, vagabonds et culs- de-jatte, ordinairement perdus dans la foule, VIOLETTE ET CU0TTIX 295 sont foule à leur tour. Ils sont plus impérieux encore que d'habitude. Partout des mères de raccroc exhibent des enfants scrofuleux, loués à des agences. Les moins ragoûtants sont les plus recherchés. Ce galeux vaut son pesant d'or. On se l'arrache. s cs plaies rapportent des sous à la porteuse, comme la fatigue des chevaux en rapporte aux cochers. Dieu! Qu'il faisait beau là-bas! Bien que les rues soient désertes, les omnibus s °nt tous complets. Les cochers haussent les épaules ou vous tirent la langue quand on les appelle. A qui sont réservées toutes ces voitures v >des? On n'a jamais pu me l'expliquer. Le parler canaille des voyous me révolte davantage au retour des bois. « Eh! va donc, espèce dé muffe. » — « T'as Pas fini de nous la faire? » — t Bonjour, vieille branche! » — « Oh! c'te trombine!... Malheur! » 296 23 a v « il isKii — « Faut-y pas r'culer jusqu'au Tonkin pour faire place à c'te punaise? » Les moineaux eux-mêmes, qui polincnt autour du crottin frais, ont le pépiement canaille. Les murs sont couverts d'affiches écœurantes. Des images coloriées attirent, bon gré, mal gré, le regard. Il n'y est question que de crimes- d'obscénités, de désasms. Ici, une dame élégante dépose un enfant dans le fossé des fortifications. Un fiacre l'attend. Le tonnerre imbécile épargne la marâtre et frappe le timbre de dix centimes du gouvernement. — Là, un Breton se dispose à jeter un cadavre dans la rivière. —• Pins loin, un vieillard est étranglé au sortir de table par ses enfants. — Une femme en guenilles présente un baby poignardé à un beau monsieur cravaté de blanc... et décoré, cela va sans dire. Tous ceux qui ne sont pas étranglés ou assassinés, assassinent ou étranglent. Dieu! qu'il faisait bon là-bas. au bord de l'eau, du côté de Sèvres. VIOLETTE ET KRQ IIIN -207 Dans la banlieue, nous voyons encore affichées : Les amours de Pie IX, arrachées depuis peu, les Folies erotiques du Marquis de Sade, la Femme e'corclie'e vive, etc.. Cela coûte 25o,ooo francs, à ce qu'il paraît, cette publicité-là. Et l'on n'hésite Pas à faire ces frais, certains de trouver assez de sales personnages pour les couvrir et au delà. Qui nous délivrera de ces immondices? La loi de 1836, qui interdit de déposer des ordures le longs des murs, autorise donc à les appliquer dessus? Comment, voilà un livre, le plus abominable des livres, un livre qui a fait condamner son auteur à mon, et on peut impunément le réimprimer?... Que diraient ceux qui donnent à ces infamies l'estampille, si on les placardait dans leur salon, dans la chambre à coucher de leur femme ou de leurs enfants? Pourquoi infliger aux noires la Vue de ces choses malpropres! Je puis échapper, en honnête compagnie, aux étalages des libraires encombrés de petits volumes orduriers enrichis de vignettes obscènes; comment échapper aux immondices affichées? 17. 298 28 AVRIL 1886 Faites donc circuler entre deux planches, comme circulent les hommes-sandwichs, les propagateurs de ces lugubres et lubriques infamies. Ils veulent de la publicité, olfrez-leur celle-là. Et mettez leur nom sur leur bonnet pour que l'on sache bien à qui on a affaire. Qu'il est triste Paris au sortir des bois! /6" mai î886. SEUL A L'ODÉON En ce temps-là — il y a quarante ans, ma foi ! tomme le temps passe!—en ce temps-là, les malins à trois chevrons allaient au théâtre de l'Odéon e n chaise de poste... ou le sac de-voyage sur te dos. Ils présentaient leur passeport au contrôle, insistaient pour qu'on inscrivît leurs bagages ei demandaient si l'on pouvait loger à la nuit dans les environs. Les contrôleurs blasés répondaient en souriant: « Monsieur, vous êtes le 110,747 e qui nous faites cette plaisanterie, toujours neuve d'ailleurs. V ous faut-il un certificat? Nous les délivrons sur papier timbré quand on le demande. Le coût est de dix francs. « 300 1(1 mai 1886 D'autres bons plaisants arrivaient en bande, armés jusqu'aux dents. Ces soirs-là, le vestiaire était encombré de fusils à pierre, de gibernes, de coupe-choux et de tromblons. Sous Louis Philippe, le second Théâtre-Français était au bout du monde. De nos jours, le bout du monde est à deux pas. Pour un peuple qui s'est mis en téte de coloniser l'Extrême- Orient, aller à l'Odéon n'est plus qu'une bagatelle. Ils perdraient leur temps les botanistes qui iraient, comme autrefois, cueillir et étudier les simples sur les marches du théâtre. Allez donc récolter des lycopodes devant le guichet du bureau de location, des graminées devant le contrôle, des cryptogames sur les fauteuils d'orchestre, lorsqu'on voit les contrôleurs corrects et austères tenir tète en souriant à la foule, alors que l'on joue cette merveille composée de deux chefs-d'œuvre qui s'appelle 1 Artésienne? Il y avait de bien lugubres soirées dans la nécropole dramatique de la rive gauche, il f aUt 30Î l'avouer. Dans la salle à peine éclairée, humide et glaciale, quelques hardis, aujourd'hui criblés de rhumatismes, dormaient sans, vergogne, après avoir donné la pièce à l'ouvreuse pour qu'elle les réveillât « quand ce serait fini ». Certain soir de 1834, le théâtre ouvrit ses portes à 7 h. 3o m. comme d'habitude. 11 faisait un temps abominable. Non contente d'avoir attristé et détrempé la ville tout le jour, la plaie redoublait. Les ruisseaux roulaient. r » blancs d'écume, du haut de la montagne Sainte- Ccneviève, improvisant de loin en loin des mares infranchissables. Les rues étaient lugubres. Sur l*s stations, pas une voiture; sur les trottoirs, Pas un piéton. Dans les couloirs déserts du théâtre, les ouvreurs qui battaient la semelle se disaient : ( La recette sera maigre. Quel chien de métier! On ferait davantage à la Morgue. » — Et les contrôleurs attristés grommelaient : « Un hareng cr aindrait de se noyer en traversant le Luxembourg. Q ue i temps! Nous n'aurons pas un chat. » ~~ Lt les artistes dans leur loge soupiraient en 302 16 mai 1886 se costumant : « Nous allons encore jouer devant les banquettes. S'il y a cent idiots dans la salle, ce sera tout le bout du monde. « L'affiche indiquait le lever du rideau pour huit heures. Il était 7 h. 45 m. et personne ne s'était encore présenté. Les acteurs regardaient par les trous de la toile la salle complètement vide, le régisseur se tenait anxieux dans la logette de la buraliste ; les contrôleurs groupés sur le seuil se disaient: « S'il ne venait personne, quelle chance ! A 8 h. 5 m. on aurait le droit de fermer; et nous irions au café faire une jolie, jolie petite partie de domino à quatre; ou nous rentrerions chez nous nous coucher. » N'oubliez pas que, dans ces temps préhistoriques, il n'y avait pas de billets de faveur à l'Odéon pour cette excellente raison que d'aller à l'Odéon n'était pas considéré comme une faveur. Ces temps sont bien changés! * * A sept heures et cinquante-cinq minutes : « Mes enfants, dit le régisseur épanoui, allons SEtJl A L'ODÉOX 303 nous cou-cou. allons nous cou-cou, en avant! en avant! en avant! allons nous coucher. Il n'y a personne dans la salle... la pièce est jouée. Madame Baptiste, fermez votre guichet... la caisse talité du spectacle, reprit le commissaire. » Le monsieur de Tarbes reparut, en effet. La pluie avait cessé. Il fuma un cigare sur ' Cs marches du théâtre et rentra. Le dos tourné à la scène, il se mit à lorgner la salle vide. Le rideau se releva sans qu'il changeât d'attitude. is J(i mai 1880 « Assis! cria une voix du'fond de la salle. — Le spectateur ne bougea pas. —Assis! vous m'empêchez de voir, hurlait le contrôleur, qui occupait seul une loge des premières. J'ai payé ma place et vous n'avez plus le droit de faire ici la loi. » Sans répondre, le spectateur sortit de la salle et, traversant le contrôle, demanda une contremarque. Il resta dehors cinq minutes à peine et rentra escorté d'un gavroche trempé, crotté, puant et déguenillé. Il prit un fauteuil d'orchestre, le lui donna, et, l'ayant bien installé, lui dit : « Ne bouge pas de là, gamin. Je m'en vais en face au café. Si Ton fermait le théâtre avant la fin de la pièce, tu viendrais m'en inlor- mer. — A quoi que je verrai que la pièce est finie? — Quand la grosse dame rouge et noire qui a une couronne sur la tete sera morte. — Criera-t-on vive la République ? — Non. Pas ce soir. » SEUL A I.'ODIÎON 315 — Et, maintenant, Messieurs, dit l'unique héritier de Fonde Touchard aux contrôleurs, continuez, sans moi, d'assister à cette petite fête. Je n'ai pas été fâché de vous montrer qu'une « caboche » de Tarbes est aussi dure qu'une tàte de Paris. » 2 1 juin 18S6. MESSIEURS LES EMPOISONNEURS PATENTÉS Parce qu'ils paient patente, ils se croient tous ks droits! Nos estomacs sont leurs boites à ordures. tl est temps de rappeler à ces malfaiteurs qui nous vendent des denrées meurtrières, les termes de l'article 3oi du Code pénal. « 3oi. Est qualifié empoisonnement, tout « attentat à la vie d'une personne, par l'effet de " substances qui peuvent donner la mort plus ou " moins promptement, de quelque manière que ' ces substances aient été employées ou adminis- * tr ées, et quelles qu'en aient été les suites. » 18. 318 21 juin 1886 Est-ce assez clair? « Plus ou moins prompte- ment. » — « Quelles qu'en aient été les suites. » Cela vise parfaitement les fournisseurs qui nous empoisonnent. Je livre à leurs méditations l'article suivant: « 3o2. Tout coupable d'assassinat, de parricide, d'infanticide et A' empoisonnement, sera puni de mort. » A quoi pense donc la Justice? Je ne vois guillotiner aucun épicier, aucun marchand de vin. Je demande leur tête... elle m'est due. L'article 3o4 dit encore : « 304. Le meurtre emportera la peine de mort lorsqu'il aura précédé, accompagné ou suivi un autre crime. » La préméditation est flagrante. Le guet-apens est évident. Le vol est le but. Avant, pendant et après, c'est du propre! Je réclame la tète de mes fournisseurs. * * Ils n'agissent pas sur notre corps seulem MM. LES EMPOISONNEURS PATENTÉS 319 les misérables: ils nous abrutissent autant qu'ils nous e'tiolent. Où en sommes-nous? Où allons-nous? J'ai examiné, ces jours-ci, au microscope, de la colle de pâte moisie. Je vous recommande ce spectacle. Les intiniment petits s'y démenèrent d'abord a laise, se poursuivant, se déchirant, se dévorant en pleine liberté. La colle sécha peu à peu et nous les vîmes à la gêne, épouvantés, piteux, c he'tifs et desséchés. Ils vibrèrent un instant sur P^ce, puis l'être et la matière se confondirent. Il ne resta bientôt plus de tant de combats, de tant d'amoureux enlacements, de tant de généra- tons aussitôt éteintes que créées, qu'une tache Sllr le papier. Le passé de vingt secondes de ces atomes ressemblait tellement au nôtre que je frissonnai en SOll geant que nous aurions, sans doute, pareil av enir. Une tache sur le ciel bleu indiquera la Place où croupit un monde. Dans la piquette du passé, chaque siècle a :$20 21 .11 in IKXli versé sa voie d'eau. Les plus jeunes sont les plus vieux. Je crois entendre le rire moqueur des générations qui se sont succédé poursuivre leurs successeurs amoindris. Noé, repeuplant le monde à l'âge de 600 ans, rit d'Abraham qui, ayant épousé Cithura, à peine âgé de 142 ans, en eut six fiIs, et mourut, la* pour si peu, à 427 ans. Moïse qui s'éteint à 120 ans, en pleine jeunesse, dédaigne Alexandre, vainqueur du monde; Attila et ses hordes ga- m ^ bent Charlemagne et ses preux; les paladins du roi Artus et les vaillants de Philippe-Auguste narguent les raffinés de Jarnac et de Moncon- tour; les héros de Bonaparte pleurent sur ' cS martyrs de 1870... et nos descendants nous prêteront à rire. De quelle lavasse sera donc fa:t le sang de leurs veines? Ce n'est pas drôle, vous savez ! Les femmes écœurées en sont venues à se regarder entre elles, cherchant, éperdues, le mo de l'énigme que l'homme balbutie. Pauvres tilles ! Pauvres femmes ! La jeunesse, la tendre jeunesse qui, de seconde MM. LES EMPOISONNEURS PATENTÉS 'M\ en seconde s'anime e" rayonne, dont le sang brûle, qui tend les bras à la force, prête à faire largesse, s'éteint frissonnante et glacée, sous des baisers mortels. Le même drap sert à l'ensevelir vivante et morte. Énervée par les chants de tendresse que l'on fredonne imprudemment autour d'elle, trompée P ar mille légendes apocryphes, par les promesses d'un printemps mensonger, l'enfant déçue se révolte ou succombe, se corrompt... Combien se résignent? « Autour de vous en ce moment, que voyez- vous? — Je vois une jeune femme qui chancelle en traversant sa chambre, soigneusement close. Personne n'est là pour lui porter secours. Son regard m'épouvante. Elle prend un verre, le rem- P"t à plusieurs reprises d'une liqueur stupéfiante, boit, boit et tombe presque aussitôt sur Ur >e chaise longue. Elle roule sur le tapis et y demeure ivre-morte. Elle veut oublier et ne veut Pas d'amant. — Celle-ci consulte de doctes personnages 322 21 juin 1886 dans le but de faire déclarer nul par la Cour de Rome, un mariage que l'engrenage judiciaire broiera ensuite. — Cette autre rentre au premier bercail. A peine manque-t-il quelques pétales à la fleur d'oranger qu'elle portait à l'église, il y a peu de jours. Elle rougit sous l'émail dont sa face est enduite. A dix-sept ans, on l'émaillait. Le* poux s'arrête sur le seuil et, saluant les parents stupéfaits : << Reprenez votre fille, dit-il. J'ai fa l£ mes vingt-huit jours. J'en ai assez I » — Et celles-ci dont le nombre grandit de seconde en seconde, qui sont-elles? On les croirait mortes et leurs corps ont des frissons. Leurs regards, dégoûtés du réel, sondent l'invisible- Leur imagination sans frein se grise d'imp oS ~ sible et d'irréalisable. C'est le troupeau sinistre des futures abruties : les morphinomanes de l a décadente. Le dclirium tremens est au bout de leur route... Qu'importe! Cette perspective n ralentit pas leur abominable voyage. Toutes les infirmités, tous les dégoûts, toutes les abjec tions, toutes les manifestations bestiales les a M M. LES EMPOISONNEURS PATENTÉS tendent... Tant pis! Ah! Dieu!.. Il y a de quoi faire reculer le Dante. Voyez la table de famille à l'heure des repas. Chacun s'y cramponne à la vie de son mieux. L'anémie, cette peste de l'heure présente, l'ané- mie a mordu tous les convives, au teint blafard, aux ongles bleus. Devant chacun d'eux, sont rangés en bataille des flacons, des boîtes pharmaceutiques, des fioles remplies de pilules et de Poudres. Les drogues font partie du couvert. C'est l'absinthe des demoiselles. La mère a pris du vin de quinquina ou de la Pepsine; l'aînée, des gouttes de Fohler ou du Perchlorure de fer; la seconde, de l'arsenic ou du vin de Bugeaud; la cadette, du fer dialysé; le fils, du phosphate de chaux ou de l'huile de foie de morue; le père, du bromure de potassium 0u du bicarbonate de soude... On peut apporter !e potage. C'est le premier service des repas de famille Parisiens. Viennent ensuite les eaux minérales, la bière de 321 21 jdin 188G Malt... et Ton finit par une infusion de camomille. L'oflice a un faux air d'herboristerie. Ces dîners pharmaceutiques sont navrants. Un bon maître d'hôtel doit avoir servi chez un apothicaire. # * * Et dire que le bien-être exagéré est la cause première de ce malaise. Quelle autre conséquence peut avoir la vie factice que nous prétendons mener et qui nous mène? A l'heure où tout repose, nous nous entassons dans des compartiments ornés, remplis, munis dé tout ce qui peut abréger et compromettre notre vie. Les maîtres du logis reçoivent à regret; c'est en grommelant qu'on subit leur politesse. On se dispute Pair à peu près respi- rable. Chacune des bouffées que nous humons, avant d'atteindre nos poumons, a frôlé quatre- vingts lèvres pour le moins, traversé quarante gosiers, rafraîchi quarante œsophages. L air passe de bouche en bouche, de narines en n MM. Mis KM POISON NBl IIS PATENTÉS fines... Fil le cœur vous monte aux lèvres d'y penser. Cela s'appelle : aller dans le monde. Ah! créateur du monde, ce n'est pas toi qui aurais perdu sept jours et sept nuits à créer ce monde-là : « le grand ! le beau ! » # * * Et Dieu dit : « Que la lumière soit! ». Et des lustres chargés de bougies falsifiées; des lampes remplies d'huile puante, des becs de gaz menaçants permirent de distinguer ce que le créateur improvisa par la suite. Et, Dieu ayant créé tout ce qui est liquide, les danseurs et les danseuses se mirent à transpirer dans les bras l'un de l'autre; et les grands parents ennuyés, pour se distraire, se mirent à ava- ler , ayant trop chaud, des boissons glacées qui leur donnèrent des Huxions de poitrine. Et Dieu dit : « Que la terre produise de l'herbe verte, et des fruits, et des rieurs... » E aussitôt les salons se remplirent de plantes odo antes qui causèrent des migraines; et les burlets 19 ;(2fi 21 juin 1886 se couvrirent de fruits qui provoquèrent des coliques... Ef Dieu dit encore : « Que les eaux, que les étables, les forêts, les basses-cours et les poulaillers se remplissent d'animaux vivants pour que l'homme les égorge, les étouffe, les assomme, les fasse cuire agonisants et les dévore avec ses semblables des deux sexes, en échangeant des calomnies, des mensonges, des lieux communs et des sottises. > Et Dieu, ayant créé le piano, le cornet à [liston, le violon et le flageolet, pour que l'homme pût danser en cadence; et les monologues stupéfiants, et les courants d'air meurtriers, et les boissons alcoolisées qui perforent les intestins, se dit : « Tout ceci est bon et plaira à l'homme mâle et femelle qui me saura gré de le lui avoir réservé.» Tout étant ainsi préparé. Dieu créa l'homme et la femme qui, ayant procréé de petits hommes et de petites femmes à leur image qui est, assure- t-on, celle de Dieu, se réunirent pour se moquer les uns des autres, se duper, se calomnier... Nous savons tous ce qu'en vaut l'aune. MM. LES EMPOISONNEURS PATENTÉS 327 Le monde ! ça, le monde ? Jamais Dieu n'aurait imaginé cela. Et vous tous, marchands de comestibles et de denrées alimentaires, marchands de vin qui n'est pas du vin, boulangers, bouchers et crémiers, voleurs patentés (s. g. d. g.), qui, non contents de nous duper quant au poids, falsifiez tout ce que vous nous livrez; Vous tous, fraudeurs mirifiques, qui jetez les hauts cris si on vous présente une pièce fausse pour prix de vos fausses denrées ; Très doctes, très ingénieux et très rapaces filous qui mélangez votre café en grains de grains de terre cuite ; Coquins à triples chevrons qui remplissez de cervelle de cheval, d'os pilésetde gélatine votre « lait pu r », q U i nous vendez du faux beurre Plein de pétrole, de jus de réglisse et de suc de la fleur du souci ou de la racine du curcuma; Gredins malpropres, qui débitez du faux vin P'ein de saloperies à dégoûter les sorcières de Macbeth ; Très sublimes canailles, qui mêlez du plâtre à 348 ti juin 1886 votre farine, qui introduisez dans notre pain du sulfate de cuivre, du sulfate de zinc et du carbonate de chaux ; Incomparables fripons, qui abattez vos bestiaux surmenés et fiévreux, qui nous vendez le filet des chevaux atteints de la morve pour du bœuf primé; Chenapans émérites, qui nous livrez le sel des salpétrières, mélangé de sel marin emprunté aux soudes des varechs ; Empoisonneurs patentés qui semez en nous le germe de toutes les maladies, de toutes les infirmités, qui appauvrissez notre sang, qui nous étiolez, qui nous énervez, qui nous abrutissez, qui, pour gagner quelques sous, nous donneriez la lèpre, quelle n'est pas votre responsabilité, maudits ! Chaque billet de cent francs que vous inscrivez dans la colonne des bonis d'exercice, a coûté la vie à un innocent. Mithn- date ne vous eût pas résisté. Croyez-vous n'être pour rien dans notre déchéance ? Empoisonné-t-on le sol sans compromettre la récolte ? MM. LES EMPOISONNEURS PATENTÉS ' 329 que dire des pharmaciens auxquels on s'adresse pour pallier le mal et qui nous vendent des remèdes falsifiés ? On assure qu'il en existe. Moi, je ne le crois pas. Cependant... s'il s'en trouvait, versez dans une chaudière immense leurs produits quels qu'ils soient: onguents et vomitifs, pilules et sirops, huiles, poudres et purgatifs, sels, pois à cauthère, vésicaloires et injections ; agitez'ce hideux mélange et faites-le leur avaler, bouillant, jusqu'à ce qu'ils en crèvent... ou supprimez leur patente dès le premier délit. * * « H y a quelques jours, ayant besoin de timbrcs- Poste, j'entrai chez un marchand de vin. Il n'y avait aucun client dans la boutique. A droite, un enfant gardait le comptoir de zinc, à gauche, la mère, la patronne, trônait derrière le comptoir de chêne de la Régie. Et je vis le gamin laper le fond des verres à liqueurs avant de les rincer. La mère, à ta fois furieuse et épouvantée, se leva. 21 JUIN 1880 « Emile... malpropre! cria-t-elle, veux-tu bien ne pas boire ces cochonneries-là? Tu vaste crever l'estomac. » Je livre ce cri du cœur à l'appréciation des véritables amateurs et je réclame la tête de mes fournisseurs. / 2 Septembre i88(> L'ÉGALITÉ 1) F. VA NT L'AUTEL Je venais de conduire au cimetière une pauvre fille de vini^t ans. Jamais je ne l'avais v ue ; à peine savais-je son nom. Elle était morte dans une mansarde, au-dessus de chez moi. Ses parents l'avaient abandonnée parce qu'elle avait « mal tourné ». Personne ne la réclamant, 'a phtisie l'avait emportée. Deux ou trois bonnes âmes l'eussent, à la rigueur, accompagnée, si le convoi avait été plus convenable. Daml écoutez donc! ce n'est Pas drôle d'être rencontré derrière un corbillard de pacotille. On a l'air d'enterrer son charbonnier. Le monde est inexorable pour ces 332 12 SEPTEMBRE 1886 choses-là... presque autant qu'il est accomodant pour certaines gredineries dont rémunération remplirait ce volume. Ensevelie par les voisines dans un drap troue, triste vaincue roulée dans le drapeau de misère, la pauvre lillc s'en allait seule au cimetière. Un corbillard de rebut l'emportait, couchée entre quatre voliges de sapin. Les roues, mal graissées, semblaient la plaindre d'être aussi rudement cahotée morte que vivante. Leurs grincements remplaçaient, tant bien que mal, les dernières psalmodies. C'est cher de mourir convenablement. Tout le monde ne peut s'offrir ce luxe. Je sortais au moment où le convoi se mettait en marche. Machinalement, je suivis l'abandonnée. Encore sur les' confins de l'autre vie, si la pauvre fille m'a vu, elle a dû se dire : « Quel est donc ce monsieur qui suit mon cadavre? Il se trompe bien sûr, et me prend pour une autre. » Mis au courant de l'histoire de la morte par les voisines, les croquemorts me prirent pour l'égalité devant i,'autel 333 « le monsieur » de la pauvre enfant. Escortes par les fossoyeurs, leur besogne terminée, ils me demandèrent « si j'étais satisfait, si je n'avais aucune réclamation à adresser à l'administration », et me tendirent la main. Je suivais, au retour, la grande allée du cimetière, lorsque je fus distrait de ma rêverie par deux fillettes qui causaient. La plus jeune avait la voix claire. Je n'entendais pas les répliques de l'aînée. « Je voudrais avoir du temps à moi, disait la première, pour venir arracher les mauvaises herbes sur les tombes abandonnées. — X... — Est-ce que c'est une raison çà..., parce qu'ils °nt été plus cossus que nous, pour qu'on les laisse pourrir sous les orties: — X... — Tu diras ce que tu voudras, je trouve que c'est lâche d'abandonner ses morts. — X... 19. 1 2 SE l'TEMIïRK ] 88() — Eb bien, je ne suis pas comme toi. Si j'étais riche, je ferais venir maman ici. Elle est si mal, là-bas, à Cre'teil, la pauvre femme! X... — Tu en parles à ton aise. Cela coûte les veux de la tete, les terrains! » Partout la préoccupation de l'argent opprime l'affligé, empoisonne sa douleur. Je montai dans un tramway. Deux voyageurs causaient auprès de moi. « Eh bien, et votre demoiselle, quand la mariez-vous? Il y a des mois que vous la tenez le bec dans l'eau. — Que voulez-vous que j'y fasse? Ce n'est pas pour mon plaisir que je fais attendre mes amoureux. La petite tient à passer par l'église, Je comprends ça; mais dam! c'est plus cher à traverser que le pont d'Asnières, la sacristie, vous savez ! — Il y a des mariages pour toutes les bourses. Je ne dis pas non; mais je ne puis pas L'ÉGALITÉ devant i.'autei. 8H inviter nos amis à assister à une petite messe de rien du tout. Mon futur gendre est très bien posé, et cela nous déconsidérerait. S'il n'y a pas de musique, un tapis, des fleurs des deux côtés du maître autel, un nombre déterminé de candélabres et de becs de gaz, des grosses pièces jaunes le long des cierges, et patati, et patata, c'est de la camelote; autant ne pas s'en mêler. On en a pour mille francs avant d'avoir dit : « Dieu vous bénisse! » S'il n'y avait que cela, encore!... mais e t'en fiche! Ah! ce n'est pas pour rien que les chréiiens se marient. Aussi j'ai dit à Berthe : « Ma fille, je ferai ce que tu voudras. Si tu te contentes de la mairie, publions les bans tout de suite; si tu tiens à l'église, dam!... je n'ai pas de quoi te marier dans ce moment. Faisons une cagnotte. » Elle tient à ses curés...; moi, je ne demande pas mieux.,.; mais çà nous fait perdre bien du temps. — Pourquoi ne mariez-vous pas votre demoi- se 'le dans une paroisse plus modeste que Saint- Augustin? — Avec ça qu'on peut choisir! Voyez-vous, 330 12 SEPTEMBRE 1886 mon cher Monsieur, si tant de gens s'éloignent de l'autel, ce n'est pas toujours de gaieté de cœur. Les sacrements sont hors de prix... Excusez-moi, je descends ici. Conducteur, vous avez oublié de me donner une correspondance. » * * Hc Et le voyageur avait raison. « Si tant de gens s'éloignent de l'autel, ce n'est pas toujours de gaieté de cœur! Les sacrements sont hors de prix. » Lorsque vous leur présentez les tarifs de l'église, les tièdes se consultent, les indifférents secouent les oreilles. Leur foi engourdie est facilement paralysée par la vue des gros chiffres qui leur sont demandés. Lorsqu'il s'agit de faire prononcer des prières qui profiteront aux morts et à la fabrique sans rien rapporter à ceux qui les paient : « Bah ! disent les intermédiaires, ce n'est pas pour un Pater de plus ou de moins que le défunt entre ou n'entre pas en Paradis. Le mort n'est pas responsable, et Dieu saura bien dresser le bilan de sa conscience sans ce coûteux appoint. Supprimé, le service religieux ! » l'égalité devant i,'autel 337 Quand on s'appelle Victor Hugo, ceia ne coûte rien de faire passer un corbillard de six liards sous un arc de triomphe. L'écrin qui contient une étoile importe peu. Lorsqu'on porte un nom banal, c'est une tout autre affaire : le plat demande à être bien servi. * * Comme Victor Hugo, je crois en Dieu. En bonne conscience, je ne puis pas traiter d'égal à égal mon Créateur. Je lui dois témoigner d'une façon quelconque que je l'aime et le respecte : de là, le culte. Si je dois faire des visites à mes chefs hiérarchiques, si je dois m'inscrire chez eux lorsque reviennent certaines dates officielles, à plus forte raison suis-je tenu à de pareils égards vis- à-vis du chef des chefs. Il reste chez lui le dimanche et reçoit toujours à bras ouverts ceux qui s'adressent à lui. De ce que je ne l'ai jamais Vu » il ne me paraît pas résulter que je ne lui dois nen. Jamais je n'ai vu mon ministre, et je m'inscris chez lui, de confiance, aux dates convenues. Des intermédiaires ont réglé l'étiquette, le cé- :î:« 12 SEPTK.MIIIIE IKSfi rémonial des pieuses visites que je fais au Seigneur. Je ne crois pas manquer au respect que je dois à Dieu en trouvant leur tarif excessif. L'adoration perpétuelle des hauts dignitaires de l'Etat recevrait un rude coup, si l'on faisait payer aux fidèles, les jours de réception officielle, le vestiaire, l'orchestre, l'éclairage, le chauffage et les rafraîchissements. On me dit : Que ce n'est pas au moment où l'Etat s'affranchit quotidiennement des allocations qu'il payait à l'Eglise, que le clergé peut faire largesse et baisser ses tarifs; Qu'il y a des cérémonies à tous prix et qu'il est juste de rançonner les orgueilleux ; Que l'Église a adopté peu à peu un train de maison difficile à soutenir et qu'il faut, bon gré, mal gré, qu'elle le maintienne; Que nul ne doit être mieux logé, mieux servi que le Créateur et que c'est une honte de marchander le luxe et le confort à celui auquel nous devons tout. 1,'ÉGAMTK DEVANT l'AUTEI. 339 A cela je répondrai : Que le vrai luxe de l'Eglise est bien plutôt dans le nombre des ridèles qui remplissent ses sanctuaires, que dans le nombre des écus entasse's dans ses caisses; Qu'elle était incomparablement plus riche lorsque les chrétiens, prêts au martyre, encombraient les catacombes, qu'elle ne l'est le jour où quelques oisifs visitent ses luxueuses métropoles désertées; Que j'aimerais mieux lui voir célébrer dix mariages à cent francs par tète, qu'une cérémonie matrimoniale de trois mille francs, avec orchestre, artistes dramatiques, chœurs, arbustes, tapis, suisse fiocchi et tout ce qui s'ensuit ; Que l'on peut se trouver dans telle ou telle s 'tuation qui vous impose un cérémonial onéreux l^e l'on adopte à contre-cœur pour donner satisfaction aux siens; Qu'il importe moins d'avoir dix desservants pour un fidèle, que dix fidèles pour un desservant; Que ce n'est pas toujours par ostentation que 340 I 2 SEPTEM 11 li E I 886 l'on s'efforce de rendre à ses morts le plus d'honneurs qu'il se peut; qu'un sentiment de pieuse tendresse éveille en nous le désir impérieux de leur faire des funérailles dignes de nos regrets; que le cœur peut s'indigner lorsque le corbillard piteux des honnêtes gens qu'on adorait croise le convoi empanaché de quelque plat-gueux, indifférent à tous; Que rien ne peut ajouter à la gloire du Tout- puissant ni l'amoindrir; que c'est faire preuve d'un singulier orgueil que de prétendre la rehausser à son gré par le luxe des services et des cérémonies; Que c'est presque outrager Dieu que de redouter pour lui la simplicité des offices; Enfin, que de toujours faire naître aux heures les plus graves de la vie, à propos du culte, cette préoccupation de l'argent, c'est éloigner de l'autel bien des coeurs de bonne volonté. * * * J'ai, tout comme un autre, le droit de rêver, n'est-ce pas ? l.'Ér.AI.ITÉ devant i.'autei. 341 Je rêve l'égalité devant l'autel, les sacrements mis à la portée de tous sous un aspect unique: je rêve le droit au mariage, le droit à la mort. Et ne me dites pas que ce que j'écris là va révolter l'Église. Elle ne mettrait pas en pratique ce qui pourrait la révolter. Loin d'ici, sous les tropiques, ce que je demande, elle l'accomplit. Dans les Antilles espagnoles, de loin en loin, un prêtre traverse les plantations où sont massés le plus d'esclaves. On rassemble les négrillons nés depuis la dernière visite du Padre. Une seule aspersion, une seule prière suffisent à sanctirier tout le peloton. De même, les couples qui se présentent pour recevoir le sacrement du mariage sont indissolublement unis par une seule messe. Si les sacrements reçus de la sorte sont effica- ce s pour les nègres, ils doivent l'être de même pour les blancs. La couleur de la peau n'y fait rien. * * * •'e rêve l'égalité devant l'autel. J e rêve ! 342 I 2 SEPT EH DR E I 8.86 Dans Paris s'élèvent : Quatre églises noires que traversent les morts, tous égaux devant Dieu; Quatre églises blanches dans lesquelles viennent s'agenouiller les fiancés désireux de recevoir la bénédiction religieuse. Les paroisses mortuaires sont construites en marbre noir. Tout y rappelle, d'une façon à la t'ois grave et consolante, la défaite du corps, l'affranchissement de l'âme. Sous une vaste coupole s'élèvent, à ciel ouvert, plusieurs étages de chapelles circulaires, aux parois mobiles, dans lesquelles sont déposés les cercueils, dans lesquelles les parents, les amis, groupés autour des leurs, assistent à un service, le même pour mus. Les paroisses matrimoniales sont construites en marbre blanc. Conçues sur des bases analogues, les paroisses matrimoniales attestent un but, le même pour tous, des joies pareilles pour tous. Elles témoignent d'une égalité absolue à l'heure de la consécration et rappellent que, si la vierge de Domremy aux glorieuses destinées est née de parents humbles et misérables, bien l'égalité devant i.'au tel 343 des superbes ont procréé des rejetons que la misère et l'abjection ont anéantis. Après avoir ri vingt-quatre heures de mon projet, réfléchissez. Vous le trouverez alors tellement logique que vous désespérerez de le voir jamais réalisé. Puis, un jour, attristé par les irrémédiables conséquences de la voie dans laquelle nous nous sommes engagés, vous vous direz : « Ce Quatrelles, il avait raison, pourtant! » TABLE LETTRE-PRÉFACE................ Première partie. — 1870-1871 A M. Jeati Quatrelles.............. Lettre Pastorale de Monseigneur Jean Quatrelles, évêque de la Chaussée d'Antin........ Antoinette à Jean Quatrelles........... Les Limaces.................. Théorie du succès............... Antoinette à Jean Quatrelles........ . . H y a trois ans................ Jérusalem délivrée............... Incendie.................... Monseigneur d'Arcueil............. Les Petits gras................. En diligence.................. Dieu la mère................. L'Incrementomanie............... Compère Loriot............... Les Intermédiaires.............. I A II L E DES M A T 1 É il E S Deuxième partie. — iSSj-iSS6. J'ogcs. Antoinette à Jean Quatrelles........... 153 Les Petits gravats................ 155 La Passerelle.................. 171 Les Tyrans de la rue. — Impressions de voyage d'une jeune mariée dans Paris............... 185 — Impressions de voyage d'un négociant ... 199 Histoires à faire peur. — Soirée du 13 décembre .......... 215 .— Soirée du 3 janvier............ 225 Pigeon vole.................. 237 Les Dîners où l'on cause............ 257 Les Dîners où l'on mange............ 271 Violette et crottin . . .•............ 2N7 Seul à l'Odéon................. 299 MM. les empoisonneurs patentés........ 3 1 7 L'égalité devant l'autel............. 33' PAUIS. — IMI'HIMKIIIB CIU1X, 20 ni B UKIIOÉRE. — 22000-0. r NOUVEAUX OUVRAGES EN VENTE Format ln-8°. DUC DE BROGUE f. c. FRÉDÉRIC II XT LOUIS IV, 2 TOI.... 15 » VICTOR HUGO TOROUEMADA, 1 vol............... 6 » J. 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