TROISIÈME EDITION - ■ DE TOUTES LES COULEURS X '-^ j-H 1876 -J L PARIS LIBRAIRIE J. HETZEL ET G» l8, RUE JACOB, l8 Tous droits de truduction et de reproduction réservés. DU MÊME AUTEUR Voyage autour du grand monde, i vol , 6 e édition. 3 fr La vie a grand orchestre, i vol., 5 e édition. . 3 fr Sans queue ni tête, i vol., 3 e édition.......3 fr Paris. — Typographie Georges Chamcrot, rue des Saints-Pères, 19. QU ATRELLES O'EN-ç, ^ <^ HISTOIRES v > V < DE TOUTES LES COULEURS TROISIEME EDITION 1 f-< 1876 h-J PARIS LIBRAIRIE J. HETZEL ET C'« l8, RUE JACOB, 18 Tous droit» de traduction et de reproduction réserres L'ARC-EN -CIEL HISTOIRES DE TOUTES LES COULEURS DÉLIVRANCE! Spa, i5 octobre. Mon Ther ami. Me voilà de retour. Je t'adresse le récit de mon pèlerinage^ ainsi que je te l'avais promis. En voyant les Tuileries jonchées de feuilles mortes, j'ai cru les beaux jours finis. Des nuages noirs couraient dans le ciel ; il m'a semblé qu'ils apportaient l'hiver, et j'ai cédé au désir de revoir encore ensoleillée la maison où j'ai été si heureux Tan dernier. J'ai bien souffert, c'est vrai, en parcourant seul ces mille coins de campagne où notre amour s'est épanoui pendant deux saisons; mais la douleur a des voluptés fécondes. Mon parti une fois pris, je me suis vite mis en route. Il me semblait que je n'arriverais pas avant la 1 2 Délivrance ! neige; que six heures suffiraient au vent pour jeter bas toutes les feuilles, pour faner toutes les fleurs. Mais la nature n'agonise qu'à l'heure traditionnelle fixée par Dieu. Elle ne connaît pas le suicide. La forêt émiette son feuillage, les champs se ternissent, le froid cristallise les sources sans hâter ni ralentir leur œuvre. La création donne à la créature de siècle en siècle, depuis le septième jour, l'exemple de la discipline, sans avoir jamais été comprise. Je trouvai partout sur mon chemin le doux et beau soleil d'octobre. Le feuillage vert-printemps était frais et touffu comme si nous nous aimions encore. Donc, mon cher Octave, je suis parti pour la Maison-Verte avant-hier, de grand matin. Pendant tout le voyage j'ai triché avec moi-même tant et plus, et joué la comédie du passé d'une si consciencieuse façon, que j'ai été plusieurs fois ma dupe. Je m'étais lait réserver un coupé... un coupé a reculons : elle n'en voulait jamais d'autre. Et puis, je tenais à être seul. Il pouvait se faire que je pleurasse, et « cela a l'air si bête, un homme qui pleure ! » Tu te rappelles cette phrase? C'est une des dernières qu'elle m'ait adressées. Comment ai-je pu si longtemps aimer cette femme-là? Je n'y comprends plus rien. Je m'étais grisé de souvenirs pendant tout le trajet; aussi , suis-je descendu à la station persuadé que j'allais en sortant voir, devant la gare, Valcntine radieuse dans le poney-chaise, stimulant du bout du fouet l'attelage, « pour qu'il eût l'air de piaffer de plaisir en me reconnaissant. » J'allais retrouver Wilhurst, plus petit que jamais, culotté de peau, court botté, Délivrance ! 3 la redingote sanglée à la taille, cravaté de blanc, la rose à la boutonnière. Il allait prendre ma valise et la charger dans le coffre. Nous partirions ensuite au galop pour arriver bien vite à la Maison-Verte. Nous allions monter l'escalier quatre à quatre, entrer dans ma chambre, et la porte aussitôt close, tomber dans les bras l'un de l'autre, et échanger un vertigineux baiser de vingt minutes... Le chef de gare vint à moi : — Nous désespérions de vous revoir, monsieur. On nous disait que la Maison-Verte n'était pas louée. Je suis charmé de voir le contraire. Vous avez attendu l'ouverture de la chasse. Et votre dame est en bonne santé ? Je balbutiai une ou deux syllabes dénuées de sens. — Ramenez-nous la chère dame, monsieur. Elle est si avenante! Toujours le sourire au coin des lèvres. Ramenez-la, monsieur; cela fera plaisir à tout le pays. Il ne se doutait pas du mal qu'il me faisait. — Au nom du ciel, ne me parlez pas d'elle, m'e- criai-je hors de moi. Elle est morte, entendez-vous?... morte! Valentine est morte, et vous me déchirez le cœur. Épouvanté, je me mis à courir, tremblant que le sort ne prît mon mensonge au sérieux. Je ne m'arrêtai qu'à la Croix-Mdaine. Là, je m'assis au bord du chemin et y demeurai longtemps, abattu, brisé, les coudes sur les genoux, le front dans les mains, ruminant le passé, épouvanté de l'avenir. Je ne croyais pas l'aimer autant. Un insecte, en passant, me frôla du bout de l'aile. Je me retournai, ému 4 comme si ses lèvres douces avaient touché ma chair. Toi qui as souvent partagé notre douce vie, mon cher Octave, toi qui connais aussi bien que moi les chemins sombres, le secret des taillis, tu vas me suivre. Voilà d'abord la route blanche qui sépare en deux la plaine. Dans les fossés remplis d'herbes, les liserons s'enroulent autour des orties. Les mûres rou- gies tentent les oiseaux. A chaque instant, de braves gens, qui me reconnaissent de loin, suspendent leur travail pour me voir venir, et me saluent au passage. Au bout du chemin se dresse le village qu'il me faudra traverser. La flèche ardoisée de l'église, fière de son coq qui valse au moindre vent, émerge d'un fouillis d'arbres et de toits de chaume. Déjà quelques cour- tils s'encadrent de murailles; peu à peu le chemin devient rue. Les fruits tombent avec un bruit mat au pied des arbres; leurs gerçures se couvrent aussitôt de fourmis et de guêpes. La maison de Robin, le vigneron, est toujours à vendre. Que de fois nous l'avons visitée, cette maisonnette ! Elle tentait Valcntine, je ne sais pas pourquoi : « Nous vivrons éternellement ici, tous les deux, « nous adorant et nous rendant heureux à qui mieux « mieux. » L'éternité de Valentine a duré deux années , et tu sais de combien de lâchetés j'ai payé les deux derniers mois. Après chaque visite nous dressions des plans et des devis fantaisistes. Je me rappelle certain projet qui nous assura six mois d'hilarité. La cabane de Robin s'était transformée en mosquée. Un portique cintré en pierres de Cordoue, couvertes d'arabesques et rehaussées d'or, remplaçait Délivrance ! 5 la porte charretière. Du trou au purin, converti en vasque de marbre rose, jaillissait une pluie odorante. Ce n'était de tous côtés que clochetons lamés, que terrasses aux halustres de porphyre, que sphinx et que lions. Le devis s'élevait à 1,946 mille francs dans lesquels le prix d'acquisition première figurait pour 3,58o francs, en y comprenant les frais. J'entre dans le village silencieux. Il est une heure. Le soleil fait l'ombre courte. Au milieu de la chaussée dorment les chiens; sur les trottoirs les chats rêvassent, à portée de quelque refuge. Le corbeau du boulanger, les ailes écourtées, sautille devant la boutique. Sa silhouette se détache vigoureuse sur le mur clair. Chaque bond est accompagné d'un regard blanc. Il picore du bout de son long bec les mouches gourmandes qu'attire le fumier du voisin. On entend battre les gerbes au fond des aires. Les porteurs de blouse saluent au passage « le Parisien. » Ce sont les travailleurs de la terre. Les porteurs de veste passent raides et gouailleurs. Ce sont les ouvriers; « ceux qui travaillent à l'ombre. » Les lourdes charrettes dételées, brancards à terre, leurs chaînes massives traînant à l'arrière, servent d'abri aux poules et aux oies arrogantes. Les étalages n'ont pas changé dans la vitrine de la grand'rue. Les mêmes mouches semblent fêter les mêmes friandises chez l'épicier. Le pharmacien lit le Rappel dans son comptoir. Il ne salue toujours pas le brigadier de gendarmerie, qui, du reste, a l'œil sur lui. L'aubergiste du Point du jour a étalé ses matelas aux fenêtres. Sur son enseigne de tôle un 6 soleil jaune d'oeuf baisse les yeux. Coiffé de rayons, le menton orné de favoris d'or, l'astre rural ressemble à Jules Ferry, retour d'Athènes. Je laisse, à droite, la « Recette buraliste des contributions indirectes » avec son écriteau blanc et noir; à gauche, le jardin de Florent, le pépiniériste, et me voilà sur la grande route bordée de trembles. Le village est bientôt loin derrière moi. Sur les trottoirs de gazon, je soulève en marchant un nuage de mouches, d'insectes et de papillons. Ne voilà-t-il pas que je sers de chien de chasse à une hirondelle qui me suit, tournoie et saisit au vol le gibier ailé que je fais lever ? Je tourne à gauche et descends la sente qui précède le vivier. Là les fleurs disputent la place au gazon. Tout cela mourra sans qu'elle y ait songé. C'est un pêle-mêle de ciguës, de trèfles roses, de boutons d'or, de mauves, de pâquerettes, de sauges pourprées, de barbots bleu saphir, de bruyères et de digitales, au-dessus desquels se dressent les bourraches veloutées aux fleurs pâles, les ancolies et les chardons. Dans le taillis, le sorbier se penche sous le poids de ses grappes. Au-dessus de tout cela tournent, se mêlent, se confondent des myriades de papillons : argus, paons de jour, nacrés, vulcains, piérides, orangés, mars, morios, flambés et machaons. Les peupliers laissent tomber leurs feuilles. Ils se sont découragés les premiers. J'aperçois l'étang. Une chaussée gazonneuse le longe à demi. Sur le petit mur bas qui l'encadre, je me suis assis. Quel silence ! Quel calme ! L'eau est plus que jamais remplie d'herbes, d'îlots charmants Délivrance.' 7 que forment les nénuphars épanouis. Sur les feuilles rondes, plates et luisantes courent les sarcelles et les bergeronnettes. Sur le bord, les roseaux secouent leurs panaches roux. C'est un fouillis de feuilles rubannées, longues, hautes et brillantes que le moindre souffle fait tinter. Au milieu de tout cela le lièvre se faufile toujours craintif. 11 boit, nez à nez avec son reflet. Le trop-plein roule à gauche dans le bas-pré. L'eau chante en s'enfuyant, ravie^ se croyant libre parce qu'elle s'agite. Le sable la boira, les moulins vont la battre. Trop tard elle regrettera le temps heureux où, dans le cadre de l'étang, elle servait de miroir : le jour, aux roseaux caressants ; la nuit, aux étoiles blanches. Une vache se délecte sur la chaussée, le mufle dans les orties et les ronces. La grille du parc est ouverte. Je me suis cru plus fort, et me voila tremblant, adossé au pilier moussu. Je n'ose pas entrer et me trouve lâche. J'essaie de me rappeler ses fautes; je ne me souviens que de ses tendresses. Je veux repasser dans ma mémoire les tortures qu'elle m'a fait subir ; je ne trouve que des excuses qui l'absolvent. Par moments, je me sens coupable et me traînerais à ses pieds si elle approchait. A quoi servirait un retour amoureux? Me rendrait-il la foi ? Tandis que la partie vile de mon être chanterait victoire, qui sait si les fiers sentiments qui me tuent et que j'aime ne se révolteraient pas ? Son retour me la ferait désaimer peut-être. 8 Les grands peupliers, frissonnants au soleil, miroitent sur un fond d'arbres sombres. La pelouse étend son tapis devant moi. L'herbe est haute; personne ne la foule. Les sapins que la chaleur exalte prêtent à l'air une odeur de résine qui me monte au cerveau et me grise. Leurs fruits ont roulé sur le chemin couvert de fines aiguilles couleur de rouille. j'entre. Au détour de ce massif, je le sais, je vais voir la maison. Malgré moi je ralentis le pas. Allons, cœur lâche, pousse en avant ! Tu as longtemps désiré cet instant de souffrance. Qui te retient? Les hontes, les tristesses qu'elle t'a infligées, tu savais bien qu'elles allaient renaître pour toi plus poignantes. Cette joie malsaine que tu rêvais, la voilà; elle t'est donnée. Avance donc. Les yeux fermés, plonge dans le désespoir. A peine ai-je fait dix pas que je vois la maison ; non plus verte comme l'été dernier, mais tout empourprée. De longues traînées de feuilles rouges tombent du faîte. On dirait des cascades de sang. Lorsque mes regards ont rencontré le sanctuaire déshonoré, mes yeux ont éprouvé une sensation douloureuse et se sont baissés. J'ai senti gronder en moi des sentiments de colère et d'indignation. J'ignorais que mon cœur les recélàt. Si elle eût paru, au lieu de me jetér à ses pieds comme je l'eusse fait encore au moment de franchir la grille, je crois que je l'eusse étouffée. C'est que le parc me rappelait les joies perdues; le logis ravive les hontes accumulées. Dans les allées, j'ai retrouvé la trace qu'a laissée le Délivrance ! 9 breack qui m'emporta et qu'alourdissaient les bagages. Enfouie dans le sable, près du perron, j'ai découvert une bobine qui,de bien loin,avait roulé jusque- là. Nous l'avions inutilement cherchée. Au lieu de ramasser le fétiche si souvent caressé par ses doigts, du bout de mon bâton, je l'ai lancé sur la pelouse. Je me suis presque aussitôt reproché ce mauvais mouvement, trop tard cependant. Mes recherches ont été inutiles. J'avais, sans préméditation aucune, conservé une des deux clés de la maison. Ce fut un enfantillage dont tu as le droit de rire. Il me semblait que rien n'était brisé sans retour tant qu'elle demeurerait sur moi. Je défie que l'on aime sans devenir superstitieux. J'entrai et refermai la porte. L'émotion me serrait les tempes. J'entendais un bruissement sourd, comme si mon sang courait en bouillonnant dans mes veines. Cette ombre, ce silence, cette humidité froide qui succédaient brusquement aux caresses du soleil de midi, me causèrent une impression lugubre. Les yeux pleins d'étincelles, je fus assez longtemps avant de rien distinguer. Peu à peu saillirent de l'ombre des formes que je reconnus. Avec elles, les souvenirs m'envahirent en foule. La vérité, comme une rafale, fit irruption dans mon cœur. Je vis mes illusions tomber une à une, mes rêves caressés prendre des aspects d'un réalisme répugnant. Cet effondrement s'accomplissait si rapidement, le sol se jonchait de tant de débris, adorés l'heure précédente, que le désespoir me prit de ne plus aimer. Je parcourus la maison déserte, lui criant de me rendre l'amour I 0 Délivrance '. perdu sur le seuil; mais tout demeura froid et silencieux. Les murs suintant l'indifférence me figèrent la moelle dans les os. Pendant quelques instants je sentis en moi des frémissements, des secousses d'agonie; puis la lutte s'apaisa et je demeurai glacé comme si j'eusse contenu un mort. Effrayé, je regardai dans l'avenir, rien n'y étincelait plus ; je regardai dans le passé, tout y était en ruines. Tombant assis sur une des marches de l'escalier qui me conduisait heureux chez elle autrefois, je me mis à pleurer mes illusions, à redemander à Dieu mes douleurs, à réclamer les hontes et les mensonges dont j'avais vécu si longtemps. Tout demeura implacable, comme si elle eût tout inspiré. J'entrai dans le salon, espérant y recueillir quelque reste de l'amour qu'autrefois nous y avions prodigué, et le salon me rappela ce soir du temps des premières déceptions, où j'avais supplié mon amie de m'apprendre ce qui l'éloignait de moi. La lueur indécise du premier croissant d'août entrait par la croisée ouverte. L'herbe de la pelouse nouvellement coupée, les arbres subitement rafraîchis, confondaient leurs parfums. Elle se détachait sombre, lisérée de blanc par la lune naissante sur le ciel encombré d'étoiles. Tout était si vague, si vaporeux, que je la distinguais à peine. Et pourtant, pendant qu'à ses pieds je répandais à flots ma tendresse inquiète, je devinais en elle des frissons d'impatience, qu'aucune parole ne trahissait. Durant une heure, à voix basse, humble, suppliant, je lui demandai ce qui la faisait me désaimer, quelle faute elle m'attribuait, quelle épreuve rédemptive je pouvais accom- Délivrance .' 1 i plir. Elle ne répondit pas. J'évoquai le souvenir des temps heureux, des chaudes amours, des promesses toiles, des serments prodigués. Elle a dû sourire, mais aucune parole ne naquit sur ses lèvres. Je lis appel à tous les sentiments tendres, humains, charitables; je lui dis mon désespoir, ma vie finie si je la perdais. Alors elle se leva, et, toujours silencieuse, se dirigea vers la porte. — Tu parleras. Je veux que tu parles, lui dis-je, en me jetant sur son passage. Tu comprends bien, n'est-ce pas, que c'est ma vie qui est en cause? Elle poussa un soupir d'ennui, s'assit sur une chaise près du chambranle, à demi effacée dans l'ombre, et y [demeura immobile, les bras croisés, le regard perdu dans le vide. Nous restâmes deux minutes muets l'un et l'autre ; deux atroces minutes. Je suis épouvanté chaque fois que je me rappelle ce qui se passa en moi. J'eus envie de la frapper pour en tirer un son. Je me dominai, oui! Mais quelle lutte! Son inertie énerva ma colère. Je replaçai dans la serrure la clé que j'avais retirée. Elle se leva. Je crus que mes caresses auraient plus d'éloquence que mes paroles. Je la pris dans mes bras, l'enveloppant de baisers, murmurant les plus doux appels. Je ne sais si elle a eu réellement peur... j'en doute; toujours est-il qu'elle a poussé un cri. La porte *du vestibule s'ouvrit ; un domestique entra. Nous étions heureusement dans l'ombre. — Ce n'est rien, dis-je. Madame a eu peur d'un oiseau de nuit qui vient de traverser le salon. Elle était déjà sur le seuil. La clarté du dehors la teintait de reflets rougeàtres. i 2 Délivrance l — Ainsi, vous n'avez pas une bonne parole à me dire? Je la vis hésiter, froncer les sourcils, remuer les lèvres comme si elle eût voulu reconnaître et choisir au passade les mots qui se présentaient en foule. — Je ne sais pas ce que vous avez ce soir, mon cher, mais vrai, là... vous êtes insupportable. Elle poussa le battant et sortit. Ce fut sa seule aumône. Je continue ma tournée, et quête d'amoureux souvenirs. Partout je trouve la glorification de la chair; je ne vois rien qui ait fait chanter son àme. Une épingle à cheveux tombée sur le parquet me rappelle le poids de ses tresses blondes. Un bouton de bottine a roulé dans la cendre blanche du foyer ; il me redit combien était petit son pied si coquettement chaussé, combien étaient fines ses chevilles et fier le bas de soie tendu sur sa jambe ronde. Ce ferret de lacet que je retrouve au coin de la toilette a serpenté à l'aise dans les œillets de son corset. 11 chante aussi sa gloire. Mais en quelque endroit que je passe, c'est son corps qui ressuscite ; son àme ne s'est jamais abritée là. Cette table est celle sur laquelle elle posa son billet d'adieu, ce soir d'effroyable mémoire où j'ai trouvé la maison déserte. « Adieu, je m'en vais. Si je ne t'aime plus, qu'est « ce que tu veux que j'y fasse? Tu as tout fait dans « le temps pour que je t'aime et ça a réussi. Tu fais « maintenant tout ce qu'il faut pour que je ne t'aime Délivrance ! i3 « pas. C'est dommage. Moi, je voudrais bien t'aimer « encore. J'ai été bien heureuse avec toi ; mais tu « me cherches des raisons à propos de tout. Ce n'est « pas comme ça qu'on s'y prend. On vit avec toi « comme dans un mélodrame. Tu prends tout trop « au sérieux. Et surtout ne te fais pas plus de cha- « grin qu'il ne faut. J'aurais pu te tromper. Je « n'aime pas ca. J'ai mieux aimé m'en aller. Si ça « peut te consoler, dis-toi que je n'en aime pas d'au- « tre. Tu m'as aimée trop sérieusement. C'est flat- « teur pendant quelque temps, mais à la longue, « toutes ces cérémonies, ça finit par vous engourdir. '< Je te remercie pour tout le bon temps que tu m'as « fait passer ; je te pardonne les mauvais jours. « Nous sommes quittes. Je m'en vais avant que tu « me redoives quelque chose. « Viens me voir dans quelque temps; pas tout de « suite. Ça n'empêche pas d'être bons amis, de « s'être aimés. « Je vais demeurer avec ma sœur, en attendant. (( Ça me fait tout de même quelque chose de m'en '< aller ; mais il faut bien se faire une raison. « Je t'ai trop souvent caressé dans ma vie, pour « t'embrasser bêtement au bout d'une lettre. Je te '< donne une bonne poignée de mains ; sans rancune. « Valentine. » J'ai retrouvé ce billet tout entier dans ma mémoire. Après m'en être infligé le souvenir, j'ai descendu comme un homme ivre, chancelant à chaque marche, sentant peser sur mes épaules toutes les Délivrance ! pierres de la maison. Puis, je me suis sauvé, abandonnant la clé sur cette porte que je ne franchirai plus jamais. Là, repose mon amour pour Valentine. La fin de cette lettre te surprend, n'est-ce pas? J'ai été non moins stupéfait que toi de l'issue de mon pèlerinage. Et pourtant, quand on réfléchit bien, on trouve ce dénoùment absolument logique. Les amours vulgaires une fois dépareillées ne subissent pas impunément le retour au pays qui les a vues heureuses. Tout y accuse la bassesse de leur origine. Ce sont des parvenues. Le souvenir ne s'épanouit qu'en terre saine, et c'est le privilège des pures tendresses de puiser un soulagement dans le passe. La mémoire est fatale à qui n'a fété que les sens ; aussi la nature a-t-elle prudemment placé un poison libérateur dans le cœur de ces créatures déshéritées qui ne savent de l'amour que le plaisir. Au revoir, mon bien cher ami, je serai dans huit jours auprès de toi, Lucien. Et pour copie conforme, QUATRELLF.S. •v dans l'intérêt des dames La baronne de Chantdoyseau s'est blottie dans un grand fauteuil, au coin du feu. Le vicomte de Lesterelle vient de se lever, prêt à prendre congé d'elle. Il est six heures. La Baronne a trente ans. Elle est classée parmi les plus parfaites. Le Vicomte a vingt-cinq ans. C'est un gentil cavalier encore novice, mais en bon chemin. le vicomtk. — Alors, je vous dis adieu? la baronne. — Ma foi ! mon cher ami, vous êtes tellement lugubre aujourd'hui que je vous laisse partir. — Voila qui n'est guère charitable. Vous devriez plutôt me consoler. — Je m'en sens incapable. Vous m'avez mis du gris dans l'âme pour vingt-quatre heures. Je suis aussi malade que vous maintenant. Sous l'influence de ce temps sombre, je traînais ma vie comme un boulet, quand on vous a annoncé. Je me suis crue sauvée. Pas du tout. Vous êtes encore plus maussade que moi. Allez-vous-en; sinon, j'appelle mon notaire et mon confesseur, je teste en faveur de quelque fondation saugrenue et je me fais religieuse. — J'hésite ù m'en aller après ce que vous m'avez dit là. — Comment ? i6 Dans l'intérêt des daines. _ ^ i — Mon départ enlève à Dieu une adorable recrue. C'est peut-être votre voie que vous aviez trouvée et dont je vous détourne. Cette responsabilité m'épouvante. Je reste. (11 s'assied.) — Vous avez bien tort. — Baronne... — Eh bien? — Voulez-vous que nous fondions quelque œuvre méritoire ? — Quoi, par exemple? — L'Œuvre des Solitaires accouplés. — Quelle folie est-ce là ? — Ce n'est point une folie. Je me suis dit souvent que la solitude à deux serait bien plus féconde que cet isolement stérile auquel les solitaires se sont soumis. Si vous le voulez, nous fondons de petits ermitages entre cour et jardin, sur la lisière des grands bois, avec écurie et remise; de délicieuses bonbonnières composées d'une chambre à coucher... — De deux chambres à coucher. — Une. • — Deux. — Pourquoi deux ? — Sans chambre d'ami, vous n'aurez pas d'adepte. — Femmes!... femmes!... Vous n'en démordrez donc jamais ? 11 y avait déjà une chambre d'ami dans le pommier céleste. Je trouve l'ami de trop. — Ingrat ! — Pourquoi : « ingrat? » — C'est à vous que je songe en réclamant ce supplément dans le logis; ou plutôt à certain chapeau marron... Dans Vintérêt des dames. 17 — Quel chapeau marron ? — Marron avec des roses rouges... — Je ne vous comprends pas. — Qui me disputerait... même la chambre d'ami, si j'osais y prétendre. — Expliquez-vous, baronne; je ne sais pas ce que vous voulez dire. — Vous faites le discret en pure perte, mon cher ami. Ne donnez jamais le bras à la femme que vous aimez, si vous ne voulez pas que vos sentiments se révèlent. Aucu-ne femme ne s'y trompera. Je parie que c'est ce petit chapeau marron qui vous rend triste. — Je ne suis pas triste. — Voulez-vous vous confesser? — A quoi bon ? — Une fois. — Êtes-vous en état de grâce pour m'absoudre ? — Deux fois. — Je vous jure... — Trois fois. — Je n'ai rien à dire qui puisse vous intéresser. — Adieu! alors. — Baronne... ne me renvoyez pas. En effet, je suis sombre et votre amitié peut seule me ranimer. — Faites-en donc usage. Je vous jure que je ne suis pas curieuse. Mes propres affaires suffisent pour m'occuper. Est-ce une grande dame ? — Pas précisément. — Une... petite dame, alors? — Non plus. C'est une Américaine. En deux mots voilà son histoire. En 1867 elle s'est mariée. i8 Dans l'intérêt des dames. Son mari, un beau garçon, sortit, un soir d'élections, pour acheter un journal qui le renseignât sur la répartition des votes. Lorsqu'il rentra, cinq ans après, il trouva sa femme remariée. Elie, le premier occupant, s'excusa de la durée insolite de son absence; il déclara renoncer, pour sa mortification, à toute prétention sur Elisabeth , et cela d'autant plus volontiers qu'il avait un second ménage dans le Maryland. — Qu'est-ce que vous me contez là? — Une histoire aussi vraie qu'invraisemblable. Suivez-moi bien. Smith, le second possesseur, ne voulant pas demeurer en reste de générosité, déclara qu'on lui couperait plutôt le cou que de le décider à conserver la femme d'un aussi parfait gentleman qu'Elie. Si bien que la bigame se trouva entre deux é*poux... plus veuve qu'Artémise et Cassandre. Élie et Smith partirent de compagnie pour Baltimore. Elisabeth vint en France où je l'ai connue. — Elle est charmante. — Et j'en suis fou. — Elle vous aime ? — Elle m'aimait hier encore. — Et?... — Et depuis ce matin, je ne sais plus à quoi m'en tenir. — Que s'est-il donc passé? — Rien qui résiste à l'analyse, et tout était cependant de nature à me désespérer. — Contez-moi cela, hein?... Voulez-vous? — Volontiers. Je suis arrivé à deux heures chez Elisabeth... comme à l'ordinaire. Dans l'intérêt des dair.es. 19 — Et puis ? — Je l'ai trouvée contrainte, préoccupée. On eût dit qu'elle cherchait à me tenir à distance. Au lieu de m'attirer vers elle, à ma grande surprise, elle a pris mes deux mains et m'a donné les siennes a baiser. — Eh bien?..... C'est très-gentil, cet accueil. Je vous trouve bien difficile. J'en sais plus d'un qui accourrait, fût-ce de Chine, pour que je le reçusse de cette facon-là. 1 — C'est très-gentil... je ne dis pas non, mais elle me reçoit d'ordinaire mieux encore que cela. Et puis, elle raidissait ses deux bras pour que je ne l'approchasse pas. — « Tu ne veux donc pas que « je t'embrasse ? » lui ai-je dit. Elle m'a répondu en se dégageant : « — Nous avons bien le temps. As- « sieds-toi là, dans ce fauteuil ; tu y seras bien. Et « ne bouge plus ! » — Cela m'a surpris, parce que d'ordinaire je me mets sur la chaise longue et elle s'étend auprès de moi. — Cela ne peut pas se passer toujours de la même façon. Ce serait monotone. Jusqu'ici je ne vois rien qui doive vous inquiéter. Après?... — Après?... Après, j'ai voulu me rapprocher d'elle, naturellement. Elle m'a dit que j'étais insupportable. — Vous l'étiez peut-être, mon cher ami. Une femme n'est pas toujours disposée à recevoir des caresses... comme un caissier à recevoir de l'argent. Il y a des jours où l'on aime à fermer le guichet. Vous ne comprenez pas cela, vous autres hommes. Les lèvres vous démangent, vous voulez embrasser 20 M mc Unetelle... :si elle n'est pas disposée à apaiser ce prurigo amoureux, M me Unetelle n'a ni cœur ni âme. Tantôt, c'est une créature banale qui ne comprend rien aux délicatesses de l'amour ; tantôt , comme dans votre cas, c'est une femme qui ne vous aime plus et qui songe à vous tromper. En vérité, mon cher ami, cela n'a pas le sens commun. Retenez bien ce que je vais vous dire. Je vous offre la clé du bonheur parfait en amour ; rien que cela ! C'est avec leur tempérament et non pas avec le nôtre qu'il faut aimer les gens. Celui qui tient compte de cet axiome sera adoré aussi longtemps qu'il le voudra. — Je suis de votre avis, baronne. Je ne demande pas autre chose. Qu'Elisabeth m'aime avec mon tempérament, et je suis prêt à l'aimer toujours. — Vous oubliez, égoïste que vous êtes, que tempérament signifie aussi accommodement, conciliation, accord des parties à la suite de concessions mutuelles. Par un juste tempérament on arrive à accorder les tempéraments contraires. Mais revenons à notre enquête. Donc, on vous a assis, pauvre martyr, dans un grand bon fauteuil, au coin du feu, après vous avoir donné ses petites mains blanches à baiser. Que je vous plains!... Poursuivez. — Je me suis piqué au jeu. — Enfant d'un jour! — Et tout ce que j'ai pu obtenir a été d'embrasser son bras à la hauteur du coude. — Le martyre continue. Votre légende me donne le frisson. — Puisqu'elle me reçoit plus tendrement encore Dans l'intérêt des dames. 2 i d'ordinaire, votre compassion n'a rien d'exagéré. Vingt fois j'ai approché mes lèvres de ses lèvres, vingt fois elle a tourné la tête; vingt fois aussi nos mains se sont unies, et chaque fois que de nos paumes moites de doux courants se dégageaient qui nous donnaient le frisson, toujours elle s'enfuyait à l'extrémité de la chambre. — Savez-vous bien qu'elle m'attendrit, la pauvre créature? Je n'aurais pas attendu si longtemps pour vous mettre à la porte. — Parce que, vous, vous ne m'aimez pas. — Ah ! mon ami, mon ami, que vous êtes novice ! La femme raffinée de nos jours n'aime pas voir ainsi brûler l'amour par les deux bouts. Elle est ménagère de tendresse dans l'ordinaire de la vie, pour la mieux jeter par les fenêtres quand le cœur lui en dit. Enfin... comment cela a-t-il fini ? — J'ai voulu prendre Elisabeth dans mes bras. Elle s'est dégagée avec impatience et a sonné. Sa femme de chambre est venue. Elle lui a demandé où en était la toilette qu'elle doit porter ce soir. Je ne sais ce que lui a répondu Madeleine, mais elle lui a donné l'ordre de travailler auprès d'elle... auprès de nous, comprenez-vous cela? Pouvait-elle me dire d'une façon plus claire et plus rude que ma tendresse, l'obsédait... que je lui étais à charge... qu'elle ne m'aimait plus?... — Le procédé était significatif, en effet. — Vous voyez que j'ai raison d'être triste, puisque j'ai la faiblesse de tenir à, cette femme qui ne tient plus à moi. — Attendez donc... attendez donc... 22 Dans l'intérêt des dames. — Quoi ? — Ne m'avez-vous pas parlé d'une toilette qu'achevait la femme de chambre ? — Oui. Une robe mauve garnie de volants en points d'Alençon. Quelle odieuse couleur, le mauve ! — Quel âge a votre Elisabeth ? — Vingt-cinq ans. — Une femme de cet âge-la ne porte pas de mauve pour aller au bal. — En effet, il s'agissait d'un diner. — D'un dîner?... Mais alors tout s'explique. — Je ne vous comprends pas. — Elle portait une robe de chambre sur des jupons empesés, n'est-ce pas? — Oui, des jupons qui faisaient un cliquetis agaçant. — Ses cheveux pendaient en longues boucles, du chignon jusqu'à la taille ? — Comment savez-vous?... — Lorsque vous êtes entré, elle vous a certainement dit : — « Vous le voyez, mon ami, je me suis « préparée de bonne heure pour vous garder plus « longtemps. » — Elle m'a dit cela, en effet. Mais qu'est-ce que cela prouve ? — Cela prouve que sa tête était faite. — Sa téte... faite? — Voilà l'explication de cette apparente froideur. Ah ! mon ami, que vous avez dù l'ennuyer et que d'excuses vous avez à lui faire! — Des excuses?... voilà qui est un peu fort. — Traquer comme vous l'avez fait une femme Dans l'intérêt des dames. 2 3 dont la tétc est achevée, c'est le comble de l'inconvenance. Mais vous n'avez donc jamais pensé à ce qu'il faut qu'une femme dépense de goût, de tact, d'esprit, d'érudition, de patience, de génie, avant de faire son entrée dans un salon? L'ajustement n'est rien, la tête est tout. Les bijoux, cela s'achète. La robe est l'œuvre d'une série d'ouvrières plus ou moins habiles, de faiseuses que l'on paie et subit ; mais la tête!... la tête, c'est votre œuvre personnelle. Là est le grand art. Les cheveux que l'on échafaude, les boucles en cascade, les mèches broussailleuses, les crêpés que l'on dissimule, les auxiliaires que l'on met en évidence, les enroulements hardis, les mèches folles savamment négligées... Combiner tout cela demande du génie. Il faut ensuite se rougir les lèvres bien à point, se blanchir sans se plâtrer, éviter de rendre la peau mate ou pelucheuse, souligner les veines sur les tempes et au coin des lèvres. Il y a là un ensemble de travaux artistiques que Boucher, Greuze ou Fragonard ne dédaigneraient pas de signer. Et vous voulez que la femme ainsi préparée se laisse câliner par un gaillard de votre trempe?... C'est de la folie; c'est du sacrilège. Le bras que l'on passe autour de la taille accroche la chevelure et l'entraîne; le baiser déteint les lèvres, marbre les joues. La tendresse prise à haute dose énerve, pâlit, cerne les yeux. — Ainsi vous croyez... — Q'on vous aime et que vous êtes aussi coupable que maladroit. Écrivez vite quelques lignes d'excuses à votre Élisabeth, et, demain, faites-vous pardonner. COMMENT ON ÉCOUTE LES CLASSIQUES Connaissez-vous M. Pinglet? Non. Eh bien , M. Pinglet est administrateur de la Sécurité des familles, la Tranquillité des parents, compagnie anonyme d'assurances sur la vie. Qu'est-ce que c'est que cette compagnie-là? Je n'en sais rien. Toujours est-il que cela vous a son petit conseil d'administration, ses petits bureaux,ses petits prospectus, ses petits assurés, tout comme une autre. Ça n'a pas de dividendes, mais on ne peut pas tout avoir. M. Pinglet ne se borne pas à avoir un conseil d'administration ; il a aussi une femme, une belle- mère, une belle-sœur, trois enfants... un peu de tout. Il est rentré rayonnant, il y a quelques jours, dans le sein de sa famille assemblée. — Devinez ce que je vous apporte. — Tu nous apportes quelque chose?... Ah! que tu es gentil ! — Fais voir? — Non. Devinez ! — Est-ce quelque chose qui se mange r •2 * '1 26 Comment on écoute les classiques. — Non, c'est mieux que cela. — Mieux que quelque chose qui se mange ! — Oui. — Oh !... font les enfants émerveillés. — C'est une robe pour moi ? dit la mère. — Vous n'y êtes pas. — Un vélocipède ? s'écrie l'aîné de.s garçons. — Non. — Les fourrures que j'ai désirées? demanda la belle-sœur. — Non plus. — Alors, je donne ma langue aux chiens. — Moi aussi. — Dis vite. — Je... vous... apporte... une loge! — Non !... vrai ? — Et c'est pour la Gaité. — Pas possible ! — En voilà le coupon. — Ah! quel bonheur! quel bonheur! C'est là qu'on s'amuse ! — J'ai loué une grande avant-scène. Nous y tiendrons tous à l'aise. — Tu es un amour. — Le meilleur des époux. — Et des pères. La joie est générale. On se félicite, on s'embrasse, on fait des projets à perte de vue. — Il y aura de la musique, dis? — Assurément! et de la fameuse musique. — C'est Orphée qu'on joue? — Bien mieux que cela. Est-ce que j'aurais pris Comment on écoute les classiques. 27 une loge pour Orphée ':' Je suis pour les pièces sérieuses , pour l'audition des chefs-d'œuvre de nos maîtres. Les figures commencent a s'allonger. — Qu'est-ce donc que l'on joue? demanda en tremblant M me Pinglet. — Athalie'.... rien que cela ! Athalie, de notre immortel Racine. Oui, je viens dans son temple adorer l'Eternel ; Je viens selon l'usage antique... Et cœtera... et castera. « — Vous aviez parlé de musique, reprend M Ue Ré- muset, la propre sœur de M m<; Pinglet, je croyais que nous allions rire. — Vous entendrez les admirables chœurs de notre immortel Mendelssohn. — Mendelssohn!..... un Prussien!..... soupire M mc Pinglet désappointée. — Le génie n'a pas de patrie, madame Pinglet. Vous ne conduiriez certainement pas vos enfants à la Gaîté pour salir leurs yeux et leurs oreilles par la contemplation et l'absorption malsaines d'une turpitude pareille à Orphée?... D'ailleurs, nous l'avons vu quatre fois. — Je le verrais bien encore. — Moi aussi, mais pas avec Clément, Anatole et surtout Valentin. lis sont trop grands maintenant pour contempler sans danger l'Olympe et l'Enfer. Athalie n'a pas les mêmes inconvénients qu' Orphée. — Oh! non!... soupirent les grands parents consternés. 28 Comment on écoute les classiques. Les petits sont ravis. Ils ne se doutent pas de ce qui les attend. Une seule chose les attriste : c'est d'aller au spectacle dans le jour, au lieu d'y aller le soir comme les grandes personnes. M. Pinglet aurait désiré que l'on passât la soirée, en son absence, à lire la pièce aux enfants pour qu'ils en comprissent bien l'intrigue. M mc Pinglet préfère leur laisser la surprise. Les trois bambins se sont couchés de bonne heure pour être plus vite au lendemain. Ils se sont endormis en récitant pompeusement les vers de Cré- mieux qu'ils croient de Racine, et qu'ils ont entendu plusieurs fois citer et fredonner par leurs parents. ATHALIE. Bel insecte à l'aile dorée, Sois aujourd'hui mon compagnon. éliacin. (Imitant le hourdonnemeut de l'abeille.) Zon, zon, zon, zon, zon!... (Quinze fois de suite et reprise.) Le lendemain, au plus petit de l'aube, M. Pinglet a revêtu le costume des Nemrod de la Belle-Jardinière. Le carnier en bandoulière, le fusil sur l'épaule, la ceinture pleine de cartouches à douilles métalliques, il apparaît aux yeux étonnés de sa chaste moitié. — Eh bien!... où allez-vous comme cela? — Vous le voyez, je vais à la chasse. — Quelle idée est-ce là ? — Voilà deux mois que je promets à l'ami Paturel d'aller tirer quelques coups de fusil chez lui, je lui ai toujours fait faux bond. Aujourd'hui le temp s est passable... vous allez vous amuser, je pars sans remords. Comment on écoute les classiques. 29 — Cependant... — Je regrette infiniment de ne pas entendre avec vous le chef-d'œuvre de notre immortel Racine. Je ne connais rien d'aussi beau... Mais Paturel m'en voudrait. Amusez-vous. Et M. Pinglet s'éloigne en fredonnant sur l'air du deuxième acte d'Orphée aux Enfers : Oui je vais dans son temple ado—adorer—l'Éternel. Je viens selon l'usage antique et so—et solennel... Ah! ah! ah! Une demi-heure après le départ de son mari, M me Pinglet entre chez sa sœur. Elle a fait une toilette de haut goût : faye et velours avec fourrure de prix et casaque perlée. — Déjà habillée!... et le chapeau sur la téte? — Oui; je vais chez maman. Je lui ai promis de la conduire à la messe de une heure, à Notre-Dame- des-Victoires. — Tu ne seras pas rentrée à temps. — Aussi ai-je compté sur toi pour conduire les petits au spectacle. — Comment!... tu vas me laisser seule? — J'ai promis à maman de la conduire au salut. L'abbé Chantechœur parle sur la continence des races slaves pendant la seconde moitié du douzième siècle. Ce sera moins amusant assurément que le chef-d'œuvre de notre immortel Racine, et je regrette bien de ne pas partager la joie des enfants; mais puis-je priver maman de son sermon, et cela pour aller au théâtre?... Tu sais comme elle est susceptible. 2. 3o Comment on écoute les classiques. — C'est bien... va!... laisse-moi les corvées... J'y suis habituée. Je suis le trop-plein delà famille ! Une discussion s'engage. Notre immortel Racine reçoit quelques éclaboussures. L'excellent M. Pin- glet est assez mal traité. Madame plante là sa sœur après un rude échange de paroles aigres-douces. — Voilà qui est parfait!... s'écrie M lle Rémuset qui, une fois seule, donne libre cours à son indignation. Je suis bonne à aller entendre Athalie... Athalte, c'est assez bon pour moi. Tandis que ma sœur va voir les Prés-Saint-Gervais, le dompteur Bidelj Girojlé-Girofla... la Malle des Indes ! tout, enfin! on me réserve pour Athalie Il faut que cela finisse! Et M" u Rémusel, dont le nez bleuit décolère, sonne le fidèle Antonin. Antonin est le valet de chambre de M. Pinglet, un homme sûr. — Antonin, vous allez conduire les enfants à la Gaîté? — Est-ce bien possible !... A la Gaîté !... Ah ! bien, nous allons rire! — Laissez votre ouvrage. — Oui, mademoiselle. — Et habillez-vous. — M'habiller?... Déjà?... — Voilà le coupon. Loge d'avant-scène, n" i ; huit places. Vous y serez à l'aise. — Est-ce que ce serait pour une matinée?... demande d'un ton piteux le fidèle Antonin. —Oui, c'est pour une matinée. On donne Athalie- — Nathalie? C'est d'un mort, Nathalie? — C'est le chef-d'œuvre de notre immortel Racine 3i — C'est que... j'ai mes lampes à nettoyer et les cheminées à passer au plomb. Madame ne serait pas contente si... — Mais, malheureux! Athalie est un chef- d'œuvre. — Les chefs-d'œuvre, mademoiselle, à vous dire le vrai, je les ai en horreur. J'aime les pièces où l'on rit. Si mademoiselle le permettait, le concierge irait à ma place. Joseph a été très-rarement au spectacle. Il sera peut-être de force à avaler ça. ' — Soit!... Dites-lui de se préparer. Voilà cinq francs. Vous les lui remettrez. Il payera l'ouvreuse et achètera des gâteaux aux entants pendant les en- tr'actes. Le concierge a accepté. On se met en chemin. Les Petits sont radieux. M. Joseph est inquiet. On arrive au théâtre; la joie des enfants frise l'enthousiasme. Ils s'élancent dans la loge et dévorent la salle des yeux. Ils applaudissent le lustre, ils applaudissent l'orchestre qui se met d'accord, ils applaudissent les ouvreuses et leurs petits bancs, les marchands de lorgnettes, les vendeurs de programmes; ils applaudissent tout de confiance. On frappe les trois coups ! Comme ils se précipitent sur le devant de la loge ! Us ne veulent pas s'asseoir. Voyez-les blottis côte à côte, en faisceau, les coudes sur le rebord de velours, n'osant pas se retirer, ouvrant à deux battants leurs yeux et leurs oreilles, penchés à mi-corps hors de 1 avant-scène, échangeant des regards étincelants de joie, en se donnant des petits coups d'épaule. L'ouverture leur paraît un peu sévère; mais ils 32 Comment on écoute les classiques. sont là pour s'amuser, ils s'amusent. Ils battent des mains comme des claqueurs embrigadés. La toile se lève. A peine ont-ils vu Joad et Abner qu'ils éclatent de rire. Lepublic surpris les regarde M.Joseph, embarrassé, se cache dans le fond de la oge et leur recommande de loin le silence. Autant recommander à l'ouragan d baisser la voix, lorsqu'il passe devant votre poite. Ils sont lancés, tout provoque leur gaîté. Ils prennent Joad pour un magicien à cause de sa grande barbej et Abner pour un Ecossais à cause de ses jambes nues. Une douce fraîcheur tempère peu a peu leur enthousiasme. A force de ne rien comprendre, ils finissent par s'apaiser. Le chœur final : « Tout l'univers est plein de sa magnificence, » ne parvient pas à les ranimer. Le plus jeune soutient qu'il s'agit dans la piècej d'un enfant que l'on veut retirer de nourrice. — « A preuve qu'il y a un militaire! » — L'aîné prétend qu'il a compris des choses qu'il ne veut pas expliquer à ses frères : — « parce qu'ils sont trop petits. » M. Joseph trouve que Joad, Abner et Jésabel parlent bien longtemps pour ne rien dire. L'envie de dormir l'a pris et ne veut plus le lâcher. Il a vaillamment lutté pendant le premier acte; il n'ose pas espérer une seconde victoire, et comme il a le sommeil sonore, il préfère, en attendant la fin du spectacle, aller fumer « une bonne pipe » sur le trottoir, après avoir bourré les enfants de brioche. Lorsqu'ils se voient seuls dans leur grande loge, dont le fond est d'un sombre inquiétant, les abandonnés se sentent tristes. 33 — Est-ce que cela vous amuse, cette pièce-là? demande Valentin. — Et toi? riposte Anatole. — Et toi? reprend Clément qui ne veut pas se prononcer non plus. — Oh ! moi, je suis assez grand pour que ça m'amuse; mais Dieu de Dieu ! que vous devez vous ennuyer ! — J'ai soif!... — Et moi donc! Si nous allions prendre l'air? Nous rentrerons tout de suite, par exemple! pour que Joseph ne soit pas inquiet. Les voilà dans le couloir. Ils se mêlent à la foule dont le courant les entraîne vers la sortie. Arrivé au contrôle, Clément qui marche le premier se trouve en présence d'un monsieur qui Lui présente une carte. — Ne la prends pas!... lui dit vivement Valentin à l'oreille. Il y a peut-être quelque chose à payer. Ils passent tous les trois en refusant la contremarque qui leur est offerte. Les voilà seuls dans la rue pour la première fois. — Valentin... est-ce que tu as peur? — Je n'ai jamais peur. — C'est comme moi. Veux-tu que nous rentrions, tout de même ? — J'ai trop soif. Et puis elle est assommante leur pièce. On n'y comprend rien du tout. — On n'a pas dansé une seule fois. — C'est dans l'Enfer que l'on danse drôlement, à ce que dit papa. — Rentrons, alors. 34 Comment o?i écoute les classiques. — Pas encore. C'est à la hn seulement que c'est amusant. Vous n'avez pas soif? — J'ai comme une éponge sur l'estomac. — Est-ce que tu oserais boire dans une boutique, devant du monde que tu ne connais pas? demanda Anatole à Valentin. — Moi... Tu vas voir ça. Qu'est-ce que vous avez de sous dans votre poche? —J'ai encore q3 sous qui me restent du jour de l'an. — Moi, 3y. — Et moi, 5 2. Combien que ça tait en tout? Après bien des calculs, on décide que cela fera 1 27 sous. Ils s'arrêtent devant un marchand de vin. Des gens de bonne humeur, installés, les uns devant le comptoir d'étain, les autres autour de petites tables de marbre, paraissent boire avec tant de plaisir, que cette vue redouble encore la soif de nos trois bambins. Des places sont libres dans le fond de la boutique : — Entrons ! dit résolument l'aîné. On ne nous mangera pas. Un garçon approche. — Qu'est-ce qu'il faut servir à ces messieurs? — Donnez-nous à boire pour 127 sous, répond Valentin, le poing sur la hanche. — Cent vingt-sept sous!... Cent vingt-sept sous de quoi ? — Est-ce qu'on peut avoir de plusieurs choses pour 127 sous? demanda prudemment Anatole. — Assurément. — Donnez-nous un peu de tout, alors. Le garçon stupéfait va trouver son patron. Il lui Comment on écoute les classiques. 35 transmet la commande qu'il vient de recevoir. On rit au comptoir, comme bien vous pensez. Tous les yeux sont braqués sur les petiots. Valentin fait seul bonne contenance. Le patron prend dans l'étalage un flacon de forme étrange, un petit buste transparent, rempli d'un liquide amarante, poissé et pimenté : du sirop de carotte mélangé d'ail, de tafia, de moutarde anglaise et d'anis. Cela s'appelle : lu Liqueur du bon patriote. Le buste qui contient ce nectar est celui de M. Thiers. Avec son bouchon sur l'oreille, il a, ma foi, l'air assez tapageur. — Voilà ce que nous avons de meilleur, dit le garçon en posant devant les entants ébaubis le flacon et trois verres à bière. Vous pouvez avaler ça de confiance. — Il y en a pour 127 sous? demande le prudent Anatole. — Tout juste pour 127 sous. — Ça ressemble joliment à papa 1... s'écrie Clément en extase devant le flacon. Au bout de dix minutes, M. Thiers a le cerveau vide, au bout d'un quart d'heure, son nez prend des transparences de crevette; au bout d'une demi- heure, le bon patriote n'a plus de rouge que la cravate. Les petits sont gris comme des chiffonniers. On les entoure, on les excite. Valentin danse sur le comptoir. Clément, que le mal de cœur désarçonne, pleure à chaudes larmes et demande à tous les passants sa tante Rémuset, tandis qu'Anatole essaie une chanson de caserne que lui apprend un croque-mort en bonne fortune. Le flacon est vide; c'est édifiant ! 36 Comment on écoute les classiques. Quand les petits cessent d'amuser ses clients, le marchand de vin... un père de famille !... les met à la porte. Clément, qui a l'ivresse noire, se rappelle le premier M. Joseph et Nathalie. Battant les murs, écœurés, harcelés par la foule, les trois malheureuses victimes de M. Thiers arrivent sous le péristyle de la Gaîté. Le contrôleur leur barre le chemin; Anatole et Clément pleurent à chaudes larmes tandis que Valentin cherche à forcer l'entrée. C'est à sept heures, au poste, où ils ronflent à qui mieux mieux, que M. Joseph les retrouve. Il n'est pas lier, non, M. Joseph, quand il rend les petits à leur famille. Tout le monde trouve des torts à tout le monde et se déclare blanc comme neige. Vous verrez que ce sera la faute de Racine. — C'est égal !... murmure M" 0 Rémuset, tout en confectionnant une infusion de camomille pour ses neveux, cela fera trois fiers gaillards! A leur âge, valer en trois heures Athalie et le bon patriote, c'est tout de même crâne ! Alasl... poor Racine! LA PETITE GUERRE Son Altesse le feld-maréchal prince Stépane Grigo- riévitch Lléoutchoff, gouverneur général de la Trans- caucasie orientale, se chauffe les mollets dans la grande salle de son palais des bords de la mer Caspienne. Il est debout devant Pâtre plein de biaise. Ses bottes puissantes se colorent de chauds reflets, comme au soleil couchant se dorent les clochetons lamés de la ville suzeraine. La large face du vice-roi, son ventre proéminent, sa moustache hérissée, ses cheveux en brosse, tout concourt a lui prêter un air absolument imposant. Les jambes écartées, les bras derrière le dos... ou, pour parler avec logique, ainsi qu'il convient de le faire à propos d'un aussi important personnage, les bras devant le dos, les pans de sa tunique d'ordonnance béatement retroussés, Son Altesse, pleine de mansuétude, écoute les" doléances d'un jeune lieutenant des Cosaques de l'Oural. Celui-ci est un grand beau garçon bien d'aplomb sur des pieds de Charlemagne, et pour la confection duquel la nature a prodigué l'étoffe. Il a les cheveux 3 38 blonds, les yeux bleus, la moustache soyeuse, les lèvres sensuelles, lourdes et rouges. Kostia Pavloucha, comte Mjkaïlytch, est attache à l'état-major et au cabinet de S. A. le très-respecté feld-maréchal prince Stépane Grigoriévitch, gouverneur général de la Transcaucasie orientale. 11 est de plus le filleul bien-aimé de S. A. le grand-duc Fédia- Ivanytch. Aussi son supérieur le traite-t-il avec une douce familiarité. Ce qui suit est ce que se dirent en l'an de grâce précité^ par une pluvieuse matinée d'octobre, le vice- roi et son officier d'ordonnance, après avoir englouti à pleine ventrée le thé savoureux du Kiang-Si fortement aromatisé de Kummel. — Sa'vez-vous bien, lieutenant, que c'est la troisième permission que vous sollicitez ce mois-ci:' — Le mois est long, les jours sont courts. Je n'ai jamais demandé à Votre Altesse plus de quarante- huit heures à la fois. — N'importe! Je ne me soucie ni de créer un précédent fâcheux, ni de me laisser accuser de faiblesse. Il doit y avoir là-dessous quelque histoire de femmes... Vaurien ! — Monsieur le maréchal!... — Si je le savais!... — Votre Altesse ne le saura pas. — Voilà un joli compromis! C'est la perdition du soldat, la femme, voyez-vous, lieutenant. — Ce n'est pas l'avis de tout le monde, Altesse. — C'est celui des bons esprits. — Vous auriez quelque peine à en convaincre, par exemple, l'ex-ministre de la guerre... aujourd'hui 3q en disgrâce, le général comte Pavlytch ArimétietT. — Je le crois pardieu bien!... Il doit tout aux femmes, cet intrigant-là. Aussi confirme-t-il la règle. C'est un mauvais officier, un voltigeur d'antichambre, apte... tout au plus aux batailles sur l'édredon, aux escarmouches d'alcôve. Personne ne lui reconnaît d'autremérite. — 11 en a un pourtant. — Un mérite!... lui!... et lequel, monsieur? reprend sèchement le feld-maréchal dont le général Pavlytch Arimétieff est la bête noire. — Sa femme, la comtesse Akoulina, est la plus accomplie des créatures de Dieu qui daignent fouler la terre. — Nous y voilà!... Sa femme... toujours sa femme. Vous êtes comme la maréchale, vous. Elle adore la générale depuis quelque temps, je ne sais pourquoi. Elles ne se quittent plus. — Madame la maréchale a le goût exquis. Votre Altesse serait mal venue à le contester. Le grand-duc Fédia-Ivanytch a vu la comtesse s'éloigner avec regret... avec beaucoup de regrets. Je ne serais pas surpris si la belle Akoulina était pour quelque chose dans l'arrivée prochaine de Son Altesse. — J'ai donc prudemment agi en éloignant et l'époux et l'épouse. Le grand-duc est jeune. A son âge, le cœur est d'étoupe, la femme est de feu, l'amour survient qui souffle. Je n'entends pas qu'Arimétieff rentre au ministère. Il est à merveille sur la frontière... qu'il y reste. Je le regrette, monsieur, mais je ne puis accorder aucun congé en ee moment. 40 Le jeune aide de camp va s'éloigner. Le gouverneur général de la Transcaucasie orientale, entraîné par son sujet, continue : — La comtesse est comme la Jungfrau que tout le monde veut escalader parce qu'elle passe pour inaccessible. On grimpe au risque de se casser cent fois le cou, de rouler dans un précipice, de demeurer enseveli sous quelque avalanche ; tout cela pour voir un site hideux qui ferait fuir s'il était de plain-pied. La vertu, voyez-vous, mon cher, est la beauté des femmes passables. Enlevez à la générale le prestige que lui donne son immaculation, et ce sera la première venue. La maréchale, sans aller plus loin, la maréchale est mille fois mieux qu'elle. — Madame la maréchale est incomparable, en effet. ■— Et ce que vous en savez n'est rien... parole d'honneur ! Cela n'empêche pas qu'on lui préfère la comtesse. — Pas tout le monde, monsieur le maréchal. — Quand je dis « tout le monde », évidemment je ne parle ni de moi... ni de vous. Il y a encore des gens de goût, c'est certain. Mais la majorité est pour elle, et je trouve cela scandaleux. Si elle était aussi parfaite qu'on le prétend, son mari courrait-il la prétentaine comme il le fait ? Je vous le demande? — Cependant... — Est-ce que je cours les ruelles, moi ? — M. le maréchal est un mortel envié. — Et il y a de quoi... vrai !... il y a de quoi. Est-ce que vous y croyez, vous, lieutenant, à la pureté absolue de la comtesse r La petite guerre. 4' — Dame! M. le maréchal, il faudrait voir. — Je donnerais gros pour qu'on la fit pécher, cette immaculée. — Bien vrai ? — Bien vrai. — Donneriez-vous... quarante-huit heures? — Quoi? Serait-ce auprès d'elle que vous voulez aller ? — En curieux, vous savez. — Ah! bah!... Vous êtes beau garçon... — M. le maréchal... — Entreprenant... — J'ai mes heures. — Ah! c'est à cela que vous visiez? Il fallait le dire, mon cher ami. — Ces choses-là se font, mais ne se disent pas. — Je vous donne huit jours; je vous en donne quinze. Prenez le temps nécessaire, mais réussissez. — Votre Altesse sera indulgente. La tache est difficile et le général, soupçonneux comme un sbire, ne marche qu'à l'ombre de sa femme. — Eh pardieu! je vais lui tailler de la besogne, au général. S. A. le feld-maréchal, prince Stépane Grigorié- vitch Lléoutchoff, gouverneur général, vice-roi de la Transcaucasie orientale, sonne et donne ses ordres à l'officier d'ordonnance de service. Celui-ci introduit presque aussitôt le colonel, directeur de la première subdivision administrative, qu'accompagne le commandant, chef du 3 e bureau (Etats-majors. Opérations militaires. . Mouvement des troupes. Assiette des gîtes d'étape). 42 La petite guerre. — Dites-moi, messieurs, où en sont les opérations du quatrième corps? — Elles sont terminées depuis deux jours, M. le maréchal. Le général Pavlytch Arimétielî, après avoir levé le camp de Kamychin, a rallié toutes les divisions et pris ses quartiers d'hiver. — En vérité! Il a pris ses quartieis d'hiver, l'intrépide général Pavlytch Arimétieff? — Oui, monsieur le gouverneur général. — Et... quels étaient les corps d'opération réunis sous ses ordres ? — Les 6 e , 8° et 2 3 e tirailleurs à pied; les i5% 17 e et 27 e fusiliers; les batteries d'artillerie 7, 9, 14 et 37 ; trois régiments de dragons, quatre de hussards ; six escadrons de Tchirkesses, de Lesghines, de Kirghises, de Cosaques de l'Oural, de Kalmouks du Volga..., des détachements du génie, des... ' — Bon. En tout ? — Trente-six mille hommes environ. — Vous allez me renvoyer tout ce monde-là au camp. — Votre Altesse a sans doute oublié... ■— Je n'oublie rien, monsieur, rien. Tenez-vous-le pour dit. Je trouve un peu fort que l'on déplace ainsi trente-six mille hommes sans prendre mes ordres. — Son Altesse avait fixé elle-même... — C'est sans doute pour éviter un rhume ou des engelures au vaillant général Pavlyth Arimétielî que vous avez pris ces dispositions toutes paternelles. — Je puis assurer à M. le gouverneur général... — Il est demeuré le Benjamin de l'administra- 43 tiori depuis sa sortie du ministère. Je saurai me faire respecter, messieurs. — Nous avions pensé... — Vous n'avez le droit de penser qu'après que j'ai pensé moi-même, et pour faire exécuter mes ordres, seulement! Vous allez immédiatement réorganiser le camp de Kamychin. J'entends que dans trois jours les troupes qui l'ont quitté y soient réinstallées. — Les vivres vont leur manquer, monsieur le maréchal. — C'est votre affaire et non la mienne. — Les abris feront défaut. — Je ne veux pas qu'ils fassent défaut... ils ne manqueront donc pas. — La terre, détrempée par les premières neiges aussitôt fondues, ne permet pas aux... — 11 n'y a pas de mauvais temps pour le bon soldat. Je n'entends pas efféminer l'armée. Prenez vos dispositions cette nuit. Vous partirez demain, colonel, et remettrez mes ordres au général commandant en chef. Réglez de grandes manœuvres pour le 28. Une attaque des approches du village de Tolovoï, par exemple. Le général Anastaci Sophrotchkine dirigera l'attaque, le général Pavlytch Arimétieff, la défense. Les troupes coucheront en plein air, à quarante verstes du camp. Cela leur fera une étape de retour convenable avant le déjeuner. Mon aide de camp et ami ; le comte Kostia Payloucha Mikhaïlytch s'assurera, à l'heure choisie par moi, que mes ordres ont été exécutés. Je vous permets de vous retirer. Vous n'avez pas une minute à perdre. 44 La petite guerre. Lorsque le vice-roi et le lieutenant sont seuls de nouveau : — Je crois mes dispositions bien prises, dit le gouverneur général de la Transcaucasie orientale. Vous partirez le 28, dans la soirée. Tous les relais seront préparés. Défense expresse sera faite de disposer d'un cheval d'ici à Astrakan, si ce n'est pour votre service. Quand vous arriverez, le général sera au feu, absorbé par la défense de Tolovoï. Vous aurez donc toute liberté pour agir. Je réglerai moi-même la marche des troupes, de façon à faire durer l'action. Vous le voyez., mon cher enfant, pour vous seconder, trente-six mille hommes vont rentrer en campagne par le plus détestable des temps. Cela vous engage!... Allez! Mouchetez la robe d'innocence de la belle comtesse, et votre avenir est assuré. — Votre Altesse me comble. — Vous me rendrez cette justice, que je ne voulais pas vous donner de permission. Mais, du moment qu'il s'agit de combattre l'influence désastreuse de cet intrigant d'Arimétieff, de défendre S. A. le grand- duc Fédia, c'est une tout autre affaire. Eh! mais... j'y pense... la maréchale est en ce moment auprès de son amie. C'est un auxiliaire inconscient que nous avons dans la place. Le hasard lui-même nous seconde. Vous réussirez. Je vais écrire à la maréchale et lui annoncer votre visite. Cela ne m'empêchera pas de vous donner une lettre pour elle. Vous la trouverez à l'hôtel Impérial, sur le port. Elle a refusé de descendre chez la comtesse. Je Lui en sais gré. C'est une concession délicate qu'elle me fait. Elle vous présentera à la belle Akoulina. Vous entrerez dans la La petite guerre. 45 place sans coup férir. Ne dites rien à la maréchale de vos projets : c'est une puritaine. Elle ne comprend rien aux compromis de la politique, et il importe que vous soyez au mieux avec elle. C'est, la plupart du temps, par d'habiles carambolages que l'on arrive à toucher la femme choisie. Allons, bonne chance, mon cher garçon. Si vous ne réussissez pas... — Ce ne sera pas la faute de votre Altesse... En effet, le 29 octobre, Kostia Pavloucha, comte Mikhaïlytch, officier d'ordonnance de S. A. le feld- maréchal, prince Stépane Grigoriévitch Lléoutchoff, gouverneur général, vice-roi de la Transcaucasie orientale, entre à l'hôtel Impérial. Il sollicite la faveur de remettre à S. A. M me la Très-Honorée feld- maréchale une lettre de haute origine. Cette grâce lui est accordée. Le lieutenant monte au premier étage et frappe à la porte du n°3. Une femme de chambre lui ouvre. Après avoir mis la clé dans sa poche, après avoir poussé le verrou, la suivante ouvre une seconde porte. — « Entrez, monsieur le comte, » dit-elle. Puis elle se retire. — Enfin!... te voilà!... s'écrie la feld-maréchale qui tombe dans les bras du lieutenant de cavalerie. Parle... parle vite, que j'entende ta voix. Éloigne- toi d'abord que je te regarde... Avant tout, dis-moi vite que tu m'aimes. — Je t'aime, ma petite Reine. — Dis-le encore. — Je t'aime ! 46 La petite guerre. — Encore trois ibis. — Je t'aime... je t'aime... je t'aime... — Ah ! que je suis donc bien sur ton cœur ! C'est là seulement qu'il fait bon vivre. Tu as emporté ma vie l'autre soir en t'en allant. Je sens dans tout mon être que tu me la rapportes. J'ai reçu ta lettre en même temps que... que l'autre. Comme il est adroit mon bien chéri! « Ah! cher, cher, cher adoré, quelle placé tu tiens dans ma vie! Dans la steppe immense et nue, le village de Tala- voï se détache comme un îlot. Le vent galope, hurle et tourbillonne en toute liberté. Le temps s'essaie au froid. Il neigeait ce matin encore; mais voilà que la pluie et la bise effacent la blanche esquisse que l'hiver recommencera demain. Autour du village, glacés par la rafale, trempés par l'averse, manœuvrent les trente-six mille hommes du quatrième corps. L'i- noffensive pétarade des canons et des fusils chargés à poudre ne parvient pas à réveiller leur enthousiasme. Les artilleurs embourbés, les cavaliers démontés, les fantassins mouillés jusqu'à la moelle maudissent à qui mieux mieux le feld-maréchal Sté- pane Grigoriévitch Lléoutchoff. Les chevaux ruisselants glissent sur le sol vaseux. Les terres labourées sont successivement défoncées par les caissons, les lourds canons et les charges de cavalerie. La récolte est morte ; les champs ne verdiront pas. Le général comte Pavlytch Arimétiefï à cheval, sous l'averse, à l'entrée du village envahi qu'il s'apprête à défendre, consulte son chronomètre infaillible. 47 — Deux heures!... déjà deux heures, dit-il à 1 état- major qui grelotte à ses côtés. A quoi pense donc le général Sophrotchkine? Il devrait nous avoir surpris depuis quarante-cinq minutes. S'il y va de ce train, je n'aurai pas perdu la bataille avant six heures du soir. Il est trois heures. La chambre n"'i de l'hôtel Impérial est une véritable succursale de paradis. Il y fait doux vivre. La Vice-Reine appuie sa tête sur l'épaule du lieutenant de cavalerie. Ses yeux aux paupières alourdies ont des regards reconnaissants. En elle, tout caresse : son souffle, ses regards, ses soupirs, les boucles de ses cheveux... Il est quatre heures. Dans les ruelles du village de Talavoï, les combattants, crottés jusqu'aux oreilles, en viennent aux mains, pour se dégourdir. Le fantassin, histoire de se réchauffer, reçoit à coups de crosse le dragon énerve qui ne lui épargne pas les coups de plat de sabre. Les chevaux saignent sous l'éperon des artilleurs furieux. Plus d'un écloppé gît sous les hangars. On ne peut vraiment pas exiger que des hommes se battent douze heures durant pour de rire, quand le temps les harcèle sans pitié. Je les trouve fort excusables si quelques poignées de cheveux leur restent aux doigts; si des camarades rentrent borgnes ou manchots; s'il n'y a à déplorer que des côtes enlbn- 4« cécs, des dents brisées, quelques intestins perforés, quelques fermes pillées ou incendiées. Il est cinq heures. Kostia Pavloucha, comte Mik- haïlytch, sort de chez sa fe'ld-maréchale bien-aimée. On s'est juré de faire durer la petite guerre bien des jours encore, les trente-six mille hommes dussent-ils croupir jusqu'au dernier. Le lieutenant se rend chez la belle Akoulina Ari- métieff. Il lui remet une lettre de S. A. S. le grand- duc Fédia-Ivanyich. L'épître brûle les doigts blancs de l'impeccable exilée. Un prince du sang qui aime ni plus ni moins qu'un simple mortel, cela touche toujours, quoi que l'on en ait. Un changement de ministère devient probable, le général comte Pav- lytch Arimétieff pourrait bien être appelé à Saint- Pétersbourg, tandis que Son Altesse infortunée, le feld-maréchal prince Stépane Grigoriévitch Lléout- choff promènerait à son tour dans la boue et la neige du camp de Kamychin les trente-six mille hommes du quatrième corps. Il est minuit. Le Vice-Roi s'endort radieux. Il se félicite du tour qu'il croit avoir joué à son rival. Celui-ci, étendu sur son lit de camp, glacé par le vent, trempé par l'averse, rongé par l'envie, ne se doute pas de l'excès de fortune qui le menace. Il est minuit. S. A. S. rêve que la belle Akoulina passe dans ses cheveux bouclés, habitués aux seules caresses de la couronne, ses doigts effilés. Cette suave La petite guerre. 49 sensation vaudra au général Arimétietî le plus haut du pavé et bien d'autres choses encore. Et tandis que dans La petite chambre bien chaude qu'éclaire un dernier tison, la belle maréchale repose alanguie près de l'heureux aide de camp, les trente- six mille hommes du quatrième corps, comparses inconscients de cette comédie, étendus dans la boue, fouettés par l'ouragan, gelés par la bise, songent à leurs trente-six mille épouses, maîtresses ou femelles qui grelottent dépareillées dans leur couche attristée. Ainsi va le monde ! S'il y a des gens auxquels tout réussit, il y en a vraiment qui n'ont pas de chance. LETTRES \ UNE HONNÊTE FEMME i. Madame Madame Antoinette de T..... à La Hestrée (Oise). Paris, 2 février 1875. Amie, Vous voilà repartie pour la campagne. Que je voudrais vous y suivre ! Le printemps nous prépare des suprises, et bientôt, sous les feuilles mortes discrètement soulevées, on découvrira de ravissantes promesses. Vous êtes lasse de notre Paris hâbleur, boueux, tapageur, athée, gouailleur. Dans une heure vous serez chez vous, en plein bois. Mon cœur et ma pensée vous suivent tout émus. La voiture s'arrêtera au bord du chemin, devant la barrière toute grande ouverte. Là, vous trouverez Charlotte avec sa lanterne, Firmin avec la brouette 52 Lettres à une honnête femme. pour les bagages, le jardinier avec un bouquet, et les enfants débarbouillés à tour de bras en prévision d'une caresse. Ils sont déjà tous sur la route. Leurs regards sondent les lointains qu'estompe le soir; ils vous savent pourtant bien loin encore. Le jour à l'agonie exhale un dernier rayon blanc et pâle, sur lequel la forêt découpe sa silhouette tout d'une pièce. A peine quelques brindilles enchevêtrées se détachent-elles encore au haut des arbres, comme une fine dentelle. Un point de feu à peine visible surgira à l'horizon, et, croyant à l'approche de la diligence : — « Voilà Madame !... » — criera Charlotte. Et Firmin éperdu saisira sa brouette, et le jardinier prendra son bouquet, et les enfants battront des mains, et Charlotte agitera dans l'air sa lanterne comme un bon signal, afin de vous indiquer de loin la place où battent tous ces braves cœurs qui sont à vous. Et puis la voiture passera devant les pauvres gens désappointés, et puis d'autres encore, jusqu'au moment où, dans la nuit alors profonde, tinteront les grelots du courrier. « Cette fois-ci, c'est bien madame! » s'écriera Charlotte. Et quand on vous verra descendre de la carriole ce sera une explosion de joie que rien ne pourra contenir. La bonne odeur des bois vous fera revivre; le ciel aura accroché ses plus pimpantes étoiles; tout, malgré la nuit, vous fera fête. On se mettra en marche. Le poids des bagages fera grincer la roue de la brouette. Le falot de Charlotte dansera au ras du sol. Vous ne saurez auquel entendre : 53 « Vous n'avez pas eu froid en route, madame ? — Non, Firmin. — Vous n'avez pas été malade, au moins, là-bas? — Non, Baptiste. — Madame a-t-elle les pieds chauds? — Oui, Charlotte. — N'est-ce pas que les petits ont grandi?... » Tout au bout de l'avenue, la bonne maison, éclairée des caves au faîte, vous sourira par toutes ses ouvertures. Et longtemps avant que vous entriez dans la cour, Ralph, que l'on aura tenu à l'attache, de peur que dans sa joie il ne vous renversât, Ralph, agité, tirant sur sa chaîne, escaladant sa niche, grattant la terre, pleurant d'impatience, vous saluera de ses abois. En entrant dans cette maison où notre bonne amitié nous a faits si loyalement heureux, songez à moi, qui vis ici avec votre souvenir pour toute joie. Vous m'avez recommandé de vous écrire souvent, de vous tenir au courant de mes impressions, de vous parler de ces mille riens qui envahissent notre vie. Voulez-vous donc, par le tableau des puérilités dont nous vivons ici, augmenter la saveur de vos jouissances vraies? Qu'importe! Ce que vous voulez, sera; et l'on vous bénira d'avoir daigné vouloir quelque chose. Je suis revenu de la gare tout songeur. Je me sentais plus seul que jamais dans ce grand Paris encombré, dont chaque pierre, cependant, m'est connue, où je ne puis faire vingt pas sans échanger un salut. J'en voulais aux arbres des boulevards, que j'aurais 5.| Lettres à une honnête femme. dû plaindre, de pousser sottement dans le bitume, quand il y a de la place encore dans les bois. Je trouvais à tous les passants l'air vil, hargneux, faux, bas, dépravé, hostile ou provocateur. Et puis les chevaux éreintés ont l'air si bête !... et puis on sent si bien que tout ce monde que l'on coudoie rêve de duper son prochain; et puis chaque boutique vous envoie de si écœurantes bouffées... et puis, enfin... enfin, vous veniez de partir. J'arrivai dans ces dispositions sur les anciens boulevards; là où Roqueplan sentait battre sous ses semelles le cœur de la terre. Il y a de ce côté deux magasins rivaux dont il faut que je vous parle. Devant leurs vitrines s'entasse la foule. Ce que l'on dit la donne fort a réfléchir. Sur des poupées de grandeur naturelle, des toilettes de femme sont échafaudées. Trois fois par jour, au gré des heures, on change leur ajustement. Aux lainages mêlés de velours, garnis de fourrures! succède la faye perlée que remplacent, quand vient la nuit, les grandes toilettes de bataille, des toilettes de bal... à tout casser! Sur des squelettes de laiton impunément décolletés s'enroulent alors les fameuses robes d'or, d'argent et de nacre qui flamboient cet hiver dans les fêtes de haut goût. La boutique de gauche ayant la première perlé de jais la dentelle noire, celle de droite s'est mise a perler la blonde de jais blanc. La lutte une fois engagée, la gauche invente les cuirasses. La droite répond a cette provocation par le tablier à paillettes. Grand désespoir à gauche, suivi d'un triomphe éclatant : la perle d'acier bleutée fait son entrée dans le HHMMHMBb HHHHSSSfiBSB Lettres à une honnête femme. monde. Croisette et le Sphinx en profitent. La droite ne se tient pas pour battue. Elle riposte par un mélange de paillons de nacre et d'acier bleu qui prête aux femmes un aspect inusité de maquereau maître d'hôtel. La gauche exaspérée lance la robe de dentelle d'or. La droite répond à cet effort par des tuniques d'or et d'argent : un réseau lourd, disgracieux, de mauvais goût, composé de paillons et de clinquant, qui se combine avec une traîne qui n'en finit plus et dans la confection de laquelle on fait entrer un peu de tout. Jeanne d'Arc vêtue du hoqueton de mailles et traînant après elle une interminable queue de dentelles sillonnées de fleurs éclatantes... Voyez- vous ça? C'est le procédé de Chicard appliqué aux dames. — « Eh bien, merci ! s'écrie un ouvrier, en voilà des étuis acoquines! » — « Viens voir! viens voir, Mélanie, dit à sa compagne une petite ouvrière émerveillée. Dire pourtant qu'il y a des femmes qui porteront cela! — Et qui ressembleront à des chiens savants. — C'est égal! Je voudrais m'habiller d'or, ne fût-ce qu'une fois dans ma vie. — Achète d'abord des bottines, malheureuse ! Les tiennes n'en peuvent plus, à force de boire a tous les ruisseaux. — Avec ça que ce serait malin d'avoir des robes de ce numéro. — Les hommes sont si bêtes ! » — « On ne peut payer ça qu'avec de l'argent volé, bien sûr, murmure un homme en guenilles. — Volé au peuple ! 56 Lettres à une honnête femme. — Et ils trouvent la Commune immorale! — On leur z'y appliquera quelques sangsues dessus leurs coffres-forts. — Et il n'est que temps. Tu vois bien que l'argent les étouffe ! » Et devant les robes d'or, l'envie, la dépravation, le mépris germent comme les champignons sur couche. Femmes, êtes-vous folles? Où nous entraînez- vous? Ce n'est pas l'heure, je vous le jure, si cette heure-là fut jamais, ce n'est pas l'heure de remplir ainsi sa vie de paillons et de clinquant. Des greniers où l'on grelotte, des caveaux où l'on meurt de faim, des yeux sont braqués sur vous. Ces banalités, ces gaillardises qui vous amusent et que vous provoquez, nous les payons de mille haines. C'est pour vous plaire, ou pour vous avoir plu, que celui-ci dévalise les caisses qui lui ont été confiées, que celui-là se fracasse la cervelle. Pour faire face à vos caprices, les hommes ne savent plus que faire. La police et la Morgue vous demandent grâce. Par pitié pour vous, croyez-moi ! faites moins de tapage en ce monde. Amie, que vous avez eu raison de nous fuir! Ici, c'est une couturière qui refuse de retoucher une toilette trop décolletée. On épingle le corsage sur la patiente. « Remontez cela, je vous prie. — Ce n'est pas sérieux ce que madame me dit là ? — Très-sérieux, au contraire. — Madame ne me le demandera pas deux fois si elle veut que je l'habille. '— Une nourrice en rougirait. Lettres à une honnête femme. ■ s 7 — Cela se porte ainsi. Et puis, nous savons ce qui plaît à ces messieurs. — Et que m'importent ces messieurs!... Mettez- moi au moins une épaulette. — Autant me demander de déshonorer ma maison. » Là, c'est une princesse... une vraie... mais pas d'ici, qui pousse, malgré ses pleurs, sa fille à demi nue dans la voiture qui va la conduire au théâtre. « Tu es une enfant!... Puisque cela se porte comme cela. Regarde-moi plutôt. » Et la pauvre petite, épouvantée par la pensée de ressembler à sa mère, se sent rougir et pleure dans les plis de sa sortie de bal. Je me rappelle encore certain soufflet mignon que donna à mon bras, un soir de bal costumé, dans une ambassade, une jeune femme honnêtement belle, enveloppée dans un domino de satin rose. Devant nous s'arrête une admirable créature suffisamment blasonnée; moins cependant que son papier à lettres. Ses longs cheveux mêlés d'algues , de corail et de perles, roulent en liberté à plus d'un mètre de leur source. Elle est à peu près vêtue de gaze verte et de brocart d'argent. Sur sa jupe jouent et s'enlacent des herbes luisantes. Quant au corsage, il se compose d'une ceinture, et puis... c'est tout. Jamais torse ne s'est plus effrontément offert à l'adoration des infidèles. « Grand Dieu!... Quel costume est-ce là? s'écrie mon domino scandalisé. — C'est l'Océan, répond la dame. — A la marée basse. >> 58 Lettres à une honnête femme. Au revoir, amie. Vivez en paix, loin des robes d'or et des ceintures dorées. Respectueusement à vous. II. Madame Antoinette de T..... à La Hestrée (Oise). Paris, |5 février 1875. Il y a huit jours à peine que vous êtes partie, et déjà les heures égrènent leurs soixante minutes avec une monotonie désespérante. Si le temps marche de ce pas-là, nous n'entendrons pas de sitôt les trompettes du Jugement dernier. Figurez-vous, amie, que Paris devient de jour en jour plus hypocrite. Le Carême a beau faire tinter ses plus édifiants carillons, le carnaval des sentiments continue de plus belle. On abrite derrière des phrases toutes laites les désirs que l'on n'oserait pas formuler, et le tout passe de compagnie. Le procédé n'est, d'ailleurs, pas nouveau. Vous vous rappelez tout ce que les femmes ont accompli pour les pauvres? Auprès de ceux de ces dames, les travaux d'Hercule ne sont que de l'enfantillage. Elles ont héroïquement dansé pour les infirmes, consciencieusement soupé pour les malades; elles ont, avec une édifiante abnégation, assisté a des représentations théâtrales pour les orphelins, à des concerts monstres pour les sourds-muets; elles ont lait des quêtes à domicile, couvert des rames de papier Lettres à une honnête femme. 59 de ces mots consacrés : « Chargée de quêter pour « l'œuvre si intéressante des pauvres petits... n'im- « porte quoi... »; elles ont organisé des expositions, des pèlerinages avec trains de plaisir; elles ont joué la comédie sur de vrais théâtres!... organisé des tombolas, vendu des baisers : tant sur La main, tant sur le front, tant au coin des lèvres... le reste, a forfait. Et tout cela (sans compter le reste), au seul profit des pauvres ; c'est convenu. Il était grand temps de changer les verres de la lanterne. Les pauvres commençaient à s'user terriblement. Apprenez, amie, que l'évolution est faite. Tout s'entreprend aujourd'hui pour faire aller le commerce. Faire aller le commerce est la préoccupation générale. Si l'on se ruine, si l'on ne change pas de ministère, si Baby demande une poupée et sa mère des diamants, si l'on va au bal, si l'on prie M. Thiers de se taire et le Maréchal-Président de parler, si l'on se marie, si l'on mendie, si l'on vole... c'est pour faire aller le commerce. Aussi il va... il va!... il va!... un tel train, qu'il est à craindre qu'il ne se casse le cou. Je veux à ce sujet vous rapporter une conversation que j'ai entendue hier. Voici dans quelle occasiom Pendant que vous prenez place avec Geneviève, entourée de bons vieux serviteurs, dans la salle à manger qui vous a vue toute petite, j'entre chaque jour, seul, ennuyé, triste, rêvant aux grandes tablées de famille, dans un restaurant, et m'y assieds devant un couvert banal préparé pour le premier venu. Cette heure-là est sombre pour le vieux garçon. 6o Hier, quand j'en ouvris la porte, le café Anglais était plein. Il était tard. J'allais me retirer, lorsque le garçon qui me sert d'ordinaire me rappela. Deux messieurs, d'ailleurs habitués de la maison comme moi, avaient accepté de m'admettre à leur table. On déplaça les couverts. Assis l'un près de l'autre, adossés au mur, ils me laissèrent en face d'eux tout le côté libre. Je remerciai mes hôtes improvisés, et, comme ils causaient avec beaucoup d'animation, j'ouvris un journal pour les mettre à l'aise et m'isoler. Celui de droite portait gaillardement ses soixante ans; celui de gauche en traînait péniblement cinquante ; le plus âgé avait tous ses cheveux, les yeux vifs, les dents blanches, les épaules larges et les mains grasses; le plus jeune était chauve à consoler Jules Sandeau, maigre à porter envie à Littré. Il gesticulait, pérorait, s'emportait, laissant à peine entre deux périodes un peu de place pour une réplique. Voilà ce qu'ils se disaient. Si d'aventure quelque passage de cette lettre vous paraissait un peu... risqué, vous auriez soin de vous boucher les oreilles. C'est un procédé qui réussit quelquefois. « Vous comprenez cela, vous, que des femmes respectables, des mères de famille, aillent dans des endroits comme celui-là? Le masque sur le visage, on peut impunément se mélerà la bacchanale, n'est-ce pas? La honte ne rougit que le front nu. Vous trouvez cette curiosité saine, et bonne à satisfaire?... — Je ne vous ai pas précisément dit cela... — Mais si, pardon!... Vous avez positivement Lettres à une honnête femme. 61 déclaré que vous conduiriez votre femme au bal de l'Opéra. — Dans la nouvelle salle, oui. — Voilà encore une de vos idées!... (que les femmes du monde ont généralement partagée, du reste). M™ la comtesse hésitait à entrer dans l'ancienne salle ; elle se sentait mal à l'aise chez Nini la Talo- cheuse et Dodophe Cassemajoue. Dans la salle nouvelle, M mo la comtesse se sent chez elle. C'est elle qui reçoit tout ce joli monde. Ça la met à l'aise. Voilà un cas où la sauce ne me fera pas avaler le poisson ! Vous ne vous êtes pas contenté de dire que vous conduiriez votre femme au bal de l'Opéra, non ! vous avez ajouté que vous y conduiriez votre fille. — Celle qui est mariée... pas l'autre. — Voilà qui est édifiant! Vous conduiriez votre fille dans un endroit de débauche, parce qu'elle est mariée... Etonnez-vous après cela du peu de respect que les femmes professent pour le mariage. Vous donnez votre fille à un galant homme ; le benêt a confiance en vous, et ne voilà-t-il pas que du moment que son pavillon couvre la marchandise, peu vous importe que la cargaison s'avarie ! C'est à vous faire tomber les bras!... Ainsi, vous conduiriez votre fille dans un mauvais lieu... parce qu'elle est ma- ri-ée? — A moh bras, elle n'a rien à craindre. — Votre bras!... Un joli cordon sanitaire!... un fameux garde-fou!... Quelle défense!... Voyez- vous ça! Mais on cueillera à votre bras, à votre nez, à votre barbe, et votre femme, et votre enfant, et votre gendre par-dessus le marché, aussi facilement 62 Lettres à une honnête femme. que s'il s'agissait de décrocher trois abricots trop mûrs sur un espalier de cinq pieds. Et puis après cela, cherche ta femme, mon bon!... cherche..- apporte!... apporte !... — J'aurais retenu une loge... — Ah! le joli refuge! Mais avant d'y arriver à votre loge, jeune présomptueux! votre femme n'aurait pas une seule articulation qui n'eût été l'objet de perquisitions minutieuses. Enfin!... quel plaisir trouvez-vous à aller vous fourrer dans ces horreurs-la? — Monsieur, c'est pour faire aller le commerce! — Voilà le grand mot lâché : « Faire aller le commerce! » Il est bien question de cela! C'est vous que l'on fait aller. — Moi!... on me fait aller!... Où voyez-vous Cela, je vous prie — Où je vois cela? Parbleu! cela crève les yeux à tout le monde. Soyez franc. C'est vous qui avez prie votre femme de porter ces toilettes fantaisistes qui font de sa vie un carnaval de douze mois par an? ces chignons à la va-tc-faire-fiche, — ces chapeaux poissards, — ces gibbosités centrales qui ont l'air d'abriter quelque potiron médaillé, — ces jupons noués ou boutonnés par derrière... on n'ose pas se demander pourquoi, — ces corsages bavards qui n'ont de secrets pour personne, — ce petit attelage de mules au talon de 18 centimètres, dans lequel le pied se tient sur la pointe, prêt à exécuter toutes sortes de pirouettes; c'est vousqui en avez eu l'idée première?..; Osez me dire cela dans le blanc des yeux? — Ce n'est pas moi, assurément. Lettres à une honnête femme. 63 — Ah! — Mais je me réjouis en pensant que c'est pour moi que tout cela se porte. — Pour vous!... Je vous trouve encore naïf. Pour vous! C'est pour Monsieur !... le môssieu que voilà... ce joli petit môssieu avec son paletot d'HÔ- tel-Dieu qui lui bat les chevilles, et son chapeau- tuyau aux bords étriqués. C'est pour môssieu 1 Non, là i___elle est bien bonne. — Pour qui est-ce, s'il vous plaît? — Pour les couturières, parbleu ! pour mesdames les couturières et marchandes de modes. Vos femmes?... elles vous les prêtent... de loin en loin... si vous êtes bien sages. Ce sont des poupées qu'elles tripotent, chiffonnent, habillent, déshabillent, manipulent, troussent, retroussent et détroussent. Elles disposent des épaules conjugales absolument à leur fantaisie. On en verra ce qu'il leur plaira; c'est elles qui poseront les barrières et vous n'avez que faire de fourrer votre nez là. Vos femmes sont les poupées aux œufs d'or qu'elles couvent pour vous faire pondre, coqs sans queue que vous êtes... — Monsieur!... — Oui !... oui !... oui!... Coqs sans queue! Je l'ai dit et je le maintiens. On vous plume et vous plumera jusqu'au sang. Et quand votre pauvre corps déplumé frissonnera au vent, que direz-vous pour vous consoler ? —■ Monsieur, je dirai... je dirai... que j'ai fait aller le commerce. — Voilà une singulière façon d'encourager les transactions. Et quand vous serez ruiné, nigaud, 64 Lettres à une honnête femme. qu'est-ce que vous ferez aller? Hein? Ce ne sera toujours pas votre marmite. — Vous êtes d'un prosaïsme révoltant. Ne voulez- vous pas que nos femmes aillent toutes nues? — Merci! ce serait encore plus cher. Et puis, ça n'irait pas à tout le monde. — A commencer par moi. Cela ne m'irait pas du tout que ma femme allât de la sorte. — Égoïste. — J'aime mieux me ruiner chez les faiseuses de modes. — Avec cela qu'on n'en voit pas dehors, des femmes nues ! — En marbre. — Mais non, mais non. Pas en marbre le moins du monde. Pas même en stuc... à peine en peau. ■— Je ne vous comprends pas. — A la porte de Giroux et de Martinet, dans le passage Choiseul : Bazar des voyages... à Cythère, de tous les côtés ne voyez-vous pas à l'étal un assortiment de beautés frelatées, étiquetées comme les aca- rus dans les collections d'arachnides, non pas par familles, elles n'en ont pas; mais par genre, elles en font ? Toutes ces dames sont là, plus dépenaillées les unes que les autres, prodigues de promesses qu'elles seraient impuissantes à vous faire tenir, cyniques à outrance, sources abrutissantes devant lesquelles les collégiens s'attardent rêveurs. — Je vous trouve bien collet-monté, mon cher monsieur. Il faut que tout le monde vive. — A quoi bon? Grand Dieu!... Lettres à une honnête femme. 65 — Je m'arrête de loin en loin devant ces exhibitions, et ce n'est pas sans plaisir. — Voyez-vous cela ! — Et puis, enfin, monsieur, il faut bien l'aire aller le commerce. » Je vous avoue, amie, .que je suis un peu de l'avis de mon vieux voisin de table. Cette façon de faire aller le commerce m'a tout l'air d'un procédé pour faire aller les imbéciles. Respectueusement à vous. III. • Madame Antoinette de T..... à La Hestrée (Oise). Paris, 28 février 1S75. — Qu'y a-t-il de plus léger que l'air? — La vapeur d'eau. — Qu'y a-t-il de plus léger que la vapeur d'eau ? — Le gaz d'ammoniac. — Et que le gaz d'ammoniac? — L'hydrogène proto-carburé. — Et que l'hydrogène proto-carburé? — Le Français, en général; le Parisien, en particulier. On se demande comment nos compatriotes, qui déplacent un poids de fluide supérieur à leur propre poids, ne sont pas violemment absorbés par l'atmosphère ? 4. 66 Lettres à une honnête femme. Nous assistons de tous les côtés à un concours de légèreté inqualifiable. Et je n'ose parler que du langage. Que serait-ce si nous examinions les actes! En politique, le champ est trop vaste pour que je vous y conduise; je craindrais de m'y perdre avec vous. Les contradictions les plus flagrantes se succèdent sans relâche. On vote, on dévote, on revote, on vivote au jour le jour, au grand ahurissement du public. Le langage parlementaire se pimente, et la séance qui ne serait pas émaillée de : — Ça n'est pas vrai! — Vous avez livré la France! — Je vous dis que vous êtes un insolent!... est encore à sténographier. Nous sommes loin du temps où : « Vous avez menti! » se traduisait par : « Mon honorable contradicteur me permettra, je l'espère, de lui faire remarquer qu'il s'écarte tant soit peu... sans le vouloir, j'en suis certain... — Nous en sommes tous certains. — Oui ! oui! tous! tous! — Son caractère si connu, sa longue et brillante carrière, votre sympathie elle-même, tout prouve, messieurs, que mon honorable contradicteur s'écarte à son insu, si j'ose m'exprimer ainsi, de la stricte vérité. » Les légèretés parlementaires, je les passe sous silence. Je voudrais bien plutôt en étouffer le bruit qui s'en va d'écho en écho par-delà les frontières réjouir nos ennemis. Passons! Fermons aussi les yeux sur ces brochures nées de la guerre, dans lesquelles tout le monde entreprend de déshonorer tout le monde; sans souci de te désho- MÊËÉÈBËÊÊÊÊIËËÊËËÊËÊÊÊÊËÊniÊÊÊÊÊÊËËÊ** *• Lettres à une honnête femme. 67 norer du même coup, pauvre France ! pourvu que ce soit au profit de son orgueil! Étouffons encore le bruit des légèretés... schisma- tiques de ces révolutionnaires de sacristie qui sacrifient la paix de nos consciences au plaisir de se hisser sur quelque piteux piédestal. Laissons-les créer leurs églises de pacotille aux portes de l'Eglise-mère. C'est encore l'orgueil qui les aveugle. Cherchons ailleurs des exemples de cette déplorable légèreté de langage qui devient une coutume partout admise. Vous n'avez certes pas oublié l'admirable exposition organisée au profit de l'Alsace-Lorraine. Nous avons souvent parcouru ensemble les salons transformés de l'ancienne Présidence du corps législatif, confondant nos enthousiasmes ; cherchant à nous pénétrer des idées que nous n'avions pas eues tout d'abord, les acceptant ou les repoussant loyalement; rapprochant notre esprit, le plus qu'il nous était possible, du niveau des grandes œuvres qu'il nous était donné d'admirer. Une toile nous attirait plus que toute autre ; c'était l'Antonio Moro. Nous avons passé des heures devant le portrait de ce seigneur qui s'est fait peindre agenouillé, les mains jointes, la pensée élevée vers Dieu, accompagné de ses deux fils, en prière comme lui. Sa femme, également agenouillée, priait seule dans un autre cadre. Et nous nous demandions quel seigneur, de nos jours, fût-ce le général Du Temple, Thiers-le-Hutin ou messire Jean Brunet, oserait exposer son portrait en pareille attitude. 68 Lettres à une honnête femme. Vous ai-je dit qu'un matin j'étais allé seul m'asseoit' devant notre toile favorite? Je ne le crois pas. Vous veniez de partir pour la Hestrée et je me trouvais tout esseulé. J'étais là depuis vingt minutes, animé d'un sincère et pieux enthousiasme, pénétré de respect pour la famille telle que l'avait constituée le passé, lorsqu'une phrase que j'entendis me ramena violemment dans le présent et me fit tourner la tête. Celle qui l'avait prononcée était une dame vénérable. Elle devait avoir soixante-cinq ans. Ses grands yeux noirs étonnants de douceur, son sourire plein de charme, ses cheveux blancs, ses mains fines et bien gantées, sa toilette, simple, élégante et parfaitement assortie à son âge, tout en elle appelait le respect. Elle était appuyée sur le bras d'un beau garçon qui portait à merveille l'uniforme de l'École polytechnique. Je les avais déjà vus tous deux et m'étais dit : Voilà, certes, la personnification la plus parfaite de la famille moderne. Cette phrase que je venais d'entendre , je crois devoir, en vous la transmettant, l'escorter de toutes mes excuses. « J'en suis désolée, mon cher enfant, disait la « dame vénérable à son petit-fils, mais que veux-tu « que j'y fasse? Chaque fois que j'ai donné à ton « frère un objet de prix, il est allé le laver. » Laver, en argot de chiourme, signifie vendre. Le rouge me monta au visage et, reportant effaré les yeux sur l'Antonio Moro, je cherchai à me replonger dans le passé. Le passé ne voulut plus de moi. Cela est vrai pourtant, que l'argot et la langue verte se sont faufilés dans le monde. Si vous étiez moins Lettres à une honnête femme. 69 champêtre, vous sauriez tout comme une autre ce que signifient : — « Voilà un carcan infect. >> — « Ous qu'est mon p'tit baluchon? » — « Je me la casse. » — « Je vais en griller une »— et autres bouquets à Iris. Non, là, franchement, des grand'ma- mans qui dévident le jars, c'est écœurant. Voulez-vous savoir maintenant comment on parle du deuil et de ceux pour lesquels on le porte? Le fragment de conversation suivant que j'ai entendu ces jours-ci vous en donnera une idée. On pourrait inventer peut-être quelque chose de plus vif, mais pour une vérité, c'est tout ce que l'on peut désirer de mieux. Une soirée de carême. —Thé, baba et musique assortis. — Une dame en rose est assise auprès d'une dame en gris. la dame en rose. — Vous portez, madame, une toilette charmante, mais bien austère. Seriez-vous en deuil? la dame en gris. — Je porte le deuil de mon père. la dame en rose. — C'est donc cela! Il y a longtemps que vous avez perdu monsieur votre père ? la dame en gris. — Il y a dix-huit mois. la dame en rose. — Dix-huit mois!... et vous pouvez encore supporter le noir? Moi, j'en ai par-dessus la tête. Vous allez juger, du reste, si j'ai le droit de le détester. Dans l'espace de deux ans, j'ai perdu : pour commencer, mon père et ma mère... du noir! — Mon fils aîné, à Sedan... du noir! — Le cadet, le 19 janvier... encore du noir! — Puis, coup sur coup, ma sœur, mon mari et ma tante! du noir... encore du noir... et toujours du noir. Cela a été le jo Lettres à une honnête femme. coup de grâce. Moi qui aimais tant le noir! Je l'ai pris en horreur, et cela se comprend, n'est-ce pas? Il est impossible, avoucz-lc, de parler plus galamment de sa douleur. Je trouve encore à vous citer ces mots que j'ai plusieurs fois entendus : « Quand nous avons vu que Paris allait décidé- ce ment être investi, nous n'avons fait ni une ni deux. « Je suis parti carrément avec ma femme et mes deux « filles. Nous nous sommes demande ce que nous « allions faire. Moi., j'ai aussitôt dit à ma femme : « — Si tu le veuxj nous allons profiter de la guerre « pour voir l'Italie. — Elle a été ravie de mon idée. « Nous avons fait un voyage charmant; peu coûteux « parce que les hôtels étaient vides, et, naturelle- « ment, nous n'avons rencontré que des gens distin- « gués. » Cette lettre m'a mis du noir plein l'âme: J'ai besoin, en songeant à nos misères, de me rappeler cette pensée de Pitt et de l'appliquer à mon pays : « Je me trouve stupide quand je me considère moi- ce même ; mais que je me trouve de valeur quand je « me compare aux autres! » Au revoir, amie. Je vous envoie tous mes respects. 7 1 IV. Madame Antoinette de T..... à La Hestree (Oise). Paris, 7 mars 1875. Si je vous disais que le printemps approche, parions, amie, que vous me croiriez fou. C'est qu'à la campagne, la nature en prend à son aise. Elle vous sait patients. Nous ne pourrions pas supporter ici le petit train-train dont vous vous accommodez. Nous voulons du lilas sous la neige, des arbres de primeur. Vous attendez pour croire au renouveau une foule de choses qui n'ont chez nous qu'une importance secondaire. Il vous faut des bourgeons ruisselants de séve, des violettes dans les prés, des taillis fraîchement teintés de vert, un bon soleil caressant, des oisillons plein les nids... des hirondelles peut-être aussi! Nous n'avons rien de tout cela. Le ciel est couleur de cendre, les arbres ont l'air de ne penser à rien; et cependant, pour le Parisien, le vrai printemps, le printemps de Paris est à deux pas. Il y a de cela des indices bien plus certains que les bourgeons et l'hirondelle : ce sont les étalages. On liquide l'hiver en toute hâte. Les lainages, les [fourrures se donnent. On annonce des taffetas d'Asie (?) à 35 centimes le mètre... grande largeur, bien entendu! Les velours ne valent que quelques sous. On offre trois gros pantalons pour dix francs !.. 72 Lettres à une honnête femme. Je vous défie, par exemple, de vous procurer rien de tout cela. Vous arriverez partout et toujours, quoi que vous fassiez, dix minutes trop tard. Dans huit jours, les jaconas, les mousselines, les organdis, les chapeaux de paille vont reparaître. Alors, si votre printemps, le printemps de province n'est pas arrivé, c'est lui qui sera dans son tort. Hier, je me suis arrêté machinalement devant un de ces étalages; fort peu soucieux d'ailleurs de ce que l'on y avait entassé. Ma pensée était auprès de vous : tout lui sert de prétexte à faire ce doux voyage. J'eusse fort bien pu demeurer là indéfiniment, si je n'avais pas fait une rencontre dont je suis encore tout ému. Une dame s'est approchée de moi : une dame vénérable, vêtue de deuil. Elle avait passé l'âge où l'on a un âge. Elle pouvait avoir aussi bien soixante que soixante-dix ans. Son visage était blême dans le cadre de ses cheveux blancs. Sa toilette, des plus modestes, avait ce cachet de distinction interdit aux riches de pacotille. La simplicité élégante est l'apanage des gens de race; les parvenus sont condamnés au luxe à perpétuité. Après m'avoir regardé quelques secondes, elle s'approcha lentement de moi. Ses lèvres décolorées remuèrent à peine lorsqu'elle m'adressa la parole. « Voulez-vous nie permettre, Monsieur, me dit- elle de vous faire une question qui vous surprendra peut-être? Croyez-vous que les mères revoient après leur mort les enfants qu'elles ont perdus? » Adressée ainsi, à l'improviste, sur le boulevard, par une inconnue, cette question me surprit en effet. Lettres à une honnête femme. y3 «■ Vous n'osez pas me répondre , ajouta-t-elle, parce que vous n'avez rien de consolant à me dire. Mon pauvre garçon! je ne le verrai plus; cela est certain. Dieu est donc aussi féroce que ses créatures? Pourquoi m'a-t-il donné cet enfant, s'il devait nie le prendre ? C'est mal., c'est mal, ce que Dieu a fait là ! » Et de grosses larmes lui vinrent aux yeux. « Excusez-moi, madame, lui dis-je, et ne cherchez la cause de mon silence que dans la surprise que votre question m'a causée. Je crois fermement à une autre vie. — C'est bien vrai, ce que vous me dites là? — Je vous le jure. Cette seconde existence n'a de raison d'être que si elle est supérieure à la première. La mort est un crible au travers duquel passent seules, pour renaître, les belles, honnêtes et douces choses que nous avons aimées dans ce monde préparatoire. » Le visage de la bonne dame s'éclaira quelque peu. « Ce n'est pas par pitié que vous me répondez cela? C'est bien votre manière de voir? — C'est ma plus ferme croyance, madame, c'est mon meilleur espoir. — Si vous dites vrai, personne n'est plus heureux que vous. Combien je vous porte envie! J'avais un fils, monsieur, un grand fier garçon. Jamais il ne m'avait donné que de la joie. Le voyant si beau, si brave, si honnête, si charmant, si instruit, si aimant, je ne dormais pas toutes les nuits. J'avais comme un pressentiment que le paradis se lasserait vite de l'attendre. Il était facile à voir que Dieu s'était S 74 Lettres à une honnête femme. trompe en me l'envoyant. Tout en lui était parfait. J'ai l'air d'exagérer ses mérites, et vous vous dites, bien certainement : « Ces mères sont toutes les mêmes! » Je ne puis plus, pour mon malheur, vous prouver que j'ai raison. « Un jour est venu où l'on s'est mis à parler de guerre, à propos d'un Allemand qui voulait régner par là-bas, en Espagne. Je vous demande un peu ce que cela peut faire aux mères, ces choses-la, qu'un Prussien plutôt qu'un Suédois... ou un Anglais gouverne tels ou tels hommes? On s'est disputé longtemps, et puis un matin que les affaires étaient ar- rangées, on a décidé de se battre, de tuer de braves gens qui ne savaient pas de quoi il s'agissait, de détruire les récoltes que Dieu a pris la peine de faire germer, de piller tous ces chers souvenirs qui sont l'âme des maisons. On parlait de cela gaîment, comme d'une fête. On chantait dans les rues; on décidait que ceux-ci iraient mourir à droite et ceux-là a gauche, qu'on incendierait ceci d'abord et puis cela ensuite. ce On a mis les uns en face les autres des gens qui ne se connaissaient pas et qui eussent été de bons amis si on leur avait dit qu'ils étaient frères, au lieu de leur dire qu'ils se haïssaient. Quelques jours après, la terre était rouge du côté de l'Allemagne comme une éponge qui a bu du sang. La tache a grandi, du Rhin jusqu'à la Saône, jusqu'à la Loire, et je n'ai plus d'enfant, et de tous les côtés il y a des mères, des veuves, des pauvres petits qui se désolent... et, ce qui est pire, des pauvres morts auxquels personne ne pense plus. 75 « Quand j'ai vu partir mon grand garçon, vaillant, conliant comme les autres, moi, j'ai senti que j'allais être... que j'allais être... comment dire cela? Il y a un mot pour désigner les enfants qui n'ont plus de mère : ce sont des orphelins; pourquoi n'y en a-t-il pas un pour désigner les mères qui n'ont plus d'enfant? Cela ne vaut donc pas la peine qu'on en parle ? « Mon fils est mort dans les tout premiers jours. Une balle lui a troué la gorge. Et je ne puis même pas maudire celui qui a fait cette horrible chose-là. Il a accompli son devoir!... C'était le devoir de quelqu'un de tuer mon fils... un pauvre mignon qui n'avait fait que du bien ! « Moi, depuis ce temps-là, monsieur, je suis prisonnière dans ce monde. Naturellement, ma première idée a été de me tuer pour aller retrouver l'enfant. Les prêtres m'ont dit : « N'en faites rien. Vous « seriez maudite et séparée de lui dans l'autre vie. » Comme si ce ne serait pas le punir aussi, le pauvre innocent, que de nous séparer! « Je me suis dit •• « J'attendrai. » Alors j'ai consulté des savants, des médecins. Ceux-là m'ontassuré que la religion était un frein imaginé par les puissants pour dominer les faibles; que tout finissait avec nous; que la matière était le dernier, aussi bien que le premier mot de la création; que je pouvais bien me tuer si cela me faisait plaisir, que cela n'y ferait ni chaud ni froid; que mon enfant était bien perdu pour moi, qu'il avait son rôle d'engrais à remplir dans la nature, et que le trèfle qu'il ferait pousser importait bien plus à l'équilibre des choses que la j6 Lettres à une honnête femme. maigre consolation que j'aurais de contempler pendant l'éternité un esprit impalpable. « Dans de pareilles conditions, se tuer m'a paru deux fois lâche. C'eût été déserter devant l'ennemi. Si je ne dois pas revoir l'enfant, me suis-je dit, je vais tacher de faire durer ma vie, quoique j'en souffre, pour faire durer son souvenir, puisque c'est tout ce qui reste de lui. « Comme ils m'ont fait du mal, tous ces gens-là! « Je m'étais cramponnée à cette pensée consolante que ma résignation me vaudrait la suprême récompense de revoir mon chéri. Et voilà que je doute de tout. Quelle joie puis-je avoir, je vous le demande, s'il faut que je renonce à celle-là? C'est donc le but de la vie de devenir fumier, après avoir pressenti des joies infinies, toutes mensongères? Mon pauvre enfant!... Mon pauvre petit!... Qui donc parviendra à me rendre l'espoir que l'on m'a arraché? Est-ce vous?... Est-ce cet homme qui passe?... Cet autre? A qui faut-il que je m'adresse? Tachez de me convaincre; je vous en prie... je vous en supplie. » La pauvre femme se mit à fondre en larmes, le visage caché dans ses deux mains. On commençait à s'arrêter, à nous regarder. Elle ne m'écoutait pas. Sa pensée était bien loin de ce monde. Un individu correctement mis, mais d'allure vulgaire, s'approcha de moi et me dit à voix basse : « Je vous remercie de votre patience, monsieur. La pauvre dame n'a plus sa raison depuis la guerre, et nous ne parvenons pas toujours à l'empêcher de s'adresser aux passants comme elle vient de le faire. 11 y a des savants dans sa famille qui l'ont désen- Lettres à une honnête femme. 77 chantée de tout. Ils lui ont fait bien du mal! Elle était si calme autrefois!... » Puis s'approchant doucement de la folle : « Prenez mon bras, madame, il est temps de rentrer. » Elle ne fit aucune résistance et je les vis s'éloigner tous les deux. Où est Dante pour forger un cercle d'enfer plus effroyable encore que les autres, où grinceront des dents les désenchanteurs? Tous les monstres qu'il a jugés, flétris et punis avaient du moins laissé a leurs victimes un refuge au-dela de la mort. Nous fermons les Paradis parce que nous n'y saurions prétendre; nous nions l'expiation, parce qu'elle nous menace. La Mort a gardé son secret; nous n'avons rien pu surprendre, donc rien n'existe au-delà de la vie. La création est un incident dont il ne faut déduire aucune conséquence, une erreur qu'a commise le Néant. La pensée affranchie en fait de belles! Les désenchanteurs s'en donnent à cœur-joie! Une fois mort, l'Être adoré n'est plus qu'une im- mondice qu'enlève et enfouit la municipalité prévoyante. Le tombereau et le corbillard ont la même destination. Que dites-vous de cela, sottes gens qui aimez? Le matérialisme est l'ornière dans laquelle nous a versés le progrès. Mais peu importe! Barrez toutes les voies, coupez les ailes, étouffez les cris de la conscience, abrutissez l'homme dont vous voulez faire l'auxiliaire aveugle de votre ambition malfaisante, continuez votre œuvre de désespérance, parquez l'Etre dans la vie, développez les appétits que vous 78 Lettres à une honnête femme. ne pouvez satisfaire, attisez les haines dont vous comptez profiter, vous aurez beau faire, Dieu est au bout du chemin. Ce qu'il nous réserve, je l'ignore; ce que je sais, c'est qu'il élève la pensée, qu'il soutient, qu'il console, qu'il est le bon sourire de toutes choses. Je sens en lui la vérité et je suis fier, quoi qu'il advienne, d'être son client et non le vôtre. Voilà une lettre bien sévère et qui sent son carême d'une lieue. Je vous aime et vous estime trop pour vous en demander pardon. Un bon baiser à Geneviève; à vous, amie, tous mes respects. V. Madame Antoinette de T..... à La Hestrée (Oise). Paris, 16 mars 1875. Amie, Avez-vous vu faire des confitures? Pour les âmes saines, pour les esprits méditatifs, c'est un admirable spectacle. La grande bassine de cuivre rouge repose sur un feu ardent qui lui prête des reflets magnifiques. Elle est pleine jusqu'au bord d'un liquide empourpré. L'officiante a les bras nus. La chaleur augmentant de seconde en seconde, de seconde en seconde son fichu blanc s'entrouvre davantage. Le sang clair des groseilles et des framboises lui Lettres à une honnête femme. 79 a rosé les,mains jusqu'aux poignets. Anxieuse, elle surveille la cuisson. C'est qu'un instant de distraction peut tout perdre! Il faut conduire le feu grand train et étudier de près les transformations du sirop. L ebullilion commence. Le liquide a des frissons. Du bout du doigt, l'initiée lui emprunte une larme qu'elle pose sur l'ongle du pouce de sa main gauche. Si la gouttelette s'étale, on est au petit lissé. Si, écrasée entre deux doigts aussitôt disjoints, elle forme un léger filet, l'instant du grand lissé est venu. Où finit le grand lissé commence le petit perlé, auquel le grand perlé succède presque aussitôt. L'écumoire ruisselle de perles. Puis viennent successivement la petite et la grande plume, le petit et le grand boulé, le petit et le grand cassé. Le pèse-sirop marque 40 degrés, alors seulement la cuisson est achevée. Vous vous demandez où je veux en venir. — « Qu'a donc Jacques aujourd'hui? vous êtes-vous dit « déjà ; Charlotte en sait sur le chapitre des confitures « bien plus qu'il n'en saura jamais. L'heure n'est « d'ailleurs pas venue de songer a cela. » Attendez, prenez patience. Les confitures sont remplies de philosophie pour qui sait regarder les choses de près. J'y lis l'avenir et y revois le passé bien plus nettement que ne le font les sorcières dans le marc du café. Tant qu'a duré la cuisson, l'écume a monté. Quelques globules se sont d'abord groupés au centre, imprégnés d'aromes impurs, isolés, indécis, inquiets, tournant sur eux-mêmes. Entraînés par de nouveaux venus, ils se sont réfugiés le long du bord. Ce n'était, au début, qu'un groupe sans importance, un îlot So crasseux ;\ peine visible sur la surface lisse du sirop. Mais de nouveaux globules ont monté apportant leur part d'impureté, si bien que l'îlot est devenu île, puis continent; il a couvert toute la surface d'une couche d'écume de plus en plus épaisse; l'instant du grand cassé est venu,, et l'écumoire balaye toutes les impuretés. Ne voyez-vous pas, amie, une grande analogie entre la société moderne et la bassine aux confitures ? Un groupe d'abord imperceptible d'amoureuses à gages, comme les premiers flocons d'écume, surgit à la surface de la société. C'est d'abord une variété de servantes que l'on traite de maîtresses par courtoisie. On les relègue au loin, on les isole comme des êtres malfaisants atteints de sentiments purulents et contagieux. Modestes au début, hésitantes, troublées, courbant le front devant l'Honnêteté souveraine, elles font clandestinement commerce de sensations à destination fixe et exclusive. A peu de frais encore on peut se croire aimé. On se cache pour leur rendre visite; ces précautions doublent le charme et le piquant des entrevues. L'homme est bête et myope; la femme est fine et presbyte. Elle sait longtemps d'avance où placer ses trappes. Les pionniers de débauche un instant désorientés ont vite trouvé leur voie. Il ne s'agit plus de cours publics de débauche comparée; ce sont des leçons particulières que donnent les novatrices. L'orgueil se fait leur auxiliaire. Quel déguisement ne prend-il pas! On aime à se rappeler que, de tout temps, les souverains ont eu leurs favorites brevetées (s. g. d. g.). Les princes du sang ont suivi cet édi- Lettres à une honnête femme. 8l fiant exemple; les grands dignitaires ont emboîté le pas... Du moment que l'exemple vient de haut, il ne peut qu'être bon à suivre. C'est toujours l'histoire des globules crasseux qui envahissent la surface de la bassine aux confitures. Cependant l'époux en maraude craint encore d'être surpris. La société, avec plus ou moins de conviction, crierait haro sur le baudet. Ces temps sont loin, et l'on se fait gloire d'être le bourriquet que daignent étriller ces dames. Avec les clients est venue l'audace; l'audace est devenue effronterie et, si l'on n'y prend pas garde, la débauche, deviendra une institution d'utilité publique que fera respecter la loi. Elle va se démocratisant à grande vitesse. Le Progrès la met à la portée de tous. On se montre en public avec des femmes que l'on choyait en cachette, mais que l'on eût rougi de saluer; on expose au grand jour ses plaies pour faire envie, comme les malingreux exhibaient les leurs pour faire pitié. La femme-annexe prend place sur le budget d'une maison bien montée, au même titre que la cuisine et l'écurie. On a un établissement en ville, comme les vieux continents ont des possessions lointaines. Ce sont les colonies matrimoniales. Il n'est pas rare de voir les deux ménages, mutuellement au courant de leurs faits et gestes, se faire des concessions. Ce qui suit est de l'histoire, de l'histoire contemporaine. Le comte X... a une Juliette pour laquelle Ll fait des folies. La comtesse n'a jamais eu de Roméo. Cette 5. 8-2 Lettres à une honnête femme, double situation donne à l'épouse une autorité incontestée. Il y a peu de jours, au sortir de table : « Comte, dit la comtesse, j'ai un reproche à vous adresser. — Un reproche?... Lequel?... — Vous me rendrez cette justice que jamais je n'ai troublé vos amours. Je vous ai laissé emporter d'ici, sans compter, autant de tendresse qu'il vous a plu. Du jour où j'ai constaté qu'il me fallait renoncer a l'affection que vous m'aviez promise et qui était mon dû, peu m'importait ce que devenait mon héritage. Vous partager eût été indigne de moi. — Je puis vous jurer... — J'ai abdiqué entièrement, vous laissant le choix de mon successeur. Vous n'avez donc en réalité qu'un seul ménage, et je n'en fars pas partie. Je suis, moi, votre associée ; c'est vous, mon cher, qui avez la signature. Je pourrais donc vous demander compte de votre gérance. Rassurez-vous ! je ne veux pas vous mettre dans l'embarras. Tant que j'aurai de quoi vivre sans rien demander à autrui, je ne vous troublerai pas. Cependant, je n'entends pas renoncer au droit que j'ai de vous faire des observations, — De quoi s'agit-il? — De certaines boucles d'oreilles de 80,000 francs que vous avez données à votre Juliette. — Qui vous a dit?... — Peu importe. Que vous payiez royalement cette fille, c'est votre devoir... de gentilhomme. Il ne me déplaît pas de vous voir honorer, comme vous le pouvez, celle que vous me préférez. Il serait pour moi peu galant que vous fissiez mal les choses. Les Lettres à une honnête femme. 83 dettes d'amour sont non moins sacrées que les dettes de jeu, et si je vous voyais faire faillite, je payerais, moi, les différences, dussé-je vendre pour cela mon dernier bijou. — Croyez bien... — Laissez-moi cependant vous dire, en ma qualité d'associée, que vous allez un peu vite. Si les boucles d'oreilles de cette demoiselle valent 80,000 francs, combien avez-vous payé le reste de la parure?... — On vous a trompée, comtesse, reprit vivement le comte. Il y a un zéro de trop dans la légende.'J'ai fait cadeau a... vous savez qui, de boucles d'oreilles de 8,000 francs, et voilà tout. — Soit! Je veux vous croire. — Je vous en donnerai la preuve... — A quoi bon? Aucune preuve ne doit valoir votre parole. » Le comte courut chez un bijoutier, y acheta une paire de boucles d'oreilles de 8,000 francs, demanda une facture qu'il fit antidater et, après avoir remis galamment l'écrin à sa maîtresse, porta triomphalement à sa femme le reçu. Moi, je n'aime pas cela. Je vous respecte trop, amie, pour vous infliger l'histoire de la dépravation en France, pendant les deux cents dernières années. Une pareille étude ne convient pas aux honnêtes femmes; leur gloire est d'ignorer ces matières malsaines. Permettez - moi seulement de préciser que l'amour vénal a passé crescendo par tous les degrés de la cuisson : du petit lissé du règne de Louis XIII au grand lissé du règne *4 Lettres à une honnête femme. de Louis XIV, du petit perlé de la Régence au grand perlé de Louis le Bien-Aimé; de la petite plume républicaine à la grande plume impériale; du petit boulé de la Restauration au grand boulé constitutionnel; du petit cassé bi-impérial au grand cassé qui nous menace. L'heure de l'écumoire approche. Il ne reste plus à la surface qu'une petite place encore limpide. C'est d'elle que je veux vous parler, car je tremble de la voir envahie. Quand les femmes du monde se sont vues abandonnées au fond de la bassine, les plus hardies se sont élancées à la surface pour voir ce qui s'y passait. Elles y ont trouvé l'écume qui projetait son ombre sur les régions limpides qu'elles venaient de quitter, et, dans cette écume, tous les fuyards qui les avaient dédaignées. Pour reconquérir leurs bonnes grâces, les maladroites, au lieu de s'appliquer à créer des dissemblances, se sont appliquées à imiter leurs rivales. Et les petits globules mondains ont été peu à peu rejoindre l'écume. Je vous défie aujourd'hui, un soir de première représentation ou un jour de courses, de préciser, dans le tas, quelles sont les honnêtes femmes. Grâce à Dieu, les régions limpides existent encore, mais elles disparaissent sous l'écume. Et ce n'est pas tout. Les dames ne se sont pas bornées à prendre les toilettes, les allures de ces demoiselles, non ! Elles leur ont emprunté leur dialecte et leur tolérance. On peut tout leur dire; il faut seulement praliner le morceau. Cela ne mène à rien, car les pauvres folles se bornent à jouer platoniquement la comédie du Lettres, à une honnête femme. 85 vice, mais cela amuse, cela étourdit, et s'étourdir est le but rêvé. Il s'ensuit de là que les jeunes filles font tapisserie à leur tour, ni plus ni moins que des douairières. La concurrence enlève toute la clientèle. Au bal, les pauvres mignonnes sont délaissées : — « 11 n'y a pas moyen de rire avec elles! » On a voulu donner des fêtes à leur seul profit. Il n'y avait plus un seul danseur quand est venu le cotillon. Mille concessions ont été faites pourtant. On décollète les jeunes filles comme jamais on ne l'a fait. Peu à peu on leur a permis le velours, la dentelle, les plumes, les perles, puis les diamants. Encore quelques semaines, et je vous défierai de reconnaître la jeune fille, comme je vous ai trop justement défié de distinguer les femmes honnêtes. Déjà quelques petits globules affolés sont allés rejoindre l'écume. Cela, on ne doit pas le tolérer. Quand nous n'aurons plus rien à respecter, que deviendrons-nous? 11 faut à tout prix sauver la jeune fille. C'est le drapeau de la famille autour duquel tous doivent se grouper et se faire tuer au besoin. « Nous allions au bal tout bêtement pour dan- « scr, me disait hier votre bonne vieille tante Adc- « line. Nous y conduisons nos enfants pour les p!a- « cer. J'ai honte du métier que je fais. Comme c'est « édifiant de parer sa fille dans l'espoir de tenter les « passants! Fi!... et quand je vois qui passe, vrai ! « je suis doublement écœurée. » Toutes les mères qui songent, toutes les mères qui aiment, toutes les vraies mères en sont là. Applaudissez-vous plus que jamais, amie, du parti 86 Lettres à une honnête femme. que vous avez pris d'élever Geneviève à La Hestrée. Laissez-la grandir doucement, à son heure, enveloppée de tendresse, en contact avec les seules choses saines et grandioses qui sortent de la main de Dieu. Si l'écume attire l'écume, les honnêtes cœurs ont comme un parfum qui leur permet de se reconnaître entre eux. Embrassez la chère et heureuse Geneviève, et que Dieu vous garde toutes deux. VI. Madame Antoinette de T..... à La Hestrée (Oise). , Paris, 5 avril 1875. C'est un fait accompli ; une ou deux nuits froides n'y feront rien, le printemps est lâché. Partout le gamin s'en donne a cœur-joie. Ce sont, d'heure en heure, de nouvelles et douces surprises. La nature, qui n'a jamais laissé protester une échéance, accomplit toutes ses promesses, réalise nos rêves et nous encourage à en faire de nouveaux. Les hirondelles peuvent arriver; la session est close. Pour ne pas attrister le printemps, nos représentants ont mis la clef sous la porte. Eh bien, voulez- vous que je vous dise?... les hirondelles ne sont que de pauvres petites bêteSj n'est-ce pas ? Cela n'empêche pas que je suis prêt a parier avec qui voudra, que leur retour réjouira tous les Landerncau de France, bien plus que celui de nos députés. Lettres à une honnête femme. «7 Elles vous ont quinze centimètres à peine, de la queue au bec, les chères voyageuses. C'est petit, c'est frêle et mignon. Cela se compose d'une pincée de plumes, d'un petit bec fin, de pattes d'oiseau-mouche, et pourtant elles n'ont qu'à secouer leurs ailes pour remplir de joie des pays entiers. Que cela doit être gentil, que cela doit être bon d'être hirondelle et de laisser partout et toujours le bonheur après soi ! L'arbre du 20 mars rattrape le temps perdu. Vous auriez bien ri, je vous l'assure, si vous aviez vu samedi dernier, aux Tuileries, dès l'ouverture des grilles, affluer les reporters au pied du marronnier. Chacun d'eux, son inspection terminée, tirait un calepin de sa poche pour y inscrire ses impressions. « Il faut en prendre votre parti, messieurs les bonapartistes, écrivait un radical, voici une nouvelle défection à enregistrer. L'arbre du 20 mars n'a pas fleuri. Vous en êtes pour vqtre légende! La nature elle-même a honte de vous et déserte avec feuilles et bourgeons, etc. » « Il semble que la nature se plaise à donner aux hommes l'exemple de la fidélité, griffonnait à son tour un impérialiste. Écœuré par la proclamation de la République, l'arbre du 20 mars n'a pas daigné fleurir. La nature elle-même a honte de vous, messieurs les républicains, etc. » Elle va bien, la logique, quand la politique lui sert de caniche ! Voyez-vous d'ici la mine étonnée des oisillons qui assistent pour la première fois à ce doux réveil d'avril ? Cette six-millième reprise a pour eux tout l'attrait 88 Lettres à une honnête femme. d'une première représentation. Les branches craquent, la sève ruisselle sous leurs petites pattes; ils ouvrent de grands yeux, admirent sans y rien comprendre. Déjà des frissons caressants courent dans l'air. C'est l'heure féconde. Les moineaux se pourchassent dans les gouttières, les fauvettes dans les bois, les pinsons dans les courtils. On aime jusque dans les cages. Tous ces petits cœurs battent sous la plume à coups redoublés. Les feuilles qui poussent, ce sont les rideaux de l'alcôve qui se ferment. Aussi fait-on la couverture dans tous les nids. Les yeux des belles filles ont des lueurs inusitées; leurs lèvres ont des impatiences. On dort moins; on rêve plus. La bonne chose que ce renouveau! Combien je plains ces contrées déshéritées qui subissent un éternel été! Est-ce que vous voudriez habiter cela, vous, un pays où il fait toujours, toujours, toujours beau? J'en ai goûté. Je vous assure que c'est à crier! Il faut se séparer pour avoir du plaisir à être ensemble. Voilà le moment où la Société protectrice des animaux, auxiliaire désintéressée des amours ornitholo- giques, fait épousseter les arbres et les remplit de nids de terre cuite. Vous croyez que je plaisante?... Pas le moins du monde. Des cœurs ultra-sensibles prodiguent leurs offrandes pour que l'on accroche aux branches des nids perfectionnés, avec chambre à coucher, salon, salle à manger, rigole pour conserver l'eau de pluie, garde-manger pour abriter la desserte : pilons de sauterelles, carcasses de papillons, Lettres à une honnête femme. 8g ailes de mouches, grenaille, etc. Le sous-sol, bien aménagé, facilite l'écoulement des trop-pleins. Rien n y manque comme vous voyez. On finira par y accrocher des tableaux et y installer des ascenseurs. Les souverains profitent du beau temps pour se faire internationalement des mamours. Voilà des voyages qui ne m'iraient guère ! Tout y est prévu, réglé, organisé avec une précision désespérante. Un éternuement en retard peut tout compromettre. 9 h. 07. On sert le café à la crème de Sa Majesté. 9 h. 10. Sa Majesté nomme le chambellan de service commandeur de l'ordre de X... 9 h. i5. Sa Majesté met du sucre dans son café à la crème et une décoration à la boutonnière d'un de ses attachés militaires. 9 h. 17. Sa Majesté reçoit une députation. 9 h. 23. Sa Majesté boit une gorgée de son café à la crème et le trouve exquis. 9 h- 26. Sa Majesté dit un mot spirituel que l'on communique sans retard au Corps diplomatique. 9 h. 27. Sa Majesté boit une seconde gorgée de son café à la crème et s'extasie sur la fécondité de l'espèce bovine dans le pays qu'Elle a déjà parcouru. 9 h. 29. Sa Majesté reçoit la Toison d'Or. 9 h. 3i. Sa Majesté avale le reste de son café à la crème et décore le maître d'hôtel. (Ainsi de suite.) Eh bien ! vous me croirez si vous voulez, mais je 9 o Lettres à une honnête femme. préfère à toutes ces magnificences une promenade dans les grands bois avec une jeune amie ou un vieux livre) et je ne serais pas surpris que Leurs Majestés fussent de mon avis. Mais que pèse leur avis dans la balance ? Les rois vivent par procuration. Des miettes de notre existence ils se façonnent un semblant de vie. C'est nous qui agissons lorsqu'ils se meuvent, nous qui parlons par leurs lèvres. Aussi, avant de se mettre en route, les souverains échangent-ils leurs improvisations que leurs conseillers discutent. Tout est prévu. « Le roi demande ses bons mots, dit au chef de la direction politique le ministre des affaires étrangères. — Voilà une heure que je les cherche, Excellence. Je ne puis pas mettre la main dessus. — Vous avez égaré les bons mots du roi!... — J'en ai affreusement peur. — Eh bien ! monsieur, nous voila dans un joli pétrin ! Des bons mots absolument inédits, que j'avais pris plaisir à composer moi-même et que l'histoire eût sténographiés. L'empereur nous a envoyé ses traits d'esprit... que faire? Notre souverain n'a qu'à perdre la mémoire, à prendre un bon mot pour un autre... Il n'en faut pas davantage pour compromettre la paix européenne. » En voilà une mijaurée, la paix européenne ! Nous ne pouvons pas acheter un vieux cheval, réparer un ponton, dérouiller un fusil à pierre, sans qu'on nous crie que nous allons la compromettre ! « Prenez garde ! soupire la bégueule. Ne regardez pas du côté du Luxembourg... Ne soyez pas trop 9' poli pour la Russie... Laissez la chrétienté se débrouiller... ou sinon, vous allez me compromettre! » Peste soit de la renchérie ! C'était hier dimanche. J'ai constaté une fois de plus que le nombre des fidèles grandit de semaine en semaine. Dans les temps paisibles, avant que les apôtres du boudin de carême, les nécrophores civils et autres sectaires ejusdem farinée de la horde libre-penseuse eussent déclaré la guerre à la religion ; avant que l'on eût répandu le sang des pasteurs, les hommes ne suivaient guère les offices. Femmes et vieillards y priaient seuls côte a côte. Et voilà que les jeunes hommes se pressent dans le temple, avides d'y trouver le réconfort que donne la Foi, le calme que procure l'accomplissement du bien. Toujours il en sera ainsi lorsque la Religion sera menacée. On oublie facilement Dieu aux heures banales, on lui revient inévitablement aux heures de crise. Le sang des martyrs est une rosée féconde. C'est bien cette conviction qui anime les victimes et leur donne l'enthousiasme quand viennent les suprêmes épreuves. Je demande toutefois à faire une restriction en ce qui concerne la Messe de une heure, si bien nommée Messe des Paresseuses. Autant les offices précédents vous édifient, autant ce Longchamps pieux révolte. Ceux qui soutiennent que le temps des carnavals est passé, que les mascarades ont fait leur temps, n'ont assurément pas assisté à la sortie du dernier office. Ce défilé coquet mettrait en belle humeur les plus récalcitrants. 02 Lettres à une honnête femme. Que toutes les infidèles qui encombrent le temple y viennent pour le bon Dieu, je n'en crois rien. Il n'y a pas place dans leurs cervelettes pour deux pensées aussi absorbantes que la religion et la coquetterie. L'une doit céder le pas à l'autre. Jamais elles ne feront bon ménage. « Mélanie ? — Madame? — Je vais à la messe. Donnez-moi mon chapeau. — Lequel apporterai-je à madame? — Celui que j'ai mis hier. — Madame n'y songe pas! Elle l'a déjà porté dimanche dernier. Ce sera un scandale dans l'église !... A moins que madame ne change de paroisse, elle devrait lancer aujourd'hui son chapeau de paille de riz garni d'oeillets d'Inde. — Ce n'est pas assez sérieux, les œillets d'Inde... — Pour la messe d'une heure, c'est absolument ce qu'il faut. Si c'était pour le salut !... — Vous avez raison. Cela ira d'ailleurs à merveille avec ma jupe de faille pensée et ma casaque de foulard écossais marron et blanc. Allez vite chercher mon chapeau. — Madame a bien le temps... — Il est une heure moins cinq. — Madame n'arrivera certes pas avant l'Évangile comme une petite bourgeoise. » On appelle cela aller à la messe!... C'est a la Messe de une heure que s'est révélée la Femme-étui: dernière incarnation de la Parisienne. La Femme-étui est une petite personne étriquée, mesquine, sanglée dans son corset, avec un buste in- Lettres à une honnête femme. g3 terminable, un jupon plaqué sur les hanches et un fouillis d'étoffes et de rubans sur la dunette. Cette jupe sanglée, côté face ; cette gibbosité postiche, inconvenante et disgracieuse, côté pile, l'obligent à s'asseoir en biais. La Femme-étui marche avec peine comme le ferait une momie sous ses bandelettes. Où y a-t-il place pour le cœur, le foie, la rate, le diable et son train dans cet étui ? Tout doit y être en désordre. Il y a sûrement dans ces corsets des anomalies navrantes, comme on en découvre dans les bottines trop justes où l'orteil chevauche. C'est l'expression consacrée, n'est-ce pas? Quelles mères de famille cela prépare! Mesdames de Paris, il ne faut pas continuer cela. Vous avez une revanche à prendre. Hâtez-vous. C'est le diable qui doit se faire du bon sang! Donc, si quelque préoccupation assombrit noire v ie, le mieux est de se poster le dimanche sur les marches de Saint- Y... ou de Sainte-Z... et d'y passer la revue des chapeaux. On en revient en chantant Landérirette, fût-on parti le cœur plein de Miserere. Ne perdez pas votre temps à regarder ces dames ; c'est toujours la même chose. Réservez pour leurs coiffures tout ce dont vous disposez d'attention. Vous verrez défiler successivement le Polichinelle, au bord retroussé sur le devant, en manière de fronton païen; — le Mandrin, une vraie coiffure de bandit. Cela se porte de travers, sur l'oreille, bien enfoncé sur le crâne. Un coup de poing dessus avant de sortir n'est jamais de trop;— le Chapeau à tabatière, juché au plus haut des crêpés comme une mansarde; — le Chapeau à la bisque, rouge sang, tapageur, provo- 04 Lettres à une honnête femme. quant, inondé de coquelicots ;— le Chapeau de lapin, orné de fourrures. Celui-là n'a plus que peu de temps à vivre... Et cent autres. Faute de pouvoir prier à la messe de une heure, que voulez-vous que l'on fasse, sinon des remarques? Et c'est encore, dites-vous-le bien, ce qu'il y a de plus innocent... pourvu que l'on tienne un peu ferme la bride aux pensées mauvaises qui vous sollicitent tant et plus. Je vous scandalise, heureuse amie, qu'un rien peut effaroucher encore. Là-bas, à La Hestrée, cachée dans un massif, il est une bonne petite chapelle moussue, habillée de lierre, où vous pouvez à toute heure, seule ou entourée, vous recueillir. La chapelle et le château sont du même âge et s'écrouleront de compagnie, à moins que l'ouragan révolutionnaire, devançant le temps, ne supprime la paroisse. Dans le jardin plein d'ombre qui encadre l'église dorment vos aïeules, tandis que leurs époux reposent en terre sainte, près du Rhin, au fond de l'Océan, aux quatre coins du monde, partout où le drapeau de la France a flotté. Les restes de votre pauvre grand-père sont enfouis dans l'immense ossuaire de g3. Vous avez brodé la nappe de l'autel; Geneviève, prenant pour la première fois l'aiguille, a ourlé le purificatoire et orné le corporal, seuls linges qui touchent le calice. Chaque tableau a sa légende, et jusque dans les vitraux vous retrouvez des portraits de famille. Lettres à une honnête femme. ()5 Votre mère a baptisé la cloche qui porte comme elle le doux nom de Marthe; aussi vous semble- t-il, lorsque la voix argentine retentit, que la marraine et la filleule s'unissent pour vous appeler au saint lieu. C'est là que, depuis des siècles, les vôtres ont reçu le baptême, là que les descendants de votre Geneviève recevront l'eau sainte, s'il plaît à Dieu. Les plantes qui ornent l'autel, c'est vous qui en avez pris soin ; c'est votre mignonne qui les a cueillies; et toujours, le samedi, lorsque sonnent quatre heures, l'abbé vous voit arriver toutes deux, chargées de rameaux et de fleurs. Le dimanche, à l'oflice, vous connaissez tous les assistants. Il n'en est pas un auquel vous n'ayez fait du bien. Vousavez appris la musique aux desservants, Par respect pour les oreilles de Dieu, et, de Compiè- 8ne, un organiste vient tout exprès, qui joue vos morceaux préférés. Chère Notre-Dame de La Hestrée, soyez indulgente Pour les paroissiens de Paris. Donc, ne pouvant pas prier dimanche à la messe dernière, j'ai remarqué qu'il n'y a plus d'âge pour les chapeaux. Les vieilles se couronnent de roses, les jeunes se surmontent de plumes et de panaches comme des corbillards de haut prix. Les grand'mamans ont des petits airs tapageurs qui semblent dire : Jour de Dieu! prenez-y garde!... N'allez pas me respecter, °u je me fâche !... A la messe de une heure, toutes les femmes ont v ingt ans... à en croire les chapeaux. Ah! si les mamans savaient combien elles se vieil- g6 Lettres à une honnête femme. lissent, pour se rajeunir, elles mettraient vite chapeau bas et reprendraient leur âge. Triste préoccupation, vraiment, que celle de tricher avec le temps. Jamais personne n'en est dupe. Il y a deux jours, tenez, privé de vos nouvelles depuis une longue semaine et ne sachant que penser, je vais chez votre tante de Préfleuri. J'y trouve deux dames que vous connaissez et que, par charité, je ne nommerai pas. La lille a vingt-sept ans; la mère en a quarante- cinq, et son unique préoccupation est d'en dissimuler le plus possible. « En vérité, ma chère, je ne sais comment vous faites, dit votre tante, toujours prodigue de compliments; depuis vingt ans, vous avez le même âge. — Vous exagérez, chère madame. S'il en était ainsi, j'aurais vraiment l'air d'une bien petite fillette. Il y a vingt ans, j'entrais au couvent. — Ah! maman!... si vous voulez que l'on vous croie, laissez-au moins un intervalle de neuf mois entre votre âge et le mien. » Cette lettre est la dernière que vous recevrez de moi ; je compte aller vous voir cette semaine. Savez- vous bien qu'il y a plus de deux mois que vous êtes partie? J'ai besoin pour revivre de frôler le bout de vos doigts, d'entendre votre voix, de vous voir aller et venir, de me retremper dans un milieu tout honnête, tout loyal, tout aimant. J'ai, d'ailleurs, de merveilleuses plantes à remettre à Firmin, et je ne les laisserais voyager seules, sous aucun prétexte. Geneviève m'a demandé des <■ images à découper; vous n'avez certainement plus Lettres à une honnête femme. beau fixe. Lorsque l'homme est dans la gêne, tout le monde paraît être au courant de sa position. Il dé- Joies dédaignées. couvre une allusion blessante dans chaque parole qu'on lui adresse, quelque innocente qu'elle soit. Le cocher qui l'appelle au moment de l'orage lui semble placé sur son chemin pour le railler; il repousse rudement le pauvre qui lui tend la main, et, les écus revenus, il les partage avec lui. O Misère! reine du monde, que de peuples sont courbés sous ton sceptre de fer, que de belles et d'horribles choses tu fais faire tour à tour! Que de fois Misère prit l'étendard d'une main assurée et conduisit ses peuples au combat ! Elle veilla sur le berceau de Rome et forma tout un peuple de héros; puis, un jour, las de son pâle visage, ses enfants la renvoyèrent et ouvrirent leur porte au Luxe qui arrivait d'Asie. Misère alors s'en fut chez les barbares ; elle montra à Attila le chemin de l'Italie, et avec lui rentra dans Rome.— Ses apôtres sont de Bohême; ses sujets sont de partout.— Elle abrite, sous son manteau en guenilles, tout ce peuple de truands, malandrins, sabou- leux, dont Callot se fit le peintre. Elle sourit lorsque le grain moisit dans le sillon, quand le fruit se dessèche sur la branche ; et, quand la famine est à son comble, elle va, de cabane en cabane, de mansarde en mansarde, murmurant des mots inconnus qui font faire des rêves étranges. Puis, quand son peuple est préparé , elle apporte des armes et entonne la Marseillaise de la faim. Misère a toujours sur les lèvres quelque mauvais conseil pour ceux qui souffrent ; elle parle de fêtes et de parures à la jeune fille sans ouvrage ; c'est elle qui place souvent une arme sous la main de l'assassin... Hélas! Misère est vieille comme le monde et ne finira qu'avec lui. Joies dédaignées. XXVI. Lorsque vint le moment de payer, nous nous regardâmes consternés. Nous avions oublié la part de la servante et il ne nous restait plus rien. J'avais entendu dire à la pauvre fille, que nos voisins avaient questionnée, qu'elle n'avait pas de gages et ne gagnait que ce qu'il plaisait aux chalands de lui donner. « Nous n'avons pour nous que les dimanches, et encore ceux de la belle saison seulement, car l'hiver on ne vient guère. » « Comment faire ? me dit Marine ; nous ne pouvons pas nous en aller sans lui donner. » Puis, après un instant de réflexion : « Situ veux me laisser agir à ma fantaisie, nous dépasserons toutes ses espérances. — Qu'entends-tu par là? — Personne ici ne me connaît, et puis, quand bien même!...Je vais chanter la première chose venue, et tu feras la quête pour la servante; je prédis un succès fou. — Bien obligé. Je me soucie peu d'aller tendre la main... et dans une gargote encore. — Voilà bien les hommes, ils sont tous les mêmes: timides pour faire le bien, hardis pour faire le mal. Ils quêtent à leur profit des places et des honneurs dans les salons, et rougissent de tendre la main dans une guinguette pour ceux qui souffrent. Nous n'allons pas par trente-six chemins, nous autres femmes, 62 et nous acceptons franchement toutes les conséquences de nos vertus aussi bien que celles de nos défauts. C'est donc moi qui te donnerai l'exemple; qui m'aime me suive ! » Pendant ce petit sermon, elle avait mis ses gants, noué son chapeau le plus coquettement possible, et, lorsqu'elle se plaça au milieu du demi-cercle que formaient les cabinets de verdure, tous les regards se fixèrent sur elle. Les hommes remarquèrent sa grâce, et les femmes l'élégante simplicité de sa toilette. Malgré la hardiesse de sa harangue, le cœur de Marine battait bien fort quand le moment de commencer fut arrivé; j'étais resté à ma place, persuadé qu'elle plaisantait et qu'elle allait revenir s'asseoir auprès de moi. Je riais de sa contenance, lorsqu'elle commença, en tremblant un peu, une chanson que j'avais faite pour elle, sur un air qu'elle aimait. La surprise fut générale, et les dîneurs, sortant des bosquets, se rangèrent peu à peu autour d'elle. Je t'assure que je ne fus pas le moins étonné, et surtout le moins ému ; je me trouvai lâche de la laisser ainsi seule au milieu de la foule, et, me levant brusquement, je vins prendre place à ses côtés. Lorsque je fus auprès d'elle, l'assurance lui revint, et elle chanta mieux qu'elle ne l'avait jamais fait. La servante qui se trouvait ne plus avoir de pratiques à servir, était venue se joindre au cercle ; elle nous avait vus avec surprise faire un semblable métier, et elle s'était demandé en vain, comme les autres, ce qui nous avait conduits lù. Lorsque nous annonçâmes le but de notre quête, tous les regards se tournèrent vers elle. Le rouge lui monta au visage, et i63 clic courut se cacher dans la cuisine, oli nous la retrouvâmes quelques instants après. XXVII. C'est une loi inexorable ici-bas : le bien qui réjouit les uns fait le malheur des autres ; il n'est aucun événement heureux pour tous. Que de larmes versées le jour où le conquérant remporte une victoire, et, lorsqu'un coup de Bourse enrichit quelques hardis spéculateurs, que de gens ruinés pour les maudire!... Les vents qui favorisent la marche de cent vaisseaux en retiennent cent autres dans le port. La jeune fille sourit à la venue de l'hiver, qui pour elle est le signal des fêtes, alors que le pauvre frissonne sous la première morsure du froid. La religion, prenant le contre-pied de cette sombre philosophie, nous fait voir dans le bien qui réjouit les uns une consolante compensation du mal que les autres endurent. Quel que soit le point de vue auquel on se place, les faits n'en demeurent pas moins les mêmes. Nous n'avions pu échapper à cette commune loi. Notre succès avait anéanti les espérances de plusieurs chanteurs ambulants, qui nous accueillirent assez mal lorsque nous parûmes à la porte. Nous avions bravé trop d'orages depuis le matin pour faire attention à si peu de chose. Voyant que nous ne répondions pas à leurs injures, ils nous eurent bientôt abandonnés. Nous avions pris un chemin désert qui nous avait conduits sur la place de l'Eglise. Quand nous y arri- 164 vâmes, il faisait presque nuit. Un allumeur assermenté essayait, avec une patience digne d'un meilleur sort, d'allumer un réverbère solitaire, auquel la municipalité, peu généreuse, avait voulu imposer la tâche impossible d'éclairer la moitié de Montmartre. Il est juste de dire que, fidèle à ses principes, il s'y était toujours refusé, et que, depuis vingt ans, le pauvre homme venait chaque soir, par acquit de conscience, tenter une besogne qui eût lassé Pénélope et les patientes Danaïdes. Ce réverbère ne faisait du reste, en cela, qu'imiter ses collègues les employés de l'Etat qui, sans savoir pourquoi, font invariablement de l'opposition à tous les gouvernements, et qui, invariablement aussi, sont les premiers à pâtir de leur chute. Si l'employé s'abonne à un journal, il choisit celui qui déverse le plus de blâme sur le gouvernement qu'il sert, souvent fort mal, à la vérité, mais dont il accepte l'argent. Il critique à tort et à travers les dernières lois votées, les dernières mesures prises, qu'il traite d'arbitraires et de liberticides; il est le premier à crier : Vive la réforme! à maudire les sycophantes du pouvoir qui se jettent sur le budget, comme les chiens sur la curée; ce qui ne l'empêche pas, le lendemain, de mettre sa cravate la plus blanche, son habit le plus noir, pour aller faire une visite à son chef de division et lui demander de l'augmentation. Souvent le chef de division fait au même instant une visite dans le même but à son administrateur, qui ne peut le recevoir, étant lui- même chez le directeur général, auquel il demande une augmentation de traitement; demande indis- Joies dédaignées. 165 crête, qui n'a, le plus souvent, pour conséquence qu'une augmentation de besogne. XXVIII. Il nous fallut traverser la moitié de Paris pour rentrer chez nous. Connaissez-vous rien d'aussi ennuyeux que Paris le dimanche ? Maisons, passants^ toilettes, tout a piteuse mine. Les magasins sont termes, et, le soir, les rues sont bruyantes et sombres comme un jour d'émeute. Les promeneurs ont des vêtements qui les gênent et qui ne sont pas en rapport avec leur position; c'est un carnaval tristement grotesque. L'ouvrier a mis un habit noir, une cravate blanche et un gilet blanc sur lequel se balance une chaîne d'acier; l'ouvrière s'est inspirée de la toilette de madame*** ou de mademoiselle*** dans la dernière pièce en vogue qu'elle a vu représenter. Les magasins ont confié aux faubourgs et aux boulevards toute une population faussement élégante qui promène les modes du Palais de cristal et de la Belle-Jardinière. Les chercheuses d'aventures se mettent en campagne dans l'espoir d'être insultées par quelques galantins. A chaque instant un ivrogne, après avoir brodé des pas capricieux, s'étale sur le trottoir. De loin en loin, passe avec rapidité une élégante dépaysée, et les passants, analysant avec convoitise tous les trésors que les plis de sa robe semblent promettre, regrettent que promettre et tenir soient deux. Les cuisinières encombrent les rues ; i66 elles sont faciles à reconnaître à leurs robes de stoff, au militaire qu'elles portent au côté, et surtout à ces fameux bonnets, ridicules assemblages de fleurs, de plumes, de dentelles et de rubans, qui semblent avoir pris naissance sur leurs têtes, car jamais on ne les a vus ailleurs. Les omnibus sont tous complets, les cochers tous insolents. Les rares magasins ouverts ne renferment que des commis furieux d'être prisonniers, et qui s'en vengent sur le public. Les théâtres donnent leurs plus mauvais spectacles; les restaurateurs écoulent sept jours de rebuts; les passages sont impraticables; les chemins de fer sont encombrés; tout est plus mauvais et plus cher; s'il pleut, la boue est plus épaisse ; s'il fait beau, on arrose outre mesure. J'ai, du reste, souvent remarqué que le conseil municipal a les plus grands égards pour les pavés; ceux de province sont dédaignés, mais ceux de la capitale!... c'est une tout autre affaire. A Paris, le pavé est une puissance; on le plante avec soin, on l'arrose de même, et un beau matin il pousse des barricades. Que Dieu nous épargne les bonnes récoltes ! XXIX. A mesure que nous approchions du logis, Marine devenait de plus en plus sérieuse. Je fredonnais en marchant, et son pas, sur le rhythme duquel j'avais, au départ, adapté une tarentelle, était devenu tellement lent que j'en étais réduit aux chants les plus Joies dédaignées. tristes pour conserver la mesure. Je lui offris de s'asseoir sur un des bancs du boulevard. « Non, me dit-elle, je ne suis pas fatiguée ; et puis il faut bien rentrer. — Comment! « il faut bien rentrer? » N'as-tu donc pas assez de promenade comme cela? — Oh si! me dit-elle; mais madame Durebut me fait peur. — Est-ce bien la vaillante Marine qui me parle ainsi? Tu étais si brave ce matin ! — Au fait, tu as raison; cela n'a pas le sens commun. Pressons le pas. » Nous fûmes bientôt arrivés. Madame Durebut était devant la porte, une lettre a la main; elle accourut vers nous, esquissant un sourire, relativement gracieux. « Bien le bonsoir, monsieur, madame. Pardonnez- moi de vous parler comme cela dans la rue; mais, voyez-vous, je n'y tenais pas, et j'ai dit à mon homme : — Tiens, Durebut, couche-toi, moi je vas attendre ces braves jeunes gens auquel j'ai fait de la peine ce matin sans le vouloir. Narcisse s'est couché, sauf vot' respect, et moi j'ai attendu, parce que je n'aurais pas pu dormir sans avoir réparé mon étour- derie. C'est d'honneur vrai, j'avais besoin de purger ma conscience. — Elle doit être suffisamment purgée comme cela, dis-je en écartant madame Durebut et en poussant Marine, qui s'était arrêtée sur le seuil de la porte, étonnée de cette politesse inusitée. — Et puis, reprit la concierge, je voulais vous remettre moi-même ce billet qui me fait l'effet de i68 Joies dédaignées. venir de votre pays, et qui vous fera sans doute plaisir. » La lettre que me tendit madame Durebut était chargée. La gracieuseté de ma concierge me fut expliquée. Nous regardions tous les trois cette lettre dont les cinq cachets nous paraissaient étincelants. Nous en ignorions le contenu, et, déjà, notre imagination avait mis ses bottes de sept lieues et battait la campagne. Seulement nos pensées prirent des directions fort différentes; une même cause avait fait naître en nous les sentiments les plus opposés. En voyant cette lettre cinq fois sacrée, nous rêvions : Marine à un dîner sur l'herbe, moi à des bottines grises et à un chapeau rose désirés depuis longtemps par ma sultane favorite ; madame Dure- but, enfin, à la gratification que je ne manquais jamais de lui donner chaque fois que je recevais de l'argent par la poste; concession prudente que j'avais cru devoir faire à sa probité. XXX. Je montai l'escalier cinq à cinq, laissant Marine à l'arrière-garde. Aussi, avant qu'elle arrivât, avais-je eu le temps d'allumer une bougie, de forcer les cinq serrures de ma bienheureuse lettre, d'en prendre connaissance et de tomber anéanti dans les bras du fauteuil. C'est là que Marine me trouva, remplissant l'air d'_/... et dV... à faire rougir un zouave de dixième année. Joies dédaignées. 16g Elle m'arracha la lettre des mains et partit d'un éclat de rire de sept octaves en voyant qu'eile ne renfermait que le triplicata d'une facture à payer que m adressait un fournisseur auquel j'avais toujours négligé de répondre, et qui voulait, grâce aux formalités du chargement, assurer la remise de sa missive. Cet éclat de rire me ht l'effet d'un baquet d'eau glacée reçu de quinze mètres de haut par trente-cinq degrés de chaleur. Ma colère s'apaisa, et je me consolai en pensant au désappointement réservé à madame Durebut. XXXI. Marine était si lasse, qu'elle s'endormit dans le fauteuil; il me fallut la déshabiller et la mettre au lit comme une enfant. Quand j'éteignis la bougie, minuit sonnait. La lune, qui donnait sur notre couchette, faisait à Marine une auréole. Je m'arrêtai près du lit ; mon cœur vibrait plutôt qu'il ne battait comme si j'avais eu peur, et, la regardant, je me mis à rêver. » Deux voix chantaient en moi : l'une, douce et harmonieuse, était la voix de mon cœur; l'autre, aigre et lugubre, était la voix de mon esprit. Leurs deux chants réunis s'entre-choquaient douloureusement. Le cœur disait : « Aime bien cette jeune fille qui t'aime; contemple ce revede jeunesse, ne sonde pas l'avenir et jouis du moment présent. Elle t'a fait 10 170 Joies dédaignées. heureux et t'a appris ce verbe divin que tu soupçonnais à peine, le premier que nous apprenne la nature et la grammaire : le verbe aimer. » L'esprit disait : « Tu n'es qu'un des grains de l'amoureux chapelet de cette fille. D'autres t'ont précédé, d'autres te suivront et t'accompagneront même peut-être. Si tu pouvais franchir brusquement une partie du temps à venir, faire un bond de dix ans, tu verrais cette jeune fille, devenue mère, dormant près d'un époux ventru, et rêvant à ses côtés au temps passé, qu'elle maudit pour lui avoir préparé le temps présent. Tu la verrais dans les bras de quelque rustre, lierre obligé de ce chêne, lui donnant par routine ce qu'elle te donnait par caprice amoureux. » Et le cœur indigné reprenait : « N'écoute pas ce parleur maudit; tant que je vivrai, n'écoute que moi, j'ai peu d'années a vivre; combien tu regretterais, un jour, d'avoir étouffé ma voix ! Aime, et de l'amour, s'il est sincère, naîtront pour toi mille joies infinies. Ne méprise jamais qui t'a aimé. » Non, non, m'écriai-je, pauvre Marine, je conserverai toujours pur le souvenir du bonheur que tu m'as donné; tu seras pour moi la personnification de ma jeunesse et de l'amour heureux. Mais la voix railleuse m'interrompait : « Dans dix ans, tu auras cédé ce fond de vestale que tu parles d'exploiter toujours, et il ne restera de cette belle flamme, qui menaçait d'être éternelle, qu'un peu de cendre froide promptement balayée. Retiré en province, notaire assermenté et maire de ta commune, attelé a quelque épouse antédiluvienne, tu feras force mariages pour te venger sur les autres de ta Joies dédaignées. 171 sottise. Marine, si jolie et si tendre aujourd'hui, toi, si follement épris, vous vous maudirez et vous vous reprocherez mutuellement le temps perdu l'un près de l'autre. » Je rêvais ainsi, et ce rêve était un blasphème; je l'ai compris depuis. L'homme garde rarement pur le souvenir de sa jeunesse; l'amour est un des accessoires de sa vie, il est tout pour la femme. Elle ensevelit avec soin ses souvenirs au fond de son cœur, et, chaque fois qu'elle les sort de leur cachette, ils sor.t aussi beaux et aussi respectés qu'aux premiers jours. Nous ne portons pas, comme la femme, le deuil de nos amours passées. « Que fais-tu là ? me dit Marine, entr'ouvrant les yeux et me tendant les bras. Oh! le paresseux qui ne se couche pas ! » Voilà ce que me contait un soir l'ami Georges assis au coin de mon feu. MA FEMME EST A SPA Je tiens à bien préciser que c'est ma femme qui l'a voulu, parce que s'il arrive quelque malheur !... clame... tant pis! Vous savez... je n'en puis pas être responsable. Elle a voulu aller a Spa ; je n'ai rien dit. Elle a essoufflé dix machines a coudre pour ses toilettes; je n'ai encore rien dit. Elle a choisi l'époque à laquelle je ne puis pas quitter Paris; bon!... je n'ai toujours rien dit. Mais là, franchement, entre nous, si je m'amusais un peu, où serait le grand mal? Je ne suis pas une vestale, moi; je n'ai aucun feu à entretenir. Et puis, si je prenais le parti d'entretenir quelque chose, ce ne serait pas ça. Ce qu'il v a de jolies filles disponibles en ce moment, c'est a n'y pas croire. Nous sommes entre hommes, je puis déboutonner mon cœur, n'est-ce pas? Pendant que ma femme court les champs, je n'ai pas le moins du monde L'in- 10. i74 tention de faire de la tapisserie, comme Pénélope, ou de filer la laine, comme Lucrèce. Si je file, ce ne sera pas de ce côté-là. Je veux vous revoir, lieux charmants où s'est égayée ma jeunesse : bals, casinos, closeries, fêtes populaires, et puis ceci, et puis cela. Il n'y a plus à Paris que des étrangers, personne ne m'y connaît, en avant ! Je n'ai que 45 ans, après tout, et je sais ce que je vaux. Je ne serai pas longtemps seul à le savoir. J'ai commencé mes pérégrinations. Vousn'en direz rien a personne. J'ai débuté par Asnières. Je n'ai jamais aimé Asnières le dimanche, mais j'avais gardé de charmants souvenirs de mes parties de semaine. Et puis c'est le hasard qui m'y a conduit : un joli petit hasard, retroussé sur les côtés, aux bas de soie bleus, à la robe de foulard bleu à pois saumon; un petit hasard mignon coiffé de paille de riz, de plumes et de roses; un hasard potelé, large d'épaules, mince de taille, bien développé au levant comme au couchant. Il trottait dans la rue d'Amsterdam, mon petit hasard, et je me mis a sa remorque sans savoir pourquoi. Quand on n'a plus l'habitude de la liberté, ces premiers moments ypus grisent. On ne sait que faire de sa personne, et, comme un homme longtemps lié, on a peine à se maintenir d'aplomb. Elle entra dans la gare. J'entrai dans la gare. L'horloge marquait 6 h. 35. Elle courut au guichet que l'on venait de fermer. Le contrôleur la reconnut a travers le vitrage et rouvrit pour elle. « Et retour? lui dit-il. — Oui, je reviens ce soir. » i 7 5 Il ne lui demanda pas où elle allait et lui tendit le ticket. Puis elle partit en courant. Je fus assez persuasif pour obtenir un billet de première classe pour Saint-Germain, et je courus après le hasard. Je franchis les barrières, j'escaladai les contrôleurs, et j'arrivai au moment où le train partait. Je sautai sur le premier marchepied venu. Le bonheur voulut que le wagon eût une impériale. J'essayai d'y trouver une place. Il n'y en avait pas. Je m'assis sur l'escalier et attendis. —Je la suivrai discrètement pendant quelque temps, me disais-je. Si personne ne vient au-devant d'elle, je lui offrirai mon bras, une matelote, mon cœur et quelques goujons frits. Elle acceptera. Je lui dirai que jesuis... le prince héritier des... îlesCanaries ; que je voyage avec l'intention de croquer quelques millions le plus gaiement du monde. Je lui ferai des offres de service. Et puis nous reviendrons, et puis nous prendrons l'omnibus de la place du Havre, qui passe juste devant ma porte, et puis... « Asnières!... Asnières !... les voyageurs pour Asnières !... » Je la vis descendre d'un compartiment de secondes. Elle laissa passer les plus pressés et sortit une des dernières. « Suivons-la discrètement. » Au pied de l'escalier se tenait un petit homme en redingote de flanelle blanche, en chemise de flanelle rouge, coiffé d'un chapeau de paille pointu bordé de rouge, les pieds nus dans des espadrilles, un brûle- bouche à la... gueule, les mains dans les poches et la barbe mal peignée. i 7 6 Ma Femme est à Spa. « Oh! eh!... Mélanie ! oh ! eh !... A c'te niche tout d'suite et baisons c'maître. » Mon rêve embrassa sur le cou cette réalité malpropre, et partit en chantant à pleins poumons une suave mélodie dont je n'ai retenu que ces quatre vers : Pour qu'Ies z'homards aient l'mal de mer, Faut qu'la mer soit bien agitée; Pour qu ? les canich's prennent le ch'min de fer, Faut qu'ils n'puissent pas aller à pied. Je restai seul sous la voûte, regardant mes illusions qui s'en allaient. J'étais dans un courant d'air, ce qui ne contribua pas peu à me rendre tout mon sang- froid. « Bah! me dis-je, une goutte d'eau qui s'évapore n'empêche pas la rivière de couler; une femme qui vous échappe n'empêche pas... » Je reçus une assez forte poussée et me trouvai en face d'un grand garçon, décolleté et en manches courtes, le torse couvert, tant bien que mal, d'un gilet de flanelle à large rayure. Son pantalon de toile, plus sale que la rue d'Aboukir, se perdait dans des bottes plus sales que son pantalon. Il était coiffé d'un chapeau de grosse paille, excentrique de forme et de couleur. Il portait des gants blancs, et sur son nez rougi chevauchait un binocle d'écaillé. «Eh! va donc, mannequin d'occasion! T'as pas fini de prendre mes pieds pour la grande route? » Je me retournai, surpris de cette apostrophe, et je reconnus M. Alfred Vétillard, le premier clerc de M" Barbeau, mon collègue. i 7 7 « M r Vetillard!... Est-ce bien à moi que ce discours s'adresse ? » Mon interlocuteur devint rouge jusqu'aux cheveux. « Mille excuses, M c Baudray, je ne savais pas... croyez bien que si j'avais pu supposer... — 11 n'y a pas de mal !... à la campagne... Vous avez là un drôle de costume. — C'est celui de l'équipe du Rageur. Nous venons de mettre le bateau sous remise, et je rentrais chez moi, quand vous avez eu la bonté de me marcher sur les pieds. — Je n'aurais jamais reconnu votre voix, votre accent. — Ah! dame, vous savez; ici, il faut prendre un petit chic nautique. — Est-ce que vraiment les marins parlent comme vous venez de me parler ? « Eh! va donc, mannequin d'occasion... » — C'est de tradition. Et puis, enfin, Asnières a son étiquette aussi bien que les cours du Nord. La voyou- cratie a ses exigences, non moins que l'aristocratie... Et vous venez ici en partie fine? — Oh ! M r Vétillardl... — Pas d'offense. Du moment que M me Baudray est absente, n'est-ce pas ? La Liberté est sœur de la Nature ; elle reprend ses droits. Est-ce que vous tenez à rester dans ce courant d'air? — Pas le moins du monde. — Et, s'il n'y a pas d'indiscrétion, où vous attend... Dulcinée? — Personne ne m'attend, je vous l'assure. , 7 8 Ma Femme est à Spa. — Cré mille millions de sabords!... que faites-vous ici, alors? — Vingt-cinq mille milliards d'hypothèques! je me promène. — Tonnerre de Brest !... vous vous promenez comme ca tout seul ? i — Mille millions de codicilles ! ce n'est pas que ça m'amuse. — Permettez-moi de vous révéler les bons endroits. — Allons-y gaiement. — Otez donc votre redingote. — Oh ! non, oh ! non. Si je rencontrais des clients, des confrères ; songez donc ! — A Asnières ?... Est-ce que ça tire à conséquence? — Soit, j'enlève la redingote pour vous obéir. — Gardez le reste. — Il ne manquerait plus que cela ! — En route ! » Nous laissons à droite le hangar des jeux réunis et nous entrons dans la grande rue qui aboutit au pont. Chacun de nos pas soulève une poussière noire, digne de Saint-Denis ou Pantin. J'ai failli rire d'une famille bourgeoise qui prenait le frais devant sa porte et je m'en suis repenti. Ils étaient la, trois vieillards, formant un total de deux cents ans. La maison avait l'air bête avec ses cinq fenêtres et sa porte, qui bâillait au haut d'un perron de quatre marches : un perron orné de pots d'hortensias. Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient ouvertes. A droite, on voyait la salle à manger tendue d'un papier verni à personnages : des Chinois rouges et des pagodes vertes ; un buffet de noyer orné de por- i 7 0 celaines de foite, une table que la servante desservait, et des tableaux sérieux : les Adieux de Fontainebleau et la Veille d'Austerlitç, gravés à la manière noire, par Jazet; — àgauche, le salon, avec son meuble de velours grenat garni de clous dorés, sa table ronde, en acajou, recouverte d'un beau marbre gris, ma foi ! et, sur la cheminée, une pendule en zinc représentant le Petit Pécheur. L'humble trio était là, prenant ce qu'on appelle le frais, sur les grands chemins de banlieue, c'est-à-dire humant la peste à pleins poumons. Lui, le doyen, il était en manches de chemise; la cravate de guingan à fleurs bien empesée, le gilet de reps de soie à côtes, déboutonné. Sur son genou droit était déployé un mouchoir de Cholet à carreaux, sur son genou gauche était posée sa tabatière : une boîte ronde en racine, ornée d'un calendrier perpétuel. Les deux femmes avaient les yeux rivés sur leur chef, prêtes à ramasser le mouchoir, a lui passer un tabouret, à appeler la servante, que sais-jc !... une rivalité de dévouement. La plus vieille des vieilles caressait un chat, la plus jeune dorlotait un chien. J'esquissai un éclat de rire. Les vieux me regardèrent. Je lus, dans ces regards béats, la satisfaction que donne la réalisation d'un rêve longtemps caressé ; cette bicoque était la récompense de ces trois existences loyales, utiles, fidèles, sincères, patientes; et je cessai de rire en pensant à cela. Nous avons suivi le quai, en quête d'un restaurant. Le Parc était fermé. Une petite maison close se distinguait entre toutes par les clameurs, les rires, les chansons qui en sortaient. Ma Femme est à Spa, « C'est la table d'hôte de Clarisse Gingembre, des Folies. Les dimanches et jeudis, elle traite à tant par tète ses amis et amies. On y savoure la soupe à l'oignon et au fromage, la friture et le lapin sauté. 11 faut être de la paroisse pour y être admis. Entrons un peu plus loin. » Vétillard me conduisit dans un restaurant au double rang de terrasses, aux piliers habillés de vigne vierge. « Père Briguedondaine, à vos fourneaux, mon vieux. Trempez-nous une soupe aux haricots blancs et aux tomates ; n'épargnez pas la miche et le bouillon. Préparez-nous une matelote de roi : une de ces sauces veloutées à s'en lécher les doigts quatre jours durant, sans reprendre haleine. Fricassez-nous un civet de lièvre, sauce au sang, et tâchez que celui-ci soit aussi tendre que ses prédécesseurs d'avant l'ouverture. Déterrez, derrière vos fagots, une bouteille de Meursault, 1847 ■ un vra ' vm 1 ue cettc génération d'imbéciles a oublié. Vous n'avez jamais compris la poésie du gruyère; je ne vous en demande pas. Si votre brie se crevasse et s'écrème, offrez-nous- en. Quant au café!... songez-y avec recueillement. C'est, avec le vin, la grosse affaire. S'il était mauvais, d'aventure, l'équipe du Rageur, dont à laquelle je m'honore de faire partie, vous casserait la carcasse en morceaux si menus-menus, qu'il conviendrait de les numéroter d'avance, à seule fin de ne pas perdre un temps précieux, au jour du jugement dernier. » Le chef se retira, après avoir fait les promesses les plus rassurantes. « Toi, Alfred, mets-nous le couvert proprement, Ma Femme est à Spa. 181 mon gars, si tu en es capable. Ne fourre pas ton pouce dans les sauces en nous servant ; je suis peut- être bégueule, mais je n'aime pas cela. Ne laisse pas Je cheveux dans le sel et de mouches dans les carafes. Choisis-nous du pain de farine, et, s'il y a du vin sur la nappe ou les serviettes, c'est tout ce que tu auras pour boire. Le garçon s'inclina. — Ah!... dis-moi; mets quatre couverts et apporte-nous Hermance Bec-en-zinc et Ida la chercheuse de truffes. Ça doit traîner quelque part du côté des Folies. Tu leur feras dire que je suis avec un homme mûr. Ça les décidera. Ce menu culinaire et amoureux me laissa froid. J attendis avec quelque appréhension la venue de ces dames. — Bah! me dis-je, ce sera charmant. J'ai perdu l'habitude de la liberté, je m'y referai. Les mendiants défilaient devant nous, exhibant des plaies hideuses, peu faites pour vous mettre en appétit. A peine deux petits drôles racleurs de viole, gratteurs de harpe, avaient-ils fait leur récolte qu'un vieillard aux yeux chassieux, au nez blet, prenait leur place et chantait à tue-tête des infamies populaires. Le marchand de plumes de paon, le bossu, des vieilles huileuses, des marchands de noix dorées révélatrices de l'avenir, des filles mères, des marchands d'éventails, nous tendaient leurs mains noires. Les chiens posaient leurs pattes sur la balustrade, en quête de quelque rogaton. Après cette vermine, ces dames entrèrent. vétillahd. —Te v'iù, la rouleuse? H i 82 Ma Femme est à Spa. hermance. — Tu sais, nous n'avons pas de temps à perdre. Si c'est pour nous dire des bêtises que tu nous as demandées... du foin ! vétillard. — Contemple monsieur. HERMANCE. - C'est fait. vétillard. — Crois-tu qu'il a assez de chic!... hermanck. — Une portion, oui; mais pas pour deux, tu sais. ida. — C'est pas le type de mes rêves, mais ça ne fait rien. Si on ne songeait qu'à la gloire !... vétillard. — Vous avez dîné ? ida. — Ça dépend. vétillard. — Potage bretonne, friture, matelote, civet, brie, accessoires et meursault 1847. hermance (1 Ua). — Qu'est-ce que tu en dis? ida. — Ca serait la même chose ailleurs. Ces messieurs ajouteront bien une fiole de Montebello ? vétillard. — S'il le faut absolument... ida. — Espèce de rat! vétillard. — Si on peut dire!... C'est monsieur qui paye, ainsi ! hermance. Est-ce qu'on a négligé de lui couper le filet, à ton ami? Il est muet comme une éponge. Éprouvant le besoin de me révéler, je prodiguai les reparties fines, les saillies de haut goût. A la matelote, Ida m'appelait Venflé et fouillait dans mes poches; au civet, Hermance me qualifiait de petite vieille et essuyait sa fourchette clans mes cheveux. C'est de l'intimité ou je ne m'y connais pas. Au dessert, j'en avais assez; après le café, j'en avais trop. Je payai et voulus m'esquiver. Ma Femme est à Spa. i83 ida. — Ah! ça, dis donc, Vétillard, en v'ià un pistolet qui rate, ton ami ! hermance. — C'est pour ca seulement qu'on nous a dérangées ? ida. — Tamise money!.... comme disent les Anglais. vétillard. — Comment as-tu dit cela? ida. — Tamise money. vétillard. — Ah! très-bien!... lisez : Time is money. hermance. — En français : Qu'est-ce que tu payes? J'en suis quitte pour 25 francs par tête de femme, et 47 fr. 85 de dîner; total : 97 fr. 85. vétillard. — N'est-ce pas qu'on s'amuse à As- nières ? C'est toute la semaine comme ça. Je me sauve ! Je dérange en sortant une famille de bonne bourgeoisie, venue pour savourer une matelote. Le père est gras et cramoisi. Il s'éponge sans cesse avec sa serviette. Sa dame a les cheveux plaqués sur les tempes, tortillonnés derrière les oreilles, une robe de stoff grenat à frange maigre, et un bonnet ruché de blanc, orné de fleurs indigo et d'épis d'or. Le petit jeune homme a un habit noir et une cravate blanche. 11 se mouche dans la nappe, ce qui fait dire à sa mère : ■— Finis donc, ce n'est pas gentil ce que tu fais la. Le train arrive; j'escalade le premier wagon venu. A ma droite sont deux soldats ; deux rouliers à ma gauche. premier soldat. — Qu'est-ce que c'est que cette rivière-là ? 184 Ma Femme est à Spa. dkuxième soldat. — J'vas