QUATRELLES ~~ ttiff LES AMOURS ^ ^ >^ EXTRAVAGANTES DJV^ ^ v; 5 1 hh 1880 h-î L Ù PARIS J. HETZEL ET C'% ÉDITEURS I 8 , RU K JACOB , I 8 "\, Tous droits de traduction et de reproduction réservé*. LES AMOURS EXTRAVAGANTES DE LA PRINCESSE DJALAVANN DU MÊME AUTEUR Voyage autour du grand monde, i vol., 7'' cdit. 3 fr. La Vie a grand orchestre, i vol., 6° édition . . 3 fr. Sans queue ni tète, i vol., 4" édition...... 3 fr. L'Arc-en-ciel. i vol., 3° édition.......... 3 fr. Les Mille et une Nuits matrimoniales, i vol., 6* édition...................... 3 fr Le Parfait Causeur. 1 vol., 4 0 édition...... 3 fr. Taris. — Typ. G. Chumerot 19, nie itt Saints-Piws. — 9071. QUATRELLES LES AMOURS EXTRAVAGANTES & ' ^ % DELA ^ %E DlV V 1 t-H 1880 h-3 L PARIS J. HETZEL ET C'% ÉDITEURS I 8, RUE JACOB, 1 8 Tous droits île traduction et di- reproduction réservés. LES AMOURS EXTRAVAGANTES PRINCESSE DJALAVANN PREMIÈRE PARTIE I PRÉSENTATIONS Jeunes hommes, lisez ceci avec recueillement! Puissent les mésaventures du comte Salabelle (Hector-Dieudoiiné), vous mettre en garde contre les dangers de l'étourderie. Jeunes hommes, lisez ceci avec recueillement ! Il n'y a pas de meilleur garçon que'Salabelle; aussi est-on indigné du sans-façon avec lequel le sort l'a toujours traité. Rien ne lui arrive comme aux autres. Tout ce qui le concerne se complique à plaisir; et, pour ma part, j'apprendrais sans être trop surpris, 1 ayant vu partir pour Asnières ou les Batignolles, qu'il a lait naufrage sur les côtes d'Islande, poursuivi par la fille du rajah de Singapoore, qui se serait éprise de lui pendant une chasse à l'hippopotame sur les bords des grands lacs de l'Afrique centrale. 2 Les Amours extravagantes Hector était amoureux, amoureux fou. C'était sa manière à lui d'être amoureux. Elle en vaut bien une autre. Sa tendresse avait cela de particulier, qu'elle était composée, comme une mosaïque, d'échantillons harmonieusement assemblés. Naïf à édifier une nonne quand se levait le jour, que de fois Salabelle est devenu retors et raffiné à scandaliser une danseuse de corde, avant le coucher du soleil. Cette blonde qu'il a aimée certain soir qu'il pleuvait à verse vous dira qu'il est respectueux jusqu'au fétichisme, ce qui fera sourire cette brune qui sait bien, elle, qu'il est entreprenant jusqu'à la déraison. Celles qu'il a aimées tout un mois... j'en pourrais citer quelques-unes... ont acquis une teinture à peu près complète de l'amour et de ses ressources infinies. Cette- diversité de sentiments, condensés a l'état d'essence en une seule personne, avait absolument séduit la princesse Augusta Djalavann. Salabelle avait vingt-huit ans lorsque commence cette histoire; Augusta en avait vingt-cinq. Il était suffisamment beau. Pas trop ! Chez l'homme, l'extrême beauté nuit à l'élégance. De nos jours, j'en demande pardon à l'empereur Adrien, Antinous serait à sa vraie place derrière un carrosse de gala. La princesse Augusta Djalavann était plus que belle : elle était charmante. Quelles qualités la rendaient incomparable? Je n'en sais rien. Ses yeux auraient pu être plus grands; ils eussent perdu a l'être. Sa bouche dédaigneuse n'avait pas la perfection tant vantée de celle de la Joconde; mais on sentait que ses lèvres étaient faites pour les baisers troublants. Ses dents étaient superbes ; cette perfection-là est obliga- de la Princesse Djalavann. 3 toire. Son regard un peu fixe paraissait tendre tout d'abord; ce n'est que lorsqu'il se détournait de vous que l'on s'apercevait qu'elle ne vous avait pas vu. Toute a ses rêveries, elle regardait au dedans plus qu'au dehors. Svelte, élancée à l'extrême, il n'est venu à l'idée de personne qu'elle pût être maigre. Si elle était ainsi, c'est que rien ne pouvait être qui lût mieux. Quant au prince Dimitri Djalavann, son mari, que vous en dirai-je? C'était un homme comme un autre, avec une tête, deux bras et deux jambes soudées à un torse; le tout enveloppé d'étoffes légères en été, chaudes en hiver. Il ne disait pas trop de sottises; il ne disait jamais rien, non plus, qui méritât qu'on l'applaudît. Personne ne lui a vu faire du mal à une mouche, ni de bien à un chrétien. Je n'ai entendu citer de lui que son goût pour le stchi au gruau, le chou farci et la bière glacée aux fraises : ceci estime question de tempérament. On citait aussi son avarice : cela est une question de conscience. Il refusait par boutades, a sa femme, à sa pauvre chère petite femme, le vrai nécessaire : ce que les esprits étroits qualifient de superflu. La princesse Augusta s'en vengeait en faisant ses visites, au plus fort de l'hiver, vêtue d'une robe de toile a quinze sous, façonnée par Worth, enveloppée d'une pelisse de renard bleu, avec quinze mille livres de rentes pendues aux oreilles. N'était-ce pas attendrissant? La princesse Djalavann adorait le caractère prismatique de Sala belle. Et, en effet, dans un favori connue mon héros, une femme à la fois curieuse et nonchalante trouve un assortiment complet d'amants. Prêt à satisfaire tous les caprices, dans le cœur de telle qu'il aime il va et vient, changeant d'aspect; tantôt Roméo, tantôt Lovelace ; aujourd'hui, fou I Les Amours extravagantes comme don Juan; demain, rogue comme Alceste,sans qu'il soit besoin d'échanger avec lui les banalités de bienvenue et de reconduite. La princesselui avait longtemps tenu tête. Aussi, le jour où cessa la lutte, fit-elle à sa conscience un joli petit discours dans lequel elle s'appliqua bien plutôt à exalter la durée de la résistance qu'à déplorer la capitulation. Il faut dire que Salabelle, vainqueur bien appris, eut l'air d'offrir les clés de la place qu'il venait de conquérir. D'un commun accord, on jeta le bienheureux trousseau par-dessus les moulins. Pour faire dignement suite a cette soirée mémorable pendant laquelle elle avait été si délicieusement vaincue, la princesse Djalavann s'en fut courir les quartiers les plus misérables et y distribua les aumônesà pleines mains, les consolations à plein cœur. Jamais on ne parla plus éloquemment qu'elle ne le fit, des joies que la Providence tient en réserve et prodigue à l'impro- viste aux déshérités. Elle lit de la vie, de la nature, du bureau de bienfaisance, du soleil, des fleurs, des fourneaux économiques, des étoiles et du conseil de fabrique de sa paroisse le plus ravissant des amalgames et laissa derrière elle une longue traînée d'espérance. Il n'y a encore rien de tel que les heureux pour inspirer la foi dans le bonheur. Salabelle, lui, s'enferma et se mit au lit. Les yeux clos, le front sur l'oreiller, il rumina sans pouvoir s'en rassasier les mille incidents mignons entassés par le bonheur dans cette heure à jamais incomparable qu'il venait de passer auprès de sa chère princesse. Il ne gardait plus rancune au sort des tours qu'il lui avait incessamment joués. La Providence pouvait se considérer quitte envers lui, et pour le passé, et pour l'avenir. de la Princesse Djalavann. 5 A huit heures, il se leva et composa un sonnet... le seul qu'il écrivit jamais. Des vers myriapodesques y couraient la prétentaine dans tous les coins et recoins du pays du Tendre. Aujourd'hui commence nia vie. A ma tendresse inassouvie . Quel régal as-tu préparer Songe qu'aujourd'hui n'est qu'une heure. Si tu ne veux pas que je meure Il me faut..... Salabelle, n'ayant pas trouvé, après dix minutes de recherches, ce qu'il pouvait bien lui falloir qui rimât avec « préparé », prit le sage parti de déchirer son sonnet. 11 T.'il feURÉ PSYCHOLOGIQUE On pourrait déduire de l'emploi que les amoureux font des premières heures qui suivent la faute initiale quelle sera la durée de leur tendresse et comment finira leur roman. L'étude est intéressante à écrire, n'est-il pas vrai ? J'ai envie de l'esquisser. Passons en revue une partie du bataillon. La femme qui cherche querelle à son mari en sortant pour la première fois des bras de son amant se brouillera certainement avec ce dernier dans la quinzaine; plus tôt si elle le peut. Sa mauvaise humeur après les amoureuses prémices est l'indice d'une désil- 6 lusion. Tout prétexte lui sera bon pour donner cours à sa colère. Consultez-la. Elle ne manquera pas de vous répondre que son mari a toute la responsabilité des fautes dont il est victime. Des trois acteurs de cette piteuse comédie de l'adultère, il est le seul qu'il faille blâmer. S'il eût valu davantage, eût-on cherché fortune ailleurs? Est-ce donc si agréable de vivre sans cesse hors la loi? Si les choses en sont venues à ce point, à qui la faute? Est-ce là ce qu'on avait rêvé? Pourquoi n'aurait-on pas sa part des joies que donne la tendresse partagée ? L'indignité d'un seul doit-elle entraver à tout jamais le bonheur de deux êtres si bien faits l'un pour l'autre ? Ce sont les hommes qui ont rédigé les odes, cela se voit de reste!... etc., etc. En cas de frauduleux mécompte, c'est toujours au mari que la femme en voudra. Agir autrement, ceserait reconnaître une bévue que l'on a commise; ce serait souligner sa dégradation. S'en prendre à l'époux, c'est faire acte de victime ; et quelles joies patentes valent une oppression imaginaire î C'est toujours pour l'amant un indice déplorable lorsque la femme, en sortant de ses bras, cherche querelle à l'époux. Unissant dans sa haine le mari et l'amant qui l'ont déçue, la femme se tournera du côté de celui auquel elle est indissolublement liée et s'écriera : « Si je suis aujourd'hui la maîtresse de cet imbécile, c'est vous qui l'avez voulu. Votre nullité m'a perdue. Vous en porterez la peine en ce monde; vous en aurez la responsabilité devant Dieu. » Toujours, les prémices belliqueuses dont le mari sera victime, présageront à l'amant de courtes amours. de la Princesse Djalavann. 7 La femme qui écrit à celui qu'elle vient de combler : « Adieu pourtoujours, mon ami ; oubliez-moi, oubliez ce passé d'une heure qui sera toute ma vie. Il ne doit plus renaître. Partez ! Ayez du courage pour nous deux. Adieu dans ce monde. Au revoir dans l'autre, » donnera plus d'un rendez-vous du même genre. Dieu ad- mettra-t-il que l'on transforme ainsi son paradis en cabinet particulier? Je me permets d'en douter. Quatre-vingt-dix t'ois sur cent... (j'espère que l'on me saura gré de ma modération) la femme qui écrit cette lettre espère que son complice d'une heure aura rebroussé chemin avant l'arrivée du facteur. Toujours elle l'attend, toujours elle l'appelle pour le supplier de partir. Elle se livre à de perpétuelles contradictions, énervantes à la longue. Son amant sonnera certainement la retraite bien avant l'heure du couvre-feu. La femme qui cherche à s'étourdir est assurément une étourdie. Ce n'est pas un calembour que j'ai voulu faire ; j'ai adopté le mot qui rendait le mieux mon idée. Celle qui déserte tous les camps est la plus folle des folles. Elle insulte à la fois au mariage et à l'amour. Qui protégera celle qui renie tout? Elle va au rendez-vous comme ces soldats de pacotille qui ne marchent au feu qu'après boire, comme les poltrons qui chantent dans l'obscurité. Est-ce la tendresse qui l'aveugle? Non; c'est le mal qui l'attire. Sa conscience a pourtant la voix claire. Un remords intense l'obsède. •le me trompe peut-être, mais il me semble que 1 homme n'est qu'un prétexte, lorsque la femme se doit griser pour l'aimer. Le sacrifice est, dit-on, d'autant plus flatteur que l'effort qu'il a fallu faire pour I accomplir a été plus grand. Ceci me paraît fort discu- 8 Les Amours extravagantes table. Le mot sacrifice sonne à mon oreille, je l'avoue, comme un ré naturel sur l'accord parfait de mibémo\. « Sacrifier », c'est se résigner à faire l'abandon d'une chose précieuse ou agréable. Est-il donc si flatteur que l'on se résigne à vous aimer, à vous faire tel ou tel abandon ? Si je savais que ma maîtresse s'est grisée pour me l'aire le sacrifice de venir dans mes bras, je la prierais, de la façon la plus gracieuse que je pourrais trouver, d'aller cuver chez elle sa tendresse. L'amour de la femme qui cherche à s'étourdir est un amour d'avance condamné. Parlons de la femme qui pleure. Il y a plusieurs façons de pleurer : Lorsque la femme pleure sincèrement pendant la première heure, il y a gros à parier qu'elle ne s'en tiendra pas la. Elle vous subira pendant quelque temps et vous fuira tôt ou tard ; à moins qu'elle ne se cramponne a vous et ne vous lâche plus. Lorsque la femme pleure pour se faire un maintien, restez auprès de la fausse affligée le temps que les convenances vous imposent, mais ne vous attardez pas dans ces parages marécageux. Dans un cas comme dans l'autre, évitez, si faire se peut, la femme qui pleure au sortir de vos bras. La femme qui fait l'aumône, éblouie, troublée par l'extase a peine apaisée, avance à tâtons dans la voie nouvelle où elle vient de s'engager. Elle déplore sa faute, oui; mais ce qu'elle déplore surtout, c'est que sa faute soit une faute. Elle voudrait bien ne pas mal faire, mais elle n'a pas le courage de revenir sur ses pas. Elle est prête à conclure avec Dieu tous les marchés de la Princesse Djalavann. o qu'il daignera lui proposer. Comme elle sera accommodante! Toutes les vertus, elle les aura; une seule exceptée. Elle ne marchandera pas la rançon de son honneur prisonnier. Elle ne s'occupait pas assez des pauvres... elle en visitera tous les jours... en allant voir son amant. Elle disait du mal de ses meilleures amies... elle n'en dira plus que du bien. Tant pis pour elles s'il n'est pas justifié. Son mari se plaignait souvent de son humeur fantasque; elle ne reculera devant rien pour le rendre heureux. Ah! comme tout le monde aura à s'applaudir de sa faute! Mais, pour l'amour... de l'amour, que Dieu ferme les yeux de temps en temps. Cette tendresse a le charme élégiaque que l'on trouve aux poitrinaires. Née avec les lilas, elle tombera avec les feuilles jaunies, pour renaître avec les premières neiges et fondre a l'heure du dégel. Les amours aumonières vivront six mois. La femme qui cajole son mari au retour d'un premier rendez-vous concluant, est, de toutes, celle à laquelle il faut le moins s'attacher. Pour assurer la quiétude conjugale, elle prodiguera au maître détesté tant de précieux acomptes, qu'il ne restera au préféré qu'un capital fort écorné. La femme qui cajole son mari au retour d'un premier rendez-vous concluant, aura plutôt des appétits a satisfaire que des sentiments à téter. Ces femmes-la dînent dans tous les restaurants. Ce sont des en-cas qui peuvent avoir leur charme, mais c'est à condition qu'on ne leur prêtera pas plus d'importance qu'elles ne vous en donnent. La femme qui s'isole aimera longtemps. I 0 Les Amours extravagantes Celle-là ne pleure pas, à peine son cœur bat-il plus fort. Sa volonté le comprime. Elle regarde sa faute bien en lace. L'extase ne l'a pas déroutée, non; ce qui la rend heureuse, c'est d'avoir fait largesses à l'être aimé et de l'avoir, à cet instant suprême, trouvé digne des trésors prodigués. Un frisson a secoué ses membres à la pensée qu'elle aurait pu se tromper, et qu'alors tout eût été à jamais fini pour elle. Mais une douce rougeur colore son front. Elle se rappelle l'heure précédente, et la quiétude lui revient. Les bruits de ce monde n'arrivent pas jusqu'à elle ; ils sont couverts par le souvenir des doux frémissements éteints. Il sera l'heure qu'il était lorsqu'il l'a quittée, jusqu'à ce qu'il revienne donner au temps une impulsion nouvelle. Ceux qui lui ont adressé la parole depuis qu'elle s'est donnée à lui n'ont laissé aucune trace dans sa pensée. Son esprit les a réfléchis un instant ; ils ont passé, le reflet a disparu. Désormais elle vivra dans une atmosphère distincte, où seul celui qu'elle a choisi aura accès. Elle n'a pas plus de haine que de tendresse pour son mari. C'est un rouage dont elle accepte le fonctionnement lointain. La femme qui s'est isolée aimera longtemps. C'est la seule qui, peut-être, aimera toujours. Le jour ou Salabelle, sur le cœur d'Augusta Djala- vann, voyageait dans l'idéal, M° Frigousse plaidait pour lui devant la sixième chambre du tribunal civil de la Seine. Personne n'aurait mis en doute l'issue favorable de l'affaire Natterkraut contre Salabelle, si tout autre que M 1 ' Frigousse l'eût plaidée. Son amour de l'art... du de la Princesse Djalavann. grand art!... l'entraînait quelquefois fort loin dans le pays des hypothèses. N'allait-on pas au Palais jusqu'à prétendre qu'il était bien plus redoutable pour son client que pour son adversaire, ce « casse-cou » de M e Frigousser La renommée a ses parasites, comme la rose a ses pucerons. Voici ce qu'était l'affaire Natterkraut contre Sala- belle. III ELSBKTH AUX CHEVEUX COULEUR DE CHAIR Le capitaine Antoine Salabclle, oncle d'Hector, blessé fort grièvement à Reischoflen, où il fut fait prisonnier, reçut à Breslau les soins intéressés d'une soi- disant Alsacienne née en Prusse de parents prussiens. La demoiselle Elsbeth Natterkraut avait, paraît-il, une façon de frictionner qui n'appartenait qu'à elle. Le vieil officier, se croyant un jour à toute extrémité, légua à sa masseuse 3oo,ooo francs, le quart de sa fortune, pour la récompenser de ses bons soins. L'acte portant donation fut écrit par un chef d'escadron sous la dictée du mourant, en présence de deux témoins, conformément aux prescriptions de l'article 981 du Code civil. Ce devoir accompli, le donateur prit à renaître un plaisir égoïste. Il rentra en France et s'y porta très convenablement pendant un an. Je croirais assez qu'il abusa de ce renouveau, car il mourut des suites de ses blessures en 1873, tout simplement, sans tambours Les Amours extravagantes ni trompettes, comme vous ou moi pourrions le taire. Le capitaine n'était pas encore définitivement installé sous terre, qu'une nuée de moustiques silésiens s'abattit sur l'étude de M" Bouton, notaire de la succession. La demoiselle Elsbeth Natterkraut daigna se présenter en personne, vêtue de deuil, flanquée de son petit papa, escortée de parents et de conseils, qui, tous, se léchaient les babines à la pensée de faire à Paris un petit voyage d'agrément aux frais du défunt. Assurément, il eût mieux valu pour sa cause que la demanderesse demeurât au loin, dans les brouillards de la Silésie. Salabelle eût rêvé de quelque Gretchen, de quelque Dorothée, de quelque Lolotte, blanches et roses, et se fût facilement attendri. Les clercs, en gros- soyant, auraient vu son image poétique courir sur le papier officiel et y remplacer, dans le haut de ta page, la bonne dame guindée qui y tient a bras tendus la balance aux plateaux vides. Hélas! preuve accablante des désordres que la captivité peut faire naître dans le cerveau contusionné d'un capitaine d'artillerie, M" 1 ' Elsbeth Natterkraut n'avait rien d'apparent qui fût de nature a émouvoir le cœur d'un homme libre. Des cheveux couleur de chair, une peau bistrée mouchetée de roux comme le dos d'une sole, des cils blancs encadrant inégalement deux yeux bleus clignotants, des lèvres gercées, des dents de demi-deuil, un torse copieux mal équilibré, un ensemble gras aux contours indécis, des mains duvetées de roux, des pieds plats, des chevilles engorgées; le tout vétu de mérinos, coiffé de paille, chaussé de veau... telle était la légataire qui tombait... du ciel?... non, pas du ciel, de la lune, dans l'étude de M" Bouton. Peut-être sortez-vous de table; je crois plus prudent de ne pas trop vous parler de son père et de son escorte. de la Princesse Djalavann. i3 Lorsque tous ces gens-là entrèrent dans l'étude, les clercs fermèrent instinctivement leurs tiroirs et en glissèrent la clé dans leur poche. Ils avançaient, à la file, à trois pas l'un de l'autre, rasant les murs, courbant l'échiné, comme des éclai- reurs à l'affût ou des maraudeurs en tournée. Le père Natterkraut marchait le premier, tournant entre ses doigts un chapeau de drap, mou à ne plus avoir de forme, gras à ne plus avoir de couleur. Il portait la houppelande traditionnelle des juifs allemands. Sur le collet de ce vêtement de rebut, des monstres apocalyptiques se disputaient un reste de végétation pelue. Bien que chaussé de bottes fortes, il ne faisait aucun bruit en marchant. Il avança, laissant derrière lui l'entrée ouverte. « La porte !... cria le clerc le plus voisin ; fermez la porte ! » Herr Natterkraut salua et, esquissant un sourire : « Excusez, dit-il. Ma fille, c'est mà fille qui vient. » Lorsque parut la demoiselle^ une rumeur sourde courut dans l'assemblée. Derrière elle entra Herr Schwade ; Derrière Herr Schwade, Herr Ochsenstall ; Derrière Herr Ochsenstall, Herr Zeisig; Derrière Herr Zeisig, Herr Spritzbube. Derrière Herr Spritzbube, personne ne se présentant plus, un clerc ferma précipitamment la porte. « Ich wûnsche ihnen einen guten Tag. — Oh !... pas de ça, pas de ça, s'il vous plait. — On parle français ici. — Je parle mal, monsieur, reprit le père d'Elsbeth. — Ça ne fait rien. Ça ne peut pas être aussi mal que si c'était de l'allemand. — Ma fille parle. '4 Les Amours extravagantes — Oh ! miracle ! — Alors, dites-lui de parler. » Les six Allemands s'en furent dans un coin de le- tude pour se consulter. Leurs six fronts se touchaient presque. On eût dit qu'ils regardaient en même temps un objet curieux à travers le trou d'une aiguille. Ils échangèrent quelques paroles à voix basse et revinrent presque aussitôt, M 11 » Elsbcth en tête. « Qu'est-ce que vous voulez? demanda le premier clerc, qui avait les Allemands en horreur. — Monsieur le notaire, monsieur, je demande. — Il est occupé. — Nous voulons attendre. — Il en a pour longtemps. C'est moi qui le remplace. De quoi s'agit-il? — C'est pour un testament. — Que vous voulez faire? — Au contraire, monsieur. — Que vous voulez défaire ? — Non, monsieur. — Je ne vous comprends pas. Expliquez-vous. » M"" Elsbeth, visiblement embarrassée, après avoir épuisé les teintes; variées cependant, de l'églantier et de la rose, aborda celles plus prononcées de la pivoine. « Ma fille, monsieur, a un héritage, dit le père Ru- ben Natterkraut. — Un héritage... Et de qui ? — Nous voulons le dire à M. le notaire. — A lui seul? — Oui, monsieur. — Vous attendrez longtemps. — Oui, monsieur. Nous attendrons. — A votre aise. » Les six Allemands se massèrent de nouveau dans de la Princesse Djalavann. un des coins de l'étude. Ils y chuchotèrent quelques instants, serrés les uns contre les autres, discutant sans doute leur plan de campagne. Herr Schwade, Herr Ochsenstall, Herr Zeisig et Herr Spitzbube, qui ne paraissaient pas comprendre un mot de français, adressaient force questions a leurs interprètes. Une fois d'accord, ils s'assirent en rond autour du poêle, les pans de leurs longues redingotes retroussés, muets et béats, promenant sur les murs des regards vagues que leurs pensées ne suivaient pas. Il faisait humide et froid au dehors; il faisait au dedans terriblement chaud. Autour de nos Prussiens, ruisselants et crottés, s'éleva bientôt une vapeur fétide. Comme des torchons imbibés d'eau grasse qui sèchent, suspendus au-dessus de quelque fourneau de cuisine, ils fumaient à qui mieux mieux. Les vitres se couvrirent de buée. Il fallut bon gré, mal gré, ouvrir les fenêtres. On ne s'y résigna qu'à la dernière extrémité. C'est que la neige tombait ; une neige grise aussitôt piétinée et fondue. La rivière écumait, incessamment souffletée par le vent d'ouest. La rafale allait et venait, haletante et furieuse. A qui pouvait-elle en vouloir? A ces enfants demi-nus pelotonnés sous une porte? A ces pauvres vieux trottant menu dans l'eau glacée, obligés de s'appuyer aux murs pour ne pas perdre l'équilibre? A ces arbres qu'elle tordait en sifflant dans leurs branches ? Etait-ce ce pauvre chien qui s'en allait piteux, le nez à fleur de crotte, ruisselant et transi, qui la mettait ainsi en rage? Ou ces oiselets attristés, alignés côte à côte sous les gouttières ? Fallait-il se mettre si fort en colère pour faire trembler ces innocents ? En quête, sans doute, de quelque victime plus digne de lui, le vent frappait a toutes les portes closes, ébran- i6 Les Amours extravagantes lait toutes les fenêtres, s'engouffrait sous toutes les voûtes, plongeait dans toutes les cheminées, se faufilait par toutes les fissures, et, de partout, revenait désappointé. Le vent ! Connaissez-vous rien de plus exaspérant que le vent? S'il vous a choisi pour victime, vous êtes perdu. A l'affût dans la rue voisine, il vous attend, ronronnant d'aise à la pensée des mauvais tours qu'il va vous jouer. A peine avez-VOUS dépassé l'angle du mur qu'il se précipite sur vous. 11 vous enveloppe, vous paralyse, vous aveugle, vous frappe au visage et vous rend grotesque par-dessus le marché. Il s'est faufilé au plus profond de vos vêtements, vous glaçant jusqu'à la moelle, semant sur tous vos membres de la bonne graine de bronchite, de grippe, de coryza, de pharyngite, de laryngite, de glottite, de catarrhe, de coqueluche, de pulmonic, de névralgie et de rhumatisme. La pluie et le froid, ses compères, lui venant en aide, la récolte sera bonne. Joignant l'ironie à la brutalité, tant que dure votre martyre, il chante en faux-bourdon une lugubre complainte bien faite pour doubler votre dépit. C'est aux femmes surtout qu'il en veut. Voyez-le. Il s'est rué sur une pauvre créature qui, adossée au mur, maintient tant bien que mal ses jupons. Il les soulève, il les secoue comme fait un chien du chiffon avec lequel il joue. A quel saint peur se vouer la malheureuse? Je n'en connais aucun qui protège du vent. Il emmêle ses cheveux, fait glisser son chapeau, lui cingle de pluie le visage et, pour augmenter son désarroi, fait pivoter son parapluie sous l'averse. Il ne pouvait pas manquer de se ruer dans l'étude de M c Bouton. Il fit voltiger les papiers épars sur tous les pupitres, mêlant les purges de l'affaire Dubois de la Princesse Djalavann. '7 contre Guérinct aux significations de Mazzaro contre Legoulteux, les grosses et protêts aux assignations et requêtes. Ces merveilles accomplies, il éteignit la lampe du petit clerc qui, venu le dernier, travaille dans un coin toujours sombre ; puis, il couvrit de neige l'imposante rangée de cartons vert pomme sur lesquels s'épanouissaient, en gros caractères, des dates qui remontaient à 1785, ma foi I ce qui est flatteur pour une étude. Il fallut refermer les fenêtres. IV CE QU KTAIT L AFFAIRE NATTF.RK RAl'T CONTRE SALABELLE Au bout d'une demi-heure qui parut interminable aux clercs asphyxiés, M° Bouton ouvrit sa porte. Il traversa l'étude le visage épanoui, escortant jusque sur le palier deux époux réconciliés qui, le matin encore, étaient impatients de se séparer après quarante-cinq années de communauté hargneuse. Le notaire, qui connaissait le cœur humain comme un curé son bréviaire, avait invoqué L'intérêt, évidemment problématique, des enfants qu'ils pourraient avoir par la suite, bien qu'ils n'en eussent jamais eu jusque-là. La bonne dame minaudait, le vieux monsieur avait un petit air guilleret qui permettait de s'attendre à tout. Prévenu par son maître clerc, le notaire, en revenant, fit assez bonne contenance. Et je vous assure qu'il y eut quelque mérite. Nos Prussiens étaient mal tombés. iS Les Amours extravagantes M" Bouton (l'avait que quarante-neuf ans. Ceci se passe en 1873. Il avait donc quarante-six ans lorsque commença la guerre. Il s'engagea, et fit campagne dans le Loiret. Son frère fut tué à ses côtés. Il trouva au retour une propriété, qu'il avait auprès de Nogent/ saccagée, sa maison rasée jusqu'aux caves, le parc scié à un mètre du sol. Ajoutez'à cela un rhumatisme articulaire qu'il avait attrapé... ou, plutôt, qui l'avait attrapé au camp de Conlie et dont il souffrait pour le quart d'heure. Vous apprécierez aisément dans quelles dispositions d'esprit il était lorsqu'il ouvrit sa porte aux clients que lui envoyait l'Allemagne. M" Bouton fit apporier îles sièges. Il offrit à M 110 Els- beth un fauteuil, que celle-ci céda a son père en fille bien apprise et qui sait, d'ailleurs, qu'elle ne gagnerait rien à ne pas l'être. Une fois chacun installé : « Aquiai-je l'honneur déparier, et que voulez-vous ? demanda le notaire. — Faites excuse si nous disons mal le français, monsieur le notaire, hasarda le chef de la bande. — Vous ferez de votre mieux. Votre nom ? — Natterkraut ; Ruben Natterkraut. — Et vous venez ? — De Breslau, monsieur le notaire. — Et madame ? — Est ma fille. Elle est demoiselle jusqu'à présent, monsieur le notaire, si vous le permettez. — Et vous, messieurs ? » Les quatre Allemands, voyant qu'on leur adressait la parole, se regardèrent ahuris. Se tournant vers leur cornac, ils lui demandèrent de quoi il s'agissait. « Der Herr Notar fragt nach ihren Namen. — Bitte Sic fur uns zu antworten. de la Princesse Djalavann. 19 ^- Mes amis ne parlent pas le français du tout. Je répondrai pour eux, si vous le permettez. — Comme vous voudrez. — Voici d'abord Herr Ochsenstall, marchand de grains à Breslau, et Herr Schwade, marchand de grains aussi. Celui-là est Herr Zeisig, marchand de chevaux à Oppcln ; lu dernier, Herr Spitzbube, est fabricant de bière à Liegnitz. > En entendant son nom, chacun des quatre vieillards se leva et échangea un salut avec M° Bouton. « Vous parlez bien le français. Ce n'est pas la première fois que vous venez en France ? — Oh ! non, monsieur, dit en baissant les yeux d'un air contristé mein 1 [err Natterkraut, qui ne parvint pas à réprimer un sourire; ce qui lui faisait un visage triste par en haut et gai par en bas. J'y suis venu en 1814, et mes amis en 1870. — Je vous croyais plus jeune ; je croyais ces messieurs plus âgés. — J'ai soixante-dix-sept ans, moi, monsieur, soixante-dix-sept ans. Mes amis n'ont que la soixantaine. Ils sont venus en France pour affaires; ils n'ont pas pris le fusil. — Bien! bien! bien! Ne vous excusez pas. Entre voisins, on ne regarde pas à une visite de plus ou de moins. Nous vous en avons tant fait, que la politesse est encore de notre côté. Et vous êtes venus ?... — Pour un testament. — Qui hérite? — Ma fille, monsieur, ma fille Elsbeth que voilà. — Qui est le testateur? — Vous dites ? — Je vous demande qui a fait le testament. — Gut ! «ut! sehr sut... der Testirer, der Er- 24 Les Amours extravagantes blasser. C'est M. le capitaine Salabelle, monsieur. » Le notaire, surpris, se leva. « Le capitaine Antoine Salabelle, du 101 e cuirassiers ? — Oui, monsieur, c'est exact. Elsbeth, fais voir à monsieur le notaire. » M" Bouton se demanda avec stupeur ce qu'on allait lui montrer, lorsqu'il vit M 11 '' Natterkraut déboutonner son corsage. La Silésienne en retira un large pli qu'une longue compression avait bombé. Le notaire, rassuré, prit l'enveloppe. Le cachet en étant intact, il la posa près de lui, sur son bureau. « Il s'agit, si j'ai bien compris, d'une donation de trois cent mille francs, que M. le capitaine Salabelle, du ioi" cuirassiers, mort récemment a Paris, aurait faite à mademoiselle votre fille? — Oui, monsieur. — Mademoiselle est majeure ? — Oh ! oui, monsieur, répondit le père Natterkraut avec un soupir. — Où était M. le capitaine Salabelle lorsque cette donation a été faite? —■ Chez nous, à Breslau... en Silésie. — Merci; je sais où est Breslau. M. le capitaine Salabelle était alors prisonniers — Hélas ! oui, monsieur. J'ai bien regretté la guerre. Nous aimons beaucoup les Français. — C'est bien de l'honneur que vous leur faites. Qui a valu à mademoiselle votre fille une aussi importante donation ? — Elle a soigné M. le capitaine de tout son cœur, monsieur. Il avait des douleurs par tout le corps. Nous l'avons frotté jour et nuit pendant deux mois. — Et vous ne l'avez pas usé ! C'est prodigieux. Per- ,/c la Princesse Djala^ann. mettez-moi cependant de vous dire que trois cent mille francs pour des frictions, c'est raide ! Mademoiselle a dû rendre au capitaine quelque autre petit service ? — Oh ! monsieur, je crois bien ! Elle... — Bon ! bon ! cela ne me regarde pas. Voyez., vous la faites rougir. — C'est la modestie. Ma fille frotte comme personne. — Elle est récompensée de même. Et ces messieurs qui vous accompagnent ont aussi frotté M. Antoine Sa la belle. — Non, monsieur le notaire. Le capitaine ne voulait que ma femme et ma tille. — Ils héritent cependant conjointement avec vous. — Non, monsieur. Elsbeth hérite seule. — Que font-ils ici alors, je vous prie? — Ils sont nos amis, monsieur le notaire, nos conseillcis. Nous avons voyagé ensemble, et alors... — Il n'est pas d'usage d'amener ses compagnons de route dans un cas semblable. Ces messieurs n'ont rien à faire ici. — Ils ne comprennent rien à ce que nous disons, hasarda timidement M llc Elsbeth. — Ils ne feront donc aucune difficulté pour vous attendre dans l'étude. » Et M" Bouton, se levant, ajouta : « Veuillez les invitera sortir. — Sortir !... Ah ! bien oui. Il est inutile de le leur proposer. Ils ne voudront pas s'en aller. — Ah ! pardon, mon cher monsieur, les temps sont changés. Nous ne sommes plus en 1871. Ces messieurs sortiront, si je veux qu'ils sortent. — Je ne crois pas. Les Amours extravagantes — Nous allons bien voir. — Je sortirai donc avec eux, monsieur, et ma tille aussi. — J'en aurai un profond chagrin, mais, à moins que vous ne m'expliquiez clairement ce qui les amène, vos compagnons passeront la porte. — Avec votre permission, je vais essayer de les décider; mais c'est bien inutile. » Le notaire s'arrêta, la main sur la clef de la porte et attendit. Les six Allemands s'en furent dans un coin et y engagèrent à voix basse un nouveau conciliabule, plus animé que les précédents. Herr Ochsenstall se démenait plus que les autres. Herr Zeisig, le menton dans la main droite, regardant ses compagnons par-dessus ses lunettes bleues, se contentait d'approuver par de légers hochements de tête tout ce qui se disait. Herr Schwade et Herr Spitzbube se disputaient entre eux, tandis .que M" 0 Elsbeth tentait inutilement d'apaiser tout le monde. « Est-ce fini ? demanda au bout de deux minutes M' Bouton, qui perdait patience. — Monsieur le notaire, pour vous obliger, ces messieurs sortiront... si vous laissez la porte ouverte. — Voilà qui dépasse tout. De qui se déiie-t-on ici ? — C'est de nous, monsieur... s'écria Herr Nat* terkraut. — De papa et de moi, ajouta M" c Elsbeth en essuyant une larme; on n'a pour vous que du respect. — Voulez-vous me dire, oui ou non, ce qui retient ces méssieurs ici ? — Il faut dire,papa... il faut dire. » de la Princesse Djalavann. 23 Après quelques pourparlers nouveaux, Herr Nat- terkraut commença le récit suivant : « Les affaires sont des affaires, monsieur, n'est-ce pas? dit Herr Natterkraut. Il faut que le pauvre monde se défende. La vie est rude et difficile. Pendant la guerre, ces messieurs sont allés en France, à la suite des troupes, pour vendre et pour acheter. C'était le bon temps ! Partout on trouvait de la marchandise pour rien, et quelle marchandise ! Un thaler d'alors valait un double frédéric d'or d'à présent, monsieur; c'est comme je vous le dis. Ce qui manquait, c'était les chevaux et les charrettes, parce que l'armée mettait la main dessus. C'était son droit. C'est égal, si les transports avaient été mieux organisés !... Ce n'est pas pour critiquer ce qui se fait maintenant, mais de mon temps! il n'en serait pas resté lourd du coté de nos talons... Pardon ! je vois que vous froncez les sourcils. Je reprends. « J'ai dù rester à Breslau, moi, monsieur; j'étais trop vieux pour suivre la guerre. J'en avais les larmes dans les yeux quand j'ai vu s'en aller les camarades. Vous comprenez cela, n'est-ce pas, monsieur? C'était une ruine pour moi. Je suis marchand, comme mes amis, et j'aurais fait mes affaires tout comme les autres... peut-être mieux que les autres. « Breslau était vide. Les rues étaient gaies comme des allées de cimetière. Personne pour acheter, monsieur. Il y avait plus d'argent caché que d'argent dehors. Le soir, à la brasserie, si l'on apprenait que les troupes marchaient en avant, dame! on apprenait en même temps que bien des amis étaient restés en chemin et ne reviendraient plus. Ce qu'il y avait encore de plus triste, tenez, c'était de comparer son sort à celui des autres, des autres qui étaient là-bas à se bourrer les poches. 24 Les Amours extravagantes — Allez donc, allez donc !... interrompit M'' Bouton, que ce récit énervait affreusement. — Quand nous avons vu arriver les prisonniers, ç a cté pour nous comme une délivrance. On s'ennuyait tant, vous comprenez. Ça tranquillisait un peu de voir des blessés. On se disait: en voilà toujours un tas qui ne fera pas de mal à nos enfants. Et puis on espérait bien qu'il en résulterait quelques affaires à terme, sinon au comptant. — Arrivez plus vite au fait, monsieur, ou je quitte la place. — M'y voilà, monsieur le notaire, m'y voilà. Il y avait tant de prisonniers, tant de blessés, tant de malades, qu'il a fallu en loger dans les familles. Tout le monde voulait en avoir chez soi. On aime beaucoup les Français à Breslau. i — Oh ! oui !... crut devoir ajouter M 1 " Natterkraut en levant les yeux au plafond. — La figure de M. le capitaine Salabelle nous plut tout à fait. — Il avait l'air si comme il faut ! reprit la masseuse attendrie. — Nous lui avons offert notre maison, et je puis dire sans vanité, monsieur, qu'il y a été traité comme un vrai roi. Il était heureux avec nous, parce q ne nous parlons français et qu'il ne savait pas notre langue. Et puis ma lille... — Le frottait, je sais cela. Apres? interrompit M c Bouton. — Quand il a commencé à aller mieux, nous avons loué, pour lui, un piano... pas moins de dix thalers par mois, monsieur, je le jure sur l'honneur, facture en main. Et puis il a voulu boire du vin de France que nous payions un thaler la bouteille... et souvent plus. de la Princesse Djalavann. 25 Il en buvait jusqu'à six bouteilles par jour. C'était un plaisir pour nous de le voir boire. Après cela, il lui a fallu des livres français, des journaux... Tout cela coûtait cher. — Le capitaine vous donnait de l'argent ? — Il nous en promettait, monsieur; il ne nous en donnait pas. Nous lui présentions des notes qu'il approuvait généreusement. — Ces notes, vous les avez ? — Non, monsieur. — Une fois en France, le capitaine les a payées? — Hélas! non, monsieur le notaire. — Comment cela se fait-il ? — Vous allez le savoir tout à l'heure. M. Salabelle disait souvent en riant... il était gai comme personne, le capitaine, quand il n'était pas trop malade... « Est- « ce que c'est moi qui ai demandé a venir dans votre « chien de pays? » Ce sont ses propres paroles : « Chien « de pays ». C'est à vous de m'y recevoir convenable- « ment. » Et puis ceci... et puis cela. Moi, j'avais pris des renseignements et je savais qu'il était très riche. Alors, je n'ai plus rien voulu lui refuser, à ce pauvre homme. C'est si triste d'être prisonnier !... n'est-ce pas? Ma femme a été trouver ses amies, M me Ochsenstall, M mc Zcisig et d'autres dont les maris étaient a la guerre, où ils gagnaient de l'argent tant qu'ils en voulaient, et... — Et?... demanda M'' Bouton, que le récit du Silé- S1 en commençait a intéresser. Et nous leur avons emprunté ce qu'il fallait pour lue le capitaine ne manquât de rien. C'était effrayant, rien que pour le vin et les liqueurs, ce que nous dépensions. Tous les jours, monsieur, il était gris à ce point lu il ne savait plus ce qu'il faisait. Ça coûte de l'argent 26 /.es Amours extravagantes de boire autant ; et puis cela nous gênait dans la maison, à cause de ma fille. — Je ne vois pas encore le rôle que jouent ces messieurs là-dedans. Leurs femmes vous prêtent de l'argent; vous gagnez sur tout ce que vous fournissez au capitaine... — Des misères, monsieur. — Moins que rien. — Une fois libre, le capitaine vous rembourse... — Je crois vous avoir dit que non, monsieur. — Enfin, continuez. — L'argent était rare. Quand M. Salabelle n'était pas mourant, il était ivre-mort; ça n'était pas rassurant pour faire des avances. Si bien que nous avons du accepter des conditions. — Quelles conditions? — Nous avons formé entre nous une petite association : M mc Ochsenstall, M mc Schwade, M ,1,e Zeisig, M mo Spitzbube et ma fille Elsbeth, chacune pour une part. — Voilà qui se dessine. Vous avez mis le capitaine en commandite. — Par un acte en règle devant notaire. Nous avons décidé de faire cinq parts des bénéfices. — Et l'on vous a nommé administrateur. C'est parlait. — Nous avons eu beaucoup de mal, monsieur, beaucoup, beaucoup. Des pansements à n'en plus finir, des frictions jour et nuit. _ Il devait joliment reluire en sortant de vos mains, le capitaine. — Il était bien reconnaissant, allez! Dans les derniers temps, il invitait tous ses amis. On en faisait du tapage ces jours-là 1 de la Princesse Djalavann. 27 — Enfin, si je vous comprends, un jour où M. le capitaine Salabelle était plus ivre qu'à l'ordinaire... — Il était tous les jours plus ivre qu'à l'ordinaire. — Vos renseignements pris, vous lui avez fait signer une donation. — Je ne voulais accepter que la moitié, monsieur le notaire, dit M" 1, Elsbeth avec des larmes dans la voix. — Le testament que vous m'avez remis est-il un testament olographe? — Je ne comprends pas. — Est-il écrit en entier de la main du testateur — Il n'en a pas écrit une ligne, monsieur le notaire. — Le pauvre homme était bien trop souffrant ! ajouta M 11 " Elsbeth de plus en plus attendrie. — Voilà qui est parfait, reprit M c Bouton en se frottant les mains. . — Pourquoi est-ce parfait? demanda Herr Natter- krdut inquiet. — Je vous dirai cela tout à l'heure. Continuez. » Pendant tout ce dialogue, Herr Schwade, Herr Zeisig, Herr Ochsenstall, Herr Spitzbubc, ne perdaient pas des yeux une seconde Herr Natterkraut, qui ne perdait pas des veux M" Bouton. Celui-ci rayonnait. '< Je vous demande pardon si j'ai été trop long, monsieur le notaire, reprit le père d'Elsbeth. — Allez, allez ! vous m'intéressez beaucoup, au contraire. Je ne perds pas une de vos syllabes et vous contez à ravir, s Ces compliments redoublèrent l'anxiété du narrateur. '< Vous disiez donc, cher monsieur Natterkraut, que la donation du capitaine Salabelle a été dictée par lui, à ?... Les Amours extravagantes — A un major des grenadiers de la garde. — Bon ! — En présence de deux lieutenants de cuirassiers, ses amis. — C'est parfait. Ces messieurs étaient sans doute aussi soûls que le testateur? — Pas autant, monsieur. — Je comprends parfaitement le commencement de l'opération; mais, ces messieurs, qu'est-ce qu'ils ont à faire dans tout cela ? Ce sont des préteurs; vous les remboursez au prorata de leurs avances, et tout est dit. — Hélas! monsieur, l'acte était mal fait pour nia fille et pour moi. — Contez-moi cela. — J'ai eu la bétise d'être confiant. — Ah ! monsieur Natterkraut! A votre âge ! Je ne vous reconnais pas là. — La donation a sftinulé tout ce que le capitaine nous devait. Ce sont ses amis qui ont exigé cela. Que le diable !... Nous leur avons remis, en échange du testament, toutes les notes que le mourant avait approuvées, et ils les ont détruites. — Vous avez été léger. — Je croyais que ce diable d'homme allait passer... J'ai eu peur de tout perdre. — Et le mort a ressuscité. — Quand nous avons présenté nos comptes... — Aux associées. — Chacune d'elles a exigé un-cinquième des trois cent mille francs portés sur le testament. — Soixante mille francs par tête. Vous aviez travaillé pour votre roi. — Vous dites ? — Pour le roi de Prusse. de la Princesse Djalavann. 29 — Nous avons eu tout le mal, nous. — Vos commanditaires couraient tous les risques, eux. 11 faut être juste. — Voilà pourquoi ces messieurs nous ont accompagnés et ne nous quittent pas une seconde. — Si je vous indiquais un moyen de vous débarrasser d'eux? » dit le notaire en baissant la voix. La fille de Natterkraut, Elsbeth, aux çheveux couleur de chair, regarda M" Bouton, comme Andromède, fille de Céphée, enchaînée sur la rive éthiopienne, regarda Persée, vainqueur des Gorgones, qui venait a son secours du haut des cieux. Le mouvement en avant que firent le père et sa fille en provoqua un semblable de la part des quatre commanditaires silésiens. « Si je vous offrais tic désintéresser complètement vos associés, que diriez-vous ? — Je dirais que vous êtes le plus grand homme de la terre ! répondit Herr Natterkraut, dont les yeux verts brillaient comme les lanternes de l'omnibus du Chàteau-d'Eau. — Parlez plus bas, monsieur le notaire, reprit Elsbeth. M. Ochsenstall vient de se rapprocher. — Seulement !... dit M 0 Bouton. — Seulement !... murmurèrent M. et M 110 Natterkraut, rouges d'émotion, tandis que leurs associés les dévoraient des yeux. — Seulement, cela vous coûtera quelque chose. — Vous direz ce que vous voulez. Ce sera moins que l es deux cent quarante mille francs que ces voleurs nous réclament. Moi, je ne vous demanderai rien ; mais vousaurez u n gros sacrifice à faire. "— L T n gros ? 3o Les Amours extravagantes — Un gros. — Expliquez-vous. — Je vais vous lire un article d'u Code que vous traduirez à ces messieurs. Vous allez voir quelle drôle de tête ils vont faire. » M lll! Elsbeth nesesentait plus d'aise. Son père avait grand'peine à cacher sa joie. Et M c Bouton, retournant à sa place, ouvrit un Code devant lui. « Dites à ces messieurs de bien m'écouter. — Der Herr Notar fordert sie auf, ihn mit Auf- merksamkeit zu hôren, dit a ses compagnons Herr Natterkraut. — Mein Vater will ihnen ein Satzdes franzôsischen Gesctzbuch ubersetzen. » Les six Allemands s'assirent et ouvrirent à deux battants leurs yeux, la bouche et les oreilles. Le notaire, en commençant sa lecture, avait l'air si radieux que l'auditoire en était quelque peu troublé. « Code civil. Livre m, titre ii, chapitre v. — Des « dispositions testamentaires. — Section ii. — Des « règles particulières sur la forme de certains testait ment S. » Traduisez cela à ces messieurs, monsieur Natterkraut, je vous prie. » Le vieillard n'y parvint qu'avec peine; mais sans peine il n'y a pas de plaisir, et il s'en promettait un d'un tel calibre, qu'il pouvait bien suer un brin pour l'obtenir. « Je continue, reprit M" Bouton. « Article 981. — Les testaments des militaires et « individus employés dans les armées... » Traduisez, mon cher monsieur. » Herr Natterkraut obéit. «... Pourront, en quelque pars que ce soit, être de la Princesse Djalavann. « reçus par un chef de bataillon ou d'escadron, ou « par tout autre officier d'un grade supérieur en « présence de deux témoins. » « Vous avez compris ? — Oui, monsieur. C'est ce qui s'est fait — Traduisez. » Herr Natterkraut obéit de nouveau. « L'article 982 ne nous concerne pas; je le passe. « Article 983. — Les dispositions des articles ci- « dessus n'auront lieu qu'en faveur de ceux qui « seront en expédition militaire, ou en garnison « hors du territoire français, ou... prisonniers « che\ l'ennemi, * C'est votre cas. Vous avez compris ? — Très bien. — Traduisez. » La traduction achevée, M'' Bouton reprit : « C'est ici que je vous invite à bien ouvrir vos deux oreilles; c'est ici que l'on va voir les quatre figures de ces quatre messieurs changer brusquement d'expression. Attention ! je commence : « Article 1)84... » « Articlk 984», dit en allemand Herr Natterkraut, les lèvres imprégnées d'un miel imaginaire. — « Le testament fait dans la forme ci-dessus 11 établie, sera nul... » Traduisez. — « Dcr letzte Wille in den hier oben bestimmt ' l Form ungultig ist... » « Six mois après que le testateur sera revenu... » Traduisez. « Sechs Monate nachdem der Erblasser zurtlck « gekammen ist... » dit Herr Natterkraut, blême « d'émotion. — « Dans un lieu où il aura la liberté d'employer « les formes ordinaires. » Avez-VOUS compris î 3 a Les Amours extravagantes « Je ne crois pas, reprit en balbutiant le malheureux Silésien, plus mort que vif. — C'est donc moi, cher monsieur, qui vais compléter la traduction de l'article 984 : « An einem Ort \vo « er die gewohnlichen Formen beobachten kann. » — Vous parlez allemand ! s'écria Herr Ochsenstall, stupéfait. — Presque aussi bien que vous parlez français ! à ce que j'entends. — C'est un guet-apens! vociféra Herr, Natter- kraut. — Il ne peut pas y en avoir lorsqu'on prend ses précautions contre des fripons, répondit le marchand de grains de Breslau. — Un pilleur de champs de bataille qui se permet d'élever la voix. — Un détrousseur de blessés à domicile qui se révolte. — Incendiaire! rappelle-toi Saint-Cloud. — Empoisonneur! rappelle-toi ta maison. — Espion ! — Faussaire! — Si ton blessé n'est pas mort à la peine, ce n'est pas la faute de ta fille. — Qu'est-ce que j'ai fait ? Racontez-le si vous l'osez, rugit M ,lc Elsbeth en menaçant de ses griffes mein Herr Ochsenstall. — Je me respecte trop pour le dire. — Ne me faites pas parler; vous n'y gagneriez rien. » Fort heureusement pour nos chastes oreilles françaises, le débat continua en allemand. Le tumulte était à son comble. M 0 Bouton était ravi. 11 ne fallut pas moins d'un grand quart d'heure pour que le si- de la Princesse Djctlavann. 33 lence se rétablît; un silence relatif, dont se fût à peine contentée une assemblée parlementaire. « Messieurs, mademoiselle, dit le notaire, je ne' crois pas inutile de résumer le débat. Le testament de M. le capitaine Salabelle a été dressé très régulièrement, je veux bien le croire... sauf certains points délicats que je laisse dans l'ombre, n'ayant pas besoin de les invoquer. Il est daté de 1871. Le testateur est rentré en France cette même année. Il y est mort deux ans après sans avoir régularisé la donation qu'il a faite au temps de sa captivité. Vous pouvez donc reprendre ce petit chiffon de papier, mademoiselle; il n'a pas plus de valeur que ceux qui reposent dans cette corbeille, sous mon bureau. — Votre capitaine nous a volés! s'écria mein Herr Natterkraut au comble de l'exaspération. « — Permettez-moi de vous faire remarquer, cher monsieur, que M. Antoine Salabelle n'est pas mon capitaine, comme vous le prétendez. Vous le traitez de voleur, faute d'avoir pu le détrousser. — Tout cela n'est pas fini. — S'il y a des juges à Berlin, il y en a aussi en France ; et c'est en France que se jugera votre affaire, si vous tenez à en ennuyer un tribunal. — Alors je perds tout ? s'écria M" 0 Elsbeth, trempée de larmes. Comptez-vous donc pour rien, mademoiselle, le souvenir de votre belle conduite? Vos deux mois de frictions vous seront comptés... si ce n'est pas sur terre, ce sera dans le ciel, mais vous n'y perdrez rien. Nous nous reverrons, monsieur, dit d'un ton menaçant Herr Natterkraut. Le plaisir sera pour moi. Il ne sera certainement Pas pour vous, si vous êtes d'humeur bataillarde. » 34 Les Autours extravagantes M 11 " Elsbeth reprit le testament du capitaine et le replaça pieusement dans l'écrin d'où elle l'avait retire. Les Silésiens sortirent exaspérés, décides à engager la lutte. C'est ainsi que débuta l'affaire Ruben Natterkraut contre Salabelle (Hector-Dieudonné). V LE PKAGlî DU PONT AUX ANES - Je me garderai bien de m'étendre longuement sur ce misérable procès. Hector Salabelle, seul héritier de son oncle, penchait pour la délivrance du legs. 11 trouvait la note un peu élevée, surtout lorsqu'il se rappelait des soins analogues qu'il avait reçus de demoiselles bien autrement appétissantes que la demanderesse et qui lui avaient coûté, sans marchander, infiniment moins cher; mais il lui répugnait de discuter les dernières... non, les avant-dernières volontés du défunt. M'' Bouton était infiniment moins chevaleresque dans ses conclusions. Encore écœuré par le souvenir du débat auquel il avait assisté, il combattit les intentions de son client. Il obtint de lui une procuration, s'assura le concours de M e Frigousse, transmit l'affaire à un de ses collègues, fit des offres de conciliation que l'on repoussa et attendit. Il n'attendit pas longtemps. De même qu'il n'y a pas de pied qui ne trouve un Je la Princesse Djalavann. 35 cordonnier qui le chausse, il n'y a pas de cause qui ne trouve un avocat qui la défende. I ,e bonhomme Natterkraut, appuyé par quelques- uns de ses compatriotes, se présenta chez M°Canobet, une des étoilesde première grandeur du firmament de L'île Saint -Louis. Notre avocat, qui parlait l'allemand comme celui qui l'a inventé, avait épousé une Bavaroise (il n'y a certes pas'de mal à cela). Cette union lui avait attiré une clientèle germanique. C'était là sa spécialité. La vue du dossier, celle des demandeurs peut-être aussi, fit tout d'abord reculer M 1 ' Canobet, un brave cependant, que les causes un peu... comment dirai-je cela?... un peu fantaisistes, n'épouvantaient pas. Lorsqu'il apprit que M e Frigousse avait accepté de plaider pour Salabelle, il se ravisa. « Je ne sais pas ce qu'il adviendra de cette affaire, se dit-il, mais elle fera certainement parler d'elle. Ce sera bien le diable si mon confrère, qui perd toutes ses causes, gagne celle-ci. Usera facile de l'attirer dans des petits chemins pleins d'ornières, de l'exaspérer a propos, de chauffer à blanc son patriotisme, de lui tt*irnir matière à des ripostes compromettantes qui obligeront le tribunal à y regarder à deux fois avant M lui donner raison. » M 1 ' Canobet accepta donc de défendre la masseuse ^ilésienne, après s'être tait remettre une forte provision. « Nous gagnerons cela haut la main, avait-il dit. C est le pont aux ânes, cette Affaire-là. » « Ah! c'est le pont aux ânes! avait répliqué M" Frigousse, auquel cette expression de son adversaire a vaitété rapportée, eh bien! je vous y ferai passer sur c e pont-là, maître Canobet, vous et tous vos clients; et le péage en vaudra la peine. » 36 Les Amours extrccvagantes Et, en effet, M° Canobet, Herr Nattcrkraut, sa fille Elsbeth, Herr Ochsenstall, Herr Schwade, Herr Zeisig, Herr Spitzbubc et les épouses de ces messieurs, et les hautes influences qui s'étaient mises en avant, tout ce monde-là y passa sur le pont aux ânes et le péage coûta plus de 3oo,ooo francs. La malechance la plus tenace se lasse à la longue. Certaines minutes semblent prédestinées à compenser des années de douleur. A l'heure où Salabelle triomphait des longues résistances de sa chère princesse, M 0 Frigousse triom- phaità son profit devant la 6 e chambre du tribunal civil de la Seine. Pour que l'affaire eût un pareil dénouement, l'intervention de la Providence n'était pas de trop, je vous assure. Ce n'est pas tous les jours que M c Frigousse gagnait un procès. « Savez-vous la nouvelle? se demandait-on d'un bout'à l'autre du Palais. — Non. De quoi s'agit-il? — Frigousse... — Eh bien ? Il est mort? — Plus fort que ça. — 11 est veuf? • — Ah! bien oui ! Mon cher, il a gagné l'affaire Nat- lerkraut contre Salabelle. — Vous voulez rire ! — .Je le tiens du président de la sixième chambre. » Dans la salie des Pas-Perdus on ne parlait pas d'autre chose. Si l'émotion y était grande, ce n'est pas que- la cause qu'il venait de plaider parût mauvaise; [a cause! qui y songeait? Si l'on avait auguré mal de l'issue du procès, ce n'est pas que M° Frigousse fût le premier venu; bien au contraire. Membre du conseil de l'ordre, candidat favori au bàtonnat, il occupait au de la Princesse Djalavann. 37 Palais une situation prépondérante et n'y avait que des amis. Le garde des sceaux était pour lui plein d'égards. Comme tous les hommes intelligents et pratiques, M 1 ' Frigousse avait su se créer une spécialité. Il taisait de l'art, du grand art. Tantôt dramatique, tant<3t larmoyant, quelquefois railleur, toujours ingénieux, nul ne s'entendait aussi bien que lui a mettre une affaire en scène. Il faisait positivement entrer son auditoire dans la peau de ses bonshommes. On devenait, en l'écoutant, assassin ou victime, suivant qu'il racontait les faits et gestes ou analysait les sentiments de ses clients et de ses adversaires. Il n'était pas seulement philosophe profond et dramaturge habile, il était paysagiste incomparable. Il fallait retirer son paletot s'il décrivait un site méridional. Nul n'a égalé ses effets de lune, et l'on se souvient encore d'un orage qu'il a dépeint avec tant de talent que l'auditoire, suffoqué, haletant, s'est signé au moment où sa voix vibrante a fait tomber la foudre. S'il parlait d'un coup de couteau, on sentait le froid du fer vous entrer dans la poitrine. Aussi la foule envahissait-elle l'audience chaque fois qu'il prenait la parole. Tout à l'art, au grand art, il ne se préoccupait de la cause qui lui était confiée qu'en raison des effets qu'il en pouvait tirer. Tandis que le fretin adoptait ces affaires banales dont le bon droit est reconnu d'avance, virtuose de la parole, il vouait son talent et sa belle renommée à la défense des causes indubitablement perdues. Il s'y sentait plus à l'aise. Ne défendant que des coquins, sa conscience n'avait jamais à souffrir au prononcé du jugement. Que de fois je l'ai vu, prenant ses ébats sans vergogne, venir en aide au ministère public ! Son 3N Les Amours extravagantes client n'était pour lui qu'un tremplin sur lequel il faisait de la voltige au profit de l'art, au profit du grand art. Avouez que le parti adopté par M c Frigousse n'était pas sot. S'il rendait par hasard une canaille à la société, tout le monde s'écriait : « Il n'y a que ce Frigousse pour mener à bien de pareilles affaires. C'est un tour de force qu'il a fait. Certes, son client méritait plutôt la mort que les galères; personne ne met en doute sa culpabilité. Il a tenté d'assassiner sa femme et ses enfants, cela est certain. Frigousse le renvoie dans son ménage. Est-ce assez crâne, ça? Je sais bien que c'est désagréable pour la mère et ses petits; mais c'est égal, c'est rudement malin ce qu'il fait là. » Vous le voyez, M° Frigousse avait tous les atouts dans son jeu. Ce ne fut pas une mince preuve d'amitié que M c Frigousse donna à Salabelle, lorsqu'il se résigna à plaider une cause morale jusqu'à la banalité; une cause plus difficile à perdre qu'à gagner. Qu'allait-on penser de lui au Palais ? Plusieurs fois, au cours des débats, l'amour de l'art, l'amour du grand art fut sur le point de lui faire oublier l'amitié. Il se sentit éperonné par la tentation de perdre cette cause soi-disant imperdable, cette cause que tout le monde eût gagnée. L'épreuve était tentante. M 0 Frigousse y renonça généreusement. Donc, le jour où Salabelle entra victorieux dans la chambre de la petite princesse, M" Frigousse sortit triomphant de la 6 e chambre du Palaisde justice. Voilà deux chambres qui ne se ressemblaient guère! Nous avons appris.ee qu'était l'affaire Nattcrkraut contre Salabelle, voyons un peu ce qu'était l'atfairc Salabelle contre Djalavann. Pour cela, consultons le dossier de nos deux adversaires. de la Princesse Djalavann. 39 VI CORRESPONDANCE Le comte Hector Dieudonné se leva le 2 avril à huit heures. Il ouvrit le tiroir de droite de son bureau et en retira un paquet de lettres qu'il éparpilla devant lui. Chaque page, en passant devant ses yeux, lui fit battre le cœur avec autant de force que s'il la lisait pour la première fois. Ces lettres étaient celles de sa chère princesse, des billets courts... (Pourquoi donc les femmes, qui parlent longuement, sont-elles concises la plume aux doigts î .le sais bien qu'une parole peut toujours se rattraper au vol, se nier au besoin, tandis que ce qui est écrit... Fi !... ce ne peut pas être pour cela.) ... des billets courts écrits bride abattue. A quoi bon, du reste, couvrir d'écriture des pages destinées à être lues cent fois ? En diraient-elles davantage pour quelques paragraphes de plus? L'enveloppe suffisait presque. Elle a pensé à vous, voilà la grande affaire 1 Les marges renferment mille prétextes a extase On découvre entre les lignes d'adorables choses... qui y sont, en effet. Tout ce que l'amie a pensé, tout ce qu'elle a éprouvé, tout ce qu'elle rêve a glissé de son c œur jusqu'au bout de sa plume. La page fût-elle blanche, absolument blanche, qu'on trouverait encore que personne n'écrit aussi bien qu'elle, que tout est Plus tendre, que tout est mieux dit que dans n'importe quel autre billet qui fut ou sera jamais écrit, Toucher I" Les Amours extravagantes ce que sa main a frôlé, donne des frissons. Etavcz-vous remarqué comme il fait toujours beau quand ces petits chiffons de papier-là vous arrivent? C'est du printemps que vous recevez sous enveloppe. On a hâte d'ouvrir, et l'on tremble comme si l'on allait, en déchirant le pli. le faire saigner. Dieu ! Dieu ! Dieu ! l'amour vrai, quelle belle chose ! la douce chose que l'amour partagé! Doutez donc de Dieu l'amour au cœur ! Il y a soixante pour cent d'amour dans la foi. •Les lettres que parcourait Salabelle n'étaient pas toutes d'Augusta Djalavann; il yen avait de lui aussi. La princesse, n'osant pas les conserver chez elle, les rendait à son ami. De temps en temps elle en réclamait quelques-unes qui, lues et choyées, rentraient dans les rangs. « Je te permets de garder mon griffonnage, avait-elle dit à son bien-aimé, a cette condition, qu'en revanche tu me garderas tes chères lettres. Elles composent ma bibliothèque préférée. Je l'en nomme conservateur. N'est-ce pas une belle fonction que je t'ai trouvée là? Je sais que toute peine mérite salaire. Patience. Fais en sorte, et pour toi, et pour moi aussi, que je n'aie jamais un reproche à t'adresser. Une offense de toi ferait de moi la pire des créatures. J'ai du bonheur plein les bras; je te le réserve. Mais, prends garde. Je puis faire bien du mal. J'ai tant envie de t'aimer! Ne nous trahis pas. » Parcourons ensemble quelques-unes des lettres éparses devant Salabelle. La première que lui ait adressée sa chère princesse est datée de Bastia. Trop frêle alors pour supporter sans trêve nos longs hivers, Augusta Djalavann venait de partir pour le Midi. Une douce intimité de la Princesse Djalavann. 4' s'était depuis longtemps établie entre eux. Elle se savait aimée; il ne doutait pas d'elle, et jamais, cependant, ils n'avaient échangé une parole d'amour. Il faut croire que tout n'était pas prêt encore dans le septième ciel. Cet aveu-là ne se fait pas indifféremment à telle ou telle heure, dans tel ou tel lieu. Hastia, S décembre, hôtel Gnlton. On m'envoie ici votre lettre, mon fidèle. Merci. Oh! mon ami. je suis dans le pays des rêves. Le beau soleil! la belle mer bleue! Quel enchantement! Il paraît que là-bas vous vivef sous la neige. Ici. décembre est fait de soleil, de fleurs et de fruits. Nous habitons Terra-Nuova, près de la citadelle. On se croirait dans une ville du moyen âge, toute pavée de marbre jaspé. Mais il s'agit bien de la ville! C'est la mer, c'est la campagne, c'est ce beau soleil qui me grisent. Tout cela réveille en moi mille souvenirs de mon enfance dans l'Asie. Pourquoi m'en a-t-on arrachée? A moins que ce ne soit, monsieur, pour me placer sur votre chemin. J'arrive d'Al^eto et de Guaitella: deux hameaux cachés dans les orangers. 'Joules ces brandies pliant sous le poids de leurs pommes d'or m'ont donné un avant-goût de ce que dut éprouver Ève. J'ai été tentée; vrai! Pieu que l'on 'neut défendu d'en prendre; à cause de cela, peut-être... J ai eu le vertige, et, ma foi !... ne le dites pas ! feu ai volé une. ■Aucune de celles que j'ai achetées depuis n'a valu celle-là. Mon enthousiasme pour la Corse vous semblera peut- r e enfantin. C'est la première fois que je vais dans le Midi en hiver. C est beau la Russie, les mers de glace, la neige sans tache sur laquelle glissent les traîneaux, au bruit du la >illou de l'attelage emporté. C'est gai Paris et ses ménages, son tourbillon, ses clameurs, son originalité com- ♦a Les Amours extravagantes posée des banalités du monde entier. C'est étrange Londres, c'est imposant la Suède... Mais, ce que je vois ici est la vérité douce, souriante, calme, parfumée, caressante, harmonieuse, câline. Mon sang trouve enfin la température qu'il lui faut. J'ai du printemps plein l'âme et surtout beaucoup de rêverie. Que n'êtes-vous ici, ami!... Oh ! mais, par exemple, ne vene\ pas ! Il ne manquerait plus que cela !... C'est vrai, pourtant, que cela me manque. J'ai tellement pris l'habitude de causer avec vous que... eh ! mon Dieu! que vous m'êtes devenu indispensable... Voilà qui est dit. Je suis folle de vous avouer cela. Que voulez-vous? Le parfum des mimosas me grise. Les montagnes, là-bas, en face de moi, pour me charmer plus encore, s'enveloppent d'une fine vapeur. Qu'elles sont belles ainsi, à peine esquissées ! Excuse^ votre grande amie, votre chère Augusta qui vous aime... bien. A. D. Ecrivez-moi, Le 8 décembre, a midi; Salabelle recevait cette lettre. Le courrier du soir emporta la réponse suivante : Paris, 8 décembre. Amie vraie, . Votre adorable lettre, que je reçois à l'instant, a fait fondre tout ce qu'il y avait de neige autour de moi. Dieu sait s'il y en avait. Vous paraisse^ croire qu'il y a là-bas, au bord de la Méditerranée, du soleil, des fleurs, des fruits d'or pour tout le monde comme il y en a pour vous. Allons donc ! de la Princesse Djalavann. 43 Chacun a dans le cœur sa part de lumière et d'ombre. Tout ce qui chante, embaume ou rayonne, vient de vous. C'est vous le printemps. Recueillie, livrée à vous-même, vous entendez de douces voix que les bruits discordants d'ici vous empêchaient d'entendre. Vous pensez vos propres pensées, au lieu de subir celles des autres, l'.l il se trouve que les vôtres valent mieux. Que vous êtes bien le printemps en personne! Votre enthousiasme m'a gagné, et je trouverais de l'extase à dépenser devant un brin d'herbe. Est-ce sérieux cette défense d'aller vous rejoindre ? Vous savez bien ce qui me retient. Si vous n'étiez pas menacée, j'aurais devancé cette lettre. Écrivez-moi, du moins : quelques lignes, quelques mots, quelques syllabes. On en peut choisir de si radieuses. Que je suis donc heureux que vous ayez pensé à m'écrire en plein enthousiasme ■' Depuis que j'ai reçu voire lettre, je respire plus à l'aise. Les choses les plus invraisemblables hier, me paraissent aujourd'hui les plus simples du monde. Je vois sans surprise des roses pousser sur la neige. Un bon soleil auquel personne ne veut croire m éblouit et me chauffe le cœur. Il n'y avait donc pas de dragon au pied de l'arbre aux pommes d'or ? Cela confirme ce que j'ai toujours pensé : que les dragons sont de l'invention des déshérités qui n'ont plus de dents pour croquer les pommes. Ils inventent mille fantômes, mille légendes effroyables pour éloigner de l arbre aux fruits... trop verts, les amateurs qu'ils jalousent. Vous me dites de vous écrire. La belle recommandation ! Est-ce que j'aurais pu ne pas vous répondre? Mon encrier est plein d'encre fraîche ; j'ai des plumes de rechange. Envoyez-moi un peu de printemps, amie vraie. Je vous enverrai, pour le moins, rayon pour rayon. Au revoir. Grisez-vous de soleil ; laissez-vous bercer par M bonnes rêveries; ménagez-vous de bons souvenirs en attendant les réalités meilleures. Et, lorsque vous dire;. 44 Les Amours extravagantes enthousiasmée par toutes lesmerveilles qui vous entourent : <( Je suis heureuse et voudrais ne pas l'être seule, » pense^ à voire ami en exil et envoyez-lui quelques lignes comme celles que j'ai reçues aujourd'hui. Un peu plus, je remplissais huit pages. C'est se montrer trop égoïste. Leve^f X eux r regarde^ autour de vous. Vous voilà délivrée. Je charge l'ami soleil de vous sourire, les oiseaux de vous chanter la sérénade, et les fleurs embaumées... de vous saluer respectueusement. Votre grand ami qui vous aime... bien, Salabelle. Augusta Djalavann est de retour depuis quelque temps déjà lorsque Salabelle écrit la lettre suivante. On n'en est plus aux sous-entendus. Tout s'exprime; mais tout est timide encore. Les mains, qui se rencontrent, se soudent Tune à l'autre, pendant toute la durée des causeries, mais les lèvres rie se sont pas encore rencontrées. On s'embrassait du bout de la plume, lorsque l'on était bien loin l'un de l'autre; on sent maintenant que le choc des lèvres allumerait un incendie dont on ne serait pas maître. Le matin, en entrant chez sa chère princesse, Salabelle s'est arrêté sur le seuil du salon. Elle a couru vers lui et ils se sont enlacés. Ils n'ont pas eu le temps de réfléchir. Un courant irrésistiblement doux les a poussés l'un vers l'autre. Elle a croisé les bras sur sa poitrine, instinctivement, sans plus raisonner la pudeur que l'amour. Alanguiepar une joie foudroyanic, les yeux à demi clos, les lèvres entrouvertes, sa tête renversée en arrière est venue se poser sur l'épaule de son ami. Il l'a a peine enlacée. Lorsque sa bouche a de la Princesse Djalavann. 45 effleuré ce front qui s'offrait, elle a tressailli et brusquement s'est redressée. Leurs bras se sont écartés et leurs mains se sont unies dans une étreinte puissante. « Merci, lui dit-elle. Je me rappellerai toujours cette seconde sans regrets. Tu es bien celui que j'attendais. » Leurs regards se sont unis quelque temps ; leurs mains se sont lentement disjointes, et ils se sont séparés sans avoir prononcé une parole. Puis, ils ont passé une heure ensemble, sans taire allusion à ce bonheur qui les avait surpris. Leur causerie a été plus grave que d'ordinaire. Il fallait bien qu'ils reconnussent qu'une importante étape venait d'être franchie. Ils se sont parlé à voix basse, comme s'ils avaient voulu rétrécir le cercle dans lequel ils vivaient. On est convenu de lutter, d'exprimer sa tendresse le moins possible, tout en reconnaissant combien ce sera difficile. Augusta a fait à son ami quelques confidences qui ont provoqué la lettre suivante : Minuit. Je rentre en possession de moi-même. Tu es là, près de moi, je te parle... Seigneur Dieu ! si tu étais là pour tout de bon ! Ma pensée voyage dans le passe'; elle te fait fête; elle te caresse. Tu mets ton orgueil à ne pas aimer moins qu on ne t'aime. Voilà de l'orgueil bien placé. Toutes les noires chimères qui se jettent sans cesse entre le bonheur et toi se sont envolées on ne sait où. Tu imposes silence aux V0lx ennemies; tu laisses chanter ton cœur. Salut!... amie toute à la tendresse. J étais affreusement troublé en te quittant. Quand je me st "s vu seul, j'ai dû m'appuyer à la rampe. J'avais les mains glacées, le front brûlant. Je suis montéen voiture et, enfermant les yeux, je me suis isolé. Tout ce que tu m'as dit m'est revenu en me- 46 Les Amours extravagantes moire : mon cœur battait comme s'il se fût indigné qu'on l'entraînât loin de toi. Je comprenais ses révoltes; mais, que faire pour l'apaiser? Il ne m'a jamais fallu tant de courage pour te quitter. Ou sont-ils ces beaux projets improvisés à grand'peine ? Mon être dompté les subissait sans murmurer, quoique déchiré par les regrets. Et puis voilà que ton cœur a touché mon cœur une seconde, et tout n'est plus en moi qu'ardeur, flamme et désirs. Il en sera ce que bon te semblera, chère souveraine. Sache du moins que cette victoire de ton bon plaisir est et sera chèrement achetée. Ne va pas croire, au moins, que je te dis cela pour te demander grâce. Va, maîtresse ! va, maître .'Fais de moi ce que bon te semblera. Songe toutefois au prix du temps qui s'écoule. C'est miracle lorsque deux cœurs battent à l'unisson. Ce prodige, l'amour en est avare. Dès qu'il peut le croire méconnu, il s'indigne et traite en ennemis ceux-là qu'il caressait de l'aile. Mets ton orgueil à être aimée, ne le mets pas à fuir la tendresse. Tes confidences dernières m'ont troublé plus que je ne puis dire. Je n'avais pas toute ma raison en te quittant. Amie, purement amie jusqu'à cette heure; la femme m'est apparue. Je l'ai sentie vibrer à mes côtés. Pas pour moi! je n'aurais jamais l'orgueil de le croire. Tes regrets de ne pas être mère, et, surtout une phrase dans laquelle se sont glissés à ton insu les mots de « tentatives stériles », ont souligné en toi la femme. Pourquoi as-tu dit ces deux mots-là ? Tu les a regrettés, car la rougeur t'est montée au front. Tu as rougi une seconde fois lorsque ton mari est entré. Et dire qu'il faut que je donne la main à celui qui t'a fait rougir ainsi ! Il me faudra bien des efforts, bien des luttes pour revenir sur mes pas. Etrange amie! Je te pressens de flamme, et l'orgueil qui te possède te fait miraculeusement de glace. de la Princesse Djalavann. a: Je place, moi, tout mon orgueil dans la part de tendresse que/ai conquise... «Conquise » est mal dit, car tu en demeures maîtresse. Tu m'as permis de t'aimer, mais l'orgueil a figé sur tes lèvres les paroles de retour. Tu acceptes mon baiser, mais une seule fois tu me l'as rendu franchement... dans le vide. Je ne méconnais pas, crois-le bien, la part que tu me concèdes; que ne souffrirais-je pas si tu me la retirais ! J'en suis fier, j'en vis heureux, mais je sens en loi une lutte dont je souffre, non par orgueil, mais par tendresse. | Tu ne me laisserais pas t'aimer comme je t'aime si tu ne m'aimais pas. Eh bien, parle donc. Ton orgueil a-t-il à en souffrir ? l-'st-ce donc malgré toi que tu m'aimes? Ne m'aimes-tu pas encore assej pour l'avouer? Crains-tu de te tromper? Est-ce de moi que tu n'es pas sûre, ou de toi- même? Je ne sais que penser. Ces rêves que tu as faits m'obsèdent ; ces «tentatives » me broient le cœur. Pourquoi as-tu dit cela? Depuis un instant, la plume tremble dans ma main; j'ai peine à écrire. Mille sentiments nouveaux m'envahissent. Tiens, il vaut mieux que je m'arrête. Je ne suis plus maître de mes pensées; je ne suis plus maître de moi. Je t'écris en aveugle, en fou, en possédé. Je sens monter comme une marée de tendresse qui s'empare de moi, me roule, m'entraîne. Pourquoi ne veux-tu pas me donner une de tes soirées ? Donne-moi quelques heures; veux-tu? Je t'en prie, je t'en P r >e, je t'en prie. Maître, cher maître, celui qui vous adore vous salue. S. Elle était bien émue, la pauvre Augusta Djalavann, lorsqu'elle répondit à Salabelle : Oublie^ ce que j'ai dit. Je voudrais pouvoir l'oublier. 4 8 Les Amours extravagantes C'est mal à vous de réveiller ce souvenir qui, plus que jamais, me torture. Je ne puis pas me reprendre, n'est-ce pas ? Ce qui est fait est fait. Jamais je n'ai été heureuse, voilà tout ce que je puis vous dire. Cela, je vous le jure. Et puis, si vous ne voulez pas me croire... si vous ne le pouvez pas, que faudra-t-il que je fasse ? Le save^-vous, dites, vous qui save? tout ? La femme, une fois souillée, l'est pour toujours. Dieu l'a voulu. Pourquoi ? Je n'en sais rien. Il n'y a que nous que rien ne réhabilite. Certaines pensées révolteront toujours, quoi que nous fassions, notre mari, si nous avons eu un amant; notre amant, si nous avons eu un mari. Cela est ainsi, fatalement, n'est-ce pas? Puisque nous n'y pouvons rien, ayej cette charité de ne pas nous le jeter au visage. J'ai eu tort, mon ami. Oublie^ ce que j'ai dit. Je vous demande pardon et je souffre. A. Salabelle s'est levé. Nous reprendrons un peu plus loin la suite de sa correspondance avec la princesse Augusta Djalavann. N'est-ce pas qu'elle est gentille tout plein, cette petite princesse, et que Salabelle était bien heureux? de la Princesse Djalavann. 49 VII S. E. LE PRINCE DJALAVANN COMMANDANT DES K I H G H I Z - K A I S S A K I Diantre !... Ce n'était pas un homme comme un autre, le prince Dimitri Djalavann... C'était du moins sa prétention. Vous n'auriez pas pu passer avec lui une heure sans qu'il vous répétât pour le moins dix fois : « C'est que je ne suis pas un homme comme un autre, moi ! » Entre nous, c'était bel et bien « un homme comme un autre », en ce sens qu'il était borné, fat, prétentieux, faux, sensuel et ladre. Cependant, on pouvait prétendre avec lui qu'il n'était pas un homme comme un autre, en ce sens qu'il était plus borné, plus fat, plus prétentieux, plus faux, plus sensuel et plus ladre que le commun des martyrs. A voir le peu de cas que sa femme en faisait, le prince n'était, en effet, « qu'un homme comme un autre ». En revanche, si l'on remarquait le peu d'état qu il faisait de la princesse, certes !... ce n'était pas l< un homme comme un autre », le prince Dimitri Djalavann. Vous avez dû vous demander comment il se faisait que Salabelle fût aussi souvent admis auprès d'elle ; comment il se faisait que le prince Djalavann ne prit pas ombrage des entrevues quasi quotidiennes de nos deux amis. f-> » que, voyez-vous, le prince était en cela un 5o Les Amours extravagantes homme comme beaucoup d'autres. II avait été chercher fortune ailleurs, ne trouvant pas chez lui fortune a son gré. Cette bifurcation matrimoniale avait fatalement pour conséquence des compromis tacites, des lâchetés et des finesses de mauvais aloi. Je vous ai dit que le prince ne trouvait pas chez lui à réaliser ses rêves. Il y a en cela du vrai et du faux. Sa femme eût certainement réalisé un de ses rêves, mais elle eût été impuissante à les réaliser tous. Et puis, Augusta, princesse depuis le bout de ses ongles roses jusqu'au fin bout des ses cheveux dorés, princesse doublée d'Orientale, avait si grand air qu'elle lui imposait terriblement. Jamais loche baveuse à l'assaut d'une rose épanouie ne trouva autant d'épines sur son chemin que le prince n'en rencontrait de sa chambre à celle de la princesse. Troie était une bicoque à enlever auprès de la formidable logette de notre mignonne Augusta. Les Grecs anciens et modernes y eussent très certainement perdu leur temps, leurlatin, leur grec et le reste. La femme qui ne veut pas est imprenable. De là à déduire que celle qui a été prise l'a toujours bien voulu, le chemin est court. Une fois en route, qui nous empêcherait d'arriver a cette station, que la femme qui }'a voulu n'a jamais eu que ce qu'elle méritait ?... Mais cela sort de mon cadre et nous entraînerait trop loin. Pour que le prince Dimitri trouvât dans sa cervelle quelque souvenir des caresses princières de sa conjointe, il eût fallu qu'il creusât profond. Et, vraiment, en bonne conscience, croyez-vous qu'il soit jamais entré dans les plans de la Nature, que cette fée radieuse et ce poussah fussent unis selon ses lois ? de la Princesse Djalavann. Si Par malheur! l'homme a si bien emmêlé l'écheveau que Dieu lui a confié dès la première heure, que l'on a bien de la peine à en retirer une aiguillée de loin en loin. Voilà encore que je m'égare... je vous en demandé bien pardon. Donc le prince Dimitri n'était depuis longtemps déjà dans son ménage qu'une seconde roue à une brouette, en attendant qu'il devînt la troisième roue d'un cabriolet. Le pauvre homme n'était qu'un lourdaud, quoique prince. Il n'avait ni la belle prestance, ni l'allure dégagée, ni la finesse un peu sceptique, ni la prodigalité de ses collègues de l'empire des czars. La plus grande partie de sa vie s'était passée, tantôt en Géorgie, à taire valoir des terres rétives; tantôt sur les confins de l'Asie, a échanger des coups de feu avec les gens du Tauris ou de l'Arménie. Il y a loin du mont Ararat au boulevard Montmartre; presque aussi loin que du faubourg Montmartre au faubourg Saint- Germain. Dans ses expéditions, aussi bien que sur ses terres, le prince Djalavann n'avait guère connu que l'amour kosake, l'amour sur le pouce. Les subtilités, les raffinements, les délicatesses de sa trop suave épouse le satisfaisaient juste autant qu'une fricassée de feuilles de roses au cold cream eût pu rassasier Grandgousier °u Gargantua. Tous les sentiments ont leur hystérie. De même que l'ivrogne préfère le vin frelaté, certains intempérants de tendresse recherchent l'amour « qui gratte ». Le prince était de ceux-là. Il avait donc, comme je vous le disais, cherché fortune ailleurs. Pour le mari qui colonise, la présence d'un Sala- kelle respectueux est un bienfait des dieux. Le tout 52 Les Amours extravagantes est que le Salabelle reste respectueux; voilà le diable. Sait-on jamais à quoi s'en tenir sur ce point-là? Chaque fois qu'il mettait à la voile pour les colonies du ménage avant la venue de cet auxiliaire, sa femme le saluait d'un: « Ah! vous sortez? » qui le cinglait au visage. Les choses ont bien changé. Toujours il a trouvé, depuis, son chapeau brossé dans l'antichambre, ses gants près de son chapeau, et près de ses gants son parapluie ou sa canne, selon que le baromètre était souriant on menaçant. Lorsqu'il rentrait fort avant dans la nuit, « après sa partie au cercle », il lui est arrivé bien des fois de ne pouvoir pas tourner la clé dans la serrure et d'être réduit à sonner. Maintenant, les serrures sont graissées toutes les semaines et l'on a feutré l'antichambre qui n'avait jamais eu de tapis. Bien des fois le prince s'était dit : « Le comte vient trop souvent. Je le ferai remarquer à la princesse. Ce n'est pas que je doute d'elle, grand Dieu ! mais le monde finira par en jaser. » Certain matin, au sortir de table, se trouvant seul dans le petit salon avec sa femme, il lui dit en souriant : « Ne trouvez-vous pas, ma chère, que notre excellent ami Salabelle vient ici... un peu trop souvent? — Non, je ne trouve pas, avait répondu la nonchalante princesse, qui, étendue sur une chaise longue, fumait des cigarettes russes que son ami lui avait procurées la veille. — Ce n'est pas que j'y trouve à redire. — Je m'en doute bien. — Mais il y a de méchantes langues. — Oh! oui, il y en a! avait riposté Augusta. Vous de la Princesse Djalavann. 53 ne vous doutez pas de ce que l'on m'a dit de vous, hier? J'en ai ri pendant une heure. — De moi? Qu'a-t-on pu dire?... — Des choses si énormes, qu'il me répugne de les répéter. —■ Je veux savoir... — Vous seriez bien aimable de fermer les rideaux de cette fenêtre; le jour me fatigue les yeux. » Les rideaux une fois clos : « A quelle calomnie faites-vous allusion ? reprit le prince. — Peu importe. Cela m'est indifférent. — Cependant... — Vous voyez le cas que je fais de ce que disent les mauvaises langues.' N'attachez pas à ces petites lâchetés plus d'importance que je n'en attache. — Mais enfin... — Ce tabac est un peu fort; il m'a engourdie, et je tombe de sommeil. Au revoir, prince. Vous fermerez la porte doucement, n'est-ce pas? — J'aurais voulu... — Tout ce que vous voudrez, mais une autre fois. Je dors à demi. Vous direz en vous en allant qu'on ne laisse entrer personne... personne, excepté le comte Salabelle, bien entendu. » Cette escarmouche avait été suivie de plusieurs reconnaissances infructueuses. Un jour, pourtant, le prince fut plus pressant que d'ordinaire. Augusta s approcha lentement de Lui ; elle n'éleva pas la voix, mais chacune de ses paroles sifflait en passant comme une balle. « Mon cher, lui dit-elle, votre insistance devient blessante ; je vous le dis. Vous finirez par donner aux visites innocentes que me l'ait le comte une im- Les Amours extravagantes portance qui pourrait bien en modifier le caractère. — N'oubliez pas, ma chère, que je ne suis pas un homme comme les autres, moi !... — J'en félicite les autres, reprit la princesse, toujours aussi calme en apparence. Je veux bien condescendre à vous faire remarquer que si j'avais eu les aimables intentions que vous me prêtez, j'aurais agi d'une toute autre façon. Dites-vous bien que le jour où je voudrai réaliser le programme tentant que vous m'avez soumis à plusieurs reprises, ce ne sont ni les mauvaises langues, ni vous, ni les dangers qui pourront me retenir. Vous n'avez donc qu'une chose à faire : vous en rapporter à moi. Vous comprenez, en outre, que moins recevoir le comte après ce que vous m'avez dit, ce serait, en quelque sorte, admettre que vos soupçons étaient fondés. Je vous quitte pour lui écrire de venir ce soir. — Et si je lui ferme la porte, moi, à ce monsieur ! — Vous paraissez oublier, mon cher, que la maison a des fenêtres. — Et si je lui coupe la gorge ? » La princesse allait sortir du salon. Elle rentra, ferma la porte, et ayant fait deux pas en avant : « Vous voulez donc absolument me faire aller rue des Martyrs ? — Rue des Martyrs ? — Oui; n° 115... vous savez bien?... au troisième... à gauche. — Je ne sais pas ce que vous voulez dire, murmura le prince, qui pâlit affreusement. — Eh bien, voila de quoi occuper vos loisirs. Cherchez ce que cela signifie. » Et la princesse Augusta Djalavann quitta brusquement le salon. de la Princesse Djalavann. 55 VIII RUE DES MARTYRS, N° I I 5, AU TROISIÈME, LA PORTE A GAUCHE Qu'y avait-il donc rue des Martyrs, n° H 5, de si terrifiant? Cherchons. Uyavaitd'abord une porte cochère, une porte cochère dans un des battants de laquelle on avait pratiqué une porte mobile. Le bois en était sale. Le soleil et la pluie en avaient écaille et gercé la peinture. Les ertfants de la concierge, qui venaient d'ordinaire manger sur le trottoir leur tartine, à l'heure du goûter, couvraient de confiture le marteau de cette porte. Tout cela était assez répugnant, mais enfin il n'y avait pas de quoi produire sur un prince russe, qui n'était pas « un homme comme un autre! » l'effet galvanique de la tête de Méduse. A l'extérieur, un joli petit tableau était accroché. Il représentait une dame bien mise, arrêtée dans une «liée de jardin, et qui retirait en souriant un poupon cerise d'un chou vert pomme. Au-dessous était écrit: M m ° Abel, sage-femme de première classe, prend des pensionnaires et loge à la nuit. Certes, la pensée de ce qui eût pu arriver, si la dame prévoyante n'avait pas retiré du chou vert pomme le poupon cerise, était bien faite pour donner le frisson ; mais le prince Djalavann en avait vu bien d'autres pendant ses campagnes dans le Caucase. 56 Les Amours extravagantes Adroite était la loge. L'odeur qui s'en dégageait eût fait reculer toute une horde de Nubiens. Lorsque la concierge vous jetait brusquement au visage son : « Qu'est-ce que vous voulez ? » il semblait que l'on s'entendît adresser le cri de : i La bourse ou la vie! » dans quelque terrain vague de la Villette. Il n'y avait toujours pas là de quoi épouvanter un ancien commandant des farouches Kirghiz-Kaissaki de l'Oural. Au fond, on apercevait une cour égayée par une suite de jardinets de 6 mètres de large, sur 10 mètres de profondeur. Des lilas rabougris y projetaient charitablement ce qu'ils pouvaient donner d'ombre sur quelques plantes sauvages que se disputaient des pucerons affamés. Tout cela était plutôt fait pour inspirer la pitié que la terreur. Cherchons encore. Peut-être s'agit-il de l'escalier. L'entrée n'est rien moins que souriante. Un écri- teau dérisoire, accroché à la pomme de la rampe, invite a s'essuyer les pieds. C'est sans doute à ceux qui descendent que cette recommandation est faite. Encore aveuglé par le jour, j'avais cru lire sur le cartouche : Lasciate ogni speran^a, voi ch'intrate. Gouffre, égout, enfer, fosse commune, oubliettes, catacombes, four ou précipice, qu'allons-nous trouver dans cette obscurité ? L'œil terrifiant « tout grand ouvert dans les ténèbres », qui glaçait Caïn d'épouvante et le poursuivait de devant Jehovah jusque dans la tombe, étincelle peut-être dans cet cscalicr-la ? Voyons ! Je ne distingue rien. Avançons. Tubal-Caïn, père des forgerons, Henoch, bâtisseur de villes monstrueuses, c'est dans l'escalier du n" ii5 de la rue des Martyrs de la Princesse Djalavann. 57 qu'il fallait cacher votre père couvert du sangd'Abel! L'œil... l'œil terrifiant ne l'y eût pas découvert. Voici la première marche. Je tiens la rampe... la rampe humide en toute saison. Je me penche au-dessus d'elle et regarde, comme un mineur abandonné, le haut du puits. Une lueur blafarde me console. Tout espoir de revoir la lumière n'est pas perdu ! Mes yeux commencent à percevoir les choses. J'en ai presque du regret. Au premier, au-dessus de l'entresol, une fenêtre grillée donne sur une prise d'air imposée par les règlements municipaux. Pourquoi a-t-on grillé cette fenêtre ? On aura craint que quelque locataire, à bout de courage, ne se jetât dans la cour. La précaution peut n'être pas inutile. Au second étage, le jour met à entrer un peu plus de bonne grâce. Une envie folle vous prend de monter toujours, toujours courant jusqu'au ras du toit. L'air et la lumière VOUS y appellent. Si le prince Djalavann avait été plus sensible, j'aurais pu le croire attendri par le sort des malheureux locataires réduits à aller et venir dans cet infernal escalier. Ce serait, je crois, s'engager sur une fausse piste. Le voilà enfin, ce troisième étage, ce troisième étage terrifiant dont le souvenir a fait blêmir le prince Di- mitri ! Sur la porte de droite, une carte de visite est clouée : MADEMOISELLE EMILIE CORYZZA CHANTEUSE COMIQUE A L'ELDORADO D'HIVER Va en soirée. 58 Les Amours extravagantes J'ai lu et n'ai pas frissonné. La porte de gauche ressemble à la porte de droite. Cependant, le paillasson me paraît plus propre; le cordon de sonnette est plus élégant. Sonnons! Qu'est-ce que je risque ? Au bout de quelques instants, j'entends une voix de femme derrière la porte : « Qui est là ? » Faut-il le dire ?... Oui ? « Quatrelles,[madame ou mademoiselle; Quatrelles et un de ses lecteurs. — C'est que je suis en chemise. — Cela ne fait rien. — Du moment que cela vous est égal !... » On ouvre, sans tirer à soi le battant. Entrons. Devant nous est un couloir étroit, éclairé par un vitrage qui ne commence qu'à 2 mètres du sol. A droite, je compte trois portes; toutes trois ouvertes. Le carrelage, d'un rouge vif, est luisant et propre. L'œil ravi se repose, après tant de déboires, sur les murs tendus de coutil qu'aucune souillure ne déshonore. L'air et le jour les caressent à qui mieux mieux. Quelque chose de blanc et de rose, qui laisse aprô soi une odeur d'iris, a couru devant nous, puis a subitement disparu. « Fermez la porte, nous crie-t-on. Le galon est à droite ; entrez. » Entrons. Quel drôle de salon! Dès le seuil, cette petite oasis bourgeoise vous sourit et vous attire. Tout y est dépareillé comme les souvenirs qu'il évoque. Chaque meuble a son histoire et représente un rêve réalisé. Bien des collaborateurs se sont mis en campagne pour de la Princesse Djalavann. 59 grouper tout cela. Ce n'est pas une paroisse édifiante, j'en tombe d'accord avec vous. Les fidèles y font défaut; mais les infidèles y sont tous entrés de si bon cœur, en sont tous sortis de si belle humeur, quej pourpeuque l'on ait un petit capital d'indulgence disponible, on le dépense là jusqu'au dernier sou. L'inventaire ne sera pas long à faire. Le mur est couvert d'un papier gris clair parsemé d'étoiles d'or. Le marchand de la rue du Caire a dû dire lorsqu'on l'a choisi : « On voit que madame sait ce qui est de bon goût. » A l'exception d'un fauteuil en velours vert, d'une fumeuse en tapisserie et d'un « confortable » en moleskine, le meuble est en perse : une belle perse rose ornée de médaillons en grisaille. Dans le cadre enrubanné des médaillons, des houlettes, des pipeaux, des corbeilles remplies de (leurs, des arrosoirs, des colombes bec a bec, attestent que nous avons devant les yeux « du Louis XVI le plus pur ». Par malheur, le bois des fauteuils et des chaises est du plus pur des acajous. Une étagère vitrée, en marqueterie, a pris place entre les deux croisées depuis la veille. Qui ne connaît ces meubles vernis à outrance, que deux fois par an la Hollande expédie rue Drouot, à l'Hôtel des ventes ? Cela se vend à tout prix. « Une fois, deux fois, trois fois, personne ne couvre l'enchère?... Adjugé! » C'est le meuble de luxe. Sur ses rayons, quelques volumes dépareillés sont couchés sur le côté, comme des capucins de Carte. Entre nous;., bien entre nous, la bibliothèque de la dame se compose de livres oublies chez elle, de brochures achetées dans les gai es. Jamais ils ne sont coupés au delà du vingtième feuillet. A côté de VAssommoir, de la Fille Élisa, de la Médecine sans médecin à l'usage des dames, du deuxième volume des 6o Les Amours extravagantes Misérables, et du premier de la Physiologie du mariage, sont groupés péle-mêle: une boîte de dominos, deux jeux de cartes, un flacon de chartreuse, un paquet de cigarettes et deux paires de bas de soie à remmailler. Sur la chaise longue, un mantelet, un chapeau et des gants ont été jetés la veille, au retour de l'Hippodrome ou du Skating. Sur la cheminée, entre deux candélabres de Saxe... ou d'ailleurs, une pendule Louis XIII, en cuivre, marque la même heure depuis six mois. Par extraordinaire, cette heure-là ne rappelle rien. Sous une table ronde en marbre blanc, un tapis de moquette bouclée rouge et vert vous fait trébucher chaque fois que vous traversez le salon. C'est là un vrai mobilier de première étape. Ces meubles bêtes ont du moins l'avantage d'appartenir à des hôtesses qui débutent dans la vie. On est certain de trouver entre les quatre murs qui les encadrent de la jeunesse et delà bonne humeur. Cela flambe comme un feu de paille, mais cela ne fume pas. Il y a bien une ombre au tableau. Celui qui la projette, celui qui se carre entre le soleil et la pauvre fille, vous le retrouverez partout dans ce monde sans queue ni tête qui vit d'amour au jour le jour. C'est lui que saluent les fournisseurs ; lui que les domestiques appellent « monsieur » quand ils sont de bonne humeur, et « l'abruti » quand ils ne le sont pas. C'est lui qui ne sort jamais à pied avec madame, bien qu'il en brûle d'envie, de peur d'être rencontré par les siens. C'est lui qui grogne et que l'on grogne; lui, auquel on dit à tout propos : « Dieu! que vous êtes bête!... Dieu! que vous êtes laid! » Lui auquel la servante donne ses commissions. C'est lui que jamais on ne consulte, qui pourvoit à de la Princesse Djalavann. 6i tout et que l'on dindonne avec béatitude. C'est de lui que parlent les voltigeurs lorsqu'ils s'écrient révoltés : « Dis donc à ton singe de t'acheter des cigarettes meilleures que celles-là. Il devient impossible, ce monsieur. Il faudra lui donner ses huit jours. » C'est lui que tout le monde berne et maudit, et qui assure le bien-être de chacun; lui,qui toujours paye le repas et qui se met le plus rarement à table... trop heureux qu'on ne l'envoie pas dîner à l'office. C'est Jupiter chez Danaé, avec cette variante qu'il roule dans le tonneau sans fond des Danaïdes, au lieu de tomber dans les bras de la fille d'Acrisius. Un jour, la bonne tille deviendra une femme chic '■ Elle couchera dans un lit a trois places contemporain des Valois. Partout les rideaux seront en peluche : les meubles seront en peluche, les tentures seront en peluche ; tout sera recouvert de bonne grosse étoffe chatoyante éclaboussée d'or. On enfoncera dans les tapis jusqu'à la cheville. Sa couchette d'autrefois était moins douce que le sol qu'elle foule aujourd'hui. Elle aura un oratoire. Pourquoi froncez-vous les sourcils ? Un jour d'averse, elle s'est réfugiée à l'Hôtel des ventes et y a acheté des vitraux qui avaient du chic. Il faut bien les utiliser. Us sont couverts de bonnes vierges. On ne peut pas mettre ça partout. Son cabinet de toilette sera une merveille, il fera courir tout Paris. Robinet par ci, robinet par là, douche ascendante, jets pulvérisés au lait d'anesse, étagères a cosmétiques, glace au plafond, glace à droite, glace à gauche, glace au plancher cachée par des peaux d'ours blancs, chauffoir à linge pour l'hiver, glacière à linge pour l'été... que sais-je?... rien ne manquera à cette usine mignonne ouverte encore aux préférés, et qui plus tard sera pourvue de bon gros verroux comme un fa Les Amours extravagantes coffre-fort ou le laboratoire d'une Borgia. Sa baignoire de cristal sera la source de bien des légendes. La femme chic voudra avoir un Corot... n'importe lequel, pourvu qu'il y ait une bonne femme coiffée de rouge. Du reste, il y en a partout. On se fera donner quelque « drôlerie » de Vibert : un moine en extase devant une citrouille, par exemple; ou un petit monsieur en spencer et en culotte courte, qui chante: « Vogue dans ma nacelle », la main sur son cœur, tandis qu'une dame à turban, à l'étroit dans un fourreau d'organdi orné de bouillonnes de crêpe, l'accompagne sur sa lyre. C'est joli, ça ! On acceptera une odalisque de Leloir et un chaudron de Vollon. On fera faire son buste par Franceschi et le reste par Schcene- verk. La dame chic enverra ses anciens amis au linge sale. Elle comptera le linge au retour, jettera feu et flammes s'il en manque, et se frottera les mains si la blanchisseuse a noyé les intimes d'autrefois en coulant sa lessive. On remplacera le fretin par la fine fleur des clubs : le dessus du panier des Pommes de terre, les Mirlitons les mieux tournés, les Jockeys, lus Moutards, les Pieds crottés les plus suaves, les plus chics, les plus superlificoquentieux. L'hôtesse du numéro 115 de la rue des Martyrs était loin d'en être là, en i8/3, de la Princesse Djalavann. 63 IX » OCTAVIE FOULQUE L'huître est ouverte; admirez la perle. Il ne faut pas perdre de vue que nous sommes en 1873 et que mon histoire commence en 1874. La dame qui demeure rue des Martyrs, n° 1 1 5, au troisième au-dessus de l'entresol, la porte à gauche, s'appelle... s'appelle ?... En vérité, elle s'appelle et s'est appelée de tant de façons, que je suis un peu embarrassé pour vous le dire. Si vous demandez ses noms à M. le curé de la paroisse Saint-Pierre-Montmartre, il vous répondra, après avoir consulté les registres baptismaux de 1848, qu'elle se nomme Marie-Camille-Octavie; qu'elle a eu pour parrain M. Baisemaux, écuyer, et pour marraine, M mc Abel, sage-femme. M. le maire du. XVIII 0 arrondissement vous dira que son vrai nom, son nom laïc, est Foulque, qu'il ne faut pas confondre avec celui de plusieurs comtes d'Anjou, qui s'écrit avec un S : Foulques Nerra, mort en 1040; Foulques le Réchin, mort en 1109. Les deux familles sont absolument distinctes. Marie- Camille-Octavie Foulque ne fut escortée sur le registre de l'état civil que par sa mère et deux témoins qui, « ne sachant signer, ont fait leur croix ». Son père, trop modeste et trop consciencieux sans doute pour s attribuer une œuvre accomplie en collaboration, a refusé de se faire connaître. /.es- Amours extravagantes Toute petiote, elle était si ronde, si ferme, si colorée, que, à Bourg-la-Reine, où elle a été élevée, les horticulteurs l'appelaient Marie Pomme-Rose. Plus tard, beaucoup plus tard, ses camarades des Folies-Rabelais, un théâtre de genre aux représentations intermittentes, l'ont baptisée : « l'Artichaut ». Ce n'est certainement pas moi qui vous dirai pourquoi. Celui-ci,cherchant au prénom de Marie un diminutif, n'a trouvé que Marionnette qui lui convînt. Cet autre l'a appelée Canicule, parce qu'il l'a connue pour la première fois le 22 juillet, premier des jours caniculaires. C'était, en outre, un hommage rendu à son tempérament. Tout le monde voulant lui donner un nom que personne n'eût encore « murmuré à son oreille », elle eût épuisé le calendrier et le glossaire des amoureux tout entier, si le prince Djalavann, en jetant son porte- monnaie dans la balance, comme jadis Brennus son épée, n'eût, sinon arrêté, du moins ralenti le défilé. Il l'appelait volontiers Grivennik, lui, en mémoire d'une chienne qu'il avait beaucoup regrettée et qui portait ce nom. Nous l'appellerons tout simplement Octavie, si vous le voulez bien. Elle avait vingt-cinq ans ; de grands yeux bleu bluet qui lui faisaient tout le tour de la tête, des cils et des sourcils noirs, ce qui, fort heureusement, n'empêchait pas qu'elle eût les cheveux blonds. Elle avait un petit nez de France, fin, retroussé, provocant; un de ces nez que les Françaisesontinauguré sous LouisXV. Sa bouche, un peu grande, aux lèvres rouges et épaisses, était laite pour le rire. C'était plaisirde lui voir découvrir ses dents bien rangées, nacrées et lumineuses. Le sang de la Princesse Djalavann. 65 courait, frais et riche, sous sa peau blanche. Ses joues, fermes, étaient rosées comme des joues de poupon. Aux deux coins de sa bouche, l'amour avait donné un coup de pouce : sa marque de fabrique. Ces petites fossettes-là valaient à elles seules qu'on la regardât un mois... et de tout près. Ceux qui aiment les jolies oreilles avaient de quoi se satisfaire aussi. Autant une vilaine oreille est bête, autant une oreille rosée, bien dessinée, bien ourlée, est réjouissante à regarder. On n'estpas juste pour les oreilles. Qui en parle ? Qui les remarque ? Qui lésa jamais chantées ? Dites donc tout bas à une femme, à fleur de peau, que vous l'aimez, si ce guichet mignon qui conduit votre voix au plus près de son cœur est bêtement construit. Octavie avait les plus gentilles oreilles du monde, et je parierais que personne ne lui en a jamais fait compliment. Ses cheveux étaient ondulés et légèrement crêpés près des tempes. Pour peu que le soleil y mît un peu de complaisance, elle paraissait coiffée d'or fin. Sur sa nuque bien blanche, la racine de ses cheveux disparaissait sous un fouillis duveté. Son cou long et bien soudé aux épaules portait un pli que les anciens appelaient, je crois, le collier de Vénus. Large d'épaules, bien d'aplomb sur ses hanches, souple et fine de taille, elle s habillait presque toujours de lainages écossais bleu et vert. Elle ne portait guère en ce temps-là que des cols plats et des bijoux d'or mat. Ses mains étaient fort soignées, grasses et effilées. Il eût été absolument invraisemblable que ses pieds ne fussent pas dignes du reste. Octavie avait tout pour elle. Elle ne se contentait pas d'être jolie à plaisir, d'être tournée comme pas une ; elle était avec cela déli- 4- 66 Les Amours extravagantes cieusement bête. Quand je dis « bête », entendons- nous. Bête ne veut pas dire sotte. Sa bêtise n'était pas une bêtise... bête,. Elle avait plus que personne le bagou parisien. Seulement, vous auriez pu passer auprès d'elle des années à l'écouter parler, comme on regarde couler un ruisseau, sans que le courant vous apportât rien de neuf, d'intéressant, d'ingénieux ou d'original. Elle avait sa fonction à remplir dans ce monde; elle la remplissait à merveille. Un esprit brillant eût distrait ses adorateurs. N'ayant reçu aucune éducation, n'ayant jamais réfléchi, n'ayant eu que de mauvais exemples, n'ayant entendu que de mauvais conseils, n'ayant pas eu de mère pour la guider... au contraire! ayant toujours considéré la beauté comme un capital, l'homme comme une proie, l'argent comme un but, la délicatesse comme une duperie, l'amour comme une maladie, le désintéressement comme une faiblesse, la pitié comme une lâcheté, le cœur comme un bubon, l'âme comme une plaisanterie, n'ayant jamais entendu exalter que le côté plastique de son individu ; ayant toujours été désirée, jamais aimée; n'ayant vu dans la Religion que la loi du plus faible et dans la Justice que la loi du plus fort, la demoiselle Maric-Camille- Octavie Foulque (sans S, bien entendu) ne pouvait être que ce qu'elle était : une jolie petite bête dangereuse, un rongeur blond et rose, lâché en plein fruitier. Pour elle, un père est un monsieur qui abandonne sa femme lorsqu'il la sait enceinte; un mari, un imbécile qui s'est laissé mettre la corde au cou, et qui s'en dédommage comme il peut,où il peut; une mère, une dupe qui cherche à tirer d'une situation mau- de la Princesse Djalavann. 67 vaise le meilleur parti possible; un enfant, un gêneur que l'on subit quand il n'y a pas moyen de faire autrement... Ainsi du reste! Ces notions vous paraîtront sans doute insuffisantes pour former l'esprit et le cœur d'une jeune personne. Quand elle avait bien envie de quelque chose, elle levait machinalement les yeux au ciel et donnait un sou à un pauvre. Je n'appelle pas cela de la charité. Quant à l'espérance, j'aime mieux ne pas vous dire où elle la plaçait. Trop souvent elle confondait la plus douce, la plus intime des vertus théologales et la superstition. Lorsqu'elle désirait savoir si son amant l'aimait, elle faisait une patience. Si la patience réussissait, elle était absolument rassurée. Elle doutait de Dieu et croyait aux cartes. Je n'appelle pas cela delà foi. Pour le prince Djalavann, la bêtise d'Octavie étaitun charme de plus. L'esprit, la distinction suprême, l'élégance, eussent fait double emploi avec ce qu'il trouvait chez lui. C'est la matière qu'il entendait fêter rue des Martyrs, n° 115, au troisième au-dessus de l'entresol, la porte a gauche. Chez lui, les trois quarts du temps, le pauvre homme ! il fallait qu'il se mît l'esprit à la torture pour comprendre ce qui se disait; rue des Martyrs, au contraire, les trois quarts du temps, c'est lui qu'on ne comprenait pas. Il en était heureux, il en était fier, il en était reconnaissant. Il ne trouvait pas sa petite Grivennik sotte pour cela ! Loin de là. Il l'appelait a lui avec bonté et se donnait une peine infinie pour faire entrer dans la cervelle rétive de sa maîtresse la niaiserie fraîchement éclose dans son trop fertile cerveau. « Je ne suis pas un homme comme un autre, moi, ma chère. Je me tue a le dire et on ne me croit pas. Il 68 Les Amours extravagantes est tout naturel que tu ne me comprennes pas. Je suis prince, j'ai vécu dans des pays que tu ne connais pas; j'ai mené une vie dont tu ne peux te faire aucune idée. Ma supériorité t'écrase. Quand je dis chez moi que je ne suis pas un homme comme un autre, on sourit... Tu sais bien, toi, que c'est la vérité. » Octavie écoutait depuis plusieurs mois ces doléances sans broncher. Ce n'était pas une des moindres obligations de sa charge. Il est vrai qu'elle était soutenue dans sa tâche par un garçon que je vais vous présenter tout à l'heure. X C 0 It li V. S P O N D A N C 1S Pendant que le prince Dimitri Djalavann cherche le bonheur, rue des Martyrs, ii5, au troisième, la porte à gauche, nos deux amoureux ont dû faire du chemin. Où en sont-ils? Ils se sont écrit. Lisons leurs lettres. . Augusta Djalavann a voulu lutter. Toute femme qui sent sa chute prochaine fait un violent effort en arrière. Quatre-vingt-trois fois sur cent, l'homme s'y trompe et regimbe. Sa maladresse sauve quelques malheureuses qui se fussent, sans cela, livrées à faux. On se voyait tous les jours. Augusta a imaginé cent prétextes pour éloigner les entrevues. Les lettres sont devenues plus rares; leur forme s'est modifiée. Salabelle a perdu la tète : aussi écrit-il ce qui suit: de la Princesse Djalavann. 69 Cher bon souvenir. Je ferme depuis longtemps les yeux. Je vous en demande pardon. Les visites que je vous faisais ont trop dure ; j'ai entrepris d'en rompre la chaîne. Vous les subissej avec une bonne grâce parfaite. Je n'ai pas un reproche à vous adresser: j'en ai beaucoup à me faire. Que puis-je pour vous? De moi, qui peut vous intéresser? Il est mort le temps où vous m'écriviej : « Je souffre, venej. » C'est à faire pleurer quand la poignée de main devient une aumône. Je suis plein d'orgueil, à juste titre, en songeant au passe'. Je dois, en mémoire de lui, sauvegarder le présent, s'il en est encore temps. Vous ave^ plus d'amis qu'il ne vous en faut, et j'encombre un peu votre vie. Ne vous y méprenez pas. Il n'y a dans tout ceci ni amertume, ni reproches. Je ne puis vous en vouloir de rien. J'ai conscience de votre patience, au contraire. Je rentre dans mon ombre, ébloui par une heure de plein soleil; plus convaincu que jamais que savoir aimer est une science exacte; j«'aimer est une entrave qui aveugle, qui désarme, qu'enfin celui qui aime n'est pas fait pour être aimé. Je garde intacts les sentiments que je vous ai voués; je les classe dans mon coeur comme des antiquités sur une étagère. Je serais fou si je ne croyais pas aux miracles après avoir été aimé de vous. Il se peut donc faire, non pas que vous m'aimiej encore, mais que vous compreniez un jour à quel point vous ave\ été... vous auriez été aimée. Si, jetant alors un regard en arrière, dans ce pêle-mêle d'affections qui vous aura entourée, vous distingue^ encore la mienne, à quelque heure que ce soit, tendez-moi la main ; j'y mettrai celle du plus profondément dévoué de vos amis. Salabelle. 7° Les Amours extravagantes A ce soir, cependant, belle indifférente. Le passé est à moi; le présent est à vous ; l'avenir est à Dieu. Il est de ces instants qui rayonnent parmi nos souvenirs comme des phares dans la nuit. On vit de les avoir vécus. Je veux garder intacte ma 'part du passé. C'est maintenant ce que j'ai de plus précieux. Ne trouvez-vous pas que dans ce tournoi de tendresse, le billet suivant donne le pas, et de beaucoup, à la petite princesse? Moi, je la place hors concours. Lisez : Mon pauvre fou, ' Tu me fais vraiment la partie trop belle pour te prouver que j'ai dans le cœur plus de tendresse que tu n'en as. J'oublie ta lettre, je te pardonne, je t'aime, je t'embrasse et je t'attends. Ton AVGVSTA. Augusta Djalavann, s'étant mis en tête que tout homme vraiment épris doit être poète, et qu'un poète doit écrire aussi couramment en vers qu'en prose, décréta certain matin que Salabelle eût à lui adresser avant Je coucher du soleil des vers destinés à prendre place dans son album. Le pauvre garçon, qui avait soutenu la veille au prince Dimitri que rien n'est impossible à celui qui aime vraiment, si! mit immédiatement à l'œuvre. Pour chanter sa petite princesse, les idées lui venaient en foule ; mais il les mettait, bon gré, mal gré, de côté l'une après l'autre, faute de pouvoir les combiner convenablement. de la Princesse Djalavann. 7 A sept heures, cependant, ses vers prirent tournure. A huit heures, il les remit à Augusta Djalavann. Celle-ci ne put s'empêcher de rire en les lisant. « Ktes-vous fou ? lui demanda-t-elle. Je n'ouvrirai jamais mon album à des vers pareils. Autant écrire sur la porte de ma chambre à coucher : ICI REPOSE LA PRINCESSE AUGUSTA DJALAVANN DONT LE COMTE SALABELLK EST AMOUREUX. Prie\ pour eux! Ils n'ont plus le temps de prier pour vous. Hector remit ses vers dans sa poche, et il n'en fut plus question de la soirée. Augusta Djalavann, s'étant mis en téte, le lendemain'matin, qu'un homme vraiment épris doit avoir aussi bien le don de moduler que celui de rimer, invita son ami à mettre sur-le-champ ses vers en musique. Salabelle n'avait jamais composé ni huit, ni quatre, ni deux, ni une mesure. « Bah ! se dit-il, je dois être musicien, puisqu'elle eu est convaincue. » Et, en effet, grâce à quelques leçons de solfège qu'il ^e rappela fort à propos, il adapta un air à ses vers de la veille. Il le composa en vingt minutes et passa le reste de la journée à l'écrire. A huit heures, il le remit à son amie» Les Amours extravagantes Celle-ci prit le rouleau, promena les yeux sur les portées fraîchement ponctue'es par Salabcllc et, lassée dès les premières mesures, lui rendit le feuillet. « Chantez cela, dit-elle. — Je suis perdu si lit sainte tendresse ne me vient pas en aide, » soupira le pauvre garçon. Par bonheur le jour tombait. Il faisait tiède. Des frissons caressants couraient dans l'air. Ils étaient seuls sur une terrasse qui dominait la plus riante "des vallées. Salabelle s'appuya sur le dossier du grand fauteuil dans lequel sa tant chérie s'était pelotonnée : puis il chanta à demi-voix l'air qu'il avait composé le matin sur les vers suivants : La terre est à nous, ma mignonne; Dieu le permet, soyons heureux. Tout ce qui fleurit ou rayonne Revient de droit aux amoureux. Les bois ombreux sont leur domaine. Tout est chanson, tout est ardeur, Tout est délire et l'âme humaine S'épanouit dans la splendeur. C'est pour nous fêter que la terre Se couvre de rieurs au printemps. Pour nous seuls la forêt austère A des sourires en tous temps. Cédons au feu qui nous embrase; Hattons les sentiers interdits. Demandons tous deux à l'extase Les prémisses du Paradis. Dans ce monde abject et fantasque Où de lugubres bateleurs, Agitant leur tambour de basque, Étouffent les cris et les pleurs, de la Princesse Djalavann. 7'i Tout s'illumine à l'improviste. J'aurai tes bras pour horizon. L'amour est le seul égoïste Auquel les dieux donnent raison. > C'est hier soir, qu'il t'en souvienne, Que le miracle s'accomplit : Tu laissas ta main dans la mienne Trois secondes... et tout fut dit. Sous le gant j'ai senti ton âme Venir à moi comme un baiser. Il faut à cette ardente flamme L'éternité pour l'apaiser. Quand il eut fini : « Viens ! lui dit-elle. Agenouille-toi à mes pieds, que je te haise, cher doux ami. Viens plus près... plus près encore. Regarde, j'ai des larmes dans les yeux. Je ne veux plus que tu chantes cela, tu m'entends ? Mais jamais, jamais ! Tu n'aurais qu'à en émouvoir d'autres comme tu m'as émue! J'en mourrais, tu sais! » Quelle belle soirée ils passèrent l'un près de l'autre ! Les étoiles défilaient devant eux, le rossignol de juin chantait, les clématites embaumaient sans qu'ils y prissent garde. Je ne me lasserai jamais de le dire. Les choses de ce monde n'ont toutes qu'une valeur relative: celle que leur prête la tendresse. Les vers de Salabelle étaient-ils bons? Non; mais il aimait en les écrivant. La musique de Salabelle était-elle bonne ? Non ; mais il aimait en la composant. La voix de Salabelle était-elle belle? Non; mais la tendresse la faisait vibrer. Et puis, il était aimé. Entre amoureux, tout est chef-d'œuvre. 5 74 Les Amours extravagantes La princesse Djalavann lui fit à jamais mettre ses vers sous clé,., après qu'elle les eût appris par cœur. XI LES ÉPOQUES DE TRANSITION Antonin Coulommiers appartenait à cette catégorie . envahissante, turbulente et malfaisante qui tend à envahir le monde : celle des demi-fous. La terre est couverte de ces animaux-là. Tous les végétaux sont tributaires d'une variété _de chenille qui les ronge. Toutes les manifestations de la pensée : philosophie, religion, politique, littérature, sciences, arts, ont leur variété de demi-fou qui les dévore. Ils vivent inconscients dans des régions pseudo- morphiques. Du berceau au cercueil, ils trottent à l'aventure, plus souvent dans nos plates-bandes que sur le chemin. Les imprécations ne leur font pas tourner la tête. Ils préconnaîtraient, à les en croire, toutes les lois qui régissent ce monde. La Nature n'a pas de secret pour eux. Ennemis irréconciliables du passé, ils prennent en pitié le présent. Il suffit qu'une chose soit ou ait été pour qu'ils la dénigrent et la combattent. Ils rêvent de tout transformer. Ne les laissez pas seuls dans votre jardin. Si vous y rentrez après qu'ils l'auront traversé,, vous y trouverez vos arbustes les rieurs en terre, les racines au soleil. de la Princesse Djalavann. 73 Si on les avait écoutes, il y a longtemps que l'Océan aurait changé l'heure de ses marées, pour d'autres plus convenables à leur gré. S'ils tolèrent le va-et-vient monotone du soleil et de la lune, c'est qu'ils ont pour le quart d'heure d'autres chiens à fouetter. Us rêvent d'installer des brasseries dans toutes les églises, quitte à faire dire la messe dans toutes les brasseries. Ils ont destitué Dieu, comme s'il se fût agi d'un vulgaire sous-préfet. Sur la porte close du Paradis, sans souci des cris de saint Pierre, ils ont posé l'écri- teau. Ils profèrent des inepties, ils proclament des principes à scandaliser un Cafre. Bons enfants, a tout prendre; innocents comme le manccnillier ou l'acide cyanhydrique, sous prétexte de tout créer, ils détruisent tout. Que ne sont-ils fous tout à fait! Ils seraient bien moins dangereux. De bonnes âmes remplies d'indulgence prétendent que ces demi-fous sont des semeurs d'idées que Dieu envoie sur la terre, à l'heure des évolutions sociales. « Nous traversons, nous disent ces voix mensongères, une période transitoire. Auprès du vieux monde qui s'écroule, un monde nouveau s'épanouit. Bien des ^touches restent à faire; et, tandis que s'achève le paradis rationnel que l'avenir destine à nos petits- enfants, nous errons, génération vagabonde) entre deux mondes imparfaits. » Vous nous la baillez belle, bonnes gens ! Je vois les ruines que, d'âge en âge, l'homme a faites; nul n'a )amais vu votre paradis. Savez-vous que votre responsabilité est grande et que vous trouverez là-haut bien 76 Les Amours extravagantes des malheureux pour vous accuser à l'heure où chacun de nous rendra ses comptes ? Peu vous importe, à vous qui niez les lendemains de la vie. Combien il eût été plus humain de nous dire la vérité, quelque rude qu'elle pût être. Nos pauvres enfants souffriront comme nous avons souffert, comme nos pères ont souffert avant nous, parce que la douleur est notre patrimoine^ parce que le chagrin est une des conditions impérieuses de notre existence a tous. Combien nous ferions mieux de tout disposer autour de nous, en prévision des douleurs constantes, au lieu de nous leurrer ainsi et de jeter bas ce qui nous abritait tant bien que mal. La Joie n'a qu'à venir ; nous trouverons toujours où la loger. Elle est si bonne personne ! Il n'en est pas de même de la Tristesse. Elle rudoie sans pitié ceux qu'elle ne trouve pas prêts à la recevoir. Je ne crois pas aux époques de transition. Chaque heure qui s'écoule est la conséquence d'une heure qui l'a précédée ; elle prépare une période à venir. Reportez en arrière votre pensée. Faites-lui faire à travers les âges un bond jusqu'au règne de Clovis ; puis, revenant lentement sur vos pas, voyez, d'heure en heure, les transformations s'accomplir. Comme les grains de sable qui roulent au fond du sablier, chaque minute a sa fonction, sa raison d'être, son caractère propre, son urgence. Elle doit tomber à tel instant dans l'éternité, à tel instant elle y tombe. Chaque événement se produit à son heure, et vous ne pourriez pas impunément modifier un des faits accomplis sans vous trouver entraîné à les modifier tous. Clovis gagne sans effort la bataille de Tolbiac. Quand le Christianisme entre-t-il dans les Gaules ? de la Princesse Djalavann. 77 Abdallah, en 36q, s'éloigne de la Mecque, ou bien A mina roule, cette même année, dans son escalier, et voilà Mahomet supprimé ; et avec Mahomet, l'islamisme; et avec l'islamisme, les croisades; et avec les croisades... Que de choses pour un voyage, pour un faux pas de plus ou de moins ! Placez Christophe Colomb dans un courant d'air; vous rendez aussitôt la découverte de l'Amérique problématique. Jetez une pelure de fruit sur le marchepied du coche de Henri IV, le 14 mai 1610, Ravaillac glisse, et le vainqueur d'Ivry est préservé. Au début de la campagne de 1814, faites boire à Napoléon I" un verre d'eau glacée ; qui sait si le roi de Rome ne monte pas sur le trône ! Entre le règne de Clovis et celui de Charlemagne, trois cents ans s'écoulent à peine. Comparez, cependant, le royaume du fils de Childéric à l'empire que le fils de Pépin s'est taillé à coups d'épée dans l'Europe asservie; rappelez-vous les institutions vivaces qu'il a laissées après lui. La transition est grande. Quelle fut U période transitoire? Où est la soudure? Chaque année a accompli son œuvre, de 481 à 768. Sans leur concours latent, Charlemagne n'eût sans doute été lu'un Charles I er . Chaque règne n'a-t-il pas jeté une arme dans l'arsenal où le peuple a puisé lorsqu'est venu 89 ? «Peuple! en avant! » ont crié les Pastoureaux, j eu ple ! en avant! » ont crié cent ans plus tard les acques. Et de siècle en siècle, Maillotins, Ligueurs, nu-pieds, Guisards, Frondeurs, sous prétexte de servir tantôt la religion, tantôt le roi, tantôt les princes révoltés, se sont fait les dents et les griffes. Puis sont venus les Jacobins... et le reste. Tous ont -8 Les Amours extravagantes poussé leur cri d'alarme, comme les sentinelles isolées qui se répondent dans la nuit: « Sentinelle ! prenez garde à vous ! » Quatre-vingt-neuf a relevé les factionnaires. Mil huit cent trente en a posé de nouveaux. Rien de ce qui se passe n'est indifférent, dans une mesure déterminée, à la marche générale des choses. Imaginez un monstre; donnez-lui la toute-puissance. Ses actes les plus tyranniques ne seront jamais que la conséquence de faits accomplis par d'autres. C'est donner la preuve d'un bien fol orgueil, que de prétendre diriger les événements. Nul ne remonte le courant des faits; chacun concourt à leur accomplissement selon ses forces. Tout ce qui se produit a sa raison d'être, non pas dans le présent, dont l'homme croit disposer, mais dans le passé, qu'il subit. Nous prétendons être des ouvriers ; a peine sommes-nous des outils. Est-ce à dire que nous exécutons, inconscients et irresponsables, un ouvrage dont le plan a été tracé dès l'origine du monde ? Non. Notre libre arbitre s'impose au libre arbitre d'autrui; tous s'enchevêtrent, se combinent, se heurtent ou se servent logiquement. Tout a une cause apparente ou cachée. Où trouvez-vous la trace des périodes transitoires ? Vous n'assignez certes pas à de pareilles étapes un temps restreint? Et cependant, d'heure en heure survient un fait, se révèle une découverte, se fonde une institution, qui contiennent le germe de bouleversements imprévus. Ces inventions, auxquelles nous n'attachons aucune importance pour en avoir toujours bénéficié, ont eu leur heure radieuse. Nous ignorons la plupart du temps qui les a inaugurées ; et si nous cessions par de la Princesse Djalayam. 7 V un coup de magie de les connaître, tout sur terre serait bouleversé. Supprimez la roue, cette pièce ronde de bois ou de métal qui, depuis tant de siècles, tourne sur son essieu ou son axe, tantôt auxiliaire de transport, tantôt force motrice, et la société subit un temps d'arrêt. Prévoyait-on les conséquences de la découverte de la boussole, de la poudre, de l'imprimerie, de la vapeur, du gaz d'éclairage, des omnibus, de l'électricité, du Suffrage universel, des lunettes, de la chandelle ?... Tout intervient dans tout, et chaque minute qui s'écoule est indissolublement liée à la soixantième seconde de la minute précédente, a la première seconde de la minute qui suit. La solidarité des êtres et des choses est absolue. Gela est si vrai à tous les points de vue, que notre conscience elle-même est liée à d'autres consciences ; que nous trouverons du secours ou du dommage devant Dieu, au jour du jugement, dans les actions des autres; que nous invoquerons des responsabilités connexes, et que neuf fois sur dix nous ne sommes coupables ou méritants que par rapport à autrui. Jamais Dieu, jamais la nature n'ont fait relâche. Ce que vous appelez « époque transitoire » est le rayon décrit par votre courte vue. Les hommes, d'âge en âge, au lieu d'admettre courageusement le principe de la douleur constante, ont cherché, les uns a se leurrer, les autres â se glorifier, d'autres encore à se faire absoudre en attribuant au temps présent des rudesses de circonstance. Ceux-ci se sont rués, furieux, sur des chimères, et ils ont aggravé nos maux. Les ambitieux, pour asservir plus sûrement les hommes, ont calomnié le présent au profit d'un avenir 8o Les Amours extravagantes mensonger. Les mères ont pressé sur leur cœur les enfants menacés et ont rêvé pour eux des temps meilleurs. Tous ont cru ou feint de croire à l'intermittence du mal. De là est venue cette théorie des « épreuves transitoires ». Sortis de l'inconnu, tous nous retournons dans l'inconnu. La vie, voilà la seule période de transition que l'homme ait jamais traversée. Dieu ! que nous voilà loin de la rue des Martyrs! J'y retourne au plus vite. Vous retrouverai-je au douzième relais? XII LE PLUS INTIME AMI DE LA PLUS INTIME AMIE DE SON EXCELLENT.!: Retournons rue des Martyrs. Je dois vous y présenter le plus intime ami de la plus intime amie du prince Dimitri Djalavann. Antonin Coulommiers avait quarante-quatre ans en 1872. Si la nature, en le créant, n'avait pas fait largement les choses, du moins les avait-elle longuement faites. Il avait bien près de 1 m. 90 cent., s'il ne les avait pas; il n'avait guère plus de 45 centimètres de large, s'il les avait Seul, son ventre avait acquis un développement en harmonie avec sa haute taille. Cette nodosité intempestive le faisait paraître plus efflanqué encore. Octavie l'avait justement comparé à une ficelle au milieu de laquelle on aurait fait un nœud. Ses cheveux poivre et sel étaient taillés en brosse. Ses gros yeux de la Princesse Djalavann. 8 verts, à fleur de tête, paraissaient chercher dans le vide quelque chose que ne venait pas. Sur sa peau bistrée, son nez rouge faisait assez bon effet. Ses dents, rares et dépareillées, semblaient les barreaux rouillés d'un cabanon dans lequel sa langue, prisonnière, allait et venait, comme un fauve impatient en quête d'une issue. On s'était bien souvent demandé, sans jamais résoudre ce problème, comment il se faisait que sa barbe grisonnante eût invariablement deux jours de date alors que personne ne l'avait jamais vu rasé. Toujours affublé à la diable, de vêtements d'été en hiver, de vêtements d'hiver en été, coiffé d'un chapeau de forme indécise, un foulard lâche autour du cou, Antonin Coulom- miers était bien le plus sale spécimen de l'espèce humaine qui se pût imaginer. Il eût scandalisé ce cuisinier dont nie parlait Aus- sendon, qui n'avait de propre que le doigt qu'il trempait dans les sauces. Tous les jours, à la même heure, il montait l'escalier du n° 115 de la rue des Martyrs. Octavie reconnaissait son coup de sonnette. Elle allait lui ouvrir, une brosse et un torchon à la main. Le colosse faisait deux pas en avant et s'arrêtait, prêt à subir l'inspection quotidienne. « Voyez un peu comme il est fait ! Ça a-t-il du bon sens de se présenter dans une tenue pareille? — Petite Miette, je trotte depuis ce matin. — Dans quoi, s'il vous plaît? Vous trouveriez de la crotte dans le désert. Allons, ne bougez pas, qu'on vous examine. Vous vous serez levé de bonne heure pour devancer la charrette et vous rouler dans toutes les boîtes à ordures du quartier. Qu'est-ce que c'est que ça ? — Ça ? C'est ma belle cravate. 5. 82 Les Amours extravagantes — Vous êtes donc allé dans le monde, que vous vous êtes mis ce torchon autour du cou ? — J'ai été aux Bouffes-du-Sud. — Quoi faire ? — Offrir quelques poésies à mettre en musique. — Et?... — On m'en a pris une. — Ce n'est pas malheureux. Laquelle ? Si tu voulais m'aimer à l'oeil ? ()! ma belle Batignollaise, Je t'offrirais... — Ils ne sont pas dégoûtés aux Bouffes-du-Sud. C'est ton chef-d'œuvre. Qu'est-ce qu'ils en ont donné ? — Dix francs. — Toutca !... Ils vont fermer boutique s'ils s'avisent de faire de pareilles folies. Ils ne t'ont pas offert un billet à six mois ? — Tu sais, petite Miette, « Si tu voulais m'aimer a l'œil... », ça ne vaut pas le Lac de Lamartine. — Je te dis que c'est très joli... et bien autrement amusant que ta pièce d'eau. Enfin, donne-moi ton argent que je te le mette de côté, — C'est que... — Qu'est-ce qu'il y a encore ? — Tu ne te fâcheras pas, petite Miette } — Va donc. — Le patron des Bouffes-du-Sud déjeunait. — Et puis ? — Il m'a offert de me mettre à table. Il eût été malhonnête de refuser, tu comprends ? — Je te crois !... — Et puis j'avais une faim !... de la Princesse Djalavann. 83 — Si le déjeuner en valait la peine, tu as bien fait d'accepter. — Pour ce qui est d'en valoir la peine, tu sais... il la valait. Nous avons mangé des huîtres ; avec les huîtres on a bu du Sauterne. On a servi après cela un hlet béarnaise, des pommes paille et une salade de céleri à ravigoter un mort. — J'aurais voulu être là. — Nous avons attaqué, après la salade, des ceps à la bordelaise. — C'est donc ça !... je me disais... — Quoi ? — Continue. — Après le dessert, le café; le cognac, comme de raison; le pousse-café, la rincette, la rinçurette, la rin- çurelurette, tout le tremblement, quoi ! — Tu as de la veine quand tu t'y mets. — Attends donc. Quand je me suis levé de table, ne voilà-t-il pas que le garçon s'avance avec une assiette a la main et un petit papier dessus. — Tu me fais froid dans le dos. — Je ne comprends pas d'abord. Je repousse l'assiette et dis au garçon : « Merci, j'ai fini. « Il insiste, je regarde... c'était l'addition. — On te faisait payer le déjeuner? — Ma part, seulement. — Le patron était là. Il a laissé faire ? — • Il a appelé le garçon et lui a dit : « Donnez. » Puis, se tournant vers moi: « Cela me regarde, monsieur Coulommiers. » — A la bonne heure ! — « Je vous dois dix francs. Vous en avez pour sept « francs cinquante centimes. On a oublié les radis, « mais ça ne fait rien. Je donne de votre part dix sous *4 Les Amours extravagantes « au garçon, pas vrai ?... C'est deux francs que je vous « redois. Les voilà. » — Ah ! la sale bête !. . Qu'est-ce que tu lui as cassé sur la face ? — Petite Miette, tu oublies totalement que l'urbanité française a ses exigences qu'il faut respecter. Ce n'est qu'après avoir agi en gentilhomme que je pouvais me réserver le droit de me plaindre de ce malotru. J'ai donné au garçon le restant de la pièce. — Mon fils, tu mourras dans la peau d'un jobard. — Celle que j'ai sur le dos commence à se détériorer, petite Miette. Voilà quarante-cinq ans que je l'use. J'en changerais avec plaisir. — Si tu dois changer de peau avant de changer de linge, mon pauvre vieux, tu sais... il n'est que temps; dépêche-toi. En attendant, avance à l'ordre que je te brosse. » Antonin Coulommiers se laissait faire. Il avait tenté de résister... autrefois. Octavie l'avait mis à la porte. Il subissait, résigné à demi, la propreté qu'on lui infligeait. Le géant disparut dans un nuage de poussière, o. Tu trouves agréable de respirer cela? murmurait le pauvre diable qui soufflait comme un bœuf. .— Ah ! mais non. — Alors ? — Je me dévoue et tu n'as pas l'air de t'en apercevoir. Tous les mêmes, les hommes ! Allons, viens, que je te débarbouille. — Tu attends du monde? » Ne recevant aucune réponse, il suivit, en haussant les épaules, la jeune fille dans la cuisine. « Si j'obéis, c'est pour que ce soit plus tôt fini, tu sais ? » de la Princesse Djalavann. 85 Il tendit le museau, se laissa récurer à sable et à grès et consentit même à se laver les mains. « Je vous demande un peu si c'est le même homme ? » dit Octavie avec orgueil. Pour mieux apprécier l'ensemble de son œuvre, elle recula de quelques pas. Pygmalion, en extase devant Galatée, ne devait pas éprouver grand'chose de plus. « Maintenant, vieux, lui dit-elle, approche. Tu peux baiser ta petite. » Deux fois par semaine, elle lui donnait i fr. 5o et l'envoyait au bain. Ces jours-là, Coulommiers allait à la brasserie. Ce n'était pas la fine Heur des pois, maître Antonin, comme vous voyez. Je vous dirai tout à l'heure d'où venait l'affection qu'Octavie lui portait. XIII DÉBUTS D'ANTONIN Antonin Coulommiers était entré dans la vie militante a vingt et un ans. Bachelier ès lettres pour tout potage, retoqué a l'Ecole de droit, a l'École normale, a l'École centrale, dans plusieurs administrations de l'État, partout enfin où des examinateurs avaient tenu le bouton de la porte, il se considérait comme une des victimes les plus attendrissantes de son temps. Voltaire faisait défaut à ce nouveau Calas. Convaincu île sa supériorité, il déclara la guerre à la société qui l'avait méconnu. Tous ceux auxquels la fortune avait souri, qu'étaient- îls, sinon des dépositaires infidèles se gorgeant de son 86 Les Amours extravagantes bien ? Tout homme en place occupait sa place. Voyait- on jamais le mérite justifier les situations acquises? Cela faisait pitié. Incapable de rien soumettre de son cru à l'admiration de ses contemporains, il nia la compétence de ses juges et tomba sur ses semblables à bras raccourcis. « Semblables » est-il bien dit ? Non, car il se rua sur les gens de talent. Attaquer des coquins.... la belle entreprise, vraiment ! Un homme de sa valeur pouvait-il s'atteler à une besogne aussi misérable ? C'est affaire aux commissaires, aux juges, aux procureurs et aux gendarmes. Qu'ils verbalisent, grossoient, empoignent et rendent des arrêts; on les paye pour cela. Il y a une sorte de lâcheté à frapper des criminels. Prendre à partie les hommes intègres, flétrir les réputations les mieux assises, dénigrer les gens de bien, contester le mérite reconnu, appeler le ridicule sur tout ce qui est sacré, cracher au nez du soleil, enfin, à la bonne heure ! Voila une tache qui mérite que l'on se mette en campagne. Est-ce à dire que Coulommiers ne trouvait de mérite à personne ? Non pas. lien reconnaissait a tous ceux qui n'en ont pas. C'est, du reste, une de nos spécialités, cette rage de jeter bas les gloires acquises et de réhabiliter les criminels. Qu'importe, après tout, de déshonorer Lucrèce, sainte Clotilde et Blanche de Castille, de prétendre qu'au siège d'Orléans Jean ne d'Arc était grosse à pleine cuirasse, si l'on glorifie en échange Sapho, Messalineet Frédégonde, si l'on canonise Marguerite de Bourgogne? Quatre pour quatre. Le compte demeure le même. Et puis, si l'on se trompe, cela ne tire pas à conséquence. Il y a si longtemps que tous ces gens-là sont morts! de la Princesse Djalavann. *7 Antonin Coulommiers avait en 1849 vingt et un ans, une santé de fer, une bonne humeur imperturbable et trois mille bonnes livres de rentes. Né dans un département éminemment catholique, décidé à « épater » ses compatriotes, il fonda : L'ANE ROUGE MONITEUR DK LA I-1B R E - P E N S É F. Entraîné par des convictions d'autant plus tenaces qu'elles s'appuyaient sur un parti pris, il dépassa la mesure dès le premier numéro. Le journal fut saisi ; son rédacteur en chef fut condamné à un mois de prison et 3oo francs d'amende. C'était un coup de fortune ! Antonin, novice encore, ne le comprit pas. L'Ane rouge cessa de paraître. Nous sommes loin de ces temps d'innocence. On ferait jouer de nos jours les plus hautes influences pour obtenir un pareil résultat. Une bonne condamnation vaut un accroissement de capital. Un journal de combat qui connaît son affaire a toujours soin de se faire condamner à quelque chose quand approche l'heure des renouvellements. Connaissez-vous une situation plus embarrassante que celle d'un gouvernement fraîchement insulté? On entoure les deux adversaires. Les paris s'engagent. « Il poursuivra.— Il ne poursuivra pas. — Tapez dessus! — 11 ne l'osera pas. — Il l'osera. » Poursuivre, c'est souligner l'injure. Dédaigner l'insulte, c'est faire, dans un cas comme dans l'autre, preuve de faiblesse; le profit est pour l'agresseur. Je n'en veux pour preuve que la feuille suivante, arrachée au grand livre d'un petit journal à sensation. I)0 Le procureur de la République et le préfet tirent venir le rédacteur en chef de Y Ane rouge et l'invitèrent à se tenir tranquille, en échange de quoi ils l'autorisèrent à retournera son moulin. Furieux d'être gracié, Antonin Coulommiers cria qu'on n'appliquait pas les lois, que la magistrature et l'administration avaient des préférences, qu'il avait droit au cachot et qu'il était injuste de lui refuser le martyre. Il importuna si bien ses juges, qu'il obtint enfin d'être incarcéré. L'Ane rouge changea de litière. LA BÊTE NOIRE JOURNAL ANTt CLÉRICAL qu'Antonin Coulommiers fonda dans le Midi quelques années plus tard, eut le même sort que l'autre bête. Cette entreprise lui coûta un tiers de son avoir. De méchantes langues prétendent que, découragé, il publia dans l'Ouest, en 1865 : L'ANGELUS JOURNAL BI-QUOTIDIEN ()rgane des âmes ferventes I" édition ù fi h. du matin — 2' édition à fi h. du loir PRIMES OFFERTES PAR « I.'AnGEI.I'S » ' Pour un abonnement de six mois, une indulgence de quarante jours.......................................... t......... •..... iî fr. Pour un abonnement d'un an, une indulgence plOnière........... 24 » Les primes sont absolument personnelles L'Archevêché aurait protesté contre cette publication, qui aurait été interdite comme l'avaient été ses de la Princesse Djalavann. t) i aînées. Antonin Coulommiers y aurait mangé le reste de ses écus. Sa famille, lasse de lui venir en aide, ne se souciant pas, d'autre part, qu'il pût dire qu'elle le laissait mourir de faim, lui constitua une rente viagère et insaisissable de 1,095 fr , soit 3 fr. par jour, payable de semaine en semaine. Coulommiers fit pendant plusieurs années des démarches pour obtenir que sa pension fût augmentée quotidiennement de la 365° partie de 75 centimes, afin, disait-il, de le dédommager de la perte que lui faisait subir le retour des années bissextiles. Jamais on ne répondit à ses lettres. Lorsqu'il eut acquis la conviction qu'il fallait qu'il renonçât a cette amélioration de situation, il s'en fut à la Bourse et tenta je ne sais quelle opération biscornue qui réussit au delà de toutes ses prévisions : il se trouva du jour au lendemain a la tète d'un actif de 6,436 fr. 3; c. Toujours prévoyant, Coulommiers acheta une tirelire sur laquelle il écrivit : FONDS DE RÉSERVE 11 y enfouit l'appoint du capital qu'il venait de réaliser, savoir : Espèces ........ 1 imbres-poste. Somme égale. fr. 35 02 37 Rassuré sur l'avenir, il se mit en quête d'un terrain pour y construire une maisonnette , estimant que Les Amours extravagantes payer un loyer est une duperie lorsqu'on a des capitaux disponibles. Fidèle aux convictions de toute sa vie, il lui répugnait d'encourager plus longtemps la honteuse industrie des propriétaires. Il préféra faire l'acquisition d'une propriété. Après bien des recherches, il découvrit sur la côte de Clignancourt un terrain disponible de 635 mètres qui lui parut un paradis. Une ornière, que les pluies, en roulant du haut de la butte, avaient creusée, y donnait seule accès. Aucun plan n'en faisant mention, nul n'avait songé a la baptiser. Le notaire, lorsqu'il lut à Coulommiers l'acte de vente qu'il avait dressé, lui fit remarquer que ce chemin n'était rien moins que classé ; que les seuls agents voyers sur lesquels il aurait a compter étaient les averses que Dieu lui enverrait; que, toutefois, la ruelle étant conquise sur son immeuble, il en pourrait toujours disposer à sa guise, l'intercepter au besoin. Ceci fut consigné dans l'acte. L'acquéreur signa sans plus approfondir la question, ne songeant qu'à la vue splcndide que l'on avait de son domaine, qu'aux plantes adorables dont il allait devenir maître et seigneur. Le fait est que du coteau de Clignancourt on découvre toute la plaine des Vertus. Ce n'est pas un panorama à dédaigner. Des fils étincelants la sillonnent. Sur les rails de la compagnie du Nord, nickelés par le soleil, les trains empanachés de fumée courent, se croisent, affairés et haletants. Qui peut retenir l'imagination, s'il lui plait de monter en croupe sur le tender? L'hirondelle bat la locomotive à la course; l'imagination bat l'hirondelle. Elle peut prendre les de la Princesse Djalavann. 93 devants et attendre le train sur la frontière ou s'égarer dans tous les taillis du chemin, certaine d'arriver première. Sans compter que les convois servent de baromètre. Les initiés vous le diront : lorsque le vent apporte jusqu'à la butte le bruit des sifflets, tout Clignancourois qui connaît son affaire s'arme d'un parapluie. Cela ne vaut-il pas l'argent ? Sur la route de la Chapelle roulent, durement cahotés, les camions, les haquets, les carrioles. Le dimanche, jour du Seigneur, le lundi, jour de Bac- chus, armé d'une longue-vue, on peut suivre l'interminable défilé des ivrognes qui s'entre-choquent sur la chaussée toujours trop étroite, trinquant du torse, trinquant des reins, roulant dans la poussière ou la boue, sans interrompre pour si peu leurs vociférations borborismiques. Plus à l'est, sur le canal, entre deux files de pécheurs à la ligne, glissent lentement de longs chapelets de bateaux plats. Au fond de l'eau, les noyés frappent à la porte des écluses, pressés de fuir le pays aux douloureux souvenirs. A gauche coule la Seine. C'est à regret qu'elle s'éloigne de Paris. Voyez-la courir indécise vers le nord-ouest, de Charenton au Trocadéro;du nord au sud-ouest, jusqu'au Bas-Meudon ; du sud au nord-est jusqu'à Saint-Denis ; puis redescendre jusqu'à Bou- gival et, remontant brusquement, défiler, parce de fleurs, devant la terrasse de Saint-Germain. Jamais rivière ne s'est rendue aux bains de mer plus à contrecœur. On la voit de la butte arroser au passage : Clichy-la-Garenne, ancienne cure de M. l'abbé saint Vincent de Paul, en r 612 ; Saint-Ouen, berceau de la Charte, autrefois à M. de 94 Gesvre, puis à M 0 " 1 de Pompadour, puis à M""' du Cayla ; honoré le 2 mai 1814 parla présence de S. M. Louis XVIII, qui daigna y passer la nuit avant de rentrer dans sa bonne ville de Paris^ porté en triomphe par ceux qui l'en chassèrent le 19 mars suivant; Saint-Denis le fétide, où coulent, indépendamment de la Seine, deux rivières : le Crou et le Rouillon. Elles ne parviennent pas, à elles trois, à décrasser la ville enfumée où Henri IV abjura. Le 3l juillet 1793, Duguesclin et Turenne, en compagnie d'une centaine de saints, de rois, de reines et de princes illustres, y furent dévalisés. Autour de la funèbre auberge où tant de têtes couronnées dormirent pendant plusieurs siècles sur leurs oreillers de marbre, pointent aujourd'hui, comme un jeu de quilles à vapeur, d'innombrables cheminées d'usine; A gauche, Aubervilliers, toujours à l avant-garde les jours de horions : ruinée par les Armagnacs, pillée par les Bourguignons, malmenée par les huguenots; quartier général de Henri IV, lors du siège de Paris; Aubervilliers, pris et repris trois fois par les Prussiens en 1814... Vous savez le reste ! Enfin, à l'horizon, dominant le tout, trois forts : la Double-Couronne, la couronne de la Briche et la lunette de Stains. Ne posséder que 635 mètres de terre et voir tant de choses de chez soi, c'est être vraiment béni du ciel. Ne trouvez-vous pas ? de la Princesse Djalavann. XIV LA VILLA COULOMMIERS Le terrain qu'Antonin Coulommiers venait d'acquérir était envahi parles broussailles et les mauvaises herbes. Un vieux pan de mur chancelant le bornait au nord. Je m'aperçois que je viens d'écrire une hérésie, lorsque j'ai si dédaigneusement traité les plantes et les arbustes favoris du bon Dieu. Le créateur, qui sait ce qu'il t'ait, ne vous déplaise, a prodigué les qualités suprêmes aux herbes les plus communes et les plus vivaces. En équilibrant ainsi le mal et le remède, la divinité s'est montrée conséquente avec deux de ses principaux attributs : la justice et la charité. Je gagerais que les plantes traitées par nous en parasites sont des bienfaitrices déguisées dont nous ignorons les vertus. Si j'étais médecin, je me tiendrais sur mes gardes et y regarderais de très près. Quelles sont donc ces hôtesses que nous traitons si cavalièrement ? C'est la Sauge, aux Heurs d'un bleu rougeàtre disposées en épi; la sauge dont le doux nom latin, Sal- via, vient de salvare. Le Seigneur, qui bénit les nombreuses familles, ne saurait se montrer pour aucune plus doux que pour la sauge. Jean de Milan, interprète de l'École de Salcrne, composa, en i ioo, un poème hygiénique et sanitaire qu'il dédia à Robert II» duc de Normandie. Il n'hésite pas à déclarer que 9 6 Les Amours extravagantes l'homme, auquel Dieu, dans sa miséricorde infinie, a donné la sauge, serait immortel, si Dieu avait permis que quelqu'un le fût. Les Chinois nous envient cette mauvaise herbe. Ils lui trouvent une saveur si douce, qu'ils nous offriraient le thé en échange. C'est le Coquelicot, plus empourpré qu'un cardinal un jour de conclave; La Clématite des haies, qui pousse spontanément dans les bois et les parfume. Souple, élégante, embaumée, on lui a donné le nom de Berceau de la Vierge, ne trouvant rien qui permît de construire, pour l'en- fantelet prédestiné, une crèche plus charmante. C'est le Sorbier, aux fleurs blanches disposées en corymbes, à la tige rougeàtre. Son bois serré de grains, le plus dur de tous les bois indigènes, n'a de rival que le buis pour la confection des vis, des rabots, des dents de roues, des poulies, pour la gravure sur bois. Il faut voir les oiseaux voleter autour de ses fruits jaunes teintés de rouge. Le sorbier est le complice involontaire des oiseleurs. C'est la Fougère, qui sort de terre enroulée en forme de crosse ; la fougère aux panaches verdâtres, rangés circulairement comme les plumes d'un volant, comme la volute d'un chapiteau ionique; la fougère que la brise la plus douce incline et qui, du haut des talus, bénit les passants. C'est la Giroflée, qui couvre d'or nos ruines; un des premiers sourires du printemps; La Fraxinelle, que Vénus cueillit sur le mont Ida pour panser la blessure d'Enée. Depuis que la déesse incandescente l'a touchée, lorsque revient l'été, les fluides qui l'entourent deviennent inflammables ; salamandre des prés, un rien peut entourer de flammes la plante radieuse. de la Princesse Djalavann. 97 Ce que l'on se permet d'appeler broussailles et mauvaises herbes : C'est la Bruyère, c'est le Bouton d'or, ce sont les Genêts. Avez-vous songé a la tristesse des bois, des prés et des landes, si la bruyère, si le bouton d'or et les genêts n'y poussaient plus ? C'est la Digitale, qui secoue ses clochettes pourprées au bord des chemins. Tout au haut du clocher, un bourdon velu se balance. Parlez-lui de supprimer la digitale ; parlez-en aux hypertrophiés, aux hydropiques... vous serez bien reçus ! * C'est le Fenouil odorant, dont les Romains se couronnaient dans les festins; Le Lierre, dont se paraient les bacchantes, que Tha- lie mêlait à ses cheveux et que choisit Bacchus, lorsqu'il transfigura Cossus, son favori, que la mort lui enlevait; le lierre qui se cramponne aux ruines et qui parc les tombes oubliées; Le Bouillon blanc, élancé, aux feuilles bienfaisantes, aux fleurs safranées, qui, charitablement, égaie les terres stériles. Ce que vous dédaignez : C'est la Mousse, toujours verte, patiente sous la Neige, courageuse sous le soleil, souriante en toute saison; la mousse, sur laquelle nous aimons à nous Rendre, qui ouate le dur rocher, et qui, jusqu'au fond de l'eau, étale ses tapis. c 'est la Ni e u e des blés, c'est le Bluet, c'est le Chè- V> e f eu 'Ue, toujours prêt à grimper sur vos treillages, a ramper, a onduler, à enguirlander vos tonnelles; le chèvrefeuille \ c so j r) vous donne double ration de parfums. C est le Colchique, dont le bétail refuse les feuilles et la tige. Médée, fiU c d'Eétés, roi de la Colchide, bien- 9 8 Les Amours extravagantes faitriceet première épouse de Jason, abandonnée par le héros, chef des Argonautes, rit mourir Créuse, sa rivale, en lui envoyant de merveilleux ajustements imprégnés de poison, qu'elle revêtit et qui la calcinèrent. Le suc de Colchique est le poison de Médée. Traitez donc légèrement un poison pareil ! C'est rObier, dont les baies savoureuses attirent les oiseaux en automne. Ses fleurs odorantes forment de fausses ombelles. Les jardiniers en ont fait la Boule de neige. Épargnez du moins : La Violette. Ne l'associez plus à vos débats. Elle a bien autre chose à faire, vraiment, que de prendre fait et cause pour Darius contre Miltiade, pour Rome contre Genève et Munster. Qui plissera sa collerette ? Qui distillera ses parfums ? Qui teindra ses ajustements ? Citoyenne du monde entier, heureuse a l'écart, elle vit indifférente à l'ombre des gazons républicains, impériaux ou royaux, sur les Alpes, au cap de Bonne- Espérance, sous les tropiques, dans l'Inde et la Sibérie, dans les régions magellanesques et jusque sur la crête des Andes ; La Chicorée, exploitée de toutes les manières, calomniée de toutes les façons. Un sobriquet, que rien ne justifie, lui est depuis longtemps infligé. Aussi ischu- riaque que jamais poule put l'être, qui donc a jamais vu le lit qu'elle a souillé ? Le Trèfle, aux feuilles alternes, composées de trois folioles. Jamais vous ne le foulez sans chercher le fétiche sans égal que vous appelez improprement : Trèfle à quatre feuilles. Les trèfles à quatre feuilles ne sont pas rares. Ce que vous demandez aux dieux, c'est une feuille de trèfle a quatre folioles. Ne l'oubliez pas; de la Princesse Djalavann. 99 Le Serpolet, au feuillage persistant, en fleurs tout l'été, régal des lapins, des brebis et des abeilles; Le Sureau à fruits noirs, dont l'homme exploite les moindres parcelles. Le bois des vieux pieds remplace le buis. Ses fleurs donnent au vin ordinaire le goût du muscat; elles prêtent au vinaigre une saveur recherchée. On en fait du vin, on en fait de l'eau-de-viè; distillé, il devient tonique, diaphorétique... que sais-je! On en fait un collyre aussi. A l'intérieur, son écorce est purgative ; ses feuilles ont la même propriété. Ses baies sont diurétiques et ses fleurs, prises en infusion, sont sudorifiques. Il représente, à lui seul, toute une pharmacie. Ses fruits produisent une teinture violette à faire pâmer un évéque. Sans compter sa moelle que l'on utilise, et ses rameaux dont on fait des flûtiaux. Et l'on parle du sureau le chapeau sur la téle ! ! ! Insultez donc aussi : La Pâquerette caressée, par tant de doigts amoureux. Le bétail la respecte ; il tond l'herbe autour d'elle sans la toucher jamais. C'est elle qui, chaque année, fleurit la première. C'est l'hirondelle des prés: une hirondelle constante, que ne découragent pas les mauvais jours ; Le Coudrier des bois, aux tiges brunes au sommet, grises à la base. Il vous fournira les baguettes divinatoires à l'aide desquelles se découvrent les sources. u ^iez-Y<>us. ingrats, le temps béni oii se cueille la ""isette ? Les Ronces, aux feuilles si richement colorées, aux ' Ults S1 S£ ivoureux. Autour de leurs fleurs rosées, disposées en grappes terminales, se coudoient les papillons; autour de leurs fruits noirs et luisants, les enfants se disputent. Quels buissons comptent autant d'adorateurs r ioo Les Amours extravagantes La Scabieuse, fleur des veuves, qui guérissait jadis les maladies de la peau. Un certain jour, peu de temps aprèsle déluge, le diable, couvert de pustules, en voulut tâter. Sans prendre de peine de sortir de terre, trop coquet, d'ailleurs, pour se faire voir dans l'état où il était, il mordit au pied la plante qui ne mourut pas, mais dont la souche resta tronquée. On ne dit pas si le diable fut guéri, mais la scabieuse désespérée a pris le deuil et ne l'a plus quitté; La Ciguë, immortalisée par Socrate et Phocion. Tandis que les moutons la mangent, les philosophes en meurent. Matthiole raconte que des ânes, ayant voulu imiter Socrate, s'endormirent si profondément, que le couteau de l'équarisseur parvint seul à les réveiller. Le vin et les alcools servent à la ciguë de contrepoison ; si bien qu'à Rome, tandis que les goinfres s'enveloppaient la langue aui heures d'inaction pour ne pas s'émousser le tact et le goût, les ivrognes blasés buvaient la ciguë vénéneuse pour se stimuler à boire; Le Chardon-Marie, que l'âne respecte depuis l'an II de J.-C. En ce temps-là, Marie et Joseph fuyaient vers l'Égypte. Un soir, dans le grand désert qu'ils traversaient, l'âne s'arrêta épuisé. Il n'avait pas mangé, il n'avait pas bu depuis l'avant-veille. La vierge allaitait son divin enfant. Prise de compassion, elle mit pied à terre. Des lèvres de Jésus une goutte de lait tomba sur le sable, qui, l'absorbant, donna aussitôt naissance a un arbrisseau qui rassasia l'affamé. Chacune des feuilles miraculeusement écloses était couverte d'une rosée lactée fraîche à plaisir. C'était le Chardon-Marie que, depuis, l'âne salue sans jamais lui donner un coup de dent. Kn bonne conscience, dites-le moi : ces broussailles, de la Princesse Djalavann. 01 ces mauvaises herbes ne méritent-elles pas quelque respect? Et puis, autour de tout cela bourdonne, zonzonne, gazouille, fredonne, va, vient, tournoie, ondule, tout un monde chatoyant de fauvettes, de pinsons, de troglodytes, de rouges-gorges, de bouvreuils, de cétoines, de Staphilins, de buprestes, de morios, de piérides, de paons de jour, d'argus, de charançons, de cicindèles, de vulcains, de carabes, de lucanes, de belles-dames, de taupins, de citrons, d'orangés, de nacres à vous donner le vertige. Les araignées y tendent leur toile que la rosée et la pluie remplissent de diamants. Les hls de la Vierge y sont pris au passage et flottent en banderolles. Il n'est pas jusqu'à la poussière que le soleil transforme en poudre d'or. Vrai ! le dédain sied mal il ceux qui contemplent l'œuvre de Dieu. XV FAUVETTE Notre apprenti propriétaire commanda immédiatement deux plaques bleues encadrées de vert tendre, en tout semblablesaux plaques municipales. Sur chacune belles, il fi t inscrire en lettres blanches ces deux mots : RUE COULOMM1ERS Puis il les fixa aux deux extrémités de sa ruelle. Cela fut si admirablement exécuté, que les classifica- teurs du cadastre attribuèrent l'absence de la rue Coulommiers sur leur nomenclature à une erreur des 102 Les Amours extravagantes géomètres. Aussi la firent-ils officiellement figurer sur leur plan parcellaire, d'où elle passa sur le plan d'ensemble de la préfecture de la Seine. Trois propriétés bordaient la voie improvisée : à droite, la villa Coulommiers et ses dépendances; à gauche, un champ de luzerne à M. Ribaillier, le fabricant delait d anesse de la chaussée deClignancourt, etl'enclos encadré de planches de M mc Guérinet, blanchisseuse brevetée des Invalides de la marine. Consultant le cours de la Seine, conformément aux arrêtés sur la voirie, Coulommiers s'adjugea les n°" 2 et 4. Il attribua à son voisin Ribaillier le n" 1 ; à sa voisine Guérinet le n" 3. Il fit exécuter quatre plaques conformes au modèle adopté par la préfecture et les appliqua : le n°2 sur un prunier, le n° 4 sur un pommier qui croissaient sur la lisière de sa propriété; le n° 1 sur la porte du fabricant de lait d'ànesse; le n° 3 sur un pieu qu'il planta à l'entrée de l'enclos de la blanchisseuse. 1 Et maintenant on peut m'écrire, se dit-il, je demeure quelque part. >> Pour le bien constater, il se lit graver immédiatement des cartes de visite ainsi conçues : I ANTQNIN COULOMMIERS HOMME DE LETTRES KT PROPRIETAIRE Kue Coiilominiers, n* 1 2 et 4 fCUfMUMOMrt)* Ceci se passait en 1867. Le 1" juin s'ouvrit l'exposition des produits de l'agriculture et de l'industrie. Un mois après sa clôture, maître Coulommiers, pro- de la Princesse Djalavann. io3 priétaire à Clignancourt, s'en fut aux Champs-Elysées inspecter les démolitions. Il devint amoureux de deux bureaux de recette, construits en planches, fer et briques, et se présenta au domaine comme acquéreur. On allait jeter bas les deux logettes, désormais inutiles; elles lui furent adjugées pour « un morceau de pain ». Le i"mai i 8 « Je montais la pente pour me rendre a Saint-Pierre, quand, près de la rue Cortot, mes regards ont été comme accrochés par un tableau qui pendait au-dessus d'une porte et que le vent secouait. Et je me disais : « C'est un meurtre de laisser exposés à la pluie et à la poussière des beaux tableaux comme ça, quand il y en ;i tant de si vilains dans les musées. » Il représentait une dame en robe de soie rose, arrêtée dans une allée de parc, et qui retirait en souriant d'un chou vert pomme un petit enfant cerise. Mon cieur battait comme il bat lorsqu'il va vous arriver quelque chose. Je me suis dit : « Ce n'est pas Dieu possible! je connais la tête de cette dame-là. Ne fût-ce qu'en rêve, je l'ai vue quelque part ». C'est alors seulement que j'ai lu dans le bas du tableau : M m '' Abel, sage-femme de première classe, prend des pensionnaires et loge à la nuit. — Abel... Abel... ce nom-là ne m'est pas inconnu. Bien sûr je l'ai vu quelque paî t. Et, voulant en avoir le cœur net, je suis entrée dans la maison. « M™ Abel? ai-je demandé. <( — C'est au troisième, la quatrième porte à droite, dans le couloir. Il n'y a pas à se tromper. Il y a une dame en couche ; vous entendrez crier. » " En effet, les hurlements de la pensionnaire me guident. J'arrive au troisième. Je sonne. Une dame m'ouvre et, vois comme c'est drôle!... elle ne ressemble pas SHI tout à son portrait, et je l'ai reconnue tout de même. Ce que c'est que les pressentiments ! « Vous êtes M mt Abel ? « — Oui, mademoiselle. ! I 2 Les Amours extravagantes « — Vous ne me reconnaissez pas? « — Attendez-donc, attendez-donc. Ce nez... Ces yeux... « — Clémence !... « — Ah! chère enfant, dans mes bras!... C'est moi qui ai accouché ta mère. » « Et nous nous embrassons, nous nous embrassons à nous en rassasier pour un mois. Nous causons. Elle me rappelle untas de choses que je n'avais jamais sues : ce qu'était mon père, comment maman était morte, où étaient mes scieurs. Elle me décrit si bien le petit jardin où je jouais enfant, que je croyais y jouer encore. Et puis, plus tard, la première connaissance que j'ai faite... la colère de maman quand elle a su que ce n'était qu'un ouvrier. J'avais oublié tout ça. Tu juges si ça m'intéressait ! C'est à ce point que, au bout d'une heure, n'entendant plus crier sa pensionnaire, ma bonne amie a été voir ce qui se passait. La dame était toute seule, sans connaissance, auprès d'un poupon violet. J'ai aidé à tout remettre en ordre, et nous nous sommes quittées en promettant de nous revoir souvent. » La bonne madame Abel vint, en effet, une, puis deux, puis trois, puis quatre fois par semaine rendre visite à sa petite amie. Elle ne restait jamais longtemps, il faut le reconnaître. Elle poussait même la délicatesse jusqu'à choisir les moments où Antonin n'y était pas... « pour ne pas troubler le bonheur de ces deux chers enfants ». La Fauvette la reconduisait jusqu'à la porte. Elles s'y arrêtaient un instant pendant lequel la vieille faisait à son amie des recommandations que celle-ci écoutait avec la plus grande déférence. On causait encore en longeant la haie, jusqu'à la maisonnette. de la Princesse Djalavann. 113 Ces visites ne plaisaient guère à Antoninj mais il était loin le temps où, chez lui, quelque chose avait le droit de lui déplaire. « Sais-tu que tu engraisses furieusement ! dit-il un jour à la Fauvette. — Tu trouves ? — Tu dois avoir grossi au moins de quinze centimètres. — Ce n'est pas étonnant, je mène une vie de loche. — Tu as tout de même une drôle de façon d'engraisser. A mesure que tu prendsde l'embonpoint, tes bras maigrissent et tes clavicules s'accentuent. — Tu ne sais ce que tu dis. Autrefois, tu n'aurais pas remarqué tout ça. » Un jour, la Fauvette, voyant venir la bonne madame Abel, pria Antonin, qui travaillait dans le kiosque à coucher, de passer dans le kiosque à manger. Sa vénérable amie avait un secret de famille à lui confier. « Voilà bien des cachotteries pour des bêtises, grommela Coulommiers. Vous êtes toujours à chuchoter ensemble; ça finit par être ennuyeux. Vous ne pouvez pas causer en face, au n" 3 ? Tu vois que je suis installé. C'est ici que je veux recevoir ma bonne amie. Tu es insupportable. Je te conterai tout ce soir, si tu es sage. Va. Laisse-nous. » La conférence dura vingt minutes. Au départ, M u, ° Abel s'approcha d'Antonin et lui dit en esquissant u 'i sourire qui fit prendre l'air à ses dents de buis : « La petite a une confidence à vous faire, monsieur Coulommiers, Vous allez être bien content. Recevez toutes inés-félicitations. Diantre ! vous n'y allez Pas de main morte. i ]^ Les, Amours extravagantes — De quoi s'agit-il? demandaAntonin anxieux, en se levant brusquement. — Je te dirai cela quand nous serons seuls, dit la jeune fille en baissant les yeux. — Tu me fais une peur de chien ! — Adieu, mon cher monsieur, je suis heureuse de cette occasion qui se présente de faire avec vous plus intime connaissance. Ne vous inquiétez pas. Tout ira bien; j'en réponds. Aimez la chère enfant. 11 le faut... vous le devez. — De quoi diable s'agit-il ? — Au revoir. Je laisse a la petite le plaisir de tout vous dire. » Et la bonne M""' Abel s'en fut, trottant l'amble, en envoyant par-dessus la haie des baisers à sa petite amie. Des qu'ils furent seuls : « Parle, dit brusquement Antonin à la Fauvette. Qu'est-ce qu'il y a? » La jeune fille s'assit auprès de son ami, sur une chaise basse. Elle appuya ses bras sur ses genoux, et le regardant tendrement, bien en face : « Qu'est-ce qui te ferait le plus de plaisir? demanda- t-elle. — Est-ce que je sais, moi ? Tu as appris la mort de mon oncle Antoine, et il me laisse toute sa fortune î — Ce n'est pas ça. — Est-ce une affaire d'argent? — C'est mieux que cela. — Dis tout de même. — Attends-toi a une grande nouvelle. — Parle... parle ! — Qui va te faire bien plaisir. — Parle... de la Princesse Djalavann. 115 — Nous allons être trois à habiter ici. — Trois!... Ce n'est personne de ta famille, au moins, que tu m'amènes? — Est-ce que j'en voudrais? C'est quelqu'un de la tienne... ton plus proche parent... Allons... ton cœur ne te dit rien ? — Tu me donnes le frisson. — Tu ne me quitteras jamais, dis?... Jamais?... Jamais ? » Elle se jeta dans les bras de son amant. Celui-ci la repoussa si brusquement qu'elle faillit tomber. « Tu es enceinte ? C'est ça ? » La Fauvette ne répondit pas. « Eh bien ! en voila une jolie affaire ! — Tu ne m'embrasses pas ? — T'embrasscr !... Il s'agit bien de s'embrasser! — C'est comme ça que tu me reçois ? Moi qui croyais te faire tant de plaisir! — Quel plaisir veux-tu que cela me fasse? — Tiens! c'est toujours flatteur pour un homme d'avoir un enfant. — Merci ! Ce n'est pas la que je place mon amour- propre. Enfin, comment cela est-il arrivé? — Dame ! mon ami, est-ce que je sais, moi ? Comment veux-tu que je te dise? — Me voilà dans un joli pétrin. — Suis-je la mieux partagée? — C'est une corde que j'ai au cou pour le restant de •nés jours. J'avais bien besoin de m'affubler d'une fausse épouse pour qu'elle me gratinât d'un véritable e nfant. Après tout, qu'est-ce qui prouve qu'il est de moi ? — Oh!... mon ami ! fit la Fauvette scandalisée. — Me voilà bien loti. Les Amours extravagantes — Ce que j'aurais de mieux à faire, ce serait de te débarrasser de la mère et de l'enfant. — Certainement. — Mais je ne le ferai pas. — Tant pis. — Je lui dois un père, à ce pauvre petit chéri. Il n'a pas demandé à venir au monde. — Ce n'est pas moi qui l'ai invité. — Ni moi. Mais le voilà qui arrive et je ne puis pas le laisser où il est. — Dieu! Dieu! Dieu! Dieu! Dieu! Dieu!... que c'est ennuyeux ! » grommela Antonin. C'est ainsi que fut saluée la venue en ce monde de M 110 Émilie-Réséda-Octavie, fille par circonstance de M. Antonin Coulommiers, homme de lettres et propriétaire à Clignancourt. La pauvre créature prit terre le 2 novembre 1868, le jour des Morts, six mois après l'arrivée de sa petite mémère à la villa. Comme Antonin se montrait surpris d'une telle précocité : « Le cas est rare, en effet, lui répondit M" 10 Abel, je l'avotie; mais s'il devait se produire, c'est bien ici. — Vous allez me dégoûter de ma propriété. — L'air de Clignancourt est connu. Si l'on avait logé Napoléon I er et l'impératrice Joséphine à Clignancourt, un an seulement, la France eût évité bien des malheurs. C'est comme si on avalait tic l'acier, du fer, du feu, du bronze. — Il fallait m'avertir. — Il était trop tard. — Quand la petite vous a fait ses confidences, pourquoi ne m'avez-vous rien dit? — Et le secret professionnel, mon cher monsieur? Voilà trente ans t|Lie j'exerce, et je n'ai pas une indiscrétion sur la conscience. de la Princesse Djalavann. "7 — Allons ! le vin est tiré, il faut le boire. Je le boirai. C'est un héritage que je fais. Héritage pour héritage, j'aurais préféré que mon oncle Antoine lui mort; mais on n'est maître ni de sa destinée... ni de celle des autres. » Antonin était philosophe. Il prit son parti en brave ; en brave trop paresseux pour lutter. Grâce à ses soins, Fauvette fut sur pied au bout de vingt jours. La jeune mère refusa absolument de nourrir. « 11 y a des gens pour ça, » dit-elle. Si bien qu'il fallut introduire une nourrice dans la villa et lui abandonner un des deux pavillons. La bonne madame Abel pourvut à tout. Elle plaça même comme garde auprès de l'accouchée une belle jeune fille de vingt ans, sa hlleule, qu'on appelait Octavie... vous savez bien : Marie-Camille- Octavie Foulque ?... la demoiselle qui, plus tard, habita le n" 11 5 de la rue des Martyrs ? Le premier moment de colère passé, Antonin se prit de pitié pour le pauvre être chétif éclos chez lui. On pouvait s'y attacher sans crainte. On était certain de ne pas se mettre en frais de tendresse pour longtemps. Elle était si frêle, la petiote! « Ça, ma fille! disait de temps en temps Antonin à M" 11 ' Abel, allons donc ! Si jamais je m'en mêle... que Dieu m'en préserve ! on verra. Est-il besoin d'autres preuves de mon innocence et de la culpabilité de madame sa mère que ces bras, que ces jambes en tuyau de pipe?... que ce torse de serin plumé? Non, mille fois non. L'artillerie prussienne tout entière, mèche allumée, se mettrait en tète de me prouver que cet avorton est le fruit de mes oeuvres, qu'elle n'y parviendrait pas. Renoncez-y donc. » Goulommiers dut se mettre en quête de travail pour suffire aux besoins de la nouvelle famille. La maison 118 Les Amours extravagantes devenait lourde; les eaux du capital baissaient à vue d'œil. Il fallut un bonnet à coques et un tartan pour la nounou; et du bordeaux, et de bons petits beefsteaks bien épais, taillés dans le iilet, et du malaga, et du chocolat, et de la volaille, et des dragées pour la pauvre chère petite maman... et de la chartreuse verte pour la bonne madame Abel, et des cerises à l'eau-de-vie pour M"" Octavie, et un poêle pour le n" 2... et un fourneau économique pour le n° 4, et le pot-au- feu tous les deux jours... et un biberon, et de la flanelle, et des couches en finette, et des couches en molleton, et le diable et son train pour la petite demoiselle. Sans compter qu'il fallait que Coulommiers allât « lui-même » à la vacherie, et chez le boucher, et chez le boulanger, et chez le marchand de vin. On n'avait confiance qu'en lui; et chacun restait au coin du feu. C'était flatteur, mais ennuyeux. Le 25 novembre, la Fauvette prétendit qu'elle n'avait plus besoin de personne pour la soigner. Elle renvoya M"'' Octavie à sa marraine. Antonin était à Paris en quête d"ouvrage ; la nounou avait obtenu la permission de sortir. La jeune mère était seule au logis. Elle s'en fut au jardin et coupa les quelques fleurs qui y restaient. Son bouquet achevé, elle prit ses quatre cartons a chapeau et sa valise, embrassa sa fille... c'est une justice à lui rendre, elle l'a embrassée... puis elle s'en alla pour ne plus revenir. Au retour, Antonin trouva toutes les portes ouvertes. L'enfant pleurait, seule dans la maison. Le pauvre garçon appela, courut de tous les côtés, s'en fut dix. fois au moins sur la route, se promettant de gronder l'imprudente qui, non seulement avait laissé sa tille exposée, mais qui était sortie, ù peine rétablie, de la Princesse Djalavann. '9 par un temps affreux. Il raviva le feu, y jeta quelques branches sèches pour qu'elle pût se réchauffer prompte- ment en rentrant. Il berça la petite et Fut assez embarrassé pour trouver dans son répertoire une chanson douce qui l'endormit. Plusieurs fois, il baisa l'innocente sur le front. Il ne se doutait pas que son baiser effaçait un baiser d'éternel adieu. Au bout d'une demi-heure, l'enfant s'étant apaisée, il se leva doucement et parcourut le jardin, y cherchant une trace, un indice que la maison lui refusait. Il remarqua qu'il n'y restait plus une fleur. « Bon! se dit-il, je commence à comprendre: la Fauvette, pour célébrer ses relevailles, aura voulu porter un bouquet à M""' Abel. Elle a eu tort de sortir par un temps pareil. » 11 rentra, à demi rassuré; mais, au bout d'un instant, ne voyant plus les quatre cartons à chapeau à leur place accoutumée, ne trouvant plus la valise sur la planche, la peur le reprit. C'est alors seulement qu'il aperçut une lettre qu'une épingle fixait aux rideaux du berceau. Comme il tremblait en en déchirant l'enveloppe ! Voici ce qu'elle contenait : « Mon bon chéri. Tu vas être bien surpris de ne plus me retrouver cher; toi. Ça me fend le cœur de m'en aller, mais c'est pour ton bien. C'est dans ta maison comme dans un bateau oii qu'il y a trop de monde et que ça va chavirer. C'est le plus dévoué qui saule à l'eau. Je saute. Quand nous n'étions que nous deux, il y avait du tirage, mais ça allait bien tout de même, et puis c'était l'été. Maintenant^ fait froid et puis avec la petite, et la nounou en plus à la maison, si je restais, ça serait trop lourd pour toi, mon pauvre chéri. J'ai voulu emmener la petite, mais I 20 Les Amours extravagantes j'ai craint de te faire de la peine et puis je vois bien que tu la soigneras mieux que moi. Je m'ai sacrifice. C'est dur, mais je veux ton bonheur avant tout. Je ne te dis pas oh je m'en vas, parce que tu ferais tout pour me retrouver et me ramener, et je n'aurais pas le courage de ne pas revenir avec toi et la petite et qu'il vaut mieux pas. Je pars tranquille sur le sort de Mélie. Dis-toi des choses comme si que j'étais morte, et n'y pense plus comme je vais faire de mon côté. Si la petite mourait, lu lui mettrais un cierge et une couronne pour moi qui t'aime et t'embrasse pour la vie. Fauvette. Mes compliments à M™ 1, Abel et à sa demoiselle. Tu paieras une note de 12 fr. 35 c. de parfumerie que j'ai prise chef la mercière de la rue Cortot. Il y a un pain de savon à lui rendre dans la toilette. » Lorsque la nourrice rentra une heure après, ne trouva-t-elle pas Antonin qui pleurait a chaudes larmes près du berceau de l'abandonnée? Les hommes sont lâches ! XVII EN ALLANT A IÎEZONS Huit jours après le départ de la Fauvette, la nourrice demanda son compte. Il n'y avait rien à « gratter», il n'y avait aucun cadeau à espérer; à quoi bon croupir de la Princesse Djalavann. I 2 i dans une pareille baraque? Les agences envoyèrent quelques sujets qui, tous, reculèrent devant l'existence qui leur était offerte. « Un poupon aussi casuel n'était vraiment pas acceptable. Il y avait trop à faire pour remplumer un si chétif oiseau. Des mioches pareils, ce n'est bon qu'à déconsidérer des nourrices; ça vous meurt dans la main, et va te promener! On a une mauvaise note à tout jamais dans les bureaux. Et puis, quel quartier à habiter ! Pas de Luxembourg, de Tuileries, de parc Monceaux dans les environs; pas de caserne. Une gaveuse qui se respecte n'accepte pas une place dans de semblables conditions. » Antonin mit la petite à Bezons, près Charlebourg, chez une luronne, M mo Warlins, qui ne craignait pas la peine ! « Moi, monsieur, voyez-vous, disait-elle, je ne trouve jamais que les marmots en prennent assez. Quand il n'y en a plus, il y en a encore... A qui le tour, là, messieurs? Confiez-moi votre mauviette, je vous rendrai un ortolan. » Il fallut un trousseau, du savon, du sucre, du vin, du café, de la bougie, un couvert, « pour plus tard » ; un biberon, « pour l'eau sucrée... » Le fond du sac et la tirelire y passèrent. Ah ! dame ! un baby, c'est un objet de luxe ; tout le monde ne peut pas s'en offrir. Au bout de huit jours, Antonin voulut s'assurer que U petite avait tout ce qu'il lui fallait. Il pria M 1 "' Oc- tavie, « la demoiselle à M""' Abcl », de l'accompagner. Elle s'était montrée si obligeante, elle était si avenante, son humeur était si égale, que le chemin serait moins long si elle acceptait d'en prendre sa part. Ils se mirent en route bras dessus, bras dessous. Il n'y a pas moins de 12 kilomètres de Clignaneourt a Bezons. Ce n'est pas tout le monde qui peut en faire I 22 Les Amours extravagantes autant, le sourire sur les lèvres. On va rejoindre Sa- blonville. On traverse le pont de Neuilly. Au rond- point de Courbcvoie on tourne à droite jusqu'à Charle- bourg, puis à gauche jusqu'à Bezons, où Ton traverse une seconde fois la Seine. Vous voyez cela d'ici. On s'y rendrait les yeux bandés. Toujours est-il qu'au retour, on a ses six bonnes lieues dans les jambes. On lit au bord de la Seine, près de Neuilly, une station d'une heure dans une gargote assez proprette, renommée pour ses fritures et son fromage à la pie. Le vin n'y était pas méchant, le linge y était blanc ; les fenêtres avaient des carreaux bien nets qui encourageaient le soleil. Le ton verdâtre des vitres prêtait au paysage un fard printanier fort à propos au mois de décembre. Dans la cheminée, devant laquelle on plaça la petite table de deux couverts, un fagot se démenait en pétillant au milieu des flammes claires. Dans les branches bouillait la sève ; elle ne gagnait rien à s'échapper par toutes les fissures. Sur chaque brindille courait un feu follet. Derrière lui, l'écorce, d'abord rougie, devenait grise, puis blanche, et tombait en flocons sur la braise. Le temps était frais. Nos deux voyageurs avaient fait près de deux lieues déjà. Si le déjeuner fut fêté, je le laisse à penser. « Quel brave garçon, ce monsieur Antonin, se disait M 110 Octavie. Il sait à quoi s'en tenir sur cette coquine qui l'a lâchement abandonné ; je parierais gros que la conduite de ma marraine n'a été rien moins qu'édifiante... et jamais il ne se plaint. Tandis que la plupart des hommes, plus chiens que des chiens, plantent là les malheureuses qu'ils ont rendues mères, lui se conduit avec la fille d'on ne sait qui comme s'il un était le père par la volonté de Dieu. Ce n'est pas mon de la Princesse Djalavann. 123 papa a moi qui aurait fait ça! Et puis^il cause si bien, que, de minute en minute,on est certain d'avoir appris quelque chose pour peu qu'on l'ait écouté avec soin. Sans compter que c'est un beau garçon. Je ne sais pas ce qu'en pensent les autres; moi, je le trouve beau. « C'est mon avis et je le partage, » comme disait maman. Ses yeux ne laissent jamais passer un rayon sans lui prendre une étincelle. 11 a le sourire d'une vierge et la poigne d'un portefaix. Une femme intelligente en ferait quelque chose en peu de temps. C'est petit chez lui, mais comme c'est gentil! Je sais bien, moi, ce qu'il y aurait à faire pour que la villa devînt un paradis. Cette dinde de Fauvette y laissait tout tomber en ruines. Qu'est-ce que ça lui faisait ? — Certes ! la femme qui vivra auprès de monsieur Antonin ne sera pas à plaindre. » « Quelle brave fille, cette Octavie, se disait Antonin. Ça n'a que vingt ans, j'en ai quarante, et ça n'est pas plus fier pour cela. Il n'y a pas de service qu'elle ne m'ait rendu depuis que je suis dans l'embarras, .le n'en serais pas sorti sans elle. Et avec quelle simplicité elle accomplit tout cela ! Elle vous ferait quasiment croire que c'est elle qui est votre obligée. Ce n'est pas une fainéante comme l'était cette Fauvette, que Dieu damne ! A vingt ans elle gagne sa vie... ou à peu près. Elle a débuté aux l-'olies-Rabelais et chanté a l'Alca- zar. C'est un joli commencement. Rachel n'en avait pas tant fait a son âge. C'est frais, c'est blanc, c'est n et, cela vous a des ongles bombés, roses tout du long... des cheveux dorés à faire l'aumône au soleil. Elle, qui pourrait se contenter de vous dire toutes sortes de bêtises sans qu'on s'en aperçût, tant sa voix est douce, vous a de l'esprit à ne savoir qu'en faire. C'est elle qui serait gentille à voir trotter dans la mai- Les Amours extravagantes son. Celui qui vivra auprès d'elle sera favorisé du sort. » Quand deux êtres sont dans de pareilles dispositions d'esprit et de cœur, comment voudriez-vous qu'un déjeuner en tête à tête, au coin du feu, dans une salle à manger ensoleillée, ne fût pas charmant? La friture sentait la violette, le linge sentait la lavande, le pain bis sentait la noisette, le vin sentait le raisin. Lorsque la dinette fut achevée : « Vous n'avez pas trop mal déjeuné, mademoiselle? demanda Antonin. — C'est le meilleur repas que j'aie fait de ma vie. — Bien sûr, vous dites cela pour me faire plaisir. — Voyez-vous ça?... Vous croyez donc que je veux vous faire plaisir? — Assurément. Ce serait être trop maladroite, si, me voulant du mal, vous me causiez tant de joie. Les femmes ne sont pas si gauches! Je suis toujours heureux quand-vous êtes près de moi. Dès que vous vous éloignez, tout me manque. — Je veux être aussi franche que vous. Je serais désolée si vous ne m'aimiez pas. — Ah ! bien !... vous n'avez pas de quoi vous attrister, je vous le jure. — Bah ! quand ce ne serait que par politesse, tous les hommes disent aux femmes qu'ils les aiment. Comment aimeriez-vous une cabotine comme moi ? — Comme on aime celle qu'on trouve mieux que toutes les autres ; ce n'est pas malin... celle qui ne vous a fait que du bien, qui a vos vingt ans, vos'cheveux d'or, votre taille, vos pieds d'enfant... — Assez !... — Votre cher sourire, votre regard troublant... votre... de la Princesse Djalavann. 125 — Assez !... assez ! Puisque nous parlons franchement, je dois vous le dire : j'ai eu de vilains débuts. — Est-ce que cela me regarde ? — On dit toujours cela pendant les premières heures... et puis après!... Ah! si c'était à recommencer! Mais ce n'est pas ma faute. Il fallait me rencontrer plus tôt. Dieu ! que je suis ennuyée d'avoir eu des amants avant de vous connaître. Ce serait si gentil de commencer la vie avec vous. Vous voyez comme je vous parle ? Je suis trop franche peut-être? — Ah! chère petite, vous ne pouvez pas vous imaginer le plaisir que vous me faites. Il me semble que je commence à vivre et tout me sourit à la fois. — Ce qu'il y a de certain, c'est que j'en tiens pour vous. — Ce qu'il y a de certain, alors, c'est que nous en tenons l'un pour l'autre. — Dieu ! qu'il fait donc beau aujourd'hui ! — N'est-ce pas ? — Ouvrez la fenêtre, je vous en prie. — Vous aurez froid. — Froid !... je brûle. Tenez. » Et elle tendit sa joue à Antonin, qui la baisa. « C'est vrai. — Et mes joues, ce n'est rien encore. J'ai du feu dans les lèvres. » Ils échangèrent un baiser qui aurait pu durer indéfiniment, si la cabaretière ne l'eût interrompu en apportant la note. La vieille ne put s'empêcher de rire. « J'ai envie d'ajouter ce baiser sur l'addition, dit- elle. — Je vous crois! Vous voudriez faire votre fortune d'un seul coup, à ce que je vois! » répondit Antonin, 1 2 G Les Amours extravagantes tandis que la jeune tille, interdite, cachait sur la poitrine de son ami son front empourpré. Quand on se remit en route, bras dessus, bras dessous, comme au départ, ce n'est plus le poignet qu'on posa sur le poignet de son compagnon de route. On se souda l'un à l'autre, ma foi! coude contre coude, épaule contre épaule, les hanches contre les hanches. Il eût fallu qu'une aiguillée fût d'un fil terriblement fin pour passer entre eux deux. M. et M" 10 Warlins étaient au champ. Ils y perfectionnaient leurs asperges, des asperges magnifiques, qui leur avaient valu plusieurs médailles. La porte du logis était ouverte. Octavie et Antonin entrèrent dans une grande chambre rustique, de plein pied avec la rue. Des vagissements animaient seuls cette solitude. Ils partaient à la fois : à gauche, d'un berceau aux rideaux en lambeaux, placé près du lit conjugal de la nourrice et de son compère nourricier; à droite, d'une armoire à linge entrouverte, près Je la grande cheminée. Dans le berceau était enseveli un poupon malpropre couvert de mouches. Un biberon vide, débouché par aventure, avait répandu son contenu dans la couchette déjà humide. Aux lèvres du patient, le mamelon d'ivoire du biberon était solidement fixé a l'aide de deux tours de ficelle. L'enfantelet avait les yeux pleins de larmes, le cou rouge et gonflé. Antonin courut au berceau. « Est-ce Emilie ? demanda-t-il. — Je ne la reconnais pas, répondit Octavie qui venait de le rejoindre; mais je puis me tromper tant la malheureuse est couverte de crasse, de bave et de larmes. » Près du berceau puant, ils virent une barcelonnette de la Princesse Djalavann. 127 s ignée, aux rideaux blancs garnis de guipure et de pompons bleus. Elle était vide. Ils ouvrirent l'armoire à linge. Dans le fond, suspendue à un clou à crochet, se débattait la pauvre Emilie plus étiolée que jamais, toussant entre chaque sanglot. Elle était couverte de loques. Près d'elle^ sur Une planche, son trousseau était rassemblé. « Les misérables! s'écria Antonin en décrochant le baby. — Emportons-la sans les attendre. Voulez-vous ? — Certes ! je le veux. — Prenez le trousseau, je prends l'enfant. » La petite comprit sans doute qu'on venait à son secours, car elle cessa de pleurer. Son compagnon d'infortune, surpris, se tut un instant. Pendant qu'Antonin jetait pêle-mêle dans une serviette ce qu'il retrouvait du trousseau, la jeune fille s'était assise sur une chaise basse, près de la cheminée, et là, elle lavait l'enfant, l'enveloppait de langes propres avec une inexpérience charmante. On remplit un biberon de lait tiède pour la route. « Délivrons-nous l'autre ? — Ouij mais hàtons-nous ! » Octavie prit le martyr livré aux mouches, le déficela, le débarrassa de son biberon, lui passa une serviette humide sur la figure, puis, l'ayant roulé dans des langes immaculés, le coucha dans le lit blanc de ' héritier des Warlins. « En route, maintenant ! » Et ils se sauvèrent emportant leur bien, comme s'ils eussent caché quelque Jésus et que le père nourricier se fût appelé Hérode et la nourrice Mariamne. Le jour baissait quand les fugitifs rentrèrent à la villa. Ils avaient couru de Bezons a Argenteuil pour y ia8 Les Amours extravagantes prendre le chemin de 1er. Octavie était a bout de forces. Elle installa cependant la petite dans sa couchette pendant qu'Antonin allait à la vacherie chercher du secours. Elle dormait profondément lorsqu'il revint. Le lendemain matin, au petit jour, la jeune tille dit à Antonin... tout bas, à l'oreille: « Est-ce que tu veux que je m'en aille? » Pour toute réponse, il l'enlaça si bien que... (Voir la suite de cette phrase à la fin du chapitre XV.) XVIII MADAME ABEL FAIT DE LA MORALE M me Abel, qui voulait que l'on respectât partout et toujours les convenances, désapprouva fort le coup de tête... le coup de cœur de sa filleule. « Où cela te conduira-t-il ? Peux-tu me le dire f lui demanda-t-elle. — Bah! qui sait? répondit Octavie. Si on ne se mettait jamais en route, on n'arriverait jamais nulle part. — La Fauvette savait ce qu'elle faisait. Elle avait un but, cette fille; mais toi, linotte, où es-tu allée te fourrer? C'est ce que ta mère redoutait le plus pour toi, ce que tu viens de faire là. Moi qui ai promis de veiller sur ton avenir, je ne suis pas contente. Je te le dis tout net. Je vous demande un peu si cela a pour deux liards de bon sens d'aller se mettre en ménage avec un meurt-de-faim qui a bien assez de la petite pour croquer ses deux sous de rentes. de la Princesse Djalavann. 129 — Elle ne vivra pas. — Elle vit, en attendant. Ça déconsidère une fille de se compromettre avec des bohèmes. Cela attire les propres à rien et décourage les gens sérieux. Par-dessus le marché, tu négliges ton théâtre. Il y a un grand mois que tu n'as mis les pieds aux Folies-Rabelais. Ce n'est pas comme ça qu'on fait son chemin. — On n'y a rien joué aux Folies-Rabelais. Et puis ce n'est pas un théâtre sérieux. — Tu m'avais promis d'aller trouver M. Perrin pour qu'il t'engage aux Français. — Avec ça que c'est facile d'y entrer, aux Français. — Il fallait essayer. Quand tu as fait tes premières bêtises, ta mère était comme une enragée, tu t'en souviens? Qu'est-ce que je lui ai dit? « Laissez-la. Il faut que jeunesse se passe. Quand elle aura jeté sa gourme, elle n'en sera que plus saine. » L'ai-je dit,, hein? L'ai-je dit? — Eh bien! oui, vous l'avez dit. Après? — Après! Mon devoir est de te prévenir que tu prends l'express qui conduit tout droit à l'hôpital. Et ne compte pas sur moi pour t'en tirer, tu sais? — Je n'ai jamais compté sur vous. — Tu as bienfait. On n'a vingt ans qu'une foisdans sa vie. — Et puis vingt et un aussi; je sais ça. — J'ai essayé de te mettre mon état dans les mains; il a écœure madame la princesse! — J'aime mieux étudier pour être votre cliente que pour avoir votre clientèle. Qu'est-ce que vous voulez... je n'ai pas de vocation. — Alors, occupe-toi sérieusement de ton théâtre et quitte ton Antonin. Les Amours extravagantes — Pauvre garçon ! Seul, que voulez-vous qu'il fasse de la petite que vous avez portée chez lui ? — Que j'ai portée... que j'ai portée... Ce n'est pas moi qui l'ai portée chez lui. Après tout, il y a des crèches. — Il est trop fier pour y mettre la petite. — Trop fier!... J'y ai bien été, moi, à la crèche. Mélie serait mieux soignée par les Sœurs que par toi. Chacun son métier. — C'est bon, j'y penserai... mais pas toutde suite. Pauvre garçon ! Il est encore tout meurtri. Quand il sera guéri du mal que l'autre lui a fait, il sera temps de redoubler. » Grâce aux soins d'Octavie, Mélie se résigna a vivre cinq mois encore. C'est tout ce qu'elle pouvait faire. Aller au delà eût été au-dessus de ses forces. « Monsieur Antonin, dit un jour M mc Abcl (c'était le 27 avril, si j'ai bonne mémoire), je ne voudrais pas que vous fussiez pris par surprise. L'enfant n'a plus que quelques jours à vivre. — Vous m'avez dit cela déjà bien des fois, et, grâce au ciel, vous vous êtes toujours trompée. Avec l'aide du printemps, nous vous ferons mentir encore. — Dieu vous entende, puisque vous avez l'air d'y tenir ! Je vous ai averti ; j'ai fait mon devoir. Le reste vous regarde. » Lorsque la vieille fut partie, Antonin s'assit près du berceau. Il y resta longtemps, rêveur, les yeux fixés sur ce pauvre petit être dédaigné, égaré dans ce monde et que Dieu prenait enfin en pitié. La nuit tombait. Toujours, l'heure à laquelle disparait le soleil nous trouble et nous impose. La Nature elle-même s'inquiète. Reverra-t-elle l'astre qui lui donne la vie? Des mil- de la Princesse Djalavann. i3i lions de jours et de nuits se sont régulièrement succédé depuis le commencement du monde, et chaque soir son anxiété est la même. Dieu puissant ! si jamais le soleil tardait à revenir!... quelle épouvante serait la nôtre ! Lorsque le jour tombe, quel être inactif peut échappera la rêverie ? Nos pensées s'élèvent, et pour peu que notre cœur s'y prête, presque toujours en chemin elles rencontrent Dieu. Antonin était donc assis près du berceau, les yeux fixés sur l'enfant endormie. Partout autour de lui se levait l'ombre envahissante. Les contours de toutes choses devenaient indécis. L'œil aux aguets suivait dans l'air des formes indéfinissables qui apparaissaient pour disparaître presque aussitôt. Un long murmure, plutôt deviné que perçu, composé de mille bruissements vagues, rasait le sol. Les voix étouffées de tout ce qui germe, de tout ce qui se prépare à vivre, montaient suppliantes du centre à la surlace de la terre, dans l'espoir d'attendrir le jour. De douces lueurs, dernières caresses du soleil, baisers rassurants, glissaient de l'horizon sur toutes choses. Alors Antonin vit accourir... ou crut voir, comme vous voudrez ! des êtres trop parfaits pour ressembler ; ^ aucuns de ce monde. Ils entourèrent le berceau. Bien que pressés autour de la crèche, ils n'empêchaient Pas de bien distinguer l'enfant qui, de chétif qu'il «tait avant leur venue, devenait sous leurs baisers fort c t radieux. La ressuscitée se dressa et vint s'appuyer sur le rebord de sa couchette comme sur la barre d'un balcon/ I 32 Les Amours extravagantes Ce qui se passa devint plus étrange encore. Sous le berceau suspendu dans l'espace, Antonin vit courir, avec une rapidité qui lui donnait le vertige,, un torrent boueux et fétide dont les limites se perdaient au loin, dans la nuit. Partout où le regard cherchait à se poser, il ne rencontrait, comme jadis la colombe au sortir de l'arche, que des vagues lourdes, remplies d'épaves. L'eau ruisselait des nuages tordus par la rafale. Tout dans l'espace paraissait effaré. Au plus près des ondes comme au plus haut du ciel, les vapeurs amoncelées rencontraient des courants opposés qui les harcelaient sans pitié. C'était partout, dans l'air, comme un grouillement de monstres effroyables, desmeuics apocalyptiques qui s'entre-dévoraient, des chocs de montagnes qui croulaient dans la nuit. Antonin vit au loin une sphère énorme à moitié submergée. Elle roulait entraînée par le courant. Sur un de ses flancs tombait un jet de lumière. Au milieu des ténèbres, la place qu'il touchait étincelait. Et cependant, cette lueur intense n'éveillait aucun reflet, ne communiquait ni chaleur, ni clarté. Chacune des parties de la sphère passait à son tour sous le rayon. Pour occuper le point lumineux, des multitudes avides et féroces se heurtaient, se déchiraient. Fraude ou violence, tout leur était bon. Celui qui, par ruse, force ou patience, arrivait à se placer en pleine lumière, était aussitôt le but de tous les coups. Pour le combattre, tout était permis; et s'il se défendait, on le déclarait traître, on le proclamait lâche. Les ennemis de la veille se réconciliaient pour le rejeter dans l'ombre. Le lendemain, ils reprenaient la lutte autourdu point lumineux. de la Princesse Djalavann. 133 De temps en temps, de la haute mer, on voyait venir une lame énorme, pleine de phosphorescences. Elle avançait implacable, entraînant toutes les vagues du chemin, creusant autour d'elle des précipices sans fond. Arrivée près de la sphère qu'elle dominait, elle s'effondrait lourdement, la couvrant d'écume, l'entourant d'épaves. Puis un nouveau rayon faisait naître des ambitions nouvelles, provoquaitde nouveaux combats. Sans cesse des corps humains passaient sous le berceau, tantôt isolés, tantôt par grappes, cramponnés les uns aux autres, cherchant des ongles et des dents un point d'appui. Le vent ne parvenait pas a couvrir les gémissements entrecoupés des noyés roulés par les vagues, les hurlements, les cris de colère, les appels déchirants. Et, toujours penchée sur le rebord de sa couchette comme sur la barre d'un balcon, l'enfant anxieuse suivait des yeux le lugubre défilé. Une femme passa rapidement sous le berceau, et, bien que ses cheveux fussent plaqués par l'eau sur son visage, Antonin reconnut la Fauvette. L'enfant tendit les bras vers sa mère ; mais une vague plus meurtrière tomba de haut sur le corps, qui disparut. Un instant après, c'est lui qu'Antonin vit apparaître tordu par les vagues, tantôt blanc d'écume, tantôt rouge de sang. De longues herbes gluantes s'étaient enroulées autour de ses membres, si bien qu'il ne pouvait même pas tendre les bras hors de l'eau. L'enfant le vit et leva les yeux au ciel. Il n'en fallut pas davantage pour qu'aussitôt tout reprît dans la villa son aspect accoutumé. Octavie entra, une lumière a la main. L'enfant, plus livide que jamais, râlait; c'est à peine si la blancheur matede sa chair se détachait sur l'oreiller. 8 i 34 Les Amours extravagantes « Elle est très mal ce soir, dit Antonin à voix basse, comme si l'agonisante eût pu le comprendre. Tu sais ce que m'a dit ta marraine ? — Je m'en doute. — Il faudra faire baptiser la petite le plus tôt possible... demain... de bonne heure. — Comme tu voudras. — J'y tiens, tu sais ? Tu iras à l'église pour tout régler. — Bon. Et la marraine ? — Ce sera toi. — Le parrain? — Autant moi qu'un autre. — Tu es bête! Est-ce que cela se peut? Tu lui as donné ton nom. — C'est vrai ; je suis son père. Je l'oubliais. Tu prendras quelqu'un du quartier... le premier venu, peu importe. Tu feras bien comprendre, n'est-ce pas, que ça n'engage à rien ? » La soirée fut triste... la nuit fut terrible. La petite se tordait sur sa couchette, comme si quelque monstre l'eût épouvantée. Que tenter pour la soulager : Dieu a certainement préparé un remède pour chacun de nos maux. Il existe; cela est certain... oui ; mais, lequel est-ce? Et dire qu'il y avait peut-être dans le jardin une herbe, une racine qui eût pu la ressusciter ! Dieu ! ne pas savoir, quel supplice! Les médecins avaient eu beau la condamner a courte échéance, on ne pouvait pas la laisser mourir ainsi sans lui venir en aide. Cela se trompe, les médecins... tout comme les philosophes, les amoureux, les conquérants, les savants et les grands politiques. « Elle est glacée, la pauvre petite, disait par moments Octavie, après l'avoir baisée sur le front. Il faut de la Princesse Djalavann. ■ 35 la couvrir davantage. Si on lui faisait boire quelque chose de chaud ? — Essaye tout ce que tu voudras; moi, je perds la tête. Il me semble que je vois quelqu'un qui se noie et que je ne sais pas nager. — Fais vite chauffer une gorgée de lait sur la lampe. » Octavie prenait Mclie, l'enveloppait dans son châle, la pressait dans ses bras pour la réchauffer, la berçait pour l'endormir, fredonnait pour l'apaiser, la promenait dans la chambre en lui parlant bas â l'oreille, pour la rassurer. Voyant que rien ne la soulageait, elle la recouchait, furieuse. « Et dire que c'est nous qui faisons ce métier-là. Où est-elle sa coquine de mère, à cette heure ? Bien chaudement, dans son lit... ou dans celui d'un autre. Et monsieur son polisson de père? Qu'est-ce qu'il fait ? Il recommence ses petites horreurs, bien sûr. Pour ce que ça lui coûte, il serait bien bon de s'en passer. Non, là, vrai!... s'il y avait un bon Dieu, est-ce que ça vivrait, toute cette vermine ? — Tais-toi, disait Antonin. Cela ne sert à rien de dire tout ça. Le lait est chaud ; fais boire la petite. — Si ça allait lui faire du mal? — Ah ! bien, alors, tu sais, il n'y a plus qu'à se croiser les bras. C'est toi qui as eu l'idée de la faire boire. — Maintenant, cela me fait peur. Si elle étouffait, toute ma vie je croirais l'avoir tuée. — Donne. Je vais essayer. » La nuit se passa ainsi à tenter mille choses, à croire "enfant morte, à la croire sauvée, à aller et venir les trois quarts du temps sans but pour donner pâture à son impatience. A l'aube l'enfant s'endormit. Quelle j<»ie fut la leur ! 136 Les Amours extravagantes « Elle ya mieux. — Tu crois? — Regarde. Elle n'avait pas ces couleurs-là hier soir. —■ C'est peut-être la fièvre. — Je te dis qu'elle va mieux. — Qui pourrait croire qu'elle a été si agitée ? — Elle ne bouge plus du tout. — Sa peau est fraîche. — Ne la touche donc pas, tu vas la réveiller. — Ce n'est pas mauvais signe qu'elle dorme comme cela? — Quelle idée ? — Dieu !... si elle était morte ?... » Ils se précipitèrent tous les deux sur le berceau. C'était une fausse alerte. La petite n'était pas au bout de ses peines. Le jour, qui se levait, acheva de les rassurer. Il semble que tout est sauvé quand on revoit le soleil. Au grand jour, on se tirera toujours d'affaire. Par exemple, la quiétude vous casse les bras et les jambes. La lutte est suspendue; la nature en veut profite]-. « Etends-toi sur le lit, dit Antonin; je vais veiller. Tu as besoin de repos. — Tu es plus fatigué que moi ; tu tombes de sommeil. — Je vais faire le tour du jardin. L'air vif du matin me ranimera. Si j'allais à l'église? — Es-tu fou? Il n'est que cinq heures. Étends-toi plutôt dans la ruelle. Tu sais qu'un rien me réveille. Si la petite bouge, je serai vite debout. » Antonin céda... « pour quelques minutes; pas plus ! » Ils s'endormirent profondément. de la Princesse Djalavann. i3 7 XIX UN PARRAIN, S. V. P. Ce fut M m0 Abel qui les réveilla. En entendant tinter la sonnette de la porte du jardin, Antonin ouvrit les yeux. D'un bond, il fut au pied du lit. « Qui peut bien venir d'aussi bonne heure ? — Qui que ce soit, que le diable l'emporte ! répondit Oetavie en s'étirant. .le dormais si bien. » Pendant quelques secondes elle demeura engourdie, à moitié chemin entre le rêve et la réalité. La porte était restée ouverte; elle eut froid. Machinalement elle chercha la couverture pour la ramener sur son épaule et s'aperçut seulement alors qu'elle était habillée. Peu à peu la mémoire lui revint. Elle se tourna sur le coté, s'appuya sur le coude, vit le soleil et s'écria : « Ah ! la petite ! » Elle se pencha sur le berceau. L'enfant s'y tenait immobile. Ses joues semblaient plus creuses; ses grands yeux bleus semblaient plus grands. Son regard avait une fixité inusitée. Que cherchait-elle dans l'espace? La porte du paradis sans doute Le court voyage qu'elle avait fait sur terre l'avait lassée. Elle sentait le repos venir et souriait à la mort. Pourquoi représenter toujours l'éternelle victorieuse décharnée, grimaçante, épouvantable ? C'est la mort vengeresse qui est faite ainsi : celle qui emprisonne dans la tombe les condamnés. Cette mort-là a une sœur, grave mais souriante, 8. 138 Les Amours extravagantes pâle mais belle. C'est elle qui va au-devant des petits enfants, qui s'assied au chevet du juste, qui soutient ceux qui tombent pour la bonne cause; c'est la vierge libératrice. Ne confondez jamais les deux sœurs. « Sais-tu l'heure qu'il est? demanda Antonin en entrant. — Il est tard ? — Dix heures. — Bonté divine ! — Mélie? — Est calme. — Lève-toi. 11 faut aller à l'église. — Tu ne vas pas déranger l'enfant; vois comme elle repose. — Il n'y a pas un instant à perdre. — Comment ? — La petite ne souffrira plus ; ce sont ses derniers moments, et je veux... tu m'entends ?... je veux qu'on la baptise. Elle a eu assez d'ennuis dans ce monde pour ne pas avoir encore des tracas dans l'autre, — Tu crois a ces machines-là, toi?un homme! Une innocente pareille! — Tâche de te taire, et en route. Ta marraine est assise dans le jardin. Elle nous attend. — Mélie a un regard qui me trouble. Je n'ose pas la toucher. Prends-la, toi. — Avoir peur d'un ange pareil, si ça a du bon sens ! Donne-moi le châle, que je l'enveloppe. » La petite eut un froncement de sourcils lorsqu'on la prit. Ce fut tout. On se mit en marche sans échanger une parole. Antonin marchait devant. Les deux femmes avaient l'air de suivre un convoi. de la Princesse Djalavann. De temps en temps, on s'arrêtait. Octavie découvrait le visage de la petite et lui adressait quelques paroles, auxquelles l'enfant répondait par un regard qui équivalait à un sourire. Elle n'avait déjà plus que les yeux qui fussent vivants. « A pas peur, Mélie, va... c'est pour ton bien, Af- sait le grand garçon tout ému. — Elle n'a pas crié une fois. Dis donc, si ça allait lui faire du bien d'être baptisée? — Te voilà encore avec tes extrêmes! 11 y a une demi-heure, c'était une bêtise de la conduire à l'église, et maintenant tu prends le bon Dieu pour un médecin et le baptistère pour une pharmacie. Va devant avec madame Abel, et ramène un parrain : le boucher, le boulanger... ce que tu trouveras; ca ne fait rien. Moi, je vais à ta sacristie. » Au bout de dix minutes, elles entrèrent chez Notre- Seigneur, dans son petit pied-à-terre de Notre-Dame de Clignancourt. Au bras d'Octavie, gardé à vue par M mc Abel, marchait un monsieur. Un monsieur ?... Oui, c'était bien un monsieur ; un monsieur d'assez belle prestance, à l'air martial, aux moustaches blondes recouvrant la lèvre inférieure, le menton soigneusement rasé, les cheveux coupés en brosse. Il devait avoir de quarante- cinq à cinquante ans. Ce n'était certes pas « un homme comme un autre ! » surtout à Clignancourt, car il portait à la boutonnière une rosette multicolore à dé- couragerl'arc-en-ciel; et la sage-femme, qui le suivait empressée, l'appelait « mon prince... » vous avez bien lu : « mon prince ! » avant chaque point et chaque virgule. Après avoir inutilement frappé à plusieurs portes sans trouver un parrain de bonne volonté à embau- Les Amours extravagantes cher, Octavie et sa marraine, découragées, se dirigeaient vers l'église pour demander conseil au curé, lorsqu'elles virent un monsieur de belle mine qui, un Guide du voyageur dans les environs de Paris a la main, examinait la chapelle Notre-Dame. « Qui ne risque rien n'a rien, dit la jeune première des Folies-Rabelais à sa vénérable compagne; je vais demander à ce monsieur s'il veut être mon compère. — Tu n'oseras pas. — Tu vas voir ca. » • Octavie choisit parmi tous ses sourires celui qui lui allait le mieux et s'approcha de l'étranger. Etait-ce un étranger? Assurément! Un individu qui consulte un guide en pleine place peut-il être autre chose qu'un étranger ? « Monsieur, lui dit-elle, vous serait-il agréable de faire une bonne action? — A votre profit ? — Oh! non, monsieur. * — Tant pis ! — Ne perdez pas votre temps sur une fausse piste; je ne suis pas une farceuse, quoique j'en aie l'air en • vous abordant comme je le fais. — Qu'est-ce que vous êtes alors, mad... mademoiselle ou madame? — Mademoiselle, pour le quart d'heure. Je suis une brave fille en quête d'un parrain pour un enfant de six mois qui va mourir. — Vous tombez mal, mademoiselle. Je suis un hérétique. — Un hérétique?... Qu'est-ce que c'est que ca? — C'est un individu qui ne pense pas comme vous en religion. Il appelle à son tour hérétiques tous ceux qui ne pensent pas comme lui. de la Princesse Djalavann. '4 — Oh! moi, monsieur, pour ce qui est de ceschoses- là, je pense tout ce qu'on veut. Nous serons facilement d'accord. — Oui, mais votre curé n'a pas les idées aussi larges. 11 ne me pardonnera pas d'être d'une autre Eglise que la sienne. — Vous êtes d'une autre Église?... Cela veut dire?... — Monsieur t'explique qu'il n'est pas de la paroisse, dit à sa filleule M mo Abel, qui s'était approchée. Cela ne fait absolument rien, je vous assure. Vous êtes chrétien, n'est-ce pas? — Je suis chrétien ; seulement... — C'est moi qui suis la marraine, reprit Octavie en lançant a son interlocuteur le plus beau regard de sa collection. — Ah!... c'est vous, mademoiselle, qui êtes?... — Qui serais la marraine si quelqu'un acceptait d'être le parrain. Je fais peur à tout le monde, à ce qu'il paraît. L'enfant mourra sans baptême. — Viens. Il y a trop longtemps que nous ennuyons monsieur, dit M mo Abel en opérant un faux mouvement de retraite, destiné a masquer un mouvement tournant. — Et, où est l'enfant? demanda à Octavie le monsieur, qui n'écoutait pas plus la vieille que si elle eût disparu sous terre depuis plus de cent ans. — Dans l'église; avec son père. — Elle a un père ? — Presque tous les enfants en ont. — Que fait-il? — C'est un homme de lettres... de bien du talent!... — Il s'appelle ?... — Coulommiers... Antonin Coulommiers. — Votre prêtre va me demander si je SUIS catholique. I 4 2 Les Amours extravagantes — Vous répondrez oui. Qu'est-ce que cela fait ? — Mademoiselle... mademoiselle... dans toutes les religions, le mensonge est une lâcheté. — On ne baptise donc pas dans la vôtre ? — On baptise. — Il est défendu de voler, d'assassiner... et caetera ? — Assurément. — Alors, c'est comme chez nous. Ce que nous avons en vue l'un et l'autre, c'est le salut de l'enfant dans l'autre vie, par la grâce du baptême. — Je ne dis pas non; seulement... — Monsieur accepter... Bravo! s'écria M 1 " 1 ' Abel. Vous nous tirez d'un fameux embarras. — C'est une belle action que vous faites là, et je vous en serai tout plein reconnaissante. Vous verrez! » Le monsieur hésitait encore, lorsque Octavie lui prit doucement le bras. Cela ressemblait a une caresse à s'y méprendre. On se mit en marche. « Vous vous appelez, mademoiselle?... — Octavie Foulque, monsieur. — Et vous êtes ? — Artiste dramatique. Ma marraine, que voilà, se nomme M m « Abel. Elle exerce la médecine. — Pour dames ? — Pour dames, seulement. Je ne crois pas indiscret de vous demander à mon tour qui vous êtes et comment vous vous appelez ? On va vous le demander tout à l'heure. — Je suis Russe, mademoiselle. — Russe!... interrompit M mo Abel, emportée par l'enthousiasme, Russe! Vous êtes bien heureux. J'ai toujours désiré être Russe. Ne l'est pas qui veut. — En effet. Je m'appelle Djalavann... te général Di- de la Princesse Djalavann. 143 mitri Djalavann. Je commande les kirghiz-kaissaki de l'Oural. « M 010 Abel faillit tomber à la renverse. « Prince, Russe et général !... tout à la fois ! .. Quel honneur pour nous! Octavie commère d'un Kosak ! Qui eût prévu cela ce matin? » Quant à la jeune fille, elle se contentait de serrer de plus près son cavalier. « Prince, si vous daignez me croire, vous prendrez le trottoir, s'écriait M mc Abel. Fais donc attention, Octavie, le général a le soleil dans l'œil ; donne l'autre bras au général ! » C'est surtout lorsqu'elle passait devant un fournisseur que la sage-femme criait à tue-téte : « Prince, général, j'espère bien que vous ferez l'honneur à mon... à mon... à mon... sieur Coulommicrs de vous rafraîchir chêz lui après la cérémonie. Il demeure a quelques pas. mon prince; sur la côte, mon général; dans sa propre maison, monseigneur! » M" 10 Abel et Octavie firent faire au prince Djalavann un long détour. Quand ils arrivèrent tous trois a l'église, Mélie était déjà en paradis; elle avait pris la fuite. Elle était morte ondoyée. XX LES ADIEUX DE CLIGNANCOUKT # « La petite sotte ! murmura M me Abel lorsqu'elle rit le cadavre de l'enfant étendu sur la table de la sacristie ; elle n'a jamais rien su faire à propos. » H4 Les Amours extravagantes M" c Octavie Foulque, qui se voyait déjà princesse, eut un froncement de sourcils qui ne promettait rien de bon. Elle trouva qu'Anton in, qui pleurait à chaudes larmes, faisait des grimaces affreuses. « Dieu ! que c'est laid, un homme qui pleure! » se dit-elle. Le parrain improvisé voyait à regret mourir, en même temps que sa filleule, une aventure qui promettait d'être piquante. Le sacristain déplorait un accident qui allait retarder son déjeuner de plus d'une heure. Comme vous le voyez, tout le monde regretta la petite. Le prince Djalavann, qui s'était demandé si, par hasard, sa commère ne serait pas un tantinet la mère de l'enfant, se dit, en voyant l'attitude de chacun, qu'il n'en était rien et que l'homme qui pleurait là, agenouillé près de la table, était le seul parent de la morte qui fût présent. « Nous avons bien des excuses à vous faire, mon prince, dit Octavie, bien des remerciements à vous adresser. Nous ne prévoyions pas un aussi brusque dénouement. Nous vous rendons à regret votre liberté. — Je ne veux pas la reprendre, mademoiselle. Si vous ne le trouvez pas indiscret, je resterai auprès de vous. Il y a le corps de l'enfant à ramener chez son père, et, si je connais bien vos usages, la déclaration a faire à la mairie, le médecin des morts à requérir, le convoi à régler. Tout mon temps est libre. Je ne saurais mieux l'employer qu'a venir en aide a monsieur votre ?... — Mon ami. — Votre ami. » Octavie reprit courage. Le prince tenait encore à un 145 fil. Ce fil pouvait, avec de l'adresse, devenir corde; avec de la persévérance, devenir câble. Les services du général, commandant les Kirghiz- Kaissaki de l'Oural, furent agréés. « Explique à Antonin ce qui s'est passé, dit la future princesse à sa marraine. On a toujours peur de lui. Il a de si drôles de façons ! Les convenances exigent qu'il n'ait pas l'air de me connaître... comme il méconnaît. Tu me comprends? — Si je te comprends ! reprit la prévoyante marraine; la chose est faite. Je lui ai parlé. Présente-lui le prince ; tu le peux. » La présentation eut lieu, en effet. Les deux hommes se donnèrent la main. Le prince n'en voulut pas démordre ; il avait accepté de bonne foi d'être le parrain de la petite moite, il voulait qu'on le considérât comme tel. « Je n'aurai que cette occasion d'acquitter la dette que j'ai volontairement contractée envers cette pauvre enfant. Ma fortune me permettrait de faire des folies; laissez-moi faire une bonne action. Ne m'y avez-vous pas vous-même convié, mademoiselle ? » Il s'ensuivit que Mélie Coulommiers eut un convoi à faire envie à une demoiselle, un beau drap blanc frangé d'argent, des couronnes et des bouquets de la bonne faiseuse, et une tombe de marbre blanc à elle toute seule, dans un desquartiers les mieux fréquentes- du cimetière du Nord. Si sa mère l'avait vue passer, précédée d'un monsieur en culotte courte, suivie d'un Prince... et d'un prince russe, qui plus est! avec quel e mpressement elle fût accourue. Voilà qui prouve bien 4 U on ne s'avise jamais de tout. Tandis qu'il offrait à sa filleule un bel enterrement, u n joli tombeau, des couronnes et des bouquets', le 9 i 4 6 Les Amours extravagantes parrain envoyait à sa commère des dragées de chez Boissier et des bijoux de chez Dumoret. M IUC Abel reçut une bague qui lui prétait si grand air, qu'elle crut devoir, en toute conscience, exiger 5o francs de plus par accouchement. Quant à Coulommiers, il insista pour qu'on ne lui fit aucun cadeau. On lui réservait, d'ailleurs, d'autres surprises. La première ne se ht pas attendre. Octavie n'entreprit-elle pas d'expliquer a Antonin que tant que la petite avait vécu,sa présence à la villa se trouvait justifiée, mais que l'on jaserait assurément dans tout Clignancourt si l'on voyait continuer des relations qui deviendraient d'heure en heure plus transparentes ? « Je ne te savais pas si scrupuleuse, dit le pauvre garçon, qui pressentait une désertion nouvelle. Tout Clignancourt s'est fort peuoecupé de nous. S'il l'a lait, certes, jamais il n'a du mettre en doute que tu fusses ma maîtresse. Tu n'en rougissais pas. Que s'est-il passé ? » Octavie aurait pu répondre qu'il s'était passé six mois; que, pour les tendresses de pacotille, six mois est une longue échéance, surtout lorsqu'un prince, un vrai prince général commandant les Kirghiz-Kaissaki de l'Oural,se lève à l'horizon dans toute s;i splendeur. La petite princesse pour rire s'assit auprès de son ami et lui tint a peu près ce langage : « Il faut absolument que je retourne... pendant quelque temps, chez ma marraine. Cela ne nous empêchera pas d'être bons amis. Nous serons toujours l'un chez l'autre; tu verras ! Quand je suis venue ici pour la première fois, si on t'avait dit que j'y passerais six mois, tu n'aurais pas voulu le croire. Dieu sait si tu aurais battu des mains! Et puis^ maintenant, tu de la Princesse Djalavann. '47 n'as pas l'air de comprendre que je dois m'en aller. Ça n'est pas raisonnable. Tu as à penser à ton avenir, et moi au mien. Je serais égoïste si je ne te le rappelais pas. Tu m'aimerais mal si tu ne me renvoyais pas. Allons, bon! grande bête! voilà que tu as des larmes dans les yeux. Je n'aime pas ça, tu sais, qu'on pleure. Puisque je t'aimerai toujours, qu'est-ce que tu veux de plus ? — Dis donc tout simplement que ta marraine t'a donné de mauvais conseils... — Ah ! si on peut dire! — Et que le prince russe que tu as ramassé l'autre jour devant l'église te miroite devant les yeux. Ce sera plus loyal. — J'étais sûre de cela ! nous y voilà, dit brusquement M llc Octavie, qui comprit que le moment psychologique était arrivé. Et quand ce serait ? Est-ce que nousavons signé un bail ensemble, dis?... Est-ce que je t'ai promis quelque chose ? M'as-tu couverte de bienfaits ? Suis-je une ingrate ? Lequel des deux a obligé l'autre.?... Dis, mais dis donc ce que jeté dois, puisque tu me fais des reproches. — Tu ne me dois rien; c'est moi qui suis ton obligé, répondit Antonin en se cachant le visage pour dissimuler la rougeur qui lui montait au front. — Eh bien, alors î J'étais sûre que tu allais me jeter c e pauvre prince à la figure. Si je le reçois dans les bras, c'est ta maladresse qui l'y aura lait glisser. Non, niais c'est bête d'aller me parler de ce monsieur auquel je ne pensais pas. Je viens à toi les bras ouverts, et v oilà comment tu me recois ? i — Je ne t'ai pas « couverte de bienfaits », comme me l'as dit avec tant de délicatesse, c'est vrai ! J'ai Partage avec toi ma bouchée de pain. 148 Les Amours extravagantes — Qu'est-ce que je t'ai donné en échanger... Car, enfin, tu me forces à te le rappeler. J'ai été chez toi la cuisinière, la nounou, la fille de charge, le valet de chambre, le jardinier... quoi encore ? —■ Tu as été celle que j'ai le plus aimée. — Eh bien ! grand diable d'enfant, prouve-le moi. Pense un peu au passé qui a été si beau... Je t'ai bien aimé aussi... Ose dire le contraire, grand ingrat ! Dis- moi ca à deux pas de cette petite table où nous faisions si gaiement la dînette, près de ce lit... près de ce berceau. J'ai accepté bravement ma part de tous tes chagrins. Je ne t'ai pas fait des misères comme la Fauvette, moi. Je te quitte en pleine belle saison, tranquille, débarrassé... — Oui, mais tu me quittes. — Pas tout à fait. —-Et je vais souffrir de toute la force de mon bonheur passé. — A ce compte-là, mon cher ami, il faudrait toujours éviter le bonheur comme la peste et ne songer qu'à se préparer des mauvais jours agréables. Je te disque tues bête... Allons... embrasse-moi, et prouve- moi bien que tu ne l'es pas. » Antonin ne rendit pas à Octavie son baiser. 1 Tu fais bien le dégoûté ! Je me rappellerai cela. 11 faut en finir. As-tu des rentes à me faire? Ne me le cache pas si tu en as. Tu ne songes pas à m'épouscr, je pense. Et puis tu le voudrais, que je ne le voudrais pas. Ce n'est pas moi qui épouserai jamais l'être assez sot ou assez misérable pour vouloir de moi. Voilà qui est dit. Nous allons tous les deux nous remettre au travail après six mois de belles vacances. Le plus raisonnable sera de ne pas trop nous voir dans les commencements. Ce serait chaque fois des scènes à n'en de la Princesse Djalavann. 149 plus finir. Je te donnerai l'exemple; j'aurai ce courage. Ne me rends pas la chose trop difficile en venant le premier. Adieu, grande bête. Ne pleure pas comme ça. Est-ce que je pleure, moi? Et dans le fond, j'ai peut-être plus de peine que tu n'en as. » Ce fut pour Coulommiers un coup terrible que la défection d'Octavie. Cela vous étonne? Vous vous demandez, avec M. Prudhomme et son auguste famille, comment on peut regretter une femme indigne d'être aimée. Vous êtes plus fous que les affligés qui vous scandalisent, vous tous qui prétendez ajuster les appétits d'autrui à la capacité de votre estomac. Ne vous êtes- vous donc jamais dit que ce qu'on pleure, ce n'est point la femme, mais le bonheur perdu qu'elle vous a donne et dont elle est la seule personnification possible ? Oseriez-vous me dire en face que vous regretteriez plutôt la. mort d'une créature parfaite qui eût fait de vous un martyr que celle d'une harpie qui vous eût rendu complètement heureux ? Le bonheur résulte du choc harmonieux de deux tempéraments qui se complètent. Tout ce qui est aspérité chez l'un doit rencontrer chez l'autre une dépression complaisante. Cherchez a ajuster deux silhouettes identiques ; vous n'y parviendrez pas. Présentez au contour découpé son complément, il y aura union parfaite. Donc, il ne s'ensuit pas de ce qu un homme est vigoureusement trempé, qu'il aimera fatalement une femme au tempérament viril ; de ce qu'un homme est honnête, qu'il n'aimera que de très honnêtes femmes. Nous voyons, au contraire, l'être faible aimer la force ; l'être vigoureux s'éprendre de la délicatesse ; les vierges séduites et les monstres domptés. En imaginant cette loi des compléments, la Nature i5o Les Amours extravagantes s'est, comme toujours, montrée sage et prévoyante. Il lui faut partout l'équilibre, et, là où le mouvement existe, l'équilibre ne peut s'établir que par compensation. Si les coquins s'accouplaient exclusivement entre eux, ce serait de toutes parts un amas de bandits effroyables qui détruiraient en deux ou trois générations cette essence exquise de l'espèce humaine que l'on appelle : les honnêtes gens. Dans l'ordre moral, la moyenne naît du croisement des intelligences, aussi bien que du croisement des races, dans l'ordre physique. Ne soyez pas surpris lorsque vous voyez pleurer une Octavie. Le membre que l'on vous coupe a beau être gangrené, vous criez tout comme s'il était sain quand le bistouri vous ouvre les chairs, quand la scie vous attaque les os. Donc, ne vous déplaise : Ce tut pour Coulommiers un coup terrible que la détection d'Octavie. 11 n'adressa, cependant, aucun reproche à son ancienne maîtresse; il ne tenta rien pour la retenir. Profitant d'une heure de solitude, il poussa même la résignation jusqu'à faire les paquets de la déserteuse. Il les envoya chez M mo Abel, ferma la maison et disparut pendant trois mois. Où passa-t-il ces douze maudites semaines ? J'aime mieux ne pas vous le dire. Jamais plus on ne revit Antonin le propriétaire, si naïvement heureux le [5 avril 1868, lorsqu'il prit possession de sa villa : Antonin l'amoureux,si enjoué, si insouciant le i" mai, lorsque lui apparut la Fauvette, derrière la clôture du jardin ; Antonin reconnaissant, fou de tendresse, le ro novembre, dans la guinguette du bord de l'eau, sur le chemin de Bezons ; Antonin le pieux, si ému, si paternel, le i cr mai 1869, agenouillé près du corps de la Princesse Djalavann. 5 de sa Jilie adoptée. Celui qui rouvrit la porte de la villa abandonnée, le 10 août, ce fut Coulommiers le vieux, l'abject, l'ivrogne, le fainéant, le sceptique, celui que nous avons vu au début de cette histoire vivre lâchement en tutelle, obéissant comme un roquet à sa maîtresse d'autrefois. Lorsque Coulommiers vieilli, abruti, plumé, déplumé, malade à tout jamais, rentra chez lui après quatre-vingt-dix jours de constantes débauches, Octa- vie habitait depuis deux mois le numéro i 1 5 de la rue des Martyrs. C'est la qu'était située la principauté de Djalavann. Sur la frontière, dans un autre corps de bâtiment, M ran Abel exerçait son industrie. M" 1 ' Octavie avait commis une irréparable maladresse. Eblouie par les titres du prince, fascinée par les millions qu'il faisait miroiterdevant sesyeux, convaincue qu'elle allait être, à courte échéance, propriétaire : i" d'un hôtel en bordure sur le parc Monceaux; 2° d'un palais a Nice; 3° d'un cottage à Deauville; 4 0 d'un pied-à-terre à Saint-Germain, et 5" d'un vide-bouteille à Fontainebleau, elle avait prodigué, coup sur coup, a son Kosak, toutes les laveurs dont elle disposait. Ces largesses lui coûtèrent cher! N'ayant plus rien à accorder, elle dut se contenter de l'appartement modeste que vous connaissez. Elle lit contre mauvaise fortune bon cœur et se promit de prendre en temps et lieu une éclatante revanche. l52 Les Amours extravagantes XXI T,E RETOUR DE l'eNFANT PRODIGUE (MOINS LE VEAU r,R s) La disparition d'Antonin impressionna vivement Octavie. Le désespoir de son ancien amant ne l'eût pas attendrie, son absence la préoccupait. Elle le crut mort, mort de désespoir. Après l'avoir flattée Vingt* quatre heures, cette pensée lui étant devenue désagréable, elle y renonça. Personne ne put lui donner de nouvelles. Elle alla plusieurs fois à Clignancourt. La maisonnette était close, l'herbe poussait dans les allées. La sonnette tinta d'une si lugubre façon, qu'elle ne l'eût agitée une seconde fois pour rien dans le monde. Sa petite voix grêle semblait lui demander compte de tant de tristesses. « Je ne croirai qu'il est mort que lorsqu'il me l'aura écrit lui-même, se disait Octavie. Je connais mon Coulommiers, que diable ! Il ne se serait pas tué sans m'écrire. Il eût donné la villa à quelqu'un... à moi probablement. A quelle autre eût-il pu la laisser? Ce n'eût été que justice: j'ai assez trimé dans cette maison-là. Qui sait... il y a peut-être depuis deux mois une lettre de lui sur la table, près de la fenêtre; une lettre qui renferme ses dernières volontés. 11 faudra bien un jour ou l'autre ouvrir la maison. Il vaudrait mieux qu'on le fît plus tôt que plus tard. Pauvre garçon ! il se pourrait bien tout de même qu'il fût mort. Cela me ferait de la peine. Il n'était pas méchant. de la Princesse Djalavann. 53 Mon Dieu, s'il avait eu seulement le nécessaire dans la semaine, avec un brin de superflu pour le dimanche, jamais je ne l'aurais quitté. On aurait acheté pour pas cher le terrain qui est à côté. De cette façon, on aurait eu une sortie convenable. Je jetterais bas les deux baraques et les remplacerais par une petite maison en pierres et briques. J'organiserais un potager dans le bas, avec un poulailler. J'y ferais creuser un puits: c'est indispensable. Si dans deux mois ou six semaines on n'a pas de nouvelles d'Antonin, j'irai trouver le commissaire de police. Il faut absolument que l'on sache s'il n'y a pas quelque part une lettre pour moi. Mais, j'y pense !... Il est peut-être mort dans sa maison. Ah ! le pauvre garçon ! II faut absolument qu'on entre chez lui. J'irai voir le commissaire cette semaine. » Elle y alla le jour même. L'employé qui la reçut lui dit en souriant qu'elle pouvait retourner chez elle, y manger chaud, y boire frais, y dormir sur les deux oreilles; qu'il savait sur le compte de M. Coulommiers tout ce qu'on pouvait avoir intérêt à savoir; qu'on faisait surveiller les abords de la maison abandonnée ; qu'il était inscrit qu'elle avait sonné trois fois à la villa: le 10 juin, le 7 juillet et le i" août; qu'en tout cas elle n'avait pas qualité pour requérir l'ouverture de l'immeuble abandonné. Cette réponse lui fut désagréable. Elle en voulait a Coulommiers de l'avoir attendrie sans raison. Cette impression ne fut que passagère, hatons-nous de le dire. L'absence complète de nouvelles l'exaspéra ; cette préoccupation Unit par l'obséder. Aussi, le jour où elle rencontra le revenant dans la rue des Martyrs, elle se cramponna à lui comme si elle eût craint qu'il disparût par enchantement. i5 4 Les Amours extravagantes « Enfin ! te voilà ! C'est bien toi ! Tu peux te vanter de m'avoir tourmentée. Qu'est-ce que tu es devenu ? Où es-tu allé? Pourquoi ne m'as-tu pas écrit? Tu as été malade? Qu'est-ce qui t'a changé comme ça? Tu me conteras tout. Nous allons en tailler des bavettes ! Mon pauvre homme ! dans quel état te voilà ! Tu vas venir chez moi... c'est à deux pas. Mais j'y pense... tu ne sais pas où je demeure. Il y a si longtemps qu'on ne s'est vu. Tu ne veux pas monter à la maison? Aimes-tu mieux que nous allions chez toi ? Bon !... Je le préfère aussi. Pour la première fois cela vaut mieux. Tu as raison... tu as toujours raison. Nous allons prendre une voiture. Il y a trop de monde et il fait trop clair pour se retrouver après trois mois. Dieu ! que je suis donc contente de te tenir là. Tu ne m'échapperas plus, au moins ! » Coulommiers marchait avec peine, courbé, d'un pas inégal. Elle fit signe à une voiture d'approcher. « Je ne veux pas de voiture. — Nous irons plus vite. — Je n'ai pas de quoi me payer des voitures. — Tu me laisseras bien la payer, voyons ! — Je ne veux pas que tu me la payes. — Allons à pied, puisque tu le veux absolument. » Chacun de leurs pas fait voleter autour d'eux les souvenirs. Le commissionnaire est à sa place accoutumée, près de sa boîte et de son crochet. C'est lui qui a porté tous les meubles dans la logette. Coulommiers lui fait l'effet d'un mort mal ressuscité et il le suit longtemps des yeux. La blanchisseuse arrête Octavie. « J'ai toujours une chemise à vous rendre, vous savez?... et deux torchons. Je vous les porterai en allant prendre le linge. » Cette sonnette est celle de la mercière. Elle de la Princesse Djalavann, 55 tinte chaque fois que l'on pousse la porte et amène la marchande dans son comptoir. Le boulanger est sur le seuil de sa boutique. « Est-ce qu'il ne vous faut rien, monsieur Coulommiers ? demande-t-il à son ancienne pratique. Vous n'avez pas changé de fournisseur, au moins? » Antonin fait signe que non. « A votre service. » Et puis, c'est le curé qui passe sans reconnaître ses clients d'une heure. Voici l'allée au fond de laquelle demeure la petite couturière qui « rafistolait » les défroques de « M"' c Coulommiers ». Antonin remarque que sa veuve porte une toilette élégante comme il ne lui en a jamais vu. On laisse à gauche la station des omnibus. Que de fois on les a regardés d'un (fil d'envie! Maison ne faisait pas de folies en ce temps-là. Est-ce l'émotion, est-ce la fatigue qui leur fait ralentir le pas : A l'entrée du sentier, Coulommiers fléchit. Il s'adosse un instant au mur. Octavie a de grosses larmes dans les yeux. « Allons, mon ami, du courage. Est-ce que tu crois que je n'ai pas envie de pleurer aussi, moi ? Je compte bien m'en donner, va ! quand nous serons arrivés. Prends mon bras et appuie-toi... plus que ça... plus encore. Je ne te sens pas. As-tu peur de me faire du mal? » Lorsqu'ils ont longé la baie, leurs deux cœurs ont battu la chamade. Antonin n'ose pas ouvrir les yeux. H a honte de rentrer en si piteux état dans le nid abandonné. Il a peine à faire glisser la clé dans la serrure. « Elle est pleine de sable, donne, » dit Octavie. On entre. Lorsqu'ils furent enfin dans la logette, porte close, volets fermés, Antonin tomba sur une chaise, près de la porte; Octavie se mit à genoux près de lui, et ils i 5G Les Amours extravagantes pleurèrent... ils pleurèrent dans les bras l'un de l'autre sans prononcer une parole. Tout occupait la même place qu'au jour du départ. Le lit défait, le berceau plein de rieurs mortes, la table près de la fenêtre avec le travail interrompu, la soucoupe pleine d'épingles a cheveux, les serviettes froissées, sur la toilette; près de la table à ouvrage, sur le plancher, des rognures d'étoffe que l'on n'avait pas balayées. C'est le jour de l'enterrement qu'on a travaillé là « pour faire du neuf avec du vieux, du noir avec du rose ». Tous ces souvenirs leur descendent du cerveau dans le cœur et les oppressent. Octavie prend la parole la première, à voix basse : « Je t'ai fait bien du mal, n'est-ce pas? Je m'en veux tant que je ne sais comment le dire. Ecoute : sais-tu ce que je vais faire J Je vais courir jusqu'à la maison; je vais prendre le plus nécessaire, et je reviens vite, vite, pour ne plus te quitter jamais. Tu m'entends?... jamais, jamais, jamais. » Coulommiers fit de la téte un signe négatif. « Est-ce que tu me mettras à la porte, par hasard, quand je vais revenir? — Tout cela n'est plus possible, On ne raccommode pas la tendresse. Un cœur brisé est un tesson dans la poitrine; il a partout des pointes qui vous meurtrissent. Tu reviendrais ici que je te haïrais probablement autant que je t'aime encore à cette heure. Je te ferais du mal, je m'en ferais; ce n'est pas la peine. — Je ne savais pas que je t'aimais autant que je t'aime. Est-ce que tu te doutais, toi, que tu m'aimais autant que cela? Tu vas me laisser faire. — Ne reviens pas, ou je ferme la porte; je me sauve encore... et je suis bien las. Comment veux-tu que de la Princesse Djalavann. .5 7 nous retournions dans les bras l'un de l'autre, souillés comme nous le sommes? Je sais ce que tu as fait. Te voilà casée, bon voyage ! J'aurais dû me tuer; je n'en ai pas eu le courage. J'ai fait pis. Voulant me rendre à tout jamais la femme odieuse, j'ai été la chercher dans les égouts. Voila trois mois que je vis avec les créatures les plus immondes, dans les quartiers les plus hideux. Tu vois où j'en suis? Mon cœur est plus fourbu encore. J'ai le cerveau plein de pustules. J'ai voulu jeter bas mon idole; elle m'a terrassé. Dans ce lit encore défait, ton prince aurait sa place. Je verrais toujours sa tête sur l'oreiller, entre nous deux. Crois-tu que cela me tente, cette vie-là? Je serais brutal avec toi, je te battrais comme je bats ces femelles numérotées, ces iiacres vivants qui me choient au prix du tarif. Tu vois que cela ne se pourrait pas. Me voilà chez moi ; va-t'en ! — Promets-moi d'y rester. — Nous verrons. # — Je veux que tu me le promettes ; et ce n'est pas tout. Dis-moi qu'aucune femme n'habitera ici ! — Ça, Dieu du ciel ! je n'ai pas de peine à te le jurer. En voilà assez! — Je viendrai te voir tous les jours. — Tous les jours pendant quelque temps? — Tous les jours pendant toujours. Puisque tu ne veux plus être mon amant... tu n'as même plus l'air de vouloir être mon ami... eh bien, je serai ta servante. — Une princesse viendra balayer chez moi! Tu es folle. — Folle, soit! oublieuse, non. Tu me dis toutes sortes de choses dures, mortifiantes; tu en as le droit. Je ne réponds rien. Je l'ai mérité. Mais ça changera. i58 Les Amours extravagantes Antonio, réfléchis encore. Je te jure que j'ai envie de revenir avec toi, que j'accepterai tout: les injures, les coups... tout ce que tu voudras. — Tu me fais affreusement mal, tu sais, avec ta tendresse. Je ne veux pas que tu reviennes ici. Voilà qui est dit. Ne me torture plus comme tu le fais. J'ai réfléchi à tout, va ! Il n'y a pas une seule combinaison se rapportant à toi qui ne m'ait traversé la cervelle. J'ai voulu te tuer, oui... Je t'ai suivie tout un jour avec un couteau ouvert dans ma poche. Si ça allait me reprendre auprès de toi, cette envie-là ! — Eh bien, tu me tuerais. Une belle perte que ferait la France ! — C'est possible; mais je ne veux pas de Mazas. Tu vas t'en aller. — Pas encore. — Tout de suite. — Je veux te dire tout le chagrin que j'ai de t'avoir fait du mal. — Me diras-tu aussi que tu as du chagrin d'être la maîtresse de cet homme qui te paye ? — Ce que tu as fait t'enlève un peu le droit de me traiter comme tu me traites. — Ce que j'ai fait!... Ce que j'ai fait, je te le reproche. C'est la conséquence de tes lâchetés. Ai-je vendu ma peau, moi ? J'ai payé celle des autres... plus qu'elle ne valait. Ai-je été traître envers toi? T'ai-je trompée? T'ai-je fait haïr les hommes ?... Tu les aimes plus que jamais, au contraire. Pour ce qui est d'être abjects... nous nous valons. Tu le vois, tu ne peux pas rester ici. Je te ferais du mal. Va-t'en ! et bénis le ciel tout le long de ton chemin, et puis encore, et puis encore, de ce que j'ai trouvé la force de te chasser. » Octavie s'en alla désespérée. Le prince Djalavann de la Princesse Djalavann. i5 9 passa une mauvaise soirée. Antonin demeura près de douze heures sans connaissance. Il faudrait des volumes pour analyser les sentiments qui guidèrent ce trio de déclassés. Voila une Ibis encore M. Prudhomme qui se lève et qui me demande comment il se fait qu'Octavie, tantôt se dévoue, tantôt se désavoue, tantôt s'évade ; pourquoi je la montre sous tant d'aspects différents qu'il est fort difficile de démêler si j'ai voulu en faire la meilleure des bonnes filles ou la dernière des misérables. Sur ce point-là, monsieur Prudhomme, j'ai fait ce que je voulais faire. Octavie est un être prismatique, insaisissable ; une princesse Djalavann de pacotille. Ces créatures-là procèdent par extrêmes. Demandez- leur de l'héroïsme, quelque chose qui projette une grande flamme aussitôt éteinte; n'espérez d'elles ni résignation, ni persévérance. Elles pourraient être Lucrèce pendant une heure; jamais elles ne seront Cor- nélie, régulièrement dévouée à sa tache, donnant à chaque jour qui s'écoule ce qui lui revient de vertu. Eh! parbleu! monsieur Prudhomme, si la demoiselle Octavie ici présente avait le cœur, la cervelle et tous les organes qui la constituent fille d'Eve bien équilibrés, si elle avait reçu une éducation conforme à la morale, si elle avait été soigneusement guidée, si °n l'avait chastement aimée, si elle n'avait jamais eu faim sans trouver à point un repas suffisant, si elle 'l'avait eu ni tentations, ni mauvais exemples, si on lui avait révélé ce qu'il v a de bon dans le bien, de bien dans le bon, si elle n'avait pas eu une mère comme la sienne, une marrai ne comme celle que vous lui connaissez, des relations comme celles que vous ne lui connaissez pas, si, enfin, vous aviez été la, monsieur Prud- i6o Les Amours extravagantes homme, pour veiller sur elle (mais vous n'y étiez pas!), peut-être eût-elle vécu... comme la princesse Augusta Djalavann. Eh bien, là... pendant que nous sommes seuls, dites-moi, monsieur Prudhomme, la main sur la conscience, si cela ne vous gêne pas, à laquelle de ces deux femmes donneriez-vous le pas au jour du jugement ? Et vous, femmes honnêtes, qui suivez droit votre chemin sans souci des ronces qui vous déchirent; femmes aimées de Dieu, suprêmes consolatrices, doux asiles en ces jours troublés et troublants, heureuses ou martvres, soyez compatissantes. Regardez sans colère ces pauvres filles. Elles ont de rudes lendemains, allez ! Elles ont eu une triste veille. Les seules joies qu'elles ont leur viennent d'autrui; elles doivent les mendier ou les conquérir... A quel prix, bon Dieu! Vos joies dominantes, à vous, sont en vous-mêmes. Regarder en vous est une béatitude, un doux repos. Vous allez d'un pas égal vers Dieu, certaines qu'il vous attend souriant sur le seuil de son paradis. Elles n'ont qu'une croyance intermittente, cousine germaine de la superstition. « Pourquoi voulez-vous nous faire croire? disent-elles. Croire, c'est nous savoir abjectes, c'est nous savoir condamnées, c'est être épouvantées. » Et comme on leur a dit qu'une seconde de repentir vaut une vie austère, elles comptent bien se repentir... plus tard... pendant une seconde. Leurs souffrances sont autant d'opprobres, vos douleurs sont autant de glorieux chevrons. Leurs joies, on les leur paye en ce monde; elles les payeront au centuple dans l'autre. Vos saines félicités, vous ne les devez qu'à vous-mêmes ; sont- elles la conséquence d'un échange .' Vous le proclame/ hautement. L'homme auquel vous donnez le bras marche la tête haute salué par les honnêtes gens. de la Princesse Djalavann. 161 Femmes vertueuses, soyez douces pour celles qui ne le sont pas; vous le devez. Moi qui ai traversé les deux camps, je vous le dis : vous êtes les heureuses de ce monde; vous serez encore les bienheureuses dans l'autre. Vous avez tout. XXII S T.K PARAVENT Octavieretourna le lendemain à la villa; le lendemain et les jours suivants. Elle finit par décider Cou- lommiers à venir chez elle; elle finit par décider le prince à faire bon accueil à Coulommiers; elle finit par les rendre indispensables l'un à l'autre. Le premier souverain qui se fera représenter à l'étranger par des ambassadrices sera maître du monde. Antonin rendait sans s'en douter d'inappréciables services à son ancienne maîtresse. Il remplissait chez elle l'emploi recherché de Paravent. Vous ne savez peut-être pas précisément ce que c'est, un Paravent? •le vais vous l'apprendre. Indépendamment du personnel de la cuisine, de l'office, de l'antichambre et de l'écurie, toute femme bien achalandée a toujours a son service : Un Monsieur pour ce qui lui est utile ; Un Amant pour ce qui lui est agréable; Un Paravent pour ce qui est ennuyeux. Ces trois termes ûne fois trouvés, toute femme intelligente en déduit un quatrième, que nous appellerons : Joie et sécurité. I 02 Les Amours extravagantes Les deux qualités principales sont : le Monsieur et le Paravent. Les deux qualités relatives sont : l'Amant et la Sécurité. Il me reste maintenant à démontrer ce théorème : « Le produit des extrêmes est toujours égal au produit des moyens. » Il faut admettre, par exemple, que tous les moyens sont bons. Le Paravent est un personnage d'un certain âge que l'on place entre le Monsieur et l'Amant pour les masquer mutuellement. Le Monsieur en arrêt devant le Paravent ne voit pas l'Amant; l'Amant accroupi derrière le Paravent, oublie le Monsieur. Le Paravent a de trente-cinq à quarante-cinq ans. II importe que le Paravent ne soit pas jeune, parce qu'il doit tenir en éveil seulement la jalousie, sans l'exaspérer jamais. On doit pouvoir, dans certains cas, se moquer d'un être aussi inoffensif; dans d'autres, exalter ses qualités, qui servent de coups d'éperons. Il importe toutefois que le Paravent ne soit pas trop vieux. On peut avoir à lui faire doubler certains rôles. Le Paravent doit être, autant que possible, un ancien amant cassé aux gages. Cela, pour plusieurs raisons. Il ne faut pas qu'à ce jeu, terriblement aphrodisiaque, le Paravent aille s'enflammer. Il deviendrait alors encombrant. C'est un métier de salamandre. On ne remplit bien une pareille charge qu'à la condition d'ignorer qu'on en est titulaire. On est rarement à deux reprises différentes au même homme. On a infiniment plus de chances d'être demain l'amant de la reine du Monomotapa que celui de la femme que l'on a quittée....fût-ce la veille. — On ne ressert jamais un fruit qui a été épluché. De là, de la Princesse Djalavann. [63 comme je le disais, la convenance de choisir pour Paravent un voltigeur du corps de réserve. Le Monsieur a presque toujours une situation à ménager, une famille à dépister. On place adroitement le Paravent bien en évidence, entre la famille et le Monsieur. On lui donne le bras, on l'affiche, on le proclame, et si quelqu'un vous l'attribue au titre le plus intime, on s'en défend mollement. Si Madame veut voyager incognito avec Monsieur, c'est le Paravent qui garde la maison, qui transmet les lettres sous double enveloppe, pour qu'elles échappent à Monsieur. On Lui confie toutes les clefs... même celles de la cave ! On a tant de confiance en lui ! On lui confie la garde de toutes les cachettes, après en avoir vidé les tiroirs. 11 est au mieux avec les concierges. Si les domestiques sont du voyage, il donne tic l'air à l'appartement, arrose les plantes, fait renouveler l'eau des fontaines et commande le dîner qu'au retour les voyageurs mangeront. Quelquefois on l'invite à en prendre sa part. On est si reconnaissante de la peine qu'il a prise !... Puis, jusqu'à nouvel ordre, on le remet au garde-meuble. On se moque de lui avec Monsieur. On se moque de Monsieur avec lui. On se moque avec l'Amant, et de Monsieur, et de lui. U a bien par-ci par-là quelques petits pourboires, le Paravent. Monsieur reçoit l'indispensable ; Le Paravent picore les miettes ; L'Amant a le superflu. Si l'on veut faire quelque partie line avec l'Amant, vite on développe le Paravent. Monsieur, sur le point de s'absenter a contre-cœur, adresse mille recommandations à Madame. On promet d'éloigner le Paravent, ïf>4 Les Amours extravagantes de ne le voir que pour sortir, ou en présence d'un tiers. Et, en effet, on l'éloigné, on l'affiche, on le berne. Monsieur part rassuré, revient de même, et la comédie s'est jouée au profit du troisième larron. Puis, jusqu'à nouvel ordre, on met de nouveau le Paravent au garde-meuble. Sur l'inventaire, immédiatement après le lit vient le Paravent. Aussi en prend-on grand soin. Chacun a sa part du fruit : Monsieur a la peau ; L'Amant a la pulpe : Le Paravent a le noyau. Antonin était le Paravent d'Octavie ; un Paravent modeste, qui empruntait toute son importance à sa situation passée. Le prince Djalavann était le Monsieur. Quant à l'Amant... Octavie jouait si bien du Paravent que je n'ai jamais pu les connaître. Il faudrait plusieurs volumes pour analyser les sentiments qui guidèrent et le prince, et Octavie, et Antonin. Je vous ai montré le point de départ, le chemin parcouru, le but atteint; je retourne à Salabelle et à la petite princesse : la princesse Augusta Djalavann. XXIII CORRESPONDANCE Parcourons la correspondance du comte et de la princesse comme nous l'avons déjà fait. Nous saurons immédiatement à quelle station tic leur charmant voyage sont arrivés nos deux amoureux. de la Princesse Djalavann. i65 On en est venu il se faire de mutuels compliments sur son abnégation, sur son courage. Il ne faudrait Pas s'y tromper et croire que l'on s'aime moins ! On sent le besoin de doubler les serrures et l'on redouble les serments. Ne voilà-t-il pas d'admirables précautions ? Elles me rappellent assez... (pardon! mille fois pardon!) «Iles que prit Jocrisse, dont le serin s'était envolé, et qui fermait à double tour la grille de son jardin. Mardi matin. Je retrouve ta voilette dans ma poche, chère chérie, jeté la renvoie. Il faut qu'on me rapporte de tes nouvelles. Comment s'est passée ta nuit? As-tu fait encore de villains rêves? Si ma raison n'y mettait bon ordre, mon cœur remplirait huit pages de questions. Ne t'y trompe pas, au moins, et admire-moi. Je le mérite. Parce que je suis toujours avec toi comme un monsieur en visite, ne va pas l'imaginer que je t'aime moins. C'est tout le contraire. Je tiens à bien montrer à ma petite princesse le cas que je fais de sa bonne amitié, à l'exclusion de tout autre sentiment. Et il en sera toujours ce qu'elle voudra; et ion sera toujours heureux, toujours reconnaissant de ce qu'elle voudra bien donner, et jamais on ne tentera de la troubler. Mais Une faut pas croire que cette victoire s'obtienne sans combats et qu'on ne voie pas les perfections de sa toute petite. Ceci est une autre affaire ! Sur ce, ma mie Augusta, bonne journée. Dites-vous que vous ave-; de la vraie tendresse à la caisse d'épargne, en cas de besoin... Kl ne faites pas d'économies, vous save; ? Cela serait bien inutile. S. Fait-elle asse-j de moi ce que bon lui semble! Et pourtant... c'est grand comme rien du tout; cela s'appelle la Les Amours extravagantes toute petiote; on la mettrait à la poste pour quinze centimes, et elle remplit le monde. Partout oii va la pensée, la pensée la retrouve radieuse et souveraine. Aujourd'hui, je ne daignerais saluer ni le roi. ni la reine, ni l'empereur, ni le pape. Je voudrais qu'il y eût du soleil pour le regarder en face. ' La petite princesse répondit : Mardi matin. J'ouvre les yeux, mon ami, je lis cl relis votre lettre. Oui, vous êtes bon. Tant de délicatesse, tant d'abnégation, tant d'effacement me touchent et me plaisent. Je ne sais pas si je vous admire, mais je vous aime davantage, c'est certain. Je vous veux toujours ainsi. Je sais qu'à vous on peut beaucoup demander. Il est si riche, le cœur de mon ami; il sait si bien donner. Ta petite princesse a bien dormi, beaucoup rêvé et est enchantée de sa soirée d'hier. Mille bons baisers. A. La petite princesse, en écrivant a son ami, a souvent consulté le dictionnaire. Au courant de leurs causeries, elle a dû lui poser tant de questions, qu'elle s'est aperçue que son éducation, absolument nulle pendant son enfance, sur la frontière persane, à peine ébauchée pendant son séjour à Moscou, interrompue a quinze ans par son mariage, laissait énormément a désirer. Salabellé a éprouvé une grande joie lorsque Augusta Djalavann lui a dit : « Je t'aime tant que j'ose te l'avouer : je suis ignorante comme une chatte... comme une chatte sauvage. On n'a jamais songé a me rien apprendre. Ce que je de la Princesse Djalavann. 167 sais , je l'ai appris dans les romans... ou dans mon livre de prières. Veux-tu faire de moi quelqu'un ? Je suis à peine quelque chose. Si tu prends cette peine, tu verras quelle bonne écolière je serai. Ceux qui ont créé mon corps l'ont fait par amour pour eux-mêmes; toi, tu créeras mon intelligence, par amour pour ta petite princesse. Aussi te devrai-je plus de tendresse que je n'en puis donner à mon père et à ma mère,qui m'ont, d'ailleurs, abandonnée, presque vendue. « C'est dit, n'est-ce pas ? A partir de ce moment, je te livre mon intelligence. Fais-en ce que bon te semblera. Tu vas penser pour moi. Je vivrai pour toi tout le restant de mes jours. » C'est sous cette impression qu'Augusta Djalavann a écrit la lettre suivante : Samedi soir. Ainsi donc, grâce à vous, je vais devenir une femme; je vais m'instruire, être quelqu'un. Savej-VOUS que c'est bien bon cela et que je serai heureuse de vous devoir tant ; et qu'il me faudra vous aimer bien fort pour vous payer? Oh ! je ne marchanderai pas mon amitié, je vous le promets. Si, comme je le crois, on a grande joie à faire une bonne Action, vous devej être bien content du long travail que vous entreprenez, brave ami. Je vous bénis pour le vrai bonheur tue vous me donneJ. Sans vous, jamais je ne mènerais à bien mes projets, mes désirs d'apprendre, desavoir. Guidée par vous, mon courage redouble et j'ai confiance. •Je vais donc cesser d'être une petite perruche faisant certain jour la belle à domicile, et, le restant de la semaine, répétant : «As-tu bien déjeuné. Jacot... OuJdCOtte? «sur les perchoirs de ses amis. de viens d'étudier mon piano pendant une heure et un quart. Je me suis donné ces quelques minutes de récréation i68 Les Amours extravagantes que je passe avec vous. Et maintenant, je vais reprendre Shakspeare, dont je ne connais qu 'Othello et Hamlet, et encore est-ce grâce à Rossini et Ambroise Thomas. Quelle honte !... Nous sommes beaucoup comme cela, qui devons à Gounod de savoir qu'un nomme Gœthe a écrit Faust, auxquelles Rossini a révélé l'existence de Guillaume Tell, et qui ne connaissons de l'histoire de France que ce qu'il a plu à Alexandre Dumas de nous en apprendre. J'ai bien travaillé ; je suis contente de moi... et de vous. Oh! la bonne journée! Bonsoir, ami. Quand vous verrai-je? A. Le cœur des femmes est pavé, comme l'enfer, des meilleures intentions. Ce diable de pavage n'est guère plus solide d'un côté que de l'autre. Mardi. Votre lettre, ami, m'attriste beaucoup. Je vois bien qu'il n'y a ni plainte ni reproche dans tout ce que vous me dites, et je reconnais combien tout ce que vous m'écrive- est juste. Vous constate-; que je ne fais rien cl que Ions mes projets sont au fond de l'eau. J'en ai plus de chagrin que vous ne pouve; en avoir. Je sais bien que je suis coupable, mais pas complètement. Suis-je paresseuse ? Est-ce que je perds mon temps? Je ne puis, cependant, pas renoncer au monde. La journée est courte et le soir arrive vite; et je suis mécontente de moi; et puis l'ami aussi; et puis je pleure comme en ce moment. Vous dire-; que cela n'avance à rien; mais que faire? Me lever à dix heures au lieu de midi? Je l'essayerai. Vous voir moins ?... Le tenterai-je ? Gronâe^-moi, tyran- nisej-moi et essayons. Je dois avoir tort puisque vous soulevé-; cette question. Vous ne dirie^ rien si vous savie; qu'il n'y a rien à faire. de la Princesse Djalavann. 169 Venej vite me voir. Je suis très troublée, très peinée. Demain mercredi, à midi, je vous attends. Et puis j'ai bien mal à la tête tous les jours. Il ne faut pas me faire de chagrin. Je vous embrasse tendrement. A. Il est inutile de pousser plus loin cet inventaire. Les lettres que vous avez lues ont dû vous révéler quelle tendresse unissait Hector Salabelle et Augusta Djalavann. Je n'en veux plus citer qu'une seule. Sala- belle l'a écrite huit jours après qu'ils.eurent échangé leur premier vrai baiser. Ce fut leur dernière étape ; une station que l'on brûle sur les grandes lignes: Asnièrcs, lorsqu'on arrive du Havre, ou Charenton, quand on revient d'Italie. Ce premier baiser, ils l'échangèrent... ils le partagèrent rend mieux ma pensée ; cela ne se dit pas, mais cela m'est égal ; donc : ce premier baiser, ils le Partagèrent dans la loge des premières n° 174, à l'Opéra, un soir où l'on jouait Faust, à la fin de l'acte du jardin. Le prince Dimitri les avait quittés pour «lier faire un piquet au cercle des Pommes de terre. a fin de se retremper un peu. Nilsonn chantait. Augusta se leva. Elle avait des larmes dans les yeux. Il la suivit non moins ému. Comment cela se fit-il? Je & en sais rien. D'ailleurs, je n'étais pas là; et puis, v ous mé connaissez assez pour être convaincu que si je m'y étais trouvé, je n'y serais pas resté. Huit jours après, Salabelle écrivit à sa chère petite Princesse le billet suivant : 33 mars. H y a huit jours, Tu m'as ouvert les bras pour la première fois. Les bai- Les Amours extravagantes sers de profil ont change de nature. Je suis entre, tout ébloui, dans le beau royaume dont tu es souveraine, et qui n'a plus de frontières que l'infini. Il y a huit jours, Tu as soupiré sur mon épaule l'aveu qui le fait mienne. Je ne savais pas que l'on pût être aussi heureux, il y a huit jours. Il y a huit jours. Tu me disais de douces choses qui bruissent encore à mon oreille comme une musique sans égale. Que de belles heures.'... que d'heures sombres depuis huit jours ! Depuis huit jours, On a escaladé le ciel ; on a roulé dans les abîmes; on a pleuré; on a frémi; on a connu des extases sans pareilles; on a reçu des blessures profondes qu'un baiser a fermées ; on a aimé; on a vécu depuis huit jours. Il y a huit jours. Tu me disais : « Je suis tienne; il n'y a pas à s'en dédire. Tu ne me quitteras jamais... jamais ; dis?... Dis-le, grand fou. » C'est moiqui te dis, à mon tour : « Je suis tien; il n'y a plus à s'en dédire. Tu ne me quitteras jamais... dis ?... Dis-le, chère chérie.» En vous endormant ce soir, peut-être pensere^-vous a ce baiser d'il y a huit jours. Les yeux clos, pelotonnée sons vos rideaux, qui sait si vous ne direj pas : « J'étais heureuse, il y a huit jours! » Ce que je sais, moi, c'est que, s'il m'était donné de vivre miraculeusement dix siècles encore, je me dirais : « Il y a mille ans ! » avec autant d'émotion que je me dis aujourd'hui : ii Ily a huit jours. » SALABELLE, de la Princesse Djalavann. XXIV c'est t.a faute dt prince ! La lettre que vous venez de lire était date : e du 23 mars. Le r r avril, la place capitulait après une défense héroïque de plusieurs années. A vrai dire, jamais assaillant ne trouva de la part des autorites de « ville assiégée un concours plus complet. Le prince Djalavann avait tout fait pour assurer le succès de l'ennemi. Ne l'avait-on pas vu à Grasse vivre publiquement avec M Uc Octavie? Ils occupaient deux chambres voisines, hôtel des Ministres, le 12 et le 14. Vous voyez que je suis bien informé La chambre adoptée par la simili-princesse était celle qu'avait habitée en 18721a princesse Augusta. Je sais bien que d'aucune autre la vue n'est aussi belle... Etait-ce une raison suffisante pour que le prince permît a sa maîtresse de s'y installer? Vous ne le croyez pas .- Eh bien, moi non plus. On vit les deux amoureux de contrebande se promener, bras dessus bras dessous, boulevard du Jeu- du-Ballon. On les vit dans les fabriques acheter assez d'essences et d'eaux de senteur pour parfumer tout tdignancourt... et la rue des Martyrs... et Antonin Coulommiers par-dessus le marché ! On les vit au pied des palmiers, à l'ombre des bosquets de rosiers et de jasmins, effeuiller des marguerites. On les vit en extase devant le Couronnement d'épines de Hubens, I 7 2 Les Amours extravagantes qu'ils attribuèrent à Fragonard, et devant je ne sais quel tableau de Fragonard qu'ils attribuèrent à Ru- bens. Bref, on les vit partout, tant et si bien, que j'aurais plus tôt fait d'énumérer les endroits où on ne les vit pas. La princesse Augusta ne tarda pas à apprendre cette belle équipée. Elle comprit alors pourquoi son seigneur et maître refusait absolument d'augmenter la pension qu'il lui faisait pour sa toilette, ses fantaisies et ses aumônes. Le prince était parti le 24 mars, le lendemain de ce fameux baiser qui avait inspiré à Salabelle la lettre que vous venez de lire. Vous vous rappelez quels sentiments philanthropiques, quel désir frénétique de faire le bien s'étaient emparés d'Augusta.Ce besoin de compenser par des largesses faites aux malheureux certaines largesses faites au trop heureux Salabelle, méritait qu'on le secondât. Voilà ce que le prince ne comprit pas. Cela criait vengeance. La petite princesse versa presque toutes les larmes de son corps dans les bras de son ami, de son bon ami, de son fidèle ami... de son seul ami. De sanglot en sanglot, la soirée se passa. A minuit, l'épouse outragée commença à s'apaiser; à une heure du matin, elle avait oublié les coupables; à deux heures, elle ne pouvait plus leur en vouloir; à trois heures, elle n'a plus rien à leur reprocher ; a quatre heures, elle avait pris l'avance. Quelle peine ils eurent à se séparer! Vingt fois au moins Salabelle sentit sous sa main brûlante le froid du verrou qu'il allait écarter. Et toujours son amie le rappelait. Ils n'avaient plus besoin de parler pour s'entendre. Ce que l'un pensait, tout aussitôt l'autre L'entendait. Chaque fois qu'une nouvelle étreinte le de la Princesse Djalavann. ■73 unissait, leur joie était aussi vive, leurs sensations étaient aussi ardentes que s'ils ne se fussent pas encore embrassés. « Je ne veux pas que tu t'en ailles encore, lui disait- elle. Est-ce que tu pourrais me quitter? Je payerais de ma vie sans hésiter ce baiser que je sens approcher de mes lèvres. Ce n'est pas l'heure d'être prudente; c'est l'heure d'être heureuse. Si l'on te trouve ici, que m'importe! Ce qui me fait frémir, ce n'est pas la pensée que l'on peut t'y trouver, mais bien la pensée que tu peux n'y plus être. Je te veux; là; près de moi; plus près encore... As-tu peur? — Le jour se lève. Bientôt, je ne pourrais plus partir. — C'est là ce qui te préoccupe? Va fermer les rideaux et reviens vite... vite... vite ! Comment n'es-tu pas de retour? Songe donc! Je n'ai pas encore vécu. Ma vie date d'une heure. Qui cela regarde-t-il, après tout, si je me perds?Qui a le droit de mêle reprocher? Jesuis à toi. C'est toi qui disposes de ma vie, de mon corps, de mon âme. Tu es ma volonté; tu es ma force ; tu es ma joie. Tout ce qui est moi est à toi. Comment me trouves-tu ? dis... mais là, bien franchement. Quand je me croyais encore... à cet autre, je me trouvais trop belle; depuis que j'ai trouvé mon vrai maître, depuis que je t'appartiens, j'ai honte de moi. Pourquoi ris- tu? C'est très vrai, ce que je te dis là. Sais-tu ce qui m'inquiète depuis un instant? — Parle. — Je me demande s'il y a des amants qui meurent de l'excès de leur tendresse. — Ah! poltronne! — Poltronne?... moi ?... Le crois-tu ? Je me dis au contraire que je mourrais de la rage d'être encore vi- 10. '74 Les Amours extravagantes vante si cela était. Mais cela est impossible. C'est par miracle assurément que j'ai repris terre. Maître... maitre adoré, ne me quitte pas. Toujours tu t'éloignes. Ne m'aimes-tu plus autant? — Ne dis pas cela. Tu nous fais injure à tous deux. Je veux te revoir souvent... toujours; et, si l'on m'arrête au passage, tout est fini pour nous. — Bah! nous nous sauverons... nous irons n'importe où. Qui peut nous empêcher d'être heureux si nous le voulons? Je veux être heureuse; je veux te rendre heureux comme jamais en ce monde personne ne L'a été. Je suis ta chose, ton bien, ta servante. Tout me sera possible, si ce n'est de t'aimer moins. » Elle s'était levée. Pour baiser ses petits pieds nus qui se détachaient, rosés, sur un tapis de pourpre, on eût fait miracle sur miracle. « Viens encore.;, cinq minutes... C'est trop ? Quatre seulement. Que de temps tu perds à regarder ce verrou. Mais regarde-moi donc! » Elle le prit dans ses bras ; mais, lui, l'entraîna à coups de baisers jusqu'à la porte, dont il écarta la tenture. Elle appuya son corps sur la serrure. Le froid du métal lui donna le frisson. Elle ne recula pas. Il glissa son bras autour de sa taille. Croyant qu'il voulait l'enlacer, elle céda. Il mit aussitôt la main sur le verrou et le poussa. « Ah ! traître! lui dit-elle, va-t'en! Si j'avais été a ta place, on m'eût tuée ici. • Et, sans lui laisser le temps de répondre, elle' ouvrit brusquement. Le jour se précipita dans la chambre : le jour bleuâtre,avant-coureur des chauds rayons. Quelleplus charmante personnification de l'Aurore eût-on pu rêverr de la Princesse Djalavann. >7- s Elle paraissait bien plutôt projeter la lumière que la recevoir. Lorsqu'il vit sa maîtresse sur le seuil, subitement inondée de clarté, se détachant demi-nue sur le fond sombre des tentures, Salabellecrut positivement à une apparition. Ce n'était pas sa petite princesse qu'il avait devant leâ veux; la princesse Auguste dont il avait à peine pressenti les contours avant ce i" avril; la princesse Djalavann toujours chastement drapée, qui cachait en rougissant le bout de sa chaussure, lorsqu'un regard se tixait sur lui... Vous voilà toute scandalisée, madame, et votre front adopte les tons de l'horizon au coucherdu soleil. Ce n'est pas moi qui vous en blâmerai ; cela vous sied à ravir. Mon Dieu, oui, madame, il est dans les parages du Rubicon une frontière devant laquelle certaines 'emmes s'arrêtent indécises plus ou moins longtemps. jour où elles l'ont franchie, elles deviennent citoyennes de la grande République, régies par leurs seuls caprices, gouvernées par leurs seuls désirs. Leur Pudeur abdique ce jour-là. Celui qu'elles aiment fait Partie intégrale de leur être. Cache-t-on sa jambe à son bras? Son sein à son épaule ? Elles n'ont rien de plus a cacher à leur amant qu'à elles-mêmes. Oui, madame, ces femmes-là existent, et si je n'entre Pas à leur égard dans plus de détails, c'est qu'il serait cruel et malséant de laisser plus longtemps la princesse Auguste se morfondre sur le seuil de sa chambre, dans l'fi équipage que vous savez. « Tu trembles pour moi,médisais-tu tout à l'heure, « tu m'as appelée poltronne... Je vais te montrer, moi, s > j'ai peur. Allons, viens ! » EUe le prit par le poignet et, lentement, à peine Les Amours extravagantes couverte d'une batiste légère, pieds nus, cheveux épars, elle traversa l'appartement. « Mais, malheureuse enfant, si l'on te voit? lui demanda-t-il. — Je remonte, je m'habille et je pars avec toi. Je te jure que je n'aurais ni un remords, ni un regret. » La voyant prête à descendre le grand escalier, Sala- belle voulut la retenir encore. « Je ne veux pas que la pensée de m'avoir exposée te trouble un instant davantage... tu m'entends? Tu vois le cas que je fais du danger. S'il te convient d'avoir des remords, que ce soit de m'avoir quittée trop tôt. » Elle le conduisit ainsi jusqu'à une porte de sortie dont ils s'étaient procuré la clef. Là, elle le pritencore une fois dans ses bras et lui donna un dernier baiser. Lorsqu'il se trouva dans la rue, il lui sembla qu'il sortait subitement d'un rêve et qu'il était seul au monde. Comme elle avait eu raison, dans sa folie, de s'étonner qu'il pût la quitter. Gomment avait-il fait? Où avait-il trouvé le courage nécessaire pour s'éloigner? Pourvu qu'elle ait pu rentrer chez elle sans être vue! Certes, il se tuerait s'il lui arrivait malheur. Il se mit à courir, pressé de rentrer, afin de s'isoler et de se recueillir. On éteignait lesderniers becs de gaz. Sur les trottoirs, les balayeurs ensommeillés traçaient du bout de leur balai des courbes dans la poussière. Les voitures des bouchers croisaient au grand galop les dernières charrettes des maraîchers qui s'en allaient cahin-caha a la halle. Avant de se rendre à l'ouvrage, dans les assommoirs en renom, les maçons buvaient le vin 7 T - blanc. Les omnibus des gares, faisant tinter leur ter- de la Princesse Djalctvann. '77 raille, leurs vitres et leurs grelots, niaient au galop chargés de bagages, gouaillantau passage les nacres de nuit couleur de crotte, qui voituraientj piteux, au plus petit pas de leur attelage fourbu, des voyageurs blêmes et poussiéreux qui baillaient aux portières. Les sergents de ville accouplés achevaient leurs rondes, regardant du coin de l'œil les pauvres hères grelottants qui sommeillaient sur les bancs des boulevards. Sur le ciel blanc, les toits dessinaient leurs contours sombres. De cinq minutes en cinq minutes, l'horizon changeait d'aspect. Le rose tendre y devenait jaune, puis vert avant de demeurer bleu. De petits troupeaux de nuages violets s'en allaient lentement vers l'ouest, soulevant au passage une poussière d'or. La lumière pissait d'étage en étage jusque sur la chaussée. La mansarde a le premier et le dernier baiser du jour. A six heures et demie,Salabellerentrachezlui, s'enferma et se mit au lit. XXV I.K PF.TIT NUAGK BLANC Avais-je raison de blâmer le prince Djalavann i Avais-je raison de dire qu'il jouait un jeu dangereux? Avais-je raison de prédire que sa ladrerie lui coûterait terriblement cher f Si vous vous rappelez au prix de quelles largesses elle entreprit de racheter son premier baiser, vous v ous demanderez sans doute quelle somme fantastique la princesse Augusta eut dû verser aux pauvres, pour Les Amours extravagantes le compte de Dieu, après cette nuit du i" avril. Je doute fort que les trésors de Sardanapale, d'Artaxercès, de Riquet à la Houppe, de Darius, de Cléopâtre, de Monte-Cristo et de tous les Rothschild joints à l'actif des budgets de la France et de l'Angleterre, et au passif de ceux delà Turquie et de l'Egypte, eussent suffi a en assurer les intérêts à un quart pour cent. Aussi, la princesse Djalavann, se rappelant à la fois et sa dette de la nuit, et le piteux état de ses finances, et les fredaines de son époux, se leva-t-clle d'assez mauvaise humeur. Elle ne se trouvait pas assez vengée. Une lettre du prince, qu'elle reçut dans la matinée et qui lui recommandait l'économie, acheva de l'exaspérer. C'est dans cette disposition d'esprit qu'elle reçut son ami lorsqu'il vint lui rendre visite dans l'après-midi. Sa la belle s'attendait à un nouveau débordement de tendresse. La tendresse de la princesse, loin de déborder, était restée dans son lit. 11 trouva « sa*servante, son esclave... sa chose » de la nuit passée, à sa place accoutumée, étendue sur sa chaise longue, près de la cheminée flamboyante, enveloppée dans une couverture de renard blanc. Au lieu de se lever, de venir à lui, de lui ouvrir les bras, elle prit à sa ceinture la lettre du prince Djalavann et la lui tendit. « Ah ! vous voilà. J'ai cru que vous ne viendriez pas. Lisez cela. C'est un ukase de mon maître et seigneur. » Il ne découvrit sur son visage aucune trace des sentiments ardents qu'elle lui avait révélés. Sa voix chaude et frémissante avait repris son mode banal des jours passés. « Connaissez-vous rien de comparable à l'audace de de la Princesse Djalavann. 179 ce monsieur qui mange mon bien aux quatre coins de la Provence avec une cabotine et qui ose me recommander l'économie ? C'est à n'y pas croire. Il parait qu'on appelle là-bas cette demoiselle « madame la « princesse » et qu'elle laisse dire. Est-elle jolie, au moins, la coquine ? Comment est-elle faite ? A-t-ellc grand air ? Peut-on sans trop en rougir l'avoir pour doublure ? Quand elle sera de retour, je veux la voir. Cela ne paraît pas vous exaspérer? A quoi pensez- vous? Mais c'est très grave cela, mon ami, très grave ! Si cela continue, on exigera de moi que je travaille pour l'engraisser. Vous verrez ça. Je m'attends à tout. Bientôt mes pauvres me feront l'aumône. » Sala belle écoulait stupéfait. Il se crut fou, visionnaire... Cette nouvelle incarnation de sa"f>etite princesse n'était pas de nature à lui faire oublier la précédente. A plusieurs reprises, il essaya de renouer la dernière heure de leur dernière entrevue à l'heure présente. Il n'y parvint pas. C'est que les femmes ont, comme la mer, leurs équinoxes. De temps en temps, se lève dans leur cœur lt petit nuage blanc du cap de Bonne-Espérance, terrible et inévitable avant-coureur de l'ouragan. Il grandit, il avance, escorté d'averses, de trombes, de grêle et de tonnerre. Les atterrages des côtes de Bretagne, le mistral des côtes de Provence, les pomperos du Brésil, les nortes du golfe du Mexique, les tornados de la Guinée, ne sont rien auprès du petit nuage blanc, surtout auprès du petit nuage blanc qui s'élève à certaines époques dans le cœur de la femme. Une fois en chemin, rien ne peut l'arrêter. Si le petit nuage blanc court vers le sud, il faut qu'elle aime ; s'il court vers le nord, elle brisera tout ce qu'elle a aimé; s'il roule vers l'ouest, elle ira au-devant du martyre ; s'il i8o Les Amours extravagantes roule vers l'est, elle ne laissera pas un flambeau sur l'autel. Puis, le petit nuage blanc passé, les épaves disparues, elle se replie sur elle-même. Son regard d'en faut naïf se fixe sur vous avec une candeur, une douceur, un calme qui vous épouvantent. Elle a tout oublié. Il est rare, alors, que ceux que l'orage a épargnés ne se noient pas dans ses eaux dormantes. Comment Salabelle ne savait-il pas que la femme la plus disposée à faire bon marché de sa vie et de son honneur pendant l'équinoxe est la plus réservée et la plus discrète, l'ouragan passé? A minuit, elle était dans vos bras; vous étiez son maître reconnu ; elle vous faisait un crime de ne pas l'exposer à tous les dangers, à toutes les hontes pour prolonger de quelques secondes l'instant de joie qu'elle vous concédait ; et c'est à peine si elle ôtera son gant, à midi, pour vous donner sa main à baiser. Salabelle, convaincu par son amie que la prudence était hors de saison, avait en revanche convaincu son amie que la plus grande réserve était obligatoire. Ce chassé-croisé de convictions, preuve de leur mutuelle tendresse, leur fut mutuellement désagréable. Il la trouva froide; elle le trouva compromettant. Cet empressement à lui parler de ses ennuis d'argent, dont il était, cependant, la source, lui parut absolument déplacé. N'était-ce pas lui, en effet, qui l'avait induite en dépense, lorsqu'il avait provoqué par sa tendresse à outrance le plus coûteux des repentirs ? Elle lui annonça qu'elle partait le jour même avec quelques amis pour Marly, ou elle passerait une semaine. Elle lui donna une commission sans importance : des livres à images et des bonbons à acheter pour la fille de ses hôtes, je crois, et lui recommanda de la Princesse Djalavann. 181 de les apporter à quatre heures, au moment de son départ. « Ainsi, lui dit-il, je vais passer loin de vous toute une semaine, et c'est ainsi que vous me quittez ? Avez- vous oublié déjà cette nuit sublime ?... — Mon cher ami, je ne sais pas ce que vous appelez une nuit sublime ; moi, je n'ai pas fermé les yeux. Le jour m'a trouvée éveillée. — Avez-vous juré de me rendre fou ? — Au contraire, j'ai juré de vous rendre plus raisonnable. — Est-ce là ce que vous me disiez ! — Non, c'est ce que je vous ai entendu dire, et vous parlez beaucoup mieux que moi. — C'est de la raillerie, tout cela. Tu m'en veux de ma trop grande prudence, n'est-ce pas ! Ah ! je l'ai bien maudite depuis hier. — Mais non, mais non, je ne vous en veux pas. Quelle idée ! Il faut au contraire oublier mes folies. — Quoi... nous ne nous reverrons plus... comme nous nous sommes vus ? — Si... quand nous serons plus raisonnables. — Dis : quand nous nous aimerons moins. — Quand nous nous aimerons mieux. Toi, mon a mi, reste le même. Tu n'as été que trop parfait. Seule, après ton départ, j'ai eu honte, et je veux devenir plus digne de toi. — Tu m'assassines en faisant mon éloge. — Je te dis le fond de ma pensée. Je le sens bien; dans tes bras je redeviendrais folle, et je ne veux plus ni y exposer. Mourir n'est rien; mais j'y ai bien songé : nous aurions été ridicules si l'on nous avait surpris. Cela, je ne le veux pas. Aussi, je pars. — Tu veux te reprendre ; je vois cela. 11 l8'2 Les Amours extravagantes — Non, je veux me recueillir après cette grande épreuve et lire dans mon cœur, à tête reposée, ce que tu y as tracé. ■— Je mourrai, si nous ne sommes plus l'un à l'autre. — Si je n'en meurs pas, tu es certain de vivre, car je t'aime aussi ardemment que tu m'aimes. Je ne désire pas mourir, va ! Si je sens la mort approcher, mon ami, sois tranquille ; pour l'éviter, jeté rouvrirai les bras... quitte à en mourir de plaisir. -— Tu ne m'aimes plus autant, voilà la vérité. — La preuve que je t'aime, méchant, c'est que je vais te donner un bon conseil. Tu raisonnes trop les choses d'amour. La femme ne peut avoir que deux manières d'être : L'une, qui est conforme à votre désir; — quand tu la trouves dans ces dispositions, ne perds pas une seconde; ne marchande pas ton bonheur; aime-la rubis sur l'ongle; L'autre, qui vous déplaît; — dans ce second cas, réjouis-toi encore, car, changeante comme elle l'est, tu es certain de la revoir avant peu toute a toi. Une seule chose peut retarder l'heure que tu appelles : c'est que tu te mêles de la faire avancer. Ceci dit, écoute-moi. Je pars. Pour combien de jours, d'heures ou de minutes? Qui sait? Je reviendrai peut-être ce soir. — Qui sait ? Tu ne reviendras peut-être pas. — Mon ami, vous êtes lugubre, et je n'aime pas cela. Vous me voyez très ennuyée, très mortifiée ; vous devriez m'en tenir compte et me consoler, au lieu de me chercher querelle. — Je vous jure... — Pendant ces quelques jours, ne m'écrivez pas... écrivez-moi le moins possible. On ne vous aime pas la de la rincesse Djalavann. 183 où je vais, et je serai très surveillée. Déguisez si bien votre écriture que je m'y trompe. Ce sera difficile. Adieu, mon cher grand ami. Nous allons subir une épreuve. Je suis certaine que nous en triompherons. Je vous reverrai un instant, à quatre heures ; mais je serai entourée et nous ne pourrons pas échanger deux paroles. Je te dis donc adieu. Pourquoi es-tu triste? — L'avenir me fait peur. — Ah!... tu as toujours peur, toi ! » Le baiser qu'elle lui donna dut le convaincre qu'il n'avait pas rêvé, la nuit passée. Il s'éloigna plus amoureux que jamais. XXVI FAUSSES DIRECTIONS Salabelle mit tant d'empressement a exécuter les commissions de sa petite princesse, que, désœuvré longtemps avant quatre heures, il rentra chez lui. « Je ne pourrai pas lui parler, mais je pourrai peut- être lui remettre une lettre, se dit-il. Une lettre ? Non. Le temps lui manquerait pour la lire. Quelques lignes suffiront. Jcne veux pas qu'elle emporte la mauvaise impression que j'ai dû lui laisser. » Il écrivit : « Une heure vous a suffi pour assurer à tout jamais mon bonheur. Ma vie entière vous appartient. » Ce pâle début allait être suivi d'une péroraison foudroyante, lorsqu'on sonna. Salabelle s'empressa de Les Amours extravagantes glisser dans une enveloppe blanche son billet commencé et le mit dans sa poche. Un valet de chambre en t i'a. « Qu'y a-t-ilî — Une lettre pour monsieur le comte; une lettre pressée. — De la princesse Djalavann... Donnez... mais donnez donc ! » La lettre était de M' Frigousse. « Que le diable l'emporté! pensaSalabelle. Attend- on une réoonse ? — Le domestique est reparti. —■ C'est bien. Laissez-moi. » Le comte Hector déchira l'enveloppe et lut : 2 avril. Victoire! mou cher comte. L'Allemagne est vaincue; M* Canobet est en déroule. Vous ave\ quinze mille livres de rentes de plus qu'hier; les fripons qui roulaient vous duper sont démasqués. Une heure m'a suffi. J'ai rondement mené l'affaire. Je croyais vous voir au palais. Je regrette que vous ne m'àye\ pas entendu. J'ai trouvé des effets étourdissants, absolument nouveaux. Je suis heureux que vous en aye^ profité. Ne vous voyant pas venir ce matin, je vous écris. .1 demain, je l'espère, et mille compliments empresses. AiŒL Frigousse. Ma femme joint ses félicitations aux miennes. « Qu'est-ce que Cela me fait! se dit Salabelle. Quinze mille, trente mille, cent mille livres de rente ne sauraient rien ajouter à mon bonheur. Certains regards de la Princesie Djalavann. d'Augusta valent quinze mille t'ois quinze mille livres de rentes. Ce Frigousse avait bien besoin de me déranger'.Cela valait-il qu'on mit en si grosses lettre trois fois soulignées : « Pressé » sur son billet? Ce ne peut ètreque pour hâter la remise que j'ai à lui faire de ses honoraires. J'irai le voir en sortant de chez Augusta. » Préoccupé de tout autre chose que de l'affaire Nat- terkràut, il proportionna sans doute le chiffre de sa dette au plaisir problématique que lui causait le gain de son procès, car il ne mit sous enveloppe qu'un misérable billet de 5oo francs, qu'il comptait déposer sur le bureau de son avocat. Hélas! la Fatalité, un instant distraite, se rappela Salabelle et résolut de lui faire payer cher^on bonheur de quelques jours. A quatre heures, il revit sa petite princesse. Elle était dans le vestibule, entourée, prête a partir. Il la devina, sous la pelisse qui l'enveloppait, telle qu'il l'avait tenue dans ses bras, le matin, au lever du jour, à cette même place. L'émotion lui serra les tempes et il eût voulu tuer ceux qui la regardaient. Ils purent par miracle s'isoler une seconde. « Amie du restant de mes jours, murmura-t-il, comment m'acquitter jamais envers vous ? Disposez de moi. J'ai soif de sacrifices. Vous ne pourrez jamais me demander assez. » Il lui remit les bonbons et les livres qu'elle lui avait demandés. Sous le fil d'or deSiraudin. Salabelle avait, avant d'entrer, glissé l'enveloppe qu'il destinait à son amie. « La voiture de madame la princesse est avancée," dit un valet de pied. Les chevaux impatients piaffaient devant le perron, tenus en respect par un groom immobile. La princesse 186 Les Amours extravagantes trouva sur chaque marche un ami plus ou moins sincère auquel elle donna une poignée de main banale. Salabelle se tint à l'écart. Il la vit s'installer dans le coin de gauche de sa calèche, couverte de fourrures, distribuant les sourires après les poignées de main. Il eut le sien comme les autres; ni plus, ni moins. Puis elle partit. La voiture, faisant grincer le sable, traça un demi- cercle dans la cour, du perron aux premiers arbres de l'avenue. La porte une fois franchie, on entendit pendant quelques secondes les fers des chevaux tinter sur le pavé. Il sembla à Salabelle que les quatre roues de l'équipage lui passaient sur le cœur. « Vous n'avez pas votre coupé, mon cher ami, lui dit un des familiers de la princesse, en lui prenant le bras, j'ai le mien; puis-je vous conduire quelque part? » Salabelle, qui se sentait chanceler, accepta le secours que lui envoyait la Providence. Au bout de cinq minutes, il descendait à la porte de M 1 ' Frigousse. Son défenseur le reçut debout, le chapeau à la main, prêt a sort il'. « Où étiez-vous donc hier, mon cher comte ? Je vous ai cherché de tous les côtés à l'audience. — Je suis resté chez moi, fort souffrant. — Eh bien, vous avez perdu. M" Canobet a passé un mauvais quart d'heure. Quant à la Prusse, je n'en ai fait qu'une bouchée. M"" Elsbeth Natterkraut en est pour ses frictions. Si son père était sur le trône, diantre !... nous aurions dès demain l'Allemagne sur le dos. Je n'ai jamais vu de mine aussi déconfite que celle de maître Oschsenstall, si ce n'est celle de ses compères messieurs Schwade, Zeisig et Spitzbube. Vous devez des remerciements à M e Bouton; vous ferez bien de la Princesse Djalavann. d'aller le voir. Mettez une carte chez le président. Je vous donnerai son adresse. Excusez-moi si je vous recois debout; je suis en retard. On m'attend pour un arbitrage. — Vous permettez ? dit Salabelle en posant une enveloppe sur le bureau de l'avocat. — Ce n'était pas si pressé que cela, répondit celui-ci en la glissant dans sa poche. —«■ M mc Frigousse va bien ? — Pas mal. — Est-elle visible? — Elle est a Mantes, chez sa mère, depuis ce matin. Nous vous avons attendu hier soir. Elle regrettera bien d'avoir manqué votre visite. Elle a un faible pour vous, ma femme... Vous m'excuserez si je me sauve? — Allez donc... allez donc! » Horreur ! trois fois horreur ! « L'enveloppe immaculée qu'emportait la princesse Djalavann contenait les 5oo francs destinés à M" Frigousse. L'enveloppe blanche que M" Frigousse avait dans sa poche, renfermait les quelques lignes destinées a la petite princesse. XXVII CHAPITRE A LIRE AVEC GRAND SOIN Je ne puis comparer la stupeur mêlée de colère et de honte que ressentit la princesse Augusta en retirant les 5oo francs de l'enveloppe que son bien-aimé lui avait r88 Les Amours extravagantes remise, qu'au désappointement qu'éprouva M' Fri- gousse, lorsqu'il lut les protestations incandescentes de Salabelle. Pendant que ces deux tempêtes grondaient sourdement, celui qui les avait provoquées, le cœur plein d'espérance^ savourait la vie avec délices. Son ivresse fut courte. « Que signifie ce galimatias ? s'écria M 1 ' Frigousse, lorsqu'il eut déchiffré le billet destiné a la petite princesse. « Une heure vous a suffi pour assurer à tout « jamais mon bonheur. Ma vie entière vousappar- « tient. » « Une heure vous a suffi... » Croit-il donc ne rien me devoir, parce que je n'ai parlé qu'une heure? J'aurais parlé trois heures si je l'avais voulu. « Ma vie « entière vous appartient... » Qu'est-ce qu'il veut que j'en fasse de sa vie entière? Est-ce avec de pareils honoraires que je payerai mon loyer. Ce garçon-là devient fou; il n'y a pas à en douter. Je vais lui écrire deux lignes qui le rappelleront à l'ordre... sans le froisser; deux lignes que je ne signerai pas, niais qui lui éclairciront les idées. » La petite princesse arriva à Marly à six heures. Elle refusa de paraître à table, s'enferma et se mit au lit. La pauvre femme trempa de ses larmes deux taies d'oreiller. « Le misérable ! qu'ai-je fait pour qu'il m'insulte ainsi ? se disait-elle en déchirant un mouchoir à belles dents. M'envoyer de l'argent pour prix de ma tendresse ! Avec quelles malheureuses me confond-il. donc ? Son intention de me blesser n'est que trop évidente. Je n'ai pas oublié ses dernières paroles; celles qu'il m'a adressées en me remettant ce billet maudit. de 1er Princesse Djalavann. « J'ai soif de sacrifices. Vous ne pourrez jamais me « demander assez. i> Il a pris mes plaintes pour un appel indirect à sa charité. C'est certain. J'en mourrai... oh! oui, j'en mourrai... si ce n'est pas de honte, ce sera de rage. Je ne sortirai plus jamais de cette chambre. Mon infamie doit être inscrite en toutes lettres sur mon visage. Comment ai-je pu aimer un misérable pareil... et l'aimer... comme l'ai aimé ! o Certes, la princesse Augusta eût été indignée, quelle qu'eût été la somme que lui eût envoyée Salabelle, se fut-il agi d'un million ; mais je ne jurerais pas que la modicité de l'envoi n'eût ajouté à l'humiliation qu'elle avait ressentie. Bien des fois dans la nuit clic murmura eu serrant ses petits poings : « Cinq cents francs!... li m'a évaluée cinq cents francsI Voilà ce qu'il estime ma tendresse. Kt à cette heure le misérable se croit quitte envers moi. Quel mal assez grand vais-je donc pouvoir lui taire pour me consoler; Cinq cents francs ! Si le prince savait ce qui m'arrive, il serait furieux. Et moi qui me plaignaisde lui! Cinq cents francs ! » La première missive que reçut Salabelle fut celle de l'outragée : une enveloppe et 5oo francs dedans ; rien de plus. La princesse la fit jeter a la poste à Paris par sa femme de chambre qui en avait écrit l'adresse. « Tiens! se dit Hector qui crut que M" Frigousse lui renvoyait ses honoraires; j'ai mécontenté mon avo cat. Le iait est que 500 lianes pour le gain d'un procès qui m'en rapporte 3oo,ooo, c'est maigre! Je vais lui expédier 1,000 francs, avec une lettre d'excuses. Des excuses :... Je ne saurai jamais tourner cela convenablement. Je remplacerai la lettre par un second billet. 'Ma carte et 2,000 francs lui seront certainement plus agréables que 1 ,ooo francs et un autographe de ma piètre 11. igo Les Amours extravagantes personne. Bah! je suis trop heureux pour marchander la joiedes autres. Aux 5oofrancs qu'il me renvoie, joignons-en 2,5oo autres. 1,000 francs pour chacun des 100,000 francs qu'il m'a fait gagner, ce n'est pas trop. » M" Frigousse reçut donc le lendemain 3,000 francs, ce qui le satisfit pleinement. Le second billet que reçut Salabelle était de M c Frigousse. Ce billet, devenu inutile, s'était croisé en route avec l'envoi des 3,000 francs. Il avait été écrit la veille par un des clercs et ne contenait que ces deux vers inspirés par le « Coq et la Perle »,' de La Fontaine : Le moindre billet de mille Ferait bien mieux mon affaire. En le lisant, le comte Hector devint blême; un nuage passa devant ses yeux, une sueur froide lui glaça les tempes. Horreur!... Sa bien-aimée, un ange en rupture de ban, celle à laquelle il comptait vouer sa vie entière, répondait à une épître, dans laquelle il avait mis toute son âme, par une demande d'argent ! Vous me direz qu'il était mal à Salabelle d'attribuer un pareil procédé à une créature aussi exquise que L'était la princesse Djalavann. 11 est aisé de blâmer les gens quand on est au courant des choses. Rappelez-vous: — que notre ami, ayant envoyé la veille 3,ooo francs à son avocat, ne pouvait pas supposer qu'il lui en réclamât 1,000; — que M" Frigousse voulant « éclaircir les idées de son client » sans se compromettre (un avocat en renom ne fixe généralement pas le chiffre de ses honoraires), avait dicté son billet; — que notre amoureux avait été quelque peu indigné de trouver à la princesse Augusta une seule de la Princesse Djalavann. 191 préoccupation au sortir de ses bras : l'argent qui lui faisait défaut; — qu'il avait été convenu que l'on déguiserait son écriture et que l'on ne s'enverrait que quelques lignes, de loin en loin. Vous le voyez, l'erreur était excusable. « Non, non, non ! ce n'est pas possible, se disait à chaque instant Salabelle, plus meurtri par un tel mécompte que s'il eût glissé de la lune sur la pointe de l'obélisque. Cela ne doit pas être... cela n'est pas... je ne veux pas que cela soit. Ma chère petite princesse n'a pas écrit un pareil billet. D'abord, ce n'est pas son écriture. Je sais bien que ce ne serait pas une raison; ne sommes-nous pas convenus de déguiser chacun la nôtre? Si elle avait besoin que je lui vinsse en aide, il y avait tant d'autres manières de s'y prendre. Cette forme railleuse et triviale est impardonnable. L'envoi du moindre... du moindre billet de mille francs eût mieux fait son affaire que la remise d'un billet plein de tendresse. Quelle honte ! Elle aura pensé que dans aucun cas une citation ne la pouvait compromettre. C'est de la prudence... trop de prudence ! « Eh! mais, j'y songe... ce billet ne peut pas être d'elle puisqu'elle est à Marly. L'enveloppe porte le timbre de Paris... Oui, mais... sa femme de chambre vient ici tous les jours. Allons ! c'est d'elle. Et puis, qui pourrait m'avoir écrit cela? M" Frigousse? M 0 Fri- gousse, moins que tout autre, eût pu me l'adresser. Je lui ai remis ou envoyé 3,000 fr. depuis hier. Il ne serait pas homme à m'en demander 1,000 en échange. D'ailleurs, je connais son écriture. . - « Il n'y a pas à en douter, hélas ! Cette vilaine épître est d'Augusta. La ladrerie de son mari l'a poussée là. Si encore elle avait choisi un autre moment : avant ou après cette nuit qui la faisait mienne; si elle m'avait 192 Les Amours extravagantes confié ses peines, je me serais vendu s'il l'avait fallu pour lui épargner un ennui. Mais attaquer comme cela la question brusquement, dès la première heure! c'est un peu vif. Bah ! après tout, c'est une maîtresse charmante. Je l'avais placée dans le Paradis, elle ne mérite que l'Olympe, voilà tout. Cela me mettra plus à l'aise. Je dois lui savoir gré de s'être adressée à moi. La pauvre femme est assurément dans l'embarras. Une dette criarde, inconnue de son mari, l'aura poussée à cette extrémité. Envoyons-lui les mille francs qu'elle me demande; c'est là le plus pressé. Envoyons-en deux mille, cela vaudra mieux. » Le lendemain matin, Son Excellence la princesse Augusta Djalavann recevait à Marly, de son amant, le comte Salabelle (Hector-Dieudonné), 2,000 francs en deux billets de banque, que, par prudence, aucune lettre n'accompagnait. « Oh ! le lâche ! le lâche ! s'écria la pauvre princesse; pourquoi m'offenser ainsi? Que lui ai-je fait ? Qui me vaut ces injures ? Je ne puis faire appel à personne pour me défendre. A qui avouer ce qui se passe ? Que je voudrais être homme vingt-quatre heures ! J'irais le trouver; je le frapperais au visage, en public. Il faudrait bien que l'un de nous en mourût. Il m'aura révélé, en trois jours, au même degré, l'amour et la haine. Quel dommage qu'il ait changé ainsi! Que faire? Lui écrire? Non, il abuserait de ma lettre. Lui renvoyer son argent ? Il me le renverrait encore. Aller le trouver ? J'en mourrais de honte. Comment, sans le voir, sans lui écrire, lui faire comprendre qu'il faut que cela finisse et que son argent m'est odieux ? » La princesse prit une enveloppe, y glissa les 2,000 francs qu'elle venait de recevoir, y ajouta 1,000 francs, et envoya le tout à Salabelle. de la Princesse Djalavann. « Il comprendra, comme cela, je pense, qu'en voilà assez. » La chose n'était pas mal combinée; mais le sort n'entendait pas, alors qu'il s'agissait de son souffre- douleur, qu'elle se denouat aussi simplement. « Allons, bon ! se dit Salabelle, ces avocats n'ont pas le sens commun. On ne sait jamais comment les satisfaire. En voilà un auquel je remets cinq cents francs d'honoraires ; trouvant que je ne rembourse pas suffisamment ses frais de salive, il me les renvoie. Je sextuple la dose et dois le croire satisfait. Point ! Mes trois mille francs rentrent au pigeonnier. En voilà assez. » * Se trompant une fois encore sur leur origine, Sala- belle mit sous enveloppe les 3,ooo francs que venait de lui expédier la petite princesse et écrivit à son avocat : Mon cher défenseur. Je ne suis pas quille envers vous. Garde-, je vous eu prie, les trois mille francs ci-joints. Vous nie désobligeriez en les renvoyant. Je vous serre la main. H. SaLABELLB. M« Frigousse ne se le fit pas dire deux fois. Il se convainquit aisément que son éloquence n'était pas trop payée. Aux 3,ooo francs déjà reçus il ajouta les 3,ooo nouveaux écus qui lui tombaient du ciel, tout en se disant que son client était un drôle de garçon, extrême en tout, qui. après avoir été ladre, se montrait généreux. De cet enchevêtrement de circonstances il résultait : Que, sans s'en douter, Salabelle avait mortellement offensé celle qu'il aimait le plus au monde; i 9 4 Les Amours extravagantes Qu'il lui avait, en deux fois, remis ou envoyé 2j5oo fr. croyant ne lui en avoir expédié que 2,000; Qu'il avait reçu d'elle en échange 3,000 francs sans en paraître autrement surpris; Que tout cela s'était accompli au profit de M" Fri- gousse qui avait empoché 6,000 francs d'honoraires, alors que son client croyait ne lui en avoir remis aue 3,ooo. XXVIII FRIGOUSSF. N.'Y COMPREND PLUS RIEN ! Salabelle apprit d'un des valets de pied de l'hôtel Djalavannque la très honorable et honorée, très vénérable et vénérée demoiselle Akoulina, femme de charge de la princesse Augusta, venait tous les jours de Marly à Paris, a la même heure, pour y exécuter les ordres de sa maîtresse, y prendre les lettres du prince époux, avec recommandation formelle de laisser au casier toutes les autres, Le comte s'en fut à la gare et accosta la duègne au passage. Akoulina avait soixante ans lorsque je l'ai vue. Tous ceux qui l'ont connue lui ont connu cet âge. Son visage de cuir, sillonné à tort et à travers comme un champ de bataille, avait adopté une expression moyenne qui lui servait indistinctement dans toutes les occasions. Elle portait des bandeaux plats. Son chignon, haut troussé, maigre et tordu, avait assez l'air de la queue d'un... comment dire cela pour ne de la Princesse Djalavann. '95 pas être malhonnête?... la queue d'an sanglier. Bien qu'elle eût la taille plus large que les épaules, Akou- lina était plate derrière et devant, comme si on l'eût passée depuis peu au laminoir. Elle portait fièrement la défroque de sa maîtresse : des chapeaux à sensation, qui, après avoir fait merveille sur le front de la petite princesse, donnaient à la suivante des allures de singe savant; des robes révoltées, baillant par-ci, plissant par-là. craquant sur les hanches, bouffant à vide sur la poitrine. Une pomme de terre dans un écrin. L'idée d'appeler Akou- lina « madame » ou « mademoiselle » n'était jamais venue à personne hors de France. C'était pour tous un animal, pas autre chose. Ses prénoms semblaient avoir toujours été : « chienne, imbécile, gangrène, vermine ». Il n'y a pas de fête pour ces saints-là. Elle avait vu naître sa maîtresse, là-bas, toutlà-basoù naît le soleil ; jamaiselle nel'avait quittée. Elle dormait n'importeoù, excepté sur son lit : tantôt sur le plancher, derrière la porte de « Son Excellence », ou sur un banc, ou sut- une chaise, dans l'office; l'été sur le perron, l'hiver près des fourneaux. Elle avait tout du chien : l'instinct, le flair, la fidélité, le dévouement, les puces. Quand la petite princesse avait mal aux nerfs, — cela arrivait souvent, — elle battait Akoulina comme plâtre. « Le temps va changer, disait la bonne femme en se tenant les côtes; prenez un parapluie, Son Excellence m'a battue. » Salabelle aborda la vieille dans la cour de la gare de l'Ouest. « Je n'ai reçu deMarly aucune nouvelle, Akoulina ; comment se porte ta maîtresse ? — Mal, monsieur le comte, mal. — Que dis-tu là? Les Amours extravagantes — Depuis son arrivée, Son Excellence a gardé la chambre. Elle ne voit, pour ainsi dire, personne et passe son temps à pleurer. — Que lui est-il donc arrivé ? — Nous n'en savons rien là-bas. Je ne l'ai pas quittée; je n'ai rien vu d'extraordinaire. — Akoulina, dis-moi tout ce que tu sais. — Ça ne sera donc pas long, je ne sais rien. — Souffre-t-elle ? ••- Elle ne le dit pas. — A-t-on appelé un médecin? — On en a appelé trois. Elle les a renvoyés en disant qu'on voulait l'assassiner. — Tu la verras ce soir ? — Oui, monsieur le comte; dans trois heures. — Tu lui diras... — Ah! bien oui, donc!... Son Excellence ne m'écoute pas. — Alors, je vais lui écrire. — C'est inutile. Elle m'a menacé de me chasser si je lui présentais une lettre. — Tu lui diras qu'elle est de moi. — Cela ne servirait à rien. — Pourquoi ne revient-elle pas a Paris ? Elle v serait mieux soignée. — Elle ne veut pas de soins. Et puis. Son Excellence attend le retour du prince Dimitri pour rentrer à l'hôtel. — Si j'allais à Marly ? — Ah ! bien oui!... Vous feriez un beau coup ! S'il faut tout vous avouer... — Parle vite. — .le le ferai parce que je sais combien monsieur le comte aime Son Excellence. de la Princesse Djalavatm. 197 — Après. — Et combien Son Excellenceaimemonsieurlccomtc. — Achèveras-tu ? — Madame a particulièrement désigné monsieur le comte parmi les personnes qu'elle ne veut absolument pas recevoir. — Allons donc ! Est-ce que c'est possibleï Tu es folle. « La vieille secoua la tète. « Tu diras à ta maîtresse que tu m'as rencontré ; que i e la sais soutirante et qu'il me faut absolument de ses nouvell cs . Absolument... tu comprends bien la valeur de ce mot-là ? — Je comprends, mais je ne promets rien, non, je ne promets rien. — Demain, je t'attendrai ici, à la même heure. — Je ferai de mon mieux. — Tu mettras ces dix louis dans ta tabatière pour te rappeler ce que je t'ai dit. — Monsieur le comte me comble. ■ — Je rafraîchirai ta mémoire de temps en temps. Va, maintenant; et, à demain. » Salabelle attendit inutilement la duègne, et le lendemain, et les jours suivants. La vieille ayant loyalement parlé de sa rencontre, la petite princesse lui détendit de retourner à Paris. La générosité de Salabelle intriguait fort M" Frimousse. « C'est drôle tout de même ! se disait-il. Pourquoi m a-t-il envoyé successivement cinq cents, puis trois mille, puis six mille francs.- 11 y a certainement quelque chose là-dessous. Et puis, que signitie cette lettre toile qu'il m'a adressée pour premiers honoraires ? Tout cela n'est pas catholique. » 198 Les Amours extravagantes M mc Frigousse était jolie. M" Frigousse était jaloux. M in " Frigousse ne prenait pas son mari au sérieux. Cela mortifiait fort M 0 Frigousse. M mo Frigousse prenait toujours un nouveau plaisir à faire naître dans l'esprit de M" Frigousse des soupçons sans cause. Lorsqu'elle le voyait engagé sur une fausse piste, elle se jetait dans des chemins de traverse oii elle ne devait pas voyager seule... C'est du moins une idée que je me fais comme cela. Chaque fois que le défenseur de la veuve et de l'orphelin revenait bredouille de quelque chasse matrimoniale organisée par son épouse, celle-ci le saluait d'un hallali de plaisanteries mordantes, d'une fanfare d'éclats de rire qui l'exaspéraient sans rien lui laisser à répondre. « Eh bien, mon bon ami, vous ne vous corrigerez donc jamais ? lui disait-elle. Nous avons joué Othello devant les banquettes, a ce qu'il parait ? Que j'aurais voulu voir votre désappointement lorsque vous avez acquis la certitude que je ne vous avais pas trompé. Vous mériteriez de vous déranger pour quelque chose. Mais vous n'êtes pas au bout, et puisque vous en voulez goûter, mon bel ami, je vous servirai un plat de ma façon avant les vacances. Ah ! vous trouvez drôle de m'insultcr, de me jeter en imagination dans les bras de tout le monde; eh bien! vous m'y trouverez avant peu, mon cher monsieur... et je commencerai par votre ami Salabelle. Vous voilà prévenu. Vous n'en croyez rien ? C'est bon ! Nous verrons ce que vous en penserez avant peu. Avec cela que vous seriez malin a dépister! On se fait un cas de conscience de vous tromper ; c'est ce qui vous sauve. Vous souriez ! Voulez-vous parier vingt-cinq louis avec moi que M. Salabelle est mon de la Princesse Djalavann, amant dans la huitaine et que vous n'y voyez que du feu? Oui, du feu. Je vous dirai le jour si vous y tenez, et l'heure, si vous m'en déliez. Non?... Vous ne voulez pas engager ce pari ? ("est dommage. J'aimerais assez, après avoir gagné la partie, recevoir de vous l'enjeu en présence de notre ami. Ce serait drôle, n'est-ce pas;- Riez donc... Vous ne voulez pas rire? Vous avez tort de tenir tant que cela au visage renfrogné que vous avez. Je vais écrire au comte Hector Salabelle de venir nous demander demain à dîner. » C'est à la suite d'une scène de ce genre que M 1 ' F ri- gousse, se frappant le front, s'écria : « J'y suis!... voilà l'affaire. La lettre que ce bandit m'a remise était destinée ù ma femme. Il en avait quelque autre en poche a mon adresse. Il venait de s apercevoir de sa méprise lorsque mon billet lui est arrivé, et il a grossi le chiffre de mes honoraires, croyant nie dédommager. Horreur des horreurs ! Infamie des infamies!... Un homme auquel j'ai, pour ainsi dire, fait cadeau de 3oo,ooo francs. Cela ne se passera pas ainsi. Monsieur Salabelle aura demain de mes nouvelles. Commençons par lui renvoyer ses six mille francs. , Et, en effet, le soir même, le comte Hector stupéfait reçut de son avocat un billet ainsi conçu : « Monsieur, » — Monsieur?... C'est de Frigousse, te billet-la? se demanda Salabelle, en regardant de nouveau la signature. «Jevous renvoie les 6,ooofrancs que vous m'avez adressés. » Six mille ?... Je lui ai envoyé six mille francs?... Moi? Où diable cet animal a-t-iliatête? Je suis bien certain de ne lui en avoir envoyé que trois mille. Trois mille, monsieur Frigousse, et c'était bien assez. Et puis, enfin, pourquoi me renvoie-t-il cet argent? Continuons. « Un pareil envoi est une injure. » En voici bien d'une autre!... Les Amours extravagantes Six mille francs, une injure ? Ce Frigousse est par trop exigeant. S'il m'avait sauvé l'honneur, encore! Je connais plus d'un avocat en renom prêt à marcher a raison de 3,ooo l'heure... sans pourboire. Enfin !... je ne veux pas me brouiller avec lui. Je vais lui envoyer mille francs encore. S'il n'est pas satisfait, tant pis ! Je ne lui donnerai pas un sou de plus. » Sans attendre davantage, sans même lire la fin de la lettre, Salabellc prit un billet de«i,ooo francs dans son secrétaire, le joignit aux 6,ooo que M" Frigousse avait renvoyés et lui écrivit : Mon cher Frigousse, Je vous ai offensé; j'en ai le plus grand regret. Votre, lettre m'a si fort surpris dès le début que je n'ai pas voulu en achever la lecture. J'ai été trop heureux pour discuter ce qui vous revient. Je vous envoie mille francs de plus. Vous offrirez ^ votre femme, de ma part, un beau bouquet, en lui transmettant mes plus respectueux souvenirs. Bien à vous, SaLabelle. Lorsqu'il lut cette lettre, M" Frigousse faillit tombera la renverse. Cette phrase surtout : « J'ai été trop heureux pour discuter ce qui vous revient», le fit passer successivement du blanc au pourpre, du p urpre au bleu, du bleu au violet. « L'insolent!... s'écria-t-il, je lui ferai avaler ses sept billets de banque, et leur enveloppe par-dessus le marché. » de la Princesse Djalavann. XXIX ROUSCATELLF. ET LENTURLU Ne se souciant pas de mettre des amis, plus ou moins discret,, dans sa confidence, M c Frigousse courut comme un fou jusqu'à La caserne du quai d'Orsay. H y choisit deux cuirassiers de belle prestance et leur confia le soin de régler une rencontre entre lui et un - nommé Salabelle, sans profession, suborneur, lâche, traître et tout ce qui s'ensuit. « Et faites en sorte que L'affaire ne puisse pas s'arranger, ajouta-t-il en se levant, après avoir parlé dix minutes pour ne rien dire. — Pardon, reprit L'aîné des témoins, mais vous ne nous apprenez pas ce que vous a fait le monsieur en question. — Il m'a insulté gravement. — J'entends; mais en quoi taisant, sans vous commander ? — Des infamies sans nom. — Voilà qui est parfait, mais quelles infamies ? — Je ne puis pas vous le dire. — Ah!... Faites excuse, mon petit monsieur. Si nous ne savons pas de quoi qu'il retourne, faut pas compter que nous marcherons, l'as vrai, Lenturlu? — J'te crois! reprit le second témoin en haussant les épaules. Que monsieur aille chercher ses seconds aux sourds-muets s'il n'a pas confiance. — Est-ce que je vous connais, moi. pour vous conter mes affaires? ii02 Les Amours extravagantes — Si vous ne nous se connaissez pas, nous ne vous se connaissons pas davantage; et, une supposition que vous aureriez tort dans votre cas, nous ne voudrions pas nous compromettre et passer pour des pignoufs qu'aucun de nous ne l'est au régiment. Pas vrai, Rouscatelle ? — Tu parles comme un journal, Lenturlu. — Je ne puis pourtant pas vous dire... — Voyons, je vas vous aider. Vous êtes marié, pas vrai ? — Je suis marié. Après ? -- Tout s'explique. Et alors, madame votre épouse, parlant par respect, vous a fait des misères avec un de vos amis? — Je n'ai pas dit ça !... — Vous n'avez pas besoin de le dire. Pas vrai, Lenturlu? — Ça saute aux yeux, rien qu'à voir monsieur. — Je voudrais bien savoir ?... — N'insistez pas, allez; ça vaut mieux. — Nous ne sommes pas ici pour vous offenser, pas vrai ? — Et votre ami, c'est-y un militaire? demanda le cuirassier Rouscatelle. — Il n'est pas militaire. — Tant pis! — Comment, tant pis? — Tant pis, car je suppose que votre dame est une jolie personne, et nous aimerions autant qu'un camarade en ait profité... sans vous offenser. — Et puis, ajouta Lenturlu, tant pis pour votre dame, aussi, parce qu'on a bien plus d'agrément avec les militaires qu'avec les bourgeois. Enfin, ça ne fait rien. de la Princesse Djalavann. 20J — Il eût peut-être fallu vous consulter? — Ca n'aurait pas été plus bête qu'autre chose, vous savez. — Vous n'auriez pas sur vous le portrait de votre dame? demanda Rouscatclle. — En voilà une question !... Et pourquoi faire ? — Histoire de vous présenter nos compliments] pas -autre chose. — Il ne s'agit pas de tout cela, reprit brusquement M 0 Frigousse, en inclinant son chapeau sur l'oreille gauche; voulez-vous, oui ou non, me servir de témoins? — Nous causerions mieux de cela à table, sans vous commander. Pas vrai, Rouscatelle? Le restaurant du coin a des entrecotes à la sauce moutarde que c'est à en lécher les doigts de ses voisins. — Soit. —■ Il a un petit pomard aussi, qui vous entre dans le gosier avec une politesse, qu'on a chaque l'ois plus de plaisir à le voir revenir. — Va pour le pomard. — Très bien!... Je prends mon casque et je vous suis. —- Et, naturellement, vous êtes de première force au sabre? demanda Lenturlu en" agrafant son ceinturon. — Je n'en ai jamais touché un. — A l'épée, alors ? C'est bon pour les femmes ; niais, enfin, si vous ne savez jouer que de ça... Je ne sais pas manier l'épée. Eh bien, alors ?,.. C'est au pistolet que vous êtes malin? — Pas davantage. Avec quoi donc que vous vous êtes battu jusqu'à présent ? 204 Les Amours extravagantes — C'est ma première affaire. — Pas possible!... Quel âge qu'elle a donc votre dame? » Et comme M c Frigousse ne répondait pas : a Eh ! dis donc, Lenturlu. — Et de quoi ? — Le bourgeois est un novice, tu sais? — Diable! diable! diable! — Faudra lui apprendre à manier le torchon. — Ça devient alors toute, une histoire. — Ce n'est pas la première fois qu'on se sera battu sans être prévôt, reprit M 0 Frigousse en mettant ses pouces dans ses goussets. — Je ne dis pas non. Tout le monde ne peut pas avoir l'honneur de professer l'escrime ; nous savons ça. — Ça ne sera pas la première fois non plus que ça aura été assommant pour les témoins. — On vous embroche, une supposition. •— On ne m'embrochera pas. — C'est votre idée... ça n'est pas la nôtre. — Pourquoi serais-je embroché et n'embrocherais- je pas ? — Nous avons l'expérience, pas vrai? Dans les at- faires à trois comme celle qui vous amène^ c'est pas les maris qui sont les malins. Pas vrai, Rouscatelle ? — J'te crois. — Et quand on vous aura embroché... — Vous y tenez ? — On se fichera de nous, et ça nous fera du tort. — Alors, vous refusez? — Je ne dis pas ça, mon petit bourgeois ; je voudrais seulement vous faire comprendre que c'est une besogne désagréable. — Vétilleuse. de la Princesse Djalavann. — Qui demande des dédommagements. Pas vrai, Lenturlu ? — J'te crois. — Je vous ai compris, dit M" Frigousse, qui commençait à regretter d'être venu. — Il faudra ramener le corps. — Quel corps? — Eh ! le vôtre, donc. — Vous n'êtes pas gais. — Ça dépend des quarts d'heure. Enfin vous comprenez que pour vous ramener proprement, paver les voitures, la pharmacie, le linge, l'octroi... — Comment, l'octroi ? — Faudra avoir de l'argent en poche. — C'est pour votre bien ce que vous nous disons là. — J'ai compris. — Allons déjeunet, alors. Nous travaillerons mieux après. » Et voilà pourquoi deux cuirassiers sonnaient à la porte de Salabelle, le 11 avril 1874, à dix heures du matin. XXX PIGE BORGNE ET ko M A lu N Le 11 avril, à cinq heures trente minutes du matin, le prince Djalavann, ayant réintégré en son domicile semi-conjugal de la rue tics Martyrs sa compagne de voyage, Octavic Foulque, serendit clic/, lui, boulevard Augereau, où il apprit que la princesse était souffrante et l'attendait avec impatience. 1 2 20() Les Amours extravagantes « Ma femme m'attend !... etavec impatience! se dit le prince Dimitri. Il faut qu'il se soit passé quelque chose de bien extraordinaire ! » 11 fit atteler ses chevaux les plus vites et partit pour Marly. Il ne prêta aux merveilles matinales aucune attention. Il traversa au grand trot de ses chevaux le Bois, Boulogne, Suresnes, Louveciennes. La nuit avait été fraîche. La gelée blanche résistait au soleil encore tout près de l'horizon. Sur les toitures d'ardoise seulement elle avait disparu, laissant après elle une buée e m perlée qui les assombrissait par place. Elle saupoudrait sur le bord des chemins le gazon aux touffes serrées, les cailloux entassés, la terre fraîchement remuée. Elle Userait de cristal les feuilles de la ronce ; elle brodait d'argent les buissons. Le prince ne voyait pas cela. Dans le bois Béranger, les bouleaux blancs satinés d'or se détachaient sur le ciel bleu tendre. Un vent frais agitait les branches grelottantes. Les oiseaux impatients éperonnaient les bourgons à coups de bec. Le prince ne voyait rien de tout cela. Quelques plantes avant-courrières s'essayaient à fleurir. Les violettes, les pâquerettes, avaient déjà choisi leur place dans les prés et le long des haies. Tout à coup, le soleil déborda ; il se dégagea de la brume et monta, rapide, taisant d'instant en instant l'ombre plus courte. Il eut bientôt pris en maître absolu possession du ciel clair. Le prince ne voyait pas tout cela. Les murailles blanches, les volets gris ou verts, les toitures rouges, les enseignes bariolées, les poules en maraude, les passants eux-mêmes, tant laids fus- de la Princesse Djalavann. 207 sent-ils, s'égayaient sous le soleil, comme une toile embue, qui vient d'être vernie. Le prince ne voyait pas tout cela. Fouettant à coups redoublés son attelage, il se disait : « Le mieux est encore d'arriver vite. On aura appris l'histoire. Il faudra filer doux. » Lorsque la princesse vit entrer son maître piteux, elle avait absolument oublié que l'on eût pu inscrire a son débit sur le grand-livre des revanches, à la date du i" avril, certaine nuit qui eût suffi pour établir la balance de son compte courant avec la maison D. Djalavann, Octavie et C'°. Elle avait crânement passé cet article de sa vie au compte de « profits et pertes ». Le prince n'avait pas encore lâché le bouton de la porte, lorsque la princesse, surgissant brusquement hors de ses oreillers, lui dit: « Nous partons ? — Partir ?... J'arrive. — Aujourd'hui. — Laissez-moi vous dire... — Le plus tôt possible. — Il faudrait cependant que j'eusse le temps... — Vous le trouverez. Allez me retenir un coupé-lit. — Tout de suite? — Tout de suite. — Mes chevaux n'en peuvent plus. — Crevez-les. Us n'arriveront pas. — Allez à pied. — J'en crèverai. — Crevez-en. Je voudrais cependant savoir... — Vous en savez assez. — Permettez... permettez ! 208 Les Amours extravagantes — Est-ce que je vous demande des comptes ? — Non ; mais... — Est-ce que je me plains de vos dépenses, moi ? — Mes dépenses ne regardent que moi, ce me semble. — Vous voulez rire? — Je vo'_s jure... — Conduisez-moi donc à Grasse. — Quelle idée ! — Je serais curieuse d'entreprendre à votre bras le voyage que vous venez de terminer. — Ah ! bien... si vous comptez sur moi... — J'aimerais a recueillir tout le long du chemin les souvenirs que vous avez semés derrière vous. — Nous y Voilà, se dit le prince, cherchant sans succès à faire bonne contenance. — A en croire la chronique... —■ Vous croyez ces choses-la ? — Quelquefois... J'aurais à me réhabiliter la-bas. — Vous réhabiliter?... Vous?... — Oui. Qu'est-ce que c'est donc qu'une princesse Djalavann que l'on a vue partout à votre bras ? — De quelle princesse parlez-vous? Je n'ai pas rencontré de princesse là-bas... ma parole d'honneur. ■— Voyons, mon cher, ne faites avec moi ni le malin, ni l'innocent; ce serait du temps perdu, et je n'en veux pas perdre. C'est une de vos parentes, sans doute ? — Une de mes parentes?... oui... peut-être bien, balbutia le prince, plus rouge que le soleil d'hiver luttant contre le brouillard. — Vous ne m'avez jamais parlé de cette parente. C'était peut-être votre tante de Koursk ; Matrena Jouma- lowka. Non ? Votre cousine germaine Aneouta Dalma- tow peut-être ? Pas davantage ? (Tétait, dans tous les de la Princesse Djalavann. 209 cas, une bien proche parente... une parente du même lit que vous. — Ma chère... balbutia le prince Dimitri. — Je crois, moi, que c'était la princesse Octavie... Cessez ces plaisanteries, je vous en prie. -- Pourquoi donc- Ce n'est pas sérieux, tout cela; c'est grotesque. Vous ne me faites pas l'injure, vous ne vous faites pas l'honneur, je suppose, de croire que je \<>us regrette ? Ceux qui ônt VU dans quelle intimité vous viviez avec cette... princesse, ont bien dû se douter qu'il y avait une question d'intérêt en jeu. Pauvre fille! n'y être pas forcée... et... Enfin, cela la regarde. Je ne vous ai parlé comme je l'ai fait que pour couper courtâ tour atermoiement de votre paî t au sujet de- ce voyage que j'ai résolu de faire, et qui, ce qui est peu II uteur pour moi, n'a pas l'air de vous plaire. — Vous m'auriez parlé de ce voyage dans quelques jours... — J'ai voulu loyalement vous faire comprendre que grâce a votre... comment dire cela ?... à votre faiblesse si vous voulez, me voilà armée contre vous. Les notaires, les avoués, les juges, les huissiers... les gendarmes eux-mêmes ! seront les exécuteurs de mes hautes oeuvres, au besoin. Certes! je ne puis pas regretter un voyage dont les conséquences me sont aussi favorables. Plus de discussions budgétaires, plus de l'esistaiaces à mes fantaisies, plus d'ennuis d'aucune sorte. C'est l'âge d'or qui commence pour moi. Donc, mon cher, nous partons aujourd'hui. » Le prince s'était assis sur une chaise basse. Il s'y tenait immobile, les coudes sur les genoux, les mains jointes, les yeux fixes sur le parquet. « Vous n'avez pas l'air de m'écouter, reprit-elle, — Si fait ; je vous entends. 2IO Les Amours extravagantes — Ne prenez donc pas cette mine piteuse, mon cher. Vous avez l'air d'un chien qu'on baigne malgré lui. Je vous ai dit ce que j'avais à vous dire ; c'est fini. Il y a longtemps que je connais vos faits et gestes. Tantqu'ils n'ont pas gêflé les miens, je n'ai rien dit. Je ne suis pas jalouse. Allez chez votre Margoton quand je n'ai pas besoin de vous; cela m'est égal. Seulement, ne me sacrifiez à personne et ne vous affichez pas comme vous le faites. C'est plus encore dans votre intérêt que dans le mien que je vous dis tout cela. Ne m'obligez pas à voir ce que je ne veux pas regarder. Je me trouverais, par convenance, dans l'obligation de brusquer les choses. Voilà qui est fini. Reprenons la vie où nous l'avons laissée. Gomme je vous le disais, nous partons ce soir. — Où allons-nous ? — Peu m'importe! Je ne tiens pas à aller quelque part ; je tiens à ne pas rester ici. — Puis-je vous demander pourquoi? — Non. C'est inutile. — 11 faut cependant, pour retenir un coupé-lit, que vous me disiez... i— Quand on n'a pas de but, on va en Italie. Tout le monde sait cela. — Soit ! Où vous arrêterez-vous ? — Où il vous plaira. — Je vous ferai remarquer que je ne fais* pas ce voyage pour aller « où il me plaira ». Aucun des endroits où je vais ne me plaira. — Autant que la rue des Martyrs, c'est convenu. — Vous m'aviez dit qu'il ne serait plus question de cela. — Vous avez raison. Prenez les billets pour Venise. — Mais c'est au bout du monde, Venise! de la Princesse Djalavann. 211 — Bah ! la terre est ronde, mon cher, elle n'a pas de bout. Une fois a Venise, nous verrons. — Si je refusais de vous accompagner? — Ne faites pas cela, dit la princesse, toujours aussi calme. — Enfin... si je le faisais? — Ne disons pas de choses inutiles, voulez-vousi* Ce soir, nous partons pour Venise. Nous serons quelque temps absents. Passez chez Rothschild. Je compte que vous ferez largement toutes choses pendant notre voyage. Ne vous laissez pas prendre au dépourvu. — Vous me permettrez bien de faire quelques courses ? — Comment donc, mon cher, je ne veux vous gêner en rien. Vous êtes absolument libre. Toutes les situations, même les plus biscornues, ont leurs exigences ; je serais désolée de vous y faire manquer. — Votre ami Salabelle est au courant de tout ceci? — Non. — Vous partirez sans l'en informer? — Oui. — Sans le voir ? ~ Mais oui, mais oui. Q ue s 'est-il donc passé entre vous et lui en mon absence? — Rien. Je ne l'ai pas vu. — Il est en voyage, sans doute? Peut-être oui ; peut-être non. — Etes-vous brouillés ? — On le saura un jour. Voilà qui me surprend fort. L'avons-nous offensé ? — Non. — Alors c'est lui ?... Les Amours extravagantes — Vous manquerez le train, mon cher. Vos chevaux n'en peuvent plus. — Puisque je ne puis rien tirer de vous, j'aurai une explication avec Salabelle.' — Je ne veux pas que vous alliez le trouver. — Je saurai ce qui s'est passé. Votre honneur est le mien. — Heureusement qu'il n'y a pas réciprocité en ces sortes d'affaires. — Vous avez vu Salabelle... quand ? — Je lui ai fait défendre ma porte. — A quel propos? — Salabelle m'a fait longtemps la cour. — Une cour... respectueuse? — Respectueuse ? Voilà un mot élastique ! Toujours est-il que cela m'a ennuyée et que j'y ai mis bon ordre. — Salabelle vous a insultée! — M'a-t-il insultée: Ce qui nous convient est de la tendresse ; ce qui nous déplaît devient une offense. — Je veux tout savoir. — Tout .-... Allez donc à la gare. — J'exige qu'à l'instant... ' Dieu ! que vous me portez sur les nerfs! — Je sais ce qu'il me reste à faire. — Vous êtes bien heureux. » Le prince Djalavann, ravi de trouver un prétexte à sa colère, se rendit à Paris ventre à terre, sans pitié pour ses chevaux. Il ne s'arrêta que rue de Tournon, à la caserne. Il y fit choix de deux gardes républicains à l'allure martiale, et leur confia le soin de régler une rencontre à outrance entre lui et un nommé Salabelle, domicilié boulevard Danton, n° 89. -« Et faites en sorte que l'affaire ne puisse pas s'arranger, 11 me faut la vie de ce polisson. de la Princesse Djalavann. 2 1 3 — C'est une affaire sérieuse à ce que je vois, dit l'aîné des témoins au prince Djalavann. — Une affaire très sérieuse. — Un duel à mort ? — A mort ! — Tu entends, Pigeborgne, ce que dit monsieur ? — J'entends. — Et quelle est la cause de ce duel? — Je n'en sais rien. En voilà une poivrée!... As-tu entendu ça, toi, Romarin ? — Avec stupéfaction. — C'est bien pour votre compte que vous vous battez — C'est pour mon compte. — On vous a fait une injure. Laquelle ? — On ne m'a fait aucune injure que je sache. Est-ce que j'aurais la patience d'attendre une heure pour tuer celui qui m'eût offensé ? — Diantre !... Comme vous y allez !... s'écria Pige- borgne. — Enfin, dites-nous pourquoi vous vous battez. — Monsieur Salabelle doit avoir insulté ma femme. — Vous n'en êtes pas sûr ? — Pas absolument. Seulement... — Seulement.- demanda Romarin. Ma femme l'a mis a la porte. Eh bien, alors, qu'est-ce que vous nous chantez- là, farceur, c'est votre monsieur qui est l'offensé. Ça se pourrait bien. — Ah ! mon camarade, est-ce que vous vous moqueriez de nous? demanda Pigeborgne, un brave à trois poils, qui eût été tambour major dans un régiment de tambours majors. Ça m'en a tout l'air! ajouta Romarin en caressant 21 4 Les Amours extravagantes une barbiche qui eût servi de crinière à un casque de dragon. — Messieurs, je m'appelle Djalavann... le général prince Dimitri Djalavann, et je commande les Kirghiz- Kaissaki de l'Oural. Les militaires ne se moquent pas les uns des autres, dans mon pays. — Je ne pouvais pas deviner, mon officier, dit Pige- borgne, en se mettant au port d'armes ; comme ça, c'est une autre affaire. — Quand on ne comprend pas... vous comprenez? ajouta Romarin, la main droite ouverte à la hauteur de l'œil. — Messieurs, je suis peut-être un peu susceptible, mais j'ai pour principe que, l'épéeà la main, les choses finissent toujours par s'éclaircir. — Le principe a du bon, mon général. — Si je savais que ma femme m'a trompé !,.. voyez- vous!... je tuerais elle et son séducteur, séance tenante. Je me tuerais plutôt que de ne tuer personne. Pour nous autres, montagnards de l'Oural, vos combats a armes courtoises sont des jeux d'enfant. Quand on se bat en duel chez nous, c'est qu'il ne s'agit que d'un soupçon sans preuve. Il suffit que j'aie pu, à tort ou a raison, supposer que monsieur le comte Salabelle a eu peut-être la pensée de me faire injure, pour que je désire lui couper la gorge. — Chaque pays a ses usages; qu'est-ce que vous voulez. — Si mon adversaire accepte le combat, c'est qu'il se reconnaît coupable; s'il est innocent, il demandera des explications. — Vous croyez ? — Assurément. Je saurai comme cela a quoi m'en tenir. de la Princesse Djalavann. — Et vous dites que ce monsieur s'appelle ? — Le comte Salabelk! — Il est Français ? demanda Pigeborgne. — Il est Français, — Et il demeure? — Boulevard Danton, 8g. Alors, je puis compter sur vous ? — Comment donc ! — Et, vous savez... pas de concessions ; un duel à mort. — Tant que vous ne serez pas morts tous les deux, c e sera à recommencer, dit Romarin. Et, naturellement, vous maniez l'épie comme père et mère ? — Je perce mon homme à tout coup. — Diable ! — S'il exige le pistolet ? — Acceptez. Je fais mouche quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent. — Diantre! — Et le sabre ? — Je fends mon homme comme un navet, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille. — Je vois que vous pouvez y aller gaiement. — Aussi, est-ce comme cela que j'y vais. Seulement, hasarda Pigeborgne, vous comprenez une affaire qui aura certainement pourconclu- s 'on la mort d'un des adversaires... N'est pas une affaire comme une autre. Les honoraires... Je ne marchanderai pas. — Voilà qui est partait. — Quant aux renseignements... — L'usage est de les échanger a table. — Il y a à deux pas d'ici un restaurant OÙ l'on vous ii6 Lc.v Amours extravagantes fricasse des côtelettes aux cornichons!... à ravigoter un mort. — Sans compter qu'on y boit un certain château- trompette qui vous désarçonne un carabinier dès la troisième lampée. — Soit ! Je vous suis. — Dites que vous nous précédez. A vous l'honneur. » Et voilà pourquoi deux soldats de la garde républicaine sonnaient a la porte de Salabelle, le lendemain i i avril 1X74, à dix heures du matin. XXXI OU I.'ON VIDE UNE AFFAIRE d' HONNEUR*. F. T BI F. N D'AUTRES CHOSES Les quatre témoins arrivèrent ensemble sur le palier de Salabelle. « Tiens, Lenturlu et Rouscatelle^ dit un des gardes * républicains. — Pigeborgne et Romarin ! pas possible ! dit un des cuirassiers. — Est-ce que vous viendriez pour la même affaire ? _ Nous venons ici pour un coup de torchon. Pas vrai, Lenturlu ? — J'te crois! Une affaire entre pékins; des bêtises. — Est-ce que vous sereriez les témoins de notre adversaire ? demanda le cuirassier Rouscatelle. — Ça dépend. Comment qu'elle s'intitule, votre pratique ï de la Princesse Djalavann. 217 — Frignousse... Rignousse... Farigousse... Je ne sais pas au juste. C'est un petit roussot. — Un avocat. — Malheur !... des avocats! On ne voit que de ça. — Nous, nous venons pour un prince ; un prince de Russie. — C'est dommage; on s'aurait arrangé ensemble. Bien le bonjour, alors. Nous sonnons ici. — Et nous pareillement, dit Lenturlu. Nous venons couper les oreilles de monsieur, monsieur... Dis-nous son nom, Rouscatelle, toi qu'es instruit. — Attends voir que je regarde. J'ai écrit son adresse sous la dictée de monsieur Fringousse : « Hector Sa- labellc, suborneur, boulevard Danton, 8g, au premier au-dessus de l'entresol... » — Tiens! c'te rencontre! Nous visons les mêmes oreilles. Part a deux. — C'est trop juste. — A. vous la sonnette, les cuirassiers. — Nous n'en ferons rien. — Vous êtes dans l'coin. C est donc pour vous obliger. » Lenturlu, qui se trouvait en effet dans l'angle du palier, tendit la main de confiance, à la hauteur où tottent d'ordinaire les cordons de sonnette. Sa main attit l'air dans le vide pendant quelques secondes. l 'es manchot, Lenturlu ? demanda Rouscatelle à son camarade. Le gueux s'a douté de quelque chose; il a coupé son carillon. — Un coup de talon vaut un coup de cloche. Il ouvrira ou il dira pourquoi. » Les bottes de la garde républicaine unirent leurs efforts à celles du 1 o 1 c cuirassiers, pour réveiller Salabelle. i3 2lS Les Amours extravagantes Mais on ne réveillait pas aisément Salabelle, surtout lorsque Salabelle faisait un rêve qui lui plaisait. Au moment où commença le roulement, il rêvait que sa chère petite princesse lui jurait un amour éternel près du lit de mort de son mari. Etait-ce le cas, je vous le demande, d'ouvrir les yeux et surtout d'ouvrir sa porte à des cuirassiers et à des gardes républicains ? Les coups de talon ne le réveillèrent donc pas. Ils se confondirent si bien avec son rêve, que le dormeur crut entendre clouer le cercueil de son rival défunt. Cette douce musique le berça quelque temps. La concierge, qui balayait l'escalier, se pencha sur la rampe et apostropha vertement les quatre soldats. « Avez-vous bientôt fini? Vous n'êtes pas ici dans votre caserne. Sonnez et l'on vous ouvrira. — Sonnez!... Il n'y a pas de sonnette, dit Lcnturlu. — C'est une sonnerie électrique ; faut appuyer sur le bouton. — Quand on se sert de bêtises comme ça, on l'écrit sur sa porte. Pas vrai, Lcnturlu ? — J'te crois ! Comment qu'on peut deviner.' » Lenturlu appuya de toutes ses forces sur le bouton de la porte et attendit. Salabelle rêvait que la princesse Djalavann, vêtue de blanc, parée du chaperon virginal, — les rêves ont de ces fantaisies ! — l'attendait pour aller à l'église. « Sur quoi que vous avez donc appuyé ? Je n'ai rien entendu; dit la concierge en descendant. — Sur le bouton comme vous avez dit. » La bonne femme haussa les épaules et ht trépider le timbre. Salabelle rêvait que les carillonneurs mettaient toutes leurs cloches en branle. 11 entrait dans l'église de la Princesse Djalavann. et prenait place auprès de l'épousée, lorsque Fred, son valet de chambre, le réveilla en sursaut. « Monsieur le comte, il y a dans l'antichambre quatre militairesqui veulent vous parler tout de suite. — Des militaires? Quels militaires? Je n'ai pas besoin de militaires, dit Salabclle en se tournant du côté de la ruelle pour ressaisir le fil de son rêve. Dis leur que je dors, et, s'ils en doutent, ajoute que c'est moi qui te l'ai dit. — Ce sont deux cuirassiers et deux gendarmes. Ils viennent de la part de S. E. le prince Djalavann et de ^elle de M'' Frigousse. » Salabelle ouvrit les yeux'et s'assit sur son lit. « C'est une autre affaire ! Dis à ces messieursquc^'il leur est égal de me voir couché, ils peuvent entrer. » Hector-Dieudonné comprit que le sort lui réservait quelque tour de sa façon. Il passa ses doigts dans ses cheveux, battit quelque peu son oreiller, rajusta ses draps et le couvre-pieds, et-attendit. 11 attendit deux, trois, quatre, cinq minutes. Surpris de ne voir entrer personne, il sonna. Le valet de chambre ouvrit aussitôt la porte du salon. « Qu'y a-t-il ? - Ces messieurs ne sont pas d'accord, monsieur le *-omte. Les cuirassiers veulent passer les premiers, sous prétexte que M. Frigousse est venu les trouver ce matin à huit heures, tandis que Son Excellence n'a été chercher la garde républicaine qu'a neuf. Les gardes républicains répondent à cela qu'ils étaient sur le palier avant les cuirassiers, et qu'ils ne céderont le pas a personne. La cavalerie s'est installée sur le canapé ; l'infanterie campe sur la chaise longîe. — Prie ces messieurs de m'attendre. Je me lève. Pour qu ils ne s'ennuient pas trop pendant que je ferai ma 120 toilette, place devant chaque corps d'armée une petite table; sur chaque table, un plateau; sur chaque plateau, deux verres, une bouteille de porto et une boîte de cigares. Va ! » Salabelle s'habilla lentement, si lentement que lorsqu'il entra dans le salon les deux bouteilles de porto étaient vides et les quatre premiers cigares en cendre. Hector-Dieudonné était un beau garçon de i mètre 80, large d'épaules, élancé de taille, à la fois robuste et élégant. Sa moustache noire était soyeuse, ses mains petites étaient effilées, ses yeux bleus étaient fort doux. Les quatre soldats, en le voyant entrer, se levèrent, le saluèrent et se tinrent immobiles. Ils pensaient à leurs mandataires. Les ayant cqmparésà ce beau garçon, ils rirent des voeux peu favorables à leurs clients. « Je vous demande pardon, messieurs, leur dit-il. Je vous ai fait longtemps attendre. — Ne vous excusez donc pas. Il n'y avait pas de quoi s'embêter, je vous assure, dit courtoisement le cuirassier Lenturlu. — On dirait volontiers la messe dans la paroisse où pousse ce petit vin-là, si on vous laissait choisir les burettes, ajouta le garde Pigeborgne, qui ne voulait pas que la gendarmerie le cédât en courtoisie aux cuirassiers. — C'est du porto de [860, fi!... messieurs, un blanc-bec de dix-neufans. Vous me voyez confus. Mon valet de chambre se sera trompé de casier. Je vous dois une revanche, et j'entends vous la donner. » Et comme Salabelle avançait la main pour sonner: « Faites excuses, monsieur, nous en avons notre suffisance, reprit le gendarme Romarin. Nous sommes ici pour des affaires sérieuses. — Ce sera comme il vous plaira. Je n'entends pas de la Princesse Djalavann. 2 2 I vous imposer mon château-laffitte 64. En revanche, vous auriez mauvaise grâce à me forcer de vous écou ter à jeun. Je n'ai l'esprit vraiment ouvert qu'après déjeuner. Plus ce que vous avez à me dire est sérieux, plus j'insisterai pour l'écouter à table. — C'est que, voyez-vous, monsieur, nous avons tous autre chose à faire, après avoir dialogué avec vous. — C'est pour ne pas perdre de temps que je vous offrais de me tenir compagnie. Fred, dit Salabelle à son valet de chambre qui venait d'entrer, retire les couverts de ces messieurs et sers-moi. » Lenturlu, Rouscatelle, Pigeborgne et Romarin suivirent Salabelle dans la salle à manger. Lorsqu'ils virent le couvert dressé, les flacons alignés, les hors- d'œuvre en bon ordre de bataille, les cuirassiers trouvèrent que les gardes républicains s'étaient un peu pressés de refuser l'invitation qui leur avait été si courtoisement faite. « Veuillez vous asseoir, messieurs, dit Salabelle en b at tabU\nt, tandis que les quatre soldats, se renfermant a re S re t dans leur rôle de témoin, prenaient piteusement place le long du mur. Et maintenant je suis tout a vous. — Monsieur, dit Lenturlu... — Monsieur, dit Pigeborgne... Nous venons de la part de M. Farigousse. - C'est « Frigousse » que vous voulez dire, sans doute? reprit Salabelle. Le la part de votre avocat, enfin. — Bon! Qu'est-ce qu'il me veut, ce bon Frigousse? — Il veut vous couper la gorge. — Oh!.,, rien que cela! Comme il y va ! Frigousse, coupeur de gorge, je ne me représente pas ca. 2'22 Les Amours extravagantes — Le fait est ! reprit Lenturlu en pouffant de rire. — Tais-toi donc ! Tâche d'être convenable... C'est notre client, ce monsieur, dit le cuirassier Rouscatelle. — Et vous, messieurs les gardes, que me voulez- vous? demanda Salabelle après avoir savouré un château-laflittfi sans rival. — Nous venonsde la part d'un prince... d'un prince russe qui est général... Yous savez bien ? — Vous voulez parler du général, prince Djalavann, sans doute ? C'est un de mes meilleurs amis. — Fred, dit Salabelle à son valet de chambre, vous direz à M. Tourtin que son filet est excellent. Un peu trop de madère, peut-être... mais je ne déteste pas ça. — Excusez-moi, messieurs, si je vous ai interrompus. Si l'on n'encourage pas ses serviteurs quand ils s'appliquent, ils se désintéressent du service, et l'on vit à la diable. Vous me parliez du prince Djalavann, je crois? — Oui, monsieur, répondit Romarin. — Qu'est-ce qu'il peut bien me vouloir? — Il veut aussi vous couper la gorge. — Voilà qui n'est pas raisonnable. Vous direz à ces messieurs qu'à mon grand regret je n'ai qu'une gorge. Il faudra qu'ils se mettent d'accord avant de me la couper. Vous avez eu tort de ne pas accepter ce châteatl-laffitte. Je vous assure qu'il se laisse boire. Ordinairement le porto que vous avez bu altère. — Ça, c'est vrai, répondit Lenturlu. Il y a des vins qui font soif. — Ce sont les meilleurs. Fred, mettez un verre devant monsieur... monsieur?... — Lenturlu (Joseph-Maximin), d'Issoire, en Auvergne. Tu en prendras bien aussi, Rouscatelle, mon vieux. Tu ne vas pas me laisser boire seul? — Fred, offre un verre à M. Rouscatelle, et ne de la -Princesse Djalavann. 223 crains pas d'avoir la main lourde en lui versant à boire. Donc, mes deux excellents amis Frigousse et Djalavann se proposent de me couper la gorge. Sans être trop curieux, peut-on vous demander pourquoi f — Je ne sais pas si je dois conter ça devant ces messieurs, répondit Pigeborgne en regardant ses collègues du 101 e . C'est délicat. — J'ai les mêmes escrupules, dit Lenturlu. — Je n'ai rien de caché pour ceux qui me font l'honneur de s'asseoir à ma table. Rapprochez-vous donc comme l'ont fait messieurs les cuirassiers, messieurs les gardes, je vous prie. Vous êtes à deux lieues, et cela me gène... A moins que l'odeur des truffes ne vous incommode. — Bien au contraire! reprit Romarin. — Vous devriez goûter cette terrine. Ce sont les dernières truffes de la saison que je vous offre. I.a maison Bontoux n'en livrera plus qu'en novembre. Fred, remets les couverts de ces messieurs. Vous mangerez si bon vous semble. » Les quatre témoins s'attablèrent. « Ces messieurs ne doivent pas détester le cham- bertin ? Pour le détester, faudrait le connaître. — Eh bien, je veux vous présenter l'un a l'autre. Je "' Uls certain que vous vous mettrez d'accord dès la piemièrc gorgée. Qu'est-ce que nous disions? ~ Vous nous demandiez pourquoi ces deux messieurs qui nous envoient veulent vous couper la Sorge, répondit Pigeborgne. ■— C'est cela. Vous avez plus tic mémoire que moi. — Vous vous en doutez bien, farceur!... reprit Lenturlu, qui commençait à avoir chaud aux oreilles. — Je vous jure que je n'en sais pas le premier mot. 224 L es Amours extravagantes — Ce sont des histoires de femmes... parbleu ! dit Romarin. — Votre parole ?... — La plus sacrée. — Est-ce que nous aurions Jes mêmes maîtresses, ces messieurs et moi ? — Il s'agit bien de maîtresses!... Il paraît que vous avez les mêmes femmes, dit Romarin. — Nous, ça nous est bien égal, vous comprenez, reprit Lenturlu en mettant les coudes sur la table. — Et puis, non, là, vrai!... je comprends furieusement madame Frignigousse de vous donner la préférence, ajouta le cuirassier Rouscatelle en vidant son troisième verre de chambertin. — Fred, enlève ces petits verres, dit Salabelle. On a l'air de boire de la médecine. Le bon vin doit se boire à pleins bords. — Vous avez l'air d'un bon garçon, vous. N'est-ce pas, Lenturlu, qu'il a l'air d'un bon garçon : — J'te crois, répondit le cuirassier en se carrant dans sa chaise. — Il est épatant, mon cher. Compare-moi donc ça à M. Barigousse, qui nous a fichu un déjeuner que l'on avait l'air d'avoir pleuré un mois pour y goûter. — Ce n'est encore rien, ton M. Larigousse. Si tu voyais notre pratique, tu rirais trop. Il nous a fait boire du vin à quinze sous. — Messieurs, je vous en prie, dit Salabellc, ayez pitié de mes adversaires. — Ne vous batte/ donc pas avec ces animaux-la. — Ça n'en vaut pas la peine. — Ils devaient bien se douter, en se mariant, de ce qui leur arriverait. Pas vrai, Lenturlu ? — J'te crois, ma vieille. de la Princesse Djalavann. 22 5 — Autant que ça soyc vous qu'un autre, du moment que ce n'est pas moi. _Ca vous incommoderait-il que j'allume Célestine? dit Lenturlu en sortant une pipe de sa poche. _ Faites comme chez n ous, répondit Salabelle. _ Alors je me mets en manches de chemise... chez moi, c'est comme Ça que je me mets. — Nous allons dire à M. Trépignousse que,après en avoir causé avec vous, nous trouvons qu'il vous doit des excuses. Pas vrai, Lenturlu ? — J'te crois. Ça a toujours été mon avis. — Quanta M. Balavoine,c'est à moi qu'il aura affaire s'il fait le méchant, dit en roulant de gros veux le garde républicain Pigeborgne au cuirassier llouscatelle. — D'ailleurs, c'est un étranger. — Les étrangers, c'est des ennemis. — C'est au canon qu'on se bat avec eux. Figure-toi que ce pruneau-là prétend qu'il perce son homme à tout coup. — 11 n'y a plus d'enfants! — Qu'il fait mouche quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent. — Des blagues ! — Est-ce que vous tirez bien, vous ? demanda Pige- borgne a Salabelle. — Si vous voulez essayer ? — C'est pas de refus; un coup de bouton après le dessert, ça permet d'attendre le café et les liqueurs que vous nous offrirez, ça n'est pas douteux. » On passa dans une salle d'escrime aménagée avec tant d'art, que les quatre soldats se sentirent prisd'ad- miration pour leur hôte. Leur admiration devint de l'enthousiasme après que chacun d'eux eût reçu quelques horions élégamment donnés. i3. Les Amours extravagantes « C'est pas Dieu possible ! mon vieux Lenturlu, dit Pigeborgne à son camarade, que nous laissions éclopper nos clients par monsieur ? — • J'te crois. C'est une œuvre de charité que de les lui retirer des mains. — Monsieur, je vous fais des excuses de la part de M. Farigousse, dit le cuirassier Rouscatelle. — Et s'il rechigne, je lui dis que vous m'avez touché cinq lois en pleine poitrine. — Quant au pruneau, je n'en fais qu'une bouchée s'il regimbe, ajouta Romarin. — Tout ceci est le résultat d'un malentendu, répondit Salabelle. J'accepte vos excuses, afin de ne pas compromettre deux pauvres femmes innocentes... — Innocentes, c'est convenu. — Que leurs maris exposeraient à des calomnies gratuites, si l'on n'y prenait pas garde. — Heureusement que vous êtes là pour les protéger, dit Pigeborgne. — Et puis, nous aussi, nous les protégerons!... s'écria Rouscatelle. Pas vrai, Lenturlu ? — J'te crois ! — Faut pas que leurs maris y touchent... ou sans cela !... — Vous serez notre témoin, monsieur Salabelle, si nous nous battons avec les maris. — Vous n'en viendrez pas là, je l'espère. — Vous êtes la crème des hommes. — Et votre vin est le roi des vins. Pas vrai, Lenturlu ? — J'te crois!... » de la Princesse Djalavann. "7 XXXII i.k prince change absolument d'itinéraire Deux heures sonnaient lorsque les quatre témoins sortirent de chez Salabelle. Bien que leurs deux clients les attendissent depuis midi, ils durent courir à la caserne, oii leur service les appelait. Plus mort que vif, énervé par une attente de trois heures, faisant malgré tout bonne contenance, M° Fri- gousse se demandait pour la centième fois ce qu'il préférerait : mourir d'un coup d'épée dans la poitrine ou d'une balle dans l'estomac, lorsqu'on lui annonça Salabelle. « Dites que je n'y suis pas, répondit l'avocat, plus pâle que la lune. Sous aucun prétexte, ne laissez entrer. Que sont donc devenus mes témoins? pensa-t-il. Pourquoi se sont-ils laissés devancer par cet enragé?» Salabelle tourna la consigne et força l'entrée. « Enfin ! je vous trouve !... J'ai tenté plusieurs fois de vous voir. Vous l'a-t-ondit? — Non, monsieur, on ne me l'a pas dit. — Quelle idée avez-vous eue de m'envoyer un peloton de cuirassiers, au lieu de venir tout simplement me conter ce qui vous tracasse? Que s'est-il passé? Que me reprochez-vous? Je veux le savoir. — Je n'ai rien à ajouter à ce que mes témoins ont dû vous dire. Qu'avez-vous choisi, l'épée ou le pistolet ? — Il ne peut être question, entre nous, ni d'épée 2 28 Les Amours extravagantes ni de pistolet, mon cher Frigousse. Nous sommes victimes, l'un et l'autre, de quelque malentendu. Je ne me consolerais pas de vous avoir désobligé le lendemain du jour où, grâce à votre éloquence, à votre expérience, à votre talent, à votre habileté reconnue, j'ai vu se terminer à mon profit un important procès. — Bah ! Je n'ai plaidé qu'une heure! Cela vaut-il la peine qu'on en parle? dit sèchement M" Frigousse. — Pardon ! pardon! Le temps ne fait rien à l'affaire. Austcrlitz a moins duré que Waterloo, — Expliquez-moi alors, monsieur, ce que signifie la lettre que vous m'avez adressée? — Laquelle? Je vous en ai adressé plusieurs. — Celle-ci. » Et M 0 Frigousse, frémissant, plaça sous les yeux de Cclabelle la lettre destinée à la princesse Djalavann. « Sang du Christ! Comment cette lettre est-elle entre vos mains ? — Vous l'avez déposée sur mon bureau le lendemain de votre procès. Je ne vous ai pas revu depuis. -— Elle n'était pas pour vous. Vous auriez dû le comprendre. Pourquoi ne me l'avez-vous pas renvoyée ? • - Vous auriez préféré, n'est-ce pas, que je la remisse a ma femme ? — A votre femme ? Quelle idée ! Pourquoi faire ? — Pour qu'elle parvînt plus promptemcnt à destination. — Ah! mon pauvre Frigousse... mon pauvre Frigousse, que vous êtes bête ! — Monsieur! je ne suis plus votre ami ; ne m'appelez pas ainsi. — Comment n'avez-vous pas compris, lorsque vous avez trouvé mes deux enveloppes sur votre bureau, de la Princesse Djalavcmn. que celle qui contenait les cinq cents francs vous était seule destinée ? _ Quels cinq cents francs? Je n'ai trouvé qu'une lettre sur mon bureau. Votre première remise date d u 3. » Et peu à peu, le quiproquo se révélant à Salabelle, le malheureux tomba anéanti dans un fauteuil. Avait-il pu offenser aussi grièvement la seule femme qu'il eût aimée, la plus sublime des créatures... oui, monsieur, la plus sublime ! sans que la nature indignée le lui révélât par quelque catastrophe r II avait insulté la petite princesse, et le soleil, la lune, les étoiles avaient continué sottement leur ehassé-croisé dans le firmament! Les plantes s'étaient épanouies, in- différentes ! Scandale sans précédent, sacrilège effroyable! les oiseaux avaient continué de chanter, les rivières de couler, les hommés de se duper ! Comment allait-il réparer un aussi irréparable désastre ? Comment se faire pardonner une aussi impardonnable offense? Salabelle, sans plus s'occuper de M* Frigousse que s'il n'eût jamais existé, sourd aux offres de service, indifférent aux excuses que son avocat lui adressait, s'en fut a demi mort boulevard Augereau. « La princesse est-elle de retour? demanda-t-il au concierge. — Son Excellence est partie pour l'Italie. — Miséricorde ! Êtes-vous sûr de cela ? — Madame la princesse s'est mise en route il y a une heure. — Le princeTaccompagne ? — Oui, monsieur le comte. La pauvre dame dépérissait ; les médecins ont exigé ce voyage. — Vous l'avez vue avant son départ ? Les Amours extravagantes — Oui, monsieur le comte. — Elle était bien changée ? — Ce n'était plus la même femme. C'est à se demander si elle en reviendra. » Salabelle eut grand'peine a ne pas éclater en sanglots. « Eh ! mais, s'écria le concierge, j'allais oublier que j'ai là une lettre pour monsieur le comte. — Donnez... donnez vite ! — On allait la lui porter. » — Et Salabelle lut ce qui suit : Mon cher ami, Que d'excuses n'ai-je pas à vous adresser ! Un malentendu vous a valu une visite matinale que je déplore. Tout est explique. J'aurais voulu vous offrir de vive voix l'expression de mes regrets; je dois me mettre eu roule à l'improviste. La pauvre princesse va de mal en pis. /•.'//(• a insisté pour que nous parlions aujourd'hui. Elle est trop souffrante pour qu'on lui refuse rien. Nous allons à Venise. C'est là que vous pourrez m'ecrire, poste restante, que vous ne m'en voulej pas. Cordialement à vous. Prince I). Djalavann. Nous passerons vingt-quatre heures à Turin. A partir de ce moment, la fatalité s'empara de sa victime et la meurtrit sans relâche. Les renseignementsqueleconciergeavaitdonnés à Salabelle étaientdictés par une consigne. La petiteprin- cesse était ù l'hôtel quand son ami s'y présenta. Que de malheurs eussent été évités s'il avait pu la voir ce jour-là ! Il résolut de partir le soir même pour l'Italie. de la Princesse Djalavann. 23 i L'express de huit heures emporta les trois voyageurs. Le prince et la princesse Djalavann arrivèrent de bonne heure à la gare et demeurèrent dans le wagon pendant tout le voyage. Salahelle en fit autant dans son coupé. Ce n'est que le lendemain soir à 6 heures 20, en arrivant à Turin, qu'il aperçut Augusta qui descendait de wagon. Dieu ! qu'elle était changée, en effet ! Il eut grand'peine à ne pas courir vers elle. Cela eût été fou !... et pourtant, combien cela eût mieux valu ! Il la suivit, caché parjla foule. Elle monta dans une voiture, et il entendit le prince indiquer au cocher l'hôtel de la Pia^a-Reale. A sept heures, Salabclle était dans la chambre de sa petite princesse. Il passa là une heure si belle, que je comprends le prix élevé qu'y mit le destin.. Tout fut explique, et l'on jura de s'aimer plus que jamais. « Repars, dit à Salabclle Augusta Djalavann, ne perds pas un instant. Dans trois jours, je t'aurai rejoint. Quelle douce vie nous allons mener ! Tu verras, mon chéri, comme je serai ingénieuse. Nous avons une terrible revanche à prendre. Je suis affreuse, n'est- ce pas? Ne me dis pas non, je ne te croirais plus jamais. J'ai tant pleuré ! ce n'est pas extraordinaire. « Comme cela va me gêner de paraître triste .. et laide, maintenant ! Et il le faut absolument pendant quelque temps. Comment faire? Et des larmes, où les trouver? Bah! je dirai que j'ai versé tout ce que j'en avais. Cela se voit trop, n'est-ce pas, que je suis heureuse ? Attends, je vais essayer de le cacher. Comme cela, ai-je l'air bien désolée? Non? Quand tu seras reparti, il me sera bien plus facile d'être triste. Dans tes bras, je ne peux pas. Mais embrasse-moi donc encore... encore... mieux que ça. Tu ne m'as seule- 2J2 Les Amours extravagantes ment' pas embrassé le cou. A quoi penses-tu donc? Prends garde! tu vas me faire rire. Si on m'entendait, tout serait perdu. Tu me trouves bien enfant?... Bien folle? Il faut tn'aimer comme je suis et, si je changé; m'aimer comme je serai. Il faut m'aimer toujours, de toutes les façons, ne faire que ça. Et maintenant, mon chéri, va-t'en. Passe par le cabinet de toilette. Adieu. D.in; trois jours, à Paris. Embrasse-moi encore. » Il ta prit dans ses bras. i Si je puis revenir plus tôt... » Le prince Djalavann entra. Je n"ai pas le cœur de vous conter cette scène. Des hommes qui s'insultent, une femme folle de terreur, des voisins embusqués derrière les portes, du scandale, trois existences brisées, n'est-ce pas trop connu pour qu'on en parle? Tout cela pour un tour de clé mal donné. Faites-y attention. On est ému, la main tremble ; on a hâte de se jeter dans les bras de celui ou de celle qu'on aime; on donne un tour de clé. La porte n'est pas close. Le pêne appuie sur la gâche et tient la porte entre-bâillée. Faites-y attention. A six heures, le lendemain matin, une rencontre eut lieu. A six heures dix, le prince Djalavann, parti de Paris pour Venise, changeant brusquement d'itinéraire, mettait le pied dans l'autre monde. A six heures cinquante, Salabelle, éperdu, entrait chez celle qu'il venait de faire veuve. Il se tint immobile et muet sur le seuil. Augusta se O dressa brusquement à l'autre extrémité de la chambre, fixa sur lui ses yeux ardents, et, terrifiée, sans oser lui adresser la parole, attendit. Elle sentait grandir la menace, à mesure que le silence se prolongeait. Au bout de quelques secondes, elle murmura... si bas qu'il la comprit au mouvement de ses lèvres : de la Princesse Djalavann. î33 Dimitri?... — Je suis fou de douleur. » Elle hésita encore et dit : v Mort? » Il baissa le front et répondit : « Je l'ai tué. _Ah ! misérable! Tout eût mieux valu que cela. _Ce qui s'est passé, je le sais à peine. Un brouillard s'est levé devant mes yeux. Le malheureux a dû se jeter sur mon épée, car je n'ai fait que me défendre. La rage le faisait trembler. Indifférent au danger, il se ruait sur moi avec des cris et des bonds de béte fauve. Je parais de mon mieux... voilà tout. Je comptais qu'il se lasserait. Gela a duré, m'a-t-on dit, quatre minutes. Alors, j'ai senti au bout de mon épée un poids qui en courbait la lame. J'ai lâché la poignée, j'ai fermé les veux... Quand je les ai rouverts, il ne vivait plus. » A mesure que Salabelle parlait, la princesse Djalavann semblait se transformer. Ce qu'il y avait en elle de mauvais, de cruel, de perfide, s'emparait de tout son être, comme font les troupes fraîches qui prennent position avant le combat. Sa voix était devenue brève, sa parole était saccadée lorsqu'elle dit : « Pourquoi es-tu venu me relancer ici î Qui t'en a prié? T'ai-je dit de venir ? — Amie... mais vous oubliez tout, répondit Sala- belle stupéfait. Dans mes bras, ici, hier soir, vous me disiez encore .. — Est-ce que je sais ce que je dis, est-ce que je sais ce que je fais quand tu es là ? Tu me rends folle, j'oublie tout; et toujours, le lendemain, une douleur nouvelle me surprend. Tu attires le malheur. On est dans tes bras comme sous un chêne pendant l'orage : toujours menacé; va-t'en! tu me fais peur. Les Amours extravagantes — Ne me trouvez-vous donc pas encore assez malheureux: Ne m'achevez pas en vous montrant injuste. Le sort, qui m'a choisi pour vous rendre votre liberté, m'a tracé des devoirs que je saurai remplir. — Tu m'as rendu ma liberté ?... Ah çà ! mais tu ne songes donc pas au sort que tu m'as préparé ? Libre ! moi!... Me voilà,.pire qu'une esclave, enchaînée des pieds et des poings. Je ne pourrai plus faire un pas,' je ne pourrai plus faire un geste sans que des regards outrageants se fixent sur moi. Mes vertus, si j'en puis encore avoir, provoqueront le doute ; mes protestations feront sourire. Je suis, jusqu'à ma mort, « la dame qui « a eu cette aventure à Turin... vous savez bien?... et « dont l'amant a tué le mari? » Je n'ai plus d'ami, je n'ai plus de famille. Je suis une de ces déclassées que ks hommes abordent le chapeau sur la tête et auxquelles les honnêtes femmes tournent le dos. Celui que tu as tué m'assurait le respect. Toi, tu as toujours été une menace, un trouble, un danger, une fièvre. Ah ! je te le dis comme je le pense : si je me sens délivrée, c'est de toi. Quel mal m'a-t-il fait, lui... le mort? Aucun. Le malheureux ! c'est moi qui ai empoisonné sa vie; moi qui ai attiré et retenu chez lui celui qui l'a tué. Me fais-tu payer assez cher quatre ou cinq heures de joie volée! J'ai vingt-cinq ans : je suis veuve. Qui m'épousera ? Coquine ou Vestale, voilà mon lot. Toi... le seul qui pourrait... qui devrait m'épouser, tu m'es absolument interdit. Ce serait complet, n'est-ce pas, si je devenais ta femme ? Dieu ! si tout était à recommencer! si je pouvais ne t'avoir jamais rencontré!... J'étais si heureuse avant de te connaître ! — Pourquoi pleurais-tu dans mes bras ? — Qui sait.- .l'avais peut-être le pressentiment de la perte que je fais aujourd'hui. — / de la Princesse Djalavann. __Vous n'avez certainement pas conscience du mal que vous me faites. C'est odieux, c'est féroce, ce que vous me dites. _Écoutez ca. 11 vient d'assassiner mon mari et il me trouve odieuse... et féroce! Vrai! on mettrait cela dans un roman qu'on ne le croirait pas. — Voyons .. amie, c'est la peur qui te fait parler ■ainsi. Oui, je vais partir... il le faut. Nous allons choisir un coin du monde bien écarté... —■- Pourquoi ? — Et... dans quelque temps, tu viendras m'y rejoindre. — Moi! Oh! jamais cela, jamais. Je me sauverais pieds nus, sur les ronces, sur des clous, sur la braise, plutôt que de retourner dans tes bras. Va-t'en ! Tu ne peux pas rester ici. — Un instant encore. J'ai mille choses à te répondre et je ne puis pas parler. Si tu m'écoutais, si j'avais une heure... — Comment, tu ne comprends pas que ta présence ici me déshonore? Que je deviens ta complice en t écoutant plus longtemps? Tu ne peux plus taire que cela pour moi : partir... Mais fais-le donc ! » Salabelle se dirigea en chancelant vers la porte. 11 regarda une dernière fois sa petite princesse, et pendant cette seconde, tout un heureux passé défila devant lui. Elle le suivait des yeux, le front bas, le regard de côté, l'épaule contre la muraille, prête à fuir, à crier, s'il eût fait un pas vers elle. Dès qu'elle fut seule, elle se sentit comme délivrée. Elle bondit sur la porte, poussa le verrou, donna un tour de clé, tomba agenouillée devant une chaise basse et s'enveloppa la tête dans un chàle pour ne plus rien voir, pour ne plus rien entendre. 2 36 Les Amours extravagantes Klle était agenouillée, oui... mais elle ne priait pas. Elle demeura l;1j pelotonnée, immobile, pesant le pour et le contre de toutes choses, dressant son plan de campagne. Au bout d'une demi-heure, on heurta à sa porte. L'hôtelier venait la prévenir que le corps de son mari était dans le vestibule. La petite princesse s'était endormie. XXXIII OU LA VERTU EST RÉCOMPENSÉE FAUTE DE MIEUX Le corps du commandant des Kirghiz-Kaissaki de l'Oural, mort pour la bonne cause au champ d'honneur conjugal, était étendu dans le vestibule de l'hôtel de la Piazza-Reale. « Mettez donc un paillasson sous le brancard de Son Excellence, criait la maîtresse de l'hôtel; qui allait et venait de fort mauvaise humeur. Apportez un baquet et une éponge. Il faut que je sois partout à la fois pour que les choses se fassent. J'espère bien qu'on ne va pas nous laisser ce corps ici. Je ne sais où le mettre. Dans la salle a manger, dans le salon, cela incommoderait les voyageurs. Dans une chambre... c'est une pièce perdue; on ne voudra plus l'habiter. Dans l'écurie?... on me fera des misères au consulat; la dame ne sera pas contente. Mon Dieu ! que c'est donc ennuyeux toutes ces histoires-là ! » Le fait est que les morts sont poup les hôteliers de détestables pratiques. Jamais ils ne reviennent; tou- de la Princesse Djalavann. jours ils chassent les vivants; leur sobriété est proverbiale; ils ne consomment jamais rien. Aussi leur note est-elle pitoyablement concise. Si l'on ne parvenait pas, de loin en loin, grâce aux indemnités dont ils sont le prétexte, à renouveler gratis son mobilier, ce serait à renoncer à en avoir chez soi. Maître Tortona heurta plusieurs t'ois. Ce n'est qu'au quatrième appel que la princesse Djalavann ouvrit les yeux. Perdue dans le châle qui lui couvrait les épaules et le visage, elle ne se rendit pas immédiatement compte de l'endroit où elle se trouvait. Elle se leva et, courant à la porte, le cœur frémissant : « Qui est là ? demanda-t-elle. — Excellence, c'est votre mari... » Elle le crut vivant, blessé seulement, et poussa un cri. « Mon mari?... 11 est là ?... Pourquoi ne monte-t-il pas? — il ne monte pas, madame, parce qu'il est mort. 11 est en bas dans le vestibule où nous ne pouvons pas le laisser, Je croyais que Votre Excellence savait?... » Elle tomba accablée sur une chaise, près de la porte et balbutia : « Oui, je savais... j'ai cru comprendre... Ah ! Dieu ! quel mal vous m'avez tait. Une seconde émotion comme celle-là me tuerait, vous savez ? Prenez-y garde. » Akouhna, que le cri de sa maîtresse avait amenée, la prit dans ses bras comme un entant et l'étendit sur la chaise longue. Elles échangèrent quelques mots en russe; maître Tortona fut pendant un instant assez décontenancé. La princesse Djalavann reprit : « Après ce qui s'est passé hier et ce matin, je me soucie peu, vous devez le comprendre, de servir de 238 Les Amours extravagantes pâture à la curiosité de vos voyageurs. Faites donc en sorte que tout se passe pour le mieux sans que je quitte cette chambre. Mes gens vont vous accompagner. — J'avais pensé, Excellence, dit l'hôte,que le mieux serait de conduire sur-le-champ le corps, dans un lieu saint. Un prêtre de la Chapelle du Santo-Sudario que j'ai fait prévenir... — Vous ave/ pris Line peine inutile, mon mari appartient, comme moi, à l'Eglise grecque. Vos prêtres ne voudraient pas le recevoir. — Je crois cependant, Excellence... — Je ne le leur confierais d'ailleurs pas. — Voilà qui est fort désagréable, grommela maître Tortona. Un mort dans un hôtel, c'est une ruine. Cela fait fuir les voyageurs. Votre Excellence doit le comprendre. Si, en entrant hier soir, Elle avait vu un cadavre sur le perron, certes, Elle ne serait pas entrée. — J'ai aussi grande hâte que vous de voir mon mari hors de votre vestibule. Faites le nécessaire, je ne marchanderai pas les indemnités. Je veux absolument que tout se passe de la façon la plus digne. Allez immédiatement prévenir le consul de Russie. — J'y cours, Excellence. L'idée est si parfaite que je m'étonne de ne l'avoir pas eue. Le consulat se chargera du corps. Mon Dieu! Excellence, vous comprenez... je suis bien pardonnable. Un mort, du scandale, cela discrédite toujours les maisons. Je cours prévenir le consul et je vous l'amène. — Vous le prierez, au contraire, de m'excuser si je ne le reçois pas. Apres la triste aventure d'hier, après le drame de ce matin, je désire m'isoler. Bien des calomnies circulent assurément sur mon compte. — Quelles calomnies pourraient atteindre Votre Excellence? Tout le monde [a plaint et la respecte, » de la Princesse Djalavann. La princesse Djalavann se redressa et regarda l'hôtelier du coin de l'œil. « C'est une bien lugubre histoire! Vous excitez tous les trois la sympathie et la compassion générales. —Tous les trois? » demanda la princesse en s'asseyant sur le bord de la chaise longue. Certes ! la statue de Memnon, seuledans le désert, ne tenait pas ses grands yeux vides aux paupières immobiles fixés sur l'horizon avec plus de ténacité que ne le faisait la petite princesse, le regard braqué sur son hôte. — « Tous les trois'.-... répéta-t-elle. — Oui, Excellence, tous les trois. Le prince, votre époux, est encore le moins éprouvé... Si ce n'est qu'il est dur de quitter aussi brusquement une épouse accomplie comme l'est Votre Excellence ! se hâta d'ajouter maître Tortona, qui craignait d'avoir offensé la princesse. Votre Excellence est bien à plaindre aussi. Perdre un époux aussi parfait que paraissait l'être le générai est une épreuve dont rien ne peut consoler. Toujours est-il que j'aimerais encore mieux être étendu sur la civière où saigne votre époux qu'enfermé là où l'est son adversaire. — Quoi !... demanda Augusta en se levant subitement, Salabelle... le comte Salabelle est arrêté.- Je le voudrais pour lui. — Expliquez-vous donc! s'écria la petite princesse en prenant avec force le poignet de l'hôtelier. - -Te ne sais si je dois... Votre Excellence est tellement exaltée en ce moment. — Parleras-tu, chien ! — Votre Excellence me lait mal, — Monsieur Salabelle ?... — Est enfermé depuis une heure dans la maison de refuge des Innocents de Saint-Antoine de Padoue. 240 Les Amours extravagantes — lia voulu se tuer? — Non, Excellence. Il vient de partir avec la camisole de force. » La princesse chancela. Akoulina, qui ne la perdait pas de vue, s'élança pour la soutenir. « Repose-toi, barina, lui dit-elle. Tu en veux savoir trop à la fois. Tu te fais mal. — Laisse-moi. De quoi te méles-lu ? Est-ce que cela te regarde ? » Et, s'adressant de nouveau à l'hôtelier qui se dirigeait à petits pas vers la porte: « Restez, .le veux savoir ce qui s'est passé. — Je comprends que Votre Excellence en veuille terriblement à celui qui a tué son époux ; mais enfin, le pauvre jeune homme, il ne savait pas ce qu'il faisait. Il n'avait déjà plus la téte à lui lorsqu'il a quitté Paris, à ce que nous a dit le médecin. — Ah!... le médecin est venu : -- Le médecin en chef de l'hospice des Innocents, oui, Excellence. Il est garçon et prend ses repas ici. Ça le sort un peu de sa maison qui n'est pas gaie, vous comprenez. La table d'hôte, ça l'étourdit, ça le change. Il a passé une demi-heure enfermé, seul avec M. le comte. C'est en sortant qu'il nous a expliqué ce qui en est. — Ce qui en est... Eh bien ? — Il paraît ressortir de toutes les incohérences que le pauvre jeune homme a dites, que, à la suite d'une discussion d'abord futile, qui se serait envenimée par la suite, une rencontre aurait été décidée entre votre mari et lui. Votre Excellence doit connaître la cause du différend ? — Oui, oui. Allez ! — Le prince, qui avait beaucoup d'amitié pour M. Salabelle, et qui n'attachait à toute cette affaire 241 qu'une importance médiocre, lui aurait écrit une lettre pleine d'affection. — C'est vrai. Continuez. _ Le pauvre jeune homme s'exaltait sans doute déjà pour un rien. Votre mari l'aura remarqué et en aura tenu compte. — En effet, il n'était plus le même depuis quelque temps. _ Vous voyez ! Pour éviter de nouvelles chances de conflit, Votre Excellence aurait décidé le prince à la conduire en Italie. — C'est encore vrai. — Mais M. Salabelle, qui n'avait pas les idées bien nettes, serait parti par le même train que Leurs Excellences, Les aurait suivies jusqu'à Turin, puis jusqu'ici, dans cet hôtel où a eu lieu hier soir la scène que je n'ai pas à vous raconter. Vous seule, à cette heure, savez ce qu'elle a été. » Les yeux de la petite princesse, fixes avant ce récit, semblaient interroger tous les points de l'espace. Un important travail se faisait dans son cerveau. « Tout cela est vrai, dit Augusta, qui ne put s'era- pêcher de baisser le regard... ou du moins est fort probable. Il y a bien des points de ce récit, vous comprenez, que je ne puis que soupçonner. Savez- vous quelque autre chose encore ? Je sais, madame, que monsieur le comte ne s'est pas couché. Son lit n'est pas défait, et il y a eu toute la nuit de la lumière dans sa chambre... Sa contenance, ce matin, quand il est parti, n'était pas naturelle. Moi, qui ne savais pas où il allait, cela m'a frappé* Il est sorti avec deux voyageurs... — Ces voyageurs, où sont-ils ? — Partis... fort loin, s'ilseourent toujours. Ilsauront 242 Les Amours extravagantes eu peur d'être retenus longtemps à Turin. On n'eut pas manqué de les interroger; et, d'interrogatoire en interrogatoire, on peut vous mener loin sans changer de place. — Nous verrons cela plus tard. Continuez. — J'ai dit à ma femme : « Je ne sais pas ce qu'a le voyageur du 14, mais bien sûr il a quelque chose. » Je crois bien qu'il avait quelque chose! C'était la folie qui le tenait. Quand il est revenu, 1V m'a îivit peuw J'aurais dû le suivre; on ne pense pas à tout. Un quart d'heure après, la fille qui fait les chambres du premier l'a trouvé dans le couloir, tout de son long, à dix pas de sa porte. J'ai fait monter le docteur qui déjeunait... Au bout d'une demi-heure, il l'a emmené avec la camisole; ça fendait le cœur. Que vous n'en soyez pas émue, vous, madame la princesse, dont il a tué le mari, cela se comprend; quant à nous, nous avions tous une larme au coin de l'œil. Votre Excellence le voit maintenant, c'est lui qui est le plus à plaindre. — En effet, dit machinalement la princesse, les yeux fixés surle plancher. — Oserai-je demander à Votre Excellence, s'il y a longtemps qu'Elle connaît monsieur Salabelle ? — Pourquoi me demandez-vous cela î — Parce que le docteur aurait tenu à savoir s'il avait' eu déjà des accès semblables. — Quelle idée! s'écria Akoulina emportée parla pitié. — Je te prie de te taire, lui dit durement la petite princesse. Qu'est-ce que tu en sais r Je crois me rappeler, au contraire, que le comte a eu des accès de fièvre chaude... avant la guerre... ou immédiatement après. Je ne sais pas au juste. Nous ne le connaissions pas dans ce temps-là. » La petite princesse subit une nouvelle métamor- de la Princesse Djalavann. phosc. Elle respirait fortement; se tenait plus droite ; regardait, non pas en face, mais la tête haute, au- dessus des gens. « Monsieur l'hôtelier, dit-elle, je porte comme vous au malheureux comte Salabelle un très grand intérêt. Il a été de nos amis; je ne l'oublie pas. Mais, enfin... je dois me rappeler avant tout qu'il a tué mon mari. Voyez le consul de France en même temps que le consul de Russie. La fortune de l'infortuné permettra d'apporter à sa situation tous les adoucissements qu'elle comporte. J'ai changé d'avis. Il est convenable, en effet, que je voie quelqu'un du consulat. Montez le corps du priilte dans la chambre qu'il occupait. — Mais, Excellence... — Je le veux. Mes gens se mettront d'accord avec vous pour l'organisation d'une chapelle ardente. — Dans mon hôtel?... une chapelle ardente?... — J'achèterai la maison, s'il le faut N'épargnez ni les fleurs, ni les tentures, ni les lumières. C'est ici qu'on l'a outragé, ici qu'on l'a ramené; c'est d'ici que nous partirons ensemble... en attendant que je le rejoigne là-haut ! » Eh bien! vrai, on irait en paradis rien que pour assister à une pareille entrevue. SECONDE PARTIE I DANS LA FORÊT Cinq ans se sont passés. Nous sommes en 1879. Je vous emmène à Pierrefonds. Si vous ne me remerciez pas, vous êtes plus que difficile. On a discuté, on discute, on discutera l'emplacement qu'occupait le Paradis avant la chute de l'homme. Etait-il dans la terre de Chanaan, près du lac de Gé- nésareth, ou dans la Médie, aux environs de la mer Caspienne? Au pied des' montagnes de l'Arménie, entre les sources du Hiddekel et du Phrath, ou à Tha- lassar, en Mésopotamie, comme l'assure Isaï? En Ba- bvlonie ou en Syrie, aux environs de Damas, là où le Chrysorrhoas prend sa source ? Croyez les historiens qui le placent dans l'île Gezaïr, ou l'historien Josèphe qui veut qu'il ait été entre le Nilet le Gange ; partagez la conviction de ceux qui installent le pays d'Éden au Shat-al-Arab, ou près d'Ormuz, dans le golfe Persique, entre le Tigre et l'Euphrate, avec Quinte-Curce ; à Ceylan, aux Canaries, dans la lune... Je vous le dis 14. 24.G Les Amours extravagantes avec conviction, le Paradis n'est et n'a été ni là, ni ici, ni ailleurs ; il est dans notre imagination. Dieu, qui fait bien toutes les choses, l'a-voulu ainsi pour que chacun des points de la terre où le pied, le regard, la pensée, peuvent se poser, ait son sourire et quelqu'un qui l'aime. Pierrefonds est. à mon avis, le> plus 'parfait des paradis. En route! Traversons Compiègne. L'omnibus est devant la gare. Monter en omnibus pour aller en Paradis !... allons plutôt à pied, voulez-vous ? Un autre jour nous nous arrêterons au bout du pont, à l'entrée de la rue de Solferino, à droite. Nous regarderons à loisir la vieille maison qui surplombe sur la chaussée, avec ses poutres apparentes brodées a coups de hache ; et l'hôtel de ville bâti sous Charles VI ; et Saint-Corneille où Louis le Débonnaire fut déposé en 876; et le château où Marie de Médicis fut prisonnière, où Gènes, en nous abandonnant la Corse, nous fit présent de Napoléon ; et l'enceinte où Jeanne d'Arc fut prise ; et l'hôtel de la Cloche d'Or où se troussent les meilleurs lapins à la minute ; et les cafés où s'attablent messieurs les dragons... Nous admirerons tout cela un autre jour. Entrons dans la forêt. Ce n'est d'abord qu'une forêt charmante, comme le sont Rambouillet et Chantilly. C'est très beau, et voilà tout. Laissons derrière nous le carrefour de Mor- pigny, celui du Parquet du Bois, celui de la Mare- Rouge, cjlui du Beau-Revoir aussi. C'est au carrefour du Vivier-Payen que nous croisons cette merveille que l'on appelle la Mariole, et qui traverse toute la forêt, de l'Oise aux Neuf-Fontaines. Prenez garde! si vous avez hâte d'arriver, ne vous engagez pas dans les taillis. A chaque instant, une route de la Princesse Djalavann. »47 adorable vous tentera. Sur le bord du chemin,elle vous apparaîtra souriante, mystérieuse. Où conduit-elle ? Quelquechoscd'indéfinissable vous attirera ; et toujours, à mesure que vous avancerez, les lointains vous paraîtront plus merveilleux encore que les abords. Que de splendeurs dès.les premiers pas ! Un carrefour nouveau vous arrête. Les bras blancs du poteau vous désignent tous les points de l'horizon. De quel côté se diriger ? On se lance dans l'inconnu, rêvant bien plutôt de se perdre que de regagner la route poudreuse et monotone. C'est si tentant, les taillis silencieux! Un tapis de feuilles mortes ponctué d'herbe et de mousse tinte sous vos pieds. Qu'il est doux a fouler ! On se sent d'autant plus reposé que l'on avance. Chaque sentier a ses habitués. Celui-ci loge les troènes aux baies- noires et luisantes; celui-là, que bordent deux ruisseaux, donne asile aux boutons d'or et aux roseaux. Cet autre est tout fier de son cadre de fougères qui se balancent les pieds dans la mousse. En v oici un que les oiseaux connaissent! Les sorbiers >' vivent à plaisir. Depuis un mois, la brise murmure de tous les côtés: « Messieurs les oiseaux sont servis ! » Quel que soit le nombre des convives, le festin demeure digne des invités. Chaque sentier a son parfum. Les arbres verts, les chênes, l'herbe chaude, la terre humide, le baume, la bruyère, la mousse, vous grisent. Ces merveilles, ces parfums, ces splendeurs imprévues, ces oppositions brusques de clartés vives, d'ombres épaisses, vous donnent A chaque instant le vertige. On cherche l'être idéal qui personnifie toutes ces perfections, afin de l'attirer sur sa poitrine. Les sensations s'accroissent, les sentiments s'exaltent, les pensées s'élèvent et s'épurent. On respire plus à l'aise cet Les Amours extravagantes air vivifiant. Le cœur en est comme rafraîchi. .Les membres s'assouplissent, les forces augmentent à courir ces adorables chemins. La pente du Voliard, avec ses sentiers couleur de rouille zébrés de soleil et d'ombre, ses taillis de houx au feuillage luisant, ses amas de fougères, ses arbres brisés par le vent et qui s'obstinent à vivre, le front contre terre ; la pente du Voliard, avec ses tapis de mousse épaisse mariée a l'oxalis, ses ronces enlacées aux lierres, ses arbres géants plusieurs fois centenaires ; la pente du Voliard sert de fond au tableau. Les broussailles ont accaparé la lumière. Les jeunes pousses arborescentes émergent de leur fouillis charmant. Nous voilà sur le plateau. Suivons la route tournante. Entre la cime et le pied des arbres échelonnés sur la pente, nous distinguerons des lointains dorés. Ils varient à chaque éclaircie. Le cadre sombre et vigoureux des premiers pians fait bien ressortir leur profondeur. Le soleil qui accentue nettement les contours de tout ce qui nous entoure prête aux sites éloignés un vague scintillant. C'est comme un réve que L'on entrevoit à travers la réalité. Si quelque nuage flotte dans le ciel bleu, son ombre, aussitôt projetée sur la crête des massifs, s'y promène. Dans un rayon, des moucherons tourbillonnent. Quel jeu ont-ils adopté? Voyez-les fondre l'un sur l'autre, s'éviter, faire deux ou trois tours en pleine clarté et rentrer brusquementdans l'ombre. Tandis que les petits se livrent à ces jeux d'enfant, de grosses mouches demeurent immobiles dans l'espace. Un caprice les emporte. Après la futaie imposante, des taillis nous attirent. Les jeunes pousses, encore tendres, se recherchent. de la Princesse Djalavann. 249 Au-dessus du chemin qui les séparej leurs ramures inclinées s'enlacent et s'embrassent. Du tronc blanc des bouleaux s'élancent de fines branches. Chacune d'elles porte à sa base un angle roux. Le moindre souffle secoue les feuilles qui miroitent. On dirait des sequins jetés à pleines poignés dans l'air. Dans le tronc cannelé des chênes, le lierre plante ses racines. Il monte droit devant lui. Ses jets parallèles, fins et tendres a l'avant, semblent lutter entre eux à qui touchera le premier le faîte. Dans la plaine, entre les étangs, de gais villages ont pris place. Chaque maison a son courtil rempli de fleurs aux couleurs vives. Les toits de chaume sont autant de jardinets. Les pigeons tournoient, toujours aux aguets. Ils n'osent pas s'éloigner du logis ; sur la lisière du bois, les oiseaux de proie les espionnent. De ci, de là,, nous voyons la fumée grise monter lente et droite au-dessus des toitures, sans qu'un souffle la détourne de son chemin. Les maisons accouplées ont un puits commun, enchâssé dans la haie de clôture. L'église, construite depuis peu, n'a rien de la splendeur des abbayes défuntes, éparpillées dans le bois. Pas de croisées en ogive, comme celles de Saint-Pierre-en- Chastre ; de contreforts puissants^ comme ceux de Saint-Nicolas-de-Courson ; de pierres tombales sur lesquelles sont tracés les contours de preux armés pour la guerre sainte, les mains jointes près de leurs épouses en prière; point de chaires extérieures, de sarcophages contemporains de Charlemagne, comme à Saint-Jean- aux-Bois ; de fines broderies depierre, comme celles du prieuré de Pierrefonds : des bancs de bois blanc, des statues de plâtre, des tableaux effacés par l'humidité, le matériel indispensable aux sacrements, voilà tout. Le calme qui y règne, le soleil qui y pénètre, la simplicité 230 Les Amours extravagantes du lieu et surtout l'éloignement des cloaques illustres que l'on a fuis, vous invitent, sinon à prier, pour le moins à vous recueillir. C'est là que j'ai vu l'église remplie d'oiseaux. D'abord effarouchés par mon entrée, ils se sont promptement remis à jaser, perchés de tous côtés, jusque sur les bâtons des chaises, à voleter sur l'autel, à boire au bénitier. La rue vous éblouit au sortir du lieu saint. Des marmots barbouillés nous regardent surpris. Par suite de quelle série de mécomptes ces angelots deviendront-ils les vilaines créatures que je prévois ? Nous voilà revenus dans la plaine. De ce côté, de grandes fougères rousses agonisantes l'ont envahie. La mort leur donne des tons ardents. On dirait qu'elles sont de métal et qu'elles ont poussé dans la braise. Une raie de pré, d'un vert cru, les isole du mont Saint- Pierre. Les chardons desséchés abandonnent au vent, brin à brin, graine à graine, leurs flocons de soie argentée. De ce côté, l'herbe est toute constellée de marguerites. Ne dirait-on pas que les étoiles descendent le jour dans les prés ? Dès que l'on s'arrête, quel silence! Il n'est pas de longue durée. Les branches se frôlent doucement. La forêt, comme un orgue immense aux tuyaux moussus enguirlandés de lierre, raisonne sous le vent. Des bestioles en maraude font tinter les feuilles sèches sous lesquelles elles s'abritent. Une note moyenne, composée de mille murmures divers qui, isolés, seraient imperceptibles, qui, accouplés, seraient discords; le chant des oiseaux, court et intermittent dès que vient l'automne; le cri du grillon, le bruit des eaux courantes ; le clair appel du coq dans le lointain ; un aboi auquel les chiens répondent dans les postes" des gardes de la Princesse Djalavann. ou dans les cours des fermes, forment une symphonie douce et mélancolique qui vous fait ralentir le pas. Au tournant du chemin, c'est un bruit de clochette que Ton entend. Vous reconnaissez certainement le son mat, aussitôtéteint, particulier aux clochettes du grand bétail. Deux vaches sortent du bois. Elles s'arrêtent sur la lisière: regardant à droite, regardant à gauche, encore indécises, elles se consultent un instant. Leur gardien a sifflé. « Hé! Blanc-bonnet... hardi! Rous- sotte, coucherons-nous là? » Le claquement du fouet les décide. C'est encore un roulement de voiture qui approche; le bruit attristant de la cognée des tueurs d'arbres dans le lointain ; puis des corbeaux accouplés qui croassent, en volant lourdement. On ne distinguait rien d'abord. Décidément le silence n'existe pas plus que l'immobilité. Tous ces bruissements forment une harmonie qui vous engourdit et vous berce. . La journée a été longue. Le soleil a peine à se soutenir davantage. Bientôt il glissera dans le grand fossé, derrière la terre. Comme il redouble de vitesse ! Le voilà qui tombe comme un boulet rouge dans l'étang qui fume. L T n buisson léger étend sa guipure noire sur la fournaise. La route est aussitôt moins éblouissante. Pendant quelques instants encore, chaque aspérité se eolore à la fois de tons empourprés du côté du couchant, de tons froids, bleus et gris du côté du levant. Les grands arbres bénisseurs secouent leurs branches alan- guies pour un dernier adieu. Deux corbeaux traversent la plaine; ils passent au- dessus de nous. Le soleil leur dore le ventre. L'air est déjà plus frais. Dans le ciel pâli cillent les premières étoiles. Les bestioles s'installent de peur à cire surprises par la nuit. Que de disputes autour de 252 Les Amours extravagantes certaines branches! Cent oiselets sont là qui tournoient et qui piaillent. Tous veulent la même place. Les lapins vont boire au ruisseau, nez à nez avec leur reflet, qui tout d'abord les épouvante. Est-ce du temps perdu, je vous le demande, celui que 1 on passe au milieu de tout cela ? II CE MONSIEUR DAMART, QUEL ORIGINAL Derrière la route de l'Impératrice, près des étangs de Batigny, s'élevait la maison de M. Damart. Cela ne s'appelait ni le château, ni la villa, ni le cottage, ni le chalet, ni Damart-lodge. C'était tout bêtement une maison, une maison confortable. Le maître de la maison l'appelait « ma maison ». Les gens de Pier- refonds, en en parlant, disaient : « la maison de M. Damart ». On n'y voyait : ni une avenue de i5 mètres de long, ni un bassin de 6 mètres de circonférence avec un jet d'eau, ni une grotte de 3 mètres 40 de profondeur, ni la statue d'Hébé, ni le buste de Napoléon, ni celui de la République, ni le jardinier coquet le coude sur sa bêche, ni une faisanderie pleine de lapins, ni un perron orné de pots de fleurs en faïence anglaise. Je vous l'ai dit, c'était tout bêtement une maison avec des murs en brique et en pierre, couverte d'ardoises; une maison avec des fenêtres dans le mur, des portes dans le bas, à la place où se percent les de la Princesse Djalavann. 2 53 portes; une maison avec un jardin tout à l'entour et de braves gens à l'intérieur. Je sais bien qu'il eût été infiniment plus original de mettre les portes sous le toit, de poser obliquement les planchers, de mettre les chevaux dans le grenier et de coucher dans la cuisine. Que voulez-vous? M. et M""' Damart, esprits routiniers s'il en fut, n'y avaient pas songé. Quel drôle de particulier c'était, M. Damart! Il était propriétaire des forges de Blinzy-sur-Ièvre, des hauts fourneaux de Combarelles et des mines de cuivre de la Joliade. Trois beaux morceaux ! 11 ne disait jamais aux gens : « Allez donc à la messe. Pourquoi n'allez-vous pas à la messe: Je veux que vous alliez à la messe. » Il y allait avec tous les siens; et il avait l'air si rayonnant, si bien en train à l'aller comme au retour, que bien des nonchalants assis sur le pas de leur porte, qui s'étaient dit: « Bah! aujourd'hui je n'irai pas à l'église », se levaient pour le saluer, prenaient leur chapeau et emboîtaient le pas. Ceux-là rentraient de meilleure humeur et buvaient un coup de plus à leur déjeuner. Il - ne criait pas haro! sur les malheureux qui s'égarent sur le chemin de la vie. Il les plaignait et leur tendait la main à propos, ce qui vaut mieux que de faire de longs discours les bras croisés et les yeux furibonds. Il prêchait d'exemple et démontrait que d'être honnête n'empêche pas d'être de bonne humeur... et aimable... et fin... et instruit. Lui et les siens prouvaient, sans s'en douter, qu'il y a plus d'éléments de gaieté dans la vertu que dans le vice; qu'il ne résulte pas de ce que l'on mène une vie régulière, que l'on aura l'air d'un abbé en retraite, que l'on se vêtira en séminariste, que l'on aura les oreilles sales, le nez plein Les Amours extravagantes de tabac, que l'on ne parlera que de Notre-Dame de la Salette, qu'on ne lira que les feuilletons delà Semaine Religieuse, etc., etc., ce que bien des gens voudraient nous faire croire qu'ils croient. Il était convaincu, cet original de M. Damart, que le premier devoir des chefs d'Etat est de former des citoyens; que la morale prime la politique et que l'on a plus de chance d'améliorer le plus détestable des gouvernements avec un peuple vertueux, patriote, croyant et travailleur, que l'on en aurait de conserver la plus aimable, la plus puissante, la plus respectée, la plus indépendante des Républiques avec un peuple dissolu, dédaigneux de la patrie, paresseux et athée. Il pensait encore bien d'autres choses, mais je ne vous les dirai pas, parce qu'il les gardait pour lui, estimant... tant il était original, ce M. Damart! que l'on est plus sûr d'être bien chaussé, nourri, vêtu, et gouverné, si ce sont... ô prodige!... des cordonniers qui vous chaussent, des cuisiniers qui vous nourrissent, des tailleurs qui vous vêtissent, et de vrais hommes politiques qui vous gouvernent, que si les marmitons font nos lois et les légistes notre cuisine. Quand on a des idées pareilles, on fait bien,'convenez-en, de les garder pour soi. C'est ce que faisait M. Damait. Il s'occupait donc exclusivement de ses affaires; aussi, ses affaires prospéraient. Sa femme était une bonne femme, ses filles de bonnes tilles... Il n'avait pas de garçon. C'était grand dommage. Certes, s'il en avait eu un, c'eût été un brave garçon en attendant que ce fût un honnête homme, Est-ce assez banal, le bonheur et la vertu ! C'est banal et rare tout à la t'ois. Expliquez cela. M. Damart avait marié ses deux filles aînées a de la Princesse Djalàvann. deux jeunes gens sans fortune. Madeleine avait épousé Stéphane La Chaleray; Mathilde était la femme de Paul Larnerault. La Chaleray était sorti septième de l'École polytechnique, et Larnerault, second de l'École centrale. M. Damart réservait sa troisième tille à quelque élève de l'École des mines bien classe... à condition qu'il plut à son enfant... diantre! entendons-nous ! Ses bureaux étaient situés dans le Marais, rue Saintonge. Vous voyez cela r Un grand vieux hôtel à perron dans le fond d'une cour immense, avec une porte monumentale sculptée sous Louis XIV. A droite, des hangars abritant des minerais, des machines prêtes à partir pour Blinzy, Corhbarelles ou la Joliade; des piles de lingots de plomb, de fer en lames, de cuivre en feuilles. Les haquets, les chariots, les camions, prenaient la file dans la rue Saintonge. La Banque eût escompté une traite de 10 millions signée Damart, les veux fermés... après avoir regardé la signature à la loupe, bien entendu ! 11 était adoré de tout son personnel, ce diable d'homme. C'est qu'il savait parler à chacun son langage: dire à celui-ci: « Père Moulu, j'ai une idée en tête : il faut que vous me disiez ce que vous en pensez, vous, le doyen de la forge. Je n'aime pas toucher a la coquille avant d'avoir consulté l'escargot. » Ou bien : « Ah çà ! dis donc, toi, espèce de brute, qu'est-ce que tu f... là, les bras croisés? Est-ce que je te paye pour te roussir le ventre au soleil r » 11 ne parlait en maitre qu'aux paresseux. Aux autres, il parlait en ami ou en père. Dès que revenait la belle saison, « ces dames Damart » allaient s'installer à Batigny avec la marmaille ! Quel gentil pelotonnet c'était! Il y avait, ma foi! sept babies bien grouillants: quatre aux La Chaleray... les 2 56 Les Amours extravagantes aînés, trois aux Larnerault. Tous les samedis, le train de trois heures cinquante amenait beau-père et gendres à Compiègne. On arrivait à cinq heures dix-sept. La voiture attelée de chevaux de poste filait comme l'éclair. Le son des grelots, le clic-clac des fouets appelaient les habitants aux fenêtres, arrêtaient les passants sur les trottoirs. & C'est M. Damart qui se rend à Batigny avec ses gendres, disait-on. En voila qui ont de la veine! C'est du bonheur bien placé. » On montait au galop la grande rue : on échangeait force saluts; on prenait les provisions à la Cloche, et fouette postillon! en route!... On les revoyait passer régulièrement dans l'autre sens à l'approche du train de huit heures dix-huit, les lundis et vendredis matin. 111 POUR OUBLIER Il y avait toujours un quatrième voyageur dans la calèche. Celui-là, nous le connaissons de longue date. Il a bruni : sa moustache est plus épaisse, son regard a plus de profondeur. Je ne sais si je me trompe, je le trouve mieux qu'autrefois. C'était un joli garçon, c'est un homme : un homme avec lequel on sent qu'il faut compter, parce qu'il prend part aux luttes fécondes de la vie, au lieu de regarder de .loin le combat. Nous l'avons laissé à Turin dans la maison de refuge des Innocents de Saint-Antoine de Padoue. Il y a passé six mois, gardé à vue, soigné d'une façon de la Princesse Djalavann. toute spéciale. Ces six mois là l'ont mûri de dix ans. En se séparant, Salabelle et le docteur Carlo-Monte se sont embrassés. Tous deux pleuraient. « Adieu, mon ami, avait dit le médecin au ressuscité ; je suis aujourd'hui plus menacé que vous. Mais prenez garde ! Tenez un compte sérieux de mes recommandations : renoncez à la vie oisive que vous meniez avant la lugubre aventure qui vous a fait échouer ici. Je vous prescris formellement le travail. Sans son secours, qui sait ce que vous deviendriez ! Sorti dans les premiers rangs de l'École polytechnique, vous trouverez facilement qui vous occupe. Allez, et que Dieu vous garde ! » Salabelle ne fit que traverser Paris. Il y apprit que la princesse Djalavann avait vendu son hôtel et était partie, entourée de témoignages ardents de sympathie... on ne savait pour quel coin du monde. Perinne n'avait plus entendu parler d'elle. Tout le monde 1 ' • 1 avait a peu près oubliée. Il avait, quant à lui, alimenté la curiosité parisienne tout un mois. Les journaux illustrés avaient publié s °n portrait, qu'il n'avait jamais lait faire, et reproduit la scène de l'hôtel « d'après les croquis de leur correspondant spécial ». Le prince Djalavann, en grand uniforme, couvert de sang des pieds à la tête, étendu sur une civière, res- P'tant encore et bénissant sa femme les cheveux épars et a demi pâmée. Dans le fond, des gendarmes entreprenant de lier un jeune homme furieux qui brandit Un tronçon d'épée. H ne vit que M" Bouton, avec lequel il se mit d accord pour tout ce qui concernait sa fortune; puis il partit. Pendant deux ans, Salabelle parcourut les pays les 258 Les Amours extravagantes plus excentriques. Il vit la chute du Davezout, en Abyssinie; les cataractes du Zambèse, la tour de Babel, les maisons de thé de Yédo, les campements des Turco- mans et des Tekfeés, sur la route de Boukhara... sans oublier un seul jour la petite princesse. Il chassa la chauve-souris à Borsippa,en Babylonie; le tapir et le fourmilier tamandu-huasu, rival du jaguar, dans les forets de l'Amérique du Sud, sur les bords du canal d'Igarapé-Meri ; au pied du Kilimardjo, il poursuivit la girafe: il tua des hippopotames dans les lacs du centre de l'Afrique... sans penser moins pour cela à la petite princesse. Il vit les Indiens Omagua à la tête mitrée, les Indiens Orejones aux oreilles ballantes, dont le lobe allongé pend jusqu'à l'épaule; les Indiens Mayorunas du Haut-Amazone, dont le front est orné d'une houppe chevelue épanouie en cœur d'artichaut... Rien ne lui faisait oublier la princesse Djalavann. Il pécha l'esturgeon dans le Volga, le lepidosircn- annecteus dans l'Albert N'Yanza, le tambollé du Rio- Negro et le requin des cotes calédoniennes. Il vit les Nouers des bords du Nil, nus, les cheveux teints en rouge à l'aide d'un mélange de cendre et d'urine de vache. Il ne recula pas devant les filles de Bahr-el- Gazal, qui se pratiquent de chaque côté de la lèvre supérieure une incision, dans laquelle elles adaptent un fil de fer de quatre pouces, orné de verroteries .. Rien n'y fit. Il n'oublia pas la princesse Djalavann. De retour en France, à 96 kilomètres de Paris, il vit M"" Henriette Damait, et la princesse Djalavann fut à jamais vaincue. C'était bien la peine de voyager deux ans aux quatre coins du monde. Voilà comment la chose s'était passée. En ce temps-là... c'était en 1X70, Salabelle parcou- de la Princesse Djalavann. 25g rait la Jamaïque. Il avait miraculeusement échappé : le matin, sur la côte, a un troupeau de requins; à dix heures, à deux caïmans; au sortir de table, à un serpent trigonocéphale, sur lequel il allait s'étendre pour faire la sieste ; à trois heures, à deux boucaniers du cap Morant, qui s'étaient mis en tête de l'étrangler, tentés par ses bottes de chasse ; après le dîner, a un vampire qui le léchait derrière l'oreille sans qu'il s'en aperçût ; en se mettant an lit, à une araignée-crabe, qui s'était embusquée sous son traversin, et à six scorpions roux, qui s'étaient faufilés sous son oreiller. H luttait, exaspéré, depuis une heure, contre une nuée de moustiques, lorsque la pensée lui vint qu'il serait, à tout prendre, mieux a Paris que dans les Antilles. Il partit le surlendemain et arriva en France en m; 'i... ou en juin. Je ne me rappelle pas exactement ta date, mais cela ne fait rien. Il reprit possession de son appartement, de sa vie, de quelques relations, en attendant qu'il reprit possession de lui-même, ce qui est toujours plus long et plus compliqué. On l'accueillit à bras ouverts. Pendant quelques jours, il goûta cette félicité parisienne qui consiste à voir an théâtre toutes les lorgnettes se braquer sur vous ; à remarquer que l'on chuchote, que l<>n se retourne quand vous passez. On tua au club, pour fêter son retour, un veau gras sardanapalesque. Les membres nouveaux se hâtèrent de se faire présenter à lui. Ce qu'il laissa de manteaux dans les boudoirs et les alcôves eût émerveillé Joseph, iils de Jacob, de cliasle mémoire. La vogue le tenait. H reçut à cette époque une lettre chargée, cachetée de noir, qui le suivait depuis un an sur tous les conti- 260 Les Amours extravagantes nents. Elle lui était adressée par M 0 Morosaglia, notaire à Turin. Elle était ainsi conçue : Monsieur le comte, .1 son lit de mort, après avoir reçu l'exlrême-onclion. notre ami regretté, le docteur Carlo-Monte, médecin en chef de la maison de refuge des Innocents de Saint-Antoine de Padoue, m'a dicté la déclaration ci-jointe. Il était assisté de son confesseur, le R.P. Cognocoli-Montichi. Cette pièce est pour vous de la plus haute importance. Je m'empresse de vous la transmettre sous chargement, avec mes félicitations les plus sincères et mes compliments les plus empressés. Antonio Morosaglia, notaire à Turin. La déclaration était ainsi conçue: A cette heure solennelle, prêt à quitter les hommes et à paraître devant Dieu : Moi, Pietro-Gon^aga Carlo-Monte, médecin en chef de l'hôpital des aliénés de Saint-Antoine de Padoue, après avoir reçu les sacrements, assisté de mon confesseur le R. P. Cognocoli-Montichi et de M"Morosaglia, notaire à 'Purin qui attesteront, en signant avec moi cette déclaration, que j'ai la plénitude de mes facultés mentales, déclare, à telles fins qu'il appartiendra : Que c'est volontairement que te comte Salabelle (Hector- Dicudonné) a passé six mois dans la maison de refuge que je dirigeais. Jamais il n'a été fou ni menacé de l'être. J'ai cru devoir céder, en l'admettant parmi les aliénés confiés à mes soins, au désir que lui dictaient les motifs les plus graves, les pins nobles, les plus impérieux. Dieu méjugera. Ce secret n'est pas le mien; je n'ai pas à le révéler ici. Je confie à M'' Morosaglia le soin de faire parvenir cette de la Princesse Djalavann. déclaration ait comte Salabelle. Elle demeurera secrète entre les survivants, tant qu'il conviendra audit comte H.-I). Salabelle qu'il en soit ainsi. Qu'il reçoive ici les témoignages d'affection et de haute estime d'un mourant. Qu'il n'oublie pas les recommandations qu'il lui a faites lors de leur séparation. C'est le dernier vœu de celui qui fut pendant six mois son seul ami. En foi de quoi ont signé, chacun en ce qui le concerne: P.-G. Carlo-Monte d. M. COGNOCOLl-MONTICHl P. J. A. MOROSAGUA, notaire. Toute légalisation taisant forcément défaut, la signature du Révérend Père était accompagnée du cachet.de la paroisse; celle du notaire, du timbre de son étude. Salabelle regretta très vivement le défunt; et il eut bien raison ! Le docteur est le seul ami, digne de ce nom, que je lui ai connu. Il remercia le notaire dans 'es termes les plus vagues. «Je suis très touché, se dit-il, de la pensée quia guidé le pauvre Carlo, mais il eût pu s'épargner tant de peine. Rien ne peut m'affranchir de l'obligation 1 u e j ai contractée. L'homme qui trahit la confiance de celle qui s'est prêtée à lui, fut-ce par surprise, fût- ce à regret... et ce n'est pas le cas! est le plus lâche des misérables. Espérons que je n'en viendrai pas là. » Quant aux recommandations du docteur, elles arrivèrent fortà propos. La vie oisive et monotone que menait Salabelle lui pesait. On ne court pas impunément du 2<">2 Les Amours extravagantes Zambèse aux Amazones, de Sydney à Ispahan, de Yédo aux Balignolles. Quelque bien composé que soit un cercle, les journées y sont longues à manier des cartes, à discuter les mérites extérieurs et latents de M" 1 ' de Sainte-Cocotte, les probabilités des travaux gé- nésiques de telle pouliche ou de tel étalon en renom. Il s'en fut trouver son ancien camarade d'école, Stéphane La Chalerey. La Chalerey était, vous vousle rappelez, gendre de M. Damart. Salabelle lui confia de ses mésaventures ce qui pouvait en être révélé. Il lui avoua son duel, les six mois île réclusion qu'il avait subis dans une maison d'aliénés. Il lui parla de ses voyages et insista sur le besoin d'activité qui le dévorait. Stéphane le présenta a M. Damart. Il avait le cœur fin, M. Damart. Il comprit qu'il y avait là une bonne action à faire, une intelligence à sauver, des aptitudes à éveiller et à guider. Il accueillit le convalescent à bras ouverts. Salabelle versa, à titre de bienvenue, 10,000 francs dans chacune des trois caisses de secours des ouvriers de Blinzy, de Comba- relle et de la Joliade. Aussi oublia-t-on d'en vouloir à ce millionnaire d'aimer le travail. 11 mit vigoureusement la main à la pâte, et l'on ne tarda pas à se dire à la forge et sur les chantiers : « Ah çà ! mais... regardez donc le gommeux. Le b..... n'a pas froid aux veux ! » Les voyages insensés qu'il avait faits, les aventures dont il avait été le héros et dont quelques échos tintèrent jusqu'au fond des puits de la Joliade donnèrent naissance à des légendes abracadabrantes qui tirent de lui un être absolument à part. Il se révéla tour à tour doux au pauvre monde, patient, enjoué, tenace, énergique et prodigue à propos, si bien qu'il acquit sur le petit peuple des trois provinces dont M. Damart était de la Princesse Djalavann. 2("lJ le chef, une influence que ce dernier eut plus d'une fois l'occasion de mettre à profit. Salabelle prit goût à cette vie nouvelle, qui ne laissait ni à son cœur, ni à son cerveau le temps de broyer du noir à vide, comme ils le faisaient autrefois. Il passa une année à Blinzy-sur-Ièvre ; une année aussi à Combarelle. Ce n'est qu'en 1878 qu'il revint à Paris. « Mon cher comte, lui dit M. Damart, vous voila digne d'être un bourgeois, ma parole d'honneur ! Ces deux années d'épreuves vaillamment surmontées vous Ont mis en belle place dans mon estime. Il est plus difficile de faire sa trouée dans la vie, armé à la légère comme vous l'étiez, qu'équipé lourdement dès l'enfance, qu'exercé au maniement de nos armes et de nos outils, comme je l'ai été. Je vous l'avoue, je me défiais de votre persévérance et de vos aptitudes. Je croyais taire une bonne action; je faisais une bonne affaire. Je voulais vous être utile; vous m'êtes nécessaire aujourd'hui. Il vous reste une épreuve à traverser, mon cher ami. Il faut vous y soumettre. Auriez-vous à Paris, si près de vos anciens amis, cette même énergie que vous avez déployée, isolé, en province? Ne rougirez-vous pas un peu ici de la vie modeste, utile, féconde, que vous avez adoptée ? Réfléchissez. Dans deux jours, ou je vous installerai dans mes bureaux du Marais, ou vous partirez pour la Joliade. « Salabelle se piqua d'honneur et se mit courageusement à la tache dans les bureaux de la rue Saintonge. •1 y eut quelque mérite, avouez-le. Il avait conservé s on appartement du boulevard Danton. Il déménagea e t s'installa place des Vosges. Que de fois il resta immobile devant les colonnes du Crand Livre et du livre de caisse de la maison Damart, 264 Les Amours extravagantes rêvant aux colonnes de porphyre de Sainte-Sophie, à celles de Sainte-Marie-Majeure ou de la pagode de Djaggarnaf. Que de fois, glacé par la correspondance sèche et concise à laquelle il avait à répondre, il se rappela, pour se réchauffer un brin, quelques fragments de sa correspondance passée. « En réponse a votre honorée du 4 courant... » « Mon cher chéri bien aimé, j'ai reçu ta gentille lettre... » « Je vous accuse réception de vos trois traites tin courant sur Marmittot, Capdenac et C", de Toulouse, s'élevant ensemble à 7,477 fr. 35, valeur reçue en marchandises. » « Voila vingt-quatre heures que je ne t'ai vu. Cela ne peut durer comme ça. Viens ce soir à huit heures. A neuf, si tu ne peux pas à huit, ou à dix, ou à onze, ou à... non! Ne viens pas plus tard que onze heures, mais viens... » Et ainsi de suite. Ce n'était pas gai tous les jours; mais Salabelle tint bon. IV MADEMOISELLE HENRIETTE Un samedi matin du printemps de 1879, M. Damart dit à Salabelle : « Voilà deux ans que vous êtes de la maison sans que j'aie pu vous présenter à ma femme et à mes filles. Tout le monde vous connaît chez moi a l'état tic lé- de la Princesse Djalavann. ■265 gende; vous connaissez tous les miens en effigie. Faites-moi l'amitié de nous accompagner ce soir à Pierrefonds. Nous reviendrons ensemble lundi matin reprendre le collier. A trois heures on se mit en route. Le voyage fut gai ; la traversée de Compiègne le fut aussi ; l'entrée dans la forêt le fut encore. Une fois en pleine futaie, parexemple, une indomptable mélancolie s'empara de Salabelle. Il est impossible de parcourir cette forét-là sans songer qu'il serait doux d'y être aimé. Quel beau cadre pour une belle tendresse ! Mais quel amour serait assez pur, assez chaste, assez grand pour remplir dignement un cadre comme celui-la? Salabelle pensa tout d'abord a la princesse Djalavann. lise la représenta élégante et souple, montée sut- un cheval indocile toujours aux prises avec la cravache. Elle court devant des obstacles et les franchit avec une sûreté, avec une grâce parfaites. Elle part au galop et disparait... sans qu'il la suive. Elle n'a fait que traverser son esprit. Dieu est trop près dans ces milieux sublimes, pour que la pensée y évoque indistinctement tous les souvenirs. Tournant brusquement à gauche, entre le carrefour Anonyme et celui de la Mare-Rouge, la voiture prit la route de La Pommerave. On passa au pied du mont Saint-Pierre ; on suivit la route tournante sous le mont Saint-Marc; on longea les étangs jusqu'au carrefour de la gorge du Han ; puis, revenant a droite, on vit, tout à coup, au pied du poteau du carrefour des Prés de la ville tous les bambins assemblés. Quels cris de joie ils ont poussé lorsqu'ils ont entendu les grelots de l'attelage! « Voila monsieur ! voilà monsieur!... » ont crié les nounous. Et tout le monde s'est aussitôt levé. Le cocher du break qui a amené les enfants a vite es- t66 f.es Amours extravagantes caladé son siège. Les mamans ont plié leur ouvrage, et voila les petits qui courent dans la route des Rou- lies au-devant de la calèche. Les moins ingambes pleurent à l'arrière, désolés d être distancés. Quand la voiture s'arrête, il faut surveiller de près le petit peloton, qui tente l'escalade. Paul et Stéphane ont mis pied a terre pour embrasser femmes et enfants. Dieu! les bons baisers échangés ! M. Damait ne sait auquel entendre. Que de choses sortent de ses poches!... Puis, les présentations faites, les deux couples s'en vont à pied; chacun occupe un côté de la route. On a tant de choses a se dire ! On entasse les aînés dans la calèche, les nounous et les babys remontent dans le break.... En route! i Et moi?... dit M 11 " Henriette, restée seule sur la chaussée, personne ne veut donc de moi ?... » Salabellc offre de prendre place sur le siège, mais les enfants se font si petits, ils se serrent si bien autour du perc-grand, qu'une place est tout aussitôt disponible. M"" Henriette saute du marchepied dans la voiture. Klle est encore debout lorsque les chevaux partent, et la voila qui perd l'équilibre. Salabellc la reçoit dans ses bras et l'assied doucement en face de lui. Cet incident déconcerte la jeune tille. La calèche roule sur l'herbe. Le soleil, bas, étend au pied du mont Saint-Pierre et du mont Arcy de grands tapis sombres. Les cimes accaparent tout ce qui reste de chauds rayons. On suit un instant la Manole, puis la hétréc sous la queue Saint-Etienne, et l'on arrive a Batigny. Si je n'y prenais pas garde, un nouveau roman commencerait ici. 11 est trop tard pour l'entreprendre. A peine puis-jc vous en donner le sommaire. C'est d'abord M. et M""' Damart qui, après avoir de la Princesse Djalavawt. S67 invite Salabclle tous les dimanches, le supplient au nom de tous de venir aussi les jeudis. Et Salabclle ne se l'ait pas trop tirer l'oreille, vous pouvez m'en croire. Ce sont les entants qui ne peuvent plus se passer du «grand ami ». Ses poches sont toujours bourrées de jouets • qu'on n'a encore vu nulle part ». Et que de jeux il sait dont on n'avait jamais entendu parler ! Ce sont les jeunes femmes, Madeleine et Mathilde, qui, grâce É lui, sont maintenant au courant de tout ce qui se passe, s'imprime, se joue, se chante, s'invente, se prépare, se porte, se pense et se dit. Ce sont les deux gendres, Paul et Stéphane, qui trouvent enrin un bon compagnon île chasse, un vrai trappeur qui les initie a mille ruses dont le gibier pâti t. Ce sont les petits qui. grâce à lui, ont déjà bon air sur le poney, et qui vont par le bois entre lui et Henriette; les équipages reconstitués sur de nouvelles bases, lesécuries remontées;'! la grande joie du piqueur. « qui avait dit tout cela a M. Damart; mais, lui, on ne voulait pas le croire ». Et puis les chasses à courre, les cavalcades, les ralling- papers, les promenades sur les étangs, au clair de lune. C'est aussi le curé, dont les pauvres deviennent trop riches et dont l'église s'embellit. « Ah Çàl... ail cà !... se disent les autorités, voilà un I T I monsieur qui t'ait bien des trais. Est-ce qu'il voudrait devenir notre député? » Député! Ah ! bien oui ! IL songeait bien à cela. C'était surtout M"" Henriette qui devenait rêveuse cinq jours sur sept, qui était épanouie les jeudis et les dimanches. Et dame! quand la mignonne Henriette était épanouie, toute la nature prenait sa part de cette floraison. Elle disparaissait à quatre heures tous les mercredis et samedis et reparaissait à six heures avec une toilette nouvelle. 2 68 Les Amours extravagantes « V>)ilà encore Henriette avec une robe neuve, disaient Mathilde. . ou Madeleine. — Ça ?... une robe neuve Voilà deux ans que je l'ai. — Jamais tu ne l'as portée. — Pourquoi l'aurais-je mise. — Aujourd'hui, pourquoila mets-tu ? — Est-ce que je sais ?... Pour l'user et en avoir d'autres. » Si je n'y prenais garde, dans combien de méandres je vous entraînerais. Il faudrait deux chapitres au moins pour analyser les sentiments de Salabelle. Depuis quelque temps, le travail lui paraît moins dur. N'est-il pas le prix de ses jeudis et de ses dimanches ? Ces jours-là occupent dans sa vie une telle place qu'il ne regarde pas à la dépense. La princesse Djalavann n'envahit plus ses rêveries; non. Une belle jeune lille la remplace. Les cheveux blonds ont t'ait leur temps; salut aux cheveux noirs, aux yeux bleu de Sèvres, liserés de marron. C'est une demoiselle Henriette qui va et vient dans la pensée de Salabelle, qui se penche sur son bureau, qui se promène sur La giande table où sont épars les plans à l'étude, les épures, les projets. Elle passe entre les pointes écartées du compas et valse sur toutes les courbes qu'il trace. Elle se mire da-.s les godets d'encre de Chine. Au bout de chaque addition, c'est elle encore qu'il retrouve souriante. Elle est élancée, svelte à plaisir. Ce qui lui fait défaut se devine en elle à l'état de promesse. Et quel plaisir on tienne à causer avec elle! Elle a passé ses examens et prend intérêt aux choses sérieuses qui se disent devant elle. Ce qu'il y a de charmant, c'est de la voir dans la forêt. Elle prend avec les hêtres de deux cents ans des petits airs d'intimité tout de la Princesse Djalavann. 269 à fait réjouissants. Elle est lu vraiment chez elle. A peine l'a-t-on accompagnée dix minutes qu'on ne peut plus douter que la mousse ait pour mission toute spéciale de feutrer lechemin sous ses pieds. Si nous en profitons, c'est par-dessus le marché, parce qu'elle daigne nous le permettre. A-t-elle soif? Une source murmure dans quelque coin un doux appel; personne ne l'avait encore vue. Est-elle lasse? Un chêne se trouve là, humble et rampant, couché sur le bord du chemin. L'arbre était debout, hier encore ; cela est certain. Veut-elle un bouquet? Les fleurs poussent au bout de ses doigts. Elle a l'air de les cueillir pour ne pas humilier ses sœurs. A cheval, les sentiers s'ouvrent devant elle et se referment dès qu'elle a passé. C'est de la féerie, je vous le dis. Au bout de quatre mois passés dans ce pays énamourant, le cœurde Salabelle, celui d'Henriette, flambaient aux quatre coins. V F. N REVENANT DE LA MESSE Plusieurs fois M mc Damait, que le passé extravagant '•de Salabelle avait toujours un peu troublée, s'était préoccupée du danger que courait son petit Chaperon avec compère le Loup dans le beau milan des bois. « Bah! avait répondu M. Damait, le jeune homme a bien d'autres visées. Il se mariera dans son faubourg d Outre-Seine. D'ailleurs, nous retournons dans peu à Paris. Il devinerait que nous avons peurde lui, si nous cherchions a l'éloigner. •270 Les Amours extravagantes — Bah ! avaient répondu les deux aînées, tout le monde fait de M. Salabelle un héros. Après l'avoir déguisé en Céladon, va-t-on le travestir en Croquemi- taine ? Est-ce que tu le trouves si dangereux que cela, Mathilde ? avait demandé M'"° La Chaleray à sa sœur. — Moi ? Pas le moins du monde. — Bah! avaient répondu les deux gendres, qui se ' rappelaient la journée lugubre qu'ils avaient passée, certain jeudi où Salabelle neles avait pas accompagnés à Batigny, vous songez encore à son aventure, belle- maman ? C'est de l'histoire ancienne, ca. Je ne connais pas la princesse Djalavann, mais je parierais que notre ami a été plus fou avant qu'après la crise. Si bien des gens raisonnables que nous connaissons étaient aussi peu fous que ce fou de Salabelle, bien des choses, qui clochent, marcheraient mieux. — Si je causais avec Henriette? demandait M" 1 " Da- mart à son mari. — Ce serait jouer gros jeu. Vous pourriez la troubler et, qui sait ! éveiller en elle des sentiments dont elle n'a pas conscience. Si l'entant avait le cœur pris, elle vous en parlerait. » M""" Damart ne se laissait pas convaincre; mais, personne ne lui venant en aide, il se trouva toujours quelque partie projetée dont Salabelle avait la direction, lorsqu'elle voulut aviser. Un matin, au sortir de la messe... c'était le mois passé, ma foi! le 5 octobre, Dieu! qu'il faisait beau ce jour-là!... Donc, au sortir de la messe, Henriette prit le bras de Salabelle. Pourquoi, comment la chose se fit-elle? Je n'en sais rien. Cela se trouva ainsi. Tandis que M. et M mo Damart suivaient la grande route avec leur état-major, composé des aînés, et de quelques amis accostés, les bambins s'étaient engagés dans le dê la Princesse Djalavann. »7' sentier ombreux qui la longe, au pied de La pente du Voliard. Il fallait qu'on les surveillât. « Henriette, ne perds pas de vue les petits, cria M. Damait. — N'aie pas peur, papa, nous allons les suivre. » Les deux jeunes gens s'engagèrent dans le fourré. Ils eurent un instant des fougères jusqu'à la ceinture. Pendant les premiers pas on entendit de la route la fillette qui criait : « Prends garde, Pierre ! tu vas tomber, » et puis la voix de Salabelle qui reprenait : « Où allez-vous, mademoiselle Marguerite ? Il n'y a que des ronces de ce côté. Vous allez vous mettre en sang. » Il faut croire que les enfants profitèrent de ces sages avis, car on n'entendit plus les appels et les douces gronderies (.les deux mentors. Ils avaient bien autre chose en tète que de gronder, les deux mentors! Ils causaient a voix basse, à voix si basse, que les arbres avaient beau se pencher, ils n'entendaient que quelques mots de loin en loin. « Nous n'avons plus qu'un dimanche à passer ici. avait dit Henriette. Cela me désole de quitter ce pays. — 11 n'a jamais fait plus beau. — C'est bien vrai. Est-ce qu'elles sont plus belles que les nôtres... que la notre, les forets d'Amérique que vous avez parcourues? — Il laut croire que non, car aucune d'elles ne m'a v u aussi heureux que celle-ci. — C'est vrai qu'on y est heureux ! » Ils firent quelques pas sans rien dire. Elle lui dé- S1 gna une fougère de grande taille, d'une régularité merveilleuse, qui poussait dans un taillis, assez loin du chemin. « Nous irons la prendre, au dernier moment. Vous 'n'aiderez, n'est-ce pas? Je veux l'emporter à Paris. Les Amours extravagantes Elle me rappellera cette belle matinée. Est-ce vrai que vous allez partir pour la .Toliade ? — J'y ai songé, dans le temps. Je n'en ai plus guère envie. — N'y allez donc pas. Qu'est-ce que vous iriez taire là-has? C'est affreusement triste la Joliade. — Vous v avez été ? — Oui ; il y a deux ans. Si, avec mon père, toujours gai, elle m'a laissé cette lugubre impression, qu'y éprou- veriez-vous, seul, tout seul? — C'est aussi triste que cela, la Joliade? — Et puis, l'an prochain, on ne vous verrait pas à Pierrefonds. Papa, maman, seraient désolés, les petits aussi. A Batigny, on ne jure que par vous. Vous seriez bien ingrat si vous n'aviez pas de plaisir à y venir. Mes sœurs, elles, ont leur mari. Avec son mari, on est bien partout. — Quand on l'aime. — Si on ne l'avait pas aimé, on ne l'aurait pas épousé. — C'est juste. — Vous n'avez jamais songé à vous marier? — Si, quelquefois. — Ah! — Depuis quelque temps surtout. — Pour ne pas être seul à la Joliade? — Pour des raisons bien plus graves que cela. ■— Je suis sûre que vous serez un bon mari. — Qui vous le fait penser ? — Je ne sais pas... c'est une idée que j'ai comme cela. Voulez-vous que je vous cherche une femme? — Vous vous en chargeriez... vous? — Cela dépend. Comment faudrait-il qu'elle fût pour vous plaire ? de la Princesse Djalavann. — Je suis très difficile. — Vous avez raison. C'est une chose grave, le mariage... du moins, comme je le comprends. Il ne faut pas qu'il existe sur la terre entière un seul être qui puisse rivaliser avec celui qu'on a choisi. — On doit se fondre l'un dans l'autre si intimement que l'on se comprenne du regard, que l'on s'entende sans parler. C'est un mystère de dualité qui se réalise, à l'exemple de celui de la trinité sainte. — C'est bien comme cela que je comprends le mariage. Nous voilà d'accord sur ce point. Continuons. Vous tenez peut-être à la noblesse? Vous êtes noble, vous. — J'y tiens... — Ah! ht Henriette en quittant le bras deSalabelle, qui reprit : — J'y tiens, mais... entendons-nous. Je n'ai que faire d'un titre qui disparaîtrait dans le mien. » La jeune fille se rapprocha. « La noblesse que je recherche, que j'exige, est bien supérieure à celle que donne la. naissance. Elle est toute personnelle, et c'est dans le cœur, dans la conscience, dans l'intelligence, que sont plantées ses racines. Cette noblesse-la défie toutes les autres. Voulez-vous reprendre mon bras ? — Volontiers. » Ils firent encore quelques pas en silence. I.a jeune hlle avait sa question prête ; elle hésitait à la lancer. « Etes-vous au bout de votre interrogatoire, mademoiselle, ou vous découragez-vous ? Vous me trouvez trop présomptueux ? — Ce n'est pas cela, non. J'hésite parce que j'aurais lu contraire mille questions a vous faire. Je ne puis vous en adresser que quelques-unes, et ce choix m'embarrasse. ^74 Les Amours extravagantes — Eh bien ? — Vous ne tenez pas, je l'espère, à ce que votre femme soit très, très, très jolie ? — Si fait. — Grand Dieu ! -— Je la veux parfaite ; je vous l'ai dit. — VoUs êtes décourageant. — Moi, je ne perds pas courage; au contraire. — Alors, continuons. — Continuons. Nous avons l'air de jouer à ce jeu qui consiste à deviner un nom choisi, à l'aide de ques- tions dont le patient a le choix. — Oui, mais ici, il n'y a pas de nom choisi, dit vivement I [endette. — Continuez, » dit Salabelle en souriant. On avait fait plus de la moitié du chemin. Ils comprirent qu'il fallait faire le sacrifice de quelques vaisseaux. Henriette brûla les siens la première. « Vous ne tenez pas à ce qu'elle soit blonde plutôt que brune. — Sur ce chapitre, je suis intraitable. Je n'épouserai qu'une brune. — Je ne puis pas vous donner tort. — Cessons ce jeu, voulez-vous? dit Salabelle qui devint subitement très grave. — Qu'appelez-vous un jeu? demanda Henriette dont le cœur se mit à battre a ce point que son bras tremblait sur celui de Salabelle. — Vous continuez a m'interroger, et le nom cherché est trouvé depuis longtemps. Je ne sais pas ce que vous voulez dire, reprit la jeune fille en regardant avec persévérance l'herbe du chemin. — La route est là; à quelques pas de nous; je la de la Princesse Djalavctnn. vois. Qui sait si jamais nous retrouverons le sort aussi complaisant. C'est dans ce sentier que notre avenir va se décider. Henriette, je n'ai plus qu'un désir au monde; le devinez-vous? — Oui, répondit-elle en levant les yeux, mais sans oser le regarder encore. — Voulez-vous être ma femme r — Oui, je le veux. » Leurs deux regards se rencontrèrent. Leur émotion fut si grande qu'ils s'arrêtèrent tremblants. • « Je jure de vous consacrer toute ma vie, dit Sala- belle, d'être à vous sans partage: de vivre pour vous aimer, de mourir pour vous protéger. — Je jure de n'aimer que vous en ce monde; je puis bien en taire le serment, car je mourrais de desespoir et de honte si je m'apercevais que je vous aime moins. — Quelles que soient les épreuves que la vie nous réserve, nous trouverons dans notre grande tendresse de quoi les subir le front haut. — Je vous aimerai dans la joie, je vous adorerai dans 'a douleur. — Dès ce moment, nous sommes unis. — Unis dans ce monde et dans l'autre. » Leurs mains se joignirent un instant; puis, ils se •'émirent en route, côte à côte, sans plus se donner le WaSj sans prononcer une parole. Les Amours extravagantes VI PRÉLIMINAIRES DIPLOMATIQUES J'ai toujours cru... Vais-je oser le dire? J'ai toujours, pensé... J'entends au-dessus de moi gronder la foudre ! Je me suis toujours imaginé... N'allez pas jeter le livre après cette hérésie. Je me suis toujours dit que Dieu devait avoir... devait avoir créé la femme avant l'homme. Tout nous révèle, en effet, que notre femelle est notre aînée. Tandis qu'à vingt-deux ans nous entrons en tâtonnant dans la vie, dès dix-huit ans, elle y marche d'un pas assuré. Tout prouve surabondamment que l'homme a été confectionné avec les restes de la femme. Les nôtres n'y eussent pas suffi. Lorsque Dieu improvisa la première créature de l'espèce homme, il dit : « Qu'elle commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux bétes... (Vous voyez!) à toute la terre... (Est-ce assez clair?) et à tous les reptiles. » (Qu'est-ce que je vous disais ?) Ce que Dieu a voulu a dû s'exécuter. Eh bien, en bonne conscience, n'est-ce pas la femme, l'Eve des Écritures Saintes, la Circé de la fable, qui commande aux bétes et aux reptiles... (à l'homme enfin), et qui règne en maîtresse sur la terre, et par droit de conquête, et par droit de naissance ? Et voyez plus loin : de la Princesse Djalavann. 277 Lorsque (l'être en question) fut endormi, Dieu « tira une de ses côtes et mit de la chair a la place. » (C'est l'anatomie de la femme cela.) « Et le Seigneur forma (l'homme) de la côte qu'il avait tirée (d'Eve) et l'amena à (Eve). « Alors (Ève) dit : « Voilà maintenant l'os de mes « os, et la chair de ma chair. » N'est-ce pas la femme au flanc fertilisé qui a le droit de pousser ce cri ? Et plus bas je lis encore : « C'est pourquoi l'homme quitta son père et sa mère et s'attacha à sa femme. » N'est-ce pas la femme qui quitte sa famille pour s'attacher à l'homme, qui a quitté la sienne depuis longtemps ? La femme est la source, l'homme est le fleuve. La femme est la cause, l'homme est l'effet. Mille ans se fussent passés sans que l'homme pressentît la femme et la désirât. La femme a tout pressenti dès le début de la création. La femme est l'êtreactif; l'homme, l'être passif. Comme la femme est plus finement ciselée que 1 homme ! Notre femelle est à nous ce que le chronomètre est au coucou. Et qu'on ne vienne pas me dire que la femme est un homme perfectionné. Dieu atteint le parfait du premier coup. Il ne s'initie pas peu a peu ; *ux choses qu'il conçoit et réalise. Dieu serait imparfait s'il devait perfectionner son œuvre, et Dieu est Ferlait ou n'est pas. Donc la femme,œuvre parfaite... (un peu tropehro- notnétrique, peut-être); la femme, oeuvre adorable... (un peu trop fragile et fugace, si j'ose me permettre une Critique)} la femme, source de toutes les joies... (quand elle ne nous fait pas tourner en bourrique); la femme, source de toutes choses... (source quelquefois un peu trouble); la femme, enfin, est la suprême expression îfi 2 7 8 Les Amours extravagantes de l'espèce dite «humaine », et je la reconnais pour mon aînée. M mc Damart en était bien la preuve. Tandis que Dieu a donné à l'homme l'intelligence, c'est-à-dire la perception des choses à la suite d'un travail pénible du cerveau, il a donné à la femme la prescience, l'instinct, l'intuition. Elle devine sans peine ce que l'homme est tenu de chercher à grand renfort de logique. Elle enfante dans la douleur, et prévoit sans effort; l'homme, plus lourd,raisonne avec peine et... C'est pourquoi M. Damart avait envoyé Salabelle et Henriette dans le sentier, au pied du Voliard; c'est pourquoi M me Damart les attendait à la sortie! pourquoi elle dit à son mari : « Je ne suis pas aussi rassurée que vous. Je tiens a éclaircir bien des choses. Vous direz ce soir, au dernier moment, que vous comptez partir par le train de huit heures quarante. J'offrirai de vous accompagner. Je prétexterai les dispositions que j'ai à prendre à Paris, en vue de notre prochain retour. M. Salabelle est trop bien élevé pour rester à Batigny en notre absence. Nous l'emmènerons. Je reviendrai avec vous mercredi. » C'est, en effet, ce qui se passa. Si bien que M"" Henriette, qui voulait le soir même ouvrir son cœur à sa chère maman, dut v enfouir ses confidences; si bien que Salabelle ne put dire »i son amie que ces quelques mots, avant de monter en voiture : « Adieu ou au revoir, au gré de Dieu ! Je suis à vous pour toute la vie. Je ne rentrerai ici que votre fiancé. » Et puis : clic!... clac!... au galop! Des adieux sur le perron, des baisers lancés dans l'air, un demi-tour. de la Princesse Djalavann. et la voiture disparaît. Qui vous attend au bout du chemin ? Le bonheur ou le désespoir ? Le lendemain matin, Salabelle alla trouver M" Frimousse. « Mon cher ami, lui dit-il, vous allez jeudi à Pierre fonds. — Moi 'r Pas le moins du monde. Vous vous trompez. — Vous vous ferez beau... sans toutefois pousser les choses jusqu'à l'habit noir. — Je n'ai rien à faire à Pierrefonds. Je dîne en ville. — Vous vous rendrez à la gare du Nord. Vous y prendrez le train de midi trente-cinq. — Mais pourquoi faire ? — Pour arriver à Compiègne à deux heures cinquante-ci ni]. — Je suis invité depuis trois jours, et si vous saviez, par qui !... — Peu m'importe. L'important est que vous arriviez à quatre heures à Batigny. — Chez Damait ?... C'est chez Damart que vous m'envoyez r Encore une fois, mon ami, j'ai promis... — Vous avez fait une promesse inconsidérée, Fri- gousse Vous voyez où cela mène. — Oui, cela mène à Batigny quand on n'y veut pas ■lier, à ce qu'il parait. — Apres quelques menus propos qui seront charmants... je m'en rapporte à VOUS, cher ami. vous demanderez adroitement à M. et à M m " Damart un entretien particulier. — Si c'est pour parler chicane, mon cher comte, dispensez-m'en. Nous sommes en vacances. — Il s'agît bien de chicane! 2 8o Les Amours extravagantes — Mais de quoi diable s'agit-il? — De demander la main de M"" Henriette pour... — Pour vous ? — Pour moi. — Pas possible ! Que ne disiez-VOUS cela tout de suite? Partons. — Ce serait trop tôt. — Pourquoi ? — M. et M mn Damait sont à Paris en ce moment et... — Bravo ! voilà qui concilie tout. Je cours rue Saintonge. — Trop d'ardeur, Frigousse. Je tiens à ce que la demande se fasse a Pierrefonds. — Quelle idée ! vous saurez bien plutôt à quoi vous en tenir. — J'ai mes raisons. — C'est ma femme qui sera surprise quand je lui apprendrai cela. — Ne le lui apprenez pas. — Comment !... je n'annoncerais pas votre mariage à ma femme? — Plus tard; attendez. — Mais ce mariage est une chose faite. Je m'en charge. Tout le monde vous adore chez les Damai t. — Oui... — Votre fortune... — Oui... — Votre naissance... — Oui, oui... — Votre situation dans la maison de commerce... — Oui, oui, oui. — Tout est fait pour les décider. — Frigousse, je serais trop heureux. J'ai affreusement peur. » de la Princesse Djalavann. 281 Ils causèrent toute la matinée. Salabelle mit son ambassadeur à même de remplir convenablement sa mission. Toutes les questions que devait soulever une aussi grosse conjoncture furent examinées et débattues. « Je n'irai pas a Pierrefonds mercredi soir, dit Sala- belle; il ne serait pas convenable que je fusse là lorsque vous transmettrez ma demande a M. et à M' 1 '" Damait. Jeudi, nous partirons ensemble. Je vous quitterai en chemin. Vous me retrouverez à deux pas de Batigny, sur la route qui conduit aux étangs, a l'entrée de la Chênaie ; vous savez ? — Parfaitement. — Vous ne me ferez pas trop attendre ? — Je défie la foudre à la course quand je suis porteur d'une bonne nouvelle. » Midi sonnait lorsqu'ils se séparèrent. VII I. ' HOT EL SE PT ENT 1UON AL M» Frigousse déjeuna en hàtc, fit atteler et se rendit rue de Rivoli, au grand hôtel Septentrional. Sous l'arc aux proportions triomphales de la seconde voûte, il vit une porte vitrée sur laquelle étincelait, en lettres de cristal doré, le mot Bureau. H entra et se tint respectueusement debout devant un petit monsieur à l'aspect taciturne. Sur le crâne nu de l'employé, le soleil prenait plaisir a faire scintiller un point lumineux. Le petit monsieur à l'air taciturne 16. Les Amours extravagantes était juché sur un tabouret de i mètre 60, les genoux écartés, les talons perchés sur les bâtons les plus hauts, comme les Arabes se mettent en selle. Il était accoudé sur un pupitre. 11 avait l'air si affairé, si absorbé, si imposant que M" Frigousse se sentit intimidé. Il conférait gravement avec un collègue aux cheveux vernis, aux favoris soyeux, cravaté de blanc, vêtu de noir. « Mi stress Kilkenny? balbutia M" Frigousse. —■ Vous voyez bien que je suis occupé, ? répondit le petit monsieur scandalisé... Et en effet!... comment ne voyait-on pas qu'il était occupé ? En faisait-il mystère ? Aussi, tournant le dos à l'importun, grommela- C—il : « 11 n'y pas moyen de travailler. Vous disiez, Isidore ? — Deux œufs sur le plat au 174. — Deux œufs. C'est inscrit, reprit le petit monsieur a l'air taciturne, qui mariait l'anglaise à la bâtarde, qui prodiguait l'encre rouge et les doubles filets sur un grand et gros livre de caisse armé de fermoirs a secret. Nous avons dit : deux œufs, deux francs. Avec pain ? — Avec pain. — T rois francs. Servis dans la chambre ? — Servis dans la chambre. 1 — Quatre francs. Au troisième ? — Au troisième. — Trois étages: un franc cinquante. Total: cinq francs cinquante pour les œufs sur le plat. » Le petit monsieur taciturne ne portait jamais que des francs et des cinquantecentimes sur son beau livre de caisse à coins métalliques, à fermoirs a secret. Cela avait plus grand air, et ses additions se faisaient plus rondement. Il faut toujours économiser le temps. Il de la Princesse Djalavann. 283 regardait avec satisfaction ses chiffres alignés en bon ordre de bataille, et se grattait l'occiput, lorsque M" Frigousse lui dit une seconde fois, en haussant quelque peu le ton : « Mistress Kilkenny, je vous prie ? — Tout a Theure. » Et s'adressant à son collègue aux favoris soyeux, le petit monsieur taciturne reprit : « Après, Isidore ? — Un thé. — Trois francs. Avec crème? — Oui, monsieur. — Quatre francs. Et sucre, bien entendu. — Et sucre, bien entendu. — Cinq francs. — Pain et beurre, sans doute? — Gruau et Prévalais. — Bon... six franescinquante. — Servi dans la chambre ? — Oui, monsieur. — Sept francs cinquante. Au même étage ? — Au même étage. — Neuf francs. Mettons dix francs pour faire un compte rond. Est-ce tout ? — C'est tout. — Nous disons : deux œufs sur le plat, 5 fr. 5o; — Un thé complet, 10 fr. ; Total 15 fr. 5o. Mettons 16 fr. pour faire un compte rond. Passons au dîner. '— Mistress Kilkenny... répéta pour la troisième fois M" Frigousse en inclinant son chapeau sur l'oreille; voilà trois fois, Dieu me damne ! que je vous l'honneur de vous demander si mistress Kilkenny, mistress Kilkenny, de Baltimore, est en ce moment a l'hôtel. — Est-ce que cela me regarde? J'ai autre chose à 2*4 Les Amours extravagantes faire que de m occuper des allées et venues des voyageurs. Adressez-vous à la conciergerie, sous la voûte, à gauche. » M° Frigousse apprit, non sans peine, que mistress Kilkenny pouvait bien être chez elle, à moins qu'elle ne fût dehors, et que le mieux était de s'adresser escalier A, au premier étage, appartement n° 10. Il monta. Devant la première porte du couloir, une nursery governess était assise. Elle berçait un baby de deux mois en chantant : There was a rat running on the Hoor. There was a cat sleeping near the door. The rat bit the cat. The cat eat the rat. The rat who was flat Jumped through the cat (i). « Mistress Kilkenny? demanda M" Frigousse. — See next door. I don't speak french. » L'avocat vit devant la portesuivante une karmelit\a coiffée du kakoschnik national russe, vêtue de la dus- chagraïka serrée et plissée à la taille, bordée d'or et de fourrures, dont le nom poétique signifie : chaufferette de l'âme. Elle donnait le sein à un poupon d'un an. 11 s'approcha d'elle. La karmelitza chantait : Lutchina, lutchinouchka berio zowaia Tchto-je tui lutchinouchka, ne iasno gorich ! « Mistress Kilkennv? demanda-t-il. (i) Ce délicieux petit morceau de poésie étant de moi, je crois devoir prévenir que j'en poursuivrai la contrefaçon a outrance. de la Princesse Djalavann. 2 85 — Na prava (à droite), répondit la nourrice, en lui désignant du doigt la porte suivante. — Diantre! se dit Frigousse, est-ceque je vais faire comme cela le tour du monde? » Devant la troisième porte, une Allemande coiffée de filasse, rose à la façon des poupées bon marché, faisait sauter sur ses genoux un enfant de deux ans, un adorable enfantelet aux cheveux blonds coupés droit sur le front, longs et flottants sur les épaules, couvert à peine d'un soupçon de batiste, d'une pincée de dentelles, d'un atome de broderies, la taille ornée d'un large ruban pohceau. La servante chantait sur un air bien connu, que seules les bonnes allemandes et les portes mal graissées disent convenablement : Nachtigall, o Nachtigall, Liederreiche Nachtigall ! Sag', o sag', wo ttiegst du hin Bei îles ncun Tag's Beginn r « Mistress Kilkenny est-elle chez elle? » demanda pour la troisième fois M" Frigousse. Le petit cessa de danser et, regardant l'avocat dans le blanc des yeux, lui dit: « Maman est 1:1. — Enfin ! Heureusement qu'elle n'est mariée que depuis quatre ans! se dit Frigousse. Merci, mon petit a mi, vous êtes bien mignon. » Il frappa. Une vieille vêtue de velours, coiffée d'un bonnet 0r né de tulipes, les doigts chargés de bagues, vint lui ouvrir. « Entrez, dit-elle. Mistress Kilkenny est dans le salon. » 386 Les Amours extravagantes VIII PERMETTEZ QU'ON VOUS PRESENTE M IS T R E S S KII.KKNNY Vous les connaissez ces grands appartements d'hôtel, avec leur luxe banal, leurs hautes murailles bariolées, veuves de vrais tableaux ; leurs garnitures de cheminées bien massives, achetées à la grosse dans les fonderies du Marais; avec leurs sièges confortables sur lesquels tombent lourdement les locataires toujours harassés? On n'y voit aucun de ces adorables meubles inutiles qui vous rév èlent dès le premier coup d'œfl : le sexe, l'âge, le caractère, l'esprit, les qualités ou les vices de ceux qui les ont choisis. Quelques bibelots courants éparpillés sur les tables et les étagères, achetés chez Klein, à l'Escalier de cristal, chez Deck ou à l'hôtel des ventes un jour d'averse, corrigent mal la banalité du salon dans lequel nous venons d'être admis. Ce qui le rehausse le mieux, ce sont les rieurs dont on l'a rempli. La nursery governess de la porte numéro i, et surtout le nom de Kilkenny que M' Frigousse a tant de fois prononcé, pourraient vous faire supposer que vous êtes chez une Anglaise; n'en croyez rien. Les nuages dont le salon est plein, l'odeur de tabac et d'ambre qui vous oppresse dès le seuil ne permettent pas d'en douter. Vous êtes chez une Russe. Et, en effet, étendue sur une chaise longue, couverte de fourrures jusqu'à la ceinture, une cigarette entre les doigts, nous retrouvons la princesse Djala- de la Princesse Djalavann. vann. Ce n'est plus la petite princesse que nous avons connue, frêle et mignonne, à peine ébauchée, aurore pleine de vertigineuses promesses, c'est une citoyenne au torse plantureux, à la taille légèrement alourdie par un triple effort, prêteà subir de nouvelles épreuves. On devine que les poupons du couloir ne sont qu'une avant-garde et que le corps d'armée sera nombreux. « Je suis votre serviteur, princesse, dit l'avocat en baisant la main qu'on lui tendait. — Oubliercz-vous donc toujours, cher M. Fri- gousse, que je suis une républicaine l — Pardon, mille lois pardon. Je ne puis pas m'y faire. — Je m'y suis bien faite, moi ! Mon mari vous saurait mauvais gré de m'appeler princesse, vous savez : — Je vous appellerai citoyenne, quand il sera là. •s— Vous n'aurez donc pas cette peine, cher monsieur. Nous prenons dimanche le rapide pour Marseille. Mon mari est à Londres; il ne fera que traverser Paris. Notre passage est retenu à bord du Gange. Vous ne venez pas me dire, je l'espère, que je ne dois pas compter sur vous jeudi prochain ? — Hélas! si, princesse... citoyenne... madame. Je dois vous prier de m'excuser. — Jamais je ne vous pardonnerai cela. — Je parie bien que si. - Quelle grave affaire vous éloigne d'ici ? — Un mariage. — Ah! bah ! c'est très amusant, les mariages... les mariages d'autrui, bien entendu. S'agit-il de quelqu'un que je connais . — II s'agit de quelqu'un que vous avez connu. — Ah! dit froidement la citoyenne Augusta, quel- 4 U un que j'ai connu. Ne me dites rien ; laissez-moi 288 Les Amours extravagantes chercher. La comtesse de Noisy, peut-être ? Je sais quelqu'un pour lequel ce serait un laineux débarras. — La comtesse n'est pas en cause. Ce n'est, d'ailleurs, pas la dame que vous avez connue, c'est le futur. — Est-ce Linas? Non. Moureton-Fontaine? Non plus. Par quelle lettre commence son nom ? — Par un S. — Ah ! très bien ; j'y suis. C'est le comte Salabellc, n'est-ce pas ? — Oui, princesse. — Cela me fait grand plaisir, ce que vous m'apprenez la, reprit mistress Augusta avec autant de calme que si elle eût dit: B-A-BA, ou : Au nom du père. Qui épouse-t-il? Une veuve, sans doute ? — Non, une jeune tille. — Vous m étonnez. Il est agréé par la fajnille? — Je ne doute pas qu'il le soit, mais, comme je vous l'ai dit, la demande n'est pas faite encore. — Je désire beaucoup que vous réussissiez. C'est un charmant cavalier, ce Salabelle. Nous l'avons beaucoup connu, dans le temps, avant la triste aventure... que vous savez. Il ne se ressent plus du tout de sa maladie? — Quelle maladie? — Voyons.. Vous n'avez pas oublié les six mois qu'il a passés à Turin, dans une maison de... — Oui, oui, je sais à quoi vous faites allusion. Le comte a toujours été sain d'esprit. •— Depuis sa sortie de la maison di San Antonio. Tant mieux. Est-ce que je connais la jeune personne ? — Permettez-moi de ne pas la nommer. Je vous en ai deja dit beaucoup trop long. J'avais tellement a cœur de m excuser... — Bon ! je n'y tiens pas plus que cela. Est-ce qu'elle de la Princesse Djalavann. 289 l'aime... beaucoup, cette belle anonyme? Je dis « belle » ; elle l'est assurément. — Auprès de toute autre que vous, madame, je dirais qu'elle est incomparable ! — On n'est pas plus galant. — Quant a sa tendresse, je la crois très grande, mais il ne m'en a pas été parlé. — C'est une petite pensionnaire ? — Non pas. Le comte, lui, l'aime à la folie. — Chacun aime comme il peut. — Voilà un mot cruel. — Je n'ai aucune méchante intention, je vous jure. — Il vous a aimée... follement. — A vous parler franchement, je le crois. — Il ne paraissait pas vous déplaire. — Serait-ce une question, M 0 Frigousse? — Je ne me la permettrais pas. — Pourquoi donc vous gêneriez-vous... cher monsieur ? — Parce que cela ne me coûte pas... chère madame. — Est-ce que la famille... adverse vous aurait chargé de... — De?... — Rien. Je vous attendrai vendredi matin, puisque jeudi vous n'êtes pas libre. •— M. Kilkenny ?... — Ne revient que samedi soir. Le tète-a-tête ne vous fait pas peur ? — Hélas! — Vous m'expliquerez ce soupir vendredi. Au revoir. » « Quelle drôle de femme, se disait M c Frigousse en descendant l'escalier de l'hôtel Septentrional. On ne suit jamais avec elle si deux et deux font bien réelle- 17 2f)0 Les Amours extravagantes ment quatre. Elle est comme un livre plein de mystères, tout grand ouvert devant vous et imprimé en caractères inconnus. Eh bien, vrai ! j'aime encore mieux être le mari de ma femme. Au moins, avec elle, je dors trois nuits sur quatre; avec celle-là !... je ne dormirais plus du tout. » IX CONFIDENCKS Pendant que Salabelle comptait une à une les minutes qui encombraient les heures du lundi au jeudi suivant; tandis qu'il s'excusait, tout ému, de ne pouvoir pas aller à Batigny le mercredi soir, M mc Damart battait la ville, en quête de renseignements. Elle fut reçue le mardi au ministère des affaires f étrangères; le mercredi matin, à l'ambassade d'Italie. Deux dépèches partirent pour Turin : l'une de S. E. M. Waddington, député de l'Aisne, ministre des affaires étrangères; l'autre, de S. E. le général Cial- dini, duc de Gacte, ambassadeur d'Italie. Elles demandaient, courrier par courrier, si M. le comte Salabelle n'avait pas passé six mois dans une maison d'aliénés en 1874; comment il y était entré; comment il s'y était comporté ; comment il en était sorti. Ceci obtenu, M. et M"' c Damart retournèrent a Batigny par le train de 3 heures 5o minutes. M"° Henriette avait arpenté comme un factionnaire consciencieux le sentier qui longe la route de Com- piègne, au pied du Voliard. On n'avait pas pu la déci- de la Princesse Djalavann. 291 der à taire une autre promenade. Ses sieurs se moquèrent d'elle a ce sujet pendant le dîner. Aussi M m0 Damart ne fut-elle pas surprise lorsque sa tille lui dit à l'heure du coucher : « Est-ce que tu as sommeil, maman? — Non. Pourquoi? — Je voudrais te parler. » « Nous y voilà ! » avait murmure la pauvre femme, dont le cœur ne battait pas moins fort que celui de son enfant. Lorsqu'elles furent seules, M rac Damart s'assit dans un fauteuil, au coin du feu. M"° Henriette se pelotonna près du foyer, les coudes sur les genoux de sa mère. « Vous rappelez-vous, chère petite maman, ce que vous avez dit à table, il y a huit jours, lorsque Stéphane, en riant, vous a accusée d'avoir été jalouse ? — Je ne sais pas a quoi tu fais allusion. — Mon père avait, à ce qu'il paraît, de très grands succès dans le monde. Stéphane prétendit que vous en étiez troublée. Vous avez répondu avec une dignité qui m'a beaucoup frappée : « Lorsqu'on aime véritablement et que l'on se sent aimée de même, on ne peut qu'être flattée des succès obtenus par son cher compagnon d'éternité. C'est un hommage indirect qui vous est rendu. » — J'ai dit cela; c'est vrai. — De sorte que, si quelqu'un m'aimait beaucoup, beaucoup, et que tu apprisses que j'aime cequelqu'un- la de toute mon âme, tu ne serais pas jalouse? — Assurément non. Plus je te saurai aimée, plus I e te saurai aimante, plus tu me verras heureuse. C'est dans la tendresse partagée que Dieu a placé ses joies les plus vives et les plus nobles. Les Amours extravagantes — N'est-ce pas, maman? — Oui, mais... si je te voyais aimer quelqu'un qui ne fût pas digne de toi... — Oh ! ne crains pas cela. — Ou quelqu'un qui, pour une raison ou pour une autre, ne pût pas devenir ton époux, je serais la plus malheureuse des mères. — Comment peux-tu penser que mon cœur, se donnerait à quelqu'un que tu n'aimasses pas, que tu n'eusses pas choisi ?Sois tranquille, bonne chère petite mère, mon cœur n'a fait que suivre le tien. — Il voyage donc, ce cher petit cœur... et c'est à la suite du mien, dis-tu ? Chère petite, tu veux me demander conseil. — Ce n'est pas tout à fait un conseil que je veux te demander. — Qu'est-ce donc ? — Je suis si certaine de voir mon choix approuvé, que... — Prends garde, Henriette. — J'aime le plus honnête homme de la terre. Il est instruit autant qu'on peut l'être. Partout où il va, on l'accueille. Lorsqu'il n'est paslà, il semble que le temps s'est assombri. Usera pour celle qu'il aime un protecteur indomptable. Dès qu'il parle, tout le monde l'écoute, et sa supériorité est accompagnée de tant de grâce, de tant de charme, que tout le monde la lui pardonne. Qu'il s'agisse de science, d'art, de littérature, d'élégance, son avis est le plus écouté. Je ne dis rien de son visage, de son grand air... tu as étéune des premières à les signaler. Sa fortune est égale à la notre... Si je te parle de cela, c'est bien pour la forme, par exemple ! Et puis il vous aime! il vous aime !... toi et mon père... autant que vous paraissez l'aimer. Certai- de la Princesse Djalavann. nement tu sais de qui je parle, car il n'y a pas deux hommes connue celui-là. » M""' Damart écoutait son enfant avec épouvante. Elle n'avait pas prévu la rudesse du coup qu'elle allait avoir à porter. Henriette croyait que sa mère allait l'attirer dans ses bras. La voyant immobile, silencieuse, des larmes plein les yeux, elle lui prit vivement les deux mains et la regardant bien en face : « Pourquoi pleures-tu? Qu'as-tu donc ? Ne m'as-tu pas comprise ? » M me Damart attira sa fille sur sa poitrine, et la couvrant de larmes et de baisers : « Ma pauvre enfant!... ma pauvre chère enfant! » dit-elle. Henriette se dégagea des bras de sa mère, se remit à genoux devant elle et, reprenant ses deux mains dans les siennes, lui dit : « N'avez-vous pas compris que je veux vous parler du comte Salabelle ? — Si. — Eh bien, alors?... Vous croyez peut-être qu'il ne m'aime pas ?... Rassurez-vous. Je sais qu'il m'aime, et son plus grand désir est de m'épouser. La demande va vous en être faite. Ce n'est pas cela?... Parlez donc. Vous voyez bien que je souffre. Si M. Salabelle était un malhonnête homme, vous ne l'auriez pas reçu chez vous comme un enfant choyé. Si vous ne l'aviez pas jugé digne de prétendre a ma main, vous,ne m'auriez pas exposée à l'aimer. — Là est notre faute... et nous nous en repentons. — Mais j'ai promis de l'aimer toujours, moi ! Et à moins que vous me prouviez que c'est un misérable, je jure que je tiendrai ce serment. 21)4 Les Amours extravagantes — Il serait plus que tout autre digne de toi; seulement... » M"" , Damart hésitait. « Mais parlez donc, ma mère, parlez ! — Le comte Salabelle n'a pas eu toujours toute sa raison. Il a passé six mois, il y a cinq ans, dans une maison d'aliénés... — Ce n'est que cela ? —■ N'est-ce donc rien ? — Ah! le pauvre ami !... Vous m'avez exposée pendant quelques secondes à le croire indigne. Quelle peur vous m'avez faite ! J'ai vingt ans, moi, vous comprenez... il y a tant de choses que j'ignore. — Aussi dois-tu t'en rapportera nous. — C'est à la suite de quelque terrible aventure que ce malheur lui est arrivé, n'est-ce pas ? — A la suite d'un duel dans lequel il a tué son adversaire. — Là... qu'est-ce que je disais. Une grande douleur a troublé sa raison. Mais il n'aura plus de chagrin à craindre, une fois que je serai sa femme. Pense donc, petite mère... Nous serons si heureux ! — Tu me brises le cœur, ma chérie. Ce mariage n'est pas possible. — Il n'y a pas d'autre obstacle que celui dont vous m'avez parlé? — Non. — M. Salabelle ne vous a pas caché ce qui lui est arrivé ? — Non. — A la bonne heure! Eh bien, maman, je ne sais pas si j'épouserai jamais le comte Salabelle, mais je sais bien que je n'en aimerais pas d'autre que lui. Ce n'est pas parce qu'il a souffert dans le passé, parce de la Princesse Djalavann. 29 5 qu'il est menacé dans l'avenir que je lui reprendrai ma tendresse. Vous m'avez dit ce que votre devoir vous dictait. Je vous en remercie. Maintenant, sachez- le bien, je respecterai votre volonté, dussé-je en mourir; mais le but de ma vie sera, quoi qu'il advienne, de me consacrer tout entière à celui qui m'a choisie, à celui que j'ai choisi. Rappelez-vous bien aussi que, s'il lui arrive malheur, jamais je ne vous pardonnerai de m'avoir éloignée de lui. — Pauvre petite, tout entière à ta tendresse, il y a des considérations auxquelles tu ne penses pas. Tu m'obliges à te les rappeler. La folie est souvent héréditaire, et... — Et? — Que deviendrais-tu, quels remords n'aurais- tu pas si tu voyais un jour tes enfants perdre la raison ? — 11 n'a pas été fou. Ce n'est pas possible. Je ne le crois pas. — Il n'y a pas moyen d'en douter. C'est lui qui l'a avoué à ton père. — Je veux, pour le croire, qu'il me le dise à moi. S'il ne m'en a pas parlé, c'est que je ne cours auprès de lui aucun danger. — Pauvre mignonne! reprit M mo Damart en se penchant sur sa tille agenouillée, ta tendresse se débat contre la raison. Dans quelques jours, tu verras plus juste. — Pourquoi voulez-vous que je voie autrement r Ce que je voyais était si beau ! — A mesure que tu avanceras dans la vie, tu t'apercevras que bien des choses que tu croyais splendides, étaient indignes d'être aimées. — Ah ! Dieu ! si cela est ainsi, pourquoi continuer 2f)f> Les Amours extravagantes le chemin ? Mère, chère mère, mère chérie, écoute-moi bien. Ce n'est pas à la légère que je te parle. Ne me fais pas de mal... je t'en prie. Tu crois sans doute me meurtrir légèrement ; tu me broies le cœur. Je l'aime! je l'aime! je l'aime! Une mère doit trouver dans sa tendresse des ressources infinies pour protéger son enfant. Fais un miracle... il le faut... je t'en prie. Tiens, vois, je suis à genoux devant toi comme si tu étais la bonne Vierge. Il me semble, moi, que si je voyais soulfrir mon enfant comme tu me vois souffrir, je trouverais quelque chose... je ne sais pas quoi... pour la sauver. Il y a un moyen d'arranger cela, bien sûr. Cherche-le, mère chérie. Je souffrirais tant que tu en serais bien malheureuse... pense donc! Sauve-moi, sauve-moi ! » Et elle pleura à chaudes [armes, la tête cachée sur les genoux de sa mère. M mc Damait dit a son Henriette qu'on avait écrit à Turin, qu'il fallait attendre les dépêches, qu'on verrait... qu'il fallait compter sur Dieu... qu'elle parlerait au père. Elles causèrent à voix basse dans les bras l'une de l'autre une grande partie de la nuit. M mc Damart ne voulut pas que sa fille s'en fût seule dans sa chambre. Elle la fit coucher près d'elle. On chuchota encore, sur le même oreiller, jusqu'au petit jour; puis, enfin, a bout de forces, à demi rassurée, La pauvre petite s'endormit dans les bras de sa mère. de la Princesse Djalavann. 297 X M e FRIGOUSSE, AMBASSADEUR... EXTRAORDINAIRE La matinée du jeudi fut fort triste à Batigny. Bien qu'il fît un temps splendide, personne ne sortit. Le ménage La Chaleray, le ménage Larnerault, res- tèrent dans leur appartement. Henriette eut avec son père un entretien bien plutôt fait pour l'inquiéter que pour la rassurer. M me Damart, contente d'elle, fière d'avoir, la première, sonné l'alarme, s'était montrée compatissante. M. Damart, mécontent de lui, furieux de son imprévoyance, se tint sur une réserve qui glaça la pauvre enfant. Toujours, lorsque M. Damart était à Batigny, un employé qu'il avait désigné la veille, lui apportait les lettres du matin. 11 arrivait une demi-heure avant le déjeuner. A onze heures trente, comme à l'ordinaire, M. Damart reçut son courrier. «Voici, monsieur, lui dit le porteur, une dépêche que l'on a envoyée rue Saintonge, par ordonnance, du ministère des affaires étrangères. Je crois devoir vous la signaler. » En la recevant, M. Damart devint si pale, que l'employé eût pu se demander si le sort de son patron en dépendait. Elle était grave, en effet, cette dépêche, pour le pauvre patron; elle contenait l'arrêt ou le salut de son enfant. Il s'en fut trouver sa femme, et tous deux se regardèrent quelque temps, muets et tremblants, sans oser déchirer la redoutable enveloppe. 17. 2 9 8 Les Amours extravagantes M. Damart passa la lettre à sa femme. Celle-ci la prit et l'ouvrit, en murmurant: « Pauvre Henriette! Dieu la protège! » La dépêche contenait quelques lignes d'envoi et le télégramme suivant : Turin, mercredi. Docteur de i8j4 mort. Employés interrogés. Aucun doute possible. La personne en question a passé six mois dans une maison d'aliénés. Camisole de force à l'arrivée. Fort doux ensuite. Soins spéciaux. Pas inscrit sur les registres. » M. et M m " Damart étaient anéantis. « Après cette dépêche, quel avis est le vôtre? demanda le père. — Ce mariage est impossible. — Tout le monde nous jetterait la pierre, si nous y consentions. — Et, plus tard, qui sait si Henriette n'aurait pas a nous demander compte de notre imprévoyance? — Etes-vous d'avis qu'il faille lui montrer cette dépêche ? — Pas tout de suite, je vous en prie. Laissons-lui quelques jours d'espérance encore. — Soit. D'ailleurs, nous en reparlerons ce soir. » A quatre heures quinze minutes, ainsi qu'il avait été convenu, M" Frigousse laissa Salabelle sur ta route des Étangs, dans la chênaie, près du moulin. « Je vous retrouverai là dans une heure, dans une heure et demie au plus tard, lui dit-il. — Ah! mon ami, si vous ne réussissiez pas? — Nous réussirons, ventre de loup! Ingrat! vous déliez-vous de mon éloquence .' de la Princesse Djalavann. 299 — Je me défie de tout. » L'avocat continua son chemin, fringant, radieux, superbe, certain du succès. La victoire, en chantant, lui ouvrait la barrière. Il songeait au dîner joyeux qui terminerait son ambassade, à la soirée charmante qui suivrait le dîner. Les amoureux lui feraient féte... on ne voudrait pas le laisser partir... M mc Frigousse étant absente, il se laisserait faire violence et reviendrait le lendemain de bonne heure, à travers bois. Il arriverait à Paris juste à temps pour le fameux tête-à- tete que vous savez, à l'hôtel Septentrional. C'est le cœur plein de confiance, les yeux pleins de rayons, les lèvres pleines de miel, qu'il arriva à Batigny. C'est le cœur plein de tristesse, les yeux pleins d'ombre, les lèvres pleines de fiel, qu'il en sortit une heure après. Lorsque Salabelle vit de loin la contenance piteuse de son envoyé, il comprit que tout était perdu. a Que voulez-vous que je vous dise?... s'écria Frigousse en l'abordant, vous aviez raison. Je ne m'attendais pas à ce coup-là. — M. Damart refuse? demanda Salabelle affreusement pâle. — Il refuse. — Quelle raison vous a-t-il donnée? — Il a parlé d'abord de trente-six mille choses : de 1 âge de sa fille... de projets anciens... que sais-je ! Je lui ai si bien mis l'épée dans les reins, j'ai si vaillamment renversé les obstacles imaginaires qu'il entassait autour de moi, qu'il a bien fallu en venir à la franchise. — Et alors? — Alors il m'a dit... Cela m'est très pénible à vous rapporter. 3oo Les Amours extravagantes — Allez donc. — C'est... c'est votre histoire de Turin qui épouvante M. et M mc Damait. — Ce sont les six mois que j'ai passés dans une maison d'aliénés ? Dites-le donc. — Kft bien, oui, c'est cela. Ces pauvres gens avaient des larmes plein les yeux. Ils vous adorent, vous savez? Mais, que voulez-vous? ils aiment encore plus leur fille que vous. Cela se comprend. « Dites à M. Sala- belle que j'ai pour lui la plus haute estime, la plus profonde amitié. Le malheur veut qu'il me demande précisément la seule chose que je ne puis pas lui accorder. Demain, à midi, je veux le voir. » — C'est inutile. — « Je causerai avec lui comme je causerais avec un de mes enfants. S'il pouvait me dire quelque chose qui me rassurât, s'il pouvait me donner quelque éclaircissement qui dégageât ma conscience, combien j'en serais heureux! Il m'excusera si je ne le rappelle pas dès ce soir auprès de nous... » — Je n'ai rien à lui apprendre. Il ne me verra pas plus demain que ce soir. Oui, j'ai été enfermé six mois. Je le lui ai avoué le jour où je me suis présenté chez lui. J'en souffre assez pour qu'on ne me force pas à le crier sur les toits à chaque instant. — Ne jetez pas le manche après la cognée, mon cher. Ils sont très bien disposés pour vous. Quant il moi, j'ai dit tout ce que je pouvais dire. — Je n'en doute pas et vous remercie. — M mo Damart a surtout insisté sur... — Allez donc. Vous ne pouvez rien ajouter à ma douleur. — Sur ce que... la folie est parfois héréditaire. Elle craint que les enfants... de la Princesse Djalavann. 3oi — C'est bon... en voilà assez. Merci, Frigousse. Pardon de vous avoir donné un pareil ennui. Vous allez retourner là-bas ? — Je voudrais ne pas vous quitter, mon cher comte, mais, préoccupé, je suis sorti sans prendre mon paletot... et il commence à faire très frais. — Avez-vous vu M"° Henriette? — Non, elle est restée dans sa chambre. Eh bien, mon ami, voilà qui est convenu. Je retourne là-bas; le temps de rassurer ces pauvres gens et je reviens. Je vous prendrai sur la route avec la voiture. — C'est inutile, merci; je reviendrai seul. — A pied?... par ce froid... et ce brouillard? — Oui. — Il y a douze kilomètres d'ici à la gare de Com- piègne. — Je n'irai pas à la gare. — Vous allez faire quelque coup de tête. Mon cher ami, permettez-moi de vous accompagner. Nous irons à pied. Cela me réchauffera. — Vous pouvez me rendre un dernier service, Fri- gousse. — Tout ce que vous voudrez. Parlez. — Vous allez retourner à Batigny. — Si vous l'exigez... — Vous direz à M. et à M mo Damart que je ne leur en veux pas. J'avais fait un trop beau réve. Peut- être eût-il été plus sage de leur part de ne pas iri'ac- cueillir comme ils l'ont fait. Ils ont paru autoriser mes espérances; leur pauvre enfant a pu s'y tromper comme moi. Qu'en adviendra-t-il? Je tremble d'y penser. — Tout cela s'arrangera, mon cher comte. Les Damart vous adorent, je vous Le dis. Ils sont plus désolés 3 02 Les Amours extravagantes que vous. M me Damart m'a fendu le cœur... Car, en tin, vous étiez... aventure à part, un très beau parti pour leur fille. — Faites en sorte de voir M l,c Henriette. Dites-lui que je la délie de son serment. — Bon. — On n'épouse pas un fou. J'étais fou, en effet, de ne pas y songer. Quant au serment que je lui ai fait, dites-lui bien qu'il m'enchaîne. Ma seule joie en ce monde, maintenant, sera de demeurer tout a elle. Tâchez qu'elle me pardonne d'avoir cru possible un bonheur aussi grand. » Salabelle ne put continuer. Il fondit en larmes, puis, brusquement, se retourna et partit en courant à travers la futaie. « Mon cher comte !... mon cher comte!... M. Sala- belle! criait l'avocat, qui n'osait pas s'engager dans le taillis, vous n'êtes pas raisonnable. » Lorsqu'il eut complètement perdu de vue le malheureux : « Voilà qui va très certainement lui rendre la fièvre chaude. Il n'avait pas les yeux d'un homme sain d'esprit. Certes! bien qu'il eût été dangereux de courir les bois avec un fou, j'aurais essayé de le suivre, s'il ne m'avait pas donné une commission que j'ai à cœur de remplir, et si je n'avais pas bêtement laissé mon paletot dans l'antichambre. En pressant le pas, j'arriverai à temps pour dîner. » • de la Princesse Djalavann. 3o3 XI GAUCHEM A H Salabelle s'en fut droit devant lui à travers la chênaie. Il connaissait mal ce côté de la forêt. Il courut à l'aventure, éperonné par sa douleur, comme ces chevaux italiens qu'on lance dans l'arène après leur avoir accroché au garrot et à la croupe de longues lanières au bout desquelles des boules de fléau sont fixées. Plus ils fuient, plus le nombre de leurs blessures augmente; plus leur course est rapide, plus les pointes acérées les meurtrissent. Il courut au hasard. Au bout d'une heure, tenté par une source, il s'arrêta. C'était une source adorable entre toutes. Elle sortait fraîche et limpide d'une pente rocailleuse et descendait toujours claire, toujours cachée, de cascatelle en cascatelle, jusqu'aux étangs, sans cesser un instant de jaser. Il s'assit, après avoir trempé dans l'eau glacée son mouchoir, sur lequel il appuya son visage. Le passé lui revint en mémoire et il le maudit. Pourquoi l'avait-on mis au monde? Avait-il demandé à y venir ? De quel droit Lui avait-on infligé la vie? Parce que deux êtres se seront aimés plus ou moins sincèrement, il en résultera pour un troisième cette calamité de vivre ! Et si l'intrus veut secouer ce fardeau, on le traitera de lâche. Est-ce juste cela ? Parce qu'il aura plu à deux êtres de s'unir dans une étreinte vertigineuse, il faut qu'il vive, bon gré mal 3o4 Les Amours extravagantes gré, coûte que coûte, le flanc sanglant, le cœur brisé, l'âme avilie ! Si vous l'obligez à entrer dans la vie, laissez-lui du moins le droit d'en sortir. Plusieurs fois il se demanda si son devoir était bien de sacrifier celle qui l'avait choisi pour époux à celle qui l'avait accepté pour amant; de briser l'avenir de celle qui avait rêvé de lui consacrer sa vie entière, pour sauvegarder la réputation compromise de celle qui ne lui avait donné que quelques heures. N'était- ce pas faire bon marché de la vertu et s'incliner bien bas devant la fantaisie? La princesse Djalavann, après tout, avait montré le peu de cas qu'elle faisait de sa réputation, ce matin où, demi-nue, elle descendit à ses côtés le grand escalier de son hôtel. « Je n'ai qu'à montrer la déclaration que le docteur a rédigée in extremis pour mettre fin à tout ceci, se disait-il. La droiture et la discrétion de M. et M'"° Damait ne font aucun doute. Le secret que je leur confierais serait certainement bien gardé. Aujourd'hui que la princesse est veuve, qu'elle a disparu, l'affaire a moins de gravité... « Dieu veuille que je sois fou ! reprenait-il furieux; si ce n'était, je serais trop lâche. Elle est veuve... il n'y a plus personne pour la défendre... elle estloin; pourquoi te gênerais-tu, misérable ? Tu peux confier la chose à tous les honnêtes gens. Ils la garderont secrète... comme tu t'étais promis de le faire. Ne t'es-tu pas cru honnête ? Il vaut mieux décidément que tu sois fou. Parce qu'elle n'a été ta maîtresse que quelques heures, tu ne lui devrais que quelques heures dé respect 1 « Plus elle a fait bon marché de sa dignité à ton profit, misérable, plus, toi, tu lui dois de respect et de reconnaissance. Et comme tu la traites aujourd'hui ton de la Princesse Djalavann. 3o5 amie d'autrefois! comme il te plairait mieux qu'elle ne fût plus qu'une prostituée à laquelle rien n'est dû ! Dans quel piteux chemin de traverse, dans quel bourbier rêves-tu de traîner ta tendresse passée ? » Au bout de quelques instants, sa conscience indécise revenait à la charge. « Après tout, se disait-il, la princesse Djalavann n'est pas nommée dans la déclaration que m'a envoyée le docteur. Il n'y est fait aucune allusion qui l'expose. Que dit-elle cette déclaration ? Uniquement que je n'étais pas fou ; que, en faisant croire que je l'étais, j'ai cédé aux motifs les plus impérieux, les plus graves, les plus nobles. Cela veut-il dire que j'ai été l'amant de la princesse Djalavann ? « Quelle autre chose cela peut-il vouloir dire? Ne Suffît-il pas qu'on puisse le supposer pour que tu te sacrifies ? L'homme qui trahit la confiance d'une femme qui s'est donnée à lui est le dernier des misérables. » Salabelle demeura longtemps immobile à cette même place. La nuit était venue lorsque des bruits lointains lui firent lever les yeux. A travers le taillis, au plus bas de la pente, il vit des lumières aller et venir, il entendit de longs appels. Des chiens en quête aboyaient. « Bon ! se dit-il, la chasse commence. C'est le fou que l'on veut. Il serait dangereux de laisser errer dans le pays cette bête fauve. Si quelque enfant se trouvait sur sa route, qui sait s'il ne l'étranglerait pas. C'est une battue ! La bête en vaut la peine. Ils ne l'auront pas. Je ne veux pas les revoir. Quand je devrais m'en- fouir dans la terre, me jeter dans les étangs, ils ne m'auront pas. » Et il se remit à courir, au hasard, se heurtant aux Les Amours extravagantes arbres, trébuchant à chaque instant, le pied pris par les ronces. Quelle heure était-il? Salabelle n'avait plus conscience de la durée du temps. La lune était basse. Le bois était sombre. Il s'arrêtait de temps en temps pour écouter, et toujours la distance demeurait la même entre les voix et lui. Alors il courait de plus belle, sans souci des obstacles. Il se trouva subitement, lancé à toute vitesse, sur le bord de la route du Grand-Veneur : une crevasse qui coupe en deux le plateau de la Queue-Saint- Etienne. Il y roula. Les feuilles mortes qui y sont entassées amortirent sa chute. Il se releva et voulut à tout prix gravir la pente opposée. Les feuilles glissaient sous ses pieds, la terre se désagrégeait sous ses doigts. Il se cramponna aux racines, aux houx et aux ronces, sans souci de se déchirer les genoux, de s'ensanglanter les mains. Il allait enfin sortir de ce sentier maudit, lorsqu'il entendit un nouvel appel dans une direction différente. Use laissa glisser dans le chemin et écouta. Sur le haut du plateau, du côté de Neuf-Fontaines, des chevaux arrivaient au galop. « Salabelle!... Sala- belle !... » criait-on au-dessus de lui. « Salabelle !... Salabelle !... » criait-on du côté de la source. L'homme que l'on poursuit dans la nuit, quelle que soit la faiblesse de celui qui le traque, le recherchât- on pour le combler de biens, sent le vertige le gagner. Il faut qu'il coure. Derrière lui galope une menace indéfinissable, bien plus effroyable que toutes les réalités. Tout ce qui l'entoure a des bras pour le saisir ; les ronces le harcèlent. Les troncs d'arbres ont des attitudes menaçantes, des déhanchements de mata- > 1 mores. Il avance; et pourtant l'obscurité dans laquelle il plonge est pleine de menaces. Mais son regard les pressent et derrière lui est l'inconnu. de la Princesse Djalavann. 3o 7 Salabelle sentit la peur s'emparer de lui. Sa raison, tant de fois calomniée, perdit un instant courage et lâcha pied. 11 gratta le sol et s'enfouit sous les feuilles mortes, sans souci des chevaux qui allaient le fouler au passage. L'oreille contre terre, il entendit approcher ceux qui le poursuivaient. La pente était rapide; le sentier était étroit. La lune en éclairait la moitié. Il se pelotonna du côté de l'ombre. Les chevaux n'aiment pas la nuit. La forêt les inquiète. Les profondeurs indécises, les clartés blafardes, les silhouettes que la lune découpe, que le vent agite sous leurs pieds, les épouvantent. Livrés à eux-mêmes, ils passèrent affolés, faisant voler les feuilles mortes. Ils étaient deux. Celui de gauche brisa le poignet de Salabelle, qui mordit la terre et ne cria pas. Une sueur froide, plus froide que la rosée dont ses vêtements étaient trempés, fit claquer ses dents. Le danger passé, il se redressa. Au bas de la pente, en plein rayon, il reconnut M. Damart et La Chaleray. Il voulut les appeler; la voix mourut sur ses lèvres. Ils étaient, d'ailleurs, trop loin pour l'entendre. A bout de forces, il tomba. Il ne perdit pas connaissance. Il resta étendu, a demi vivant, dans un état de torpeur trop grand pour qu'il pût agir, trop faible pour qu'il ne ressentit pas toutes ses douleurs. Quand il ouvrait les yeux, il voyait le ciel doucement éclairé dans lequel brillaient quelques étoiles. Puis les branches des grands hêtres qui étendaient au-dessus de lui leur large ramure traversée par de blancs rayons. Des étangs voisins, de la terre subitement rafraîchie, montait un brouillard transparent. Tout paraissait au loin enveloppé de crêpe. Les senteurs du bois mouillé, de l'herbe humide, étaient plus âpres que durant le jour. 3o8 Les Amours extravagantes On avait certainement dû dire à Henriette qu'il était fou. Il lui ferait peur si elle le revoyait. Jamais ils ne se reverront plus. « Dès que je le pourrai, je repartirai., se dit-il. Les pays où l'on meurt aisément ne sont pas rares; ce sont ceux-là que j'irai visiter. » Son poignet, d'abord engourdi, le fait affreusement souffrir. Il appelle doucement Henriette. Et ce nom à peine murmuré va se fondre dans les mille rumeurs harmonieuses de la nuit. Autour de ses pensées flotte un brouillard léger. Il percevait par moment le réel, puis tout rentrait dans l'ombre. Ces lacunes sont comblées maintenant par des visions. La fiction et la réalité s'enlacent, s'enchevêtrent, ondoient, tourbillonnent autour de lui. Il croit entendre de nouveau le pas des chevaux, les aboiements des chiens qui se rapprochent. Un cheval a franchi d'un bond la route en pleine clarté. Henriette le monte. Elle fait pleuvoir sur lui en passant une jonchée de roses blanches et disparaît. Sur une branche vermoulue, M 0 Frigousse est accroupi. Il se balance, il s'agite, il pérore. La branche craque, l'avocat tombe lourdement. Salabelle le voit arriver sur lui... puis le corps éclate en gerbes phosphorescentes qui remplissent le sentier de vers luisants. A peine l'émoi que cette vision lui a causé s'est-il apaisé, qu'il aperçoit à ses côtés sa petite princesse d'autrefois, la princesse Augusta Djalavann. Elle est étendue près de lui, sur le chemin, à demi nue, telle qu'il l'a tenue dans ses bras pendant cette nuit du i or avril dont le souvenir l'a tant de fois troublé. Elle paraît d'ivoire sous la lune qui l'éclairé. Toujours elle veut l'enlacer; toujours il la repousse. de la Princesse Djalavatm. Sans souci de meurtrir plus encore le poignet de son ancien amant, elle se roule avec lui. Peu à peu, les feuilles mortes trempées de rosée se collent sur elle. C'est une hanche, c'est une épaule, c'est un bras qui en sont recouverts; puis une jambe, puis les seins. Une à une les blancheurs de ce corps charmant s'éteignent sous les feuilles rousses, qui ondulent en conservant quelque temps encore d'harmonieux contours. Ce n'est plus bientôt qu'un tourbillon que le vent soulève au ras du sol. La tête seule reste encore distincte. Salabelle la maintient par les cheveux à distance. Elle lui échappe. Il sent alors sur son cou une caresse qu'il ne peut éviter. 11 entend un frôlement, puis un murmure... « Fou !... Triple fou !... soupirent les feuilles mortes, pourquoi n'as-tu pas voulu? » Il fait un effort, il se redresse; le voilà debout. Furieux, il disperse les feuilles entassées a ses côtés. Leur frôlement fait entendre de nouveau ce mot mille lois répété : « Fou !... fou !... fou !... » Il ne veut pas rester là; la place est mauvaise. Il monte le sentier. Le voilà de nouveau en pleine futaie. Tout lui parait plus distinct. La lune envoie perpendiculairement ses rayons fouiller la forêt, entre les hêtres espacés. Avant d'arriver au carrefour de la Gorge du Han, il rencontre une nouvelle source. Il y trempe sa main inerte, arrache de la mousse, l'applique trempée de rosée sur son poignet et se sert de sa cravate pour la fixer. Il a repris des forces et le voilà qui descend la pente jusqu'au chemin qui longe les étangs. Comme il marcherait plus aisément sur la route ! Il n'ose pas la suivre à découvert, en pleine clarté. On le verrait peut-être et l'hallali recommencerait. Dieu ! que les eaux du lac sont tentantes ! Comme 3io Les Amours extravagantes on dormirait bien sur son fond de mousse tout constellé de reflets d'étoiles, sous ses rideaux de brouillard, bercé par les mille voix de la forêt. « Ne restons pas là, se dit Salabelle, j'y courrais... et quel souvenir je laisserais à ta pauvre Henriette ! » Il regagne la lisière et continue son chemin. La fatigue, la douleur, l'émotion, sont sur le point de le terrasser une fois encore. A chaque instant, il glisse sur la terre grasse. Plus loin, les houx le déchirent. En travers du chemin, des araignées ont tissé leur toile, qu'il touche du visage. Les oiseaux de nuit, effarouchés, se lèvent devant lui et s'envolent lourdement. Il est brisé. « Dieu ! Dieu ! Dieu !... » crie-t-il par trois fois; et un écho répète : Dieu ! Dieu ! Dieu ! Son cri au milieu de la nuit lui avait donné le frisson; la voix de la forêt l'épouvante. Est-ce Dieu qui lui répond ? Il s'adosse à un arbre, convaincu qu'il Va assister à quelque apparition. Tout d'abord, rien ne bouge. Il sonde du regard les points sombres; rien n'y surgit. Tout est silencieux. 11 se remet en chemin. « Allons à Vieux-Moulin, se dit-il. Là, je trouverai sûrement une carriole. Un paysan me conduira à Crépy... ou à Verberie. Je ne veux pas traverser Com- piègne. A la gare, tout le monde me connaît. Qui sait si l'on n'a pas lancé par là quelque mot d'ordre ? Je prendrai le train de nuit au passage. » Il fit encore dix pas, puis il se trouva devant une fosse. Avant d'en faire le tour, il en regarda le fond. Sur un lit de fougères un corps y était étendu. Ce corps était celui du prince Djalavann. S'aidant du coude et du poignet, le mort se souleva. Il s'adossa a la paroi et leva la téle. Dans l'orbite décharné de l'oeil de la Princesse Djalavann. 3i i droit, une araignée avait abrité ses petits; une limace logeait dans l'œil gauche. Ce regard fait de deux hideurs paralysa Salabelle. La lune éclairait obliquement l'intérieur de la fosse. Tout ce que touchait ses rayons prenait l'apparence de la vie; tout ce qui demeurait dans l'ombre conservait l'aspect de la mort. Chaque fois qu'un mouvement de ce corps étrange taisait passer un de ses membres dans la lumière, il se recouvrait tout aussitôt de chair et de vêtements. De même, tout ce qui rentrait dans l'ombre, rentrait dans la mort. Salabelle voulut fuir. 11 ne faisait plus qu'un avec la terre. Le prince sortit lentement de son trou et retrouva en pleine clarté l'aspect de ses derniers jours de vie. Et Salabelle s'aperçut avec un redoublement d'épouvante que tout ce qui dans le prince prenait forme humaine se décharnait en lui. Ils composaient à CUx deux, par parcelles enchevêtrées, un vivant et un mort. A travers les os de ses côtes, Salabelle voyait distinctement le gazon. Le prince Djalavann s'approcha de lui, paisible, souriant. Il lui prit amicalement la main gauche et la broya, sans changer d'expression de visage. Le blessé ne put retenir un long gémissement et tomba à genoux. Il y demeura quelques secondes, n'osant ni respirer, ni bouger, ni regarder, ni se souvenir. Il avait hâte de mir. Lorsqu'il rouvrit les yeux, se voyant seul auprès de la fosse vide, il se leva et se mit à courir dans la direction des étangs, en poussant des cris incohérents. Et, chose étrange, il s'entendait crier sans avoir conscience que ce fût lui qui criât. Si bien que ses cris à lui le faisaient crier d'épouvante. Il avait hâte de regagner la route pour ne plus la quitter, dut-on le poursuivre, le lier, l'entraincr. II 3l2 Les Amours extravagantes voyait rouge. Les gouttes de rosée lui parurent autant de gouttelettes de sang; et, lorsqu'il arriva près des étangs de Saint-Pierre, il les prit pour de larges blessures que la terre s'était faites et que rien ne pouvait cicatriser. Quelque chose en lui l'avertissait que ce qu'il voyait n'existait pas, et il ne pouvait pas s'empêcher de le voir, et toujours il se laissait surprendre. Il se dit alors qu'il était véritablement fou. Cela ne faisait pour lui aucundoute. Comme on avait eu raison de l'éloigner! C'eût été un crime de lier sa vie à celle d'Henriette. Il était fou; abominablement fou. Comment avait-ilputroublerl'dmede cette enfant? Et Dieu l'avait laissé faire ! Il allait reprendre la camisole de force dès son arrivée à Paris. Il ferait quelque malheur si on ne l'enfermait pas. Dans son cadre de prairies et de futaies épaisses, les murs blancs de Vieux-Moulin étincelaient. Sur le plan incliné des toitures, la lumière faisait miroiter les ardoises et scintiller le vitrage des lucarnes. La lune occupait le milieu du ciel. L'ombre rare tombait perpendiculaire; aucun refletne l'atténuait. Lorsque Salabelle entra dans le village endormi , le bruit de ses pas sur la chaussée donna l'éveil aux chiens des premiers logis. Leurs abois en provoquèrent d'autres plus éloignés. Dans les étables, les vaches secouèrent leurs clochettes, tandis que sur leurs perchoirs, les coqs toujours aux aguets et les poules inquiètes se mirent à glousser. Le désespoir, l'inquiétude, l'épouvante de Salabelle avaient atteint leur paroxysme. Il rôdait désoriente dans des mondes inconnus. Ses vêtements en lambeaux, trempés de rosée, souillés de boue, ses yeux hagards dilatés par le délire, sur son front nu ses cheveux en désordre, lui prêtaient un aspect étrange, bien tait if la Princesse Djalavann. 3i3 pour impressionner ceux auxquels il allait apparaître à une pareille heure. Il s'arrêta devant la première porte charretière, appela et heurta du talon. Les aboiements redoublèrent. Dans la cour, le chien de garde, furieux, grattait le seuil, passait le museau sous le battant, cherchant quel était l'intrus qui réveillait ainsi, non seulement la maisonnée, mais le village. De l'autre côté de la chaussée, les rideaux s'écartèrent, et des visages ahuris, les yeux bouffis par le sommeil, se collèrent aux vitres. Une des croisées de la ferme s'ouvrit brusquement. XII au fou! au fou!... « Que voulez-vous? Qui êtes-vous? demanda un homme a demi vêtu, armé d'un fusil, le doigt sur la détente. — Je suis fou, monsieur. On m'a cassé le bras il y a quelques heures et je souffre beaucoup. — Passez au large, ou je lâche les chiens sur vous. — La forêt est pleine à cette heure d'apparitions et de monstres épouvantables. Vous souriez? Je les ai vus. Les arbres sont pleins de sang. Il me serait impossible de retourner là-bas. Je n'ai plus la force de marcher. Voudriez-vous me conduire dans un hospice d'aliénés? Je désire être enfermé. Je payerai ce qu'il faudra. il 3l4 Les Amours extravagantes — Ah ça, mais... attendez donc. Oui, je me le l'appelle... Vous êtes le monsieur de chez M. Damart. — Je suis un fou, voilà tout ce que vous avez à savoir. » Le bonhomme disparut un instant. Salabelle l'entendit qui disait à sa femme sans doute couchée dans quelque coin obscur : « Tu sais... c'est le monsieur à M. Damart qui s'a échappé et qu'il nous en est venu parler dans la soirée. — Bon! je me lève, dit une voix nasillarde. Fais-le attendre dans la grange. » A l'intérieur de la cour, un bruit de chaîne indiqua qu'on remettait le chien A l'attache. La porte s'ouvrit. « Entrez, dit le paysan; vous serez mieux assis que debout. Voulez-vous prendre quelque chose ? — Non, merci. Ce qu'il me faut, c'est une voiture. Je crains de tomber à chaque pas. — Je vais toujours vous donner à boire pendant que ma femme attellera la Bique à la charrette. Dame, vous savez, monsieur, je n'ai pas d'autre voiture, moi ; des voitures à fia Ha comme en ont les loueurs de Pier- refonds et de Compiégne avec des pur sang crevés et des roues en dix-huit morceaux. Couché sur la paille, vous serez comme dans votre lit. — Et vous me conduirez à Compiègne? — Si vous y tenez. — Dans une maison de fous? — Comment donc! — Faites vite alors; j'ai peur de me trouver mal. — Buvez cela. Vous allez voir. Ça vous mettra de l'acier dans les mollets. » Salabelle céda aux instances du paysan et avala un de la Princesse Djalavann. 31 5 verre d'eau-de-vie, qui ne contribua pas peu à augmenter la fièvre qui lui secouait les membres. La vieille s'était habillée. Les voisins, prévenus que « le fou à M. Damart était chez le père Giton, » s'étaient levés en hâte. Armés par prévoyance, ils s'étaientglissés dans la grange où l'on avait conduit Sala belle. Celui-ci fut bientôt entouré de curieux. Il sentit l'impatience le gagner. « Alors, comme ça, vous êtes fou ? lui demanda un des nouveaux venus. — Oui, monsieur, pour mon malheur. — Les fous, reprit le paysan, en s'adressant à ses camarades, qui se rapprochèrent, ce sont des gens qui voient des choses qui n'ont pas le sens commun; comme qui dirait des fantômes, des revenants, des es- quelettes, des bêtes comme il n'y en a pas. — Et des imbéciles comme il v en a. reprit Sala- bellcj qui commençait à perdre patience. — La nuit, ils voient clair dans l'obscurité, continua le beau parleur, et ils courent en chemise sur les toits sans jamais se faire de mal. Pas vrai, que vous courez sur les toits? » Salabelle haussa les épaules et ne répondit pas. « Et vous voulez aller à Compiègnc ? — Oui, et le plus tôt possible. — Pourquoi que vous ne retourneriez pas plutôt chez M. Damart? Vous y seriez mieux qu'à l'hospice. — C'est à Compiègne que je veux aller. — Vous avez tort. — Cela ne regarde que moi. — Puisque vous êtes fou, vous ne savez pas ce qui est pour votre bien. — On vous conduira où qu'y faut vous conduire, et puis v'ia tout. 316 Les Amours extravagantes — Je ne veux pas aller chez M. Damart. Je ne me laisserai pas conduire chez M. Damart, reprit Sala- belle, que la fureur tenait à la gorge. — Restez donc dans vot' coin, vous, eh! là-bas! crièrent les paysans, qui se mirent sur la défensive. — T'approche pas, Bastieiij y z'ont du velin dans les dents. — C'est pas c'moigneau-la qui me fera peur. — On veut me conduire à Batigny, je vois cela, grommelait Sala belle. — Asseyez-vous sur le foin et tâchez de rester tranquille. — Ou on vous attachera; v'ià ce que vous y gagnerez. — Je veux m'en aller seul... Laissez-moi sortir. Pourquoi fermez-vous la porte ? — Pour empêcher les courants d'air. — A-t-il une mauvaise figure, hein? dit un cabare- tier. — Heureusement qu'il a un aileron cassé, dit le charron. — Laissez-moi passer ou je fais un mauvais coup. — Ta parole d'honneur!... » L'eau-de-vie que Salabelle venait de boire lui monta au cerveau et acheva de l'exaspérer. Oubliant un instant sa blessure, tout à sa colère, il s'élança sur celui qui avait fermé la grange. « Au fou!... aulou!... te laisse pas pincer, Joseph, » crièrent les assistants. Et Joseph se mit à danser devant Salabelle, lui montrant, pour le narguer, la clef qu'il avait prise sur la porte. Le jeu était amusant, tout le monde voulut y prendre part. I de la Princesse Djalavann. 317 Dans la grange pleine de paille, à peine éclairée par une lanterne d'écurie, la chasse au fou commença. La clef passait de main en main et toujours celui qui la prenait la faisait sauter devant les yeux de Salabelle. Lorsqu'on le vit épuisé, on se mit à danser une ronde autour de lui. « Tu n' m'attraperas pas, Nicolas, T'as la patt' trop mal faite. Après chaque couplet, tout le monde criait : « Au fou!... au fou !... » en rétrécissant le cercle. Cela dura cinq minutes. Le blessé, étourdi, à bout de forces, épuisé par la douleur, ivre de rage, poussa un grand cri, battit l'air de ses mains et tomba sans connaissance. « C'est bête ce que vous avez fait là, dit le fermier qui venait de rentrer, après avoir attelé la Bique. — Est-ce que nous savions que ça allait le faireécu- mer? — Si on lui mouillait la figure, ça le ferait revenir. — Laissez-le comme ça. Il sera plus commode à transporter. — Il fait frais; j'ai mis la bâche, dit M mc Giton. — T'as bien fait. S'il ouvre les yeux, il ne verra pas où on le mène. » On coucha Salabelle sur la paille, au fond de la charrette, et l'on partit pour Batigny. 3i8 Les Amours extravagantes XIII CHANGEMENT A VUE Il était minuit lorsque la charrette du bonhomme Giton arriva ù Batigny. Personne ne dormait chez M. Damart. Les chevaux étaient rentrés à l'écurie depuis une demi-heure à peine, après leurs courses inutiles à travers bois. On avait parcouru tout le plateau de la Queue-Saint - Etienne, Saint-Pierre, les Beaux- Monts. On avait touché Vieux-Moulin, le Vivier, Saint-Jean... quesais-je? on avait été jusqu'à Com- piègne prévenir les gens de la Cloche et ceux de la gare. Dans la forêt, les gardes du Voliard, de la Lande- Blin, de Saint-Nicolas, de Saint-Pierre, de la Muette, avertis par M. Damart, étaient sur pied. Tandis que Larnerault battait le côté du Vivier-Payen, La Chaleray, qui ne pouvait pas se décider a rester inactif tant qu'il n'aurait pas de nouvelles de son ancien camarade, était reparti pour Troly et Retonde. Frigousse, lui, que le grand air avait grisé, Fri- gousse avait engagé une lutte inégale contre le sommeil. Il se promenait de long en large dans le salon, évitait soigneusement de s'asseoir, appuyait son front sur les vitres fraîches, sous prétexte de s'assurer que personne ne revenait. Plusieurs fois, M" Damart,attendrie, lui avait offert le bougeoir; il avait tenu bon. de la Princesse Djalavann. 3 i 9 Depuis une demi-heure, terrassé par son implacable ennemi, il dormait, le nez sur le Moniteur des Tirages financiers. M. Damart ne pouvait pas rester en place. A chaque instant, il sortait du salon et y rentrait presque aussitôt, après avoir rôdé autour de la maison, avoir fait quelques pas sur la route, ou s'être promené dans la cour et le vestibule. Il analysait tous les bruits, il sondait du regard toutes les profondeurs. S'il rencontrait quelqu'un de ses serviteurs, lui eût-il adressé la parole la minute précédente, il s'arrêtait : « Rien de nouveau? » demandait-il. — « Non, monsieur, » lui répondait-on invariablement. Et il se remettait en marche. Larnerault revint le premier. Lorsqu'il entra dans le salon, M mc Damart se leva. « Eh bien? dit-elle. — Rien. — D'où venez-vous ? — Du Vivier-Payen. » Et Larnerault s'assit dans un coin sombre, auprès de sa femme, avec laquelle il causa à voix basse. Stéphane rentra une heure après. Il resta dehors avec M. Damart. Henriette, le regard fixe, perdu dans l'espace, était assise près de sa mère. Madeleine était venue se placer à ses côtés, sur une chaise basse. Elle tenait une des mains de sa sœur sans parvenir à la réchauffer. Le marbre n'était ni plus immobile, ni plus muet, ni plus glacé que ne l'était Henriette. La charrette était loin encore sur la route de Com- piègne, lorsque la jeune fille l'entendit. Son cœur battit plus vite, ses lèvres s'écartèrent doucement, ses paupières cessèrent de battre, elle serra la main de sa 320 Les Amours extravagantes sœur avec plus de force, mais elle ne fit pas un mouvement. Lorsque la voiture, tournant à gauche, se dirigea vers la maison, alors seulement elle se leva et dit d'une voix assurée: « Le voilà ! » L'accent avec lequel ces deux mots furent prononcés était si convaincu, que tout le monde se précipita au- devant de Salabelle; on le croyait déjà à l'entrée du salon. Personne ne paraissant, aucun bruit ne se faisant entendre, les regards se tournèrent vers Henriette. a De qui parles-tu ? demanda M mo Damai t. — Ne le devinez-vous pas? Une voiture approche; elle approche lentement. Il y a quelques instants déjà que je l'entends. Dans quel but banal viendrait-elle ici, au milieu de la nuit? Un porteur de nouvelles presserait le pas. M. Salabelle est dans la voiture. Il ne rentre pas volontairement chez nous. Il est donc blessé... blessé grièvement. J'en suis sûre. » Larnerault, Madeleine et Mathilde sortirent du salon. Henriette ne bougea pas. Elle resta debout, très pâle, les yeux fixés sur la porte, dans les bras de sa mère. Seul, dans son coin, M" Frigousse continuait de lire profondément le Moniteur des Tirages financiers. La charrette arriva devant le perron, escortée par La Chaleray, qui avait fait quelques pas au-devant d'elle Le père Giton mit pied à terre. Il trouva M. Damait sur la première marche. « Je vous apporte votre fou. Il est là, dans le fond de ma voiture, la patte cassée. Où faut-il le mettre ! — Salabelle est blessé!... s'écria M. Damart, qui voulait escalader la charrette. de la Princesse Djalavann. 321 — N'allez pas si vite!... Vous en auriez du regret. Ça m'étonnerait s'il avait du plaisir à vous voir. Il ne voulait absolument pas revenir chez vous ; mais, là... absolument pas. Il faut croire que sa blessure le faisait rudement souffrir, car il s'est trouvé mal il y a trois quarts d'heure, et il ne s'est pas encore éveillé. Je n'aurais pas pu l'amener sans ça. Ne voulait-il pas aller à Compiègne, dans un hospice? Vais-je le décharger ici ou le porter ailleurs? — Je ne veux pas qu'il aille plus loin. — Bon! J'aime autant ça. Seulement, méfiez-vous. Quand il saura qu'il est chez vous, il entrera dans une fureur à tout casser. — Il ne le saura pas. — Vous serez malin. — Il faut nous dépêcher. D'un moment il l'autre, il peut rouvrir les yeux... Tenez bien votre cheval, père Giton. » Tout le monde était sur pied, comme bien vous pensez, et les yeux grands ouverts. On assembla le conseil. Il ne délibéra guère plus de deux minutes, comme il arrive à l'heure des grandes résolutions. Bel exemple pour les Parlements! Avec la troisième minute commença dans toute la maison une agitation de fourmilière. M. Damart donnait desordres à chacun. Et l'on allait au pas de course, et l'on revenait au pas de charge, en long, en large, du haut en bas. On se coudoyait dans 1 escalier; on se heurtait dans les couloirs. Ceux-ci portaient du linge, ceux-là déplaçaient des meubles, cet autre apportait un matelas dans le vestibule. Et puis c'était le jardinier qui ramenait deux de ses aides arrivés le matin, l'un de Béthisy, l'autre deChoisy-au- Bac. Salabelle ne les avait jamais vus. C'était le doc- 322 Les Amours extravagantes teur Vautier que le cocher avait été chercher, et qui arrivait toujours courant. On le faisait entrer par une des portes de derrière. On éteignait des lumières par- ci, on en allumait d'autres par-là. Et tout se faisait doucement, et l'on se parlait à voix basse, et Ton allait et venait sur la pointe des pieds, comme s'il se fût agi de dévaliser une maison occupée par des gendarmes. Ces dispositions prises, les rôles distribués : « Que tout le monde s'en aille 'maintenant, dit M. Damart. Stéphane fera le reste. » Et, comme par enchantement, on ne vit plus personne, ni dans la cour, ni dans l'escalier, ni dans les couloirs.... personne, que quelques retardataires qui couraient au troisième... et une femme de chambre qui voulait absolument mettre des serviettes dans le cabinet de toilette de M. Salabelle, jurant qu'elle en aurait bien le temps. On ne voyait personne; mais derrière les portes, tout le monde était aux aguets, tous les cœurs battaient aux champs, depuis le cœur mignon, tendre et tout neuf de M"" Henriette, jusqu'aux cœurs bien conservés de M. et M"" ; Damart. On ne voyait personne dans les couloirs pour deux bonnes raisons: la première était qu'il n'y avait personne; la seconde, qu'on avait emporté toutes les lumières, à l'exception d'une veilleLise qui clignotait au fin fond d'un godet sur le palier de chaque étage. Et pendant ce temps, dans le grand salon, calme au milieu de tant d'agitation, M' Frigousse poursuivait en ronflant la lecture absorbante du Moniteur des Tirages financiers. Le père Giton dégagea l'arrière de sa charrette, pendant qu'un des aides du jardinier tenait le cheval. Salabelle reposait, inerte, sur la paille. I.e voyant si pale, la Mort, passant par là, s'y fût de la Princesse Djalavann. 3>3 sûrement trompée et l'eût emporté en toute conscience. Le docteurVautier lui assujettitle plus doucement possible le bras gauche au corps et le prit ensuite par les épaules, tandis que le père Giton, monté dans sa voiture, l'enlevait par les pieds. La Chaleray le reçut dans ses bras et le déposa dans un fauteuil. Puis, le gars de Béthisy à droite, le gars de Choisy- au-Bac à gauche, l'enlevèrent et le montèrent au pas de course. La Chaleray courait devant ; docteur Vautier courait derrière. Lorsque Henriette entendit passer celui auquel elle avait voué sa vie et qu'elle ne reverrait peut-être plus, celui qui souffraitde l'aimer, qu'on rapportait meurtri, elle eut à réprimer un mouvement de révolte. Une force dont elle n'était pas maîtresse la poussait vers le blessé ; des raisonnements qui lui paraissaient victorieux lui révélaient des devoirs qu'elle souffrait de ne pas accomplir. Comment, par exemple, n'était-ce pas elle qui soignait celui qui l'aimait a en perdre la raison ? Sa mère la prit dans ses bras, l'enveloppa de tendresse, et une fois de plus la Nature subit le joug de la Raison. Qui donc a jamais rencontré deux femelles plus acharnées l'une contre l'autre que la Nature et la Raison ? La chambre dans laquelle Salabelle rouvrit les yeux, une demi-heure après qu'on l'y eut porté, lui était absolument inconnue. Toujours logé au second étage, dans un petit appartement qui lui était réservé, jamais il n'y était entré. C'était une chambre d'ami, un en- cas que l'on tenait à la disposition des retardataires, des visiteurs retenus par le mauvais temps, des chasseurs venus en grand nombre les jours d'ouverture ou de battue. Il ressentit d'abord une impression de bien-être, de Les Amours extravagantes sécurité , de grand repos, comme en éprouve un voyageur qui touche terre après une épouvantable traversée. Autour de lui tout était calme. Les flammes qui dansaient dans l'âtre faisaient danser sur les murs de grandes ombres qui leur faisaient vis-à-vis. Les seuls bruits qu'il perçut étaient le tic-tac régulier de la pendule et le pétillement du bois sec. • Gomme les ombres de la muraille, les idées se balançaient indécises dans son cerveau. Il sentait bien peser sur lui le poids d'une catastrophe; qui l'avait déterminée ? Il ne parvenait pas à s'en rendre compte. Où était-il ? Il ne le savait même pas. Il voulut se soulever ; son corps surmené s'y refusa. Il essaya de s'appuyer sur ses poignets ; une douleur intolérable lui arracha une plainte. Stéphane, qui l'entendit, s'approcha doucement. « Tu souffres, mon pauvre ami ? lui dit-il. — Oui, beaucoup. D'où vient que je souffre? — Ce sontles suites d'une blessure que tu t'esfaite... ou que tu as reçue... hier? L'as-tu oublié? — J'ai tout oublié. — Ne te fatigue pas inutilement le cerveau. Repose en attendant le jour. — J'ai tout le corps meurtri. — Il te faut beaucoup de calme. Dors; je reste auprès de toi. » Il y eut un moment de silence fort court. « Où suis-je ici ? demanda Salabelle. — Dans une maison de santé, ainsi que tu en as exprimé le désir. — Ah!... Où est située cette maison de santé? — A Compiègne, mon ami. — Je crois me rappeler, en effet, que j'ai désiré aller à Compiègne. • de la Princesse Djalavann. 325 — Tu vois que l'on a fait tout ce que tu désirais. Dors maintenant. » Après un nouveau silence de quelques instants, Salahclle reprit : « Quel jour est-ce aujourd'hui? — Vendredi, mon cher ami, vendredi matin. — Est-ce que je ne suis pas allé à Pierrefonds, hier? — Si, tu y es allé. — Pourquoi n'y suis-je pas resté: — Tu te fatigues la tête avec toutes ces questions. Si tu dormais une heure, la mémoire te reviendrait. — Tu crois ? — Cela est sûr. — Je vais essayer de dormir. » Et ildemeura immobile, les yeux ouverts, cherchant inutilement à relier le passé au présent. A une heure, le coupé vint au perron prendre M" Frigousse, tout ensommeillé, pour le conduire à Compiègne. « Qu'est-ce que c'est que cette voiture? demanda encore Salabelle. — Mon ami, c'est le docteur... le docteur qui s'en va. — Où va-t-il? — On l'a demandé... pour un accouchement. — Ah! — Les médecins, en province, font un peu de tout tu sais ? — Oui. — Il t'a examiné avec grand soin à l'arrivée. Pour le moment, ce qu'il te faut, c'est du repos. Et puis, je te dirai... entre nous... que j'aime surtout les médecin- V*e je connais. Alors, moi, qu'est-ce que j'ai fait? Pros, '9 326 Les Amours extravagantes fitant de ce que le docteur s'absentait, j'ai envoyé chercher à Pierrcfonds notre ami, le docteur Vautier. Il sera ici dans une demi-heure... peut-être avant. J'ai bien fait, n'est-ce pas ? — Oui. » Salabelle demeura cinq minutes sans parler. La fièvre le tenait ferme ! La Chaleray attendait avec impatience qu'un quart d'heure se fût écoulé pour faire entrer le docteur. Son rôle n'était pas aisé à soutenir. Il fallait qu'il songeât à tout, comme un metteur en scène habile, et qu'il jouât la comédie par-dessus le marché. M c Frigoussc venait en effet de partir. La lecture attachante du Moniteur des Tirages financiers l'avait absorbé à ce point, qu'il fallut lui apprendre tout ce qui s'était passé autour de lui. Il prétendit qu'il n'avait pas dormi ; mais, en présence de la gravité des événements, il n'insista pas. M. Damart cru -prudent de lui remettre la liste des courses et démarches dont il le priait de se charger, de peur qu'à moitié endormi encore il n'en oubliât quelques-unes. « i h. 5o m. — Arrivée â Gompiègne. Passer en hâte rue Charles VI, n° 1 5, chez le chirurgien-major Bélébat, du 101 e cuirassiers. Le prier de venir ici le plus tôt possible, pour la fracture à réduire. La lettre ci-jointe lui explique ce qu'il aura à faire et à dire. Qu'il n'oublie pas qu'il est censé venir en voisin, de Compiègne à Gompiègne, prêter son concours, en qualité de chirurgien, à un médecin son collègue. « 2 h. 2 3 m. — Départ pour Paris. « 4 h. 45 m. — Arrivée à Paris. « 5 h. — Passer chez le comte Salabelle, boulevard Danton. Remettre à son valet de chambre la liste ci^ de la Princesse Djalavami. 3 27 jointe des. objets qu'il aura à apporter. Le mettre au courant du rôle qu'il aura à jouer et nous l'expédier le plus vite possible. « 5 h. 20 m. — Passer chez le docteur Cinqtemps, médecin de la maison des Aliénés du Mont-Carmel ; le supplier devenir par l'express de 7 h. 20 m. qui arrive à Compiègne à 8 h. 47 m. ou, au plus tard, par le direct de 8 h. 45 m. qui arrive à 10 h. 21 m. « 5 h. 40 m. — Voir notre ami, le jeune Maxime Dulu, 94, rue Vivienne, interne au Val-de-Gràce. Le prier de venir, par l'express de 7 h. 20 m., remplir l'office de médecin en chef de la maison de santé imaginaire de Batigny. Le prévenir qu'il aura quinze jours au moins à passer auprès de nous. » « Puis, à onze heures, ajouta l'avocat, en se parlant a lui-même, ne pas oublier, mon ami Frigousse , que vous déjeunerez avec mistress Kilkenny, et que..... » Pauvre Frigousse ! il était loin de prévoir tout ce que le sort lui tenait en réserve, pendant cette mémorable journée du iooctobre 1879. XIV LE MAJOR BÉLKBAT... UN DUR A CUIRKÎ M. Damart plaça un de ses domestiques en faction sur le palier du second étage. « Si quelqu'un monte au troisième étage sans ma Permission ou celle de M. La Chaleray, lui dit-il, fut-ce ma femme ou mes enfants, je casse aux gages, et 328 Les Amours extravagantes toi, et tous les serviteurs de ma maison. Les innocents y passeront aussi bien que les coupables. » A une heure trente minutes, le docteur Vautier entra chezSalabelle. Il prévit le délire après l'atonie, lorsque reviendraient les forces du patient; mais rien, suivant lui, n'autorisait à redouterun état aigu, apyrétique,de l'encéphale. Aucun trouble cérébral ne succéderait à la fièvre. Ledocteur Cinqtemps trancherait, d'ailleurs, la question a l'heure de la consultation. En attendant l'application des « grands moyens » qui suivraient la réduction de la fracture, le docteur Vautier prit quelques dispositions préservatrices et attendit le major Bélébat. Celui-ci arriva au trot, à quatre heures, suivi d'un aide et d'une ordonnance qui portait la trousse et tout ce qui s'ensuit. Le major était ce qu'on est convenu d'appeler un bel homme, quand il est question de cuirassiers. Avec le faisceau de muscles dont il disposait, on eût fait trois Parisiens très présentables. Il eût dit à l'Hercule Farnèse : « Bonjour, mon petit, » que cela n'eût paru extraordinaire à personne. Il n'était pas gros, il n'était pas obèse; non. Tout en lui était bien proportionné ; seulement, il y en avait beaucoup. L'espace ne contenait pas assez d'air pour son usage. Il soufflait en marchant, en parlant, endormant; il soufflait à cheval, il soufflait en opérant. Ses phrases étaient ponctuées de coups de vent à affoler les moulins de Montmartre. (Pardon !... je ne suis pas certain qu'il en reste.) Et avec cela, cet hippopotame avait des mor- bidesses d'agnelet. Il disait : « Voila une coquine de jambe dont il faut vous défaire, mon cher garçon- C'est un bâton de pourriture, » sur l'air de : « Je tette encore ma mère, >< du Loup et l'Agneau. de la Princesse Djalavann. 3*9 C'était un habile homme, souple et agile. Il n'avait pas besoin de pincettes pour ramasser sur le marbre une aiguille à broder numéro douze, je vous en réponds ! Dans l'ordinaire de la vie, il était sensible, oui ; mais ses outils en main, c'était une autre affaire. Il vous eût appuyé la tête d'un galeux sur sa poitrine et lui eût enlevé le sinciput comme on coupe le croûton d'un pain de quatre livres. Le major commença par « prendre quelque chose » pour se mettre en train. Après avoir, tout en soufflant, pratiqué des fouilles sérieuses dans une terrine de gibier; après avoir anéanti une volaille froide, englouti une mayonnaise de homard et effleuré un morceau de gruyère à rassasier un séminaire, un soir de jeûne, le tout humecté d'une douce rosée bourguignonne, le major dit : «Ça va mieux! Il semblerait qu'un gros corps comme le mien absorbe beaucoup de choses... et vous Voyez!... Maintenant, nous sommes tout a vous. Récapitulons... car nous avons l'air de jouer des charades. Nous sommes à Compiègne... tu entends, petit? dit-il à son aide, un gentil garçon de vingt-cinq ans, aux moustaches blondes. Le théâtre représente une liaison de fous dont le directeur a été faire un accouchement à la campagne. Votre malade a un bon estomac s'il avale celle-là... Ça ne fait rien. Il a la fièvre e t le délire, il ne doit pas se montrer trop difficile... Et puis, vous ne nous laisserez pas seuls. — Mon gendre, La Chaleray... — Un gentil garçon, je le connais. — La Chaleray restera près de vous. — Parfait... En avant!... Mesdames, je suis bien votre serviteur. » 33o Les Amours extravagantes Arrives au second étage, le major et son escorte se heurtèrent à la consigne de M. Damart. « Je ne peux pas vous laisser passer, dit le domestique consciencieux. — Pourquoi donc ca ? — J'ai une consigne. — Diantre! c'est sérieux. Tu as raison, garçon, il faut toujours respecter les consignes. » Le major Bé- lébat mit le l'actionnaire sous son bras gauche et, arrivé au troisième, le posa doucement à terre. « Comme ça, vois-tu, mon fils, tu n'as rien à te reprocher. Si ton général veut te faire fusiller, tu lui conteras ce qui s'est passé. S'il persiste, eh! bien, tu mourras sans remords. » Après avoir échangé une poignée de main avec La Chaleray, les trois docteurs s'approchèrent du lit. « Eh bien, jeune homme, ça ne va donc pas comme vous voulez ? » Salabelle regarda avec surprise le trio qui l'entourait et ne répondit rien. « Vous aimez mieux ne pas parler? Parfait! Moi, je parle volontiers pour deux; ça se trouve bien. Vous m'avez dit, docteur, que monsieur avait le poignet cassé? Très bien! Une fracture simple?... Bon, ça. Oblique?... Je m'y attendais. Le radius seul est fracturé... Vous ne savez pas? Nous allons voir ça. Allons, jeune homme, donnez-moi votre petite menotte. — Est-ce qu'on ne va pas bientôt me laisser tranquille? demanda Salabelle en fronçant les sourcils. — Si fait... bientôt... mais pas tout de suite. Ce n'est toujours pas pour travailler votre piano que vous voudriez vous enfermer ? Attention., ne bougeons pas. On vous confiera des poignets tout neufs pour les mettre dans cet état-la ! Si ca a de la raison !... » à de la Princesse Djalavann. Salabelle tentait inutilement d'échapper au major, qui continuait son examen avec calme. S'adressent au docteur : « Vous aviez raison, lui dit-il. C'est une fracture du radius. Le cubitus est endommagé, mais légèrement. Il y a de l'inflammation. Il faudra prendre garde. Ah çà ! jeune homme, vous avez donc fendu du bois delà main gauche, après votre accident, que vous vous êtes mis dans un pareil état ? » Au lieu de répondre, Salabelle se dressa sur son lit et tenta de se lever. En retrouvant sous les doigts du major ses souffrances delà nuit, son état célébrai subit une secousse. 11 revit le grand bois sombre strié de blancs rayons, la fosse obliquement éclairée et, devant lui, le prince Djalavann, toujours souriant, à demi vivant, à demi mort. Il se vit, enveloppé d'un suaire, sortant de terre, les os à demi cariés. Sur ses membres décharnés, des loches baveuses laissaient après elles un sillage froid et visqueux. A travers le major qui lui tenait la main, il revit celui qu'il avait tué et s'agenouilla pour lui demander grâce. Dans son cerveau surexcité par une souffrance aiguë, le passé surgit tout à coup. Les tortures morales répondaient comme autant d'échos aux tortures physiques. Ses visions de la nuit défilèrent devant lui, non plus précises et distinctes, mais étrangement confondues. Au fond de la fosse, près des étangs, la princesse Djalavann se tordait, recouverte, de seconde en seconde davantage, par des limaces couleur de rouille, qui arrivaient de tous les côtés. Il en sortait des taillis, 'I en sortait de terre, il en descendait des arbres. La lune rouge, coupée en deux par l'horizon, semblait une porte ouverte dans le ciel. De là encore des limaces sortaient par milliers. 332 Les Amours extravagantes Toutes glissaient dans le trou, qui se remplissait peu à peu. C'était là-dedans un bouillonnement horrible de matières gluantes, un enchevêtrement de tentacules et d'anneaux charnus. Puis, autour de lui, les paysans de Vieux-Moulin recommencèrent leur ronde avec une rapidité qui lui donnait le vertige. Il était le centre d'un cercle de chair humaine qui s'élargissait et se rétrécissait de quart de seconde en quart de seconde. Chaque fois que la ronde approchait, il recevait dans la poitrine un choc qui l'étouffait. Puis il crut entendre un cri de détresse. Henriette l'appelait. On eût dit la voix d'un enfant qu'on écrase. Il la chercha et ne la vit pas tout d'abord. Dans le brouillard, bien loin, bien loin, il finit par l'apercevoir. Elle roulait dans l'étang. Il voulait courir et ne le pouvait pas. Un nouvel appel se fit entendre... d'un autre côté cette fois. Il tourna la téte et il la vit foulée aux pieds des chevaux, dans le sentier, sous les feuilles mortes. Alors Salabelle poussa un tel cri, en appelant Henriette, que toute la maison l'entendit. La petite se leva et se jeta sur la porte pour aller à lui. Son père la retint dans ses bras. Elle se débattit quelques instants, lui échappa et alla rouler sur le palier, brisée par l'émotion et la terreur. Pauvres enfants ! La Chaleray, affreusement ému, voulut intervenir. Il s'approcha du lit et demanda au major s'il ne vaudrait pas mieux laisser Salabelle se calmer. « Mêlez-vous de ce qui vous regarde, mon cher monsieur La Chaleray. Chacun son métier. Ici, monsieur Salabelle n'est plus votre ami ; c'est mon malade. — C'est un peu mon malade aussi, reprit le docteur de la Princesse Djalavann. 333 Vautier. Partageons, si vous le voulez bien. Je croirais prudent... — Cas de pathologie externe, mon cher docteur. C'est mon affaire. Quand il s'agira de purger monsieur, je plierai bagages. — La distinction est surannée, mon cher major. Nous ne sommes plus régis par le concile de Tours, queje sache, Si vous en étiez réduit à vos outils... — Et vous à vos pilules !... — Moi, je n'opérerais pas monsieur. — Parbleu ! je le crois bien. — Vous le croyez bien ! Avec ça que c'est la mer a boire, cette opération. — Je voudrais vous la voir faire. — S'il ne faut que ça pour vous réjouir... — Je parie une boîte de cigares que vous la ratez... des cinq sous... entendons-nous. — Messieurs, reprit La Chaleray, mettez-vous d'accord. — Ayant la responsabilité de l'opération, j'entends la conduire à ma guise. Que M. La Chaleray décide. Veut-il, oui ou non, que l'opération ait lieu ? — Vous me mettez, messieurs, dans une situation terrible. Je n'ai aucune des connaissances voulues pour trancher une aussi grave question. — Allons-nous-en, petit, dit le major a son aide. Arrime la trousse, et en route! — Vous n'allez pas partir comme ça ? — Alors, décidez. — Monsieur, dit La Chaleray en désignant le jeune chirurgien, monsieur a sans doute un avis? — Parle, petit, puisqu'on te le permet. Dis bien franchement ton sentiment à ces messieurs, et si tu te trompes, je te renvoie dans l'infanterie. » iq. 334 Les Amours extravagantes L'officier de santé n'hésita pas. L'opération fut décidée. « Allez me chercher mon cuirassier, dit le major Bé- lébat. Une poigne de renfort ne sera pas de trop. » XV LE DOCTEUR CINQTEMPS, UN DKLICATÎ La Chaleray descendit l'escalier quatre à quatre, heureux d'échapper un instant à ce cauchemar. Sur son chemin, les portes entr'ouvertes s'ouvraient brusquement. « Eh bien? demandait-on. — Ce n'est pas fini. » Et il passait. La Chaleray conduisit le cuirassier au troisième étage, lui ouvrit la porte et n'entra pas. Comme c'est de lui que je tiens tous ces détails, vous m'excuserez si je ne vous décris pas l'opération. C'était tentant... mais il faut savoir faire des sacrifices. Lorsqu'il sortit de la chambre de Salabelle, après l'opération faite : « Tonnerre!... s'écria le major, qui soufflait comme une machine à faire la glace, on m'a parlé dans le temps d'un chirurgien embarrassé, parce qu'on l'avait chargé de soulager le grand serpent à sonnettes du Jardin des Plantes, qui souffrait d'une rage de dents. Cet animal... mon collègue, pas le reptile... était à la noce, si je compare sa besogne à la nôtre. Enfin, c'est fait. Et maintenant, du repos, du repos, et encore du de la Princesse Djalavann. 335 repos. Je vous laisse le petit. Il a l'air godiche, mon aide; il en remontrerait à un académicien pour la pratique. Je retourne à Compiègne. — Vous reviendrez, n'est-ce pas ? — A quelle heure dînez-vous? — Vous choisirez l'heure. — Six heures... ça vous va-t-il? J'ai faim de bonne heure quand je descends de cheval. Ah!... je vous laisse aussi mon cuirassier. Il paraît qu'il a connu votre malade. — Tiens!... Où cela? — A Paris, il y a cinq ans; lorsque nous étions au quai d'Orsay. Il vous contera cela. Il n'a pas reçu un coup de pied de cheval, votre jeune homme? — Quand cela?... Où?... Pas que je sache. — Ça a bien l'air d'être un coup de pied de cheval, ce qu'il a reçu. Les ruades, ça me connaît. Est-ce que vous aimez le gigot aux haricots, vous? — Oui, comme ci, comme ça. Pourquoi cette question? — Tachez donc qu'on nous en serve un ce soir. On fait rissoler les haricots dans la lèchefrite avant de les servir... vous savez? C'est parfait!... Et puis c'est sain. » A midi et demi arrivèrent le docteur Cinqtemps, Maxime Dulu et M. Fred, que M. Damart avait été Prendre à la gare. Pendant le trajet, chacun apprit du passé ce qu'il était nécessaire qu'il en connut et se prépara à remplir convenablement son rôle. Je voudrais bien ne plus vous parler médecine. Je crois que vous ne seriez pas lâché que je m'en tinsse lû- Vous comprenez bien, toutefois, que je n'ai pas dérangé sans motif un aussi illustre aliéniste que le 336 Les Amours extravagantes docteur Cinqtemps, membre de l'Académie des sciences, professeur de pathologie psychique à la Faculté de médecine, membre honoraire, associé, correspondant, et tout ce qui s'ensuit, de toutes les Sociétés plus ou moins savantes d'Europe et d'Amérique. C'était un philosophe autant qu'un médecin, le docteur Cinqtemps. 11 était quelque peu juge d'instruction aussi. Que ne faut-il pas être pour être alié- niste ? On me dirait qu'il faut être aliéné; je n'en serais pas surpris. Le docteur conduisait si bien ses interrogatoires, que, une fois les préliminaires posés, il vous révélait sur vous-même une foule de choses que vous- n'aviez jamais soupçonnées. Il fouillait les consciences jusqu'au tuf et déduisait de la concordance des faits des conclusions d'une précision mathématique. On eût plutôt pris la nature en faute que le docteur Cinqtemps. Il vous déshabillait, quoi que vous en eussiez, vous et les vôtres, comme des petits saint Jean, et promenait ensuite sur vous son microscope. Avec lui, il ne fallait pas dire A, si l'on ne voulait pas aller jusqu'à Z. M. Damait, fort réservé tout d'abord, s'aperçut vite que le mieux qu'il eût à faire était encore d'ouvrir toutes ses portes à deux battants. C'est ce qu'il fit, et il lit bien; le docteur les eût enfoncées. « Je n'ai pas besoin de voir votre malade, dit-il au bout d'une demi-heure de causerie, pour certifier que non seulement il n'est pas fou, mais qu'il ne l'a jamais été. — C'est lui-même qui l'affirme. — lia ses raisons pour cela. — Singulières raisons qui lui font refuser ce qu'il désire le plus au monde. — Cinq cents ans avant Jésus-Christ, certain J uni us de la Princesse Djalavann. 33 7 Brutus, monsieur Damait, affecta la folie et la stupidité, pour échapper à son oncle Tarquin. — Il n'y a pas de Tarquin dans nos deux familles. — En i537, si j'ai bonne mémoire., le duc Alessan- dro de Medicis fut assassiné par son parent Lorenzo, qui simula pendant plusieurs années la folie pour en venir plus sûrement à ses fins. — Vous donnez à M. Salabelle de jolis ancêtres! Dites-moi, docteur, comment il se fait qu'on l'a gardé six mois dans une maison d'aliénés. — C'est là que se place l'anecdote. — L'anecdote? — La vie de chacun de nous, mon cher monsieur Damart, est jalonnée, de distance en distance, par des faits primordiaux, desquels les faits secondaires découlent. Ce sont autant de stations sur la voie. De même que Compiègne, n'est-ce pas, dessert par correspondance Pierrefonds, Ressons, Choisy, et cœtera, ces faits caractéristiques sont le centre d'un millier d'incidents avec lesquels ils sont, eux aussi, en correspondance. Le tout est de bien connaître son itinéraire. Et, en ellet, pour épuiser ma comparaison, il n'est pas bien malin, lorsqu'un train vous emporte et qu'on lit au passage sur une station brûlée : Brunoy, Étampes °u Chantilly, de deviner qu'on s'en va dans la direction de Lyon, d'Orléans ou de Creil. Il faut, par exemple, y regarder de près et ne pas prendre l'embranchement de Nevers pour celui d'Angers, celui de Poitiers pour celui de Bressuire. C'est là l'objet de notre étude constante, à nous autres physiologistes, psychologistes, psychomachistes et psychistes, que nous soyons partisans ou adversaires du spiritualisme transcandental. — Où veut-il en venir? se demandaient du regard M. et M mc Damart. C'était le travers du docteur Cinq- 338 Les Amours extravagantes temps de toujours se croire en chaire et de professer partout, n'eût-il qu'à demander le sel à table. — Donc, reprit-il, les points de repère dans la vie, ce sont les anecdotes, les faits dont le récit supporte bien cette entrée en matière : « Je vais vous conter ça », ou : « Voilà comment cela m'est arrivé ». Le paysan a peu d'anecdotes à raconter : « La Gervaise est tombée de voiture devant lui; elle lui a plu,, il l'a épousée. » — « Il a vendu son pré de luzerne le double de cequ'il valait. C'était en 1873, à la Saint-Martin... » et ciutera. Dans un ordre plus élevé, le jour où Talley- rand... Talleyrand le Grand, est devenu boiteux a été dans sa vie un jour d'anecdote. Cela se raconte en dix lignes, et cela a île l'influence sur toute une existence. — Conclura-t-il avant ce soir? se demandait La Chaleray anxieux. — Bref... — Nous sommes perdus, se dit M. Damait. Voilà une syllabe qui nous portera malheur. — Bref, chacun de nous a dans sa vie un nombre indéterminé d'anecdotes plus ou moins saillantes, suivant l'importance de la ligne qui nous conduit du berceau au cercueil, autour desquelles gravitent les faits secondaires, satellites de l'anecdote de première grandeur, et dont le heurt amène les complications dont nous avons chaque jour tant de peine à sortir à notre honneur. » Ici, M" 1 Damart tenta inutilement de placer un mot. « Avez-vous quelquefois, accoudé sur une passerelle, regardé tomber la pluie dans un ruisseau? continua le docteur Cinqtemps. Rien n'est plus divertissant. Le temps est clair. Un nuage passe. Il n'occupe qu'une partie du ciel. Le soleil en profitera pour faire scintiller tout ce que l'eau aura verni. de la Princesse Djalavann. 33p — Décidément, se demanda M. Damart,du docteur ou de Salabclle, lequel est le plus estropié du cerveau? — Quelques gouttes, les premières, tombent dans le ruisseau, rares et espacées. Chacune d'elles devient le centre d'une série d'ondes circulaires qui se multiplient et s'agrandissent... puis s'effacent. Lorsque leurs anneaux se rencontrent, ils improvisent aussitôt des combinaisons charmantes, des enlacements absolument mathématiques. Si le vent se lève, l'eau se trouble, les méandres si parfaits deviennent incohérents, et il faut attendre que le calme renaisse dans le ciel pour qu'il renaisse sur l'eau. — Alors vous croyez que M. Salabelle... — Dans le cours de notre vie, les anecdotes tombent plus ou moins lourdement, comme les gouttes de pluie dans le ruisseau. Elles deviennent le centre de faits circulaires qui s'enchevêtrent à qui mieux mieux. Rares au début, les rides qu'elles ont fait naître s'isolent et se distinguent aisément. A mesure que redouble l'averse, l'œil et la pensée s'égarent a les suivre. Quelquefois un vent de folie balaye la surface, et nous n avons plus qu'à attendre l'embellie qui nous viendra du ciel. — Décidément, se dit M. Damart, Salabelle est le moins fou des deux. — Dans le cas qui nous occupe, cher monsieur, je v °is les ondes s'enchevêtrer; le vent trouble momentanément la surface de l'eau. Je n'ai pas vu tomber la goutte d'eau, mais il est bien certain qu'elle est tombée. •Je ne connais pas l'anecdote, mais il y en a positivement une. — Voilà un médecin trop consciencieux, se dit M"" damart, il nous en donne trop pour notre argent. 340 Les Amours extravagantes — Ne m'avez vous pas dit, monsieur La Chalerav, reprit le docteur CinqtempSj que vous avez causé il y a quelques instants avec un des comparses du drame dont M. Salabelle est le héros? — En effet... — Don Sanche n'a qu'un rôle secondaire dans le Cid. Isolé, il suffirait à nous révéler toute la trame du drame. Votre cuirassier a vu tomber la première goutte d'eau. Faites-le venir ; il nous apprendra peut-être l'anecdote. » XVI LENTURLU SUR LA SKLLETTE Si le cuirassier Lenturlu, déjà nommé, n'a pas plus de galons sur sa manche en 1879 qu'en 1874, ce n'est pas qu'il soit mauvais soldat, non ! Ça tient à ce qu'il ne sait pas lire. Cet aveu me dispense d'ajouter qu'il ne sait ni écrire, ni compter, ni toucher du piano-forte. Toujours Lenturlu s'est dit : « Bah ! apprendre a lire pour ce qu'il me reste de temps a faire au régiment, ça n'en vaut pas la peine. Ça m'avancera bien de savoir épeler, lorsque je serai forgeron à Charnacé-les-Hau- drillettes, qu'est mon avenir. » Et il passa vingt ans ainsi sous les drapeaux. On s'acoquine à la caserne, vous savez. Lenturlu a été ravi de revoir M. Fred. M. Fred a été désolé de revoir Lenturlu. J'ai oublié de vous présenter M. Fred. Cette omission réparée, vous comprendrez assurément ses appréhensions. Les façons de la Princesse Djalavann. 341 vulgaires, les expressions triviales du cuirassier effarouchaient M. Fred, un vieux delà vieille de l'office et de l'antichambre. M. Fred a cinquante-six ans. 11 en a passé trente au service du feu comte Guy-Palamède. A la mort de son père, Salabelle l'a recueilli. C'est un serviteur des temps antiques. Enlevez dix ans à Régnier dans la Joie fait peur, et vous connaîtrez de vue M. Fred. Les valets de chambre à favoris lui portent sur les nerfs. « Ça, dit-il, ce ne sont pas de vrais domestiques. C'est de la garde nationale, pas autre chose. On rougit d'être leur collègue quand on les voit et les entend. Ils méprisent leur condition. Pourquoi la conservent- ils? Ce sont des gâcheurs de métier. Moi, quand je fais une lampe, ça m'intéresse, parce que je sais ce que c'est que de faire une lampe. Il ne suffit pas de jeter dedans les mouchurcs de la mèche et des bouts d'allumettes. Je n'appelle pas ça faire une lampe. Il y a cinquante manières de la faire. Il n'y en a qu'une bonne. Faut la connaître. C'est en étudiant sérieusement, en comparant, qu'on en vient à bout. Moi, monsieur, disait M. Fred, dans ma petite idée, quand °n rehausse ses maîtres, on se rehausse avec eux. C'est '■'l âcher dans son assiette que de les salir à tous propos comme je l'entends faire. Je ne trouve pas honteux l ' être au service de gens qui valent mieux que moi. Mais accepter d'être l'inférieur île la canaille... bien obligé. » M. Fred a fait plusieurs voyages à Turin en 1874. Lui, qui a vu son maître dans cette maison damnée de Saint-Antoine de Padoue, il sait à quoi s'en tenir. Mais ce n'est pas son affaire de dire ce qu'il en pense, '-a vie de son maître ne lui appartient pas. En voila Les Amours extravagantes un qui déteste la princesse Djalavann, monsieur Fred! lia vu plusieurs fois, à Batigny, M" 1 ' Henriette, et il a compris bien des choses, sans en avoir l'air. Lorsque M. Fred a appris qu'on appelait Lenturlu au salon, il s'est dit : « Ils commencent une enquête la-haut; c'est certain. Ils vont faire jaser le cuirassier. Après tout, qu'il jase, ce garçon; est-ce que cela me regarde? Si on découvre le pot aux roses, où sera le malheur? Moi, j'ai a me tenir; mais ce Lenturlu, je vous demande un peu ce qui peut le gêner? Si le bon Dieu veut que ca s'explique, c'est son affaire. Ce n'est pas moi qui le trouverai mauvais. » Lenturlu voulait absolument faire un bout de toilette, lorsque M. Damart le rit appeler. On insista pour qu'il montât tel qu'il était. Il fut un peu intimidé tout d'abord , vous comprenez, lorsqu'il entra dans le grand salon et qu'il se trouva en présence du célèbre docteur Cinqtemps, de M. et de M me Damart et de La Chaleray, gravement installés dans de grands fauteuils, comme tles juges procédant au criminel. « Que diable me veulent tous ces gens-là? se de- manda-t-il. S'ils comptent me taire jaser, ils ne sont pas au bout de leurs peines. » « Entrez, cuirassier, et asseyez-vous. ■— Entrer, ça va tout seul; pour ce qui est de m'as- seoir, j'ose pas. — Ne faites pas de cérémonies, reprit M"'" Damart. — Des çarimonies, j'en fais jamais. Seulement, je m'ai assis dans l'écurie sur quelque chose de sale, et ça pourrait gâter votre mobilier si j'appuyais dessus. Voyez plutôt. — C'est bon... je vous croissur parole. Faites comme vous voudrez, » dit M. Damart. de la Princesse Djalavann. Lenturlu fit choix d'une chaise, et étala son mouchoir dessus. « Nous aurions quelques petits renseignements à vous demander, dit le docteur Cinqtemps en se carrant dans le fauteuil présidentiel. — C'est bien de l'honneur, monsieur; je vous écoute. — Vous connaissez depuis longtemps M. Salabelle ? — « Depuis longtemps », vous savez, c'est une manière de dire. Quand on vous arrache une dent, par supposition, cinq minutes, c'est toute une histoire; mais si on se promène sur la grande route avec sa connaissance, honnêtement j'entends... pardon, madame! deux heures, c'est pas la peine d'en parler. — Dites-nous tout simplement combien il y a de temps que vous connaissez M. Salabelle, ajouta M. Damart. — Moi... je ne le connais pas. — Comment!... reprit La Chaleray, vous m'avez dit... — Faut s'entendre, faut s'entendre. C'est lui qui m e connaît. Je vais le voir, mais ce n'est pas mon a mi... Ce que j'appelle un ami... avec qui qu'on va boire la goutte, une supposition... — J'entends bien. — Il est trop mon supérieur, et par les talents, et Par la fortune. Il me connaît et je ne le connais pas. Faut s'entendre. — Enfin, quand vous êtes-vous vus pour la première- fois? — Attendez donc... attendez donc. C'était pendant la belle saison. Oui... v'ia que j' me rappelle. J'avais été au bain, ainsi! Vous voyez: Ça me fait penser qu'il n'est qu' temps que j'y aille. » 344 Les Amours extravagantes Et Lenturlu se leva pour faire un nœud au mouchoir sur lequel il était assis. « En quelle année avez-vous rencontré M. Salabellc? reprit le docteur Cinqtemps, que rien ne décourageait. — Rencontré ?... Nous nous sont jamais rencontrés. Qui vous a dit que nous nous étions rencontrés? — Personne... —■ A la bonne heure! Je suis été le voir. . — En quelle année êtes-vous allé le voir? — Je peux pas exactement vous dire, monsieur; j'y suis été plusieurs années... pas tout d'abord... il était en voyage, vous savez?... mais plus tard. Oui, j'y suis été plusieurs années... Pas toujours la même, vous comprenez ? — Êtes-vous allé chez lui l'année dernière? — Non, monsieur, je mentirais si je disais oui. — L'année d'avant ? — Pas davantage. — Il y a deux ans? — Ça se pourrait bien. Seulement, je suis pas certain. — Il y a trois ans^ alors, en 1876? — Étions-nous en 1876, il y a trois ans? » Et Lenturlu compta sur ses doigts : « 1879, une; 1878, deusse; 1877, froisse. Nous étions en 1877, il y a trois ans. Il me semblait aussi !... — Vous comptez mal, cuirassier. — Vous m'étonnez. — Voyez plutôt : de 1876 a 1877, une; de 1877 à 1878, deux; de 1878 à 1879, trois. — Parbleu! la belle malice!... Vous comptez dans l'autre sens. — Voyons, mon garçon, interrompit brusquement M. Damart, ne nous faites pas perdre notre temps. de la Princesse Djalavann. 3+5 — On dirait que vous ne voulez pas nous répondre, ajouta le docteur. — Ah! Dieu-Seigneur!... Pourquoi est-ce que je vous cacherais que j'ai l'honneur d'être connu de M. Salabelle? — Dites-nous dans quelle occasion vous l'avez rencontré. C'est dans son intérêt que nous vous interrogeons. — Vous ne pouvez lui vouloir que du bien, c'est certain... un si brave homme! — Alors !.. — Vousdites?... — Vous l'avez connu ? — C'était à l'occasion d'un duel. — Enfin! murmura le docteur. » Les regards se croisèrent dans tous les sens. 11 voulaient dire : « Nous y voilà! Nous sommes sur la "vraie piste. » « Un duel auquel vous avez assisté ? demanda M""< Damart. — Non, madame; j'y ai pas assisté. Je ne peux pas dire que j'y ai assisté. — C'est du fameux duel de Turin que vous voulez Parler ? — Le duel de Turin? Qu'est-ce que c'est que ça? — Le duel dans lequel M. Salabelle a tué son adversaire. — 11 l'a tué? Vot'parole d'honneur? Le pauvre nomme est mort? Eh bien, ça ne m'étonne pas. Il avait l'air d'être né pour ça. Nous avions pourtant fait des excuses. — Qui : « Nous ? » — Rouscatelle, mon camarade, et moi, Lenturlu (Maximin), d'Issoire en Auvergne. 3 4 6 Les Amours extravagantes — C'est une première affaire qui a précédé l'autre, dit le docteur Cinqtemps, à l'auditoire attentif. Je pressens l'anecdote. Qu'est-ce que vous faisiez dans tout ça, cuirassier, votre ami et vous? — Nous étions les témoins du monsieur que M. le comte a tué. — Ah ! bah ! — Nous tenons le fil, reprit le docteur radieux Maintenant, tout va se dérouler comme par enchantement. » M. et M""' Damart et La Chaleray, anxieux, étaient assis sur l'extrême bord de leurs sièges. « Oui, monsieur, nous étions ses témoins, à ce pauvre homme. Il est venu nous chercher a la caserne. — Il vous connaissait ? — Non, monsieur. C'était histoire d'éviter les potins. — Les potins ? demanda M""' Damart, qui ne comprenait pas. — Les potins... comme qui dirait les quatre cent dix-neuf ragots qu'on fait dans la bonne société. Il est mort ! Je l'aurais pas cru si crâne. Où ça qu'il est mort ? — A Turin. — C'est loin ce pays-là ? — En Italie. — Ah! Turin... vous voulez dire Turin... fallait donc dire Turin. J'y suis passé en 1859... c'est loin! Pas de chance, le monsieur, aller à Turin pour attraper ca! 1 — Et... quelle avait été la cause de ce dueL «demanda le docteur, les coudes sur les genoux. L'attention redoubla. Les dix yeux des assistants étaient braqués sur les deux lèvres du cuirassier. de la Princesse Djalavann. 3 47 « Je ne sais vraiment pas si je dois... — Allez donc; nous sommes entre nous. — Vous me jurez qu'il est mort, ce pauvre monsieur ? — Tout ce qu'il y a de plus mort. — Ça ne peut plus rien lui faire que je dise le fond du sac, s'il est dans le fond du trou. — Assurément. — Eh bien, à vous parler franchement, j'ai jamais bien compris de quoi qu'il retournait. — Allons donc! — Sa dame avait tout de même l'air de lui en faire v oir de toutes les couleurs. — Là! s'écria le docteur triomphant, qu'est-ce que je disais ! — Et des foncées, encore! Son mari voulait se battre a mort, ainsi ! — A mort !... répétèrent les assistants. — Le pauvre cher homme a eu ce qu'il voulait. » Le docteur, qui s'était levé, allait de l'un à l'autre. « On a étouffé l'affaire à Paris pour la reprendre à l'étranger. — Il n'y a pas à en douter, reprenait M mL ' Damait. C'est le prince qui a provoqué M. Salabelle. — Salabelle n'a fait que se défendre, ajoutait La Chaleray. » Les Damai t et le docteur Cinqtemps s'étaient groupes dans un coin du salon et y interprétaient à voix basse les faits qui venaient de leur être révélés. Lcn- turlu ne comprenait rien a ce manège. « Qu'est-ce qu'ils ont, mais qu'est-ce qu'ils ont tous ces farceurs-là! se disait-il. —• Ils seront convenus d'aller se battre en Italie, d »t La Chaleray. 348 Les Amours extravagantes — Et pour mieux masquer l'aventure, le prince a tait ici des excuses. — Il fallait que le hasard s'en mêlât, dit le docteur, pour qu'on en entendît parler. — Dites la Providence. — Hasard est le pseudonyme de Providence, chère madame, répondit le docteur en s'inclinant. Une fois là-bas l'affaire aura fait du tapage... — La princesse aura été compromise... — Et le reste se devine. » On en était là de l'aparté, lorsque la porte s'ouvrit. Un valet de chambre parut. « Madame, dit-if, M. Frigousse arrive de Paris, toujours courant. Il n'a que quelques minutes à passer à Batigny. Il demande à parler immédiatement à madame, pour affaires de la dernière importance. » L'agitation était à son comble lorsque Frigousscentra. En le voyant, Lenturlu poussa une exclamation formidable qui rappela sur lui l'attention qui s'en détachait. « Eh bien! dit-il... qu'est-ce que vous me contiez donc ? Il n'est pas mort, l'adversaire de M. Salabelle, puisque le v'ià. » Ces quelques mots suffirent pour jeter bas l'échafaudage si laborieusement construit par le docteur Cinq- temps. Il ne s'agissait plus du prince Djalavann. La petite princesse, à jamais immaculée, occuperait un jour une place méritée entre Lucrèce, veuve Collatin, et Cornélie, veuve Gracchus. Frigousse avait été l'adversaire platonique de Salabelle, auquel il aurait fait . les plus plates excuses. Quant à M"" Frigousse, ce n'était plus une femme qui se pût recevoir. C'était un monstre d'hypocrisie et d'impureté. A qui se fier désormais ? de la Princesse Djalavann. 349 Si la vue de M c Frigousse stupéfia Lenturlu, certes ! la vue de Lenturlu stupéfia M e Frigousse. Dans le cerveau de chacun des assistants, les pensées les plus incohérentes commencèrent leurs saturnales. L'avocat était loin de se douter du tourbillon de réflexions désobligeantes que sa vue avait soulevées, du flot de réprobation dans lequel se noyait la réputation immaculée jusque-là de son innocente épouse. M""' Damart fut froide; M. Damart fut cassant ; Le docteur Cinqtemps fut attentif; La Chaleray fut gouailleur. « Décidément, c'est Frigousse qu'il s'appelle c'pékin- là. ,1'vas faire un nœud a mon mouchoir pour me 1 rappeler. » L'avocat dit quatre mots à voix basse à M mt ' Damart; M mc Damart en dit trois à son mari, puis elle s'en tut mettre son chapeau, endosser un manteau, et partit e n toute hâte pour Gompiègne. XVII MISTRKSS KILKENNY ENTRK EN CAMPAGNE Pendant que le docteur Cinqtemps et le docteur Vautier examinent Salabelle et lui prescrivent des médicaments providentiels qui lui rendront le calme dans les quarante-huit heures; pendant que M. Fred Se 'ait conter par Lenturlu la scène précédente ; pendant que M™ Damart court la poste sur la route de Compiègne, retournons à Paris; nous ne tarderons :n 35o Les Amours extravagantes pas à en revenir. Il est indispensable que vous sachiez comment s'est passée la matinée de M" Frigousse. Suivons-le. Il est 10 h. 45 m. Dispos et guilleret, tiré à quatre épingles, frisotté pour la circonstance, rasé à fleur de peau, ganté de frais, vêtu comme une gravure de mode du mois prochain, il se dirige sur la rue de Rivoli. 10 h. 56 m. : — Il entre à l'hôtel Septentrional. 10 h. 58 m. : — Il gravit l'escalier A. 10 h. 59 m. : — Il arrive devant la porte de l'appartement n° 10 et consulte sa montre. 11 h. sonnent à l'horloge de l'hôtel; il frappe. Le Sort lui devait une revanche, après la soirée et la nuit pitoyables qu'il avait passées à Batigny et sur les grands chemins. Il comptait bien en être dédommagé avec usure. Mais le Sort est une mauvaise paye; il n'est jamais prudent de compter sur ces rentrées-la. Frigousse avait consulté sa montre tout le long du chemin. Il est encore plus sot d'arriver trop tôt au rendez-vous qu'une femme vous a donné chez elle, qu'il ne l'est d'arriver trop tard au rendez-vous qu'elle vous a donné dehors. « Le couvert sera mis près du feu, se dit-il, dans le salon, sur une table trop petite. Ce sera bien plutôt une dînette qu'un repas sérieux; un vrai prétexte à esprit et à bonne humeur. Les couverts se toucheront et l'on aura l'air de manger dans la même assiette. Sur une table voisine le nécessaire sera déposé a portée de la main, et l'on renverra les domestiques pour causer plus a l'aise. » Donc, lorsque le dernier coup de onze heures eut retenti, Frigousse frappa à la porte de l'appartement numéro 10. Akoulina vint lui ouvrir. « Entrez dans le salon, monsieur, dit-elle. Je vais de la Princesse Djalavann. 35 i demander à mistress Kilkenny si elle peut vous recevoir. » « Si elle peut me recevoir !... pensa l'avocat scandalisé. Où cette servante antédiluvienne a-t-elle la téte ? Allez pour la forme consulter votre maîtresse, ma bonne, et vous verrez si elle peut me recevoir. » Il remarqua que le couvert n'avait pas été dressé dans le salon, ainsi que le comportait son programme. « Aurait-elle imaginé de déjeuner dans la salle commune du rez-de-chaussée? La chose était invraisemblable. Sur la petite table, devant la cheminée, près de U chaise longue, il ne vit que des cartes mignonnes savamment disposées. La patience n'avait pas réussi sans doute, car la jeune femme, impatientée, avait, du revers de la main, balayé le tapis et tracé une allée transversale au milieu du jeu. Un roi de pique, une dame de trèfle et un valet de cœur avaient passé la nuit de compagnie sur le tapis. Akoulina reparut. « Mistress Kilkenny vous prie de l'excuser, monsieur. Elle a très mal dormi et n'est pas encore levée. Elle craint de vous faire attendre et vous offre : soit de repasser dans l'après-midi, soit d'entrer dans sa chambre, que vous trouverez peut-être un peu en désordre. » « Quelle plaisanterie est cela, se dit Frigousse, absolument désorienté ; a-t-elle donc oublié qu'elle m'a invité, ou serait-ce un prétexte pour?... Oh! non, n °n... je ne puis pas croire cela. — Dites a votre maîtresse que jeserai trop heureux de lui donner des nouvelles qu'elle attend, si elle consent à m'admettre au- P' es d'elle. » Akoulina disparut de nouveau. « Je vois bien que nous ne déjeune'rons pas avant 352 Les Amours extravagantes une heure, et j'ai déjà l'estomac dans les talons. Quelle étrange façon de recevoir ses invités... son invité ! Aurait-on mis le couvert dans la ruelle ? » La suivante revint presque aussitôt. « Entrez, » dit-elle. L'avocat se faufila dans le paradis. « Quelle aimable surprise, cher monsieur Frigousse. Qui me vaut leplaisirde vous voirdesi grand matin î » Cette phrase surprit tellement notre ancien ami, que j'ai largement le temps, pendant qu'il cherche à y répondre, de vous décrire la chambre dans laquelle il vient d'entrer. Mistress Kilkenny est couchée dans un grand lit de parade, à deux ruelles, la tête au mur. Il faudrait fort se pencher pour lui toucher la main. Les garnitures de ses oreillers lui improvisent un cadre de dentelle. Ses longs cheveux roulent en liberté sur ses épaules. Pour éviter qu'ils ne se mêlent, deux nœuds de velours bleu pâle les relient à un mètre de leur source. Elle porte un peignoir de batiste garni de point d'Alençon... discret, juste autant qu'il est nécessaire, et dont les manches vont en se rétrécissant jusqu'au milieu de l'avant-bras. Sur sa poitrine, un baby de deux mois dort au sortir de table. C'est Missy, ou miss Peggy qu'on la nomme. Un nuage de tabac du Levant l'environne. A sa droite, un poupon d'un an, entièrement nu, à demi endormi, enfoui dans un oreiller, joue avec son pied gauche, dont il a entrepris de téter le pouce. Celui-là est masterClem. Un bel enfant de deux ans, que nous avons déjà vu lors de la première visite de M 1 ' Frigousse, se roule au pied du lit avec deux terriers nains. Celui-là s'appelle Dicky, en attendant qu'on le nomme Richard. La'nursery governess se tient dans de la Princesse Djalavann. 353 la ruelle, sur la marche du lit, prête à porter secours aux uns ou aux autres. Semez sur le couvre-pied de satin les lettres des premiers courriers, le livre sur lequel on s'est endormi, des journaux à images, un bouquet aux fleurs éparpillées, rongé par les roquets, une boîte de pralines à la violette... et puis, quoi encore? un ballon japonais pour distraire les chiens et un pantin mutilé pour occuper les boys. Tout cela formait un tableau charmant ; mais, que voulez-vous? Ce n'était pas celui qu'avait rêvé M 0 Fri- gousse. M° Frigousse se trouva donc absolument désorienté, lorsque mistress Kilkenny dit en le voyant entrer : « Quelle aimable surprise, cher monsieur ! Qui me vaut le plaisir de vous voir de si grand matin ? — Mais c'est vous-même, chère madame, qui m'avez indiqué lundi dernier, et ce jour et cette heure. — Croyez-vous? Je me serai donc mal exprimée. J'oublie tout a fait le français, cela me désole. C'est égal, vous voilà; je suis charmée de vous voir. Excusez-moi seulement de vous recevoir avec autant de sans-façon. — Vous excuser, lorsque je ferais tant d'envieux ! * écria Frigousse avec feu. — Quelle idée!... Des envieux!... Pourquoi? — Cette joie d'être reçu par vous d'une façon aussi... exceptionnelle. — Il n'y a pas de quoi m'en savoir gré, je vous assure. Mon emballeur, qui sort d'ici, ne s'est pas cru favorisé. — Ce n'est pas la même chose... Un emballeur... es t un emballeur. — Comme un avocat est un avocat. Si je croyais qu'il y a la moindre distinction à faire, mon cher Fri- 20. 354 Les Amours extravagantes gousse, je vous prierais d'aller m'attendre dans le salon. Asseyez-vous donc... Nell, give a seat to this gentleman, willyou ? » La gouvernante plaça un siège au pied du lit. « Rappelez-moi donc pourquoi je vous ai prié de venir. — Nous avions parlé d'un projet de mariage... Vous savez bien? — Oui, oui, vous avez raison. Il s'agissaitdu comte Salabelle. Vous avez réussi, je pense? — Hélas! — Voilà un soupir qui n'annonce rien de bon. — Je n'ai, en effet, que de lugubres nouvelles à vous donner. Le pauvre comte n'a pas été agréé. — Ah !... Et pourquoi donc ? — Les six mois qu'il a passés dans une maison d'aliénés... — Eh bien ? — Ont imposé à la famille le devoir de repousser sa demande. Tout le monde en était désolé. La jeune fille est dans un état à faire pitié. — Et lui? — Fou de douleur, il s'est jeté dans la forêt. Il y a passé la plus grande partie de la nuit. Que lui est-il arrivé? Personne n'en sait rien encore. On nous l'a ramené à minuit, la téte perdue, le poignet brisé... » Mistress Kilkenny tendit Peggy à la gouvernante. « Take the children away, please, an leave us a moment. » Nell prit les trois enfants et sortit. Quand Frigousse et Augusta furent seuls : « C'est vrai ce que vous me dites-la ? reprit la jeune femme. — Pourquoi mentirais-je ? de la Princesse Djalavann. 355 — Vous avez raison. Je vous demande pardon. La blessure de M. Salabelle est grave ? — Je suis parti ava,nt l'arrivée du médecin, mais elle doit le faire terriblement souffrir. Sa folie d'autrefois l'a repris. — Encore cette vieille histoire qui revient. C'est une singulière idée que vous avez, laissez-moi vous le dire, de traiter ce pauvre garçon de fou, lorsqu'il serait si simple d'attribuer son égarement au délire que donne la fièvre. Le sort et les hommes se sont toujours ligués contre lui. On a écrit à Turin, sans doute? — Le ministre des affaires étrangères et l'ambassadeur ont accepté de le faire. — Qu'a répondu le docteur Carlo Monte ? — Le pauvre homme est mort. — Vous êtes sûr de ce que vous dites là ? s'écria Au- gusta en s'accoudant sur le bord de son lit. — Absolument sûr. — Il ne peut y avoir aucun doute à ce sujet? — Aucun. On a cru devoir me montrer les dépêches qui l'annoncent. — A quelle époque est-il mort? — En i8 7 5. — Ah ! le docteur est mort, répéta plusieurs fois Augusta, devenue subitement rêveuse. Eh bien, je soutiens, moi, et je le soutiendrai contre la Faculté, s'il le faut, que ce brave garçon a toute sa raison. Je le connais depuis plus longtemps que vous tous; ce qui s'est passé, je le sais mieux que qui que ce soit. Voyons, M. Frigousse, vous êtes un homme de cœur. Voulez-vous m'aider à sauver M. Salabelle ? — Avec vous?... Si je le veux?... Disposez de moi. Par quel trou d'aiguille, a travers quel tombereau de verre pilé faut-il que je passe ï 356 Les Amours extravagantes — Ce que j'attends de vous est beaucoup plus simple. — Tant pis ! A — Asseyez-vous là-bas, près de la fenêtre devant mon bureau. Vous y êtes. Dans mon buvard vous trouverez du papier à lettre sans chiffre. — En voilà. — Ecrivez ce que je vais vous dicter. — Des deux mains. — C'est trop de moitié. — Je vous obéis; mais, encore une fois, que pour- rez-vous entreprendre en faveur d'un homme qui se fâche chaque fois qu'on lui dit qu'il pourrait se faire qu'il n'eûtpas été fou. Hier, princesse, au moment où son bonheur en dépendait, il m'a encore assuré la chose. — M. Salabelle est le plus galant homme de la terre, mon cher M. Frigousse; je serais la plus misérable des femmes si je ne lui venais pas en aide. Écrivez. — Je vous écoute. — Datez de Turin, le...? Mettez le i5 novembre 1874. « Princesse. » — « Princesse », répéta Frigousse, qui ne prévoyait pas où mistress Kilkenny voulait en venir. — « Le comte Salabelle a quitté depuis un mois la maison de santé que je dirige. » — « Que je dirige... » Un point. « Appelé auprès de lui il y a six mois, le jour à jamais néfaste où mourait le prince votre époux, j'ai passé seul avec lui une demi-heure, qui a décidé de votre avenir et du sien. » — « Et du sien. » Pourquoi me faites-vous écrire cela ? — Vous allez le savoir. Continuez. de la Princesse Djalavann. 35 7 — « Ma conscience troublée me fait un devoir de vous écrire ce qui suit. » — Je ne serai pas fâché de savoir ce qui suit, se dit Frigousse. — « Le soir de cette discussion fatale qui eut lieu au moment de votre arrivée à Turin, entre le prince Djalavann et M. Salabelle, ce dernier recueillit certains indices qui lui donnèrent des craintes pour votre réputation. » — « Réputation. » — « Bien que rien dans votre conduite, dans votre attitude même, ne donnât prise à la malveillance, les désœuvrés, toujours avides de scandale, ne vous ménagèrent pas. M. Salabelle en fut profondément affligé. L'issue du duel ne pouvait qu'augmenter pour vous le danger. Le comte le comprit. Sa résolution de se sacrifier pour assurer votre repos et préserver votre réputation fut aussitôt prise. Il me fit connaître son projet et me supplia de m'y associer. J'eus grand'peinc à y consentir. C'est lui qui a imaginé l'histoire que, plus tard, l'hôtelier vous a contée, et qui vous a assuré le respect de tous. » — Bravo! chère madame, bravo! Quel charmant opéra comique on ferait de cela. Avec de la musique d'Auber, il y a vingt-cinq ans, cela aurait fait courir tout Paris. — En vérité !... On n'a pas idée de l'importance que prennent les sottises dans la bouche des gens d'esprit. — Est-ce qu'il faut que j'écrive cela ? demanda Frigousse décontenancé. — Écrivez-le à part et gardez-le pour vous... — Bien obligé. — En vérité, mon cher , vous plaisantez mal à propos. Vous me voyez affligée, nerveuse; ce que je 358 Les Amours extravagantes dicte est grave, c'est l'expression de la plus stricte vérité; je m'évertue à sauver un de nos amis communs frappé dans ce qu'il a de plus cher, et vous venez me parler de l'Opéra-Comique ! — J'ai dit une sottise et vous en fais mes excuses, princesse, je croyais tout ce que vous me dites imaginé par vous. — Vous trouverez cent hommes qui auront toujours de l'esprit, pour un qui aura quelquefois du bon sens. Allons, écrivez; le temps presse. » Frigousse reprit la plume. « Où en étions-nous ? — « L'histoire que plus tard l'hôtelier vous a contée, et qui vous a assuré le respect de tous. » — C'est cela. Continuez. « Quelques instants après, le plus dévoué, le plus chevaleresque des hommes endossait volontairement la camisole de force. Il sortait, à jamais menacé, de cet hôtel où il avait été si heureux. » Mistress Kilkenny s'aperçut qu'elle avait fait quelques pas de trop dans lechemin de la vérité. « N'écrivez pas cette dernière phrase, M. Frigousse, dit- elle vivement, elle pourrait s'interpréter faussement. Où en étiez-vous ? — « De cet hôtel où____ » — Mettez: « Où il avait failli vous compromettre. Je crois devoir, princesse, en rendant ici hommage à vos vertus... » — J'écris cela ? demanda Frigousse. — Certainement... et cela n'a pas besoin de musique d'Auber. « ... A vos vertus, vous révéler l'acte héroïque accompli par le comte Salabelle. Nous ne sommes que trois qui connaissons ce secret. Seule, vous auriez le droit de le révéler. Vous déciderez l'emploi qui doit être fait de cette lettre. » — « De cette lettre. » de la Princesse Djalavann. 35 9 — Et, à la ligne : « Agréez, princesse, l'assurance de mes sentiments respectueux et dévoués. » — « Et dévoués. » Un point!... reprit Frigousse en posant la plume. — Et maintenant signez. — Signer?... moi ?... — Oui. Signez : « Carlo Monte, docteur-médecin. » — Jamais de la vie, je ne ferai une chose pareille. C'est un faux que vous me demandez là. — Un faux !... Ce n'est pas un faux, puisque tout ce qu'il s'agit d'attester est l'exacte vérité. — C'est égal. — Puisqu'il s'agit de sauver un honnête homme victime du plus louable des sentiments. — Cela n'empêche pas. — Vous parliez de traverser tous les obstacles, et vous refusez de signer la vérité ? — D'un nom qui n'est pas le mien, oui. — C'est bien, cher monsieur, je signerai cela. Puis- jc espérer que vous voudrez bien me permettre de sauver votre ami ?... que vous ne me trahirez pas ? — Je vous le promets. — Faut-il vous en remercier? — Cela se retrouvera avec autre chose. — C'est bien de la famille Damart qu'il s'agit ? — Qui vous a dit ?... — Peu vous importe. Je suis au courant de tout. Cela lèvera bien des scrupules que vous auriez pu avoir. A quelle heure avons-nous un train pour Com- piègne ? — A midi trente-cinq, princesse. Mais il est onze heures vingt, et le temps de déjeuner.•. — J'ai déjeuné. Passez vite dans le salort. Je me lève. Assurez-vous que na voiture est devant la porte. Je 3t>o Les Amours extravagantes l'ai commandée hier pour onze heures. Nous partirons dans une heure dix. Ma toilette est faite, je n'ai plus qu'à m'habiller/ Je venais de me recoucher quand on vous a annoncé. — Quoi !... Je retourne à Compiègne ? — J'ai besoin'de vous. Plaignez-vous donc. Je vous expliquerai en route ce que nous avons à faire. Sortez vite. — C'est que je n'ai pas déjeuné... et, hier, j'ai si mal dîné... — On va vous servir. Allez... allez... » Et, en effet, à midi, la citoyenne Augusta Kilkcnnv montait dans son landau, escortée de M" Frigousse, avocat à la cour d'appel; de Nell, la nursery governess : de Matrena, la nourrice serve; de Paggy, de Clem, de Dicky, ses trois enfants, et de ses deux chiens Grub et Tea-pot. « Vous m'excuserez si j'emmène les mioches, mon cher Frigousse, dit Augusta. Cela leur fera prendre l'air d'aller à Compiègne. Ils ne sont pas embarrassants ; vous verrez. Ils passeront une heure dans la forêt. Je ne puis, d'ailleurs, pas me séparer de Peggy. Je suis son garde-manger, son office; et ses repas demandent à être très réglés. «Voilà ce que nous allons faire les uns et les autres. Ellick... mon mari, doit partir de Boulogne à trois heures; je lui ai télégraphié, avant de quitter l'hôtel, de prendre un coupé au départ. Il me retrouvera avec mes enfants et mes gens à Creil, ce soir, à 8 h. 38, et nous reviendrons ensemble. Il sera très touché que j'aie été au-devant de lui. J'ai un courrier qui n'a pas son pareil pour régler ces sortes de choses. Il trouverait à point deux trains pour favoriser la rencontre du soleil et de la lune si cela m'était agréable... ou seule- de la Princesse Djalàvann. 36i ment utile. Nousarriverons à Compiègneà deux heures cinquante-cinq. A trois heures, je serai à la Cloche, où l'on commandera mon dîner pour cinq heures. — Ah !... nous dînerons à Compiègne ? — Nous y dînerons... pendant que vous irez à Pierrefonds. — Ah!... moi, j'irai à Pierrefonds pendant ce temps-là ? — Au grand galop, oui, mon cher. Vous voyez que je dispose de vous sans réserve. — Combien je vous en remercie !... s'écria Frigousse, qui tenta un sourire et réussit une grimace. — Il vous faut une heure un quart pour arriver à Pierrefonds. — Environ... — Je connais très bien le pays. J'y ai chassé avec le maréchal. Vous arriverez donc à quatre heures quinze. Vous demanderez à M" 10 Damart de vouloir bien prendre la peine de venir me parler a la Cloche. Ce serait un peu sans façons si les circonstances permettaient qu'il en fût autrement; mais elles s'y opposent absolument. Je fais, d'ailleurs, plus de la moitié du chemin, et je me dérange uniquement pour assurer le bonheur des autres. Vous ajouterez que j'attends mon mari ce soir, que nous partons après-demain pour le Japon, que mes instants son comptés. Il s'agit du bonheur de sa fille, M""' Damart m'excusera, j'en suis certaine. N'est-ce pas, Peggy, qu'elle m'excusera ? dit la jeune femme en embrassant son enfant. — Ne vous en préoccupez pas. J'arrangerai tout cela. — Sans peine. Si je donne a M mc Damart une demi- heure pour mettre son chapeau, quelque compliquée que puisse être sa coiffure, c'est plus qu'il ne lui en 21 362 Les Amours extravagantes faut. Vous pourrez donc être de retour à Compiègne à six heures. J'aurai dîné. — Vous aurez dîné!... Bon ! — Nous nous serons promenés dans le bois... Vous aussi. — Moi aussi. — J'aurai tout le temps de causer avec M mc Damart, et je repartirai à sept heures cinquante-quatre minutes. Grâce à vous je serai a Creil, dans les bras de mon bien- aimé Ellick, à huit heures trente, et à Paris à neuf heures cinquante-cinq. N'est-ce pas bien combiné? » Il était midi trente lorsqu'on arriva devant la gare- Le temps était invraisemblablement beau. Il est toujours ainsi, quand on va a Pierrefonds. Le courrier avait retenu un coupé. On s'y installa, et le train partit. XVIII MATER AMABILIS, MATER À D M I R A l) 1 L I S , MATER PRUDENTISSIMA ... UOSA MYSTICA, ET CAETERA. V Angélus tinte au beffroi de Saint-Jacques. M mo Damart entre dans Compiègne, en compagnie de M c Frigoussc. La voiture, subitement cahotée au sortir de la foret, fait grand bruit sur les pavés. Les chevaux, surmenés depuis la veille, rechignent sous le fouet. Les harnais sont liserés d'écume. Le soleil est déjà loin. L'air est déjà frais. Dans les chantiers, à l'entrée de la ville, malgré la tombée de la nuit, le travail continue. On entend en de la Princesse Djalavann. 363 passant la scie grincer dans le bois encore plein de sève, la cognée et la mailloche enfoncer dans les souches de longs coins d'acier. Sur l'horizon blanchi, les hautes piles de bois découpent leurs silhouettes sombres. L'agent de l'octroi fait le guet derrière ses volets demi-clos. Le bonhomme a l'air de ne rien voir, et rien ne lui échappe... que ce qu'il lui plaît de laisser entrer. De la maison des sœurs arrive un cantique. On le devine plutôt qu'on ne l'entend. C'est une bouffée d'air sanctifié qui passe. Le bruit de la voiture en a bientôt raison. Traînant au pas les grands arbres émondés, les fardiers s'en vont de la forêt à la gare. La lanterne réglementaire se balance sous le brancard, ou au collier du cheval de tête. A moins que le charretier la porte. De chaque côté de la chaussée, le firmament municipal s'est ponctué d'étoiles. Les passants apparaissent et disparaissent subitement sur les trottoirs striés de distance en distance par les lumières des boutiques. Les bocaux du pharmacien en font voir de toutes les couleurs. A mesure que l'on approche de l'hôtel de ville, tout devient splendeur et clarté. Aux alentours de la forêt, on allait deux à deux ; dans le Cœur de la ville, la vie pcle-mcle recommence. Messieurs les officiers, gantés, tirés pour le moins à quatre épingles, courent au mess ou à la table d'hôte, salués à chaque pas par le fretin. Les cafés de la place sont envahis. On s'y arrache les premiers journaux du soir apportés de Paris par les voyageurs du train de 3 h. 5o m. En arrêt, le nez en l'air, autour d'un réverbère, la foule s'est amassée. Elle regarde, attentive, anxieuse, 3f>4 Les Amours extravagantes les moucherons frileux se brûler par essaims et tomber dans la lanterne. Devant la Cloche, l'omnibus de la gare stationne, en partance pour Pierrefonds. « Il n'y a plus rien pour la maison Sabatier, ni pour les Cottenet? demande le cocher, agenouillé sur son siège, impatient de boucler la bâche et de s'en aller. — Un panier de fruits pour M. Cottart, aux Etrangers, et un rouleau pour M. Connétable... C'est tout ce qui reste. — Envoyez !... Ça y est... En route ! » La voiture bien connue de M m « Damart s'est faufilée au milieu des badauds qui, faute de mieux, prennent plaisir tous les soirs a voir charger l'omnibus. Le courrier, en faction devant l'hôtel, s'en est allé, toujours courant, prévenir sa maîtresse qu'un équipage vient d'arriver et que M° Frigousse en est descendu, précédant de peu une dame « d'un certain âge ». « Priez-les de monter 1 » dit la citoyenne Augusta, légèrement émue. M m0 Damart et M 6 Frigousse entrent presque aussitôt. Mistress Kilkenny reçut M mo Damart, entourée de ses femmes et de ses enfants, comme l'eût fait une matrone romaine de la plus belle époque. Peggy prenait son repas du soir. Master Clem, à quatre pattes sur le plancher, courait après une balle que Grub et Tea-pot lui disputaient. Quant à Dicky, il rageait pour le quart d'heure, parce que Matrena défendait ses longs cheveux nattés auxquels il voulait absolument se suspendre. Sans interrompre le repas de sa fillette, Augusta se leva et alla au-devant de M mc Damart. de la Princesse Djatavann, « Je suis vraiment confuse de vous avoir dérangée, madame. Notre ami commun vous aura dit sans doute, et mon départ prochain pour le Japon, et le retour de mon mari, enfin, l'impossibilité où je me trouve de retarder la communication que j'ai à vous faire. — M" Frigousse m'a expliqué tout cela, madame. Je vous sais un gré infini de la peine que vous avez bien voulu prendre. La traversée de la forêt est une promenade. Ce que je regrette, c'est le plaisir, dont je me trouve privée, de vous recevoir chez moi. » Ces politesses échangées, chacun prit place. « Les servantes que j'ai amenées avec moi ne parlent et ne comprennent pas un mot de français. J'aimerais assez ne pas éloigner mes enfants. Jamais ils ne me quittent. Si, cependant, vous le préfériez... — Vous pouvez seule en décider, madame. C'est vous qui avez une communication à me faire. Je n'ai, moi, rien à vous révéler. — En effet. Mes enfants resteront donc ici, puisque vous le permettez. — Les regarder est un vrai régal pour les yeux. — Corne here, darling... Dicky... m'entendez-vous? Venez saluer madame. » Dicky, qui gardait rancune à sa mère et a Matrena, tut se cacher dans les rideaux. « Oh! you, naughty boy!...you willhave no supper, you know ? » La pensée que l'enfant serait privé de souper attendrit Frigousse, qui venait de voir, l'estomac vide, les habitués de la table d'hùtc prendre place dans la salle à manger. Il s'en fut spontanément en ambassade auprès du révolté, qui lui allongea un coup de pied pour tout remerciement. 366 « Les déplacements agitent toujours un peu les enfants, dit M me Damart, qui cherchait à excuser Dicky. Il n'est pas étonnant que celui-ci... — Oh ! non, madame, ce n'est pas pour cela qu'il pleure. Nous avions déjà fait ensemble le tour du monde avant sa naissance. Il est né à Chandernagor. Depuis, nous avons été à Lima et au Cap... Ainsi, vous voyez! Il veut tirer les cheveux de sa nourrice. Je vais le laisser faire pour que nous ayons la paix. » La Kermelitza, en ayant reçu l'ordre, s'assit,à terre pour être plus à portée du bambin. « Et maintenant, causons, si vous le voulez bien, reprit mistress Kilkenny. Nous n'avons, l'une et l'autre, que fort peu de temps à nous. J'irai donc droit au but. — Je vous en saurai gré. — Nous avons un ami commun... ou plutôt, vous avez hérité, madame, d'une amitié dont j'ai eu, il y a longtemps, les prémices, et que les plus douloureuses circonstances ont brisée. — Il s'agit bien du comte Salabelle, n'est-ce pas ? — Oui, madame. Nous aimions beaucoup le comte, mon mari et moi. Le prince ne pouvait pas se passer de lui. J'avais dix-neuf ans lorsque j'ai vu M. Sala- belle pour la première fois. Il avait vingt-deux ans ; mon mari en avait quarante-cinq. » Mistress Kilkenny en était là de son récit, lorsque master Clem, qui se traînait sur le plancher, ramassa une épingle. Il voulut y goûter , la mit dans sa bouche, ce qui détermina entre Nell et lui une lutte qui se termina par des cris. « What's the matter? » demanda mistress Kilkenny. La gouvernante expliqua le fait à sa maîtresse. « Vous êtes beaucoup trop brusque avec ce pauv re de la Princesse Djalavann. % Clem, lui dit Augusta en anglais. Vous devriez avoir plus de raison que lui. Il ne sait pas ce qu'il tait, ce cher petit. Imaginez-vous, madame, que mon plus jeune fils, Clem, que vous voyez, a eu des convulsions il v a six mois. — En vérité!... Le pauvre enfant ! — Si bien que je tremble toujours quand il se met en colère. Vous avez eu beaucoup d'enfants, madame ? — Trois, madame : trois filles. — Je compte en avoir beaucoup. C'est très amusant. C'est volontairement que vous avez cessé d'en avoir? » M 1 "" Damart rougit et fit semblant de n'avoir pas entendu la question de mistress Kilkenny. « Vous nous disiez que votre mari avait quarante- cinq ans et M. le comte Salabelle vingt-deux, si je ne me trompe, alors que vous en aviez dix-neuf? — C'est bien cela. Nous pensions si peu au mal, nous le soupçonnions si peu, que nous nous sommes abandonnés sans réserve au charme que nous procu- . rail La plus innocente désaffections. Cela a duré plusieurs années. La première, j'ai compris le danger que me faisaient courir les visites quotidiennes du COmté, bien qu'elles fussent provoquées la plupart du temps par mon mari. Ce danger, je l'ai signalé au prince. Aveuglé par l'amitié , il continua à n'en prendre aucun souci. M. Salabelle me lit la cour... je l'avoue. Cela ne me déplut pas... je l'avoue encore. Vous comprendrez assurément, madame, que j'aie été quelque peu troublée par les soins qui m'étaient rendus. Ce trouble, quelque innocent qu'il fût en réalité, ne devait pas durer. Une honnête femme devait à tout prix s'y soustraire. Je me retirai d'abord chez 368 Les Amours extravagantes des amis, à la campagne, puis je décidai de partir avec mon mari pour l'Italie. C'est à Turin, le jour même de notre arrivée, que, à propos d'une bagatelle, je m'emportai. Une parole que je prononçai blessa mon mari. Il leva la main sur moi. Si nous avions été seuls, je me serais laissé broyer! Le comte, exaspéré, voulut intervenir. Que vous dirai-je? En présence de la femme qu'ils aiment, les hommes ne savent plus ce qu'ils font. La fatalité voulut que la main du comte frôlât par hasard le front de mon mari. Celui-ci se croyant outragé riposta par un soufflet. Ah ! madame, que de fois je me suis dit qu'une femme moins honnête eût louvoyé avec adresse au milieu de tous ces écueils. Je me suis fait bien des reproches, allez! Qui sait? Si j'avais été la maîtresse de M. Salabelle, mon pauvre mari vivrait peut-être encore ! » Mistress Kilkenny porta son mouchoir à ses yeux, par précaution sans doute, car elle le retira sec après que M..... Damart lui eût dit : « Vous ne devez pas avoir de regrets, madame, Dieu est maître des conséquences de nos actes. Ce qu'il importe pour le repos de notre conscience, c'est que nous ayons bien agi. — Vous avez raison, madame. Et puis, enfin, puis- je pleurer mon premier époux sans manquer à ce que je dois à son successeur? Il y a là un point de délicatesse dont il importe de tenir grand compte. » Miss Peggy, qui depuis un instant dormait paisiblement dans les bras maternels, fit un bond et poussa des cris de détresse comme si quelqu'un l'eût pincée. Je serais désolé que l'on crût que je cherche à insinuer que sa délicieuse mère, dans le but de faire une diversion devenue indispensable , avait eu recours à ce moyen extrême. Ce que je pense, je le dis tout net. de la Princesse Djalavann. 369 « What's thematter with you,baby?... Elleaura fait un mauvais rêve. — C'est probable. — Nell, take her a little, please. Elle est si grasse, la chère petite, qu'elle se coupe. Je dois la saupoudrer à chaque instant de lycopode. — Ma fille aînée était de même. J'employais l'amidon, mêlé d'iris. — L'iris est très échauffant. — Croyez-vous? Cela m'a toujours réussi. » Mistress Kilkenny mit Peggy à plat ventre sur ses genoux, les jambes ballantes, et, relevant sa robe longue, l'exposa nue aux regards de l'assistance. « Allons, mademoiselle, dit-elle, montrez au monsieur et à la dame comme vous êtes bien faite. — Quelles adorables fossettes! dit Frigousse. — Et tâtez comme elle est ferme. — C'est du marbre! s'écria M m ° Damart. — Celle-là est tout le portrait de son père. Les garçons me ressemblentdavantage. Mais, pardon... l'heure passe. Quand je parle de ces chéris, je perds absolument la tête. Monsieur Frigousse? — Madame. — Vous trouverez sur la cheminée, à côté de mes gants et de mon voile, un portefeuille. C'est cela. Ouvrez-le. Il contient un papier plié en quatre. Voilà près de cinq ans qu'il est là. » Frigousse retira du carnet de mistress Kilkenny la lettre qu'il avait écrite le matin même sous sa dictée. « C'est cela? demanda-t-il. — Cela même. Je ne revois jamais cette lettre sans émotion. Elle est du médecin en chef de la maison de santé dans laquelle M. Salabelle a passé six mois. Veuillez, je vous prie, cher monsieur, la lire à haute voix à S ta Les Amours extravagantes madame. Peut-être aurez-vous quelque peine à la déchiffrer. Elle est fort mal écrite. Elle m'a été adressée en 1874, un mois après le jour où le comte a quitté Turin. » M" Frigousse n'avait pas osé prendre la parole, tant il était stupéfait de l'audace, du calme, du sang-froid, de la présence d'esprit de l'ex-princesse Djalavann. Il lui répugnait de servir de compère dans cette comédie dont M mo Damart était la dupe. Aussi sa voix tremhla-t-elle lorsqu'il commença de lire. « Je vous avais prévenu que vous auriez quelque peine à vous en tirer. On voit que c'est un étranger qui a écrit cela. L'écriture française est plus ferme. » Et pendant que M" 10 Damart écoutait, avec attention d'abord, avec anxiété ensuite, puis avec extase la lettre que, sous le pseudonyme du docteur Carlo Monte, mistress Kilkenny avait adressée à la princesse Djalavann, celle-ci poudrait à frimas les parties les plus charnues de miss Peggy avec autant d'attention que si elle n'eût pas été en cause. « Cette lettre est une révélation, Madame! s'écria M mo Damait, dont l'enthousiasme ne connaissait plus de bornes. _ — N'est-ce pas? répondit la jeune mère, sans cesser de s'occuper de son baby. J'ai cru indispensable de vous la faire connaître. — Savcz-vous bien que ce Salabelle est un héros digne des temps antiques? hasarda Frigousse, qui craignait que son silence ne fût remarqué. — Un vrai héros! murmura mistress Kilkenny en soufflant sur le dos de sa fille, afin de faire sortir des plis et des fossettes la poudre qui s'y était amassée. Je devais au comte, je me devais à moi-même, madame, de vous faire une aussi importante communication. de la Princesse Djalavann. 3 7 > Vous apprécierez si elle n'est pas de nature à modifier les résolutions rigoureuses que vous avez cru devoir adopter tout d'abord. — Mais... reprit M mC Damart toujours sur ses gardes, en tournant dans tous les sens la lettre qu'on lui avait corn m uniquée, commentn'avez-vous jamais appris au comte Salabelle que vous étiez instruite du sacrifice qu'il vous avait fait? — Je me suis longtemps demandé si cette lettre n'avait pas été écrite à l'instigation du comte. — Elle a un accent de sincérité qui ne permettait pas de la révoquer en doute, reprit M mo Damart, scandalisée. — Il ne me convenait pas d'engager mon avenir sans un but défini. Ce que je fais aujourd'hui, mon cœur et ma conscience sont d'accord pour l'approuver. C'est une dette que je paye avant de quitter un pays qui ne me reverra jamais. En lin, je me suis dit que M. Sala- belle n'était pas seul à souffrir. Mère, j'ai pensé à Vos souffrances de mère, aux souffrances de votre enfant. Si j'ai pu les apaiser, je partirai contente. — Je vous remercie, madame. Ce que vous faites est bien... très bien. Cela portera bonheur à vos enfants, — Dieu vous entende! — 11 m'entendra; il m'entend. Permettez-moi d'embrasser ces chers petits. — De grand cœur, madame, si vous me permettez en échange de vous embrasser. » Il y eut pendant quelques instants comme un pétillement de baisers. « Vrai ! se disait Frigousse, tout cela ne gagnerait rien à être sincère. Ce ne serait pas plus attendrissant. » « J 'ai encore une faveur à vous demander, madame, 372 Les Amours extravagantes dit M'" 0 Damart. Elle est si grande, que j'ose à peine vous en parler. — Je crois vous avoir mise à votre aise. — Cette précieuse lettre, me la confïeriez-vousî Je voudrais tant que mon mari pût la lire ! — Vous la confier serait impossible. Dans quelques heures je prends la mer. Mais, je puis vous la donner. — Vous feriez cela? — Vous la mettrez dans la corbeille. Ce sera mon cadeau de noces. » On s'embrassa de nouveau. L'exaltation de M""' Damart était telle, qu'elle en vint à embrasser Frigousse. Mistress Kilkenny, infiniment plus maîtresse d'elle- même, n'en vint pas la. Il était 7 heures 3o. On refit les paniers; on empaqueta les petits... chacun mit la main à la pâte. M mc Damart voulut absolument conduire Augusta à la gare. Frigousse, auquel on daigna confier Grub et Tea-pot, monta sur le siège. Le courrier avait pris les devants. De 7 heures 5o à 7 heures 54, on s'embrassa encore... et puisle train partit. Au retour, tant que dura le trajet, M mr Damart chanta sur tous les tons les louanges de la belle, de la bonne, de la charmante mistress Kilkenny. « Quelle femme!... quelle mère!... quelle amie!... que d'esprit !... que de grâce !... que de cœur!... etquclle élégance!... Quels adorables enfants! Et que l'on va être heureux la-bas, grâce à elle ! Car, enfin, voilà le bonheur revenu... Il est revenu, le bonheur, Frigousse! Rien ne s'oppose plus au mariage d'Henriette et de Salabelle. Ahçà! mais... Frigousse, mon cher, je ne vous comprends pas. Vous êtes d'un froid sibérien pour cette adorable créature. — Excusez-moi, chère madame; je meurs de faim ! de la Princesse Djalavann. 3 7 3 L'enthousiasme n'a aucune prise sur un estomac vide. Et puis, enfin, que voulez-vous? Ce n'est pas mon type. — Vous êtes difficile, Frigousse. — Je ne crois pas. » XIX LA JOIE DliBORD E I Les chevaux allaient un train d'enfer. Est-ce parce que M""' Damait avait un poids de moins sur le cœur qu'ils se sentaient plus légers ? Ou couraient-ils tout simplement parce que l'écurie était au bout du chemin? Ils avaient le bonheur en croupe, et tout s'en ressentait : bêtes et gens. Et notez qu'ils traînaient le landau, un bon gros landau à six places : l'arche de Noé des grands chemins. Jamais voiture ne fut choisie avec plus d'a-propos ; vous allez voir. M. Damart, qui était sorti de bonne heure « pour faire quelques courses dans Pierrefonds », avait, sans rien dire à personne, suivi tout droit son petit bonhomme de chemin dans la direction de Compiègne. Il attendait sa femme au carrefour du Vivier-Payen. Il monta dans le landau. Et de trois ! Les chevaux allongèrent le pas. Larnerault, qui avait été faire un tour à Paris, rue Saintonge, et qui devait revenir le lendemain seulement a Batigny, résolut de surprendre son monde. Ses amures terminées, il avait pris le train de cinq heures. A sept heures vingt-trois minutes, il montait 374 Les Amours extravagantes à la gare dans une voiture de louage. Sa belle-mère le rattrapa au carrefour du Gerfaut. Il monta dans le landau... Et de quatre! Les chevaux repartirent au grand trot. Après avoir placé le petit docteur Dulu et l'aide- major en faction auprès de Salabelle, La Chaleray, sous prétexte de prendre un peu l'air, avait pris la clef des bois. On le trouva posté sur la route, au carrefour des Marcassins. Il monta , bien entendu , dans le landau... Et de cinq! Les chevaux filèrent au galop. Au coin de la route des Prés de la Ville, nouvelle surprise ! Madeleine, Mathilde et Henriette y attendaient leur mère au passage. Elles montèrent toutes les trois dans la voiture... Et de huit ! Il est vrai que Paul et Stéphane en descendirent. Les chevaux repartirent ventre a terre ! M" 1 " Damart avait recommencé trois fois le récit de son entrevue avec l'adorable^ l'incomparable mistress Kilkenny. Elle ne se fit pas prier pour le recommencer encore. Que de joie elle sema tout le long du chemin. Les deux aînées surent tout de suite à quoi s'en tenir quand elles virent leur père et leur mère se disputer Henriette pour la couvrii de caresses. M m0 Damart ne cessait de répéter : « Mon Dieu ! que je suis donc contente ! » Et M. Damart, tirant à lui sa fillette, disait à sa femme : « Veux-tu bien me la rendre, égoïste ! On dirait que je ne suis pas aussi heureux que toi. » Tout le monde s'était-il donc donné rendez-vous sur la grande route ? La Chaleray et Larnerault, qui revenaient à pied, entendirent le pas île plusieurs chevaux marteler la chaussée. Trois points lumineux sautillaient dans l'ombre. Quelle constellation avait glissé du ciel encombré sur la route déserte de Pierre- de la Princesse Djalavann. 3 7 5 fonds ? L'Épi de la Vierge, peut-être, escorté d'Arc - turus et du Lion?... Point! Ce n'était que le cigare du major Belébat et la cigarette de son aide, suivis de près par Célestine, l'incomparable Célestine, « la pipe à Lanturlu ». « Est-ce vous, major ? cria La Chaleray. — Tonnerre de Brest !... oui, c'est moi; et si je suis vivant, ce n'est pas votre faute. — Nous avons bien des excuses a vous faire. — Je le crois ! Vous m'invitez à dîner pour six heures ; il en est neuf et je vous rencontre à pied sur le grand chemin, à deux kilomètres de la salle à manger. Vous trouvez cela drôle? — Vous ne pourrez pas faire autrement que de nous excuser, quand vous saurez... Il s'est passé depuis ce matin des choses !... dit La Chaleray. — Mais, des choses !... ajouta Larnerault. — Des choses !... des choses ! Vous n'avez tous que cela à la bouche. Comme c'est nourrissant ! Je viens de rencontrer votre famille en voiture. On m'a dit, par là aussi : « des choses ! des choses !... » C'est à se croire sur le chemin d'une maison de fous qui déménage. — Vous partez sans dîner ? — Ah ! que vous me connaissez mal ! J'ai saccagé votre cuisine. A six heures, heure militaire, j'arrive, la gueule enfarinée. Bon! on me dit que tout le monde est sorti. Parfait !... Je vous crois tous à deux pas, et je monte, en attendant la cloche du dîner. Je cause avec le petit pendant un quart d'heure; rien ne sonne. Je vois le malade, rien encore ; je le panse, même silence. Le temps passait. Je descends au premier. Je frappe à une porte, a deux portes, à trois portes... personne. Je descends au rez-de-chaussée, j'entre dans le salon, dans la salle a manger, personne ! 3 7 ti Les Amours extravagantes Il était sept heures et demie. Ma foi ! je descends à la cuisine, et je trouve Marianne, cette bonne Marianne, aussi désolée que moi, qui se serait arraché les cheveux si cela n'était pas formellement interdit près des casseroles. « Le spectacle de cette cuisine eût fait couler les larmes d'un Kanake. * Devantle feu tournaient accouplés, deux faisans... deux frères. Dorés et savoureux depuis vingt minutes à peine, ils prenaient, à bout de jus et de graisse, un aspect décourageant : « Voyez, me disait Marianne, s'il n'y aurait pas de quoi se taper la tête contre les murs ? Ça sera en charbon dans un quart d'heure. » J'examinai la lèchefrite. Le gigot faisait encore bonne contenance, mais il était à toute extrémité. Dans le jus, les haricots grésillaient. Je levai le couvercle des casseroles. Quel spectacle !... Des petits pois qui, dix minutes plus tôt eussent été exquis, durs et desséchés se couvraient de rides. La côte de bœuf braisée à la milanaise râlait. Les asperges en branches, un vrai plat d'archiduc dans cette saison ! les asperges dépérissaient. Il y avait surtout un malheureux tournedos, sauce piquante, qui vous eût arraché des larmes. Je ne vous parle ni des mauviettes, ni de la purée d'artichauts aux croûtons... ni de la timbale à l'ananas... il n'y fallait plus songer. « Alors, je dis à Marianne : « Ma brave fille, croyez-vous que ces faisans pourront attendre une demi-heure ? » Elle me répondit par un soupir. « Eh bien, alors, Marianne, puisqu'ils sont perdus pour la salle, servez-les-moi là, près de votre flambée, sur ce coin de table. » Cest ce qui lut fait. Au faisan, j'ajoutai quelques grives, les asperges, les petits pois !... quelles pertes pour vous ! Je lis une de la Princesse Djalavann. 377 encoche dans le gigot, une entaille dans le tournedos, une incision dans le bœuf braisé. Je cueillis quelques fraises à l'office et arrosai le tout de château-yquem 64 et de romanée-conti 5g. Marianne était ravie! « Sans vous, tout cela eût été perdu ! me disait-elle... Prenez encore cela, et ceci... ça ne vaudra plus rien dans une demi-heure. » Si les fines gueules avaient pour deux sous de jugeotte, elles dîneraient à la cuisine, près des fourneaux, à côté de la cuisinière. On ne mange bien que là. Et sur ce, chers messieurs, nous retournons à Compiègne. Quel dîner vous allez faire !... Je vous plains !... Enfin, bon appétit, et au revoir ! » Sans attendre la réplique, le trio piqua des deux. Au bout de quelques secondes, le pas d'un cheval qui venait au galop attira l'attention de Paul et de Stéphane. « Hé I... monsieur La Chaleray !... criait le major. — Que voulez-vous ? — J'ai oublié de vous dire que j'ai vu M. Salabelle. Il va aussi bien que possible. Il ne faut plus toucher à l'appareil. Le docteur Vauthier est venu... Nous sommes d'accord sur le traitement. Au revoir. Ah !... Je vous recommande le poulet à la Villeroi. C'est ce qui se soutient le mieux au feu. Ajoutez-y un filet de citron... et ne touchez pas aux artichauts. Adieu ! » Et, en effet, le malade allait déjà mieux. La fièvre tenait bon, mais, de délire, il n'était plus question. Je vous laisse à penser si le souper fut gai. Le bruit des éclats de rire arriva jusqu'à Salabelle qui demanda ce qui pouvait bien, dans une maison de santé, provoquer une telle hilarité. « Monsieur le comte, répondit Fred, qui était seul de service auprès de son maître, c'est aujourd'hui la 3 7 S Les Amours extravagantes fête du directeur. Il a invité ses malades pour la circonstance, et ils s'en donnent!... ils s'en donnent!... à se rendre malades. — Il n'est pas bête, ce médecin-là. » Au salon, la soirée se passa à débattre cette grave question : « Faut-il atendre, et, dans l'affirmative, combien de temps faut-il attendre pour annoncer au cher blessé que l'avenir est devenu pour lui couleur de rose? » M"' 1 Henriette était d'avis de l'en informer sur l'heure. M m0 Damart consentait avec peine à attendre au lendemain matin. (Elle se fût levée de bonne heure! j'en réponds.) Frigousse parlait de vingt-quatre heures. La Chaleray de deux jours, Madeleine et Ma- thilde de trois, M. Damart de quatre. Le docteur Vau- tier, consulté, en demanda cinq, et déclara qu'à moins de quatre il. ne répondait de rien. « Comment, disait M me Damart, en pleine révolte, vous aurez le cœur, vous aurez le courage, vous aurez la force de garder cinq jours une nouvelle qui comblerait de joie ce pauvre garçon ? — Je vous demande un peu comment la pensée de m'épouser pourrait lui faire du mal ! ajoutait M"" Henriette scandalisée. » Quand le docteur Vautier eut tourné les talons, on décida qu'il n'avait aucun talent, qu'il voyait tout en noir, que c'était un esprit étroit, qui radotait huit jours sur neuf. « Lorsqu'il y a quelque chose de mauvais à avaler, quelque chose de sale à se mettre sur le corps, ils sont bons là, les médecins, disait La Chaleray. Tout ce qui est gai, agréable et ragoûtant les épouvante. — Aussi faut-il en prendre et en laisser, ajoutait Frigousse. de la Princesse Djalavann. 379 — En laisser... surtout, » soupirait Henriette. La responsabilité étaitgrave; on promit d'attendre... mais que cette promesse parut difficile à tenir. La lettre libératrice passait de main en main. Chacun voulait la lire et la relire, bien qu'il en eût entendu la lecture plusieurs fois. « Je connais cette écriture-là, disait de temps en temps M. Damart. C'est un peu la vôtre, Frigousse. — Voyons? disait l'avocat. Oui, il y a de cela. La mienne est plus illisible encore... et je n'ai jamais barré mes T comme ça. — C'est tout de même heureux, se disait-il, qu'on ait inventé les enveloppes. Dans ma jeunesse, ce tour-là n'eût pas réussi. » Et comme son enthousiasme n'était pas à la température générale : « Passez donc à M. Frigousse le Moniteur des tirages financiers, mon père. Je crois l'heure venue, » dit M 11 '' Henriette. Salabelle, cloué sur son lit, les yeux braqués bon gré mal gré sur les mêmes murailles, commença une série de questions et d'observations embarrassantes. Il fallait toujours être sur la défensive. « C'est étonnant comme les arbres que je vois dans le cadre de la fenêtre ressemblent à Ceux qui font lace ; ï ma chambre, à Batigny. — Tu trouves, répondit négligemment La Chaleray. — Viens voir. C'est absolument la même chose. — Autant que des marronniers peuvent ressembler à des hêtres. — Fred, dit Salabelle, va me chercher quelques leuilles des arbres que tu vois là-bas. ■— J'y vais, monsieur le comte. » Et Fred alla, toujours courant, trouver le piqueur, qui monta à cheval et s'en fut bride abattue à Pierre- Les Amours extravagantes fonds, chez M. Sabatier, arracher quelques feuilles aux seuls marronniers qu'il y eût dans le pays. « Voilà, monsieur le comte, dit Fred,qui revint tout essoufflé par trois étages rnpntés au pas de course. — Tu vois! » s'écria La Ghaleray triomphant. On avait eu soin de retarder d'une heure et demie la montre et la pendule, ponr laisser aux visiteurs de Compiègne le temps d'arriver. Salabelle ne manqua pas de remarquer combien les journées étaient devenues subitement plus courtes. Souffrant et découragé , tout lui paraissait détestable. « Dis donc à ton gargotier de docteur que le bouillon est exécrable dans sa baraque de maison. Je ne le marchande pas, qu'il me serve bien, que diable! » « Salabelle a trouvé le consommé détestable dans notre baraque de maison, dit en riant La Chaleray à M. Damait. Il faudra dire à Marianne de jeter une volaille de plus dans sa marmite. — On y mettra aussi un couple de perdrix et des abatis de dinde. Je vais en parler à ma femme. — On y mettra en plus du jambon fumé, une queue de bœuf, une tomate fraîche et de la poitrine, dit M" 1 " Damart. Je vais en parler à Marianne. — J'y mettrai un éléphant s'il le faut, dit la cuisinière. Il le trouvera bon ou il dira pourquoi. — Il serait si simple de lui dire qu'il m'épouse, pensait M"" Henriette. Je suis bien certaine qu'il trouverait tout parfait. » de la Princesse Djalavann. 381 XX MADAME DAMAKT VA TOUT COMPROMETTRE Le lendemain, c'était le samedi 11 octobre, M. et M mc Damart s'habillèrent comme s'ils avaient quelque longue course à faire. Le chapeau sur la téte, gantés, le foulard au cou, le pardessus soigneusement boutonné, ils attendirent sur le palier du second étage que leur gendre leur fit signe qu'ils pouvaient monter. La Chaleray avait dit à Salabelle : « Mon cher ami, il faut que tu me fasses un grand plaisir. — Tu vas me donner quelque affreuse drogue à avaler. ■— Tu es poli ! je voulais te prier de recevoir mon beau-père et ma belle-mère, qui sont en bas, dans le parloir. » Salabelle changea de visage; son teint se colora, ses yeux devinrent inquiets, comme si la fièvre l'eût repris. « A quoi bon?... Pourquoi sont-ils venus ? Tu aurais dû m'éviter cette secousse et leur épargner cet ennui. — Ils arrivent de Pierrefonds pour avoir de tes nouvelles. — Tu peux leur en donner. — Ce n'est pas la même chose. Tu leur feras beaucoup de peine en ne les recevant pas. — Ont-ils craint de m'en faire ? 3*2 Les Amours extravagantes — Tu m'en feras beaucoup. — N'insiste pas; cela me serait très pénible. — Réfléchis. — C'est inutile. Je ne le veux pas. — C'est bien. Ils s'en iront tous les trois comme ils sont venus. » Il y eut un court silence. « Qui ?... tous les trois? demanda Salabelle. — M., M m « Damart et Henriette. — Ta belle-soeur est venue ? Quelle idée a-t-on eue de l'amener? — Je ne t'ai pas parlé d'elle jusqu'ici; cela se conçoit. Mais elle a eu assez de chagrin, la pauvre enfant, pour que toi, du moins, tu l'épargnes ! — Ne dirait-on p:is que je lui veux du mal ? — Ce n'est pas pour lui l'aire plaisir, je pense, que tu refuses de recevoir son père et sa mère, qu'elle t'amène. Et puis, enfin, ils ont peut-être quelque chose à te dire; moi, je ne sais pas, tu comprends. Je ne les ai pas vus depuis que tu es ici. — C'est ta soeur qui les a engagés à venir ? — C'est elle. — Ce n'est pas elle qui te l'a dit ? — Si fait. — Quand cela ? — Je viens de la voir. — Elle est en bas... dans cette maison ? — Dans cette maison. — Ta parole d'honneur ? — Ma parole d'honneur. — Tu m'avoueras que c'est étrange? Étrange ou non, c'est comme cela. — Si je les reçois, il ne sera question de rien de ce qui s'est passé ? de la Princesse Djalavann. 383 — Je te le promets. — Je n'ai pas entendu leur voiture. — Elle est restée dehors. — Quelle idée ! Par le temps qu'il fait. C'est par ordre de cet imbécile de directeur. Je le parierais. — Mais non, mon ami. — Je veux qu'on fasse entrer la voiture. — Je vais en donner l'ordre. » La Chaleray descendit. Il rendit compte à la famille assemblée de ce qui s'était dit, et rit atteler. « C'est la première fois, dit M. Damart, que j'aurai voyagé en voiture dans mon escalier. — Mon cœur bat a me faire trembler. — Montons. » Comme ils trouvèrent leur pauvre ami changé ! La douleur avait apposé son empreinte sur son visage, comme font les bouchers qui marquent les moutons à tuer. Ses yeux avaient une expression indéfinissable. Ils avaient grandi et semblaient plus sombres. Ses joues s'étaient creusées. « Nous venons de Batigny, moucher M. Salabelle... dit M. Damart. embarrassé. — En voiture, ajouta finement M n,c Damart. ~- En voiture... cela va sans dire... pour avoir de v os nouvelles. — Je suis très touché de la peine que vous avez Prise, balbutia le blessé. 1 — Nous avons voulu voir si vous aviez bien ce qu'il vous faut, reprit M""' Damaft/ en jetant de tous les Cotés le regard du propriétaire. ~- Je vous remercie, je n'ai besoin de rien. * La bonne dame joignit les mains avec stupeiir .* « Où a-t-on eu la tête!... Les choses vont toujours de travers quand on n'est pas là pour les surveiller 38 4 Les Amours extravagantes soi-même. Un oreiller!... Il n'y a qu'un oreiller!... C'est la faute de... — De La Chaleray, reprit vivement M. Damart. Il aurait dû se plaindre au directeur. En descendant, nous lui parlerons. — Et voyez comme ce lit est fait, dit M ,uc Damart, qui continuait son inspection. Et elle se mit à battre le traversin des deux mains. — Je vous assure, madame... murmurait Salabellc confus. — Vous avez besoin d'un coussin pour reposer votre poignet... Nous vous en enverrons un ce soir. On ne pense qu'à vous, on ne parle que de vous a la maison. » La Chaleray sentit le besoin d'intervenir. Une seconde de plus, M rae Damart sautait au cou de Sala- belle. « Cet établissement est fort mal tenu, dit-il. Le directeur ne s'en occupe guère. Il y a peu de temps qu'il le dirige. Cela se voit. — Je vais vous faire envoyer bien des petites choses qui vous manquent. — Vous ne pourrez malheureusement les avoir que demain. — Pourquoi donc cela? demanda étourdiment M m0 Damart. — Vous oubliez, ma chère amie, qu'il y a douze kilomètres de Pierrefonds a Compiègne. — C'est vrai... je l'oubliais. — J'ai mille souvenirs plus affectueux les uns que les autres à vous transmettre, cher monsieur Salabelle, de la part des miens, depuis le plus grand jusqu'au... jusqu'à la plus petite. — On ne vit pas de vous savoir souffrant. Tout le de la Princesse Djalavann. 385 monde voulait nous accompagner. Mathilde et Madeleine ont dû rester. — C'est me témoigner trop de bonté. Dans peu de jours, j'irai tout à fait bien. — Il n'y a pas que de mauvaises heures dans la vie, hasarda M me Damart. — Vous trouvez? soupira le blessé. — Je meurs d'envie de tout lui apprendre, dit la bonne dame à La Chaleray. — Il ne manquerait plus que cela. Vous lui avez déjà rendu la fièvre. — Mon Dieu ! que c'est donc désagréable d'avoir du bonheur plein ses poches et de ne pouvoir pas en disposer. — Voilà une visite qui a assez duré, dit à haute voix La Chaleray, qui sentait que sa belle-mère allait tout trahir. — A-t-on fait avancer la voiture ? demanda Sala- belle. — Elle est au perron. » Et comme la pluie fouettait les vitres depuis quelques instants : « Il faut prêter un parapluie à M me Damart, ajouta-t-il. — C'est inutile, mon cher ami, je t'assure. — Il est curieux que je ne puisse rien obtenir de ce que je demande! » s'écria Salabelle, que la fièvre énervait de minute en minute davantage. Pour apaiser le pauvre blessé, qui se représentait Henriette sous l'averse, il fallut que l'on apportât un parapluie à M mc Damart. Celle-ci s'approcha du lit. « A bientôt, mon cher enfant, dit-elle tout émue. A demain. » •• 11 3 Les Amours extravagantes Salabcllc fit de la main un geste négatif. « Laissez- moi faire... Je le veux. Si je reviens, c'est que je le puis... c'est que je le dois. » Il fallut l'entraîner. Elle allait l'appeler : « Mon gendre 1 » XXI il n'y a rien de tel que de faire ses affaires soi-meme Salabelle ne consentit à poser la tête sur l'oreiller que lorsque le bruit de la voiture, qui s'éloignait à vide, se fût perdu dans le lointain. M. et M""' Damai t trouvèrent toute la maisonnée dans l'escalier. « Eh bien, comment va-t-il? leur demanda-t on au second étage, où la famille était assemblée. — Savez-vous ce que madame en pense ? disaient les gens de la cuisine et de l'office, en quête de nouvelles, sur le palier du premier. — Q'est-ce que monsieur en a dit ? * demandaient les jardiniers et le personnel de l'écurie, groupés au rez- de-chaussée. Et comme tout le monde parlait à voix basse, c'était du haut en bas de la maison comme un bruissement d'abeilles dans le rucher. La visite qu'il venait de recevoir était trop insolite pour ne pas surprendre vivement Salabelle. L'attitude de M'"" Damart, ses phrases hésitantes, ses prévenances poussées jusqu'à la tendresse, sa dernière phrase, et surtout ces mots: « Mon cher enfant, «qu'elle avait de la Princesse Djalavann, 38- positivement soulignés, étaient bien de nature a faire renaître le trouble dans son cerveau. Il se laissait aller par moment à espérer. Espérer quoi?... Il n'osait pas le formuler. Il avait comme un pressentiment qu'autour de lui tles mains in visibles tissaient une traîneaux 61s précieux, et il tremblait d'en briser les fines mailles, fût-ce du regard. « Au lendemain d'une aussi épouvantable déroute, cœur indomptable, rechercherais-tu de nouveaux combats? Ne te lasseras-tu donc jamais de croire? Suffira- t-il de quelques mots dictés par la pitié pour te remplir d'espérances? On a conscience du mal qu'on t'a fait ; du mal qu'il a fallu faire à celle que tu aimes, et l'on appelle au secours comme le ferait un malheureux perdu dans l'espace... Ce père et cette mère rôdent affolés autour de toi. Tu fais obtacle au bonheur de leur enfant, et ils te regardent comme le lion prisonnier regarde ses barreaux qu'il frottera du mûrie tant que durera sa captivité, sans espoir, cependant, de les voir s'écarter. S'ils te voulaient du bien, qui pourrait leur tenir la bouche close? Le bonheur de leur fille n'est-il pas lié au tien? Détie-toi du sort. Le fruit qu'il te tend ne peut qu'être empoisonné. » . A plusieurs reprises, Sala belle fut sur le point d'interroger La Chaleray; et puis il eut peur de voir crouler le frêle échafaudage qu'avait dressé M mc Damart. On est si superstitieux quand on souffre. « Le mieuxest d'attendre sa seconde visite. N'a-t-elle pas dit qu'elle reviendrait demain? Pourquoi ces gens que j'ai toujours cru bons m'imposeraient-ils leur tendresse dans le seul but de me rendre plus douloureux encore leur refus? » Les pensées les plus contradictoires se livrèrent bataille toute la nuit dans son cerveau. La lièvre le 388 Les Amours extravagantes reprit, et il eut encore^quelques instants de délire. Le docteur Vautier triomphait. Il était rayonnant! La science nous ferait prendre plaisir à proclamer la corruption de notre sang, si cette lèpre était le témoignage du bien fondé de nos raisonnements contestés. A plus forte raison ce plaisir est-il grand, lorsqu'il s'agit de la lèpre des autres. Tout le monde convint, après cette épreuve, du danger qu'il y aurait à donner à Salabelle une joie trop vive, et l'on résolut d'attendre le cinquième jour, ainsi qu'il avait été prescrit. Henriette se disait : « Je sais mieux qu'eux ce que pense mon ami. Si nous nous aimons, c'est que nous avons les mêmes pensées. Je comprends ce qu'il souffre et j'en suis épouvantée. Je sais de même ce qu'il ressentirait si la joie qu'on lui marchande lui était donnée. Si je pouvais lui faire savoir ce qu'on lui cache, certes! je n'hésiterais pas. D'autres pourraient s'y mal prendre. Comment un bonheur que je lui aurais donné pourrait-il lui être fatal ? Cette joie de tout lui révéler me revient de droit, ce me semble. Je l'ai payée d'assez de souffrances. Ce bonheur-là est le nôtre. Il procède de nous pour retourner à nous. Je trouve plaisant qu'on en dispose! » De là à considérer la révolte comme le plus sacré des devoirs, il n'y avait qu'un pas. Il fut promp- tement franchi. La résolution d'agir et d'agir promptement, était la conséquence logique d'une aussi ferme conviction. Avant d'engager la lutte, tous les combattants regardent autour d'eux en quête d'auxiliaires. La Chale- ray, qui seul eût consenti... peut-être, à lui venir en aide, devait passer la journée du lendemain à Paris, avec son beau-père. M mc Damait avait été si fortement de la Princesse Djalavann. 389 blâmée, on l'avait rendue si radicalement responsable de la rechute qu'avait subie Salabelle, qu'il fallait compter sur elle moins que sur tout autre. Madeleine et Ma- thilden'auraient pas remué le petit doigt sans en demander l'autorisation à Paul et à Stéphane. A qui s'adresser? Maxime Dulu eût considéré très certainement comme un abus de confiance de s'associer aux idées de révolte caressées par la jeune fille. Après avoir constaté qu'elle ne devait attendre aucun secours de ceux qui entouraient Salabelle, elle se demanda qui elle aurait à corrompre. Henriette procédait logiquement. Les renseignements qu'elle prit établirent que la garde du malade serait confiée : dans la matinée, à M. Fred; de une heure à six, à Maxime Dulu; le soir, au docteur Vautier. Corrompre ce dernier, il n'y fallait pas songer. Autant entreprendre de dissoudre le mont Blanc avec du vinaigre. Maxime Dulu était infiniment trop jeune pour qu'on pût, à vingt ans, ourdir impunément autour de lui une trame de séduction. Il restait le plus incorruptible des trois: M. Fred. La jeune fille se dit que l'on pourrait entreprendre de convaincre celui qu'il fallait renoncer à corrompre. C'est de ce côté qu'Henriette résolut d'attaquer la place. Aussi, le lendemain, fut-elle sur pied de grand malin, pour embrasser son père qui partait pour Paris avec La Chaleray par le train de huit heures dix-huit minutes. Il était six heures quarante-cinq minutes lorsqu'ils quittèrent Batigny. Elle resta rêveuse sur le perron, sanglée dans un châle épais, la tète recouverte d'une pointe de laine blanche aux mailles savamment enlacées. 3go Les Amours extravagantes Il faisait jour depuis une demi-heure à peine. La pluie de la veille et la rosée s'étaient mises d'accord pour emperler le jardin. Un brouillard épais, que dominaient les plantes un peu hautes, étendait sur toute la plaine une couche d'ouate. Les dahlias, les asters, les tournesols, dressaient leurs têtes alourdies au-dessus de la blanche vapeur. Lèvent liais courait de tous les côtés, rasant la terre, donnant partout aux brumes houleuses le signal du départ. Des corbeaux pesants se sont posés sur un arbre aux branches grêles. Ils ont peine a s'y maintenir en équilibre. Ils plongent et disparaissent dans les ténèbres blanches où pendant quelque temps on entend leurs cris rauques. Les bouleaux aux troncs argentés secouaient en grelottant leurs feuilles jaunies sur le ciel bleu tendre. M. Fred allait et venait, prenant ses dispositions pour ne plus avoir a quitter la chambre de son maître, une fois qu'il s'y serait installé. Henriette l'arrêta au passage. « Comment va votre malade ce matin, monsieur Fred ? — La nuit n'a pas été bonne, mademoiselle. Monsieur le comte a été très agité. — C'est son poignet qui le fait souffrir? — Son poignet le fait souffrir, si vous voulez; mais ce n'est pas ça qui le tracasse. — Vous savez ce qui le tracasse ? — Si cela me regardait, je le saurais, bien sûr ; mais comme cela ne me regarde pas. — Et, ce matin, comment va-t-il ? — Il s'est assoupi quand est venu le jour. — Il dort? — Oui, mademoiselle. de la Princesse Djalavann. — Alors, je n'ai pas de reproches à me faire si je vous arrête un instant. — Je suis aux ordres de mademoiselle. — Elle n'est pas gaie, la chambre dans laquelle on a conduit M. Salabelle. C'est la plus triste de la maison. Le plafond en est bas, les fenêtres commencent à un mètre et demi du plancher, le papier est affreux. On n'a pas eu le choix. Il connaissait toutes les autres. — Monsieur le comte ne s'en est pas plaint, mademoiselle. — Je me suis dit qu'on pourrait l'égayer un peu en y mettant des fleurs. — C'est une bonne idée, ça, mademoiselle. Seulement... les fleurs lui feront mal à la téte. — Si on ne sait pas les choisir. Si nous lui faisions Un bouquet? Je ne sais pas... mais il me semble que cela lui ferait plaisir. — Vous pourriez bien avoir raison, mademoiselle. Je dirai plus... si vous faisiez le bouquet toute seule, je crois que ça lui ferait plus de plaisir encore. Parce que, moi, voyez-vous, je connais mieux les fruits et les légumes. — Vous ne refuserez pas de m'aider ? — Je tiendrai la ficelle et les ciseaux. — C'est cela. — Je vais chercher ce qu'il nous faut. — C'est inutile. — Voilà qui est parfait. » Tout le monde dormait encore... je parle des Maîtres. Du moins, toutes les persiennes du premier e t du second étages étaient closes. Y avait-il des yeux braqués derrière elles ? Comment voulez-vous que je v °us le dise ? 392 Les Amours extravagantes XXII DIPLOMATIE Henriette descendit en courant dans le jardin, suivie de loin par M. Fred, et commença la cueillette. Quelqu'un, qui de la maison l'eût suivie des yeux, l'aurait vue s'enfoncer dans le brouillard jusqu'à la ceinture. Elle y disparaissait même, chaque fois qu'elle se baissait pour cueillir une fleur à ses pieds. M. Fred portait la gerbe, qui grossissait à vue d'œil. « Alors il a passé une mauvaise nuit? demanda Henriette. — Très mauvaise. — Est-ce que le délire l'a repris? — Pas précisément, mademoiselle, mais, enfin, ce qu'il rêvait n'avait pas souvent l'air de lui faire plaisir. —■ Vous passez toutes les nuits auprès de lui ? — C'est mon droit, mademoiselle. Pensez donc : je l'ai vu bambin, pas plus haut que ça. » Et M. Fred dut se baisser, si bas, si bas, qu'il disparut dans le brouillard. « Ce devait être un joli enfant? — Vous ne vous en faites pas une idée. — Oh! si... on voit bien encore... Vous lui êtes si attaché !... Il doit bien tenir à vous. — Je le crois. — Il doit vous écouter quand vous lui dites quelqi' e chose? — Et que je suis de son avis. Oui, mademoiselle. de la Princesse Djalavann. — Venez avec moi au bout du jardin, monsieur Fred. Nous y trouverons du troène couvert de grappes noires. Il faut beaucoup de verdure dans les bouquets d'appartement. s Ils s'enfoncèrent tous deux plus avant dans la brume. « Il aurait besoin d'un peu de bonheur, ce pauvre jeune homme, dit M. Fred, voilà ce qu'il lui faudrait. — Dieu! que je suis donc de votre avis! J'ai idée qu'une bonne nouvelle... si on en avait une à lui donner, lui ferait plus de bien que toutes les affreuses drogues dont on l'abreuve. — Oui, mais... les bonnes nouvelles sont plus rares chez le pharmacien que l'éther et la camomille. — S'il ne fallait que cela pour le remettre sur pied... — Vous sauriez où la prendre ? — Je crois que oui. » Et tout en marchant, sa cueillette terminée, la jeune fille commença sa gerbe. M. Fred déroulait le peloton de ficelle a mesure que le bouquet grossissait. Il avait l'air de tenir Henriette en laisse. Ils entrèrent dans la serre, en quête de quelque feuillage exotique. « Est-ce que vraiment, monsieur Fred, vous croyez que cela lui ferait du mal d'être heureux? — Du mal? Allons donc! M. le comte a manqué sa vocation, ainsi ! Je le connais bien, moi. Il était né Pour être heureux. Voilà ce qu'il lui eût fallu : du bonheur, avec du bonheur autour et de la joie dans le milieu. Au lieu de cela, rien ne lui a réussi. — Eh bien, monsieur Fred, j'aurais une bonne nouvelle à lui donner, moi, dit Henriette. — Eh bien, mademoiselle, ça ne m'étonne pas. — Vous savez ce dont je veux parler.» — Moij mademoiselle ! 394 Les Amoms extravagantes — Oh !... vous êtes très malin. — Si on peut dire ! — Ne vous en défendez pas. — Il n'est pas nécessaire d'avoir inventé la poudre pour savoir que les pommiers donnent des pommes, et les belles demoiselles comme vous du bonheur à qui leur plaît. » Ils s'étaient arrêtés au fond de la serre, près d'un grand bassin plein d'eau courante, à la surface de laquelle s'épanouissait le lis du Nil, le lotus rose d'Athénée à la large corolle. « Ainsi, n'est-ce pas, votre idée est que cela ne peut pas lui faire dta mal, de savoir qu'il va être heureux ? — J'en suis sûr, tout ce qu'il y a de plus sûr, absolument sûr. — Oui, mais... voilà! Cette bonne nouvelle, comment la lui faire parvenir? — Je lui remettrais bien une lettre, moi. — Ce serait trop difficile à écrire. Et puis, on dit bien en une minute ce qu'on écrit mal en une journée. — C'est dommage, parce que, voyez-vous, dans ma petite idée, il y a de ces choses qui sont si gentilles, si douces, si fragiles, qu'elles perdraient cent pour cent a passer sur les lèvres d'un domestique. On ne fera jamais une bonbonnière de la boîte à cirage. C'est un conseil que je me permets bien respectueusement de donner à mademoiselle, parce qu'elle m'y a, je crois, encouragé, et parce que je suis un vieux bonhomme, son serviteur. — Alors, comment faire ? — Est-ce que c'est bien long à dire, cette bonne nouvelle ? — Oh ! Dieu non ! Elle peut se dire plus ou moins de la Princesse Djalavann. 3 9 5 longuement, vous savez... Moi, je me chargerais de la donner en... — Combien ? — En trois minutes. — Trois minutés, ce n'est pas une affaire; le temps d'entrer et de sortir. Eh bien, pourquoi ne vousoffri- riez-vous pas le plaisir de lui apprendre cette bonne nouvelle-là vous-même ? — Oh! ohl monsieur Fred, vous n'y pensez pas! Comment, moi, j'entrerai dans la chambre de ce jeune homme... en cachette? — Parlez-en à votre maman et à vos sœurs, si vous croyez que cela vaut mieux. — On m'enfermerait plutôt que de me laisser faire. — Tout ça, c'est parce qu'on le croit fou. — Fou?... pas du tout. Nous savons tous maintenant qu'il ne l'a jamais été. — Vous le savez ?...Vrai?... Eh bien, alors... alors... rien n'empêche plus. — C'est précisément cela que je voudrais lui dire. — Mademoiselle, il n'y a pas a hésiter. — Monsieur Fred, je n'oserai jamais. ■—Je ne vous quitterai pas.,, si vous me l'ordonnez. — J'en rougirais toute ma vie. — Combien de temps rougi riez-vous donc pour une mauvaise action? Comment? Voila un pauvre jeune nomme qui se desséche faute d'une bonne parole, et °n le laisse là, se pâmer sur son oreiller comme une carpe sur un lit de plumes, quand la rivière est à deux Pas? — Dans deux ou trois jours, au plus, on lui dira l °ut, monsieur Fred. — Deux ou trois jours!... Vous en parlez à votre a 'se. Si vous saviez comme il est malheureux ! 3c)("> Les Amours extravagantes — Vraiment? — Quand ce ne serait que par pitié pour moi, qui ne vis plus de le voir souffrir comme il souffre, cela devrait suffire pour vous décider. — Et puis, ne m'avez-vous pas dit qu'il dormait ? — D'un sommeil si léger... si léger... — C'est égal, songez donc ! — Je suis bien certain que s'il vous voyait arriver, comme vous êtes là, avec ces belles couleurs que le froid du matin vous a mises sur les joues, avec ces fleurs, cueillies pour lui, dans les bras, il ne fermerait pas les yeux pour rattraper son rêve. Allons, mademoiselle, un bon mouvement de charité. — Rentrons à la maison. Une fois là... nous verrons. » Il n'était pas huit heures encore. Henriette et M. Fred ne rencontrèrent personne dans le vestibule, ni dans l'escalier, ni dans les couloirs. C'était l'heure du premier déjeuner des gens. Ils étaient tous réunis à la cuisine, attendant qu'on les sonnât. Au premier étage, lorsque Henriette vit la porte de la chambre de sa mère, toutes ses fortes résolutions s'effondrèrent et elle s'arrêta sur le palier. « Non, c'est impossible, dit-elle, je ne pourrai pas. Prenez ces fleurs, monsieur Fred, vous lui direz qui les lui envoie. » M. Fred eut l'air si déconfit, que la jeune fille continua son chemin. « C'est gros comme le monde ce que vous me conseillez de faire. Entrer chez un jeune homme!... et vous en parlez comme s'il sa- gissait d'entrer dans le salon. Vous ne pousseriez p'i s votre fille à le faire. — Il y a longtemps que je lui aurais offert mon bras. — Je suis sûre que M. Salabellc m'en voudrait, si je vous écoutais. de la Princesse Djalavann. 3 97 — Je puis le lui demander, mademoiselle. — N'allez pas faire une chose pareille !... Quelle idée avez-vous là ? Allons !... nous voilà au second. Je vais entrer chez mes sœurs. Vous lui direz de notre conversation tout ce que vous voudrez. — Ce n'est pas mon service, ça, mademoiselle; j'ai pu oublier un instant que je n'étais qu'un domestique, pour vous répondre, parce que vous m'en donniez en quelque sorte l'ordre; mais il y a des choses trop délicates pour qu'un valet les traite sans qu'on l'y invite, et M. le' comte ne m'y invitera pas. Ce n'est après tout, comme vous me le disiez si bien tout à l'heure, que deux ou trois jours déplus que M. le comte aura à souffrir. Si mademoiselle veut me donner le bouquet... — Il est mal attaché. Je vous le remettrai au troisième. Vous remplirez l'escalier de fleurs. — Si mademoiselle le voulait, je laisserais la porte de la chambre de M. le comte ouverte, et mademoiselle pourraitj du couloir, lui dire quelque bonne parole qui Lui rendrait la santé. ■— C'est encore une singulière idée que vous avez là. Pour que toute la maison m'entende... Et puis, parler sans voir les personnes, c'est très difficile. Nous voilà arrivés. Prenez ces fleurs, monsieur Fred, — Mademoiselle ne voudrait pas les arranger elle- même dans les vases que je vais prendre sur la cheminée ? Cela aura bien meilleur air que si, moi, je m'en charge. — Allez vite; je ne veux pas qu'on me voie ici. » M. Fred entra. Pour faire moins de bruit, il laissa la porte entr'ouverte. Dieu! que le cœur d'Henriette battait! 11 se mit bien autrement à battre lorsqu'elle entendit la voix de sa mère et qu'elle reconnut son pas dans l'escalier. i3 398 Les Amours extravagantes « Lucie, disait M m(, Damartà sa femme de chambre, donnez-moi mon parapluie. Il faut que je le rende à M. Salabelle. Si quelqu'un me demande, gardez-vous dédire où je suis. Vous répondrez que je viens de sortir. Vous allez monter et vous demanderez à M. Fred si son maitre veut bien me recevoir. » Henriette perdit la tête. La fuite était impossible. Elle eût affronté sa mère; s'exposer aux conjectures d'une servante, elle ne le voulut pas. Elle poussa la porte entr'ouverte de la chambre de Salabelle; une fois entrée elle la ferma et, frémissante, s'appuya sur le battant. \ XXIII LE COUP D'ÉTAT DE MADAME DAMART Tranquillement assise au coin du feu, madame, les pieds dans des pantoufles mignonnes à décourager Cendrillon, de sang-froid, après réflexion, vous vous dilcs : « La petite sotte ! pourquoi ne s'cst-elle pas cachée dans une des pièces voisines? » Il eût fallu pour cela, madame, que la porte en eût été ouverte, et M. Damart avait fermé a clé toutes les pièces du troisième pour que personne n'eût la tentation d'y entrer. Vous imaginez, j'en suis sûr, à tête reposée, mille choses les plus ingénieuses du monde, et vous vous dilcs que, en somme, le crime n'était pas bien grand, de se trouver sur ce palier. Le crime!... pour une jolie petite conscience toute neuve, comme l'était celle de notre apprentie criminelle, ne git pas seulement dans le fait accompli ; il se de la Princesse Djalavann. 399 complique de tout ce qui a été prémédité. L'insuccès n'efface pas la faute. Sous les yeux de sa mère, Henriette n'eût pas été tout simplement sur le palier, elle eût été là où elle avait rêvé d'être; c'est-à-dire, dans la chambre de Salabelle. Ce qui établit la différence entre votre manière d'apprécier la chose, madame, et la façon dont la jeune fille la ressentait, tient peut-être à ce qu'elle eût tout avoué sans réticence aucune dès les premiers points d'interrogation, et que vous eussiez combattu pied à pied, jonchant de marche en marche votre chemin d'arguments variés, du troisième au premier étage. Si je me trompe, madame, recevez ici mes excuses. M""' Damait avait résolu d'en finir avec toutes ces petites ruses, toutes ces petites malices qui faisaient de la vie à Batigny l'équivalent d'une féerie du Ghàtelet. Elle avait hâte d'en venir à l'apothéose. Aussi n'avait- elle pas dormi delà nuit. Elle méditait un coup d'État Harcelée par les événements qui s'étaient succédé d'heure en heure, elle n'avait pas encore eu le temps de mettre de l'ordre dans ses idées, dans ses sentiments, dans ses sensations. Le courant l'avait entraînée sans qu'elle pût se défendre. Le moment lui Paraissait venu d'essayer de nager. Sa fille, animée de sentiments nouveaux, allait avant peu se lancer dans »8 vie, prendre l'initiative avec la responsabilité de ses ac tes, passer enfin dans le service actif, sous un autre drapeau. Quelques jours encore, et elle ne serait plus Pour son enfant que la meilleure des amies, et, en somme, une collègue. Il y a bien des façons pour une mère de doubler ce Ca P terrible, et M" 16 Damart entendait y apporter tous Se s soins. Il fallait, bon gré mal gré, qu'elle comptât avec celui qui allait lui prendre sa fille. Le mieux était 400 Les Amours extravagantes qu'elle s'en fit un allié. Il n'y avait pas à reculer; Sa- labelle allait être son enfant. Elle allait avoir à lui servir une rente d'affection égale à celle dont La Cha- leray et Larnerault avaient hérité en d'autres temps. Si bien que, pendant qu'Henriette se disait que la joie d'apprendre à Salabelle le bonheur qui l'attendait lui revenait de droit, M mc Damart rêvait de se créer, par une révélation prématurée, des titres spéciaux à la tendresse de son fils à venir. L'espoir d'une pareille victoire enlevait aux ordonnances de la Faculté tout leur sérieux. Il fallait agir sur l'heure. L'absence fortuite de ceux qu'elle eût rencontrés sur son chemin paraissait un encouragement que lui donnait la Providence. Sa fille ne pouvait que lui savoir gré de hâter un dénouement si conforme à ses vœux. La responsabilité au-devant de laquelle, courageusement, elle allait seule, devait doubler l'importance du succès qu'elle ne doutait pas d'obtenir. Son parti une fois pris, elle passa le reste de la nuit a régler la marche de son expédition. Elle se lèverait de bonne heure, endosserait le même costume que la veille, afin de ne pas trop surprendre le malade dès les premiers pas et les premières paroles. Elle chercha, de une heure à quatre heures du matin, sa phrase d'attaque et arrêta son choix sur celle-ci : « Mon cher comte, je vous rapporte mon parapluie. « ' C'était une trouvaille ! Le sort ne permit pas qu'elle l'utilisât. Salabelle n'aperçut pas Henriette tout d'abord. Les rideaux qui tombaient au pied de son lit masquaient la porte. M. Fred vit sans trop de surprise entrer la jeune fille. Adossée au battant, elle se tenait immobile, confuse et les yeux baissés. Le vieux serviteur posa de la Princesse Djalavann. 401 sur la cheminée le vase qu'il y avait pris, et s'appro- chant de son maître : « J'ai à annoncer à monsieur le comte une visite qui fera le plus grand plaisir à monsieur Te comte. — 11 est neuf heures à peine. Qui peut venir me voir de si grand matin? » M. Frcd écarta sans répondre les tentures. Henriette eut un frisson. Il lui semblait qu'un voile venait de glisser de ses épaules ; sa pudeur en fut offensée. Elle appuya sur sa poitrine les fleurs qu'elle venait de cueillir, comme si elle eût cherché a s'en envelopper, et détourna la tète, ne sachant où porter ses regards. Salabelle, paralysé par la surprise, put à peine articuler quelques syllabes. « Kst-ce bien vous que je vois là, dans cette chambre, et à cette heure ? — Ne me jugez pas mal si je suis ici. C'est bien par hasard, allez! Je vous apportais ces fleurs; j'étais (.levant votre porte... Je ne voulais pas entrer... M. Fred vous le dira... N'est-ce pas, M. Fred, que je ne voulais pas entrer? Et puis, j'ai entendu que l'on montait. Cela m'a fait peur; je ne sais pas pourquoi. Faut-il être folle! La porte était entrouverte... Sans réfléchir, je l'ai poussée... et j'ai eu tort... et je vous en demande pardon. » Salabelle lit signe à M. Fred qu'il eût à se retirer. « Oh! je vous en prie, monsieur, reprit vivement Henriette, qui fit deux pas en avant, dites au contraire à M. Fred de rester, voulez-vous ? S'il s'éloi- Bnaitj je ne serais pas moins tranquille, mais je serais Plus troublée. — Soit, mademoiselle. Là où je suis, vos désirs sont des ordres. 23. 402 Les Amours extravagantes — Dans quelques instants, une servante frappera à cette porte. Ma mère veut vous voir. Pourquoi? Je l'ignore. — Comment êtes-vous toutes deux à Compiègne ? — J'aurais mille choses à vous apprendre si j'avais le temps de parler; mais on va venir... on vient... on est venu... » En effet, on heurta à la porte. Henriette recula précipitamment jusqu'à l'angle de la chambre le plus voisin, et toute honteuse, les mains sur son visage : « Oh ! me cacher ! dit-elle.,, et pour une servante ! Est-ce bien moi qui suis ici ? » — Fred, dit vivement Salabelle, entrouvre doucement la porte, sors et vois qui frappe. Tu viendras me dire ce qu'on me veut. * Lorsque le vieux domestique fut sorti : « Ce qui m'excuse, voyez-vous, monsieur Salabelle, dit vivement la jeune fille, c'est que j'avais une bonne nouvelle a vous apprendre. — Une bonne nouvelle? Je n'en sais qu'une qui mériterait qu'on lui fît fête. — Eh bien, oui, c'est celle-là. Mais n'allez pas en perdre la téte, au moins! Personne n'ose vous l'annoncer. Tout le monde s'imagine que cela vous ferait du mal d'être trop heureux. — Notre mariage redevient possible ? — Il se fera... n'en doutez plus. Oh ! que c'est bien ce que vous avez fait ! — Qu'ai-je donc lait ? — Oh! vous ne l'avouerez pas. A Turin... cette maison dans laquelle vous vous êtes fait enfermer,.- — Qui vous a dit ? — J'ai bien le temps de vous conter des histoires! de la Princesse Djalavann. Maman va venir. Certainement, c'est pour vous apprendre toutce qui s'est passé. Il m'asemblé que c'était mon droit de vous parler la première. Vous ne garderez aucune mauvaise impression de ce que je suis entrée, n'est-ce pas ? — Ma vie entière vous le prouvera. — Dites-moi bien que je n'ai rien perdu de votre estime... et puis, que cela ne vous fera pas de mal de savoir que tout le monde vous aime dans cette maison... chacun à sa façon. — Excusez-moi si je cède à cette joie de vous écouter sans oser prononcer une parole. Je n'espérais plus rien, et je me sens subitement tout enveloppé de joie, de tendresse. Voyons, ai-je bien compris ? Cela me semble si improbable! Vous serez mienne?... On le veut bien ? » La jeune fille pensa « oui », mais ne le dit pas. « Vous n'avez jamais cessé de le vouloir? — Pas une seconde, je vous le jure. — Je sors des ténèbres, et me voilà tout ébloui. Je ne comprends rien a ce qui se passe. Comment se l'ait- il que vous soyez ici, à Compiègne, à cette heure ? — Il s'agit bien de Compiègne ! Vous êtes chez nous, à Batigny, où l'on vous a ramené de la forêt, il y a deux jours. » Henriette ne put pas en dire davantage. M. Fred avait fait durer le dialogue le pins longtemps possible. « Allez vite, lui avait plusieurs fois répété la servante, madame m'attend dans l'escalier. » Il avait entr'ou- vert doucement la porte et était entré à reculons après avoir fait tinter la clé dans la serrure. « Qu'y a-t-il ? demanda Salabelle. — Madame Damai t est dans l'escalier. Elle demande si monsieur le comte veut bien la recevoir. 404 Les Amours extravagantes — Réponds que je dors et prie-la d'attendre. — Oh ! non, ne faites pas cela. La renvoyer à cause de moi, ce serait lui manquer de respect. — Il ne faut pourtant pas qu'elle vous trouve ici. — Pourquoi ? Elle saura que j'y suis entrée, vous n'en doutez pas, je l'espère. J'aime mieux qu'elle m'y trouve. — Ne lui enlevez pas la grande joie qu'elle a sans doute rêvée. Plus tard, vous lui confierez tout, et dans la mesure qu'il conviendra, pour ne pas la troubler. Avant peu, je serai votre guide ; écoutez-moi dès à présent, voulez-vous ? — Que faut-il que je fasse? ■— La chambre voisine est celle de Fred. Entrez-y. Dans quelques secondes, il vous en fera sortir sans que vous couriez le risque d'être rencontrée. — Soit ! je vous obéis. Mais cela me fait une grande peine de fuir devant cette chère femme qui a eu jusqu'à ce jour toutes mes pensées. Je ne puis pas vous donner une plus grande preuve de tendresse. » Elle jeta sur le pied du lit de Salabelle la brassée de fleurs qu'elle avait apportée, et sortit précipitamment de la chambre. de la Princesse Djalavann. XXIV LES DERNIÈRES VOLONTÉS DE LA PRINCESSE DJALAVANN Lorsque M me Damait entra, Salabelle était si rayonnant qu'elle en fut frappée. « A la bonne heure ! Je ne vous demande de vos nouvelles que pour la forme. Vous n'avez plus le même visage. — N'est-ce pas? Je me sens tout autre ce matin. Si ce maudit poignet ne me clouait pas dans mon lit, je prendrais ma volée. Les natures nerveuses sont comme cela. Asseyez-vous donc, madame Damait. — Est-ce qu'il aurait encore une Ibis perdu la tête? se demanda la bonne dame, qui ne s'expliquait pas un changement aussi rapide. Vous devez être surpris de me voir? — Moi? Pas du tout. — Comment ? — Ah ! si fait, pardon. .1 attendais votre visite, mais pas d'aussi grand matin. » Le brouillard en s'élevant avait étendu sur le ciel un rideau couleur de cendre. « C'est sans doute le beau temps qui vous a tenté?... dit Salabelle, qui voyait partout du soleil. — Il n'a décidément pas son bon sens, seditM"" Da- mart. Je ne sais pas s'il serait prudent d'aborder la question. Elle reprit: J'ai accompagné mon mari, qui vient de partir pour Paris avec M. La Chaleray... 406 Les Amours extravagantes — C'est donc cela ! — Afin de ne pas faire faire deux voyages aux chevaux. — Vous pensez à tout, madame Damart. » La bonne dame reconnut les fleurs dont le lit de Sa- labelle était couvert. A travers sa persienne, elle avait suivi des yeux la ccuillette. « Tiens! se dit-elle, est-ce que la serait la cause de ce rayonnement inattendu? — Comme vous voila fleuri ! — C'est Fred qui vient de me monter ce bouquet. Le directeur m'a donné l'autorisation de prendre dans le jardin tout ce qui me ferait plaisir. On en a abusé. — Pas le moins du monde. Fred a très bien fait, dit étourdiment M mc Damart emportée par ses sentiments hospitaliers. — Vous avez quelque chose à m'apprendre, madame Damart. — Qui vous a dit cela ? — Je vous assure que cela saute aux yeux. Vous n'êtes pas venue seule de si bonne heure, sans motif. — Je vous ai dit... le chemin de fer... Et puisj'avais a vous rapporter mon parapluie. — Otez donc votre chapeau. — Pourquoi ? — Et votre manteau. — Quelle idée! — Faites comme chez vous, madame Damart. — Je ne suis ici que pour quelques instants, vous savez. — Comme vous perdez du temps pour me dire toutes les bonnes choses que vous avez sur leslèvrcs. Voyons, que s'est-il passé? de la Princesse Djalavann. — Je ne sais pas si-je dois... — Vous me faites mourir d'impatience. — On me l'a défendu. — Quels sont les bourreaux qui me veulent tant de mal? Je suis chez vous... je le sais. — Qui vous a dit? — Peu importe. Ne jouons plus la comédie, voulez- vous ? Je ne sais rien et je pressens tout. Par charité, dites-moi ce qui en est. — Ma foi! je n'y tiens plus. Au diable les ordonnances et les consignes. Cher enfant ! Nous allons réparer, allez ! le mal que nous vous avons fait. Quel courage vous avez eu ! Nous savons tout, grâce à une lettre qui m'a été remise... Tenez, lisez-la. » Et M"* Damart tendit à Salabelle la lettre dictée par mistress Kilkenny. « C'est l'écriture de Frigousse, cela. — Il s'agit bien de M. Frigousse! Lisez. La lettre est datée de Turin. Comprenez-vous ? » Le pauvre garçon tourna la page, vit la signature et pâlit affreusement. Le billet lui glissa des doigts, sa tête retomba sur l'oreiller. « Qu'avez-vous, mon cher enfant?... Allons, bon! le voilà qui se trouve mal ! Eh bien, j'ai fait là un joli coup ! » M mc Damart essayait d'appeler; la voix mourait dans son gosier. « N'appelez pas, c'est inutile, dit Salabelle, en cn- tr'ouvrant les yeux. Comment ai-je pu croire au bonheur! Brûlez cette lettre, madame Damart, elle n'a pas été écrite à Turin. — Je puis vous certifier... — Frigousse, égaré par son amitié pour moi, aura imaginé cette ruse. Ce billet ne porte même pas le nom 4 o8 Les Amours extravagantes de mon pauvre ami le docteur• Carlo Monte. Voyez, elle est signée : « Montecarlo. » — C'est mistress Kilkenny elle-même qui me l'a remise. — Je ne connais pas mistress Kilkenny. — M. Frigousse était avec elle. — C'est quelque comparse qu'il aura amenée. — Voyons, voyons, mon cher enfant, vous allez me faire, perdre la tête. Vous ne connaissez pas mistress Kilkenny? -- Ce nom m'est inconnu. —■ Vous avez du moins connu la princesse Djala- vann?. — Oh! oui!!! soupira Salabclle. — Ne savez-vous pas que la princesse s'est remariée ? — Il y a quatre ans que je n'ai pas entendu parler d'elle, et que j'évite d'en parler. — Voilà qui explique tout!... Ah! mon cher enfant, quelle peur vous m'avez faite. La princesse Dja- lavann s'appelle aujourd'hui mistress Kilkenny. Elle est venue avant-hier à Compiègne m'apporter cette- lettre avant son départ pour le Japon. — Madame Damart, ètes-vous l'enfer ou le paradis ? Le désespoir ou la Providence ? Regardez-moi bien en face. Vous ne pouvez pas être une messagère de malheur avec ces bons yeux-là. Comment était cette dame? » M 11 * Damart fit de la princesse un portrait si ressemblant, qu'à l'huile il eût valu son pesant d'or. « Vous êtes décidément la Providence. Ouvrez le tiroir de cette commode... pas celui-là ; celui du haut. Bon, c'est cela. A gauche, Fred a dû placer un portefeuille. Prenez-le et retirez-en les papiers qu'il renferme. Si je vous donne cette peine, il faut m'excuser, madame de la Princesse Djalavann. 409 Damart, je suis manchot pour le quart d'heure. Prenez cette lettre, la seconde, sous votre pouce, et lisez-la. » M m0 Damart lut la déclaration dictée in extremis par le docteur Carlo Monte. Deux grosses larmes lui vinrent aux yeux. Elle se leva sans rien dire, prit entre ses deux mains la tète du jeune homme, le baisa sur le front et lui dit : « Mon cher enfant, voulez-vous nous faire cette grande joie d'être notre gendre ? Je mourrai tranquille après vous avoir confié Henriette. Nul ne peut être meilleur gardien que vous de l'honneur d'une femme. » Après cela, mon livre est fini, n'est-ce pas? Le reste vous intéresserait peu. Excusez-moi si je ne me conforme pas à la tradition et ne vous montre pas tous mes personnages en scène se tenant par la main au moment où tombe le rideau ; je n'en vois pas l'utilité, etpuis je suis pressé, j'ai ma valise à faire. Il y a plusieurs mois que tout cela s'est passé. M c Bouton et l'ami Frigousse m'ont donné rendez- vous à la gare. On signe ce soir le contrat. Et puis je dois à la princesse Djalavann un salut spécial. Frigousse est allé à l'hôtel Septentrional lui faire ses adieux. On charge les malles ; de grandes malles enveloppées de toile à voile, bouclées, sanglées, avec de gros numéros d'ordre et des initiales de deux pieds. Enfants, bonnes et chiens sont sous clé. On les délivrera au moment de monter en voiture. Dans le salon, impassible, debout devant la cheminée, donnant des ordres à ses serviteurs et aux gens de l'hôtel, se tient mister Kilkenny. Je ne puis pas le laisser partir sans sans vous le présenter. Ellick Kilkenny, de Baltimore, est grand parmi les grands, blond parmi les blonds. Tout en lui est grand et blond ; tant mieux pour ce qui doit l'être, tant pis H 410 pour ce qui ne le doit pas. Ses yeux sont beaux, fermes et doux. Il porte un veston à double face, machiné comme un théâtre de féerie, avec rallonges, coulisses, pattes, capuchon mobile, poches en dessous, poches en dessus, poches à double fond, poches à secret, gousset pour les tickets, gousset à fermoir pour l'or, gousset pour la monnaie, bibliothèque sur le flanc droit et buffet sur le flanc gauche. C'est le vêtement d'un homme pratique qui a tout prévu. Ses niker-bocker fixés aux genoux par des boutons d'argent, ses gros bas de laine verts et violets sont des meilleurs faiseurs. Mistress Kilkenny a quitté sa chaise longue. On adapte les courroies aux couvertures, aux fourrures et aux pelisses. « Cher M. Frigousse, dit-elle, j'ai un dernier service à vous demander, une dernière course à vous donner à faire. Vous irez ruedes Martyrs, n° 115, au troisième, la porte à gauche. Ecrivez cela. Vous demanderez M 11 " Octavie Foulque. Dépêchez-vous, dans trois jours vous auriez à demander M Be Coulommiers. « M"' ; Octavie se marie le 15... ou lé 16. Et, vous savez, si la fleur d'oranger vous fait mal â la tête, vous pouvez y aller sans crainle. « Elle m'a rendu de très grands services, cette demoiselle. Pendantplusieursannées, elle a été la maîtresse du prince Djalavann. Ce qu'elle m'a épargné d'ennuis est inimaginable. Cette fille valaitpourmoi son pesantd'or. Quand je pense à. tout ce qu'elle m'a volontairement épargné... Enfin h tous les goûts sont dans la nature ; il faut le croire. Allez la trouver de ma part. Vous m'excuserez, je vous prie. Je suis bien en retard avec elle. Vous lui expliquerez que j'ai beaucoup voyage. Je voudrais lui laisser un petit souvenir avant de partir pour le Japon, quelque chose qui me vînt du prince... de la Princesse Djalavann. 411 ces boucles d'oreilles, par exemple. Vous permettez, Ellick? — Comment donc, chère, cela vous regarde. Faites ce que vous jugerez convenable. — Ces diamants valent une quinzaine de mille francs. Je crois qu'ils lui seront agréables. Elle doit avoir reçu dans le temps la broche qui complétait la garniture. Si je conserve la bague, elle m'excusera ; je l'ai promise à une de mes servantes, pour l'engager à m'acr compagner. » Telles lurent les dernières volontés de la princesse Auguste Djalavann, aujourd'hui mistress Kilkenny. Lorsque Frigousse, qui craignait qu'on ne le mît à la porte, se fut acquitté de sa commission : « Dis donc, Coulommiers, tu veux bien que j'accepte? demanda la promise. — Comment donc, chère, cela vous regarde. Faites ce que vous jugerez convenable, répondit le futur. — Il nous reste bien à vous remercier, monsieur, vous et madame la princesse. En voilà une brave femme ! » Il y a des panégyriques qui se transforment en oraison funèbre dans la bouche de certaines personnes. Ne trouvez-vous pas? FIN TABLE DES MATIÈRES PREMIÈRE PARTIE I. Présentations................... i II. L'heure psychologique.............. 5 III. Elsbeth aux cheveux couleur de chair...... i i IV. Ce qu'était l'affaire Natterkrautcontre Salabelle.. 17 V. Le péage du pont auJ Anus........... 34 VI. Correspondance................. 3g VII. S. E. le prince Djalavann commandant des Kirghiz-Kaissaki............... 49 VIII. Rue des Martyrs, n° 115, au troisième, la porte à gauche................... 55 IX. Octavie Foulque................. 03 X. Correspondance................. 68 XI. Les époques de transition............ 74 XII. Le plus intime ami de la plus intime amie île Son Excellence................. 80 * XIII. Débuts d'Antonin................ 85 XIV. La villa Coulommiers.............. n vous présente mittreti Kitkenny. 18$ IX. Confidences................... 29Q / Table des matières. 4.5 X. M 0 Frigoussc, ambassadeur... extraordinaire. . 297 XI. Cauchemar.................. 3o3 XII. Au fou! au fou!................ 3i3 XIII. Changement à vue............... 318 XIV. Le major Bélébat... un dur à cuire!....... S27 XV. Le docteur Cinqtemps... un délicat!...... 334 XVI. Lenturlu sur la sellette............. 340 XVII. Mistrcss Kilkenny entre en campagne...... 34g XVIII. Mater amabilis, mater admirabilis, mater pru- dentissima... rosa mystica, et cetera..... 3Ô2 XIX. La joie déborde................. 3j3 XX. Madame Damart va tout compromettre...... 381 XXI. Il n'y a rien de tel que de faire ses affaires soi- même.................... 386 XXII. Diplomatie.................... 3o/2 XXIII. Le coup d'État île madame Damart........ 3<|S XXIV. Les dernières volontés de la princesse Djalavann.. 405 FIN DE LA TABLE Paris. — Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères. — 9071. COLLECTION J. HETZEL & O* HISTOIHE, POÉSIE, VOYAGES, ROMANS, LITTÉRATURE FRANÇAISE ET ÉTRANGÈRE Volumes in-18 à 3 francs. Audeval. Le? Demi-Dots — La Dernière............. Baihn (A.,. Marie Chassainn. B. (Lucie). Une maman qui ne punit pas.............. — Aventures (George). Promenade autour d'un village....... Staui. [P.-J.).Lks Honnes Por- t0n4s pari8iknnks . — Amouisd'un pierrot.. — — Amours d'un notaire. — Hi.stoired'un homme en rhume ......... — Voyage d'un étudiant... — Histoire dut) prime..... j — Voyage ou il vous plaira ; (A. de Moattt et Stable 1 Tkxier et Kaîmim'i-n. Paris, capitale du monde....... TouRUCKNtFKjJ. ). D i DU tr i Boudiné ................... — Kuinee(preluce de Mkkimkk)* — Une Nichée de geniilshom.. — Nouvelles moscovites...... Parii. — linp. C,a Uiior-Villiri, TodrcdÉnefp. Étranges histoires ...................j- — Les Eaux printanières.... | — Le*. Reliques vivante*.,,. * — Terres vierges............ *■ Wilkik Collins. La Femme en blanc................- * — Sans nom...............* Woou (Mme). Lady Uabel.....* Livres in-18 en commission (3 f ) Anonyme. Mary Briant......J • L'Armée française en 187'J- ' Arauo (Étienne). Les Bleus et les Blancs............* Baignikrks. Histoires modernes................... J — Histoires anciennes....... 1 Bastide (A.).Le Christianisme et l'Esprit moderne......J Bkrciikh k. L'Lthme de Suez- ' Biïio (Beppa). La vie du général Nino Bixio........: Boollon" (E.). Chez nous..... 1 Blgeaud (Jérôme). Jacquet- Jacques................. 1 Cartehon (C ). Voyage en Algérie.................• 1 Ciiaikfour. Les Reforma* teins du xvi e siècle____ Dollfus (Charles). La Confession de Madeleine Duff Gordon (lady Lucie}.-* , Lettres d'Egyp.e 1 Dovi-rnet. La" Canne j M* D< stieui......... Favikii fF.). L'Héritage d'un ( misanthrope..........■ ** j Fos (Maria de). Cercles de feu. (iuKNiKii. Poèmes drainatlq.< Hmiknkck (CH.). Cheis-d'œU' vre du théâtre espagnol-' Hobt ( F.). Histoire de Borda» j j Dumouiin............••* | j Lancrrt(A. ).Fausses lussions, ^ Lavallev (Gaston). Aureli' 1 "- Lavi-ruant (Désire). Don } JoaO converti...... • • " ' î — Renaissances de don Juan.- j Lkfévrk (A.). La Faite de l'an- j — La Lyre intime..... ■■ • •* | — Les Bucoliques de \ lr«»* | Lkzaack (IV). Eaux de N*urien(X.). Prodigieuse lit j couverte..........■ • • • "' 1 IiKALfAniony). Le< AWm* , Simonin (L-). Pays lointain*, j Steel. Jlaorna......----• •'' ' Vallory (M""-). A l'avenu»^j en Algérie-...-..■■•■' Wobmi uk RomUT. norv» j l traduction).......