2' ÉDITION ÉDOUARD LEDEUIL L'HOMME ET LA FEMME DEVANT LA CORRUPTION ESQUISSE DE MARIE LA PROSTITUÉE Edition augmentée # DE FERNAND ou UN CHAPITRE DE L'AMOUR VRAI ( NOUVELLE) PARIS CHEZ L'AUTEUR, io, RUE DE BELZUNCE, ro ET CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES 1867 EDOUARD LEDEUIL L'HOMME ET LA FEMME DEVANT LA CORRUPTION ESQUISSE DE MARIE LA PROSTITUÉE Edition augmentée DE FERNAND ou UN CHAPITRE DE L'AMOUR VRAI ( NOUVELLE) PARIS CHEZ L'AUTEUR, 10, RUE DE BEl.ZUNŒ, 10 ET CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES I800 PRÉFACE DE LA 2 e ÉDITION Le succès de ce petit livre est si grand, que je ne crois pas pouvoir en produire une deuxième édition sans remercier le public du bienveillant accueil qu'il a daigné lui faire. Mille exemplaires ont été vendus en trois mois; et, sur la fin, on ne demandait plus VHomme et la femme devant la corruption, mais un Edouard Ledeuil! Parisiens, que vous allez vite en besogne ! Le premier jour qu'il vint à l'un de vous l'idée de m'octroyer si grand honneur, mon libraire m'en salua par trois fois; je lecroyais dérangé; il me conta la chose... et je m'en réjouis avec lui. Je m'en réjouis dans mon âme. Ce résultat prouvait, en effet, que j'étais sympathique à mes lecteurs, et me montrait la voie à suivre pour porter remède au mal de la corruption; il disait hautement la préoccupation du peuple à vivre suivant les principes de pudeur, de droiture et d'équité que nous portons en notre conscience; il proclamait qu'il lui répugne d'avoir plus longtemps les lèvres amères de ce fiel de dévergondage qu'on voudrait lui inoculer; c'était, par raille bouches enfin, une protestation contre ces étranges idées que le siècle soit coureur de scandales et avide d'émotions féroces. La vierge se détachait à mes yeux belle, innocente et pure; l'épouse, fidèle et dévouée ; la mère, intelligente et bonne. La femme acclamée l'égale de l'homme, la famille était fondée. Comment, en interprétant ainsi la courtoisie des acheteurs, n'aurais-je pas des tressaillements d'allégresse ! Car, au risque de passer pour un simple, j'ai le courage d'avouer publiquement que j'ai une foi fervente dans les bienfaits de la littérature ; ce que j'écris, je le pense et le soutiens avec conviction. C'est pourquoi, peut-être, il m'est permis de déplorer que, jusqu'au Petit Journal (sans contredit la meilleure de nos feuilles quotidiennes à un sou), la petite presse tout entière se soit symbolisée dans une sorte de gorgone à l'haleine empoisonnée, aux cheveux de flammes, aux yeux injectés de sang, tenant dans la main droite une corde, dans la gauche un poignard, et faisant rouler à ses pieds des cadavres et puis des cadavres qu'elle frappe, frappe toujours, frappe sans cesse— Messieurs, au nom du peuple, assez d'his- toires de Barbe-Bleue ! Au nom du peuple, assez de gibets ! assez do boucherie de chair humaine ! Au nom du peuple, assez- de marchés d'esclaves ! Ne nous méprenons pas. S'il avale dans ses lectures, dans les concerts et au théâtre pour son argent de meurtres, de gestes, de propos et d'exhibitions charnus, c'est qu'affamé d'instruction, il est obligé de se repaître des atrocités qu'on lui jette à dévorer. Mais écoutez-le grogner en rongeant ces carcasses vermoulues et demandez-vous si c'est réellement ainsi que s'exprime la satisfaction? D'illustres champions de la littérature se sont émus déjà de voir leur bien-aimée république devenir un foyer de passions qui lui sont étrangères; j'ai vu quelque part un livre d'or, entrepris dans le but de combattre l'influence fatalede ces productions fiévreuses; j'ai ouï dire qu'il allait paraître des journaux où la guerre leur serait ouvertement déclarée... Ah ! j'accompagne de tous mes vœux leurs vaillants rédacteurs ! Si j'avais ce bonheur d'être rédacteur d'un journal, je m'écrierais : « Honte à qui chercherait à émousser au ber- «ceau le goût d'une nation qui se révèle à la « lumière ! malheur à ceux qui sèment avec « la perversité, l'envie, la haine et le dégoût A. — VI — « dans son cœur, qui l'abâtardissent et leren- « dent dur, quand il faut tant de vertu et d'a- • ménité pour vivre en société! Honte et nial- « heur à qui, dans l'âge oùl'humanitésemble « vouloir se régénérer, empoisonnerait sa « sève du virus de la débauche et du crime !» Bientôt les millions de peuplades du globe vont venir visiter notre belle France. Dans leur esprit nous marchons h la tête de la civilisation. Ils se souviennent de nos pères. Leur paraîtrons-nous dégénérés ? Ah ! cette pensée suffit à révolter notre légitime fierté ! Et pourtant avec toutes nos fables de Ressuscités, de Thugs et de Cannibales, avec nos féeries et nos chansons, il y a de quoi mettre en fuite les plus sauvages d'entre les Iroquois. Ils se diront, dans leur primitif bon sens, que si nous supportons ces récits et ces saturnales, c'est que récits et saturnales nous plaisent ; partant, que nous devons nous complaire bien davantage dans leur mise en action. Heureusement, nous n'en sommes pas là encore ; mais il est temps de nous arrêter ; la pente est rapide. Le moment del'émancipation intellectuelle des masses est plein de périls, si on ne la guide avec prudence, délicatesse et loyauté. Réunissons donc nos efforts pour que la France surgisse vraiment comme un llam- — VI! — beau dans l'univers et, qu'à notre contact, chaque contrée gagne la chaleur morale, intellectuelle et politique qui fait les hommes grands et les peuples heureux. En dire davantage serait dépasser les limites d'une préface ; et puis, je suis tout près d'un domaine dont on ne peut franchir l'enclos qu'avec un timbre sur le dos.....Mes moyens ne me permettent pas encore ce luxe de toilette.... Pour ne pas courir le risque d'un téméraire entraînement à forcer la consigne, permettez-moi donc, mes chers lecteurs, de revenir h la reconnaissance que je vous exprimais pour votre sympathie; il n'est qu'un saint devoir qui puisse m'en faire momentanément oublier un autre. Merci à tous. Et quant à vous, anciens frères d'armes, nouveaux collègues et jeunes amis qui m'avez envoyé de si charmantes félicitations, je ne puis mieux vous répondre qu'en vous avouant que vous m'avez rendu le courage dans un moment de défaillance ; quelles dures étapes j'ai faites! Mais vos paroles émues ont trouvé un écho dans mon cœur, et j'ai tout oublié. Enhardi par vos exhortations; j'ai joint h cette étude philosophique une nouvelle et des poésies goûtées de mon entourage ; leur but est toujours le même : Etre utile à quelqu'un. Puissé-je y réussir ! Edouard Ledeuil. Nota. — Pour les œuvres annoncées au dos de la couverture, on peut s'inscrire à l'avance. Il suffit de m'envoyer, sous pli cacheté, 10, rue de Belzunce, 10, Son nom, son adresse et la promesse de paiement à la réception des ouvrages demandés. — On les recevra franco par la poste. Cette manière de procéder guide beaucoup dans le nombre d'exemplaires à faire tirer et facilite les arrangements avec MM. les imprimeurs. Prix spéciaux des ouvrages pour MM. les Souscripteurs, Elmia, 2 fr. au lieu do 3 fr. Mes prémices aux dames, 1 fr. 50 aulieu de2 fr. Solférino, 1 fr. au lieu do 1 fr. 50 Si des personnes, après avoir souscrit par l'intermédiaire de tiers, avaient quelques plaintes à porter, je les prie instamment de me les faire parvenir dans le plus bref délai. D'ailleurs, pour mettre tout le monde en garde contre la fraude, je déclare n'employer aucun courtier. Dans le cas où l'on verserait de l'argent en même temps qu'on s'inscrirait, je recommande de s'adresser directement àmoi ou de ne le faire qu'entre les mains d'amia sûrs. Une liste spéciale est ouverte CHEZ M. HÉLAINE 57, Boulevard de Strasbourg, 57 au peuple: Dédié à Madame Camille Périer Auteur de Mvriem Uni pusse donc là-bas, drapé comme un beau page, Le noir toquet sur l'œil campé si crânement '? Avant le coq deboul, par la brise ou l'orage, Est-ce un fou de conquête ou d'Aurore un amant ? Comme sous le pourpoint il a vaillante mine, Mais babit bas I l'horloge a cinq fois résonné; Son bras nerveux saisit le maiteau de l'usine ; Allons! une chanson... et le coup est donné. Et, tout le jour, c'est labeur, harmonie, Dans la forge bénie; Par cet enfant des deux Les fronts sont radieux ; Ce mâle enfant, peuple, c'est ton génie, C'est le Travail qui dispense d'aïeux. — XII — Souriante et pressée, avant la nuit qui tombe, D'avoir ordonné tout, lampe et repas du soir, Et de la table au seuil volant, douce colombe Epiant son ramier à l'heure du revoir ; Ange aux traits gracieux, à la parole douce, Qui veille-t-elle encor d'un œil si caressant? Oh ! le beau chérubin dans ce beau nid de mousse ! Pan I pan !... c'est lui, l'époux, le père de l'enfant. Et, tout le soir, c'est tendresse, harmonie, Dans la maison bénie ; Par ce couple des cieux Les fronts sont radieux ; Ce couple aimé, peuple, c'est ton génie, C'est la Famille, où tu vieillis heureux. Mais, à ton tour, dis-moi qui précède ta marche Le matin? qui, le soir, tes travaux achevés, Et tandis que tu dors avec tes fils dans l'arche, Veille, mousquet au poing, sur un tas de pavés?... A sa mante arrondie on dirait une femme, A son port sur la brèche on dirait un soldat ; Peuple, qui peut avoir tant de grâce et tant d'ame ? Tant de grâce en amour et tant d'ame au combat ? Qui ? de tout heur et de toute harmonie C'est la source bénie ! Par ce soleil des cieux, Les fronts sont radieux... Source et soleil, peuple, c'est mon génie, La Liberté, qui fait les demi-dieux. Ero'JARD Ledeuh.. L'HOMME ET LA FEMME DEVANT LA CORRUPTION i On s'occupe beaucoup du beau sexe aujourd'hui , et mon cœur en est tout content. La femme ! voilà, en effet, le pivot de toute société. Si jamais l'homme doit arriver à quelque bonheur, ce ne sera que le jour où il i — 2 — avouera qu'il s'est égaré en s'obstinant à le chercher dans la conquête, dans les honneurs, dans la richesse, se posant comme l'être par excellence, résumant en lui seul toute la création, et faisant dédain de la femme qui en est, plus que lui, ou au moins comme lui et avec lui l'élément et l'étai ; ce ne sera que le jour où, brisant ce qu'il a adoré et élevant j ce qu'il a brisé , il rendra à la compagne de son douloureux passage ici-bas le respect et l'affection qui lui sont dus pour sa destinée et son dévouement. Merci à M. Dupin; merci à M. Assollant ; merci à MM. Sauvestre, J. Simon, Bersot et à tous les cœurs généreux qui passent les années, les saisons, les nuits à la recherche de la vérité et qui nous en lancent les rayons dérobés, mêlés à ceux de chaque nouvelle aurore. Ce ne sont point des rêveurs extravagants, de sombres moralistes. Les sots peuvent soula l'oser dire devant d'autres sots. Pour les hommes sérieux et dont la vie est une lutte perpétuelle contre les envahissements et les plaies de l'ignorance, ces penseurs sont des philosophes et des philosophes de la vraie philosophie ; des amis de l'hu- 11 i — 3 — manité, des sages dans l'humanité. Gloire à tous ! Si je me permets de prendre la parole après eux, c'est que je tiens pour mauvais quiconque, croyant avoir une bonne idée, ne vient pas la leur apporter comme une pierre de soubassement à cet édifice qu'ils élèvent, au prix de tant de labeurs. La corruption nous menace ; tout le monde voit son ilot envahisseur nous gagner ; il monte et nous fuyons devant lui, appelant à notre secours contre ce débordement inhumain qui ne respecte ni le chaume du pauvre, ni le toit de l'artisan, ni l'hôtel des seigneurs, ni le palais des rois. Peut-on l'arrêter? Oui. Le faire rentrer dans son lit ? Oui. L'anéantir ? Peut-être. M. Dupin voit naître la corruption du luxe effréné des femmes; M. Assollant, de la mauvaise éducation ; ceux-ci, de l'injuste rétribution du travail ; d'autres, de la misère ; beaucoup, de l'éloignement dans lequel nous prenons à tâche de tenir les femmes, pour toute question autre que les soins matériels du ménage et les frivolités. Je suis de leur avis à tous ; et l'on ne saurait mieux rendre la situation déplorable et honteuse dans laquelle gémit la femme aujour- d'hui, quj ne l'a fait M. Assollant dans nn article récent du Courrier du Dimanche. Mais que ces Messieurs me permettent de remonter plus haut qu'eux, car, enfin, c'est une question grave qu'il faut attaquer au cœur. Pour moi et pour beaucoup d'autres, je n'en veux pour preuve que cette interrogation lancée par M. Du pin au Sénat : « Quid leges sine moribus? vance...—Que sont les lois sans les moeurs? Sinon des impuissances?...* Le mal est dans des organes, à la fois plus secrets et plus palpables que ceux où on le fouille. Maison hésite à le déclarer, on feint de le chercher, on le nie, on se plaît à l'apercevoir dans des parties qui ne sont atteintes que de sa fièvre, parce qu'il y a danger et honte à l'oser dénoncer là vraiment où flambe son foyer;—danger, — non pas qu'on craigne rien pour soi, mais de peur de rebuter trop de monde dans la lutte contre son fléau; — honte, — parce que la vieillesse l'a plus engendré que la jeunesse ; le sexe fort, que le sexe faible, et qu'il en coûte à notre humanité d'avouer publiquement nos torts. Le mal est dans une institution, Le mal est dans des préjugés, Le mal est dans un abus de force, Le mal enfin est d'abord, puisqu'il faut le dire, dans la fabrication de nos mariages; car on ne peut pas dire aujourd'hui célébration, consécration. Le mariage est une spéculation, un trafic, une piraterie ; en d'autres termes, une profanation, une impiété, un sacrilège. Nous le voyons tous, nous en sommes tous d'accord , nous pressentons que ce mode d'alliance ne peut conduire qu'à la ruine ; mais tous intéressés dans l'affaire, qui plus, qui moins, pour des motifs égoïstes ou une coupable quiétude ; mais sachant, si nous le confessons, qu'il nous faudra prendre chacun notre part du meâ culpâ et de la pénitence, nous chancelons en vue de la blessure et la taisons, de peur d'être obligés de nous reconnaître complices. Eh bien ! aujourd'hui, en présence précisément de la décadence morale, caria décadence morale conduit droit à l'effondrement d'une nation, ayons ce courage d'avouer nos erreurs, nous offrant à les réparer ; faisons comme dans cette immortelle nuit du 4 août , mettons en faisceau nos erreurs et nos fautes, et donnons tous nos préjugés, tous nos intérêts, tous nos faux plaisirs en sacrifice sur l'autel de la patrie... La France seule, jusqu'à présent, a eu la grandeur de ces holocaustes ; qu'elle montre qu'elle est toujours digne d'elle-même !... lit que le mariage soit désormais un véritable pacte d'amour, un acte de dévouement réciproque et volontaire, l'union de deux cœurs, l'alliance delà jeunesse et de la beauté, le nœud de deux sympathies, tout enfin , hormis ce qu'il est aujourd'hui, tout ce que Dieu a voulu qu'il soit : l'arc-en-ciel dans notre vie de tourmentes. Si nous donnons au monde ce sublime spectacle, c'en est fait ! Le problème a sa solution demain, dans l'enivrement de la joie, dans les transports d'une conscience qui était timorée, et qui se sent dégagée par la réparation ; dans la fusion et dans l'entente des deux êtres que Dieu a créés à son image pour l'adorer en s'aimant. Car aussitôt peuvent se mettre à l'œuvre ou reprendre leurs travaux les pionniers de la civilisation ; notre résistance, ce granit que leur pic ne pouvait entamer, venant à s'écrouler de lui-même, ils n'auront plus à creuser beaucoup pour rencontrer et faire jaillir la source qui a déjà coûté la vie à tant de leurs devanciers, et que, sans se rebuter, ils cherchaient eux-mêmes depuis si longtemps. Mais si nous sommes rebelles à ce cri in- térieur qui nous harcelle partout, quoi que nous fassions, quand nous avons donné une vierge à un débauché, une fleur à un vieillard qui, loin de lui verser le soleil et la rosée pour la faire éclore, a besoin de toute sa chaleur et des soins d'autrui pour ne pas périr; un cœur tendre h un homme dur, une âme sensible à un être matériel; quand, enfin, nous avons fait violence à la loi mystérieuse, mais absolue de l'attraction des êtres, si nous sommes rebelles à ce cri, que de tiraillements ! que de luttes ! que de larmes ! que de sang- peut-être encore ?... C'est la question vitale ; à celle-là se rattachent celles de la morale, de la religion, de la politique, de la liberté ; toutes en dépendent, comme elle dépend de toutes ; unies dans de si étroits rapports que, contraires, ce sont des forces qui amènent de fatals déchirements ; de même sens, que leur résultante est l'union, la paix, le progrès, la famille, le bonheur; astre entouré de ses satellites, que l'un de ceux-ci se déplace, il n'entraînera pas de déviation dangereuse; que l'astre vienne à manquer, c'est la perturbation, le chaos, l'enchevêtrement des orbites, les chocs, la destruction, la ruine. Et, en effet, si nous instruisons les jeunes filles, comme le demande à juste titre M. As- sollant, nourrissant leur cœur de ces principes de morale éternelle, qui sont le seul guide à qui l'on puisse se confier en toute sûreté, et leur esprit de connaissances qui les mettent en rapport avec nous dans la vie intellectuelle, qu'adviendra-t-il, si les parents s'obstinent à jeter la jeune fille, au sortir du couvent, dans les bras d'un époux de leuh choix, et non du sihn ? A coup sûr, refus de l'enfant de se laisser désormais ainsi traiter ; donc luttes, tourments, représailles; une guerre civile dans la famille, c'est-à-dire de plus horribles choses peut-être que celles que nous voyons tous les jours. Et si la pauvre victime a puisé dans cette éducation assez de force pour marcher résignée à son supplice, toutes les horribles choses que nous voyons tous les jours. Les séductions, les entraînements la solliciteront, les vertiges la prendront, les désespoirs la précipiteront dans cette vie d'étour- dissementetdeluxe qui glisse à la corruption; car la vertu même a sa limite de courage et de forces. Et je ne sache pas que la femme ait eu d'autre recours contre une aussi doulou- leuse destinée, — vivre avec un homme qui lui était indifférent, et qu'elle arrive à haïr, à détester , à abhorrer , à mépriser , l'ayant — 9 — achetée pour un sac d'écus ou une feuille de parchemin, et continuant à la traiter comme une marchandise ; —je ne sache pas d'autre recours contre ce tourment que la mort ou l'infamie. Mais, pour moi, l'infâme, ce n'est pas elle : c'est le père, c'est la mère, c'est le mari, qui tous l'ont abusée, endormie, exaltée, violentée ; voilà sur qui doivent retomber colère el mépris; voilà les seuls coupables, les vrais coupables. Parents ! c'est donc vous que nous devons exhorter à reconnaître la voie funeste où nous sommes engagés ; c'est vous que nous devons conjurer de nous sortir de ce chaos, de nous épargner cette tempête ; et nous vous conjurons à genoux. La réaction est inévitable. Oui, M. Assollant le dit très bien : « On sent que nous sommes à l'entrée d'un nouveau monde...» Que ce nouveau monde ne soit pas la création volcanique de votre postérité, mais le grand œuvre de paix et d'harmonie de votre génération. Presque à l'égal de Dieu , aujourd'hui, vous n'avez qu'à prononcer un mot : a Dixit cl lux fit. — Il dit et la lumière fut. • A vous la satisfaction, la gloire, le bonheur d'avoir remis en équilibre notre monde, et 1. - 10 — vous pourrez paraître devant son Créateur, fiers d'avoir participé à son ouvrage; du ciel vous contemplerez l'œuvre de vos mains; ce sera une de vos joies éternelles. Mères, organisez des sociétés, comme le demande M. Dupin, où la simplicité, la candeur, la grâce, le cœur soient les titres les plus pompeux et les plus accrédités auprès de vos gynécées. Le bon exemple gagne vite, soyez-en persuadées; bientôt tout le monde voudra faire partie de vos compagnies ; élargissez les cercles alors, jusqu'à ce que la nation entière soit venue s'absorber en eux et qu'il n'y ait plus des sociétés, mais une société. Pères, ajoutez vos lumières aux efforts persévérants de vos femmes pour faire l'éducation de vos filles, comme le demande M. Asgollant. Que si vous le pouvez, instruisez- les, pendant que leurs mères les élèvent; ou bien alors choisissez bien vos institutions, vos Institutrices. La pension, en effet, est le repaire souvent des monstres qui vicient vos candides demoiselles et leur jettent au co ur un ver qui les ronge toute leur vie. Epoux enfin, soyez à vos femmes comme elles sont à vous. Voyez en elles une amie, un appui, un refuge, une consolation contre les misères de la vie. Conseillez-les et qu'elles — H — vous conseillent; instruisez-les, et qu'elles vous instruisent. Le mariage est une école de perfectionnement ; et ce n'est pas souvent la femme qui en a le plus de profit à retirer. Qu'aucun de nous ne dise plus que sa femme est incapable de comprendre rien à ses travaux, à sus opérations, à ses affaires, celui-là serait digne d'anathème. La mère l'a préparée, l'éducation l'a façonnée ; à vous, qui l'avez choisie entre toutes les femmes, et qui vous a choisi entre tous les hommes, incombait la tâche de finir, de parfaire l'œuvre. Si vous y avez manqué, c'est une faute, c'est un péché ; vous méritez le malheur. Et le malheur ne tardera pas à s'abattre sur votre maison. Il est si facile, il est si doux, quand on s'aime, de s'apprendre mutuellement ce qu'on ignore. Plus de faux amour-propre, plus de honte, plus de crainte, rien que le désir de se plaire. Que de progrès avec ce mobile ! Si j'étais ins'ituteur, si j'étais père, je ne voudrais pas que mon élève connût de plus vif encouragement que celui-ci, dès qu'il serait en état de le comprendre un peu : « Si tu travailles bien, tu auras une femme gentille;» je ne voudrais pas (pie mon fils connût de — lî — plus douce récompense que celle-ci : « Ta petite femme est contente de toi. » Avec ces mots, on peut diriger toute la première enfance, car n'entendons-nous pas, ne voyons-nous pas tous les jours ces petites créatures déjà se choisir comme par un gracieux et sublime instinct? A l'âge où on les sépare de jeux et où il commencerait à me demander : « mais où est ma petite femme ?» serais-je bien embarrassé pour lui répondre qu'elle travaille aussi de son côté pour lui, que s'il ne peut pas la voir, c'est qu'elle est loin, dans une autre ville ; mais que dès qu'il aura terminé ses études, s'il a toujours été digne d'elle, il la connaîtra. » Ce serait sortir de mon cadre que de faire ici un traité d'éducation ; cependant, comme ce sujet même, tombant sous ma plume, y est renfermé en germe, que l'on me permette d'ajouter encore quelques mots. Qui n'a plaisir, d'ailleurs, à voir sourire et à écouter ces mignons bébés ? Pour moi, je m'y complais. Un enfant me fait oublier bien des choses... Qui ne voit qu'en offrant ainsi à mon élève comme attrait mystérieux cette femme imaginaire, je lui fais déjà comprendre et (pie son travail est utile à quelque chose — à lui- même ! — (réponse à leurs éternels : à quoi est-ce bon? ) et que l'on ne doit pas s'occuper seulement de soi, et que la plus constante préoccupation est d'être agréable à sa femme, et qu'il faut conquérir par son travail, par sa vertu, par de pénibles efforts le bien qu'on désire. Le mystère de cette femme est une force de plus, loin d'être une entrave, car il la revêt de certaines formes, il la cherche entière, ou à peu près, dans une des petites filles qu'il connaît, qu'il voit, et comme on lui répète qu'elle est jolie (la femme que l'on aime u est-elle pas toujours la plus jolie ?) gentille, soumise, proprette, etc. , le voilà aimant toutes ces qualités, s'étudiant déjà dans sa naïveté adorable à être comme celle qu'on lui destine. Des alarmistes vont crier peut-être : — Grand Dieu ! vous allez éveiller en lui, au sortir du berceau, l'idée de femme ! — Et vraiment le grand malheur ! à qui est-il destiné ? Croyez-vous que sa petite tête n'y pense pas déjà ? Croyez-vous qu'il voie son père et sa mère, croyez-vous qu'il entende les noms de mari et d'épouse, sans qu'il se fasse un travail dans sa naissante imagination ? Je puis citer cet exemple, parce qu'il m'est particulier. - ri — « Je donnais le bras à une dame ; tout d'un coup nous voyons son enfant, qui jouait à quelques pas, accourir, nous séparer, tirer sa mère à lui, en me criant : — Pourquoi donnes-tu le bras à maman ? Je ne veux pas; tu n'es pas son mari ?...» Il avait quatre ans. Mais déjà, à cet âge, je le répète, ne les voyons-nous pas venir vers nous, tenant par la main un petit ange comme eux, et nous dire :« C'est ma femme »? Croyez-vous que leurs yeux ne soient pan frappés de tout ce qui les entoure? Demandez-le leur vingt ans, trente ans [ lus tard. Allez donc élever votre enfant dans les forêts ou les déserts, si vous ne voulez pas qu'il songe à la femme, et ne l'en ramenez pas; parce que, dès que vous ne voulez pas épargner une funeste direction à ses inévitables pensées vers elle, en leur imprimant vous- même un sag-e mouvement, vous devez l'en tenir éloigné jusqu'à ce que vous ayez jugé à propos de le marier; mais alors, qui voudra de votre homme des bois? Et si tout le inonde le repousse, que fera ce sanglier? Cette récompense, sans doute, ne suffirait pas à ses envies; voilà un moyen de donner du prix aux bagatelles que vous voudrez lui offrir, en lui disant : — 15 — — C'est Lucy (su petite femme) qui t'envoie cela, parce que nous avons écrit que tu travaillais bien. De là, à son tour, il voudra être généreux, et vous sollicitera d'envoyer des récompenses, de sa part, aux parents de Lucy pour Lucy ; de là, il voudra apprendre à lire lui-même ce que ses parents vous disent d'elle ; il apprendra à les aimer tous, etc. Il grandit, me dit un beau jour : — Mais à Lucy que je ne connais pas, je préfère Jeanne. Je lui réponds : — Mon ami, je ne t'empêche pas de choisir ta femme ; réflécliis, fais la différence des qualités de toutes deux, jusqu'à ce que tu puisses voir Lucy; alors tu les apprécieras et tu feras ton choix. Et le voilà qui pèse les vertus et les défauts ; son discernement s'étend; il observe, il juge, il compare. Il a grandi encore, il est jeune homme et vient, très sérieusement, un jour, me demander : — Est-îl bien vrai enfin que Lucy existe ? Alors, si c'est vrai, je le lui affirme; sinon, je me garderais de l'abuser ; je ne le pourrais pas longtemps d'ailleurs ; il me trouverait fa- - 16 — cilement en défaut. Mais changeant de langage, je deviendrais aussi sérieux que lui, et lui révélerais entièrement son avenir, sa destinée d'homme. Je serais sans crainte, car mes premières leçons auraient porté leurs fruits. Lui ayant appris à aimer la sagesse et la vertu, à no vouloir de femme que quand il serait digne d'elle, à la respecter, à l'aimer, à pratiquer enfin ses devoirs, il comprendrait la grandeur de ceux qu'il lui reste à accomplir ; le temps venu, il finirait par arrêter ses yeux sur une jeune fille, en qui il verrait son bonheur, son bien suprême - et qui serait mon oryueil et ma joie. Est-ce lui qui l'aurait choisie '! .le crois plutôt que c'est moi. Et c'est moi. Je passe tous les détails; je laisse aux parents intelligents à remplir ce sommaire, que j'ai tracé pour faire diversion un instant au langage que je vais reprendre. Je crois toutefois avoir observé le précepte : « Utile dulci; l'utile à l'agréable; s car on n'oublie jamais les premiers principes d'éducation ; et si jamais le jeune homme, ainsi élevé, est corrompu ou se plaît à la corruption, c'est un monstre; et s'ils étaient cent monstres comme — n — lui sur cent, ce serait à désespérer de l'humanité. J'ai dit en commençant : si j'avais un fils, si j'avais une fille, pourquoi changerais-je de méthode? Je la modifierais légèrement suivant son propre caractère et ses penchants, prévoyant le cas où elle pourrait demeurer fille, quoiqu'il serait rare, dans un monde moral, marchant comme nous le demandons. Une femme ainsi élevée y serait toujours recherchée ; et Dieu a soin de répartir les sexes de telle sorte que nous naissons déjà par couples. En attendant d'essayer sur vos enfants cette idée, si elle vous agrée, essayez-la, maris, sur vos femmes, en en retranchant les puérilités ; vous verrez que si elles ne se prêtent pas facilement à tous les détails d'une opération, car elles ont d'autres soucis bien sérieux : vos enfants et vous-mêmes..... vous verrez avec quelle facilité elles saisissent l'ensemble d'un plan, avec quelle sorte de divination elles vous diront : là est l'échec; là, le succès. Le coup d'oeil de la femme est prodigieux. Aucune ne fait de longue harangue, mais prouve en peu do mots que les combinaisons doivent être changées; et, en effet, vous reconnaissez, si vous les écoutez, que ce — «8 — que vous croyiez raisonnable ne l'est pas entièrement, que ce que tous jugiez bon est mauvais, que ce que vous estimiez avantageux est nuisible ; les événements lui donnent souvent raison. Enfin, de la discussion de vos intérêts, du mélange de vos idées et de vos lumières, du retentissement de vos baisers mêlés à vos discours, jaillit la vérité. Vous sortez le lendemain, la tête haute, l'air fier, l'œil radieux, parce que vous vous êtes grandi en grandissant votre moitié. Et vous prenez en pitié le faquin qui pose à gémir de ses chaînes de marié, car il ne peut être, dans nos conditions, qu'un imbécile ou un pervers. C'est alors aussi qu'on ne verra plus nos femmes si avides de promenades, de spectacles, de messes de onze heures. Leur plus douce distiaction leur venant de vous, leur plus grand bonheur étant d'être seules avec vous et d'autres vous-mêmes, ces petits anges blancs et roses qui sourient à l'un, en enlaçant de leurs bras le cou de l'autre; leur existence étant fixée désormais, pour les tirer de ce foyer qui leur rappelle leurs joies, leurs plaisirs, vos tendresses, vos larmes, vos chagrins, vos sourires; de ce nid, où jouent et — 19 - gazouillent les fruits de vos heures de volupté: l'un lui rappelant vos traits, l'autre votre voix, celui-ci votre caractère, celui-là vos gestes; pour tirer vos femmes, dis-je, de ce paradis, il faudra que vous partagiez leur sacrifice et que vous sortiez avec elles. Oh ! alors, oui, elles vous suivraient en enfer. Mais si vous vous laissez conduire, elles vous mèneront droit par les prés isolés, où vous danserez tous deux avec vos enfants ; elles vous mèneront chez les pauvres. Si elles se font belles, — que dis-je, si? — elles se feront belles ; mais elles le seront de quoi ? d'un ruban, d'une guimpe, d'un chiffon de plus que dans leur intérieur, chiffon qu'elles auront tourné elles-mêmes ; elles le seront de leur bonheur, de votre joie ; elles le seront par vous et pour vous; suave coquetterie! douce récompense ! Et nous alors, de notre côté, serions bien avisés de faire la cour à votre compagne! de venir lui débiter sottises ou sots compliments! de chercher à la séduire ? L'insinuation ni la perfidie ne réussissent auprès d'une femme, ainsi protégée par l'amour de son mari. Le renard sent son loup d'une lieue. Toutes les femmes galantes pourront bien — 20 — défiler dans leurs calèches et leurs atours; elle n'y prendra même pas garde. Pour elle, une femme à la mode sera un être excentrique ; elle en aura pitié, à cause du métier rpu'elle est obligée de faire ; elle en aura honte pour son sexe et le scandale qu'elle cause. Loin donc de la calquer, elle écartera, elle fuira tout ce qui pourrait lui rappeler la mauvaise et pénible impression de sa vue, et elle restera elle-même, c'est-à-dire simple et pure. Mlle, jalouse des moires de la marquise, des diamants de la baronne, des valenciennes de la veuve? Par exemple! elle rira de leur voir se donner tant de mal pour faire savoir à toute la ville qu'elles en ont; elle rira des préoccupations, des attaques de nerfs que leur donne le retard d'une robe ou d'un chapeau; de leurs chagrins, de leurs larmes pour un effet manqué; de leur peine et de leur dépense d'esprit pour se faire taxer de précieuses ; de leurs intrigues, de leurs déceptions, car tout n'est pas rose dans cette vie-là ; elle rira de toute leur existence enfin, ensemble etfutile etorageuse. Elle, envier un rang à la cour? Elle s'estimera heureuse de ne pas avoir à sacrifier à une furieuse étiquette les plus doux et les plus graves de ses devoirs ; de ne pas être — 21 — forcée d'aller consumer en grimaces et en bâillements ses plus chères heures de joie intime, d'épanchements, de délassement, de rire et de repos ; de ne pas être contrainte par la hiérarchie h incliner sa dignité de femme devant un homme plus brodé que son mari... à se défendre enfin contre des poursuites qui ont pour BUT l'avancement de ce mari. La petite ouvrière paraîtra les jours de dimanche dans une toilette un peu plus recherchée ? Elle en aura du plaisir, car la propreté, la tenue, la décence lui sourient ; peut-être elle portera la même robe qu'elle; au lieu d'en être froissée, elle en sera contente; on ne peut pas les confondre ; l'une donne une tournure à sa mise que l'autre ne peut pas saisir. Votre femme relève sa parure, et la parure relève l'autre femme. Toutes le savent; tout le inonde le sait et le dit en les voyant se croiser. Avec une telle éducation, que deviendront ces réunions extravag-antes, véritables nuits fantastiques où l'Orient et l'Occident, le Nord et le Midi semblent engouffrer leurs richesses, pour empoisonner toute une existence avec le moment d'un plaisir ? Que deviennent les courses , les eaux, les tripots ? Le rendez-vous des oisifs, des en- nuyés, des fades, des nécessiteux ou des infirmes. Chacun gagne à ce partage, surtout les malades... et le budget. On dira, peut-être, que tout ce déploiement fait cependant circuler la richesse. Les billets et la vertu, comme dit M. Dupin; peut-être?.. Mais que la fortune publique a d'autres issues, d'où elle peut s'échapper comme un débordement du Nil et répandre ses bienfaits sur toutes les classes I Quand ce ne serait, pour toujours demeurer sur le même terrain, qu'en déplaçant le luxe des femmes et en leur faisant consacrer tout l'argent qu'elles dépensent inutilement, j'allais dire immoraiement, à leur parure extérieure ; en le leur faisant consacrer, dis-je, à se garnir des armoires de tout ce que le raffinement peut imaginer en lingerie. Car, voilà le vrai luxe, le seul. Sans doute, l'un n'empêche pas l'autre. Pourtant... pourtant... que de femmes avec de splendides falbalas et des japons de dessous !... et des chemises !... Ah ! mesdames, vos crinolines nous montrent tout cela aujourd'hui; c'est pourquoi je me permets d'en parler, — et des corps !... — c'est par ouï-dire. Et celles-là se plaignent de n'être pas aimées? Je m'étonnerais bien davantage qu'un — 23 — homme consentît jamais à leur accorder ses faveurs. N'est pas coquette qui veut. Dans la vraie coquette, tout va de plus beau en plus beau, de plus riche en plus riche, de l'extérieur à l'intérieur; on marche de surprise en merveille, de merveille en extase, du visible au caché. Et je ne sais vraiment de plus grande coquette que la femme de cœur, la femme qui aime, la femme qui, tout à l'heure, ne voulait quitter son foyer et que je vous ai montrée s'ajustant d'un chiffon. Si vous l'étiez allée surprendre quand elle se préparait, vous l'auriez trouvée en petites pantoufles de satin, dans un peignoir de mousseline ou de cachemire, plus blanc que la robe du Saint-Go- thard, bordé d'une guipure à peine visible, le tout brodé de dessins presque impalpables de délicatesse. Dans son négligé, elle vous aurait fait rougir de votre vêtement; son boudoir, autre invention de fée, vous aurait rendue confuse du peu de prix de votre toilette, surtout de Son peu de goût. Et vous l'auriez vue regardant la pendule..... Elle attendait le retour de son mari du travail. Et cette femme sort en robe de jaconas ou de soie noire. Pour tout le inonde : décente - 14 — et modeste. Pour son mari : riche, simple et abandonnée. Il suffirait de vouloir se donner la peine de calculer pour prouver que, vertu à part, la France souffre davantage des soirées d'hiver qu'elle n'en profite; tenant, du reste, pour l'homme le plus à plaindre celui qui est obligé à des réceptions officielles. Ce mot officiel me conduit naturellement à parler de son monde et de disputer encore sur l'opinion de M. Dupin. M. Dupin pense que la rivalité s'établit, entre femmes, du grand au petit; moi, je crois que la jalousie monte du petit au grand, que les dames de haut parage ont plus de hâte d'écraser l'apparence de hauteur des bourgeoises et des ouvrières que celles-ci d'égaler celles-là. Je crois que le luxe a une raison dans le modique prix, de certaines étoffes, dont l'effet est prodigieux, à cause des couleurs. La plus modeste fille peut les aborder et fait bien, certes, si elles sont de de son goût et qu'elle les paie de son aiguille. De là, nécessité pour la femme vaine d'ajouter à ses robes de mêmes dessins une ampleur insoutenable pour une bourse médiocre, des volants, des ceintures, des velours, des dentelles, des perles, des diamants, tout cet arse- — 25 — nal de la mode en"n, queehacun, en secret, voudrait voir sauter, et sous lequel personne encore n'a osé creuser la première mine. Je soutiens mon dire, m'appuyant sur cette observation que la prétention est moins exagérée chez l'ouvrière et la bourgeoise que chez la demoiselle. La fille du menuisier, de l'épicier, sait qu'el'e ne peut aspirer à une haute position ; elle connaît une limite ; son ambition peut monter jusqu'à un marchand en gros, un manufacturier, un employé de bureau, mais s'arrête sur cette ligne, au delà de laquelle on tient salon. Ainsi, elle voit qu'elle peut se permettre certaines fantaisies d'un goût simple, en harmonie avec ses aspirations secrètes. Dame, si son mari a autant de bon sens qu'elle, elle ira peu dans le monde, si on l'y convie, parce qu elle sait que ce n'est que pour sa fortune et se moquer de son langage, de son accent, de ses manières, ou pour lui reprocher son trop de gentillesse et de distinction. Ce dernier défaut est impardonné par certaines dames de grande renommée, à des pécores, — c'est leur mot, — bonnes, disent-elles, à faire des cendrillons. Si toutes les femmes qui n'ont pas été élevées pour h monde, qui ne sont pas du 2 — 26 — monde, à la façon dont on l'entend aujourd'hui, et qui s'y lancent, savaient ce qui se dit d'elles avant, pendant et surtout après le bal, combien elles s'épargneraient de frais de toilette et d'amabilité ! Car ces dames du monde précisément, étant demoiselles, ont appris et apprennent de leurs parents qu'il leur est permis de tout espérer ; qu'il y a sottise presque à manquer un banquier ou un lord. Du coup, il n'est trame qu'on ne tisse, qu'on n'essaie, qu'on ne resserre, qu'on ne détruise, qu'on ne rebâtisse; et puis une nouvelle consolide la première; après la parure, les œillades; après les œillades, des artifices. Comme si elles n'étaient pas mille fois plus attrayantes, plus séduisantes, plus puissantes avec le seul charme de leur jeunesse, de leur fraîcheur, de leur iiaturel et de leur pudeur, qu'ainsi attifées, fardées, musquées, étiolées..... Voyez-vous l'effet que produit au milieu d'elles et de leurs semblables, déjà en puissance de maris, l'arrivée d'une jeune femme qui n'a ni nom, ni naissance, ni orgueil, ni corruption ; mais gente, accorte, simple et douce ? Salamandre vive et gracieuse, glissant, sans danger, dans les flammes infectées! C'est une trombe, c'est un ouragan qui en- — 27 — traîne, tourbillonnant, tous les hommes à ses pieds. C'en est fait! la ligue féminine se forme et la proclame sotte ou bégueule. Les parents convoitant un gendre, attisent le feu; les grands parents le soufflent et ont l'adresse, pire des perfidies! d'intéresser et de faire travailler à leur propre malheur des enfants, en somme si naïve», qu'elles ne s'aperçoivent pas du piège. Il n'est plus de dépenses qui coûtent à la femme jalouse, à la mère irritée, à la jeune fille inquiète et tourmentée ainsi. C'est par cargaisons, par convois que les toilettes arrivent, débordent dans les salons ; c'est comme dans un songe que les jambes se montrent, que les épaules se découvrent, que les gorges s'échappent; les minauderies, les regards, les paroles, les avances, tout est mis en jeu pour écraser cette odieuse rivale, si belle dans sa simplicité ! On la combat au dedans ; on la pourchasse au dehors.... On passe devant sa porte dans une calèche et des costumes d'odalisques; on descend chez son mari lui commander des parures, des services, des rivières, des bi joux aveuglant d'éclat et de reflets ; on la rencontre à la promenade, aux concerts, pour 1 éclipser, l'éclabousser. Alors la mode est — 28 — trop lente à se transformer; toutes ces richesses sont déjà des friperies; on les jette aux vents pour d'autres tissus, d'autres apprêts que personne encore n'ait portés ; on les paie un prix exorbitant; demain, tout le monde se les procurera pour le centième de la valeur que cette égarée j a consacrée. Jusqu'où peut pousser un tel vertige chez une femme inoccupée, oisive, délaissée, qui a appris à sourire aux gens qu'elle déteste pour en obtenir des faveurs; qui apprend que les frivolités de langage sont applaudies, les conversations sérieuses ridiculisées, les apparences de vertu couronnées, la vertu elle- même bafouée; qui a appris et apprend encore des préceptes , des maximes dont les bases sont une foi aveugle qui l'a conduite à l'abrutissement ou au fanatisme ; qui a appris et apprend toujours à adorer Dieu en marmottant des paroles dans une langue qu'elle ne comprend pas ; à aller à la messe pour se faire voir et causer, après le court office, avec le prêtre sur les marches du parvis ; avec le prêtre, qui vient de tonner en chaire contre le dérèglement des mœurs ou les préventions du monde..... et qui délaisse ou expédie une pauvre veuve, implorant ses conseils ou son assistance, pour étaler, a son tour, aux yeux — 29 - do la foule stupide, la connaissance et les bonnes grâces de madame la comtesse de Biennippéc____ Je sens que mon zèle m'emporte; et pourtant je voudrais mettre de la modération dans mon langage. Est-ce ma faute si l'on nous donne de pareils spectacles ? Et puis n'avons- nous pas dit que nous devions porter le feu partout où il y avait gangrène ? Allons, je fais mon devoir; un devoir douloureux, pénible. J'aimerais tant à chanter des hymnes, au lieu de faire entendre des jérémiades ou de lancer des imprécations ! Mais pour chanter demain, il faut que je verse toutes mes larmes aujourd'hui et que je jette toutes mes plaintes. Après, nous avons dit que le sacrifice était consommé. Un mot encore sur la corruption qui n'est pas toute dans le luxe effréné des femmes, et puis, nous n'aurons qu'à dire : hosanna ! I. II Quoique; lu luxe sans limites ait une influence incontestable sur les mœurs, je ne le crois pas la seule source de corruption, et je regrette vivement de n'avoir pas sous lesyeux la pétition de M. le docteur Meugy, les œuvres de M. Laurent Martin ; j'y retrouverais probablement les mêmes idées que je vais émettre; les mêmes réflexions que je crois opportun de faire. Si nous nous rencontrons, tant mieux ; si j'énonce des pensées nouvelles, tant mieux encore. Nos sentiments ne peuvent que se corroborer; nos preuves, que se fortifier; et, — 31 — s'il y a du bien à faire, le monde n'a qu'à y gagner. M. Assollantdit : « Qui sème lèvent, recolle la tempête. » J'ajoute, en le copiant, «.qui sème la dépravation, récolte la corruption. » Et quel est le semeur? l'homme. Le moissonneur ? l'homme. Qui tombe sous sa faucille empoisonnée ? la femme. Puisqu'il faut rendre justice, rendons-nous- la. Si nous demandons aux parents, aux femmes, le sacrifice d'intérêts égoïstes, de préjugés fatals, de plaisirs mauvais, donnons- leur l'exemple en vouant aux gémonies tous nos engins de séduction. Je serai court, parce qu'il faut l'être ou écrire des volumes; pas de milieu sur ce terrain; pour le purger de toutes ses mauvaises herbes, je ne vois que la charrue ou l'extraction, brin à brin, jusqu'au dernier. De toutes parts, et je suis bien aise d'avoir l'autorité de M. Dupin, l'on se plaint du relâchement des mœurs. Qu'il y ait de nobles, de consolantes exceptions, qui le nie ? Mais n'allons pas cacher le mal sous de fausses apparences, les teintes livides sous un fard trompeur. Et, sous prétexte que c'est insulter a nos mères, à nos femmes, à nos filles que — 32 - de dévoiler certaines hontes, laisser tant aggraver l'épidémie que tout, et elles-mêmes, ne soient plus que turpitudes. Je trouve, au contraire, que je les honore en leur montrant tout le respect que j'ai pour la femme vertueuse ; je crois qu'elles me remercieront d'avoir compris la grandeur des sacrifices qu'elles se sont imposés et qu'elles s'imposent pour le demeurer, en traversant ce torrent de destruction; qu'elles me remercieront d'avoir cherché à leur en diminuer la difficulté en signalant les écueils et les abîmes. Aucune me blàmera-t-elle de voir le principal élément de corruption dans la façon de nos mariag - es ? Je ne le crois pas, car cette raison est commune à toutes les classes. 11 n'est plus ici de distinction à faire d'ouvrière, de bourgeoise, de demoiselle. La femme est femme, de quelque souche qu'elle sorte, c'est- à-dire un être aimant, sensible, dévoué et qui veut dans son appui trouver amour, sensibilité, dévouement. Comme il était imbu de la loi de Dieu, celui qui dit le premier : i Erunt dtio in unâ carne — ils seront deux dans une chair ! » Avec quel art il a su rendre le sentiment de la femme sur le mariage : « Duo in unâ carne — deux dans un. » Et l'on n'est point ainsi — 33 — absorbé l'un par l'autre, l'un dans l'autre, si avant il n'y a fusion des cœurs, communion des âmes. Tout le monde aurait compris facilement une de ces deux abstractions; personne n'aurait songé à sonder plus avant la vraie portée de son alliance ; il était trop facile de concevoir deux esprits en un seul, trop facile, avec ce sens, de se soustraire aux rigoureux devoirs de l'union. Pour nous faire réfléchir, nous en faire méditer l'importance, la gravité, l'évangéliste s'est servi des mots impliquant la matière : « erunt duo in unâ came — Us seront deux dans une chair. » Il a frappé notre imagination , l'a forcée à un repos où elle se demande : comment deux dans une même chair ? comment deux corps matériels en un ? mais ils seront toujours distincts? où est la solution? Précisément dans cette affection qui ne s'aime plus en soi, mais dans un autre soi- même; dans ce dévouement qui s'oublie pour un être nouveau ; dans ces rapports où toute la grandeur est dans le sacrifice réciproque de l'un à l'autre; dans l'échange continuel des idées; dans une transmission indéfinie de sentiments où l'infortune est partagée, le bonheur doublé; où le cœur s'échauffe, où \ - 34 - l'âme s'exalte jusqu'à ce qu'un baiser crée un enfant, un ange dans lequel ils vivent tous deux : « Et erunt duo m unâ came. » La monogamie est dans cette prescription. Il n'est nul besoin, je crois, à côté de ce tableau souriant de celui de la désolation de deux époux, engendrant sans amour un être qui, loin d'être un trait d'union, se dresse comme un rempart, sans cesse grandissant, pour les diviser chaque jour davantage. Assez de malheurs semblables nous frappent. Ecartons ce lamentable spectacle. Nous avons à assister à de non moins pénibles. La corruption, en effet, semble rayonner de la bourgeoisie, où elle est moindre, aux classes élevées et aux classes ouvrières, où elle est maximum. Nulle part, je ne l'excuse. Partout je la plains. Si vous voulez la condamner, la punir, je ne m'y oppose pas. Mais avant que vous ayez frappé, je vous arrête le bras et vous crie ; « Avant d'immoler la complice, détournez vos coups contre vous, homme, l'assassin. » J'ai comme conviction intime, en effet, que la femme est pure et dévouée; que l'amour chez elle est une noble passion, dont l'homme - 35 — attend, guette, épie les premiers frémissements pour lui jeter des amorces, la surprendre, la détourner de son chemin, l'égarer, l'étourdir et la chang-er en vice. Tl y a des monstres partout, je n'en disconviens pas. Ce n'est que trop vrai. Encore sont- ils rares. Et puis, devons-nous beaucoup être surpris que, parmi les jeunes filles condamnées à su laisser trouver, celles que l'on ne trouve pas, comme nous, sous l'empire de ces effluves si impétueuses de l'âge et du tempérament qui ne nous laissent plus connaître que le sexe, que celles-là, dis-je, n'aient pas toutes le courage de mourir plutôt que de céder aux entraînements de la nature ? Ont-elles, comme nous, la facilité d'apaiser cette fougue ? Et si nous nous en accordons le droit, pouvons-nous le leur refuser? Combien sont frappées d'un mal qui les obsède et qu'elles ne peuvent définir, dont leurs mères savent la raison et qu'elles leur tiennent secrète, mal qui les abat un matin, dont elles languissent un jour, et dont elles meurent le soir. Mais, combien davantage sont corrompues par nous? Je prendrai mon exemple dans la classe ouvrière. C'est là que notre dépravation cause le plus de ravages. — 36 — Les jeunes filles des hautes classes et de la bourgeoisie étant plus surveillées, nous ne nous attaquons à elles que quand elles sont mariées. Et j'ai déjà assez parlé de cette question pour l'objet que je me propose. L'ouvrière, comme toute jeune fille simple et qui n'a encore entendu que son cœur, rêve un amour durable. Elle se sent capable de dévouement jusqu'à la mort, bien plus, jusqu'à la souffrance pour qui l'aimera et qui lui plaira. Or, ouvrière, bourgeoise, demoiselle, toutes naissent avec un instinct de coquetterie qui leur sied, avec le goût du bien-être et un penchant h tout ce qui est beau et délicat comme elles. C'est un besoin d'avoir de jolis objets, une jouissance de se voir dans un gentil appartement; de porter, blancs et fins, batiste, fichus, dentelle. Voyez, en outre, une jeune fille dans sa robe blanche. Il y a b se jeter à ses genoux, tant, sous la mousseline, elle est ravissante d'innocence! Sa fierté n'est pas encore la dignité, et ce n'est plus la superbe de l'enfance ; un charme indéfinissable l'enveloppe comme dans une nue diaphane, et la rend respectable à tous les regards, à tous les sexes, à tous les âges, dans tous les pays et — 37 - sous tous les cieux. Elle est belle ainsi, — et elle a presque honte de sa beauté; — elle ne voudrait pas changer de toilette pour toute autre au monde,—et cependant elle lui donne de la confusion; — elle attire les regards, — et elle en tremble ; — si elle ne les attirait pas,— elle en pleurerait. — Qu'est-ce enfin que ces troubles et ces joies, ces craintes et ces contentements, ces inquiétudes et ces ravissements, sinon la pudeur dont la femme est une incarnation? Tout le monde a le droit de venir lui dire ou lui témoigner qu'elle est rayonnante de grâce, qu'elle est belle de simplicité ; mais c'est à celui qui saura le mieux lui faire comprendre que le mélange de tous ces parfums de beauté et de modestie ne sont pas faits pour elle seule, que son cœur fera partager tous ses trésors. A une condition : qu'il n'y mira plus de retour possible vers une mitre Jlenr. Car, une fois la virginité du calice envolée, elle sait, — personne ne le lui a dit; elle le sent, le devine, — elle sait que les pétales se fanent vite et tombent foulés aux pieds des passants, si son premier baiser ne se continue, toute la vie, sur les mêmes lèvres qui l'ont recueilli enivrant de pureté. Et voilà pourquoi jamais la corruption n'a 3 — 38 — pu venir à l'idée de la femme. Ceux qui ne voudraient pas en voir, avec moi, la raison dans la pureté de leurs sentiments, seront bien forcés de l'accorder à la crainte de ce châtiment terrible, dont elles portent en elles une vague appréhension. Nous le savons si bien, que notre dernier recours contre leur résistance est la promesse du mariage; promesse que l'on fait, serment que l'on prête en se riant de la pauvrette, à la façon du dogue, sous la protection duquel se mettrait une brebis, et qui la dévorerait jusque dans les entrailles. Nous allons le voir. Marie a dix-sept ans. Brunettc piquante, à l'esprit éveillé, à la démarche aisée, au pas rapide, à la main agile au travail, proprette et l'œil mutin, c'est la fille d'un ouvrier. Son jugement n'a pas été faussé par ses parents, mais, en revanche, elle est dans l'ignorance de bien des choses du monde ; ses compagnes parlent bien devant elle d'amourette et d'amoureux ; elle sait bien que l'une a un amant, l'autre un galant; mais croyez-vous qu'elle réfléchisse à tout ce que signifient ces choses? Non pas, vraiment. Elle chante, elle gazouille, travaille, pense à Jean, l'ouvrier de — 30 - son père, au beau monsieur qui lui a dit : bonjour, jolie enfant! au gentil garçon qui l'a regardée timidement, en lui cédant le pas tout à l'heure, et se reprend à chanter -.«.Parmi tant d'amoureux empressés à me plaire, etc.* Quand viendra son moment de choisir, elle choisira. Car, malgré toute son inexpérience et l'apprentissage qu'elle est obligée de faire, seule, de la vie et des choses, en somme, elle serait plus heureuse mille fois, ses inclinations n'étant pas forcées, plus heureuse mille fois que la demoiselle, si elle n'était entourée de mille dangers. Mais jeunes gens, hommes, vieillards, célibataires, pères de famille n'attendent que l'instant propice pour tomber, à l'envi, sur elle comme sur une proie. L'un éveille son cœur par des lettres, l'autre l'émeut par ses soupirs et ses larmes ; celui-ci la tente par des présents, celui-là la tourmente par ses poursuites; à droite, on lui l'ait voir de jolis appartements, à gauche, des bijoux; et devant, devant, court, faisant sonner mille grelots argentins, un équipage de deux chevaux hennissant, écuinant, fendant l'air. Et tout cela, tout cela lui est promis. Un mot et c'est à elle ; le maître du tilbury se retourne pour lui dire : a Allons ! un geste et je — iO — m'arrête, et je reviens te prendre et t'en fais la maîtresse. » Non, se dit l'enfant, et elle baisse le front; elle court s'asseoir à la table de son père. Combien tout y est en désordre, pauvre, humide ! Point de serviettes, des couverts de métal, une vaisselle raccommodée, sa mère en robe usée, ses frères tout barbouillés, son père en sueur encore de sa tâche pénible. Et, dans un coin, un grabat, puis sa couchette; mais les rideaux sont de serge ; et Jean, Jean son amoureux, heureux de la voir, de la servir, mais dont le cœur crève de douleur de deviner ce qui se passe en elle et de ne pouvoir lui dire : « Marie, en travaillant, je ne puis te promettre de te soustraire tout à fait à la misère. » Car la maladie, le manque de travail, les enfants, tout cela a vite emporté les épargnes. Et Marie n'a plus faim ; son petit estomac se serre. Elle rêve. Puis soudain, mansarde, haillons, souffrance, tout est oublié, car l'affection règne là; elle embrasse le pauvre vieillard, sa bonne et vieille mère, Jean, son fiancé, et court à l'atelier de nouveau, joyeuse comme le pinson tombé du nid, et que sa mère y a rapporté. Elle sera à Jean et à la garde de Dieu. Mais revoici la meute et ses aboiements ; le premier lui dit qu'il mourra, le second qu'il se meurt; le jeune lui jure que c'est pour la vie; le vieux, pour l'éternité. Tous promettent, mais aucun ne veut tenir. Et elle se tient en garde. Et le faon leur échappant, les chasseurs n'en sont que plus avides. Gare où elle mettra son pied dès lors; le sol est semé de trappes. Celui qui la serre de plus près est le vieillard. Indignité! Se servant de la confiance qu'inspirent son âge, son caractère d'homme public, il tombe dans la famille un beau jour, lui commande du travail, cause, s'assied, s'intéresse à tous les bambins, passe par tous les degrés de la ruse et de la bassesse, invite toute la famille à venir à la campagne. « Il a un grand jardin ; ils pourront y prendre des fruits, des ileurs... qu'ils viennent un dimanche, un jour de fête. » Puis bientôt c'est de Marie que l'on aurait besoin dans la semaine pour les préparatifs d'un goûter, pour de l'ouvrage, des cadeaux à des nièces, pour leur tenir compagnie en l'absence de la mère. Pendant ce temps, la cour continue; la jeune fille n'ose l'avouer aux parents, qui considèrent ce monsieur comme leur bienfaiteur. — O femmes et filles ! n'ayez donc plusja- mais cette peur du scandale, qui vous fait souffrir des impertinences et des grossièretés. A la moindre, jetez les liants cris, en quelque lieu que vous soyez; vous verrez se lever, accourir pour vous protéger, vous défendre et vous venger tous les hommes, tous, excepté l'infâme. Lui seul sera honni ; votre réputation n'en souffrira pas. Loin de là, l'estime publique vous sera acquise; et partout où vous passerez, l'on s'effacera, l'on s'inclinera devant vous. Ne restez jamais impassible devant une agression ; vous donnez de l'audace aux lâches ainsi. Et pour éviter une légère contrariété à un père, à un frère, à un mari, vous laissez accumuler sur leurs têtes et la vôtre la désolation et la ruine, l'orage... et le sang. Marie aussi craint d'affliger les siens ; c'est tarir le petit filet d'aisance qui coule dans sa famille, que de dévoiler les projets de cet homme qui l'a fait jaillir soudain; c'est une privation sans doute à imposer; de nouveau la f^ène à faire tomber sur son pauvre père , sur sa bonne mère. Mais si elle n'a pas ce courage, voici un présent pour elle, une robe sous prétexte de remercîment; un châle, à titre de salaire; et puis des manches; et puis des bagues, etle démon qui s'insinue dans son — 13 — cœur, et l'homme qui pénètre davantage au foyer; de nouvelles demandes.de nouvelles invitations jusqu'à ce qu'enfin la vierge, prise seule, un beau jour, dans un lieu mystérieux, ne sort des serres du vautour qu'ensanglantée et flétrie... C'en est fait de toutes les promesses ; ou le traître est marié, ou ses parents s'opposent h ce mariage, ou tout autre motif. La jeune fille cache un accident qui, pour ses parents et le monde, est une faute, et que j'appelle un odieux guet-apens, un viol horrible ; menacée encore, la plupart du temps, par son séducteur abominable d'être tuée si elle révélait ce secret. Mais elle lui a appartenu ; elle lui appartient. Neuf mois après, un enfant vient dire à tous son malheur, qu'on taxe de débauche et de prostitution. Non, la débauche n'y est pas encore ; non, la prostitution n'y est pas non plus. Ni débauche, ni prostitution n'y seront jamais si, prenant un couteau, le père ou le fiancé, la mère ou l'enfant, va sommer le séducteur de réparer l'outrage fait à l'innocence de Marie, a l'honneur de sa famille, et de prendre sur- le-champ pour femme celle qu'il a eue chaste et pure. Mais voici venir la débauche et la prostitution, si non-seulement vous ne la — u — vengez pas, mais que vous ne la plaigniez pas, que vous ne la consoliez pas, que vous ne l'aimiez pas; et les voici venir à grands pas si vous la repoussez, si vous la maudissez pour un crime qui n'est pas le sien. Abandonnée, malade, pauvre tige brisée sous le premier coup de vent, errant avec son enfant, sans travail, sans forces, dans l'abjection et la misère, elle résiste pourtant, elle lutte, elle sort victorieuse de ce combat suprême, où il semble que Dieu lui-même pro- tège et accueille ces infortunées quand l'univers les délaisse et les chasse. Dans sa mansarde, en même temps que son aiguille court — sa voix est silencieuse aujourd'hui — elle rêve de se vouer au bonheur de l'être caché dans les plis de son gracieux rideau. Mais soudain vient l'interrompre un gémissement ; c'est lui, c'est son enfant que des convulsions prennent; il faut tout quitter pour voler à son secours; la nuit, on travaillera pour finir la besogne; mais bientôt la fatigue fait tomber la jeune mère elle-même d'épuisement; alors, le travail manque; ce travail si dur de3 femmes (j'en ai vu gagner douze sous à de la dentelle dans une journée de quatorze heures); alors les économies sur le pain quotidien s'épuisent. L'infortunée regarde, de- nier par denier, s'en aller son petit pécule ; enfin le tiroir est vide... Plus rien, plus rien que des robes modestes et du linge ! et l'enfant souffre toujours. Plus de honte ! une mère doit-elle avoir des scrupules quand son enfant crie?... Elle fait un paquet et sort, dès le matin, confuse, ronge, baissant les yeux, dérobant ses pas et cachant un fardeau, qui lui paraît d'une lourdeur accablante. A mesure qu'elle approche d'une porte que son œil a remarquée de loin, elle ralentit sa marche , son courage l'abandonne-, voilà son blanchisseur qui passe.... elle s'arrête, l'évite ; une sueur froide coule sur ses membres endoloris; plus qu'un pas cependant... Mais d'autres malheureuses attendent qu'on ouvre.... que ce pas lui coûte de larmes ! la honte l'accable, le désespoir la tue____ On ouvre, et elle demeure là.... Puis, à travers les airs, elle croit entendre un cri de souffrance....