GEORGES DE PEYREBRUNE Les Fiancées TROISIÈME ÉDITION Tc4\IS ALPHONSE LE M ERRE, ÉDITEUR 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31 M DCCC XCVII Les Fiancées GEORGES DE PEYREBRUNE Les Fiancées ToA'RJS ALPHONSE LE M ERRE, ÉDITEUR 2 3 — ? 1 ) PASSAGE CHOISEUL, 2 7-3 I M DCCC XCVI1 IïUCi METTE III GHETTE Si chacun racontait sa vie, ou plutôt les incidents ayant eu une influence sur sa destinée, quelques-uns seraient surpris du petit nombre de pages qu'ils emploieraient à écrire ces phases importantes, déterminatives de leur existence. Phases qui. parfois, s'abattent comme un couperet et séparent irrévocablement les jours de la veille de ceux du lendemain, devenus ("Iran gers les uns aux autres et dissemblables ainsi (|ue des jours qui n'auraient pas gravité autour de la même entité humaine. Le souvenir ne B'attacbe qu'au cataclysme. La sensation n'est demeurée que du heurl par Lequel la route a dévié. Tout L'intérêt de la vie se résume donc en quelques rares circonstances, prépondérantes, il est vrai, mais hors desquelles I uniformité des heures berce dans sa monotonie le Lent déroulement des jours vécus. 4 LES FIANCÉES Par deux fois, en face de l'Océan, comme sur un terrain propice à ces évolutions, l'àmc d'Hugheltc a reçu le choc qui a modifié le cours normal de ses destinées. Et de ces seules impressions gardées nous donnerons la nolalion brève ; sonorité, conservée par la pédale, de deux accords vibrants diversement émus, tragiques et tendres : toute l'harmonie. Une petite plage, alors en formation : le Pou- ligucn, en Bretagne. Quelques chalets s'érigent en corbeille face à la mer. Au-dcvanl du port on bâtit la jetée. De l'autre côte, s'en allant vers Escoublac, Pornichet, une courbe de sable fin, laquée de minuscules coquilles roses et bleues, brodée de la très douce et frêle écume des va- gucltcs qui déferlent joliment : la Baule. On y vient en promenade ; peu de monde el beaucoup d'espace ; c'est presque l'isolement. « Je t'attraperai, Friquet; je t'attraperait... — Traperas pas, tit'mère », glousse en riant, avec des cris aigus, un beau gars rond comme une pelote dans son jersey de marin tendu à craquer sur le haut de ses mollets roses, les bras nus, la tète nue fouettée d'épaisses bouclettes noires. Prédérick a sept ans; mais on croirait qu'il en a dix, tant il est grand, fort, musclé déjà sous sa bouffissure de bébé. Kl il ne ressemble pas du tout à « tit'mère », laquelle H U GIIE T T F, 5 est toute petite, blonde et mignonne cl si mince que cela surprend toujours de l'entendre nommer « maman ». Il est vrai qu'elle s'y prit de bonne heure pour mériter ce titre. \ quinze ans, lorsqu'elle demandait pour sa fête un jeu de volants, on lui donna un mari. Sa mère, veuve, avec une grosse maison de sardinerie sur les bras, avait besoin d'un gendre. Elle en choisit un, sans même cou sulter Ilughcltc, qui, jusqu'à la dernière heure. Opta pour un jouet. Sa première robe longue, elle la revêtit le jour des liançailles; mais tout de suile après on l'affubla d'une autre, toute en crêpe noir : ce malencontreux mari venait de mourir. De lant d'événements en si peu Et Friquet, rageur, levait en l'air sa pelle. « C'est pas pour ça. C'est parce que je croyais que tu te nommais .o LES FIANCÉES Friquet les regarda tous, l'un après l'aulrc, et ne répliqua pas. Tandis qu'on faisait les malles il se glissa dans les chambres, examina tout, fureta avec l'air de jouer, entr'ouvrit des boîtes, aperçut des bi joux qui lui étaient inconnus, les tourna et retourna jusqu'à ce qu'il eût découvert sur l'un d'eux un chiffre entrelacé : H. P. Il se mit, avec allée talion, à jouer avec celui-ci. M"" Blancbet le lui arracha des mains. Etait-il fou? un bracelet de deux mille francs ! « Mais il n'est pas à loi, grand'mèrc; puisqu'il est à petite maman. — Une belle raison pour le détériorerI — Dis, insista l'enfant, il est bien à petite mère, ce beau bracelet ? — Evidemment. A qui veux-tu qu'il sbitP » Friquet s'en alla jouer plus loin. Sur une table un nécessaire de voyage était ouvert, très élégant, tout neuf en son écrin de salin bleu. L'écaillé blonde des brosses comme l'argent ciselé des llacons portaient ce même chiffre, toujours entrelacé : II. I*. Une conclusion s'ébauchait dans le cerveau de l'enfant; elle se formulait peu à peu et lui aine nait un tremblement de colère désespérée. « Peut-être, pensait Friquet, peut-être maman est-elle maintenant remariée! Je ne l'ai pas su, on m'a trompé, on s'est moqué de moi. elle IIUGHETTE 3 I s'appelle de Prébon. Je veux le savoir. Si c'esl vrai, je me vengerai. Oh ! oui, je la ferai pleurer!... » Il s'en revint rôder autour de M'"" Blanchct. Justement, celle-ci le cherchait pour lui essayer un costume nouvellement reçu. « Tiens, dit-elle eh l'étalant devant Friquet, j'espère que lu seras beau pour les noces de inaman llughctlc. — Ah! fît le petit avec un soupir de joie qui fut interprété par la grand'mère dans le sens d'un acquiescement définitif. — Te voilà content, hein? reprit M""' Blan- chet. — Mais, interrogea Friquet, c'est donc pour bientôt? — Assurément. — Alors, c'est bien sûr, bien sûr que maman Hughette... » Les larmes lui montèrent si brusquemenl qu'il ne put achever. M..... Blanche! le regarda. tout effrayée de .sa pâleur subite. « Eh bien! qu'est-ce qui le prend. Friquet? Comment, encore? Tu n'aimes donc pas la mère que tu lui veuilles faire du chagrin? — C'est clic... qui ne m'aime plus, murmura le petit, les dénis serrées. — Tu es un ingrat, Friquet. Si j'élais ta mère, je le mettrais en pension pour te punir. aa LES FIANCÉES — Pour te débarrasser de moi. Va, je le sais bien, puisqu'un étranger me prend ma maman, je n'ai plus qu'à m'en aller. Je m'en irai... — Vraiment? Et où iras-tu, jeune homme? — Si lu le savais, lu ne rirais pas. — Veux-tu que je le dise, briquet? Quelque chose t'a manqué pour faire de toi un petit garçon charmant. — Quoi donc? — Une bonne fessée de temps à autre, mon bonhomme! Mais la mère a ses idées?... Ça la regarde. Elle a voulu le corriger par le raisonnement, elle verra le plaisir que lu lui donneras. Tu commences déjà. — /Mors, ça ferait de la peine à maman,beaucoup, beaucoup de peine, si elle ne me voyait plus... — Plus (pic lu ne mérites, petit monstre! Allons, arrive ici, que j'essaie ce coslume. — Et si je ne veux pas? — Tu sais, les doigts me démangent.....Arrive ici ! » Mais d'un bond l'enfant se jeta hors de sa portée et, \irant sur lui-même, s'élança, dégringolant les marches... Par la fenêtre M" 1 " Planchcl l'aperçut fuyant du côté de la plage. La marée descendait; ce n'était pas l'heure du bain. Mais Hughette et Lucien, réfugiés dans II U G H E T T E la lente, savouraient cette minute d'isolement avant leur départ; ils remerciaient la mer qui avait enveloppé leur pure extase de son charme berceur, des accords languissants de sa vivante symphonie, qui, enfin, avait joué pour eux l'inimitable prélude à leur fête nuptiale. M me Blancliet les savait là ; clic ne s'inquiéta pas autrement de Friquct, sinon pour s'enco- lérer de la scène probable qu'il ne manquei-ail pas de leur faire. Quelqu'un jeta un cri: « Un enfant ! Un enfant se noie !... » Puis une rumeur cl des gens qui galopent. Eiughette et Lucien se sont dressés, liagards, les yeux sur l'étendue, ne voyant rien. Et cependant, elle s'accroebe au piquet de la tente défaillante, épouvantée, voulant s'élancer, les jambes rompues... Mais Lucien est loin!... 11 court, il devance les quelques hommes qui se sont précipités vers la vague qui recule; il va. tête baissée, follement, éperdument, et il entre dans l'écume, dans les flots, il nage : ses bras jetés énergiquement l'un après l'autre battent des brassées énormes... Tout à coup, il plonge. Un instant on le voit se débattre, tournoyer, disparaître, comme s'il luttait, : puis ce tourbillonnement cesse; Lucien reparaît, debout, la lelc seule émergeant, parfois recouverte par le 34 LES FIANCÉES Ilot qui déferle, mais sur ses bras levés il porte l'enfant, inerte. C'est bien Friquet. Lucien, arrivé bors de l'eau, ne s'arrête pas; il écarte la foule qui clame, voulant voir, voulant savoir; il marebe vers Hughette qu'il aperçoit tombée, se traînant sur les genoux, la face renversée au ciel, pitoyable. En sortant de la tente, elle a roulé, puis s'est relevée sur ses mains, voulant arriver quand même jusqu'à son bis, luttant contre l'évanouissement qu'elle sentait l'endormir, creusant de ses ongles le sable mou qui s'enfonce sous elle, et n'avançant pas. « Il vit ! lui cric Lucien. — Ab I » fait-elle. Et elle s'affaisse, les yeux. clos. On les emporta tous les deux. Ce fut Friquei qui le premier recouvra ses sens. Des soins énergiques le ranimèrent. Efughette demeura pins longtemps dans l'oubli bienfaisant, dans l'exquise inconscience de L'être. Après son réveil, le souvenir revenu, elle cria. Mais Lucien lui montra, conclu' près d'elle, Friquet les yeux grands ouverts, bien vivant, mais farouche comme une petite bète sauvage prise au piège. (i Mon Friquet!... mon enfant!... O mon petit enfant ! » HUGHETTE a 5 Hughette enveloppe son fila de ses liras éperdus, le défend, L'étreint, Le caresse toul entier de ses baisers fous. Bientôt, tout lias entre eux, des mots s'échangent. L'enfant a des paroles brèves: la mère sanglote et supplie. Lucien les écoute et son cœur se tord. Tout à coup, Friquet se dresse à demi et profère avec une étrange force : « Alors, je recommencerai. El celle lois!... — Non, mon petit, lui répond Hughette, se relevant, échevelée, blâme, blessée mortelle menl dans son cœur déchiré, non, lu ne recommenceras pas, car je ne me remarierai jamais !... — Hughette! clame Lucien les mains implorantes. — Jamais! » répète la mère, grandie, auguste dans son renoncement. Puis, toute sa vie donnée à l'enfant cruel qui la réclame, elle s'assied, résignée, comme pour attendre la lin; mais son visage est noyé dans les pleurs. Elle pleura longtemps, Longtemps. Tel fut le premier souvenir qui resta dans La mémoire d'Hughette : La sensation de ce heurl Lamentable en Laquelle son existence dévia. Les années s'écoulèrent, en lesquelles L'uniformité a6 LES FIANCÉES desjours, au lent déroulement, passa sans laisser de traces. Puis, à dix ans d'intervalle, l'âme d'Hughette reçut un nouveau choc qui modifia encore ses destinées. Et de ces seules impressions gardées une sonorité demeure, joignant, par la pédale cotiser véc,aux tragiques accords précédemment émis, la tendre vibration des derniers arpèges: toute l'harmonie. Celle fois, nous sommes à Cabourg, en pleine saison élégante et moderne. Le mois de septembre est admirable. Presque tous les baigneurs sont restés. Pendant le recul d'une des plus fortes marées, sur un vaste champ de sable que la mer découvre, on jalonne pour les courses annuelles. Des banderoles flottent tout le long de la façade du Casino. La superbe terrasse, commençant à la Divc pour rejoindre les dunes qui se bossèlent jusqu'à Home, disparaît sous le bariolage d'une coloration intense spéciale aux toilettes de bains de mer. Mais la véranda du Casino est surtout envahie. On se dispute les dernières chaises. Des groupes s'arrangent pour entendre le concert. L'air est chaud ; la mer lointaine revient au a 7 petit galop de ses vagues. Le soleil, epui décline, envoie, de biais, l'ardent reflet de sa pourpre fulgurante, et les visages qu'il frôle révèlent une rose lueur d'incendie. Dans les repos de l'orchestre, le babillage s'élève, croît, grandit eu une rumeur coupée de rires, de cris aigus d'enfants ¥*MBI W7 " ï î i ftHt I « I » Ml* '$ l'UMIIl fl 11 i 34 LES FIANCÉES Et M me Blanchet se renversa, secouée d'un grand rire. « Frédéric est un homme, répliqua gravement Lucien. S'il n'a pas l'âge d'être marié, il a celui d'aimer et de souffrir. — Souffrir! balbutia Ilugbcllc. Ah! Dieu non! S'il ne dépend que de moi!... Qu'il soit heureux, du moins, lui! — Justement, reprit vivement Lucien, c'est pourquoi je m'inquiète. Avec un autre caractère (pic le sien, celle passionnclte serait sans impor- lancc. Mais, lui, si tendre et si volontaire! [lfera quelque sotlisc si l'on doit s'opposer à sa fan lui sie, et si l'on y cède!... — Mais c'est burlesque ! clama M"" Blanchet. — Non, répliqua Lucien, c'est sérieux. » I lughctle le regarda : « Il vous a parlé? — Pas précisément. Mais... j'ai surveillé. Et celle petite lillc me paraît d 'au Unit plus dangereuse qu'elle joue avec Frédéric, sachant ce qu'elle fait, tandis que lui. dans la naïveté de sa première tendresse, se jette éperdument à l'abandon de la destinée, livre tout son cœur, toute sa vie, dans la superbe inconscience de la jeunesse à sa prime éclosion. — Ah! murmura llughclle, je le prcssenlais. mais je ne voulais pas le croire! Je voyais bien qu'il nous échappait, que son cœur, ses pensées HUGUETTE 35 n'étaient plus avec nous. Mais que faire? Partons, sauvons-nous, rentrons à Paris !... — Et s'il reste? demanda Lucien. — Oh ! il ne fera pas cela ! — Souvenez-vous!... » dit-il à demi-voix. Ilughettc tressaillit et ses yeux s'agrandirent désespérément en regardant la mer. Quoi! il se pourrait qu'une fois encore ce cruel enfant lorçât sa volonté en menaçant de mourir! Sa douleur, d'un jour déjà lointain, revécut, accrue d'une angoisse nouvelle. Elle eut un geste las de désespoir immense. La vie, à la fin, l'accablait; elle succombait sous cette maternité douloureuse. M rae Blanchet secoua la tète en marmottant : « L'éducation, voilà! Ce ne sont plus les enfants qui sont dressés à obéir, ce sont les parents. Je vois venir le moment où les petits don- ncrontle fouet à leur mère. Ah ! jour de ma vie! si ce gosse m'avait appartenu !... — Vous savez, madame Blanchet, interrompit Lucien, les raisons que j'ai pour déplorer La violence du caractère de Frédéric! Eh liicii ! malgré cela, je crois que vous vous trompez. Si cet enfant eût été dirigé plus... brutalement, si au lieu de cultiver, comme l'a fait sa mère... — Et vous... » ajouta llughcltc avec un divin regard de gratitude. 30 LES FIANCÉES Il continua, plus ému : «... De cultiver, de sensibiliser les ferments de tendresse qu'un peu d'hérédité maternelle avait glissés en lui, d'amollir par un enveloppement d'une exquise douceur la rudesse native de cet athlète robuste de la vie, si on avait tapé sur ses nerfs, sur ses muscles, si on avait surexcité par l'abus de la force le sang fougueux de cet enfant, il aurait vu rouge un jour, croyez- moi. Tandis que, maintenant, je ne désespère pas, non, je ne désespère pas, vraiment, d'arracher de ce cœur imprégné de caresses morales, une pitié, enfin, pour la mère admirable qui a tant souffert par lui! Il est presque impossible qu'une abnégation si constante, si tendre, n'ait pas créé un reflet dans cette âme enfantine miraculeusement douée par Dieu d'une certaine a pli- lude à recevoir la culture sentimentale. D'ailleurs nous le verrons bien, et alors... — Mais, interrompit llugbcltc, déjà épeurée, si... si l'on pouvait éviter de lui causer un clia- grin !... — Comment? — Cette petite? — Eh bien ! cria M" 10 Blanchet, lu ne vas pas t'imaginer de la faire épouser à Friquet, hein ? —- Certes, fitllugbclle, plus timidement. Cependant, onpourraitvoir, s'informer. Mon Dieu 1 quelquefois ces choses-là arrivent! Les amiliés IIU GII E T T E 37 d'enfance qui, plus tard... Si cela se pouvait, (pie l'on promît à Frédéric... — J'y ai songé, répondit Lucien. — i\'est-ce pas? » cria presque Hughette. MI Manchet haussa les épaules. « Ne t'emballe pas. Veux-tu mon avis? Celle petite appartient à quelque famille d'artistes sans le sou, des gens de rien, qui ne se montrent même pas sur la plage. Et la preuve, c'est que la moucheronne trotte seule, sans bonne, sans gouvernante et sans même changer de robe ni de chapeau... — Frédéric est riche, proclama Ilughellc. — Et la jeune fille pourra être dotée, » acheva Lucien en regardant Hughette. Et ils échangèrent leur doux et triste sourire d'àmcs consolées parla communauté du dévouement. « C'est cela, du roman maintenant, conclut aigrement M.'"" Blanchet. Enfin, j'espère que celle sottise-là vous sera épargnée parles circonstances mêmes. Car il se pourrait bien, et, vous savez, c'est ce qu'il y a de plus probable, que cette Terka... Tcrka tout court, vous m'entendez? n'eût pas un autre nom à mettre au bout de celui-là. Informez-vous; mais ne cherchez pas sur le Gotha ; regardez plutôt les affiches des tbéàtres! » Hughette protesta. 38 LES FIANCÉES Toutefois, comme Lucien n'eut pas l'air d'im- prouver M me Blanchel, elle demeura songeuse en la possibilité d'un obstacle celle fois insurmontable. Peu après, Lucien se leva et se dirigea vers l'intérieur du casino; mais il ne revint pas. Le soir, à la villa, on l'attendait encore. L'inquiétude d'Hugbelte s'accroissait de la signification de cette absence : si les renseignements eussent élé favorables, nul doule que Lucien ne se fût empressé de les communiquer. » M m0 Blancbet triomphait, modestement toutefois, car elle voyait se préparer quelque scène épouvantable qui laisserait encore sa fille à demi morte et languissante pour des années. Mais Frédéric, inaltentif à L'agitation diverse de ses deux mères, troublé par un rêve charmant, les regards humides el vagues, rayonnait d'une joie triomphante, épanoui dans sa bcaulé juvénile, doucement pâlie, fier seulement de la pourpre saturnienne d'un œillel énorme qui décorail son habit, comme s'il eùl porté en trophée un lambeau de la robe de Terka. Les feux du Casino s'allumèrent, M"' c Blancbet pressa le départ. Elle passait ses soirées dans la salle des jeux, allant des petits chevaux à la roulette, suivant la déveine, mais n'abandonnant la partie qu'après le dernier coup IIU GII E T TE 3g donné, car ces jeux de hasard lui étaient une passion. Elle y perdait régulièrement chaque jour ; mais comme ses pertes alternaient avec des gains illusoires, son émotion se renouvelai! avec un plaisir toujours aussi vif, aussi intense. Hughette, pour l'accompagner, lui sacrifiait les soirées silencieuses en face de l'infini de la mer qui auraient charmé son âme rêveuse, assoiffée de communion mystique avec la grande plaintive. A regret, elle abandonnait sa guérite capitonnée adossée aux glycines grimpantes sur la façade de la villa, et le murmure berceur ou le vacarme torrentiel du Ilot qui, tour à tour. Irai nait sur le sable, ou frappait le soubassement de la longue terrasse. Renonçant à ses mélancoliques joies, dolente, elle suivait M" 0 Blanche! liévreuse d'impatience, et Frédéric qui déjà piaffait à l'espoir des valses qu'il allait tournoyer follement avec Terka. Car la petite, qui ne manquait pas un bal d'enfants, se glissait aussi parmi les sauteries où la toilette de soirée n'est pas imposée, et on l'invitait, comme une jeune fille; sa grâce à la danse était une délectation pour ceux qui la regardaient comme pour ses empressés valseurs. On partit, après avoir attendu vainement Lucien, mais avec l'espoir de le rencontrer là-bas. Lucien était descendu à l'hôtel des Grands- 4o LES FIANCÉES Ducs, à l'un des bouts de la terrasse, tandis que M me Blanchet avait loué pour la saison un chalet presque à l'autre extrémité où commençaient les dunes. L'on se rencontrait donc à toute heure, en convergeant vers la plage et le Casino, centre bruyant de toute la vie balnéaire à Cabourg. Mais, ce soir, on n'aperçut Lucien ni sur la terrasse ni sous la véranda, et M"' e Blanchet s'engouffra dans la salle des jeux, entraînant Ilughette. Déjà retentissait l'appel monotone : « Faites vos jeux!... rien ne va plus!... » tandis que l'orchestre s'accordait plus loin, poulies danses. M"" Blanchet, précipitée vers la roulette, jeta un écu sur le drapeau qui sortit. C'en était fait ; elle s'installa et ne s'occupa plus de rien, ni de personne. Ilughette prit le bras de son fils, assez docile tant qu'il n'avait pas aperçu Terka, et continua de chercher Lucien. Ils traversèrent le grand hall des fêles, où la beauté frôle et grave d'Ilughette produisait toujours une sensation; ils errèrent au salon de lecture, ils franchirent les portes de la salle du concert, et retournèrent aussi impatients l'un que l'autre vers l'entrée où viraient les petits chevaux. « Faites vos jeux !... Bien ne va plus !... — Gagné ! » cria trop fort une enfantine voix sonnante comme une clochette d'or. H U G IIK T T E Frédéric tressaillit. Sa mère feignit de prendre ce mouvement pour un désir d'être libre. Elle sourit en disant : « Va, mon petit, amuse-toi 1 » Et elle abandonna son bras. Déjà Frédéric avait rejoint Terka, cl son visage radieux disparut cacbé par l'auréole du grand ebapeau couronné d'berbcs folles. Dissimulée à son tour derrière les joueurs, Tlugbette surveillait son fds et surtout la petite fille étrange qui entrait si prématurément dans leurs destinées. Plus elle examinait le visage de Izigane aux yeux inquiétants, la bouche aux coins retroussés, rouge comme d'un trait de carmin, plus s'enfonçait en son cœur l'inquiétude cruelle d'une impossibilité d'honneur à l'union de ces deux enfants. Et Lucien qui ne revenait pas! Que se passait-il donc? Elle demeurait dans cet émoi des êtres très sensilifs qui pressentent. Son anxiété la poussait à ne pas qui lier, à ne pas perdre de vue son cher petit, comme si, loin d'elle, il eût couru quelque danger grave. rerka, soudain, se mit à bouder: elle avail perdu et n'avait plus d'argent. Moi s Frédéric, timidement, glissa devant elle deux pièces d'or. Le visage de la fillette s'enlaidit d'une joie vulgaire, aiguë, qui fit étinceler ses prunelles et 4 a LES FIANCÉES bal ti c un peu les ailes mobiles de son nez ; mais, avec des gestes d'enfant, elle battit des mains, sauta sur sa ebaise et bafouilla des mots de bébé ravi en se rejetant frénétiquement au jeu. Cependant, elle perdit encore cl pâlit, mordant sa lèvre. Après quelques minutes d'attente, le coude sur la table, son menton dans la main, raide, les yeux demi-clos lorsqu'elle eut compris que Frédéric n'avait plus d'or à poser devant elle, Tcrka se leva, un peu brusque, poussant sa ebaise. Mais, tout de suite reprise, elle éclata de rire et courut vers la salle où l'on dansait. Son ample robe rouge flottait autour d'elle, le papillon noir de sa ceinture bouffait, lui remontant aux épaules comme deux ailes entre lesquelles sautillaient les serpents annelés de ses ebeveux sombres. Frédéric s'était élancé, en glissant comme s'il évoluaitsurlaglace, l'avait dépassée, attenduect, se courbant, l'enlaçait et l'emportait au rythme languide de celte valse de Strauss : la I ague, Hugbette les perdit de vue. Alors, avec une sorte de volonté presque inconsciente, elle se mit ù leur recherche, passant, automatique, à travers les groupes, ses regards errants et cependant fixes. Elle obéissait à un éperdu désir de les retrouver. C'est ainsi qu'après avoir rôdé jusqu'aux HUGIIETTE 43 alentours de la terrasse, elle les aperçut sous la véranda, tranquillement installés, Terka allongée dans un rocking-chair qui la balançait, Frédéric assis tout près d'elle, lui promenant autour du visage son éventail de plumes. Dans la pénombre de cet abri de toutes parts enveloppé par le bleuissement de l'illumination électrique, ce tableau ebarmant se veloutail d'apparence irréelle, ou, mieux encore, évoquait l'arrangement, derrière le rideau, sur une merveilleuse toile de fond, d'un joli groupe d'adolescents qui, tout à l'heure, aux feux de la rampe. allait resplendir dans l'apothéose de sa poétique grâce. A les voir si beaux, si calmes en leur innocence enfantine, llughettc s'arrêta, n'osant les troubler, mais le cœur invinciblement navré. Son attention fut soudain attirée par un frôlement de robe traînante, et une femme entra sous la véranda. L'éclat de sa toilette claire et de son visage peint s'harmonisait dans une note aiguë. Elle appela très haut : a Terka ! Terka I... » Puis, apercevant la fillette, elle se rapprocha d'elle vivement, et, sans paraître voir Frédéric, elle ajouta : « Viens, tout de suite. » La petite la regarda d'en bas, les yeux clignotants, mais sans bouger. M LES FIANCÉES Alors la voix impérieuse de la lemme clama, un peu rauque : « Quand je te dis de venir, m'entends-tu? » Terka se leva nonchalamment et suivit la robe flaire qui ondulait devant elle dans un éloigne- ment rapide. Toutefois, elle s'était retournée vers Frédéric, lui disant, sans souci d'être entendue : « Attendez-moi, je reviens. » Et cependant Terka ne revint pas. Frédéric l'attendit jusqu'à la fermeture des portes, jusqu'à l'extinction des globes de lumières qui ornaient la façade du Casino. Il avait laissé partir sa mère, qui écoutait les doléances et subissait le récit des martingales avortées de M mo Blanchct, en se dissimulant pour n'être pas retrouvé et emmené. Quand tous les volets furent clos et les villas silencieuses, Frédéric rentra lentement, traînant ses pas au long de la balustrade où il s'accoudait parfois, comme un amoureux de la mer ou de la lune qu'il contemplait dans une rêverie languide. If ugbette l'attendait pour le baiser du soir. Et ses lèvres, sur les paupières brûlantes de son fils, se posèrent plus lourdes, plus lentes, dans un passionné vouloir d'appeler sur elles le sommeil de l'oubli. Le lendemain, à l'heure du déjeuner, Fré- 11 U G H E T T13 45 déric, sorti de très bonne heure, n'avait pas reparu. IlughcUe, dont l'affolement croissait, allait 8emettre à sa recherche, lorsque Lucien de Prébon se présenta enfin ! « Ne vous tourmentez pas, lui dit-il toul de suite. Les choses vont aussi bien qu'on le pouvait souhaiter... Malheureusement, les prévisions de M"" Blanchet étaient justes : tout projet de mariage est impossible. — Mais alors! s'écria llughelte, mon pauvre enfant!... vous ne savez pas comme il est épris... — Il est très jeune, observa doucement Lucien , et l'on peut oublier les petites Terka... Il n'y avait que le premier moment à redouter; ce danger sera fort atténue par la mesure que j'ai prise... » llughette le regardait ardemment. « Cette jeune fille et sa mère, continua Lucien, sont parties ce matin ou plutôt cette nuit, à la première heure, et leur destination restera inconnue à Frédéric, aussi longtemps que cela sera nécessaire. — Vous avez fait cela? » balbutiait la jeune femme émerveillée. Puis tout de suite elle reprenait : « Que va dire Frédéric ? Que va-t-il faire i> — Dans ce moment il est affolé; car ce ma tin, sur la plage, les habituels compagnons de 3. 46 LES FIANCÉES jeu de Tcrka lui ont appris son départ. Il nous reste à le surveiller, et, dès que cela deviendra possible, je lui fournirai les explications que nous lui devons d'ailleurs. C'est un homme d'honneur. 11 se résignera et se consolera vile, je l'espère. » Ilughelle secoua la lete : « Se résigner, peut-être, dit-elle; mais se consoler. .. » N'avait-clle pas donné à son fils un peu de son âme fidèle? Lucien, très ému, murmura : « 11 fera donc son apprentissage de la douleur. Alors, il comprendra peut-être... » Se courbant respectueusement sur la fine main exsangue que Lui tendait llughette, il la baisa avec une infinie tendresse. Un pas violent courut dans la maison : llughette tressaillit toute et se précipita au-devant de Frédéric qui entrait d'un bond fou. Il les regarda, l'un et l'autre, vaguement soupçonneux. Toutefois, il doutait, ingénument, que l'on se fût aperçu de ses préoccupations sentimentales. « Mère, dit-il, et sa voix tremblait de colère, j'ai une grâce à le demander. — Tout ce que lu voudras, mon cher petit. Mais calme-toi, tu me fais peur. Qu'as-lu! 1 — Rien, vraiment, rien, dit-il, apaisé par le prompt acquiescement d'IIughette, voilà ce que 11UGHETTE je voudrais. Je m'ennuie à la mer. Il me reste encore un mois de vacances, eh bien! je désirerais... voyager. » Elle répéta machinalement : « Voyager?... —• Oui, à mon âge, je n'ai encore rien vu. je n'ai pas bougé d'auprès de tes jupes, comme un enfant. Et je sens que mon enfance se prolonge dans ces lisières. Or, il est temps que je devienne un homme. Donc je voudrais que tu me permisses de courir un peu à travers la France, peut-être au delà si cela me plaît, seul, libre... » llughctte ouvrait tout grands ses yeux épouvantés. Et ce regard éperdu se posa sur Lucien. « Mais, commença celui-ci d'un air tranquille, souriant même, je me range tout à fait à l'avis de Frédéric. Il a raison; il faut qu'un jeune homme s'émancipe, qu'il essaie ses ailes hors du nid, comme un oiselet qui se sent déjà solide et pressent qu'il lui faudra bientôt déployer toutes ses forces pour la rude envolée à travers la vie. — Comment! vous aussi? » murmura Hu- ghcllc désappointée et déjà près des larmes. Mais Frédéric triomphait, cl une impatience d'être déjà loin le faisait vaguer par la chambre, tournoyant et se heurtant aux meubles comme aux parois d'une cage. Rassurée, toutefois, par un rapide regard de 48 LES FIANCÉKS Lucien, Ilughctte s'assit les jambes tremblantes, et prononça lentement : « S'il le faut!... Que la volonté de Dieu soit faite, mon enfant ! — Merci 1 ob! merci, mère, » cria Frédéric, se jetant sur les genoux défaillants d'IIughetlc cl l'embrassant, la meurtrissant dans un emportement de joie. Lucien éleva la voix, et, plus net, celte fois : « Quand donc comptcs-lu partir? — Bientôt... le plus tôt possible. — Tu as fait ta route? » Frédéric balbutia : « Non, c'est-à-dire, je verrai... — Bien, bien. Nous en causerons d'ailleurs. Tu me permettras sans doute de le donner quelques conseils? — Certes, mon ami, mais tout de suite, alors, bciii?... — Parfait. Si nous allions faire un tour sur Il oine?... J'ai justement affaire de ce côté-là. — Je vous suis... Maman, si lu étais bien genlille, tu ferais préparer mes malles. — C'est cela, » répondit Lucien pour Hu- ghette, car la jeune femme était au bout de son courage. Et il poussait dehors, amicalement, par les épaules, Frédéric dont lu naïve, l'égoïste joie de muni Il m; HUTTE 49 la fuite prochaine navrait le dévoué cœur maternel. Mais Frédéric n'avait pas besoin d'clrcpoussé. 11 se projetait maintenant de toutes ses forces, oliéissanl au seul mobile éperdu de s'élancera la poursuite de Terka. Avec la folle ardeur de son âge, il se voyait déjà courant les pays à la recherche de son rêve, galopant à la belle étoile, interrogeant les passants, les arbres, les pierres, certain d'avance que les incidents et les aven- turcs romanesques lui feraient rencontrer au détour d'un chemin la pourpre aveuglante de la robe envolée ! Dans son élan, il se heurta, au bas des marches, à sa grand'mère qui, inquiète de l'avoir vu monter avec des bonds de jeune fauve, se décidait à venir voir de quelle frasque il les mena- rail. Mais il l'avait saisie, et il la secouait en l'embrassant et criant : « Je pars, grand'mère, je pars tout seul!... —-Ah! que le bon Dieu t'emmène! » gloussa, suffoquée, M" 10 Blanchet, en se rajustant. Puis elle se hâta vers sa fille qu'elle trouva prostrée, sanglotante. «Eh bien, lui dit-elle en entrant, es-tu ravie du bon petit cœur que tu lui as fait? Ah! l'ingrat!... — Le malheureux enfant! murmura Hu- ghelle. Ce n'est que pour la suivre qu'il est 5o LES FIANCÉES joyeux de nous quitter. Et... je lui pardonne de toute mon âme ! — Comment ! comment ! la suivre ! Tu le laisses donc partir? —■ Puisqu'il ne la retrouvera jamais? Qu'il use donc ses forces à la poursuite de sa chimère ! Il lui en restera moins pour souffrir, cl il nous reviendra las, meurtri, mais assagi par cette dure épreuve. D'ailleurs, il ne s'en ira peut-être pas. Lucien l'emmène, et c'est pour un aveu , je le prévois. Quand il saura, le pauvre enfant, que son honneur exige qu'il renonce à Terka, sans doute il accourra dans mes bras chercher mes caresses, se faire plaindre, comme lorsqu'il était toulpetil et s'était fait mal en tombant. Oh! comme je vais le chérir, le choyer, mon cher trésor!... — Naturellement, riposta M"" Blanchct, ce sont toujours les ingrats que l'on aime le mieux. Va ! console-le pour une amourette qui a mal tourné, lui qui n'a pas même l'air de se douter qu'il a brisé ton cœur, détraqué ta vie; cl que, depuis dix ans, lu pleures, toi! — Maman ! — Si lu crois que je ne m'en aperçoive pas !... Ah! je suis heureuse aussi, moi! Et par la faute de ce galopin! Tiens, veux-tu que je le dise? Eh bien, je m'en réjouis, moi, de penser qu'il va souffrir un lout petit peu, à son tour, du même mal qu'il l'a causé. HD GUETTE 5i — Dieu veuille l'épargner! s'écria Hughette. Et puisse toute ma peine s'accroître encore si cela peut servir à son bonheur ! — Fort bien. Mais tu oublies que lu n'as pas sacrifié que loi dans cette circonstance, sans parler de moi et de mes vœux les plus chers mis à néant, et Lucien?... » Hugbctle rougit violemment, mais elle se redressa, fière de l'affection, jamais lassée, de celui qu'elle avait condamné au douloureux partage d'un amour uniquement fraternel. « Lucien m'aime trop pour n'avoir pas placé au-dessus de ses souffrances la joie de me complaire par son renoncement. D'ailleurs, nos âmes sont jointes d'un lien impérissable, et nous avons la foi dans notre éternité. » M n,e Blanclict quitta la chambre en levant les épaules. Longtemps Hughette s'immobilisa dans l'anéantissement que ces crises morales apportaient à son être débile, si tendrement sensitif. Et puis, dans un sursaut, elle se rcssouvinl de sa promesse ù son fds et se dirigea vers la chambre de Frédéric. 11 parut à Hughette qu'elle serait désormais seule, complètement isolée de toutes ses tendresses, puisque celui qui les incarnait toutes allait s'éloigner d'elle. Jamais jusqu'ici elle n'a- 53 LES FIANCÉES vait envisagé cetle possibilité ; aujourd'hui elle trouvait plus amère encore l'existence qui lui était faite. Voici que l'heure sonnait où le jeune homme prenait son vol, et elle, qui s'était gardée pour lui, restait dépossédée, avec toute une longue existence devant elle à poursuivre s.ans but, sans bonheur; car elle n'avait que trente-trois ans, et, se regardant, surprise, clic constatait la jeunesse persistante de sa beauté mignonne, que la pureté de ses grands yeux aggravait d'une apparence candide de jeune fille. Sa vie était finie, et elle n'avait pas vécu! Qu'allait-elle devenir? Lucien! Oh! certes! Lucien était une consolation divine, comme la pensée de Dieu. Mais si elle avait subi, sans révolte, l'arrachement de tout espoir en de terrestres joies, c'est que Frédéric, passionnément gardé dans ses bras, sur son cœur, couvrait ce cœur comme d'un bouclier, le défendait contre les tentations et les regrets. Maintenant elle se voyait désarmée et sa faiblesse s'effarait. Bien lasses et tremblantes étaient les mains d'11 iighelte en touchant aux objets que Frédéric devait emporter. Ensuite le temps lui semblait cruellement long : que se passait-il? Sans doute, échoué dans la solitude des sables, au loin, par là, sur quelque dune, Frédéric proférait des cris et des menaces. De quels mots Lucien II 11 Ci H E T T E 53 essayait-il de l'apaiser? Et pourquoi ne revenaient-ils pas ? La journée s'avançait. Enfin la sonnette de la grille retentit, lfu- ghclte, le souffle arrêté, blêmissante, écouta se rapprocher des pas. Ce n'était point Frédéric. Elle courut : « Mon fils!... cria-l-clle, se précipitant dans la salle, où la véranda ouvrait sur la mer idéalement bleue et pimpante en ses fanfreluches d'argent. Lucien s'élança vers elle : — Victoire! notre enfant a été admirable de raison cl de courage. Je l'ai précédé pour vous le dire, amie, car je souffrais de votre angoisse et le pauvre petit ne marchait pas assez vite à mon gré. » Hughette s'assit, accablée maintenant d'une lassitude invincible; les nerfs détendus, n'ayant plus à soutenir sa vaillance, l'abandonnaient a l'exquise faiblesse du repos. Elle soupirait largement, lentement, et se sentait redevenir heureuse, sans comprendre pourquoi cette sensation de bonheur l'envahissait. Une grande émotion tenait Lucien vibrant devant elle. Mais, sans qu'on l'eût entendu venir, Fré- i , • *■ clenc entra. 11 paraissait transformé. Le pas tranquille, les gestes calmes, il s'avançait sans bruit. 54 LES FIANCÉES Quand il fui tout près d'Hughette qui lui ten dait les bras, il tomba agenouille et, le front caché sur l'épaule de sa mère, il murmura : « Pardon 1... pardon !... — Tu n'as rien à te faire pardonner, mon cher petit, s'écria Hughette surprise. — Pardon, mère, oh! pardon! répéta Frédéric. Et il ajouta : .le ne savais jias... » Elle le regardait, anxieuse, cherchant ses yeux. « Je ne savais pas... combien cela faisait mal ; mais maintenant, je sais !... Et ce n'est pas pour moi que je souffre, maman, maman adorée ; c'est pour toi?... Oh! quel mal je t'ai causé!... Pardonne-moi, je ne savais pas !... » Et Frédéric sanglotait, heurtant de sa poi- trine secouée le cœur tremblant d'Hughette. Elle tourna vers Lucien un regard de reproche et de confusion, toute rougissante maintenant. « Dix ans! tu as souffert dix ans, toi!... balbutia le jeune homme, et c'est par ma faute !... Oh! maman, maman... — Tais-toi! répétait Hughette, le caressant, lui baisant les cheveux, tais-toi , mon petit, c'est fini, c'est passé, n'en parlons plus. — Fini!... s'écria Frédéric en se reculant d'elle, un peu, et l'examinant à travers ses pleurs ! Ah ! grâce à Dieu, non, ce n'est pas fini. Itlll.lt IIU G IIE T T E 55 Plus lard, vois-tu. je ne me le serais jamais pardonne! Ah ! petite Terka, mon cher rêve, soyez bénie puisque, grâce à vous, j'ai touché le fond des douleurs humaines et ai appris à comprendre le mal que j'avais fait!... Comme je te remercie, maman, d'être jeune et jolie, d'être adorable!... N'est-ce pas, monsieur de Prébon, qu'elle est toujours belle, ma chère maman llu- ghette? — Frédéric !... » cria-t-cllc tout éperdue. Mais lui, caressant des deux mains cette tête confuse, si charmante en sa rougeur, continuait : « N'est-ce pas, mon ami Lucien, que vous aimez toujours votre fiancée d'il y a dix ans, et que vous voulez bien encore aujourd'hui devenir mon père, mon vrai père?... — Si je le veux? prononça Lucien avec une ardeur presque sacrée. — Oh ! que je suis heureux! » murmura Frédéric, le cœur déchiré, les yeux ruisselants, mais domptant sa douleur atroce. Car c'était lui maintenant qui se sacrifiait. «Ne pleure donc plus! disait tout bas Hu- ghelte, lui essuyant les yeux. — Alors, tu veux bien, toi aussi? interrogeait l à mi-voix, un peu honteux de sa secrète espérance. — Oui, oui, fit-elle très vite, puisque lu le 56 LES FIANCÉES désires! mais toi, mon mignon, tu as de la peineP — Oh ! moi !... et il se releva avec un mouvement d'orgueil,— j'ai surtout de la volonté. — Et... tu ne partiras pas? » interrogea timidement Hughelte. Frédéric hésita. Oh! comme il aurait voulu s'enfuir, au contraire! Mais les doux yeux qui l'imploraient firent mollir son âme désormais attendrie. « Non, maman, répondit-il, se forçant à sourire, je veux que tu sois tout à fait heureuse, je ne partirai pas... seul; mais, tous ensemhle, nous quitterons, si tu le permets, cette mer qui m'est devenue odieuse, ce théâtre d'éternelle révolte où se sont joués les seuls drames de notre existence... — Tu ouhlies, interrompit Lucien, qu'aujourd'hui, clic a été bonne conseillère, la grande bleue. — C'est vrai, répondit Frédéric, les regardant, Hughctte et Lucien, profilés sur le fond étineelant de la mer magnifique, qui mêlait ses murmures câlins à leurs voix graves et troublées : c'est vrai, car la voici qui chante maintenant votre épilhalamc ! » Et ils se lurent pour écouter. Impérissable souvenir! sensations jamais oubliées. HUGHETTE r> 7 Et de ces seules impressions gardées une sonorité demeure, joignant aux tragiques accords précédemment émis la tendre vibration des derniers arpèges : toute l'harmonie. 1 uuitt ROSE ET LIA ROSE ET LIA i Sur la route étroite qui tourne, en lacets, au flanc raide du pic du Midi de Bigorre, une caravane montait. Si étroite, la seule, que les ânes, porteurs de deux jolies fillettes, avaient juste la place de poser un pied devant l'autre, la tôle basse, le col tendu, attentifs. Le guide suivait, les épaules frôlant la montagne et bien arc-bouté sur l'alpinstock pour se repousser hors de la cbulc en l'abîme bleu : un lac aux reflets d'acier, déjà à peine large comme !ln grand miroir perdu au fond de La vallée! Par instant, le chemin s'élargissait un peu, creusé dans le roc, pour permettre à deux caravanes, évoluant en sens contraire, de se croiser, dans une stratégie habile que les guides, cou- tumiera de ces passes, dirigeaient non sans émoi. fia LE 3 FIANCÉES On faisait halle aux tournants, le temps de s'informer si la voie était libre. Les temps brumeux, comme ce jour-là, on entrait vite dans la zone de nues d'abord effilochées, frôles, puis plus denses, et enfin opaques, voilant à la fois la cime et le val. Les excursionnistes ne s'entrevoyaient plus que de proche en proche. « Halte! cria le guide. Mais rendez la main, mesdemoiselles ; pour Dieu, ne tirez pas sur la bride; les ânes sont dressés, ils comprennent très bien nos appels. Ne bougez pas! » Il rampa entre les jambes immobiles de ses beteset vint en avant pour reconnaître la route. Il sillla. line voix proche, mais étouffée par l'ouate des brumes, répondit : « Un piéton descend ; attendez !... » Il y eut un silence. Puis un léger cri; et la voix, rapprochée, reprit aussitôt : « N'ayez aucune crainte, mademoiselle, je vais passer. » Parle même chemin que le guide, un jeune homme se glissa. Arrivé à l'arrière, lestement redressé, il dit : « Vous pouvez monter ! Il n'y a plus personne là-haut. — Merci, monsieur Georges, » envoya le guide. A l'ordre bref d'un cri guttural, les hèles se ROSE ET MA 63 remirent en marche d'un même pas lent et mesuré. Cependant le jeune homme ne s'éloignait pas, arrêté, comme invinciblement, dans la contemplation, qui allait rire si brève, des deux charmantes fdlcs dont la grâce svcllc, balancée dans un rythme, se perdait déjà dans la nue épaissie. La tache blanche de leurs bérets, posés sur la touffe blonde des cheveux tout pareils, s'entrevoyait encore; et il demeurait pensif, charmé par cette vision silencieuse, fuyante, prenant les contours d'un rêve. Elle se fondait dans les nuages, nuageuse elle-même, bienlùl irréelle, semblable a ces mirages qui se découpent aux lianes des monts neigeux quand le su leil disperse les voiles déchiquetés des vapeurs qui se groupent, s'allongent et se mêlent, formant, comme par jeu. des silhouettes indécises, chimériques et vaincs. « Fini! balbutia-t-il, avec un soupir de regret. Ah! mais, fit-il aussitôt, que se passe-t-il? » Il lui parut que la dernière des deux jeunes filles qu'il apercevait encore vaguement n'avançait plus. La silhouette grise qui tachait le contour pâle de la montagne ne diminuait pas : elle semblait immobile. ( reorges recommença à grimper d'une allure vive, inquiète. La caravane avait dépassé le creux des haltes. Bientôt il distingua le groupe 64 LES FIANCKF.S arrêté. Puis le tableau se précisa. L'âne, campé sur ses jambes raides, vacillait. Sans souci de son propre danger, le jeune homme courut. « Dégagez-vous! dégagez-vous! » criail-il. haletant. La jeune fille obéit, très calme, en mouvements précis. Sa jambe enlevée par-dessus la corne de la selle, elle abandonnal'étrier et s'a|>- prêtait à glissera terre, lorsque l'àne s'affaissa. Il s'étala de tout son long, au long de la sente, ses quatre pieds tendus vers l'abîme. Mais la jeune fille était debout, adossée au roc, sans nul émoi, presque souriante. Elle regardait, non sans une lierlé enfantine, ce beau garçon tout blême d'effroi qui la contemplait dans une admiration affolée « N'appelez pas, lui dit-elle vivement, arrêtant le geste qu'il commençait, les deux mains autour de sa bouche, pour envoyer un cri ; n'appelez pas, Lia aurait peur, et c'est elle qui serait en danger. Aidez-moi plutôt à relever celle malicieuse bête. — Oh! mademoiselle! quelle vaillance!•• • murmura-t-il. — Bah! c'est un épisode de voyage. Mais prenez donc garde vous-même. Reculez-vous !. • • si l'àne se dressait brusquement... — Il n'est donc pas mort? — Non, il se repose. Vous allez voir. Ob' no SE ET LIA 65 je les connais bien ces rusés compagnons-là. Celui-ci ne voulait pas partir. On l'a forcé a marcher, il se venge. » Le guide arrivait, courant sur la descente, pâle, béant de peur. « Ah! lit-il, rassuré cl furieux maintenant, c'est encore celle sale rosse qui fait des siennes... Il ne manquerait plus qu'il se fichai en bas à c't'heure... Attendez! je m'en vas l'étriller, moi. » L'àne avait compris. Il releva la tête, ramena l'un après l'autre ses sabots qu'il rentra sous lui, les assujettissant bien d'aplomb, puis, lentement, il s'étira sur ses jambes de devant el demeura un instant assis, Irès grave et méditatif. Enfin il daigna soulever sa croupe, d'un petit bond folàlre à donner le frisson, et, se trouvant tout à fait plaisant en cette aventure, n'y lenanl plus, il secoua, comme dans un rire fou, ses vieilles oreilles pelées et, narquois, bruyant, se prit à braire. L\ jeune lille battit des mains. " Mais il est charmant, ce cadet-là! Seulement, je ne remonterai pas dessus. — Ah ! pour cela, non ! s'écria Georges, avec une autorité spontanée. — N'est-ce pas, monsieur? cela serait imprudent. D'ailleurs... Ah! mon Dieu, et Lia que j oubliais! Où avez-vous laissé ma sœur? h. 66 LES FIANCÉES Pourquoi l'avez-vous laissée seule?... criail- cllc, son poing mignon, mais résolu, menaçant le guide. » Et, sans attendre, elle se mit à grimper à grandes enjambées. « Mademoiselle! mademoiselle! Arrêtez-la donc!... » clamait le jeune homme au guide qu'il ne pouvait dépasser, la sente étant barrée pour lui par l'ànc se prélassant, ravi d'être débarrassé de sa charge, mais qui, voyant son maître s'élancer, fut pris d'un beau zèle et. allongeant le pas, lui marcha sur les talons, empressé et comique. Sans nulle hésitation, Georges suivit, trop ému pour réfléchir aux motifs qui l'en traînaient si délibérément. La caravane tourna un lacet assez raide, après lequel la sente élargie permit à Georges de se glisser près du guide. Celui-ci tout à coup cria : « Les voici! Allons! bon, l'autre a mis pied à terre, maintenant! » En clTet, les silhouettes des deux jeunes filles s'estompaient sur un fond de brumes, joliment enlacées, les deux bérets blancs rapprochés comme des corolles d'anthémis penchées l'une vers l'autre. Ce groupe lut vite atteint. « Pas d'accident ? demanda familièrement ROSE ET LIA 67 Georges, si naïvement inquiet, intéressé à leur sort, que les jeunes filles curent un même sourire. — Mais non, monsieur, répondit celle qu'il avait secourue... moralement. — Grâce à vous, murmura timidement Lia, car Rose est si imprudente I — Et Lia si téméraire! » repartit l'autre. Le guide s'occupait à rajuster les selles. « Oh! c'est inutile, mon bonhomme, déclara soudainement Georges : je pense que ces demoiselles n'ont pas l'intention de remonter suites fantaisistes hôtes. — Au fait, murmura Rose, pourquoi pas?... — Parce que je m'y oppose, affirma Lia; nous grimperons à pied. — Tu es folle, ma petite, prononça Rose avec une certainegravilé. Moi, passeencore, mais toi ! — Je suis bonne marcheuse. — En plaine, je ne dis pas... — Alors redescendons, interrompit Georges qui, décidément, se substituait au guide de sa propre autorité. D'ailleurs, vous ne verriez absolument rien aujourd'hui; les nuages tombent de plus en plus. C est vrai, dit Rose. Je crois même qu'ils nous tombent sur les épaules, nous sommes dans la pluie. Ta manie est mouillée. Lia. Allons, vile, en roule. 68 LES FIANCÉES — File avec tes ânes, » ordonna Georges au guide ahuri et mécontent, mais qui n'osa répliquer et commença la descente. Ensuite Rose fit passer Lia devant clic, et Georges ferma la marche. En quittant les nues, on retrouva du jour; le panorama de la vallée s'éclaircit, s'étala, verdoyant cl gai, et les jeunes filles commencèrent à babiller ainsi que des oiselets après l'orage, en secouant, comme un plumage d'or, leur chevelure blonde. Il fallait que Georges eût une grande habitude de la montagne pour dégringoler comme il le faisait, sans souci de savoir où il posait ses [lieds, tant son regard demeurait pris ù la grâce légère de Rose et de Lia, à celte allure ailée avec laquelle elles fuyaient devant lui, lui laissai) I . de cetlc fuite, comme une angoisse inexprimable. Leurs lignes sveltes étaient semblables, comme la couleur de leurs cheveux, comme la clarté tranche de leurs yeux d'un bleu de mer ensoleillée. Cependant Rose était peut-être plus grande, plus femme; mais elles étaient si jeunes loulcs les deux, qu'il cherchait, vaguement inquiet, les raisons qui pouvaient leur permettre d'aller ainsi, seules, et si hardiment, si naïvement tranquilles, comme habituées à se passer de loulc protection. HOSE ET LIA 69 11 n'osait leur parler, dans la crainte d'un vertige possible pour elles, si elles se détournaient pour lui répondre. Mais déjà la descente s'aplanissait; le chemin s'ouvrait plus large, et la route proche semblait venir à eux, vaste et blanche entre sa bordure de hauts peupliers. L'ânier, fouaillant ses bêtes, avait depuis longtemps disparu A ieorges, alors, se rapprocha: « Vous devez être bien lasse, mademoiselle, » dit-il à Rose, dont les pas s'attardaient légèrement. Sans lui répondre, elle cria : « Lia! arrète-toi donc un peu. — Volontiers, » répondit Lia, qui s'assit sur le parapet bordant la route, en rajustant d'un mouvement gracieux ses cheveux envolés. Rose aussitôt se blottit près d'elle; et s'adres- sant au jeune homme : « Nous vous sommes bien obligées, monsieur. » Toutes les deux s'inclinèrent. C'était un congé. Mais il demeura arrêté devant elles qui étaient toutes roses et se serraient le bras. Tout à coup, il dit, drôlement : « C t • • cst f l ll c je voudrais bien m'asseoir, moi aussi, si vous le permettiez. » Le ton était piteux, dans l'expression d'un tiiM 111* i • 70 LES FIANCKES désir infiniment respectueux et timide. Leur rire jeune et frais encore une fois s'échappa. « Eh bien, asseyez-vous, monsieur, répondit crânement Rose; vous en avez bien le droit, après le supplément de promenade que vous avez eu l'obligeance de faire pour nous. — Et puis vous avez sauvé ma sœur, ajouta Lia, insistant sur la dette de reconnaissance qu'elles acquittaient par cette permission. — C'est une gloire qui ne m'appartient point, répliqua Georges modestement, en s'asseyant à côté de Rose, qui ne put se défendre d'en montrer quelque émoi. Mais une gravité passa sur son visage, un sérieux d'âme et de pensée qui se traduisit tout de suite par ces mots : — Vous êtes sans doute surpris, monsieur, de rencontrer deux filles, encore assez jeunes, se promenant seules à travers ce pays? C'est que nous allons seules ainsi dans la vie, étant privées du père et de la mère, depuis bien longtemps. Et nous avons pris notre parti de cette solitude, bien décidées à nous tenir lieu mutuellement de guide et d'appui. D'ailleurs, je suis l'aînée, et c'est à moi que toute protection incombe ; cela ne m'effraye pas... — Rose est la bravoure même, » interrompit Lia. Elles s'étaient donné une mine fière, qu'un léger frisson démentait. IlOSE ET LIA « C'est charmant! proclama Georges, aussi trouble qu'elles-mêmes, devinant leur effroi de colombes dans ce défi jeté à un probable oiseleur. Oui, charmant, reprit-il, et celte lou- chante audace doit vous attirer, mesdemoiselles, autant de sympathie que de respect. » Les bras mignons, nerveusement noués jusqu'ici, desserrèrent leur étreinte épeurée, et une joie naïve illumina soudain les grands yeuv bleus si pareils. Alors Uosc, plus à l'aise, reprit : « Il est vrai qu'il nous a fallu du courage pour nous créer celle indépendance qui date de loin, el l'imposer autour de nous. Mon père mourut en mer, lorsque j'avais à peine dix ans, et notre pauvre maman ne lui survécut que de quelques années. Nous dûmes quitter le couvent pour nous occuper de la ferme, toute notre fortune. Car nous sommes de vraies paysannes.. . — Sans qu'il y paraisse, interrompit ( icorges. — Si, vraiment, il y paraît, continua Rose : nous avons la ténacité, la vaillance, les goûts laborieux de ceux qui tirent leur existence uniquement du sol et du travail de leurs mains... » Elle s'arrêta, confuse d'un mouvement de Georges, qui se penchait comme un myope vers les mains dégantées de Lia, avec un regard d'in- crédulilé admirative. 7 a LES FIANCÉES Lia s'empressa de fourrer ses petits doigts dans son gant, d'un air dépité, en balbutiant : « Ob! moi, je baratte le lait et je clayonnc les fromages ; ça ne tacbe pas. Rose, non plus, d'ailleurs, ne gâte pas ses mains : clic tient les comptes, plie le linge cl tourne les confitures. Les servantes font le reste. — Tu oublies la pâtée des chats... -— Et le grain aux pigeons, c'est vrai. — Et les fleurs, qui donc les soigne? — Mais j'ai l'entretien de la chapelle. — Et moi, les reprises à les bas... — Oh ! Rose ! » Confuses d'avoir trop babillé, elles devenaient toutes rouges, Rose et Lia, en se regardant d'un coin d œil incpjiet. « Enfin, reprit Georges vivement, pour renouer le chapelet des confidences, car il tremblait de voir les deux mignonnes s'envoler, enfin vous devez être très heureuses ? — Oh! pour cela, oui, répondirent-elles ensemble, en serapprochanl encore l'une de l'autre pour lui prouver que leur bonheur se confinait égoïstement dans leur mutuelle tendresse. — Et, cependant, dit-il, par taquinerie, un certain besoin d'émotions nouvelles, qui sa il! 1 la recherche de l'inconnu vous a entraînées dans une pérégrination qui, toutes sculeltes comme vous l'êtes, pouvait n'être pas sans danger. ROSE ET LIA 73 — Ali I répondil Rose en riant, c'est notre coup de tête. Imaginez-vous qu'il y a des ans et des ans que nous faisions ce rêve de visiter les Pyrénées... — Oui, interrompit Lia, un rêve qui a fini par devenir obsédant. Nous ne pouvions plus regarder les nuages, surtout ceux qui prennent parfois la forme de hautes montagnes couvertes de neige, sans soupirer de tout notre cœur en disant : « Quand donc pourrons-nous grimper « là dedans, nous mêler à de la brume, entrer « dans ces effilocbures d'argent comme sous un « voile... » — Où quelque chose serait caché, continua Hose. — Qu'il nous faudrait absolument découvrir un jour, » acheva Lia, plus lente et comme par- tic dans son rêve. La voix de Georges balbutia, très émue : « Et vous êtes entrées sous le voile, et vous n avez rien trouvé, rien... rencontré ; rien, ni personne?... Que vous, acheva Hose étourdiment... Et c'est bien peu de chose, » murmura doucement le jeune homme. Puis, un long silence, pendant lequel trois jeunes cœurs battaient d'une angoisse ineffable. Distraitement, Georges rayait, à petits coups, du bout de son bâton ferré, la poussière blanche 5 7'i LES FIANCÉES du chemin ; bientôt, il s'appliqua, et des lettres, une à une, s'alignèrent. A l'immobilité des jeunes fdles, il pressentit leur attention, et continua. Après avoir écrit son prénom, il creusa en majuscules très nettes les lettres suivantes : D A R T O Y. Et il parapha. « Dartoy ! s'écria Rose. — Il ne manque plus que d'ajouter : cure de Cramphore, » continua Lia. Georges sursauta : « Vous connaissez l'abbé Dartoy, mesdemoiselles? — Mais... vous-même? interrogea Rose. — Il est mon oncle. — C'est notre curé, riposta Lia en battant des mains. — Comment, vous êtes?... » Et Rose, fièrement : « Bretonnes bretonnantes, oui, monsieur, en notre ferme de Cramphore, près le bourg de Batz. Mais c'est donc vous qui êtes ce... — Coquin de neveu... acheva Lia. — Obi Lia! » fit Rose. Mais Georges, gaiement : « Je sais, je sais. L'abbé me tientpour maudit parce qu'un jour, je iilais sur Paris avec des projets d'art plein la tête, et qui n'ontpas abouti, hélas! Je suis un brave homme tout de môme, HOSE ET LIA 75 et je gagne honnêtement ma vie ù dessiner des bonshommes et des maisonnettes, pour illustrer les livres d'enfants écrits par des mamans bien sages, lesquels livres se vendent comme de la brioche, tandis que le grand art ne nourrit pas ses prêtres, ou si peu ! Mais l'abbé, qui voulait me fourrer au séminaire, n'est pas content. Dame ! chacun a sa vocation. Moi aussi je regardais se formuler dans les nuages la haute montagne qu'enveloppe une brunie glacée, mais que le soleil glorifie d'un diadème d'or, la montagne- calvaire que j'aspirais à gravir, les pieds sanglants, pour gagner, victorieux, la cime triomphale... Et prenant mon crayon, ce bâton frêle, je partis. Il fallut rn'arreter en route... — Comme nous, balbutia Rose. — L'espoir qui me portait s'abattit... — Comme l'âne de Rose, ajouta Lia. Mais, continua-t-clle. curieuse, qui donc vous a sauvé de la chute, vous? — Un rêve qui passait. » Elle dit encore, plus penchée vers lui : « Un rêve? » H acheva doucement : « Une vision qui marchait devant moi, svcllc parmi les nues qui l'envoilaient ainsi qu'une fiancée... » Lia s'était vivement redressée, et Rose fermait à demi les yeux. 7*; LES FIANCÉES Mais Georges secoua vivement sa mélancolie : « Ali ! ce bon abbé Darloy ! Je l'aime quand môme, et je vais m'occuper de rentrer en grâce. Oui, maintenant... Il se reprit : Je veux dire bientôt, j'irai le relancer dans sa petite cure de Crampbore, et... nous verrons bien. Le pays est ebarmant, n'est-ce pas? — Adorable, répondit Rose, de simplicité primitive, de tristesse grandiose, avec sa plaine de marais salants et son autre plaine mouvante, immense : la mer. Comme des joyaux émergent le cloeber et la vieille tour du bourg de Batz, couronnés du vol blanc des mouettes ; et, là-bas, crénelan t l'horizon, les murailles et les tours de l'antique Guérande. Plus près, la flottille des villas du Pouliguen, avec, quand vient la saison des bains, les voiles bariolées des tentes, qui se déploient soudain au bord de la plage. Et Crampbore avec ses maisons basses parmi l'or des ajoncs, ses falaises à pic déchirées, creusées de ebaos laminés par les vagues qui viennent y burler, comme des troupeaux en détresse... Mais nous bavardons et la nuit vient. Le voiturier qui nous attend doit nous croire perdues. — Vous ne rentre/ pas à 15agnères? — Non, monsieur, nous sommes installées à Saint-Sauveur. » Ensemble ils s'étaient levés, dans une même ROSE ET LIA lenteur de gestes qui révélait un semblable regret. Lia, très lasse, s'accroeba au bras de sa sœur ; ils marebèrent ainsi jusqu'à un croisement de route. Les jeunes filles échangeaient quelques mots tout bas; et, à l'hésitation gênée de leur marebe, Georges comprit qu'elles ne soubaitaient pas être reconduites par lui jusqu à leur voiture, étant déjà connues dans le pays pour leur babitucllc et bautaine solitude. Il s'arrêta : «Au revoir, donc, murmura-l-il, avec une tristesse infinie. Car j'espère que vous voudrez bien m'autoriser à voisiner un peu, quand je serai à Crampbore? — Certainement, » répondit très vile Lia. Mais Rose, aussitôt : « Vous accompagnerez l'abbé, monsieur. — Rien entendu, » dit-il d'un ton rassurant. Alors Rose ajouta : « Nous en serons charmées I — Charmées... » répéta en écho lointain la voix un peu brisée de Lia. Mais Georges regardait Rose. Elle le sentit, tourna rapidement vers lui ses yeux assombris, les reporta vers le pic mystérieux à demi englouti sous le torrent des nuées et serra tendrement le bras de sa sœur. Puis toutes les deux s éloignèrent, bien jointes cl dolentes, comme deux oiselles blessées du même dard. 78 LES FIANCÉES I I On caquetait ferme dans la longue maison basse, propre à l'exploitation rurale que dirigeaient M 11 ** Rose cl Lia Lebarneck. Les rares serviteurs étaient vieux, comme il convenait; mais les servantes, sauf deux commères qui avaient nourri les demoiselles Lebarneck, se recrutaientparmilajeunesse du pays, ces alertes fdles du bourg de Balz,à la jupe écourléc, mais à la langue longue et preste. Et c elait une rumeur de cage où bavarderaient, en leur dialecte dur, les cacatoès des îles parmi le ramage des fauvettes. Cependant la voix des fauvettes Rose et Lia ne mêlait plus que rarement ses notes frêles à la rumeur discordante; les pizzicali joyeux de leur rire s'allé- nuaient, s'attardaient en des lenteurs de cordes frôlées, de violes tendres qu'un ton mineur mé- lancolisail. Depuis leur retour des Pyrénées, une gravité demeurait en l'esprit de Rose et de Lia. Dès qu'elles se retrouvaient, ou se rencon- ROSE ET LIA 70 traient parmi leurs occupations diverses, leurs devis s'accordaient au même motif de leur semblable pensée; l'épisode du voyage, les paroles échangées avec Georges Darloy, la permission qu'elles avaient accordée qu'il vînt les voir. Des mois s'étaient écoulés et Georges n'avait pas encore paru. « Il viendra, certainement, disait Lia. — Il ferait peut-être mieux de ne pas venir, répondait Rose... — Pourquoi? Il te déplaît donc? — Pas plus qu'à toi-même. » Elles rougissaient un peu, en se détournant. Chaque matin, la première messe entendue, elles allaient saluer le curé, s'informantdes nouvelles, des événements survenus dans le pays; mais, parmi ceux-ci, l'arrivée de Georges n'était point mentionnée. Même, pour surcroît d'informations, Lia, chargée du soin de l'église, en allant épousseter l'autel, qui jamais n'avait été mieux tenu, entrait au preshytère, réclamait à la gouvernante de l'eau pour ses fleurs, ou de la cire, ou du vin pour les huires, et, loquace dans son trouble ingénu, mêlait à ses propos d'insidieuses questions. « Eh bien? demandait Rose, qui l'attendait sur le seuil de la ferme. — Rien, » répondait Lia assombrie. 8o LES FIANCÉES Un soir elle ajouta : « Et l'abbé qui part en retraite pour buit jours! » Le mois d'avril s'acbevait : toute la floraison prinlanière s'épanouissait dans les jardins abrités du vent du large par la baie des tamaris et La frondaison touffue des plantes grimpantes, des vignes vierges, qui semblaient tendre leurs petites feuilles nouvellement nées, pareilles à de frêles menottes d'enfant, vers le bleuissement des glycines. Les premières roses s'en- tr'ouvraient. Voici mai, blanc comme une communiante, plus blanc, semblait-il, de la blancbcur des salines qui ondulaient sur le sol comme la traîne bouffante d'une longue robe épandue. Les marguerites brodaient les prairies, les bois épineux semaient de la neige. Dans ce décor immaculé, les fdles prenaient des roseurs d'épousées. Mais Ilose et Lia restaient pilles, pâlies d'une langueur d'attente. On venait de ramener les vacbes ; le lait fumant moussait dans les terrines alignées où Lia disposait les ferments qui le devaient durcir. Rose, passant, une corbeille sous le bras, s'arrêta un instant à regarder sa sœur, qu'elle épiait souvent ainsi avec une tristesse accrue aux plis de son front pensif. Il lui parut que la robe grise, ceinturée comme une blouse, était HOSE ET LIA Si plus làcbe au corps aminci de Lia ; son tablier rouge, qu'un ruban nouait aux épaules, ne voletait plus, comme autrefois, aux mouvements prestes de la jeune fille ; sa longue natte qui pendait, câble de soie dorée, demeurait presque immobile entre les épaules calmes... Lia se baissait et se relevait d'un geste lent, décomposé en temps languides. Rose s'apitoya sans savoir qu'elle-même inquiétait Lia, qui la surveillait aussi et s'étonnait de la gravité de son pas, de la rigidité des plis de cette pareille robe grise qu'un tablier rouge fleurissait, et dont elle n'entendait plus claquer l'étoffe jetée au vent d'une course légère. Et maintenant, elle ne pendait plus, éternellement effilocbée, la masse encore plus lourde et peut-être plus blonde des cbe- veux de Rose; soigneusement rattacbée, elle tordait sur la nuque sa spirale grecque, d'un air d'austérité voulue. Sous l'auvent d'un grand paillasson noué contre la bardiesse des éternelles brises et rabattu sur les oreilles, Rose cacbait la tristesse de ses yeux ; et elle s'en allait, distraite, vers la basse-cour. Puis, reprise par les babiludes d'un devoir quotidien, elle rassembla la nuée des poules, poussins, vite accourus autour d'elle, ramena d'un appel de son braslevéle vol tourbillonnant de toute lapigeonnée posée en attente au bord 5. 8a LES FIANCÉES des toits, et envoya à grandes envolées le grain. Cependant elle s'arrêta, son regard parcourant le circuit de la cour : tout son petit monde n'était pas là. Il en manquait. Où donc la dernière couvée? Elle appela : « Petits ! petits!... » Pour l'aider, les coqs se piétèrent, et, d'une secousse de leur col allongé, claironnèrent. Inquiète, Rose cherchait. La porte charretière ouverte sur la roule pouvait avoir été imprudemment franchie par la jeune poule, à sa première maternité, et en train de faire à sa trébuchante nichée les honneurs du pays. « Petits! petits!... » Rose marcha plus vite vers la porte. Et, en appât, elle lançait devant elle, le geste haut, une pluie de blé noir. Peu s'en fallut que (icorges Darloy ne reçût le grain en plein visage, car, au même instant, il parut sur le seuil. Une joie soudaine fit rire ses yeux, charmés en reconnaissant Rose, la première apparue, et la voyant si brusquement émue que sa corbeille lui échappait, laissant fuir aux pieds du jeune homme, dans un ruissellement d'offrande païenne, le blé mur, symbole de la fécondation éternelle. «Je vous ai effrayée, murmura-t-il, excusez- moi. Et... bonjour, mademoiselle Rose. » Il lui tendit la main. Mais clic recula, lui no SE ET LIA montrant, pour excuse, toute sa famille em- plumée qui s'était abattue sur l'offrande, et la pillait en se bourrant de coups d'aile et de bec. Puis, comme on crie « au secours », elle appela sa sœur : « Lia I Lia !... » Le rire s'effaça du regard de Georges. Cependant Rose, maintenant rassurée, lui soubai- tait cordialement la bienvenue, en lui indiquant le cbemin de la maison. Ils traversaient la cour, lorsque Lia s'avança, précautionneuse, les yeux baissés, portant à deux mains un large bol où tremblait au ras du bord la moire crémeuse du lait tiède. « Le voilà, ton lait, disait-elle, je ne t'ai point oubliée. » Puis elle leva les yeux, tressaillit toute en ramenant instinctivement ses mains vers sa poitrine, d'où la tasse ebavirée laissa couler, comme la voie lactée, son ruisseau blanc. Et elle était si blancbe elle-môme, les lèvres décolorées, qu'on eût dit que c'était son sang qui fusait entre ses doigts. Rose s'était précipitée pour lui enlever le bol à moitié vide ; mais Lia, les mains crispées, le retint. Et soudain, follement gaie, regardant Georges, elle lui dit : « Vous plairait-il, monsieur, me permettre de vous offrir, au seuil de notre maison, la liba- i ik . : , «Mtfttirïi'ft un 11 h i 84 LES FIANCEES tion do bienvenue, puisque aussi bien j'en ai répandu la moitié en votre bonneur. » Rose s'écarta, un peu froissée, et le jeune homme, qui allait accepter, se ravisa. Déjà confuse de son geste, Rose le priait, d'un sourire presque maternel, de se prêter à la fantaisie de Lia. Et Georges s'empressa de prendre et vider ce blanc calice, après l'avoir, d'un haussement un peu théâtral, levé vers l'ostensoir qui ensoleillait l'espace. Mais toutes les portes béantes de l'intérieur de la ferme se peuplaient, comme de figurantes entrant en scène par toutes les issues, de servantes curieuses qui se coudoyaient et riaient, en arrêtant sur Georges leur noir regard hardi. Rose reprit soudain l'attitude indispensable au maintien de son autorité, et gravitlesmarcbcs du perron suivie de Georges et de Lia. (Jeorgcs disait : « Votre accueil charmant, mesdemoiselles, me décide à vous adresser une requête qui me gênait un peu à formuler. — Asseyez-vous donc, » dit vivement Lia, en lui poussant une chaise dans le grand salon clair où ils étaient entrés. Mais il s'arrêtait, surpris de l'agrément de celte pièce qu'il ne s'attendait pas à rencontrer dans une ferme. C'était une sorte de hall à larges baies vitrées et peinturlurées par une HOSE ET LIA 85 main novice, mais révélant un vif sentiment des couleurs et un art tout personnel de décoration. D'anciens meubles bretons aux colonnes torses, armoires, crédences, coffres, buffets, peuplaient les angles d'où partaient les éclairs de quelques vieilles pièces d'argenterie, de faïences fleuries, de reliquaires en rocaillcs, de coffres cloutés élincelants. Dc-ci de-là, dans un désordre apparent, mais d'un goût parfait, le décor moderne et mondain du piano, des cbevalels, des tables cliargées de livres et de revues sur lesquels s effeuillaient les roses de quelques vases au col élancé; les poufs, les fauteuils vastes, les jardinières verdoyantes, les paravents bas, le rouet, le métier à tapisser, les éventails d'ailes de goéland, les coquillages monstrueux dans la fente desquels poussaient des graminées, les statuettes grimaçantes aux myriades de bras accolés, les tapisseries anciennes, les voiles de l'Inde, un bric-à-brac infiniment artistique, car ebaque objet était pourvu d'une ulililé et, la plupart, dignes d'un musée, se pliaient au rôle de supports, vases, flambeaux, qui semblait rendre leur présence indispensable et faisait excuser le mélange de leur style, de leur date, de leur provenance par l'ingéniosité de leur appropriation. En reportant ses regards éloquemment adini- ratifs sur les jeunes filles, Georges s'aperçut qu'elles avaient dépouillé leur tablier de mena- 86 LES FIANCÉES gère, arraché leurs gants et se trouvaient en accord parfait avec ce milieu d'art intelligent et sincère, dans la grisaille unie de leurs robes bien taillées, la blancheur lisse de leurs grands cols rabattus et leur attitude simple de petites demoiselles bien élevées. « Et celle requête? demanda Rose, un peu hère du succès de leur « home ». — Ma foi, je l'oubliais, répondit-il : je me régalais par les yeux. Mais, je vous l'avouerai donc... je n'ai pas déjeuné. Mon oncle n'est pas à la cure, et la gouvernante est partie pour les approvisionnements vers le Croisic. Alors, j'ai pensé... voilà que je n'ose plus achever. — C'est inutile, s'empressa de dire Lia en courant vers la porte, nous pratiquons les devoirs de l'hospitalité. N'est-ce pas, Rose? — Certes ! murmura celle-ci, légèrement hésitante. Mais tu oublies que notre cordon-bleu est aux champs ; car on cumule les fonctions chez nous, et je crains bien... — Laisse donc, reprit Lia avec quelque impatience^ nous deux nous parviendrons bien à tourner une omelette. C'est ton triomphe d'ailleurs. Et moi je bats les œufs comme personne. — Mais non! mais nonl cria Georges, je ne puis accepter... » Demeuré seul avec Rose, il ajouta, la regardant : III ni «7 « Du reste, je crois que je n'ai plus faim. » Rose rougit violemment, et se décida. « Vous nous excuserez, monsieur, nous allons vous traiter de notre mieux. » Elle suivit Lia, d'un pas de fuite. Le jeune homme, après une brève hésitation, essaya de la rejoindre; mais il s'égara; et lorsqu'il eut enfin rencontré la porte des cuisines, déjà une flamme claire, que deux servantes courbées activaient, s'élançait, chantante, dans la profondeur de la haute cheminée. Une vieille femme se hâtait vers la salle à manger, les bras charges de vaisselle. Lia, en jupe troussée, les manches renvoyées vers l'épaule, un tablier noué sous le menton, battait à grand fracas le chrome clair des œufs; tandis que Rose, penchée, surveillait gravement l'ébullition du beurre qui commençait à grésiller. Bientôt, d'une main leste, elle s'empara du plat mousseux où Lia s'acharnait, le versa, travailla sa mixture et se redressa triomphante, tendant, toute rieuse maintenant, vers Georges émerveillé, un rouleau mol et doré, fumant et d'un arôme exquis. « Voilà! disait-elle. — Monsieur est servi ! » clama Lia, indiquant à Georges la salle où le couvert était dressé. Puis, allant et venant, sautillante comme un feu follet : ——^M^— ROSE ET LIA « Rose, le vin... Préférez-vous du cidre? — Mousseux? achevait Rose. Et les fruits, Lia!... — Le café! Marie-Jeanne, broyez le café !... — Yvonne, déboîtez le fromage... » Le rire des jeunes servantes qui se bousculaient en courant s'accompagnait du cliquetis de leurs sabots. Rose et Lia disparurent. Accoudé sur la table, Georges, en vérité, ne ressentait plus la faim. D'ailleurs, U avait prémédité cette entrée dans la ferme, ignorant le genre de vie des gentilles fermières. R ne se les imaginait pas ainsi, pourvues d'attraits si divers, ni si coquettement simples, ni d'une élégance intime si parfaite. Et, regardant autour de lui, il examinait aussi croître en soi le sentiment grave et doux dont il avait conçu le germe en un jour inoublié. Puis une tristesse lui venait à les trouver si semblables dans leurs mérites, leur grâce et aussi leur accueil. Rien qui pût lui faire présumer d'une inqircssion plus favorable qu'il aurait faite sur l'une ou l'autre. Toutes les deux s'empressaient cl se dérobaient également. Leur premier trouble et une pareille gaieté révélaient une éducation et des habitudes d'esprit miraculeusement jumelles, mais non les préludes d'une inclination chez l'une des deux. Et lui? Oh! lui, sans qu'il s'en expliquât les motifs, il penchait certainement vers la U O S E ET LIA »9 première qu'il avait rencontrée et admirée, si calme et vaillante en son mortel danger. Rose le hantait. Et pourtant la jeunesse presque étourdie de Lia l'inclinait à une tendre sympathie. Tout en gâchant distraitement dans son assiette le chef-d'œuvre culinaire de Rose, il se représentait l'existence des deux jeunes filles dans ce bourg perdu, surveillant la culture et les travaux de la ferme, passant par les élablcs, grimpant aux poulaillers, clayonnant les fromages, triant les fruits, suivant au lavoir l'œuvre des lavandières, rangeant le linge. Puis, la nuit venue, portes et volets clos, jetant leurs tabliers fleuris de rubans aux épaules, lissant leurs nattes blondes et se retrouvant sous la lampe, parmi les fleurs plantées au ventre des chimères. Et là, pianotant de leurs doigts agiles, ou tournant le rouet, ou dévidant des laines; ou bien, courbées ensemble sur la même page d'un livre, s abandonnant, dans le murmure accru par la basse harmonique de la mer, cet orchestre caché sous le plan des falaises, aux émotions nobles de la pure pensée, aux rêves imprécis de quelque imaginaire amour. ' R les rejoignit au salon, où elles lui parurent plus graves, pl us sérieuses. A leurs paupières rosées, il crut deviner qu'elles avaient pleuré, 9° LES FIANCÉES et sa pensée s'affola. Pourquoi ces pleurs? quel chagrin pouvait les avoir atteintes? Georges, en les remerciant, s'excusa, et, malgré leur réserve, il les entraîna, peu à peu, dans une causerie lente, mais qui les révélèrent bientôt les uns aux autres dans une étrange parenté de goûts, de sentiments, d'idées générales. Un bien-être indéfinissable se glissait en eux à se sentir si familiers, si proches d'esprit et de cœur. Pas une dissonance, pas un heurt : un enlacement doux, fibre à fibre, de leurs êtres également nobles, également sensibles, également purs. Cette suavité les enlizait dans un enchantement qui opérait avec le mystère d'un charme magique. Et cependant une même pensée, refoulée chez Rose et Lia, victorieuse dans le vouloir plus égolislc de Georges, s'agitait confusément au fond de leurs cœurs, comme le germe d'une bonne graine tombée en une terre féconde et qui se gonfle, cherchant le jour, aspirant à monter dans l'aurore triomphale de l'épanouissement. HOSE ET LIA 9» LU Lorsque l'abbé Dartoy revint à Cramphore, il trouva son neveu installe ebez lui, et s'en réjouit. Même il l'accompagna volontiers, et assez, fréquemment, cbez les demoiselles Lebarncck. L'abbé était de nature un peu fruste ; mais la grâce de son état le douait de celte pénétration psycbique que l'on s'étonne parfois de rencontrer cbez les bommes les plus simples d'esprit, lorsqu'ils passent leur vie courbés sur les Evangiles et penebés sur les âmes asservies à leur foi. Après quelques semaines de ces relations presque quotidiennes, l'humeur de l'abbé se modifia. Il s'ingénia a imaginer des prétextes pour éloigner Georges ; mais celui-ci ne s'y prêtait point, et continuait à se présenter chez Rose et Lia. 11 n'était pas toujours reçu ; même les absences invoquées des deux sœurs se multiplièrent. Violemment inquiet, Georges se mit à rôder autour de la ferme, cherchant à les sur- LES FIANCÉES prendre. Alors elles ne sortirent plus. Le soir, il s'approchait jusqu'aux volets du salon, où la lumière fdtrail, mais nul bruit, nul chuchotement n'arrivait jusqu'à lui. Le piano, qui appartenait aux doigts de Lia, demeurait muet, n'accompagnant plus de ses arpèges assourdis en frôlement de harpe la voix charmeuse de Rose. Que se passait-il ? quel deuil s'était abattu sur ce nid de fauvettes, comme si quelque ouragan venu du large l'avait brusquement saccagé ? Interrogé, l'abbé répondit que les affaires des autres ne le regardaient pas. Puis il ajouta que, si son neveu était sage, il reprendrait, sans regarder derrière lui, le train pour Paris. Celte fois, la volonté de (ïeorges se précisa, et il l'exprima neltement : il aimait Rose, et il l'épouserait, si elle voulait y consentir. « Il n'y a qu'une difficulté à cela, répondit l'abbé, c'est qu'elle n'y consentira pas. — La raison? cria Georges, bouleversé. — Elle ne veut pas se marier. — Vous l'a-l-clle dit? — Puisque je te le répète. Et avec un sincère regret, car, même avant loi, j'y avais songé. — Elle l'a dit... elle l'a dit? » murmurait le jeune homme; et son désespoir s'accroissait à cette répétition dont le sens définitif le pénétrait ROSE ET LIA 93 douloureusement, peu à peu, comme une lame qu'on enfonce. Rose! Rose ne voulait pas de lui; Rose ne l'aimait pas!... R interrogea brusquement : « Alors, elle aime quelqu'un? » L'abbé haussant les épaules : « Puisqu'elle ne veut pas se marier. — Pourquoi P — Cela ne le regarde pas. — Et vous? — Je crois que tu me demandes le secret de ses confessions ! — Il y a donc un secret. Elle aime quelqu'un qu'elle ne peut épouser. Oh ! Rose !... Rose !... — Tu divagues : Rose est pure comme les anges. Sais-tu si elle ne veut pas entrer en religion ? — Elle? abandonner Lia?Cela, jamais. — Lia aussi, peut-être? — Religieuses! ces deux jolies fdlcs si libres, si gaies, d'un tour d'esprit si délicatement artiste, d'une mondanité si exquise? Allons donc! La vérité c'est que Rose, tendrement maternelle pour sa sœur, ne veut sans doute pas être mariée que Lia ne le soit aussi. — Peut-être bien. — Alors ?... ce n'est pas un refus. — Un refus formel, irrévocable : Rose et Lia veulent rester fdlcs. 94 LES FIANCÉES — Lia aussi? Elle vous l'a dit? — Elle me l'a dit. — Mais c'est absurde! C'est de la folie!... Et vous, le directeur de leur conscience, vous autorisez, vous approuvez même peut-être ce barbare renoncement, celte déviation de leurs voies naturelles, vous consentez à cet arrache- ment de tout ce qui fait la joie de vivre... — Tout? non. Tu oublies les délices cbré- tienncs du sacrifice, du dévouement, du devoir accompli!... — Mais quel devoir accomplissent-elles en refusant les gloires de la maternité et... en me martyrisant? ■— C'est un secret entre elles et Dieu. — Dieu ? Dieu a créé le couple humain ; il n'a pas créé l'homme seul. Cherchez mieux vos raisons, celles-ci ne me convainquent pas. — Je n'ai rien à chercher, mon pauvre enfant; mais seulement à prier le Seigneur qu'il te console, qu'il nous console... tous. » L'abbé était ému : ses yeux se mouillèrent. Alors Georges s'abattit dans ses bras et sanglota. UOSE ET LIA 95 1Y Durant des semaines encore, il erra parmi les landes et sur les falaises, ne pouvant renoncer à son espoir. Mais la ferme demeurait close pour lui. Alors, désespéré, il partit. Et des années passèrent, beaucoup d'années. Maintenant Rose avait vingtdiuit ans et Lia vingt-cinq. Leur toilette n'était plus coquette; nul ruban ne nouait à l'épaule leur tablier des heures matinales ; leurs beaux cheveux blonds ne pendaient plus en effilochures de soie mordorée, mais, lisses et tordus, s'enroulaient à leur nuque frêle, encadraient leurs visages pâles de longs bandeaux lumineux comme d'une coiffe mystique. Pour leur gravité et leur ardeur religieuse on les nommait, dans le pays, les saintes. Peut-être s'étaicnt-elles un peu trop désintéressées de la ferme; leurs affaires s'embrouillaient, il avait fallu recourir à des emprunts que chaque échéance aggravait. Sur la maison même, l'hypothèque avait posé sa grille. Une mauvaise année, les récoltes perdues, les 96 LES FIANCÉES acheva. Et les hommes de loi se mêlèrent à ce désastre. Par un dernier cITorl pour conserver leur nid, elles mirent en vente toutes les terres, les bâtiments ruraux; si la vente était bonne, elles pourraient vivre encore de l'excédent, toutes dettes payées, et du grandjardin qu'elles-mêmes cultiveraient. De larges affiches placardaient les murs : « Vente partielle du domaine de Cramphorc. » Elles n'osaient plus sortir, pour ne pas lire celle lettre de faire part funèbre. Rose surtout se désespérait. Lia vivait en l'exil de son rêve, plus lointaine de ces détresses matérielles. Puis, un matin, la nouvelle leur arriva : c'était vendu, et bien vendu. L'enchère avait été poussée au delà de toute espérance. Il leur restait, avec une rente suffisante à leurs besoins, le foyer paternel intact, et les bâtiments de la cour, et le jardin, et la prairie qui s'étendait au bord de la falaise. On eût dit qu'une main mystérieuse avait tracé autour d'elles comme un cercle magique préservant de toute atteinte les murs, les lambeaux de terrain dont l'arrachement les eût le plus cruellement blessées. Elles s'extasièrent de celle aventure providentielle, curieuses maintenant de savoir quel était l'acquéreur qui devenait leur plus proche voisin. ItOSE ET LIA 07 Mais lorsqu'elles l'apprirent, ce fut une épouvante : cet acquéreur se nommait Georges Darloy. 11 y avait si longtemps que ce nom n'avait été prononcé devant elles! Car le vieux curé était mort, et sa succession avait été réglée sans la présence de Georges. Il leur fallait prendre un parti, se décider à une attitude conforme à leur situation délicate. Lia s'affolait, et Rose lui demanda tout le jour pour y réfléchir. Pendant celle journée, enfermée dans sa chambre, face à la mer, Rose écoula la voix d'infini qui s'élevait de la grande vierge maternelle, tantôt grondeuse et passionnée, tantôt tendre, murmurante à peine, comme la nourri- ceuse qui berce et endort, cl Rose ouvrait toute large son âme pure et forte, aspirant la lumière dans la clarlé des vagues incessamment traînées d'un bout de la terre à l'autre, comme des martyres sur une claie, et qui chantaient quand même l'éternel hosanna de la vie. Exister quand môme, dans la paix hautaine du devoir accompli, dans la joie immortelle des parcelles animées pour un but et clamant les délices de l'œuvre inconnue, lui parut comme une loi inéluctable a laquelle doivent se soumettre les élus de la souffrance, les passionnes de la foi qui bénissent cl gratifient le Dieu éternel pour la magnificence de la vie épandue et aussi pour les heurts dou- ii 98 LES FIANCÉES loureux qui martèlent les âmes en formation de chair divine, en création d'essence immatérielle. Lorsqu'elle rejoignit Lia, le soir, dans leur retraite familière, Ilose portait avec elle une solennité uti peu religieuse, un peu mystérieuse, comme si elle descendait delà montagne où elle se serait entretenue seule à seul avec Dieu. Et longtemps elle parla, enlacée à sa sœur, lui caressant les cheveux, la berçant de paroles profondes et douces, mais si pleines de raison, de vaillance et de joie qu'elles ressentirent bientôt, toutes les deux, qu'un bonheur immense leur était survenu; et leur entretien se termina par des baisers parmi des larmes heureuses. Le lendemain, dès l'aube, elles élaicntdcboul ; un peu troublées dans leur féminité virginale, un peu nerveuses, mais il semblait que toute leur jeunesse fût remontée de leur cœur à leurs yeux, qui resplendissaient. La maison aussi se réveillait, sortait de son deuil, se parait de fleurs. Le soleil s'y engouffrait par toutes les portes ; les servantes, activées, se bousculaient avec des rires, des appels, des cris de perroquets qu'on agace. La pigeonnée entrait par les fenêtres, colombes de l'arche annonçant le retour du beau temps. Et là-bas, loin encore, sur le chemin, un homme s'avançait lentement. Georges Dartoy Itlllllt fUF'tottt ROSE ET LIA 99 avait beaucoup vieilli ; encore qu'il n'eût pas quarante ans, ses cheveux grisonnaient ; 1 affaissement dos épaules avait diminue sa stature, jadis liante et un peu cambrée ; sa vigueur rustique s'était anémiée, sa face décolorée gardait la pâleur des veilles, la mâchure des yeux longtemps penchés sur un labeur obstiné. Un lourd souci pesait aux plis épais de son front. A mesure qu'il avançait, son pas devenait plus hésitant; il s'arrêtait, prêt à rebrousser chemin, puis reparlait comme sous une poussée invincible. Depuis un instant, Rose, à peine hors du seuil, une main au-dessus des yeux, le regardait venir. Elle ne le reconnaissait pas, mais le devinait, et s'accoutumait à son approche. Soudain elle s'effaça, recula, rentra dans la maison et s'assit, le dos tourné au jour, à son rouet chargé de lin. Près d'elle, sur une table, des roses s'effeuillaient. Georges entra. Ébloui de clarté et troublé par une émotion violente, il se crut seul et ses regards errèrent parmi le décor inoublié de celte pièce demeurée toile que dans ses souvenirs, alors qu il revivait par la pensée ces heures fugitives, touios remplies d'un rêve à jamais détruit. Le rouet s'était lu. Rose se leva. Alors il tressaillit, ne la reconnaissant pas dans l'ombre qui noyait ses traits. Mais au rapide examen de la 100 LES FIANCÉES silhouette amincie de Rose, il la prit pour Lia, et, calme, s'avança vers elle. Tout proche, et saisissant la main qu'elle lui tendait, il la reconnut, et murmura, à peine entendu : « Vous !... Vous !... Rose !... » La jeune fdle serra doucement la main qui tremhlaitcn se nouantà la sienne et attira Georges vers un siège, près de la table, où il s'accouda, défaillant. « Oui, moi, lui dit-elle, qui suis heureuse de vous remercier de ce que vous avez fait pour nous. — Vous ne m'en voulez pas? balbutia-l-il, ranimé par l'accueil de Rose, par sa voix tendre, par la confiance tranquille de son attitude. — Nous serions bien méchantes de vous en vouloir pour ce nouveau sauvetage. D'ailleurs, je vous avouerai que nous avons trouvé cela très naturel: n'étions-nous pas d'avis, autrefois, que se dévouer, surtout pour ceux que l'on aime, est la plus exquise des joies que l'on puisse éprouver sur terre ? » Georges releva la tète, la regardant avec une anxiété poignante. Comment, c'était elle qui parlait du passé, qui daignait rappeler leurs entretiens « d'autrefois » et admettre si franchement son amour?... Mais alors?... Peut-être?... ROSE ET LIA IOI « Rose, murmura-t-il, vos paroles me bouleversent. J'y vois poindre l'aurore de quelque joie immense... Oh! dites... dites!... Cet obstacle que vous avez opposé à mon bonheur, cet empêchement mystérieux aurait-il disparu?... Avouez-le... Car je n'ai pas cessé de vous aimer. Je suis à vous, comme au premier jour.., » Elle faisait, pour l'interrompre, des gestes brefs, rapides, avec de furtifs regards vers le fond de la salle, où une draperie avaitbougé. Et, tout bas : « Taisez-vous, par pitié, et écoutez-moi, vous allez tout savoir. — Enfin! » dit-il, allongeant sur la table, vers elle, ses deux bras, dans un accablement ravi. Elle reprit : « Monsieur Georges, nous sommes deux vieilles filles maintenant, et ce que nous n'avons osé vous avouer il y a bien désarmées, aujourd'hui nous pouvons vous le dire. Lorsque vous nous avez rencontrées, nous nous ressemblions beaucoup, ma sœur et moi, non seulement de visage, mais de caractère, de goûts et de sentiments. Nous vous avons plu pareillement... » Il leva brusquement la tôle ; mais Rose, sans s'interrompre : « ...Et nous vous avons trouvé, toutes les deux, digne de nous plaire. Mais j'étais l'aînée 102 LES FIANCEES et, naturellement, votre demande s'est adressée à moi. Il m'était impossible de l'accepter, puisque Lia, autant que moi, vous aimait. La chère fille a voulu me faire le sacrifice de son amour, je l'ai refusé. Nous avons trop de tendresse l'une pour l'autre pour vouloir d'un bonheur qui aurait coûté des larmes à une sœur bien-aimée. Alors, vaillamment, nous avons renoncé au mariage. Notre affection était profonde : ce premier amour nous avait prises tout entières, et nous savions bien que nous ne pouvions pas vous oublier. Vous êtes devenu, entre nous, un lien de plus ; nous vous avons voue un culte, et, sans arrière- pensée, sans jalousie, vous tenant pour le fiancé idéal de nos reves, nous avons vieilli en vous aimant ensemble, parlant de vous chaque jour, nous redisant l'une à l'autre vos moindres paroles et conservant, avec la même dévotion, les menues reliques que votre passage ici nous avait laissées... » Le front dans ses mains, Georges laissait couler lentement de grosses larmes silencieuses. Lia, entrée doucement, s'adossait au mur, les bras pendants, le visage baissé, pâle d'une confusion douloureuse et meurtrie d'un remords qu'elle eût voulu crier en s'agenouillant devant ces deux êtres sacrifiés pour elle, par elle. Mais Rose la surveillait. Sa volonté attira vers ROSE ET LIA io3 elle le regard sombre de Lia, et elle lui fit un signe impérieux qui lui rappelait leur mutuel serment. Alors d'une voix plus haute : « Nous avons souffert, monsieur Georges, et plus que vous-même. Le deuil est entré dans cette maison; nous avons longtemps pleuré. Mais ce temps est passé, l'heure d'une paix divine, d'un bonheur surhumain a sonné pour nous trois. Il est bon de vieillir; tout s'apaise, la passion s'endort, et les saintes affections s'épanouissent avec leur parfum pur, leur grâce désintéressée. .. Ce qui nous avait séparés, va nous réunir, car nous ne nous quitterons plus désormais. V ou s demandiez une sœur, vous en aurez deux. Vous demandiez une fiancée : nos âmes jumelles se sont tant accolées dans une semblable douleur qu'elles demeurent jointes, une, pour épouser la vôtre dans un hymen mystique que Dieu, qui peut tout, rendra fécond en joies surnaturelles. Nous achèverons ensemble, les mains dans les mains, notre ascension interrompue sur la montagne abrupte et glacée qui mène à la cime triomphale, là où le soleil éternel transfigure et béatifie, change les baillons de la chair en vêtements de lumière, brûle le sang de nos corps et le transforme en une flamme inextinguible qu'il aspire vers luictcngloulitdanssoninfiniradicux. Ainsi serons-nous indissolublement unis. » LES FIANCÉES Georges la contemplait avec un étonnement craintif, tant elle resplendissait sous ces hautaines pensées, comme sous un diadème miraculeusement gemme d'étoiles. Une beauté supra-humaine jaillissait d'elle en effluves dont il était pénétré jusqu'en les profondeurs de son cire. Et son amour charnel mourait dans l'éclosion superbe d'une immatérielle adoration. «Oh! Rose, murmura-t-il en joignant les mains, que voire volonté soit faite, sur la terre et... — Dans les cieux, » acheva Rose. A ce moment il se sentit frôler à l'épaule : c'était la douce main de Lia qui s'y posait comme un oiseau tremblant. Elle balbutia : « Me pardonnez-vous P » Brusquement déterminé, il la regarda, si virginale en son trouble confus, si lamentable et douloureuse qu'une pitié l'attendrit jusqu'à la vouloir remercier de son cruel amour. «Ah! chère âme, s'écria-t-il en s'emparant de la petite main frissonnante, comme je vous aime ! » La jeune fille défaillit aux bras de Rose. Alors il ploya les genoux devant elles deux, baisa avec un tendre respect leurs doigts enlacés, qu'il ramena sur son front en serment d'élcrncl H O S F, E T L I V io5 servage, tandis qu'il proférait comme un vœu solennel : « Je suis vôtre, mes sœurs !... » V De ce jour, ils vécurent une existence idéale et bienheureuse, du moins pour les deux jeunes fdles que leur ignorance des charnels désirs préservait de tout émoi physique. Georges s'était installé dans une maisonnette, à l'autre bout de la lande où passaient, tout le jour, les vaches tigrées qu'on ramenait aux bâtiments de la ferme pour que Lia ne demeurât point oisive aux heures accoutumées oii clic plongeait ses fines mains clans les mousses crémeuses. Il se donna tout entier aux cultures des terres, au souci des récoltes, avec une vaillance tranquille, muctle sur ses intimes regrets. Et chaque soir les réunissait dans cet apaisement las des journées bien remplies, échangeant les puériles nouvelles des événements survenus dans leur petit royaume rusliquc, où quelque ioG LES FIANCÉES révolution de bassc-cour, l'cclosion d'une couvée, prenaient une réelle importance. Parfois aussi, la causerie s'élevait, franchissait la zone de leurs matérielles occupations, pénétrait dans l'abstrait, évoluait dans l'Idée, et ils devenaient clairvoyants, élant simples et purs. Georges alors s'étonnait des merveilleux concepts qui hantaient l'âme de Rose, et sa douleur de ne l'avoir toute à lui s'élargissait comme une plaie inguérissable. Mais rien n'en transparaissait. Se modelant sur Rose, s'efforçant à l'égaler en renoncement, il observait ses attitudes et s'y conformait, conscient de rester avec elle en secrète concordance de chagrin inavoué. Sans qu'il fût nécessaire de lui rappeler son pacte, il partageait également ses soins affectueux entre Rose et Lia, ne cherchant jamais à les rencontrer l'une sans l'autre. D'ailleurs cela n'eût pas été facile. Elles s'étaient juré de ne se quitter sous aucun prétexte en présence de Georges, non par défiance d'elles-mêmes, mais pour affirmer leur absolue volonté de demeurer « une » dans sa pensée, dans sa vie, dans son amour. Aussi avait-il pris, avec l'habitude de celle dualité persistante, la familiarité de réunir leurs noms dans une appellation unique ; et, leur parlant ensemble, toujours, illesnommait: Rosélia. Le temps nivelait peu à peu cette inégale len- KOSE ET LIA 107 dresse; l'accoutumance les enveloppait, ils devenaient, en extériorité manifeste, lentement fraternels. Maintenant que l'exploitation rurale avait repris sa marche normale, il restait à Georges d'assez longs loisirs qu'il jugeait dangereux à la continuité de sa résignation. 11 s'associa un groupe de pécheurs, leur acheta une chaloupe neuve, dont il sculpta la proue d'une double effigie cl qui fut baptisée solennellement sous le nom de ses deux marraines : Rosélia. Dès qu'il était libre il s'embarquait, s'iniliaiil aux manœuvres. Et ce fut là qu'il rencontra quelque soulagement à la persistance de ses regrets. Quand, au retour d'une course au grand large, il entrait à la ferme ruisselant, ébloui, les membres las, tout de suite accueilli nar les deux sœurs, soigné, choyé, un peu de joie lui réchauffait le cœur en cette intimité si tendrement familiale. 11 se laissait glisser à la douceur de cette affection décuplée dans le bien-être matériel et moral dont on l'enveloppait. Il s'entraînait à la sincérité des actions de grâces pour la part de bonheur qui lui était faite en ce monde, la voulant estimer supérieure aux joies vulgaires des banals hymens. Parfois ainsi parvenait-il à endormir la grondeuse détresse qui s'élevait de sa passion endiablée. io8 LES FIANCÉES Ces jours ramenaient une gaieté entre eux trois. Le piano s'ouvrait, Lia y jetait de folles envolées d'arpèges, et Rose retrouvait sa voix pour y mêler quelques chansons. En d'autres soirs clairs, quand la lune hàlivc joignait aux crépusculaires clartés la magie de sa blanche lumière éployée, ils s'en allaient ensemble rôder par les falaises, s'asseoira la pointe d'un roc, unir leurs ombres rapprochées, immobiles en l'arrêt de leurs contemplations silencieuses des lointains infinis. Mieux qu'ailleurs, alors, ils se sentaient liés par leurs identiques pensées projetées vers l'unité de la vie; cl ils étaient bien deux, fiancé cl fiancée éternels, en gravilalion lente sur l'orbe de leur destinée vers le point où l'étreinte finale les fondrait dans une possession ininterrompue. Les yeux de Lia et de Kosc devenaient pour Georges les pareilles étoiles d'un môme ciel, leurs lèvres les pétales de la même fleur d'amour où sa soif inapaiséc du baiser nuptial s'apaiserait un jour. Les conventions s'effaçaient, les choses apprises étaient oubliées, el ils « savaient », miraculeux initiés, les mystérieuses lois des affinités initiales, la suprême fin des êlres el des choses, le comment définitif du pourquoi de la vie. En ces extases, leur passion divinisée leur versait un ineffable oubli. HOSE ET LIA Ils s'en revenaient d'un pas de rêve, allégés par la sensation physique d une évaporalion de leur forme matérielle comme dissoute dans la vaslitude des espaces. Une puérilité de tout petits descendait en leurs ca>urs épurés, les ramenait aux joies naïves de l'enfance. Et, parfois, ils jouaient à lancer des pierres dans la mer, à se cacher ou à se poursuivre, à imiter l'appel des goélands, à chanter des rondes bretonnes qu'ils rythmaient d'une marche cadencée en se tenant par les mains, Georges entre Rose et Lia. Tout cela n'élait-il point du bonheur? Rose l'espérait, pour les deux autres, ne se souciant point de guérir son intime douleur. Lia aussi voulait croire qu'ils ne regrettaient rien, Georges et Rose. Et Georges s'appliquait à paraître heureux. Mais, avec les années, son désespoir croissait; les rares accalmies de ces soirs d'oubli et a espoirs éperdus en un devenir mystique, ne suffisaient pas à cflaccr de son être physique les désirs et les besoins de l'amour complet. 11 souffrait, cl parfois d'une intolérable souffrance. Alors, il contemplait la mer comme une coupe d ivresse, non trop vaste pour y noyer l'immensité de sa peine, et il rêvait d'y sombrer, les lèvres ouvertes, altéré de paix éternelle. Ils vieillirent ainsi. Les cheveux de Georges I 10 LES FIANCÉES avaient blanchi; entre Rose et Lia, il semblait être un vieillard très las, très doux, infiniment paternel aux deux sœurs encore charmantes, demeurées sveltes, leur beauté immobilisée dans l'inutilité de leurs corps vierges. VI Une nuit d'automne, le vent rude des grandes marées souleva les vagues tumultueuses qui vinrent battre les rocs dans un déchaînement de tempête. Un ciel romantique, ardemment bleu, barré d'énormes nues d'un noir intense, plombait la mer de trous opaques, aux creux sinistres, où de brèves clartés galopaient en chevauchées meurtrières. La mer était démontée; une folie l'emportait, le troupeau de ses flots déments hurlait en se brisant, frénétique, à la falaise, comme des êtres fantastiques qui auraient cherché la mort. Un tumulte de destruction secouait le village de Cramphorc. Les toits s'ébranlaient, les volets pendaient dans un arrachement. Rose parut à une des fenêtres de la ferme, ÏTïïTTVn Il OSE ET LIA tout de suite échevelée par la brise, le visage fouellé d'embruns. Une épouvante subite l'avait jetée bors de son lit; elle regardait de ses larges yeux clairs, accoutumés aux horizons lointains, vers le sombre désert du large en murmurant cette prière lamentée des gens qui vivent sur les côtes : « Mon Dieu ! pourvu que tous les bateaux soient rentrés!... Prenez pitié, mon Dieu, de ceux qui sont en mer! » Auprès d'elle une croisée battit dans un bruit de vitres brisées. Rose se pencha : c'était Lia qui se projetait à mi-corps, écartant de ses bras ses cheveux envolés et regardant, comme elle, la ligne obscure de l'horizon. llosc cria vers elle, sa voix emportée par le vent : « Sais-tu si Georges devait sortir ce soir?» Lia répondit, gémissante : « Il ne l'a pas dit, mais j'ai peur... Oh ! j'ai peur !... — Viens près de moi, ma fille, viens vile. » Lia courut auprès de Rose qui l'étreignit ; et elles demeurèrent debout, frissonnantes, secouées par la rafale, à écouter, avec des tressaillements subits, le rauque déchirement et les plaintes lamentables qui passaient tout à coup, dans une trombe d'air glacé, semblables à des sanglots de détresse, à des appels brusquement I 12 LES FIANCÉES étouffés, noyés par la masse retombanle des vagues énormes jaillies du cralère houleux de la mer. « As-tu entendu? » murmurait Lia. Rose, affermissant sa voix : « C'est la tempête. — Oh! Rose... prions pour les trépassés. — Prions, ma sœur. » Puis, au bout d'un instant : « Attends-moi, je vais voir... — Quoi? — Tu sais bien que de la lucarne du grenier on aperçoit un coin de vitre de la chambre de Georges. Peut-être, comme nous, s'cst-il levé! Il y aurait de la lumière... — Va vite. » Lorsqu'elle rentra, plus sombre encore : « Eh bien? » cria Lia. Rose répondit, mais sa parole tremblait : « R dort sans doute. — Oh ! Rose 1 Rose, s'il était sorti 1... — C'est que Dieu l'aurait permis, ma fille. Peut-être louchons-nous au terme de nos maux : nous ne saurions vivre longtemps après lui... — Tu souffres donc toujours, ma pauvre Rose ?... Je le croyais consolée ! — Certes, dit-elle bravement. Mais je parle du mal de vivre. -— Ali I que ne suis-je à sa place, s'il est là- ROSE ET LIA bas!... Prenez ma vie pour la sienne, mon Dieu !... Rendez-le à Rose... — Lia!... Crois-tu que nous pourrions être heureux sans toi?... — Rien vrai? vous m'aimez un peu tous les deux? — Plus que nous-mêmes, ma fille. — Mais, si je mourais, vous vous marieriez, n'est-ce pas? — Es-tu folle? Nous sommes vieux, maintenant, et nous sommes frères. La saison d'amour est passée. Voici l'automne. — Hélas ! C'est l'heure des tempêtes. Qui sait si Georges n'a pas « voulu » sortir ce soir!... Depuis des jours il m'a semblé le voir pleurer... — Allons, tais-toi, tu nous fais mal. » En effet, Rose sentait faiblir son courage. Une même pensée la torturait : si Georges, prévoyant la tempête, avait « voulu » s'embarquer? Des souvenirs lui remontaient qui labouraient son cœur de blessures aiguës. 11 l'avait regardée d'une étrange (açon ; il avait retenu plus longtemps sa main dans le dernier adieu, en murmurant un prétexte pour demeurer la soirée chez lui. Son angoisse devenait certitude, vision, la clouait à cette fenêtre comme a une croix où tout son être saignait. Elle eût voulu tendre ses bras vers l'espace, appeler l'âme, peut-être déjà cr- MMII * ! I » I | |i IlA h E S FIANCEES rante, de ce douloureux fiance, l'aider de son amour, de ses prières passionnées, jiour monter vers les nues éternelles où il allait l'attendre, l'attirer vers lui... Et dans sa pitié pour Lia, elle s'immobilisait, figée en son incommensurable douleur, laissant retomber en larmes intérieures les pleurs brûlants qu'elle ebassait de ses yeux. Comme le jour naissait, la tempête mollit, la marée descendante remportait sa boule calmée. A l'éveil du village, Rose et Lia se vêtirent en bâte et coururent jusqu'à la maisonnette de Georges; elle était close. Des coups répétés n'amenèrent personne. Affolées, elles se jetèrent à travers la lande pour gagner plus vite l'anse du bourg de Batz où il amarrait sa barque et défaillirent en apercevant la chaîne qui traînait, vide de la Rosélia. Des pécheurs, mornes, étaient groupés autour, et l'on se racontait la nouvelle : bier soir, au coucher du soleil, alors que toutes les barques rentraient en hâte,Georges s'était embarqué seul, s'en allant, disait-il, relever ses casiers au long de la côte, vers le Croisic. Peut-être aurait-il eu le temps de gagner le poil... Mais les hommes qui, d'habitude, formaient l'équipage de la Rosélia, pleuraient leur ruine et aussi le patron, si généreux, qu'ils étaient certains d'avoir perdu. no s F, ET LIA n5 « Cependant, il faut voir, » dit l'un d'eux, qui s'élança sur le chemin du Croisic. Les tristes sœurs, escortées du chœur gémissant des femmes de marins qu'un tel désastreumt dans une douleuràtoutes réservée, retournèrent, chancelantes, à leurs logis dont les portes et fenêtres s'endeuillèrent, car la mort y était entrée. Prostrées aux hras l'une de l'autre, elles sanglotaient, sans parole désormais, car nul espoir ne les pouvait apaiser. Elles savaient hien, elles le savaient depuis la nuit lugubre, que Georges ne reviendrait plus. Elles le savaient, comme s'il l'avait murmuré à leur oreille dans le vent qui passait, les échevelant de caresses désespérées, leur inondant le visage de larmes amères. Si profonde était leur détresse, qu'elles n'eurent même pas ce sursaut de joie navrée que donnent les cruelles délices de revoir, fùt-il mort, celui qu'on adorait, lorsqu'on leur apprit qu'à la marée basse, on avait retrouvé le bateau échoué, et, roulé dans la vase, parmi les fucus, 1 épave humaine, la loque inerte qui fut leur bien-aimé. Cependant, quand elles entendirent le piétinement sourd de la procession qui entrait à la ferme, elles se dressèrent, étouffant leurs cris, s animant à une vaillance chrétienne pour que Georges fût enseveli de leurs mains, embaumé de leurs fleurs, escorté de leurs prières. u6 LES FIANCÉES Tout le temps des funérailles, galvanisées par une volonté hautaine, elles accomplirent les rites, entourèrent cl veillèrent le mort, cariatides sombres, pareillement velues du noir des veuves, muettes et tragiques, les gestes identiques, semblables en leur mystérieuse douleur. Elles marchèrent derrière le cercueil, si étroitement jointes, que leurs longs voiles noirs paraissaient les deux ailes du même oiseau funèbre, ailes qui frémissaient, prêtes à l'cnvo- lement. Et, sur leur volonté, demeurées seules près de la fosse comblée, moins agenouillées qu'effondrées dans le rosissement des bruyères, collées au sol pour se rapprocher davantage de celui qui dormait dessous, elles s'unirent à lui, longtemps, d'un môme et passionné désir, dont plus rien désormais ne pouvait empêcher l'aveu. Elles épousaient, succubes angéliques, ce corps sans vie ; elles se donnaient toutes à ce cadavre; elles le baisaient éperdument de leurs lèvres d'âmes ardentes. Il leur semblait sentir sourdre du sol des effluves d'amour qui les imprégnaient, les enveloppaient, les couchaient violemment dans l'anéantissement de leur chair extasiée. Ce fut l'unique hymen de Rose et de Lia. De ce jour, on les vit revenir, à des heures constantes, toujours endeuillées, toujours en- ROSE ET LIA II 7 semble, jamais l'une sans l'autre, s'agenouiller, la main dans la main, sur la tombe fleurie comme un autel où elles effeuillaient, du môme geste, des poignées de roses semblables, mystérieuses et solennelles, dans l'accomplissement de quelque rite magique dont elles gardaient le secret. 7' I tllf.ltt ( MARGOT Pour Micheline. 1 « Je vais dire un conte. » Toute la salle battit des mains. « Accourez, vous autres, asseyez-vous et ne bougez plus, marraine va raconter 1 » Un froufrou, comme un grand bruit d'ailes, un pépiement aigu, comme la dispute des moineaux, un trépignement de petits pieds, comme une galopée de souris à travers la ebambre ; et tout le monde s'installa. Et c'était bien tout un monde, car il y avait des bébés en sarraux et des fillettes avec leurs ebeveux en nappes sur le dos, et de longues demoiselles comme on en fait aujourd'bui, au long buste très mince, aux longues jupes, aux longs yeux encore allongés d'un trait furtif de crayon noir. IHBiHlH)MBMMHMÉËiB*# ^fHNMlf 122 LES FIANCEES Les collégiens en vacances se groupaient derrière : les uns encore petits, gras et frais; les autres, dont la taille dégingandée dépassait de partout les habits trop courts, déjà ! Alors marraine commença : « J'ai connu, autrefois, une fdlctte qui s'appelait... » Mais aussitôt chacune de crier son nom pour baptiser l'héroïne. Môme ces messieurs envoyèrent des vocables qui, peut-être, secrètement leur plaisaient. Après avoir attendu, la conteuse, malicieusement, répondit : « Pas du tout, elle s'appelait Margot. Et encore la nommait-on M"° de la Margellière. Elle n'était pas jolie, jolie... » Il y eut un murmure désapprobateur. « Mais... si vous saviez comme elle était charmante !... — Ah ! soupira le chœur. — Et bonne, et spirituelle, et fine! Une très intelligente fille, vraiment! Et ces dons lui procurèrent ce qu'une impeccable et banale beauté ne lui aurait jamais pu donner. « Car M" 0 de la Margellière n'était pas riche. Pas riche et pas jolie. Ileinp vous la voyez d'ici destinée à vieillir dans la monotonie du célibat! Mais comme on fait son nid... Et notre Margot s'était promis de faire le sien. MARGOT 123 « Cetlc décision fut arrêtée lorsqu'elle eut compris qu'elle devait compter en toutes choses sur son inilialive et son intelligence personnelle. « On disait, ce qui était vrai d'ailleurs, qu'elle avait pris, à elle seule, tout l'esprit de la famille. Son père, un très brave homme, s'était sottement ruiné; sa mère, une admirable nourris- scusc, s'entendait comme personne à mettre au monde une quantité de beaux enfants et à les entretenir frais cl roses, bien lavés, bien gorgés, bien bordés dans leurs couchettes. Mais son ingéniosité ne dépassait pas les limites de la nursery. M ,no de la Margcllièrc, comme toutes les femmes peu sensées, avait beaucoup d'orgueil. Et cet orgueil fut la principale cause de leur ruine. Par ses récriminations perpétuelles — ces gouttes de fiel qui creusent de leur incessante tombée les caractères les plus solides cl les désagrègent — elle obligea son mari à vendre le domaine qui avait été sa minime dot, pour tenter de hasardeuses spéculations. Et l'argent, ainsi jelé sur la roulette des combinaisons financières, eut bientôt disparu. Heureusement, de par son nom et ses relations de famille, M. de la Margellière obtint à Paris un emploi administratif suffisamment rétribué pour faire vivre sa couvée; mais, au bout de l'année, pas un sou vaillant ne lui restait qui pût c'irc mis de coté, en cas d'événement. Et ses filles pous- llk LES FIANCÉES saicnt, toutes fort belles, sauf notre Margot, sans la moindre espérance d'une dot quelconque. « Cependant, si l'on avait voulu, peut-être !... Car il y a une grand'mère dans notre histoire, la douairière de la Margellière, une vieille têtue, je vous l'accorde, et qui se montrait impitoyable pour son fds marié contre son gré. Toutefois, si l'on eût essayé, si l'on eût investi la citadelle où ce vieux cœur froissé se tenait renfermé. Si l'on eût fait donner toute la jeune troupe fraîche et blonde, endiablée, terrible à l'assaut ! Hé! hé!... qui sait? « On a vu des bastions plus imprenables et qui se rendent, n'est-ce pas, les garçons? Mais, voilà : madame la bru n'entendait pas de cette oreille ; repoussée par sa belle-mère, elle déclara se le tenir pour dit, une fois pour toutes, et jura de ne jamais poser le bout de son pied hautain sur ce terrain ennemi. Ce qui fut fait. En bon mari, trop faible, sans doute, M. de la Margellière emboîta le pas à sa femme dans cette retraite désastreuse; et la douairière demeura seule, avec sa fortune, ses rancœurs et sa haine, celle-ci peu à peu grandie à la hauteur d'une muraille énorme qui la séparait à tout jamais de celui qui jadis avait été son cher petit enfant. « On disait même qu'elle avait converti ses s t lui lit MARGOT 125 richesses en bonnes valeurs de portefeuille, faciles à faire disparaître comme une muscade au jour de son décès, et, toutes précautions prises, afin que pas un traître liard n'en revînt aux enfants issus de celte union par elle maudite. « Donc, M"" Lucie, Rosette, Thérèse, Angélique, Annonciade et même Margot ne devaient compter que sur elles-mêmes pour leur existence future, aussi bien que MM. Lionel, Archange, Patrice et Robert, leurs frères. Les hommes arrivent toujours à tirer leur épingle du jeu, ne fût-ce qu'en se faisant marins ou soldats, mais les fdlcs pauvres, ce qu'il leur faut d'intelligence, d'adresse, de courage, de volonté, de résignation pour arriver à ne pas mourir de faim! Ah! mes petites, si vous le saviez! Et quant à se dénicher un mari, dans ces conditions-là, c'est le tour de force le plus admirable qu'il soit donné h la diplomatie féminine d'accomplir. « Revenons à notre histoire. « Lorsqu'elle eut passé ses quinze ans, Marguerite de la Margcllière, que l'on nommait en famille Margot, commença de réfléchir sur ce problème de la dot absente cl du mariage obligatoire. Ses deux aînées, Rosette et Lucie, l'une de seize et l'autre dix-sept ans, se sachant très jolies, ne s'inquiélaient pas précisément; mais elle, avec son nez incorrect, sa bouche trop îaC grande, n'était pas rassurée. Elle avait beau s'accorder les yeux les plus charmants, bruns, doux el vifs, de ces yeux dont on fait ce qu'on veut quand on sait s'y prendre, et un rire d'une malice et d'un éclat très capable de donner des éblouissements, et une peau fraîche qui sent la fleur d'églantier, et des cheveux ni blonds, ni bruns, ni noirs, ce qui vous fait ressembler à tout le monde, mais qu'on eût dits filés par des fées, avec toutes ces couleurs réunies et plus semblables à un pelage fauve et doux qu'à une chevelure docile à l'entortillement d'une coiflurc; avec tout cela, et bien d'autres choses encore, que son esthétique l'obligeait à se concéder, Margot ne trouvait pas son compte, et hochait la IA le en se regardant d'un air de dire : « Toi, « tu n'as pas le droit de te reposer sur ta seule « beauté pour conquérir un mari. Donc!... » «Et l'esprit de Margot trottait. Or, un soir que l'on babillait au coin du feu, et que les aînées faisaient les belles en prenant des airs conquérants, la conversation tourna, tout naturellement, sur le mariage. Chacune avouait son goût, non pour celui-ci ou celui-là, car, hélas! nul soupirant encore ne s'était présenté, mais, éventuellement, selonlcsallraclionsoules rêves. Aussi l'on discutailles situations préférées, et ces demoiselles ne choisissaient pas, bien entendu, les plus infimes. Tant qu'à faire, n'est-ce pas? HU Ml MARGOT 137 «Telle parlait favorablement d'un ambassadeur; telle autre aurait daigne se contenter d'un grand artiste, mais riebe et célèbre, bien entendu ! « Notre Margot, très sérieuse, ne disait rien. Alors quelqu'une lui demanda, mais commepar jeu, car il n'était pas admissible que celte laideron rencontrât jamais un mari : — « Et toi, Margot, si tu pouvais te marier, qui donc choisirais-tu? » « Alors elle, tranquille, résolue, répondit d'un ton très net : — « Moi, j'épouserais le cousin Georges. — « Lui?... » « Et l'on se mil à rire si fort que personne ne s'entendait plus. « C'est que ce cousin Georges était... «Mais il se fait tard, mes enfants, et mon histoire est un peu longuette, nous la continuerons demain. » Il y eut bien quelques protestations, car c'est vraiment une tricherie que de s'en aller juste au moment où l'on intéresse. Cependant c'est du plaisir encore de savoir que l'on en aura demain. 128 LEs F[ANC ÈE s I I « Le cousin ficorges, recommença la conteuse, après qu'elle cul ramassé aulour de ses jupes ses auditeurs de la veille, était de la parente de M'"" de la Margellièrc, sans fortune, ou à peu près, et officier, par aggravation : car il n'y a pas de pire misère que celle qui doit se cacher sous des galons d'or. Lui aussi comptait sur sa bonne mine et son nom, il se nommait de Ponchor, pour faire un brillant mariage. Et comme il était très intime avec tous ses cousins et cousines de la Margellièrc, il ne se gênait point pour raconter, en famille, ses projets, ses rêves d'avenir. On l'approuvait. Pour toute celle belle jcuncssc-là. orgueilleuse et pauvre, il n'y avait pas de plus doux songe, de plus troublante rêverie que la conquête suprême des richesses. Oh! être riche!... « On n'enlcndait que cela, les soirs de printemps, dans ce groupe de belles filles aux formes exquises cl de beaux jeunes gens aux fines moustaches ébouriffées. M A U G 0 T I2 9 « La senteur des sèves, l'éclosion des lilas, le murmure des nids, toul le renouveau qui pousse aux aveux tendres, n'éveillaient en eux qu'un môme désir Apre : Etre riche! « Vous pensez si l'on riait de celle Margol qui venait de dire : « Moi. j'épouserais le cousin « Georges ! » « Comme on la savait très sensée, on crut à une plaisanterie, très plaisante vraiment ; et l'on se promit de la raconter au cousin à sa première visite. « Il venait souvent, sa caserne de la Pépinière élant assez proche du logis où perchai t la si nomhreuse famille : loulc une maison en haut des Balignollcs. Il y dînait le dimanche, et, fréquemment, le soir, pour faire l'économie du café, il montait passer la soirée. « Donc, dès qu'il arriva, ce fut un vacarme autour du jeune lieutenant; toutes les fillellcs parlaient à la fois, et se disputaient à celle qu'il écoulerait, d'ahord. « Elles paraissaient danser une ronde, lui au milieu, virantde-ei dedà, comme s'ils'apprèlait, suivant le jeu, à cmhrasscr « celle qui lui plairait », tandis que rclcnlissait, comme un refrain, le nom sonore de Margot; et des rires fusaient. — « Eh bien, criait-il, après? quoi? Margot? » i3o LES FIANCÉES « Cela fit qu'il la chercha des yeux, par la salle à manger, vaste comme un ouvroir, où, d'habitude, toute la famille se réunissait. « Mais elle n'était pas là; et il l'aperçut tout à coup qui rentrait, venant de la cuisine, un petit plateau dans les mains et lui portant son café. « Elle s'arrêta, tranquille et souriante, un peu rose toutefois, levant les épaules d'un joli geste indulgent, et bien posée, non de profil, mais d'un trois quarts qui lui seyait tout particulièrement. Son œil s'y affilait et l'éclair de son rire partait en flèche. « Toutes les autres jacassant de plus belle, Georges comprit enfin le mot « épouser » et s'imagina qu'il s'agissait d'un mariage pour Marguerite. « Alors, intéressé, il écarta les bavardes, s'élança gaiement vers Margot : — « C'est vrai? c'est vrai? tu te maries, Margot? — « Les folles ! répondit simplement la jeune fille, en souriant. Ne les écoule pas, cl prends ton café. » « A ce moment la bande cria : — « Vivent les fiancés!... » — «A qui en ont-elles? demanda le lieutenant un peu surpris. — « Eh! le sais-je? Elles s'amusent; mais M A H G OI l3l prends vile, il froidirait. Ce serait dommage : il est comme lu l'aimes, un peu forl. — « Non, non. Je veux que lu m'expliques... Il y a quelque chose. Tu rougis, Margot... Je veux savoir... » « Il lui saisit les mains pour l'cmpèchcr de s'éloigner, car elle se détournait, sans trouble, très calme toujours; et voilà qu'il s'aperçut, pour la première fois, que ces mains qui le servaient si gentiment toujours, étaient merveilleusement fines et douces. Mais elles glissèrent dans les siennes, cl Margot, levant l'épaule, le quitta pour continuer près de père et mère qui, tout bourgeoisement, jouaient au piquet dans le retrait de la fenêtre, son service de pelile ménagère élégante et empressée. « Aussitôtlesfringanlcsctmoqucuscs beautés s'abattirent près de lui, et, le secouant, car il leur paraissait bien sérieux, crièrent toutes ensemble : — « Eh bien! qu'en dis-tu? Est-elle assez amusante, cette Margot, quand elle s'y met?Tu ne ris pas? — « Mais sapristi I dites-moi donc ce qui vous lait rire?» s'écria le jeune homme impatienté, « Et l'une d'elles, enfin, pouffa : — « Tu n'as pas compris? Elle nous a déclaré nier que si jamais elle se mariait, elle épouserait... L E S F [ANC li l î S — « Qui? — « Tu no devines pas? » « Et l'une des jeunes filles lui allongeait dans la figure ses deux doigts pointus. -— « Non, » lit-il ingénument. « Alors deux, le saisissant chacune par un bras, le tirèrent vers une glace et, le poussant en avant : — « Eh! regarde-le donc, celui que Margot a choisi ! — « Moi !... )) « 11 se retourna d'un trait. Mais Margot n'était plus là ; et il se mit à rire aussi, doucement, en murmurant : — « Très drôle, très drôle !... » 111 « La pi'ciiiièreloisqueGeorgcsserclrouvaprès de Margot, c'était plusieurs jours plus tard; car une gêne singulière l'avait empêché de revenir pendant quelques soirs, qu'il avait passés au café, s'y ennuyant beaucoup et s'apercevant d'autant mieux du charme de la maison familiale. MARGOT i33 « Malgré lui, il s'était complu à songer à l'étrange fille qui, seule parmi ses charmantes s(i;urs, avait pense que le cousin Georges pourrait être souhaité pour mari, encore qu'il ne fût qu'un officier sans fortune. Et celte idée le touchait profondément. Certes celle petite Margot n'élail point banale, ni intéressée, comme Lucie et comme Rosette, qui ne rêvaient que d'ambassadeurs. Il lui découvrit même un cœur tendre, capable d'ardenle affection. Et des souvenirs se précisaient de Margot empressée, prévenante, soucieuse du bien-cire de ceux qui lui étaient chers, ne pensant à elle que lorsque les autres n'avaient plus besoin de ses soins. Et pas si laide, vraiment, qu'on voulait bien le dire! Laide I En vérité, il les trouvait plaisantes, toutes ces demoiselles de la Margellière, qui voulaient absolument gratifier Margot de l'épilbètc de laideron! Comme si pas une pouvait se vanter d'avoir les yeux plus beaux, le sourire plus fin, les mains plus douces que cette charmante, oui, morbleu! charmante, et même très adorable Margot! « Il y avait bien un peu de fatuité clans un si rapide enthousiasme, mais il y avait aussi une certaine dose d'attendrissement, car celle pensée l'attristait : « Et dire qu'avec tous ces « dons, elle demeurera vieille fille, étant sans « fortune. Pauvre Margot! » 8 i34 LES FIANCÉES « Donc, la première fois qu'il la revit et s'i- maginant la trouver confuse, peut-ôtre môme un peu troublée, Georges fut surpris par son attitude calme, absolument tranquille. Ses cousines se seraient-elles moquées clc luippensa- t-il. Et il devint de très mécbanlc bumeur, avec une forte envie de partir, morose, comme si on l'avait fûcbé. Car cette pointe de sentiment avait amorcé sa sensibilité, elle le berçait dans une mélancolie suave qui amusait son cœur. Il ne demandait pas mieux que d'entretenir, dans une pure affection d'àme, ce penebant avoué de Margot; cela occuperait agréablement ses beurcs, en attendant mieux. Un joli roman de jeunesse, quoi! « Et voilà que cette Margot n'avait pas l'air de se douter de ces admirables disposilionsdà. Elle allait et venait, un peu coquette, scmlilail- il, mais on ne sait jamais, avec les femmes! « Il est vrai aussi que ses longs cbeveux à l'indéfinissable nuance pendaient en une lourde natte, et qu'une poésie très intense émanait de cette jeune parure opulente, évoquant, dans son possible échevèlement, le chatoiement d'une mante soyeuse enveloppante. « Elle avait encore une façon de glisser en marebant, qui la divinisait, la faisait croire irréelle et fuyante, irritante comme un songe vain. MARGOT l35 « Mais la Bérénité parfaite de son visage la laissait toute blanche et rose, et vaguement sou- riante, comme toujours. « Après qu'il eut bien tourné, le jeune lieutenant, qui mordait comme un innocent goujon à l'hameçon si bien lancé, finit par rejoindre résolument Margot, lui-même ému comme à l'approche d'une grande bataille, et, feignant un ton dégagé, il lui décocha carrément : — « Dis donc, petite Margot, sais-tu que tes sœurs m'ont rapporté un propos de toi, qui, s'il était vrai... mais c'est une plaisanterie, je pense!... s'il était vrai, dis-je, me donnerait de l'orgueil. — « Quel propos? répondit, avec un éton- nement candide, notre Margot, ses beaux yeux bien ouverts, braqués comme des canons sur l'imprudent ennemi. — « Comment, tu ne sais pas? — « Non, » fit-elle en secouant sa lourde natte qui jeta, encensoir d'or, une volée de parfum d'iris ambré. «Ah! le voilà bien, le pauvre lieutenant! maintenant qu'il s'est embarqué, c'est lui qui doit « souquer». Et Margot, bien sage, assise en la barque fragile, sans en avoir l'air, tient la barre et met le cap, Dieu sait où ! « Il répète, embarrassé : — cr Tu ne sais pas? Alors ce n'est pas vrai? i36 LES FIANCÉES — '.( Qu'est-ce qui n'est pas vrai? Redis, pour voir. — « Ah! fit-il, voulant dériver, ce n'est pas la peine. Elles sont si bavardes et malignes, Rosette et Lucie, et môme Angélique ! — « Ali! bon, j'y suis! exclama gentiment Margot, le remettant dans sa route. Ce qui les faisait tant rire, l'autre soir, n'est-ce pas? Eh bien, que veux-tu savoir? » « Il était pris, et balbutia : — « Mais, si c'est vrai. — « Quoi? que nous nous marierons peut- être un jour? Oui, je l'ai dit. — « Ah! — « Cela le fâche? — « Certes non ; mais... — « Mais quoi ? » « Elle est étonnante! pensa le lieutenant. Elle a l'air de trouver cela tout naturel et facile ! « Et comme il la trouvait, lui, surprenante, il la regardait plus admirativement qu'il ne l'eût jamais fait : « C'est inouï comme certaines volontés sont communicalives ! Voilà que Georges commençait à subir l'impérieuse suggestion de Margot, et que nulle objection ne lui venait sur la folie d'un tel projet, irréalisable cependant. « Le moyen de répondre à ces beaux yeux, si divinement purs et tendre : « Je ne veux pas MARGOT .3 7 « de vous » ! D'ailleurs, il ne le pensait pas, au contraire. Tout à fait au contraire, maintenant, car il lui semblait qu'une multitude de fds doux et fins, comme des fils delà Vierge, flottant autour de Margot, ainsi qu'un nimbe, s'allongeaient jusqu'à lui et s'enroulaient, s'enroulaient, l'enveloppant d'un reseau inextricable. Et il demeurait, béatement docile, dans ce filet. « Alors Margot, levant doucement l'épaule, apitoyée presque, lui dit... » Mais la maligne conteuse se lut, en montrant du doigt l'borloge. L'heure était passée. IV « Elle lui dit?... » cria toute la bande, dès le lendemain, en tournant vers marraine, comme des fleurettes qui se tendent vers le soleil, tout un bouquet de petites faces rosées, luisantes et épanouies. « Elle lui dit simplement : — « Pauvre Georges ! » « Puis, appuyant ses deux mignons doigts, 8. i38 LES FIANCÉE? si pointus, sur la manche galonnée, ce qui parut au lieutenant la mise en contact de son bras avec une pile électrique, elle ajouta, mystérieuse : — « Ce qui doit être, sera! » « Cependant, étranglant un peu, il balbutia : — « Ah! certes, si j'étais riche! Mais voilù! Et loi ! Pas même la dot réglementaire ! Sans quoi !... — « Oh! reprit-elle, je sais bien que lu ne te contenterais pas de cela!... C'est si peu, si peu !... » « Et elle souriait ! « Ah! mes enfants, l'on ne saura jamais tout ce qui tient d'absolu dans le sourire d'une femme. Si le bon Dieu n'avait pas fait le monde, une femme l'aurai t pu créer, rien qu'avec un sourire. Ne vous étonnez donc pas si Georges répondit, d'un élan : — « Oui, si peu, avec une autre; mais un trésor avec toi, Margot !... » « Hé! hé! que vous en semble du charme de notre laideron? 11 faut être juste et ajouter qu'en ce moment Margot resplendissait. « C'est ainsi; la femme contient toute la beauté et la poésie de la nature, triste et endeuillée quand la morosité du ciel l'envoile, fia m bante et rayonnante quand le soleil baigne dans ses flots d'or sa chair de fleur nacrée. Or, Htfftlfttftl MARGOT 139 il existe une cosmographie psychique qui dole notre Univers de deux soleils également féconds, dont l'un se nomme : l'amour. « Qu'allait-elle répondre, Margot, lorsque les brillantes demoiselles de la Margellièrc se précipitèrent vers eux? Georges n'eut pas le temps de le savoir; les railleries joyeuses fusaient, d'autant plus vives qu'ils semblaient l'un et l'autre embarrassés et mécontents d'être interrompus. « A la fin, Margot s'impatienta, et, comme on lui chantait, en y mêlant son nom, des ritournelles sentimentales, elle finit par dire : — « Voilà bien des sottises pour une aussi simple histoire ! — « Quelle histoire, Margot? — « Celle de mon futur mariage avec le cousin Georges, répondit-elle. — « Comment, encore? Mais tu parles sérieusement, en vérité! » « Cette fois, les rires tombèrent et un grand silence se fit. « L'on savait bien, au fond, que ce projet chimérique n'était, ne pouvait être qu'un jeu; mais les joueurs paraissaient si convaincus, qu'ils causèrent, comme de bons acteurs, une émotion prodigieuse, Et dans tous ces beaux yeux qui les contemplaient, s'allumaient, peu à peu, d'étranges rêveries. i/lo LES FIANCÉES « Or, à quelques jours de là, Margot, qui, en sa qualité de personne entendue, conduisait au cours les plus petites de ses sœurs, comme l'on retournait au logis, tint ce discours à M" ts Angélique et Thérèse : — « Mes petites, la fêle de maman est proche, et je lui ménage une belle surprise. Je veux bien vous mettre du complot, mais à la condition que vous ne saurez rien, car vous ne manqueriez pas de bavarder. — « Alors, en quoi en serons-nous?... — « Chut I voici. Je vais, chez une dame que vous ne connaissez pas, commander quelque chose... — « Quoi ?... — « Ah! c'est là mon secret. Mais si vous promettez d'être sages, je vous laisserai devant la maison dans laquelle j'entrerai seule, et vous m'attendrez, sans bouger, dans la voiture. Hein? c'est gentil ? » « Les petites sautèrent de joie, car on ne les menait pas souvent en voilure. Et l'on partit. « La maison où Margot s'engouffra, avec des façons mystérieuses, ne ressemblait nullement à un magasin, et il n'y avait aucune enseigne de modes ni de fabrication quelconque. C'était un très vieil hôtel de la rue Saint-Louis-cn-l'lslc, avec une adorable porte et de vieux balcons étroits à chaque baulc fenêtre. Margot était kltfWlit! M \ ROOT i4i bien pâle, en disparaissant là dedans, son voile baisse. « Au valet roguc qui lui ouvrit, elle demanda, d'une voix qui tremblait : — « M m * de la Margcllièrc, s'il vous plaît? — « Ali! bon, fit l'homme qui avait l'air de savoir, c'est vous? Venez par là : Madame vous attend. » « Notre Margot fut près de reculer, dans sa violente surprise; mais une seconde de réflexion lui suffit pour se persuader de la participation de la Providence à son audacieux dessein. « Elle grimpa les marches d'un perron, au fond d'une cour, et entra dans un immense salon noir et froid; puis dans une chambre moins vaste ouvrant sur un jardin très fleuri. — « Approchez, mademoiselle, » prononça la douce voix d'une vieille femme, mince cl ratatinée, enfoncée toute dans un grand fauteuil. « Et Margot, à tout petits pas tremblants, s'avança. « Le fauteuil était proche d'une fenêtre, sur le rebord de laquelle deux gros chats, gravement assis, comme des inquisiteurs, en clignotant la regardaient venir. — « Tiens! mais vous me plaisez, vous! déclara M.....la douairière de la Margcllièrc. Jolie, distinguée, des yeux spirituels... Et vous devez i v< LES FIANCÉES cire douce ; cela se voit à vos bonnes lèvres un peu pâlottes comme celles des enfants qui ont souffert. Vous êtes pauvre, hein? ma mignonne? ce n'est pas toujours drôle la vie! » « Et la vieille dame soupira. — « Çà, plus près; mettez-vous ici. » « Margot glissa sans bruit jusqu'au tabouret qu'onluiindiquail, et s'y pelotonna, tout contre les genoux de la douairière. Elle se présentait ainsi à elle, de son trois quarts favorable, et dans la vive clarté qui incendiait ses cheveux très maladroitement noués. Oh! si maladroitement que, la vieille dame y ayant porté vivement la main, en s'exclamant, ces cheveux croulèrent cl M" 10 de la Margellière eut plein les doigts cl les genoux d'un ruissellement magnifique. « Elle continuait à s'écrier : — « Tout à fait comme les miens à vingt ans!... La même nuance, introuvable ailleurs! C'est bizarre!... Et je ne sais vraiment si cela me fera plus de joie que de peine d'avoir ces cheveux-là sous les yeux, tous les jours... Hé! ne vous chagrinez pas, on verra !... on verra !... L'on m'a dit beaucoup de bien de vous, ma petite ; mais je vous croyais plus âgée? Quel Age avez-vous, au juste? — « J'aurai bientôt dix-huit ans. — « Trédamc ! murmura la douairière en fris- M A H G O T sonnant, où avez-vous pris cette voix?... Il y a bien longtemps que je n'ai ouï celle que vous me rappelez!... Voilà une drôle d'histoire. J'en suis tout interloquée! Et plus je vous regarde... Tenez, passez-moi donc celte miniature, là, sur la cheminée, un cadre en... C'est cela, précisément, vous êtes fort intelligente. » « Et ce portrait que M ,ne de la Margellière contemplait avec une tristesse attendrie, était celui de son (ils quand il avait seize ans, et qu'il élait encore rose et joli comme une femme. « Mais bientôt elle reporta les yeux sur Margot, et maintenant ses regards vaguaient de l'image au visage troublé de la jeune fdle, et une émotion croissait en elle, imprécise encore. « Cependant, une douleur, une colère peut- être, agita la vieille femme, dont toute la grâce s'effaça. « Elle posa brusquement près d'elle le portrait, et dit sèchement : — « J'ai besoin de calme. Tout cela me blesserait. Vous me voyez au regret, mademoiselle, mais je ne puis accepter vos services. Vous trouverez ailleurs, certainement, l'emploi de compagnie que vous sollicitez ici. Je vous y aiderai môme volontiers. Ne m'en veuillez pas. je suis une vieille femme très malheureuse. J'avais un fds que j'adorais, et auquel, par un hasard cruel, I • ' « > l/|4 L ES FIANCÉES vous ressemblez étrangement; vous me rappelleriez, à chaque minute, que je l'ai perdu, et... Vous pleurez? Qu'est-ce à dire?... Voilà une sensibilité un peu bien surprenante. » « Puis la douairière se redressa, subitement éclairée ! — « Voire nom, mademoiselle? — «Marguerite... soupira Margot suffoquée par des larmes sincères. — « Ah! vous vous nommez aussi comme moi? c'est parfait. Et, par hasard, n'auriez-vous pas encore l'audace de vous appeler de la Mar- gellière? » « Margot glissa sur ses genoux et enfouit violemment son visage dans les jupes maternelles, se cramponnant aux mains, devenues dures, qui la repoussaient. — « Assez ! assez de comédie ! criait la douairière, retirez-vous, impudente fille, avant que je ne vous fasse chasser. » « Notre Margot avait sa part d'orgueil et ne la cédait à personne. Elle se redressa, comme une petite poupée à ressort, et, d'un geste rageur, ramassa sa chevelure épandue, la faisant voler autour d'elle en la tordant à pleins poings. Elle était toute rouge; et mordillait ses lèvres, avec de gros soupirs, se retenant de pleurer, encore que de grosses larmes d'enfant lui ruisselassent par la figure. MARGOT i/i5 « La douairière, stupéfaite, la regardait, intéressée quand même par la fierté et la joliesse de ces mouvements. On voyait bien qu'elle pensait : <( Tout comme j'étais!... » encore qu'elle n'en voulut rien laisser paraître. « Cependant une envie folle la prenait de faire parler Margot, d'entendre, une dernière fois, ce timbre de voix qui lui était cher. ce Et comme la petite, étant rajustée, se campait crânement, dans son respect, pour une révérence finale, la douairière ne put s'empêcher de gronder : — « Vous pourrez dire à votre mère que sa tentative tardive a échoué, et que rien désormais ne saurait... » a Mais Margot, secouant le menton d'un air avisé, l'interrompit. — « Ah! pour sûr non, je ne parlerai de rien à maman! Si elle savait ce que je viens de faire là ! ah ! hien !... — « Gomment? s'écria M" ,e de la Margcllièrc, votre mère ne sait pas?... C'est mon... c'est votre père, alors, qui?... — « Papa non plus ; pas môme mes petites sœurs qui sont en bas dans la voiture, et à qui j'ai raconte une histoire pour m'échapper et venir... C'était bien la peine! soupira joliment Margot. — « Ah ! mais cela change la situation ! » 9 iA6 LES FIANCÉES pensa la grand'mère, qui aurait bien voulu savoir, maintenant, le mobile de cette audacieuse démarebc. Mais elle semblait si fort effarou- ebée et comme montée sur ses ergots, la fdlcllc, avec sa moue boudeuse, que la douairière s'inquiéta de ne pouvoir la faire parler. Elle toussota avec des hum! hum! qui devenaient encourageants, et faisait vaguement le geste de pousser devant elle, du bout de son pied, le tabouret d'où Margot s'était enlevée, tout ù l'heure, comme une oisclle qui s'envole. Mais rien n'y faisait, la petite gardait la mine de prendre congé et tapotait ses jupes, en reculant peu à peu vers la porte. « Il fallait bien que M me de la Margellièrc se décidât. — « Venez çà, » dit-elle, d'un grand air d'aïeule qui ordonne. « Et Margot feignit la surprise, quoiqu'elle obéît. « Lorsqu'elle fut assise, la douairière lui demanda plus doucement : — « Alors pourquoi êtes-vous venue ? Ce n'est point par tendresse, vous ne me connaissez pas. » « Margot eut l'air d'hésiter, et en profita pour couler son regard le plus doux vers les yeux attentifs qui ne la quittaient plus. — « Voyons, répondez-moi. Je vous fais MARGOT 1/17 peur? interrogea M" 10 de la Margcllièrc qui s'attendrissait. — « Oh! non! protesta vivement Margot. — « Eh bien ? — « Mon Dieu, grand'mère, c'est bien simple cl bien difficile à dire tout de même. Tenez, voilà : j'ai de la peine, une grosse peine. Ça fait très mal d'avoir du chagrin ! — « Las ! combien je le sais ! soupira la douairière. — « N'est-ce pas! Oh! dites! aimer bien quelcpi'un et devoir s'en séparer à jamais! — « Oui-da! quelle est cette chanson, mademoiselle ? Vous aimez quelqu'un et vous osez !... — «Oui, grand'mère! oh! je ne l'ai dit à personne, personne au monde! Je n'oserais pas!... C'est pour cela que je suis venue me confier à vous ! — « A moi que vous n'aviez encore jamais vue ? hum ! — « Que vous dirai-jc, grand'mère? 11 y a des élans inexplicables! D'ailleurs, lorsqu'on souffre on a besoin de le dire; et mes sœurs, ebarmantes, mais peu sérieuses au fond, ne m'inspirent pas la confiance nécessaire à de semblables aveux. — « Mais vos parents, ma fille? » « Margot baissa la tête sans répondre, et ce LES FIANCÉES silence intrigua la douairière, qui renouvela sa question. Alors, très bas, Margot murmura : — « Oh ! ils nous ont répété si souvent que les enfants ne devaient se permettre aucune inclination contraire à l'avis de leur famille, que les plus profondes douleurs en pouvaient résulter, que l'on demeurait ensuite en proie au remords, à la désolation des séparations cruelles, que jamais, non, jamais, je ne consentirais à raviver leur chagrin en leur parlant de mes désirs personnels !... — « Ouais! gronda la douairière, à mi-voix triomphante, je suis donc regrettée par là! Eh bien mais, reprit-elle aussiôl, la leçon que vous ave/ sous les yeux ne saurait-elle vous rendre sage ? — « Je suis très sage, très résignée, ma bonne grand'mère, gémit notre Margot ; mais cela ne m'empeche point d'être bien malheureuse, au contraire ! — « Çà, voyons, contez-moi ça. Il s'agit d'une amourette, à ce que je pressens? — «Non pas, grand'mère; mais d'une sérieuse affection, partagée, et d'un mariage impossible. — « Pourquoi impossible? Est-ce que, par hasard, une demoiselle de la Margellière aurait pu faire un choix indigne d'elle? — « Oh! grand'mère! MARGOT i4g — « Alors quoi? Il a un nom ? — « Oui, grand'mère. — « Une situation ? — « Olïicicr. — « De la fortune ? — « Hélas ! — «Ah! ali!... Et c'est pour cette raison qu'on lui refuse votre main? L'histoire est assez piquante, car, s'il m'en souvient, ce fut pour une raison de cet ordre que ma prévoyance refusa à votre père l'autorisation... de laquelle il s'est passé d'ailleurs. — « C'est hien pour cela, soupira Margot, qu'il vous rend aujourd'hui si pleinement jus- lice. — « Un peu tard ! mais votre mère devrait vous soutenir, elle qui hénéficia de la désobéissance de mon fds. — « Ma mère ?... Ah ! hien oui ! s'écria d'un accent superbe notre Margot. Mais elle vous admire, ma mère, elle vous adore, elle ne rêve que de marcher sur vos traces, en tout cl pour tout!... Ah! c'est là mon malheur, grand'mère, car, pour vous imiter, elle refusera sans pitié son consentement. » « La douairière frottait tout doucement ses fines mains l'une sur l'aulre, et sa tôle dodelinait d'un air de satisfaction profonde. — « Dans ce cas, dit-elle au bout d'un ins- i5o LES fianci : :i:s tant, elle doit avoir raison, madame votre mère. Que puis-je à cela ? — « Je ne sais pas, » prononça Margot, avec un long soupir, comme si clic allait perdre l'âme. « M" 1 " de la Margcllièrc rêvait. « Soudain clic tressauta. — « Mais vous me contez là une drôle d'histoire, ma mie, fit-elle d'un ton sec. Où prenez- vous donc cpie je sois pour quelque chose dans l'empêchement de vos désirs? Je le crois certes hien,que vosparenls refusent votre main à cetoffi- cicr ; mais ce ne pourrait être pour sa pauvreté, que cela serait évidemment à cause de la vôtre : avez-vous ouhlié que vous ne posséderez pas la moindre dot, pus môme la dot réglementaire ? — « Oh! répondit ingénieusement Margot, cela n'empêcherait rien, car M. Georges de l'on chor, si pauvre soit-il, n'est pas sans posséder les quelques mille francs exigés par l'Etat, el c'est bien volontairement qu'il les fournirait lui- même. — (( Jour de Dieu! cria la douairière, sciiez- vous capable d'accepter une telle humiliation, mademoiselle ? — « Dame! minauda Margot en essayant un demi-sourire, ce serait encore moins dur que de rester vieille fille, cl moins humiliant, peut-être, que de le demeurer parce qu'on est pauvre! M \ Il GOT i5i — « Oh ! oh ! je vous vois donc venir, maintenant ! exclama, tout cncolérée, M m * de la Mar- gcllière, c'est une dot que vous me demande/, sous couleur de confidence ? » « Margot se mit à rire : — « Mais puisque Georges la fournirait, vous voyez hien que je n'en ai pas hesoin 1 — « Et si je ne veux pas, moi, que ce monsieur se permette de vous reconnaître une somme que vous n'aurez pas apportée, songerez-vous à me désobéir? — « Bien sûr non, grand'mère, se reprit à gémir Margot, mais il faudra donc que je meure de chagrin, oh! Dieu !... » « Et d'un air Lamentable elle leva au ciel ses beaux yeux désolés. — « Chanson! » cria la grand'mère, pour se réconforter, car une extraordinaire faiblesse la prenait pour cette petite qui lui ressemblait si fort, et aussi, peut-être, parce que son vieux cœur, las d'avoir tant souffert, regrettant, qui sait? les rigueurs de jadis, ne se sentait pas le courage de recommencer une lutte cruelle ; mais plutôt se sentait-elle couler à un éperdu besoin de refaire de la joie, du bonheur autour d'elle. « Ah ! comme celte Margot avait deviné l'heure et le moment où la citadelle ne demandait qu'à se rendre, et sans condition. « La grand'mère commença : i5a 1. us ri ANC Ë E s — (( Peut-être serait-il convenable, d'abord, de me présenter ce beau chevalier, si généreux ! Hein ? Je ne serais pas fâchée de lui dire son fait. Et puis... — « Et puis? répéta anxieusement Margot. — « Eh bien, s'il me plaisait, hum! l'on pourrait voir... — « Oh! grand'mère !... s'écria Margot en se précipitant vers la douairière et lui baisant les mains follement. — « Je n'ai rien promis ! » « Mais la petite continuait : — « Dites seulement à papa et à maman que vous voulez que l'on m'accorde à Georges, cl ils vous obéiront, grand'mère, ils vous obéiront... Et comme ils seront heureux de vous obéir, de se faire pardonner!... — «Tu crois?» murmura la grand'mère, délicieusement émue et se laissant aller, enfin, vers l'enfant dont tout l'être charmant l'attirait, lui rappelait le bien-aimé fils jamais oublié. « Ses mains tremblantes cherchèrent la chevelure fauve, ses lèvres se posèrent sur le front lumineux, et toutes les deux, bien heureuses, pleurèrent exquisement. » Ici, la conlcuse aurait voulu s'arrêter, mais on ne le lui permit pas ; d'ailleurs le conte était fini, ou presque. Alors elle l'acheva ainsi. M A H G O T i53 « Qui fut bien surpris ? ce fut le beau lieutenant, lorsque Margot lui glissa la première fois qu'elle le revit : — « Coure/ chez grand'mère qui vous attend. .. » « Et sa surprise fut encore plus violente lorsqu'il sut que Margot avait avoué leur immense amour, leurs projets, leurs désespoirs, desquels jusqu'ici il s'était à peine douté. « Mais il dut se rendre à l'évidence quand M""' la douairière de la Margcllière lui annonça, solennellement, qu'elle daignait lui accorder la main de sa petite-fille, avec trois cent mille francs de dot. « Georges découvrit tout à coup qu'il aimai I furieusement sa cousine, et que la crainte seule de ne pouvoir l'épouser l'avait empêché de s'en apercevoir plus tôt. Mais, heureusement, notre Margot avait su pénétrer les choses ! « Que vous dirai-je encore ? Tout le monde eut sa part de bonheur, car le contrat fut signé chez la grand'mère, au milieu de toute la famille réunie et réconciliée ; et tout le monde s'embrassait avec des élans de tendresse et de joie. « Lorsqu'elle eut signé, Margot ne put s'empêcher de dire à ses sœurs : — « Eh bien ! fallait-il donc rire si bruyamment quand je vous disais que j'épouserais le cousin Georges?... Mais, voyez-vous, mes pe- IÏ7MI! .54 LES FIANCEES titcs, si j'avais été aussi belle que vous, je n'aurais compte que sur ma seule beauté... et nous serions toutes restées vieilles filles. » « La beauté, c'est fort bien, ajouta, pour finir, la conteuse ; mais l'intelligence vaut mieux. « Ce n'est pas l'amour, c'est l'esprit qui mène le monde. » CHRIST]A ' CHRIST1A Dressée tout au bord de la falaise déserte et nue, la grande croix de la mission, la croix sans christ encore, étendait ses bras rigides comme pour embrasser le ciel vaste et bleu, la mer infinie et la terre à ses pieds endormie dans le silence d'une lande inculte. Et vers elle montait, processionnellcmcnt, une fourmilière humaine qui psalmodiait. Elle montait du village breton enfoncé dans le creux d'une baie, derrière la côte aride dont la pointe s'élançait en pleine mer et toute déchiquetée par l'assaut éternel des vagues. Les missionnaires aux pieds nus, en robe brune, ceints d'une corde, qui étaient venus prêcher en ce lieu la douce philosophie de Jésus, avaient choisi le bord de cette falaise hérissée de rocs, comme une forteresse, pour y planter la hampe de leur céleste drapeau. i58 LES FIANCÉ ICS Partout où ils ont semé l'évangéliquc parole, les frères prêcheurs ont fait germer du sol la tige du bois sacre on s'accroche, depuis tant de siècles, la gloire lamentable du Christ. Les missionnaires partent, le jalon reste. Ceux-ci avaient mendié, sou à sou, le prix de l'arbre et celui de l'œuvre équarrie, clouée, hissée sur sa table de granit taillée en échelons. Mais ils n'avaient pu recueillir une somme assez forte pour payer le tailleur de bois, artiste naïf, qui devait façonner le corps d'un christ, tordre convulsivement ses bras étendus, fouiller sa tôle penchée, exsangue, et coller, sur la blanche peinture de celte nudité douloureuse, le vermillon sanglant de l'éternelle plaie qui troue le cceur des crucifiés. Donc, le bois noir se dressait, seul, vide, attendant sa proie. Mais, tel quel, symbole toujours, il s'étalait, X gigantesque, sur la face problématique du grand ciel bleu. Et la foule qui processionnellcment moulait vers lui, chantant des psaumes, apportait son gémissement continu, lent et doux, traîné par le vent d'Est, et qui se noyait dans la plainte plus haute de la mer. Les religieux avaient choisi l'heure auguste du soleil couchant, où s'allume, à l'abîme des horizons lointains, le rouge incendie des apothéoses. Autour de l'autel la procession s'était C II II I S T I \ agenouillée, tandis que, debout sur la marche la plus élevée, l'homme vêtu de bure et ceint d'une corde, les pieds nus, le front chauve, remuant en son éloquent débit une longue barbe grisonnante, jetait des mots religieux avec des gestes larges de semeur. Puis il descendit, s'éloigna, et la foule moutonnante suivit encore ses pas, moins hâtive pourtant, et s'éparpillant pour s'évanouir peu à peu, lentement, par les déclivités de la lande bretonne, redevenue bientôt silencieuse, cl figée dans son immobilité mélancolique de désert. Alors, quelque chose remua au pied de la croix nouvelle. Une femme encapuchonnée, qui s'était tenue ramassée dans une pose d'oubli contemplatif, seule, écarta sa mante sombre et se haussa, regardant en l'air le bois de supplice vide de son martyr. Elle était jeune, d'une beauté ardente d'amoureuse éclose sous les chauds soleils, la peau ambrée, les yeux noirs, les cheveux roux ; un vêtement flottant se tordait sous le vent autour de sa parfaite statue de chair ; une de ces blanches robes de laine qu'une cordelière suffit îi nouer sur les hanches, et sur laquelle Ghristia avait jeté un voile, pour courir se joindre à la tbéorie dévote qui passait. Les paroles de foi avaient ruisselé sur elle comme une pluie chaude. Maintenant elle respirait, fouettée àprement par la bise, et sa tor- i6o LES F[ANCÉES peur religieuse s'évanouissant, elle écoutait revenir les bouillonnements de la vie un instant apaisés. En vain elle contemplait la croix, et murmurait une prière vague : ses lèvres mouvantes, se touchant, l'aiguillonnaient de sensations inutilement combattues ; ses bras, qui étrcignaicnt le bois, mollissaient comme après une délirante caresse ; le vent qui remuait sur sa nuque ses frisons épais lui faisait courir au long du corps l'alTolanlc gamme des spasmes dont on meurt. Chrislia se laissa retomber, vaincue et meurtrie, sur le dur granit; cl là, repliée, le front ca- ebé, elle pleura. Mais persistait, sous le déluge des pleurs, le souvenir brûlant des jours qu'elle avait vécus depuis l'hiver. Elle revoyait la nuit brillante de celle fêle où, pour la première fois depuis son deuil de veuve, — veuve de vingt ans, — elle réapparaissait, si jeune en sa robe couleur d'opale, frangée de violette. Elle se retrouvait, immobile sur le trône ducal où on l'avait assise, écoutant, attentive, charmée, puis touchée en plein cœur, l'étrange cantilène que murmurait, pour elle visiblement, ce poète du Nord, pauvre et noble, ce troubadour lyrique, à demi fou : IrvingdeSbamborg. Elle se rappelait l'effroi exquis de son être, la délectation suprême dont C 11 111 S I I \ elle se pâmait à regarder le pocte-chanteur, blond comme un Dieu, pâle comme un rêve, et à l'entendre clamer, dans une harmonie inconnue, des mots qui se rythmaient sur l'accompagnement vibrant et doux d'une cithare d'or. El les jours qui suivirent, longs, touffus, semblables à des siècles enchevêtrés, remplis de luîtes, de triomphes, etdcnùsèreaussi ! D'abord, il l'avait fuie, et elle-même s'élait jetée éperdu- ment loin de lui. Mais, bondissant l'un vers l'autre, comme un couple de lions affamés d'amour, ils s'étaient retrouvés face à race, prêts à l'étreinte, arrêtés cependant, liges comme des sphinx, se contemplant, muets d'épouvante. Enfin, de leur cœurs blessés, béants, s'étaient échappés les aveux. Irving était pauvre, inconnu; elle était riche, célèbre du nom que son mari — un conquérant — lui avait laisse. Quoi donc pouvait les réunir? Rien. Et lui, fier, la repoussa. Alors commença le roman lamentable. Partout où paraissait Christia, Irving accourait, roulant dans son ombre. Et là, ardent, il respirait l'air qui l'avait touchée; il frissonnai! en posant les pieds sur le chemin qu'elle avait suivi. Ivre de tant d'amour, si on lui demandait des vers, il se prosternait, un genou en terre, la face vers elle, le front renversé dans un accablement divin, et, sa bouche d'éphebe ouverte îGa LES FIANCÉES comme pour un avide baiser, il chantait. Elle buvait celte poésie et se pâmait du souille qui arrivait jusqu'à ses lèvres. Parfois, toute penchée, le regard fixe, l'haleine courte, elle semblait prèle à glisser, extasiée, vers celui qui, de si bas, l'appelait. Mais il se redressait, violent, colère, lui murmurant des mots d'orgueil qui la rejetaient en arrière, raide et froide d'avoir failli tomber. Cependant, Chrislia devenait lentement malade et presque folle aussi. Son sang, où coulaient des ardeurs de lave, la brûlait jusqu'au martyre. Elle expirait de ses désirs inassouvis cl invaincus. Bientôt, gémissante, elle l'implora. Pourquoi souffrir? N'étaient-ils pas libres l'un et l'autre, lui, noble aussi de par ses ancêtres! Qu'importait son obscurité actuelle? Son génie ne lui assurait-il pas une gloire future, prochaine peut-être ? «Alors, attendons, répondait Irving; digne de vous, plus lard, je joncherai de lauriers d'or le chemin par où passera mon épousée pour monter jusqu'au lit nuptial. — Mais je meurs. » disait-elle. Et Irving répondait avec des sanglots : « Je meurs aussi. » Leur supplice s'accrut, terrible. Invinciblement attirés l'un vers l'autre, si jeunes, si beaux, parfois ils s'élançaient, les bras tendus, s'élrei- ut nr/??tfif h CHIUSTI A I 63 gnaicnt, lèvre à lèvre, rapidement; puis, brusquement séparés, frissonnants, Mves, les yeux bleuis, ils évitaient de se rapprocher, fuyaient l'occasion d'un frôlement, détournaient leurs regards dont le contact seul les faisait défaillir. Et, longuement, Irving cbanlait, essayant d'apaiser, d'endormir l'amoureuse fille du soleil plus que lui ardente et déterminée au bonbeur. Lui, rêveur surtout, poète languide, se grisait jusqu'à l'étourdisscment de ses barmonies un peu nébuleuses, aux fraîcheurs de neige, aux immaculées blancheurs, jointes à des strophes qui toujours glorifiaient quelque vierge très pure, très bautc, aux candeurs de lis. S'il tressaillait parfois, c'est que Christia, inconsciemment rapprochée, le brûlait tout à coup d'un effleurement de sa chevelure rousse, flambante, fumeuse de parfums chauds. Et tous les deux se regardaient, avec un même râle de volupté contenue, semblables à deux fauves prêts à se jeter aux flancs la double étreinte sanglante de leurs griffes allongées. Puis, lorsqu'ils se croyaient vaincus, une pudeur soudaine réveillait Ghristia, lui prêtait la défense éperdue des gestes; et Irving s'enfuyait. Ces luttes prolongées détraquèrent leur équilibre vital. Leurs corps s'effilaient, perdant leur grâce matérielle pour ressembler à des fantômes légers et blancs. Leurs yeux sans sommeil se i64 LES FIANCÉES creusaient, leurs lèvres répugnaient aux aliments qui n'étaient point le fruit qu'ils avaient ensemble mordu, le vin de la coupe où leurs bouches s'étaient mêlées : car ils trompaient et exaspéraient en même temps leur passion avec ces simulacres d'union parfaite, presque dévo- tieux comme s'ils communiaient le pain et le vin du Christ. Ils en arrivaient ainsi aux maladives extases, échappant à l'humain par la volonté de dompter leurs désirs dont l'aiguillon pourtant labourait leur chair chaste. Us convinrent d'essayer de vivre ensemble comme des saints. Quel était le mérite des pieux religieux d'an tan, qui fuyaient au désert, seuls? Eux s'y enfuiraient, couple sublime, et brave- raient renier et le ciel en demeurant l'un à l'autre liés, et dans une chasteté éternelle. Ils vaincraient la tentation de leur jeunesse et de leur beauté, celle de la nature, de la solitude complice, suggestive, et celle encore de leur tempérament artistique les prédisposant si vio- lemment à l'excitation cérébrale qui ébranle les nerfs et exaspère toutes les sensations. Orgueilleux môme de leur rève, ils en jetèrent à Dieu le défi insensé. Irving voulait jurer; mais Chrislia, rougissante, arrêta son bras : « Et si nous succombions! dil-cllc. — Je me tuerais, » répondit simplement Irving. CIIHISTIA i65 Car il songeait, dans son adoration exaltée, qu'il eût commis, en déshonorant Christia, le pire des sacrilèges. Au commencement de l'été, ils coururent jusqu'à un bout de la France où ils rencontrèrent la mer. La cote où ils échouèrent était aride, presque déserte. Quelques pauvres villages s'apercevaient çà et là, échelonnés sur les falaises, pas trop loin d'une crique où abordaient parfois les barques des pécheurs. D'une station assez proche, arrivaient, durant quelques mois, des théories de baigneurs en excursion. Mais c'était comme un vol de mouettes qui se posent un instant, puis, tout de suite, s'enlèvent et passent. Dès que la nuit tombait, la grève abandonnée reprenait sa beauté silencieuse de désert. La nier y venait fouiller les nids de goémons lassés entre les rocs; elle y clapotait doucement, ou s'y abattait furieuse ; elle léchait amoureusement les sables qu'argcntail sa bavure, ou mordait, dans un rugissement, la face rougcâlrc des pics convulsivement tordus. Nul témoin ne cherchant à la surprendre en le retrait de ses antres farouches et le chaos de ses rocs épars, Irving et Christia lui demandèrent asile. Ils s'avancèrent un soir, les pieds nus, enlacés, souriants et calmes, et avec leurs gestes étranges d'hallucinés, leurs paroles surnaturelles, ils s'adressèrent à la mer, comme à if>6 LES FIANCÉES quelque reine devant eux étalée en la splendeur de son manteau gemmé; reine toute-puissante, puisqu'elle porte la mort dans son sein au souffle énorme. Ils saluèrent le sceptre d'or qu'un rayon de lune lui collait au liane et la couronne d'étoiles que les cieux suspendaient sur son front invisible couché dans les nuées des horizons perdus. Puis ils lui dirent leurs peines, leurs joies, leurs rêves. Mais la mer qui montait les repoussait lentement, et leur jetait, du bout de ses pieds hlancs, des envolées d'écume. Ils se trouvèrent, ayant gravi des rocs, sur une sorte d'autel velouté d'herbes molles. Irving, radieux, souleva Chrislia et la dressa sur ce socle comme une merveilleuse statue. Ensuite, prosterné, il l'adora. Elle se profilait, sombre et svellc, dans le pâle bleuissement de la vibrante clarté du ciel ; et lui songeait à quelque Isis long voilée, divine, en sa gaine luisante de marbre noir. Bientôt, quittant sa pose de sphinx, il prit sur son épaule la cithare aux cordelettes d'or (pic ses doigts effleurèrent, religieux, graves. Irving priait. Tandis que Chrislia, douloureuse, écoutant monter cet hymne, essayait d'oublier la faiblesse inexorable de son être, de glacer sur ses lèvres le frisson d'appel du baiser, de s'élancer enfin, immatérielle, presque plus femme. C1IR1STIA 1G7 ange déjà, vers ce ciel lumineux, où la clouait, parmi les astres inaccessibles, l'implacable vertu d'Irving. Après celle nuit, toutes les nuits ils revinrent, mystérieux comme des fantômes créateurs de légendes, animer de leurs ombres fantasques la plage tourmentée. A la marée bautc, ils étoilaient la blancheur des sables, au pied de la falaise, de leur groupe bizarrement enlacé; la mer étant lointaine, ils s'aventuraient en des errements sans fin, ravis de la solitude absolue et du terrifiant silence qui, de toute part, les enveloppaient. Lorsque la lune montait, tournait, décrivant son orbe, ils s'arrêtaient, âmes antiques, et, solennellement, ils glorifiaient Tanit. Puis, quand le jour naissant effaçait les bleues clartés stellaircs, à regret ils reprenaient le chemin des falaises et du village où ils se séparaient. Instant cruel dont l'approche seule les angoissait. Sans doute, l'esprit tendu, dans un effort de volonté héroïque, ils parvenaient, ivres comme des prêtres de l'idéal, à immoler leur passion dans la contemplation aiguë du monde nocturne, dans la nébuleuse vision de la terre endormie. Ils buvaient dans l'air lumineux la poétique griserie des étoiles; ils absorbaient, l'âme iC8 LES FIANCÉES ouverte, la fraîcheur emperlée des océans. Immobiles, la chair glacée par les brises, divinement paralysés dans leur extase, ils oubliaient presque l'enlacement qui les unissait : elle, son bras raidi autour du cou d'Irving ; lui, enserrant la (aille de Christia, confondus, leurs têtes jointes, leur souffle également rythmé. Mais, arrivés non loin des primes chaumières, dès qu'il leur fallait dénouer leur étreinte, le réveil fougueux secouait leurs nerfs libérés cl les livrait à la tentation brûlante de leurs seuls désirs. C'est alors qu'Irving recueillait de ses lèvres, afin qu'elles ne roulassent pas sur le sol, les larmes qui ruisselaient aux yeux alanguis de Christia; c'est alors qu'éperdue, elle devait croiser ses bras sur sa poitrine, afin de la dérober aux morsures affolées d'Irving. Et les courlis pleurant dans la nuit qui s'achève, le sifflement de tempête du vent matinal, le hurlement des flots ramenés, grossissant, comme le tumulte des voix d'une armée qui s'entraîne à l'assaut et monte, couvraient;! peine le double cri prolongé, râlant, qui s'échappait de leurs bouches ouvertes, appelant et fuyant la rencontre divine du baiser. Et pourtant, obstinés, orgueilleux, il demeuraient vainqueurs. Christia courait s'enfermer à L'honnête abri d'une famille de pécheurs; nu wimtut i titiiil 1 i^HSHfiSHHBHH mmm C1IIUSTIA 169 Irving, rcnlré chez lui, le poing au front, écrivait des vers. Les jours ainsi passaient. Cependant, Chrislia se lassait du poétique décor de leurs trop poétiques amours : des distractions lui venaient au cours de ses con tem pla lions. Tandis qu'Irvingt, cervelle brumeuse, cueillait des rythmes étranges dans le battement inégal des Ilots, Ghristia, détournant ses regards de la mer uniforme, les reportait sur l'homme très près, très beau, dont le contact la brûlait. Et posant sa main comme une fleur sur les cordelettes d'or du sistre dont elle éteignait les sons, elle lui disait : « Serez-vous bientôt célèbre, Irving? » Quelquefois il répondait sérieusement, s'ima- ginant, de bonne foi, qu'elle s'intéressait à sa gloire; mais elle l'arrêtait, le prenant aux épaules, brusquement, et l'éblouissant de ses yeux fauves : « Tu ne m'aimes pas, disait-elle. — Je ne t'aime pas?... Pourquoi vivrais-ieP mais tu es ma poésie, ma religion, mon Dieu!... mais je ne respire que parce que tu exislos. Chasse-moi de ta présence, cl ic tombe mort. T » Je ne t aime pas? Mais où prendrais-je la forme et l'harmonie de mes chants, si ce n'est dans la contemplation de ta beauté? Je ne t'aime pas?... O Christia, si je ne t'adorais pas divi- 10 LES FIANCÉES ncmcnt, tu serais mienne, et j'aurais le droit alrocc, épouvantable, de te... mépriser... Toi! ma maîtresse! loi!... Dieux puissants!... jamais !... — Alors, dit-elle égarée, quoi? nous séparer, ou mourir?... — Soit, répondit Irving, mourir! » Mais elle respirait largement, si vivante et avide de bonheur ; elle secouait la tète, repoussant la fatale pensée avec une horreur du rien ou tomberait son être, de l'émiettement lugubre où s'anéantiraient ses beautés. Et cela lui était exquis d'aspirer les brises, de boire le soleil, de frissonner en d'amoureux contacts. Pourquoi le noir éternel de la tombe?... Se séparer, alors? Oh! plutôt tous les crimes et toutes les infamies! Il ne s'apercevait donc pas, Irving, qu'un lien puissant les tenait soudés, comme si leurs souilles confondus avaient, depuis longtemps déjà, fusionné leurs deux vies?... Leurs cires, l'un vers l'autre attirés, ne les avaient point consultés pour s'unir : la môme sensation les foudroyait ensemble, le même frisson en l'un et l'autre passait, dans un courant ininterrompu. Est-ce que cela se détruit par la volonté seule? Que signifie de lutter? Renversc-t-on les montagnes? Déchirc-t-on le lissu fluide des Ilots? CHRIST1 \ Ainsi parlait Christia à [rving, obstiné comme un martyr à confesser sa foi sur le bûcher où toute sa chair flambait. Et, comme une litanie, il répétait : « 'Tu es pure, tu es noble, lu es belle, grande, illustre el riche comme une reine. Je suis pauyre et obscur; laisse-moi mourir. Je n'entrerai pas dans ton palais en maître, je vaudrais d'être ebassé par tes valets ; je n'y entrerai pas comme ton favori, tu vaudrais d'être outragée comme une courtisane; je resterai agenouillé sur le scinl. — Je devrais le haïr, répondit-elle, pour ton orgueil qui nie force à oublier le mien. C'est toi qui devrais me prier et c'est moi qui t'implore, car lu me condamnes au supplice des damnés, et j'ai peur!... Oui, j'ai peur de celle folie de loi en moi grandissante. Je ne retrouve plus mes volontés pudiques, les émois, les licrs désirs de ma vertu. Comme si quelque âme nouvelle cl démoniaque était venue habiter mon corps, comme si les dieux de la Phèdre antique avaient ressuscité en moi ses tourments passionnés, j'erré, misérable et possédée, honteuse et coupable, mais amoureuse, entends-tu? el folle de mon amour, jusqu'à m'abaisscr à le le dire... » Comme elle lui tendait les bras, il prononça, la voix rauque, étranglée de sanglots, la face ruisselante : 172 LES FIANCEES K Et si demain je ne t'aimais plus ?... Le veux-tu? » Une brève accalmie, après cette scène redoutable, fut amenée par l'invincible lassitude de leurs nerfs anémiés en ce rude accès d'énergie vainc. D'ailleurs la romanesque épreuve d'une existence à deux, toute do sainteté, avait pris fin, chassée par une plus rationnelle mais aussi plus dangereuse obsession ; et voilà qu'Irving commençait à se blaser sur la beauté des nuits au pied des falaises, dans l'apothéose des irradiations lunaires. 11 avait décrit, chanté toutes ses impressions d'artiste, noté la double gamme des sons et des couleurs que déroule incessamment la mer; son esprit maintenant demeurait inoccupé, purement contemplatif pendant ses longues heures nocturnes de solitude à deux. Et un ennui, vague encore, le détournait de ses rôves trop familiers, en appelait d'autres issus d'impressions nouvelles. Il parlait de s'enfuir avec Christia en Egypte, d'organiser une caravane, puis de sillonner indéfiniment la plaine blonde où dorment, accroupis sur leur flanc de pierre, les sphinx roses, immortels. Il calculait, quand il aurait vendu ses vers, le prix de ce voyage. Son imagination courait Cil H I S I I \ , 7 3 au-devant des cnlrevisions nouvelles, des couchants glorieux sur le désert des sables. Déjà ses chants élargis, plus chauds, perdaient de leur chasteté neigeuse. Les rimes éclatantes, qu'il accompagnait et rythmait sur un mode oriental, langoureux et tendre, troublaient ses sens autrement que la froide chanson des mers. La flamme des rouges soleils semblait s'allumer dans ses veines bleuâtres et colorer sa peau délicate comme la pulpe d'un lis. Christia, entre ses longs cils fauves, le surveillait, attentive. Maintenant l'été finissait. Les nuits plus longues s'embrumaient d'air glacé. Les grandes marées sccouaicnl des tempêtes sur les côtes ; les rocs croulaient parfois sous les attaques furieuses des vagues. Irving, prudemment, dut retenir Christia qui feignait de s'aventurer quand même vers leurs habituelles stations chaotiques. Il l'obligeait à demeurer près de lui, en quelque angle de la falaise où les sables amoncelés, blancs et secs, n'étaient jamais atteints par le flot. J 1 Et c'était d'abord, tant ils étaient jeunes, un enfantillage exquis et des jeux très purs, entre eux, amusés par la trouvaille d'une excavation sous la pierre, où l'on pourrait vivre, disaient- ils, comme de pieux ermites. Rien ne manquait d ailleurs : le lit doux ainsi qu'une poussière 10. < 7 4 LES FIANCÉES d'argent, les coquilles remplies, suffisantes à La nourriture frugale, les lucioles attachées au mur, ressemblant à de petites lampes d'église. Avec un bout d'épave on ferait une croix... Mais, si proches, leurs bras s'enlaçaient vile, et leurs visages bientôt s'appuyaient l'un à l'autre, éperdument. Les rires cessaient; un balbutiement bas s'étouffait entre leurs lèvres jointes. Et c'étaient des sanglots, des soupirs, des cris de rage, de lutte et de volonté forcenée, surhumaine. Ils réapparaissaient soudain, debout au bord de la grotte, se soutenant, aspirant la fraîcheur mouillée qui les fouettait au visage et les apaisait, comme l'eau qu'on jette à la face d'un malade perdant ses sens. Chaque jour, cependant, Irving s'ingéniait à abréger cette épreuve en laquelle, de plus en plus, s'en allait l'héroïque courage de sa vertu. Le contact prolonge de Ghristia dans ses vêlements souples qui rendaient sensibles toutes les perfections de son corps gracile et nerveux, l'approche continue de son épidémie tiède, frissonnant, au velouté de fleur, au parfum d'ambre, la contemplation de ses prunelles extasiées, trop limpides, d'une clarté de folie, amenaient rapidement en lui la décomposition de ses adorations saintement respectueuses, et qui devenaient douloureusement brutales cl matérielles, le poussant au sacrilège jusqu'ici abhorré ! CM IUSTIA i 7 5 Il se frappait, s'indignait, se nommait rageusement « lâche ». Tombé aux pieds de Chris- tia, il implorait son pardon d'une outrageuse pensée, d'un désir à demi exprimé, et sur ces pieds divins, qu'il baisait chastement, l'enfant- poète laissait couler toutes ses dévotes larmes. Christia, cependant, le regardait souffrir : elle s'étonnait de ses forces, elle en calculait la durée. Car, résolue désormais à s'emparer violemment du bonheur qu'on lui refusait, elle méditait de conquérir l'époux, dût-elle, pour y arriver, faire d'abord succomber l'amant pris au piège voluptueux de ses charmes. Les missionnaires qui plantaient la croix sur le bord de la falaise dérangèrent dans leur solitude ces amoureux romanesques. Un bruit humain se mêlant à leur contemplation, les obsédait. Comme il fallait que le bois fût dehoul le dernier jour de la ncuvaine commencée, les ouvriers travaillèrent tard, après le soleil couché. Et cet échafaud que l'on dressait sur leur tête, — eux dans quelque grotte dont la voûte servait de sol à l'édifice, — les irritait comme pourrait le laire le marteau des exécuteurs au condamné qui va mourir. Ils s'arrêtaient de proférer : «Je t aime », troublés par le bruit sourd qui martelait le roc. LES FIANCÉES « Autant vaudrait partir, » insinua Irving. Et Chrislia répondit, résolue : « J'y pensais. » Mais, la trouvant trop vite consolée, triste, il demanda : « Où nous reverrons-nous? — Qu'importe! D'ailleurs, à quoi bon? » Irving frissonna, puis s'abîmadansunc longue rêverie. C'était bien, si Christia se résignait à attendre, sage, calmée; mais ne plus la revoir, l'adorer, prosterné, était-ce possible? Lequel valait mieux cependant, du danger imminent ou de la séparation ? Son cœur héroïque balançait. Pour s'entraîner, il se remémorait les longs siècles d'honneur de ses aïeux. Il n'appartenait pas. lui, à la race frivole pour qui l'amour est un plaisir léger et la femme un jouet que l'on prend et rejette. Ses ancêtres loyaux meurtrissaient les infidèles, car leur amour était grave, solennel. La femme qu'ils avaient une fois touchée leur appartenait éternellement, vivante ou morte. Hautains, forts comme des géants, et liers aussi, jamais ils n'avaient dû au douaire d'une fiancée l'accroissement de leurs richesses. Milles somptueux, ils ramassaient n'importe où l'élue, pourvu qu'elle fût pure, et ils l'anoblissaient, l'enchâssaient dans CH II1STTA I 77 leur luxe, ne recevant rien d'elle que sa fidélité, son amour cl sa grâce. Irving, enfant encore et pauvre, à travers sa faiblesse conservait son orgueil. Tendre comme un poêle, il s'était abaissé jusqu'à révéler son amour à Ghristia; mais là devait s'arrêter sa chute : le dernier des Shamborg ne serait pas iléslionoré. « Ecoute, lui dit-il en relevant le front. Je t'aime : c'est bien. Mon cœur, mon âme, mon être tout entier t'appartiennent ; mon honneur, non. Veux-tu le rendre pauvre, revêtir des habits (|ue je le donnerai cl, me suivre, moi. diseur de ebansons, à travers le monde, en tendant la main lorsque j'aurai chanté? Si tu le veux, je passe à ton doigt cet anneau qui fiança ma mère. » Elle répondit : « Je t'aime, je t'appartiens. Veux-tu me suivre en mon palais où tu seras le maître et où je vivrai cachée, comme il te plaira, mais sous des lambris somptueux, en des vêtements brodés et cmpcrlés, avec un monde de serviteurs qui m'o- béissent et qui t'obéiront sur un signe? Dis un mot et je t'emporte... » Et tous les deux, désespérés, ils se répondirent ensemble : « Non ! Eh bien, dit-elle, la première remise de , 7 8 t ES FI ANC É ES ce poignant émoi, ù demain ; nous nous retrouverons ici pour un suprême adieu. — Soit!» répondit-il en gémissant, les yeux coulant de pleurs. Les ouvriers, sur la falaise, venaient de cimenter dans le creux du granit le pied de la croix lourde et haute, maintenant dressée, toute nue, connue un gibet face à la mer. Us s'éloignaient, la pique sur l'épaule; et les mouettes, d'abord effarouchées, se rapprochèrent, tournoyantes, formant une couronne d'ailes blanches et vibrantes, comme un nimbe autour de la croix. Le lendemain, la lune s'élant levée tôt, —à peine si elle avait attendu le complet évanouissement du soleil, — toute la lande s'éclaira d'une féerique lueur, vaguement bleue, semblable à l'éclosion d'un jour céleste clans quelque monde sidéral. Une transparence argentée idéalisait jusqu'à l'air presque pas réel qui semblait envelopper le monde endormi dans le poétique mensonge d'un rêve. On eût dit que celle nuit sereine couvrait un univers uniformément beau, paisible, harmonieux. L'espace qui s'élen- dait de la lande à la mer, et plus loin encore, donnait la sensation d'une infinie liberté, toute humanité abolie. Et, sur ce néant, la lune rayonnante pendait du ciel, seule vivante dans celle immensité. C H IW S T1 A '79 Irving était arrive le premier au rendez-vous, vêtu comme pour un voyage, l'escarcelle au flanc, sa lyre à l'épaule; il attendait. L'attitude de Ghristia l'avait laissé bourrelé de craintes. Encore qu'il eût cru deviner qu'elle le pou- sait à l'oubli de ses serments, il aimait trop pour ne pas éprouver l'angoisse d'être moins aimé, dédaigné peut-être I Qui sait même si Cbristia ne le raillait point pour avoir été trop respectée? Sait-on ce que la perversité d'un monde, tel que celui qu'il traversait, pouvait inventer de dédain pour son béroïsme incompris! Ob ! subir le martyre de ses désirs exaspérés et meurtris ! Sentir croître en lui la folie de sa cbaslclé d'ascète, être traîné sur la claie de ses lancinantes convoitises et, pantelant, assoilTé, brûlé d'amour, entendre railler ses douleurs !... Des rugissements éebappaient à ses lèvres gonflées, entre ses poings qui lui frappaient le visage. Et puis ses pleurs crevaient, et l'enfant courageux se retrouvait debout, vaillant, prêt au supplice, pourvu qu'elle demeurât son éternelle vénérée, celle que de si bas il adorait. A l'un de ces moments où, les mains jointes, il suivait dans le ciel comme l'envolée d'une âme cbère, il tressaillit violemment, si absorbé <|" il n'avait pas entendu venir Ghristia. Elle se tenait debout près de lui, en pleine clarté, baulc i8o LES FIANCÉES ctfière. Mais, brusquement, elle rejeta sa manie sombre en môme temps qu'elle eut un rire, qui, lui aussi, la dévoilait. Et ce fut, pour Irving, un incomparable éblouissement. Christiaétincelait, depuis son front capricieusement couronne d'une gerbe de pierreries, ses yeux, deux étoiles d'or, ses rouges lèvres tendues sur l'éclair des dents cruelles, jusqu'à son cou, ses épaules, sa gorge sertie dans la collerette empcrlée d'un corsage antique et royal, et dont la blancbc nudité se veloutait sous la lune d'une transparence nacrée. Sur ses hanches tombantes, les plis épais d'un brocart d'argent s'écartaient pour l'enlrevision d'un dessous rose aux tons de chair. « Tu ne me reconnais pas, Irving? dit-elle, railleuse. Je suis pourtant celle que tes reves d'enfant poursuivent et adorent : la princesse des contes de fées, la reine des légendes. Pour te plaire ce soir, j'ai chaussé le cothurne des déesses; regarde! » Audacieuse, elle souleva sa robe sur sa jambe nue enlacée de rubans entrecroisés jusqu'à la pomme d'ivoire du genou. Alors Irving comprit. 11 referma ses bras et sourit amèrement, car il se souvenait; n'est-ce pas ainsi que fut tenté au désert, par l'infernal féminin, le saint qui ne voulut pas succomber? Encore que son souille brûlant s'arrêtât dans sa gorge, il contempla paisiblement Chrislia, du C II R I S ï I A l8l bout de son pied rose à sa tôle provocante, renversée. Et dans la paume de ses mains ses ongles creusèrent des plaies; mais il ne bougea pas. « Regarde-moi bien, continua Cbrislia dont le courroux se décbaînait, car tu ne me reverras plus. » Irving secoua la lete en souriant. « Tu te trompes, Cbrislia, je le reverrai partout et toujours, car je mareberai dans ton ombre, éternellement... Je l'aime! » Kllc s'écria furibonde : « Tu mens ! » Il répéta : « Je t'aime, comme nous savons aimer, nous autres des races non dégénérées, des races cbe- valercsques dont vous fûtes jadis, vous, peuple aujourd'bui souillé par toutes les maladies bor- ribles de la ebair. Je t'aime comme ils vous aimaient, les preux qui, les premiers, vous divinisèrent, serves et femelles méprisées des temps antiques; qui, les premiers, vous élevèrent des autels dans leurs catbédralcs gotbiques, sous le vocable très pur de Notre-Dame Marie!... Ces temps sont loin pour vous, objets de plaisirs luxurieux, poupées vicieuses, courtisanes légitimes vouées aux jcuxinfàmcs.Vous nevoussouvenez plus de votre alTrancbissemcnt glorieux, de votre domination sacrée. Vos autels sont brisés, vos prêtres disparus. Non pas tous!... 11 LES V 1 ANC t. lî S Tant qu'un poêle vivra, il vous divinisera, il vous condamnera à l'apothéose. 11 est nécessaire pour lui que vous soyez augustes et inaccessibles. 11 jettera sur vous, à pleines mains, les roses de ses illusions ; il vous ramassera dans la boue et vous dressera violemment sur le faîle de la tour d'ivoire, où vous demeurerez chastes, malgré vous, et dût-il vous clouer sur l'autel immaculé de ses rêves, comme sur une croix !... « Toi, dit-il en s'agcnouillant, je l'adore, comme si lu descendais des cieux. portant dans tes mains jointes la lilialc llcur des vierges! Si la fatalité ne s'était pas abattue sur la vieille race des Shamborg, je l'aurais cueillie au seuil de la vie cl conduite pour l'asseoir au foyer paternel, dans la haute ebaisc armoriée des aïeules saintes. Mais le foyer a été détruit, cl j'erre pauvre, vendant mes chansonspour un morceau de pain !... Je n'ai plus d'abri, car je ne puis coucher dans le lit d'un étranger, moi, Shamborg!... Nous ignorons le dol et l'infamie, nous autres I... Donc, lu ne peux pas être à moi! — Même la maîtresse? dit-elle, haletante, mourant d'amour pour ce digne fds des preux. — Môme, répondit-il ; je jetterais mon corps aux crabes voraces, si je m'oubliais jamais jusqu'à souiller, pour l'apaisement de mes charnels désirs, l'unique, vivante idole de mon incommensurable amour. (-.11 11 I ST I A iS3 -Oh! bourreau! s'écria-t-cllc, tordant ses liras, et dans un craquement de sa cuirasse argentée qui fit jaillir sa gorge raide. — Pardonne! murmura Irving, soudain agenouillé et lui embrassant les genoux. Je son lire plus que loi... Epargne-moi, je meurs... » Mais elle cul dans les yeux un rapide éclair de triompbc. S'apaisant, et le repoussant du pied, elle dit : « J'ai tort, je le comprends. Relevez-vous! — Tu me chasses, et tu me parles comme à un étranger, Chrislia?... — Oui ; il est temps enfin que lout cela cesse ! Aussi bien, je suis venue pour vous le dire. \ cuis êtes Irès enfant, mon cher Irving! J'étais folle d'avoir rêvé vous honorer du titre d'époux. La femme a besoin d'un protcclcurdanslavie. Vous n'êtes encore qu'un page mignon, un jouvcnccl troubadour bon pour fredonner la romance à Madame, en cachant sur votre cœur innocent le ruban qu'elle aura perdu... — Tais-toi! » gronda Irving, serrant les poings. Cbrislia continua, aiguisant un sourire : « Je ne vous défends même plus de me suivre, Irving, et puisque vous êtes si humble, je veux vous offrir un emploi dans ma maison. Vous conviendrait-il d'y recevoir un salaire pour chanter quand il me plairait? Que diriez-vous LES FIANCÉES d'un costume seyant, à peine une livrée, avec mes armes sur la manche?... Il faudrait aussi vous résigner à m'accompagner quand je traverserais mes jardins, car il se pourrait que le soin de porter ma traîne rentrât dans votre charge. — Je vous suivrais à genoux, s'il le fallait, dame et reine, répondit-il, ses yeux pleins de pleurs divinement levés vers elle. Quelles que soient les humiliations que vous me réserviez, je les subirai toutes pour avoir l'heur de vous contempler chaque jour de ma vie. — Ce n'est pas tout, recommença Christia, dont le cœur se brisait. Je suis trop jeune pour demeurer ainsi dans un éternel veuvage, cl il m'arrivera certainement de choisir un mari... » Irving se dressa fulgurant: puis, rabaissant bientôt son front décoloré, il murmura : « Je lui serai, si vous l'aimez, un serviteur fidèle. — Bien ! » prononça Christia se contraignant à demeurer allièrc, alors qu'elle se sentait défaillir. Appuyant son poing sur l'épaule du jeune homme, elle ajouta, la voix frémissante : « Songez aussi que vous vivrez dans notre intimité. S'il nous plaît, tandis que nous parlerons d'amour, d'entendre rythmer nos soupira sur les cordes de votre lyre, vous en jouerez, beau page, agenouillé près de nous! Et, comme Cil 11 I ST l A i85 les baisers appellent les cbansons, il se pourrait aussi que l'on vous dît, afin d'égayer notre cxlasc : « Allons, Irving, cbantcz! » Que (criez- vous, alors? — Je ebanterais, » murmura le martyr en étouffant un sanglot. Puis il ajouta, pitoyable : « Tuez-moi, par grâce !... » Elle se pencha, lui mettant son épaule au ras des lèvres et l'cllleurant de son souille : « Cependant que tu ebanterais, balbutiait- elle affolée, lui me prendrait dans ses bras; il monterait sa bouche jusqu'à ma gorge dévoilée, jusqu'à ma bouche ouverte, et...» Irving avait bondi ; il la tenait maintenant enlacée, renversée sur ses genoux. Il l'étreignait et la meurtrissait, poussant des cris sauvages. « Toi!... loi!... criait-il. A un autre!... répète-le, si tu veux mourir !... » Elle eut ce courage de soulever son visage pâmé et de lui crier, à la face : « Oui, à un autre !... à loi, jamais ! » Alors, dans un rugissement, il la souleva. La mer était là, tentatrice, ouvrant sa vague comme une tombe, jelant jusqu'à leurs pieds 1 écume frangée de son suaire. Et cependant Irving recula. Il sentait battre sur son cœur la poitrine nue de Christia ; il respirait la tiède vapeur ambrée de tout son corps mollissant et l86 LES FIANCÉES qui s'abandonnait à lui, le frôlant de sa longue caresse. Ses genoux fléchirent, son sang qui brûlait l'aveugla, et Irving se crut devenu fou. Celle femme qu'il emportait, il la voulait maintenant ! 11 la voulait avec une ardeur brutale... Il la regardait, parée de ses joyaux et de sa robe argentée, comme une fiancée royale, et son cerveau maladif craquait, en proie aux heurts bondissants de quelque fantastique rêve. Ce ciel, cette mer baignée de clartés électriques, celte solitude immense dans le décor des rocs tourmentés et des plages fuyantes, cette femme étendue dans ses bras, les cheveux pendants, la robe ouverte... Un vertige l'étourdit : il oublia. Reculant lentement, jusqu'à la grotte, dont le sable était doux comme une poussière d'argent et que les lucioles éclairaient ainsi que des lampes d'église, il murmurait des paroles tendres, des supplications passionnées. Sa voix languissante appelait sur Christia le divin sommeil des extases. Elle se laissait bercer, cachant sous ses paupières entre-closes la flamme de son triomphe, et aussi l'émoi, la confusion terrible de l'abandon auquel elle consentait. Ses bras noués autour de la tôle d'Irving, elle finit par balbutier, presque pas volontaire, ravie : « Oui, je veux être à toi, ta femme, pour jamais!... » Comme si le tonnerre eût fracassé les rocs, nui Ml CI1RISTIA 187 ou la mer forcenée bondi jusqu'à leur couche, Irving avait clamé un long cri d'épouvante, et il fuyait sur la grève, les gestes fous ! « Ma femme !... ma femme ! ah ! je devine !... Ton abandon n'était qu'un piège où tu me livrais ton honneur pour me voler le mien! Demain, demain tu aurais sommé l'amant de devenir l'époux... Et j'aurais dû t'obéir. Et tu m'aurais traîné, esclave légi time, dans ton palais abhorré... J'étais vendu!... Lâche !.. .j'ai failli succomber! ah ! tiens !... » Sa folie croissant encore, il cria plus haut : « Regarde! Le voici, l'anneau nuptial des Shamborg, celui sans lequel aucun mâle ne se lie à une femme pour l'éternité! Le voici, l'anneau de fer et sa couronne fermée, celui que vingt générations n'ont pu user, ni briser, ni ternir!... Le voici ! Si tu le veux, toi, va le prendre !... » Et son bras violemment le lança dans les vagues. « J'y vais, » répondit Christia égarée, en se levant, hallucinante dans sa pâleur, son éche- vèlement fauve. Et, d'une course folle, elle se précipita vers les flots qui montaient; sa jupe de brocart longue, battait l'air avec un lourd bruit d'ailes. loute brillante dans ses pierreries, elle irradiait semblable à une étoile qui tombe à la mer. Irving fondit sur elle et l'enleva. i88 L E S 1*1 ANC E E s Elle se débattait, muette, énergique, presque plus forte que lui, si résolue à cacher, dans la nuit de l'abîme, sa honte, son inconsolable douleur ! Lui, repris d'une passion sauvage, luttait pour la sauver, mais aussi pour l'emporter, forcené, dans son antre. Et il bramait de douleur et de faim d'amour, déchiré par celte torture de l'avoir désespérée et du frénétique désir de sa beauté. Encore une fois, il oubliait, à son contact, ses serments et le cruel orgueil de sa race et l'adoration fanatique qu'il avait vouée à la pureté de Christia ; ilsuccombait,ayantcffleuré scslèvres... Mais elle, violente, brutale, se rendit libre cl s'échappa, courut, atteignit le chemin delà falaise d'où elle se retourna, hautaine, d'un gesle royal, lui défendant de suivre ses pas. Et tandis qu'il s'effondrait sur ses genoux, bégayant des implorations pitoyables, l'avertissant qu'il devenait fou, elle lui cria, offensée, farouche : « Vous ne me reverrez jamais! » Maintenant Christia, prosternée au pied de la croix nouvelle, se souvenait de cette veillée douloureuse, et pleurait. Elle se remémorait les douceurs et les tortures de cet amour aujour- CHRISTIA d'hui condamné, et sans plus d'espérance, puis- (pie, depuis Iroisnuilsdéjàpassées, Irvingn' avait pas cherché à la revoir. ( )m l'avait aperçu, rôdant à marée hassc parmi les goëmons et les rocs découverts, courbé en deux comme un pécheur de coquilles, mais sans fdel et cherchant on ne savait quelle épave. D'ailleurs, elle s'était tenue cachée, n'ayant point pardonné. Mais l'offense mortelle dont elle se croyait atteinte n'avait pas affaibli la tenace passion dont son être alangui se mourait. Sans sommeil depuis ces trois journées, — car il n'était plus de repos possible pour clic, sinon entre les bras d'Irving, — elle laissait prendre à la fièvre toutes ses forces, toute sa vie, appelant même le menteur délire qui lui amenait parfois la vision sensorielle d'un voluptueux bonheur. Elle ne s'éveillait de ces joies douloureuses que pour crier sous l'étreinte de son martyre. Son cœur écharpé lui remplissait la poitrine de martèlements saccadés. Si elle eut moins aimé, sa passion se fut épuisée dans ces crises mortelles; mais elle avait adoré Irvingjusqu'àl'inlamic, elle n'en pouvailguérir. Alors elle se demanda, désespérée, ce qu'elle pourrait faire de ce corps qui lui était à charge, de cette pensée qu'elle traînait après elle, de celle passion qui harponnait son cœur cl brûlait sa i do LES FIANCÉ K S chair sans qu'elle l'en pût arracher. Elle se fût jetée clans n'importe quel abîme pour lialcr sa délivrance. L'aiguillon qui la mordait, la harcelait, jusqu'à l'empêcher de s'anéantir, fût-ce une minute, dans l'oubli du sommeil, la dirigeait infailliblement vers celte impasse de la folie noire où l'on se hrisc la tête, faute de pouvoir autrement s'échapper. L'horreur de vivre éteint la lampe vacillante de l'instinct, et le fantôme du néant se dresse victorieux, montrant la roule éternelle du seul vrai bonheur : le repos sans fin! « Oh! dormir!... murmurait Christia, oublier, ne plus sentir, ne plus penser, ne plus être !... » La procession passait, se dirigeant vers la croix qu'on allait bénir ; cl de douces voix chantaient : « O Jésus, roi de gloire! « O Jésus, modèle de pureté ! « O Jésus, consolateur des âmes faibles! « O Jésus, qui nous avez aimés jusqu'à la « mort! « O Jésus, que notre amour a cloué sur la « croix ! Ayez pitié de nous ! » « Jésus, » murmura Christia, s'élrcignanl lo Iront, CHRIST] \ (Test alors qu'enveloppée d'une manie sombre, elle s'était jointe à la foule gravissant le calvaire. Humblement inclinée, elle avait répondu à la litanie cbanlée ; mais de quelle âme ardente, suppliante, clic avait psalmodié : « Ayez pitié de nous !... » Et maintenant, seule, écrasée au pied de cette croix comme si clic en portait le poids sur les épaules, Cbristia inconsolée se rappelait Irving. La nuit descendait, douce, apaisant les bruits. Le couebant se mourait sur un ebamp de brumes violettes, 1res loin. L'bcurc naissait, l'bcurc magique des bleuâtres clartés, des ombres irréelles, des silences d'univers vide ; l'bcurc divine pendant laquelle Irving, tenant sa main, jadis mar- ebait près d'elle. Elle le revoyait, si gracieux dans sa force de jeune béros ; elle sentait sur ses yeux la caresse de ses yeux pâles, elle reconnaissait le parfum subtil de son souffle qui la faisait, frissonnante, entr'ouvrir les lèvres, comme une fleur qui bâille aux brises fécondes. (( Ayez pitié de nous... » murmurait Cbristia éperdue, les mains jointes. Et c'était le sourire d'Irving qui lui entrait comme une flècbc dans le cœur. C'était le rytbme brisé de sa voix sonore qui baletait dans son oreille effleurée par l'air comme par une bouebe longuement frôlée. Jamais il ne reviendrait!... Jamais elle ne LES FIANCÉES se pâmerait sous l'étreinte puissante de ses bras !... Les courlis se levèrent au long de la côte et semèrent, dans l'éloigncment de leur vol, l'épar- pillement plaintif de leur appel nocturne. Chris- liaculun frisson à se trouver seule, dans l'ombre accrue, au pied de ce gibet, qui la glaçait d'épouvante. Et seule elle serait toujours ainsi dans la vie, maintenant qu'elle avait perdu Irving, et toujours glacée, puisque son unique soleil avait disparu... Sa douleur ne pouvait plus s'accroître; mais la fièvre secouait son corps affaibli et rougissait ses yeux d'une flamme que le délire allumait. Elle divagua, mêlant dans ses prières Irving et Jésus. Elle enlaçait le bois et s'y suspendait, amoureuse ou suppliante. Elle appelait Irving et elle appelait aussi la mort, la mort, divine bienfaitrice, berceuse maternelle du sommeil sans fini... Elle sanglota, tout bas d'abord, comme une enfant abandonnée! Puis des ombres lui semblèrent ramper autour d'elle ; elle eut peur et cria à l'aide, blottie, ramassée follement au pied de la croix où elle se meurtrissait, et d'où nulle protection, nul apaisement ne lui était venu. Mais pourquoi la croix sans le Christ? Elle ne le savait plus et cherchait : c II ni S T I A « Oh! Jésus, qui êtes mort par amour pour nous !... » C'était vrai : lui-même, Jésus n'avait plus voulu vivre. Méconnu et trahi, un jour il gravit ce calvaire et se coucha, nu et sanglant, sur ce, gihct, afin de donner aux hommes une terrible et sublime leçon d'amour !... Chrislia se prit à gémir : « 0 loi ! puisque tu étais Dieu, pourquoi as-tu créé l'amour qui tue? Est-ce pour qu'à ton exemple on monte à ton calvaire et que l'on y expire, le cœur percé, l'âme désespérée? Dis, est-ce pour ce supplice, Dieu cruel, que tu fis la beauté, le charme, les baisers?... Comment veux-tu que l'on existe encore après avoir tout perdu, toi, divin éducateur dè l'amour héroïque, toi qui montras la voie aux amants éperdus et leur appris à mourir?... » Puis elle se dressa dans un tressaillement. « Qui m'appelle, et qui m'a répondu ?... Oui. J'entends!... Ce bois vide attendait son martyr !... Ah ! c'est donc pour moi que l'on a martelé le roc, creusé la pierre, bâti l'écbafaud? Voilà pourquoi ils n'y ont pas suspendu leur Clirist!... Celait moi!... Et lu le souhaitais, Irving, que je sois la crucifiée... C'est là l'an loi où tu voulais me voir debout, clouée, éternellement chaste!... « Viens donc te repaîlre de celte vue que ton LES FIANCÉES idéal réclame! Viens, mon poète, chercher tes chants divins autour de mon corps glacé! Lorsqu'il pendra, sanglant et blême, tu ne redouteras plus ses amoureux frissons, et mes lèvres sans souille n'épouvanteront plus les tiennes !... « Oh! joie! je serai morte!... Je ne sentirai plus mon cœur tremhler et se tordre comme sous une main féroce ; de mes yeux ne couleront plus les pleurs qui les rongent ; tout mon ôtre, secoué de convulsions ardentes, s'apaisera rigide sur la couche sacrée de la croix !... » Et Christia arrachait de sa peau brûlante ses vêtements déchirés ; elle les jetait au vol, les semait autour d'elle, comme des poignées de plumes blanches. Ses cheveux croulaient, dénoués, l'enveloppant de lueurs fauves. Et, nue enfin, rayonnante, une gloire au front, comme si elle éprouvait l'ivresse dernière de sa beauté dévoilée, elle lança au sommet de la croix la longue cordelière de sa robe et surgit, triomphante, sur le socle où devaient reposer les pieds du Christ. Ses pieds blancs s'y blottirent comme un couple de colombes, tandis qu'elle s'allongeait voluptueuse, étendant ses deux bras sur les bras glacés du gibet. Résolue, elle avait glissé l'une de ses mains dans la cordelière nouée qui la retenait suspendue ; de l'autre, elle s'accrocha, comme à la barre d'un trapèze, puis elle clama plus haut que la mer : CI1IUSTIA ' 95 « Irving!... Irving!... Irving!... » Un vol effaré de mouettes passa en tournoyant autour d'elle. La lune parut au bord de la falaise, comme une tète monstrueuse qui se hisserait pour la voir. Des vagues escaladèrent les roches, en hurlant; et les courlis s'enfuirent avec des sanglots plaintivement traînes dans les lointains « Oh! murmura Christia douloureuse, mort lugubre du Christ, horreur des solitudes!... » Ensuite elle soupira, la Icte renversée, de ses regards languides caressant les yeux d'or des astres attentifs. « Oh! vivre aimée! Oh! lui!... ses caresses, ses baisers fous, ses étreintes... longtemps... toujours! oh! rage!... » Son sein gonflé eut un tressaillement, et un dernier désir d'amour lui entr'ouvrit les lèvres. Une dernière torture aussi la déchira, car elle eut comme un ride en s'étirant, nerveuse, le corps raidi. Puis, brusquement, folle de son désespoir, de son inassouvissement cruel, elle arracha de ses cheveux l'épingle longue à lame edilée, brillante comme un éclair, et se la plongea tout entière dans le cœur. Un sursaut, puis la mort. Son bras libre s'abattit inerte, ses genoux fléchirent, elle demeura suspendue, molle, demi-ployée, et sa tête inclinée laissa pleuvoir sur elle la flamme rouge de ses cheveux. , 9 6 LES FIANCÉES La lune énorme lentement montait, illuminant la lande immense, partout immobile, sans un frisson. Seule, en ce désert, la croix élincc- lait, parée d'ivoire et d'or par ce beau corps sans vie. Irving surgit enfin à la crête lointaine d'une falaise. Il courait, la tôle nue, le visage radieux. Sa citbarc battait à son côté, il serrait son poing tendu, cl balbutiait, dans un halètement : « Cbristia, le voici l'anneau des Sbamborg !... la mer me l'a rendu, et je te le rapporte. Il est à toi désormais... Je t'aime, j'oublie tout, je le veux... Cbristia!... » 11 s'arrêta, eberebant au loin. « Où est-elle? Je l'avais entendue!... Elle m'appelait... Rien; pas une ombre; rien ne se meut!... Cbristia! Cbristia!... Ah! elle répond !... Non : c'est un goéland qui fuît vers la haute mer. Cbristia! Viens!... Je t'aime!... » Le calvaire, avec son éminence de granit, abaissait sur le sol une longue tache d'ombre. Irving. la main sur ses yeux, dit : « Elle est là, sans doute, cachée, courroucée. » El il reprit sa course pour tourner le calvaire. Comme il en approchait, il aperçut de blancs vêlements déchiquetés, semés sur les ajoncs. Son souille s'arrêta, sa gorge serrée n'eut pas C II II I S T I A '97 un cri; chancelant, il marcha jusqu'à la longue robe de Christia jetée comme un suaire sur une virginale trépassée ; et, tombant écroulé sur ses genoux, il l'arracha du sol. Une sensation de vertige lui fit porter rapidement les mains à son front tout à coup trop lourd et vide ; il murmura : « C'est fini; elle est morte, et ma raison fuit! » Au bout d'un instant, il dit, étonné : « Mais qui donc l'a tuée? où est-elle? » Puis il entrevit soudain l'idée d'une vengeance possible, et, d'un saut, il se mit debout, exhalant enfin un sinistre cri de douleur et de rage... Mais alors ses regards levés heurtèrent le grand X dressé sur l'autel et se collèrent, élargis d'épouvante, à la nudité sublime de la crucifiée. Irving demeura un long temps figé dans une fascination rigide, sans un frisson, sans qu'un cil de ses paupières eut bougé, la bouche ouverte dans une stupeur tragique. Dans son cerveau, maintenant sans pensée, se gravait l'horrible et splcndide vision qui retenait sa prunelle fixée. Elle y grandissait comme sur un écran qu'on rapproche et l'envahissait tout entier de sa blancbeur aveuglante, amoureusement envoilée d'ombres fauves, et fleurie au cœur d'une rose sanglante qui s'effeuillait. iy8 LEs y IAKCÉES Toutàcoup, Irvingtomba comme une masse, le corps en avant, les bras étendus. Un peu après, il remua, se souleva sur un genou, examina longuement autour de lui et en l'air cette croix merveilleuse ciselée comme par le rêve génial d'un artiste ; et il eut un doux sourire d'enfant qui s'éveille, joyeux. Il s'assit sur la plus haute marche du calvaire, sous les pieds blancs de Christia, s'adossa ainsi qu'à la porte close d'une bien-aimée, et, ramenant sous ses doigts les cordes d'or de son sistre, il chanta. C'était une ballade amoureuse, très tendre, une sérénade d'écolier sous un balcon. Les vers pépiaient comme une nichée d'oiscllcs, l'air railleur faisait voltiger les trilles, et la voix du chanteur mêlait aux gais refrains les soupirs qui languissent dans l'accompagnement léger qu'il improvisait, effleurant ses cordes d'un doigt vif coquettement envolé ! Ainsi, tant que la nuit passa, doucement bleue dans son idéale clarté de lune et d'étoiles, Irving, en souriant, continua ses chansons. Au malin frileux de brumes, la sérénade durait encore, car le temps cessait d'exister pour l'insensé. Et les barques qui longèrent la côte au moment où l'aube naissait, s'enfuirent, couchées sous leurs voiles, les pécheurs épouvantés ayant C 11 11 I S T 1 A '99 cru voir cl ouïr, à travers la buée cristalline, dans celte forme angelique clouée à leur croix nouvelle et sous laquelle un fantôme blême cbanlait, l'accomplissement de quelque sacrilège mystère ; apparition de l'enfer qui, sur la foi de leurs vieilles légendes bretonnes, s'évanouirait dans la fumée au premier coup de feu du soleil. MADELEINE La marquise Madeleine de Valcnciel descend lentement les marches du vaste perron qui borde toute la façade du château. Le soleil se couche, l'horizon flambe, éclairant les plaines lointaines, rousses de leur moisson mûre que le reflet du ciel incendie. La marquise est vêtue de noir, comme une veuve; elle a jeté sur ses cheveux blonds une longue mantille de soie qui l'entoure aux épaules cl flollc à sa taille ; on dirait une princesse espagnole traversant, à pied, les rues de Madrid le jour du jeudi-saint. Mais elle ne porte point son livre d'heures. Les mains jointes sont crispées sur sa poitrine, comme si elle voulait écraser contre elle quelque oiseau blessé qui la frapperait de ses ailes pantelantes. En effet, hautaine cl meurtrie dans son cœur 30/| LES FIANCÉES ingénu, la marquise s'efforce d'étouffer les battements d'agonie de ce tendre cœur. Et, lentement, elle descend vers l'allée de platanes qui aboutit, dans la trouée rouge du soleil couchant, à l'église, autrefois chapelle seigneuriale, aujourd'hui livrée au culte public. La solitude qui l'enveloppe, en ce déclin du jour, la baigne peu à peu dans une apaisante mélancolie. Elle murmure : « Tout finit!... » Et cette blonde désespérée n'a pas vingt ans ! Le chemin qu'elle suit ainsi, presque chaque soir, à la même heure, elle l'appelle son chemin de la croix. Et, cependant, elles n'étaient point douloureuses les stations consacrées par son souvenir! Au contraire, elles ne lui rappelaient que des joies. Mais combien cruelles sont les joies dont on se souvient alors qu'on a cessé de les vivre! Ne vaudrait-il pas mieux les oublier? Si l'on osait conseiller à Madeleine de s'en distraire, clic répondait naïvement : « A quoi donc nenscrais-je ? » Ou bien disait-elle encore : « Quand la moisson est enlevée, passe la glaneuse qui ramasse soigneusement les brins épars, les épis rares demeurés au creux des sillons. Je MADELEINE repasse à mon tour dans le champ dévaste, ei de tous ces félus de paille brisée je fais une gerbe lourde et précieuse. » Plus que tout autre, le chemin que suivait l'idéale glaneuse arrêtait, dans le recueillement de ses éternelles pensées, ses pas lents et tardifs. Sous la voûte arrondie de ces arbres géants, centenaires robustes à la tête puissante et cependant branlante au souille des brises, — fronts de vieillards, l'un vers l'autre inclinés, comme pour ensemble déchiffrer les hiéroglyphes sur le sable tracés par les pas de l'homme, — sous ces bras étendus, frissonnants de toutes leurs feuilles, ainsi que pour une bénédiction attendrie, Madeleine avait passé, fiancée d'abord, puis épouse, dans l'étroit enlacement des amoureux hymens, Elle avait seize ans, lorsque le marquis Robert de Valcncicl, visitant par là au hasard d'un voisinage de château, l'aperçut, exquise fillette, d'une sveltesse idéale, angélique sous le manteau d'or de ses cheveux flottants. Tout de suite il s'éprit, par contraste, de celle ingénuilé adorable. Il la convoita éperdument, en môme temps qu'il s'admirait, se trouvant prodigieux à pousser sa cour, lui, le clubman assidu des grands cercles de la galanterie, le blasé si moderne, l'élégant et impeccable mondain, près de celle petite pensionnaire naïve qui 12 20f) LES FIANCEES ne lui parlait que de ses fleurs, de ses oiseaux, de ses oraisons, et, gravement, lui disait avec des façons d'Agnes : « Le petit chat est mort. » Il en riait aux larmes et s'extasiait. Ainsi, il y avait encore de par le monde une future femme n'ayant point ses brevets, n'ayant suivi aucun cours supérieur, n'appartenant à aucune de ces écoles de filles d'où sortent des docteurs et des avocats, une future femme qui ne savait que prier, coudre et caresser les fleurs, qui ne connaissait rien de la vie ni du monde, qui entrerait dans le mariage sans savoir où clic allait, les yeux divinement clos, l'âme idéalement vierge ! Il demanda sa main à la douairière attardée, qui avait élevé dans le fond de son château de province cette belle au bois dormant, cl il l'obtint. C'était là, vers le troisième platane à droite, que Kobcrl lui avait annoncé leurs fiançailles. Et Madeleine s'en souvenait bien, elle lui avait répondu en battant des mains et sautant à cloche-pied : « Quel bonheur! nous pourrons jouer tous les jours à la marelle! » Il avait osé lui dire : « Le mariage comporte aussi quelques autres joies. MADELEINE — Ah! tant mieux, avait répondu Madeleine. Si vous savez des jeux que je ne sache pas, il faudra me les apprendre. » Et il le lui avait promis. Quelques jours plus tard, en causant robes, toilettes, on s'était assis sur ce banc de pierre, pour discuter plus à l'aise, car Robert apportait une admirable compétence dans tous les délicats détails du costume féminin et il en parlait presque comme s'il eût disserté, dansunc chaire, sur quelque point important de science merveilleuse et rare, point encore vulgarisée. A ce moment, il appréciait, avec un calcul approximatif des lignes, la limite, variable selon les cas, du décolletagc. Fallait-il adopter la pointe en cœur, ou la courbe virginale, ou le carré audacieux? Question troublante et de laquelle dépendait la réputation d'une femme... à la mode. Et, anxieux, il examinait le buste fluet de sa fiancée, auquel ne saurait convenir, pour le moment, que la tunique des archanges. Mais elle insistait, exigeant un conseil immédiat pour sa première toilette de soirée. Alors, lentement, délicatement, du bout de son doigt qui tremblait un peu, Robert avait effleuré le bord ruche du tablier à bavette de la blonde pensionnaire, là, tout en haut, vers la gauche, presque à l'endroit du cœur. Et, si léger qu'il fût, cet effleurement l'avait rendue frissonnante 208 LES FIANCÉES comme les feuilles que la brise frôlait autour d'eux. Robert, pâlissant, s'était éloigné d'elle ; et ils étaient demeurés longtemps sans parler, avec la même rougeur candide sur leurs fronts détournés. Maintenant la marquise de Valenciel avait atteint le milieu de l'allée; elle s'arrêta brusquement, serrant plus étroitement sa mantille noire, comme pour se défendre du frémissement subit qui l'avait touchée aux épaules. Mais de son frêle sein gonflé montait l'orage des pleurs prêt à éclater sous les longues paupières qui, fièrement, les contenaient encore. Ah! ce coin de paradis, ce rond-point que fleurissaient au printemps le panache des lilas bleus et la poussière étoilée des aubépines, quel vélum il avait déployé sur leurs deux têtes rapprochées, le jour radieux de l'hymen, alors qu'il l'avait menée là, à l'écart du monde, encore toute blanche en sa robe fleurie, pour lui donner, si chaste et si tendre, le premier baiser sacré de l'époux ! Et elle, qui ne comprenait pas pourquoi il tremblait, pourquoi il lui venait, à la regarder en extase, comme des pleurs au bord des cils, lui avait demandé, naïve : « Avez-vous froid, mon ami, ou bien vous ai-je fait quelque peine? » MADELEINE 209 Et lui, exaspéré peut-être de tant de candeur ingénue, avait clamé, un peu follement : « Vous ne voyez donc pas combien je vous aime, et que j'en meurs?... — Ah! lui avait-elle vite répondu, tout effarée, si de tant aimer cela fait mourir, je vais donc être bientôt morte !... » Ni l'un ni l'autre n'en était mort, pourtant. Et, tant qu'ils étaient demeurés en ce château solitaire, blottis comme dans un nid, rien n'avait troublé l'exquise sérénité de leurs joies. Parfois, la petite épousée pensait bien qu'elle devait avoir été enlevée dans quelque planète très bizarre où l'on vivait à l'envers de toutes les habitudes de l'existence terrestre; mais elle se soumettait avec grâce aux exigences mystérieuses do cette transmutation. Tandis que lui, inaccoutumé des fréquentations célestes, s'efforçait de se mettre au ton de bonne compagnie qui règne évidemment parmi les anges, puisqu'il avait eu cette bonne fortune d'épouser une petite créature appartenant à l'une des phalanges qui entourent glorieusement le trône divin et tombée, sans doute, accidentellement, sur la terre, un jour de tremblement dans les sphères paradisiaques. C'est pourquoi, s'accordant de mutuelles concessions, ils vivaient dans une intelligence 2 IO LES FIANCÉES parfaite, une étroite communion de cœur et d'âme. Avec lui, elle lisait les romanciers et lespoèles ; avec elle, il s'agenouillait dans la vieille petite église, et il priait. Ensemble ils parcouraient cette longue avenue, tous les soirs, comme celui-ci, à l'heure où le soleil se couche et coule sur les plaines la pourpre torrentielle de ses rayons incendiés. C'était, lui, pour, à chaque pas, l'étreindre précautionneux, avide et craintif, et baiser lentement peu à peu tout son visage, commençant, lorsqu'ils pénétraient dans l'allée, par les cheveux blonds et fous, pour finir, au moment de la quitter, par effleurer la petite bouche fleurie comme une rose de mai. C'était, elle, pour le mener vers la chapelle, lorsque la cloche du soir chantait, mélancolique, les pieux refrains de ['Angélus. Alors ils s'arrêtaient sous le porche qui domine la plaine — comme Notre-Dame des Flots domine la mer — et d'où le prêtre bénissait les moissons qui roulent leurs flots d'or sous les horizons bleus. Ils joignaient leur prière à celle des travailleurs rustiques qui suspendaient leurs labeurs pour joindre leurs mains calleuses et s'incliner, recueillis, presque solennels, sous la sonnerie doucement plaintive de VAiujclus. Mais le pro- MAI) E L B I !\ E •2 I I fane Robert avait introduit une variante aux répons de l'hymne angélique. A chacun des trois versets, et quand les lèvres de Madeleine avaient balbutié l'invocation, il se courbait devant elle et murmurait dévotement : Ave Maria ! Puis, comme un saint qui louche des reliques, il soulevait le bord effiloché de la natte blonde, et la portait religieusement à ses lèvres. Au second verset, il baisait la main; au troisième... par un crescendo de ferveur non pareille, il arrêtait la prière divine à son essor; et Madeleine, scandalisée, demeurait bouche close. Mais il s'expliquait ensuite et très bien, donnant pour preuve de son application religieuse les trois répons auxquclsiln'availpoint manqué I Ave Maria, Ave Maria, Ave... La marquise est arrivée à pas lents jusqu'à cette terrasse découverte qui lui rappelle de si tendres et, pour cela même, si cruels souvenirs. Elle vient seule, désormais, par l'allée des platanes, à l'heure où le soleil royal se couche dans des pourpres epandues; comme seule, elle est rentrée au château, cet Eden qu'ils avaient quitté ensemble pour s'en aller courir le monde, leur inonde, celui des femmes coquettes, enjôleuses et voleuses impitoyables de jeunes maris tendrement aimés. 2 I 2 LES FIANCÉES Robert la voyait si candide, sa petite épousée, qu'il ne la supposait point jalouse, ni l'Ame éveillée aux susceptibilités amoureuses. Ravi d'ailleurs d'avoir en son logis cette presque archaïque beauté, suave comme un lys, et si tranquille qu'elle lui paraissait, assise en sa haute chaise, comme, dans sa niche, une statuette miraculeuse et précieuse, divinement. Mais il se trouva que la sainte en sa niche avait un petit cœur, très ardent, deux grands yeux très clairs et une paire de fines, mignon- nettes oreilles roses, susceptibles d'entendre la voix de Robert à des distances absolument invraisemblables. Or il advint qu'un jour, la blonde marquise surprit un propos d'amour qui ne lui était pas adressé tomber des lèvres de Robert. Elle regarda autour d'elle, et comprit alors, avec horreur, tout le train mondain des galanteries et des passions perverses. Elle qui s'était crue, pour toujours, la seule aimée 1 Elle qui ne pouvait môme concevoir la possibilité monstrueuse d'une fin autre que la mort, à leurs tendresses ardentes et pures, bénies par Dieu et sacrées comme le vœu qui attache le prêtre à l'autel. Et voilà que ce divin bonheur s'écoulait comme un monde qui éclate et disparaît dans les profondeurs sidérales : llobert en aimait d'autres 1... Tout s'effondrait. Madeleine s'enfuit, sans retourner la tète, emportant son in- M A I) E L K I N E consolable douleur dans le château solitaire qui gardait la trace et comme le parfum de ces premières fleurs du rêve, sitôt flétries! Maintenant, chaque jour, elle le refaisait, ce pèlerinage d'amour, elle le gravissait, ce tendre calvaire, étreignant dans ses bras le doux agneau pantelant, la victime sanglante : son cœur! lîicn des lettres implorantes étaient venues de ce Paris d'enfer vers l'offensée recluse qui les repoussait d'un geste implacable, définitif. Quand on a tant aimé, l'on ne pardonne pas. Et d'ailleurs, l'éclosion de ses fiertés natives avait jailli, avec ses premières larmes; la petite sainte se révélait une patricienne hautaine, qui, blessée, ne ferait jamais grâce. Robert comprit, trop tard, qu'il avait misérablement détruit le plus complet, le plus absolu bonheur que l'on pût rencontrer sur terre, et sa colère se tourna, furibonde, contre les poupées mondaines dont le jeu avait aguiché sa fatuité de beau joueur d'autrefois jusqu'à risquer l'enjeu de la perle rare qu'il avait perdue. 11 eût massacré, commeauxinnocents, toutes ces tetes frivoles d'oisclles ramageuses si ce massacre av;ût pu lui rendre la tendresse de la marquise. Il le lui proposait bien, en des lettres affolées, la menaçant, pour la reconquérir, des pires extravagances ; mais la marquise ne les lisait même pas! 21/1 LES FIANCÉES Pour clic, tout était fini ; la vie avait dit son dernier mot; elle se tenait pour morte à ce monde infâme, si bien morte qu'elle préméditait l'ensevelissement du cloître. Des hommes de loi avaient été chargés par elle de négocier avec son mari cette autorisation, en échange de laquelle elle consentait à ne pas pousser la rupture officielle jusqu'au scandale d'une séparation judiciaire. Accoudée sur la balustrade de la terrasse, la marquise, alanguie par ses douloureuses songeries, regarde vaguement s'éteindre à l'horizon les flammes du pompeux coucher de l'aslre- roi. C'est l'heure proche où va tinter sur la plaine assoupie le clair refrain de l'Angélus. D'un pas instinctif, elle s'est rapprochée de la chapelle déjà plongée dans la pénombre ; elle a gravi les marches usées, et, droite devant l'autel, elle attend, les yeux fixés sur la miraculeuse image d'une très ancienne madone en bois vermoulu, dont les peintures effacées, les chromes pâlis, d'un ton très doux, la vêtissent comme de la robe fanée d'une antique impératrice de la Chine. Miséricordieuse, la Vierge ouvre ses mains aux deux côtés de sa jupe étalée, raide, lamée de bleu et d'or. Elle incline sa tête, couronnée d'étoiles, et MADELEINE sos yeux clairs paraissent abaisses sur la blonde attristée, si blancbe en sa robe de deuil. Oli ! Madeleine comprend très bien ce qu'elle lui ordonne, la dame de miséricorde, car clic lui repond, à mi-voix, hochant un peu son front résolu : « Non, voyez-vous, madame la Vierge, il est des actions que l'on ne pardonne pas, vous aurez beau dire!... je vous affirme que c'est impossible!... Ah! fait-elle naïvement, après avoir écoulé, vous ne savez pas ce que c'est, vous, que d'avoir été trahie par son mari!... Gomment! vous soutenez que je dois le sauver de lui-môme, à force d'amour?... Aimer qui ne vous aime plus? Oui, je le sais, la tendresse qu'ilmclémoignaitélait, sans doute, admirable, cl peut-être encore !... Mais non, je ne peux pas le revoir, quoi que vous en disiez, parce que je connais ma faiblesse et ses charmes aussi! Et si je le revoyais, je craindrais pour mes justes fiertés... C'est pour m'en garantir tout à fait (1 ailleurs que j'entrerai au couvent, si vous le permettez, sainte Vierge. Quoi! il ira m'y reprendre, dites-vous? Il en est bien capable, vous savez! Eh bien, donc, je mourrai!... Ah! lit- elle, un peu scandalisée, ce n'est peut-être pas très bien à vous, Notre-Dame, de me rappeler que lorsqu'il chantait avec moi le duo de Mireille il mettait un accent terriblement passionné à ce aiC LES FIANCÉES cri de tendresse : « Eh bien, je me ferai la terre, et je t'aurai »... Me voici toute bouleversée maintenant. Prenez pitié de moi, s'il vous plaît, j'ai très grande envie de pleurer !... » Mais, dans l'ombre accrue, Y Angélus sonna. Vite, Madeleine murmura, après s'être signée, le premier verset de l'oraison. Alors, derrière elle, tout près, tout bas, une suppliante voix commença : « Ave Maria... » Et il lui sembla, véritablement, que quelqu'un soulevait un peu le bout effiloché de sa longue natte blonde. « Bon ! pensa Madeleine, immobile, le regard fixe, voilà que j'ai la fièvre maintenant; je rôve, je délire... » La cloche tinta pour la seconde fois, grêle, plaintive : « Ding, ding, dingl — Voici la servante du Seigneur... balbutia en hésitant la marquise. — Ave Maria, reprit la voix derrière elle, plus chaude, plus ardente, toute proche. Et, très réellement celle fois, elle sentit qu'une main attirait sa main et la portait en tremblotant d'une façon pitoyable sous une bouche qui, toute froide, se colla dessus. — Ah ! pour le coup, pensa la marquise, avec une bourrasque en pleine poitrine qui lui faisait MADELEINE bondir le cœur, pour le coup, je n'ai point rêvé, c'est... c'est... Ah! Dieu puissantI Sainte Vierge Marie! c'est lui, c'est Robert!... Je suis perdue. — Ding, ding, ding!... — Non, lit-elle courroucée, je ne le dirai pas, le dernier verset. Là... nous verrons bien! » Mais elle entendit un sanglot, un grand et lamentable sanglot, qui lui déchira l'âme et la rendit plus tremblante encore que la tremblante main qui ne lâchait pas la sienne. D'ailleurs, le sonneur s'était-il trompé, ou bien la Vierge, entêtée sur cette réconciliation, venait-elle de faire un miracle, mais la cloche recommença d'un petit air agacé : « Ding, ding, ding! sonnait-elle pressée et comme si elle chantait : — Allons donc! dépêchons-nous, le bon Dieu s'impatiente! » Madeleine savait bien ce qui allait arriver si elle entamait le troisième verset; mais enfin, puisque tout le monde le voulait, et que la cloche attendait pour carillonner YOrcmus, elle ne pouvait décemment pas laisser ainsi tout en suspens sur la terre et dans les cicux pour l'amour d'elle. Alors, résignée, avec une hésitation exquise, elle soupira; puis, mot à mot, lentement, elle commença de balbutier : « Et le Verbe... s'est fait chair... et... atS LES FIANCÉ Iî S — Ave.'... » cria éperdument une voix triomphante. Mais la marquise était demeurée bouche close... Heureusement que la petite chapelle était maintenant voilée clans les ténèbres crépusculaires, encore mal éclairées par les premières étoiles, car Notre-Dame eût été obligée de fermer les yeux pour ne voir du haut de son trône de lys ce qu'il s'échangeait de baisers fous, sous ses pieds divins, entre les époux qu'elle bénissait cependant du geste miséricordieux de ses mains très ouvertes aux deux côtés de sa robe étalée, lamée de bleu et d'or. GHISLAINE (i II ISLAINE i La chanoincssc de Noirmont acbevail du s'attifer. Une immense robe de brocart, d'un violet épiscopal, enveloppait sa personne baulainc : robe à pèlerine d'évèque doublée de menu vair. La croix de l'ordre, endiamanléc, éloilait son épaule gauebc. Ses cbeveux, frisés en perruque, s'élageaient, veloutés de poudre à l'iris, sous la retombée d'un tuyauté de fines malincs qui se retroussaient en arrière et pendaient en voile traînant. D'un beau geste élégant elle grimpait ses mitaines jusqu'à son coude rond, que trouaient deux fossettes : «Entrez! » dit-elle, à demi détournée, souriante. :>, ■>, ■>. Car un grattement de souris s ciait fait cn- tendre. La porte s'enlrc-Milla, doucement, lentement; puis un fin museau de fillette blonde cl rose se profila. « Viens donc, Ghislaine, » prononça tendrement la chanoinessc. Alors entra, d'un bond de chevrette, la demoiselle (ihislaine de l'réluxeuil, grande comme une fille de race, tournée d'après le modèle de ses aïeules, les hardies chasseresses des cours royales. En fourreau de salin blanc, étroit et laissant voir la cheville, la taille sous la gorge, les bouffants gonllés de duvet en haut des manches, le peigne à girafe, aux dents d'argent, à la couronne emperléc, piqué de travers dans la torsade nouée de sa toison fauve, et jolie dans ce grotesque, elle vint se blottir au giron de la chanoinessc en gémissant : « Ah! tante Clotilde, j'en vais mourir! — C'est bientôt dit!... répliqua M""de Noir- mont, dont le sourire, toutefois, devint mélancolique. Elle ajouta : J'espère, que lu me feras le plaisir d'allcndrc. » (ihislaine tourna vers la chanoinessc ses grands yeux, clairs cl limpides comme les sources, mais si tristesI El, dans une lamentation : « Vous ne savez rien encore ? <; Il I s r. \ i N E — Hélas ! rien du tout, ma petite ; on n'ignore pas ma faiblesse pour toi, et l'on se méfie. — C'est odieux! cria Ghislaine, soudain empourprée d'une colère qui lui jetait aux joues, à poignées, les effusionsd'un beau sang vigoureux. — Mademoiselle I... » Mais la révoltée continua, les bras levés, dans une jolie pose de menuet : « Je vous dis que c'est tyrannique, insensé, et d'un rétrograde, d'ailleurs! En l'an IV de la République, marier une fille sans la consulter, sans môme la prévenir du choix qu'on a fait pour elle !... — Eh ! petite malheureuse ! s'écria à son tour M"" de Noirmont, en posant sur la bouche de Ghislaine sa mitaine parfumée, lu veux nous perdre? Oublics-lu que la marquise peut approcher? — Elle doit même venir me prendre chez vous, pour me mènera cette présentation solennelle. Vous l'entendez, tante Clotildc; mon fiancé est en ce moment au château ; il est en bas, dans le grand salon... celui que j'épouse demain !... Et je ne le connais pas !... — C'est-à-dire... — Oui, je sais. Oh! parfaitement. J'ai dû le rencontrer. Il est probable, même, qu'on me l'a nommé, avec tant d'autres. Et ne pas savoir si c'est celui-ci ou celui-là !... 22^ LES FIANCÉES — Dis donc, petite, est-ce que... celui-ci aurait eu plus de chance de te plaire que... celui- là?... » Ghislaine faillit perdre contenance, et les roses vives de ses joues devinrent pareilles à des pivoines éclatantes. Mais d'un clin d'œil rapide elle s'aperçut que la chanoinesse souriait. Alors, relevant avec impertinence son menton, elle décocha : « Pourquoi pas ? — Où allons-nous? » feignit de gémir M"" de Noirmont. Cependant, intéressée, friande un peu, elle se rapprocha de Ghislaine, la prit aux épaules, délicatement, comme elle eut louché aux ailes d'une libellule, et, toulhas : « Conte-moi cela, petite! — Mais, balbutia Gbislainc, je n'ai rien à... — Si fait, tu as quelque chose à me confier; cherche bien. Nous disions donc que, parmi les cavaliers que l'on t'a présentés, il en est un... — Ai-je parlé de cela, tante Clolildc? — Aussi vrai que tu soupires, ainsi qu'une harpe effleurée. » Et, se décidant tout à coup, Ghislaine murmura : « N'avez-vous pas remarqué le chevalier Loys d'Etanges ? » M™ de Noirmont sourit : '. i' m i f h 1111111,»t "t Htmii nr/ii i— G il 1 s I, \ I > E « Si je te répondais « non », tu trouverais, sans doute, que je manque de goût. Ne point avoir remarque le chevalier! serait-ce possible: 1 — Si c'est pour railler... commença Ghislaine boudeuse. — Dieu m'en garde! D'ailleurs, il est vrai, je le confesse, Loys d'Étanges m'a paru tout à fait charmant. Il est blond... — Brun! cria Ghislaine, et des yeux sombres, lumineux comme une nuit étoilée. — Ilum !... Oui, brun, c'est ce que je voulais dire. Pour ses manières... — Il a fort bonne façon, vous en conviendrez. — Sa voix m'a semblé... — Oh! tante! une mélodie! — C'est justement cela, et les choses qu'il dit... — Sont les plus tendres du monde, acheva élourdiment Ghislaine. — Fort bien! et M"* de Préluxcuil, si étroitement surveillée, a trouvé le temps et l'occasion d'écouler les tendres propos du chevalier sans l'assentiment de M ,no la marquise, sa mère ! — Oh! vous me trahissez! déclama Ghislaine, toute blanche d'clfroi. — Je le devrais! riposta M mc de Noirmont, avec son plus grand air et l'épaule ramenée, comme pour mettre sous les yeux de la fillette 3. l'éblouissement de sa croix de clianoincssc. Mais, ajouta-t-elle tout de suite, en prenant dans ses mains le pâle visage épeuré, et le baisant sur les deux joues, je t'aime trop, ma petite, pour le faire aucune peine. Rassure-loi. Cependant, je dois tout savoir, car le cas est grave, très grave. Allons, confesse-toi. Quand et comment le chevalier t'a-t-il parle ? Réponds vile. — Comment? Le sais-je, moi? Est-ce que l'on se souvient?... Ce fut un certain jour où nous dansions la pavane... — Ensemble? — R n'y a que lui qui la danse bien. — Naturellement. Mais, alors, c'est avec l'assentiment de la marquise? — Et de mon père, encore! Car tout se fait solennellement, chez nous. Ohl le cérémonial ! l'étiquette ! — Petite révolutionnaire! Le mauvais air de Paris a donc souillé jusqu'ici? — Quoi d'étonnant? Il y porte bien les modes, pourquoi n'y porterait-il pas aussi quelque souille de liberté? J'étouffe, moi, dans vos préjugés bar bares. Je les maudis ! Oh ! quand tout cela chan- gera-t-il, comme le reste a changé? N'est-ce pas pitié l'éducation qu'on nous donne, à nous, malheureuses fdlcs nobles, élevées, encore aujourd'hui, avec toute la sévérité des régimes. (Mil S LAINE 227 disparus! Un père, une mère qui vous parlent comme à une étrangère : « mademoiselle », et vous font, avec des révérences, comparaître devant eux, comme un criminel devant la cour, pour entendre prononcer des sentences. Jamais une effusion, jamais une tendresse : des ordres et des sermons ! Oh ! sans vous, tante Clo, combien je serais malheureuse! — Mon enfant, la vieille aristocratie, tant décimée, hélas! se rattache à tout ce qu'elle peut pour conserver du moins l'apparence de ses prérogatives, de ses droits. Elle a reporté sur ses enfants et sur ses serviteurs la fermeté hautaine dont elle a dû se départir quelque peu envers le peuple. Ne pouvant gouverner, elle s'efforce de régner, à son foyer. — Eh bien, je ne sais quel est le mari que l'on me destine, répliqua Ghislaine, mais, quel qu'il soit, je jure que, fût-ce malgré lui, je n'élèverai pas mes fdles comme j'ai été élevée moi- même. Elles ne me nommeront pas «madame», mais « maman », et je les tiendrai près de mon cœur et elles m'aimeront, et si quelque inclination se manifeste en elles un jour, je le saurai et je travaillerai à leur bonheur. — Ne juge pas la marquise, mon enfant, elle croit bien faire. — Soit, mais je ferai mieux. — Qu'en sais-tu? 328 LES FIANCÉES — Voyons, tante Glo, seriez-vous chanoi- nesse, aujourd'hui, c'est-à-dire une charmante, une adorable vieille fille, mais fille quand môme, si mon grand-père vous eût accordée au pauvre gentilhomme que vous aimiez ?... — Tais-toi, petite, ne réveille pas mes souvenirs. .. — Encore douloureux, n'est-ce pas? Oh! belle comme vous l'étiez, et si bonne, si tendre, quelle exquise maman vous eussiez faite, vous 1 et votre pauvre ami ne serait pas allé se faire tuer à la guerre, si l'on n'avait eu la cruauté de vous séparer I Et pourquoi? Parce qu'il était de petite noblesse, lui!... Et ce que l'on a fait pour vous, vous verrez qu'on va le renouveler pour moi. Car vous savez, tante Clo, je suis terriblement décidée à ne pas obéir si l'on ne me marie au chevalier. — Prends garde! Ghislaine I... A la moindre rébellion tu seras conduite au couvent. Et Ion nialbeur surpassera le mien. Moi, du moins, je suis restée libre. J'ai pu continuer à vivre à peu près dans le monde, et, demeurant avec mon frère, j'ai eu la joie de te voir grandir, de te choyer, ma pauvre ange, de te gâter môme ! Galles reproebes vont tomber sur moi, si tu te révoltes !... On dira, n'est-ce pas un peu vrai d'ailleurs? que j'ai tourné ton âme vers le sentimentalisme, le romanesque ; on dira que ma familia- Cil ISI.AINE rite t'a fait perdre du respect que tu dois à tes ascendants... Que sais-je? — Alors, tanle Clo, vous voulez que je me sacrifie pour vous épargner ces ennuis... Oh! avouez-le!... Pour vous, peut-être... j'aurai le courage... » M"'" de Noirmont hésita ; mais très peu. Elle redressa sa helle taille souple, son front se haussa, d'un mouvement rapide qui fit voler autour d'elle la poudre et le parfum de ses cheveux, et très nel, elle répondit : « Non, ma fille. Plulùt l'éternelle virginité qu'un hymen délcstahlc. Sois respectueuse, mais ne te rends pas. Notre race ne connaît pas les soumissions lâches. Refuse-toi donc, si ton père veut le donner à quelqu'un que tu ne peux aimer. Un aulre amour te consolera, celui qui m'a consolée : Dieu. — Merci, madame, » murmura (ihislaine en haisant dévotement la main de la vénérée cha- noinesse de Noirmont. Il Peu après, la marquise du Préluxeuil se faisait annoncer. a3o LES FIANCÉES Un valet poudre, en culottes courtes, ouvrit à deux battants la porte, et la marquise fit son entrée. Elle était en grand costume et passablement belle, encore que sa toilette la défigurât. Mais les femmes n'ont jamais renonce à suivre la mode, quelle que soit la révolution qui la leur impose. Moins fidèle à ses atours qu'à ses principes, la marquise de Préluxeuil avait renoncé aux élégances de la fin du règne de Louis XVJ, pour adopter, sans nul remords, les fantaisies néo-grecques du Directoire. Elle s'avançait donc, en grande morgue et bautaine prestance, les banebcs balancées par l'habitude des paniers, la tète rejetée en arrière comme sous le poids des armatures qui dressaient les cheveux h un demi-pied du visage sous le flottement des panaches; et cela rendait étrange son turban bleu de ciel agrémenté de perles iines, orné d'une agrafe et d'un gland pendu sur l'oreille. Sa robe était pourpre et frangée d'or, mais plate, et ceinturée sous les aisselles; les manches, à six bouffants cerclés, lui ballonnaient les bras depuis le poignet jusqu'à l'épaule. Enfin, un pardessus à queue, en satin vert, complétait ce bizarre assemblage de couleurs et de formes. Toutefois, par une réminiscence des temps passés, clic ne circulait point parles salles (; 111 SI, A I N li sinon suivie par sa première dcmoiscllc-servanic qui portait la queue du manteau. Après avoir salué, comme en entrant chez la reine, effondrée dans sa jupe, et le gland de son turban folichonnant sur la tempe, elle pria madame lachanoincssc de Noirmont de l'accompagner en la salle où le marquis les attendait pour une officielle présentation. Puis, sans regarder sa fille, et le verbe sec, elle lui ordonna de la suivre. La procession se mit en marche au long des couloirs et par les escaliers larges, immenses, aux voûtes élevées, à la rampe de fer brodée comme une dentelle. Et l'ordre était ainsi réglé, que la ebanoinesse et la marquise allaient de front, attentives à lever le pied du même mouvement, afin de ne se point dépasser l'une l'autre, ni demeurer d'une ligne en arrière : les préséances l'exigeaient. Raides, et mesurant leurs pas, venaient les chambrières porte-queue, l'œil de travers cl se défiant à qui des deux soulevait mieux la traîne. Enfin Ghislaine suivait, dolente, les bras pendants, pùlc comme sa robe, les cils diamanlés par des larmes furlives. LES FIANCÉES 111 Les portes de la grande salle du château béaient, silencieusement écartées par deux valets qui, maintenant, figés dans leur pose, gardaient l'entrée. En la cheminée monumentale brûlait un chêne, et les éclats de la haute flamme scinlil- laient parmi les aciers des armures dressées, les ors des vieux cadres, les angles luisants des bahuts et les buires ciselées de leurs dressoirs. La figuration était choquante par le désaccord des altitudes et des habits en ce milieu qui suggérait d'autres et différents acteurs. C'était d'abord, comme il convient, le marquis de Préluxcuil, velu en muscadin, de la redingote à jupe bouffante, brune, sur un gilet rouge vif, d'une culotte bleu gris dans des bottes sans retroussis, d'une volumineuse cravate de mousseline blanche surmontant le jabot et d'où sortait un col immense emboîtant la nuque et protégeant le menton. Mais, par là-dessus, s'érigeait la tète fière aux cheveux troussés et battant de l'aile, galamment poudrés cl Unissant en ca- denctte liée d'un ruban noir. 11 se tenait debout, noblement campé, face à la porle. (, Il I S I.AIN E a33 A trois pas de lui, sur le même rang, un beau vieillard s'appuyait sur sa haute canne à pomme d'argent ; son habit était bleu, la culotte blanche, les bas rayés, et sa perruque frisait sur les joues. Puis, en arrière, sur des chaises, un cercle de douairières, emmêlant aux turbans les bonnets de dentelles floches, les collerettes cl les collets, les robes fendues a la Tallien et les bouffants et les crevés et les chapeaux empanachés, multicolores. Les ridicules à leurs bras, leurs éventails et leurs mitaines occupent leurs mouvements surannés, gauches dans ces parures. Mais leurs visages longs et fiers, nez busqués, bouches dédaigneuses, sont paies et comme émaciés de tout le sang perdu qui, naguère, a coulé des veines de leur race. Enfin, au dossier d'un fauteuil où trône une duchesse dans le costume transparent d'une Musc cl telle que vient de la peindre M m " Lebrun, s'appuie du coude, le torse penché, un superbe Incroyable. Sa main levée joue avec un lorgnon qu'un large ruban relient à son cou. Il porle l'habit vert, le gilet rayé rose et blanc, et sa cravate lui fourre les oreilles d'une mousseuse blancheur délicate à sa carnation ardente. D'un geste nonchalant, il croise ses jambes bottées, au reversis jaune d'or, cl s'arc-boute les reins sur le solide bâton noueux en forme de massue, 234 LES FIANCÉES qui sert de canne à ce nouvel Hercule. Sa face loulc rasée est jeune et charmante, radieuse même, quoique passablement troublée. Le silence s'est fait et l'on écoute frôler des pas qui se rapproebent. Bientôt la chanoinessc et la marquise s'avancent, exactement sur le même plan. Ensemble elles saluent. Les hommes, avec des grâces de danseurs, ont accompli leurs révérences; les douairières, qui s'étaient levées, ont plongé dans leurs jupes. Elles se redressent et les tètes oscillent pour apercevoir Ghislaine. Celle-ci parait enfin, comme une Ipbigénic, languissante et mourante, le front baissé, les yeux baissés, les mains pendantes. Tout le sang est à son cœur ; elle est plus blanche que sa toilette de fiancée, car l'heure est venue où elle va connaître sa destinée et savoir si demain clic appartiendra au chevalier qu'elle aime, ou bien s'il lui faudra, nonne désespérée, s'ensevelir au fond d'un cloître. Si elle osait!... Mais elle n'ose pas regarder autour d'elle, craignant d'apercevoir un autre visage que celui qui la hante. Et peut-être une défaillance subite... Son respect cl sa fierté la gardent en une altitude héroïque. Mais la marquise s'est écarléc de la chanoinessc, cl, enlrc elles, s'arrête Ghislaine. Alors : « Monsieur le marquis, voici votre très obéis- i; h 1 m, a i \ r. sanlc iillc qui vient recevoir vos ordres, » proclame d'un ton solennel la marquise de Pré- luxeuil. Le marquis a chiquenaudé son rabat; il tend la jambe, renvoie sa main gauebe vers la garde d'une épée absente, insinue la dexlrc dans son gilet, et d'une voix baulc : « Mafdle, Ghislaine-Marie-Adélaïde de Noir- mont, de Préluxeuil, j'ai l'honneur de vous présenter votre fiancé... » Le marquis s'est détourne, faisant un signe; le jeune homme à l'habit vert se précipite vers lui, mettant sa main dans la main qui lui est olicite. El le marquis acbèvc : « Le comte de Saintc-Croix-Monlluc. » Ensemble ils marchent solennellement vers Ghislaine. La marquise lui a souillé : « Levez donc les yeux! » Mais la fiancée n'a redressé que son front, tenant ses paupières closes. Cependant elle recule cl arrête d'un geste la génuflexion du jeune homme : geste liislc, douloureux, qui veut être un refus et semble une prière : « Excusez-moi, monsieur, je ne puis épouser le comte de Saintc-Croix-Monlluc. — Qu'est-ce à dire? profère le marquis, le ton faussé par une stupéfaction profonde, tandis que la marquise clame à l'oreille de sa fille : 2 30 LES FIANCÉES A — Etes-vous folle? — Ghislaine! murmura la chanoinessc, re- garde-le. — C'est inutileI » répond de même (ihis- lainc, refermant les bras sur son cœur pour y garder à jamais le souvenir de celui à qui elle veut rester fidèle. Puis, se reculant encore vers le seuil, clic reprend, hautainement : « Je me suis promise à Dieu, et je demande la permission de me retirer au couvent. — Tout de suite, alors, clame la marquise exaspérée; on va vous y conduire sur l'heure, entendez-vous ? — A vos ordres, madame, » répond la jeune fdle. Le comte de Sainle-Croix-Monlluc csl immobile. Ce n'est point seulement son orgueil qui souffre. Et il le laisse voir. Au mouvement de ses lèvres tremblantes on devine qu'il murmure : « Ghislaine! 5 sérieux. Plus lard. la foiiunc acquise, on jugea qu'il n'avait plus besoin d'apprendre des choses i nul lies. D'ailleurs la fréquentation des étudiants L'aurait perverti en lui enseignant à dissiper le pécule âprement ramassé. Sa mère, veuve, retirée des affaires, le garda dans ses jupes; elle n'avait qu'un souci : économiser. Ce mol remplissait sa vie. Elle n'existait qu'afin d'inventer des tortures ayant l'économie pour but. Cette nécessité réelle de ses jeunes années persista, inutile, jusqu'à l'affoler dans ses \ [eux jours. A force de répéter : « Il faut économiser, » celle phrase lui était entrée dans la cervelle; et, riche aujourd'hui, elle ne jouissait pas de sa fortune, tyrannisée elle même par son obsession. Pierre en étail le martyr. Il avait grandi privé de lout. Jeune homme, il s'étiolait, maladif, à demeurer solitaire, n'osant sortir en ses habits flétris, démodés, le gousset vide. Il se rongeait, attendant. Quoi? Et des envies de vivre s'amas- saient en lui qu'il dissimulait comme des pensées mauvaises, car ils n'allaient pas sans le parricide désir d'une liberté complète de ses actes et de ses biens. Silencieux, attentif, il semblait guelter cruellement autour de lui la marche lente de ses rêves vers leur accomplissement fatal. Mais Pierre, las d'attendre, serait peut-être devenu Pierrot assassin s'il n'était de- 2 50 LES FIANCÉES venu Pierrot amoureux. L'entrée en scène de Colombinc lit dévier le drame. Elle se nommait d'ailleurs Thérèse Bartet: vingt ans. des yeux noirs. — deux étincelles friponnes sous des cils frisés, — un petit nez malin, la bouche en cœur comme une fraise et des joues de madone encadrées dans des bandeaux lisses. Celte fdlc, malicieuse et preste, aux allures de chatte, qui irradiait L'esprit et décochait des traits rien qu'avec un sourire, s'avisa d'aimer le blême Pierrot non point tant parce qu'il était son cousin que parce qu'elle le devina malheureux. Ces cousins-là ne s'étaient jamais vus. Le père de Thérèse était cependant le propre frère de M" 1 " veuve Liardon, mais un frère qui avait « mangé de l'argent » dans le commerce au lieu de s'y enrichir. Toutefois, comme il était un original artiste en gravure sur bois, il avait fini par amasser une assez jolie doté ses lilles; mais il vivait largement cl menait un train de maison si éloigné des sordides économies de M"" Liardon que celle-ci. indignée d'une existence qualifiée par elle de scandaleuse, rompit net avec son frère, après lui avoir décoché, dans le dernier mépris, l'épithète suprême de « mange-tout ». Pierrot était alors tout petit cl Thérèse à peine née. C O L O M I! I N K Mais le hasard, ce metteur en scène, planta un jour en face l'un de l'autre les radieux enfants qui devaient s'adorer. Au détour d'une rue, ils se heurtèrent : un regard, un sourire, un halbuliement qui tremble sur les lèvres, une flamme qui saute au visage comme le reflet d'un feu de Bengale soudainement allumé, et ils demeurèrent arrêtés, pensifs. Puis, sans y songer, ils marchèrent, l'un près de l'autre, lentement, le front baissé, coudoyés par la foule, absorbés comme s'ils étaient seuls en un désert. Knsuile, longtemps après, ils parlèrent; et, se voulant connaître, ils se reconnurent. Leur émoi fut violent. Quel espoir que M n,e Liardon consentît à donner son fils à la fille d'un « mangetout » ? « Cependant, murmura Thérèse, j'ai ma dot, et si exigeante que soit votre mère... — Ah! s'écria Pierrot secouant mélancoliquement la tôle, elle ne voudra rien entendre! — Alors, reprit-elle, très triste, séparons- nous... » Et elle fit un geste d'adieu ; mais Pierrot blê- mit. « Oh! dit-il, plein d'angoisse, on pourrait bien se revoir, tout de môme, puisque nous sommes cousins? a 58 L H s FIANCÉES — C'est une, raison, répondit-elle vivcmcnl. D'ailleurs tout s'arrangera un jour. — Ah! si cela se pouvait!... — Au revoir, » dit-elle, laissant Pierrol planté, la bouche en rond, les paupières ballantes. Le lendemain, ils se heurtèrent au même tournant de rue, sans en être surpris. « J'ai beaucoup réfléchi, dit soudainement Thérèse; il faut parler à votre mère. » Les jambes de Pierrot llagcolèrent. « On ne sait pas, continua la jeune fille; elle peut donner des raisons qu'il nous sera facile de vaincre. — Elle n'en donnera qu'une, dit-il : c'est que la fille de votre père ne peut pas être économe. Et l'économie, voyez-vous !... » Pierrol montra le poing à celle lugubre ennemie instigatrice de son long marh re. Alors Thérèse se lit raconter tout ce qu'il avait souffert, tout ce qu'il souffrait de privations mesquines el odieuses, d'humiliation con- Btante pour ses vêtements ridicules; même il descendit à l'aveu de l'étranglement quotidien qui le prenait à chaque bouchée parcimonieusement mesurée d'un œil inquiet par la maniaque veuve. Dans un récit long, lamentable, puéril, il soulagea son cœur du fardeau accumulé de COLO M II i m: tant de petites choses grotesques qui lui mouillaient les yeux et faisaient sourire Thérèse. « Vous riez? dit-il, scandalisé. Et c'est cela qui nous sépare! — Oh! répondit-elle, levant son nez mutin, tout n'est pas fini. On connaît son répertoire, mon Pierrot ! — Que voulez-vous dire, Thérèse? — Appelez-moi Colombinc, hein? » Et puis l'intrigue se noua. Pierre, pour obéir, demanda à sa mère la permission d'épouser sa cousine. M me Liardon faillit en trépasser d'horreur. H insista, héroïque; elle lui désigna la porte, d'un gcslc raide, de son vilain doigt tendu. Et Pierrot courba les épaules, mais terriblement rancuneux. Et le môme jour, il courut où l'attendait Thérèse. « Elle refuse! cria-l-il désespéré. — Parbleu! Ses raisons? Je ne saurais èlrc « économe », n'est-ce pas? » Pierrot murmura : « Heureusement! — Ehl dit-elle, qu'en savez-vous? » 11 cul peur; mais elle riait. « Je suis très bien élevée, et j'entends l'économie comme une vraie bourgeoise de Pans. Vous verrez cela. LES FIANCÉES — Comment je verrai? Puisque... — Il se fait tard, interrompit Thérèse, et voici la lune qui montre son nez à l'angle du toit. C'est l'heure de rentrer chez vous, mon cousin; car, sij'aibien compris, on vous oblige à vous coucher sans chandelle. Profitez donc du clair de lune, ô mon ami Pierrot! Toutefois rassurez-vous : la fille de mon père a du bon sang d'artiste dans les veines. Vous en jugerez d'ici peu. Au revoir! — Mais ! clama Pierrot bouleverse, qu'allons- nous faire? — Vous? dit-elle, dormir!... — Comment?... » recommença-t-il, navre. Elle ajouta, levant son doigt moqueur cl pre- oant la fuite : « Au clair de la lune... » Donc, en un décor de pantomime très bref, — une table et deux chaises entre des murailles nues comme des portants, — deux fantoches vivants jouaient pour eux seuls une scène de I humaine comédie. C'élail plusieurs jours après l'cnigmatique adieu de Thérèse. Des choses bizarres étaient survenues au logis de M 1 "" Liardon. D'abord, une porteuse de pain, les doigts encore raidis sur une grosse pièce d'argent nouvellement acquise, avait intentionnellement déposé sa mar- COLOM III \ B chandise, enveloppée d'un beau journal tout neuf, sur les genoux de l'harpagonne, laquelle ne dépensait point un sou pour acheter de la prose quotidienne, et lui avait dit : « Un journal de ce malin dont je vous lais cadeau, m arne Liardon. » Et M ,nc Liardon, ravie de cette lecture qui ne lui coûtait rien, avait, profilant de l'aubaine, dégusté tout Le contenu, du haut eu bas, devant, derrière, car il ne faut rien perdre. Soudainement, on l'avait vue, immobile, en arrêt sur un passage, les yeux luisants. Et, se pourléchant, elle avait remâché cette annonce insidieuse : « Une jeune fille riche, élevée à l'américaine, demande à passer un mois ou deux dans une la- mille honnête ayant des principes d'économie, afin de se perfectionner dans cette science précieuse. Elle paiera pour celte éducation familiale une pension assez élevée. Écrire poslc restante, à l'initiale C. » M" 10 Liardon, ayant longtemps rêvé, s'était enfermée pour écrire. Une correspondance avait suivi, apportant 'ni trouble profond dans les préoccupations avides de la veuve. El puis, un jour, elle triompha. Ce jour, Pierrot l'avait mal choisi pour renouveler sa demande au sujet de Thérèse. « Jamais! avait répondu nettement M°" Liar- i5. m: s FIANCÉES don. Quand je prendrai une belle-fille en mon logis, ce sera après avoir constaté, éprouve ses principes de bonne ménagère. — Je n'en épouserai point d'autre que Thérèse, répliqua l'obstiné Pierrot, — Alors lu resteras garçon. — A savoir, » dit-il résolu. Et tous les deux se lurent, hostiles. l'œil de travers, la bouche mauvaise; Pierrot long et blême, assis, les mains un nées entre ses genoux ; la vieille, hargneuse, ébouriffée, le geste crochu défendant sa bourse. Au bout d'un silence, elle marmotta : « Va t'babiller, Pierrot. — Pourquoi l'aire ? — J'attends quelqu'un. » H leva L'épaule, sans plus bouger. Elle reprit, mielleuse : « Mets ton paletot oeuf. — Celui de l'an dernier? » dit-il abasourdi. Elle baissa le menton, puis ajouta, glorieuse : « Et la culolle d'été. » On élait en novembre. Il cria, presque scandalisé : << Ma culotte? — Je t'en achèterai une aulrc... l'an prochain. » Pierrot regarda sa mère d'un air effaré : si COI.OM ni N E a63 clic devenait à ce point prodigue, c'était la fin! « Tu es malade?» dit-il, assez bon fils. Elle ricana; puis, tout allumée : « Ne t'inquiète pas, je sais ce que je lais. I >' abord, que je te prévienne. J'attends une pensionnaire, une jeune lillc. riche, de bonne maison, qui vient ici recevoir des leçons d'économie. .. — Mil bien, il ne manquait plus que cela! s'exclama Pierrot furieux ; et devinant le reste : Ah çà, t'imagincs-luquejevais me laisser marier avec une fille assez sotte, assez ridicule, assez mesquine pour éprouver le besoin d'apprendre à tondre sur un œuf et à souiller les chandelles?... Oh! jour de Dieu! non. Je la hais d'avance, la pimbêche! Et riche encore! Oh! l'odieuse femelle, oh! le bourreau futur de quelque époux martyr !... — Pierre! » brama la vieille dont le menton dansait de colère. Mais à ce moment la porte loqueta et une voix mignonne déclara : « C'est moi, M'"" Liardon! — Qui ça? demanda la vieille, rajustant sa cornette. — Moi, Colombinc. » Et la porte s'ouvrit. Dans la clarté subite se dessinait le corps svellc et fripon de la donzclle annoncée. Elle aG4 LES FIANCEES tournait de-çà dc-là son minois fuie, moqueur, tout en pinçant le bec pour retenir un fou rire, M me Cassandre, saluant, demeurait courbée en deux, profondément respectueuse; tandis que Pierrot immobile, les yeux ronds sous l'arc des sourcils relevés, bâillait dans une stupéfaction immense. Mais bientôt sa bouebe se lendit, ravie, amoureuse ; et par-dessus le dos delà vieille, les galants éebangèrent une double œillade, tendre comme un baiser. Puis Colombine, ayant tousse gentiment pour chercher sa réplique, d'un pas agile s'avança. « Voici d'abord, dit-elle, faisant sonner les mailles d'argent d'une bourse très ronde, le prix de ma pension pour un mois. En vous le payant d'avance je vous fais profiler de l'intérôt de celte somme, à Irois pour cent j'imagine; mais c'est un bénéfice dont je ne veux pas vous priver, à moins qu'il ne soit de votre devoir d'éducatrice de me conseiller l'ajournement de celle délie jusqu'à la fin du mois. — Pas du tout, riposla vivemeiil M '" Liar- don, happant La bourse, car je vous donnerais là une mauvaise idée de mes principes et de leur application. — Très bien, je vous remercie, répondit poliment Colombine. Ensuite? COLOM 11 I M'I a65 — Ensuite? balbutia M"" Liardin; mais... il me reste à vous installer près de moi, comme il est convenu, afin que vous ne perdiez rien des précieuses leçons de mon expérience. — Quel est ce beau jeune homme? demanda tout à coup Colombine, virant sur son talon d'un geste preste et braquant son binocle sur Pierrot piteux dans son ahurissement. — Mon (ils, Pierrot, » prononça la vieille, flattée. Mais Colombine s'écria : « Votre fils?... en cet équipage?. • • Hum I... — Que voulez-vous dire, ma... mademoiselle ? — Appelez-moi : ma mie; c'est plus court, cela économise des syllabes. Cela veut dire que je vous prends en défaut sur un point, m'amc Liardon. Eh quoi! un beau gars de cette façon grelottant, en plein novembre, dans un veston de coutil ratatiné, rapetassél D'abord vous l'exposez ainsi à cueillir maints rhumes, fluxions de poitrine, pleurésies, pneumonies ou rhumatismes qui coùteronl cher, plus tard, à soigner cl à guérir. Je vois d'ici la note du médecin, le mémoire du pharmacien, les drogues achetées et perdues... Voici qui est mauvais. D'ailleurs, ce garçon, si bien fait, qui pourrait plaire et rencontrer un mariage sortable s'il était velu selon son rang, mis en relief par les riANcâss mi peu d'élégance et de confort, sera dédaigné et refuse partout. Perle sèche, non-valeur, terre en friche... Mauvais, mauvais, tout cela!... — Mais ma... mad... ma mie, balbutia la vieille suffoquée. — M'ame Liardon, souffrez que je vous explique mes idées, afin d'en recevoir de meil- 1 ci ires, si les miennes ne valent rien, interrompit Colombine, 1res grave, le nez levé pour retenir son lorgnon. D'ailleurs, n'est-ce pas convenu? Vous êtes avertie — et je crois faire la preuve — que je possède des notions sérieuses en économie domestique. L'unique passion de cette science m'a poussée;» en chercher le perfectionnement. Ne ferais-je, en votre compagnie, qu'une seule découverte, je m'en tiendrais pour satisfaite. Ne vous troublez donc pas. au contraire; car il se peut que vous profitiez, à votre tour, des connaissances spéciales que j'ai déjà acquises, cl ce sera un gain net, puisque vous n'aurez rien déboursé pour cela. — Va donc t'habiller, Pierrot! cria M.....Liardon enthousiasmée. — Mais, répondit malignement celui-ci, si je mets ma... mon... vêtement d'été... » La vieille rougit et ajouta vivement : « En attendant celui que Ion tailleur doit le faire. COLOM lil IN B — Ah ! exclama Pierrot dans un effaremenl ; mon la il leur !... » Et sa bouche s'ouvrail démesurée, ronde et comique. Golombine en un coin toussait, coupanl ainsi son rire qui hoquetait et chantait clair. Mais tout de suite une idée lui vint : clic se mit à grelotter cl à geindre. « Bon, je m'enrhume 1 quel ennui I... — Elle toussotait. — 11 va falloir des sirops, hum! hum! des pâles, des calmants... C'est très cher, tout cela. hum!... Mais ce sera à votre charge, m'ame Liardon... — A ma charge! protesta la vieille. — Dame! puisque c'est le résultat de votre système, l'as de l'eu ici. on gèle, on attrape des rhumes... Vous en supporterez les conséquences. Je vais l'air,; ma no t c pour le pharmacien. Nous disons : sirop... — Attendez! Buppliadésespérément MLiar- don... Pierrot, porte un margotin. o Mais Pierrot, fendant sa bouche jusqu'aux oreilles, esquissa un gestegaminementirrespectueux et fila sur ses pointes vers le cabinet de toilette. «Pierrot n'est plus là, déclara ( lolonihine. Mais, dit-elle, regardant avec une stupéfaction très bien jouée M"" Liardon courbée à cropeton devant la cheminée cl remuant les cendres du aGS LES FIANCÉES bout de ses doigts crochus, vous n'avez donc personne pour vous servir? Pas de domestique ? — Une domestique ! cria la vieille du fond de la cheminée ; ah bien! si l'on veut courir à sa ruine, c'est le meilleur chemin à prendre ! Avez- vous calculé, ma mie, ce que celle calamité-là vous reviendrait, bon an, mal an? — Le comple est fait, répondit froidement Colombinc. J'ai additionné les dégâts occasionnés à mes frusques et môme à ma personne par les rebutants travaux si nombreux et divers d'un ménage propre; j'ai mis en ligne de comple la perle d'un temps toujours si précieux pour qui veut et sait s'occuper, et j'ai trouvé une économie sérieuse dans l'emploi d'une personne rétribuée pour ces lias offices. Je ne m'étonne plus si tout ici est mal tenu, ou pas lenu du tout! ni de ce désordre malsain qui doil engendrer mille incommoditésI Je suis certaine que les malaises dont vous souffrez n'ont d'autres causes que ces carreaux mal lavés, ces vitres ternies, ces poussières éparses que le moindre souille d'air vous force à ingérer. .. — Mais je ne suis pas maladeI interrompit maussadement M'"" Liardon. — En etes-vous bien sûre? » Colombinc se planta, l'examinant derrière COLOMBINIÎ son lorgnon d'un air capable, et dodelina la tôle en allongeant une lippe qui fit verdir la vieille impressionnée. « Il uni! la lace est terreuse, l'œil pâle, la joue creusée. Il y ala, très visiblement, les prodromes d'une maladie qui éclatera d'un moment à l'an I re. Kilo scia longue cl coûteuse, car, d'après mon diagnostic, l'estomac doit être ruiné, délabré par l'habitude d'une alimcnlation insuffisante. Ah! non, je ne voudrais pas m'engager à payer les Irais de celte maladie-là ! » Puis elle pirouetta, tandis que M'" 1 ' Liardon demeurait accroupie, sans parole, le nez dans le foyer, le regard fixe, ayant ramené sur son ventre ses mains croisées, dont elle remuait éperdument les pouces. Le lendemain une servante s'installailau logis et à la cuisine, dont les cuivres rouillés reçurent une belle danse. Les cheminées flambèrent cl la table dressée par les soins de Colombine lit lomlier Pierrot en extase, comme devant un aulcl.avec sa nappe blanche égayée dequelques fleurs etchargée démets simplesetnourrissants, élégamment présentés, au milieu desquels le pain frais étoilait la nappe de sa couronne d'or sousla rouge clarté d'un carafon devin léger. Lui, qui grignotait habituellement un pain toujours dur à se rompre les dents, avec l'unique chanson •j-jo LES FIANCÉES d'un beau verre d'eau claire, assis de travers près d'une table noire de sa toile écaillée et encrassée, où quelque aliment grossier, rebut des marchés, s'élalait lamentable, dans une écuellc ébréchée, il lui parut s'approcher, avec sa chaise au dos, respectueux et saisi, de quelque festin préparc pour les Dieux. Toutefois Colombinc, avisée, avait réglé le menu avec la plus intelligente discrétion; mais M.....Liardon ne se défendait déjà plus, menacée dans sa santé, dans son estomac, dont les défaillances avaient été sévèrement jugées par Colombinc; elle oubliait tout pour se tûter, s'étudier, reconnaître ces fameux « prodromes » et prévenir hâtivement les maux qui la menaçaient, fâcheux résultat de ses abstinences. Mémo, die prélendit se trouver mieux dès le second jour, surprise par les effets de ce bien- être auquel elle n'était pas accoutumée. L'œil plus vif. la joue animée, l'humeur chagrine mise en déroute par un repas généreux, clic se fondait d'attendrissement en conlcmplant Colombinc dont la science la sauvait des longueurs ruineuses d'une maladie et peut-être même des horreurs du trépas ! Pierrot, lui, exultait. Cependant il lui fallait cacher sa joie, et sur un signe de la maligne péronnelle se montrer promptement rêveuret boudeur comme il convient à un amoureux mécon- COLO MIMA E lent : altitude qui enrageait MLiardon dont l'esprit s'enflammait d'un beau désir d'union entre son lils et celle précieuse Colombinc. Celle-ci, d'ailleurs, ne tarissait pas en dissertations sur l'économie, cl rien qu'avec ce mot elle entraînait M 0 " Liardon dans les dépenses les plus extraordinaires, bien que sensées au fond, et raisonnables; mais si opposées aux idées de la vieille, que cela semblait tenir du miracle. En très peu de jours, la maison était trans- formée. Un tapis moelleux garantissait contre les dangers graves de l'humidité. Des meubles neufs apportaient la santé de leur bois sans souillure. Des tentures s'opposaient à l'invasion des vents coulis cl des bises traîtresses. Et des vêtements chauds, douillets, complétaient les bienfaits de ce traitement économique. Bientôt Pierrot engraissait et la vieille reverdissait. Ce logis, jadis si triste, au décor bref d'une pantomime, — une table et deux chaises en tre les murailles nues, — s'animait maintenant d'une réelle vie dans le confort simple cl le bien-être sain qu'une spirituelle fdle y avait fait éclore comme par magie. Colombine et Pierrot trompaient M"" Cas- sandre, mais ne la rossaient point. Bien mieux, ils lui faisaient sa part de joie. Cependant, derrière son dos. malins et pim- 37a LES FIANCÉES pants, ils jasaient leur amoureuse comédie, le rire aux lèvres, l'œil fripon, le geste preste pour l'envolement en cas d'alerte. Si la vieille, qui surveillait, mais dans l'espoir de les surprendre épris l'un de l'autre, surgissait tout à coup, après une feinte sorlic, elle s'arrèlaitpenaudecl fâchée, car toujours Pierrot, leste, se retrouvait assis à un bout de la chambre, l'air rêveur, tandis que brodait, tranquille, en un autre coin. Colombine, les yeux baissés, la mine innocente. Comme si, la précédente minute, ils n'eussent point été réunis, dès près, Pierrot à deux genoux, baisant goulûmentles mains mignonnes de Colombine. Il ne faudrait point croire, toutefois, que .M"" Liardon eût renoncé à toutes ses manies avaricieuses : on ne guérit jamais complètement de ses vices. Elle s'appliquait, pour les pénitences cruelles de sa servante, à mettre son nez dans les casseroles, à peser le beurre, à compter les morceaux de sucre et les grains de café, à mesurer le vin des fonds de bouteilles, cl autres pratiques généralement usitées parles tatillonnes personnes allligécs du besoin de tourmenter les autres et de l'insupportable méfiance qui les pousse à chaque instant à crier : au voleur! Ses aptitudes continuaient à s'exercer sur les COLOMBINE infiniment pclils côtés des dépenses journalières, et l'économie des bouts de chandelle n'était pas le moins obsédant de ses travers. D'ailleurs, il fallait bien qu'elle enseignât quelque chose à Colombinc, pour son argent, et elle s'ingénia à lui faire goûter les bienfaits des infimes épargnes. C'est ainsi que le feu de la cheminée devait servir à supprimer l'emploi des allumettes. Depuis l'heure où le foyer brûlait, nul ne devait, sous peine d'être accusé d'une prodigalité effrénée, allumer quoi que ce fût, autrement qu'avec une braise. Le soir, la comédie devenait plaisante, à voir chacun, armé de pincettes, souffler éperdument le bout d'un tison pour en faire jaillir une flamme longtemps attendue, afin d'allumer sa lampe ou son bougeoir. Rouge, congestionnée,lesjoues enflées comme des outres, M"' c Cassandre souillait, souillait... Et elle triomphait à chaque renouvellement de celle économie, car la maligne Colombinc l'approuvait. Elle approuvait aussi la suppression des chandelles : c'était un goût que Pierrot lui avait fait partager. Et M" 10 Liardon, touchée au cœur par celle déférence pour son système et cette preuve décisive des sévères principes de Colombinc, se mit à la chérir d'une maternelle tendresse où LES FIANCIÎIÏS s'accroissait sa frénésie de la conquérir pour son fils. Mais Pierrot, stylé, continua ses grimaces dégoûtées en réponse aux insinuations de sa mère, cl poussa même l'audace jusqu'à oser lui reparler de Thérèse. M.....Liardon atteignit ce jour-là les limites n- fants le déplorable exemple de toutes les prodigalités. Une telle créature, malgré sa dot, nous aurait tôt mis sur La paille, pas vrai? —■ A savoir, interrompit ( lolombine : l'exemple d'un vice corrige bien souvent ceux qui l'ont côtoyé el en ont été les premières victimes. Rien ne prouve que la jeune fille en question n'ait poinl acquis les bons principes, Lesquels même ne feraient que se développer plus complètement sous votre judicieuse direction et les précieux conseils de voire expérience. Voyez moi- même! — Ob! vous, ma mie! s'écria M"" Liardon, nttf m coi-OMniNE 279 c'est une autre affaire. Et si mon imbécile de Pierrot avait eu des yeux... » Colombinc se mit à rire, et dit : « Si je vous comprends bien, madame Liar- don, ma petite personne aurait eu l'avantage de vous plaire. — Ah! » soupira la vieille. Et se tournant vers Pierrot, suppliante : — Voyons, mon petit, un bon mouvement. Sois amoureux de Colombine! \ eux-tu? — Mais, mais... balbutia Pierrot, se grattant l'oreille; et il examinait attentivement la Illicite qui esquissait un signe pour lui seul : — N'csl-cllc point belle et plaisante? » conli- nua M mo Liardon encouragée. Et tout à fait comique, elle prit la main de Colombine, la promenanl en parade devant la face hilarante de Pierrot qui se tordait. « Heinl disait-elle, le joli bijou que voici! Hein! ces yeux fripons, celle bouchette rieuse. Et tout cela pour petit Pierrot mignon, s'il veut être sage et faire la volonté de sa maman. — A propos, dit soudainement Colombine, m'a-t-on demandé si je voudrais bien de Pierrot? — Ah! me voici à vos genoux, cria MLiardon. Sauvez-moi la vie, ma mie Colombinc, sauvez-moi de... — ... De Thérèse Bartet, n'est-ce pas? — Oh! oui, soupira férocement la vieille. 2 8o LES FIANCÉES — Puisque vous m'en priez tant, il faut bien vous satisfaire. Mais souvenez-vous du moins que vous m'avez fait violence, et que si ma famille... — Je prends tout sur moi. — Allons ! mon ami Pierrot, roucoula gentiment Colombinc, résignez-vous et venez m'of- frir votre cœur à deux genoux, votre mère vous l'ordonne. — M'y voilà ! » s'écria un peu trop vite Pierrot, fou d'amour, les yeux chavirés, tout blanc d'extase. Colombinc lui claqua les lèvres du bout de ses doigts, et M m " Liardon, flageolant d'émotion, leva sur eux ses bras d'un geste bénisseur. « Maintenant, ce n'est pas tout, reprit Colombinc, il faut que j'obtienne le consentement de mon père. Je vais partir tout de suite pour celte démarche. Mais afin de lui ôter toute envie de récriminer sur ce qui est fait, il est bon que je puisse lui mettre sous les yeux la preuve de notre arrangement. — Quelle preuve? demanda M" 18 Liardon. — Mais... par exemple, votre consentement à notre mariage. Votre autorisation sur papier timbré. Elle ajouta : Pierrot, une feuille. — Attendez donc... commença M"" Liardon, on pourrait... » Mais Pierrot était déjà loin. Pas très loin, cependant, car il rentra presque aussitôt. COI.OM Ul ri E 281 « Justement, dit-il, j'avais une feuille sur moi. Comme ça se trouve! — De l'encre! » commanda gravement Co- lombine. Si grave, et l'air préoccupé, que M mc Liardon, craignant qu'elle ne changeât d'idée si on la contrariait, n'osait remuer, et se contentait de suivre de loin, d'un œil troublé, la plume qui grinçait à toute volée sur le papier. Soudain Colombine tendit celte plume à M'" 6 Liardon, et comme une personne qui prend son parti, lui désignant de son ongle pointu un point sur la feuille : « Allons, dit-elle, puisqu'il le faut... signez là. » Puis elle parut se raviser : « J'ai peut-être tort, après tout !... — Mais non, mais non, ma mie, dit précipitamment la vieille, inquiétée. Et se jetant vers la table, elle écrasa son nom, dûment paraphé, au bas du consentement. Là, voilà qui est fait. Maintenant, embrassez-moi, ma fille. — Volontiers, » répondit gentiment Colombine en faisant un signe à Pierrot qui enleva prestement la feuille et la tint cachée derrière lui, les bras retournés, le buste en avant, les jambes jointes, railleur et ravi. Et lorsqu'elle lui eut rendu son accolade, la jeune fille, un peu émue, se recula d'un pas et dit : iG. 282 LES FIANCÉES « Madame, j'ai un aveu à vous faire. — Lequel, ma mie? » demanda la vieille loul interloquée de voir le museau fuie de sa Colom- bine subitement attristé cl pâlissant. Cependant la (illcltc continua : « Pierrot aime Thérèse Bartet qui est une bonne et brave fille, sage, bien élevée, très économe et parfaite ménagère. De plus, clic adore Pierrot. Ces deux enfants seraient très, très malheureux — et Colombine s'attendrissait — si on les séparait, si on les empêchait de s'unir en mariage. Vous ne voudriez pas être à ce point cruelle, madame Liardon, de faire le malheur de ces deux pauvres petits cires, si amoureux et si tendres!... Dites! oh! dites que vous ne le voudriez pas !... — Mais, bégaya la vieille, tremblotante, et montrant, de son doigl qui dansait, la table où clic venait de signer, là. là, tout à l'heure, j'ai consenti à... —■ Au mariage de Pierrot avec Thérèse, madame Liardon, cl c'est ce qu'il faut me pardonner. — J'ai signe cela?... cria follement MLiardon se redressant, exaspérée. Vous m'avez trompée, vous!... oh! vous!... — Dame! balbutia Colombine un peu confuse, puisque vous vous obstiniez, et qu'il n'y avait pas d'autres moyens!... Voyons, madame r. o i. o m n i n f. 2 83 Liardon, je vous demande grâce et pour eux et pour moi. Accordez-moi cela puisque vous m'aimez un peu... Ne m'aimez-vous point, dites ? » Et l'enjôleuse saisit la vieille dans ses liras en l'embrassant. Celle-ci, désespérée, éclala en pleurs, disant : « Oh! oui, je vous aimais, et j'aurais été heureuse de vous avoir pour fille, vous!... — Vrai? Vrai? murmura Colomliine. la serrant plus tendrement, vous seriez bien heureuse si c'était moi... Thérèse?... Eh bien... —-Eh bien... Quoi ?... balbutia la vieille, regardant éperdument Colombine. — Vous ne devinez pas? murmura la jeune fille, les yeux mouillés. — Comment, c'est... c'est!... — Eh oui ! c'est moi Thérèse ! —- Elle ajouta. la caressant de ses petites mains : — Puisque vous me vouliez pour fille, prenez-moi maintenant. — Ah! c'est loi!... » murmura M"" Liardon atterrée, mais point trop mécontente au fond, car elle garda sur son épaule la tète câline de Colombine. Cependant il lui coûtait de céder. Elle cherchait une raison qui ne lui venait pas. dans l é branlement de ses esprits, lorsqu'elle tressauta au bruit soudain qui éclatait à ses oreilles. Pier- LES FIANCÉES rot, effondre sur une chaise, s'enfonçait les poings dans les yeux et bramait comme un cerf. Dans son attendrissement naïf il sanglotait. Alors M'"" Liardon, se soulageant, cria, le poing vers Pierrot : « Misérable I » Pierrot tomba de sa chaise sur ses deux genoux bruyamment, cl il monta sa gamme. — Animal ! reprit la vieille, lu ne pouvais pas le dire plus tôt? — Hein? fit-il, débouchant ses yeux et cessant subilcmcnl de meugler. Môme il se releva et courut regarder sa mère tout près du visage, et il bégayait : Tu... tu... tu consens ?... — Turlulutu, imbécile!... lui cbanla la vieille. — Puis, avec une feinte dureté : — 11 le faut bien, puisque j'ai signé! Je n'ai pas envie de m'exposer aux frais d'un procès. Donc si je cède... » Elle riait maintenant. « Compris, acheva Pierrot, accompagnant d'un gcsle qui ponctuait le clignement de son œil de mime, c'est par économie. » TABLE Iluglictlc. Rose et Lia. . Margot. . . Christia. . Madeleine. . Ghislaine. Marie-Louise Colombinc. . Achevé d'imprimer le f|iialro janvier mil huit cent quatre-vingt-dix-sepl t A R ALPHONSE LEMERRE 6, RUE DUS BERGERS, C) A PARIS BIBLIOTHEQUE CONTEMPORAINE Volumes in-18 jésus. Chaque volume : 3 fr. 50 DERNIÈRES PUBLICATIONS Fîarhey d'Aurevilly . Journalistes et Polémistes...... Léon Barracand . . . Un barbare............ Ernest Benjamin . . . Cœur malade............ Paul Bonnetatn. . . . Dans la Brousse.......... P. DE Bouchaud . . . Vie mauquéc............ 1 Bouniceau-Gesmon. . Domestiques et Mailres....... ■ Paul Bourget .... Une Idylle Tragique........ : Marie Anne de Bovet. Parti* du pied gauche....... Jules Breton..... Un Peintre paysan......... : J. de la Bretonnière . L'Une des Deux.......... Philippe Chaperon . . La Confession de Jacques...... ! Armand Charpentier. Le Renouveau d'Amour...... 1 Alexis Chavanne. . . Pensées humaines.......... '■ ADpi.PHE Cheneviére . VIndulgente............ François Coppée . . . Le Coupable............ Gaston Danville. . . Vers la Mort............ 1 Alphonse Daudet. . . La Petite Paroisse......... C-B. Dumaine..... ^Cervantes............. Paul Flat....... Figures de Rive.......... 1 Ed. & J. deGoncourt. Sœur Philomène. (Éd. Guillaume). Paul Hervieu..... Le petit Duc............ 1 Octave Houdaille. . Une Femme libre......... 1 Jean Lahor...... La Gloire du Néant........ ] A. de Lamartine . . . Philosophie et Littérature...... Henry Lapauze . ... De Paris an Volga..... , . . Daniel Lesueur. . . . A force d'aimer.......... René Maizeroy..... En Volupté............ M m * Stanislas Meunier Pour le Bonheur.......... Gabriel Mourey. . . . L'Œuvre nuptial......... G. de Peyrebrune. . . Les Fiancées............ • Frédéric Plessis . . . Angclc de Blindes......... Alfred Poizat..... Avila des Saints.......... 1 Marcel Prévost . . . Le Ja ni in secret.......... Sully Prudhomme. . . Que sais-je?........... , 1 Remy S'-Maurice. . . . Tartufelle............. Robert Scheffer.. . . Le Prince Narcisse......... 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