ROIS, PRÊTRES ET CASTES CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS ÉTUDES INDIANISTES DE LOUIS JACOLLIOT La Bible dans l'Inde. — Vie de Iezeus Christna (6" édition), 1 vol in-8.............................................. 6 fr. Christna et le Christ. — Lingam. — Nara. — Spiritus Sanctus Phallus. — Priape. —Le Cygne de Léda. — La Colombe de Marie (t° édition), 1 vol. in-8......................... 6 >. Fétichisme-Polythéisme-Monothéisme, 1 vol in-8..... ........ o' » Le Fils de Dieu (2 e édition), 1 vol. in-8...................... 6 > La Genèse de l'Humanité — Traditions Indoues et Chaldéennes. — La Légende de la Genèse dans l'Inde, 1 vol. in-8...... 6 » Histoire des Vierges — Les Peuples et les continents disparus, 1 vol. in-8.............................................. 6 » Les Législateurs religieux. — Manou. — Moïse. — Mahomet. — Traditions religieuses comparées des lois de Manou, de la Bible, du Coran, du Rituel Égyptien, du Zend-Avesta des Parses et des traditions Finnoises, 1 vol. in-8........ o' » Le Spiritisme dans le Monde. — L'initiation et les sciences occultes dans l'Inde et chez tous les peuples de l'antiquité, avec un aperçu du Spiritisme et du magnétisme au moyen âge et jusqu'à nos jours. 1 vol. in-8...................... 6 » Le Pariali dans l'Humanité (2" édition), 1 vol. iu-8........... 6 » Les Traditions Indo-Asiatiques, 1 vol. in-8................... 6 » Les Traditions Inde Européennes et Africaines, 1 vol. in-8..... 6 » La Femme dans l'Inde. -- La Kemme aux temps védiques, aux temps brahmaniques et dans l'Inde de la décadence, 1 vol. 6 » Les Rois, les Prêtres et les Castes, dans les sociétés antiques, 1 vol.............................................._____ 6 . Collection complète des Études Indianistes de Jacolliot, 13 vol. in-8................................................... 78 . La même collection complète sur Papier Hollande, 13 vol, in-8. 156 EN PRÉPARATION NOUVELLES ÉTUDES INDIANISTES Le Brahme et le Prêtre devant l'humanité, 1 vol. in-8. L'Antéchrist, 1 vol. in-8. Moïse, 1 vol. in 8. Mahomet, 1 vol. in-8. Histoire de Brahma, 1 vol. in-8. Histoire de Bouddha, l vol in-8. Histoire d'Amon-Ra, 1 vol. in-8. Histoire de Bel, 1 vol. in-8. Histoire de l'Asie.— Inde. — Indo-Chine. — Chine. — Japon, 4 vol. in-8. Histoire naturelle et sociale de l'homme, 8 vol in-8. Imprimerie D. Babiun, à Saint-Oormain. MINKfc'IHfr LOUIS JAGOLLTOT PARIS LIBRAIRIE INTERNATIONALE A. LACROIX ET C ie , ÉDITEURS 13, FAUBOURG MONTMAHTUK, 13 1877 Tous drmu de Inuluclioii el de reproduclmn r^arrvé». LES ROIS LES PRÊTRES ET LES CASTES [CHAPITRE PRKMIliH LES FORMULES SOCIALES Au point de vue philosophique, et pour le penseur qui ne se paye ni de mots, ni de légendes, ni de la plupart de ces hypocrites abstractions dont les habiles se servent pour gouverner le monde, l'égoïsme est le principal mobile des actions humaines. Nous n'avons point la pensée de nier ces dévouements héroïques, ces abnégations individuelles qui surgissent parfois au milieu de la vie et de ses tristes luttes, comme le lotus émerge "de la vase des étangs ; mais nous avons la prétention de soutenir que toute 1 2 LES ROIS, LES PRÊTRES agrégation sociale, malgré son but avoué de poursuivre le bien de l'ensemble, n'a été jusqu'à ce jour qu'une association léonine, dans laquelle la grande masse des actionnaires a été trompée, dupée, exploitée parson conseil d'administration. En d'autres termes, les peuples ont été les jouets constants des castes sacerdotales et royales. « Il s'est élevé sur la terre, a dit Volney, des imposteurs qui se sont dits confidents de Dieu et qui, s'érigeant en docteurs des peuples, ont ouvert des voies de mensonge et d'iniquité : ils ont attaché des mérites à des pratiques indifférentes ou ridicules; ils ont érigé en vertu de prendre certaines postures, de prononcer certaines paroles, d'articuler de certains noms; ils ont transformé en délit de manger de certaines viandes, de boire certaines liqueurs à tels jours plutôt qu'à tels autres. C'est le juif qui mourrait plutôt que de travailler un jour de sabbat. C'est le Perse qui se laisserait suffoquer avant de souffler le feu de son haleine. C'est l'Indoue qui place la suprême perfe -lion à se frotter de fiente de vache, et à prononcer le mystérieux monosyllabe Anne. C'est le musulman qui croit avoir tout réparé en se lavant la tète et les bras, et qui dispute le sabre Et LES CASTES. 3 à la main s'il faut commencer par le coude ou par le bout des doigts. C'est le chrétien qui se croirait damné s'il mangeait à de certains jours de la graisse au lieu de lait et de beurre. « 0 doctrines sublimes et vraiment célestes I ômo- ralês parfaites et dignes du martyr et de l'apostolatl je passerai les mers pour enseigner vos leçons admirables aux peuples sauvages, aux nations reculées; je leur dirai : Jusqu'à quand marcherez-vous dans le sentier de l'ignorance, jusqu'à quand méconnaîtrez vous les vrais principes de morale et de religion? venez les apprendre des peuples savants et civilisés, ils vous enseigneront comment, pour plaire à Dieu, il faut en certains mois de l'année languir de faim et de soif tout le jour; comment on peut verser le sang de son prochain et s'en purifier, en faisant une profession de foi et une oblation méthodique; comment 011 peut lui dérober son bien et s'en absoudre, en le partageant avec certains hommes qui se vouent à le dévorer... « 0 hommes crédules I montrez-moi donc l'efficacité de vos pratiques ! « Depuis tant de siècles que vous les changez ou les altérez, qu'ont changé vos recettes aux lois de 4 LES ROIS, LES PRÊTRES la nature ? Le soleil en a-t-il plus lui? Le cours des saisons est-il autre? La terre est-elle plus féconde? Les peuples sont-ils plus heureux ? Si Dieu est bon comment se plaît-il à vos pénitences? S'il est infini qu'ajoutent vos hommages à sa gloire? Si ses décrets ont tout prévu, vos prières en changent-elles l'arrêt? Répondez hommes inconséquents qui vous arrogez à vous seuls le dépôt de la vérité sur la terre... « Si le Dieu que vous invoquez rassemblait à la fois toutes les générations passées et présentes, que seraient dans cette foule ces prétendues sectes universelles du juif, du chrétien, du musulman, etc.. Quels seraient les jugements qu'il porterait dans sa justice égale et commune sur toutes ces insanités que chacun prétend avoir reçues de lui. C'est alors que se manifesteraient les lois simples et puissantes de la na ture et de la raison, lois impartiales et justes qui pour pleuvoir sur un pays ne demandent point quel est son prophète; par qui le soleil luit également sur toutes les races des hommes, sur le blanc comme sur le noir, sur le juif, sur le musulman, sur le chrétien et sur l'idolâtre ; qui font prospérer les moissons là où des mains soigneuses les cultivent; qui multiplie toute nation chez qui régnent l'industrie et l'ordre; qui fait prospérer tout empire où la ET LIOS CASTES. o justice est pratiquée, où l'homme puissant est lié par les lois, où le pauvre est protégé par elles, où le faible vit on sûreté, où chacun enfin jouit des droits qu'il tient de la nature et d'un contrat dressé avec équité. » Cette page éloquente, Volnoy ne l'eut pas écrite à notre époque. Dans ce siècle de philosophes où il vivait, les droits sacrés du progrès de l'humanité étaient reconnus de tous; un accord tacite semblait pousser dans la même voie, le penseur agent de liberté et le prêtre agent de despotisme; il n'est pas jusqu'aux rois qui, oubliant l'étiquette du droit divin, ne se soient abaisses jusqu'à discourir par la plume ou avec des gens qu'ils eussent brûlé autrefois sur l'ordre de Rome et de leur chapelain. Eu face de l'émancipation universelle de la pensée, le philosophe pouvait jeter un regard en arrière et faire le procès de toutes les intolérances, de toutes les impostures qui en avaient pendant tant de siècles arrêté l'essor. Il pouvait demander aux abbés de cour, aux chanoines en culottes courtes, aux évêques roulés dans la dentelle, à tous ces gens qui d'un rire sceptique regardaient tomber un à un leurs mystères et leurs privilèges sans songer à lutter, car la foi était morte, étouffée par la raison... 11 pouvait leur demander 6 LES ROIS, LES PRÊTRES « ce que leurs receltes avaient bien pu changer aux lois de la nature »... Il pouvait s'écrier d'un accent indigné : « Ohl c'est maintenant que j'ai reconnu le mensonge de l'homme, en voyant le tableau qu'il a tracé de la divinité. » Sur le seuil d'une époque nouvelle, qui naissait avec le fanatisme de la vérité, qui avait posé et fait adopter partout le dogme de l'égalité humaine, qui avait écrit le contrat social, ce lyrisme de l'écrivain, se retournant contre le passé pour lui montrer un Dieu nouveau de tolérance et de liberté, était dans la note générale; chacun était d'accord que les vieilles formules sociales et religieuses devaient ôtre modifiées, le passé avait tait son temps môme pour ceux qui en vivaient encore, et nul n'eut conçu la pensée de ramener la France du xvm e siècle sur la route du moyen âge. Nous n'en sommes plus là... Et c'est pour cela que nous pensons que Volney n'écrirait pas à notre époque la page que nous venons de citer..., il se ferait rire au nez par ses adversaires. Quoi, vous philosophez, lui dirait-on, vous parlez d'un Dieu universel qui ne reconnaît ni caste, ni secte, vous vous faites le champion des droits imprescriptibles de l'humanité?... Il s'agit bien de cela, nous ne discutons plus, nous tranchons, nous laissons de côté les principes, pour créer des for- Kl LES CASTES. " mules que nous érigeons en dogmes, on ne croit plus en nous, mais nous tâchons d'avoir la force et surtout de mener les hommes par la corruption; votre siècle qui avait encore quelques lambeaux de foi, n'a pas même songé à ramener les sociétés humaines sous le joug sacerdotal; eh bien, nous sommes dans un siècle qui ne croit plus aux formules religieuses, nous allons ramener les sociétés modernes sous la férule du prêtre, en exploitant ses passions, ses haines, ses turpitudes, ses appétits... Ton époque, marquis de Chassebœuf s'est épuisée à produire des hommes, mais nous avons interrompu la poussée gigantesque qu'ils avaient donné au char, nous avons coupé les ailes de l'esprit nouveau, et notre époque est celle des chacals, parce que nous l'avons voulu ainsi, et que nous avons préparé la curée. Un des nôtres a d'abord dit aux populations : Enrichissez - vous !... et nous avons complété cet axiome moral par cet autre : Jouissez!... et alors la meute est venue d'elle-même alléchée par nos promesses... et nous l'avons à ce point façonnée et abrutie de nos mains qu'elle ne fait rien sans un mot d'ordre de Rome et qu'elle déteste plus son frère 1. Nom véritable de Vol"ey. 8 LES ROIS, LES PRÊTRES déshérité qui demande une place au foyer et à la chandelle que l'ennemi qui rêve le démembrement de la patrie... Ah! vous rêviez le progrès! cerveaux humanitaires, que vous êtes, vous avez prêché aux masses l'égalité et la fraternité, vous avez cru les soustraire à notre influence séculaire. Triples fous qui n'avez pas compté avec l'égoïsmeet les appétits de la brute, et qui ne voyez pas que votre formule : Part égale d'air, de soleil et de liberté pour tous, ne vaut pas la nôtre : Part égale seulement pour les privilégiés. Tiens, Chassebœuf, viens voir ce que nous avons fait de ta bourgeoisie de 89 pour lui faire expier son crime de lèse sacerdoce et de lèse royauté I... Viens voir ce que sont devenus les fils de ces hommes si fièrement trempés que l'Europe entière en armes n'a pu les faire trembler sur leurs chaises curules et qui jetaient une tête de roi en défi à Brunswick, parce que le Prussien avait menacé de brûler Paris. Regarde les bâtards de ces hommes puissants et admire notre habileté... Le petit-fils de celui qui a voté la mort de Louis XVI, pour expier le crime de son aïeul, se fait soldat du Pape ou s'agenouille ET LES CASTES. 0 devant le fils de la duchesse de Berry pour implorer son pardon. Et ne t'y trompe pas, il ne s'agit ici ni des Montmorency, ni des La Tremoille, ni d'aucuns des représentants des vieux noms féodaux mourant dans les idées du passé par religion de tamille. Les soldats de notre armée moderne s'appellent Dupont et Durant. Musset les a rencontrés un jour, et les cuistres enrichis, oubliant que leurs pères battaient les étangs à grenouilles, parlent du bon vieux temps avec des larmes dans les yeux, exaltent leur fidélité au roi et leur dévouement à l'autel. Voilà les iils que la bourgeoisie Voltairienne a été forcée de mettre au monde pour la plus grande gloire de notre caste... Voilà ceux que nous ramenons tout douce- cement de dix siècles en arrière et de qui nous attendons une génération nouvelle plus malléable encore... « Tu nous connais bien, nous sommes les iils de Loyola I » En entendant ces mots, Volney eut laissé tristement errer ses regards autour de lui, et devant la singulière comédie dont il a vu se dérouler tous les actes, des pèlerinages de Lourde3 aux rodomontades des généraux de sacristie qui ne savent passer la Marne que pour marcher contre leurs concitoyens, il eut laissé tomber sa plume avec dégoût... 10 LES ROIS, LES PRÊTRES Devant ce monstrueux mouvement de bourgeois poussés parle prêtre et cherchant à fonder une aristocratie sur les ruines de l'ancienne, il eut vite compris que toutes ses indignations parties du cœur, visaient trop haut et ne portaient; pas qu'il est des castes à la bonne foi desquelles on ne fait pas l'honneur de croire, et qu'on ne parle pas de Dieu à ceux qui ne se servent de son nom que pour l'exploiter... Et regardant bien en face Dupont et Durand enrichis , devenus conservateurs et mar- ffuilliers, il leur eut dit leur fait dans un autre lan- O ' gage... Le seul qu'on doive appliquer sur la figure de pitre et de tabarin désertant le Pont-Neuf pour jouer le marquis de l'ancien régime. Dupont, qui est aujourd'hui le baron Dupont, et son ami, le duc de la Durandièrc, ont passé par la rue des Postes; cette noblesse de cuisine s'est fait frotter d'encens et d'eau bénite, et elle crache sur ses aïeux qui ont pris la Bastille et fait trembler l'Europe. Le baron Dupont ne parle que de ramener son roi, la Durandière pleure sur la paille humide qui tapisse le cachot du Pape, le général Boum fait bénir ses fusils par le télégraphe et ne demande qu'à massacrer le populaire... Dupont, Durand et Boum, voilà la trinité sacrée 1CT LES CASTKS. H en laquelle espèrent le trône et l'autel, pour replacer le peuples sous le joug. Montmorency et la Tremoille ne sont plus ! Mont- joie et Saint-Denis 1 quelle charge ils vous poussaient contre les ennemis, et comme ils arrangeaient bien les papes qui se mêlaient d'excommunier leurs rois... Le vilain devait se sentir du cœur au ventre avec de pareils chefs; c'étaient de vieux Gaulois qui ne traînaient point leur dague sur le pavé des temples... On se fut peut-être entendu avec eux... Mais ils ne sont plus... Montmorency a été assassiné par un prêtre dont il n'acceptait pas le joug, et la Tremoille, repentant et soumis, est mort sur un tabouret de velours, aux genoux de Louis XIV... Le trône et l'autel avaient tué la noblesse, mais ils ne profitèrent pas de leur victoire, et à leur tour ils roulèrent pêle-mêle dans la poussière, atteints par la justice du peuple. Alors l'homme noir se glissa au milieu des vainqueurs et il leur dit : A vous la première place maintenant, relevez à votre profit ce que vous avez renversé, le trône et ï'autel; il n'y a pas de formule de gouvernement qui s'applique mieux à votre égoïsme de famille et de caste. Et le bourgeois séduit se laissa prendre à l'appât, et c'est ainsi que Du- 12 LES ROIS, LES PAÈTRES pont, Durant et Boum ont succédé à Montmorency et à La Tremoille. Dupont et Durand gouvernent au nom de la religion, de la famille et de la propriété, c'est leur nouvelle formule. Quand la mesure est comble, que l'étranger nous vole nos provinces, que l'impôt écrase toutes les productions, le peuple se soulève, Dupont et Durand se couchent alors dans leur cave, et Boum s'avance faisant le moulinet avec son grand sabre pour sauver, non la religion, non la famille, non la propriété que personne ne menace, mais les administrateurs Dupont et Durand, qui, sous le couvert du trône et de l'autel, ont mangé l'argent do leurs actionnaires... Et il y a dix, quinze, vingt mille ans peut-être, que sais-je? que la comédie dure, que la même formule sociale, égoïste et mensongère sert à l'exploitation des masses, sous la haute direction des brahmes, des hiérophantes, des lévites, des prêtres ! Il est temps de s'en débarrasser pour toujours, si nous ne voulons la voir renaître, non par la coalition des gens de foi, mais par la coalition des gens d'appétit qui jusqu'à ce jour se sont assouvis sur la fortune publique, et qui veulent conserveries droits de servitude qu'ils ont imposés à leur profit. Nous avons chassé Dupont et Durand, qui nous ET LUS CASTES. i;s ramenaient périodiquement l'étranger ; Boum le sauveur des sociétés, si courageux dans la rue, esl mis à la retraite, mais prenons garde au dernier retour... La convulsion suprême des prêtres et des rois pourrait encore arrêter la marche de la civilisation pour un siècle ! Heureusement que les adeptes du passé ne sont plus le nombre... Ils crient bien haut comme les gens qui ont peur la nuit pour faire croire à leur force... Laissons-les sonner eux-même leur glas funèbre... Place au corbillard. C'est l'enterremenl catholique apostolique et romain des castes et des privilèges et du temps que, d'un côté nous dressons l'acte mortuaire de l'intolérance et du despotisme, de l'autre s'inscrit à l'état civil de l'histoire l'acte de naissance du droit individuel et de la liberté. A la formule ancienne, qui consistait à diminuer le plus possible la liberté de l'individu pour constituer la prétendue liberté de l'ensemble... substituons la formule nouvelle, qui consiste à développer le plus possible la liberté de l'individu pour constituer la liberté du groupe social, et alors nous n'aurons plus rien à craindre des réactions sacerdotales et monarchiques, parce que nous aurons brisé tous les rouages de la vieille contrôlisation autoritaire, et que si Boum soumet facilement une 14 LES HOIS, LES PRÊTRES imité, un peuple de trente à quarante millions d'hommes, marchant dans le môme sillon, il échouera devant trente à quarante millions d'uniles ayant conscience de leur valeur et se réunissant pour former un peuple, sans sacrifier leur génie spécial, leurs aspirations individuelles, leur vie d'homme, libres en un mot. Et alors les soldats d'Ignace pourront traîner à leur remorque les quelques fils de cette bourgeoisie honteuse qui s'agenouille sous la douche sacrée du goupillon, pour faire pénitence de son vieux libéralisme; ils seront impuissants à galvaniser le cadavre du prêtre et du roi, car l'ère de la parole véritablement démocratique : A chacun selon ses œuvres. ce sera véritablement levée pour tous. Et Dupont et Durand disparaîtront de la scène, où ils auront voulu pasquiner le passé, méprisés de leurs descendants, qui retourneront contre les murs les portraits des aïeux de Lourdes pour remettre au grand jour de la liberté ceux des ancêtres de 8i). Pendant que se livre la bataille suprême, il nous a semblé qu'il ne serait pas sans intérêt d'étudier ET LES CASTES. 18 l'œuvre des deux castes sacerdotales et royales au triple point de vue de la science, de la superstition et de l'histoire. Nous allons d'abord voir ce qu'est la terre, et ce qu'est l'homme. Nous verrons ensuite ce que les prêtres et les rois en ont fait et, comme toujours, les traditions du vieil Orient viendront nous donner la clef de toutes les formules prétendues révélées, sous lesquels les habiles ont voilé leur rapacité et leur égoïsme. CHAPITRE II l'esprit du passé et l'esprit nouveau L'étude de la vérité scientifique est une conquête véritablement moderne. Ce qui a le plus retardé dans le passé les progrès de l'intelligence humaine, c'est cette opinion éclose dans les temples de l'Inde, de la Chaldée et de l'Égypte, sous l'égoïsme féroce des races sacerdotales, qu'il fallait laisser les masses dans l'ignorance, pour les * diriger avec plus de facilité vers le bien. D'après ce paradoxe, prêtres et rois se sont unis pour étouffer de tout leur pouvoir le développement des classes laborieuses et, sous le prétexte hypocrite, que la meilleure école de morale était dans son peu de science, ils ont prolongé l'enfance du peuple ; pour prolonger leur tutelle ils ont dirigé sou éducation du côté de la superstition et de la peur, et une main de fer pendant des siècles s'est étendue sur lui, pour le maintenir dans son inexpérience et sa torpeur. 2 18 LES ROIS, LES PRÊTRES Mais cette obéissance passive n'a pas plus profité aux maîtres qu'aux esclaves, et l'engourdissement moral de la chaumière est remonté aux palais et aux temples. Que sont devenues ces brahmes, ces mages et ces fières hiérophantes, qùi du haut de leur demeure ne voyaient que des fronts courbés devant eux. L'homme dont on mutile l'intelligence et qu'on emprisonne dans les lieux des castes, ne conserve plus qu'un sentiment mécanique, d'imitation, qui le rejette au-dessous de la brute ; car la brute, dans le cercle étroit de ses connaissances, la brute libre, ne fait rien contre elle-même, tandis que l'homme qui renonce à ses facultés, à cette lumière morale qui est en lui, n'a plus ni l'instinct des animaux inférieurs, ni la raison, son plus bel apanage' pour se guider. Le cédant machinalement à une influence étrangère, en y cédant toujours, en repoussant jusqu'à la moindre velléité d'indépendance, en s'habituant à ne plus agir selon ses propres pensées, l'individu s'émousse, sa volonté s'affaisse, il ne croit plus à sa propre conscience, pas même à ses sens ; il ne voit, n'entend, il ne touche que par les yeux, par les oreilles et par la main d'un autre qui lui-même n'est que l'écho et l'instrument d'un premier!!... ET LUS CASTES. M C'est ainsi que l'erreur se perpétue et se fortifie, et que de fautes en fautes, de ténèbres en ténèbres l'humanité est arrivée à des excès si déplorables, et l'intelligence à un tel point de dégradation, que des nations entières ont vécu, pendant des siècles , comme des machines à production, travaillant au profit de leurs classes dirigeantes, et que l'homme en était arrivé à vendre son semblable ni plus ni plus ni moins qu'une bête de somme. Pense-t-on bien que tout cela arrivait par la volonté raisonnée des masses? Non; l'opinion d'un peuple,... de dix générations de peuples, n'a été que celle d'une seule classe d'hommes assez habiles pour s'intituler les envoyés de Dieu et faire croire à leur mission, et de siècles en siècles, de race en race, les peuples qui succédaient aux peuples, les générations aux générations ont cru et se sont inclinés, parce que leurs ancêtres s'étaient inclinés et avaient cru, et puis aussi parce que celui qui voulait réfléchir, penser par lui-môme, était mis hors la loi, et rejeté comme les pariales et les tchoudalos de l'Inde, les juifs d'Egypte, les ilôts de la Grèce, et la classe diminuée de tête de Rome, au-dessous des plus impurs animaux. Aujourd'hui encore, si tant de vérités échappent 20 LES ROIS, LES PRÈTHES avec masses, si beaucoup parmi les plus intelligents n'osent croire à leur raison et n'osent repousser les superstitious qu'ils admettent dans les religions et qu'ils repousseraient dans la science... si sur ce terrain, si habilement préparé par le prêtre, l'étude ne les mènent pas à distinguer le bon du mauvais, le juste de l'injuste, les rêves moyens de la réalité, s'ils ne peuvent arriver à reprendre complètement possession d'eux-mêmes, n'est-ce pas par suite de leur éducation d'enfance?... Dès les premiers pas dans la vie, on s'est efforcé de tromper leurs conceptions, d'arrêter leur libre arbitre, de fausser leur jugement; au lieu de les laisser étudier, sentir, définir les choses de ce monde, on les leur a présentées étudiées, senties et définies, non comme elles sont, mais comme le caprice, la peur ou l'intérêt des castes dirigeantes les ont établies et voulues. Au lieu de laisser l'esprit de l'homme aller droit à la vérité par l'examen scientifique on lui a tout montré sous un jour de convention et d'après les préjugés d'école et de routine. Après avoir effacé en lui les notions du vrai, on les a remplacées par des faits erronés ou contradictoires, par des superstitions insensées, des pratiques absurdes et des mystères ridicules,... et quand, par hasard, une lueur de raison venait le sai- ET LES CASTES. 21 sir au milieu de ce chaos de conceptions ineptes et de mensonges audacieux, quand il voulait essayer de comprendre pour mieux croire, d'autres êtres semblables à lui lui ordonnaient de se défier de sa raison, et on lui enseignait que le propre de la vérité révélée était d'être absurde, « credo quia absurdum, » et on lui représentait la tentative d'indépendance comme un crime de lèse-divinité... Et si d'aventure il s'avisait de demander aux brahmes, aux hiérophantes, aux bonzes et aux derviches, hurleurs et tourneurs et aux prêtres de tous les temps et de tous les pays : — Qui donc vous a donné le droit de parler au nom de la divinité?... —Les hommes saints le traitaient de suppôt du diable, et l'envoyaient au bûcher!... Et cela a été ainsi pendant de longs siècles jusqu'à ce que l'esprit nouveau ait osé traduire à sa barre l'esprit du passé et mettre en accusation tous les exploiteurs de la divinité ! « Et il se trouve, dit Volney, que chez tous les peuples, l'esprit des prêtres, leur système de conduite, leurs actions, leurs mœurs étaient absolument les mêmes. « Que partout ils avaient composé des associations secrètes et des corporations ennemies du reste de la société. 22 LES ROIS, LES PRÊTRES « Que partout ils s'étaient attribués des immunités et des prérogatives au moyen desquelles ils vivaient à l'abri de tous les fardeaux des autres classes. « Que partout ils n'essuyaient ni les fatigues du laboureur, ni les dangers du militaire, ni les revois du commerçant. « Que partout ils vivaient célibataires, afin de s'épargner jusqu'aux embarras domestiques. « Que partout, sous le manteau de la pauvreté, ils trouvaient le secret d'être riches et de se procurer toutes les jouissances. « Que, sous le nom de mendicité, ils percevaient des impôts plus forts que les princes. « Que, sous celui de dons et d'offrandes, ils se procuraient des revenus certains et exempts de frais. « Que, sous celui de recueillement et de dévotion, ils vivaient dans l'oisiveté et dans la licence. « Qu'ils avaient fait de l'aumône religieuse une vertu, afin de vivre tranquillement du travail d'au- trui. « Qu'ils avaient inventé des cérémonies du culte, afin d'attirer sur eux le respect du peuple en jouant le rôle des dieux dont ils se disaient les interprètes et les médiateurs, pour s'en attribuer toute la puissance; que dans ce dessein, selon les lu- ET LES CASTES. 23 mières ou l'ignorance des peuples, ils s'étaient fait tour à tour astrologues, tireurs d'horoscopes, devins,magiciens, nécromanciens, charlatans, médecins, courtisans, confesseurs de princes, toujours tendant au but de gouverner pour leur propre avantage. « Que tantôt ils avaient élevé le pouvoir des rois et consacré leurs personnes, pour s'attirer leurs faveurs ou participer à leur puissance. « Que tantôt ils avaient prêché le meurtre des tyrans (en se réservant de spécifier la tyrannie), ahn de se venger de leur mépris ou de leur désobéissance. • , « Que toujours ils avaient appelé impiété, ce qui nuisait à leurs intérêts; qu'ils résistaient à toute instruction publique pour exercer le monopole de la science, qu'enfin, en tous temps en tous lieux, ils avaient trouvé le secret de vivre en paix au milieu de l'anarchie, qu'ils causaient en sûreté sous le despotisme qu'ils favorisaient en repos au milieu du travail qu'ils prêchaient, dans l'abondance au sein de la disette, et cela en exerçant le commerce singulier de vendre des paroles et des gestes à des gens crédules qui les payaient comme des denrées du plus grand prix. » Il appartient à notre siècle de conclure logique- 24 LES HOIS, LES PRÊTRES ment, et d'arracher au prêtre son levier d'influence le plus puissant... L'ignorance ! L'esprit nouveau doit marcher à la conquête de l'avenir par l'instruction égale pour tous, et il ne faut pas s'imaginer que tout sera fait lorsqu'on aura appris à lire et à écrire à quelques millions d'ouvriers et de paysans, qui se hâteront de l'oublier en retournant à l'atelier ou aux champs. Il faut les élever, les moraliser par la science, leur donner un ensemble de connaissances qui augmente la somme de leurs idées générales et apporte à leur jugement de nombreuses matières de comparaison, il faut qu'ils sachent ce qu'est la société où ils vivent, ce qu'est le globe qu'ils foulent, et ce qu'ils sont eux- mêmes; il faut enfin qn'il n'y ait plus de classes privilégiées qui, sous prétexte de penser et d'agir pour les autres, n'ont d'autre but que de les maintenir en tutelle... et de ne jamais rendre leurs comptes ! Interrogeons le passé, faisons parler les annales des peuples qui ne sont plus ; scrutons la poussière des monuments qui ont gardé leur, souvenir à travers ce chaos historique peuplé de crimes, de faiblesses et de hontes. Tous les bruits sont étouffés par les cris des victimes des rois et des prêtres, plainte sinistre, qui va des bouddhistes, massacrés dans ET LES CASTES. 2o l'Inde, aux camisards, aux vaudois, aux protestants de la Saint-Barthélémy, massacrés en France, et qui vous dit à travers les âges : N'oubliez pas les leçons de l'histoire ! CHAPITRE III LA TERRE, LES ANIMAUX ET l/lIOMME Le globe terrestre est-il un fragment détaché de l'autre globe? Le soleil, ou création isolée, a-t-il été formé par le rapprochement des molécules, répandues dans l'espace? A-t-il commencé par un point, un germe qui, par sa vertu attractive, s'est accru de couches successives? Ou bien ces diverses causes ont-elles contribué à sa formation? c'est-à-dire un corps échappé d'un autre astre est-il devenu le centre et la charpente de la masse qui s'est ensuite augmenté de nouveaux débris ? Dans l'une ou l'autre hypothèse, le globe terrestre est-il aujourd'hui au terme de sa création, de son évolution, ou seulement à une époque de son déve- lo Ppement et de sa croissance? Telles sont les questions que se pose la science, 28 • LES ROIS, LES PRÊTRES et pour la solution desquelles nous allons suivre presque textuellement le système de l'illustre Boucher de Perthes, qui a su rester spiritualiste en maniant la matière. Nous découvrons des constellations où jamais on n'en avait aperçu. Sans doute, la lumière qui s'étend nous permet de distinguer ce que nous ne voyions pas la veille. Peut-être aussi sont-ce des astres qui ont changé déplace, ou des masses qui s'embrasent, ou qui brillent de la réverbération d'un autre astre, ou enfin des globes nouvellement posés. Dans ce cas comment l'ont-ils été? Si nous jugeons par l'expérience, et par ce qui frappe journellement les yeux, toute œuvre est née d'une action lente, d'une gradation insensible. Rien de subit dans la nature. Tout se compose de parties qui s'assemblent et s'unissent à la longue. Chaque chose, comme chaque créature, y est soumise à un développement mesuré, et n'y acquiert sa taille ou le terme de sa croissance qu'après un passage plus ou moins prompt du petit au grand; transition qui se termine par un état do stagnation que suit la décroissance, puis la crise, que nous appelons la mort pour les végétaux comme pour les animaux; crise annoncée par l'alTaiblissoment des organes, par la vieillesse et la décrépitude. ET LES CASTES. 29 Nous ne voyons de spontané dans l'univers que les convulsions des éléments, les secousses de la matière. Mais ces catastrophes, si on veut les nommer ainsi, sont, sans contredit, une suite du plan naturel, une dérivation de la combinaison première et ils contribuent à la confection de l'œuvre qu'elles semblent interrompre ou détruire. S'il n'en résulte aucune amélioration visible ou immédiate c'est que ce mode, comme tous les autres, est progressif ou n'est qu'un degré d'une série de moyens qui se succèdent. Aucun globe n'aurait doue acquis son volume présent que par sa durée; tous auraient commencé par un point imperceptible, doué seulement d'une puissance de concentration, et ce point continuerait à attirer à lui la matière extérieure. Ainsi un globe pourrait grossir jusqu'à ce que parvenu à un certain état de refroidissement et d'immobilité il ait perdu sa force d'attraction. Après un temps de stagnation, il arriverait à la décroissance, et enfin à la décomposition. Peut-être la sphère terrestre, telle qu'elle existe aujourd'hui, n'est que le point central d'une nébuleuse qui condense encore. Les vapeurs qui nous environnent sont la matière qui se solidifie, et qui continue la formation de la terre et sa croissance par la môme action que celle qui l'a commencée. 30 LES ROIS, LES PRÊTRES Si la terre, au lieu d'être une portion détachée du soleil, s'était formée ainsi, dès qu'elle ne pourrait plus s'alimenter, c'est-à-dire dès qu'elle aurait attiré à elle toutes les parties fluides qui l'entourent, alors, dépourvue d'humidité et d'atmosphère, elle cesserait d'être habitable. De ce moment commençant à décroître, elle tomberait bientôt en poussière, par la dessication. Après, la terre végétale, le roc lui-même, mis à nu, arriverait à son tour en efflorescence, et se dilaterait indéfiniment dans l'espace. La lumière, ou ce qui est la même chose, la chaleur, porte avec elle une substance impalpable pour nos organes, mais pourtant susceptible de se solidifier, et qui à la longue forme des corps ou contribue à les augmenter. Le froid, non plus que l'obscurité ne colore rien. Les nuances diverses sont toutes produites par la lumière et le feu intérieur ou extérieur des corps, et elles sont plus ou moins durables, selon leur nature et les parties sur lesquelles elles s'appliquent, mais cependant toutes sont passagères, et susceptibles d'être modifiées ou déplacées. Par cela même, il est sensible qu'il y a quelque chose de substantiel en elle, et si cette substance vient du dehors, on en induira que des portions d'éléments pouvant être ■ ET l,ES CASTES. 31 ainsi transportées d'un globe à l'autre, ou être simplement retirées de l'espace, apportées et déposées sur la masse solide. C'est de cette manière, en écartant même les autres modes d'accroissement, que la terre, comme toutes les planètes qu'éclaire le soleil, pourrait augmenter de volume par le seul contact de la lumière jointe à l'humidité, ou même par'celui de la chaleur qui ne hâte la végétation, et n'amène la fructification et la génération que parce que cette chaleur est elle-même une matière fertilisante. Ce serait cette substance dont la présence neutralisée, ou la quantité trop faible, ou l'absence totale si elle était possible, causerait les divers degrés de froid et de congellation, et qu'en coagulant tout élément, qu'en empêchant le mélange des corps et des émanations chaudes, ou l'introduction de la substance incandescente dans la masse opaque, la rendrait inepte à produire et frapperait de stérilité la terre et les êtres. La surabondance de cette même essence calorique faisant l'effet d'un dissolvant , amollirait les corps et les rendrait liquides en les fondant. Ou bien, comme °n vient de l'indiquer, les dessécherait, mais sans les rendre à l'espace, parce qu'ils resteraient con- 3i LES ROIS, LES PRÊTRES tenus par leur atmosphère et retenus par l'attraction centrale. Dans ce cas cette dessication comme cette liquéfaction n'en pourrait diminuer la masse, qui, au contraire se trouverait accrue de tout le poids de la substance chaude ou dissolvante, laquelle neutralisée, affaiblie, mêlée à l'ensemble finirait par s'unir à la partie sur laquelle elle aurait cessé d'agir. Si l'on cherche les preuves de cette addition des matières aériennes ou extra-terrestres, on trouve que la nature végétale ne semble pas tirer du sol toute sa partie solide. Il est facile de faire croître des arbres sans communication directe avec la terre. On voit, dans les Alpes, des sapins enracinés dans les fentes des rocs presque vifs. On cite également que d'un gland posé dans la mousse est né un chêne, qui est arrivé à l'âge de dix-huit ans sans avoir touché le sol. On peut s'assurer que la portion d'humus contenue dans le vase ou une graine aura produit un fruit très-lourd, très-compact, un melon, une courge ayant plus de volume que la terre d'où il sort, n'a pas diminué de son poids. Bien plus elle augmentera de celui des débris de la plante décomposée. Admettons que cet arbre, cette plante, ce fruit tire ses émanations d'un sol éloigné, et dans un rayon trop étendu pour que la diminution que ce ET LES CASTES. 33 sol éprouve, répartie sur l'ensemble, reste visible, il n'en est pas moins probable que cette substance du corps végétal ne vient pas seulement du terrain, et que ses feuilles, ses branches l'ont aspiré du ciel autant que ses racines l'ont pu faire de la terre; enfin que c'est de cette union de la matière terrestre à la matière aérienne, que se composent son tronc, ses fleurs et ses fruits. Ho ceci on doit conclure d'abord que le germe ou l'âme des végétaux, ou même celle des animaux possède la faculté d'attirer à elle et de s'incorporer une substance qui est moins locale et terrestre qu'atmosphérique ou plutôtqu'extra-atmosphérique, c'est-à-dire prise en dehors de l'atmosphère de laterre, et successivement remplacée dans cette atmosphère ; par conséquent substance étrangère à notre planète, et fraction de ce fluide impalpable qui remplit l'immensité et qui, peut-être, seul corps simple, seul élément véritable, mais susceptible de les contenir fous, est la base, le ciment de tout ce qui est, et ont en communion constante tous les mondes et tous les êtres animés. Que des masses compactes puissent se former dans l'air sans aucun principe visible, nous en avons journellement des exemples dans les effets de l'électricité, dans la grêle et aussi dans les pierres qui 34 LES KOIS, LES PHÉTHES" tombent de l'espace, et dans ces vapeurs aériennes ou aqueuses, ou ignées, qui de transparentes qu'elles étaient deviennent des corps opaques. Ajoutons que les métaux en fusion, comme ils le seraient tous si l'action du soleil était centuplée et comme ils l'ont été vraisemblablement, prouvent que les matières liquides peuvent devenir solides. Les météores, vulgairement nommés étoiles filantes, ne sont que des masses pierreuses qui s'enflamment en traversant l'atmosphère. On ne saurait douter qu'il n'existe dans l'espace une quantité innombrable de petits corps qui proviennent de fragments détachés des grands astres ou d'une concentration de substances dont la dilatation cesse et que la terre ne soit entourée d'une zône de ces corpuscules, premiers fondements de globes divers et matériaux de roches primitives, de granits nés de leur choc, de leurs éclats et de la pression qui y a succédé. Que la composition de ces granits soit différente de celle des aérolithes, et qu'on ne rencontre ceci qu'à la surface de la terre, cela est possible; mais est-ce une preuve que ces fragments et autres substances terrestres ne sont pas des corps atmosphériques? Et parce que l'analyse de quelques-uns des bolides trouvés à la superficie et les seuls ET LES CASTES. 35 qu'on ait pu examiner n'offre que peu ou point de rapprochements avec les roches composées, base de notre globe, faut-il en induire qu'il n'y en a jamais eu d'autres? Non, non; il est présumableque les formations aériennes ont varié de nature selon les temps et les régions du ciel où elles ont eu lieu, ou encore selon l'astre dont elles faisaient partie et d'où elles ont été lancées dans notre attraction. Ne serait-il pas possible que soumise à une nouvelle action dans l'intérieur de notre planète leur fusion, leur brisement, leur décomposition, leur absorption en d'autres matières et leur recomposition ne les aient entièrement dénaturées? Si tout est mélange, si, sauf le fluide dont nous avons parlé, nous n'avons pas encore découvert un seul élément réel ou corps simple, combien ne doit- on pas hésiter à prononcer la négative sur de semblables questions ? Quoi qu'il en soit, si l'on admet que le noyau de la terre a été constitué, non par un seul aérolithe, mais par une multitude de ces corps emportés par le tourbillon, à peu près comme la poussière par la trombe, on comprend que ces masses dures et de dl mensions différentes, s'entre choquant, se sont broyées et ont formé ensuite par la compression et 36 LES U01S, LES PRÊTRES parunc addition de matières plus molles, ces roches composées et ces agglomérations qui constituent en partie la charpente de la terre. Mais que nous considérions sa base comme le fragment isolé d'un autre globe, ou la réunion de corp3 divers qui se sont rencontrés dans l'espace; ou bien que sa masse entière soit la concentration d'une matière fluide qui s'est condensée et se condense encore, on peut, dans chacune de ces suppositions, croire également que si toute planète n'est pas un soleil qui s'éteint, la nôtre a été pendant des siècles dans l'obscurité, par conséquent qu'elle était glacée et stérile. Nous avons dit comment elle s'est enflammée ensuite par un frottement ou par une fermentation intérieure; ou par le contact de quelque autre corps qui a pu l'entraîner ou la jeter par son impulsion dans la partie éclairée de l'univers. C'est alors seulement qu'elle est devenue habitable ou propre à recevoir la végétation et la génération. Peut-être aussi la lumière ou la chaleur est-elle par son poids ou par la nature attractive de la matière terrestre parvenue dans la région où cette terre se trouvait. Le refroidissement môme ou la congélation de l'air en épurant les vapeurs mélangées qui entourent BT LUS CASTES. 37 la planète aurait contribué et contribuerait encore à ce résultat, c'est-à-dire à éclairer la terre, et ce qui paraîtra plus étrange à réchauffer, voici comment: Le froid qu'on éprouve en s'élevant dans l'atmosphère, annonce qu'il existe à une certaine hauteur une zone glacée. Cette zone translucide pourrait faire l'effet du cristal et d'une nappe d'eau qui concentrent et réfléchissent les rayons. Elle ne serait pas, d'ailleurs, tellement compacte ou impénétrable, qu'elle ne permit, non-seulement à la substance lumineuse, mais à toutes les autres matières de l'espace, de parvenir jusqu'à nous. La lumière et la chaleur seraient ainsi conduites sur la terre comme par le foyer d'un verre ardent, ou d'une lentille, qui aussi, selon sa position et la manière dont elle reçoit le jour, produirait l'action d'un prisme, d'un diamant, d'une loupe à facette, d'une lunette, qui semblent éloigner ou rapprocher les objets et par divers jeux d'optique les colorer, les grossir, les rapetisser ou les multiplier. Mais sans prétendre déterminer précisément le mode de transmission du feu et de la lumière, nous pensons qu'un rayon, un éclair, une étincelle électrique, traversant l'espace, a d'abord frappé sur un 38 LES ROIS, LES PRÊTRES point culminant de la terre, qui en s'embrasant, ou en renvoyant l'étincelle à des matières plus inflammables, a échauffé et éclairé ce qui l'entourait. Successivement la masse entière du globe est entrée en combustion. Il a dû résulter de cette conflagration des exhalaisons humides qui sont retombées en eau dans les cavités que laissait la portion refroidie. A mesure que les matières terrestres se liquéfiaient par la chaleur ou par l'humidité, les corps les plus lourds ont dû naturellement s'enfoncer par leur propre poids, ou par l'attraction du centre ; et aujourd'hui encore, c'est par cette force attractive d'une part, et la pression de l'atmosphère de l'autre, que les parties terreuses se serrent et se durcissent. Si la terre ne recevait pas d'additions extérieures, si elle n'attirait pas à elle les éléments quil'entourent, il est certain qu'elle diminuerait de volume; car à mesure que les corps se compriment et deviennent plus compacts, ils ont moins d'étendue et tiennent moins de place. De ce que nous venons de dire, on pourrait cependant tirer une objection contre la plénitude de l'espace. Cette objection est celle-ci : si la terre était dilatée dans le principe, et si ses éléments répandus ET LES CASTES. «»9 dans l'immensité se sont rapprochés par un resserrement subit, il s'est fait un vide autour d'elle; ce qui d'une part admettrait le vide, et de l'autre contredirait le système d'accroissement du globe. On sent que si la masse terrestre n'avait rien à portée de son atmosphère, si dans sa révolution elle était séparée de tout ce qui est, par un abîme de vide, un néant que rien ne pourrait traverser, elle ne devrait rien recevoir du dehors et pas davantage y envoyer quelque chose. Mais la lumière seule nous prouve que la terre n'est pas isolée du reste de l'univers, et qu'elle communique avec plusieurs globes, qui ont action sur elle comme elle sur eux. Nous avons raisonné dans la suppositon que la matière terrestre s'était condensée et solidifiée subitement; si au contraire, ce qui est plus probable, ses parties se sont resserrées peu à peu, soit par leur propre poids, soit par la pression extérieure, il a pu encore s'ouvrir un vide, suite du déplacement des matières superposées. Mais ce vide n'a dû être que momentané, et un élément en a remplacé un autre par un mouvement successif selon sa pesanteur ou sa ductilité, ou l'attraction auquel il était soumis, et c'est ce qui arrive encore aujourd'hui. Ainsi, dès qu'un vide s'opère, ce qui y pénètre d'abord, c'est la lumière, ensuite l'air, puis l'eau, enfin la terre. 40 LES ROIS, LES PRÊTRES On peut croire aussi que chacun de ces éléments 1 plus ou moins mélangé de substances étrangères, doit éprouver à la longue, non une transformation effective, car il ne peut y en avoir dans l'essence des choses ou dans les corps simples, mais une épuration et une séparation des parties. Il s'ensuivrait que sans changement dans la mesure de l'ensemble, des variations s'opéreraient dans le poids comparatif des fractions, dont l'une obtiendrait ce que l'autre perdrait. Il est d'ailleurs concevable que les éléments extérieurs ou ceux qui ont leur source hors de notre atmosphère, restent toujours en quantités égales autour de la terre, malgré ce qu'ils lui fournissent. L'oxygène ou air vital qui est absorbé, modifié et rendu par les corps vivants, fait partie de l'ensemble terrestre comme les autres éléments; ou bien est une émanation de la terre qui incessamment le produit; ou enfin est attiré par cette terre autour de laquelle il circule. Mais comment pourrait-il s'y arrêter? Dans quoi serait-il contenu ? Si la force attractive de la planète ne l'y maintenait pas, il se perdrait dans l'espace. i. Ce que nous nommons éléments, ne fouillions pas, est réellement la réunion de plusieurs substances : l'air, l'eau, le feu, la terre ne sont pas des corps simples. ET LES CASTES. 41 On peut sur ceci fonder divers systèmes plus ou moins en rapport avec ceux qui existent, mais je me réfère à l'opinion que je viens d'émettre. Ainsi, que la terre ait été dans son origine le fragment détaché d'un autre globe, ou qu'elle ait commencé par un point qui s'est ensuite accru par des couches successives, à peu près comme nous le voyons dans les schistes et les rognons de grès; ou que, soleil éteint, elle se soit recouverte d'une croûte de scorie ou d'écume, qui en se refroidissant a enveloppé et concentré le feu, je pense que cette action progressive existe encore, que le point attractif, si c'est là l'origine de la terre, s'enveloppe journellement de nouvelles couches, et que la matière extérieure qui primitivement alimentait le (eu s'arrête aujourd'hui sur la croûte qui le recouvre: qu'ainsi notre planète continue à croître, et qu'elle augmente en même temps de poids et de volume. Sa création, loin d'être terminée, serait donc dans sa jeunesse ou dans sa période ascendante; et avant qu'elle s'arrête ou ne décroisse, elle doit s'étendre encore pendant des milliers de siècles. Cette croissance, toute lente qu'elle peut être, est visible; examinaz les terrains qui n'ont pas été tourmentés par la main des hommes ou par les révolutions locales, vous y verrez des traces de ces exhaus- 42 LES ROIS, LES PRÊTRES sements qui s'offrent par nappes fines, par sédiments, qui peu à peu se posent, se recouvrent et s'élèvent. Cet accroissement s'opère, soit par une addition de matières extérieures que la terre attire directement à elle, soit par les détritus des êtres végétaux et animaux, qui par la force absorbante de l'àme, amènent aussi de l'espace une portion de substance. Sans doute, la décomposition ou l'efflorescence des roches primitives, ossements du globe, qui en soutiennent les parties molles et ont des ramifications jusqu'à la superficie, contribue à la formation de ces dépôts d'essences diverses ; mais il est facile de voir que ces débris pierreux ne sont pas la base de la terre végétale, et qu'ils n'entrent que pour une fraction dans la composition du sol que nous foulons. D'où émaneront alors les autres fractions? Si rien ne vient ni de l'intérieur, ni du dehors, qui produira le terreau des collines et les dépôts des vallées ? Partout vous voyez les excavations se combler; et s'il s'en ouvre de nouvelles elles se comblent encore. On dira que ce qui remplit les creux ne sont que des décombres, que des résidus déplacés et enlevés à d'autres points; que c'est la poussière des plaines, ET LES CASTES. 45 les dégradations des montagnes qui tombent dans les lieux bas; que la mer, que les fleuves, que les torrents en rongeant les rivages, en détachent les portions qu'ils déposent ailleurs. Ces causes, toutes réelles qu'elles sont, ne me paraissent pas ici suffisantes, et la masse déplacée semble peu en rapport avec l'accroissement qui frappe nos yeux. Nous apercevons partout le fond des mers s'exhausser, des îles se former, les rivières laisser à découvert de vastes terrains ; on croirait que l'eau se change en terre, car le sol s'élève môme dans les plaines les plus éloignées des montagnes» et, en y creusant, on a trouvé à cinq ou six cents pieds de profondeur et plus bas encore des arbres sur leurs racines, des forêts entières et les traces des animaux qui y ont vécu. D'ailleurs cette épaisseur de l'humus peut varier beaucoup par suite de la pente. On a dit que, dans le principe, la surface du globe était unie, et que toutes les chaînes de montagnes s'étaient formées par soulèvement et par la dilatation ou la boursouflure du sol. Si cela était, il n'y aurait là encore qu'un déplacement de matière, et nous en avons des exemples: on voit des îles sortir de l'Océan, des pics, des mamelons se montrer ou tout était plaine. Mais quand 44 LES ROIS, LES PRÊTRES une do ces éminences s'élève, un lac se creuse à côté ou un abîme s'ouvre au-dessous. Puis ces mouvements de terrain s'effectuent par une convulsion locale, et non par un effet successif et général. 11 n'est donc pas croyable, sauf des cas assez rares, que l'encombrement des vallées vienne d'une action intérieure et souterraine, ou d'un mouvement qui du centre porterait à l'extérieur; et je persiste dans l'opinion de l'accroissement réel de notre globe, dans sa dimension comme dans son poids. Nous venons de dire qu'on voyait naître des îles nouvelles. Ces îles sont de trois espèces, et il ne faut pas confondre celles qui sont d'origine volcanique et qui se montrent tout à coup à la surface pour disparaître quelquefois aussi subitement, avec les terres d'alluvions qui s'accumulent à l'entrée des fleuves; ni celles-ci avec les récifs de coraux qui croissent dans toutes les mers, mais surtout dans l'Océan du sud. La première formation, celle des îles volcaniques, provient d'une simple rejection de matière, et d'une fermentation souterraine qui chasse au dehors les substances déplacées. Les îles d'alluvions résultent d'une cause identique, quoique moins spontanée, et sont visiblement JE « i W *%t> ET LES CASTES. 45 l'effet du charriage des fleuves, et de l'agglomération des parties arrachées à la rive : ce n'est encore ici qu'un déplacement de terrain. 11 n'y a donc de création réelle et de croissance effective du sol, que dans les îles de coraux, qui sont le résultat d'une action génératrice, véritable végétation dont la dissolution, de même que celle de tous les autres débris végétaux et animaux, contribue à augmenter la masse de notre planète. Ces îles se montrent à des distances considérables de toute terre ; on ne peut donc croire qu'elles aienl appartenu précédemment à des continents dont elle* seraient un démembrement. Leur formation, comme nous l'apprennent le>- voyageurs, quoique progressive, est si prompte, qu'il n'est pas douteux qu'en peu de siècles, de vastes portions de mer ne deviennent de grands territoires dont la base ou plutôt la masse entière sera l'œuvre d'un polypier, d'un faible vermisseau. Ces animalcules jettent les fondements de leur œuvre sur une roche, sur moins encore, sur une huître, ou un galet. D'autres se joignent à eux; la famille augmente, et en quelques années, cet édifice dont la base est dans les profondeurs de l'abîme s'élève jusqu'à la surface. La Nouvelle-Hollande tout entière, où des collines de quatre cents pieds de hauteur; ont pour cime 46 LES ROIS, LKS PRÊTRES une branche de corail peu ancienne, toutes les îles adjacentes, d'autres encore, et les plus grandes du monde, Bornéo, Madagascar, Saint-Domingue, n'ont pas d'autre origine. Voici d'ailleurs commentles naturalislesexpliquent ces créations. Cette citation n'est pas un hors-d'œu- vre, puisqu'elle contribuera à éclaircir notre système d'accroissement du globe, et à faire distinguer la substance venue du dehors, de celle qui est purement locale et terrestre. Lorsque les polypiers élaborent le corail au fond de la mer, leurs constructions adhèrent les unes aux autres, soit par un mécanisme inconnu, soit par l'effet de l'eau salée ou d'un sel glutineux. Les interstices sont graduellement remplis de sable, de fragments divers, et forment avec le temps une masse de rocher. D'autres générations posent leurs ruches sur les premières, et leur mur immense croît toujours perpendiculairement et avec une régularité qui annonce une combinaison et un instinct étonnants. L'édifice étant placé ordinairement dans des lieux où les vents sont constants, la digue établie, les nouvelles races peuvent construire en sûreté à l'abri des courants. On voit de ces murs qui s'élèvent du fond de la mer de plus de deux cents bras- Hfc* ET LES CASTES. 47 ses ou de mille à douze cents pieds. Ils ne dépassent jamais la surface de l'eau à marée haute ; mais à mer basse les substances que le flux transporte s'y arrêtent et produisent sur le récif ce qu'on nomme une caye. Bientôt des herbes marines commencent à prendre [racine sur le nouveau banc; chaque coup de vent, chaque marée y ajoute quelque chose. Des débris d'animaux, de coquillages, des morceaux de bois poussés par les courants, viennent s'échouer sur cet obstacle qui, d'un écueil caché, devient un ilot qui apparait à la surface et domine l'Océan. Les oiseaux de mer qui l'ont aperçu y arrivent en grand nombre, ils y déposent leurs œufs, ils se hasardent à y couver et ils y restent pour élever leurs petits. Leur fiente activant l'action végétative, les plan, tes de toute nature croissent. Alors les arbres se montrent; le cocotier est ordinairement le premier, et cela s'explique par la force de son écaille qui le fait résister au choc. •Attirées et retenues par ces grands végétaux, des vapeurs aqueuses s'amoncellent sur l'île ; l'eau douce s'y concentre et l'humidité du dehors appelant celle du dedans, une filtration s'établit et des sources jaillissent. 48 LES ROIS, LES PRÊTRES Les oiseaux terrestres arrivent dès qu'il y a une branche où ils puissent se poser, une mare, un ruisseau où se désaltérer; et avec eux paraissent les mouches, les papillons, les coléoptères, les insectes de toutes les formes, de toutes les espèces qui servent à leur nourriture. Dans le même temps, des myriades d'êtres marins amphibies, poissons, crustacés, s'établissent autour de la nouvelle terre, et la base d'une colonie, d'un peuple inconnu, est constituée. Maintenant distinguons quelles sontdans cette formation, les matières simplement déplacées ou celles qui sont produites? On nous répondra que rien n'est produit ; que tirant d'ailleurs ce qui sert à leur construction, les animalcules du corail ne font que le mettre en œuvre, à peu près comme un architecte emploie le bois, le fer, la pierre qu'il tire de la carrière, de ta mine ou de la forêt, et qui en déplaçant les matériaux n'en accroît point la masse. Assurément, la totalité de la matière ne peut pas plus augmenter qu'elle ne peut décroître, mais à mes yeux, il n'existe aucune barrière insurmontable entre les diverses parties d'un tout. Une fraction d'élément, quelle que soit ladistance, peutse joindre à une autre fraction, un globe se constitue et s'ac- ET LES CASTES. 49 croit aux dépens d'un autre globe, et tous à ceux de la masse ou de la matière universelle. Or, ces fractions de l'ensemble dont s'enrichit un globe, lui arrive par suite de son attraction, d'une part, et de l'autre, par celle de l'attraction des êtres qui l'habitent. Observez bien par quels procédés grandissent et se développent les corps marins ou leurs écailles, les testacés, les huîtres, vous y verrez en miniature le mécanisme de la croissance de la terre; et des sédiments superposés, des lames qui ressemblent aux schistes vous rappelleront aussi les assises des marbres et d'autres calcaires. Si dans son intégralité, cette substance coquillière qui joue un si grand rôle dans les masses secondaires et tertiaires du globe, n'émane pas des lieux mômes où on la trouve ; si ce n'est pas une conquête de la vie sur la matière locale qui n'aurait fait que changer de forme, les animaux comme les végétaux attirent donc à eux, jusqu'au plus profond des mers, des particules de la substance extérieure. Il y a donc dans l'essence ds êtres, de même que dans celle des globes, une sorte d'aimant ou d'action envahissante qui tant qu'elle subsiste en eux, tend à les faire croître en volume. Cette attraction est si réelle, qu'on trouve dans presque tous les êtres nés ou constitués, des frac- 4 50 LES ROIS, LES PHÊTRES tions métalliques qui n'étaient pas dans le germe, ni même dans l'embryon. D'un œuf, où il n'existe rien de ferrugineux, il va naître un poulet dans la nourriture duquel il n'y aura eu aucune parcelle de fer, et pourtant vous en trouverez dans le sanpr de cet oiseau, comme dans celui detous les autres, de tous les mammifères, de l'homme; et ce fer, portion du sang, est nécessaire à la vie de tous *. Toutes les formes animées de notre planète, en outre de la substance de l'âme que nous ne comptons pas ici, parce qu'elle est individuelle et indivisible, seraient donc composées des quatre éléments terrestres, et de plus, d'un élément de l'espace ou extraterrestre. Ainsi, l'accroissement du globe par le moyen des corps vivants serait établi, non sur ces quatre premiers éléments dont les parties empruntées de la terre lui sont constamment restituées, mais sur la substance atmosphérique qui, prise au dehors, resterait après la dissolution des corps 'acquise à la localité. Ce que nous disons des organes des êtres s'appli- 1. Voici une autre expérience à l'appui de l'attraction végétale ou animale : faites germer,une graine sur du coton en l'arrosant avec de l'eau distillée; transformez en terreau par la décomposition ordinaire la plante qui en résultera; dans ce terreau se trouvera de la silice qui n'était ni dans la graine, ni dans le coton, ni dans l'eau. ET LES CASTES. 3| querait fraetionnellement aux tests, opercules, carapaces et autres enveloppes dans lesquelles les émanations de la vie, ou les substances animales entrent pour quelque chose. Dans les ouvrages des vermisseaux dont nous venons de parler, la substance étrangère à la vie et simplement déplacée, consisterait dans les sécrétions sablonneuses et salines, dans les débris de toutes sortes, fragments évidemment terrestres, entraînés par la vague, et qui soustraits à un point sont jetés sur un autre. Elle consisterait aussi dans un résidu de la vague même ou de l'eau de mer, qui concourt probablement à la formation des craies, comme elle a concouru à celle de tous les corps marins. La portion extra-terrestre serait dans la substance glutineuse servant à joindre et à combiner les autres matières. Elle serait encore dans les sucs animaux, entrant dans la forme des individus qui naissent, qui se développent et se décomposent sur les lieux. Ce n'est pas que ces sucs, ces formes, après leur décomposition, donnent un élément spécial; non : comme ceux qui nous entourent, ils présentent des parties d'eau, d'air, de feu, de terre. Et toutes ces parties mômes ne proviennent pas de l'espace. Nous 62 LES ROIS, LES PRÊTRES avons déjà fait observer, que bien qu'aucun être ne constituât son corps avec les seuls éléments de ce globe, cependant ces cléments comptaient pour beaucoup dans sa composition, et que la substance atmosphérique ou l'élément extra-terrestre, n'y figurait que pour un cinquième au plus. Or, c'est approximativement ce cinquième qui restant acquis au globe dans lequel l'être a vécu et où son corps meurt, contribue ainsi à en augmenter le volume et le poids. On doit sentir d'ailleurs que cette proportion de matière extérieure, ajoutée à celle de la terre, dans la formation sous-marine des îles, n'est pas assez considérable pour élever d'une manière visible le niveau des eaux océaniques, qui d'un autre côté diminuent de toutes les parties d'elles-mêmes qui se condensent et qu'elles rejettent sur la rive, et aussi de l'évaporation incessante des vapeurs salines autres qui ne retournent plus à leur source. Cette propriété de la forme, cotte puissance d'appeler à elle des substances qui s'unissent à l'astre sur lequel elle se dissout, sera, je n'en doute pas, vivement contestée. Ceux qui ne voudront voir dans l'organisation des corps animés, qu'un simple emprunt à la matière locale et sa transformation, demanderont des preuves de cette puissance absor- MÊm lâÊÊ WÊÊ ET LES CASTES. bante de l'âme, et de cette progression du volume de la masse planétaire, par l'entremise attractive des êtres, en même temps que par l'attraction de la planète. La première preuve est cette attraction même. Gomment l'admettre sans la croissance du globe? Comment croire qu'un corps à qui on accorde la propriété d'attirer à lui les matières du dehors, sans lui donner celle de les y renvoyer, reste continuellement le môme en densité et en étendue? La stagnation ou la non-croissance est à mes yeux incompatible avec l'attraction, et l'une ne commencera que quand l'autre aura cessé. Mais continuons l'examen des données à l'appui de ce système. Nous avons déjà cité des végétaux parvenant à une dimension considérable, sans contact visible avec la terre. Parmi les animaux, on en voit grossir et grandir sans nourriture apparente, ou avec une nourriture d'un poids moindre que celui que leur corps acquiert. Enfin, nous avons observé que des individus des deux règnes présentent dans leur décomposition des substances autres que celles qui sont entrées dans la constitution de leurs organes. 5i LES ROIS, LICS PHÈTRES Mais pour offrir une démonstration tenant à l'ensemble du globe, nous dirons que si les formes des êtres et leur nombre s'accroissaient au détriment de la matière présente, on verrait cette matière diminuer dans une mesure égale à l'accroissement de ces formes végétales ou animales. Or, cette diminution a-t- elle lieu? Et dans les contrées couvertes de forêts, de plantes, ou d'innombrables peuplades d'hommes, d'animaux, d'êtres de quelque classe que ce soit, a-t-on remarqué que le sol s'énerve, se creuse et se consume? Certainement non, et si l'on trouve des îles, des continents entiers ouvrages de l'être, on en rencontre aussi qui ne sont, pour ainsi dire, composés que des débris des êtres mêmes, de leurs os, de leurs cadavres. Les tourbières et les houillères sont, chacun le sait, le résidu et l'entassement d'arbres, de plantes, dont les feuilles amassées, les troncs décomposés ou les tiges chanées, comblant le lit des torrents et les profondeurs des vallées, offrent maintenant des prairies où étaient des abîmes. Les craies, les marbres, toutes les pierres calcaires qui constituent en partie l'enveloppe secondaire du globe, sont des amas de mollusques, de madrépores, d'infusoires, de coquillages de toute nature mélangés d'eau. ET LES CASTES. 55 N'est-il pas des bancs de brèches osseuses, et des rochers, des collines entières, formés d'ossements de quadrupèdes? Avec ceux des hommes, quoiqu'ils soient nouveaux sur la terre, ne ferions-nous pas des montagnes? Que ces formes vivantes, végétaux, poissons, mammifères, construites de terre, d'eau, de feu, d'air, par conséquent émanant de la masse des éléments terrestres, se trouvent en dehors de cette masse qui jusqu'à ce qu'elles y rentrent reste réduite d'un volume égal à leur poids, cela est incontestable ; mais ce qui ne l'est pas moins, c'est qu'en y rentrant, elles ne l'augmenteraient pas, et qu'aujourd'hui, le globe ne pourrait présenter dans les couches de sa surface une ligne d'épaisseur de plus qu'au moment où il fut créé, ni dans sa pesanteur totale l'augmentation d'un ^rain. Il devrait môme peser moins, car s'il reçoit quelque chose de l'extérieur, on pourrait croire également, malgré ce qu'on vient d'exposer, qu'il peut y rejeter quelque chose, et qu'il n'est pas tellement clos dans son atmosphère, ou que cette atmosphère n'est pas si puissamment comprimée par les matières supérieures, que par l'évaporation, ou toute autre cause de déperdition, il ne puisse diminuer de substance 86 LES U01S, LES PRETRES et d'étendue ; et pourtant nul ne dira, en voyant cette abondance de débris végétaux et animaux, qui tous les jours s'amoucellent autour de nous et sur toute la terre que le sol s'appauvrisse. S'il ne s'appauvrit pas, s'il ne s'affaisse, ni ne se réduit, si au contraire on voit partout l'humus s'épaissir, les vallées s'exhausser, des lies se former, et si l'on ne voit nulle part d'autres terres disparaître dans une proportion égale, on peut penser que le globe terrestre a crû depuis sa formation, qu'aujourd'hui il croît encore, et qu'il croîlra tant que conservant sa vertu attractive, tant qu'éclairé par le soleil, il sera habitable et habité. On pourra nous répondre: : que si le poids de la terre avait augmenté, l'équilibre étant détruit, sa position changerait, et que placée en dehors de l'ensemble ou de l'ordre général, sa chute, sa stagnation ou sa dissolution serait imminente. Que la position de la terre ait changé, c'est possible et même vraisemblable ; car pourquoi ne changerait-elle pas? Pourquoi déjà cela n'aurait-il pas eu lieu? Qui peut nous assurer qu'elle fait sa révolution invariablement dans le même cercle? — Est-ce la distance où nous sommes des astres environnants qui prouve l'identité de la voie?—Mais si eux-mêmes suivent le mouvement universel, si tout marche en même temps? — Pour changer de route et de direc- ET LES CASTES. 57 tion, l'espace est là, devant nous, autour de nous; partout l'immensité est ouverte ; et peut-être jamais aucun globe, depuis la création, n'a fait un pas rétrograde et n'est repassé deux fois au môme point. Pour maintenir l'ordre dans cette vaste machine, pour qu'un globe ne soit pas entraîné par un globe plus fort ou plus mobile, il est nécessaire sans doute que ces divers mondes conservent leurs distances relatives, et que cbacun se trouve ainsi hors de la portée du mouvement et de l'attraction d'un autre; à moins que par sa dimension, il puisse lui opposer une résistance égale, et que l'équilibre des distances soit étayé de celui du poids l . i. Nous nous servons ici du mot poids pour exprimer la masse ou la densité. Mais ne perdons pas de vue qu'il ne faut pas confondre le volume et la masse. D'après les astronomes, le soleil qui est un million quatre cent mille fois plus gros que la terre, n'aurait cependant que trois cent trente-sopt mille cent deux fois sa masse; d'où il résulterait que la terre étant quatre fois plus dense que lui, aurait, porportion gardée, quatre fois plus de matière. Cette différence de densité existe également entre toutes les planètes, et les plus grandes ne sont pas proportionnellement les plus lourdes. Jupiter, qui est mille quatre cents l'ois plus gros que la terre, n'est que deux cent cinquante-six fois plus massif; sa substance serait donc quatre à cinq fois plus légère, ou sa densité quatre à cinq fois moindre, puisque laden- sitô est le rapport de la masse au volume. Mais ceci ne change rien à la question que nous traitons, et quand nous parlons de croissance, c'est toujours de celle de la masse réolle, et non d'une simple dilatation. 38 LES ROIS, LES PRÊTRES Mais si cette croissance des mondes est générale- dans tous ceux d'un système; si chacun s'accroît moins des fractions d'un autre globe que de celles de l'immensité; ou s'il reprend d'un astre éloigné ce qu'il cède à un astre voisin, enfin si la balance est dans l'ensemble avant d'être dans les parties isolées, l'ordre que je présente ne rentre-t-il pas dans celui des possibilités? Ensuite, comme nous l'avons déjà vu, n'existe-t-il pas entre les grands astres, entre les astres visibles de notre ciel, une foule de corps intermédiaires, inaperçus, astres secondaires qui journellement viennent se réunir aux plus forts et qui en accroissent ainsi le volume? Des masses pierreuses, des bolides dont on ne peut calculer le nombre ni la grosseur ne sont-elles pas de nos jours tombées des espaces célestes? La tradition de tous les temps, de tous les pays, ne rappelle-t-elle pas de semblables pluies de matières solides? Si elles ont eu lieu depuis la formation du globe, n'en ont-elles pas considérablement augmenté la pesanteur? Peut-être même notre planète, qui a pu commencer dans les siècles passés par un assemblage de ces corpuscules, continue-t-elle à se constituer par le L On cite un de cesaréolithes du poids de vingt-cinq milliers. UT LKS CASTES. 59 même effet; et entourée d'une zone pierreuse, sa formation ne serait achevée qu'alors que la zone entière se serait réunie à elle. Cette pluie de substances terreuses ou minérales serait donc continuelle ; ou bien périodique, elle reviendrait à des époques fixes. De cet accroissement de l'astre, qu'il soit résulté une modification dans sa marche et ses révolutions, c'est à croire; les saisons ont dû changer, parce que la position du globe môme aurait éprouvé un changement; mais en ceci on ne voit ni destruction, ni anéantissement, mais bien plutôt affermissement, organisation et croissance. Depuis cette phase de l'existence de la terre, depuis même qu'elle est habitée par les hommes, d'autres soleils n'ont-ils point paru? D'autres mondes ne se sont-ils pas formés? Cependant la marche de l'ensemble en a-t-elle été interrompue? A tout instant ne naît-il pas encore de ces constellations nouvelles? Et n'en naitra-t-il pas de toute éternité? Ces productions aériennes, ces pierres de l'espace parviennent sur la terre, pourquoi? — Parce qu'elles traversent l'atmosphère delà terre ; ou parce qu'elles se forment dans cette atmosphère, ou dans le rayon dans lequel s'étend sa force d'absorption. Mais si 00 LICS H01S, LES PRÊTRES l'un de ces aérolithes surgissait dans une partie du ciel assez éloignée de tout globe, pour être hors de toute attraction, si aucun astre ne pouvait l'entraîner ou l'absorber, ce serait cet aérolithe qui devenu lui-même la partie la plus compacte de l'espace, la base de cette région, attirerait par son mouvement, par sa chaleur, ou par toute autre faculté centralisante, la matière qui se trouverait à sa portée : ce serait elle qui, s'enveloppaut peu à peu de cette matière en la condensant, deviendrait ainsi le noyau d'un nouveau globe. Si l'on pouvait pénétrer jusqu'au milieu de la terre, supposition faite que les matières n'y soient pas liquides, peut-être verrions-nous qu'un de ces bolides en est la base. Et en vérifiant toutes les couches concentriques qui le recouvrent et le temps que chaque couche a mis à s'étendre et à se durcir, l'on pourrait ainsi apprécier l'ancienneté de sa formation, comme on calcule l'âge d'un arbre par la superposition de l'aubier. Il.y a eu probablement dans le principe, et il existe peut-être aujourd'hui des points de la planète, offrant une force d'attraction plus ou moins active, ce qui a pu contribuer à la différence d'épaisseur des couches végétales. Mais en croyant même que les montagnes se sont formées de bas en haut, et comme KT LES CASTES. 01 on l'a prétendu par le soulèvement des matières intérieures, leurs sommités tendant à tomber et les vallées à se combler, il est probable que la terre moins inégale aujourd'hui qu'elle ne l'était après ces premières révolutions, s'unit et s'égalise encore; et que son enveloppe, qui a moins d'aspérités qu'elle n'en avait jadis, en aura moins encore dans l'avenir, si pourtant les mêmes accidents ne se renouvellent pas. Les traces de ces convulsions ignées ou aqueuses, de ces déchirements que nous rencontrons à chaque pas, suite du déplacement des eaux, do l'embrasement, puis du resserrement des masses, prouvent que cette croissance du globe a été souvent interrompue. Ces ébranlements provenant évidemment pour la plupart de bouleversements internes, pourraient donner à penser, comme nous venons de le remarquer, que la base de notre planète n'était pas un seul aérolithe, mais bien une réunion de ces corps, de toutes formes et grandeurs, qui ne se sont pas trouvés tellement assemblés, qu'il ne restât entre eux de vastes cavernes, et beaucoup de substances en fermentation. Ce sont ces matières peu à peu recouvertes d'une croûte solide, qui s'ouvrant ensuite une communica- 62 LES ROIS, LES PRÊTRES tion avec l'atmosphère, ont produit postérieurement les crevasses qui sillonnent encore le sol. Mais à mesure que ces aliments se consument, que les espaces restés vides se remplissent ou s'étayent par le rapprochement des corps durs, ou par la pression des parties molles,la terre prend son assiette ; et sa surface cessant d'être tourmentée, se polit et s'engraisse des débris des corps végétaux et animaux. Tout annonce aussi que dans les premiers âges du globe, les eaux étaient plus élevées qu'elles ne le sont aujourd'hui. Les empreintes marines qu'on trouve sur les plus hautes montagnes nous en donnent la preuve. Quelques-unes de ces chaînes ont pu surgir de la mer, mais ce ne sont certainement pas toutes; et l'eau en a abandonné qu'elle couvrait entièrement, bien plus qu'elle n'en a vu sortir de son sein. Il est croyable que sauf un petit nombre de circonstances et de révolutions locales, les eaux se sont retirées peu à peu, et d'une manière presque insensible. Mais, élément composé comme le sont toutes les eaux, ont-elles subi une modification, une épuration, et se sont-elles trouvées réduites dans leur ensemble par le dégagement des substances étrangères? Ou ET LES CASTES. 63 bien la partie aqueuse môme s'est-elle concentrée et solidifiée par l'évaporation? Ou encore conservant leur nature et leur mélange, ces eaux n'ont-elles fait que changer ds place, et en se retirant d'un côté ont-elles envahi d'autres terres? Enfin, la compression des substances du centre, et leur coagulation leur ont-elles offert un asile en ouvrant dans les flancs de la terre des cavités nouvelles? Ces diverses hypothèses sont à examiner, mais je serais porté à admettre l'existence de ces grands réservoirs souterrains. Ces cavernes immenses, océans intérieurs, présenteraient des profondeurs bien autres que celles de nos mers, et seraient habitées par des créatures des degrés infimes, et analogues à celles qui peuplent quelques lacs volcaniques nouvellement étudiés. Mais il faudrait reconnaître en môme temps un contact, un rapprochement de ces êtres avec la lumière, et leur acoorder la facilité d'atteindre le point où elle pénètre, point où cette lumière, bien faible sans doute, ténèbres pour nous peut-être, ne le serait pas pour eux; car si la vie est possible dans une obscurité complète et continue, ce qui est fort contestable, il est certain qu'elle ne peut s'y perpétuer. Si ces réservoirs ont une communication avec nos mers, il suffirait d'un mouvement d'oscillation dans 64 LKS ROIS, LES PRÊTRES leur profondeur, pour agiter la masse entière des eaux. D'un autre côté, s'il existe, comme on l'annonce, une région intérieure où la matière est encore embrasée; si d'après des calculs sur la chaleur centrale, la terre, à une profondeur de vingt lieues, était en fusion, il est clair qu'il ne peut y avoir là de mers souterraines, car réduites en vapeur par la chaleur, si elles ne trouvaient pas de communication avec l'air libre, elles feraient faire explosion au globe. Nous ne nous arrêterons pas davantage sur ces questions. Je n'ai pas d'ailleurs l'intention d'étendre bien loin cette dissertation géologique, qui n'entrant que très-secondairement dans mon plan, nous écarterait du sujet principal. Puis, je pourrais me tromper gravement sur une question que je n'ai pas approfondie, et qui en réalité ne l'a été par personne. Comment aurait-elle pu l'être? Que savons-nous de la structure du globe? Il a deux mille huit cents lieues de diamètre ; et la plus grande profondeur à laquelle les hommes de notre époque sont parvenus, est à peine d'un tiers de lieue : nous n'en sommes donc qu'à la poussière de la surface. Qui peut alors connaître avec certitude si la masse ET LES CASTES. 63 interne est réellement en fusion, et si cette chaleur graduée qu'on trouve pendant les mille cinq cents ou deux mille pieds que nous avons sondés, continue dans une proportion égale jusqu'à la conflagration? Une pluie de matières enflammées n'a-t-elle pu entourer d'une ceinture de feu sans épaisseur, le globe déjà habité; et après cette zone brûlante n'est-il pas une zone tempérée ? Qui nous dira si ces successions de couches concentriques d'humus, et de débris des races qui les ont foulées, ne s'étendent pas à une profondeur inabordable pour notre inexpérience? Qui sait si ce passage des espèces grossières aux classes supérieures, ne se présente pas en sens inverse quand on se rapproche du milieu, et si les cadavres les plus profondément enfouis ne sont pas aussi les plus complexes, ou ceux des races les plus perfectionnées? Qui nous assurera enfin que nous ne retrouverions pas en descendant vers le centre, à une lieue, à dix ou à cent au-dessous de notre sol, des restes de formes et de monuments indiquant des individus autres que nous, plus intelligents que nous, et tenant un rang bien plus élevé dans l'échelle? Représentants de ces antiques habitants, reproduction ou plutôt réapparition d'eux-mêmes, nous serions leur type renaissant. Ou peut-être enfants d'un autre soleil, sortis des 68 LES KOIS, LES PRÊÏUES régions étkérées, sommes-nous des êtres déchus exclus d'un monde supérieur et tombés sur la terre ; malheureux exilés qui après un si long séjour sur ce globe infime, encore étiolés et flétris, nous relevant à peine d'une si lourde chute, serions bien loin de notre grandeur première. Ou si ces restes enfouis si profondément, si ces souvenirs éloignés étaient ceux d'individus qui n'auraient qu'accidentellement vécu sur notre planète, ces êtres, étrangers aux créatures actuelles, quoique de même nature, car il n'est qu'une seule famille daus l'univers, auraient-ils repris leur vol vers un ciel plus pur et des astres plus lumineux? Ce ne sont là que conjectures, et peut-être les regardera-t-on comme insensées; nous essayerons ailleurs de les appuyer de quelques données rationnelles. Mais ne considérant ici que la progression simple, telle qu'elle passe sous nos yeux, ne voyant que les figures présentes ou leurs analogues, n'interrogeant enfin que les débris animaux, en oubliant la présence des hommes si nouveaux encore dans la zone que nous foulons, si l'on réfléchit sur cette succession de races remontant de siècle en siècle, de génération en génération, du point intérieur où la brute a paru à celui où nous sommes, on pourra ET LES CASTES. 67 croire qu'il en est de même de ce point interne à un plus profond; et l'on ne doutera pas davantage que le sol actuel ne puisse par la même conséquence et par le dépôt successif de couches et des générations, faire partie à son tour des entrailles du globe et se trouver un jour à un égal éloignement de la surface que du centre. Un résultat est le complément de l'autre ; et ce qui est, en annonçant ce qui sera, indique en même temps ce qui a dû être. En toute chose, il faut d'abord raisonner sur ce que l'on touche. Si nous avons sondé la terre à deux mille pieds, et que nous y ayons trouvé des végétaux, des animaux ; pourquoi n'en trouverions- nous pas plus bas encore ? Pourquoi si la surface a été là, n'aurait-elle pas été au-dessous? Je ne dis pas que cela soit, mais je crois seulement qu'on ne peut point assurer que ce n'est pas ; et pour que cela fût, il ne faudrait pas encore une antiquité bien reculée. Qu'à vingt lieues de la superficie tout soit en combustion, ce n'est point chose prouvée, vouons-nous de voir, et une zone brûlante à cette profondeur ne démontrerait pas que tout brûle jusqu'au centre. Je ne m'explique même pas comment un foyer si considérable, n'étant séparé de l'atmosphère que par une enveloppe proportionnellement aussi faible que celle que nous lui supposons, qui ne représente 68 LES ROIS, LES PRÊTRES pas sa quatorze centième partie, le feu intérieur ne se manifesterait point par des irruptions ignées beaucoup plus fréquentes; ni pourquoi la masse entière du globe ayant été embrasée à une époque aussi peu reculée, des traces volcaniques, des scories et des cendres ne couvriraient pas sa surface entière, ou du moins ne se rencontreraient pas à une petite profondeur. Passant sur cette difficulté et admettant que tout est en feu, depuis le milieu de la planète jusqu'à vingt lieues de la superficie, ne reste-t-il pas ces vingt lieues pour toutes les hypothèses, toutes les possibilités ? Qu'on ne m'objecte pas qu'à douze cents pieds, il n'y a plus que les roches plutoniennes, des granits et autres substances sur lesquelles nulles traces de vie n'ont jamais été aperçues; je répondrai par l'argument que j'opposais à l'incendie du centre: cet incendie est-il celui de la masse ou d'une fraction ? De môme, cet entassement de granit est-il de vingt lieues, ou n'est-il que de cent toises? Alors, pourquoi sous cette ceinture de roche stérile, no retrouverions- nous pas la terre végétale? Ne rencontrons-nous pas aussi le roc natif à la surface, et sous ce roc. n'est-il pas d'humus? « Mais l'échelle décroissante des êtres est épuisée ; et à la limite du point interne qu'a vérifié la ET LES CASTES. 6!) science, les débris végétaux et animaux sont évidemment les degrés les plus simples de la vie, ou les débuts de la végétation et de l'animation. » Tous ces échelons ne vivent-ils pas encore sur la surface actuelle? Ne sont-ils pas mêlés à des degrés plus élevés? Pourquoi au-dessous n'y aurait-il que des êtres ébauchés ? Après le granit dont la masse peut-être n'est que la suite d'une invasion extérieure, par quelle raison ne se trouverait-il pas une autre série, une nouvelle échelle analogue à celle que nous connaissons? Et pourquoi encore à chaque lieue ou chaque dizaine de lieues, la même progression croissante et décroissante ne se présenterait-elle pas? Doit-on borner les effets quand les causes ne le sont pas, et surtout poser des causes sans effets ? On ne peut trop le redire, rien de ce qui a été fait ne l'a été pour rien. La puissance qui a créé la terre, a nécessairement voulu un résultat à la hauteur de sa création. Un être raisonnable n'élève pas une montagne pour y loger un moucheron. Il n'aurait pas fait un globe de ce vaste diamètre, quand six pieds de son épaisseur devaient suffire à ceux qui l'habitent ; il n'aurait pas constitué cette masse énorme seulement pour la surface. Cette surface aurait donc pu s'étendre sous les 70 LES ROIS, LES PRÊTRES pas des générations, et le pied de l'être aurait foulé le globe sinon jusqu'à son centre, du moins à un point bien éloigné de celui où nous sommes. Lorsqu'on a une immensité devant soi , quand tout ce qui est annonce la vie, il est difficile de croire que la vie aussi n'a pas touché ce qui a été et ce qui porte les traces évidentes d'une pensée, d'une organisation, d'une combinaison. Et quand Dieu ou la nature qu'il dirige, prennent partout les voies les plus simples, quand les grandes choses sortent des plus petites en apparence, je concevrais peu qu'un foyer aussi énorme eût été donné à la terre, pour en réchauffer seulement la surface , but qui no serait pas môme atteint, puisqu'une partie du globe est couverte de glaces éternelles. Il y a donc là un mystère que nous n'avons pas encore approfondi. Ces secrets intérieurs de notre planète seront-ils pénétrés un jour? Oui, parce qu'il n'est pas de secrets impénétrables. Oui encore, parce que dans ma conviction, ils l'ont déjà été. Ah ! ne mesurons pas la force de l'être agissant dans l'immensité par celle de l'homme encore attaché à la terre. L'homme terrestre, si puissant d'intelligence, quand on le rapproche des animaux, n'est qu'un atome de faiblesse, comparalivement à d'autres créatures; j'ajouterai comparativement à ET LES CASTES. 71 l'homme môme. A quelle prodigieuse distance dans la science du raisonnement, comme dans celle d'exécution, les hommes d'aujourd'hui ne sont-ils pas de ceux des siècles barbares, et avec quelle facilité ne faisons-nous pas ce que nos pères n'osaient pas même entreprendre? Il en sera ainsi de nos fils. Nos œuvres les plus gigantesques, et celles que nous ne pouvons pas môme essayer, seront pour eux d'une facilité journalière. Ces excavations de deux mille pieds, si laborieusement tentées, si péniblement exécutées, bas étonneront seulement par la faiblesse qu'elles démontrent, car alors des routes souterraines, creusées par de prodigieuses machines, ou par l'application puissante de la vapeur, ou enfin par d'autres moyens d'une énergie plus prompte encore, en conduisant les hommes dans les entrailles du globe, leur auront découvert des monuments, des souvenirs, des trésors que nous ne soupçonnons pas. La science géologique est donc encore dans son enfance et à ses premiers essais ; ses résultats possibles ont été simplement indiqués. Mais pour ces indications mêmes, nous n'en devons pas moins de la reconnaissance aux hommes de génie qui nous les ont données, car elles sont la suite de longues réflexions et déplus longs travaux. 72 LES ROIS, LES PRÊTRES Si ce qu'ils ont fait est peu auprès de ce qui reste à faire, c'est beaucoup en considérant le point d'où ils sont partis. Ce qu'ils nous ont appris depuis un demi-siècle, a peut-être ouvert plus de voies, et indiqué plus de chemins que les siècles qui vont suivre n'en pourront parcourir. Honneur donc à leur mémoire. Quant au mouvement extérieur de la terre et sa marche dans l'espace, elle est beaucoup plus connue que sa conformation interne, et plusieurs points d'astronomie sont mathématiquement prouvés. Mais ils ne le sont pas tous et ne peuvent pas encore l'être. A toute théorie, à toute démonstration même, il faut le complément de l'expérience et la garantie du temps. Un fait s'est renouvelé deux fois, dix fois même, on n'en doit pas conclure qu'il se renouvellera toujours, et encore moins qu'il sera toujours égal. Les observations que conservent les archives des peuples sont donc trop récentes et ne sont pas assez nombreuses pour qu'on puisse établir un système bien complet sur les mouvements de la terre, sur sa constitution intérieure et extérieure et sur les modifications de croissance ou de décroissance que les siècles peuvent y apporter. S'il est des choses, même invisibles, que la réflexion et le raisonnement ont rendues palpables ET LES CASTES. 73 pour tous, il en est d'autres qui ne sont que des jalons delà science, des points de convention que l'on admet comme vrais, mais que nul pourtant n'a réellement et irrévocablement reconnus tels, parce que nul ne les a conçus entièrement. Les opinions nouvelles ont contredit les anciennes. Celles de l'avenir modifieront les opinions actuelles. De ces contradictions apparentes, un jour sortira la vérité. Pour ce qui concerne les autres globes , les systèmes varieront plus encore. Bien des aperçus peuvent naître, sans que nous arrivions à des conclusions précises, car nous basons nos raisonnements sur les éléments qui nous environnent et qui frappent nos sens, tandis que la matière des mondes comme celle des êtres, peut varier à l'infini : mais ceci rentre dans le chapitre des formes. Nous résumons celui-ci : La masse totale de la matière n'augmente pas, mais elle peut dans ses parties changer de place, de forme et de nature. La matière habitable s'étend ; le nombre des globes se multiplie, et chacun de ces globes est susceptible d'acquérir en volume et en étendue. Le globe terrestre croît effectivement en attirant à lui, soit par sa propre attraction, soit par celle 74 LES ROIS, LES PRÊTRES des êtres qui le couvrent des matières extra-terrestres. La chaleur et la lumière portent avec elles, et déposent sur la terre, des substances qui contribuent ainsi à la croissance du globe et à celle des corps qui l'habitent. Si la chaleur et la lumière cessaient, la terre cesserait de croître ; elle serait bientôt glacée, et par conséquent sans habitants. Avec la cessation de la chaleur et de la lumière, arriverait probablement celle du mouvement, et les globes plongés dans une obscurité complète deviendraient à jamais immobiles. La formation de la terre remonte-t-elle à une époque très-reculée? Il faudrait croire le contraire, si l'on calculait son âge d'après celui de la race humaine. Mais tout annonce que ce globe a existé un grand nombre d'années avant de devenir habitable par des créatures quelconques, et que les hommes n'y ont paru que longtemps après les animaux. Cette opinion est d'accord avec le témoignage de nos sens et aussi avec les expériences faites par les savants de tous les pays : ce que la tradition a dit, la géologie le prouve. Si la terre dans sa base n'est pas de formation nouvelle, si les nui- ET LES CASTES. 75 maux et surtout les végétaux rappellent une assez haute antiquité, tout tend à démontrer qu'il n'en est pas ainsi dans notre espèce. On ne trouve de débris humains que sur ce qui touche à la superficie et dans les couches qui tiennent aux dernières révolutions du sol ; nos traces enfin n'apparaissent que sur la poussière de la veille. La vie, comme la matière est de toute éternité, nous le savons, et la vie c'est l'individu. A mesure que les êtres se sont développés, il a fallu que des globes se constituassent ; ou plutôt Ta main de Dieu a posé les mondes pour faciliter l'éveil des germes, leur croissance et leur action ; car pour que la vie pût agir, il était indispensable qu'elle reposât sur un plan solide : il n'y a pas d'individu sans matière en eux et hors d'eux. La masse terrestre, soit que procédant d'un atome, d'une simple molécule, elle se soit accrue peu à peu, et par des couches successives; soit que corps composé, son squelette ou son premier plan d'attraction ait été le fragment détaché d'un autre globe ; soit enfin qu'elle provienne d'une nébuleuse dont les rayons se sont condensés, la terre, dis-je, a dû, dans le principe de sa fermentation et jusqu'à une époque assez peu éloignée de nous, être en proie à des convulsions violentes, transition du chaos 76 LES ROIS, LES PRÊTRES à l'ordre et suite de la formation des matières qui se séparaient et cherchaient leur centre et leur aplomb. Les masses granitiques, ossements du globe, roches composées d'autres roches, écrasées, broyées, pulvérisées, nous offrent à chaque pas des preuves de ce choc terrible. Ces grandes commotions ont été accompagnées d'une conflagration presque générale, et suivies, à mesure que le refroidissement s'opérait, d'une inondation ou premier déluge, déluge partiel, résultat des vapeurs que le feu avait dégagées de la masse, et qui retombant sur elles ne pouvaient pénétrer dans le sol vitrifié et endurci. Ces eaux ainsi retenues dans les excavations de la surface, ont formé les mers, les lacs, les fleuves, et ces immenses réservoirs intérieurs,-aussi vastes que les océans et plus profonds peut-être. Pendant cette période de désordre, la terre ou du moins les parties que nous en connaissons, n'ont pu être habitées; en effet, les roches dites primitives, n'offrent aucuns détritus végétaux ou animaux. Quand les matières en combustion, restées en dehors de l'inondation, ont commencé à se rasseoir et à se refroidir, le globe n'a dû présenter encore 4> ET LES CASTKS. 77 qu'une masse pierreuse, couverte de cendres, de scories, et sans apparence d'un sol propre à la végétation. A cette époque, il n'y existait et n'y pouvait exister aucun être. De quoi aurait-il vécu? Les végétaux n'étaient pas encore, et les océans nouveaux ne contenaient qu'une eau limoneuse et brûlante; la mer, comme la terre, était donc déserte. Quel est le premier symptôme de vie qui y ait paru? Quel est l'aîné des êtres? Y a-t-il eu une première espèce et un premier-né de cette espèce, ou les mêmes causes ont-elles amené des effets analogues sur des points divers? Lorsqu'un globe est constitué, le nombre d'individus qu'il doit recevoir est-il déterminé ? Le germe de chacun y est-il préexistant? et le principe de vie, principe toujours individuel, y est-il mêlé à la matière ? Ou cette matière dépourvue de toute présence vitale, au moment de sa fermentation, reçoit-elle successivement avec les substances qu'elle attire, cette influence du dehors? Est-ce-un germe échappé d'une autre région, et emporté à travers l'espace qui vient frapper ce globe et y apporter la vie ? Ou faut-il croire que partout où les quatre élé- t 78 LES ROIS, LES PRÊTRES menta, l'air, le feu, la terre et l'eau sont en contact, il y naît des créatures? Alors, il pourrait en naître aussi, quand il n'y aurait que trois ou même deux de ces éléments, et l'on en déduirait qu'elles ont pu, dans l'origine, vivre dans un seul élément, ou dans ce mélange de toute substance qui fut le chaos. Si l'on veut que ceci soit possible, si l'on peut supposer des êtres organisés dans la matière sans organisation, et admettre la vie, principe de l'ordre, au milieu de la confusion, il est plus probable et tout annonce que lorsqu'un astre commence à se peupler, c'est qu'il est assis, et que ses éléments ont pris, au moins sur quelques points, la place qu'ils doivent conserver. Les volcans, les torrents, les avalanches ne présentent jamais de principes vivants. Quand on les y rencontre, c'est accidentellement, et bientôt ils s'en éloignent ou cessent d'agir. Les astres en révolution ou qui commencent à se constituer, ne sont donc pas habités. Il y a, je pense, une chaîne de globes comme il y a une échelle de créatures, c'est-à-dire qu'il est des mondes inégaux dans leur âge, leur organisation et leur croissance, et qui, composés d'éléments plus ou moins bien harmoniés dans leurs proportions et aussi plus ou moins épars ou moins mélan- ET LES CASTES. 79 gés dans leurs molécules, deviennent ainsi propres, selon leur perfection relative, à des individus de catégories diverses. Les éléments de ces globes seraient alors d'une nature dont nous n'avons pas l'idée, et les corps des êtres qui les habitent, combinés connue les nôtres d'après leur intelligence, le seraient aussi, d'après l'élément dans lequel ils doivent agir, de môme que l'oiseau est organisé pour l'air, et le quadrupède pour la terre. Un homme qui vivrait dans le soleil, en supposant que le soleil soit en même temps habitable et embrasé, ne pourrait avoir un corps de même substance que ceux de notre monde, sinon il serait immédiatement consumé. La matière, la forme, la taille, les organes de toutes les créatures doivent donc varier selon les globes ou la localité ; mais cette variété de nature matérielle ne peut changer le type de l'esprit ou celui de l'àme et de la conscience qui émanant d'un même principe, sont partout identiques quoiqu'à des degrés différents : ce qui est juste et raisonnable sur la terre doit l'être aussi dans le soleil. La forme et la matière ne peuvent rien ici : le bien et le mal sont de tous les lieux comme de tous les temps. Or, si la forme est susceptible de se modifier 80 LES ROIS, LES PRÊTRES d'après les éléments où l'âme la jette, pourquoi cette âme, ce principe de vie individualisé, cet individu enfin ne passerait-il pas d'un point à un autre ? Admettez ceci, il n'existe plus de barrière entre les globes, et la raison nous dit qu'il n'en existe pas. En effet, si nous reconnaissons un plan, une organisation et un ensemble dans la création, si la vie est partout, on peut y pénétrer; si les mondes qui nous entourent sont peuplés, et ils doivent l'être, car où la matière est stable, l'âme s'y porte, est-il probable qu'il y ait une séparation éternelle entre leurs habitants, qu'aucune communication ne soit possible avant ou après la vie du corps, et que les parties de ce grand tout restent isolées ? On dira que la distance ne permet pas de supposer ce rapprochement, et rend inadmissible l'idée d'une communication. La distance et le temps ne sont rien dans l'immensité, dans l'éternité, et ce sont des divisions que nous avons adoptées pour mettre ces grandes choses en rapport avec notre petitesse. On ne peut mesurer ni compter comme obstacle ce qui n'a ni terme ni mesure. Quand de cette immensité, de cette éternité vous aurez déduit cent millions de lieues ou d'années ou mille fois davantage, il n'y aura pas un point de moins ; c'est un cercle qui tourne toujours. ET LES CASTES. 81 Il y a trois mille six cents milliards de lieues de la terre à Sirius, ce qui est moins qu'une ligne en comparaison de l'éloignement de Sirius à d'autres astres ; et pourtant de ces mondes à l'àme, il n'y a point de véritable séparation. Mais ce temps, cette distance qui ne sont pour elle, existent réellement pour le corps qui, fût-il même celui de la plus parfaite des créatures, est borné dans sa puissance et sa durée. Faisons donc ici la différence du corps qui meurt à l'àme qui ne meurt pas : si l'un et l'autre sont substance, le premier appartient à la masse, il est grossier comme elle, et toujours attiré vers elle par son poids. L'autre, purement individuelle, est comme la pensée, comme la divinité môme, légère, infractionnable, éternelle. Sans doute si nous établissons nos calculs sur des moyens humains, si nous mesurons la distance et le temps aux mouvements des ressorts imparfaits de nos membres de chair et de sang, il faudra des siècles pour arriver dans le soleil ; cependant ses rayons nous parviennent en huit minutes, et la pensée nous y transporte en une seconde ; or, la pensée est un contact, une étincelle électrique si l'on veut. On peut donc croire que l'âme ou la vie marche plus vite encore, et qu'en moins d'une seconde, elle peut, comme le re- 6 8J LES ROIS, LES PRÊTRES garâ qui émane d'elle, s'élancer dans les profondeurs de l'espace. Ce qui est un éloignement incommensurable et infranchissable pour un corps terrestre ou pour un fragment de la matière locale, n'est donc jamais un obstacle pour l'âme ; et je ne doute pas que l'être, quel qu'il soit, dès qu'il est dépouillé du corps présent ou des membres spéciaux au globe où il fonctionne, ne puisse passer immédiatement dans un autre ; car il est impossible, comme nous l'avons déjà remarqué, qu'il n'existe pas une chaîne et une voie de communication entre les mondes comme entre les individus. Toutes les combinaisons de l'intelligence, de cette intelligence miroir de l'immensité ou sa contrepartie, et pour l'action de laquelle l'espace tout entier est nécessaire, doivent trouver tôt ou tard un point où elles se développent. Chaque planète, chaque constellation, chaque division céleste a sa série de degrés ascendants et rétrogrades, et l'âme peut ainsi s'élever ou descendre sans changer d'éléments ; mais cette série a un terme que cette âme ne peut localement dépasser, parce que la matière qui l'entoure ne se prête pas à plus de perfection. On sent que sur notre terre un homme ne pour- ET LES CASTES. 83 rait s'élever beaucoup au-dessus de l'homme : la place et les matériaux lui manqueraient ; il faut donc, lorsqu'il a acquis ce degré supérieur d'intelligence, qu'il puisse trouver aussi un monde supérieur dans lequel cette faculté surhumaine qui est en lui, ou plutôt qui est lui, puisse s'étendre et produire. Or, l'àme ne le peut qu'en se créant des instruments à sa hauteur, c'est-à-dire un corps à la mesure de son intelligence ; et elle n'arrive là qu'au moyen d'éléments convenables; il est donc des mondes pour toutes les proportions de l'àme, quelle que soit sa grandeur. Mais outre ces mondes, échelons de la marche ascendante, il doit en exister d'autres d'une matière sinon semblable, du moins très-rapprochée de celle où nous vivons, et conséquemment habités par des êtres aux mêmes degrés. Alors, entre ces astres d'éléments égaux, ne peut-il s'opérer un échange d'individus ou au moins de germes ? Sans l'attester, on peut le croire. Ces catégories de monde de môme rang, ces astres pareils, doivent d'ailleurs, comme tous les autres, augmenter ou diminuer en nombre : ils peuvent changer de place, se diviser ou s'unir. Nés à des époques diverses et ainsi d'âges différents, ils seront aussi plus ou moins anciennement peuplés. 84 LES ROIS, LES PRÊTRES La tradition et les observations contemporaines, viennent encore ici à notre aide, et s'il est vrai que l'on ait vu do nos jours des globes se former, s'il en est de plus nouveaux que la terre, il est probable qu'il en existe de plus vieux, et dont les habitants remontent à d'autres temps. Quand la vie ou l'action, car le germe individuel est de toute éternité, a commencé dans la matière, il n'est pas à supposer que ce commencement ait eu lieu dans notre globe qui est un des plus petits, peut-être un des moins propres au développement des êtres, et qui certainement n'en est pas le berceau, ni même un des anciens gîtes ; c'est donc probablement d'un globe plus vaste, plus fini ou seulement plus âgé, que la vie a pu arriver sur la terre. Et parmi ces globes plus parfaits ou plus anciens, c'est vraisemblablement encore de l'un des moins éloignés, que cette vie où ces germes vivants sont parvenusjusqu'à nous ; car bien que l'espace ne soit jamais une barrière pour l'âme, néanmoins cette âme étant unie à un germe, à un principe de corps ou d'élément, il est naturel de penser que les points les moins éloignés de notre planète doivent avoir avec elle des rapports plus actifs, plus sensibles. Le soleil, par exemple, a sur la surface terrestre une influence positive, visible même, et certainement ET LES CASTES. 85 plus directe et plus puissante que celle des étoiles. Aussi est-ce le soleil ou ses rayons que nous y considérerons, comme un des principes conducteurs des germes. Nous allons nous arrêter un instant sur cette influence matérielle et génératrice de la lumière. Prise ici comme symptôme de la vie, comme l'effet qui précède l'arrivée de l'être et peut-être qui le transporte lui-même, la lumière et l'examen des sensations qu'elle éveille tiennent donc essentiellement à notre sujet. Il est évident, déjà nous l'avons fait remarquer, que la lumière a son contact ; la preuve en est qu'elle frappe et même qu'elle blesse. Elle a aussi un cours, une marche, que l'on a assez calculés. Son absence rend partout la matière stérile ; partout elle jette les êtres dans un état de torpeur et d'engourdissement. C'est dans tous les climats le retour du jour qui réveille la nature, et ranime les germes assoupis. Il existe probablement des astres où l'être vit entouré d'une lumière près de laquelle la clarté terrestre ne serait qu'obcurité. Les globes où la lumière est le plus intense doivent offrir les individus les plus vifs, les plus actifs, peut-être les plus intelligents, les plus rapprochés 80 LES ROIS, LES PRÊTRES de la divinité. Par la même raison, les astres les plus obscurs renfermeront les espèces les plus obtuses, qui néanmoins doivent, comme les autres, tendre vers un point plus éclatant. La clarté attire toujours l'œil et même l'àme, si ce n'est pas l'àme qui l'attire ; et le goût de la lumière partout inné sur la terre, doit aussi être commun aux créatures de tous les mondes, et à Dieu lui-même, qui en est la source. Le nourrisson dont les yeux sont encore fermés, les tourne vers la lumière qu'd pressent. La première sensation qu'il éprouve, c'est la lumière qui la lui procure ; elle adoucit même ses douleurs. Pleure-t-il, présentez-lui un flambeau, il se tait, il oublie ses maux; stupéfait, il regarde, il admire, il semble avoir rencontré quelque chose qu'il prévoyait, qu'il attendait, qu' il cherchait. Et cet amour de la lumière, il le conservera toute sa vie ; il l'avait enfant, il l'aura vieillard; et si son premier regard a été tourné vers le jour, c'est vers le jour encore que se lèvera le dernier. Dans la force de l'âge, dans l'homme fait, ce besoin d'éclat devient souvent passion, ou au moins ce qui l'excite, et par fois la cause. C'est ce penchant pour ce qui brille, qui nous porte à estimer et à convoiter les pierreries, les métaux brillants, les vêtements éclatants. ET LES CASTES. 87 Ce goût pour la lumière et pour tout ce qui resplendit, n'est pas spécial à l'homme ; chez beaucoup d'animaux, c'est une véritable frénésie, une fièvre de désir curieux qui les jette dans tous les pièges ; c'est un charme auquel vous croiriez qu'ils ne peuvent que céder, charme qui les fascine et les entraîne. Les oiseaux, les poissons, ne manquent jamais d'arriver quand vous leur offrez uu fanal dans l'obscurité ; aucun obstacle, aucune peur ne les retient. Voyez un papillon voler autour d'une bougie; il approche, il s'y brûle ; dès lors il devrait fuir le danger, car il le prévoit, il le touche, il le sent, et pourtant il y revient encore; un attrait invincible lui fait braver la mort. Parmi les grands animaux, cétacés, amphibies, quadrupèdes, les espèces les plus intelligentes, ressentent, comme les plus brutes, ce même désir, ce môme besoin ; ils n'y résistent pas davantage, et malgré leur expérience, ils s'y laissent prendre sans cesse. Cette soif delà lumière est ainsi une des plus inextinguibles qu'éprouve l'être ; elle lui fait surmonter la crainte, oublier la douleur, et perdre jusqu'à l'instinct de sa propre conservation : et ce sentiment est général. 88 LES ROIS, LES PRÊTRES Celui qui éloigne de l'obscurité ne l'est pas moins. Partout les ténèbres inspirent à l'homme, comme à l'animal une sorte d'horreur ou de dégoût, et les laisse dans un état d'apathie et d'insensibilité voisin de la mort ; il semble qu'avec le jour la passion s'éteint, que le besoin môme sommeille et la grande majorité des animaux cesse de manger et d'agir dès que le soleil est couché. Si quelques races ne sortent qu'alors, si elles craignent un éclat trop vif, si d'autres évitent le jour, c'est que les insectes dont elles vivent ne se laissent surprendre que la nuit, et qu'elles-mêmes redoutent les ennemis qui profitent de la lumière pour les poursuivre. Ou bien c'est encore par suite de la faiblesse d'un organe et par une cause analogue à celle qui nous empêche de regarder fixement le soleil, et nous fait chercher l'ombre quand ses rayons et sa chaleur nous incommodent. Mettez ces mêmes animaux dans une obscurité complète ; comme tous les autres, ils seront tristes et immobiles. Les oiseaux de nuit, eux aussi, resteront alors inactifs. Quand ils voltigent, quand ils s'ébattent, c'est qu'il n'y a pas absence totale de clarté ; et, dans ce demi-jour, peut-être cherchent- ils une lumière relative, et aiment-ils un éclat proportionné à leur conformation. Cet exemple des oiseaux de nuit ne prouve donc ET LES CASTES. 89 rien contre la nécessité de la lumière pour tout ce qui existe. La plante ne l'éprouve pas moins que l'animal. Renfermée dans une grotte obscure, elle tournera ses branches du côté ou pénétrera un rayon, et, sans ce rayon, elle mourrait. D'après des effets si multipliés et qui tous confirment une môme cause, on pourrait croire que ce besoin de jour, dont aucun être n'est exempt, vient d'un rapport, d'une sorte d'affinité entre la lumière et la vie ; et encore entre cette vie et Dieu centre de la lumière et type de l'existence, ou l'Être vivant par excellence. Tous les peuples de la terre joignent l'idée de la divinité à celle d'un grand éclat : Dieu et obscurité leur ont toujours paru incompatibles. Et si l'antiquité a fait une divinité de la nuit, c'était une puissance secondaire et souvent malfaisante. Aux yeux de l'homme émerveillé, la lumière qui vivifie l'univers doit émaner directement du Créateur, et le culte rendu au soleil comme à l'image la plus frappante de Dieu s'explique aisément. Cependant, si l'absence du jour rend tout stérile, la lumière seule ne suffirait pas pour faire éclore et agir les êtres. Pour développer les germes qui som- 90 LES ROIS, LES PRÊTRES meillent dans les éléments, il faut encore que cette lumière ait une chaleur proportionnée, ou qu'il existe un feu interne indépendant de sa lueur. Cette chaleur interne ou externe, ou la réunion de l'une et de l'autre est indispensable pour éveiller la sensation morale qui amène le mouvement physique; et s'il y a encore des parties de l'espace où la chaleur n'ait pas pénétré, il est probable que rien n'y vit, ou que tout y reste immobile comme dans l'obscurité absolue, et qu'alors le mouvement ne se manifeste qu'à l'instant où le calorique qu'à précédé le jour commence à se faire sentir. Ainsi donc, bien que la chaleur unie à la lumière ne soit pas la cause première de l'action, elle contribue certainement à la développer. Ce que nous avons dit de la lumière, nous pourrions le répéter de la chaleur dont les effets et leur application sont, en quelques points, si intimement liés à ceux du jour, qu'ils semblent identiques. De même que ce qui est obscur, tout ce qui est froid demeure dans un état torpide et passif. Un sol glacé ne produit rien. Un fruit, une graine, une plante gelés, s'ils ne meurent pas, resteront au môme point sans gagner ni perdre, tant qu'ils seront à cette température ; c'est en vain qu'on y cherchera les traces d'une sensation, d'une végétation, d'une animation ; on ne les y trouvera pas. ET LUS CASTES. 91 C'est également sans résultat que dans un sol sans chaleur on déposera des germes féconds, ils pourront s'y conserver pendant des siècles, mais ils n'y écloront pas. Néanmoins, quelqu'ancienue, quelqu'entièremème que soit cette stérilité ou cette immobilité des corps, elle diminuera avec l'intensité du froid ; au premier rayon, au premier souffle tiède, leur dilatation annoncera l'approche du mouvement qui bientôt se développant par des vibrations successives, croîtra avec une rapidité égale à celle de l'action du calorique. Cette activité peut acquérir, par le contact direct du feu, une violence extrême ; il n'y a plus alors de matières inertes, et vous les voyez toutes en fermentation, puis enébullition ; plus la chaleur est intense, plus l'agitation est violente. Ce qui est applicable aux éléments en masse, semble en quelque sorte pouvoir l'être aux fractions de ces éléments dont le3 corps vivants sont composés, et inûuer sur les besoins, les désirs et les passions, en éveillant leur activité. Il est peu d'effet physique, et même peu d'œuvres de la vie, il n'en est peut-être aucun où la chaleur n entre pour une fraction au moins. Les couleurs, la saveur, toutes les odeurs tirent quelque chose du feu. Ce qui n'est pas directement ou indirectement 92 LES ROIS, LES PRÊTRES exposé à son action, ou ne l'a pas été, n'a ni coloris, ni goût, ni parfum ; on croirait que ces qualités émanent du soleil, et que seul il peut les répandre sur la terre et ses habitants. La chaleur, comme la lumière, porte donc avec elle non-seulement une substance propre à former ou à modifier les corps, substance qui donne aux fleurs et aux fruits leur parfum et leur goût, aux oiseaux, aux insectes, aux poissons leurs nuances éclatantes ; mais encore cette chaleur ou cette lumière peut transporter avec elle des matières fécondantes ou fécondées, des germes entiers, des larves, des embryons peut-être, etles déposer sur tous les points où elle touche, et ensuite aider à leur développement, à leur croissance, puis enfin à leurs mouvements et à leur activité. Le feu ou la chaleur est donc de tous les éléments celui qui tient le plus près à la base et au principe de l'âme, sans pourtant produire son individualité qui est incréée dans tous les êtres. Il ne donne pas la vie, mais il est nécessaire à son action, il semble contribuer à activer et à épurer la matière, à développer les sensations, et jusqu'à un certain point l'intelligence ; on croirait presque qu'il en marque les degrés, et qu'à mesure que la lumière et la chaleur se retirent, le sang se glace et l'imagination \SÊHm ';• -_ ET LES CASTES. 93 s'éteint. Mais ceci, on le sent, n'est qu'apparence, et l'esprit ne procède en rien des éléments. Maintenant nous allons jeter un coup d'œil sur la manière dont se révèlent la végétation et l'animation, en indiquant notre opinion, non sur leur cause première qui est peut-être au-dessus de la pénétration humaine, mais sur quelques-uns des moyens qui passent devant nous. Si tout reste infécond dans le froid et l'obscurité, nous venons de voir aussi que partout où. la lumière la chaleur pénètrent, la vie s'y manifeste : ce désert, ce gouffre inhabité et inhabitable, l'eût-il été depuis le principe des choses, n'eût-il jamais offert la moindre trace de vie, ne présentât-il enfin dans toute son étendue qu'un mur de glace ou d'acier sans l'apparence d'un germe, il suffit que le jour y atteigne, qu'il s'y joigne un peu de vapeur tiède, pour qu'avec cette chaleur apparaissent des êtres. Et dès ce moment rien en ce monde, rien qui nous soit possible,aucunefforthumain, excepté lasuppression de cette lumière, de cette chaleur, ne pourra les en repousser, ni même les empêcher de croître, de se développer, de se perpétuer. Par exemple : qu'un corps végétal ou animal, que les restes d'une plante, d'un individu, qu'un germe, une graine, un œuf, soit placé sur un point que nous 94 LES P.OIS, LES PRÊTRES isolerons par tous les moyens que l'art pourra nous procurer, et que nous parviendrons ainsi à entourer d'un horizon sans lueur et sans chaleur, ce corps demeurera indéfinim ent dans le même état. Mais qu'un mouvement s'opère dans sa position, que le soleil le touche d'un de ses rayons, si ce rayon apporte avec lui une parcelle de calorique, ce fragment, ce corps inerte où aucun principe d'existence, aucun germe n'apparaissait, commence à fermenter, à se décomposer. Bientôt sur cette place isolée, dans ce cercle infranchissable, là où, sauf celte chaleur et 'cette lumière, rien n'a pu pénétrer du dehors, la vie va se montrer sous mille et mille formes : de petits végétaux, des animalcules, des vers, des insectes sortiront de toutes les parties de ce corps en fermentation. Ce mouvement croissant de la vie ne s'arrêtera pas là ; du terreau que laisseront leurs débris, s'élèveront d'autres corps, des plantes, des arbres, des animaux plus forts. Et ces produits nouveaux ne seront pas des formes nouvelles, mais des créatures d'espèces semblables à celles qui existent ailleurs dans un môme climat, et si bien de leur race qu'elles pourront procréer ensemble des rejetons susceptibles eux-mêmes de se perpétuer. Nous poserons alors cette double question : ou les ET LES CASTES. 93 germes de ces êtres étaient dans ces débris mômes d'où la chaleur et la lumière les ont fait surgir, ou, s'ils n'y étaient pas, ils y ont été apportés d'ailleurs par cette lumière et cette chaleur. Or, si ces deux substances nous arrivent d'an autre globe, c'est donc, si ces germes ne se trouvaient pas dans l'espace intermédiaire, et s'ils n'ont pas été rencontrés en route et entraînés par elles, c'est dis-je, d'un autre globe que ces germes viennent; car ils ne peuvent être la création de cette lumière, ni de cette chaleur, qui n'étant qu'une matière sans vie et sans intelligence, ne saurait produire ce qui a l'un et l'autre. Par conséquent, ni la lumière, ni la chaleur, n'ont créé les germes, elles ont seulement contribué à les faire apparaître, soit en les transportant, soit en les éveillant. Nous le répétons, caria distinction est importante: ou les germes de ces créatures, de ces insectes, de ces végétaux, séjournaient dans ces corps avant leur décomposition; ou ces mêmes germes étaient dans 1 air, dans la lumière, ou dans la vapeur chaude qui y était jointe. Dans cette dernière supposition, s'ils n'émanent pas de notre globe, il faut bien admettre qu'ils proviennent de l'espace et de quelque région fixe, solide, terre ou mer habitée par des individus de leur 06 LÉS ROIS, LES PRÊTRES nature, et l'on peut croire qu'ils traversent notre atmosphère attirés par la force d'absorption de la planète, ou lancés sur elle par une impulsion extérieure, par une sorte de projection du soleil ou un effet identique. Si le soleil a cette puissance, on peut encore en déduire que tous les astres visibles ou ceux dont la clarté nous frappe, doivent aussi l'avoir, quoiqu'à des degrés inégaux ; et les êtres provenant de différents globes pourraient, avec une âme de môme substance, car il n'en est qu'une pour l'âme, avoir des germes de matières diverses; ou pour m'exprimer plus exactement, avoir dans le germe, quelque chose de local et d'élémentaire qui varierait selon le globe dont ces germes procéderaient. Alors ils se développeraient sur le nôtre, dans un des climats ou des éléments analogues à celui où ils auraient vécu. C'est ainsi que toutes les créatures naîtraient cor- porellement et se constitueraient des organes en rapport avec leur existence précédente, et avec leur degré de force et d'intelligence. De môme les germes que renferme la terre pourraient être transportés sur d'autres planètes, par le renvoi des rayons et au moyen de la réverbération. Cet échange de lumière serait une des voies de communication d'un astre à un autre. fry-z ET LES CASTES. 97 Sans rien préjuger sur ceci, puisqu'aucun individu vivant, môme le plus chétif vermisseau ou la plus petite mousse, ne peut être produit par la seule matière, puisqu'il n'y a point de création spontanée, puisque le plus faible des êtres remonte, dans son principe vital, à l'origine des choses, ou plutôt n'a pas plus commencé qu'elles, nous reconnaîtrons que, lorsque les végétaux et les animaux naissent sur un point, leurs germes s'y trouvaient et qu'ils étaient dans la matière au moment même où elle fut ordonnée. Ou bien qu'ils y ont été amenés depuis, soit par le passage d'êtres de même espèce, soit par un effet des éléments locaux. Ou encore qu'ils proviennent d'un autre globe, et qu'ils «arrivent entraînés par une substance chaude ou lumineuse que ces globes versent sur la terre. On se décidera entre ces trois aperçus, mais il est probable qu'un d'eux est la vérité. Ensuite quelle que soit la provenance de ces germes, de ces atomes, n'oublions pas que leur croissance n'est jamais subite. Le germe visible, ou ce que nous nommons graine, racine, œuf, fœtus, etc., n est lui-môme qu'un point avancé du développement de l'être dont les premiers actes, comme le réveil ou le commencement, s'il en a un, nous sont 7 M LES ROIS, LES PRETRES absolument inconnus. 11 n'est pas dans l'univers une seule chose matérielle ou intellectuelle, pas un seul être surtout dont nous voyions la naissance ; et lorsqu'à nos yeux la vie apparaît, non-seulement elle n'est ni à son début ni à son premier âge, mais elle a probablement déjà une grande ancienneté. Nous apercevons une des faces de sa croissance, un de ses degrés ou de ses moyens et nullement son point de départ. Ainsi chaque germe ne se manifeste et ne produit un être, qui lui-même ne sera que le premier plan ou l'ébauche d'un autre être, qu'après une longue suite d'essais insaisissables pour nous, ou que nous touchons sans les apprécier, et sans concevoir leur enchaînement ou les rapports qu'ils peuvent avoir entre eux. Ce sujet, si frêle de corps et d'instinct, est peut- être le type ou le début d'un colosse de force et d'intelligence. Toutes les espèces, toutes les formes, les plus grandes comme les plus petites, tous les individus de ces espèces, débutent par être peu apparents, invisibles même ; nul n'est né avec sa taille, sa raison ou la vigueur de l'âge mûr. La création terrestre ne peut donc, dès son principe, avoir été ce qu'elle est maintenant; elle a grandi progressivement, sinon elle aurait été immobile ou morte depuis son com- ET LES CASTES. 99 mencement; et par ce qui se passe sous uos yeux, par ce mouvement de la nature entière, nous savons que cette immobilité n'est pas. Si cette création n'a pas été stagnante, il n'est pas plus probable qu'elle ait été rétrograde ; les débris des individus que nous offre la petite portion du sol que nous avons explorée, nous prouvent matériellement que les plus anciens sont aussi les moins complexes ou les moins perfectionnés, et que dans tous les degrés, l'ébauche précède l'œuvre. La formation des êtres actuellement sur la terre peut ainsi être divisée en quatre âges ou époques : L° L'âge des végétaux; 2" Celui des testacés, crustacés, poissons, reptiles, larves, insectes; 3° Celui des quadrupèdes, des oiseaux; 4° Celui des hommes. Ces divisions sont établies moins sur l'extérieur de la forme que sur ses ressorts internes ou les organes directs de l'intelligence ; car si l'on jugeait les formes par la superficie, celles d'un insecte, d'une fourmi, seraient aussi parfaites, aussi aptes à l'œuvre que celle d'un homme. ludiquons en peu de mots comment nous concevons ce début de l'animalité et de la population de la terre. 100 LES ROIS, LES PRÊTRES Le premier signe de vie qui y a paru a été peut- être une petite mousse, un petit lichen qui s'est attaché au point le moins brûlant ou le moins glacé, ou le plus humide du rocher, ou au fond de la première goutte d'eau qui a pu maintenir son immobilité. Ce premier principe de végétation, dans sa chétive existence a crû, a fleuri, a fructifié ; puis il a vieilli, s'est flétri et a passé ; et la première tige, en se décomposant, a laissé le premier grain d'humus qui a de terre commencé la masse végétale qui couvre le globe. Cette parcelle de terreau a activé la croissance d'une mousse un peu plus forte, qui elle-même, tombée en poussière, a servi d'élément à un brin d'herbe. Une tige plus grande lui a succédé, puis un arbrisseau, et enfin des arbres. Cet âge est celui des plantes, car la vie ou l'individualité n'avait pas encore assez d'énergie, ni assez de volonté, pour constituer des formes plus agissantes. Le développement de ces végétaux, de l'espèce grossière jusqu'à ceux d'une organisation plus fine, plus délicate, plus complexe ou plus sensible, a dû, en se perfectionnant de race en race, traverser un grand nombre de siècles. ET LES CASTES. 101 Lorsque la vitalité ou le mouvement des plantes fut arrivé à son point le plus élevé, lorsque leur forme fut insuffisante pour leur degré de vie ou d'intelligence ; quand cette intelligence exigea un autre instrument, un autre corps plus en harmonie avec leurs besoins et leur volonté, le passage de l'état végétal à L'état animal s'opéra, et les premiers animaux parurent. Que furent-ils? Les siècles les couvrent; mais si nous en jugeons par les empreintes laissées sur les couches primitives ou les plus profondes que nous avons pu étudier, ces premières créatures actives furent des mollusques, des né- mazoaires, des conferves, de ces êtres à animalité douteuse, qui pour la forme touchent encore au végétal, et qui pourtant, si on les examine avec soin dans les mares ou cours d'eau qu'ils habitent, y sont détachés du fond où ne les retiennent ni tiges, ni racines, ni aucun de ces liens qui y fixent les plantes et les y enchaînent. Ces productions, plus visiblement encore que les plantes, ont une force qui leur est propre, une individualité qu'elles manifestent par des actes spontanés, suite d'un besoin, d'une crainte, d'un désir, action faible, mais action pourtant, action qui démontre une volonté et une sorte de libre arbitre : elles peuvent changer de place, et elles en changent. 102 LES ROIS, LES PRÊTRES Or, pour vouloir et pouvoir, pour faire un mouvement qu'on peut ne pas faire, un mouvement qui a une cause et un but que l'on connaît, que l'on adopte, il faut une combinaison à soi, un degré de réflexion et de persévérance, c'est-à-dire deux pensées et une sensation au moins. On sourira à ces mots de pensée, de sensation appliqués à des ôtres si imparfaits ; mais s'ils vivent ils sentent, donc ils pensent. En supposant que cette vie puisse ôtre en eux avant la pensée, sans cette pensée, sans cette sensation, ils ne pourraient la conserver môme un jour, car à chaque pas que fait l'individu terrestre, la vie ou la mort est devant lui; elle dépend de la direction qu'il donne à son intention et aux mouvements qui la réalisent. Tout est pour lui une voie ou un obstacle, une aide ou un préjudice, un port de salut ou un abîme : déjà donc, s'il doit désirer l'un et craindre l'autre, il lui faut hésiter et choisir, et nécessairement il hésite et choisit puisqu'il vit. A quelque degré que soient les créatures soumises à ces épreuves qui à chaque instant éveillent en elles la réflexion et un calcul, fortes ou faibles, elles se perfectionnent par leur propre expérience ; et leurs voies s'étendent à mesure que leur intelligence s'ouvre, et rjue leurs organes s'améliorent. ET LUS CASTES. 103 Plus Vôtre est avancé, plus il est sensible, plus la douleur, plus le plaisir ont de mordant sur lui ; alors aussi plus le sentiment de ses besoins et même de ses fantaisies lui inspire la volonté et les moyens d'y pourvoir. Obligé de chercher sa nourriture et d'attaquer sa proie; contraint de se défendre centre celui qui cherche la sienne ; poussé par la fièvre génératrice ou l'effervescence de la matière à se reproduire, mais libre de s'y soustraire ; partagé entre l'instinct passé ou obtus, et l'instinct progressif et présent, c'est-à-dire entre'ce qu'il était, ce qu'il est ou ee qu'il peut être, dans ce conflit de la volonté et de la chair, parce frottement de la pensée sur les choses, ses facultés intellectuelles s'aiguisent, et son être s'épure en se fortifiant. Ces premiers essais de la vie, ces premiers pas de la création ou de l'organisation 1 des corps avaient probablement lieu sous les eaux, car les parties de la masse terrestre que les eaux couvraient, ont dû être habitables, lorsque les portions demeurées à découvert étaient encore ou brûlantes ou glacées. 1. C'est toujours ainsi que nous entendons le mot création. Nous avons déjà fait observer qu'il n'y a pas de création proprement dite, puisque rien n'est fait de rien ; créer ne peut donc 6tre qu'une modification heureuse de la matière : c'est mettre en ordre, c'est arranger, c'est organiser cette matière ; il n'y a pas d'autre création possible. 104 LES ROIS, LES PRÊTRES Pendant que des êtres s'organisaient dans la mer, la môme action s'opérait sur la terre, et des formes d'un degré égal, quoique différentes en apparence, se constituaient dans les deux éléments. Si l'on suppose que tous les animaux viennent originairement de l'océan, et que le globe tout entier a été couvert d'eau, défaut croire que cette eau en se retirant, a laissé à sec une grande quantité d'animaux marins. La plupart périrent; mais dans le nombre, par suite d'un concours de circonstances favorables, quelques-uns, peut être môme des races entières, purent s'identifier avec leur nouvelle position : voici sur quoi je fonde cette assertion. Les éléments, base de chaque globe, y ont précédé les êtres; à moins qu'on admette que les êtres y sont venus avec eux. Dans tous les cas, les éléments n'ont pas été établis sur les êtres et d'après leurs besoins, mais les êtres se sont formés et organisés d'après les éléments. Partout, ainsi qu'on peut le remarquer, la forme de la créature est en rapport avec sa position, c'est-à-dire avec le lieu qu'elle habite. Si les éléments variaient de nature, les êtres se modifieraient en conséquence. Depuis que le globe terrestre est peuplé, soit qu'il ait changé de place, soit que le soleil ou les ET LES CASTES. 103 astres qui l'environnent aient eux-mêmes fait un mouvement, les êtres ont dû y éprouver un trouble, un dérangement dont les effets et leurs conséquences °nt varié selon les localités et les espèces. Si la nature des éléments n'a pas été entièrement renouvelée, si elle est restée en rapport avec les formes existantes, ces formes n'ont subi qu'une modification partielle. Et de génération en génération la nécessité de nouvelles habtiudes et les efforts continus qui s'en sont suivis ont pu rendre l'habitant d'un élément propre à un autre élément, en appropriant ses organes à sa nouvelle demeure. C'est ainsi que l'être né dans la mer a pu, lorsque cette mer s'est retirée, devenir le type, le père ou le moule d'une espèce terrestre : et encore aujourd'hui presque tous les animaux vivant sur la terre ont leurs analogues dans les eaux. Ceci d'ailleurs se conçoit aisément. De la terre à la mer il n'y a pas de différence absolue, puisque l'on voit des amphibies qui vivent alternativement dans l'un et sur l'autre élément, et qui peuvent se passer, pendant un assez long temps, de l'un ou de l'autre. Quant à la diversité de climats, certains individus les affrontent tous. Un mouvement du globe qui aurait jeté le nord au midi, ou la mer sur la terre, 106 LES ROIS, LES PRÊTRES aurait pu briser beaucoup de formes ou de types d'espèces, mais non les briser toutes; et les races restantes, quoique modifiées, seraient encore les mômes. Mais cette destruction des formes eût-elle été universelle, cet accident subit eût-il détruit tous les végétaux, tous les animaux du globe, si les éléments dans leur substance, les saisons dans leur révolu- lion, la température dans son application, étaient restés et demeuraient encore ce qu'ils sont, ou redevenaient ce qu'ils ont été, il est à croire qu'après un nombre de siècles la terre serait de nouveau couverte de plantes, d'insectes, d'oiseaux, de mammifères de mômes classes, et de formes, sinon pareilles, du moins très-rapprochées. Et ceci a déjà eu lieu : à chaque pas nous en trouvons la preuve dans ces amas d'ossements et de corps fossiles ; tout annonce que les formes de l'origne du globe ont été, à certaines époques, frappées de mort dans leur totalité. Mais en môme temps leurs débris, comparésavecce quivitaujourd'hui,nous démontrent que toutes ces races ont reparu avec des figures et des membres semblables, ou voisins des types éteints ; et si l'on ne voit pas parmi eux des restes d'hommes ou d'autres classes élevées, c'est qu'elles n'existaient pas encore. ET LES CASTES. 107 On peut donc conclure de ce rapprochement des formes des enfants primitifs de la terre à celles des familles actuelles, et de la presque identité des organes des uns et des autres, que les éléments du globe, à l'époque oh il a commencé à se peupler, n'étaient pas d'une essence dissemblable des éléments d'aujourd'hui. Remarquons que les substances où séjournent les corps font sur euxl'effetd'un moule ou d'une presse, et contribuent à leur mécanisme extérieur ou à leur contexture. L'on peut donc, à l'aspect des localités et des matières qui les composent, mesurer jusqu'à un certain point la taille, la figure et la destination des créa- * O tures qui les ont habités, et réciproquement. Ainsi, puisque les animaux des premiers âges de la population terrestre, avaient des pattes pour marcher, des nageoires pour nager, c'est que le terrain était ferme, c'est que l'eau était fluide et non glacée. S'ils avaient des yeux pour voir, un nez pour sentir, une bouche pour respirer, des oreilles pour entendre, c'est que la lumière, l'air, les corps odorants, existaient comme de notre temps, et qu'ils étaient palpables, respirables, etc. Mais si, dans une révolution de la machine ter- 108 LES ROIS, LES PRÊTRES restre, l'essence môme des éléments eût changé; si ces éléments fussent devenus autres; s'il n'y eût plus eu ni air, ni eau, ni terre, mais une matière toute différente en base et en principe, non-seulement les êtres pourvus d'organes en rapport avec les éléments détruits, ne pouvant vivre dans les nouveaux, eussent disparu; mais dans ce renouvellement absolu, rien d'analogue aux races anéanties n'eût pu les remplacer. Dans ce cas, le globe serait-il resté à jamais inhabité? Non, etsices éléments eussent pris une fixité, un ordre quelconque, enfin une position habitable, les êtres y auraient reparu sous une forme appropriée à cette nature nouvelle ; car, regardons comme chose certaine que l'individualité du plus petit être comme du plus grand est indestructible, et que les révolutions de notre globe, celles de l'univers entier, l'anéantissement même de ces globes, et le bouleversement de tout ordre, ne peut diminuer en rien la masse de la matière, ni réduire d'une seule le nombre des créatures. La mort rompt l'enveloppe et rien autre. Je dirai plus : cette confusion de toute chose, ce brisement violent de la forme et de son point d'appui, ne pourraient faire rétrogader la marche intellectuelle d'un seul individu. Elle l'interrompra sans doute, mais ainsi arrêté, cet individu demeurera au point ET LES CASTES. H U de croissance ou de décroissance où il était. Et quel que soit le lieu où il sera jeté, si les éléments en sont propres à la constitution d'une forme, il reparaîtra sous cette forme et avec des organes différents il sera au même degré de création et d'intelligence. L'anéantissement des êtres n'est donc jamais qu'apparent. Ainsi, que l'organisation primitive du globe se soit maintenue, ou que la masse entière des éléments ait été changée ou renouvelée, ce bouleversement total ou partiel, en brisant la forme, ne pouvait influer en rien sur l'àme et l'individualité : tous les germes, et avec eux tous les degrés de la vie et de la croissance n'en eussent pas moins subsisté tels qu'ils se trouvaient à l'instant de la dissolution de la terre ou de sa transformation. Alors, soit qu'ils tussent destinés à reparaître sous leur figure ancienne, soit qu'ils dussent affecter une forme nouvelle, ces germes, répandus dans la masse, se seraient manifestés en même temps sur un grand nombre de points, à peu près comme les plantes dans un terreau remué par un tremblement de terre, une inondation ou un incendie. C'est probablement ce qui s'est passé dans le principe, etce qui arrive encore de nos jours sur la terre. Partout on y constate la naissance ou au moins la présence de plantes ou d'insectes dont les espèces 110 LES ROIS, LES PRÊTRES n'étaient pas connues, et qui, peut-être, ne l'étaient dans aucune partie du globe ; or, comment y sont- elles venues? Ces apparitions d'cUres de môme forme ou de formes diverses sur des points éloignés, sans communication, sans rapport perceptible, sont-elles l'effet d'une création subite ou de la préexistence des germes dont quelque circonstance locale avait retardé le développement? N'est-ce qu'une modification partielle que le chaud, la sécheresse, l'humidité, la nourriture, ont apportée à la surface ou à l'extérieur des genres ? Ou est-ce bien réellement la transition d'une forme à une autre, le passage d'un degré d'àme à un autre degré ? Rappelons ce que nous avons dit à ce sujet ; Lorsque nous avons fait la remarque que les espèces dont on trouve les restes le plus profondément enfouis, celles que nous considérons comme primitives, tout en se rapprochant des races actuelles dans l'ensemble de leur organisation, présentaient néanmoins quelques points de dissemblance, nous avons ajoute qu'une modification dans les éléments ou dans l'intelligence avait pu amener cette variation dans la forme. Cependant, si les fondements de notre planète ET LES CASTES. lil sont uue portion notable d'un ou de plusieurs astres plus anciens, il est possible que ces empreintes de créatures, dont on ne trouve pas aujourd'hui les analogues, viennent de cet antique monde. Si l'on adopte cette version, on peut croire aussi que quelques-uns de ces habitants d'un globe brisé ont pu arriver vivants dans la région qui sert de base au nôtre ; ou bien l'on admettra, comme nous l'avons fait, que leur germe se trouvait dans cette portion ajoutée. Alors le développement de ces germes préexistants expliquerait la naissance des mêmes espèces sur des points sans contact. Nous avons également parlé de végétaux et d'animaux surgissaut d'un récif isolé, où serait déposé un cadavre, un débris, enfin un corps ayant vécu. Que ces germes soient demeurés dans ce corps qui lui- môme se nourrissait d'êtres et de germes, c'est possible; mais n'y eussent-ils pas existé, et même aucun corps mort ou vivant n'eût-il été jeté sur ce rocher, on n'y aurait pas moins, après un certain temps, trouvé des êtres, parce qu'il n'est pas une seule portion de la terre, peut-être même de l'univers, si cette région n'est pas glacée et obscure, où l'on ne puisse en rencontrer; mais nulle part on ne démontre d'une manière satisfaisante comment ils y sont arrivés. 112 LES ROIS, LES PRÊTRES Nous avons vu que les plantes, les insectes pouvaient y avoir été apportés par l'air, la lumière, la vapeur chaude, parce que beaucoup de ces êtrèâ dans leurs graines, leurs œufs, leurs nymphes, sont petits et légers; et même que certains d'entre eux, quoique entièrement développés et au terme de leur croissance, sont encore si mobiles que le moindre souffle, en les soulevant, leur fera traverser l'océan ou au moins des distances assez considérables. Mais les animaux que la tempête même ne pourrait transporter comment s'y trouvent-ils ? Gomment ceux qui ont horreur de l'eau ont-ils gagné des îles éloignées de toute terre? Comment ceux qui n'ont pas d'ailes ont-ils escaladé des pics inabordables ? Ils y étaient donc avant que ces îles fussent détachées du continent? Mais toutes les îles ne sont pas des fractions de continents. Que ces animaux y aient été conduits par les hommes, cela est moins probable encore; beaucoup de terres peuplées de grands quadrupèdes n'étaient pas connues des hommes, et tout annonce qu'elles n'avaient jamais pu l'être. Sans doute la plupart des espèces qui habitent ces îles, y sont nouvelles, et l'on n'en trouve les ossements qu'à la surface. On doit même ajouter que ces terres elles-mêmes sont peu anciennes, et que d'après leur âge présumé ET LES CASTES. 113 on peut, jusqu'à un certain point, calculer d'avance le nombre et la classe des familles qu'on y rencontrera; et aussi, d'après leur étendue, la taille des individus de ces familles. Mais cela n'explique pas encore comment ces êtres de grande ou de petite taille naissent semblables et de mœurs et de formes, dans des localités si distantes les unes des autres et sans communication entre elles. S'il est prouvé que ces communications n'existent pas, si elles sont impossibles, on sent qu'alors le poids, la dimension du sujet ne change rien à la question; et l'apparition d'une chenille dans une île qui sort de la mer, est aussi inexplicable que celle d'un éléphant, d'un boa, d'un renard ou d'un lion, dans un continent où il n'en a jamais existe. Cependant il faut bien assigner une époque à ce principe; il faut que l'espèce ait commencé par un premier individu, ou plutôt par un premier couple. Si c'est une cause locale qui les enfante ; si la même cause peut produire des effets semblables dans des lieux séparés ; si le serpent est la succession du ver, le renard l'embryon d'un lion, et le lion celui d'un orang ou d'un éléphant, etc., de la progression intelligente de ce dernier ou de tout autre quadrupède pourra naître l'homme. Alors 8 114 LES ROIS, LES PRÊTRES on en conclurait aussi que l'homme a pu, sans antécédents humains, paraître à des époques diverses sur plusieurs points de la terre et par la seule conséquence des rapports de la forme avec l'instinct, de l'instinct avec la localité, et des progrès de cet instinct jusqu'à la raison. C'est ainsi qu'on expliquerait les variétés de la race humaine, le nègre, le tartare, le blanc, dont le caractères distincts semblent dire qu'amenés par la même impulsion, formés par une progression égale, ils n'ont point eu la même origine élémentaire ou les mômes circonstances matérielles de développement. Mais pour adopter ceci, il faudrait reconnaître en môme temps la possibilité d'une métamorphose, la dérivation et presque la génération d'une forme par une forme différente; et l'on me dira que c'est contraire à tous les systèmes, à toutes les^croyances, que jamais un genre ne peut devenir un autre genre, qu'il y a entre chacun une ligne de démarcation et une barrière infranchissable. Je réponds: elle est infranchissable entre des degrés de croissance qui ne se touchent point, car pour monter aux échelons culminants d'une échelle ou à son sommet, il faut bien passer par ceux qui les précèdent. Mais pour toutes les espèces, il y a ET LES CASTES. 116 des effets communs, résultats de causes égales. Les ('très de toute nature ont des besoins, des désirs, des passions semblables, et pour les satisfaire des organes dont les fonctions sont les mêmes. Toutes les races, quoique notre orgueil le nie, ont un air de famille, et je n'en excepte pas môme les végétaux ; on croirait qu'entre eux et les animaux il y a des rapports de filiation ou au moins d'adoption; tel arbre, telle herbe, abrite constamment la même larve, le même insecte; non-seulement il le nourrit, mais il semble qu'il l'enfante et que la vie de l'un touche à celle de l'autre. Il y a ainsi une liaison entre chaque règne, un enchaînement de formes et de progrès ; toutes les espèces et toutes les créatures, depuis la plante jusqu'à l'homme, sont unies par un rapprochement insensible de faits, de résultats qui se suivent et s'enlacent sans interruption aucune. Si nous n'apercevons pas tous les anneaux de la chaîne, c'est que la vue humaine est bornée, c'est que la plupart des phases de la création échappent encore à nos calculs; mais tous les jours nous en découvrons quelques chaînons nouveaux qui nous ramènent au principe de cette filière sans terme. Nous nous résumons m LES ROIS, LES PRÊTRES Laraisonet l'expérience nous disent que des globes faisant partie d'un môme système, régis par une force commune, ne peuvent être entièrement étrangers les uns aux autres. La vie peut donc se communiquer d'un globe à un globe. Le goût de la lumière étant inné dans l'homme, dans l'animal, même dans le végétal, et la lumière, comme la chaleur, étant nécessaire à la vie, il y a probablement un rapport entre elle et la lumière. La lumière et la chaleur peuvent servir à l'émission et au transport des germes, et les déposer dans tous lès lieux où elles pénètrent. La vie ou les germes qui la contiennent seraient ainsi transportés, par la lumière et le feu, sur tous les points solides ou organisés de l'immensité. Les principes vivants qui peuplent la terre viendraient donc du soleil, ou d'autres astres plus éloignés, qui, à l'aide de leurs rayons, les apportent sur la terre. Ces germes peuvent encore avoir traversé l'espace avec les matériaux bases d'un globe formé des débris d'un autre. Alors les êtres assoupis dans la matière, se réveillent successivement, quand les conditions nécessaires pour leur action se trouvent réunies. ET LES CASTES. H7 C'est par suite de cette cause que de nouvelles crétures apparaissent journellement sur la terre, non par une création spontanée ou une naissance sans précédents, mais par leur réveil et par la manifestation de leurs organes ou de leurs facultés jusqu'à ce moment enfouis et immobiles. La croissance des germes est lente, et leurs développements se manifestent sous diverses formes que nous avons appelés règnes, genres, espèces, etc. Il n'y a qu'une nature d'être sur la terre, puisqu'il n'y a qu'une nature d'àme. Les végétaux, les animaux, les hommes, ne sont qu'une seule famille, que les mêmes individus à des époques différentes de leur formation et de leur croissance, ou de leur décroissance. L'animal, s'il n'est rhommeabrutietdécliu,estrhommefœtus, l'homme enfant. L'époque des végétaux et celle des animaux sont donc sur la terre les diverses périodes de la création de l'homme ou de sa recrudescence. Si cette création n'avait pas été progressive , si les végétaux, les animaux et les hommes avaient tous paru en même temps, nous trouverions pêle- mêle les débris des végétaux, des animaux et des hommes. H8 LES ROIS, LES PRÊTRES Considéré d'une manière absolue, le problème du nombre des êtres est encore un de ceux qui demeurent au-dessus de la portée humaine, et qu'on ne peut espérer de résoudre. Aussi ne voulons-nous pas le tenter et notre intention n'est-elle que de soumettre au lecteur quelques réflexions et quelques doutes sur ce sujet. Quant aux autres propositions , les réponses que nous indiquerons seront développées plus tard, et nous ne ferons qu'effleurer ici ce qui est relatif à la forme, à son ensemble, à ses parties, ainsi qu'à la manière dont elle s'est constituée et modifiée. Rappelant quelques-uns des points précédents» nous demandons : « Les végétaux étant des êtres, tous ceux d'un même globe proviennent ils d'un seul germe? Ce premier germe a-t-il été posé sur un point unique, et tout ce qui vit sur la terre en tire-t-il son origine? Ou des germes multipliés ont-ils été placés simultanément sur plusieurs parties de la surface? Dans ce cas, ces germes étaient-ils semblables, ou de genres divers? Des embryons nouveaux sont-ils créés journellement, ou ceux qui nous apparaissent sont-ils une réapparition des premiers? ET LES CASTES. 119 Ou bien les êtres et leurs germes sont-ils incrées î Vivants de toute éternité, mais assoupis, ont-ils surgi successivement? Dans ce cas le nombre en augmente-t-il? Ou peut-il être réduit par leur anéantissement partiel ou par leur réunion pour former des individus plus forts ? Enfin, s'il est démontré qu'un être quel qu'il soit, qu'une plante, même la plus simple, ne puisse naître sur la terre sans un germe préxistant ou apporté d'un autre globe, on demande comment ce germe était préexistant, ou comment il était dans cet autre globe ? » i L'une de c'est questions, l'avant-dernière, a déjà été résolue négativement. Nous avons dit que l'individualité ou l'âme ne devait ni naître, ni mourir; de même que deux individus n'en pouvaient jamais devenir un seul, et qu'un seul n'en pouvait former deux. Passant aux autres demandes : si l'on admet que les germes de toutes les créalures terrestres ont été » posés au même moment et avec les bases de notre planète, et que le nombre en est limité, il faut croire aussi que les formes ouïes espèces plus parfaites, se constituent à mesure que les plus grossières disparaissent, et que les végétaux de premier ordre, aug- • HO LES ROIS, LES PRÊTRES mentent en raison de la destruction de ceux d'un ordre inférieur. Car une conséquence égale, à proportion que les reptiles ou les poissons ont été moins nombreux, les quadrupèdes l'auraient été plus, et ceux-ci auraient successivement diminué à mesure que les hommes ont paru. Mais, de là il résulterait aussi que les espèces primitives auraient dû cesser entièrement, et qu'un . j our les races perfectionnées devraient exister seules ? Or, l'expérience nous prouve que cela n'est pas et ne peut pas être, parce que la transformation se fait individuellement et non par classe; et, comme la croissance de chaque être suit la progression de sa volonté et de ses actes, là où les uns croissent, les autres peuvent décroître. Sans contredit il est des types de formes qui s'éteignent, et, lorsqu'il n'y en avait qu'un petit nombre, celui des sujets qu'ils comprenaient était beaucoup plus considérable qu'il ne l'est proportionnellement aujourd'hui ; cependant quelque fortes en nombre que deviennent les classes avancées, il reste toujours des individus des classes inférieures. Ensuite celles-ci peuvent, ainsi que cela est arrivé sur la terre, se trouver numériquement rédui- ET LES CASTES. 121 tes. Mais leur multitude première pourrait reparaître, si les catégories supérieures rétrogradaient; c'est-à- dire si la vie par le silence de la volonté ou son mauvais emploi, par le sommeil de la raison ou son usage vicieux restait stagnante, puis, devenant rétrograde, s'affaiblissait et redescendait à sa débilité primitive. Nous ne nous dissimulons pas que la plus grande objection qu'on pourra faire à ce système de population du globe, et de la croissance progressive de la forme la plus simple à la plus complexe, est le peu de rapport du nombre des espèces perfectionnées ou seulement des grandes espèces aux petites. « Comment, dira-t on, tous ces animaux informes ou microscopiques, ces milliers d'atomes animés qui remplissent la terre, l'air, la mer, les eaux, arriveraient à l'état humain, ou à une forme tenant le même rang dans l'échelle de l'univers ! » Sans doute tous peuvent y arriver et monter plus ljaut, mais tous n'y arrivent pas. Probablement nu ir.i > il n'en parvient qu'une très-petite portion, parce que si la faculté de vouloir est dans l'universalité des créatures, la plupart n'en font pas usage. Qu'on nous pardonne de répondre encore ici par des consicférations morales, quand on attendait dos preuves physiques. Mais, parmi celles-ci mêmes, il 122 LES ROIS, LES PRÊTRES n'en est pas une, si l'on veut y réfléchir, qui n'émane de l'intelligence ; et toute démonstration ou tout effet, quelque matériel qu'il semble, n'est au fond que la manifestation ou la conséquence d'une pensée. Nous le redisons : l'être est libre, sinon il ne serait pas un être. S'il peut avancer, il peut également ne pas le faire, et demeurer indéfiniment au même point. Alors quelque faible qu'il soit, s'il se complaît dans sa faiblesse, s'il est heureux, si sa félicité est dans ce demi-sommeil, s'il conserve son innocence dans cette félicité, s'il ne fait rien pour en sortir, pourquoi en sortirait-il? Il n'a point mérité de tomber plus bas, ni de s'élever davantage ; il ne veut ui l'un ni l'autre, il doit donc rester où il est. Or, cet état de stagnation volontaire, cette espèce d'inertie qui nous fait tenir à notre position présente, même quand nous la sentons incomplète, difficile, mauvaise, est la suite d'une disposition presque générale dans toutes les classes terrestres. Dites au plus misérable des humains, au plus disgracié des êtres, que vous allez renouveler sa forme et lui donner celle d'un autre ; vainement cet autre sera plus fort, plus beau que lui ; malgré cette évidence, quelque profit qu'il y rencontre, retenu par je ne sais quel doute, quelle terreur, quel amour de ET LES CASTES. 123 soi il trouvera, en se reconnaissant le dernier de tous, un avantage à rester lui; et serait-ce pour devenir le premier, il hésitera et peut-être vous refusera. Alors comment s'étonner si tant de créatures demeurent indéfiniment dans les classes infimes? Si nous voulons par quelque autre rapprochement nous représenter la disproportion qui doit, par cette seule cause, la volonté, exister entre les êtres du bas de l'échelle et ceux des degrés plus élevés, nous interrogerons ce qui se passe dans les échelons qui nous avoisinent et dans le nôtre même. Parmi les animaux domestiques que nous connaissons le mieux, sur cent, sur mille, vous n'en trouverez pas un dont l'instinct l'emporte d'une manière marquée sur celui de ses semblables, quoiqu'il n'y en ait réellement pas deux qui aient identiquement le même instinct c'est-à-dire qui, dans une même position, possèdent une même dose d'intelligence. Dans une nation de trente millions d'âmes, il se rencontre à peine, dans un siècle, un homme vraiment supérieur, un être de génie. Hé bien 1 ces trente millions d'individus ont pourtant les mêmes sens, les mêmes organes, les mêmes bases de volonté, peut-être les mêmes passions; il n'en est pas un, s'il se comprend lui-même, s'il n'est pas resté en- 124 LES ROIS, LES PRÊTRES fant, ou idiot, ou insensé, qui ne voulût avoir du génie, ou la supériorité qu'il donne. Mais aussi, dans cette multitude, il n'en sera peut-être pas deux qui persévéreront dans cette volonté, et s'astreindront à faire ce qu'il faut pour réaliser ce qu'ils veulent; parce qu'il est très-peu de personnes, même parmi les plus raisonnables, qui sacrifient un bien- être présent à un espoir éloigné : et qu'il en est moins encore, quelle que soit leur conviction, qui apprécient une amélioration, et un progrès au delà de la terre. Si cette soif de supériorité morale ne semble pas aussi générale que je l'indique, qu'on applique le même raisonnement au désir de la beauté. Il n'est aucun être qui ne veuille paraître le plus beau de tous, si déjà il ne croit l'être, et nul ne fera ce qu'il faut pour le devenir. Si les hommes, au point élevé où ils sont, restent si apathiques sur leur sort futur, si la jouissance du moment, toute pâle qu'elle soit, comparativement au désir qui la précède ou à celui qui la suit, les satisfait et les arrête, que ne doit-il pas arriver dans les races grossières qui, prévoyant moins l'avenir, jouissent d'autant plus du présent ! D'après ceci, on doit concevoir comment, malgré la faculté qu'elles ont de croître, tant de créatures Tt*« *^ÊÊÊt ET LES CASTES. H5 tant d'espèces ne croissent pas. Et cela seulement, comme on vient de le dire, parce qu'elles se complaisent dans leur position et qu'elles ne veulent pas faire usage de la liberté d'en sortir. Ce n'est que la douleur, le besoin, une gêne quelconque qui les y contraint, en excitant leurs appétits et leur puissance de vouloir, en leur donnant enfin un surcroît d'énergie. Peut-être même est-ce cette douleur qui a éveillé leur àme pour la première fois, et l'a arrachée à un sommeil qui sans elle aurait pu être éternel. Dans les classes de début où la douleur est légère, la destruction peu prévue et par conséquent peu sentie, les êtres, en grande majorité, doivent indéfiniment vivre, mourir et renaître sous une même forme. Mais ce qui peut durer des milliards de siècles, peut aussi cesser à chaque instant, puisqu'il suffit d'un désir ou d'une action de l'être, pour le mettre dans une autre situation. La faculté de cette volonté et de cette œuvre existant, la possibilité de l'exécution doit se présenter tôt ou tard ; et nous ne reculons pas devant cette idée, que tous les individus de la création, quelque bruts et exigus qu'ils semblent, peuvent passer par tous les degrés de force et de puissance, et trouver moyen d'exercer l'un et l'autre. 126 LÉS ROIS, LES PRÊTRES Mais l'espace leur manquera? Comment leur manquera-t-il? Supposons que cette volonté de croître vienne en môme temps à tous les êtres : supposons leur multitude mille et mille fois plus considérable qu'elle ne l'est; supposons que l'eau, l'air, la terre, en soient remplis, qu'ils se montrent enfin aussi nombreux dans notre planète que les grains de sable, et qu'il en soit ainsi dans tous les globes de l'univers, à ce peuple immense, à ces milliards d'êtres, l'immensité n'est-elle pas ouverte? Ne peut-elle les contenir tous, fussent-ils, non des atomes, mais des géants? Et la matière elle-même leur taillirait-elle pour l'œuvre? Non encore; caria matière aussi n'a pas plus de bornes que cet infini. Elle y varie sans doute de forme et d'essence, et chaque région de l'espace peut avoir des éléments qui lui soient propres, Mais dans cette immensité, nonobstant cette variation, la substance de l'œuvre est partout. Sans donner ce qui suit comme fait constant, ne serait-il pas possible qu'il existât des globes qui par la nature bornée de leurs éléments, ne comporteraient qu'une série très-limitée de degrés d'intelligence, et qui serviraient de demeures à des germes ou à des âmes sortant de leur sommeil, ou même à des êtres retombés à leur état originel et de débilité ET LES CASTES. 127 native ? Ces globes seraient en quelque sorte l'ovaire des créatures, leur pépinière ou leur premier plan d'action : là s'essayeraient à la vie les embryons devant se développer ailleurs. La terre aurait été dans le principe et pourrait être encore un de ces mondes d'essai; ce qui jusqu'à certain point, expliquerait comment s'y trouve cette foule de créatures des derniers ordres. Bien que ces espèces soient probablement les premières ébauches de toutes celles qui depuis ont peuplé notre planète, on pourrait penser que leur multitude excède la totalité des races d'aujourd'hui. Mais ceci ne démontrerait rien contre ce que nous venons d'avancer. Parce que le globe terrestre est rempli d'une masse incalculable d'animalcules, de plantes ou d'êtres des échelons inférieurs, ce n'est pas un motif de croire qu'il en soit ainsi dans tous ; et si des régions célestes ne conviennent qu'aux premiers mouvements des germes, à leurs premiers pas sur la matière, il en est aussi qui ne comportent que des individus développés et forts. Nous ferons l'observation que la quantité de créatures terrestres, végétales et animales, en y comprenant les animaux microscopiques, n'est peut-être pas aussi étendue qu'on l'estime généralement : nous prenons souvent pour des êtres des parties d êtres, et même leurs actes et leurs œuvres. 128 LES ROIS, LES PRÊTRES Par exemple : un animal imperceptible pourra produire des milliers de points ou de bulles gazeuses, et leur donner un mouvement; et nous verrons un millier de créatures où il n'en existe réellement qu'une. Nous pourrions aussi considérer comme autant d'individus chaque doigt d'un géant dont nous n'apercevrions que les extrémités, et môme chacun de ses cheveux ; et encore chaque grain de poussière auquel ces cheveux, par leur attraction, pourraient imprimer une vibration. Quand il s'agit du mouvement, nous sommes portés à embrasser deux opinions qui, toutes contradictoires qu'elles sont, s'écartent peut-être également de la vérité ; et ceci, parce que nous ne voulons pas voir la vie dans ce qui est plus fort que notre vie, et dans l'œuvre dont nous ne serions pas capables. i Ainsi nous attribuons toujours à la matière les très-fortes impulsions, celles qui s'étendent au loin, celles dont notre intelligence, n'embrassant pas les bornes, ne peut saisir la cause entière. Les effets des grands corps et d'une vaste volonté, toutes les phases de la création, la marche des éléments, les révolutions des astres deviennent ainsi à nos yeux les rouages d'une machine et un résultat purement mécanique. ET LES CASTES. 1Î9 Tandis que par un préjugé opposé, nous croyons toujours reconnaître la vie et la volonté dans ce qui est très-minime, et dans le mouvement qui se fait sentir sur une très-petite échelle. Et partout où notre perception nous indique un balancement, une vibration, un simple frémissement, nous disons : il y a là une créature et par conséquent une âme. Assurément cela peut être, mais le contraire est non moins probable. Je pense donc qu'ici nous prenons souvent les effets pour la cause ou la partie pour le tout. Ce que nous appelons un être, ne sera qu'un de ses organes, un de ses membres ou moins encore. En vain dans leur marche ou leurs convulsions, ces parties nous semblent des corps indépendants et isolés ; notre œil nous trompe : elles sont liées à un centre par des fils invisibles et qui les font se mouvoir, sans que nous puissions en apprécier le moteur. Alors ce qui, dans notre croyance, était un peuple d'animaux n'est de fait qu'un seul individu dont chaque point mouvant est une fibre. Cet être se dilate, se resserre, prend mille et mille formes, mais ces formes sont toujours dirigées par une action unique ; et nous en acquérons sinon la preuve, du moins une très-forte présomption, en examinant attentivement les mouvements de ces 9 130 LES ROIS, LES PRÊTRES atomes réputés intelligents. Remarquez que leur volonté ou ce que vous considérez comme tel, est toujours collective : qu'on les sépare, ils se réunissent; qu'on les écarte encore, ils se joignent de nouveau, et toujours dans un même cercle, avec des circonstances semblables ou peu différentes. Leur séparation n'a donc été qu'un prestige. Mais telle est la ténuité ou l'élasticité des nerfs de l'animal, ou la force d'attraction d'une de ses parties vers l'autre, qu'aucune ne se rompt; ou, si la rupture a lieu, qu'elle se répare aussitôt. Si l'on ne veut pas que ces milliers de points agissants soient un seul corps et un corps tout formé, pourquoi n'en serait-ce pas un qui se forme et s'har- monie à la localité? Pourquoi ce mouvement que nous attribuons à des myriades de créatures, ne serait-il point la vibration des fractions ou des innombrables molécules qui vont composer la charpente d'une seule? Pourquoi enfin ne serait-ce pas le bouillonnement de la substance dont l'àme s'empare? Si un corps humain ou tout autre animal, avant d'être concentré dans un petit espace, celui de sa taille actuelle, était étendu dans un très-grand, il n'est pas douteux que le naturaliste qui ne pourrait, même avec les instruments les plus énergiques, saisir qu'une coupure ou qu'une ligne de l'ensemble, en voyant de place en place et sur des points qu'il ET LES CASTES. 131 croirait isolés, la pulsation des artères de cet être aux membres distendus, ou bien la circulation de ses humeurs et les effets de sa respiration, prendrait chacune de ces conséquences d'un organe pour l'organe même ; pour plus encore : pour une action complète suite d'une volonté propre; et chaque vibration lui paraîtrait un animal entier, ou une légion d'animaux. Or, parce que, depuis leur origine terrestre, ou plutôt pendant une période de leur vie sur la terre, les corps en gagnant en solidité ont été réduits dans leur étendue, cela ne dit pas qu'il en a été ainsi à toutes les époques de la création. Gela même, si nous en jugeons par analogie, annoncerait le contraire. Les corps s'étendent ou se resserrent selon la dilatation des éléments, et de manière à pouvoir toujours agir dans ces éléments; car il faut un rapport de poids et de densité de la forme vivante à la matière sur laquelle elle vit et s'imprime, à la matière qui sert à sa subsistance, à sa volonté et à ses œuvres. Je ne vois donc pas pourquoi tout être, à un point de son développement, avant la formation de ses organes présents, n'aurait pu être dilaté et répandu dans un vague immense. Peut-être n'est-il pas un seul corps dur qui n'ait 132 LES ROIS, LES PRÊTRES été éthéré, puis fluide, puis semi-liquide, enfin compact et solide. Ce qui a lieu dans la nature morte, ne peut-il être dans la nature animée? La portée immense qu'acquiert l'âme à l'aide de la pensée qui n'en est qu'une extension ou une dilatation, ne nous indique- t-elle pas que la substance locale et corporelle, quand elle n'était pas serrée et condensée par cette àme, a dû être vague comme elle? L'àme ou la vie ne va-t-elle pas chercher au loin les matériaux dont elle compose ses organes; et avant de les réunir en elle, ne doit-elle pas leur imprimer un mouvement? C'est donc, nous insistons sur ce point, cette agitation des parties vues isolément, qui a pu nous les faire considérer comme des corps organisés; et faire admettre, au rang des êtres, de simples molécules, des parcelles de matières soulevées par la vie : tandis que l'individualité ou l'àme qu'effectivement ce mouvement annonçait n'était pas là, qu'elle pouvait même en être fort éloignée. Bref, si cet atome qui s'agite n'a pas en lui tous les organes qui constituent l'existence, ou si, les possédant, ces organes ne comportent pas la pensée et la volonté, s'ils n'y sont pas aptes, ce point agité n'est pas un être, il n'en est au plus que la fraction ou l'instrument. Il sera même l'instrument d'un tiers : et ces mo- ET LES CASTES. i33 lécules, ces parties, employées par un sujet plus fort que celui auquel elles appartiennent, se trouveront ainsi réunies à l'action de ce plus fort. C'est ce qui arrive journellement partout où plusieurs individus de puissance et de volonté inégales se trouvent en contact : les organes de l'un, mus par la volonté de l'autre, ne sont plus que mécanisme, Cette différence de l'impulsion individuelle à l'impulsion étrangère, ou de l'action propre à celle qui est imposée, n'a pas été suffisamment établie, et c'est pour éviter de s'y tromper qu'il faut surtout s'attacher à découvrir, dans les corps que nous voyons se mouvoir, s'ils ont une pensée, une intention, ou si elle peut leur venir; car il n'est d'individu que là où existe la faculté de vouloir : c'est l'àme qui constitue l'être et non la forme. Ainsi, d'après ce qui précède, partout où le mouvement se prononce, il est l'effet de l'élément mis enjeu par une volonté première ; Ou la suite de l'action d'un être dont cet élément est l'émanation et l'organe ; Ou bien celui d'un autre être qui imprime au premier son propre mouvement. Mais dans tous les cas, cet élément, cet organe, cette partie, peut se trouver à une distance très- grande de son moteur, c'est-à-dire du siège de l'âme; 134 LES ROIS, LES PRÊTRES comme il peut en être très-proche. Et le point où est la vie semblera immobile, tandis que celui qui n'en est qu'une dérivation, présentera une mobilité extrême. J'ai dit ailleurs, ce qui pourra paraître en contradiction avec ceci, que certaines productions que nous prenions pour un corps unique, étaient réellement la réunion de plusieurs ; et que telle plante, tel arbre, telle végétation zoophite ou conferve, pouvait contenir un amas de ruches, de cellules et une peuplade entière. Que faut-il conclure de cette double assertion? C'est que les deux cas doivent se présenter; et qu'au premier aspect et même après une longue étude, la faiblesse de notre vue ou l'insuffisance de l'art qui y aide, ne nous permet pas toujours de les distinguer et de séparer l'un de l'autre. Si un rameau de corail peut renfermer un groupe d'animaux, il arrivera aussi qu'une réunion de tiges, de plantes et d'arbres, et môme tous ceux d'une forêt, ne seront réellement que le développement d'un seul et les accessoires de sa vie. Ajoutons qu'il ne faut pas compter un germe dans chaque racine, dans chaque bourgeon, ni même dans chaque fruit, pas plus qu'on ne doit voir un oiseau dans tous les œufs dont certainement la plupart resteront stériles. Le fruit, comme le bourgeon ou ET LES CASTES. 135 l'œuf, devient le point qui sert de dépôt à la vie, mais n'est pas la vie, ni l'être, ni môme le germe. Beaucoup de fossiles, qui semblent des corps ayant vécu, ne sont aussi, comme nous l'avons déjà indiqué, qu'un effet, et un témoignage de l'individualité, mais non le cadavre de l'individu. C'est sa ruche ou son nid, c'est son enveloppe ou sa dépouille, c'est la peau que le serpent rejette chaque année, le test ou le fourreau que quittent tous les crustacés, toutes les araignées, tous les ôtres qui de l'état de larves passent à celui d'insectes. Enfouis dans le sol où on les rencontre, chacun de ces débris passe pour un individu, et souvent n'en est que l'apparence. Le môme animal, s'il a vécu longtemps, a pu laisser maintes traces de cette sorte, avant que sa forme réelle ne soit effectivement tombée en dissolution. Telle empreinte sur les schistes se répétera ainsi cent fois et plus, et comme les épreuves de gravures et de lithographies ne représentera qu'un seul sujet. La masse numérique des créatures terrestres est prodigieuse, nous ne prétendons pas le nier, mais c'est pour cela qu'il ne faut pas la porter plus haut qu'elle ne l'est, ni voir des individus où il n'y en a pas. Ne nous exagérons point surtout le nombre des êtres secondaires ou des classes primitives. Mais 136 LES ROIS, LES PRÊTRES quelque grand qu'il soit encore, nous devons peu nous étonner de la différence comparative de celui des races supérieures. Cette diversité est dans la nature, elle est indispensable. Partout, pour donner ouverture à l'action, il faut l'inégalité des tailles et des formes, comme l'inégalité des intelligences. Des proportions invariablement semblables en n'offrant plus de contrastes, ni de résistance, ne permettraient pas l'œuvre etlaisseraientàpeine la faculté du mouvement. D'un autre côté, si les grands êtres multipliaient autant que les petits, ils ne pourraient vivre sur la terre et la place leur manquerait. Ici ne confondons pas chaque globe pris isolément, avec l'ensemble ou l'union de tous : dans chacun l'espace est défini et susceptible d'être comblé, parce que chacun a ses bornes et son horizon ; tandis que l'immensité ou l'univers n'en a pas et ne peut en avoir. La matière étant partout, partout aussi un nouveau globe peut se constituer. Mais ce globe, ancien ou nouveau, quelque vaste qu'on le suppose, si, d'un côté restreint dans sa croissance et son étendue, il reçoit d'un autre des êtres dont la force et la taille ne le soient pas, finira par ne plus leur suffire. De ceci on peut donc induire qu'il viendra aussi ET LES CASTES. 137 sur la terre un temps où les habitants trop multipliés, ou bien encore trop grands relativement à sa surface, trop resserrés pour leurs volontés, leurs actes et leurs mouvements, devront pour continuer à croître et à agir se porter ailleurs. On se rappellera qu'il ne s'agit pas spécialement ici de la taille corporelle qui, à la longue, se met toujours en harmonie avec la localité, et souvent ne compte pour rien dans l'intelligence. Le même degré de raison peut se trouver dans un colosse et dans un pygmée ; et la dimension du colosse sera réduite fortuitement, ou en peu de générations, par les circonstances les plus vulgaires : telles que l'absence ou le déplacement d'un élément, le rétrécissement de la base ou du point d'appui, celui du moule, la diminution de la nourriture ou simplement sa modification. Il y a eu ainsi, et peut-être par cette seule cause, parmi les animaux d'un même règne, autant de types de formes et de figures diverses, qu'il s'est opéré de révolutions locales ; et chaque époque a pu, avec des formes différentes, présenter des degrés égaux de vie et d'intelligence. On voit des carnivores et des herbivores au même chaînon de la chaîne intellectuelle, et pourtant les espèces carnivores n'ont pu venir que longtemps après les herbivores, et même lorsque ces espèces 138 LES ROIS, LES PRÊTRES étaient abondantes en individus, sans quoi elles les eussent anéantis et ne trouvant plus elles-mêmes à vivre, elles auraient péri à leur tour. Ainsi les lions dont l'estomac exige une pâture copieuse, n'ont pu naître qu'après les animaux qui leur en servent. Les carnivores n'ont donc vécu qu'après les ruminants. De même que les êtres qui se nourrissent de végétaux, n'ont dû paraître qu'après ces végétaux. Mais sans nous arrêter à ceci qui rentre dans une autre question, nous voyons que l'instinct relatif des êtres de chaque classe n'a point perdu depuis qu'ils ont paru sur la terre, du moins rien ne le donne à penser; et pourtant nous avons journellement la preuve, que les individus des temps primitifs étaient dans beaucoup d'espèces d'une taille supérieure à celle d'aujourd'hui. On rencontre dans les houillères des débris de ces mousses, de ces lycopodes, dont les tiges pouvaient s'élever à vingt et trente toises et couvrir une plaine entière; et qui pourtant sont les analogues de ces mômes espèces, de ces mousses si humbles, si peu au-dessus du sol que nous les foulons aux pieds, sans presque les apercevoir. Or, les mousses actuelles dans leur petitesse n'en sont pas moins douées des mêmes facultés vitales ET LES CASTES. 13J que ces plantes gigantesques ; et il est à présumer, puisqu'elles continuent à vivre sous la même forme, qu'elles ne résistent pas moins aux efforts de leurs ennemis et aux convulsions des éléments. Nous pouvons également appliquer ceci aux animaux. Des reptiles, des sauriens de trois pouces de long, représentent des individus d'un, même degré, qui, dans l'origine, avaient une taille de soixante pieds, et qui pourtant n'avaient pas plus d'intelligence que leurs petits successeurs, ni peut-être plus d'énergie réelle, ou de cette volonté persévérante qui seule, à la longue, fait la force. Par un dernier rapprochement de ces êtres avec les végétaux, nous dirons qu'un, grand animal n'est pas exposé à moins de dangers qu'un petit. S'il a peu à craindre des autres créatures, il donne bien plus de prise à la matière, aux maux et aux besoins qu'elle engendre. Si une objection contre la possibilité de l'analogie ou de la transition s'élève encore de cette différence de corpulence, et qu'on refuse de croire qu'une abeille, ou qu'une fourmi, soit au même degré qu'un gros quadrupède, et que l'un puisse devenir l'autre, nous rappellerons que l'homme ou toute créature d'un volume et d'un poids dix fois plus considérables, a corporellement commencé par un point, un atome qui, en attirant à lui une masse plus ou moins 140 LES ROIS, LES PRÊTRES considérable de substance, a successivement varié dans son volume. Si le poids faisait la puissance réelle ou l'intelligence, un bœuf, un éléphant, devrait en avoir bien plus que l'homme. Mais nous l'affirmons de nouveau, la taille ou l'enveloppe, qui n'est rien qu'un peu de terre, ne constitue pas l'être, pas plus que le ventre ne fait la force et la beauté. Ne nous laissons donc jamais abuser par la superficie ou l'extérieur des corps, ni par leur faiblesse ou leur exiguïté comparative. Parce qu'un être est impalpable pour nos sens, ou que son âme agit dans un cercle étroit relativement à celui où nous pouvons nous étendre, n'en concluons pas qu'il soit inintelligent, ni même au plus bas de l'échelle. Il est des associations d'animaux ché- tifs en apparence qui, si nous pouvions les étudier, ne nous offriraient pas moins d'exemples de prudence et de raisonnement que les créatures les plus rapprochées de l'homme. Et peut-être ces insectes déjà cités, ces fourmis, ces abeilles, malgré la petitesse de leur corps, ne seront pas pour la volonté, la poursuite d'un plan et l'entente d'un labeur, au- dessous des castors ou de tout autre animal d'une taille bien supérieure. Ces classes sont-elles les seules? N'en est-il pas d'autres moins connues, moins en évidence, imper- ET LES CASTES. 141 ceptibles même, et qui pourtant nous étonnent par les résultats de leur présence sur la terre et les édifices presque cyclopéens qu'elles en font surgir? travaux qui en changent pour ainsi dire la surface, et dont nous connaissons à peine les auteurs ? J'ai la conviction que sous toutes les formes, même celles que rend invisibles pour nous leur ténuité ou leur dilatation immense, il est des espèces ingénieuses et calculatrices, des espèces composées d'êtres capables individuellement, ou par leurs efforts réunis, de concevoir et de créer de grandes choses, grandes au moins comparativement à celles que nous leur attribuons. Ainsi en élevant à un nombre exagéré la généralité des êtres, nous avons, je crois, beaucoup trop restreint celui des créatures raisonnables; et nous pourrions, sans crainte de nous tromper, admettre que parmi les individus les plus petits de taille, et même tout à fait insaisissables, il y a des degrés d'instinct et de raison aussi élevés et plus élevés peut-être que parmi ceux que nous admirons, seulement parce qu'ils sont mieux pourvus de matière et plus rapprochés de nos mœurs et de nos sens. Malgré ces»raisons, quelque plausibles qu'elles puissent être, ce défaut de proportion de nombre entre les êtres intelligents et forts et ceux qui sont Ii2 LES ROIS, LES PRÊTRES aux derniers degrés de faiblesse, pourra toujours nous être opposé, si au lieu de la question d'ensemble on ne prend que celle de localité, ou bien si l'on ne croit qu'à une progression limitée dans l'espace terrestre, tandis que de fait elle s'étend à tous les globes et à l'immensité entière. Mais précisément à cause de cet échange, de cette circulation, de ce roulement de germes de tous les globes et d'individus de toutes les tailles, échange qui s'effectue à travers toutes les régions du ciel, il est impossible de rien établir, quant au nombre, sur la population ou la dépopulation d'un monde pris isolément. Un jour il peut être couvert de créatures, et le lendemain en être entièrement dépourvu; ou bien n'en renfermer qu'une catégorie, et bientôt en présenter vingt ou mille; et ceci, sans qu'on puisse en rien inférer sur la quantité effective, ou les qualités intellectuelles de ces individus, ni assurer qu'ils sont à leur premier degré de croissance ou qu'ils en ont parcouru plusieurs; ni qu'ils représentent divers jalons d'intelligence, ou n'en offrent qu'un seul sous des figures variées. Sans contredit, dans cette série de transitions et de corps, il peut y avoir croissance ou transformation réelle; mais peut-ôtre n'y a-t-il que modification extérieure. Il pourrait n'y avoir aussi que déplacement. J'ai ET LUS CASTES. 143 déjà avancé d'après quelques probabilités, que des germes, et môme des êtres complets, sont isolément, ou par races et familles, transportés d'un globe à l'autre avec les fragments ou les émanations de ces globes. Les effets de la vie, et même ceux de la matière sont bien plus vastes, plus généraux que nous ne le pensons ; et c'est erreur de dire qu'il existe un ordre de choses, seulement pour notre petit globe. Certainement il a des effets et des mouvements qui lui sont propres, mais il en est beaucoup plus auxquels il n'est soumis que comme partie de l'ensemble, et qu'il partage avec des milliers de soleils. Ensuite quelle est la proportion du nombre et de l'espèce des éléments, au nombre et à la diversité des êtres qui les habitent? Cette ,proportion est-elle déterminée? Tel élément comporte-t-il une plus grande variété de races que tel autre ? Y a-t-il plus d'éléments et des éléments plus tranchés, plus énergiques dans les régions où demeurent les êtres les plus forts et les plus développés? Ceci n'est pas d'une solution plus facile pour nous, que les autres questions que nous venons de soulever. Quant à la masse des substances, quoiqu'évidem- ment elle ne puisse pas plus croître qu'elle ne peut diminuer, il est à présumer qu'elle n'a point de liornes; car si la matière, avons-nous dit, n'était 144 LES ROIS, LES PRÊTRES pas inépuisable, si elle n'était pas infinie et que le nombre des créatures le fût, quelqu'étendue qu'on lui accorde, il arriverait une époque où elle manquerait aux individus et à leur développement; par conséquent, il viendrait un jour où la création serait arrêtée, et l'action de Dieu éteinte avec la vie des êtres, parce que l'une comme l'autre, n'est et ne peut être qu'une progression. Ensuite, cette matière étant limitée, une partie des êtres, un seul même pourrait l'envahir tout entière, et il resterait des germes qui en manqueraient ; ce qui peut arriver sans doute, mais sur un point et non dans l'ensemble ni d'une manière absolue. Si la matière étant infinie, la masse des êtres l'était aussi, leur action pourrait encore se trouver localement entravée, puisqu'il n'y aurait qu'une matière infinie pour une multitude d'êtres ayant un pouvoir infini. Dans mon opinion, la Substance est intarissable ; comme l'espace elle est sans terme, mais le chiffre des êtres ne l'est pas ; leur nombre est fixe et l'a toujours été. Tous les germes sont incréés, ils existaient de toute l'éternité : ils ne sont pas nés, ils ne peuvent pas finir, et leur multitude ne peut ni augmenter, ni diminuer. KT LES CASTES. lio D'après ceci, la foule qui possède vie et action, quoique immense, quoique incalculable, sauf pour Dieu, étant cependant limitée quant au nombre, tandis que la matière ne l'est pas quant à la masse et à l'étendue, rien ne peut arrêter la croissance d'un être fort ou faible, ni restreindre le déploiement de sa puissance de vouloir. Alors d'efforts en efforts, de volonté en volonté, lorsque cette volonté est basée sur la raison et la justice, la créature aujourd'hui la dernière de toutes, pourra aussi arriver à créer des mondes, des systèmes de mondes et des milliers de systèmes ; car la matière ouvrable dont chaque être dispose étant aussi vaste que son imagination, si le désir persévérant suivait toutes les phases de cette imagination, si toujours il était d'accord avec le sens droit ou l'équité, la force physique de l'individu, croissant dans la môme proportion, il pourrait agir dans une mesure égale à son vouloir. Qu'on ne perde pas de vue que par force physique, je n'entends pas spécialement le poids des formes et leur dimension : nous venons de faire observer que l'énergie d'ensemble, c'est-à-dire la puissance d'exécution jointe à celle d'intention, peuvent se trouver dans un corps tenant très-peu de place, quoiqu'il puisse en embrasser une très-grande. Nous estimons d'ailleurs que la vigueur corpo- 10 146 LES ROIS, LES PRÊTRES relie consiste dans la perfection des rouages, dans la prompte obéissance de leurs mouvements à l'impulsion de l'àme, dans la faculté qu'ils ont de s'étendre, de se resserrer, de se modifier suivant le temps et le lieu, et dans le pouvoir que l'être acquiert ainsi d'agir dans tous ses éléments et sur la portion matérielle d'autres êtres plus faibles d'organes et d'intelligence ou au moins de volonté. Quoi qu'il en soit, nous reconnaissons que le nombre des créatures n'est limité dans un globe que par l'horizon de ce globe, et que jusqu'au moment où la vie et le mouvement s'y trouvent gênés, ce nombre peut s'accroître toujours, même aux dépens de la taille de ses habitants ou de leur mesure corporelle. Néanmoins l'action de la vie et l'exercice de la volonté, exigeant une fibre proportionnée à la résistance de ces éléments, il est à croire que cette décroissance des membres ou de l'instrument des sens, qui eux-mêmes ne sont que ceux de l'àme, s'arrête dès que la puissance locale et matérielle de ces organes se trouve au-dessous de celle de l'intelligence. Alors l'àme entravée en même temps dans son action présente, dans sa croissance ou son avenir, va dans un autre globe chercher l'espace et la matière qui lui manquent pour constituer un autre corps à la hauteur de l'intelligence qu'elle a acquise. sm.im ■ -.___ . ,__.........-âaiiÉH ET LES CASTES. 147 Ou si elle ne change pas de localité, elle reste assoupie dans son germe jusqu'à ce que les circonstances nécessaires à son développement se représentent sur le globe où sa volonté l'arrête. Mais il est évident que cette augmentation de la quantité d'êtres sur un point n'est réelle que sur ce point, qu'elle demeure purement locale et n'est de fait qu'un déplacement. Ainsi, lorsque la population d'un monde s'accroît, celle d'un autre diminue ; à moins que des germes qui auraient sommeillé jusqu'à cet instant ne se réveillent et ne surgissent de la matière où ils étaient enfouis. Alors se confondant avec les anciens habitants, c'est-à-dire avec les germes précédemment éveillés, ils doivent en accroître la multitude et peupler les espaces qui étaient déserts. Mais ces germes qui surgissent les derniers, ayant toujours eu la vie en eux, avaient toujours aussi, comme les premiers, la faculté d'agir; peut-être même en avaient-ils déjà usé ; on ne peut ainsi les considérer comme des individus nouveaux, ni en faire une classe à part. Si donc l'on réunit les germes qui sommeillent aux germes éveillés , si l'on n'en fait qu'une famille composée d'individus croissants, décroissants ou stagnants, mais toujours existant dans l'une de ces 148 LES ROIS, LES PRÊTRES positions, le chiffre total des habitants de l'univers est à jamais fixé, et il a été tel dès le principe. Par conséquent, et ainsi que nous l'avons avancé, quelque immense que soit la masse totale des individus dont les myriades sont pour nous aussi incalculables que l'éternité, un seul, fût-il le plus faible de tous, ne saurait disparaître ; car ce dernier aussi peut s'élever j usqu'à Dieu môme. Résumant ce passage, les conclusions que nous en tirons sont celles-ci : Nous connaissons ce qui constitue un être, lorsque par ses éléments et sa forme il se rapproche de notre propre organisation ; mais nous ignorons presque entièrement en quoi consiste celui qui s'en éloigne. Nous pouvons donc prendre pour un seul ûtre ce qui en est réellement un groupe. Mais il est plus probable que, notamment dans les espèces végétales, nous considérerons comme un individu complet ce qui n'en est qu'une fraction, ou même ce qui n'est que son œuvre, et l'impression communiquée à la matière. Ainsi, quand un mouvement se manifeste sur plusieurs points, si surtout il s'y répète d'une manière uniforme, il ne faut jamais, sans un examen approfondi, en induire que chaque partie vibrante, et môme sensible, soit un être à part, ni même l'or- ET LES CASTES. 149 gane d'un être présent; car en reconnaissant que ces corps ont un mouvement, nous ne savons pas bien positivement si individuellement il est à eux, et s'il vient d'une impulsion reçue ou de leur propre volonté. Ce qui fait l'être n'est donc pas le mouvement même, mais la faculté qui l'imprime. Dans le dénombrement des créatures, nous comprenons les germes, car le germe, comme l'être développé, est capable de mouvements ou d'action. Les germes sont des individus stagnants depuis l'éternité, ou des êtres assoupis qui déjà ont agi ou vécu, et qui attendent le moment de vivre encore. Mais bienqu'inactifs, ils représentent toujours la vie et î'iudividualité. Chacun est un être, et le plus faible a en lui les facultés du plus puissant, avec des degrés différents de volonté. Ce qui constitue la puissance intellectuelle et détermine la place d'un être dans l'échelle de la création, n'est ni sa forme extérieure, ni sa taille, ni son mouvement, ni même la base première des facultés qui dans tout est égale, c'est sa volonté et l'emploi qu'il en fait. La multitude des créatures peut varier indéfini- mont dans un globe, néanmoins elle y est bornée par les limites mêmes de ce globe ; mais comme l'immen- 130 LES ROIS, LES PRÊTRES sité n'est rien pour l'àme, comme toutes les régions de l'espace sont abordables pour elle, ce qu'un monde a de trop en population retombe sur l'autre. Arrivé à un certain point de décroissance, l'être des globes secondaires doit nécessairement changer de lieu ; car notamment dans notre planète si restreinte dans le nombre et l'espèce de ses éléments, si resserrée dans son ensemble, l'être ne pourrait acquérir tout son développement. L'essence vitale ou la vie, essence toujours individuelle, allant partout et venant de partout, circule continuellement d'un monde à un autre. La multitude des êtres est ainsi variable dans chacune des régions de l'espace ou dans les astres qui les remplissent, mais elle est toujours la même dans l'ensemble de l'univers. Un individu peut s'éveiller, se rendormir, s'élever indéfiniment du petit au grand ou retomber du grand au petit, puis à l'état de germe même ; mais aucun ne doit réellement ni naître ni mourir; et la liste des créatures qui peuplent l'immensité ne peut ni s'accroître ni diminuer d'une seule. Le corps n'est qu'un instrument, ne l'oublions pas : l'âme c'est l'être. Si par formation ou création on entend éveil, impulsion, sans doute l'âme est la création de Dieu, bien que son principe soit inné comme le sien propre. Mais s'il ne s'agit que du ET LES CASTES. loi corps, la main de Dieu n'est pas là. Ce corps n'est que l'emprunt fait à la matière ; il est la suite du contact de l'esprit avec les éléments, il en est la dérivation. L'on se trompe donc probablement en attribuant à une volonté céleste, à une action et à une intervention directe de la divinité, la constitution des membres, des organes, ou de la partie charnelle et périssable des êtres. L'âme ou la vie est l'impulsion ou l'émanation de Dieu... Telle est cette magnifique théorie de la genèse scientifique dont nous ne sommes pour ainsi dire que l'éditeur, et en nous en déclarant le disciple convaincu, nous en restituons tout l'honneur à l'illustre savant B. de Perthes, qui a ouvert au monde des horizons inconnus dans le passé, en découvrant l'homme tertiaire et quaternaire, en le prouvant par ses œuvres enfouies dans les dépôts diluviens du globe. Cet admirable système, d'accord avec toutes les données de la raison et de la science, a le mérite de ne point noyer l'âme dans la matière, de ne point noyer Dieu dans l'orgueil humain... Là est toute la philosophie de l'avenir. Voilà où est arrivé le courant scientifique, réunissant dans une synthèse générale toutes les conquêtes de l'esprit humain. Après les philosophes 152 LES ROIS, LES PRÊTRES indous, qui croyaient à la réincarnation, jusqu'aux philosophes actuels, qui croient à l'incessante et progressive transformation de la vie, tous les penseurs ont leur part de découvertes dans l'exposé de ce système du monde; pas un siècle ne peut dire à l'autre : « Ton œuvre a été inutile ; » pas une idée ne s'est échappée de l'intellect humain sans être fécondée. Au rebours de cet état essentiellement perfectible de l'esprit scientifique, l'esprit religieux s'est endormi dans la fiction, dans les conceptions grossières, dans l'immobilité de la révélation. Nous allons le voir naître, assister à ses premiers pas, se former de superstitions naïves, de mensonges habiles, d'odieuses folies, et s'arrêter tout d'un coup dès que le prêtre et le roi, se regardant en face, ont pu se dire : L'instrument est bon, inutile de rien inventer de mieux; nous avons tout ce qu'il nous faut pour abêtir les peuples... De ce jour-là les prêtres et les rois se liguèrent contre l'humanité... la formule du trône et de l'autel était trouvée, les castes étaient nées, et c'est grâce à ce concert immoral qu'au xix" siècle, siècle de la vapeur et de l'électricité, on enseigne encore officiellement la création de Jéhovah et la divinité du Christ. DEUXIÈME PARTIE SCIENCE ET RELIGION PRÊTRE, ROI ET CASTES CHAPITRE PREMIER SCIENCE ET RELIGION Deux immenses courants d'attraction dont vous retrouvez les traces à toutes les époques et dans toutes les civilisations, se partagent le monde. Ils coulent parallèlement comme deux fleuves qui ne doivent jamais se rencontrer, leurs sources se perdent dans la nuit des âges antéhistoriques, et les monceaux de cadavres, qui les séparent, indiquent que de terribles luttes se 'sont livrées sur leurs rives. Au-dessus de ces deux courants peuvent s'inscrire ces deux mots : science et religion. Science I c'est-à-dire: étude de tous les faits exacts, recherche de la vérité, dans ses diverses manifestations, libre examen de toutes les croyances, rejet de tout ce qui n'est pas basé sur un axiome positif et indiscutable, soumission absolue aux lois de la raison. 156 LES ROIS, LES PRÊTRES Religion! c'est-à-dire : croyances imposées, domination par la superstition, le charlatanisme et le mensonge, culte du merveilleux, proscription de la raison. Si la science a marché chaque siècle , ajoutant son apport aux progrès déjà conquis... la religion, au contraire, s'est cantonnée dans son immobilité, refusant énergiquement d'élargir l'espace dans lequel elle a renfermé l'esprit humain. La science a eu beau fouiller l'univers, découvrir les lois auxquelles la nature soumet tous ses phénomènes, démontrer l'impossibilité matérielle de tels ou tels faits, de telles ou telles croyances, la religion n'en a que plus fortement accentué son défi à la liberté humaine ; et l'on doit reconnaître que toutes les formules religieuses , anciennes ou modernes , ne se sont jamais inquiétées de respecter la raison dans l'élaboration de leurs mystères et de leurs dogmes. De tout temps, la science a fait œuvre de désintéressement, son but a été le progrès de l'humanité. La religion n'a fait qu'oeuvre de despotisme , son but a toujours été d'asservir l'humanité. La science ne vit que de lumière et de vérité. La religion que d'obscurité, de superstition et d'erreurs. Deux hommes, depuis des centaines de siècles, se ET LES CASTES. 1Ô7 sont étroitement unis pour proscrire la science et éterniser l'esclavage intellectuel. Ces deux hommes sont le prêtre et le roi!... Ils se sont prétendus les dépositaires de toute vérité et de toute science. Au nom de la divinité, ils ont mis leurs passions, leur égoïsme, leurs vices à l'abri de la révélation... Ils ont forcé les peuples à s'agenouiller devant le bois, la pierre ou le marbre, et noyé toutes les résistances dans le sang... Lorsque, jetant un regard en arrière, on compte les nombreuses victimes qui marquent la trace néfaste de leurs pas, on se prend à espérer que l'heure est prochaine où disparaîtront pour toujours ces deux représentants de l'intolérance, de la corruption et de la force brutale dans l'humanité... Nous venons de voir ce que la science enseigne à l'homme sur lui-même, sur le globe qu'il habite et sur les êtres inférieurs qui en sont à gravir les premiers échelons de la vie... Il ne sera pas sans intérêt, à l'heure où les réactions cléricales tentent de relever la légende du trône et de l'autel, à l'heure où les universités ultramontaines vont faire sanctionner la science par la Bible, de placer en regard de la science indépendante, la science issue de la révélation. On pourra discuter les hypothèses de l'école scien- 158 LES ROIS, LES PRÊTRES tifique, à laquelle nous nous faisons gloire d'appartenir, qui ne confond pas l'esprit et la matière, et assigne à ces deux principes des rôles différents dans l'Univers... Nous n'avons pas la prétention de les imposer, et c'est en glanant quelques vérités dans l'apport de chacun que la science véritable, la science indépendante se constitue. 11 faut souvent des siècles pour dégager une seule idée... La science de la révélation, elle, n'a rien à, faire avec le temps, l'étude, l'examen, l'expérience... elle s'est constituée tout d'un coup... elle est sortie toute armée du cerveau de Jupiter, et, comme son nom l'indique, elle est le produit d'un enseignement divin qui arrive aux hommes par la bouche du prêtre I C'est la valeur de cet enseignement que nous allons examiner, en indiquant surtout qu'il a ses sources originelles dans les phénomènes de la nature, divinisés par les hommes primitifs. Et en nous occupant plus spécialement des vieux mythes sur lesquels repose la science du prêtre à notre époque, nous lui aurons démontré que les insanités qu'il met sur le compte de la révélation divine, traînent dans les pagodes de l'Inde depuis des milliers d'années. CHAPITRE II MYTHOLOGIE ET RÉVÉLATION Le premier acte du christianisme pour échapper à la critique de la raison, est de placer son origine sous l'égide de la révélation. L'Ancien et le Nouveau Testament, base de toute science, de toute loi divine ou humaine, sont émanés de Dieu lui-môme, l'Esprit-Saint les a révélés aux hommes. La prétention n'est pas nouvelle, et les prêtres romains se sont bornés à imiter purement et sim- plementleursprédécesseurs del'Egypte, de laChaldée et de l'Inde... et à copier leurs doctrines. D'épaisses ténèbres couvrent la nature, l'origine et l'histoire des dogmes que de tous temps les prêtres ont enseignés : imposés par la force et l'auto- ri té, inculqués par l'éducation, protégés par les rois afin d'en être protégés, entretenus par l'exem- PW, ils se sont perpétués d'âge en âge, et ont surtout 160 LES ROIS, LES PRÊTRES affermi leur empire par l'habitude, et l'indifférent respect que l'on professe en général pour les choses du passé. Mais dès que l'homme éclairé par l'étude, la réflexion et l'expérience, veut revoir avec un mûr examen les préjugés de son enfance, il y découvre bientôt des choses si disparates, de telles contradictions, de telles impossibilités, de telles niaiseries même, que, peu à peu la raison reprenant ses droits, il se dépouille de l'enseignement sacerdotal, et traduit toutes les croyances à la barre du sens commun. D'abord, remarquant la diversité et l'opposition des croyances qui partagent les nations, l'homme s'enhardit contre l'infaillibilité que toutes s'arrogent, et s'armant de leurs prétentions réciproques, il conçoit que les sens et la raison émanés immédiatement de Dieu sont une loi plus sainte, un guide plus sûr que tous les livres prétendus sacrés et toutes les conceptions nuageuses des prophètes. S'il examine ensuite le tissu de ces livres eux-mêmes, il observe que leurs prétendues lois divines, c'est-à-dire immuables et éternelles, sont nées par circonstances de temps, de lieux et de personnes, qu'elles dérivent les unes des autres dans une espèce d'ordre généalogique, puisqu'elles s'empruntent mutuellement un fonds commun de spéculations identiques que chacune modifie à son gré. ET LES CASTES. 161 Si on remonte à la source de ces idées, on trouve qu'elle se perd dans la nuit des temps préhistoriques, dans l'enfance des peuples et jusqu'à l'origine du monde môme à laquelle elles se prétendent liées; et là, placées dans l'obscurité du chaos et dans l'empire fabuleux des traditions, elles se présentent accompagnées d'un état de choses si prodigieux qu'il semble interdire tout accès au jugement; mais cet état même suscite un premier argument qui en résout la difficulté : car, si les faits prodigieux que nous présentent les différents systèmes théologiques du monde avaient réellement existé; si, par exemple, les métamorphoses, les apparitions, les conversations de Dieu avec les mortels, les résurrections et autres miracles relatés dans les ouvrages sacrés des Indous, des Chaldéens, des Hébreux et des chrétiens étaient des événements historiques, il faudrait convenir que les lois de la nature différaient à cette époque de celles d'aujourd'hui, et que les hommes actuels n'ayant rien de commun avec ceux du passé, ils auraient tort de continuer à s'en occuper. Si, dit Volney, à qui nous empruntons cet argument, tous les faits miraculeux enseignés par les prêtres n'ont pas réellement existé dans l'ordre physique, on doit croire qu'ils sont des créations de l'entendement, et la nature de l'imagination capable encore aujourd'hui des compositions les plus fan- 11 102 LES ROIS, LES PRÊTRES _ tastiques, explique l'apparition de tous ces monstres dans l'Histoire. Mais quelle est l'origine de toutes ces fables sacerdotales? En examinant attentivement les sujets de leurs tableaux, en analysant les idées qu'ils combinent et qu'ils associent, et pesant avec soin toutes les circonstances qu'ils allèguent, l'on parvient à découvrir, à ce premier état incroyable, une solution conforme aux lois de la nature. On s'aperçoit que ces récits d'un genre fabuleux ont un sens figuré autre que le sens apparent, que ces prétendus faits merveilleux sont des faits simples et physiques, mais qui, mal conçus ou mal dépeints, ont été dénaturés par des causes accidentelles dépendantes de l'esprit humain; par la confusion des signes employés, l'équivoque des mots, le vice du langage et l'imperfection de l'écriture... On trouve que ces dieux, par exemple, qui jouent des rôles si singuliers dans tous les systèmes, ne sont que les puissances physiques de la nature, les éléments, les vents, les astres, les météores qui ont été personnifiés par le mécanisme nécessaire du langage et de l'imagination ; que leur vie, leurs mœurs, leurs exploits, toute leur prétendue histoire, en un mot, ne sont que la description des phénomènes imparfaitement observés par les premiers hommes et souvent pris à contre-sens par eux. On arrive à reconnaître ET LES CASTES. 163 enfui que tous les p rétendu s dogmes révélés sur l'origine du monde, la nature de Dieu et ses manifestations visibles, ne sont qu'un tissu de fables emblématiques sans consistance et qui font honte à la saine raison. Il est certain que la grande idée de la Divinité n'a pas été conçue de la môme manière par tous les peuples et à toutes les époques de la civilisation. Cette idée, sur laquelle on est loin d'être d'accord aujourd'hui, ne paraît être dans sa conception primitive que celle des forces physiques de l'Univers, considérées tantôt comme multiples à raison de leurs agents et de leurs phénomènes , et tantôt comme le produit d'un être unique renfermant en lui l'universalité des choses. C'est ainsi que Dieu a été adoré dans le vent, le feu, l'eau, le soleil, les astres, les planètes, ou dans l'ensemble de l'Univers. Les métaphysiciens l'ont enfermé dans des qualités abstraites, telles que l'espace, la durée,.le mouvement, l'intelligence, la volonté. N'a-t-on pas dit que tout ce qui existait N'étaït que l'illusion continue de la volonté divine! Il résulte de la diversité de ces conceptions que l'idée de la Divinité n'est pas un fait de révélation, m ais bien une production naturelle de l'entendement, une notion propre à l'esprit humain, dont 164 LES ROIS, LES PRÊTRES elle a suivi les progrès et subi les révolutions, ici étudiée par le philosophe, là exploitée par le prêtre. C'est eu vain que les peuples voudraient attribuer leur culte à des inspirations célestes, en vain que leurs dogmes chercheraient à établir un âge surnaturel pendant lequel se seraient accomplis des exploits divins ; tout cela n'est que mythologie pure, et les fables mosaïques et chrétiennes ne valent pas plus que les fables égyptiennes, chaldéennes et indoues, dont elles sont la continuation. L'état d'enfance du genre humain, attesté par ses propres monuments, repousse de prime-saut toutes ces primitives révélations divines, mais de plus il est un fait de la nature môme de l'homme, qui renverse victorieusement toutes les légendes merveilleuses du passé, c'est que toute créature vivante ne reçoit d'idées que par le moyen de ses sens : . Nihil est in inlellectu quoi non prius fuerit in sensu. Il suit-de là, évidemment, que toute idée qui s'attribue une autre origine que celle de l'expérience et des sensations, est la supposition erronée, comme antérieure d'un raisonnement en réalité postérieur. 11 suffit en effet d'examiner toutes les légendes sacrées sur la création du monde, et les actes prêtés à Dieu ou aux Dieux, pour voir que tout cela est le produit postérieur d'inventions sacerdotales. ET LES CASTES. 163 Que deviennent les grossiers récils de toutes les genèses religieuses, en présence de l'âge géologique de la terre et de l'homme tertiaire? L'homme primitif n'a connu ni les dogmes, ni les systèmes religieux si composés, si bizarres, que les nations se sont plus tard transmis les unes aux autres... Issu d'une force aussi puissante qu'elle est inconnue, antérieur à tout événement, ne possédant pas de tradition, ne pouvant constater que son existence, il naquit sans aucune idée religieuse, sans dogmes issus de disputes scholastiques, sans rites fondés sur des usages et des arts qui n'étaient point nés, sans préceptes qui supposent de longues études morales, sans codes qui supposent un état social déjà développé, sans Divinités dont les attributs ne peuvent s'établir que par comparaison, sans aucune notion enfin de tous ces esprits, anges, demi-dieux et démons, qui ne tombent pas sous les sens, et dont l'existence surnaturelle ne peut être imaginée que par une intelligence déjà rompue aux conceptions métaphysiques. Pour atteindre ces divers résultats, il a fallu parcourir un cercle nécessaire de faits préalables. Il fallut que des essais répétés et lents apprissent à l'homme primitif à se servir de ses organes, que l'expérience accumulée de générations successives eût inventé et perfectionné les moyens, les condi- 166 LES ROIS, LES PRÊTRES tions de la vie, et que l'esprit, dégagé de l'entrave des premiers besoins, s'élevât à l'art compliqué de comparer des idées, d'asseoir des raisonnements et d'imaginer dts abstractions. Ce ne fut qu'après avoir franchi ces obstacles et parcouru déjà une longue carrière dans la nuit anté- historique, que l'homme arriva à développer chez lui la notion d'une force supérieure à la sienne, indépendante de sa volonté et distincte de la matière. Dans les différentes périodes qu'il a traversées, la plus longue fut celle du mythe caractérisé par la personnification des puissances physiques de la nature. A la période du mythe succéda la période sacerdotale, pendant laquelle les mythes furent détournés de leur symbolique, dans l'intérêt des castes religieuses. Puis vint la période sacerdotale et royale, qui fut celle de la domination par la superstition et la force brutale. Ces trois étapes de l'humanité représentent le passé et l'asservissement de l'individu par les groupes. Une cinquième époque qui aura au contraire pour devise le développement de l'individu, et la ruine du groupe qui n'engendre que le règne des castes, commence à poindre, déjà son aurore rayonne sur ET LES CASTES. 167 les plaines et les forêts de la libre Amérique, et sa devise sera : Individualisme, science et liberté I Nous avons dit dans la première partie de cetou- vrage, ce que la science nous permet d'entrevoir sur la constitution de notre globe, et des êtres qui l'habitent. Comme contraste à ces développements de la science, nous suivrons maintenant les développements de cette superstition religieuse que les prêtres de tous les pays ont appelée la science révélée, et ii laquelle ils ont fait un piédestal de ruines et de cadavres. Nous ne pouvons accorder à cette étude tous les développements qu'elle pourrait comporter, car l'histoire philosophique et religieuse de l'humanité ne saurait s'écrire en quelques chapitres. Nous allons cependant en caractériser l'esprit le plus complètement possible, à l'aide de documents originaux empruntés à chacune des époques que nous venons d'indiquer. Nous venons de le dire : l'époque du mythe est peut-être la plus longue que l'humanité ait eu à traverser. Lorsque les hommes commencèrent à se réunir en société, ils étaient déjà en possession de l'art de cultiver la terre ; or, l'agriculture, pour être exercée, exigea l'observation et la connaissance de certains 168 LES ROIS, LES PRÊTRES phénomènes naturels. Il fallut connaître le retour périodique des mêmes opérations de la nature, des mêmes phénomènes de la voûte des cieux ; en un mot, il fallut régler la durée, la succession des saisons et des mois de l'année. Ce fut donc un besoin de connaître d'abord la marche du soleil, qui dans sa révolution zodiacale se montrait le premier et suprême agent de toute création; puis de la lune, qui par ses phases et ses retours réglait et distribuait le temps ; enfin, des étoiles et même des planètes, qui par leurs apparitions et disparitions sur l'horizon et l'hémisphère nocturne, formaient d'autres divisions. Quelque rudimentaire que fût ce premier travail astronomique, il est certain qu'il conduisit à l'idée de forces supérieures, gouvernant et dirigeant avec intelligence et volonté. Observant que les productions terrestres étaient dans des rapports réguliers et constants avec les corps célestes, que la naissance, l'accroissement, le dépérissement de chaque plante étaient liés à l'apparition, à l'exaltation, au déclin d'un même astre, d'un même groupe de corps célestes, les hommes en durent naturellement conclure une idée d'action, de puissance, de ces êtres célestes sur les corps terrestres, et les astres dispensateurs d'abondance ou ET LES CASTES. *69 de disette devinrent des puissances, des génies, des divinités, auteurs du bien et du mal. Une fois cette idée admise, il en résulta peu à peu et naturellement un système compliqué d'hiérarchies divines, dans lequel le soleil paraît chez tous les peuples en enfance jouer le premier rôle : c'est l'immortel Agni des Védas, la lune devient sa compagne, les planètes des mandataires et des messagers, les milliers d'étoiles des demi-dieux, des héros, des génies, chargés de veiller incessamment sur le monde. Et chacun de ces êtres reçut un nom, un sexe, des attributs tirés de ses rapports et des influences qu'on lui attribuait. Le peuple le plus ancien chez lequel on puisse étudier cette mythique éclosion, et les développements de ce naturalisme logique par lesquels a passé la notion de TÊtre suprême pour arriver à une conception philosophique, est sans contredit le peuple indou. La plus vieille mythologie du monde (cela ne saurait se discuter en science) est la mythologie des Védas, dont la découverte a été aux mythologies égyptienne, grecque, latine, finnoise, druidique et germanique, ce que la découverte du sanscrit a été ù la grammaire comparée des langues indo-européennes. 170 LES ROIS, LES PRÊTRES « En nous rendant compte 1 du panthéon védique d'après la lecture des hymnes, nous avons d'abord constaté une simplicité et une clarté tout en l'honneur des conceptions primitives et de l'esprit net et sobre de nos premiers ancêtres. Indépendamment de l'Asoura, ce principe générateur de la pensée religieuse et de s£s symboles, nous trouvons trois grands dieux auxquels l'Arya indou s'adresse le plus souvent, ce sont Agni, le feu ; Indra, l'éther, et Sourya, le soleil. Quanta Adété, la nature indivise; Varouna, le ciel étoilé; Vayou, l'air; Moudra, le vent; les Ma- routs, les brises; les Asuries, les crépuscules; Ouska, l'aurore; Prisni, la terre, ils n'apparaissent que comme dieux secondaires, puissants dans leur cercle d'activité, mais plutôt auxiliaires des trois dieux supérieurs, que souverains par eux-mêmes de toutes les choses et de tous les êtres. Quant à Sourya, il est aussi clair dans sa course et aussi incontestable dans ses effets que l'astre immense et bienfaisant qu'il représente. Ce qui donne à Sourya, le soleil, une valeur toute poétique, c'est qu'il apparaît à chacun comme le plus distinct, le plus évident, le plus actif de tous les dieux. Rien n'est douteux dans sa puissance, rien n'est équivoque dans ses diverses manifestations. 1. Max Gracia et Jules David. ET LES CASTES. 171 Son séjour est dans le ciel, mais son empire est aussi bien sur la terre que dans les airs, dans les espaces qu'il remplit, dans la nature qu'il éclaire, échauffe et féconde. Les animaux lui doivent la vue pour se diriger, les hommes l'intelligence pour le comprendre : il donne aux montagnes leur physionomie, à la plaine sa parure, au fleuve son scintillement, à la fleur sa beauté, à tous les êtres ce qui les caractérise et ce qui les différencie. Son absence efface toutes les couleurs, vide l'horizon, éteint tous les yeux, confond tous les esprits, détruit toute individualité, et remplace par un chaos temporaire l'harmonie des mondes qui n'est autre chose pour les hommes primitifs que la lumière. Mais Sourya ne se contente pas de briller et de dispenser entre tous les effluves inépuisables de sa splendeur, il pénètre chaque corps organisé, il prodigue sa chaleur à la création entière, dote la séve de son activité, le sang de sa tiédeur, la terre de sa fécondité, l'imagination de ses brillantes couleurs ; il entretient l'existence de tous, et imprime au mouvement universel sa vertu de croissance et d'élasticité. Le soleil enfui crée la joie, le bonheur ; la nuit est triste, le ciel voilé par la tempête est terrible ; les ténèbres sont la mort, la clarté seule est la vie. Ces propriétés bienfaisantes du soleil, les Aryas les saisissent et les expriment par les noms divers 172 LES ROIS, LES PRÈTUES du soleil qu'ils appellent tour à tour Sourya le resplendissant et Savitri le créateur, Pouchou le nourricier et Mitra l'ami de tous, Bhaga le fortuné et Aryaman le puissant. .Enfin, sous le nom de Visclmou, le voyageur céleste, ils se le figurent d'abord comme un nain qui apparaît avec sa grosse tête à l'horizon, croît avec la rapidité vertigineuse d'un dieu, projette ses feux dans l'infini, s'empare du ciel et le traverse en trois pas : le lever, le zénith et le coucher. Pour eux, Visclmou, c'est le soleil dans sa force, dans sa puissance, dans sa domination, indépendamment de ses bienfaits et de ses œuvres. On dirait que tous les grands dieux védiques viennent se revoir dans une seule personnalité, celle du soleil. » M. Eugène Burnouf regarde Indra comme n'étant, lui aussi, qu'une figure symbolique du soleil, et représentant spécialement l'énergie atmosphérique de cet astre. Voici la page remarquable où le regretté maître explique le mythe védique du soleil et de l'aurore : « J'appelle Indra la puissance météorique du soleil ; Ahi, Sushna, Vritra, le nuage sous ses différents aspects; Marouts, les vents déchaînés. Indra ne va-t-il pas jouer dans les airs le môme rôle qu'un roi puissant à la tête de son armée ; c'est le dieu ET LES CASTES. 173 do la lutte par excellence : on l'appelle Indra de la racine Ind, régner, Arya, comme les nobles du temps, Sousipraau beau nez, pour distinguer le chef, par ce signe de noblesse, des ennemis au nez aplati que l'on appelait Dasyous, et nommé souvent dans le Rig, Dônavas ; on le nomme Kchattria, comme les princes féodaux ; on le nomme Raja, car c'est vraiment le roi des cieux; il est Div, c'est-à-dire paré de vêtements brillants; il est Cakra, c'est-à- dire puissant. Voici maintenant son cortège et son œuvre comme le Veda nous les présente. Quand la nuit touche à son lorme, une fine lueur se répand d'en haut, et commence à rendre visibles les silhouettes des arbres et des collines. L'àne s'éveille le premier et donne avis à toute la nature que le roi du ciel est en roule et qu'il approche. C'est cette bôte si belle dans les contrées du midi, et dont la nôtre n'est qu'une grotesque dégradation, que les Aryas ont donnée pour attelage aux cavaliers célestes, aux deux Acevins védiques, courriers matinaux et médecins vigilants, qui viennent, avec la clarté pour remède, guérir la nature entière des maux et des erreurs de la nuit. » « 0 Acwins, écoutez l'hymne que chantait en votre honneur un homme errant dans les ténèbres, hymne que j'ai répétée en recouvrant la vue par 174 LES ROIS, LES TRÈTRES votre protection, auteur de tout bien. » (Canivau, i, 241.) « Avec vos coursiers aux ailes d'or, rapides , doux, innocents, s'éveillant avec l'aurore humides de rosée, heureux et disposés à faire des heureux, venez à nos sacrifices, comme les abeilles au miel. « Vos rayons avec le jour repoussent les ténèbres et projettent au loin dans l'air des lueurs brillantes. Le soleil attelle ses coursiers. » (Vamadéna. i, 191.) Le char des Acvvins a trois sièges sur un desquels est placée la fille du soleil, Ardjouni, cette charmante lumière que le regard des dieux suit avec un pur amour ; la jeune et aimable fille est emportée par eux dans leur course circulaire. Alors apparaît l'aurore, sœur de la nuit; elle est sur un char éclatant, rougeàtre; elle ouvre les portes de l'Orient, elle s'avance, elle s'étend, elle remplit le monde de clarté. « Ousha se dévoile comme une femme couverte de parure, elle semble se lever et se montrer à la vue comme une femme qui sort du bain. Elle a tissé la plus belle des toiles ; et toujours jeune, elle précède à l'Orient la grande lumière. » (Satyasravas, ii, 375.) ET LES CASTES. 17j En effet, voici le roi lui-môme, voici Indra; le ciel n'est plus rougeàtre, les Acevins ont été plus loin vers l'Occident, l'aurore disparaît comme eux, c'est le cortège royal qui va venir. Indra est monté sur un char d'or traîné par des coursiers jaunes; il est lui-même tout resplendissant d'or, il porte la tiare étincelante, il tient dans une main l'arc d'or ; dans l'autre, la foudre qui est sa flèche ; sur son char est le disque d'or aux lourds tranchants, il a pour cocher l'habile et prudent Màtalé. L'escorte d'Indra est composée des Marouts, qui sont au nombre de soixante-trois; Matariowan, le chien de Màtalé, est leur chef; il complète le nombre soixante-quatre, qui est celui des divisions de la rose des vents. Les Marouts sont traînés par des antilopes, les plus rapides des animaux. Fils de Prisni, qui est la terre montueuse, ou de Sindhou, qui est l'Indus, ils vont avec bruit autour de leur seigneur, prêts à le soutenir dans la lutte. Du reste, eux- mêmes sont tous des princes et méritent le nom d'Arias et de Kchattryas, comme Indra, qui est leur suzerain et leur chef de guerre. Tout ce cortège bruyant, mouvant et lumineux, dont les armes se choquent et dont les fouets claquent au milieu des airs, s'avance vers le foyer d'Agni, s'y arrête un instant, y reçoit de la main du prêtre et par l'entremise du feu sacré, le soma, 176 LES ROIS, LES PRÊTRES liqueur ardente des guerriers, et les aliments solides de l'offrande. Indra et la brillante armée des rapides Marouts sont prêts désormais à engager le combat. Déjà, en effet, en présence d'Indra qui s'avance, Ahi, le serpent, fait glisser son corps vaporeux dans les airs et rassemble des montagnes de nuages. Sushna, l'aride, tient les eaux suspendues dans l'atmosphère, les refuse à la terre, dessèche les plaines et les collines, tarit les fleuves, fait périr de faim ët de maladie les troupeaux et les hommes. Le sacrifice languit, l'œuvre de la production et de la vie semble près de s'arrêter, les Asouras ne recevront plus d'aliments dont ils ont besoin pour accomplir sans fatigue leurs fonctions divines. Tous les êtres sont intéressés dans la lutte. Vrilra, celui qui couvre de nuages l'atmosphère, s'est emparé des régions dont Indra est le maître ; il y commande, il a voilé la face du resplendissant, et a dérobé à la terre la vue de sa majesté. Mais voici Indra qui s'avance armé de la foudre. A INDRA « Je veux chanter les antiques exploits par lesquels s'est distingué le foudroyant Indra, il a frappé Ahi; il a répandu les ondes sur la terre; il a déchaîné les torrents des montagnes. « Ahi se cachait dans la montagne : il l'a frappé ET LES CASTES. 177 de cette arme retentissante , fabriquée pour lui par Tivastri, et les eaux, telles que des vaches qui courent à leur étable, se sont jetées au grand fleuve. « ... Magavan a pris sa foudre qu'il va lancer comme une flèche, il a frappé le premier-né des Ahis. « ... Aussitôt les charmes de ces magiciens sont détruits, aussitôt tu semblés donner naissance au soleil, au ciel, à l'aurore; l'ennemi a disparu devant toi. « Indra a frappé Vritra, le plus valeureux de ses ennemis, de sa foudre puissante et meurtrière, il lui a brisé les membres, tandis que Ahi, comme un arbre frappé de la hache, git étendu sur la terre. « ... Il osait provoquer le dieu fort et victorieux. « ... Il n'a pu éviter un engagement mortel, et l'ennemi d'Indra, d'une poussière d'eau a grossi les rivières. « Privé des pieds , privé des bras, il combattait encore, Indra de sa foudre le frappa à la tête, et Vritra tomba déchiré en lambeaux. « La mère de Vritra s'abaisse, Indra lui porte par-dessous un coup mortel; la mère tomba sur le fils. Dànou est étendue comme vache avec son veau. «Le corps de Vritra, ballotté au milieu des airs agités 12 178 LES ROIS, LES PRÊTRES et tumultueux, n'est plus qu'une chose sans nom que submergent les eaux. Cependant l'ennemi d'Indra est enseveli dans le sommeil éternel. « Indra roi du monde, mobile et immobile, des animaux apprivoisés et sauvages, armé de la foudre, est aussi roi des hommes. Gomme le cercle d'une roue en embrasse les rayons, de m urne Indra embrasse toutes choses. » (Hiranyastoupa, i, 57.) Le résultat de la bataille est que la vie est rendue aux animaux et aux plantes ; c'est l'œuvre d'Indra, prince dispensateur des richesses, trésor inépuisable de l'abondance. C'est le mythe de l'aurore, qui dissipe la nuit, et du soleil, vainqueur des nuées, qui a séduit à ce point les poètes védiques, que presque tous l'ont chanté, sous des formes diverses dans lesquelles l'aurore est tantôt la fille, tantôt l'amante du soleil. Dans l'impossibilité où nous sommes d'élucider les mythes innombrables de la vieille mythologie des Indous, nous allons creuser plus complètement encore celui de l'aurore et du soleil, qui est un des plus'riches de cette période fabuleuse que nous étudions. Il est une expression que l'on rencontre très-souvent dans la vieille mythologie védique : « L'aurore est morte dans les bras du soleil. ET LES CASTES. 179 « L'aurore fuit devant le soleil. « Le soleil a brisé le char de l'aurore, etc. » « Voici un des exploits habituels que tu accomplis, ô Indra, tu frappes l'aurore, fille de Dyaus, et il n'était pas facile de vaincre cette déesse. « Oui, la brillante aurore, fille de Dyaus, n'a pas arrêté ton bras, puissant Indra, tu l'as mise en pièces. « Et l'aurore fut précipitée hors de son char par Indra à la face de taureau. « Et craignant qu'il ne la blessât, elle s'enfuit au loin abandonnant son char brisé. » Ces expressions signifient que Dahanà, l'aurore, disparaît chaque matin devant le soleil, dès que cet astre se lève ; c'est ainsi que l'aurore, simple phénomène de l'ordre physique au début, devient une déesse; le Rig-Véda l'invoque fréquemment comme « l'amie de l'homme, la protectrice des ^demeures, la dispensatrice souveraine des richesses, la mère de la jeunesse et de l'immortalité. » Aussi, dans une autre forme de ce mythe, Pourouravas, qui représente le soleil, appelle-t-il Ourvasî (autre nom de l'aurore) l'immortelle parmi les mortels. A propos de Pourouravas et d'Ourvasl, il ne sera pas sans intérêt d'examiner la relation de l'aurore 180 LES ROIS, LES PRÊTRES et du soleil sous cette forme nouvelle. Le mythe astronomique disparait et Dahanà, la fille de Dyaus, et Indra, le dieu lumineux, se cachent sous l'allégorie de la légende. La poésie, en s'emparant des primitives conceptions naturalistes, va les couvrir d'un voile d'or, leur sens symbolique disparaîtra et il faudra la philologie pour rattacher les chants plus modernes de l'époque brahmanique aux vieuxmythes de l'époque védique. Nous en empruntons les développements à Max- Muller : « L'histoire d'Ourvasî et de Pourouravas exprime d'une manière singulièrement pittoresque cette relation de l'aurore et du soleil, cet amour entre l'immortel et le mortel, ainsi que l'identité de l'aurore et du crépuscule. Ces deux noms Our- vasî et Pourouravas ne sont pour les Indous plus modernes que des noms propres, et même dans les Védas, leur signification primitive est presque entièrement effacée. Il y a dans le Rig-Véda un dialogue entre Ourvasî et Pourouravas, où tous deux apparaissent personnifiés de la même manière que dans la comédie beaucoup plus moderne du poète indou Kalidàsa. Ourvasî, cependant, était primitivement une appellation et signifiait aurore; ce qu'il nous faut d'abord prouver. L'étymologie d'Ourvasî est difficile à retrouver. On ne peut admettre que ce mot soit dérivé d'ourva ET LES CASTES. <8l au moyen du suffixe sa, parce qu'il n'y a pas de mots tels que ourva et parce que les dérivatifs en sa, comme romasa youvasa, ont l'accent sur la dernière syllabe. J'accepte donc l'explication que donnent d'ordinaire les grammairiens indous. Ils font dériver ourvasi de ourou, large (eùpu),'et d'une racine as pénétrer. Onpeut donc comparer ourou-asî avec un mot fréquemment employé comme épithète de l'aurore, ourouki, féminin de ourou-ak-qui, qui va loin. Un des traits les plus frappants de l'aurore, et un de ceux qui la distinguent de tous les autres habitants du ciel, c'est qu'elle occupe en un instant la vaste étendue du ciel, et que ses chevaux parcourent pour ainsi dire avec la rapidité de la pensée l'horizon tout entier. C'est pourquoi nous trouvons que les noms commençant par uru en sanscrit et (sùpu) en grec sont presque invariablement d'anciens noms mythologiques de l'aurore ou du crépuscule. La terre aussi réclame, il est vrai, cette épithète, mais dans des combinaisons différentes de celles qui s'appliquent à la brillante déesse. Les noms grecs de l'aurore sont Euryphaessa, la mère d'Hélios; Eurykyde ou Eurypyle, fille d'Endymion; Eurymède,femme de Glaukos; Eurynome, mère des Charités, et Eurydice, femme d'Orphée.Nous démontrerons plus loin que, sous ce dernier nom, il faut voir un ancien dieu. Dans les Védas, le nom d'Ushas 183 LES ROIS, LES PRÊTRES ou Eos n'est guère mentionné sans quelque allusion à sa splendeur qui se répand au loin ; ainsi, nous rencontrons les expressions : urviyâ vibhâti, elle brille largement ; urviyà vikàkshe, qui regarde loin et au large; variyasl, la plus large. Au contraire, la lumière du soleil n'est pas représentée comme s'étendant beaucoup, mais plutôt comme dardant au loin. Mais, outre l'étymologie, il y a d'autres indications qui nous amènent à supposer qu'Urva.sî était primitivement la déesse de l'aurore. Vasiththa, quoique plus connu comme le nom de l'un des principaux poètes des Védas, est le superlatif de Vasu, brillant, et comme tel aussi un des noms du soleil. C'est ainsi que des expressions ne s'appliquant à proprement parler qu'au soleil furent transférées à l'ancien poète. 11 est appelé le fils de Mitra et de Varima, c'est-à-dire de la nuit et du jour, expression qui n'a de sens que relativement à Vasishtha, le soleil. Or, comme ce dernier est fréquemment appelé l'enfant de l'aurore, il est dit que Vasishtha, le poète, doit sa naissance à Urvasi (Rig-Véda, vu, xxxi, u). Les particularités qui accompagnent sa naissance rappellent beaucoup celles qui se retrouvent à la naissance d'Aphrodite, contée par Hésiode. Nous voyons aussi dans quelques passages du Rig- Véda, où se présente le nom d'Urvasî, qu'on lui as- ET LES CASTES. 183 signait les mêmes attributs et les mômes actions qui appartiennent d'ordinaire à Ushas, l'aurore. IL est souvent dit à'Ushas qu'elle prolonge la vie de l'homme, et la môme chose est dite d'Urvasî (Rig-Véda, v, xli, 19; x, xcv, 10). Dans un endroit (Rig-Véda, iv, 11, 18), Urvasî est môme employé au pluriel dans le sens de plusieurs aurores ou jours prolongeant la vie de l'homme, ce qui prouve que le pouvoir appellatif du mot n'était pas encore tout à fait oublié. Elle est encore appelée Antarikshaprd, remplissant l'air, épilhète ordinaire dusoleil Brikadivd, douée d'une splendeur puissante, épithètes qui toutes rappellent le radieux éclat de l'aurore. Cependant la meilleure preuve qu'Urvasî était un des noms de l'aurore, est la légende de son amour pour Purûravas, histoire qui n'est vraie que du soleil et de l'aurore. Il n'est guère besoin de prouver que Purûravas est un nom de héros solaire ; Purûravas signifiait la môme chose quewAu fttfanç, doué de beaucoup de lumière. Quoique ram se dise généralement des sons, cependant la racine ru, qui signifiait primitivement crier, est aussi appliquée à la couleur, dans le sens d'une couleur haute ou criarde, comme le rouge (cf. ruber, rufus, lit. rauda , ancien haut-allem.,nM, rudhira, epuÔpo';, puis aussi le sanscrit ravi, soleil). En outre, Purûravas se nomme lui- môme Vasishtha, mot qui est encore un des noms 184 LES ROIS, LES PRÊTRES du soleil, et il est appelé Aida, le fils d'Ida, le môme nom qui ailleurs est donné â Agni, le feu (Rig-Véda, m, 29, 3). Mais revenons à l'histoire d'Urvasî. Cette histoire, sous sa forme la plus ancienne, se trouve dans le Brâhmana du Yagur-Véda. Voici ce que nous y lisons : Urvasî, une sorte de fée, devint amoureuse de Purûravas, le fils.d'Idâ, et quand elle le rencontra, elle lui dit : « Embrasse-moi trois fois par jour, « mais jamais contre ma volonté, et que je ne te « voie jamais sans tes vêtements royaux; car c'est « là l'usage des femmes. » De cette manière elle vécut longtemps avec lui, et elle en eut un enfant. Alors ses anciens amis les Gandharvas dirent : « Cette Urvasî demeure depuis longtemps parmi les « mortels ; faisons-la revenir. » Or, il y avait une brebis avec deux agneaux attachés à la couche d'Urvasî et de Purûravas, et les Gandharvas en volèrent un. Urvasî dit : « Us prennent mon chéri, « comme si je vivais dans un pays où il n'y a ni « héros, ni homme. » Us volèrent le second, et elle fit encore des reproches à son mari. Alors Purûravas regarda et dit : « Comment la terre où je suis peut- « elle être sans héros ni homme? » Et il s'élança tout nu, trouvant trop long de mettre ses vêtements. Alors les Gandharvas envoyèrent un éclair, ET LES CASTES. 183 et Urvasî vit son mari sans vûtements comme avec la lumière du jour. Alors elle disparut. « Je re- « viens, » dit-elle, et elle partit. Alors, le cœur navré, il pleura son amour perdu, et il alla près de Kouroukshetra. Il y a là un lac appelé Anyatah- plaksha, plein de fleurs de lotus; et tandis que le roi se promenait sur ses bords, les fées jouaient dans l'eau sous la forme d'oiseaux. Urvasî aperçut le roi et dit : « Voici l'homme avec qui j'ai de- « meure si longtemps. » Alors ses amies lui dirent : « Apparaissons devant lui. » Elle y consentit et elles apparurent devant lui. Alors le roi la reconnut et lui dit : « Hélas ! ma femme ! reste , cruelle ! « Échangeons quelques paroles. Nos secrets, si nous « les disons maintenant, ne nous apporteront pas « de bonheur plus tard. » Elle lui répondit : « Que « ferais-je de tes paroles? Je suis partie comme la « première des aurores. Purûravas, retourne chez « toi. Je suis difficile à saisir, comme le vent. » Il répondit avec désespoir : « Alors que ton ancien « ami tombe maintenant pour ne jamais se relever, « qu'il s'en aille bien loin, bien loin! qu'il se couche « sur le seuil de la mort, et que les loups avides le « dévorent! » Elle lui répondit : « Purûravas, ne « meurs pas! ne tombe pas! que les loups méchants « ne te dévorent pas! Il n'y a pas d'amitié avec Les « femmes; leurs cœurs sont des cœurs de loups. 186 LES ROIS, LES PRÊTRES « Quand je vivais parmi les mortels sous une forme « différente, quand je demeurais avec toi pendant « quatre nuits de l'automne, je mangeai un jour un « petit morceau de beurre, et même maintenant « j'en ai encore du plaisir. » Ainsi son cœur s'adoucit enfin et elle dit : « Viens à moi la dernière nuit « de l'année ; tu seras avec moi pendant une nuit et « un fils te naîtra. » Il alla la dernière nuit de l'année aux sièges dorés, et, quand il fut seul, on lui dit de monter, et alors ils lui envoyèrent Urvasi. Alors elle dit : « Les « Gandliarvas t'accorderont un souhait demain, « choisis ! » Il dit : « Choisis pour moi. » Elle répondit : « Dis-leur : Que je sois un de vous. » Le lendemain matin, de bonne heure, les Gandliarvas lui accordèrent un don ; mais quand il dit : « Que « je sois un de vous ! » ils répondirent : « Le feu « sacré au moyen duquel l'homme pourrait accom- « plir un sacrifice et devenir l'un de nous, ne lui est « pas encore connu. » Alors ils initièrent Purûravas aux mystères d'un certain sacrifice, et quand il l'eut accompli il devint l'un des Gandharvas. » Voilà la simple histoire contée dans les Brâhma- nas, avec l'intention évidente de montrer l'importance du rite dont il y est question : c'est en allumant du feu par le frottement que Purûravas obtient l'immortalité. Les vers cités dans l'histoire sont ti- ET LES CASTES. 187 rés du dernier livre du Rig-Véda, où nous trouvons, au milieu de beaucoup de restes étranges de poésies populaires, un dialogue entre les deux amants consistant en dix-sept vers. L'auteur du Brâhmana n'en a connu que quinze ; mais dans l'un des vers qu'il cite, Urvasî dit : « Je suis partie pour toujours, « comme la première des aurores. » Ce trait montre dans l'esprit du poëte une étrange lueur de l'ancien mythe, et nous rappelle les larmes que la mère de Memnon versait sur le cadavre de son fils, larmes que les poètes plus récents nomment encore la rosée du matin. Dans le quatrième vers, Urvasî, s'adres- sant à elle-même, dit : « Cette personne (c'est-à-dire « moi), quand elle était mariée avec lui, ô Aurore, « elle allait dans sa maison, elle était embrassée « par lui jour et nuit. » Elle dit encore à Purûravas qu'il a été créé par les dieux pour arrêter les pouvoirs de l'obscurité (dasyuhatyàya), tâche invariablement attribuée à Indra et aux autres héros solaires. Enfin les noms mômes des compagnes d'Urvasî se rapportent à l'aurore, et Purûravas dit : « Quand moi, le mortel, je pressai dans mes bras « ces légères immortelles, elles s'arrachèrent en « tremblant à mon étreinte, comme des biches qui « frissonnent de peur, comme des chevaux qui « ruent contre le char. » L'histoire des amours de Purûravas et d'Urvasî, 188 LES ROIS, LES PRÊTRES . par exemple, a souvent été contée par les poètes indous. Nous la trouvons dans leurs poèmes épiques, dans les Pouranas et dans le Brihat-Kathà, la grande histoire, collections des légendes populaires de l'Inde. Elle a subi beaucoup de changements, et, en particulier, entre les mains du poète dramatique Kalidàsa, elle est devenue le prétexte d'une foule de combinaisons ingénieuses et de pure fantaisie. Cependant, malgré toutes ces transformations, nous reconnaissons encore le fond lointain sur lequel reposent les compositions modernes, et nous pouvons admirer l'habileté avec laquelle le poète a donné une vie nouvelle et des sentiments humains aux noms flétris d'un langage depuis longtemps oublié. Le premier acte s'ouvre par une scène qui se passe dans les montagnes de l'Himâlaya. Les nymphes du ciel, au moment où elles revenaient d'une assemblée des dieux, ont été attaquées et sont en train de déplorer la perte d'Urvasî, qui a été emportée par un démon. Le roi Purûravas entre sur son char, et s'informe du motif de leur douleur, puis se précipite sur la trace de la nymphe, pour la délivrer. 11 reparaît bientôt, après avoir vaincu le ravisseur, et il rend Urvasî à ses compagnes célestes. Mais, tandis qu'il ramenait sur son char la nymphe à ses amies, il s'éprend d'elle et elle de lui. Il explique ainsi comment il la vit se remettre de son effroi : ET LES CASTES. 189 « Telle que la nuit s'éclaire, quand la lune sort de son obscurité, telles que les étoiles, ces flambeaux de la nuit, fendent les plus épaisses ténèbres de leurs scintillantes clartés, tel on voit le corps si gracieux délivré de son profond épanouissement, comme le Gange, troublé par la chute de ses berges, revient à sa première limpidité 1 . » Quand on se sépare, Urvasî désire se retourner pour voir encore une fois Purûravas. Elle prétend « que sa couronne s'est embarrassée dans la jeune branche d'une liane, » et tout en feignant de se dégager elle appelle une de ses amies à l'aider. Son amie lui répond en souriant : « C'est que tu me semblés déjà bien difficile à dégager. » L'œil du roi rencontre alors celui d'Urvasi, et il s'écrie : « 0 liane, tu me rends un bon office, toi qui mets un moment d'obstacle à son départ ; en effet, grâce à toi, cette nymphe aux yeux charmants, en tournant vers moi sa tête, m'a fait voir ici, de nouveau, le profil de son visage. » 1- Les passages entre guillemets sont empruntés à la belle traduction de M. Fauche. J90 LES ROIS, LES PRÊTRES Au second acte, nous retrouvons le roi à Allaha- bad, sa résidence. Il se promène dans le jardin du palais, accompagné d'un brahmane, qui, dans le drame indien, joue le rôle d'un bouffon. Ce brahmane sert aussi de confident au roi, et connaît sa passion pour Urvasî ; mais il a si peur de trahir ce qui doit rester un secret pour tout le monde à la cour, et surtout pour la reine, qu'il se cache dans un temple peu fréquenté par la foule. C'est là que le découvre une servante de la reine, et «comme un secret ne peut pas plus rester dans son cœur que la rosée du matin sur le gazon, » elle réussit bientôt à savoir de lui pourquoi le roi est si changé depuis le jour où il a vaincu les démons, et elle va porter cette nouvelle à la reine. Cependant arrive le roi qui exhale son désespoir. « Je cherche la solitude, et la beauté de ces jardins, loin de me consoler, augmente ma souffrance : elle est pour moi ce qu'est pour un homme qui lutte contre un fleuve, la rencontre d'un courant impétueux et contraire. » Mais Urvasî, de son côté, est éprise de Purûravas, et nous la voyons tout d'un coup, avec son amie, traverser les airs pour descendre près du roi. Les deux nymphes sont d'abord invisibles pour ET LES CASTES. 191 lui, et c'est ainsi qu'elles l'écoutent exprimer son amour et se plaindre. Urvasî écrit alors un vers sur une feuille de bouleau et la laisse tomber près de celui qu'elle aime. Puis la compagne d'Urvasî devient visible, et enfin Urvasî elle-même se présente au roi. Au bout de quelques moments, toutefois, les deux nymphes sont rappelées par un messager des dieux, et Purûravas reste seul avec son confident. Il cherche la feuille sur laquelle Urvasî lui avait fait le premier aveu de son amour ; mais elle est perdue : le vent l'a emportée. « Vent fortuné du Malaya, s'écrie-t-il, ô toi l'ami du printemps, ravis aux lianes leur poussière embaumée, recueillie sur les fleurs; mais qu'avais-tu besoin de ce cher témoignage d'amour, de ces lignes écrites de sa main, qui étaient tout mon bien? Tu sais qu'un amant tourmenté par l'amour, s'il n'est pas appuyé sur l'espérance de réussir bientôt, s'amuse de cent illusions pareilles, qui soutiennent son courage. » Mais ce qui est le plus grave, la feuille est ramassée par la reine qui vient chercher le roi dans le jardin ; il y a là une querelle conjugale, et au bout d'un instant Sa Majesté sort irritée, «furieuse comme une rivière dans la saison des pluies. » Le roi est dou- 191 LES ROIS, LES PRÊTRES blement malheureux, car tout en aimant Urvasî, il professe pour la reine une respectueuse déférence. Enfin il se retire sur ces paroles : « Comment! Le jour est arrivé au milieu de sa carrière. Aussi vois-je, accablé par la chaleur, le paon se coucher près de la fraîche citerne creusée à la racine des arbres ; les abeilles se loger dans les fleurs du karmikara dont elles ont entr'ouvert les calices ; le canard, abandonnant l'onde échauffée, nager sur les rives au milieu des champs de lotus, et le perroquet altéré appeler à grands cris l'eau dans sa cage placée sous les riants berceaux. » Au commencement du troisième acte nous apprenons d'abord ce qui arriva à Urvasî après qu'elle eut été rappelée dans le ciel d'Indra ; elle représentait la déesse de la beauté, qui choisit Vischnou pour son mari.Purushattama est un des noms de Vischnou, et la pauvre Urvasî, quand vint le moment de déclarer qui elle aime, oubliant son rôle, s'écrie, au lieu de : J'aime Purushattama: « J'aime Purûravas.» L'auteur de cette pièce fut si exaspéré par cette erreur, qu'il lança une malédiction sur Urvasî, la condamnant à perdre la science divine ; mais quand la représentation fut terminée, Indra l'aperçut qui se tenait à l'écart, honteuse et désolée. Le mortel ET LES CASTES. 193 dont elle était éprise avait été, dit-il à la nymphe, son ami dans l'heure du danger ; il l'avait aidé dans ses luttes contre les ennemis des dieux. C'était donc le cas de reconnaître les services rendus. Elle pouvait donc aller trouver le roi et rester avec lui jusqu'à ce « qu'il vît le fils qu'il lui donnerait. » Une seconde scène s'ouvre ensuite dans le jardin du palais. Le roi a été occupé des affaires de l'État, et à l'approche du soir il va se retirer dans ses appartements privés. « Grâce aux affaires, dit-il, qui ont distrait mes ennuis, je n'ai pas senti le jour couler avec une peine excessive, mais comment vais-je traîner cette nuit aux longues veillées, sans passe-temps ? Un messager vient à lui de la part de la reine, et lui apprend que celle-ci désire voir le roi sur la terrasse du palais. Le roi obéit, il gravit les degrés de cristal au moment où la lune va se lever à l'orient qu'elle rougit déjà. Tandis qu'il attend la reine, admirant cette belle nuit, les désirs que lui avait inspirés Urvasî s'éveillent de nouveau dans son âme. « Le chagrin de mon cœur est violent, mais comme des [roches inégales, en rétrécissant le cours d'un 13 194 LES ROIS, LES PRÊTRES fleuve, augmentent son impétuosité, ainsi l'obstacle mis à ma réunion avec elle produit un effet pareil sur mon amour. » Tout à coup, Urvasl entre sur un char céleste accompagnée de son amie. Elles sont encore invisibles et elles écoutent le roi; mais au moment où Urvasî s'apprête à lever son voile, la reine apparaît. Elle est habillée de blanc sans aucun ornement, elle vient pour regagner le cœur de son mari parle vœu qu'elle fait. Le Roi. — « La robe blanche qui est son seul vêtement, ces mangalas qui font toute sa parure, son front couronné d'herbes verdoyantes, sa tenue dépouillée de faste et d'orgueil, comme le prescrit son vœu, tout dans sa personne m'annonce des sentiments qui me sont favorables. » La Reine. — « J'ai, cher seigneur, à accomplir sous vos yeux un vœu d'une certaine espèce, et il faut que je vous prie de vous résigner un intant à ce dérangement. » Le Roi. — « De quel nom est appelé ce vœu de la reine ? » ET LES CASTES. 188 La Reine jette un regard à sa servante qui répond : « Il se nomme la réconciliation de la femme avec son époux. » Le Roi reprend en s'adressant à la reine : « Tu fatigues jour et nuit par ce vœu ton corps aussi tendre que la tige du lotus. Gomment, à cette heure où, consumé par le désir, je souhaite obtenir de toi mon pardon, est-ce toi qui viens demander pour toi-môme ce pardon, noble dame, à un amant ton esclave? » La Reine. — « Merveilleuse est la puissance de ce vœu, puisque déjà, mon seigneur, ils vous inspire tant de compassion pour moi. » La Reine accomplit alors son vœu solennel : ayant fait sa révérence au roi, les mains jointes et le corps incliné, elle s'écrie : « Je prends à témoin de ma réconciliation avec mon époux ces dieux, dont le ciel unit le couple en ce moment! Je ne mets plus d'empêchement à ce que mon noble époux vive marié avec celle AR VASICHTA L'Aurore, fille du ciel, se lève. Elle vient avec le sacrifice et révèle sa grandeur. Elle repousse les ténèbres odieuses de notre ennemi. Elle vient à la voix de nos hymnes, elle qui tient le premier rang parmi les Angiras. 0 divine Aurore, favorable aux mortels, enfants de Manou, éveille-toi aujourd'hui pour notre bon- ET LES CASTES. 247 heur. Répands tes bienfaits pour notre plus grande félicité. Donne-nous une opulence glorieuse, variée, abondante. Les rayons brillants et immortels de l'illustre Aurore ont apparu. Ils donnent naissance aux œuvres divines et remplissent les airs. Et elle, attelant (ses coursiers), surveille de loin dans sa course les cinq espèces d'êtres. Fille du ciel, amante du monde, elle a les yeux ouverts pour le bonheur des peuples. Femme du soleil, elle est riche en présents ; elle amène l'abondance et préside à la féconde opulence chantée par les riches, elle détruit (l'obscurité). La magnifique Aurore se lève, célébrée par ceux qui portent (les offrandes). Nos yeux ont vu les coursiers brillants et superbes qui amènent la lumineuse Aurore. Et elle, montée sur un char resplendissant, va, répandant sur le peuple qui l'honore ses rayons et ses tréscrs. Juste, grande et divine, elle reçoit les hommages des êtres justes, grands et divins, adorée par ce qui est adorable. L'Aurore brise ce qui est fort; elle 248 LES ROIS, LES PRÊTRES donne naissance à ces vaches (lumineuses) qui forment son cortège. Aurore, accorde-nous la fortune avec mille jouissances, avec une multitude de vaches, de chevaux et d'enfants. Ne permets pas que, parmi les hommes, le gazon de notre (sacrifice) soit un objet de blâme. Et vous, secondez-nous toujours de vos bénédictions. XV PAU VASICHTIU. Le flambeau immortel qui éclaire .tous les êtres, le divin Sivitri, l'ami de tous les hommes, vient de se lever. L'œil (du monde) est né par l'œuvre du Dévas; l'Aurore avait déjà dévoilé toute la nature. Mes yeux ont vu les voies suivies par les Dévas, (voies) innocentes et ornées par les (feux des) Vasous. L'étendard de l'Aurore apparaît; la (déesse) est sortie à l'orient de son palais (divin). Les Jours se rendent en foule à l'Orient, au lever ET LES CASTES. 219 du soleil. Ils l'environnent tels que des amants. Aurore, tu t'avances comme décidée à ne pas reculer. Nos pères, ces sages antiques et justes, se sont, avec les Dévas , livrés aux joies du sacrifice. Ils ont été à la recherche de la lumière cachée, et par leurs saintes prières ils ont enfanté l'Aurore. Au sein de la vaste et obscure caverne ils se sont assemblés, et, s'entendant ensemble dans leurs mutuels efforts, ils ont consolidé l'œuvre des Dévas, et marché avec les Vasous. Aurore noble et fortunée, les Vasichthas s'éveillent avec le jour, s'empressent de te célébrer et te chantent dans leurs hymnes. 0 toi qui diriges les vaches (lumineuses) et qui es la maîtresse de l'abondance, lève-toi et accueille nos premiers accents. L'Aurore se lève, amenant l'opulence et la prière. Elle est célébrée par les Vasichthas et répand sur nous une richesse, au loin renommée. Et vous, secondez-nous de vos bénédictions. 250 LES ROIS, LES PRÊTRES XVI PAH VASICIITIIA Telle qu'une jeune femme (l'Aurore) a brillé, et met sur pied tous les êtres vivants. Agni est alimenté par les enfants de Manou; il fait la lumière qui chasse les ténèbres. Elle s'avance; elle s'étend et, vêtue de sa robe resplendissante, elle éclaire le monde. Elle apparaît, belle et dorée, mère des vaches (lumineuses) et guide des Jours. La fortunée (déesse) amène l'œil brillant des dieux; elle conduit le beau cheval (du ciel). L'Aurore développe à nos yeux ses rayons, féconde en présents variés, et dominant tous les êtres. 0 toi qui nous apportes le bonheur et repousses nos adversaires, lève-toi, donne-nous la sécurité, agrandis notre habitation. 0 riche (déesse), chasse l'ennemi, amène l'opulence, envoie la fortune à ton chantre. ET LES CASTES. îol 0 divine Aurore, fais briller pour nous tes plus beaux rayons. Prolonge notre existence. Tu possèdes tous les biens. Donne-nous l'abondance ; (donne-nous) une opulence remarquable en vaches, en chevaux, en chars. Fille du ciel, noble Aurore, les Vasichthas, par leurs prières, font ta grandeur. Accorde-nous une noble et large fortune. Et vous, secondez-nous toujours de vos bénédictions. XVII PAR VASICHTHA Les premières lueurs du matin ont apparu ! les rayons de l'Aurore se sont développés. (0 déesse), viens sur ton char large et lumineux et apporte- nous le bonheur. Agni s'enflamme et résonne. Les prôtres lui répondent par leurs chants et leurs prières. La divine Aurore arrive avec la lumière, et pousse au loin les ténèbres et les maux. 252 LES ROIS, LES PRÊTRES Nos yeux ont aperçu à l'Orient les brillantes Aurores qui s'avancent, enfantant le soleil, le sacrifice, Agni. Les odieuses ténèbres ont fui à l'Occident. L'opulente fille du ciel est arrivée. Tous les regards sont fixés sur l'éclatante Aurore. Elle monte sur son char que vieuc d'atteler la Swadhâ, et que traînent de dociles coursiers. Nos riches seigneurs et nous, aujourd'hui animés d'un pieux esprit, nous voulons t'éveiller. 0 brillantes Aurores, répandez (sur la terre) votre rosée onctueuse. Et vous, secondez-nous toujours de vos bénédictions. XVIII PAR VASICHTHA « L'Aurore a ouvert les voies des mortels ; elle éveille les cinq espèces d'êtres, enfants de Manou. Le soleil, avec ses rayons magnifiques et féconds, a répandu la lumière, et il a de son œil dévoilé le ciel et la terre. ET LES CASTES. JB3 Les Aurores, telles que des ouvriers qui unissent leurs efforts, poussent leurs lueurs jusqu'aux confins .du ciel. 0 (déesse), tes vaches (lumineuses) ont détruit les ténèbres ; tes bras, comme (ceux de) Savitri, répandent la clarté. L'opulente et loyale Aurore apparaît; pour le bonheur (des mortels) elle donne le jour à l'Abondance ; fille divine du ciel, elle prend le premier rang parmi les Angiras, et accorde ses trésors à (l'homme) pieux. Aurore, favorise-nous de tes présents comme tu as déjà, pour prix de leurs hymnes, favorise tes chantres. Aux bruits du sacrifice ils t'ont enfantée, et tu as ouvert les portes de la montagne (ténébreuse). Tu viens à nous ; tu engages les dieux à nous combler de leurs biens; tu encourages la prière. Lève-toi pour notre bonheur, et exauce nos vœux. Et vous, secondez-nous toujours de vos bénédictions. m LES ROIS, LES PRÊTRES XIX PAR VASICIITHA Les sages, enfants de Vasichta, ont les premiers éveillé l'Aurore par leurs hymnes et leurs chants. Et (la déesse) fait rouler ensemble le ciel et la terre, qui ont des frontières communes ; elle découvre tous les mondes. L'Aurore s'éveille, donnant (à la nature) une vie nouvelle, et avec la lumière repoussant les ténèbres. Elle s'avance jeune et intrépide; elle appelle le soleil, le sacrifice, Agni. Que les Aurores se lèvent toujours pour nous heureuses et fécondes en chevaux, en vaches, en enfants. Qu'elles soient chargées de biens et répandent sur nous le beurre (de l'abondance). Et vous, secondez-nous toujours de vos bénédictions. ET LES CASTES. - XX PAIÏ VASICHTIU La fille du ciel se lève; elle approche, elle se montre. Elle chasse les ténèbres que l'on voit fuir ; elle crée et amène heureusement la lumière. En môme temps le soleil fait sortir'ses vaches (lumineuses). L'astre radieux monte à l'Orient. A ton lever, Aurore, au lever du soleil, puissions-nous obtenir l'abondance. Aurore, fille du ciel, nous nous empressons de t'éveiller, 6* toi, bienfaisante (déesse) qui apportes à ton serviteur, ainsi qu'un trésor précieux, la fortune la plus désirable ! O magnifique déesse, toi qui, à ton lever, nous appelles au spectacle du ciel, nous venons pour prendre part aux biens que tu répands. Puissions- nous être comme les enfants d'une mère telle que toi. Aurore, apporte-nous une opulence tellement KO LES 110IS, LES PRÊTRES grande, que la renommée s'en étende au loin. 0 fille du ciel, accorde-nous tous les biens mortels dont tu peux nous procurer la jouissance. Que l'Aurore (donne) à nos maîtres une gloire immortelle, accompagnée d'une fortune solide; et à nous l'abondance de vivres et le nombre des vaches. Que (cette déesse) qui excite la piété des riches et encourage la prière, éloigne de nous les ennemis. XXI PAU SAMVAUTTA, FILS d'aUGIRAS Viens avec splendeur : les vaches (célestes) ont versé sur ton char (le l'ait de) leurs mamelles. (Attirée) par nos riches présents, arrive avec magnificence, et répands tes dons sur les hommes généreux. Nous avons libéralement prodigué les offrandes. Nous avons étendu la trame du sacrifice. L'Aurore disperse les ténèbres de sa sœur. Elle fait rouler son char sous d'heureux auspices. ET LES CASTES. 2o7 HYMNES A AGNI I PAR PAP.OUTCHÉPA Je nais sous la forme de Manou, le premier des pontifes, Agni, sacrificateur de l'ordre des Ousidjs ; oui, sacrificateur d'un ordre qui nous appartient. Agissant partout avec empressement, il est pour celui qui aime comme un seigneur opulent. Pontife invincible, il s'assoit au foyer du sacrifice ; oui, il s'entoure d'un cordon (lumineux) au foyer du sacrifice. Nous adressons à ce maître des sacrifices un culte solennel, des invocations pieuses et accompagnées d'holocaustes en l'honneur des dieux ; oui, accompagnées d'holocaustes. De sa flamme il enveloppe et consume les aliments qui lui sont offerts, ce dieu que MatârèsWan est venu de loin, oui de loin, faire briller pour Manou. Aussitôt il embrasse le (vase) de terre qui le reçoit et, tel qu'un taureau généreux, il lui communique 17 258 LES ROIS, LES PRÊTRES en grondant la semence (lumineuse), oui, en grondant la semence (lumineuse). Le dieu ouvre ses cent yeux, et se jette sur le bois du bûcher; et Agni, peu à peu gagnant les places voisines, s'étend aux places plus éloignées. Pontife diligent, Agni dans toutes les demeures accomplit le sacrifice ; oui, par sa vertu, il accomplit le sacrifice. Par sa vertu, ce (dieu) sage donne à celui qui l'alimente la connaissance de toute la nature. Ainsi, hôte (de l'homme) nourri du beurre sacré, chargé (de nos offrandes), il naît, oui, il naît pour s'appeler Védhds. Lorsque, dans les rayons du puissant Agni, viennent à tomber, avec un bruit comparable à celui des Marouts, les aliments, oui, les aliments destinés à (ce dieu) rapide; alors, il vient, par sa munificence, récompenser la piété. Invoqué par nous, il nous sauve du mal ; oui, invoqué par nous (il nous sauve) de la méchanceté et du péché. (Dieu) universel, immense, infatigable et protecteur, il tient (tous les biens) dans sa main droite. Qu'il les répande sur nous comme en passant; oui, quïl les répande en quelque sorte au gré de nos be- sbins. Tu portes l'holocauste à celui d'entre les dieux ET LES CASTES. 259 qui le désire. Pour l'homme pieux, Agni ouvre la voie du bonheur; oui, il ouvre les portes du trésor. Le fortuné Agni, placé dans sa demeure humaine, est au milieu des sacrifices comme un monarque désirable ; oui, il est au milieu des sacrifices comme un monarque chéri. Il règne sur les holocaustes que reçoit le (foyer) de terre, il nous protège contre la maligne influence de Varouna; oui, contre la maligne influence du grand dieu. Ils chantent Agni, sacrificateur maître de la richesse. Ainsi bienveillant ; ils célèbrent (le dieu) infatigable ; oui, ils célèbrent (le dieu) qui porte les holocaustes. Ame de tous les êtres, connaissant la nature entière, sacrificateur digne lui-même de sacrifices, (dieu) aimable et sage, les Dévas (mortels) l'appellent \k leur secours, et l'honorent par leurs riches offrandes, oui, par leurs riches offrandes et par leurs chants. 260 LES UOIS, LES PRÊTRES II . PAR PAYOU, FILS DE BHARADWADJA La forme (d'Agni) apparaît telle qu'un nuage ; c'est comme une cuirasse au moment du combat. Sois triomphant, et que ton corps se trouve à l'abri du trait. Que la grandeur de la cuirasse te protège. Puissions-nous, avec l'arc (d'Agni), obtenir la victoire et conquérir les vaches (de nos ennemis) ! Cet arc rend impuissants les vœux (de nos adversaires). Puissions-nous avec lui triompher du monde entier I Telle qu'une femme qui, embrassant son ami, semble s'approcher pour lui parler à l'oreille, la corde de l'arc (d'Agni) s'allonge et résonne pour la victoire. Aussi (l'arc et sa corde) viennent se toucher ; telle l'épouse s'unit à son époux, telle la mère presse son enfant. Que les deux extrémités de l'arc, en se rapprochant, repoussent et tuent nos ennemis! ET LES CASTES. 261 Le carquois (d'Agni) est le père d'un grand nombre de flèches ; ses enfants résonnent en se heurtant contre leurs frères. Le carquois attaché sur le dos (d'Agni) produit une troupe retentissante qui lui assure le triomphe. Assis sur son char, l'excellent écuyer pousse en avant ses coursiers dans la direction qui lui convient; ses enfants résonnent en se heurtant contre leurs frères. Le carquois attaché sur le dos (d'Agni) produit une troupe retentissante qui lui assure le triomphe. Assis sur son char, l'excellent écuyer pousse en avant ses coursiers dans la direction qui lui convient. Sa pensée mesure la longueur des rênes, qui modèrent leur ardeur. Les coursiers s'élancent avec les chars ; de leurs sabots féconds jaillit la lumière; ils rendent mille bruits sourds, et de leurs pieds de devant foulent et terrassent leurs ennemis. L'holocauste est porté sur son char; là où nous apercevons son arc et sa cuirasse, venons chaque jour nous asseoir, et près de ce char fortuné déployons notre zèle. 262 LES ROIS, LES PRÊTRES Les Pitris (ou pères d'Agni) sont assemblés pour recevoir l'offrande et la douce (libation), entourés des mortifications de la pénitence et de la puissance des rites, grands et profonds, vainqueurs et invulnérables, doués d'une force parfaite, environnés d'une troupe (de rayons) et fameux par la vigueur de leurs traits. Ces Pitris sont enfants de prêtres et honorés par le soma. 0 ciel et terre, (dieux) bienfaisants, soyez- nous propices 1 Que grandi par le sacrifice, Pouchan nous protège contre le mal ! Que le méchant ne devienne jamais notre maître ! La flèche (d'Agni), garnie d'une plume éclatante, (ressemble) à l'animal des bois qui menace de sa •^rne. La flamme qui enfante (les flèches) est comme la vache attelée avec ses veaux. Dans le lieu où s'empressent à la fois les divers ministres (du sacrifice), que les flèches (d'Agni) s'élancent pour notre protection. 0 flèche aiguë, protège - nous de tout côté , et couvre nos corps; (l'arc) avec sa corde entoure la flèche, et appuyé sur le bras, il porte des coups sûrs. Que les flèches intelligentes s'unissent en un faisceau vigoureux et protecteur. ET LES CASTES. 263 La flèche a une tête de fer et sa pointe arrache des soupirs. Honneur et adoration à la flèche divine qui va semer les nuages I 0 (flèche) meurtrière, aiguisée par la prière sainte, pars avec vigueur. Va attaquer nos ennemis et ne nous livre pas à leur haine. Dans l'endroit où ces flèches se pressent toutes à la fois, que de jeunes héros à l'aigrette (éclatante)! Que Brahmanaspati, qu'Aditi nous accorde son secours; oui, qu'elle nous accorde chaque jour son secours I (0 Agni), je couvre tes nerfs d'une cuirasse ; que le royal Soma vienne te revêtir de son ambroisie. Que Varouna augmente ta grandeur ; que les Dévas ô (dieu) vainqueur, te j ettent dans une (sainte) ivresse. Que notre ennemi, qu'il soit notre parent ou uu étranger, soit poursuivi par tous les dieux. Que la prière sainte soit pour moi une cuirasse. T^Mg^T?!^—TirfdyaCUM 264 LES ROIS, LES PRÊTRES III PAR VASICHTIIA Les prêtres ont enfanté l'illustre Agni ; leurs mains ont extrait du sein de l'Aranî ce (dieu) nouveau venu, ce maître de maison qui fait briller au loin ses rayons. (Les ministres du sacrifice, appelés) Vasous, ont dans sa demeure établi le resplendissant Agni pour le salut de tous ; il réside dans chaque maison, toujours nouveau, toujours digne de nos hommages. 0 Agni toujours jeune, brille pour nous et allume ta Ilamme éternelle. D'innombrables coursiers s'approchent'de toi. Dans le lieu où sont assis les nobles ministres (du sacrifice), les feux célestes ont uni leurs belles et vigoureuses clartés à celles de nos feux (terrestres). 0 puissant Agni, accorde à nos prières une opulence honorable, que soutienne une belle race d'en- ET LES CASTES. 20?; fants et de serviteurs, et que le génie du mal ne vienne point renverser. Le sacrificateur généreux qui, le matin et le soir, lève la coupe remplie de la libation, est accueilli par la femme (d'Agni) riche en trésors. 0 Agni, brûle nos ennemis de ces traits dévorants dont tu as brûlé Djaroûtha. Repousse la maladie gémissante. O Agni, (dieu) bon et pur, brillant et lumineux, (touché) de nos louanges, protège celui qui allume tes feux. 0 Agni, touché de nos louanges, protège les mortels pieux et attachés aux Pitris, qui souvent allument tes feux. Qu'ils triomphent de toute la magie des Asouras dans les combats livrés à Vritra, ces nobles héros qui applaudissent à mon œuvre sainte. O Agni, nous sommes tes serviteurs. Puissions- nous ignorer la pauvreté. Puissions-nous être environnés d'une race vigoureuse, ô (dieu) domestique, et voir dans nos maisons une heureuse famille I 266 LES ROIS, LES PRÊTRES Quand (Agni), doué de rapides coursiers, daigne visiter notre sacrifice, il nous accorde une maison habitée par une nombreuse famille et par une lignée de nobles et vertueux enfants. Garde-nous, ô Agni, contre l'horrible Rakchasa; garde-nous contre le méchant, impie et pécheur. Qu'avec ton secours je puisse vaincre les armées (de mes ennemis) I Dans ce lieu où (Agni), notre enfant, entouré de mets et de libations, se paré de rayons vigoureux et se complaît dans l'hommage de l'hymne immortel, qu'il triomphe de tous les autres feux. Agni nous garde contre le méchant. Qu'il délivre du mal celui qui allume son foyer. De nobles et généreux (sacrificateurs) l'environnent. Agni est celui que nous avons invoqué tant de fois, dont un maître de (maison), l'holocauste à la main, allume les feux qu'entoure de ses hommages le sacrificateur. Chefs de famille, nous t'invoquons sans cesse, ô Agni, et avec instance. Nous te présentons dans le sacrifice les deux genres d'offrandes. ET LES CASTES. 267 Invincible Agni, charge-toi de porter aux dieux ces magnifiques holocaustes que nous offrons en leur honneur. Que nos (présents) arrivent jusqu'à eux et soient agréés. 0 Agni, ne nous livre pas au malheur d'être privés d'enfants ; ne nous livre pas à la pauvreté mal vêtue, à la faim, au Rakchasa. Préserve-nous du danger dans nos maisons et dans la forêt. 0 divin Agni, exauce mes prières, accorde l'abondance à tes riches (adorateurs). (Prêtres et pères de famille), comble-nous également de tes dons. (0 dieux), couvrez-nous toujours de vos bénédictions. 0 Agni, objet de nos invocations, enfant de la force, charme de notre vue, brille d'une heureuse clarté. Tu es à jamais notre enfant. Ne nous brûle pas. Qu'un héros aussi généreux (que toi) ne se sépare pas de nous. 0 Agni, ne nous invite pas à allumer les feux que préparent les Dévas, pour nous abandonner seuls au poids de la peine. Pour l'oubli d'un dieu tel que toi, ô enfant de la Force, que nos ennemis ne nous accablent pas. 268 LES ROIS, LES PRÊTRES 0 brillant Agni, il (devient) riche le mortel qui apporte l'holocauste à un immortel (comme toi). Quand un maîlre suppliant adresse sa prière à un dieu puissant, ce (dieu) lui ouvre ses trésors. 0 puissant Agni, tu possèdes les plus grands biens ; apporte à tes serviteurs une large abondance, que nous conservions pendant de longues années, heureux, invulnérables, entourés d'une forte race. 0 divin Agni, exauce mes prières; accorde l'abondance à tes riches (adorateurs). (Prêtres et pères de famille), comble-nous également de tes dons. Et vous, secondez-nous toujours de vos bénédictions. HYMNE A AGNI 1 IV rAR VAMADÉVA Un flot aussi doux que le miel sort du vase (de libations), et vient avec Soma remplir la fonction d'Amrita. Le titre mystérieux de Ghrila, c'est d'être la langue des dieux et le réservoir de l'ambroisie. i Surnommé Ghrita. ET LES CASTES. 269 Proclamons la gloire de Ghrita et dans notre sacrifice retenons-le par nos holocaustes. Que le (dieu) prêtre nous entende, et, pareil à un cerf blanc à quatre cornes, produise l'œuvre (sainte). Oui, il a quatre cornes, trois pieds, deux cols et sept bras. Le dieu, comme un taureau attaché par trois liens, mugit et apparaît aux mortels. Ghrita a trois formes, et caché par les Panis, les Dévas l'ont retrouvé dans la vache (céleste). Indra a produit l'une de ces formes, Soury a l'autre. L'ami (des hommes, Vâssou) a donné la troisième aux (Dévas), qui en ont fait le Swadiia. Les (Ondes) sortent du vase profond (de libation) ; leur foule est immense et l'œil de Vritra lui-même ne saurait les distinguer. Je les vois, ces ondes de Ghrita; au milieu d'elles brille Vétasa aux rayons d'or. Purifiées par la prière et l'adoration, ces ondes coulent ainsi que des torrents. Ces ondes de Ghrita sont aussi légères que la bôte qui fuit devant le chasseur. Les fleuves coulent rapidement vers la mer non 270 LES ROIS, LES PRÊTRES moins prompte que le vent : ainsi vont les ondes de Ghrita. Et lui, grossissant de leurs flots, fend les airs ainsi qu'un superbe coursier. Telles que de charmantes épouses, comme si elles n'avaient qu'un cœur, les ondes de Ghrita s'approchent en riant d'Agni et l'enflamment. Et (le dieu) possesseur de tous les biens les accueille avec amour. Je les vois, ainsi que des vierges qui vont vers leur époux, se parer de tous les ornements. Dans le lieu où se font les libations du Sonia, où s'accomplit le sacrifice, là sont présentes les ondes de Ghrita. Venez vers l'endroit où se distribuent la louange et le beurre de la libation. Donnez-nous vos précieux trésors. 0 déesses, dirigez notre sacrifice. Les ondes de Ghrita sont ici présentes aussi douces que le miel. Le monde entier existe par toi. Le flot suave de tes splendeurs coule au vase des libations, dans le cœur de (l'homme), dans toute la vie, dans les ondes (célestes) comme dans le foyer (solaire). Puissions- nous en jouir pleinement. ET LES CASTES. 271 HYMNES A AGNI V PAR BOUDIIA ET GAVICHTHIRA, FILS D'ATRI Agni s'est éveillé au foyer qu'allument les hommes à l'arrivée de l'aurore, qui est la vache (bienfaisante du ciel). Tels que les branches qui s'étendent (sur l'arbre) les grands rayons se répandent dans les airs. Oui, Agni, le sacrificateur, s'est éveillé pour honorer les dieux; il se dresse et se présente le matin avec bonté. Les feux s'allument, il brille, et sa force se développe à nos yeux. Le grand dieu se débarrasse des ténèbres. Quand Agni vient comme s'enchaîner au milieu de nos cérémonies, il revêt toute la splendeur de ces (rayons qui sont) les vaches (du sacrifice). En même temps, l'Aurore, avide de nos libations, attelle ses coursiers. (Agni) se lève devant elle et lui porte la liqueur onctueuse que versent les coupes. Les âmes des fidèles~se portent vers Agni, comme 272 LES UOIS, LES PRÊTRES les yeux vers le soleil. Il est enfanté par l'Aurore et le Soir, tous deux de couleur différente. Cependant au début des jours naît (celui que l'on appelle) le Cheval blanc. Oui, au début des jours il naît ce (dieu) doux et brillant; il resplendit sur le bûcher qui l'a reçu. Agni, sacrificateur adorable, siège dans toutes les maisons, orné de sept rayons précieux. Oui, Agni, sacrificateur adorable, siège au sein de sa mère, sur un trône fortuné ; jeune, sage, juste, soutien (des êtres), il se plaît dans plus d'une demeure ; mais il brille (en ce moment) au milieu des hommes. Agni, sage et bon, préside à nos sacrifices, et nous l'honorons lui-môme par nos invocations. Par la vertu de l'holocauste, il a étendu le ciel et la terre, et (les hommes) lui adressent le perpétuel hommage de leurs offrandes et de leurs libations. Digne d'ôtre honoré, il reçoit nos libations dans sa propre demeure, sous le nom de Damoûnas : célébré par les poètes, heureux hôte pour les mortels. Généreux et brillant Agni, nous te reconnaissons mille têtes, et par ta force tu surpasses tous les êtres. ET LES CASTES. 273 0 Agni, tu visites sans doute les autres (sacrifices), mais il n'en est aucun qui doive être pour toi plus agréable (que le nôtre), où l'hôte chéri de la race humaine nous apparaît beau, éclatant, adorable. 0 Agni toujours jeune, les hommes, de loin comme de près, t'apportent leur offrande. Écoute la prière de celui qui t'invoque avec ardeur. 0 Agni, ta protection est grande, étendue, fortunée. Brillant Agni, avec les (autres dieux) que nous honorons, monte aujourd'hui sur ton char large et resplendissant, et, dans ta sagesse, amène ici ces dieux par le vaste chemin de l'air, pour qu'ils goûtent à notre holocauste. Faisons une invocation en l'honneur d'un (dieu) sage, fort, généreux et digne de nos hommages. De môme que le soleil éclaire le ciel, cet hymne respectueux de Gavichhira glorifie Agni. is 274 LES ROIS, LES PliÈTRES VI PAR COUMARA, FILS DE DJARA ET VRISA La jeune mère porte l'enfant royal, mystérieusement caché dans son sein, et refuse de le remettre au père (du sacrifice). Les peuples ne voient plus la forme (du dieu), qui semble mort et placé dans le lieu où il n'y a plus de plaisir. « 0 jeune (mère), pour quel motif as-tu la malice de soustraire ainsi cet enfant royal ?» Et la reine alors a enfanté. 11 a fallu de larges libations pour que ce germe grossit. Je l'ai vu à sa naissance au moment où sa mère le mettait au monde. Oui, ici près, j'ai vu (ce dieu) à l'aigrette d'or, aux couleurs brillantes; (je l'ai vu) essayer ses traits! Et moi, j'ai répandu sur lui l'onction immortelle. Que peuvent contre moi les hommes qui ne connaissent ni Indra, ni l'hymne saint ? Je l'ai vu sortir de son asile secret, et bientôt s'environner de rayons, comme (un pasteur) s'environne de son riche troupeau. On ne lui avait pas il 1 ET LES CASTES, 273 ravi ses flammes. (Le dieu) vient de renaître, les vieilles flammes ont rajeuni. Qui donc, pendant que j'étais mortel, a enlevé ces vaches qui se sont trouvées sans pasteur? Que ceux qui les ont prises me les rendent. Que tout homme sage s'approche de mon troupeau. Des ennemis avaient rejeté au rang des mortels celui qui est le roi des êtres et l'espoir des nations. Que les prières d'Atri le délivrent. Que ses calomniateurs soient confondus. Sounohsépa était attaché à mille poteaux. Tu l'as délivré et il t'a chanté ; fais de même pour nous, ô Agni, ô sage sacrificateur, brise nos liens et viens ici t'asseoir. Tu peux être irrité, mais reviens à ma prière. Si je m'adresse à toi, c'est par g l'ordre du sage Indra, gardien des œuvres divines. Il t'a vu, il me l'a dit, et je viens à toi, ô Agni. Agni s'entoure d'une grande lumière, et par la grandeur il a tout éclairé. Il dissipe la magie des impies qui suivent une mauvaise voie ; il aiguise ses cornes pour la perte du Rakchasa. 276 LES ROIS, LES PRÊTRES Que les lueurs frémissantes d'Agni s'arment dans l'air de pointes aiguës pour tuer le Rakchasa. Le dieu, dans sa joie triomphante, a des splendeurs qui repoussent et percent ses impies adversaires. 0 divin Agni, ô toi qui nais (pour nous) tant de fois, sage et discret dans mes œuvres, j'ai composé cet hymne qui est pour toi comme une espèce de char (d'honneur). Si tu es satisfait, envoie-nous des ondes qui nous apportent le bonheur. Que (le dieu) magnifique, étendant ses cols nombreux et superbes, rassemble (en notre maison) la fortune de nos ennemis abattus. Les (Dévas) immortels ont ainsi invoqué Agni : qu'il couvre de sa protection Manou, qui le reçoit sur son lit de gazon ; oui, qu'il couvre de sa protection Manou, qui le reçoit sur son lit de gazon. VII PAR VASOUSUOUTA, FILS D'ATRI 0 Agni, quand tu nais, tu es Varouna ; quand tu t'allumes, tu es Mitra. Enfant de la Force, tous les ET LES CASTES. Î77 dieux sont en toi. Tu es Indra pour le mortel qui te sert. Tu es Ariaman, quand, chargé de la Swadha, tu portes l'offrande mystérieuse des jeunes (libations). Celles-ci répandent sur toi, comme sur un tendre ami, le lait onctueux, au moment où tu viens consommer l'union de deux époux. Tu es Roudra, et à ta brillante naissance, les Ma- routs font éclater leurs clameurs et ornent (les airs). Et quand le pas de Vichnou atteint une de ces stations (célestes), tu reçois avec ce dieu l'offrande mystérieuse des vaches (du sacrifice). Parés de tes riches rayons, ô dieu, les autres dieux ont obtenu par toi une part abondante d'ambroisie. Les enfants de Manou, assis autour d'Agni sacrificateur, lui présentent leurs hommages, et les prôtres l'invoquent en faveur d'Ayou. 0 Agni, ô toi qui portes la Swadha, tu es le sacrificateur antique ; aucun n'est plus digne de nos respects et de nos chants. Aucun n'est au-dessus de toi. Puisse l'homme, appartenant au peuple, dont tu es l'hôte, obtenir par la vertu du sacrifice la faveur d'être, ô dieu, utile aux mortels ! 278 LES ROIS, LES PRÊTRES Secondés par toi, entourés de richesses, habiles à t'éveiller par l'holocauste, ô Agni, ô enfant de la Force, puissions-nous chaque jour, dans les combats comme dans les sacrifices, par les bienfaits de l'opulence, être utiles aux mortels. Qu'(Agni) fasse retomber le mal sur celui qui nous veut du mal ! Que celui-ci soit puni par sa propre faute I O prudent Agni, frappe par sa méchanceté môme le méchant qui nous tend des embûches. O divin Agni, les anciens ont fait de toi, au lever de l'Aurore, un messager (fidèle), et t'ont chargé de leurs holocaustes, dans ces jours où tu viens entouré de riches offrandes, sur le foyer où les feux sont allumés par des mortels. Remplis (les vœux du sacrificateur), qui est ton frère. O fils de la Force, je compte sur toi, (dieu) sage, mon enfant, délivre-moi. O Agni, dans ta prudente sollicitude, quand veux-tu nous regarder? Quand daigneras-tu prendre la voie de notre sacrifice ? O toi qui es notre refuge, ton frère a pour t'hono- rer une foule de pratiques que tu dois aimer. Agni, ET LES CASTES. 279 recherche avec empressement les offrandes variées du sacrificateur, et sa force en reçoit un heureux accroissement. 0 Agni, toujours jeune, tu fais traverser à celui qui te chante tous les maux (de la vie). Des brigands, des ennemis ont apparu : que leurs mauvais projets soient confondus avant d'éclore. Que ces louanges montent vers toi. Et si contre mon protecteur j'ai commis quelque faute, qu'Agni, profitant de nos hommages, ne nous livre pas à nos calomniateurs ni à nos ennemis. VIII PAU VASOUSROUTA 0 Agni, roi et maître des richesses, je te célèbre dans le sacrifice. Nous désirons l'abondance, puissions-nous l'obtenir de toi ! Puissions-nous vaincre les armées des mortels ? Que l'immortel Agni, notre père et notre seigneur, le brillant porteur de nos holocaustes, apparaisse avec éclat. Répands tes lueurs sur ces of- V 280 LES ROIS, LES PRÊTRES frandes que reçoit (le feu) Garhapatya. Viens à nous, et goûte à nos mets. Vous avez (parmi vous) Agni le sage, le sacrificateur, le maître de la race humaine. Sa science embrasse tout. Il est pur et brillant, et son dos est humide du bourre (sacré). Il se plaît au milieu des Dévas à recevoir vos précieuses offrandes. 0 Agni, aime à venir te réjouir avec Ilà, et enflamme les rayons du soleil. 0 toi qui possèdes tous les biens, visite notre foyer et transporte les dieux pour venir manger l'holocauste. Sage Damoûnas, hôte aimable de nos maisons, viens à notre sacrifice. 0 Agni, triomphe de tous nos ennemis et enlève leurs dépouilles. Perce le Dasijou de ton trait, et prépare toi-môme la nourriture (qui doit fortifier) ton corps. 0 Agni, noble héros, enfant de la Force, fais le bonheur des dieux, et garde-nous dans le combat. 0 Agni, (dieu) aux splendeurs pures et fortunées, nous voulons t'honorer par nos hymnes et nos holocaustes. Accorde-nous une opulence complète ; donne-nous tous les biens. * ET LES CASTES. 281 0 Agni, ô enfant de la Force, qui sièges dans trois demeures, aime notre sacrifice et nos holocaustes. Puissiops-nous, au milieu des Dévas, nous distinguer par notre piété ! Couvre-nous de la triple protection. 0 Agni, possesseur de tous les biens, comme on traverse la mer sur un vaisseau, fais-nous traverser toutes les difficultés et les embarras. Chanté par nous, comme autrefois par Atri, exauce-nous, toi qui es le gardien de nos corps. Mortel, j'invoque un immortel : je t'honore et de cœur et de bouche. 0 Agni, possesseur de tous les biens, mets en nous l'abondance ; que j'obtienne de toi avec mes enfants une immortelle vie. 0 Agni, possesseur de tous les biens, tu donnes la félicité à l'homme pieux. 11 obtient de toi une riche bénédiction en vaches, en chevaux, en guerriers, en enfants. m LES ROIS, LES PRÊTRES HYMNE A AGNI ET AUTRES DIEUX PAR VASOUSROUTA Au brillant Agni (surnommé Djdtavedas et Sousa- mid)... offre de copieuses libations de beurre. Le (dieu) sage et invincible, dont le bras a la douceur du miel, (ce dieu appelé) Narâsansa favorise ce sacrifice. 0 Agni, (nommé) Hita, amène ici sur ton char fortuné le magnifique Indra. Que cet ami vienne à notre secours. (Dieu) brillant, étends-toi pour nous comme un doux tapis. Comble-nous de tes bienfaits. Portes divines (de l'enceinte sacrée), ouvrez-vous pour laisser passer les (dieux) protecteurs. Complétez le sacrifice. Nous honorons la Nuit et l'Aurore, grandes et belles, toutes deux mères de Rita, et source féconde d'abondance. ET LES CASTES. 283 Divins sacrificateurs célébrés pour votre course aussi rapide que celle du vent, rendez-vous tous deux au sacrifice des enfants de Manou. Que les trois déesses, bonnes et fortunées, Ilâ, Saraswatî, Mahl, viennent s'asseoir sur notre gazon. Maître favorable à Twachtrî, viens pour embellir (notre vie). Garde-nous dans les sacrifices. 0 Vanaspati, apporte l'holocauste là où tu vois célébrer les mystères divins. Swahâ pour Agni et pour Vronnà ! Swàbâ pour Indra! Swâlia pour les Marouts I Holocauste pour les dieux I HYMNES A INDRA I PAR GRITSAMADA Indra, écoute notre prière : tu dispenses les trésors, ne nous regarde pas comme tes ennemis. Nos offrandes sont abondantes, et vont vers toi pour 28i LES ROIS, LES PRÊTRES augmenter ta grandeur, comme les ondes vers l'océan. Envoie-nous ces grands nuages qui grossissent autour d'Ahi. 0 héros, que ce soit pour nous autant de sources fécondes ! Exalté par nos hymnes, frappe l'immortel Asoura, qui s'enorgueillit de ses dépouilles. Invincible Indra, tu aimes ces hymnes et ces chants dans lesquels on te célèbre avec les enfants de Roudra. Ces brillants éloges, que tu ambitionnes, semblent venir à ta rencontre. Oui, nous célébrons ta force merveilleuse : nous mettons dans tes mains la foudre étincelante; nous te représentons, Indra, grandissant avec nos éloges et dispersant avec le soleil les troupes des Asou- ras. Ahi se cachait au sein du nuage ; le sombre magicien se renfermait dans cette humide retraite. Il arrêtait les eaux et encombrait le ciel. 0 héros, tu as avec force frappé Ahi. Louons donc, 6 Indra, tes anciennes prouesses ; louons aussi les nouvelles. Chantons la foudre qui ET LES CASTES. 285 brille en tes mains ; chantons tes chevaux qui annoncent le soleil. Tes chevaux, excités par nos libations, ont henni en sentant le beurre consacré. 0 Indra, la terre leur répond, et prolonge ce bruit. Le nuage qui marchait s'est arrêté. Le nuage se tient (dans l'air) comme attentif ; puis répondant à la voix des (ondes qui sont ses) mères, il se remet en marche. Cependant les (Marouts) ont porté sur la plage lointaine la voix d'Indra, et ils en ont multiplié les sons. Le grand Indra, en frappant le nuage endormi, frappe le magicien Vritra. Le ciel et la terre ont frémi de crainte sous le coup retentissant de la foudre du (dieu) généreux. Oui, la foudre du (dieu) généreux a retenti, quand (Indra), ami des hommes, a percé l'ennemi du genre humain. Avide de nos libations, il a détruit les magies de l'imposteur, enfant de Dànou. Bois donc, magnanime Indra, bois notre soma. Que nos libations enivrantes fassent ta joie. Qu'elles emplissent, qu'elles élargissent tes flancs. Qu'elles comblent tous les vœux d'Indra. 280 LES ROIS, LES PRÊTRES Indra, puissions-nous avoir une place dans ton cœur I Les sages veulent t'iionorer par une prière convenable. Oui, jaloux d'obtenir ton secours, nous t'adressons cet hommage. Maître de la richesse, nous nous donnons à toi. Nous nous donnons à toi, Indra; et désirant ta protection, nous doublons nos offrandes. 0 dieu, accorde-nous cette richesse que nous souhaitons- qu'elle soit accompagnée d'abondance et de force ! Donne-nous une maison, un ami; donne-nous, Indra, les biens que répandent les robustes Marouts. Car ces Marouts qui partagent ta joie et ton ivresse, viennent aussi boire le soma présenté (aux dieux). Qu'ils viennent donc, ces compagnons de tes plaisirs I Indra, bois le soma qui fait ton bonheur et ta force. Deviens notre protecteur au milieu des combats; et avec les grands et adorables (Marouts) découvre le feu du ciel. (Dieu) sauveur, ceux qui se montrent généreux envers toi, ou qui par des hymnes célèbrenttes bienfaits, te préparant sur le cousa une espèce de demeure, ô Indra, ils sont sûrs de ta protection et obtiennent l'abondance. ET LES CASTES. 287 Pendant les terribles tricadrous, héroïque Indra, bois notre soma avec volupté; qu'il coule sur ta barbe. Viens avec tes chevaux azurés prendre heureusement ta part des libations. Magnanime Indra, affermit cette force avec laquelle tu as terrassé la force Dânou, qui s'avançait comme l'araignée. (Ue ta main droite) révèle la lumière à VArga, et de ta main gauche, Indra, terrasse le Dasyou. Nous voulons aussi honorer tes heureux auxiliaires (les Marouts), qui, avec toi, que nous aimons à surnommer An/a, ont abattu tout l'orgueil des Dasyous. Par amitié pour Trita,tu as détruit ce monstre merveilleux formé par l'art de Twachtri. En faveur de ce Trita, qui te charmait par ses libations, tu as sous ta grandeur écrasé Arbouda. Comme le soleil fait rouler son disque, Indra a fait rouler sa foudre, et, accompagné des Angiras, il a percé Bala. 0 Indra ! que cette riche offrande attire tes bienfaits sur celui qui te chante ! Comble de tes dons ceux qui t'honorent. Ne les afflige pas en leur dérobant une partie de tes faveurs. Puissions-nous avec force chanter longtemps encore dans tes sacrifices I 288 LES ROIS, LES PRÊTRES II pat, aniTSAMAnA Le dieu qui est né le premier et qui, justement honoré, a par ses œuvres orné les autres dieux; qui par sa force et sa puissance fait trembler le ciel et la terre : peuples, c'est Indra. Celui qui a consolidé la terre ébranlée, qui afrappé les nuages irrités, qui a étendu les espaces de l'air et affermi le ciel : peuples, c'est Indra. • Celui qui, en donnant la mort à Ahi, a déchaîné les sept fleuves; qui a délivré les vaches prisonnières de Bala; qui, terrible dans les combats, entre deux nuages, a enfanté Agni : peuples, c'est Indra. Celui qui a ranimé tous les êtres ; qui a renvoyé dans sa caverne (ténébreuse) le vil Asoura; qui, tel que le chasseur, vainqueur d'innombrables ennemis, s'empare de leurs dépouilles : peuples, c'est Indra. (Les Asouras) se demandent : Où est-il? et en le voyant si redoutable, ils se disent : Ce n'est pas lui. *?!*lt-'*&ÊÊmiL"*$**z **à*dm.imL- *v * ET LES CASTES. 289 Cependant il détruit ses ennemis, qui se partageaient entre eux les richesses. Ayez foi en lui, peuples, c'est Indra. Celui qui mérite la prière et du riche et du pauvre, du prêtre et du pocte qui le supplient ; qui, distingué par sa belle face, est le gardien du soma qui lui présente la coupe (sacrée) : peuples, c'est Indra. Celui à qui appartiennent les chevaux, les vaches, les bourgs, tous les chars; qui a produit le soleil et l'aurore et qui conduit les ondes : peuples, c'est Indra. Celui que semblent provoquer avec leurs clameurs deux armées de nuages, ses ennemis l'un supérieur, l'autre inférieur; celui que les (Aswins), portés sur le môme char, appellent à plusieurs reprises : peuples, c'est Indra. Celui qui donne la victoire aux combattants; que les guerriers appellent à leur secours; qui a tout formé à son image et qui communique le mouvement aux ôtres inanimés : peuples, c'est Indra. Celui qui n'est méchant que pour frapper sans relâche le pécheur et l'impie, qui ne saurait pardonner i9 290 LES ROIS, LES PRÊTRES à l'insolence et qui terrasse le Dasyou : peuples, c'est Indra. Celui qui, à notre quarantième libation, a tué Sam- bara, l'habitant des nuages; qui a frappé à mort Ahi, l'enfant de Dânou, Ahi que nous voyons grossir et s'arrêter languissamment : peuples, c'est Indra. Celui qui, orné de sept rayons, généreux et rapide, a donné l'essor aux sept fleuves ; qui, armé de la foudre, a frappé Rohin escaladant le ciel : peuples, c'est Indra. Celui devant qui se courbent le ciel et la terre ; dont les montagnes (célestes) redoutent la puissance ; qui, après avoir bu le soma, se trouve affermi et arme son bras de la foudre : peuples, c'est Indra. Celui qui couvre de sa protection l'homme que recommandent ses libations, ses offrandes, ses hymnes, ses prières ; qui se sent exalté par nos sacrifices, notre soma, nos présents : peuples, c'est Indra. (Dieu) invincible, tu accorderas l'abondance à l'homme qui te fait des libations et des offrandes : car tu es juste. Puissions-nous, Indra, être tes amis, avoir la fortune en partage et renouveler chaque jour notre sacrifice. ILT LES CASTES. 201 III PAR ORITSAMADA La saison (des pluies) est la mère de la plante du soma; (la plante) naît et croît rapidement au milieu des eaux dont elle est entourée. — Elle pousse dés branches qui s'emplissent de suc. Mais ce qui donne au soma cet accroissement, voilà ce que d'abord il faut chanter. Des ruisseaux de jus coulent de toutes parts et se rendent vers un même vase qui les contient. Ils ne suivent tous qu'une môme voie. 0 toi qui as fait cela, c'est toi que d'abord il faut chanter ! Un homme accompagne de sa voix les offrandes ; un autre vient qui se charge des œuvres, et qui consomme les objets du sacrifice ; par les ordres d'un troisième tout s'exécute. 0 toi qui as fait cela, c'est to * que d'abord il faut chanter. Les assistants font part aux êtres divers des heureux fruits du sacrifice. Ils vont à la richesse, qui devient pour eux comme un fardeau trop pesant. 29Î LES ROIS, LES PRÊTRES (Agni), habile à briser les liens des choses, broie sous ses dents les offrandes du père de famille. 0 toi qui as fait cela, c'est toi que d'abord il faut chanter. Toi qui as découvert la terre à la face du ciel ; toi qui, par la mort d'Ahi, as donné l'essor aux fleuves (célestes); toi, être divin, que les Dévas ont formé avec leurs louanges, comme avec les eaux on forme la nourriture (des hommes), c'est toi qu'il faut chanter. Toi qui donnes les aliments ; qui, de la (tige) humectée que tu as grossie, tire le grain aussi doux que le miel; qui es un trésor pour ton serviteur, c'est toi qu'il faut chanter. Toi qui, pour manifester ta suprême générosité, as produit les fleurs et les plantes salutaires ; qui as formé les diverses lumières du ciel ; qui as étendu des espaces larges comme toi, c'est toi qu'il faut chanter. Toi qui, pour détruire le riche Nàmara et nous enrichir de la dépouille des Asouras, as produit la bouche invincible de la foudre; qui aujourd'hui encore te distingues par mille exploits, c'est toi qu'il faut chanter. KT LES CASTES. 293 Toi qui, pour le bonheur d'un serviteur dévoué, prodigues par milliers les secours et les bienfaits ; qui, en faveur de Dabhîti, as frappé les Dasyous, et l'as délivré de prison ; qui (toujours) t'es montré accessible (aux prières), c'est toi qu'il faut chanter. Toi dont la force est attestée par toutes les rivières ; qui, auteur de tout bien, reçois l'offrande de notre reconnaissance ; qui as étendu les six (mondes intermédiaires), et qui entoures de ta protection les cinq espèces d'êtres, c'est toi qu'il faut chanter. (Dieu) héroïque, taforce est justement célébrée, car par tes prouesses tu (nous) prouves l'abondance. Tu as enlevé la richesse du puissant Djatoûchtira. Voilà tout ce que tu as fait, ô Indra ; c'est toi qu'il faut chanter." Tu as jadis rendu le passage d'un fleuve facile pour Tourviti et pour Vayya, en enchaînant sa violence. Paràvridj, aveugle et boiteux, était submergé ; tu ^as, pour ta gloire, retiré des eaux. C'est toi qu'il faut chanter. Toi qui es notre refuge, accorde-nous ces riches- 294 LES ROIS, LES PRÊTRES ses qui se trouvent accumulées en toi. 0 Indra, comblés chaque jour de tes dons précieux, pères d'une heureuse lignée, puissions-nous chanter longtemps encore dans les sacrifices I IV PAR GOMVITI, FILLE DE SAKTI Dans les sacrifices qui se célèbrent en l'honneur des dieux, les enfants de Manou ont établi trois feux étincelants, trois foyers de lumière céleste. Mais toi, Indra, ce sont les Marouts eux-mômes, purs et vigoureux, qui te célèbrent. Tu es leur sage Richi. Quand les Marouts ont animé parleurs voix Indra, avide et heureux de notre soma, il prend la foudre, et, frappant Athi, il donne la liberté aux grandes ondes. 0 Marouts, qui faites ici l'office de chantres (sacrés), qu'Indra boive donc de mon soma limpide. Cet holocauste lui appartient. C'est Indra, avide de notre soma, qui a découvert les vaches (célestes) et donné la mort à Ahi. ET LES CASTES. 295 Indra a étendu et consolidé le ciel et la terre, il les accompagne dans leur marche, épouvantant la bête sauvage qui veut couvrir les airs. Il la repousse avec force, et le fils de Danon, respirant à peine, est terrassé. 0 Magliavan, c'est pour reconnaître ta puissance que tous les dieux te cédèrent la coupe de soma, quand tu as, en faveur d'Etasa, arrêté dans leur course les cavales du char de Soûrya. Lorsque Maghâvan a, d'un seul coup de foudre, brisé les quatre-vingt-dix-neuf villes de (Sambara), les Marouts, au milieu de l'assemblée (céleste), chantent, sur le mètre, Trichtoubh, cet Indra qui a frappé (l'ennemi) du ciel. Agni, devenu son ami, a fait brûler en son honneur les chairs de trois cents victimes. En môme temps Indra, dans l'espoir de son triomphe sur Vitra,, a bu les trois coupes de soma que lui versait Manou. Quand Magliavan eut mangé les chairs des trois cents victimes, quand il eut bu les trois coupes de soma, tous les Dévas ont réclamé de lui comme un devoir qu'il frappât Ahi. 295 LES ROIS, LES PRÊTRES Et lorsque, arrivant à la maison de Coutsa, sur vos chevaux rapides et vainqueurs, vous demandiez le combat avec ce même Coutsa, placé sur le môme char que toi, tu as frappé (tes ennemis) ; avec les autres dieux tu as frappé Souchna. (Le char de Soûrya) avait deux roues, tu en as pris une et tu l'as donnée en présent à Coutsa, qui ne pouvait plus marcher. Ton arme a frappé au visage les Dasyous, et dans le combat étouffé la voix de (ces ennemis). (0 Dieu) exalté par les hymnes de Gôriviti, tu as, pour plaire au fils de Vidathin, donné la mort à Pi- prou. Ridjûwan fut ton ami : tu as purifié ses offrandes et bu de son soma. La coupe de soma à la main, les Navagwas et les Dasagwas célèbrent Indra dans leurs hymnes. Ces sages ont par leurs chants ouvert le riche pâturage où étaient enfermées les vaches (célestes). 0 Maghavas, je connais tes prouesses. Comment puis-je (dignement) t'honorer ? 0 (dieu) puissant, nous sommes disposés à chanter dans les sacrifices les (miracles) nouveaux que tu feras. ET LES CASTES. 297 0 Indra, voilà tout ce que tu as fait. Tu es invincible et par ta naissance et par ta force. 0 (dieu) armé de;la foudre, quelles que soient tes actions, rien ne peut renverser ta puissance victorieuse. 0 vaillant Indra, aime ces cérémonies que nous pratiquons en ton honneur. Sage et dévoué aux œuvres saintes, chargé de riches présents, j'ai conçu cet hymne comme le (charron forme) un char, comme (le tailleur) ajuste de beaux et riches vûtements. V PAR BABIIROO En quel lieu est notre héros ? Qui a vu Indra au char fortuné, aux coursiers rapides? Qu'(Indra), armé de la foudre et avidede notre soma, rappelé par les mortels, vienne dans cette demeure apporter et son secours et ses richesses. Ainsi je voyais la demeure terrible, éclatante, de ce (dieu) qui renferme tout. Je cherchais (Indra). J 'ai interrogé les hommes savants dans l'art des sacrifices. Ils m'ont dit : « Indra est arrivé ! » 298 LES ROIS, LES PRÊTRES Aussitôt nous chantons, au milieu des libations, les exploits qui t'ont distingué, ô Indra, les bienfaits dont tu nous combles. Que l'insensé apprenne, que le sage entende. Maghavan arrive sur son char, entouré de toute son armée. A peine né, ô Indra, tu te prépares à la bataille. Tu viens, capable de résister seul à un grand nombre (d'ennemis). Tu as par ta force répandu la lumière dans la caverne obscure. Tu as retrouvé la troupe des vaches (célestes). Quant tu nais apparaissant dans les régions supérieures et portant ta renommée jusqu'aux extrémités (du ciel), alors les dieux tremblent devant Indra. Et lui, il va délivrer toutes les ondes, épouses de Vitra. Les Marouts, tes chantres dévoués, célèbrent ta gloire et t'offrent la libation. Qu'Indra, par sa propre magie, triomphe du magicien Ahi, qui presse les ondes de ses étreintes funestes. 0 Maghavan, ardent à mériter nos louanges et nos offrandes, tu as frappé de la foudre ceux que leur naissance a condamnés à ôtre malfaisants. Pour faire le bonheur de Manou, tu as brisé la tête du brigand Namoutchi. ET LES CASTES. 299 Tu m'as pris pour auxiliaire avec les Marouts, ô Indra ; et aussitôt, frappant la tête du brigand Na- moutchi, (tu as broyé) cette montagne sonore qui roulait (dans les airs), et tu as mis à découvert les deux (vastes) roues du ciel et de la terre. Namoutchi arme sa troupe féminine. Que peut contre moi sa faible armée ? Le Dasyou s'est caché entre ses deux épouses. Mais Indra a pénétré jusqu'à lui pour le combattre. Devant Indra se rassemblent de tous côtés les vaches de ce (Namoutchi) séparées de leurs veaux : le (dieu), secondé par les Marouts, répand leur lait (sur nous), quand nos libations de soma ont réjoui son cœur. Oui, quand le soma versé par Babhrou a réjoui son coeur, le héros généreux pousse le cri des combats ; Indra, qui brise lesvilles(célestes),boit (la libation) et (nous) donne ensuite les vaches de ce (Namoutchi). 0 Agni, les Rousamas m'ont donné de brillantes parures, et ont rempli mon étable de milliers de vaches. Que de nombreuses libations viennent charnier Indra, et au lever et à la fin du jour. 300 LES UOIS, LKS PRÊTRES Que (la Nuit se retire et que) l'Aurore se lève. Babhrou, emporté tel qu'un coursier rapide (dans la voie du sacrifice), a reçu les quatre mille (vaches) que lui amenaient les Rousamas, au nom du roi Ri- nant Chaya. 0 Agni, nous avons accepté les quatre mille vaches de Rousamas. Prêtres, nous avons aussi reçu ce vase d'airain qui a été chauffé pour les purifications. VI P.iB AVASYOU, FILS d'aTRI Le magnifique Indra monte sur son char, et le précipite vers les mets du (sacrifice). Tel que le pasteur qui conduit son troupeau, le (dieu) invincible marche le premier à la conquête. Viens, (ô dieu) que traînent deux chevaux azurés et que distinguent tes bienfaits variés. Ne t'éloigne pas de nous. Sois notre protecteur. 0 Indra, rien n'est au-dessus de toi. Tu as donné (aux hommes) ton épouse, dont ils étaient privés. ET LES CASTES. ;;0I Quand la force de la force vient à naître, Indra révèle toutes ses puissances. Il donne la liberté aux vaches (célestes) enfermées dans la caverne ; il dissipe les ténèbres qui couvrent le monde. 0 dieu que tous les hommes invoquent, les enfants d'Anou ont fait pour toi un char conforme à ta rapidité ; Twachtri t'a (donné) la foudre étince- lante. Les prêtres glorifiant Indra, ont par leurs louanges augmenté ses forces pour triompher d'Ahi. O généreux Indra, quand le mortier rempli de soma retentit comme pour chanter ta gloire, Aditi partage ton bonheur. Lancés par Indra, les carreaux de la foudre, sans coursiers , sans char, vont attaquer les Dasyous. J'ai célébré tes antiques prouesses , ô Maghavan : je célèbre tes prouesses nouvelles. Tu déplores ta puissance quand, séparant le ciel et la terre, tu viens en faveur de Manou conquérir les ondes, riches en bienfaits variés. 0 (Dieu) sage et glorieux, ce fut un grand exploit, que celui par lequel tu as montré ta force en sacrifiant Ahi. Tu as aussi déjoué la magie de Souchna, et dans le combat frappé les Dasyous. 80Ï LES ROIS, LES PRÊTRES En faveur d'Iadou et de Touwasa, ô Indra, tu as rendu les ondes guéables et fécondes en bienfaits. Tu as pris Coatra sur son char pour aller avec lui combattre le terrible (Souchna); cependant les Devas s'assemblaient pour vous honorer tous deux. 0 Indra et Coutsa, que vos coursiers vous amènent sur ce char à la voix de nos chantres. Vous avez du sein des eaux arraché (Souchna). Vous avez repoussé la ténébreuse ignorance du cœur d'un riche sacrificateur. Vers ces beaux coursiers, aussi rapides que le vent, le prudent Avasyou s'est avancé. 0 Indra, tous les Marouts sont tes amis. Les rites sacrés ont augmenté ta force. (Indra) sut, au lever de l'Aurore, arrêter la course impétueuse du char de Sourya. Etasas reçut de lui une de ses roues ; il vainquit les (Dasyous) et prit leurs villes. Qu'(Indra) nous donne une pareille force. Indra a voulu visiter notre peuple; il aime celui qui lui verse le soma. Que le mortier (sacré) dont les prêtres surveillent les mouvements vienne retentir dans le sanctuaire. ET LES CASTES 303 0 (dieu) immortel, que les mortels qui t'ont désiré (une fois) puissent te désirer encore ! Que le mal ne les touche jamais 1 Fais le bonheur de ceux qui te servent et donne la force au peuple qui t'est dévoué. VII l'An GATOU, PILLE D ATRI Tu as déchiré la nue. délivré les Indes. Tu as lancé * » les torrents prisonniers. 0 Indra, quand tu as eu ouvert la grande caverne, tu as tué le fils de Dànou, et donné la liberté aux eaux. Avec les Ritons, ô Indra, (dieu) terrible et armé de la foudre, tu as ouvert la mamelle de la montagne (céleste), source abondante et fermée. Tu as frappé A-hi, qui dormait au sein (de la nue), et tu as confirmé la force. La vigueur d'Indra a brisé le trait du grand monstre sauvage. Un autre que (Vritra) vient aussitôt PÏus robuste que lui, et qui a l'audace de se croire unique et incomparable. cOi LES UOIS, LES PRÊTRES C'est Souchna, enfant de l'Onde ; né de la colère du fils de Dànou, il grossit, il marche dans les ténèbres, il s'enivre de la Swadà destinée aux mortels. Indra, d'un coup do sa foudre, a tué Souchna et lui a ravi le nuage. Le cœur du lâche (Vritra) sentait bien que ce (Souchna) ne pouvait résister à la puissance d'Indra, quand lui-même, au lieu de combattre pour la possession d'un soma enivrant, se voyait forcé par toi, ô (dieu) puissant, de se renfermer dans son palais ténébreux. Ainsi le brigand prenait des forces, s'endormant au sein de cette obscurité sans soleil. Le généreux Indra, joyeux de notre soma, l'a chassé de la région supérieure et lui a donné la mort. Quand Indra eut fait sentir au grand fils de Da- nou sa force incomparable, quand il l'eut blessé d'un coup de sa foudre, il le précipita au-dessous de tout ce qui existe. Le dieu terrible délie le (corps) endormi, rempli d'une onde savoureuse et couvrant le ciel de sa large surface; il s'en empare. De son grand trait il frappe dans sa demeure môme (le monstre), privé de pieds et poussant de vaines clameurs. ET LES CASTES. 303 Qui peut résister à la force de la lance (d'Iudra) ? Unique et incomparable, il s'empare de tous les biens. (Le Ciel et la Terre) eux-mêmes, tout dieux qu'ils sont, ne marchent que par la crainte que leur inspire sa puissance victorieuse. Pieuse DM, Gàtou, telle qu'une (épouse) remplie d'amour, vient humblement devant Indra quand il communique sa force à ce (peuple). Que les mortels honorent le magnifique (Indra,)! Je t'entends célébrer au milieu des nations comme (dieu) unique, seigneur des (hommes) pieux, plein de gloire et né pour le bonheur des cinq espèces d'êtres. Mes chants bénissent nuit et jour l'adorable Indra. C'est lui qu'ils ont choisi pour sujet (de leurs louanges). J'entends dire que tu agis avec justice et accordes tes bienfaits aux sages. Ces prêtres, tes amis, qu'ont- ils reçu de toi, ô Indra ! eux qui t'ont donné les présents que tu pouvais désirer? Les siècles s'écoulent, la notion divine se transforme, les Triades védiques vont se résoudre en une seule. La période du Mythe louche a sa fin. 2J 306 LES ROIS, LES PRÊTRES Un seul dieu règne au ciel, c'est Brahma, le créateur, dont le verbe, dont l'esprit, c'est-à-dire Vich- nou, conserve le monde; et la volonté, c'est-à-dire Siva,le transforme. A côté du Dieu unique s'est élevé l'Esprit du Mal, sans cesse occupé à lui disputer son empire. Ces deux conceptions annoncent la présence du prôtre, les temples vont se bâtir, le culte va naître et avec lui l'expression religieuse. Mais sous cet ardent soleil de l'Inde, la poésie ne perd jamais ses droits, et les poètes de cette époque de transition, chantent Brahma, Vichnou et Siva avec autant d'entrain, que leurs ancêtres avaient chanté le Soleil et l'Aurore, le Tonnerre et les Vents. Bien plus, dans les chants d'amour et d'automne, sous les formes allégoriques ou descriptives, ils célébreront, avec un souffle véritablement lyrique, et les beautés de la nature et l'amour de la création pour le créateur, l'amour de l'épouse pour l'époux. Voici quelques-uns des morceaux les plus remarquables de cette époque qui suivit celle du Mythe, et qui, en fixant la notion des puissances naturelles dans l'Unité et la Trinité, en faisant absorber tous Jes dieux védiques par Brahma, préparait, par la nécessité d'un culte, le règne des castes sacerdotales et royales. ET LES CASTES. 307 PRIÈRE AU GRAND ÊTRE Adoration à toi, dieu des dieux, unique et sans pareil sanglier, noble habitant de la mer, Vri- ehacapi, prince des Souras, créateur des Souras, incréé, heureux, Capila Viswaksena, ferme dans le devoir, roi de la Justice, Véoountha, soumis à cent révolutions, n'ayant ni commencement, ni milieu, ni lin; possesseur de richesses, montrant une oreille brillante, né d'Agui, né de Vrichni, non engendré, invincible, dormant sur l'amrita éternel, contenu dans tout, commensal de trois demeures , orné d'une triple pointe , retentissant, possédant un grand ombilic, portant le monde sur ton ombilic, produisant le lotus de ton ombilic, maître du monde, auteur des êtres, très- vaste, couvert de formes innombrables exempt de formes, forme universelle, créateur de toutes les formes, indestructible, immuable, malgré tes pertes, inaltérable malgré tes actes, inépuisable en vérité, inépuisable en beauté, mangeant le havya, armé d'une hache tranchante, blanc, ornant tes cheveux de moundja. Hansa, grand Hansa, principe intellectuel, impérissable, Hrichi Kesa, atome, atome pri- 308 LICS ROI?, LES PRÊTRES mitif, plein de vitesse et de force, prenant toutes les formes, aîné des Souras, noir, ne connaissant ni les ténèbres, ni la passion, étant lui-môme ténèbre et passion, trésor de pénitence et de vertu, composant le monde entier, premier du monde, illuminé, pénitent, premier des pénitents, éminent, premier par l'âge, foyer de justice, centre rayonnant, roue de justice, trésor de vérité, couronné de rayons, libre d'entraves, ayant la lune pour char. Tu es l'habitant de l'océan, l'esprit vivifiant et supérieur, le dieu aux grandes tètes dont le visage est tourné en bas ; l'être aux mille têtes, aux mille yeux, aux mille sourires, aux mille regards, aux mille pieds, aux mille bras, aux mille formes, aux mille bouches, aux mille mains, aux mille rayons, car les Védas ne comptent tes qualités que par milliers. Tu es Viswédéva, la source de l'univers, la voie de tous les dieux dès le commencement ; riche en qualités merveilleuses, tu donnes au monde son accroissement, tu es cet univers lui-même. Tu ris au milieu des fleurs, être suprême et unique, tu es libéral de tes dons, tu es Vôchat, Aum, Vachat, Swadbâ. Tu prends la meilleure part du sacrifice. ET LES CASTES. 303 Tu consoles sur la terre, par cent, par mille torrents. De toi viennent Bhour, Bhouvah et Swar. Tu as pris l'existence et tu es devenu le monde. Ton lit est Brahmâ. Tu es Brahma lui-même, plus que Brahma. Tu es le ciel, la terre, l'air, la chaleur. Tu es le lecteur [hatri), le purificateur [potri), le vichmaire (hantri), le directeur (nétri), le conseiller [manlri), l'éclat du sacrifice, l'holocauste, l'onde sacrée, l'autel bien orienté, la cuiller, les instruments, l'objet des hymnes saints, l'offrande, le sacrifice, le sacrificateur, l'aliment du feu, le rite préparatoire, le présent, le poteau sacré. Ta voix retentit partout; tu contiens l'univers comme tu es contenu par lui. Tu es la voie de ceux qui en suivent une, tu es mystérieux, parfait, prospère, supérieur, tu es le soleil et la lune, tu es le grand tout. Large, solide, rapide, tu es Nàrâyana tout d'or; ton ombilic, ton sein, tes cheveux, sont d'or. Tu renfermes en toi Nàràyana, tu es la voie des hommes; ta couleur, ton éclat est celui du soleil. Parmi les dieux tu occupes le premier rang; de ton ombilic est sorti le lotus ; tu dors sur le lotus, tu te couches dans son sein ; tes yeux, ton sourire, rappellent sa forme ou sa douceur. 310 LES ROIS, LES PRÊTRES Ta face est tournée de tout côté; tu es tout œil, tu as donné naissance à tout, cet univers est ton aliment. Tu poursuis, dans les trois mondes, ta marche féconde, graduelle, efficace. Maître puissant, auteur de la lumière, Sambhou, Bhava, Swayambhou, chef des êtres, premier des éléments, être universel, tu as tout créé, tu conserves tout, l'univers n'est que ta forme. Tu es le paiitra, l'oblation, la vérité, la splendeur, le monde entier. Tu sais répandre le havis, et consumer dans le feu cette sainte ambroisie. Précepteur des Souras et des Asouras, être incorporel, supérieur à tous les dieux, prince souverain, barde divin, tu produis le fil dont s'ourdit la trame de la vie; immortel, feu sacré, trésor de science, tu éblouis comme la flamme, tu touches tout, tu gouvernes tout. Le ciel est ton domaine. C'est par toi que brille le beurre consacré. Ton précieux aliment est la flamme du sacrifice, père éternel de la nature, base inébranlable de l'univers, né de toute éternité, tu as cependant daigné naître parmi nous. O toi qui soutiens tout, nous implorons ton secours, sauve- nous ! ET LUS CASTES. 311 HYMNE A BRAHMA Adoration à toi, dieu aux trois formes, âme qui seule existais avant la création, et qui, après elle, voulus te diviser pour former les portions distinctes des trois qualités. Parce que tu as semé au sein des eaux une féconde semence d'où sont nés, ô toi qui n'es pas né, tous les êtres mobiles et immobiles, on te célèbre comme l'auteur de l'univers. Manifestant par trois conditions ta grandeur, tu as l'honneur d'être la seule cause de la naissance, de la durée et de la mort. Ineffable androgyne, tu as divisé ta forme par le désir de créer : la cause fécondante et la cause fécondée, tes deux portions. C'est ce qu'on appelle le père et la mère de l'univers, qui prend part lui- même à sa propre génération. Tu as divisé le jour et la nuit d'après la mesure de ton temps ; car ta veille et ton sommeil sont la naissance et la mort des créatures. 3:2 LES ROIS, LES PRÊTRES Tu es la cause du monde et tu n'as pas de cause ; tu es la fin du monde et tu n'as pas de fin ; tu es le premier au monde et rien ne fut avant toi ; tu es le premier maître du monde et tu n'as pas de maître. C'est par toi-même que tu te connais; c'est par toi-même que tu te crées, et quand ton œuvre, le monde, est arrivée à sa fin, tu te résous en toi-même. Tu es liquide, tu es solide par l'adhésion des parties; tu es épais, tu es mince, tu es lourd, tu es léger, tu es visible, tu es invisible; rien n'empêche ta volonté dans l'exercice de tes facultés surhumaines. Tu es l'origine des paroles qui ont la syllabe Aum pour commencement, les trois accents pour inflexion, le sacrifice pour œuvre, et le warga pour récompense. On t'honore comme la nature qui opère, grâce à l'âme universelle; on dit que tu l'es toi-même, cette àme universelle, impassible, impassionuée, qui voit tout. Tu es le père des pères, tu es le dieu des dieux, tu étais avant ce qui fut le premier, tu es le créateur des créateurs. ET LES CASTES. 313 LOUANGES DE VIGHNOU Tu es la substance indestructible, immatérielle, mystérieuse, supérieure, éternelle, inaltérable, universelle, incréée ; la pensée ne peut te concevoir. Tu es la science enseignée par le Sankhya et l'Yoga; ton esprit ce sont les Védas eux-mêmes. Dieu fécondant, immortel, immuable, par toi existe tout ce monde animé et inanimé. Nous-mêmes nous ne sommes qu'en toi; tu es notre souffle, notre Seigneur. Maître et instituteur de tous les mondes, tu aimes les quatre formes; souverain des quatre mille yîgas, par toi meurt la mort de tous les êtres'; tu es les quatre Védas, les quatre sacrifices, l'âme des combinaisons quaternaires. En toi réside l'éternité, l'infini, la force, la vertu, la qualité supérieure dans tous les êtres : tu es la voix suprême de Kapila et des autres Ricins. Tu n'as ni commencement, ni milieu, ni fin; tu animes tout, être spirituel. Unique essence du monde, tu le crées et tu le détruis. Tu es Brahmâ, Roudra, Didra, Varouna, Yama; tu fais et défais l'univers, qui sans cesse renaît par toi. Pouroucha antique et supérieur, tu es ce qu'il y a de plus grand dans la perfection; l'essence divine, les mantras, la pénitence, le devoir et la gloire ; 8*4 LES ROIS, LES PRÊTRES dans la vérité, l'holocauste, le gazon sacré, la voie sainte, le sacrifice et l'offrande; parmi les corps, les demeures, les unions; dans la voix, le rire et le chemin du salut; dans la sagesse, le plaisir, le savoir, l'expérience, la science divine et la haute intelligence ; tu es au-dessus de ce qu'il y a de plus grand dans les mondes, dans les mystères, dans l'universalité des choses, dans les jours et dans les saktis; parmi les dieux et les souverains, dans les secrets de la nature et les éléments. Enfin c'est ta substance supérieure et sainte qui, unie à tout ce qui existe, le conserve et le vivifie. PRIERU A VICUNO U Adoration au Seigneur immortel, impérissable, généreux, au dieu qui dort sur les eaux, à Vichnou sur l'ombilic duquel s'élève le lotus ! Tel que le soleil qui amortit ses feux, ô dieu, tu prends la forme d'un enfant pour conquérir les trois mondes. Use envers moi de la môme bonté. Le soleil et la lune avaient disparu du ciel; les sacrifices, la pénitence, les cérémonies étaient mis en ET LES CASTES. 313 oubli. Dans ta pensée tu formas les mondes. Use envers moi de la même bonté. Alors apparurent Brahmâ, Roudra, Indra, Vàyou, Agni, les fleuves, les serpents, les montagnes, et le roi des Brahmanes. Use envers moi de la môme bonté. Jadi*, à la fin d'un Calpa, Màrcanda entra dans ton ventre, et y vit tous les êtres animés et inanimés. Use envers moi de la même bonté. Lorsque tu es étendu sur les ondes, plongé dans un mystérieux yoga, tu formes encore alors les mondes dans ta pensée. Use envers moi de la même bonté. O Hari I en élevant les sacrifices sur ta défense de sanglier, tu as établi les trois ptodas en l'honneur O » des Pitris.. Use envers moi de la même bonté. Tous les Souras tremblants de peur fuyaient devant Hiranyàkcha : ô dieu, tu les as sauvés. Use envers moi de la même bonté. Ton bras, armé du tchacra arrondi, a, dans le combat, tranché la tête d'Hiranyàkcha. Use envers moi de la même bonté. 316 LES ROIS, LES PRÊTRES Jadis, par le moyen de Houmara, tu as ôté la vie à Hiranyacaspou, dont les os, la cervelle ont été brisés. Use envers moi de la môme bonté. Autrefois, sous les yeux mômes de Brahmà, les Védas avaient été enlevés par deux Dânavas ; c'est toi, ô Dieu, qui les as recouvrés. Use envers moi de la môme bonté. Prenant la forme d'un cheval, tu as tué Madhou et Kétabha, et rendu les Védas à Brahma. Use envers moi de la môme bonté. Les dieux, les Dàuavas, les Gandharvas, les Jak- chas, les Siddhas, les grands serpents ne connaissent pas ta fin. Use envers moi de la môme bonté. Tu es, sous le nom d' Apantaramas, devenu le fils de Véda, et par toi les Védas ont été jadis enseignés. Use envers moi de la môme bonté. Les Védas, les sacrifices, les holocaustes, les offrandes en mémoire des Pitrix, voilà, ô dieu! ton grand mystère. Use envers moi de la môme bonté. Le Richi Dirghaapas, par suite de la malédiction d'un Gourou, était né (aveugle) : par ta faveur il a vu le jour. Use envers moi de la même bonté. ET LES CASTES. 317 Un éléphant voué à ton service avait été dévoré par un alligator et se trouvait déjà au pouvoir de la mort : tu l'as sauvé. Use envers moi de la même bonté. Éternel, infini, sage et savant, tu chéris ceux qui t'honorent, tu confonds les orgueilleux. Use envers moi de la môme bonté. Je m'incline avec respect, et j'honore ta conque, ton tchacra, ta massue, ton carquois, ton arc et Ga- rouda lui-même ; délivre-moi des liens dont tu m'as enchaîné. PRIÈRE A SIVA Je t'adore, ô dieu, qui étends au loin ton empire, qui as créé l'univers et formé ce monde visible, qui te distingues par ta justice et ta bonté, maître universel dont le corps est ferme et solide I Je t'honore, roi des dieux, qui détruis les péchés, qui remplit de ta grandeur le monde entier, qui, maître et protecteur de ce grand tout, as d'abord été contenu au sein des eaux. 318 LES ROIS, LES PRÊTRES Je m'humilie devant toi, souverain gardien du monde, qui, sous la forme d'un pénitent, as donné la mort aux chacals destructeurs envoyés par Aadra, matrice de l'univers, dieu que l'on peint tantôt avec des yeux horribles, tantôt avec un regard agréable. Puissé-je obtenir une vigueur éternelle par toi, seigneur unique du monde, toi dont ce grand tout est le corps, toi dont il est impossible de détruire la solidité, toi qui es le plus grand de ceux qui boivent le soma et sont nourris de lumière I Je t'adore, dieu protecteur, maître souverain, que l'on appelle Alharwana, toi que l'on célèbre pour ta belle tête, source de tous les êtres, toi qui es aussi sage que vaillant, terreur des Dânavas, toi qui es la matière du sacrifice, objet d'admiration pour ta beauté, objet de terreur pour ta laideur. Sois-moi toujours favorable, souverain seigneur, àme suprême dans laquelle se meut et s'étend la décevante magie du monde, dieu d'amour pour les êtres qui entrent dans l'existence, planant dans un char merveilleux au-dessus de ton oeuvre que tu animes. Je t'adore, grand dieu, père de cet univers que ET LES CASTES. 319 tu parcours par des routes invisibles, auteur de toute beauté, de toute justice forte et vénérable, arbre mystique, distingué par tes brillants rameaux, déité terrible aux mille yeux, aux cent armures. Je te vénère, toi qui es la pureté, la dévotion, la tranquillité, toi qui effaces le péché, être universel appelé Sam thon et Senkàra, roi des mauvais génies, taureau puissant qui portes le poids du monde, toi dont le front est orné du croissant de la lune, toi qui sers de voie aux organes des sens. Je t'implore, toi qui es comme la pierre qui aiguise l'activité des êtres, taureau mugissant avec force, être aux aspects divers, tantôt parfait et juste, tantôt faux et inerte, brillant de richesses, escorté d'animaux sauvages, puissant, ferme en ta dévotion et armé du trident. Je m'incline devant toi, dont la force est infinie et la fermeté inébranlable, premier des êtres, maître et victime du sacrifice, toi qui es l'offrande de la piété, le bras des mondes, le compagnon du destin, le Dwiga désiré des hommes de bien. Je t'adore, ô rejeton de Prisnil orné de mille qualités supérieures, paré de ta seule beauté, cou- 320 LES ROIS, LES PRÊTRES ronné de gloire, ami de l'ordre, agréable par tes formes, esprit de pureté, actif et vivifiant, source de justice pour les bons, source d'égarement pour les méchants. Je t'invoque, dieu consolateur, maître des quadrupèdes, toi qui es YAum mystérieux du dévot, toi dont la tête brille de tant d'éclat, dont la main tend l'arc avec tant d'habileté et manie les armes avec tant de force. Protége-moi, dieu unique, toi qui es aussi la volupté, et le passé et l'avenir, toi qui es l'hôte de tous les êtres, qui triomphes de la mort, qui terrasses les ennemis, et, souverain dispensateur des biens, répands au loin ta splendeur. Pour l'encouragement des hommes vertueux, exauce-moi, toi qui seul jouis en maître de l'empire des mondes, qui seul donnes au vent leur haleine impétueuse, qui peux, dans ta bonté, nous accorder une éternité embellie par les chants de Sama. Conserve-moi, ô toi qui envoies la mort à tes ennemis, toi dont les membres apparaissent sous tant de formes, toi* qui, en la qualité de Brahma, as pris plaisir à créer les mondes les plus élevés, et en qua- ET LES CASTES. 321 lité de sage Brahmane, as formé l'essence originelle des six devoirs, laquelle consiste dans la récitation des mystérieuses vidlaritis. Sois mon défenseur, ô Sambhou, ô Sancara, ô toi qui es la véritable parure et l'éternelle sagesse, toi qui es tout sentiment, qui donnes la vie, qui portes sur tes épaules la peau d'un tigre, qui es la moelle du monde et le maître de toute pureté. J'implore ton secours ô Roudra, dieu des dieux, toi que l'on surnomme Tcyambaca, auteur de toute richesse, toi qui enseignes aux brahmes leur devoir, qui combles les vœux des sacrificateurs, toi le premier des biens, seigneur victorieux dans les combats. Sois mon soutien, ô Roudra, toi qui es la bouche des dieux, la mort de l'impie, le soma du sacrifice, l'être parfait, le témoin de nos actions, la voie de tous les êtres, le maître des mauvais génies, le divin instituteur savant dans la science de la morale. Défends-moi, ô Roudra, toi qui es l'incomparable, le grand sacrificateur, la fin, le milieu et le commencement du monde, formé de mille membres et de mille tôles, toi que les dieux invoquent de tant de 21 322 LES ROIS, LES PRÊTRES manières dans leurs actes de dévotion, seigneur composant les trois inondes. Je t'adore, ô maître divin, toi qui as pour siège une peau de gazelle, saint pénitent orné d'une ceinture, toi qui dispenses le bonheur et fais redouter ta colère, toi exempt de péché, âme de tous les êtres revêtus d'attributs matériels, toi qui portos la djala, toi qui es le premier des liens. J'ai recours à toi, 6 Roudra, dieu des dieux, toi qui es la pureté de tout ce qui est pur, l'acte de l'homme vertueux, la fin du grand Mahat, toi qui as cent âmes, toi qui es célébré comme le maître du taureau. Je me prosterne devant toi, être spirituel et caché brillant de ta propre lumière, toi dont le nom est un mystère, cause incessamment renaissante d'un monde éternel, dieu resplendissant de clarté, et paré d'organes matériels. • Préserve-moi de tout mal, ô toi qui es à la fois la fécondité et la stérilité, atome imperceptible des éléments décomposés, substance unie des corps organisés ne devant ta naissance qu'à toi-même, essence universelle, être doué de la pensée et du bonheur, brillant comme la pierre précieuse. ET LES CASTES. 3Î3 Conserve-moi, ô seigneur, toi qui es placé près et loin de nous, toi qui, dans les cérémonies du Sràddha, diriges les dévots pleins de foi, toi maître des divers ordres de Dieu, des hommes vertueux, toi qui perfectionnes les six espèces d'oeuvre de Brahmane. Efface mes péchés, ô dieu des dieux, toi qui es l'ennemi de toute faute commise par la pensée, toi qui, par une action libre, crées ou changes les choses, qui as été et qui seras, qui agites tes armes menaçantes et qui es tout l'éclat de l'homme vertueux. Protége-moi, maître des dieux, toi qui renfermes l'océan de tous les êtres, toi qui de tes flèches terribles as brûlé les orgueilleux pécheurs, qui dans le Tripoura employaient la magie pour soutenir leurs perfides projets. Sauve-moi, seigneur dieu, toi qui te plais à abattre le bonheur des heureux, qui interrompit jadis le sacrifice de Dakcha et confondis les projets des dieux assemblés, toi qui es le seul sage, le commencement et la fin de tout sacrifice. Sois-moi toujours favorable dans les sacrifices, toi qui es l'immortelle pensée, toi heureux, toi 3-24 LES ROIS, LES PRÊTRES parfait et grand, qui après avoir créé le monde, en diriges les ressorts secrets 3 toi qui es le premier de ceux qui doivent posséder les six qualités. Accorde-moi le bonheur, ô" dieu qui connais les trois temps, qui es la source naturelle de toute bonté, pasteur des pasteurs, avare de tes dons envers les méchants, premier être de cet univers, terrible pour les ennemis, protecteur de la vertu, toi qui autrefois as produit de ton corps le grand Hari, toute la création, Brahma et ses fils, les Brahmanes et Soma, roi d'un monde qui est ton ouvrage. 0 Roudra, toi qui as donné l'existence à tous les êtres, toi qui es la fin et le milieu, la force et la puissance, toi de qui vient la science sacrée, âme vivifiante et secrète, maître généreux et sans cesse accompagné d'animaux sauvages, substance universelle, seigneur surnommé Tryambaca, toi qui portes le signe du linga et celui du bhaga, Dieu qui es en même temps Oumà, Oumàdont le sein contient tout, ô Mahàdéva, après toi et elle, il n'est pas un troisième être. Tu es tout, tu es l'Iswara de tout. ET LES CASTES. 323 LOUANGES DE SI VA ET DE VICHNOU Je chanterai la gloire de Hari et de Hara unis à Brahmà. Hari et Hara sont les premiers des dieux et leur puissance infinie brille dans le monde qui est leur ouvrage. Vischnou est l'essence de Roudra; Roudra est l'essence de Vischnou ; ce n'est qu'un seul être qui s'est doublé et existe sans cesse et partout dans la nature. Vischnou n'est pas sans Siva et Siva sans Vischnou : dès le commencement ces deux divinités n'en font qu'une. Aussi I adoration à Crichna et à Roudra, ensemble confondus ! Adoration à celui qui a trois yeux 1 adoration à celui qui en a deux ! Adoration à celui qui a les yeux rouges 1 adoration à celui dont les yeux ressemblent au lotus ! Adoration au maître de Coumàra ! adoration au maître de Pradyoumna ! Adoration à celui qui porte le Gange I adoration à celui qui porte la terre 1 326 LES ROIS, LES PRÊTRES Adoration à celui effraye le paon I adoration à celui qui porte un bracelet sur le haut du bras I Adoration à celui qui est orné d'une guirlande de crânes! adoration à celui qui sépare d'une guirlande de Heurs sauvages ! Adoration à celui dont la main est armée du trident! adoration à celui qui lance le tchacra! Adoration à celui qui porte le sceptre d'orl adoration à celui qui a le sceptre de la mortification ! Adoration à celui qui est vêtu d'une peau ! adoration à celui dont le vêtement est jaune ! Adoration à l'époux d'Oumà ! adoration à l'époux de Lakchmi ! Adoration à celui qui tient le khatwànge I adoration à celui qui tient la massue ! Adoration à celui dont les membres sont couverts de cendres I adoration à celui dont les membres sont noirs ! Adoration à celui qui habite les cimetières ! adoration à celui qui habite les ermitages ! ET LES CASTES. 327 Adoration à celui qui est porté sur un taureau! adoration à celui qui est porté sur Garoudal Adoration à celui qui a plus d'une forme I adoration à celui qui a de nombreuses formes ! Adoration à celui qui cause la fin des choses ! adoration à celui qui fait la création ! Adoration à celui qui a l'extérieur terrible ! adoration à celui qui a une apparence aimable ! Adoration au dieu qui a un œil difforme I adoration à celui qui a un œil charmant ! Adoration à celui qui a troublé le sacrifice de Dakchal adoration à celui qui a enchaîné Bali ! Adoration à celui qui habite la montagne! adoration à celui qui habite la mer ! Adoration au destructeur de Tripoura! adoration à l'ennemi victorieux des Assuras I Adoration à celui qui a consumé le corps de Kâma ! adoration à celui qui a tué Naraca I Adoration à celui qui a donné la mort à Ardhaca ! adoration à celui qui a ôté la vie à Ketabha I 328 LUS ROIS, LES PRÊTRES Adoration à celui dont les bras sont innombrables! adoration à celui qui a mille mains I Adoration à celui dont les tètes sont innombrables ! adoralion a celui qui a mille têtes ! Adoration [à celui qui a une ceinture de Momdja, ! adoration à celui qu'on appelle Damodara ! Adoration à toi, Sua I adoration à toi, Vie h no u ! Adoration à toi, objet de l'adoration des dieux ! adoration à toi, dieu excellent ! Adoration à toi que célèbrent les chants du Gadjour ! adoration à toi que célèbrent les chants du Sàma ! Adoration à toi qu'honorent les Souras! adoration à toi qui as tué les ennemis des Souras ! adoration à toi, être infiniment puissant! adoration à toi, Œuvre des oeuvres I . CHANTS D'AMOUR ET D'AUTOMNE PLAINTE DE L'AMANTE 0 mon ami, je ne sais quel feu me brûle. Mabou- ET LES CASTES. 329 che est désséchée. Mon cœur est inquiet. Quel est donc ce mal auquel je ne connais pas de remède ? La vue de cet astre accroît mon secret tourment. 11 n'est pas encore levé pour moi, cet autre astre dont les aimables rayons doivent rafraîchir mon cœur, cet astre que je n'ai pas encore vu et que je ne connais que parles discours. Hélas I je sens que je succombe. Malheureuses femmes que nous sommes! Je tremble, car il ne vient pas, comme tu me l'as annoncé, celui que mon cœur désire. Je m'étais dit : Je vais parcourir une route semée de lotus ! Infortunée que je suis I j'y ai trouvé le serpent d'amour et sa morsure .cruelle. Seraient-ce donc les rayons de la lune, si froids de leur nature, si doux pour les mortels, qui allumeraient en'moi ce feu qui me dévore ? La brise du soir, fraîche et chargée du parfum des fleurs, est aujourd'hui telle qu'une flamme qui me brûle. C'est lui, lui seul, qui occupe ma pensée, il est comme le maître de ma volonté. Toute remplie de son image, mon âme est sans force, sans énergie. Interdite, éperdue, je frémis,ma vue se trouble, je sens que je meurs. CHANT D'AUTOMNE 0 ma charmante amie, la lune, dont le disque est si brillant, et dont ton visage me représente tout 330 LES ROIS, LES PRÊTRES l'éclat, est maintenant voilée par les nuages, et ne se montre que par intervalles, comme ta face quand elle est ombragée par les tresses de tes cheveux. L'éclair se dessine en arc dans le ciel et ressemble à l'or éblouissant de ta parure. L'eau jaillit de la nuée retentissante en filets aussi délicats que tes membres. Sur le sombre fond du nuage apparaît une ligne de grues, pareille pour sa blancheur à la rangée de tes dents. Les feuilles sont tombées sur les étangs dont elles couvrent l'onde autrefois brillante et limpide et maintenant troublée par les torrents. Ces nuages poussés par le vent, et sur lesquels les troupes de. grues forment une espèce de dentelure, se heurtent dans l'air, comme les éléphants, avec leurs défenses éblouissantes de blancheur, s'attaquent dans les forets. Vois cet arc aux trois couleurs qui ressemble au signe sacré qui décore ton front. Les nuages sont l'ornement du ciel et la joie du monde. Cependant, à la vue de ce ciel orageux, les paons font éclater leur joie ; ils poussent des cris, ils se rassemblent, relèvent leur queue pesante et déformée et, près de leurs compagnes, par leurs trépignements imitent les mouvements du danseur. Les uns, à l'abri sur les terrasses du palais doré par la lune, se promènent fièrement et déploient avec orgueil les couleurs variées de leur brillant plu- ET LES CASTES. 331 mage ; les autres, surpris par l'orage sur les sommets des arbres, ramassent les trésors de leur queue riche en pierreries,^ et, l'aile toute mouillée, leur beau corps tout frissonnant, s'abattent sur la terre couverte d'un gazon nouveau. La pluie cesse un instant et laisse régner un air doux et frais, embaumé de l'odeur de sandal, et chargé des parfums ravis aux fleurs du cadamba, du sardjà, de Yardjouna; air délicieux, chéri de l'amour, qui sèche sur nos membres la sueur de la volupté, et présage une pluie nouvelle. Privé de ce souffle bienfaisant, que serait l'automne? Non, rien n'est au-dessus de ce vent parfumé, qui vient doubler le charme de nos entrevues, et, après les douces fatigues de l'amour, ra- raîchit mollement nos membres brûlants. A la vue de ces grandes rivières qui se débordent et inondent au loin la campagne, les cygnes abandonnent le lac Mânasa, et arrivent avec les grues et les hérons. Les fleuves et les torrents ont perdu leur brillante limpidité, et se trouvent couverts de ces troupes de cygnes et de grues qui s'y abattent en forme de tourbillons. En ce moment, le maître du monde, le grand On- prendra, dort étendu sur le serpent qui lui sert de couche ; à ses côtés est la belle Lakchmi. Le sommeil s'approche avec respect et berce mollement les deux «poux. Cependant la lune, obscurcie par les nuages, 3.32 ! LES BOIS, LES PRÊTRES ressemble à la fleur du lotus noir, ou plutôt à la face du crichna. Les saisons, placées autour du dieu et briguant ses faveurs, lui présentent des guirlandes de fleurs et les branches du cadomba, de vipa, d'ardjouna, de kétùea. Le serpent se traîne auprès de lui, et sa bouche, qui distille le poison, touche les fleurs que pressent les pieds de Crichna : il se plaît avec l'abeille à s'enivrer de leur doux nectar. Tous les êtres animés ont le respect dont l'homme est pénétré pour le maître de la nature. Vois, ô ma charmante amie, ce ciel chargé de nuages, pareil à un lac profond suspendu sur nos têtes et dont les eaux menaceraient à chaque instant de rompre leurs digues. Vois ces nuages entourés d'une belle ceinture de grues voyageuses, et destinés à féconder la terre. Tel qu'un prince, armé de son tchacra, pousse ses éléphants privés contre les éléphants sauvages et orgueilleux de leur force, tel le vent furieux, chassant devant lui cesmasseshumides, pousse et heurte les nuages avec d'autres nuages. De leur sein déchiré jaillit une onde céleste et pure, que saluent de leurs cris joyeux les Tchàtacas, les paons et les autres oiseaux. La grenouille, dont les flancs sont comme sillonnés par les seize côtes, placée au milieu de ses compagnes, fait retentir le marais de ses croassements, comme le sage et vertueux ET LES CASTES. 333 brahmane, entouré de ses disciples, murmure les paroles du Roy-Véda. Oh ! que j'aime cette saison, lorsque, amenant à sa suite l'orage et le tonnerre, elle réveille deux époux endormis, et les force à chercher dans les bras l'un de l'autre un asile contre la terreur, en doublant les transports de leur amour ! Mais, ô mon amie, ô toi qui es_ pour mon Ame ce que le nuage est pour la terre altérée, cette saison a un défaut, c'est que d'un voile humide et sombre elle cache à nos regards cette lune brillante comme ton beau visage. Quand cet astre, doux flambeau du monde, apparaît entre deux nuages, l'homme enchanté semble voir un ami revenu de la terre étrangère. La lune est le témoin des gémissements de l'amante séparée de son ami ; elle est sa consolatrice quand elle se couvre de nuages et que la bien-aimée peut se dire : Il revient. Si hx lune est le charme du rendez-vous pour celle qui jouit de la présence de son ami, elle est comme un feu dévorant pour celle qui vit loin de l'objet de sa tendresse, réunissant ainsi en elle les deux extrêmes, la peine et le plaisir. 33i LES HOIS, LES PRÊTRES CHANT D'AUTOMNE Voici l'aimable automne avec ses gazons doux et vigoureux, avec Teau féconde de ses nuages. La forêt est, ici, blanche sous les fleurs du priyaca ; noire sous les feuilles de l'arbre dont on fait les arcs ; partout bérissée des pointes du gazon. L'écho résonne des cris des paons. Les nuages blancs, épuisés d'eau, sans force, sans éclair, se balancent dans le ciel, et ressemblent à des éléphants privés de leurs défenses. Au bruit sourd de la nue qui se charge d'une onde nouvelle, les arbres semblent respirer, et leurs feuilles s'empressent de naître. Le ciel est comme un roi qu'on vient de sacrer et qui paraît entouré des attributs de sa dignité. Le nuage blanc est son diadème : les ailes des cygnes lui survent de tchamara, la lune pleine et brillante de parasol. Les nuages dans cette saison semblent prendre un corps : les cygnes sont leur sourire, les grues sont leur voix. Les rivières s'en vont vers l'océan leur époux : leurs rives bordées de canards sauvages, voilà leurs seins ; leurs îles, voilà leurs reins arrondis avec grâce. L'onde remplie de lotus épanouis et le ciel brillant d'étoiles, paraissent pendant la nuit se sourire l'un à l'autre, étonnés de leur ressemblance mutuelle. ET LES CASTES. 333 L'œil aime à parcourir ces plaines rafraîchies par la pluie, couvertes de hérons ivres de plaisir, et jaunies de moissons de riz qui mûrissent. Les lacs, les étangs, les pièces d'eau remplies de fleurs écloses, les champs, les fleuves et torrents, tout dans la nature étale sa brillante richesse. Les lotus rouges, blancs et bleus, se distinguent parmi les plans aquatiques. Les paons témoignent leur joie, la violence des vents s'apaise : l'air est sans nuage et la mer est tranquille. Quand ces paons, réveillés de l'engourdissement où les a jetés la chaleur, élèvent, en dansant, leurs plumes éblouissantes, il semble que la terre se couvre d'yeux étincelants. L'Yamouna étale avec orgueil ses rives largement humectées, brillantes de gazons, de fleurs et de rameaux verdoyants, couvertes de cygnes et de grues. Dans les champs coupés de rizières, dans les bois, les oiseaux poussent des cris de joie à la vue de la pâture que leur présente la terre et l'eau. Les moissons qui, jeunes encore à l'arrivée des pluies, ont été arrosées de l'onde céleste, ont pris plus de force et de consistance. Quittant son vêtement de nuages, et parée des beautés de l'automne, la lune apparaît au ciel pure et brillante. Les vaches fournissent deux l'ois plus de lait, les taureaux sont deux fois plus ardents, les forêts sont deux fois plus belles, la terre se charge de fruits. Les étoiles brillent de 336 LES ROIS, LES PRÊT R li S tout leur éclat ; les eaux sont remplies de lotus et le cœur des mortels est ouvert à la joie. Avec l'établissement d'un culte régulier commença la domination sacerdotale et royale, basée sur la révélation et le droit divin. La révélation eut pour but do satisfaire, en la bornant, la curiosité humaine; le droit divin fut destiné à mettre le prêtre et le roi au-dessus du commun des hommes.-A ces questions si logiquement humaines : — Qui nous a faits ce que nous sommes ? — Que sommes-nous ? — D'où venons-nous ? — Où allons-nous ? Le prêtre a répondu : Ecoutez, voici la parole que Dieu lui-même m'a révélée : C'est la science divine et humaine, et .j'en ai reçu le dépôt, car je suis l'oint du Seigneur. Et alors les brahmes ont inventé la genèse de Ma- nou, qui plus tard a servi de modèle à toutes les castes sacerdotales. Voici cette genèse, d'après notre traduction du vieux législateur hiératique 1 : 1. Les fragments que nous avons donnés dans VHistoire des Vierges appartiennent au Manou du nord de l'Indoustan ; celle-ci est extraite des manuscrits du sud les moins altérés. ET LES CASTES. 337 LA GENÈSE DE MANOU Manou se reposait dans le silence et s'absorbait dans la contemplation de la pure essence ; les mahar- chis, l'ayant abordé respectueusement, lui parlèrent ainsi : Sjigneur, fais-nous connaître exactement, d'après la règle divine, les lois que doivent observer les quatre castes et les classes mêlées. Toi seul, ô divin fils de Swayambhouva, fus instruit dès l'origine des choses et peux nous dire ce qu'est cette grande cause universelle qui existe par elle-même et que la raison humaine ne peut comprendre. Ainsi interpellé par les sages, Manou sortit de sa contemplation, et les ayant salués, il leur dit : Ecoutez et recueillez ceci : Le monde était dissous dans le non-être imperceptible, sans propriété distincte, ne pouvant tomber sous les sens, ni être imaginé par la pensée ; c'était le sommeil de la nature. Quand vint l'heure du réveil, celui qui existe par 338 LES ROIS. LES PRÊTRES lui-même, qui n'est pas à la portée des sens extérieurs, développant la nature avec les cinq éléments et les principes subtils, parut brillant de lumière et sa présence chassa la nuit. Celui que l'intelligence seule conçoit, qui échappe aux sens, qui est sans partie visible, éternel, àme universelle, que nul ne peut définir ni comprendre-, développa sa puissance. Il résolut dans sa pensée, de tirer de sa propre substance tous les êtres, et il déposa dans les eaux qu'il créa premièrement le germe de la vie universelle. Ce germo était contenu dans un œuf d'or aussi brillant que l'astre éclatant du jour et dans lequel Brahma, le seigneur de tous les êtres, déposa une parcelle de la pensée immortelle fécondée par sa volonté. Les eaux ont reçu le nom de Haras," parce qu'elles étaient une émanation de l'esprit divin — Nara — et les eaux ayant été le premier lieu de mouvement — ayara — de Nara, de là l'esprit divin créateur a été appelé Narayaua, ou celui qui se meut sur les eaux. De celui qui est, de cette cause immortelle qui ET LES CASTES . 333 existe pour la raison et n'existe pas pour les sens, est né Pouroucha, divin fils de Brahma. Il resta dans l'œuf d'or l'espace d'une année divine et, par le seul effort de sa pensée, le partagea en deux. Et ces deux parties formèrent le ciel et la terre, et le milieu fut l'atmosphère, le réservoir permanent des eaux ; là aussi furent les quatre points principaux et les quatre points intermédiaires. 11 tira de sa propre essence ce souffle immortel qui ne périt pas dans ViHre , et à cette âme de l'être il donna l'Ahancara, directeur souverain. Puis il donna à cette âme de l'être l'intellect aux trois qualités et les cinq organes de perception extérieure. Et, ayant uni l'Ahancara aux cinq organes subtils capables de toutes les modifications les plus diverses, il forma les principes matériels de la vie organisés et alors créa tous les êtres. De ce moi, uni aux six principes imperceptibles, dont le grand être forma son existence manifestée de laquelle il allait tirer l'univers, est venu le monde Sarira — composé de six molécules — dont les 340 LES ROIS, LES PRÊTRES. sages désignent la forme visible du générateur céleste. C'est dans cette source immense que se transforment les principes matériels de la vie et le souffle immortel qui ne périt pas dans l'être, et où tout ce qui est animé reçoit ses facultés et ses attributs. Par ces particules subtiles, douées de force d'agrégation et de transformation, unies au principe de volonté, ont été formés tous les êtres de ce monde périssable émané de l'impérissable. Chacun de ces êtres acquiert la qualité de celui qui le précède, de sorte que plus un être est éloigné dans la série et plus il a de qualités. Le souverain maître, dès le début, assigna à tous les êtres vivants une existence particulière, des fonctions spéciales et un nom, ainsi qu'il est établi par le Véda. Il produisit d'abord la troupe des Dévas, mandataires sans cesse agissants de sa pensée ; puis la foule des génies invisibles et enfin la prière et le sacrifice, souvenir du commencement de toutes choses. Du feu, du soleil et de l'air, il lira comme règle ET LES CASTES 341 suprême du sacrifice les trois livres de Véda, le Rig, — l'Iadjous, — le Sama, émanation de sa pensée révélée. Et il créa le temps et ses divisions, les constellations, les planètes, les mers, les fleuves et les terrains accidentés par les montagnes et les plaines. Il créa aussi, car tout devait émaner de lui, la parole, la dévotion austère, les vertus et les vices, et il créa la volonté. Par la volonté il permit à l'àme humaine de distinguer, parmi les actions, le juste de l'injuste, et toute créature fut soumise à la souffrance et à la joie, qui sont les deux choses opposées. C'est avec les particules périssables, émanées des cinq éléments qui composent la forme manifestée du grand tout, que tout a été formé. Tout être qui a reçu dès la création une fonction du maître souverain, l'accomplit fatalement ;\ chaque renaissance successive. Les qualités qui lui ont été spécialement départies, la bonté ou la cruauté, la douceur ou la barbarie, le culte de la vérité ou l'hypocrisie, vertus ou 342 LES ROIS, LES PRETRES vices, d'elles-mêmes s'emparent de lui chaque fois. Ainsi que les saisons reviennent périodiquement prendre leur cours, de môme les êtres animés exercent toujours les fonctions qui sont de leur nature. La suprême essence manifestée, pour perpétuer l'espèce humaine, tira de sa bouche le brahme, de son bras le xchrtrya, de sa cuisse le vaysia, et de son pied le soudra. Or ayant divisé son corps en deux parties, Nara, l'esprit divin, devint moitié mâle et moitié femelle, et en s'unissant à cette partie femelle, — l'immortelle déesse Nari, — il engendra Viradj. Et sachez, illustres brahmes, que ce code de lois a été produit au milieu des dévotions austères par le divin mâle Viradj. Au milieu des sacrifices, Viradj produisit d'abord les dix pradjapatis, seigneurs des créatures, qui sont: — Maritchi, — Atri, — Angiras, — Paulastya, — Poulaha, — Cratou, — Pratchetas, — Vasichta, — Brighou, — Narada. A leur tour, ces personnages puissants engendré- ET LES CASTES 343 rent les sept vichis primitifs, les génies' du ciel d'Indra et les puissants maharchis. Puis ils créèrent les yakchas, les râkchasas, les pisâtchâs, les gaudharbas , les apsaras, les asouras, les nagas, les sarpassouparnas, et les pitris, ancêtres du genre humain, La foudre, les éclairs, les nuages, l'arc d'Indra, avec mille couleurs, les météores, les bruits surnaturels des cieux, les comètes et les diverses étoiles, Les kimaras, les singes, les poissons, les oiseaux de toute espèce, les animaux sauvages et domestiques et les fauves à la dent double, Les vers, les sauterelles, les mouches, les punaises, les poux, les moustiques, et tous les corps inanimés. C'est ainsi que ces sages magnanimes développèrent par la prière et les sacrifices tous les êtres mobiles et immobiles dont Viradj avait créé les espèces. Sachez maintenant quelles sont les fonctions assignées à tous les êtres différents et comment ils naissent et se reproduisent. 341 LES «OIS, LKS PRÊTRES Les animaux domestiques et sauvages, les fauves aux dents doubles, les demi-dieux et les héros sont conçus dans une matrice. Les oiseaux, les poissons, les crocodiles, les tortues, les serpents et tous les animaux de terre et de mer qui se rattachent à ces espèces naissent d'un œuf. Le moustique au dard acéré, les mouches, les punaises, les poux et tous les insectes de mùme nature sont les produits de l'air et de l'eau échauffés par la chaleur. Toutes les plantes, herbes, arbrisseaux, arbres qui produisent des graines, des fleurs ou des fruits, soit qu'ils meurent chaque année en donnant leurs produits, soit que leur vie soit plus longue et se régénère périodiquement par la séve, viennent du germe d'une graine. Les différents genres d'arbres, d'arbrisseaux, de buissons, qu'ils portent des fleurs et des fruits ou seulement des fleurs, se reproduisent également par rameaux. Placés aux échelons inférieurs de la vie par leur conduite dans des existences antérieures, tous ces ET LES CASTES 315 êtres, pourvus déformes variées, possèdent une conscience rudimentaire et ressentent la sensation du plaisir et des peines. C'est ainsi que Brahma a établi, du végétal à l'homme et de l'homme à l'essence primordiale, la série des transmigrations. Ce monde périssable se renouvelle et se transforme sans cesse parla destruction. Après avoir créé l'univers et donné ce code de lois pour la direction des êtres animés, le maître souverain, qui s'est manifesté dans l'œuf d'or, retourne s'absorber dans l'âme universelle lorsque la fin des transformations créatrices est arrivée. Dès que ce dieu créateur sort de son repos, l'univers recommence son évolution ; dès qu'il se rendort, l'univers tombe dans la dissolution. Tant que dure ce sommeil du germe des germes qui s'absorbe dans l'âme suprême, les principes de sensation et d'intelligence, les particules matérielles et celles qui composent l'immatériel, se désagrègent et se dissolvent dans l'essence universelle. Tous les êtres perdent leurs forces d'attraction, leurs formes, leurs fonctions, et les organes des sens sont comme s'ils n'existaient pas. 346 LKS ROIS, LES PRÊTRES Lorsque le créateur souverain de nouveau se manifeste, tous les types, toutes les formes qui existent de toute éternité en lui, reprennent la forme visible, et la semence universelle de nouveau reprend partout la vie universelle. Ainsi, en s'absorbant dans sa pure essence et en se manifestant alternativement, le souverain maître révèle à la vie ou rejette dans le repos de la dissolution tous les êtres animés ou inanimés de cet univers. C'est lui qui, dès le commencement des choses, a exprimé de sa sagesse ce code immortel de lois, et il me l'enseigna pour que j'iustruise lesrichis et les saints personnages. Je l'enseignai moi-môme à Brighou ; écoutez ses paroles, il vous le fera connaître tout entier. Ainsi appelé par Manou, le maharchi Brighou s'approcha avec respect, et le souverain maître ayant disparu, il regarda les richis, sourit avec bonté et leur dit : Écoutez. De Swayambhouva, à la double nature mâle et femelle, est issu Viradj, le mâle divin. De Viradj, le mâle divin, sont issus les dix prad- japatis, seigneurs des créatures. ET LES CASTES 317 Des dixpradjapatis, ses ancêtres, est issu Manon, celui qui a recueilli ce code de lois émané de la sagesse éternelle. De ce Manou sont issus six autres Manous, qui, chacun, donnèrent naissance à une race d'hommes supérieurs en noblesse et en courage. Ces hommes illustres, descendants de Manou, furent : Swârotchica, — Oûitami, — Tamassa, — Rai- vata, — l'intrépide Echâkchoucha et le fils de Viva- swat. Ces sept Manous, dont le premier, le plus émi- nent, est issu de Swayambhouva, ont pendant plusieurs cycles gouverné le monde, par eux et leur descendance, maîtres absolus de toutes les créatures animales ou inanimées. En ce monde, le soleil divise le temps par le jour et la nuit ; les demi-dieux et les hommes sont soumis à ce partage : le jour est pour le travail, la nuit est pour le repos. Le jour et la nuit se composent de trente mouhour- tas. Un mouhourta contient trente calas. Un cala, trente càchthàs ; un càchthâ, dix-huit niméchas; un nimécha est la durée d'un clin d'œil. 348 LES ROIS, LES PliÈTHES Un mois de la terre forme un jour des pitris, et ce jour, pour les ancêtres de l'humanité, est également divisé en deux parts, l'une pour l'action et l'autre pour le repos. Les quinze jours terrestres qui forment le jour des pitris sont dits quinzaine d'obscurité ; les quinze jours qui forment la nuit des pitris sont dits quinzaine de lumière. Une année de la terre forme un jour des demi- dieux, et la division de ce jour est faite par le soleil. Le jour correspond à la marche du soleil vers le Nord; la nuit à son retour vers le Sud. Sachez maintenant, d'après ce qui est écrit de tout temps, quelle est la durée d'un jour et d'une nuit de Brahma et de chacun des âges. Le crita-youga se compose de quatre mille années des demi-dieux ; il est précédé et suivi d'un crépuscule d'une durée de quatre cents années. Le tréta-youga se compose de trois mille années des demi-dieux ; il est précédé et suivi d'un crépuscule d'une durée de trois cents années. Le dwapara-youga se compose de deux mille an- ET LES CASTES â49 nées des demi-dieux; il est précédé et suivi d'un crépuscule de deux cents années. Le cali-youga se compose de mille années des demi-dieux; il est précédé et suivi d'un crépuscule de cent années. Ces quatre âges, qui réunissent entre eux douze mille années des demi-dieux, sont dits l'âge des demi-dieux. Or apprenez, vous qui m'écoutez, que millo âges des demi-dieux forment un jour do Brahms., et que la nuit de l'Être suprême est de pareille durée. C'est à la fin de cette nuit que Brahma sort de son repos, et que Nara, l'esprit divin, émane de sa propre substance et se manifeste pour la création. De sa propre substance il tire l'éther, qui est une matérialisation de sa volonté et possède, d'après les sages, le pouvoir de transmettre le son et la lumière. Une modification de l'éther produit l'air, qui a la faculté de transporter le son et la lumière, jointe à celle de la tangibilité et de la transmissibilité des odeurs. La lumière, qui n'est qu'une augmentation ou une 3&> LES ROIS, LES PRÊTRES diminution d'obscurité, naît d'une transformation de l'air et a pour qualité de rendre sensibles les formes. , L'eau naît à son tour d'une transformation de la lumière et a pour qualité la saveur. De l'eau transformée et modifiée naît la terre, qui a pour qualité la solidité et toutes les qualités qui précèdent. De l'eau, de la chaleur et de la terre naissent toutes les créatures animées et inanimées, grâce au germe que l'Esprit divin produisit de sa propre substance. C'est ce germe qui ne périt pas dans l'être, car il devient l'àme de l'être, et retourne, à l'époque du palaya, s'absorber dans l'Esprit divin, qui lui-même se repose dans Swayambhouva. Telle est la création. L'âge des demi-dieux, ou douze mille années des demi-dieux, multiplié par soixante et onze, forme une période de création et reçoit le nom de manwan- tara. Les créations ou périodes de Manou et les dissolutions sont innombrables. Le Maître souverain les ET LES CASTES. 331 fait, comme en se jouant, succéder les unes aux autres. Le crita-youga est le type de la justice; le taureau qui se tient ferme sur ses quatre pieds est son image ; l'homme pratique la vérité, et le mal ne dirige pas ses actions. Dans les âges suivants, la justice, par l'accroissement des richesses etl'égoïsme, est obligée de lutter avec le vol, le mensonge et la fraude; le bien diminue d'un quart sur la terre. Dans le premier âge, la maladie, la souffrance n'ont pas encore fait leur apparition ; les hommes vivent quatre siècles. Dans les âges suivants, la vie humaine perd un quart, un tiers et une moitié de sa durée. D'après le Véda, la vie, le bonheur, la souffrance, les vertus et les vices sont dans ce monde proportionnés â la durée des âges. , Le premier âge se distingue par le culte général de l'Être suprême ; le second, par l'accomplissement des sacrifices; le troisième, par l'acquisition des richesses; le quatrième, par l'égoïsme et la dissipation. 332 LES ROIS, LES PRÊTRES Pour la conservation de cet univers, le souverain maître donna des fonctions différentes aux quatre castes sorties de sa bouche, de ses bras, de ses cuis • ses et de ses pieds. Les brahmes eurent pour privilège d'étudier et d'enseigner, de présider aux sacrifices, soit qu'ils les offrissent eux-mêmes, soit qu'ils soient offerts par d'aufres, et le droit de faire l'aumône et de la recevoir. Les xchatrias reçurent la mission de protéger le peuple, de gouverner avec équité, d'offrir les sacrifices, de méditer les Védas; il leur fut recommandé de ne pas s'adonner à leurs passions. Élever les bestiaux et autres animaux domestiques, pratiquer l'aumône, fournir les victimes des sacuifices,en étudier les parties duVédaquileur sont consacrées, faire le commerce, faire fructifier l'argent par l'intérêt et cultiver la terre, furent les fonctions du vaysia. Le soudra ne reçut du souverain maître qu'une fonction qui n'est pas dépourvue de mérite, celle de servir les autres castes. Swayambhouva a déclaré la plus pure la partie ET LES CASTES. 383 du corps humain qui descend de la tête au nombril, et dans cette partie la bouche a été déclarée la plus pure. En qualité de premier-né et comme sorti de la partie la plus noble du divin Pouroucha, le brahme est le gardien do la divine Srouti (révélation) et il est le maître de cet univers. C'est lui, en effet, que le divin Pouroucha a produit le premier, au milieu des austérités les plus méritoires, pour la conservation de la création entière, pour la prière, le sacrifice et le culte des ancêtres. Quel pourrait donc être le supérieur de celui qui offre les sacrifices aux dieux par l'amrita et le beurre clarifié, et préside aux repas funèbres des mânes I De même que l'intellect donne la matière, que les êtres doués de raison sont supérieurs aux autres, et que l'homme est le premier entre les animaux, le brahme est le premier entre les hommes. Entre les brahmes, les plus méritants sont ceux qui savent; parmi ceux qui savent, ceux qui remplissent leurs devoirs; parmi ceux qui remplissent leurs devoirs, ceux qui s'absorbent dans le Véda et méditent sans cesse sur la béatitude finale. a 354 LES ROIS, LES PRÊTRES Le brahme est fils de l'éternelle vérité, c'est sur lui que repose l'équilibre de toute chose et le règne du juste ; il doit s'absorber dans Brahma. Dès sa naissance, le brahme a été placé à la tête de tout ce qui existe ; il est le pivot de la société et le législateur souverain. Tout ce que contient cet univers est dit propriété du brahme ; c'est apanage de son droit d'aînesse. Un brahme a beau recevoir de la nourriture et des vêtements, c'est sa nourriture et ses vêtements qu'on lui donne ; s'il fait l'aumône avec la chose d'autrui, c'est sa propre chose qu'il donne, car les autres hommes ne possèdent et ne vivent que par sa générosité. C'est pour régler les fonctions du brahme et celles des autres castes, suivant qu'elles ont été établies, que le divin Manou, émané de Swayambhouva, a composé ce livre de la loi. Ce livre ne peut être étudié et expliqué aux fidèles que par le seul Brahma. Que le brahme, quand il veut lire ce livre, accomplisse les dévotions préalables, et ne soit souillé d'aucun péché par pensée, parole ou action. KT LES CASTES. 338 Quand il le lit dans cet état, il purifie l'assemblée qui l'écoute et sept de ses parents dans les lignes ascendante et descendante. L'étude de ce livre prouve toutes les satisfactions, augmente l'intelligence, rend les hommes vertueux, prolonge leur existence et leur fait acquérir la récompense céleste. La loi est là et non ailleurs. Là vous apprendrez à connaître le bien et le mal et les devoirs des quatre castes. Ce livre est approuvé par la révélation et la tradition ; que celui qui désire la béatitude finale y conforme sa conduite. Le brahme qui oublie les enseignements ne se conduit pas selon le Véda, et il perd le fruit de sa naissance illustre ; en cas contraire, il obtient la récompense promise. Depuis les temps les plus anciens, les saints Moûnis ont pris ce code de lois pour règle de leurs dévotions austères. La création, les sanscaras, les devoirs du brahma- tchari et les règles importantes des oblations ; m LES ROIS, LES P HÊTRE S Le choix d'une femme, les différents genres de mariages, le mode des sacrifices, la direction des repas funéraires ; Les devoirs des pères de famille et les différents genres d'existence, les aliments purs et ceux qui sont impurs, ainsi que la purification des vases et instruments des repas et des sacrifices; Les lois qui concernent les femmes, les devoirs qui conduisent au mokcha, les règles que doivent suivre les anachorètes, les devoirs des rois et des juges; Les lois sur le témoignage, les règles de conduite entre le mari et l'épouse, le partage des successions, les prohibitions du jeu et du pari, le châtiment des criminels ; Les devoirs des vaysias et des soudras, l'origine des tchandalas, la conduite que doivent tenir les gens des diverses castes dans le malheur, les sacrifices d'expiation ; La série des transfigurations suivant les actions bonnes ou mauvaises, la récompense ou le châtiment qui en résultent, l'indication de ce qui est bien et de ce qui est ma] ; ET LES CASTES. 3W Les règlements en vigueur dans les différentes provinces et pour les différentes castes, les lois qui concernent les marchands et les étrangers, tout cela a été établi et imposé par ce livre de la loi. Après des austérités sans nombre, Manou a daigné me le révéler, de même aujourd'hui vous allez l'apprendre par ma bouche. La science religieuse était née ! les castes créées, el le brahme prêtre proclamé seigneur de toutes les créatures et gardien de la révélation... Et pendant sept, huit, dix, quinze mille ans et plus, l'humanité va marcher avec ces niaiseries, adorant ce que le prêtre, né de la bouche de Brahma, lui ordonnera d'adorer, et obéissant au roi sorti du bras du créateur, tandis que le peuple, le servum pecus, n'est que le produit des jambes et des pieds. Et tous les pasteurs d'hommes copieront à l'envi cette genèse, en la modifiant suivant les temps et les lieux, depuis le rédacteur du livre de la Sagesse, les prêtres de Chaldée et d'Egypte, jusqu'aux lévites de Moïse et les prêtres chrétiens. En vain la raison et la science démontrerontl'absurdité de toutes ces fables, l'impossibilité des créations brahmaniques et bibliques, on avait trouvé un instrument tropmervoil 'eux d'abrutissement et de despotisme pour qu'on 388 LES ROIS, LES PRÊTRES pût l'abandonner... L'instrument survivra en changeant de main, aux nations, aux empires, à tous les bouleversements sociaux, parce qu'il favorise, en les couvrant des grands noms d'ordre social et de moralité religieuse, tout ce qu'il y a d'hypocrisie, d'é- goïsmeet de lâcheté dans l'humanité, ces trois vertus essentielles des classes dirigeantes. Partout où il y a le prêtre et le roi, naissent les castes et la servitude. Nous ne nous sommes pas proposé d'étudier dans cet ouvrage les différentes castes de l'antiquité, mais bien de montrer, à l'aide des vieux documents de l'Inde Védique et de l'Inde Brahmanique, comment à la période naturaliste pure succéda la période sacerdotale et royale, comment ces grands Mythes de l'unité, de la trinité et de la création, tout le bagage enfin de la révélation, nés de l'étude des phénomènes naturels, ne sont que des oeuvres de mensonges, destinées à garantir, à éterniser un état social basé sur les castes des prêtres, des rois et du peuple. Non, il n'existe pas de révélation au début de l'humanité I L'humanité a commencé par adorer la force créatrice, dans le soleil, dans l'aurore, dans Indra la force fécondante, dans Agni la force lumineuse, et elle est arrivée à la conception divine graduellement et par ET LES CASTES. 359 la marche progressive de la raison sans le secours d'aucune communication céleste. Nous avons voulu prendre les idées dans leur berceau, les signaler aux méditations des penseurs, tracer un sillon à travers les âges du Mythe et les âges sacerdotaux ; nous n'avons pas a en suivre les développements historiques. Nous nous bornons à dire : le prêtre et les castes sont nés de là, et par la transformation de telles et telles conceptions. Mais il est un enseignement à tirer entre les deux parties si distinctes de notre œuvre, l'une scientifique pure et l'autre mythologique et religieuse': c'est que c'est le peuple, c'est la victime, c'est la classe vouée aux durs labeurs, à l'esclavage, aux supplices et aux bûchers, qui a fait marcher la science, c'est-à- dire la vérité ; tandis que c'est le prêtre et le roi qui ont soutenu, protégé, défendu par le fer et le feu, les mystères, les superstitions, les jongleries religieuses. Nous nous sommes débarrassés des formules monarchiques... Quand nous débarrasserons-nous des formules sacerdotales ? Platon va se charger de répondre pour nous (Introduction de Phèdre) : PHÈDRE Vois-tu cet arbre élevé et touffu ? 360 LES ROIS, LES PRÊTRES SOCRATE Je le vois. PHÈDRE Le lieu est ombragé, la brise y est légère, et le gazon permet de s'y coucher ou de s'y asseoir. SOCRATE Nous pourrons y aller. PHÈDRE N'est-ce pas, dis-moi, ô" Socrate, dans ce lieu que Borée enleva Orithye de l'Illissus ? SOCRATE Cela se dit. PHÈDRE I/endroit est propice, les eaux y sont claires et limpides, et ces bords semblent appeler les ébats des jeunes filles. SOCRATE Je ne le crois pas : c'est à deux ou trois stades au- dessous, au gué du fleuve qui conduit au temple d'kgra, il doit y avoir sur le chemin un lieu consacré à Borée. PHÈDRE Je n'avais pas fait attention. Mais dis-moi donc, ô. Socrate, ce que tu penses de ce mythe ? Est- il vrai ? ET LES CASTES. 361 SOCRATE Si, comme certains philosophes, je n'y croyais pas, cela ne me gênerait guère. Je pourrais, comme les autres, inventer quelque merveilleuse explication. Je dirais ,par exemple, que Borée, le vent du nord, jeta Orithye au bas des rochers au milieu de ces eaux avec Pharmacé, sa compagne, et que s'étant tuée ainsi, on prétendit que Borée l'avait enlevée en ce lieu ou à l'Aréopage, car je ne sais lequel des deux liquides doit être préféré. Mais pour moi, Phèdre, il me paraît que ces ingénieuses explications mettent beaucoup trop l'esprit à la torture... Puis, après avoir rejeté cette fable, que d'autres ne faudra-t-il pas sacrifier 1 les mythes des Hippocentaures et les chimères. Ensuite, on se trouve en présence des Gorgones, des Pégases, et autres créations aussi absurdes. Que de temps un homme qui ne croirait pas à toutes ces fictions religieuses, ne mettrait- il pas à les expliquer! Quant à moi, je n'ai pas le temps de m'occuper de toutes ces choses ; j'en suis encore au principe de l'oracle de Delphes et à m'é- tudier moi-même... Quoi de plus absurde qu'un homme qui s'occupe de ce qu'il ne comprend pas? En sorte que sur toutes ces questions religieuses, je trouve préférable de croire aux choses que tout le monde croit... Croire aux choses que tout le monde croit, s'incli- 3«î LES ROIS, LES PRÊTRES ner devant les traditions absurdes, les légendes qui ne respectent pas le sens commun, plutôt que de faire le plus petit effort de raison, était-ce bien là réellement l'opinion de Socrate, condamné à la ciguè parce qu'il méprisait les dieux de la patrie?... Non, le philosophe n'a eu d'autre but, sous cette forme personnelle d'argument, que de se moquer de ces prétendus rationalistes qui n'ayant ni la foi au miraculeux et au surnaturel, ni le courage de nier ce qu'ils ne peuvent croire, cherchent à mettre d'accord les légendes sacrées transmises par la tradition et les conquêtes de la science. Qu'on ne s'y trompe pas, ces prétendus savants, ces prétendus rationalistes, sont les plus terribles ennemis de la science et de la ra'uon, et c'est à leur faiblesse que nous devons de voir les formules sacerdotales menacer encore la liberté et la conscience, au siècle par excellence de la lumière et du libre examen. FIN TABLE DES MATIÈRES I. — Les formules sociales.......................... 1 II. — L'esprit du passé et l'esprit nouveau............. 17 III. — La terre, les animaux et l'homme............... 27 DEUXIÈME PARTIE SCIENCE ET RELIGION I. — Science et religion............................ 155 II — Mythologie et révélation........................ 159 Hymne à l'Aurore, par Praskanwa.................. 217 Hymne â l'Aurore, par Praskanwa................... 220 Hymne à l'Aurore, par Vamadéva...................... 221 Hymne à l'Aurore, par Vamadéva................... 223 Hymne à l'Aurore et aux Aswins, par Gotama.......... 824 Hymne à l'Aurore, par Goutsa.......................... 228 Hymne à l'Aurore, par Gakchivan...................... 232 Hymne à l'Aurore, par Gakchivan...................... 235 Hymne à l'Aurore, par Wiswamitra.................... 238 Hymne à l'Aurore, par Satyasravas, fils d'Atri........... 240 Hymne à l'Aurore, par Satyasravas.................. .. 242 Hymne à l'Aurore, par Bharadwaja.................... 243 Hymne à l'Aurore, par Bharadwaja.................... 245 Hymne à l'Aurore, par Vasichtha...................... 246 Hymne à l'Aurore, par Vasichtha..................... 248 Hymne à l'Aurore, par Vasichtha...................... 250 Hymne à l'Aurore, par Vasichtha..................... 251 Hymne à l'Aurore, par Vasichtha...................... 252 364 TABLE DES MATIÈRES. Hymne à l'Aurore, par Vasichtha...................... 254 Hymne à l'Aurore, par Vasichtha...................... 255 Hymne à l'Aurore, par Samvartta, fils d'Augiras........ 256 Hymne à Agni, par Paroutchépa....................... 257 Hymne à Agni par Payou, fils de Bharadwadja.......... 260 Hymne à Agni, par Vasichtha......................... 264 Hymne à Agni, surnommé Ghrita, par Vamadéva........ 268 Hymne à Agni, par Boudha et Gavichtuira, fils d'Atri. . . . 271 Hymne à Agni, parCoumara, fils de Djara et Vrisa...... 274 Hymne à Agni, par Vasousrouta, fils d'Atri............. 276 Hymne à Agni, par Vasousrouta....................... 279 Hymne à Agni et autres dieux, par Vasousrouta......... 282 Hymne à Indra, par Gritsamada....................... 283 Hymne à Indra, par Gritsamada........................ 288 Hymne à Indra, par Gritsamada....................... 291 Hymn» à Indra, par Goiiviti, fille de Sakti.............. 294 Hymne à Indra, par Babhrou.......................... 297 Hymne à Indra, par Avasyou, fils d'Atri................ 300 Hymne à Indra, par Gatou, fille d'Atri................. 303 Prière au grand Être.................................. 307 Hymne à Brahma.................................... 311 Louanges de Vichnou................................ 313 Prière à Vichnou.................................... 314 . Prière à Siva........................................ 317 Louanges de Siva et de Vichnou....................... 325 Chants d'amour et d'automne, plainte de l'amante....... 328 Chant d'automne.................................... 329 Chant d'automne..................................... 334 La Genèse de Manou.................................. 337 IMPRIMERIE D. BARDIN, A SAINT -CE KM AIN.