THÉOPHILE GAUTIER M ~ SPIRITE NOUVELLE FANTASTIQUE PARIS CHAUPENTIEU, LIBRAIRE-ÉDITEUR 28, QUAI DE L'ÉCOLE SPIRITE NOUVELLE FANTASTIQU E FA H THÉOPHILE GAUTIER PARIS CHARPENTIER LIBRAIRE ÉDITEUR 28, guAi nu i/écoi.k, 28 I S G (i Tottl druits réserves. SPIRITE NOUVELLE FANTASTIQUE i Guy de Malivert était étendu, assis presque sur les cpaiilcs, dans un excellent fauteuil près de sa cheminée, où flambait un bon feu. Il semblait avoir pris ses dispositions pour passer chez lui nue de ces soirées tranquilles dont la fatigue des joies mondaines fait parfois un plaisir et une nécessité aux jeunes gens à la mode. Un saute- en-barque de velours noir agrémenté de souta- ches en soie de même couleur, une chemise de foulard, un pantalon à pied de flanelle rouge, de larges pantoufles du Maroc où dansait son pied nerveux el cambre, composaient son costume, 2 SPIRITE. dont la confortabilité n'excluait pas l'élégance. Le corps débarrassé de toute pression incommode, à l'aise dans ces vêtements moelleux et souples, Guy de Mali vert, qui avait fait à la maison un dîner d'une simplicité savante, égayé de deux ou trois verres d'un grand vin de Bordeaux retour de l'Jnde, éprouvait cette sorte de béatitude physique, résultat de l'accord parfait des organes. Il était heureux sans qu'il lui fût arrivé aucun bonheur. Près de lui, une lampe ajustée dans un cornet de vieux céladon craquelé répandait la lumière laiteuse et douce de son globe dépoli, semblable à une lune qu'estompe un léger brouillard. La lueur en tombait sur un volume que Guy tenail d'Une main distraite et qui n'était autre que XEvangeline de Longfellow. Sans doute Guy admirait l'oeuvre du plus grand poëte qu'ait produit encore la jeune Amérique, mais il était dans cette paresseuse disposition d'âme où l'absence de pensée est préférable à la plus belle idée exprimée en termes sublimes. Il avait lu quelques vers, puis, sans quitter le livre, il avait appuyé sa tète au douillet capitonnage du fauteuil recouvert d'une guipure, et il jouissait délicieusement de ce temps d'arrêt de son cerveau. L'air tiède de la chambre l'enveloppait d'une suave caresse. Autour de lui tout était repos, bien- être, silence discret, quiétude intime. Le seul SPIRITË. 3 bruit perceptible était le sifflement d'un jet de gaz sortant d'une bûche et le tic-tac de la pendule dont le balancier rhythmait le temps h voix basse. On était en hiver; la neige récemment tombée assourdissait le roulement lointain des voitures, assez rares dans ce quartier désert, car Guy habitait une des rues les inoins fréquentées du faubourg Saint-Germain. Dix heures venaient de sonner, et notre, paresseux se félicitait, de ne pas être en habit noir et en cravate blanche debout dans une embrasure de croisée au bal de quelque ambassade, ayant pour perspective les maigres omoplates d une vieille douairière trop décolletée. Bien qu'il régnât dans la chambre une température de serre chaude, on sentait qu'il faisait froid dehors, rien qu'à l'ardeur avec laquelle brûlait le feu et au silence profond des rues. Le magnifique angora, compagnon de Maliverl en cette soirée de farniente, s'était rapproché du loyer à roussir sa blanche fourrure, et le garde-feu doré l'empêchait seul de se coucher dans les cendres. La pièce où (!uy de Malivert goûtait ces joies paisibles tenait le milieu entre le cabinet d'étude et l'atelier. C'était une salle vaste et liante de plafond, qui occupait le dernier étage du pavillon habité par Guy et situé entre une grande cour et un jardin planté de ces arbres séculaires dignes d'uni' forêt royale, et qu'on ne trouve plus que dans l'aristocratique faubourg, car il faut du I SPIRITE. temps pour produire un arbre, et les parvenus n'en peuvent improviser pour donner de l'ombre à leurs hôtels bâtis avec la hâte d'une fortune qui craint la banqueroute. Les murs étaient revêtus de cuir fauve, et le plafond se composait d'un entre-croisement de poutres en vieux chêne encadrant des caissons de sapin de Norvège, auxquels on avait laissé la couleur primitive du bois. Ces teintes sobres et brunes faisaient valoir les tableaux, les esquisses et les aquarelles suspendus aux parois de cette espèce de galerie où Malivérl avait réuni ses curiosités et fantaisies d'art. Des corps de bibliothèque en chêne, assez bas pour ne pas gêner les tableaux, formaient autour de la pièce comme un soubassement interrompu par une porte unique. Les livres qui chargeaient ces rayons eussent surpris l'observateur par leur contraste; on eût dit la bibliothèque d'un artiste et celle d'un savant mêlées ensemble. A côté des poètes classiques de tous les temps et de tous les pays, d'Homère, d'Hésiode, de Virgile, de Dante, d'Arioste, de Ronsard, de Shakespeare, de Milton, de Gœthe, de Schiller, de lord Byron, de Victor Hugo, de Sainte-Beuve, d'Alfred de Musset, d'Edgard l'or, se trouvaient la Symbolique de Creuzer, la Mécanique céleste de Laplace, Y Astronomie d'Arago, la Physiologie de Burdach, le Cosmos de Humboldt, les œuvres de Claude Bernard et de Berthelot, et SPIRITE. 5 autres ouvrages de science pure. Guy de Malivert n'était cependant pas un savant. Il n'avait guère appris que ce qu'on montre au collège; mais, après s'être refait son éducation littéraire, il lui avait semblé honteux d'ignorer toutes les belles découvertes qui font la gloire de ce siècle. Il s'était mis au courant de son mieux, et l'on pouvait parler devant lui astronomie, cosmogonie, électricité, vapeur, photographie, chimie, micrographie, génération spontanée ; il comprenait et parfois il étonnait son interlocuteur par une remarque ingénieuse et neuve. Tel était Guy de Maliverl à l'âge de vingt-huil ou vingt-neuf ans. Sa tête, un peu éclaircie sur le haut du front, avait une expression ouverte et franche qui faisait plaisir à voir; le nez, sans être d'une régularité grecque, ne manquait pas de noblesse et séparait, deux yeux bruns au regard ferme; la bouche, un peu épaisse, annonçait une bonté s\ napathique. Les cheveux, d'un brun chaud, se massaient en petites boucles fines et tordues qui repoussaient le fer du coiffeur, et une moustache d'un ton d'or roux ombrageait la lèvre supérieure. Bref, Malivert était ce qu'on appelle un joli garçon! et à son entrée dans le monde il avait eu des succès sans beaucoup les rechercher. Les mères ornées de filles à marier étaient aux petits soins pour lui, car il avait 40,000 francs de rente en terres et un oncle cacochyme plusieurs l'ois 4. 8 SPIRITE. millionnaire dont il devait hériter. Position admirable! Cependant Guy ne s'était pas marié; il se contentait de faire un signe de tête approbateur aux sonates que les jeunes personnes exécutaient en sa présence ; il les reconduisait poliment à leur place après la contredanse, mais son entretien avec elles pendant les repos des figures se bornait h des phrases du genre de celle-ci : « 11 fait bien chaud dans ce salon; » aphorisme d'où il étail imposible de déduire la moindre espérance matrimoniale. Ce n'était pas que Guy de Malivert manquât d'esprit; il aurait trouvé aisément à dire quelque chose de moins banal s'il n'eût craint de s'empêtrer dans ces toiles ourdies de fils plus ténus que des fils d'araignée, tendues dans le monde autour des vierges nubiles dont la dot n'est pas considérable. Lorsqu'il se voyait trop bien accueilli dans une maison, il cessait d'y aller, ou il partait pour un grand voyage, et à son retour il avait la satisfaction de se voir parfaitement oublié. On dira peut-être que Guy, comme beaucoup de jeunes gros d'aujourd'hui, trouvait dans le demi-monde de passagères unions morganatiques qui le dispensaient d'un mariage sérieux. Il n'en était rien. Sans être plus rigoriste que ne le comportait son âge, Malivert n'aimait pas ces beautés plâtrées, coiffées comme des caniches et ballonnées de crinolines extravagantes. Pure affaire de goût. Il s m uni:. 7 avait eu comme tout le monde quelques bonnes fortunes. Deux ou trois femmes incomprises, plus ou moins séparées de leurs maris, l'avaient proclamé leur idéal, à quoi il avait répondu : « Vous êtes bien honnêtes, » n'osant pas leur dire qu'elles n'étaient pas du tout son idéal à lui; car c'était un garçon bien élevé que Malivert. Une petite figurante des Délassements-Comiques, à qui il avait donné quelques louis et un talmade velours, se prétendant trahie, avait essayé de s'asphyxier en son honneur: mais, malgré ces belles aventures, Guy de Malivert, sincère envers lui-même, reconnaissait qu'arrivé à cet âge solennel de vingt- neuf ans, où le jeune homme va devenir homme jeune, il ignorait l'amour, tel sonnage malencontreux avait l'ait, envoler une occasion qui ne renaîtrait peut-être pas de longtemps, et qu'il coûtait, à M"* d'Yrnbercourt de provoquer; car, à coup sûr, Guy ne la chercherait pas, et même l'éviterait avec soin. Quoique, dans des cas nettement définis, Guy eût montré de la décision et du courage, il avait une certaine appréhension de ce qui pouvait fixer sa vie d'uni 1 manière ou d'une autré. Son intelligence lui ouvrait toutes les carrières ; mais il n'en avait voulu suivre aucune, la route choisie l'eût peut-être détourné de la vraie voie. On ne lui connaissait pas d'attachement, excepté l'habitude sans charme qui le ramenait chez la comtesse plus souvent qu'ailleurs, ce qui faisait supposer entre eu\ des projets de mariage. Toute espèce de lien on d'obligation lui inspirait de la défiance, et l'on eût dit que, poussé parmi instinct secret, il tachait de se conserver libre pour quelque événement ultérieur. Après l'échange des premières formules, vagues accords par lesquels on prélude à la conversation, comme on interroge le clavier avant d'attaquer le morceau, le baron de Féroé entama, par une de ces transitions qui vous amènent en deux phrases de la. chute de Ninive au triomphe de Gladiateur, une dissertation esthétique et trans- cendantale sur les plus abstrus opéras de Wagner, le Vaisseau fantôme. Lohengrin et Tristan et 40 S PI RITE. Iseuil. M me d'Ymbercourt, bien qu'elle fût d'une assez grande force au piano et l'une des élèves les mieux exercées de Herz, n'entendait rien à la musique, et surtout à une musique aussi profonde, aussi mystérieuse, aussi compliquée que celle du maître dont le Tannhaùser a soulevé chez nous de si violents orages. Aux analyses enthousiastes du baron, elle répondait de temps à autre, tout en ajoutant quelques points à une bande de tapisserie qu'elle avait prise dans une corbeille placée près du fauteuil où elle se tenait d'habitude, non loin de la cheminée, par ces objections banales qu'on ne manque pas de faire à toute musique nouvelle, et qu'on adressait à Rossini tout aussi bien qu'à Wagner, telles que manque de rbj thme, absence de mélodie, obscurité, abus des cuivres, complication inextricable de l'orchestre, tapage assourdissant, et enfin impossibilité matérielle de l'exécution. « Voilà une dissertation bien savante pour moi, qui ne suis en musique qu'un pauvre ignorant, ému parce qui me semble beau, admirant Beethoven, et même Verdi, quoique cela ne soit pas bien porté, maintenant qu'il faut être, comme au temps des gluckistes et des piccinistes, pour le coin de la reine ou pour le coin du roi, et je vous laisse aux prises, ne pouvant apporter aucune lumière à La discussion, et capable tout au plus de pousser un hem ! hem ! comme le minime SPIRITE. 47 pris pour arbitre d'une discussion philosophique par Molière et Chapelle. » Ayant dit ces mots, Guy de Malivert se leva pour prendre congé. M"" d'Ymbercourt, dont il secoua la main à l'anglaise, arrêta sur lui un regard qui voulait dire: « Restez, » aussi clairement que la réserve d'une femme du monde le permettait, et ce regard suivit obliquement Mali- vert jusqu'à, la porte, avec une nuance de tristesse qui l'eût touché sans doute s'il eût pu l'apercevoir; mais son attention était occupée par la physionomie impérieusement tranquille du Suédois, qui semblait dire : « Ne vous exposez pas de nouveau au péril d'où je vous ai tiré. » Quand il fut dant la rue, il pensa,, non sans une sorte d'effroi, à l'avertissement surnaturel qu'il avait reçu avant d'entrer chez M..... d'Ymbercourt et à la visite du baron de Féroé, qui coïncidait d'une façon si singulière avec sa désobéis- sance à cel avis mystérieux. Le baron semblait lui avoir élé envoyé comme soutien par les puissances occultes dont il sentait vaguement la présence autour de lui. (îuy de Malivert, sans être systématiquement incrédule ni sceptique, n'avait cependant pas la foi facile, et on ne l'avait jamais vu donner dans les rêveries des magnétiseurs, des tables tournantes el des esprits frappeurs. Il sentait même une sorte de répulsion pour ces expériences où l'on veut mettre le mer- 48 SPIRITE. veilleux eu coupe réglée, et il avait refusé de voir le célèbre Home dont un instant s'occupa tout Paris. La veille encore, il vivait en garçon insouciant, de belle humeur, assez heureux en somme d'être au monde , où il ne faisait pas trop mau vaise figure, renfermé dans le cercle des choses visibles et ne s'inquiétant pas si la planète entraînait avec elle dans sa ronde autour du soleil une atmosphère animée ou non d'un peuple d'êtres invisibles et impalpables. Cependant il ne pouvait s'empêcher d'eu convenir, les conditions de sa vie étaient changées ; un élément nouveau, sans qu'il l'eût appelé, cherchait à, s'introduire dans son existence jusque-là si paisible et donl il avail banni avec soin tous les sujets probables de trouble. C'était peu de chose encore : un soupir faible comme un gémissement de harpe éolienne, une substitution de pensée dans une lettre machinalement écrite, trois mots souillés à l'oreille, la rencontre d'un baron swedenborgiste à l'air so- lennel et fatidique ; mais il était évident que l'esprit tournait autour de lui queerens quem dr- i-orel, comme dit la Bible dans son éternelle sagesse. Tout en rêvassant de la sorte, Guy de Mali ver I était arrivé au rond-point des Champs-Iilysées sans avoir eu l'intention d'aller de ce CÔté-là plutôt ([lie d'un autre. Son corps l'avait porté en ce sens, et il l'avait laissé faire. 11 y avait peu de SI>1K1TE. 49 inonde. Quelques rares obstinés qui, par hygiène, font de l'exercice en toute saison et pratiquent des trous dans la glace des rivières pour s'y baigner, revenaientduBoislenezbleu et les joues violettes, montés sur des chevaux garantis par des genouillères. Deux ou trois d'entre eux firent de la main un signe amiral a Guy, qui reçut même, quoiqu'il fui à pied, un gracieux sourire d'une des célébrités du monde interlope étalant en voiture découverte le faste de fourrures conquises sur La lîussie. « Gomme je suis à moi tout seul le public, on se dispute mon suffrage, pensa Malivert. : Gora ne m'aurait pas adressé un pareil salut en été. Mais que diable suis-je venu faire ici? Ce n'est pas la saison de dîner sous la tonnelle, au Moulin-Rouge, avec Marco ou la baronne d'Ange, et d'ailleurs je suis en disposition peu folâtre; pourtant il est l'heure de songer, comme dit Rabelais, à la réparation de dessous le nez. Voilà le soleil qui se couche derrière l'arc de l'Étoile. » En effet, l'arc de cette porte immense, qui s'ouvre sur le ciel, encadrait un tableau de nuages bizarrement amoncelés et bordés sur le contour de leur silhouette d'une écume de lumière. Le vent du soir imprimait à ces formes flottantes un léger tremblement qui leur prêtait une sorte de vie, et comme dans ces illustrations de Gustave Doré où les rêveries qui hantent le cerveau du personnage se reflètent sur les nuées montrant au 5 56 SPIRITE. Juif-Errant le Christ gravissant Je Calvaire, et à Don Quichotte des chevaliers errants en lutte avec des enchanteurs, on eût pu aisément trouver des ligures et des groupes dans cet amas de vapeurs sombres traversées de rayons. Malivert crut y démêler des anges à grandes ailes de feu, planant sur une fourmilière d'êtres indistincts qui s'agi- tait sur un banc de nuages noirs semblable à un promontoire baigné d'ombre au milieu d'une mer phosphorescente. Parfois une des figures inférieures se détachait de la foule et montait vers les régions éclairées, traversant le disque rouge du soleil. Arrivée là, elle volait un instant à côté d'un des anges et se fondait en lumière. Sans doute, il fallait que l'imagination achevât cette ébauche heurtée et changeante; et d'un tableau de nuages, on peut, dire comme llamlet à Polonais : « C'est un chameau, à moins cependant, que ce ne soit une baleine, » et dans les deux cas il est permis de répondre par l'affirmative, sans être pour cela un courtisan imbécile. ba nuit qui descendait éteignit cette fantasmagorie vaporeuse. Le gaz s'allumant au bout des lampadaires traça bientôt, de la place de la Concorde à l'arc de l'Etoile, ces deux cordons de feu d'un effet magique, étonnementdes étrangers qui entrent le soir dans Paris par cette avenue triomphale', et Guy héla un coupé de remise en maraude, par lequel il se lit, mener à la rue de, Choiseul, où SPIRITE. 51 se trouve le clul) dont il faisait partie. Laissant son paletot aux mains des domestiques en livrée debout dans l'antichambre, il feuilleta le registre sur lequel s'inscrivent les dîneurs du jour, et vit avec satisfaction que le non du baron de Féroé y était écrit'. 11 traça le sien au-dessous, puis traversa la salle de billard, où le garçon pointeur attendait mélancoliquement que quelques-uns de ces messieurs eussent le caprice de venir faire une partie, et plusieurs autres salles hautes, vastes, meublées avec toutes les recherches du confort moderne, entretenues dans une température égale par un puissant calorifère, ce qui n'empêchait pas d'énormes bûches de s'écrouler en braise sur les chenets monumentaux des grandes cheminées. A peine quatre ou cinq membres du cercle flânaient sur les divans ou, accoudés sur la grande table verte du salon de lecture, parcouraient distraitement les journaux et les revues rangés dans un ordre méthodique sans cesse troublé et rétabli. Deux ou trois expédiaient leur correspondance d amour et d'affaires sur le papier du club. L'heure du dîner approchait, et les convives causaient entre eux en attendant que le maître d'hôtel annonçât qu'on étail servi. Guj commençait à. craindre (pie le baron de Féroé ne \in( pas; mais comme on passait dans la salle à manger, il arriva et prit place à côté de M. de Malivert. Le dîner, servi avec un grand lu\e de cristaux, d'ar- 52 SPIBITE. genterie et de réchauds d'argent, était assez délicat, et chacun l'arrosait à sa manière, celui-ci de vin de Bordeaux, celui-là de vin de Champagne, tel autre de pale aie, suivant son caprice ou son habitude. Quelques-uns, d'un goût assez anglaisé, demandaient un verre de sherry ou de porto, que de grands laquais en culotte courte apportaient cérémonieusement sur des plateaux guillochés, au chiffre du club. Chacun suivait sa fantaisie, sans s'inquiéter de son voisin, car, au club, tout le monde est chez soi. Contre son ordinaire. Guy faisait médiocrement honneur au dîner. La moitié des mets restaient, sur son assiette, et la bouteille rte château-mar- gaux placée devant lui ne se vidait que bien lentement. « 11 n'y aurait, pas besoin, dit le baron de Féroé, de vous adresse-' le reproche qui l'ange blanc lit un jour à Swedenborg -. « Tu manges trop ! » Vous êtes ce soir d'une sobriété exemplaire, et l'on croirait que vous essayez de VOUS spiritualiser par le jeûne. — Je ne sais si quelques bouchées de plus ou de moins me dégageraient l'âme de la matière, répondit Guy, et rendraient plus diaphanes les voiles qui séparent les choses invisibles des choses visibles, mais je ne me sens pas très en appétit. Certaines circonstances que vous paraissez ne pas ignorer m'ont, je l'avoue, un peu étonné depuis SPIRITE. 53 hier, et jeté dans une préoccupation qui ne m'est pas habituelle. Dans mon état normal, je ne suis pas distrait; à table, mais aujourd'hui d'autres pensées me dominent malgré moi. /Vvez-vous des projets pour la soirée, baron? Si vous n'aviez rien d'utile ou d'agréable à faire, je vous proposerais, après le raie, de fumer quelques cigares de compagnie, sur le divan du petit salon de musique, où nous ne serons pas troublés, à moins qu'il ne prenne fantaisie à quelqu'un de ces messieurs de tracasser le piano, ce qui est peu probable. Nos musiciens sont tous absents ce soir et occupés à voie la, répétition générale du nouvel Opéra. » Le baron de Féroé acquiesça de la façon lapins polie à la proposition de Malivert, el il répondit gracieusement qu'il ne pouvait y avoir une meilleure manière d'employer le temps. Les deux gentlemen s'établirent donc sur le divan et s'occupèrent d'abord à tirer des bouffées régulières d'excellents cigares de la niella de abajo, chacun rêvant de son côté a l'entretien nécessairement bizarre qui ne devait pas tardera s'engager. Après quelques observations sur la qualité du tabac qu'ils fumaient, sur la préférence qu'on doit accordera la robe brune sur la. robe blonde, h' baron suédois (, ntama lui-même le sujet que Malivert brûlait d'aborder. « J'ai d'abord quelques excuses à vous faire de l'avis énigmatique que je me suis permis de 54 S PI RITE. vous donner l'autre soir chez M" 1P d'Ymbercourt ; vous ne m'aviez pas fait de confidences, et c'est une sorte d'indiscrétion à moi d'être entré dans votre pensée sans que vous me l'ayez ouverte. Je ne l'aurais pas fait, car il n'est pas dans ma nature de quitter mon rôle d'homme du monde pour celui de magicien, si je ne vous eusse porté un vif intérêt et si je n'avais reconnu à des signes perceptibles pour les seuls adeptes que vous aviez reçu récemment la visite d'un esprit, ou tout au moins que le monde invisible cherchait à se mettre en communication avec vous. » Guy affirma que le baron ne l'avait choqué en rien, et que, dans une situation si nouvelle, il était, au contraire, fort heureux d'avoir rencontré un guide qui semblait si au courant des choses surnaturelles et dont le caractère sérieux lui était parfaitement connu. « Vous sentez bien, répondit le baron avec une légère inclination de tête en manière de remercîment, que je ne me dépars pas aisément de cette réserve; mais vous en avez peut-être vu assez polir ne pas croire que tout finit où s'arrêtent nos sens, et je ne crains pas désormais, si noire entretien se porte vers ces sujets mystérieux, que vous me preniez pour un visionnaire ou un illuminé; nia position me met au-dessus du soupçon de charlatanisme, et, d'ailleurs, je ne livre au monde (pie ma vie SPIRITR. Ti5 extérieure. Je ne vous demande pas ce qui vous • ■si arrivé , niais je vois qu'on s'occupe de vous hors de la sphère où s'enferme habituellement la vie commune. — Oui, dit Guy ; discerner; on y voit des merveilles et des épou- vantementa à troubler la raison humaine. Nul ne revient du fond de cet abîme sans en garder sur le fronl une pâleur qui ne s'efface pas: l'œil charnel ne contemple pas impunément ce qui est réservé à l'œil de l'âme; ces voyages hors de notre sphère causent d'inexprimables lassitudes <'t inspirent en même temps des nostalgies désespérées. Irrêtez-vous sur celle limite redoutable, ne passe/ pas d'un monde dans l'autre et ne répondez pas à l'appel qui cherche à vous attirer hors de la vie sensible. Les évocateurs sont en sûreté dans le cercle qu'ils tracent autour d'eux et que les esprits ne peinent franchir. Que la réalité soit pour vous ce cercle; n'en sortez pas, car alors voire pouvoir cesse. Nous voyez que, pour un hiérophante, je ne pousse guère au prosélj tisme. —- /Vi-je donc à craindre, dit Malivert, des aventures périlleuses dans ce monde invisible qui nous entoure et donl la présence ne se révèle qu'a un petit nombre de privilégiésf — Non, répondit le baron de Féroé: rien d'appréciable pour l'œil bumain ne vous arrivera. mais votre âme peul rester profondément et à Jamais troublée. — L'esprit qui me fait l'honneur de s'occuper de moi est donc de nature dangereuse? — C'est un esprit de sympathie, de bienvëil- 58 SP1RITE. lance et d'amour. Je l'ai rencontré dans un milieu de lumière; mais le ciel a sou vertige comme le gouffre. Songez à l'histoire du berger amoureux d'une étoile. — Cependant, répliqua Malivert, la phrase que vous m'avez dite chez M me d'Ymbercourt semblait m'avertir de me garder de tout engagement terrestre. — Je le devais, répondit le baron de Féroé: il fallait vous prévenir de rester libre dans le cas où vous auriez répondu aux manifestations de l'esprit; mais puisque vous ne l'avez pas fait encore, remarquez que vous vous appartenez toujours: peut-être feriez-vous mieux de rester ainsi et de continuer voire vie habituelle. — Et d'épouser M rae d'1 mbercourt, par exemple, répondil Guj de Maliverl avec un sourire ironique. — Et pourquoi pas? dil le baron de Féroé. Elle est jeune, elle est belle, elle vous aime, el j'ai vu dans ses yeux un véritable chagrin de votre refus détourné. Il ne serait pas impossible qu'il lui vînt une âme. — (l'est un risque que je ne veux pas courir. Ne vous efforcez pas faut, cher baron, par une sollicitude que je comprends, de me rattacher à l'existence vulgaire, .l'en suis plus dégagé qu'on ne pourrait le croire d'abord. Si j'ai réglé ma vie physique d'une façon agréable el commode, cela SPIH1TE. . -59 ne prouve de ma part aucune sensualité. Le bien- être m'est au fond parfaitement indifférent. Si j'ai trouvé plus convenable de paraître insouciant et joyeux que d'affecter des mélancolies romantiques de mauvais goût, il ne s'ensuit pas que le monde tel qu'il est me charme et me contente. Il est vrai, je ne parle pas dans les salons, devanl un cercle de femmes prétentieuses, du cœur, de la passion, de l'idéal, mais j'ai gardé mon âme fière et pure, libre de tout culte vulgaire dans l'attente du dieu inconnu. » Pendant que Malivert parlait ainsi avec plus de feu que les gens du monde n'en mettent à ce qu'ils disent, les yeux du baron de Féroé étince- laient et sa physionomie prenait cette expression d'enthousiasme qu'il cachait ordinairement sous un masque d'indifférence glaciale. 11 était satisfait de voir Guy résister à la tentation prosaïque et se maintenir dans la volonté spirituelle. « Puisque vous êtes décidé, mon cher Guy, retournez chez vous; sans doute vous recevrez quelques communications nouvelles. Moi, je reste; j'ai gagné hier cent Ionisa d'Aversae; je lui «lois une revanche. « La répétition de l'opéra, doit être finie, car j'entends nos amis qui reviennent en fredonnant de leur voix la plus fausse les motifs qu'ils n'ont pas retenus. t>0 SPIRITE. « Sauvez-vous; ce charivari vous désaccorderait l'âme. » Guy donna une poignée de main au baron et monta dans sa voiture, qui l'attendait à la porte du club. SI'IIUTE. 01 V Guy de Malivert rentra chez lui parfaitement décidé à tenter l'aventure. Quoiqu'il ne parût pas romanesque, il L'était cependant ; mais une haute el farouche pudeur lui faisait cacher ses sentiments, et il ne demandait pas au monde plus qu'il ne lui livrait. Des relations agréablement indifférentes le reliaient à la société sans l'y enchaîner, et c'étaient des liens qu'il'était toujours facile de dénouer; mais on conçoit que son âme rêvât un bonheur qu'il n'avait pas rencontré jus- q«' alors. D'après ce que lui avait dit le baron de Féroé au club sur la projection de volonté nécessaire pour amener les esprits du fond du monde invisible sur les limites de celui-ci, Malivert rassembla toutes les puissances de son être, et formula intérieurement le désir d'entrer en communication plus directe avec l'esprit mystérieux qu'il pressentait 6 02 Sl'IRITE. autour de lui et qui ne devait pas résister beaucoup à l'évocation puisqu'il avait essayé tout seul de se manifester. Cela fait, Malivert, qui était dans l'atelier-salon OÙ il se trouvai!, au début de cette histoire, se mil, à regarder et à écouler avec une attention extrême. Il ne vit et n'entendit d'abord rien, et cependant les objets qui meublaient cette pièce, statuettes, tableaux, vieux buffets sculptés, curiosités exotiques, trophées d'armes, lui paraissaient avoir pris des aspects étranges et qu'ils n'avaient pas d'ordinaire. Les lumières et les ombres projetées par la lampe leur prêtaient une vie fantastique. Un magot, en jade semblait rire jusqu'aux oreilles de, son rire enfantin et vieillot, •et une Vénus de Milo, dont un rayon découpait, sur un fond sombre les seins aigus, gonflait de dépit sa, narine orgueilleuse et abaissait dédaigneusement les coins de sa bouche arquée. Le dieu chinois et la déesse grecque désapprouvaient l'entreprise de Malivert. On eût pu le croire, du moins, à, l* expression qu'ils prenaient ainsi éclairés. Insensiblement les yeux de Malivert,, comme sollicités par un avertissement intérieur, se dirigèrent vers un miroir de Venise suspendu à, la tapisserie en cuir de Gordoue. C'était un de ces miroirs du siècle, dernier, comme on en voit souvent, dans les toilettes et les départs pour le bal de Longhi, le Watteau de la SPIRITE. 03 décadence vénitienne, et comme on en rencontre encore quelques-uns chez les marchands de bric- a-brac du (ilietto. La glace à biseau était encadrée d'ornements de cristal taillé, et surmontée d'un fouillis de rinceaux et de fleurs de la même matière qui, sur la teinte unie du fond, tantôt prenaient l'apparence de l'argent mat, tantôt lan- Çaienl par leurs facettes des éclairs prismatiques. \n milieu de ce scintillement, la glace, de petite dimension comme tous les miroirs de Venise, paraissait d'un noir bleuâtre, indéfiniment pr ofond, et ressemblait à une ouverture pratiquée sur un v |de rempli d'idéales ténèbres. Chose bizarre , aucun des objets opposés ne s y réfléchissait: on eût dit une de ces glaces de théâtre que le décorateur couvre de teintes vagues et neutres pour empêcher la salle de s'y refléter. Un vague instinct faisait pressentir à Malivert si quelque révélation devait avoir lieu cette nu -it, elle se ferait par ce moyen. Le miroir, sur 'equel ordinairement il ne jetait jamais les yeux, exerçait sur lui une sorte de fascination et absor- invinciblement son regard, Mais avec quelque fixité qu'il attachât sa vue sur ce point, il ne dis- hnguait rien que ce noir dont les baguettes de cristal faisaient encore ressortir l'intensité mystérieuse. Enfin il crut démêler dans cette ombre Comme une vague blancheur laiteuse, comme une sorte de lueur lointaine et tremblotante qui 64 SPIRITE. semblait se rapprocher. Il se retourna pour voir quel objel dans la chambre pouvait projeter ce reflet; il ne vit rien. Quoique Malivert fût brave et qu'il l'eût prouvé en mainte occasion, il ne put s'empêcher de sentir le duvet se hérisser sur sa peau, et le petit frisson dont parle Job lui parcouru! la chair. Il allait volontairement cette fois et en connaissance de cause franchir le seuil redoutable. Il mettait le pied hors du cercle que la nature a tracé autour de l'homme. Sa vie pouvait être désorbitée et tourner désormais autour d'un point inconnu. Quoique les incrédules en puissent rire, jamais démarche n'eut plus de gravité, et Guy en sentait toute l'importance; mais un attrait irrésistible l'entraînait et il continua de plonger obstinément Sa \ue dans le miroir de Venise. Qu'allait-il voir ? Sous quelle apparence l'esprit se présonlerait-il pour se rendre sensible à la perception humaine ? Serait-ce une figure gracieuse ou terrible, apportant la joie ou l'épouvante? Guy, bien que la lueur du miroir n'eût encore pris aucune forme distincte, était persuadé que ce serait un esprit féminin. Le soupir qu'il avait entendu la veille résonnait trop tendrement dans son cœur pour qu'il n'en lût pas ainsi. Avait- il appartenu à la terre, venait-il d'une région supérieure OU d'une planète lointaine? C'est ce qu'il ne pouvait savoir. Cependant, d'après la question du baron de Féroé, il pensait que ro SIM m TE. (fi devait être une âme ayant passé pas les conditions de la vie terrestre, et qu'une attraction, dont il apprendrait sans doute les motifs plus tard, ramenait vers son ancienne sphère. La tache lumineuse du miroir commençait à se dessiner d'une façon plus distincte et à se teindre de couleurs légères, immatérielles pour ainsi dire, et qui auraient fait paraître terreux les tons de la plus fraîche palette. C'était plutôt l'idée d'une couleur que la couleur elle-même, une vapeur traversée de lumière et si délicatement nuancée que tous les mots humains ne sauraient la rendre. Guy regardait toujours, en proie à l'émotion la plus anxieusement nerveuse. L'image se condensait de plus en plus sans atteindre pourtant la précision grossière de la réalité, el Guy de Mali- vert put enfin voir, délimitée par la bordure de la glace comme un portrait par son cadre, une tête de jeune femme, ou plutôt de jeune fille, d'une beauté dont la beauté mortelle n'est que l'ombre. Une pâleur rosée légèrement colorait cette tête OÙ les ombres et les lumières étaient à peine sensibles, et qui n'avait pas besoin, comme les ligures terrestres, de ce contraste pour se modeler, n'étant pas soumise au jour qui nous éclaire. Ses cheveux, d'une teinte d'auréole, estompaient comme une fumée d'or le contour de son front. Dans ses yeux à demi baissés nageaient des prunelles d'un bleu nocturne, d'une douceur infinie, 00 S PI RIT F.. et rappelant ces places du ciel qu'au crépuscule envahissent les violettes du soir. Son nez fin et mince était d'une idéale délicatesse: un sourire à la Léonard de Vinci, avec plus de tendresse et moins d'ironie, faisait prendre aux lèvres des sinuosités adorables; le col flexible, un peu ployé sur la tète, s'inclinait en avant et se perdait dans une demi-teinte argentée qui eût pu servir de lumière à une autre figure. Cette faible esquisse, faite nécessairement avec des parole* créées pour rendre les choses de notre monde, ne saurait donner qu'une idée bien vague de l'apparition que Guy de Malivert contemplait dans le miroir de Venise. La voyait-il de l'œil charnel ou de l'oeil de l'âme? L'image existait-elle en réalité, et une personne qui n'eût pas été sous le même influx nerveux que Guy aurait- elle pu l'apercevoir? C'est une question qu'il n'est pas aisé, de résoudre; mais, en tout cas, ce qu'il voyait, quoique semblable, ne ressemblait en rien à ce qui passe, en cette vie, pour une tête de belle femme. C'était bien les mêmes traits, mais épurés, transfigurés, idéalisés, et rendus perceptibles par une substance en quelque sorte immatérielle, n'ayant que juste la densité indispensable pour être saisie dans l'épaisse atmosphère terrestre par des prunelles dont les voiles ne sont pas tombés encore. L'esprit ou l'âme qui se communiquait à Guy de Malivert avait sans SPIRITE. 07 doute emprunté la forme de son ancienne enveloppe périssable, mais telle qu'elle devait être dans un milieu plus subtil, plus éthéré, où ne peuvent vivre que les fantômes des choses et non les choses elles-mêmes. Cette vision plongeait (luy dans un ravissement ineffable; le sentiment de crainte qu'il avait éprouvé d'abord s'était dissipé, et il se livrait sans réserve à l'étrangeté de la situation, ne discutant rien, admettant tout et décidé à trouver le surnaturel naturel. Il se rapprocha de la glace, croyant saisir plus distinctement encore les traits de l'image : elle resta comme elle lui était apparue d'abord, très-près, et cependant très-loin, et ressemblant à la projection sur la face intérieure du cristal d'une figure placée à une distance humainement incommensurable. La réalité de ce qu'il voyait, si l'on peut se servir d'un tel mot en. pareille circonstance, était évidemment ailleurs, dans des régions profondes, lointaines, énigmatiques, inaccessibles aux vivants, et sur le bord desquelles la pensée la plus hardie ose à peine s'aventurer. Guy essaya vainement de rattacher cette ligure à quelque souvenir terrestre ; elle était pour lui entièrement nouvelle, et cependant il lui semblait la reconnaître ; mais où l'avait-il vue? ce n'était pas dans ce monde sublunaire et terraqué. C'était donc la forme sous laquelle désirait se montrer Spirite, car Guy de Malivert, ne sachant M SPlRI'liK. comment se désigner à lui-même l'apparition entrevue dans la glace, l'avait baptisée ainsi en attendant, qu'il sût quelle désignation lui convenait mieux. Il lui sembla bientôt que l'image se décolorait et, s'évanouissait dans les profondeurs du miroir; elle n'y paraissait plus que comme la vapeur légère d'un souille, et puis cette vapeur même s'effaça. La fin de l'apparition fut marquée par le reflet subit d'un cadre doré suspendu sur la muraille opposée; le miroir avait repris sa propriété réflective. Quand il fut bien sûr que l'apparition ne se renouvellerait pas, ce soir-là du moins et de cette manière, Guy se jeta dans son fauteuil, et quoique deux heures du matin vinssent de sonner à la pendule, dont le timbre argentin lui conseillait de se coucher, il ne pouvait se résoudre à se mettre au lit. Cependant il se sentait fatigué; ces émotions d'un genre si nouveau, ces premiers pas faits en dehors du monde réel lui avaient causé cette lassitude nerveuse qui fait fuir le sommeil. Ensuite, en s'endormant il craignait de manquer quelque manifestation de Spirite. Les pieds allongés sur la barre du garde-feu devant le foyer qui s'était ranimé tout seul, Guy réfléchit à ce qui venait d'arriver, et dont, il y avait deux jours seulement il eût certes nié la possibilité. 11 songeait à cette charmante tête rappelant, pour les faire oublier comme de vaines S PI RITE. g? ombres, les beautés que font entrevoir les magies du rêve, l'imagination des poètes et le génie des peintres. Il y découvrait mille suavités indicibles, mille attraits que la nature ni l'art ne sauraient réunir en un type, et il augura bien, d'après cet échantillon, de la population de l'extramonde. Puis il se demanda quelle sympathie étrange, quelle affinité mystérieuse et jusque-là inavouée, pouvaient attirer vers lui du fond de l'infini cet auge, cette sylphide, cette âme, cet esprit dont il ignorait encore l'essence, et qu'il ne savait à quel ordre immatériel rattacher. Il'n'osait se flatter d'avoir inspiré de l'amour à un être d'une nature si supérieure, car la fatuité n'était pas le défaut de Malivert, et pourtant il ne pouvait s'empêcher de reconnaître que Spirite, par le soupir qu'elle avait poussé, par la lettre dont elle avait changé le sens, par la défense murmurée à la porte de j|me d'Ymbercoui'l, par la phrase suggérée sans doute au baron suédois, semblait éprouver pour lui, Guy de Malivert, simple mortel, un sentiment d'une nature toute féminine et que dans ce monde on aurait appelé jalousie. Mais ce qu'il comprit tout de suite, c'est qu'il était éperdument, désespérément et irrévocablement amoureux et envahi tout d'un coup d'une passion que l'éternité n'assouvirait pas. A partir de ce moment, toutes les femmes qu'il avait connues s'effacèrent de sa mémoire. A l'ap- 70 SPIIUTE. parition de Spirite, il avait oublié l'amour terrestre comme Roméo oublie Uosalinde quand il voit Juliette. 11 eût été Don Juan que tes trois mille noms charmants se fussent d'eux-mêmes biffés de son livre. Ce ne fut pas sans une certaine terreur qu'il se sentit baigné dans cette llamme soudaine qui dévorait toute idée, toute volonté, toute résistance, et ne laissait de vivant dans l'âme que l'amour; mais il était trop tard, il ne s'appartenait plus. Le baron de Féroé avait raison, c'est une chose formidable que de franchir vivant les barrières de la vie et de s'aventurer, corps opaque, parmi les ombres, sans avoir à la main le rameau d'or qui commande aux fantômes. Une idée terrible traversa la tète de Malivert. Si Spirite avait le caprice de ne pas reparaître, par quel moyen la ramènerait-il? et si ce moyen n'existait pas, comment pourrait-il supporter les ténèbres du soleil après a\ oir un instant contemplé la vraie lumière ? Le sentiment d'un immense malheur envahit tout son être, et il tomba dans un accablement extrême; il eut un instant, long comme une éternité, d'affreux désespoir. A cette supposition, berceau des calèches à huit ressorts, sous une vaste peau d'ours blanc denticulée d'écarlate, les véritables femmes du monde, pressant contre leurs manteaux de satin doublés de fourrure leurs 80 SPTHITE. chauds manchons de martre zibeline. Sur les sièges à grosses passementeries, des cochers de bonne maison, majestueusement assis, les épaules garanties par une palatine de renard, regardaient, d'un œil non moins dédaigneux que celui de leurs maîtresses, passer les petites dames conduisant elles-mêmes des poneys attelés à quelque véhicule extravagant et prétentieux. 11 y avait aussi beaucoup de voitures fermées; car, à Paris, l'idée d'aller en voiture découverte par cinq ou six degrés de froid semble par trop arctique et boréale. Un certain nombre de traîneaux se faisaient remarquer parmi toute cette carrosserie à roues, qui semblait n'avoir pas prévu la neige; mais le traîneau de Malivert l'emportait sur tous les autres. Des seigneurs russes qui flânaient par là, contents comme des rennes dans la neige, daignèrent approuver l'élégante courbure de la douffti et la façon correcte dont les fines courroies du harnais y étaient attachées. Il était à peu près trois heures; une légère brume ouatait le bord du ciel, et sur le fond gris se détachaient les délicates nervures des arbres dépouillés, qui ressemblaient, avec leurs minces rameaux, à ces feuilles dont oïl a enlevé la pulpe pour n'en garder que les fibrilles. Un soleil sans rayons, pareil à un large cachet de cire rouge, descendait dans cette vapeur. Le lacétail couver! de patineurs. Trois ou quatre jours de gelée SPItUTE. si avaient suffisamment épaissi la glace pour qu'elle pût porter le poids de cette foule. La neige, balayée et relevée sur les bords, laissait voir la surface noirâtre et polie, rayée en tous sens par le tranchant des patins, comme ces miroirs de restaurateurs où les couples amoureux griffonnent leurs noms avec des carres de diamants. Près de la rive se tenaient des loueurs de patins à l'usage fies amateurs bourgeois, dont les chutes servaient d'intermèdes comiques à cette fête d'hiver, à ce ballet du Prophète exécuté en grand. Dans le milieu du lac, les célébrités du patin, en svelte costume, se livraient à leurs prouesses. Ils filaient comme l'éclair, changeaient brusquement de route, évitaient les chocs, s'arrêtaient soudain en faisant mordre le talon de la lame, décrivaieni des courbes, des spirales, des huit, dessinaient des lettres comme ces cavaliers arabes qui, avec la pointe de l'éperon, écrivent à rebrousse-poil le nom d'Allah sur le liane de leur monture. D'autres poussaient, dans de légers traîneaux fantasque- ment ornés, de belles dames emmaillottées de fourrures, qui se renversaient et leur souriaient, ivres de. rapidité et de froid. Ceux-ci guidaient par le bout du doigt quelque jeune élégante, coiffée d'un bonnet à la russe ou à la hongroise, en veste ; 'i brandebourgs el à soutaches bordées de renard bleu, en jupes de couleurs voyantes retroussées ; i demi par des agrafes, en mignonnes bottes ver- 82 SPIRITE. nies qu'enlaçaient, comme les bandelettes d'un cothurne, les courroies du patin. Ceux-là, luttant de vitesse, glissaient sur un seul pied, profitant de la force d'impulsion, penchés en avant comme l'Hippomène et l'Atalante qu'on voit sous les marronniers dans un parterre des Tuileries. Le moyen de gagner la course, aujourd'hui comme autrefois, eût peut-être été de laisser tomber des pommes d'or devant ces Atalantes costumées par Worth ; mais il y en avait d'assez bonne maison pour qu'un nœud de brillants ne les arrêtât pas une minute. Ce fourmillement perpétuel de costumes d'une élégance bizarre et d'une riche originalité, cette espèce de bal masqué sur la glace, formait un spectacle gracieux, animé, charmant, digne du pinceau de Watteau, de Lancret ou de Baron. Certains groupes faisaient pensera ces dessus de porte des vieux châteaux représentant les quatre Saisons, où l'Hiveresl figuré par de galants seigneurs poussant, dans des traîneaux à col de cygne, des marquises masquéesde loups de velours, et faisant de leurs manchons une boîte aux lettres- à billets doux. A vrai dire, le masque manquait à ces jolis visages fardés par les roses du froid, mais la demi-voilette étoilée d'acier ou frangée de jais pouvait au besoin en tenir lieu. Malivert avait arrêté son traîneau près du lac et regardait cette scène divertissante etpittoresque dont, les principaux acteurs lui étaient connus. Il S PI 1U TE. 83 savait assez le inonde pour distinguer les amours, les intrigues, les flittalions qui faisaient mouvoir cette foule choisie qu'on a bientôt démêlée de la foule vague, de ce troupeau de comparses ameuté sans le comprendre autour de tout spectacle, et dont l'utilité est d'empêcher l'action d'apparaître trop nue et trop claire. Mais il contemplait tout cela d'un œil désormais désintéressé, et même il vit passer sans en éprouver la moindre jalousie une personne fort charmante, qui naguère avait eu des bontés pou.-lui, appuyée d'une façon intime etsympathique au bras d'un beau patineur. Bientôt il rendit les rênes à Grymalkin, qui piaffait d'impatience dans la neige, lui tourna la tète vers Paris et se mit à descendre l'allée du lac, Longchamp perpétuel de voitures où les piétons ont le plaisir de voir reparaître dix ou douze fois en une heure lainôme berline à caisse jaune garnie de sa douairière solennelle, et le môme petit coupé œil de corbeau, montrant à sa portière un bichon de la Havane et une tête de biche coiïïeeàla chien, plaisir dont ils ne semblent pas se lasser. Guy s'en retournait .modérant l'allure de sa bête, qui eût pu renverser quelqu'un dans cette allée trop fréquentée pour abandonner le noble animal à toute sa vitesse, et d'ailleurs il n'est pas de bon ton d'aller grand train sur cette piste privilégiée. 11 vit venir vers lui une calèche bien connue qu'il aurait désiré ne pas rencontrer. 84 spii'.m.. M"' e d'Ymbercourt était assez frileuse, et Guy ne pensait pas qu'elle sortirait par un froid de cinq a six degrés, en quoi il montrait qu'il ne connaissait guère les femmes, car aucune température ne saurait les empêcher d'aller dans un endroit à la mode et où le genre exige qu'on soit vue. Or rien n'était plus élégant, cet hiver-là, que de paraître au bois de Boulogne et de faire un tour sur le lac glacé, rendez-vous, entre trois et cinq heures, de ce que tout Paris, pour nous servir du langage des chroniques, peut réunir sur un point quelconque de noms et d'individualités célèbres à divers titres. 11 est honteux pour une femme un peu bien située de ne pas voir, parmi les beautés du jour, figurer ses initiales sur quelque gazette bien renseignée. M""' d'Ymbercourt était assez belle, assez riche, assez à la mode pour se croire obligée de se conformer au rite de la fashion, et elle accomplissait, en tremblant un peu sous les pelleteries qu'elle portait en dehors comme toutes les Françaises, le pèlerinage du lac. Malivert avait bien envie de laisser Grymalkin, qui n'eût pas mieux demandé, prendre le grand trot. Mais M™* d'Ymbercourt l'avait aperçu, et force lui fut de faire côtoyer la voiture de la comtesse par son traîneau. Il causait avec elle d'une façon générale et distraite, alléguant un grand dîner qui finirait tard pour éviter la visite aux Italiens, lorsqu'un traî- S1MK1TK. 80 neau lïôla presque le sien. Ce traîneau était attelé d'un magnifique cheval de la race Orloiï, sous robe gris de fer, avec une crinière blanche et une de ces queues dont les crins brillent comme des (ils d'argent. Contenu par un cocher russe à large barbe, en caftan de drap vert et toque en velours bordée d'astrakan, il s'indignait fièrement sous le frein et steppail en balançanl la tête de façon à faire toucher ses genoux par ses naseaux. L'élégance du véhicule, la tenue du cocher, la beauté du cheval, attirèrent L'attention de Guy; niais que devint-il lorsque dans la femme assise à l'angle du traîneau, et qu'il avait prise d'abord pour une de ces princesses russes qui viennent pendant une ou deux saisons éblouir Paris de leur luxe excentrique, — si Paris peut être ébloui de quelque chose, — il reconnut ou crut reconnaître des traits ressemblance avec une figure entre\ ue et désormais inaltérablement gravée au fond de son âme, mais que certes il ne s'attendait pas à rencontrer au bois de Boulogne, après l'avoir vue apparaître, comme Hélène à Faust, dans une sorte de miroir magique? A cette vue il tressaillit si brusquement que Grymalkin, recevant la commotion nerveuse, e 'i fit un écart. Guy, jetant à M""' d'Ymbercourt quelques mots d'excuse sur l'impatience de son cheval qu'il ne pouvait maîtriser, se mit à suivre le traîneau, qui lui-même accéléra son allure. Comme étonnée d'être suivie, la dame tourna M SIMIU1E. a demi la tèle sur l'épaule pour voir qui se permettait cette hardiesse, et quoiqu'elle ne se présentât que dans cette pose appelée profil perdu par les artistes, Guy devina à travers les réseaux noirs de la voilette un bandeau d'or ondulé, un œil d'un bleu nocturne, et sur la joue ce rose idéal dont la neige des hautes cimes, colorée par le soleil couchant, peut seule donner une idée lointaine. Au lobe de l'oreille brillait une turquoise , et sur la portion de nuque visible entre le collet de la pelisse et le bord du ohapeau se tordait une petite boucle follette, légère comme un souille, fine comme des cheveux d'enfant. C'était bien l'apparition de la nuit, mais avec ce degré de réalité que doit prendre un fantôme en plein jour et près du lac au bois de Boulogne. Comment Spirite se trouvait-elle là, revêtue d'une forme si humainement charmante et sans doute visible pour d'autres (pie [tour lui ? — car il était difficile de croire, même en admettant l'impalpabilité de L'apparition, que le cocher, le cheval et le traîneau fussent des ombres. —C'est une question que Guy ne prit pas le temps de résoudre, et pour s'assurer qu'il n'était pas trompé par une de ces ressemblances qui se dissipent quand on les examine de plus près, il voulut devancer le traîneau afin de voir en face ce visage mystérieux. Il rendit tout à Grymalkin, qui partit comme une flèche, et dont, pendant quelques minutes, le SPIRITE. 87 souille, en jets de vapeur Manche, atteignait le dossier du traîneau poursuivi : mais, quoique ce fût une brave bête. Gr y mal tin n'était pas de force à lutter contre un trotteur russe, le plus bel échantillon de la race qu'eût peut-être jamais vu Malivert. Le cocher en caftan fit entendre un léger clappement de langue, et le cheval gris de fer, en quelques impétueuses foulée9, eut bientôt distancé Grymalkin et mis entre les deux traîneaux un espace suffisant pour rassurer sa maîtresse, si toutefois elle étail alarmée. L'idée de la dame qui ressemblait si fort à Spirite n'étail sans doute pas de désespérer la poursuite de Malivert, car son traîneau reprit une allure plus modérée. La course avait conduil les deux véhicules dans l'allée de sapins, qui n'étaiten ce moment obstruée par aucune voiture, et lâchasse s établit d'une façon régulière. Pourtant Grymalkin ne put atteindre le steppeur de la race Orlolf. Son plus grand effort parvenait à peine à maintenir e-gale la distance entre un traîneau et l'autre. Les fers des chevaux faisaient voler de blancs flocons ( l"i s'écrasaient en poussière glacée contre le c «ir verni du pare-neige, et des fumées blanchâtres produites par la transpiration des nobles coursiers les enveloppaient comme des Quages classiques. A l'extrémité de L'allée, que barraient des voitures venant par la grande route, les deux traîneaux se trouvèrent un instant côte à côte, e( ss SPIRITE. Guj pul voir pendant quelques secondes Je visage de la fausse Russe, dont le vent soulevait la voilette. Un sourire d'une malice céleste errait sur ses lèvres, dont les sinuosités formaient l'arc tracé par la bouche de Monna l/isa. Ses yeux étoi- laient et bleuissaient comme des saphirs, et une vapeur un peu plus ruse colorait ses joues veloutées. Spirite, c'êtail bien elle, baissa son voile, e1 le cocher excita sa bête, qui s'élança en avant avec une impétuosité terrible. Guj poussa un cri d'épouvante, car au même moment une grande berline traversait le chemin', et, oubliant que Spirite était un être immatériel à l'abri de tous les accidents terrestres, il crul à un rime épouvantable; niais le cheval, le cocher et le traîneau passèrent à travers la voilure comme à travers un brouillard, et bientôt Maliverl les perdit de vue. GrymaHtin semblait effrayé ; des frissons nerveux le faisaient trembler sur ses jambes, ordinairement si fermes, comme s'il ne s'expliquail pas la disparition du traîneau. Les animaux ont des instincts d'une mystérieuse profondeur; ils Voient ce qui souvent échappe à. l'œil disirait, de l'homme, et on dirait que plusieurs d'entre eux possèdent le sentiment du surnaturel. Il se rassura bientôt en reprenant sur le bord du lac la fde des voitures authentiques. En descendant l'avenue de l'Impératrice, Guy rencontra le baron île Féroé qui revenait aussi du SPIR1TE. 89 bois sur an léger droschki: le baron, après avoir demandé à Malivert du feu pour allumer son cigare, lui dit d'un air moitié mystérieux, moitié railleur: « \î""' d'Ymbercourt ne sera pas contente ; quelle scène elle vous fera ce soir aux Italiens, si vous avez l'imprudence d'y aller ! Car je ne pense pas que ce steeple-chase de traîneaux ait été de son goût. Mais dites à Jack de jeter une couverture sur Grymalkin ; il pourrait bien attraper une (luxion de poitrine. » DU SPJBITK. VII Guy n'en était plus à s'étonner des choses étranges, et il ne trouvait pas absolument extraordinaire qu'un traîneau passât à travers une voiture. Cette aisance à franchir les obstacles contre lesquels se seraient brisés des véhicules terrestres démontrait bien un attelage fantastique sorti des écuries du brouillard, et qui ne pouvait conduire que Spirite. — Décidément Spirite était jalouse, ou du moins, comme toutes ses actions le prouvaient , désirait écarter Malivert de M me d'Ymbercourt, et le moyen était bon sans doute, car, en tournant le rond-point de l'Étoile, Guy vit la comtesse'dans sa calèche, qui semblait écouter d'un air fort indulgent les propos sans doute aimables que lui tenait M. d'Aversac, galamment penché sur le garrot de son cheval mis au pas. « Ceci est la revanche du traîneau, se dit Malivert, mais je ne suis pas homme à me piquer SPIRITE. W au jeu. D'Aversac est un faux garçon d'esprit, comme M me d'Ymbevcourt est une fausse belle femme. Ils se conviennent parfaitement : je les juge d'une façon tout à fait désintéressée depuis que les affaires de ce monde ne me concernent plus. Ils feraient « des époux assortis dans les liens du mariage, » comme dit je ne sais plus quelle chanson. » Tel fut le résultat du manège de M mP d'Ymber- court, qui, apercevant Guy, s'était penchée un peu plus peut-être qu'il ne convenait sur le bord de la calèche pour répondre aux gracieusetés de M. d'Aversac. La pauvre com'esse pensail ramener son tiède adorateur par une excitation d'amour- propre. Elle n'avait fait qu'entrevoir la tournure de Spirite, mais elle avait deviné en elle une rivale redoutable. L'empressement de Guy, d'ordinaire si calme, à poursuivre ce traîneau mystérieux, et cette femme que jamais personne n'avait rencontrée auBois, l'avait blessée au vif ; car elle ne s'était pas payée de l'excuse donnée avec tant de précipitation, et ne croyait pas que Grymalkin se fût emporté. D'Aversac, qui se rengorgeait d'aise, n'ayant pas l'habitude d'être si bien traité, attribuait modestement à son propre mérite ce qu'il eût été plus sage d'expliquer par un dépit féminin. Dans sa magnanimité, il plaignit même ce pauvre Malivert, trop sûr de l'affection de M 1 "" d'Ymbercourt. On peut aisément supposer 92 SPIR1TE. tous les projets que la fatuité du sire, aidée d'une apparence, se plut à bâtir vite suf ce petit événement. Ce jour-là, Guy dînait en ville, dans une maison où il était difficile de manquer à une invitation faite longtemps d'avance. Heureusement les convives étaient nombreux, et sa préoccupation tic fut pas remarquée. Le repas terminé, il échangea quelques paroles avec la maîtresse du logis, et, sa présence suffisamment, constatée, il opéra une savante retraite vers le second salon, où il donna des poignées de main à des hommes considérables de sa connaissance, qui s'étaient repliés là pour causer plus à l'aise de choses importantes ou secrètes; après quoi il disparut et passa au cercle, où il pensait rencontrer le baron de Féroé. 11 le trouva, en effet, assis devant une petite table à tapis vert, qui jouait «à l'écarté avec le rayonnant d'Aversac, à qui nous devons cette justice de dire qu'il essaya de cacher sa joie intime pour ne pas humilier Malivert. Contrairement au proverbe: « Heureux au jeu, malheureux en amour, » d'Aversac gagnait, ce qui eût dû, pour peu qu'il eût été superstitieux, lui inspirer quelques doutes sur la légitimité de ses espérances. La partie achevée, comme le baron perdait, il put se lever, se prétendre fatigué et refuser galamment la revanche que lui offrait son adversaire. Le baron de Férbë et Guy de Malivert sortirent ensemble et SPIRITK. 63 firent quelques tours sur le boulevard dont le club est voisin. « Que penseront, les habitués de ce salon qu'on appelle le Bois, dit Guy au baron, de cette femme, de ce traîneau, de ce cheval, de ce cocher, si merveilleusement remarquables et que personne ne connaît? — La vision n'a été manifeste que pour vous, la comtesse, sur laquelle l'esprit voulait agir, et moi qui, en ma qualité d'initié, vois ce qui est insaisissable pour le reste des hommes. Soyez sûr que si M™.* d'YmberCourt parle de la belle princesse russe et du magnifique steppeur, on ne saura pas ce qu'elle veut dire. — Croyez-vous, dit Malivert au baron, que.je revoie bientôt Spirite. — Attendez-vous à une visite prochaine, répondit M. de Féroé) mes correspondances d'outre- monde m'avertissent qu'on s'occupe beaucoup de vous là-bas. -— Sera-ce celle nuil ou demain, chez moi ou dans un milieu imprévu , comme cela est arrivé aujourd'hui? s'écria Malivert avec l'impatience d Un amoureux avide de passion et d'un néophyte curieux de mystère. — Cela, je ne saurais vous le dire précisément, répliqua le baron suédois; les esprits, pour qui le temps n'existe pas ou n'existe plus, n'ont pas d'heure, puisqu'ils plongent dans l'éternité. Pour >M SI' II! III.. Spirite, vous voir ce soir ou dans mille ans serait la même chose; mais les esprits qui daignent entrer en communication avec nous autres, pauvres mortels, tiennent compte de la brièveté de notre vie, de l'imperfection et de la fragilité de nos organes; ils savent qu'entre une apparition et l'autre, mesurée au cadran éternel, la périssable enveloppe de l'homme aurait le temps cent fois de tomber en poussière, et il est probable que Spirite ne vous fera pas languir. Elle est descendue dans notre sphère et paraît décidée à ne remonter dans la sienne que son projet accompli. — Mais quel est ce dessein ? dit Malivert. Vous à qui rien n'est fermé dans ce monde surnaturel, sous devez connaître le motif qui entraîne ce pur esprit vers un être soumis encore aux conditions de la vie. — Là-dessus, mon cher Guy, répondit le baron de Féroé, mes lèvres sont scellées; il ne faut pas répéter le secret des esprits. J'ai été averti de vous mettre en garde contre toute séduction terrestre et de vous empêcher de former des liens qui enchaîneraient peut-être votre âme dans un lieu où elle aurait un éternel regret de n'être plus libre. Ma mission ne va pas au delà. » Kn causant ainsi, Malivert et le baron, suivis de leurs voitures qui marchaient au pas sur la chaussée, arrivèrent à la Madeleine, dont la colonnade grecque, argentée par les pâles rayons SPIHITE. US d'une lune d'hiver, prenait, au bout de ia large rue Royale, un air de Partliénon que le jour lui enlève. Arrivés là, les deux amis se séparèrent et remontèrent dans leurs coupés. Rentré chez lui, Malivert se jeta dans son fauteuil, et, le coude appuyé sur la table, se mit à rêver. L'apparition de Spirite dans la glace lui avait inspiré ce désir immatériel, cette volition ailée que fait naître la vue d'un ange; mais sa présence au bord du lac sous une forme plus réellement féminine lui mettait au cœur toute la flamme de l'amour humain. 11 se sentait baigné par des ellluves ardentes et possédé par cet amour absolu que ne rassasie pas l'éternelle possession. Comme il songeait, le poing allongé sur la table couverte de papiers, il vit sur le fond sombre du tapis turc se dessiner une main étroite de forme allongée et d'une perfection que l'art n'a pas égalée et que la nature essayerait en vain d'atteindre : une main diaphane, aux doigts ellilés, aux ongles luisants comme de l'onyx, dont le, dos laissait transparaître quelques veines d'azur semblables à ces reflets bleuâtres irisant la pâte laiteuse de l'opale, et qu'éclairait une lumière qui n'était pas celle de la lampe. Pour la fraîcheur rosée du ton et l'idéale délicatesse de la forme, ce ne pouvait être que la main de Spirite. Le poignet mince, fin, dégagé, plein de race, se perdail dans mie Vapeur de vagues dentelles. 96 S PI RITE. Comme pour bien indiquer que la main n'était là qu'un signe, le bras et le corps étaient absents. Pendant que Guy la regardait avec des yeux qui ne s'étonnaient plus de l'extraordinaire, les doigts de la main s'allongèrent sur une des feuilles de papier à lettres qui jonchaient confusément la table et simulèrent les mouvements que nécessite l'écriture. Ils semblaient tracer des lignes, et quand ils curent parcouru toute la page avec cette rapidité des acteurs écrivant um: lettre dans quelque scène de comédie, Guy se saisit de la feuille, croyant y trouver des phrases écrites, des signes inconnus ou connus. Le papier était tout blanc. Guy regardait la feuille d'un air assez décontenancé; il l'approchait de la lampe, la scrutait dans tous les sens et sous toutes les incidences de lumière sans y découvrir la moindre trace de caractères formés. Cependant la main continuait sur une autre feuille le même, travail imaginaire, et ne donnant en apparence aucun résultat. « Que signifie ce jeu? se demanda Mali vert. Spirite écrirait-elle avec de l'encre sympathique qu'il faut approcher du feu pour faire sortir les lettres tracées? Mais les doigts mystérieux ne tiennent ni plume, ni ombre de plume. Qu'est-ce que cela veut dire? J)ois-jc servir moi-môme de secrétaire à l'esprit, être mon propre médium, pour me servir du terme consacré? Les esprits, SPIRITE '.»7 dit-on, qui peuvent produire fles illusions et des apparences, créer dans le cerveau de ceux qu'ils obsèdent des spectacles effrayants ou splendides, sont incapables d'agir sur la réalité matérielle et de déplacer un fétu. » Il se souvint de l'impulsion qui lui avait fait écrire le billet à M'" e d'Ymbercourt, et il pensa que, par un influx nerveux, Spii'ite parviendrait peut-être à lui dicter intérieurement ce qu'elle voulait lui dire. Il n'y avait qu'à laisser aller sa main et faire taire autant que possible ses propres idées pour ne pas les mêler à celles de l'esprit. Se recueillant et s'isolant du monde extérieur, Guy imposa silence au tumulte de sa cervelle surexcitée, haussa un peu la mèche de sa lampe qui baissait, prit une plume chargée d'encre, posa la main sur un papier, et, le cceur palpitant d'une espérance craintive, attendit. Au bout de quelques minutes Guy éprouva un effet singulier, il lui sembla que le sentiment de sa personnalité le quittait, que ses souvenirs individuels s'effaçaient comme ceux d'un rêve conlus, et que ses idées s'en allaient hors de vue, comme ces oiseaux qui se perdent dans le ciel. Quoique son corps fût toujours près de la table, gardant la même attitude, Guy intérieurement etah absent, évanoui, disparu. Tue autre âme, ou du moins une autre pensée se substituait à la sienne et commandait à ces serviteurs qui, pour '.) M S PI RIT K. agir, attendent l'ordre du maître inconnu. Les nerfs de ses doigts tressaillirent et commencèrent à exécuter des mouvements dont il n'avait pas la conscience, et le bec de la plume se mit à courir sur le papier, traçant des signes rapides avec l'écriture de Guy légèrement modifiée par une impulsion étrangère. Voici ce que Spirite dictait à son médium. On a retrouvé parmi les papiers de Malivert cette confession de l'extrainonde, et il nous a été permis de la transcrire. Dictée de Spirite. Il faut d'abord (pie vous connaissiez l'être indéfinissable pour vous qui s'est glissé dans votre existence. Quelle que soit votre pénétration, vous ne pourriez parvenir à démêler sa vraie nature, et, comme dans une, tragédie mal faite où le héros décline ses noms, qualités et références, je suis forcée de m'expliquer moi-même; mais j'ai cette excuse que nul autre ne pourrait le faire à ma place. Votre cœur intrépide, qui n'a pas hésité sur mon appel à s'engager dans les mystérieuses terreurs de l'inconnu, n'a pas besoin d'être l'assuré. Le danger, d'ailleurs, s'il existait, ne vous empêcherait pas de poursuivre l'aventure. Ce monde invisible, dont le réel est le voile, a ses pièges et ses abîmes, mais vous n'y tomberez • l'I SP1K1J K. pas. Des esprits de mensonge et de perversité le parcourent; il y a des anges noirs comme il y a des anges blancs, des puissances rebelles et des puissances soumises, des forces bienfaisantes et des forces nuisibles. Le bas de l'échelle mystique*, dont le sommet plonge dans l'éternelle lumière. est assiégé par les ténèbres. J'espère qu'avec mon aide vous gravirez les échelons lumineux. le ne suis ni un ange, ni un démon, ni un de ces esprits intermédiaires qui portent à travers les immensités la volonté divine, comme le fluide nerveux communique aux membres du corps la volonté humaine; je suis simplement une âme attendant encore son.jugement, mais à qui la bonté céleste permet de pressentir une sentence favorable. J'ai donc habité votre terre, et je pourrais dire, comme l'épitaphe mélancolique du berger dans le tableau du Poussin: Et in lr- cadiâego. Sur cette citation latine, n'allez pas 'ne prendre pour l'âme d'une femme de lettres. Dans le milieu où je suis, on a l'intuition de tout, et les divers langages qu'a parlés le genre humain avant et après la dispersion de Babel nous sont également familiers. Les mots ne sont que l'ombre de l'idée, et nous avons l'idée même à l'état essentiel. S'il y avait un âge là où le temps n'existe Plus, je serais bien jeune dans ma nouvelle patrie : Peu de jours se sont passés depuis que , déliée par la mort, j'ai quitté l'atmosphère (pie vous 100 SPIRITK. respirez et où me ramène un sentiment que n'a point effacé la transition d'un monde à l'autre. Ma vie terrestre, ou, pour mieux dire, ma dernière apparition sur votre planète, a été bien courte ; mais elle a suffi pour me donner le temps d'éprouver ce qu'une âme tendre peut sentir de plus douloureux. Lorsque le baron de Féroé cherchait la nature de l'esprit dont les vagues manifestations vous troublaient, et qu'il vous demandait si jàmais quelque femme, quelque jeune fille était morte d'amour pour vous, il était plus près de la vérité qu'il ne le croyait, et quoique vos souvenirs ne pussent rien vous rappeler, puisque le fait vous était inconnu, cette assertion a remué profondément votre âme, et votre trouble se cachait mal sous une dénégation sceptiquement enjouée. Sans que vous l'ayez aperçue, mon existence a passé près de la vôtre. Vos yeux étaient portés ailleurs, et je restai pour vous dans l'ombre. La première fois que je vous vis, c'était au parloir du couvent des Oiseaux, où vous alliez visiter voire sœur qui était là en pension, ainsi que moi, mais dans une classe plus élevée, car je n'avais encore que treize ou quatorze ans tout au plus, et je ne paraissais pas mon âge, tant j'étais frêle, mignonne et blonde. Vous ne fîtes aucune attention à cette petite fille, à cette enfant qui, tout en croquantlechocolatpralinéde chez Marquis que lui avait apporté sa mère, vous lançait de côté un spiurn;. 101 regard furlif. Vous pouviez alors avoir vingl ou vingt-deux ans, et dans ma naïveté enfantine, je vous trouvais très-beau. L'air do bouté et d'affection avec lequel vous parliez à votre sœur me touchait et. me séduisait, et je souhaitais d'avoir un frère qui vous ressemblât. Mon imagination de fillette n'allait pas plus loin. Comme les études de M ,u de Malivert étaient terminées, on la retira du couvent et vous ne revîntes plus; mais votre image ne s'effaça pas de mon souvenir. Elle se conserva sur le vélin blanc do mon âme comme ces traits légers tracés au crayon par une main habile et qu'on retrouve longtemps après, presque invisibles mais persistants, seuls vestiges parfois d'un être disparu. L'idée qu'un si grand personnage pût m'avoir remarquée, moi qui étais encore dans la classe dos petites et que les pensionnaires plus avancées traitaient avec une sorte de dédain, eût été par trop ambitieuse, et elle ne me vint même pas, du moins à cette époque; mais je pensais bien souvent à vous, et dans ces chastes romans que rêvent les imaginations les plus innocentes, c'est vous qui remplissiez toujours le rôle du prince Charmant, vous qui me délivriez de périls fantastiques, vous qui m'enleviez à travers les souterrains, vous qui mettiez en fuite les corsaires et les brigands et me rameniez au roi mon père ; car, pour un tel héros, il fallait bien au moins une infante, une prin- 9. m spiKm;. cesse, et j'en prenais modestement la qualité. D'autres fois le roman se changeait en pastorale : vous étiez berger, j'étais bergère, et nos troupeaux se confondaient sur un pré du veille plus tendre. Sans vous en douter, Vous aviez pris une place considérable dans ma vie, et vous y dominiez en souverain. Je reportais à vous mes petits succès d'écolière? et je travaillais de toutes mes forces pour mériter votre approbation. Je me disais: « 11 ne sait pas que j'ai gagné un prix; mais s'il le savait, il serait content; » et, naturellement paresseuse, je me remettais à l'œuvre avec mie nouvelle énergie. — N'est-ce pas une chose singulière que cette âme d'enfant qui se donne en secret et se reconnaît vassale d'un seigneur de son choix qui n'a pu même soupçonner cet hommage lige? N'est-il pas plus étrange encore que cette impression première ne se soit jamais elfacée? car elle a duré toute une vie, hélas! bien courte, et se continue au delà.. A votre aspect, quelque chose avait frémi en moi d'indéfinissable et de mystérieux, dont je n'ai compris le sens que lorsque mes yeux, en se fermant, se sont ouverts pour toujours. Mon état d'être impalpable, de pur esprit, me permet maintenant de vous raconter ces choses que cacherait peut-être une fdle de la terre; mais l'immaculée blancheur d'une âme ne saurait rougir: [a pudeur céleste avoue l'amour. SPIRITE. 103 Deux ans se passèrent ainsi. D'enfant j'étais devenue jeune fille, et mes rêves commençaient à devenir un peu moins puérils, tout en gardant leur innocence ; il ne s'y mêlait plus autant de rose et de bleu, ils ne finissaient pas toujours dans des lumières d'apothéoses. J'allais souvent au fond du jardin m'asseoir sur un banc, loin de mes compagnes occupées à des jeux ou h des conversations ehuchotées, et je murmurais comme une sorte de litanie les syllabes de votre nom ; mais quelquefois j'avais cette hardiesse de penser que ce nom pourrait peut-être devenir le mien à la suite de hasarda ou d'aventures embrouillés comme une comédie de cape et d'épée dont j'arrangeais l'intrigue à plaisir. . •l'étais d'une famille qui pouvait marcher de paii avec la vôtre, et nies parents jouissaient d'une fortune et d'un rang à ôter à ce lointain projet d union, que je formais bien timidement dans le coin le plus secret de mon cœur, toute apparence de chimère ou de folle visée. Rien n'était plus na- llln 'l que de nous rencontrer un jour dans un monde où nous avions accès tous deux. Mais vous plairais-je ? Me trouveriez-vous jolie? C'est une demande à laquelle mon étroit miroir de pensionnaire ne répondait pas non, ce dont vous pouvez juger aujourd'hui par le reflet que j'ai envoyé à votre glace de Venise et mon apparition au bois de Boulogne. Si. par hasard, vous ne faisiez pas plus 104 SIMIWTK. attention à la jeune fille qu'à l'enfant du couvent des Oiseaux! Cette pensée me remplissait d'un découragement profond, mais la jeunesse ne désespère jamais longtemps, et bientôt je revenais à des imaginations plus riantes. Il me semblait impossible qu'en me voyant vous ne reconnussiez pas votre bien, votre conquête, Pâme scellée à votre sceau, celle qui s'était vouée à votre adoration dès l'enfance, en un mot la femme créée exprès pour vous. Je ne me disais pas cela d'une façon aussi claire ; je n'avais pas sur les mouvements de mon cœur les lumières que j'ai acquises, maintenant que je puis voir les deux côtés de la vie: niais c'était un instinct profond, une foi aveugle, un sentiment irrésistible. Malgré ma virginale ignorance et une candeur que personne ne poussa peut-être plus loin, j'avais dans l'âme une passion qui devait me dévorer et qui se révèle aujourd'hui pour la première fois. Au couvent je n'avais pas fait d'amie et je vivais seule avec votre pensée. Jalouse de mon secret, je redoutais les épanchements et les confidences, et toute liaison qui m'eût distraite de mon idée unique n'eût pu rne convenir. On m'appelait « la sé- rieuse, » et les maîtresses me proposaient pour exemple. J'attendais l'époque fixée pour ma sortie du couvent avec moins d'impatience qu'on ne le supposerait; c'était un répit entre la pensée et l'action. SPIRITB. 105 Tant que j'étais renfermée entre ces hantes murailles, j'avais le droit de me bercer indolemment dans mon rêve sans me rien reprocher; mais une fois envolée de la cage, il fallait diriger mon vol, tendre à mon but, monter vers mon étoile, et les usages, les mœurs, les convenances, les pudeurs infinies, les voiles multipliés dont la civilisation l'entoure, interdisent à une jeune fille toute initiative de cœur. Aucune démarche pour se révéler à son idéal ne lui est permise. Une juste fierté s'oppose à ce qu'elle oiïre ce qui doit être sans prix. Il faut que ses yeux restent baissés, ses lèvres muettes, son sein immobile ; que nulle rougeur, que nulle pâleur ne la trahisse quand elle se trouve en l'ace de l'objet secrètement aimé, qui souvent s'éloigne, croyant au dédain ou à l'indifférence. Que d'âmes faites l'une pour l'autre, faute d'un mot, d'un regard, d'un sourire, ont pris des chemins divergents qui les séparaient de plus en plus et rendaient leur réunion à jamais impossible ! Que d'existences déplora- blement manquées ont dû loin- malheur à une semblable cause inaperçue de tous et parfois ignorée des victimes mêmes ! J'avais souvent fait ces réflexions, et elles se représentaient plus fortes à mon esprit a*u moment où j'allais quitter le couvent pour entrer dans le monde. Cependant je maintenais ma résolution. Le jour de ma sortie arriva. Ma mère vint me chercher, et je fis mes 106 SPIRITE. adieux à mes compagnes avec une médiocre eil'u- sion de sensibilité. Je ne laissais dans ces murs, où s'étaient écoulées plusieurs années de ma vie, aucune amitié , aucun souvenir. Votre pensée seule formait tout mon trésor. 9 PI RITE. 1U7 VIII Ce fut avec un vif sentiment de plaisir que j'entrai dans la chambre, ou plutôt dans le petit appartement que m'avait préparé ma mère pour ma sortie du couvent des Oiseaux. Il consistaiten une chambre à coucher, un grand cabinet de toilette et un salon, dont les fenêtres donnaient sur un jardin, qui s'augmentait de la perspective des jardinsavoisinants. I n mur bas, tout tapisséd'un épais rideau de lierre, servait de ligne de démarcation ; mais la pierre ne paraissait nulle part, et l'on ne voyait qu'une succession d'arbres antiques, de marronniers gigantesques, qui simulaient un parc illimité. A peine si, au dernier plan, l'œil saisissait entre les touffes les plus lointaines l'angle d'un toit, le coude bizarre d'un tuyau de cheminée, signature que Paris appose au bas de tous ses horizons. C'est une satisfaction rare et réservée à la richesse que d'avoir devant soi, au milieu UW SPIHITB. de la grande ville, un large espace vague et libre, de l'air, du ciel, du soleil et de la verdure. N'est- il pas désagréable de sentir trop près de soi d'autres existences, des passions, des vices, des malheurs, et la délicate pudeur de l'âme n'est-elle pas un peu froissée par ce voisinage immédiat? Aussi éprouvai-je une vrai joie en regardant à travers mes fenêtres cette oasis de fraîcheur, de silence et de solitude. On était au mois d'août, car j'avais fini ma dernière année scolaire au couvent, et le feuillage conservait encore toute l'intensité de sa verdure, mais avec le ton plus chaud cependant que donne à la végétation le passage de l'été. Au milieu du parterre qui se dessinait sous mes croisées, un massif de géraniums en pleine floraison éblouissait les yeux de son feu d'artifice écarlate; le gazon qui entourait cette corbeille de (leurs, tapis de velours vert en ray- grass d'Angleterre, faisait valoir par sa nuance d'émeraude ce rouge plus ardent que le feu. Dans l'allée de sable fin, moirée comme un ruban avec les dents du râteau, les oiseaux sautillaient en toute confiance et avaient l'air d'être chez eux. Je me promis bien de m'associer à leurs promenades sans les faire envoler. Ma chambre était tendue de cachemire blanc divisé par des câbles de soie bleue. C'était aussi la couleur des meubles et des rideaux. Dans mon petit salon décoré de la môme manière, un M'IHITK. 109 magnifique piano d'Krard offrait son clavier à nies mains, qui essayèrent tout de suite sa moelleuse sonorité. Une bibliothèque en bois de rose, placée en face du piano, contenait ces livres purs, ces chastes poètes qu'une vierge peut lire, et ses rayons inférieurs abritaient les partitions des grands compositeurs : Bach y coudoyait Haydn, Mozart était à côté de Beethoven comme Raphaël auprès de Michel-Ange; Meyerbeer s'appuyait à YVeber. Ma mère avait réuni là mes admirations, mes maîtres favoris. Une élégante jardinière pleine de Heurs d'un parfum doux s'épanouissait au centre de la pièce comme un énorme bouquet. On me traitait en enfant gâté. J'étais fille unique, et toute l'affection de mes parents se concentrait naturellement sur moi. Je devais faire mon entrée dans le monde au commencement de la saison, c'est-à-dire dans deux ou trois mois, à l'époque où finissent les villégiatures, les voyages, les séjours aux villes d'eaux et de jeux, les hospitalités de château, les chasses, les courses, et tout ce que la bonne compagnie invente pour user ce temps qu'il n'est pas décent aux gens comme il faut de passer à Paris, où quelques affaires, cette année-là, avaient retenu mes parents. Cela me plaisait plus de rester à la ville que d'aller dans le vieux château, assez triste, au fond de la Bretagne, qui me voyait arriver régulièrement aux vacances. Je pensais d'ail- 10 110 S PI RITE. leurs que j'aurais des chances de vous rencontrer, d'entendre parler de vous, de me trouver avec des gens de votre connaissance ; mais j'appris d'une façon indirecte que vous étiez parti depuis longtemps pour un voyage en Espagne qui devait durer quelques mois encore. Vos amis, h qui,vous écriviez rarement, ne vous attendaient pas avant l'hiver; on vous prétendait pris, '.là-bas, aux réseaux de quelque mantille. Cela ne m'inquiétait guère, et j'avais, malgré ma modestie, l'amour- propre de croire que mes bandeaux d'or pourraient lutter contre toutes les nattes de jais de I' Andalousie. J'appris aussi que vous écriviez dans les Revues sous le pseudonyme latinisé d'un de vos noms de baptême, connu seulement de vos intimes, et que chez vous le parfait gentleman cachait un écrivain distingué. Avec une curiosité facile à comprendre, je cherchai à travers la collection des journaux tous les articles marqués de ce signe. Lire un écrivain, c'est se mettre en communication d'âme ; un livre n'est-il pas une confidence adressée à un ami idéal, une conversation dont l'interlocuteur est absent? Il ne faut pas toujours prendre au pied de la lettre ce que dit un auteur : on doit faire la part des systèmes philosophiques ou littéraires, des affectations à la mode en ce moment-là, des réticences exigées, du style voulu ou commandé, des imitations admiratives et de tout ce qui peut modifier les SPIRITE. III formes extérieures d'un écrivain. Mais, sous tous ces déguisements, la vraie attitude de l'âme finit par se révéler pour qui sait lire; la sincère pensée est souvent entre les lignes, et le secret du poète, qu'il ne veut pas toujours livrer à la foule, se devine à la longue; l'un après l'autre les voiles tombent et les mots des énigmes se découvrent. Pour me former une idée de vous, j'étudiai avec une attention extrême ces récits de voyage, ces morceaux de philosophie et de critique, ces nouvelles et ces pièces de vers semées ça et là à d'assez longs intervalles et qui marquaient des phases diverses de votre esprit. 11 est moins difficile de connaître un auteur subjectif qu'un auteur objectif; le premier exprime ses sentiments, expose ses idées et juge la société et la création en vertu d'un idéal; le second présente les objets tels que les offre la nature ; il procède par images, par descriptions; il amène les choses sous les yeux du lecteur; il dessine, habille et colore exactement ses personnages, leur met dans la bouche les mots qu'ils ont du dire et réserve son opinion. Cette manière était la vôtre. A première vue on eût pu vous accuser d'une certaine impartialité dédaigneuse qui ne mettait pas beaucoup de différence entre un lézard et un homme, entre la rougeur d'un coucher de soleil et l'incendie d'une ville; mais, en y regardant de près, à des jets rapides, à des élans brusques, aussitôt arrêtés, on pouvait 112 SP1RITE. deviner une sensibilité profonde contenue par une pudeur hautaine qui n'aime pas à laisser voir ses émotions. Ce jugement littéraire s'accordait avec le jugement instinctif de mon cœur; et maintenant que rien ne m'est caché, je sais combien il était juste. Toutes les emphases sentimentales, larmoyantes et hypocritement vertueuses vous faisaient horreur, et, pour vous, duper l'âme était le pire des crimes. Cette idée vous rendait d'une sobriété extrême dans l'expression des pensées tendres ou passionnées. Vous préfériez le silence au mensonge ou à l'exagération sur ces choses sacrées, dussiez- vous passer aux yeux de quelques sots pour insensible, dur et même un peu cruel.-'Je me rendis compte de tout cela, et je ne doutai pas un instant de la bonté de votre cœur. Pour la noblesse de votre esprit, il ne pouvait s'élever la moindre incertitude; votre dédain allier de la vulgarité, de la platitude, de l'envie et de toutes les laideurs morales la démontrait suffisamment/ A force de vous lire, j'acquis une connaissance de vous, que je n'avais vu qu'une Ibis, égale à celle que m'aurait donnée une intimité de tous les jours. J'avais pénétré dans les recoins les plus secrets de votre pensée, je savais vos points de départ, vos buts, vos mobiles, vos sympathies et vos antipathies, vos admirations et vos dégoûts, toute votre personnalité intellectuelle, et j'en SPIRITE. 113 déduisais votre caractère. Quelquefois, au milieu d'une lecture, frappée d'un passage qui était pour moi une révélation, je me levais et j'allais au piano jouer; comme une sorte de commentaire de votre phrase, un motif de couleur et de sentiment analogues qui la prolongeait en vibrations retentissantes ou mélancoliques. Je me plaisais à entendre dans un autre art l'écho de votre idée ; peut-être ces rapports étaient-ils imaginaires et n'auraient-ils pu être saisis par d'autres que par moi, mais à coup sûr quelques-uns étaient réels: je le sais à présent que j'habite à la source éternelle de l'inspiration, et que je la vois descendre en étincelles lumineuses sur les têtes de génie. Pendant que je lisais celles de vos œuvres que je pouvais me procurer, car le cercle d'action d'une jeune fille est si limité que la démarche la plus simple lui devient difficile, la saison s'avançait, les cimes des arbres se mordoraientdes teintes safranées de Uextrême automne; les feuilles, l'une après l'autre, se détachaient des branches, et le jardinier, malgré tous ses soins, ne pouvait empêcher le sable et le gazon d'en être à demi couverts. Parfois, lorsque je me promenais au jardin sous les marronniers, la chute d'un marron me tombant sur la tête comme une balle, ou roulant à mes pieds de sa capsule ouverte, interrompait ma rêverie et me faisait involontairement 10. Ht SPIfUTE. tressaillir. On rentrait dans la serre les plantes délicates et les arbrisseaux frileux. Les oiseaux prenaient cet air inquiet qu'ils ont aux approches de l'hiver, et le soir on les entendait se quereller à travers les ramures dépouillées de feuilles. Enfin la saison allait s'ouvrir; le beau monde, le monde élégant, le monde riche revenait à Paris de tous les points de l'horizon. On recommençait à voir aux Champs-Elysées les voitures sérieuses à panneaux blasonnés monter lentement vers l'arc de l'Étoile pour profiter d'un dernier rayon de soleil. Le Théâtre-Italien répandait dans les journaux la liste de ses chanteurs, le programme de son répertoire, et annonçait sa prochaine ouverture. Je me réjouissais à cette idée que ce mouvement général de retour vous ramènerait d'Espagne, et que, las de gravir les sierras, vous auriez quelque plaisir à paraître dans les bals, les soirées, les réunions où j'espérais vous rencontrer. En allant au bois de Boulogne avec ma mère, je vous vis passer à cheval près de notre voiture, mais si rapidement que j'eus à peine le temps de vous reconnaître. C'était la première fois que je vous apercevais depuis votre visite au couvert des Oiseaux ; tout le sang m'afflua au cœur, et je reçus comme une commotion électrique. Sous prétexte de froid, je baissai ma voilette pour cacher l'altération de mes traits, et je me rencognai SPIRITE. U5 silencieusement dans l'angle du coupé. Ma mère releva la glace et dit: « 11 ne fait pas chaud, le brouillard commence à se lever, rentrons, à moins que tu ne veuilles continuer la promenade. » Je fis un signe d'acquiescement : j'avais vu ce que je voulais voir, je savais que vous étiez à Paris. Nous avions un jour de loge aux Italiens. C'était pour moi une grande fête d'aller entendre ces chanteurs dont j'avais lu tant d'éloges, et que je ne connaissais point. Un autre espoir aussi me remuait doucement le cœur, et je n'ai pas besoin de vous le dire. Notre jour arriva. On donnait la Sonnambula, et la Patti devait chanter. Maman m'avait fait préparer une toilette simple et charmante convenable à mon âge : un dessous de taffetas blanc recouvert d'une robe de tarlatane avec des nœuds de perles et de velours bleu. Ma coiffure consistait en une bandelettte de velours de même couleur, dont les bouts flottaient sur mes épaules, et qui était entourée d'une torsade de perles. Tout en me regardant au miroir de ma toilette pendant que la femme de chambre donnait l: fait; recommandez-vous à la sainte Vierge et tout ira bien ; la même chose m'est arrivée quand j'ai prononcé mes vœux. C'est un dernier effort du Malin. » Deux sœurs me revêtirent de la robe noire de l'ordre et me passèrent l'étole blanche, et, me ramenant au chœur, jetèrent sur ma tète rasée le voile, linceul symbolique qui me faisait morte au monde et ne me laissait plus visible qu'à Dieu. Une légende pieuse que j'avais entendu raconter, affirmait que si l'on demandait au ciel une grâce sous les plis du voile funèbre, elle vous était accordée. Quand le voile m'enveloppa, j'implorai de la bonté divine la faveur de vous révéler mon amour après ma mort, si un tel vœu n'avait rien de coupable. Il me sembla, à je ne sais quelle joie intérieure et subite, que ma prière était exaucée, et j'en éprouvai un grand soulagement, car c'était là ma peine secrète, la pointe qui me piquait au cœur et me faisait nuit et jour souffrir comme une pointe de h aire cachée sous les vêtements. J'avais bien renoncé à vous dans ce monde, mais mon âme ne pouvait consentir à garder éternellement son secret. Vous raconterai-je mon existence au couvent? Là, les jours suivent les jours, inflexiblement pareils. Chaque heure a sa prière, sa dévotion, sa tâclie à remplir; la vie marche d'un pas égal à l'éternité, heureuse d'approcher du but. Et cepen- SIM DITE. 159 dant, ce calme apparent recouvre parfois bien des langueurs, des tristesses et des agitations. La pensée, quoique matée par la prière et la méditation, s'égare en rêverie. La nostalgie du monde vous prend. Vous regrettez la liberté, la famille, la nature; vous songez au vaste horizon inondé de lumière, aux prairies étoilées de fleurs, aux collines avec leurs ondulations boisées, aux fumées bleuâtres qui montent le soir des campagnes, à la route où roulent les voitures, au Ileuve que sillonnent les barques, à la vie, au mouvement, au bruit joyeux, à la variété sans cesse renaissante des objets. On voudrait aller, courir, voler; on envie à l'oiseau ses ailes; on s'agite dans sou tombeau, on franchit en idée les hautes murailles du couvent, e t la pensée revient aux endroits aimés, aux scènes d'enfance et de jeunesse, qui revivent avec une magique vivacité de détail. Vous arrangez d'inu- hles plans de bonheur, oubliant que le verrou de l'irrévocable est désormais tiré sur vous. Les âmes les plus religieuses sont exposées à ces tentations, à ces souvenirs, à ces mirages que la volonté repousse, que la prière essaie de dissiper, m ais qui n'en renaissent pas moins dans le silence (>( la solitude de la cellule, entre ces quatre murs blancs qui n'ont pour toute décoration qu'un cru- cilix de bois noir. Votre pensée, éloignée d'abord Par la ferveur des premiers moments, me revenait plus fréquente et plus attendrie. Le regret 160 SPIRITE. d'une félicité perdue m'oppressait douloureusement le cœur, et souvent des larmes silencieuses coulaient le long de mes joues pâles sans que j'en eusse conscience. La nuit, parfois, je pleurais en rêvant, et le matin je trouvais mon rude traversin tout mouillé de cette rosée amère. Dans des songes plus heureux, je me voyais sur le perron d'une villa, montant avec vous, au retour d'une promenade, un escalier blanc tacheté de découpures bleuâtres par l'ombre de grands arbres voisins. J'étais votre femme et vous me jetiez des regards caressants et protecteurs. Tout obstacle entre nous avait disparu. Mon âme ne consentait pas à ces riants mensonges dont elle se défendait comme d'un péché. Je m'en confessais, j'en faisais pénitence. Je veillais dans la prière et je luttais contre le sommeil pour me soustraire à ces illusions coupables, mais elles revenaient toujours. Ce combat minait mes forces, qui ne tardèrent pas à s'altérer. Sans être maladive, j'étais délicate. La rude vie claustrale, avec ses jeûnes, ses abstinences, ses macérations, la fatigue des offices nocturnes, le froid sépulcral de l'église, les rigueurs d'un long hiver dont me préservait mal un mince froc d'étamine, et, plus que tout cela, les combats de l'âme, les alternatives d'exaltation et d'abattement, de doute et de ferveur, la crainte de ne pouvoir livrer au divin Epoux qu'un co ur i SPIR1TE. 161 distrait par un attachement humain et d'encourir les vengeances célestes, car Dieu est jaloux et ne peut souffrir de partage ; peut-être aussi la jalousie que m'inspirait M*" d'Ymbercourt, toutes ces causes agissaient sur mon organisation d'une façon désastreuse; Mon teint avait pris le ton mat de la cire de cierge; mes yeux agrandis par la maigreur brillaient fiévreusement dans leur orbite meurtrie; les veines de mes tempes se dessinaient en réseaux d'un azur plus foncé, et mes lèvres avaient perdu leurs fraîches couleurs roses. Les violettes de la mort prochaine commençaient à y fleurir. Mes mains étaient devenues fluettes, transparentes et pâles comme des mains d'ombre. La mort n'est pas considérée au couvent comme dans le monde ; on la voit arriver avec joie : c'est la délivrance de l'âme, la porte ouverte du ciel, la fin des épreuves et le commencement de la béatitude. Dieu retire à lui plutôt que les autres ses préférées, celles qu'il aime, et il abrège leur passage dans cette vallée de misères et de larmes, fies prières pleines d'espérance dans leur psalmodie funèbre entourent le grabat de la moribonde que les sacrements purifient de toute souillure terrestre et sur qui rayonne déjàlalueur de l'autre vie. Elle est pour ses sœurs un objet d'envie et non d'épouvante. Je voyais s'approcher le terme fatal sans frayeur; j'espérais que Dieu me pardonnerait un il. m SPIRITE. amour unique, -si chaste, si pur, si involontaire, et que je m'étais efforcé d'oublier dès qu'il avait paru coupable à mes yeux, et voudrait bien me recevoir en sa grâce. Je fus bientôt si faible qu'il m'arrivait de m'évanouir dans mes prosternations et de rester étendue comme morte sous mon voile, la face contre le plancher ; on respectait mon immobilité, qu'on prenait pour de l'extase; puis, voyant que je ne me relevais pas, deux religieuses se penchaient vers moi, me redressaient comme un corps inerte, et, les mains sous mes aisselles, me reconduisaient ou plutôt me rapportaient à ma cellule, que bientôt je ne dus plus quitter, .le restais de longues heures tout habillée sur mon lit, égrenant mon rosaire entre mes doigts amaigris, perdue dans quelque vague méditation et me demandant si mon vœu serait accompli après ma mort. Mes forces décroissaient visiblement, et ces remèdes qu'on apportait à mon mal pouvaient diminuer ma souffrance, mais non me guérir. Je ne le souhaitais pas d'ailleurs, car j'avais par delà cette vie un espoir longtemps caressé, et dont la réalisation possible m'inspirait une sorte de curiosité d'outre-tombe. Mon passage de ce monde dans l'autre se lit de la manière la plus douce. Tous les liens de l'esprit et de la matière étaient brisés, excepté un lil plus ténu mille l'ois (pie ces lils de La Vierge qui flottent dans les airs par les beaux jours d'automne, et qui SPIR1TE. 163 seul retenait mon âme, prête à ouvrir ses ailes au souille de l'infini. Des alternatives de lumière et d'ombre, pareilles à ces lueurs intermittentes que jette une veilleuse avant d'expirer, palpitaient devant mes yeux déjà troubles. Les prières que les sœurs agenouillées murmuraient auprès de moi et auxquelles je m'efforçais de me joindre mentalement ne n'arrivaient que comme des bourdonnements confus, des rumeurs vagues et lointaines. Mes sens amortis ne percevaient plus rien de la terre, et ma pensée, abandonnant mon cerveau, voltigeait incertaine, dans un rêve bizarre, entre le monde matériel et le monde immatériel, n'appartenant plus à l'un et n'étant pas encore à l'autre, pendant que machinalement mes doigts pâles comme de l'ivoire froissaient et ramenaient les plis du drap. Enfin mon agonie commença et on m'étendit à terre, un sac de cendre sous la tète, pour mourir dans l'humble attitude qui convient à une pauvre servante de Dieu rendant sa poussière à la poussière. L'air me manquait de plus eu plus; j'étouffais; un sentiment d'angoisse extraordinaire me serrait la poitrine : l'instinct de la nature luttait encore contre la destruction : mais bientôt cette lutte inutile cessa, et dans un faible soupir mon âme s'exhala de mes lèvres. 164 SPIRITE. XII Des mots humains ne peuvent rendre la sensation d'une âme qui, délivrée de sa prison corporelle, passe de cette vie dans l'autre, du temps dans l'éternité et du fini dans l'infini. Mon corps immobile et déjà revêtu de cette blancheur mate, livrée de la mort, gisait sur sa couche funèbre, entouré des religieuses en prière, et j'en étais aussi détachée que le papillon peut l'être de la chrysalide, coque vide, dépouille informe qu'il abandonne pour ouvrir ses jeunes ailes à la lumière inconnue et soudainement révélée. A une intermittence d'ombre profonde avait succédé un éblouissement de splendeurs, un élargissement d'horizons, une disparition de toute limite et de tout obstacle, qui m'enivraient d'une joie indicible. Des explosions de sens nouveaux me faisaient comprendre les mystères impénétrables à la pensée et aux organes terrestres. Débarrassée de cette SPIHITK. 165 argile soumise aux lois de la pesanteur, qui m'alourdissait naguère encore, je m'élançais avec une alacrité folle dans l'insondable éther. Les distances n'existaient plus pour moi, et mon simple désir me rendait présente où je voulais être. Je traçais de grands cercles d'un vol plus rapide que la lumière à travers l'azur vague des espaces, comme pour prendre possession de l'immensité, me croisant avec des essaims d'âmes et d'esprits. Une lumière fourmillante, brillant comme une poussière diamantée, formait l'atmosphère; chaque grain de cette poussière étincelante, comme je m'en aperçus bientôt, était une âme. 11 s'y dessinait des courants, des remous, des ondulations, des moires comme dans cette poudre impalpable qu'on étend sur les tables d'harmonie pour étudier les vibrations sonores, et tous ces mouvements causaient dans la splendeur des recrudescences d'éclat. Les nombres que les mathématiques peuvent fournir au calcul se plongeant dans les profondeurs de l'infini ne sauraient, avec leurs millions de zéros ajoutant leur énorme puissance au chiffre initial, donner une idée même approximative de l'effrayante multitude d'âmes qui composent cette lumière différente de la lumière matérielle autant que le jour diffère de la nuit. Aux âmes ayant déjà passé par les épreuves de la vie, depuis la création de notre monde et celle des autres univers, se joignaient les âmes en iet> SPIRlT l'expectative, les âmes vierges, qui attendaient leur tour de s'incarner dans un corps, sur une planète d'un système quelconque. Il y en avait assez pour peupler pendant des milliards d'années tous ces univers, expiration de Dieu, qu'il doit résorber en ramenant à lui son souille quand l'ennui de son œuvra le prendra. Ces âmes, quoique dissemblables d'essence et d'aspect, selon le monde qu'elles devaient habiter, malgré l'infinie variété de leurs types, rappelaient toutes le type divin, et étaient faites à l'image de leur créateur. Elles avaient pour monade constitutive l'étincelle céleste. Ces âmes étaient blanches comme le diamant, les autres colorées comme le rubis, l'émeraude, le saphir, la topaze et l'améthyste. Faute d'autres termes que vous puissiez comprendre, j'emploie ces noms de pierreries, vils cailloux, cristaux opaques, aussi noirs que l'encre, et dont les plus brillants ne seraient que des taches sur ce fond de splendeurs vivantes. Parfois passait quelque grand ange portant un ordre de Dieu au bout de l'infini et faisant osciller les univers aux palpitations de ses ailes démesurées. La voie lactée ruisselait sur le ciel, fleuve de soleils en fusion. Les étoiles que je voyais sous leur forme et leur grandeur véritables, dans leur enormité dont l'imagination de l'homme ne saurait se faire aucune idée, scintillaient avec des llamboiements immenses et farouches ; derrière SPIRITE. 167 celles-là et entre leurs interstices, à des profondeurs de plus en plus vertigineuses, j'en apercevais d'autres et d'autres encore, de sorte que le fond du firmament n'apparaissait nulle part et que j'aurais pu me croire enfermée au centre d'une prodigieuse sphère toute constellée d'astres à l'intérieur. Leurs lumières blanches, jaunes, bleues, vertes, rouges, atteignaient des intensités et des éclats à faire paraître noire la clarté de notre soleil, mais que les yeux de mon âme supportaient sans peine. J'allais, je venais, montant, descendant, parcourant en une seconde des millions de lieues à travers des lueurs d'aurores, des reflets d'iris, des irradiations d'or et d'argent, des phosphorescences diamantées, des élancements stellaires, dans toutes les magnificences, toutes les béatitudes et tous les ravissements de ta lumière divine. J'entendais la musique des sphères dont un écho parvint à l'oreille de Py- thagore; les nombres mystérieux, pivots de l'univers, en marquaient le rhythme. Avec un harmonieux ronflement, puissant, comme le tonnerre et doux comme la flûte, notre inonde, entraîné par son astre central, circulait lentement dans l'espace, et j'embrassais d'un seul regard les planètes, depuis Mercure jusqu'à Neptune, décrivant leurs ellipses, accompagnées de leurs satellites. Une intuition rapide me révélait les noms dont les nomme le ciel. Je connaissais leur structure, Ifis SPIRITE. leur pensée, leur but ; aucun secret de leur vie prodigieuse ne m'était caché. Je lisais à livre ouvert dans ce poëme de Dieu qui a pour lettres des soleils. Que ne m'est-il permis de vous en expliquer quelques pages! mais vous vivez encore parmi les ténèbres inférieures, et vos yeux s'aveugleraient à ces clartés fulgurantes. Malgré l'ineffable beauté de ce merveilleux spectacle, je n'avais cependant pas oublié la terre, le pauvre séjour que je venais de quitter. Mon amour, vainqueur de Ja mort, me suivai! au delà du tombeau, et je voyais avec une volupté divine, une félicité radieuse, que vous n'aimiez personne, que votre âme était libre et qu'elle pourrait être a, moi pour toujours. Je savais alors ce que j'avais pressenti. Nous étions prédestinés l'un à l'autre. Nos âmes formaient ce couple céleste qui, en se fondant, fait un ange ; mais ces deux moitiés du tout suprême, pour se réunir dans l'immortalité, doivent s'être cherchées dans la vie, devinées sous les voiles de la chair, à travers les épreuves, les obstacles et les diversions. Moi seule avais senti la présence de l'âme sœur et m'étais élancée vers elle, poussée par l'instinct qui ne trompe pas. Chez vous la perception, plus confuse, n'avait fait que vous mettre en garde contre les liens et les amours vulgaires. Vous compreniez qu'aucune de ces âmes n'était faite pour vous, et, passionné sous SPIRITE. Iti'.i une apparente froideur, vous vous réserviez pour un plus haut idéal. Grâce à la faveur qui m'était accordée, je pouvais vous faire connaître cet amour que vous aviez ignoré pendant ma vie, et j'espérais vous inspirer le désir de me suivre dans la sphère que j'habite. Je n'avais pas de regret. Qu'est-ce que la plus heureuse liaison humaine auprès du honhenr dont jouissent deux âmes dans l'éternel baiser de l'amour divin? Jusqu'au moment suprême, ma tâche se bornait à empêcher le monde de vous engager dans ses voies et de vous écarter de moi à jamais. Le mariage lie dans ce inonde et dans l'autre, mais vous n'aimiez pas i\l ino d'Ymbercourt ; ma qualité d'esprit me permettait de lire dans votre cœur et je n'avais rien à craindre de ce côté ; cependant vous pouviez vous lasser de ne pas voir apparaître 1 idéal rêvé, et, par fatigue, indolence, découragement, besoin d'en finir, vous laisser aller à cette union vulgaire. Quittant les zones lumineuses, je m'abaissai vers la terre, que je vis passer sous moi roulant avec elle sa brumeuse atmosphère et ses bandes de nuages. Je vous trouvai sans peine et j'assistai, témoin invisible, à votre vie, lisant dans votre pensée et l'influençant à votre insu. Par ma présence que vous ne soupçonniez pas, j'éloignais les idées, les désirs, les caprices qui eussent pu vous détourner du but vers lequel je vous diri- \o 1711 SPIRITE. geais. Je détachais peu à peu votre âme de toute entrave terrestre ; pour vous mieux garder, je répandais dans votre logis un vague enchantement qui vous le faisait aimer. Vous y sentiez autour de vous comme une impalpable et muette caresse, et vous y éprouviez un inexplicable bien- être : il vous semblait, sans pouvoir vous en rendre compte, que votre bonheur était enfermé entre ces murailles que je peuplais. Un amant qui, par une nuit d'orage, lit près d'un bon feu le poëte qu'il préfère, pendant que sa maîtresse endormie repose un bras sur sa tète dans l'alcôve profonde, livrée à de doux songes, a ce sentiment de félicité intime, de claustration amoureuse ; rien ne vaut au dehors la peine qu'il franchisse ce seuil adoré ; tout le monde est pour lui enfermé dans cette chambre. Il fallait peu à peu vous préparer à mon apparition et me mettre mystérieusement en rapport avec vous ; entre un esprit et un vivant non initié les communications sont difficiles. Un profond abîme sépare ce monde-ci de l'autre. Je l'avais franchi, mais ce n'était pas assez ; je devais me rendre sensible à vos yeux couverts encore du bandeau et ne voyant pas l'immatériel à travers l'opacité des choses. M""' d'Ymbercourt, poursuivant toujours son idée de mariage, vous attirait chez elle et harcelait votre nonchalance de ses empressements. Substituant ma volonté à votre pensée en- SPIRITE. 171 dormie, je vous fis écrire au billet de la dame cette réponse où se trahissaient vos secrets sentiments et qui vous causa tant de surprise. L'idée du surnaturel s'éveilla chez vous, et, plus attentif, vous comprîtes qu'une puissance mystérieuse se mêlait à votre vie. Le soupir que je poussai lorsque, malgré l'avertissement, vous vous décidâtes à sortir, quoique, faible et vague comme une vibration de harpe éolienne, vous troubla profondément et remua dans votre âme d'occultes sympathies. Vous y aviez deviné un accent de souffrance féminine. Je ne pouvais encore me manifester à vous d'une façon plus précise, car vous n'étiez pas assez dégagé des ombres de la matière,, et j'apparus au baron de Feroë, un disciple de Swedenborg, un voyant, pour lui recommander de vous dire cette phrase mystérieuse qui vous mit en garde contre les périls que vous couriez et vous donna le désir de pénétrer dans le monde des esprits où vous appelait mon amour. Vous savez le reste. Dois-jé remonter là-haut ou rester !ci-bas, et l'ombre sera-t-elle plus heureuse que la femme ?... Ici, l'impulsion qui faisait courir sur le papier la plume de Malivert s'arrêta, et la pensée du jeune homme, suspendue par l'influence de Spi- fite, reprit possession de son cerveau. 11 lut ce qu'il venait d'écrire d'une façon inconsciente, et s'affermit dans la résolution d'aimer 'uniquement 172 Sl'IRITE. et jusqu'à la mort cette âme charmante qui avait souffert pour lui dans son court passage sur la terre. « Mais quelles seront nos relations ? se disait-il ; Splrite m'emmènera-t-elle dans les régions où elle plane, ou voltigera-t-elle autour de moi, visible pour moi seul? Me répondra-t-elle si je lui parle, et comment l'entendrai-je? » C'étaient là des questions qu'il n'était pas facile de résoudre ; aussi Malivert, après les avoir agitées, les abandonna-t-il, et resta plongé dans une longue rêverie dont Jack le fit. sortir en annonçant le baron de Feroë. Les deux amis échangèrent une poignée de main, et le Suédois aux moustaches d'or pâle se jeta dans un fauteuil. « Guy, je viens sans façon vous demander à déjeuner, dit-il en allongeant ses pieds sur le garde-feu; je suis sorti de bonne heure, et en passant devant votre maison, cette fantaisie m'a pris de vous faire une visite presque aussi matinale que celle d'un garde du'commerce. — Vous avez bien fait, baron, et c'est là un heureux caprice, répondit Malivert en sonnant Jack, à qui il donna des ordres pour qu'on servît le déjeuner et qu'on mit deux couverts. — On dirait, mon cher Guy, que vous ne vous êtes pas couché, dit le baron en regardant les bougies qui avaient brûlé jusqu'aux bobèches et les feuillets d'écriture épars sur la table. Vous spiritk. m avez travaillé cette nuit. Gela va-t-il bientôt paraître? Est-ce un roman, est-ce un poëme? — C'est peut-être un poëme, répondit Mali- vert, mais il n'est pas de ma ^composition : je n'ai fait que tenir la plume sous une inspiration supérieure à la mienne. — Je comprends, reprit le baron, Apollon dictait, Homère écrivait: ces vers-là sont les meilleurs. — Ce poëme, si c'en est un, n'est pas en vers, et ce n'est pas un dieu de la mythologie qui me le souillait. — Pardon ! j'oubliais que vous êtes romantique, et qu'il faut laisser devant vous Apollon et les Muses dans le dictionnaire de Chompré ou les lettres à lîmilie. — Puisque vous avez été en quelque sorte mon fnysta'gogue et mon initiateur au surnaturel, mon cher baron, je n'ai aucun motif de vous cacher que ces feuillets pris pour de la copie, comme disent les imprimeurs, m'ont été dictés, cette nuit et les précédentes, par l'esprit qui s'intéresse à moi et qui semble vous avoir connu sur terre, car vous êtes nommé dans son récit. — Vous vous êtes servi de médium, parce que les rapports ne sont pas encore bien établis entre vous et l'esprit qui vous visite, répondit le baron de Feroë ; mais bientôt vous n'aurez plus besoin de ces moyens lents et grossiers de communica- Vit SPIRITE. tion. Vos âmes se pénétreront par la pensée et le désir, sans aucun signe extérieur. » Jack vint annoncer que le déjeuner était servi. Malivert, tout bouleversé de cette aventure étrange, de cette bonne fortune d'outre-tombe que don Juan eût enviée, touchait à peine les morceaux placés devant lui. Le baron de Feroë mangeait, mais avec une sobriété swedenborgienne , car celui qui veut vivre en commerce avec les esprits doit atténuer autant que possible la matière. « Vous avez là d'excellent thé, dit le baron ; du thé vert à pointes blanches, cueilli après les premières pluies du printemps, et que les mandarins boivent sans sucre, à petites gorgées, dans des tasses enveloppées de filigrane de peur de se brûler les griffes. C'est la boisson par excellence des songeurs, et l'excitation qu'elle produit est tout intellectuelle. Rien ne secoue plus légèrement la pesanteur humaine et ne prédispose mieux à la vision des choses que le vulgaire ne, voit pas. Puisque vous allez maintenant vivre dans une sphère immatérielle, je vous recommande ce breuvage. Mais vous ne m'écoutez pas, mon cher Guy, et je conçois votre distraction. Une situation si nouvelle doit vous préoccuper étrangement. — Oui, je l'avoue, répondit Malivert, je suis dans une sorte d'ivresse, et je me demande à chaque instant si je ne suis pas en proie à quelque hallucination. S P1 R ] T E. 178 — Chassez de telles idées qui feraient fuir à jamais l'esprit, ne cherchez pas à expliquer l'inexplicable , et abandonnez-vous avec une foi et une soumission absolues à l'influence qui vous guide. Le moindre doute amènerait une rupture et vous causerait d'éternels regrets. Une permission rarement accordée réunit dans le ciel les âmes qui ne se sont pas rencontrées dans la vie; prolitez-en, et montrez-vous digne d'un pareil bonheur. — J'en serai digne, croyez-le bien, et je ne ferai pas souffrir une autre fois à Spirite les douleurs que je lui ai infligées bien innocemment pendant qu'elle habitait encore ce monde. Mais j'y pense à présent, dans le récit qu'elle m'a dicté, cette âme adorable ne m'a pas dit le nom dont elle se nommait sur terre. — Tenez-vous à le savoir? Allez au père La- chaise, gravissez la colline, et près de la chapelle vous verrez une tombe de marbre blanc sur laquelle est sculptée une croix couchée et ornée fi son croisillon d'une couronne de roses aux délicates feuilles de marbre, chef-d'œuvre d'un ciseau célèbre. Dans le médaillon formé par la couronne, une courte inscription vous apprendra ce que je n'ai pas été autorisé formellement à vous dire. La tombe, dans son muet langage, pariera à ma place , quoique, à mon avis, ce soit là une curiosité, vaine. Qu'importe un nom terrestre, quand il s'agit d'un éternel amour? Mais 17b SPIRITE. vous n'êtes pas encore tout à fait détaché des idées humaines, et cela se conçoit. Il n'y a pas longtemps que vous avez mis le pied hors du cercle qui ferme la vie ordinaire. » Le baron de Féroé prit congé. Guy s'habilla, lit atteler et courut chez les fleuristes les plus en renom pour trouver une gerbe de lilas blanc. On était en plein hiver; il eut peine, à trouver ce qu'il voulait. Mais, à Paris, l'impossible, quand on peut le payer, n'existe pas. Il le trouva donc, et gravit la colline le cœur palpitant et les yeux humides. Quelques Uocons de neige pas encore fondus brillaient comme des larmes d'argent sur les feuilles sombre des ifs, des cyprès, des sapinettes et des lierres, et relevaient de touches blanches les moulures des tombeaux, le sommet et lesbras des croix funèbres. Le ciel était bas, d'un gris jaunâtre, lourd comme du plomb, un vrai ciel fait pour se poser sur un cimetière, et la bise aigre gémissait en passant 1 à travers ces ruelles de monuments faits à la taille des morts, et mesurés strictement sur le néant humain. Malivert eut bientôt gagné la chapelle, et non loin de là dans un cadre de lierre d'Irlande, il vit la blanche tombe qu'une légère couche de neige rendait plus blanche encore. Il se pencha sur la grille et lut cette inscription gravée au centre de la couronne de roses: « Lavinia d'Aufideni, en religion sœur Philomène, morte à dix-huit ans. » U allongea SPIR1TE. 177 le bras par-dessus la clôture, et fit tomber sa gerbe de lilas sur l'inscription, et, quoique sûr du pardon, resta quelques minutes près de la tombe dans une rêveuse contemplation, et le cœur gros de remords : n'était-il pas le meurtier de cette pure colombe si vi te retournée au ciel ? Pendant qu'il était ainsi accoudé à la grille du monument, laissant couler ses larmes qui tombaient tièdes sur la froide neige, second linceul de la tombe virginale, dans l'épais rideau des nuages grisâtres une éclaircie s'était formée. Gomme une lumière à travers des gazes superposées dont on diminue le nombre, le disque du soleil apparaissait moins indistinct, d'un blanc pâle et plus semblable à la lune qu'à l'astre du jour, un vrai soleil fait pour les morts ! Peu à peu la trouée se fit, et de l'ouverture s'échappa un long rayon visible sur le fond sombre de la brume, qui vint éclairer et faire scintiller sous le mica de la neige, comme sous une rosée d'hiver, la gerbe de lilas blanc et la couronne de roses en marbre* Dans le tremblement lumineux du rayon où jouaient quelques atomes gelés, Malivert crut distinguer une forme svelte et blanche qui s'élevait de la tombe comme une légère fumée d'une cassolette d'argent, enveloppée des plis flottants d'un suaire de gaze, semblable à la robe dont les peintres revêtent les anges, et qui lui faisait de la main un signe amical. 178 SIMRITE. Un nuage passa sur le soleil et la vision se dissipa. Guy de Malivert se retira murmurant le nom de Lavinia d'Aulideni, regagna sa voiture, et rentra dans Paris peuplé partout de vivants qui ne se doutent pas qu'ils sont morts, car la vie intérieure leur manque. SPIRITE. XIII A dater de ce jour, l'existence de Malivert se scinda en deux portions distinctes, l'une réelle, l'autre fantastique. Rien, en apparence, n'était changé chez lui : il allait au club, dans le monde; on le voyait au bois de Boulogne et sur le boulevard. Si quelque représentation intéressante avait lieu, il y assistait, et, à le voir correctement mis, bien chaussé, ganté de frais, se promener dans la vie humaine, nul ne se serait douté que ce jeune homme était en communication avec les esprits, et au sortir de l'Opéra entrevoyait les mystérieuses profondeurs de l'univers invisible. Cependant, qui l'eût bien examiné l'eût trouvé plus sérieux, plus pâle, plus maigre et comme spiri- tualisé. L'expression de son regard n'était plus la même; on eût pu y voir, lorsqu'il n'était pas distrait par la conversation, une sorte de béatitude dédaigneuse. Heureusement le monde n'observe 180 SPIRITE. que si son intérêt l'exige, et le secret de Malivert ne fut pas soupçonné. Le soir de la visite au cimetière, qui lui avait appris le nom terrestre de Spirite, attendant une manifestation qu'appelaient toutes les forces de sa volonté, il entendit, comme des gouttes de pluie tombant dans un bassin d'argent, résonner une gamme sur le piano. Il n'y avait personne, mais ces prodiges n'étonnaient plus Malivert. Quelques accords furent plaqués de manière à commander l'attention et éveiller la curiosité de l'âme. Guy regarda vers le piano, et peu à peu s'ébaucha dans une vapeur lumineuse l'ombre charmante d'une jeune fille. L'image était d'abord si transparente, que les objets placés derrière elle se dessinaient à travers les contours, comme on voit le fond d'un lac à travers une eau limpide. Sans prendre aucune matérialité, elle se condensa ensuite suffisamment pour avoir l'apparence d'une figure vivante, mais d'une vie si légère, si impalpable, si aérienne, qu'elle ressemblait plutôt au reflet d'un corps dans une glace qu'à ce corps lui- même.. Cerlaines esquisses de Prud'hon à peine frottées, aux contours noyés et perdus, baignées de clair-obscur et comme entourées d'une brume crépusculaire, dont les draperies blanches semblent faites avec des rayons de lune, peuvent donner une idée lointaine de la gracieuse apparition assise devant le piano de Malivert. Ses doigts, d'une SPIR1TE. 181 pâleur faiblement rosée, erraient sur le clavier d'ivoire comme des papillons blancs, ne faisant qu'effleurer les touches, mais évoquant le son par ce frêle contact qui n'eût pas courbé une barbe de plume. Les notes, sans avoir besoin d'être frappées, jaillissaient toutes seules lorsque les mains lumineuses flottaient au-dessus d'elles. Une longue robe blanche, d'une mousseline idéale plus fine mille fois que les tissus de l'Inde dont une pièce passe à travers une bague, retombait à plis abondants autour d'elle et bouillonnait sur le bout de son pied en feston d'écume neigeuse. Sa tête, un peu penchée en avant, comme si une partition eût été ouverte sur le pupitre, faisait ressortir la "uque, où se tordaient, avec des frissons d'or, de légères boucles de cheveux follets, et la naissance d épaules nacrées, opalines, dont la blancheur se fondait dans celle de la robe. Parmi les bandeaux palpitants et gonflés comme par un souille, luisait une bandelette étoilée aux bouts renoués sur le chignon. De la place où était Malivert, l'oreille et un coin de joue apparaissaient frais, roses, veloutés d'un ton à rendre terreuses les couleurs de la pêche. C'était Lavinia, ou Spirite, pour lui conserver le nom qu'elle a jusqu'ici porte dans cette histoire. Elle tourna rapidement la tète pour s'assurer que Guy était attentif et qu'elle pouvait commencer. Ses yeux- bleus brillaient d'une lueur tendre et avaient une douceur céleste 46 m SPIRITE. qui pénétra le cœur de Guy. Il y avait encore quelque chose de la jeune fille dans ce regard d'ange. Le morceau qu'elle joua était l'œuvre d'un grand maître, une de ces inspirations où le génie humain semble pressentir l'infini, et qui formulent avec puissance tantôt les secrètes postulations de l'âme, tantôt lui rappellent le souvenir des cieux et des paradis d'où elle a été chassée. D'ineffables mélancolies y soupirent, d'ardentes prières y jaillissent, de sourds murmures s'y font entendre, dernières révoltes de l'orgueil précipité de la lumière dans l'ombre. Spirite rendait tous ces sentiments avec une maestria à faire oublier Chopin, Listz, Thalberg, ces magiciens du clavier. 11 semblait à Guy qu'il écoutait de la musique pour la première fois. Un art nouveau se révélait à lui, et mille idées inconnues se remuaient dans son âme ; les notes éveillaient en lui des vibrations si profondes, si lointaines, si antérieures, qu'il croyait les avoir entendues dans une première vie, depuis oubliée. JNon-seulement Spirite rendait toutes les intentions du maître, mais elle exprimait l'idéal qu'il rêvait et auquel l'inlirmité humaine ne lui avait pas toujours permis d'atteindre ; elle complétait le génie, elle perfectionnait la perfection, elle ajoutait à l'absolu ! Guy s'était levé et dirigé vers le piano comme un somnanbule qui marche sans avoir conscience SPIRITE. 1X3 de ses pas; il se tenait debout, le coude sur l'angle de la caisse, les yeux éperdument plongés dans ceux de Spirite. La figure de Spirite était vraiment sublime. Sa tête, qu'elle avait relevée et un peu renversée en arrière, montrait son visage illuminé des splendeurs de l'extase. L'inspiration et l'amour brillaient d'un éclat surnaturel dans ses yeux, dont les prunelles d'azur disparaissaient presque sous la paupière supérieure. Sa bouche à demi entr'ou- verte laissait luire un éclair de nacre, et son col baigné de transparences bleucàtres, comme celui des têtes plafonnantes du Guide, avait des rengor- gements de colombe mystique. La femme diminuait en elle et l'ange augmentait, et l'intensité de lumière qu'elle répandait était si vive que lia- livert fut contraint de détourner la vue. Spirite s'aperçut de ce mouvement, et d'une voix plus harmonieuse et plus douce que la musique qu'elle jouait elle murmura: « Pauvre ami! j oubliais que tu es encore retenu dans ta prison terrestre et que tes yeux ne peuvent supporter le plus faible rayon de la vraie lumière. Plus tard je me montrerai à toi, telle que je suis, dans la sphère où tu me suivras. Maintenant l'ombre de ma forme mortelle suffit à te manifester ma présence, et tu peux me contempler ainsi sans péril. » Par d'insensibles transitions, elle revint do la 1fH SPIHITK. beauté surnaturelle à la beauté naturelle. Les ailes de Psyché, qui avaient palpité un instant à son dos, rentrèrent dans ses blanches épaules. Son apparence immatérielle se condensa un peu et un nuage lacté se répandit dans ses suaves contours, les marquant davantage, comme une eau où l'on jette une goutte d'essence fait mieux voir les lignes du cristal qui la contient. Lavinia reparaissait à travers Spirite, un peu plus vaporeuse sans doute, mais avec une réalité suffisante pour faire illusion. Elle avait cessé de jouer du piano et regardait Mnlivert debout devant elle; un léger sourire errait sur ses lèvres, un sourire d'une ironie céleste et d'une malice divine, raillant en la consolant la débilité humaine, et ses yeux , amortis à dessein, exprimaient encore l'amour le plus tendre, mais tel qu'une chaste jeune fille eût pu le laisser voir sur terre dans une liaison permise, et Malivert put croire, pendant quelques minutes, qu'il se trouvait avec cette Lavinia qui l'avait tant cherché pendant qu'elle était vivante, et dont l'avaient toujours éloigné les taquineries de la fatalité. Éperdu, fasciné, palpitant d'amour, oubliant qu'il n'avait devant lui qu'une ombre, il s'avança et, par un mouvement instinctif, il voulut prendre une des mains de Spirite, posées encore sur le clavier, et la porter à ses lèvres ; mais ses doigts se refermèrent sur eux-mêmes sans rien saisir, comme s'ils eussent passé à travers un brouillard. SPIRITE. 485 Quoiqu'elle n'eût rien à craindre, Spirite recula avec un geste de pudeur offensée; mais bientôt son sourire angélique reparut et elle leva à la hauteur des lèvres de Guy, qui sentit comme une vague fraîcheur et un parfum faible et délicieux, sa main faite de transparence et de lumière rosée. « Je ne pensais pas, dit-elle d'une voix qui n'était pas formulée en paroles, mais que Guy entendait dans le fond de son cœur, je ne pensais pas que je ne suis plus une jeune fille, mais bien une âme, une ombre, une vapeur impalpable, n'ayant plus rien des sens humains, et ce que La- vinia peut-être t'eût refusé, Spirite te l'accorde, non comme une volupté, mais comme un signe d'amour pur et d'union éternelle ; » — et elle laissa quelques secondes sa main fantastique sous le baiser imaginaire de Guy. Bientôt elle se remit au piano et fit jaillir du clavier une mélodie d'une puissance et d'une douceur incomparables, où Guy reconnut une de ses Poésies, — celle qu'il aimait le mieux, — transposée de la langue du vers dans la langue de la musique. C'était une inspiration dans laquelle, dédaigneux des joies vulgaires, il s'élançait d'un essor désespéré vers les sphères supérieures où le désir du poëte (loi! être enlin satisfait. — Spirite, avec une intuition merveilleuse, rendait l'au- delà des mots, le non-sorti du verbe humain, ce qui reste d'inédit dans la phrase la mieux faite, 10. 186 SPliUTE. le mystérieux, l'intime et le profond des choses , la secrète aspiration qu'on s'avoue à peine à soi- même, l'indicible et l'inexprimable, le desideratum de la pensée au bout de ses efforts, et tout le flottant, le flou, le suave qui déborde du contour trop sec de la parole. Mais à ces battements d'ailes qui s'enlevaient dans l'azur d'un élan si effréné, elle ouvrait le paradis des rêves réalisés, des espérances accomplies. Elle se tenait debout sur le seuil lumineux, dans une scintillation à faire pâlir les soleils, divinement belle et pourtant humainement tendre, ouvrant les bras à l'âme altérée d'idéal, but et récompense, couronne d'étoiles et coupe d'amour, Béatrix révélée seulement au delà du tombeau. Dans une phrase eni- vrée de la passion la plus pure, elle disait, avec des réticences divines et des pudeurs célestes, qu'elle-même, dans les loisirs de l'éternité et les splendeurs de l'infini, comblerait tous ces vœux inassouvis. Elle promettait au génie le bonheur et l'amour, mais tel que l'imagination de l'homme, même en rapport avec un esprit, ne pourrait les concevoir. Pendant ce final elle s'était levée; ses mains ne faisaient plus le simulacre d'effleurer le clavier, et les mélodies s'échappaient du piano en vibrations visibles et colorées, se répandant à travers l'atmosphère de la chambre par ondulations lumineuses comme celles qui nuancent l'explosion SIURITE. 187 radieuse des aurores boréales. Lavinia avait disparu et Spirite reparaissait, mais plus grande, plus majestueuse, entourée d'une lueur vive ; de longues ailes battaient à ses épaules; elle avait déjà, quoique visiblement elle voulût rester, quitté le plancher de la chambre, Les plis de sa robe flottaient dans le vide; un souille supérieur l'emportait, et Malivert se retrouva seul, dans un état d'exaltation facile à comprendre. Mais peu à peu le calme lui revint et une langueur déli- ' cieuse succéda à cette excitation fébrile. Il sentait cette satisfaction qu'éprouvent si rarement les poètes et, dit-on, les philosophes, d'être compris dans toutes les délicatesses et les profondeurs de son génie. Quel éblouissant et radieux commentaire Spirite avait fait de cette pièce de vers dontjamais lui, l'auteur, n'avait si bien compris le sens et la portée ! comme cette âme s'identifiait avec la sienne ! comme cette pensée pénétrait sa pensée ! Le lendemain il voulut travailler; sa verve, éteinte depuis longtemps, se ranimait, et les idées se pressaient tumultueusement dans son cerveau, fies horizons illimités, des perspectives sans fin s'ouvraient devant ses yeux. Un monde de sentiments nouveaux fermentait dans sa poitrine, et pour les exprimer il demandait à la langue plus qu'elle ne peut donner. Les vieilles formes, les vieux moules éclataient et quelquefois la phrase 188 SPIRITE. en fusion jaillissait et débordait, mais en écla- boussures superbes, semblables à des rayons d'étoiles brisées. Jamais il ne s'éleva à une pareille hauteur, et les plus grands poëtes eussent signé ce qu'il écrivit ce jour-là. Comme, une strophe achevée, il rêvait à la suivante , il laissa vaguement errer ses yeux autour de l'atelier et il vit Spirite couchée à demi sur le divan, qui, la main au menton, le coude enfoncé dans un coussin, le bout de ses doigts effdés jouant dans les nuages blonds de ses cheveux, le regardait d'un air amoureusement contemplatif. Elle semblait être là depuis longtemps; mais elle n'avait pas voulu révéler sa présence, de peur d'interrompre le travail de Guy. Et comme Malivert se levait de son fauteuil pour se rapprocher d'elle, Spirite lui fit signe de ne pas se déranger, et, d'une voix plus douce quetoutesles musiques, elle répéta strophe pour strophe, vers pour vers, la pièce à laquelle travaillait Guy. Par une mystérieuse sympathie elle sentait la pensée de son amant, la suivait dans son essor et même la dépassait; car non-seulement elle voyait, mais elle prévoyait, et elle dit complète la stance inachevée dont il cherchait encore la chute. La pièce, on se l'imagine aisément, lui était adressée. Quel autre sujet eût pu traiter Malivert? Entraîné par son amour pour Spirite, à peine s'il se souvenait de la terre, et il plongeait en plein SPIR1 TE. 180 ciel aussi haut, aussi loin que des ailes attachées à des épaules humaines pouvaient atteindre. — Gela est beau, dit Spirite, dont Malivert entendait la voix résonner dans sa poitrine, car elle n'arrivait pas à son oreille comme les bruits ordinaires; cela est beau même pour un esprit; le génie est vraiment divin, il invente l'idéal, il entrevoit là beauté supérieure et l'éternelle lumière. Où ne monte-t-il pas lorsqu'il a pour ailes la foi et l'amour! Mais redescendez, revenez aux régions où l'air est respirable pour les poumons mortels. Tous vos nerfs tressaillent comme des cordes de lyre, votre front fume comme un encensoir. Des lueurs étranges et fiévreuses brillent dans vos yeux. Craignez la folie, l'extase y touche. Calmez-vous, et si vous m'aimez, vivez encore de la vie humaine, je le veux. » Pour lui obéir, Malivert sortit, et quoique les hommes ne lui apparussent plus que comme des ombres lointaines, comme des fantômes avec lesquels il n'avait plus de rapport, il tâcha de s'y mêler; il parut s'intéresser aux nouvelles et aux bruits du jour, et sourit à la description du prodigieux costume que portait M lle *** au dernier bal d'impures; même il accepta de jouer au whist chez la vieille duchesse de G... : toute action lui était indifférente. Mais, malgré ses efforts pour se rattacher à la vie, une attraction impérieuse l'attirait hors ISO SPIRITE. de la sphère terrestre. Il voulait marcher et se sentait soulever. Un irrésistible désir le consumait. Les apparitions de Spirite ne lui suffisaient plus, et son âme s'élançait après elle lorsqu'elle disparaissait, comme si elle eût essayé de se détacher de son corps. Un amour excité par l'impossible et où brûlait encore quelque chose de la llamme terrestre le dévorait et s'attachait à sa chair comme à la peau d'Hercule la tunique empoisonnée de Nessus. Dans ce rapide contact avec l'Esprit, il n'avait pu dépouiller complètement le vieil homme. 11 ne pouvait saisir entre ses bras le fantôme aérien de Spirite, mais ce fantôme représentait l'image de Lavinia avec une illusion de beauté suffisante pour égarer l'amour et lui faire oublier que cette forme adorable, aux yeux pleins de tendresse, à la bouche voluptueusement souriante, n'était, après tout, qu'une ombre et qu'un reflet. Guy voyait devant lui, à toute heure de nuit et do jour, ['aima adorata, tantôt comme un pur idéal à travess la splendeur de Spirite, tantôt sous l'apparence plus humainement féminine de Lavinia. — Cette fois, elle planait au-dessus de sa tète avec le vol éblouissant d'un ange ; d'autres fois, comme une maîtresse en visite, elle semblait assise dans le grand fauteuil, allongée sur le divan, accoudée à la table; elle paraissait s l'Htm:. 191 regarder les papiers étalés sur le bureau, respirer les fleurs des jardinières, ouvrir les livres, remuer les bagues dans la coupe d'onyx posée sur la cheminée, et se livrer aux enfantillages de passion que se permet une jeune fille entrée par basard dans la chambre de son fiancé. Spirite se plaisait à se montrer aux yeux de Guy telle qu'eût été Lavinia en pareille situation si le sort eût favorisé son amour ; elle refaisait, après la mort, son chaste roman de pensionnaire chapitre par chapitre. Avec un peu de vapeur colorée elle reproduisait ses toilettes d'autrefois, plaçait dans ses cheveux la même Heur ou le même ruban. Son ombre reprenait les grâces, les attitudes et les poses de son corps virginal. Elle voulait, par une coquetterie prouvant que la lemme n'avait pas totalement disparu chez l'ange, que Malivert l'aimât non-seulement d'un amour posthume adressé à l'esprit, mais comme elle était pendant sa vie terrestre, quand elle cherchait aux Italiens, au bal, dans le monde, l'occasion toujours manquée de le voir. Si ses lèvres n'eussent effleuré le vide quand, transporté de désir, fou d'amour, ivre de passion, il s'oubliait à quelque inutile caresse, il aurait pu croire que lui, Guy de Malivert, avait réellement épousé Lavinia d'Auhdeni, tant, parfois, la vision devenait .nette, colorée et vivante. Dans une consoniiance parfaite de sympathie, il enten- 192 SP1RITE. dait intérieurement, mais comme dans un entretien véritable, la voix de Lavinia avec son timbre jeune, frais, argentin, répondant à ses effusions brûlantes par de cbastes et pudiques tendresses. C'était un vrai supplice de Tantale ; la coupe pleine d'une eau glacée approchait de ses lèvres ardentes tendue par une main amoureuse, mais il ne pouvait pas même en effleurer les bords ; les grappes parfumées, couleur d'ambre et de rubis, se courbaient sur sa tète, et elles se relevaient fuyant une étreinte impossible. Les courts intervalles pendant lesquels le quittait Spirite, rappelée sans doute par quelque ordre inéluctable prononcé « là où on peut ce qu'on veut, » lui étaient devenus insupportables, et quand elle disparaissait, il se serait volontiers brisé le crâne contre le mur qui se refermait sur elle. Un soir il se dit : « Puisque Spirite ne peut revêtir un corps et se mêler à ma vie autrement que par la vision, si je dépouillais cette gênante enveloppe mortelle, cette l'orme épaisse et lourde qui m'empêche de m'élever avec l'âme adorée aux sphères où planent les âmes ? » Cette résolution lui parut sage. 11 se leva et alla choisir parmi un trophée d'armes sauvages pendues à la muraille,— casse-tète, tomahawks, za- gaies, coutelas d'abatis, — une flèche empennée de plumes de perroquet et armée d'une pointe SPIRITK. 103 barbelée en os de poisson. (Jette flèche avait été trempée dans le curare, ce venin terrible dont les Indiens d'Amérique ont seuls le secret et qui foudroie ses victimes sans que nul contre-poison puisse les sauver. 11 tenait la flèche près de sa main qu'il allait piquer, lorsque soudain Spiiïte apparut devant lui, éperdue, effarée, suppliante, et lui jeta au cou ses bras d'ombre avec un mouvement de passion folle, le serrant sur son cœur de fantôme, le couvrant de baisers impalpables. La femme avait oublié qu'elle n'était plus qu'un esprit. « Malheureux, s'écria-t-elle, ne fais pas cela, ne te tue pas pour me rejoindre! Ta mort ainsi amenée nous séparerait sans espoir et creuserait entre nous des abîmes que des millions d'années ne suffiraient pas à franchir. Reviens à toi, supporte la vie, dont la plus longue n'a pas plus de durée que la chute d'un grain de sable ; pour supporter le temps, songe à l'éternité où nous pourrons nous aimer toujours, et pardonne-moi d'avoir été coquette. La femme a voulu être aimée comme l'esprit, Lavinia était jalouse de Spirite, et j'ai failli te perdre à jamais. » Reprenant sa forme d'ange, elle étendit les mains au-dessus de la téte de Malivert, qui sentit descendre sur lui un calme et une fraîcheur célestes. 17 194 SIMRITK XIV M'"" d'Ymbercourt s'étonna du peu d'effet que ses coquetteries avec M. d'Aversac avaient produit sur Guy de Malivert ; cet insuccès bouleversait toutes ses idées de stratégie féminine. Elle croyait que rien ne ravivait l'amour comme une pointe de jalousie, mais elle oubliait qu'il fallait, pour la vérité de la maxime, que l'amour existât ; car elle ne pouvait supposer qu'un garçon qui venait assez régulièrement à ses mercredis depuis trois ans, qui lui apportait parfois un bouquet les jours d'Italiens et se tenait sans dormir au fond de sa loge, ne fût pas un peu épris de ses charmes. N'était-elle pas jeune, belle, élégante, riche? Me jouait-elle pas du piano comme un premier prix du Conservatoire ? Ne versait-elle pas le thé avec la correction de lad y Pénélope elle-même? N'écrivait-elle pas ses billets du matin d'une écriture anglaise, longue, penchée, anguleuse, tout SPIRITK. 106 à fait aristocratique? Que pouvait-on trouver à reprendre à ses voitures qui venaient de chez Biqder, à ses chevaux vendus et garantis par Crémieux? Ses laquais n'avaient-ils pas belle encolure et ne sentaient-ils pas leurs laquais de bonne maison ? Ses dîners ne méritaient-ils pas l'approbation des gourmets? — Tout cela lui semblait composer un idéal assez confortable. Cependant la dame au traîneau entrevue au bois de Boulogne lui trottait par la cervelle, et plusieurs fois elle était allée faire le tour du lac dans l'idée de la rencontrer et de voir si Malivert la suivait. La dame ne reparut pas, et la jalousie de M me d'Ymbercourt dut s'exercer dans le vide; personne d'ailleurs ne la connaissait et ne l'avait remarquée. Guy en était-il amoureux, ou avait-il cédé à un simple mouvement de curiosité lorsqu'il avait lancé Grymalkin à la poursuite du steppeur? C'est ce que M mc d'Ymbercourt ne put démêler. Elle revint donc à l'idée qu'elle avait effarouché Guy en lui donnant à entendre qu'il la compromettait; cette phrase, qu'elle n'avait dite que pour le forcer à une déclaration formelle, elle regrettait de l'avoir prononcée : car Guy, trop fidèle à la consigne et d'ailleurs occupé de Spirite, s'était abstenu de toute visite. Cette parfaite obéissance piquait la comtesse, qui aurait préféré moins de soumission. Quoique ses soupçons ne 106 SPÏRITE. s'appuyassent que sur la rapide vision du bois de Boulogne, elle pressentait quelque amour caché derrière ce soin excessif de sa réputation. Pourtant rien n'était changé dans la vie apparente de Guy, et Jack, secrètement interrogé par la femme de chambre de M" 10 d'Ymbercourt, assura qu'il n'avait pas entendu depuis bien longtemps le moindre l'rou-frou de soie sur l'escalier dérobé de son maître, qui sortait peu, ne voyait guère que le baron de Féroé, vivait en cénobite et passait une grande partie de ses nuits à écrire. D'Aversac redoublait d'assuidités et M mc d'Ymbercourt les acceptait avec cette tacite reconnaissance d'une femme un peu délaissée qui a besoin d'être rassurée sur ses charmes par de nouvelles adorations. Elle n'aimait pas M. d'Aversac, mais elle lui savait gré de priser si haut ce que Guy semblait dédaigner; aussi, le mardi, à une représentation de la Traviata, fit-on la remarque que la place de Malivert était occupée par d'Aversac, ganté et cravaté de blanc, un camélia à la boutonnière, frisé et pommadé comme un homme à bonnes fortunes qui a des cheveux et tout rayonnant de fatuité heureuse. Depuis longtemps il nourrissait cette ambition de plaire à M*' d'Ymbercourt, mais la préférence marquée accordée à Guy de Malivert l'avait rejeté sur le troisième ou quatrième plan, parmi les adorateurs vagues qui SP1RITE. 197 tournent de plus ou moins loin autour d'une jolie femme, attendant une occasion, rupture ou dépit, qui ne se présente jamais. Il était plein rie petites attentions : il tendait la lorgnette ou le programme, souriait aux moindres mots, se penchait mystérieusement pour répondre, et quand M ,ne d'Ymbercourt joignait le bout de ses gants blancs pour approuver quelque point d'orgue de la diva, il applaudissait à tout rompre, levant les mains à la hauteur de sa tête; bref, il prenait publiquement possession de son emploi de cavalier servant. Déjà l'on disait dans quelques loges : « Est-ce que le mariage de Malivert et de M"' d'Ymbercourt ne se fera pas? » 11 y eut un mouvement de curiosité lorsque Guy, après le premier acte, parut à l'entrée de l'orchestre et qu'on le vit, en inspectant la salle, regarder distraitement la loge de la comtesse. D'Aversac lui-même, qui l'avait aperçu, éprouva un léger sentiment de malaise; mais les lorgnettes les plus perspicaces ne purent saisir le moindre signe de contrariété sur le visage de Malivert. Il ne rougit ni ne pâlit ; ses sourcils ne se contractèrent pas; aucun muscle de sa face ne bougea; on ne lui vit pas cette mine terrible et farouche des amants jaloux à l'aspect de leur belle courtisée par un autre; il avait l'air calme, d'une sérénité parfaite; l'expression de sa physionomie était celle que donne le rayonnement d'une 17. 198 SPIRITK. joie secrète, et sur ses lèvres voltigeait, comme dit le poëte : Lp sourire mystérieux Des voluptés intérieures. « Guy serait aimé d'une fée ou d'une princesse qu'il n'aurait pas l'air plus triomphant, dit un vieil habitué du balcon, don Juan émérite. Si M 11 "' d'Yœbercourt y tient, elle peut porter le deuil de ce mariage projeté, car elle ne s'appellera jamais M mc de MaJivert. » Pendant l'cntr'acte, Guy fit une courte visite à la loge de la comtesse pour prendre congé d'elle, car il allait faire un voyage de quelques mois en Grèce. Sa politesse avec d'Aversac fut naturelle, sans contrainte, sans exagération ; il n'eut pas cet air froidement cérémonieux que prennent les gens vexés, et il serra avec une tranquillité parfaite la main de M me d'Ymbercourt, dont la contenance trahissait le trouble, quelque effort qu'elle fît pour paraître indifférente. La rougeur qui avait coloré ses joues lorsque Guy avait quitté son fauteuil d'orchestre pour venir à la loge avait fait place à une pâleur où la poudre de riz n'avait aucune part. Elle espérait du dépit, de la colère, un mouvement de passion, une marque de jalousie, peut-être même une querelle. Ce sang-froid qui n'était pas joué la démontait et la prenait au dépourvu. Elle croyait que Malivert l'aimait, et SPIRITE. 190 elle voyait qu'elle s'était trompée. Cette découverte blessait à la fois son orgueil et son cœur. Guy lui avait inspiré un gofyt plus vif qu'elle ne l'imaginait elle-même, et elle se sentit malheureuse. La comédie qu'elle jouait, dès qu'elle ne servait plus à rien, l'ennuyait et la fatiguait. Malivert parti, elle s'accouda sur le rebord de sa loge, ne répondant que par monosyllabes aux galanteries que lui adressait d'Aversac, décontenancé de ce silence et de cette froideur. Sans qu'il se l'expliquât, au printemps avait succédé l'hiver. Un givre soudain recouvrait les roses, « Ai-je dit ou fait quelque sottise ? se disait le pauvre garçon naguère si bien accueilli, ou par hasard se moquerait-on de moi? Guy, tout à l'heure, avait une aisance affectée et la comtesse semblait bien émue. Aimerait-elle toujours Mali- vert? » Cependant, comme d'Aversac se savail épié par un certain nombre de lorgnettes, il continua son rôle, se penchant vers la comtesse en lui murmurant a l'oreille d'un air intime et mystérieux des banalités que tout le monde eût pu entendre. Le vieil habitué, que ce petit drame amusait, en suivait les péripéties du coin de l'œil. « D'Aversac fait à mauvais jeu bonne mine, il n'est pas assez fort pour cette partie. Cependant c'est un s ot, et les sots ont parfois de la chance auprès des femmes. La sottise s'entend volontiers avec 200 SPIRITE. la folie, et Laridon succède à César, surtout lorsque César ne veut plus de son empire ; mais quelle peut être la nouvelle maîtresse de Guy ? » Telles étaient les réflexions que faisait ce vétéran de Cythère, aussi fort sur la théorie qu'il l'avait été sur la pratique, et il suivait le regard de Mali- vert pour voir s'il ne s'attachait pas à quelqu'une des belles personnes qui brillaient dans les loges comme des bijoux dans leur écrin. « Serait-ce cette blonde vaporeuse à la guirlande de feuilles d'argent, à la robe vert d'eau, à la parure d'opale, qui semble s'être fardée avec un rayon de lune, comme une elfe ou une nixe, et qui contemple le lustre d'un air sentimental comme si c'était l'astre des nuits ? ou bien encore cette brune aux cheveux plus sombres que la nuit, au profd coupé dans le marbre, aux yeux de diamant noir, à la bouche de pourpre, si vivace sous sa chaude pâleur, si passionnée sous son calme de .statue, et qu'on prendrait pour une fille de la Vénus de Milo si ce chef-d'œuvre divin daignait avoir des enfants? Non, ce n'est pas cela, — ni la lune, ni le soleil. Cette princesse russe, là-bas, à l'avant- scène, avec son luxe fou, sa beauté exotique et sa grâce extravagante, pourrait avoir des chances. Guy aime assez la bizarrerie, et, à cause de ses voyages, il a des goûts un peu barbares. Non, ce n'est pas celle-là. Il vient de la regarder d'un œil aussi froid qu» s'il examinait un coffret de SPIRITE. 201 malachite. Pourquoi pas cette Parisienne, dans cette loge découverte, mise avec un goût parfait, si fine, si spirituelle, si jolie, dont chaque mouvement a l'air d'être réglé par une flûte et soulève une écume de dentelles comme si elle dansait sur un panneau d'Herculanum ? Balzac aurait consacré trente pages à la description d'une pareille femme, et ce n'aurait pas été du style mal employé : elle en vaut la peine. Mais Guy n'est pas assez civilisé pour goûter ce charme qui séduisait, plus que la beauté même, l'auteur de la Comédie humaine. Allons, il faut renoncer à pénétrer aujourd'hui ce mystère, se dit le vieux beau en renfermant dans son étui une lorgnette qui ressemblait à une pièce d'artillerie. La dame des pensées de Malivert n'est pas ici décidément.» A la sortie, d'Aversac se tenait debout sous le péristyle avec toute l'élégance que peut se donner un gentleman, empaqueté dans son paletot, près de M"* d'Ymbercourt, qui avait jeté sur sa toilette une pelisse de satin bordée de cygne dont le capuchon , retombant sur ses épaules, lui laissait la - tête dégagée. La comtesse était pâle, et ce soir-là vraiment belle. La douleur qu'elle ressentait prêtait à sa physionomie, ordinairement d'une régularité froide, une expression et une vie qui lui avaient manqué jusqu'alors. Du reste, elle semblait avoir complètement oublié son cavalier, qui restait à deux pas d'elle avec une gravité 202 SPIRITE. composée, cherchant à dissimuler et à dire beaucoup de choses. « Qu'a donc ce soir M" 4 d'Ymbercourt? disaient les jeunes gens qui stationnaient sous le vestibule pour passer la revue féminine ; on dirait qu'il lui est venu une beauté nouvelle;. D'Aversac est un heureux coquin. — Pas si heureux que cela, dit un jeune homme à figure spirituelle et fine qui ressemblait à un portrait de Van Dyck détaché de son cadre. Ce n'est pas lui qui donne à la tête de la comtesse, inexpressive d'habitude comme un masque de cire moulé sur une Vénus de Canova, cette animation et cet accent. L'étincelle vient d'ailleurs. D'Aversac n'.est pas le l'rométhée de cette Pandore. Le bois ne saurait faire vivre le marbre. — C'est égal, reprit un autre, Malivert est bien dégoûté de quitter la comtesse en ce moment. Elle mérite mieux que d'Aversac pour vengeur. Je ne sais si Guy trouvera mieux, et il pourrait bien se repentir de son dédain. — Il aurait tort, répondit le portrait de Van Dyck ; suivez bien mon raisonnement. M me d'Ymbercourt est plus belle aujourd'hui que d'ordinaire, parce qu'elle est émue. Or, si Malivert ne la quittait pas, elle n'éprouverait aucune émotion, et ses traits, classiquement corrects, garderaient leur insignifiance; le phénomène qui vous frappe n'aurait pas lieu. Donc Malherl fera 8PIRITE 203 bien de partir pour la Grèce, comme il l'a annoncé hier au club. Dixi. » Le valet de pied appelant la voiture de M'" e la comtesse mit fin à cette conversasion, et plus d'un jeune homme éprouva le péché d'envie en voyant d'Aversac monter après M mL ' d'Ymbercourt dans le grand coupé, dont la portière fut refermée sur lui par le laquais, remonté sur le siège en un clin d'oeil. La voiture partit grand train. D'Aversac, à moitié recouvert par des flots de satin, si près de cette femme, aspirant le vague parfum qui s'en exhalait, tâcha de profiter de ce court tète-à-tête pour dire à la comtesse quelques mots d'une galanterie un peu plus tendre. Il fallait trouver sur le champ quelque chose de décisif et de passionné, car il n'y a pas loin de la place Ventadour à la rue de la Ghaussée-d'Antin ; mais l'improvisation n'était pas le fort du rival de Guy. M"' d'Ymbercourt, il faut le dire, ne l'encourageait guère ; silencieuse, blottie dans l'angle du coupé, elle mordillait le coin de son mouchoir bordé de dentelle. Pendant que d'Aversac s'efforçait de mener à fin une phrase laborieusement amoureuse, M* d'Ymbercourt, qui n'en avait pas écouté un m ot, tout occupée à suivre sa propre pensée, lui prit brusquement le bras et lui dit d'une voix brève : « Est-ce que vous connaissez la nouvelle maîtresse de M. de Malivert? » ■204 • SPIMTE. Cette question inopinée et singulière choqua beaucoup d'Aversac. Elle était d'une convenance douteuse et lui prouvait que la comtesse n'avait pas pensé un instant à lui. Le château de cartes de ses espérances s'écroulait à ce souille de passion. « Je ne la connais pas, balbutia d'Aversac, et je la connaîtrais, la discrétion, la délica'tesse... m'empêcheraient... Tout galant homme en pareil cas sait son devoir... — Oui, oui, reprit la comtesse d'un accent saccadé, les hommes se soutiennent tous entre eux, même lorsqu'ils sont rivaux. Je ne saurai rien... » Puis après un court silence, reprenant un peu d'empire sur elle-même, elle dit : « Pardon, mon cher monsieur d'Aversac, j'ai les nerfs horriblement agacés et je sens que je dis des choses folles; ne m'en veuille/ pas et venez me voir demain; je serai plus calme. Mais nous voici arrivés, dit-elle en lui tendant la main; où faut-il qu'on vous mette? » Et d'un pas rapide elle descendit du coupé et monta le perron sans vouloir souffrir que d'Aversac l'aidât. On voit qu'il n'est pas toujours aussi agréable que les jeunes gens naïfs se l'imaginent de reconduire une belle dame en voiture des Italiens à la Chaussée-d'Antin. D'Aversac, assez penaud, se lit descendre au club de la rue de Ghoiseul, où son cocher l'attendait. Il joua et perdit une SPIRITE. '205 centaine de louis, ce qui ne contribua pas à le remettre en belle humeur. En rentrant chez lui, il se disait : « Comment ce diable de Malivert s'y prend-il pour se faire ainsi aimer des femmes? » M" ,e d'Ymbercourt, après s'être abandonnée aux soins de sa femme de chambre, qui la délit et l'accommoda pour la nuit, s'enveloppa d'un peignoir de cachemire blanc et s'accouda à son pupitre, la main plongée dans ses cheveux. Elle resta ainsi quelque temps, les yeux fixés sur son papier, roulant sa plume entre ses doigts. Elle voulait écrire à Guy, mais c'était là une lettre difficile à faire. Les pensées, qui lui arrivaient tumultueuses, s'en allaient lorsqu'elle essayait de les enfermer dans une, phrase. Elle griffonna cinq ou six brouillons surchargés, raturés, illisibles, malgré sa belle écriture anglaise, sans pouvoir parvenir à se satisfaire. Les uns disaient fcopj les autres disaient trop peu. Aucun ne rendait les sentiments de son cœur. Tous furent déchirés et jetés au feu. Elle s'arrêta enfin à cette rédaction : « Ne vous fâchez pas, mon cher Guy, d'un mouvement de coquetterie bien innocent, je vous le jure, car il n'avait d'autre but que de vous rendre un peu jaloux et de vous ramener à moi. Vous savez bien que je vous aime, quoique vous ne m'aimiez guère. Votre air si froid, si tranquille, m'a glacé le cœur. Oubliez ce que je vous ai dit. 18 ■Mi SPIRITE. C'était une méchante amie qui m'avait fait parler. Ce départ pour la Crèce est-il vrai? Avez-vous, à ce point, besoin de me fuir, moi qui n'ai d'autre idée que de vous complaire? iNe vous en allez pas; je serais trop malheureuse de votre absence. » La comtesse signa ce billet « Cécile d'Ymber- court, » le cacheta de ses armes et voulut l'envoyer sur-le-champ; mais comme elle se levait pour appeler quelqu'un, la pendule sonna deux heures : il était trop tard pour dépêcher un homme au fond du faubourg Saint-Germain, où demeuraitGuy. «C'estbon, dit-elle, j'enverrai ma lettre de grand matin,et Guy l'aura à son réveil... pourvu qu'il ne soit pas déjà parti. » Elle se coucha fatiguée, brisée, fermant en vain les yeux ; elle pensait à la dame au traîneau et se disait que Malivert l'aimait, et la jalousie lui enfonçait ses fines aiguilles dans le cœur. Enfin elle s'endormit, niais d'un sommeil agité, plein de soubresauts plus pénibles que la veille. Une petite lampe suspendue au plafond, en guise de veilleuse, et enfermée dans un globe de verre bleu dépoli, répandait dans la chambre une lueur azurée assez semblable à celle du clair de lune; elle éclairait d'un jour doux et mystérieux la tète de la comtesse dont les cheveux dénoués avaient roulé en larges boucles noires sur la blancheur de l'oreiller et qui laissait pendre un de ses bras hors du lit. SPIRITE. 207 Au chevet, peu à peu se condensa une légère vapeur transparente et bleuâtre comme la fumée qui sort d'un brûle-parfums ; cette vapeur prit dos contours plus arrêtés et devient bientôt une jeune fille d'une beauté céleste, à qui sa chevelure d'or faisait une auréole lumineuse; Spirite, car c'était elle, regardait dormir la jeune femme avec cet air de pitié mélancolique que les anges doivent avoir devant la souffrance humaine, et, se penchant vers elle comme l'ombre d'un rêve, elle lui fit tomber sur le front deux ou trois gouttes d'une liqueur sombre que renfermait une petite buire semblable aux urnes lacrymatoires qu'on trouve dans les anciens tombeaux, en murmurant : « Puisque tu n'es plus un danger pour celui que j'aime et que tu ne peux plus séparer son âme de la mienne, j'ai pitié de toi, car tu souffres à cause de lui, et je t'apporte le divin népenthès. Oublie et sois heureuse, ô toi qui as causé ma mort! » La vision disparut. Les traits de la belle dormeuse se détendirent comme si à un cauchemar pénible avait succédé un songe agréable; un léger sourire voltigea sur ses lèvres ; par un mouvement inconscient, elle ramena dans le lit son beau bras nu qui avait pris la froideur du marbre comme il en avait déjà la blancheur, et se pelotonna sous le léger édredon. Son sommeil tranquille et réparateur dura jusqu'au matin, et quand 208 S PI RITE. elle s'éveilla, la première chose qulelle aperçut, ce fut sa lettre posée sur la table de nuit. « Faut-il la faire porter? dit Aglaé, qui venait d'entrer dans la chambre pour ouvrir les rideaux et voyait les yeux de sa maîtresse se diriger vers la missive. — Oh, non! s'écria vivement M mo d'Ymber- court; jette-la au feu. » Puis elle ajouta en elle- même : « Où donc avais-je la tête d'écrire une pareille lettre? J'étais folle! » SPIRITË. 209 XV Le bateau à vapeur faisant le trajet de Marseille à Athènes était arrivé à la hauteur du cap Malia, la dernière dentelure de cette feuille de mûrier qui forme la pointe de la Grèce et lui a donné son nom moderne. On avait .laissé en arrière les nuages, les brouillards et les frimas; on allait de la nuit à la lumière, du froid à la chaleur. Aux teintes grises du ciel d'Occident avait succédé l'azur du ciel oriental, et la mer d'un bleu profond ondulait mollement sous une brise favorable dont le pyroscaphe profitait en déployant ses voiles de foc noircies par la fumée et semblables à ces voiles de couleur sombre que Thésée hissa par mégarde en revenant de l'île de Crète, où il avait vaincu le minotaure. Février touchait à sa fin, et déjà les approches du printemps, si tardif chez nous, se faisaient sentir dans ce climat heureux aimé du soleil. L'air était si tiède que la plupart '18. 210' SPIRITE. des passagers, déjà aguerris contre le mal de mer, restaient sur le pont occupés à regarder la côte qu'on entrevoyait dans les vapeurs bleues du soir. Au-dessus de cette zone assombrie émergeait une montagne visible encore et retenant un rayon de jour sur son sommet lamé de neige. C'était le Taygète; ce qui donnait l'occasion aux voyageurs bacheliers ès lettres et sachant quelques bribes de latin de citer avec une pédanterie satisfaite le vers si connu de Virgile. Un Français qui cite à propos, chose rare, un vers latin, est bien près du parlait bonheur. Quant à citer un vers grec, c'est une félicité réservée aux Allemands et aux Anglais sortant d'Iéna ou d'Oxford. Sur les bancs à claire-voie et les pliants qui encombraient l'arrière du navire se tenaient de jeunes misses coiffées de petits chapeaux à voilettes bleues, leurs abondants cheveux roux enfermés dans un lilet, leur gibecière de voyage pendue au col par une courroie, et vêtues de paletots à larges boutons. Elles contemplaient la côte embrumée par l'ombre du soir avec des jumelles assez fortes pour distinguer les satellites de Jupiter. Quelques-unes plus hardies et ayant le pied marin arpentaient le pont de ce pas gymnastique que les sergents de la garde, professeurs de marche, enseignent aux demoiselles d'outre- Manche. D'autres causaient avec des gentlemen d'une tenue irréprochable et d'une correction par- , SPIRITE. 211 faite. Il y avait aussi des Français, des élèves de l'école d'Athènes, des peintres, des architectes prix de Rome, qui allaient se tremper aux sources du vrai beau. Ceux-là, avec tout l'entrain de la jeunesse ayant devant elle l'espérance et un petit pécule en poche, faisaient des plaisanteries, riaient bruyamment, fumaient des cigares, et se livraient à de chaudes discussions d'esthétique. Les renommées des grands maîtres anciens et modernes étaient discutées, niées, portées aux nues; tout était admirable ou ridicule, sublime ou stupide, car les jeunes gens sont excessifs et ne connaissent pas de moyen terme. Ce ne sont pas eux qui marieraient le roi Modus et la reine Ratio : ce mariage dé convenance ne se fait que plus tard. A ce groupe animé, drapé dans son manteau comme un philosophe du Portique, était mêlé un jeune homme qui n'était ni peintre ni sculpteur, m architecte, et que les artistes voyageurs prenaient pour arbitre lorsque la discussion aboutissait de part et d'autre à quelque négation obstinée. C'était Guy de Malivert. Ses remarques judicieuses et fines montraient un véritable connaisseur, un critique d'art digne de ce nom, et ces jeunes gens si dédaigneux, qui flétrissent de l'épithète de bourgeois tout être o'ayant pas manié la brosse, le ciseau ou le tire-ligne, les écoutaient avec une certaine déférence, et quelquefois même les adoptaient. La conversation s'épuisa, car tout s'épuise, 212 SPIIUTE. même une conversation sur l'idéal et le réel, et les interlocuteurs, le gosier un peu desséché, descendirent dans la cabine pour s'humecter le larynx de quelque grog ou de quelque autre breuvage chaud et cordial. Malivert resta seul sur le pont. La nuit était tout à fait tombée. Dans le ciel d'un azur noir, les étoiles brillaient avec des scintillations d'une vivacité et d'un éclat dont on ne peut se faire une idée quand on n'a pas vu le ciel de la Grèce. Leurs reflets s'allongeaient dans l'eau, y traçaient des sillages, comme l'auraient fait des lumières posées sur la rive ; l'écume brassée par les aubes des roues rejaillissait en millions de diamants qui brillaient un instant et se fondaient en bleuâtres phosphorescences. Le noir pyroscaphe semblait nager cfans un bain de lumière. C'était un de ces spectacles qui exciteraient l'admiration du Philistin le plus obtus, et Malivert, qui n'était pas un Philistin, en jouissait délicieusement. Il n'eut pas même l'idée de descendre dans la salle de l'entre-pont, où règne toujours une chaleur nauséabonde, particulièrement sensible quand on vient de l'air frais, et il continua à se promener de l'arrière à l'avant du navire, contournant les Levantins installés le long du bordage sur leurs tapis ou leurs minces matelas du côté de la proue, parmi les paquets déchaînes et les rouleaux de cordages, et quelquefois faisant baisser son voile à quelque femme qui, ne se SPIMTE. 21.1 croyant pas vue, le soulevait pour aspirer la fraîcheur nocturne. Guy, comme on le voit,, tenait la promesse qu'il avait faite de ne pas compromettre M™ d'Ymbercourt. Il s'accouda sur le bastingage, et se laissa aller à une rêverie pleine dedouceur. Sans doute depuis que l'amour de Spirite l'avait dégagé des curiosités terrestres, le voyage de Grèce ne lui inspirait plus le même enthousiasme qu'autrefois. C'est un autre voyage qu'il eût voulu faire; mais il ne songeait plus à avancer son départ pour ce monde où sa pensée plongeait déjà. 11 savait maintenant les conséquences du suicide, et il attendait sans trop s'impatienter que l'heure de s'envoler avec l'ange qui le visitait fût venue. Assuré de son bonheur futur, il se laissait aller à la sensation présente et jouissait en poète du magnifique spectacle de la nuit. Comme lord Byron, il aimait la mer. Cette éternelle inquiétude et cette plainte qui ne se tait jamais, même aux heures les plus calmes, ces brusques révoltes et ces fureurs insensées contre l'obstacle immuable avaient toujours plu à son imagination qui voyait dans cette turbulence vaine une secrète analogie avec l'inutile effort humain. Ce qui le charmait surtout de la mer, c'était le vaste isolement, le cercle d'horizon toujours semblable et toujours déplacé, la solennelle monotonie et l'absence de tout signe de civilisation. La même houle qui soulevait le 2H SPIHITE. bateau à vapeur dans sa large ondulation avait lavé les flancs des vaisseaux « aux flancs creux » dont parle Homère, et il ne lui en restait aucune trace. Son eau avait précisément le ton qui la colorait lorsque la flotte des Grecs la sillonnait. Dans sa fierté, la mer ne garde pas comme la terre les cicatrices du passage de l'homme. Elle est vague, immense et profonde comme l'infini. Aussi, jamais Malivert ne se sentait plus joyeux, plus libre, plus en possession de lui-même que lorsque, debout à la proue d'un navire s'élevant, s'abaissant, il s'avançait dans l'inconnu. Mouillé par La lanière d'écume rejaillissant sur le pont, les cheveux imprégnés de la vapeur saline, il lui semblait qu'il marchait sur les eaux, et, comme un cavalier s'identifie avec la vitesse de sa monture, il s'attribuait la rapidité du vaisseau, et sa pensée bondissait au-devant des vagues. Près de Malivert, Spirite était descendue sans bruit, comme une plume ou un flocon ne neige, et sa main s'appuyait à l'épaule du jeune homme. Quoique Spirite fût invisible pour tout le monde, il est permis de se figurer le groupe charmant que formaient Malivert et son aérienne amie. La lune s'était levée, large et claire, pâlissant les étoiles, et la nuit était devenue une espèce de jour bleu, un jour de grotte d'azur, d'un ton vraiment magique. Un rayon dessinait à la proue du navire cet Amour et cette Psyché brillant dans le Sl'IRITIi. 215 scintillement diamanté de l'écume comme de jeunes dieux à la proue d'une birème antique. Sur la mer, avec un perpétuel fourmillement lumineux, s'étalait une large traînée de paillettes d'argent, reflet de l'astre émergé de l'horizon et montant lentement dans le ciel. Parfois un dauphin, descendant peut-être de celui qui portait Arion, traversait de son dos noir le sillage éiince- lant et rentrait brusquement dans l'ombre, ou bien dans le lointain, comme un point rouge vacillant, se révélait le fanal de quelque barque. De temps à autre, comme une découpure violette, la cote d'un îlot, bientôt dépassée, apparaissait. « C'est là, sans doute, disait Spirite, un merveilleux spectacle, un des plus beaux, sinon le plus beau, qu'un œil humain puisse contempler; mais qu'est-ce à côté des prodigieuses perspectives du monde que je quitte pour descendre vers vous, et où bientôt nous volerons l'un prés de 1 autre « comme des colombes appelées par le môme désir? » Cette mer qui vous semble si grande, n'est qu'une goutte 'dans la coupe de l'infini, et cet astre pâle qui l'éclairé, imperceptible globule d'argent, se perd dans les effroyables immensités, dernier grain de la poussière sidérale. Oh! que je l'eusse admiré près de vous, ce spectacle, lorsque j'habitais encore la terre et que je me nommais Lavinia! Mais ne croyez pas que 216 SPIRITE. j'y reste insensible, j'en comprends la beauté à travers votre émotion. — Quelle impatience vous me donnez de l'autre vie, Spirite ! répondit Malivert ; et comme avec ardeur je m'élance vers ces mondes aux splendeurs éblouissantes, au-dessus de toute imagination et de toute parole, que nous devons parcourir ensemble et où rien ne nous séparera plus! — Oui, vous les verrez ; vous en connaîtrez les magnificences et les délices, si vous m'aimez, si vous m'êtes fidèle, si jamais votre pensée ne se détourne vers rien d'inférieur, si vous laissez, coinine au fond d'une eau qui repose, tomber au fond de vous l'impur et grossier limon humain. A ce prix, il nous sera permis de savourer, unis éternellement l'un à l'autre, la tranquille ivresse de l'amour divin, de cet amour sans intermittence, sans faiblesse, sans lassitude, et dont l'ardeur ferait fondre les soleils comme des grains de myrrhe sur le feu. Nous serons l'unité dans la dualité, le moi dans le non-moi, le mouvement dans le repos, le désir dans l'accomplissement, la fraîcheur dans la flamme. Pour mériter ces félicités suprêmes, songez à Spirite qui est au ciel et ne vous souvenez pas trop de Lavinia, qui dort là-bas sous sa couronne de roses blanches sculptées. — Me vous aimé-je pas éperdument, dit Mali- vert, avec toute la pureté et l'ardeur dont une Sl'IIUTE. '217 âme encore retenue sur cette terre peut être capable? — Mon ami, répondit Spirite, persévérez ainsi, je suis contente de vous. » Et comme elle disait ces mots, ses yeux de saphir étoilaient pleins d'amoureuses promesses, et un sourire voluptueusement chaste entrouvrait sa bouche adorable. L'entretien se prolongea entre le vivant et l'ombre jusqu'à ce que les premières lueurs de l'aube eussent commencé à mêler leurs teintes roses aux nuances violettes de la lune, dont le disque s'effaçait peu à peu. Bientôt un segment de soleil parut au-dessus de la barre d'un bleu sombre que la mer formait à l'horizon, et le jour se répandit avec une explosion sublime. Spirite, ange de lumière, n'avait rien à redouter du soleil, et elle resta quelques minutes sur la proue, étin- celante de clartés roses et les feux du matin jouant comne des papillons d'or dans sa chevelure soulevée par la brise de l'Archipel. Si elle choisissait de préférence la nuit pour faire ses apparitions, c'était parce que, le mouvement de la vie humaine vulgaire étant suspendu, Guy se trouvait plus libre, moins observé et délivré du risque de passer pour fou à cause d'actions d'une extériorité forcément bizarre. Comme elle vit Malivert pâle et glacé dans le frisson de l'aurore elle, lui dit d'un ton douce- 19 '218 SPIRITE. ment grondeur: « Allons, pauvre créature d'argile, ne luttez pas contre la nature; il fait froid, la rosée marine trempe le pont et mouill»les cordages. Rentrez dans la cabine, allez dormir; » et puis elle ajouta avec une grâce toute féminine : « Le sommeil ne nous sépare pas. Je serai dans tous tes rêves, et je t'emmènerai là où tu ne peux encore venir pendant la veille. » En effet, le sommeil de Guy fut traversé de songes azurés, radieux, surnaturels, où il volait côte à côte avec Spirite à travers des élysées et des paradis, mélange de lueurs, de végétations et d'architectures idéales, dont aucune phrase; de nos pauvres langues si bornées, si imparfaites, si opaques, ne saurait éveiller l'idée même la plus lointaine. Il est inutile de décrire avec détail les impressions de voyage de Malivert ; ce serait sortir du cadre de ce récit, et d'ailleurs Guy, occupé de son amour et distrait par un désir inexorable, faisait beaucoup moins attention qu'autrefois aux choses matérielles ; il n'apercevait plus la nature que dans un lointain vague, brumeux et splendide, servant de fond à son idée ûxe. Le monde n'était pour lui que le paysage de Spirite, et encore trouvait-il les plus beaux sites peu dignes de cet emploi. Cependant le lendemain, au lever du jour, il ne put retenir un cri d'admiration et de surprise SPIRITE. '210 lorsque, le bateau à vapeur entrant dans la rade du Pirée , il découvrit le merveilleux tableau qu'éclairait le matin : le Parnès, l'Hymette, formaient, avec leurs pontes couleur d'améthyste, comme les coulisses du splendide décor dont le Lycabète, bizarrement découpé et le Pentélique occupaient le fond. Au milieu, comme un trépied d'or sur un autel de marbre, s'élevait sur l'Acropole le Parthénon illuminé par les lueurs vermeilles du matin; les teintes bleuâtres des lointains, apparaissant à travers les interstices des colonnes écroulées, rendaient encore plus aérienne et plus idéale la noble forme du temple. Malivert eut le frémissement que donne la sensation du beau, et il comprit ce qui jusqu'alors lui avait semblé obscur. Tout l'art grec se révélait à lui, romantique, dans cette rapide vision, c'est-à-dire la parfaite proportion de l'ensemble, la pureté absolue des lignes, la suavité incomparable de la couleur faite de blancheur, d'azur et de lumière. Aussitôt débarqué, sans s'occuper de ses bagages, laissés au soin de Jack, il se jeta dans un de ces fiacres qui, à la honte de la civilisation moderne, emportent, à défaut de chars antiques, les voyageurs du Pirée vers Athènes sur une route blanche de poussière et bordée ça et la de quelques oliviers enfarinés. Le véhicule de Malivert, tout démantelé et rendant un son inquiétant de ferraille, était emporté au galop par deux petits 220 SPIR1TE. chevaux maigres d'un gris pommelé, à la crinière relevée et coupée en brosse : on eût dit le squelette, ou plutôt la maquette en terre des chevaux de marbre qui se cabrent sur les métopes du Parthénon ; leurs aïeux, sans doute, avaient posé pour Phidias. Ils étaient fouaillés à tour de bras par un éphèbe revêtu d'un costume de Palikare, qui peut-être, conducteur d'un plus brillant attelage , eût jadis remporté le prix des chars aux courses d'Olympie. •Laissant les autres voyageurs envahir l'hôtel d'Angleterre, Guy se fit conduire au pied de la colline sacrée où le genre humain, dans sa fleur de jeunesse, de poésie et d'amour, entassa ses plus purs chefs-d'œuvre comme pour les présenter à l'admiration des dieux. Il monta l'ancienne rue des Trépieds, enfouie sous d'informes cahutes, foulant d'un pas respectueux cette poussière faite de merveilles, et déboucha enfin sur cet escalier des Propylées dont on a soulevé des marches pour en faire des pierres tombales; il gravit cet étrange cimetière parmi un tumulte de dalles soulevées, entre les soubassements, dont l'un porte le petit temple de la Victoire Aptère, et l'autre servait de piédestal à la statue équestre de Cimon et de terre-plein à la Pinacothèque où se conservaient les chefs-d'œuvre de Zeuxis, d'Apelles, de Ti- manthe et de Protogène. II. franchit les Propylées de Mnésiclès, chef- SPIRITE. ■m d'œuvre digne de servir de porte au chef-d'œuvre d'Ictinus et de Phidias, avec un sentiment d'admiration religieuse ; il avait presque honte, lui barbare d'Occident, de marcher avec des bottes sur ce sol sacré. Au bout de quelques pas, il se trouva devant le Parthénon, — le temple de la Vierge, — le sanctuaire de Pallas-Athénè, la plus pure conception dn polythéisme. L'édifice se déployait dans la bleue sérénité de l'air avec une placidité superbe et une majestueuse suavité. Une divine harmonie présidait à ses lignes, qui, sur un rhythme secret, chantaient l'hymne de la beauté. Toutes, doucement, tendaient à un idéal inconnu, convergeaient vers un point mystérieux, mais sans effort, sans violence, et comme sûres de l'atteindre. Au-dessus du temple, on sentait planer cette pensée vers laquelle l'angle des frontons, les entablements, les colonnes aspiraient et semblaient vouloir monter, imprimant d'imperceptibles courbes à l'horizontal et au perpendiculaire. Les belles colonnes doriques, drapées dans les plis de leurs cannelures et un peu rejetéesen arrière, faisaient rêverà de chastes vierges qu'alanguit un vague désir. Une couleur blonde et chaude enveloppait la façade dans une atmosphère d'or, et, sous le baiser du temps, le marbre avait pris une nuance vermeille et comme une rougeilr pudique. 19. 222 SPIRITE. Sur les marches du temple, entre les deux colonnes derrière lesquelles s'ouvre la porte du pronaos, Spirite se tenait debout dans cette pure clarté grecque si peu favorable aux apparitions, au seuil même de ce Partbénon si clair, si parfait, si lumineusement beau. Une longue robe blanche, sculptée à petits plis comme les tuniques des canéphores, descendait de ses épaules jusque sur le bout de ses petits pieds nus. Une couronne de violettes, — de ces violettes dont Aristophane célèbre la fraîcheur dans une de ses parabases,— ceignait ses cheveux d'or aux bandeaux ondés. Costumée ainsi, Spirite ressemblait à une vierge ries Panathénées descendue de sa frise. Mais dans ses yeux de pervenche brillait une lueur attendrie qu'on ne voit pas aux yeux de marbre blanc. A cette radieuse beauté plastique, elle ajoutait la beauté de l'âme. Malivert monta les degrés et s'approcha de Spirite, qui tendit la main vers lui. Alors, dans un éblouissement rapide, il vit le Parthénon comme il était aux jours de sa splendeur. Les colonnes tombées avaient repris leur place ; les figures du fronton arrachées par lord Elgin, ou brisées par les bombes vénitiennes, s'étaient groupées sur les frontons, pures, intactes, dans leurs attitudes humainement divines. Par la porte de la eella, Malivert entrevit, remontée sur son piédestal, la statue d'or et d'ivoire de Phidias, la céleste, la SPIRITE. 223 vierge, l'immaculée Pallas-Athénè ; mais à ce prodige il ne jeta qu'un regard distrait et ses yeux cherchèrent aussitôt les yeux de Spirite. Ainsi dédaignée, la vision rétrospective s'était évanouie. « Oh ! murmura Spirite, l'art lui-même est oublié pour l'amour. Son àme se détache de plus en plus de la terre. Il brûle, il se consume. Bientôt, chère âme, il sera accompli, ton désir ! » Et le cœur de la jeune fille battant encore dans la poitrine de l'esprit, un soupir souleva son blanc péplos. 224 SP1RITE. XVI Quelques jours après cette visite au Parthénon, Guy de Malivert résolut de faire une tournée dans les environs d'Athènes, et d'aller visiter ces belles montagnes qu'il découvrait de sa fenêtre. 11 prit un guide et deux chevaux, et laissa Jack à l'hôtel comme inutile et même gênant. Jack était un de ces domestiques plus difficiles à contenter que leur maître et dont le désagrément ne se révèle qu'en voyage. 11 avait ses manies' comme une vieille fille et trouvait tout détestable, les chambres, les lits, les mets, les vins, et à tout moment, outré de la barbarie du service, il s'écriait : « Ah! les sauvages! » En outre, s'il reconnaissait à Malivert quelque talent pour écrire, il le jugeait en lui-même incapable de se gouverner et passablement fou, surtout depuis quelque temps, et il SPIRITE. 225 s'était donné la mission de le surveiller. Un froncement de sourcil de Malivert le faisait d'ailleurs reculer à son plan, et le mentor, avec une merveilleuse facilité de métamorphose, reprenait le rôle de valet de chambre. Guy fit glisser un certain nombre de pièces d'or dans une ceinture de cuir qu'il portait sous ses vêtements, mit des pistolets aux fontes de sa selle, et en partant n'assigna pas de jour fixe pour son retour, voulant se laisser la liberté de l'imprévu, de l'aventure, du vagabondage à tout hasard. Il savait que Jack, accoutumé à ses disparitions, ne s'alarmerait pas de plusieurs jours et même de plusieurs semaines de retard, et resterait dans une quiétude parfaite dès qu'il aurait appris au cuisinier de l'hôtel à faire cuire le bifteck selon ses idées, — saisi au dehors et rose en dedans, — à l'anglaise. L'excursion de Guy, sauf changement d'idée, devait se borner au Parnès et ne pas dépasser cinq ou six jours. Mais, au bout d'un mois, ni Malivert ni son guide n'avaient reparu. Aucune lettre n'était venue à l'hôtel annonçant un changement ou une prolongation d'itinéraire; la somme emportée par Guy devait tirer à sa fin, et ce silence commençait à devenir inquiétant. «Monsieur ne me demande pas d'argent, se dit Jack un matin, en mangeant un bifteck enfin cuit à point qu'il arrosait d'un vin blanc de Santorin assez agréable, / '226 Sl'IlilTE. malgré son petit goût de résine; cela n'est pas naturel, il doit lui être arrivé quelque chose. S'il continuait son voyage, il m'aurait indiqué une ville pour lui envoyer des fonds, puisque c'est moi qui tiens la bourse. Pourvu qu'il ne se soit pas cassé le cou ou les reins clans quelque précipice! Aussi, quelle diable d'idée a-t-il de chevaucher toujours par des pays sales, mal pavés, absurdes, faméliques, tandis que nous pourrions être à Paris, douillettement installés dans un inlé- rieur confortable, à l'abri des insectes, des moustiques et autres vilaines bêtôs qui vous font venir des ampoules! Dans la belle saison je ne dis pas, je conçois qu'on aille à Ville-d'Avray, à la Celle- Saint-Gloud, à Fontainebleau, — non pas à Fontainebleau,— il y a trop de peintres !—et encore, j'aime mieux Paris. On a beau dire, la campagne est faite pour les paysans et les voyages pour les commis voyageurs, puisque c'est leur état. Mais cela finit par n'être pas drôle d'être planté à l'auberge pour reverdir dans une ville où il n'y a que des ruines à voir. Dieu! sont-ils bêtes, les maîtres, avec leurs vieilles pierres, comme si des bâtiments neufs et bien entretenus n'étaient pas cent fois plus agréables à l'œil! Décidément, monsieur manque tout à fait d'égards envers moi. C'est vrai, je suis son domestique, mon devoir est de le servir; mais il n'a pas le droit de me faire mourir d'ennui à l'hôtel d'Angleterre! — S'il lui était SPIRITE. 287 arrivé quelque malheur à ce cher maître,—après tout c'est un bon maître, — je ne m'en consolerais que si je trouvais une meilleure place ! J'ai bien envie d'aller à sa recherche, mais de quel côté ? qui sait où sa fantaisie l'a poussé! aux sites les plus extravagants et les plus impraticables, dans ces casse-cou et ces fondrières qu'il appelle pittoresques et dont il prend le signalement sur son album comme si c'était chose curieuse! Allons, je lui donne encore trois jours pour réintégrer le domicile, après quoi je le fais tambouriner et afficher à tous les carrefours comme un chien perdu, avec promesse de récompense honnête à qui le l'amènera. » En sa qualité de serviteur sceptique et moderne, se moquant fort du valet de chambre dévoué et fidèle à la mode ancienne, l'honnête Jack raillait son inquiétude très-véritable. Au fond il aimait G«y de Malivert et lui était attaché. Quoiqu'il se sût porté sur le testament de son maître pour une somme qui lui assurait une modeste aisance, il 0 en désirait pas la mort. L'hôte commençait à se montrer soucieux, non de Malivert, dont la dépense était payée, mais des deux chevaux qu'il avait fournis pour l'expédition. Gomme il se lamentait sur le sort problématique de ces deux bêtes sans pareilles, d'un pied si sûr, d'une allure si douce, d'une bouche si tendre et qu'on conduisait avec un fil de soie, Jack, impa- 228 SPIRITE. tienté, lui dit d'un air de dédain suprême : « Eli bien! si elles sont crevées, vos deux rosses, on vous les payera; » assurance qui rendit toute sa sérénité au brave Diamantopoulos. Chaque soir la femme du guide, belle et robuste matrone qui eût pu remplacer la cariatide enlevée au Pandrosion et que supplée un moulage de terre cuite, venait demander si Stavros, son mari, n'était pas revenu avec ou sans le voyageur. Après la réponse invariablement négative, elle allait s'asseoir sur une pierre à peu de distance de l'hôtel, défaisait la natte blonde postiche qui cerclait ses cheveux noirs, dont elle secouait les mèches, se portait les ongles aux joues comme si elle eût voulu s'égratigner, poussait des soupirs de ventriloque et se livrait aux démonstrations théâtrales de la douleur antique. Ce n'est pas qu'au fond elle fût très-touchée, car Stavros était un assez piètre sujet fort ivrogne, qui la battait quand il était gris, et rapportait peu d'argent au ménage quoiqu'il en gagnât assez à mener des éirangers en laisse; mais elle devait aux convenances de manifester un désespoir suffisant. Une médisance qui n'était pas une calomnie l'accusait de faire consoler ses veuvages intermittents par un beau palikare à la taille de guêpe, à la fustanelle évasée en cloche, mesurant bien soixante mètres de fine étoffe plissée, à la calotte rouge dont la houppe de soie bleue lui descendait jus- S PI RITE. '22(i qu'au milieu du dos. Cette douleur vraie ou fausse, exprimée en rauques sanglots qui rappelaient les aboiements d'Hécube, ennuyait et troublait forl Jack, qui, bien qu'incrédule, était un peu superstitieux. « Je n'aime pas, disait-il, cette femme qui hurle au perdu comme un chien sentant la mort. » Et les trois jours qu'il avait accordés comme limite extrême pour le retour de Malivert étant expirés, il alla faire sa déclaration à la justice. On se livra aux plus actives recherches dans la direction probable qu'avaient dû prendre Malivert et son guide. La montagne fut battue dans tous les sens, et, dans un chemin creux on trouva une carcasse de cheval couchée sur le liane, entièrement déshabillée de son harnais et déjà à moitié dévorée par les corbeaux. Une balle lui avait brisé l'épaule et l'animal avait dû s'abattre sur le coup avec son cavalier. /Vutour de la bête morte le terrain semblait avoir été foulé comme dans une lutte, mais trop de temps s'était écoulé déjà depuis l'époque présumée de l'attaque, qui devait remonter à plusieurs semaines; il n'y avait pas grande induction à tirer de ces vestiges à demi effacés par la pluie ou le vent. Dans un buisson de len- tisques, voisin de la route, une branche avait été coupée à moitié au passage d'un projectile : la portion supérieure avait fléchi et pendait desséchée. La balle, qui était celle d'un pistolet, fut 20 230 SIM RITE. retrouvée plus loin dans un champ. La personne assaillie paraissait s'être défendue. Quelle avait été l'issue de la lutte? On devait croire qu'elle avait été fatale, puisque Malivert ni son guide n'avaient reparu. Le cheval l'ut reconnu pour un de ceux qu'avait loués Diamantopoulos au jeune voyageur français. Mais, faute d'éléments plus précis, l'instruction ne put aller plus loin. Toute trace des agresseurs, de la victime ou des victimes, car il devait y en avoir deux, se perdait. Le iil conducteur se cassait dès le commencement. Le signalement détaillé de Malivert et de Stavros fut envoyé à tous les endroits possibles où le tracé des routes avait dû les conduire. On ne les avait vus nulle part. Leur voyage s'était terminé là. Peut-être des brigands avaient-ils amené Malivert dans quelque caverne inaccessible de montagne avec l'idée d'en tirer rançon ; mais cette supposition tombait d'elle-même au bout de quelques minutes d'examen. Les bandits auraient envoyé un des leurs déguisés à la ville, et trouvé moyen de faire passer à Jack une lettre contenant les conditions du rachat, avec menace de mutilation en cas de retard et de mort en cas de refus, ainsi que se traitent ces sortes d'affaires. C'est ce qui n'avait pas eu lieu. Aucun papier de ce genre n'était venu de la montagne à Athènes, et la poste aux lettres des brigands n'avait pas fonctionné. SPÎRITE. 234 Jack, que l'idée de retourner en France sans son maître, dont on pourrait le croire l'assassin, troublait singulièrement, bien qu'il n'eût pas bougé de l'hôtel d'Angleterre, ne savait à quel saint se vouer, et plus que jamais il maudissait cette manie de voyage qui entraînait un homme bien mis dans des sites farouches où des voleurs en costume de carnaval les tiraient comme un lièvre. Quelques jours après ces recherches, Stavros reparut à l'hôtel, mais dans quel état, grands dieux! hâve, maigre, défait, l'air effaré et fou, comme un spectre qui sort du tombeau sans en avoir secoué la terre. Son costume riche et pittoresque, dont il tirait vanité et qui produisait un si bon effet sur les voyageurs épris de couleur locale, lui avait été enlevé et était remplacé par des guenilles sordides tout empreintes de la boue des bivouacs; une peau de mouton graisseuse couvrait ses épaules, et nul n'aurait reconnu en lui le guide favori des touristes. Son retour inattendu fut signalé à la justice. Stavros fut provisoirement arrêté, car enfin, quoique bien connu dans Athènes et relativement honnête, il était parti avec un voyageur et revenait seul : circonstance que les juges méticuleux ne trouvent pas volontiers naturelle. Cependant Stavros parvint à démontrer son innocence. Son industrie de guide s'opposait logiquement à ce qu'il détruisît les 232 SPIRITE. voyageurs dont il tirait profit et qu'il n'avait d'ailleurs pas besoin d'assassiner pour les voler. Pourquoi aurait-il été attendre au bord du chemin des victimes qui le suivaient de leur plein gré sur la grande route, lui accordant de leur or une part suffisante? Mais le récit qu'il faisait de la mort de Malivert était des plus étranges et vraiment difficile à croire. Selon lui, pendant qu'ils chevauchaient paisiblement l'un et l'autre dans le chemin creux à la place où l'on avait trouvé la carcasse du cheval, une détonation d'arme à feu s'était fait entendre, suivie d'une autre à un intervalle inappréciable. Le premier coup avait renversé le cheval que montait M. de Malivert, et le second atteint le voyageur même, qui, par un mouvement instinctif, avait porté la main aux fontes de sa selle et lâché au hasard un coup de pistolet. Trois ou quatre bandits s'étaient élancés des buissons pour dépouiller Malivert. Deux autres l'avaient fait descendre de cheval, lui Stavros, et le tenaient par les bras, quoiqu'il n'essayât pas une résistance inutile. Jusque-là ce récit ne différait pas beaucoup des vulgaires histoires de grand chemin, mais la suite était beaucoup moins croyable, quoique le guide L'affirmât sous la foi du serment. Il prétendait avoir vu près de Malivert mourant, dont le visage, loin d'exprimer les angoisses de l'agonie, SPIHITE. 233 rayonnait au contraire d'une joie céleste, une figure d'une éclatante blancheur et d'une merveilleuse beauté qui devait être la Panagia, et qui posait sur la blessure du voyageur, comme pour lui ôter la souffrance, une main de lumière. Les bandits, effrayés de l'apparition, s'étaient enfuis à quelque distance, et alors la belle dame avait pris l'âme du mort et s'était envolée au ciel avec elle. On ne put jamais le faire varier dans cette déposition. Le corps du voyageur avait été caché sous une roche déplacée, au bord d'un de ces torrents dont le lit toujours sec en été est rempli de lauriers-roses. Quant à lui, pauvre diable ne valant pas la peine d'être tué, après l'avoir dépouillé de ses beaux habits, on l'avait emmené bien loin dans les montagnes pour qu'il n'allât pas dénoncer le meurtre, et c'était avec grande peine qu'il était parvenu à s'échapper. Stavros fut relâché; s'il eût été coupable, il lui eût été facile de gagner les îles ou les côtes d'Asie avec l'argent de Malivert. Son retour prouvait son innocence. Le récit de la mort de Malivert fut envoyé à M""' de Marillac, sa sœur, à peu près dans les mêmes termes où Stavros l'avait fait. L'apparition de Spirite vêtait même mentionnée, mais comme une hallucination produite par la frayeur sur le guide, dont le cerveau ne paraissait pas bien sain. 234 SPIRITE. A peu près à l'heure où cette scène de meurtre se passait sur le mont Parnès, le baron de Féroé était retiré, selon sa coutume, au fond de son a ppartement inaccessible, occupé à Hi c cet étrange et mystérieux ouvrage de Swedenborg qui a pour titre les Mariages de l'autre vie. Au milieu de sa lecture il sentit un trouble particulier, comme lorsqu'il était averti de quelque révélation. La pensée de Malivert traversa son cerveau, quoiqu'elle n'y fût amenée par aucune transition naturelle. Une lueur se répandit dans sa chambre, dont les murs devinrent transparents, et qui s'ouvrit comme un temple hypèthre, laissant voir à une immense profondeur, non pas le ciel qui arrête les yeux humains, mais le ciel pénétrable aux seuls yeux des voyants. Au centre d'une effervescence de lumière qui semblait partir du fond de l'infini, deux points d'une intensité de splendeur plus grande encore, pareils à des diamants datas de La llamme, scintillaient, palpitaient et s'approchaient, prenant l'apparence de Malivert et de Spirite. ils volaient l'un près de l'autre, dans une joie céleste et radieuse, se caressant du bout de leurs ailes, se lutinant avec de divines agaceries. Bientôt ils se rapprochèrent de plus en plus, et, comme deux gouttes de rosée roulant sur la même feuille de Ils, ils finirent par se confondre dans une perle unique. SPIRITE. (i Les voilà heureux à jamais; leurs âmes réunies forment un ange d'amour, dit avec un soupir mélancolique le baron de Féroë. lït moi, combien de temps me faudra-t-il encore attendre? » FIN. PARIS. — IMPRIMERIE DE J. CLAÏE, RUE SAINT-BENOIT, 7. PUBLICATIONS DE IA BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER CHRONIQUE DE LA RÉGENCE ET Dl RÈGNE DE LOUS XV (1718-1768) ou JOURNAL DE BARBIER AVOCAT AD PARLEMENT DE PARIS Première édltlou complète CONFORME AU MANUSCRIT AUTOGRAPHE DE L'AUTEUR publiée aiec l'aolori^atiou de S. V. H. le Ministre de riuslrncliou publique A C C O M P A fi N É E I)F. NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS el suivie d'an Index HUIT VOLUMES Prix de l'ouvrage complet : 28 francs l.e journal de Barbier est la reproduction vivante d'une époque de notre histoire sur laquelle les témoignages privés manquent presque entièrement, et sur laquelle nous avons cependant le plus besoin d'être édifiés, car c'est l'époque qui a enfanté la Révolution française. En lisant Barbier, on n'est plus surpris de cette effroyable convulsion de la France. Elle fut la conséquence logique, fatale, inexorable, de l'excès du mal en toutes choses. Barbier fait connaître la société française du div- M huitième siècle dans tous ses rangs et dans tous ses replis. Avec lui, nous savons, jour par jour, ce qui s'est passé à la Cour, au Parlement, dans les églises, les spectacles, dans la rue, aux halles, à la Grève, dans les salons, les boutiques, partout enfin. Nous apprenons tous les faits, toutes les histoires, tous les scandales, à mesure qu'ils se produisent. Nous assistons à tous les événements et nous pénétrons dans tous les intérieurs, car Barbier n'omet rien; c'est un curieux infatigable, admirablement placé par ses relations pour connaître les secrets politiques les. plus importants, et les affaires les plus intimes de la bourgeoisie parisienne ; il lit tous les pamphlets, répète toutes les chansons, enregistre tous les bruits, et son Journal, écho fidèle de tous les bruits du siècle, contient tout à la fois le Prem ier-Paris, les Nouvelles extérieures et les Faits divers de chaque mois. Témoin impassible de toutes les folies, de toutes les misères de son temps, il en a tracé le tableau jour par jour pendant une période de quarante-cinq ans, et, de la sorte, nous a donné le recueil des souvenirs contemporains le plus vaste et le plus étendu que nous ait légué le dix-huitième siècle. Rien n'est plus curieux que de voir ainsi l'histoire se faire au jour le jour, avec l'inquiète curiosité de l'avenir, et l'émotion dont il est si difficile de se défendre quand il s'agit d'événements qui s'accomplissent sous nos yeux. Son récit ne nous instruit pas seulement des faits; il nous donne sur chacun d'eux l'opinion du public, et nous offre ainsi le moyen de contrôler l'histoire par l'opinion des contemporains. Doué d'un sens très-droit, mûri par la pratique des affaires qu'il avait acquise en exerçant sa profession d'avocat au Parlement, Barbier écrit toujours sans haine et sans passion; sa sincérité éclate à chaque page. Aussi ne faut-il pas s'étonner de l'importance qu'il a acquise auprès des meilleurs esprits de notre temps. Il suffit, au surplus, de confronter ses témoignages avec ceux de ses contemporains, pour être convaincu de leur véracité. Notre édition comble dans notre histoire une lacune importante, en mettant pour la première fois sous les yeux du public, dans toute l'intégrité de son style et la sincérité de la rédaction première, un livre que la seule édition qui en ait été faite avant la nôtre ne reproduisait que par extraits, après avoir même fait subir à ces extraits une rédaction nouvelle. On trouvera dans nos volumes, ce qui n'est point ailleurs que dans le manuscrit autographe, toute l'histoire diplomatique, toute l'histoire militaire et toute l'histoire parlementaire. Notre édition contiendra donc un texte double de celui qu'a donné l'édition de la Société de l'Histoire de France. Des notes et des éclaircissements, empruntés aux écrivains les plus autorisés, complètent ou rectifient, partout où il en est besoin, les assertions de Barbier, et relient son récit à l'histoire générale. Des sommaires, placés en tête de chaque mois, offrent au lecteur un tableau synchronique de tous les faits rapportés dans le Journal, et tous les détails qui se rapportent à la constitution administrative, aux mœurs et aux usages du dix-huitième siècle, sont élucidés par des explications placées au bas des pages. Une notice sur l'auteur se trouve en tête du premier volume, et l'ouvrage est terminé par un appendice de pièces curieuses et aussi par un index général, qui reproduit l'essence même du Journal de Barbier, et rend les recherches promptes et faciles. HISTOIRE DE LA LIBERTÉ RELIGIEUSE EN FRANCE ET DE SES FONDATEURS P A R J. M. DARGAUD 1 VOLUMES Prix de l'ouvrage complet : 14 francs. La liberté religieuse, qui a fait sortir le monde moderne des ténèbres où il croupissait depuis tant de siècles, ce bien précieux qui a enfanté tous les autres et que des insensés contestent encore çà et là, nous le devons aux plus douloureux sacrifices de nos pères. Au commencement du seizième siècle, le vieil et dur esprit romain, qui avait si longtemps pesé sur le monde ancien et qui depuis était reparu sous une autre forme, asservissait les âmes au nom d'une religion d'amour et de charité. Il était alors arrivé à l'état de corruption où tombent tous les pouvoirs dominateurs et exclusifs, quand Cet éternel besoin de vérité, qui est l'honneur de l'espèce humaine, se fit jour à travers tous les obstacles. Alors une lutte effroyable surgit entre l'esprit de vie et l'esprit de ténèbres. D'un côté, tout ce qui avait de la pureté au cœur, de la noblesse dans l'âme, de l'élévation dans les idées, tous ceux qui croient en la bonté de Dieu et pensent que son œuvre peut être fécondée par le progrès; ceux-là, ensemble ou séparément, se levèrent et combattirent, chacun selon ses forces et son aptitude, l'amas d'erreurs, d'obscurités, de mensonges et de tyrannies qui enchaînaient l'homme à l'ignorance et à la misère. De l'autre côté, tous les esprits étroits, bas, tous les cœurs corrompus, les consciences souillées, en un mot les plus mauvais instincts et les plus détestables passions qui trouvaient leur satisfaction dans l'atmosphère morbide où était l'humanité, se réunirent en commun pour résister à l'esprit nouveau qui paraissait ou plutôt qui reparaissait au monde, car c'est celui de l'Évangile : l'esprit de liberté, de tolérance et d'égalité. Ceux-là ne reculèrent devant aucun moyen, devant aucun crime. Ils égorgèrent par masses, sans distinction d'âge ni de sexe; ils inventèrent de nouveaux supplices; ils proscrivirent la sciance, le commerce, l'industrie, le travail, et, nous le répétons, ils commirent toutes ces monstruosités au nom d'un Dieu de paix et de miséricorde! La victoire est restée à la bonne cause; la liberté religieuse a triomphé, et l'on peut juger de ses bienfaits en comparant l'état actuel de l'homme à ce qu'il était au commencement du seizième siècle : la force brutale comprimée, le travail en honneur, les sciences, le commerce et l'industrie créant chaque jour de nouvelles richesses, les forces de la nature domptées et mises au — 6 — service de l'homme, de grands continents arrachés à l'état sauvage, la civilisation chrétienne pénétrant partout, les famines, la peste et d'autres grands maux disparus ou amoindris, la vie de l'homme prolongée; tous ces biens, tous ces trésors, nous les devons à la liberté religieuse, cette mère féconde de toutes les autres libertés. C'est l'hisloire de ces grands événements que M. Dar- gaud a écrite et que nous annonçons. C'est la lutte des plus grandes passions et des plus grands intérêts, la peinture des plus grands crimes et des plus nobles vertus, le tableau des plus grands faits des temps modernes. Avant de l'écrire, M. Dargaud l'avait préparée par de grandes recherches et des études approfondies sur tous les éléments qui la composent. 11 a tout fouillé, tout compulsé, cherchant la vérité partout, dans les livres, dans les manuscrits, les correspondances privées, les pièces détachées; il a interrogé jusqu'à la gravure, jusqu'au marbre et la numismatique pour y saisir la physionomie des personnages ou la couleur des faits qu'ils reproduisent. M. Dargaud est un écrivain, il l'a prouvé dans son histoire de Marie Stuart; il est peut-être encore plus un peintre et un statuaire. 11 retrace les événements avec un pinceau ferme et coloré qui leur donne tout le relief de la réalité; il moule ses personnages avec une vigueur et une intelligence qui leur rendent la vie. Aussi, son livre a tout le caractère de force, d'énergie et de couleur que le sujet comportait. Quoique passionné pour les idées libérales, M. Dargaud n'en est pas moins impartial et modéré dans ses jugements sur les hommes et les choses. 11 a écrit, sans parti pris, pour ou contre les acteurs des grands drames qu'il a retraces. Il a été juste envers tous, quelle qu'ait été leur foi religieuse ou politique, plus heureux, quand il en trouvait l'occasion, de signaler le bien que de flétrir le vice et de maudire le crime. A notre époque, le fanatisme religieux n'a pas encore disparu entièrement, et ce monstre, qui a dévoré tant de victimes .humaines, reparaîtrait bientôt si nous nous endormions dans une fausse sécurité. Il a pour lui les âmes naïves, qui sont les plus faciles à égarer, comme il a aussi pour instruments les esprits les plus actifs, les plus sombres et les plus pervers. Quand on le croit abattu, il reparaît sous un voile de candeur et d'innocence qui le fait accueillir par les cœurs simples et généreux jusqu'au moment où il croit pouvoir saisir sa proie et la dévorer. Cette proie, c'est la paix, la tolérance et la liberté, nos plus grands biens. C'est la crainte de ce danger qui a entraîné M. Dar- gaud à écrire I'Histoire de la Liberté religieuse en France; c'est le même sentiment qui nous l'a fait publier. CORRESPONDANCE I)K ROGER DE RABUTIN COMTE DE BUSSY AVEC SA FAMILLE ET SES AMIS (1606-1693) NOUVELLE ÉDITION BEVUE SUR LES MANUSCRITS ET AUGMENTÉE D'UN TRES-GRAND NOM HHK DE I.KTTHES INEDITES Avec une Préface, des Notes et des Tablée PAR LUDOVIC LALANNE S VOLUMES Prix de l'ouvrage complet : 28 francs. On recherche aujourd'hui avec empressement tous les écrits qui peuvent le mieux faire connaître cette- société française du dix-septième siècle, qui a produit ou tout au moins fait éclore les plus belles œuvres de l'esprit humain, peut-être. On ne se borne plus à admirer Molière, La Fontaine, Pascal, Boileau, etc., on veut connaître le foyer d'où ils sont sortis et dont ils ont été les rayons. On sent fort bien la solidarité qui existe entre l'esprit de ces grands hommes et celui de leurs contemporains. Parmi les ouvrages qui font le mieux connaître cette — 9 — société du dix-septième siècle, la correspondance de Hussy Rabutin est au premier rang. A vrai dire, ce recueil est unique dans notre littérature. Que trouve- t-on, en effet, dans la plupart des recueils épistolaires? Les lettres d'un seul individu à un certain nombre de personnes dont les réponses sont absentes. C'est un dialogue où il n'y a qu'un interlocuteur. Il n'en est pas ainsi dans la correspondance que nous annonçons. Sans doute, dans cette charmante causerie, Bussy tient le dé de la conversation, mais chaque invité prend la parole à son tour; de là une variété de physionomies, de langage et de sujets, et un intérêt qu'on ne rencontre pas ailleurs. La correspondance de Bussy est le salon où la société des beaux esprits de son temps est réunie. Les lettres de Bussy embrassent une période de vingt- six ans, et vont presque jusqu'à sa mort (9 avril 1693). Elles commencent précisément à l'époque où finissent ses mémoires (septembre 1606) et où commence son exil en Bourgogne. 11 avait laissé à Paris des amis, des l'emmes surtout, qui l'informaient de ce qui 1 se passait dans la brillante société de Paris qu'il avait quittée avec tant de regrets. Les lettres qu'il leur écrivait de son côté circulèrent et lui attirèrent un foule de correspondants empressés d'être en commerce régulier avec un homme vanté à juste titre pour son esprit, son goût et sa galanterie. Cette correspondance fait connaître à fond toutes les qualités de l'esprit et tous les défauts du caractère de Bussy, en même temps qu'elle met en lumière des personnages dont plusieurs peuvent être classés parmi les meilleurs écrivains du dix-septième siècle. Sans parler tto M' 1 "' de Sévigné, ni de sa fille, ni de leur fidèle ami — 10 — Corbinelli, nous citerons entre autres : M" c de Scudéry, dont les lettres sont pleines d'élévation, de grâce et de sentiment; M ine de Montmorency, correspondance précieuse pour les anecdotes de la cour, surtout pour les anecdotes scandaleuses ; la marquise de Gourvile, l'impudique, comme l'appelle Bussy; les comtesses du Bouchât, du Plessis, de Fiesque ; M u "* d'Armentières et Dupré; Benserade, le chevalier et le comte de Gramont, le duc de Saint-Aignan, l'abbé de Choisy, le P. Rapin, le P. Boubours, Flcchier, Mascaron, Furetièrc, Gaigniô- res, Boileau, La Bruyère, Marigny, Pomponne, Saint- Évremond, et bien d'autres, car grands seigneurs et grandes dames, femmes vertueuses ou galantes, prélats et académiciens, poètes et abbés, hommes d'épée ou de robe, semblent s'ôtre donné rendez-vous autour de Bussy. Le nombre de ces correspondants s'élève à près de 150. Le premier recueil de lettres de Bussy parut en 1697, quatre ans seulement après sa mort. Cette publication faite par sa fille, M" 10 de Coligny, et le P. Bouhours, eut un tel succès qu'il s'en fit, en quarante ans, quatorze éditions à Paris et en Hollande, quoique le texte en fût tronqué et altéré gravement. L'édition que nous annonçons aujourd'hui est établie sur ceux des manuscrits aulograplies qui ont été retrouvés dans ces derniers temps, car Bussy copiait lui- môme toutes les lettres qu'il écrivait et toutes celles qu'on lui adressait. M. Lalanne, qui ;i bien voulu se charger des soins de cette publication, a retrouvé dans ces manuscrits, non-seulement un nombre considérable de lettres précieuses qui n'avaient jamais été imprimées, mais aussi le texte authentique d'une grande partie de celles déjà connues. 11 a dès lors rétabli ce — 11 — texte dans son intégrité, reproduit les noms propres qui avaient été^omis ou changés à dessein, rectifié les dates, etc., etc.,etc. Nous signalerons surtout les améliorations notables apportées dans la partie qui comprend la correspondance de Bussy et de M mc de Sévigné. On y trouve un certain nombre de lettres nouvelles, d'autres qui n'avaient point été reproduites dans les éditions les plus modernes, des passages inédits, etc., etc. Des notes sur les principaux personnages, des éclaircissements historiques ou littéraires ainsi que des tables accompagneront cette édition de la correspondance de Bussy Babutin. Cette publication est la suite des Mémoires de Bussy Rabutin et de Y Histoire amoureuse des Gaules que M. Ludovic Lalanne a publiés dans cette collection, avec des additions et des améliorations considérables. — 12 — AUTRES PUBLICATIONS HISTOIRE DES FRANÇAIS, DE THÉOPHILE LAVALLÉE. Nouvelle et magnifique édition, revue, corrigée, augmentée et continuée jusqu'en 1848. G vol. grand in-8......48 fr. HISTOIRE POLITIQUE DES ÉTATS-UNIS, depuis la colonisation jusqu'il l'adoption de la constitution fédérale par M. Edouard Laboui.vye, auteur de Paris en Amérique, membre de l'Institut, professeur au Collège de France. 3 vol. in-8......15 fr. LES MÉMOIRES ET L'HISTOIRE EN FRANCE, par Chaules Caboche, inspecteur de l'Académie de Paris. 2 volumes in-8........................12 fr. MÉMOIRES DE L'ABBÉ LE Q E N D R E, chanoine de Notre-Dame, secrétaire de Mgr de Harlay, archevêque de Paris, abbé de Clai- refontaine, publiés d'après un manuscrit authentique, avec des notes historiques, biographiques et autres, par M. Roux. I vol. in-8.................... 7 fr. LE MAGASIN DE LIBRAIRIE, public par M. Charpkvtiek. Douze vol. in-8. ... !..............(10 fr. poésies d'André chénier. Édition critique, accompagnée d'une étude sur la vie et les œuvres d'André Chénier, variantes, notes, commentaire, lexique et index, par L. ISecq de Fol- griÈRKS, magnifique édition grand in-8, ornée d'un beau portrait gravé..................... 10 fr Le m'me ouvrage, papier de Hollande. Exemplaires numérotés....................... 40 fr. Catalogne de la DIDLIOTHEAVE CHARPENTIER BIBLIOTHÈQUE FRANÇAISE I. littérature ancienne .Làc.audie. Causeries paris. , . ILamé. Julien l'Apostat . . v*l» iLanfrey. Histoire de? Papes. . . l! — Portraits politjquei L*.v*LLÉK(TB.)-Hist. des Fiançais. Géographie..... H É loi SE et AnÉL.Letfrcs. [îÉim ai,dk. Moyen île parvenir. 1 BaDBLAH. GCuvres.......1 H. DBI PÉHIHRS. Contes,.......1 *\! \hm î.m: iJcii Nokl uu Fail. Propos rustiques. . 1 MéNahd, Poèmes Satire MeMIP. Du Catliolicoo . . . t Montaigne» Essais........4 Pascal. Pensées. Les Prov. 2 Maibthe (.T. de). Du Pape. <.on,NEiLi.E(P.t'lT.)Œnvros.......S Maistrk fX. le). Œuvres . Monde nv. 1rs Plill. Du Polythéisme • . vol. | . 2 VlRGILR. TRB8MOB. Aristophaki* AllISTOTE. Démosthénb. Euripide. Et-CHYLE. HÉllOIlOTB. UOSIÈRIÎ. Mou Km. Racine (J.). boiuuo. La Fontaine Œuvres.......3 MahC-Deiieit, U liéltro........1 Mistiial. 1 1 1 1 1 t 1 1 1 1 II. mémoires etcorrespondances DAlJHlGKI (A.). Mémoires.....1 (Elivres , Failles........ Contes........ Caractères. • • • • . Gil Jïlns......, Discours......, S. do Louis XIV. ■ R-iusskau (J.J.).Confessions.. . .. Prévost. Manon Lescaut.. As un éChéni En.Poésies....... La Bruyère. Lésai. s. Bossu kt. Voltaire. Mksnard. MÉRIMÉE. Millevoye Mi OMET* MÉZIBtlES. Mont p I'.nsikr. mot! ivillb. M. ii v. Valois Voiture. CiiAMiinuN(P.). Mémoires......V Mémoires......4 Mémoires......1 Œuvres........2 Les Larmes.....1 Orléans (D*»c),Leltrcs........2 Fouqijit. Mémoires......S Il ussY-ItAiiUTlN. Mémoires......2 — Correspondance . . 6 Haiiiiieii. Journal........8 Ma intei. ON (M""} Lettres,Entretiens. 2 — Lettres édifiant es.. 2 — Conseils aux tilles. 2 — Corresp. générale. 10 — Mémoires......l Retz {Card. de). Mémoires......* Hamilton. Mém.do Graminont 1 D OiiEiiKincii. Mémoires.....t DT>iNAY(M">«).Mémoiros......2 III. Ecrivains contemporains Aimé Martin. Mères de famille. . 2 Bart hélémy. Pu. en voyage. ... 1 B EN 4. Constant. Adolphe.......1 Bh.-Savarin. Physiologie du goût 1 Cotte. Le Maroc......J DklÉcluse. Romans.......1 — Les Bcnux-Aris . . 1 Daniel StbRH. Rcvoluliondo 1S48. 2 Dahuaud. Liberté religieuse. 4 Dkspois. LesLettresetliilib, 1 Frémy. LaCousine Julie. . 1 Ferry. Voyage au Mexique 1 Fougues. Beaux Esprits ... S — Nolson........1 Gautier (Th.). Poésies complètes. 1 — poésies nouvelles. 1 — M lle de Maupin. . 1 — Capitaine Fracasse. 2 — Nouvelles......1 — Romans et Contes. 1 — Voyage en Espagne î — Voyage en Russie. 2 Gérard DENER.Voyage en Orient. 3 Geruzez. Littérature.....1 GiRAttD. Essai surThucydide 1 GoNCoURTtMM.)Uenô Manpénn . . i — G. Lacerteui. . . . 1 Jurien delà G. I inerres maritimes. S Kihke. Noirs et p. Blancs. 1 Lauoulaye. Liberté religieuse. 1 — Etudes morales. . . 1 — L'Etat et ses limites 1 _ Paris on Amérique. 1 _ Le Parti libéral . . \ — L'Allemagne . ., Lan ra Mfrfllo ....... Hist.do l'Acad. Tr. Charles IX..... Colomba. ...... Clara Gazul..... Don Pèdre I". . . Poésies........ Mario Sluart.... Antonio Perez. . . Mémoires...... Notices........ Préd.de Shakspeare Shakspeare ,sesœuv. — Surc.de Shakspeare Musset (A. de). Premières poésies. — Poésies nouvelles.. — Comédies, Proverb. — Confes. d'un enfant — Nouvelles...... — Contes........ — Posthumes...... Musset (P. db). Lui et Elle..... — Fxtravagants. . • ■ — Originaux...... — Fem.i.es de la Rég. — Mémoires do Gozzl. — Voyage en Italie. . — Nouvelles italienn. — Nouvel Aladin. .. Souv. de la Révol. . Souv. de jeunesse. Contes de la Veillée Contes fantastiques Romans....... Nouvelles...... Philos, contemp . . Conversations. . , . Sainte-Beuve. Tableau de laPoésie Volupté..... Poésies........ S.-M.-GiHABDiN.ConrsdcLillératuro EssalsdeLiltératuro Madeleine...... MitcdelaSeigllèro. Marlanna...... Le Doct. Hcrboau. Fernand....... Valcreuso...... M«deSommerville. Nouveau Soigneur. Daniel Vlady. . . . Esprit des femmes, Obermann...... Staël (M me DEj.Corinne....... De l'Allemagne. Delpbtoo....... De la Littérature. . Révolution...... Mémoires...... Taxile Delord. Mali nées littéraires TouhguÉnef. Pères et Enfants, . Valmore. Poésies........' Hibliothèqiie grecn,uc-lntiiio- frnnçRÎHO Nodier. Poitou. Rioault. Sandeau. Sarcey. Seluen. Senahcourt. Longus. Platon, plutahque. | Sophocle. Thucydide. Œuvres...... Tragédies..... Comédies..... La Politique . • • Cucfs-d'ipiivie . • Théâtre....... Tngé(H«i...... H Gloire...... Iliade........* Odyssée......' Romans grers.. • Œuvres coii'plcto» Hommes illusircs- Théâtre....... Histoire...... Itiblîothèqne anglaise fi »"V" B.).L'Oncle Tom. . • Hist. d'Angloterri Paradis perdu • • Tristram Shandy. Œuvres complète Stowb (M Lin o a rd. Ml LION. Sterne. Shakspeaub GpLDSMITR, Trollope. Macaulay. Vie. de jÇValwW Les Bertram - • ; Révolution anpiai; Guillaume lu. . Ribliotli. allemande fronçai Schiller. Tacite. J. CÉSAR. Suétone. Sallustb. Uûraûb. Œuvres........2 Commentaires ... 1 Douze Césars. . . 1 Œuvres.......1 Œuvres.......2 Klopstock. Théâtre...... Guerre do 30 an Poésies....... Théâtre...... .Faust..... Poésies....... WIlhcImMeister. Werther...... Les Affinités - • « Mémoires..... Conversations.. ■ Correspondances. La Me^siado • ■ Conteur» all. Nouv. aIlerr.artd/ Uofpmann. Contes fantasliqu 1 lïibliothêqne italienne. **t gnolo et portugaise fr»"^*' 1 Calderon. Théâtre. Lope de Veoa. Théâtre.. • ■ • Camoens. Les Lusiades- • . Dante ALiaiiiEiiiDivIno Comédie < Tasse. Jérusalcnidéiivre Machiavel. Œuvres pohl»q«* Silvio Pbll-CO. Mes Prisons... • Man/oni. Los Fiants.. . ■ riiilosophie, Itelirjion.Wcicn Descartes. Œuvre*....... Maleuranciie. Œuvres....... Œuvres....... Œuvres....... Lettres....... Œuvres.....' Eisaidopbllw.' philoJOpMo et Ri Mélanges . • ' Essais....... Saint AuGUSTlNCon^!; 1 " 1 - * " Cité do Die Leiiinitz. Bacon. Euleh. Spinosa. Saissbt. BOSSUET. FÉNELON. Mahomet. Conpucius. quatrepaoks. D 'Boudetôt. Cabanis. BlCHAT. zi m m i' 11m a n n . Roussel. Dehéhain. Paris. - Imprimorio P.-A. BOURDIER et C<" f rue (Euvres pbj[«0f Œuvres p"" om, 1 Lu Koran. • ■ *, Les quatre k" ri Souvenirs. • ; * Le Chaleur rusti Peine Vénerie.' .-c n. cha^eresst 85aW*j ltt,lr Tir au tanU • • • Dix Epines- . . ■ liracounag 0 - • • ' De la Solitude. Do la F emn ", 6 .-• Ann. sclen« fi î»< Î^TÎ'oitevIOSi 6, PGii ■