^ C E L L E - 01 CELLE-LA CELLE-CI ET CELLE-LA 00 LE JEUNE-FRANCE PASSIONNÉ. Le 31 août, à midi moins cinq, Rodolphe, |>lns matincux que de coutume, se jeta en lias de son lit, et alla se planter tout d'abord devant la glace de la cheminée, pour voir s'il n'aurait pas, d'aventure, changé de physionomie en dormant, et pour se constater à lui-même qu'il n'était pas un autre, cérémonie préliminaire à laquelle il ne manquait jamais, el sans quoi il n'aurait pu vivre convenablement sa journée. S'étant assuré qu'il était bien le Rodolphe de la veille, qu'il n'avait que deux yeux ou à peu prés selon son habitude, que son nez était à sa place ordinaire, qu'il ne lui étail pas poussé de cornes pendant son sommeil, il se sentit soulagé d'un grand poids, et entra dans une merveilleuse sérénité d'esprit. Du mi- i 1 CELLE-CI roir, ses yeux se portèrent par hasard sur un al- manach accroché à un clou doré au long de la boiserie, et il vit, ce qui le surprit fort, car c'était le personnage le moins chronologique qui dit au monde, que c'était précisément le jour de sa naissance, et qu'il avait vingt et un ans. De l'al- manach, son regard tomba sur un rouleau de papier tout humide, tacheté d'encre et bosselé de caractères informes : c'était la dernière feuille d'un grand poëme qu'il avait sous presse, et qui devait immanquablement faire reluire son nom entre les plus beaux noms. Rodolphe, à celte triple découverte, se prit à réfléchir fort profondément. 11 résultait de tout ceci qu'il avait de grands cheveux noirs, des yeux longs et mélancoliques, un teint pile, un front assez vaste cl nue petite moustache, CELLE-CI sa royale et Ml moustaches un vieux air allemand do Sébastien Bach. Rndolpho sortit aussi quelques instants après. A voir la manière dont il s'en allait dans la pue, la main dans sa poitrine, les sourcils sur le nez, les coins do sa bouche on fer à cheval, les clie- voux aussi mal peignés que possible, il n'était pis difficile de comprendre que ce pâle et malheureux jeune homme avait un volcan dans le cœur. — Monsieur ! monsieur ! vous ave/, oublié d'ôter votre bonne) de coton, el les polissons crient à la chienlit après mois, dit Mariette en tirant par la hasipte de sou habit son digne maître 1! idnlphe, qui ne s'en apercevait pas le moins du monde. Tenez, voilà votre chapeau. Rodolphe, stupéfait, porta la main à sa tête, et reconnut la vérité, l'épouvantable vérité. A cet instant même, une dame d'une beauté rare et d'une tournure des plus élégantes, donnant le bras à un monsieur, le plus insignifiant et le plus déhonnaire d'aspect qu'il vous plaira d'imaginer, tourna subitement le coin de rue, el se trouva précisément en face du Rodolphe. C'était madame de M"*. Al'éclal de rireà peine comprimé qui jaillit de sa bouche, il ne put douter qu'elle ne l'eût vu. Rodolphe se souhaitait sous la terre à la profondeur de la couche diluvienne, dans le lit cal- caire où se trouvaient les os de mammouth; il aurait bien voulu pouvoir se supprimer tempo- rajreméijt, ou mit à son doigt L'anneau de Gyges, qui rendait invisible. Il jeta lo pyramidal bonnet à Mariette, et enfonça Sun chapeau sur ta tète, avec l'air de Ban- fi ed sur le bord du glacier, ou de Fanât au mo- menl de se donner au diable. — Ah! massacre et malheur ! limite et chaos! lisons d'enfer! anathéme et dérision! terre et ciel '. tête el sang ! Etre rencontré en bonnet de colon par sa Béa* dix! 0 fortune! pouvais-tu jouer un tour plus cruel à un jeune homme dantesque el passionné '.' Byron lui-même, qui avail l'ineffable avantage de signer comme Bonaparte, aurait paru ridicule avec un bonnet de coton; à plus forte raison Rodolphe, qui ne signait pas comme Bonaparte, et i(ui n'avait fait ni le Corsaire ni Don Juan. Parce qu'il avait élé trop occupé jusqu'à ce jour, cl non pour un autre motif, je vous jure. Un bonnet de coton, le mythe de l'épicier, le symbole du bourgeois, horror ! horror ! horror ! — Je n'ai plus rien à faire avec ce inonde, et il ne reste qu'à mourir, pensa Rodolphe : et il se dirigea vers le pont Royal; quand il y fut arrivé, il s'accouda sur le garde-fou, regarda le soleil, attendit qu'un bateau qui descendait lu rivière Il CELLE-CI eut passé l'arclie et se fùl un peu éloigné. Alors il monta sur le parapet, et, avanl que personne eùl le temps de s'y opposer, il se jeta en lias avec sa cravache et son chapeau. Dans le trajet du pont à la surface de l'eau, il eut le temps de penser que le succès de son poème était assuré par son suicide, et que le libraire en vendrait au moins douze exemplaires. De la surrace au fond, il chercha quel motif on donnerait à sa mort dans les journaux; il faisait très-beau ; les rayons du s deil, pénétrant la masse d'eau qui roulait au-dessus de lui, la rendaient blonde comme uni' topaze, et permettaient de distinguer le lil de la rivière tout semé de clous, de tessons et de vaisselle cassée; Rodolphe voyait les goujons filer a côté île lui el frétiller de la queue, il entendait la grande voix de la Seine bourdonner A son oreille ; cette réflexion lui vint alors, (prêtant aussi bien fait de sa personne qu'il l'était, il ne pouvait manquer d'être un très-joli cadavre cl de produire une grande sensation à la Morgue. 11 lui semblait déjà entendre les ah ! et les oh ! des sensibles commères du quartier. — Il a la peau bien blanche, et celle poilrii.....I cette jambe d'of- ficier! quel dommage! et autres menues exclamations; ce qui le rendait tout aise au fond de sa rivière. Cependant le manque d'air commençait à lui comprimer les poumons, et à lui causer une ET CELLE-LA. 23 douleur abominable; il n'y tint plus, et, oubliant l'opprobre qu'il y avait à revenir sur une terre ou l'on avait été vu en bonnet de colon, il donna du pied contre le fond, et partit avec la rapidité d'une (lèche ; le dôme de cristal allait s'éclaircis- sant de plus en plus ; en deux ou trois mouvements Rodolphe atteignit le niveau du lleuve, et put respirer à son aise. Une foule immense couvrait les quais : — Le voilà ! le voilà ! cria-t-on de toutes parts. Rodolphe, qui nageait connue une truite et qui aurait remonté une écluse de moulin, se sentant regardé, y mit de l'amour-propre, et se prit à tirer sa coupe avec toute la pureté imaginable. Son chapeau llottait prés de sa badine, il les repécha tous deux, mit le chapeau sur sa (éle, cl, nageant d'une main, il faisait siffler sa cravache de l'autre, au grand ébahissement de tous les gobe-mouches. — C'est le marquis de Courtivron, disait celui- ci ; — c'est le colonel Amoros, disait celui-là, qui fait des expériences gymnastiques ; — c'est un farceur, ajoutait un troisième; — c'est une gageure, criai) le quatrième; mais personne, entre toutes ces brutes qui partagent avec la girafe le privilège de regarder le ciel en face, ne put deviner, ô passionné et magnanime-Rodolphe ! pourquoi tu t'étais jc(.é du pont Royal en bas,. 11 . si * / M CELLE-CI quelqu'un d'eux avait su que c'étail pour un bonnet de coton, il ne t'aurait pas compris, et aurait dit que tu étais un grand fou, en quoi il aurait eu certainement tort. Rodolphe, pimpant et guilleret, aborda en quelques minutes; comme il ne pouvait s'en aller ainsi trempé, un officieux alla chercher un fiacre il y monta et rentra chez lui. Mariette tomba de son liant en le voyant suant l'eau comme un dieu marin. Rodolphe lui expliqua la chose, et Mariette, qui aimait Rodolphe, quoique ce fût son maitre, qu'il la payât fort exactement et lui fil toutes sortes de petits cadeaux, ne rit pas trop fort de sa mésaventure. — Tenez, voilà vos pantoufles, fit-elle avec un geste amical ; voici Tom, votre chat favori ; voilà votre volume de Rabelais ; que voulez-vous de plus? D'ailleurs, vous n'êtes pas si mal en bonnet de coton que vous voulez bien le croire, et vous en auriez deux ou trois douzaines sur la tête que je ne vous en trouverais pas moins bien, moi. Mariette appuya très-fort sur le moi. Ce ne pouvait être que dans une excellente intention ; Ma- iiel te, comme je l'ai déjà dit, était une belle et bonne fille; quant à l'interprétation que donna Rodolphe à cette honnête monosyllabe, mes belles dames, je n'ose vous le dire, de crainte d'alarmer votre pudeur, et, s'il vous plait, nous passerons ET CELLE-LA. •27 tlans lu pièce à côté pour no pas le gêner dans ses commentaires; convenez que mon héros est un abominable mauvais sujet, el dites-moi pourquoi chaque élan de passion poétique qui le prend se résoul en prose au bénéfice de Mariette. 0 MarietteI au lieu d'être jalouse, tu déviais souhaiter que ton maître fût amoureux de vingt femmes, tu ne saurais qu'y gagner. Le lendemain Mariette, après l'avoir curieusement fait bâiller, remit à son maître une toute petite lettre où les chiffres de madame de M'*" étaient estampés au fer froid. Il l'ouvrit avec précipitation : c'était son billet d'invitation. Dans les lacunes de l'impression, remplies par la main tle madame de M*", une écriture anglaise, grêle et fluette se penchait paresseusement de gauche à droite, et s épaulait sans façon contre les lettres moulées. Celle écriture choqua Rodolphe, c'était récriture de toutes les femmes possibles, maintenant que toutes les femmes savent écrire et que les cuisinières orthographient épinards sans h aspirée. Cette anglaise-la était celle qu'on démontre en vingt-cinq leçons, et qui ne permet pas aux mœurs et aux habitudes de la personne de se reproduire dans ses courbes et ses déliés mathématiques. Richardson, qui a tout observé, fait la remarque que récriture de la mutine amie de Clarisse Harlowe était mutine, irrégulière et 28 CELLE-CI fantasque comme son esprit, et (|iio les fMH de ses p et de ses g étaient contournés avec une crâ- nerie particulière. Maintenant, il n'aurait rien à reprendre à récriture île la capricieuse miss ; car les femmes, après avoir adopté une âme de convention, un esprit cl nue figure de convention, ont adopté aussi une écriture de convention, en sorte qu'il n'est plus possible de les saisir un seul moment dans le vrai: elles son) perpétuellement armées de toutes pièces : il y a là-dedans une rouerie machiavélique. Un liilletd'amour ainsi écrit peut se perdre sans le moindre risque, on ne le reconnaîtrait qu'à la signature, quand même on serait le mari, et l'on ne signe pas souvent ces sortes de choses, maintenant surtout que l'on n'a guère qu'une maîtresse à la fois. Cependant Rodolphe finit par prendre son parti là-dessus, pensant être amplement dédommagé par le resté. Le jour de madame de M"* était le samedi, comme le lecteur le sait déjà, et, jusqu'à ce bienheureux jour, notre héros ne laissa aucun repos .m tailleur pour l'achèvement de son gilet phénoménal, à qui il voulait faire perdre sa virginité dans le salon de madame de M***. L'instant vint de s'habiller : il déploya et fripa plus de vingt cravates avant de se fixer à une, il mit et è>la tous ses pantalons les uns après 1rs autres Sans pouvoir se décider à faire un choix, il arrangea ses che" V Et CELLE-LA. 2<1 veux do dix manières différentes, et finit par être costumé d'une façon assez drolatique. Tous ces préparatifs sentaient le bourgeois d'une lieue à la ronde. Un troisième clerc d'avoué, invité à une soirée de marchande de modes, ne se serait pas conduit autrement, et, en ce moment-ci. nous sommes forcés d'avo.....■ que ootre poétique héros patauge en pleine prose. Dieu veuille qu'il se puisse tirer de ce bourbier, et qu'il parvienne eiilin à se dessiner dans l'existence sous un jour dramatique et passionné tout à fait digne d'un homme et d'un artiste ! La bizarrerie de son costume souleva un petit murmure dans le salon, et toutes les têtes se penchèrent curieusement vers lui. Il salua madame de M"*, et lui marmotta je ne sais quelle phrase banale, que, pour son honneur (l'honneur de Rodolphe et non celui de madame de M""), je m'abstiendrai de rapporter ici; puis il alla se mettre sur une causeuse à coté de son camarade Albert, Kl puis, ma foi ! il mangea des gâteaux, avala des romances et des verres de punch, ahsorha à lui seul presque tout un plateau déglaces; entendit et applaudit une lecture de vers classiques absolument comme une personne naturelle ; si bien que tout le monde, qui s'attendait à voir un original, un lion, comme disent les Anglais, était émerveillé de le voir s'acquitter des TiU CELLE-CI devoirs sociaux avec une aisance aussi parfaite. La prose envahissait notre héros d'une façon singulière. Un agent de change, qui avait lié conversation avec lui, fit un calembour. Eh bien ! non- seulement Rodolphe ne tomba pas en syncope à cette turpitude déchargée â bout portant, mais encore il répondit par un calembour redoublé qui aurait donné la jaunisse à Odry, etquifitécarquiller les yeux à l'honnête industriel, de manière à ce que ses prunelles fussent tout entourées de blanc : ci' qui est la plus haute expression de l'étonné* ment, si l'on en croit les cahiers de principes à l'usage des pensionnats. L'épicerie du siècle avait enfin rompu le cercle magique d'excentricité dont Rodolphe s'était entouré pour se garantir de l'épidémie régnante; des vapeurs épaisses de mélasse se condensaient autour de lui, et lui faisaient voir tout sous un jour bourgeois cl mesquin ; et, si à cet instant on lui avait chaussé la tète d'un bonnet de garde national, et affûté au derrière une giberne el un briquet, loin de trouver la plaisanterie de mauvais goût, il vous aurait demandé votre voix pour être caporal, et se serait incontinent mis à crier : Vive l'ordre de choses et son auguste famille ! aussi bien que le digne M. Joseph Prudhomme. Le calembour, colporté par l'agent de change, s'infiltra dans tons les groupes, et y excita un pe- H lit frémissement d'admiration qui se termina par un éclat de rire universel. Tous les hommes toisaient Rodolphe d'un air d'envie, et toutes les femmes d'un air de bienveillance marqué: décidément, Rodolphe avait les honneurs de la soirée. Madame de M*** lui lit le plus gracieux sourire. M. de M"** lui prit la main et rengage,! à revenir le plus souvent qu'il pourrait. Rodolphe avait enlevé d'emblée les cœurs du mari et de la femme au moyen d'un calembour. 0 altitudo! La superbe manière dont il avait écouté et applaudi un nocturne chanté par des amateurs lui avait concilié l'estime générale, et lui avait f;iit faire un pas énorme dans l'esprit de madame de M** + . Mais son calembour lui en avait fait faire deux ou même trois, infiniment plus énormes que le premier; car, dans l'esprit et le cœur d'une femme (est-ce la même chose ou sont-ce deux choses?), le premier pas n'est absolument qu'un pas et ne vous conduit qu'au seuil de son âme ; le second, déjà plus allongé, vous met au plein milieu ; et le troisième, véritable pas fait avec des hottes de sept lieues, vous conduit tout au bout et vous fait toucher le fond. Rodolphe était au fond de madame de M***, et cela dès la première séance. Infortuné jeune homme '. E T lit I I LA. %X CELLE-CI Adoré de la femme, adoré du mari, la porte ouverte à doux battants, toutes les facilités du monde. Faites-moi doncquelque chose de forcené et d'énergique avec une pareille situation ! On dansa, Rodolphe dansa, et dansa en mesure encore, comme s'il n'était ni poêle, ni jeune- France, m patsiOnné. Mon Dieu, non ! il y mil toute la grâce et toute l'élégance imaginables, il ne marcha sur le pied d'aucune dame, il ne creva la poitrine d'aucun homme avec son coude, el madame de M"' avoua qu'elle n'avait jamais vu de cavalier plus parfait et qui dansât le galop d'une façon plus convenante! Rodolphe se retira fort lard, laissant de lui l'i" déc la plus favorable ; il eût été entièrement heureux si la pensée que sa pièce de vers ne pouvait lui servir ne fut venue traverser sa béatitude comme une ligne de nuages qui coupe un horizon clair; il eut beau chercher mille biais, il ne pui rien trouver, et, de guerre las. il résolut de tenir son domain en portefeuille; mais les diables de vers lui grouillaient dans la poche, el faisaient tous leurs efforts pour mettre le nez à la fenêtre. Un soir qu'il se trouvait chez, madame de M'", il entendit une de ses amies qui l'appelait par son nom de baptême, ce nom de baptême était Cy- prieuiie. Rodolphe lit un bond d'un demi-pied de Et CELlt-iA. Sï haul sur son fauteuil ri bénit intérieurement le parrain et la marraine qui avaient innocemment en la triomphante idée de donner à leur filleule un num trisyllabique et rimant en terme. O reine de mon rœur ! ô lirune Cypnennc ! Quelle lieaulé iieut-on toflltr à la tienne? Cela allait tout seul. Rodolphe reprit sa respiration comme quel" qu'un de soulagé d'un grand poids, comme une femme dont le mari s'en va, et qui peut enfin aller ouvrir à son amant qui étouffe dans une armoire, on comme un mari dont la femme monte en diligence pour aller passer quinze jours à la campagne. L'amie de madame de M"' sortit après quelqui s propos de femmes, et Rodolphe resta seul avec elle; an lieu de profiter de ce tète-à-tête fortuit que le hasard lui ménageait, le hasard, le plus grand îles entremetteurs de ce monde, où il j en a tant et de si lions, Rodolphe, se comportant en vrai âne et en franc écolier, cherchait à substituer une épithète à l'épithètc trop locale de ro- vinin, dont il avait affublé le soleil dans son élu- cubration primitive, et perdait ainsi un temps bien plus précieux que celui d'Annibalà Capt..... Enfin il réussit, tant bien que mal, à rapiéceter le tout et à mettre sou douzain dans un état assez a M CELLE-CI présentable. On se doute bien (|ue sa conversa- lion devait eu souffrir un peu, cl que madame de M"' dut le trouver singulièrement distrait ; il est vrai qu'elle attribuait ses distractions à un tout nuire motif. — Vous êtes un méchant de ne m'avoir pas encore écrit de vers sur mon album : vous eu faites pourtant, votre ami Allieri me l'a dit. et, d'ailleurs, j'en ai vu de vous sur l'album de madame de C*", ils étaient, en vérité, charmants. Allons, ne vous faites pas prier, écrivez-m'en quelques-uns pendant que je vous liens, fit nia- dame île M"* en lui posant l'alhum tout ouvert devant lui, et en lui fourrant entre les doigts une mignonne plume de corbeau.-Rodolphe ne se fit pas prier, il avait si peur que l'occasion d'utiliser son douzain ne s'envolât, qu'il la pril aux cheveux, à pleins doigts, et l'écrivit de sa plus belle écriture, ce qui est encore bien bourgeois cl bien écolier, un grand homme devant toujours écrire d'une manière illisible, témoin Napoléon. lies qu'il cul Uni, madame de M*", se penchant curieusement, reprit l'album, ei se mil à lire les vers à demi-voix et toute rougissante de plaisir : car les vers que l'on fait pour vous semblent toujours bons, même quand ils sonl romantiques et que l'on est classique, et, ainsi, réciproquement. — Vraiment, je ne savais pas que vous lissiez ET CELLE-LA. les impromptus sans être prévenu d'avance; vous ("1rs réellement un homme prodigieux, et vous ferez la huitième tirs sept merveilles du inonde, Mais c'est «jii'ils sont vraiment très- bien, ces vin s ; le second, surtout, est charmant : j'aime aussi beaucoup la Un : il y a peut-être un peu d'exagération, et mes yeux, si beaux que vous les vouliez trouver, sont loin de posséder un pareil pouvoir; mais, c'est égal, la pensée est fort jolie, il n'y a qu'une soûle chose que vous devriez bien changer, c'est l'endroit où vous dites que ma peau est couleur d'orange, ce serait fort vilain si c'était vrai; heureusement «pie cela n'est pas, lit madame M"* en minaudant un peu. — Pardon, madame, ceci est de, la couleur vénitienne et ne doit pas tout à fait se prendre au pied de la lettre, objecta timidement Rodolphe, comme quelqu'un qui n'est pas Lien sur de ce qu'il dit et qui est prêt ,i se désister de son opinion. — Je suis un peu brune, mais je suis plus blanche que vous ne croyez, répliqua madame de M"* en écartant un peu la dentelle noire qui voilait sa gorge; ceci n'est pas de la neige, ni de l'albâtre, ni de l'ivoire, et cependant ce n'est pas un zeste d'orange; en vérité, messieurs les romantiques, quoique vous ayez délions moments, vous êtes de grands fous. Rodolphe souscrivait de bon cœur à cette pro- r,6 CELLB-CI position, quelque pou hétérodoxe, qui l'eût fait sauter au plancher quelques jours auparavant, el se mit à faire un feu roulant de madrigaux et de galanteries dans le goût do Dorai et Marivaux, qui avaient bien l'air le plus bouffon du monde, obligés qu'ils étaient de passer entre une mous- tacheetune royale de 1830. Madame de M*" l'écoutait avec an sériera qu'elle ont assurément refusé à des choses sérieuses. Il n'y a, en général, que les futilités et les niaiseries que les femmes écoutent avec gravité. Dieu sait pourquoi; moi je n'en sais rien, et vous? Rodolphe, voyant qu'elle écoutait religieusement et ne sourcillait pas même aux endroits les plus véhéments et les plus exagérés, pensa qu'il ne serait pas mauvais de soutenir ce dialogue d'un peu de pantomime. La main de madame de M'" était posée à demi ouverte sur sa cuisse gauche. La main de Rodolphe était posée ouverte entièrement sur sa cuisse droite, ce qui est une trés- jolie position pour quelqu'un qui a de l'intelligence et qui sait s'en servir, et Rodolphe avait à lui seul plus d'intelligence que plusieurs gendarmes ensemble. La main de madame de M'" était faite n ravir, les ilnij-t» effilés el menus, l'ongle rose, la chair F. T CELI.F.-I.A. ST polelée el trouée de petites fossettes. Celle de Rodolphe était d'une petitesse remarquable, blanche, nu peu maigre, une, véritable main de patricien. C'était assurémenl deux mains bien faites pour être l'une dans l'autre, cela parut démontré à notre héros après une rapide inspection. 11 ne s'agissait plus que d'en opérer la réunion, el je crois devoir à la postérité le récit îles manœuvres et de la stratégie de Rodolphe pour parvenir à cet important résultat. Un espace de quatre pouces environ séparait les deux mains; Rodolphe poussa légèrement avec son coude le coude de madame de M*" : ce mouvement fit glisser sa main sur sa robe, qui, heureusement, était de soie: il ne restait plus que deux pouces. Rodolphe fabriqua une phrase passionnée, qui nécessitait un geste véhément, il la débita avec, une chaleur très-confortable, et, le geste fait, il laissa retomber sa main non sur son genou, mais dans la main même de madame de M*", qui était tournée la paume en l'air, comme nous avons déjà eu l'agrément de le dire plus haut. Voilà de la tactique OU je ne m'y connais pas; et, à mon avis, notre Rodolphe avait l'étoffe (l'un excellent général d'armée. Il serra légèrement les doigts de madame de M*** entre ses doigts, de manière à lui faire ™m- \ 58 CELLE-CI prendre que ce n'était pas un effet du hasard qui réunissait ainsi leurs deux mains, mais de manière aussi à se pouvoir rétracter si elle s'avisait d'ètie immodérément vertueuse, re qui eut pu arriver: les femmes sont quelquefois si étranges! Madame de M"*, qui était de profil, se mit de trois quarts, redressa un peu la tête, ouvrit l'œil un peu plus que de coutume, el arrêta sur Rodolphe mi regard dont la traduction littérale se réduisait à ceci : Monsieur, vous nie tenez la main. A quoi Rodolphe répondit sans dire un mot en la serran! davantage, en penchant la tête à droite el en levant la prunelle au plafond, ce qui signifiait : Parbleu, madame, je le sais; mais pourquoi, aussi. avez-VOUS une aussi belle main? cette main est faite pour être tenue, il n'y a pas le moindre doute, et mon honheur sera au comble si... Un imperceptible demi-sourire passa sur les lèvres de madame de M"*; puis elle ouvrit l'œil encore plus et gonfla dédaigneusement ses narines en raidissant sa main dans la main de Rodolphe, sans toutefois ta retirer; de temps en temps elle jetait une œillade vers la porte. Traduction : Oui, monsieur, ma main est très-jolie; mais ce n'est pas une raison pour la prendre, quoique ce soit de votre part une preuve de goût que de l'a- ET CELLt - L A. 53 voir fait; je suis vertueuse, oui, monsieur, très- vertueuse; ma main est vertueuse, mon bras l'est aussi, ma jambe aussi, ma bouche encore plus; ainsi, vous ne gagnerez rien à diriger vos attaques d'un autre eùlé. D'ailleurs tout eela appartient à mon mari, attendu qu'il a reçu de mon père cent mille francs pour coucher avec moi, ce dont il s'acquitte assez mal, comme vrai mari qu'il est cl qu'il sera toujours; donc, laissez-moi, ou au moins ayez l'esprit d'aller fermer celle porte, qui est toute grande ouverte; après, nous verrons. Rodolphe comprit à ravir, et ne (il pas le plus léger contre-sens dans sa version. — Il vient un vent par cetle porte à vous glacer les jambes; si vous le permettiez, je l'irais fermer. Madame de M"* inclina doucement la tète, et Rodolphe, repoussant délicatement la main de la princesse sur son genou, se leva et ferma la porte. — Elle joint fort mal et le vent y passe comme par un crible : si je poussais ce petit verrou .cela la maintiendrait. Et Rodolphe poussa le verrou. Madame de M'" prit un air détaché et calme qui lui allait on ne peut mieux ; Rodolphe vint se rasseoir à sa place sur la causeuse, cl il reprit la main de madame de M""*, non avec sa main droite, comme auparavant, mais avec sa main *li CELLE-CI gauche, eu qui est extrêmement remarquable et m pouvait provenir que d'une haute conception. Vous verrez tout à l'heure, adorable lectrice, la profonde scélératesse cachée sous cette apparente bonhomie, et combien prendre une main avec sa droite ou sa gauche est une chose dissemblable, quoi qu'en puissent dire les ignorants. Le liras droit de Rodolphe touchait celui de madame de H***, et la taille tiére et cambrée de celle- ci laissant un interstice entre elle et le dus de la causeuse, Rodolphe, le grand tacticien, insinua fort ingénieusement sa main, et puis son liras, pat cette tranchée naturelle, et se trouva, au bout de quelques instants, remplacer le dossier de la causeuse sans que madame de M*** eût été obligée de s'en apercevoir, tant l'opération avait été conduite avec prudence ei délicatesse. Vous croyez peut-être que Rodolphe, pendant toutes ces mami'uvres anacréoutiques, avait la bonhomie de parler de son amour a madame de M*". Si vous croyez cela, mois êtes ou grand sot, ou vous n'avez pas une haute opinion de la perspicacité de mon héros. Devinez de quoi il lui parlait: il lui parlait du nez d'une de ses amies intimes qui devenait plus rouge de jour en jour, et s'empourprait d'une façon toute bachique; de la robe ridicule qu'avait madame une telle à la dernière soirée de l'impre» El CELI.K-LA. 11 visation de H. Eugène de Pradel, el de mille autres choses égalemenl intéressantes, à quoi madame do M'** prenait un singulier plaisir. De passion el d'amour, pas on mot. Il ne vou- lail pus l'avertir cl la mettre sur ses gardes. — Cela eût été par trop naïf. — Parler d'amour à une Femme qu'on veul avoir, avant d'avoir engagé le combat, c'est à peu près agir Comme un bravo qui vous dirait avant de tirer son stylet : — Monsieur, si vous voulez avoir la bonlé de le permettre, je vais prendre la liberté grande de vous assassiner. — 11 y avait, sous la régence, une habitude charmante que l'un a laissé perdre, et que je regrette du fond de mon cœur, dit Rodolphe sans transition aucune. — Les petits soupers, n'est-ce pas? répliqua madame de il*** avec un clignement d'iril dont la traduction libre pouvait être cet deux mois : Monstrueux libertin ! — J'aime prodigieusement les petits soupers, les petites maisons, les petites marquises, les petits chiens, les petits romani et toutes les petites choses de la régence. C'était le bon temps; il n'y avait alors que le vice qui se fit en grand, et le plaisir était la seule affaire sérieuse. — Jolie morale! dit et ne pensa pas madame de M'". t il CELLE-CI — Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit... Je veux dire l'habitude Je baiser la main aux femmes, lit Rodolphe en attirant à la hauteur de sa bouche la petite main de madame de M"", repliée et cachée dans la sienne ; cela était à la fois galant et respectueux... Quel est voire avis là-des- sus? continua-t-il en appuyant le plus savanl baiser sur sa peau blanche et douce. — Mon avis là-dessus 1 Quelle singulière ques- li m me Lites-vous là, Rodolphe ! vous m'avez mis dans une situation à ne vous pouvoir répondre : si je dis que cette manière me déplail, j'aurai l'air d'une prude; et, si je l'approuve, c'esl approuver en même;temps la liberté que vous ave/, prise, el vous engager à recommencer, ce don! je me soucie assez peu. — 11 n'y aurait aucune pruderie à dire que cela vous déplaît; il n'y aurait aucun risque à dire le contraire : mon respect pour vous doit VOUS rassurer là-dessus... C'est tout bonnement une dissertation historique, de l'archéologie en matière de baiser, lit Rodolphe avec un air de componction. — Eh bien ! je préfère, pour parler franchement, la coutume moderne d'embrasser les femmes a la ligure, murmura madame de M"*, toute rose, d'une voix fort basse, et, néanmoins, fort intelligible. KT CELLE-LA. U — Et moi aussi, répondit Rodolphe d'un air libre et dégagé quoique toujours infiniment respectueux. Et, du bras dont il avait déjà fait un dossier, il fit une écharpe autour do madame do M"*, et l'enlaça de façon qu'elle était à moitié assise sur lui, et que leurs têtes se touchaient presque. Madame de M*", <|iii était de trois quarts, se mit de pleine face, afin de faire tomber d'aplomb un regard foudroyant sur le criminel et audacieux Rodolphe; mais le drôle, qui avait compté sur ce mouvement, ne se déconcerta pas le moins du ......ide, cl, comme la bouche de madame de M*" se trouvait précisément vis-à-vis el à la hauteur de la sienne, il pensa qu'il n'y avait aucun inconvénient à ce qu'elles tissent connaissance d'une manière plus inlime, et que même il en pourrait résulter beaucoupd'agrémenl puni' l'une cl pour l'autre. Madame de M"* aurait du rejeter sa tête en arriére, et éviter ainsi le baiser de Rodolphe; mais il esl vrai qu'il eût avancé la sienne, et qu'elle n'y eût rien gagné; elle était maintenue étroitement par la main du jeune scélérat. D'ailleurs, madame de M*", tout émue du baiser de Rodolphe, ne songeait aucunement à s'y soustraire, et puis, au fond, elle aimait Rodolphe; il se menait fort bien, quoique un peu étrangement : '. ', CELLE -CI malgré sa moustache et sa royale, c'était Un joli garçon; et, on dépit do son donquichottisme de passion, il était prodigieusement spirituel; je dis prodigieusement, pour donner i entendre que ce n'était pas un imbécile ; car, depuis quelque temps, on a tellement abusé de ce mot, qu'il a tout à fait perdu sa valeur et sa signification primitives; bref.il y avait physiquement et intellectuellement, dans nuln 1 ami Rodolphe, la matière d'un amant très-confortable. Mon intention était de conduire Rodolphe jusqu'à la dernière extrémité, en le faisant passer a travers tous les petits obstacles prosaïques qui rendent si difficile la conquête d'une femme, même lorsqu'elle ne demande pas mieux que d'être vaincue; mais le lecteur français vent être respecté. J'aurais décrit soigneusement la manière dont il s'y était pris pour écarter ou soulever, l'un après l'autre, tous les voiles gênants qui s'interposaient entre sa déesse et lui; comment il était parvenu à s'emparer de telle position, et à se maintenir dans telle autre, et une infinité d'autres choses singulièrement instructives que la bégueulerie du siècle remplace par une ligne de points. Mais un de mes amis, en qui j'ai pleine confiance, à ce point que je ne crains pas de lui lire ET CELLE-LA. ce que je fuis, a prétendu i|ue la chasteté do la langue française s'opposail impérieusement à ce qu'on insistât sur de pareils détails, telle édification qu'il pût, d'ailleurs, en résulter pour le public. Cependant, malgré les scrupules de mon ami, je ne crois pas devoir user de la même retenue pour le dialogue que pour la pantomime, et je prends sur moi de rapporter ici la conversation de Rodolphe ei de madame de M***, laissant à l'intelligence exercée de mes lectrices le soin de deviner quelles circonstances ont donné lieu ;,ux demandes et aux réponses. madame de si*". — Laissez moi, monsieur ; cela n'a pas de nom ! noDor.riiE. — Vous laisser! Ce. sont les an Ires femmes qu'on laisse, et non pas vous. C'est une cliose impossible que mois demandez là ; el, quoique vous soyez en droit d'exiger l'impossible, la chose que vous demandez esl précisémenl la seule que l'on ne puisse faire pour vous; c'est comme si vous commandiez qu'on ne vous trouvai pas belle. Permettez, madame, que je vous désobéisse. madame de m"*. — Allons, Rodolphe; mon ami, vous n'êtes pas raisonnable. Rodolphe. — Mais il me semble que si. Je vous aime; qu'y a-l-il là de si extravagant, et qui n'eu ferait autant à ma place, sinon plus? C'est une 46 CELLE-CI mauvaise fortune dont il faut vous prendre a votre beauté. Ce n'est pas tout profil que d'être jolie femme. madame de m"*. — Je ne vous ai pas (loillll! lieu, par ma conduite, d'en user de la sorte avec moi! Ah! Rodolphe, si vous saviez la peiné que vous me faites ! Rodolphe. — Assurément mon intention n'était pas de vous en faire, et vous me pardonnerez un tort involontaire. Ah ! Cyprienne, si vous saviez comme je vous aime! madame de u***. — Je ne veux pas le savoir ; je ne le puis ni ne le dois. Rodolphe. — Et pourtant vous le savez. madame de m***. — Voilà bientôt une heure que vous me le dites. Rodolphe. — Une heure, c'est beaucoup pour convaincre d'une chose si facile à croire; il va trois quarts d'heure que je ne devrais plus vous le dire, mais vous le prouver. Je diffère entièrement de vous sur ce point. Si vous me disiez que vous m'aimez, moi, je le croirais tout de suite. MADAME DE M*". — Et qUO risqUCricZ-VOIIS à le croire î Rodolphe. — Ni plus ni moins que vous à le dire. El CELLE-LA. B madame de m***. — Il n'y a pas moyen de parler avec vous. Rodolphe. — Vous voyez bien <|ii« si, puisque vous pariez. Toutefois, si vous le préférez, je m'en vais me taire. [Silence.) madame de m*". — Il va faire nuit, on n'j voil presque plus ; monsieur Rodolphe, voulez-vous avoir la bonté de sonner, qu'on apporte de la. lumière? Cette chambre esi d'un triste! ItODOlFBg. —Est-ce que VOUS voulez lire ou Ira- vailler? Cette chambre n'est pas triste ; je la trouve la plus gaie du monde, cl ce demi-jour me semble le plus voluptueux qu'il soit possible de voir. ■ADAM [>;: m"'. - Rodolphe... monsieur!... je vous... KODOTpne. — Je l'aime, el je n'ai jamais aimé que loi. madame de si*'*. — Ali! mon ami, si vous disiez vrai... rodoi nu:. — Eh bien ? madame de >i*".—Je suis une l'olle... La porte est-elle bien fermée? RODOI.PBK. — An verrou. madame de m'". — Non. je ne veux pas; lù- chez-moi, ou je ne vous revois de ma vie. aoDOT.rax.— Ne me faites pas prendre de force ce qu'il me serait si doux d'obtenir. madame de .V". — Rodolphe! que faites-vous CELLE-CI là? Ah! oh!... Qu'allez-vous penser de moi, à présent ? Ah ! j'en mourrai de houle. Rodolphe. — Entant, que voulez-vous que je pense, sinon que vous êtes toute belle et que rien au monde n'est plus charmant? madame de m"*. — Tu me perds, mon ange, mais je t'aime. Mon Dieu, mou Dieu! qui aurait d'il relu ? Ici madame de M*** pencha la tête et cacha sou visage entrel'épaule ei le cou de Rodolphe. Cette position est habituelle aux femmes en pareille occurrence ; la grisolle et la grande dame la prennent également; est-ce pour pleurer ou pour rire? .le pencherais à croire que c'est pour rire; du reste, cette position développe le cou et les épaules, et leur fait décrire des courbes gracieuses : c'est peut-être là le véritable motif pourquoi elle est employée si fréquemment. Toute cette scène, bien qu'assez légère, inconvenante, n'en est pas plus passionnée pour cela, et il est facile de s'apercevoir que Rodolphe est à cent mille'lieues de ce qu'il cherche; il est vrai qu'il n'y a guère songé, et qu'il s'est laissé aller bêlement et bourgeoisement à l'impression du moment ; il a eu un caprice et des désirs, voit! tout. Madame de M*** est à peu de chose prés dans le même cas ; le sang-froid et le repos d'esprit qui percent dans chaque mot qu'ils se disent est ET CELLE-LA. 43 une chose vraiment Admirable, et suppose de pari el d'autre l'expérience la pins consommée. Madame de M*** avait toujours sa tête sur l'épaule de Rodolphe, et celui-ci, après quelques minutes d'inaction, lit cette réflexion judicieuse, qu'il n'y avait absolument rien d'artiste dans la scène qui venait de se jouer, et que, loin de faire un cinquième acte de drame, elle était tout nu plus digne de figurer dans un vaudeville; il s'indigna contre lui-même d'avoir si mal exploité un si heau sujet, et d'avoir manqué une si lielle occasion de faire le passionné. Comme madame de M"* était une très-jolie femme, Rodolphe prit cette résolution subite d'essayer de s'élever tout d'un coup aux sommités les plus inaccessibles de la passion délirante. (En cet endroit Rodolphe défit le peigne de madame de M"*, qui tomba à terre et se brisa en mille morceaux.) madame de m***. — Elourdi ! Oli ! mon beau peigne d'écaillé, vous l'avez casse. HODOi.piiE. — Comment pouvez-vous faire une pareille observation dans un tel moment? madame ds m"'. —C'était un fort beau peigne, un peigne anglais, el je ne pourrai que difficilement en avoir un semblable. aoDOLPBK.—Cyprienne, je t'en supplie, mords- moi. 50 CELLE-CI madame de m*". — Je vais l'embrasser, si tu veux [elle timbrant), mais je OC le mordrai pas : je t'aime trop pour te faire du mal. Rodolphe. — Du mal ! Ah I qu'un coup depoi- gnard de toi me serait doux. madame de m"". — Eh liien ! s'il ne faut que cela jiour le contenter, je le veux, mon ami; approche la tèle. lElie appuie ses lèvres sur la joue de Rodolphe, et la pince légèrement da/is une tenaille de nacre, puis elle recule la tête en riant comme une folle, et frotte avec le dos de sa main la légère marque blanche que ses dents ont laissée.) Rodolphe. — Bien, comme cela, ma lionne; à mon tour. lit la mord au cou et pour tout de bon.) madame de m***. — Aïe ! aïe! Rodolphe! monsieur, Unissez donc, vous êtes enragé, vous ou- Hiex toute convenance, cl vous vous comportez d'une manière... j'en aurai la marque pendant huit jours, je ne pourrai pas aller décolletée de la semaine, cl j'ai trois soirées. Rodolphe. — On pensera que c'est monsieur voire mari qui a fait le coup. madame de m"*. — Allons donc ! ce que vous dites là est extrêmement ridicule et de la dernière improbabilité ; on sait bien que ces façons ne sont point celles des maris, et ils ne laissent guère de ET CELLE-LA. M marque* de ce genre ; je suis très-fâchée île ce que vous ave* fait, cela est miment inqualifiable! [Rodolphe, atterré de cette sortir, prodigue à madame de M"' les caresses les plut tendres. e crois pas que je t'en veuille, mon ami, je ne puis rester fâchée avec loi. [Elle lui rend son baiser, revu, corrige et considérablement augmenté.) Voilà la signature de ta grâce. Kling, kling ! drelin, drelin I bodoi.piik, effaré. — Qu'est-ce? Madame DE m*", du ton le plus tranquille. —■ Je crois que c'est mon mari qui rentre. hodoithe. — Votre mari! damnation! enfer! où me cacher? n'y a-t-i) pas ici quelque armoire? SI CELLS-CI y a-t-il moyen de sauter par la fenêtre ? Si j'avais ma bonne dague. (Fouillant dans sa poche ) Ah ! parbleu, la voilà ! je vais le tuer, voire mari ! madame de M*"*, qui se recoiffe devant sa glace. — Il n'y a pas lies tin de le tuer : aidez- moi à remonter ma robe sur mon épaule, mon corset m'empêche de lever le liras; bien, passez- moi ce nœud de velours, il cachera la morsure, et maintenant, enfant que vous êtes, allez tirer le verrou, cela aurait l'air singulier d'être enfermés ensemble. rouolmie, hit ohéissant de point en point. — Le verrou est tiré, madame. madame de m*". — Asseyez-vous là, devant moi, sur ce fauteuil, et lâchez d'avoir l'air nu peu moins effarouché. Vous me disiez donc que la pièce nouvelle était mauvaise? Rodolphe, vivement. — Moi, je ne disais pas cela, je ne disais rien du tout, je la trouve fort bonne. MADAME DE M***, DUS. — Eli vérité, pOUl'llIl pnétC, vous n'êtes guère spirituel. N'entendez-vous pas monsieur qui vient? il faut bien avoir l'air de parler de quelque chose. (Le mari entre avec sa figure de mari, tout à fait bénijne et réjouissante à voir.) le maiii. — Ali ! vous voilà, monsieur Rodolphe ! il y a une éternité que l'on ne vous a vu ; ET CELLE-LA. H vous devenez d'un rare, et vous nous négligez furieusement : et 1 n'est pas bien de négliger ses amis. Pourquoi donc n'êles-vous pas venu dîner l'autre jour avec non s ? kODOLPHC, à part. — A-l-il l'air Stupide, celui- là '. (Haut.) Monsieur, vous m'en voyez au désespoir; une affaire ùV la dernière importance... Croyez que j'y ai plus perdu que vous. (A part, i Est-ce que je serai comme cria i|uand je serai marié? Oh! la lionne et honnête chose qu'un mari i le maiii. — Cela peu) se réparer. Venez demain, si toutefois vousn'ê'.es pas déjiengagé. J'ai précisément une loge pour une première représentation. L'auteur est fort de nies amis... Nous irons ions ensemble. madame te m"". — Vous seriez vraiment liieu aimable, monsieur, de nous faire le sacrifice de votre soirée. Rodolphe. — Comment donc, madame! vous appelez cela un sacrifice? On donc la pourrais-je passer plus agréablement ? madame de M***. minaudant. — Vous diriez cela à une autre comme à moi; c'est une simple politesse. Rodolphe:. — Ce n'est qu'une vérité. le mai:i . — Ainsi. \i mis acceptez? Rodolphe. — Vous pouvez compter sur moi. M CELLE-CI le mari. — Voilà qui est arrangé. Mais je vous ai interrompu. Vous aviez l'air d'avoir une conversation fort intéressante. i:odolpde, d lui-wéme. — Oui, fort intéressante! Ce mari-là n'est pas un homme, c'est un buffle. Depuis saint Joseph, personne n'a été cocu de meilleure grâce. 11 y met vraiment une bonne volonté charmante. madame de m"*, aussi à elle-même. — Oui, plus intéressante que la voire, mon mari très-cher, qui êtes si monosyllabique et si laconique que j'en suis honteuse pour vous. Ù mari. — Vous en étiez, je crois, sur la pièce nouvelle? madame de m'". — Oui, et monsieur m'en disait tout le mal du inonde. l : mari. — Je suis charmé, Rodolphe, de vous voir revenu à des sentiments plus raisonnables; je vous disais bien que vous vous amenderiez. Il n'y a que le licau qui soit beau, quoi qu'on en dise; et la langue de Racine est une langue di- \ine. Voire M. Hugo est un garçon qui ne manque pas de mérite, il a des dispositions, personne ne lui en refuse; la'pièce qui a remporté le prix aux jeux BorailZ n'était vraiment pat mal ; mais depuis il n'a fait qu'empirer; aussi pourquoi ne veut-il pas parler français.' Que n'écrit-il comme M. Casimir Delavigne! J'applaudirais sis ouvrages KT CCLLB-LA. H comme ceux d'un autre. Je suis un liomme sans prévention, moi. Rodolphe, bleu décolère, et souriant avec une grâce inexprimable — Certainement, M. Hugo a des défauts. (A part.) Vieil as de pique, je ne sais pas à quoi il lient que je ne le jette par la fenêtre, et sans l'ouvrir encore ! Dans quel guêpier me suis-jc fourré! [Haut.) Mais qui n'a pas les siens V (.4 patt.) Coquine de Gyprienne! le mam. — Oui, tout le monde a les siens ; on ne peut pas être parfait. Kadami de h***, à part. — Il n'y a rien de plus réjouissant au monde que la Bgure que IV.it en ce moment-ci le pauvre Rodolphe, lin vérité, les hommes sont de piètres comédiens; ils manquent totalement d'aplomb, et la moindre chose les démonte : les femmes leur sont bien supérieures en cela. KODOi.rnE. — Cependant celte pièce, bonne ou mauvaise, a du succès : c'est une chose qui, je crois, ne peut être contestée. madame nr. m"". — C'est une fureur ; on s'y porte. Madame de Cercey, qui voulait la voir, n'a pu se, procurer une loge que pour la troisième représentation. noDOLNiE. — On ira la sifiler cent fois de suite, elle tombera trois mois durant, et la caisse du théâtre sera pleine à crever. 56 CELLE-CI le maki. — Qu'est-ce que cela prouve? Athalù n'a pas eu de succès. El d'ailleurs il n'est pas difficile d'allirer le public en ne se refusant aucun moyen, en n'observant aucune règle. .le ferais une tragédie, moi, si je voulais, avec cette nouvelle manière de faire îles vers qui ressemblent à de la prose comme deux gouttes d'eau: tout le monde pourra s'en passer la fantaisie; il n'y a rien de plus aisé sur la terre. Si un mot me gène dans ce vers-ci, je le mets dans l'autre, et ainsi de suite: vous suivez bien mon raisonnement ? rodou'iie. — Oui, monsieur, parfaitement. MADAME DE M***. — 11 CSt fort simple. le hasi. — Et alors je parais plein de hardiesse el de génie. Allez, allez, je les connais liien tous les principes subversifs de vos novateurs rétrogrades, suivant la belle expression de M. de Jouy. — Est-ce de M. de Jouy la belle expression ? Rodolphe, apoplectique, et se coupant la lan- gue avec les dents. — Je ne sais pas au juste ; je crois pourtant qu'elle est de M. Etienne, si elle n'est pas de .M. Arnault; mais, assurément, elle est d'un de ces trois, à moins cependant qu'elle ne soit de M. Baour-Lormian, ce qui n'a rien d'improbable. le mari. — Hé! lia! liihi! vous en voulez furieusement à ces messieurs, vous avei une vieille Kl CELLE-LA. 57 dent contre eux; maïs vous deviendrez sage eu prenant des années. Il n'y a rien qui mette du plomb dans la tète comme huit ou dix ans de plus, et vous Unirez par être de l'Institut comme un autre. RODOi.niE. — Ainsi soit-il ! le mari. —Cela rapporte dix-huit cents francs. Dix-huit cents francs sont toujours bons à prendre. Rodolphe. — Ceci est vrai comme de l'algèbre. i.e mari. — Et les jetons de séance, qui sont Irès-commodes pour jouer aux cartes. J'ai un de mes amis académicien qui en a plein un grand sac. A propos de cartes, si nous jouions une partie d'écarté? que vous en semble, Rodolphe? Rodolphe, la figure aussi longue que le mémoire de son tailleur. — Mais je suis à votre disposition pour cela comme pour autre chose. madame de m"*, ayant pitié de Rodolphe, et n'étant pas fâchée de contrarier son mari en rendant service à son amant. — Fi donc ! messieurs, vous êtes insupportables avec vos cartes! Ne sauriez-vous rester une minute sans jouer? Vous allez donc me laisser là à ne rien dire! le mari, du ton le plus obséquieux. — Ma toute bonne, je te ferai observer que tu deviens d'un égoïsme vraiment insociable; lu nous regarderas. s M CELLE-CI ci in nous conseilleras. Tu vois liion que monsieur se meurt d'envie de faire une partie .ivre moi. N'est-ce pas, monsieur Rodolphe? RODOLPHE, d'une voix caverneuse, et qui semble sortir de dessous terre comme celle de l'ombre dans Hamlet. — Certainement, je meurs d'envie de faire une partie avec vous. Le mari arrange la table, et gagne tout l'argent à Rodolphe, qui ronge son frein et n'ose éclater ; ce qui prouve que Dieu ne reste pas oisif la-haut dans sa stalle au paradis, mais qu'il veille avec soin sur les actions des mortels, et punit tôt ou tard l'homme peu délicat qui a osé convoiter l'âne, le bœuf ou la femme de son prochain. Madame de M"* bâille horriblement ; le mari déguise i peine sa joie et se frotte les mains de l'air le plus triompha] ; Rodolphe a la physionomie la plus pileuse du monde, et pourrait très-bien poser pour un «cet homo. 11 est tantôt minuit, et l'aiguille n'a plus qu'un pas à faire pour attraper IX, Rodolphe se lève, prend son chapeau; le mari le reconduit, et madame de M"* trouve ,i peine le temps de lui serrer la main i la dérobée et de lui jeter dans le tuyau de l'oreille cette phrase courte, mais significative : — A demain, mon ange, et de lionne heure. Heureux Rodolphe '. il y a bien de quoi consoler de la porte de quel» ET CKLLL-L A. M ques écus de cent sous à l'effigie de Napoléon ou de Charles X ; car en ce temps-là le roi-citoyen n'était pas inventé. Lorsque Rodolphe rentra chez lui, il entendit ses chais qui miaulaient du ton le plus piteux du monde : Tom en faux-bourdon, la petite chatte blanche en contralto, et son chat angora avec une respectable voix de ténor qu'eût enviée Rubini. Ils vinrent à lui d'un air de contentement ineffable, Tom faisait chatoyer ses grandes prunelles vertes, la petite chatte en faisant le gros dos, le chat angora en dressant sa queue comme un plumet, et ils lui souhaitèrent sa bienvenue au mieux qu'ils purent. Mariette vint aussi; mais elle avait l'air trisle, et lorsque Rodolphe, après l'avoir baisée au front assez distraitement, lui mit la main sur l'épaule pour passer dans sa chambre, au lieu de la hausser amicalement pour lui en éviter la fatigue, elle s'affaissa de telle sorte, que la main de Rodolphe glissa et retomba au long de son corps. Rodolphe, occupé de tout autre chose, ne lil pas attention à ce mouvement, et se coucha d'assez mauvaise humeur pour un homme qui vient d'avoir une bonne fortune. Mariette, avant de se retirer. I racassa longtemps dans la chambre, remua des porcelaines, ouvrit et 60 CELLE-CI ferma plusieurs tiroirs, et mit tout en œuvre pour attirer l'attention de Rodolphe, et peut-être pour se faire engager à rester; niais Rodolphe avait d'excellentes raisons pour n'en rien faire. Voyant qu'elle n'y parvenail pas. elle prit le bougeoir, et se retira en jetant sur son maître, plus d'à moitié endormi, un long regard plein d'amour et de colère. Le lendemain matin, quand Mariette entra pour lui apporter à déjeuner, Rodolphe Bt cette remarque qu'elle avait les yeux rouges. RODOLPHE. — Comme vous avez les yeux rouges. Mariette! siAiiiETiE. — Moi, monsieur? koooiPHi. — Oui, vous. Mariette. —C'est apparemment que j'aurai mal dormi, ou que je viens de les frotter. Rodolphe. — On dirait, en vérité. Mariette, que vous venez de pleurer. Mariette. — Pourquoi donc pleurer? 11 ne m'est pas mort de parent, que je sache. rodoli'he. — Ce ne serait pas une raison pour pleurer, liieu au contraire. Votre chocolat est détestable, il sent le brûlé d'une lieue à la ronde. m.muet r e. — J'ai fait du mou mieux. aosoi.rnE. V >t' - c mieux est fort mal. Vous n'avei pas mis de sucre dans mon eau. ET CELLE-LA. 6( Mariette. — Ah! mon Dieu ! je n'y avais pas pensé. Rodolphe. — A quoi pensez-vous donc? Manette, levant sur lui ses longues paupières, le regarda avec une expression si indéfinissable de douleur et de reproche, que Rodolphe ne put, s'empêcher d'être ému et troublé, et, se repentant de lui avoir parlé avec dureté, lui lit quelques caresses, et lui dit quelques mots qui, dans la liou- clic d'un maître, pouvaient passer pour des excuses. Mariette se retira, et Rodolphe, demeuré seul, se prit, tout en tirant les moustaches de son vieux chat, à gémir sur sa malheureuse destinée. Lui qui s'était liàti d'avance un roman plein de scènes dramatiques et de péripéties sanglantes, rencontrer dans son chemin une coquette véritable et un mari encore plus véritable. De la plus belle situation du momie n'avoir pu foire jaillir la moindre étincelle de passion : il y avait réellement de quoi se pendre. Trois heures sonnèrent. 11 se rappela que madame de M*** l'avait prié de venir de lu.....e heure; il t'habilla, et se dirigea vers la maison de sa princesse; mais, au lieu de marcher du pas leste et bref d'un amoureux, il allait comme un limaçon, et l'on eût plutôt dit d'un écolier qui rampe &> CELLE-CI n contre-cœur jusqu'au seuil de l'école nue d'un galanl en bonne fortune. Il fui bien reçu : cela est inutile à dire. Au reste, celte entrevue ne différa en rien de la première, sauf les préliminaires, qui furent singulier renient abréviés. Rodolphe se comporta trés-ho- norablemenl pour an homme qui s'était déjà comporté très-honorablement la veille; cependant, nous devons à la postérité de l'informer qu'il y eut plus de dialogue el moins de pantomime, quoique cette substitution n'eût pas tout à fait l'air d'être du goùl de madame de M"'. Le mari revint; on dina, et l'on partit ensemble vertueusement, patriarcalement et bourgeoisement, pour la première représentation de la pièce. Rodolphe afficha madame de M*" de la manière la plus indécente, et lit tout ce qu'il put pour exciter la jalousie du mari; celui-ci, charmé d'être allégé du suin de sa femme, s'obstinait à ne rien voir, et madame de M*" ne se contraignait guère pour répondre aux agaceries de Rodolphe. Décidément, ce mari-là était pétri d'une pâle sans levain. Rodolphe rentra chez lui furieux, e( ne sachant que faire pour forcer M. de M"' à s'othellotiser nu tant soit peu. Un éclair soudain lui illumina le cerveau, li se ET CELLE-LA. donna un grand coup dp poing sur le front, et renversa sa laide par terre d'un cou[i de pied, comme quelqu'un qui vient d'avoir une idée phosphorescente. — Pardieu! c'esl cela, je suis un grand sut de ne pas v avoir songé plus loi. Holàl Mariette, holà 1 nui' plume, île l'encre el du papier! Mariette releva la laide, el mil dessus tout ce qu'il fallait pour écrire. Rodolphe passa deux ou trois fuis la main dans ses cheveux, roula les yeux, ouvrit les narines comme une sibylle sur le trépied, el commença ainsi : « Monsieur. « Il y a de par le monde une espèce de gens « que je ne saurais honnêtement qualifier, qui « cachent sous des dehors aimables la plus pro- « fonde démoralisation. Pour eux il n'y a rien « de respectable, les choses les plus sacrées sont « tournées en dérision, l'innocence des filles, la « chasteté des femmes, l'honneur des maris, tout « ee qu'il y a de pur el de saint au monde, «leur est sujet de risée el de plaisanterie; ils « s'introduisent dans les familles, el. avec eux, « la honte et l'adultère. J'ai appris avec douleur, « monsieur, que vous receviez chez VOUS un « .nommé Rodolphe. Gel individu, que j'ai eu l'oc- 6t CELLE-CI « casion de connaître et d'étudier à fond, est un « homme extrêmement dangereux : sa réputation « est fort mauvaise, et il vaut encore moins que « sa réputation. Ses mœurs sont on ne peut plus « dépravées et se dépravent de jour en jour; il « n'y a pas de noirceur dont il ne soit capable : « c'est littéralement ce qu'on appelle un drôle. « Il est connu pour le nombre de femmes qu'il a sé- « duites et perdues; car, malgré tous ses défauts, « il ne manque ni d'esprit ni de beauté, ce qui le « rend doublement à craindre. Si vous m'en « croyez, monsieur, vous le surveillerez de prés « ainsi que madame votre femme. Je souhaite de « tout mon cœur qu'il ne soit pas déjà trop « tard. « Quelqu'un qui s'intéresse sincèrement « à votre honneur. » Adresse de la lettre. « A monsieur de M*", rue Saint-Dominique « Saint-Germain, n°... En ville. » Rodolphe cacheta son étrange missive, l'envoya à la poste, et se frotta la main d'un air aussi réjoui qu'un membre du Caveau qui vient d'achever son dernier couplet. — Par saint Alipantin ! ceci est bien la scélé- CELLE-CI ET CELLE-L l. fis ralesse la plus machiavélique qui ait jamais été ourdie par un homme ou par une femme. Certainement c'est un moyen nouveau, et je ne pense pas qu'il ait encore été employé. O ter, qaater- que! avoir fait du nouveau sous ce soleil où rien n'est nouveau, et cela avec la chose la plus usée •lu monde, une lettre anonyme, le pont aux nues, la ressource de tous les petits inlrigailleurs et machinateurs subalternes. Vraiment, je me respecte infiniment moi-même, et, si je le pouvais, je me mettrais à genoux devant moi. Se dénoncer soi-même au mari, cela est parfaitement inédit. S'il ne devient pas jaloux à ce coup, c'est qu'il est créé pour ne pas l'être, et je veux le proclamer comme le plus indifférent en matière de mariage qu'il y ait eu depuis Adam, le premier marié, et le seul de tous qui soit à peu prés certain de n'avoir pas été cocu, attendu qu'il était le seul homme. Ce ipii n'est toutefois pas une raison, car l'histoire du serpent et de la pomme me parait terriblement louche, et doit nécessairement cacher quelque allégorie cornue. Ou le vieillard stupide dissimulera, épiera et nous prendra, flagrante delicto , ou il éclatera sur-le-champ, et, de toutes les manières, il me fournira deux ou trois scènes poétiques cl passionnées. Peut-être jeltera-t-il madame de M"" par la fenêtre et me poignardera-t-il : cela aurait vrâi- 9 H CBtLB-CI mont une tournure espagnole ou florentine qui me siérait à ravir. Rodolphe s'en fut le lendemain chez. M. de M"", tondant les ]ilus grandes espérances sur son stratagème; il s'attendait à voir une scène de désolation, madame de M*** tout en pleurs et convena- Moment éclieveléc, le mari les poings crispés et arpentant la chambra d'un air mélodramatique : rien de tout cela. Madame de M"*, en peignoir blanc, coiffée avec un soin remarquable, lisait un journal de modes dont la gravure était tombée à terre, et que M. de M*" ramassait le plus galamment du monde. Rodolphe fut aussi surpris que s'il avait vu quelque chose d'extraordinaire ; il en resta les yeux écarquillés sur le seuil de la porte, incertain s'il devait entrer ou sortir. — Ah! c'est vous, Rodolphe! fit le mari; enchanté de vous voir. Et il n'y avait réellement rien de méphistophélique dans la manière dont il disait -cela. — Bonjour, monsieur Rodolphe, lit madame de M'"; vous arrivez à propos, nous nous ennuyons à périr. Que savez-vous de neuf? Et il n'y avait rien de contraint et d'embarrassé dans la manière dont elle disait cela. — Diable 1 diable! voici qui est prodigieux, ET CELLE-I. I. G7 rourmura intérieurement Rodolphe. Est-ce que par hasard il n'aurait pas reçu ma lettre? Ce vieux drôle a un tir de sécurité tout à fait insultant. La conversation roula pendant quelque temps sur des choses si insignifiantes, que ce serait une cruauté hors de propos (pie d'en assassiner le lecteur. Nous la prenons à l'endroit intéressant. Ll mari. — A propos, Rodolphe, vous ne savez pas une chose? Rodolphe. — Je. sais plusieurs choses, mais je ne sais pas celle dont vous voulez me parler, ou du moins je ne m'en doute pas. Ll maiii. — Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille. i'.od ii.i'iiE. — Frederick a chanté juste? LE MAKI. — Non. rodilpiie. —Onuphrecst devenu raisonnable? U m un. — Non. Rodolphe. — Théodore a payé ses délies? le mari. — Plus drôle que cela. Rodolphe. — Un cheval de fiacre a pris le mors aux dents ? un académicien a composé une ode lyrique ? le mari. —Toujours romantique; vous êtes vraiment incorrigible. Mais ce n'est pas cela : allons, devinez. Rodolphe. —Je m'y perds. 68 CELLE-CI le mari, avec triomphe. — Mon irnii, vous êtes un scélérat. Rodolphe, au comble de la joie. — (À pari.) Enfin, voilà la scène qui arrive! (Haut.) Je suis un scélérat! le mari, de plus en plus radieux. — Vous êtes un scélérat ! la chose est connue; vous avez une réputation infime, et vous êtes pire que votre réputation. uodolpiie, charmé, mais affectant un air de diijnité blessée. —Monsieur, vous venez de nie dire des choses bien étranges : je ne sais... le mari, riant aux éclats, et faisant avec son nez plus de bruit que les sept trompettes devant Jéricho. —HtIhil ho! lio! ah! ah! Mais c'est qu'il a un air d'innocence, ce jeune scélérat! les plus matois s'y tromperaient. IIi ! lii ! c'est comme Hippolyte devant Thésée. — Allons, la main sur votre estomac, le liras en l'air. Le jour n'esl pas plus pur que le fond de mon cœur. — Hé! romantique, vous voyez que je sais mon Racine. Rodolphe, à demi-voix. — Vieillard slupide, il l'aime. — lié! classique, lu vois que je sais mon Hugo. ET CK.I.LE-LA. 6a (Haut, et du ton le plus tipukrul.) Monsieur, votre gaieté esl pour le moins intempestive. madame ni; m***. — Tu es insupportable avec tes tires. Rodolphe. — Faites-nous la grâce de nous communiquer le iniiiif de votre hilarité, afin nt coulé que personne n'a essuyées! que de passions, que de drames que l'on ne connaîtra jamais, que de génies avortés, que île piaules étiolées l'auie d'air! Celle chambre où nous sommes, imite paisible, toute calme, toute bourgeoise qu'elle est, a peut-être \u autant de péripéties, de tragédies domestiques et de drames intérieurs, qu'il s'en est juin'' pendant un an à la Porte-Saint- Martin. Iles époux, des amants, y mit échangé leur premiers baisers, des jeunes femmes y ont goûté les jmes douloureuses de la maternité; dis enfants y mil perdu leur vieille mére. On a ri (I l'on a pleuré, on a aimé et l'on a été' jaloux, on a soufferte! l'on a joui, on a râlé et l'on est mort entre ces quatre murs : toute la vie humaine dans quelques pieds. Ki 1rs acteurs de tous ces drames, pour n'avoir pas le teint cuivré, un poignard el un nom en t OU en o. n'en avaient pas moins de colère ci d'amour, de vengeance et de haine; (t leur cœur, pour ne pas battre snus un pourpoint mi un corselet, n'en battait pas moins fort ni moins v ile. Les dénoùmenls de ci s tragédies réelles, pour ne pas être un coup de poignard ou un rerre de poison, n'en étaient pas moins pleins de terreurs et de larmes. .le te le dis. ô mon ami, la poésie, toute fille du ciel qu'elle est, n'est pas ET CGLLl-LA. S; dédaigneuse des choses les plus humbles; elle quitte volontiers le ciel bleu de l'Orient, et ploie ses ailes dorées nu long de son dos pour se venir seoir au chevet de quelque gral at sous une misérable mansarde; elle est comme le Cluïst. elle aime les pauvres et les simples, et leur dit de venir à elle. I.a poésie esi partout : eelte chambre est aussi poétique que le golfe île Maya. Ischia, ou le lae Majeur, ou tout endroit réputé poétique; c'est à loi de trouver le filon et île l'exploiter. Si lu ne le peux pas. demande une place de surnuméraire dans quelque administration, ou fais des articles de critique pour quelque journal, car lu n'es pas poêle,'et la muse détournes! Ikiii- che de ton baiser. Regarde, c'est dans ces murs que s'est passée la meilleure partie de ton exis- tence, tu as eu là les plus beaux rêves, tes visions les plus dorées. Une longue habitude t'en a rendu familiers les coins les plus seerels : tes angles sortants s'adaptent on ne peut mieux avec leurs angles rentrants; et, comme le colimaçon, lu l'emboîtes parfaitement dans ta coquille. Ces murailles t'aiment et le connaissent, et répètent ta voix ou (es pas plus fidèlement que toute au ire; ces meubles sont faits à toi, et tu es fait à eux. Quand tu entres, la bergère le tend amoureusement les bras et meuit d'envie de l'embrasser; les Heurs de ta cheminée s'épanouissent et peu- M CELLE-CI client leur tète vers toi pour te dire bonjour ; la pendule fait carillon, el l'aiguille, toute joyeuse, galope ventre à terre pour arriver à l'heure dont le son vaut pour loi toutes les musiques célestes, à l'heure du dîner ou du déjeuner; ton lit te sourit discrètement du fond de l'alcôve, et, rougissant de pudeur entre ses rideaux pourprés, semble te dire i[ue tu as vingt ans et que ta maîtresse est belle; la flamme danse dans l'àtrc, les bouilloires bavardent comme des [lies, les oiseaux chantent, les chats font ron, ron ; tout prend une vois pour exprimer le contentement, le tilleul du jardin allonge ses branches à travers la jalousie pour te donner la main el te souhaiter la bienvenue; le soleil vient au-devant de toi par la croisée, et les atomes valsent [dus allègrement dans les raies lumineuses. La maison est un corps dont tu es l'âme et à qui tu donnes la vie : tu es le centre de ce microcosme. Pourquoi donc vouloir se déplacer et devenir accessoire lorsqu'on peut être principal? 0 Rodolphe! crois-m'en, jette au feu toutes les enlumineuses espagnoles ou italiennes. Une plante perd sa saveur à être changée de climat, les pastèques du Midi deviennent des citrouilles dans le Nord, les radis du Nord des raiponces dans le Midi. Ne te transplante pas toi-méme, ce n'est que dans le sol natal que l'on peut plonger de puissantes et profon- ET CELLE-LA. M des racines; d'un bon et honnête garçon que tu es, ne cherche pas à devenir un petit misérable l'audit, à qui le premier chevrier des Abruzzes donnerait du pied au cul, et qu'U regarderait ;i juste titre comme un niais. Aime bien Mariette qui t'aime bien, et, sans te soucier si tu as ou non une tournure d'artiste, fais les vers comme ils le viendront, c"est le plus sage, et tu te feras ainsi une existence d'homme qui, sans être trés- dramatique, n'en sera pas moins douce, et te mènera par une roule unie et sablée au but inconnu ou nous allons tous. Si quelqu'un te fait insulte, bats-toi en duel avec lui ; mais ne l'assassine pas à la mode italienne, parce que l'on te guillotinerait immanquablement, ce qui me fâcherait fort, car tu vaux trop, quoique lu sois un grand fou. En faveur de l'amitié que je te porte, par* donne-moi la longue tartine que je viens de le faire avaler, et sur quoi j'étale depuis une heure les confitures de mon éloquence; passe-moi. en outre, une allumette pour allumer ma pipe, et je te voue une reconnaissance égale au service. Rodolphe lit ce qu'il demandait, et bientôt un nuage de fumée emplit la chambre. La soirée se passa on ne peut plus joyeusement. Et Albert se l'élira fort lard. Mariette, le lendemain, n'eut qu'un lit à faire, u un CELLE-CI it Ai nouvelles couleurs commençaient à poindre sur sis joues rondes ci potelées. El madame de M'", que devint-elle? Elle avail d.5jd pris un amant quand Rodolphe la quitta, le loul par crainte d'en manquer. Et H. de M"* .' 11 resta ce qu'il était, c'cst-:i- dire le plus dernier de M. Paul de Rock qu'il soit possible d'être, si les façons de plus funt quelque chose è l'affaire. Rodolphe et madame de M*** se rencontrèrent quelquefois depuis dans le monde; ils se traitèrent aveetoute la politesse imaginable, et comme des gens qui se connaissent à peine. La belle clinse que la civilisation! Enfin, nous voilà arrivés au bout de cette admirable épopée, je dis épopée avec une intention marquée; car vous pourriez bien prendre lout ceci pour une histoire libertine, écrite pour l'édification des petites lilles. II n'en est rien, estimable lecteur. Il y a un mythe très-profond sous cette enveloppe frivole au cas que vous ne vous en soyez pas aperçu, je vais vous l'expliquer tout au long. Rodolphe, incertain, Bottant, plein de vagues désirs, cherchant le beau cl la passion, représente l'âme humaine dans sa jeunesse et son inexpérience; madame de M*** représente la poésie ET CELLE-LA. fil classique, belle et froide, brillante el fausse, semblable en tout aux statues antiques, déesse sans cœur humain, et à qui rien ne palpite sons ses chairs de marbre, du reste, ouverte à tous, el facile à toucher malgré ses grandes prétentions et tous ses airs de hauteurs; Mariette, c'est la Vraie poésie, la poésie sans corset et sans fard, la musc bonne fil le, qui convient à l'artiste, a des larmes et îles rires, qui chante et qui parle qui remue et palpite, qui \it de la vie humaine, de notre vie à nous, qui se laisse l'aire à toutes les l'autaiscs et à tous les caprices, cl uc fait la petite bouche pour aucun mot. s'il est sublime! M. (le M'", c'est le gros sens commun, la prose licte. la raison bu torde de l'épicier; il est marié à la fausse poésie, à la poésie classique : cela devait être. Il est inférieur à sa femme; ceci est nn sous-mythe excessivement ingénieux, qui veut, dire que M. Casimir Delavigne est inférieur à Racine, qui est la poésie classique incarnée. Il est cocu, M, de M"*, cela généralise le type; d'ailleurs, la fausse poésie est accessible à tous, el ce cocuage est tout allégorique. Albert, qui ramène Rodolphe dans le droit che- "lin, est la véritable raison, amie intime de la vraie poésie, la prose line el délicate qui relient par le boul du doigt la poésie qui veut s'envoler de la terre solide du réel dans les espaces nua- CELLE-CI geui des rêves et des chimères : c'est don Juan qui donne la main à Childe-Uarold. J'espère <[ue Toili une superbe explication à la- quellejrous ne vous attendiez guère, garde national de lecteur que tous êtes. Je ne s.iîs pas. avec tout cela, si l'histoire de Rodolphe sera de votre goût; mais j'ai assez bonne opinion de vous pour croire qu'en pareille occurrence vous n'eussiez pas licsité entre celle-ci et celle-là. rt». BIBLIOTHÈQUE DE LE&PRlT FRàKÇAH Mité*'par EUGÈNE DIDIER, rue dp* Beaux- Arts. 6. i IIITIONS km i;n SEUL VOLI'WE, format anglais, a ■> FR. tut et NT Trfi-l*jiii papier |teei ft «alin* ; imprwiion n otadfffi BRRY - -OOfjfcx»-- Œuvres de Chamfort HOMME* KT I.KS CHOSES Ali 18" SIÈCLE — CAR ACTE IlES KT l'fMtTIIAlT* MAXIMES FT PENSÉES. Œuvres de Bouffi ers ROUANS — roviES — VOYAGES — POÉSIE*— HISTOIRE HOL'KKI.KKS. Œuvres de Fontanelle KNTHRTI1H6 *i:r les mondes — histoire des oraclbs — poésies ntiÙmvwM nés morts — esprit m fo*tenem,e. Œuvres de d'Alembert •*a VIF. SKS fEI'VHES. SA PHILOSOPHIE. PAR COHDONCBT. Les Filles d'Eve, par Arsène Houssaye Œuvres littéraires de Granier de Cassagnac Œuvres de Monsieur et Madame Favart AVEC I.EF-R HISTOIRE PAU t ÉON COZLAN. Sous la Régence et sous la Terreur PAU IRSftKf HOt'ssAVF. Œuvres de Rivarol tTTipSfl RI lt *.* VIF PAU SAINTE HEU VF — PORTRAIT GRAVÉ |t\u , HF> CAllMOXTELÎ.F. lies Sorcières blondes PAU EMMANUEL HE I.ERNF,. Dante, Michel-Ange, Machiavel PAR C. C. DE I, A FAYETTE l'an».— lm|i Simon NftfM rt C'*". nja 4'KHun R, \ «HB.