GUSTAVE HALLER — M" 13 GUSTAVE FOULD — LE SPHINX AUX PERLES DEUXIÈME ÉDITION * PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR AUBBB, 3, HT BOULEVARD DES ITALIENS, 1» A LA LIBRAIRIE NOUVELLE LE SPHINX AUX PERLES CALMANN LÉVY ÉDITEUR DU MÊME AUTEUR FORMAT GRAND 1N-18 LE BLEUET............ 1 LE CLOU AU COUVENT....... 1 VEUTU.............. ^ IMPRIMERIE CIIAIX, RI E REItiiÉHE, 20, FAIUS. — 7114-4. LE SPHINX AUX PERLES PAR G. HALLER PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER, 3 1884 Droits do reproduction et de traduction réserrés. LE SPHINX AUX PERLES CONTE I ce qu'on pense le jour du mariage De toutes les cérémonies, le mariage est la seule qui intéresse tout le monde. On tourne la tête quand une noce passe ; on se presse pour apercevoir la mariée. Estelle brune, blonde, grande, petite?... Estelle jolie ? Il faut la voir entier à l'église. On se hausse sur la pointe des pieds... Les pauvres percent la foule, on les laisse passer; le malheureux est si bienvenu ce jour- là, en tendant la main à l'heureux qui passe ! 2 LE SPHINX AUX PERLES Des mères agitées, des enfants en joie, des jeunes gens curieux, bien mis, bien gantés, boutonnières fleuries, arrivent, se pressent, entrent: c'est la noce. Un va-et-vient d'habits noirs, des flots de soies chatoyantes transforment pour un instant la maison de Dieu en salon. La cérémonie commence, l'orgue soupire ; le prêtre fait l'allocution obligée... Les hommes ont l'air grave, les femmes s'attendrissent, les enfants s'impatientent. L'intérêt des assistants se porte avant tout sur le jeune couple. C'est qu'il s'agit du bonheur de deux êtres et de toute une famille à naître; cette réflexion rend moins gai que sérieux ce qu'on nomme le plus beau jour de la vie. Que de pensées diverses dans l'assemblée! Comme elle est troublée, la mère de la mariée ! Adieu les douces années passées près de sa fille ! LE SPHINX AUX PKKLES 3 Adieu les tendres caresses dont l'entant paye avec usure les soins qu'il reçoit ! Adieu ce bruit charmant dont on se plaint et dont on ne peut se passer I Adieu ce cher desordre du bébé qui joue ou de la jeune fille qui se pare!... Plus de pou- pics, plus de rubans ou de Heurs gisant çà et là!.,. Riens charmants qu'on range en grondant, mais qu'on aime sans le savoir. La maison sera calme et silencieuse, tout sera bien à sa place ; mais la mère n'aura plus de baisers, la chambre blanche sera vide. Voilà les réflexions qui passent dans l'esprit de la femme qui marie sa fille. « Chère petite ! pensc-t-elle tout bas, je veillais sur toi jusque dans ton sommeil : je te tenais serrée contre mon cœur. Le temps ne sera plus où tout le monde s'occupait de toi pour te soigner, t'inslruire, t'ai- mer, tandis que tu n'avais qu'à te laisser faire. » Le poète l'a dit justement en parlant des entants : ils n'ont qu'à être heureux pour n'être pas ingrats. 4 LE SPHINX AUX PERLES » Que j'étais joyeuse quand je te voyais rire! Il faudra qu'à Ion tour tu accomplisses ta tâche, que tu vives pour les autres. » Pauvre enfant ! tu cherches l'amour et tu vas trouver le devoir; déjà, sans que tu saches pourquoi, tes yeux se mouillent de pleurs. Ce sont tes premières larmes, c'est la vie sérieuse qui commence, c'est peut-être le malheur qui vient. Et je insérai plus là ! Te voilà partie pour toujours. Absorhée par des préoccupations nouvelles, ne m'oublieras-tu pas, moi qui ne peux plus rien pour toi? Non, je ne peux plus rien. Ton bonheur, ta vie peui-ètre sont entre les mains de l'homme qui t'enlève à ma tendresse. » Pendant que les mères s'attristent sous une gaieté apparente, que pensent les jeunes fdles ? Pour la plupart, elles voudraient être à la place de la mariée; c'est si joli, cette robe blanche, ce voile, et surtout cette couronne embaumée qu'on ne peut mettre qu'une fois ! H^^^H^^H^I LE SPHINX AUX PERLES Que pensent les jeunes gens? Si la mariée est belle, ils envient le sort du marié; mais pour ce jour-là seulement. Ils sont, en général, peu portés au mariage. D'abord, il n'y à pas pour eux l'attraction du costume; et puis ils ont, pour être patients, beaucoup d'autres raisons qu'il n'es! pas nécessaire d'expliquer ici. Mais le marié, au milieu de cette foule attentive, que pcnse-t-il? Bien peu de chose, s'il n'est pas sous l'influence d'une passion. Il tant bien l'avouer : dans un mariage; la personne qui excite le moins d'intérêt, c'est le marié. La loi lui a donné tant de pouvoir, la société lui reconnaît tant de droits, il est si bien maître de la situation, que la pensée de s'inquiéter de lui ne vient h personne. Et puis, faut-il le dire? si ce jour est solennel, c'est surtout parce qu'il est le dernier de la virginité du cœur et de l'esprit; parce qu'il commence les révélations de la nature, ses douceurs et ses (I til SPHINX AUX PETITES amertumes. Or ces préoccupations n'existent pas pour le marié. Il sait depuis longtemps ce qu'il est censé ignorer. L'Église, s'il était mort hier, lui eût fait pourtant le même convoi qu'à une jeune fille, car le bouquet de fleurs d'oranger a fleuri aussi pour lui; mais il l'a jeté BU premier vent du printemps. Ces émotions, ces craintes vagues, ces curiosités de l'adolescent, il les a eues, lui aussi ; la nature ne l'a pas déshérité de tous ces trésors, il les a eus et il les a perdus. Mais où? quand? Il n'a pas même le droit de s'en souvenir, près de la femme à qui il va donner l'honneur de son nom à garder. Il est certain que le mariage n'apprend rien à l'homme. Il n'y cherche pas l'explication d'un mystère. Ce qu'il veut, c'est, la possession d'une honnête femme, la jouissance de la fortune, ou tout simplement faire une fin. S'il songe aux enfants à venir, c'est généralement avec la pensée d'en avoir le 1,E SPHINX AUX PETITES 7 moins possible. Il n'y a rien certes dans tout, ceci qui puisse exciter l'intérêt de la foule. Aussi oublie-t-elle ce monsieur trop frisé, pas assez naïf, qui, le plus souvent, se sent, lui-môme gêné dans celle solennité. Il en serait certes autrement si le jeune homme, lui aussi, prêtait son premier serment d'amour, si pour la première fois sa main serrait une main de femme, et s'il passait des bras de sa mère à ceux de son épouse, sans s'être sali en route. Ce mari paraîtrait peut-être ridicule à de certaines gens ; mais ceux qui peuvent s'émouvoir de ce qui est vrai et honnête, seraient doucement remués à la pensée que deux êtres, ignorants de ce qui n'est, pas chaste comme eux, vont échanger leur jeunesse, le printemps de leur vie, dans un premier baiser. Il faut qu'un homme ait vécu, dit-on. Est-ce là vivre ? Et fait-on, dans le vice, l'apprentissage du mariage? Celui qui a mal vécu vivra pis encore après un temps 8 I.E SPHINX AUX PERLES de repos. Il reviendra tôt ou tard à ses premiers plaisirs, soit pour les faire marcher dans l'ombre à côté de sa famille, soit pour se donner à eux publiquement ; le contraire est une exception. Un mari sans péché serait trop jeune? Le mariage mieux équilibré serait alors plus naturel, plus fécond ; la cérémonie des épousailles serait plus joyeuse et plus sainte. Mais cette cérémonie vient de finir. Mademoiselle Yetta de Linièresest l'épouse de M. de Lhoron, Notre mariée, blonde et rondelette, avec ses lèvres roses, ses yeux bleus, ses cils d'or, est attrayante sous son voile comme la fleur du pommier sous les vapeurs du matin. Vaguement troublée par un sacrement qui lui semble encore un mystère, par la présence de l'homme à qui elle se donne et qui va devenir son maître, elle a peur... Tout en elle tremble, jusqu'à ses petits pieds chaussés de salin. Pourquoi ces craintes, cette agitation LE SPHINX AUX PERLES 9 qui ôte à Ja pauvre enfant toute sa pré* sence d'esprit? Elle n'entend rien de ce qui se dit, ne voit rien de ce qui se fait. Tout ce qu'elle peut encore, c'est de ne point s'évanouir. — Pourquoi ? A-t-on forcé sa volonté? Exigc-t-on d'elle quelque grand sacrifice? Non. — Mais elle aime ! Saisie, pénétrée par un amour qui s'est emparé de son cœur, elle a tout dit à sa mère avec la franchise d'une âme droite et sans reproche. Elle a voulu Odysse pour mari, sa mère a consenti. Le jeune homme, beaucoup moins riche que Yctta, s'est empressé de profiter des bonnes dispositions dont il était l'objet. Enfin, elle aime, lui se marie. S'attachera- t-il à cette généreuse enfant? Grave question que l'avenir seul pourra résoudre. « S'il allait ne pas m'aimer? » pense-t-elle, un peu trop tard peut-être. On est vite pris dans une chaîne éternelle. Quelques pourparlers, un contrat, une \isite a la mairie, une autre à l'église, 1. 10 LE SPHINX AUX PKIU.KS et tout est dit. Autrefois, il y avait fête à ces occasions, mais de nos jours les cérémonies nuptiales et les cérémonies funèbres sont les mêmes, avec cette différence que dans les enterrements il n'y a qu'uno personne qui disparaît à la fin et que dans les mariages il y en a deux. On part pour le voyage de noce. Il COUCHER DE LA LUNE DE MIEL Si les mariages n'ont pas tous le môme dénouement, ils se ressemblent presque toujours au début. Plus ou moins douce, la lune de miel a son premier quartier sans nuages. Quand un des nouveaux mariés est seul à aimer, il aime tant qu'il aime pour deux, et l'amour n'y perd rien. Cela dure au moins... trois mois. Ce temps de bonheur est déjà loin pour Odysse et Yetta; car, depuis un an, ils sont de retour. Le mari s'ennuie, la femme pleure. 12 LE SPHINX AUX PERLES Pourtant dans l'hôtel des jeunes époux, séjour si monotone d'habitude, tout le personnel est en émoi; c'est que l'oncle Paulus est revenu d'Amérique, et il s'agit de bien le recevoir. Les jeunes gens n'ont pour tous parents que lui, la mère de Yetta et madame de D***, tante d'Odysse, vieille dame de province retenue dans son château par une longue maladie. Paulus adore sa nièce, qui le chérit et s'abandonne à la joie de retrouver un parent tendrement aimé. Odyssc de Lho- ron, tout en partageant le plaisir d<: su femme, pense un peu plus loin. L'oncle américain a plusieurs millions et Yetta est sa seule héritière. On comprend aisément qu'un oncle aussi précieux préoccupe beaucoup le moins intéressé des neveux. Paulus est un grand hercule encore tout près de la cinquantaine. Il est bien dè sa personne; beaux yeux sévères, gros cheveux à lui, très bien coiffé. Il se tient droit avec une sorte d'affec- LE SPHINX AUX PERLES 13 talion presque provocante. Odysse est résolu à ne jamais le fâcher; mais il aurait préféré lui voir un air plus doux. Original comme tous les Américains très riches, Paulus n'a voulu ni choisir un mari pour sa nièce, ni donner son avis sur le choix qu'elle avait fait, ni voir le futur avant le mariage. 11 a tenu même à rester absent pour ne pas trahir ses impressions et exercer sans le vouloir une influence sur la résolution de sa nièce. Yetta avait son cœur pour la guider, sa mère pour la conseiller; il l'avait laissée absolument libre pour qu'elle fût bien responsable de son choix. Paulus était donc resté dans la neutralité la plus absolue. Le jeune homme sait cela, et la fermeté de son oncle lui impose quelque peu. Il tient à ce que l'impression qu'il produira sur lui soit bonne. Le dîner est fini. Les convives se dispersent,. Les dames âgées restent au salon; les jeunes femmes vont dans le jardin de l'hôtel où les hommes fument en causant. 14 I.E SPHINX AUX PKHI.ES Odysse guette Paulus; mais, au moment où il veut saisir le millionnaire, Yetta l'a déjà devancé. Elle a levé son joli front jusqu'aux lèvres de l'oncle chéri, lui a pris doucement le bras et avec des minauderies d'en* fant gâtée, elle l'entraîne jusque dans un petit salon bien retiré. — Enfin vous voilà donc! dit-elle. Je veux vous avoir un peu à moi toute seule. Je ne vous ai pas vu depuis si longtemps ! — Je te laissais à ton bonheur. — Il n'y a pas de bonheur complet sans vous, cher oncle. Comme vous étiez bon pour moi quand j'étais toute petite enfant ! Vous me donniez ce que ma mèro ne me donnait pas assez vite. C'est à vous que je dois les surprises qui ravissent nos premiers ans, ce qui semble impossible : les fleurs qu'on mange, les poupées qui parlent, les oiseaux qui ne s'envolent pas. Quand j'ai été grande, vous m'avez habituée à posséder tout ce qui pouvait me charmer, avant que j'eusse le temps de le désirer. C'est T,E SPHINX AUX PllkLlS 18 bien à vous que je dois mes plus grands bonheurs. — Comment, tes plus grands bonheurs ! tu n'es donc pas heureuse en ménage? — Je n'ai pas dit cela! ,1e suis heureuse. — Écoute, mon enfant, dans ma patrie, là-bas, où j'ai gagné plusieurs fortunes avec plusieurs industries, on n'a pas de temps à perdre; il faut comprendre au premier mot, et cela devient une habitude. Depuis que je suis entré dans ta maison, j'ai froid au cœur. Je te trouve pâlie, changée; tes grands yeux sont brillants comme ceux qui retiennent des larmes. N'essaye pas de me tromper. J'ai compris tout de suite ; tu n'es pas heureuse. — Plus bas ! si ma mère vous entendait... — Oui, tu peux, tu dois peut-être la tromper, elle; mais moi, c'est impossible, inutile. Mon expérience ne peut s'arranger de tes innocentes dissimula- 16 LE SPIUNX AUX PERLES tions. Je suis un vieux garçon. Ton bonheur est l'unique but de ma vie, je veux m'y employer de tout mon pouvoir et tu verras que je sais vouloir ce que je veux. — Vous ne pouvez rien pour moi; car rien ne saurait changer ma destinée. — Pourquoi doue! — Mon mari ne m'aime pas. — C'est impossible! dit Paulus avec assurance. — C'est certain. Il ne m'aime pas du tout, du tout. — Pourquoi l.'cs-tu mariée avec lui? — Parce que je l'adorais. Je ne pouvais pas supporter la pensée qu'une autre fût sa femme. — Mais lui, pourquoi t'a-t-il épousée? — Pour ma dot, c'est bien simple. — Comment, ma pauvre enfant, tu as uni ta vie à celle d'un homme assez vénal pour se marier par intérêt? Tu as agi comme une enfant sans raison. — Pas tout à fait. Je voyais assez clair I.E SPHINX AUX PERLES 17 dans sa pensée; mais son visage, sa tournure me plaisaient; le son de sa voix me charmait, c'est un parfait honnête homme; enfin, j'espérais me faire aimer. Qui n'espère pas cela? Si vous saviez de quels soins je l'ai entouré! Dans les moindres détails de la vie, je cherche à lui plaire, à lui faire do tout des bonheurs. — Eh bien? — Je n'ai rien de lui que son nom. Odysse ne m'aimera jamais, .le lui ai cherché un cœur, il n'en a pas. Vous voulez la vérité tout de suite, en quelques mots, la voilà : Son indifférence me lue, je no peux pas me résigner, j'en mourrai. Paulus devint pourpre. — Si tu ne te trompes pas, dil-il d'une voix ( ionnée, je veux écraser cet homme-là sous mes pieds. — Ce serait changer ma douleur en désespoir. — Mais tu ne peux pas rester dans cette situation-là. Que comptes-tu faire? — Me résigner ! IN LE SPHINX AUX PERLES — A ton âge, on ne se résigne pas à l'abandon. On se révolte... — Ou l'on succombe... Je me dis que In vie ne dure pas toujours, cela me console. — Jolie consolation ! s'écria Panlus hors de lui. — Calmez-vous. Votre tendresse, votre fortune ne peuvent rien pour moi ; on n'achète pas l'amour. — Je veux que tu sois heureuse et lu le seras. — C'est impossible, vous dis-je. — Une chose impossible à Paulus? Ce serait, la première fois qu'on verrait cela, dit l'Américain, en changeant de ton. Sèche tes yeux, Yctta, reprends ton bon sourire, ta joie d'enfant. Moi, ton oncle, je te promets le bonheur; tu l'auras comme tu as eu les poupées qui parlent et les oiseaux qui ne s'envolent pas. Embrasse-moi et ne pleure plus. III ENTRE DEUX CIGARES La tête brûlante, le cœur serré, le pauvre oncle alla droit chercher son neveu. La première chose à faire avant d'agir, c'était de savoir au juste à quoi s'en tenir sur les sentiments que la jeune femme inspirait à son mari. Mais comment s'instruire ? La pensée de la froideur d'Odysse était odieuse au bon Paulus, il la repoussait avec horreur. « Non, se disait-il, Yctta s'abuse, elle est aimée. Personne ne doit résister à cette ravissante enfant. « Et l'A- "20 LE SPHINX AUX PERLES méricain cherchait son neveu dans les salons, clans le jardin. Odysse, croyant son oncle bien occupé avec Yetta, et voyant sa belle-mère toute à la réception, s'élait réfugié dans un bosquet du jardin pour fumer et causer avec un ancien ami de collège. L'oncle cherchait partout. En s'cnfbn- çant dans l'allée sombre qui conduisait au bosquet, il entendit au loin comme un vague chuchotement; il marcha d'un pas plus léger. On causait sous les feuilles. En s'approchant, Paulus allait interrompre la conversation ; il s'arrêta et crut reconnaître la voix d'Odysse. Le hasard allait-il tout à coup éclairer la situation? Mais écouter sans être vu? surprendre une causerie intime? Jamais en toute autre circonstance l'Américain n'en eût eu la tentation. Cependant il était dans une si grande surexcitalion d'esprit, il désirait tant constater l'erreur de sa nièce, qu'il ne s'éloigna pas. LE SPHINX AUX PERLES 21 Le jeune homme avec lequel s'entretenait Odyssc se nommait Bazin. C'était un sculpteur, un prix de Rome. II allait partir pour l'Italie aux Irais de l'État et venait faire ses adieux à son ami. — Mes études m'ont empêché de te voir plus souvent, disait-il ; c'est un de mes regrets. Ta femme est charmante. — Oui, répondait (hlysse. — Elle a des yeux... — D'assez jolis yeux gris. — Comment, gris? Ils sont bleus. — Ils sont gris, répétait Odysse. — Ils sont bleus, et du plus joli bleu qu'on puisse voir. Est-ce que tu ne les aurais pas regardés, par hasard? — Des yeux gris ou bleus, c'est la même chose. — Pour les aveugles, évidemment ! dit Bazin dans un éclat de rire. Raconte-moi donc comment s'est fait ton mariage. Car, enfin, je ne sais pas quelles circonstances ont formé cette union. Tu ne m'en as jamais rien dit. 22 LE SPHINX AUX PERLES — Que veux-tu que je te dise? Artiste! selon toi, il y a eu mariage ; donc, il y a eu roman... Où est le roman? — Ainsi tu ne t'es pas marié par amour? — l'as plus qu'un autre. Interroge presque tous les jeunes gens, ils te diront que, s'ils renoncent au célibat, c'est pour se marier le plus richement possible. — Quand on me dit cela, je plaide la cause de la beauté, de la poésie... — Et l'on te répond qu'une femme pauvre, mal mise, fatiguée par le travail n'a aucune poésie, que les mariages d'inclination sont les plus malheureux. — Oui ; mais j'insiste, je défends mon opinion... — Et on te rit au nez. — C'est vrai ! — On dit que, le mariage étant l'acte le plus sérieux de la vie, il ne faut consulter que la raison pour le conclure. — Très bien. Mais ces mêmes individus, quand ils ont eu le bonheur de happer la LE SPHINX AUX PEKLKS 23 dot si ardemment enviée, changent bien vite de langage. Essaye de les féliciter décemment sur le bonheur qu'ils ont eu de rencontrer ce qu'ils voulaient, dis-leur qu'ils ont bien lait de chercher un mariage riche, ils se brouilleront avec toi tout net. Jamais l'argent n'aura été pour rien dans leurs désirs. C'est l'amour seul qui les a guidés. Leur femme, fût-elle laide, sotte, insupportable, aura été choisie par eux. Ils l'adoraient... ils proclament, soutiennent tous qu'ils se sont mariés par amour, et ils ne permettent à personne d'insinuer le contraire. Autant ils convoitent la dot qu'ils n'ont pas encore rencontrée, autant ils en font li quand elle est bien empochée. Tous désavouent le sentiment qui les a guidés ; donc, ce sentiment n'est pas avouable, et tu es une exception pour la franchise. — Je ne sais pourquoi l'on rougit de s'enrichir par le mariage. Je ne parlerais pas à tout le monde aussi ouvertement qu'à toi ; mais je ne crois point néces- 24 LE SPHINX AUX PEItLES saire LE SPHINX AUX PEIILES — Mais vous, mon oncle? — Je passerai la moitié du temps arec vous. — Et Odysse? — Il va faire un grand voyage nécessaire aux intérêts de ton oncle, dit madame de Linières. Mon frère doit se reposer et ton mari a besoin d'occupation. Il lui faut soigner un peu notre fortune à tous. Consulté par mon frère, j'ai trouvé la résolution bonne, et, si ton mari consent, il ne faut pas trop te chagriner. L'oisiveté n'est pas bonne pour un jeune homme. — Lui partir, me laisser seule? s'écria Yetta. Paulus l'entoura de ses bras, feignit de la consoler, et, l'entraînant dehors, lui dit: — Tout cela n'est pas vrai ; mais laisse-le croire à ta mère. La vérité, c'est que je sais à quoi m'en tenir, mieux que toi-même. Non, ton mari ne t'aime pas, tu as raison. Avec ta nature aimante, tu mourrais de son indifférence. Je ne veux pas que tu meures, moi. Je ne veux pas que, dans ces LE SPHINX AUX PERLE a '61 conditions-là, vous viviez un jour de plus sous le même toit. Je ne veux pas que cet homme-là te garde, et je te reprends. L'autorité avec laquelle parlait Paulus imposa silence à Yetta. Sans père, depuis son enfance, elle s'était habituée à considérer son oncle comme le chef de la famille. — Ton avenir est manqué, continua-t-il, c'est à refaire. — A refaire? répéta timidement Yetta, dont l'espoir lil briller les yeux. Est-ce que vous croyez vraiment qu'on pourrait rendre Odysse plus tendre pour moi? — On peut essayer; mais tu dois m'obéir en tout. — Je vous le promets ! Et Yetta se jeta au cou de Paulus. — Mais, demanda-t-elie, où donc l'en- voyez-vous ? — Au diable, d'abord. — lit... après? — Je le rapporterai à les pieds mort ou vif. — C'est-à-dire, perdu pour nous, ou... — Amoureux de Loi 3 V L A F E M M E U K l! lî ( ) M Z E L'oncle Paulus habitait l'Amérique du Sud et, ut; venait en France que potir voir sa sœur, madame de Linières, mère de Yétta. Il descendait chez elleeK n'avait pas à Paris d'habitation à lui. Mais, comme il était grand collectionneur d'objets d'art, il possédait une galerie dans laquelle il envo- VOvait les précieuses découvertes faites dans ses voyages. Cette galerie, grossie tous les jours, formait un musée des plus curieux. Un vieux serviteur était préposé à la garde du trésor. Il vivait là, ne sortait jamais, LK SPHINX AUX l'EHLES 99 attendant toujours un nouvel objet précieux à classer. Ce fat dans ce sanctuaire t(tle Patries donna rendez-vous à son neveu. Quand on n'a aucun goût pour les objets anciens, une galerie d'antiquaire est une chose quelque peu triste à contempler. Des objets brisés, retirés des Touilles, des armes rouillées, des ossements d'animaux, des dards empoisonnés, des chevelures scalpées, — enfin, des débris de toute sorte, spectres de ce qui n'est plus, font ressembler ces musées du passé à des temples de la mort. Toujours des statues sans jambes, sans bras, sans poitrine ou sans nez assistent à ce spectacle. Odyssc n'attendait que depuis un instant et le temps lui semblait déjà bien long. Quoique peu sensible, il était désagréablement impressionné par ce qui l'entourait. Les reflets des vitraux coloriés lui étaient particulièrement désagréables, parce qu'ils jetaient des teintes invraisemblables sur tout ce qui l'entourait et donnaient au cabinet d'antiquités un aspect fantastique. 4(1 LE s PIN NX \l \ PERLES Ainsi, il avait (levant lui un guerrier sans tète dont le ventre était vert et les bras couleur de sang, tandis que, plus loin, une Méduse violette, coiffée de serpents couleur de feu, lui tirait la langue Odysse se leva et s'aperçut dans la glace. Il avait la moitié de la ligure bleue, l'autre noire, et sur le cou une raie rouge comme si Ton eût tenté de lui couper la lète ! L'oncle Paulus entra. — Monsieur, dit-il, je vais droit au fait. J'ai entendu la conversation que vous avez me hier avec voire ami Bazin. Quand j'allais a vous, quelques mots m'ont frappé «le loin et m'ont retenu ; j'ai écouté, (le n'est ni discret ni délicat. Pensez ce qu'il VOUS plaira de cette inconvenance, peu m'importe ! » Ah! vousappelez le nouveau dans votre existence ? » Vous allez l'avoir, monsieur. » Votre mariage avec ma nièce est un ennui pour voua. Pour elle, c'est une mystification ; demain, ce serait un supplice, car LE SPHINX AUX PERLES 41 vous allez vous perdre; vous êtes déjà perdu par la pensée. L'homme qui fait le mal en regrettant de ne pouvoir faire le bien est, selon moi, moins coupable que celui qui, comme vous, reste honnête en Bêchant d'ennui de ne pouvoir rire un libertin. » Vous l'avez dit, la vie de garçon vous semblait moins insipide que la vie conjugale. Chez vous, le sentiment du devoir combat l'inc|ination naturelle. Celle lutte, croyez-le, ne serait pas de longue durée ; vous seriez bientôt vaincu. Je ne veux pas attendre votre défaite, qui serait la houle de notre famille, et je romps tout net votre union avec ma nièce. — Comment! vous rompez notre union''' dit Odvsse au comble de l'étonnement. Mais nous ne sommes pas en Amérique. Le mariage en France est indissoluble, la loi... — Oh ! monsieur, la loi n'a d'effel absolu que dans les affaires. Dans le mariage, quand il n'y a pas d'union morale, il n'y a pas de lien. Les actes restent, mais I 18 époux se séparent. 42 LE SPHINX AUX PERLES — Vous voulez une séparation? C'est une plaisanterie. Ma femme ne peut rien me reprocher de sérieux. On ne vous (humera pas gain de cause. — Je vois, monsieur, que vous ne comprenez pas la situation, et je vais vous l'expliquer une fois pour toutes. La loi, je vous le répète, n'a rien à voir entre nous: c'est moi seul qui décide la question. Votre femme a quitté Paris, vous ne la reverrez pas. — Je puis la forcer à vivre avec moi... — La faire ramener par les gendarmes? Non, cela ne se fait plus. — Savcz-vous, monsieur, que, si je n'avais pas le caractère essentiellement calme, ce que vous me dites m'exaspérerait? — Permettez. Qu'est-ce qui a été convenu entre madame de Linières et vous? Que les quatre cent mille francs de dot de Yetta vous seraient comptés en bons écus après le mariage. Votre notaire a-t-il reçu les quatre cent mille francs? — Oui, monsieur, mais... — C'était cela seulement que vous vou- 1.1 SPHINX AUX PERLES 43 liez ; vous avez ce que vous désiriez, nous vous laissons la dot. Vous n'aimez point Vetta, vous ne pouvez la regretter. — Que je la regrette, oui ou non, il ne me plaît pas que les choses en restent là, ,l<' ferai un procès. — Un procès? Mais, dans ce cas, monsieur, il faut rendre la dot. Vous ne songez pas à cela : les chaînes d'or sont plus solides que les chaînes de fer pour attacher les hommes positifs. Vous l'avez dit : La crainte de perdre la fortune arrête toujours ceux qui se sont mariés par intérêt. Ils n'oni pas peur de fâcher une femme dont l'affection leur importe peu; mais ils la ménagent, pour ne pas blesser la belle-mère ou même l'oncle qui tiennent en leur pouvoir la fortune qu'on espère. Voilà pourquoi, monsieur, dans le mariage, l'intérêt est en apparence bien plus solide que l'amour; et pourquoi le monde, qui juge d'après ce qu'il voit, croil que le mariage de raison est plus heureux que le mariage d'inclination. 44 LE SPHINX AUX PERLES «Vous ferez ce que nous voudrons. Ah ! je ne dis pas que cela vous plaise! On prévoit bien toutes les désillusions qui peuvent suivie un mariage d'amour. Mais on ne s'avise jamais de songer à ce qu'il peut y avoir d'ennuis derrière un mariage d'argent. — Un grand nombre de jeunes gens se marient dans le mêmes conditions que moi et ils sont heureux. — Qu'en savez-vous? Vous prennent-ils pour confident? Ils se taisent comme vous vous tairez. — En tout cas, il ne leur arrive pas ce qui m'arrive. — Il leur arrive souvent des choses beau coup plus graves. Croyez-moi, au fond du sac d'écus que les femmes apportent aux hommes, il y a toujours quelque surprise. — Ainsi, monsieur, vous tenez en mépris l'homme qui accepte que sa femme lui apporte une dot? — Certes, je méprise l'homme qui accepte de l'argent d'une femme, à quelque titre que ce soit. LE SPHINX ATX PERLES \3 Odysse sentit le sang lui monter à la tète, il devint cramoisi, el, cette fois, ce n'était pas le reflet des vitraux. — Vous avez vos idées là-dessus, continua Pau lus; moi, j'ai les miennes. La femme est chargée par la naturede tous les devoirs pénibles de la création. «Elle enfante dans la douleur l'être qui lui a pris déjà une partie de son sang, de sa chair, de sa vie; elle le nourrit ensuite de son lait qui est encore son sang. L'homme, lui, est chargé pendant ce temps de pourvoir à l'existence de l'un el de l'autre. Sauvage, il chasse, il pêche ; civilisé, il travaille des mains et de l'espril ; riche, il se prive pour ceux qui sont à lui et doivent vivre de lui. Voilà à quel prix on fonde la famille. » Voilà la loi naturelle à laquelle il faul obéir. On n'aime pas les enfants qui ne coûtent rien. De bonne foi, monsieur, qu'est-ce (pie vous voulez que nous pensions des hommes qui n'accomplissenl pas ces devoirs, des hommes qui forcent les femmes à les acheter? Elles ne peuvent 3. 46 LE SPHINX AUX PERLES pas perpétuer sans eux la famille, et nous sommes obligés, nous autres parents, de subir ces petits messieurs qui ne mettent jamais qu'un pied chez nous et gardent l'autre pour courir s'amuser, souvent avec notre argent. » Et vous vous croyez le droit de mépriser les malheureuses qui passent avec trop de diamants aux oreilles, trop de poussière aux jupons, parce qu'elle ne savent pas aimer sans qu'on les paye? Quelle différence y a- I -il doue outre elles et vous? — Mais, enfin, monsieur, si votre nièce est riche, je ne suis pas pauvre, moi. Je vivais avant mon mariage. — Vous viviez seul, et, si vous aviez voulu vous marier gratis, il vous eût fallu travailler pour l'aire vivre convenablement votre femme et vos enfants; tandis que, maintenant, an lieu de travailler, vous pouvez vivre dans le luxe sans rien faire. Odysse se leva. — Fâchez-vous donc un peu, continua Paulus; ça m'amusera. Je suis aise de voir LE SPHINX AUX PERLES 47 ln figure que font ces messieurs dans les tête-à-tète qu'ils ont après la noce avec les parents. Les conversations comme celles-ci ne sont pas rares, croyez-le bien, c'est le BOlde ■> La famille de lanières, a acheté le droit de me vexer pour quatre cent mille francs, elle use de ses droits. Je serai encore heureux si ma femme n'abuse pas des siens. Cette séparation ne me fâche pas, puisque, hier, je disais à Bazin que je désirais ma liberté; mais je voulais la reprendre, et non pas qu'on me la rendit. Je ne regrette pas Yetta. Kl le est belle, dit-on; phrase polie! Elle a la figure, la taille, l'esprit de tout le monde. Je ne suis nullement sensible à sa perte; mais je me croyais aimé d'elle. Je vois que son amour, s'il a jamais existé, n'était qu'un caprice, cela m'esl désagréable. « Ali! l'on m'envoie au diable! Eh bien, je vais chez un m avoué. On verra si j'ai de l'énergie. » \ peine le jeune homme était-il en route qu'il vil de loin ce même avoué trottant menu sur le boulevard. A la pensée de faire ses confidences à un étranger, Odvsse se révolta; il tourna la tète et passa inaperçu . Ce petii Incideni résumait la situai ion. , P )G Ll SPHINX AUX PEPLES Faire un procès, celait facile en paroles ; mais comment présenter la question aux juges? Il faudrait assister à leur étonne- ment, répondre à leurs interrogations. Quand il ne s'agit ni de vol ni d'assassinat, les juges sont généralement gais. — Ils vont rire de moi, pensait-il. Qu'est-ce que je ferai pendant qu'ils riront? Engager la lutte, c'est très bien ; mais sait-on jamais comment finissent les procès? Évitons avant tout les mystifications inutiles. Réfléchissons avant d'agir. Le temps avait passé, l'heure du dîner était venue; le jeune homme s'en aperçut. Il n'était pas encore assez malheureux pour l»erdrc l'excellent appétit dont l'avait doué la nature. Il avisa un restaurant. Au lieu d'aller chez son avoué, il alla dîner. De crainte d'être vu par quelque ami, il monta vite, entra dans le cabinet qu'on lui désignait, et ferma la porte sur lui. Cette porte se rouvrit presque aussitôt. Un garçon à la chevelure luisante, au sourire gracieux, à la hanche sanglée dans un tablier blanc LE SPHINX AUX PERLES .)/ apparut discrètement un cousin à la main. — Monsieur attend quelqu'un ? dit-il avec grâce. — Je n'attends personne, répondit Odysse. Et, comme le garçon, voyant qu'il n'j avait pas besoin de discrétion, partait en laissant la porte grande ouverte : — Fermez donc ! Je crains les courants d'air, dil le jeune homme en poussant la fenêtre et fermant les rideaux. Quoiqu'il fût seul, il était assujetti a toutes les exigences du tète-à-tète. C'était original, mais mystiiiant. Certes il n'aimait pas Yelta; mais la vie de famille, toute monotone qu'elle avait pu lui paraître, lui eut semblé plus agréable que cette après- midi avec Paul us el ce dîner solitaire. — Ma journée est assurément bien singulière, pensait-il. Mais, si les existences aventureuses ne comptent que des jours dans le genre de celui-ci, je préfère ma vie passée, où le bonheur du moins était l'ait de l'absence de maux. 11 ne s'agissait plus de revenir sut le oS LI SPHINX aux riRLia passé, mais do prendre un parli : se résigner on Se révolter. Pour cria, il fallait, un effort inaccoutumé dont Odysse n'était guère capable. Il se promit de prendre une résolution en dînant. Il dina, niais il ne prit pas de résolution. Au contraire, plus la matière dans l'exercice de ses fonctions, reprenait ses droits sur la pensée, plus l'esprit d'Odysse se calmait. Il est si facile de ne pas se décider! Se résigner, attendre, était peut«étre le parti le plus sage. Son oncle n'avait pas tout à taiL tort, peut-être, en lui conseillant, de se tenir coi. C'était dur mais sage. Il pouvait voyager comme lui avait conseillé Paulus; aller le plus loin possible pour n'être pas rencontré. Il se familiarisait tout doucement avec ces idées, qu'il avait repoussées d'abord. — Au dessert, \\ lin vint même la pensée de couper ses moustaches pour n'être pas reconnu, ou bien encore de laisser pousser toute sa barbe. La bonne humeur presque inévitable à la L E SPHINX A l X P E 11 L E s 89 suite d'un bon dîner vint encore alléger le poids de ses soucis. Enfin... Odyssc prit la grande résolution de ne rien faire du tout. Pendant ce temps, Paulus passait à sa galerie pour savoir comment Lhoron avait opéré sa retraite. — Mon neveu n'a rien laissé pour moi? demanda-t-il à son vieux serviteur, espé- rant que ce neveu aurait l'ait un retour sur lui-même et lui aurait écrit. .. — Oh ! monsieur n'a rien laissé, dit le domestique, il a en trop grand'peur. Je vous croyais partis tous les deux ; j'entrais pour fermer, quand j'ai aperçu monsieur reculer d'elîroi devant la négresse. Le fait est que, dans l'ombre, elle a l'air d'un démon. — Tu te trompes, un homme ne peul BTOif peut (I un hmn/e. — Je vous assure, monsieur, que je dis vrai. Il reculait, avançait, devenait pale, riait; puis enlin, il s'est enfui sans me voir. — C'est bien, dit Paulus avec joie, c'est très bien ! vu LA STATUE SE M El T Après avoir grassement dîné, Odysse s'était étendu sur Le sofa, humant la ruinée d'un bon cigare. Il avait entr'ouvert la fenêtre pour respirer l'air du soir, et laissait glisser nonchalamment ses regards par cette fenêtre entre-bàillée. Une heure s'était passée, puis une autre. Malgré cette journée d'émotion, Odysse avait retrouvé son indifférence. La pensée mobile et fugitive ne saute jamais d'un objet à un autre sans qu'il \ ail quelques rapports entre eux. M SPHINX w: \ PERLES (il Ces rapports Bont souvent très singuliers Ainsi, tout en songeant à accepter les conclusions de son oncle, Odysse revoyait la statue de bronzequi avait semblé lui barrer le passage à sa sortie du musée de l'antiquaire. Et, chaque Cois qu'il voulait penser a sa situation, à la terrible conversation qu'il avait eue avec Pau lus, sa pensée rencontrait la statue, qui arrêtait sa rêverie comme elle l'avait, arrêté lui-même. Il ae pouvait songer qu'à elle. Est-ce parce que les curiosités de ce cabinet lui avaient paru toutes affreuses? Mais la statue lui avait semblé belle, effroyablement belle. — Que les anciens étaient excentriques ! pensait-il. Une femme de bronze avec des yeux d'or aux disques peints, des dents d'ivoire, un collier de vraies perles, quelle bizarreriel Et elle regardait bien en face, insinuante et moqueuse ! Elle tendait vers moi ses liras gracieux a\ec un mouvement de couleuvre. Son aspect m'a été désagréable; pourtant je me la rappelle avec un 4 62 Ll SPHINX AUX PEHLES certain plaisir. La jolie diablesse! Je la vois encore... c'est à croire qu'elle est là... dans la fumée de mon cigare, froide comme ce matin, quand je l'ai crue vivante ; elle est toujours souriante, immobile. Non, elle ne sourit plus; seulement elle parle, ses veux ne sont plus lixes, sou regard erre çà et là, ses bras se meuvent. Le jeune homme passe sa main sur sou visage pour chasser celle vision, qui détient importune: mais la vision ne s'en va pas, elle persiste. L'interstice que la fenêtre à peine ouverte l'ait entre les rideaux fermés n'est pas pltfs large qu'un ruban. C'est dans ce rayon lumineux où la fumée du cigare se dore par le soleil couchant, que la vision s'obstine à tourmenter Odysse. — Je ne puis voir ce qui n'est pas, se dit-il tout haut. Je ne suis pas ivre. Et ses yeux restent fixés sur la statue ; khi..... ' la première fois, elle l'attire, l'appelle malgré lui... Odysse est trotblé, saisi d'un effroi LE SPHINX AUX PERLES (53 singulier qui lui ôte sa présence d'esprit. Oubliant l'incognito qu'il garde, il ouvre les rideaux et la fenêtre pour voir ce <|iie deviendra le fantôme, et il regarde dans la rue; ce regard qui avait suivi la pensée, entraîne bientôl l'homme tout entier. Il pousse un cii.se précipite hors de la clin m - brè et descend rapidement l'escalier. Odysse, le calme Odysse disparaissait pour faire place à un autre homme. Lequel? Que peut devenir un lac dans lequel s'effondre une montagne? Odysse n'étail pas le joue! d'une hallucination; ce qu'il voyait existait bien réel* lement. De l'autre eôté de ta rue, une calèche était arrêtée. Dedans se trouvait une femme âgée qui paraissait être une gouvernante, et h ses côtés, la statue de b ronce. Le jeune homme était parti avec une précipitation qui avait alarmé les garçons. Lun d'eux le poursuivi! en lui présentant l'addition. 64 LE SPHINX AUX PERLES Tout honteux, il paya. Lui distrait, oubliant de payer son dîner! qui l'aurait pu prévoir? Quelque peu rappelé à lui par cet incident, il ralentit sa course, alla se poster sous la porte coclière devant laquelle la voiture était arrêtée, et, prenant l'altitude d'un homme qui attend quelqu'un, il regarda tout à son aise la statue vivante. C'était bien elle! Mêmes yeux, même bouche, même peau noire, même élégance. Le haut du corps ;i peine dissimulé par une robe de soie vert loue/', présentait les mêmes ligues que l'antique de Paulus. Tout se Irouvait, reproduit exactement, tout, jusqu'au collier. Et pourtant, malgré les efforts des plus grands artistes, l'art n'atteint jamais la perfection de la nature. Eli regardant bien, qu'ils étaient plus beaux et plus doux que ceux de la figure de lu-onze, les grand yeux de la jeune enfant I connue ils s'allongeaient hardiment sur ses tempes, lui permettant de voir de côté, à la façon des oiseaux ! LE SPHINX AUX PERLES 65 Les yeux américains, dont on parle tant el qu'on voit si rarement, n'appartiennent qu'à de certains nègres ou à des sang-mêlé. Ces yeux ont je ne sais quoi d'effrayant par la grandeur et d'attractif par l'élran- geté. Ils semblent moins appartenir a des êtres de noire espèce qu'à des animaux fantastiques. Que ces petites dents d'un blanc azuré étaient brillantes, entre ces deux belles lèvres, perles noires! — Que cela étail plus fin de forme et de nuance que les dents de vieil ivoire et les lèvres rouges de la statue 1 La main, longue el bien attachée au bras mignon, n'était pas anguleuse et polie comme le métal, mais ronde et, veloutée. Était-ce une enfant ou une jeune tille? Avait-elle treize ans ou dix-sept, ans? Il eût été impossible de le dire. Celle petite créature avait la vivacité mutine de l'enfant et du ouistiti ; elle ava.it tout ce qui peut surprendre et plaire eu dehors dos choses connues et faites pour ravir le regard, l'attrait de la statue qui s'animerait, mais rien f)6 ht SPHINX AUX PBBIiIS de Ja femme ; de ces vraies femmes qu'O- dysse était habitué à regarder sans émotion. — Brunes, blondes, grandes ou petites, c'étaient pour lui toujours les mêmes femmes. Celte fois, qu'était-ce donc? Autre chose. Cette autre chose tant désirée! Il regarde... observe... s'étonne... Il est pris. La calèche, dans laquelle venait de monter une autre dame, roula vite et, disparut bientôt. — Odysse marcha dans la direction qu'elle prit. Aussitôt qu'il l'eut perdue de vue, il fut saisi de tristesse comme au réveil d'un lève charmant. Ne reverrait-il plus cette merveille? Pourquoi l'avait-il laissée partir sans savoir où la retrouver. La nécessité où il était de s'éloigner de Paris pour n'être pas rencontré, reconnu, lui revint alors à l'esprit; mais l'idée de partir ne lui souriait plus. Quel embarras !... Il ne pouvait ni ne Ll SPHINX AUX PERLES 07 voulait retourner chez sa femme. Il irait à l'hôtel. Odysse n'avait que les effets qu'il portait et de l'argent. Il passa le reste de la soirée à acheter les objets de première nécessité. Sans se rendre compte du motif qui l'animait, il apporta la plus grande recherche dans le choix de ses vêtements nouveaux. Il s'inquiéta de la teinte qui lui siérait le mieux, de la l'orme de chapeau qui le coifferait bien. Le désir de revoir la jolie tille le préoccupait à son insu au point de dominer ses actions. Il voulait paraître danstous ses avantages, si le bonheur permettait qu'il la revit et 86 lit connaître d'elle. La première chose qu'il fit, en rentranl dans sa chambre d'hôtel, lui de se regarder dans une grande glace qui le reflétai! tout entier. Pour la première fois, il se trouva mal fait, disgracieux, trop blond, l'air niais, presque commun. C'est que, pour la première fois aussi, il eût voulu sembler spirituel, élégant et beau. 68 LE SPHINX MX PERLES Il se jeta sur son lit, mais il ne put dormir un seul instant. Les discours de Pau- lus s'effaçaient peu à peu devant la femme de bronze et son ombre vivante. Il se leva, essaya de lire; tout était ennuyeux, insipide. .. inutile. Il fallait songer à elle, rien qu'à elle, toujours. Ces dispositions étaient trop nouvelles dans l'existence d'Odysse, trop incompatibles avec sa nalure pour qu'il ne s'alarmât pas. Lui, ne pas dormir ? C'était impossible, il était malade. Certes, l'événement de la veille pouvait, jusqu'à un certain point, justifier un grand désordre dans son économie ; mais cet événement ne l'avait pas bouleversé, il l'avait irrité seulement. La perte de Yetta ne blessait que sa vanité: du moins le croyait-il. C'était le souvenir du cabinet d'antiques qui seul avait commencé à produire cet clï'et. Les ombres de la nuit ajoutaient encore à l'agitation que lui donnaient ses souvenirs. LE SPHINX AITX PERLES 60 « Serais-je devenu un pou fou? » se demandait-il le lendemain malin, après avoir vainement essayé de prendre son déjeuner quotidien. Il Courut chez un médecin. Sans l'initier aux ennuis qu'il avait eus, il lui coula que, la veille, il avait été contrarié dans l'après-midi, puis qu'il avait cependant dîné comme à l'ordinaire. — Votre dîner, demanda le docteur, ne vous a-t-il causé aucune incommodité? — Aucune. — Après? Odysse parla de la femme de bronze et des impressions qu'il avait ressenties. Le docteur lui làta le pouls, lui fil tirer la langue et lui demanda quel âge il avait. — Si j'étais un charlatan, dit-il, je vous ordonnerais quelques petits médicaments anodins, mais j'ai pour principe de ne point, tromper ceux qui me consultent. delà restreint beaucoup ma clientèle, mais l'estime qu'on a pour moi s'en augmente d'autant plus. Mon cher monsieur, vous jouissez d'une santé parfaite. "0 LE SPHINX Ai:X PERLES — D'où vient donc alors l'état où je suis depuis hier? — Je comprendrais cette question si vous aviez dix-sept ans; mais, à votre âge, vous devez savoir mieux que moi ce dont il s'agit, — Non. — Vous avez donc vécu jusqu'ici d'une façon bien extraordinaire? — Moi, monsieur ? Mais point du tout. J'ai eu l'existence de tout le monde. — En province? — A Paris, boulevard Montmartre. — Cependant vous n'avez pas vécu. — Pardon, j'ai vécu comme on vil de vingt à vingt-sept ans. — Boulevard MonI martre? — Oui, monsieur. — Vous savez ce que c'est que d'être amoureux? — Oui; je ne l'ai jamais été, mais j'ai eu des amis qui l'étaient. — Ce n'est pas tout à l'ait la même chose. Pourtant vous savez qu'être amou- LE SPHINX AUX PERLES "I reux, c'est perdre momentanément et quelquefois définitivement l'équilibre de ses facultés pour entrer dans tint; période de transformation plus ou moins salutaire, suivant l'objet qui vous trouble. Enfin, pour m'expliquef dans les termes les plus répandus: être amoureux, c'est perdre la tète. — En effet; mais je ne suis pas, moi, dfi ceux qui perdent la tète. Je suis un homme sérieux, raisonnable. — Oh ! mon cher monsieur, l'amour est comme ces vieux voyageurs qui changent de lieu sans changer d'habitude. Qùèl que soit le pays où ils se trouvent, la maison qu'ils habitent, ils y prennent leurs dises ordinaires, ne modifient ni leur nourriture ni leur vêlement. Que vous soyez sage ou fou, riche ou pauvre, jeune ou vieux, l'amour, en venant dans votre esprit, ne Cftâùgerâ pas ses habitudes; d vous donnera les mômes joies, vous fera verser les mômes larmes, vous fera faire les mêmes folies qu'à tous les amoureux. 1*2 I.E SPHINX AUX PEHLES » Il n'y a qu'une question, est-on de ceux qui peuvent éprouver l'amour? » Dès qu'on appartient a cette espèce particulière, on est assujetti aux mêmes lois, comme tous les êtres d'une même espèce. Vous êtes de l'espèce amoureuse. — Mais non, monsieur ! — Vous êtes entré dans la première période de transformation. — Docteur, je vous certifie que vous vous trompez, je ne puis pas être amoureux. Je suis marié avec, une femme qu'on dit charmante, et je n'ai jamais été épris d'elle. — Il y a des personnes qui préfèrent l'ardeur des piments à la saveur des fruits. — On n'est pas amoureux d'une femme noire. — Il parait que c'est possible. — Enfin, on ne peut pas être amoureux d'une femme qu'on n'a vue qu'un quart d'heure. — La femme qu'on doit aimer, on en est amoureux avant de l'avoir vue. LE sphinx aux pi; n le s 73 — Je ne suis pas amoureux. — Je vous demande pardon, vous êtes amoureux, monsieur. Je suis bien voire servi Leur. Odysse quitta le docteur. — Je perds mon temps, pensait-il, en consultant cet homme pour savoir à quoi m'en tenir sur l'état de mon esprit. 11 n'est pas plus savant que moi. devenu dans sa chambre, il réfléchit longtemps, cherchant par tous les moyens possibles à retrouver sa quiétude ordinaire. Il ne pouvait pas. Décidément, il avait perdu son calme moral. Le mot était lâché. Il aimait!... Etil en vint à cette conclusion : — Certes, c'est une fatalité de tomber amoureux d'une autre l'emme que la sienne; mais, puisque cela devait arriver, n'cst-il pas heureux que ma femme m'ait quitté? » Me voilà libre ! tout semble concourir au succès de ce roman fantastique ; car, enfin, pourquoi n'aurais-je pas mon roman comme 74 LE SPHINX AUX PKKLES tout le monde, et même autrement que tout le monde? Après tout, les amours ne sont pas éternelles. Ce ne sont, pour la plupart, que des caprices passagers. Pourquoi m'inquiéter? Je ne me trouve pas malheureux dans cet état. Loin de là. Je suis troublé, agité, c'est vrai, mais cela m'est excessivement agréable : je me sens vivre. Mon être est comme une maison vide qui, tout à coup, serait habitée. Je suis alerlc, entreprenant même. » Il me semble que cette rencontre avec, ma vision ne peut rien amener pour moi (pie d'heureux, de féerique. Je suis entraîné vers elle malgré moi. Je la poursuivrai comme je poursuivrais le bonheur si je le voyais passer. Dans tout cela, rien de logique ni même d'explicable : voilà pourquoi c'est charmant. » Autrefois, quand je recevais les confidences amoureuses de mes amis, je n'envisageais que leur situation positive. Je voyais les entraves que leur passion allait jeter sur leur chemin, je les trouvais in- LE SPHINX AUX PE11LES 7S sensés parce que je ne savais pas ce qu'ils éprouvaient. Pourquoi donc, quand je les morigénais, ces amis, quand je les plaignais enfin, ne me répondaient-ils pas : « Mais nous sommes plus heureux que toi, ignorant; nous sommes heureux parle seul fait de notre amour. » S'ils m'avaient dit : « On n'est qu'un être inerte avant d'aimer, » je me serais lu, j'aurais envié leur sort. Mais les sournois ne disaient pas toutes leurs joies intérieures, ils ne faisaient que se plaindre! Eh hien, moi, je ne me plains pas, je suis enchanté!... Je me livre tout entier à cet hôte nouveau qui entre si gaiement au logis. Le docteur est plein de bon sens, je veux me rappeler son nom pour ne consulter jamais que lui. » En attendant, je ne sais où est ma belle. Il faut la retrouve!'. Il courut à l'endroit où, la veille, il avait vu la calèche arrêtée. Il n'y avait rien, Après avoir longtemps attendu, regardant de tout côté, il cuira dans la maison et interrogea la concierge. 76 LE 8PHINX AUX I'EIU.ES C'était une vieille femme désagréable. Elle cousait en maugréant et ne répondait à Odysse que par des phrases sèches et courtes. — Je ne sais pas ce que vous voulez dire, je ne suis pas ici pour épier ce qui se passe dans la rue, etc. Mais, comme il lui montrait un louis, elle ôta ses lunettes, jeta son ouvrage, écouta bien attentivement ce que demandait le jeune homme, et lui dit en souriant : — Ah ! c'est la vieille négresse qui vous intéresse? Elle vient ici chez son dentiste. — Mais il n'y a pas qu'une dame dans cette voilure, reprit Odysse, que les mots de négresse et de dentiste avaient offusqué. J'ai vu deux autres personnes qui attendaient. — C'est sa lille qu'elle laisse dans la voiture avec sa bonne. — Viennent-elles souvent? — Assez souvent. — A quelle, heure? — Quelquefois le matin, quelquefois le LE SPHINX AUX PERLES 77 soir, dit la vieille en s'emparant des -vingt francs. Voilà fout ce que je sais. — Le soir ou le matin? 11 me semble moi que ce doit être plutôt le soir, dit Otlyssc en montrant à la vieille un second louis. —Et, comme elle sautait dessus, il ajouta, en cachant sa pièce d'or : Vers quelle heure? — A la môme heure qu'hier, monsieur, fit-elle avec finesse en tendant la main. — Je vous ai vu sous la porte cochère. Et elle sourit. Odyssc lui donna le louis. Ce n'était donc pas une apparition, c'était une réalité, une véritable jeune fille qu'il avait vue. Mais d'où venait cette ressemblance frappante avec l'antique de Pau- lus? ceci restait incompréhensible. Et Odysse éprouvait l'irrésistible besoin de s'assurer que la statue était toujours bien à sa place. Il n'était pas encore L'heure à laquelle ces dames arrivaient, il avait du temps devant lui. Il choisil la meilleure voiture qu'il put trouver et se fit conduire au cabinet de Paulus. VIII UN REGARD UT UN SOURIRE A défaut de la réalité, revoir l'imago, c'était encore du bonheur. Le vieux serviteur de Paulus n'était pas prévenu de cette visite, et, en l'absence de son maître, il n'ouvrait 1rs portes à personne. Rien n'est féroce sur la consigne comme un gardien d'antiquités. Odysse prétendit avoir perdu, la veille, un portefeuille et demanda l'autorisation de le chercher. Le gardien l'introduisit dans la galerie; mais il ne le perdit pas de vue. LE SPHINX AUX PERLES 79 Odyssc alla droit au bronze, et, tout on feignant de chercher un objet perdu, il regardait sa chère idole. Comment se trouvait-elle là quand elle était autre part ? Comment était-elle redevenue immobile après avoir été vivante? C'était bien elle qu'il avait vue. Le mystère s'obscurcissait de plus en |»lus. Il passait la main sur les cheveux de la statue, il touchait son collier, lui caressait doucement l'épaule. Le gardien, remarquant ce manège, congédia le visiteur en lui assurant que son portefeuille avait été perdu autre part. Pour rester quelques instants encore, Odysse interrogea le gardien. — De quel siècle est ce bronze? de- manda-t-il. — De tout ce qui se trouve ici, c'est, je crois, la seule chose moderne. Mon maître l'a rapportée de Philadelphie. — Croyez-vous qu'il consente à .s'en défaire? — M. Paulus ne vend jamais rien. Vous trouvez dune celle ligure bien jolie? 80 LE SPHINX AltX PERLES — Oui. — Moi, non. Les négresses, c'est luisant et cela sent la vieille pommade. J'essuie deux fois plus cette figure-là que les autres. J'ai toujours peur qu'elle ne donne une odeur désagréable à la galerie. — Voyez comme elle est svelte et gracieuse. Est-il possible qu'il existe des femmes aussi bien faites que celle-ci? — Il en existe, puisque c'est fait d'après nature. — Vous croyez ?... s'écria le jeune homme. — J'en suis certain. Et le gardien ajouta mystérieusement : — On prétend même que c'est moulé sur la personne. Chut ! c'est un secret. Voilà le côté curieux de l'objet. Odysse était transporté d'admiration. — C'est superbe! exclama-t-il. — Moins beau qu'un marbre : regardez cette Diane. — Une femme sans tête ! — Précisément ! une femme sans tête a LE SPHINX A r X PERLES 81 toujours été mon rêve. Malheureusemenl, c'est introuvable ! Voilà pourquoi je ne me suis pas marié. Après avoir passé le plumeau sur le nez de la statue de bronze, le gardien reconduisit le visiteur. — Moulée sur la nature même, pensait Odysse. » Décidément il n'y a de beau que [a femme noire. » Cabanel, pour dessiner la Vénus sortant des eaux, un chef-d'œuvre! n'a-t-il pas pris pour modèle une négresse? » Je me souviens aussi de ce passage du poète prosateur: « Elle s'avance balançant mollement son » torse si mince sur ses hanches si larges. » Sa robe de soie, collante, d'un ton clairet » rose, tranche vivement sur les ténèbres de » sa peau... » Son ombrelle rouge, tamisant la lu- » mière, projette sur son visage sombre le lani sanglant «le ses reflets. « Le poids de son ('norme chevelure 5. 82 ÎHINX AUX PKIILES Odysse regarda, non sans quelque défiance, cette grosse négresse au nez écrasé, aux larges dents plates, aux lèvres retournées, au front creux hérissé de laine noire. Son élan vers Sélika l'enlevait au monde blanc pour le lancer évidemment dans le monde noir. Il n'y avait pas songé. Sa passion pour la négresse ne s'étendait nullement à tous les êtres de sa couleur. Dès le premier coup i'œil, cette nourrice lui déplut; elle lui inspira la méfiance que le paysan madré inspire à l'habitant des villes. Son air en même temps bète et linaud ne fut pus surtout du goût d'O- dysse. Il se promit de l'observer attentivement. — Maintenant Mamoune, dit Sélika, occupe-toi du souper et laisse-nous tranquilles. Je ne veux te voir que si j'ai besoin de toi. — Comment saurai-je quand vous me voudrez ? — Tu le devineras. Ne m'ennuie pas, ou je te chasse. Puis la jeune fille, suivie d'Odyssc, alla IS SPHINX AUX l'HHLES })«> s'installer dans le coupé le plus confortable. — J'ai pris toutes les places, pour qu'où nous laisse seuls, dit-elle, Malgré les cûorts qu'il taisait pour calmer ses pensées, Odysse ne pouvait redevenir maître de lui. Il se demandait si Sé- tika n'était pas loi le, et si son devoir n'était pas de laisser cette enfant aux soins de sa gouvernante ; mais sa passion repoussait celte pensée. Sélika l'avait séduit, il l'aimait, il l'avait près de lui cl ne se souciait pas d'y renoncer. 11 se sentait déjà délicieusement entraîné et comme annihilé par elle. Et puis lui laissait-elle la possibilité de réfléchir sérieusement? — Décidément, pensait-il, je suis destiné à rencontrer des femmes d'initiative. Yettaa pris l'initiative pour m'épouser; Sélika prend l'initiative pour me rendre amoureux. Ce û'est pas une jeune fille, c'est une locomotive. Bien mieux, c'est l'éclair, elle va plus Vite que ma pensée. Odyssc ne remarquait point qu'avec sa 96 LE SPHINX AUX PERLES nature paresseuse et indifférente l'initiative seule pouvait, soit en bien, soit en mal, avoir prise sur lui. Un garçon dirigé par Mamoune déposa dans le wagon des vins, des gâteaux, des fruits, tout ce qu'il fallait pour une collation délicate. — J'avais chargé ma nourrice de ces soins, dit Sélika, je me méfiais de votre lenteur. — Vous croyez que je suis lent ? — Je le vois bien; en attendant que cela passe, il faut nous arranger de manière à n'en pas souffrir. • — Pour vous plaire, je deviendrai vif. — Commencez donc, servez le souper. — Je vous servirai avec bonheur, mais pour moi je n'ai pas faim. — 11 faut manger ! On ne fait plus de la poésie aux dépens de l'estomac. C'était bon dans un autre temps. Si l'on ne mange pas, le visage s'altère, on bâille, on jette des regards distraits sur les buffets qui se présentent, enlin on est maussade. Mangez donc ! LE SPHINX AUX PEIILES 97 Et elle présentait a Odysse des sandwichs que eclui-ci dévora. Sélika, avec ses petites dents un peu pointues, mangeait connue une souris affamée. Le train glissait à toute vitesse. Les fenêtres ouvertes laissaient voir au loin les villes s'en fuyant. Sélika vida plusieurs fois soigneusement son verre de vin d'Espagne, après l'avoir levé avec grâce en regardant son compagnon, et, comme Odysse ne cachait pas bien son étonuement : — Je suis faible, dit-elle avec malice. Le vin du Midi m'est ordonné; il faut que j'en boive beaucoup. Et elle lança par la fenêtre le flacon et la coupe vide. Les couverts, les assiettes, le linge disparurent dans l'espace. La jeune iille ouvrit alors un flacon de poche, répandit quelques gouttes d'un parfum pénétrant ; puis, se laissant mollement aller dans un des coins du coupé : — Maintenant, dit-elle, donnons. — Oh 1 pour cela, je ne pourrai pas! 9N LE SPHINX AUX PERLES — Vous dormirez tout aussi bien que vous avez mangé. Dormez, j'y tiens beaucoup. » Après une nuit sans sommeil, on est toujours souffrant ou bête. Quand on a beaucoup voyagé, on a soin de ne jamais déranger ses repas ni son sommeil. — Dormez, si vous voulez ne pas m'en- nuycr demain. Odysse se résigna et alla prendre possession de son coin. Mais, comme ses yeux restaient ouverts : — Dormez donc, répéta Sélika avec une nuance d'autorité. Le jeune homme ferma les yeux. Sa respiration précipitée se ralentit doucement, son front se rafraîchit. Alors seulement il revint de l'essoufflement qui l'avait affolé depuis sa réunion avec Sélika. Il examina une à une toutes les circonstances extraordinaires (jui s'étaient disputé cette soirée et les jugea, sinon avec sang-froid, du moins avec un peu du prosaïsme régulier qu'il avait dans l'esprit avant d'être amoureux. LI SPHINX AUX PERLES 99 Il plaça d'un côté les événements, d'un autre côté les impressions qu'il en avait reçues. Tout avait eu pour effet le plaisir, l'extraordinaire, c'est-à-dire ce dont il avait été privé toute sa vie, ce qu'il avait tant désiré... Sélika était non seulement jolie, mais spirituelle, amusante. L'état d'Odysse était celui d'un homme qui a bu trop pour garder sa raison, trop peu pour être tout à fait ivre. Tout lui semblait riant. Il était engourdi par le chagrin et éveillé pour le plaisir. — Je veux prendre mon bonheur où je le trouve, concluait-il. » La raison, les convenances, l'esprit de conduite ont assez eu de ma vie. Un grand événement, une séparation brusque, insensée m'a enlevé au monde régulier pour me jeter dans la folie...' Bravo! m'y voilà, j'y reste et je m'en réjouis. Où vais-je? où scrai-je demain? Je l'ignore. Je vais devant moi. Adieu, routine, morale! Vive la petite Sélika et le plaisir ! Pendant ce temps, la jeune fille dormait. 100 LE SPHINX AUX PERLES Ses grands cils noirs s'étaient rejoints ; elle souriait. Son souffle régulier agitait doucement la dentelle qu'elle portait au cou, et le vent du soir faisait folâtrer sur son front les petites boucles de ses cheveux noirs d'encre. Sous son vêtement de soie, se dessinaient ses formes délicieuses, et sur le tapis de peau de mouton, on voyait tout entiers ses petits pieds chaussés de fines bottes de cuir. Ils étaient étroits et un peu longs comme les pieds d'Anglaise. On eût dit deux petites vipères glissant dans l'herbe. Ses mains, nonchalamment abandonnées sur les plis de la soie, se laissaient voir dans toute, leur beauté, fines et longues comme celles des figurines de Jean Goujon : deux modèles. Odysse regardait, admirait, s'approchail insensiblement, sans le savoir, et 8e trouva bientôt à genoux devant cette beauté qui semblait avoir été faite pour être l'idole de quelque peuple sauvage. — Une Vénus d'Astecs. X UNE DÉCLARATION n'AMOUR PRATIQUE Si, un mois plus tôt, on eût dit à Odysse qu'il s'agenouillerait devant une jeune fille, il no l'eût pas cru. La pensée de se prosterner aux pieds de la femme; est inacceptable pour les hommes qui n'ont jamais aimé, et ne sont pas doués d'un naturel tendre. Mais, dès que l'amour les tient, ils se prosternent devant lui sans s'en apercevoir. L'amour ne veut pas qu'on lui parle autrement. Ce mouvement, ridicule pour les indifférents, est si naturel aux amoureux, qu'ils passeraient leur vie à genoux, si on les laissait faire. G. 102 LE SPHINX AUX PERLES Odysse était donc aux pieds de Sélika. Soit qu'elle l'aperçût par ses paupières entr'ouvertes, soit qu'elle s'éveillât, elle ouvrit les yeux. — Voilà comme vous dormez, dit-elle. — Je ne puis dormir, s'écria Odysse, permettez-moi de vous parler. — C'est inutile: je sais ce (pie vous allez me dire. — Il faut pourtant que vous sachiez toul le bonheur que je vous dois déjà. — Je le sais. — Laissez-moi vous confier ce qui s'est passé dans mon cœur depuis que je vous ai vue pour la première fois. — Il s'est passé ce qui ce passe dans tous les cœurs en pareille circonstance ; croyez-moi et dormez. — Vous pensez donc que mon amour ressemble à tous les autres ? — J'en suis convaincue. — Vous croyez que je suis amoureux comme pourraient l'être mon valet de chambre, le chauffeur de la locomotive... LE SPHINX AUX PERLES 103 — Ou l'empereur de Russie ? Certainement. Mais une chose a-t-elle moins de mérite parce qu'elle ressemble à un autre? Voyez, les perles de mon collier sont toutes à peu près semblables, et c'est précisément ce <|ui fait leur valeur, — Soit; mais, vous si jeune, vous ne savez pas ce que c'est qu'aimer, laissez-moi vous l'apprendre. — J'ai lu beaucoup de romans en cachette, et j'ai beaucoup écouté aux portes, comme bien des jeunes filles. Je sais toul ce qu'on peut dire de l'amour. l'uis elle ajouta tout en riant : — J'en sais peut-être la-dessus beaucoup plus long que VOUS. H ne faut pas sourire. — N'importe, vous ne pouvez pas savoir les profondes impressions que... Sélika l'interrompit vivement : — Vous prenez le ton d'un homme qui se dispose à parler longtemps. Arrêtez- vous tout de. suite. Je vois bien que vous êtes résolu à me raconter votre amour et que rien ne pourra m'épargner votre décla- 104 LE SPHINX AUX PERLES ration, Cela étant, asseyez-vous commodément, et laissez-moi parler à votre place. J'irai plus vite : je vais dire tout ce que vous voulez dire. Je serai plus laconique que vous, nous gagnerons une bonne heure. Elle se redressa, frotta légèrement ses- yeux comme une personne troublée dans son sommeil, et continua sur le ton passionné, ému, qu'Odysse avait pris : — Non, vous ne pouvez savoir, mademoiselle, la révolu lion qui s'est opérée dans tout mon être depuis que je vous ai rencontrée. A partir de ce moment, vous avez été tout pour moi, le reste n'était rien. Je n'ai pas voulu qu'il on lût ainsi, cela s'est fait à mon insu. Je n'ai plus mangé, je n'ai plus dormi jusqu'à ce que je vous eusse revue. Je n'avais qu'un désir : vous ! — ce désir semblait ôtre le souille unique qui me faisait vivre. Je u'avais même plus conscience de ma propre existence. 11 me semblait qui; ce c'était plus moi qui vivais, que c'était vous qui viviez en CI SPHINX AUX PERLES 108 moi. Mon individualité, ma volonté, c'était vous et je sens que cela sera toujours ainsi. » Surpris quand vous êtes venue à moi,,je n'ai rien pu dire, j'étais comme foudroyé. » Je ne pouvais croire à tant de bonheur, Maintenant que je suis sûr de ne pas rêver, mon cœur bat dans ma poitrine... » Et Sélika, changeant brusquement de ton dit : — Si j'oublie quelque chose vous me le direz après. Puis, reprenant avec l'accent brûlant de la passion elle continua : — Je vous aime plus que ma vie ; pour vous, je suis prêt à tout sacrifier sur terre. Je vous adore. Donnez-moi un peu de votre tendresse ou je sens qu'il faudra que je meure... Elle fut interrompue par un éclat de rire d'Odysse. Sélika était si comique dans sa conviction, qu'il était impossible de ne pas perdre son sérieux en l'écoutant. 10(1 IM SPHINX AUX PERLES — N'est-ce pas cola que vous voulez me dire ? — Oui, répondit-il ; mais ce n'csl pas tout. — Sans doute. Je vous dirai le reste un autre jour. — Ce ne sera pas encore tout. — Certes, quand il est question d'amour, on peut parler toute sa vie sans se répéter, quoiqu'on dise toujours la même chose. Mais je vous avoue que je ne me sens pas un goût prononcé pour le roucoulement continu. Les tourtereaux sont des animaux que je ne puis pas souffrir. On a mieux à faire, il me semble quand on s'aime. — Quoi donc? — Mais s'amuser, vivre de hasard, de fantaisie, de nouveau. Nous causerons de cela demain. En attendant, dormez. Odysse feignit d'obéir ; et, fatigué qu'il était par une nuit sans sommeil, il finit par s'endormir réellement. Si bien que Sélika futobligée de le réveiller à Calais. Il ne s'apercevait pas qu'il était arrivé. LE SPHINX AUX l'EULES 107 La marée était basse. Il fallut s'embarquer d'abord sur de petits bateaux, pour se rendre à bord élu paquebot, qui n'aurait pas eu assez d'eau pour arriver jusqu'à la jetée. Tous les voyageurs, avec leurs commissionnaires chargés de malles, de sacs de nuit, se casèrent dans les batelets. Ces hommes poussiéreux, ces femmes décoiffées, ces enfants endormis étaient d'un aspect grotesque, au lever du jour, sur cette plage maussade. Sélika ne manqua pas de s'en égayer. — J'aime les voyages, dit-elle à Odyase, mais je hais les colis. — On fuit porter ses bagages, on ne s'en embarrasse pas soi-même. — On en porte toujours une petite partie. Et puis on ne les quitte jamais des yeux; on est inquiet; en voyage, on ne vit que pour eux. » Voyez ce gentleman gourmander son portefaix, qui penche sa malle, pendant que lui laisse traîner sa couverture. Voyez cette élégante se hâtant dans une marche trop 108 LE SPHINX AUX PERLES rapide pour ses pieds. Elle ne veut pas quitter ses grandes malles à robes. Celle- ci compte avec anxiété si ses dix-sept colis sont bien là. Ce bourgeois constate que son paquet de parapluies a glissé dans la mer, entre son carton à chapeau et la cage du perroquet. Jamais, à l'enterrement d'un de ses amis, il n'a fait si triste figure. » ^uel plaisir ces braves gens peuvent-ils trouver à voyager de la sorte? Arrivent- ils enfin? La douane les arrête au nom de leurs colis. Les voilà dans des salles ouvertes à tous les vents; ils y attrapent des maux de dents, des fluxions de poitrine, en attendant qu'on fouille dans les effets et que les porteurs leur cassent la tète ou leur brisent les épaules en se chargeant ou se déchargeant. » Ce sont réclamations par-ci, erreurs par- là; discussions souvent, injures parfois. Et ils arrivent à destination une heure pluâ tard que les malheureux voyageurs sans colis. » Pour le moment, ce qu'il y a de plus LE SPHINX AUX PERLES 109 affreux, c'est que nous souffrons des bagages des autres. Nous voici dans un batelet qui ressemble à un wagon de marchandises et menace de faire eau du côte des dix-sept colis de la Parisienne. — Pourtant comment voyager sans cet attirail? Il est ridicule, c'est vrai, mais il est indispensable, observa Odysse. — Nous n'avons rien emporté et nous ne manquons de rien. •— Mais pour aller plus loin? En Amérique, par exemple ! — Les touristes à bagages sont des tortues; les touristes sans bagages, des oiseaux. Quand je verrai les cigognes partir avec des paquets, je me ferai faire des malles. «Une femme ne doit jamais rien faire qui lui relire de ses avantages. Celle qui porte quelque chose n'est plus pour moi qu'un support. L'objet étranger qu'elle s'ajoute 1 rompt l'harmonie de ses lignes et la défigure. A moins qu'elle ne le porte sur la tète, ce qui n'est pas l'usage pour les sacs de nuit. Quant à l'homme, la première chose qu'il 7 110 LE Sl'IIINX AUX PEHLES doit éviter à tout prix, c'est l'embarras. 11 lui faut veiller sur nous, nous défendre. C'est impossible s'il porte des paquets. — A ce compte-là, qui donc doit transporter les objets qu'il faut absolument déplacer? — Les imbéciles et les femmes laides. Cela leur donne une raison d'être. Ou était à Douvres. Avant que les voyageurs fatigués eussent. réussi à se dégourdir, les deux jeunes gens avaient franchi le pont mouvant jeté sur la berge et s'éloignaient. Mais, voyant qu'ils étaient déjà loin et que les voyageurs avaient pris une tout autre direction qu'eux : — On va partir sans nous, dit Odysse en se retournant avec inquiétude. — J'y compte bien. — Et nos billets? ils seront perdus. — Ce sera très malheureux, fit Sélika avec un éclat de rire. 11 fait un temps superbe; reposons-nous. Quand le soleil M cachera, nous remonterons en wagoni Lï SPHlNîi Al \ PERLES Ht — Et Mamoune? nous allons la perdre! — N'espérez pas ce bonheur. Mamoune ne nous quittera pas. Odyâse était stupéfait. Plus il allait, moins il comprenait Sélika. — Sans sa merveilleuse beauté, pensait-il en la voyant douée de tant de vivacité, je croirais que c'est un singe d'une espèce merveilleuse. ■» On prétend que nous descendons du singe. Pourquoi n'y remonterions-nous pas? Un singe doué d'une beauté supérieure à celle de l'homme et parlant, ce serait évidemment Sélika. La jeune lille, sans consulter son compagnon, entra dans un hôtel dont on ouvrait les portes. — Deux chambres, dit-elle. Servez un thé dans le jardin. Quoique le célibat ne soit pas estimé eil Angleterre, tout y est correct, régulier, rangé, comme « liez une vieille fille. A peine Sélika eut-elle parlé, qu'un garçon courut s'occuper du déjeuner. Un 112 LE SPHINX AUX PERLES aulre se présenta pour conduire Odysse à sa chambre; une camérisle apparut. — Si je retranche les bagages, dit la jeune fille, je ne supprime pas les soins que l'on doit donner à sa personne. J'y attache, au contraire, une grande importance. Nous ne sommes plus convenables. — Faites-vous beau, ne vous hâtez pas; je serai peut-être longue à ma toilette. — Combien de temps me donnez-vous? — Tout le temps nécessaire. Odysse n'avait jamais été en Angleterre. 11 fut frappé du confort qui s'y trouve. Non seulement il eut sous sa main tout ce qui pouvait lui être utile, mais le garçon, voyant qu'il était venu sans nécessaire de voyage, lui offrit immédiatement sur un plateau tout les objets neufs dont il pouvait avoir besoin. Cela se fit si promptement, avec si peu de bruit, qu'Odysse ne put s'empêcher d'é- tablir un certain rapport entre les façons de Sélika et celles des premiers Anglais qu'il voyait chez eux. LE SPHINX AUX PERLES 113 Il se demanda pourquoi il s'étonnait tant du caractère de la jeune fille. N'él ait-elle pas Américaine, c'est-à-dire plusieurs fois Anglaise? Ces peuples sont beaucoup plus avances que nous dans l'art d économiser le temps, d'aller droit au but et de ne s'ennuyer de rien inutilement. La négresse, en fille intelligente, savait bénéficier de l'édu* cation qu'elle avait reçue. Après s'être regardé au miroir aussi souvent qu'un homme qui se farde et se Ici ni les cheveux, Odysse descendit au jardin, où il trouva Sélika. Avec la même robe, elle était mise autrement. Une dentelle dérangée, un nœud changé de place, c'esl assez pour transformer l'ajustement. Dans les boucles légères de ses cheveux crêpés, elle avait mis quelques mari, r iiei'ilrs blanches, cueillies dans le jardin. — Ne sommes-nous pas bien ici, dit- elle, dans cet endroit charmant, après avoir bien dormi la nuit et fait noire toilette ce \\\ I, E SPHINX AUX PEItLES malin à loisir? Vous êtes rose comme un radis, de bonne humeur comme un moineau. » Commencez-vous à croire que j'ai raison en «lisant que la première préoccupalion du voyageur doit être le respect de son bien- être? En toute chose il faut songer à soi d'abord. — N'est-ce pas de l'égoïsme ? — On le dit ; mais, pour pouvoir s'occuper des autres, il faut être bien portant. Il est donc nécessaire de s'occuper d'abord de soi. — Vous avez raison. Ils étaient sous une tonnelle qui dominait la mer. La glycine et la vigne vierge formaient un épais rideau et un plafond de verdure. Un côté seul restait libre, découvrant l'horizon. Le cadre de feuillage, le parfum âpre et enivranl de la mer, le tète- à-tête avec Sélika, tout était engageant. Dans ce voyage, chaque pas que faisait Odysse était un ravissement. — Pour la première fois, dit-il, je LE SPHINX M'N PERLES I 18 comprends la nature! Le bonheur d'être près de vous, ce spectacle magnifique au matin d'un beau jour exaltent mon esprit, et j'aurais besoin de rendre mes impressions dans quelque rythme harmonieux. — Fcricz-vous des vers? demanda Sé- lika ouvrant de grands yeux effrayés. — Je n'en ai jamais fait. Cependant... — Restez-en là. Ne commencez pas, je vous en prie. Je ne sais à quel acrobate de langage on doit cette invention, mais je ne trouve rien de plus agaçant après le bruit des machines à coudre. Ramener à la fin des phrases les mômes consonnances qui fatiguent l'oreille, parler avec un nombre égal de syllabes, c'est d'une monotonie insipide. Et, parce qu'on a plus d'adresse qu'un autre à cette gymnastique, se croire poète? Quelle folie! Les vers sont pour moi des monstres du langage. — Voyez ces beaux nuages dont les flocons légers ont toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, n'est-ce pas ravissant? — ('.'est, tout simplement l'effet de la 116 LE SPHINX AUX PERLES lumière qui se décompose en traversant la vapeur. — Regardez le sillon bleuâtre que fait, en glissant sur l'eau verte, le bateau qui passe là-bas. — Cette (race, c'est le phosphore qui, dans les grandes chaleurs, se dégage de l'eau de mer qu'on agile. Ce phosphore, lumineux dans la nuit, est bleu et presque invisible en pleine lumière. — L'air me paraît si pur, si frais ! — Parce qu'il y a plus d'oxygène dans l'air le matin que le soir. Ces explications techniques rabattirent singulièrement l'enthousiasme poétique d'Odyssc. — D'où vient, continua-t-il,quej'éprouve, pour la première fois, cette émotion à l'aspect de la nature? — Parce que, pour la première fois, vous êtes amoureux. Ceux qui aiment ont seuls la faculté de regarder en dehors d'eux- mêmes. Les indifférents ne voient qu'eux. 11 y avait chez Sélika un mélange de LE SPHINX AUX PERLES 11*3 finesse et d'expérience que son âge ne comportait pas et qui étonnait de plus en plus le jeune homme. « Elle a un singulier langage pour une enfant, » se disait-il. Sélika, comme si elle eût deviné ce qu'il pensait, posa les coudes sur la table et, avec un laisser aller tout intime, appuya la tête sur ses mains et dit : — Maintenant que nous voilà bien seuls, parlons sérieusement. De longtemps, peut- être, nous ne serons aussi sûrs de ne pas être entendus: par ici la mer, par là le jardin : un rempart de feuillage. Nous sommes à l'abri des indiscrets, bien mieux que dans un salon où il y a toujours une oreille à la porte, ou un œil à la serrure. —Écoutez-moi donc. X I l> E l'ACTK — Tout, d'abord, il faut l'aire entre nous une convention de la plus haute importance. Quoi qu'il arrive, nous ne nous tromperons jamais? — Je l'espère bien. — Ni dans les grandes choses, ni dans les petites? Je veux savoir tout ce que vous ferez, tout ce que vous penserez. — J'accepte : je vous dirai tout. Et VOUS? — Je ferai de même; n'ai-jc pas déjà commencé? Il me semble bon de dire tout ce qui me passe par l'esprit. Mais il faut LI SPHINX AUX PERLXS 11!) nous promettre de ne nous fâcher jamais de rien. On n'est pas maître de ce qu'on pense » Souvent des idées bizarres, mauvaises, nous viennent ; nous les repoussons, mais elles nous reviennent. Avant de vous engager , réfléchissez aux conséquences que peut avoir celle promesse. Une franchise sans bornes aura des résultats que vous ne pouvez pas prévoir. Il faut accepter ces effets par avance, pour ne regretter jamais rengagement que nous avons pris. Odysse, sans hésiter, lendit la main h Sélika. La promesse était donnée. — Cela sera singulier cl très amusant, reprit-elle. — Que je suis heureux ! — Depuis hier, vous cherchez tous les moyens d'amener entre nous une explication qui ('claire voire esprit. Vous avez beaucoup de choses à me dire, vous croyei avoir beaucoup de choses à m'apprendre. Causons. — C'est cela. 120 LE SPIHNX AUX PERLES — Parlons d'amour, dit-elle d'une voix douce. Après un silence, elle ajouta gaiement: — Avez-vous de l'argent ? — Mais... oui, répondit Odysse surpris de ce commencement. — Beaucoup ? — Assez... Pourquoi ? — Parce que, sans argent, on n'est rien, car on ne peut rien. — Vous aimez l'argent ? — Je l'adore ! Et, plongeant sa main clans sa poche, elle en retira deux poignées de louis qu'elle posa sur la table. J'en ai encore, ajouta- t-elle en couvrant l'or de sa main. — Si vous voyagez sans bagages, vous ne vous embarquez pas sans ressources. — Pas plus Allons, pauvre matière, réveille-toi ! fit- elle d'une voix grave et sonore en relevant Odysse. Sortez de votre rêve, messieurs, secouez-vous un peu. Elle prit un livre sur une table, le feuilleta, puis le tint ouvert sur sa tète avec ses deux mains. Et, mettant un genou en terre devant Odysse : — Lisez! dit-elle. — Quel charmant tableau ! murmura Bazin. Odysse lisait : « La musique, le seul art qui ne soit pas l'imitation de la nature, est un produit essentiel de la civilisation, comme l'eau- de-vie ou le tabac. A l'aide de combinaisons qui se perfectionnent tous les jours, on parvient à produire des sons bizarres, soit à l'aide de tuyaux où l'air se trouve com- 172 LE SPHINX AUX PERLES primé, soit en touchant des cordes qui, par leur tension, déploient un très petit volume d'air sur une grande étendue, soit en frappant avec des bâtons sur des peaux tirées par des cercles de bois, soit en soufflant clans des tubes creux. » Par ces moyens, on arrive à des sons antinaturels qui agissent violemment sur le système nerveux des hommes et des animaux. Les bêtes féroces, les serpents mêmes, subissent cette influence jusqu'à en être annihilés. De tout temps, la musique a été un moyen pour dompter la brute, ou pour se rendre maître des hommes, pour les entraîner au combat ou pour exalter leurs sens outre mesure. L'abus de la musique détruit l'équilibre des facultés mentales. Tous ceux qui en abusent ont le cerveau un peu dérangé, et la plupart meurent fous après avoir mal vécu. » 11 est facile de faire l'expérience des effets de la musique. La nuit surtout, à une heure dite, pendant la digestion, à l'aide de certains spiritueux et de parlums spé- LE SPHINX AUX PERLES 173 ciaux, il est des airs mélodieux avec lesquels, en moins d'une demi-heure, on peut s'emparer des êtres nerveux. » — Vous le voyez, interrompit Sélika en fermant le livre, ce que vous éprouvez n'est qu'un effet physique produit par des causes physiques dans lesquelles je ne suis pour rien. Bazin alors s'approcha de la négresse, se mit bien dans son regard, et lui saisit les deux mains. — Malgré vos explications sur votre caractère et votre éducation, dit-il, vous êtes inintelligible pour moi. — Prenez garde, maître Bazin, fit-elle en laissant ses yeux fixés sur ceux de l'artiste. Tous les sentiments poussés à l'extrême aboutissent à l'amour, tous, même la curiosité, même la haine. Votre imagination d'artiste bat des ailes et va s'envoler. Encore un instant, et vous m'aimerez. — Bazin, s'écria Lhoron avec colère. — J'ai manqué d'aimer ta femme, et me voilà épris de Sélika. Sympathie de goût sans doute ! Je l'aime et ne suis pas plus 10. 174 LE SPHINX AUX PERLES maître de moi que tu ne l'es de toi-même. — Tant mieux, dit la négresse, ça flatte ma vanité. Jamais un arliste ne s'est occupé de moi. Et puis cela attise la passion d'Odysse, ce qui me fait plaisir. — Si vous pensiez vraiment ce que vous dites là, Sélika, vous ne seriez pas la fille charmante que vous êtes, mais une femme affreuse, fit Odysse. — Je serais ce que sont toutes les femmes comme moi. — Quelles femmes? — Mais celles qui inspirent des passions comme la vôtre. — Les femmes... noires apparemment. — C'est avouer que vous êtes un être mauvais. — Détestable ; sans cela, vous ne seriez ici ni l'un ni l'autre. — Va pour un être mauvais, fit Bazin résolument. Sélika vous êtes une enchanteresse. Je me donne à vous. — C'en est trop, fit Odysse en se levant et les séparant brusquement. J'ai assez de LE SPHINX AUX PERLES 175 cette torture. Je t'ai prié,, Bazin, de ne pas te mettre sur mon chemin. Tu continues à te poser en rival. Il ne me plaît pas de le supporter plus longtemps ; il faut qu'un de nous deux cède la place à l'autre. Je me sens des mouvements de haine contre toi, je ne puis plus me contenir, je me laisserais aller à quelque acte de violence. Finissons-cn, battons-nous. — C'est cela ! battez-vous, dit Sélika, cela m'amusera beaucoup. Tous les jeunes gens de ma famille prennent des leçons d'armes. Je suis tellement fatiguée de cet exercice au fleuret, que je ne serais pas fâchée de voir si vraiment ces joujoux-là peuvent servir à quelque chose. Elle posa la main sur une sonnette, un domestique parut. — Des armes, dit-elle. Ces messieurs veulent faire un assaut. — Est-ce que vous ne croyez pas, demanda Bazin, que deux hommes qui aiment la même femme puissent se battre pour elle? 176 LE SPHINX AUX PERLES — Non. Je crois que, dans les questions de duel, on use plus de paroles que d'épées. Ce sont partages de poltrons. — Vous verrez que vous vous trompez, dit Odysse, qu'une demi-ivresse rendait belliqueux. C'est un duel à mort. — Allons, Bazin, montre à quel point tu tiens à la vie. Sélika jeta de côté le plastron, le masque et les gantelets, démoucheta les fleurets et les présenta aux jeunes gens. — Maintenant, dit-elle, battez-vous. Il y a là sous le balcon un endroit où vous serez à merveille; descendez. La porte ouverte par Mamoune découvrit un large balcon arrondi, soutenu par une colonnade. La négresse enveloppa Sélika d'une mantille de dentelle pour la garantir du froid de la nuit, et poussa sur le balcon un fauteuil où la jeune fille s'assit aussi à l'aise que dans une loge de théâtre. La lune blanchissait le sable, les arbres se détachaient en masses noires sur le ciel LE SPHINX AUX PERLES 177 bleu, tout était froid et silence dans ce jardin creusé comme une sorte de tombe au milieu d'une ville endormie. Les jeunes gens mirent habit bas. — Vous êtes affreux dans ce costume-là, leur dit Sélika gaiement. — Rentrez, mademoiselle, cria Bazin ; votre place n'est pas là. — Si je ne vous vois pas, il est tout à fait inutile que vous vous battiez pour moi. Rentrer? Jamais rien ne m'a tant divertie. Rapprochez-vous : je ne veux pas perdre un de vos mouvements. Je vais moi-même donner le signal... 11 se fit un instant de silence. — Allez ! dit-elle enfin d'une voix claire et assurée. Bazin a bien meilleure grâce que vous, Odysse. 11 se met en garde à merveille. Ah! voilà un joli coup que je ne connaissais pas. Parez donc, Bazin... Qu'il a la riposte lente ! Ne rompez pas toujours ; on dirait que vous avez peur..... Oh ! quel dos, mon ami Lhoron ! vous avez l'air d'un chat. Eh bien, en pleine 118 LE SPHINX AUX PERLES poitrine! Allons donc, Bazin!... Maladroit! Il était mort. C'est manqué. Chaque phrase de Sélika perçait le cœur d'Odysse plus douloureusement que ne l'eût fait le fer de son adversaire. Les jeunes gens fondaient l'un sur l'autre. Tout à coup Bazin est piqué au bras. Le sang jaillit. — C'est une saignée, s'écria la jeune fille. Un vrai coup d'apothicaire. Voilà qui vous épargnera une maladie. En effet, c'était bien la médiane cépha- lique qui était ouverte; une véritable saignée médicale. Sélika riait de tout son cœur. Soit que l'air frais de la nuit rendît un peu de sang-froid aux combattants, soit que la vue de Sélika, s'égayant à l'idée de leur mort possible, eût atténué leur enthousiasme, ils s'arrêtèrent brusquemeut. Bazin laissa tomber son arme, Odysse rompit la sienne avec humeur et la lança aussi loin qu'il put. — Allons, leur dit-elle, montez prendre une tasse de thé... Mamoune va panser le LE SPHINX AUX PERLES 179 blessé. — Et, maintenant, vous me permettrez bien de vous tcnirpour de grands fanfarons. — Le sang a coulé, l'honneur est satisfait, dit l'artiste. — En style de duel, où l'honneur se contente de bien peu ! Voyez-vous ce combat à mort ! — Oh! vous pouvez rire de nous, interrompit Odysse ; mais aussi arrivc-t-il jamais qu'on se batte pour une femme qui vous regarde faire? — Il arrive toujours, répondit-elle, que cette femme est contente de pouvoir dire qu'un homme est mort pour elle. — C'est impossible, fit Bazin tristement. — C'est certain, c'est même juste, reprit Bélika. » Une femme sérieuse ne permettra jamais qu'on s'expose à mourir parce qu'on l'aime. H n'y a qu'une femme légère qui puisse l'admettre, et celle-là ne vaut pas la vie d'un homme. » Ne vous battez pas, c'est votre droit. Mais, croyez-moi, ne faites pas les héros 180 LE SPHINX AUX PERLES entre deux bouffées de fumée. Les gens d'esprit ne vous croient pas. » Adieu, maître Bazin ; je vous ai assez vu pour le moment. Je ne cherche pas de prétexte pour vous éloigner. Quand l'envie me reprendra de vous revoir, je saurai toujours vous trouver. Dans votre atelier, par exemple, où j'irai vous faire de la musique quand je voudrai que vous perdiez la tète. Je vous ai invité en vous promettant de vous distraire. Ai-je tenu parole ? — Au delà de toute expression, répondit l'artiste. Je n'oublierai jamais cette soirée. — Mamoune vous montrera vos chambres ; voici la mienne. Et, ouvrant une porte qui avait accès sur le couloir, elle leur désigna la chambre qu'elle habitait chaque fois que sa famille traversait Londres. Cette chambre, que le gaz éclairait autant que l'eût fait le jour, était bien une chambre de jeune fille. Les meubles, les tentures, tout était d'un blanc éblouissant. LE SPHINX AUX PERLES 181 De chaque côté de la cheminée, deux bouquets de roses blanches exhalaient leur senteur de thé. L'aspect de cette chambre virginale contrastait singulièrement avec tout ce qui venait de se passer. Comme toujours, l'esprit d'Odysse, jeté d'un extrême à l'autre, ressentait un trouble qui inquiétait sa raison. —■ Vous êtes, dit Bazin, une énigme terrible dont le mot doit tuer. Dans votre sanctuaire, il n'y a pas le moindre objet de sainteté. — Vous croyez ? dit-elle en les laissant au seuil qu'elle ne leur avait pas permis de franchir. Elle s'approcha de la cheminée et désigna une vierge en marbré noir, aux yeux de diamants. Cette statue, admirable de forme et de vérité, fixait sur les jeunes gens des regards que les feux des pierres rendaient effrayants. 11 XVI ENTRE LE CIEL ET L'EAU — Encore une statue noire ! s'écria Odysse, se rappelant la figure qu'il avait vue dans le cabinet de son oncle ; et il recula d'un pas. — Devant cette vierge en qui vous croyez sans doute, dit-il. N — Oui, je crois que c'est une vierge de marbre noir. — Dites-nous ce que vous aimez le plus ail monde. — Les perles!... — Alors que lui demandez-vous, à cette vierge, dans vos prières ? LE SPHINX AUX PERLES 183 — Des perles, assez pour faire le tour du jardin de mon père. J'ai déjà ce qu'il en l'aut pour l'aire le tour de ma chambre. Saisissant un collier qui se trouvait au pied de la statuette, elle le lança dans cette pièce, dont il couvrit presque toute la circonférence. — Mais, Odysse, demanda Bazin, vous ne l'aimez donc pas? — Je l'aime à cause des perles. — Il ne peut vous en donner. — Qui sait ? Elle ferma sur elle la porte de sa chambre, après leur avoir fait le plus gracieux sourire. — Elle est folle, n'est-ce pas? fit Odysse atterré. — Je pars. Elle m'a fasciné pendant une soirée, c'est trop. Je ne sens pas son âme. Elle boit, mange, rit avec une régularité d"automate. C'est une poupée merveilleuse dont j'ai peur. Je la fuis; fais comme moi: fuis-la. — C'est impossible. 184 LE SPHINX AUX PERLES — Tu es heureux ; prends garde ! Ce bonheur-là ne durera pas. — Je ne suis pas heureux, dit Odysse en crispant les poings. Je suis possédé. — Viens. — Non. Je reste. Le lendemain matin, Sélika lit proposer à Odysse une promenade à cheval. Ils -visitèrent les parcs, les squares, dans une course vertigineuse. Les heures passèrent dans les musées, les concerts, les théâtres. Eniin, on n'avait pas eu le temps de penser qu'on s'était déjà embarqué... Une fois en pleine mer, Odysse ressentit une crainte qu'il ne put maîtriser. Il regardait l'endroit où venait de disparaître la dernière côte du continent. — Où allait-il? Quand revcrrait-il son pays? Qu'allait faire de lui Sélika? Pendant que ces pensées se présentaient à sou esprit, un peu reposé par l'imposant spectacle de la mer, la jeune fille le regardait. — Qu'avez-vous donc ? lui demanda- LE SPHINX AUX PERLE9 185 t-elle. Vous avez l'air d'un homme qui va entouner une romance sur la patrie perdue. Regrettez-vous déjà d'être parti? — Non, puisque je ne pourrais vous quitter. Je vous remercie, au contraire, de me permettre de vous suivie ; mais j'ai peur.... — De quoi ? — De vous. — Oh! que vous avez raison! Il y eut un instant de silence. Odysse fil asseoir Sélika près de lui. Les flots qui battaient doucement le navire faisaient un bruit de soie. Les goélands planaient dans l'air ou caressaient de l'aile la vague qui passait. Le soleil semblait s'en aller pour laisser bien seuls ces deux êtres enveloppés dans l'ombre. — Vous allez encore me reprocher de faire de la poésie, dit Odysse. Mais que c'est beau, la nature! — Bien plus beau que le genre humain ! — Vous le haïssez ! — Non, il est nécessaire ; mais à la con- 48G LE SPHINX AUX PERLES dition qu'on lui prenne toujours et qu'on ne lui donne jamais. — Voilà encore une de ces phrases qui me font mal ! Autrefois, j étais indiffé ent à tout ce qu'on disait. Depuis que je vous aime, sur un mot de vous, je tremble, je frémis, je pleurerais bien souvent si je ne me faisais violence. Enfant chérie, ayez pitié de moi. Soyez un ange ou un démon, mais soyez toujours la même. J'en prendrai mon parti. Dès qu'on vous croit bonne, vous vous montrez mauvaise ; dès qu'on vous croit mauvaise, vous vouj hâtez de paraître meilleure. C'est un jeu cruel. » Tenez, nous voici seuls, dans le silence de la nuit. Pour la première fois, nous causons bien intimement ensemble. Dans cet instant solennel, unissons nos esprits par un accord definitf, que rien ne devra [dus troubler. Sélika se rapprocha, posa sa tète sur l'épaule d'Odysse. Jamais elle n'avait été si près de lui. — Je suis de votre avis, dit-elle. Tl faut LE SPHINX AUX PERLES 187 nous entendre enfin. Je sais bien qu'une grande passion attendrit toujours un homme ; mais cet attendrissement ne doit pas dépasser les limites raisonnables. Ou, pour me servir de l'image de l'oracle, je vais croire que le fruit était trop mûr quand il s'est détaché de l'arbre et qu'il est tombé en compote. » Pourquoi m'avez-vous aimée? parce que je ne ressemblais en rien aux femmes que vous connaissez. » Mon caractère décidé, ma hardiesse, mon oubli de tout ce qu'on respecte, vous ont enthousiasmé. — Vous m'avez adorée pour ce que tout le monde m'eût reproché. » Vous m'avez plu parce que vous étiez en rupture avec la société, avec la famille, prêt à suivre la première venue qui saurait vous étonner d'abord et vous troubler ensuite. J'ai trouvé cela singulier, j'aime les choses originales. — Puis vous m'avez semblé absolument sans cœur ; cela m'a amusé de vous prendre, pour voir de com- 188 LE SPHINX AUX PERLES bien de folies vous seriez capable pour arriver à vos fins. — Si je n'avais pas de cœur, comment ferais-je pour vous aimer? — Vous ne m'aimez pas, vous me subissez, ce qui vaut bien mieux pour moi. Vous n'avez jamais rien aimé. Vous avez épousé une femme sans même la regarder, pour une dot de quatre cent mille francs. C'est-à-dire que vous vous êtes vendu quatre cent mille francs, ce qui vous met à pins de trois mille francs la livre,... bien au- dessus du cours. — Sélika ! s'écria Odysse irrité. — C'est un fait. Ne jouez donc pas la comédie devant vous-même pour vous donner le change. Ne me demandez pas d'être un ange pour vous persuader que vous êtes un saint. » Vous comprenez que je ne puis sans impatience vous entendre chanlcr la vertu sur une guitare d'emprunt. Plus de mensonges, c'est inutile. Restons ce que nous sommes, puisqu'il nous a plu de ne pas LE SPHINX AUX PERLES 189 être autrement. Et soyons heureux ensemble, tant que nous nous plairons. Odysse eut un mouvement de désespoir. Sélika se démasquait. L'illusion n'était plus possible. — Plutôt que de faire encore un pas dans une telle voie, s'écria-t-il, mieux vaudrait me précipiter dans cet abîme, m'en- gloutir à jamais, moi et mon amour maudit. — Assurément, car, en tout cas, vous êtes perdu. — Perdu ? — Perdu pour vous-même, puisque vous m'appartenez. — Mais voyez avec quelle assurance elle parle de son pouvoir ! — Allons, noyez-vous. C'est une boutade comme celle du duel. — Sélika, dit Odysse avec une explosion de colère, vous n'êtes pas une jeune fille comme vous le paraissez. Cette mère, cette nourrice sont inventées. Oli ! là-dessus, croyez ce qu'il vous plaira. C'est à l'homme de juger la femme il. 190 Lg SPHINX AUX PERLES qu'il aime. S'il n'est pas capable de le faire, tant pis pour lui ! Bonsoir, vous êtes ennuyeux. La colère d'Odysse tomba tout à coup. Sélika ne disait pas ce qu'elle pensait. Non, non, cela n'était pas possible, c'était un badinage. — Ne me quittez pas, dit-il avec le soupir d'un homme dont on resserre la chaîne. Puisque cet amour est ma fin, laissez^ moi vous regarder et m'enivrer de vous jusqu'à ce que je perde ce qu'il me reste de raison. Sélika tourna gracieusement son visage vers lui. — Il est certain, murmura-t-il, qu'il n'y eut jamais d'aussi beaux yeux. — Vous voyez bien ! Elle le repoussa doucement avec une sorte de dégoût. XVII UNE PREUVE D'AMOUR A quel titre Odysse serait-il introduit dans la famille de Sélika ? Il eût été facile de le présenter comme une personne dont on a fait connaissance en voyage. Il eût pris un logement dans les environs et eût pu faire visite dans la maison. Mais ce n'était pas là ce que prétendait le jeune homme. Il voulait vivre sous le même toit que Sélika. La jeune fdle avait assuré qu'elle trouverait un moyen pour satisfaire ce désir, et Odysse attendait avec confiance, 192 LE SPHINX AUX PERLES On arriva bientôt à Canelones. L'habitation du père de Sélika était vaste. Il y régnait une activité qui ne pouvait avoir été improvisée. La jeune négresse appartenait-elle donc bien à une honnête et riche famille? Ses défauts étaient-ils innés en elle et son expérience n'était-elle que le résultat d'une curiosité précoce? Odysse fut forcé de s'en tenir à ces pcn- sées, quelque peu vraisemblables qu'elles fussent. 11 se sentait tout plein d'une foi nouvelle. — Que dois-je faire? demandait-il. — Ne vous inquiétez de rien. Taisez- vous et suivez-nous toujours, avait répondu Sélika. A l'arrivée de la jeune fille, Roga, son père, était venu à sa rencontre, suivi de serviteurs de toutes nuances. Des enfants, des jeunes filles, avec leurs plus belles parures, étaient accourues, jetant des fleurs pour fêler le retour de la jeune maîtresse. Dès qu'elle venir à elle ce LE SPHINX AUX PERLES 193 cortège, Sélika alla se jeter dans les bras de son père. Mamoune, sur un signe de sa maîtresse, remit à Odysse son cabas, ses couvertures et les menus bagages dont elle était embarrassée ; puis elle vint baiser respectueusement les mains du maître. Roga, après avoir grondé sa fdle de l'empressement exagéré qu'elle avait mis à le revoir, après s'être enquis de la santé (le sa femme, avisa Lhoron qui venait derrière, quelque peu embarrassé dans sa marche par les colis de Mamoune. — Quel est ce garçon? demanda-t-il. — Vous le voyez, mon père, c'est un domestique. J'ai été si contente de ses services pendant mon court séjour à Londres, que je n'ai pas voulu m'en défaire. Je pense que vous serez heureux de l'avoir. Les bons serviteurs sont rares ici ! C'est un cadeau que je vous fais. Odysse fut si surpris, qu'il laissa tomber tous les colis. 94 LE SPHINX AUX PERLES — Il n'a pas l'air bien adroit, votre protégé, fit Roga. — Il est ému, mon père ; si vous alliez refuser de le prendre à votre service, tout son avenir serait brisé. Pauvre François ! — Dans ce pays, mon garçon, dit le planteur, lorsqu'on porte des objets, on les met à leur place en arrivant, et on ne les jette pas par terre. — Sélika, que sait-il faire ? — Tout ! Il sert, très bien à table, sait parfaitement découper, nettoyer l'argenterie. Il est excellent valet de chambre et sait frotter clans la perfection. Odysse se sentit rougir jusqu'aux oreilles. — Il est timide! ça me plaît, dit Roga. Je te prends à mon service, drôle ; mais songe qu'il faut ici soutenir l'honneur de ta race. Quand j'ai un domestique blanc, j'exige qu'il travaille comme trois nègres. — Allons, Mamoune, conduis ce maladroit. Qu'il endosse ma livréect se mette à l'ouvrage. Odysse, qui avait ramassé ses colis, suivit Mamoune d'un pas mal assuré, f,E SPHINX AUX PERLES i% Son esprit se révoltait contre tant d'humiliations ! Et cependant il ne disait rien, car proférer un seul mot, c'était perdre à jamais Sélika. — Il était tout tremblant de honte! mais il obéissait. Mamoune, traitant avec lui d'égal à égal, lui fit prendre connaissance de la maison, lui donna les vêtements et le linge de ser» vice qui étaient alloués a chacun. Elle fit l'inventaire des objets confiés à sa garde et dont il avait la responsabilité. Cette installation était si prosaïque, si réelle, qu'O- dysse, tombant des hauteurs imaginaires de son roman, crut se sentir bien réelle' ment dans la peau d'un domestique. Mamoune ajouta comme conclusion à cette prise de possession du tablier : — Maintenant, faites attention! le maître n'est pas méchant, mais il est exigeant, sévère, brutal : à la moindre faute, il frappe et dur. La dignité d'Odysse subissait un échec terrible. Les domestiques qu'il remplaçait ayant 196 LE SPHINX ACX PERLES été promus à d'autres emplois, il (lut commencer immédiatement son service de maître d'hôtel, valet de chambre et valet de pied. Pour un homme qui n'a jamais eu d'occupation manuelle, c'est chose difficile que de se mettre au travail d'un instant à l'autre. Passant de la vie oisive à la vio active sans transition, Odysse ne put se livrer complètement aux impressions que lui sug- gérait sa situation inattendue. II essuyait les verres, étonné de voir qu'il lût si difficile de les rendre transparents ; il frottait l'argenterie, comprenant pour la première fois qu'il fallait tant de peine pour la faire briller. Chez lui, à Paris, il aimait à se faire bien servir. Il pensa que Roga avait la même exigence, et il s'acquitta parfaitement de sa tâche; mais quelle fatigue ! Il avait mal aux bras, ses jambes le soutenaient à peine à la fin du jour. Il eut alors pour ses anciens domestiques un superbe élan de pitié réttospec- LE SPHINX AUX PERLES 197 tive et il se reprocha de ne pas les avoir assez payés pour tant de peines. — Enlin; il était rompu, lorsque, ganté et cravaté de blanc, il entra au salon pour dire : — Monsieur est servi. Alors seulement, il revit Sélika. Elle étouffa ses éclats de rire dans son mouchoir brodé. Odysse se trouva blessé profondément, mais encore une fois il se tut. Sélika était si jolie ! Jamais elle ne lui avait paru plus séduisante, qu'au milieu de tout ce luxe qui lui appartenait. C'était bien véritablement une fille de famille. Sa tenue modeste, la sobriété de ses gestes, la juste mesure de ses paroles, prouvaient à Odysse qu'elle avait été bien élevée, et que, s'il était nécessaire, elle saurait être toujours ce qu'il faudrait qu'elle fût. Llioron savait assez d'anglais pour comprendre les ordres qu'on lui donnait. Roga et tous les gens de la maison n'entendaient pas le français. Prétextant la 198 LE SPHINX AUX PERLES nécessité de ne pas oublier cette langue, Sélika se fit autoriser par son père à donner en français des ordres au nouveau serviteur, et put échanger quelques mots avec Odysse. Aussi, lorsqu'il vint lui offrir le poisson : — Êtes-vous content de mon invention ? lui dit-elle. — Pas du tout. — Allez-vous-en! Comment, je vous donne l'occasion de me voir, de me parler et vous vous plaignez ! C'est incroyable ! — Que dites-vous donc? avait demandé son père. — Je le gronde. Ne voyez-vous pas qu'il a mal placé les fourchettes? — Il ne sert pas mal, reprit Roga. Et, s'adressant à Odysse : — Drôle, tu dois avoir été clans de bonnes maisons. — Mais oui, monsieur, répondit modestement Odysse. Le vieux planteur témoigna tout le plaisir qu'il avait de voir sa fille grandie, cm- liE SPHINX AUX PERLES 199 bellie et, disait-il, devenue plus sage, ce qui alarmait un peu Odysse sur ce que devait être Sélika avant son voyage. Puis Roga déclara qu'il était dans l'intention bien arrêtée de la marier, 11 parla de plusieurs jeunes gens dont il vanta la fortune, les avantages personnels, et annonça qu'il avait invité tous les candidats pour un balqu'il donnerait le lendemain. Sélika aurait à choisir entre ces jeunes gens. Elle, après s'être extasiée sur les qualités de tous ces prétendants, assura qu'il lui serait impossible de faire un choix entre eux, parce qu'ils lui paraissaient tous également séduisants, mais que, si son. père le permettait, elle prendrait le plus jeune et le plus beau. Odysse voulut faire un signe à Sélika, pencha le plat qu'il présentait à Roga et la sauce du rôli tomba en cascade sur le jabot du planteur. — Triple sot! s'écria Roga en se levant et poussant brusquement Odysse. 200 LE SPHINX AUX PERLES Le plat heurté par ce mouvement tombe sur la table, une carafe pleine de vin se brise, toute la nappe en est rougie. — Si c'est avec des serviteurs comme celui-ci que vous comptez monter voire maison, ma fille, cria le planteur, votre mari fera des repas agréables. Après un pareil incident, le dîner ne put se prolonger plus longtemps. — Allons, lourdaud, sers le café au salon et fais'en sorte de ne pas jeler le moka sur nous. Ils quittèrent la place. Quand Odyssc entra avec son plateau : — Je vous ferai observer, mon père, •disait Sélika, que tous les maris que vous me proposez sont des hommes de couleur. Ne croyez-vous pas qu'il serait mieux de nous allier à une famille blanche? — Les blancs font ti de nous. — Pas les Français ! — Mais où trouver un Français bien élevé qui épouse une noire?... LE SPHINX AUX PERLES 201 Rassuré par ces quelques mois, Odysse reprit son sang-froid. — Va me chercher des cigares chez moi, lui dit Roga, surtout choisis-les bien. Prends les meilleurs, ou je te les fais manger. Le jeune homme courut faire la commission, choisit de son mieux les cigares, les retourna, les pressa, les flaira. Enfin il rentra au salon satisfait de sou choix. Le planteur les goûta. 1 — Scélérat ! s'écria-t-il, tu es un connaisseur ! Je te défends de toucher à mes cigares sous quelque prétexte que ce soit. Coquin, animal, jamais on ne m'a donné rien de meilleur. Il -va me falloir fermer toutes mes boites à double tour. — Délicieux !... Oh ! tu t'y connais! Pour un domestique, voilà un grand défaut ! Odysse était retourné à l'office ; et, après avoir pris quelque nourriture avec les nègres huileux qui composaient le personnel de Roga, il s était remis à l'ouvrage. Le coucher sonna. Jamais l'heure du 202 LE SPHINX AUX PERLES repos n'avait été plus impatiemment attendue. Le pauvre garçon était brisé. Le besoin de dormir passait avant le désir de revoir Sélika, En entrant dans le réduit qui devait lui servir de chambre, il chercha vainement son lit. Une natte étendue sur le sol devait lui tenir lieu de sommier, de matelas, et de lit de plumes. Mais, s'il n'allait pas .reposer doucement, il allait du moins reposer. 11 ferma les yeux cl appela le sommeil avec autant d'ardeur qu'il eût la veille appelé Sélika. Ce ne fut pas le sommeil qui vint. Ce fut l'espérance sous la forme de Mamoune. Elle frappa doucement à la porte. Odysse n'entendit pas. Il se livrait avec bonheur à un doux engourdissement. Déjà la traversée en mer, le ftoga, le plat et la carafe se brouillaient dans son esprit. — Monsieur, monsieur, disait loul bas Mamoune. LE SPHINX AUX PERLES 403 JNe recevant pas de réponse à son second appel et ne voulant pas élever la voix, elle ouvrit la porte avec son passe-partout. — Monsieur, levez-vous, dit-elle, suivez- moi sans faire de bruit. Et, comme Odysse ne bougeait pas : — Mademoiselle consent à vous voir, ajouta-t-elle. Odysse se leva, se rajusta du mieux qu'il put et suivit Mamoune. Elle lui fit remarquer le chemin qu'il prenait pour qu'il pût, une autre fois, venir seul, s'il en recevait l'autorisation. Odysse très fatigué, à moitié endormi, se sentait lourd à transporter, surtout sans le plus léger bruit. Il fut introduit dans un petit salon atteint à la chambre de Sclika. Cette pièce était simple comme il convient à la demeure d'une candide jeune fille. Des cartes géographiques, une bibliothèque attestaient tout le soin que monsieur et madame Roga avaient pris de l'éducation de leur fille. 11 était naturel que Sélika fût bien éle- 204 LE SPHINX AUX l'ERLES vée, puisqu'elle élait riche; mais il était toujours invraisemblable pourOdysse qu'elle fût une jeune fille. Quand il entra, elle faisait de la dentelle; Mamoune le pria de s'asseoir et lui avança des coussins bien doux. — Je vous remercie, Odysse, de ce que vous faites pour moi, dit Sclika en lui tendant la main et quittant son ouvrage. Je sais ce que cela doit vous coûter ; croyez bien que je ne suis pas ingrate. — Mais qu'avez - vous donc? vous semblez abattu... — Je suis fatigué. — Réponse peu poétique. — Poétique, comme le rôle que vous me faites jouer. — Le premier jour de travail semble dur, mais vous vous y habituerez. Je prétexterai demain une course à vous donner, je vous enverrai chez un homme d'affaires qui s'occupera de votre procès de divorce. Avec de l'argent les choses iront vite. Quand vous serez libre, je dirai la vérité ù mon père. . LE SPHINX AUX PERLES 205 — Qui sera très honoré de donner sa fille à son domestique, n'est-ce pas? — 11 verra dans votre abnégation une preuve d'amour à laquelle il ne pourra résister. — Quelle plaisanterie ! — Eh quoi ! vous n'êtes pas content ? Vous êtes un homme marié, épris d'une autre femme que la sienne. — Votre amour pour moi est donc coupable pour le moment ! Vous vous introduisez dans une la- mille qui vous jetterait à la porte si elle savait ce que vous pensez ; et vous voulez être là aussi soigné, aussi honoré, que vous le seriez clans votre famille, où vous avez le droit d'être! Lorsque l'amour introduit clandestinement dans un foyer un homme ou une femme à qui l'honneur interdit l'entrée de la maison, cet homme y est plus bas que le dernier des serviteurs qui, lui du moins, a droit à sa place, quelque petite qu'elle soit. N'affectez donc pas une fausse dignité, vous êtes ridicule. Elle reprit son ouvrage» 12 206 LE SPHINX AUX PERLES La jeune fille avait dit ces derniers mots d'un ton si hautain, qu'Odysse se trouva plus humilié qu'au moment où Roga lui avait exprimé la crainte de lui voir voler ses cigares. — Quel plaisir pouvez-vous donc trouver à abaisser l'homme dont vous acceptez l'amour? Me prouver que je suis un lâche, n'est-ce pas vous insulter vous-même? dit-il. — Cela me plaît apparemment. Tant de froideur interdit Odyssc. 11 resta muet, immobile, les yeux fixés sur elle. Il n'était pas encore à bout de concessions. — Comme elle abuse de son pouvoir! Qu'a-t-eile donc de si irrésistible pensait- il en la regardant. Les contours de son visage avaient une finesse due peut-être à leur teinte brune, mais d'une suavité extrême. Ses yeux trop grands pour sa figure avaient une expression mystérieuse ; ses bras qu'on voyait à LE SPHINX AUX PERLES 207 moitié sous sa manche, ses mains fines, son sein que couvrait mal un tissu d'or, cette lèvre ronde moqueuse, attrayante, ces dents d'enfant : tout cela était si parfait de forme, d'un aspect si caressant. .. Pauvre Odysse, cette contemplation lui rendit l'émotion profonde du premier moment. Il se laissa glisser à terre, posa sa tête sur les genoux de la jeune fille et pleura. — Vous tachez ma robe, lui dit-elle avec douceur. Et elle continuait à tisser sa dentelle. Mamoune riait dans ses trois mentons. — Oui, je pleure, dit Odysse en essuyant hardiment ses yeux avec la robe de Sélika. Oui, je suis voire chose. Oui, je suis condamné à vous aimer, qui que vous soyez. Je ne sais pas de quel crime cet amour est la punition; il faut que je subisse ma peine jusqu'au bout. Mais au moins aimez-moi. Aimez-moi, il le faut. Donnez-moi ce que promettent vos sourires. Mon amour n'est 208 h E SPHINX A (IX PERLES fait que de désirs, dites-vous? laissez-vous donc aspirer par l'ardeur de ces désirs, qui vous attirent à moi de toute leur force. Laissez-vous tomber dans mes bras ouverts pour vous étreindre, si vous ne voulez pas que mon cœur révolté s'empare de vous malgré vous-même. — Vous m'en dites trop, répondit Sélika en se levant. C'est abuser de ma bonté. Vous me faites repentir de ma complaisance. Partez. — Je ne croirai jamais que, vous m'aimez, cela ne peut pas être, cela n'est pas. Odysse se releva et fit un pas pour sortir. Alors, pour le rappeler, elle lui tendit gracieusement les deux mains. Lui, les saisit et les couvrit de baisers avec tant de folie, que Sélika lui dit en retirant doucement ses mains : — Ne les mangez pas. Adieu, à demain. Jamais elle n'avait été aussi affectueuse que dans ce dernier mouvement. Odysse fut tout ébloui. Le feu de son LE SPHINX AUX PERLES 209 cœur montait à sa tète. Il eut un étourdis- sement. Cet amour secouait tout son être. Il venait d'éprouver une de ces émotions qui, sur les hommes comme lui, sanguins et forls, peuvent avoir de funestes conséquences. Le cœur d'Odysse était rempli de bonheur, d'espoir. Sa passion arrivait à son apogée. Ses craintes, sa dignité, se taisaient devani l'appât du bonheur qu'il croyait atteindre. Posséder Sélika, tout était là. Quoique brisé de fatigue, il dormit peu. Il voulait la revoir avant qu'une longue journée vînt encore le séparer d'elle. Enfin une teinte blanche se répandit sur les quatre murs de sa chambrelte. Il sortit précipitamment et courut à l'appartement de la jeune fille sans souci du bruit qu'il faisait, il frappa. Mamoune sortit. — Que voulez-vous, monsieur? demanda- t-elle. — .le veux voir Sélika. *** Mademoiselle n'est pas visible. lâ 210 LK SPHINX AUX PERLES — Il faut que je la voie. — C'est impossible. Mamoune entra, et avec elle Odysse se précipita dans la chambre. La jeune fdle était encore au lit. — Que fais-tu donc, Mamoune? s'écria- t-elle en allongeant son joli bras noir et fermant les longs rideaux de tulle de sa moustiquaire. L'irruption d'Odysse était tout à fait imprévue; rien n'avait été préparé pour le recevoir. 11 surprenait vraiment Sélika. Elle n'était couverte qno d'une iomlck de Turquie. Le sommeil l'avait coiffée comme la Salomé de Regnault. Tous les ornements qui la paraient la veille avaient disparu, à l'exception de ses perles, dont les rangs nombreux brillaient sur sa poitrine à reflets d'ébène. Elle en avait au cou, elle en avait aux bras et quelques-unes perdues dans les cheveux. Elle ne se séparait donc jamais de ses perles. Ce fut la première vérité qu'Odysse put saisir. — Que venez-vous faire chez moi? difc- elle en rapprochant les rangs de son collier LE SPHINX AUX PERLES 211 pour couvrir sa poitrine, que laissait voir l'ouverture de son vêtement, — Pardon, pardon, balbutiait Odysse, baissant les yeux pour rassurer la pudeur de l'enfant 1 — Sortez! — Un instant seulement. — Sortez. Après les baisers dont hier soir vous m'avez brûlé les mains, vous vous introduisez chez moi. C'est vous exposer à être surpris ici. Perdez-vous le peu de raison qui vous reste ? Odysse souleva timidement sa paupière, et vit fixés sur lui les yeux de Sélika, étincelants au soleil du matin ; deux étoiles noires. Il la voyait derrière le tulle léger comme derrière un nuage. — Je ne sais, dit-il, s'il est au ciel un Dieu puissant ; mais tu es, toi, un dieu puissant sur terre. Pour un baiser, je te donne ma vie entière, et, si mon âme est éternelle, mon éternité. — Ton cœur s'éveille, et ton premier mol, est un blasphème, s'écria Sélika. La 212 LE SPHINX AUX PERLES lumière a percé le brouillard et fait voir un marais dessous. — Un baiser et je pars. .— Non, sortez. .— Un baiser... ou je reste. Sélika, tenant toujours sa main droite chastement serrée sur sa poitrine, s'agenouilla sur son lit, approcha sa main gauche de sa bouche, posa l'extrémité de ses cinq doigts sur ses lèvres comme pour y prendre cinq baisers et les lança vers Odysse. — Maintenant partez, dit-elle. Au même moment, la voix de Roga se fit entendre au dehors. — Qui donc est avec vous, ma fille 1 !' demanda-t-il. — C'est Mamoune, répondit-elle avec assurance. — Mamoune! Mamoune! ouvrez. Et, sans attendre, il poussa la porte si fort, que la serrure céda. — Comment, maroufle, te voilà dans la chambre de ma tille! s'écria-t-il en saisissant Odysse par l'oreille. LK SPHINX AUX PERLES 213 — Ne m'aviez-vous pas recommandé, dit Sélika, de lui donner des ordres pour le bal de ce soir? Afin de ne pas interrompre son travail dans la journée, je l'ai fait venir ce matin. — Vous n'êtes plus une petite fille pour laisser entrer un homme chez vous. Il roulait de gros yeux, dont, on voyait alternativement le blanc et le noir. Ses cheveux se hérissaient en touffes. — Si tu rentres jamais dans cette chambre, toi, tu en sortiras par la fenêtre. Pour aujourd'hui, sors par la porte, coquin ! Ce disant, Roga fit le geste de Dorante à Pasquin dans les Jeux de l'amour et du hasard. Odysse eût pu dire comme le valet : * Il ne m'a pas manqué. » Quel affront ! Le jeune homme se retourna brusquement et vit Sélika qui riait aux éclats. XYI1I LA GROTTE DES PALMIERS Il partit, sortit de la maison, arriva dans un grand massif de palmiers, s'enfonça dans leur ombre. Les rameaux de ces arbres, pressés les uns contre les autres, se réunissaient et formaient une grotte où se trouvaient un banc de pierre et un bamac C'était sans doute là que Sélika aimait à se retirer. Odysse se laissa tomber sur le banc. Tout lui était étranger dans ce pays, même la nature. Pas une fleur, pas un brin d'herbe qui lui rappelât son pays ! Pas LE SPHINX AUX PERLES 218 un soufile de brise pour rafraîchir son front encore rouge de honte! Il ne pouvait rester dans la maison de l'homme qui venait de l'insulter. Il reprit sa route. Au bout de la propriété une porte était entr'ouverte, sans doute pour le service de la maison. Odysse poussa cette porte et sortit comme un homme qui s'en va pour ne plus revenir. Il avança dans la campagne aride et poussiéreuse de ce pays desséché par le soleil et y passa tout le jour. Le souvenir du traitement injurieux dont il avait été l'objet le poursuivait ; il ne pouvait soutenir la pensée d'un pareil outrage. Après la conversation humiliante que Lhoron avait eue avec Paulus, il s'était avoué à lui-même qu'il appartenait à la catégorie des domestiques, et il avait cru en prendre son parti. Mais le geste de Roga lui fit changer de pensée et ne laissa pas de doute dans son esprit : il n'était pas né pour être valet. LE SPHINX AUX PERLES « Je no suis pas un domestique, mais je suis un misérable, pensait-il, c'est évident, Et, si j'étais né sans fortune, j'eusse été probablement voleur de grands chemins. Après tout, ce n'est pas ma faute, ce n'est pas moi qui me suis fait. » Il prit sa résolution de ne pas épouser Sélika malgré la parole donnée et de ne pas renoncer à elle. Il ne voulait pas avoir un Koga pour beau-père ; mais cet amour lui avait coûté assez de souffrances pour qu'il s'en dédommageât enfin par un peu de plaisir. Telle était du moins son idée. Il s'imaginait que s'il respectait cette jeune fille, un autre serait moins scrupuleux. « Son imagination, pensait-il, est défraîchie, son esprit est fermé à la foi, son cœur est sourd à l'amour, quoi qu'elle dise. Elle ne restera jamais pure, elle ne peut pas être vertueuse. » Son père voudra me tuer? 11 en aura le droit alors, et j'aurai, moi, des raisons pour nie défendre. Nous verrons lequel des deux tuera l'autre, (le ne sera pas un duel comme celui de Londres. Avec quel plaisir LE SPHINX AUX PERLES 217 je sentirai la pointe de mon épée sur sa poitrine de tigre! » On le voit, l'insouciant Odysse, au choc de ces événements, sortait de son inertie. 11 voulait s'emparer de la femme qu'il aimait, il était décidé à tuer cpii s'opposerait à ses desseins. Tout était en fête chez le planteur. Les personnes conviées pour le bal arrivaient, et l'orchestre préludait. Odysse n'était pas assez éloigné de la maison pour ue pas entendre les accords que l'air emportait. Il fut tiré de sa rêverie par cet appel à ses désirs. La lune était claire comme un œil d'enfant, le ciel se poudrait de feu. La silhouette d'Odysse, couchée devant lui, glissait sur le sol, lui la suivait. Klle le ramenait droit à la maison de oélika. Il y rentra, sans songer qu'il pouvait être vu et recevoir quelque nouvelle ln jure. Cette fois, il se fût défendu, mais personne n'était au jardin. Les fenêtres du salon, tout ouvertes, 13 218 LE SPHINX AUX PERLES laissaient voir du dehors les lustres éblouissants. Les couples de danseurs tournaient, se confondaient. Odysse s'approcha et distingua tout de suite la jeune fdle. Les assistants, de couleurs différentes, allaient du noir au blanc, en passant par toutes les nuances. Sélika, dont la couleur était hardiment accusée, se détachait au milieu d'eux comme sur un fond chamarré. Elle était vêtue de tulle noir, sans aucun ornement, pas même ses perles favorites. Elle ne portait qu'un collier verdâtre, qu'Odysse ne put distinguer nettement. Elle valsait avec un grand jeune homme de sang mêlé, d'une mâle et éclatante beauté. Il avait le visage blanc mat et sans barbe aucune, les cheveux noirs, épais et courts, de beaux yeux longs et brillants. A son air fier, on eût dit le chef dequel- quetribu sauvage. Il inclinait la tête pour sourire à Sélika, dont les boucles légères jouaient sous son LE SPHINX AUX PERLES 219 souffle. Tous deux tournaient vifs, légers, glissaient sans qu'on pût distinguer leurs mouvements. Il la tenait étroitement serrée ; on eût dit le baiser de deux papillons. Tout le sang d'Odysse bouillait de jalousie et de rage. La valse finit. Sélika, après avoir parlé à l'un, souri à l'autre, vint à la fenêtre présenter son dos et ses épaules au frais du soir, sans cesser de regarder le bal. Odysse étendit le bras et saisit Sélika par sa robe. — Je veux vous parler, lui dit-il; venez s e tous les griefs qu'Odysse croyait avoir contre la jeune fille, nul n'était donc fondé. Pauvre petite ! comme il l'avait méconnue, malmenée ! — Vous devez être fâchée de ma brusquerie, lui demanda-t-il humblement en lui Prenant la main. Pardon ! Elle avait encore son gant de bal. Il le •ni ôta délicatement, lui pressant les doigts de temps en temps et disant tout bas de douces paroles. 234 LE SPHINX AUX PERLES — Sélika, mon bijou noir, pardon ! Elle lui retira sa main, et, le souffletant doucement avec son gant : — C'est bien ! dit-elle. Odyssc comprit qu'il fallait beaucoup de respect pour se faire pardonner ses menaces. Il renonça à obtenir la moindre caresse pour le moment. On approchait du port; l'aurore commençait à éclairer le ciel. — Maintenant, dit Sélika en doublant son voile de gaze sur son visage, il faut se cacher et s'assurer la discrétion du cocher. — Comment? — Il faut le tuer. — Le tuer ? Elle avait l'air si décidé, qu'Odysse eut une sorte de frisson et n'osa lui demander si elle parlait sérieusement. — Plutôt que de nous laisser arrêter, non seulement je Je tuerais à votre place, mais je le mangerais, ce cocher, dit-elle. Vous verrez qu'il parlera. — Non. LE SPHINX AUX PERLES 235 — N'oubliez pas que nous sommes en danger. — Mon père doit déjà faire courir sur mes traces. — Et, tenez, regardez là-bas ce cavalier qui approche bride abattue. Il est monté sur mon cheval dont je reconnais la crinière blanche. Ce homme a pris un chemin plus long que le nôtre, et pourtant il arrive avant nous à Montevideo ; s'il nous voit, nous sommes perdus. \ \ DE LA MORALE EN CAB -Il y a, dans celle boutique qui ouvre, des oripeaux qui nous sont nécessaires. Cachons-nous ici d'abord, et changeons de costumes. Odysse reconnut plusieurs des gens de Roga arrivant sur le port en toute hâte L'un d'eux parlait avec un policeman. Le jeune homme comprit alors le péril qu'il courait. Un gesle, un mot, ils étaient découverts. On l'arrêtait. Quelle chute ! Toutes ces craintes l'assaillirent. Il n'y LE SPHINX AUX PERLES 237 avait qu'un moyen de salut : payer largement le cocher et parvenir à prendre passage sur un bateau qui partait pour Londres. 11 fut convenu que, pendant tout le voyage, Sélika et lui n'auraient pas l'air de se connaître. Elle resterait voilée, cachée dans sa cabine. A l'arrivée, elle descendrait seule et prendrait une voiture. Odysse se mettrait en cab et suivrait la voiture, qui se dirigerait vers un des quartiers les plus populeux où l'on se perd dans la foule. Là, Sélika quitterait sa voiture et rejoindrait Odysse dans le cab. Ils se réuniraient pour ne plus se quitter. fout cela était d'une exécution facile, e * devait dépister ceux qu'on aurait pu mettre à leur poursuite. Ils parvinrent, non sans peine, à réaliser ce projet, à suivre du moins le commencement du programme. Rien n'était plus propre à irriter les désirs d'Odysse que ces longs jours pas- Ù 2'3H LE SPHINX AUX PERLES sés sur le bateau, tout près de celle qu'il aimait, mais séparé d'elle comme de tout ce qui n'était pas elle. 11 fut d'abord triste, puis agacé, et il entra dans une surexcitation qui devait mal finir pour lui. On arrivait à Londres. Odysse, aiguillonné par l'avant-goùt de son bonheur, traversa lestement le groupe de curieux qui s'arrêtent toujours pour voir aborder un navire, et débarqua le premier. 11 allait appeler un cab, lorsqu'il sentit qu'on lui frappait sur l'épaule. C'était l'oncle Paulus. Jamais apparition ne fit plus d'effet. — Vous, monsieur ? s'écria le jeune homme. Que faites-vous ici? — Mais il me semble, mon neveu, que c'est à moi de vous faire cette question. — Vous m'avez donné ma liberté, j'en profite. Odysse voulut continuer son chemin. Paulus le retint. LE SPHINX AUX PERLES 239 — Je vous ai donné votre liberté à condition que vous n'en abuserez pas, et je voudrais savoir... — Permettez, monsieur, nous causerons de cela la première l'ois que j'aurai le plaisir de vous voir; pour le moment, une affaire pressée m'empêche de m'arrèter. — Il ne saurait y avoir pour vous rien de plus pressé que de nrentendre. Je ne comptais pas vous rencontrer ici, où m'appelle une affaire d'argent ; mais, puisque vous voilà, nous retournerons ensemble en France. Odysse n'écoutait pas. — Coachman ! coachman ! criait-il à tous les cochers de cab qui passaient. Paulus commua, lui prenant les deux mains. — J'ai une bonne nouvelle à vous don- Q er, mon neveu : Yetta veut vous revoir et nous consentons à satisfaire ce caprice. Odysse, au comble de l'inquiétude, ne prenait pas garde au changement qui s'était opéré en Paulus, il pensait: 240 I,E SPHINX AUX PERLES — Je n'ai pas de voiture, Sélika va partir. Je ne pourrai pas la suivre. Où la retrouverais- je ? Je ne la retrouverai pas. Il se levait sur la pointe des pieds, regardait à travers la foule si la jeune fdle passait. — Vous m'avez vu sévère, je devais l'être. Aujourd'hui, je suis plus indulgent, disait Paulus. J'ai voulu seulement vous donner une leçon. Avouez que vous le méritiez bien. L'impatience d'Odysse croissait toujours. La négresse quittait alors le bateau ; le jeune homme se dégagea de l'étreinte de son oncle, et se précipita dans un cabqui passait. — Suivez cette voiture, dit-il au cocher, en montrant le fiacre qui emportait Sélika. Paulus un peu déconcerté par la fuite de son neveu, le chercha des yeux et courut au cab où il l'avait vu monter. — Arrêtez, coachman, lit-il. J'ai un mot à dire à monsieur. LE SPHINX AUX l'KULES 241 Odysse était hors de lui. La voiture qui emportait la jeune fille s était mise en marche. — Je ne puis pas m'arrèter, s'écria-t-il. — Alors je monte avec vous. Et Paulus se glissa dans le cab. Pour l'en empêcher, il eût fallu se livrer à une lutte qui eût retardé le départ. Entre deux maux, il fallait choisir le moin dre. Odysse accepta donc la société de Paulus bien décidé à se défaire de lui à tout prix. — Monsieur! dit-il résolument. — Appelez-moi votre oncle, je vous le permets. — Je n'userai pas de la permission, car je ne reverrai jamais votre nièce. Je suis mort pour elle désormais. Pensez que ma conduite est indigne, vous en avez le droit. Je pourrais invoquer en ma faveur bien des circonstances atténuantes, je ne les invoquerai pas. Je suis un monstre, c'est convenu, mais séparons-nous. Paulus ne bougeait point. — Je vous en prie, monsieur, laissez-moi, dit Odysse avec vivacité. 14 242 LE SPHINX AUX PERLES — Non, je ne vous laisserai pas, il est de mon devoir de vous dire... — Donnez-moi votre adresse, interrompit le jeune homme. Je vous promets d'aller chez vous demain et d'entendre tout ce que vous voudrez. — Vous m'entendrez tout de suite, reprit l'Américain ; car je le vois bien, l'heure est solennelle pour vous. Vous poursuivez je ne sais quelle chimère qui vous affole. Il est toujours un instant dans la vie où l'homme voit se dresser devant lui un fantôme tout de séductions. C'est le mal qui vient s'adresser à notre libre arbitre. Tous les charmes qu'il fait briller à nos yeux ont malheureusement un effet sur nous ; car nous avons tous de mauvais instincts à l'état latent. A l'approche du vice, ces instincts s'éveillent, se manifestent plus ou moins, suivant le degré de noblesse de notre caractère. Si l'homme, à cette heure décisive, n'a pas le courage de faire un effort sur lui-même; si, d'un élan courageux, il ne franchit pas l'obstacle LE SPH7NX AUX PERLES 243 qui le sépare du bien, du devoir, il est perdu. Le vice est une lèpre qui nous envahit tout entier, dès qu'elle parvient seulement à nous toucher. Pour la seconde fois, je viens me placer entre vous et le mal qui vous tente. La première fois, je vous disais: « Travaillez, nous vous pardonnerons ; » aujourd'hui, je ne vous demande que de renoncer à ce qui vous fait envie. — Heureusement, pensait Odysse, la voiture de Sélika va doucement et elle va loin. Mais elle peut s'arrêter d'un instant à l'autre. Cette chère petite peut venir me rejoindre... — Mon enfant, poursuivait Paulus, je ne vous parle pas des douleurs que vous pourrez causer; l'homme égaré tient peu de compte des larmes qu'il fait couler. C'est votre bonheur à vous, et peut-être votre vie, que je défends. Dans ce chemin du mal, les degrés sont si imperceptibles, que nous glissons de l'un à l'autre sans le 241 Li SPHINX AUX PERLES vouloir, sans le savoir. Nous allons jusqu'à ce que le poids de nos fautes, toujours de plus en plus lourd, nous entraîne dans les profondeurs de l'abîme, où nous disparaissons, à jamais. » Que d'hommes, ouvrant alors les yeux, ont trouvé le bien d'autrui dans leur poche, le sang d'autrui à leurs doigts! » Bientôt vous m'implorerez à genoux et je vous repousserai. Il sera trop tard. Je ne pourrais plus vous toucher sans me salir. Si Odyssc avait écouté Paulus, il se serait dit que, pour lui tenir un pareil langage, l'Américain devait être tout à fait au courant de sa situation. Mais le jeune homme ne s'avisait pas de cela. Il était sur des charbons ardents. Le cab de Sé- hka s'arrêtait, celui d'Odysse en lit autant. Paulus et la négresse allaient se trouver face à face. Lhoron éclala. — Je vous préviens, monsieur, dit-il, que j'attends nia maîtresse. Vous allez vous LE SPHINX AUX PERLES 245 trouver avec elle et cela ne sera pas de ma faute. — Je n'ai plus rien à dire, répondit Paulus avec dignité. Il partit. Après un long soupir de satisfaction, Odysse regarda s'éloigner cet homme, qui venait d'infliger à ses nerfs un supplice sans précédent. Pour se venger de la contrainte qu'il avait soufferte, il lui envoyait mentalement les épithètes les moins respectueuses. Il n'avait pas écouté Paulus, et pourtant ses paroles devaient revenir plus tard à sa mémoire. Sélika accourait légère comme un enfant qui s'enfuit de l'école. — Eloignons-nous vite, dit Lhoron, mon oncle est ici. — A notre poursuite? — Non ; mais il sait que je suis à Londres, et même que je ne suis pas seul. Il peut le dire à ceux qui nous cherchent. Quittons cette ville. — Si l'on veut cacher de l'eau, on la jette 14. 246 LE SPHINX AUX PERLES dans l'eau. Ce n'est que dans la foule qu'un homme se cache bien. II n'y a que Londres et Taris où l'on puisse dissimuler sa présence. On nous sait à Londres, allons à Paris. Tenez, dans cette chambre où vous avez élé après m'avoir vue pour la première fois. Vite l'adresse ! je serai là demain a pareille heure. Quittons-nous! — Encore? — C'est la dernière fois ! Adieu. Depuis qu'Odysse avait enlevé Sélika, elle lui échappait, toujours. Était-ce un système de défense? Il revit son pays sans aucune émotion. S'apcrçut-il même qu'il était à Paris? Il courut à l'hôtel qu'il avait habité deux jours avant son départ, joyeux de retrouver l'endroit où, pour la première fois, il avait rêvé d'elle, où il allait la revoir. Il n'y avait que Sélika pour avoir de ces caprices charmants. Pour parer le temple où descendrait sa divinité, il avait fait apporter des plantes et des fleurs. LE SPHINX AUX PERLES 247 En quelques instants, la chambre fut transformée en véritable bosquet de roses et de jasmins. Le jour baissait. « Elle viendra, pensait-il ; car jamais elle n'a manqué à sa, parole. » Qui dira ce qui se passe dans l'esprit, dans le cœur d'un amoureux passionné qui attend celle qu'il aime, le jour où il espère ne plus la quitter? Odysse écoutait. Au moindre souffle, au moindre craquement, il se levait. Oh ! joie. Il entend un bruit vague, corn me celui que fait l'oiseau qui vole. La voilà ! C'est bien elle. Elle entre. Odysse ouvre ses deux bras pour la recevoir, mais elle ne s'y précipite pas. — On est sur nos traces, dit-elle. J'ai été suivie. On n'a pas pu m'atteindre. J'allais trop vite, mais il faut de la prudence. Ce cocher aura parlé. — Serez-vous bien ici ? dit Odysse, tout fier du nid qu'il avait préparé. 248 LE SPHINX AUX PERLES — Vous avez une autre chambre? — Oui. — A la bonne heure; sans cela... — C'eût été un paradis... — Trop étroit pour deux. — Pourtant... vous m'appartenez. — Sans doute; niais <|u'est-ce que vous allez faire de moi? Maintenant que vous ne pouvez pas prendre mes questions pour des hésitations, vous trouverez naturel que je veuille savoir ce que je vais devenir. Ce n'est pas ici que vous pouvez divorcer; ce n'est pas en rompant avec ma famille que vous pouvez avoir son consentement à notre mariage. — Le mariage est un lien Irop prosaïque pour un amour comme le nôtre. — Spirituelle réponse, dont je ne crois pas un mot; si je ne suis pas votre femme, que serai-je donc? Votre amie, votre sœur? — Ma maîtresse, dit-il tout bas craignant de la révolter. Sélika lui mit la main sur la bouche. — Le mot est joli, fit-elle. Je l'aime. H LE SPHINX AUX PERLES 249 sent la révolte, la liberté, la forêt, le désert, où les animaux se cherchent et se poursuivent sans autre souci que leur fantaisie et le besoin qu'ils ont l*un de l'autre, comme ils ont faim des fruits ou soif du ruisseau. » Mais, si vous me refusez votre nom, quelle autre preuve me donnerez-vous de votre amour? Nous devions nous marier, tout était en commun. Vous ne m'épouse/ pas, il me faut votre fortune. — Ma fortune! — Ne me l'avez-vous pas offerte? — Tout entière! mais comment vivrai-je? — fites-vous incapable de gagner votre Vl e, ou êtes-vous paresseux ? — Non. Mais notre bonheur ne peut pas être le résultat d'un marché. Nous nous donnons l'un à l'autre par amour, voilà tout. —- Oh! c'est superbe! Moi,je suis jeune, belle, spirituelle, amusante, vous l'avouez? — Certes. — Vous n'êtes pas beau, pas spirituel, 280 LE SPHINX AUX PERLES pas amusant, et vous seriez presque mon père. — Vous voulez bien m'accepter ainsi. — Je vous accepte. Très bien ! mais moi, je n'éprouve pas du tout le désir de vous posséder! Vous êtes maître d'agir comme il vous plaît. J'ai le même privilège. Adieu. Elle lui échappait encore, et, cette fois, pour toujours. — Restez, restez ! s'écria-t-il. Je vous donnerai tout ce que je puis vous donner. — Ce n'est guère. — Tout ce que vous voudrez. — C'est bien. — Que veux-tu donc? — Autant de perles qu'il s'est écoulé d'heures depuis que je vous connais. Autant qu'il s'en écoulera tant que vous m'aimerez. — Avec tout ce que je possède, je t'en donnerais à peine le quart. — C'est toujours quelque chose. Venez! Je connais tous les bijoutiers de Paris. Je veux vous montrer des merveilles. Je veux LE SPHINX AUX PERLES 251 avoir mon nouveau collier au cou pour vous donner mon premier baiser. Il y eut dans l'œil de Sélika un éclair f mi embrasa le malheureux Odysse. Était-ce pour le collier ou pour le baiser que cet œil lançait de tels feux? N'importe ! Pour ce regard, on pouvait donner sa fortune, sa vie. XXI ONE PASSION Le collier coûta deux cent mille francs, et ne contenait pas le tiers des perles désirées par Sélika. Pourtant la joie qu'elle en eut la rendit si belle, qu'Odysse ne songeait pas au sacrifice qu'il venait de faire. — Allons dîner; vous n'avez plus de quoi payer, je vous invite, dit-elle. Aussitôt arrivée dans le cabinet du restaurant, le même où Lhoron avait un soir dîné seul, elle s'installa sur le divan et mit ses pieds sur un coussin avec une ai- LK SPHINX AUX PEULES 253 sance qui rappela brusquement au souvenir d'Odyssc les habituées des cabarets de Paris. La pensée que Sélika pouvait n'être qu'une courtisane dont il serait la dupe le fit tressaillir. — Reconnaissez-vous madame? deman- da-t-il au garçon. — Je ne l'ai jamais vue. — Pourquoi cette question? dit Sélika. ■— Pour rire. — Ignorez-vous donc qu'un garçon de restaurant ne doit jamais reconnaître une femme, môme s'il la voit tous les jours? ■— Qui vous a dit cela ? — Personne ! Je le suppose. Elle enroula les perles à son cou el se re garda dans la glace avec une sorte d'avidité. — Vous avez raison d'aimer les perles, dit Odysse, elles vous donnent un éclat irrésistible. — N'est-ce pas? Elle les caressait, les serrait douce- 15 254 LE SPHINX AUX l'EULES ment... D'un mouvement nerveux, elle les enleva de son cou, les pressa sur sa poitrine, puis les roula dans ses mains crispées et les couvrit de baisers. Ses yeux étaient humides de bonheur. — C'était une véritable passion que son amour des perles. La statue n'était plus seulement vivante, elle était animée, amoureuse. — J'envoie chercher Bazin, dit-elle traçant quelques lignes à la hâte. Je veux qu'il me voie. — Bazin?... Pas ce soir ! — Je suis votre maîtresse. Ce nom charmant signifie que j'ai droit de commander. Bazin prendra le café avec nous. Odysse se tut. Il ne voulait pas troubler la joie qui rendait Sélika si belle. Pendant le dîner, elle emplit si souvent le verre d'Odysse et le fit si bien boire à la santé de ses perles, qu'elle le grisa. Dans le désordre d'esprit où il se trouvait, il fallait peu de chose pour achever de lui troubler la cervelle. LE SPHINX AUX PERLES 255 Ce trouble tout nouveau l'étonna et ne lui déplut pas. — Tu me grises, dit-il, avec ton vin, comme tu me grises avec tes yeux. Verse, je veux connaître l'ivresse du vin, en attendant que je connaisse l'ivresse de ton amour. Depuis qu'il aimait Sélika, Odysse avait la fièvre. Il se sentit pris d'une douce quiétude. Il voyait tout en rose, et se demandait où il avait trouvé sujet de se tourmenter. Bazin entra. Il lui tendit cordialement la main. — Je suis le plus heureux des hommes, dit-il. — Tu en as bien l'air ! — Vois comme elle est charmante ce soir. On dirait la nuit qui s'est ensoleillée. — Allons au théâtre, s'écria Sélika, je veux me montrer. — Au théâtre, quand nous nous cachons? — C'est le seul endroit où l'on ne nous cherchera pas. Je veux voir l'effet que 256 LE SPHINX AUX PERLES produira la vue d'une jolie femme noire sur vos Parisiens, habitués à leurs femmes blanches, comme des cheveux de vieillards. Et, jetant une poignée de louis sur la table : — On ne marchande pas son dîner quand on est heureuse, dit-elle. Qui m'aime me suive ! Elle partit. Odysse prit le bras de Bazin. Malgré ce soutien, il titubait quelque peu. Pour la première fois depuis son mariage, Lhoron accompagnait une femme, au milieu de Paris, sous les lumières. Si quelqu'une des personnes qui l'avaient connu autrefois était passée par là, elle ne l'aurait pas reconnu. Lui ne voyait rien. Le visage en feu, les jambes mal assurées, les vêtements légèrement poussiéreux, le chapeau rejeté en arrière, il n'avait qu'une conscience imparfaite de son existence. — Je viens de me ruiner, pensait-il avec une sorte d'hébétement. LE SPHINX AUX PEIILES 251 » Pourquoi ne me serais-je pas ruiné ? Ma fortune était à moi. De quelle utilité serait l'argent, s'il ne servait à payer nos plaisirs ? Sélika, maintenant, ne peut plus se refuser à moi... Arrivé au théâtre, il s'étaya dans un coin et fut consolidé suffisamment pour la soirée. Que d'hommes semblables à Odysse aperçoit-on tous les soirs au théâtre ! Que de petites scènes à peu près semblables à celle qui allait se passer dans cette loge ne remarque-t-on pas, tous les soirs, dans les salles de spectacle ! Au premier plan, les museaux animés des agresseurs : les femmes, l'attaque. Au second plan, les prisonniers hébétés : les hommes, la défaite. Souvent, pour compléter le tableau, surgit, dans le coin le plus obscur de la lo ge, l'observateur. Il vient regarder à la 'oupe, disséquer les sujets. C'est un peintre, u n sculpteur, un écrivain ! Bazin, l'estomac légèrement lesté d'un 2)8 LE SPHINX AUX PERLES dîner simple, était vif, spirituel et gai, comme on l'est après une bonne journée de travail. Sélika et lui jasaient ensemble. Elle coquetait, gazouillait, comme pour se reposer de la compagnie d'Odysse. Celui-ci, l'esprit alourdi, ne pouvait saisir le piquant de la conversation. Il soulevait péniblement sa paupière, qui se refermait malgré lui. Bazin vint l'arracher à son heureuse atonie. — Odysso, regarde donc, dit-il, comme on remarque ta Sélika ! Toutes les lorgnettes sont tournées de notre côté. Odyssc se redressa et vit que leur loge était, en effet, le point de mire de toute la salle. — Eh bien, vous le voyez, dit la négresse, j'ai le bonheur de plaire aux Parisiens. En fait de goût, ce sont les maîtres du monde. Ils défont à leur gré les réputations faites sans eux. Personne n'a lo droit de croire à son succès tant que Paris ne l'a pas acclamé. C'est révoltant, mais c'est ainsi. LE SPHINX AUX PERLES 289 » Voyez... ce beau blond sourit d'aise en me regardant ; ce petit brun tourne et tourne encore sa lorgnette pour la bien mettre à sa vue et m'examiner mieux encore; ce vieillard, au crâne d'ivoire, semble rajeunir en me voyant; ce tout jeune garçon se hausse sur la pointe du pied pour voir par-dessus l'épaule du voisin. Il faut les laisser m'admirer bien à leur aise. Elle posa sa lorgnette et parcourut un journal. — Voilà de pauvres malheureux qui ne dormiront pas, dit Bazin. Leur tète va tourner toute la nuit. — Les femmes blanches en jauniront de jalousie, répondit Sélika sans relever la tète. — Remarquez donc cet entrefilet, Odysse. Elle lui désigna du bout du doigt le passage qu'il devait lire et recommença à promener sa lorgnette de l'un à l'autre. Odysse lut : « Un Français qui, sous un déguisement de domestique, s'était introduit dans la famille de M. R..., riche habitant de.. ., dans l'intention de séduire sa 260 LE SPHINX AUX PERLES fille, toute jeune et d'une rare beauté, vient de disparaître avec elle. Si l'on en croit les apparences, le jeune homme a dû, pour accomplir ce rapt, user de violence On est sur ses traces. Le ravisseur sera bientôt remis aux mains de la justice. » XXII d'où viennent les perles Odysse n'était pas un poltron, mais il Jrémit ; le journal trembla clans ses mains. Il fut dégrisé. — Traité par Roga comme un lâche, pensait-il; demain, arrêté! Malgré l'intervalle qui séparait ces deux Mcidents, les événements avaient leur cours. ■— Le besoin que vous éprouvez de vous montrer ne saurait avoir d'autre résultat, dit-il bas à Sélika. Retirons-nous. —- Avant la fin ? On nous a remarqués autant qu'il était possible; le mal est fait. 15. 262 LE SPHINX AUX PERLES — N'importe! partons! — Partez seul. Je m'amuse, je reste. Monsieur aura la bonté de me reconduire. — Avec bonheur, répondit Bazin. Odysse avait besoin d'air. Il partit à pied, faisant de grands pas précipités, comme un homme qui se croit poursuivi. 11 se voyait arrêté, mis en prison. Que dirait-il pour sa défense? Il était difficile de se faire illusion sur l'issue du procès. —Je serai condamné, pensait-il. Condamné à quoi? aux travaux forcés! II ne pouvait admettre que ce fût juste. Il avait enlevé une jeune fdlc qui ne demandait pas mieux. Il l'avait enlevée, oui, mais ne l'avait déshonorée qu'en apparence . — Si je prends la fuite seul, pensa-t-il, si je parviens à me soustraire aux recherches, on la retrouvera, cette jeune fille. Elle pourra dire qu'elle est telle qu'elle était en quittant sa famille. Je puis me sauver, il en est temps encore. LE SPHINX AUX PERLES ffiô Le hasard me sert en me rendant ce soir ma liberté. C'est bien décidé, je quitte Sélika. II passait en ce moment devant son ancienne demeure. Il n'était pas tard. La porte cochère était lermée; mais, à la lueur du gaz, on voyait clairement derrière une fenêtre du rez-de- cliaussée le concierge lisant les journaux. Odysse s'arrêta. — Si j'entrais, pensait-il, ne fût-ce que pour prendre les lettres arrivées en mon absence... Je n'aurais pas l'air de me cacher. Ma belle-mère et ma femme sont dans leur château, Paulus voyage... Il entra, dit qu'il ne faisait que traverser Paris, prit ses cartes, parcourut sa correspondance et partit. La lettre la plus récente était de sa tante, qui, très sérieusement malade, demandait à voir son neveu pour lui donner sa bénédiction avant de mourir. C'était le seul lien de famille qui lui restât. 11 fut touché de voir que la pauvre femme ne l'oubliait pas. 264 I-E SPHINX AUX PERLES Il n'aurait plus osé se présenter devant elle. Il se trouvait indigne de l'embrasser. La nécessité de fuir l'empêcha de s'arrêter à cette triste pensée. Il fallait retourner, payer la dépense à l'hôtel et laisser un mot à Sélika. En rentrant, Odysse demanda son compte et monta l'attendre dans sa chambre. Il avait, en partant, donné des ordres pour son retour. La molle clarté des bougies roses vacillait sur les feuilles des plantes. — Les fleurs exhalaient leurs senteurs si vives dans la nuit. L'atmosphère était lourde de parfums enivrants. Odysse soupira : — Quel dommage ! Puis il s'assit dans un bon fauteuil et voulut relire la lettre de sa tante. — Mais, pendant qu'il fixait les yeux sur cette lettre, sa pensée lui échappait. Le garçon entra portant l'addition. — Odysse paya ! 11 n'avait presque plus d'argent. II regarda pour la dernière fois cette chambre. LE SPHINX AUX PERLES 265 L'homme peut-il s'arrêter, quand il est sous l'influence d'un désir non satisfait? La passion, furieuse d'avoir été oubliée un instant, se rua sur Odysse en désespérée. Le malheureux entendit une voix brûlante qui criait en lui. — Quitter Sélika? abandonner la proie qui t'a tant coûté? y renoncer au moment où tu la tiens déjà dans tes bras, où son souffle caresse ton visage ? laisser passer sans le connaître ce bonheur dont le désir t'embrase et te consumera peut-être ! » Admettons qu'on te condamne pour avoir enlevé une fille de quinze ans, tu ne seras pas déshonoré pour cela. Bien d'autres que toi ont de pareilles histoires sur leur conscience. » Et, quand même tu serais condamné à quelques mois de réclusion, est-ce qu'elle ne vaut pas cela, cette beauté à qui tu viens de sacrifier la fortune? Sélika rentrait gaiement, jetant sa mantille. 266 [,K SPHINX AUX PgftLKS Elle avait trouvé le temps de se parer de nouveau, quand? où? Elle portait un beau vêtement de soie noire qui semblait avoir été fait sans être à peine touché, tant il était frais et argenté. En détachant une agrafe de diamants noirs, elle laissa échapper sa traîne, dont les larges plis tombèrent sur le tapis. Son corsage était ouvert par devant, autant que le permettaient les convenances, un peu plus peut-être, si l'on eût soulevé la gaze qui ondoyait sur sa poitrine, ou dérangé le bouquet placé sur le côté, un joli bouquet de scabieuses dont le sombre velours se perdait en teintes brunes sur le sein de la jeune fille. Les mêmes fleurs se retrouvaient dans ses cheveux, comme perdues sous une mousse noire. Pour un Européen, l'aspect de Sélika n'avait rien de naturel. On pourrait presque dire rien d'humain... L'àpreté de cette beauté était celle du fruit inconnu, qu'on ne goûte pas sans méfiance. LE SPHINX AUX PERLES 467 — Si c'était du poison ?... pcnse-t-on en l'approchant de ses lèvres... Odysse subissait une lutte intérieure. — Pourquoi cet air maussade? dit la jeune fdle. Craignez-vous qu'il n'y ait encore des vipères à mon cou? C'était bien dans mon pays. Elle lui prit ta main et la posa sur sa poitrine. Sa peau était presque aussi froide que celle des couleuvres. — Que vous avez froid ! dit Odysse, — Non, je suis toujours ainsi. Et elle retint la main du jeune homme pour le forcer à subir cette impression. — Je suis comme les vipères, ajouta-t-elle d'un air malin. Je ne comprends pas pourquoi vous n'aimez pas ces petits animaux. Moi, je les adore; d'abord nous sommes à peu près de la même couleur ; et puis ils me plaisent par leur action sur l'homme. Ils l'effrayent de loin, et de près le tuent dans un baiser. — Joli baiser que celui d'une vipère ! 268 LE SPHINX AUX PERLES Mais, fusses-tu vipère toi-même, dit Odysse la saisissant dans ses bras, je t'aimerais encore. Ton amour dût-il donner la mort, je voudrais tes baisers jusqu'à ce qu'il n'y eût plus une parcelle de mon être qui ne fût imprégnée de ton poison. Il avait posé ses lèvres sur le front de Sélika et les y laissait appuyées. Elle, indifférente, ne se défendit pas de cette étreinte ni de ce baiser. Mais, comme la respiration d'Odysse se précipitait : — Qu'avcz-vous donc? lui dit-elle en l'éloignant. — Je vous aime ! Et mon cœur bat avec une violence qui m'étouffe. — Vous êtes bien comique dans votre bonheur ! Vous avez l'air d'une locomotive en détresse. » Je vous en prie, mon pauvre ami, trouvez une autre manière d'être heureux, ou vous me ferez mourir de rire. Tenez, regardez- vous dans la glace. Voyez quelle ligure vous avez. LE SPHINX AUX PERLES 269 Elle se laissa tomber dans un fauteuil. Lui s'agenouillant, devant elle, lui baisa les pieds. — Vous me rappelez, fit-elle en riant, ces petits enfants de Londres qui poursuivent les passants pour leur nettoyer leurs souliers. Quand ils en attrapent un, ils lui cirent les bottes avec frénésie. Ces douches réitérées, que l'amoureux avait subies jusque-là sans rien dire, lui donnèrent à la fin un mouvement d'humeur. Il saisit les mains de Sélika, les enferma dans les siennes, les chiffonna par son étreinte nerveuse, et, la regardant avec des yeux ardents, il appela de toute sa force un de ces regards qui, avant le baiser des lèvres, sont le baiser des yeux. Sélika souriait. Mais son œil, provocant d'ordinaire, était impassible, sans profondeur, sans expression, terne comme un œil qui a cessé de vivre. Un œil de cadavre! Odysse recula. Ce regard le glaçait. « Ce n'est point une femme, pensait-il, 270 LE SPHINX AUX PERLES c'est la statue de Paulus, c'est une morte !» — Ferme tes grands yeux jaunes et ne ris plus, dit-il; tu me ferais devenir fou. Une telle passion poussée au paroxysme est une sorte de maladie qui procède par crises. La crise d'Odysse était passée. Sélika avait-elle voulu apaiser sans en avoir l'air les ardeurs du jeune homme? — Méchante fille, dit-il avec plus de douceur, pourquoi n'as-tu pas pour moi un de ces regards amoureux dont tu couvrais ce soir ton collier? En feignant de l'abandonner, tu te retires. Que faudrait-il • lune pour t'avoir entière? — Mais, dit-elle, il faudrait que j'eusse mon collier tout entier. — Comment le compléter, puisque je n'ai plus rien? En ce moment, Sélika vit la correspondance qu'Odyssc avait laissée sur la table. — Que de lettres ! dit-elle ; je suis folle des lettres. Et elle s'empara des papiers. LE SPHINX AUX PÈRLBS 271 Odyssc ne put l'arrêter. — Vous prétendez que je n'aurai pas mes pi lles ? Les voilà ! s'écria-t-elle toute triomphante. Les voilà ! Elle présentait à Odysse la lettre de sa tante mourante. Lui, passa la main sur son front pour essuyer la sueur froide qui venait d'y venir, à la pensée qui frappait son esprit. — J'aurai mon collier tout entier, continuait Sélika battant des mains. — Quel cruel enfantillage! — Je vous ai fait de la peine? Oh ! c'est bien sans le vouloir. Cette tante, vous la connaissez à peine, mais vous êtes son seul héritier. — Elle n'est pas encore morte. '— Souffrante depuis longtemps, elle ne saurait résister à une grave maladie. — Vous voulez que je me réjouisse de sa mort? — Non, mais que vous vous en consoliez un peu, en pensant que cette mort sera 272 LE SPHINX AUX PERLES l'occasion d'un incident heureux pour moi. — Ma tante me déshéritera. — Il ne le faut pas, entendez-vous? Elle vous demande, courez à elle. — Vous quitter? Non. — C'est votre devoir! Comment! vous me trouvez cruelle parce que je ne m'attriste pas de la mort de votre tante, que je ne connais pas plus que les millions de personnes qui meurent en ce moment, et vous, qui êtes son neveu, vous ne voulez pas me quitter pour lui rendre les derniers devoirs ! — Je n'irai pas, quoi que vous me disiez. — Comme il vous plaira. » Ce matin, vous taisiez pour moi tout ce que vous pouviez faire. Je n'avais pas le droit d'exiger plus. Maintenant vous me refusez ce que je veux! Eh bien, moi, je vous refuserai tout. Si vous voulez une maîtresse, je ne veux pas de maître. Elle entra dans la chambre voisine et ferma vivement la porte à double tour. LE SPHINX AUX PERLES 273 Cette-là nuit fut encore un nouveau supplice pour Odysse. Regrets, craintes, souvenirs assaillirent son cœur. Plusieurs fois il faillit briser la porte pour s'emparer de Sélika. Elle, à peine éveillée, voulut visiter l'atelier de Bazin. Nouveau crève-cœur pour le jeune homme. Cependant il fallut encore céder. Mais plus il semblait doux en apparence par les concessions qu'il faisait avec une complaisance toujours croissante, plus, en réalité, ses désirs devenaient impérieux et le dominaient. H n'était pas l'esclave soumis de Sélika, comme il l'avait été aux premiers jours; 11 était le serviteur stupide de sa propre passion. Tout le monde sait à peu près comment est meublé l'atelier d'un peintre en renom. °n y voit de grands vieux bahuts de bois sculpté, des peintures anciennes, des vases étrusques. De grandes tapisseries des plus fines et des plus anciennes servent de $74 LU SPHINX AUX PE11LKS rideaux et cachent Jes riches costumes de tous les temps : le trésor dans lequel on puise quand il faut peindre un tableau de caractère. Sur un divan sont jetées au hasard des étoffes turques ou chinoises. Par terre, sur un parquet brillant, s'étendent des tapis de Smyrne, des fourrures. Les meubles y sont curieux et venus de tous siècles; des faïences, des miroirs, des émaux, des bronzes niellés, harmonisent leuis reflets et caressent le regard. Des tiroirs entr'ouverts, des plis des étoffes, s'échappe un parfum indéfinissable. Toutes ces richesses rangées, avec goût ou avec art, charment l'esprit en même temps que la vue. En entrant dans ces salons artistiques, on comprend tout de suite qu'on est chez un homme dont le talent consiste à ravir les yeux. Tel était l'atelier de Bazin. Entre deux grands portraits représentant les célébrités du jour, un vieux général et une jeune actrice, se trouvait un tableau de genre rappelant le duel de Londres. LE SPHINX AUX PERLES 275 La peinture, au lieu d'être une sinistre plaisanterie comme le sujet qui l'avait inspirée, était un drame déchirant et vrai. Deux jeunes gens se battaient au clair de lune sous le balcon d'une femme qui les regardait en riant et leur indiquait les coups à faire. Aux regards moqueurs de la courtisane, ces deux hommes, vraiment courageux, se battaient avec énergie. L'un deux, blessé, arrosait le sol de son sang et continuait à se battre; mais ses mouvements déjà faibles, son visage pâle, annonçaient sa chute prochaine. On le voyait presque tomber sous la main vigoureuse de son adversaire. Sélika, la première, aperçut le tableau. — Odysse, voyez votre duel, s'écria- t-clle. — Oui, voilà bien le jardin, la maison... Mais notre duel n'était pas si triste que celui-ci. — H n'en avait pas l'air, du moins, dit Bazin. — Je ne me rappelais plus cette scène. 276 LE SPHINX AUX PERLES — C'est ton état d'oublier. C'est le mien de me souvenir. — Pourquoi as-tu fait la femme blanche? Il fallait la faire noire. — Mais elle -est noire... en dedans, comme toutes les courtisanes. Un autre tableau posé sur un chevalet était caché par une toile verte. Sélika s'approcha pour soulever cette toile. — On ne découvre jamais un tableau, dit Odysse en l'arrêtant, c'est le secret de l'atelier. — J'aime les secrets ! Et Sélika arracha le rideau. XXII1 LA BELLE Sélika découvrit le portrait d'une femme merveilleusement belle. Blonde comme Ève, elle avait des yeux bleus comme le ciel d'Orient; sa peau était de ce blanc transparent, azur et rose, qui laisse deviner le sang qui circule. Odyssc ne put retenir un cri d'admiration. La négresse regardait avec une curiosité respectueuse. La belle, en riche parure de bal, bras nus, épaules nues, paraissait dans tout son éclat. Elle souriait sans fausse modestie, 16 278 LE SPHINX AUX PERLES regardait bien en face et semblait dire : « Me voilà ! Je suis la beauté, je suis la grâce et la bonté. » On ne pouvait détacher ses yeux de cette éblouissante image. — Jamais tu n'as rien fait de plus beau ! dit Odyssc avec enthousiasme. C'est un chef-d'œuvre. Mais elle est embellie au point d'être méconnaissable. — Non, puisque tu la reconnais. Un portrait n'est jamais plus beau que la nature. — Vous avez assez regardé cette femme, interrompit Sélika en éloignant Odysse. Lui ne quittait pas des yeux la peinture. — Je vais être jalouse, prenez garde! — Tu m'amuses bien, dit Bazin en riant et se plaçant devant le jeune homme. — Pourquoi ? — Il est donc vrai qu'autrefois tu n'avais pas regardé ta femme ! — Si Yetta avait été aussi jolie, je l'aurais bien vu... — Tu la regardais mal. et puis elle était LE SPHINX AUX PERLES 279 si simple, toujours engoncée, coiffée en novice; enfin elle était malheureuse. La voilà qui se fait femme et se pare ! Si jamais tu la rencontres, tu la reconnaîtras ; car, cette fois, tu la regarderas mieux, son visage vient de te faire une trop vive impression pour que tu puisses l'oublier jamais. — Je ne l'oublierai plus, ditOdysse; oui, c'est vrai, c'est bien elle ! — Cette belle blanche est sa femme ! murmura Sélika jouant avec un canif qui se trouvait sur une lable. Et comme Odysse se rapprochait encore du tableau pour l'admirer, elle le devança et fit sur la toile une croix qui l'ouvrit en quatre. Tout cela avait été fait avant que les deux hommes eussent eu le temps de pousser un cri. — C'est une toile de dix mille francs, s'écria Odysse, songeant qu'il n'avait plus rien. — En coûtât-elle vingt mille, elle sera 280 LE SPHINX AUX PERLES payée ce soir, dit Sélika. J'aime à voir que le prix du tableau vous préoccupe d'abord. Cela calme ma jalousie. — Pardon, maître Bazin, je suis très vive. Un tel acte de vandalisme eût dû révolter Odysse ; mais, flatté de cette jalousie cruelle, il y vit une preuve d'amour. Cela changea le cours de ses idées. — Où prendras-tu de l'argent pour payer le portrait? dit-il à Sélika, dès qu'ils eurent quitté la maison du peintre. - J'en demanderai à mon parrain. — Le beau monsieur du bal? — Il a un banquier à Paris; je vais lui télégraphier de me faire donner 25,000 fr. Car en lin il ne faut pas seulement payer le portrait, il faut vivre aussi. — On va savoir où nous sommes. — Mon parrain gardera le secret. — Et tu veux que, moi, j'accepte l'argent que te donnera ce comte? 11 m'est impossible d'admettre une semblable situation. — 11 faut bien que les hommes acceptent LE SPHINX AUX PERLES 281 de vivre aux frais de leurs maîtresses, quand ils se sont ruines pour elles. En attendant qu'ils redeviennent riches et que leurs maîtresses les ruinent de nouveau. — Dépendre d'une femme? jamais. — C'est une union comme une autre ; plus solide qu'une autre peut-être. — L'amour suffit pour... — L'amour? c'est le charme; l'intérêt, c'est le lien. — Je ne veux pas de ce lien-là. Odysse se rappelait la conversation qu'il avait eue avec Paulus à propos des hommes qui acceptent de l'argent d'une femme. — Trouvez un autre expédient, je ne vous en empêche pas. Empruntez de l'argent à vos amis, à Bazin... Il est riche. — Et amoureux de toi. ■— Ce ne sont pas ceux qui me détestent qui vous prêteront de l'argent ! Allons, chassez de votre côté, je vais chasser du mien. Mais je crois qu'au retour, c'est mon canner qui sera le mieux garni. 10. XXIV UNE SURPRISE A quel degré d'abaissement Odysse était- H tombé? Le voilà poursuivant ses amis pour leur emprunter un argent qu'il ne leur rendra peut-être jamais. Ces amis dont il a laissé les lettres saris réponse, il se souvient de leurs noms quand il a besoin d'eux. Que leur dira-t-il? Qu'il a quitté sa femme, qu'il s'est ruiné pour une maîtresse, et qu'il n'a plus un louis dans sa poche. C'est affreux, abject !... mais il va le faire, car il ne peut vivre sans Sélika ; et il se trouve encore honnête parce qu'il n'accepte LE SPHINX AUX PERLES 283 pas son argent. Voilà comment l'homme, quelque bas qu'il soit descendu, trouve encore le moyen de regarder au-dessous de lui. . Le premier ami qu'Odysse voulut voir était en voyage, le second était à la chasse. A chaque insuccès, il ressentait une sorte de plaisir. La démarche délicate était reculée de quelques minutes. Mais le temps passa et le jeune homme se dit : Après tout, pourquoi ne m'adresserais-je pas à Bazin? D'abord je le prierai d'attendre le payement de sa toile. Et puis, avec lui la confession est inutile; il sait tout. Le plus difficile est fait. Est-il vraiment amoureux de Sélika? Non, assurément. Il est trop sérieux, lui ! Hier, en la revoyant, il u'a témoigné aucune émotion. Bazin est galant comme tous les artistes le s ont avec les jolies femmes, mais c'est tout. Après avoir fait ces réflexions, Lho- r °u trouva qu'il pouvait sans danger s adresser au peintre et il retourna chez lui. 284 LE SPHINX AUX PERLES On ne répondit pas à son premier coup de sonnette. 11 prêta l'oreille et crut entendre parler. Il sonna de nouveau. Bazin vint lui ouvrir. — Je ne te dérange pas? dit Odysse. — Non, je suis seul. — Je croyais t'avoir entendu parler. — Tu vois que tu te trompais, mon atelier n'a pas d'autre porte que celle-ci. Il se peut que tu aies entendu ma voix. Quand je suis bien absorbé par mon travail, je parle sans m'en apercevoir. Bazin reprit sa palette et peignit. Il y avait cependant un changement inexplicable dans l'atmosphère de cet atelier. Quelque chose comme des courants d'air dérangés. Odysse regardait autour de lui, cherchait à s'expliquer cette impression. Il retrouvait bien tous les objets à leur place. Il aperçut par terre une toile tournée contre le mur. Le matin Lhoron n'avait pas remarqué cette toile. Mais il n'attachait pas la moindre importance à ce qui pouvait se passer chez Bazin. Sélika LE SPHINX AUX PERLES 285 était loin, occupée de ses affaires. Hors Sélika, rien n'était pour Odysse digne d'intérêt. — Qu'est-ce qui te ramène? demanda l'artiste. Si je puis t'être utile, parle vite. Je suis tout à ta disposition. Il y avait dans cet aimable empressement le désir de se débarrasser d'un ami importun. — Oui, j'ai besoin de toi, dit Odysse, et j'irai droit au but. Un mot d'abord. Aimes- tu, oui ou non, Sélika? — Non. — Très bien ! Écoute. Je me suis ruiné pour elle, et je ne sais comment vivre. En attendant que je trouve le moyen de subvenir à mon existence, je viens te demander de m'aider. Mais je te préviens que je ne sais ni comment ni quand je pourrai ■n'acquitter envers toi. — Voilà certes une manière toute nouvelle d'emprunter de l'argent. C'est dépouillé d'artifice, et l'on voit par ta naïveté que tu n'as pas l'habitude de t'adresscr à la bourse d'autrui. 286 I.F. SPHINX AUX PERLES » Tu peux compter sur moi, Odysse. Je ne te laisserai jamais manquer de rien... Mais l'amitié qui me fait t'accorder ce que d'autres te refuseraient avec raison, me force à t'éclairer sur toi-même. » La passion que tu prends pour excuse n'est pas de mise pour ceux qui ne la ressentent pas ; elle n'est pas même avouable. Un homme riche, considéré, qui, bien placé dans le monde, se met volontairement dans ta situation, n'est plus digne d'inspirer aucun intérêt. — J'ai rompu avec le monde, ses jugements ne me touchent pas. — En dépensant ta fortune, tu as perdu ton indépendance... Lorsqu'on gagne sa vie par le travail, on dépend de ceux qui vous emploient et qui vous payent. A moins qu'on ne soit artiste. Tu ne peux le devenir. — Je me suis dit tout ce que tu peux me dire, interrompit Odysse. On ne raisonne plus quand on aime. — Paradoxe aussi faux qu'il est vieux. LE SPHINX AUX PERLES ^87 L'amour étant ce qu'il y a de meilleur et de plus raisonnable, on peut aimer cl rester sain d'esprit. Ce qui bouleverse l'organisai ion, rend l'homme incapable de jouir de ses facultés mentales, ce n'est pas l'amour, c'est le vice. Oui, le vice. Oh! je sais bien que les hommes acceptent les faits, mais repoussent les mots. Un caissier soustrait-il de l'argent à son maître, il s'écrie : « J'ai détourné des fonds, mais je ne suis pas un voleur. » Un homme a-t-il tué : « J'ai satisfait ma vengeance, dit-il, mais je ne suis pas un assassin. » » Et je défie qu'on trouve dans les l'on 1- U1 ^' s éhontées une malheureuse qui ne dise point avec fierté : « Je ne suis pas une femme perdue, moi ! » » Enfin 1rs noms donnés a loute chose entachée de bassesse, d'infamie, ne sont faits que pour les autres, jamais pour nous. — Selon toi, je suis un homme vicieux? dit Odysse incrédule et moqueur. — Comme un chat est un chat. Quand 288 LE SPHINX AUX PERLES tu as rencontre ta femme, la plus délicieuse créature qui puisse exister, si ton cœur n'a pas été pris par l'amour, c'est qu'il ne devait s'émouvoir qu'à l'âpreté des désirs malsains, ce que vous nommez autre chose. Tu l'as dit. — Mais celte femme t'a troublé, toi aussi ! — L'apparition d'un diable vous trouble. — Elle t'a plu. — Comme un beau modèle de couleur. Mais moi l'aimer ? Jamais ! c'est bon pour toi. — Ah ! dit Odysse avec amertume, lu me fais payer bien cher le service que tu me rends. — Tu ne m'en demandes qu'un, et je t'en rends deux. Voyons, tu n'es pas un gibier de galères. Les galères ! voilà pourtant ce dont tu es menacé. A quoi s'exposent tous les hommes qui se laissent prendre par des fdles mineures? Ce n'est pa^ tout: elle te fera voler, elle te fera tuer, LE SPHINX AUX PKHLES 289 puisque tu crois que la passion excuse tout. Entraîné par une fantaisie sans importance, tu te trouves déjà enveloppé de liens inextricables. Dégage-toi avantderoulerdansl'égout social; un bon mouvement; arrète-toi court! — Le moyeu d'abandonner celte généreuse enfant qui m'a tout sacrifié ? — Par amour, n'est-ce pas? Je me charge d'elle. Retourne en arrière. Je trouverais le chemin barré. M. Pau- has me l'a déclaré la dernière fois que je l'ai vu. — Dis donc que tu ne veux pas ? — Eh bien, non, je ne veux pas. Je ne v eux pas sacriiier mon bonheur. La raison ne nous dédommage jamais des sacrifices quon fait pour elle. Que trouverais-je dans le milieu où tu me dis de reprendre ma place ? L'aumône d'un pardon et la demi-estime qu'on donne au repeniir. Je préfère me demander où je dormirai demain, où je mangerai. — Et elle? dit Bazin en désignant le Portrait de Yetta. îî 290 LE SPHINX AUX PERLES Il avait rapproché les lambeaux de la toile ; et, quoique mutilé, le visage avait conservé presque toute sa beauté. L'aspect de cette peinture déchirée avait quelque chose de poignant. Ce n'était pas seulement l'œuvre immolée à la jalousie de Sélika, c'était Yetta sacrifiée à la passion d'Odysse. — Elle? dit-il en regardant longuement le portrait, comme pour se repaître d'une vue qui lui était interdite. Elle ne m'aimerait jamais. — Elle t'a épousé. — Les jeunes filles se marient pour être dames. — Tu m'as dit toi-même qu'elle t'aimait. — Je n'y entendais rien alors. Comment veux-tu que j'espère être aimé de cette merveille, quand tu me trouves vaniteux de croire à l'amour de Sélika? — Si tu voulais..., dit tout bas Bazin. Elle est... ta femme. — C'est vrai I murmura Odysse, dont la LE SPHINX AUX PERLES 291 poitrine se souleva et dont le visage rougit. — Mais il ne faudrait pas l'aimer comme l'autre. — Tu as raison 1 Je ne saurais pas l'aimer comme il faut, c'est trop tard ! Dire que j'ai tenu cet ange dans mes bras ! Ah ! mon Dieu, quel souvenir 1 Je n'ai pas compris ses regards d'enfant, ses rougeurs, ses larmes. Que tout cela était plein de fraîcheur, de sainteté ! Je n'ai rien compris ! Comment cela s'est-il donc fait ? » Je suis un homme vicieux, c'est vrai. 11 me faut Sélika. Elle a eu raison de crever cette toile dont la vue me fait mal. La négresse est riche et te payera avec son argent, °u celui de n'importe qui. — Prends garde, ce n'est plus du vice, c'est du désespoir ! — Oui, je suis fou ! Au même instant, on sonna, et, tout en allant ouvrir la porte, le peintre poussait un soupir de découragement. La portière qui séparait l'atelier de la pièce précédente était à peine retombée sur 292 LE SPHINX AUX PERLES Bazin, qu'elle se soulevait pour le laisser reparaître. — Voilà, dit-il, un riche amateur qui vient pour acheter mon tableau du Salon. Je finis le plus vite possible et je reviens ; attends-moi. Odysse ne voulait pas partir sans l'argent, que Bazin lui avait promis. C'est toujours au moment où l'homme se croit à la fin d'une passion qu'il est le plus en danger ; et l'instant décisif où il croit prendre possession d'une femme est juste celui où il se livre vraiment à elle. Odysse était dans les meilleures dispositions possibles pour faire de grandes folies. Nerveux, agité, il se promenait, et, sans le savoir, cherchait avec avidité l'occasion de se mettre en colère. Dans le va-et-vient de sa course précipitée par l'impatience, il se trouvait à chaque instant vis-à-vis de cette toile nouvelle, qu'il avait remarquée en entrant. 11 n'en voyait que l'envers dont la croix de bois blanc lui produisait chaque fois un effet de LE SPHINX AUX PERLES 293 plus en plus désagréable, au point que, sans trop savoir ce qu'il faisait, il retourna le tableau et fut épouvanté. L'élude, ébauchée largement, à grandes lignes, mais d'une ressemblance foudroyante, montrait Sélika en costume de houri de Mahomet. Odysse eut un rugissement de tigre. Voilà donc ce qu'était la femme qu'il aimait, et que, malgré l'ardeur de ses désirs, il avait jusqu'alors respectée. Son œil en feu rencontra alors l'œil pur de Yetta, il se détourna, baissa la tête et cacha vivement l'ébauche de Sélika. Honteux de lui, il dérobait à ce regard pur l'image de la femme qu'il aimait. Sélika devait être dans l'atelier, dont la porte avait été si tardivement ouverte. Odysse courut à la grande tapisserie, la souleva et recula effrayé de ce qu'il voyait. La négresse était là dans le costume avec lequel elle avait posé. A l'arrivée d'Odysse, elle s'était cachée. Et, craignant d'agiter le rideau, elle n'aï 294 LE SPHINX AUX PERLES vait pas repris ses vêtements. La chaleur était accablante; la conversation des jeu nos gens avait duré longtemps; Sélika s'était endormie. Étendue sur une peau de lion, elle reposait doucement, couchée sur sa poitrine, la tête appuyée sur ses mains, arrondie, ondoyante, étendue comme un reptile au soleil. Elle était couverte d'un léger boround- joulz, tissu qui ressemble plus à une vapeur qu'à une étoffe; elle avait des sequins d'or aux chevilles, sur son sein, dans les cheveux. De petites babouches de velours rose cachaient à demi ses pieds. Elle dormait, comme dorment l'enfant innocent ou la brute inconsciente. A côté d'elle gisaient ses vêtements. Odysse étendit le pied pour l'écraser. Mais, tout son sang refluant au cerveau, il sentit une si violente commotion à la tête qu'il fui arrêté. Ses yeux étaient hagards, il voyait trouble. Comme dans un cauchemar, il ne pouvait pas. Sa gorge était serrée, il étouffait. LE SPHINX AUX PERLES 295 — Satan la protège, pensait-il. Il la saisit par le bras et la lança brusquement dans l'atelier. — Habille-toi, mallieureuse ! grotnmcla-t-il en lui jetant ses vêtements au visage. Sélika glissa sur le parquet comme une libellule sur un étang. La brusquerie avec laquelle on la tirait de son sommeil ne l'avait pas plus effrayée que si elle eût été dès l'enfance habituée à ces réveils. Elle étendit nonchalemmenl ses bras polis, s'étira, se tourna... — Ah ! c'est encore vous, dit-elle en se frottant les yeux. Quel ennui! Odysse sentait ses tempes brûler, son cœur se gonfler. Pas un mot ne lui venait ! Bazin avait congédié son visiteur et rentra il . Lui, dès qu'il l'aperçut, retrouva toute son énergie. — Qui faut-il que je tue de vous deux? dit-il en allant à lui. — Encore du drame, fit Sélika s'instal- lant devant un miroir. 296 LE SPHINX AUX PERLES Odysse, exaspéré, se jeta sur une panoplie et saisit un pistolet. — N'ayez pas peur, dit Bazin à la jeune fille, il n'est pas chargé. — Je n'ai jamais peur. « Elle frisait tranquillement ses cheveux sur ses doigts. » Monsieur se donne à lui-même une petite représentation. Il s'arrêtera quand il sera fatigué. Regardez-le bien. C'est le sujet d'un nouveau tableau ; le pendant du duel au clair de lune. — Enfin, s'écria Odysse, je sais donc la vérité. Je comprends pourquoi vous teniez tant à me séparer d'elle. Je vois où tendait votre plaidoyer en faveur de la famille. — Ah ! vous êtes insupportable, dit Sélika. — Tu es la maîtresse de cet homme ! — Quand cela serait ? — C'est tellement monstrueux, que c'est à peine croyable. — Croyez-le, ne le croyez pas, mais faites- nous grâce de vos déclamations. Je ne suis plus digne du culte que vous m'aviez voué? Soit! Mais finissez. LE SPHINX AUX PERLES 297 — Vous deviez m'aimer toujours ! — Je n'ai jamais dit cela. Toujours, c'est trop long! maîtresse signifie aujourd'hui, pas demain ! Les liaisons comme les nôtres ont cela de charmant qu'elles ne sont pas éternelles. Je ne vous aime plus. Vous aviez su me prendre. Il fallait savoir me garder. Je suis votre servante. Allez où vous voudrez et laissez-nous en paix. — Elle a raison! dit Bazin, quitte-la, Ion droit ne va pas plus loin. — Je vous gène, vous me renvoyez! et vous croyez que je vais vous laisser faire? Non ! non ! Tu es à moi, Solika. Je le garde. — Malgré mon affreuse conduite et le Mépris que je vous inspire, dit-elle en nant ? Votre dignité est tout ce que vous sacrifiez à votre amour? C'est trop peu! Unissons. — Mais je t'aime! Pour toi, j'ai fait des folies. — Tu te flattes, tu ne feras jamais que des sottises. Ne m'as-tu pas refusé d'aller 17. 298 LE SPHINX AUX PERLES pour moi recueillir un héritage qui te revenait de droit ? — C'est vrai. — Eh hien, charge-moi de cette affaire? et je croirai que tu m'aimes. Laisse-moi partir. — Toi ! fit Odysse avec crainte. — Je connais un homme de loi tout dévoué qui n'entreprend jamais rien sans réussir. Je l'emmènerai. Il saura combattre les influences qui pourraient te nuire. 11 a ce qu'on nomme du cœur. Il consolera les derniers moments de la pauvre malade. — Tu es sûre que c'est un honnête homme ? — Oui. — Mais que feras-tu là-bas ? — Je le surveillerai. — Pourquoi, s'il est honnête? — Honnête ! comme fous les hommes, tant qu'une femme ne passe pas sur leur route. — Comment expliquer ta présence ? — On ne me verra point. J'ai plus d es- LE SPHINX AUX PERLES 299 prit qu'il n'en faut pour ne rien compromettre et mener tout à bien. Acceptes-tu ? Odysse la regardait dans les yeux. Bazin les observait. — D'où viennent vos hésitations ? dit- elle. — Je ne sais pas... Tu seras à moi ? — Si j'ai mes perles, oui... Songe qu'il ne te reste plus que cet espoir de me les donner. — Fais tout ce que tu voudras. Sélika le baisa au front. —- Que vous devez me trouver faible avec lui, Bazin ? dit-elle. El, s'adressant à Odysse : — Maintenant que vous êtes gentil, il est temps de finir cette comédie. Bazin et m oi, nous ne songeons pas du tout l'un à l'autre : lui, parce qu'il est votre ami ; moi, parce que je vous aime. » Celte double barrière élevée entre nous exclut tellement d'autres pensées, que nous ne nous sommes pas aperçus de l'incon- 300 LE SPHINX AUX PERLES venance qu'il y avait dans ce que nous faisions. — Vous aurez bien de la peine à me persuader cela. — C'est si simple qu'il n'est besoin pour le croire que de l'entendre dire. Bazin prétendait que les négresses n'étaient pas aussi bien faites que les femmes blanches, que leurs formes étaient, autres. Il citait à tout propos une certaine Vénus Hotlen- tote. » Ce dédain spécial pour les imperfections relatives d'une femme des rives du fleuve Noir me déplut. Je soutins la réputation de nos sauvages, j'offris des preuves. Bazin est artiste, je suis coquette. Il a été convenu hier qu'il ferait une étude d'après moi et qu'on vous offrirait le tableau pour vous faire une surprise. — J'ai été surpris, en effet, dit tristement Odysse. Le désir qu'il avait de trouver Sélika innocente suffisait à peine à lui fermer les yeux sur ce qu'il considérait comme évi- LE SPHINX AUX PKRLKS 301 dent. D'ailleurs, n'y avait-il pas dans l'excuse même de quoi révolter l'esprit le moins délicat ? Plus le manque de pudeur semble naturel à une femme, plus son âme est basse . Il ne pouvait estimer Sélika, mais il la désirait toujours. Pour ne pas rougir devant les autres comme il rougissait à ses propres yeux, il feignait une foi qu'il n'avait plus. — Je vous crois, dit-il. Et il serra la main que Bazin lui tendait... Il lui fallait aussi rentrer sa colère contre le peintre, dont il avait besoin. Celui-ci ouvrit un coffret et en tira quelques billets de banque qu'il mit sous enveloppe. En acceptant ce que le peintre lui donna, Odysse ressentit une légère commotion ; la main qui prit l'enveloppe frémit douloureusement, l'argent sembla peser lourdement dans sa poche. — Pauvre portrait, dit Sélika en regardant une dernière fois l'esquisse ! On te finira plus tard. Puisque Odysse n'en veut 302 LE SPHINX AUX PERLES pas, on en fera présent à l'oncle Paulus. Et elle partit en riant. Odysse courut après elle, la rejoignit dans la pièce voisine, où ils se trouvaient seuls, il la saisit dans ses bras et couvrit de baisers son visage et ses cheveux. Il avait les lèvres brûlantes, le regard fixe. Tu seras à moi ? tu seras à moi ? répétait-il. — Oui. Elle alla jusqu'à la porte, l'ouvrit, puis, s'arrôtant sur le seuil et regardant Odysse une dernière fois, elle dit : — Que c'est peu de chose, un homme ! XXV t/ayant-dernier échelon Cette séparation fut pour Odysse un véritable déchirement. Persuadé que tout était fini pour lui et que Sélika seule lui restait, il se rattachait à elle avec fureur. U ne put supporter son absence. Ne sachant comment adoucir des souffrances telles, que son organisation en était troublée, il se rappela le calme que lui avait donné une demi-ivresse. —A moi ce secours ! pensa-t-il. A moi, l'engourdissement qui seul a pu me soustraire UB instant à mes tourments. Plus puissante 304 LE SPHINX AUX PERLES que moi, précieuse liqueur, endors ma pensée, engourdis mon corps? Odysse ne se contenta pas de se griser, il s'enivra, et s'enivra tous les jours. Ce n'est pas l'amour du vin qui fait boire tous ceux qui s'enivrent, c'est le besoin de l'oubli. L'ivresse est un suicide anticipé auquel beaucoup de malheureux succombent. Cette envie de ne plus penser, cette maladie qui emporta tant de poètes est une des formes du spleen français; le suicide des gens qui n'osent pas se tuer, de peur de souffrir ! Nous sommes loin d'excuser les excès funestes, mais nous éprouvons un sentiment de tristesse invincible à l'aspect de ces cadavres de quelques heures. Ceux qui les insultent et rient d'eux sont dans leur droit sans doute; ce uc sont plu* des hommes, les lâches qui n'acceptent pas leur part de souffrances et s'oublient jusqu'à descendre au-dessous des animaux. Mais s'ils sont abjects, peut-être sont-ils J,E SPHINX AUX PERLES 305 aussi bien malheureux. Ceux qui portent leur croix avec le plus de courage sont les premiers à s'émouvoir à la vue des faibles qui tombent. Il y a toujours dans la douleur quelque chose d'humain qui émeut. Bazin n'avait pas vu son ami depuis le départ de Sélika. Inquiet, il alla chez lui. Lorsqu'il interrogea la maîtresse de la maison pour savoir si Odysse était là : — Le monsieur du second ? Je ne sais pas, lui répondit-elle avec indifférence. Il sort, il rentre souvent et, quand il est ici, il dort toujours. Bazin fut affligé par la pitié méprisante avec laquelle lui répondait cette femme. H entra chez Odysse dont la porte n'était pas fermée. De Lhoron ne se souciait même plus de se dérober aux recherches de la justice. 11 était couché tout vêtu. Sur une table, près de lui, gisaient des lettres ouvertes, un flacon d'eau-de-vie, une bougie allumée, quoiqu'il fît grand jour. Le visage rouge, la bouche entr'ouverte, 305 LE SPHINX AUX PERLES il dormait lourdement. De temps en temps il cherchait à dire des mots et ne pouvait les articuler. Malgré son ivresse, il ne parvenait pas à trouver du repos, même dans le sommeil. Bazin l'éveilla. — Tu es bien imprudent, lui dit-il, de laisser ainsi ta porte ouverte, tes lettres décachetées, quand tu sais qu'on est à ta poursuite. — C'est vrai, répondit Odysse en s'as- seyant sur son lit. Je ne sais ce que je fais. J'ai des névralgies horribles dans la tête. Depuis que Sélika n'est plus là, les jours, les nuits, se confondent pour moi. Je ne pourrais dire combien de fois j'ai jeûné, ni combien de repas j'ai pris. — Tu m'effrayes ! Si tu continues, tu tomberas sérieusement malade. Mieux vaut encore rejoindre Sélika. — Impossible ! j'ai écrit à ma tante que je suis retenu dans mon lit par une grave maladie et je lui ai demandé la permission d'envoyer à ma place mon meilleur ami. Odysse mit Bazin au courant de la situation. LE SPHINX AUX PERLES 307 Ce soi-disant ami, l'homme d'affaires choisi par la négresse, avait si bien su plaire à madame de D..., qu'elle l'avait installé au château. Elle avait déclaré l'intention formelle de laisser tout son bien à son neveu, et le jeune homme la fortifiait dans cette idée en lui disant le plus grand bien d'Odysse. Cet habile négociateur avait P"s sur la malade un si grand empire qu'elle ne pouvait plus se passer de lui. Il était gai, spirituel, il lui servait de lecteur, de secrétaire, il allégeait ses souffrances par sa présence. Un mois avait suffi pour amener les choses à ce point. Cet homme était même parvenu à faire renvoyer une femme de chambre qui, selon 1 U) \ ne donnait pas à la malade des soins suffisants. Elle sucrait trop ou trop Peu les tisanes, s'endormait la nuit, partait trop le jour. Madame de D... avait trouvé qu'elle ne pouvait, sans aggraver son état, garder cette fille. Mais qui la remplacerait? Une femme ne peut se 308 LE SPHINX AUX PERLES contenter des seuls services d'un homme. Bardanac, c'était le nom de l'ami, fut chargé de trouver une nouvelle femme de chambre. Il ne connaissait pas le pays et ne pouvait recommander à madame de I)..., une personne qu'il ne saurait pas parfaitement bonne et apte à cet emploi délicat. Il se fit prier assez pour empêcher de soupçonner qu'il avait fait partir la femme de chambre afin d'introduire dans la maison une créature à lui. Bardanac, à force d'interroger sa mémoire, trouva la trace du trésor demandé. Il se souvint d'une fille parfaite pour cet emploi et souvent recommandée par un médecin de ses amis dans les cas difficiles. Mais il ne pouvait offrir cette personne à madame de D... — Elle vous ferait peur, avait-il dit, c'est une négresse! Madame de D... ne tenait pas à la couleur, elle voulait avant tout être bien soignée. Et Sélika était venue avec un tablier blanc, un fichu en surah, un madras au front, ses cheveux ramenés sur les tempes. LE SPHINX AUX PKULKS 309 il parait qu'elle avait l'air d'une véritable soubrette des colonies. Madame de IX.. l'avait trouvée très jolie pour une négresse. — Si j'en crois les lettres que je reçois, dit Odvsse à Bazin, Sélika est attentive, *J ' dévouée ! Toujours souriante, elle a chassé l'aspect triste qui assombrissait cette demeure. Madame de D..., toute soulagée par la présence de la jeune fille, a souvent remercié Bardanac du précieux cadeau qu'il lui a fait. Seul, le vieux curé du village voit d'un mauvais œil ces nouveaux venus. Il avait depuis longtemps caressé la pensée d'accaparer pour sa paroisse l'héritage de ma tante. Sans enfants, oubliée de moi, seule au monde, il ne lui restait que Dieu, et il paraissait juste au digne homme qu'elle donnât tout à Dieu. 11 essaye d'insinuer à madame de D,.. qu'il n'est pas prudent d'accorder tant de confiance à des inconnus. Mais elle n'entend rien sur ce point. 310 LE SPHINX AUX PERLES — L'influence du bien-être est le plus puissant moyen d'action, dit Bazin, quand on veut agir sur les personnes riches, particulièrement sur les vieillards et les malades. Leur épargner un ennui, les amuser, les soigner mieux que ne le feraient d'autres, leur être utile enfin, c'est les asservir. Je m'explique donc aisément l'effet produit sur ta tante par l'enchanteresse Sélika et son aide Bardanac. — Celui-ci, clairvoyant, homme d'affaires, a jugé la situation, reprit Odyssc. Il s'est engagé à fournir sur ma signature, qui a toute sa valeur encore, une somme de trois cent mille francs à la mort de madame de D.., Et Sélika pourra être en possession de cette somme sans attendre la liquidation, formalité qui demande toujours plusieurs mois. — Odyssc, est-ce toi que j'entends ? **■ Que veux-tu ? — Tu feras ce billet ? — 11 est fait. LE SPHINX AUX PERLES 311 — Déjà ! _Sélika l'a voulu. 11 est entre ses mains, mais n'en doit pas sortir avant que le moment soit venu. XXVI CE QUE RIEN N'EFFACE — Malgré les soins dont elle est entoil* rée, ma pauvre tante va «'affaiblissant de jour eu jour, et, malheureusement, Sélika n'aura plus longtemps à attendre. Me montrer en ce moment, c'est impossible. Ce serait compromettre... — Une situation excellente, dit Bazin. — Chut ! Ce mot est cynique. — Moins que le l'ait. Ta tante va mourir, Sélika aura ses perles et tu posséderas la jolie négresse, cette sirène noire qui seule peut assouvir le désir qui te torture. J.E SPHINX AUX PERLES 313 Pourquoi