FERDINAND FABRE LUCIFER Quomodo cccidisti de cœlo r Lucifev? DEUXIÈME MILLE PARIS G. CHARPENTIER ET C'% ÉDITEURS 13, RUE DE GRENELLE, 13 1884 LUCIFER H a été tiré 30 exemplaires sur papier de Hollande. Prix : ¥ francs. OUVRAGES DE FERDINAND EABRE Les Courbezon, ouvrage couronné par l'Académie française (6° édition).................. i vol. Julien Savignac (5° édition)................ î vol. Mademoiselle de Malavieille (4 e édition) ....... 1 vol. Le Chevrier (2 0 édition).................. 1 vol. L'Abbé Tigrane (4 0 édition)................ 1 vol. Le Marquis de Pierrerue (2° édition).......... 2 vol. Barnabe (2° édition)..................... 1 vol. La Petite Mère (2 0 édition)................ 4 vol. Le Roman d'un Peintre (2 0 édition)........... 1 vol. L'Hospitalière.......... '............. 1 vol» iMon Oncle Célestin (3» édition)............. 1 vol. Le Roi Ramire édition)................ 1 v ol. PETITE BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER L'Abbé Tigrane, avec deux dessins de Jean-Paul Laurens, gravés à Peau-forte par Ch. Courtry. . . 1 vol. Julien Savignac, avec deux dessins de Jean-Paul Laurens, gravés à l'eau-forte par Ch. Courtry. . . 1 vol. LUCIFER l'AK FERDINAND FABRE Quomodo cecidisti fie cœlo, Lucifer Isaie. PARIS G. CHARPENTIER et O, ÉDITEURS 13, RUE DE GRENELLE, 13 1885 LUCIFER I Pni ini les diverses conditions humaines, il n'en es! pas de plus difficile que celle de vicaire de paroisse. Hier encore, l'ombre du grand Béminaire vous abritait, el vous ne pouviez hasarder un pas qui ne fui encouragé, soutenu par le gest...... la parole d'un maître vénéré ; aujourd'hui, vous marchez en plein soleil, sous le regard unie hostile,» du monde que Dieu a maudit », et nul ne parai! disposé à vous secourir, Affreuse détresse ! Assurément, tous ceux qui descendent de l'autel où l'évêque vient de les ordonner, avec « le pouvoir de lier et i cher était celui du catéchisme. Déjà, au grand séminaire, tandis que ses con- disciples mangeaient, il était arrivé à l'abbé Jourfler, «'exerçant à la prédication dans la chaire du réfectoire, d'arrêter brusquement le bruit des fourchettes, de -us- pendre le mouvement des mâchoires et d'attirer Ions les yeux vers lui. La. chaleur, l'élévation, L'originalité 'le -a parole avaient opéré ce miracle Mais, s'il avait marqué de rares aptitudes de sermonaire en des sujets imposés d'avance par le directeur de la maison, le chanoine liarthet, ou le professeur d'Histoire ecclésiastique, I abbé Coulazou, ce fut vraiment bien autre chose quand, débarrassé des entraves d'une conception étrangère, I l CI F K l( son esprit pul aller librement, bride sur le cou pour ainsi parler, à travers le catéchisme, ce résumé de la religion. Une chose étonnante el qui proclamait haut l'exceptionnelle souplesse de l'organisation du nouveau vicaire, c'est que, pféchani des enfants, pas une l'ois il n'éleva trop le ton de cette causerie* familière, pas une fois il ne leur lil perdre pied. On devine le succès. Les mères ne tarissaienl pat sur l'éloquence simple, affectueuse, persuasive de M. l'abbé Jour fier, et Roquetaillade était en rumeur. Un soir île carême, le soir du jeudi saint, le doyen Valette, le premier vicaire de Luzernat, le second vicaire Jourfler, assis à table devanl un plal de châtaignes bouillies, où venaient d'être pratiquées de nombreuses brèches, achevaient silencieusement leur collation. De temps à autre, ils se retournaient sers un quatrième ecclésiastique accroupi sur une chaise non loin de la fènétre entrebâillée. Cet, inconnu, de médiocre stature, paraissant une cinquantaine d'années, était maigre et sec; sim visage pâle, avec un nez menu, presque invisible, des yeux affectés d'une vague louchérie, avait une expression d'inquiétude; il ne portail pas de rabat, et sa soutane, étriquée, rougeâtre par endroits, taillée rond dans le lias, n'avait jamais été embellie de celle queue majestueuse que le prêtre étale si complaisammehl dans la pompe des cérémonies; ses pieds, qui devaient être petits, à en juger par la finesse des chevilles, étaient chaussés de gros souliers de frère ignorantin ou de soldat. Soudainement, ce personnage, grêle comme un roseau, se mit, debout et vint occuper une chaise à la droite du doyen. — Vous trouvez-vous mieux, mou Révérend, Père? lui demanda M. Valette. — L'air m'a fait du bien. Cette année, le carême me fatigue un peu... Je suis plus vieux que vous... — Savez-vous qu'un moment j'ai eu peur! — Peur de quoi ? — Ne devez-vous pas prêcher la Passion, demain ?... LUCIFER 3 Si vous'aviez été souffrant, ce n'est ni mon premier vicaire ni moi qui vous eussions remplacé. — Dans ce cas, vous auriez invité voire second vicaire à aborder la chaire de Saint-Julien. — Ah ! par exemple !... ricana Arthur Bourdinier de Luzernat. Le religieux — ne venait-on pas de lui donner le titre de Révérend l'h-e — allongea sa main, une menotte d'enfant, fluette e1 blanche, vers le plal de châtaignes, en saisit une et, la croquanl par menues becquées : — J'ai assisté, dimanche dernier, au catéchisme de la paroisse, cl la conviction que vos fidèles n'auraienl rien perdu si, au lieu de m'entendre, ils eussent entendu M. l'abbé Jour fier... El à ce propos, monsieur le doyen, laissez-moi vous avouer ma surprise, depuis six semaines que la prédication quadragésimale me mêle aux affaires de votre paroisse, de n'avoir pas ouï prêcher une seule fois H. l'abbé Joûrfler. Il me semble... — Est-ce que mes instructions vous auraient paru insuffisantes, mon Révérend Père? interrompit aigrement M. Valette. — Et mes prônes, Révérend Père Cussol, les trou- veriez-vous inférieurs aux catéchismes de mon confrère? s'informa le premier vicaire. — A Dieu ne plaise, monsieur le doyen !... A Dieu ne plaise, monsieur de Luzernat !... Seulement... — Seulement ? interrogea M. Valette. Le R. P. Cussol coula un regard versl'abbé Jourfier, assis de l'àutre côté de la table, silencieux, morne, recueilli. — Mon Dieu, messieurs, on peut parler avec facilité, avec distinction, avec charme, et cependant ne pas réaliser l'idéal de l'orateur chrétien, dit-il d'un ton de moquerie 1res enveloppée. Je n'oserais me permettre de juger votre prédication; mais manquerais-je à ce que je vous dois si je prétendais qu'elle n'a pas encore atteint la perfection où s'éleva Bourdaloue? Bourdaloue, la plus solide gloire de noire Compagnie, avait, en outre t. 6 LUCIFER 111 faire un pas vers la porto. Le R. P. Cus- sol le retint au bras, et, le dévisageant d'un regard où perçait une extrême méfiance : — Est-ce que la vie religieuse vous épouvanterait par hasard, monsieur? — La vie religieuse, non, mon Révérend Père; mais la vie de religieux. — Alors, la Compagnie de Jésus, où j'aurais envie de vous introduire, doit renoncer à vous compter parmi srs membres? — Moi, Jésuite ! s'écria-t-il avec un éclair des yeux qui illumina sa face d'un refiel rouge. — Ne vous obstinez pas, mon Révérend l'en', intervint M. Valette : M. l'abbé Jourfier déteste toutes les Corporations religieuses, particulièrement le si célèbre Institut auquel vous appartenez. — Eh quoil monsieur, vous êtes l'ennemi de la Société dft Jésus ? Le second vicaire ne souilla mot. — Parlez ! parle/. ! Même silence obstiné. — Vous ave/, donc peur ? — Peurl gronda Jourfier. Puis il articula d'une voix tranquille : — Vous ne me connaissez pas, mon Révérend Père, je n'ai jamais peur. — Pour eela, il dil vrai, insista le curé de Roquetail- lade. — Mon confrère, en effet, .....-raint ni Dieu ni diable, appuya Arthur Bourdinier de Luzernat, — Mon Révérend Père, dit Jourfier d'un accent de dignité hautaine qu'on ne devait pas attendre d'un homme si jeune, je vous supplie de remarquer que, sans nulle provocati.....le ma part, M. le doyen el son vicaire m'outragent, et que je trouve dans le respect de moi-même la force de ne pas me fâcher. 11 écarta doucement de la main le Jésuite, entêté à le retenir, -'inclina el sortit. I 1,1 II. Il 11 11 Le doyén Marius Valette, pour lui donner loul son nom. ce théologien éminent, n'allait pas, sous ses dehors austères, sans nourrir son petit grain d'ambition. Il ne s'était ouvert à âme qui vive de ses intimes pensées, el pourtant ee n'étail un secret pour personne que le cure de Roquetaillade visait le grand-vicariat. Quand -es confrères des cantons voisins demeuraienl lixes à leur poste, ne le désertanl qu'une fois l'an, vers septembre, à l'époque où la Retraite ecclésiastique appelle le clergé en foule dans la ville épiscopale, lui profitait de toutes les occasions pour descendre de la montagne vers Mire- val, el sou esprit retors manquait rarement >l Ouvert chez lui, et ses yeux ruissellent au moindre coup. Rentré dans sa chambre, Jourfler pleura. Les duretés d'une carrière où, dans le recueillement du grand séminaire, il avait entrevu tant de joies entre la terre et le ciel, épuisaient chez lui la douceur, La résignation. Pourvu qu'à la fin La grâce divine, dont il se croyait soutenu par le l'ait de l'ordinal ion, ne l'abandonnât pas! Au milieu desanglolsétouffés, il lui échappai! des cris qui le remplirent d'épouvante. S'il allait se fatiguer d'endurer, de souffrir? Le soir, Bernard Jourfier paru) à La table de son doyen, calme, apaisé. M. Valette, généralementinquiet, hargneux, était d'humeur aimable, presque souriante. Il servit son second vicaire plus libéralement que de coutume, et mit je ne sais quelle coquetterie à recueillie pour lui, dans le plat où la bonne venait de découper un levraut, le morceau le mieux cuit à point. — Évidemment, pensa Jourfier, le doyen regrette ses sévérités envers moi, et ses prévenances sont autant d'excuses. — Enhardi par cet espoir délicieux après l'angoisse, le jeune abbé, qui n'avait su encore arracher une parole à ses lèvres froides et dures comme le marbre, articula cette longue phrase sans effort : — Alors, M. de Luzernat demeure en vacances dans sa famille? — M. de Luzernat est un homme heureux, mon cher enfant. 2 11 LtiCIFEK Mon cher enfant! M. Marius Valetlc l'appelait mon cher enfant! 11 eut le courage d'ajouter : — Veuillez croire, monsieur le doyen, que, s'il s'est élevé des malentendus entre M,, de Luzernal el moi, ces pauvres choses son! oubliées et que mon cœur goûte une satisfaction bien vive à savoir mon confrère heureux. — Comment ne le serait-il pas ! Devinez ce qui lui arrive. — Que Lui arrive-1 -il ? — Monseigneur le garde auprès de lui. — Sa Grandeur l'aurait-elle nommé vicaire général, comme nous l'annonçait le R. P. Cussol? — Pour le coup, il n'aurait plus manqué que ça ! dit M. Valette, dont le front se rembrunit... Certes, ce brave abbé de Luzernat, quejemesuis tanl dévouéà produire à Roquelatllade, n'est pas sans quelque mérite... mais enfin, quand il s'agit de la première charge du diocèse... — 11 est des ecclésiastiques que Monseigneur pourrait lui préférer? — Il en est. — Mais la famille Bourdinier de Luzernat est alliée à la famille de la Marandière-Luceijay... — Celle alliance n'es! pas très authentique, Quoi qu'il en soit, voilà M. de Luzernal secrétaire particulier de Monseigneur. — Cela me parait bien peu de chose, secrétaire particulier de Monseigneur. — Cela n'esi rien avec certains évèques, cela peut devenir tout avec M 8 * de la Marandière. Si, a trente ans, j'avais été appel' au poste où l'on installe M. de Luzernal, il est difficile de prévoir où je serais arrivé. — A l'épiscopat, assurément. Le curé de Roquetaillade laissa tomber sa fourchette et, considérant le jeune vicaire d'un air attendri : — Mon cher enfant, je vous ai un peu maltraité, au LUCIFRB ,: > sortir des vêpres. En outre de graves ennuis personnels <|ui ne m'ont pas été ménagés à Mireval, j'étais affligé jusqu'à l'agace.....al d'avoir à me séparer d'un ecclé- siastique auquel je n'ai pas toujours rendu la justice qu'il mérite. — Il est toujours question de M. de Lu/ernal, je suppose? — Il est question de vous. J'ai le pénible devoir de vous apprendre que, depuis hier, vousn'étes plus vicaire de la paroisse Saint-Julien. — Que suis-je? — Vous êtes vicaire de la paroisse Saint-Nicolas, à Montbazin, sur le plateau du Bournat. — Mon Dieu ! — Mon cher abbé, 1rs changements de situation son! 1rs acci lents ordinaires de la vie du prêtre, el il ne vous servirait de rien de les prendre au tragique. N'oubliez pas que VOUS êtes dans la main de votre évêque el que votre évêque... — Achevez, monsieur le doyen. —... Et que voire évêque esi dans les mains de la Compagnie de Jésus. — La Compagnie de Jésus! — Aussi pourquoi avez-vous refusé d'y entrer? — Pourquoi y entrerais-je ? Le curé de Roquetaillade demeura interdit. Il se remit à manger. — Quand faut-il que je sois rendu à mon nouveau poste? demanda le vicaire. — Pourvu que vous arriviez à Montbazin samedi, pour y célébrer la messe dimanche... — Je partirai dès que j'aurai reçu mon titre. — Votre titre! Il est là dans mon secrétaire. — Je partirai demain. — Quel empressement à me fuir! — Avant de gagner le Bournat, je veux aller embrasser ma sœur, a Mireval. — Ah! vous voulez passer par Mireval... Ili LUCIFEH Et regardant son interlocuteur avec malien : — Tiens! tiens!... Au bout du compte, pourquoi ne seriez-vous pas ambitieux.... vous aussi? Il m'est revenu que M. le comte de Servies, un vieil ami fie Monseigneur, vous protège et qu'on avait dû profiler (l'un moment où la goutte le retenait chez lui pour obtenir votre déplacement. — On?... De qui entendez-vous parler? — Je n'assurerais pas que le IL P. Cussol ail tout l'ail, mais certainement il a l'ait quelque chose. — Tou jours les Jésuites. — Les Jésuites, que vous ne ménagez pas assez, ont des desseins sur vous. • — Et qui les a autorisés à avoir des desseins sur moi? — (l'est chez eux seulement, prétendent-ils, que vos Facultés seraient susceptibles d'acquérir le degré de puissance et de force qui les rendrait profitables à l'Église. Ils vous veulent. — Ils ne m'auront pas, et vous ne vous trompiez guère en déclarant au IL V. (îussorque je n'aime pas son Institut. A ce souvenir, très pénible pour M. Valette, ses j......s creuses, desséchées, d'un jau.....le vieil ivoire, se colo- rèrent légèrement. — Il ne faudrait pas me tenir rigueur, mon cher en- fant, de ma. sortie peu charitable du carême dernier, bredouilla-t-il. Si vous saviez sous quelles tyrannies peu avouables j'ai été tenu déplier plus d'une fois I... Ah lies diocèses où dominent les Congrégations! Malheureusement, on n'avance que par elles, chez nous... Cela est triste à dire, mais il y a deux choses que les Jésuites prisent avant la vertu : la naissance et le talent. Vous devinez bien qu'on ne l'ail pas grand fond, à la Résidence Saint-Ignace, sur l'intelligence de M. de Luzernat. Par contre, M. de Luzernat est bien apparenté, il a de la prestance, et, après avoir gravi un à un les échelons de la hiérarchie, il pourrait un joui' devenir un évêque LUCIFEB 17 docile comme M gr de la Marandière, un évèque qui règne et ne gouverne pas. La Compagnie de Jésus me le. recommanda, voici trois ans. cl vous connaissez, pour en avoir souffert, si j'ai fait honneur a cette recommandation toute-puissante... Hélas) l'ordination n'emporte pas toute l'humanité chez nous, elle laisse 'les scories, et le R. P. Cussol, en me montrant la protection de sa Société s'étendanl jusqu'à moi, m'avait tenté. Je suis un peu houleux... Depuis plus d'un an qu'il était à Roquetaillade, Jour- Ber n'avait jamais entendu son doyen lui parler avec cet abandon. M. Valette s'était constamment montré sec, désagréable, tranchant, ne s'adressant à son second vicaire (pie pour lui donner des ordres de service ou le morigéner. D'où venait un revirement si brusque? Ce qui portait au comble l'étonnemenl du jeune prêtre, c'était d'entendre le cure' de Saint-Julien s'exprimer avec cette liberté sur le compte des Jésuites, des jésuites qu'il vantait à tout propos jadis, mois la direction desquels il tirait gloire de marcher avec tout le diocèse de Mireval. — Je comprends, dit Jourfier, que les Itli. PP. île la rue du Mûrier s'occupent affectueusement de, M. de Luzernat, capable de leur rendre plus tard des services ; mais qu'attendent-ils de moi ? — Ils vous suivent depuis le grand séminaire ; ils vous ont découvert une intelligence très équilibrée, de rares aptitudes à la prédication... — Comment ont-ils pu me découvrir ces aptitudes? Je n'ai jamais prêché, — Ici, c'est vrai; mais vous avezjprêché au grand séminaire... — Et pourquoi ne m'avez-vous jamais permis, vous, d'aborder la chaire de Saint-Julien? demanda-t-il à brûle-pourpoint, flairant les Jésuites derrière les prohibitions de son doyen. — Si j avais su alors que M. le comte de Servie*- vous portât un intérêt paternel ! 2. 18 LUCIFER — Il s'agit bien de M. le comte de Servies ! — Permettez, mon enfant, le joug qu'eût pu m'im- poser M. le comte de Servies pour von- faire briller dans ma paroisse, eût été certainement plus léger à mes ('■paules que celui que m'imposèrent les Jésuites... je ne dirais pas pour vous y éteindre... — Eh quoi! ce sont les Jésuites qui m'ont empêché de monter en chaire, à Saint-Julien? — Je n'oserais les accuser seuls... — Et un ecclésiastique de votre rang sVsl rendu complice?... — Les scories, mon enfant, les scories... — Mais dans quel but ces messieurs s'acharnent-ils à m'interdire la chaire? — Il espèrent, vous connaissant des dispositions naturelles à l'art si difficile de la parole, que, lorsque vous ne pourrez parler nulle part, vous vous déciderez à aller parler chez eux. — Et voilà pourquoi le II. P. Gussol m'offrait dix, vingt, cent chaires, le soir (lu jeudi saint? — Voilà pourquoi. — Vous en convenez donc, monsieur, celle offre que Dieu me permit de repousser, ce n'était qu'une comédie concertée entre le 11. P. Cussol, M. de LuzernaJ el vous ? — Je vous en supplie, mon enfant, ne me perde/, pas dans l'esprit de M. le comte de Serviès, auprès duquel vous pouvez beaucoup cl qui peut tout pour moi auprès de Monseigneur... Je n'étais pas renseigné.,. Croiriez-vous que, \ ivant ici collé à ma paroisse comme un molusque à son rocher, j'ignorais que vous fussiez le lils de... Jourfier eut un bond vers M. Valette, et lui appliquant sa main sur la bouche : — Je vous défends de parler de mon père ! Le doyen courba la tète. — Maintenant, monsieur, reprit l'abbé Jourfier, puis- que mon titre de vicaire dans le Bournal est en vos I l Cl FER 19 mains, je vous serais obligé de me le remettre. Une diligence passe à Roquetaillade à minuit, je la prendrai. — Cette diligence suil la crête îles montagnes et ne descend pas à Mireval. — Je renonce à mon voyage à Mireval. — Alors, quand les Jésuites, sans que je parvienne à m'expliquer la raison de leur froideur, semblent m'a- bandonner, quand M. de Luzernat me fait déjà connaître l'ingratitude, vous refusez, vous, de me recommander à la bienveillance de M. le comte de Servie-?... Jourfier ne répondit pas. M. Valette entra dans sa chambre et en revint une minute après, tenant à In main une longue feuille de papier pliée en quatre. — Voici votre titre,dit-il. J.....'fier s'inclina, prèi à prendre congé. — Vous ne m'embrassez pas •.....ie quittant, terrible enfant que vous êtes! demanda le doyen avec pins de dépit que de tendresse. — On m'a toujours reproché d'être peu caressant, articula le jeune prêtre d'un ton glacé. III En janvier, le Bournat, l'un des plateaux les plus élevés des Cévennes-Hautes, est d'ordinaire enseveli sous la neige, et ce lui seulement après deux jours d'un voyage difficile, plus d'une fois dangereux, que l'abbé Jourfier arriva àMontbazin. 11 pouvait être cinq heure- de relevée : la nuit tombail déjà. Guidé par un garçonnet déguenillé, il parcourul nombre de ruelles étroites et vini frapper à une porte basse, enfouie sous un arceau très profond. Le nouveau vicaire, reçu par une vieille femme à mine chafouine, gravit dix marches de pierre, Il fut introduit dans une vaste pièce où brû- 20 LUCIFER lait un grand feu d'elelles de i.....vre et de châtaignier. Jourfier, grelottant, s'assit devant les belles flammes bleuâtres et attendit. Il se chauffait depuis trois minutes à peine quand il perçut, venant de l'escalier, les grondements d'une voix qui se fâchait. — Et moi, je vous répète, mon l'ère, que vous avez en torl, grand tort. Mon Père/ II y avait donc, des religieux ici comme là- bas? Un frisson parcourut ses membres. Il tendit l'oreille ; mais il n'entendit plus rien, si ce n'est un bruit singulier, éclatant à intervalles égaux. On eut dil le Frappement d'une ou de plusieurs cannes sur les dalles sonores d'une église. La porte s'ouvrit incontinent et, dans l'embrasure, parut un vieillard trapu, ramassé, se soutenant sur deux bâtons. — Enfin c'est toi, petit, par ce temps affreux, c'esl toi ! cria le bonhomme. — M. le doyen de Montbazin, sans doute?... murmura Jourfier. — Oui, petit, ton doyen, le pauvre abbé Ambroisc Ginestas, à qui la goutte fait connaître les supplices de l'enfer. Il se laissa couler dans un fauteuil monumental, l'ail de planches mal jointes, tout près du feu. Tandis qu'il s'installait sur les coussins, en poussant des soupirs qui ressemblaient à des gémissements, Jourfier examinait son doyen, ['étudiait. Il ne se souvenait pas d'avoir vu têle plus vénérable. L'abbé Ambroisc Ginestas pouvait, avoir soixante-dix ans; mais, à cet âge où la créature humaine a éprouvé du côté du masque tant de dépressions fâcheuses, de dépérissements avant-coureurs de la prochaine mine, le visage plein de ce vieillard, à peine éraillé çà et là île rides aussi légères que des égratignures, n'avait subi aucune sorte de dégradation, (l'étaient les belles lignes riches, amples, largement arrondies d'un buste antique. Les lourds anneaux d'une vaste chevelure blancl.....ncadraient merveilleusement celte figure forte et douce lout ensemble, el LUCIFER - 1 plaquaient le front, les pommettes, le menton de vagues reflets Lumineux. Soudain, l'abbé Ginestas arrêta sur Jourfier des yeux bleus très clairs, el lui prenant familièrement une main dans 1rs deux siennes : — Nous disons donc que tu n'as pas été très heureux chez Vallelte, à Hoquetaillade? — Je n'ai rien dit de pareil, monsieur le doyen... — Tu ne l'as pas dit, toi... tu es trop fier pour te plaindre... mais je sais tout... — Qui a pu?... — L'abbé Vugustin Coulazou, parbleul — Comment! vous connaissez M. l'abbé Coulazou? Le curé de Montbazin atteignil un lambeau de papier sur la cheminée. — Lis ce poulet Irais éclQS d...... malin, dit-il, et tu sauras en quels termes je vis avec Coulazou? Jourfier ne se fit pas prier. — Ah! mon Dieu ! s'écria-t-H. — Eh bien? — Quelle joie! quelle profonde, quelle immense juif, de trouver, dans mon supérieur, l'ami le plu- intime le plu- dévoué de mon vénéré maître Coulazou, de l'ecclésiastique que je me suis proposé pour modèle, dès le jour de mon ordination ! Son bouleversement lui coupa la voix. — Mon cher Bernard!... balbutia M. Ginestas. Jourfier, à son tour, lui saisit les deux main- el les couvrit de baisers. — Oui, j'ai souffert, sanglota-t-il, j'ai cruellement souffert. Ils demeurèreiil un lont; moment silencieux. — Coulazou, que tu a8 tenu au courant de tes ennuis, ditenfin M. Ginestas, m'apprend que ee Vallèlte ne l'a pas permis de prêcher une fois à Hoquetaillade; à Montbazin, tu prêcheras tant que tu voudras... Ah ! cependant... — Cependant?... — Je ne m'en dédis pas, petit : tu prêcheras ici t int ±2 H CIKEB que tu voudrais. Les PP, .lu Précieux-Sang s'arrange- ronl pour en prendre leur parti. — Les PP. du Précieux-Sang? — Oui, des moinillons plus menus que des termites, avec une robe blanche cl un scapulaire rouge, qui se sonl faufilés dans ma paroisse, voici bientôt dix ans, et qui me chasseraient de mon église et peut-être de mon presbytère, si je ne me décidais à leur montrer les dents. Aujourd'hui même, le Supérieur de cet. Ordre sans sou ni maille ne s'est-il pas avisé d'aller, sans mon aveu, administrer les derniers sacrements à une de mes pa- roissiei.....s en danger de morl ! Ah ça ! je ne suis dune plus curé de Montbazin, moi?... J'ai mandé loi*. Ilde- phonse, el je viens de lui laver la têteàu savon noir, je t'en réponds... Monseigneur peut disposer de moi à sa. fantaisie : m'inquiéter dans les choses saintes de mon ministère, obtenir du Conseil d'État ma révocation de curé de cardon de troisième classe, nulle rigueur ne m'imposera l'amour des Congrégations, qui encombrent l'Eglise, qui particulièrement réduisent cé diocèse à une effroyable misère dans la question de pain, el dans ta question d'Ame à la plus honteuse abjection. — (Hi! que vous êtes bien l'ami de Coulazou! — Et lit tien aussi. — C'est trop, monsieur le doyen... — Je te connais, Bernard; je sais que tu penses comme nous... — Nous? — Oui, comme Coulazou, comme le chanoine Bar- thet, comme l'abbé Rupert, curé de Saint-Saturnin les- Viurs, à Mireval, comme moi. Dieu soil béni! un cinquième gallican nous est ne... Chnil... \ ce moment, la porte du fond B'entr'ouvrit. — Qu'y a-t-il, Agathe? demanda M. Ginestas. — Monsieur le cure, bredouilla la do.....sliipie, connue M. le vicaire est arrivé, si je mettais les -rives à la broche? — Ktes-vous folle t Pas de hroriie. je VOUS le défends. LU 23 La casserole, du beurre, des baies de genièvre à l'ordi- naire, feu dessus, feu dessous, et laissez mijoter les bêtes doucettement... Des grives à la broche, chez moi!.,. Agathe s'était esquivée. — Voici trente-cinq ans que cette Bile me sert, et trente-cinq ans que j'essaye de lui enseigner son métier, se lamenta M. Ginestas. Lespâtresdu Bournal m'apportent du gibier excellent, mais il faut qu'Agathe y touche, el toul le fume! de la bête s'en va par ses mains. Quelle pitié!... Au fait, tu es trop jeune pourêtre gourmand, toi, Bernard. — J'ai des défauts plus graves. — Que veux-tu? il y a longtemps que moi j'ai poussé le défaul jusqu'au vice, dit-il rianl d'un bon rire franc qui mit en danse ses (mis mentons. Aussi Dieu a-t-il jugé à propos, par cette affreuse goutte, de me punir des ce monde, sans préjudice bien entendu de ce que sa colère me réserve dans l'autre. Agathe reparut au bout d'un quart d'heure. — Monsieur le curé est servi! glapit-elle. Les premiers mois à Montbazin furent des mois délicieux. Après les incessants tracas de Roquetaillade, Jourfier eut l'impression enivrante d'avoir quitté une région déserte, aride, desséchée, pour entrer dans « ce lieu de rafraîchissement, dulie refrigerium, » dont parle sainl Thomas el réservé aux élus. S'il avail été élu, en effet? Sans concevoir positivement des doutes sur sa vocation, il avail manqué de crier plus d'une fois sons la férule de M. Valette, et, de ce défaul de résignatioa, il était résulté quelque trouble tant dans sa conscience que dans ses idées. Maintenant, ses inquiétudes intimes étaienl dissipées, el il connaissait, sous l'autorité de M. le doyen Ginestas. les premières joies de la prêtrise, ses premières consolations. Il fallait voir aussi de quel élan il courait aux obligations de sa chargé! Dans l'enthousiasme religieux éveillé en lui par la présence habituelle d'un supérieur digne de son affection ci de son respect, ces I l i 11 EB obligations multiples, sous le fardeau desquelles il s'étail Benti écrasé à Roquetaillade, il les trouvait sin- gulièremenl légères ici. Déplus, toutes lui semblaient également nobles, grandes, sacrées. Rien n'était inférieur dans l'Église, Dieu transparaissait partout, partout il le voyait, partout il le touchait. Nous ne saurions exprimer jusqu'où allèrent les transports de l'abbé Jourfîer, quand il lui fut permis d'exercer librement le ministère de la parole, si haut, si décisif. Ce fut un ravissement voisin du délire. Chaque dimanche, il donnai! un prône à la messe matinale île huit heures; entre vêpres et complies, il donnait un sermon. Il lui en coûtait si peu de monter en chaire! Une fois là-haut, il faisait, un signe de croix, trouvait quatre ou cinq mots latins, souvent négligeait ces mots, et commençait. Tout était dit simplement, avec une aisance, une gravité qui imposaient. Si le sujet traitait des choses habituelles de la vie, de nus constantes défaillances sur la voie raboteuse du salut, il trouvait le langage familier, touchant, d'un Grégoire de Nazianze, le génie le plus tendre de la primitive Église, et dans l'auditoire bien des yeux se mouillaient; si le sujet, au ci intraire, s'éle\ ait, sa pensée, sans le moindre effort, emportait le prédicateur, il abordait aux plu- hautes régions, et s'y mouvait d'une envergure sereine, avec la tranquillité des oiseaux de haut vol, confiants oans l'énergie de leurs ailes, dans le souffle de leurs poumons. On devine l'ébahissement de Montbazin à celle parole chaude, vibrante, forte, qui laissait si loin derrière elle le bredouillement du vieux doyen Ginestas et l'éloquence entortillée de mysticisme du P. lldephonse, sermonaire habituel de la paroisse Saint-Nicolas par droit d'accaparement. I.'élégante chapelle des PP, du Précieux-Sang, si fréquentée avant la venue du vicaire Jourûer, tomba en un délaissement lamentable. Le supérieur lldephonse eut beau installer un calorifère, recouvrir les dalles de son sanctuaire privilégié de tapis tant d'appels furent en pure perle, el l'émigration cou, LUCIFER SS tinua. Les PP. du Précieux-Sang, par le fail de l'arrivée à Montbazin d'un simple vicaire, seraient-ils condamnés à quitter la ;ilace? Chose inouïe et forl inquiétante! depuis mi an, leur casuel avait diminué de moitié. Non seulement on ne recevait plus ces grosses aumônes à l'aire crever l'escarcelle îles Pères et des Frères quêteurs ; mais les bonnes messes elles-mêmes — les messes de cinq, de dix, de vingt francs — les fuyaient. Au monastère Saint-Joseph, le P. lldefonse trépignait de rage; De longues semaines se passèrent encore dans cette humiliation, danscelte douleur, nous pourrions ajouter dans celte naine. Enfin, ne tenant plus à une situation devenue intolérable, prévoyanl d'ailleurs le moment où la plus i ig.....'euse abstinence, les plus cruelles privations ne préserveraient pas le couvent de La famine, le P. Supérieur parti! en mission. Il ne renseigna personne sur ses intentions; il se contenta d'annoncer à son Maître des novices qu'il complait voir les RR. PP. de Mireval, et le Maître des novices s'inclina. Le I'. lldephonse reparut au bout d'un mois. On comprend dan- quelles angoisses vivait le monastère Saint-Joseph. Dès les premiers pas du P. Supérieur dans le vestibule, il fut visible à tous les yeux que Dieu venait d'étendre une main secourable sur l'Institut du Précieux-Sang. Le P. lldephonse, de haute taille, semblait avoir grandi encore depuis son dépari ; puis sa belle, son élégante couronne monastique, d'un blond vif, qu'il avait négligé de tailler ras au milieu des préoccupations d'un voyage, en cerclant s i tête de mille anneaux de feu, lui mettait comme un nimbe du sainl autour du front. Dans La salle capitula ire du couvent, le P. Supérieur fut très Bobre de détails sur ses faits et gestes hors de la maison. Se doutant toutefois ipie chacun tirail un peu la langue et avait besoin d'être rassuré sur le service réguliér des re pas quotidiens, il ne dédaigna pas de toucher un mot " abondantes aumônes recueillies dan- le diocèse et 3 26 l.l CIFEH ailleurs. Les Kit.PP. Jésuites, après lui avoir ménagé une retraite fort lucrative à prêcher, avaient intéressé Monseigneur de Mireval à l'Ordredu Précieux-Sang, et Sa Grandeur s'étail engagée très gracieusement à fournir «les subsides pris sur les fonds diocésains. Quant aux difficultés qu'un vicaire de Saint-Nicolas n'avait pas crainl de leur susciter, les Rit.PP. de la rue du Mûrier, très renseignés sur un jeune prédicateur trop vanté, sur ses antécédents pitoyables, sur sa famille fatale à l'Eglise, étaient d'avis qu'il fallait montrer peu de souci de ce personnage hasardeux. Du reste, on lui avait signalé la voie à suivi e, ei il avait son idée. Le lendemain, comme le curé Ginestas et sou vicaire, après le déjeuner de midi, prenaient leur café dans le jardinet du presbytère, Agathe parut accompagnée du Supérieur de l'Ordre du Précieux-Sang. Jourfler ne sut se défendre d'une moue chagrine; mais le doyen, toujours aimable, montrant la cafetière bouillante au nouveau venu : — Mon Père, si le cœur vous en dit... — Merci, monsieur le curé, la règle m'interdit les liqueurs. — Bah, bah, la règleI... — Elle est tout pour nous. — Eh bien, j'aurais fait un mauvais religieux, mon père, car s'il avail fallu me passer de café... — Vous vous en série/, passé. — Point ; j'aurais jeté le froc aux orties. — Vous compte/, sans les grâces que Dieu accorde a chacun de nous, pour lui rendre accessibles les vertus île son état. — Et on sait, intervint Jourfler, si, en l'ail de grâces, les mains de Dieu sont particulièrement prodigues quand il s'agit des réguliers! — Dieu est attentif à tous les besoins, monsieur l'abbé, dit le moine, à ceux des réguliers connue à ceux 'le- séculiers. L'habit, les habitudes onl beau nous différencier aux yeux des hommes, ne savons-nous I.IT.N T.l! -27 pas, nous, élevés, pétris dans le sanctuaire, que, sons des apparences diverses, nous accomplissons tous la môme œuvre ou, pour me servir des termes de l'Écriture, que « nous travaillons tous la même vigne, atin de vendanger la terre puni' le ciel? » Et tenez., messieurs, la démarche que moi, Supérieur d'un Ordre moustique, je viens tenter auprès de vous, fait juger s'il existe, comme certains esprits inquiets le prétendent, la moindre rivalité entre les Congrégations religieuses cl le clergé paroissial. — Une démarche? demanda le doyen. — Dans une quinzaine de jours, nous célébrerons, au monastère Saint-Joseph, la fête de noire patron bienheureux. En ma qualité de Supérieur de rOrdre, j'ai le devoir de me préoccuper de celle solennité, à laquelle je voudrais donner une pompe exceptionnelle. Mes deux Assesseurs cl moi, nous avons rédigé le programme des cérémonies : — Messe chantée le malin avec le concours de la Société chorale du Bournat, instruction par mon Maitre des novices sur la fonda- lion il<; l'Ordre du Précieux-Sang; l'après-midi, vêpres, procession des reliques du Précieux-Sang à travers la ville... — C'est superbe! interrompit M. Ginestas, — Ce n'est pas trop mal, monsieur le doyen. Mais que diriez-vous si vous connaissiez le nom du prédicateur qui doil prêcher, chez nous, le panégyrique de saint Joseph!... — El quel esi ce prédicateur merveilleux? — Ce prédicateur merveilleux n'est autre que l'éloquent vicaire de Sainl - .Nicolas, M. l'abbé Bernard Jourfier. — Moi ! s'écria le jeune prêtre, abasourdi. — J'ai bien fa il observer à mes Assesseurs qu'il ne fallait peut-être pas sé hâter d'inscrire votre nom sur le programme; ils n'en ont pas voulu démordre, se fondant sur leurs bonnes relations avec vous... — Je connais à peine ces messieurs. 28 U T, IIT.lt — Eux vous connaissent, el il- voua admirent, e1 ils vous aiment... — Je suis touché, mon Père... mais je ne saurais me rendre à votre désir. — Eh quoil vous refuséz de coopérer à notre fête patronale? — Le moindre île vus religieux est plus exercé que moi au ministère de la parole. Le Supérieur du Précieux-Sang, déconfit, demeurait fixe contre le siège apporté par Agathe, les lèvres serrées, les bras croisés sur son large scapulaire rouge que, par une crispation involontaire, il froissait sans g'en apercevoir. Jourfier craignit de s'être montré un peu vif. — ... Puis, mon Père, dit-il, je ne suis pas mon maître. Je dépends de M. le curé ii il s'oubliait lui-même, où il apprenait, selon l'expressi.....les Livres Saints, à mourir courageusement à la vie. Cependant, le soir, le soleil n'incendiant plus les combes étroites de la montagne, il arrivait parfois que notre desservanl ouvrai! sa porte constamment close ci prenail la clé des champ-. Il se dirigeai! d'ordinaire vers le hau! de la vallée, suivant le cours de la Vinette tapageuse el claire, où le <.....chant lançait par milliers des palets d'or. Jourfier prenait plaisir à marcher d'un grand élan à travers des chemins escarpés, montant, montant encore, montant toujours. En avant, sur une plate-forme rocheuse qui barrait l'horizon, se dressai! un massif de hautes murailles entremêlées. Ce-muraille-, imposantes vues d'en bas, étaienl les ruines de Blanc- moutiers, abbaye des Jacobins fameuse jusqu'à la fin du wiii" siècle et don! h' village lirait son nom. Vingt lois. Jourfier était parti dans le dessein de visiter ces mines pittoresques, dominant la contrée de leurs toitures hérissées de clochetons; mais jamais il n'avail poussé jusqu'à la porte taillée dans un mur d'enceinte à peu LUCIFER près intact, dont le chaperon à arête vive se dé.....ipaîl dans le ciel avec une admirable netteté. Si M. le curé eût pris sur lui de frapper le plus petil coup à cette porte fascinatrice, nul doute qu'elle ne se lui ouverte à deux battants pour le recevoir. Non seulement la propriétaire actuelle de l'abbaye de Blanc.....utiers, de Moutiert, pour employer le langage du pays, M lle Mari- gnac, était une des dévoles de sa paroisse, mais Made- moiselle, âgée de soixante-dix ans environ, avait connu sa mère et entretenait encore aujourd'hui, à MireVa', où elle passait l'hiver,des relàl ions avec sa sieur. Pourquoi, depuis son arrivéb à Blancmoutiers, avait-il négligé de rendre ses devoirs à une amie de sa famille? Une pareille discrétion de sa pari ne frisait-elle pas l'impolitesse? Etait-ce à lui, plié de bonne heure aux délicatesses d'une éducation supérieure, de fournir nu nouvel argument aux gens du monde, entêtésà croire les prêtres mal élevés? Lorsqu'il s'était agi d'aller à. l'abbaye, une peur plus forte que sa courtoisie el plus forte que sa curiosité avait retenu Jourfier. A Roquetaillade, à Mont- bazin, on l'accusait de nourrir des sentiments hostiles ans Congrégations, et deux fois on venait de le frapper pour cette haine peut-être gratuite, fort mal définie dans tous les cas. ( lr, il savait par sa sœur que M" 1 ' Marignac, encore qu'elle eût son confesseur hors de la Compagnie de Jésus, subissait la direction secrète des Ml!. PP. de la rue du Mûrier, et cela suffisait pour le troubler. Un dimanche, M"° Marignac, très exacte à suivre le- offices de la paroisse, ne parul pas à l'église, et la nouvelle circula que Mademoiselle était malade. Le parti de notre jeune desservant fui pris aussitôt : il irait, le lendemain, l'aire une visite à Moutiers. Malheureusement, le soir même, un expies envoyé de Mireval venail lui apprendre «pie M. Georges Montagnol, son beau-frère, un des industriels les plus considérables de la vallée de la Nive, était à toute extrémité et que su sœur le réclamai! tout de suite auprès d'elle. Jourfier sauta sur son bréviaire et partit. LUCIFEB 33 Lorsque, vers la fin de la semaine, le curé de Blancmoutiers reparut à sa paroisse, il n'était pas seul. 11 rentrait au presbytère avec sa sieur et son neveu Jean, un garçonnetd'une dizaine d'années. Ils arrivaient tous trois en habit de deuil. Georges Montagnol était mort. Bernard Jourfier possédait le sentiment exalté de la famille. Il avait voué un culte à la mémoire de son père, et le souvenir de sa mère, enlevée à son amour la veille de son ordination, étail demeuré constamment présent à sa pensée. Ce fut certes avec une joie triste qu'il accueillit sous s,m toit ce qui lui restait des siens; mais au bout du compte cette joie triste eut ses douceurs, elle fut une joie. Sa vie se trouva changée. Hier encore, dans sa solitude farouche, plus d'une heure avait paru longue. — < )ii le mènerait L'étude à travers l'Histoire ecclésiastique? où le mènerait son labeur à travers les arbres? Il ne savait pas. — Aujourd'hui, il savait. A quelque besogne qu'il lui plût d'appliquer son activité, il entrevoyait clairement un but à ses efforts, et les jours se succédaient sans lassitude, sans ennui. Quoi qu'il fit, il s'occupait, lui semblait-il, de Constance, de Jéan, et il éprouvait une satisfaction qui, plus d'une fois, lui mit des larmes dans les yeux. De temps à autre, considérant sa sœur, asservie aux mille devoirs compliqués d'une bonne ménagère, considérant son neveu, penché sur une grammaire latine toute neuve, .lourtier ne pouvait se défendre de faire des réflexions pénibles. Georges Montagnol avait laissé ses affaires en tort mauvais état, et, c'était un fait acquis désormais, la ruine était complète... Constance qui avait été riche I Jean qui devait l'être I... Leur dénuement l'épouvantait, bit comment n'aurait- il pas éprouvé cet effroi, quand ses ressources à lui étaient si minimes! Douze cents francs tout au plus. Avec quel soin jaloux il devait, à l'avenir, conserver ce morceau de pain gagné dans les épreuves si rudes du sanctuaire, ce pain qui n'était plus le sien seule* LUCIFER ment, mais relui de son neveu et celui de sa sieur! Il frissonna à la pensée qu'à Roquetaillade, ;'i Montbazin, naïvement, sans soupçonner le danger, il avait manqué de briser sa carrière, Si. à cette époque, Monseigneur, au lieu de lui infliger la sévérité fort suppportable d'un changement de résidence, lui avail infligé l'ignominie de la suspense, que deviendraient les siens maintenant? Avec quelle ardeur il se promit d'être sage, de réfréner l'envie qui le poussait sans cesse à guerroyer contre les religieux, d'étouffer certain ressentimenl contre la Compagnie de Jésus, caché comme une blessure saignante au fond de son être, dé vivre et de mourir ici, paisible, ignoré, heureux. Cependant, si Bernard Jourfier, cédant à des répugnances où il ne voulait pas descendre trop profondément, s'était abstenu de paraître à L'ancien monastère de Blancmoutiers, M lle Marignac n'usa pas de la même réserve. M mo Monlagnol n'était pas chez son frère depuis huit jours, que la vieille fille, en dépit d'une maladie de cœur qui désormais la retenait le plus souvent au gîte, avait su trouver la force de descendre au village pour la voir, la consoler. L'abbé, fait à un isolement où sa pensée ardente, trop longtemps aile déployée, si; reposait avec délices, eut beau se raidir, opposer un front sévère, presque dur à la visiteuse, Mademoiselle ne se découragea pas et revint. — Tu aimes donc bien M" 0 Marignac? dit un soir Jourfier à sa sœur. — Elle fut l'amie de notre mère, répondit M" 10 Monlagnol. — Elle esl riche ci nous sommes pauvres. — Me croirai- lu capable de nous laisser humilier? — Ou la dit très charitable, et si, voyant noire quasi- dénuement, il allait lui prendre envie... 11 s'interrompit. Son visage était d'un rouge de brasier. — Mademoiselle, comme sa bienfaisance lui a mérité LUClFKIt d'être appelée, a loulcs les délicatesses ; tu peux compter sur elle, Bernard; puis tu peux compter sur moi. Après celte explication rassurante pour sa lierle, Jourfier, qui d'ailleurs réunissait les matériaux d'un travail sur le pontificat de Grégoire VII et s'occupait de L'instruction de son neveu, n'eut plus les yeux aux relations de sa sueur avec M lle Marignac. Son détachement à cet égard fut tel, que, l'hiver venu, et Mademoiselle, au lieu de partir pour Mireval où elle avait l'habitude de passer la saison mauvaise, continuant à habiter la campagne, il ne prêta nulle attention à ce fait absolument inouï. Constance, jour à jour, se relevait de son malheur; Jean profitait des leçons qu'il lui donnait, et il ne songeait pas à les inquiéter sur leurs promenades journalières à Moutiers, où la veuve achevai! de guérir sa douleur dan- les épanchements de l'amitié la \>\\\> douce, où l'enfant, après des pêches ravissantes dans les eaux de la Vinette, trouvait ui< Recteur de la Résidence Saint-Ignace, et il est fori rare que M gr de la Marandière- Lucenay, informé de la parfaite union des prêtres de son diocèse avec les PP. de la rue du Mûrier, ne sollicite pas l'avis du Recteur de notre maison de Mireval PQur la rédaction du programme des Conférences cantonales. Or, je savais que M. le cure de Blancmoutièrs, Possesseur de documents nouveaux et très originaux, parait-il, écrivait une histoire du pontifical de Grégoire VII..... — M. de Luzernat, de qui vous tenez vos renseignements, commit une erreur en vous rapportant que LUCIF E li j'écrivais une histoire du pontificat de Grégoire VII. osa interrompre Jourfier. — Dans tous les cas, vous vous occupiez de ce pape, à l'époque où le secrétaire intime de Sa Grandeur vous visita dans votre paroisse. — .l'essayais, en effet, une étude sur le rôle de ce pape dans la guerre des Investitures. — Mais la guerre des Investitures, c'est tout le règne d'Hildebrand. — Ce règne est très rempli, trop rempli peut-être; an lieu d'y découvrir une chose unique, j'y ai découvert cent choses ensemble, ce qui a découragé la faiblesse de mes bras, trop débiles pour étreindre un si vaste sujet, — iMifin, me souvenant de votre travail, te croyanl achevé au bout de quatre ans, c'est mot qui, en décembre dernier, comme on rédigeait, à la Résidence, le programme des Conférences, y introduisis à votre intention la question de Grégoire VII. — C'est trop d'obligeance, vraiment. — Vous savez avec quoi intérêt affectueux, depuis votre ordination, je vous suis de l'œil, je pourrais ajouter : du éœur. — J'ai reçu des preuves irrécusables de cet intérêt affectueux : à Roquetaillade d'abord, ensuite à Mont- bazin. — Eb bien! ce que j'ai voulu faire pour vous autrefois, quand je tentais d'ouvrir la chaire de vérité à votre si remarquable talent d orateur, je l'ai essayé de nouveau pour mettre en vue votre non moins remarquable talent d'écrivain. — Mon talent d'écrivain ! s'écria Jourfier avec un rire où l'amertume et l'ironie étroitement amalgamées débordaient à flots. — On sait écrire quand on sait parler. — Celte maxime pourrait être contestée. Révérend Père Recteur. Quoi qu'il en soit de ce que j'ai écrit, ce n'est pas la peine d'en entretenir la Conférence, cela n'existe plus. Ll Cl I'Mil 47 Le Jésuite pâlit à ce nouveau coup porté droit, et retournant sa face blafarde vers la foule des prêtres du canton, scandalises, ahuris : — M. l'abbé JourOer, par des scrupules dont nous n'avons pas le droit de le blâmer, messieurs, puisqu'ils prennent leur source dans un sentiment très louable d'humilité chrétienne, ne jugeant pas son ouvrage digne de nous, vient de le jeter aux flammes... — (ib ! crièrent ions les desservants à la fois. — Oh ! répétèrent comme un écho les élèv es du Sco- laslicat. — Mais si M. l'abbé .loin lier, pour des motifs fort honorables, nous dérobe l'œuvre de ses veilles, repril le R. P. Gussol, il est trop respectueux des règlements établis pour décliner le devoir qui lui incombe de traiter la question d'Histoire ecclésiastique à Saint-Yin- cent-du-Bosc. Nous aurons une Conférence parlée au lieu d'une. Conférence écrite, et, pour moi, je suis sûr d'avance que i.....s ne perdrons rien au changement,.. Voyons, monsieur Jouriier, vous plairait-il de prendre la parole sur le sujet proposé ? — Je ne saurais prendre la parole sans le secours de mon manuscrit. — Dans ce cas, je vais procéder comme on procède &u séminaire et vous interroger. — M'interroger ! s'écria le desservant de Blancmou- tiers avec indignation. — Puisqu'il vous a convenu d'étudier Grégoire VII l'' IK particulièrement au poinl de vue de son pôle poli ''que dans le monde, résumez-nous ses longs démêlés ' ,v " ,: l'empereur Henri d'Allemagne el dites-nous ce î u e vous en pensez-. M silence était profond dans la salle, toutes les oredles comme tous les yeux étaient tendus vers l'abbé Jourfler. Mais l'abbé Jouriier, le bras droit allongé sur '' tablette de la cheminée, la pose impassible, ne sem* •'ait pas avoir entendu le U. P. Cussol et demeurait muet. 48 LUCIFER — Évidemment, repril le Jésuite, vous qui, de lionne, heure, pur tradition de famille, vous êtes complu aux choses de la politique, quand il s'agit de la grande ligure de Grégoire VII, le pape politique par excellence, vous devez avoir de très piquantes révélations à nous l'aire. Jourfier ne sonna mol. — Monsieur le curé de Blancmoutiers, c'est à vous que je m'adresse, insista le 1!. P. Recteur. — Veuillez m'excuser, j'avais cru que vous vous adressiez à quelque élève du Scolasticat soumis à votre obédience directe, non à un prêtre placé par la grâce de Dieu en dehors de voire autorité. — Alors, vous ne répondrez pas à mes questions? — J'aurai le regret de n'y pas répondre. — Vous craignez peut-être de, nous exprimer votre opinion bien franche sur Grégoire VU? Je ne crains rien. — Il est certain que ce grand saint, ce grand h ou nue, ce grand régulateur du catholicisme, à mesure que vous fouilliez sa vie, a dû plus d'une loi-- exciter votre bile, et vous redoutez sans doute... — J'ai eu l'honneur de vous dire que je ne redoule lien. — Que ne parlez-vous donc, puisque aussi bien aujourd'hui vous êtes dans l'obligation de parler? — J'ai l'obligation étroite, en effet, de traiter aujourd'hui, a Saint-Vincent-du-Bosc, une question . canonisé par Paul V. *" * Grégoire avait écouté Damiani, Damiani, lassé bO LUC 11 ' KB des entreprises d'un pape insatiable de domination terrestre, no lui aurait jamais infligé îles surnoms qui, tout en réservant ce qu'il pouvait y avoir de pur dans ses intentions, en indiquaient le côté dangereux, le côté <|ui devait un jour rire fatal à l'Église. — Et quels surnoms, je vous prie? — Le cardinal l'ielro Damiani appelai! Grégoire Vil : Lucifer, Saint-Satan, Prince des Ténèbres... Pour le coup, ce ne lurent plus des rires, ce fui nue bordée d'imprécations, de cris, de sifflets à faire crouler la maison. Ces desservants grdssiers, ignorant tout, injuriaient à qui mieux mieux leur confrère de Blancmoutiers, enchantés de trouver une occasion de complaire à la Compagnie de Jésus, laquelle, tenant leur évèque, tenait leur honneur et leur pain, — Mes amis, mes chers amis, un peu de charité, je vous en conjure, dil le R. P. Cussol, étendant la main. La tempête céda a ce geste souverain. — Je crains fort, monsieur, poursuivit le Jésuite, que M. l'abbé Coulazou ne vous ail fait lire de méchants livres. Quoi qu'il en soit, que vous ayez découvert ces surnoms odieux de Lucifer, de Saint-Satan, de Prince des Ténèbres, dans les Lettres et Opuscules du cardinal Damiani, ou dan- son Liber Gomorrheus, il y avait imprudence à nous les apporter tout chauds ici. Vous n'avez donc pas réfléchi que de pareilles appellations, -'appliquant à notre pape le plus fameux, constituaient non seulement un outrage envers l'Église, mais que de plus l'espril ironique de vos confrères |.....va il en user contre vous ? A.uriez-vous le droit de vous plaindre si, lorsque chacun honore voire caractère sacerdotal, bien qu'on vous sache trop préoccupé de questions politiques assez, futiles, vous receviez a votre tour les surnoms dont vous venez de flétrir l'auguste mémoire de Grégoire VU? — Oui, c'est lui Lucifer ! oui, c'est lui Saint-Satan! MICIFEH :.i oui, c'esl lui le Prince des Ténèbres/ hurla ce peuple de prêtres et do séminaristes. — Je vous en supplie, messieurs... dit le lî.P. Cussol. Jourfler, criblé de coups, supportai! l'attaque avec un dédain superbe. Il avait ramené ses deux bras sur sa poitrine, osé un pas en avant, et démolirait planté devant son ennemi, rigide el froid comme une statue. Le Jésuite, dérouté par tanl de calme, jugeanl peut-être aussi son oeuvre achevée, marcha vers la porte. — Ne vous en allez pas, Révérend Père, ne vous en allez pas ! glapit la Conférence, deboid. — Monsieur Jourfler, dit le Recteur de Saint-Ignace, il pourrait arriver que la Compagnie de Jésus, si affectueusement traitée dans ce diocèse, établit une maison de retraite, un Désert, dans votre paroisse, à Blanc- ......itiers. Je renvoie à cette époque, qui ne saurai) être à présent très éloignée, le plaisir de m'entendre avec vous el sur la question de [Grégoire VII et sur bien d'autres questions... Comme le Jésuite articulait ces derniers mots, Jourfler, qui peut-être, après la flagellation, les clous aux pieds el aux mains, la couronne d'épines sur la tête, venait de recevoir la lance au coeur, chancela sur ses jambes, tàta du bout des doigts la tablette de la cheminée près de lui, puis, tout l'être pris de vertige, s'affaissa dans le fauteuil que le H. P. Cussol venail de déserter. — Ali! mon Dieu! s'écria le doyen de Saint-Vincent. Mais Jourfler, d'un mouvemenl de brusque énergie, S( ' plantant droit sur ses jarrets : — Ce n'esl rien, dit-il... Une défaillance provoquée Par le manque d'air... Si M. le doyen veul m'y auto- P1 ser, j'irai respirer un pou au jardin... — Certaine.....ni. certainement... bredouilla M. Bri- gnolles. Jourfler fendit les rangs pressés de ses confrères, 52 LUCIFER abasourdis de l'aventure, et quitta la «aile d'un pas redevenu ferme, n'accordant à personne ni un geste, ni un regard. VI Le jardinet de la cure île Saint-Vincent, pris en pleine ville, au milieu des maisons, ne rappelai! nullement le petit bois sauvage qui cnveloppail le presbytère de Blancmoutiers. Au lieu de ces allées larges, droites, conquises là-haut à grands coups de cognée par l'abbé Jourfier, c'étaient ici des passages étroits, tortueux, coupés dans tous les sens par des cordons de huis. Une chose qui, en dehors de l'exiguité des sentiers, augmentait encore les difficultés de la marche dans ce mince enclos, c'était que ces sentiers, étranglés entre les bordures trop rapprochées, obligeaient le promeneur à de perpétuels détours. Comme le desservant de Blancmoutiers, le curé de Saint-Vincent s'était fait son propre jardinier. Seulement, trop lin. trop intelligent, trop artiste, pour abandonner La nature à elle-même, pour lui demander L'unique permission de le laisser passer, il avait arraché Les arbres jusqu'au dernier, pins s'était complu à semer pittoresquemen! le sol de dessins bizarres reproduisant les objets habituels de ses fonctions sacrées. Ici, le buis, se contournant, formait un calice surmonté de sa pale: plus loin, Le filel de verdure se tordait, s'épanouissait en une infinité de rayons et représentait un ostensoir éblouissant; près du bassin du milieu, où croupissait une eau verdâtre, c'étaient deux burettes se becquetant comme deux colombes, amoureusement. Jourfier, insensible ce jour-là à des beautés dont en maintes occasions il avait pris un malin plaisir à faire compliment à son doyen) en abordant le jardin de la I ITIFER 53 eure pour y rafraîchir m l'air glacé de décembre ses tempes brûlantes, éprouva un ennui profond. Avec les idées qui l'enlevaieni de terre, ce labyrinthe ridi- oule, où il devail marcher en surveillant ses pas, le gênait horriblement. Puisqu'il lui était, si difficile d'allonger les jambes au milieu de cette reproduction peu séante des choses les plus respectables, s'il s'en allait? Il sauta à la grille sur la rue. La grille, à cause delà solennité de la Conférence, se trouvai! entrebâillée. Sa main se posa sur le lourd battant de fer et le tira. Le chemin étail ouvert vers la montagne, vers le gîte, vei's la solitude de Blancmoutiers devenue plus L'hère que jamais. Jourficr recula. Il se repré- cipita vers le jardin. Une idée l'avait arrêté net : s'il partait, n'aurait-il pas l'air de fuir? Il se guida .jusqu'aux environs du bassin el s'assil sur un banc de pierre délibérément. Jourfler demeura là, ne sentant pas le vent d'hiver qui le mordait âprement. De temps à autre, son regard, pareil à nu trait de flamme, glissait vers la haute muraille de la cure et s'arrêtait à deux grandes fenêtres hermétiquement closes. C'était là, derrière ces vitres, que le li. I'. Cussol venait de lui infliger un ganglant outrage par L'invitation sournoise, adressée aux ecclésiastiques du canton réunis, de l'appeler désormais Lucifer, que ce Jésuite, atroce dans sa persécution, pé rorait peut-être encore contre lui. L'envie le prit de monter. Si la Compagnie de Jésus fondait un Désert à Blancmoutiers, traqué à fond par l'ennemi de son repos, ses forces ne suffiraient pas à La lutte contre le colosse formidable, el il succomberait infailliblement. Autant Succomber aujourd'hui que demain. D'un coup de grille il voulut saisir son bréviaire sur le banc. Mai» Le geste avait été mal calculé, el le livre roula Bur le sol, éparpillant nombre d'images parmi le sable de l'allée Jourfler s'élança, reeueillit les images et les enfouit en tre Les pages avec des soins jaloux et pieux. Il s'assit n °uveau. Un vertige Lui troublait la tête. A plusieurs 5. ru LUCIPEB reprises il ouvrit le bréviaire el regarda. Les Fragments de papiers ramassés si promptement n'étaient pas de ces vulgaires petites gravures, reproduisant des sujets de sainteté, dont se servent les ecclésiastiques pour marquer les parties diverses de leur office quotidien ; ces fragments de papier étaient autant de portraits. Avant de réciter Matines, Laudes, Tierce,Nones, Joui lier goûtait la douceur infinie de contempler les traits ou de sa mère, ou de son père, ou de sa sieur. En ce moment presque tragique, le visage de M œe Montagnol, passant sous ses yeux, le fit trembler. À travers le jardinet du doyenné de Saint-Vincent, il cru! entendre la voix de Constance lui reprochant de les trahir, elle el son enfant, d'exposer leur vie en exposant leur pain. Durant d'interminables minutes, il ne bougea pas, pétrifié de honte et de terreur. Que faire? — Et si, tout à l'heure, quand il occuperai! sa place habituelle k la table de M. Brignolles, le H. P. Gussol persistait à l'attaquer? — Une main invisible écarta un rideau à l'une des fenêtres de la salle des Conférences, puis uni' figure longue, maigre, futée, se montra derrière la vitre. L'absence de rabal dénonçait un élève du Scolas- ticaf de Saint-Vincent. Le Recteur de Saint-Ignace le faisail observer, surveiller par quelqu'un de ses espions. Il bondit sans y regarder à travers les calices, les burettes, les ostensoirs, les croix de M. Brignolles, amena à lui la grille du jardin et disparut. i Un Désert! un Désert! » se répétait-il à lui-même en escaladant la côte très raide qui monte ver- Blanc moutiers. Dans l'exaltation où le maintenait le souvenir des scènes si pénibles de La matinée, Jourfier voulait que les Jésuites eussent choisi sa paroisse pour y fonder un établissement de retraite à cause de lui, uniquement ii cause de lui... Cependant le grand air, la fatigue qui commençait à se faire sentir après huit kilomètres franchis d'un élan fou, opéraient sur ses nerfs, sur gon cerveau. Un peu de paix venait, et, ijicn'o m avec cette paix, une lumière plus abondante, plus claire dans son esprit. 11 jugea à la lois puérile el présomptueuse la pensée qui le portait à croire les Jésuites, si posilifs, si empêtrés dans le réel, capables de s'occuper île lui, quand ils étaient tenus en haleine par la grosse entreprise dont avait parlé le 11. P. Gussol. Si les Jésuites voulaient posséder un Désert à Blanc- i.....itiers, comme ils possédaient déjà une Résidence à Mireval, un Noviciat à Roquetaillade, un Scolasticat à Saint-Vincent-du-Bosc, c'est qu'il y avait pour la Société quelque énorme intérêt à en agir ainsi, et sa minée personnalité, à lui, Jourfier, n'était nullement en jeu. Quel pouvait ôlre cet énorme intérêt? 11 ne savait pas. Mais, au l'ail, où hàtiraienl-ils celte nouvelle maison? Jourfier, très renseigné sur la topographie de sa paroisse, ne trouvait pas d'emplacement convenable. Partout des rocailles arides, des pentes trop dangereuses Bur les deux rives de la Vinette. Soudain, au détour d'un sentier, se dressèrent les hautes toitures de Moutiers. « Voilà le Déstrl! » s'écria-t-il, demeurant fixe au milieu du chemin. Un flot de pensées lui emplit la tète. — Parmi les dévotes riches de Mireval assidues à suivre les of- •iees à la chapelle de la Résidence Saint-Ignace, M" 0 Ma- rignac comptait parmi le- |>lu< assidues... Les Itli. PP. •le la rue du Mûrier l'avaient confessée longtemps; puis, la voyant de plus en plus malade cl, d'ailleurs, décidée à tOUS les Bacriflces en leur laveur, l'avaient placée sons la direction de l'abbé de Luzernat, un ami dévoué de leur institut... Le secrétaire particulier de Monseigneur ne paraissait-il pas à tous propos h "lancmoutiers?... Eh quoi ! M 11 " ttarignacserait capable '''' déshériter ses parents, occupes tous a l'exploitation de ses fermes, les plus pauvres gens de la paroisse, laisser son bien, quinze cent mille francs au bas 'l'"!' à la Compagnie de Jésus?... Malgré le vent plus r "'d à me8lire qu'il gravissait vers la cime de Moutiers, 86. LUeiFBR l'angoisse lui faisait perler au front de grosses gouttes de Miour... G'étaiI. lui qui, depuis quatre ans, avai) recueilli un à un dans les masures du village les membres épars de la famille Marignac et leur avait ouverl la porte de Môutiers... Que deviendraienl ces malheureux, si la rapacité des Jésuites avail raison de Mademoiselle, mourante, seule, désarmée? Jourfler touehait le mur d'enceinte de l'ancien monastère, il en voyail la porte entre-bâillée devanl lui. Entrerait-il? En [tassant, le matin, il avait pris des nouvelles de Mademoiselle, dont l'étal était forl grave depuis quelques juin s, que M mo Montagnol ne quittai! plus. Son cœur, très attaché à l'amie de sa mère, le poussait à s'informer de nouveau; mais il éprouvai! comme un trouble qui enchaînai! ses pas. Parvenu au seuil de Moutiers, il s'arrêta. Non, il n'irait pas au delà. Il ne savait pourquoi il lui semblait que franchir celte marche de pierre, c'était s'engager a fond contre la Compagnie de Jésus, et, meurtri de coups, il hésitait. Tiraillé, inquiet, déchiré par le sentiment d'une lâcheté jusque-là inconnue, il demeu rail planté devant la porte, laissant errer ses yeux du côté de sa paroisse, de son église, de son près bytère, quand, dans un chemin creux dévalant à la Vinette, il aperçu! un ecclésiastiq.....•! un enfant qui s'en allaient de bonne allure vers Blancmoutiers, Il reconnut l'enfanl toud de suite, puis son énon.....iorpu- lence lui dénonça lé prêtre qu'il accompagnait. C'était son neveu Jean avec M. de Luzernat. Où couraient-ils de ce pas rapide? 11 coupa court aux appréhensions qui le retenaient, ouvril toute grande la porte de Moutiers et entra. La surprise de Jourfier fut au comble, en pénétrant dans la cour du monastère, d'aviser sa sumr causant avec un homme à cheval. — Mademoiselle est doue plus mal? demanda-t-il. — El le veut te voir, et je t'envoyais un exprès, répondit Constance. LUCIFER .".7 — Et où va Jean avec M. de Luzernat? — lis vont à l'église chercher les saintes huiles et les saintes espèces pour administrer Mademoiselle... Viens, * iena vite 1 Ils traversèrent un salon au rez-de-chaussée et entrèrent dans une pièce qui lui faisait suite. Cette pièce immense avait servi de salle capitulaire aux Jacobins; elle servait aujourd'hui de chambre à coucher à M" a Marignac, qui, se sentant étouffer perpétuellement par le fait de sa maladie de cœur, ne trouvait jamais autour d'elle assez d'air libre à respirer. Mademoiselle était là, étendue sur une chaise longue, non loin d'une cheminée monumentale OÙ se consumait une brassée de branches de rouvre doucettement. — Ah! mon cher enfant! murmura-t-elle en apercevant Jourûer. D'un mouvement très lent, soulevant >a tête cl montrant un visage donl la peau bouffie dénonçait les troubles de la circulation, elle regarda le jeune prêtre el lui sourit. — Robert, souffla-t-elle très bas, s'adressanl à un vieux paysan courbé sur un bâton près de la chaise '"ngue, Hobert, tu peux te retirer. M. le curé te dira... (:c ï ue j'avais à le dire. Le bonhomme s'éloigna à pas traînants. Il n'avail pas refermé la porte, que M !|c Marignac s'affaissa de nouveau sur ses oreillers, puis de grosses larmes coulèrent le long de ses joues, — Je n'oserai jamais, gémit-elle. — Quelle est la chose que vous n'oserez jamais? demanda Jourfier. — C'est vous, Bernard, qui m'avez fait connaître mes parents, et si vous saviez combien je les aime! — Aimer les siens, ce serait le premier devoir de la Vl °, si ce n'en était pas la plus grande douceur. malheureusement... Mademoiselle, dit Jourfier, je ne suis pàs voire 58 LUCIFER directeur; mais je suis le frère de M mo Montagnol et, à ce titre, jo me crois digne de votre confiance. — Ce qu'on exige de moi es! au-dessus de mes forces. — Qu'exige-t-on de vous ? Elle ne répondit pas. M""' Montagnol rentra, discrètement dans le salon. — Je suis sûr que le voyage de M. de Luzernat à Mou tiers est lié à ce qu'on exige de vous? insista L'abbé, plus audacieux. — Il y a dix ans qu'après une retraite à la Résidence Saint-Ignace, je promis au W. I'. de Lunaraye, recteur à celte époque de la maison de la rue du Mûrier, de léguer, en mourant, la totalité de ma fortune à la Compagnie de Jésus. — Kt la Compagnie de Jésus profite du jour où un devoir irrémissible m'éloigne de la paroisse pour venir réclamer son bien ? — Quand je pris cet engagement, je ne faisais ici que de rares apparitions, et. saut mon vieux cousin Robert, ([ue mes froideurs n'avaient pu rebuter, je ne connaissais aucun îles miens... Monseigneur nous envoya à Blancmoutiers ; je vous vis, je vous écoutai, et mes sentiments se modifièrent peu à peu. Le culte que voua professez pour les liens de famille... — J'estime ces liens sacrés. La famille doil garder la famille éternellement. — Votre culte me toucha, mon cher Bernard, reprit- elle, et j'en arrivai bientôt à rechercher le plus pauvre, le plus petit des Marignac. Aujourd'hui, je les ai Ions chez moi... Malheureusement, Dieu va me mettre en demeure de lui restituer un bien qui ne m'appartient pas. — Hfoutiers ne vous appartient pas? — Mon père, qui était meunier sur les hords de la Vinelle, acheta l'abbaye cl ses dépendances pour un morceau de pain, cinquante mille livres, paraît-il... Vous le devinez, mon ami, cette vente n'était pas sérieuse. La Révolution n'avait pas le droit... LUCIFER »g L'abbé JourQer ne sut réprimer un geste. La malade, intimidée, se tut. — Mademoiselle, dit-il, le moment est solennel el nous nu devons pas le perdre eu vaines paroles. Quand il aura plu à Dieu de vous relever de cette crise, comme sa miséricorde a daigné vous relever de tanl de crises semblables, je vous expliquerai bien des choses, bien «les faits sur lesquels on s'esl trop complu à obscurcir votre jugement. Je veux ignorer pour l'instant si le M. P. de Lunaraye, si M. de Luzernal sonl prêtres, el vous comprenez ma répugnance à les juger trop sévè rement... — Je vous assure, mon cher Bernard... — J'admirerai la bonne foi de vus directeurs, s'il vous esl trop pénible de me l'entendre contester; mais vous m'accorderez bien que, s'ils onl été loyaux, ils ont (nanquéde désintéressement. Veuillez vous si m venir que les Jésuites, les premiers, jetèrent le trouble dans votre conscience, qu'ils finirent par vous arracher l'enga gemenl île leur abandonner votre fortune, el veuillez remarquer qu'aujourd'hui, quand ils vous croieni mourante, ce qui n'est pas, grâce à Dieu ! ils vous dépèchenl M. de Luzernat, un ecclésiastique devenu comme leur uomme-lige, pour surveiller vos dernières volontés. — Mais ce serait horrible, cela, mon enfant. — Cela est horrible, en effet, mademoiselle, plus horrible que tout ce que votre imagination pourrait concevoir, car user du saint tribunal de la pénitence pour effrayer les hommes et, par cet effroi, arriver à les dépouiller, a le- dévaliser as encore confessée ? — Avant de me confesser, il exige que je signe des papiers apportés par lui de Mire\ al. — Quels papiers? — M. de Luzernat m'a expliqué cela; mais j'étais si troublée que je n'ai pas compris. — C'est un It'slamenl sans doute que s ent vous l'aire ■ igner M. de Luzernat? — l'eut-être. — Il ne vous a donc pas lu ces papiers ? — 11 m'a dit : — « Ayez pleine confiante, ces pièces I rédigées par votre notaire de Mireval ne renferment > rien que vous ne puissiez accepter les yeux fermés. « C'est l'exécution pure et simple de vos promesses au " II. P. de Lunaraye. » — Et comme je hasardais une objection timide, déclarant (pie, depuis ma-retraite à la Résidence Saint-Ignace, mes idées avaient subi quelque changement, M. de Luzernat m'a interrompue. — « Vous « n'avez pas le droit, s'est-il écrié, de revenir sur des en- * gagements prisau saint tribunal de la pénitence. Tandis ! qu'à votre intention je vais à Blancmoutiers pour y re- • tirer Dieu de son tabernacle et l'apporter dans cette P maison, qui fui sienne, réfléchissez, réfléchissezprofon- « dément. Il est bien certain (pie, si vous persistiez à re- « tenir les biens de l'Église, il me serait difficile de vous « absoudre.»—11 est parti. C'est alors que j'ai prié Cons- I I nce de vous envoyer cherchera Saint-Vincent -du-l)osc... •lourlier tenait sa tète inclinée sur sa poitrine; aux révélations effroyables qu'il entendait, il ne savait quelle 'dtitude garder auprès de M" 0 Marignac. Lui, raide. droit, vigoureux dans sa taille, il se sentait plie en «'eux et toute force l'abandonnait. 11 était prêtre Comme le R. P. de Lunaraye, il était prêtre comme Pf; de Luzernat, et il rougissait honteusement. Cependant la malade, les bras tendus malgré sa fai- 6 62 1.1 CIFER blesse extrême, l'implorait. Jourfier, é..... à la pensée que cette femme agonisant sous ses yeux, en résistant aux sollicitations, aux menaces de la Compagnie de Jésus, venait de' donner les marques d'un courage héroïque, ne put s'empêcher d'être l.....ihé. Il plia les genoux devant la chaise longue, prit d'un mouvement d'affectueux respect les deux mains dé M 1 " Marignac dans les siennes, et d'une voix altérée : — Dieu, qui m'a envoyé vers vous à, l'heure où je pouvais devenir l'instrument de votre salut, ne laisse désormais en moi nulle place aux. scrupules qui jusqu'ici m'ont empêché de me charger de votre direction spirituelle. Je puis bien confesser l'amie de ma mère, l'amie de ma. si.....', ma propre amie, puisque saint Grégoire de Nazianze assista plusieurs des siens et sa mère surtout jusqu'au dernier moment. Ne vous préoccupez en aucune Façon de M. de Luzernat : je le verrai, je lui parlerai. Je lui rappellerai que les biens, si improprement appelés biens du clergé au siècle dernier, étaient les biens des pauvres, et que le clergé en était seulement le dépositaire, le dispensateur, pour parler plus justement. M. de Luzernat comprendra, en dehors de l'action politique dont la dévolution ne lui pas maltresse de ne pas pénétrer toutes choses, le sentiment qui poussa la nation, quand tant de soi.....es étaient dilapidées dans les monastères au grand dommage des indigents, à rejeter ces biens dans la circulation pour obliger chacun de nous à exercer la charité par ses propres mains... Dieu VOUS écoule, ma tille, ajouta-t-il gravement, se penchant vers elle pour ne pas perdre un mot de sa confession. Comme L'abbé Jourfier, le bras levé sur la tête de sa pénitente, murmurait le dernier mot de l'absolution, M me Montagnol entr'ouvrit la porte. — M. de Luzernat! dit-elle. Jourfier parla très bas à sa sœur, puis se dirigea vers !e salon. — Vous, monsieur le curé! s'écria M. de Luzernat. LUCIFER 63 Une extrême fureur contenue ne permit pas à Jotir- fier de répondre. — Savez-vous, reprit le secrétaire intime, qu'il y a ûne Fameuse enjambée d'ici à votre église el de votre ''glise ici! Malgré le froid, je suis en nage. Il déposa sur une table, avec des précautions infinies, « sainl ciboire en vermeil de la paroisse de Blancmou- tiers, enveloppé de son voile de suie verte, ensuite se débarrassa de son manteau. Jourfier, absorbé, recueilli, suivait ses mouvements avec nue singulière attention. Tout à coup il détacha d'une des manches de sa soutane, où elle demeurait enfouie, au repos, Ba main droite, l'allongea vers le vase contenant les hosties consacrées et le saisit. Sur ÎVelal du vermeil, les doigts de notre desservant, longs, lins, mais trop hérissés de poils aux phalanges, parurent noirs, lin eût dit l'âpre serre d'un vautour. — Je vous saurai gré, en effet, mou cher confrère, tandis qoe je vais confesser M 11 * Marignâc, de veiller sur les gaintes espèces, lui dit M. de Luzernat. — Monsieur, j'ai à vous apprendre que je viens de confesser M"" Marignac, «pie je viens de l'absoudre, el Que je vais lui administrer le sainl viatique. — Quelle plaisanterie ! — J'ignore, monsieur, s'il est, dans le sanctuaire, des Sens qui plaisantent des choses sacrées; quant à moi, ■I en parle toujours avec le respecl qu'elles méritent. ■— Mais ce n'est pas sérieux, cela ! — Sérieux comme la religion, dont la majesté, dont grandeur ne nous touchent pas l'un ci l'autre de la même façon. Et, montrant la porte de la chambre à coucher de M "* Marignac : — Sérieux comme la naorl. de Luzernat, n'en pouvanl croire ses oreilles, se ^tourna vers le petit Montagnol. ~~ Eh bien ! loi, qu'as-tvi fait du surplis el de l'étole? M demanda-t-il. LUCIFER — Je les ai remis à maman. — Ah ! par exemple ! Et, allant vers M me Montagnol : — Je pense, madame, que vous allez me restituer... Vingt paysans des deux sexes, dirigés par le vieux Robert, firent .111 môme instant irruption dans le salon. Les nommes étaient tête nue, la barrette au poing; les femmes égrenaient leur chapelel el marmottaient des .le vous salue, Muriel G'étail la famille de Mademoiselle au grand complet. Elle accourait de toutes les fermes du domaine de Moutiers. La plupart de ces braves gens pleuraient. M. de Luzernat parut atterré par cette brusque invasion. — Vous m'aviez dit, gémit-il s'adressant à Jourfier, que vous ne seriez jamais le confesseurde M 1 "' Viarignac. — J'avais réservé le cas d'une confession à l'article • le la mort, in articulo mortis. — Savez-vous quels intérêts sont en jeu à celte heure?.., Jourfier arrêta sur lui des veux chargés d'un tel mépris, d'une telle exécration, que M. de Luzernat ne put s'empèclierde reculer. Sa tête énorme, son corps énorme tremblaient... M mo Montagnol présenta le surplis et l'étole à siin frère... Gomme l'abbé Jourfier, les vases sacrés au bout des doigts, précédé du long cortège des assistants, qui déjà s'était répandu en partie à travers la chambre de Mademoiselle, allait à son tour franchir le seuil de celte pièce, M. de Luzernat se rua jusqu'à lui. — Vous aurez bientôt de mes nouvelles, vousl Jourfier se retourna si brusquement pour lui faire face, que le vase renfermant les hosties consacrées toucha le front du secrétaire intime de Monseigneur. Jour lier avait-il voulu ce contact '! Nous ne saurions le dire. Le fait est que M. de Luzernat, terrifié, tout ressort brisé, ne tomba pas, mais s'effondra sur le plancher du salon. L'officiant passa tranquillement, impassiblement, radieusement. M 1 " Marignac mourut le lendemain. LUCIFER iià VII A quelques semaines de là, le dimanche de L'Epiphanie, le facteur rural remil à L'abbé Jourfier un Large pa- quetsous bandes, portanl le contre-seing du secrétaire- général de t'évéché. — Mon changemenl sans doute, ricana-t-il. Il avaii deviné juste : il était nommé desservant de l'église de Sainte-Eulalie-sur-Nive, à. Mireval. Jourfier endura le coup sans broncher, stoïquement, religieusement; mais M m 'Montagnol poussa les hauts cris devant la nécessité d'un déménagement coûteux, et Jean, tenu d'abandonner ses lions camarades de Mou- Hits, de jeunes pâtres avec lesquels il faisait de joyeuses parties de chasse à la glu le long des ruisseaux, de pèche dans le cours clairet de la Vinette, pleura. Cependant, au fond de ce bouleversement de situation, Jourfier, plus calme que son entourage, découvrit tout desuite comme un dédommagement. Son évèque le Frappait, lui retirant Blancmoutiers, paroisse de quinze cents âmes, pour lui Imposer la succursale de Sainte- Eulalie-sur-Nh e, paroisse de mille âmes seulement ; mais celle-ci avait L'avantage, au Lieu de se trouver égarée dans l'inextricable réseau des Gévennes-Hautes, d'être dans la ville épiscopale elle-même, à Mireval, au milieu du faubourg des Verriers. Certes, noire homme, dont l'espril naturel d'observation s'était encore aiguisé dans la retraite et le silence, ne fut pas sans démêler le traquenard où l'on essayerait de le faire trébucher. De toute évidence, si on lui donnait un poste à. deux pas du palais de l'évèché, c'était afin de mettre L'autorité diocésaine. l'Ordinaire, pour parler le Langage ecclésiastique, a. même de surveiller -es moindres actions, de l'atteindre à La plus mince incartade que dénonceraient les réguliers... Il serait attentif. 6. 66 LUCIFER Le mardi soir, les Marignac, de Mouliers, ayanl liui d'entasser le maigre mobilier ilii presbytère dans une de leurs charrettes, L'équipage se mit en route le mer- credi dès la première heure. Il fallait une bonne journée el une nuit de marche avant de toucher à Mireval. Jourfier accompagna sa sœur et son neveu jusqu'à Saint-Yincent-du-Bosc, puis il les laissa aller seuls. Certaines affaires relatives à. la succession de Mademoiselle restaient à régler chez le notaire de la ville, el il n'a va il pas su se refuser à lui-même la satisfaction de mettre le menu monde des héritiers d'accord avant de s'éloigner. — Préviens M. L'abbé Coulazou que nous dînerons chez lui samedi soir, dil-il à M in " Montagnol. Le samedi, en effet, vers quatre heures de L'après- midi, Jourfier arriva au Col de l'Ermitage, à la cime d'un pie escarpé. II allait à pied. La vue de Mireval, étendu là-bas au confluent de la rivière de la Nive el du ruisseau du Gavet, le retinl un moment. C'étail le pays, le cher pays natal, qu'il avait quitté depuis plus de six ans, el uni' émotion irrésistible le gagnait. Il faut dire «pie le spectacle étail l'ait pour l'attacher : en janvier, la neige couvre les Cévennes-Hautes, el Mire val, aperçu du Col de l'Ermitage, n'était qu'un énorme entassement de roches blanches, hérissant la perspective jusqu'aux extrêmes limites de l'horizon Levais- seau iinposantde la. cathédrale de Saint-Optat, l'énor..... bâtisse de l'évéché, La masse à dentelures gothiques de l'église de Saint-Saturnin-les-Murs, les toitures pointues de la Résidence Saint-Ignace, le monastère antique des Capucins, se dressaient çà el là comme autant de blocs gigantesques détachés de la chaîne environnante el roulés au hasard de quelque cataclysme du sol vers le fond de la vallée, l'ai' un clan de son cœur, Jourfier, à Ira vers ces carrières de craie montueuses, bouleversées, voulut découvrir la maison de l'abbé Coula/ou, dans le faubourg des Verriers; mais le ciel gris, noyant les formes, noyant les couleurs, ne Lui permit de rien précv- LUCIFER 67 sor. Tout ce qui se détacha, pour ses yeux avides de voir, ce furent les cheminées, montant droit et liant comme îles clochers, îles usines a verre, des verreries, échelonnées le long de la Nive, la rivière bien nommée du mot latin nivis, car, du jour de l'an à la Saint-Sylvestre, elle charrie vers la Loire autant de neige que d'eau. L'abbé Jourfier goûla quelque repos moral. Avec la sécurité parfaite d une conscience à l'abri de tout reproche, avec le sentiment surtout de forces amassées dès longtemps et prêtes à le défendre si on se risquait à l'attaquer, il poursuivi! en paix l'instruction de Jean Montagnol, savouranl un plaisir unique dans la solitude du faubourg des Verriers, le plaisir délical de voir journellement l'abbé Augustin Coulazou, un prêtre austère donl il partageait les idées en matière de dogme et de discipline, un saint qui avait souffert La persécution comme lui Le trail dominant du caractère de l'abbé Jourfier étail la disrrélion. (le prêtre, travaillé par un génie serrel qui devait éclater à son heure, dès la première minute de sa vie sacerdotale, avait jugé à propos de se taire; maintenant, il se taisait partout et toujours. Aussi ses confrères, les séculiers, incapables de pénétrer la pen Bée qui le brûlait comme un fer rouge à lou~ les endroits de l'âme, l'appelaient-ils le Boeuf muet de Mirerai, Oubliant que ce surnom de Hivuf muet avait été donné a saini Thomas, l'auteur subtil el puissant de la ■Somme, le fondateur en quelque sorte de la théologie. Les réguliers, plus perspicaces, flairant je ne sais quelle vague odeur de poudre dans les rares paroles arrachées au succursaliste de Sainte-Eulalie, s'étaieni contentés; sur une observation du H. P. Cussol, de lui maintenir le s "rnom de Lucifer, plus expressif à leur sens, et avaient ■eint de m; plus s'occuper de lui. Le i" décembre, fête de saint Éloi, patron de ' ;| Corporation des verriers, liés ......ibreuse, hès "missante à MireveJ, le pays du veire, pour parler T. UCI FER nomme là-bas, le curé de Sainte-EuIalie-sur-Nive, afin de donner plus de pompe à la solennité ouvrière, annonça que, le soir, il y aurait sermon dans l'église de sa paroisse. Les ouvriers, flattés île voir la religion se mettre en frais pour eux, —■ il faut dire que L'abbé Bernard Jourfler étaii le fils de Frédéric Jourfier, un des indus- triels les plus considérables des bords de la Nive, il y avait quelque vingt ans, — les ouvriers accoururenl en foule. Jourfier aborda la chaire el commença un panégyrique sobre, ferme, contenu du saint patron des verriers. Il célébra sa sagesse, sa prudence, sa charité. Puis, passant à un autre ordre d'idées, il parla de saint Éloi ouvrier, et eut, à propos du travail, ce rachat de la noble créature humaine ici-bas, des mots d'une éloquence sévère, émue, qui pénétrèrenl les cœurs. Mais c'était pour la péroraison de son discours que le Bœuf muet de Mireval. la bouche ouverte aujourd'hui par une circonstance fortuite, avait réservé toutes les habiletés de sou langage. Si saint Éloi était le patron <\v- verriers de la Nive,un hasard heureux voulail qu'il lut aussi le patron de l'évêque, Bloi-Gilbert-Armand île la Marandière-Lucenay. Jourfier trouva des phrases courtes, des mots adroits allant à l'adresse du premier pasteur du diocèse. Il ne se contenta pas de louer les hautes vertus de Monseigneur, ses constanles pérégrinations, malgré son grand âge, à travers le troupeau confié à s:i houlette pastorale, il osa, dans cette ville natale de Mireval, où il lui était permis de prêcher pour la première fois, il osa remercier Monseigneur d'avoir bien voulu l'appeler ici, à Sainte-Eulalie, au milieu d'ouvriers laborieux qui avaient tous connu ses parents, dont lui même savait 1rs noms. « Un bruit a couru, conclut-il, qui faisait de moi je « ne sais quelle victime pitoyable île l'autorité diocé- « saine. Mes frères, un prêtre qui obéit ne saurait être « victime, car, lorsque son évéque commande, c'est à « Dieu seul qu'il obéit. Et d'ailleurs, ceux qui, dépouil- LUCIFER « lés do tout esprit de charité, n'uni pas craint de juger « les intentions de Sa Grandeur, les connaissaient-ils, « ces intentions? Tour moi, qui sais l'attachement de «Monseigneur aux membres les plus humbles de son « clergé, je vous dirai tout de suite ce qu'a voulu mon « évêque en m'appelant à Mireval : il a voulu, non me » châtier, — on ne châtie que les coupables, — mais me « rapprocher de son cœur affamé de justice el de vérité, " veritatis etjustitîœ fumes in iUo. » L'impression du panégyrique de saint Éloi fut énorme dans Mireval, el les réguliers : Jésuites, PP. du Précieux- Sang, Carmes, Dominicains, Passionistes, chuchotèrent jusqu'aux portes du palais épiscopal. Des rumeurs prenaient leur vol. « Était-il vrai que Monseigneur eût connaissance des phrases textuelles que le succursaliste JouiTier venait de lui jeter à la tête sans le moindre ménagement, et que Sa Grandeur eût mandé l'étrange panégyriste de saint Éloi à l'évêché?... Comment, en effet, un prélat si fin, auquel eux-mêmes, les religieux, en maintes rencontres, avaienl reproché des façons un peu dédaigneuses, une attitude proclamant trop haut son origine aristocratique, aurait-il pu respirer le grossier encens brûlé en son honneur dans le misérable sanctuaire de Sainte- Eulalie-sur-Nive !... Oui, si l'abbé Bernard Jourfier pa r 1.1 i III I; Congrégations! Encore que rigide et Froid sous l'attaque, cela dépassai! sa patience, presque sa religion. Il lui semblait parfois que l'affront ne s'adressait pas à lui, qu'il lomhuit tout entier sur la mémoire de son grand-père, sur celle de son père, et, à l'instant, ce prêtre, dans le fond simple et, pieux, qu'un dédain superbe mettait à l'abri des pauvres ambitions de ses confrères, devenait ambitieux, follement ambitieux pour ce Philarète Jourfier, pour re Frédéric Jourfler qu'il fallait venger de tant d'outrages posthumes, dont il fallait aujourd'hui, fût-ce dans l'Église qu'ils avaient combattue, porter dignement le nom. — Tes affaires me paraissent en si bon train, dit M. de Servies, que je ne serais pas surpris le moins du monde, si, un de ces quatre matins, lu passais brusquement de Sainte-Eulalie-sur-Nive à Saint-Saturnjn- les-Murs, le plus antique sanctuaire des Cévcnnes- Hautes. — Moi, curé de Saint-Saturnin-les-Murs, presque l'égal île l'archiprétre do la. cathédrale! — Toi, Curé de Saint-Saturnin-les-Murs. — Gela n'esl pas possible, j'ai trente-deux ans à peine. — Voulez-vous me laisser faire, jeune Impétueux? — Vous êtes mon meilleur ami. — Te faut-il les derniers mots de Monseigneur, hier soir? Par exemple, il n'a pas osé dire cela à la table île whist, où se trouvait le vicaire général Marins Valette, Ion ancien doyen de Roquetaillade, il me l'a glissé dans l'oreille comme je me relirais. I.e comte s'interrompit el se frappa le front à plusieurs reprises. Jourfier haletait, dans une attente, cruelle. — C'est qu'il y a du latin dans l'affaire, et je ne voudrais pas trop estropier la phrase, reprit M. de Servies... M'y voici : — « Je suis charmé, mon cher « comte, m'u dit Sa Grandeur. Votre Bernard Jourfier <> esi un homme de beaucoup de cœur, de beaucoup « d'intelligence, et, ce qui vaut mieux que cela, votre l.l CIFER « Bernard Jourfler est, un bon prêtre. Il m'a exprimé « 'les doutes sur sa vocation. Pour moi, malgré des « inquiétudes qui sont à son honneur, il acte élu, et je « tâcherai, en donnant bientôt un successeur à l'abbé « Jacques Elupert, curé tii. très ému de celle première distinction, qui le ir &it de la tourbe des succursalistes. Il courut à l'évéché P°ur remercier. Malheureusement, Monseigneur, mail" e depuis des années, se trouva trop soull'ianl pour ecevoir. U laissa, quelques lignes et se retira. Le soir 84 LUCII'KH même, Sa Grandeur, touchée du ton ét des termes de la lettre de M. le curé de Sainte-Eulalie, daignail lui envoyer un pli cacheté. Ce pli se terminait par ces mots : « ... Lepreuve a été longue et cruelle, mon enfant; « tant mieux! car le ciel, que vous avez invoqué dans « les larmes, vous a entendu. Votre jour approche. » Son jour approchait. Il arriva. Le 2 février, un mois après son accession au canonicat honoraire, l'abbé Bernard Jourfier, succursaliste de Sainle-Eulalie-SUr- Nive, était nommé curé-doyen de Saint-SitUrnin-les- Murs, canton de première classe, en remplacement de M. l'abbé Jacques Itupcrl appelé à l'archiprétré de Saint-Optat. En recevant cette nouvelle, Jourfier, qui, dans le jardinet de son presbytère, s'amusait à transplanter des fleurettes de printemps pour embellir un coin de terre nu, dévasté, eut un bond énorme en avant. Il rejeta la chevillette de buis qui lui servait à creuser des trous le long des plate-bandes, cl s'élança à travers les allées. — Mon frère! mon frère! lui criait sa sœur, le noya ni fou. — Mon oncle! mon oncle! répétait Jean Montagnol, effrayé. Jourfier s'arrêta sur une pente gazonnée; il dirigea ses regards en amont de la Nivc, où, parmi le feuillage naissant des arbres, apparaissaient les toitures grises de nombreuses usines, et,s'adressant à sa sœur: — Vois-tu ces verreries là-haut? — Oui, mon frère, je les vois. — Elles nous ont appartenu. — Pourquoi revenir sur nos malheurs, mon ami! — Voudrais-tu que j'oublie noire père, notre grand- père? C'est à eux que je pense tout de suite, dès qu'il m'arrive quelque chose d'heureux... Quand je songe (pie les Jésuites m'ont reproché des parents si glorieux, si bons ! — Tu l'exagères peut-être... — Tais-toi ! i.lM'.ll'KK 83 Il leur iiuli(|iia ;\ tous deux d'un signe qu'ils eussenl à le laisser seul, puis il s'assit au bord de l'eau, la mine grave, la lète abattue sur ses mains par le poids trop lourd des pensées, et ne bougea plus. Notre Bœuf muet ne mena pas plus de bruit en pre- nanl possession de Saint-Saturnin, la paroisse la plus riche de la ville, qu'il n'en avait mené, dix mois auparavant, en venant occuper le poste si humble de Sainte- Eulalie. La faveur dont il était l'objet le gênait d'ailleurs un peu, et il voulut se contenter de triompher en lui-même, tranquillement. Une chose surtout provoquai), chez cette nature entière, pleine d'orages réprimés, des transports inlimes qui, plus d'une fois, lui arrachèrent comme des cris. Cette chose qui lui em- portait l'âme, c'était le sentiment de liberté relative dont il allait jouir. A Biancmoutiers, à Sainte-Eulalie, il avait connu toutes les misères, lotîtes les abjections de l'existence si précaire des desservants, tenus de plier jusqu'à terre sous le moindre caprice de l'évéqué, qui les déplace pour un mot, pour un geste, pour rien, — Et pourtant les conciles de Nicée,de Trente, ont reconnu L'inamovibilité des desservants. —Désormais, il était cure de canton de première classe, par conséquent à l'abri des atteintes du pouvoir diocésain, et il sentait ses poumons se dilater plus largement dans sa poitrine, et sa pensée prenait un essor inconnu. Il lui en avait tant coûté, dabs les postes inférieurs qu'il désertait enfin, de se maintenir constamment digne. Sa dignité maintenant ne serait plus exposée à chaque heure, à chaque minute; maintenant, il pourrait marcher la tète haute, regarder devant lui, ne plus vivre e »fermé comme un coupable, se montrer là où il lui con- Vle ndrail de paraître, parler quand il le jugerai! à propos, ''' besoin, si quelqu'un osait lui porter un coup, cin- h '''' la face de l'audacieux el passer outre Gèrement, . e Cnard Jourfier, à qui sa situation nouvelle impo- A u *lques visites, surtout d'aller rendre hommage à a "bé Uuperl, archiprèlre de la cathédrale de Saint- 8 LUCIFER (.(plat, ces devoirs accomplis strictement, rentra dans son presbytère, un ancien monastère île Bénédictins situé en haut de la ville, contre le mur d'enceinte, et n'en sortit plus. Il passait des journées entières dans le jardin de sa cure, vaste pièce de terre plantée de tilleuls, d'ormes, de châtaigniers, tantôt occupé à de petits travaux de jardinage, dont il avait contracté l'habitude dans l'isolement de Blancmoutiers et qui lui étaient demeurés chers, tantôt lisant quelque gros tome de ta Bibliothèque des Pères, Bt'Oliolheca veterum Palrum, quelquefois causant à l'ombre des arbres avec de raies amis de sa famille, de riche- industriels de la vallée, auxquels ne dédaignai! pas de se mêler le comte de Servies, toujours aimable, affectueux, dévoué. Par exemple, si le concours des laïques, empressés d'apporter leurs félicitations au fils de leur ancien député, fui grand au presbytère de Saint-Saturnin, en retour peu de prêtres y parurent. Jourfler souffrit d'une abstention qui, un moment, le replaça en face des solitudes cruelles de Blancmoutiers ctde Sainte-Eulalie. Mais, réfléchissant que l'âge de Monseigneur, son étal perpétuel de maladie, abandonnaient le clergé du diocèse à la merci des réguliers, il trouva de bonne guerre L'attitude des ecclésiastiques de Mireval, passés sous le joug des Congrégations, et, satisfait dans le fond de nouveaux griefs qu'il pourrait rappeler un jour, il cessa de s'indigner et attendit. — Aussi, lui disait M. de Servies, pourquoi recevoir chez toi, chaque jour, l'abbé Coulazou? Tu ne peux ignorer, Bernard, que ce prêtre, malgré son canonicat à la cathédrale, est mis à l'index dans toute l'étendue du diocèse. — Monsieur le comte, répondait-il, M. l'abbé Coulazou est, à mon avis, le membre le plus dMingué du chapitre de Sainl -Optât, — Je ne vois pas là une raison suffisante pour faire de cet ecclésiastique, dont on dit la doctrine suspecte, ton ami à peu près exclusif. LUCIFER 87 Le chanoine Coulazou fut mon professeur an grand séminaire, c'est à lui, à lui seul, que je dois de penser librement, dignement, chrétiennement comme je pense. — Méchanl enfant, criait M. de Serviès, que j'aurai de la peine à faire de toi un évèque ! El il s'esquivail en riant. L'abbé Coulazou montait, en effet, très fréquem.....ni au presbytère de Saint-Saturnin. Il y arrivait vers le soir, rasant les maisons, furtif et léger comme un chat. En vain Jourfler, ce prêtre de grande vaillance, toujours disposé à offrir sa poitrine nue à l'ennemi, avait-il essayé de le convertir à des \ isites en plein jour, il ne parvint pas à le persuader et dut se résigner à le recevoir Boit à la lueur de la lampe dans son cabinet, soit à la clarté de la lune dans son jardin. Ces allures sauvages, étaient, chez le chanoine Coulazou, la conséquence d'une vie troublée par la persécution. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, menu, grêle, toussanl sans cesse, courbé sur une canne de 'mis, avec, un visage long, chevalin, tronc de deux petits yeux très vifs, commandé par un grand nez mince, dont le bout, prenant son clan par-dessus les lèvres, venait lui caresser le menton. Assurément, à voir le chanoine de Saint-Optal réduil a de si misérables proportions, on n'eût pas devine en {ui un lutteur; il avait lutté pourtant, il luttait toujours. Pour cet ecclésiastique souffreteux, pins frétillant qu'un barbeau de la Nive, la lutte était comme une nécessité de naturé, cl, crible d'horions par son évèque, pouspillé de cent façons par ses confrères, il se repré- Cipitail dans la mêlée, Obéissant à une force invincible qui le soulevait de terre à son insu. Les grandes consciences ont de ces courages Ions. C'était lui qui, autrefois, lorsque Rome, après la publication des fnstitu- ttoru liturgique» du Révérendissime Dom Prosper Gué- 1-< »iger, tentait la substitution du bréviaire romain aux divers bréviaires des quatre-vingt-six diocèses de ■SX LUCIFER Franco, avait osé prendre la plume et écrire un long Mémoire se terminant par cette phrase : « Il nous a toujours été loisible de fêler nos saints, « et le Révcrendissime Dom Prosper Gucranger, abbé « de Solesmes, ne fera pas que l'Église de France re- « nonce à l'une de ses plus précieuses libertés. » Ce Mémoire signalé à Rome par les réguliers de Mi- reval, l'abbé Coulazou avait dû résigner la chaire A'His- toire ecclésiastique qu'il occupait au grand séminaire, et « rentrer jusqu'à nouvel ordre dans sa famille. » Mais, à la longue, M gr de la Marandière, mordu peut-être par le remords d'avoir trop facilement cédé aux plaintes de la Sacrée Congrégation de Y Index, édilié peut-être aussi partout ce qu'il recueillait de-ci de-là sur l'angéli- que piété, la charité admirable de l'ancien professeur à travers les ménages besoigneux du faubourg des Verriers, en dépit de l'influence des religieux, jamais apaisés quand une fois on a encouru leur colère, appela J'abbé Augustin Coulazou au poste de chanoine titulaire dans son chapitre cathédral. Coulazou, très pauvre en une masure des bords de la Nive où il vivait avec son père, ancien contre-maître aux verreries de Frédéric Jourfler et travaillant encore dans une usine à soixante- quinze ans, ne recul pas sans une vive joie la nouvelle qui lui arrivait de l'évêché. Quinze cents francs d'appointements I Avec les honoraires de ses messes, c'était plus qu'il n'en fallait pour assurer le repos de son père et le sien. Malheureusement, une mauvaise chance voulait que Coulazou n'eût pas tout à fait perdu son temps duranl les six éternelles années passées dans la gêne, qu'il eût fait un livre, et (pie ce livre, ayant litre : Commentaires à propos des Maximes de l'Église de Finance, fût sous presse à l'heure juste de sa promotion au canoni- cat... Que faire?... Anéantir les Commentaires, c'était anéantir sa vie, anéantir son âme que la. lecture du discours de Bossuet sur YUnilé de l'Eglise, gonflai! encore des plus superbes élans; publier les Comment LUCIFER 89 taires, c'était exposer le pain de son père, son propre pain, car cela éclatai! aux yeux, son ouvrage connu, encore qu'il eût usé tic lous les ménagements de forme pour affirmer une fois de plus les théories gallicanes, il lui serait bien difficile de siéger au chapitre de Saint- Oplat, où, sauf le vieux chanoine Barthet, personne ne pensait comme lui. Dan- cette extrémité douloureuse, Coulazou, dont le caractère loyal se refusait à occuper un poste où l'on pourrait regretter de l'avoir placé, crut qu'avant d'accepter son canonicat, le devoir Lui commandait de visiter Monseigneur. Si nonobstant les Commentaires, . qu'il soumettrait humblement à son évéque, on lui commandait de paraître en camail et en roche) au chœur de la cathédrale, il y paraîtrait ; si au '■oui rairc, on le prévenait de considérer sa nomination comme non avenue, il regagnerait sa retraite des bords de la Nive, et continuerait à y vivre dans le travail et dans la pauvreté. L'évéque écouta l'abbé Coulazou avec la plus grande bienveillance. Enfin, l'interrompant tout à coup : — Mon cher chanoine, lui dit-il d'un ton aimable, je ne vois pas pourquoi vous vous obstinez à me prouver que VOUS êtes une fort mauvaise téte. .lésais cela depuis longtemps. Maintenant, si vous vous figurez, parce 'I 11 il VOUS a plu di' barbouiller une main de papier lue vous intitulez pompeusement : Commentaires à propos des Maximes de l Église de France, que je vais vous faire descendre de votre stalle de Sainl-Optat, comme jadis je vous lis descendre 'le voire chaire du grand séminaire, vous vous êtes mépris sur mes dispositions à voire égard. J'ai beaucoup appris en vieillissant, j'ai surtout apprisà distinguer le mérite el la vertu, .le vous ai nommé membre de mon chapitre cathédral, vous resterez membre de mon chapitre cathédral. - Que de grâces, Monseigneur!... Je crains bien, si vous persistez à mettre au jour votre ouvrage, que vous n'éprouviez encore quelque 8. 90 LUCIFER ennui du côté de la Sacrée Congrégation de Vlndex. Vous êtes incorrigible. Gela vous regarde. — Je vous assure, Monseigneur... — Si vous êtes cité à Rome, vous vous tirerez d'affaire comme vous pourrez. Pour moi, je n'ai pas voulu laisser plus longtemps loin du service de l'Église un ecclésiastique pieux, instruit, qui, depuis six ans. supporte avec une humilité si chrétienne le poids de mon bâton pastoral... D'ailleurs... — D'ailleurs? interrogea le chanoine qui avait frissonné sans savoir pourquoi. — Il faut donc vous dire tout? — Puisant dans ma foi le courage de tout endurer, je ne suis pas indigne de tout savoir. — Eh bien ! parez ce coup : en vous nommant chanoine titulaire de la cathédrale, j'ai moins pensé à vous qu'à votre père, qui est le plus honnête homme du faubourg des Verriers. Goulazou, le cœur ouvert par o ce coup », ne sut que sr courber, saisir la main de l'évêque cl l'arroser de ses larmes. X L'auteur des Commentaires à propos des Maximes de l'Eglise de France, ainsi que l'avait prévu M ïr de la Ma- randière, cul maille à. partir avec la Sacrée Congrégation de l'Index, et il arrivai! de Rome l'oreille un peu traînante, le joui' même OÙ Jouïfler prenait possession de sa nouvelle paroisse. Augustin Goulazou chérissait tendrement le Mis des anciens patrons de son père ; il l'ut le premier a accourir au presbytère de Saint-Saturnin, comme il avail été le premier à accourir au presbytère de Sainte-Eulalie. Dans cet empressement, il faut bien l'avouer, il y avait de la part du chanoine île Saint-Optat plus que de 1.1 CIFER '.H l'affection pour Bernard Jourfler, il s'y trouvait amalgamé un sentiment très doux de prosélytisme. De tous les jeunes clercs autrefois confiés à son enseignement, le curé actuel de Saint-Saturnin était celui qui lui demeurai! le plus fidèlement, le plus fermement attache. Jourfler, plein d'une sainte audace, d'un héroïsme d'archange, était le soldat de son idée; lui, Coulazou, l'avait instruit, l'avail muni de toutes pièces, avait pris plaisir à l'armer, et il l'aimait de toute l'abondance de son cœur et de toute la force, de son esprit. Le printemps, particulièrement agréable dans ces contrées montagneuses, était venu, et les deux amis se promenaient à la tombée de la nuil à travers les allées du jardin de Saint-Saturnin se développant jusqu'aux remparts. —... Vois-tu, enfant, disait Coulazou, situ consentais à travailler avec nous, il ne faudrail pas dix ans pour achever l'ouvrage. Je lis très assidûment le Bulletin des Conférences, el je sais ce que vaut ton brin de plume... Quand je songe que, grâce à nous quatre, au chanoine Barthet, à l'archiprêtre Rupert, à toi, à moi, dans dix ans, les séminaires pourraienl ne plus être pervertis, infestés par la misérable Histoire universelle de rEglise de l'abbé Rohrbacher, une compilation sans valeur et tout entière dirigée contre les quatre articles de la Déclaration de 16821 — Tiens! liens!... Vous revenez donc de Home im- pénitent, mon respectable ami? — On m'a tiré les oreilles, là-bas. Mais, que veux-tu ? il faudrail me luer, si l'on prétendait m'empêcher de penser ce que je pense... Puis l'Histoire générale de "Eglise dont je te parle, en outre du service énorme qu'elle rendrait au clergé de France, englue chaque J°ur davantage dans les doctrines ultramontaines, pourrit ne pas être sans quelque bénéfice pour nous. — Bénéfice I (Somment l'entendez-vous? — Mon i her petit, l'évéque est au plus mal. Les.....- decins désespèrent, vie ni de me dire le gros de Luzernat, 92 M CIFEB qui a réussi à se foire nommer vicaire général... Marius Valette et lui ! Les deux font la paire... Admets que M 8r de la Marandière meure aujourd'hui. Savons-nous qui lui succédera? Certes, le gouvernement n'a rien à gagnera nommer aux évêchés des ecclésiastiques trop dévoués à Rome et il tente les plus honorables efforts pour découvrir des lèles gallicanes; mais ces têtes ont été abattues presque toutes sons les coups répétés des Congrégations soupçonneuses, et, s'il en reste quelques- unes, elles se courbent si lias qu'on ne les voit plus. C'est te dire qu'à moins d'un miracle, un évéque ultra- rrtontain écherra au malheureux diocèse de Mireval. Sommes-nous sûrs de faire bo.....énage avec le succès seur de M*' de la Marandière? M»' de la Marandière n'a pas été Ion jours tendre pour nous ; mais il commençai! à retirer chaque jour un peu plus son oreille aux religieux, et, pour ce qui nous touche, il a noblement réparé des erreurs qui étaient moins de son fait que du fait du H. r. Cussol, administrant le diocèse de Mireval pour le compte de la Compagnie de Jésus; Retrouverons- nous les mêmes dispositions bienveillantes chez l'évêque qui doil venir? — Il me parait, mon cher maître, que, <......me Marthe sœur de Lazare, « vous vous embarrassez dans le soin de beaucoup de choses. » Si nous avons le malheur de perdre M g ' dé la Marandière, — ce qu'à Dieu ne plaise ! — son successeur ne peut nous être redoutable. Vous •'•les à Saint-Optat, je suis à Saint-Saturnin, nous resterons où nous sommes. — Tu entends bien qu'eu tout ceci, il ne saurait s'agir de moi. — Et de qui s'agit-il, alors? — De toi, parbleu ! — J'ai quelque peine à VOUS comprendre. — Me passes-tu que nous aurons un évéque ultra- montain? — Je vous le passe. — lih bien! si cela arrive, mon avis est qu'il n'y aura I L'CIFEB pas plus de sûreté pour toi à Saint-Saturnin qu'il n'y eh a\ ail à Sainte-Eulalie. — Je suis inamovible, el j'aurais le droitde recourir au Conseil d'État, si mon évèque venait à me serrer de trop prés. — Les Congrégations, qui te surveillent, ne seront pas assez maladroites pour provoquer un éclat susceptible de faire crever leurs sourdes menées au grand jour. Quand elles se seronl emparées du nouvel évèque de Mireval, qu'elles le tiendront pieds et poings liés, tu commenceras à éprouver de vagues difficultés dans l'administration de ta paroisse, tantôt pour le spirituel, tantôt pour le temporel. A n'eu pas douter, le Concordai te garantit l'inamovibilité. Mais tu serais bien naïf de croire que La papauté, jalouse de tout ce que, dans notre pays, le pouvoir civil a voulu faire pour l'indépendance, la dignité du clergé national, n'a pas trouvé quelque moyen de tourner un article gênant, « attentatoire à la divine Primauté du pontife romain. » N'est-ce pas dans le diocèse de Sylvanès qu'on a vu dernièrement ce scandale inouï : M** Clairet faisant signer en blanc sa démission de curé de canton à un ecclésiastique respectable dont il présentait la nomination à l'agrément du ministre des cultes? Moyennant ce papier houleux, on arracherait, quand on le jugerait à propos, l'inamovible à son inamovibilité, .....éluderait le Concordat, on triompherai! surtout des Articles organiques, « cette œuvre d'iniquité •, comme Les a appelés le cardinal Consalvi. — Mais c'est épouvantable, cela ! — M*' de la Marandière, qui est un prélat de grande franchise el de grande loyauté, n'a rien exigé de toi en t'octroyant la cure de Saint-Saturnin, mais si son successeur tombe à la merci des Congrégations, tu n'en Wraa pas moins exposé à toute espèce de vexations. Aujourd'bui, lu attendras, pour je ne sais quelle cérémonie, une dispense de l'évôché, et celle dispense n'arrivera pas ; demain, aux Conférences ecclésiastiques de ton canton, un de tes succursalistes, peut-être un de tes LUCIFEB vicaires, dans le dessein caché de te pousser à quelque parole imprudente qui te compromette et le montre, soutiendra, sur tel point du dogme ou de la discipline, des propositions que tu ne sauras supporter... — Je les supporterai. — J'omets les ennuis que tu peux éprouver de la part du conseil de fabrique de ta paroisse, si les religieux sont parvenus à l'envelopper comme le reste... — Je vous répète, mon cher maître, que je supporterai tout. — Bernard, ne te fâche pas : je manque de confiance. Si je te voyais tel que lu m'apparus l'année passée, quand tu descendis de la montagne pour venir occuper le poste de Sainte-Eulalie, je serais tranquille. Malheureusement, je trouve que la liberté de ta situation nouvelle te grise, que tu te hâtes trop de le lancer sur l'ennemi. A mon sentiment, le Bœuf muet de Mrevala trop tôl dégourdi la langue, trop tôt relevé le Iront... — Alors, il faudrait passer ma vie à me refréner? — Il faudrait passer la vie à savoir attendre ton heure. — Et si elle ne vient jamais, cette heure-là? — Tu mourras, voilà tout. — Sans avoir vécu? — Mon entant, Dieu, dans son infinie miséricorde, t'a accordé le sacerdoce; lu dois être un homme meilleur, un homme plus charitable que les autres hommes. Si la vie est inutile à toi-même, fais qu'elle soit, utile à tes frères. — Von- n'avez pas essuyé les affronts que j'ai essuyés. — J'ai eu ma part d'épreuves, murmura Cou la/ou. Et, brisé au souvenir de sa longue retraite dans la masure des bords de la Nive, de ses travaux obstinés, au souvenir de son vieux père le quittanl tous les malins pour aller gagner trente sous dans une verrerie des environ-, il se laissa tomber sur un hane. LUCIFEK 9$ Jourlicr, très ému, s'assit à côté de lui et, lui prenant les mains dans les siennes : — Mon cher, mon vénéré maître, lui dit-il, pardon, oh ! pardon... Oui, certes, vous ayez été éprouvé plus que moi. Mais veuillez y réfléchir : Dieu, pour mon malheur, ne m'a donné ni votre caractère pacifique, ni vos vertus, qui sont les vertus d'un saint. CoulazOU se tut trois minutes ; puis, huit à i.....p : — Bernard, lu ës mon lils bien-aimé. Pour l'exprimer combien lu dois m'être cher, je ne le rappellerai pas les relations si anciennes entre nos deux familles. Quand la fabrique Jourfier fui vendue, il y avail plus d'un siècle que les mien- y travaillaient. — Négligeons ces motifs purement humains. — Le lien qui m'attache à toi est un lien religieux, un lien que le ciel s'est plu à former et qui ne saurait être rompu. Souviens-t'en, si d'autres mil travaillé à ouvrir Ion àme aux vérités divines, moi seul, démêlant en loi i.....vaste Intelligence ei des moyen- supérieurs de la servir, je m'acharnai à faire du fllsde Frédéric Joui lier, non seulement un bon prêtre, mais un prêtre de son pays, un prêtre véritablement français, capable peut-être, dans l'abaissement où Rome précipite chaque .jour l'Église entière, de devenir un petit obstacle, qui sait? le grain de gable '|ui arrêterait le géant dans une voie condamnée par les Pères, par quantité de conciles, par les canons. Les Corporations religieuses, celle gendarmerie romaine qui surveille ci garde les évêques, me guettaient, ci a l'heure même où lu recevais la prêtrise, on me signi- Baij ma revocation de professeur au grand séminaire diocésain. Après une longue séparation, une séparation sans espoir, Dieu, qui uOU» juge, nous a réunis de nouveau. C'est un miracle, car je ne puis admettre lue tes contestations avec les Jésuites, a Blancmou- «ers, aient eu seules le pouvoir de le ramener à Mire- val. Bernard, ce n'esl pas la Compagnie de .lesus qui a des desseins sur toi, c'est Dieu. Tu m'as répété à satiété que tu manquais d'ambition ; moi. je veux que LUCIFER tu en aies beaucoup pour servir L'Église en péril. — Voua méjugez trop indulgemment. — Je te le redis, Dieu a des desseins sur toi. — Si je le croyais ! — Que ferais-tu ? — Ce <|ue je ferais!... Et vraiment que ferais-je?... Je n'en sais rien...Tenez, monsieur Coulazou, voilà mon mal, le mal qui me consume, le mal qui me tue : je suis né pour l'action, je sens chez moi des ardeurs irrésistibles pour une lutte quelconque, et je m'épuise à contenir tout ce qui me déborde, tout ce qui chez moi voudrai! bondir en avant. Hue peut-on tenter dans l'Église? Rien, absolument rien. Vous me faites entrevoir je ne sais quelle bataille' possible avec Rome sur le terrain des doctrines. Je me garderai de me risquer sur ce ter- rain-là. Pourquoi me battre contre un ennemi que mes forces tendues ne sauraient atteindre? Voulez-vous voir un Jourfier grossir le nombre de ces victimes pitoyables dont Rome, pour un mot, pour un embrion d'idée émis au grand jour, flétrit, déshonore la vie? Maître, je ne courrai pas celle aventure cruelle. — Je l'ai courue, moi. — Et quel bénéfice en avez-vous rapporté ? — Le bénéfice «lu devoir accompli. — Quand je vous dis que vous êtes un saint! s'écria Jourfier avec colère. Malheureusement, je ne vous ressemble pas. Si Dieu a mis en vous une vertu de résignation admirable, qui vous fait supérieur à, toutes les attaques, il a mis en moi je ne sais quel esprit de révolte trop sensible aux offenses et incapable, d'où qu'elles viennent, de les subir en paix. Qui sait si le U. P. Gus- sol, m'infligeant le surnom de Lucifer, n'a pas pénétré ma nature en son intimité cachée ? — Mon enfant.., — Je suis votre fils intellectuel, je partage vos opinions quant à la servitude où se traîne le clergé de France sous la houlette des évêques, passée aux mains des Congrégations. Mais, je vous en conjure, ne me LUC1FEK 97 pressez pas de me jeter dans la mêlée où vous avez pensé périr. Vous, que l'Esprit-Saint domine, à qui il fit entendre sa voix dès le premier jour de votre sacerdoce, vous pouvez vous défendre facilement de l'ennemi. Moi qui, doute horrible! ne suis peut-être qu'un laïque fourvoyé dans l'Église, à qui « l'Esprit-Sainl n'a pas envoyé sa lumière, tucis lux radium, i j'ai conservé tous les âpres instincts de l'homme de péché, et on ne saurait me l'arracher des grilles, cri ennemi, si. une l'ois, je l'avais appréhendé. — Bernard, tu me fais peur. — Il me semble entendre à tout propos crier la bête au liind de mes entrailles. — « L'ordination ne l'a donc pas chassée hors de toi? » me demanderez-vous. — Non, non, elle tire sur sa chaîne, elle hurle. Vous me reprochez d'avoir changé depuis quelques mois, et, après m'être lu trop obstinément, de manquer trop rare- menl L'occasion de parler désormais. Certes, il est misérable de n'avoir pu conserver plus longtemps sur mon visage le masque rigide de Bœuf muet. Cette contrainte, que je m'étais imposée sans peine à Blancmoutiers, jeme suis peu à peu Irouvé incapable de la supporter ici. Là- haut, dans La vie bornée d'un prêtre paysan, la blessure de mon sous-diacoual entravé par les Jésuites, celle de mes déplacements successifs provoqués par eux, sétail pour ainsi dire cicatrisée; à Mireval, où une blessure nouvelle m'amenait, où vivenl ceux qui me détestent, toul mon corps crible s'est rouvert, et des Paroles vives sonl tombées de mes lèvres à mon insu. — Veille sur toi et prie. ~- Je suis distrait, el le plus souvent je ne puis prier. ~~ Malheureux I 'Oui,malheureux, le plus malheureux des hommes ! Bernard! mon (ils!... s'écria Coulazou qui, dans les ténèbres envahissantes, avail reçu une goutte d'eau Dr «lante, une larme sur ses mains.* 9 •18 LUCIKKft — Ce comte de Servies qui me précipita «l.'ins l'Église comme dans un gouffre!... gronda-t-il. Au même instant, de grandes clameurs retentissantes passèrent par-dessus les arbres du jardin. Toutes les cloches de Mireval s'ébranlaient l'une après l'autre, el remplissaient les airs d'éclats prolongés. A travers ce concert du bronze, où détonaient par-ci par-là des notes claires, vives au milieu de plaintes sourdes, le bourdon de la Cathédrale, mis en branle lui aussi, jeta par intervalles commode terribles rugissements. — Mon Dieu! articula Goulazou. — Que signifie '!... — Bernard! Bernard ! appela une voixdansl'obscurité. — Vous, monsieur le comte ! répondît Jourfier, allant au-devant de quelqu'un qui s'avançaif dans l'allée. — Bernard, un malheur, un malheur irréparable : Monseigneur vient de mourir. XI Le chanoine Coulazou avait deviné juste. M 8 ' Four- mer (Christian-Emile-Léonard), qui succéda à M*' Kloi de la Marandière-Lucenay, était l'homme de Home et l'homme des Congrégations. Un détail caractéristique: la première visite du nouvel évêque, en prenant posses sion de son siège, ne l'ut pas pour le chapitre de Saint- Optât, assemblé dans le chœur de la cathédrale, impatient de recevoir ses bulles, elle fut pour le li. P. Recteur de la rue du Mûrier. M*" Christian Fournièr étail un I.....une de quarante- cinq ans environ, petit, replet, sans distinction extérieure. Mais, en dépil du triple menton qui élargissait,sa face de pleine lune, l'ensemble (le ses traits ne manquait ni de finesse ni d'esprit. Il arrivait du diocèse de Beauvais, où il avait successivement gravi tous les éche- LUC! l l it 99 Ions delà hiérarchie, depuis la succursale de troisième classe jusqu'au grand-vicariat, et devait la mitre moins àson mérite personnel, bien qu'il n'en fût pas, dépourvu, qu'aux démarches obstinées de son frère, officier de notre armée, qui occupait,à Gompiègne, dans La vénerie impériale, un emploi très important. — « Fournier, si vous amenez un dix-cors sous mon coutelas aujour- d hui, avail répondu l'Empereur à l'enragé solliciteur, un malin de novembre ({lie la cour parlait en chasse versles futaies de Pierrefonds, vous entendez, Fournier. si vous amenez un dix-cors sous mon coutelas aujourd'hui, c'est la mitre pour votre abbé, dès le premier évê- ché vacant. » — Le dix-cors lui amené, et, comme, qualre mois après ce haut fait du commandant Fournier, M'* de la Marandière s'avisait de mourir, l'abbé Chris- lin n Fournier, nonobstant un gros bouquin ayant litre : Saint Bonaventure el son Œuvre, dont il était l'auteur et où se trouvaient affirmées ses opinions ullramon- taines, lui nommé évèque de Mireval. Cependant, ayant visite les chefs d'Ordre de sa bonne ville épiscopale, M*' Fournier, satisfait de s'être nus en règle vis-à-vis de Rome, songea à ne pas trop indisposer Paris et à recevoir son clergé. Le jour de cette réception solennelle lui lixé au lundi avant l'Ascension, ''" plein moi- de mai. Dès le malin, le porlail de l'évé- c hé fui OUVerl à deux battants, et, ver- dix heures, non seulement les salons de l'hôtel regorgeaienl d'une foule d'ecclésiastiques, affairés, chuchotants, empressés, aimables, mais les cours ei les jardins eux-mêmes avaient *W envahis, l.e diocèse avail bâclé la première proces- des Rogations, puis, comme une nue!' ténébreuse, avait crevé sur ce point étroit de Mireval. Ce n'étaient Partout que soutanes noires, parmi lesquelles se détachait en vigueur la robe blanche d'un Dominicain où le scapulaire rouge d'un P. du Précieux-Sang. Les '''.-"hers, Insatiables, avaient tenu a prendre leur part ' 8 la fête des séculiers, el personne n'osait la leur disputer. f 100 LUCIFER Cinqminutes avant midi,heure oùMonseigneurdevail se montrer dans la salle du Conseil, la plus vaste pièce du palais, l'abbé Jourfier entra dans l'évêché, ayant au liras le chanoine Coulazou. Il se fraya facilement un passage à travers la première cour, où l'on avait par- qué les desservants comme un troupeau; mais quand, la porte de La salle du Conseil franchie non sans peine, il voulut aller de l'avant, il éprouva une résistance inattendue. Evidemment, à la façon dont réguliers et séculiers se massaient à son approche, il y avail de la part des uns et des autres un dessein prémédité de les retenir, son ami et lui-même, au fond de la salle, qui -ail ? de les refouler peut-être jusque dans la cour parmi la tourbe des desservants. Il se sentit incapable de supporter pareille humiliation et tenta un nouvel effort pour avancer. Les groupes se firent plus impénétrables. — Attendons, murmura Coulazou. Pourtant, aux environs de la baie gothique accédant au cabinel de Sa Grandeur, un mouvement venait de se produire, et le vicaire général de Luzernal envoyai! des chut! retentissants dans toutes les direct ions. L'évéque allait paraître sans doute. Midi sonna à l'horloge delà cathédrale. Jourfier, le visage inondé de sueur, remorquant toujours Coulazou un peu récalcitrant, lança son liras droit, rigide comme une barre de fer contre la muraille d'ecclésiastiques qui s'obstinaient à lui barrer le passage, ei y ouvrit une brèche vigoureusement. — Mais, messieurs I... se récria le 11. P. Cussol, dont Jourfier, parmi contact trop dur, avail un peu meurtri les côtes. Le curé de Saint-Saturnin ne se retourna pas, n'eut pas une parole, et continua à salirer de droite et de gauche réguliers el séculiers. A de tels coups, le chemin se lit large, et M. Arthur Bourdinier de Luzernal, qui. ce jour-là, cumula toute espèce d'attributions, même celles de Maître des cérémonies, annonçai) Monseigneur, connue notre Bœufmuetde Mirerai, après LUCIFER 1,11 avoir vu l'abbé Coulazou rejoindre les mêmbres da cha- pitre, réussissait à prendre, parmi 1rs curés de la ville, la place à laquelle il avait droit. L'évèque entra. — Vive Monseigneur! clamèrent mille voix. Sa Grandeur murmura trois paroles d'un ton sourd, empâtée dans la graisse; puis, à bout d'éloquence, se tut. — Vive Monseigneur! répétèrent mille voix enthousiastes. A ce moment où il ne restait plus qu'à commencer les présentations officielles, M. de Luzernat, déroulant une longuefeuille, hasarda quatre pas vérs l*évêque. — Comment, il va lin' une adresse? demanda Jour- fier à l'abbé Rupert debout prè8 de lui. — Je l'en crois bien capable, répondit l'archiprétre 'li' Saint-t Iptat. — Mais ce n'est pas à lui, c'est à vous, curé de la première église du diocèse, que revient l'honneur de parler au nom du clergé paroissial. — Cela a été arrangé ainsi à Saint-Ignace, entre le It. I'. Gussol, le T. 11. IV Salviati, le vicaire général et une autre... personne, intervint un petit vieux, le chanoine Barlhet. — Une autre personne? interrogea Jourfler. M. Barthel n'eut pas l'ail' d'entendre. — Monseigneur, peut-être?.'.; insista Jourfler, — Peut-être... L'important Arthur Bourdinier de Luzernat débitait sa harangue d'un clan de voix superbe, enflant chaque phrase, chaque mot de tout le souille de sa vaste poitrine, dont, les pectoraux montaient cl descendaient par un mouvement régulier. L'assistance écoutait en un recueillement béât. Jourfler, lui, était à d'autres 'dées. La prose du vicaire général lui paraissant insipide, sans nul accent, il s'en était détaché, cl pas-ail son temps à observer le monde qui l'entourait. 11 avait appris à la longue que le respect, dans l'Église, a toujours quelque chose de noble, car il s'adresse moins à 102 LUCIFER la personne qu'au caractère sacré dont la personne esl revêtue, et, sincèrement pieux, il s'étail religieusement humilié devant ses supérieurs; mais à présent, dans celte salle du Conseil du palais épiscopal, il lui semblait découvrir, dans l'attitude tant du clergé séculier que du clergé régulier, amalgamés pour la circonstance, des airs, des postures Irisant trop la prosternation. On avait beau se trouver devant l'évéque, on n'était pas au chœur devahl le tabernacle ouvert, devant le Saint des Saints éblouissant de la majesté du Très-Haut. Une envie le prit à la gorge de crier à ces hommes, que l'ordination aurait dû faire « droits et torts comme les cèdres du Liban, » ces deux mots tirés du préambule de la Préface : sursum corda, haut les cœurs! Ces pensées tumultueuses et bien d'autres pensées extrêmes agitaient Lucifer, en proie an démon fami- lii'i' de la révolte, lorsqu'il crut remarquer que la multitude dr- prêtres, après avoir tourné les yeux vers le çhanoine Coulazou, les dirigeaient maintenant vers lui. Que signifiaient une pareille inconvenance, i..... pareille bravade?... Ces phrases sifflèrent à sou oreille comme des balles. « ...Oui, Monseigneur, ce qui touche votre clergé « jusqu'aux entrailles, o'est votre inébranlable attache- h meht'au Saint-Siège apostolique. Saint Optât, patron « de ce diocèse, disait, parlant de l'Église romaine : " VEglise-mère qui tient dans sa main la conduite de « toutes hs Eylhes. L : Ég!ise de France, un moment " divi-ée sur diverses opinions touchant à la divine « Primauté du successeur des Apôtres, esl revenue « enfin c.....me l'enfant prodigue à l'Église-mère, el « l'Eglise-mère, pleine de miséricorde, lui a pardonné. « Votre Grandeur ne trouvera ici nulle trace de l'hérésie « gallicane. Dieu nous a protégés. (Jue Dieu soi) béni, « et soit béni également celui qui nous arrive en son <■ nom, Bénédictin qui venit innomine Dominiln LUCIFER 103 Frémissant de tous ses membres, Jourfier, qui comprenait désormais les regards obstinément arrêtés sur Coulazou, sur lui, eut un pas en avant. — Bernard, prends garde! lui chuchota M. Barthet. — On me provoque, et le soin de ma dignité... — Méfiez-vous, mon cher confrère, on veut vous perdre, lui murmura l'archiprêtre de Saint-Optat. Jourfier demeura fixe. Un voile tombait. L'abbé Ru- pert disait vrai : oh voulait le perdre. 11 ne douta plus des dispositions de l'assistance à son égard, quand, par un effort sur lui-même, ayant recouvré son sang-froid, il vit la mine déçue, attrapée du vicaire général et d'un paquet de religieux entouranl ce pauvre orateur, lui adressant des félicitations. Mais alors c'était un complot tramé contre son honneur, contre sa vie? car enfin le pousser, lui incapable de dissimuler sa foi gallicane, à quelque scandale effroyable en présence du nouvel évêque, peu renseigné sur son caractère, c'était mettre en péril et son honneur et sa vie. 11 eut un mouvement d'horreur, et, ayaul avancé d'un pas, il recula de quatre pour se cacher derrière l'archiprêtre Rupert et le vieux chanoine Barthet. Réfugié derrière ces deux amis, des amis certes bien inattendus, car il n'avait pas revu M. Barthet depuis le grand séminaire et connaissait à peine M. Rupert, Jourfier, par des raisonnements de la dernière évidence autant que par des arguments peut-être un peu subtils, se façonna un plan de conduite qui, dans l'avenir, le protégerait de lui-même, des vices de son sang trop impétueux, lorsque le chanoine Barthet s'éloigna de lui à pas lents, cérémonieux. Une voix emplissait la salle du Conseil. — M. le chanoine Romain Barthet! Jourfier, dont l'esprit n'était plus à la réception actuelle, y revint d'un brusque revirement. Il regarda. M Br Christian se trouvait assis dans un fauteuil posé sur une estrade de trois marches, et le promoteur du diocèse, sorte de chef du personnel dans l'administra- 104 LUCIFEB tion ecclésiastique, Lui présentai! chaque prêtre dans l'ordre hiérarchique. Puisqu'on en était arrivé au chapitre de la cathédrale, dont l'abbé Barthet étail doyen, Jourfier ne douta pas que les vicaires généraux ne fussenl déjà passés. Mais que lui importaienl le plantureux abbé de Luzernal el son collègue le maigre abbé Valette! Il aurail voulu savoir une chose unique : quel rang, dans cette présentation officielle, avaient occupé les chefs d'I Irdres. — Et "les religieux? interrogea-t-il, s'adressanl à M. Rupert. — Admis les premiers au baise-main, répondit l'ar- chiprêtre. M. Romain Barthel tomba aux pieds de l'évéque, qui ne lit pas un mouvement pour Soutenir ce vieillard de quatre-vingt-deux ans. M. Barthet baisa l'anneau pastoral. Sa Grandeur leva sa main blanche, potelée, élincelante de l'améthyste toute neuve, et prononça un Benedicatt Le chanoine, en s'aidanl des deux mains Car l'idole ne bougea pas de son trône, réussit à se remettre debout. — M. Augustin Coulazoul s'écria le promoteur, oubliant de faire précéder le nom du titre de chanoine. Coulazou, à son tour, se prosterna sur la troisième marche de l'estrade; mais au moment où il avançai! ses lèvres vers l'anneau, l'évéque retira sa main, comme distrait, el administra à ce nouveau venu une rapide bénédiction. Le pauvre Coulazou, humilié, regagna sa place, le Iront lias, toul rougissant. — C'est un affront infligé à toul le chapitre, cela, monsieur l'archiprôtreI ne put s'empêcher de dire Joui lier. — Monsieur le curé, ne vous alarmez pas mal à pro- pos, murmura l'abbé Rupert, J'envie M. le chanoine Coulazou : — « Bienheureux ceux qui souffrent pour la justice ! » — M. l'archiprêtre Jacques Rupert ! Monseigneur lui charmant. Non seulement il donna LUCIFER 103 son anneau à baiser au premier curé du diocèse, membre de son chapitre cathédral, non seulement il le gratifia d'une bénédiction plus ample, plus prolongée, mais il daigna lui sourire êt l'entretenir un court instant. — M. Bernard Jourfier! continua le promoteur, ne se souvenant pas des titres du Bœuf muet de Mireval, Le curé de Saint-Saturnin-les-Murs parvint lentement jusqu'à l'estrade, opposant à tous les yeux braqués sur lui un masque impassible, un masque de fer. Du reste, le visage bienveillant de Sa Grandeur s'était soudain rembruni. Pour se conformer à l'étiquette, Jourfier essaya, comme tout le monde, de fléchir les genoux; mais, ainsi que cela lui étail arrivé: chez le comte de Serviès, un jour que ses traits avaient voulu sourire tandis que son âme pleurait, sa machine de nouveau refusant d'obéir à sa volonté, --es genoux ne voulurent pas se plier. La situation était violente, elle était atroce. L'évéque attendait, l'air tout ensemble indigné et railleur. De vagues murmures montaient dans la salle du Conseil. Jourfier, au supplice, devinant l inutilité de ses efforts pour surmonter des résistances invincibles, lit tout ce qui lui était permis de l'aire : il inclina la téte et se retira. A partir de ce moment, soit fatigue de l'évéque, soit harassement de tous ces prêtres plantés sur leurs jambes depuis des heures, la cérémonie perdit beaucoup de son bon ordre, de sa majestueuse lenteur. Le promoteur eut beau s'interposer pour empêcher la bousculade, Sa Grandeur ne protestant ni par une parole, ni par un ge8te, il fallut laisser couler le tint. Monseigneur, après les curés de Mireval, se résigna, av ec nue mauvaise grâce manifeste, à donner encore une bénédiction isolée à chacun de- doyens de- trente- six cantons du diocèse; mais celle besogne accomplie, en voyant se presser, tout au fond de la salle du Con- 8e », la Colonne épaisse des aumôniers, des vicaires, des 100 M CIFEB desservants qui avait forcé Jes portes, il se mit debout et étendit le bras. Incontinent, la colonne, disciplinée de longue main aux génuflexions, s'abattit sur les genoux. L'évôque bénit in globo ce menu fretin pris aux mailles de son filet de pécheur, lil un signe aux vicaires généraux et s'éclipsa. Traduire l'ahurissement du clergé diocésain à cette disparition brusque de Monseigneur, serait chose impossible. Ce bon clergé, pétri dès longtemps par les Congrégations, ne se demanda pas si le nouvel évèque, lui faussant compagnie avec ce sans-façon impertinent, ne lui infligeait pas un outrage, il craignit d'avoir désobligé le maître et se répandit en plaintes contre lui-même, en tout espèce de regrets. La servitude engendre de ces abaissements. Où trouver l'homme quand l'homme a été détruit, quand, jour à jour, heure à heure, on s'est acharné à lui substituer le cadavre, perinde an cadaver, de la Compagnie de Jésus? Les séculiers de Mire val, sous l'action permanente des réguliers de Ions Ordres, sauf des exceptions glorieuses, étaient devenus au moral « cette chose qui n'a de nom dans aucune langue, » comme dit Bossucl, cherchant à qualifier la pourriture du tombeau. Pourtant des vides se produisaient dans la salle du Conseil : d'abord, avec une familiarité qui dénonçait leur influence dès la première minute de ce nouvel épiscopat, le IL P. Cussol, le T. IL P. Salviali,le P. llde- phonse s'étaient faufilés, sur les traces de Sa Grandeur, dans les appartements intimes du palais; pins quantité de desservants, désespérant de satisfaire leur curiosité, étaient partis. Jour fier s'aperçut tout à coup (pie l'âr- chiprétre Rupert et le chanoine Barthet l'avaient quitté. Il était demeuré Beul a -a place, et, chose qui le surprit grandement, au lieu de se tenir debout, il se trouvait assis sur un banc. Il ne se rappelait pas s'être assis. Que lui était-il arrivé? 11 eut le vague souvenir d'un élourdissement éprouvé un moment après son salut à Monseigneur. Il s'était élevé de telles impréca- LUCIFEH 107 lions contre lui, de tous les coins de la salle il était tombé sur lui des regards si hostiles, si cruels, si venimeux! Sa rage l'avait suffoqué, et il avait manqué de s'évanouir. — Allons, viens, Bernard, lui dit la voix paternelle de Coulazou. Ils sortirent. — Si nous entrions à Saint-Optal pour l'aire uni 1 prière? lui demanda le chanoine, comme ils passaient devant la cathédrale. — Pas maintenant, répondit-il, — Alors, je prierai pour nous deux, mon enfant. Et Coulazou le laissa. Joui lier gravit les hauts quartiers de la ville, enlevé par un désespoir qui lui mettait partout des ailes. Au moment de pénétrer dam son presbytère, perché parmi l'écroulement du mur d'enceinte, il s'arrêta. — Non! non! dit-il, je ne veux pas porter tant de colère dans ma maison. Et, avant d'entrer, appelant Dieu à sou aide, il (il le signe de la croix. XII Vainement, dans sa demeure isolée aux confins de la ville, Bernard Jourfler chercha-t-il la paix, il ne la trouva point. La chose éclatait aux yeux, réguliers et séculiers s'unis3aient pour le perdre. Cette idée ne lui laissait aucun repus. A tout prendre, les réguliers, par le ressentiment qu'il leur gardait et qu'il leur avait manifesté en plus d'une occasion, pouvaient se croire, 'attaquant, en cas de légitime défense; mais les séculiers qu'il aimait, dont il avait caressé le rêve de devenir le chef pour les arracher un jour de la terre d'esclavage, comme le peuple d'Israël, que leur avait-il fait? il ne comprenait pas... Et c'était là l'Église? Et 108 LUCITEB c'étaient là 1rs pussions qui grouillaient au cœur des prêtres, au cœur de ces hommes comparés par saint Cyprien à des tabernacles vivants? A Roquetaillade, à Blancmoutiers, il avait connu des abattements terri- bles; à Sainte-Eulalie, il s'était vu, réellement vu déchiré par des désespoirs cuisants; jamais encore il ne s'étail senti en proie au Démon... Oui, vraiment, à Saint-Saturnin, il était en proie au Démon. Parfois, quand la fièvre n'emportait pas sa raison aux extrêmes, des pensées douces traversaient l'esprit de Jourfier : — Allons, Dieu lui accorderait la paix sollicitée avec tant de ferveur, et il serait rasséréné, et il pourrait vaquer à ses obligations de pasteur, calmé, presque joyeux. D'ailleurs, tant de soulèvements, de fureurs n'étaient-ils pas, chez lui, le fruil du péché? De race plus altière, plus violente que tant d'autres hommes, il devait veiller, s'efforcer de combattre les pétulances dangereuses qui finiraient par compromettre son salut. — C'était sa sœur qui, de temps à autre, quand il se résignait à l'écouter, lui soufflait ce vent d'oubli, ce vent de quiétude. Sans comprendre toute l'étendue dû malheur de son frère, M™ Montagnol savait son frère malheureux, et il n'y avait pas de consolation qu'elle ne s'ingéniâl à lui prodiguer. Avant la [irise de possession du siège de Mireval par M- r Christian, sans p.uler du chanoine Coulazou et du comte dé Servies, d'anciens amis de la famille Jourfier venaient frapper à la porte du presbytère de Saint-Saturnin, OÙ ils étaient accueillis à liras ouverts. LeS' charmantes promenades dans les immenses jardins. le long des remparts! Maintenant, on ne recevait personne. Peut-être, si Coulazou s'était présenté, aurait- un fait plier la consigne pour lui; mais le chanoine, retenu depuis près de deux mois, depuis la réception à l'évéché, auprès de son vieil ami Humain Barthel mourant, n'avait plus une minute pour monter vers les hauts quartiers. Quant à M. de Serviès, accueilli à chacune de se- visites par M 1 "" Montagnol avec la plus I l Cl V EB 10!l grande distinction, il avail été certes Tort poliment éconduit, mais enfin il avait été éconduit. Un hasard heureux voulut qu'un matin M ,M Monta- gnol trouvât à son frère une naine abordable. Après le déjeuner, elle usa le suivre au jardin, où il se réfugiait depuis la belle saison avec des livres, de l'encre, du papier, ri, lui versant mu' lasse de café, elle le considéra longuement, tendremeïit. — Je devine que lu as à me parler, Constance, lui dit-il. — Si je n'avais pas peur île le déplaire... — Toi, ma sœur bien-aimée, me déplaire!... Je t'ai donc marqué du déplaisir quelquefois — Non ! non ! — Tu es un ange... Parle ! — .M. de Serviès est revenu tout a l'heure. — Lui !... Que me veut-il ? — il veut le voir. — rm possible. — Comment, Bernard, tu persisterais à fermer ta porte à l'ami de notre prie? — Je persisterai. C'est à. M. de Servies que je dois d'endurer un martyre atroce. Lui seul a fait de moi le misérable prêtre que je suis. — Toi, un misérable piètrel Il saisi! les mains de sa sieur dans une de ses griffes, les lui serrant à la l'aire crier : — Ne va pas croire surtout, Constance, quand ton frère te permet d'entrevoir les tortures qui le déchirent, Qu'il soit la proie de je ne sais quelles lias-es, quelles honteuses tentations. Tu es de mon sang, et lu Bais si ce sang est lui t contre qui l'attaque. Je ne redoute rien liassions qui plient tant de mes semblables comme des rogeaux. Ma volonté les terrassa de- les premiers JOUra, Mon suppliée ne vient pas de moi, il vient tout entier de la situation où ta mort de notre père, notre ruine me précipitèrent à mon insu. Je suis prêtre catholique, je mourrai cent l'ois avant de porter la plus lu 111) LUC! F Kl! légère atteinte à mon caractère sacré, il n'en est pas moins vrai, ma sœur chérie, que ce caractère, dont tant d'autres .supportent le poids sans le sentir, m'écrase, moi, comme un enfant. — «Mon joug est léger, » a dit Notrc-Seigneur. — C'est toujours un joug, et je Je si11»i« malaisément. De là vienf qu'à chaque pas, dans mon accablante vie sacerdotale, je me heurte à des difficultés, je trébuche piteusement, je risque des mois qui blessent et m'attirent les plus dangereuses inimitiés. J'ai prié, cl j'ai formé le bon propos, puisque mes pieds vont saiw cesse à de mauvais senliers, que ma langue ya fans cesse ù des discours compromettants, que mes veux vont sans cesse à des personnes qui déplaisent à mes supérieurs, de ne pas sortir de ma maison, de me taire, de ne voir âme qui vive, en un mot de mourir un peu chaque jour au temps pour être sûr de moissonner l'éternité. M""' Montagnol avait glissé aux pieds de son frère el le regardait avec effroi. Celui-ci, lui reprenant les mains, un moment laissées libres : — Et garde-loi de penser, Constance, que celle solitude austère, à laquelle je me condamne volontairement, doive être nuisible a l'exercice de mon ministère paroissial. Sois rassurée : je pourrai m'oublier dans ce jardin avec mes livres gj chers et ne pas cesser d'être fidèle à mes obligations de pasteur. A l'avenir, comme par le passé, on me verra siéger le dimanche au chœur de mon église, on me rencontrera chez les pauvres chaque jour, chaque jour aussi au chevet tlcj mourants. Si je fuis le monde, ce n'est pas pour me dérober à la pratique de mes devoirs, c'est uniquement parce que je veux vivre désormais dans une union plus intime avec l'idée si haute de ma vocation. Pourquoi te le cacherais-je d'ailleurs? le monde m'épouvante. Noire père, auquel je ressemble, dites- vous, b mis au fond de mon àme des penchants qui m'inclineraient trop vers la société laïque, si je ne réa gissais contre eux de toute mon énergie. Pour me cou- LUCIFER III server dig.....te la mission que j'ai acceptée, je dois m'évertuer à haïr ce que j'aurais peur de trop aimer. T'imaginerais-tu que ton frère, dont l'espril devrait être, comme l'espril angéliquede notre Coulazou, tout entier préoccupé d'études ayant trait à notre saintè religion, Be laisse intéresser par ces vulgaires papiers qu'on appelle îles journaux? — Quel mal y a-t-il à cela? Notre père les lisait bien. — Notre père était député de Mireval, el moi je suis curé de Saint-Saturnin. Il faut penser à cela. Constance... Je me suis puni de mes Faiblesses, et, puni' imiter Coulazou si laborieux, je me sens imposé un travail à mon tour. Il montra quelques feuilles de papier. — Je lirai ces pages à la prochaine Conférence, devant mes desservants réunis. Le morceau est sur saint Bernard. — Il aimait tant la sainte ViergeI — C'est justement son culte passionné pour la mère de Dieu qui constitue tout mon sujet, lîien que saint Bernard ail eu plus d'une fuis des paroles Hères, celles ci par exemple au pape Eugène IV : — « Souvenez-vou? • tpie vous n'êtes pas le seigneur des évéques, mais ' leur frère, » —je préfère, dans son oeuvre, la partie de dévotion, de mysticité, de tendresse si lu veux, à la partie de doctrine. Le sentiment est toujours exquis chez ce grand homme, tandis que les idées me semblent souvent empreintes de violence et, pourquoi ne pas le dire? de déraison... Oh! pins... — Oh ! puis?... Il l'attira à lui et la lit asseoir sur le banc de pierre ,)a il se tenait. — Oh! puis, reprit-il, puisque tu es curieuse et que J e '"' Bais rien te refuser aujourd'hui, je t'avouerai qu'il entre dans mon nouveau plan de conduite de ne pas plus soulever de conflits, entre mes supérieurs et moi, par mes paroles que par mes écrits. Mon article : A propos de saint Augustin, publié dans le Recueil des 112 LUCIFER Conférences, n'a ou que trop do retentissement. Jo me suis imposé d'êlrc sage (il. je le serai. Dans L'Eglise, il n'y a de place que pour la soumission ou pour la révolte. Je suis, je veux être p.....■ la soumission. Les réguliers , contre lesquels un affront ancien me poussait à me mesurer, m'ont appelé Lucifer; ma vie nouvelle leur (trouvera que je ne songe pas plus à escalader le ciel qu'à escalader leurs maisons, plus nombreuses à travers le monde, pour le malheur de l'Église, que les étoiles du firmament. — Alors, tu vas demeurer tranquille, maintenant? — Je ne m'inquiéterai (pie de Dieu, puis un peu de loi... — Et tu ne penses plus à Jean? — Jo pense sans cosse à ton fils, qui esl le mien. — Il l'aime lanl I — Il a tort seulement d'entrer au séminaire. Quelle nécessité y a-t-il pour lui d'embrasser la carrière ecclé siaslique? J'aurais préféré le voir faire son Droit, à Paris. — Je lui ai répété ce que tu lui as dit, et il m'a répondu ce qu'il t'a répondu : — « Dieu le veut! » — Brave enfantl... Eh bienl qu'il en soi! de lui comme Dieu veut. Il y eut ici une longue minute de silence. — Bernard, dit enfin M mn Montagnol, procure moi une joie, une joie qui réjouira noire mère au ciel. — Ne te réclame pas de ce grand souvenir, ma sœur, c'est trop douloureux. Dispose de moi. Que te faut-il pour être heureuse? — Il faut que lu prennes ta canne, ton chapeau el que lu descendes vers les bas quartiers pour aller rendre les devoirs à M. de Serviès. — Je t'obéis. Kl, en effet, il descendit vers les bas quartiers. Dans la retraite OÙ il venait de passer de longs joui s, Jourfier avail eu plus d'une fois comme une vision de Ulf.lI'KR 113 sa destinée. Il lisait bien de temps à autre une page de sainl Bernard; mais souvenl il rejetai! loin de lui les gros tomes île Dom Mabillon, l'éditeur autorisé du grand abbé de Clairvaux, pour s'abandonner à ses propres pensées. Alors, dans ses dispositions amères, il goûtait un plaisir sauvage à sonder ses plaies, à les mettre à vif sons ses yeux. Il en était une, la plus cruelle, saignanl toujours : celle qui lui venail du doute de sa vocation. — Avait-il été choisi? — Ses perpétuelles agitations lui apportaient à cet égard des craintes effroyables, et il ne pouvait s'empêcher de frissonner à l'idée que, peut-être, il avait pénétré dans l'Église malgré Dieu. A son avis, dans ce l'ait monstrueux d'avoir envahi le sanctuaire sans y être appelé, résidait la vraie révolte, l'unique révolte de sa vie. Que deviendrait-il? Un souvenir lui lil dresser les elieveux sur la tête : à Blancmoutiers, il avait succédé à un prêtre que l'autorité diocésaine avait été obligée d'interdire. Pourquoi l'autorité diocésaine avait-elle interdit l'abbé Vi- gnerte? Il n'en savait rien au juste. Une aventure galante très plaie, 1res vulgaire, croyait-il, avec une dévole de la localité. Mais, s'il ignorait le motif véritable pour lequel Vignerte avait été retranché du service de l'Église, il n'ignorait pas l'existence de ce malheureux, errant dans la montagne cévenole, sans habits, sans gile, sans pain. H se souvenait d'avoir vingt fois, la nuit, ouvert s a porte à ce vagabond, marqué du signe de la réprobation céleste, ce qui le faisait reconnaissais à tous, l'avoir hébergé, de l'avoir nourri. Un jour, il ne le re vit plus, et dernièrement il apprenait, par Y Echo de Mirevol, que l'ex-ahhé Vignerte, prévenu de plusieurs v "' s . dont un avec effraction, venait, d'être condamné Par la cour d'assises de la Loire à dix ans de travaux forcés. toterdil I... Interdit !... Il ne serait jamais interdit. Non, un Jourlier, comme un Vignerte, ne vaguerait pas à travers les chemins, la ' an »ine aux entrailles, la flétrissure au front. Plutôt 10, 1U UI Cil''Kit que de risquer cette chute, on sombrerai! la renommée de sa famille, il serait capable.» Il recula d'épouvante, el essaya de refréner 5a pensée. Mais sa pensée affolée persista à lui découvrir les profondeurs de l'abîme où il pouvail être englouti... Oui, il serait capable.*, de mourir...Origène, (ils de martyrs chrétiens, avait vaincu les fureurs de sa chair en révolte par îles mutilations héroïques. Combien le combat avait, été doux pour cet homme énergique, surnommé par ses amis « Ada- mentius, cœur de diamant/ » Pour lui, Jourfier, la bataille avait un caractère autre. Chose inouïe 1 son corps demeurait froid, el son esprit brûlait. C'esl qu'il n'était pas le fils de martyrs chrétiens, comme Origène. Les siens, au contraire, s'étaient révoltés contre l'Eglise, contre Dieu. Ne portait*!! pas le poids de quelque malédiction? Son âme était son ennemie (1 e toutes les heures. Or, comment se déferait-il de cette âme toujours en quête d'émotions violentes, de celle âme furibonde qui' la grâce, la grâce divine. la dominatrice glorieuse de ces tempéraments de l'eu : saint Paul, saint Jérôme, saint Augustin, saint Bernard, n'avait pas touchée?... Eh bien, quand, rompu d'efforts, impuissant à dompter des soulèvements qui allaient le perdre, il verrai! le gouffre ouvert devant lui, il saurait découvrir quelque moyen de se délivrer... Un suicide?... Et pourquoi pis.'... Mais c'était un crime el c'était une impiété. Valait-il mieux qu'il g'exposâl à déshonorer son nom. qui ne lui appartenait pas? Puisque la fatalité l'avait jeté dans l'Église, où l'air lui devenait de moins en moins respirable, il quitterait l'Église sans scandale, -ans bruit. Une chute habile du haul des remparts; un taux pas bien calculé dans la montagne, an bord d'un précipice; une glissade Intelligente dans la Nive, ci c'était la fin de son supplice, et c'était le repos à jamais conqu is. Ces pensées mauvaises, dont il se laissait mordre dans un lâche abandon de soi, étaient en train de le UH'.H'KH 115 dévorer comme autant de reptiles affamés, lorsque Goulazou parut, un soir, à Saint-Saturnin. — Je suis resté trop longtemps sans venir, mon en- fant, ilil le chanoine touchant la main enfiévrée de Jourfier... Tu soutires, n'est-ce pas? — J'ai beaucoup travaillé. — Que veux-tu? ce pauvre Barthet ne savait se passer île moi une minute. Quel prêtre admirable!... Tien-, quand je songe à ce vieillard de quatre-vingt-deux ans, exigeant qu'on le retirât du lit, qu'où ['habillât pour réciter à genoux les Prières des Agonisants, se trouvant mal dans les bras de Rupert ou dans les miens, je me dis que nous ne valons pas grand'chose, ni toi. ni moi. — Parlez pour moi, ne parlez pas pour vous. — Tu connais tes misères, je connais les miennes... Mais, à propos, pourquoi, hier, n'es-tu pas venu aux funérailles de Barthet ? — Je ne sors plus que pour le service obligé de ma paroisse. — Que signifie une claustration si sévère? — Je vous l'ai dit, je travaille. — Et moi, je te répète que je t'ai laissé seul trop longtemps. Il le regarda avec une curiosité affectueuse. — Je te trouve bien changé, Bernard. Pourrais-je savoir?... — Plus tard je vous conterai... interrompit-il vivement. — Mon cher enfant!.:, balbutia Goulazou comme dans un sanglot. — Mon père hien-aimé!... murmura Jourfier, atteint cœur parce gémissement. — Bùn, hou... Tu me rouleras tout plus lard. Itien ne presse, je suppose... En attendant, moi aussi j'ai à l'entretenir, et lu serais un tils bien obéissant, bien ''«•spectueux, si demain, dans l'après-midi, lu venais me Voir au faubourg des Verriers... J'ai peurque le service LUCIFER paroissial ne soit pas un service qui te convienne, et... — Qui sait si l'Eglise elle-même me convient? — L'Église! — C'est une prison. — Tu dis vrai, Bernard, l'Église est une prison, en effet; mais c'est la prison divine où prie saint Pierre chargé de liens. Un jour, un ange vient vous ouvrir la porte du cachot et, sur ses ailes, vous (importe au ciel, comme Barthet... A demain, n'est-ce pas? — A demain. XIII Le lendemain, Jourfler, vers les quatre heures, quand le soleil d'août fut moins ardent, descendit des liants quartiers de la ville vers le faubourg des Verriers. Il allait d'un pas tranquille, l'air sévère, mais apaisé. Une chose merveilleuse chez ce prêtre si prompt aux orages, c'est, que les agitations de son âme ne transpiraient jamais au dehors. Sa forte machine était comme une muraille de lu-ouze enfermant tout, ne laissant rien passer. 11 poursuivait son chemin, regardant droit devant lui. Mireval, vu des hauteurs environnantes, par l'inclinaison du terrain affecte la forme d'un triangle se tenant debout sur sa pointe. En haut, dans les environs de la grande montagne, près de Saint-Saturnin, la base du triangle singulièrement large, se développant des sources du Gavet aux sonnes de la Nivc, sur une étendue de (rois kilomètres environ; en bas, l'angle aigu ilu triangle, juste au confluent des deux cours d'eau. A cet endroit, un pont très spacieux, muni de lourds parapets en granit des Cévennes, avec des refuges pour l'es piétons, ménagés en retrait sur les piles, met en communication constante la ville et le faubourg des Verriers. .lourlier, 'moins peut-être pour laisser LUCIFER H7 libre passage aux charrettes chargées de houille ou d'énormes caisses de bouteilles neuves, que pour jouir une minute de la vue fbrl pittoresque de la vallée natale, s'arrêta dans un de- refuges du pont. La Nive était superbe d'ailleurs. Juillet avait fondu les neiges sur les plateaux de l'Ermitage, du Bournal, et la rivière, sans menacer ni les usines de droite, ni celles de gauche, gonflée entre ses rives légèrement débordées, s'engouffrait sous les arches avec Tracas. Noire homme demeurai! là, ses yeu-x tantôt errant sur les llois rou- geâtres, où le soleil à son déclin allumait par inter valles de véritables incendies, tantôt perdus à travers les collines d'un vert cru, où les châtaigniers, à mesure que l'astre se relirait, allongeaient des traînées noires et flottantes comme la fumée des verreries. — Vous, mon cher curé? murmura quelqu'un derrière lui. — Comment, monsieur l'archiprêtre!... dit-il très agréablement surpris. — Vous examine/, sans doute si votre pont est solide. Soyez sans crainte, le Pont-J.....fier en a bien vu d'autres. — Je vous l'avouerai franchement, monsieur l'archiprêtre, |......• l'instant, je ne songeais pas que c'est à mon père que Mireval doit ce pont sur la .Nive. — Vous songiez peut-être à noire Coulazou, qui vous adore? — Peut-être... — Allez le voir tout de suite... Je le quitte, moi... Il vous attend... En jetant ces phrases entrecoupées a Bon confrère, '&bbéJacques Rupert s'était éloigné. Jourfler, cédanl M " " 1 ■ irrésistible impulsion, le rejoignit et, chapeau ' I;|S > 'lu ton le plus respectueux : ~ Monsieur l'archiprêtre, lui dit-il, Bien que l'en- droit me paraisse mal choisi pour vous l'aire agréer des '''""'ivienienU que j'aurais du vous apporter au pres- >ytère de Saint-Optat, puisque j'ai la joie de vous I IS LUCIFRH rencontrer, laissez-moi vous exprimer ma gratitude pour l'intérél que vous avez daigné me témoigner en une circonstance... — Les ponts uni des oreilles, interrompit ce vieillard timoré. — Si je ne me suis pas perdu ce jour-là, c'esi grâce a vos conseils. — Suivr/. les conseils de Coulazou, qui softl le> miens. — Quels qu'ils soient, ces conseils, je les suivrai. — El vous serez docile entre les mains de Cou lazou... ei les miennes? — Ce sont les Jésuites qui m'ont donné le surnom de Lucifer... L'archiprêtre se sauva. Jourfier lil une halle à l'entrée du faubourg des Verriers. Il ne sut s'empêcher de porter ses yeux, à droite, vers la pauvre église de Sainte-Eulalie, donl 1rs hautes murailles crevassées se dégageaient du milieu îles masures environnantes avec des airs prétentieux de monument. Il aperçut les volets du presbytère, il aper eut le jardinet, plaidé' d'arbres fruitiers mouillant leurs branches au lil de l'eau. Il eut un frisson. C'était là. dans cet. enclos misérable, qu'il avait souffert les plus cruelles heures de sa vie; c'était aux fenêtres de cette maison perdue dans cette cité ouvrière que, plus d'une fois, laissant errer ses regards vers la Résidence Saint- Ignace, il avait senti des larmes de rage couler sur ses joue- et les lui brûler. Il ne lui convint pas de rester sous L'impression de souvenirs si douloureux et il poussa à gauche rondement. — Bien le bonjour, monsieur le curél lui dit un \ errier. — Bonjour, Bélugou, bonjour! Il lit vingt pas. — Et autrement vous aile/, bien, monsieur Bernard? lui demanda, un petit vieux déguenillé qui passait, son panier aux provisions sous le liras. IlCIFER 110 — Très bien, mon brave Jaluzel. El toi? — On n'a plus le courage de L'ancien temps, quand on travaillai! chez votre père. Quel homme, ce M. Frédéric, notre député I — Et Catherine? — Ma femme va couci couci... Toujours ses douleurs aux jambes, vous savez. Jourfier s'étail rapproché du vieillard. — Il nie semble que je t'avais recommandé, en quil- lanl Sainte-Eulalie, de venir me voir à Saint-Saturnin. Pourquoi n'es-tu pas venir.' — Vous savez, monsieur Bernard, tanl que les bras veulenl de la besogne... — Toi, je comprends... Mais Catherine? Est-ce qu'elle travaille, elle? — On se retourne comme on peut, et, pour un peu de misère, il n'y a pas de quoi alarmer le quartier. — Voici pour acheter des médicaments à ta femme, qui a grand besoin de se soigner. Il glissa discrètement deux pièces de cinq francs dans la main (le Jaluzet. — Mais, monsieur Bernard... moi... balbutia le vieillard, rougissant. — Toi, tu es un ouvrier de mon père, et, à ce titre, tu m'appartiens, se hâta d'interrompre Jourfier d'un accent très doux... Maintenant, ajouta-t-il, si lu restes plus de huil jour- sans m'apporter, à Saint-Saturnin, des nouvelles de Catherine, nous nous brouillerons. — Ohl pour ça, jamais ! Il ne faul pas... Il s'éloigna. •'.....'lier fut accosté par le verrier Jumarl, le long de [ a route un peu effondrée menant à La maison de Cou 'Mou, puis par dix autres ouvriers. Il interpellait cna que boni....., chaque femme par son nom, et de temps à autre glissai! les doigts au gousset. Parvenu à l entrée de l'Avenue-Colbert, — c'esl le ministre de '•" U| - XIV qui, lorsque Venise abandonnait la l'abri- 120 l.l CI FER cation du verre, fonda la première verrerie de Mireval, — parvenu à. l'entrée de l'Avenue-Colbert, au bout de laquelle s'ouvrait la porle de son ami, il s'engageait dans cette voie pavée, moins poudreuse que le grand chemin du Puy, quand il s'entendit appeler. — Bernard! Bernard ! C'élail M. de Serviès, remontant à cheval le cours de l.i Nive débordée. — Je t'y prends encore, Bernard; toujours chez cel hérétique de Coulazou ! — Et j'ai bien pcui', à cet égard, de mourir dans l'impénitence finale. — Après tout, M. Rupert soutenait hier, che/. Monseigneur, que M. Coulazou, à le bien juger, ne sentait pas le fagol autant qu'on le croyait. — M. l'archiprétre de Saint-Optai aurai) dû ajouter ipie M. le chanoine Coulazou esl l'honneur du diocèse. — Sais-tu, Bernard, que M. Rupert esl un homme habile. Certains prétendent qu'il n'a nullement les idées de l'évéque, et l'évêque ne |.....i rien faire sans lui. Je ne comprends pas. Ah! mon cher enfant, si lu voulais ressembler un peu à M. Rupert, toi qui lui es si supérieur par le talent!... — Monsieur le comte, dans l'Église, la supériorité ne se fonde pas sur tel ou tel don de nature, toujours contestable d'ailleurs el toujours très limité quant à ses effets, dans l'Église de Dieu la supériorité se fonde sur l'abondance des grâces reçues, et, de ce côté-là, — le bon côté, le seul côté, le côté divin, — nul ne nuirait se vanter d'être supérieur à M. l'archiprétre de Saint-Optal. M. de Servies partit an galop. La maison de l'abbé Coulazou, ou, pour parler plus juste, la maison de François Coulazou, ■— l'immeuble appartenait au père du chanoine, — ne se distinguait des baraques environnantes que par la hauteur de ,-on toit. C'étaient, comme -m' tous les points de ce Il C1FEH 121 quartier populeux, de chétives murailles en moellon, sans le moindre crépis, lézardées en maints endroits; seulement la masure avait deux étages, et ces proportions inusitées, au milieu de huttes forl basses, si onn'oublie pas de remarquer la belle allée sablée cop- duisanl au perron de trois marches, lui communiquaient l'apparence très agréable d'un cottage confortable et bien tenu. Le jardin, enveloppant L'habitation, descendail devanl la façade jusqu'àla Nive et s'étendait derrière jusqu'à une immense porte charretière, aujourd'hui condamnée, el que des plantes grimpantes, du seuil à l'imposte, avaient envahie pittoresquement. Des planches disjointes apparaissaient par intervalles, trouées, vermoulues, pourries. Une traverse en cœur de châtaignier dominait les verdures foisonnant autour des pieds-droits el se découpait sur le ciel nette de toute végétation. Les clématites, la vigne vierge, le lierre n'avaient pu B'élancer jusque-là. En se couchant sur Mire val, de l'autre côté de la rivière, le soleil envoyait des rayons splendidcs à la vieille porte charretière, dont chaque feuille, chaque fleurette s'animaient d'un éclat joyeux. Le curé de Saint-Saturnin regardait. Cent fois il était venu chez son ami sans s'arrêter à un détail qui maintenant le retenait attentif : il lui semblait, dans la lumière où toutes choses se trouvaient noyées, démélerdes lettre- sur la haute planche de châtaignier. Des lettres? Il lit quatre pas et lui non sans difficulté ces mois : Fabrique Jourfier. — il monta rapidement I escalier de Goulazou. Jourfier fut bien surpris, en pénétrant dans le cabinet de son ami, de n'y rencontrer personne. Familiarisé avec les êtres de la maison, il tira à droite vers porte d'un petit oratoire, ou l'abbé avait l'habitude '''' réciter son bréviaire devant une statuette de saint Augustin, et l'entrebâilla doucement. Le père du cha noinc était là, balayant l'étroite chapelle. En apercevant le curé de Saint-Saturnin, François Goulazou, e " Idouse et en sabols.se précipita vers lui. 11 lit M i n ri; Kl M. le chanoine? lui demanda Jourfler. Le vieil ouvrier ouvrit une des fenestrelles, el projetant un bras en dehors : — Le voyez-vous là-bas, monsieur Bernard? — M mis il n'est pas seul. — Il vous attendait tranquillement, en étudiant dans ses livres, quand M. Aristide Mouilleron, le notaire <>i aussi, les livres, si les soucis de ma parois-e nie laissaient «les loisirs... Oh! lire, lire à satiété, lire jus- î u à la lin de mes yeux !... Parfois, j'ai des appétits de 8a voir qui vont jusqu'à m'enlever le sentiment. L'âme 'I'" ;i faim se trouve mal, comme le corps qui n'a pas mangé. » " tomba sur une chaise, et, d'un œil d'envie, consi- ' era lrs tablettes de sapin chargées de gros tomes qui ouvraient les quatre murailles jusqu'au plafond. Un 12/* 111 CIFEB long moment il demeura muet. Soudain, la table de noyer dressée au milieu du cabine! attira son attention. Un coup de vent s'engouffrant par les fenêtres ouvertes, après avoir soulevé les pages «l'une brochure à couver- turc bleue étalée i......ilieu de toute espèce de paperasses, l'avail roulée et lancée sur le parquet. Jourfler reconnut la brochure, la ramassa vivement. C'était le numéro du Bulletin des Conférences ecclésiastiques, celui où avait paru son étude : A propos de saint Augustin. « Il est toujours occupé de moi ». murmura-t-il. Iliimmc il fermait les fenêtres pour éviter quelque nouvel accident, dans l'une des embrasures son pied se heurta à un obstacle. C'était une corbeille d'osier pleine de livres. — Encore îles livres ! — Mais d'où tombaient ees gros bouquins à. tranche rouge, les uns reliés en basane éraillée, flétrie, les autres recouverts d'une -impie feuille de parchemin jaunâtre, recroquevillée. Il se souvint de la bibliothèque des Jacobins de Moutiers. Sa main avide happa le premier in-folio. Il lut : « De imperio sommorum potestatum circa sacra, par Grotius. » Sa main continua à plonger dan- le tas : « Libertés de F Eglise gallicane, par P. Pithou. » Sa main plongea de nouveau : « De ecclesiastica et jmlitica proteslale. par Richer, » Encore : « Droits de TEglise gallicane, par Pierre Duptiis. » Encore : « De Concordia sacerdotii et imperii. par Pierre de Marea, archevèq.....le Taris. » Une dernière luis : « Opuscules, de Pleurj 1,11 (UT K H 125 — Mais c'est toul un arsenal contre Rome! mur- mura-t-il, l'œil enflammé. Une émotion singulière faisait trembler ses doigts, • 'I le livre s'en échappa. En tombant, les Opuscules de Pleury touchèrenl un in-folio, qui glissa sur le parquet. Le tome entr'ouvert laissa fuir une feuille de papier couverte île fines pattes de mouches. Jourfler recueillit et la page et le volume. Le titre du livre en lettres rouges était celui-ci : Traites divers de Gerson. Quant au morceau de papier, il ne portait nul intitulé et il n'en reconnut pas l'écriture, Dans tous les cas, Coulazou n'avait pas tracé ces caractères microscopiques.Qui les avait tracés? Evidemment, le propriétaire de toutes les richesses empilées dans la corbeille. Quel était ce propriétaire? Il savait par cœur, pour en avoir largement use. la bibliothèque du chanoine, et aucun des ouvrages qu'il venait de toucher n'en faisait partie. Du papier, ses yeux allèrent à l'in-folio étalé sur ses genoux. 11 lut : — « De LA SUPÉRIORITÉ DE8 CONCILES GÉNÉRAUX SUR LE PAPE, DISCOURS PB0N0NCÉ AU CONCILE DE PlSE. » — Il cul 1111 transport brusque qui le mit debout. Coulazou entra. — Eh bien, mon enfant, qu'y a-t-il? — La joie de voir ces livres... — Ce sont des armes. — Et ceci? interrogea Jourfier, tendant le fragment de papier indéchiffrable. —• Des notes prises dans le volume sans doute. — Par qui? — Par Barthet, parbleu ! —• Ces livres ont donc appartenu à M. Barthet? — Ceux-là et bien d'autres... Tiens! liens 1 elle est curieuse, la note de Barthet, car elle est bien de son ' ' r «ure, dit Coulazou parcourant le grimoire. "** Voyons! « Moi, Pierre Barthet, je crois, avec les saints Con- * c,, es de Nicée, de Constance et d'autres saints Con- il. LUCIFER « ciles, avec les Pères depuis saint Augustin jusqu'à « Bossuet, avec Gerson et quantité d'autres théologiens: « Que l'Église est au-dessus ' Massillon, publie depuis a Paris avec quelque succès. Quelle déception, mon Dieu! Quand Ruperl u °*i de sa petite phrase courte, jolie, un peu mi- gnarde, t 10 p cn iq„ ee sur i e mo dèle dangereux qu'il but/ ai <1uitter ' loucher aux grands siècles de dé- > °u le christianisme dans l'œuf court à toute heure 12 I3i LUC1FKH te risqué d'être étouffé par les hérésies pullulantes, comme l'Hercule des païens par les serpents, rien ne te peindra noire stupeur, à Barthet et à moi. Dans la mêlée violente des doctrines, dans la bataille féroce des hommes, car, si nous nous en rapportons à saint Jérôme, saint Paul në fut pas tendre pour saint Pierre a Antioche, nous avions espéré entendre rugir un lion, cl le long île chaque paragraphe c'était un rossignol qui chantait. Le croirais-tu, Bernard, devanl ce lan- gage 'le Rupert, qui me semblait manquer 'le respect au sujet, j'eus mie démangeaison terrible île saisir la plume... — Pourquoi ne Pavez-vous pas l'ail? — A ce moment, je fus cité devanl la Sacrée Congrégation (le l'Index. Ma foi, je serai franc, je m'échappai de Mircval pénétré d'un très vif sentiment de joie. A n'en pas douter, on me tirerait les oreilles à Home ; mais ou ne m'y contraindrait pas à devenir un grand écrivain, et j'éprouvais un bien-être indicible à celle pensée. Barthet et Rupert se tireraient d'affaire comme ils pourraient ; moi, je m'en allais. — Oui, mais on revient, de partout, même de Home. — A qui le dis-tul... Par bonheur, en mon absence, mes deux collaborateurs, harassés, déçus, s'étaient dégoûtés de la besogne el ne semblaienl plus s'en préoccuper. Leur découragement était au point que, rapportant delà, bibliothèque du Vatican, où Son Eminencele cardinal-bibliothécaire Tosti m'avait très obligeammeni permis de travailler, certains renseignements sur la vie politique des papes, en particulier de Grégoire VII, de Boniface VIII, d'Innocent III, de Jules IL je n'osai pâleur l'aire part de mes découvertes et les gardai pour moi seul discrètement. — Ce ne fui pas bien, cela : il fallait vous servir des documents originaux que vous rapportiez, de là-bas pour l'éveiller leur courage. — Je fus capon, et je ne dis rien.. Un malin, Rupert LUCIFER 135 lombe chez moi à l'aube. Il a lu la veille les pages : A pro]>os de saint Augustin, et il ne tarit pas d'éloges. Sans s'arrêter à tes doctrines, qui sont colins de Barthet, les siennes, les miennes, il trouve ton langage ferme, précis, d'une rare noblesse, et il soutien) que le devoir m'incombe de te gagner à noire cause, car, si je le veux, l'écrivain de l'Histoire générale de l'Eglise est trouvé. 11 a couru éveiller Barthel à trois heures du matin et lui a lu « Les pages admirables de l'abbé Jour- fier ». Barthet est souffrant, il n'a pu L'accompagner au faubourg îles Verriers ; mais Barthel me prie, me supplie de te voir, de te prier, de te supplier... Aujourd'hui, puis-je compter, mon cher Bernard?... — Aujourd'hui, nous n'avons plus à La tête du diocèse M 1 de La Marandière-Lucenay, qui nous estimait hautement L'un et l'autre ; nous y avons M u '' Christian Pour- nier, qui ne nous aime pas. — Alors, tu consens? Jourfier étail dans L'huile bouillante, — Mon cher maître, dit-il. vous m'avez reproché souvent, et avec raison, d'être resté trop laïque et vous ave/, appelé infirmité mon habitude déplorable d'apporter dans la vie ecclésiastique moins les allures discrètes, le langage doux, tempéré d'un prêtre, que les façons brusques, le ton tranchant, absolu d'un séculier. Jamais je n'éprouvai plus cruellement la vérité de celle observation qu'à cette minute même. Je suis houleux devons l'avouer, mais vous qu'une grâce particulière d'en haut ,-i créé prêtre, si profondément prêtre, vous ue devineriez jamais, quand vous m'ouvrez la perspective éblouissante de profiter des travaux de M. liar ■ de M, llupert , des vôtres, pour rendre à notre église de France agonisante quelque signalé service M 11 ' la pousse à la résurrection, vous ne devineriez jamais dans quelles préoccupations mesquine-, affreu se ment misérables, je me débats. Savez-voui à quoi je |iense _ ~~ El à quoi penses-tu, mon enfanl bien-aimé? LUCIFER — A foule espace do choses basses, méprisables. Nous gommes fiers, nous sommes nobles, nous sommes désintéressés, e) cependant il faut que notre esprit, fait pour le vol, trempe ses ailes dans la fange îles ruisseaux. Je devrais m'élever avec vous, monter avec vous; pas du tout, je demeure cloué au sol, et des idées pitoyables m'assiègent. — Gomment accepter L'hospitalité de l'abbé Coulazou?... Comment oser introduire ma sieur ici pour y vivre dignement?... Comment recevoir mon neveu aux vacances?... Si je résigne mes fonctions de curé, je n'en reste pas moins ecclésiastique, et un ecclésiastique ne peut rien pour enrichir les siens, sauvegarder leur indépendance... — Mon cher Bernard, pardonne-moi de réveiller des souvenirs pénibles. Cette maison OÙ je suis, où tu hésites à venir demeurer avec M mï Montagnol ef Jean; fut donnée, en \u-2">. par ta famille à la mienne. Tandisque mon père travaillait à la Fabrique, ma mère en étail concierge, et les Jour fier voulurent nous mettre tout à fait chez. nous. Il est vrai que, depuis cette époque, mon père dépensa à embellir ce coin quelques maigres économies et que les deux mille francs retirés de ma brochure contre les Institutions liturgiques oui été absorbés par l'achat d'uni' pièce de ferre qui nous agrandit du côté de la Nive. Il n'en est pas moins vrai que ce! immeuble fut à vous autres el que rien ne m'empêchera de te le restituer un jour... Quant à la fortune de Barlhet, tes droits sur elle me paraissent bien plus évi dénis que le- droits sur ma maison. — Mes droits? — Pour répondre à ta franchise par une franchise égale, je te dirai qu'à mon avis, c'est plutôt à l'abbé Jourfler que Barthef a laissé son héritage qu'à l'abbé Coulazou. Cerles, Barthef avait, conçu dès longtemps une vive afl'ertion pour moi, el des relations non interrompues de trente-cinq ans suffisent à expliquer sa donation. Mais pour qui a pénétré le caractère du doyen du chapitre de Saint-Optat, pour qui a connu l'obsti- LUCIFER nation de ses idées, pour qui sail combien ['Histoire générale de l'Eglise lui tenait au cœur, les choses prennent une autre tournure. Il n'est pus admissible qu'en léguant sa fortune, Barthel se soit un instant détaché de son œuvre, et, si. préférablemenl à tel autre ecclésiastique, à Rupert, par exemple, il m'a fait son légataire universel, c'esl qu'il me savail plus près de toi, plus près de ion cœur que Rupert pour te convaincre el finir par l'attacher à nos travaux. Remarque, d'ailleurs, que le testamenl de Barthel est daté de l'avant- veille de sa mort, et que, lorsqu'il a mandé M. Mouil- leron. Ruperl lui avait lu depuis peu de temps ton étude sur saint Augustin... T'en ai-je assez dit? — Disposez de moi, je vous appartiens. — Et tu écriras Y Histoire générale de l'Eglise! — J'essaierai de l'écrire. — Et tu viendras demeurer ici avec M™' Montagnol, avec Jean ? — J'y viendrai. — Ali! tiens! il faut que je t'embrasse. Ils furent longtemps dans les bras l'un de l'autre. — Je puis dire à Rupert d'ouvrir des démarches pour ton canonicat à la cathédrale? demanda Cou- lazou. — Mon canonicat !... Je n'y pensais plus... Mais au •ait, puisque, grâce à M. Barthet, nous voilà à peu près sûrs de ne pas mourir de faim, est-il bien nécessaire que je devienne chanoine de Saint-Optat? Il me sein ble que la situation de prêtre libre me laisserait pour noire œuvre une indépendance précieuse. — Gomment, tu quitterais le service actif de l'Église I ,u ne serais plus attaché à elle par aucun devoir régulier!... Bernard, ajouta sévèrement Coulazou, si, en te ''étirant de Sainl-Salurnin. je (levais te précipiter dans situation peu ca......ique d'un prêtre qui n'aurait plus p ang dans le clergé du diocèse, mieux vaudrai) rester à Saint-Saturnin... Et ta carrière d'ailleurs? iï, 138 LUCIFER — Mil carrière est au faubourg des Verriers, avec votre père, avec vous, avec les miens... avec ceux-là. Il montra les livres de la corbeille. — El avec Dieu aussi à qui tu t'es donné, se hâta île dire Coulazou, étendant un liras vers la porte de la petite chapelle. — Et avec Dieu aussi à qui je me suis donné, répétât-il lentement. Il prit son chapeau. — Tu t'en vas? — Annoncez à M. l'archiprétre Ruperl que j'accepte -es bons offices auprès de Monseigneur. Je re cevrai tout de ses mains, comme je reçois toul des vôtres. D'un mouvement passionné, il saisit les mains de Coulazou et y colla deux lèvres de feu. \ V Ce fut le H septembre, jour de la Nativité de la Vierge, que l'abbé Jourfier, nommé chanoine titulaire de la veille, vint occuper sa stalle dans le chœur de Saint- Optat. \n temps où il circulait encore un vague souffle de liberté dans l'Eglise, où il existait encore des Officialités diocésaines dignes de ce nom, les chapitres cathédraux avaient quelque raison d'être dans notre organisation ecclésiastique. Ils participaient à l'administration, rendaient la justice, el au besoin avaient, qualité pour réprimander l'évèqué, Boit à propos de sa doctrine, soit à propos de ses mœurs. Nous sommes loin de ces époques de simplicité et de foi, de ces époques où, pour rappeler le mol de saint Bonifacé, « les prêtres étaient d'or, si 1,1 CIFER 139 les calices étaient de bois. » Aujourd'hui, les chanoines, sauf les offices qu'ils doivenl chanter dans la cathédrale a certaines heures déterminées, se trouvent dégagés do leurs devoirs anciens. Un chapitre n'est plus qu'une luxueuse inutilité entretenue à grands frais autour de Monseigneur. Nulle besogne, surtout nul mol à dire. Sur les points les plus divers de l'édifice colossal de l'Église, la papauté, attirant tout à elle, exigeant tout le pouvoir, a serré l'écrou, et l'épiscopat s'est montré non moins rapace que la papauté. Le chanoine Jourfier quitta Saint-Saturnin dans la première semaine d'octobre et vint s'installer, avec sa sœur et son neveu, sur les bords de la Nive. Il n'avait pas fallu moins de huis mois à Goulazou pour faire agrandir sa maison, l'aménager intérieurement. Ge jour-là fut un jour de fête. La messe dite par l'archi- prélre Rupert dans le petit sanctuaire, dont on avait élargi les murailles, les trois prêtres se réunirent en une vaste salle du rez-de-chaussée où l'on avait en- la.«é les livres vaille que vaille et qui prit le nom pompeux de salle de la Bibliothèque, et, après une Invocation à genoux, délièrent le premier paquet des « documents pour servir à une Histoire générale de l'Eglise ». Le travail commençait. On ne sut plus s'en déprendre. En dépil de Ce que nous avons pu dire pour l'aire connaître le caractère toul d'impétuosité, de flamme de l abbé Jourfier, le lecteur aura peut-être quelque peine » comprendre, après les hésitations que nous lui avons vues, l'ardeur qu'il déploya devant l'énorme besogne ''"ni ou le chargeait. Le premier volume de renseignements parcouru, il eul un mouvement des épaules Superbe. Il ne se sentait, pas le moins du inonde accablé. " voulut, pour avoir une idée complète de l'ensemble des recherches accumulées tour à tour par Barthet, par ""l'ert, par Goulazou, lire jusqu'à la dernière les pa. pefasses «les armoires, et l'hiver se passa dans cette étude nécessaire. LUCIFER — Que c'esl beau ! que c'esl grand ! s'exclamait-il quelquefois. — Dans tous les siècles, l'Église fui grande et belle, lui répondait Goulazou, courbé sur quelque bouquin au bout d'une longue table. — Surtout aux premiers siècles, quand on y respirait à pleine poitrine, que le pape n'était pas le seigneur des évêques-, mais leur frère, que l'Eglise n'était pas cette monarchie impérieuse, jalouse, où fidèles el clergé étouffent fante d'air, mais la radieuse république fondée par les apôtres, accueillante à ions, faite pour tous. — Tu as raison : Rome a trop aimé la puissance. — Il faudrait qu'elle y prit garde. La puissance dépasse les forées d'un seul homme quel qu'il soil, el celui qui veuf toute la puissance la perd toute. Au printemps, Jourfier, plein jusqu'aux bords de son sujet, saisit la plume el écrivit. Esprit aussi net que solide, il voyait pour ainsi, dire son idée courir devanl lui, et il la fixait rapidement, par des nuits. Il ('prouvait un plaisir des plus délicats à cel exercice de sa pensée coulant sur le papier, el il appréciait, en avançant, combien L'œuvre actuelle était plus haute à la fois et plus intéressante que les oeuvres passées. Qu'é- laient, en effet, ses articles du llulletin des Conférences : A propos de saint Augustin, litudc, sur saint Bernard, comparés à l'Hittoire générale de fÉglise? Jeux d'enfant d'un côté, efforts de l'homme de l'autre. — Ah çàl mais on ne te voit plus à la cathédrale, Bernard, lui dit un soir M. de Servie-. — Je suis trop occupé. — Aurais-tu, sans me prévenir, donné ta démission de chanoine de Saint-Optal ? — Je ne ferai rien sans vous prévenir, soyez Iran- quille. — Je ne veux pas te laisser ignorer que les absences du chapitre oui été remarquées en haut lieu. — Est-ce le R. P. Cussol qui le< a fail remarquer, mes absences? UICIlT.li 141 — Tu seras doue loujours hanté par les Jésuites? — Si ce n'esl le R. I'. Cussol, ce pourrai! bien être son frère, le vicaire général Valette, le Familier de la Résidence Saint-Ignace, le bras toujours lové de la Compagnie de Jésus sur le diocèse de Mireval. — On a prétendu que tu ne paraissais même pas à la cathédrale, quand ton tour était venu d'y officier. — M. le chanoine Goulazou a la bonté de me remplacer. — Si in me demandais mon sentiment, je te dirais que je désapprouve d'uni' manière absolue que lu le lasses remplacer à Saint-Optat. — Monsieur le comte, dans les choses intimes de ma vie sacerdotale, je ne sollicite jamais l'approbation de mes amis. — Que tu es bien un Jourlier! — Dois-je m'enorgueillir ou dois-je m'humilier? — Tu dois t'humilier, Bernard, pour tout l'orgueil que lu me montres. — Vous aussi, l'homme que je respecte le pins, allez- vous m'infliger le surnom de Lucifer? M. de Servies le considérait avec une surprise mêlée d'inquiétude, Jourfler se tenait devant, lui, la tête haute, les liras croisés sur la poitrine, un pas porté en ftvant. Les passions que couvail ce prêtre, en le tourmentant, le ravageant, le battant sans cesse sur l'enclume comme autant de marteaux, avaient elles Uni par étirer sa machine jusqu'à en modifier les proportions? ''' l'ail est qu'en ce moment le comte le trouvait grandi, démesurément grandi. El ses traits, quelle rolèro sublime! Sous Sun fronl large, qui commençai! à se décider, ses yeux Lançaient, à travers des sourcils très '"arques, très nourris, des éclairs fulgurants. Ses lèvres, m P e rcepliblemen1 relevées aux coins, avaient une ^pression d'ironie suprême, sorte de défi qui venait de * a force, de cette force irrésistible de toul son être ''" '' "'avait pas encore appris à contenir. M. de Ser 142 LUCIFER viès, épouvanté au spectacle de ce) homme terrible qu'il appelait avec tanl de naïveté mon enfant, conçu! ilo vagues regrets. Pourquoi B'était-il obstiné à faire un prêtre de Bernard ? — Promettez-moi, monsieur le comte, dit tout à coup Jourfler d'une voix singulièrement radoucie, comme si son regard perçant avait suivi la pensée de M. de Servies, promettez-moi, en dépit d'un orgueil dont je me corrigerai, de ne jamais, à l'exemple de mes ennemis, m'assimiler en quoi que ce soit à Satan. Et, avec une émotion qui étranglait sa voix à chaque mot, il ajouta : — Je suis, je veux être un prêtre très humble de la sainte Eglise catholique. Je prie Dieu d'avoir pitié de moi... J'ai eu tort, en effet, de me dispenser sans autorisation de reparaître à la cathédrale. Je suis chanoine titulaire de Saint-Optat, et je vous remercie de me l'avoir rappelé. — Mon cher Bernard... balbutia M. de Servies, touché de cette soumission Inattendue. Jourfler lui montra sa table couverte de gros in-folios, de lourdes liasses de papier... — Si vous saviez combien il est difficile de quitter tout cela ! Comme il l'avait promis, notre chanoine, durant quelques mois, fut très exact aux offices de la cathédrale. Pourtant l'effort devint de plus en plus pénible, et, un dimanche, ne songeant pas même à lutter contre sis dégoûts, il ne sortit pas de son cabinet. Il entendit bien le bourdon de Saint-Optat dominant, la ville, dominant le faubourg de ses appel- tonitruants; mais il I entendit comme dan- un rêve et ne bougea en aucune façon. Le travail intellectuel trop continu produit de ces ensorcellements. Coulazou, fidèle aux moindres obligations de sa charge, eut beau frapper, appeler a la porte de ta Bibliothèque, Jourfler, qui s'était enfermé a clé, ne répondit pas. Il racontait à ce moment les persécutions contre les premiers chrétiens, et il appar- l.l CIFËR 143 tenait entièrement à son sujet. En vérité, il lui importait bien que le chapitre, pour la célébration d'une grand'messe pontificale, à la Pentecôte, allât chercher M« e Christian en son palais épiscopaJ et le conduisit processionnellement à Saint-Optal ! Lui, demeurai! attentif au martyre de Pierre, au martyre de Paul, sacrifiés peut-être l'un près de l'autre, peut-être à la même heure, dans la plus exécrable folie de Néron, et il écrivait, écrivait, écrivait... — Si je dois poursuivre la besogne que l'archiprètre et vous n'avez pas craint de me jeter sur les bras, il esl nécessaire que vous me fassiez dispenser îles exercices du chœur, dit-il un jour à Coulazou, rejetant la plume (1*1111 geste découragé. — Rupert, sans cesse occupé de toi el de ton oeuvre... Pardon, de noire leuvre... ... El de noire œuvre, Ruperl a vu Monseigneur hier et lui a touché un mol de cela. Il n'est pas au pouvoir de l'évéque de l'accorder une dispense absolue... — Et pourquoi, s'il vous plall ? — Parce que toi seul es capable de te relever d'un devoir que tu as librement accepté. Le voudrais-tu, Bernard ? — Certainement, je le voudrais! Coulazou marcha vers la table; d'un tour de main ^pide, il ferma dix volumes étalés çà et là et les replaça sur les rayons de la bibliothèque. Jourfler, la mine sombre, crispée, le suivait des yeux. Les livres rangés, Coulazou, très pale, mais forl calme, revint, recueillit un à un, un peu partout, jusque sur le par- fuet, les feuillets fraîchement écrits de VHistoùv géné- ci les mil en ordre avec minutie. Comme il allait en fouir le paquet dans un tiroir, Jourfler, donl on touchait l'âme imprudemment, eut un bond de fauve, et, dun coup de griffe, arrachant au chanoine lés pages. qui se déchirèrent : — Vous me direz, je suppose, ce que signifie.^. ■MMflMHMHM 141 Ll CIFEK — Gela signifie que lu es prêtre et que je veux que tu rentes prêtre. — Vous voulez I C'est peut-être vous avancer beaucoup. — Bernard, le travail t'a donné la fièvre. — C'est votre faute. — Mon enfant... mon enfant... gémit le chanoine. L'effort sur lui-même avait été trop grand, toutes ses forces y avaient péri, et il s'affaissa sur une chaise. Jourfier eul la cruauté de ne pas accourir. Fiché- dans les lames du parquet, retenant dan- ses doigts plus durs que «les crampons de fer les feuilles où il avait raconté la plus effroyable des persécutions, il regardait, en proie à une fureur stupide, et n'avait pas un mouvement. Dans le trouble de son esprit, surexcité par les veilles, il lui semhlait qu'on venait de lui faire affront, et sa nature indomptée s'élait mise sous les armes irrésisli- blement. A cet instant, la porte de la Bibliothèque s'entre-bàilla, el l'archiprétre Rupert s'insinua dans la pièce doucement. — Vous êtes malade, mon and ? demanda-t-il, frappé de l'extrême accablement de Coulazou. — Ce n'est pas moi, répondit-il, c'est Bernard... — Comment, je suis malade, moi? — Tu l'es, reprit Coulazou d'une voix ferme. Et, s'adressant à Elupert : — Mon cher archiprétre, noua avions fait un beau rêve, mais Dieu ne veut pas qu'il se réalise. En ce monde, il en va souvent ainsi des plus nobles, des plus louables entreprises. Résignons-nous^ — Alors, Y Histoire générale?... — UHistoire générale de r/ù/lise, oùBarthet dépensa sa vie, où nous avons en partie dépensé la nôtre, ne sera jamais écrite. Pourquoi ni Barthet, ni vous, ni moi, n'eûmes-nous pas assez de talent! — Mais lui ! lui t — Lui, en effet, pouvait tout, et les cent premières pages écrites nous disent si nous nous sommes trompe- LUCIKEH 145 en le choisissant. Par malheur, Bernard n'est pas un homme comme les autres, il ne sait rien faire modérément, paisiblement. La fureur avec laquelle il s'est précipité dans le travail a amené chez lui un état singulier d'irritabilité nerveuse qui, si l'épreuve se prolongeait, finirait par me donner des craintes pour sa santé. J'ai remis les livres dans la bibliothèque, et mon avis est qu'il faut attendre. L'archiprêtre alla vers Jourlier, et, lui effleurant le bras légèrement : — Il me faudra donc mourir, mon cher Bernard, sans avoir vu paraître notre Histoire"! — Je ne comprends pas, articula l'autre, réveillé en Bursaui à ce contact qui le lit frissonner. — Alors, réellement, vous n'êtes pas souffrant? — Soutirant! A aucune époque de ma vie, je ne me suis senti ni plus de vigueur de corps, ni plus de vaillance d'esprit. Voulez-vous en juger? Lisez ceci. Et il lança, tout ébouriffées sur la table, Jes feuilles de papier collées à ses doigts. Bupert tendit une main avide; mais, avant qu'il eût saisi les pages, Goulazou s'en était emparé et avait réussi à les glisser dans le tiroir demeuré entr'ouvert. — Monsieur I gronda Jourfier, se ruant vers la table. Goulazou, qui avait refermé le tiroir, en lira la clé vivement et, l'offrant à l'archange Lucifer qui l'enveloppait de ses ailes, dont le souffle embrasé lui brûlait le visage : — Je te délie bien, mon Bernard, lui dit-il d'une voix où passèrent des notes célestes, je te défie bien, quand c'est moi qui te le défends, d'ouvrir le tiroir de cette table. Jourfier saisit la clé âprement et l'engagea dans la serrure. — Monsieur l'abbé I s'écria Bupert. *- Luissez-lu, monsieur l'archiprêtre; je le connais, il n'ouvrira pas le tiroir. Jourlier se retourna ; ses traits étaient détendu», et U 13 UG LUCIFER flamme qui les injectait tout à l'heure venait de s'étein- dre soudainement. Un petit bruit se fit entendre : la clé du tiroir, s'éehappant de ses doigts, tombait sur le parquet. — Mon enfant I... sanglota Coulazou, les deux bras tendus. Jourfier cacha sa tète dans la poitrine de son ami et pleura. \ V l Le point est délicat, mais il s'impose à nous, et ce se- rail manquer de respecta notre sujet que de ne pas en aborder loyalement les difficultés. Comment, d'ailleurs expliquer les violences extrêmes de notre principal personnage, ses apaisements subits, les bouleversements de son humeur, si nous ne nous hâtions de toucher un mot de la condition exceptionnelle, extra-humaine où l'Église condamne le prêtre à vivre. Assurément l'abbé Jourfier, de race énergique, obstinée, entière, se trouvait disposé de nature à l'exaltation, et des penchants irrésistibles le poussaient vite à la fureur. Mais non- n'en pouvons douter, cette fougue sural......lante du caractère se fût singulièrement apaisée, s'il lui avait été donné de s'épandre dans les tendresses de la famille. Entre la femme et l'enfant, la folie des nerfs n'est pas pins possible que l'aberration de l'esprit ; ces deux termes sublimes de la vie redressent l'homme, le maintiennent dans la force et dans la dignité. Le malheur de Jourfier fut d'entrer dans l'Église. Les premières années du sacerdoce se passèrent dans une sorte d'inertie morale, d'inconscience à peu près absolue de lui-même. La rude éducation du séminaire le portait encore, et il ne pensait, ne sentait rien par son propre esprit ; il sentait, il pensait par l'esprit qu'on avait insufflé en lui. Un joru, LUCIFER -1*7 à Blancmoutiers, il dut offrir l'hospitalité à l'abbé Vignerte, interdit, et écouter ses confidences. Un immense écroulement se lit dans son âme : pour la première fois, il entrevoyait le péril de sa situation de prêtre, Auquel il ne lui était jamais arrivé de songer auparavant. Son effroi fut tel, que lui, jusque-là très calme, très ferme, à partir de ce moment, tremblait de tous ses membres lorsqu'une femme, fût-ce la dernière des paysannes, l'appelait au confessionnal. Qu'il lui aurait »'té doux de fuir au sommet neigeux dos Gévcnnes-Hautes Rt de n'en redescendre jamais ! Après des années d'agitation, de trouble, de bouleversement intime qui avaient plus d'une fois menacé sa vie, — un jour, attentat inconnu de tous, môme de Goulazou, Jourfier, égaré par une douleur sans nom, la tête perdue dans la fièvre, n'avait-il pas de ses deux griffes essayé de s'ouvrir la poitrine pour éprouver si son âme désespérée s'en échapperait, — après des années effroyables, notre martyr, pris au piège de l'Eglise, vit poindre comme un commencement de repos. Il en étail là, aspirant un air nouveau, les bras levés vers le ciel en un élan de reconnaissance, lorsque Goulazou, do- miné par son Idée lixe, le jeta dans l'immense labeur de y Histoire générale de l'Église, et cela sans nulle préparation, violemment. Le îiœuf muet de Mireval se laissa charger outre mesure, sans se plaindre, et marcha d'un pied sûr dans le sentier tracé jadis par le chanoine Barthet et l'abbé ftupert. Malheureusement, le cerveau ( le Jourfier, à peine remis des secousses d'une chasteté conquise au prix de son sang, s'enflamma dans l'excitation d'un travail sans Irève, et l'ennemi qu'un jour, dans son jardin de Saint-Salurnin-les-Murs, il si' vantait d'avoir lerrassé, reparut. Quel désespoir! Quels gémissements furieux! Lui, en tout partisan d'un ordre parfait dans le domaine des choses et dans le domaine des pensées, lui qui avait une conception si haute de la sérénité dans une vie adonnée aux devoirs austères, aux devoirs religieux, les plus nobles des devoirs, il se trou- Lis LUCIFER vait encore exposé aux assauts de la chair, aux assauts de Satan, acharné à Je traîner dans la boue, à lui ravir ensemble et sa dignité et sa vertu ! Quand, à l'exemple de Marie-Madeleine, aurait-il rejeté hors de lui les Démons qui le dévoraient? Une nuit, tout le monde dormait dans la maison. Lui s'était attardé sur les livres selon son habitude. Soudain, suffoqué par des chaleurs intolérables qui lui montaient à la gorge comme des flammes, il alla à l'une des fenêtres de la salle de la Bibliothèque et l'ouvrit... On était en janvier. La nuit était froide, mais d'une limpidité admirable. L'air très vif le releva d'un demi-évanouissement et rétablit dans son front brûlant la marche interrompue de sa pensée. Il vit là-bas Mireval,où la lune, à chaque minute, semblait s'amuser à dérouler tour à tour des ombres très noires, puis de magiques clartés; il vit à dix pas la Nive, sous les jeux de la lumière, tantôt Achéron bourbeux, tantôt rivière éblouissante, charriant le ciel avec ses nuages flottants, ses étoiles brillantes et pointues comme le Bn boutd'une myriade d'épées... Jourfier regardait la Nive, il la regardait obstinément. La vue de l'eau, où passaient, plus étincelants que des écrins, des tas de neige arrachés par le courant aux campagnes environnantes, lui faisait éprouver une délicieuse sensation de fraîcheur. Brusquement, par un bond de montagnard, il sauta de la fenêtre du rez-de-chaussée, haute de trois mètres, dans le jardin, et marcha devant lui d'un pas effréné. Où courait-il? Gomme saint Bernard, sou patron, habitué à calmer dans les eaux glacées d'un lac voisiu de l'abbaye de Glairvaux « 1rs soulèvements de sa bête frémissante sous le joug », allait-il, lui aussi, se jeter dans la Nive? « Mon Dieu! hâtez-vous de me secourir, Domine, ad adjuvandum me festina », murmura-t-il. Et il se précipita. Tant d'héroïsme eut sa récompense : à la longue, Jourfier, depuis si longtemps armé contre lui-même, 1.1 ' Il Kl! goûta les prémiens de l'apaisement. Le cœur, fort mal traité dans la bataille, demandait la paix. Ce fut une grande douceur de la lui accorder. On respira les premières bouffées d'air libre. Quel enivrementl Ce fut surtout aux conseils de Rupert que Jourfier dut d'entrevoir la délivrance. Ce grand vieillard, aussi robuste à soixante- dix ans qu'un chêne du Bournat, avait sans doute dans sa jeunesse subi la tempête du sang et découvert peut-être quelque moyen de n'y pas périr. En dépil de Coulazou, difficile à convaincre, car, préservé de l'aiguillon delà concupiscence par sa chétivité physique, l'intelligence complète de l'homme devail toujours lui échapper, l'archiprétre fut d'avis que Bernard n'abandonnât pas l'œuvre commencée. Après la fièvre ardente, trop ardente du travail, le livrer soudain à l'oisiveté serait éviter un danger pour tomber en un autre coup sur coup. 11 convenait de modérer l'action du cerveau de Bernard, maïs il fallait se garder de vouloir arrêter celle action. Les réactions extrêmes étaient dommageables infailliblement. Bernard conquerrait la tranquillité sereine, où lui-même, Rupert, étail parvenu au cours des années, si, à son exemple, il avait la volonté ferme de mieux équilibrer son hygiène, de ne pas donner toutes ses heures à l'esprit, d'en attribuer quelques- unes au corps. Dans la primitive Eglise, les prêtres travaillaient, avaient des métiers, ce qui ne les empêchait s d'évangéliser les nations. Les moines, ceux du moins qui s'étaient interdit le travail de leurs mains, trouvèrent inscrites dans lu règle toute espèce de viol.....'es à exercer contre leur chair misérable : des génuflexions inler- minables, des jeûnes cruels, la discipline meurtrière, et, quand tout cela ne suffisait pas, la lancette qui faisait jaillir le sang. — Cette opération, qu'on qualifie dans nos vieux livres par ces mots : — « Diminuer le moine, minueremonackum », me fail horreur, poursuivi! l'archiprétre de Saint-Optat. — Cependant, quand la vertu peut dépendre... murmura Coulazou. 13. 180 LUCIFER — Puisque nous ne sommes que trois prêtres ici, j'achèverai ma pensée : même pour ravir la créature humaine jusqu'au ciel, on n'a pas le droit de la mutiler. — Vous avez raison, monsieur Farchiprêtre, s'écria Jourfier : la plupart des fondateurs d'Ordres, par des règles barbares, attentèrent à l'homme et attentèrent à Dieu. — Mon cher Bernard, lui dit Itupert avec un intérêt attendri, je devine ce que vous soutirez. Je vous promets le repos. Mon âge m'a permis de connaître votre père, même votre grand-père, et je m'explique, en me rappelant vos parents, le retard que la nature met à mourir en vous. Elle mourra, elle est peut-être près de mourir, et les muscles et les nerfs, ces chaînes écrasantes, tomberont. En attendant, pour favoriser une pacification prochaine, évitez les veilles, évitez le recueillement trop absorbant de la pensée et montrez-vous attentif à nos cérémonies de Saint-Optat. Rien ne saurait être indifférent à une cure complète. Croyez-moi, vous éprouverez un souiagemenl 1res doux dans La diversité des occupations. Dieu ne vous a pas fait pour une chose unique, il vous a fait pour mille choses à la fois, et vous êlcs responsable de toutes vos aptitudes devant lui. Ne vous claquemurez pas au faubourg des Verriers; de temps à autre, prenez votre élan vers le Col de l'Ermitage, vers le plateau du Bournal. C'est en les escaladant avec rage que je trouvai le calme dont vous avez besoin. Marchez, marchez sans cesse, marchez jusqu'au harassement de votre poitrine et de vos jarrets. La paix pour vous réside sur les pics escarpés; ceignez-vous les reins et partez. — En effet, monsieur l'archiprétre, c'est pour moi que le Psalmiste a écrit ce verset : — « J'ai levé les « yeux vers la montagne, carc'csl de là que me viendra « le secours, leuavi oculos meos in rnontem, unie veniet « auxilium milii. » — Un souvenir, reprit Rupert. Lamennais, vous le savez, suscita d'incroyables enthousiasmes dans le LUCTFKTl 151 clergé de France vers lu fin de la Restauration. Je puis l'avouer, je fus, parmi les prêtres du diocèse de Mi- reval, un des premiers subjugués. Je voulus voir ce grand homme dont le génie m'éblouissait, et j'ob- tins de mon évêque l'autorisation d'entreprendre un Voyage à Paris. Vous ne devineriez jamais en quel état je trouvai le célèbre auteur de VEssai sur l'Indifférence, quand il me fut accordé de pénétrer chez lui en un pauvre appartement de la rue Monsieur-le- i'iince. — En quel état le trouvâtes-vous? demanda Jour- fier. — Lamennais était en bras de chemise, un fleuret à la main... — Un fleuret I s'écria Coulazou. — Il faisait deux pas, deux pas très sonores sur le parquet, puis lirait à pleine arme contre la muraille, dont le papier pendait déchiré. « — Mon Dieu! » m'écriai-je, ivre d'étonnement. n Lamennais se retourna et me montra une face longue, maigre, un peu jaunâtre, toute ruisselante de sueur. Je demeurai interdit. « — Vous ne vous attendiez sans doute pas, me « dit-il, quand l'ecclésiastique qui m'avait introduit « m'eut présenté à lui, vous ne vous attendiez sans I doute pas à voir Lamennais sur le terrain. C'est un II duel à mort, monsieur l'abbé. 4 — Un duel?... dcmandai-je, ne comprenant pas. « Il me regarda d'un œil profond; puis, à bout portant : « —• Gomment vous y prenez-vous pour vous con- « server chaste, monsieur Rupert? Moi, voilà ma re- « cette, et, le cas échéant de la tentation, je vous con- " 8 eille de l'essayer.' La femme ne résiste pas au « fleuret. » Tous trois demeurèrent silencieux. Enfin Coulazou, élevant sa tête penchée : I l CIFEfl — Une escrime folle, des courses exténuantes, dit-il, ne valent guère mieux, pour dompter Satan sans cesse en révolte chez la créature humaine, que la saignée répugnante dont vous nous parliez tout à l'heure, mon cher Rupert. Ces moyens paraissent différents; ils sont les mêmes dans le fond. Je préfère, à tant de violences, à tant de brutalités exercées sur ce pauvre corps fait à l'image de Dieu, les exercices plus doux de La prière, «le l'abstinence, du recueillement. J'ai entrevu, moi aussi, le chemin dangereux de la jeunesse; mais au lieu de lever mes yeux vers la montagne, je les ai levés vers le Seigneur, « duquel vient réel- « lement le secours, auxilium a Domino qui fecit « cœlum et terram. » — Mon cher Bernard, se contenta de dire Rupert, moi, j'ai vaincu mon corps par la fatigue. — Moi, mon enfant, riposta Coulazou, j'ai vaincu mon corps par la pr ière. — El si la chasteté était un mal? s'écria Jourfler, bondissant par-dessus les faillies obstacles qu'on lui opposaii comme par-dessus des barrières trop fragiles pour le contenir. — Songericz-vous à enfreindre la loi qui, à elle seule, constitue presque toute la discipline de l'Eglise? lui demanda Rupert épouvanté. — Je ne songe à enfreindre aucune loi, et pour vous rassurer tout de suite, monsieur l'archiprêtre, je vous le jure, vous me verrez mourir avant de me voir déserter mon ordination... Mais, enfin, si cette chasteté cruelle, dont nous ne pouvons parler sans une révolte des entrailles, qui nous rend hagards cl pantelants, qui nous cloue au gibet de la croix toute la vie, était un mal ? Ce qui est inutile... — Bernard! interrompit Coulazou. — Ce qui est inutile est mauvais, insista-t-il, incapable de se déprendre de son idée, et la chasteté me parait aussi inutile à la marche de l'Église qu'à son triomphe définitif ici-bas. Une chose m'a frappé en élu- i.ur.iFHit 153 «liant les documents pour VHistoire générale,c'est la situation des femmes à l'aurore du christianisme. A cette époque radieuse, les femmes sont partout; elles aussi deviennent de rudes ouvriers « de la vigne nouvelle », et elles accompagnent les apôtres, comme précédemment elles accompagnaient Jésus. Et à ce propos, quand Pierre renia, quand le bien-aimé .Iran s'enfuit, les femmes restèrent inébranlables; rien ne put les éloigner du Nazaréen, ni au moment de sa passion, ni au moment de sa mort. Souvenez-vous de ces légions de patriciennes (pic sninl Jérôme entraîna à sa suite en Judée. Il est impossible d'oublier Mélanie, issue de la famille impériale, dont les vertus éclatantes atteignirent l'univers païen au cœur et le poussèrent si vivement à Jésus-Cluisl. Les femmes ne se mêlent en aucune façon aux hérésies, cette lèpre des premiers jours; elles sont au culte, qu'elles embellissent, qu'elles créent pour ainsi dire. C'est à leur présence assidue dans les catacombes d'abord, plus tard dans les sanctuaires jaillis du sol où ils se cachaient, qu'il faut rapporter mille choses touchantes de nos cérémonies. — « Les « femmes me conseillaient », a écrit le grand saint Ambroise, Et quel héroïsme elles déployèrent à travers les persécutions! Plus faibles que l'homme, j'affirme qu elles furent plus fortes que lui devant les bétes du cirque, qu'elles, elles seules, élevèrent la mort chrétienne à celle hauteur sublime qui (il tomber le glaise des mains du bourreau. — Nous somme- de tOli avis, les femmes furent admirables, dit Coulazou. — Elles le sont toujours. Je me demande ce que deviendrait l'Église sans elles... Une antique cité en fîmes, un désert immense... — Prenez, garde! interrompit l'archiprôtre d'un ton de reproche. ,— Oui, je vous comprends, et je crois comme vous à 1 Eglise éternelle; mais je crois aussi à l'éternel dévoue- m ent de la femme, attachée à l'Église depuis le Cal- 134 LUCIFER vaire, qui conlimio à nous amener ses enfants, en attendant de nous amener son mari. — La femme est la tentation, la femme est le danger, la femme esl le souvenir de la première chute! s'écria Coulazou. — Le moyen âge a même prétendu qu'elle était le Démon lui-même, « une personne tout à fait infâme », et a séparé le clergé d'elle violemment. Eh bien, moi, puisqu'il m'est donné de parler à cœur ouvert, que d'ailleurs nulle autre oreille que vos oreilles amies n'entendra mes paroles, je vous l'avouerai, dans cette séparation de deux êtres créés divinement pour être unis, je démêle moins, de la part de ceux qui la consommèrent, des motif religieux que des motifs humains. La papauté, dé plus en plus forte, tendail de plus en plus à la domination, et Grégoire VII, le terrible fondateur de la loi disciplinaire de chasteté dans l'jïglise, se débarrassa de la femme, convaincu qu'il allait obtenir désormais des soldats mieux aguerris, plus farouches, plus capables de se sacrifier à sa cause, oui, à sa cause, qui n'était ni la cause de l'Lglise, ni la cause de Dieu. 11 faut y mettre quelque bonne foi et nous rendre à l'évidence : au moyen âge, dans les demi-ténèbres de ces siècles barbares, les papes furent plutôt des princes que des pon tifes, et ils se montrèrent constamment plus préoccupés des intérêts de la terre que des intérêts du ciel. A mon avis, la chasteté naquit de cet âpre désir, moyennant une armée bien disciplinée, d'étendre le pouvoir apos- lnlii|ue jusqu'aux extrêmes limites du mondé, de le faire peser plus particulièrement sur la tète des rois, afin que, dans leur humiliation, le pape parût plus grand qu'eux tous. Faut-il vous rappeler la bulle folle de Boniface VIII, Unam sanctam, revendiquant la possession de l'univers pour les pontifes romains? La chasteté, — notre chasteté, la vôtre, la mienne, — est liée a celle œuvre énorme de Hume bataillant pour sa suprématie parmi les nations; voilà pourquoi elle demeure à mes yeux plus une affaire politique qu'une LUC IKK il 188 inspiration venue d'en haut, et pourquoi, faute de conviction, je ne subis pas mon supplice avec tranquillité. — Dans ce que tu nous avances là, je démêle bien îles erreurs, mon enfant, dit Goulazou, attristé, — Les prêtres se mariaient-ils aux premiers temps de l'Égliseel même plus tard? riposta Jourfier. — La chasteté n'en était pas moins estimée comme un état plus voisin de la perfection que le mariage... — Oui ou non, vers le milieu du onzième siècle, saint Léon écrivait-il, dans une épitre à Parménien : — « Nous » professons pleinement, omnino profilemur, qu'il n'es! ' point permis à l'évêque, au prêtre, au diacre, au « sous-diacre de négliger sa femme pour cause de re- « ligion? » — Nous vous accordons que saint Léon, en effet, écrivait ces paroles mémorables à Parménien, vers le milieu du onzième siècle, articula lentement Rupert. Mais en quoi ces paroles mémorables prouvent-elles que la chasteté, instituée moins par L'autorité de l'Église que par la tradition, n'ait pas été une loi sage, une loi préservatrice, une loi qui a communique au corps ecclésiastique en voie de formation la force de durer jusqu'à nous? 11 se peut que certains papes trop ambitieux aient tiré parti, pour leur domination terrestre, des bataillons que leur soumettait plus déterminés que jamais la pratique d'une vertu surhumaine. Pourquoi nous en plaindre, si ces papes, croyant travailler uniquement pour eux, ont travaille pour l'Eglise à leur insu? D'ailleurs, mon jeune ami, si nous nous rapprochons de nos temps malheureux, de nos temps d'orage, de soupçon, de lutte, je ne doute pas que vous ne conveniez avec moi de la belle tenue du clergé catholique à travers nos perpétuelles révolutions. La chasteté lui permet de voir couler le torrent de toutes les fanges sans s'y mêler, et il attend sur le rivage, car il sait bien qu'à lui seul est réservé l'honneur de devenir ressource dernière, la suprême consolation de Niu- Manité... Bernard, il faut vaincre, il faut dominer de LUCIFER toute la force de votre nature puissante ce qui pourrait s'élever d'impur en vous... Ce combat, qui est le bon combat, ce combat que j'ai combattu, est digne de votre énergie, il est digne de votre probité, il est digne de votre religion. Vous aimez Dieu, n'est-il pas vrai? — Je l'aime. — Il faut l'aimer comme l'aimait ta mère, mon enfant, dit Coulazou. — Ma mère!... Je lâcherai d'imiter ma mère en tout et pour tout, balbutia-t-il, pénétré d'une émotion qui soudain le fit trembler de la tête aux pieds. — Et vous deviendrez un saint, mon ami, lui dit Ilupert bouleversé. — Ali! monsieur l'archiprétrel... — Souvenez-vous de saint Paul, do saint Jérôme, de saint Augustin; souvenez-vous de votre saint palron, le grand abbé de Clairvaux... — Je me souviendrai d'eux, murmura-l-il avec la docilité d'un enfant. — Ceux-là et bien d'autres avaient le sang impétueux, la nature facile aux tempêtes, ajouta Rupert. Ils vinrent à bout de Satan qui les traversait sans relâche, et se conquirent à Dieu. — Promets-moi que tu te conduiras comme eux, mon lil-. implora Coulazou. — Je suis prêt à me couronner la tète d'épines! s'écria Jourfler, se précipitant vers ses amis d'un élan sublime, un élan de martyr courant à ses bourreaux. Rupert et Coulazou marchèrent vers la porte de la Bibliothèque. — Ne vous en allez pas, je vous en prie, sans me pardonner Je scandale que j'ai pu vous causer, s'écria Jourfler. — Que la paix soit avec \oas,pax tibi! lui dit Rupert. El il l'embrassa. — Pax tibil lui répéta Coulazou. lil il l'embrassa. LUCIPEB 157 XVII Jourfier avait compris la vérité profonde de certaines observations de l'archiprétre Rupert; par un brusque effort de volonté, il changea la conduite de sa Vie. Désormais, le travail de nuit fut supprimé, complètement supprimé. Pour retrouver ces belles et bonnes heures silencieuses, où la plume courait d'elle-même sur Le papier, il fallait attendre la pacification du cerveau, bouleversé par la tempête des sens et des idées. 11 fit des lectures, écrivit quelques pages dans la ma- linée sous l'œil vigilant de Coulazou, toujours debout à côté de lui pour lui montrer la bonne voie. — Soyez, mon guide, et, si la tentation me menace, aidez-moi à la repousser, disait-il avec un accent Ire- doux de soumission. — Ne crains rien : tu es sauvé ! — Oh! pas encore.... — Continue de prier. Il est certain que, depuis le jour où il avait dénoncé à ses deux amis les intimes tortures de son àmc et de son corps, l'abbé Jourfier priait avec une extrême ferveur. Plus d'une fois, à Saint-Optat, abîmé au pied des autels, U crut ressaisir les enthousiasmes, les extases de sa jeunesse au grand séminaire, quand il était encore si pur, quand aucune pensée mauvaise n'avait encore effleuré, sali la virginité de son jugement. Oh ! que c'était bon de prier! Pourquoi avait-il négligé ses devoirs si légers de chanoine de la cathédrale, puisque la cathédrale lui re>- tituait en partie le repos perdu, lui promettait de le lui restituer tout entier? Il viendrai! a Saint-Optat chaque jour, il y chanterait les offices à plein gosier, à plein cœur, et sa Bouffrance, et sou supplice B'envoleraienl aux voûtes avec sa voix. Lorsqu'il lui était arrivé de se bercer de cet espoir 14 158 LUOIFIÎK de délivrance, Jourficr sortait, de la cathédrale allégé, rajeuni, et vaquait â des occupations faites pour prolonger son rêve. Tantôt, prenant la rue des Clarisses, il se dirigeait vers le grand séminaire, où il embrassait son neveu avec une effusion qui laissait Jean Montagnol abasourdi; tantôt, gravissant les bords du Gavet, vers le haut de la ville, il allait visiter un ménage pauvre de son ancienne paroisse de Saint-Saturnin-lcs-Murs, où il vidait sa bourse, trop indigente à son gré. De quel élan, après ces courses, qu'il poussa quelquefois jusqu'au Col de l'Ermitage, plus d'une fois jusqu'au plateau du Bournat, il regagnait le faubourg des Verriers! Il marchait tranquille, en paix avec lui-même, s'avouant qu'il n'était pas si difficile d'être un prêtre honnête après tout. Un soir, il fut surpris, descendant des sources delà Nive, qu'il visitait de temps à autre parmi des rocaillcs inaccessibles, de se trouver en plein quartier des Sablons. Depuis des années, il évitait de passer dans cette partie de Mireval, où s'élevaient les bâtiments de la Compagnie de Jésus. Justement, il était dans La nu; du Mûrier Longeait la Résidence Saint-Ignace, le repaire de ses ennemis. Ses jambes, prévenues par une inquiétude subite, demeurèrent fixes. Il éprouvait la première al teinte d'un ressentiment qu'il avait pu croire anéanti, brûlé au creuset de ses dernières tortures, quand, la porte de Saint- Ignâce s'entrc-baîllanl, un pétit homme en soutane, gros comme une noisette, roula sur le trottoir. — Vous, monsieur le chanoine! s'écria le R. P. Cus- sol, abordant Jourficr avec une exquise politesse. Est-ce que vous veniez nous voir? — Non, mon Révérend l'ère, répondit-il, s'inolinant avec respect. — Je vous trouve un peu pâle. — Je descends du Bournat, et il ne serait pas impossible qu'une excursion trop Longue m'eût un peu fatigué. — S'il vous étail agréable de vous reposer une minute... — Merci, mon Révérend Père. LtJfcÏFER 189 Et .Tourfier, ayant salué,doubla le pas. Mais le Jésuite, sautant comme un chat maigre, ne le quittai! pas. Jourfier, qui étaithomme de bonne compagnie, marcha plus lentement. — Vous travaillez toujours beaucoup, monsieur le chanoine? s'informa à brûle-pourpoint le Recteur de Saint-Ignace. Jourfier, très étonné, n'èut pas l'air d'entendre. — A quand le premier volume de votre Histoire générale de l Église? — Je n'en sais vraiment rien, mon Révérend Père, balbutia-t-il, maudissant la longueur interminable de la rue du Mûrier, où l'on aurail le temps de lui fouiller 1 ame jusque dans ses plus intimes replis. — Si j'en juge par ce que j'ai lu de vous dans le Bulletin des Conférences, vous êtes un écrivain de grandes ressources, et je ne doute pas que vous ne réalisiez une œuvre remarquable. Tant mieux pour l'Église, qui a besoin de plumes vaillantes et... convaincues. fie dernier mot, tombant tout seul, comme Béparé de la phrase, était lourd de malice et de méchanceté. Jourfier, résolu à dépouiller le vieil homme de colère, voulut ne pas compromettre les premières conquêtes faites sur lui-même, et articula d'un ton très calme : — J'ignore s'il existe des prêtres capables de parler ou d'éorire sans conviction; pour moi, s'il m'est permis démener mon œuvre à bout, à défaut d'autre mérite, elle aura celui de la sincérité. — H se pourrait même que cette sincérité ne fût pas du goût de tout le monde? — Dieu me voit et méjuge. . — Assurément... Mais Dieu nous invite tous, nous particulièrement qui sommes du sanctuaire, à la tolérance, à la modération, à la douceur... On vous accuse d'être u » peu entier dans vos opinions. — Et qui m'accuse, je vous prie? interrogea-t-il, s arrêtant au milieu de la rue. ■( 00 LUCIFER — Je vous en conjure, monsieur le chanoine, n'élevez pas si haut la voix. Puis il ajouta avec un fin sourire : — On va croire que nous nous disputons... — Entre un religieux et un séculier, la chose n'aurait rien qui doive surprendre. On était parvenu au quai de la Nivc. Le R. P. Cussol, d'un mouvement presque affectueux, saisil la main de son jeune interlocuteur et, la retenant une minute : — Il pourrait se faire, monsieur le chanoine, lui dit-il, que, dans ce trou de Mire val, si dénué de toutes les choses intellectuelles, il vous arrivât de manquer de livres. Voulez-vous m'autoriser, pour votre grand ouvrage, à mettre à votre disposition notre bihliothèque de Saint- Ignace? Nous avons pu acquérir dernièrement, dans une vente, des ouvrages que vous avez feuilletés plus d'une fois... Vous souvenez-vous du galetas de Mou- tiers? Jourfier dégagea sa main et s'en alla. L'été (Hait venu, et le soleil brûlait tout, rôtissait tout, arbres et gens, dans l'étroite vallée de Mireval. Jourfier et Goulazou demeuraient enfermés durant la journée, ne sortant guère qu'à la nuit pour faire une promenade le long de la Nive à peu près à sec. La canicule effleurait à peine Jourfier, dont la peau fortement bistrée résistait mieux à l'incendie de l'atmosphère; niais elle accablait Goulazou, éprouvé d'ailleurs par un malheur écrasant, la perte de son père, mort depuis un mois. A la pensée que Dieu, après lui avoir enlevé l'ancien contremaître, qu'il aimait avec la tendresse d'un fils, pouvait lui ravir le guide, le conseiller de sa vie, à cette pensée désolante, Jourfier sentait un morne désespoir s'emparer de lui. Être séparé de Goulazou! Non, il ne survivrait pas au plus indulgent des maîtres, au plus dévoué des amis... Que faire?... Ilupert, qui, sur l'avis des médecins, depuis les grandes chaleurs, était parti pour Itozièrcs, petite maison de cam- LUCIFER ICI pagne appartenant à l'archiprêtré, en plein Bournati parut mi matin de bonne heure au faubourg des Verriers. — Pourquoi ne viendriez-vous pas passer quelques semaines à ftozières, mon Port-Royal du Bournat? dit-il, s'adressant à Coulazou. — Quelques semaines! s'écria Jourfier, alarméà l'idée u- perbe de son esprit et de ses nerfs, se remit au travail et donna en peu de jours une poussée énorme à I Histoire générale. Muni d'une poignée de crayons et d'un couteau, — un couteau à laine fixe comme un poignard, fabriqué autrefois par h' père de Barthel et trouvé dans la succession du chanoine, —il s'en allait seul à travers les rocailles. 11 goûtait une extrême joie à battre l'étendue, sous le soleil brutal qui l'inondail de sueur, qui le grillai! jusqu'aux os. Quand il avait découvert un bouquet perdu d'yeuses rabougries, un mur de ferme projetant un peu d'ombre, une fente noire entre deux blocs, il s'asseyait et écrivait... Quel recueillement! quelle douceur! quel enthousiasme!... Parfois, allongeant un coup d'œil sur les campagnes cévenoles, arides, nues, dévastées, il lui semblait voir les mornes thébaïdes de l'Égypte vers lesquelles, aux premiers âges, aux âges précisément qu'il était en train de ra- 14. 162 LUCIFER conter, se pr6cipila la foule des anachorètes, des moines, des cénobites, et son crayon volait sur le papier, esquissant un paysage de la Judée en Asie, du désert de Nitric en Afrique, dressant sur pied d'un trait les figures colossales de Paul, d'Antoine, de Pacôme, d'Isidore, d'Arsène, d'Ammonius. (Test aux sources mêmes de la Nive, au fond du creux très frais d'où sourdait un filet d'eau mince et clair, qu'il écrivit cette page, une des plus touchantes de son livre, l'histoire tragique delà courtisane Zoé et du solitaire Martinien : « ...Sous l'ingénieux prétexte de lui demander des « prières. Zoé s'est introduite dans la cellule du céno- « bile. Une fois dans cette place sacrée, ou nulle femme « ne pénétra jamais, la courtisane laisse lomber sa « chevelure, dont le flot, en se déroulant, effleure ta « poitrine nue de Martinien. Le solitaire tressaille. Zoé « lui fait une ceinture de ses bras. Martinien chancelle, « il va succomber. Zoé lui donne les plus doux noms « de la terre. L'amour, plus fort que le vin, grise le so- « litaire, prêt à oublier Dieu. Martinien ne se reconnaît « plus lui-même. Martinien n'est plus Martinien. Tout à « coup, des branebettes de laurier-rose et des feuilles « sèches de palmier, recueillies pour faire bouillir sa « marmite, embarrassent les pieds de l'anachorète. « Martinien se baisse pour se débarrasser de ces en- « traves. Mais, ô miracle! les lauriers roses, les pâlir miers prennent feu brusquement. Martinien revient à « lui, et, repoussant la courtisane qui L'enveloppe comme « un serpent, il plonge ses jambes dans les flammes « jusqu'aux genoux. « — Que faites-vous là, mon Père? s'écrie Zoé. « — Je veux voir, répond-il, comment je suppor- « ferais les feux de l'Enfer, moi qui les brave en ce « moment. « Zoé, touchée de la grâce divine, s'enfuil incontinent. « Comme la pécheresse Marie-Magdeleine, elle termina « saintement ses jours dans un désert de la Syrie. » LUCIFER Jourficr revenait à Rozières à la nuit tombante, toujours par des sentiers nouveaux, enchanté de connaître le pays, surtout de se rompre de fatigue par des courses exaspérées. Quels appels lui adressaient de loin ses deux amis demeurés au gîte! Kl c'étaient des embrassades profondes, comme si l'on ne s'était pas vu depuis dix ans. On faisait une courte prière en commun sur le perron même de Rozières, puis on rentrait. Avant de souper, on lisait les pages nouvelles, chaudes encore des dernières idées de Bernard. — L'ai ici Ile, selon son habitude, a butiné les fleurs de nos Gévennes, et pourtant je ne sais pourquoi, ce soir, le miel me semble amer, dit Coulazou après la lecture de la page consacrée à Zoé et à Martinien, page où Jourfler avait laissé percer comme un souvenir attendri de ses anciens déchirements. — Ce miel est toujours le miel des forts, c'est le miel découvert par Samson dans la gueule du lion qu'il avait tué, B'écria Ruperl avec transport. Au train dont Jourfler menait la besogne, le premier volume de l'Histoire générale de l'Église, vu, revu, corrigé, recorrigé par nos trois ermites, fut achevé le 15 septembre. — Mes amis, dit l'archiprétre, s'emparant du manuscrit, je pars demain pour Paris. — Pour Paris? interrogea Jouiiier. — Le libraire Thévenin, de la rue Cassette, qui édita h' s divers travaux de Coulazou et aussi mon Etude tur Matsillon, se chargerait certainement de publier VJ/is- loire générale. 11 faut que je le voie, que je discute avec lui les conditions auxquelles on pourrait s'entendre. Combien comptez-vous avoir de volumes, Bernard? — Si l'on adoptait le plan de Barlhel, l'ouvrage aurait dix volumes. — Que Thévenin payera bel et bien cent mille francs... — Cent mille francsI — Croyez-vous que nous allons faire cadeau à Thévenin de l'Histoire générale? n;i il CIFER — Je no me préoccupe que d'une chose, moi, c'est qu'une fois achevé, notre livre paraisse et trouve des lecteurs. — Que parles-tu de notre livre, mon enfant! dit Coula/ou. /Vo/re livre! mais il n'a jamais existé, celui-là, et il n'existera jamais. Il s'agit, de ton Histoire, de la tienne, entends-tu? de celle que tu écris seul. — Et vous autres? — Nous autres, nous sommes les manœuvres qui avons recueilli un peu partout les pierres et le mortier; loi. tu es l'architecte qui édifie le monument. — Mon cher Bernard, intervint Rupert gravement, dans le cas où il vous paraîtrait dangereux d'accepter seul, devant les hommes et devant Dieu, la responsabilité des doctrines de Y Histoire générale, nous sommes prêts à signer un livre auquel nous vous avons si vivement incité. — Si vous pensez qu'il puisse y avoir péril, monsieur l'archiprêtre, j'accepte le péril tout entier, je le veux pour moi seul ! s'écria Jourfler fièrement. — Alors, vous me donnez carte blanche pour régler la question d'argent? — Elle n'a aucune importance pour moi, répondit Jourfier. — Ni pour moi, appuya Goulazou. — Je partirai demain, répéta Eluperl. XVIII A latin du printemps de 1865, le samedi avant la Trinité, le chanoine Jourfier, en plein travail, en pleine fièvre parmi les pontificats orageux, obscurs, sanglants de la plus noire période du moyen âge, éprouva une grande consolation : Jean Montagnol fut ordonné prêtre. N'ayant rien fait pour pousser son neveu vers la cléri- LUCIKKH IG5 cature, il goûta une jouissance d'autant plus délicate que, dans La vocation tout à fait instinctive de Jean, il voulut voir comme une bénédiction de Dieu accordée à sa famille, comme un pardon accordé à lui-même, entré dans l'Église si inconsidérément. Le ciel n'avait pas maudit les Jourfier. Après la première messe du nouvel ordonné, messe (jui fui célébrée dans le pauvre sanctuaire de Sainte-Eulalie-sur-Nive, plein de souvenirs, et que servirent solennellement Jourfier et Coulazou, il y eut fête au faubourg des Verriers. Ce fut un repas très modeste, auquel présida M mo Montagnol, le visage tour à tour souriant, tour à tour noyé de grosses larmes de joie. Cette mère pieuse, penchée en avant, dans celle attitude surprise, heureuse, ravie, que les peintres de la Renaissance ont donnée à la Vierge, assistant à côté de son divin fils aux Noces de Cana, ne savait que regarder Sun enfant, rendu par l'onction de la veille plus beau, plus grand, plus magnifique que jamais. Pour Bernard Jourfier, sans laisser éclater au dehors ses impressions intimes, il était non moins ému que sa sœur, et à plusieurs reprises ses yeux à lui aussi s'arrêtèrent sur la face de Jean qui l'éhlouissait. Oui, manifestement, son neveu avait été élu, et il rayonnait, en ce jour où il lui avait été accordé de monter pour la première fois à l'autel, des grâces lumineuses dont Dieu fait resplendir les véritables vocations. — A propos, mon cher Rupert, dit le chanoine Coulazou, voici les beaux jours arrivés, et nous ne tarderons pas à partir pour notre Port-Royal du Rournat. Si nous emmenions Jean avec nous? — Jean ne nous appartient pas. mon ami, répondit l'archiprétre; il appartient à Monseigneur. — Eh quoi! mon neveu va me quitter comme cela toul de suite? s'écria Jourfier. Il me semble (pie Monseigneur pourrai! me le laisser quelque temps. - Et à moi aussi, Bernard, il pourrait me le laisser quelque temps, gémit M a * Montagnol, ;'i laquelle personne n'avait songé. 166 LUCIFER — Au fait, reprit Jourfîer, je ne vois pas pourquoi, quand sa mère et moi nous désirons le garder auprès de nous, Jean entrerait dès aujourd'hui dans le service actif de l'Eglise. A Rozières, il nous aidera dans nos travaux.,, puis, un jour, il vivra de ses messes el des quatre-vingt mille francs que doivent rapporter les dix volumes de l'Histoire générale. Aux termes du traité signé avec le libraire Thé venin, ne dois-jc pas loucher six mille francs par volume, plus une prime de vingt mille francs à la livraison des dernières feuilles du manuscrit? L'archiprétre de Saint-Optat considéra Jean Monta- gnol, qui n'avait osé articuler un mot. — Et toi, mon enfant, lui demanda-t-il, que voudrais- tu faire? — Moi, monsieur l'archiprétre, je voudrais bien... aller en Chine. — En Chine! s'écrièrent simultanément Jourfier el Coulazou. M me Montagnol éclata en sanglots. — Alors, tu aimerais d'être missionnaire? poursuivit Rupert. — Oh! oui, soupira-t-il, les yeux au ciel... Si vous saviez combien a été beau le martyre du R. P. Triai! iu, en Corée! On lui déchirait les membres avec la semelle de cuir, et il répétai! à ses bourreaux : — « Encore! encore! » —Durant ma retraite pour me préparer à la prêtrise, j'ai lu les cléI-tils d(! cette mort admirable dans les Annales de la Propagation de la Foi... Ah! si mon oncle, si ma mère me permettaient de partir pour la Corée!... — Moi, je ne veux pas ! Ces cinq mois s'étaient échappés île la bouche de M me Montagnol. — Et moi, je te défends de quitter MirevalI ordonna Jourfier, dont la physionomie boule\ ersée eut l'exprès sion presque méchante d'autrefois. Tu n'as donc pas réfléchi, (ils ingrat, ajouta-t-il, que les missions de LUCIFEB 167 l'extrême Orient appartiennent toutes aux Congrégations? _LcR. P. ïriadou était Jésuite, articula l'angélique Monta gnol. — Et tu voudrais devenir Jésuite, toi? — Ou Jésuite, ou Dominicain, ou Mariste... Je crois être fait pour la vie religieuse... Une stupeur écrasante clouait Jourfier sur sa chaise, pétrifié, muet. M mo Montagnol eut peur. Elle se leva et vint jusqu'à son frère. — Bernard! murmura-t-elle. Il la repoussa d'un geste brutal; puis, se tournant vers Jean, qui s'était mis debout à son tour et se tenait à côté de sa mère : — Tu vas m'avouer, et tout de suite, qui t'a insinué les folies dont tu me parles. — Dieu seul, mon oncle, Dieu seul. — Mais Dieu s'est servi de quelqu'un pour te convertir à des idées qui ne sont pas les miennes, qui ne doivent pas être les tiennes par conséquent. Et, dédaigneux de la fête si louchante de ce jour béni entre tous, ne voyant dans Jean Montagnol que le neveu, oubliant le prêtre, cet homme, impatient de toute résistance, osa poser une de ses mains sur l'épaule du jeune abbé et le secoua à le renverser. — Qui vous a prêché la retraite pour la prêtrise, au grand séminaire? — Un saint, mon oncle... Oh ! un saint... — Qui? — Le R. P. de Lunaraye, provincial des Jésuites de Sylvanès. Jourfier dévisagea Rupert et Coulazou d'un regard qui eut quelque chose de fulgurant. — Voilà les Jésuites, messieurs, leur dit-il. Dans cette tourbe de médiocrités qui encombrent notre grand séminaire, — les évéquea doivent en prendre leur parti, ils sont condamnés à n'enrégimenter dans le clergé paroissial que desmédiocrités, — dans cette tourbe se trouvé 1W » LUCIFER par hasard un esprit charmant, que, durant des années, je me suis complu à cultiver, à orner, à travailler de cent façons pour le rendre plus digne de Dieu vers lequel il tendait irrésistiblement. Que font les Jésuitesj? M gr Christian les ayant autorisés à pénétrer dans son grand séminaire, à y prêcher des retraites, à y prendre la direction des jeunes lévites à la barbe du véritable directeur, il serait de simple loyauté de ne pas trahir la confiance de 1 evêque de Mireval et de lui laisser, pour le bien, pour l'éclat de son diocèse, les rares bons sujets que le ciel lui a envoyés. Les Jésuites ne l'entendent pas ainsi : ils font leur triage sur le volet, et Sa Grandeur ramasse les miettes, recueille les rebuts. Et quand je parle de la Compagnie de Jésus, j'entends parler des Congrégations en général, acharnées toutes à écumer les séminaires pour leur plus grande gloire et le plus grand abaissement du clergé paroissial. Que Dieu se monlre dans la nue! Que son tonnerre éclate et ressuscite les évèques endormis! Il n'est que temps. — 0 mon oncle, je ne vous quitterai jamais, balbutia Montagnol. — Et remarquez-le, messieurs, poursuivit-il, sourd aux protestations du jeune prêtre, remarquez-le, je vous prie : dans le cas présent, pour les Jésuites, il y avait un stimulant particulier à tenter de ravir l'abbé Jean Montagnol à la vie séculière. L'abbé Jean Montagnol n'était-il pas le neveu, le fils du chanoine Bernard Jourfier, de l'ancien desservant de Saintc-Eulalir, de l'audacieux qui, à Blancmoutiers, leva l'étendard dé la révolte contre la Compagnie? Quel triomphe, quand on serait parvenu à détacher le neveu de l'oncle, le Mis de son père, en l'engageant dans les voies contre lesquelles on avait dû si obstinément le prémunir! Montagnol Jésuite, c'était Jourfier humilié, presque flétri. Et Saint-Ignace tout entier s'est dévoue a cette œuvre impie, à celte vengeance, caria vocation religieuse infiltrée jour à jour dans l'âme de l'enfant que j'ai élevé, dont j'ai pétri l'esprit à l'image du mien, n'est autre chose LUCIKKK [69 qu'une vengeance exercée contre ma famille et contre moi... Un bruyant coup de sonnette lui coupa la parole. Des voix éclataient dans le jardin. Au môme instant, la domestique Martine ouvrit la porte de la salle à manger et cria : — Monseigneur! Monseigneur 1 L'évêque !... Tout le monde fut en l'air. Sauf Jourfier, subitement calme, on était un peu effaré. L'archiprètre Rupert roulait et déroulait les bouts pendants de sa ceinture, ne sacliant trop ce qu'il faisait, tandis que Coulazou ôtait sa calotte de cuir bouilli à côtes luisantes, puis se la replaçait au sommet du crâne sans avoir conscience de ses mouvements. Jean, saisi, demeurait a côté de sa mère, qui le rassurait. 11 faut avoir vécu parmi les ecclésiastiques pour se rendre un compte bien net de la terreur qu'inspire aux plus hardis, aux plus déterminés ce simple mot : Monseigneur. En Monseigneur réside une autorité immense, une autorité sans contrôle, toute l'autorité. 11 est au pouvoir de Monseigneur de faire de vous le plus misérable des êtres, un prêtre interdit, quelque chose que chacun, dans le siècle comme dans l'Eglise, rejettera du pied, une sorte de haillon humain qu'un mépris inavoué de tous, une haine de tous qui ne se connaît pas, poussera sans pitié vers 1 egout. Jourlier descendit les marches du perron et s'avança au-devant de Monseigneur. Rupert, Coulazou, Jean, M mo Montagnol venaienl à quelques pas. L'évêque, enveloppé d'un nombreux cortège, où se montraient la téte rude du T. R. P. Salviati, prieur de3 Capucins, la face camuse du R. P. Gussol, la carrure athlétique du vicaire général Arthur Bourdinier de Luzernat, le prolil effarouché de Marins Valette, l'évêque se dégagea du milieu de ses clients et, s'inclinant devant la sœur de Jourfier : — Madame, lui dit-il, parmi les jeunes clercs de la dernière ordination, l'abbé Jean Montagnol est le seul 15 170 LUCIFEK qui soit né dans ma ville épiscopale, le seul dont les parents habitent Mireval; aussi m'est-il bien doux, en ce jour unique et sacré, de venir, avec les dignitaires de mon diocèse, vous apporter mes félicitations. Dieu a béni une première fois votre famille, quand il a appelé votre frère au service de ses autels ; il la bénit de nouveau en y appelant votre fils. M mo Montagnol guida Monseigneur vers la salle de la Bibliothèque. Tandis que Rupert et Coulazou, une minute intimidés, indécis, se mêlaient maintenant au flot débordant des habitués de l'évêché, Jourfier, qui avait reculé de plusieurs semelles, demeurait seul en arrière de cette mul- titude aux costumes divers, la regardant non sans douleur envahir son cher faubourg des Verriers. Il lui semblait qu'on profanait sa solitude, son travail, et il en éprouvait comme une secrète indignation. Certes, la démarche de l'évêque méritait tous les éloges, cl les paroles qu'il venait d'adresser à sa sœur étaient d'une convenance parfaite. Mais encore Jourfier aurait-il préféré que Monseigneur mît moins d'insistance à rappeler les bénédictions du ciel sur sa famille, à faire repasser sous ses yeux le drame intime et poignant de son ordination. Cet homme, d'un esprit très haut, avait cette petitesse incroyable : toutes les fois que le souvenir des siens était évoqué devanl lui par un ecclésiastique, de quelque rang qu'il fût d'ailleurs, il voyait là, sinon une offense bien caractérisée, du moins la marque de dispositions peu bienveillantes à son égard. Sa famille, dont l'activité s'était exercée dans une sphère bien différente de la sienne, restait le poinl chatouilleux de sa vie, et il ne pouvait souffrir qu'une main étrangère, fût-ce la main de son évéque, osât effleurer ce point du bout du doigt. « Je pense bien, se dit-il, comme le dernier prêtre de la suite de Monseigneur disparaissait dans le vestibule, je pense bien que l'évêque de Mireval et ses fidèles acolytes Cussol et Salviati ne sont pas venus ici pour me M CIFER 171 demander compte des votes de mon grand-père à la Con- venlion nationale et des discours démon père à la Chambre des députés... » Cependant, Coulazou, Jean,M me Montagnol, Martine, qui avait perdu la tête, dépouillaient toutes les pièces pour approvisionner de sièges la salle de la Bibliothèque. On en découvrit jusqu'à ;dix-huit, en y comprenant le fauteuil de l'officiant, dans le sanctuaire de Saint-Augustin. Naturellement ce fauteuil tapissé île drap rouge fut offert à Sa Grandeur, qui s'y laissa glisser avec un soupir de satisfaction. Très gras, marchant non sans difficulté, il avait souffert beaucoup de traverser en plein midi tout un quartier de la ville, puis le-Pont-Jourfler, puis l'Avcnue-Colbcrl. L'évôque assis, les vicaires généraux et les chefs d'Ordres saisirent des chaises el se groupèrent autour de sa personne sacrer. Le menu fretin, tant régulier que séculier, prit place au hasard, comme il put. Jourfler, qui, d'un effort robuste, avait traîné sa table de travail, surchargée de livres ouverts, de feuillets fraîchement écrits, jusqu'à la muraille entre les deux fenêtres, se planta debout contre elle, le visage tourné vers Monseigneur. — Et votre Histoire générale de l'Église, monsieur le chanoine, où en êtes-vous? lui demanda l'évêque. — Comment, Votre Grandeur sait?... dit Jourfler, évitant de répondre. — J'ai vu le libraire Thévcnin, lors de mon dernier voyage à Paris. Avant de devenir votre éditeur, Théve- nin a été le mien. C'est lui qui publia autrefois mon Saint /ionaventure, et c'est lui encore qui publiera mon premier volume de Lettres Pastorales... Thévenin m'a appris que votre œuvre marchait d'un bon pas... — D'un pas de géant, ajouta le R. P. Cussol. — Le libraire Thévenin parle de choses placées hors de sa compétence et il a tort de croire ma tâche si avancée. Enfin, avez-vous, oui ou non, attaqué dernière- 172 LU CI PI'H ment le cinquième volume ? insista le Recteur de Saint Ignace. Jourfier, qui estimait inconvenante, dangereuse, l'intrusion des Jésuites dans ses œuvres vives, ne voulut pas entendre le R. P. Cussol, et comme celui-ci. en proie à une curiosité naïve à force d'être profonde, — la curiosité de la Compagnie, — comptant sans doute saisir au vol une phrase sur les papiers entassés, le titre d'un livre, que sais-je? s'avançait vers la table, il fit deux pas au-devant de lui, et l'arrêtant : — Mon Révérend Père, lui dit-il, quand mon ouvrage sera imprimé, j'aurai l'honneur de vous en adresser un exemplaire. M gr Christian, qui ne manquait ni d'esprit ni de malice, semblait dégagé de cette petite scène entre un chanoine de sa cathédrale et le représentant, dans son diocèse, de la toute-puissante Société de Jésus. Préparé peut-être à quelque éclat de Jourfier, dont le caractère soupçonneux, violent ne tolérerait guère les questions insidieuses du R. P. Cussol, en attendant d'avoir à inter venir, à interposer son autorité suprême, l'évéque, penché vers M me Montagnol, causai! avec elle en toute abondance de cœur, Jean, on le devinait, était l'objet de cel entretien très animé, car tour à tour les deux interlocuteurs se tournaient vers le jeune prêtre, le regardaient fixement, lui souriaient. La mère paraissait heureuse... Mais le R. P. Cussol avait repris sa place. Pas le moindre mot vif échangé dans la salle de la Bibliothèque; toujours ce même susurrement de confessional, ce même murmurement de prières particulier aux réunions d'ec- clésiastiques, chuchoteurs comme des femmes, bavards comme des pies. Décidément, le chanoine Jourfier était son maître, il se gouvernail. Nous ne saurions affirmer si l'évéque fut surpris agréablement; il fut surpris, cela est certain, — Maintenant, madame, dit Sa Grandeur, maintenant que le voilà pi ètre, il faudra s'occuper de pourvoir votre lils d'un poste... I I CIFKB 1 10 — 0 Monseigneur, ne l'éloignez pas trop de moi, interrompit la mère. Je n'ai que lui. — Vous oubliez votre frère, madame, insinua méchamment le Recteur de Saint-Ignace. — Moi, oublier mon frère!... articula la pauvre femme. Elle s'était mise debout pour faire agréer plus respectueusement sa requête à Monseigneur. Au coup qu'on lui assénait, elle pâlit, chancela, retomba sur sa chaise. — Ma mère! cria Jean. Jourficr s'élance, bouscule le R. P. Cussol, rejette les vicaires généraux, écarte d'un mouvement de son bras brutal, jaloux, lévèque qui lui fait obstacle, et arrive à M"» Montagnol, la tôte renversée, les yeux mi-clos, noyés. — Ma sœur! ma sœur! appela-t-il d'un accrut de tendresse déchirant. — Toi, Bernard, toi.... murmura M me Montagnol, réveillée de son évanouissement à la voix de son frère bien-aimé — Oui, moi, moi toujours, moi à jamais... — Et Jean? — Tu ne le vois donc pas! Le jeune abbé se tenait à genoux sur le plancher, le front appuyé contre la chaise de sa mère. — Mon enfant!... balbutia-t-elle. Elle se pencha vers son fils et l'embrassa de toute la force de son cœur maternel, de son cœur affolé par la crainte d'une séparation et qui ne voulait pas se déprendre de lui. L'évèque s'était levé. Offensé par le spectacle d'épan- chements pour la répression desquels son caractère si haut, son autorité si étendue ne pouvaient rien, il se décidait à battre en retraite. U lit un signe, et, sous le commandement de M. de Luzernat, le cortège se reforma. Sa Grandeur, pour ne pas avoir à saluer M""' Montagnol, étendit la main et la bénit. 15. LUCIFER — 0 Monseigneur! gémit-elle, ô Monseigneur!... Jourfier regardait l'évéque, se retirant, avec des yeux où passaient des flammes sombres, des flammes rouges d'incendie. Il lui semblail qu'on venait de manquer d'égards à sa sœur, et toute sa nature, sa nature sauvage, se soulevait. Évidemment, c'était un nouvel affront qui lui était infligé après tant d'autres. — Monseigneur m'entendra, puisqu'il refuse de t'en- tendre, murmura-t-ilà M mc Monlagnol. Il marchait vers l'évéque, lorsque Goulazou et Rupert se précipitèrent pour l'arrêter, le secourir, le sauver. — Bernard, écoute-moi... lui dit le chanoine. — Je veux savoir... — Mon enfant, pas un mot, je vous en supplie, lui souffla l'archiprêtre. — Est-ce parce que M m " Montagnol est une demoiselle Jourfier (pie Monseigneur ose la traiter avec ce dédain? Je saurai cela. Le péril était extrême. Rupert, ce poltron plein de courage, n'hésita pas. Gomme Goulazou retenait encore leur ami, il rejoignit Sa Grandeur, empêtrée dans la foule de ses prêtres qui commençait à se répandre dans le jardin. En voyant surgir devant lui, haletant, accablé, le vieil archiprêtre de sa cathédrale, l'ecclésiastique le plus respectable, le plus honoré du diocèse, l'homme dévoué dont, aux premiers jours de son épis- eopal, il avait dû tant de l'ois solliciter les conseils, L'évéque fil halle brusquement, et d'un ton plein d'affabilité : — Est-ce que vous auriez à me parler, monsieur l'archiprêtre? lui demanda-t-il. — Monseigneur, dit Rupert, le jeune abbé Montagnol désire entrer au plus toi dans le service actif de l'Église. J'aime cet enfant profondément pieux, don! je dirige la conscience depuis des années, el puisque j'ai besoin d'un quatrième vicaire, je demande ;\ Votre Grandeur de vouloir bien attacher, en qualité de LUCIFER 175 quatrième vicaire, Jean Montagnol à ma paroisse de Saint-Opt.it. — Il me semblait que ce jeune homme avait l'intention d'entrer dans la Compagnie de Jésus? — En effet, Monseigneur, le R. P. de Lunaraye me l'a affirmé, intervint le Recteur de Saint-Ignace. Jourfier, le visage ravagé, presque sanglant à force detre rouge, , creusé de sillons d'où se dégageaient des lueurs phosphorescentes, tordu au feu d'une rage qu'il s'efforçait de contenir et qui allait le déborder, se dressa à côté de Rupert. — Monsieur l'archiprètre, j'éprouve une vive satis- faction à vous accorder M. l'abbé Jean Montagnol pour quatrième vicaire, s'empressa de dire l'évèque. En descendant le perron, Monseigneur se pencha à I oreille du 11. P. Gussol et lui souffla ces courtes phrases entrecoupées : — J'ai eu peur... Excusez-moi... J'ai vu Satan... XIX Cette année-là — 1805 — fut une année exceptionnellement heureuse pour le travail. Vers novembre, lorsque nos trois anachorètes de la solitude du Rournat redescendirent dans la vallée de la Nive, le troisième vo- lui.....le Y Histoire générale était écrit jusqu'au dernier mot. Jourfier voyait approcher le moment où, après les obscurités des débuts, il allait avancer en pleine lumière. Bien qu'un tempérament de batailleur lui eût rendu moins pénible qu'il ne l'aurait été à un autre son passage à travers les violences des premiers âges, il n'était pas fâché d'arriver à des époques plus sereines, quand, le pouvoir apostolique établi, l'organisation, cette forme de la vie durable, se manifestait sur tOUS les points à I 176 UT.IFRR fois. Assurément, avec Grégoire VII, Innocent III, Boni- face VIII, d'autres papes, il connaîtrait encore de rudes coups assénés par l'Église, de rudes coups reçus par elle ; assurément, le pontificat d'Alexandre VI, qu'il faudrait aborder un jour, n'était pas puni- l'édifier. Qu'importe I l'énorme machine catholique fonctionnant désormais par le fait de quelques hommes de génie qui y avaient mis la main, le désordre ne reparaîtrait plus. Il n'y ayail plus à craindre les détraquements qui déconcertent, découragent, font douter. Il ne rencontrerait plus, parmi les soubresauts d'une barbarie sanglante, la scène sauvage de Formose retiré de sa fosse pour être jugé par un concile; il ne verrait plus ce spectacle hideux de la populace romaine ameutée contre Étienne VI, le traînant en prison, l'y massacrant, jetant aux eaux du Tibre son cadavre mutilé; il en avait fini avec Jean X étouffé par Guy de Toscane ; avec Benoît VI étranglé dans le château Saint-Ange par le tyran Grescentius ; avec Jean XIV empoisonné par l'antipape Boniface VII. Gomme un homme harassé de fatigue et de dégoût, il aspira une large bouffée d'air, puis s'étira les bras longuement. La journée avait été rude à travers des friches désolées, rebelles à la pioche; il entrevoyait une terre meuble, plus friable, où l'outil désormais entrerait à plein manche, sans effort. Avec quel élan nouveau, cet hiver-là, il se remit à la besogne! Coulazou et Ilupert, séduits par un talent simple et fort, qui s'entendait merveilleusement à traduire ce qu'ils sentaient d'obscur, d'intime s'agiter en eux, Goulazou et Ilupert étaient toujours auprès de leur ami, lui glissant un livre sous la main, un document sous la plume, le chérissant par une sollicitude de toutes les heure-, l'admirant parut] abandon d'eux-mêmes qui faisait de l'archiprétre de Saint optât, ce vieillard Bires pecté dans l'étendue du diocèse dè Mtreval, du chanoine du faubourg des Verriers, dont la réputation de sainteté s'étendait au loin, les serviteurs très humbles de Bernard. LUCIFER *" — Pourquoi me gâter ainsi? demandait-il. — Tu ne veux donc pas que nous t'aimions? répondait Coulazou. — Et si je ne méritais pas d'être aimé à ce point? — Nous vous répéterions, alors, des paroles de votre saint patron.... articulait Rupert. — Quelles paroles? — « J'aime, j'aime parce que j'aime, j'aime pour ai- « mer, amo, amo quia amo, amo ut amem ». A mesure que Jourfier avançait dans son œuvre, il se passionnait davantage pour elle. Mais sa passion désormais avait quelque chose d'apaisé. Le travail, cause d'un grand trouble à l'origine, accompli sans trêve, avait fini par le calmer, par l'assagir, par le dompter. L'histoire, aux sentiers de laquelle il marchait depuis des années, en lui apportant la connaissance de l'homme, le révélait à lui-même, et de jour en jour se pénétrant mieux par le secours des autres, par la compréhension des autres, il se jugeait. Le jugement était sévère. Que de défauts, de petitesses, de misères, il découvrait en lui par ses veilles acharnées! Honnête et droit, avec ce côté enfantin de ceux qui s'entêtent aux livres, à la lueur de ses études, dont il ne savait plus séparer son amélioration morale, ce grand cœur formait les plus louables résolutions. — H serait plus indulgent, plus bienveillant, moins rude d'aspect et de parole; il s'appliquerait à tempérer sa nature aveugle comme un élément sur lequel Dieu n'aurait pas soufflé.... En ces heures d'apaisement, délicieux, Ilupcrt et Coulazou n'étaient pas loin de démêler dans sa nouvelle façon de vivre comme de vagues motifs de sainteté. Depuis saint Paul jusqu'à saint François de Sales, l'Église avait connu les violents; mais, la grâce opérant, les violenta étaient devenus les doux. Nous voulons croire que, dans les esprits trop favorablement prévenus de l'archiprôtre et du chanoine, il entrait une bonne dose d'illusion; il n'en est pas moins vrai que Jourfier avait changé singulière- 178 LUCIFER ment, et que le desservant agressif es devoirs les plus minées h Saint-Optat, il fut surpris encore plus (l'une luis, par Coulazou, priant dans le petil sanctuaire du faubourg des Verriers; et Rupert, à qui la vieillesse ne permettait que des sommeils fort courts, le rencontra souvent la nuit prosterné dans la chapelle de Rozières, au Bournat. Oh! la prière !... — Je passe ma vie aux pieds du Seigneur, répondit-il à l'archiprétre qui lui reprochait d'abuser de ses forces. — Mais tu maigris, intervint Coulazou. — Qu'importe, s'il m'est permis encore de travailler et de prier! — El si vous tombez malade? dit Rupert. — Je n'ai pas peur : Dieu sait que j'ai notre livre à terminer. — Pour moi, reprit Coulazou, j'entends que tu 1 épargnes à la besogne. Je ne veux pas te voir mourir. — Mourir! s'écria-t-il... Je doute de me trouver jamais en de meilleures dispositions pour mourir. — Mais la mort, qui ne peut être pour vous que le 180 LUCIFEB repos en Dieu, l'avez-vous méritée, Bernard? demanda Rupert. — Je m; l'ai pas méritée, murmura-t-il, courbant le front. Vers le mois de février 1868, le libraire Thévenin, à qui l'on avait livré des fragments des huit premiers volumes de ïflisloire, devint très pressant. « Il avait soumis ces parties détachées à des juges compétents, clercs et laïques, et l'avis unanime était qu'il fallait s'occuper immédiatement de la publication de l'ouvrage. Le concile œcuménique, dont on parlait déjà, qui, à n'en pas douter, se réunirait à Home dans le courant de l'année prochaine, créait une circonstance exceptionnellement favorable pour le débit de V Histoire, générale. Pourquoi ne pas profiter de cette chance unique de divulgation? Du reste, VIntroduction du livre avait été très remarquée, et l'on pensait que, par les réserves formulées sur le pouvoir des papes, par les barrières canoniques imposées à ce pouvoir tout à fait sans bornes et sans mesure, cette Introduction éloquente pouvait exercer une influence heureuse sur les évêques de France, sur les évèques du monde entier. « ...Ainsi donc, concluait Thévenin, en dehors de la « question d'argent, que j'ai le devoir de ne pas né- i «liger, il est une question plus haute qui, j'en suis « sûr, touchera M. le chanoine Jourfier. Que veut après « tout l'auteur de VHistoire générale? 11 veut agir sur » l'Église, n'est-il pas vrai? Je supplie M. l'archiprêtre « lîupert et M. le chanoine Goulazou de lui faire com- <• prendre que le moment ne fut jamais plus opportun ' pour la revendication de nos franchises gallicanes « perdues. » Le manuscrit complet du premier volume fut envoyé à Paris. Quel été ravissant on passa à Rozières, cette année- là! Ce n'était plus la lutte exténuante du travail quotidien, avec ses doutes, ses inquiétudes, son martyre; l.l Cl I KK 1X1 c'était une besogne commode, n'allanl guère au delà de l'effort nécessité par le redressement d'une phrase, le romplé.....ut d'une citation. Thévenin expédiail les épreuves très régulièrement cl. le jour où elles arrivaient, il y avait Fête à Port-Royal du Bournat. A Jourfier avait été dévolu le privilège de déchirer les bandes du paquet, Ruperl et Coulazou ayant décide qu'il verrai! et loucherai! le premier \'Histoire générale de l'église. Mai- ces bandes rompues, tous fn.is Baisis saient les feuilles à pleines grilles et les dévoraient avidement. — Tiens | un a sauté une ligne, disait l'archiprêtre — Allons boni voilà mon lexlc de saint Basile es tropié, se récriait Coulazou. — Que ces imprimeurs sont bêles! gémissait Jourfier. Un paragraphe boule\ ersé de fond en comble. Justement, mon paragraphe sur Baronius... Ijuand, à la (in d'octobre, nos trois solitaires se décidèrent à redescendre vers Mircval, la dernière feuille des épreuves du premier volume de VBisloire étail repartie pour Paris, il neigeail depuis plusieurs jours ; à travers le plateau inhospitalier, on n'apercevait [dus ni une chèvre ni un mouton; mais Jourfier avait voulu donner le bon à tirer avantde quitter le Bournat, e< ses deux amis, habitués à céder à ses moindre- caprices, avaient attendu. Conduits par un pâtre de Hozières, ils *e mirent en roule vers la ville, la veille de la Toussaint. I- 1 ' temps, embrumé jusque-là, s'était fail clair subitement, et l'on arriva aux sources de la Nive sans que l'air transparent cul été obstrué par un flocon. Bien plus, le soleil lança quelques flèches dans l'étendue. Ce fut un resplendissement inouï sur les surfaces blanches M'ji, ça el là, s'allumèrent, figurant des grottes, des car : nerea, des grèves de diamants à l'infini. Arrivés en vue '''' Mireval, ils renvoyèrent le guide cl poursuivirent par grande rouie du Puy, Il faisait plus doux ici que là- haut. A travers de gros nuages blanchâtres, le ciel souriait. Vraiment, c'était merveille de voir marcher IG (82 Lucifer l'archiprétre. Il allait, bondissait, sautait comme à vingt ans. — Quels jarrets ! criait Coulazou enchanté... Voulez- vous que je vous dise d'où vous vient tant de courage, Rupert? — Et d'où me vient-il, ce courage? — De l'Histoire générale terminée, parbleu ! L'archiprétre de Saint-Optat s'arrêta court, et, se tournant vers Jourfier, qui cheminait silencieux, triste : — Croyez-vous, mon enfant, que Coulazou ait de> iné juste? — L'Histoire n'est pas encore finie, répondit-il, préoccupé, presque sombre. — Pour deux volumes! — Deux volumes, c'est énorme... Ne nous hâtons pas de chanter le Nunc dimittis... L'archiprétre, surpris de ce langage, considéra Jour- fier attentivement. — Je gage, Bernard, que vous soutirez, lui dit-il. — Oui, je soutire. — Et de quoi souffres-tu? s'écria Coulazou, Jourfier leva la main et leur montra, au milieu d'un mur ruiné qu'ils longeaient depuis cinq minutes, une grande porte entr'ouverte, dont des ferrures rouillées soutenaient mal les vantaux disjoints. — Le cimetière ? murmura l'archiprétre. Jourfier poussa l'un des battants et entra. C'était une vaste pièce de terre couverte d'herbes hautes, avec des arbustes clairsemés. Tout ici était d'un vert vivace, et pas un atome de neige. On eût dit une de ces prairies comme on en rencontre à chaque pas aux bas-fonds de la vallée, où laNive entretient une humidité favorable. Les pierres tombales, blanchoyant à travers les gazons drus, figuraient assez bien les bornes allongées dont on se sert dans le pays pour délimiter les propriétés. Jourfier allait droit devant lui, suivant la large allée médiane qui partageait le cimetière en deux parties égales. lIir.IFER l)SS Parvenu au bout de cette allée, il s'arrêta. Là, se dressait une énorme croix de bois, simple, nue, — deux poutres de chêne entrecroisées. Quelques marches grossières, mal jointes, envahies par des mousses, tachées de rouille, soutenaient cet arbre géant de la croix plutôt qu'elles ne lui servaient de piédestal. Il tomba à genoux sur la première de ces marches abruptes et récita le Miserere. Le dernier verset du psaume articulé, nous pourrions dire gémi, car sa voix s'était singulièrement altérée à mesure qu'il avançait dans cette prière, il se leva. Il parut surpris de ne voir auprès de lui ni Coulazou ni Rupert. Qu'étaieht-ils devenus? Il les découvrit au loin prosternés en de petits sentiers perdus. — Hélas! pensa- t-il, chacun est chez soi ici. — 11 coupa à droite et marcha rapidement. Aux environs du mur de clôture, trois tombeaux surgissaient du milieu de touffes de lauriers rabougris, s'élevant à un mètre à peu près au-dessus du sol. Une chaîne en fer, à lourds anneaux, soutenue par des piliers de fonte façonnée, reliait ces trois sépultures, sur lesquelles de hauts cyprès jetaient comme des colonnes d'ombre épaisse, ajourée çà et là de rares gouttes de lumière, de rares paillons de soleil. Jourfier demeurait debout devant les trois pierres. Tète nue, il regardait. Soudain, ses paupières ne retinrent plus les larmes qui les gonflaient, et son visage, très brun, que ce coin ombragé faisait presque noir, s'en trouva tout inondé. Ses lèvres demeuraient mmobiles. Devant son père, sa mère, sa sœur, enterrés là, la douleur était trop forte : il ne pouvait pas prier. Les réflexions tumultueuses agitaient son esprit. — Pourquoi ces êtres si chers lui avaient-ils été ravis? 11 avait à peine connu son père; sa mère l'avait quille quand il aurait été capable de l'environner de soins; pour sa su;ur, Dieu venait de la lui arracher des bras, el il n'était pas encore habitué à son brusque départ, et il la cherchait toujours à son côté. — Il eût voulu plier les genoux, mais sa machine résistait. Ses yeux ne quittaient pas les trois tombes, allant de l'une ft l'autre ISi m: ht. h dans un égarement furibond. L'humanité étail si forte chez ce prêtre qu'en dépit de ses austérités, de la sain- leté de sa vie, toute désormais aux devoirs de sa vocation, il ne savait s'abandonner complètement à Dieu pour se laisser faire, se laisser pétrir par ses mains. Au lieu de voir, dans la résignation, la plus consolante, la plus douce des vertus chrétiennes, demeuré homme entier malgré l'ordination, il n'y voyail qu'un ignominieux abandon de soi, une duperie naïve, la plus honteuse des lâchetés. — Si Dieu se joue ainsi de nos sentiments, de ce qu'il a mis de plus pur en nous, Dieu tombe au-dessous de sa créature, ricana-t-il. — Viens, Bernard, lui dit Coulazou, l'entraînant. Au moment de sortir du cimetière, Jourfler, s'échap- panl d'entre Rupeft et Coulazou, s'élança à gauche à travers un espace ronceux où n'apparaissaient nulle pierre tombale, nul tertre gazonné. — Bernard! Bernard! s'écria Coulazou, le rejoignant d'un bond. Mais lui, s'ensanglantant les mains, déchirant sa soutane, poussait en avant parmi les tiges vivaces des églantiers sauvages, qu'il écartait, pliait, brisait par la force unique de son élan. — Mon cillant ! Jourfler se retourna, cl, montrant une face terrible : — Vous ne voulez donc pas que je récite un Pater pour l'âme de mon grand-père? — Vous ave/ raison, Bérnard,priez pour lui, intervint Ftupert, qui s'était avancé à son tour. Ils murmurèrent ensemble le De profundit, puis le Requiem.]\s quittèrent le cimetière. — Mon grand-père parmi les suppliciés! articula Jourfler d'un ton déchirant. VA qu'avait-il fail pour mériter celte boute? — Il avait voté la mort de Louis XVI, hasarda Coulazou. — C'était doue un crime? 1.1 CIFER — Quand ton grand-père mourut, en 1817, en pleine réaction royaliste, un pareil vote était considéré comme un crime, en effet. — Et si mon grand-père croyait le roi coupable? — Il aurait peut-être pu... balbutia Rupert. — Manquer à sa conscience! manquer à son honneur!... Mais, monsieur l'archiprétre, vous qui l'avez connu, qui, plus d'une fois, m'avez dit le respect que, jusqu'à la fin, il sut inspirer à loirs dans Mireval, vous savez, bien que mon grand-père était incapable de déserter son devoir. Lejugemenl du roi s'imposait à lui comme un devoir, et il l'accepta tout entier. Je n'ignore pas que, de nos temps, les médiocres, les sols, les avides qui remplissent les deux Chambres, uniquemenl préoccupés de leur fortune, se soucieraient peu d'assumer la responsabilité qu'un jour ou l'autre peuvent imposer les événements. Un fait considérable se produirait, la guerre par exemple, et ce serait à qui prendrai le premier ses jambes à son cou. Telle n'esl pas la tradition de ma famille. Les Jourfier ont toujours pensé que les grandes charges impliquaient de grands courages, de grands sacrifices, de grandes résolutions. — Nous arrivons, interrompit Coulazou. — Mes amis, dit Jourfier en retenanl l'archiprétre et le chanoine sur le seuil de la maison, j'ai une laveur à solliciter de vous. — Nous te l'accordons, répondit Coulazou. — Mon père, retenu sans eesse à Paris, n'eul pas le temps de réparer l'injustice donl une haine politique aveugle avait fait son père victime. Genl fois, au souvenir de la flétrissure imprimée à son nom, il lui arriva de répéter à ma mère : — « J'arracherai Philarèle Jourfier à sa sépulture houleuse! » — Mais les affaires le poussant sans relâche à des préoccupations autres que des préoccupations personnelles, il mourut sans avoir réalisé son pieux dessein. Cette tâche m'incombe, et, les [>assions n'étant plus à l'heure présente ce qu'elles furent en 1817, je l'aurais déjà accomplie si, d'ailleurs, 16, MVHHMBMMdBMMMHft 186 LUCIFER la rude pauvreté ne m'avait obstinément lié les mains. Aujourd'hui, les choses prennent une meilleure tournure, et dans quelques mois le libraire Thévenin nous versera les six mille francs, prix débattu du premier volume de {'Histoire générale de l'Église. Vous plairait- il de m'autoriser, avec ces six mille francs, à édifier, dans le cimetière de Mireval, un caveau où il me serait permis de réunir sous la môme croix ceux que j'ai perdus, et de me préparer à moi-môme le dernier repos auprès d'eux? — Si nous vous autorisons!... ditRupert. La porte s'ouvrit et se referma. XX Mb>' Christian était un fin politique. Esprit judicieux, attentif, pénétrant, il lui avait suffi, dès la prise de possession ilu siège de Mireval,de lire les divers travaux do Jourfier dans le Bulletin des Conférences, de l'entendre parler du haut, de la chaire, pour flairer la force chez ce prêtre déterminé de la plume et de la langue, et se convaincre qu'il y aurait une grande habileté à le laisser en paix. Vainement les chefs d'Ordres, Arthur BourdinierdeLuzernat, Marin* Valette, se ci implurent-ils à signaler à Sa Grandeur les moindres éc:irls, les plus petits manquements de Jourfier, l'évêque s'obstina à ne pas Bortir de son inertie. Monseigneur réfléchissait. Mu admettant que les peccadilles reprochées au chanoine titulaire Jourfier appelassent la réprimande, que gagnerail-il à le réprimander? Les observations qu'il adresserait a ce dignitaire hautain de ion église cathédrale modifieraient-elles en quoi que ce soit un caractère indomptable, susceptible peut-être de pllrr nnu* LUCIFER 187 une caresse, mais qu'un mot sévère pourrait exaspérer. Et si Lucifer, s'enflammant, prenait les armes tout à coup, serait-il à même de se mesurer avec lui, de lui résister, de le vaincre glorieusement? La prudence commandait de ne pas engager la lutte. Assurément, si l'abbé Jourfler venait à encourir des censures, soit par une conduite ouvertement répréhensibte, soit par des écrits évidemment entachés d'erreurs, sûr d'avoir avec lui toute l'Église pour le soutenir dans la bataille, il n'hésiterait pas à lever le bras et à frapper. Mais sa fierté ombrageuse, plus encore que son incontestable piété, protégeait le chanoine de Saint-Optat : sa vie, passée entre deux ecclésiastiques respectables, était au- dessus de tout reproche, et ses ouvrages, pour être imbus des plus pures doctrines gallicanes, n'en échappaient l>as moins à toute poursuite, à toute dénonciation sérieuse, à Home, auprès de la Sacrée Congrégation de l'Index. A ces considérations d'ordre religieux d'autres considérations d'ordre purement humain venaient s'ajouter dans l'esprit de M« r Christian. Il y aurait de sa part beaucoup de naïveté, pensait-il, à s'y méprendre : quoi qu'il osât pour ou contre l'abbé Jourfler, il ne ferait pas que l'abbé Jourfler ne fût, parmi son clergé, un être redoutable et dangereux. Il admirait Ms r de la Maran- dière d'avoir pu malmener ce terrible subordonne, en lui infligeant le poste si humble de Sainte*Eulalie. Il n aurait pas eu ce courage. A son avis, un évôque gentilhomme avait de grands avantages sur un évêquo roturier. Tandis que celui-ci, ébloui par certaines distinctions sociales, par certains privilèges de caste ou de famille, tergiverse pour saisir le glaive, celui-là, fait de naissance au commandement, porte le coup sans hésiter. Pourquoi n'avait-il pas les manières aisées, Les audaces superbes de son prédécesseur? Pourquoi n'était- •I pas de noblesse, lui aussi? Il avait beau se guinder sous la mitre, le souvenir de sa naissance obscure au villas d* Corbnll-Cerf, dans l'OUe; lu poursuivait obs- 188 LUCIFEK tinément ci sa mémoire impitoyable lui imposait le supplice di! revoir ses parents, d'honnêtes cultivateurs, succombant aux plus rudes fatigues pour élever leurs enl'ants au-dessus d'eux. S'il s'appelait seulement Arthur Bourdinier de Luzernat, comme son grand vicaire! Point. Son nom était Four nier, Fournier de rien, Fournier tout sec. Ce pauvre homme, rongé par toute espèce de vanités mesquines, quand il lui arrivait de rencontrer l'abbé Jourfler, si droit, si ferme, allant devant lui d'une allure à La fois libre et distinguée, ne cessait de s'étonner. Où le chanoine de Saint-Optât avait-il pris des façons si nobles de marcher, de se tenir, de saluer? Il était de roture pourtant, Bernard Jourfler. En efl'cl ; mais sa famille, une des plus anciennes du pays, avait joué un rôle dans nos assemblées délibérantes depuis la Révolution, et Mireval était plein de son souvenir. N'avait- on pas ici le pont Jourfler, la rue Jourfler, le marché Jourfler? C'était au giron de cette famille parlementaire, affinée par des cultures successives, que le chanoine de Saint-Optat avait pris les grands airs qu'on lui connaissait. « Non, en dépit des Congrégations hostiles au descendant d'wwe race de réprouvés, s'était dit Ms r Christian, je ne toucherai pas à l'abbé Jourfler. Je ne veux pas voir la contrée se soulever contre moi, depuis le comte île Servies jusqu'aux ouvriers des verreries. » Ces dispositions bienveillantes, recélant dans le fond beaucoup de lâcheté, étaient encore celles de l'évêque de Mireval quand parut le premier volume de VHistoire (jénérale de l'Église. Nous étions au mois de juillet IHti'.t, et le 21) juin, jour de la fête des apôtres Pierre et Paul, le pape Pie IX avait fait publier, à Rome, la huile pontificale convoquant le concile œcuménique pour le 8 décembre de la même année. Le livre de nos trois gallicans de Mireval, dont l'abbé Bernard Jourfler seul acceptait la responsabilité, ne pouvait tomber plus à propos. Discuter, en une Introduction hardie, l'autorité sano LUCIFER 189 limites des souverains pontifes, en rappeler les bornes canoniques, citer de nombreux paragraphes du Traité de Gerson : De la supériorité des Conciles généraux sur ies Papes, lorsque de toutes parts dans l'Église on se prépa rail à étendre encore le pouvoir du successeur de Pierre, à le proclamer infaillible, à le faire Dieu, il y avail là de quoi surexciter la curiosité du monde catholique, et le nom de Jourfler, oublié des journaux depuis 1842, y reparut avec, fracas. Bien que M«* Christian, grâce au H. P. Gussol, possesseur du premier exemplaire de V Histoire générale arrivé de Paris à Mire Val, eût lu l'ouvrage du chanoine Jourfler, il crut sage jusqu'à nouvel ordre d'avoir l'air de ne le connaître pas. Mesurant à son aune l'auteur du livre nouveau, le jugeant, comme il l'avait été lui-même après la publication de son gros tome : Saint lionaven- ture et son Œuvre, avide de félicitations, de compliments, d'éloges, il voulut lui infliger son silence comme un commencement d'humiliation dans la carrière où il venait de se risquer. Quoi! sans son autorisation, un de ses prêtres avait écrit pour un libraire de Paris, au lieu d'écrire pour le Bulletin des Conférences du diocèse '. Eh bien! il détournerai! sa face de ce prêtre, ainsi qu'on la détourne du péché, averte. facienx tuant a peccatis, el l'écraserai! de sa muette désapprobation, Le \\ . P. Cus sol, qui, d'après le fragment paru de l'Histoire générale, devinait quelle sérail la portée de l'œuvre, eu! beau faire remarquer respectueusement à Sa Grandeur que sa réserve épiscopale ne suffirai! pas a arrêter l'abbé Jourfler dans une voie dangereuse pour l'Église; le I'- il. P. Salviati,mis à l'abri de toute surprise littéraire par une ignorance presque complète de notre langue et qui dès lors avait dû envisager toutes nues pour ainsi l '" ,,> les idées de l'auteur, eu! beau insinuer, en un jar gon moitié italien moitié français, que Y Introduction contenait plus d'une proposition hétérodoxe; l'inepte Arthur Bourdinier de Luzernat, arrivan! à la rescousse, beau lancer d'une voix tonnante ce! argument, à 190 M i ll'KR ses yeux décisif, « que l'impression d'un pareil livre à la veille du concile était une grave offense au Saint-Siège, une sorte de défi jeté au clergé catholique de l'univers a , on ne décida pas L'évèque, entiché d'un plan où sa couardise trouvait son compte, à entrer en lutte avec le chanoine Jourfier. Pour celui-ci, établi à Rozières depuis la belle saison, il ne se préoccupait nullement de ce qui se passait à Mi- reval. Obligé de paraître de temps à autre à Saint-Optat, il lui avait bien semblé que l'évèque, les vicaires généraux, ses confrères les chanoines détournaient leurs regards de lui avec une persistance jusqu'alors inconnue; mais, habitué aux façons peu aimables de gens qu'il prisait médiocrement, il ne s'était pas montré sensible outre mesure à certains manques d'égards ordinaires, et, son devoir strict accompli, il reprenait son vol vers le Bour- nat... Et M'* Pournier qui pensait l'accabler de la hauteur de son dédain! On songeait bien à luil Pour le moment, Jourfier, au neuvième volume de son Histoire, racontait le duel terrible entre les Jésuites et les Pères de Port-Royal, et il était tout entier à la grandeur de celte tragédie, où la Compagnie de Jésus eut le rôle atroce, le rôle sanglant. Vraiment, la tempête dans un verre d'eau de l'évêché lui importait bien ! Comment voir l'évèque Christian Fournier, le R. P. Cussol, le Prieur Sal- viati, Arthur de Luzernat, quand on a devant les yeux lis deux Arnauld, Lemaislre de Sacy, l'abbé de Saint-Cyran, Nicole?... Le jour du départ de l'évèque pour Rome, le 2,'i nu vcmbre, tout le diocèse fut sur pied. Le gros Arthur Bourdinier de Luzernat avait organisé la manifestation el elle mena grand bruit. Sa Grandeur ayant elle- même, du haut de la chaire de Saint-Optat, annoncé pompeusement, urbi el orbi, son prochain éloignemenl de son siège pour aller prendre part aux travaux du concile œcuménique, le vicaire général aurait voulu voir la ville et le faubourg marquer quelque regret à la perte momentanée de leur évôque. Malheureusement, LlîCIPEfl lot si on parvint à émouvoir une cinquantaine de bourgeois timides et dévots au récit tragique d'un voyage entrepris par Monseigneur dans les berlines de première classe de la Compagnie Paris-Lyon-Méditerranéc, on ne toucha pas un verrier, et le chanoine Coulazou, sommé par M. de Luzernat d'user en cette occasion de son influence sur les ouvriers, répondit au vicaire général : — Les hommes des fabriques aimaient beaucoup M*'de laMarandière, qui ne dédaignait pas de les visiter, de les encourager, de les secourir; ils n'ont jamais vu M» r Fournier dans leurs ménages, ils ne le connaissent pas et ne se dérangeront pas pour lui. Si je leur demandais de me suivre à l'évêché pour offrir leur vœux à Sa Grandeur, ils ne m'obéiraient pas. — Peut-être obéiraient-ils à M. I";d)bé Jourfier? — M. le chanoine Jourfier n'aurait qu'un mot à dire pour mettre debout, en l'honneur de notre évêque, tous les ouvriers, je pourrais dire tous les pauvres de la ville. C'est un lien qui existe comme cela depuis des siècles entre sa famille et les malheureux du pays cévenol... — Eh bien, alors?... — Ce mot, M. le chanoine Jourfier ne le dira pas, — Pourquoi?... M gr Christian accompagné à la gare, non seulement par son clergé, mais aussi par la population ouvrière de Mireval, le triomphe serait grand pour la religion. — C'était à M« r Christian de préparer ce triomphe... Du reste, rien ne vous empêche de vous adresser à M. le chanoine Jourfier. 11 vous développera lui-même ses raisons. Le vicaire général, à qui le nom seul de Jourfier donnait la chair de poule, se garda de venir au fan- bourg des Verriers. Ne pouvant obtenir le peuple de Mireval à cette cérémonie du départ, il y renonça, très marri contre les basses classes, toujours ingrates, et convoqua le chapitre, les curés, les desservants, les chape- 192 LUCll' KH lains, les aumôniers, tout le personnel du diocèse, sans oublier le grand et le petit séminaires avec leurs directeurs. Le 25 novembre, vers les trois heures, une longue procession, croix en tête, sortit de Saint-Optat, se dirigeant vers la gare en chantant le Veni, Creator Spiritual L'évéque lui-même avait entonné cette hymne dans le chœur de la cathédrale pour attirer déjà sur le concile il h Vatican les bénédictions du Saint-Esprit. Les étendards flottaient. C'étail superbe. Dans les salles d'attente, le préfet et le général atlendaienl Monseigneur. Enfin le train 'Hait annoncé et l'on devail se préparer à monter en wagon. Sa Grandeur étendit la main sur la foule des dévotes ronronnantes, sur la multitude des desservants prosternés un peu partout, et murmura, les yeux mi-clos, un Benedicat vus! Cependant le compartiment de Monseigneur, portières béantes, attendait les voyageurs : l'évéque, puis l'insé pinalile Arthur de Luzernat, puis le vicaire général Valette, amené là-bas avec le litre de Théologien dudio- eèse de Mireval. Il est certain que M. de Luzernat, pratiquant moins la Somme de saint Thomas qtie les grives au genièvre du Bournat, n'offrait pas des ressources inépuisables pour certains cas spéciaux susceptibles d'être débattus à Rome, tandis que l'esprit retors, vraiment scolastique dé l'abbé Valette pouvait être merveilleuse ment utilisé. On se servirait du second vicaire général, on le ferait travailler à la maison, dans l'ombre; il serait ce que Guillaume de Champcaux appelait ['âne théologique, et on produirait le premier, doté d'une belle prestance, décoré d'un nom magnifique —Arthur Bour dinier de Luzernat ! — et on tâcherait de lui rendre facile l'accession à l'épiscopat. Le vieux Rupert, noyé dans ce flot noir de prêtres, sur un signe de Monseigneur s'était dégagé de la tourbe et s'était avancé jusqu'au wagon épiscopal. — Monsieur l archiprèlre, lui demanda l'évéque d'un ton de voix sévère, savez-vous pourquoi M. l'abbé Jour- Ll Cil EB 1!>3 f;cr ne s'est pus joint aux membres de mon chapitre cathédrul? — Je l'ignore absolument. — Y a-l-il longtemps que vous n'avez vu M. l'abbé Jourfier? — Je l'ai vu ce malin même. — Et M. l'abbé Jourfier ne vous a pas chargé de l'excuser auprès de moi? — 11 ne m'en a pas chargé. Coulazou, caché dans l'ombre de llupcrl, se montra cl gémit ces mots : — M. le chanoine Jourfier es) un peu souffrant... — Vous le jurez ? lui demanda l'évêque d'un ton bru- lai. — Je crois M. le chanoine Jourfier un peu souffrant. — Non 1 M. l'abbé Jourfier n'a pas voulu grossir le cortège qui accompagnait à la gare le premier pasteur du diocèse. Cela ne pouvait convenir à un aussi grand écrivain, à un aussi grand hommel... — Monseigneur. Dieu dispense ses dons à qui il lui plaît, osa interrompre Rupcrt. — Monsieur l'archiprètre!... Le sifflet de la locomotive coupa court à cette scène s' andaleuse. Le train s'ébranla el partit. XXI Le retour de Rome, hélas! n'eut pas celle pompe, et H" Christian, rentrant après huit mois dans sa bonne ville de Mircval, se trouva fort humilié de rencontrer une vingtaine d'ecclésiastiques à peine pour le recevoir Me descente du wagon. On n'avail doue pas prévenu son clergé? Comme il rejoignait sa voiture, fort mécontent d'un manque d'égards inouï, il fut surpris de voir l'Avenue du Çhemin-de-Fer encombrée de monde. Pour- 'l»oi tant d'ouvriers dans les rues à trois heures de r lOi LUCIFEH l'après-midi? Les verreries étaient donc fermées? Chose singulière et qui frappa beaucoup l'évêque, quantité de ces hommes en blouse stationnant aux environs de la gare, tenaient un journal à la main. — Qu'est-ce donc, monsieur l'archiprétre? demanda- t-il. — La guerre, Monseigneur. — Je n'y pensais plus... Nous avons, en effet, rencontré des soldats partout depuis Marseille... Et où en sommes-nous? — La France est envahie. — A-t-on des nouvelles de l'Empereur? — Je ne sais. — Dieu nous tirera de là, articula-t-il avec cette indifférence que crée, chez les ecclésiastiques, une longue habitude de s'en remettre au ciel de toutes les affaires d'ici-bas. Le superbe Arthur Bourdinicr de Luzernat, ce magnifique valet de pied, ayant ouvert la portière de la calèche épiscopale, Monseigneur daigna monter et s'installer sur les coussins recouverts de soie cramoisie. Les meklembourgs de l'évèché, à l'allure solennelle, n'avançaient que fort lentement i travers VAvenue du Chemin-de-Fer. — Allons donc ! cria Monseigneur. Le cocher fouetta les chevaux, et la voiture s'enleva d'un mouvement plus rapide. Mais un cri se fit entendre. Une femme du peuple avait été touchée par une des roues et renversée. — Arrêtez! hurla-t-on de toutes parts. Et, comme la calèche poursuivait quand même, dix. hommes sautèrent à la bride des chevaux, et les maintinrent énergiquement. — A bas levôque! à bas l'évêque! criaient les ouvriers. Monseigneur passa la tète à la portière. Il parut effrayé devant la multitude qui l'enveloppait. — Eh bien ! mes amis, que voulez-vous? balbutia-t-il. LUCIFER 193 — Nous voulons que vous alliez au pas, riposta le verrier Bélugou. — Vous n'avez pas le droit d'écraser le pauvre monde, tout évoque que vous êtes, ajouta le petit père Jaluzet, toujours son panier aux provisions sous le bras. Une vieille femme maigre, pâle, courbée sur un bâton, s'avança, secouant ses jupes blanches de poussière. — N'écoutez pas mon homme, Monseigneur, sauf voire respect, dit-elle. C'est moi qui suis tombée, mais il n'y a pas de mal... Nous ne sommes pas les ennemis des curés, nous autres les Jaluzet, et la preuve c'est que nous sortons de chez M. le chanoine Jourlier, le fils de nos anciens patrons... — Vous sortez tous de chez M. Jourfier? interrogea l'évéque, furieux. — En voilà un curé charitable et comme il en faudrait beaucoup à Mircval ! Monseigneur tira une pièce de vingt sous d'une pochette, sous sa ceinture, et, la tendant à la vieille femme : — Que le bon Dieu soit avec vous! lui dit-il. La Jaluzette avait déjà porté une main en avant, quand son mari, lui rabattant le bras d'un coup sec : — Tu n'es pas honteuse, Catherine!... C'est bon pour M. Bernard de nous assister... Les hommes qui retenaient les meklembourgs les lâchèrent sur un signe de Jaluzet, et la voiture enfila le pont. A quelques jours de là, le 15 août, dès son premier pas dans la cathédrale, où il entrait pompeusement, précédé de son chapitre au grand complet, M& r Christian jugea que la fête de l'Empereur n'aurait pas aujourd'hui la splendeur accoutumée. Non seulement le général commandant la division, parti pour la frontière, n'était plus là avec ses hommes remplissant Sttinl-Oplat du bruit de leurs armes, du roulement de leurs tambours, mais le préfet du déparlement lui- même n'occupait pas dans le chœur la place où il avait LUCIFER l'habitude de venir B'asseoir chaque année. L'évêque, inquiet, tout en marchant, eut beau, à travers l'immense vaisseau de l'église à peu près vide, chercher les hauts fonctionnaires dontla présence avait jusqu'ici donné un si vif éclat à la Saint-Napoléon, il n'en découvrit pas un. Au moment de gravir les degrés de sa haute stalle de chêne, sorte de trône placé à la droite du maltre-autel, du côté de l'Épitre, Monseigneur, n'en croyant pas ses yeux, se retourna vers la nef et la parcouru! d'un long regard désolé. Ciel ! uneécharpe tricolore brilla toul à coup au banc d'œuvre, vis-à-vis la chaire à prêcher. Il reconnut M. Aristide Mouil- leron, notaire de l'évèché et maire de Mireval. Et ses deux adjoints? Il était seul. Sa Grandeur, navrée, leva la main, cl le lutrin entonna Ylnlroït, que les orgues accompagnèrent gravement. W Christian élail un prélat pieux, fermement attaché aux pratiques extérieures du culte, el sa tenue au chœur méritait tous les éloges. Ce jour-là, cependant, il ne suivit pas avec, son recueillement habituel la grand'mcssc ?» pompis que célébrait, malgré son grand âge, pour ne pas manquer aux devoirs de sa charge d'àrchiprétre, notre vieil ami Rupert. Cette désertion des corps constitués, sorte de sauve-qui-peut général, contristail l'évèqueà la foisétl'épouvantait. Alors cette guerre contre la l'eusse, que, sur les lettres reçues à Rome, il s'était figuré devoir être une promenade militaire sur le Rhin, alors cette guerre contre la Prusse était une guerre sérieuse, une guerre qui pouvait mal tburner pour l'Empereur, pour l'Impératrice, pour le Prince Impérial? Quel malheur si quelque désastre venait à fondre sur la famille impérialeI Personnellement, il lui devait tout. Et qui sait ce qu'un souverain si bienveillant, une si gracieuse souveraine, un jeune prince, héritier des nobles vertus île sa race, seraient encore capables de lui accorder île faveurs? A cette pensée des élévations successives que lui réservait l'avenir, l'évêque fut pris d'un tremblement de tous ses LUCIFER 197 membres, et il éprouva un déchirement intérieur qui faillit lui mettre des larmes dans les yeux. Il venait de percevoir la sensation très nette d'un dépouillement. On lui retirait quelque chose de dessus les épaules, et le froid lui enfonçait mille épingles aiguës dans la chair. Il n'en pouvait douter, une griffe âpre et dure lui arrachait le pallium d'archevêque qu'il croyait tenir déjà parce qu'il l'espérait, parce que l'archevêché était le plus proche échelon à franchir et qu'à certaines heures, grisé par un vertige du cerveau, il s'était estimé digne de toucher au cardinalat... On sonnait ['Élévation. Il tomba à genoux et demeura longtemps prosterné. Quand M*' Christian se leva, il avait l'air comme légèrement effaré. Ses deux bras abandonnés sur les accoudoirs de son trône, siège antique surmonté d'un baldaquin aussi léger qu'une dentelle, il regardait dans toutes les directions. On eût dit que. troublé jusqu'à ne plus posséder le sentiment de lui-même, il faisait un effort pour ressaisir sa pensée évanouie. Tout à coup, il eut un redressement brusque, et son riche camail violet frémit sur ses épaules. Ses yeux errants venaient de s'arrêter sur le chanoine Jourfier debout dans sa stalle vis-à-vis de lui. L'évèque eut peur. Non, jamais, à. aucun ecclésiastique, à. personne au inonde, il n'avait vu cette attitude altière, celle posture d'insolence etd'orgueil. Que voulait cet homme? One faisait- il à Saint-Optat, lui -a peu habitué à y paraître, lui qui, secrètement fidèle aux opinions de son grand-père, l'assassin du roi, de son père, le persécuteur de la Compagnie de Jésus, ne s'y était jamais montré auparavant, le j.....• de la. fête de l'Empereur? Pourquoi était-ïl venu aujourd'hui? L'Empire était donc perdu, mort déjà, que ce corbeau sinistre lût descendu des montagnès du Boumat pour lui piauler son bec féroce dans le liane? M* r Christian n'aimait pas Jourfier, qui ledominaitde tOUte la bauteur d'un grand caractère, de toute la puis- Bance d'un vaste esprit; mais en ce moment, harcelé par le pressentiment de pertes irréparables et dans sa 17, 198 LUCIFKn carrière et dans ses affections de famille, il le délesta, il le haït. Oui, c'était à ce personnage et à ceux qui lui ressemblaient en France qu'on devait 1rs agitations, les bouleversements de l'heure présente. Qui avait poussé l'Empereur, le Prince Impérial vers les champs de bataille où leur courage les exposait chaque jour à la mort, sinon l'opposition sans trêve ni repos, à Paris, d'une quinzaine de journalistes, parmi lesquels cinq OU six députés; à Lyon, d'une poignée de déclassés; à Mi- reval, de l'abbé Jourfîer, passant ses jours et ses nuits à écrire un livre de révolte et de sédition? En arrivant de Rome, d'ailleurs, n'avait-il pas acquis la certitude que l'auteur de l'Histoire générale de l'Église était l'idole du faubourg des Verriers? A toutes les idées folles qui lui martelaient le cerveau sans répit, l'évèque sentit son cœur se gonfler d'un énorme courage. Le moment était venu OÙ il de. va il enfin se mesurer avec son ennemi. Il fut une seconde attentif à l'office. Rupert en étail à VAgnus Di'i. — Allons, la messe serait bientôt finie, et le combat ne tarderait pas iV être engagé. — Dans l'ardeur subite qui exaltait son Ame si molle, ses muscles si lents à l'action, il aurait désiré provoquer son adversaire à la minute même, en pleine cathédrale de Saint-Optat, devant le clergé et les fidèles réunis. Quelle lutte sous l'œil de Dieu, capable de sortir du saint tabernacle pour l'aider à triompher de Satan! Monseigneur, planté droil, fixe, d'aplomb sur son trône, les traits intrépides, fier sous son rochet de batiste comme sous la chlamyde de l'archange Michel, envoya des regards terribles dans la direction du cha- noine Jourfier. Hais le chanoine Jourfier ne répondit pas à ces coups de feu réitérés. Les paupières baissées, les lèvres balbutiantes, il demeura collé au dossier de sa stalle, insensible à l'appel au champ (dos qui lui était adressé. — Il avait donc peur? — Sa Grandeur, enlevée par la certitude d'un premier succès, renouvela l'attaque. On ne bougea pas. Jourfier, encadre dans les boiserie* noires de son siège, avait une immobilité do LUCIFIÏR 199 statue. Son visage grave, presque dur, où les vitraux allumés par un soleil splendide plaquaient des reflets, tantôt rouges, tantôt jaunes, tantôt verts, dans le demi- jour du chœur immense revêtait des expressions successives, toujours épouvantables, toujours tragiques. On eût cru, par ci par là, les cicatrices de la foudre dont Mil ton affirme que les traits de Lucifer étaient profondément labourés. Cependant, Jourfier, soit qu'il eût achevé sa prière, soit que, par l'effet obscur de quelque influence magnétique, un regard de Monseigneur l'eût touché sensiblement, sortit de son impassibilité. Il demeura fiché dans le parquet de sa stalle, indécis, troublé, cherchant. Il croyait, durant le long recueillement de sa pensée, avoir ouï une voix qui prononçait son nom. — L'appelait- on? Qui l'appelait? — Il se pencha vers Coulazou assis à sa droite, l'interrogea. Coulazou n'avait rien entendu. Comme il relevait la téte, un peu honteux dosa déconvenue bizarre, ses yeux rencontrèrent les yeux de l'é- véque, obstinément braqués sur lui. Il n'en pouvait douter, le coup partait de Monseigneur. — Que lui voulait-on?— Il descendit le marchepied au haut duquel sont alignées les stalles capitulaires et traversa le chœur, se dirigeant vers le trône épiscopal. Jourfier allait d'une allure tranquille, les bras croisés sous son camail, la tète haute, mais sans nulle expression de bravade ou de défi. Arrivé devant le maître- autel, il fléchit le genou. Ses mouvements, vifs, passionnés d'ordinaire, avaient une lenteur majestueuse et triste. Une fois, attentif à un bruit du dehors, — un tambour résonnait au loin, — il se tourna vers le fond de la cathédrale et montra toute sa face à la foule. Véritablement, notre solitaire du faubourg des Verriers était méconnaissable. Dans les derniers mois, sa chevelure abondante et rude s'étail piquée de rares fils dargent, et les muscles de son visage, d'une solidité de bronze, avaient subi des dépressions manifestes; maintenant, presque tous les cheveu* étalent blattes, 20» LUCIFER et les traits, creusés, appauvris, affichaient partout dos maculatures, des trous. On eût dit d'une statue retirée du sol après un enfouissement de plusieurs siècles et dressée sur pieds tout à coup. Partout les ravages, 1rs rangements de la terre, partout les taches, les rouilles de l'infiltration des eaux. — Monseigneur désire me parler? dit Jourfier, s'a- dressant à l'évêque d'un ton d'extrême déférence. — Il se pourrait. — J'écoute. — Vous attendrez, je suppose, que M. l'archiprêlrc descende de l'autel. — M. l'archiprêtre a prononcé Vite mista est. L'office est terminé. Peut-être, si Jourfier se fût présenté à lui, fronl levé, verbe haut, M g * Christian, dans les dispositions vaillantes ou m.us l'avons vu, aurait-il fondu d'un élan sur Lucifer et l'aurait-il terrassé. Mais comment tirer l'épée contre un malheureux, capable seulement de b' incliner, de balbutier, de si' prosterner? Il aurait la générosilé de ne pas s'acharner sur un ennemi gisanl à terre, demandant grâce. Il éloigna d'un geste les cinq ou six ecclésiastiques qui l'entouraient; puis, considérant Jourfier, avec des yeux chargés d'une bienveillance, d'une pitié souveraines : — Je vous pardonne. — Vous me pardonnez? — Vous avez attaqué l'Église, et vous avez attaqué votre évéque. Jourfier, penché dans une, attitude modeste, t'était redressé. — Ji' n'ai jamais attaqué l'Église el je n'ai jamais attaqué mon évéque, articula-t-il fermement) Le vieux Rupert, mains jointes, I rès recueilli, balbutiant le Te Deum, passa au milieu d'un nombreux clergé. Au même instant, les fidèles se précipitèrenl vers 1rs porics de la cathédrale, el la troupe des abbés du grand séminaire en surplis, docile au bruit de la Il CIFEH 201 cliquette du maître des cérémonies, se rangea en colonne dans la nef pour faire cortège à Monseigneur. Les prébendiers, les chanoines de Saint-Optât, appelés à leur tour, quittèrent leurs places et se joignirent aux grands séminaristes. Ni l'évêque, ni Jourfier ne bougeaient. Seuls dans la partie droite du chœur, maintenant désert, le premier hissé sur sa haute stalle, le second les pieds rivés au sol parmi les tabourets et les chaises vides, ils ne semblaient pas se douter qu'on les attendait, que Pheure de la retraite étail sonnée. Monseigneur était fort pâle, et, sur la housse violette de son bréviaire, ses doigts blancs, courts et gros, avaient de légers tremblements. Pour Jourfier, son visage venail également de changer d'expression. Tout accablement avait disparu, et la lare, où nous ne savons quelle violente douleur intime ouvrait des crevasses, des abîmes, apparaissait lisse complètement. Toutefois, Péclal (1rs yeux, animés d'un feu s.....bre, permettait de deviner sous quelle influence s'étaient subitement effacés les ravages d'un mal inconnu. Evidemment, notre solitaire des bords de la Nive, blessé par un pardon injurieux, offensé par des paroles le représentanl comme contempteur de toute autorité légitime, n'avait pu empêcher la colère, en- dormie au fond de ses entrailles, de remonter à la surface de son être, d'en balayer comme un tourbillon les poussières, d'en niveler pour ainsi dire les inégalités. Quoil en pleine grand'messe de Saint-Optat, on osail l'accuser d'attaquer l'Église, qu'il aimait, d'attaquer son évéque, qu'il n'avait pas cesse d'entourer de son respect! Il ne tolérerait pas une pareille méconnaissance de lui-même, de son œuvre, et en attendant que Monseigneur trouvât un mol pour s'excuser, d'un regard il le tiendrai! cloué à son tronc el ne le laisserait pas libre de s'échapper. Mais le vicaire général de Luzernat, attentif au moindre détail de cette scène, cru) le moment venu d'arracher Ba Grandeur aux griffes du Démon. Il se pencha à l'o- 202 LUC 11' BB reillede son collègue, le timide Marins Valette, et l'entraîna vers le chœur. À leur approche, Monseigneur, très humilié d'être surpris dans la situation du roitelet incapable de résister à ia fascination du plus mince reptile, fit un effort héroïque et descendit deux marches de son trône. Son ennemi se planta devant lui, et l'arrêtant : — Monseigneur, vous ne pouvez laisser un prêtre honorable sous le poids des paroles que vous lui ave adressées. — Monsieur le chanoine, bredouilla l'évéque, j'arrive de Home et j'aurais à causer longuement avec vous. Go n'est pas ici le lieu... — Votre Grandeur m'a appelé... — Peu habitué à vous rencontrer à Saint-Optat, le jour de la fête de l'Empereur, je tenais à vous remercier des prières ardentes que je vous ai vu adresser au ciel pour Sa Majesté. — Sa Majesté! ricana-t-il... C'est pour la France que je prie si ardemment, c'est pour la France ! On l'entendit à peine; le charme rompu par l'entrée dans le cercle magique des deux vicaires généraux, Sa Grandeur s'était aussitôt glissée parmi ses prêtres, qui sortirent de la cathédrale se dirigeant vers l'évéché. XXII Si la nouvelle que la France et l'Allemagne allaient en venir aux mains n'avail pas ému outre mesure M 8r Christian, absorbé à Rome dans les dernières allégresses du concile, elle avait profondément atteint le chanoine Jour lier, occupé à écrire le neuvième volume de son Histoire générale dans la solitude du Bournat. Frappé de pressentiments sinistres, il voulut incontinent LDCÎPE» 203 quilter llozières, redescendre à Mireval. Il serait plus près du télégraphe, qui apportait des renseignements sur la marche de nos armées vers le Ithin ; il verrait assidûment le comte de Serviès, qui, en outre de nombreux journaux, recevait certainement des lettres de ses amis. Dès ce moment, Jourlier jeta pêle-mêle dans un tiroir épreuves et manuscrit. L'ordre si méthodique de ses journées se trouvait bouleversé de fond en comble. Après sa messe très matinale à Saint-Optat, il faisait quelques visites dans les ménages de ses anciennes paroisses de Sainte-Eulalie et de Saint-Saturnin qui avaient vu partir quelqu'un de leurs membres ; à dix heures, — l'heure de la poste, — il s'acheminait vers la rue de la Paroisse et montait familièrement chez M. de Serviès. Il arrivait journellement que, sortant de l'hôtel Serviès, notre chanoine était accosté par des ouvriers impatients d'avoir des nouvelles. Ces hommes, fils, petits- fils pour la plupart des verriers de l'ancienne Fabrique Jour fier, connaissaient « M. Bernard » de longue date et l'aimaient. Lui était heureux, flatté de cette affection, au fond de laquelle il découvrait un souvenir de famille touchant, et laissant approcher ce menu monde empressé, prenait plaisir à l'instruire, à le calmer, à le guider. Il n'était pas rare que, la foule grossissant à chaque détour de rue, Jourfier ne fît son entrée au faubourg, escorté de deux à trois cents individus le remerciant, l'acclamant. — Chut! mes amis, chut! leur répétait-il. — Pourquoi aussi ressemblez-vous tant à votre pèrel lui dit, un soir, Jaluzet. Lt, cédant à un élan de cœur irrésistible, le vieux verrier cria : — 1 Vive Jourfier! — Yive Jourfier! continuèrent les autres. L'abbé Jourfier n'allait pas à la cathédrale le matin seulement, il y retournai! encore dans la journée. Jamais « n'avait prié avec autant d'abondance, autant de ferveur que depuis la déclaration de cette guerre funeste. 20i I l i II EH D'ailleurs, il faut bien le dire, son inquiétude ne lui laissait pas de repos, et il ne trouvait un peu de calme qu'au pied îles autels. Un autre Jourlier, — son père ou son grand-père, — eût pris part à la bataille; lui ne pouvait que tomber à genoux, tendre les bras vers Dieu. Ali! s'il était librel... En un coin obscur de l'immense vaisseau de Saint-Oplat, combien de fois, enlevé par un Bouffie patriotique plus fort que sa volonté, il lit trois pas en avant I Cela était fou assurément, mais il voulait se battre. L'étranger touchant la France, la violant, il avait ce superbe orgueil de croire que cela le regardait plus qu'un autre. Le sang qu'il avait reçu des siens le soulevait, l'excitait à agir, à se montrer. — Comment agir, se montrer dans l'Église? — Il lui était permis uniquement de prier, et il répandait son àme tour à tour haletante OU furieuse, agonisante ou exas- pérée, en oraisons, en gémissements, en larmes. Une après-midi, vers les quatre heures, comme, le \ isage hâve, le corps moulu, il sortait d'un de ses longs, de ses déchirants entretiens avec Dieu, il fut abordé sur la place de la Cathédrale par M. de Luzernat. — Veuillez m'exeuser si j'ose vous arrêter dans la rue, monsieur le chanoine, lui dit le vicaire général presque obséquieux'. Monseigneur désirerait vous entretenir un moment. — Je suis aux ordres de mon évêque, répondit-il. M 8r Christian arpentait à grands pas son cabinet de travail, vaste pièce au rez-de-chaussée, quand nuire chanoine fut introduit. L'évéque demeura fixe; puis, après une hésitation qui ne dura pas trois secondes et dont profita le vicaire général puni-s'esquiver, s'avan- çant vers l'abbé Jourlier : — Je vous avais vu entrer dans la cathédrale, et je me suis permis d'envoyer M. de Luzernat au-devant de vous... — M. le vicaire général m'a appris, en effet, que Votre Graudeur avait à me parler. — Mon Dieu! je suis inquiet... LUCIFER — Craiadriez-vous quelque chose puni' M. le colonel Pournier? — Je ne sais si je dois craindre ou si je dois espérer. Mon frère ne m'a pas écrit depuis le 7 août... Mais je ne m'occupe pas de l'armée pour l'inslant... Pourriez-vous me donner des nouvelles de Paris? — Je n'en ai pas d'autres que celles apportées par les journaux. — Votre famille ayant longtemps habité Paris, je pensais... — Monseigneur, interrompit Jourfier, effleuré par le soupçon, la mort de mon père rompit les attaches qui pouvaient lier les miens à Paris. Tant que ma mère et ma sœur vécurent, il nous arriva encore une lettre de temps à autre. Aujourd'hui, plus un mot. On eroil ma famille éteinte et on a raison. L'évèque s'assit sur un canapé, en face d'une i......ense fenêtre drapée d'amples rideaux de Berge verte, ne laissant filtrer dans la pièce que de rares rayons, et invita Jourfier à prendre place auprès de lui. — Dois-jc vous avouer, articula-t-il, pourquoi, vous sachant à la cathédrale, je vous ai fait prier d'entrer à l'évêché en passant? Tout uniment parce que je suis inquiet, très inquiet de l'Impératrice, el que je ne doutais pas ipie vous ne fussiez à même de me fournir quelques renseignements sur l'étal de Paris. A.près Dieu, après l'Empereur, c'est ;ï l'Impératrice que je dois tout. Vous douleriez-vous que c'est le très mo- deste évéque de Mireval que l'Impératrice a déjà choisi pour prêcher le prochain Avent aux Tuileriesl Notre ambassadeur à Rome tienl la chose de Sa Majesté elle- même... Du reste, vous voyez, je travaille... Il désigna d'un geste complaisant des livres ouverts sur une table. Jourfier n'eul pas un regard pour les objets qu'on lui montrait. — Vous devinez dès lors, reprit M Kr Christian, si le sort de l'Impératrice me préoccupe! Que devient-elle, perdue seule au milieu de cette populace si facile aux 18 206 LUCIFER soulèvements? Dans l'extrémité où tant d'événements imprévus placent l'Impératrice, je me suis souvenu que votre père a été l'ami de M. Crémieux... <— M. Crémieux? — Le comte de Serviès, à l'époque ôù il ne jugeait pas indigne de son royalisme de fréquenter ce palais, m'apprit que M. Crémieux avait été très lié avec votre père... Vous savez bien, M. Crémieux, un juif, l'homme le plus laid de France... — Je connais M. Crémieux, que j'ai vu cent fois chez mon père dans mon enfance, qui compte d'ailleurs parmi les hommes éminents de notre pays. — Et peut-être avez-vous conservé quelques relations avec cet homme éminent? — Aucune, Monseigneur. — C'est dommage... M. Crémieux se trouvant en sa qualité de député mieux placé que personne pour nous infermer du véritable état des affaires, je vous aurais prié de lui écrire et de solliciter de lui certains renseignements... Je suis bien sûr que, s'il vous plaisait, dans votre lettre, de vous réclamer du souvenir de votre père, M. Crémieux vous répondrait. — Je n'en puis douter. Monseigneur se leva d'un élan brusque, et, indiquant à son interlocuteur un fauteuil, son propre fauteuil, devant la table de travail : — Tous avez là des plumes, de l'encre, du papier, lui dit-il. Jourfier se mit debout ù son tour, et, sans faire un pas : — Je supplie Votre Grandeur.,. — Vous hésitez? — Je rie me reconnais pas le droit de tenter une pareille démarche... M. Crémieux, en maintes circonstances, comme M. de Serviès, a condamné, flétri le coup d'État du 2 Décembre, et il serait surpris de voir le fils de Frédéric Jourfier s'informer de l'Impératrice... — Que vous importe la surprise de M. Crémieux, s'il LUCIFER 207 vous est accordé d'être utile à votre évéque! riposta avec la naïveté des despotes le petit tyranneau ecclésiastique de Mireval. -— En tout ceci, il ne s'agit pas de moi, Monseigneur; il s'agit de mon père, dont je devrais mettre le nom en avant. — Alors, vous refuse/? — J'ai le regret... — Je m'en doutais, et je le disais à M. de Luzernat, quand il me proposait d'aller vous prévenir. — Je sais gré à M. le vicaire général de m'avoir procuré l'occasion d'offrir à mon évéque mes hommages respectueux. 11 s'inclina et lit doux pas dans le dessein très marqué de se retirer. — Jene vous retiens pas, monsieur, articulaM g *Christian. A présent, pour ce qui est île l'occasion qu'on vous a fournie d'offrir vos hommages respectueux à voire évéque, il eût été infiniment plus simple de venir lui en faire agréer l'expression dès son retour de Rome, avec tout le diocèse de Mireval. Jourfier, atteint, se retourna, et très froidement : — Monseigneur, les témoignages de respect, de sim- palhie, d'affection ne sauraient être à heure fixe; le Coeur les donne quand il lui plait OU quand il peut. Il allongea la main vers Le loquet de la porte. — On ne vous en veut du reste en aucune façon d'une retraite si précipitée, lui lança l'évéque : vous êtes si occupé ailleurs! Jourfier avait entrebâillé la porte; il la referma d'une r 'ide poussée. — Monseigneur, dit-il d'une voix brève, nous ne pouvons nous séparer sur un malentendu. Cela ne serait digne ni de vous ni de moi. Veuillez donc m'expli- luer ce que signifient vos dernières paroles. — Je ne suis pas habitué à entendre mes prêtres me parler de co ton impératif, monsieur l'abbé, et je n'aj l ien à vous répondre, 20S LUCIFÊB — Je dois donc me retirer sans avoir pénétré votre pensée? — Une preuve que vous l'avez pénétrée à fond, ma pensée, c'est la violence avec laquelle vous venez de fermer la porte. — Alors, je ne me suis pas trompé, vous m'infligiez un blâme tout à l'heure? — Débrouillez l'énigme vous-même. — Monseigneur, ce n'est pas pour proposer des énigmes, à l'exemple de je ne sais quel monstre de la Fable, que Dieu, dans sa miséricorde, vous a accordé la plénitude du sacerdoce. — Allez-vous attaquer ma consécration? — Je ne m'écarterai jamais de ce que je finis à mon évêque. Je supplie seulement mon évêque de se souve nir que je suis prêtre et que mon ordination mérite, elle aussi, quelques égards. — Les ai-je oubliés, ces égards? — Vous les oubliez, en ne daignant pas vous exprimer clairement. — Eh bien, oui, je vous blâme, mon devoir même esl de vous blâmer... — A cause de la publication de mon Histoire générale ih l'Eglise, sans doute? —' Pour le coup, la prétention esl singulière ! Eh quoi ! parée qu'il vous a plu d'écrire j'ignore combien de volumes intitulés : Histoire générale de l'Eglise, vous vous imaginiez que la chrétienté allait s'enflammer aus sitôt! Vous avez eu beau prendre la précaution de faire paraître le premier tome de votre ouvrage à la veille de la réunion du concile, ce premier tome n'a pas agité outre mesure la sainte assemblée. Une Histoire générale de l'Église! Mais il en existe tant d'Histoires plus ou moins générales de F église, sans que l'Église s'en porte plus mal I — .Monseigneur! interrompit Jourfler, blessé par le trait. — Voulez-von s èi re édifié sur le-succès de votre livre? LUCIFEB A Rome où étaient réunis les évéques de l'univers, c'esl à peine si j'en ai trouvé cinq ou six, je ne dirai pas qui l'eussent lu, mais qui en eussent ouï parler. Et encore ces cinq ou six évéques appartenaient-ils au groupe des prélats dissidents, opposants, des prélats que moi j'appelle prévaricateurs... M« r Strossmayer, évéque d'Agram, M" Darboy, archevêque de Paris, M«* Dupan- loup, évéque d'Orléans, vous goûtent fort... Ah! cet évéque d'Agram !... N'a-t-il pas osé,un jour,pour étayer un raisonnement boiteux, se réclamer de l'autorité de sainl Bonaventure! Vous comprenez si j'ai pris la parole tout de suite, d'abord pour redresser un texte du Breviloquium qu'il citait de travers, qu'il disloquai! avec une insigne mauvaise fui... Mais je liens à vous l'aire juge du débat... — Je décline cel honneur, articula noire chanoine, harassé. — Écoutez-moi toujours... Vous avez, lu, cela va sans dire, mon ouvrage : Saint Bonaventure et son Œuvre. — Non, Monseigneur, je ne l'ai pas lu. — Ce n'est pas possible, cela! — Je supplie Monseigneur de me pardonner une négligence très coupable... Jourller, battant en retraite, n'avail pas l'ail trois pas vers La porte du cabinet, que cette porte s'ouvrait avec Tracas et livrait passage à M. de Luzernat, effaré, dont la masse vint s'échouer de tout son ('norme poids S|| r les coussins du canapé. On devine le trouble, le bouleversement, l'épouvante. — Qu'y a-t-ilî demanda Monseigneur. ^ Le vicaire général haletait bruyamment. Enfin, après s être à plusieurs reprises épongé le fronl avec un foulard roulé dans sa. main : — C'esl votre faute, oui, c'est votre faute, avons! bredouilla-t-il, s'adressani à Jourfler. _ ■ Me ferez-vous la grâce de vous expliquer, mon Bieurl riposta celui-ci avec un redressement allier. I», 210 LUCIFER — Sans vous, sans vos agissements, ce qui se passe, aujourd'hui 4 septembre, ne se passerait pas, — Et que se passe-t-il ? s'écria l'évêqué. — Tout à l'heure, mon confrère Valette et, moi, nous faisions notre partie de bête hnmbrre de toutes les après- midi, quand un grondementlointain arrive jusqu'à nous. Nous ne nous dérangeons pas... Mais des chants s'élèvent tout à coup. On dirait la Marseillaise... — La Marseillaise! interrompit Monseigneur. — Sans prendre le temps de déposer tes cartes, nous courons à la fenêtre... Une foule énorme encombre le pont sur laNive et hurle, en effet, la Marseillaise. Nous distinguons très nettement : — Aux armes, citoyens! Maison a aperçu le rabat de M. Valette, le mien, et ce cri monte vers nous :— « A bas les curés 1... » Jourfier salua. — Eh quoi! lui dit l'évèque. vous nous laissez!... C'est bien cela, vous déchaînez la tempête, et, quand elle menace de fondre sur ce palais peut-être, vous ne songe/, qu'a vous mettre à l'abri. — S'il vous plaît de ne pas vousoffenserde un m silence, Monseigneur, je ne relèverai point ce que vos paroles peuvent contenir d'outrageant pour moi. Non seulement dans le diocèse, mais dans toute l'étendue de la contrée cévenole, il n'entrera jamais dans la pensée île personne qu'un Jourfler suit capable de décliner la responsabilité de ses actes. On voit que vous n'êtes pas de ce pays. Passons... — Mais j'en suis de ce pays, moi, hurla M. de Lu- zernat. — Eh bien! soyez, libre, monsieur. Qu'avez vous à dire des miens? — OhI rien... positivement... Rien... Jourfier eut un haussement d'épaules. Puis, se retournant vers l'évèque : — Monseigneur, je n'ai déchaîné nulle tempête, et si, depuis plus d'un mois, les ouvriers vaguent à travers lel rues, il faut vous en prendre, norl à un modeste r.ha LUCIFER 211 noinede votre cathédrale,mais aux événements provo- qués par votre Empereur. La guerre a éteint les fours dans nos verreries. Ce malheur, .joint aux malheurs plus grands de nos armées, exalte le peuple du faubourg, auquel, si l'on peut reprocher certains méfaits : chanter la Marseillaise, ce qui n'est pas un crime, siffler des ecclésiastiques jouant aux cartes, ce qui peut leur devenir une leçon, on ne saurai! refuser'un ardent amour du pays. — C'est avec de pareilles pensées, monsieur, qu'on prépare les masses aux révolutions, et, puisque vous me mettez sur un terrain que j'étais résolu de fuir, je vous expliquerai le sens de cette phrase que vous n'avez pas suffisamment entendue : — « Vous Mo* si occupé ailleurs, i — Enfin ! — .le voulais dire que, depuis la déclaration de cette guerre, vous ave/, pris dans Mireval une attitude qui conviendrait à peine à un laïque et qui ne convient pas du tout à un dignitaire de Saint-Oplat. Comment est-il arrivé (pie vous, si retiré jadis, qui traversiez tout juste le pont pour vous mêler à vos confrères du chapitre, vous ayez soudain élu domicile dans la rue, et qu'on vous rencontre désormais à toute heure du jour et de la nuit hors de chez vous, pérorant au milieu de la populace, lui commenlaiil les journaux, vous évertuant a lui complaire en mille façons? Vous n'avez doue pas senti qu'une conduite en si complet désaccord avec les habitudes ecclésiastiques portait lapins grave atteinte a voire caractère, et que votre fonction Bacrée n'était l'a* de vous trouver aux endroits suspects où vous vous trouviez? — lia fonction sacrée d'un prêtre est d'accourir partout où on l'appelle. _—Il n'y a pas de doute, quand il s'agit de l'administration des sacrements... — Et qui vous dit qu'il ne Se soit pas agi plus d'utttf fols de l'administration des sacrement*? 212 LUCIFER — Ali ! par exemple ! s'écria M. de Luzernat. — Monseigneur, poursuivit Jourfier, très calme, hier, un train devait passer à minuit et emporter vers Lyon quatre enfants du faubourg des Verriers. A six heures de l'après-midi, ces jeunes gens, avec leurs parents ni larmes, vinrent me trouver me priant de les accompagner à la gare dans la soirée. Il leur semblait qu'ils auraient plus de courage pour quitter le pays, Bi j'étais là à leurcôté, les fortifiant d'un mot, d'uni' poignée de main jusqu'au départ. Ces enfants simples el bons, encore qu'issus de celle populace méprisée par Votre Grandeur, n'auraient pas été les fils d'anciens ouvriers de mon père, que je leur aurais rendu avec joie, avec reconnaissance, le mince service qu'ils réclamaient de moi... — Mais les sacrements? insista M. de Luzernat. — Vers minuit, il y avait foule à la gare. Les ou- vriers du faubourg étaient là cl, plusieurs notabilités de la ville, parmi lesquelles M. le comte de Servir-, que l'on est sur de rencontrer partout où il y a des aumônes à répandre, des consolations à prodiguer. Le train est signalé. Le silence était grand dans les salles d'attente et sur le quai. De temps à autre seulement le sanglot étouffé d'une mère qui ne se résigne pas. J'étais fort ému... Profitant d'une dernière minute, j'ai adressé quelques motsà ces enfants; puis je les ai bénis... — Vous appelez cela un sacrement? demanda l'évêque. — Cette bénédiction avait pour moi la hauteur sublime d'un sacrement, et j'aurais eu du saint-chrème au bout des doigts que je n'aurais pas murmuré avec plus de ferveur les prières de l'extrème-onction. — Vous avez murmuré les prières de l'extréme-onc- lion ? — Oui, Monseigneur. — Vousavezeu tort; vous ne pouvez l'ignorer, d'après le Rituel, ces prières ne doivent être récitées qu'au lit des agonisants. — Dans la situation tragique où le gouvernement I l r.IFEB impérial a placé notre pays, un homme qui part pour l'armée eut un agonisant, car il marche infailliblement à la mort. — G'esl au moins une explication singulière do la rubrique et des textes. — Croyez-vous que, si, à cette heure, je me trouvais aux environs de Sedan, où noire armée lutte depuis plusieurs jours, j'hésiterais à la bénir, et, considérant la plu pari des hommes eomiiie voués à une mort certaine, à leur appliquer les mérites des derniers sacrements? — Encore une fois vous auriez, tort. Ma conscience me dit que j'aurais raison. — Quel orgueill B'écria l'évêque. El ne se contenant plus : — Ils ne se trompaient pas, ceux qui m'affirmaient que vous ressemblez moins à votre père qu'à votre grand-père, à Philarète Jourfler, le conventionnel, à Philarète Jourfler, l'assassin de son roi! Le chanoine eul un mouvement brusque, mais il réprima cet élan tout aussitôt. Au bout de cinq secondes, il eul peur de se trouver placé trop près de son ennemi. Résisterait-il à la .tentation de je ne sais quel épou vantable attentai ? Lesdoigts lui brûlaient. Il rétrograda de plusieurs semelles. L'évêque, lui aussi, avait reculé jusqu'à la muraille, près de sa table de travail, Tout/) °Oup sa main, qui depuis un inslanl cherchait quelque chose à tâtons, saisit un gland de soie. Bile le tira vigoureusement. Les rideaux de la fenêtre s'écartèrent, et le cabinet, plongé dans une demi-obscurité, reçut un Ilot de rayons. Ce fut un navrant spectacle. L'évêque, plus pâle que le liseré de son rabat, les jambes tremblantes sous sa soutane violette, les bras pendants et perdus dans les vastes plis du rideau de serge, regardait Jourfler, le regardait avidement. Son œil inquiet cherchait à pré voir ce que ce prêtre effroyable, vomi de l'abîme, allait faire, allait dire, allait entreprendre contre lui. Pour Arthur Bourdinier de Luzemat, son attitude 2l-{ i i CIFEB était encore plus consternée, plus aplatie, plus abaissée que celle de Sa Grandeur, si c'est possible. Le colosse planté tout à l'heure au dossier du canapé, riant, interrompant, persiflant, aiguillonnant l'adversaire, et non sans quelque finesse perllde sous sa turbulence, se teqait à présent replié sur lui-même, l'échiné arrondie, le cou tombant, les longues mèches de ses cheveux gris Ilot- tan I à l'aventure et balayanl le parquet. Quelle honte de voir plier ce torse robuste, cette musculature de centaure sous le poids de tant de lâcheté ! Bernard .1.....'fier se dressait entre eux deux, droit de toute sa taille, immobile, rigide comme quelque sainl de pierre de la façade de Sainl-Optat. Ses yeux ardents allaient de l'évêque au vicaire général, puis du vicaire général à l'évêque. Une fois, ils s'arrêtèrent sur celui-ci, et un éclair fulgurant en jaillit. Soudain, poussé en avant par un tourbillon d'idées qui l'enlevait comme un brin de paille, Jourflerfit un pas de plus. Le vicaire général, brave à force d'égarement, roula entre l'évêque et lui. — Monsieur le chanoine, que comptez-vous faire ? demanda-t-il. Et, comme Jour fier le toisai! sans lui répondre, il ajouta s'adressant a Monseigneur : — Je crains de m'être exagéré les bruits de tout à l'heure... Peut-être ces braves gens du faubourg des Verriers ne chantaient-ils pas la Marseillaise... C'est fini... Nous sommes tranquilles, rassurés, et Voire Grandeur pourrait ne pas retenir plus longtemps M. le chanoine à l'évêché. — Je ne vous retiens pas, monsieur le chanoine, murmua l'évêque. — Je ne me retirerai, Monseigneur, que lorsqu'il vous aura plu de rétracter... 11 n'avait pas achevé sa phrase, que M. de Luzernat, soulevant l'un des petits rideaux de la fenêtre, à la recherche de je ne sais quel secours, cria : — Le II. V. Gussol! le H. P. Cussol! LtCtPEU 2(5 .tonifier, les jambes plantées dans le parquet, ne bougea pas. — Quoi île nouveau, mon Révérend Père? s'informa Monseigneur, quittant sa place de torture et courant au nouveau venu. Le Recteur de Saint-Ignace, petit et ridé, parut à Jourfier plus petit et plus ridé qu'il ne l'avait connu. Sans autrement s'émouvoir et répondre à l'évèque, le Jésuite lira de sa poche un morceau de papier bleu et lut celle dépêche : « liataillc perdue. Empereur prisonnier. Impératrice » partie. République proclamée. » — La République! •lourfier avait poussé ce cri. Christian, le R. P. Cussol, Arthur Bourdinier de Luzernat le regardèrent consternés. — La RépubliqueI... ta République!... répela Mon* seigneur, égaré. Jourfier, la tête haute, marcha vers un grand crucifix appendu au fond de la pièce, Ayant plié les genoux : — Mon Dieu! vous quiètes toute force et toute miséricorde, que votre main puissante relève notre pauvre pays agonisant sur les champs de bataille et qu'elle daigne bénir la République! Il se remit debout. Ses yeux élaient pleins de larmes. Il traversa le cabinet à pas lents, très recueilli, la face au sol pour cacher une émotion dont il n'était pas maître, qui le secouait à le rendre tremblant sur pieds comme un roseau. \ MM Le R. p. Cussol osa arrêter Jourfier au passage. — Alorsmronsîeur le chanoine, vous êtes républicain? lui demanda-t-il. Il CIFEB — Et quanti cela scrail,! — Si cela élait, je me permettrais' de vous adresser une prière. Mireval est en complète révolution... — En révolution? s'écria l'évéque. — Quand je vous le disais, Monseigneur! balbutia M. de Luzernat, livide d'épouvanle. — A la nouvelle de la proclamation de la République a Paris, poursuivit le Recteur do Saint-Ignace, quelques meneurs du faubourg des Verriers se sont répandus par la ville en chantant la Marseillaise. Ils étaient vingt d'abord, puis ils ont élé cent, puis cinq cents. En voyant poindre la colonne dans la rue du Mûrier, j'ai craint une minute pour la Résidence; mais bientôt elle a tourné à droite, se ruant vers la mairie. M. Aristide Vlouilleron n'a échappé qu'à grand'peine à ces misérables, acharnes à lui l'aire crier : Vive la Républiquef . — A-t-il crié : Vive la République'.' interrogea l'évéque. — M. Mouilleron s'est entêté à son tour et a crié : Vive l'Empereurf — Ah! par exempleI bredouilla M. de Luzernat. — Et que lui est-il arrive:' demanda Monseigneur. — Rien. Malgré cette bravade inutile,car, a.....n avis, li' peuple est un enfant terrible aux caprices duquel il faut savoir se plier en attendant de lui administrer les étrivières, malgré celle bravade inutile, M. Aristide Mouilleron a pu glisser des grilles qui le retenaient cl rentrer tranquillement chez lui. — M. Mouilleron est un honnête homme, articula Jourficr. — Mais ce n'est pas tout, reprit le R, P. Cussol : la bandedu faubourg, qui en momenl même bouleverse, ravage la préfecture, a promis de ne pas épargner l'évê- ché. — El à qui la bande a-t-elle promis cela, monsieur '/ Ce monsieur, reçu en pleine poitrine,n'ébranla pas I'' moins du monde le R. P. Cussol. — A qui ? à qui ? répéta-t-il. A notre frère Amynthas... UJCIFFJt 217 Dès le premier bruil du soulèvement, le frère Amyn- thas a passé une blouse et a couru se mêler au mouvement pour le compte de la Compagnie. C'est de sa bouche que je tiens les renseignements que j'apporte. — Votre frère Amynlhas, dont je m'abstiens de qualifier le rôle parmi des gens égarés par nos malheurs, vous a fourni de fausses indications. — Alors, monsieur le chanoine, vous à qui les plus honorables traditions de famille créent une si légitime influence sur la classe populaire de M ire val, vous nous répondez des ouvriers du faubourg? — Je vous en réponds. — Ils ni' viendront pas ici? — Ils n'y viendront pas. — Monsieur le chanoine, on m'a rapporté que votre grand-père se montra, dînant la Terreur, l'ami le plus dévoué de cette ville, le protecteur infatigable de ce département. La guillotine, qui dressait partou t son hideux couperet, grâce à Philarète Jourfier, à des insistance- où cet homme de cœur risqua sa vie, ne vit jamais ses poteaux sinistres plantés sur les places de JMireval. Au moment où tant de passions mauvaises menacent de nous envelopper, il m'est doux de vous rappeler des souvenirs qui sont tout à la gloire des vôtres et auxquels il vous suffira de vous montrer fidèle pour que l'orage passe sans nous toucher. — Ah! mon Révérend l'ère, si voua m'aviez toujours parlé ainsi ! EU se tournant vers l'évôque : — Votre Grandeur voit de quoi a été capable mon grand-père, elle le voit! _ Une flamme rouge colora la face blanche de Me r Christian ; il quitta son fauteuil, où il se tenait plié en deux, comme assommé, et marcha vers Jourfier. Monsieur le chanoine, soupira-t-il, je regrette... Il n'en put dire davantage. Gfis excuses inattendues, un nouvel hommage rendu 10 218 LUCIIT.I! à son grand-père, bouleversèrent Jourfier. Vaincu par une générosité, qui est comme le don divin des natures supérieures, il se jeta aux pieds de son évêque. — C'est moi qui ai péché, articula-t-il, et je supplie Votre Grandeur de me bénir. Monseigneur étendit la main et, tout aussitôt, releva le chanoine de Saint-Optat. Une seconde ils furent en face l'un de l'autre. L'évèque lui ouvrit ses bras. Encore que le cœur lui battît liant dans la poitrine, qu'il lui en coûtât de se refuser à l'étreinte proposée, Jourfier s'y déroba par une respectueuse inclination. Homme de commandement et de hiérarchie, il avait bien pu, pour l'honneur de sa haute charge dans l'Église, empêcher l'évèque d'aller trop loin dans sa soumission envers un subordonné; mais il lai était impossible de confondre M gr Christian avec Coulazou, avec Etupert, et de s'abandonner à lui comme il s'abandonnait à eux. La rude sincérité de son être lui rendait particulièrement odieuse la comédie des sentiments, et, en cette circonstance, elle lui créa des répugnances insurmontables. — Donc, monsieur le chanoine, dit M gr Christian, penaud, je puis compter sur vos efforts?... _Votre Grandeur peut y compter absolumenl. Je cours de ce pas... — Écoutezl écoutez! interrompit M. de Luzernat. — C'est la Marseillaise, dit le H. P. Cussol, Jourfier sauta à la fenêtre et l'ouvrit toute grande. L'étroite T'Iace de l'Évéché, sur laquelle l'énorme vaisseau de Saint-Optat, debout au couchant, avec ses gargouilles saillantes, ses hautes toitures, sesdeux tours carrées à lourds entablements, projetait sou ombre, apparaissait noire et déserte. Au fond, en face du palais épiseopal, la rue des Chantres, la voie la plus spacieuse de Mireval, était au contraire baignée de lumière. Là, les maisons, très basses, ne faisaient pas obstacle an .soleil, qui, au moment de tomber derrière le plateau du Uournat, criblait la ville de rayons. — « Amour sacré dé la patrie.:. » LUCIFER 21!» — Vous entendez, monsieur le chanoine? dit le Jésuite. Jourfier ne répondil pas. Accoudé à la fenêtre, les yeux dans la direction de la rue des Chantres, il semblait profondément recueilli. A quoi pensait-il? Tandis que les traits de l'évéque, ceux du vicaire général, ceux du religieux reflétaient une angoisse cruelle, les siens, paisibles, avaient je ne sais quel obscur rayonnement. Encore un peu, on aurait cru que ce prêtre n'écoutait pas sans plaisir la Marseillaise, dont les strophes montaient avec un frémissement d'ailes dans les lueurs embrasées du couchant. — Ils arrivent, gémit Monseigneur. En effet, d'épais nuages de poussière rouge, annonçant le piétinement d'une foule, s'élevèrent à l'extrémité de la i ue des Chantres, et ces mots du terrible refrain : « Marchons, marchons! » emplirent l'air effroyablement. — Les voilà 1 souffla M. de Luzernat. Cent tètes, noyées dans les flots d'une lumière cuivrée, se montrèrent au loin, bien au loin ; puis d'autres têtes émergèrent à la suite de celles-ci ; puis, dans le désordre d'une multitude marchant, s'arrètant, chantant, s'interrompant pour lancer aux nues des cris retentissants de Vive la République ! des bandes d'enfants Qui riaient, se bousculaient, dansaient et quelquefois aussi chantaient. — Et s'ils nous obligent à crier : Vive la République'? interrogea l'évôque, etTaré. — Eh bien ! Monseigneur, vous ferez comme M. le maire de Miré val, vous crierez : Vive i Empereur! — Ah! par exemple ! pleurnicha M. de Luzernat. — A mon avis, Monseigneur, reprit le IL P. Cussol, je ne vois pas pourquoi, si la République est le gouvernement de la France, nous n'acclamerions pas la République. — Ni moi non plus je ne vois pas pourquoi, insinua le vicaire général. 220 LUCIFER — Peut-être, en effet, serait-il sage... hasarda l'é- véque. — Monseigneur, rapportez-vous-en à la longue expérience de la Compagnie de Jésus, conclut le Recteur de Saint-Ignace. La Compagnie n'a jamais hésité à hurler avec lés loups... quand elle ne pouvait faire autrement. Jourfler, les regardant tous trois avec une expression de surprise indignée: — Messieurs, j'irais au delà de mon sentiment si je prétendais qu'aucun de vous n'est digne d'acclamer la République. Mais, pour ne m'occuper que de Monseigneur, il n'est pas admissible qu'en moins d'une heure il Se soit détaché de la famille impériale dont, il y a quelques instants à peine, il me vantail les bienfaits. — Et si les ouvriers du faubourg viennent me mettre le couteau sur la gorge? — Monseigneur, vous êtes la plus haute expression de la dignité de ce diocèse, et quand bien même votre vie serait menacée... — 11 faudrait me laisser tuer plutôt que dé crier : Vive la Itépubliijue? — Il faudrait vous laisser tuer. — Ce serait de la duperiè. — L'héroïsme, souvent, n'estpas autre chose, Monseigneur. — Erifift, au lieu d'argumenter sans cesse, puisqu'il vous a plu de prendre l'engagement de nous sauver, vous devriez bien vous précipiter à noire salut. — Monseigneur, un seul mot, et je vole pour éloigner d'ici les pauvres gens inoTensif's qui vous font peur. Saint Jérôme, simple prétré comme moi, avait un démêlé fort pénible avec Jean, évêque comme vous. Il ne me souvient guère si de profonds dissentiments politiques formaient précisément l'objèi de la discussion déjà fort longue; mais je n'ai pas oublié les dernières paroles de Jérôme à Jean : — « Je m'arrête, je « cesse d'argumenter ; pour l'honneur dé l'épiseopat, je <• ne voudrais pas avoir à convaincre un jour mon LUCIFER 221 « évèque de parjure, nolo respondere et arguere, ne per- « jurii episcopum convincere vîdear. » Il disparut. Il était temps d'intervenir. Les hommes du faubourg venaient de déboucher sur la Place en colonne serrée et marchaient droit vers le palais épiscopal. Tandis que, sous sa large baie obscure, le haut portail de Saint- Optat demeurait enlr'ouvcrt, vis-à-vis, les portes du long bâtiment où étaient concentrés les services de l'administration diocésaine, se Fermèrent bruyamment. L'évéque, le Jésuite, le vicaire général, demeurés dans la salle basse du cabinet, en proie à une détresse horrible, se regardaient furtivement l'un l'autre et n'osaient bouger. Tous trois auraient voulu ramener les volets de la fenêtre pour se mettre un peu plus à l'abri; mais il aurait fallu passer le bras, un peu la tôle, se montrer enfin, et nul d'entre eux n'était disposé à s'attirer la première invective, peut-être le premier coup. Le R. P. Gussol pourtant s'empara du gland do soie, et, d'une main discrète de chat, ramena les rideaux courageusement. — Comment, c'est toi, Jaluzet ! c'est loi, Bélugou cria une voix rude, vibrante. Le Recteur de Saint-Ignace, M gr Christian, M. de Lu- /.ernat coulèrent un regard épeuré à travers la fente des rideaux. A dix pas, le chanoine Jourlier se tenait de boni, adossé à l'un (les contreforts de la cathédrale, et deux ouvriers lui parlaient avec les marques d'un profond respect. La multitude des hommes et des enfants, muette, intimidée, demeurait à quelque dislance. a demi noyée dans les ombres de Saint-t tptat. '— Non ! non ! interrompit Jourtier avec un geste d'autorité. — Mais, monsieur Bernard, la République a été proclamée à Paris, articula très distinctement Jaluzet. — Approchez tous! cria-t-il. Incontinent il lut entouré. Sans proférer une parole, suivi du Ilot qui le portait, il alla jusqu'à un banc de 19. LUCIFER pierre formant saillie de chaque côté du porche de Saint-Optat. Vingt bras le hissèrent sur ce rebord, et sa tête sévère, ferme, dure, se détacha avec des reflets de bronze sur le fond des murailles gigantesques, parmi des lâches de moisissures, d'énormes verrues de mousse, des touffes de giroflées épanouies. — Vive Jourfier! vive... — Mes amis, vous auriez beau crier Vive Jourfier! jusqu'à demain, que je n'en demeurerais pas moins fâché contre vous, interrompit-il. Et vraiment Jaluzet et BélugOU m'en apprennent de belles! Comment, voilà un mois et demi que vous avez pris l'habitude de vous en remettre à moi de toutes choses, que, sûrs de ne jamais être trahis parle petits-fils, parle (ils de vos anciens députés, vous ne faites rien sans me consulter, et, aujourd'hui, profitant de mon absence du faubourg, vous allez en troupe chasser le préfet de la préfecture, le maire de la mairie, et maintenant vous venez chasser l'évèque de l'évêchél Je ne suis pas content de vous. — Vive la République ! — Mon grand-père et mon père passèrent leur vie à lutter pour la République, et le triomphe de la République me réjouit autant qu'il peut vous réjouir. Malheureusement, à ma joie se môle une tristesse acca- blante, car, si nous sommes débarrassés d'un régime odieux, l'étranger foule notre sol, et le sang de la pa trie coule à pleins ruisseaux de toutes parts. L'horrible pensée de nos désastres me trouble, m'écrase, et, dans ce jour glorieux où les miens ont dû tressaillir dans la tombe, il me prend une irrésistible envie de pleurer. Il s'arrêta, suffoqué par une émotion violenle. — Vive Jourfier ! — Vous devinez, mes enfants, reprit-il, si, quand nos armées vaincues s'acheminent vers l'Allemagne, vous devinez si c'est l'heure de se livrer à de bruyantes ma- nifestations à travers les mes. Donnez à cette ville de Mireval, que Philarète Jourfier anima de son souffle en 92,que plus tard la parole ardente de Frédéric Jour» LUCIPjEB -- :! Rer ressuscita de la longue mort de quinze années de despotisme, donnez-lui l'exemple des nobles vertus républicaines... — Nous voulons voir l'évêque! hurla quelqu'un. Jonrfier, exaspéré par ce cri qui s'élevait comme une protestation, s'élança du haut de son piédestal, écarta un paquet de gens lui faisanl obstacle, et son bras, projeté en avant avec la précision d'un ressort d'acier, saisit, au milieu d'un groupe, un homme encore jeune, couvert de haillons sordides, sans casquette, sa tignasse rousse au vent. — Viens, toi, Jumard, lui dit-il. El sa main de fer l'entraîna, — Monte ! Comme Jumard, courbé sous l'étreinte, piteux, lamentable, ne se hâtait pas de monter, il fut juché par la grilTe qui l'avait happé au collet sur le perron de Sain! Optât. — C'est bien fait! c'est bien fait! ricana la foule en voyant l'ouvrier debout à côté du prêtre. — Voilà l'homme qui veut voir Monseigneur, dit Jour- fier avec une ironie terrible. Vous connaisse/, cet homme: c'est Jumard, Jumard l'ivrogne, Jumard que sa paresse incurable a fait chasser de toutes 1rs fabriques du feu- bourg, Jumard qui serait mort de faim depuis longtemps sans la persistante charité de M. le chanoine Coulazou. Et pourquoi Jumard veut-il voir Monseigneur? Il n'en sait rien; il croit seulement que bouleverser l'évôché serait une œuvre digne du peuple de Mireval, et il propose la partie. S'il en est parmi vous qui pensent comme ce malheureux, qu'ils abandonnée! les rangs de mes braves ouvriers du faubourg, avec lesquels ils ne doivent plus vivre, et qu'ils viennent jusqu'à ce perron. Cesi moi, moi le chanoine Bernard Jourfler, dont ils ont trompé la confiance, qui me charge de les conduire à Monseigneur. Je les préviens toutefois qu'ayant l'honneur d'être prêtre, je ne souflrirai pas le moindre désordre à l'évèclié, que le premier qui manquerait de 224 LUCIFER respect à Monseigneur, recevrait son châtiment de ma main. Je suis prêt à me dévouer, à me sacrifier, à mourir pour vous, pour vous qui êtes les pauvres, par conséquent lus enfants bien-aimés de mes entrailles; mais j'appartiens à la sainte Église catholique, et, si vous aviez l'audace sacrilège d'attaquer un évêque, vous me trouveriez rangé à côté de lui. Prenez garde de ne pas vous exposer à perdre voire meilleur ami. Pas un homme ne se détacha de la masse compacte et silencieuse des ouvriers. — Eh bien! où sont les compagnons de Jumard? Jaluzel et Bélugou de nouveau s'avancèrent en parlementai! vs. — Monsieur Bernard, nous retournons au faubourg, murmurèrent ils ensemble et d'un ton très humble. — Vous rentrez? — Oui, monsieur Bernard, pour vous faire plaisir. Jourfier les regarda stupide; puis, comme si quelque faiblesse des jambes ou du cerveau venait de l'accabler soudain, de loule la largeur de ion dos il s'appuya au mur de la cathédrale, et ses mains, p.....■ achever de le soutenir, se cramponnèrent à des brindilles, à des racines de giroflées. — Vous rentrez?... répéta-t-il. ■—Vive la République! crièrent les deux ouvrier.-. — Vive la République! répétèrent les autres en (.lueur. Sous le commandement de Jaluzel, qui en prit la tète, la colonne des verriers, sans tumulte, se dirigea vers la rue des Chantres, où le dernier rayon de soleil venait de s'éteindre. L'obscurité tombait de plus en plus noire des frises de Saint-Oplat sur la Place. Jourfier, qui avait oublié de descendre du perron, occupé à s.livre d'un regard à la fois ému et satisfait son peuple fidèle qui s'en allai! tranquille, apaisé, confiant, releva légèrement Sa soutane, se disposant à sauter. 11 vil Jumard, à qui il ne songeait plus. 0 honte! Jumard lui lendM la m tin. Jourfier, en proie à une indignation LUCIFER 225 brusque, leva lé liras. Mais, au moment dé frapper, il glissa les doigts dans son gousset et laissa tomber une grosse pièce blanche dans les pattes réunies de Jumard, qui décampa à tontes jambes, violemment. Jourfier demeura seul une minute; puis à son tour, tête baissée, d'un pas recueilli, il se dirigea vers la rue des Chantres envahie par 1rs premières ombres de la nuit. Les trois personnages de l'évéché, qui n'avaient perdu nul détail, nulle parole de cette scène, se regardaient abasourdis. — Monseigneur, dit le R. P. Gussol, j'ignore si M. le chanoine Jourlier est un prêtre selon l'esprit île l'Église; mais assurément c'èst un lier nomme ! \ M V Le lendemain, Mireval avait recouvré la paix et repris *a physionomie ordinaire de petite ville placide au creux des montagnes, l'as un homme vaguant à travers le faubourg des Verriers. Trois des industriels les plus considérables, sollicités dès la veille par Jourlier, avaient rouvert leurs fabriques et rallumé les feux. L'Empire tombé, la guerre allait finir sans doute. Notre chanoine, à qui la République proclamée imposait, croyait-il, de graves devoirs personnels, passait ses journées en négociations, en démarches dans le but de ressusciter le travail sur tous les points de l'Avenue- Colberl, quand, pour l'accomplissement de cette tâche compliquée, le ciel lui envoya un secours tout à fait inattendu. Le s septembre, un décret arriva dé Paris nommant M. le éottlte de Sèfvîès préfet de Mireval. A la première heure, la surprise fut grande dans la ville de voir à la tète du département un homme dont les convictions politiques cadraient si peu avec le régime nouveau. l'ourlant, lorsqu'on voulut bien se sou- m LUC1FEK venir que M. de Serviès, ancien représentant du peuple à l'Assemblée Législative de 1849, avait été exilé après le coup d'État de Décembre, que, pendant les dix-huit années de l'Empire, il avait fait cause commune avec le parti républicain, qu'il était l'ami du chanoine Jour- fier, non seulement on cessa de s'étonner, mais on loua le choix du gouvernement, et le comte, arraché de son hôtel, fut conduit à la préfecture au milieu des acclamations. — Ah! Bernard, quel fardeau on m'a mis sur les épaules! disait quelque temps après M. de Serviès, causant avec son ami dans la salle de la Bibliothèque. — Chacun son tour, mon cher comte, répondait Jour- fier. — Tu devrais au moins me venir voir à la préfecture. Après t'être mêlé de tout, tu te laves donc les mains des affaires maintenant ?... Paris est investi... Le gouvernement est à Tours... — Dès les débuts de la crise, je me suis mêlé de tout, comme vous dites, mais alors l'administration du département se trouvait en des mains qui m'étaient suspectes. Aujourd'hui, je sais en qui réside l'autorité, et je suis tranquille. — Tu ne penses pas à mon âge. — Je pense à votre ardent amour du pays. — Donc, tu veux me mettre dans l'obligation, toutes les fois que, pour une résolution importante, il me serait agréable de prendre ton avis, de venir au faubourg des Verriers? — Vous y viendrez. — Cela est cruel. — Il faut bien que vous soyez puni, articula Jourfier avec une fureur soudaine. — Puni, monsieur l'abbé ! Et de quoi, s'il vous plait, pourrait-on me punir / — D'avoir fait un prêtre du fils de Frédéric Jourfier. — Bernard !... — Mon [1ère, à son lit de mort, me livra-t-il a vous LUCIFEH 227 pour ériger ma vie en une sorte de protestation contre sa vie? En m'envoyant au séminaire, vous avez consulté les traditions de votre famille, non les traditions de la mienne. 11 est horrible, monsieur de Serviès, d'avoir à vous reprocher vos bienfaits; mais il faut que j'aie cet épouvantable courage, puisque c'est par eux que, depuis dès années, j'endure le plus atroce des supplices, par eux aujourd'hui qu'il m'est interdit de prendre la moindre part aux affaires de mon pays, par eux enfin qu'il m'est défendu de pousser un cri qui me soulagerail le cœur... — Comment, je t'empêche, moi, de crier : « Vive la République? » — Qui m'a jeté sur les épaules l'habit que je porte? — Je ne vois pas en quoi ton habit... — Vous ne voyez pas, vous... Vous qui êtes libre, car on est libre dans la vie laïque, vous ne voyez rien. Moi, dans la vie sacerdotale, accablé sous le poids de chaînes qui me meurtrissent à tous les endroits de l'être, je vois tout, car je sens tout, je souffre de tout. Le 4 septembre au soir, quand les verriers du faubourg se ruaient vers l'évêché, je trouvai la force d'accomplir mon devoir de prêtre jusqu'au bout. Mais croyez-vous qu'il m'en coûta peu de ne pas humilier Ms r Christian, qui venait de m'humilier; de ne pas maltraiter cet imbécile d'Arthur de Luzeruat, qui avait osé me regarder en face; de ne pas faire crier le [lecteur de Saint-Ignace, ?ui est mon ennemi? Le caractère qu'on m'a imposé et que 1 orgueil de ma race me pousse sans cesse à garder sans tache, me préserva de tout entraînement... — Tu conviendras que c'esl beau d'avoir revêtu un caractère capable d'élever l'homme au-dessus de lui- même. — Il est beau peut-être, comme vous le faites, d avoir à admirer ce caractère chez autrui; mais il est cruel, comme je le fais, d'avoir à le subir dignement... A deux ou trais reprises, ces braves gens acclamèrenl la République. Rien ne vous exprimera les sensations 228 LUCIFEB dont, je fus houleversé à ce mot République montant d'un élan formidable dans les airs. J'étais ému et j'étais fier, ému parce que la République panserait les blessures de la patrie, fier parce que la République avait été la religion de mou grand-père, de mon père, qu'elle devait être ma religion, puisque, à son nom seulement, ma nature avait tressailli. Ma bouche s'ouvrit d'elle- même à l'épanouissement de mon cœur, et je fus nu moment de mêler ma voix aux voix de ce peuple transporté. Mais, à la môme seconde, une idée, une flèclie de feu, me traversa le cerveau : j'étais prêtre, il fallait me tenir. — Pourquoi te tenir? — Pourquoi? Parce que la République, faisant en 1792 sa première apparition dans notre pays, au milieu du plus épouvantable bouleversement social qu'on eût vu jamais, a lésé quelques intérêts matériels ou moraux, plutôt matériels que moraux, de l'Église, et que l'Église ne lui a pas encore pardonné. Or, je suis de l'Église, et, connaissant l'énergie de ses rancunes, je dois avoir l'air de les partager. Je fais une question d'honneur de ma honteuse hypocrisie. — Toi, hypocrite ! — Je veux vous faire loucher du doigt le fond de nia torture. Vous savez si je suis sincère et si j'ai l'habitude d'aller droit mon chemin. Eh bien! désormais, par le fait de l'établissement d'un état de choses que les miens appelèrent de tous leurs vœux, je suis tenu à la plus grande circonspection d'altitude et de paroles. Malgré (pie j'en aie, mon nom csl un drapeau. Déjà suspect sous l'Empire, où je ne pouvais rien, je deviens dangereux sous la République, où l'on n'esl pas loin île s'imaginer que je puis tout. Chacun, se pensant menacé par moi, me menace; ce qui l'ait, qu'à aucune époque de ma vie je ne fus enveloppé d'ennemis ni plus nombreux ni plus acharnés. Groiriez-VOU8 (pie Le vicaire général Valette, cette souris timide qui ne sort pas de son trou si je me montre, a osé dire à l'archiprêire Ru- II CIFER H» p 0r l : — «On a beau être en République, M. Jourfier n'a pas encore remplacé Pie IX! » — Que vous semble de celte bêtise impertinente?... Parfois, d'étranges transports me soulèvent, et je me sens disposé, la guerre finie, à ressaisir l'influence laissée dans ce département par ma famille et à fondre, le glaive en main, sur les imprudents qui me harcellent sans merci... Puis je promène un regard sur moi-même, je vois ma soutane, mon rabat, et le découragement me gagne, que dis-je, le découragement! le désespoir, car il faut que je me résigne et je ne puis me résigner, que je pardonne et je ne puis pardonner, que j'oublie et je ne puis "iililier. Il colla ses deux mains à son visage eJ demeura muet. — Bernard, dit M. de Servies, ce n'est pas la première fois que tu me reproches de favoir jelé dans f Église; mais jamais tes plaintes n'atteignirent ce 3e- gré de violence et d'amertume. Laisse-moi te le dire, tes souffrances ne sont pas de mon fait, elles sont du fait de ta nature très haute, qui, dans quelque condition que la destinée l'eût placée, devait s'exagérer le devoir. Bernard, la supériorité de l'esprit, pas plus que la supériorité du cœur, n'est une garantie de repos ici- bas, où Dieu s'est plu à mesurer le nombre des peines à La grandeur des dons octroyés. Si, après la mort de ton père, l'enfant de douze ans, doux, tranquille, soumis, m'eût fait prévoir l'homme de quarante-cinq ans, passionné, turbulent, indomptable, lu n'aurais pas quitté Paris pour venir à Mireval. Mais comment deviner en toi le Jourfier terrible que tu me montres, quand ta mère me vantait la facilité de ton caractère, qué d'ailleurs, opprimée par les plus cruelles calas trophes, elle me pressait elle-même de l'ouvrir le séminaire comme un port de refuge après le naufrage de la maison? Les bras de Jourfier se détendirent, et ses mains, en rp tombant, mirent à nu sa face inondée de gros pleurs. 20 230 LUCIFER — 0 ma mère! ma mère! sanglota-t-il; Puis, arrêtant sur M. de Servies ses yeux qui ruisselaient encore : — Excusez mes folies. Depuis que cette guerre hideuse l'a arraché à la paix de ses travaux iiahituels, mon esprit est sujet à de singulières aberrations... Puis, voilà Metz livré... Nos défaites mêlées de trahison m'égarent... C'est peut-être bien petit chez un prêtre, dont l'âme devrait avoir ses plus solides attaches dans le ciel, la patrie éternelle de là-haut, de se sentir si intimement, si profondément, si absolument lié à la terre, la patrie périssable d'ici-bas. C'est irrésistible. J'aime là France, non pas .jusqu'à ma mort, ce qui ne serait rien, mais jusqu'à la mort de mon salut, que je lui sacrifie un peu chaque jour, en négligeant les devoirs de mon état pour m'occuper d'elle insatiablement. Voici plus de trois semaines que je passe à encourager les mobiles, puis vont venir les mobilisés. Je puis vous avouer cela à vous : depuis huit jours je ne suis pas monté à l'autel une fois, et hier j'ai oublié de lire mon office. J'en suis là. Les malheurs de mon pays, s'ils persistaient, par le trouble qu'ils apportent dans ma vie, par les découragements dont ils m'accablent, finiraient par faire de mûi un mauvais prêtre, ce que n'ont pas obtenu toutes mes passions soulevées. — 11 faut alors te lancer, comme les tiens, dans la carrière politique. — Je suis prêtre. — Ne croirait-on pas, a l'entendre, qu'un prêtre est un être à part, qu'il n'a pas le droit de toucher à la chose publique? — Vous l'avez dit, un prêtre est un être à part, il n'a pas le droit de toucher à la chose publique. — Mais, mon enfant, l'Église a produit les indivi dualités politiques les plus remarquables. — Je ne l'ignore aucunement, et j'écris un très long ouvrage pour prouver que l'Eglise a eu tort de produire ces individualités-là. I.UCJFIÏK 231 — Et moi qui , te reconnaissant un don de parole supérieur, comptais te presser de te laisser nommer député de Mireval, dès que nous aurons des élections. — Moi, député de Mireval ! — Gomme ton grand-père, comme ton père. — Gela n'est pas possible. — Toujours ta robe? — Toujours elle. — J'ai vu beaucoup de robes à la Chambre, sous la Restauration. — Pour le malheur de la religion. — Et toutes n'étaient pas noires; il y en avait de violettes dans le nombre. — Celle de l'évèque de Beauvais, sans doute. Souvenez-vous que M Kr Feutrier mourut de chagrin pour avoir eu le courage de faire signer au roi les Ordonnances qui fermaient les établissements de la Compagnie de Jésus. Voilà ce que la vie politique réserve aux. ecclésiastiques qui se sont laissé tenter. — Et, en 1848, n'avons-nous pas vu un moine parmi nous, à l'Assemblée Constituante? Jourfler eut un éclat de rire où le sarcasme se mêla à je ne sais quelle furieuse ironie. — J'aurais cru que le souvenir du P. Lacordaire t'était particulièrement cher, dit M. de Serviès. — Et vous ne vous trompez pas, mon ami. Lacordaire, àNotre-Dame, prêcbant l'oraison funèbre dugé- néral Drouot, Lacordaire, à Saint-Roch, flétrissant le cnme de Décembre, encore que son éloquence ait manqué de force et d'ampleur, que son génie, plus aimable que puissant, se soit rarement élevé jusqu'à celte haine vengeresse qui est la marque des grandes probités, Lacordaire me touche et me conquiert. Mais que devient ce moine, à qui l'audace a fait défaut dans la chaire, quand il a commis l'imprudence de se laisser acculer à la tribune? Tout aussitôt sa langue s'embarrasse, son cerveau se trouble, sa taille se rapetisse. Sa voix, n'a "en perdu drson acuité, elle arrive jusqu'aux extrémi- 232 LUC IKK 11 tés de la vaste salle, comme elle arrivait jusqu'aux profondeurs des chapelles les plus retirées de Notre-Dame, mais sa voix ne porte pas ; il frappe sur le marbre de la tribune les mômes coups qu'il frappait sur l'accoudoir de la chaire, mais ces coups très bruyants ne sont pas entendus; ainsi que là-bas devant un peuple recueilli de fidèles, il tire ici devant ce peuple affairé de représentants les mêmes effets très étudiés du costume si pittoresque de saintDominique, mais ces effets irrésistibles, personne ne s'en préoccupe, que dis-je? personne ne les aperçoit. Pourquoi cela? Parce que Lacordaire a quitté le terrain des choses divines, où Dieu l'avait placé, pour descendre sur le terrain des choses humaines, où les électeurs de Marseille l'ont conduit. Qu'il essaye donc désormais, dans l'enceinte de l'Assemblée Nationale ainsi qu'il l'a pratiqué glorieusement dans nos cathédrales, d'appuyer la plus légère de ses propositions d'un texte tiré soit des Ecritures, soit des Pères, et il verra quels débordements de brusque hilarité lui couperont la parole. Ces députés sont donc des ennemis de l'Église ? Pas le moins du monde. La citation si outrageusement conspuée se fût produite dans le lieu propice, que chacun l'eût reçue avec respect; mais ici elle ne se trouvait pas à sa place, et cette note, tombée du ciel au milieu d'un concert où les intérêts politiques seuls avaient le droit de se faire entendre, ressemblait à une disson- nance el provoquait le rire irrésistiblement. Du reste, Lacordaire ne s'attarda pas à l'Assemblée Constituante ; il revint vite d'une aventure qui engageait son caractère, et rentra dans son couvent qu'il ne quitta plus. — Ce qui veut dire qu'on ne te décidera lias, loi, à quitter le faubourg des Verriers ? Jourlier demeura deux minutes sans répondre. Puis, d'un élan fougueux où passa un Soufflé de rage : — Pourquoi persister à me tenter? que signifie cette obstination à me pousser à ma perte? Comment! vous savez que la passion politique est dans mon sang, que rien ne me réjouirait autant que de me jeter au milieu LUCIFEB " ZiW des orages des Assemblées pour y travailler au relèvement de mon pays, à l'affermissement de la République, ce rêve des Jourfier, et, quand je m'épuise à vous fournir des arguments qui me permettent de me dérober, vous vous acharnez à me poursuivre! Vous n'êtes donc plus mon ami, monsieur de Serviès? vous voulez donc me déshonorer.' — Te déshonorer? — Vous m'avez montré Lacordaire assis sur les bancs de l'Assemblée de 1848; montrez-moi donc un autre prêtre qui siégeait aussi parmi vous. — Quel autre prêtre? — Ayez donc le courage de me montrer également l'abbé Félicité de Lamennais. — Lamennais! — Vous souvenez-vous de ce petit vieillard sec, maigre, au long visage osseux, au regard inquiet et troublé, qui parlait peu, à qui on n'adressait que de rares paroles, qui demeurait le plus souvent à l'écart sur les dernières travées de la Montagne? Cet homme chétif, courbé en deux, dont les membres grêles sont affligés de tremblements à peu près continus, c'est l'abbé de Lamennais. Qui reconnaîtrait, dans cette silhouette mince, fuyante, humiliée, le terrible champion de l'absolutisme, le grand écrivain de Y Essai sur l'Indifférence en matière de religion? Des révolutions successives se sont accomplies chez l'abbé de Lamennais, et ces révolutions, expliquées par des livres qui ont retenti comme autant de coups de tonnerre, l'ont amené jusqu'ici. Il y a loin, certes, de la Tradition de l'Eglise sur l'Institution des évèqucs, publiée vers 1814, au journal le Peuple constituant, qui se débile chaque matin dans les rues de P4r». Ce grand homme a franchi cette énorme distance, luttant pour et luttant contre la papauté, prêtre soumis et prêtre révolté, par des bonds d'une effroyable" audace qui ont toujours déconcerté l'Église et plus d'une fois déconcerté ses amis. Que voulez-vous? dès la première heure de sa vie d'écrivain, la passion poli- 20. LL)t;i K K u tique le gagna, el cette âpre passion l'a dévoré. 11 est maintenant sur ce banc de l'Assemblée Constituante où le peuple de Paris l'a fait asseoir. A quoi pense-t-il? Dieu, si prodigue de dons envers lui, lui refusa les dons de l'orateur, et le voilà condamné à un silence perpétuel. Il a sa plume, une plume de génie; mais il ne pourra s'expliquer sur toutes cboses que demain, dans son journal, et il voudrait s'expliquer à la tribune incontinent. Des soucis rongeurs le poussaient à l'isolement; cette disgrâce, qui le fait l'inférieur de tant d'esprits médiocres, le blesse à l'âme, le refoule, l'anéantit, le supprime. — « Ah! s'il m'était donné de pouvoir parler comme vous!... » dit-il un jour à M. Michel, de Bourges... — Il est certain qùe s'il avait parlé comme Michel, de Bourges !... — Mon cher comte, si l'abbé de Lamennais avait parlé comme M. Michel, de Bourges, comme Berryer, il n'aurait pas pour cela cessé d'être l'abbé de Lamennais, el ses paroles eussent été de vaincs paroles, .h; rentre dans mon idée : un prêtre, quelque éloquence qu'on lui suppose d'ailleurs, ne me parai) plus fait pour exercer la moindre influence sur une assemblée politique. La Restauration, qui avait enfantinement rayé la Révolution française de notre histoire, a tenté le dernier essai des prêtres hommes d'État. Nous ne reverrons ni M gr Frayssinous, ni M gr Peutrier. Qu'on le veuille ou non, la Révolution française a fondé l'État laïque chez nous et par contrecoup dans le monde entier. Il y a quatre-vingts ans, l'homme, d'un effort surhumain, se dégagea des formules politico-religieuses qui le retenaient prisonnier depuis des siècles et déclara hautement sa volonté de faire ses affaires tout seul. Quelle glorieuse tempête que celle d'où devaient sortir el là dignité humaine et la dignité sacerdotale! Après 89, la société civile et la société religieuse ne seront plus confondues, ne réagiront plus l'une sur l'autre. Tandis que le laïque, maître du domaine politique qui lui lui I UCIFEB si longtemps conteste, à l'abri de toute ingérence étrangère, exercera son autorité dans le monde des faits, discutera ses affaires, les réglera au mieux de ses intérêts, le prêtre, libre sur le terrain religieux, n'ayant plus à redouter le soupçon, moissonnera les âmes à pleins bras et à plein cœur. La Révolution a eu cela de sublime et de grand qu'en affranchissant chacun de nous, elle a rendu chacun de nous à sa fonction, autrement dit à son honneur et à sa vertu. — Sans partager toutes, tes idées sur les conséquences civiles et religieuses de la Révolution, je ne suis pas loin de croire, en effet, qu'un prêtre est mieux placé dans le sanctuaire que dans une assemblée politique. Je n'en persiste pas moins, mon cher Bernard, à te demander de veiller un peu sur les affaires du département pendant une absence... — Vous vous absentez? — Je vais à Tours. J'ai besoin de voir le ministre de la guerre pour l'équipement de nos mobiles. Nous manquons de tout... Puis je prierai mon vieux Crémieux, qui m'a jeté le bât administratif sur les épaules, de m'en alléger au plus tôt. Tu comprends comme cela me va, à moi, d'être préfet,à soixante-quinze ans! — Je vous en con jure, mon ami, ne donnez pas votre démission... Attendez... Savons-nous qui on nous enverrait ici ! D'ailleurs, comptez sur moi... Je suis à vous, entièremenl à vous... A nous deux, nous réaliserons pour la République ce que mon père eût réalise tout seul. Il se jeta au cou de M. de Serviès, dont le royalisme ne sut trouver un mol de protestation. h XX V Le comte parti, l'abbé Jour fier accepta les fonctions de préfet intérimaire et 1rs remplit avec une rigoureuse UUCI h'HH ponctualité. Coulazou et Rupert auraient préféré voir leur ami se remettre au travail pour achever le dixième volume de l' Histoire générale commencé; ils se résignèrent. Il faut dire tout, Jourfier avait des façons de marquer sa volonté, de la poursuivre, peu faites pour encourager ceux qui auraient été tentés de formuler quelque opposition. Tel air de son visage, telle manière de porter la tête, de regarder, tenaient les gens à distance et ne leur permettaient ni un pas vers lui, ni un mot. Une après-midi pourtant, vers les trois heures, comme, au sortir de la préfecture, il s'engageait dans la rue de la Visitation, regagnant à grands pas le faubourg des Verriers, il s'entendit appeler : — Mossiou Zourfié! mossiou Zourfié! Il se retourna. Un long moine maigre, tête nue, se tenait devant lui. Il reconnut le T. R. P. Salviati, dont le couvent était situé à l'un des angles de la rue de la Visitation. — Çarmé dé vous rencontré, dit le Capucin... Et qué pensez-vous dé tout ça, mossiou li çanoine? — De tout ça? — Oui, dé votre Répoublique?... On dit qué nous aurons l'aze d'or in Francia, à présent. — Est-ce que vous ête8 Français, vous, mon Très Révérend l'ère? — Zé m'en garde bien ! — Dans ce cas, vous me permettrez de ne pas vous répondre quand vous me demandez ce que je pense de « ça ». — Qué vous êtes bien touzours li même! Il pouffa dans sa barbe et essaya de passer outre. Mais Jourfier, le retenant par une de ses manches, amples comme des besaces : — Veuillez m'oxeuser, Très Révérend Père : je n'entends pas clairement vos paroles et je ne m'explique pus du tout votre rire. — Mossiou Zourfié, vous êtes li préfet de Mireval; et zé vous respète... Pourtant, in Italia, on n'empéce pet- LUCIFER 231 sonne dé rire... Pét-être qué si la Répoublique y était pfôuclamée comme cez vous, on né rirait pas. — Monsieur! — Un prêtre! un prétré! quitter notre sainte mère l'Église pour servir cette Répoublique dé damnation! Il voulut se dégager, mais la griffe qui l'avait saisi ne le tâcha pas. — Zé suis donc votre prisonnié? s'écria l'Italien surpris tout ensemble et inquiet de l'étreinte. — Je vous garde une minute encore, monsieur, pour vous donner te temps de regretter, non pas l'outrage que vous venez de me faire, mais celui que vous avez tenté d'infliger à mon pays. Comment, c'est vous, vous étranger, vous qui devriez demander pardon à la France de manger son pain, ne lui rendant aucune sorte de service, puisque vous n'appartenez pas au clergé paroissial, c'est vous qui raillez nos malheurs, qui riez du gouvernement que nous nous sommes donné dans le desespoir des plus douloureuses catastrophes! H me faut des excuses, monsieur, et il me les faut tout de suite. — Et si zé vous les réfuse, ces excuses, est-ce qué vous appellerez les zendafmes? — Si vous me les refusez, j'irai les exiger chez vous, dans une heure, à la tète de deux mille verriers. — Mais voua n'êtes pas un prétré, alors, mossiou Zourfié! — Je ne suis pas un Capucin. Et, serrant plus fortement le Prieur, tout blême, dont la barbe eut un frémissement : — Des excuses ! — Zé suis plus robuste qué vous, car zé nié suis battu plus d'une lois in ltalia, et, si zé né craignais pas pour lj monastère!... Enfin, qué voulez-vous qué zé vous dise?... Certainement... ah! certainement, zé n'avais pas l'intention d'outrazer la Francia... Povera Fran- cia!... ^ Jourfler, abandonnant le moine, franchit le pont et s engagea dans l'Avenue-Colbert. 11 la poursuivit jus- LUCIFER qu'au bout d'un pas effréné. Au point où cette voie très large se fond dans la grande route du Puy, il s'arrêta. Il était passé devant sa maison sans la voir. Il eut envie de rétrograder et lit quatre pas dans ce but. Mais de nouveau il demeura immobile : llupert et Coulazou l'attendaient sans doute, ils l'interrogeraient, il devrait leur narrer sa rencontre avec le prieur Salviati, et il éprouvait une gène inexplicable, comme un insurmontable ennui. Ce prêtre était ainsi lait que tout, jusqu'aux sentiments où il s'était le plus délicieusement complu, lui devenait à certaines heures intolérable. — Quand lui serait-il accordé d'être libre? Quand ne subirail-il plus l'oppression de ces deux vieillards admirables, acharnés à l'aimer, à le protéger, à veiller sur lui comme sur un enfant? Il n'avait pas peur des hommes et il n'avait pas peur de Dieu. Pourquoi refusait- on de le laisser seul? N'était-il pas des animaux dans la nature que n'effraie nullement l'immensité du désert, dont les poumons avides ne peuvent se dilater que dans l'étendue? Il était un de ces animaux farouches; il fallait l'abandonner à ses instincts de solitude et de sauvagerie. Gomme il regrettait le Bournal! Il avait été presque heureux là-haut parmi les plaines arides, dépeuplées... Jourfier, sans avoir connaissance de ses pas, suivit la route du Puy qui grimpe vers les sources de la Nive, en plein Bournal. Allait-il à Hozières? La chose paraissait peu vraisemblable, car la nuit tombait, puis des flocons de neige piquaient l'air obscur de points blanchâtres et traînants. A l'un des détours du chemin, sous le cintre d'une porte dont un battant seul était ouvri t, se dessina vaguement une silhouette humaine. — Comment, vous, monsieur Bernard, pur ce joli temps ! dit. une voix. Jourfier se dirigea vers la porte. — C'est donc fini? demanda-t-il. —Tumard et moi, nous travaillons depuis trois jours, LUCIFER ZOM et les maçons pourront commencer à bâtir demain... — Jumard! Jumard 1 — Voyons, Jaluzet, on ne crie pas ainsi dans un cimetière, dit sévèrement Jourfier. — Pardon... excuse... monsieur Bernard... Jumard parut, chargé d'une pioche et d'une pelle. — C'est égal, ce n'est pas amusant de travailler comme ça chez les morts, bredouilla le mendiant. — Puisque c'est pour M. Bernard, fainéant! — Tiens, si j'avais peur, moi! Ils s'éloignèrent. Quand Jaluzet et Jumard se furent effacés dans la neige de plus en plus épaisse, notre chanoine se précipita à travers le cimetière, dont il parcourut la large allée du milieu presque en courant. Non loin de la grande croix, à droite, des fondai ions étaient creusées en carré comme pour une construction. En cet endroit très isole, Jourfier devait édifier un caveau où un jour il déposerait la dépouille de tous les siens. Il examina les choses longuement. — Quand l'architecte aurait-il fini les travaux? Quand lui serait-il permis à lui, prêtre catholique, à la l'ace de Mireval, de toutes les Cévennes- Hautes, de procéder à une cérémonie qui aurait le caractère auguste d'une réparation? Avec quels transports il étendrait sa main chargée de bénédictions sur le cercueil de son grand-père, de Philarète Jourfier couché là-bas pour ses vertus dans la terre des réprouvés! Jaluzet et Jumard avaient fait une bonne journée, et les maçons pourraient venir demain... La nuit était complète, et Jourfier demeurait là, les pieds dans la, terre rejetée en las par les travailleurs. Il priait de temps à autre, de temps à autre aussi il réfléchissait. Il lui semblait que, dans cette plaine humaine, nivelée par la neige comme le premier champ venu, il ferait bon s'arrêter, dormir. Sauf son neveu Jean Montagnol, évangélisant à sa fantaisie loin de Mireval et à qui Dieu BUffisait, lou- ceux qu'il aimait h étaient-ils pas ici? Pourquoi nereslerait-il pas avec son 240 LUCIFER grand-père, son père, sa mère, sa sœur? Quelles délices de se reposer, après une vie vouée aux contradictions, à la lutte, presque au martyre! N'était-ce pas un martyre, en effet, que son existence passée dans la voie si étroite de l'Église, où il ne savait pas marcher sans déchirer ses pieds à mille ronces, sans marquer de gouttes de sang chacun de ses pas? Ici, plus de querelles avec M gr Christian, plus de contestations avec le R. P. Cussol, plus de pugilats avec le T. R. P. Salviali ; ici, la paix souveraine des tomheaux. Jourfier, s'arrachant à l'enveloppement sinistre de ses pensées, gagna la route du l'uy à tâtons. L'atmosphère, obstruée, ne laissait pas filtrer le moindre fil de lumière. Notre chanoine néanmoins, par l'habitude d'un chemin journellement parcouru, allaitdevanl lui à grandes enjambées. La neige lui importait bien, vraiment! Tout à coup, il démêla de longues traînées éclatantes illuminant de reflets rouges des toilurcs indéfinies. Il tressaillit. C'était à ses sollicitations que, sur plusieurs points du faubourg, les fabriques s'étaient rallumées. En passant devant l'usine Boudard, la première à l'entrée de la ville, il s'arrêta saisi. Les ouvriers, dont il apercevait les silhouettes étirées aux vingt bouchesdu four incandescent, chantaient le Chant du Départ : «... Et, du Nord au Midi, la trompette guerrière A sonné l'heure des combat*... » Jourfier demeura planté, immobile dans la rafale, l'âme a des paroles qui l'enlevaient irrésistiblement, les yeux à ces hommes noyés dans une atmosphère d'incendie, offrant leur poitrine nue à un brasier blancde verre en fusion, dont ils retenaient des gouttes à l'extrémité d'une longue tige de fer, la canne, ainsi qu'on appelle cette latte forée de bout en bout comme un roseau. Quand un ouvrier, soufflant dans sa canne, arrondis sait la matière gluante pour en former une bouteille, 1,1 Cl FF. n 241 il cessait naturellement de donner de la voix, mais le Chant du Départ n'était pas interrompu pour cela, car les gamins, enfants ou vieillards incapables des rudes besognes du métier et chargés de déposer la marchandise sortie du moule en des fours de refroidissement, nourrissaient le chœur de tout leur gosier. — Tiens, voilà M. Bernard qui nous écoute! cria quelqu'un débouta la porte de la fabrique. Jourfier reconnut Bélugou. 11 s'engouffra dans la neige. XXVI Nos trois gallicans du diocèse de Mireval avaient contracté L'habitude de lire ensemble leur bréviaire, Malgré ses soixante-dix-huit ans, l'archiprëlre, par tous les soleils, toutes les neiges, traversait le pont malin et soir pour venir rejoindre ses amis, avec lesquels il travaillait, une fois l'office récité. — El Rujjgrt? demanda Coulazou à Jourfier. — 11 n'est donc pas ici? " — Ne vous voyant paraître ni l'un ni l'autre, j'ai cru que vous étiez ensemble. Goulazou, sans ajouter une parole, montra d'un geste les bréviaires sur une table, et tomba à genoux. Jourfier l'imita. Une longue minute les deux chanoines demeurèrent prosternés sur le parquel. les mains jointes, profondément recueillies. Ils venaient de se relever, quand un coup sec retentit à la pin te de la Bibliothèque. Coulazou couru! ouvrir. Deux hommes blancs de neige entrèrent, l'un en soutane, Rupert, l'autre enve- 'Pppé d'un manteau, le comte de Servies. — Vous, mon cher comte! cria Jourfier. — Oui, mes amis, moi, moil... Ah! mon cher Bernard! mon cherRernard!... 21 242 LUCIFEB — Alors, non- avons vaincu? demanda celui-ci, le visage rayonnant. — Hélas! — A vous voir si heureux, je vous prenais pour le messager d'une bonne nouvelle. — J'apporte, en effet, une bonne nouvelle, et qui te concerne, toi, spécialement. — S'il ne s'agit que de moi!... — Bernard, intervint Flupert, la grave nouvelle que nous apporte de Tours M. le comte de Servies n'intéresse pas vous seul, elle intéresse l'Eglise tout en- i ière. — L'Église? — Bernard, du calme, beaucoup de calme. A aucune époque de votre vie vous n'eûtes plus besoin d'être maître de vous. — Que me voulez-vous? — Mon cher enfant, continua Bupert avec l'effusion d'une tendresse immense, le gouvernement de la République, qui honore vos vertus et fait cas de vos écrits, vous demande, par la voix de M. le comte de Servies, l'ami de votre père, votre uni le plus dévoué, d'accepter la lourde charge de l'épiscopat. — Moi, évéque ! Il lit un pas vers M. de Serviès. — Y pensez-vous, monsieur! lui dit-il, exaspéré. — Mon cher Bernard, répondit le vieux gentilhomme, je ne suis pas allé à Tours pour t'y obtenir une mitre, et, comme je liens à me mettre à l'abri du soupçon de toute démarche que j'aurais pu tenter dans ce but,jeté rapporterai loyalement les détails d'une affaire dont la solution en définitive dépend de loi, de l"i seul. Connaissant jusqu'où va ton désintéressement, ton mépris de grandeurs qui en éblouissent tant d'autres, je me suis bien gardé de t'engager... — Vous avez agi prudemment. — Mes affaires de M ire val terminées avec le ministre de la guerre. M. fîambefta, un jeune homme, par LUCIFEB 24:î parenthèse, plein de patriotisme et dont la parole ardente m'a conquis tout de suite, je suis allé prendre congé de mon vieil ami Crémieux, ministre de la Justice, des Cultes et peut-être d'autre chose. « — C'est comme cela que vous faites le discret « avec moi, mon cher comte, m'a dit Crémieux. Pour- « quoi ne m'avez-vous pas avoué que le chanoine Jour- « fier, du diocèse de Mireval, l'auteur d'une Histoire » générale de l'Église dont on parle, n'est autre que le « petit Bernard, que j'ai tant de fois embrassé dans son « enfance, le fils unique de Frédéric Jourfier? « — Mon Dieu! j'avais peur, si je vous dénonçais «Bernard, qu'il ne vous plût de faire quelque chose « pour lui, et... Bernard n'a pas d'ambition. «—Ah çàl croyez-vous que ce soit l'ambition qui « m'a fait accepter, à mon âge, des devoirs écrasants? « Et vous, Servies, quelle ambition, je vous prie, vous « a poussé à vous charger de l'administration de votre « département, à servir la République, quand vos pré- « férences sont ailleurs? La France pliait sous des dé- « sastres inouïs, et nous sommes accourus des points «les plus opposés de l'horizon. Voilà. Eh bien! si « l'Allemagne, par toutes ses armées, menace le sol de « la patrie, Rome, par la définition du dogme de Yln- « faillibilité , menace notre vieux droit ecclésiastique « français. Il nous incombe l'obligation de défendre «tous nos droits. Ah! l'abbé Jourfier n'a pas d'am- « bition! Vous me la baillez belle! 11 faut qui! en ait, « de l'ambition, je lui commande d'en avoir. Dans tous « les cas, dites-lui que je fus l'ami de son père, que je « suis le sien, et, qu'édifié par la seule lecture de Vln- « traduction de YHistoire générale, sur sa très juste et « très généreuse conception des rapports de l'Eglise « avec l'État, je compte le proposer demain à mes « collègues du gouvernement de la Défense pour l'é- « vèché de Sylvanès... » — -le refuse! s'écria Jourfier. — Mon cher Bernard... hasarda Coulazou. LUCIFER — Je refuse absolument! Et, sans ajouter un mot, il fit quatre pas pour sortir. Mais M. de Serviès, le saisissant au liras : — Ne t'en va pas, Bernard... C'est bien. Je n'insiste plus... Demain matin, dès l'ouverture du télégraphe, j'adresserai une dépèche au ministre des Cultes pour lui faire connaître ta résolution. Après avoir marché vers la porte de la Bibliothèque pour s'échapper, Jourfier élait revenu sur ses pas et restait debout, à quelque distance, appuyé contre la lourde table de travail. Il demeurait là immobile, la * téte légèrement inclinée sur la poitrine, les doigts occupés à ouvrir et à refermer d'un mouvement machinal la lame du couteau de Barthet, dont il se servait pour tailler ses plumes ou ses crayons. Notre chanoine aimait beaucoup ce fer très effilé, avec lequel, par une manie singulière, il avait l'habitude de s'amuser. Ce soir-là, au milieu du silence qui suivit les paroles du comte de Serviès, ce jeu de Jourfier avec cette manière de stylet, lançant de petits éclairs fui tifs, selon qu'il était ramené vers son manche où déployé flans sa longueur, avait quelque chose d'effrayant. Goulazou, inquiet du manège du couteau de Barthet, qui ne l'avait jamais tant préoccupé, Marcha vers la table courageusement. — Mon cher Bernard, dit-il de cette voix douce qu'il savait prendre pour réveiller l'auteur de Y/Jis- toire générale quand, après quelque nuit de labeur, il le trouvait endormi le matin sur le bord de la table de travaij. — Eh bien? interrogea-t-il, revenant de l'abîme de sa pensée comme des profondeurs du sommeil. Goulazou allongea le3 doigts et tom ba le couteau ; mais, au moment où il allait s'en emparer, Jourfier le retint énergiquement. Il recula jusqu'à l'un des bouts de la table. Coulazou le suivit. Jourfier, acculé, articula ces paroles : — Saint Jérôme nous rapporte qu'Ammonius, abbé LUCIFER - ' de Nitrie, menacé d'être élu évêque, saisit ua coutelas et se fit sauter l'oreille droite, cette mutilation devant le rendre, d'après les canons, impropre au suprême sacerdoce. Il s'arrêta et montra l'arme qu'il tenait. — Bernard! s'écrièrent simultanément Rupcrt, Cou- lazou, M. de Serviès. — Ne craignez rien, mes amis, dit-il avec un sang- froid terrible, vous auriez tort de craindre. Je n'ai ni la sainteté, ni la grandeur d'àme d'Ammonius, et, encore que la chargé si haute de l'épiscopat n'ait pas perdu à mes yeux, son caractère divin, je ne suis pas capable, pourlafuir.de porter ie fer sur moi. Si ces mouvements de vertu héroïque furent familiers à la primitive Eglise, il y a des siècles que nos candidats à L'épiscopat ne les connaissent plus. Demandez aux quatre-vingt- cinq évêques de Fiance combien de fois il a fallu leur offrir la mitre, la crosse, l'anneau. Tous, ou à très peu d'exceptions près, dès le premier sourire d'un fonctionnaire, se sont jugés dignes d'exercer le plus redoutable ministère d'ici-bas et ont reçu l'onction sainte sans trembler. Pour moi, je ne saurais tomber à celle méconnaissance de moi-même, à cet oubli de mon indignité, à celte cruelle offense envers Dieu. Et, laissant aller le couteau de Barlhct aux mains de Coulazou, il ajouta : — Si jamais une ambition malsaine me poussait a envahir un poste pour lequel je ne me reconnaîtrais pas les vertus nécessaires, ce ne serait pas pour me mutiler misérablement que je me servirais de celle arme, ce serait pour me la plonger toute vive dans le cœur. — Bernard est un saint! murmura Coulazou pleurant à chaudes larmes. — Non, jamais prêtre n'eut plus que vous le sentiment et l'enthousiasme de La grandeur de l'épiscopat, ajouta le vieux archiprètre. Vous serez évêque, je veux que vous le soyez, je vous adjure au nom du ciel, qui a 21. LUCIFER besoin d'hommes vaillants pour la défense de son Église, de ne j»as vous dérober à la nouvelle épreuve qu'il voua envoie. — Une épreuvel J'ai les épaules robustes. Puis, avec un sourire aimable dans sa navrante mélancolie : — Si l'on m'a surnommé Lucifer, ne m'a-t-on pas surnomme aussi le Bœuf muet de Mireval? — Ah! si tes ennemis te connaissaient! gémit Cou- lazou. — Mes ennemis? demanda-t-il avec une surprise effarée. — Le R. P. de Lunaraye, par exemple, dit M. de Serviès. — Le II. P. de Lunaraye? — C'est l'ancien recteur de la Résidence Saint- Ignace, aujourd'hui Provincial des Jésuites de Sylvanès. 11 esta Tours depuis plus d'un mois, faisant proposer chaque malin au gouvernement un nouveau candidat pour le siège de Sylvanès., le liens cedélail deCrémieux, qui s'amuse beaucoup de ces intrigues et est bien résolu à les déjouer. — Et le 11. P. de Lunaraye a parlé de moi au ministre des Cultes? — Non certes pas pour le prier de t'offrir l'évèché de Sylvanès, mais pour le détourner de le faire, s'il lui en prenait envie. — Alors, les Jésuites continuent à me poursuivre? — Et, pour le cas particulier qui nous occupe, il ne faudrait pas trop leur en vouloir, mon enfant, car, sans le R. P. de Lunaraye, Crémieux n'aurait probablement jamais lu le premier volume de ton Histoire, el j'aurais quitté Tours sans que ton nom eut été prononcé entre nous. — C'est donc le Provincial de Sylvanès?... — La Compagnie de Jésus possède,paraît-il, de nombreux établissements dans ce diocèse, et elle se préoccupe naturellement de l'évéque qu'on y enverra. LUCIFEU Sachant — elle sait tout — le lien étroit d'amitié qui lia ton prie et (e ministre actuel des Cultes, au moment d'ailleurs où ton livre passionne le clergé de Franco, elle a redouté ta nomination et est accourue pour la prévenir et, s'il y avait lieu, pour la combattre. Mais trop de précautions nuit quelquefois, et il se trouve qu'obligés de prononcer ton nom, de faire lire ton cuivrage, les Jésuites ont éveillé l'attention de Crémicux et se sont perdus... Tu le vois, Bernard, je ne suis pour rien dans l'élévation qu'on te propose : les Jésuites ont tout fait. — Bernard les connaît, dit Goulazou : depuis son sous-diaconat, il les a rencontrés à chaque pas de sa carrière sacerdotale pour lui barrer le chemin. — Mais Dieu était avec Bernard, articula Bupert, et Bernard a marché, Bernard marchera encore pour la confusion de ses ennemis. Jourfler, prostré dans un fauteuil, se mit debout vivement. L'abattement venait de faire place, sur ses traits, à un air de résolution, presque de défi. Ses yeux étaient grands ouverts etavaient une fixité redoutable, ses lèvres sévères se relevaient aux coins par un pli 'II' dédain terrible, son menton ramené par le resserrement des deux mâchoires offrait l'apparence d'un «le ces galets durs, noirâtres, que, durant des siècles, l'océan amer a roulé dans ses flancs. Tout l'aspect de cel nomme raide, fiché dans le parquet connue une borne, enveloppé de la lumière chélive, obscure d'une lampe unique, était effrayant. Allait-il parler? Les autres attendaient. — Mes amis, dit-il enfin, je caressais un rêve très doux à i lla pensée., Ires doux à mon cœur. Las des tracas d'une vie que j'aurais désirée plus paisible dans le sanctuaire, je comptais, la guerre finie, toutes choses ayant repris leur cours accoutumé, demander à M«* Christian d'agréer ma démission de chanoine titulaire de sa cathédrale, et me réfugier à Itozières, dans le Bournat. Là, je devais écrire et prier, passeï ma vie 248 LUCIFER à genoux, comme les grands anachorètes de l'Égyple. Mais la haine implacable de mes ennemis, des ennemis de ma famille, m'appelle à de nouveaux combats... 0 douleur! moi qui avais détourné d'eux mon esprit et commençais à goûter l'apaisement avec l'oubli! A quoi me résoudre? Suis-je maître de me dérober, quand l'aiguillon des Jésuites me presse, me harcelle, me fait jaillir le sang? J'ai écrit un livre, et ce livre, qu'on attaque, qu'on produit devant le ministre des Cultes, pour y découvrir des preuves de mon indignité, ne me permet aucune hésitation. Il est des heures poignantes dans la vie; je touche à une de ces heures-là. Ma destinée a quelque chose d'etTroyablemcnt tragique : les Jésuites, ne me voulant pas dans l'Église, m'y ont précipité, et ce sont eux encore qui, en s'acharnant par des manœuvres déloyales à m'éloigner de l'épiscopat, me font un devoir de l'envahir... Mon Dieu! armez-moi de la fronde de David au moment où je vais me mesurer avec la Compagnie de Jésus, ce Goliath qui, s'il n'est atteint bientôt parla pierre libératrice, risque d'étouffer votre Église dans ses bras. — Alors, tu acceptes, mon Bernard? demanda Cou- lazou. — Alors, demain matin, je pourrai télégraphier à Crémieux?... interrogea le comte. — Accordez-moi quelques instants, répondit-il. 11 alla vers une petite porte, la porte de la chapelle privilégiée, et s'éclipsa. — Mes amis, prions avec lui et pour lui, dit ltupert. Ils tombèrent tous trois à genoux. Jourfier reparut au bout d'un quart d'heure. — Monsieur le comte, dit-il avec un grand calme, j'accepte le siège épiscopal de Sylvanès-d'Auvergne que le gouvernement de la Défense nationale vous a charge de m'offrir. 11 rentra dans l'étroit sanctuaire de Saint-Augustin, et y passa la nuit dans la prière et dans la méditation. t LUCIFER XXVII Quand le numéro du Journal officiel portant le décret qui nommait évêque de Sylvanès-d'Auvergne l'abbé Bernard-Frédéric-plarie Jourlier, arriva à Mireval, ce fut de l'enthousiasme dans le faubourg des Verriers, chez les pauvres de la ville; mais, dans le quartier de la cathédrale, parmi le peuple des ecclésiastiques, ce fut de la consternation. Il y eut réunion plénière des chefs d'Ordres et des dignitaires diocésains chez M 8 ' Christian. — Ah 1 par exemple! ah! par exemple! répétait le colossal Arthur Bourdinier de Luzernat, bourdonnant sa fureur à toutes les vitres du palais épiscopal. — Calmez-vous, mon cher confrère, gémit M. Valette. Je suis convaincu, moi, que ce décret est une erreur, qu'il sera rapporté, et que c'est à vous, en définitive, qu'écherra le siège de Sylvanès, — On m'avait fait espérer la mitre à Home. — Voyons, mon ami, dit Mfc" Christian, un peu de sang-froid si c'est possible. Admettons que le décret signé Crémieux soit maintenu, pensez-vous que le Saint-Père se résigne jamais à préconiser M. l'abbé Jourlîur évêque de Svlvanès? Ce serait mal connaître Pie IX. — Permettez, Monseigneur, permettez, intervint le R. P. Cussol. 11 n'appartient à personne, pas même à un évêque, de préjuger la décision de Sa Sainteté dans l'affaire qui-va lui être soumise par le gouvernement français. Le Saint-Siège, dépossédé de ses provinces, dépossédé de Rome par le plus monstrueux attentat du siècle, peut avoir intérêt à résoudre la question Jourlier tout au rebours de vos prévisions, de nos désirs, et nous n'aurons qu'à nous soumettre, car vous n'avez pas m Ll CIFEB oublié les paroles de saint Cyprien : — « Lorsque « Pierre a parle, une chose seule est permise : tomber « à genoux et adorer. » — Je supposais que l'auteur d'un ouvrage tel que YHistoire générale de l'Église... balbutia l'évêque. — Le R. P. de Lunarayc, qui a dirigé autrefois notre maison de la rue du Mûrier, qui connaît M. Jourfier depuis le grand séminaire, arrive de Tours; il a vu là plusieurs évoques, il a vu surtout le Nonce apostolique, et il peut nous rapporter l'opinion de ces personnages sur le livre de M. Jourfier. Le recteur de la Résidence de Mireval se retira et fit place à un religieux de tournure distinguée, mince, pâle, les yeux voilés par des lunettes bleues, un peu courbé, âgé de soixante ans environ. — Alors, mon Révérend Père?... lui demanda Monseigneur. Le Provincial deSylvunès eut un long regard oblique ; puis, se penebant vers l'évêque : — Plusieurs jours avant la nomination de M. le chanoine Jourfier, j'avais eu l'honneur de proposer respectueusement à M gr le Nonce la lecture du premier volume de l'Histoire générale. A mon avis, il se trouve là des propositions condamnables qui devaient faire écarter le nom de M. le chanoine Jourfier, si jamais M. Crémicux, dont nous avions des raisons de nous délier, mettait ce nom en avant. Malgré tant de précautions prises par la Compagnie, intéressée pour toutes sortes de raisons religieuses à l'unité de doctrine dans l'épiscopat, M. le chanoine Jourfier a été choisi parmi vingt candidats. — Oui, mais la préconisation... — Ou je me trompe fort, ou M. le chanoine Jourfier sera préconisé. — Cela serait épouvantable! — Je n'affirme rien... Quand j'ai revu M sr le Nonce, après la signature du décret, je l'ai trouvé de glace. Impossible de lui arracher un mot sur M. le chanoine LUCIF E R •lourfier. J'ai compris. M gr le Nonce avait des instructions, et toute insistance pour le moment était inutile. J'ai quitté Tours; seulement, au lieu de rentrer directement à Sylvanès, je suis passé par Mireval, et tout à l'heure je vais aller saluer mon évèque. — Votre évôque ! — Quand je dis mon évèque, c'est une façon déparier, car nous ne reconnaissons d'autre autorité, nous, que celle de notre Général. Et, avec une malice atroce : — Vous savez cela, j'en suis sûr, Monseigneur. — Oh! certainement, certainement... — La Compagnie possède treize maisons dans le diocèse de Sylvanès, et treize est un mauvais chiffre, n'esl- il pas vrai? dit le Jésuite, aimable après avoir été cruel. — Certainement, répéta M gr Christian, abasourdi. Le Provincial fit un signe au Recteur de Saint-Ignace. Les deux Jésuites saluèrent et sortirent. Vers le haut de l'Avenue-Colbert, au moment de tourner à gauche et de gagner lamaisonnettc de l'abbé Goulazou, les RR. PP. de Lunaraye et Cussol éprou vèrent une énorme surprise. La ruelle qui, de l'Avenue, descend vers la Nivc, était encombrée de monde. Des hommes, des femmes, des enfants, bras nus, en camisole de travail, tignasses ébouriffées, se tenaient là attentifs; immobiles, silencie'ux. Les Jésuites se décidèrent à fendre la foule. Comme le R. P. Cussol, très renseigné sur l'endroit, se disposait à sonner à la porte bâtarde, ù demi cachée entre deux jambages épais de maçonnerie, Rélugou et Jaluzet, chargés l'un d'une petite malle à couvercle hérissé de rudes soies de porc, l'autre d'un sac de nuit neuf Tait de lustrine noire très brillante, sortirent de chez le chanoine. Les Jésuites reculèrent, mais se reprécipitèrenl aussitôt. A ce moment, parurent lrs abbés Goulazou et .lourlier. — Vive Monseigneur! (dama la foule. — Mes amis, mes chers amis... se contenta de dire Jourfler. 252 LUCIFER La voix était accablée, et, certainement, il l'eût voulu, qu'il ne lui aurait pas été possible d'articuler de plus longues paroles. Ses paupières, qui connaissaient peu les larmes, rougies, diminuées, avaient reçu par endroits des renfoncements, des trous. Les coups de marteau de quelque douleur inconnue lui avaient battu la chair jusqu'aux os. — Mes amis, mes chers amis, merci, ajoula-t-il par un effort de volonté. Puis il leur fit un geste de congé. — Monseigneur, articula le R. P. Cussol, le R.P. de Lunaraye, que,j'ai l'honneur de vous présenter, a voulu me suivre au faubourg des Verriers pour joindre ses félicitations aux félicitations bien sincères que je vous apporte. Notre Compagnie possède de nombreux établissements dans votre diocèse, et... — Monseigneur!... mon diocèse !... interrompit Jour- fier avec une ironie qui ralluma la lumière dans ses beaux yeux éteints. Pour renvoyer les gens du faubourg, il avait dû lever le bras; sa main rechercha la main de Goulazou, qu'elle tenait une minute auparavant. Le chanoine se jeta à son cou d'un élan brusque et l'embrassa à trois reprises. Jourfler, qui l'avait saisi de toutes ses griffes, le laissa aller. — Mes Révérends Pères... dit-il, invitant les Jésuites à entrer dans le jardin. En arrivant dans la salle de la Bibliothèque où il avait introduit ses visiteurs, Jourfier, pris d'une subite lassitude, avant d'avoir pu offrir des sièges à ses visiteurs, se laissa choir dans un fauteuil. Il était fort pâle et semblait respirer avec peine. Le R. P. Cifssol, redoutant de le voir défaillir, eut la hardiesse de saisir une brochure et de l'en éventer doucement. — Pardon... oh! pardon... murmura Jourfier. Ce départ... — On conçoit, Monseigneur, que ce départ vous soit très pénible, dit le Recteur de Saint-Ignace, s'apitoyant... LUC I F K II 253 M. Coulazou vous quitte peut-être pour longtemps?... — Il y a près de douze uns que nous vivons, nous travaillons, nous prions côte à côte, et... — Et, désormais, Voire Grandeur sera tenue de vivre, de travailler, de prier sans lui... insinua d'un ton nasillard le R. P. de Lunaraye. — Sans lui! s'écria Jourfier, atteint en pleine poitrine et se plantant debout par le fait d'une trop vive douleur. — Vous êtes évêque de Sylvanès, loin d'ici, el M. l'abbé Coulazou est chanoine titulaire de Saint-Optat, au diocèse de Mireval, insista le Jésuite. — Mais, mon Révérend Père, intervinl finement le ltecteur de Saint-Ignace, si M* r Jourfier — M« r Bernard, devrais-je dire, puisque l'Église ne compte pas avec le nom... de famille — si M Br Bernard ne pouvait se séparer de M. Coulazou, pourquoi ne l'emmènerait-il pas à Sylvanès ? — A Sylvain''-! se récria l'autre avec de grands airs scandalisés. — Que d'évèques profitent de leur élévation pour élever leurs amis ! Jourfier, qui commençait à lire dans le jeu des deux Jésuites, s'interpellant sans façon en sa présence, flairant ses intentions, essayant d'éventer ses projets, se lit de marbre. — Admettons, poursuivit le compère Cussol continuant de s'adresser au compère de Lunaraye, admettons qu'il plaise à M*' Bernard, incapable de rompre certains liens très étroits d'amitié, d'obtenir de M. le ministre des Cultes la nominal ion de M. l'abbé Coulazou comme premier vicaire général de Sylvanès et de l'installer Lui-mé..... dans ga nouvelle charge, qui osera lui reprocher de faire ce que tant d'autres ont fait, font encore chaque jour? — Qui osera lui reprocher!... s'écria le Provincial, dont les yeux, par-dessus les lunettes, laissèrent passer »n éclair... Monseigneur, ajouta-t-il, se tournant 22 M CIFER tout d'une pièce vers Jourfier, j'ignore quels sont les desseins de Votre Grandeur en prenant possession du siège de Sylvanès, et s'il vous conviendra de vous faire accompagner dans votre diocèse soit de M. l'abbé Coulazou, votre ami, soit de M. l'abbé Monlagnol, votre neveu. Je ne sais si, au cas où ces deux ecclésiastiques vous suivraient, il entre dans votre pensée de les investir de dignités dévolues d'ordinaire aux prêtres du pays. J'aurai le courage de vous affirmer qu'en quittant Mi- reval vous allez marcher sur un terrain difficile, où les fondrières sont nombreuses, les précipicesà-chaque pas. Il est bien évident que les difficultés dont vous allez vous trouver comme enveloppé, ne vous viendront pas des fidèles, avec lesquels vous serez rarement mis en contact; elles vous viendront toutes de votre clergé, aux exigences duquel il ne dépendra pas de vous de vous soustraire. Les prêtres que vous aurez à gouverner sont pauvres, besoigneux, et d'autant plus acharnés dans l'espoir d'un changement qui—je supplie Votre Grandeur de me passer la vulgarité de l'expression — mettra un peu de beurre sur leur pain. Songez à la déconvenue, à la colère sourde de ces braves gens, s'ils vous voyaient arriver avec des étrangers qui les frustreraient de postes àprement convoités. Dès lors, plus de repos pour vous. Mn r Clairet a souffert pendant plus de vingt ans, tout le temps de son épiscopat, de la faveur dont il avait comblé un de ses amis, M. l'abbé Gaminade, venu de Limoges, en l'appelant, après l'avoir gardé quelques mois comme secrétaire intime, à l'archiprètré de Saint-Patrice de Sylvanès. — Sans compter que les doctrines de M. le chanoine Coulazou sont peut-être connues dans mon diocèse, et que mon diocèse ne les partage peut-être pas? dit Jour- fier, prenant l'offensive à son tour. — Oh pour les doctrines — Elles ont leur importance. — Assurément, Monseigneur, assurément... -p-Et si le clergé de Sylvanès a lu la brochure contre LUCIFER m les Institutions liturgique», les Commentaires à propos 'les Maximes de l'Église de France... — Vous me forcez à vous avouer, Monseigneur, que le clergé de Sylvanès lit peu, fort peu; il a ce défaut commun, hélas I à tout le clergé paroissial de France, trop empêtré dans le temporel pour que l'esprit se soucie de prendre son essor. Il faut le dire à l'honneur des Congrégations, c'esl chez elles seulement qu'on aime les livres. — M. le chanoine Goulazou a prouvé qu'il ne les détestait pas, les livres, dit Jourfier, laissant transparaître quelque irritation. ' Furtivement, le R. P. Cussol, planté comme un pieu à côté de son confrère, collé pour ainsi dire à sa personne, lui enfonça son coude aigu dans le liane, et, avec un sourire aimable : — Monseigneur, la Compagnie de Jésus, placée au- dessus de tout mesquin sentiment d'envie, n'a aucun effort à faire pour se montrer équitable envers le clergé séculier, et je me trouverais mortifié pour ma pari si Votre Grandeur avail pu se méprendre sur le sens des dernières paroles du R. P. às Lunaraye. Le R. P. Provincial parle des tendances des séculiers à une sorte de somnolence intellectuelle, quand l'activité morale, favorisée par une savante distribution des heures, semble grandir chaque jour dans les retraites où vivent les réguliers. Mais à Dieu ne plaise que mon frère de Sylvanès ait voulu méconnaître les œuvres, la capacité, les aptitudes aux éminents travaux de l'esprit du clergé paroissial ! Il se souvient, comme moi, des (•.■ri(s de M.le chanoine Goulazou, qui a répondu par une humilité si chrétienne aux avertissements paternels de la Sacrée Congrégation de VIndex; il se souvient surtout, connue moi, de votre Histoire générale de l'Eglise, ce livre étonnant, dont votre main laborieuse n'a pas écril •'' dernier mot, le dernier mot qui sera le résume plu» clair de voire pensée. Certains ont cru découvrir dans votre ouvrage immense des propositions trop bar- 256 M CIFER • lies, sujettes par conséquent à la discussion. Ceux-là ont douté de Dieu. Je m'explique, Monseigneur. Si Dieu, lui ayant insufflé le génie, a permis au chanoine Jour- fier d'enfouir là-bas, dans le sol, les hases d'un édifice colossal, il réservait à M gr Bernard, comblé île clartés par la possession du sacerdoce dans sa plénitude, d'en poser le couronnement, là-haut, dans le voisinage du ciel. Le Recteur de Saint-Ignace eut un geste superbe au plafond. Jourfier demeurait confondu de l'audace de ces deux renards, dont l'un, voulant corriger l'autre, ne réussis sait qu'à confirmer l'impertinence singulièrement entortillée. Il manqua de céder à son caractère el de s'aban donner à quelque transport violent; mais, par hasard, son œil tomba sur le Journal officiel, apporté par le comte de Servies et laissé par Coulazou sur la table. Le sang-froid lui revint aussitôt. — Mes Révérends Pères, dit-il, je vous sais gré du sentiment qui vous a conduits jusque chez moi. J'ai le regret seulement de ne pouvoir accepter ni vos félicitations ni les renseignements qu'il vous a plu de me four nir sur le diocèse de Sylvanès. Je ne suis pas évêque, et tous vos efforts pour me faire i roire à une dignité que je n'ai pas reçue de qui la communique tout entière, ne parviendront pas à m'émouvoir. Dieu m'a l'ait un esprit au-dessus de tout ce que la terre contient. Mes avidités de nature vonl au delà de ce qui est. S'il plaît au Saint-Père de ne pas nie trouver indigne de L'épiscopat, je tacherai de rassembler mes forces pour en subir la charge écrasante; mais vous ne me verrez ni fier ni triomphant. Vicaire, desservant, curé, chanoine, j'ai accompli mon devoir; évéque, si je le Buis jamais, j'accomplirai mon devoir avec la même intré pidité (le chaque joui'... el jusqu'au boni. Il cul un geste, lui aussi. Les Jésuites, don) la maigre échine avait senti le coup de bâton, battirent en retraite incontinent. LUCIFEB 237 — Seul! seul! se dit Jourfier, retombant dans son fauteuil,.. Si, au moins, mon neveu était près de moi! Je lui ai écrit pourtant! je lui ai écrit!... Il eut une moue de colère, et levant son poing fermé vers la porte par où les RH. PP. venaient de disparaître : — Pourvu que les Jésuites n'aient pas fini par pren- dre Jean dans leur lilct! Depuis 4867 qu'il avaitquitté son oncle, l'abbé Monta- gnol, d'un mysticisme exalté, avait mené l'existence la plus singulière. Aventureux, inexplicable, affamé aujourd'hui de silence et de solitude, demain de prédication libre et de bruit, il ne savait tenir en place. 11 parcourait les Gévennes-Hautes à bride abattue, tantôt faisant une retraite en quelque Résidence des Jésuites ou des Dominicains, tantôt di mnant un prône ici, là un sermon, plus loin une simple homélie. L'idée fixe de ce vagabond évangéliquc, pourvu du titre de missionnaire, était de ressusciter les prêcheurs indépendants de la primitive Eglise, et comme les réguliers, plus dégagés que les séculiers de l'autorité diocésaine, parlaient où ils voulaient à travers les nations, inter gentes, il admirait tous les réguliers sans exception. A la longue, l'abbé Montagnol, gênant pour le chanoine de Saint-Optat, dont il avait lassé la patience, qui d'ailleurs condamnait son enthousiasme pour les réguliers,franchit les limites du diocèse de Mireval, trop étroites pour son éloquence débordante, et son exeat à la main, ses lettres testimoniales dans la poche, se repandit comme un torrent à travers les diocèses circon- voisins. Le mot lui annonçant l'élévation de son oncle à l'épiscopat, le surprit à-Marvejols, où il étail sur te point d'ouvrir une mission. Il s'excusa et partit. Vers cette époque, l'abbé Montagnol, qui depuis engraissa légèrement, était un homme chétif, pâlot, maigre jusqu'au dessèchement, plutôt petit que grand, la crinière d'un noir bleuâtre, hérissée et tenant droit sur sa tête, de la barbe — la barbe fut toujours le pri- 22. 258 LUCIPEU vilège distinelif des missionnaires apostoliques — de la barbe jusque dans les yeux.. A celle mine farouche, qui rappelle les Jean-Baptiste des Primitifs italiens, ajoutez un accoutrement à la diable. Pas de ceinture, pas de rabat, pas de bourdaloue au chapeau, ornements inutiles! et une soutane à servir d'cpouvantail aux oiseaux. Quand, un soir, Jourfîer vit surgir, au seuil de la maisonnette solitaire des bords de la Nive, le spectre de si m neveu, hâve, décharné, boueux, armé d'un gros bâton de houx, lui qui ne se troublait pas facilement, éprouva comme un mouvement de dépit. Redoutant quelque éclat de cet enthousiaslr, habitué aux esclandres de la prédication populaire, il se posa un doigt sur les lèvres et lui lança à dislance ce monosyllabe : — Chut! L'abbé Monlagnol, tout feu et flamme, les bras en avant pour une chaude embrassade, s'arrêta pétrifié. — Mon oncle, balbulia-t-il, mon cher oncle... — Passe/, dans ma chambre; rasez-vous et habillez- vous. Il ne me convient pas qu'on vous rencontre dans la ville en pareil équipage. — Mais les apôtres de la primitive Eglise... — Vous serez donc toujours fou! — Saint Paul a dit : — « Le vêtement m'est odieux. <( vestimentum peccatis hoc... » — Nous sommes à peu près de même taille. Vous prendrez une de mes soutanes dans l'armoire et la revêtirez. Vous trouverez également des chaussures sous mon prie-Dieu, toutefois vous en détacherez les boucles d'argent : cet ornement ne sied pas encore à votre position. Nous verrons [dus tard. — Alors, mon oncle, vous me gardez auprès de vous? — Il dépendra de votre humeur de ne plus me quitter. — Et je vous suivrai dans votre diocèse? — Vous m'y suivrez. — Ah! Monseigneur! Monseigneur!... LUCIFER 25!» De nouveau il essaya de s'élancer. Jourficr le contenant d'un geste : — Jean, du sang-froid. Je suis évoque nommé de Syl- vanès, je n'en suis pas évèquc élu. Le gouvernement a agi comme il le devait, mais le Saint-Père ne s'est pas prononcé. Je vous défends donc de me donner le titre de Monseigneur, auquel je n'ai nul droit jusqu'à ma préconisation. — Mais elle est assurée, votre préconisai ion. — .h} l'ignore... L'abbé Goulazou est parti pour Rome. Il a des amis là-bas et croit pouvoir compter sur eux. Quant à moi, un échec ne me surprendrait en aucune façon et, je vous l'assure, il me laisserait froid. — Un échec! C'est impossihle. — Vos amis les réguliers me sont hostiles, et ils sont puissants à Rome, les réguliers. L'ahhé Montagnol courba la tôle. — Jean, je ne vous reproche rien, lui dit-il avec bonté. En vous attachant à ma personne, je ne songe nullement à vous rendre infidèle à vos affections. Vous pourrez vivre auprès de l'évêque de Sylvanès, sans discontinuer pour cela de juger les religieux plus favorablement que je ne les juge... — Pardon, mon oncle, pardon... — Vous savez si j'ai aimé votre mère ! (Test à cause d'elle que je vous ai appelé ici. — Mon oncle... mon cher oncle... sanglota-t-il. Cette fois, l'évêque nommé de Sylvanès ouvrit ses deux bras à son neveu el l'étreignit fortement. XXVIII « Le premier des calendes (le février 1871 », pour nous servir du langage de la curie romaine, en un consistoire tenu au Vatican,le pape Pie IX préconisa L'abbé 200 LUCIFER Bernard-Frédéric-Marie Jourfier évéque de Sylvanès- d'Auvergne, en France, et, cinq semaines après, le nouvel élu était sacré dans l'église Saint-Sulpice par l'ar- cbevêque de Paris. L'ancien chanoine de Saint-Optat eût cent fois renoncé à la dignité auguste dont on venait de le revêtir canoniquement avant de supporter que M sr Christian lui imposât les mains. Dès qu'il avail été question de son sacre, sans nulle hésitation son choix était tomhé sur Darhoy, dont en maintes circonstances il avait reçu des marques de sympathie : d'ahord, des encouragements à propos de l'Histoire générale, des félicitations touchantes plus tard quand, la guerre terminée, les communications s'étaient trouvées rouvertes entre la province et Paris. D'ailleurs, s'il était né à Mireval, n'avait-il pas fait sa première communion à Paris, à l'époque où il était externe au collège Bourhon, et ce lien religieux qui l'attachait à la grande ville où était mort son père ne suffisait-il pas à expliquer ses préférences, au besoin à les justifier? La mitre eu léte, l'anneau au doigt, la crosse en main, comblé de toutes les faveurs, de tous les pouvoirs, Jourfîer ne songea plus qu'à tirer vers son diocèse rapidement. Le cœur gonflé de résolutions généreuses prises au pied desautels, dans un moment solennel où il avail cru sentir l'Esprit-Saint s'infiltrer en lui, brûler d'antiques ressentiments à sa pure flamme, le purifier en l'éclairant sur la vanité de toute querelle, le faire homme nouveau, il avait hâte de partir, de se montrer à ses prêtres, Lien surpris, quand on leur avait sans doute annoncé un évéque rude, violent, peu accessible, de trouver un pasteur doux, affectueux, accueillant avec joie les plus humbles de son clergé. Le soir même de la cérémonie à Saint-Sulpice, MS'' Jourfier, accompagné des abbés Goulazou et Mon- tagnol, à jamais détachés du diocèse de Mireval pour suivre sa fortune, arriva à la gare de Lyon. — Mais, Monseigneur, lui dit Coulazou, qui ne tutoyait plus « son cher Bernard », peut-être conviendrait-il LUCIFER m d'adresser une dépêche à M. l'abbé Segondat, vicaire généra] capitulaire de Sylvanès, qui serait prévenu et préviendrait vos prêtres... — G;ii'ile/-vous-en bien! Allons surprendre mon diocèse. Le lendemain, quand, dans la matinée, au sortir d'un dernier tunnel, Sylvanès apparût à quelque distance, au fond d'une vallée verdoyante, ce fut un cri d'allégresse dans le compartiment de nos voyageurs. Près de toucher à son point d ? arrêt, le train avait ralenti sa vitesse, et l'on pouvait jouir du spectacle de la ville, étalée là-bas, à droite et à gauche, sur deux ••"llincs se faisanl face, parmi de grands arbres et de gros ruchers. Une rivière lente, sinueuse apparaissait par intervalles au creux du pays, metlanl çà et là comme de petits lacs tranquilles où le soleil déjà fort du milieu île mars allongeait, pareille à des pahS de mur écroulés, l'ombre de hautes maisons hissées sur des piliers et bâties au milieu des eaux. — Très pittoresque ! dit Montagnol, ravi. — dette rivière esl superbe, ajouta Coulazou. Elle est, nia foi, plus large que la Nive. Gomment s'appelle- '-elle, Jean, puisque tu as un guidé? — Monsieur l'abbé, elle s'appelle la Merlasse, répon- ''i 1 un monsieur, tapi en un coin du wagon, qui 11 avait pas soufflé mol depuis Paris. tA Mer latte I fit .Montagnol. Ce nom n'est pas poé- tique. ^— Les gens d'ici, reprit l'homme, se débarrassant d un volumineux cache-nez et montrant un long visage casé, une vraie lace de mime, les gens d'ici pensent •l 111 ' ce nom a été donné à leur rivière pane que le plus souvent elle arrive du Cantal noire comme les plumes de la niel lasse, la femelle du merle, \.....s savez... — El pourquoi arrive-t-elle noire du Cantal, la Mer- lasse ? Il y a. îles mines de charbon, paraît-il, de ce côté, à Cambriels... 262 Ll Cl F EH — Veuillez me pardonner nue question un peu indiscrète, monsieur : est-ce que vous êtes de Sylvanès? interrompit Coulazou, effleuré par un soupçon. — J'habite Sylvanès depuis quelque temps. — C'est singulier ! je jurerais vous avoir rencontré à Mireval. — Et moi aussi je jurerais vous avoir rencontré à Mireval, insista Monlagnol. — II se peui bien !... Je voyage souvent. Il baissa la glace à côté de lui. et, projetant un bras en dehors du compartiment : — Apercevez-vous, là-haut, par-dessus la ville, cette rocaille énorme et les bâtiments qui la dominent ? C'esl le roc de Saint-Patrice, avec la cathédrale, le séminaire, l'évéché... — L'évéché ! s'écria Jourfier, très attentif au paysage. La macbine sifflait avec fureur. Le train, enraye. s'arrêta. ■— Ce n'est pas possible, cela ! non, ce n'est pas possible ! marmottait en sourdine l'abbé Montagnol, recueillant, sur le point de descendre, plusieurs menus objets dans les filets du wagon. — Qu'est -ce qui n'est pas possible ? demanda Jourfier, encore immobile à sa place. — Croiriez-vous, Monseigneur, que. dans la personne qui nous fournissait tout à. l'heure des renseignements sur Sylvanès, il m'a semblé reconnaître le frère Anivn- Ihas, de la Compagnie de Jésus. — Le frère Aniynllias !... (Mi est cet homme? Jourfier n'avail pas articulé ces mois, que, dans I air tranquille, reposé, après les appels déchirants de la locomotive, éclata le Chant du Départ lancé bruyamment aux échos. — Monseigneur, dit Coulazou, le clergé de la ville est là. Je vous engage à descendre. Et se penchant vers lui : — Du calme. Vous êtes évêquede Sylvanès. Sur le quai, où se trouvai! massée la musique d un U CIFËR 203 régiment de chasseurs, une grande porte s'ouvrit sous la marquise intérieure, et un flot de prêtres en habit de chœur se précipita. — Vive Monseigneur! Jourfier, blanc d'émotion tout ensemble et décolère, se laissa conduire jusqu'à l'une des salles d'attente, décorée de tentures, de feuillages, de cartouches aux armes des évêques de Sylvanès. Là, accablé, presque tremblant, il s'assit en un fauteuil recouvert d'une housse violette et, les yeux mi-clos, se recueillit un instanl. — Vive Monseigneur! continuaient les autres au milieu des éclats du Chant du Départ. Jourfier, revenu d'un premier bouleversement, se dressa sur ses jambes ; il allait parler, quand un ecclésiastique de haute taille, sans camail, sans aucun des signes extérieurs si variés dans l'Eglise pour marquer le rang ou la dignité, en simple surplis, le prévenant : — Si Monseigneur veut bien m'y autoriser, je lui présenterai son clergé. — N'ètes-vous pas le Fi. P. de Lunaraye? Le Provincial des Jésuites s'inclina. Jourfier demeurait abasourdi de l'audace. — La cérémonie de la présentation, dit-il d'un accent très dur, regarde M. le vicaire général capitulaire et ne vous regarde point. Et, Bans se préoccuper du H. I'. de Lunaraye, qui se perail dans la l'unie, il articula d'uni' voix vibrante : — Si M. L'abbé Raymond Segondat, vicaire général capitulaire, esl ici. qu'il approche. _ Un petit vieillard, habflîé d'un fochet roux de poussière et d'ancienneté, d'un camail passé, dont le minuscule capuchon lui remontait jusqu'à la tonsure, bc détacha d'un groupe et, appuyé sur une canne, trotta menu jusqu'à Monseigneur. _ Jourfier descendit de l'estrade à trois marches où on '"avait guindé à son insu et marcKa au-devant du vicaire général, Il l'embrassa. 26 i LU Cl F Kl! — Mais, .Monseigneur, vous ne me connaisse/, pas... balbutiait l'abbé Segondat. — Les lettres nombreuses que vous m'avez adressées m'ont édifié sur votre cœur et sur votre esprit. Je vous connais ; bientôt je vous aimerai... — Ah ! Monseigneur, j'ai été l'un des premiers à lire et à admirer votre Histoire générale de ? Eglise... En prononçant ces paroles et d'autres à la (île. le vicaire général avait dirigé l'évéque vers une table arrangée en manière d'autel, sur la nappe de laquelle se trouvaient étalés un rochet à lourdes broderies, un camail violet neuf, une étolc aux magnifiques crépines d'or. Dechaque côté de ce vestiaire improvisé, un jeune ecclésiastique, dontle surplia à ailes volantes dénonçait un grand séminariste, était en faction, celui de droite soutenant de ses deux mains une mitre étincelante de pierreries, celui de gauche une crosse dans la courbure de laquelle éclatait un médaillon en argent avec une figurine au milieu, le portrait gothique de saint Patrice, patron de Sylvanès. — Si Votre Grandeur veut bien s'habiller, «lit l'abbé Segondat. Jourfier accepta le rochet qu'on lui tendait el le passa. — C'est égal, murmura-t-il avec un sourire, je ne comptais pas entrer si vite en fonctions. — Et vous y entreriez avec plus de solennité, Monseigneur, si j'eusse été prévenu plus tôt de votre arrivée. Mon dessein, celui du chapitre étaient de mettre tout le diocèse sur pied pour VOUS recev oir. Mais que faire en quelques heures? C'est hier soir seulement, ver- les huit heures, que j'ai été prévenu par le It. l\ de Luna- raye... Distrait, étourdi par le tumulte de -es pensées, Jourfier, sans s'en apercevoir, se laissait, un à un, boulonner les boulons de son camail par le vieillard, heureux d'un privilège qui le comblait. — El savez-vous, Monseigneur, bavardait-il, que. LUCIFER n'eût été le II. P. Provincial, vous n'auriez pas trouvé un chat à la gare... A neuf heures, hier au soir, les curés de la ville connaissaient la nouvelle de votre arrivée, el j'avais pu voir moi-même le général et le préfet pour qu'ils prissent, en cë qui les concernait, les dispositions... — list ce que le général et le préfet sont là ? — Ils attendent dans une pièce voisine le moment où ils pourront vous être présentés. — Mais tout de suite. Tandis que M. Scgondat sautait hors de la salle, Jourûer, revêtu des ornements épiscopaux, se dressai! au sommet de l'estrade. — Messieurs, dit-il, je suis on ne peut plus louché de la cordialité de votre accueil. En moi, nous n'aurez pas un maître, vous aurez un ami. Et la preuve que j'entends vivre avec vous -m' le pied dë relations simplement affectueuses, c'est que je supprime, dés ;'i pré- sent, le cérémonial de réceptions inutiles. Vous devez, votre temps, tout votre temps, aux œuvres du prochain, qui sont les œuvres de Dieu, et je me lerais scrupule de vous en ravir la moindre parcelle. C'est donc ( luise convenue, vous ne vous dérangerez pas pour venir me voir à l'évéché. Dans quelques jours, le père ira embrasser chez eux tous ses enfants... sans en excepter ceux qui vivent dans l'étroite observance de la vie religieuse, sur lesquels, comme sur les autres, s'étend sa pleine autorité de pasteur. Un silence glacial accueillit celle courte harangue. Pas le plus petit applaudissement, pas le plus mince vivat. Evidemment les meneurs de la manifestation l'étaient pas satisfaits. La mèche d'un fouet invisible avait frôlé leurs échines courbées. A ce moment, un peu embarrassé, l'abbé Segondat parut, remorquant un monsieur moustachu, avec de grosses épaulettes étoilées sur sa tunique militaire, puis un autre monsieur assez ™8é) en habit noir, celui-là, le visage encadré de longs favoris blancs à l'anglaise. Monseigneur, qui, sous des 23 1.1 CIFEB formel douces, venait de prononcer des paroles de volonté, trouva quelques mois de gracieux remercîmenl pour le général et le préfet. Après un entrelien de cinq minutes avec les fonction- naires n courus pour le saluer, Jourlier entonna le Veni Creator... L'écheveau des prêtres se débrouilla, se démêla tout en chantant, et, deux colonnes s'étant formées aux coups de cliquctlc du maître des cérémonies 'le Saint-Patrice, elles sortirent de la gare procession- nettement. Tout Sylvanès étail debout pour voir son évêque <•!. le long de Y Avenue de la République, — l'ancien Boulevard des Minotiers débaptisé depuis peu, — ce furent des vivats enthousiastes détonnanl par- deBsus le Vent Creator, qui. plus d'une l'ois, dut être interrompu. Des mains discrètes de femme lançaient des bouquets dans la direction du dais à beaux panaches blancs sous lequel s'avançait pas à pus Sa Grandeur. L'évêque, enveloppé des huit chanoines titulaires de Saint-Patrice, d'une légion de moines aux costumes pittoresques, la face tranquille, levai! son doigt, élince- lant île l'améthiste toute neuve, et bénissait. Cependant, on avait abandonné le Boulevard des Minotiers, planté d'ormes séculaires, et l'on s'était en- gagé à travers uni- (-haussée spacieuse, mal pavée, remontant la rive gauche de la Merlasse. A droite. île hautes maisons blanchies au lait de chaud, aux portes étroites et rares, éblouissantes sous le soleil cru comme des murs de mosquée; à gauche, la rivière, au cours apaisé, presque immobile, dont l'eau trouble, noirâtre, avait en certains coins les miroitements sourds du plomb fondu. Jourfier, moins absorbé par la cérémonie à mesure que les transports de la foule tendaient à se calmer, laissait errer ses yeux à travers cette nature inconnue, pleine de contrastes, où son imagination prenait plaisir. Plus que les constructions cossues bordant un côté de la route, la Merlasse, creusant la vallée, la remplissant d'éclats sonores, la peuplant d'arbres superbes, de roseaux géants, de plantes aquatiques aux corol- 1.1 CIFEB »7 les monstrueuses, blanches, bleues, rouges, le retenait. Il voyait maintenant de près les minuscules lacs dormants et les bâtiments sur pilotis aperçus de l'intérieur du wagon. Qu'étaient donc ces sortes d'édifices en planches supportés [lardes poutres épaisses, surgissant du milieu du courant, verts de mousses, embellis de gramens qui les décoraient du haut en bas de fleurettes épanouies? C'était aux environs de ces habitations lacustres que l'eau, retenue par des digues hérissées de saules, aimait à séjourner et qu'on l'entendait faire le plus de bruit. Jourfier se pencha vers l'abbé Segondat et l'interrogea. — Ces baraques en bois sont des moulins, Monseigneur, et si la Merlasse est plus large ici qu'ailleurs, cela provient des barrages destinés à garder l'eau qui mettra les meules en train. Les établissements de cette espèce sont nombreux sur le cours de la rivière, qui moud tout le blé de la Limagne. Si ce n'était dimanche aujourd'hui, vous seriez assourdi par le bruit des tic tac dans ce faubourg, le plus populeux de Sylvanès. Notre ville, perdue au fond des montagnes, a la Mer- lasse pour toute fortune. La Merlasse lui permet le commerce assez lucratif de la minoterie, et la Merlasse, par la Gère, lui ouvre un chemin vers les bas pays pour le trafic non moins avantageux de ses bois de constructions. Du mot latin sylva, Sylvanès... L admirable contrée ! interrompit l'évêque. Les porteurs du dais se relayaient, et connue chacun, pour s'honorer un brin, voulait mettre la main aux manches, on se chamaillait, on se bousculait, on se (tournait sans vergogne. Jourfier, immobile, n'entendait rien; ses yeux étaienl à sa ville épiscopale qui, maintenant, se découvrait tout entière à lui. Il n avait vu jusqu'alors «pie des faubourgs un peu bouleversés, nu peu monllieux, avec de grandes masures pourries .huis la Merlasse ; a présent, sur la rive droite comme sur la rive gauche de la rivière, se déployait un amphithéâtre de maisons coquettes, élevant leur?- loi- 2G8 LUCIFEB tures bleuâtres parmi les frondaisons neuves de l'année. Et ce n'étail pas seulement de feuilles que le printemps, soufflant partoutson haleine tiède, avait embelli la vallée ; il l'avait encombrée de fleurs. Leslilas surtout foisonnaient, les blancs et les roses emmêlés, formant sous l'air vif du matin comme des corbeilles mouvantes, dont plus d'une, dans les bas fonds, semblait s'en aller .ni lil de l'eau. Les porteurs s'étanl mis d'accord, le dais se soulevait majestueusement. — Un moment de repos, dit l'évêque, qui n'avait pas fini de contempler, d'admirer Sylvanès. Les regards de Jourficr, glissant à travers les perspectives gracieuses où ils s'étaient complus, venaient de s'arrêter contre un bloc énorme qui barrait l'horizon au nord. Le pays, au midi, à l'est, à l'ouest, offrait un aspect .limaille: au nord, il se rembrunissait tout à coup. La nature, qui souda les uns aux autres les rudes chaînons des montagnes de l'Auvergne, lasse de cacher les violences de son travail, laissait transparaître un nœud formidable. Jourfler suivait d'un œil curieux 1rs aspérités sourcilleuses de la masse basaltique dont la Merlasse, libre dans les hantes régions, lavait les pieds avec fracas. Soudain, passant la tête hors du dais pour mieux observer.il lui parut que le roc était hérissé de murailles, de tours noires et solides comme lui. Il crut entendre l'espion Amynthas criant dans le wagon : — « Là-haut, c'est l'évêché. » — Est-ce que, vraiment, l'évêché est bâti sur ce plateau? demanda-t-il à l'abbé Segondat. — Et la cathédrale aussi, Monseigneur. — Marchons ! j'ai hâte d'arriver. — Monsieur l'abbé, dit levicaire général, l'adressant au maître des cérémonies, afin de raccourcir le chemin, prenez, par la rue Pascal. — La rue Pascal I s'écria l'évêque, qui avait tressailli. Ce Pascal est quelque minotier célèbre à Sylvanès, sans doute? LUCIFER 20» - Non, Monseigneur, ce Pascal est Biaise Pascal, une des gloires de l'Auvergne. — L'auteur des Provinciales? — Oui, Monseigneur, l'auteur des Provinciales, intervint d'un ton dont le nasillement voilait l'ironie le R. P. de Lunaraye, à qui le chapitre de Sylvanès avait ménagé une place sous le dais. — C'est de bon augure, articula Jourfier, touché par le Jésuite et incapable de ne pas lui trouer la peau à son tour. On allait bruyamment et d'un pas accéléré. Le dernier verset du Veni Creator montait aux nues. — « Hos- tem repellas longius, éloignez de nous notre ennemi! » chantaient à pleine voix prêtres et laïques. — Ce pont-ci s'appelle « le pont de PÉvêché », dit l'abbé Segondat. Le pont de l'Évéché franchi, l'interminable cortège se développa à droite le long d'une corniche zigzaguant en larges lacets. On aborda sur le plateau. Jourfier était déçu. Vue des bords de la Merlasse, la cathédrale de Saint-Patrice, juchée là-haut parmi d'autres constructions enchevêtrées qu'elle domine de sa niasse colossale, paraissait toucher au ciel, et l'évéque se trouvait en face d'un bloc noirâtre, d'une élévation médiocre, percé çà et là de fenêtres étroites sans ornements architecturaux. Une vaste tour ronde, crevée de meurtrières étirées, avec une couronne de créneaux comme un château fort, encombrait tout l'angle droit de la façade de ce monument barbare, débordant la porte d'entrée, à plein cintre, enfouie sous une archivolte redoublée à dents de scie. Tandis que la procession, toujours chantant, s'engouffrait dans cette ouverture béante, qu'une illumination intérieure faisait ressembler à la bouche incandescente de quelque four gigantesque, Jourfier observait et interrogeait. — Les eaux de la Merlasse sont donc montées jusqu'à Saint-Patrice, (mur qu'il ait cette couleur de suie? — Saint-Patrice, comme Nolre-Dame-du-Port, de 23. 270 I l CIFEB Ciermont-Ferrand, comme bien d'autres sanctuaires de nos contrées, a été bâti avec de la lave; de là son aspect peu agréable. L'Auvergne est une terre volcanique ; la lave est partout et on s'en sert. La tour cyclopéenne dont l'évéque ni; savait détacher ses yeux, mesurant sa taille écrasée, son pourtour masquant loul un côté de l'édifice, gardait un silence farouche; tout à coup, par toutes ses feneslrelles, ses crevasses, ses trous, passèrent des rugissements épou- vantables. Les porteurs du dais, débarrassés de leur besogne, avaient ébranlé le bourdon de Saint-Patriee, dont les volées, pareilles à des éclats de tonnerre, descendaient en grondant vers Sylvanès. — Monseigneur, le lutrin va entonner VIntroït de la messe, dit l'abbé Segondat. Au moment où Jourfier pénétrait dans Saint-Patrice, éblouissant delà clarté de milliers de cierges, les chantres cathédraux, accompagnés par les orgues, attaquaient, en effet, les premiers mots de Y Introït du quatrième dimanche de carême : « Lxlare, Jérusalem! réjouis- toi, Jérusalem! » L'èvèque, très ému par des paroles pleines d'espérance, lui tombant du ciel comparables à quelque prophétie consolante, marcha vers l'autel cl s'habilla pour officier lui-même. Son trouble était grand, et ce ne fut qu'au Gloria, quand il dut s'asseoir dix minutes sur une haute stalle taillée en un bloc de granit, que, remis enfin d'une agitation intérieure poignante, il aperçut à deux pas de lui les abbés Coulazou et Monta- gnol. Il lui semblait qu'il ne les avait pas vus depuis longtemps et il éprouvait à les retrouver un bouleversement très doux. La messe terminée, l'évéque, exténué de fatigue, se prépara à donner à son peuple la bénédiction pontificale. — Il ne dira donc rien? demanda le H. P. de Luna- raye à l'abbé Coulazou. — Non, Sa Grandeur ne dira rien. Jourfier, après être resté quelques secondes recueilli LUC! FER 271 devant le tabernacle, se retourna vers la foule. Véritablement la mitre lui seyait à merveille, et ses traits sévères empruntaient à ce haut bonnet, tissu d'or el de pierreries, un éclat qui lui communiquait une terrible beauté. Il tenait la crosse de la main gauche, dédaignant de s'y appuyer ainsi qu'en usent la faiblesse ou la coquetterie nonchalante de certains prélats. Cette attitude altière, où la force mêlée à je ne sais quelle audace militante était visible de la tète aux pieds, laissai! deviner «1 11 qui était sa béte noire; à présent, c'esl M. ïhiers. — Patience! nous obligerons M. Caminade et ses pareils au respect du gouvernement. La première paroisse où Monseigneur s'arrêta l'ut Bassiège, à vingt kilomètres de Sylva nés. L'évêque, très préoccupé: de la question du grand Béminaire, avail déjà entretenu les chanoines Vézanobre, Alméras, le vic iire Jourdan, et il lui tardait de voir le desservant Talnier, auquel il comptait confier la chaire d'Eloquence sacrée. L'abbé Talmer, taciturne, ombrageux, résolu à mourir dans le dernier poste du diocèse plutôt que de faire des sacrifices d'idées, « d'entamer de ses propres mains l'intégrité de son esprit, » comme il s'exprima lui-même avec une noble franchise, plut infiniment n Jourfier. Dans ce presbytère de Bassiège, où tout était pauvre, où la sœur du curé lui servit le plus frugal des repas, l'évêque de Sylvanes eut une vision du passé qui mit soudain une buée humide sur ses yeux. C'était avec celle simplicité stoïque qu'il avail vécu a Blanc moutiers, à Sainte-Eulalie-sur-Nive, quand ilavail Constance auprès de lui. \yantrecu la parole de M. Talmer, LUCIFEB 289 bien confus de la confiance qu'on lui témoignait, Jour- fier poussa plus avant à travers monts et vallées. Dieu! dans quelle dépendance houleuse vis-à-vis des Congrégations, Monseigneur, à chaque pas, découvrit le clergé paroissial I Les choses en étaienl au point que curés, desservants, aumôniers, accourus sur son passage, n'osaient l'acclamer avant qu'on religieux, se détachanl de quelque groupe i-olé, se fût avancé pour lui souhaiter la bienvenue. Les autres, pauvres diables attachés à (a glèbe, à La corvée de l'Église, regardaient ahuris, hébétés; puis, ayant reçu licence d'un Jésuite, d'un Dominicain, d'un i'assionistc, ils poussaient des vivats sans fin. Une résolution de 1 évéque, exaspéré à la fin, ne fut pas sans troubler profondément le T. II. P. Pignarotti, supérieur des Carmes Déchaussés de Mur- viel, deuxième Définiteur de son Ordre dans la province de Sylvanès. Comme ce moine des plus distingués et des plus fins pressait Sa Grandeur de séjourner dans son couvent, de vouloir bien y accepter le vivre et le couvert, à l'exemple du vénérable évêque défunt, îl«* Bernard lui répondit ces brèves paroles : — Je ne renonce nullement, mon Très Révérend Père, à visiter voire maison, comme je visiterai celles de tous les Ordres établis dans mon diocèse ; mais j'arrive, et ce sont mes prêtres que je désire connaître d'abord. Chez eux, je trouverai une table, et je trouverai un lit. Ces pérégrinations apostoliques à travers un pays admirable, tantôl à pied, tantôl à califourchon sur une mule aux longues oreilles droites, Monseigneur les fit le deuil au cœur. A tous les degrés de la hiérarchie, le môme découragement, le même abandon de soi. La servitude amène de ces aplatissements qui ne sonl pas, chez la créature humaine, la suppression seulement de la dignité, mais presque la suppression de la vie. Par- ci par-la, un doyen âgé déplorai! bien en termes enveloppé! la dépendance où il fallait vivre vis-à-vis du monastère voisin; par-ci par-là, un succursaliste affamé se plaignait bien à mots couverts de la misère où le 25 290 LUGIF EH condamnaient désarmais les TT. Rll. PP. Capucins, dont une colonne venait d'envahir sa paroisse et de lui confisquer le casuel. C'était tout. L'évèque, à la fois trop irrité et trop ému, ne se contint plus, elen présence de plusieurs chefs d'Ordres, mêlés obetinémenl à la suite nombreuse de son clergé : — Vous sortirez de la terre d'esclavage, vous franchirez la mer Rouge et vous verrez la terre de Chanaan ! ci'ia-t-ilà ses prêtres qui n'en croyaient pas leurs oreilles et regardaient ébahis. Puis, pour faire entrer plus profondémenl en aux la pensée généreuse d'une délivrance prochaine, il entonna le cantique des Hébreux quittant l'CgypIe sous le commandement de Moïse : In exitu Israël... Cependant, à mesure que Monseigneur, rentrant à Sylvunès, se rapprochait davantage de la ville épisco pale, les rangs du cortège immense qui l'avait accompagné à travers le diocèse s'éclaircissaient. Sauf les paquets de religieux dont pas un ne s'était démembré, tuais doyens et dix desservants à peine se trouvaient encore autour de Sa Grandeur. On devait se séparer à' Bassiège. Jourfîerne voulut pas laisser partir les derniers représentants de son clergé sans prononcer, comme il l'avait fait souvent durant ce voyage, quelques paroles qui, rapportées à ses pré 1res, leur seraient de nouveaux motifs de croire ipie leur temps approchait — M. le vicaire général Segondat, que j'honore pour sa science et que j'aime pour sa vertu, a jugé à propos de me prévenir que bon nombre d'entre vous, curés et succursalistes, avez caniracté l'habitude fâcheuse de vous décharger sur les réguliers du devoir de la prédication. C'est à vous, non à d'autres, qu'incombe la charge d'instruire, de catéchiser, de prêcher votre troupeau, ite cl docete... Je comprends que, dans les diocèses OÙ les vocations sont rares, où les mains fonl défaut de plus en plus pour jeter la semence divine au sillon, on recoure aux moines, ces rudes travailleurs de la vigne, qui, dans des siècles passés, à l'époque du LU CUTI! grand défrichement du monde encore païen, rendirent à l'Église des services signalés. Mais la calamité des per nicieusos doctrines qui ailleurs a tari la source de l'en- thousiasme religieux, n'a rien pu dans nos montagnes inaccessibles, où la foi a conservé la sainte violence des premiers jours, où les prêtres abondent par la grâce du Très-Haut. A vous donc de comprendre toute l'étendue de votre mission, à vousde briller sur le peuple de vos paroisses, comme brillent sur vous les étoiles du firmament, qui ne demeurent pas muettes, puisque, aux termes de l'Écriture, elles trouvent une langue pour « raconter la gloire de Dieu, Cœli enarrant gloriam Ùei. » X X \ I Depuis la rentrée du grand séminaire et l'installation des nouveaux directeurs, l'abbé Segondat ne cessait de presser l'évèque de partir pour Home, .lourlier faisait la sourde oreille et passait ses journées dans les bureaux de 1 evôché, rédigeant une circulaire à « ses chers coo- pérateurs » à propos des prédications de l'Avent, du bénéfice desquelles il fallait frustrer les réguliers, écrivant une page du nouveau catéchisme officiel du diocèse de Sylvanès... — Vous ne répondez pas, Monseigneur, disait le vicaire général. Voire Grandeur aurait-elle renoncé à son voyage ? — Non certes! Et, quittant l'abbé Segondat, il se sauvait vers la tourelle, à l'extrémité des jardins. Ce réduit étroit, composé de deux pièces, dont la première était garnie d'un bois de bibliothèque surchargé de vieux tomes alignés, d'une table et de quatre chaises, dont la seconde contenait un petit lit monastique en planches de châtaignier avec un prie-Dieu au chevet, était un asile inviolable et sacré. Les chanoines, les doyens, les digni- 292 LUCIFER taires quelconques du diocèse, les simples desservants étaient admis à voir Monseigneur, à Entretenir dans les salons de réception ou dans son cabinet de l'évèché, pièces spacieuses, dont plus d'une, par l'élégance, la sveltesse de son architecture, rappelait la belle époque de l'art ogival; les abbés Segondat, Coulazou, Monta- gnol, seuls, avaient été autorisés à franchir la porte de cette rel raite suspendue sur Sylvanès, sur le noviciat de Sainl-Louis-de-Gonzaguc, qu'elle envisageait comme une menace et comme un défii Sauf les longs moments employés à brasser les affaires diocésaines, Jourlier coulait ses heures en ce coin perdu. Quelle joie de se trouver seul enfin! Toujours accablé de soucis, toujours tenu de rester sous les armes pour repousser toute espèce d'attaques obscures, il avait été si peu seul à Mireval ! Maintenant, il pouvait se repaître de celte solitude si peu goûtée jusque-là, de cette solitude où son saint patron avait découvert les sources de l'unique bonheur réalisable ici-bas, et, arpentant sa logette, il répétait ces paroles de saint Bernard : — « 0 heata soliludo! o sola béatitude! ô solitude heureuse! ô seul bonheur! » Mais il était évèque, et cettepensée lè troublait. Pourtant, il devait se montrer satisfait, lui enveloppé dès son ordination des ennemis les plus redoutables, d'avoir été jugé digne par Dieu du suprême sacerdoce. Quelle gloire pour un Jourlier et quelle humiliation pour les Jésuites! Celte élévation n'était pas seulemenl sa vengeance, mais la vengeance aussi des siens... A ces ré- Qexions, qu'il faisait les yeux de son cœur fixés sur lui- même, illuminatot oculos cor dis, a dit saint Paul, il était surpris de l'insuffisance de son bonheur, et, de cette surprise, il éprouvait un vague effroi. Eh quoi ! la faveur inouïe que le ciel venait de lui envoyer ne l'avait pas rassasié? Non, il n'étail pas rassasie. Que voulait-il, alors? Ce qu'il voulait? Il voulait que son triomphe fût le triomphe de la justice et de la vérité; or, depuis que la mitre enserrait sa tête, depuis que l'an- LUCIFER 293 neau enserrait son doigt, il ne savait comment il arrivait qu'il se sentait moins courageux. Les grâces spéciales de l'épiscopal n'avaient-elles agrandi son pouvoir spirituel qu'au détriment de cette virilité à toute épreuve qui avail été jusqu'à ce jour la marque de son caractère, la note sans cesse vibrante de sa vie?Que de- viendr&it-il s'il fallait que W Bernard, évéque de Syl- vanès, ne fui [dus l'abbé Joui lier, chanoine lilulaire de Saint-Optât, au diocèse de Mireval? Ces pensées, et bien d'autres aussi orageuses, quand ilaurait dû être surle chemin de Rome, retenaient Jour- fier à Syivanès. Certes, il irait rendre au Saint-Père un hommage obligé, mais il voulait auparavant avoir pris assiette dans une charge donl le premier exercice le bouleversait, lui fait tout d'une pièce, par les biais à prendre, les responsabilités à éviter, les détours d'une administration subtile, 1res compliquée, où le spirituel et le temporel s'amalgamaient étroitement. Lorsque, bientôt, il verrait plus clair en lui-même et autour de lui, que l'invasion brusque d'une situation nouvelle ne le placerait plus, par l'ignorance de mille détails, dans l'alternative ou de trop céderait Saint-Siège ou de trop lui résister, il partirait. L'hiver arriva. 11 est très froid dans ces contrées inclinées pourtant vers le midi. La neige tombait, cl les vents, contrariés, irrités par les perpétuels ressauts des montagnes, la poussaient devant eux avec fureur. Parfois l'atmosphère était calme, el Jourfier, qui, malgré la rudesse de la saison,n'avait pu se résoudre à déserter sa cellule au bout du parterre, jouissait de son trou du spectacle de Saint-Patrice hérissé de glaçons, pareil à quelque bloc de cristal immense, démesuré. Du reste, la vieille Cité noire de Syivanès, blanche à présent, ne bougeait non plus qu'un mort dans sou linceul. Le son des cloches seul l'animait à certaines heures de la journée, un son triste, tenant du glas, dans l'air embrumé et menaçant. Sylvanès-le-Neuf n'était guère plus vivant que Sylvanès-le-Vieux. Le fracas des eaux se pré- 25. LU Cil 1.11 cipilanl pardessus les barrages, le caquet à clair des moulins n'arrivaient plus jusqu'au roc de l'évéché, au pied duquel ta Merlasse, chargée de monceaux de neige, passait sans bruit. Les ravages de décembre n'avaient respecté nulle plante à travers les jardins, et les églantiers poussés dans la crevasse du mur de soutènement montraient la nudité de longs sarments grêles, desséchés. A travers ce treillis de ronces, l'évêque, étonné de la profondeur du silence, durant de longues minutes regardait parfois la rivière pressant, là-bas contre les piles du pont, les lourdes masses qu'elle charriait, et réussissant à les y engouffrer. Mais JourÛer n'oubliait pas Rome, il y pensait au -contraire incessamment. — Eli bien ! Monseigneur? lui demandait de temps à autre L'abbé Segondat. — Bientôt, monsieur le vicaire général, répondait-il. — Eb bien, Monseigneur? interrogea à son tour, au commencement du printemps, l'abbé Coulazou. — Vous aussi, mon vieux maître!... Jean, ajouta-t-U «'adressant à son neveu, faites préparer mes malles; nous partirons demain. .Notre ambassadeur auprès du Saint-Siège, prévenu du voyage de l'évôque de Sylvanès, informé par une dépècbe de Paris des égards particuliers qu'on désirait en haut lieu voir témoigner à i\l 6r Bernard, alla recevoir Sa Grandeur à la gare et lui offrit un appartement au palais Colonna; mais Joui-fier, peu coutumier du faste, de l'apparat, trop fier d'ailleurs pour arriver auprès du Saint-Père avec la protection manifeste de son gouvernement, préféra loger à notre séminaire de Saint-Louis- des-Français. Le plan de notre voyageur était simple : il voulait offrir à Pie IX l'hommage de sa gratitude, de son respect filial, toucher avec Sa Sainteté, si elle daignait le permettre, ou avec tel préfet des Congrégations romaines qu'elle désignerait, la question des réguliers de son diocèse et repartir en hâte pour Sylvanès. LL'CIFEB - i); > Un jour, quand tout serai! rentré dans l'ordre chez lui, qu'il aurait soumis jusqu'au dernier les rebelles de sa juridiction épiscopale, il reviendrait à Home el la visiterait minutieusement, curieusement, pieusement. Aujourd'hui, il avait le devoir de tenir les yeux ouverts sur ses ennemis el de ne pas les détourner d'eux un instant. Il s'agissait bien de voir Saint-Pierre, de se prosterner dans les trois cents églises de Rome, de se «cueillir au f.....I des Catacombes, d'admirer le Colisée, de s'extasier aux merveilles de celle terre unique où toutes les misères et toutes les grandeurs de l'homme ont marqué leur empreinte! 11 s'agissait de savoir si lui, Bernard Jourlier, de Mireval, sacré évêque par l archevêque Darboy, était évêque, en effet, ou ne l'était point. Mais ce n'est pas seulement à l'ambassade de France que le voyage de l'évêque de Sylvanèsà Rome avait été annoncé : au Gésù, chez les Jésuites; à l'hôtel de la Minerve, chez les Dominicains ; au couvent de San Andréa délia Valle, chez les Théatins; au Palais Valen- lini, chez les Maristes, on avait été semblablemenl pré- venu. L'abbé Montagnol débouclait à peine les malles et Jourlier ne, s'était pas encore assis, que nombre de délègues de plusieurs Ordres insislaient pour èlre admis à adresser leurs souhaits de bienvenue à Sa Grandeur. Bien que ces religieux, ces moines n'eussent pas le môme intérêt à entretenir M« r Bernard — si le diocèse de Sylvanès possédait des Jésuites, des Dominicains, des Maristes, ni Théatins ni Cisterciens n'y avaient encore paru — tous se ruaient avec un égal enthousiasme, une égale curiosité, un égal espoir." Ceux qui tenaient déjà la terre d'Auvergne obtiendraient des nouvelles de leurs frères éloignés, seraient confirmés peut- être dans la jouissance de certains privilèges ; quant aux autres, savait-on si l'évêque nouvellement élu ne nourrissait pas une préférence cachée pour mainte Corporation, si cette préférence ne s'adressait pas à eux précisément, et s'ite n'allaient pas èlre invités à partir 29G LUCIFER pour la France afin d'y happer à leur tour un morceau du bien des séculiers? Devant celle invasion, Jourfier se montra de glace. Il articula quatre paroles d'un ton sec : « Il était fort touché d'une affluence bien inattendue. Toutefois, il ne visiterait pas plus, à Rome, les Communautés qui avaient fondé des établissements dans son diocèse qu'il ne visiterait celles dont nul membre ne tombait sous sa juridiction. Il était venu ici pour se jeter aux pieds du Saint-Pére. Ce devoir accompli, il repartirait aussitôt. » Pie IX ne connut ni l'audace terrible de Grégoire VII, ni lr fanatisme entreprenant d'Innocent 111, ni la violence sauvage de Boniface VIII ; de ces rudes organisateurs de la grande unité catholique, il n'eut qu'une passion : la jalousie de son autorité. 11 fut jaloux de tous les pouvoirs que, dans sa pensée, Jésus-Christ avait donne- ;i l'apôtre Pierre, avec frénésie. Le cardinal Consalvi rapporte que, signant le Concordat, dont les articles avaient été si longuement, si laborieusement débattus, Pie VII, les yeux noyés de larmes, laissa échapper ces paroles : — « C'est dans la pleine amertume de notre âme. » — De tous les pontifes qui se sont succédés a Rome depuis 1801, Pie IX est celui qui a le plus douloureusement communie avec « l'amertume » de son prédécesseur. N'est-ce pas lui qui, à l'aube de son pontificat, quand il refaisait ce vieux rêve de la papauté : l'Italie débarrassée de l'Allemagne, disait a Rossi : — « Je ne puis mouvoir ni bras ni jambes, je suis garrotté de la tête aux pieds !» — A cette époque, les naïfs crurent le Saint-Siège capable dose transformer et crièrent : Vive l'if, IXI Ou voyait le pape marchant a la délivrance des peuples opprimés, soulevant partout sous ses pas la Révolution, ne semant plus le pin- grain de l'Évangile, mais jetant les articles des Droits de l'Homme au sillon. Quelle folie ! Pie IX n'entrait pas dans L'idée de ces pauvres enthousiastes; il demeurait dans la sienne, laquelle est l'idée luci ['i: u 297 éternelle de la papauté : la domination. Il se sentait « garrotté », comme il l'avait avoué à son ministré Hossi; les Concordats, « ces attentats contre Dieu », les Concordats, « ces lourdes chaînes » subies par ses prédécesseurs, Lui meurtrissaient les mains et, à l'exemple du batailleur Jules II, il tentait de dégager son bras pour saisir une épée. Si l'Italie, dans la lutte où il la conviait, se sauvail de l'ennemi séculaire, Luit mieux pour l'Italie, alors à même de constituer un Étal |.....tifical redoutable; mais il s'agisàail avant tout île prouver la vitalité puissante de la papauté, d'intimider les gouvernements par l'excitation universelle du sentiment religieux H 'le conquérir pour l'Église des conditions de vie plus favorables a sa prépondérance ici-bas. On sait ce qu'il en revint à Pie IX d'avoir confondu les temps modernes avec le moyen âge. Toutefois, sa longue retraite à Gaète ne changea nullement le fond de ses pensées. Dieu avait permis sa défaite parce qu'il ne mi litait pas le triomphe; mais la cause demeurait sainte, et ce que l'Église n'avait pu aujourd'hui, elle le pourrail un jour. Dieu, au bout du compte, quand il le voudrait, « enverrait un ange, mittam an•' tardive, il faut en convenir, de votre dévouement et de votre foi? — Ma foi ? — Eh ! eli !... — Très-Saint-Père, toute L'Église de France connaît ma foi, articula l'évèque de Sylvanès avec une gravité solennelle et triste... Quantà mou dévouement à la personne sacrée du vicaire de Jésus-Glirist, ajoula-t-il, comprimant par un effort sa voix où grondaient les accents d'une sourde colère, un doute me serait un chagrin pire que la mort. La physionomie de Pie IX, fine malgré les dégradations de l'âge cl toujours aimable quand on se rendait à merci, s'éclaira d'un sourire. — Avouez, mon frère, dit-il, indulgent et le visage épanoui, avouez que, si, contre l'habitude des évéques nouvellement élus, vous n'avez pas fait tout d'abord votre voyage « au seuil des Apôtres », c'est que vous avez craint qu'on ne vous tirât les oreilles au Vatican. L'entretien prenant ce tour dégagé et libre, Jourûer respira. Puis, souriant à son tour : — Votre Sainteté pourrait bien avoir dit vrai. — Vous aviez donc été bien niéehanl pour nous,, pour cette pauvre barque de Pierre ballottée à tous les orages ? — Méchant, Très-Saint-Père ! méchant! — Cette Histoire générale de ilùjlise, que vous avez publiée à Taris, elle aurai) besoin d'être revue, corrigée, recorrigée... Cet ouvrage n'est pas encore achevé. — Et si vous ne l'acheviez pas? Heluser de conclure, Très-Saint-Père, ce serait me condamner moi-même, et je ne pourrais avoir ce courage ou cette humilité que devant la démonstration évidente de quelque erreur... — Voire livre en contient plus d'une. Du reste,,je vous adressa au cardinal Négroni, préfet de la Sacrée Congrégation de l'Index, il vous édifiera. 300 LUCIFER — Comment, mon Histoire, sans aucun avis préalable, a été déférée à la Congrégation de Y Index ? s'écria Jour- fier, frappé d'un vertige qui le fit chanceler sur ses jambes. Pie IX lui prit la main affectueusement. — Vous ne m'avez pas compris. — Mais enfin, Saint-Père, expliquez-vous ! riposta-t-il du ton violent dont il aurait parlé àSegondat ou à Cou- Lazou. Le vieux pontife, totalement abasourdi, le regarda avec épouvante et recula. Puis, avisant l'évêquc Jour- lin- qui venail de tomber à ses pieds et tendait vers lui des mains suppliantes : — Et si je vous les lirais, les oreilles, à présent ? lui dit-il avec esprit. — Votre bénédiction, Très-Saint-Pèrc, votre bénédiction... Pie IX le bénit et le releva. La face bronzée de l'é- véque de Sylvahès était brillante par places. Le sentiment de son audace singulière lui avait arraché les larmes les plus cruelles de sa vie. — Vous êtes droit et bon, mon frère, lui dit le pape. — Ah! Très-Saint-Père... si Votre Sainteté pouvail lire au fond de, mon cu;ur ! — Le cardinal Négroni vous donnera des conseils pour certaines parties de votre Hittoire, qui pourraient être rédigées dans un sens plus conforme, aux vraies doctrines de l'Eglise. Toutefois, soyez rassuré, il n'a jamais été question de déférer votre ouvrage à la Sacrée Gongrégalion de ïIndex. Jourfier eut un soupir de soulagement. — Maintenant, mon frère, fepril le pape avec mie familiarité charmante, promettez-moi de faire, dans votre diocèse, bon ménage avec toul le monde. — J'ai tout au [dus l'ait mauvais ménage avec les réguliers... — Lesréguliers?... Ah !oui, les réguliers de Sylvanès... Gela me revient à présent... LUCIFER 301 — Si Votre Sainteté daignai! m'autoriser à l'en- tretenir de la situation [ > é 11 i I > 1 e que les religieux... — Non ! non ! interrompit Pie IX avec vivacité. El, subilemenl refroidi : — Vous ne paraissez guère avoir conscience, vous, de la multiplicité des affaires qui nous écrasent. Vous avez à parler des religieux de France ? Voyez le cardinal Finell a, préfel de la Sacrée Congrégation des Évê- ques et Réguliers, et lâchez, mon frère, de vous entendre avec lui pour le bien de l'Église et pour votre propre bien. Cela dit, Pie IX, qui se retrouvait tout lui-même, avec ses obstinations de nature, sa soif inextinguible de soumission absolue de la part de quiconque l'approchait, laissa échapper un geste de congé. Jour fier demeurai I fiché dans le parquel, ivre d'étonnement. — Je supplie très humblement Votre Sainteté... — N'oubliez pas, lui répliqua le pape, se retirant, que c'est un devoir de notre charge de défendre les réguliers contre les empiétements des évèqucs ; n'oubliez pas que les réguliers appartiennent au pontife romain... — Pourtant, Très-Saint-Père, il est indispensable... — Mala lesta! gronda le souverain pontife. — Mon Dieu 1 gémit Jourfier, les poings crispes par un atroce désespoir. Son guide l'ayant tiré parla manche, il le suivi! sans savoir ce qu'il faisait. — Voyez-vous, Monseigneur, lui dit le prélat domestique, comme ils retraversaient la cour Damase, il ne faudrai) pas vous otfenser si le Saint-Père, dans un mouvement d'humeur, vous a appelé mauvaise tête. Peut-être avez-vous négligé de vous créer des .unis à Rome? Puisqu'on m'a mis à la disposition de Votre Grandeur, si elle veut bien me permettre de Lui ménager des inlluences... Jourfier arrêta sur le visage rusé de cel Malien, si empressé à lui offrir ses services, un regard très dur. — Je vous serai obligé, lui dit-il, de vous informer •26 ^Hm 3Ô2 LUG1FEB du jour et de l'heure où il me sera permis d'entretenir le cardinal Finella. Et, après quatre pas, impuissant à se contenir, il ajouta : — Celui-là, peut-être, ne refusera-t-il pas de m'-é- eouter. Us n'échangèrent plus un mot jusqu'à Sainl-Louis- des-Français. XXXII .lourfier demeura une longue semaine confiné dans sa chambre du séminaire Saint-Louis. II attendait. Vainement Monsignor Perctti, 1res attentif, très aimable, chargé de le distraire à travers Rome, insistait-il chaque matin pour des promenades dans la ville, pleine de merveilles, dans la campagne, pleine de souvenirs, il refusait des offres si obligeantes et, laissant aller Jean Montagaol, gardait sa cellule étroitement, Cependant, les jours succédaient aux jours, et le prélat domestique de Sa Sainteté n'apportait aucune nouvelle du Valican. Le cardinal Finella refusait-il de l'entendre? Ce silence inexplicable, après l'avoir inquiété, l'exaspérait à la fin. Il s'en plaignit, et non sans amertume, à l'un des directeurs de la maison où il avait reçu L'hospitalité ; niais il fut bien surpris de l'extrême circonspection de l'homme auquel il s'adressait. Aux phrases enflammées qui s'échappaient de sa bouche pareilles à des brandons, on répondit quatre paroles de condoléance banale, puis on se tut. .lourlier eut un frisson de malaise dans la solitude épouvantable où il se sentait muré. — Lamennais a raison, pensa-t-il, relisant dans sa pensée ces lignes des Affaires de Hume : « Nulle « part on ne courtise davantage la faveur et l'on ne « craint tant la contagion de la disgrâce. » —Alors, pour veuloir défendre les droits sacrés de l'épiscopat, il loin- l\ CIFEB :m bait subitement en disgrâce? Une envie, une envie tu- rieuse comme les vents terribles de l'étroite vallée de Sylvanès, faillit le soulever de terre et, l'enlevant, le reporter dans son pays. Il se cramponna des deux mains à l'appui de sa fenêtre car il se sentait déraciné. Le soir même du jour où Jourfier avait traversé cette crise, le prélat domestique parut au séminaire Saint- Louis, plus affable, plus souriant que jamais. Il apportait un pli annonçant à M 8 ' l'évèque de Sylvanès que Son Éminence Révérendissime le cardinal Giovanni Finella, préfet de la Sacrée Congrégation des Evêques et Réguliers, le recevrait le lendemain à deux heures de relevée. Jourfier, sujet à des visions sinistres pendant son sommeil, passa une nuit plus tranquille. Rafraîchi, presque heureux, il dit sa messe de bonne heure et avec un recueillement qui lui fut tirs doux. Il espérait. Un peu avant l'heure indiquée, avec l'abbé Alonlagnol et Monsignor Peretli, il s'achemina vers le Vatican, i '.(unme il traversai! le poui Saint-Ange, avisant le Tibre, un coin de Home bérissé de clochers, d'obélisques, de frontons, puis devant lui la masse tronquée du mausolée d'Adrien, il dit : — C'est beau ! — Votre Grandeur me permetlra-t-elle de lui montrer tout cela bientôt ? lui demanda le jeune prélat. — Hàtons-nous! répondit-il. Ils s'engagèrent dans la rue Borgo-Nuovo cl débouchèrent sur la Place Saint-Pierre. Jourfier s'arrêta et regarda, au fond, l'immense façade de la plus vaste église du inonde. L'espoir qui le soutenait depuis la lettre du cardinal Finella, conçue en termes rassurants pour ses affaires intimes, ouvrait son âme à l'admiration, à I entbousiasme. Il n'avait rien vu ; il commençait à voir maintenant; il verrait tout à fait après le résultat, qui ne pouvait manquer d'être favorable, du rendez-vous où il était attendu. Ils disparurent à droite, sous la colonnade du Bernin. Ce ne fut pas sans une grande fatigue que, à travers \ m LUCIIT.IÏ les onze cents appartements du Vatican, révôque de Sylvanès et son neveu, attachés aux pas de leur guide, très leste et très délié des jambes, découvrirent, dans le voisinage « du Jardin de la Pomme de pin, Giardino delta Pigna », la chambre où siégeait la Sacrée Congrégation des Evêques et Réguliers. — Enfin! soupira l'abbé Montagnol. — Au l'ail, intervint le prélat domestique, s'adres- sant ii Jean, puisque vous (Mes [as, nous pouvons, en attendant M 6 ' de Sylvanès, nous reposer ici. Et, prenant les devants, il alla s'asseoir sur un banc de marbre à l'entrée d'un couloir perdu. Jourfler demeurait planté devant la porte derrière laquelle il devait rencontrer le cardinal Pinella. Bien que la décision, cette marque des caractères forts, fût une des qualités foncières de sa nature robuste, il ne savait se défendre d'une vague hésitation. —Quel accueil lui réservait-on ? Lui serait-il permis, ici, de s'expliquer complètement, avec plus de liberté qu'il ne l'avait pu là-liaui dans les appartements apostoliques, quand le regard de Pie IX pesait sur lui ?— Poussée par son cœur bouillant de courage, sa main tira une chaînette le long du mur. La porte s'ouvrit incontinent, et il se trouva nez à nez avec un moine en babil de Dominicain. Le religieux écarta......vieille tapisserie éraillée —tout est vieux au Vatican — et introduisit notre évèque en une salle basse de plafond, assez vaste, mais obscure, .toni fier fui un momenl immobile, ne sachanl trop de quel côté tirer. Enfin, contre une fenêtre, qui, par quelque hasard du ciel, étendit tout à coup une nappe blancl.....n un coin de la pièce, il distingua un vieillard assis. — Était-ce le cardinal ? — Il n'en douta pas, car, si l'homme portait la robe blanche, le manteau noir de saini Dominique, sans autre ornement qui annonçât sa qualité, au gomme! de sa téte dénudée, ou ne s'aperce- vail pas nu cheveu, brillait, allumée comme une flamme par un rayon, la calotte rouge, marque certaine de la dignité cardinalice. LUCIFER 303 Jourfier hasarda trois pas. Le cardinal, de son côté, se leva de son siège et. avec un empressement de bon augure, vint au-devant de l'évéquè de Sylvanès, don! il saisit la main par un mouvement empreint de la plus gracieuse affabilité. — Soyez le bienvenu, mon frère ! lui dit-il. Au lieu de regagner son fauteuil, Sou Eminence ayant montré une chaise « à son frère ». s'assit sur une escabelle à portée d'une large table rouverte de livres et de papiers. Un secrétaire écrivait. Dans le silence de cette salle perdue, la plume d'oie courant sur un registre bruissail doucement. On eût dit par intervalles comme des paroles murmurées dans le lointain. ( Le commencemenl de l'entretien roula sur la Ville Éternelle, ce sujet dont la curie romaine s'entend à tirer un merveilleux parti, toutes les fois qu'elle éprouve de l'embarras soit dans l'expression, soit dans la pensée... « ... M Kr Bernard avait eu tort de ne pas visiter les basiliques, les Catacombes, le Vatican, le Golisée... On pensait qu'il courait la ville, la campagne, s'édiflanl à chaque pas, et on ne si' hâtait guère de le convoquer ici... o Mais enfin, un évéque fiançais venant à Home pour ses affaires françaises, l'esprit obsédé de Jourlier ne se prêtant pas aux vaines paroles, il fallu! en arriver au diocèse de Sylvanès et à ses réguliers. De fil en aiguille et à travers le mutisme du cardinal, moins terri- ftant, il esi, vrai, que le mutisme du Saint-Père, Jourfier ne put s'empêcher de se plaindre de l'indépendance laissée aux religieux... — Les réguliers relèvent directement de la juridiction du pape, interrompit le cardinal, c'est la doctrine immuable de l'Église. — Veuillez y réfléchir, Eminence : s'il n'est pas permis à un évéque d'entrer le front haut dans les maisons des religieux en résidence dans son diocèse, que devient, .je vous prie, l'autorité épiscopale — Je ne vous ai pas dit qu'il ne vous soit pas permis 300 MCI I' ER d'entrer dans les maisons des religieux en résidence chez vous. Je vous ai fait remarquer que ces maisons, par un nombre infini de brefs, de rescrits des souverains pontifes, ont été placées en dehors de votre juridiction et relèvent du Saint-Siège directement. — Alors, dans mon diocèse, à côté d'un clergé soumis à mes ordres, à mes réprimandes, au besoin à mes censures, il existera un autre clergé que Home mettra à l'abri îles atteintes de mon bâton pastoral? — Comme les séculiers, les réguliers plient sous le poids d'une autorité légitime; seulement, au lieu de résider m n'importe quel point perdu de l'univers, cette autorité réside à Home, capitale du monde chrétien. — Voilà bien ce qui me lâche, car les avantages de ce dédoublement de l'autorité ne me frappent en aucune façon. Pourquoi les évèqucs, qui commandent aux séculiers, ne commanderaient-ils pas aux réguliers? N'est-il pas manifeste que celle unité dans le commandement serait aussi avantageuse à l'administration qu'à la discipline? Il en lui. ainsi aux temps radieux de la pri- mitive Église. Qu'arrive-t-il dans l'état de choses préconisé ici? des luttes entre prêtres, des rivalités, des éclats qui, plus d'une fois, dégénèrent en scandales. Quand une querelle s'élève entre gens du sanctuaire, croyez-vous les fidèles bien placés pour apprécier les distinctions subliles que vous établissez entre le clergé paroissial et l'autre clergé? Dans un diocèse, il faut une voix unique pour parler, un bras unique pour agir. Comment! voilà deux prêtres qui, chez moi, ont commis la même faute, l'un séculier, l'autre régulier; je pourrai frapper le premier et ma main ne saurait atteindre le second! Celte impuissance me diminue dans ce qui me relève aux yeux des populations, dans mon caractère, "■t je supplie Voire Emincnce d'avoir pitié de ma situation. — J'ai eu l'honneur de vous le dire, Monseigneur, !e second ne vous appartient pas; il appartient au Général de son Ordre, et tout d'abord au Sainl-Pèrc, supérieur LUCIl'KH suprême des Généraux de tous les Ordres de la catholicité. — Et si le Général n'est pas informé? — Il le sera. 11 n'existe pas un religieux derrière lequel ne se dresse un Prieur, un Provincial, pour le dénoncer à l'autorité compétente. — C'est donc bien formel, un évèque ne saurait toucher à un régulier? — 11 ne saurait. Les Ordres religieux sont comme une armée que le Saint-Père entretient en campagne à travers le monde et dont il s'est réservé le commandement exclusif. — Si encore celte armée marchait seulement contre les ennemis de l'Église ! — Faites-moi la grâce de vous expliquer, mon frère. — Cette armée éternellement en campagne tire trop souvent sur ses propres troupes. — Soyez plus clair. — Ne sommes-nous pas, nous aussi, l'armée de l'Église? — Oh! une armée dans ses foyers... tout au plus, « la garde nationale », comme L'a proclamé, chez vous. IL l'abbé Combalot. — Nous nous battons dans la ebaire de vérité, au tribunal de la pénitence, au lit des mourants... — J'apprécie les services rendus par le clergé séculier. — Vous seriez mal venu à les nier devant moi, Imminence, s'écria fièrement Jourlier. devant moi qui fus desservant d'une petite paroisse dans les montagnes de mon pays, et qui, si je n'ai pu réaliser, à cette époque chère de ma vie, tout le bien entrevu, sais que d'autres le réalisent à la grande joie de mon cœur. Nous n'avons pas choisi la même route pour arriver à la plénitude du sacerdoce; mais vous me pardonnerez si j'ai l'orgueil de croire que la mienne n'était pas moins étroite, moins périlleuse qus la vôtre. Pendant que vous, dans la cellule d'un monastère, sous la règle de saint Dominique, 308 LUC II' EH méditiez, écriviez, édifiiez vos frères par un savoir et des vertus dont l'Église devait un jour retirer profit, moi, sans négliger les Livres Saints, sous la surveillance d'un doyen toujours rigoureux, quelquefois injuste, j'escaladais les pics des Gévennes-Hautes, l'âpre Bour- nat, portant le viatique ici. là une aumône, rassurant, consolant, aimant jusqu'à la fin de mes forces ceux qui souffrent dans les Las-fonds de l'ignorance et de la pauvreté. — Gela est bien, dit le cardinal, piqué. — Est-ce pour me faire entendre que les réguliers font mieux ? Son Éminence se mordil les lèvres, — des lèvres minces et blanches; — puis, avec un dédain très enveloppé : — Vous l'avez dit, bien que nous y soyons parvenus par des chemins différents, nous occupons l'un et l'autre 1rs sommets du sacerdoce. Tâchons donc, Monseigneur, de nous maintenir sur ces sommets, et gardons- nous de laisser dégénérer en débat un simple entretien sur un cas déterminé. Vous pensez avoir à vous plaindre des réguliers de votre diocèse et vous avez porté vos plaintes jusqu'au trône pontifical. Le Saint-Père a ren- voyéla cause devant la Sacrée Congrégation des Evéques cl lléguliera, qui seule a qualité pour la connaître et la juger. Précisons, au lieu de battre la campagne, comme nous venons de le faire tous les deux. Quels sont au juste vos griefs ? L'évoque de Sylva nés. blessé de cette injonction brutale, devinant peut-être l'inutilité de ses efforts, puisqu'on lui demandait d'énnmérer des griefs sur lesquels il jugeait avoir suffisamment insisté, se lev.i de son siège. — Je ne suis pas aussi maître de ma parole que vous l'êtes delà vôtre, Éminence, dit-il avec un grand air de dignité, et comme, en dépil de moi-même, il pourrait m'échapper tel mot qui rallumerait le « débal »,J C vous prie de me permettre de me retirer. Ll CIFER 309 — Vous voilà bien, vous autres Français ! secria le cardinal, cédant à un emportement qui le planta sur pieds, lui aussi. •I.....fier, excédédecolèreetd'ennui, battait en retraite; il se retourna, — Auriez-vousà vous plaindre des Français? deman- da-t-il d'un ton bref. — Certainement... N'ai-je pas à me plaindre de vous? ajoutâ-t-il aussitôt, très radouci. Il sourit et, posant sa main lluette sur le bras de son interlocuteur, par un geste caressant il le reconduisit vers le siège qu'il venait de déserter. — Du calme, mon cher frère, et essaye/, de ne pas prendre feu comme un fagot. Le mot était maladroit. Jourfier eut une grimace. Il se rassit néanmoins, et, toujours hérissé, toujours sous les armes, attendit. Le Révérendissime Giovanni Finella, durant sa longue carrière, adonnée à l'argumentation scolastique, à l'argutie casuistique, aux linesses, aux ruses du raisonne- menl théologique, ne s'étail jamais heurté à pareille violence, à pareille indiscipline de l'esprit. Cel évèque de Sylvanès était donc une émanation vivante de l'Enfer, comme on le lui avait souillé du Gésù? Ce vieillard, solide de nerfs et de cerveau dans son apparente chétivité, se sentit troublé. Devant l'audace de Jourfier, ses moyens ordinaires dedéfense étaient an moment de lui faire défaut. Pour dissimuler son embarras et prendre le temps de renouer le fil de sa pensée, souvent rompu par un adversaire se battant en dehors des règles, Son Eminence alla vers la table, ouvrit un tome énorme à tranche rouge el le feuilleta, ayant l'air, du bout de -mi œil pointu, de chercher quelque texte qui lui manquait. Jourfier, pétrifié à sa place, examinait Le préfetdelaSacréeCongrégationdesÉvèqucs et Réguliers, le juge de sa cause, et s'émerveillait de la rapidité de mouvements, de l'extrême vivacité d'allure de ce petit homme menu etalerte comme un rat. Il ne se souvenait 310 LUCIFEB pas id'avoir peneontré tant de vie en un corps si frêle, si rainé. Segondat, de Sylvanès, paraissait bien délicat, bien faible; Segondat, de Sylvanès, était un athlète, comparé au cardinal Pinella. Où Rome, pour son service, faisait-elle fabriquer ces organismes spéciaux? Et puis quelle maigreur ! La face était à. ce point creusée, que la maxillaire inférieure, saillante et sècbe, dont on voyait jouer le re-sorl,, avail l'air d'une pièce rapportée là pour l'usage unique de la parole, mais qui, dans le silence cl le repos, pouvait être démontée. Ses mains, des menottes de baby, d'une blancheur de cire vierge, n'avaient aucune peine à. remuer l'énorme in-folio.à le tourner, à l'agiter dans tous les sens. Était-ce grande habitude? était-ce forci- virtuelle qui restait à ses muscles grêles, minces, mais aussi durs que des ressorts d'acier? Les deux peut-être. Le cardinal, auquel cinq minutes avaient suffi pour se l'écupérer entièrement, ferma le volume, soupira quatre mois a son secrétaire qui reprit la plume, et, se retournant vers Jourfier : — Etes-vous assez remis de vos transports pour répondre ii ma question de loul à l'heure? — Mes transports sont aux ordres de Voire Imminence. — Je vous priais de m'énumérer au juste vos griefs contre les réguliers. Noire évêque le regarda avec une curiosité ironique» .Puis, donnant carrière à ses récriminations : — Ils sont nombreux, mes griefs, ci le plus grand est celui-ci : les réguliers présents dans un diocèse, l'administration de ce diocèse devient ebose impossible. Je n'insisterai pas sur le trouble que ces messieurs — ce mot n'a rien d'offensant pour leurs habitudes plus mondaines que religieuses — apportent parmi le clergé paroissial, par l'impunité acquise à des écarts possibles. J'ai touché ce point. Je descendrai aux questions purc- menl matérielles, qui ont leur importance dans l'Église, •où l'on vil de pain comme partout ailleurs. Eh bien ! je LU Cil EB ait blâme les réguliers, dont la mission serait, comme aux premiers siècles, d'aller défricher des terres vierges, des terres nouvelles, de venir dans nos campagnes défoncées par les séculiers et de leur ravir la moisson. S'il est, clans notre France très chrétienne, un coin désolé qui attende encore des hras évangéliques, ce n'est pas vers ce coin de misère que courent les religieux. Le gain BèraU trop mince. Vos bataillons, puisque vous vous complaisez aux comparaisons militaires, ne se précipitent plus au désert, où les épis sont trop maigres: ils inondent les villes, les gros bourgs, les villages riches, édifient des églises de mauvais goût mais magnifiques, ouvrent des sanctuaires chauffés, capitonnés, des oratoires où l'on étend des tapis comme dans un salon, et, par un luxe païen, où se révèle plutôt la préoccupation tJu théâtre que le sentiment respectueux d'un hommage à rendre au Tout-Puissant, traînent les cérémonies si nobles du culte à la curiosité malsaine, à l'abaissement dégradant d'une représentation d'opéra. — Prenez garde, vous retombez en tentation. — Je voudrais que vous puissiez voir quelques-une* de ces bonbonnière». — Bonbonnière* ? — Noos appelons de ce nom, en France, les boîtes destinées à contenir des bonbons, à renfermer toute espèce de menues choses sucrées. Les laïques sincèrement pieux ont ramassé ce mot de bonbonnière pour en flétrir les chapelles des Jésuites, des Oblats, des Bai naldtes, des Dominicains, si éloignées de la sévérité nue de nos cathédrales, du dénuement de nos sanctuaires villageois, aussi pauvres que l'étable de Bethléem. —• Tout appartient àDieu ici-bas, etexalter sa gloire par l'étalage des richesses de la terre ne saurait être imputé à crime à personne, pas même à un religieux. Saint Thomas le proclame bien haut: —« Exaltez Dieu, vous ne l'exalterez jamais assez, car il est plus grand que toute louange, quia major omni laude. » — Les réguliers ne se contentent pas de dévorer le- 312 LUCIFER séculiers, ils compromettent la dignité du culte. Certes, Dieu est plus grand que toute louange, et, comme ajoute Saint Thomas, « nous ne suffisons pas à le louer, nec laudare suf/icis. » Mais, permettez-moi de vous le faire observer, imminence, la pensée de Dieu n'entre pour rien dans cetle magnificence des murailles, des voûtes, des fenêtres. Ces dorures qui éblouissent les yeux, ces lampes où le feu du sanctuaire brûle en des verres laiteux destinés à en amortir les lueurs trop vives, ces marbres de couleurs diverses partout prodigués, ces guipures d'un mètre qui parent comme une femme l'autel où chaque jour est immolée la victime sainte, tous ces trésors de ia terre n'ont pas été réunis là pour célébrer Dieu, le chanter, invitera son adoration. Non, mille fois non ! Cette pompe est une pompe sacrilège et ce débordement de luxe est un affront fail à la Divinité. — Je vous en conjure, ne me faites pas regretter de vous avoir retenu. — On n'aime donc pas la vérité à Rome? — On l'y aime tant qu'on a su l'y garder, qu'elle y habite depuis dix-huit sièclrs, riposta le cardinal... Au surplus, ajouta-t-il d'un Ion où perçait la menace, je nous invite à ne pas oublier que la vérité est ici, qu'elle n'est qu'ici, près du tombeau des apôtres Pierre et Paul. L'indomptable Jourfier sentit un souffle d'orage lui soulever les cheveux. — Éminence, articula-t-il nettement, un écrivain italien, Machiavel, a écrit ceci : — « Celui qui méprise sa vie est maître de la vie des autres. » — Moi, je méprise l'ambition et les grandeurs misérables qu'elle procure. C'est vous dire que je suis au-dessus des effrois vulgaires, ei, que rien, a Home pas plus qu'ailleurs, ne saurait m'intimider. Dieu me i........tunique la. force de vous l'avouer : ni par mes actes, ni par mes paroles, je ne compromettrai le caractère que je liens ,1,- h sainte Kglise, trop indulgente à ma faiblesse, à toutes mes in- LUCIFER 313 firmités. Pourtant, si ma franchise, en un entretien que vous n'aurez aucune peine à faire connaître dans son intégrilc puisque chacune de mes paroles est recueillie à mesure qu'elle tombe de mes lèvres, venait à déplaire en quoi que ce Boil au souverain pontife, suppliez Sa Sainteté de vouloir bien agréer ma démission d'évêque de Sylvanès. — Eli quoi ! vous cesseriez d'être évêque? — Je ne cesserais pas d'être évéque, le Saint-l'ère lui-même étanj impuissant à m'enlever le caractère don) j'ai été revêtu par la grâce de Dieu, et qu'il ne dépend pas de moi d'abdiquer ; je cesserais seulemenl d'administrer un diocèse. — Que deviendriez-vous, alors? — Je fixerais ma résidence dans telle ville, dans tel village de L'Italie ou de la France qu'il plairait au pape de me désigner, à Mimai, par exemple, le lieu de ma naissance, si Sa Sainteté daignai! m'accorder cette faveur. — Vous aimez doue bien le Saint-Père, pour vous mettre comme cela a sa merci? — Il est le Vicaire de Jésus-Christ... Puis... j'éprouve une lassitude qui me fait craindre de ne plus être capable de remplir dignement mes devoirs pastoraux. — Et votre cœur demeure fermement attaché à Pic IX ? — Mon cœur nourrit pour Pie IX les sentiments d'un fils respectueux et soumis. — Vous voyez doue bien que vous auriez tort de déserter le poste où sa bonté vous a place. — Je le déserterais uniquement par la peur d'être conduit, un jour, à contrister un père qui fut h op bon, trop généreux envers le dernier de ses enfants. — Toujours la question des réguliers? — Toujours elle. — Peut-être, doutant de mes forces à VOUS persuader, conviendrait-il de clore cet entretien déjà long sur cette affirmation de vos sentiments pour le Saint-Père. 27 31 i LUCIFER Mais j'aurais mauvaise grâce, après une explosion de votre âme qui voushonore, à voua fermer brusquement ta bouche. Veuillez poursuivre. Je vous apprécie trop désormais, Monseigneur, pour ne pas vous écouter jusqu'au bout. Ces derniers mois troublèrent Jourfier. Évidemment, à Hume, on avait douté de son parfait attachement, de sa soumission parfaite au Saint-Siège. Qui avait pu semer de semblables soupçons? Qui avait pu prévenir contre lui toute la curie romaine? Il pensa aux pape- rasses venues «le France en Italie, et, à travers cinq cent lieues, il entrevit ses ennemis. Ses ennemis n'étaient autres que les chefs d'Ordres de Mireval et de Sylvanès, ayant à leur tête les R.R. PP. Cussol et de Lunaraye. Depuis un mois, il pataugeait dans les mensonges des Jésuites. J/outrage vivement ressenti lui embrasa le sang, el il faillit se relancer à l'assaut. Mais, le cardinal s'étant encore une fois penché vers son secrétaire pour lui murmurer un mot, Jourfier eut le temps de faire un effort et de recouvrer son sang-froid. — Il reste un point, un point unique, qu'il m'importe de toucher avec vous, Imminence, dit-il d'un ton très calme, et s'il vous plaît de m'y autoriser... — Je nous \ autorise de grand cœur. — Non seulement les réguliers embarrassent l'administration, non seulement ils arrachenl le pain de la bouche au pauvre clergé paroissial, non seulement par le déploiement d'une splendeur profane ils humilienl notre sainte religion, mais leur présence, dans nos diocèses de France où ils vivent à l'abri de toute autorité immédiate, met journellement en péril les bonnes relations «les évéques avec le Siège Apostolique. La plupart «le mes confrères dans l'épiscopat ont tini par s'accommoder des tracasseries qui leur viennent des religieux, acharnés à épier leur conduite el à dénoncer, à Borne, ■ •i le moindre acte de leur administration, el leur parole la plus insignifiante, tout, jusqu'à un geste «pii leur serait échappé. Mes vénérables frères de France, donl I l i II EB 315 quelques-uns sont la gloire, le resplendissement superbe de L'Église, « gloria, laus el honor », agksenl comme il leur convient. Pour moi, je me sens éloigné d'une pareille indulgence, d je voua prie de me pardonner, Hniincnce Révérendissime, si je vous avoue que je souffre nu ni et martyre d'un espionnage outrageant. Quoi 1 de simples clercs osent scruter les œuvres, la conscience, la vie des éveques, et traîner des noms sacrés par Dieu même, dès lors établis pour imposer au monde, dans je ne sais quels rapports où le mensonge, la bassesse le disputent à la lâcheté ! Certainement, le Saint-Père m'a donné des marques de sa paternelle bienveillance; cer- tainement, à eel instanl même, par la liberté grande qu'elle me laisse, Votre Éminence me comble; mais croyez-vous que maintes rélicences dans les discours, maintes froideurs d'attitudes, maints regards qui se détournent de moi visiblement n'aient pas enfoncé dans ma chair, — la chair vive de mon âme, — toutes les épines qui trouèrent la tète auguste du Sauveur? Pour l'évèque de Syivanès, Home est le Golgotha escarpé avec -es stations sanglantes. M'aitaehera-l-on au gibet ? — Monseigneur!... — Et de quoi Buis-je coupable ? Quel est mon crime ? J'ai déplu aux Congrégations en refusant de passer sous leur joug, et les Congrégations, qui, à travers l'univers chrétien, étreigncnt les évêqucs, les harcellent, les écrasent, les font, en dépit d'eux el violemment, leurs prisonniers, ont envoyé contre moi des notes ici. Je ne descendrai pasà discuter pareilles infamies. Si mon caractère de pontife ne suffisait pas à me protéger contre toute lâche condescendai...... il faiil qu'on le sache, je suis d'une race lière et dure à qui la vertu de son honneur rend impossible l'avilissement. M'avilirI Cela n'est pas à ma portée ! — Est-ce votre conclusion, Monseigneur'? demanda le cardinal, demeuré sous l'averse immobile el froid comme une pierre. — C'est ma conclusion. 316 LUCIFER Un instant on n'entendit dans l'immense salle que le grattement d'une plume sur du papier. Comme si celte plume, allant à toute vapeur depuis l'ouverture d'une conférence qui aurail dû garder un caractère intime, l'impatientait, Jourfîer, à plusieurs reprises, lança un regard quelque peu farouche dansla direction du jeune scribe plié en deux sur un grand registre étalé. Mais le scrittore delà Sacrée Congrégation des Évèques et Réguliers, trop absorbé dans une besogne sans répit, les yeux comme les mains collés aux feuille- Manches, écrivait, écrivait et ne voyait rien. Cependant, le cardinal ne bougeait pas; sa petitetéte inclinée sur sa poitrine, il avait L'effrayante i.......ibilité d'un mort. Le bouillant Jourfier s'étudiait à la patience. — Quand le Révérendissime préfel reviendrait-il de sa pose fatidique? Quand la pointe de son nez, fine cl aiguë comme l'extrémité d'une lame, se disjoindrait-elle de son menton, qu'elle touchait presque, pour laisser voir (abouche d'où émanerait la vérité? - Giovanni Fi- nella. affaissé sur son escabeau, plus réduit de proportions qu'il ne l'était en réalité, finit par agiter son lu-as droit, perdu dans la manche très ampli' de son habit, et, rouvrant ses yeux gris fort vifs, diminués sous des paupières vidées, trop longues par la dépression de l'orbite, il regarda, il considéra, pour être plus juste, son interlocuteur. Celle sorte d'inspection préalable n'eut rien d'agressif; toutefois, elle n'étail pas faite pour inspirer une énorme confiance dans l'indulgence du cardinal. On ne -aurait croire l'expression de force, de fermeté que la figurine de ce vieillard de soixante- quinze ans, molle, souriante auparavant, venait de prendre toul à coup. Ce revirement subit, celle volte- face brusque de toute la nature physique de Son Émi- nence frappa l'évéque de Sylvain -. « Il a beau être de l'Ordre de Saint-Dominique el me montrer ce masque rigide d'inquisiteur, il ne réussira pas à me brûler vif sur la Place d'Espagne, comme un fagot, » pensa-t-il. LUCIFER air — El d'abord, dit le cardinal, j'écarte du débal votre démission d'évêque de Sylvanès. Je ne suppose pas que vous soyez venu à Rome dans l'intention préméditée de créer au Saint-Siège des difficultés avec le gouvernement île la République. Or, vous lui en ménageriez' • le grandes par une démission que personne ici ne vous a demandée. Un évêque français a pai n au Vatican, et il s'en retournerait dépouillé de son diocèse I Vous auriez beau crier par-dessus les toits : — « C'est moi, moi seul qui renonce au siège de Sylvanès ! » — en dépit d< vous-même, vous joueriez le rôle d'opprimé, el c'est i.....- qui serions les oppresseurs. Entendez-vous les cenl voix de la presse hurlant contre le pape, qui ruse pour éluder le Concordat? Assurément, le Concordai ne nous fournil pas toujours 'les évèquesde nuire goût ; mais, quand ce malheur, qui est un malheur immense pour l'Église, nous arrive, Dieu nous communique la force de nous résigner. Jourfier n'y tinl pas. — Eminence, s'écria-t-il, ceci n'est plus du débat, c'esl de l'invective. — Le Saint-Père m'a'délégué souverainemenl pour vous répondre, et j'ose espérer que vous prouverez votre respect au Saint-Père en m'écoutanl sans m'interrompre, s i. plus d'une luis, les elioses graves que VOUS devez entendre choquenl vos idées, lesquelles, par l'énorme distance où vous vivez du centre de toute vérité, peu vent n être que des erreurs, vous vous souviendrez qu'à Rome on ne se trompe pas, qu'on ne saurait se tromper, et, pour y voir clair comme nous dans les choses se rapportanl au dogme, a la discipline, à l'administration, vous prierez le Saint-Espril de vous envoyer un rayon de sa lumièi e, « El emilte caHtui Lucis tu.v radium. » Il était arrivé plu? d'une luis à Jourfier de condamner, chez les prêtres, l'orgueil sacerdotal. Cet orgueil, le 27. 318 LUCIFER plus grand de tous, puisqu'il tend sans cesse à la déification de l'homme, lui était particulièrement odieux. Il •le voyait ici, cet orgueil implacable, dans toute saforce, sa violence, son épanouissement monstrueux. Mais il voulut apaiser les révoltes intimes de son être, et il les apaisa. — Dans l'expression de vos plaintes contre les réguliers, reprit le cardinal du même ton dédaigneux, — le ton des consulteurs romains, — vous avez développé diverses propositions. Peut-être ne les aborderai-je pas toutes, préférant négliger dans l'ombre ce qui ne mérite pas d'être produit au soleil. Je m'arrête tout de suite à la principale, où vous réclamez le droit d'exercer une autorité directe sur les religieux de votre circonscription -spiscopale. Celte prétention, quelque talent, quel»]ue feu que vous ayez mis .à l'énoncer, est inadmissible absolument. Depuis les Thébaïdes de l'Egypte et de la Judée, ce fut le privilège du pontife romain de diriger les moines, d'être leur chef reconnu. Von-, qui avez <'crit un ouvrage attestant, sinon des doctrines irrépro- chables, du moins de longues, de patientes études, vous ne pouvez ignorer avec quelle simplicité les grands fondateurs d'Ordres, saint Dominique, saint François, saint Benoit, sainl Ignace, se soumirent au chef suprême de l'Église, sollicitant de lui non seulement la reconnaissance de leur règle, mais son appui constant, sa protection continue. Cet appui, cette protection, le Saint- Siège les accorda dès la première heure, et c'est grâce à cette sollicitude perpétuelle vraiment touchante 'les papes que bientôt, à travers le monde, se répandirent les religieux, ces bons ouvriers qui bâtirent sur la pierre les assises de l'âge moderne, cet âge ingrat qui nous doil tout. Et de nos jours, quand la lutte corps à corps recommence entre la vérité et l'erreur, que... Satan, par quelque dessein caché de la Providence, semble partout déchaîné, qui combat an premier rang par la parole, ce glaive si redoutable, sinon les réguliers de- boul sur toutes les chaires de la chrétienté? J'omets LUCIFER 319 l'enseignement dans les séminaires, où les Jésuites, les Lazaristes, les Pries de la Doctrine Catholique ensei gnenl les plus pures maximes de la foi e< préparent un clergé de plus en plus étroitement uni à son chef auguste, le Vicaire de Jésus-Christ. Compta les milliers d'établissements où la Compagnie de Jésus, — il faut toujours commencer par elle, — les Dominicains, les Maristes élèvent des générations entières de jeunes gens dans les principes, dans la voie trop désertée de notre sainte religion. — Le clergé séculier, lui aussi, instruirai! la jeunesse et occuperait dignement les chaires de nos séminaires, si I insatiable avidité des religieux ne les chassait de tout enseignement. — Vous vous trompez f Le clergé séculier, empêtré dans la vie laïque, ne saurait apporter ni le même zèle, ni le même savoir, ni la même ténue... ni La môme indépendance, — j'ajoute ce mol pour vous, — dans l'enseignement que le clergé régulier, libre «le toute entrave tant morale que matérielle, ne traversanl le siècle que pour le maudire, le détester. Et puis quelle excellence de doctrine! Comme, à entendre un religieux, on comprend vite qu'il s'abreuve à celte source éternelle de vérité qui s'appelle Rome, le Vatican, la Papauté ! Certes, depuis la définition du dogme de l'Infaillibilité, le gallicanisme, qui contrisla si longtemps l'Église, tend à disparaître en France, el le Saint-Père reçoit journellemenl de votre pays les .....ivelles les plus consolantes. Toutefois, certaines notes, comme vous dites, nous apprennent que tous les évèqucs n'ont pas abjuré l'hérésie ancienne... — Le gallicanisme, une hérésie? — C'est le mol dont s'est servi, hier encore, le Sainl- Pèrc m'entretenant de vous, et le Saint-IVrc ne saurait errer. — Le gallicanisme, est une opinion qu'on n'avait pas encore songé à flétrir du mot d'Aérée. Bossuet, hérétique!... 320 LUCIFER En dépil d'une tristesse accablante, Jourfler ne put s'em])êelier de sourire. Giovanni Pinella se mil debout, -mi petit œil froid pétilla, et d'une voix brève : — Bossuet, soutenant les articles discutés dans l'Assemblée du clergé de 1682, était hérétique, comme vous l'êtes vous-même, Monseigneur, quand, par le fait d'une intrusion chez les réguliers, qui vous tient tant au cœur, vous attaquez la divine primauté du pontife romain sur l'Église universelle. — Moi! — Vous. — Eminence, je suis évéqué. — Oui, certes, vous êtes évêque. Mais prenez-y garde, vous êtes un évêque qui marche à la révolte à grands pas. — C'est cela, appelez-moi Lucifer! Le vieillard, sans se troubler, un peu plus pâle seulement, poursuivit : — Le ton de votre langage m'épouvante, et c'est moins par sa vivacité, hors de toute mesure, que par un tour trop direct où, passez-moi une expression hasardée, ne sonne pas assez L'âme ecclésiastique. Vous ne parlez pas comme un prêtre, vous parlez comme un Laïque. Mon oreille a de singulières finesses pour entendre vibrer Dieu au fond de la voix humaine. Or, je trouve que Dieu ne vibre pas au fond de votre voix. L'homme, encore l'homme, toujours l'homme. Si Dieu est notre préoccupation constante, — « un évêque doit « vivre en présence du Seigneur, a écrit saint Cyprien, « inconspectuDomini» — obéissez sans discussion, aveuglément a l'autorité qu'il a placée sur von-, — Saint Paul a dit : — « Que votre obéissance soit « raisonnable, rationabilesit obsequium vestrum. » — Voilà un texte de l'Apôtre dont vous pourrie/ faire un meilleur usage. C'est toujours la révolte que je flaire chez vous. — Eminence !... — Au fait, comme ces mouvements de voire humeur, LUCIFER 321 pleinede turbulence et d'orages, proviennent de s fausses théories qui, en pénétrant votre esprit, l'ont infléchi à l'erreur, soyez éclairé. Vous avez conçu une idée peu juste de l'autorité des évêques. Vous croyez cette autorité sans bornes : elle l'est, en effet, quand elle s'exerce dans le giron étroit des fonctions épiscopales proprement dites: un évèque confirmant les fidèles dans la foi, ordonnant les clercs, remplit un ministère que j'appellerai plé- nier. Mais cette autorité, infinie tout à l'heure, se trouve singulièrement restreinte, si un évôque agit comme directeur, administrateur de diocèse. N'est-il pas évident qu'alors il n'est que le suppléant, le lieutenant, le délé gué du Saint-Père, chef suprême du vaste gouvernement de toute la catholicité ? —■ « Dieu a donné le monde « au pontife romain, » écrivait Grégoire VII à Henri d'Allemagne. — Vous entendez bien que, pour tenir les rênes de cet empire, il fallait plus d'un bras. Les évêques, parmi les populations de la terre,sont les brasqui manquent au Saint-Père... — Je vous l'avoue, Éminence, je [irisais ma situation plus haute. Puis il ajouta, très abattu : — J'ai un neveu, prêtre 1res digne de mou diocèse, qui préconise sans cesse la primitive Église; il serait bien surpris d'apprendre que les évêques, si libres, si dégagés de Rome aux premiers siècles, n'existent aujour- dhui que par Rome, que hors de Rome, pour un évéque, il n'y a pas île salul. — M. l'abbé Jean Montagnol est un ecclésiastique fort recommandable... — Vous le. connaissez? — Avant que l'abbé Montagnol vous eût accompagné a Rome, où sa piété a produit la meilleure impression, nous savions — nous savons tout — qu'il était près 'le VOUS. — Les rapports «les réguliers? — Oui, les rapports de ces réguliers que vous n'aimez pas el sans le secours dévoué desquels le gouver- 28 LUCIFEl ncmciit de l'Église serait impraticable. Supposez, par exemple, plusieurs évêques peu disposés, comme vous, à accepter des pouvoirs restreints, à ne pas se contenter du titre de vicaire apostolique en un coin de la terre que le Saint-Père leur a désigné, et voyez ce que devient la hiérarchie, cette force dont nous tirons notre vie. Les réguliers épars sur le globe gardent la clérica- ture séculière et, par une surveillance de chaque instant, la préservent et la soutiennent. Flétrissez le rôle des religieux, entêtés à conserver dans l'Eglise l'unité du commandement el de la foi, des épithètes les plus dures, les plus outrageantes, ils agissent pour Dieu, et nulle violence d'actes ou de paroles ne saurait les décourager. Ces hommes extraordinaires, faits pour les affronts, les souffrances, les persécutions, ne se laissent ni troubler ni émou\ oir dans la lutte sacrée où ils ont juré de périr. La hauteur de leur mission, dont ils possèdent le sentiment complet, les sauve d'eux-mêmes, des autres, de tout. — C'est horrible ! — Et vous voudriez que le pontife romain, général d'une armée innombrable, lui obéissant au moindre signe, autorisât les évêques à envahir les maisons où travaillent, prient, agissent, se disciplinent ces troupes silencieuses qu'on appelle les Ordres religieux ! Jamais ! Les réguliers sont à nous et nous les gardons. Quant à vous, évêques français, nommés à Paris au milieu des ntrigues, élus quelquefois à Rome sous la pression des plus dures nécessités, tenez-vous à vos postes et occupez-les dans la limite stricte des pouvoirs qui vous sont canoniquement dévolus... — Ah ! si j'avais su I... — Au siècle dernier, un hérétique, Justinue Fébro- nius, fut assez insensé pour prétendre que le souverain pontife n'avait, sur les diocèses de la chrétienté, qu'une juridiction extraordinaire. Ses erreurs, pleines d'une audace satanique, furent condamnées. Le pape exerce sur tous les diocèses du monde une juridiction ordinaire, il LUCIFER est l'évoque des évèques, car c'est à lui seul que te divin Maître a dil : — « Paissez mes agneaux, paisse/ mes brebis, Pasce agnos tneos, pasce ores mea<. » Jourfier, rendu muet par an découragement immense, s'inclina, sur le point de se retirer. — Attendez! lui cria le cardinal, allongeant le bras vers l'in-folio qu'il feuilletait tout à l'heure. Je vais vous lire en quels termes furent réfutées d'abord, puis condamnées les doctrines de Fébronius... — C'est inutile, articula notre évèque. lit il battit en retraite sans vouloir entendre un mol de plus. X X X111 Jourfier alla devant lui sans nulle conscience de ses pas, comme ivre. L'excès de sa colère emplissait sa tète de vertiges. Il vaguait étourdi à la fois et poussé par les ferments de sa fureur, qui se dissipait peu à peu, au fur et à mesure que sa poitrine aspirait des bouffées d'ail' libre, an furet à mesure qu'il donnait aise a ses membres lourds, engourdis, paralysés. Brusquement.se développèrent devant lui les perspectives riantes d'un jardin, et il entendit, à travers le- grondements de son sang encore soulevé, le bruissement de ses nerfs encore vibrants, les éclats joyerax de l'eau. Il regarda : une grande vasque moussue, par mille fentes, débordai) là-bas de fils d'argent qui se perdaient dans un gazon dru, presque noir. [Icrul se souvenir qu'en se dirigeant vers le cabinet du cardinal Finella, il avait traversé un corridor étroit, humide, ouvrant non sur des espaces plantés d'arbres, mais sur une cour exiguë, pavée d'une vieille mosaïque en maints endroits crevassée. — Où était-il? où l'avait-on conduit? — En ce moment, un garde-suisse, habillé d'un riche costume pittoresque des- s iné, dit-on, par Michel-Ange, se montra, faisant réson- ner sur les dalles sa haute hallebarde au double croissant. Jourfier, perdu dans le labyrinthe du Vatican, eut un mouvement vers cet homme superbe qui s'en allait raide dans son uniforme, comme au moyen âge un maître de tournoi. Mais l'homme superbe, préoccupé de sa majesté, se souciant de lui seul, ne se détourna pas pour l'aire à un évêque égaré au milieu du palais de « son frère de Rome » l'honneur d'un renseignement, et poursuivit son chemin. — Cette valetaille pontificale, quelle morgue ! grommela Jourfier. Remis en possession de lui-môme par un fait puéril qui, une seconde, l'avait distrail de M*' Finella, il quitta la galerie à travers laquelle le secrétaire de Son imminence l'avait, abando..... î sans scrupule, et, franchissanl la baie d'une arcade, pénétra dans les jardins. bîn dépit d'une énergie de tempérament capable de supporter les plus rudes coups, celui que venait de lui asséner le préfet de la Sacrée Congrégation des Evéques et Réguliers avait été si douloureux, que Jourfier, brisé, anéanti, ne put aller bien loin à travers les allées. A dix pas, sa vue troublée ne détaillanl rien, ne distinguant que des masses, démêla un banc caché sous un berceau. Il gagna cet abri et s'assit. Durant plusieurs minutes, les yeux fermés, absorbé dans son désespoir, il garda une immobilité parfaite. Enfin, le jour se lit au milieu des ténèbres dont il s'enveloppait volontairement, et il acquit, d'un jet d'idées qui le transperça d'outre en outre, l'entière conscience de son malheur. Son malheur était effroyable. Au Vatican, on doutait de la pureté de sa foi. — Qui sait si on ne doutait pas de sa vertu? — Il était pieux, il était chaste, il était soumis, et ici, à Home, ci; tribunal où on se mêle d'instruire toutes les causes, on l'ignorait. Une rougeur lui brûla, le front. Trois fois, au long de cet entretien interminable, on lui avait fait entendre (pie -a préconisation n'avait pas été un acte libre de la part du Saint-Père. N'était- ce pas proclamer son indignité? Certes, on refusait sa UU'.lFIill 3*5 démission; mais les motifs de ce refus, au lieu d'être puisés dans une connaissance avouée de son caractère ecclésiastique, venaient tous de considérations politiques, de faits entièrement étrangers à la religion. Home le supportait évêque de Sylvanès, parce que Rome « ne voulait pas se créer des ennuis avec le gouvernement de la République »... 0 scandale! ô lâcheté!... Mais enfin, lui, rentré dans son diocèse, que ferait-il? que deviendrait-il? Aurait-il le courage, l'audace, do traverser encore Saint-Patrice, mitre en tète, crosse en main, et de bénir son peuple prosterné? Des flots de larmes, de son coeur qui crevait, lui montèrent aux yeux, et il pleura comme un enfant. Cette émotion violente ayant ébranlé de fond en comble cette nature de roc, des pensées douces apparurent. Jourfier, d'une ardeur passionnée, agissante, n'avait jamais connu, pas mémo au séminaire Où les premières lueurs d'un enseignement spécial troublent tant de cervelles, ce qu'au sens religieux un est convenu d'appeler les scrupuleux. Il avait entrevu les scrupuleux se dévorant eux-mêmes en un coin isolé de la cour nu de la chapelle ; pour lui, il était loin de ces timidités, de ces effarements, et nous nous souvenons de l'inconscience avec laquelle il accepta les ordres mineurs... La face i non- dée de gros pleurs, il revenait aux souvenirs poignants dé son ordinal ion et n'y découvrait, en les creusant, que de nouveaux sujets de tristesse et d'amertume. Après vingt-deux ans de sacerdoce, n'éprouvait le chagrin des scrupuleux, dont la fermeté native de sa nature avait I«réservé sa jeunesse de lévite. « Oui, oui, se disait-il, la vocation m'a manqué. Je «'us prêtre, prêtre «le l'ordre lé plus élevé, et pourtant je n'ai pas dépouillé le vieil nomme laïque. M ,;r Pinella H a maltraité, m'a presque foulé aux pieds. De qui sont partis les premiers coups? De moi, de moi seul. La vérité est que l'accueil glacial du Saint-Père, que ses dernières paroles, aiguës pour ma peau trop sensible comme des aiguillons, m'avaient blessé jusqu'à 28 IlC1FER l'âme, et qu'au moment où j'ai été introduit auprès du cardinal, en dépit de moi, une horrible tempête intérieure me jetait hors de sens et de raison. Retenu par la majesté du souverain pontife, par un insurmontable respect, je n'avais rien osé contre lui, et je me suis permis tout contre celui auquel il m'envoyait; Cela est-il religieux? Non, non, nonl Cela est simplement humain, c'est-à-dire inférieur, entaché de la bête, qu'une ordination reçue dans des conditions plus pures aurait aboli et dont je ne me débarrasserai jamais. » 11 eut un sanglot et s'interrompit. Mais, trop cruellement fouetté par son inquiétude harcelante, il reprit, après dix minutes, son étrange soliloque. « C'est égal, ce petit vieillard, dont l'existence s'est écoulée dans les cloîtres, au milieu des livres, me tourmentera longtemps. Notre vie séculière, au grand air, est d'un profit plus immédiat pour la religion; n'importe! ces réguliers qui, par l'effort constant de leurs épaules, de leur cerveau, soutiennent l'édifice si battu de la papauté, ont leur utilité et leur grandeur. Et puis, quelle finesse dans leur observation! Comme il a vite découvert, senti le vice originel de mon entrée dans l'Eglise, ce Giovanni Pinellat — « Vous parle/. « comme un laïque. » — On ne saurait mieux dire... « Malheur à moi! » Après ce mouvement, il si; trouva bien isolé. Il pensa a son neveu. Qu'était-il devenu? Probablement, il se promenait par là; peut-être, visitait-il quelqu'une des innombrables galeries du Vatican. Il souffrit, ayant, enduré sa passion, de n'avoir pas auprès de lui Jean Montagnol, de se trouver seul au milieu de cel entasse- ment de palais que son imagination lui montrait encombrés de la tourbe de ses ennemis. — Alors, vous croyez que la République se maintiendra? L'évêque de Sylvanès ne bougea pas. il venait d'entendre la voix de Monsignor Perelli. LUCIFER 327 — Voyons, répondez, 1 Voici deux mois que nous vivons comme deux amis et vous avez pu apprécier ma discrétion. Pensez-vous que la République en ait encore pour longtemps en France? — Monseigneur, — c'était la voix de Montagnol, —■ les choses de la politique n'eurent jamais pour moi un intérêt bien vif, et vous m'excuserez si, relativement à la crise que traverse mon pays, je ne puis vous fournir aucun renseignement. — Vous m'en fournissez un déjà, en convenant que la République n'est qu'une crise. — Permettez..'. Quand je parle d'une crise, ce mot ne s'applique pas à la forme de gouvernement que la France s'est donnée, mais au bouleversement inévitable à l'issue d'une grande guerre. — Allons, je m'aperçois qu'en politique vous n'avez pas d'idée arrêtée. — Le domaine religieux me suffit. — Mais la terre, sortie des mains de Dieu, vaut qu'on l'aime, mon cher abbé, et, à ce propos, je, vous ferai remarquer que la religion n'est pas aussi éloignée de la politique que vous paraissez vous l'imaginer. La religion est la politique dans le gouvernement des âmes, comme la politique est lareligion dans le gouvernement des faits. — Ces considérations très hautes ne frappent, guère mon intelligence, habituée àde moins vastes horizons... Vous plairait-il de retourner dans la cour du Belvédère ? Je crains qu'en sortant de chez Son Éminence Révéren- dissime, mon oncle ne se tourmente s'il ne nous retrouve plus où il nous a laissés. — Votre oncle est entré au bureau de la Sacrée Congrégation par la porte du Nord et il en sortira par la porte du Midi, c'est-à-dire par cette porte que vous apercevez là-bas. — Tout est mystère ici. — Rome est un mystère, en effet, le plus étonnant dès mystères... N'importe! Son Éminenee retient bien longtemps l'évèque de Sylvanès. J'ai peur. 328 I, UCIFKH — Peur? — fie n'est pas votre oncle, par exemple, qu'on pourra accuser de manquer de convictions politiques !... Je vous le répôle, j'ai peur. — Peur de quoi? — De quelque scène terrible. — Il éclate donc des scènes au Vatican? — Plus d'une fois, et particulièrement avec les évoques français... Parlez-moi des évéques espagnols! Quelle foi ! quelle soumission!... Pourvu queM sr Jour- Her n'ail pas avoué à Son Éminence qu'il est républicain... Jean Montagnol ne souffla mot. — Est-ce que vous ignorez que votre oncle est républicain?... Ah çà ! mais vous ne savez donc rien, vous?... A la lin, monsieur l'abbé, vous allez me faire concevoir des soupçons qui atteindraient votre caractère. — Monseigneur, en acceptant la prêtrise, j'ai accepté toute la croix de Jésus-Christ. Soupçonnez si vous voulez, je n'ai absolument rien à vous apprendre surM gr de Sylvanès. Jourfler tressaillit sur son banc. — fiiel! comme vous vous emportez! reprit le prélat domestique. On nous avait écrit de France que vous étiez d'humeur si douce, si calme, si affectueuse!... Après tout, quand bien même on découvrirait dans votre pays un évèque républicain et quand bien même cet évêque républicain serait votre oncle, l'édifice divin de l'Église, bâti sur la pierre, n'en croulerait point. — M.....mi le peut avoir sur le pouvoir des évéques d'autres idées que celles professées à Rome; mais sa main se dessécherait avant de se lever soit contre l'Église, soit contre son chef vénéré. — Je n'en doute nullement, et ne m'en veuillez pas de vous avoir adressé une ou deux questions d'ailleurs sans importance... Depuis l'occupation piémontaise, le Vatican est devenu une prison; et que faire en une prison, sinon jaboter sans fin avec les visiteurs? LUCIFER 329 Il partit d'un petit éclat de rire sec, moqueur. Dévoré d'inquiétude, Jean Monlagnol hasarda une question. — Dans ces entretiens avec les chefs de la curie, on a donc l'habitude de parler politique? — En nos temps calamiteux, la politique se môle à tout. Ces mots prononcés lentement, avec une sorte d'ennui, de fatigue, Monsignor Peretti se tut. « Il ruse », se dit Jourfier, providentiellement conduit là pour connaître à fond la cour de Rome et, qui sait? peut-être aussi son neveu. — Vous ne pensez pas, Monseigneur, qu'il puisse arriver quoi que ce soit de fâcheux à mon oncle? repartit l'abbé Montagnol. — L'évéque de Sylvanès a tort d'attaquer sans cesse les réguliers. Les coups qu'il dirige contre les Ordres religieux sont autant de coups dirigés contre le Saint- Père... On s'étonne à bon droit au Vatican, où des notes flatteuses sont parvenues sur votre compte, qu'en plus d'une circonstance vous n'ayez pas usé de votre influence sur un parent qui vous aime pour l'arrêter dans une voie dangereuse. Par exemple, lorsque, avec une violence inouïe, il a interdit aux religieux l'accès des chaires de son diocèse, pourquoi avez-vous consenti à prêcher le carême dans La cathédrale Saint-Patrice, frustrant ainsi de cet bonneur le lt. P. Provincial de Lunaraye, envers qui M«» Clairet avait contracté des engagements?... Il y a un an à peine, vous suiviez partout la trace des réguliers et faisiez profession de les aimer, de les admirer, de vouloir les imiter un jour. Qu'est devenu ce bel enthousiasme? Le hasard d'une révolution à Paris, d'une autre révolution à Boom donne la mitre à votre oncle, et non seulement vous vous enfoncez dans le sécularisine jusqu'au cou et renoncez à la vie religieuse qui vous attirait, mais vous devenez le collaborateur d'un ennemi des Ordres monastiques et approuvez journellement par vos pa- 28. 330 MJCIKER rôles, par vos actes, les persécutions dont on les accable sans répil. Montagnol demeurait abasourdi de ces révélations sur lui-même. — Seriez-vous ambitieux, monsieur l'abbé? lui demanda l'Italien, serrant son homme de plus près. — Moi, ambitieux!... Vous ne me connaissez pas, Monseigneur. — Si, en effet, vous n'avez pas d'ambition, que faites- vous à Sylvanès? — J'ai la joie d'y vivre auprès de mon oncle. — lit votre salut éternel? — Je m'efforce d'accomplir mon salut éternel sous la direction de mon oncle bien-aimé. — Vous vous trompez, et votre attachement est une faiblesse. On ne réalise le ciel qu'en suivant la voie où l'on est appelé. Pensez-y, les débuts de votre sacerdoce déposent contre votre conduite actuelle. L'avis des réguliers qui vous ont connu, auxquels vous vous ries attaché quand vous prêchiez un peu partout la libre parole de l'Évangile, est que vous êtes fait pour la vie religieuse. —■ La vie religieuse est une vie d'élection... — Pourquoi ne l'avez-vous pas embrassée — Mon oncle est un père pour moi... — Et si votre oncle venait à mourir ? L'abbé Montagnol, noir de visage comme un éthiopien, blanchit sous une impression d'indicible effroi. — Je suis sûr qu'un semblable malheur, vous déliant, car vous êtes lié, vous rendrait à votre vocation. — C'est possible... — Gomme vous êtes pâle! Voyons, on ne va pas chanter le Requiem sur votre oncle demain... Puis, ingista-t-il, tout entier aux choses de la terre en parlant des choses du ciel, puis il ne faudrait pas vous figurer que la carrière monastique interdise en aucune façon le sentiment inhérent à toute créature humaine de vouloir s'élever. Sans parler du Sacré-Collège, dont neuf LU01 F E U ;!:ti membres appartiennent aux Congrégations, combien parmi li:s évéques ont appartenu aux Ordres religieux et se sont sécularisés pour prendre la mitre! J'espère bien l'obtenir, la mitre, un jour, moi qui vous parle. — Je vous le souhaite, Monseigneur! — Je sortais à dix-huit ans du collège de la Propagande, j'entrai chez les Franciscains d'Assise, et je suis attaché au bureau de la Sacrée Congrégation îles Évéques et Réguliers... en attendant mon départ pour Munich, où je vais aller en qualité d'attaché à la nonciature apostolique... Voilà les honneurs où il vous serait permis d'aspirer, si vous quittiez Sylvanès. L'abbé Montagnol était atterré. — Et ne croyez pas, si vous vous décidiez à commencer votre noviciat dans un de nos Instituts romains, qu'on songeât, ici, à vous reprocher en aucune façon votre ascendance... — Mon ascendance? — Au contraire; ( liez les Franciscains, les Barna- bites, les Jésuites, les Dominicains, on se féliciterait de posséder l'arrière-pclit-fils de Philarète Jourfier, le régicide, et le petit-fils de Frédéric Jourfier, le persécuteur de la Compagnie de Jésus. En vous, imite votre race ferait amende honorable des dommages énormes qu'elle a causés à notre sainte religion... Pourquoi n'iriez-voua pas à Assise? — Mais, Monseigneur... gémit Montagnol, se débattant. — .le vous en conjure, mon cher ami, ne lutte/, pas plus longtemps contre vos dispositions intérieures. Le cloître vous appidle. — Et mon oncle? soupira-t-il, aux abois. — Autrefois, des dissentiments très honorables vous éloignaient de votre oncle, ei voire âme, profondément pénétrée de Dieu, éprouva des joies divines dans l'absolue liberté du missionnaire apostolique, — Je n'étais pas heureux pourtant, le souvenir de mon oncle m'occupait. LUCIFER — Si vous avez pour l'évêque de Sylvanês l'affection « vraiment céleste » dont parle l'Ecclésiaste, vous devez le quitter... au plus tôt. Oui sait si, par votre abandon, il ne sentirait pas la main de Dieu. — Monseigneur, vous m'épouvantez. Oui, certes, la vie du cloître aurait pour moi des charmes ineffables. Malheureusement, ma volonté est faible... Il se mil debout, effrayé de ses propres paroles. 11 eavoya un regard rapide dans la galerie où brillaient, allumées par un rayon du couchant, les grosses ferrures de la porte au seuil de laquelle son oncle lardait tant à se montrer. Les membres lui tremblaient. Giacomo Perelti demeura paisiblement assis. Sa physionomie, que Jourfier observait par un trou de vrille, à travers les lauriers-roses, conservait, durant le martyre du pauvre Montaguol, son même air froid, dédaigneux, futé. ■ — Êtes-vous enfant, mon cher abbé ! reprit-il d'une voix qui restait sècbe, malgré ses efforts pour la rendre caressante. Avez-vous peur d'un enlèvement, que vous vous hâtiez de fuir? Soyez sans crainte : Rome ne connaît pas les voracités qu'on lui reproche, et il vous sera permis de rentrer à Sylvanès, de revoir la République que, depuis pies de cent ans, votre famille fait profession d'aimer. Jean Montaguol ne sut pas riposter à ce nouveau coup. Il demeura planté sur ses jambes, espérant, par cette invitation d'attitude, pousser le prélat domestique à parcourir le Giardino délia Pigna, où ils se trouvaient. Pauvre Montaguol! il avait compté sans l'entêtement de son féroce tourmenteur. Monsignor resta immobile, cl, toujours préoccupé de poursuivre, sur nos voyageurs, une enquête peut-être attendue en haut heu, il dit, se frappant le front du bout des doigts : — Tenez, mon cher abbé, réflexion faite, vos aspirations d'autrefois n'étaient que les murages d'une imagination malade. Non, mon ami, vous n'êtes pas né pour l'existence supérieure des réguliers, Oui dit LUCIFER 333 régulier dit homme mort à sa famille, à son pays. Vous, vous ne pouvez supporter la pensée detre séparé de votre oncle. L'autre jour, quand nous visitions la grotte de saint Benoît, à Subiaco, et que je vous invitais à dresser là votre lente de salut, vous m'avez parlé de la France avec une chaleur qui me prouve que vous ne la quitteriez pas volontiers. — J'aime ma patrie. — Vous avez une patrie? — Vous n'en avez donc pas, vous? — Dieu m'en préserve! Ma pairie, c'est le monde. Vous parail-il que l'univers soit trop grand pour être gouverné, dirigé, pétri par l'Église? Aimez la France, ce petit coin qui s'efforce de nous devenir rebelle; nous, nous aimons la terre que Dieu nous a donnée pour y imprimer le sceau de sa domination... El maintenant, ajouta-t-il avec la plus impertinente ironie, puisque vous voilà si impatient de m'échapper, allons frapper à la porte de la Sacrée Congrégation des Évoques et Réguliers ; on nous apprendra si votre oncle est mort ou vivant. Comme Giacomo Perctli, traînant sa victime fouillée jusqu'aux entrailles, se dirigeait vers le bureau de la Sacrée Congrégation, Jean Monlagnol aperçut son oncle au détour d'une allée. Il s'élança irrésistiblement. XXXIV Jourlier ne se faisait guère d'illusion : ses affaires à Home étaient terminées, il pouvait partir. De quel vol, pareil à quelque aigle noir des Cévennes-Hautes frisé par la'charge mortelle, il eut cinglé vers Sylvanes, Le soir même de son entrevue avec le cardinal Fim lla ! Malgré tout, il ne voulut pas s'en aller et se cramponna à sa cellule. A la réflexion, il lui paraissait inadmissible, 334 M1CIKRR quand le Si précieuse, ma seule force dans lu désespoir qui m'accable, vous aveugle sur la profondeur de ma misère, dit Jourfier avec une vivacité voisine de l'emportement. Oui, en vérité, jamais on ne vit évèque plus misérable. Ce voyage à Rome, différé par foule sorte de pressentiments sinistres, m'a porté un coup dont je ne me relèverai point. Assurément, l'étude assidue de l'histoire m'ayant de longue main familiarisé avec les hommes et 1rs choses de la papauté, je n'emportais guère d'illusions en partant; néanmoins, j'espérais. L'obstination dans l'espoir quand il n'y a plus d'espoir n'est elle pas le l'ait des nai mes absolument chrétiennes, entêtées a croire que rien ici-bas n'arrive sans la volonté: expresse de Dieu, que Dieu, ce refuge éternel de, la justice, montrerait plutôt son bras dans la nue que 1,1)01 KK H 343 de laisser le triomphe à l'erreur? Encore si, en nie heurtant à cetle autorité monstrueuse de Home, défendant ses réguliers, ses troupes, contre toute ingérence de l'Ordinaire épiscopal, j'avais senti, dans la voix qui contestait la légitimité de mes droits primordiaux, quelque douceur, quelque vibration où mon cœur altéré de tendresse religieuse pût se suspendre pour ainsi parler! Mais point. Chez le Saint-Père, chez le cardinal Finella, chaque mot commandait. Il n'y avail rien à opposer, il fallait s'incliner et obéir. Obéir ! la chose la plus noble, quand la conviction a éclairé l'entendement; la chose la plus basse, quand l'entendement, faute de lumière, résiste et ne se rend pas. Pour moi, qui jusqu'à ce jour me suis conservé exempt de lâcheté, je le déclare devant vous, « je n'obéirai pas, non ser- viaml » comme il est écrit aux Livres Saints. — C'est la révolte, Monseigneur I dit Segondat. — Une chose est certaine, c'est que, dans mon diocèse pas plus qu'à Rome, on ne me verra la corde au cou. Il m'en coûtera plus que la vie peut-être; il n'importe. C'est pour les hommes de ma trempe, pour les Jourlier, qu'un penseur, qui n'était pas un Père de l'Église, Vauvenargues, a écrit cette phrase superbe : — « La guerre n'est pas si onéreuse que la servitude. » Coulazou eut un mouvement admirable : il se leva, cl, se jetant au cou de l'évêque : — Bernard !... mon enfant !... mon enfant unique et bien-aimé I... Il le tint une longue minute embrassé. — Monseigneur, calmez-vous, je vous en prie, calmez-vous... balbutiait Segondat. Lui, touché, ce n'est pas assez, brise par l'étreinte brusque de son ancien maître, ne trouva pas une parole. Il demeurait fixe, regardant les deux vieillards avec je ne sais quelle vague nuance de honte sur son front légèrement incline. Il se mit debout et, posant un pied sur le grossier dessin tracé avec la canne de m LUCIFER Segondat et encore très visible dans le sable de l'allée des Tilleuls : — Vous voulez que je sois calme! Alors, mes amis, ne tardez pas à me faire enterrer là ! Il s'éloigna d'un pas effréné. XXXV Gomme nous étions à la fin du mois de juin 1872, que les vacances avaient rendu à leurs familles les jeunes clercs du diocèse, Coulazou, dégagé de ses obligations au grand séminaire, ne quitta plus l'évêché. Aussi bien regretta-t-il, en découvrant la profondeur du mal où se débattait son cher Bernard, de l'avoir abandonné à l'unique garde de l'abbé Segondat. Ce vieillard, un peu sec, un peu dur en dépit de certaines timidités insurmontables, était-il l'homme qu'il fallait pour apaiser un caractère impétueux, aigri, poussé sans cesse hors de soi par les souvenirs cuisants d'une humiliation imméritée? L'affection religieuse, par cette raison qu'elle embrasse dans ses élans et le présent et l'avenir de l'être aimé, a des confiances naïves et superbes. Coulazou, dont le cœur débordait de tendresse, ne douta pas du succès qu'il allait obtenir auprès de « son fils ». Oui, cet enfant qu'il connaissait jus qu'au fond des entrailles, cet enfant que son génie autant que sa vertu avait élevé si haut dans l'Eglise, lui revenait malade de Home; eh bien! il allait le soigner, le panser à chaque heure du jour, et il redresserait son corps fléchissant, et il éclairerait sou esprit troublé, et il le guérirait, âme et corps, par la grâce de Dieu. Jourâer subit la médication de Coulazou avec une merveilleuse docilité, et sa vie désordonnée, solitaire, s'en trouva modifiée de fond en comble. Non seulement LUCIFER 345 l'évêque, qui plus d'une fois s'était dispensé de paraître au chœur de la cathédrale, alla occuper chaque dimanche sa stalle de pierre à Saint-Patrice, mais la main souple de Coulazou sut l'attirer hors de la vieille Cité de Sylvanès jusqu'aux presbytères de Saint-Rustique et de Saint-Alyre à travers Sylvanès-le-Neuf. Les doyens de ces paroisses passaient pour amis très chauds de Monseigneur. L'accueil était affectueux, enthousiaste, et Jourfier, tranquille, presque rajeuni, se laissait gagner à des entreliens sur les affaires publiques. 11 admirait beaucoup M. ïhiers, i dont le patriotisme courageux, avait, croyait-il, sauvé la France d'une complète ruine, dont l'énergie pleine de tempéraments habiles fonderait chez nous le plus honnête régime politique qui fût jamais. » Coulazou, déterminé à fuir les sujets se rattachant de trop près à la religion, dès lors susceptibles de réveiller de fâcheuses inquiétudes, prenait plaisir à attiser la conversation. Il élevait des objections contre la République, dont nos vieilles mœurs monarchiques auraient peine à s'accommoder. Le champ ouvert aux restrictions, aux récriminations, aux doutes, les curés, républicains fort tièdes, les vicaires, sortis hier des mains des Jésuites et fleurant encore le de Summo Pontifice de Bellarmin, s'y précipitaient d'ardeur. L'évêque était d'une bonhomie charmante, sollicitant l'avis de chacun, enchanté qu'on lui fit de l'opposition, s'évertuant à redresser les idées, le jugement de ses contradicteurs, ne négligeant nul effort de raison ou de sentiment pour ruiner dans leur esprit cette accusation sans bonne foi des partis vaincus : que la République, qu'elle le voulût ou non, par le fait même de son existence, était condamnée à vivre en lutte avec le catholicisme, à lui déclarer la guerre, à périr par lui ou à le tuer. Coulazou alors, ravi, se rangeait à son opinion, lui découvrait dans l'histoire des peuples des citations pour soutenir ses arguments, l'abreuvait de renseignements précis, passait du moyen âge aux 346 LUCI FEB temps modernes d'une enjambée de géant, mêlait la primitive Église, cette République idéale, aux Républiques italiennes, « trop turbulentes, il est vrai, mais si religieuses! » puis, sautant par-dessus l'Atlantique, abordait la République des États-Unis, où la liberté était acquise à tous les cultes, où le christianisme étail particulièrement honoré... Une après-midi d'octobre, la causerie sous les marronniers dépouillés de la cure de Sainl-Alyre avait été plus longue, plus intéressante que d'habitude, el ta unit tombait comme Monseigneur, accompagné des abbés Goulazou et Montagnol, reprit le chemin de l'évêché en remontant le cours de la Merlasse. Nos trois ecclésiastiques, discutant encore, longeaient le jardin, où l'on venait de débattre les chances que pouvait avoir M. l'abbé Caminade, archiprétre de Saint-Patrice, ;i êlre nommé évèque de Lormières, en remplacement de Mw Butler, fort malade, quand des cris, partis du presbytère de Saint-Alyre, retentirent dans l'air bruyamment. « Arrêtez-le I arrêtez-le ! » Un homme, dont on avait eu a peine le temps de démêler la silhouette étirée à la crête du mur du .jardin, sauta et s'abattit au milieu du chemin. « Aïe ! » gémit-il. Jourfier, environné de pièges, devina une trahison, et, tandis que Goulazou et Montagnol se penchaient pour relever cet individu, la tête enfouie au creux d'une ornière, lui, dont tous les instincts endormis se réveillaient en sursaut, lui posa un pied entre les deux épaules et li! retint ônergiquement. — Qui êtes-vous? demanda l-il. Pas de réponse. — Votre nom, ou je vous écrase ! Le patient, ne sonnant mol, eut une torsion des reins si brusque, si violente, qu'il parvinl à se dégager el à se mettre debout d'un élan. Mais, pour avoir évité le lulon de l'évêque, il n'évita pas ses griffes, qui L1 CIFEB 3i7 le happèrent au cou rudement. L'homme, étranglé, chancela. — Voire nom, ou je vous lance dans la Merlasse! cria Jourfier. — Amynthas, ràla-t-il. — Misérable ! Et, la force de son indignation soulevant cette perche humaine comme une paille, il allait précipiter l'espion des Jésuites dans la rivière, quand Coulazou, Monta- gnol, le doyen et les vicaires de Saint-Allyre, qui étaient accourus, intervenant, le lui arrachèrent des mains. Amynthas se secoua après cette étreinte féroce, puis fila comme un trait. Jourfier refusa de rentrer à la cure de Saint-Alyre après une alerte si chaude, et poursuivit vers l'évêché. On allait lentement, silencieusement. — Voilà de quelles armes on se sert pour m'atta- quer, gronda l'évêque. — Il est bien possible, Monseigneur, osa balbiftier Montagnol, que le frère Amynthas, qui. dit-on, aime à faire des farces, s'amuse à nous suivre dans le but unique de s'amuser... Du reste, si Votre Grandeur le permet, j'informerai de tout ceci le R. P. Provincial... — Eh quoi! mon neveu, vous voyez le Provincial des Jésuites? — Oh! bien rarement... Le jeudi, il m'est arrivé deux ou trois fois de rencontrer les novices de Saint- l,i>uis-dc-Gonzague en promenade dans les châtaigneraies de M. le marquis de Pierrcfixade... — Qu'allez-vous faire, je vous prie, dans ces châtaigneraies, le jour où les Jésuites s'y trouvent en bande ? — M. le marquis de Pierrelixade m'a autorisé à visiter son parc, ses serres, son château, le jeudi... — Et vous avez cru pouvoir accepter celte autorisation sans mon consentement'?... On entrait dans le palais épiscopal. Jourfier poussa la porte de son cabinet, au rez-de-chaussée. 348 LUCl FER — Mon cher Coulazou, dit-iJ, vous m'avez plus d'une fois reproché de tenir mon neveu trop éloigné de moi, de ne pas l'associer assez à ma vie. Je ne vous ai fourni aucune explication àcetégard. Écoutez ceci, Coulazou : mon neveu, dont ma cause ne fut jamais la cause, qui ne désire ni ne sent l'Eglise comme je la désire et la sens, me quittera un jour, effrayé de la lutte que je soutiens. Je lis en lui. — Mon oncle... mon oncle... sanglota Montagnol. — Vous vous débattez avec vous-même, mon pauvre Jean; mais, je vous le dis en vérité, les caractères comme le votre sont marqués pour la défaite. Tout ce que je vous demande, tout ce que j'exige, sinon de votre affection, du moins de votre loyauté, c'est la promesse formelle qu'avant de me faire éprouver la douleur de vous voir partir, soit pour Assise, où le prélat domestique Peretti vous a retenu une cellule, soit pour [tome, où le Gésù vous ouvrira sa porte à deux battants, vous ne me condamniez pas à subir l'humiliation de vous voir frayer avec mes ennemis... Allez! Il le congédia. Ce fut la tempête déchaînée de nouveau dans l'âme un moment apaisée de Jourfier. En vain Coulazou, rappelé dans sa chaire d'Histoire ecclésiastique par la rentrée des grands séminaristes, insista-t-il pour ne pas quitter « son cher Bernard », lui qui voulait être seul, qui avait soif de se replonger dans l'âpre isolement de ses premiers jours de colère après le retour de Rome, refusa de rien entendre et, excédé par les tendresses importunes du chanoine, finit par lui jeter ces mois à la face brutalement : — Je vous ordonne de vous rendre OÙ VOUS appelle, votre devoir. Ici, je n'ai besoin que de moi. Dans l'intimité île sa. pensée, il caressait un dessein : celui, une fois rendu à sa solitude ancienne, d'achever YHistoire r/énérale de l'Eglise. Il lui restait, dans le dernier volume, à aborder le dix septième, le dix huitième siècles, et à conclure. Quel drame effroyable que les Jan« LUCIFEU 349 schistes immolés parles Jésuites, et quel intérêt allaient lui offrir les Encyclopédistes ! — « Au dix-huitième siè- « cle, a écrit un philosophe protestant, l'esprit humain « avait la société tout entière en haine et en mépris. » — Il montrerait les origines légitimes, sacrées de cette haine, de ce mépris dans le régime féodal trop longtemps oppresseur, et de ces considérations il dégage- nu! le mouvement final de la Révolution française, cet effort héroïque de l'homme qui ne veut pas mourir étouffé dans les langes de son berceau, cette revendication auguste des droits de chacun à la vie de l'Eglise et à la vie de l'Etat. Ayant rangé ses papiers, coordonné ses documents, recueilli certaines notes, Jourfier commença à écrire vers le milieu de janvier 1873. L'hiver faisait rage au dehors; mais, blotti dans sa tour, où Coulazou, un œil toujours ouvert sur l'évêché, avait fait installer un poêle, lui, la plume aux griffes, ne voyait pas la neige et n'entendait pas le vent. Le seul bruit qu'il perçùl distinctement, c'était le bruit de certaines de ses pensées détonnant dans sa tête avec des éclats de tonnerre dans un ciel orageux. A ces moments fugitifs, mystérieux, formidables, il avait l'impression terrifiante d'un sillon fulgurant qui lui aurait labouré le cerveau, et malgré qu'il en eût, il portail la main à son front brûlant. Au milieu de ce travail, fiévreux, enragé, Coulazou, un matin du mois de mai, lui apporta une nouvelle qui l'anéantit. — Eh quoi ! s'écria-t-il, ils ont renversé M. Thiers? — Ils l'ont renversé. — Pourvu qu'ils n'essayent pas de renverser la République, à présent ! — L'archiprêtre Caminade, sûr désormais du siège ,1e Lormières, car M8 r Butler vient de lui rendre le service de mourir, prétend que toute la France va s'employer à ce renversement. — La France !... Soit fatigue après un labeur excessif, soit accable- 30 350 LUC II EH ment causé par la chute de l'homme en qui son patriotisme voyait le fondateur patient mais résolu d'un régime préféré, il s'affaissa dans son fauteuil. A quelque temps de Là, l'évôque, arraché à sa besogne exténuante par les sollicitations do Coulazou cl de Segondat, se promenait avec eux à travers les jardina où les fleurs avaient reparu, où les arbres de nouveau déployaient l'ombre douce de leurs branchages entremêlés. On montait, puis on redescendait les allées paisiblement et en silence. — Tiens! s'écria Jourfier s'arrêtanl au bord de la brèche faite au mur de soutènement par les eaux de la Merlasse, les maçons ne sont pas venus aujourd'hui. Est-ce que, par hasard, le nouveau ministre des Cultes aurait donné l'ordre de ne pas continuer les réparations de l'évêché ? — C'est impossible, cela, Monseigneur, puisque le travail est commencé, dit l'abbé Segondat, — On pourrait bien ne pas se montrer très désireux d'être agréable à M** Jourfier... Songez donc, un évôque républicain !... — Nous sommes en République, pourtant. — Si peu!... I^e comte de Paris vieul d'abdiquer entre les mains du comte de Chambord, et peut-être sommes-nous menacés d'une nouvelle Restauration. Il se remit en marche; puis, tout à coup, faisant un bond par-dessus des préoccupations politiques très pénibles : — Alors, mon cher vicaire général, dit-il, vous pensez, à propos de ce dernier volume de l'Histoire générale de l'Eglise, qu'il méritait d'être détruit. — Certains Fragments que Votre Grandeur a eu la boulé de me lire, m'avaient un peu eflrayé, répondit Segondat. Mais, en dépit d'une exaltation que ne laissaient pas prévoir les premières parties de l'ouvrage, peut-être vousêtes-vous montré trop sévère envers vous- méme en anéantissant des pages qui vous ont coûté... — Oui, certes, bien dits nuits sans sommeil el bien LU Cil" Kit 351 des jours sans repos. Mais qu'importent mes peines, nu s efforts, mes sueurs! Ce qui importe, c'est que, lorsque notfe esprit touche aux choses saintes, il accomplisse son œuvre avec sagesse, prudence, modération, respect. Si « le génie a le devoir de se mettre à genoux pour parler de Dieu », comme le proclame saint Basile, dans quelle prosternation n'aurais-je pas dû vivre, moi si pauvrement doué, si chétif, si disposé par un vice d'origine à la méconnaissance de Dieu ! A Mireval, quand je commençai VHisloire générale, Rupert et Coulazou se tenaient à côté de moi. m aillant de leurs conseils, m'étayant de leur appui. J'étais jeune d'ailleurs, et de quelle foi n'esl pas capable la jeunesse ! Aujourd'hui, j'ai perdu ces bénéfices des belles années passées au diocèse natal, .l'éprouve des impressions encore, mais elles viennent toutes de la colère, de la vengeance, de la haine qui me tiennent, me possèdent, m'ont pénétré jusqu'aux os. D'un geste violent il montra, par la brèche du parapet, la Merlasse, dont les eaux, sous les arches du pont de l'Evéché, avaient un clapotis très doux. — L'autre jour, envisageant tous les points douloureux de ma situation et ne découvrant nulle voie pour échapper à ma torture atroce, j'ai eu envie de me précipiter. Segondat et Coulazou, muets de terreur, lui saisirent les deux mains. — Oh ! n'ayez pas peur, mes amis, ricanait-il, je n'en suis pas là. Et, regardant l'abbé Segondat avec une fixité étrange : — Monsieur le vicaire général, j'ai pu brûler le dernier volume de Y Histoire générale de l'Eglise, ce qui est une preuve que Dieu ne s'est pas tout à fait retiré de l'évèque de Sylvanés. Mais je vous dois cet aveu : la grâce divine s'éloigne de moi un peu plus à chaque minute. Bientôt je serai seul. Demain peut-être, L'homme laïque, victorieux chez moi de toutes les 3S2 LUCIFER consécrations, aura emporté les derniers vestiges de l'homme ecclésiastique et l'aura aboli. Des fureurs me soulèvent, des doutes m'assiègent. Battu par tous les vents à la fois, je serai déraciné avant peu du sol de l'Église et porté je ne sais où. Les dernières pages écrites par moi, ces dernières pages que le ciel miséricordieux m'a permis de jeter aux flammes, n'avaient certes pas le souffle hardi que Lamennais, cette autre victime de Rome, sut faire passer comme un tourbillon d'orage à travers les Paroles d'un Croyant; elles n'en étaient pas moins un appel à la révolte contre la papauté, qui veut être toute l'Eglise par la grâce de la Compagnie de Jésus. A cette pensée, toute mon âme me monte aux lèvres pour maudire et mes deux bras se lèvent pour frapper. Je vous l'ai dil, il vaudrait mieux que je fusse mort ! Et, comme Segondat et Coulazou ne trouvaient pas un mot : — Mon Dieul s'écria-t-il d'un élan désespéré, délivrez-moi dans votre justice, injustilia tua libéra me/... Mon Dieu 1 votre serviteur vous implore à genoux, accordez-lui le repos éternel, requiem selernam donaei, Domine... 11 n'en faut pas douter, si Dieu refuse de m'entendre et ne se hâte de me rappeler à lui, je deviendrai la cause de quelque grand scandale dans le monde. Toutes mes idées tendent à ma destruction, par la terreur qui m'obsède de ce que je puis devenir. C'esl un reste de lâcheté. J'ai vu l'insolence exécrable de Home, j'ai entendu parler son orgueil, « plus haut (pie les cèdres du Liban », et une envie folle me pousse à proclamer ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu. Le clergé paroissial n'est rien, les évêques ne comptent pas, les Jésuites et le Pape sont tout. Voilà le l'ail véritablement monstrueux qu'il m'a été donné de toucher du doigt. Et vous me demandez de prendre mon parti de ce sacrilège, de m'accommoder de cette impiété!... Pour qui me prend-on?... Jusqu'à quelle honte, jusqu'à quel abaissement veut-on me traîner ' LUCIFER 353 — Monseigneur, articula gravement Segondat, si Votre Grandeur le permet, je lui adresserai une seule observation. — Parlez I — Votre vieux maître Coulazou, très affligé de vos souffrances, de votre martyre, pour employer une expression plus juste, craint que votre esprit un peu absolu ne soit pas fait pour les choses, hélas 1 terre à terre de l'administration ecclésiastique. Vous auriez, dans votre si chère solitude de Mireval, continué à écrire sous l'inspiration de vos amis, que vous série/, rote le prêtre pieux et lidèlc des premiers jours de votre ordination. Au lieu de continuer à planer dans le domaine si haut où vous avait porté d'un vol votre Jlàtuire générale, les circonstances ont voulu que vous fussiez appelé à exercer lepiscopat et à vous mêler aux affaires intimes de l'Église. Or, Dieu, employant des hommes au service de ses autels, s'est contenté de leur montrer à tous le chemin de la perfection ; mais, j'en tombe d'accord avec vous, tous ne sont pas devenus parfaits. Il faut vivre avec les infirmités inséparables de la nature humaine, même quand on les rencontre là où, par des effets de la grâce, elles devraient le moins se trouver. À Rome, vous avez découvert des misères ! Vous en découvrirez partout. Puisque votre àme, trop facilement offusquée, trop chatouilleuse, par une noblesse d'origine irrémissible est incapable de supporter le spectacle de nos chétivités, de nos Laideurs, marque indélébile de la première chute, qu'elle déploie de nouveau ses ailes vers les horizons de l'idée, où elle vécut satisfaite loin des réalités fangeuses de la vie de chaque jour... — Si je vous entends bien, c'est ma démission d'évêque de Sylvanès que vous me demandez ? — J'ose partager l'avis de M. le chanoine Coulazou... Monseigneur, retournez au faubourg des Verriers, retournez dans votre maisonnette de la Nive, retourne/, au Bournat... 30, :!.-,.'» LUCIFEK — Je ne puis. — Votre Qèvre se dissiperait à L'instant, mon cher Bernard, intervint Goulazou. — Et l'Église ne serait plus exposée au scandale dont (oui à l'heure vous la menaciez I ajouta le vicaire général. Jourfier arrêta sur lui des yeux furibonds. — Vous, lui dit-il, vous êtes au moment de m'aban- donner. — Je n'hésiterais pas une seconde, Monseigneur, riposta Segondat, si, m'en rapportant à certaines de vos paroles, je pouvais vous croire capable d'abandonner l'Église. Il salua et, sans attendre un geste de congé de son évéque, chose qu'il n'avait jamais osé auparavant, il pril sur un banc sa canne, son chapeau el s'en alla, XXXVI Vers les premiers jours d'octobre, un matin, deux ecclésiastiques s'entretenaient d'un ton très bas, en arpentant une petite salle du rez de chaussée de l'évô- ché. Cette pièce, dont la fenêtre unique donnait sur le passage étroit ménagé entre Saint-Patrice et les bâtiments de l'administration diocésaine, était fort obscure, et il aurait fallu de bons yeux au passant pour recon- naltre, dans Les deux prêtres chuchotanl à travers la pénombre de celle manière de cave, l'abbé Raymond Scgondal et l'abbé Augustin Coulazou. — Alors, vous refusez de m'aider à le convaincre? ......'mura le chanoine. — Vous aider à le convaincre I dit le vicaire général. — Il s'est rendu plus d'une fois à vos bonnes rai- ions, à voire jugement... LUCIFER 355 — Lui s'est rendul II ne se rend jamais qua son propre avis. _Enfin, vous ne croyez pas la situation tenable? _j e ne crois pas que le diocèse de Sylvanès puisse, sans un grave préjudice, conserver à sa tète un évèque tel que M«* Jourfler. — Chu! ! ue criez pas si forl. — lii pensez-vous que rien n'ail transpiré des colères, des révoltes de Monseigneur contre Rome? J'ignore si le frère Amynthas, qui esi un drôle fieffé, blotti derrière quelqu'un des contreforts de la M criasse, a entendu Monseigneur se plaignant avec nous, se plaignant seul, car. l'esprit obsédé, il lui arrive souvent de s'interpeller lui-même à haute voix ; le fait est que les Jésuites et certains membres du clergé paroissial sont édifiés... — Comment 1... — L'archiprêtre Caminade, que j'ai dù aller féliciter hier de son élévation au siège de Lormières, m'a adressé ces paroles significatives, au moment où je le quittais : — « Il paraît que notre évéque est revenu de « Home en un état d'irritation extrême. Si le Saint-Père « daigne ratifier le choix du gouvernement du maréchal « de Mac-Mabon, je tâcherai de rapporter de ma visite « au seuil des Apôtres d'autres sentiments que ceux « de M«« Jourfier. » — Et vous n'avez pas réprime ces impertinences? — Uni' pouvais-je dire? Fallait-il nier « l'état d'extrême irritation » de Monseigneur cl. dés lors, m'exposer à mentir? Fallait-il convenir de cet élal, et, pour le justifier, entrer en des éclaircissements dont les ennemis de Monseigneur tireraient parli contre lui? .l'ai répondu à M. Caminade par un salul liés humble, .l'ai préféré cela... Mon cher Coulazou, avant que les Jésuites propagent à la sourdine ou fassenl propager parle Réveil de Sylvanès le bruil .pie Monseigneur ne vit plus en communion parfaite avec Home... — Mais personne ne saurait mettre en avant, pareille folie. 350 LUCIFER — Vous n'avez pas pénétré le fond des haines religieuses. Il est des gens, ici, capables de tout oser contre M gr Jourfier. — Et pourquoi, grand Dieu f — Il a voulu des choses justes, et il n'en faut pas davantage pour s'attirer l'unimad version des méchants... — Que faire ? — Un devoir très pénible vous incombe : c'est de décider Monseigneur à donner sa démission. Si je me souviens bien de certain récit qui remonte aux premiers jours de nos relations, vous ne fûtes pas sans exercer quelque influence sur la volonté du chanoine Jourûer, le jour où le gouvernement lui proposa l'évéché de Sylvanès. Cette intervention à une heure décisive vous charge d'une responsabilité énorme. Que vous le vouliez ou non, vous êtes d'avance de moitié dans le scandale qui pourrait affliger L'Église dé Dieu. — Un scandale ? — A moins que votre affection, votre affection paternelle, ne retienne votre fils dans cet essor de colère où il s'élève chaque jour davantage, nous assisterons à une chute retentissante. Monseigneur recueille ses forces dans le ressentiment, dans la haine, et ses forces, exaltées peur un caractère turbulent réduit aux abois, éclateront avec une puissance inouïe. Ce sera un déchaînement de violences, d'invectives, de malédictions, où rien ni personne ne sera épargné. Dans l'ouragan de sa fureur, il ne s'en prendra pas ans; religieux seulement ; les évèques couards de France, les cardinaux rusés de Rome, le pape, complice de tous les despotismes qui pèsent sur le inonde, l'Eglise eu lin , toute l'Église essuiera ses attaques, endurera ses coups... — Vous le calomniez. Sa foi... — Je vous arrête. Sa foi justement, qui pourrait le sauver," le laissera périr, car elle n'est pas de bonne trempe. Il .le sait, il nie l'a dit : il est entré dans l'Eglise sans vocation. M« r Jourfier a accompli des p*0- LUC1KEK diges de volonté pour demeurer un prêtre honorable, un évèque honorable. Sa tenue chez Dieu constitue le triomphe de l'homme tel qu'on l'entend dans le siècle. Malheureusement, l'homme n'est que l'homme, et nous touchons au moment où il va nous être prouvé qu'il faut plus que le souci de sa dignité personnelle pour se maintenir dans l'Église, qu'il faut la grâce avec ses effets multiples et cachés. Emmenez Monseigneur loin d'ici. — Il y a huit jours à peine, je l'invitais à me suivre à Mireval. — Que vous a-t-il répondu? — Qu'on ne le décidérait pas à déserter le poste où la miséricorde divine L'a placé. Hier encore, je suis revenu à la charge : je croyais avoir un argument décisif à mettre en avant. Je vous ai dit que, depuis des années, Monseigneur avait confié à un architecte de Mireval le soin de lui bâtir un caveau tle famille dans le cimetière de sa ville natale. Son dessein était de faire transporter dans ce petit monument très simple les cendres de son grand-père. Or, ce caveau est achevé, et Rupert, édifié par moi sur la nécessité d'attirer notre Bernard vers Mireval, m'a écrit que tout est prêt, qu'on n'attend que nous pour la cérémonie. — Eh bien ? — Eb bien, Monseigneur est d'avis que rien ne [tresse, qu'on verra plus tard. Connue Coulazou achevait, la porte de la salle basse s'ouvrit d'une brusque secousse et Jour fier so dressa sur le seuil. — Devinez ce que je lis dans l'Opinion catholique, qui m'an ive à l'instant ? dit-il, martelant chaque syllabe par l'effet de la rage qui le débordait . Écoutez cette phrase : — c Avant un mois, Henri V, entouré des « princes d'Orléans, parcourra à cheval les Champs- « Élysées et les boulevards. » — En face de la situation que des intrigues criminelles préparent â mon pays, il m'imeombe de ne pas différer d'une minute une obliga- LUCIFEB lion sacrée. Quand le roi de France aura repris possession du trône, me serait-il permis de déposer en terre chrétienne lés cendres du conventionnel Jourfier ? Cou- lazou, nous partirons demain pour Mircval. Envoyez une dépêche à Rupert. Le lendemain vers les neuf heures du soir, Jourfier, Coulazou, Montagnol, arrivèrent à Mireval. Ils s'engagèrent dans l'Avenue du Ghemin-de Fer, gagnant l'archi- prélré, où ils étaient attendus. La nuit était transparente, tiède, et tout le faubourg des Verriers s'étalait clairement aux bords de la Nive, à la surface de laquelle erraient, par groupes blanchâtres, ces légères gazes de brume qu'octobre fait courir sur les eaux. Jourfier n'avait pas revu le pays natal depuis deux ans et il prenait plaisir à égarer ses yeux, demeurés avides de ces horizons si connus, en haut du côté du Bournat, où pointait une lune minée comme une feuille d'or, en bas du coté des fabriques, d'où s'élevaient des colonnes de fumée rougeâtre, par-ci par-là étoilées de grosses paillettes de feu. — J'aime mieux Mireval que Sylvanès, dit-il haie tant d'émotion. — Gomment, e'est vous, monsieur Bernard? cria quelqu'un. Un homme assis à. la porte d'une masure, non loin de l'église de Sainte-Eulalie, venait de se mettre debout et accourail. — Bonsoir, Jaluzet, bonsoir, mon ami! lui dit Jourfier. — Alors, comme ça, monsieur Bernard, on vient revoir le pays? — Oui, Jaluzet, on vient le revoir. Cela fait du bien. — C'est le faubourg qui sera content! Nos voyageurs n'avaient pas atteint le milieu du pont Jourfier, qu'ils entendaient des sabots clopiner derrière eux. — C'est encore moi, monsieur Bernard... Excuse... Pardon.., LUCIFER 358 _ Qu'y a-t-il? _ Catherine assure qu'elle n'en dormirait pas de vous savoir à Mireval... et elle veut que je vous demande comme ça... — Quoi donc ? — C'est que, voyez-vous... depuis qu'on n'a plus M. Thiers... il y a tant de gens qui ont perdu leur place... et... — Et Catherine a peur qu'on ne m'ait chassé de la mienne? — Voilà, monsieur Bernard. — Dis à Catherine de dormir en paix... Je suis toujours évêque de Sylvanès. Puis, d'un accent affectueux, attendri: — Je suis bien sensible, mou brave Jaluzet, à la touchante sollicitude de Catherine. J'irai moi-même la remercier. Au moment où Goulazou se disposai! à frapper à la porte du presbytère de Saint-Optat, Jourfier, très absorbé, murmura ces mots : — Si, comme il est écrit dans saint Bernard, L'amour des pauvres est pour l'homme qui en est L'objet une preuve que « Dieu guide ses pas, amiiulat in Christo », j'ai quelque espoir de ne pas être irrémédiablement perdu. Il parlait encore qu'il était dans les bras de llupert. —• Quelle joie de vous embrasser, Monseigneur, quelle joiel balbutiait le vieil archiprétre. Jourfier ne trouva pas un mot. Ils pénétrèrent dans la salle à manger, au rez-de-chaussée. — A table!... à table !... cria liuperj. — Je n'ai pas faim, dit l'évèque. Il demeurait debout, l'air étonné, regardant vaguement devant lui. — A vous de réciter le Benedicite, Monseigneur, reprit l'archiprétre. — Mon respectable ami, articula Jourfier tristement, 360 LCCIFEU que vous mo feriez plaisir de m'appeler « Bernard i, comme autrefois, comme an temps heureux I — Mon cher Bernard !... repéta Ilupert très ému. Tandis que Montagnol, de ses dents de jeune loup, dépéchait la moitié d'un poulet, que Coulazou avalait languissamment quelques cuillerées de potage, l'évê- que de Sylvanès, à petits coups, à très petits coups, buvait une lasse de thé, dans laquelle au préalable il avait trempé une mince mouillette de pain. Rupert qui, à six heures, avait fait sa frugale collation de chaque jour, passait son temps à regarder ses hôtes, attentif à leurs moindres mouvements, essayant de deviner leurs moindres besoins pour les satisfaire aussitôt. Dieu! comme il trouvait Jourfier vieilli! Goulazou revenait de Sylvanôs à peu près toujours le même, eourbé, maigre, ratatiné comme devant; Jean n'avait pas changé beaucoup, peut-être ses traits anguleux s'étaient-ils un brin arrondis; mais Bernard, quelle mine ! Ses che\eux gris, poussant dru, s'étaient éclaircis sur tout le pourtour du crâne et laissaient tomber, sur le front creusé de rides béantes, le long des joncs desséchées, de rares mèches totalement blanches. Sur sa peau fortement bislrée, ces restes neigeux d'une crinière jadis touffue avaient, à la lueur des lampes, un éclat éblouissant. L'œil, dans l'orbite agrandi par le dépouillement général du masque, était demeuré beau, d'une limpidité, d'une fraîcheur, d'une jeunesse incomparables. C'était manifeste, toute la vie, toute l'âme s'était cantonnée là. — Mon pauvre Bernard ! sanglota Rupert, trop faillie à son âge pour résister â de trop violentes secousses intérieures. — Voilà, mon cher archiprêtre, ce que les Jésuites ont fait de moi, dil-il, devinant les pensées de son ami. Et, brusquement, passant a des préoccupations qui l'obsédaient depuis sa descente de wagon : — Tout est-il prêt? — Tout est prêt. LUCIFER 361' — Alors, l'exhumation des restes de mon grand- père a en lieu sans difficulté? — Sans difficulté, ee serait trop dire... — Quelqu'un a dune osé?... — Le préfet, qui est nouveau et dont je soupçonne forl le républicanisme de fraîche date, a montré quelque velléité d'opposition; mais le maire de Mirèval est intervenu, et l'obstacle s'est trouvé aplani. — C'est donc un républicain, le maire de Mire val? — Non, c'est mm bonapartiste. — M. Aristide Mouillcron, peut-être? — Lui-même. — Le quatre septembre au soir, comme le H. P. Cus- sol racontait à Me r Christian, en la blâmant, la conduite courageuse du maire de Mireval qui avait refusé d'acclamer la République et crié : Vive tEmpereur/ je dis à L'évêque : — «M. Mouillcron est un honnête homme. » — Je ne me trompais pas. — Puisque vous parle/, de M gr Christian, vous ferez bien d'aller le voir demain, mon cher Bernard. Non certes que je le croie capable de nous créer des embarras pour la célébration d'une cérémonie funèbre que présidera un évèque, ancien membre de son chapitre, assisté d'anciens prêtres de son diosèce et du curé de sa cathédrale; mais j'ai des raisons de supposer qu'à La première nouvelle de votre arrivée ici, le H. P. Cussol, leT.R.P. Salviati, l'éternel Arthur Bourdinier do Lu- zernat se précipiteront vers L'évèché pour tenter quelque chose contre nous. — Que voulez-vous qu'ils tentent? — Ne m'avez-vous pas écrit de Sylvanès que vous teniez à célébrer ces funérailles réparatrices dans l'église de Sainte-Eulalie? — Eh bien ? — Eh bien! que feriez-vous si nos ennemis arrachaient à l'évêque un ordre qui fermerai! au cercueil de votre grand-père les portes de Sainte-Eulalie? — Vous me demandez ce que je ferais devant cette 31 362 LUCJ FER provocation criminelle? Je lèverais la main, et le fan- bourg des Verriers porterait le cercueil de mon grand- père dans le sanctuaire que j'ai desservi, où je me suis juré de le bénir aux yeux de tous. — Ce serait un scandale épouvantable. Jourfier repoussa sa tasse et se leva. Puis, se croisant les bras sur la poitrine par un mouvement passionné : — Pensez-vous monsieur l'archiprétre, que je me sois décidé à teparaltre à Mircval pour y recevoir un affront? Vous me «trouviez changé tout à l'heure, et vos yeux sont devenus troubles à la vue des coups dont mon corps porte les marques de la tête aux pieds. S'il vous était donné de voir mon âme ! — Mon pauvre Bernard!... — A vous entendre, ne croirait-on pas, en vérité, que vous ignorez mon crucifiement au-dessus de l'affreuse Merlasse, sur le roc sinistre de mon ôvôché ! Vous n'avez donc pas lu mes lettres? celles de Cou- lazou? Faut-il vous redire ce que j'ai enduré à Home .' ce que je soutire à Sylvanès? Je conseille à mes ennemi- d'y prendre garde. Au point d'irritation, de frénésie on leur poursuite de chaque jour m'a poussé, il n'y aurait rien de surprenant à me voir dépasser toutes les bornes. Les douleurs extrêmes, j'en fais l'expérience atroce, rendent l'homme à la nature, c'est-à-dire à l'ins- tincl sauvage, qui s'affirme par tous les moyens à sa portée, sau.- nul choix et nulle hésitation. — El votre ordination, Monseigneur? interrogea sévèrement. Rupert. — Mon supplice m'a enlevé le sens de Dieu. — Comment, vous pourriez oublier que vous êtes prêtre ? — Je pourrais l'oublier. — Malheureux ! Coulazou et Monlagnol entourèrent le vieillard, qui sanglotait. Jourfier les regardait tous trois, n'ayant pas I air de comprendre. La rage brusque dont il avait été LUCIFER 363 saisi, en emportant son esprit jusqu'aux extrêmes limites de la déraison, avait du même coup emporté son cœur. Il demeurait là, insensible, indifférent aux larmes qu'il faisail répandre, car Coulazou et Montagnol, eux aussi, pleuraient. La grosse horloge de Saint-Optat détacha sur la ville endormie les douze coups de minuit. D'uni' main sûre, tranquille, impassible, l'évéque de Sylvanr- prit un flambeau sur la table cl marcha vers If fond «le la salle à manger. Comme il allait en Franchir la porte, Coulazou s'élança pour l'arrêter. — Alors, mon cher Bernard, vous ne pensez qu'à vous? vous ne vous occupez que de vous? — A qui voulez-vous que je pense? de qui voulez- vous que je m'occupe? — 11 me semblait que Rupert, que votre neveu, que moi, nous comptions dans votre vie? — Vous ne sauriez me suivre jusqu'où les basards de la lutte peuvent me précipiter. Je le devinais du reste, en vertu de nos façons si différentes d'être, de voir, de sentir, de juger, une séparation devait s'imposer un jour. Séparons-nous. L'archiprêtre eut la force de quitter son siège, et, ses deux bras tendus : — Maisnous voulons vous sauver de vous-même, Monseigneur, s'écria-t-il avec le demeurant de sa voix. — Ile sauver ! — C'est notre devoir, il y va de notre honneur, à Coulazou el à moi. — Dès celle minute, je me reprends tout entier, riposta l'évéque, qui désormais découvrait une offense sous chaque mot, el, quels que soient les événements de demain, n'avez, crainte, j'aurai soin de VOUS en dégager pour en faire peser toute la responsabilité sur ma tête. Je suffirai seul à la tâche qui m'a appelé à M'n eval, et elle sera accomplie à la face de l'évéque Christian, à la face du jésuite Chssol, à la face des Congrégations réunies. 11 s'arracha des mains qui voulaient le retenir. 3C4 LUCIFER XXXVII Jourficr ne put fermer l'œil. A L'aube, il sauta du lit. Bien que le sommeil — « le sommeil qui arrête par un nœud le (il île la douleur», comme dil Shakespeare, — ne lui efd apporté aucun soulagement, il semblait plus calme. Il s'habilla à la hâte, puis si' précipita à genoux sur la margelle d'un prie-Dieu et récita le Te Dcum, selon son habitude de tous les matins. Cette prière achevée, il prit son bréviaire sur un guéridon et lut ses Matines. De temps à autre, il déposait le livre à col' de lui et, tandis qu'il laissait errer à travers la chambre des yeux distraits, \ ides de pensées, ses lèvres inconscientes achevaient le verset d'un psaume à haute -et très intelligible voix. Toutàcoup, dans lr morne silence du presbytère, il crut démêler de vagues bruits. Peut-être Itupert, ou Coulazou,ou Jean, qui se levaienl dans les pièces voisines. Au souvenir de l'archiprêtre, de son fidèle ami, de son neveu, la mémoire lui revint de ses cruautés de la veille, et, dans les dispositions pacifiques où le mettait une détente de son être qui lui procurait un repos 1res doux, il regretta ses emportements et se promit, en ce joue li' plus difficile à la fois el le plus solennel de sa vie, de conduire toutes ■choses Bans colère, avec la dignité d'un pontife, établi au somme) du sacerdoce non pour se préoccuper de lui-même, mais pour se préoccuper de Dieu. Les bruits perçus s'accentuaient de plus en plus. Il parut a l'évèque qu'ils venaient non des profondeurs de l'archiprêtré, mai- du dehors, il bondit a sa fenêtre el l'ouvrit. La me des Glarisses étail tranquille. Cependant, sur le pas des portés, des femmes, des enfants, à moitié vêtus, se tenaient, chuchotant, leurs faces curieuses tournées LUCIFER vers l'extrémité de la rue qu'un ressaut des murailles du presbytère ne permettait pas à Jourfier d'apercevoir. Que faisaient là ces gens? qu'attend aient-ils ? Dans les brumes blanches du matin, rampant aux façades des maisons, un homme surgit là-bas, une manière de mendiant, en haillons, tète nue. Jourfier, à qui tous les visages de Mireval étaient familiers, reconnut Jumarji. Derrière lui se pressait une colonne populeuse d'ouvriers, à la débandade, sur trois, sur cinq, sur huit rangs. Que se passait-il? Les verriers s'étaient-ils soulevés par la peur du coup de filet fusionnisle où des factieux rêvaient de capturer la République? Une chose, pourtant, surprenait notre évèquc : en dépit des groupes très emmêlés, on allait au pas;'puis, si nu jasait bruyamment, ni Marseillaise, ni Chant du Dépari n'ébranlait les airs. Au balcon d'une fenêtre, vis-à-vis de l'archi- prêtré, une jeune fille se signa. — C'est un enterrement, pensa Jourfier. — Eu effet, un drap mortuaire laissa voir ses larmes d'argent. — Qui donc est mort, Jumard? demanda la jeune fille. — Le vieux Jourfier, petite. Il y a longtemps de ça... — El où allez-vous? — Au faubourg. L'évêque de Sylvanès jeta un regard à travers La foule, vit un cercueil, puis, derrière ce cercueil, Itupcrt ei Coulazou, en surplis, priant. H se signa à son tour avec une émotion mêlée de terreur qu'aucun mol ne saurait traduire, et, ses mains se déliant de la barre de la fenêtre, il tomba de tout son long sur le plancher. Quand le sentiment lui revint, Jourfier se traîna jusqu'à un canapé, au fond de la pièce, et s'y coucha à demi. Encore plein de la vision funèbre qui venait de le terrasser, il était toujours en proie au vertige. Il demeurait dans une immobilité parfaite, attendant la lin d'un étal qui lui faisait connaître, mêlées à des intermittences de vie, les affres de la mort. Enfin les objets flottants, indécis autour de lui, se fixèrent, prirent une 31. ^TlSl — 366 LUCIFER forme, et sa pensée anéantie ressuscita. Dans la première lueur de cette pensée qui se levait, illuminanl peu à peu sa tête emplir de ténèbres, se détachèrent avec un relief saisissant les deux prêtres en surplis, suivant le cercueil de >ou grand-père, priant pour lui au milieu du faubourg des Verriers debout. A la même seconde, la porte de sa chambre s'entre» bâilla doucement. Jean Montagnoi passa le bout du nez. — Est-ce que vous souffrez, Monseigneur? deman- da-t-il. L'évêque essuya ses yeux qui ruisselaient encore » son insu, et, d'une voix ferme : — Alors, vous voilà revenus? — Je ne suis pas sorti, moi. — Comment! vous n'êtes pas allé au cimetière avec MM. Goulazou et Rupert? — Je suis resté auprès de vous. — Vous auriez été mieux placé dans le cortège qui accompagne votre aïeul à Sainte-Eulalie... Mais au fait, puisque vous vous teniez en faction près de moi, pourquoi n'êtes-vous pas entré dans ma chambre quand je me suis trouvé mal? Je dois avoir fait assez de bruit en tombant. — Eh quoi! mon oncle, vous vous êtes trouvé' mal? vous êtes tombé ? — Il n'y a que vous, en une circonstance aussi pénible que celle qui nous a conduits ici, pour vous montrer tranquille comme je vous vois... En vérité, je me suis demandé souvent si vous êtes de ma famille. — Je suis prêtre, Monseigneur, et, le jour de mon sous-diaconat, j'ai dit adieu à ma famille pour m'atta- cher exclusivement à Jésus-Christ. — Et vous n'avez jamais senti le sang des Jourfierse révolter sous le joug? — Je ne l'ai jamais senti. Sun oncle le regarda avec un étonnement dédaigneux. Puis, d'un ton glacé : LUCIFER 367 — Vous pouvez vous retirer. — C'est que, Monseigneur... — Que me voulez-\ ous encore? — Je regrette île ne pas être accouru au moment de votre chute... J'étais là cependant; mais il montait un tel tapage de la rue... — Votre aïeul la traversait, la rue... — ... Que je n'ai rien entendu... Puis, s'il faut tout dire... — Je vous ordonne de dire tout. — Une personne m'entretenait... et, comme cette personne me parlait de vous, Monseigneur, mes oreilles n'écoutaient qu'elle, n'entendaient qu'elle. — Une personne ? — Elle est là, dans le corridor, espérant qu'il vous plaira de lui accorder une audience de cinq minutes. — Le nom de ce visiteur matinal ? — Le R. P. Gussol. — Le 1t. P. Cussol ! Gomment, il -ose venir me poursuivre jusque dans le presbytère de Saint-Optatl — Le H. P. Gussol a une communication à vous faire de la part de M gI de Mireval. — Je refuse de prendre connaissance de la communication que m'apporte un tel Intermédiaire. — Elle est relative à la cérémonie... — Je refuse ! — 0 Monseigneur, ô mon oncle que j'aime, balbutia Montagnol, se précipitanl aux pieds de- l'évêque, je vous en supplie, je vous en conjure, veuille/, accueillir les conseils pleins de sagesse... — Les conseils des Jésuites ! — Si vous connaissiez les Jésuites comme je les connais, vos préventions... Jean Montagnol n'avait pas articulé ce- mois, que Jourfîer, le saisissant d'un coup de griffe, le plantait debout devant lui. — 11 y a longtemps, lui dit-il, le bridant de ses prunelles enllammées, que je flaire en vous la trahison. 3C8 I l i II'KM Allez consommer votre crime. Vous êtes mûr pour suivre le R. P. Cussol, qui vous attend. Il le poussa vers la porte violemment. Le temps s'écoulait, et ni Rùperl ni Coulazou ne reparaissaient. En entendant sonner neuf heures, Jourfier n'y tint plus; il se remit à la fenêtre, inspectant longuement, minutieuse.....nt, à droite la rue -des Clarisses, devant lui la Place de l'Evêché. Personne. Il arpenta sa chambre à grandes enjambées, se plaignit de l'abandon où on lé laissai! ; puis, pour tromper son impatience, il revint à la fenêtre. Deux ecclésiastiques, là-bas, sortaient îles bureaux de l'administration diocésaine; ils allaient bras dessus bras desseins ainsi que de vieux amis, Rupert et Coulazou, sans douté. Toul en marchant, 1rs deux prêtres, de seconde en seconde, comme à la dérobée, levaient vers lui des regards à la lois timides et provocateurs. Il reconnut le gros Arthur Bourdinier de Luzernat soutenant le maigre Marius Valette, très vieilli, très cassé... L'horloge de la cathédrale frappa un coup. Neuf heures -et demie ! Jourfier acheva-a toilette rapidement.il n'attendrai! plus une minute, il se précipiterait au faubourg des Verriers. Il nouait sa ceinture, quand Coulazou et Ru- pert entrèrent. Ils si' tenaient devanl lui, tristes, accablés, muets. Jourfier les crut encore sous l'impression des -rené- île la veille el éprouva 1111 rcmonls tirs vif des violences où il s'était emporté. — Pardonnez-moi, monsieur l'archiprétre, dit-il... En arrivant à Mireval, hier, j'avais la fièvre... Si vous sac\ iez combien je suis touche ! Je vous ai vu, avec mon --admirable, mon si cher Coulazou, répandre vos prières sur le cercueil du conventionnel Jourfier... Ah! quel lien VOUS ave/, noue entre nous! Noire amitié ancienne n'était rien comparée à l'amitié qui nous unira désormais. Aussi, mon ami, mon respectable et sain! ami, me trouvez-vous disposé à vous obéir sur une parole, sur un signe. J'avais formé le dessein, en venant à Mireval, LUCIFER 369 après vous, après mes lions ouvriers du faubourg, de ne voir qu'un homme ici : le comte de Serviès; niais vous souhaitez que j'aille rendre mes devoirs à M 8 ' Christian... Je suis dans son diocèse, cela est convenable... Partons pour l'évéché. — Vous ignorez donc ce qui se passe, mon cher Bernard? — J'ignore tout. — M. de Luzernal m'assurait, il n'y a qu'un instant, vous avoir dépêché le R. P. Cussol pour vous signifier Les résolutions de M*' de Mireval. — Que sont,'je vous prie, ces résolutions? Sa voix, attendrie par l'émotion quil'avail traversée, reprenait l'âpre rudesse des mauvais jours. — N'oublie pas au moins, Bernard, intervinl Goula- zou, effrayé el letutoyanl pour la première fois depuis son épiscopat, n'oublie pas que tu as promis à noire Rupert de lui obéir non seulement sur une parole, mais sur un signe. — Enfin, me dira-t-on ce qu'a résolu contre moi l'évôque de Mireval ! — M Kr de M ireval a donné l'ordre au desservanl de Sainte-Eulâ"ÏÏe-sur-Nive de refuser l'entrée de son église au cercueil de votre grand-père. — El l'église esl fermée ? — Elle esl fermée. — Cela devait, arriver. Il était écril que 1rs Jésuites iraient contre les Jour fier jusqu'au boul de leur implacable haine. Je cours de ce pas à l'évéché. Nous verrons si M« r Ghritian maintiendra ses prohibitions. — Vous ne trouverez personne,'! l'évéché, di( Parchi- prètre. Monseigneur a quitté Mireval ce matin à sepl heures. — Le lâche!... Je cours alors au faubourg des Verriers. — Je m'y oppose! s'écria Rupert, se plantanl contre [a porte. — Oui, nous nous y opposons! répéta Coula/ou. 370 LU CIF K H Et, «l'un saut, il se plaça à côté de l'archiprêtre. — Vous vous y opposez 1 ricana Jourfier Formidablement. Sa main, chargée de l'anneau pastoral, avide comme la griffe d'un fauve, s'allongea vers Rupert. — Si vous osez me toucher, articula te vieillard tout blême, pour la première fuis de ma vie je croirai bien véritablement que Dieu vous a abandonné. Jourfier, dompté dans sa rage, recula. — Alors, que voulez-vous que je fasse ? inlcrrogea- t-il, égaré. — Si vous daignezm'écouter, Monseigneur, répondit Rupert, je vous exposerai un plan concerté avec Cou- lazou qui vous donnerait une satisfaction suffisante, et aurait l'avantage inappréciable d'éviter tout conflit entre l'évêque de Mire val etl'évêque de Sylvanès. Quand j'ai pris ma pari de responsabilité dans vus revendications de famille, j'ai cru ces revendications justes, légitimes, et, à cet égard, mes idées n'ont pas changé. C'est vous dire que tes défenses de M" Christian ne m'ont pas moins atteint que vous. En les connaissant de la bouche du desservant de Sainte-Eulalie, au lieu de rien tenter par moi-même, devenu suspect, je suis allé chez M. de Servies, qui, grâce aux affaires de la fusion royaliste, vil avec notre évêque, détaché désormais de l'Empire, sur li- pied d'une intimité étroite. J'espérais voir le comte s'interposer entre M gr Christian el vous. Malheureusement, M. de Serviès, a qui les entrevues du Comité Changarnier avec le comtede Chambord a Saltzbourg, ne laissent plus de repos, esl parti ce malin pour l'a ris. — Encore un qui fuit. — Livré? à mes seules forces, j'ai marché vers l'évé- ché. C'esl alors seulement que j'ai appris de MM. de Luzernal el Valette le départ de nuire évéque pour une destination inconnue, el que j'ai reçu de leurs mains la circulaire m'enjoignant, comme aux autres curés de la ville, de repousser les cendre- de Philarète Jourfier, si elles venaient à être présentées a la porte de Saint-Optat. LUCIFEB 371 — Et vous vous rendrez à cette injonction monstrueuse? — Que Votre Grandeur veuille bien me permettre de poursuivre... Voyons, Monseigneur, pourquoi ètes-vous venu à, Mireval? Si je m'en rapporte aux termes de vos lettres, vous n'aviez qu'un but en entreprenant ce voyage : arracher les restes de votre grand-père à une sépulture honteuse et les déposer en terre sainte, après les avoir bénis de votre main. En quoi, je vous le demande, les ordres donnés par M** Christian peuvent-ils contrarier vus projets? Assurément, moi qui sais quel grand honnête homme fut Philarète Jourfler, j'aurais désiré en son honneur un service religieux solennel, et quand, au petil jour, avec le Faubourg des Verriers, je faisais porterie cercueil à l'entrée de la maison où il mourut, afin de commencer par le commencemenl les funérailles dont le frustrèrent les hideuses passions de son lemps, je ne doutais pas de trouver ouverte à deux battants la porte de Sainte-Eulalie. Mais, hélasl dans notre petit coin si retire de Mireval, nous recevons le contre-coup des changements déjà accomplis à Paris ci des événement qu'on nous y prépare. — Vous croyez, alors, qu'en ceci il se mèle de la politique ? — Peut-être M*' Christian attend-il de Henri V le pallium d'archevêque, que l'Empire lui avait promis. — Et un ecclésiastique de votre caractère peut se résigner à obéirà un tel évêquel — Il est mon évéque, — Eh bien! moi, si j'avais éprouvé quelque Invitation à revendiquer aujourd'hui même pour mon grand- père le service religieux solennel dont vous parlez, vos révélations sur les motifs peu honorables qui on) déterminé, en ce qui concerne ma présenee ici, la conduite de l'évèque Christian, me décideraient à passer outre à Bes décisions quelles qu'elles soient. Je... — Mon cher Bernard, intervint vivement Coulazou, Rupcrtn'a pas Uni de l'expliquer notre plan. 372 LUCIFER — Achevez, monsieur l'archiprétre. — L'avis de'Goulazou, mon avis, reprit le vieillard, étaient qu'avec les ouvriers des fabriques invités par moi à venir au-devanl de Votre Grandeur, nous allassions faire la levée du corps au faubourg des Verriers. Delà, nous nous dirigerions vers le cimetière en psalmodiant le Miserere... Le passage du cercueil de votre grand-père à travers les quartiers de la ville où son souvenir est demeuré vivant, en plein midi, précédé de l'évêque île Sylvanès, île l'archiprétre de Saint-Optat, du chanoine Goulazou, du prêtre Jean Uontagnol, enve loppé d'un cortège immense d'amis, sans préjudice de L'absoute au cimetière, que Voire Grandeur donnerait pontiflcalement, constituait à nos yeux une réparation... — Non, non! Que dirait-on à la Résidence Saint- Ignace, si Philarète Jour fier, après avoir quittéle cimetière pour venir chercher dans une église une bénédiction qui le relève publiquement de l'ignominie, devait regagner sa dernière demeure sans avoir obtenu la messe de Requiem dont il a besoin, que j'envie pour lui depuis le jour de mon ordination?... Messieurs, mon esprit se meut librement au-dessus des préoccupations qui assiègent les vôtres. Je vous l'avoue, dans la situa- lion extrême où l'un me place, les défenses de l'évêque Christian ne me touchent pas plu-, que ses ambitions. J'ajouterai que je me sens, pour les uns et pour les autres, mi égal mépris. C'est vous dire que, puisqu'il a [du à Dieu de me mettre en main la luire nécessaire pour briser les obstacles qu'on m'oppose, je les briserai. — Vive Jourfierl clamèrent nulle voix au dehors. — Monsieur l'archiprétre, le peuple du faubourg esl fidèle au rendez-vous que vous lui avez vous-même as- signé. Faut-il me mettre a sa tête et aller forcer les portes de Sainle-Kulalie? Décidez! — Alors, réellement, vou9 seriez capable?... — Voulez-vous que je refuse la bataille où lesJésuites me convient? — Vous ne réfléchissez pas qu'en l'absence de l'évè- LUCIFER 373 que île Mireval, les vicaires généraux, qui vous surveillent, sont gens à prévenir les autorités de la ville, et que vous marchez peut-être à un conflil sanglanl entre les troupes de la garnison el les ouvriers du faubourg. — Je vous ai parlé d'une bataille, il me semble. — Vous n'êtes pas un prêtre . — Je suis un bomme. — Vive Jourfler! repartirent les voix 'le La rue. — Je veux sortir! dit-il faisant un pas vers la porte, contre laquelle l'archiprètre se tenait toujours adossé. — Deux mois seulement, balbutia Etupert, et je vous laisse le passage libre. Aussi bien nies forces sont épuisées. J'ai quatre-vingt-deux ans... Je ne puis supporter la pensée qu'un sanctuaire de cette ville devienne le théâtre de je ne sais quelle lutte sacrilège entre un évê- que cl des soldats, et je vous abandonne la cathédrale pour y célébrer votre messe de Requiem. Je convaincrai les vicaires généraux... — 0monsieur l'archiprètre, merci! — Vous ne me devez de remerciement d'aucune sorte, car je n'accorde rien, n'ayant pas le droil canonique d'accorder quoi que ce soit. Dieu m'en esl témoin, en cette circonstance, la plus douloureuse de ma vie, je cède à la menace d'un scandale qu'il m'importe d'épargner à l'Eglise à tout prix... Maintenant, ne soyez pas surpris de ne me trouver à côté de vous ni au faubourg, ni à la cathédrale, ni an cimetière... Le vieillard parlait encore, que Jourfler, emporté par son idée fixe comme par un tourbillon, s'était élancé à travers la porte ouverte, se précipitant vers Saint- Optat. XXXV111 Un quart d'beure après, l'évêque de Sylvanès, en ro- chet, en camail, la croix d'or très apparente sur la poi- 32 LUCIFER trinc, se montra sous le porche de la cathédrale, accom- pagné du seul abbé Goulazou. — Vive la République ! Jourlîer arrêta ses regards sur Jaluzet, sur Bélugou, sur Jumard, se démenant parmi les groupes des \ erriers, et, d'une voix forte : — Mes amis, dit-il, nous n'allons pas à une fête, nous allons à des funérailles. Si vous voulez honorer mon grand-père, je vous demande de vous recueillir et de prier. 11 lit un geste. Tout le faubourg, auquel s'étaient joints bon nombre de pauvres et par-ci par-là quelques bourgeois de la ville, défila silencieusement dev in! lui. Parla rue des Chantre», l'ATenue-Colbert, le long cortège arriva dans le jardin de l'abbé Goulazou. Le cercueil avait été déposé à l'entrée de l'ancienne Fabrique Jourfier, contre la grande porte charretière, dont les plantes grimpantes disparaissaient sous de noires draperies. L'évêque de Sylvanès demeura lixr, muet. Goulazou, deux fois, cul beau lui offrir l'aspersoir dégouttant d'eau bénite, il ne vit rien, en proie à une douleur qui avait anéanti sa pensée. Enfin, il murmura quatre mots latins, aspergea le cercueil, et, d'un élan de voix qui fut un sanglot, entonna le Miserere... La cathédrale était ouverteà deux battants, et la foule s'y engouffra tranquille, recueillie. Pas une parole dans les groupes. Sans rien connaître du combat que Jourfier venait de soutenir contre l'archiprètre llupert, sans rien savoir des dangers où une réquisition de l'autorité ecclésiastique ii l'autorité militaire pouvait exposer chacun, on aurait dit que ce peuple assemblé avait la pleine conscience de la grandeur tragique des scènes où il était mêlé cl qu'il se tenait prêt à tout événement. Gelte attitude digne et résolue enthousiasma Jourfier, qui considérait une lutte i......nie possible, qui, dans l'affolement de ses idées, ne la redoutait peut-être pas. — Mes verriers du faubourg sont admirables, dit-il a Goulazou, en entrant dans la sacristie de Saint-*>ptat LUCIFER 373 pour y dépouiller le camail, le rochcl et revêtir L'aube et la chasuble. Puis, d'un ton brusque : — Me direz-vous ce qu'est devenu Jean ? — Je l'ignore. Avant d'aller au faubourg, je suis entré dan- sa chambre pour le prévenir. Il n'y était pas. — 11 aura à me rendre compte de sa conduite. A prisent, nous avons besoin de lui. Il nous le Faut pour La messe. Vous prendrez la dalmatique de diacre, et Jean celle de sous-diacre. — Peut-être est-il rentré. Je vais voir. Comme il gagnait la porte de la sacristie, Jourfier poussa un cri. Goulazou se retourna. — Qu'avez-vous, Monseigneur? Jourfier, montrant une lettre qu'il venail de trouver sur le vestiaire au moment de revêtir L'amict : — Qui a porté cela ici? Un gros bonhomme pelotonné dans un coin, un des sacristains de Saint-Optat sans doute, s'avança, fi soulevant son bonnet de soie crasseux : — C'est le frère Amynthas qui a porté ce papier. Jourfier déchira l'enveloppe et lui : « Monseigneur, « Quand ce mot vous parviendra, je serai déjà sur le « chemin de Home. Dieu m'appelle à consommer ma « vocation dans une maison religieuse, et j'obéisà Dieu. « Je demeure votre fils en Notre-Seigneur Jésus- « Christ. « Jean Montagnol, prêtre. » Jourfier avait, jeté l'amict sur ses épaules; mais quand il voulut en nouer les cordons, ses mains eurent de tels tremblements qu'il dut attendre une minute pour se remettre. — Je crains bien que les Jésuites ne m'aient blessé ;\ morl, celle l'ois, murmura-l-il. 376 LUCIFER Coulazou n'eu! pas un mot. Il gravit les quatre degrés du marchepied où son cher Bernard se tenait debout, inerte devant les vestiaires ouverts, et l'aida à s'habiller pour l'autel. Jourfler se laissait faire, levant les bras pour revêtir l'aube, courbant la tête pour passer l'étolc croisée, sans avoir la moindre conscience de ses mouvements. Comme le vieux chanoine lui présentait la cha- soble, mi bruit énorme, pareil à quelque terrible ouragan qui serait violemment tombé du Bournat sur la ville, emplit la cathédrale. L'homme au bonnet crasseux eut un saut de carpe et disparut. Quese passait-il? Arthur Bourdinier de Luzernat et Marins Valette avaient-ils soulevé contre le cadavre du conventionnel Jourfier le régiment d'artillerie en garnison à Mircval el était-ce le canon qui grondait? Notre évéque, dont le cerveau surexcité était loul à des pensées sinistres, saisissait sa barrette, la plantait sur sa téte, se disposant, le premier, à l'aire face à l'ennemi, quand le préposé à la sacristie rentra le visage bouleversé. — C'est Jaluzet, Bélugou, Jumard el bien d'autres, pleurnicha-t-il, qui ont enfoncé les portes des tours et donné le branle aux trois cloches et au bourdon de Saint-Opta I. — Ils ont bien fait, articula Jourfler. Et, précédé de Coulazou, il rentra dans la cathédrale, aux éclats retentissants des cloches déchaînées, aux ru- gissements sourds du bourdon, dont tout frémissait, le.- fénétres à vitraux de l'édifice, ses colonnes géminées, ses Voûtes, ses murailles jusque dans leurs fondements. Les chantres cathédraux manquaient au lutrin. Jourfier se contentant d'ailleurs du chant des cloches qui n'éveil lait pas seulement les échos de la cathédrale, mais les échos de la Nive el du Gavet jusqu'au col de l'Ermitage et jusqu'au plateau du Bournat, Jourfier se résigna à dire, une messe basse. En lisant ['Introït, sa voix sonore, bien timbrée, eul comme deux 1111 trois soubresauts d'intime satisfaction. Certes, les parole- que l'Église met dans la bouche du prêtre à VOf- LUCIFER 377 fice des Morts ne sont guère faites pour inspirer la joie; pourtant, en dépil des coups dont son âme saignait, peut-être à cause de ces coups mêmes, le célébrant ne savait se défendre dans une certaine mesure d'être joyeux. Son orgueil, son implacable orgueil, avait eu raison d'obstacles accumulés; il triomphait au boul du compte, cl il n'était pas maître de ne pas le laisser voir. La messe terminée, il se recueillit devant le tabernacle. A quoi pensait-il? que méditait-il? Pourvu qu'il ne cherchât pas les premiers mots de quelque harangue vengeresse, mois qu'il lancerait à La foule des ouvriers du faubourg comme autant de brandons pour y mettre le feu! Coulazou, suant l'agonie, le rejoignit sur le marchepied du maire-autel, cl se penchant vers lui : — Monseigneur, c'est le moment de l'absoute. — Vous ave/, raison, mon ami, répondit-il d'une voix très douce. Le vieillard, ravi, comme obéissant à une obligation de son rôle d'acolyte, le saisit au manipule et l'attira vers le côté gauche de l'autel, le côté de l'Évangile. Là, il le dépouilla de la chasuble el le revêtit de la chape noire à galons d'argent. Jourfier, insensible, momifié, se laissait faire. Coulazou lui présenta la mitre de lin, la mitre blanche, la mitre de deuil, apportée de Sylvanès. L'évèque baissa ta léte d'une inclination machinale et la releva, il était d'une pâleur mortelle. Il descendit les degrés de l'autel, marchant vers le cercueil déposé suides tabourets de chêne, à trois pas de la balustrade du chœur, dans la large allée médiane de Saint-Oplal. Un bruissement énorme s'éleva de toutes les parties de la cathédrale. Les assistants éloignés, en poussant des exclamations sympathiques, grimpaient sur les chaise-, se hissaient sur les piédestaux des colonnes pour mieux voir, mieux admirer M" Jourfier. Lui s'avançait lentement, très lentement, les traits apaisés, les veux voilés à demi par les paupières, toute la l'ace en repus. Enfin, ses pieds touchèrent le premier tabouret de chêne. Les restes de son grand-père étaient là. devant lui. Comme 32. LUCIFER sous la porte eharretiôre du faubourg des Verriers, il regarda, il regarda longtemps. Soudain, des larmes, de grosses larmes apparurent au bord - (ait servi. — Nous partirons dans une heure, dit L'évèque au chanoine. Celui-ci le regarda anxieusement. — Que me voulez-vous? — Monseigneur, il vous faut manger quelque chose... Vous n'avez, rien pris hier an soir, et... H osa s'emparer de sa main; puis, l'enlrainanl vers La salle à manger : — Soyez bon pour Rupert, qui vous aime... malgré tout. D'ailleurs, son grand âge... — Soit, interrompit-il, plus ému qu'il ne voulait le laisser paraître. Deux couverts seulement étaient mis sur la table. — Et M. l'archiprôtre? demanda Jourfier au moment de s'asseoir. — M. l'archiprôtre est parti pour Rozières, répondit le domestique. — Il est partit... Il se tourna vers Coulazou. 384 LUC II' ER — Déjeunez en paix, lui dit-il. Pour moi, j'ai promis ;\ Jaluzet d'aller voie sa femme avant mon départ. Je trouverai chez Catherine Jaluzet un morceau de pain qui me pèsera moins que celui d'ici. Vous me prendrez au Faubourg, en passant. XXXIX Au premier bruit que Henri V , « son auguste maître », allait enfin venir occuper ïe trône de sa race, le marquis de Pierreflxade, qui vivait fort retiré dans son caste! en ruines, derrière Saint-Patrice, était sorti de ses lierres, de ses pierrailles, et, d'un vol superbe de hibou joyeux, avail pris son élan vers la ville. Ce hobereau, en qualité d'officier de, la garde royale, s'étail jadis comporté vaillammenl en Espagne avec le duc d'Angouléme et, plus tard,'à Paris, durant les sanglantes journées de Juillet, et il voulait au plus vite voir le II. P. de Lunaràye pour connaître de sa bouche si son devoir de gentilhomme ne lui commandait pas de ressaisir l'épée et de courir frayer au Roy une roule vers sa capitale. Le Jésuite calma cette pétulance juvénile, « fort louable, certes, chez un vieillard de soixante-quinze ans ». el lui indiqua un autre' moyen de servir la noble cause à Laquelle il avail dévoué sa vie : il fallait créer un journal. — Mais, mon Révérend Père, vous ne pensez pas à une chose, s'était récrié M. de Pierreflxade déconfit : ma main de soixante-quinze ans s'accommoderait encore mieux de manier l'épée que la plume. — Ne VOUS embarrassez pas pour si peu, mon cher marquis. Puisque la longue absencedu Roy vous a permis de réaliser quelques économies, faites les frais du Réveil de Sylvanès, je me charge de pourvoir à sa rédaction. LUCIFER 383 En mainte circonstance, depuis sa fondation qui ren.....tail à deux mois, le journal bi-hebdomadaire de M. de Pierrefixade s'était occupé de l'évôque de Sylvanès, « un pontife qui ne vivait pas en parfaite union avec Rome, qui certainement se hâterai) d'envoyer sa démission à Paris (1rs que le Roy y aurait fait sud entrée. » Jourfier, enlevé par son orgueil au-dessus de taquinerie- vulgaires, encore qu'il connût les machinations de ses ennemis, qu'intimement il souffrit de leurs coups d'épingle, ne voulut pas se retourner pour faire face au jésuite de Lunaraye, embusqué derrière chaque phrase du Réveil de Sylvanès. Mais les écrivains de Saint-Louis-de-Gonzague, résolus à ne pas se déprendre de la proie saisie, finirent par avoir raison de tant d'indifféré].....et de dédain. Jourfier n'était pas encore remis des orageuses émotions de son voyage à Mireval et, réfugié dans Bon étroite cellule sur la Mer- lasse, il s'y débattait avec lui-même en des angoisses d'âme, de cœur, d'esprit comme il n'en avail jamais connu auparâvant, lorsqu'un matin Goulazou, rôdant par les jardins comme un lion chien de garde autour de la maison de son maître, entendit un cri perçant s'échapper de la tourelle tout à coup. Il se précipita. L'évèque se lenail debout, pâle, les lèvres tremblantes; sa main droite froissait un journal, d.ml un lambeau pendait, déchiré. — 0 Monseigneur!... balbutia le chanoine. — Us sont en train de m'achever, murmura-t-il. El il s'affaissa sur une chaise. La téte égarée, Cou- lazou allait appeler au secours, quand, à l'autre boul du parterre, se munira l'abbé Scgondal. — Accourez, mon ami, accourez! lui cria le chanoine. Le vieillard ne se hâta pas davantage, et, lorsqu'il arriva, l'évôque était droil sur ses pieds. — Monsieur le vicaire général, je vous vois avec plaisir, lui dit Jourfier. Une première l'ois, vous m'avez, accompagné à Saint-Louis-de-Gonzague ; vous allez 33 38G LUCIFER m'y accompagner une seconde. J'ai besoin d'avoir tout i loin de l'attitude, réservée même dans l'attaque, ,,( "it ne doit pas se départir un ecclésiastique, à quelque échelon de la sainte hiérarchie qu'il .'iii plu à Dieu de 388 LUCIFER Je placer, à vos violences, à vos emportements sans frein... — Brisons là, monsieur! L'abbé Segondat salua et sortit. Les situations extrêmes n'étaient pas pour effrayer Jourfier, et sa forte nature s'accommoda du désert qu'on tentait de faire autour de lui. Qui sait, du reste, si l'isolement absolu où son diocèse le condamnait, au lieu de lui apporter un chagrin, ne lui apportait pas un soulagement, une joie? En maintes circonstances, depuis son élévation au siège de Sylva nés, surtout depuis son voyage à Rome, il s'était promis de profiter des premières heures de paix lui viendraient pour descendre en lui-même et y procéder à un inventaire moral. Obligé, pour hasarder un pas dans l'Église, d'y marcher sans cesse la lance au poing, de recevoir des coups on d'en donner, il voulait pénétrer les raisons de cette situation singulièrement douloureuse, devenue intolérable à, la fin. Le moment serait propice, cel hiver, pour cette recherche minutieuse, et il s'y livrerait de toute l'ardeur de son esprit, de loutes les forces de sa vie suspendue à la solution de ce problème redouté. En proie à ces idées obsédantes, Jourfier, oubliant et If Réveil de Sylvanès et les Jésuites, se déchargea sur le docile Coulazou, devenu vicaire général sans en prendre le titre, du poids de l'administration, et courut s'enfermer, se cacher serait mieux dit, dans sa chère retraite au bout du jardin. Vainement, dans la. solitude sauvage ou il s'rlail confiné, noire évêque essaya-t-il de se connaître lui- même, de démêler la. part de torts qui lui revenait dans ses incessantes luttes et la part qui revenait à autrui; ses efforts, hélas! furenl en pure perte. Les expériences, les observations du psychologue réclament un calme, un sang-froid, une raison qu'il n'avait pas, dont il était incapable absolument. Dans son être, incendié par toute espèce de passions furieuses, à mesure que son LUCIFER 389 regard, aigu comme un trait, allait plus à fond, il ne découvrit que ruines, noir chaos. A travers cette nuit intérieure, il lui sembla qu'aucune de ses anciennes croyances n'était demeurée debout. Il avait cru, et fermement, à l'autorité de l'Église inscrite chez les Pères, proclamée par les conciles, consacrée par la tradition. Y croyait-il à présent? Il ne savait pas. En proie à l'épouvante, il fit un effort pour ramener sa pensée du spectacle de tant de bouleversement, de tant de misère; mais sa pensée tenace s'obstina. Alors, peu à peu, par l'effet d'un travail constant du cerveau, dont tout l'organisme enfiévré décuplait les forces de concentration, les ténèbres épaisses s'éclaircirent, se déchirèrent, volèrent en lambeaux de toutes parts, et Jour- fier se vit tout lui-même, fut mis en présence de son Ame. sensiblement, réellement, tangiblement. Une seconde de cette vision fulgurante avait suffi à lui découvrir ses véritables instincts. Il ne se trompait pas, certes, quand il se plaignait d'avoir été précipité dans l'Église : malgré l'ordination reçue, il n'était pas prêtre; tout au moins, s'il l'était, il ne possédait aucune des qualités qui ont constitué le prêtre dans toutes les civilisations. 1-e- prêtre est un être qui s'abandonne, se sacrifie, abdique; et lui, trop entier pour s'oublier lui-même, n'avait su rien faire île cela. Ses combats éternels dans I Eglise étaient la conséquence logique du désaccord de ses penchants natifs avec la fonction où il avait été poussé. 11 était déplacé dans Je sanctuaire, et. comme une loi de nature, qui est une loi d'ordre supérieur, exige que chacun soil à sa place ici-bas, il s'était démené de toute la vigueur de son âme, de toute la puissance de ses muscles, par l'effort inconscient de l'être qui tend inéluctablement à ses fins. Bossuet n'a-t-il pas écrit : « Le désordre n'est qu'un déplacement? » Tandis que Jomïier, pour qui le monde extérieur tt'existail plus, obstinément penche sur lui-même, se fouillai! dans les derniers repliements de sa conscience, 1 Opinion catholique, un des journaux les plus lus de 33. 390 LUC II' ER notre clergé, reproduisait à grand fracas l'article du Réveil de Sylvanès, et ajoutai de nouveaux commentaires au fameux discours devant le cercueil du conventionnel Jourfler. Goulazou savail tout, el souffrail cruellement de ces attaques, ici par insinuation, là directes, contre « le seul évoque républicain de la chrétienté ». Port heureusement, son cher Bernard, rif il était loin de deviner le travail intime, ne réclamait jamais son courrier. Un matin, le facteur apporta une lettre avec ce mot inscrit à l'un des coins de l'adresse : personnelle. Goulazou reconnut tout de suite l'écriture de M*'Dumilâtre, archevêque d'Albigny, métropolitain de M-'' .1.....fier. Pourquoi M 6 ' Dumilâtre, habitué à écrire sous bandes à ses suffragants, employait-il aujourd'hui le secret impénétrable de l'enveloppe? Cette précaution parut suspecte à notre chanoine, et il eu! bien envie de faire sauter le cachet et de lire. Il n'osa pas. Il s'achemina vers le cabinet de Monseigneur. —. Qu'y a-t-il? s'écria Jourfier, bondissant au-devant de Coulazou pour le repousser. Le chanoine lui tendit la missive de l'archevêché. — Bien, bien, dit-il. Et, sans montrer le moindre souci du papier qu'on lui remettait, il le lança sur la toble au milieu de paperasses accumulées. — Monseigneur, c'est une lettre de votre archevêque. — Elle sciait du pape que je n'en ferais pas plus de cas... Lisez-la. cela vous regarde. Goulazou déchira l'enveloppe et parcourut les premières lignes. — L'affaire de Mireval, dit-il, M gr Dumilâtre désirerait vous entretenir... connaître les choses par vous... dans quelques jours, après les fêtes de Noël. •— Qu'il vienne à Sylvanès. — Il serait plus convenable, Monseigueur, que vous, son suffragant, vous fissiez le voyage d'Albigny. — Alors, l'archevêque me cite à comparaître devant lui? LUCIFER 391 — Tenez, Monseigneur, lisez vous-même. Jourfier sai-il la feuille qu'on lui tendait et la mit en morceaux. — Vous croyez donc, mon pauvre Coulazou, que je m'occupe encore de ce que les Jésuites peuvent tenter pour me perdre? Je n'en suis plus là, mon ami... Après la révolution morale accomplie chez moi... — Une révolution morale?... Jourfier l'ayant conctùît au fond de la pièce, lui indiqua un siège près de lui. — Si je suis dans l'Église, lui dit-il, convenez qu'il n'y a pas seulement de la faute de M. de Serviès, qu'il y a de votre faute... — J'en conviens, Bernard. — Eh bienl puisque autrefois vous m'avez jeté dans l'Eglise, il faut maintenant me montrer un chemin pour en sortir. — Je le l'ai montré ee chemin, mon enfant : ta démission. — Voulez-vous que je devienne la risée des Congrégations?... Et puis, quitter le diocèse de Sylvanès, est-ce quitter l'Eglise? Je veux ne plus appartenir à l'Eglise, je veux m'en aller loin d'elle qui a trompé mes espérances, mes pensées, ma vie. — Toi ! toi ! — Quand je vous disais, à Saint-Saturnin-les-Murs, que l'Eglise est une prison et qu'on n'en sort pas. Dans mon impatience de me lancer hors de ce cachot, je me suis jeté contre les murailles, j'en ai cherché les portes à tâtons. Je ne puis passer par aucune, car toutes ouvrent sur l'infamie. — Tu me fais trembler. — Si encore j'avais un de ces génie- puissants dont les plainte- sont capables d'émouvoir, d'entraîner! Mais les oreilles humaines n'entendront plus la voix de Luther, cette voix qui réveilla le monde de La longue léthargie du moyen âge et le souleva contre Home héroïquement. Je suis chétif de cerveau, je suis pauvre 392 LUCIFER de toute ma nature, et il ne me reste qu'à me désespérer de ma misère... — Tu es eu proie au Tentateur. — Puis, au fait, j'aurais l'énergie d'esprit qui me manque, dans l'abandon, le délaissement, la suprême indifférence où l'Église disparaît, s'abîme chaque jour davantage, l'énergie supérieure de mon esprit me servirait-elle à quelque chose? Qu'a pu Lamennais, d'abord fidèle, puis révolté? Rien. Aridité au commencement de sa carrière, aridité à la fin. Les hommes ont l'unique préoccupation d'eux-mêmes, ils ne connaissent plus la préoccupation de Dieu. D'eux-mêmes, ils arrivent scientifiquement à se former une conception assez claire; de Dieu, ils n'arrivent scientifiquement à se former nulle conception, Deus, de quo valde dicitur, pavum concipitur, a écrit saint Augustin. — Saint Augustin ne voulait pas dire... — Pour moi, désarmé par Rome, qui, lorsque je la défendais, car c'est par les Congrégations qu'elle périra, aurait dû me mettre les armes à la main, perdu, noyé dorénavant dans le flot sans cesse grossissant, sans cesse plus fort de mes ennemis, il ne me reste qu'à me retirer d'un combat où les découragements de la défaite pourraient entamer mon honneur. Je vous ai plus d'une fois entretenu de l'abbé Vignerte, un ancien desservant interdit. Savez-vous que ce serait un beau triomphe pour les Jésuites, si leur haine harcelante finissait par pousser l'évêque de Sylvanès à quelque acte de désespoir qui ferait un abbé Vignerte de M*' Jourfier. — Quelle folie ! En admettant que tu puisses te mettre jamais dans un cas compromettant vis-à-vis de Rome, ce qui n'arrivera pas, ce n'est pas Rome seulemenl que les Jésuites devraient convaincre, c'est le gouvernement français. — Vous me la baillez belle, vous, avec votre gouvernement français ! Quand le gouvernement a-t-il empêché un évéque d'interdire un prêtre? Le pape censurerait LUCIFER 393 demain un de ses frères dans l'épiscopat, que le gouvernement feindrait de ne rien connaître, et laisserait passer la justice de Rome, qu'il affecterai! de confondre avec la justice de Dieu. L'État, chez nous, s'est imposé Le devoir de protéger tous les citoyens, les ecclésiastiques exceptés, que, par une horreur condamnable des conflits religieux, il abandonne à leurs supérieurs hiérarchiques pieds et poings liés. Aussi que devient un Vignerte, quand l'Ordinaire l'a frappé? D'abord, une sorte de monstre dont la vie sans direction possible épouvante; finalement, par la force de son incapacité sociale, un danger public. Et un Jour&er pourrait se trouver acculé à cette situation qui est le dernier éche lon de la honte, la fin chez L'homme de son humanité!... De ses doigts, plus rigides que des crochets de fer, il se laboura la face désespérément. Des gouttes de sang apparurent sur son front déchiré, et, se détachant, tombèrent éparsçs sur ses joues. Coulazou, avec une familiarité touchante, passa sa main dans la poche de la soutane de son cher enfant égaré, prit son mouchoir, el étancha les gouttelettes rouges délicatement. — Ya, mon Bernard, rassure-toi, lui disait-il en pleurant; après Noël, dans huit jours, nous reviendrons chez nous, au faubourg des Verriers...Tu me suivras, n'est-il pas vrai?... Tu verras... Dieu sera avec nous là-bas... Moi, je ferai d'ailleurs tout ce que lu voudras... Comme nous serons tranquilles!... Jonc veux rien le reprocher de ce que tu dis... Je ne te reprocherai jamais rien... Tu souffres... Mais mon cœur plein de toi te fera oublier Sylvanès... Tu verras... Jourfier s'empara de lui de toute la force de ses deux bras cl le linl une longue minute embrassé. — Mon Dieu! soupirait le vieillard ravi de l'étreinte, mon Dieu !... — Mon maître, mon ami, mon père, pardonnez-moi, murmura l'évéque... Bientôt j'aurai cessé de vous être un perpétuel sujel d'affliction... Bientôt, je vous le jure, je serai mort. 394 uic.rricii Toutes =cs pensées désormais furent à la mort. La paix, eelle paix délicieuse qu'il convoitai! après tant d'agitations stériles et qui lui était refusée vivant, il la connaîtrait quand il ne serait plus. La mort, quel soulagement! quelle consolation! quelle récompense!... Comment mourir? Assurément, les durs assauts de la douleur à sa forte machine l'avaient à la longue ébranlée; toutefois, elle résistai! encore, e! il faudrait lui porter un coup bien rude pour l'achever. Frapperait-il lui-même ce coup décisif? Pourquoi non? Un suicide! Pouvait-il agir d'autre façon, quand ce dilemme l'étrei- gnait à la gorge jusqu'à l'étouffëment : ou disparaître, mi exposer son honneur...11 étail évéque pourtant? Non, il ne L'était plus. M ne l'était plus, depuis qu'à Rome on lui avail démontré qu'au lieu de tenir son caractère de la grâce divine, il le tenait des hasards d'une durable révolution; depuis surtout qu'édifié sur lui-même par l'examen attentif de ces derniers jours, il hu avait été permis de juger de l'extrême faiblesse, de la ténuité presque insaisissable des liens qui l'attachaient à sa fonction. Cette fonction, qui l'écrasait, qui avait adultéré sa vie, il la détestait, il ne l'e\eiverail, plus... M e * Dumilàtre pouvait être tranquille, M»' Jourfier n'était pas jaloux de conserver le moindre pouvoir dans l'Église, et môme, si Home avait envoyé à Albigny des foudres incluses dans une lettre, l'archevêque agirait avec prudence en les lançant tout de suite, car attendre après la féte de Noël, c'était attendre beaucoup... Où serait-il après Noël?... Si, à celle date peu éloignée, il paraissait devant un tribunal, ce ne serait pas devant celui de M*' Dumilàtre, peut-être... devant le tribunal de Dieu... Dieu?... Ce mot énorme qui l'avait rempli, qu'il prononçait, il y avait encore peu de temps, avec une terreur sacrée, une émotion respectueuse, ses lèvres l'articulaient à présent indifférentes et froides. Alors, dans l'écroulement de ses croyances, sa croyance en Dieu elle-même avait péri? Hélas!... Pourtant son grand-père, son père, mêlés au mouvement des idées LUCIFER 395 . de Lunarave, 400 LUCIFER qui venait de paraître dans la sacristie, se pencha vers l'archiprêtre Caminade, évéque nommé de Lormières, et lui souffla ces mots : — Lucifer, encore une fois, vient d'être précipité dans l'abîme. Dieu est avec son Église pour l'éternité... Au même instant, la maîtrise de Saint-Patrice, muette durant l'agonie de l'évêque, dans la cathédrale flambante entonna, d'un élan superbe, majestueux, tranquille, Y Introït de la messe : « Puer natus est nubis, un petit enfant nous est né... » F i N StM'uux. — lni[). (Jlinraire et Ut» Extrait du Catalogne de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTiER 13, RUE DE GRENELLE, A PARIS A 3 fr. 50 le volume ŒUVRES DE FERDINAND FÀBKE LE ROMAN D'UN PEINTRE JULIEN SAVIGNAC LE CHEVRIER L'HOSPITALIÈRE MON ONGLE CÉLESTIN LE ROI RAMIRE Chacun de ces ouvrages forme un volume à 3 fr. 50 L'ARRÉ TIGRANE avec deux dessins de JEAN-PAUL LAURENS GRAVÉS PAR CM. COURTRY Un volume in-32 de la Petite Bibliothèque-Charpentier, à -S fr. JULIEN SAVIGNAG AVEC DEUX DESSINS DE JEAIN-PAUL LAURKNS GRAVÉS PAR CH. COURTRY Un volume in-32 de la Petite Bibliothèque-Charpentier, à £ fr. r.tri*. — [mp. E. (japiouoht et V. Kknault, rue des ToiteTin., 6.