DERNIERS SOUVENIRS ne COMTE JOSEPH D'ESTOURMEL DERNIERS PARIS E. DENTU, ÉDITEUB LfBRAIRE DE I.A SOC I ÉTÉ DES G EN S DE LETTRES r*L*l»-KO»Al, li, OAIKHE k'*«Uâllt 1 SliO AV ANT-PROPOS L'accueil favorable qu'on a fait aux Souvenir» de France cl d'Italie, publiés, il y a quelques années, par M. le comte Joseph d'Estourmel, a engagé sa famille à faire paraître aujourd'hui un nouveau volume trouvé dans ses papiers après sa mort. C'est une sorte de journal des faits dont il a été le témoin pendant les jours troublés qui se sont écoulés du 24 février 1848 à la fin de la même année. Les événements contemporains réveillent de temps à autre dans sa mémoire quelques échos du passé, et l'auteur laisse, non sans charme. nii AVANT-PROFOS. envoler sa pensée vers les jours de sa jeunesse. On entend, alors, un de ces aimables causeurs qui firent autrefois l'admiration des étrangers, et qui méritèrent à la France une réputation que notre génération actuelle semble malheureusement peu désireuse de justifier ou de soutenir. Ce livre est donc une causerie; mais nous pensons que le lecteur y trouvera souvent plus qu'une distraction agréable. La grave histoire n'est pas la seule qui puisse instruire. SOUVENIRS DE M. LE COMTE J. DESTOERMEL L'année 1847 fut tristement remarquable par ses scandales. — On vit, coup sur coup, se succéder de honteux procès, d'épouvantables crimes; plusieurs suicides conçus et exécutés froidemenl par des pères de famille qui Semblaient heureux; — de hautes positions compromises; — de grands noms humiliés. — On se demandait si l'ordre, si la morale publique, pouvaient résister à de pareilles atteintes; — si la société n'était pas en péril, car beaucoup voyaient dans de tels événements des présages et comme des menaces. Il s'y joignait, poulie roi Louis-Philippe, la mort d'une sœur, sa compagne fidèle dans la bonne et la mauvaise for- \ SOUVENIRS. lune, dont rien ne pouvait remplacer pour lui l'amitié lutélaireet les prudents conseils. Toutefois le maintien de la paix au dehors, la majorité dans les Chambres, le crédit public, l'apparente prospérité des affaires, laissaient peu de place à des inquiétudes durables. 11 y a dix-huit ans, dans le mois qui précéda la révolution d'alors, M. de Sémormlle me disait : « l.c moment est venu où les gens avisés font passer des fonds à l'étranger. » dette fois il n'en était pas ainsi et personne ne pensait à vendre ses rentes. Le 4 21 février j'étais au bal chez la princesse de Ligne, type de grâce polonaise qui, de même que la grâce française, plait plus que là beauté et se sent mieux qu'elle ne s'exprime; souvent en lui voyant danser la mazourka, je me rappelais les éloges que Regnard, dans son Voyage en Pologne, donne au chevalier Lubomirski « lequel, dit-il, dansait parfaitement bien à la rassienne, manière qui est fort plaisante. » La princesse de Ligne soutient l'honneur du nom. Ce soir son bal était brillant et animé ; mais, à mesure qu'on avançait dans la nuit, l'inquiétude pour le matin s'accroissait. Un groupe de femmes entourait M. de....., aide de camp du roi ; il les rassurait de son mieux, leur parlait de mesures prises dès longtemps, de la sécurité des ministres; il répéta plusieurs fois que le roi n'entrevoyait pas la possibilité d'une révolution. Il S'y connaît! me disais-jc. Je fus chez la duchesse dï'.slissac, où l'on dansait aussi. Un mot de M. do Sahandy courait le bal. On SOUVENIRS. 3 racontait qu'il avait dit au roi, le soir môme : « 11 manque aujourd'hui deux hommes pour l'aire une révolution : Charles \ et le duc d'Orléans. » L'événement a prouvé qu'il se trompait, et que les révolutions se succèdent sans que leurs causes soient les mêmes. Un rapport du préfet de police, à la date de ce jour, prouve qu'il ne s'abusail pas sur la gravité des circonstances'. M. Delesserl remplissait dignement ses délicates fonctions, dette justice lui a été généralement rendue pendant et après. Il est vrai que ses successeurs n'ont pas peu contribué à le faire valoir; il en a eu de fort étranges, « faisant, » comme disait l'un d'eux, « de l'ordre avec du désordre, » tour à toor conspirant ou faisant la police, ainsi qu'on voit, dans la même administration, certains agents être alternativement voleurs ou mouchards Messieurs les préfets de police ne se sont pas toujours recommandés par l'austérité des mœurs. Nous nous rappelons M. Dubois, qui remplissait sous l'Empire ces importantes fonctions. Chargé de surveiller (nus les genres de licence, il était cynique comme Diogène. H faisait saisir les mauvais livres, mais il les gardai! pour lui el en formait « le fonds de sa bibliothèque. » Leur nombre s'en était tellement accru, que, lorsqu'il quitta la préfecture, son successeur, ne sachant com- ' Il commençait ainsi : « La journée h été bien difficile » etfinisstil par : « Kspéions que la journée de demain se passent sans troubles I Nous ne l'espérons guèrcl » Le sang avait déjà coulé. [Revue rétrospective, n°5, page 77.) 4 SOU VF. N lli S. ment les faire disparaître sans mettre le l'eu à la maison, eut recours à des grilles qu'on emprunta au Trésor, et dont on s'était servi pour brûler les assignats quand on les retira de la circulation. C'est de lui que je tiens ces particularités. Madame Dubois avait plus d'innocence que son mari, mais son éducation n'avait pas été complétée sous le rapport de l'histoire naturelle et notamment de l'ornithologie. D'Argoul eut, un jour, occasion de s'en apercevoir. Se trouvant à côté d'elle, à table, chez M. lioy, et lui ayant fait compliment sur la beauté de l'oiseau de paradis dont elle était coiffée. « Ce qui m'étonne toujours, dit-elle, c'est que ces oiseaux-là puissent vivre en n'ayant rien qu'une tête et une queue. — Ils vivent de leur plume, » répondit d'Argout. HARDI 22 FÉVRIER. Je sors de chez moi pour aller aux nouvelles. Le gouvernement a interdit le banquet. On a pensé que les tonneaux de vin pourraient bien cacher des barils de poudre. Une manifestation (c'est l'expression consacrée) est annoncée pour onze heures et demie. Appuyé contre la balustrade, à l'entrée du pont Louis XVI, je vois arriver une colonne de gens en blouse qui s'empresse vers la Chambre des députés, en franchit la grille, monte el couvre les degrés. De temps en temps une panique les prend; alors celle foule descend précipitamment... Puis, comme elle SOUVENIRS. 5 voit que personne ne songe à la poursuivre, elle se reforme el monte île nouveau en chantant la Marseillaise et en invitant du geste les traînards restés de l'autre coté dit pont à venir les rejoindre. De nombreux spectateurs les regardent el remarquent l'indifférence qu'on parait mettre à les laisser faire, indifférence, du reste, qu'eux-mêmes partagent, l'ourlant quelques-uns disent : « Pourquoi avoir défendu ce banquet? Que risquait-on? » D'autres voudraient qu'on montrât plus d'énergie. Entre ces deux partis, concéder ou résister, presque toujours on en prend un troisième, celui d'hésiter, en faisant nn peu de l'un et un peu de l'autre... Pour ce qui suivit, il me sérail facile de prendre mon récit dans les gazettes, mais j'aimejmieux ne parler que de ce que j'ai VU. Si chacun faisait de même, il n'y a personne qui ne pûl fournir sur son époque quelques pages intéressantes, en exposant simplement et sincèrement la part de faits à laquelle il a assisté. Il dirait : « J'étais là, telle chose m'advint. » I,'historien vient ensuite et met en œuvre. Le soir j'entrai chez Sainle-Aulaire : on était à table, Je fus surpris d'y trouver la princesse (le 1/ié- ven el M. G..., elle effrayée, lui confiant. Il se repose dans les mesures prises. Il compte sur l'appui •pie la majorité donne au ministère. Dans la conversation, le fameux plan d'occupation di! Paris, en cas d'émeute, dont j'entends parler depuis quinze ans, revient plusieurs fois sur le tapis. fi SOUVENIRS. « Tout est prévu de longue niiiin, nous disait ML (l..., chacun a son poste assigné. En ce moment les mouvements s'exécutent dans tous les quartiers, et la troupe les enveloppe comme un réseau. — La troupe?— Oui, c'est-à-dire la garde nationale. — Comptez-y ! » J'admirais, moi simple spectateur dans la lutte, l'étonnante sécurité des deux partis. J'avais vu, la veille, des gens aussi confiants dans l'attaque que M. G... dans la défense, sûrs de l'inaction de la garde nationale comme lui de son concours. On se fait d'étranges illusions : j'ai connu des auteurs qui avaient fini par se persuader que les applaudissements qu'ils entretenaient au parterre étaient ceux du véritable public. Cela se voit ailleurs qu'au théâtre! MERCI!£ 1)1 '25 FÉVRIER. On se bat dans la rue Saint-Denis, mais nu ne s'en doute pas rue de Sèvres. J'entre à l'Ahbaye-aux-Rois. Madame Récamier vient de chez sa nièce, où la mère et les tilles de M. G... se sont retirées. M. de Chateaubriand est assis au côté droit de la cheminée, immobile, silencieux, ennuyé surtout, (l'est ainsi qu'on le voit là tons les join s à la même place, à la même heure. Comme René, il semble dire : « Je sens cependant que j'aime la monotonie des sentiments SOUVENIRS. 7 de la vie, et, si j'avais encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans l'habitude. » Depuis quelques mois, rien n'a plus de prise sur lui, pas même celte vanité des vanités qui survit à toutes les autres, le besoin d'occuper la renommée, sentiment qu'il avait conservé si vivement au sein même de la retraite, et qui faisait dire malignement à M. de Salvandy : « Il ne lui faut qu'une cellule... sur un théâtre. » 11 l'appelait Chateaubriand Stylite. Erreur ou ruse de la vanité qui voudrait faire croire aux autres, peut-être s'imaginer à elle-même, qu'elle est humilité. Modestie victrix. M. de S... avait fait graver celte devise sur son cachet, el la spirituelle madame d'Har... la traduisait ainsi: «Je suis modeste et je m'en vante. » L'attrait pour la solitude ne peut-il pas provenir quelquefois d'un immense amour-propre? Ce à quoi M. de Chateaubriand si; résigne le moins, c'est à vieillir. Il y a quelques années, il se vantait de n'avoir jamais rien lu de Waller Scott. « Ali! lui dit madame de Yir... sans avoir l'air de le comprendre, quel plaisir vous vous êtes réservé pour votre vieillesse! Comme vous allez être heureux ! » Ce « vous allez » ne faisait nullement son compte. Une des distractions de son ennui, c'est de retoucher ses Mémoires d'Outre-Tombe , je doute qu'ils y gagnent. M. de Chateaubriand ne sait pas se distraire innocemment comme faisait le bon prince « Marco, criait-il en appelant son valet-de-chambre. — Excellenza? répondait celui-ci. — .le m'ennuie ! SOUVENIRS. X apporte-moi un livre. » Il lisait une page, puis on l'entendait appeler de nouveau : « Marco ! — Excel- lcnza? — Je m'ennuie ! Apporte-moi du jambon! » M. G..., que je voyais hier, n'est plus ministre aujourd'hui, et M. de h... que je vais voir ce soir, le sera probablement demain. Ainsi va le monde ! Ainsi le veulent les révolutions 1 M. dcL... n'esl pas plus soucieux que d'ordinaire, et semble croire que tout est arrangé. Le colonel Caillé, avec lequel je me suis rencontré jadis à Beyrouth, nous raconte qu'il s'est trouvé devant une barricade dans le quartier des Halles lorsqu'on a proclamé le renvoi des ministres. Le feu a cessé : peuple et soldats se sont mêlés. A celle heure on illumine : la rue Saint-Honoré est claire comme en plein jour. Un m'assure «pie je ne trouverai point d obstacle et que les voitures circulent librement. Sur cette affirmation je m'aventure. La place Louis XV est déserte. Un piquet de cavalerie garde la rue Saint-Florentin et je pourrais croire que c'est une attention pour la princesse de Liéven si je ne la savais ailleurs. On me laisse passer. Je traverse la rue Saint-Honoré, l'emplacement de la maison où logeait Robespierre (peut-être bien, quelque jour, y verrons-nous sa statue !) et par la rue Duphot je débouche sur le boulevard et m'arrête devant le ministère des affaires étrangères. La contre-allée de SOUVENIRS. 9 droite est garnie; de soldats ; quelques curieux occupent ta chaussée, et j'entends plus loin comme la rumeur d'une troupe qui s'avance en descendant le boulevard. Je me demande, en relisant ceci, comment je me trouvai amené uniquement, par hasard, sur le lieu de la scène qui devait avoir le lendemain de si terribles conséquences, et pourquoi, étant parvenu jusque-là sans le moindre obstacle, et rien ne s'opposant à mon passage, la pensée me vint subitement de rétrograder 1 . Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'à peine avais-je donné l'ordre à mon cocher de tourner et d'aller rue la Ville-l'Evêque, qu'il entendit la fusillade derrière lui. Pour moi, je n'entendis rien, et lorsque, quelques minutes après, on vint nous annoncer chez la duchesse de Cramont qu'on s'égorgeait devant le ministère des affaires étrangères, je dis que j 'en venais, et j'assurai que tout était tranquille. En retournant dans le faubourg Saint-Germain par l'avenue de .Marigny, je fus happé du silence et de l'obscurité qui régnaient dans les Champs-Klys.Vs. .l'oubliais que la plupart des réverbères avaient été brisés dès la veille. Je lus chez la comtesse Pozco. C'était son mercredi ; j'y trouvai du monde, chacun apportait sa nouvelle. Celle dont j'avais voulu douter se confirme. Un s'est bien, en effet, battu sur le boulevard des Capucines. Nous entendons des coups de fusil dans le lointain ; puis les cloches de Saint-Sulpice sonnent 1 Le 3 nivôse je passai ainsi pièa de la machine infernale peu de temps avant son explosion. 1 10 SOUVENIRS. le tocsin, circonstance qui n'a pas été bien expliquée. JEUDI 24 FÉVRIER. Les classiques accordent vingt-quatre heures pour l'entier développement d'un drame, quelles que soient les péripéties... Pour les révolutions on dirait qu'on a adopté la règle des trois jours. Nous avons déjà passé par là; mais, cette fois, l'action est complète : Émeutes, barricades, chute de ministres, chute de roi, puis chute de la royauté elle-même ; enfin, table rase! Le tout en présence de la tranquillité, et, on peut le dire, de la prospérité du pays, de la majorité dans les Chambres, et d'une armée fidèle. Les rues, dès le malin, se remplissent de gens ayant plus ou moins bonne mine ; — le moins prévaut, — L'insurrection est un peu partout, l'n déménagement s'opère en face de chez moi au ministère de l'intérieur. Vers midi, arrive, en voiture, et mené comme en triomphe, un nouveau ministre (Odilon Barrot) qu'on installe. Puis une heure n'est pas écoulée qu'on le voit sortir se dirigeant vers la Chambre des députés et j'entends dire autour de moi : « Voilà un ministre venu en voiture qui s'en retourne ;'i pied ! » Quand les affaires publiques se font dans la rue, les portiers sont naturellement les premiers et les mieux informés. Le mien me tient au courant. 11 SOUVENIRS. Il m'annonce que le roi est parti et qu'on va proclamer la république. Je vais sur la place du Palais-Bourbon où l'on est assez calme. Mais les affiches se succèdent rapidement sur les murs qui en sont couverts. Un grand bouleversement est accompli : le National et la Réforme nous imposent leurs hommes. La journée du 24 lévrier a changé la l'ace de la France. Le gouvernement a laissé faire, et, comme le prédisait M. Ihipin, nous avons la révolution des bras croisés. J'ai vu, cl je m'en indigne en l'écrivant, des soldais livrer leurs armes et défiler ainsi devant la populace armée. Oui ! je viens d'assister à un tel spectacle et j'ai senti le vieil honneur français se révolter en moi, cet honneur qui, comme le disait M. de Maistre à.madame de Swctchine, est « la superstition de la vertu... » Gela me choque moins, peut-être (l'habitude apparemment), de voir rendre des sceptres ; mais abdiquer son épéc!... Les casernes s'emplissent d'une foule ignoble et sinistre qui s'empare des fusils, des sabres, des gibernes, qu'on leur cède sans discussion. Après les journées de juillet M. de Sémonville me disait : « Maintenant il se passera des années avant de décider la troupeà faire feu sur le peuple. » Cela ne fut pas si long et le sera peut-être encore moins cette l'ois; mais que (lire d'un gouvernement qui se laisse ainsi couler, qui s'affaisse et tombe sans chute ! line révolution comme celle-ci, qui n'est, au fait, qu'une 12 SOUVENIRS. émeute réussie, pouvait te défaire promptement et la revanche se prendre dès le lendemain ; mais on n'essaye pas même de prolonger la lutte et de se retrancher sur quelque point. Et voilà quinze ans qu'on ne nous entretient que des précautions prises, du qui-vive sur lequel on est continuellement. C'était bien la peine d'avoir environné Paris d'une ceinture de forteresses, et l'humiliation d'un pareil dénoû- ment s'accroît de toutes les louanges qu'on ne cessait de donner à la haute prévision du gouvernement de Juillet! Il y a , dans ces deux dernières révolutions, d'étranges rapprochements à faire I J'indique les principaux : Un prince héréditaire meurt de mort fatale et laisse un enfant, futur héritier du trône. Vainement des députés dévoués avertissent le roi des inconvénients du gouvernement personnel, de la désaffection ou au moins de l'indifférence îles masses et notamment de la garde nationale de Paris ; le discours de la couronne contient des paroles blessantes pour l'opposition ; sur ces entrefaites vient, en 4850, la prise d'Alger; en 4 848, celle d'Abd-cl-Kader ; ordonnances contre la presse, ordonnance contre les banquets ; puis du mardi au jeudi soir trois jours de lutte, le second elle devient sanglante, le troisième décisive. Les deux chartes tombent avec les deux trônes ; le môme dénoùment se répète, et l'on voit par deux fois un roi de soixante-quatorze ans abdiquer en faveur de son petit-fils âgé de dix ans, et à cette abdication, mémo réponse de l'insurrection : SOUVENIRS. 13 « Il est trop tard ! » Le courage des femmes; le monarque déchu adoptant l'Angleterre pour terre d'exil... Où le contraste commence, c'est entre la retraite de l'un et la fuite de l'autre, retraite déplorable, fuite honteuse... Ici le fait de 1850 se complète, et désormais il porte avec lui sa moralité. Mon neveu revient de sa faction à l'École militaire, (le n'est pas seulement au figuré que nous sommes sur un volcan : il a vu, malgré toutes les représentations qu'on pouvait leur faire, des hommes ivres et armés pénétrer dans les magasins de l'artillerie, y fumer et tirer des coups de fusil au milieu des poudres. C'est grand hasard s'il n'arrive pas quelque affreuse explosion. De plus, on craint le pillage pour celle nuit. Je vais à l'ambassade de Sardaigne, dont les excellents hôtes ont donné un asile à ma belle- sceur. Je m'aventure dans les rues dont l'aspect est moins troublé que je ne l'aurais pensé le soir d'un pareil jour. Sur le pont Royal un homme me dit : « J'ai froid ; vous devriez bien me donner votre manteau. » Je lui réponds : « Si vous avez froid, venez vous chauffer, il y a bon feu à la grille des Tuileries. » En effet, on y brûle des tables et des bancs du château. 14 SOUVENIRS. 25 FÉVRIER. Un soleil de mai ! Toute la population de Paris est dehors; elle va se promener, regarder les barricades. Une chose digne de remarque (peut-être aussi de pitié), c'est que tout lui fait spectacle. De jolies femmes se hissent sur ces monceaux de pavés roulants; moi-même je veux voir, et des hommes qui m'auraient tiré, hier, des coups de fusil, me tendent la main pour m'aider à monter. J'entre aux Tuileries. Je passe sous ces portes, closes pour moi depuis dix-huit ans; je lis, inscrit sur les vitres: « Mort aux voleurs! » C'est toujours bon à afficher. Cela me rappelle le mot du prince de Ligne : « On en pend quelques-uns pour persuader aux autres qu'ils sont honnêtes. » Le risque d'être étouffé m'empêche de pénétrer dans les appartements. Au dehors , des nuages de papiers s'échappent des croisées à travers les airs. Un spectateur, auquel je m'informe d'où ils proviennent, me répond : « C'est qu'on lait le dépouillement des archives. » J'en ramasse un fragment : c'est un compte d(; cuisine 1 La Revue rétrospective nous apprit bientôt qu'on n'avait pas tout jeté. La voie publique, les boulevards surtout, sont dévastés. Le peuple a usé et abusé de ce qu'il regarde comme à lui : la rue. Je lisais dernièrement dans SOUVENIRS. 16 une description de Paris : « Les arbres séculaires de nos boulevards sont un objet d'admiration pour les étrangers et de respect pour les Parisiens. » Je ne suis pas frappé du respect. La plupart de ces arbres sont aujourd'hui coupés au pied et couchés en travers, obstruant le passage. Les deux rangs de guérites qui bordaient les contre-allées sont renversés ; plus un seul banc, plus un parapet, plus un garde- fou. Tout ce qui était fer a été arraché, ce qui était bois a élé brûlé. Le peuple, avec cet admirable bon sens qui le caractérise ( phrase obligée ; ici elle rencontre juste...), montre son discernement dans ses excès mêmes. Ainsi, chacun démolit de préférence, suivant sa profession et avec l'arrière-pensée de se préparer de l'ouvrage : le maçon s'en prend aux moellons ; le serrurier aux grilles et aux balustrades : le vitrier casse les vitres, et, mardi, aux Champs-Ély- sécs, des rempailleurs brûlaient les chaises. Un élève de Saint-Cyr passe à cheval, suivi de deux aides de camp en blouse. Us parcourent les boulevards en proclamant, au nom du gouvernement (lequel?), la reddition de Vincennes. J'aperçois un individu en bonnet rouge qui me déplaît. Ihi reste tout est parfaitement calme. Le double, aujourd'hui, s'est concentré dans le quartier de l'llôlel de ville. L'est le soir, seulement, (pie je l'apprends chez madame de L... Son mari a déployé une énergie, un ta SOUVENIRS. courage digue des lemps antiques. lia harangué le peuple sous les baïonnettes. On l'appelait à comparaître à la fenêtre, comme le roi Louis-Philippe en 1S50, et à chaque fois il versait sur cette tourbe des torrents d'éloquence dont le résultat a été de les faire renoncer, pour le moment, au drapeau rouge, symbole de la république idem, qui, déjà, menaçait de nous envahir. Des gens, envieux de l'immense et pur succès que cette journée a valu à M. de L;.., ont prétendu qu'il était parti pour l'hôtel de ville avec des idées contraires à celles qu'il a exprimées; qu'elles ont changé chemin faisant, et même à mesure qu'il parlait. Un de ses amis ajoutait : « 11 faut d'autant moins dire cela que c'est peut-être vrai. » De fait, dans le mouvement des opinions et le courant si rapide où nous sommes jetés, leur variation n'est qu'une affaire do temps. Quelqu'un, cité pour changer fréquemment d'opinion, disait avec naïveté : « Cela tient à ce que je réfléchis plus vite que les autres. » Changer à tout vent est chose aujourd'hui si commune, qu'il n'y a plus à s'en étonner. Le phénomène, pour une girouette, c'est de tourner sans vent... Eh bien, j'en connais! Vers dix heures, M. de L .. rentre, épuisé de fatigue, mais l'esprit libre et trouvant toujours des choses obligeantes à dire. Il va se jeter un moment sur son lit, puis il retournera à l'hôtel de ville. SOUVENIRS. 17 '16 FÉVRIER. Deux personnes qui ont entendu, hier, les allocutions de M. de L..., en parlent diversement. « Vous ne pouvez, me dit l'une, vous faire idée d'un tel effet ! La foule était comme suspendue à ses lèvres! Il a renouvelé les prodiges de l'éloquence antique. » Le second témoin était resté moins frappé de l'admiration des auditeurs pour son talent que pour sa faconde. 11 les avait entendus dire dans leur langage vulgaire : « Décidément, c'est celui-ci qui blague le mieux ! » Soyez donc sublime ! Je passe chez madame Récamier. La pauvre femme perd la vue, et pour ménager ce qui lui en reste elle s'entoure d'obscurité. On ne pénètre qu'à tâtons dans le grand salon de l'Abbaye aux Bois : les volets, les rideaux, sont fermés, et le jour de la porterie suffirait pas à guider vos pas si la douce voix de la pauvre aveugle n'aidait à vous diriger vers le grand paravent qui abrite son fauteuil. Vos yeux restent quelque temps voilés comme les siens; mais vous êtes en pays ami, et vous reconnaissez les voix de M. Ampère, de M. Brifaut. Hélas ! on ne peut plus entendre celle de Ballanche, et l'on n'cnlend près- 18 SOUVENIRS. que plus jamais celle de M. de Chateaubriand. Il reste enveloppé dans son immuable taciturnité et dans un silence qu'on aime à croire bienveillant, l'eu à peu, ma vue s'éclaircit : je distingue les personnes, les objets ; le grand tableau de Corinne, qui occupe tout un côté de l'appartement, m'apparaît dans sa beauté. J'ai connu Gérard; j'ai aimé sa personne, son esprit; j'aime encore son talent, malgré la réaction. Pendant trente ans de ma vie, j'ai rarement manqué à ses soirées du mercredi quand il avait son logement aux Quatre-Nations, puis quand il fit bâtir sa petite maison rue de l'Abbaye. La société y était agréable, et curieuse par sa composition de célébrités de tout genre, artistique, littéraire, indigène, exotique. Un soir que je m'acheminais vers sa demeure, une pensée triste traversa mon esprit. « Quand, depuis trente ans (me disais-jc) vous frappez toutes les semaines à jour fixe à la porte, de la môme maison, il y a de funestes chances pour qu'on vous réponde, à la lin, que le maître n'y est plus. » A mesure que j'avançais, mon pressentiment avait acquis une telle force, que ce fut sans surprise, mais non pas sans une peine véritable, que j'appris, en effet, à sa porte, que Gérard était mort le matin ! Mien n'égale la profonde indifférence avec laquelle M. de Chateaubriand, jadis si passionné en politique, SOUVENIRS. IS accepte les révolutions. Il y a loin tlti temps où nous l'entendions dire chez la duchesse de Duras, à l'occasion de l'élection d'un député jacobin auquel les royalistes avaient donné leurs voix : « Il est indispensable de faire avaler au roi quelques jacobins pour lui l'aire rendre les ministériels qu'il a dans le ventre. » Madame de Vir... lui répondit alors : « Savcz-vous que vous êtes un dangereux apothicaire! Vous vous servez de poisons comme remèdes. » Quand on lui a appris la chute du gouvernement de Juillet, il s'est borné à dire : « C'est bien. Cela devait arriver. » M. Ampère a bon espoir et accepte tout; M. lîri- f'aut n'accepte rien. Nous avons parlé du dernier succès oratoire que M. deL... a obtenu. Ce ne sont pas de ces discours que M. de Salvandy appelait « des coups de lyre dans l'eau. » 11 faut bien recon- nailre qu'il a frappé plus juste hier, el que cette journée fait honneur à son courage. .M. de Loin... vient d'avoir une conversation avec un ouvrier ; il a élé étonné de sa modération, qui ne s'esl démentie que dans la phrase suivante : « 11 faudra pourtant bien en venir à balayer les nobles. » — « Mais M. de L... est noble, a observé M. de Loin. . » l'ar les noble», il entendait les liires, qu'on a en effet balayés deux jours après. « Cela doit bien contrarier le faubourg Saint-Germain I » me disait quelqu'un «le la Chaussée-d'Anlin. — « Mon Dieu! oui, lui ai-je répondu. M. de Montmorency va être réduit à son nom tout court. » 20 SOUVENIRS. La peine de mort et le serment sont aussi supprimés. « Vous ne risque/ rien, maintenant, disait une dame de mes amies, de jurer de m'être fidèle jusqu'à la mort : on ne jure plus, — on ne meurt plus. » On dirait qu'on a craint de voir s'user le goût des révolutions, et l'on a aboli la peine de mort poulies délits politiques, afin d'en faire durer le plaisir J'ai trouvé, ce soir, l'ambassadeur et l'ambassadrice d'Autriche prenant le Ihé avec les sentinelles du poste établi à leur porte ; c'étaient tous gardes nationaux de la société. Chacun paye de sa personne avec un grand zélé pour le retour d'un ordre quelconque. A Sainte-Valére on chante la grand'messe les portes ouvertes. — Je vais me promener aux Champs-Ély- Sées. Je traverse la foule. L'écusson peint sur ma voiture n'excite aucune rumeur. Je croise sur la place Louis XV des ecclésiastiques en soutane, et je n'en- lends point crier : A bas les calotins ! Je nie demande ce qu'est devenue la révolution; je n'en retrouve point là les allures. Llle existe pourtant bel et bien, et Dieu sait où elle nous mènera ; mais il faut convenir qu'elle se présente celte fois avec une pbysio- nomie particulière et que je ne connaissais pas encore aux révolutions depuis le temps que j'en vois, c'est-à-dire depuis ma naissance ou à peu près, Décidément il y a du bon dans ce peuple, et je crois lui rendre justice en disant qu'il mérite d'être gouverné. J'ajouterais même, avec M. de Itonald, qu'il en a le droit. Malheureusement je crains qu'il n'en use pas. SOUVENIRS, 21 Mais ses mœurs se sont certainement adoucies depuis la première révolution, qui, dès son début, fut affreuse, .l'étais le 5 octobre à Versailles. Le premier jour où l'on voit verser du sang laisse un souvenir ineffaçable. Tout m'est encore présent : le cbàlcau envahi par la populace, celle place d'armes où l'on massacrait les gardes du corps, l'asile que nous offrîmes à trois d'entre eux dans la maison qu'occupaient mes parents rue de la Chancellerie. H y avait au premier étage un cabinet dont, au moyen d'un ressort caché, l'escalier tournait sur un pivot cl rentrait dans le mur. La trahison seule aurait pu faire découvrir une pareille cachette, — et nos gens étaient sûrs. — Ma mère, qui était alors de service auprès de Mesdames, passa la nuit dans les appartements du château avec madame de la Rochejacquelein, qui le mentionne dans ses mémoires. — Moi, je logeais, avec ma bonne, dans le haut d'une des maisons de l'Orangerie; et, le soir, pendant que nous étions à souper, nous cnlendimes tout à coup retentir sur le pavé le pas d'une troupe à cheval. Nous courûmes à la fenêtre : c'étaient les gardes du corps qui quittaient Versailles et gagnaient les bois de Salory. — A mesure qu'ils sortaient par la grille du Dragon et que leur bruit s'éloignait, les sons d'une vielle organisée qui venait derrière eux nous arrivaient plus distincts. Elle jouait l'air populaire alors : « L'amour est un enfant trompeur...» Ces musiciens ambulants passaient pour des espions. A quelle solde était celui-ci'? Enfin, celte marche militaire au mi- 23 SOI \ EMRS. lieu dos ombres et ces chants qui la suivaient ne sont jamais sortis de ma mémoire. Premières impressions de mon enfance, vous venez vous confondre après soixante aimées avec celles d'une révolution nouvelle. Faut-il donc voir toujours cotte pierre de Sisyphe, menaçant nos tètes et prête à nous écraser, que nous soulevons toujours et qui toujours retombe! — Tournerons-nous sans cesse fatalement dans un cercle infranchissable'.' Los mémos phases se reproduisent invariablement, et serait-il également vrai de dire que rien ne dure et que rien ne finit! Pourtant mon cœur se sent plus à l'aise à cette révolu tion-ci qu'aux autres : je n'ai par devers moi ni serments, ni fonctions, ni affections. Il n'en était pas ainsi en 1814 et surtout en I 830 ! A propos do serment, j'ai dit qu'on l'avait supprimé, et on a bien fait. Il y avait des gens qui se croyaient obligés de le garder : on ne laissait pas leur conscience en repos ; on la traquait, on la poursuivait dans tous ses retranchements; un légitimiste (je ne sais plus à quelle occasion) fut sommé de prêter serment au dernier gouvernement devant un tribunal. Comme il hésitait et cherchai! à éluder le texte: « l'oint do périphrases, monsieur, lui dit le président ; prononcez le serment en toutes lettres sans omettre les points et les virgules. — Eh! bien, soit! » reprit l'interpellé après y avoir un pou réfléchi et voilà ce qu'on obtint de lui . « Je jure obéis sance aux lois, virgule; fidélité à la charte constitutionnelle, virgule; et au roi Louis-Philippe, point. » sou v kn ins. 23 Ce soir, un pair et un député s'adressaient réciproquement de tardifs reproches. C'était une assez bonne leçon d'enseignement mutuel. « Quand dernièrement vous discutiez l'adresse, disait le premier, qil'aurait-il fallu pour prévenir la chute de la monarchie'.' Seulement trente complaisants de moins dans votre Chambre. M. (i... se relirait. On n'en demandait pas davantage. Tout se réduisait à une question de cabinet. Mais vous ne saviez rien refuserai! moindre désir ministériel. >> A cela le député ripostait: « N'éliez-vous pas, de votre côté, des contradicteurs bien obstinés'.' » Et il prétendait qu'au dernier mariage qui s'était célébré dans la chapelle des Pairs, au moment où le prêtre adressait aux futurs conjoints la question sacramentelle : « Consentez-vous, etc.? » un témoin avait répondu pour eux : « Est-ce qu'on dit jamais non au Luxembourg? » A cette mauvaise plaisanterie, Sa Seigneurie, un peu piquée, répliqua qu'on savait ce que valait un vole de député, que cela était coté comme à la Bourse. « Oui, reprit l'autre, mais pas au-dessous du pair. » 1" MAI! S. On voit reparaître sur les murs l'inscription : Liberté, Égalité, Fraternité! .le crois avoir raconté dans mes premiers souvenirs que, lorsque le premier Consul la lit gratter de dessus le palais des Tuileries, ï\ SOUVENIItS quelqu'un dit : « Il gratte où cela le démange! » Ces trois mots ont affriandé bien des gens, et l'engouement qu'ils excitent rappelle l'exclamation d'un pauvre lière qui regardait à travers les vitres l'étalage gastronomique de Chevet et disait en soupirant : « Les truffes... c'est si boni Et dire que je n'en ai jamais goûté! » Je suis au même point pour la liberté, la fraternité, l'égalité. Je les trouve certainement excellentes, mais je ne sais pas trop quel goût elles ont. Enfin, on assure que nous allons en goûter à satiété! En traversant le Carrousel, j'apprends l'arrivée du roi Louis-Philippe en Angleterre. 11 aura pu, en débarquant, répéter encore cette exclamation qu'on prétend lui être échappée plusieurs fois dans la journée du '24 lévrier : « Comme Charles X !» Il aura pu se l'appeler aussi ce qu'il écrivait le 1" novembre 1846 au roi des liclgcs dans une lettre que la Revue rétrospective nous a fait connaître : « Quand je représentais à Louis XVIII (c'était à Lille, en 181.")) qu'il lui était facile de se retirer à Dunkerque, et d'y rester aussi longtemps qu'il le voudrait avec la libre communication de la mer en s'y rendant par Calais. — J'irai plus sûrement, me dit-il, en passant en dehors delà frontière. — Alors,sire, lui dis-je, Volre'Majesté n'ira pas du tout, car les frontières sont un Rubicon soi: Y KM IIS. 2;> (jui ne se repasse plus une fois qu'on l'a franchi.» Voilà le Rubicon de la Manche franchi par Louis- l'hilippe. « Nous nous sommes trompés sur lui, disail depuis sa chute un de ses anciens ministres, décidément c'était une nullité incomprise. » Rien n'est moins juste qu'une semblable allégation, et pour s'en convaincre il suffirait de lire ce qu'on a imprimé de ses lettres dans celle Revue que je viens de citer. Plusieurs sont fort remarquables, cl, si leur publicité vient d'un ennemi, on peut dire que la haine l'a aveuglé. 4 M A US. Pendant la débâcle de jeudi, un solliciteur se trouva seul dans un bureau du ministère des finances dont lous les employés étaient sortis pour aller voir la révolution. 11 était venu demander une place. « Si je prenais une des leurs ; » se dit-il. Et notre homme d'entrer en fonctions. Il se chauffe, lit le journal, comme un véritable chef de bureau. On vient demander des expéditions; il les donne. On le croit placé là par les nouvelles autorités; il finit par le croire aussi. Enfin, depuis huit jours il contribue pour sa part à sauver la France avec le gouvernement, qui, du reste, n'a pas eu d'autre diplôme et ne s'est pas différemment installé. Le bataillon qui s'est aussi de même improvisé et a pris pour caserne les appartements des Tuileries s'obstine à y rester. Ils disent que leur mission est 2 2< ; SOUVENIRS. d'empêcher le pillage, de veiller à ce qu'aucun objet du mobilier ne soit détourné. Il y a des gens mélianls qui pensent qu'il serait bien de surveiller les surveillants, et, lorsqu'ils s'en iront, de leur faire retourner leurs poebes. De leur côté, ces dignes conservateurs poussent la susceptibilité jusqu'à déclarer qu'ils mourront plutôt que de se laisser visiter. « La garde meurt, disent-ils, mais elle ne rend pas! » en faisant une légère variante à ce mot superbe, que le général Cambronne ne s'est jamais souvenu d'avoir dit. Il y a des gens qui se sont révoltés jeudi dernier parce qu'on leur a persuadé que le gouvernement voulait les empêcher de diner. (Test ainsi qu'ils ont compris l'interdiction des banquets. Cela m'a rappelé une conversation que ma bonne entendit jadis entre deux ouvriers qui, assis sous sa fenêtre, discutaient au sujet du veto suspensif. Le plus âgé en donnait ainsi l'explication à son camarade : « Figure-toi que tu as fait ta journée, que tu as faim et que lu l'apprêtes à manger Ion souper, assis sur un banc, comme nous voilà. Le roi passe. Il dit : Veto! — Présent ! répond un garde du corps. Il te prend ta soupe, la mangea ta place, et... voilà! » SOUVENIRS. '27 Je connais un médecin Tant-Mieux qui a un malade Tant-Pis. Jamais celui-ci ne consent à admettre qu'il y ait pour lui chance de salut. Il conteste au docteur l'efficacité de la médecine en général et de chacun de ses remèdes en particulier. S'il change ses ordonnances, s'il parle d'essayer d'un traitement nouveau, son malade prend à lâche de le déjouer. « Vous n'y pouvez rien. C'est du temps perdu. » Il semble mettre deTamour-propre à être inguérissable. Il y a des gens qui font la même chose en politique. Je leur entends dire aussi : « Le mal est sans remède. Le corps social ne résistera pas à cette crise. Nous périrons ! » (l'est leur refrain. J'aime mieux celui que M. de Girardin a adopté dans son journal : « Con- liance ! confiance ! » répète-il courageusement chaque matin. Il prétend qu'il faut faire bonne contenance, se réunir, tenir maison; et, prêchant d'exemple, madame de (iirardin vient d'envoyer des invitations pour après-demain. J'imagine que la politique dominera, celte fois, dans ce spirituel salon ; et, quelque intérêt qu'elle présente, je pourrai bien regretter la dernière soirée que j'y passai et qui fut exclusivement consacrée au magnétisme. Une somnambule en (il les frais. Nous étions peu nombreux. M. Adam se mit au piano ; un petit virtuose de douze ans l'accompagnait sur son violon, et la scène commença. Qu'on se figure une jeune fille très-commune de manières et de tour nure, magnétisée par une femme, qui, rien qu'en la regardant, l'endort. Il serait peut-être plus exact de dire : lu réveille, car, voilà que tout d'un coup ce vi- 2X SOUVENIRS. sage insignifiant, sans expression, sourd et muet de naissance, comme disait Thomas, s'anime et s'embellit. Cette taille, tout à l'heure sans élégance, sans élasticité, grandit et s'assouplit : bref, le vulgaire devient sublime, et, ainsi transformée, la dormeuse n'a plus d'oreilles et d'yeux (pic pour les accords des musiciens et les regards de la magnétiseuse qu'on me dit s'appeler madame Lafontaine et être la femme d'un médecin. Il est à remarquer que l'attraction magnétique ne se manifestait chez la somnambule que par une pantomime continue et une variété extraordinaire de poses. Elle ne parlait pas, ne répondait à aucune question ; mais, toujours en mouvement, pathétique et noble dans ses moindres gestes, tantôt elle se courbait en suppliante et se relevait en reine, tantôt on aurait pu la croire en l'air, soutenue par une main invisible, et, tandis qu'elle effleurait ainsi le sol posant à peine sur la pointe d'un pied ou d'un genou, rien, en elle , ne trahissait le moindre effort, son col flottait avec la mollesse et la grâce de celui du cygne, et ses bras et ses mains, comme de blanches ailes, se déployaient vers le ciel. Mais, si l'action magnétique était suspendue, si la musique s'arrêtait, h; noble, le gracieux, l'aérien, tout s'effaçait, la grisette se retrouvait, commune, familière, jouant avec le petit violon, lui demandant des airs de polka et voulant la faire danser à la duchesse de D... Un des spectateurs complétait le piquant de cette représentation. Passionné pour le magnétisme, le SOUVENIRS. 89 pratiquant, le professant, il paraissait aussi agité que la somnambule et allait se placer de temps en temps auprès de madame Lafontaine comme ces enchanteurs que nous voyons dans les contes, surgissant à côté des bonnes fées, le plus souvent pour gâter leur besogne; mais, ici, le sorcier était bienveillant et sa préoccupation venait uniquement de la crainte de nuire par son influence occulte à l'action officielle de la magnétiseuse et d'affaiblir, en la divisant, l'attention du sujet. Mans un moment où je me trouvai près de ce personnage, comme il frétillait sur sa chaise et paraissait faire effort pour se contenir, je pensai qu'il éprouvait quelque incommodité et je lui demandai tout bas ce qu'il avait. « Je me neutralise, » me répondit-il avec un sérieux qui pensa compromettre le mien; et il m'expliqua qu'il retenait tant qu'il pouvait son fluide dans la crainte d'opérer malgré lui et de faire faire à la somnambule ce qu'on appelle défaut en terme de chasse. Il nous parla, à ce propos, de la contrainte qu'il avait récemment exercée sur une dame qui s'était empoisonnée dans un moment de désespoir et n'en voulait pas convenir. « Je l'endormis, nous dit-il, j'obtins l'aveu... Il était temps d'agir! je ne la quittai qu'après lui avoir produit par mon influence l'effet de l'émétique. » 5 MARS. Notre soirée d'aujourd'hui a été moins pittoresque 50 s o u v e >• i rî s. que celle dont le récit vient de se trouver sous ma plume. Nous espérions y voir quelque membre du gouvernement provisoire, au moins un ; mais M. de L..., fatigué de sa journée, s'était couché ; celle lassitude le prend souvent depuis la révolution. On est peu disposé à le plaindre de la peine qu'il se donne, et j'entendais des gens dire : « Quand on a soulevé le monde, il faut pouvoir le porter.» Du reste la société présentait un assez curieux mélange. Deux duchesses de l'ancien régime et, certes, non les moins aimables, mademoiselle Rachel, M. Rupin; M. de B... qui occupe volontiers la tribune et parle deux heures de suite sans jamais toucher au verre d'eau sucrée qu'on place devant lui : aussi le National prétend que c'est un moulin qui va sans eau; MM. Victor Hugo et Alexandre Dumas; .1. Sandeau, l'auteur de Mariana; Musset, dont G... remarquait malignement que l'esprit et le talent ont passé en proverbe ; puis quelques-uns de ces auteurs qu'on a bien assez d'avoir vu une fois et qui, ainsi qu'on le disait de Poinsittet, ont cela de commun avec leurs pièces. M. de (livré, connu pour l'accusation de nihilisméqu'il avait portée contre le dernier ministère et qu'un journal avait ensuite adoptée pour épigraphe en inscrivant quotidiennement en téte de ses articles : « Rien ! rien ! rienl » (le qui taisait dire à un de ses lecteurs : « Ordinairement les résumés se mettent à la lin. » M. de R..., lui aussi, craint d'être réduit àrien, d'autant plus qu'il a quelque eho$e à perdre ; je lui disais, en comparant Dette révolution-ci à d'autres plus san- SOUVENIRS. 31 glantcs : «Mieux vaut encore être ruiné que guillotiné, et perdre la bourse que la tête. — Je ne sais pas ! » m'a-t-il répondu tristement. Ploralur lacrymis amissa pecuni» veris. Enfin, nous avions à notre soirée un empereur en expectative et un Dieu renversé : M. Napoléon Bo- naparte etM. Enfantin, être suprême supprimé qui, de père des Saint-Simoniens, est descendu à un emploi dans les chemins de ter. Il y avait certainement là de quoi donner une curieuse représentation, si tous ces personnages eussent joué leur rôle ; mais, chacun ne voulant être que spectateur, je regrettai la somnambule. 10 MARS. Aujourd'hui, à voir la quantité d'affiches, on peut dire que les murs ont encore plus de bouches que d'oreilles. Ils parlent sur tous les tons par les milliers de placards qui les couvrent et qui s'adressent aux diverses professions. Dans l'une d'elles, on indique aux domestiques un local, rue du liac, pour s'y réunir et délibérer. On payera cinq sous à la porte. J'ai ajouté au crayon : « Les femmes de chambre entreront gratis » El j'en ai quelque scrupule. Je crains qu'il n'y ait foule, et, pour le peu qui 59 SOUVENIRS. nous reste de police, je ne voudrais pas lui susciter des embarras. On nous rapporte, ce soir, qu'à celte réunion de domestiques, un d'entre eux a émis le vœu que les rôles changeassent. «Assez, cl trop longtemps, a-l-il dit, les domestiques ont servi les mailres. Je propose qu'à leur tour les maîtres servent les domestiques. » La discussion s'engageant sur ce terrain, un cuisinier de bon sens s'est levé et a déclaré qu'il s'opposait formellement à ce que son maitre lui lit la cuisine.» M. le comte n'y entend rien du tout, a-l-il ajouté; il me ferait faire mauvaise chère. Je préfère qu'il continue à manger de mes ragoûts, parce que j'en mange aussi par 1 la même occasion et qu'ils sont Irès-bons. » Celte judicieuse observation a fait lever la séance ; mais je ne conseille pas à son auteur de se présenter à la réunion des cuisiniers saucialiates, comme on les appelle, il y serait fort mal reçu. A propos de tant de clubs qui s'organisent (est-il jamais sorti quelque chose de bon d'un club?), il devient évident que l'expérience ne corrige pas, et c'est ce qu'on peut dire de plus fâcheux pourelle. M.Guizot l'appelle : «l ueflamme qui n'éclaire que ceux qu'elle dévore. » Mais je connais des gens qu'elle brûle sans les éclairer. Un de ceux-ci me disait : « Nous voilà en république, le plus forl esl fait! » —« Dites que le plus fort est défait ! » (le peuple ci est bien plutôt révolutionnaire que républicain, et ce qui Halle sur- lout ses instincts, c'est l'anarchie. J'entends professer de singulières doctrines sur le droit au travail, qui, SOUVENIRS. 53 pour beaucoup de gens, pourrait bien n'être, au fond, que le droit de ne rien faire. Du reste, la plupart de ces associations d'ouvriers durent peu. Dès qu'il s'agit de se cotiser, chacun se retire. Celle des couteliers n'est tonnée que d'hier, et déjà les mauvais plaisants disent qu'elle liranle dans le manche. De dessous ces pavés qu'on vient de lever dans nos rues, on dirait qu'il sort de vieux'Jacobins des voltigeurs de Robespierre, enterrés là depuis cinquante ans, et qui, eux aussi, n'ont rien appris, ni rien oublis! Quelques meneurs plus habiles cherchent à les contenir : ils leur remontrent que la nouvelle révolution ne doit pas être une imitation trop lidèle de l'ancienne; qu'il est prudent d'en modifier quelques traits et de ne pas trop laisser reconnaître 1793 dans ISIS. Celte précaution me fait songera cet amant qui voulait, avoir le portrait de sa maîtresse, et qui, craignant île nuire à sa réputation si on le reconnaissait entre ses mains, recommandait au peintre de ne pas le faire trop ressemblant. M. Alphonse Karr dit spirituellement: « Ce qui me déplaît dans le changement, c'est que c'est toujours la même chose. Non alium videre patres, aliitmve nepotet adspicient. » La même chose, non pas précisément, mais bu moins des choses différemment semblables. Tous les écrivains et employés du National se tiennent et remplissenl les places. C'est la puissance de la camaraderie, fortifiée par celle des banquets et élevée à sa plus haute expression. Nous les verrons 34 SOUVENIRS. tous ministres, comme on vit sons l'empire tons les habitués de M. Daru devenir académiciens. On a gardé le souvenir de ses déjeuners littéraires dont j'ai connu la plupart des convives. Ils se firent tous entre eux la courte échelle, cl chacun d'eux parvint à son tour au fauteuil académique. Tout le déjeuner y passa !... jusqu'aux hors-d'œuvre. Pour le moment, disais-je à un républicain, je ne vois rien qui nous menace d'un Sully ou d'un Col- bert. Si vous avez des gens propres à diriger les affaires de la France, voilà bien le moment de les produire. Mais les grands hommes de la Réforme cl du National ne nie rassurent pas complètement. Ils prétendent soumettre le corps social à des épreuves de jeune homme, el, quand on leur oppose sa décrépitude, ils en parlent comme cet octogénaire qui se figurait qu'il était rajeuni et disait : « Pu temps que j'étais vieux... » Il n'y a rien que je craigne comme les expériences au défaut d'expérience. Je crains surtout les innovations en matières de finances. Voyez déjà comme l'argent se cache cl surtout l'or. J'avais 10,000 fr. déposés à la Banque de fiance : j'ai voulu les ravoir; on refuse de me rembourser en numéraire. Le papier, me répond-on, est une monnaie courante. Quelle monnaie! Des billets dol,000fr.l Et quel fournisseur consentira aujourd'hui à me rendre la monnaie de cette monnaie? fn 1803 je traversais l'Alsace : nous avions alors l'impôt des barrières, fn bon Allemand, installé de la veille dans son emploi de commis, me fil des dîf- SOI V E M II S. 38 ficultés pour prendre les quatre sous que je voulais lui donner pour le péage, objectant que la loi autorisait à ne recevoir que la quarantième partie eu cuivre dans les payements qu'on faisait au gouvernement. J'aimerais mieux aujourd'hui le billon que les billets. M. de Yérac a voulu se procurer mille francs en or pour porter sur lui à tout événement . ils lui ont coûté onze cent vingt francs en argent. On dit à cela que les Louis Blanc ont fait disparaître les louis jaunes. J'entends crier beaucoup de gens qui, les premiers jouis, prenaient assez bien leur parti de la révolution. Pour eux, la République est moins une affaire de sentiments que de centimes, cl voilà que précisément on leur en demande quarante-cinq de surcroît ! le viens de recevoir une espèce de somma- lion qui m'invite à m'acquitter le plus promptement possible, fa suscription porte : « Au citoyen comte d'Estourmel. » « A la place de monsieur, disait mon portier qui m'entendait murmurer et qui a pris le chiffre au pied de la lettre, j'aimerais mieux payer tout de suite ces neuf sous et qu'on ne nie lit point de frais. » Madame D... . m'a confié que les neuf sols lui coûteraient bien près de quarante mille francs. Je la plains cl voudrais être à sa place. G.... observe que cela ne fera que quarante centimes parce qu'on a gagné de ne plus payer les cinq centimes au pont des Arts. Vmlà les économies du gouvernement républicain ! Comme le charlatan on dorme la drogue 30 SOUVENIRS. pour rien, puis l'on fuit payer lu fiole. Cet ('norme impôt qu'on exige ainsi ù brûle-pourpoint me fil songer (sauf le respect que je dois au gouvernement) à un récit d'attaque nocturne que je lisais dans mon journal. «Le sieur Chevalier, s'acheminant vers son domicile, a été accosté par quatre individus qui, sans provocation aucune de sa part, lui ont ravi sa bourse, sa montre, son mouchoir et son parapluie. » Un voleur qui vole sans être provoqué !.. En voilà du style naïf! Le « Salut et fraternité » reparaît au bas des lettres. Nous avons, en général, de sols compliments pour les terminer. Entre la haute considération et la considération parfaite, distinguée, très-distinguée et la plus distinguée je serais tenté de me décider pour la formule : Je suis, avec tous les sentiments qui vous sont dus..... » Alors, c'est ù chacun à faire son compte et personne n'est en droit de trouver qu'on ne lui en rend point assez. M. Th.... auquel on demandait si une grande dame de sa connaissance n'avait pas bien de l'esprit, répondit diplomatiquement : « Elle a tout l'esprit que je lui crois. » Aujourd'hui, fait et vend des journaux qui veut ; on ne peut traverser la rue sans éli t' entouré de crieursqui vous poursuivent, leur marchandise à la main : Citoyen (le mol redevient en usage), ci- SOUVENIRS. toyen! voilà les nouvelles de ce matin pour deux sous! celles d'hier soir pour uni — Donnez-moi celles de demain. » Où allons-nous? et que deviendrons-nous? M. Amp..., que je viens de rencontrer, croit toujours que le gouvernement républicain convient à La France. 11 voudrait me le persuader et il allègue le peu de difficultés qu'on a trouvé à l'établir le'21 février. « Un régime qui s'est fondé à la minute et comme par un consentement mutuel, n'est-ce pas admirable? Soit, ai-je répondu, niais n'oubliez pas que l'admiration est un sentiment qui ne demande qu'à finir. » Sans être précisément aux déclarations d'amour avec la République, je donnerais volontiers les mains à un mariage de raison fondé sur les convenances du moment. Mais on me demande trop. On voudrait de la passion, de l'enthousiasme, ce qui est inoins facile à allumer que des lampions. « .le jurerais bien, nous dit M..., qui; plus lard on sera charmé d'avoir la République. —Je le veux bien, lui ai-je répondu, vous jureriez; mais votre animation ne Suffit pas, et t-n pareille matière ce n'est pas assez de dire comme quelqu'un de ma connaissance, logicien médiocre, qui recourait volontiers avec ses Contradicteurs à l'argument suivant : Je vous donne ma parole d'honneur que j'ai raison, prétendant faire dç son opinion une question de confiance. » 38 souvEtiins La Révolution, à son début, a gardé dans son langage une certaine réserve; mais aujourd'hui sa pensée se fait jour, et elle se déclare manifestement dans une circulaire de M. le ministre de L'intérieur aux commissaires qu'il a envoyés dans les départements, "il où il leur donne tout bonnement pour mission de révolutionner le pays. Ce style n'a plus d'équivoques comme celui qu'on avait employé d'abord; toute obscurité cesse; nous voyons où l'on prétend nous mener ; et l'on peut dire de ce qu'on nous réserve; comme de cette tragédie de Crébillon : que sans l'exposition la pièce aurait été parfaitement claire. Celle qu'on prétend nous jouer trouve cependant une assez bonne partie du public disposée à la siffler. La Presse ne recule pas; elle tient tête et va jusqu'à dire à M. Ledru-Rollin : « Les gens que vous parlez de mettre hors la loi pourraient bien vous mettre hors la France. » J'ai assisté à plusieurs de ces journées qui décident du sort d'un pays, h n'ai guère vu de révolutions qu'on ne pût entreprendre de défaire en s'y prenant immédiatement ; mais on les laisse enraciner, et ensuite, pour arracher le gouvernement qu'elles ont implanté, il faut attendre qu'il ait vieilli. Le bruit se répand qu'un régiment est entré dans Paris, et, sons ce prétexte, M. Caussidière menace d'une émeute. 11 dit que, si l'on vient pour mettre l'ordre, il ne répond plus de la tranquillité. Unelle SOUVENIRS. M idée, aussi, d'avoir confié le soin do veiller sur nous à ce galant homme I Je vais cliez L.., où nous causons librement de la circulaire et des justes appréhensions qu'elle fait concevoir. M. de Champ.... objecte que le régime de la Terreur est frappé d'impuissance, qu'on tenterait vainement de l'établir, et qu'il y a une république impossible comme il y en a une inévitable. « Prenons garde, lui ai-jc dit, qu'on ne finisse, à force d'audace d'un côté, et de faiblesse de l'autre, par rendre inévitable la république impossible. » Il répond que notre jeune république est au bor- ceau, qu'il tant laisser le temps de se former à un enfant qui ne l'ait que de naître. Je lui soutiens, moi, que l'enfant a des dents, et qu'il mord ; témoin les quarante-cinq centimes, les commissaires et les circulaires ; et j'ajoute que tout ce que je puis lui accorder en comparant le langage des premiers jours avec celui qu'on tient aujourd'hui, c'est que sa jeune république a élé changée en nourrice. Pendant que nous discutons, L..., qui est rentré dans son cabinet, vient de recevoir un rapport. <'ii ne se. bat point au faubourg Saint-Antoine, comme le bruit s'en était répandu, mais cela pourrait bien venir. « Il y aura peut-être quelques coups de fusil, dit-il à madame de (ioyon, mais à une lieue de cbez VOUS. Vous ne l'entendrez pas. » .le finis ma soirée chez M. Molé, qui croit aussi à une lutte armée et prochaine, et craint que le parti anarchiste n'obtienne l'ajournement des élections. M SOUVENIRS. l i H Alt S. Il y a lemps pour lonl, et on le trouve quand ou veut. Je remarque que les personnes les plus occupées sonl en général les plus cxaeles. Elles savent le prix du temps et n'en dépensent que le nécessaire pour chaque chose, mais les dissipateurs n'en ont jamais assez. Aujourd'hui, contre mon ordinaire, je ne suis arrivé pour dîner qu'au moment où l'on se mettait à table à l'ambassade d'Autriche. « .Mille pardons ! ai-je dit, si je suis en retard : c'est que je n'avais rien à faire. » (Tétait exactement vrai. J'avais perdu mon temps. S'il eût été question de l'employer, j'y aurais regardé. J'ai dîné à côté de celte aimable comtesse Appony, (pie nous sommes menacés de perdre après vingt- deux ans de résidence à Paris. Constamment et également bienveillante, elle était le parfait modèle des ambassadrices. J'entends des esprits chagrins laxer de banalité cette bienveillance si aimable, et qu'ils accusent d'être trop générale. « Elle préfère tout le monde!» disent-ils. Mais qu'on ta voie à l'église, dont elle fait l'édification, ou dans son intérieur d'épouse et de mère, on connaîtra ses préférences, on se convaincra qu'elle sait choisir. -Nous m; retrouverons jamais un corps diplomatique comme celui auquel nous nous étions habitués et que nous allons perdre, les bons cl vertueux Brignoles, la gracieuse princesse de Ligne. L'ambassade d'Angleterre ne sera SOUVENIRS. 41 sans (Joule pas continuée; dos agents secondaires seront assez bons pour la République. D'ailleurs, que feraient ici dos diplomates do premier ordre? Nous n'avons plus de secrets à pénétrer. La révolution joue cartes sur laide. Il n'y aura plus que dos chargés, ou (comme disait J....) des déchargés d'affaires. Après diner, je suis allé joindre madame de G... à l'Opéra italien. Je crains que la Marseillaise ne nous y poursuive. Kilo envahit tous les théâtres. Mademoiselle Hache! a grand tort de lui prêter son appui. Elle semble si; complaire à déclamer ce chant de mort, ce D'ws ira profane. Quand j'entends résonner les premières noies de celle marche terrible, il m'est, impossible de songer aux triomphes, je ne me souviens plus que des supplices ; et, quand je vois mademoiselle Ftachel se poser en statue de la Liberté, avec le bonnet rouge, je suis tenté de lui dire, comme elle le dit elle-même si bien à Joas : Eh] i|uoi ! n'avez-voua pas des passe-temps plus doux? La scène de Racine et de Molière devrait, être à l'abri d'une telle profanation. Que la Marseillaise reste sur les théâtres du boulevard. Hier, une actrice qui n'esl rien moins que belle nous la chantait à la Porte-Saint-Martin. En outre de ses désagréments naturels, elle se croyait obligée de faire force contorsions el grimaces. A chaque couplet on lui criait «bis! » et elle recommençait comme do plus laide. ta souvuNins. Aujourd'hui nous (levions avoir les Puritains. « Allez voir sur l'affiche si on les donne, » avais-jc dit ce matin à mon porlier. Il est revenu : « Mou- sieur, on n'en donne qu'un. — Un puritain? — Oui, monsieur. » El en effet l'affiche portait I Puritani... On ferait un chapitre divertissant de la manière dont quelques domestiques comprennent des commissions et estropient les noms. L'hiver dernier, on avait envoyé de l'ambassade de NapleS me prévenir que l'on danserait le soir chez la duchesse de Serra- Capriola. Le message me fut ainsi rendu : « On est venu inviter monsieur à danser à la soirée des cabrioles. » (liiez Mczi, lorsqu'il était directeur des postes, on annonça M. Pozzo di Borgo : «Le maître de posle de bordeaux. » A la sortie de l'Opéra, quand madame Pallavicini ou la princesse Belgiojoso demandaient leurs gens, les crieurs n'ont jamais manqué d'appeler la voilure de « Paul et Virginie » et de la princesse « Belle et joyeuse. » Ce soir, les Puritains ont élé remplacés par le Nabuco de Verdi. Décidément l'orchestre abuse trop de ses forces. Chaque jour on y introduit de nouveaux instruments métalliques, contre lesquels viennent se briser les voix fêlées des chanteurs, qui recommencent la lutte du pot de terre contre le pot de fer. Jadis, un ténor n'avait à se défendre que contre les rhumes. On perdait une noie, il y avait remède. « Nozari est allé dans les pays chauds, me disait le bonhomme Tarchi, pour récupérer son si. » Mais aujourd'hui l'orchestre, armé de tous ses cuivres, pro- SOUVENIRS. cède comme l'artillerie quand elle abat des files. Les notes tombent par octave. « Fructus belli! » disait un amateur en entendant, ou plutôt en n'entendaoi plus un clianteur dont la voix avait été emportée par l'artillerie de l'orcbestre dont on cbarge les nouveaux opéras. Non ! Fructus Verdi! il MARS. La garde nationale a fait une démonstration dirigée, de fait, contre la fameuse circulaire de M. Le- dru-Rollifl, bien qu'elle ait pris pour prétexte la suppression des bonnets à poil. A l'hôtel de ville on a semblé, d'abord, accueillir favorablement les premiers arrivants; mais, d'autres ayant succédé, les ouvriers leur ont barré le passage. M. Courtais, fâcheux commandanl qu'on a imposé aux gardes nationaux, les a traités comme des émeuliers. On dit que dans la bagarre il a reçu de mauvais compliments et qu'on lui a arraché son salue. Plus tard on prétend qu'un drapeau blanc a été vu ; qu'on a entendu crier : Vive Henri V ! Le drapeau blanc s'expliquerait par une manifestation (toul le monde s'en mêle!) une manifestation, dis-je, des blanchisseuses; quant au cri de Vive Henri V, il esl permis de ne pas le croire de bon aloi, et l'on sail, en ce genre, ce que peut faire la police, sans vouloir calomnier M. Caussidiére. Enfin, la conséquence de ce que nous avons eu avant- hier a éié, pour aujourd'hui, un grand mouvémcnl SOUVENIRS. parodiste de la population ouvrière convoquée par affiches où il est parlé d'une leçon fraternelle à donner à la garde nationale. On a pu voir comment tout ce monde des rues, sous l'empire duquel il faut bien reconnaître que nous vivons depuis le 24 lévrier, est embrigadé, organisé, et comment les chefs de clubs lui donnent l'impulsion. Sur la place de Grève cette foule souriait à l'idée d'un festin en voyant une grande table dressée ; mais on ne lui a servi que des orateurs qui sont moulés dessus pour haranguer. Ce qu'ils ont dit, je n'en sais rien ; je n'y étais pas et je ne veux parler que des discours que j'ai entendus. Vers cinq heures on est venu chez moi m'âvertir que mon voisin de l'intérieur, le duc liollin, comme on l'appelle dans le quartier, venait de rentrer et qu'il allait baranguer la foule de son perron. J'ai voulu en avoir ma part. Nous n'étions guère, d'abord, qu'une trentaine d'auditeurs, et il aurait pu dire, en commençant, comme le prédicateur italien : « Pochissimi signori ! » Mais la cour ne larda pas à se remplir. Le résumé de l'allocution, qui tenait du tribun et de l'avocat, était qu'on avait donné satisfaction au peuple par le renvoi de Paris de la troupe de ligne et par la suppression des grenadiers de la garde nationale et de leurs bonnets à poil qui choquaient le principe de l'égalité en reconnaissant l'aristocratie de la taille. Tout cela assaisonné de grands compliments terminés par « je ne vous flatte pas. Dieu me garde de flatter le peuple !» SOUVENIRS. «5 PHILINTE (le duc). Non ! je ne flatte pas. ALCE9TE (moi). Eli ! que fais-tu donc, traître? Une vingtaine de voix dans la foule se chargeaient de faire le métier qu'exercent chaque soir au spectacle les chevaliers du lustre, et un demes voisins s'en fut, « charmé, disait-il, de l'éloquence de Lamartine. » Pour moi je confesse que tous ces beaux discours m'entrent par les deux oreilles el me sortent par l'autre, comme disait ma vieille bonne. On enivre ces malheureux. « As-tu entendu, disait l'un d'eux à son camarade, il nous a dil que nous pouvions tous être représentants du peuple. » On fausse toutes leurs notions du juste, du droit, du possible. On tieid école publique île déraison el île sophisme ; puis, plus tard, on leur tirera des coups de fusil pour avoir lait ce qu'on les excite à faire. Les meneurs ne cessent de pousser les ouvriers à la révolte contre leurs patrons auxquels ils prétendent faire payer les demi-journées comme des entières. «Ils ne veulent plus faire qu'un soulier! » disait un maître cordonnier qui expliquait ainsi les prétentions de ses garçons. Si l'on arrive jamais à avoir un gouvernement quelconque , comment persuadera-t-on à tout ce peuple qu'on a lâché dans les rues et auquel on ne cesse de répéter: Vous êtes charmants I vous êtes les maîtresI comment lui persuadera-t-on, dis-je, de rentrer chez lui et de reprendre ses habitudes labo- 40 SOUVENIRS. ricusement casanières. «Il est évident, comme disait M. Karr, que je cite volontiers, que la classe laborieuse voudrait ne pas travailler. » On organise des ateliers de charité dont l'inconvénient est de salarier l'oisiveté volontaire comme le chômage forcé. Tous les fainéants s'y font recevoir et appointer. Naguère, un d'eux sollicitait un emploi de « réfugié polonais. » Aujourd'hui, la condition d'ouvrier sans ouvrage, de domestique sans place est recherchée comme un droit d'admission à ces ateliers dits nationaux où toutes les professions sont confondues, où l'on fait piocher les bijoutiers, où l'on met les peintres à la brouette, mais où surtout on reste les bras croisés. Ce soir, la classe laborieuse est attroupée devant un nouveau liullclin de la République qu'on vient de placarder. Il est encore tout frais. Je voudrais pour l'honneur de notre jeune République qu'elle ne s'affichât point autant. Elle en est déjà à son quatre-vingt- dix-neuvième bulletin. La rue est obstruée par les lecteurs. La nuit finit par les disperser ; mais alors une longue file de peuple, marchant bannière en tète, el que j'ai prise de loin pour une procession (je veux dire pour une manifestation religieuse), débouche parla rue de Bourgogne. Leur but est de provoquer une illumination 'spontanée. Ouclqucs-uns SOUVENIRS. 47 convient les passants à chanter avec eux la Marseillaise. M. George Duval a remarqué dans ses curieux souvenirs de la Terreur la singulière élasticité de cet hymne que les victimes, en allant à la mort, chantaient souvent à l'unisson avec leurs bourreaux et dont s'accommodaient également ceux qui aiment le sang, et ceux qui aiment la gloire, de même aujourd'hui ceux qui aiment la paix, et qui, pour qu'on la leur laisse, consenlent à faire chorus. « Pour moi, dit un de mes voisins, je suis décidé à ne point chanter cl surtout à ne pas allumer un lampion. Ils n'ont qu'à venir! » Je lui réponds : « Vous savez bien qu'ils ne viendront pas. Vous logez au fond de la cour, vous pouvez l'aire de l'opposition ; mais moi qui ai des croisées sur la rue, je vais donner des ordres en conséquence et dire à mon portier : Fiat lux! — C'est honteux ! s'écrie-t-il. — Non I c'est logique. On casserait mes vitres, et le verre coûle plus cher que le suif. — En sorte que votre illumination est une af. faire d'économie? — Mon Dieu, oui. Seulement, comme vous voyez, elle ne porte pas sur des bouts de chandelle. » La soirée se passe assez tranquillement. J'entends crier sons mes fenêtres : « Vive la république démocratique el sociale! » Je l'aimerais mieux aristocratique el sociable. Je sens bien que j'aurai de la peine 48 SOUVENIRS. à me monter au ton du jour. Ce n'est pas de ma faute si j'ai été mal élevé. Après la révolution de 1830, M. de Sémonville, entrant dans les appartements du Palais-Royal et y apercevant des toilettes dont l'extrême négligé donnait déjà l'avant-goût du laisser-aller républicain dont aujourd'hui nous voyons le complément, disait.au roi Louis-Philippe, avec sa malicieuse bonhomie : « Je prie Votre Majesté de m'excuser si je me présente sans être crotté. » 10 MARS. Il faut reconnaître que les ours n'ont pas de plus grands ennemis que les grenadiers,— ou, au moins, que leurs bonnets. On a fait un dessin qui en représente une compagnie (je dis une compagnie d'ours et non de grenadiers) allant à l'hôtel de ville faire une manifestation. On lit sur leur drapeau : « Au gouvernement provisoire les ours noirs reconnaissants! » Un sergent-major m'a confié que les beaux hommes de sa légion regrettaient leurs bonnets, que pas un d'eux n'aurail dit volontairement au gouvernement : « Prenez mon ours. » Pas une affiche, aujourd'hui (j'ai dit que les murs SOUVENIRS. 49 eu étaient couverts), pas une affiche qui ne soit une réclame. En voici une que je viens de lire à ma porte... (Notez qu'il n'y a pas un mol de vrai ) : « Tous les propriétaires de passages vont certaine- « ment s'empresser de suivre le bel exemple donné « par MM. de Montmorency et Thayer, propriétaires « des passages du Saumon et des Panoramas, qui « viennent de faire remise à leurs locataires néeessi- « teux du premier lerme de leur bail. » Moi qui me trouve dans les propriétaires nécessiteux, qui perds un jour vingt mille francs dans une faillite et dont, le lendemain, les impôts sont doublés, je me propose de faire placarder la conlre- a(fiche suivante : « Les locataires du n° 126, rue « di! Grenelle, viennent de donner un exemple bien « touchant. Considérant la gêne où va se trouver « leur propriétaire, par suite des non-valeurs et « autres déficit dans ses revenus, ils sont convenus « unanimement de lui payer une année d'avance. » J'aperçois aux vitres d'un cabinet de lecture, rue de l'Université, le prospectus d'un livre inédit qu'on recommande comme étant l'œuvre (l'un des grands philosophes de la révolution. Je vais vous dire le nom du grand philosophe. Ne cherchez pas. Ce grand philosophe, c'est...... Maratl Rien que cela. 11 y a, au frontispice, une vignette représentant un M SOUVENIRS. homme couvert de guenilles (probablement le grand philosophe) tenant en main une tête coupée. Un de mes amis, qui me voit lire les affiches, me mêler aux groupes, aller le soir dans les maisons où je puis recueillir quelques nouvelles, me reproche d'être curieux. Je lui dis que ce n'est pas curiosité, mais inquiétude. Nous en avons tous aujourd'hui, et certes il y a bien de quoi; car nous voici décidément passés sous l'empire des blouses et gouvernés de bas en haut. C'est le cas de Caire une bien pénible application de cette pensée, que je crois de M. de Maislre : « Toute nation a le gouvernement qu'elle, mérite. » Ceci n'est pas un accident local et partiel, c'est une révolution sociale qui prend le chemin d'être européenne. Chaque jour la terre tremble, un nouveau trône est prêt à s'écrouler, un roi à s'en aller. Si l'argile pouvait convenablement interroger le potier, je demanderais à la Suprême Sagesse où nous allons, où elle compte mener tant d'hommes qui s'agitent. Nous sommes environnés de sociélés secrètes, pouvoirs occultes qui singent la Divinité. N'est-ce pas une chose effrayante que de voir en quelque sorte sa place prise par de tels agents, qui font mouvoir, sur un signe, la population ouvrière de Paris, et la promènent, enseignes déployées, des Champs-Elysées ; '' l'hôtel de ville; population sans colère, dont pas la moindre dévastation ne marque le passage, obéissant aveuglémenl à là société souterraine qui, depuis longtemps, minait la société officielle, et qui écarte SOUVENIRS. M enfin ses voiles cl se manifeste par ses chefs, inconnus, même quand leurs noms nous sont révélés ! On se demande ce que c'est que MM. Sobrier, Cahaigne, Pilhes, Rozicr, Ganneau, Lechallier, lm- bert, etc., dont nul de nous ne soupçonnait hier l'existence. Ils ont eu pourtant le crédit, le 17 mars, en mettant leur signature au lias d'une affiche, d'ébranler 100,000 hommes et de les mouvoir en ordre au travers de Paris! Certes, il y a de quoi trembler. Et que faire de tant de bras oisifs cl de tant de bouches affamées? — « J'ai compté sur vous pour me rassurer, me disait tout à l'heure l'ennuyeuse lady Radcliff; comment cela finira-t-il ? » — « Par le choléra! » lui ai-je répondu. Elle court encore. Dès le commencement de l'année, une dame m'avait proposé pour mes étrennes,— et mes dix francs, — un billet de bal au profit de la colonie agricole de Petit-Bourg, Je cherchais des défaites. « On dit que cet établissement va bien mal !» — « Raison de plus pour l'encourager. » — « A aller mal? » — Non ! à aller mieux. » — J'avais fini par accepter h; billet, Cl e'élail ce soir sou échéance, .le nie suis frouvé dans la salle de l'Opéra-Comique à peu près seul de nia connaissance au milieu de deux mille personnes. M... était au milieu d'un groupe dans le lover, plus sourd que jamais! « C'est singulier, me < ria-t-il, fli SOUVENIUS. comme on cause peu maintenant. On se regarde et on gesticule sans rien dire. » Quelqu'un est venu m'aborder amicalement. Sa figure ne m'était pas inconnue; mais, dans l'impossibilité où je me suis trouvé de mettre le nom sur celle figure, voulant toutefois répondre à sa politesse, je lui ai demandé, comme l'empereur Napoléon en pareil cas : «Comment va madame? » Kl il m'a répondu qu'il était veuf, dette locution impériale s'explique tout naturellement par l'ignorance ou l'oubli du nom de la personne à qui elle s'adresse. — L'impératrice Marie Louise en employait une autre qui pouvait passer pour un germanisme. Deux fois, à une année de dislance, en faisant son cercle, elle daigna s'arrêter devant moi, et, après un moment d'hésitation, elle m'adressa les paroles suivantes : « Vous éles à Paris? monsieur. » Espèce d'interrogation à laquelle j'éprouvais un peu d'embarras à répondre, parce qu'un fait de cette évidence ne me semblait pas devoir impliquer confirmation, et me rappelait la repartie d'un de mes amis à une dame qui, le voyant entrer chez elle, lui disait : « Est-ce vous? » Et qui, trouvant niais de répondre : Oui, préféra la négative. « Non, ce n'est pas moi! » L'Empereur donc disait « madame » tout court, parce qu'il ne se souvenait pas du nom du monsieur. «Madame votre femme » lui aurait probablement paru une expression bourgeoise, cl pourtant on s'en servait dans le beau siècle, et nous la retrouvons sous les meilleures plumes. Mais aujourd'hui on y met plus de façons. SOUVENIRS. is A la préfecture de Chartres, mon portier (je veux dire mon concierge) auquel je demandais où était mon cocher, me répondait : « Monsieur, il est allé promener avec sa dame cl sa demoiselle. » Celle nuit, à mou liai de charité, je m'étonnais de la quantité d'hommes en habit noir et de dames en robes blanches dont, jusqu'à celle heure, j'avais ignoré l'existence, .le remarquai quelques étrangères dont la toilette brillait plus parla diversité des couleurs que par leur harmonie. Je tie sais qui comparait une Anglaise à un champ clos où des couleurs ennemies se rencontrent et se livrent bataille. La garde nationale abondait à ce bal et les conversations roulaient principalement sur la suppression des bonnets à poil. J'entendis citer à ce sujet la repartie d'un grenadier qu'on avait incorporé, par punition, dans une compagnie du centre, et, quand on l'interrogeait sur la cause de sa trislesse, il relevait les basques de son uniforme et répondait en soupirant : « Si VOUS aviez eu là une grenade et qu'on vous y mil un cornet, cela vous ferait-il plaisir ? » J'entendis beaucoup d'autres jolies choses de ce genre. « Il faut que je me couche de bonne heure, dit un de mes voisins en se retirant; je suis convoqué demain malin pour une manifestation en faveur de 1 Italie el de la Pologne. » .le ne tardai pas à le suivre. — Dans ma jeunesse «ii allait au bal de bonne heure, —ce qui ne m'empêchait pas d'en sortir lard. ^Maintenant, on y vatard et j'en sors de bonne heure. Je trouve pourtant du 54 SOIIVENinS. plaisir à examiner les loileltes, à voir arriver... mais on n'arrive plus; — ou, du moins, on arrive si lard qu'il est souvent près de minuit, et alors, de guerre lasse, je vais me coucher quittant le liai avant le bal. On me dit : « Prolongez un peu la veillée, est-ce que vous n'aimez plus à voir danser?» — Au contraire, cela m'amuserait... si l'on dansait. Madame de Chastenay me contait qu'en entrant l'autre jour au bal, elle aperçut sa nièce qui causait en se pro- menantau milieu delà foule, coudoyant et coudoyée. « (Jue faites-vous là ? » lui dcmanda-t-ellc ; et celle-ci lui répondit delà meilleure foi du monde: «Ma tante, je danse. » Le bal, en traversant nos révolutions, en a pris sa part; je ne prétends pas que ce fût mieux auparavant ; je me borne à dire que c'était autrement, en évitant les comparaisons; car, pour comparer équi- lablement des temps si différents, il faudrait les voir des mêmes yeux, cl il y a cinquante ans je ne portais pas de lunettes. Pour conclusion, je dirai aux iicns de mon âge : Nous avons eu noire lemps : il est passé! Jouissons encore du présent, si nous pouvons ; et, quand nous n'approuvons pas sans restriction, blâmons, du moins, sans amertume. Je vins à Paris en 1798. J'avais quinze ans. Mon imagination, qui, jusqu'alors, avait dormi dans le repos de la campagne, ne demandait qu'à s'éveiller, « Dût le songe finir par un coup «1'' tonnerre! » Les impressions les plus diverses me pénétraient SOUVENIRS. 55 par tous les pores; car j'étais, à la fois, gai et rêveur, porté également à l'étude, à la mélancolie et au plaisir. Je passais une partie de mes journées en proie à ce vague qui fait le charme et le tourment de l'adolescence, poésie, pour les uns; licence, poulies autres; quelquefois participant des deux. J'ai bien vu des jeunes gens qui réunissaient ces contrastes et brouillaient ensemble les rêves de Hené et ceux de Faublas. Supportant impatiemment toute espèce de gène, une vie réglée et alignée n'était point mon fait, et pourtant, je l'ai dit, l'étude m'attirait. Mais, ne sachant, à laquelle me livrer dans un âge où j'aurais dû être encore au collège, mes ré- flexions les plus sérieuses aboutissaient à dire comme le chevalier de Parny, alors mon poêle préféré : liions, chantons, A mes irais! Occupons-nous à ne rien faire. Je ne faisais donc rien, ou à peu de chose près, cl mon temps ne s'en écoulait pas moins bien. «Je ne m'ennuie jamais, disait un moraliste de ma connaissance, en société avec l'oisiveté; elle est si entourée I » Il en parlait comme d'une respectable mère de famille... Je n'ose avouer que, parmi Ions les enfants qu'on lui connaît, quelques-uns me paraissaient assez aimables! Nous étions en plein Directoire; je participais de mon époque, dépendant, an fond de ma conscience, je sentais le besoin d'opposer quelque digue au torrent, de me faire une occu- M SOU VENIRS. pation. Je pris un maître de violon, palliatif insuffisant ! M. Robert me donnai) des leçons puo du Vieux- Colombier, dans la maison où les antiquaires du quartier prétendaient que .Molière, la Fontaine et Racine venaient visiter Boileau, chez lequel le génie tenait table frugale et faisait sa partie carrée. Mes sympathies trouvaient là où s'attacher, car j'ai pratiqué de bonne heure le culte des vieilles maisons, et je n'en vois pas disparaître une de l'enceinte du Taris de mon enfance, sans que le marteau démolisseur ne retentisse en moi, et que je ne me lamente sur ses débris. Les locataires, voisins de M. Robert, avaient aussi leurs chagrins depuis que je m'étais avisé d'aimer la musique. Le peu d'épaisseur des cloisons les obligeait de prendre à nos concerts une part bien involontaire. Ils en firent quelques plaintes qui refroidirent ma vocation. Et pourtant je crois que, avec le temps, j'aurais pu acquérir sur le violon un talent fort..... ennuyeux. Du reste, on m'a bien revalu, depuis, les ennuis que j'ai pu causer alors, et je n'ai eu dans ma vie que trop de voisins cultivant la musique ! J'entends dire : «On n'apprend rien qu'à ses dépens. » Pardon, le violon s'apprend surtout aux dépens des autres. • n jeune homme, que je rencontrais partout, me parla d'une fête qui se préparai! du;/ madame Tal- lien, et où il se proposait d'aller. Je lui demandai s'il pourrait m'y présenter. «Vous présenter? sou YENI us. non. Mais fnil.es comme moi : allez-y. — Comment'.' vous iriez sans billet? — Eh ! pourquoi, me répondit-il avec une grande ingénuité, aurnis-je besoin d'un billet puisque l'on n'en demande point en entrant?» Et il m'expliqua qu'ayant l'horreur d'aller quêter des invitations il préférait s'inviter lui-même. Cela lui réussit jusqu'à ce qu'il eut été mis à la porte. Je ne me souciais pas de courir pareille chance, et j'avais des moyens plus licites d'introduction. Toutefois, avant d'y recourir, je parlai de mon dessein à un homme grave, d'excellent conseil, cl auquel j'en demandais quelquefois... sur 1er, choses auxquelles j'étais décidé d'avance. « Qu'iriez-vous faire, jeune homme, me dit-il, chez celle Sémiramis du Directoire? » (Il l'appelait ainsi, je crois, parce qu'elle logeait rue de Babylone.) Je le laissai dire, mais j'é- prouvais intérieurement un vif désir de voir celle hclle personne du nom de laquelle retentissaient, non-seulement les salons d'alors, mais encore les échos des prisons; dame de bon secours, qui, après les jours d'épouvante et de crime, était apparue à tant de malheureux, leur prêtant son appui, leur ouvrant un port, enfin les aidant auprès des puissants du jour d'un crédit que sa bonlé lui faisait rechercher, et auquel sa beauté ne nuisait pas. Madame de Lameth pria Alexandre de Girardin de se charger de ma présentation. Je devais le faire demander à la porte; j'arrivai à neuf heures, une heure trop loti J'avais affaire à un lion (alors on aurait dit un incroyable) qui ne paraissait point au bal &8 S0UVEN111S. avanl dix licurcs. — Que faire'.' La nuit élail belle et le jardin m'invitait à la promenade. Ce jardin aurait pu passer pour un parc. Il renfermait touL l'espace compris entre les hôtels de la rue de Varenne, la rue de Labylone et les boulevards neufs. En ce temps, point de rue Vanneau, point de rue Barbet, point de rue Cbanaleille, et, à leur place, de vastes pelouses d'un gazon court et serre, des bois, des mouvements de terrain. La lune, se dégageant par moments des nuages, frappait en plein sur l'église des Invalides, cl la blanchissait du pied jusqu'au faite, comme, depuis, j'ai vu à Rome, dans les so- lennités saintes, le dôme de Saint-Pierre s'illuminer subitement cl briller la nuit dans le ciel. A ma droite, à travers le feuillage, des girandoles chargées de bougies de la salle de bal jetaient leurs clartés jusque sur les massifs et les plates-bandes delà terrasse. J'entendais les voix de l'orchestre qui m'appelaient. Je me rapprochai de la maison, et je regardai par les fenêtres en attendant que la porte me fût ouverte, (l'était la première lois que j'assistais à pareille lanterne magique; les magiciennes n'y manquaient pas Derrière le vitrage, toutes ces jolies femmes passaient et repassaient dans une serre circulaire, se confondant avec les fleurs. La plupart étaient vêtues à la grecque, d'une tunique plus ou moins ouverte, plus ou moins transparente, sur laquelle bottait le péplum en gaze de couleur. l'ai entendu raconter depuis que quelques-unes de ces da mes portaient le bas de leur robe relevé le long de la SOUVENIRS. 59 jambe à la chasseresse; mais je l'aurais certainement bien remarqué, et je n'ai vu ce genre de décol- letage iju'au théâtre, notamment au début de madame Ida Saint-Elme, dans le rôle de Didon, où la beauté de sa jambe (genou compris) ne la garantit pus des sifflets du parterre, qui n'avait point encore abdiqué et faisait bonne justice. Cette madame Saint-Elme était la même dont la librairie a tant exploité depuis l'équivoque célébrité sous le pseudonyme de la « Contemporaine. » liien de semblable à sa jambe ne se découvrail donc, dans le bal auquel, en ce moment, j'assistais par la fenêtre. Je n'aperçus point non plus la fameuse ceinture de madame L...., sur laquelle était brodé en gros caractères : Égalité, Fraternité. Elle disait naïvement : « J'ai supprimé Liberté, de peur qu'on n'eu prenne. » L'arrivée de mou introducteur me permit enfin 'entrée du salon, qui me parut immense, effet que 111(1 produisaient alors tous les salons,probablement parce qu'ils étaient moins garnis de meubles qu'aujourd'hui, ou peut-être aussi, comme me le disait "ie dame de mes ennemies à laquelle je faisais dernièrement part de ma remarque, parce que j'étais •noins gros, et qu'on se prend naturellement pour point de comparaison. Mais je croirais plutôt que la Jeunesse qui voit tout en beau voit aussi tout en gratùk. La Société de madame Tallicn offrait un singulier pêle-mêle de généraux, d'émigrés, de jacobins, d'ar- 60 SOUVENIRS. listes, de danseurs, sans compter les sauteurs politiques; — des ambitieux d'un passé plus ou moins ancien, plus ou moins honorable, interrompus dans leur chemin par la Révolution, et qui cherchaient à reprendre la lile; — les uns auxquels la fortune n'avait pas encore dit son dernier mol; d'autres à qui elle n'a pas tenu toutes ses promesses; jeunes et vaillants officiers faits pour briller au premier rang, maréchaux de France morts capitaines ou colonels. Ici l'épaulette dominait. Son règne de quinze ans commençait. Les avocats s'inclinaient devant elle; bien plus, ils se taisaient!... Ils avaient fait leur temps. Depuis, nous avons eu celui des banquiers. Le Icinps de l'Arabie est à la fin venu. Ce n'est pas qu'il n'y eût aussi, dans celte nombreuse assemblée, de hauts et puissants financiers, les Séguin, les Ouvrard, car il y avait de tout et de lous les régimes. — On me montra des maris qui avaient plusieurs femmes, des femmes qui avaient plusieurs maris. Puis des enfants de l'amour qui se trouvaient là comme chez eux. Je n'ai point remarqué que leur origine leur ait nui. Alfred de Lameth en parlait avec jalousie : « Je suis bien placé dans le monde, disait-il; il ne me manque, pour réunir toutes les chances du succès, que d'être bâtard. » Quelqu'un qui jouissait de cet avantage, indépendamment de beaucoup d'autres, mie jeune, riche et jolie personne, était à la veille de se marier. Son futur énumérait avec, complaisance les diverses qua- SOUVENIRS. (il lités qu'il trouvait on elle, sans toutefois parler de celle-là. « A l'entendre, lui dit Montrond, on croirait que lu épouses une tille surnaturelle I » 11 était là (Montrond), spirituel et insolent comme à son ordinaire. On faisait groupe autour de lui et de madame de C...., avec laquelle il venait d'avoir une altercation assez vive, et qui s'échappa jusqu'à lui dire « qu'elle lui ferait voir du pays. » A ce défi de mauvais goût, il se contenta de répondre eu la regardant du haut en bas (elle était fort maigre) : « Madame, ce serait du plat pays. » Voilà quel était le ton du bal auquel j'assistais. Ces madrigaux ne ressemblaient guère à ceux dont, au siècle précédent, on formait la guirlande de Julie dans ces cabinets où Y incomparable Arténice tenait sa cour. — Celle cour, si agréablement dépeinte par Fléchier, nombreuse sans confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil et polie sans affectation; la société de l'hôtel de Rambouillet, comme celle que j'avais sous les yeux, était la fidèle représentation de son époque. Voilà bien du chemin de fait depuis Louis Mil ! Au souper, ce fui encore pis. Lorsque les femmes se furent levées de table, les jeunes gens les plus à la mode en I7U ( .) prirent leur place. On chanta des chansons, — et quelles chansons! Elles auraient paru libres dans un corps de gardel et nous étions près de la salle de danse, et si près, qu'on vint enfin de la pari de madame Tallien avertir nos chanteur» (juo i c ,i r musique (on ne parla pas des paroles) 02 SOUVENIRS. troublait les dames et faisait plus de bruit que les violons. En rentrant dans le bal, on me fit remarquer la grande et forte madame ***, une de ces beautés parfaitement désagréables dont M. de Tressan disait : « Fil qu'elle est belle ! » Elle faisait exactement la contrepartie du plat pays de madame de C*** ; et un de nous disait : « Je ne me rappelle pas d'avoir rien vu de pareil depuis ma nourrice. » Une observation essentielle pour les chroniqueurs qui voudraient ajouter un chapitre à l'histoire de la société, si agréablement ébauchée par M. Rœderer, et donner une idée des mœurs parisiennes au temps dont je parle, c'est que deux jeune-France se trouvaient alors en regard, distinctes, non-seulemeiil d'origine, mais de façons et de langage même. En les confondant, on s'exposait à prendre les fasbiona- bles pour les incroyables, cl B faire jurer « ma paofe d'honneur » à MM. de Noailles, lir. de Boisgelin et autres, qui représentaient l'ancienne élégance aristocratique jointe aux manières anglaises, et qui resté" re.nl pour ma génération les arbitres de la mode. L'autre France, élevée à l'ombre des arbres de la liberté, se sentait d»! celte inlluenee révolutionnaire. Elle s'était appelée, après Thermidor, la Jeunesse dorée, el avait fourni les caricatures de l'an Y, les muscadins et les incroyables. Il y avait entre ce monde de lu Révolution el celui de l'émigration, la distance du faubourg Saint-Germain à la Chaussée SOUVENIRS. fil d'Antin ; un fleuve entre deux. Les émigrés revenaient occuper les hôtels déserts de leurs pères, dont les petites maisons de plaisir avaient passé aux enrichis du temps et servaient de modèles aux demeures modernes. Tout contrastait entre les deux quartiers et leurs habitants : ainsi, les incroyables portaient de larges babils carrés et les cheveux pendants et poudrés ; tandis que les l'asbionablcs arrivaient de Londres avec l'habit bleu à boutons de métal marquant la taille, le gilet de piqué blanc et les cheveux coupés court et sans poudre, comme l'usage s'en est conservé depuis, sans interruption. Cette coiffure avait été à peu près celle des Jacobins pendant leur règne. Aussi la jeunesse restée en France n'avait eu garde d'abord de l'adopter ; elle affectait au contraire de se poudrer à frimas, et il fallut du temps et l'ascendant de la mode anglaise pour l'aire abandonner l'amidon et la pommade, et décider à couper les queues et les cadenettes. Celte nuit les deux jeune-France se livrèrent à une lutte fort animée dans le champ clos de la danse. Je ne puis dire que les armes y fussent toul à l'ail cour* loises, et l'on s'exposait bien à quelques atteintes en se tenant trop à portée des pas de zéphyr de M. Tré- nitz et des jetés-battus de ML Esp. de l'Aigle; toutefois, il est à rémarquer qu'au milieu du dévergondage de ce temps la danse avait conservé sa décence. sautait noblement. Le genre êchevelé aurait paru détestable à ces messieurs, qui chantaient au bal de 81 vilaines chansons; et, comme disait l'un d'eux, 61 SOUVENIRS. en employant le style mythologique alors en faveur, libertins avec Euterpe, ils restaient cliastes avec Therpsicore. La galerie aurait hué les poses excentriques et les pas ébouriffants qui l'ont fureur aujourd'hui au Château-Rouge et chez Musard. On n'est grotesque que quand on ne peut pas être gracieux. Trénitz reprochait à Monlhreton d'abuser de l'entrechat. « Sacrifiez aux Grâces, lui disait-il, et réprimez vos gambades. Vous avez la danse d'un pâtre? » Ce M. Trénitz, spirituel et ridicule, était le chef d'une légion de jeunes danseurs, velocis Zephyri proies, véritable corps de ballet arrivé de Bordeaux en pirouettant, et qui avait fait irruption dans les bals de Paris. Nouvelle Gironde dont l'éloquence se bornait aux poses et aux gestes. Il fallait les voir ne louchant la terre que par complaisance, comme leur patriarche Veslris, aériens jusque dans leurs cheveux llottants (cela s'appelait vulgairement des oreilles de chien, et pour les femmes, des repentirs); madame de fir.., qui brouillait les mots, en faisait « des repentirs de chien. » Ces longues boucles suivaient tous les mouvements du danseur et battaient l'air comme deux ailes, secouant la poudre et exhalant le musc. Tel était Trénitz : tel était ce roi delà danse sous la République, rivalisant avec toutes les gloires de l'Opéra et l'emportant sur les danseurs de profession pour la délicatesse et le moelleux. Si parfois il se permettait quelques pas plus accentués; s'il s'élevait de terre par un rapide élan, comme il retombait lentement, ou plutôt comme il descendait! SOUVENIRS. 68 La valse, depuis peu, avait passé le Rhin et s'était naturalisée chez nous. Trénitz l'appréciait comme délassement et pour la commodité de la conversation ; il l'appelait la danse intime, dette « intimité » d'alors pourrait aujourd'hui paraître froide et cérémonieuse, car on valsait sérieusement, lentement, la valseuse tenant son valseur tellement à distance, qu'un tiers eût pu passer entre deux. Mais c'était surtout dans la gavotte que brillaient les danseurs bordelais Trénitz, Lafilc, Charles Dupaty (ce dernier célèbre à meilleur titre 1 ). Quand l'orchestre faisait entendre la première mesure du menuet d'introduction, tous les spectateurs, jeunes et vieux, accouraient et formaient le cercle. J'entendais dire autour de moi : « Comme il ôte bien son chapeau! Connue il salin; de bonne grâce ! — Et pourtant, remarquait à mi-voix un des nestors du bal, c'est loin du marquis de Coigny et du vicomte de Noailles ! » On vit aussi reparaître à cette fêle de madame Tallicn quelques types de l'ancien régime antérieurs à l'émigration, et deuil les façons tranchaient bien plus encore avec celles de la France nouvelle. C'étaient les derniers modèles d'une politesse révérencieuse dont l'excès pouvait faire suspecter à bon droit la franchise, et qui tenait de l'humilité de Phi- linte lorsqu'il aspire si modestement à l'honneur de se couper la gorge avec le comte de Tufièré ; ou des r cgrets d'Alcidas quand il ressent tant de chagrin ' Il était sculpteur distingué. 4. 00 SOUVENIRS. d'être obligé de donner des coups de bâton ;ui seigneur Sganarelle. Cette politesse, toute préventive, dirigée contre la familiarité, n'était pas comprise par la plupart d'entre nous, qui n'y entendions pas finesse ; et, comme rien n'était plus respectueux en apparence que ce luxe de révérences, nous remarquions seulement que les gens âgés étaient parfaite" ment élevés, et qu'ils rendaient à la jeunesse ce qu'ils lui devaient. Il me prit pourtant quelque doute, et, cherchant à m'en éclaircir : « Comme il vous salue jusqu'à terre ! dis-je à Elie de Pons, en voyant le comte Louis de Narbonne se prosterner presque devant lui à plusieurs reprises, en imprimant à son corps le mouvement de la balançoire. — C'est pour que je ne lui donne pas la main, me répondit-il. — Comment ! ces beaux dehors d'humilité sont donc do la fierté'.' » Je me tins pour averti, L'état de l'ancienne société, dans les temps qui précédèrent sa chute expliquait celte façon d'être, celle affectation de politesse, celle, du moins, que la bienveillance inspire. Jadis les prérogatives de la naissance n'étaient point contestées, he mélange avec les classes inférieures n'arrivait jamais jusqu'à la confusion. Mais, plus lard, le sentiment de sa supériorité, (jui pour la haute aristocratie, avait élé longtemps nue certitude, devint une inquiétude quand clic vit venir la Révolution et un monde nouveau s'élever à côté d'elle. Les seigneurs, quand ils quittaient la cour, se trouvaient en conlael dans les salons de Paris avec les gens de lettres, les philoso SOUVENIRS. 61 plies, et, de plus, en relation de pareille avec Ions les parvenus de la finance, au sein de laquelle, infidèles à leur sang, leurs pères, sous le règne dissolvant de Louis XV, leur avaient été chercher des mères... l'our se soustraire aux prétentions de l'égalité, ils imaginèrent d'avoir recours à cette humilité feinte que le comte Louis de Narbonne possédait émiucm- ment, « J'échappe, disait-il, à la familiarité par le respect. » 11 vous atterrait par ses saluls. Mais, avec, ses supérieurs même, l'impertinence se retrouvait sous ce masque obséquieux. Jeune, il avait servi dans la gendarmerie. Un jour, s'étant présenté un peu débraillé chez le marquis de Castries, qui tenait beaucoup à l'ordonnance, celui-ci, tout en causant, lui boulonnait sa veste, lui ragrafait son uniforme, et M. de Narbonne le laissait faire et se contentait de dire avec force inclinations de tète : « Monsieur le marquis, les bontés dont vous m'honorez vont nie forcer à renvoyer mon valet de chambre. » L'impertinence a des nuances très-variées : elle <'s| (li> lous les pays, omis nous y excellons. «Est-il vrai, madame, demandait lady Jersey à la marquise ( lo Coigny, que vous vous soyez permis de dire que j étais une sotte? » — « Madame, répondit celle-ci, il cs t vrai que je l'ai entendu dire, mais je ne l'ai point répété. » La rentrée des émigrés nous ramena des noms longtemps chers à la France, que les jeunes gens de c c temps n'avaient guère rencontrés que dans les 68 SOUVENIRS. livres (ceux qui lisaient). — A une soirée chez M. d'Aubusson, on vit arriver plusieurs dames dont deux sœurs charmantes (j'étais loin de prévoir alors les liens de respect cl de tendresse qui devaient un jour m'unir à l'aînée!). — Elles s'assirent à la suite l'une de l'autre et formèrent, comme se plaisait à le faire remarquer le maître de la maison, an canapé de Montmorency. Peu à peu le faubourg Saint-Germain se reconstitua ; il reprit sa prééminence sociale, ce qu'on appelait sa pureté ; et, pour le fondre plus tard avec la révolution, il ne fallut pas moins que le puissant creuset de l'empire. Toutefois, dès le temps dont je parle, les goûts militaires, si naturels à la jeune noblesse française, n'avaient pas tardé à se déclarer. On s'empressait de s'engager dans les serins, dans les houzards de Fournier, l'ancien Chamboran. On se plaisait à traîner un grand sabre. <>n avait bonne mine et mauvais ton. Beaucoup d'officiers, des généraux même naguère soldats, en conservaient les manières. Aussi Montrond disait finement à l'un de mes amis récemment enrôlé et qui affectait, en bonne compagnie, de se poser et de parler comme à la caserne : «Laissez cela à vos supérieurs. » Ce peuple, qu'on a lâché dans les rues, se plaint du mal qu'il fait. Il effraye les propriétaires qu'il ac- SOUVENIRS. 69 cuse de vouloir se sauver do Paris, et ceux-ci s'en iront parce qu'on les effraye. Beaucoup d'ouvriers des ateliers nationaux passent leur temps à vaguer et à jouer au bouchon. On leur donne vingt sols par jour, la demi-solde de l'oisiveté, et ils la préfèrent à la solde entière qu'il faudrait gagner par quelque labeur. Tout en se promenant ils crient et chantent à tue-tête. Saint Augustin conseille de chanter en travaillant : Inier laborandtim, cantand'um. Sans doute, on ne fait rien de mieux que ce qu'on fait gaiement. Mais la Marseillaise qu'on chante sans travailler n'est pas gaie, surtout quand on l'entremêle tic propos qui ne sont rien moins que fraternels. « Voyez ! disait une de ce8 bandes errantes en passant devanl les volets fermés de la façade d'un hôtel donnant sur la rue, — ces gueux de riches! les voilà bien ! Ils éinigrcnt ou ils s'enferment pour conspirer dans l'ombre contre la république, au lieu de consommer, de dépenser et de faire gagner de l'argent aux pauvres ouvriers! Ah ! sans les volets, on leur casserait bien leurs vitres! » Quelques jours après, le même hôtel est ouvert, les fenêtres éclairées. Le gueux de rtc/w a du monde ; il donne à diner. Les mêmes fainéants repassent, cette fois, entre deux ou trois vins. « Voyez comme ils insultent à la misère publique I Ça donne à boire chez soi à des carlistes pendant que l'honnête ouvrier meurt de soif dans la rue ! » 70 .SOUVENIRS. Je contais cela à X... «Que voulez-vous! m'a-t-il dit; ces pauvres gens, qui depuis les journées de l évrier se grisent de leur vin, ne seraient pas fâchés de goûter un peu du nôtre. » Décidément, on est bien heureux, par le temps qui court, de savoir prendre son parti, et, comme dit madame de Sévigné, de n'être point sujet à se pendre. Nous sommes bien malades, et je commence à croire que nous n'en réchapperons pas, malgré les belles promesses des opérateurs qui disent qu'ils nous guériront. On parlait dernièrement, dans un journal médical, d'une opération nouvelle tentée sur un blessé. Une commission avait été nommée pour y assister, et le secrétaire en rendait compte dans les termes suivants : « L'opération a parfaitement réussi. Le lendemain le malade est mort. Ce n'est donc qu'un demi-succès. » Je crains que nos gouvernants, en opérant sur le corps social, obtiennent précisément un demi-succès pareil, et j'aimerais autant qu'on retardât l'opération. — Je me souviens de cet axiome d'un livre de cuisine: «Le lapin demande à être écorebé vil, le lièvre préfère attendre. » Je suis tout à fait du sentiment du lièvre. La niaiserie dans l'atrocité, c'est une chanson qui se termine ainsi et qu'on chante publiquement dans certains cabarets (le la banlieue : « Ali! qu'il est doux de voie tomber des tèles 1 « Voilà pourquoi je suis républicain ! » SOUVENIRS 71 On avait surnommé Harrère l'Anacréon do la guillotine. Nous y revenons. Les réfugiés de toutes les nations, Beiges, Polonais, Italiens, sont ravis de nous voir faire de si belle besogne et y coopèrent de leur mieux. Unies entend proclamer : « Il n'y a qu'à Paris qu'on jouit du spectacle d'un peuple vraiment libre! » On voit bien qu'ils assistent gratis à ce beau spectacle ; mais nous qui payons les places, nous craignons qu'elles ne nous reviennent fort cher. L'abbé Galiani définissait la liberté : «Le droit de se mêler des affaires des autres. » M. Thiers est plus dans le vrai quand il réclame la liberté de chacun, limitée à la liberté d'autrui. Les révolutionnaires d'aujourd'hui nous chantent les mêmes antiennes dont j'ai eu, — des mon enfance, — les oreilles rebattues. Leur fraternité, comme celle du temps de la Convention, consiste à se prendre entre frères la bourse et la vie, sans même laisser le choix comme les voleurs de grand chemin vous en font du moins la politesse. On est, comme disait M. Pierre Leroux dans une autre occasion, le plagiaire du passé. Car rien de nouveau sous le soleil, et l'absurde moins qu'autre chose, Je connais un utopiste qui, par fanatisme pour Rousseau, s'est logé rue du Contrat-Social, tout Près de celle de la Vieille -Friperie (car ces deux l ues se joignent), l'une est le prolongement de l'autre comme m les deux écriteaux avaient voulu l'aire nue epigramme. Ces gens-ci n'inventent rien ni dans leurs discours ni dans leurs écrits. Un de leurs jour 72 SOUVENIRS. naux s'appelle la Canaille, un du leurs clubs les Jacobins. « Connu 1 » peut on dire d'avance à chaque loast qu'ils portent dans ces banquets où l'on ne sert que du réchauffé, et rien n'empêché qu'on ne tombe avec eux dans une erreur semblable à celle de ce vieux monsieur dont les fenêtres donnaient sur le jardin d'une pension ; et connue il y voyait de tout temps jouer des enfants : « (l'est singulier, se disait- il, ils ne grandissent pas! » Les Jacobins, depuis que j'en vois, me semblent aussi n'avoir pas grandi. Ce sont de vieux enfants qui ne cessent d'évoquer le fantôme hideux de la première révolution et acceptent, en s'en glorifiant, l'injure du nom de montagnards. Toutefois il est juste de remarquer que quelques-uns d'entre eux y mettent une certaine discrétion. J'ai lu un de leurs programmes où ils annoncent qu'ils espèrent pouvoir se passer de la guillotine, et que, pour le moment, ils n'exigent point de lètes. Ils s'arrangeront autrement, be baptême du sacrifice suffira, «lisent-ils. C'est, certainement, fort honnête de leur part; nous n'aurons que des saignées d'argent. « Pour moi, disait II .., je suis résigné à me laisser tout prendre, excepté la vie. Si ou en vient là, je me lâche. » Je lui citai l'apologue de cet homme, surpris par des voleurs, et qui se laissa dévaliser pièce à pièce; mais le point d'honneur se réveilla quand on voulut lui ôler son épée ; il menaça de s'en servir, el les voleurs s'enfuirent. 'Joe ne commençait-il par là'.' Il aurait, parla môme occasion, conservé sa bourse. SOUVENIRS. 77. ïî M A liS. J'ai trouvé le duc de Cast.... arrêté devant les affiches. « Que lisez-vous là, mon cher duc?» Celte appellation a fait froncer le sourcil à un citoyen qui épelait le prospectus d'un nouveau club, cl je n'ai pas eu la même présence d'esprit que le feu duc de Mort cm.... dans une circonstance analogue. Après la première révolution, dans le temps où l'on n'avait pas le sou (il reviendra), force était aux gens qui, naguère, allaient à six chevaux, de voyager en diligence et en patache. Le duc de Morlcm... éta t venu ainsi de Normandie à Paris, avec la princesse de Craon ; et, dînant à table d'hôte, il oublie leur incognito réciproque et l'appelle madame la princesse. Tous les yeux se tournent vers elle. Sans se déferrer d continue : « Ne m'avez-vous pas dit (pic vous avez des nouvelles de monsieur la Princesse? Il parait qu'il fait de bonnes affaires.....l'espère qu'il viendra bientôt au pays. » lai fait de titres donnant lieu à des méprises, il faut bien reconnaître qu'aucun n'y prèle plus que celui de citoyen. M. flocon et autres, font de leur mieux, pour le remettre en circulation. « Et le nom do. monsieur ni, chez eux, hors d'usage. * Pourtant j'en appelle à M. Flocon lui-même. L'autre jour, quelqu'un voulant savoir son nom, demanda à 74 SOUVENIRS. son voisin : « Quel est ce grand monsieur? » En bonne foi, pouvail-il dire : « Quel est ce grand citoyen? » Et les gens qui, par jugement, ont perdu leurs droits de citoyens, faudra-t-il les appeler : « Mon condamné? » La question me parait parfaitement résolue dans ce vers : Appelons-nous messieurs, et soyons citoyens. « Etes-vous aristocrate ou démocrate? » demandait-on à un employé du ministère de la guerre. « Mieux que cela, répondit-il, je suis bureaucrate, et j'aurai le dernier. » 11 avait raison; tout gouvernement est condamné à subir le joug de la bureaucratie. La plume est là ! lion gré, malgré, tout gouvernement lui passera par le bec. Il y a quarante ans que j'ai entendu dire à M. de Montalivct, alors ministre de l'intérieur, que les bureaux et les arebives cbasscraienl de Paris ses habitants ; qu'ils envahiraient successivement tous les hôtels , et qu'au train dont on y allait on pouvait, en calculant sur le terme moyen des dix années qui venaient de s'écouler, assigner l'époque on le faubourg Saint-Germain ne serait plus qu'un immense sac à papier; et, tout en gémissant, il y contribuait de son mieux. .Moi, qui parle, à combien d'écritures SOUVENIRS. 75 à peu près inutiles n'ai-je pas accolé ma signature pendant vingt années d'administration? Je dis inutiles à conserver. Eh bien, je parierais que pas une de mes lettres n'a été brûlée depuis. Quand je vins dans le département de la Manche, le secrétaire général me remit la clef d'une chambre où toute la correspondance confidentielle d'un de mes prédécesseurs était enfermée, en observant que jamais, à sa connaissance, on n'avait eu occasion d'y recourir et de ta cmisultcr. J'entrai dans celle pièce et je la trouvai pleine déliasses empilées cl couvertes d'une poussière que je respectai. Je refermai la porte, et pendant l'espace de six années je ne l'ai pas rouverte. Voilà, certainement, des papiers convaincus d'inutilité, qui, depuis vingt ans, tiennent la place d'un locataire. En revanche, on m'a fait voir, à la préfecture de la Meuse, le seul recueil vraiment important à conserver parmi les actes d'une administration : le registre des arrêtés, au bas desquels le préfet, M. Leclerc, frère du premier mari de la princesse Borghèse, >'ivait omis d'apposer sa signature, négligence que sa mort avait, depuis, rendue irréparable et dont le résultat légal était de Frapper de nullité toutes lesex- péditions qui pouvaient en être délivrées. A la préfecture de la Sarthe, je me souviens d'avoir condamné au l'eu un énorme dossier intitulé : « Destruction des loups. » Une feuille de papier aurait pu suffire chaque année pour en gardernote. Maisce 11 est pas ainsi que l'entendent les commis. Un d'eux ' ,|; »t spécialement attaché aux loups. Il n'avait garde 70 SOUVENU! S. de se bornera faire toul bonnement payer la prime pour chaque tête qu'on lui présentait; c'eut été cxpédilif, et son importance en aurait trop souffert. IL prenait un arrêté où toutes les lois et règlements sur la matière étaient rappelés ; après les considérants venait le dispositif ainsi conçu : Arrête : Art. 1 er . Les oreilles dudit loup seront coupées. Ai l. "2. Sur le vu desdites oreilles la somme de... sera acquittée au porteur. Art. ."). Etc., etc., etc. Puis il accompagnait l'arrêté d'une lettre d'envoi portant : J'ai l'honneur de vous adresser l'arrêté par lequel en vertu des lois... (répétition du considérant) vous êtes autorisé à... (répétition du dispositif) - Enfin, pour compléter l'œuvre, en marge de celte lettre d'envoi, il inscrivait unr ésuméd'icelleen commençant ainsi : On lui adresse l'arrêté par lequel il est autorisé, etc., et les minutes de l'arrêté et de la lettre d'envoi ainsi libellée étaient religicuse- sement cnliassées pour être conservées aux archives. Quand je fus nommé auditeur, on m'écrivit, du conseil d'État: A monsieur Joseph d'Estourmel, rue Garaneière à Paris , pour me demander de faire connaître au secrétariat mon nom,mon prénom ci ma demeure. .1,. n 'eus pas nuire chose ;'i faire (pu: de renvoyer l'enveloppe. SOUVENIRS. 77 Il y a tics gens qui, après n'avoir rien su empêcher, s'avisent aujourd'hui de prévoir, et vous poursuivent de leurs prédictions sinistres. « Ce n'est encore rien ! vous disent-ils. delà ne fait que commencer; vous en verrez d'autres ! » Je l'espère ; je ne liens pas tellement à celles-ci. l'ne faculté qu'ils me reprochent, et dont je me félicite, c'est de pouvoir, sinon oublier, du inoins me distraire du cauchemar d'une révolution par une agréable causerie, par de la musique ou la lecture d'un bon livre. « C'est que vous ne sentez pas vivement. » Au contraire, c'est que je sens vivement la lecture, la musique, une bonne conversation, et je sentirais de même le charme de la vôtre si vous vouliez seulement ne pas me dire toujours la même chose. J'ai passé ma soirée à entendre faire l'éloge de quelques chauds républicains qui occupent aujourd'hui des emplois politiques et que nous trouvons charmants depuis que nous avons eu peur. On a remarqué que plusieurs étaient médecins et très-bons médecins, a ajouté M... Il est à craindre alors que la république ne meure point cuire leurs mains. On est convenu que messieurs tels et tels étaient des corn- munistes déclarés, mais religieux, charitables, a-l-on observé, capables de donner tout nôtre bien aux pauvres. Cela m'a rappel,-. |,. S vertus de mademoiselle \... que M. de... a fait la folie d'épouser quand elle était actrice cl qui, depuis, a justifié cette foliepar leslrirl accomplissement de tous ses devoirs d'épouse et de 78 SOUVENIRS. more. Nous en parlions devant madame Sweteliine. « Voilà, dit-elle, une bonne conduite qui est d'un bien mauvais exemple ! » Je ne suis pas non plus sans inquiétude sur les vertus du socialisme ; je crains qu'on ne finisse aussi par l'épouser. La bonne madame de..., qui brouille tous les noms, partage mes craintes. « Au fait, nous disait-elle, il est impossible de ne pas être effrayé des progrès du solécisme. » Je fus ce soir au Jardin-d'Hiver, à un bal de charité. Plusieurs des épouses de nos gouvernants y figuraient en qualité de patronesses, dans une grande loge découverte. Iles daines, réunies et parées, formaient comme une corbeille, où, — il faut bien le reconnaître, — les fleurs d'automne dominaient. Du reste leurs figures et leurs toilettes n'offraient rien de remarquable et m'ont paru fort insignifiantes. J'entends les passants ebueboter : « (,'e sont des beautés provisoires! » D'autres : « Voilà le plus beau flocon de la couronne. » Un groupe s'est formé autour d'un des puissants du jour pour contempler la laideur eu personne. Malgré les fonctions qu'il exerce, on peut douter que son compatriote Jérémie l'eût eu en vue quand il prophétisait en disant : « \ous êtes la beauté de la Justice. » Et toutes les fois que je lis dans la Gazette des Tribunaux, au pied du récit d'un attentat quelconque, celle phrase consacrée : « La justice informe, » elle me fait songer à M. Crémieux. Les étrangers nous doivent un peu d'indulgence SOUVENIR S. 7 il quand nous estropions leurs noms. A propos d'un nom historique qui figurait ce soir au bal, une dame allemande m'a demandé si nous avions encore en France des Carillons ; et comme elle vit que je ne comprenais pas : « .le veux dire, reprit-elle, des descendants de ce brave Carillon qui se pendit sous Henri IV. » l'ne troupe de gens du peuple vient de passer devant ma porte, avec des drapeaux, précédée d'une espèce de licteur portant une bâche sur son épaule. Celle parade avait fort mauvais air, et rappelait Jourdan Coupe-Tète. J'avais là une belle occasion de m'efl'rayer; mais, avant d'en profiter, j'ai voulu voir de plus prés. Le licteur, qui était un charpentier, agitait en l'air un écrileau portant ces mots : « Vive Noël ! » Je me suis cru au moyen âge, au milieu «'une bande de Truands. J'ai crié : Noëll comme les autres. J'aurais crié : Largesse ! quoique je ne sois guère, à présent, en état d'en faire. Puis, ayant lié •conversaiion avec le charpentier, j'ai appris qu'il s'agisssait d'un M. Noël, commissaire de police du quartier, qu'on a destitué et dont les ouvriers du Gros-Caillou venaient demander la réintégration au ministre de l'Intérieur. Sans celle explication, je n'aurais pas mis en doute que ce ne lût sa tôle qu'on demandait. Peut-être l'aurais-je consigné dans mes notes. 80 SOUVENIRS. El voilà comment, quelquefois, on écrit l'histoire ! Au printemps de IXI §, j'entendais les royalistes appeler les impériaux nouvellement convertis : des légitimistes de Pâques. Aujourd'hui le républicanisme de beaucoup d'entre nous n'a pas la prétention de remonter plus liant que les derniers jouis du Carnaval. « Depuis quand êles-vous républicain? demandait brusquement un président de club à un nouveau venu. — « Depuis qu'il en est question, » répondit le néophyte avec beaucoup de sens. On le mit à la porte. Un autre, auquel on avait demandé sa profession de foi, se borna à ce peu de mots, qu'il écrivit sur le bureau et qui excita la clameur de tous ses membres : « fraîchement républicain. » Il avait voulu mettre « Franchement. » Chacun réve une république à sa guise. Pour moi, mon choix est fait : je me décide pour celle d'Amérique , qui est ma contemporaine et nie parait de résistance. Hier, j'ai ramené plusieurs personnes à. cette opinion chez madame Emile de (iirardin. Elle m'a demandé alors de lui expliquer la constitution américaine. « Permettez, lui ai je dit, maintenant que je la veux, je vais l'étudier. » Comme moi, en ce moment, beaucoup de gens ne connaissent pas très-bien ce qu'ils veulent, et savent surtout ce qu'ils ne veulent pas. C'est ainsi qu'aux prochaines élec- SOUVENIRS. SI tions on volera en vue d'exclure. On n'aura guère que des préférences négatives. M A R s. Le choléra démocratique est dans l'air en attendant l'asiatique. Ce soir chez madame Swetchine, M. de X... était cabétiste et M. de M... communiste! M..., l'homme de la charité et des bonnes œuvres!... Il commentait avec talent, peut-être avec un peu de complaisance, les utopies d'Oweu, et arrivait à Louis Blanc : « Le siècle marche, nous disait-il ; l'égalité des droits, l'égalité des charges, longtemps repoussées par nos pères, nous paraissent, à cette heure, de toute justice; il pourra bien en être de même, pour nos enfants de l'égalité des fortunes. » Il a plaidé aussi en faveur de l'égalité de l'intelligence, au moins quant au salaire; et connue nous objections que c'était détruire toute émulation : « Les soldats, nous a-t-il dit, reçoivent la même paye, les mauvais comme les bons ; seulement ces derniers ont de l'avancement et deviennent sous- officiers : eh bien! les bons ouvriers deviendront aussi contre-maîtres. Admettre l'inégalité du salaire proportionnellement à celle de l'intelligence, c'est maintenir le privilège de la naissance ; car on vient au monde capable ou incapable, comme on nait noble ou roturier. » Nous voici bien loin de Saint-Simon avec son aris- 82 SOUVENIRS. tocralie des capacités. Quand ses utopies prévalaient en 1850, un de ses adeptes s'efforçait de faire goûter celle des biens mis en fonds commun à M. Vil - lemain, qui s'en défendait, alléguant qu'il possédait une petite fortune à laquelle il lui serait pénible de renoncer et d'être réduit à aller à pied sur ses vieux jours. « Et pourquoi iriez-vous à pied? lui répondit sérieusement le saint-simonien ; vous seriez très- probablement rangé parmi les intelligences de second degré, ce qui vous permettrait d'avoir un cabriolet. » Aujourd'hui le libéralisme, dont on a tant abusé, est en déroute; il n'est plus question d'un trône entouré d'institutions républicaines, mais d'une république entourée d'institutions despotiques. L'État se chargerait de tout faire, jusqu'à nos souliers, et il ne s'agirait pas de les trouver trop étroits! — Nous tomberions ainsi de ce que M. de la Fayette appelait « la meilleure des républiques » dans la pire des tyrannies. 11 nous serait bien utile aujourd'hui, cet obstiné la Fayette, ce Gilles César, comme l'avait baptisé le duc de Choiseul. l'eut-être, avec ses utopies américaines, balancerait-il les influences socialistes. Nous en sommes réduits à le regretter, car il y a des valeurs de circonstance, comme il y en a de convention. Tel se trouve être l'homme du moment, l'homme nécessaire, dont, en d'autres temps, l'absence inaperçue n'eût pas laissé le moindre vide, et c'est en ce sens qu'on peut dire de M. de la Fayette, comme jadis de M. de SOTJVEMHS. 83 Maurepas : « On a perdu en lui plus qu'il ne valait. » X...., voyant qu'il avait affaire à des propriétaires récalcitrants, décidés, comme M. Villemain, à ne point aller à pied, a fini par nous dire : « Remarquez que je n'approuve ni ne blâme, j'explique. Mais il faut bien reconnaître que ce qui se passe en Europe lient à une rénovation sociale; qu'il ne s'agit plus du maintien de telle ou telle dynastie, et qu'aujourd'hui ce sont des idées qu'on détrône. Toute grande vérité arrive avec son cortège d'erreurs; il faut l'en dégager, et soyez sûrs que la question de l'avenir se traile au Luxembourg avec cette organisation du travail dans laquelle tant de gens ne voulaient voir qu'un rêve... Les classes pauvres, accrues par une longue paix, sont en souffrance. Elles ont la force, le nombre; il faut maintenant se garder de l'oublier et de retomber dans une léthargie trompeuse et mortelle. Tel malaise était insuftisant pour vous réveiller, qui pourtant est assez sensible pour empêcher de se rendormir, et nous avons tous à nous reprocher de n'avoir pas assez fait pour la charité. » Que pouvions-nous lui répondre, sinon qu'il était Won la preuve du contraire'.' H était près de minuit quand nous sortîmes de chez madame Swetehine. La conversation de ce soir m'avait l'ait pénétrer dans un monde nouveau, explorer des terres inconnues, et, bien que j'y fisse d'assez lâcheuses découvertes, le plaisir que je goule à entendre bien causer m'attache au séjour de l'a- 81 S0UVEMI1S. ris, malgré ses dangers. Trouverai-je rien de pareil à Suzanne, où l'on me conseille de nous réfugier, et par où la distraction, dont on a tant besoin en ce moment pour ne pas rester sous le poids de l'idée fixe, m'arriverait-elle? Du reste, quand on voit le courant des idées nouvelles entraîner ainsi de bons cœurs et des esprits distingués, il faut bien dire : Dieu le veut ! Je persiste à penser qu'en croyant obtenir le nivellement des fortunes on n'arrivera qu'à leur déplacement, et que la bienfaisance, comme on la pratiquait naguère, ù l'amiable, pieusement, charitablement, soulageait plus efficacement la misère et allait plus directement à'son but que les conférences du Luxembourg. A la première révolution on vendait les biens de ceux qui s'en allaient; cette fois on les prendra à ceux qui restent. Nous nous sauverons peut-être du pillage brutal, nous n'écbapperons pas au pillage légal. A cela, que faire? Donne contenance, bon visage, ctcommelc recommande le divin Maître : Quand nous allons jeûner, que notre exlé- rieur ait l'air de l'ignorer. Je me souviens d'un mot de madame de Montcalm : « Je ne puis souffrir l'espérance, disait-elle, elle empêcbc la résignation. » Un des puissants du jour prétend naïvement que le gouvernement d'une république ne se soutient que par les expédients. Voilà comment ces messieurs comprennent Lycurgue et Platon. Je frémis de tout ce qu'ils sont capables d'inventer, surtout en matière SOUVENIRS. 83 de finances, et leur façon d'opérer me rappelle la recette d'un charlatan pour je ne sais plus queljulep : Faites bouillir et remuez tout jusqu'à ce qu'il ne reste rien. La banque elle-même a ses doctrinaires, des gens qui méprisent les faits, l'expérience, et ne reculent qu'en tombant à la renverse. Au milieu des manifestations républicaines, et malgré le décret qui supprime les titres, on entend toujours annoncer dans les salons des comtes et des marquis; on y voit des décorés de tout genre, notamment des journalistes. L'un d'eux porte un ordre turc qu'il a gagné pour un article d'éclat dans la question d'Orient. On m'a dit que la question des sucres lui avait valu quelques douceurs Le plus imposant des décorés que j'ai rencontrés ce soir est certainement notre ami K... qui porte les insignes enfilés à une broche d'une dimension remarquable. H vient de parcourir l'Allemagne en mettant ainsi à la broche tout ce qu'il a rencontré de décorations sur son passage. Il procède comme au jeu de bague. Nous avons vu commencer sous l'Empire cet appétit désordonné pour les décorations étrangères; on voulait en avoir autant qu'on en voyait, comme les enfants pour les joujoux. M. de lîondi, chambellan de l'empereur, ayant fait un service auprès du roi de Batière, avait obtenu un doses ordres qui fut aussitôt convoité par un autre personnage de la'cour, qui le demanda au roi, et, ne sachant comment le désigner : « ,1c voudrais, disait-il, que V. M. me donnât 1 ordre de Bondi. » 86 SOUVENIRS. L'ère de l'égalité a achevé de donner un essor prodigieux à toutes les vanités. Jadis on n'attachait pas un si grand prix aux petites choses. Quelqu'un disait à M. Archambaud de l'érigord : « J'ai reçu des marques d'obligeance du prince d'O... Il vient en France; je voudrais m'acquitter envers lui. — Kh bien, répondit M. de Périgord, demandez-lui son ordre ; ce sera parfaitement empressé de votre part, et, si vous voulez lui faire une politesse encore plus grande, vous n'aurez qu'à le por ter. » Jamais le persiflage de M. Archambaud de Péri- gard n'a mieux trouvé à s'exercer qu'avec le baron .de G..... que j'ai encore vu à Paris, dans ma jeunesse, jetant l'argent par les fenêtres et écrivant exactement toutes ses dépenses. Il était impossible de mettre plus d'ordre à se ruiner. Il donnait des soupers le mardi où il y avait bonne compagnie, grande chère, d'excellente musique. Un jour où il annonçait son prochain départ pour la Suisse : « Comment! vous nous quittez? lui dit M. A. de Périgord ; et vos mardis continueront-ils?» On assure que M. Ledru-Rollin se fait aider par des dames dans la rédaction de ses fameux bulletins, 'louchante alliance du bonnet rouge et du bas-bleu. Un va jusqu'à dire que l'auteur à lndiuna et d'André lui prostitue sa plume. SOUVENIRS. X7 A les en croire sur parole (les bulletins), le régime dont nous jouissons serait au moment d'envahir toutes les monarchies et il n'y aurait plus qu'à s'écrier : Attollite portas ! Ouvrez les portes, ô princes, et laisse/ entrer les républiques. Du reste, il faut bien convenir que veto et concedo sont deux mots dont les souverains n'ont pas toujours su faire un juste emploi. Tel qui s'était montré trop avare de libertés devient tout à coup d'une libéralité folle : «Accordé! accordé! » s'empresse-t-il de répondre à mesure qu'on lui fait quelque demande et même avant, comme ce monsieur qui commençait ses lettres par : « J'oubliais de vous dire... » Dans certain pays, les sujets sont tout près de faire à leur roi le compliment suivant : « Sire, nous ne vous demandons qu'une dernière concession, e'est de nous céder la place. » On ne se Jjorne plus au renvoi des ministres, ce que Louis XVJII trouvait une des commodités du gouvernement constitutionnel dont il donnait ainsi la définition : « Le roi déjeune; — il déjeune bien. — Après il reçoit ses ministres. « Eh ! bien comment vont les affaires? — Fort « bien, sire. —Alors je vais m'aller promener. » Le lendemain semblable question. « Comment vont les « affaires?—-Fort mal, sire.— Alors, allez vous pro- « mener. » Lai fait ce matin comme les ministres, et je suis 88 SOUVENIRS. allé en me promenant, jusqu'à l'hôtel de ville, où j'ai trouvé sur la place des corporations qui venaient présenter leurs pétitions au gouvernement provisoire. Ces corporations sont quelquefois assez difficiles à contenter. En 1850, après les journées de juillet, M. Casimir Péricr eut à répondre aux exigences populaires. Un jour, en rentrant chez lui, il se trouva serré de près par une foule turbulente. Hommes, femmes criaient : « Nous voulons avoir les droits de l'homme! » M. Pèrier, craignant que la retraite ne lui fût coupée, s'adressa aux plus échauffés : « Vous demandez les droits de l'homme? — Oui ! oui! — Eh bien, je vous les accorde! » Et à la faveur de la surprise que leur causa une munificence aussi imprévue et pendant qu'ils pensaient à ce qu'ils pourraient en faire, il s'esquiva. Quelqu'un de bien informé, m'a confié que nous avions en ce moment quatre gouvernements qui se jalousaient et fonctionnaient, on peut dire, à l'envie l'un de l'autre. Le communisme est représenté par MM. Louis Blanc ét Albert, et la république rouge par M. Ledru-Rollin. MM. Arngo, Garnicr-Pagès et Marie sont, l'expression du parti modéré; puis le gouvernement de la parole se forme de M. de L..., qui espère se concilier les autres par son éloquence. Or ces divers gouvernements ont, chacun, leur police; quelques-uns leurs prétoriens. 11 y a, à Paris, toutes sortes de troupes armées, excepté la véritable, dont SOUVENIRS. sy on ne veut pas, — et je le conçois : elle n'aurait qu'à remettre l'ordre ! voyez un peu les conséquences! — En tète de la nouvelle armée figurent les ateliers nationaux, puis la garde républicaine, les Montagnards, rouges d'opinion, de cravate et de ceinture, et diverses organisations plus ou moins clandestines, fort menaçantes pour la tranquillité qu'on les dit chargées de maintenir. J'oubliais le seul corps sérieux, quoique bien jeune : la garde mobile, formée d'enfants, mais d'enfants de Paris, audacieux par nature, prêts à verser indifféremment leur premier sang pour l'ordre ou pour l'émeute, et qui, selon l'occasion et leurs chefs, peuvent être bien dangereux ou bien utiles ! Parmi tous ces guerriers improvisés, on dirait qu'on a choisi les plus sales pour en orner la porte de mon voisin le ministre de l'intérieur. On ne peut se figurer les guenilles qui s'y promènent tout le jour et toute la nuit sous l'apparence de sentinelles. Un non nombre de ces oiseaux de proie perchent à 1 hôtel de ville, où l'ancien cuisinier de Rambuteau, qui est resté au garde-manger comme le chat dans la lucarne, leur fricasse (jc maintiens l'exactitude du chiffre) 3,000 livres de viande par joui'! Ils s'en arrangent très-bien, et l'un d'eux disait : « Je n'ai eu , assez longtemps, que du pain sec pour tout potage; maintenant je suis nourri comme un aristocrate. Vive la République démocratique ! » go SOUVENIRS. '28 MARS. Dans ces jours d'anxiété et d'effroi, quand la question est d'être ou ne pas être , croirait-on qu'un dentiste a la naïveté de faire insérer quotidiennement dans les journaux qu'on ne s'occupe en ce moment que des nouveaux râteliers inventés par le sieur F..., gui jouissent, en Europe, d'une immense popularité, rendent à la physionomie sa pureté et à la voix' sa mélodie (textuel). Enfin, le nom de M. F.... serait dans toutes les bouches, — en attendant ses dents! Cela ressemble au propos qu'on prête à M. d'AiiLiN- coiiHT et qu'il n'a certainement pas tenu. Ses envieux prétendent qu'arrivant récemment d'oui re- lihin, comme on lui parlait des troubles qui agitent l'Allemagne et des divers partis qui s'y sont formés : « Je l'ai laissée, en effet, fort divisée, aurait-il dit : le nord tient bon pour le Solitaire, le midi s'est prononcé pour Jpsiboé. » Quant aux dentistes, ils s'imaginent qu'on ne pense qu'à eux depuis qu'on a nommé M. Désirabode gouverneur d'un cbàlcau royal. Je suis allé ce matin chez lui, ignorant ses nouvelles fonctions; et, comme ma visite avait trait aux anciennes, j'ai dû chercher ailleurs un dentiste pur et simple, qui ne fût point devenu un homme politique. Arrivé rue Taranne, cbez M. Regn..., je lui lis reconnaître parmi mes incisives deux dents voisines, dont l'une me faisait grand mal, SOUVENIRS. 91 sans que je susse bien précisément laquelle. « Je puis les ôter toutes deux, » m'a-t-il dit. Je l'ai prié de faire un choix. Le sommeil, qui, jusqu'à présent, calmait seulement les douleurs, aujourd'hui les prévient et les absorbe. M. Regn... m'a proposé de m'en- dormir, et j'y ai consenti par curiosité. On m'a présenté un tuyau par lequel j'ai aspiré l'éther, qui m'a paru d'un goût détestable; puis on m'a planté sur le nez une paire de lunettes, en m'invitant au recueillement et au silence, et pendant que j'affirmais que je ne dormais pas, je tombai dans un sommeil si complet, que, malgré son peu de durée, un songe y trouva sa place, et je révais, quand M. Regn... nie tira de ma léthargie et me montra ma dent. L'effet du chloroforme est encore plus subit, et la simple odeur vous frappe de sommeil, comme ces poisons de Locuste dont le moindre contact, pour ainsi dire, la seule présence, frappait de mort. « On vous endort en vous parlant, » me disait M. Regn.., Je l'assurai que je connaissais cet effet, que je l'avais éprouvé avant les découvertes nouvelles en écoutant les discours de mainte et mainte personne. Sérieusement, quel puissant auxiliaire pour les vols de toute espèce que de pareils narcotiques! L'effet, pourtant, n'en es t pas immanquable. Quelquefois le patient résiste ; quelquefois aussi, c'est l'endormeur qui s'endort. On assure queJ. de C., voyant les rôles ainsi intervertis a eu la singulière idée d'arracher une dent à son dentiste. La victime exécuta le bourreau! 92 SOUVENIRS. '2'.» M A II S. A peine si l'on se permet un mot sur les scandales étrangers à la politique, et les rapines de M. Libri passent inaperçues. Ce ne sont que des livres I Vieux bibliophile et collecteur d'autographes, j'ai trop souffert clans ma vie de tentations de ce genre pour n'être pas porté à l'indulgence, et je tiens le docte voleur plus excusable que ces ignorants qui, sans autre motif que celui d'un vil intérêt, enlevèrent, il y a quelques années, le médailler de la bibliothèque du roi. « Je me demande ce qu'ils en feront, observait naïvement le conservateur, quand il trouva le malin ses casiers vides. Je les défie bien d'en déchiffrer une seule. » M. Pourtalès, dont la magnifique collection atteste si bien le goût du propriétaire, et justifie l'inscription qu'il a placée sur la porte de sa galerie, avait laissé à découvert sur une table de précieux joyaux recueillis dans des tombeaux grecs. Un jour où je lui témoignais quelque inquiétude de les voir ainsi exposés à la convoitise, il me dit qu'on ne lui en avait jamais pris qu'un, « et ce n'était pas un voleur, ajouta-t-il, mais bien évidemment un curieux, car il a su choisir, non le plus riche, mais le plus rare! » On voyait que notre antiquaire se résignait moins péniblement à avoir été volé par un connaisseur. Il est grand temps de remédier aux abus de con- SOUVENIRS. 83 fiance, aux larcins journaliers qui se commettent dans les dépôts publies, surtout dans les bibliothèques. On fera de fâcheuses découvertes quand on entreprendra de constater les déficit. On s'en prendra au dernier détenteur, comme celui qui, au moment où il reconnaît qu'on lui a décroché sa montre, met la main au hasard sur quelque innocent voisin, tandis que le voleur est déjà bien loin. Un jour, je fus exprès à Versailles pour lire la relation du fameux carrousel de 1061, dont le manuscrit est une des principales richesses de la bibliothèque de la ville. Je ne fus pas longtemps à reconnaître que plusieurs feuilles manquaient, et notamment de précieuses miniatures sur vélin. On voyait la trace des ciseaux qui avaient servi d'instrument au vol. J'en fis l'observation à l'un des conservateurs, qui me regarda de travers, et je soupçonne qu'il eut la pensée de me faire fouiller. bcs soi-disant patriotes belges réfugiés à Paris, annonçant hautement le projet de se mettre en roule pour révolutionner Bruxelles, ont été demander naïvement au prince de Ligne de payer leur voyage, et se sont retirés fort scandalisés de ce que l'ambassadeur du roi Léopold se refusait à leur faciliter les moyens d'aller détrôner gratis le souverain qu'il représente. Il nous racontait, à dîner, à l'ambassade 04 souvenius. de Sardaigne, cette singulière visite, et précisément nous venions d'apprendre la déconvenue qui attendait à la frontière le premier convoi de ces dignes réfugiés. Il parait qu'à mesure qu'ils descendaient des wagons, des agents de police appuyés d'un régiment avec de l'artillerie, leur offraient la main. Ou ne pouvait répondre autrement à la proclamation par laquelle ils s'étaient fait précéder, dans laquelle ils annonçaient qu'ils avaient, respiré à Paris l'air de la liberté, cl qu'ils revenaient dans leur pays pour s'occuper de l'organisation du travail et appeler (la phrase est textuelle) toute la population au banquet de la vie! Pour le moment, ils y seront d'infortunés convives; leur premier déjeuner se fera en prison. « Je n'ai point à me plaindre de M. de Lamartine, nous a répété plusieurs fois le prince de Ligne; mais M. Ledru-Rollin s'est conduit comme un gueux. » Le prince n'a pas eu besoin d'ajouter comme Arnal : « Je ne sais si je me fais suffisamment comprendre! » On prétend qu'une main de papier est un excellent plastron : une simple feuille peut rendre le même service. Ainsi on nous assure que M. Dup... porte toujours sur lui la minute de la déclaration de madamela duchesse d'Orléans à la Chambre, écrifé le 24 février de la main de M. déni... Ce précieux autographe sert aujourd'hui de certificat de vie à SOli Y UN 1RS. 98 M. Ilup... et préserve de toute atteinte de la part du ministre de l'injustice l'inamovibilité du procureur général. Un jour que ce même M. Crém... occupait la Iribune et qu'il avait noté, sur des cartes cachées dans sa main, les principaux points de son discours, comme il les retournait dans un moment où le lil lui échappait, ce même M. Dup..., qui le voyait faire, dit à son voisin : «Crém... a beau battre les cartes, il n'amènera pas d'atout! » — Il a pourtant fini par retourner le roi ! 30 MAI!S. Celte foule ameutée, qui ne sait à quoi se divertir, plante partout des arbres de la liberté, des peupliers, populus, l'arbre du peuple ! Pour moi, je n'y vois pas d'inconvénient, j'aime le peuple, j aime la liberté, j'aime aussi les arbres ; j'en piaule beaucoup... Seulement, quand je les plante, je choisis la place. Mais ici, on y met moins de façons : on les pique en terre au hasard au travers des carrefours, au beau milieu des rues : Va comme je te pousse, et pousse si tu peux ! — « Mais vous barre/ la chaussée, observait un cocher. » — « Ut 8 o, 110 ' sert-elle 1 répondit un piéton. Kst-ce que les trottoirs ne suffisent pas? » Ua police fait bon marché delà circulation ; elle se borne aux circulaires. Un malin, auquel on demandait à quoi servaient tous ces arbres de liberté, a répondu : «C'est pour en avoir l'ombre. » 96 SOUVENIRS. Les planteurs, que personne ne dirige et encore moins ne réprime, sont, pour la plupart, des fainéants et des ivrognes. L'impromptu suivant leur est dédié : Que cet arbre n'est-il un chêne ! Il aurait |>n nourrir, sans peine, Avec le gland qu'il eût porté, (-es citoyens qui l'ont planté. Quelquefois on réclame le concours du curé de la paroisse, qui se trouve liaptiser des morts en arrosant d'eau bénite ces arbres sans racines. Tout à l'heure, en rentrant, j'ai vu des lampions à mes fenêtres, .l'ai demandé à mon portier de quoi je m'étais réjoui en mon absence; je pensais que ce pouvait être de la proclamation du roi de Sardai- gne. Mais noire bon peuple, tout souverain qu'il est, ne donne point dans la haute politique et se réjouissait simplement d'avoir planté un nouvel arbre de liberté autour duquel il lirait des coups de fusil et brûlait quelques rais de cave. J'ai demandé place au feu et à la chandelle; on m'a laissé approcher, et,j'ai vu l'arbre qui m'a paru assez sec et auquel j'ai chaulé : Mourir pour la pairie, C'est le sort lit plus beau, etc. Je doute qu'il passe la saison. Ce sont aussi des plantations provisoires. SOUVENIRS. 97 Je causais ce soir de la prochaine élection avec un futur député, plus exact observateur du carnaval que du carême. Je me suis permis de lui dire qu'il y aurait convenance à changer le jour fixé, par ordonnance, au jeudi de la semaine sainle : il ne m'a pas compris. Alors j'ai ajouté insidieusement : « Le jeudi saint est un jour de Longchamps où tout le monde a affaire à s'aller promener. » — « Oh ! c'est vrai, s'est-il écrié; comment n'y avait-on pas pensé? Mais cela peut se réparer. » Effectivement on a réparé; mais ce que nous y avons gagné, c'est qu'on a mis l'élection à Pâques, jour où un chrétien n'a certainement rien de mieux à l'aire que d'aller voler. J'observerai, à ce propos, que je ne connais pas d'institution plus faussée que celle de Longchamps. De pieuse, elle était devenue profane; maintenant elle est surtout niaise. Depuis longtemps plus d'office, plus de ténèbres ; les clianls avaient cessé, et, faute d'avoir rien à entendre, on allait voir. _ |, a f,lc des voilures élégantes, qui se rendaient au bois de Boulogne, suffisait pour exciter 'a curiosité et attirer la foule. La révolution a fait disparaître les brillants équipages; n'importe. Chez nous où rien ne subsiste longtemps, mais où rien ne Imil complètement, et où la routine combat l'inconstance, — nous continuons à nous rendre à ce Long- champs, quoique les fiacres mômes y lassent défaut, et qu il n'y ait plus à voir que di s -eus qui se regardent et des spectateurs pour tout spectacle. Je o M SOUVENIRS. connais telle personne qui ne croirait point avoir convenablement fêté la semaine sainte si elle n'avait pas accompli le devoir tic paraître à Longcliamps. On se fait dans la vie une foule d'obligations aussi graves que celle-là. Mon cousin Amédéc d'IIautefort (lisait un soir à la société qu'il avait invitée à dîner dans son château de Chompicu : «Excusez-moi si je vous quitte; mais je suis forcé de me retirer pour aller à l'affût. » A propos de Longcliamps, je dois à la vérité de convenir que de mon temps nous observions les jours saints encore plus singulièrement qu'aujourd'hui. Cela s'arrangeait le plus innocemment du monde et presque dévotement : « Ces trois soirées-ci, je resterai chez moi, disait madame de...; on ne sort guère, celte semaine, que pour aller à l'église ; venez me tenir compagnie, le soir, après les offices; ce sera encore une bonne œuvre. » On venait; quelques personnes, le mercredi; davantage, le jeudi; le vendredi, il y avait foule. A quoi employer tout ce monde'.' Quelqu'un se mettait au piano, jouait d'abord un morceau sérieux, puis on chantait une romance ; on finissait par jouer un air de danse, qui faisait sûr toute cette jeunesse le même effet que le tambourin et les castagnetles sur les juges espagnols dans le procès du Fandango. Mais aussi, comme les Espagnols, on mêlait le sacré au profane; el des jeunes personnes de mes amies e< de mes danseuses, qui sont aujourd'hui de respecta- 1 bles mères de famille, m'ont raconté qu'ayant beaucoup de prières à dire le soir, et dans la crainte SOUVENIRS. W (peut-être* dans l'espérance) de ne pas cire rentrées de honnc heure, elles s'avançaient, comme elles (lisaient, et faisaient leurs prières entre deux contredanses. Elles étaient sincèrement pieuses, et ces prières venaient certainement de la bonne source, quoique faites dans un singulier oratoire. Rien n'est aimable comme la naïveté de l'esprit quand elle provient de la naïveté du cœur. Le vénérable abbé du (Maux en donna une preuve plaisante dans sa candeur. Un jour, une de ses pénitentes lui demandait conseil. Son mari exigeait qu'elle vînt avec lui au spectacle. Le digne prêtre, qui rarement avait été consulté pour ces sortes de cas, vint à se rappeler que les danseurs n'étaient point excommuniés. « Soumettez-vous, dit-il à la dame, — soumettez- vous au désir de votre mari ; seulement insistez pour qu'il vous mène de préférence à L'Opéra. » ' •'s clubs se composent de gens qui y vont par goût, par curiosité ou par peur. Ces derniers sont certainement les moins intéressants, et me rappellent deux vers d'une comédie que j'ai vu tomber, il y a bien longtemps, au Théâtre-Français : Quand on conserve encor (1 parlait de sa tragédie de Mahomet H. « Le cinquième acte s'est trouvé faible auprès des autres, je l'ai refait ; maintenant il en résulte que ce sont les quatre premiers qui paraissent faibles. Il y a un degré de naïveté auquel l'amour-proprc seul peut atteindre. M..... a perdu sa femme ; il en est profondément affligé : on lui parle de ses succès littéraires comme d'une distraction salutaire. « Ah! dit-il, il n'est pas moins triste de se trouver seul avec sa gloire! —Il n'est que trop vrai, lui répond un de ses amis d'un ton pénétré, et je vous plains bien d'être ainsi absolument seul ! » Je ne connais personne qui soit plus sous le charme de lui-même... l ue affiche devant laquelle je viens de m'arrèter nous annonce q.....;jnq cents Orphéonistes (quel- SOUVENIRS. 113 qu'un lisait orléanistes, cl il ajoutait : « quelle imprudence 1 ») se feront entendre dimanche aux Champs-Elysées. Les concerts ne nous manquent pas, non pins que les loteries. De belles darnes m'écrivent chaque jour de séduisants billets pour de bonnes œuvres, et je puis me vanter d'être l'objet des attentions lithographiées d'une quantité de jolies quêteuses. J'ai beau les assurer que je suis obéré, endetté, et à la veille d'encourir la contrainte par corps, elles veulent avoir leur part de ma ruine. Une d'elles, qui n'est pas bien au fait du langage judiciaire, vient de m'adresser une singulière question sur ce que l'on entend par la contrainte par corps. Elle m'a fait songer à cette aimable et spirituelle duchesse de la Ro..., chez laquelle j'avais un jour oublié mon manteau. Je l'envoyai réclamer, cl, le soir, m'ayant rencontré à l'hôtel d'Osmond, elle s'écria, du plus loin qu'elle m'aperçut : « Savez- vous bien qu'il ne faut pas envoyer redemander son manteau à une femme quand on s'appelle Joseph ! » Elle cherchait l'autre jour à fendre la presse à Saint-Thomas pour s'approcher du prédicateur. Une dévote qui se prêtait à contre-cœur à déranger sa chaise pour lui faire place, dit assez aigrement: « Quand on est aussi grosse que Madame, il faut arriver de meilleure heure au sermon. — Priez Dieu pour que je maigrisse, » lui répondit en passant madame de la Ro... 11 i SOUVENIRS J'ai parlé d'affiches : une d'elles trompe agréable- - w ment les regards des soldats qui n'en lisent que le litre. C'est un nouveau décret qui porte en tête et en gros caractères : Abolition de l'exercice. Il s'agit de l'exercice sur les boissons. Comme c'est aujourd'hui h; I er avril, les ivrognes prétendent que c'est un poisson d'avril, et qu'ils n'en payeront pas le vin inoins cher. J'ai explique à l'un d'eux qu'on boirait par abonnement, à la demi-heure. Il a été satisfait et a crié à lue-tôle : « Vive la liberté ! » Le ministre de l'intérieur a voulu aussi nous donner son poisson d'avril. Il paraît un bulletin, à la date du 1", où il nous affirme très-sérieusement que dans un avenir que les lois fondamentales d'une vraie république doivent rendre prochain, il n'y aura plus ni minorité ni majorité dans les conseils des hommes. Et il ajoute : Savez^vous bien qu'il est impossible qu'un jour ne vienne pas oh la vérité ne trouvera plus nue seule voix qui s'élève contre elle. Il est évident que notre excellent ministre (je dis notre excellent pour Son Excellence, parce que les titres sont abolis) veut parler ici de la fin du monde. A l'en croire aussi, le préjugé qui supposait les rois capables est détruit avec le principe qui les rendait sucrés, et il ajoute avec aisance : ces choses ont fait leur temps, .le suis charmé 'le voir saint Louis et Henri IV, que le vulgaire avait bonnement cru des souverains assez, capables ( j'étais tombé dans la même erreur pour Napoléon) réduits à leur juste valeur et si équitablemenl appréciés. SOUVENIRS. 1IT. « .V tout prendre, nous disail un avocat montagnard, qu'avait fait l'empereur de si extraordinaire? — Il vous avait l'ait taire, lui répondit-on. » Il y a dans le même bulletin, une proclamation où le gouvernement provisoire établit que depuis un mois, la France se gouverne par elle-même, par la seule puissance de l'autorité morale du peuple. J'oserais dire que l'essai n'est pas lieurcux. Il termine (le bulletin) eu annonçant que les Vénitiens auraient proclamé la restauration de leur République. En voilà une, j'espère, démocratique et sociale, l'ancienne république de Venise! Décidément le ministère de l'intérieur renferme de drôles de publicisles ; pour eux, l'Europe est la France, la France est Paris, Paris est le faubourg Saint-Marceau. Dès le "2,") lévrier, ils annonçaient la grande révolution de Bruxelles, qui, gagnée de vitesse, avait voulu rattraper la nôtre. Or, personne n'avait bougé ni ne bouge encore; ils jugent des dispositions de l'Italie par ce qui se passe à Vau- girard. I)e tels gens il en est beaucoup Qui prendraient Vaugirarâ pour liomc, El qui caquetant au plus dru... Ce n'est pas moi qui ai fait prononcer ce nom à La Fontaine. Le miracle qui se renouvelle le plus fréquemment doup moi, c'est celui de la création ; de rien je "vois sans cesse faire quelque chose, chaque jour il nous apparaît des hommes d'État, des diplomates, 110 SOUVENIRS. des financiers, dont je reste tout surpris. Je me dis qu'on était bien dupe de faire l'aire à ses enfants des ('Indes spéciales dans l'idée de les destiner à telle ou telle carrière. La correspondance du ministre de l'intérieur nous apprend que, pour êtré propreà tout, il suffit d'être tout bêtement républicain. Apportez des connaissances en chirurgie, en épicerie, n'importe, vous vous trouverez tout justement formé pour être ambassadeur ou préfet. Les républicains de la veille sont les gens de qualité cl savent tout sans avoir rien appris, comme les marquis du temps de Molière. Une révolution change encore plus les hommes que les choses, et parfois ces transformations sont lerri- hlcs ! Nous avons connu tel individu à mœurs débonnaires, vivant paisiblement de ses rentes ou de son savoir-faire, que la première révolution est venue chercher pour en faire un monstre. L'autre jour, en rangeant des autographes, un me tomba sous la main où il n'est question que, de découvertes scientifiques, d'un grand ouvrage sur la lumière, du phénomène que présente l'insensibilité aux couleurs de certains individus. En lisant au lias d'une lettre de ce genre le nom affreux de Maral, n'esl-il pas permis de croire que sans la révolution, cet homme, ce tigre, si l'on veut, serait resté un obscur physicien, dissertant sur la lumière I Robespierre aurait continué à rimer des madrigaux et à (aire perdre, à A iras, des procès à mon père. SOUVENIRS. 117 Le marquis de Lamëth m'a dit qu'il avait connu h Lebon oratorien, qui alors justifiait sou nom et n'annonçait rien de féroce. Qui osera répondre de soi, mon Dieu ! et combien le spectacle de pareils exemples et un regard sur nous-mêmes devraient nous rendre à la fois indulgents et sévères ! Une illusion des révolutionnaires de notre temps, c'est de se complaire à évoquer des ombres et à combattre des morts; ainsi, dans quelques religieux isolés, ils poursuivent le fantôme d'anciennes et puissantes j» congrégations, de même qu'en interdisant des titres qui ne représentent plus rien, ils s'applaudissent d'avoir porté un coup mortel à la féodalité. L aversion pour le clergé esl encore systématique chez beaucoup de gens. Je croyais entendre Voltaire, un jour que j'écoulais M. Eug. Sue (il me semble que je ne lui dis rien là de désobligeant) professant la fraternité chez madame la vicomtesse de Noailles, et recommandant l'aumône, les bonnes œuvres, mais surtout, s'empressail-il d'ajouter « sans le concours des prêtres. » Il aurai! presque dit, de Dieu; il lui aurait fallu une charité athée. Je demandais a un de mes administrés de Château- Gontier, s'il était jamais allé à confesse. « Moi, me répondit-il, el qu'est-ce que j'y dirais .' Je ne nuis à personne, je fais mon petit commerce, 7. Ji. 118 SOUVENIRS. les dévots ne feraient pas toujours à se confesser s'ils ne faisaient pas de mal. » J'ai, depuis, rencontré à liome un logicien du même génie; il nie parlait d'un élablissemcnt de bains peu fréquenté par les naturels du pays et où il n'allait que. des Anglais. « 11 faut, dit-il, que ces gens là soient bien sales pour être ainsi toujours à se laver. » Allemands, llelges et Italiens couvrent les murs de leurs placards; ils appellent tous leur pays à l'indépendance. Faites comme la France, disent-ils; au fait on n'a qu'à nous regarder, l'exemple est séduisant. L'Italie, la belle indolente, à laquelle les Alpes servent d'oreiller efqui réchauffe ses pieds à l'Etna, a retourné le volcan; il est maintenant à sa tête, en Fombardie, en Piémont. Le tremblement commence, tout remue, tout fume. Le peuple trouve des grands pour lui servir de chefs, de belles dames pour l'exciter. Fne, que nous avons connue à Paris, est devenue frénétique et compromet également son nom, sa for- lune, sa dignité : « Nous sommes tous frères, disait- elle dernièrement à des révolutionnaires du plus bas étage, et. un d'eux lui a réparti peu galamment : '< Vous seriez bien ma mère. » Je vois des Polonais qui veulent une république; d'autres, le prince Adam Czartorisky, pour roi; ils parlent de monnaies déjà frappées à ce titre : Adam 1", ce ipii est peu d'accord avec la Genèse. / ■ SOUVENIRS. 110 J'allai faire hier une visile à madame Emile de G... et la conversation qui roulait sur les affaires du temps avait pris une tournure assez triste; on se (lisait les orages et les malheurs que pouvait réserver l'avenir, lorsque (''levant les yeux et la main d'un air dè confiance, madame de G... s'écria : « Il n'y a que celui qui est là haut qui puisse tirer la France de l'abîme où elle se plonge! —Ilélas! oui, repris-je, après tant de déceptions, c'est à lui seul qu'il faut se confier. — Au reste, il ne demandera pas mieux que de s'en expliquer devant vous; vous allez le voir descendre.... — Comment le voir descendre? Et de qui parlez-vous, de grâce?— Mais démon mari, — Ciel! et moi qui croyais que vous parliez du bon Dieu ! » — Comme on le voit, la méprise était grande. &vai| annoncé une visile du peuple à madame K. deG... « || est venu, nous a-l-elle dit. Quand j'ai appris que mon souverain approchait, je me suis mise au bal- m "i comme madame Marlborough, et j'ai demandé ce dont ils'agissait. Quelques vois oui répondu : Nous appartenons à un club qui se tient près de Saint-Phi- t 'PPe du Houle, on nous a rapporté que vous étiez menacée et nous venons vous protéger, .l'ai remer- ( "' Wl les priant bien de s'en aller parce (pie j'avais 120 SOUVENIRS. aussi des protecteurs à Chaillot qui s'étaient engagés à accourir s'ils apprenaient qu'il y eut quelque attroupement sous nies fenêtres, et que, s'ils survenaient à l'improviste, je craignais qu'il ne s'ensuivit un malentendu entre mes défenseurs. En effet, les Chaillotins commençaient à arriver, mais tout s'est passé fraternellement. » Parmi les nombreuses banqueroutes qui m'atteignent, la plus sensible pour moi c'est encore celle de mes illusions. J'aime la liberté, je voulais y croire et . je n'entends parler que d'actes arbitraires. De quel gouvernement veut-on donc en France'.' M. Mérimée nous racontait que lors des journées de juillet, un bomme criait sur les barricades : Pas de Charles \ ! pas de duc d'Orléans! pas de République! Un autre en l'entendant se prit à dire : « Voilà un camarade dont l'opinion me va ; il ne veut rien ! » C'est le contrepied du soldat en marche qui se consolait du mauvais temps en disant : « delà vaut mieux (pu; pas du tout. » fa doctrine de ne lien vouloir en fait de gouvernement vient d élie renouvelée dans uni' feuille publique, .le ne sais pas bien si c'est le Sans (Uilott*;, la Gtirmaghole, le père ou la mère Ducliesne; car nous avons tous ces journaux-là, cl de plus la CunuUlc, dont tous les autres participent. Je cite le texte : SOUVENIRS. lîl « On croit nous embarrasser en nous demandant « quel gouvernement nous voulons? Notre réponse « est facile, nous n'en voulons aucun. » Le Charivari exprime la chose plus gaiement : « Pourquoi ne se mettrait-on pas à gouverner comme « on cause, comme on se promène, comme on fume « un cigare, tout uniment, tout simplement... Si on « me demande, qui aimez-vous mieux d'un Sully ou « d'un Colbert, je réponds sans hésiter : je préfère « M. Coquardeau. » A cette heure, tout le monde gouverne, excepté moi, pourtant, qui suis décidé à ne pas m'en mêler. J'en cède volontiers ma part; il est vrai qu'il résulte de cette abnégation que tout le monde me gouverne, ( 'l ce gouvernement d'un seul par tous pourrait bien "ie faire regretter celui de tous par un seul. Je ne suis pas encore un républicain très-enraciné ; je ne le suis guère plus que les arbres de la Liberté. J'avouerai même que ce matin, dans un moment d'humeur (je venais de lire une des affiches de mon voisin de f Intérieur), il m'est échappé de dire : « Le diable emporte la République! » mais sur l'observation 4U.C- me lit un témoin que j'avais scandalisé, je me repris : « Pardon, je voulais dire que la République vous emporte. » On me reproche d'être encroûté, de m'opposer au progrès des lumières; mais le soleil, qui est la lumière 122 SOUVENIRS. même, n'cst-il pas encroûté? Il me semble l'avoir lu t|ans Mescartes, et Voltaire l'a répété. Pour que rien ne nous manque en fait de journaux, la République rouge, avec la couverture de même, vient de paraître. Elle s'imprime rue des Boucheries: en voilà de la couleur locale. Eri regard de tout ce que la presse colporte journellement dans ce Paris qu'on est habitué à considérer comme la capitale du monde civilisé, je veux placer, sans commentaires, la lettre suivante d'un barbare, d'un sauvage auquel le flambeau de la civilisation a refusé ses lumières. Ma belle-sieur, qui avait témoigné de l'intérêt au malheureux prisonnier pendant son séjour à Pau, vient de me la communiquer. « Louanges à Dieu seul, à celui dont la miséricorde est sans mesure. « Ecrit par Abd-el-Kadcr, ben nouhhi-eddin et parti sa mère la vénérée, par sa femme la bien aimée et « par son fils Mohammed, à celle qui est l'aimée de « nos cœurs. « Celles nous chérissons bien nos parents, ceux « que Dieu nous a unis par le doux lien de l'amitié, " mais mie amie comme toi, comment ne la chéri- « rions-nous point du même amour'.' SOUVENinS. 185 « Nous te supplions d'élre toujours de plus en plus « persuadée de notre tendre attachement et de notre h douce amitié pour toi. « Que la paix soit avec toi! Depuis que nous t'avons « quittée ainsi que ta famille, nous avons en de « temps en temps de tes nouvelles, nous avons « reçu la visite de notre père, le seigneur Dupuçh. « Nous te remercions de ton souvenir, nous t'au- « rions déjà bien répondu, si nous avions pu trouver « quelque ami digne de notre confiance et qui nous « eût traduit tes lettres; nous savons bien que de ta « part il en est ainsi. « Nous n'avons pu lire ce que tu nous écris ; c'est « faute de cet interprète intime et fidèle. Si nous " l'avions auprès de nous, ebaque jour nous t'écri- « rions un peu. « En attendant soyons patients. Nous sommes « passablement bien dans ce moment; nous serions « bien mieux si eelui qui gouverne le voulait; il est « vrai que les circonstances sont souvent plus puis- " santés que nos désirs. Nous n'avons point de nou- « velles de Paris; nous supplions Dieu cependant " de rendre moins douloureux le sort de ses servi- « teurs. « Nous attendons sa volonté. « Adieu. » Abd-el-Kadcr réclame justement contre la captivité qu'on lui fait subir. L'embarras est de savoir 124 SOUVENIRS. où l'envoyer. Longtemps on n'avait su où le prendre, maintenant on ne sait où le mettre. 10 a vu IL. Je reçois des lettres moins touchantes que celle que je \iens de rapporter, par lesquelles bon nombre de candidats se recommandent aux électeurs. Les conclusions n'en sont pas toujours bien logiques. J'en prends une au hasard. Profession de foi du citoyen Gérard. « Voici mes litres à la confiance des vrais patriotes. Je suis né à Saint-Cloud. Mon père s'est toujours appelé Gérard pére et moi Gérard lils pour nous distinguer, parce que nous exerçons la même profession. Mes opinions sous la monarchie ont constamment été celles du plus ardent républicanisme. J'ai gémi de ne pouvoir les émettre. Aujourd'hui, sous le régime de la Liberté, je puis enfin inc dire, époux, père et citoyen, âgé de cinquante-neuf ans. Je me porte pour la banlieue. » Cette déclaration de principes que j'ai copiée littéralement a l'inconvénient de tourner un peu court, (-'elle de M. Watbled est plus complète et ne contient pas moins de quatre pages. Un garde national (elle avait fait cette nuit la joie du corps de garde) m'en ayant parlé de manière à exciter ma curiosité, je n'ai SOUVENIRS. 125 pas reculé pour la satisfaire devant, une visite à l'autour qui a bien voulu me remettre son imprimé en me priant de contribuer à sa publicité. C'est donc pour me conformer à son désir que j'en cite les (rails suivants : « .le me crois capable de rendre les plus grands services à mes concitoyens, surtout d'une manière générale. Je puis leur indiqueras moyens qu'ils ont à employer : « l° Pour conserver leur santé et leur vie. «2° Tour leur éducation physique, morale et intellectuelle. « 3° Pour leur prospérité et celle de la République française. « 1° Pour leur perfection ou perfectionnement, « 5° Et pour leur bonheur. «Depuis longtemps et surtout depuis 1815, j'aurais pu faire jouir mes compatriotes d'une grande partie de tous ces avantages, si : 4° j'avais eu une meilleure confiance dans ma manière de voir, el si 2° j'avais été secondé par les personnes auxquelles je me suis adressé à cet effet, et surtout à celui de conserver la France au premier rang des nations. En effet, j'avais écrit à cet effet à Napoléon avant la bataille de Waterloo (mot très-significatif pour moi) ce qu'il fallait qu'il lit pour èlrc plus sûrement vainqueur. Mais pour trois motifs que voici, je n'ai pas fait partir celte lettre. 120 SOUVENIRS. « I" Parce que j'ai pensé qu'elle ne lui parviendrait peut-être point. « 2° Parce que j'ai estimé que s'il la recevait, il n'y aurait aucun égard, c'est-à-dire qu'il ne ferait point ce que je lui indiquais, et 5° Parce que je suis tombé malade avant de l'avoir mise au net. Les événements ont prouvé que j'y voyais bien. « 2° En 182.", j'ai écrit de Brest à Louis XVII] et à son ministre de la Marine, mais celle de mes lettres qui regardait personnellement Louis XVIII pour la conservation de son existence, mise au net, ne lui a pas été envoyée parce que je suis parti pour le Brésil (Amérique méridionale), comme chirurgien major de la frégate la Magicienne, avant d'avoir pu la lui expédier. Ce qui démontre que j'y voyais encore bien, c'est que peu de temps après notre arrivée au Brésil on nous a annoncé sa mort. «3° En 1827, j'ai écrit de Brest et de Paris à Charles X. Je n'ai pu avoir aucune relation avec lui, ni avec aucun membre de sa famille. Je lui ai dédié alors mon travail sur l'hygiène morale. » Puis le digne M. Watbled passe à la description d'un soufflet pneumatique, en observant que cet instrument est de son invention, mais que cependant il aurait pu être inventé par d'autres, et il parle aussi d'une seringue pour les poumons avec laquelle il annonce l'intention d'approcher du gouvernement et ,y même d'en faire partie, etc., etc. Pans tous ces appels aux électeurs le pays est ha- SOUVENIRS. 127 bitucllemcnl mis en jeu. Le pays demande, le pays veut, le pays exige, etc. A ce propos, un étranger disait l'autre jour : « Je serais charmé de connaître ce Monsieur. » Il avait lu dans la satire de Boileau : Le Pays, sans mentir, est un bouffon plaisant. 11 pensait que (fêtait le même. On peut prévoir qu'il se présentera proportionnellement aux élections plus de candidats (pic d'électeurs. Les premiers ne manqueront jamais, mais parmi les derniers un très-grand nombre s'abstiendra. Le peuple semble disposé à suivre l'exemple des rois, ses prédécesseurs, il tourne déjà à l'abdication. « Cela m'arrangerait bien dèn'être plus rien, » me disait un indolent de nies amis qui est déjà fatigué de faire des actes de souveraineté; et il m'a récapitulé ceux auquels il allait se Icouver obligé de concourir en conséquence du suffrage universel. Mil voyant ainsi son loisir menacé et tous ses moments pris, il répétait en gémissant : « line me restera plus de temps pour ne rien faire... » La guerre est sur le point d'éclater entre l'Autriche et le Piémont. Je sors de chez la princesse de M. ■., dont la position est pénible. Elle ne peut faire un vœu pour le roi de Sardaigne, « monsieur mon lîls, » comme 128 SOUVEMItS. elle l'appelle, sans qu'il ne tourne contre sa fille, femme du vive-roi de Lombardic, et ses petits-enfants combattront dans les rangs opposés. Comme l'abbé de la Mènnais, dont le style actuel est un composé d'Isaïc cl de Babœuf, la princesse de M... offre un curieux mélange de la quasi-reine et de l'ultra-libérale. Je lui ai entendu professer les doctrines les plus avancées, elle n'en possède pas moins de belles et nobles qualités, de la dignité, de la bienveillance et beaucoup d'originalité. Quelqu'un parlait de la princesse de M... sans pouvoir se rappeler son nom et cherchait à la désigner. « (l'est une grande femme qui al'air d'un homme, qui loge place Vendôme, qui est mère du roi de S...» — « Chose, chose, le roi d'Espagne, » disait M. de Sau- vebœuf en rendant compte d'une négociation à M. le Prince. Le Champ de Mars est couvert de travailleurs ou censés tels qui l'abattent les buttes qu'on avait élevées lors delà première fédération.» Quand vous aurez lini ceci, leur demandait un curieux, à quoi vous emploiera-t-on?—Mais je pense, répondit l'un deux, qu'on nous fera mettre la Seine en bouteilles. » Ce peuple auquel on a fait exercer sa souveraineté, comme la médecine à Sganarelle, dit parfois des choses aussi plaisantes que lui. SOUVENIRS. 129 Les républicains de la veille continuent de leur mieux à rendre leur œuvre impossible ; ils veulent devoir à la terreur ce qu'ils auraient pu obtenir par la raison, et ils ne cessent de créer de nouvelles difficultés à la république naissante, entourant de serpents le berceau d'un enfant qui n'est pas Hercule. De quoi par exemple aura servi le suffrage universel, si l'on s'en joue avant même que l'essai n'en soit fait. Déjà, dans des réunions préparatoires, on pose aux candidats des questions brûlantes. On les somme de déclarer si, en cas de scission, ils obéiront à l'Assemblée ou marcheront avec le peuple; c'est-à-dire avec l'émeute. Des commissaires envoyés par les clubs de Paris parcourent les départements et violentent les votes à leur profit. On nous mande d'étranges eboses de Lyon, et ici on entend d'affreux propos. « Ne vous en effrayez pas, nous disait ce soir L..., ces bouches criardes, d'où il sort tant d'écume, sont autant de soupapes de sûreté, et celte entière liberté qu'on laisse de dire tout, empêche de faire bien des eboses. » Tour moi, je crains 150 SOUVENIRS. que l'un n'cmpèche pas l'autre, el pourtant, je le répète, gardons-nous de désespérer. Je ne suis point comme ce vieil émigré de mauvaise humeur qui disait en 1792 :« Deux êtres que je ne puis m'èxpliquer, c'est la Providence cl le roi de Prusse. » Pour le moment, c'est le roi de Prusse que je comprends le moins. Quant à ia Providence, sa participation à nos affaires me semble assez manifeste; laissons-lui seulement le temps de la réflexion. On vient d'insérer dans la Revue rétrospective des révélations curieuses. Le gouvernement, s'il s'en refait un, pourra puiser là d'utiles notions. « Il faut, dit M. Bianchi, compter sur les sympathies républicaines dans l'armée pour le cas d'une éventualité; mais le soldat dans les rangs est obligé de faire comme ses camarades, et c'est une faute d'\ recruter pour les sociétés secrètes. « Nous n'avions pas non plus de rapports avec les départements, cela nous semblait tout à fait inutile. « Les ouvriers n'obéissent volontiers qu'aux hommes à habits. «Legouvernement, dansson intérêt, a l'ail trop d'arrestations. Beaucoup de gens qui n'avaient rien fait quand on les a arrêtés sortent de prison pour entrer SOUVENIRS. 131 dans les associations. Les prisons sont des foyers de conspirations. « C'est dans les munitions qu'est la grande difficulté. Le matériel est encore plus difficile à organiser que le personnel. » On n'imaginait pas alors que des régiments remettraient volontairement leurs fusils et leurs gibernes! M. Bianchi parle avec assez de dédain de M. Emmanuel Arago. «C'est un bavard qui n'est pas à craindre, '1 n'entend rien à la politique. » Ccjugemcnt n'est pas complètement vrai, cl M. Arago, parla besogne qu'il fait aujourd'hui à Lyon, prouve que s'il n'entend rien à la politique, il n'en est pas moins à craindre. La renommée ne parle que de ses faits et gestes ; il ne laisse plus sortir de la ville l'argent monnayé; mieux encore, il l'intercepte au passage. Un voyageur entre dans la ville avec sa bourse ; à la sortie on s'en em- Pare cl on lui donne du papier en échange. Il a beau l'celamcr, on n'en tient comple : Kt l'avare Arago ne laclic pas sa proie. Sa maligne influence s'élend jusqu'en Savoie, elle vient d'y produire quatre journées, une de plus que d 'cz nous; il est vrai que là dernière a été la journée des dupes. Premierjour. Le gouverneur de Chambèrj s'enfuit croyant voir arriver la République. 2" jour. S'apercevant qu'il n'est pas poursuivi, le gouverneur revient. 152 SOUVENIRS. ,7' jour. La République arrive en effet et le gouverneur repart. V jour. Les campagnes se soulèvent, réinstallent le gouverneur et congédient la République; en sorte qu'on se trouve après ces alternatives ramené juste au point de départ. Mais n'est-ce pas une chose singulière que la position d'un roi encourageant, en Lom- bardie, ce qu'il serait bien fâché de voir en Piémont, et faisant de la révolution devant lui, tandis qu'on en fait derrière lui. En ce moment tout s'ébranle : Rome, Vienne, licr- lin, les pays les plus différents de mœurs, de climats, d'antécédents, veulent être gouvernés constitution nellcment, à la même mode et à la française. Nous allons voir ce qu'il en adviendra de nos institutions ainsi transplantées, et le plus souvent en terrain contraire. Cela me fait songer à S... qui, prétendant n'avoir mangé des œufs vraiment frais qu'en liasse- Bretagne, avait recommandé qu'on lui en envoyât à Paris. L'Europe dans l'attente d'un orage universel baisse la tète; mais, pour le moment, un des caractères de celle étrange perturbation, c'est que le feu est partout cl que rien ne brûle. On se menace de loin, on échange des provocations; on se cric comme ces deux poltrons d'un bout de la table à l'autre : — Monsieur, tenez-vous pour souffleté. — Monsieur, tenez-vous pour mort. SOUVENIRS. 153 Un allemand me parlait d'un livre écrit dans sa langue qu'il n'avait compris qu'en le lisant dans une traduction française. On peut dire qu'il en est de même pour ce qui se passe en ce moment à Vienne, où notre révolution vient d'être refaite. C'est un spectacle étrange, inconcevable, inexplicable que celui que présente cette ville que j'ai vue si paisible, qu'aucune passion ne semblait agiter, si ce n'est celle du plaisir, où les gais remparts, Paradisen garten, Léo- poltls garten, ne résonnaient que des sons joyeux des orebestres de Strauss, alors que la valse écbevclée tourbillonnait dans ces frais jardins, riante ceinture de la ville. Un poêle, M. Dingclstadt, a peint d'après nature, avec des teintes dont la cbaleur et l'énergie demandent parfois à être adoucies, la félicité matérielle dans laquelle était plongée alors la Capoue au- trichienne. Il faut avoir vu valser les jeunes bourgeoises de Vienne pour sentir toute la vérité de celte description. « Les veilleurs delà lourde Saint-Étienne sont endormis, tout semble reposer, le fleuve s'est tu. La nuit brise le frein du jour, le plaisir et la volupté s'emparent de la ville! Comme elle est belle et pâle alors, Vienne, la dangereuse sirène, à l'œil noir à demi fermé par les songes! Oui, tu es belle, avec ta couronne de roses, quand lu passes, ardente, enivrée, ;| " travers îles couples innombrables de valseurs, pressée sur la poitrine des jeunes hommes. Oui, se sentir balancer el bercer dans tes bras, etc. SOUVENIRS Après toutes ces joies folles, l'heure sérieuse vient de sonner, le colosse autrichien, comme éeartelé, se démembre, et au même coup de fouet, comme des chevaux fougueux, les révolutionnaires Lombards, Vénitiens, Hongrois, Bohèmes, séparent du tronc et entraînent après eux Milan cl Venise, Prague et Presbourg. Serait-il \rai de dire que ces membres disproportionnés n'étaient joints que par artifice, que le temps ne peut prescrire contre les différences d'origine et que ce mot reste exact : « Une langue, c'est un peuple? » A la fraternité de l'idiome, les races les plus anciennement confondues se démêlent, se reconnaissent et s'appellent, dépendant des Allemands sages, bien au fait de leur pays, m'assurent que celle lièvre, quelque ardente qu'elle s^it, peul se guérir; mais aussi les remèdes héroïques peuvent tuer le malade, et alors ce serait comme l'opération dont j'ai lu le compte rendu dans un journal de médecine : « Elle a été parfaitement faite, mais le malade est mort le lendemain; ce n'est qu'un demi-succès. » En I NO!*, quand nos soldats occupaient Vienne, on les entendait dire en regardant la résidence impériale, l'ancien palais de Burg : « Ce doit être là celte vieille maison d'Autriche, dont il est question dans les bulletins de l'armée, et dont l'Empereur dit qu'elle a fait son temps. » Le vieux palais est-il appelé à durci' plus encore que la race de Marie-Thérèse'.' SOUVENIRS. 15.') En 1810, on pariait des théâtrés devant l'Empereur. « L'Opéra, disait M. Regnaud, qui n'en haïssait pas les figurantes, est la gloire de la France. »—Dites sa vanité, interrompit judicieusement Napoléon. Sa gloire, c'est le Théâtre français. » On veut aujourd'hui associer le peuple à celte gloire par des représentations gratis. L'intention peut être lionne, mais elle se trouve faussée comme tant d'autres dans l'exécution. Ainsi hier, au Théâtre français, je veux dire au Théâtre de la République, car on vient de lui ôter ce nom de français, on ne l'a pas trouvé assez relevé; on supposait que la salle offrirait à peu près le même aspect que la rue ces jours derniers, plus les banquettes : l'émeute assise enfin. Mais pas du tout, il parait que le peuple, avec cet admirable bon sens qui le caractérise (phrase obligée cl toute faite, que nous nous passons comme mot d Ordre), a Irès-bien calculé qu'en vendant son billet •' b ancs, il aurait \ francs pour boire et qu'il lui resterait 20 sous pour goûter les joies du paradis à I Ambigu ou à la Galté. La grande majorité s'est donc livrée à ce genre de spéculation ; les vestes ont trafiqué avec les habits, cl Hégnier, l'acteur, disait à ce sujet : « C'esl [ a p rem jère fois que j'ai vu le roi vendre sa loge. » 130 SOUVENIRS. Le père Lacordairea parlé l'autre jour au club de l'école de Médecine, dont les habitués n'ont pas sou vent de pareilles aubaines. Un d'eux témoignait quelque doute sur les opinions du grand orateur. « Je ne nie paie pas de belles phrases, disait-il, je demande avant tout s'il est républicain.—Je crois bien, lui a-t-on répondu, il est même dominicain et dominicain de la veille. — A la bonne heure ! » Aujourd'hui madame Swet... m'écrit que le dominicain de la veille se fera entendre ce soir au club de l'Union à la Sorbonne. J'irai. Dix heures du soir. « C'est bien le moins que je trouve une place à l'Église le jour de Pâques, me disait un Monsieur qui venait de prendre ma chaise à Saint-Thomas, moi qui n'y viens que ce jour-là dans l'année! » Ce soir, au club de l'Union, j'ai vainement cherché à m'étayer de ce raisonnement, personne n'a voulu en reconnaître la logique. J'ai trouvé tout également encombré : la salle, la cour et jusqu'à la rue. Parvenu à grand peine au pied du perron, j'ai écouté les conversations qui se résumaient dans les mots suivants où chacun apportait sa nuance : — Nous entendrons le citoyen Lacordaire. —Oh! M Lacordaire? — Oui, le père Lacordaire. — Vive Lacordaire ! Huit heures ont sonné, et au travers de tous ces hommes noirs, j'ai vu paraître une robe blanche qui cherchait péniblement à se frayer passage.» Mon père, SOUVENIRS. m lui ai-jc dit, c'est madame Swet... qui m'envoie, je suis venu, sur sa parole, pour entendre la vôtre. Pouvez- vous me l'aire placer?— Je doute, m'a-t-il répondu, que je puisse me placer moi-même.» M'attachanlà sa robe, je me suis engagé après lui dans la spirale d'un étroit escalier; mais l'excessive chaleur m'a bientôt forcé à rétrograder. J'étouffais. J'ai repris ma place dans la cour, où un affreux vacarme a commencé, et où celle jeunesse pensante et réfléchissante s'est mise à beugler avec un ensemble et une force qui auraient fait honneur à un troupeau de bœufs. Le but évident pour ceux d'en bas était d'empêcher ceux d'en haut d'entendre, et à cet effet, ils chantèrent successivement : Mourir pour la patrie, Au clair de la lune et l'aimable Marseillaise, accompagnée de trépignements de pieds et de cris : « A la cour, à la cour! » Car on prétendait, pour que chacun en eût sa part, que le père Lacordairc quittât sa chaire et vint parler en plein air. Je ne pus m'empêcher de faire remarquer âmes voisins qu'ils avaient plutôt l'air de chasser un chien que d'appeler un prêtre. J'éprouvais une extrême envie de battre les plus petits, mais comme les plus grands me l'auraient rendu, je pris mon parti de faire retraite, d'autant plus qu'on commençait à nous jeter de l'eau par les fenêtres. Le maréchal Lobau connaissait bien ce monde-là. Il avait trouvé la véritable artillerie à leur opposer, qui les faisait à la fois fuir et rire, se moquer les uns des autres, et finissait, lorsqu ils se sentaient sufli- samment trempés, par leur faire quitter la partie. 8 158 SOUVENU! S. Jt; me souviens d'en avoir lu un récit qui se terminait ainsi : « La Coule, engagée dans une rue étroite où elle ne pouvait plus avancer ni reculer, a fui dans toutes les directions, » Ce soir j'ai lui dans la direction de ma voiture que j'avais laissée à quelque distance. Quelle génération! Quelle éducation! ne respectant rien ni personne, pas plus son prochain que soi- même. « Je n'ai rien négligé, disait une bonne femme, pour l'éducation de mon fds; je l'ai fait élever à Paris, il y a fait son droit, il y a été reçu licencieux. » Je crains qu'il n'y ait pas un jeune homme, de ceux que je viens d'entendre hurler dans celle cour, qui n'ait droit à un pareil diplôme. On nous fait espérer trois cents avocats dans la prochaine Assemblée nationale. Qu'on pense ce que ce sera que trois cents avocats demandant à la fois la parole pour éclaircir une question ! Déjà j'entends émettre le vœu que la durée de chaque discours soit limitée à dix minutes. En dix minutes on a le temps de dire suffisamment de choses inutiles, et pour chaque phrase que l'orateur se permettrait en sus, il payerait une amende; dont on retiendrait le montant sur lus vingt cinq francs, prix de la journée de travail d'un député. On assure que Newton ne parla qu'une fois au parlement d'Angleterre et que ce fut pour faire remarquer qu'il y avait derrière lui un SOUVENIRS. 139 carreau de vitre cassé. U est à craindre que notre nouveau mode d'élection ne nous donne des représentants peu sympathiques au grand Newton, bavards et cassant les vitres au lieu de les faire remettre : Eli! mon ami, tire-moi du danger, Ta feras après ta harangue. Mais que dire aux gens qui sont persuadés que c'est leur harangue qui vous tirera du danger? Dans une allocution, souvent remarquable par l'élévation des pensées et du style, que M. Louis Blanc a adressée, le T> avril dernier, aux délégués du travail, je trouve ce passage : «Où l'anarchie est installée, tenez pour certain qu'il y a ruine. » delà ne me laisse pas sans quelque appréhension pour les bâtiments de 1 Hôtel-de-Ville où siège le gouvernement provisoire. Un reste beaucoup de choses qu'a dites M. L. Bianc ne seraient point déplacées dans un sermon de charité ; seulement, à travers son onction humanitaire, on voit à qui on a affaire. Chez un orateur chrétien, la fraternité serail mieux comprise, car si tout le monde ne se rend pas bien compte des bienfaits de l'association substituée à la concurrence, la maxime: Aimez-vous les uns les autres, est à la portée du cœur de chacun, et il n'est personne qui ne la conçoive. 140 SOUVENIRS. En France, on nous trouve toujours prêts à poursuivre à outrance les abus qui n'existent plus. Ainsi on attendit le règne philantropique de Louis XVI pour se révolter contre la tyrannie. A la Restauration, on redoutait moins la vengeance de l'Europe armée que le retour des dîmes et des droits féodaux. Plus tard, saturé de libertés constitutionnelles, on criait à l'esclavage de la pensée, et les gens qui usaient le plus largement de la presse et de la tribune se plaignaient d'être bâillonnés et affirmaient que personne n'était libre de dire ce qu'il pensait. Je me bornais à leur répondre : « Je croyais que vous pensiez ce que vous venez de dire. » Pour en revenir à l'époque actuelle, n'imaginerait- on pas, à entendre les orateurs du Luxembourg, que jamais le pauvre n'aurait été plus à plaindre que dans ces derniers temps, et cependant quand la charité s'est-elle montrée plus active et plus inlelligcnle? La religieuse qui le soigne, le prêtre qui l'exhorte ont-ils manqué au malheureux? Et les secours de tant d'àmcs pieuses qui se plaisent à les seconder et font des devoirs delà Fraternité chrétienne leur plus chère occupation'/ Que d'utiles œuvres, souvent peu connues, mais si nombreuses que leurs noms forment un livre, se sont fondées de nos jours, et ont certes bien autrement contribué au soulagement de la classe indigente que ces théories stériles, que madame Svvet.. • appelle le mysticisme du travail! Comme tout ce qui est destiné à durer, ces œuvres s'élaboraient lentement et elles réalisaient sans secousses ce qu'il y a SOUVENIRS. 141 de praticable dans les rêves des ulopistes. Au retour k de l'hiver, les dames quêteuses, se mettant au service de chaque nature de misère, entraient en campagne et se distribuaient avec une généreuse émula- lion les démarches, les fatigues, quelquefois les dégoûts et les refus. J'ai vu commencer ces charitables hostilités. D'abord, les quêtes étaient rares et les dames ne s'adressaient qu'aux personnes qu'elles connaissaient, l'eu à peu elles finirent par profiter de l'occasion même de la quête pour faire connaissance. Leur zèle vigilant saisit toutes les occasions, emprunta toutes les formes, on vit la charité se faire bal, concert, loterie, boutique, bouquet, petits gâteaux. Force fut à chacun d'apporter son tribut. m Chaque année amenait de salutaires progrès dans l'organisation des œuvres et la répartition des secours; on fit mieux le bien. Des personnes notables y consacrèrent tout leur temps, tout leur zèle, on sait leurs noms. Ce serait aujourd'hui pour le peuple l'occasion de montrer qu'il ne les a point oubliées et qu'il possède la mémoire du cœur; mais ce qu'on lui persuadera toujours le plus difficilement, c'est d'abord la vérité, puis ses propres intérêts. Confiez-lui le droit d'élection, il ne songera pas pour le représenter à MM. le Dreuil, de Melun, deLambel, de Déranger, qui l'ont nourri ; il nommera messieurs tels et tels qui l'empoisonnent. SOUVENIRS. 1 I AV II IL. Almanaclis, journaux, vie de Louis-Philippe, crimes de (iuizot, lettre du duc de P..., les colporteurs crient et vendent tout cela, car ils trouvent des chalands; et beaucoup de gens estiment que pour un sou, ce n'est pas la peine de se priver d'un mensonge. On n'ôtera pas de l'idée du peuple que la mort du duc de P... est supposée, qu'on l'a fait évader et qu'il vit sous un Taux nom en Angleterre. J'ai sans cesse devant mes yeux la figure remarquable de sa malheureuse \ictime, coupable seulement de trop d'amour. Que dut-il se passer dans son cœur si, dans cette nuit affreuse, elle reconnut son meurtrier! « La preuve qu'elle ne l'a point reconnu, disait madame la duchesse d'Orléans, qui jugeait bien ce cœur, c'est qu'elle a appelé.» Madame la duchesse de P... me plaisait; elle me rappelait sa mère, une des jeunes personnes que j'avais trouvées jolies quand j'entrais dans le monde et qui était surtout remarquable par sa grâce et sa gaieté. Chacun se demandait alors, comment ne se roarie-t-elle pas? Mais il fallait une dot. Ile Mun l'épousera, disait un ami de la marquise de Coigny. Voyez comme il est attentif auprès de votre tille. 11 la fait danser, lui donne le bras... — Le bras, oui, mais pas la main, » répondit-elle. La marquise de Coigny, connue par son esprit, et SOUVENIRS. ils à laquelle le prince de Ligne a écrit ses jolies lellrcs de la Crimée, avait peu de succès auprès de Napoléon et, toutes les fois qu'elle paraissait aux Tuileries, il ne manquait pas de lui adresser celle plaisanterie : « Comment va la langue? » Mademoiselle de Coigny, depuis madame Sebas- tiani, passait généralement et h tort pour avoir inspiré à André Chénier son ode de la Jeune captive. Ce fait se trouve accrédité dans plusieurs écrits du temps. La duchesse de P.., elle-même partageait cette erreur, et un jour où elle se plaisait à m'enlcndre parler avec émotion de l'amabilité et des grâces de sa mère, elle me confia qu'elle avait été douloureusement affectée du portrait qu'en avait tracé M. de Vigny dans son roman deS(c//o, et des larmes lui vinrent aux yeux lorsqu'elle me dit en s'aninianl : « Jamais ma mère n'a eu cette coquetterie, ces manières légères et inconsidérées, pas plus avec André Chénier qu'avec aucun autre homme. » Ce lendemain, à l'Abbaye aux Bois, comme je parlais avec éloge de celle susceptibilité filiale, une discussion s'engagea pour savoir si c'était bien réellement à mademoiselle Fanny de Coigny que la Jeune captive avait été dédiée. M. de Chateaubriand qui, le premier, je crois, a l'ail connaître ces délicieuses stances dans le Génie du christianisme, n'avait plus le fait bien présent; mais madame Récamier nous assura que la recluse de Saint-Lazare devait être mademoiselle Aimée de Coigny, cousine de l'autre, femme d'une bonté, d'une beauté et d'un esprit 1H SOUVENIRS. remarquables, mariée fort jeune au duc de Fleuri, que nous avons vu sous la Restauration premier gentilhomme de la Chambre. Durant la révolution, et sous l'influence des mœurs de cette époque, elle fit la faute de divorcer et d'épouser M. de Montrond. Dans les premiers mois de son enivrement, elle écrivait à la marquise de L'oigny, à propos d'une visite que sa fille devait lui faire en Angleterre : « Qu'elle « ne vienne point, l'aspect de mon bonheur serait « trop dangereux pour elle. » Le rêve fut court. Bientôt madame de Montrond reprit son nom de Coigny. Elle est morte en 1820. Je l'ai connue, mais seulement assez pour regretter de ne l'avoir pas connue davantage. La duchesse de I'..., sur ce que je lui racontai de notre conversation à l'Abbaye aux Bois, fut aux recherches, et le témoignage de plusieurs contemporains confirma l'opinion de madame Uécamier. Positivement, Fanny de Coigny n'était point la jeune fille coquette et légère de M. de Vigny, mais non plus la lîlanchc et douce colombe, aimable prisonnière, de Chénier, Pour qui Paies encore a des asiles verts, Les amours des baisers, les muscs des concerts. La duchesse de P..,, sans avoir connu sa mère, chérissait tendrement sa mémoire, peut-être même aura-t-elle regretté son erreur. Sa vive imagination SOUVENU', S. J15 se plaisait à la retrouver dans « la jeune captive, » dernière muse d'un véritable poêle. 16 AVRIL. Hier soir, aux Affaires étrangères, M. rte L... manquait au salon. Il était à se concerter avec ses collègues. On ne parlait que de la manifestation annoncée pour aujourd'hui. Le rendez-vous est au Champ de Mars. Pour grossir la réunion, les clubs ont fait à la fois un appel aux passions et aux intérêts. Ils ne manquent pas d'agents qui travaillent les travailleurs, et à plus forte raison les oisifs. On dit aux Auvergnats : « Il s'agit de renvoyer les Savoyards chez eux. » Aux Allemands, Belges, Italiens : « C'est pour vous organiser. » Puis, quand la phalange commence à s'épaissir, les meneurs paraissent : « Nous allons marcher en ordre à l'hôtel de ville; là, nous exposerons nos vœux, les besoins du peuple, nous enverrons des délégués. » Les différentes divisions ont leur bannière. Sur plusieurs on lit des textes de M. Louis Blanc, le Mahomet des ouvriers, qui acceptent son Alcoran sans le comprendre : Organisation du travail, abolition de l'exploitation de l'homme par l'homme. C'est ainsi qu'on les a vus marcher ce malin; mais achevons ce que j'ai à dire d'hier. lacé là où le martyre est possible. Un de nous rappelle à cette occasion la réponse de ces religieuses sublimes dans leur simplicité, qui, retenues au courent par des soins importants, montraient quelque hésitation à le quitter inopinément pour aller visiter 23G SOUVENIRS. Il y a des gens, Russes, Anglais, et autres, qui adorent leur pays à la condition de ne jamais l'habiter. C'est du patriotisme platonique. Un de ces étrangers nomades, arrive depuis huit jours, et qui va régulièrement le malin au bois de Boulogne et le soir au spectacle, me disait « que Paris était peu changé, et qu'il lui trouvait à peu près le même aspect que les autres printemps. » J'ai reconnu la justesse d'une remarque de madame de Sévigné qui dit « qu'on se porte toujours à merveille pour ceux qui ne s'en soucient guères. » Le fonds de notre santé préoccupe assez peu nos voisins d'oulrc-mer. Du reste, les médecins ne nous manquent pas. On en a mis partout : à l'Intérieur, le docteur Becurt; aux Travaux publics, le docteur Trélat; à la Présidence de la Chambre, le docteur Bûchez. Nous sommes en vérité sous le régime des ordonnances. J'étais assis, ce soir, à côté de d'Argout au Théâtre- Historique. Sous prétexte de rhume, il appuyait un mouchoir sur son nez, qu'il cherchait à cacher. Depuis qu'on a ouvert les prisons aux condamnés politiques, les anciens pairs sont exposés, dans les lieux publics, à des rencontres désagréables, et le trait drstirretif de la physionomie de mon ancien camarade le rend très-rcconnaissable. On n'a pas oublié le quatrain : Dans une émeute plébéienne C'est sur ce nez monumental Que sa majesté citoyenne Aurait dû monter à cheval ! SOUVENIRS. 207 D'Argout parle en bons termes de la modération du minisire des finances; mais, comme dit G... fort sensément, quand on va s'embarquer sur une mer semée d'écueils, on ne s'informe pas si le capitaine est modéré, on demande surtout s'il est habile. Le Théâtre Historique ne chôme pas de pièces,grâce h la prodigieuse fécondité de son patron, M. Alexandre Dumas. La perfection, pour un auteur, serait d'avoir le travail facile et le goût difficile; mais la part de M. Dumas est encore assez bonne. S'il gaspille son talent, il possède éminemment celui d'amuser, cl c'est avec raison qu'il répondait à madame de Gi- rardin, qui lui demandait « s'il ne s'était pas ennuyé, la veille, dans une maison où elle l'avait rencontré.» « Je ne m'ennuie jamais où je suis. » Je ne crois pas qu'on puisse mieux s'entendre à tirer plusieurs moutures du même sac. Il met maintenant ses romans en pièces; puis il les chantera; Puis il les dansera. Ce théàlre-ci s'appelle Historique, pai'ce qu'on y joue Monte-Cristo. Les noms ne. représentent plus rien. On chante peu au Vaudeville, on 'ie rit point à la Gailé, on ne parle pas toujours français aux Français. En fait de théâtre dont le nom ne manque point à son origine, je ne vois guère que celui de la Porte Saint-Martin, ha porte est toujours là, — Dans mon enfance, j'ai vu sur toute cette ligne, '208 SOUVENIRS. jusqu'à la Bastille, fleurir les théâtres forains et trôner Polichinelle, l'art dramatique en plein vent; Cur- tius, les puces travailleuses et les chiens savants rivalisaient avec les bergeries et les innocentes parodies sur ce boulevard qui, depuis..... Mais alors il était vertueux ! Au lieu des mélodrames sanglants, on applaudissait Eaculape à Cythère, le Canard père et le Haremj laite par amour-propre. Plus effrénés aujourd'hui, les petits spectacles n'en sont pas plus fréquentés. Le peuple, depuis la Révolution, leur préfère celui des rues, qui ne lui coûte rien et même rapporte quelque chose aux gens qu'on paie pour se promener et ne rien faire. Les claqueurs eux-mêmes désertent leur poste au théâtre et laissent vacant les dessous de lustres. Ils disent qu'ils gagnent davantage à chanter : « Des lampions ! » que c'est bien plus amusant, et ils se plaignent des auteurs et des acteurs, qui leur cherchent querelle et prétendent les rendre responsables des moindres signes d'approbation donnés à contre-temps. Un d'eux, gour- mandé pour une infraction de ce genre, répondait naïvement : « Ce n'est pas nous, ce sont ces bêtes de payants qui applaudissaient sans savoir. » — Quelques-uns sont enrégimentés pour le service de certains clubs qui continuent à être d'une violence extrême, quoi qu'eu dise un de mes voisins, qui citait, comme preuve de modération, que dans celui dont il était membre l'existence de Dieu avait été reconnue à douze voix de majorité. SOUVENIRS. 200 A propos, do propagande et du club des dames, qui se tient au bazar Bonne-Nouvelle, r Croirait-on, disait madame de..., qu'il y a des femmes qui se mêlent de l'aire de la propagation ! Comme si c'était leur affaire ! » 12 MAI. Hier, à un banquet socialiste, les convives, échauffés par le vin et le veau, ont échangé quelques interpellations peu parlementaires. Un d'eux a traité son antagoniste de « pas grand'chose; » et celui-là, en- chérissant, l'a appelé : Rien du tout! Je n'ai assisté qu'une fois dans ma vie à un de ces festins politiques où, comme dit Alph. Karr, on choque des verres pleins contre des mots vides. On m'avait vanté l'éloquence d'un orateur dont les accents, m'avait-on dit, partaient du cœur. Il parlait du nez, et ce nez môme n'avait pas une jolie voix, comme on le disait du nez de Larrivée, qui faisait, dans ma jeunesse, les délices de l'Opéra. Au dessert, je tombais de sommeil. Le lendemain, je vis dans mon journal que la gaîté la plus franche n'avait pas cessé de régner parmi les convives. A la plupart de ces banquets on ne peut pas dire que le vin inspire et donne de l'esprit, mais on peut dire qu'il donne de l'audace à la bêtise. Nous sommes aussi avides de nouvelles que nos frères aînés les Athéniens. « Si vous n'en savez pas, 12. '210 SOUVENIRS. failcs-en, » me disait une daine qui veut être trompée, comme la femme de Sganarelle voulait être battue. Je lui ai raconté une anecdote qu'on m'écrit de Lyon. Un chef des Voraces excitait la foule à jeter dans le Rhône la statue de Louis XIV. « Nous ne voulons plus, criait-il, de rois parmi nous : à l'eau ! l'effigie du despote! » —■ « Ah! que c'est bien parlé, dit un des auditeurs. Citoyen, auriez-vous la bonté de me prêter un écu pour un moment? » L'orateur, pour ne point perdre le fil de sa harangue, lendit l'écu en continuant : i< A l'eau! l'effigie du tyran! » — « A l'eau ! » répéta l'autre en y joignant le geste. On devine la suite de l'histoire et le désappointement du Yorace en voyant son écu lancé dans la rivière. « Ah ! voue ne voulez plus de tyrans! criait le réactionnaire, et vous avez de leurs portraits plein vos poches? A l'eau ! » Dans quelques siècles, la poche d'un pauvre homme du nôtre offrirait un curieux médailler : des sous de la monarchie et des décimes de la République étonnés, effrayés de se trouver mêlés. Les phases des révolutions sont écrites sur la monnaie de cuivre, In seule qui nous reste de nos jours néfastes; car je ne me souviens pas d'avoir vu jamais des pièces d'or ou d'argent fabriquées à cette époque. On en a fabriqué sous tous les régimes, excepté sous celui de la Terreur. L'argent n'a pas d'odeur, disait Vespasien. On peut ajouter (pie le cuivre n'a pas d'opinion. l'n républicain porte volontiers sur lui les effigies des rois, et le royaliste a souvent en main le bonnet de la SOUVENIRS. 211 liberté et la hache du licteur. 11 se sert usuellement sans frémir de cette monnaie sinistre, au millésime île 1702, et qui, par une affreuse dérision, présente d'un côté la figure du malheureux roi, déjà voué à la mort, et de l'autre la haelie qui doit la lui donner, cette hache toute dressée, emmanchée au faisceau et coiffée de l'ignoble bonnet ! 1 i M A i. On n'est pas sans inquiétude pour la journée de demain. Quand on en parle à \I. Caussidière, et qu'on '"i signale les chefs de clubs Sobi icr et autres, il dit sérieusement : « J eu réponds comme de moi ! » Je crois bien. 15 MAI A 3 HEURES. Nous revoici à peu prés au l'i février, liés hier on pouvait se tenir pour averti; un homme disait hautement dans nia rue, en parlant de M. deL...: « Il n'a l'as voulu du drapeau rouge, sa tète en servira ! » Tout à l'heure, m'étant rendu sur la place du l'a- lais-Bourbon, j'ai trouvé toutes les avenues obstruées par la manifestation polonaise. C'était de la petite l'oloijne : la grande n'était que le prétexte. Je suis ' esté (ont d'abord fort scandalisé des étranges propos On m'assure qu'un gouvernement s'organise à l'Hôtel de Ville. Allons voir. \ sept heures, je sors en char-à-bancs. Je côtoie, le long des quais, un immense développement de troupes qui me ferme enfui le passage au pont Neuf, •le donne des poignées de main, je m'enroue à crier : « Vive la garde nationale! vive l'Assemblée nationale! » et je n'entends qu'un seul mauvais cri : « A bas les aristocrates! » qui m'est évidemment adressé. Aussi pourquoi suis-je en char-à-bancs? Malgré la ■nodéstiédé mon attelage, je ne puis nier qu'il offre mi exemple de l'exploitation de l'homme par l'homme, s; >ns parler du cheval que mon cocher exploite aussi. On nous confirme que le soi-disant gouvernement de l'Hôtel de Ville n'a fait que paraître el disparaître. M. Barbes est arrêté, l'entends dire :« C'est un fou! » Soit, mais un fou furieux qu'il faut au plus vite mettre dans une bonne loge qui ne soit pas le Luxembourg. Voilà l'homme qu'on avait imaginé naguère d'en nommer gouverneur! « Que voulez-vous? me disait-on, il a tant souffert pour la cause! c'est une victime. » Je réponds : « Ce n'est pas tout que d'avoir été pendu, il faut encore être honnête. » On cite d'autres captures importantes : MM. lias- pail, Thoré, Sobrier. « Si je ne reviens pas ce soir pour coucher, avait dit celui-ci à sa portière, ne 1\G SOUVENIRS. m'attendez pas : c'csl que je serai ministre. » 11 a paru, en effet, pendant la bagarre, au ministère de l'intérieur; mais, ne trouvant rien de prêt pour le recevoir, il s'est borné à en emporter le cachet. Il se sera souvenu du directeur Gohier, qui, le 18 brumaire, pendant que la révolution s'achevait à Sainl- Cloud, disait si bien : « Je les défie de faire un acte légal, j'ai le sceau de l'État enfermé dans le tiroir de mon bureau. » Ce soir, M. Sobrier sera sous clef à son tour et enfermé dans le bureau de L'État et du colonel de Goyon, à la caséi ne des dragons, au quai d'Orsay. Nous sommes ravis d'avoir dans le faubourg Saint- Germain cet excellent régiment. J'honore la garde nationale, je lui dois toute mon illustration militaire; mais, depuis qu'elle a laissé faire la révolution de février et détrôner un roi qui lui allait si bien, j'avoue que les dragons ont pris le pas sur elle dans mon estime et dans ma confiance. Je me range à l'opinion de ce colonel auquel un curé de Versailles faisait remarquer qu'un seul de ses cavaliers fréquentait son église, tandis que le reste de la garnison y donnait le bon exemple par son assiduité : « Soyez persuadé, monsieur le curé, lui répondit Irès-sôrieusement le colonel, qu'il y aura plus de joie dans le ciel pour un dragon qui fera pénitence que pour cinquante fantassins pratiquants. » A. la nuit Paris est tranquille. Inopina t/uics..- I l range journée dans nos fastes révolutionnaires, où le gouvernement, en quatre heures de temps, a été SOUVENIRS. 217 pris et repris de vive force, et, je le répèle, sans brûler une amorce. On a craint un moment d'humeur de la part de la garde républicaine casernée à la préfecture de police. Des barils de poudre sont déposés dans les caves : ces paillards-là parlaient de se Faire sauter, et, par la môme raison, la Sainte-Chapelle, ce dont je prendrais moins mon parti. || s ont enfin cédé à de bonnes raisons : on arrivait avec de l'artillerie, cl celte action a été aperçue, .le me sers de celle expression, parce qu'il m'a paru curieux de lire depuis, dans une proclamation de M. le préfel de police aux habitants de l'aris, que, dans la journée du 15, son action avait élé inaperçue, mais qu'elle n'avait cessé de s'exercer. Certes, jamais secret ne fut si bien gardé ! be digne M. Caussidière, qui se vantait de faire de 1 ordre avec le désordre, va se trouver obligé de sévir contre ses bons amis. On nous assure qu'on congédiera tous ces Gers-à-bras à ceintures rouges, .l'en- lends demander quel compliment on leur fera en les renvoyant. Il me semble qu'on peut toujours leur dire, comme ce président d'assises à cette voleuse Pour laquelle on avait admis des circonstances atténuantes : « Fille Rose, vous allez rentrer dans le sein de la société, dont vous pouvez encore faire le plus bel ornement. » C'est une phrase excellente pour le licenciement. 218 SOUVENIRS. (.'e matin, la ville a l'aspect d'un camp : on ne rencontre que des patrouilles. Un jeune soldat de la garde mobile a réclamé l'hospitalité chez la duchesse de Mont m____ « (l'est pour ma pauvre femme, a-t-il dit, qui se trouve mal. Elle nourrit. L'enfant est à la caserne, aux Gélestins; il a Faim de son côté, et elle du sien; puis le lait la tourmente. » La femme était une petite vivandière toute gentille. La duchesse lui a fait donner un bon déjeuner dont le mari a pris sa part; mais le petit, il faudrait qu'il pût aussi déjeuner, elle mari, qui ne peut quitter la place du l'a- lais-Bourbon, où sa compagnie est de service, ne veut pas que sa femme s'expose à faire seule le long trajet qui la sépare de la caserne. « Eh bien, dit la duchesse, je vais lui donner un homme sûr qui l'accompagnera. —Mais c'est qu'elle est bien fatiguée, et elle n'aurait qu'à se trouver mal de nouveau. — .le la ferai mener en voiture. — Mais comment saurons-nous si elle a pu passer et arriver aux Célestins? — L'homme qui va la conduire reviendra nous en donner des nouvelles en ramenant la voiture. » Et le jeune soldat de s'écrier : « Ah ! que vous êtes bonne, madame I que vous êtes bonne!» Et cette épithète, partant du cœur, la flattait plus que s'il avait énu- méré ses litres et, son nom, tels grands qu'ils soient. Cependant la voilure était prête; la petite vivandière s'y installa bien commodément, et elle commençait a rouler, que le mari répétait encore : « Ah! nia- SO11 V EN I 11 S. 219 dame, que vous êtes bonne ! Surtout, monsieur, ayez- en bien soin! » Conclusion, (les riches sont si durs, ces nobles sont si tiers ! La gracieuse madame Thay... assistait à la séance du 15. Au moment où la foule fit irruption, un beau garçon, qui portail un étendard sur lequel était écrit: « Société des Droits de l'homme, » vint se placer près d'elle. D'autres le suivirent dans la tribune, où bientôt la chaleur devint étouffante. Le porte-drapeau lit de la théologie socialiste. Il avait surtout retenu de l'Evangile les passages contre les riches. Il s'interrompit en disant qu'il se sentait défaillir, parce qu'il n'avait pas encore mangé de la journée. Madame Thay... lui donna du chocolat, et, la connaissance étant faite, il la pria, pendant qu'il faisait son pelit repas, de prendre un moment son drapeau. Madame Thay... s'y prêta avec complaisance, et il lui disait de (emps en temps : « .Madame, remuez-le, c'est la consigne. » Et madame Thay... de s'y conformer, l'our L'intéresser davantage, elle lui apprit qu'elle était la fille du général Bertrand, le fidèle compagnon de l'Empereur à Sainte-Hélène, et il lui donna son adresse écrite sur un papier fort gras en lui recommandant de s'adresser à lui si jamais on voulait mi faire quelque peine, et qu'il la protégerait. Madame de Mont..., qui se trouvait séparée de son amie madame Thay..., et qui ne s'était pas acquis une a ussi bonne sauvegarde, voulut essayer de sortir de 'a bagarre. Elle pria un de ses voisins, M. Mils, 220 SOUVENIRS. membre du parlement d'Angleterre, do l'accompagner; mais elle ne put le décider à quitter la partie. « C'est trop intéressant, disait-il; jamais je ne retrouverais une pareille occasion. » Il voulait voir le déconfiture. Au milieu des hurlements que poussaient les clu- bisles, l'attitude muette des députés a été on général très-convenable : le silence a son dédain et son insolence. Les meneurs le comprirent, et ils s'écriaient avec colère : « Mais parlez donc! votez donc! » M. de L... allait parler, on lui a rendu le service de le retenir. Sa bonne intention n'était pas douteuse: mais on n'esl pas maître de ses expressions au milieu de pareilles émotions, et l'on dit : « Le brave général » en parlant de M. Courtais. On m saisi chez le bon M. Sobrier sou programme de gouvernement. Chacun faisait le sien; nous avions affaire à plus d'un Lycurguc. I.a Montagne du peuple fraternel et organisateur\ ce journal qui, par les proportions de son litre, rappelait les haines de famille infiniment trop prolongées, est né le i mai et décédé le I i. (le n'était pas le talent qui manquait:') ses rédacteurs : Lamennais, Proudhon, George Sand. La Montagne est morte en couche, mais la souris est vivante. Voici un échantillon du style emphatique de ce singulier journal : SOIÎVKM 11 S. m « Honneur, trois l'ois honneur à vous, socialistes! — Satan, lu as compris que ta dernière heure était sonnée. Vainement tu as mis le feu aux poudres : elles étaient submergées d'amour. » Rien n'est ridicule comme l'emploi mal approprié des grands mots. « Monsieur, me disait un perruquier en faisant mine de partager sur mon frottl dégarni le peu de cheveux qui me restent, préférez-vous la raie de Côté? Klle est plus grandiose. » Un pétitionnaire de mes environs a imaginé de me prier de le recommander à M. le préfet de police pour un emploi dans ses bureaux. Sous l'Empire, le chevalier de Panât avait cru pouvoir s'arroger le droit de protection auprès du ministre de la marine, avec lequel il avait servi et vécu dans l'intimité. « l'anal, disait à ce propos le duc Decrès, s'intéresse à beaucoup de gens et me fait pour eux des recommandations auxquelles je ne me crois pas obligé d'obtempérer, car enfin il n'est que mon ami ! » Je n'en suis même pas là avec le digne M. Caussi- dière. J'avais grand plaisir, dans ma jeunesse, à rencontrer le chevalier de Panât, cè qui m'arrivail fréquemment. Il joignait à des connaissances étendues de l'es- prit jusqu'au bout des doigts, y compris les ongles. Un n'avait pas plus de malice et de traits piquants dans la conversation; il faut ajouter qu'il était laid et sale à l'avenant. Tout le monde sait son histoire avec ftrvarol, lorsqu'en entrant chez celui-ci il lui dil : «Je Vî 'is jeter ma redingote sur ton lit. » A quoi Rivarol 222 SOUVENU! S. lui répondit : « Et où jetterai-je mon lit? » Le mot parut si bon au chevalier, que je le lui ai entendu raconter à lui-même. M ne tarda pas à prendre sa revanche, et, un jour où llivarol, dont les prétentions à la naissance prêtaient à l'épigramme, se servait de cette locution : « Nous antres gentilshommes, » Panât, se retournant vers les assistants, leur dit : « Voilà un pluriel qui peut paraître singulier. » Une de ses connaissances montait un cheval de très-mauvaise mine. L'ayant rencontré et craignant ses brocards, il crut prudent de prendre l'initiative, et, faisant lui-même ses honneurs : « Avez-vous jamais vu quelqu'un d'aussi mal monté? — Mais oui. — Qui donc? — Votre cheval. » Il avait une lionne histoire d'un chambellan de la princesse Élisa qui lui détaillait ainsi l'emploi de la journée : « Dès sept heures, et quelquefois avant, je suis là pour mettre tout le monde sur pied et pour que chaque chose soit en ordre au réveil de la pi in- cessse, qui est matinale. A huit heures, elle fait une première toilette, puis elle me permet d'entrer. Elle est bien aise que je ne m'éloigne pas, et je reste à déjeuner, l'uis, quand elle se retire dans son intérieur, je m'établis dans le premier salon, où je donne les audiences. Je reçois les gens qui ont des demandes àfaire,et il en vient beaucoup: on sait le crédit qu'elle a sur l'Empereur. Cela me mène tard. Si la princesse sort, je raccompagne, et je trouve à peine le temps nécessaire pour ma toilette. Vient le diner : il faut SOUVENIRS. 223 faire les honneurs, puis ensuile arranger les parties, entretenir les visiteurs. La princesse est pleine d'égards pour moi; je ne puis m'absenter un instant! Cependant, vers minuit, plus tard quelquefois, elle termine la veillée. Je me retire alors... — Et, bien entendu, interrompit M. de l'anal, vous avez là votre appartement, vous y couchez'.' — Du tout! du tout! je retourne tous les soirs chez moi, s écria vivement le chambellan. Moi, coucher là! j'en serais bien fâché! J'aime trop mon indépendance! » ■Madame de Balbi m'a raconté qu'à Londres elle avait pensé se brouiller avec M. de Panât. Elle donnait des petits soupers où le prochain n'élail pas toujours épargné. Quelques intimes restaient tard, et, naturellement, à mesure que le cercle se rétrécissait, la médisance se trouvait plus à l'aise, cl, connue à la poule, celui qui restait le dernier faisait rafle sur les autres joueurs. Un soir, le chevalier de l'anal crut pouvoir user du droit que les habitudes du salon autorisaient contre les absents; niais madame de lîalbi prit fait et cause pour un d'eux; M. de l'anat, surpris et presque scandalisé, la lit répéter; puis, se levant tout à coup dans uu accès d'indignation que madame de Balbi ne pouvait se rappeler sans rire : «Ah! qu'esl-ce que cela veut dire, madame'.' s'écria-t-il en gagnant l'escalier; voilà que vous défendez vos amis! vous ne me reverrez de longtemps! » Quelques mois après, il se mettait en roule pour la France, reconduit par un ami qui, en le quittant, %to SOUVKMUS. lui dit : « Je l'écrirai, sans faute. — l'oui'cjnoi sans faute?lui répond Panât; ne te gêne pas, écris connue à l'ordinaire. » M. de l'anat racontait fort gaiement que, lorsque M. de ... épousa madame X..., la princesse de Vaudem..., en apprenant la nouvelle et dans un premier mouvement de dépit, se mit à dire : « delà ne m'étonne pas, il n'a jamais aimé que les filles! » Chacun gardait le silence quand un des habitués de la maison s'écria naïvement : « Oh! princesse! » cl plus naïvement encore en demeura là el ne trouva pas un mot à ajouter. Lors de ce mariage, on prétendait que M. de ... avait reconnu Ions les enfants, doid plusieurs dataient d'assez loin. Cela, joint à l'habitude qu'il avait de se rajeunir, donna lieu au chevalier de Panât de dire qu'il s'était trouvé père d'un enfant plus âgé que lui. Le comte Iiozon de Périgord était épris d'une dame qu'il pressait vivement, et qui avait pris M. de l'anal pour confident. Elle lui parlait un jour des exigences de son galant. Elle n'aurait pas voulu le décourager; mais, d'une autre part, le soin de son honneur, sa vertu.... l'anal l'interrompit : « Oui, je vois bien : d'une pari, l'honneur, la vertu; de l'autre, Bozon qui veut des faveurs... 11 y a du pour et du contre. » Il réfléchit un instant, puis il conclut ainsi : « Tout balancé, je penche pour la verlu; cela vaut encore ™eus que Iiozon. » Ce n'était pas de celle dame, mais d'une de ses SOUVENIRS. 22f> amies, dont on faisait uii jour un grand éloge : « Pourquoi n'en parlez-vous jamais? lui demandait-on. — ]j est impossible d'en dire du mal, » répondit-il avec toute la candeur que peut comporter la médisance. Un soir, au coin du feu, la maîtresse de la maison voulut se lever pour prendre une huche. Deux personnes empressées la gagnèrent de vitesse et revinrent apportant chacune la bûche par un bout. M, de l'anal, qui se trouvait en tiers, se mit à leur chauler: Voilà c'que c'est qu'u'iller ;«u bois, On j n deux, on en r'vicnt trois! Un bon mot m'en rappelle un autre, et M. de l'anal fournirait beaucoup en ce genre. Je m'arrête pourtant et ne citerai plus que celui-ci. Étant officier de marine, il s'était permis une légère innovation dans quelques détails de service. Un vieux chef d'escadre, mieux partagé du côté de la bravoure que du côté de l'esprit, le tança vertement : « Qu'est-ce que c'est tpie cette nouveauté, monsieur? lui demanda-t-il brusquement. — Mon général, c'est une invention. — Une invention, monsieur! eh bien, rappelez- vous qu'en fait de service je crains les inventions et n'admets que les miennes. —Ah! mon général, lui dit M. de Panât avec les formes de la plus grande soumission, periuetle/.-inoi de vous l'aire observer que plus d'une fois vous avez prouvé victorieusement que vous ne craigniez pas la poudre, et pourtant son invention n'est pas de vous ! » SO II VU NI l!S. * I!) MAI. Quelque$-i|n$ des princes de la finance, leur roi en tête, causaient, peu de jours avant la Révolution de février, des grandes fortunes qu'ils avaient vu l'aire depuis un demi-siècle. Ils en comptèrent une dizaine, et ils tombèrent d'accord que la première condition pour réussir dans les spéculations, c'est d'être tout entier à son affaire, bien que celle préoccupation unique pût, à la longue, paraître fastidieuse. « Pour moi, dit l'un d'eux, il faut bien que je convienne que rien n'est plus monotone; et je ne puis exprimer à quel point j'en suis las. Je me demande comment, 4 lorsqu'on a si largement le superflu, on peut encore consentira consacrer à la seule pensée du gain toutes les facultés de son esprit; je songe souvent qu'il ne tiendrait qu'à moi de me procurer le plus doux loisir du monde en me bornant à rester millionnaire. J'en serais bien le maître; mais le moyen de se retirer quand les bénéfices sont aussi considérables!...» Voilà à quoi aboutit celte tirade philosophique. «J'en veux trop! » disait un enfant gourmand. Le banquier voulait trop d'argent. Madame Sm..., une Anglaise qui est morte hier, voulait trop de santé. Elle avait pris un médecin à l'année, à la condition de la visiter tous les jours. Il se croyait obligé de gagner son argent et la droguait en conséquence. 11 en a tant fait, qu'il a tué la poule SOUVENIRS. 227 aux œufs d'or et s'est privé d'une bonne pratique. Ou ne peut pas dire qu'elle soit morte d'une maladie, mais d'un médecin. Pauvre paysanne, madame Sm... vivrait encore. Elle ne se serait point passé toutes ces fantaisies sanitaires. Il y a des gens qui sont à plaindre de ne pouvoir rien se refuser. En sortant de Saint-Roch, où se faisait son enterrement, j'ai voulu aller aux nouvelles et je me suis dirigé vers l'Hôtel de Ville par les quartiers laborieux, qui sont maintenant les plus oisifs. J'ai trouvé la place de Grève couverte d'ouvriers en......f'allais faire un jeu de mois sans le vouloir. — Sur la place de la Bastille, c'était pis encore. A peine si l'on pouvait traverser. Tout à coup cette masse s'agiic, s'ébranle... Est-ce l'avant- coureur d'une émeute? Mais non, tout ce monde rit et court après une femme habillée en homme. Encore si c'était George Sandl Je l'ai vue jouir l'an dernier, au Luxembourg, d'un succès de ce genre à une séance de la Chambre des pairs, où les curieux se pressaient pour entendre M. de Monlalemberl. Les huissiers couraienl après elle dans les corridors, el l'un d'eux lui dit, au moment où elle allait s'introduire dans une tribune : « Monsieur, les dames n'entrent pas. » Je regrette de me trouver en voiture au milieu de cette foule; j'ai beau prendre l'air aimable et aller au pas, je remarque que le piéton supporte toujours impatiemment, non-seulemenl d'être écrasé (ce qui serait assez naturel), mais même qu'on lui crie . Ciin;' ce qui n'est pas logique, car on ne lui crie l'un que pour empêcher qu'il ne soit l'autre. Ensuite, il SOUVENIRS. est vrai de reconnaître que ce mot Gare I avec, L'accenl qu'y mettent les cochers, prend un caractère impératif qui n'est point en harmonie avec nos institutions républicaines. Sans doute, il vaudrait mieux dire : « Citoyens, faites-moi l'amitié de vous ranger. » Mais le cocher est, par sa nature, ennemi des périphrases. Il y a des gens très-madrés parmi ces ouvriers. « Comprenez donc, disait-on à l'un d'eux, que ce sont les gens en voilure qui l'ont vivre les gens à pied. » Il en convint. « Mais, ajoula-l-il, je voudrais pouvoir changer de rôle avec monsieur. » Dans une des proclamations trouvées chez M. So- brier et écrites le 1 f, on parle des événements du 15, du combat (qu'on n'a point livré), du sang Qiiintilien rapporte l'histoire d'un avocat de son temps qui s'était promis un grand effet d'une apostrophe méditée à l'avance. Il plaidait contreCassius Severus. S'interrompanI tout à coup : « Pourquoi, s'écria-t-il en le lisant, me regardez-vous avec cetair farouche? — Moi! dit Cassius tranquillement, je n'y pensais seulement pas. Mais apparemment que c'est écrit dans votre cahier, et, puisque cela vous accommode, je vais vous regarder connue vous le souhaitez. » En môme temps il lui lit une grimace effroyable, ce qui divertit fort l'auditoire. 20 MAL Aujourd'hui, grande fête nationale, dite de la Concorde. Je rencontre, se rendant au Champ de Mars, les corporations, les corps de métiers; dénominations de l'ancien régime qui onl retrouvé leur place dans le vocabulaire républicain. Ce ne sont que drapeaux, bannières déployées portant des images, des devises. I.a République ne sait de quoi s'aviser pour ne pas retomber tout à fait dans la monarchie. On dore les roi nés d'un bœuf, on donne des chapeaux pointus aux agents de police. Je pense que les hauts fonctionnaires reprendront les chapeaux à grands bords empanachés connue ceux des cinq directeurs du temps où, comme dit Balzac, la France était gouvernée par cinq particuliers ornés de plumes. Je me 230 SOUVENlliS. demande pourquoi, pendant que nous sommes en train de rétrograder, nous n'en reviendrions pas aux jeux du Cirque? J'aimerais bien autant voir dans nos réjouissances civiques des bêtes que des bêtises. Aujourd'hui ces dernières ne nous manquent pas. — Parmi les différents corps, celui des cinq cents demoiselles attire, de préférence, mon attention. Elles sont toutes coiffées en cheveux, vêtues de blanc et uniformément laides, de véritables prix de vertu, à ce que prétendent mes voisins. J'accompagnais, en 1828, madame la Dauphineà Avranches, quand le sous-préfet vint lui dire que le corps des demoiselles se présentait pour lui offrir ses hommages. Elle se retourna vers moi et me demanda avec son ton brusque : « Qu'est-ce que c'est que le corps des demoiselles'.' » Et comme je cherchais nue réponse sérieuse: « La place des demoiselles est auprès de leur mère, » continua-l-elle judicieusement. Et le sous-préfet, qui n'avait pas compris, crut bien faire en répondant : «Madame, M. le maire y sera. » Qu'aurait-elle dit, aujourd'hui, la respectable princesse, si on lui avait expliqué que ces demoiselles-ci figurent les Libertés publiques et en escortent le charl Aussi, que de mauvaises plaisanteries on se permet sur ces pauvres filles I La plume et le crayon les noircissent à l'envi. Chara les représente passées à l'inspection par le maire de leur arrondissement* L'une d'elles est faite comme une planche; le maire, après l'avoir lorgnée, lui dit en la congédianl : « Ma- demoiselle, il vous manque trop de choses. » Et il SOUVENIRS. 231 donne la préférence à une autre plus étoffée, à laquelle il remet une feuille de vigne, le gouvernement s'élant chargé de fournir les costumes. C'est ainsi que le fils deNoé s'entend à couvrir les nudités. On peul dire qu'à cet égard ses preuves étaient faites depuis le déluge. Le Nord et le Midi roulent des (lois ci rants De peuples tour à tour conquis el conquérants. Ces vers d'une mauvaise tragédie de Lemercier, qui peignent bien l'immense invasion de l'empire romain, quand le reste du monde s'abattait sur lui, me reviennent en présence du flux et du reflux de la foule qui se précipite dans le Champ de Mais par toutes les issues, et en voyant au loin onduler les tètes et les drapeaux. Je monte sur une chaise, d'où je m'amuse à regarder passer, plaisir contemplatif qu'on est toujours à même de se donner, car qu'est-ce qui ne passe pas? En ce moment, c'est la Liberté, 1 Égalité et la Fraternité avec tous leurs cortèges, et je pourrais leur duc, comme Horace à Arnolpho : La place m'est heureuse à vous y rencontrer, car ce n'est pas la première fois que je me trouve ici à pareille l'été. J'y vis jadis rouler les brouettes et aplanir le sol pour la fédération. C'était l'enfance de la Liberté; c'était aussi la mienne. Je n'étais guère plus âgé qu'elle. La Gloire vint, qui la remplaça. m SOUVENIRS. Bien des gens pensèrent (|iie nous ne perdions pas an change. —Au mariage de l'Empereur, nous dansions encore là dans une immense baraque. Cinq ans après, leChamp de Mars devint le Champ de Mai..l'y retrouvai Napoléon ; j'y contemplai ce Iront pâle et soucieux qui semblait présager Waterloo. Là, où j'avais vu l'aurore de la Liberté, je voyais le coucher du soleil de l'Empire. Maintenant, c'est à recommencer; nous avons fait le loiir, et le Champ de Mars d'aujourd'hui me ramène à la Fédération; tant il est vrai, comme je crois l'avoir déjà remarqué, que rien ne dure, mais que rien ne finit. J'essaye de pénétrer dans l'enceinte réservée; mais le chapeau pointu auquel je m'adresse est impitoyable. Alors je me risque dans la foule. Mes efforts ten- dentà approcher d'une statue colossale qui, à mesure que j'avance, ou, au moins, que je ne recule pas, perd de son effet. Cette grande Liberté (d'autres disent que c'est la République); celle grande femme, cidin, ressemble à un homme, el à un homme assez laid. Jérémie dit quelque part : « Les statues sont devenues la confusion de ceux qui les ont faites. » J'en suis bien fâché pour les sculpteurs. Celle-ci tient un glaive dont elle a l'air de vouloir se suicider (CC qui pourrait passer pour une allusion). La Libel lé a bit quelquefois de ces coups-là. On mourait de chaud, on était foulé, ce qui nous empêcha pas de rire (je voudrais savoir comment on en empêcherait, les Français), «le rire, dis-je, d'une des cinq cents demoiselles qui s'était égarée el SOUVENIRS. courail çà el là en disant : « J'ai perdu mon corps, » cl en le demandant à tous les passants, et notamment aux noirs affranchis, dont la députation défilait on ce moment. On jouait, en 1809, un opéra dont le pauvre Ville- blanche, qui fut emporté par un boulet à la retraite •le Moscou, avait l'ail la musique. Madame Gavaudan, une de nos plus piquantes actrices, racontait devant moi que, lorsque la pièce lut présentée au comité de lecture, une de ses compagnes avait été singulièrement frappée du titre : Le Nègre par amour. « C'est ça aimer! » répétait-elle avec émotion. Madame Gavaudan, qui s'en méfiait, la questionna et reconnut qu'elle avait compris que le héros de la pièce était réellement devenu nègre à forcé d'amour. On lui fit quelques objections sur le peu de probabilité d'un pareil phénomène; mais, sans s'y arrêter, elle répondait : « Vous ave/ beau dire, voilà ce que j'appelle aimer! Vous ne savez pas, vous autres, ce que c'est qu'une grande passion... Un homme qui devient nègre par amour! allez doue chercher cela chez vos princes russes! » Madame Gavaudan, rieuse et maligne, l'a longtemps poursuivie de ses plaisanteries. Voyant un jour une goutte d'encre sur son mouchoir : << Ohl ma chère, lui dit-elle, on va dire que vous avez fait pleurer le nègre! » Quelques-unes de nos colonies ont envoyé à l'Assemblée nationale des députés blancs ; dans d'autres, les électeurs se sont tenus aux indigènes. Ils répondaient, comme ce Bourguignon auquel on proposait 234 SOUVENIRS. de donner sa voix à un candidat étranger : o Nous préférons le vin du cru. — Conservé dans des cruelles, » ajoutait M. Dupin. Après avoir fait le tour du Champ de Mars cl de cette grande vilaine Liberté qui regarde .Montmartre, prête à jeter son bonnet par-dessus ses moulins,, je regagne les quais; je vois passer encore le char avec son arbre, et j'adresse un dernier coup d'œil aux cinq cents demoiselles. Ce soi r, il me prend envie d'assister de nouveau à la prise de la liaslille, dont le canon me fil si peur le I 1 juillet 89. ili'était pardonnable, à six ans!) Evitant les rues fréquentées, je parviens, par les cours, de l'Arsenal, jusqu'à l'entrée du boulevard Bourdon, que je trouve barré et gardé. Heureusement la boutique de l'honnête M Coulomb mue de mes connaissances) fait le coin de la rue, en sorte qu'il se trouve avoir deux portes, l'une en dehors, l'autre en dedans de la barricade. J'entre chez lui; mais, quand je veux franchir sa seconde porte pour m'introduire dans l'enceinte, une sentinelle m'interdit le passage en me disant qu'on ne laisse entrer qu'avec des ar mes. Je lui réponds que c'est comme à la diète de Hongrie, — circonstance qu'il parait ignorer. « Etes- vous de garde? me demande-t-il. — Pourquoi pas? — Sans uniforme? — Un biset. — Et votre fusil? — Le voilà! » Et en même temps je m'empare du fusil de M. Coulomb. « Alors passe/ ! vous êtes en régie. » Et me voilà dans la liaslille. Sur l'emplacement de l'ancienne, on en a WHV- SOUVENIRS. 255 Struit une nouvelle, en charpente et en toile, dcr- rière laquelle la colonne de Juillet s'élève el fait l'effet, dans l'ombre, d'un minaret sur une mosquée. La garde mobile se prépare à porter le 1er et le feu dans l'intérieur du château de caries. Celle brave jeune garde m'ouvril ses rangs, et je m'assis sur un banc, à l'entrée du boulevard, afin de triompher plus commodément. Au signal donné, le feu commença. On tirait à tort et à travers. Je n'étais pas sans inquiétude. « Si, par impossible, disait un Gascon de ma connaissance, je me trouvais avoir affaire à un homme aussi brave que moi, ne me serait-il pas permis d'avoir peur? » Ce n'était pas de bravoure dont il s'agissait ici, mais de maladresse. Chaque fusil lançait des fusées : les assiégés ripostaient par les meurtrières; mais, vaine résistance! le programme avait prononcé, et, à l'heure dite, la Bastille s'écroula! Un reste, impossible de rien voir de plus pittoresque : ici la fête avait vraiment son caractère français, et, il faut bien l'ajouter, révolutionnaire. Aurais-jc jamais pu croire, avec, niés tendances et mes précédents, que je figurerais, le lusil sur l'épaule, parmi les vainqueurs de la Bastille? Voilà comme on se trouve eut rainé ! Du reste, ma modestie se refuse au récit de mes exploits. J'aime mieux laisser croire que je restai sur mon banc, simple spectateur (d'autant mieux que c'est peut-être vrai!). Quand je rentrai chez moi, je reçus quelques reproches sur ma vaillante équipée. On voulu! flétrir mes souv j: MHS. lauriers '■ « Mon oncle, me disaient mes nièces, vous aviez promis de ne pas risquer de vous faire étouffer au milieu de cetle foule. » J'en convins. « Mais, ob- servai-je, comme en vous le promettant je me promettais, à moi, de faire le contraire, il fallait bien, dans tous les cas, que je manquasse à une de mes deux promesses. lin revanche, je vous fais celle d'aller tout à l'Iieurc aux illuminations sur la place Louis XV. » J'y fus en effet, et mon attente se trouva de nouveau surpassée. J'ai vu en France et ailleurs, en Italie surtout, ce que la pyrotechnie peut combiner de plus merveilleux, le Panthéon de Michel-Ange se dessinant en feu dans les airs, et les coupoles de Saint-Marc toutes festonnées en verres de couleurs enflammant au loin de leur reflet le pavé des Procu- raties. Mais je déclare, avec un sentiment national, que rien, dans ces splendeurs nocturnes, ne m'a paru surpasser le siège de la seconde Bastille et les feux multicolores qui brillaient ce soir aux Tuileries et aux Champs-Élysées. Il faut rendre justice à la République quand elle le mérite! —Ensuite on viendra peut-être me dire que, dans ces temps de misère, le produit des 15 centimes pourrait être mieux employé qu'en lampions et en artifices. Mais il fallait bien donner une fête à ce peuple si adulé, qui meurt de faim et qu'on nomme souverain. Ces titres pompeux dont on décore ses misères ont un air d i- ronie. C'est comme à Madrid ce ponl magnifique construit sur un fleuve à sec, qui faisait dire à un voya- SOUVENIRS. '.'57 geur : « On devrail vendre le potil pour avoir de l'eau. » — Ici le peuple donnerait bien sa souveraineté pour du pain. Déjà, dans le siècle dernier. Voltaire se récriait « sur le néant de nos fêles publiques, sur ces folles dépenses de poudre et de l'usées. » Il citait fouis XIV, qui, lorsqu'il donnai! une fête, appelait les Corneille, les Molière, les Qui- nault, les Lully, les Lebrun à s'en mêler. Il citait les Romains, dont les amphithéâtres, les arcs de triomphe, élevés pour un jour solennel, nous plaisent et nous instruisent encore: niais il faut avouer qu'il laisse au lecteur une pauvre idée de son goût en architecture lorsqu'il ajoute: « On lire des canons a l'Hôtel de Ville. Je voudrais qu'on employât plutôt ces canons à détruire cet hôtel de ville, qui est du plus mauvais goût, » etc. Il voudrait aussi qu'on employât l'argent de la fêle à en rebâtir un autre dans le style de cette belle architecture de bonis XV que vous savez; et, quelques lettres après, il dit q«e Bouchardon est occupé en ce moment à l'aire 1111 chef-d'œuvre. (Test la fontaine de Grenelle. I.e discernement de Voltaire l'abandonne lorsqu'il parle t'es arts. Ce soir, j'entendais dans la foule répéter autour •le moi les plaisanteries obligées qui accompagnent de tout temps les réjouissances officielles et se prêtent à tous les régimes : « Le beau temps se soutient. '•«' gouvernement provisoire vient de passer, et il n'a P»s pin... Ce malin, au Champ de Mars, on ne se sentait pas de joie..., » etc. 238 SOUVENIRS. Dans les Cent-Jours, j'assistais à un concert dans co même lieu. Au moment où l'Empereur se montra au balcon des Tuileries, un de mes voisins fit entendre le cri malsonnant de : « Vive le roi ! » Et, comme un agent de police le prenait au collet pour l'emmener au corps de garde, il ajouta : « De Home! » (le qui fit rire le public aux dépens des mouchards. « Laissez-lui donc le temps d'achever, » disait-on. M. de L..., qui voit toujours en beau, m'affirme que les cinq cents demoiselles sont toutes honnêtes et même jolies. Une d'elles lui a fait des vers; c'est bien le moins qu'il les lui rende. Je lui cite ceux qu'Armand avait adressés à la ville de Paris en sem- blable occasion, et que j'ai, dans le temps, entendu chanter en chœur : Entre tes nombreuses familles Les dons du ciel sont répartis : La valeur ennoblit tes lils, La pudeur embellit tes filles. .le me souviens qu'on trouva ce dernier vers bien poli pour les filles de Paris. M. de L... assure qu'aujourd'hui ce ne serait que juste, ha réponse suivante vient à l'appui de son assertion. Elle a élé faite à l'un des examinateurs chargés du choix des cinq cents demoiselles : « Quel métier faites-vous, jeune fille'-' Vous rougissez! —Non, monsieur, je blanchis. » SOUVENIRS. 239 2 î M A [. Je me suis trouvé ce matin en tiers entre le génie et la beauté. Mêlas! la beauté aveugle, le génie en enfance ! Ayez donc écrit Atula et René ! Naguère cet œil terne et vitreux jetait encore quelque lueur. Cette bouche, quoique habituellement muette, vivait du moins par le sourire. Aujourd'hui, comment lire sur ce Iront pâle et tombé le nom glorieux de Chateaubriand'.' Tel je vis, il y a seize ans, sous le coup de l'apoplexie, Walter Scott à Rome... Tout l'ait présager que nous aurons bientôt, — trop tard ! — les Mémoires d'Outre-Tombe. En présence de cette ombre et de la douce enchanteresse dont la voix parvient si difficilement à l'évoquer, la conversation, le silence même, sont embarrassants. J'étais arrivé quelques moments trop tôt. «n général, on évite de rompre avant quatre heures ce morne et muel tête-à-tête dont madame Récarnier rapporte parfois des traits que son ingénieuse amitié lui suggère, bien qu'elle les mette sur le compte de Si > mémoire; mais le triste vieillard ne lui laisse même pas cette illusion; et, quand elle se plaît officieusement à commencer ainsi quelque récit : « M. de Chateaubriand disait tout à l'heure... » déjouant celte coquetterie qu'elle a pour son esprit, il retrouve une parole brève et sèche pour proférer ces seuls 2 il) soin EN 1RS. . mots: « Madame, je n'ai rien dit. » On pourrait croire qu'il lire vanité de son silence, quelquefois môme de son ennui. Pourtant ce n'est pas toutd'ôlrc vieux, il faut être aimable. Sans doute l'âge et les infirmités creusent des rides dans l'esprit connue sur le visage; mais il n'en est pas de celles-là comme des autres : on ne saurait, trop les farder. .l'ai connu des vieillards qui ont su répandre un charme de grâce et d'amabilité jusque sur le couchant de leur dernier soleil, "t l'un, qui ne l'était pas encore, semblait destiné 11 recueillir l'héritage académique de l'autre. On remarquait que, toutes les fois qu'il en trouvait l'occa- S1 °n, il cherchait à tirer de lui des détails de sa vie littéraire et privée, et on supposait que ce pourrai! bien être en vue de l'oraison funèbre qu'il aurait à faire nu jour. Le hou, c'est que la même pensée vint a I académicien, el un jour que son successeur fu- 'Ur lui adressait quelques questions : « Je soup- 14 242 SOUVENIRS. çonne, lui dit-il, que vous me prenez mesure. » Quelle que fût l'adresse du tailleur, je l'aurais bien défié de prendre aujourd'hui la mesure de M. de Chateaubriand. Sa léthargie, qui devient chaque jour plus profonde, ne se prête plus à aucune distraction. Les années dernières, nous avions encore d'agréables matinées à l'Abbaye-aux-Bois, et quelquefois mademoiselle Rachel en faisait les frais. Un jour où elle récitait la déclaration de Phèdre : (Jue de soins m'eut coùlii cette tète chanrtuitc! elle se trompa cl dit : Que de soins m'eût coûté cette tète si chère!... La scène terminée, elle s'excusait de sa méprise. M. Guizot l'interrompit! « Mademoiselle,j'ai pensé vous dire charmante. » Ge soir, j'ai vu une autre décadence aussi frappante ef plus subite. Le rameau d'or n'est pas mieux assuré contre le cours du torrent que la feuille de rose cl la feuille de laurier, .le suis allé chez M. 11... — (le colosse, auquel je ne supposais pas des pieds d'argile, est, dit-on, fortement ébranlé, et compte journellement ses perles par millions. Tue pareille ruine serait le complément de toutes celles qui jon chent le sol depuis deux mois. A la suite des révolutions, la banqueroute parcourt toutes les places de l'Europe. Elle frappe, en passant, les sommités de la finance. « Impossible, toutefois, me disait l'une SOUVENIRS. 243 d'elles, que la maison \\... vienne à crouler! Ces), bon pour les maisons d'Autriche et de Bourbon. » Si cette dernière catastrophe devait arriver, l'ordre de la nature serait changé. Des signes paraîtraient... On entendrait encore des muets s'écrier : « Ne tuez pas Crésus ! » — Rien ne donne plus à méditer que de pareilles vicissitudes. En voyant les trois décadences qui ont passé aujourd'hui sous mes yeux, en les contemplant philosophiquement, on prend mieux son parti de n'avoir ni beauté, ni génie, ni richesse, et l'on se range avec résignation dans la catégorie des vieilles femmes, des pauvres et des imhéciles. 25 MAI. Les réactionnaires (el il n'en manque pas) prétendent que noire fête nationale du l 2<> mai, où j'ai conquis la Bastille, était une véritable déception. « Informez donc le gouvernement, me disait-on, vous qui connaissez quelques-uns de ses membres, que sa fête ètail ce qu'on peut imaginer de plus ridicule. » J'ai fait la sourde oreille, et, si j'avais répondu, c'eûl éié comme ce monsieur auquel on voulait persuader de direà une daine de sa connaissance des vérités qui pouvaient lui être désagréables : « Elle n'est pas assez mon amie pour que je risque de me brouiller avec elle. » J'en suis absolument là avec la République. Il esl sûr qu'on a remarqué le u\ Sur Y KSI US. silence des poêles en présence des joies nationales. Le bœuf aux cornes dorées n'a pas inspiré le moindre distique. Ce n'est pas ainsi que se comportait le digne M. Luc, quand, pénétré de reconnaissance pour le premier consul, il en consignait en lettres de l'eu l'expression dans un transparent : Bonaparte, écoutant Luc lui parlant à paî t, Su requête a oui et y a eu égard. Le second vers est certainement un modèle dans son genre, et je ne crois pas que jamais la voyelle ait plus hardiment empiété sur la consonne. Ce distique allait de pair, et il est du même temps que ceux de M. Kayolle, qui en faisait volontiers, ce qui lui attira le suivant : Payolle peut un jour agrandir son destin. Le héros du distiq......St l'espoir du quatrain. \ celle dernière f'èlc-ci, nous n'avons donc eu ni distiques ni quatrains, ni sonnets ni dithyrambes. «Qu'est-ce qu'un dithyrambe?demandait une dame. — Madame, c'est pis qu'une ode. » Je demandais un jour à Casté..., qui aimait passionnément à jouer la comédie, pourquoi il ne se donnait pas ce plaisir-là chez lui à la campagne. H me répondit avec le plus grand sérieux : « le me propose de faire bâtir une salle de spectacle quand j'aurai eu le malheur de perdre mon beau-père. » Je connais pas mal de gens qui remettent ainsi à se SOUVENIRS. réjouir après qu'ils auront eu le malheur de perdre la République. C'est un grave inconvénient pour un gouvernement de n'être pas pris au sérieux; ou ne croit point à la durée du noire. On lui reproche de tenir trop peu compte de la maxime de Louis XIV : « Faire de bons choix et maintenir la règle. » Celte dernière est sans cesse violée; ainsi on prend des caporaux dans la ligne, qui continuent à compter dans leurs régiments, él on les fait officiers dans la garde mobile. Puis, quand on demande à ce sujet des explications, le ministre répond : que la chose s'est faite à son insu; le secrétaire général : qu'on a surpris sa signature; el l'expéditionnaire, son écriture ! L'histoire du décret qui abolit la noblesse (je veux dire les titres) est encore plus singulière. Quand il parut au Moniteur, j'entendais dire : « Voilà huit •■enls ans d'histoire, y compris les gloires de l'Em- Pire, annulés d'un Irait de plume! » Mais le bon, ''si que ce trait de plume manque même à l'ordonnance : elle n'es! pas signée! Un témoin quasi oculaire, (jni m'a raconté le fait, l'expliquait ainsi : « A Un conseil, chacun apporta ses projets; il y avait des brouillons sur la table: il y en avait autour. Après la Séance, on a pris pêle-mêle des papiers situés et non si.-nés, et le Moniteur leur a donné la consécration Si| us y faire plus de façon. » A propos de décret. je viens d'en lire un affiché eu gros caractères, par lequel l'Assemblée interdit à ses membres toute apostille, toute recommandation, (tu 246 SOU VKN IUS. voudrait dégoûter les solliciteurs de la faim et soif qu'ils ont des places. Le Charivari remarque que c'est comme si on pré- tendait rassasier un tigre affamé en lui disant simplement : « Mon bon, tu vas rester tranquille. » Il faut bien reconnaître qu'en fait d'appétit rien n'égale celui du National. Il fait de ses moindres écrivains de liants fonctionnaires. Dans l'ancien régime, on disait que les gens de qualité savaient tout sans avoir rien appris. Sous le nouveau, ceux qui n'ont rien appris deviennent de droit gens de qualité. Jamais les principes hiérarchiques n'ont été plus méconnus : du premier saut on franchit tous les degrés, et les sauteurs ont l'air de le trouver tout simple. L'ignorance et l'outrecuidance sont sœurs jumelles. J'ai vu un temps où l'avancement, souvent lent, était toujours gradué. L'Empereur l'exigeait. Il n'avait pas été rédacteur du National, et il se figurait que, dans chaque carrière, il fallait un apprentissage, bien qu'il eût fait le sien fort vite. On nous faisait commencer par être auditeurs; encore les avait-on divisés en trois classes. Ma bonne chance me rangea dans la première, d'où l'on peul conclure, si l'on veut, que j'avais su écrire : « Je l'aime et citron, » scion les règles les plus strictes de l'orthographe. Je ne veux point accréditer ici cotte méchante plaisanterie, bien qu'elle ne puisse certainement compromettre en rien un corps aussi lettré que l'était celui des auditeurs, comme si un seul d'entre eux eût été capable (récrire citron par un s, SOU Y EMUS. 247 Quant h je t'aime, je sais bien qu'on en accusa un d'avoir écrit : « Je thème » à une daine dont il était amoureux, et que même elle lui avait répondu : « Malgré votre thème, je ne me sens pour vous que de la version. » Mais, quoi qu'il en soit de celle anecdote, que j'ai entendu mettre depuis sur le compte de notre ami Rambuteau, il avait pour lui la franchise, qualité plus rare encore que l'orthographe; car il avoua qu'il n'avait jamais appris celte dernière lorsque M. Boulay de la Meurthe lui lit subir son examen. « Mais, ajouta-t-il, sans la savoir précisément par principes, presque toujours je ren- contre juste. J'ai du bonheur. » Eh bien, il n'y a personne qui ne convienne, s'il veul cire de bonne loi, que, tout en souriant de cetle idée de bonheur appliquée à l'orthographe, il lui est arrivé parfois, pour certains mots, de s'en lier à son étoile. « Je la sais bien, mais pas mieux, me disait "ne de mes grand'laides, qui ne la savait guère (de son temps on y attachait peu d'importance) ; et elle ;tv ait coutume d'ajouter : « Il faut de l'orthographe, "laispas trop n'en faut. »Un de mes collègues, et des l'Ins aimables, Laborde, avait plus que du bonheur °t possédait beaucoup de connaissances, indépendamment de l'orthographe. Pourtant son avancement Ilc fut pas rapide. Il citail, eu se l'appliquant, le début de la satire : Semper audiior Untum. . . . Ne sci ai-jo jamais qu'auditeur ? SOUVENIRS. Kt il prétendait que « Nunquamne reponum? » qui termine le vers, témoignait manifestement le désir que nourrissait .luvénal d'arriver à être maître des requêtes, ambition qu'il comprenait d'autant mieux qu'il la ressentait pour son compte. Il avait des prolectrices puissantes et zélées; niais l'Empereur oubliait leurs recommandations ou n'en tenait compte. Pourtant, un jour, il lui arriva de dire à Laborde : « Je crois que vous êtes l'aîné de mes auditeurs? —Oui, sire, répondit-il en s inclinant profondément, et le cadet de vos soucis. » Tel à-propos le servit bien. Une des principales protectrices de I.aborde était la délicieuse princesse P..., que les anciens auraient dioisie pour représenter cette Volupté . . . (Jui fut jadis maîtresse Des plus beaux esprits de la Grèce. Je la vois encore figurant dans une mascarade, où, parmi d'autres déesses, elle avait adopté les couleurs Cl les attributs (le l'Espérance, apparemment, disaient les mauvaises langues, parce qu'elle n'abandonne jamais l'homme. I.aborde nous racontait que, passant quelques années après à Florence, où les I!____faisaient leur résidence habituelle, il sui que la princesse venait d'y arriver, et il fut la voir le matin. Elle était encore couchée ; il se nomme, on le fait entrer. / 11 trouve l'Espérance dans un de ces grands lits du pays, où elle n'était pas seule. A celle vue, Laborde renie un pas. « Entrez, entrez! lui dil la princesse avec la volubilité italienne; vous ne nous dérangez -s i SOUVENIRS. 249 par,. Je suis si aise de vous voir! nous parlerons de Paris. Comment y va-t-on? et vous'.' » Puis, se retournant tout à coup et indiquant du doigt son voisin : « C'est le prince. » Et elle continua ses questions, que le mari interrompit seulement par cette proposition : « Monsieur, voulez-vous un sorbet? » En dinant, elle dit naïvement à Laborde : « J'ai bien vu, ce matin, que vous ne reconnaissiez pas le prince. » Et il répondit avec la même candeur : « C'est vrai; il est fort engraissé. Dans le premier moment, je cherchais qui ça pouvait être. » l.aborde était un homme parfaitement spirituel, de plus distrait et gourmand. Sa gourmandise n'avait •'ien d'affecté, mais on prétendait que ses distractions n'étaient pas toujours aussi naturelles. « J'y croirai, disait sa femme, quand je lui verrai prendre des cuisses de poulet pour des ailes. » Lorsque la fournée d'auditeurs dont je faisais par- lie fut prêter serment à Sainl-Cloud, cette cérémonie eut lieu avec nue certaine pompe. L'Empereur était entouré des grands officiers et de tout le service; nous remplissions la salle voisine. On nous appela successivement, en commençant par la lettre A ; mais, connue on avait négligé de nous ranger préalable- me nt suivant, cet ordre d'inscription, et les premiers appelés n'ayant pas répondu, le bruit empêchant d entendre ou la l'ouïe d'arriver, on prit le parti, pour éviter les retards, de l'aire passer d'abord ceux qui se trouvaient les plus prés de la porte, et ainsi de suite. . Il en résulta une confusion assca ridicule, car on SOUVENIRS. comprend que, l'huissier nous appelant par ordre alphabétique, puis Taisant entrer au hasard les premiers venus, c'eut été une rencontre par trop heureuse si les noms et les individus se fussent justement trouvés identiques. Comme je prévoyais les inconvénients de celle manœuvre et que je ne me souciais pas de répondre au nom d'aulrui, je m'effaçais, je reculais ; mais le flot me portait, et, devenu forcément chef de file, le moment vint où je ne pus me soustraire au battant ouvert devant moi et à l'introducteur, qui me disait : « Entrez, monsieur, l'Empereur attendI » Je sentais bien qu'il fallait s'exposer à tout plutôt qu'à faire attendre l'Empereur. Je répondis donc résolument au nom do Corsini. « Ah ! Corsini,de Florence, » lit Sa Majesté. Je pris un air modeste sans entrer dans aucune explication, et je (liai respectueusement, le : « \b ! Corsini, » n'étant pas précisément, une question. L'auditeur qui me suivait s'en tira moins bien, parce qu'il y mit trop de franchise. C'était un très- jeune homme, que je soupçonne d'avoir écrit citron par un x. Se trouvant introduit au moment où l'on acclamait le nom de Doria, sans plus de droit à celle appellation que moi à celle de Corsini : « Vous êtes Doria, de Gênes? lui demanda l'Empereur. — Non, sire: » s'a\isa-l iI de répondre, au lieu de dire toul bonnement : « Oui, sire. — Comment? non... Eh bien, pourquoi ôtes-vous là? — J'arce qu'on m'a poussé et que je me suis trouvé le plus près de la porte. Tous les autres sont entrés de la même façon. — Qu'est-ce que cela signifie? » dit l'Empereur à SOUVENIRS. '2M l'areliichancelier en fronçai il le sourcil à la manière de Jupiter. J'étais trop loin pour entendre le reste de l'explication; mais je vis frissonner Cambacérès, comme lorsque l'Empereur lui dit une fois : « Vous seriez capable de m'empoisonner. — Moi ! sire, j'empoisonnerais Votre Majesté? — Mais, oui, si j'étais votre convive. Il n'y B qu'une voix là-dessus : vous 'ailes maintenant une chère détestable. — Je ne suis, dit le prince un peu embarrassé, qui peul rapporter de semblables choses... — Ma loi ! c'est Duroc. Vous l'avez qu'à vous en expliquer avec lui, le voilà. —le ,r| e demande alors qui a pu tenir de tels propos a M. le due de l'Yioul. — Mais il n'y a pas de propos du loul, continua l'Empereur, enchanté, comme leGilles dans Colombine mannequin, arlequinade alors à la toode^'avoir fait battre deux chiens qui n'y songeaient pas, personne n'a dit à Duroc qu'on fit mauvaise chère chez vous; il s'en est bien aperçu lui-même, el c'est a prés y avoir été pris l'autre jour qu'il m'a assuré 'l 11 à votre dîner rien n'était mangeable. Il s'est même servi du mot de gargote. — Ali ! sire, s'écria le grand roaréchal, aussi empêtré à sou tour que rarchichan- Celiér, je ne crois pas... je ne me souviens pas... — Dans tous les cas, reprit Cambacérès, mon cuisinier P e ut avoir été malade, quelque accident aura dérangé le service de ma maison. H est malheureux pour moi que ce soit précisément le jour où M. le grand maréchal me faisait l'honneur d'y dîner; mais, s'il veut me donner ma revanche mardi, je ferai de mon mieux pour l'en dédommager. » soi: VENIRS. Le grand maréchal y fut en pestant et en répétant tout bas à ses amis : « Il n'y a plus moyen de dire la vérité à l'Empereur; voilà l'usage qu'il en fait! » dette Ibis, le dîner fut irréprochable. Mais celte réforme, qui avait fait concevoir les meilleures espérances, n'eut pas d'autres suites, et ce mardi excep- tioncl n'apparut, comme le mardi gras, que pour nous ramener le carême. Je le sus à mes dépens, ayant été, la semaine suivante, du nombre des empoisonnés. L'Empereur aimait parfois à déjouer la flatterie et môme l'affection. Un jour que M. de Montalivel lui exprimait un dévouement qui, chez lui, était sincère, l'Empereur, lui voyant les larmes aux yeux, le regarda en face et lui dit : « Vous m'aimez? — Ah! sire, seriez-vous à vous en apercevoir? — Eh bien, continua l'Empereur après un moment de silence, cela ne me fait rien du tout. » Et, voyant M. de Monta livel peiné du compliment, il ajouta : « Qu'est ce que cela me fait qu'on m'aime? .le ne suis pas un homme, je suis un personnage historique. » Ses sympathies le portaient vers le duc de Frioul : « J'aime Duroc, disait-il, parce qu'il n'aime rien. » Duroc l'aimait pourtant et lui en donnait la meilleure preuve par sa franchise : « On me croit donc bien ambitieux? lui demandait un jour l'Empereur. 11 y a des gens qui s'imaginent que vous prendriez, s'il vous laissait l'aire, la place de Dieu le père. Ab! je n'en voudrais pas, dit l'Empereur, c'est un cul-de-sac. » SOUVENIRS. 255 1" JUIN. 11 serait difficile do ne pus être frappé de loules les bêtises qui se sont officiellement dites, imprimées et aflicliées pendant ces derniers mois. J'en ai rapporté quelques-unes, mais j'en ai mis en réserve un bien plus grand nombre. Le désordre qui régnait dans nos l'ucs s'était étendu jusqu'à leurs écritcaux.On commençait à ne plus vouloir de saints. On prétendait •lue le litre en était supprimé, comme celui de comte ou de marquis. Nous allions voir reparaître la rue Anne, la Bulroc (je me souviens d'avoir vu la butte Saint-Roch ainsi travestie sur une adresse). « Pourquoi, disait un clubislcde la rue de Charonnc, notre faubourg ne s'appellerait-il pas le faubourg Marc- Antoine? ce ne serait qu'une légère substitution, et nous aurions du inoins pour patron un bon républicain au lieu de ces infâmes jésuites. » Voilà, j'espère, ' e triumvir et l'ermite judicieusement appréciés! En 1811, madame de Genlis s'était logée dans la rue Sainte-Anne, qu'on avait appelée rue Helvélius pendant la Révolution. Kilo m'a montré une lettre qu'on 'ni avait adressée rue Saint-Helvétius. Je crains que la rue Coquenard ne donne lien à des confusions de ce genre, et M. de L..., dont elle vient de prendre le nom, s'expose à ce qu'on aille demander ebez son libraire les premières Méditations de M. Coquenard. Je suis allé le voir ce soir, et, si je n'avais pas craint 15 251 SOUVENIRS. de désobliger quelqu'un qui n'a jamais eu l'intention de désobliger personne, je lui aurais montré un passage qui m'a bien frappé dans le discours qu'il prononça lors de sa réception à l'Académie, le 1" avril IcSriO: « Toula son régne, son influence, son jour. L'un tombe parce qu'il porte l'autre. Nul n'est à su place, ou du moins n'y demeure. » Les personnes qui douteraient de l'exactitude de ce texte, qui s'applique si singulièrement à la situation actuelle de M. de L..., sont à même de le vérifier. Ils trouveront quelques pages plus loin : « On cherche mi homme. Son mérite le désigne, l'oint d'excuse, point de relus. Le péril n'en accepte pas. On lui impose les fardeaux les plus disproportionnés à ses forces, etc., etc. » Notre conversation a élé purement littéraire; mais, comme nous causions à part, un curieux de ma connaissance n'a point douté que je n'aie reçu la confidence de quelque secret d'Etat, et il est arrivé ce malin chez moi avec l'intention évidente de me faire causer. Notre conversation a commencé en ces ternies: Lut. Je viens vous voir. Moi. ,1e vous vois venir. Ne voulant pas le renvoyer sans nouvelle, puisque c'était là ce qu'il cherchait, je lui ai confié que le club des femmes, madame Niboyet en tète, s'était déclaré inviolable et avait été en députalion remercier M. Grémieux de sa présentation de la loi sur le divorce. 11 est parfaitement laid,et,comme disait Furc- lière, sa physionomie a toute sorte de mauvaises qua- SOU YEN I 11 S. 255 lités, excepté qu'elle n'est pas menteuse. Ces dames ont demandé la permission de l'embrasser. Desjei......3 gens, touchés de leur courage, les ont suivies à la sortie de l'audience, et, en reconnaissance de leur bon procédé pour M. Crémieux, ils voulaient leur rendre la pareille. Ils appelaient cela acquitter la dette du ministre de la justice. Ces daines se sont réfugiées sous la colonne de la place Vendôme, cl la sentinelle a eu quelque peine à les soustraire aux empressements de la jeunesse pensante cl réfléchissante. Ce projet de loi sur le divorce a ses partisans. J'en entendais l'autre jour soutenir la moralité. « Si on l'adopte, disait-on, plus de prétexte pour l'inconduile. Pourquoi une femme mariée prendrait-elle des amants quand elle peut légitimement les avoir pour époux'.' » A cela, une dame a répondu très-judicieusement : « On ne peut pourtant pas les épouser tous ! » La commission du pouvoir exécutif va s'établir au Luxembourg, inoins M. de L..., auquel on ne peul reprocher de consulter ni ses aises ni ses intérêts particuliers. Un de ces messieurs réclame quatorze chambres à coucher pour sa nombreuse famille. On sc dispute le local pièce par pièce, et les mauvais Plaisants disent que la commission est divisée sur dos questions de cabinets. 250 SOUVENIRS. JUIN. Je suis tristement affecté de la tendance de certains journaux à atténuer les expressions lorsqu'ils rendent compte des faits les plus révoltants, comme ces historiens qui qualifient d'excès les massacres de septembre. —Kn parlant de la passion adultère d'un certain Maurice pour sa belle-sœur, avec laquelle il vit publiquement, la feuille ajoute : « Sa femme lui pardonnait une infirmité du cœur que l'âge devait bientôt guérir. » Voici l'adultère et quasi l'inceste réduits, au point de vue moral, à la condition d'infirmité! Tel auteur est charmé lorsqu'en fouillant dans les secrets du coètir humain il en retire au jour une honte nouvelle, une turpitude inconnue ou inexploitée. Hier j'ai pourtant voulu voir ce drame de la Marâtre où M. de Balzac nous présente une jeune fille rivale de sa belle-mère, toutes les deux allières, passionnées, mais condamnées également à l'hypocrisie, l'une devant son père, l'autre devant son époux. Il se joint encore d'affreuses complications à ce sujet déjà pénible et scandaleux. Plutôt que d'en attrister ces pages, je préfère rapporter le jugement d'un critique, M. Thierry, qui ne craint pas de traiter comme elles le méritent les infirmités du cœur. « •l'aurai le courage de l'écrire : j'ai peur de cette comédie nouvelle! Tout ce que voudra M. de l'.alzac, SOUVENIRS. '257 je le lui accorde. Notre théâtre a roulé jusqu'ici sur la convention, sur les fictions, sur la fantaisie. Eh bien, je redemande cette fiction, ce mensonge convenu. Je demande que nous dissimulions encore, que nous sous-entendions ta vérité, mais que nous ne fassions pas à haute voix de ces confessions épouvantables. Le livre souffre tout, le théâtre ne peut tout souffrir. Le livre qu'on lit, c'est le huis clos, et, lorsqu'on a fermé la porte de son cabinet, le penseur peut tout rêver, peut tout entendre. Le théâtre, c'est la lumière, c'est la place publique. Eh bien, non! il ne sied pas que les crimes inconnus soient montrés sur la place publique; puisqu'ils se cachent, c'est qu'ils ont leur pudeur. Quoi! l'art n'aura pas même la pudeur du vice et de la folie ! » S'exprimer aussi judicieusement et avec cette liberté sur un de nos auteurs les plus achalandés, c'est comprendre dignement le rôle de critique. Au milieu du dévergondage de la presse, on rencontre parfois, dans les journaux, des choses excellentes et parfaitement dites; car ce n'est pas seulement l'esprit qui court les rues à Taris : c'est aussi, parfois, le bon sens. Je ne sais où s'arrêtera l'effronterie de nos drames. « 11 faut, disait M. Victor Hugo, marcher avec son siècle cl ses institutions. Ainsi le théâtre, de nos jours, doit être démocratique. — .le voudrais au moins, lui observa M. Briffaut, qu'il ne fût pas sans- culotte » On voit avec peine un homme du talent de M. Victor Hugo se ranger à la Chambre parmi les 258 SOUVENIRS. plus exaltés. Cela ne peut s'expliquer que parle refrain de sa ballade : Lu vent qui souffle à travers la montagne L'a rendu fou! JUIN. M. Clément Thomas se montre sans pilié pour les vanités. A la tribune, il a appelé la croix d'honneur un hochet! Il recommande aujourd'hui la milice citoyenne. Celle-ci réclamait, comme inhérent à son institution, le droit d'élire son chef. On lui donne une demi-satisfaction, « Vous êtes garde national, dit-on à chacun; eh bien, le National vous élira un chef. » Et il a élu M. Clément Thomas. Celte feuille fait aujourd'hui la fortune de ses rédacteurs. On l'appelle la feuille des bénéfices. « Mais, observent encore les gardes nationaux, jusqu'à présent nous n'avions eu pour chef qué des maréchaux : Moncey, Oudinot, Gérard, Lobau, sous les trois derniers gouvernements. — Eh bien, sous celui-ci, on vous donne un maréchal des logis chef. De quoi vous plaignez- vous? » Par arrêté du 5, le château des Tuileries est place sous l'autorité du maréthal Clément Thomas, et j'espère que nous le verrons coucher dans le lit du roi. C'en sera là un hochet! A la séance d'aujourd'hui, M. Thomas s'est mou- SOUVENIRS. tré plus clément; il a dit qu'il n'avait pas eu l'intention de condamner l'institution de la Légion d'honneur, et que, plutôt que de blesser par une parole offensante d'honorables susceptibilités, il préférerait que sa langue (il avait dit sa bouche, mais il s'est repris, h bouche lui avait fourché), que sa langue, dis- je, se séchât. Tour M. Ci'..., qu'on accusait d'avoir menti, il a balbutié, pâli, rougi, et, ainsi que le remarquait un témoin, changé trois fois de visage, et, comme il n'en était pas plus beau : « Espérons, disait .1..., qu'il sera plus heureux à la quatrième. » Notre pauvre gouvernement a bien de la peine à s'ancrer! Il trouve partout des récifs... Nous aspirons poin tant à nous réfugier dans un port quelconque. Vienne la force, elle sera In bien reçue, qu'elle s'appelle, présidence, consulat, dictature. — Quand Bossuet parle d'un principe nécessaire à l'existence des sociétés comme l'air à l'existence de I homme, ce n'est pas celui de la liberté qu'il invoque, mais celui de l'autorité. Des gens qui criaient jadis : « Vive le roi quand même! » crieraient volontiers aujourd'hui : « Vive le roi n'importe! » Voilà pourtant où nous oui menés certains amants de la Liberté, de ces amants dont la passion irait bien jusqu'au viol ! En 1),"), Chapelier, proscrit par les réformateurs 200 SOUVENIRS. après avoir été chaud partisan des réformes, passait déguisé sur la place de la Bastille avec un de ses amis qui m'a raconté le fait. « Voilà, lui dit cet ami, où s'élevait la citadelle delà tyrannie,contre laquelle vous avez dit de si belles choses. Maintenant nous sommes sous le règne de la liberté, de l'égalité, de la fraternité et de la guillotine, ,1'espère que nous avons fait là un fameux échange ! » Chapelier, après un moment de silence, lui répondit : « Qu'on la rebâtisse et qu'on m'y enferme! » — Victime désignée, il avait raison d'opter pour la prison : bientôt l'échafaud ne lui laissa plus le choix. Mais, en fait de bastille, n'cst-il pas étrange que toutes celles dont on a environné Paris, et qui nous ont coûté si cher, aient servi si peu? C'était bien la peine ! Nous voilà déjà blasés sur le plaisir de voter, et pourtant nous n'en sommes qu'à la seconde épreuve du suffrage universel. Sur les 416,317 électeurs, près de 162,000 viennent de manquer à l'appel. Les droits politiques n'amusent déjà plus personne et dérangent tout le monde; mais, s'il s'agissait d'un spectacle, fût-ce celui de Polichinelle, le peuple irait. Les anarchistes seuls se piquent d'exactitude. Une progression effrayante se fait remarquer dans tous les suffrages accordés à certaines candidatures. Ainsi, à SOUVENIRS. 2GI la première élection, M. Pierre Leroux avait obtenu 47,000 voix; à la seconde, 90,599. M. Raspail, à la première, 52,000; à la seconde, 71,000. .M. Thoré,à la première, 20,024; à la seconde, 74,494. Qu'on se le dise, et surtout qu'on s'en souvienne I On s'aborde en se recommandant ses listes. Je n'ai garde, dans la position où nous sommes, de me livrer à des préférences exclusives. Je reprochais un jour à une dame sa prédilection marquée pour un de mes rivaux. « Mon Dieu, me dit-elle, je vous préfère aussi; seulement je vous préfère moins. » — Je donne aujourd'hui ma voix à ceux que je préfère moins pour me préserver, s'il est possible, de ceux que je ne préfère pas du tout; car, en ce moment, il s'agit moins de choisir que d'exclure. M. Caussidière a réuni des voix de tous les partis, l'iusieurs de mes amis sont sous le charme de sa faconde. Je leur entends dire : « Le moyen de ne pas le croire quand il jure ! » Si l'on prend les jurements pour des serments, à la bonne heure I Ce qui arrive à M. Schmil est encore une preuve de l'admirable bon sens qui nous caractérise. 11 avait fait un petit écrit, plein des meilleurs sentiments, où d ilonne au peuple d'excellents conseils. 11 a signé: ^ehrnit, ouvrier. Nommé député à Paris, on a contesté son élection. « Il n'était pas ouvrier, a-t-on dit; 15. 202 SOUVENIRS. il s'est parc d'un faux titre. » Moi, qui ai choisi M. Schmit pour sa brochure cl point pour sou titre d'ouvrier, peu m'importait; mais il importait à d'autres, et il a eu beau répondre : « La qualité d'ouvrier m'appartient, j'ai exercé tel et tel métier. Si, depuis, j'ai fait fortune, ce nVsl pas une faute. » On lui a répliqué : « Si! c'est une faute; il fallait rester ouvrier. » (le qui équivaut à dire : « 11 ne fallait pas vous enrichir par votre travail, vous élever par votre mérite. » Le plaisant, c'est qu'on a réussi non-seulement, à faire casser la première élection, mais l'idée n'est même pas venue à la seconde de nommer M. Schmit, non plus comme ouvrier, mais comme homme de cœur et de talent. S'il était chiffonnier ou rempailleur de chaises, s'il gâchait du mortier ou rabotait des planches, nous sci ions flattés de l'avoir pour représentant; mais il écrit et donne de bons conseils... Fi donc! Cela dit, je conviens que M. Schmit aurait mieux l'ait de signer ancien ouvrier, surtout ayant affaire au public dé Paris, qui a l'horreur du charlatanisme, et qui, connue on le sait, ne s'y laisse jamais prendre ! De celle façon, on n'aurait pas eu le plus petil mot a dire, et nous aurions évité la nomination de .M. l'rou- dhon, sorti le dernier du scrutin, et qui n'est pas, que je sache, plus ouvrier que M. Schmit, cl ne porlc point de tablier devant lui. Nous n'avons plus voulu de celui qui nous disait : « Respectons le trésor du riche; car c'est, eu définitive, le trésor du travailleur, dont le. riche n'est que le dispensateur. La li- SOUVENIRS. 203 berté doit être pour tous, l'égalité veut qu'on respecte les droits do tous. » Mais la majorité des électeurs a trouvé bon d'être représentée par l'auteur des aphorismes suivants : « La propriété, c'est le vol. « La famille, c'est le repaire de tous les vices. « Mon pointée départ, c'est le néant, d'où j'arrive à trois Conséquences : en religion, l'athéisme; en politique, l'anarchie; en économie politique, l'absence de propriété. » « Et on n'appliquera pas la déportation à un pareil homme! » s'écriait un de ses lecteurs indigné. — On lui applique la députa lion, avec 77,000 suffrages. Quand je lis le Journal du Peuple et que je m'endors sur cette aimable lecture, j'ai le cauchemar. Je crois sentir un communiste assis sur mon estomac. Je suis dans la position de ce voyageur en W estphalie qui s'imaginait que le lit de plume qu'on lui mettait sur le corps pour la nuit, en guise do couverture, allait servir à un autre voyageur, et, comme cette attente l'empêchait de s'endormir, il 'lisait à l'aubergiste : « Si ce monsieur doit venir coucher sur moi, j'aimerais mieux qu'il vint tout do suite. » Je n'en suis pas encore à ce point de résignation avec M. Proudhon, et je préfère qu'il m'écrase le plus lard possible. 264 SOUVENIRS. On raconle que noire grand poëte, peu avant la ré- volution de Février, avait écrit le nom de David sur son agenda, sans y rien ajouter et probablement pour se souvenir de faire du propbèlc-roi le sujet de quelque méditation poétique. Depuis, ayant affaire journellement à de nombreux solliciteurs, il avait mis leurs noms à la suite, et, lorsqu'il s'est agi d'expédier son travail pour les consulats, il a déchiré la feuille de son calepin pour qu'on copiât les noms des titulaires. Le secrétaire a pris David comme les autres, et, ne voyant point à côté la désignation du poste, il a cru bien faire de l'envoyer en Amérique. Puis, en rendant compte au ministre, il lui a demandé l'adresse du citoyen David pour lui expédier sa nomination. M. de L... a voulu d'abord revoir le feuillet qui avait servi d'indication, et, recueillant alors ses souvenirs : « Comment avèz-vous été faire un agent consulaire du roi David? » dit-il à son employé. Celui-ci a frémi. Un roi consul sous la république, et probablement un roi ivre de sang et d'orgueil ! 11 a répondu (pie la méprise allait être réparée, et, en effet, on a lu, peu de jours après, au Moniteur : « Le citoyen X • • csl nommé consul à... en remplacement du citoyen David, appelé à d'autres fonctions. » 12 JUIN. M. de L... est monté à la tribune. Sa position n'est pas simple, et sa parole s'en ressent. Voici une des S 0IIV UNI us. 205 métaphores auxquelles il a eu recours : « Faisons une république à l'image du peuple, et nous serons fiers et heureux, dussent nos noms, à nous, être pulvérisés pour servir d'assises aux fondations de celte république. » Jusqu'à présent, on avait préféré asseoir des fondations sur le roc, et, pour faire une œuvre solide, on n'avait point imaginé de recourir à la poussière. Mais, en fait de figures de rhétorique, notre grand orateur ne néglige pas l'hyperbole. « La France, a-t-il dit, est aujourd'hui plus haut dans l'opinion du monde; son influence est plus prépondérante dans la diplomatie qu'elle ne l'était après toutes les victoires de l'Empire. » Il a ajouté : « Je ne crains pas de le dire. » Et il faut lui rendre cette justice qu'une pareille assertion prouve, en effet, pour sa hardiesse. « Décidément, disait un de nos amis qui venait de l'entendre, L... a perdu le droit d'étonner. » Mais parlons d'autre chose. Il y a des illusions qu'il est trop pénible d'avoir à mettre au nombre des regrets. Un représentant, plus long que grand orateur, soutenait à la tribune une opinion controversée : « Il y a pour cela, dit-il, mille et mille raisons. — Ne les dites pas toutes, » lui cria un de ses collègues. ir> .1 u in. 11 n'est pas un bon esprit qui n'ait été frappé à la fois d'inquiétude et de pitié en considérant la là- 200 SOUVENIRS. clieuse posiLion qu'on a faite aux repris de justice dans la société, ou plutôt hors de la société. Les portes des ateliers se ferment devant eux; on leur refuse le travail; on semble vouloir les repousser dans la prison d'où ils sortent, et on les condamne à redevenir coupables après les avoir condamnés pour l'avoir été. On vint me rapporter un jour, lorsque j'étais préfet de la Manche, que, parmi les ouvriers employés à des travaux de maçonnerie dans l'hôtel de la préfecture, il y avait un forçat libéré. « Si; conduit-il bien'.' demandai-je à l'architecte. —Mais oui, cl ses camarades ignorent sa position. — Kh bien, ignorons-la aussi, et ne lui retirons pas les moyens de vivre honnêtement. » — Je racontais tout à l'heure ce fait. «Ou agirait plus généreusement aujourd'hui» nous a dit J.... ISellc chose que de donner du travail à un repris de justice! On lui donnerait la préfecture. » El il a cité des exemples, notamment celui d'un commissaire de M. Ledru-llollin, qui, ajoutait- il, a prétendu cumuler et n'a pas voulu renoncer tout à fait à sa première industrie. On l'a pris la main dans le sac. — \ t aiment ! quoiqu'étant devenu fonctionnaire public? — Il avait confondu les deux genres.» Un de nous a remarqué que dans les premiers moments qui ont suivi la révolution de Février il n'avait pas été facile de trouver des sujets pour tous les emplois et qu'on avait bien été obligé de prendre un peu au hasard. « Oui, sans doute, a répliqué .1..., toujours charitablement, c'est comme dans la razzia qu'on a opérée la nuit dernière sur le SOUVENIRS. 207 boulevard. On a amené plusieurs centaines d'individus à la préfecture de police : c'était généralement des batteurs de pavé, des ivrognes, des cliilïbnniers. De ce qu'il se trouvait dans le nombre quelques forçats, faudrait-il en conclure qu'ils l'étaient tous?» — Nous avons admis la similitude. M. Morgan vient de me raconter qu'en 1832U avait été appelé à participer en qualité de juré à la condamnation, comme voleur, d'un sieur XX... Après avoir fait son temps et changéde pays, il s'était placé dans une fabrique, en Normandie, où, ayant fait preuve d'intelligence, il avait fini par être nommé contre-maître. Tout allait bien jusque-là; mais il a élé aussi nommé député. Alors la curiosité s'est éveillée; on a pris des renseignements sur le nouvel élu; on a remonté à la source, qui ne s'est pas trouvée pure. Finalement une démission va s'ensuivre. Voilà de ces choix auxquels le suffrage universel fera bien de prendre garde cl qu'il faut laisserai! ministre de l'intérieur. On trouvera peut-être que je montre un peu de rancune contre ce digne ministre et ses fonctionnaires; mais je prie ces messieurs d'excuser la susceptibilité d'un ancien collègue. J'ai administré pendant vingt ans sous L'Empire et la Restauration, et je dois à la vérité d'affirmer que je n'ai pas connu alors un seul préfet qui n'eût été déplacé aux galères. Voici quelques passages d'une étrange... disons mieux, d'une affreuse apologie qu'on a publiée en 208 SOUVENIRS. 1859 du crime de Fiesclii. On verra, en finissant, que celte citation rentre dans mon sujet : « Quel écrivain a osé qualifier le fait du 28 juillet autrement que par le mot attentat'.' Et cependant, pour quiconque a un peu de morale dans le cœur, un peu de foi dans les entrailles, il y a quelque chose à dire... Ne fallait-il pas apprécier cet acte par lui- même? Ne pouvait-on pas dire : Le but, ce que vous appelez attentat, était de détruire Louis-Philippe et les aînés de sa race? Or Louis-Philippe et les aînés de sa race sont des contre-révolutionnaires. Le premier devoir de l'homme est d'anéantir tout ce qui s'oppose au progrès, c'est-à-dire à la révolution. Donc le fait du 28 juillet avait une fin révolutionnaire; donc il était moral. Ht n'était-il pas facile d'asseoir sur cet argument une justification absolue de l'attentat, et de le sanctifier par la raison, par le sentiment et par la passion?... , « Morey a été sublime d'un bout à l'autre du drame! Ce vieux prolétaire concevant l'idée du régicide, faisant le plan de la machine qui doit exécuter son dessein, chargeant les canons, les ajustant; cet héroïque vieillard si sublime dans l'acte qu'il prépare, si sublime dans le débat, si brave, si bon, si généreux, est mort sans qu'aucune voix de la foule stupide qui l'entourait lui ait lancé un mot de consolation ou plutôt d'admiration, et pas un journal n'a fait l'oraison funèbre (pie ce beau caractère a méritée. « Ah! mon ami, la tradition révolutionnaire est SOUVENIRS. 209 morte dans les cœurs! Le peuple n'a pas senli ce qu'il y avait de saint dans la mort deMorey I Le peuple a vu tomber cette tète blanche sans frémir! Le peuple a peut-être applaudi ! C'est ainsi que les Juifs raillèrent le Christ sur la croix... » La plume tombe des mains. Voilà les doctrines de fange et de sang qui coulent aujourd'hui dans la rue à plein ruisseau ! L'homme qui a qualifié de moral l'acte qui a fait tant de victimes, qui a bien osé proclamer la glorification de la machine infernale et se permettre (profanation inouïe) l'inconcevable assimilation qu'on vient de lire, cet homme n'a point subi, pour de telles énor- mités, un ostracisme indulgent; il est en France, il est libre, il est... préfet! Oui, il s'est trouvé un ministre de l'intérieur qui n'a pas reculé devant un pareil choix! La vieille étoile impériale reparaît à l'horizon; trois départements ont choisi pour leur représentant le Prince Louis Bonaparte. En France (je crois déjà l'avoir remarqué), rien ne dure, niais rien ne finit. M. de Talleyrand disait :« Fout arrive. -> Il feutajouter : « Tout recommence. » Nous roulons dans un cercle plus ou moins étroit, plus ou moins vicieux. La République, l'Empire, la Restauration, l'usurpation... Le tour est l'ail; nous recommençons : la Ré- 270 SOUVENIRS publique, l'Empire... Ln moment, pourtant; nous n'y sommes pas encore; mais la tendance est notoire. « Je suis le neveu de mon oncle, » allègue le prince Louis en montrant son aigle. Et on prétend que le prince de Joinville lui répond en montrant son coq : « Je suis l'oncle de mon neveu. » Les avis sont partagés sur les facultés gouvernementales du prince Louis. Sainl-Aul..., qui a par-dessus les yeux du régime parlementaire, me disait : « J'aimerais mieux être gouverné par le cheval de Caligula que par le sénat romain ! » Comme le sénat romain est ici hors de cause et que nous n'avons rien qui lui ressemble, sa proposition se borne à préférer d'être gouverné par un cheval plutôt que par des ânes, et je suis bien de son avis. Depuis trois jours, le télégraphe joue aux préfets la même variation : « Arrêtez Louis Bonaparte. » — « N'arrêtés pas Louis Bonaparte. » Les préfets restent en arrêt. Celui de l'Indre ni; badine pas! H a fulminé une proclamation qui finit ainsi : « Que Si K fugitif tombait dans vos mains patriotes, amenez-le devant vos magistrats républicains et livrez-le sans pitié à la justice de la Révolution. » M. Marc Dufraissea préféré la prose; autrement ces deux vers d'une pièce qu'on représentait en '.'■> auraient pu lui servir : SOUVENIRS. 27 Traduisez aussitôt C6 réactionnaire Devant le tribunal révolutionnaire. En opposition à ce préfet farouche, un journal nouveau, le Napoléonien, vient de paraître, et il annonce que ses presses ont failli être brisées par la foule des crieurs qui avaient envahi son imprimerie pour obtenir des numéros. Il ajoute qu'il n'insérera aucune réclame! il) JB i N. J'avais acheté un cheval 1,000 francs peu avant la Révolution. Le lendemain, je l'aurais eu pour 500! Je L'attelle au tombereau pour qu'on ne lui impute pas d'être un cheval de luxe. .le me faisais toul à I heure rendre compte de sa conduite : « La hèle a bon cœur, m'a répondu mon cocher; si elle avait la force, elle (rainerait je ne sais quoi. » Celle expression lexlnelle et naïve m'a ramené à mes préoccupations habituelles. Je me suis dit : Notre gouvernement a bon cœur; nous allons voir com- "'eni il traînera la constitution à laquelle on va 1 atteler et qu'on nous annonce pour la semaine prochaine, mais qui, aujourd'hui, est encore à l'étal de je ne sais quoi. — Ce qui me paraîl singulier, c'est •lue l'Assemblée actuelle ne soit pas appelée à expérimenter la première celte constitution qu'elle aura faite, et qu'on l'oblige à se retirer devanl son œuvre. 272 SOUVENIRS. Pourquoi l'essai en csl-il réservé à une autre? Il me semble que c'est an cuisinier à goûter sa sauce. Du reste, je doute que chez nous une constitution quelconque soit jamais exposée à éprouver les regrets de la nature de ceux de la nymphe Calypso, qui, si nous en croyons Télémaquc, ne pouvait se consoler d'être immortelle. 23-27 JUIN Ce matin, je passe devant le pont d'Austcrlilz, et je le vois occupé par une masse de peuple marchant en file. J'entends dire autour de moi dans le langage du jour : « C'est la queue d'une manifestation qui prend le boulevard pour se rendre à la Chambre des représentants. » Une heure après, j'arrivais à Etioles, chez Saint-Aul.... Le jour s'y passe dans l'attente, qui, le lendemain, devient de l'inquiétude, puis de l'effroi... Point de nouvelles que le bruit du canon. Le chemin de fer est intercepté. L'absence des lettres et des journaux excite d'abord noire anxiété; plus tard ils arrivent et l'augmentent. Nous restons ainsi quatre journées, au milieu de ta paix de la campagne, à ne songer qu'à Paris, où l'on se bat. Eniin, le 27, nous entendons de l'autre côté de la Seine accounr les wagons. La circulation est rétablie. Jerentre à l'a- ris, où je ne sais ce que je vais trouver. Je débarque au Jardin des Plantes, et, pour aller à la découverte, je gagne le labyrinthe et monte au belvéder. SOUVENIRS. 275 Quelque rapides et sinistres que soient les événements, l'imagination va plus vile encore. Je m'attendais à trouver partout le ravage et l'incendie, et je m'étonne de n'apercevoir d'abord ni débris ni fumée. Enfin je m'aventure dans les rues, à travers les pavés mouvants. Ici, des milliers d'ouvriers attendent nonchalamment leur solde; un peu plus loin, des soldats escortent des charrettes pleines de fusils. On désarme le faubourg Saint-Marceau, auquel on imposai! naguère M. Darbès pour chef de légion. Parvenu devant Notre-Dame, sa vue éveille en moi l'idée du pontife... Un court trajet me sépare de l'île Saint- bonis. J'entre à l'archevêché : le martyr venait d'ex- pirer !... Sur le trottoir du quai, près de l'Hôtel de Ville, des soldats sont au bivac. Je m'entends appeler : Alfred de Grammont est là avec sa compagnie; il ;i vu et tenu des balles empoisonnées. Des renforts arrivent des provinces : Paris se remplit de gardes nationaux dévoués à l'ordre et accourus volontairement au secours de la capitale et de la société menacées. On aime à voir ainsi le pur sang de la France affluer à son cœur. "n me montre dans la rue une jeune fdle, appelée Victoire Charlemagne, qui a enlevé, à la barricade de ' a ''ne des Noyers, un drapeau aux insurgés. Un de ces derniers, blessé par un soldat, s'écriait naïvement : « Nous sommes trahis ! La troupe est fidèle. » Je rencontre X..., qui me dit en plaisantant que SOUVENU! S. M. do L... a ou un de ses chevaux tué sous un de ses amis. — Je vais le voir, et il me confirme le fait. Je le retrouve toujours aussi libre d'esprit. Il avait prévu les événements : on n'a eu affaire, celle fois, qu'aux ateliers. Plus tard ce sera le tour des clubs et d'une fraction de l'Assemblée. Je me permets d'observer qu'il aurait mieux valu en finir avec tous du même coup : « Vous ne seriez pas de force, me répondit-il, voilà ce qu'on ne veut point entendre. Pendant tous ces derniers temps nous n'avons cessé de les tenir divisés, sans quoi nous n'aurions pu gouverner. » Il appelle cela gouverner! Lorsqu'il est question d'apprécier, non plus les choses, mais les hommes, L... arrive aux derniers confins de l'optimisme, (l'est une illusion de son esprit dont je voudrais n'avoir à faire honneur qu'à son cœur. L'indignation n'est point à son usage, et sa voix chantera sur l'abîme. 28 JUIN. Je suis allé prier devant le corps du pauvre archevêque. Il est exposé, percé de deux balles, dans ce môme salon où, naguère, il recevait ses visites, et d'où, malgré la douceur (je dirais même la timidité de ses manières), il renvoyait peu de gens contents de lui. SOUVENIRS. 27.") Le cœur droit, l'esprit maladroit. L'histoire ne verra que son cœur. Tel qui ne comprend pas son sacrifice, se récrie sur sa témérité. « Ne voyait-il pas bien qu'il s'exposait à une mort certaine? » Ehl oui, sans doute, il le voyait, cl il n'a pas voulu être plus prudent que les martyrs. Sans être en liaison intime avec M. Affre, j'avais administré^ comme préfet, le département où il était né ; — lui, comme vicaire général, celui où j'ai mes propriétés. Nos rapports étaient convenables. Je crois au fond qu'il avait le désir de m'èlre agréable, mais toujours dans ses limites personnelles et ne sortant point de ce qu'il avait résolu. Comme il souhaitait vivement le bien, il se persuadait facilement que ce f l u il voulait ne pouvait être que le bien. I n de ses compatriotes me disait : « Arrangez-vous pour ne lui demander que ce qu'il a l'intention de faire, et alors, 011 votre faveur, il le fera plus volontiers. » •le rentre soucieux de ces masses inertes d'ouvriers au visage sombre que je vois stationnant sur les places et attendant la solde journalière dont on sala ■ rie leur oisiveté. Pauvre peuple! qui s'est laissé pi- per par de folles espérances qu'il n'est pas donné à ses flatteurs de réaliser! Le danger terrible auquel nous venons d'échapper n'est qu'ajourné ; la plaie est toujours ouverte et plus saignante. « Nous nous en 27(1 SOUVENIRS. tirerons, me dit-on ; le blé est à bon mnrebé. » Mais l'boinme vit-il seulement de pain? Et n'aurons-nous pas à nous appliquer ces paroles du prophète de la désolation : « La moisson s'est passée; l'été est fini et nous n'avons point été sauvés. La plaie de la fille de mon peuple me navre profondément ; j'en suis tout attristé; j'en suis tout épouvanté. «Vainement une nation croit à sa régénération et rêve le bonheur quand tout accuse sa décadence. Dieu lui envoie immuablement les jours qu'il a marqués pour sa fin. Quelques-uns de ces malheureux sont étrangement fanatisés. M. Alfred de Vigny m'a raconté qu'un de ses amis, amené par un chirurgien de l'HÔtel-Dieu près du lit d'un blessé, beau jeune homme de vingt- trois ans, entendit le dialogue suivant : Le blessé. Combien de balles ai-je dans le corps? Le chirurgien. Dix-sept. Le blessé. Parlez sincèrement. Je ne crains pas la mort. Vous reste-t-il quelque espoir? Ix chirurgien, l'eu. Le blessé. Un homme meurt, ce n'est rien ; mais l'idée!... SOUVENIRS. 277 Mou pied chancelle à chaque pas sur les pavés mal rejoints. Lord Chesterfield remarque que le Français s'entend mieux à élever des barricades que des barrières; que dirait-il aujourd'hui ! Nous avons bon nombre de ces faiseurs de barricades pris les armes à la main. Qu'en faire? Les Anglais, les Russes n'en seraient pas embarrassés; ils sauraient où caser tous ces honnêtes gens; ils ont leur Botany-Bay, leur Kamchatka. Je n'ai jamais partagé ce genre de patriotisme qui faisait tressaillir nos libéraux à la pensée de tout secours venant du dehors. Puisque les fauteurs de révolutions s'entendent si bien dans les différents pays et "o croient pas se dénationaliser en s'unissant dans u n intérêt anarchique, pourquoi n'en serait-il pas de même de. ceux qui veulent opposer une digue au torrent? N'y aurait-il de sainte alliance admissible que celle des sociétés secrètes'.' On dit que la Russie s'ap- prête à venir à main armée en aide à l'Allemagne contre ses démagogues. Je ne lui en demande pas '^nt, mais si elle pouvait seulement nous prêter la Sibérie ! En attendant, on divise en catégories ces fâcheux Prisonniers. On ne saurait les garder tous. On en rebelle une partie. Le triage est difficile, .le relisais dans ma Bible les précautions qu'on prenait, sous l'ancienne loi, pour séparer les lépreux de la partie saine ''" peuple. « Après quatorze jours de séquestration, 0ls que le mal ne présente pas certains caractères, 1 bomme suspecté de lèpre sera, dit le Lévitique, dé- 1G 218 SOUVENIRS. claie pur, parce qu'il a La gale. » C'est l'histoire de pas mal d'accusés qu'on déclare purs en ce moment. Ils n'ont que la gale. Pourvu qu'elle ne soit pas invétérée !... On est plein de reconnaissance pour les jeunes gardes mobiles, qui se sont bravement montrés dans les journées de juin. Quand on les rencontre, ce sont des vivats à n'en pas finir : « Je veux les embrasser tous! disait une femme à son mari. — Ahl il yen a trop! — Ehl bien, le plus grand. » .1 DILLET. « Jouez cœur, ou je vous coupe la tète, » dit le roi de Maroc, quand il fait sa partie de cartes avec ses courtisans. La presse quotidienne accuse le général Cavaignac de s'y prendre aussi à la turque avec les journaux; il leur interdit déjouer pique. Cette pauvre presse gémit et se débat dans l'étreinte de l'état de siège; elle crie de ses cent voix après la police militaire, qui la frappe de plus belle chaque fois qu'après avoir fait le mort elle relève tant soil peu la lèlc. C'est la scène du juge avec Polichinelle. Ainsi, le Représentant du peuple est frappé ; il essaye de se redresser sous le nom du Peuple toul court. Nouveau coup d'assommoir. J'ai dit les cent voix de la presse, c'est par confusion avec celles de la Renommée. La presse est bien mieux embouchée, elle a compté na SOUVENIRS. 270 guère jusqu'à cent soixànte-et-onze voix. Il est vrai que ce chiffre est fort réduit; ses beaux jours sont passés. Gare à la chule des feuilles! « Nous avons quarante journaux et pas un bon ouvrage! » écrivait Voltaire il y a quatre-vingts ans, car ce n'est pas d'aujourd'hui que le journalisme nous déborde. En ce moment, comme je le disais, il est furieux contre l'autorité militaire. Ces mémos gens qui nous ont chanté pendant treille ans: succès, français, guerriers, lauriers, trouvent que gloire et victoire ne riment plus depuis que c'est aux dépens de l'insurrection. Pour moi, l'état de sié^e ne m'effarouche pas. J'aime assez 'pic la police se fasse officiellement et en uniforme; el je suis comme ce monsieur qui regrettait que les agents secrets ne portassent pas un costume. En fait de livrée, le fâcheux, c'est lorsqu'ils portent 'a vôtre; et encore peut-on en tirer parti comme le duc Decrès, ministre de la marine sous l'Empire. Un i°ur que son collègue, le duc d'Otrante, dînait clic/ l u ' et lui faisait compliment sur le train de sa maison et le nombre de ses domestiques : « Cela ne me coûte pas si cher qu'on pourrait le croire, lui dit M. Decrés; d'abord, il y eu a un certain nombre de Payés par vous, et, comme je les connais, je leur fais "ne retenue sur leurs gages. » Celte police (lu duc d'Otrante avait partout des yeux et des oreilles. 1-e récit suivant en est la preuve. Je le reproduis ici tel que je le trouve dans mes notes : " Aujourd'hui on ne parlait que d'une chose, et 280 SOUVENIRS. lout bas : c'est de l'ordre d'exil qui vient d'être signi- fié à madame d'Avaux. Hier, elle avait passé la soirée chez elle avec le vicomte de Ségur; personne n'avail interrompu leur lète-à-léle, et dans la conversation toute relative aux affaires du temps, l'Empereur, et son despotisme, et son inquisition, n'avaient point été ménagés. On peut juger de la surprise de madame d'Avaux, lorsque, mandée ce matin à la police, les propos de la veille lui ont élé répétés mot pour mot. Sûre de M. de Ségur comme d'elle-même, également certaine, de la fidélité de ses gens, assurée qu'aucun étranger n'avait pu, à cette heure, s'introduire du dehors, elle est restée sous le coup sans chercher à nier ni à s'excuser, et demain elle s'éloigne de Paris à une dislance de quarante lieues, moins troublée par le fait même de son exil que par l'état d'appréhension et de méfiance où il la laisse. » Une note postérieure de plusieurs années, et qui m'est également fournie par mon recueil, complète le récit précédent : « Madame d'Avaux, toujours exilée, vient d'éprouver un nouveau chagrin. Un principal domestique, espèce d'intendant dans lequel elle mettait toute sa confiance, vient de mourir. » I'. S. Cet homme, vaincu par les soins affectueux li! monsieur le directeur général, ce Polichinelle est là tout près de votre hôtel. Si vous saviez comme il est amusantI — .le le sais parfaitement, lui répondit M. François de Neufchâteau^ et ce qui rue ferait dou- ter de la véracité de votre excuse, c'est que je ne vous y ai jamais rencontré. » Le goût pour les marionnettes compte d'illustres suffrages, parmi lesquels des esprits sérieux, comme liaylc et Addison. SOUVENIRS. '289 .1 tlILLET. M. de Chateaubriand vient d'achever, non de vivre, mais de mourir, Depuis deux ans, renfermé dans sa muette impassibilité, à peine si les journées de Février, si celles toutes récentes de Juin, lui avaient arraché quelques mots. Il n'en laissera pas moins un grand vide autour de madame llécamicr. Elle s'était attachée à lui comme à un devoir, — devoir souvent pénible! 11 n'en facilitait pas L'accomplissement. Quel contraste avec l'excellent Ballanche, dévoué à cette aimable femme comme elle-même l'était à M. de Chateaubriand; car on peut dire qu'elle rendait à ce- 'ui-ci tous les soins qu'elle recevait de celui-là. L'affection de Ballanche réfléchissait son àmc : là tout était limpide et pur, et respirait l'innocence de l'enfant. On l'appelait le la Fontaine de la philosophie. Ses joui s s'écoulaient invariablement à l'Abbaye-aux- ' ,,0 >s; s'associant aux occupations de sa douce amie comme à ses loisirs; si elle sortait, il se rappelait aussi qu'il avait affaire, et cette affaire était de la suivre et de ne la quitter jamais. Un de leurs habitués (lls "il Un soir à la Comédic-t i anraise : « Madame lié- ramier est nécessairement dans la baignoire en face. ,,e ne la vois pas, mais je la reconnais à Ballanche. » (; c qui rendait l'expression plaisante, c'est, qu'il était aussi laid qu'elle avait été belle. C'est l'an dernier, vers celte époque, que l'auteur A'Antigone el de \'Homme sems nom s'est endormi, comme il le disait lui-même, dans le sein d'une grande et solennelle n 100 SOUVENU! S. espérance ! À la douleur nouvelle de madame liéca- mier se mêle cette douleur anniversaire. Je me demande, et je ne saurais décider, qui elle regrette le plus. lime semble que Ballanche et Chateaubriand représentaient auprès d'elle le mari et l'amant, — également platoniques tous les deux. Madame lléca- mier, la moins âgée des trois, est née le \ décembre 1777. Un journal (c'est par les journaux que j'ai appris la mort de M. de Chateaubriand, car je suis en ce moment à la campagne) affirme que l'illustre défunt a conservé jusqu'à ses derniers moments une merveilleuse lucidité. Un autre, rendant compte de l'enterrement, qui vient d'avoir lieu à Saint-Malo, nous entretient de l'élégance du corbillard et de l'aspect grandiose du cortège. Il ajoute « que tous les yeux si; sont mouillés quand, au moment de l'élévation, la musique a t'ait entendre la rêveuse mélodie : « Combien j'ai douce souvenance... » Certes, si l'illustre défunt avait été consulté de son vivant, il eût repoussé, avec ce sourire ironique que nous lui connaissions, la pensée païenne de substituer n'importe quelle mélodie rêveuse à 1' 0 talutan» twstial Mais aujourd'hui les programmes des pompes Funèbres ne sont pas plus à l'abri du ridicule que les bulletins de la République. J'ai trouvé la pbrasc suivante dans le récit des obsèques de notre pauvre SOUVENIRS. 291 archevêque : « Mgr Alïre était expose sur un lit dans < le style de la Renaissance, et deux prêtres, placés à ses côtes, priaient avec des larmes dans la voix ! » 2 AOUT. On parle beaucoup du rapport de la commission d'enquête. La dernière administration s'y trouve fort compromise. M. Ledru-Rollin s'enveloppe dans sa vertu. Chaque pierre qu'on lui jette, il l'ajoute à la fondation de l'arc de triomphe qu'il prétend s'ériger, et, au lieu de répondre aux accusations, il préfère, tout bonnement, comme Scipion, monter au Capitule. (( Les réactionnaires ne m'attaquent que parce que J ai sauvé la patrie, — Et de quoi nous avez-vous préservés'.' lui dit-on; chacun voit où vous nous avez "us, mais on ne voit pas aussi clairement d'où vous nous avez tirés. — C'est possible, mais montons au Capitole I — Vos circulaires, vos commissaires? — Montons au Capitole ! » Si on insiste, il dit que c'est l'inquisition, et, si on lui crie : « A la question! » 11 répond qu'elle est abolie cl accuserait volontiers de vouloir la rétablir. Quelqu'un, impatienté de ce nouveau genre d'apologie, lui disait : « En l'ait de bienfaits, ce que vous nous avez laissé de plus positif, c'est une armée de 117,0110 ouvriers sans ouvrage, ayant les clubs pour tambours et pour trompettes les 171 journaux publiés depuis le'2.') février, «commencer par Y Impartial et à finir par le Saïujui- 292 SOUVENIRS. nuire. » A cela qu'a-t-il répliqué? Toujours le Capi- tolc. Dum Capitoliutn scandit cum tacita virgino. Tacita virgine est. là pour madame Sand. AOUT. De la laineuse enquête dont probablement personne ne parlera plus dans quelques jours, ne fût-ce que par la raison que tout le monde en parle aujourd'hui, tant le torrent qui nous emporte est rapide! de cette enquête, dis-je, ressort un fait constant : c'est que, depuis la révolution de Février, la lutte a été uniquement entre les deux républiques, l'honnête et la rouge; que les rois, les nobles, les prêlres, n'y étaient pour rien, et què la branche aînée, comme la brandie cadette, s'est tenue à l'écart. Ainsi M, Dupont (de l'Eure), interrogé si les partis de la légitimité et de la dynastie décime ont suscité des difficultés au gouvernement provisoire, répond : « Je dois à la vérité de déclarer que non. » M. Marrast certifie « que rien ne peut exprimer le mal fait par les clubs et, par les petits journaux. » Le préfet de police, M. Trouvé-Chauvel, un républicain delà veille, articule : « Que le but de l'insurrection de juin était le bouleversement de la société; qnc le massacre et l'incendie devaient en être les moyens, SOUVENIRS. 293 et le pillage le résultat. » De plus, il est convaincu qu'aucune autre influence n'a contribué au mouvement anarchique, et que l'argent répandu ne provenait que des ateliers nationaux. Après l'odieux vient le ridicule. Jules Favrc, la jatte de lait empoisonnée, comme on l'a surnommé, reconnaît que les commissaires étaient nommés sans discernement, sans aucun choix, qu'on prenait les premiers venus. Mais qni les désignait'.' (le même VI. Jules Favre o'était-ilpas alors secrétaire général du ministre de l'intérieur? Quelle singulière administration! — L'Empereur rédigeait lui-même les bulletins de la grande armée; M. Ledru-Rollin ne lit "lèmepas les siens. Son secrétaire général ne les lit pas non plus, et son sccrélaire particulier pas davantage. Ils s'accordent tous à dire maintenant qu'une femme était chargée d'exprimer la pensée du gouvernement, cette pensée qu'on tirait à 50,000 exemplaires, qu'on affichait à la porte de chaque mairie. " est avéré que la dame en question avait envoyé '■'ois projets de rédaction, pour le seizième bulletin; ll( >is pensées à choisir. On prit la pire. Personne ne veut avouer quel esl cet on; mais il faut bien reconnaître que jamais on n'a mieux justifié le dicton proverbial. 11 y avait, rue de Clichy (je crois qu'elle vient de se dissoudre), une association de plusieurs cen- 2M SOI YK.NIItS. laines de garçons tailleurs, — associai ion très-frater- nelle, car on y professait que le célibataire maladroit et paresseux devait recevoir le même salaire que le père de famille laborieux et capable, et on disait à ce dernier : « Remarquez bien que vous n'êtes, comme les idiots et les manchots, qu'un sociétaire fraternel et égalitaire, un membre de la république démocratique et sociale. Or, donc, tant pis pour vous si vous n'avez pas le juste orgueil de comprendre que deux francs gagnés en suivant nos principes valent bien mieux pour élever votre famille que six francs gagnés chez un maître aux dépens de votre dignité de citoyen libre? » Malgré ces belles utopies, ou peut-être à cause d'elles, le commerce est mort. Rien ne se vend, pas même le grain dans les marchés, quelque bas qu'en soit le prix, et les propriétaires, dont les revenus se perçoivent en nature, ont grand'peine à acquérir un peu d'argent avec beaucoup de blé. 9 AOUT. Nous avons un mois d'août comme je n'eu ai jamais vu : pluvieux, froid, bruineux. La canicule, celle année, est, à la lettre, un temps de chien, et on est obligé de faire du feu comme en hiver. Le président de la Chambre, pour réchauffer les députés, leur donne des bals et l'ait sauter tous les jeudis la représentation nationale. Ces bals sont né- SOUVENIRS 295 cessaii'cment fort gais, puisqu'on rit déjà rien qu'en lisant les billets où le député est prié d'amener sa famille. On voit quelle marge cela lui donne. Madame Marrasl, à laquelle on en a l'ait l'observation, a répondu que « par la famille on voulait dire seulement la femme et les enfants. » Mais elle avait affaire à un chicaneur qui s'est refusé à admettre celle explication en arguant de la position spéciale de MM. les évoques et autres ecclésiastiques siégeant à la Chambre, avec lesquels le président n'a pas cru devoir adopter une formule différente. « 11 faut pourtant bien, a-t-il ajouté, que vous leur laissiez la même latitude qu'aux invités lors des funérailles de M. de Marlborough : Los uns avec leurs femmes, Kl les nulles Ions seuls. Une expression de M. Marras! concourt encore à jeter des doutes sur ce qu'il entend précisément par 'a famille. A la dernière réunion, voyant Jules de Mornay arriver seul : « Est-ce que nous ne posséderons pas ce soir vos bayadères? » lui a-t-il demandé avec cet air régence qu'on lui connaît. 1,11 ne peut être trop clair dans ses invitations. Celles de M. Marrast nie rappellent l'embarras où je Wsune fois mon ami Sainte-A.... Il avait dit à un bon Allemand : «Venez donediner avec nous, sans façon, ( '" famille, n'importe quel jour. » L'Allemand lui amena le surlendemain, à l'heure du diner, sa fa- 290 SOUVENIRS. mille, à lui, qui se composait de quatorze personnes ! On ajouterait un chapitre curieux à l'histoire de la société polio si l'on entreprenait de raconter les étranges altérations qu'ont subies de nos jours les tisages anciennement reçus et ce que nos pères appelaient le savoir-vivre. Quand l'austère Sully se récriait sur le contraste qu'offraient avec les hommes de son temps les bouffons et les baladins de la cour de Louis .VIII, il aurait pu pourtant deviner, parmi cette jeunesse du régne nouveau, des Montausier,des Molé, des Arnaud. Mais aujourd'hui on ne peut comparer l'introduction dans nos mœurs du savoir-vivre républicain qu'avec l'invasion des Barbares dans l'empire romain. Nous nous souvenons d'avoir encore vu la haute diplomatie cri bas de soie (elle qu'elle est représentée dans la gravure du congrès de Vienne. Qu'aurait-t-on dit alors d'un ministre îles affaires étrangères qui, se trouvant dans la voiture d'un ambassadeur, aurait tiré de sa poche une allumette et l'aurait froltée sur la semelle de sa boite pour allumer son cigare? Le Fait de l'allumette, de la semelle et du cigare est pourtant positif, et je viens d'entendre le récit non moins curieux d'un dîner que ce même ministre a donné l'autre jour à mitre nouvel envoyé de France SOUVENIRS. 297 en Russie et à celui de liussie en France pour leur Paire faire connaissance. — Ce dernier, invité pour six heures, est arrivé exactement et a trouvé les antichambres vides et seulement un domestique en veste, une serviette sous le liras, qui lui a dit qu'il pouvait entrer. Et, comme il connaissait les êtres, il a gagné, sans être annoncé, le salon, où deux convives attendaient. I ne dame est survenue (on a pu supposer que c'était madame lîaslide), puis ses enl'anls, avec lesquels elle a cansé de détails de, ménage. Elle a dit seulement à ces messieurs que le ministre n'était pas rentré. Cependant le serviteur à la serviette est venu «lire que le dîner était prêt, et en même temps M, Bastide est sorti d'un cabinet, en redingote, sans s'excuser ni de son costume ni de son retard, et en oubliant complètement de présenter l'une à l'autre lesdeus personnes pour lesquelles le dîner était censé donné. .Madame Bastide, S'étant alors levée, s'est mise à marcher auprès de M. le ministre de Itussie, q»< lui offrait inulilemenl son bras; elle paraissait ignorante de cet usage. Après avoir mangé un dincr Pius que modeste et bu du vin plus que médiocre, 011 a quitté la table, madame Bastide trottant toujours à côté de son voisin, qui arrondissait vainement son coude sans parvenir;'! se faire comprendre. Un (ils de la maison a l'ail la ronde en offrant des cigares, et bientôt le salon s'est trouvé rempli d'une fumée à travers laquelle le ministre s'est éclipsé. Madame Bastide s'est aussi perdue dans le nuage, et 17. 298 SUT VF, NI 1!S. ses enfants ayant disparu à la suite, les convives, restés seuls, ont compris qu'ils n'avaient plus pareillement qu'à s'en aller. — Voilà comment se passe en 1848, à Paris, dans l'ancienne capitale de l'élégance et des belles manières, un dîner de minisire après une révolution dont les banquets ont pourtant été le prétexte. Si c'est pour nous valoir ceux-ci! — L'étonnement qu'en témoignait devant nous un gourmand du vieux temps m'a paru aussi divertissant que l'histoire elle-même. « Si ce gouvernement-ci se consolide avec de pareils dîners, disait-il-, c'en esl fait de la cuisine française, qui nous plaçait si haut en Europe, et dont nos ambassadeurs se faisaient un point d'honneur de maintenir la suprématie. En ce temps-là, le maître d'hôtel était le grand personnage d'une ambassade, et celui du cardinal de liernis esl resté placé à sa droite dans la mémoire des vieux Romains. Youlcz-vous connaître un trait qui donne la mesure de cet homme et des ressources de son esprit inventif quand il s'agissait des intérêts et de la gloire de son maître? On comptait à l'ambassade de France, pour un grand dîner d'apparat, sur un immense poisson. Il en arrive deux. Le prix en étail h élevé, que le maître d'hôtel croit devoir rendre compte au cardinal de cet incident . « Qu'y faire ? repond celui-ci. Il faudra que les poissonniers reprennent le moins beau. — Monseigneur, ils le sont également. Jamais à Home, depuis Lucullus, on n'a vu de pareils monstres. Mais j'ai mon plan : permettez- moi de garder ces deux poissons et de saisir celte SOUVENIRS. 290 occasion de faire à la lablc do Votre Éminence un honneur infini. » Le cardinal lui donna carie blanche. An premier service, on apporte un des gigantesques poissons. Les convives, le voyant déboucher triomphalement ù travers les deux battants delà porte, lui prodiguaient à l'envi les témoignages de leur admiration, quand les deux valets, accouplés pour supporter l'énorme poids (horresco referais!), le laissent tout à coup échapper de leurs mains. On peut se figurer les exclamations, les lamentations. — Le maître d'hôtel parai! le moins ému. Il va voir, dit-il, si celle perle peut se réparer; et, au moment où chacun se récriait encore, ou l'on entendait les connaisseurs affirmer en soupirant que jamais on ne retrouverai! •me pièce pareille, on vit apparaître, à la stupéfaction générale, le second poisson, Val ter ego, tandis qu'on emportait les débris du premier. L'effet l'ut immense. Le Vatican en retentit. Le sacré-collège partagea le Iriomphe d'un de ses membres, et les ambassadeurs applaudirent cl furent humiliés. « Voilà, ajouta le gastronome émérite qui nous '•usait ce récit, comment on savait alors illustrer sa mission, représenter son souverain. » Mais, pour obtenir de pareils effets, il ne fallait pas servir à la ''lisse en ne niellant sur la table qu'un vain desserl, °u ne faire qu'un seul service où l'on montre loul à 1:1 fois, sans rien réserver et sans ménager aucune surprise. Au temps dont nous parlons, loul était réglé; l'office, la cuisine, avaient leurs attributions 300 SOUVENIRS. distinctes. Chaque plat connaissait et gardait son rang. Un maître d'hôtel qui se respectait n'aurait pas soufl'erl qu'un entremets se rencontrât avec une entrée; qu'un relevé lui coudoyé par une compote; le niveau égalilaire n'avait point passé sur les (ailles. » Puis il ajouta en soupirant : « Ne me parlez pas d'un temps comme celui-ci où l'on ne sait point recon- naitre les services... » Un de nous observa que les républiques avaient toujours été ingrates; mais ce n'était pas ainsi qu'il l'entendait : « Premier service, reprit-il, deuxième service, le rôti, les entremets, puis le dessert, .le ne sors pas de là, et, je ne crains pas di! \c déclarer, des sucreries, des fruits qui viennent s'étaler et se pavaner sur mie table avant le potage sont des révolutionnaires ! » M. Proudhon se plaint qu'on lui vole ses bons mots, qu'il retrouve sans cesse dans le domaine public des bribes de ses discours et de ses écrits. On répond à cela qu'on ne t'ait que lui prendre ce qu'il avait (iris aux autres. M. Proudhon emprunte volontiers aux anciens : il sait qu'en l'ait d'aberration et de corruption, rien de nouveau sous le soleil, et (pie tout CC qu'on invente en ce genre ne l'est pas plus que les sept péchés capitaux, qui datent de fort loin. Voici pourtant qui peut paraître neuf; j'extrais littéralement ; SOUVENIRS. 301 « Pour découvrir la vraie religion, il faut recom- « mencernotre exégèse, montrer philosophiquement « à l'aide de nouvelles données sociales le surnatu- « ralismc dans la nature, le ciel dans la société, Dieu « dans l'homme. C est quand la civilisation nous appa- « raltra comme une perpétuelle apocalypse et l'histoire « comme un miracle sans fin, quand par la réforme « de la société le christianisme aura été élevé à sa « seconde puissance, que nous connaîtrons la reli- « gion. Alors aussi nos calomniateurs attachés à leurs « mythes sauront quel est noire Dieu. » M. Proudhon, pour le moment, ne s'explique pas davantage sur la divinité qu'il s'est faite, mais un mol qui lui est échappé contient à cet égard une singulière révélation. « Il est heureux, dit-il, qu'il n'y « ait pus de Dieu, car, s'il y en avait un, ce serait le (< Diable. » (le beau raisonnement rappelle celui de celle (hune à propos des épinards : « .le suis bien heureuse de ne pas les aimer, car, si je les aimais, j'en mangerais, et c'est détestable. » Voilà où M. Proudhon eu serail vis-à-vis du Diable, s'il se mettait à aimer Dieu. Ailleurs, il traite la Providence d'incapable et il invite l'homme à prendre sa place sur le char du destin. C'est le cas décrier : gare! Que dire ■ tout cela'.' répondre avec Salomon : « L'homme ^ prudent cache sa science : le cœur de l'insensé se l'aie de produire sa folie. » '■a politique de M. Proudhon vaut sa théologie; on peut en juger par le passage suivant : «La République « dira à l'Autrichien : Je veux que lu sortes de Ma- 502 SOUVENIRS. « lie, cl l'Autrichien en sortira. Klle dira au Scythe : « .lis veux que tu laisses ma Pologne chérie, et le « Scythe reprendra la route du désert. » N'esl-cepas charmant de n'avoir ainsi qu'à ordonner. 11 y a des gens qui s'imaginent que parce qu'une puissance compte un million de soldats, et parce qu'elle a fait rétrograder le plus grand capitaine des temps modernes, il faudra compter avec elle. Mais laissez donc ' on vous souille dessus, et voilà les Russes devenus des capucins de cartes. Nous avons vu M. l'roudhon théologien et homme d'Etat, nous allons le voir financier : il indique une mesure qui, pour les possesseurs de terres, allégerait de trois milliards le fardeau de la propriété. M. l'roudhon ne va que par milliards el ne s'amuse pas à liarder avec des millions : la moitié de ces trois milliards irait aux fermiers et anx locataires, et leur irait très-bien. L'autre viendrait comhler le vide des coffres de l'Etat. « Je parviendrai ainsi, dit-il, à les remplir comme « on remplit un vase, en pressurant une éponge. » (Textuel.) Il finit par déclarer qu'il ne se constitue pas encore en ce moment l'adversaire de la propriété, et que, lorsqu'il sera prêt à l'attaquer, il en avertira, .le crois qu'elle peut se tenir pour avertie; mais je demande à M. l'roudhon pourquoi la consommation s'accroîtrait, ainsi qu'il le suppose, par l'abandon aux fermiers du droit du propriétaire? Il me semble que l'argent ne ferail que changer de poche, ce qui arrive ordinairement quand on est volé, et, en vérité, SOUVENIRS. ceci y ressemblerai) beaucoup. Et pourquoi ne pas nommer tout bonnement le capitaine Rolando ministre des finances? Il saurait prendre les arrêtés nécessaires pour faire sortir l'argent des mains des dé- lenteurs. A quels terribles sophistes sommes-nous donc en proie, mon Dieu! et notez que M. Proudhon est certainement un des hommes les plus capables de la Montagne. Certes, si cette montagne était exploitée comme une carrière, on aurait bien de la peine à y trouver de quoi bâtir, et c'est le ras de dire avec le prophète Jérémie : « 0 montagne de contagion qui « voudrais corrompre toute la terre, j'étendrai ma •< main sur loi, dit le Seigneur, on ne tirera point de « toi de pierres ni pour la fondation ni pour l'angle « de l'édifice. » Inhabiles à édifier, heureusement, les démolisseurs ne s'entendent pas mieux sur les moyens de renverser. Ainsi, les journaux les plus religieux et les plus monarchiques ne diffèrent pas plus avec M. Proudhon que M. Considérant, le rédacteur de la Démocratie pacifique, qui serait mieux nommée la Démocratie colérique. ( >n lit dans un de ses derniers numéros : « Vous « avez tout brûlé, tout abîmé, monsieur Proudhon, " pour vous faire un nom... Mais, si votre nom histo- " "que et extérieur est Érostrate, votre nom inti..... " est bien plus sinistre encore; vous vous appelez « destruction. » Dirions-nous autrement? En revanche, voici comment le Peuple riposte à la Démocratie : « H faut avoir eu l'esprit hébété pendant vingt « ans par les vapeurs méphitiques du phalanstère SOUVENU! S. « pour se conduire d'une façon aussi niaise que l'a « l'ait en celte circonstance M. Considérant. Ce qui « parle, ce qui écrit, qui jargonne, qui déblatère sous « le nom de Victor Considérant, n'est plus qu'une « ombre, l'âme d'un trépassé qui revient parmi les « vivants demander des prières. Va, pauvre ami, je « vais réciter pour loi le De Profundis, et je donnerai « trois sols pour te faire dire une messe. » N'est-ce pas curieux et consolant de penser que ce sont nos plus dangereux ennemis qui s'adressent de pareilles aménités? Le prodigieux amour-propre de ces étranges novateurs se révèle dans leurs moindres paroles. On s'imagine à tort que l'orgueil n'a qu'une forme. C'est bien un autre Protée. Jamais ou ne l'a exprime plus naïvement que M. Proudhon sous la forme du - bilative. « Pensez-vous, lui disait quelqu'un ïmpa- « tienté de ses blasphèmes, que cela fasse grand'ebose « à Dieu que vous ne croyiez pas en lui? — Je ne sais « pas, » a-t-il répondu très-sérieusement. A défaut des moyens proposés par M. Proudhon, le Gouvernement ne sait de quel impôt s'aviser pour pressurer l'éponge. On songe aux chevaux, aux chiens, aux cliats. .l'entendais rappeler ce soir que dans les premières années du dernier siècle on avait essaye d'imposer les baptêmes et les mariages, el qu il résulta même de grands inconvénients des fraudes auxquelles on eut recours pour frustrer le lise. Je ne serais pas surpris que la belle dame à laquelle l'entreprise des bulletins de la république était naguère confiée fût d'avis d'appliquer l'impôt progressifau mariage. SOUVENIRS. :05 Lors de la conversion des rentes, on prétendait que M. de Villèle disait aux rentiers, en style biblique : « Convertissez-vous et jeûnez. » Le ministre îles finances actuel emploie aussi l'ironie. Dans la discussion qui a eu lieu avant-hier à la Chambre, il se vantait d'avoir versé sur ses adversaires le ridicule à pleines mains. « Je soupçonne, lui dit un réaction- « naire, que c'est la valeur dont vous êtes le mieux « pourvu en ce moment. » Depuis une vingtaine d'années que les dépenses de l'État vont toujours croissant, j'entends souvent parler de la régularité admirable de la comptabilité et de la clarté qui y régne. Je crains que celte clarté ne-serve surtout à prouver clairement (pie nous s ommes ruinés. C'est comme mon ami Sainte-A...., Qui annote exactement sur un registre les lettres qu il reçoit el auxquelles il ne répond pas, ce qui lui donne un moyen certain à la lin de chaque mois de constater l'arriéré de sa correspondance; il appelle cela y mettre de l'ordre. « .le ne perds pas de vue « VOS affaires, » médisait mon ancien préfet, M. Har- »iand, qui gardait constamment mes lettres sur son bureau sans y donner suile. A la séance du 15, M. Dufaure a remarqué judicieusement que, si le droit an travail élail reconnu. •1 créerait à l'ouvrier une action contrôla société. Au lieu de ces vaines utopies, outres gonflées de vent qui •'enferment des tempêtes, pourquoi ne pas s'en tenir tout bonnement à la morale chrétienne, qui sait des paroles pour chacun, parle résignation aux pauvres, 300 SOUVENU! S. charité aux riches. Mais ici une voix s'écrie (c'est un député qui la fait entendre en pleine assemblée) : « Point de charité, » et cette voix semble sortie de l'enfer comme une déclaration de guerre à l'humanité. Dieu nous garde de ces désolantes doctrines qui font le vide autour d'elles ! Celle qui tend à rejeter l'aumône chrétienne est l'œuvre du démon de l'orgueil. Les docteurs socialistes arguent des textes sa crés pris isolément et interprétés à leur manière pour faire de la théologie de grands chemins et prouver l'expropriation forcée de tous ceux qui possèdent, comme si entre la parole de Dieu : Vendez ce que vous avez et donnez-le aux pauvres, et le pauvre disant d'autorité au riche : Votre bien m'appartient, il n'y avait pas la même distance du deuxième commandement : Aimez le prochain comme vous-même, à cette injonction du voleur : La bourse ou la vie. Car ce qui est saint dans la bouche du prêtre parlant pour le pauvre change de caractère s'il est proféré par le pauvre lui- même, qui, repoussant la charité, croit s'avilir s'il tend la main pour recevoir et s'imagine être dans sou droit s'il la tend pour prendre. En fait d'utopie démocratique cl sociale, en voici une curieuse d'un Allemand, eu ce moment député influent à la diète de Francfort. Ce digne rêveur voit dans un avenir prochain les hommes si libres et si heureux, qu'ils n'auront plus besoin d'être consolés par les pro.....sses d'une autre vie. Le suffrage universel est une belle théorie. Je le respecte, et cependant il faut avouer que dans la pra- SOUVENIRS. r.in lique il doit bien faire rire un peq les gens auxquels on reconnaît le droit de nommer député M. Raspail et de se faire représenter par un homme qui est en ce moment sous les verrous à Vincennes pour avoir violé la représentation nationale, On me répond que c'est légal. Alors va pour la légalité; j'ajoute tout bas : ci pour l'absurdité, .le ne crois pas qu'on puisse faire à la fois une plus grosse injure à la Chambre et au bon sens. Le malencontreux ministre des finances disait dernièrement à la tribune : « Je ne veux point insulter « l'Assemblée, ce qui serait, permettez-le moi, une " bêtise. » Bêtise ou autre chose, voilà 66,965 électeurs qui ne s'en gênent pas. A cette élection-ci, de même qu'à la dernière, comme il s'agit moins de faire de bons choix que d'éviter les pires, je prends plus eu considération mes dégoûts que mes goûts; el .i 1 ' vote en conséquence. Si Ions les honnêtes gens ne S accordenl pas pour l'aire ainsi, nous aurons les trois candidats socialistes : MM. Cabri, Raspail el Thnré, dont je vois les noms, sunnoniés du triangle ègali- laire, glorifiés, placardés el offerts en appât aux passants jusque dans des guérites immondes qui bordent le boulevard. I ne des meilleures réclames électorales, c'est celle mise en œuvre par l'aéronaule dont les ascensions ont lieu tous les dimanches à l'Hippodrome. Du haut .le son ballon il a fait tomber a Pleines main:,, sur Paris et la banlieue, une pluie de bulletins portant le nom de M. Delessert. On a des nouvelles des départements. Aux élec- 308 SOUVENIRS. lions municipales, un cordonnier l'a emporté sur le maréchal Soult. Les mauvais plaisants disaient qu'en l'ait de cuirs le digne maréchal avait trouvé là à qui parler. M. Ducoux, pour le moment préfet de police, donne au public des comptes rendus par voie d'affi ches. Jl résulte du dernier que les vols, à Paris, se réduisent à huit par jour. Voltaire parie d'un pays misérable où pourtant il y avait une bande de voleurs. 11 ajoute : « Ce sont des voleurs qui font pénitence. » C'est le cas d'en dire autant des dix mille voleurs que les statistiques nous présentent comme fonctionnant d'ordinaire dans la capitale. Je doute, fussent-ils communistes, que le produit des huit vols, répartis entre eux, puisse les l'air*; subsister honorablement. Je donnerais volontiers ma voix au général Cavai- gnac pour la présidence, s'il n'était pas le fils de son père, le frère de son frère et l'ami de ses amis. Entre lui et un Bonaparte le plus grand nombre volera certainement pour ce dernier nom. Décidément ftoyer- Collard se trompait : c'est l'aristocratie qui coule à pleins bords; on nomme un nom et, chose curieuse, c'est un républicain qui a le plus contribué è le populariser. N'est-ce pas Béranger et ses chansons qui ont introduit dans chaque chaumière de la France le portrait plus ou moins authentique de Napoléon' Quelques-uns s'imaginent qu'il vit toujours; ils I" veulent pour président et l'oniatowski pour vice-pre- sidênt. M. île I,... appelle cela du fétichisme pos- SOUVENIRS. 500 lliumc, mais il n'y changera rien. On nommera un nom, parce que ce nom rappelle l'idée de la force et que le repos par l'autorité est aujourd'hui le premier besoin de tous. Les uns, pour l'aclialander, exhument les souvenirs de l'Empire; les autres ceux de la République; mais, reliques pour reliques, la majorité (cl on ne lardera pas à le reconnaître) aime mieux le petit chapeau, la redingote grise, l'aigle surtout, que les guenilles civiques du Gouvernement provisoire, voire même que le coq gaulois. Les passants de la rue se disent : « Sous l'Empire, tout le monde était content, on n'entendait aucune plainte, il faut ravoir Napoléon! » (le que c'est pourtant que l'empire d'un nom ! Ajoutons : et le nom de l'Empire ! J'entends demander ce que deviendront nos fiers républicains du Gouvernement provisoire si nous avons l'Empire? Eh ! mon Dieu, ils deviendront des ducs et des comtes, comme leurs devanciers. Un républicain de la veille m'a affirmé que cela était impossible, que cela ne se verrait jamais. Je lui ai répondu : je respecte votre expérience, mais soyez bien s ûr que, tout impossible que cela soil, cela se fera. Nous aurons le dur. Rollin et même le baron Flocon. Jadis appelé au Sénat et au conseil d'Etal monsieur le comle des Cassius cl des lirulus oui valaient i ' men ceux-ci, d'anciens nourrissons chéris de la République, qui, comme tous les enfants quand ils deviennent grands, avaient fini par battre leur nourrice. Voici quelques passages d'un discours prononcé ces jours derniers au-banquel démocratique d'Àutun : 310 SOUVENIRS. « Une république comme celle que nous avons « n'est qu'une monarchie déguisée qu'il faut com- « battre à outrance. Eh quoi 1 on nous ferait un crime « de la propagation de nos idées, quand la sacristie « et les jésuites ont quarante mille chaires pour l'obs- « cùrantisme, quand, en outre, ils ont des myriades « d'hommes et de femmes dans des communautés « religieuses pour prêcher et entretenir la foi, et il « ne nous sera pas permis à nous, révolutionnaires, « de fonder et de prêcher la foi démocratique par « la propagande et l'association ! En vérité, les roya- « listes nous prennent pour des niais. » Sans sortir de Paris, nous avons des réunions où l'on boit à la santé de Marat cl. de Robespierre. (le ne sont'point de ces loasls où, connue disait M. karr, mi choque des verres pleins contre des mois vides; ici, chaque mol porte et a quelque affreuse signili- cation. Quoi qu'on en dise, la iïranee, en ce moment, n'est pas républicaine. Eroira-l-on pour cela qu'elle est monarchique? on serait aussi loin de compte. Notre aimable pays, notre belle t'ranee, connue nous nous plaisons à l'appeler, est tout bonnement révolutionnaire, et il faut rendre cette justice aux divers gouvernements qui s'y sont succédé, qu'ils n'ont pas manque une occasion de nous entretenir dans cette heureuse disposition en excitant l'amour-propre d'un peuple qui en crève, et eu caressant ses penchants à l'agitation, aux changements et à l'excès en tout genre. Jadis il y avait des institutions qui portaient au repos SOUVENIRS. 5H cl à l'abnégation, comme les ordres religieux. Dans toutes les carrières, l'avancement était lent et gradué. Aujourd'hui, tout avocat bavard s'indigne à trente ans de ne pas être déjà ministre. Nous avons trouvé superbe celle phrase (je crains qu'elle ne soit •le Louis M III ) : « Tout soldat porte dans sa giberne « son bâton de maréchal. » S'il avait dit ses épau- Icltes d'officier, cela eût été raisonnable et dans de justes bornes, niais un horizon restreint ne suffit pas à nos convoitises : il nous faut de la place et surtout des places, et l'on prend celles des autres. Dans celte émulation déréglée, celte soif de se hausser dont les amours-propres sont altérés, qu'y a-t-il au fond? prétentions folles, cupidité, vanité! Enfin, dans l'éducation telle qu'on la comprend depuis trop longtemps : '"évolution et toujours révolution. L'émulation qui P°rte un savetier à devenir cordonnier, rien de mieux; "lais que ferez vous de l'émulation du cordonnier s il veut être secrétaire d'Étal? Pour me distraire de ces préoccupations, je suis entré au théâtre du Palais-Royal. On y a mis sur la scène un repas de chiffonnier; on y trempe la soupe dont l'odeur de beurre fort empeste la salle. Pendant f iue nous nous bouchions le nez à l'orchestre, le régisseur, chargé de la mise eu scène, en recevait les compliments dans la coulisse. La couleur locale, Passe encore! mais l'odeur locale est décidément de trop, be Paris d'aujourd'hui ressemble si peu au Paris de ma jeunesse, que tout esl pour moi sujet de sur- 312 SOUVENIRS. prise quand je inc rappelle et que je compare. Je l'ai vu sale, désert, sans trottoirs, presque sans lanternes; aujourd'hui rien que celles des voitures jettent en passant plus de clarté que les réverbères d'alors. I>ès l'entrée de la nuit, on jouait au Colin-Maillard dans les rues, et les voleurs n'avaient garde de crier : « (lasse-cou. » Quelques fiacres épars circulaient lentement sans troubler la sécurité du piéton. Leurs conducteurs, automédons en sabots, dirigeant ainsi des chars antiques et très-antiques, se tenaient derrière leur siège, appuyés contre la glace de devant et menaient debout. N'allait pas alors en fiacre qui voulait. Quelquefois nous nous réunissions six pour en prendre un. Des voitures de maître, personne n'en avait; on ne savait plus ce que c'était depuis 1793. Le premier qui \ il un chameau S'enfuit à col objet nouveau. J'éprouvai presque le même élonnement quand je vis un cabriolet que M. d'Aubusson se lit faire pour l'hiver de I 799. Peu à peu le goût de ses aises et de la dépense gagna la jeunesse. J'achetai un parapluie! Chaque jour, nous perdions de l'austérité républi" raine. La pais d'Amiens acheva de nous corrompre quand les Anglais vinrent en foule nous apporter leurs modes et leurs guinées; nous nous arrange»" mes très-bien des tètes que donnèrent ces prodigues insulaires. Ënfin L'hôtel de Luynes nous (it connaître SOUVENIRS. 313 un monde nouveau en réunissant tous les débris de l'ancienne société. Qdand les grandes fortunes aristocratiques se trouvaient par le fait de la Révolution anéanties ou du moins fort réduites, une seule avait conservé sa splendeur ancienne, et on peut dire qu'il n'existait dans le faubourg Saint-Germain qu'un seul hôtel, l'hôtel de Luyncs. Le reste n'était plus que des maisons. Tout concourait à en faire un centre pour la bonne compagnie, et le logis se trouvait déjà grandement et noblement garni rien qu'avec ses hôtes. Quatre ménages l'occupaient : le due et la duchesse de Luynes, le due et la duchesse de Chevreuse, le duc et la duchesse Mathieu de Montmorency, le duc et la duchesse de Laval. Le train de la maison, alors "nique à Paris, était tel, que depuis j'en ai bien peu v " qui en approchât en France el à l'étranger. Deux fois par an, à la Saint-Pierre cl à la Saint-Charles, on arrivait à Dampierrc pur carrossées. <>n y restait plusieurs .jours, et nous étions habituellement plus de soixante il table. Tout le monde se livrait aux divertissements que comportait chaque saison : promenades, chasses à courre, comédies de société, et surtout et en tout temps le jeu, et quel jeu! On faisait encore dans l'automne un voyage du même genre el aussi nombreux à Éclimont, terre de la duchesse de Luyncs; puis, l'hiver el le printemps, c'était ;i Paris des liais, des soirées et des dîners continuels. Quand je pense aux fêtes de l'hôtel de Luynes, le souvenir m'en arrive avec tout le cortège joyeux qui 18 314 SOUVENIRS. accompagne les souvenirs de la première jeunesse. Mes plus amusantes années s'y sont écoulées. Je m êlais particulièrement voué à la petite cour de madame de Chevrcuse, dont le nom, les grâces, le caractère, me rappelaient la Fronde, et que son originalité piquante et parfois sa folle gaieté me rendaient très-sympathique. Ces beaux jours passèrent comme tous les beaux jours. L'aulorité croissante de Napoléon s'en émut. En ce temps l'opposition, c'était le faubourg Saint- Germain, et le faubourg Saint-Germain, c'était l'hôtel de Luynes. Toutefois, nonobstant celte opposition, M de Luynes était sénateur; on fit sa belle-fille dame du palais. Ainsi on peut dire qu'on s'y prit d'abord par les procédés. Mais quel procédé pour madame de Chevreuse avec les sentiments qu'on lui connaissait! On exigea qu'elle invitât des personnes de la sociélé du château qui n'étaient pas de la sienne. Je me rappelle notre surprise, presque notre cons- lernalion, quand nous vîmes poindre dans le salon (alors on ne disait point : les salons; on laissail colle locution aux restaurateurs)ces recrues impériales auxquelles nous finies assez mauvaise mine. Paris, à cette époque, était pour l'Empereur la capitale la plus difficile à conquérir et qui lui opposait l' ; plus de résistance. La bonne compagnie (ce qu on appelait de ce nom exclusif) était aussi réservée cl restreinte dans ses admissions qu'elle l'est devenue peu aujourd'hui, non pas qu'elle d'il plus exigeante «ous le rapport de la naissance. Il va des gens qui su SOUVENIRS. 'i I j la figurent comme les clin pi Ires où l'on n'était point reçu sans preuves : c'est se faire une grande illusion; niais il est vrai qu'alofsle raout, exportation de l'Angleterre, n'ayant point encore passé la Manche (et sous ce rapport j'avoue que je regrette le blocus continental), on se conformait à l'usage ancien et français de ne pas réunir dans un appartement pins de monde qu'il n'en pouvait contenir. Aujourd'hui, comme cet académicien qui demandait que dans les discussions il ne Fût pas permis de prendre la parole plus de quatre à la fois, j'émettrais volontiers le V03U que dans les soirées on ne dépassât pas la proportion de quatre invitations par chaise. Mais j'ai traité dans mon premier volume le chapitre des raouls. .l'y renvoie le lecteur. Il a pensé me brouiller avec de belles Anglaises. L'institution des chambellans divisa en deux camps le faubourg Saint-Germain. Le secret avait été assez bien gardé, même dans l'intérieur des familles, et la surprise fui grande quand la liste parut. La scène lie fil M. de Th... égaya les frondeurs. 11 arriva chez son frère en tenant à la main le journal qui annonçait sa nomination. Il faut savoir, pour l'intelligence de l'anecdote, qu'un individu de naissance ir- ''égulière s'obstinait à porler le nom deecs messieurs malgré leurs efforts pour le lui faire quitter, ce qui 'l ( ''jà avait donné lien à des quiproquo désagréables. « Eh bien, cria M. de Th... en entrant, et dans une colère qui augmentai! encore son bégayement naturel, voilà un nouveau tour du bâtard; il se l'ait nom- Mfl SOUVENIRS. mer chambellan. Maudit balardl on va croire que c'est vous. » Et en effet c elait lui. Beaucoup demandaient de ces places de cour qui n'en eurent pas, et plusieurs n'en demandaient pas (|tii en eurent. On pourrait citer des exemples dont madame de Chevreuse fut le plus remarquable. Elle ne chercha pas à déguiser son dégoût et son affliction, cl dés lors la suite fut facile à prévoir. La résistance devait amener l'exil, l'exil amena la mort; car il est vrai de dire qu'elle en mourut. L'Empereur fut sans pitié pour elle comme pour madame de Staël. Ses amis ne l'abandonnèrent pas. On fut à Tours comme jadis à Chanteloup, mais avec moins d'ostentation. On y faisait plus de façons qu'avec bonis XV. La plus grande consolation manqua à madame de Chevreuse; il ne lui fui pas donné d'assister à la révolution de 1814 qu'elle avait appelée de tous ses vœux, el qui l'aurait rendue si heureuse. Mais revenons à ses beaux jours et à ceux de l'hô- Lel de Luynes. Parmi les personnes qui y brillaient le plus et donnaient le ton, les uns étaient portés par leur nom ou leur ancienne position, d'autres I é- laient par la mode quelquefois fantasque, mais jamais complètement aveugle. « Le grand jeu en avait soulevé d'autres. » (Expression d'une grande justesse ipie je n'ai pas la prétention d'avoir trouvée avant la Bruyère.) Le prince de Talleyrand, qui n'aurait pas eu besoin de ce levier-là, s'asseyait à la table de creps OU de pharaon à côté de la duchesse de Luynes, el il fa'" SOUVENIRS. 547 lait voir la profonde indifférence avec laquelle le plus blasé des hommes d'Etat poussait de l'or devant lui à chaque renouvellement de ponte. Celte impassibilité ne pouvait être comparée qu'à celle avec laquelle il ramenait à l'aide du râteau son enjeu doublé par le gain. On ne lisait rien sur ce Visage pâle, quelquefois éclairé par un sourire charmant. Le sourire sied aux figures sérieuses : c'est le rayon de soleil traversant un ciel obscur. Madame de Luynes, toute à son affaire, n'admettait pas les distractions quand elle jouait. On était mal reçu alors à venir lui parler, même la saluer, et, comme elle ne quittait guère la partie, il en résultait qu'elle n'apercevait que les personnes qui entouraient la table. Madame de Balbi, qui m'avait présenté, et qui, dans les premiers jours, avait les yeux sur moi pour que je ne lisse point d'école, me voyant près du fauteuil de la duchesse de Luynes dans le moment où la partie était chaud.....enl engagée, mê dit à l'oreille ne point rester là, mais pas si bas que madame '''' Luynes ne pûl l'entendre. Elle tenait en ce moment le cornet, et de l'autre main elle me retint sans ( 'ire mot. Je restai forl embarrassé el regardai madame de Balbi, qui, experte dans les mœurs des joueurs, sourit et mit le doigt sur sa bouche pour ""'indiquer le silence el l'immobilité. Cependant madame de Luynes continuait,en termes de jeu, à len.r 'a main,et en même temps ne lâchait pas la mienne. Me passa ainsi cinq fois et ne me laissa la liberté que lorsque sa veine l'ut épuisée el que la chance eut 18. .-18 SOUVENIRS. tourné. Alors, se penclinnl vers madame de Balbi, clic lui dit : « Comtesse, je l'ai retenu parce qu'il me portait bonheur. Maintenant il peut aller chanter avec ma Charmante. » Madame de Chevreuse était au piano dans la pièce à côté, où le duc de Luynes s'établissait quelquefois pour faire de petits dessins à l'encre de Chine qui ne manquaient point de facilité. Il m'arrêtait quelquefois pour me donner des conseils sur la manière de réussir dans le monde et de faire îles lavis. Quand ces conseils se prolongeaient, je dois dire que je les écoutais plongé dans de sérieuses réflexions qui finissaient par ressembler au sommeil. J'ai dil que, par suite de la préoccupation de madame de Luynes, il lui arrivai! souvent de recevoir des gens sans les voir. Un soir, s'élant rencontrée avec le chevalier de Bausset, et ayant remarqué qu'il jouait bien le whist : « Monsieur, lui dit-elle, je serais fort aise que vous veniez les mardis chez moi. — Madame, lui répondit-il en faisant une profonde révérence, j'aurai certainement l'honneur de continuer à y aller comme par le passé. » Je me suis souvent applaudi depuis de in'èlre préservé delà frénésie du jeu durant ces longues soirées de l'hôtel de Luynes. Il est vrai que je n'avais rien à perdre; mais c'est précisément alors que l'on joue. Que (le fortunes déjà entamées par la Révolution j ai vu achever de s'y déranger, cl s'v ruiner follement des gens de grandes maisons qui n'auraient pas élé déplacés aux petites! SOUVENIRS. 319 Parmi tous ces joueurs, apparaissait M. de Mont- rond, pour lequel l'expression (pie j'ai déjà citée de la Bruyère semble avoir élé faite. Il était beau de calme el de sang-froid au milieu des alternatives de la fortune, des péripéties du jeu : tantôt les mains pleines, el certes ce n'était pas comme les innocents, tantôt à sec el toujours également insouciant et railleur, que la fortune lui fût mère ou marâtre. ■l'ai raconté plusieurs traits piquants de lui. Que'- ques-uns de ses mots semblent empruntés à la Rochefoucauld. On en a attribué au prince de Talley- rand qui originairement lui appartenaient : « La parole a été donnée à l'homme pour l'aider à cacher s;i pensée. « Défiez-vous des premiers mouvements, parce 'I" ils sont bons. « S'il vous arrive quelque chose d'heureux, ne m;i >iquez pas d'aller le dire à vos amis, atin de leur fa'rc de la peine. » \ ces traits qui parlaient de son esprit plutôt que de son cœur, je préfère l'anecdote suivante : « Un bâtiment sur lequel il s'était embarqué comme passager fut capturé parmi capitaine anglais qui s'imagina avoir pris le général Mouton, le comte de Lo- bau. Mont rond, à qui cette méprise promettait plus dVgards, n'eut garde de la Faire cesser jusqu'au joujou elle fui divulguée par un tiers qui se trouvait à bord et qui l avaiteonnu en France. « Mais pourquoi, lui disait le capitaine de mauvaise humeur, m'avez- 520 SOUVENIRS. vous trompé? — Moi, du tout, lui répondait Monl- rond avec son sang-froid ordinaire. Je vous ai seulement laissé vous tromper. Vous avez cru que j'étais le général Mouton; vous me l'avez dit. Je vous voyais sur votre frégate de cinquante canons, et moi je n'avais qu'un petit pistolet de poche long comme cela; il ne m'appartenait pas de vous contredire. » Ce marin mal élevé, pendant le temps que Montrond fut à sou Lord, ne laissait pas échapper une occasion de le molester. Un jour, à table, un officier se mit à porter un toast aux Français, et, comme le prisonnier se levait pour saluer, le capitaine s'écria brutalement ; « Ce sont tous des polissons, je ne fais pas d'exception. » Montrond se rassit froidement, et, remplissant son verre, se leva de nouveau, fit une profonde révérence au capitaine, et, lui rendant raison : « Je bois, dit-il, aux Anglais; ce sont Ions des gentlemen, mais je fais des exceptions. » « Si l'on vous nommait chambellan? lui disait un jour Sainte-A... Dieu m'en garde ! — Mais enfin si cela vous arrivait sans avoir été consulté, comment vous y prendriez-vous pour refuser? — Datnel je m'excuserais sur mes vices. Je dirais ce qui est connu : que je me grise, que je passe mes nuits a jouer; que, si j'étais chambellan, j am ais les plus mauvaises façons avec les dames du palais; puis, si on persistait, je maintiendrais ma réputation. » Sainte-Â... le vil un jour faire preuve d'une grande patience. Son valet de Chambre On I habillant avait perdu la tète, et cherchait, sans les trouver, les dif- SOUVENIRS. 581 félonies pièces tic sa loilelte. Montrond fut les prendre lui-même, et, les lui mettant entre les mains : « Avouez, lui dit-il, que vous êtes bien heureux de m'avoir; car sans cela vous ne pourriez pas faire mon service. » Lors de la conspiration de Malet, on vint arrêter le duc de Rovigo, qui se laissa emmener en prison. Sa femme, épouvantée (c'était dans la nuit), se jeta hors du lit très-légèrement vêtue Montrond disait à ce propos : « Le ministre a été faible, mais sa femme s est bien montrée. » M. Emile de Girardin commençant à acquérir de la réputation par son esprit : « Dépêche-toi de le reconnaître, » disait Montrond à Al. de G..., dont il est le fils naturel, « ou il ne te reconnaîtra pas. » presque chauve et voulant faire un cadeau à "ne dame, parlait de chercher pour elle quelque chose de rare : « Donne-lui île tes cheveux, » lui dit Montrond. Le bailli de Ferette était aussi un des habitués de l'hôtel de Luynes. Ses jambes et son épéese ressemblaient beaucoup par leurs proportions, a lucidement avez-yous trois épées ou trois jambes? » lui demandait Montrond. M. de h... vient de trouver d'excellentes choses à «lire contre ces Épiménides de 1793 qui se réveillent a ujourd'hui portant des toasts de sinistre mémoire. « Hommes d'anachronisme, de contre-sens, tribuns posthumes d'un terrorisme qui fait horreur à tout et qui confond la République avec la Révolution en per- 322 SOUVENIRS. manence, l'agitation sans but et sans fin. » Faut-il tenir un si bon langage et avoir usé son influence politique à soutenir M. Ledru-Rollin ! L'un tombe parce qu'il porte l'autre. J'ai rapporté plus baut ces paroles prophétiques. Un consul destitué, ancien vice-président du club Blanqui, est venu aujourd'hui colleter M. de b... dans la salle des Pas-Perdus. On voit qu'il n'y a plus lieu de dire comme à Rome : « Ca»emt cou suies. » (/est des consuls qu'il faut avoir peur. Il y a des gens qui s'étonnent encore de ces résultats de la l!é- volution et de tout ce qu'elle nous donne, comme si elle pouvait donner autre chose. 1" NOVIiM BRE. Quarante jours à attendre pour l'élection du président ! Avec les partis en présence, animés comme ils le sont, c'est assez pour achever la ruine de notre pauvre pays, pour se manger les yeux jusqu'au blanc, pour s'entre dévorer jusqu'aux queues connue les deux lions. Un jour (pie je citais cette anecdote (elle était alors dans sa primeur), une personne de bon sois me dit après y avoir pensé: « Sérieusement ce que vous venez de raconter du combat de ces lions dont il ne reste que les queues est impossible. » Puis, après un nouveau moment de réflexion, elle ajouta : « Si c'étaient les deux lèles, je ne dis pas. » SOUVENIRS. 523 Le docteur Raspail, nommé député récemment, cl qui, jusqu'à présent, siège au donjon de Vincennes, ne renonce point à ses chances pour la présidence et n'est nullement disposé à en faire le sacrifice à M. Ledru-llollin. Il l'a formellement déclaré. Samedi, chez la princesse de L.., on parlait de la candidature du prince Louis pour la présidence. Je disais que sa chance me paraissait d'autant meilleure, que je ne lui voyais rien à faire pour l'accroître, ("est un courant auquel on n'a qu'à laisser sa pente, une roue qui ne .demande qu'à achever son lour : la Révolution, l'Empire, la monarchie; la Révolution, l'Empire... et ainsi de suite. J'enlcnds dira à la minorité opposante : « La postérité ne voudra pas croire... Personne ne s'imaginera... » Et pourquoi s'étonncrail-on, après avoir vu la plus singulière des révolutions remettre tout en question, qu'on invoque la force de quelque [tait qu'elle vienne'.' Qu'y aurail-il encore d'étonnant quand chacun, sa lanterne à la main, semhlc chercher un homme, qu'on s'attache à un nom glorieux cl populaire, j'ajoute tout has révolutionnaire, qui flatte l amour-propre national, symbole d'ordre pour les eitoyens paisibles, de victoire pour les militaires'.' Le singulier serait qu'on ne se rattachât pas à ce uom, surtout quand l'homme qui le porte possède ha première qualité pour réussir : la persévérance.' Aussi chacun se tourne vers cet aslrc levant, cl naturellement, quand il s'agit de tourner, les girouettes ne sont pas les dernières. SOUVENIRS. Le général B. I!..., <|ui habite la province el n'a- vail jamais vu le général Cavaignac, est allé loyalement le trouver et s'expliquer avec lui sur ses intentions dans le cas où il parviendrait à la présidence. Il en a recueilli de bonnes paroles; mais ce qui m'a paru plus piquant, c'est le récit fait par le général lui-même de l'entretien qu'un de ses amis, qui travaille chaudement à son élection, venait d'avoir avec un paysan qu'il cherchait à endoctriner. Il avait commencé par bien lui expliquer que le prince Louis Napoléon n'était pas l'Empereur, que ce n'était pas un candidat sérieux, elc. Le paysan avait alors demandé s'il n'y avait pas aussi un général qui se présentait : « Ah ! pour celui-là, c'est une autre affaire, avait dit l'ami. Voilà un homme comme il nous le faut, qui maintiendra le gouvernement et le servira de son épée envers et contre tous. — Vrai? a dit le paysan. Vous croyez donc qu'il ferait durer la République •' Oh ! bien alors je pense qu'il vaut mieux prendre l'autre. » M. de Mont... a fait comme M. B, B.... Il a voulu savoir à qui il avait affaire. Seulement, au lieu du général Cavaignac il esl allé voir l'autre, qui l'a satisfait sur la question de renseignement. Il compte s'entourer des amis de l'ordre sans se montrer trop exclusif. La guerre, qui a fait la gloire et la force de son oncle (je redis les termes), serait un crime aujourd'hui. Le premier devoir est de s'occuper des améliorations intérieures, de l'agriculture, du sort du pauvre, etc. SOUVENIRS. 325 Il y aura peu de voix perdues; elles se répartiront cuire les trois candidats qui nous représentent assez justement 93, le 18 fructidor et le 18 brumaire. A la fête d'hier, 12 novembre, la place bonis XV (je ne me déciderai jamais à dire la place de la Concorde) était parfaitement bien ornée avec toutes ces banderoles flottantes qui me rappelaient la place Saint-Marc. On ne pourra mieux faire que de répéter ce décor à toutes les fêtes nationales, impériales, royales que l'avenir nous réserve. Mais ce qui rehaussait singulièrement celte solennité, cl, si on peut s'exprimer ainsi, la particularisai!, c'est In pensée religieuse qui semblait y avoir présidé et ces mille prêtres se rendant procession- nellement de la Madeleine à l'autel dressé en face de lit place où naguère on a vu l'échafaud de Louis .X \ I ' Itien de pareil n'avait eu lieu depuis la mort du ma r- tyr, et il faut bien convenir qu'on ne l'aurait probablement pas tenté impunément sous la monarchie. Aujourd'hui cela a passé tout droit à la laveur de la promulgation de la constitution, et quelle constitution! Une des plus absurdes, des plus impossibles de toutes celles auxquelles, depuis que je me connais, j'ai vu prêter des serments inviolables. On remarquait derrière le général Cavaignac un parent de Napoléon, ami de Louis-Philippe, qui avait cru devoir montrer ses bâtons croisés à cette cérémonie républicaine. Ses amis disaient, pour l'excuser, qu'il est en enfance. Ses ennemis répondaient que jamais il n'a mieux joui de la plénitude de ses facultés. On ne 19 320 SOUVENU» S. savait plus do quel côté était la médisance. Un de mes anciens administrés, qui me vit dans la foule, voulut me faire place dans le cortège. Je lui répondis que je me sentais assez républicain pour regarder la fête, mais pas assez pour y paraître, et je lui citais M. de Maislre, qui disait gaiement : « Tout le monde va à la messe; il n'est pas nécessaire pour cela d'être croyant; l'hypocrisie commence à vêpres. » J'ai parlé tout à l'heure de la place Saint-Marc. J'ai vu ses pompes, j'ai vu ses joies. Son souvenir se retrace vivement à mon imagination. Ce jour-là, Venise semblait revivre de sa vie ancienne comme par une espèce de galvanisme. La basilique aux sept coupoles retentissait du son des cloches, du chant des prêtres, et la ville entière tressaillait au bruit du canon. Les dalles du quai et de la Piazetta disparais saient sous la foule et le grand canal sous les barques, dette fois il ne s'agissait plus des symboliques fiançailles d'un doge avec la superbe Adriatique, mais du couronnement d'un empereur d'Autriche. Les danses, les régales, tous les plaisirs du jour, furent magiques, mais plus magique encore fut la fête de la nuit. Assis sous les galeries du palazzo Vec- cliio,nous assistions au feu d'artifice qui se tirait sur le rivage opposé. Le lendemain, l'Empereur et sa cour partaient; tous les étrangers se dispersaient; les feux s'éteignirent; les voix se lurent. Le songe était fini, et la reine des mers avec ses noires gondoles redevint le vaste cimetière aux lombes flottantes. SOUVEMUS. 5'27 20 SEPTKM BRE. ' Un débiteur proposait à son créancier de lui l'aire un billet fin république* « Je ne veux pas, lui dit l'autre, vous mettre le couteau sur la gorge. Je vous donne deux mois. » On a mis ce mot dans un vaudeville où il a été fort bien accueilli. Un seul sifflet s'est fait entendre. Un grand monsieur s'est levé et a dit gravement : « Est-ce que par hasard il y aurait ici un républicain? » Ce qui a eu presque autant de succès que la saillie du créancier. On me mande de Londres qu'un de ces soirs, chez la princesse de Liéven, M. G... (Dieu l'entende!) parlait de l'état de prospérité dans lequel, selon lui, serait bientôt la France. Il voit une nouvelle ère sortir de lout ceci par la fusion des divers partis monarchiques à laquelle il cherche loyalement à concourir. Un autre homme d'État, M. Molé, nous disait hier qu'il avait confiance dans la seconde épreuve du suffrage universel qui va avoir lieu. Tous ses correspondants s'accordent à lui mander qu'aux élections le parti de l'ordre prévaudra, mais que les couleurs seront fort tranchées. Les révolutionnaires modérés, qui comptaient sur leur réélection, ne seront choisis par personne. Les uns n'en veulent pas, les autres n'en veulent plus. « Arrière! disent ces derniers, 528 SOTVENI us. les républicains du National, moitié digue, moilir torrent, qui font une révolution et voudraient ensuite en paralyser les conséquences ! » Parmi ces républicains métis (le parti montagnard n'en veut que de pur sang), M. Bastide, celui qui donne de mauvais dîners, mais qui est de bonne loi, convient qu'il avait beaucoup à apprendre en fait de diplomatie, et il se sert volontiers de la correspondance de ses prédécesseurs du temps de la monarchie qui lui appprennent des choses qui manquaient à son éducation de ministre. Km parlant de l'incapacité de ses amis : « Nous n'avons pas trouvé, disait-il, de l'étoffe pour un seul bon préfet. » Nous apprenons le meurtre de M. Rossi. Voici la manière dont certains journaux rendent compte de l'assassinat : « M. Rossi montrait une gaieté qui semblait braver le peuple. A son passage, il fut accueilli par des huées et des sifflets; il continua de sourire. Un homme le frappa d'un coup de couteau dans la gorge, dont il expira quelques minutes après. » La gradation est observée dans ce récit. Il rit, on le siffle; il rit encore, on le tue. Cela parait simple et parfaitement logique. Le pauvre M. Rossi, qui passait pour avoir élé expert en révolutions avant d'en être la victime, avait élé accablé et comme consterné en apprenant celle de France, à laquelle rien ne l'avait préparé. Quand il en reçut la première nouvelle, il était à déjeuner avec ses secrétaires d'ambassade et le comte Zamoiski. Celui-ci, voyant à quel souvEMii s. 529 point il élait atterré, lui dit qu'il ne connaissait personne qui n'ait été plus ou inoins atteint par les révolutions (il pouvait se citer), et qu'il y avait des couleuvres qu'il fallait savoir avaler. « Des couleuvres, soit! répondit M. Ilossi; mais celle-ci, c'est un boa. » 3 DÉCEMBRE Ces jours-ci, MM. Proudhon et Pyat ont commencé par se dire des choses fort dures. Il y avait des témoins; mais ils n'ont pas eu à s'occuper du choix des armes. Ces messieurs ont pris celles qui se trouvaient sous leurs mains, je veux dire leurs mains elles-mêmes, et ils se sont donné des gourmades plus démocratiques que sociales. J'ai déjà parlé de M. Proudhon; son antagoniste est un mélodrama- turge auquel plusieurs pièces, représentées sur les théâtres des boulevards, ont acquis, comme disait Hivarol, une réputation irréparable. Dans un des discours qu'il a infligés à la Chambre, on remarque l'aphorisme suivant : « Le travail est un moyen divin qui dislingue l'homme de la brute. » Il aurait dû ajouter : « Moins le cheval, le bœuf, » etc. Et il a ajouté que ce travail de l'homme lui soumet la nature et l'élève jusqu'à la majesté du Créateur. Ce n'é- lait pas assez que le peuple fût souverain, le voilà dieu. Il a parlé aussi de ces chants de circonstance qui l ellèlcnt la pensée de tous cl sont « l'admirable 330 SOUVENIRS. expression de l'idée dont tout un peuple est inspiré. » Pour moi, je ru; sache pas que la révolution de Lévrier ail fait surgir de la pensée du peuple d'autre refrain que : « Lampions! lampions! » et je confesse que je suis encore à chercher la sublimité de ce reflet de la pensée publique. M. l'yat a pour idée fixe le bouleversement complet de l'état social tel qu'il est constitué. La tâche qu'il poursuit est parfaitement claire, son style l'est moins. Toutefois il a fait école au boulevard. Il y a des gens, depuis la porte Saint-Martin jusqu'à la colonne de Juillet, qui parlent Pyat et qui sont convaincus qu'ils parlent français. MM. Proudhon et Pyat, ces deux honorables représentants qui me paraissent plutôt faits pour s'estimer que pour s'assommer, en sont donc venus aux mains, .le ne puis nie servir d'une expression plus juste. M. Pyal a consigné les détails de ce démêlé dans une lettre. On y lit textuellement : '( M. Proudhon me donna un coup de poing, .le lui donnai un soufflet. >' On aime à lire ce simple exposé qui rappelle les temps héroïques. Des chevaliers français Ici est le caractère. Jusqu'à présent, M. Proudhon a gardé le soufflet, ce qui est contraire à ses principes sur la propriété. Au moins devrait-il partager avec ses électeurs. On ne sait encore si l'affaire aura des suites. Ce soir, on se demandait chez la princesse ... si ces messieurs s'étaient rencontrés. « Ils se sont rencontrés, a dit SOUVENIRS. 531 le prince L..., mais ils ne se sont pas reconnus. » Cela est rigoureusement possible; leurs visages étaient fort enflés. M. Proudhon avait eu ses lunettes brisées sur son nez, ce qui, dans un combat de ce genre, équivaut à un cbeval tué sous lui. Ce qui lui a clé le plus sensible, assure-t-on, c'est le mol dont M. Pyat a accompagné son soufflet : « Je vous le donne, aurait-il dit, en toute propriété. » — « Il ne l'a pourtant pas volé, » disait un témoin. 0 DÉCEMBRE. L'hiver arrive et avec lui les billets. Je les classe en trois catégories qui se succèdent. D'abord, les billets de bals, c'est 1ère du carnaval; puis, dans le carême, les billets de quêtes; enfin, immédiatement après, les billets de part. Alors le mariage prévaut. Après tous ces billets plus ou moins doux, je voudrais voir arriver les billets de banque; mais ceux-là, on les attend toujours. Les lemps sont durs, les fermiers payent peu, les locataires moins. Cependant il faut venir au secours de ses frères malheureux. Une réunion de charité a eu lieu chez madame de Lamartine, qui n'a jamais vu dans l'autorité temporaire qu'a exercée son mari qu'une occasion de faire plus de bien et de soulager plus de misères. Après la séance, on demandait à madame flocon si elle ne logeait pas maintenant sur le quai d'Orsay. « Oui, SOI! YEN II! S. n-t-ellc dit, près du pont, en face des Tuileries. La vue est belle; mais j'entends quelquefois dire à Flocon : « J'aurai encore le chagrin de voir revenir là « un roi. » 10 DÉCEMBRE. Je viens de déposer mon bulletin. J'ai préféré l'inconnu à l'incertain. « On m'a envoyé des bulletins imprimés, disait un électeur; on veut m'influen- cer, me dicter mon cboix; mais je suis bien décidé h garder mon indépendance; je ne voterai pas. » « Pourquoi nommez-vous le prince Napoléon'.' de- mandait-on à un homme du peuple. — Parce que c'est un roi, a-t-il répondu. — Mais Henri V ne vous conviendrait-il pas de môme.— Non, parce que c'est un noble.— Mais le prince Napoléon n'a encore rien fait. Un général vaudrait mieux, comme MM. Cavai- gnac, Bugeaud, etc. — Ils ne sont pas d'une race de rois. » Voilà l'entretien textuel et les raisonnements de cet homme, dont la logique pourrait être contestée. Les rues sont jonchées de bulletins déchirés. Ce sont les cartouches de la bataille électorale. Avant- hier, après le grand scandale de la discussion sur les récompenses nationales, le général C..., dans l'in- térêl de son candidat, a voulu que la connaissance du vote de l'Assemblée parvint dans les provinces SOUVENIRS. .""> de manière à précéder l'élection, et alors on n'a rien trouvé de mieux que de retarder de six heures le départ des malles-postes. Avant de prendre une semblable initiative, on n'a mémo pas imaginé de réunir le conseil des ministres et d'aviser, et pourtant, si l'on y songe, quelle inquiétude n'a pas dû produire dans tous les départements un pareil retard dans un service d'ordinaire si réglé, et quelles terribles conséquences auraient pu s'ensuivre au degré d'effervescence où sont les esprits ! Il y a longtemps qu'on n'avait rien l'ait de plus étourdi en matière de gouvernement. L'absolutisme de l'Empereur aurait reculé devant une pareille mesure, et on l'a adoptée comme une chose toute simple, sans se soucier que la France croie ou non que le feu est aux quatre coins de la capitale. Puis l'on s'étonnera que nous soyons charmés de sortir des mains prudentes et expérimentées des hommes d'État du National! Ilesi grand temps que cela finisse, que la lie retourne au fond du vase. Qu'est-ce qu'un pays sans cesse agité, tiraillé dans tous les sens, une ville minée, contre- minée, où la guerre civile couve dans chaque maison; où, à chaque étage, on conspire les uns contre les autres, et où, en outre des moyens ordinaires de répression, il faut une police de 80,000 soldats pour tenir en échec les socialistes? Que Dieu nous préserve des mains sanglantes! '-'est déjà bien assez des mains sales, et j'avoue que j'en ai du peuple par-dessus les yeux. J'entends du peuple comme gouvernement : après les mauvaises 19. 554 SOUVENIRS. actions, ce qui me répugne le plus, ce sont les mauvaises façons. On m'apporte le résultat connu des votes pour la nomination du président. Louis-Napoléon.. . 5,434,22$ mt 7*590,345. Général Cavaignac. 1,118,107 — Ledru-Rollin. . . . 568*419 liaspail....... 26,325 Lamartine..... 17,210 — Uiangarnier. . . . 1,890 Je dirais volontiers du suffrage universel ce qu'un médecin disait de je ne sais quelles eaux thermales qu'on voulait mettre à la mode et sur l'efficacité desquelles il était consulté : « Servez-vous-en pendant qu'elles guérissent. » Sous le ministère de .M. de Richelieu, un jour où je m'étais vivement disputé avec madame de Colberl (elle était fort violente, mais le cœur excellent) : « Je ne sais pas, me disait-elle à la lin de la soirée, lequel a dit le plus d'injures à l'autre. — Eh bien, lui rèpondis-je, partageons à l'amiable. » Aujourd'hui un tel partage est impossible. Par suite de celte aimable démocralic qui devient de plus en plus de la démocrapule, ou se traite a l'Assemblée, entre collègues, d'animal et d'imbécile, oubliant que les titres sont supprimés. « Beaucoup de borde est bientôt passée, » comme disait J.... Le soufflet de M. l'yat, je veux dire do M. Proudhon (car maintenant il lui ap- SOUVENIRS. 3ôj pailient) n'est pas un l'ait isolé. Los gourmades sont à l'ordre du jour. On parle avec une égale aisance de celles qu'on donne, de celles qu'on reçoit. Un de ces messieurs se plaignait d'avoir été insulté à la face du public cl sur la sienne propre. 11 avait, disait-il, reçu un large soufflet. Evidemment il ne voulait pas qu'on en fit un coup de poing. S'il est question de se battre, l'affaire s'arrange en se disant réciproquement : « Je vous ai appelé canaille, mais je n'ai pas eu le dessein devons offenser. » Dieu sait à quel contact on se trouve exposé avec des gens qui apportent dans la discussion l'urbanité du club et les grâces de l'estaminet. « Nous nous bâtirons, si vous voulez, «disait à M... un de ces agréables montagnards. Il répondit froidement : « Je veux bien vous battre, mais nous battre, c'est une autre question. » Cette question, je l'ai entendue quelquefois agiter. On se demandai) si une différence par trop tran- ehée dans la position sociale de deux adversaires ne devait pas établir entre eux l'incompatibilité du duel. Je me rappelle qu'un jour une dame étant consultée prétendait (pie dans le doute on ne risquait rien de se battre. Le mot est joli; il est français. Seulement j'aimerais mieux qu'il eût été dit par un homme. Une femme en parle trop à son aise. Les bonnes manières, comme le beau langage, se sont réfugiés à l'Académie, et encore y a-t-il bien quelque chose à reprendre. Ainsi M. dans un accès de vive admiration pour Molière, affirmait que 53a SOUVENIRS. son génie était encore ignoré, et, comme M. Briffaut ne convenait pas de celle ignorance, M. ... lui dit d'un ton cassant : « Auriez-vous la prétention de bien connaître Molière? » Briffaut lui répondit : « Mon Dieu, monsieur, je n'ai qu'une prétention que je làclie de justifier, c'est celle d'être poli. » A l'élection récente du duc de Noailles, un bulletin portait : « Un littérateur, et plus de duc si c'est possible. » Le sentiment des convenances est ce qu'il y a de plus difficile à acquérir. Il est plus aisé de devenir ministre comme M. Léon Faucher, qui a fait faire hier antichambre à M. Molé, et qui a fini par lui faire dire de revenir le lendemain matin à huit heures. « Huit heures, a observé M. Molé, c'est la meilleure heure de mon sommeil. » Il aurait pu ajouter qu'à deux jours de date il ne serait pas sûr de le retrouver ministre. M. de Mal... ne l'a été que trois jours. Quelqu'un de province, qui ne connaissait que son avènement et point sa retraite, disait en débarquant : « Mal... est donc arrivé au ministère?— Oui, lui a-t-on répondu, arrivé et reparti. » 51 DÉCEMBRE. L'année touche à sa fin. Dans une heure, elle appartiendra au passé. Les décrets de la Providence s'accomplissent, ces décrets dont, selon la belle ex- SOUVENIR S. 337 pression de madame de Grignan, nos volontés ne sont que les exécutrices. Au bruit de l'eau qui tombe et qui s'écoule aussi, je rêve dans ma serre, assis au bord de ma fontaine, et je jette un regard en arrière en rendant grâce à Dieu. L'ouragan qui a failli nous emporter n'a fait que me frôler quand il a bouleversé tant d'existences et de fortunes. Quelquefois le fleuve débordé dépouille une de ses rives et enrichit l'autre; mais ici il y a perte également pour tous, et l'on ne voit que l'élu du 10 décembre à qui l'allu- vion ait profité. Tant mieux! qu'il prenne le pouvoir et qu'il l'exerce; mais à quelle condition? Mon Dieu I à la condition de le garder. Je ne lui en demande pas davantage, et c'est peut-être beaucoup. « Je vous garantis, disait quelqu'un qui le connaît bien, qu'il est tout disposé à accepter cette condition. » L'hiver dernier, à pareille époque, c'était chaque jour des réunions, des fêtes, des occasions de plaisir. En voyant alors les somptuosités auxquelles la société s'abandonnait et les particuliers mangeant à l'envi leurs revenus d'avance (l'État leur donnait un bel exemple), je me demandais, tout en faisant comme les autres, où s'arrêteraient ces dépenses lolles de bâtiments, d'ameublement, d'équipages, de table et les recherches de tout génie. Le 24 février s'est chargé de me répondre. J'entendais le duc de M... dire avec une raison qui m'a charmé : « Nous pourrons nous consoler de ce que nous perdons à cette révolution, si, par compensation, nous y gagnons de revenir à des goiïts plus simples, à des ôr.s SOUVENIRS. amusements moins dispendieux. » Il est sûr que, sous prétexte de se donner ses aises, de vivre commodément, on avait étendu indéfiniment les nécessités superllues; on arrivait à appeler les diamants du confortable. Un de mes neveux me prétextait qu'un garçon ne pouvait vivre à Paris à moins de vingt mille lianes par an, et, comme je marchandais : « Je n'en puis rien rabattre, a-t-il dit, ou bien alors je vous délie de pouvoir jamais parier aux courses. Vous serez réduit à deux domestiques, à un seul cheval, français bien entendu, et vous irez au parterre à l'Opéra-llalien. » Je ne sais comment il s'est arrangé de la révolution. 11 voyage en ce moment pour économiser. Les budgets de beaucoup de gens me rappellent cette dame qui était toujours prête à prouver la plume à la main qu'elle était indispensablement obligée de dépenser le double de son revenu. J'ai débuté pauvre dans le monde et ne m'en suis pas plus mal trouvé. Je dirais même que jamais je n'ai passé mon temps plus agréablement; mais c'est que je portais en moi, comme Jiias, tout ce qui m'était nécessaire. Le plaisir a diverses voies pour nous arriver. Par le cœur, il est plus pur; par l'esprit, il est plus (in: par les sens, il est plus vil'. Quant à ces derniers, j'ai pu dire comme un de mes amis d'alors qui faisait de beaux vers : L'utile pauvreté bannissant la mollesse, Du lait des voluptés a sevré ma jeunesse. SOUVENT ris. Mais, au l'ail, de quoi avais-je besoin à quinze ans, abrilé et nourri? Le vivre et le couvert, que Faut-il davantage? Je les trouvais dans la maison paternelle. Cependant il fallut bien y joindre une petite pension. J'obtins vingt-cinq louis par an pour faire le garçon, pourvoir aux grosses dépenses et aux menus plaisirs. Sans doute, avec un pareil pécule, je ne faisais pas •l'épargnes, mais pas de dettes non plus; et, à ce propos, je remarquerai qu'il n'y a pas de lieu comme Paris pour y vivre également bien avec peu et avec trop, et où les plus splendides jouissances que peut s'accorder la grande fortune se rencontrent en même temps plus à portée de la pauvreté studieuse. Loin r. PARKA, ou le Triomphe de l'industrie. Troisième édition, ornée de (i vignettes imprimées à deux teintes.........' 1 vol, comtes nisiomui rs. Nouvelle édition, ornée de6 gravures sur acier. 1 vol. six histoires in-: SWM MBM i ii.i.i s. Nouvelle édition, orné.; de 6 gravures sur acier.............................. 1 vol. comte* a mM mon it i.i°:omi:. Heures de Récréations. 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