• RLiflifrLJ7liRiJTli±r^^ -^jniFUFLJTlifl I V "/> G FERVAGQUBS ■ NOUVEAUX MÉMOIRES! I) UN DECAVE !•> S PAI\IS K. ORWTU, ÉD TKUH LIBRAIRE DE LA SOCIETE DES GENS DE LETTRES l'AUlS-UCmL, 15-11-19, CHERIE t'OMft*** 3 nnoQw NOUVEAUX MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ LIBRAIRIE E. DENTU. ÉDITEUR DU MÊME AUTEUR : Mémoires d'un Décavé, préface par Arsène Hous- saye, 8 e édition, \ volume grand in-18 .... 3 Rolande, Étude parisienne, 3 e édition, 1 volume grand in-18..................8 Madame Leuailly, Scène de la vie de province, 2 e édition, 1 volume grand in-18.......3 Sacha, Etude parisienne, i volumu.......3 CLICHY. — IMPR. PAUL DUPONT, 12, HUE DU DAC-D'ASNIEKES. (1718 — 7 FERVACQ.U ES NOUVEAUX MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ PARIS E. DENTU, ÉDITEUR LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLÉANS 1816 Tous droits réservés. A OCTAVE FEUILLET Voulez-vous, cher maître et ami, accepter la dédicace de ces croquis sans prétention, auxquels votre bienveillante indulgence a daigné trouver parfois quelque mérite ? Voulez-vous l'accepter surtout comme un témoignage de l'admiration et de la reconnaissance que vous a vouées celui qui se dit votre Fervacques. NOUVEAUX MÉMOIRES D'UN DÉGAVÉ i NOTES SUR PARIS Vendredi, 15 septembre. Un vrai déballage hier au club. C'est Chantilly et ses courses de dimanche qui nous valent ce retour au colombier. D'abord I Listings qui revient d'Angleterre, où il a bu un joli bouillon sur le Saint-Léger. Il s'est obstiné, comme dans le Derby, à prendra Prince-Charlie et le cornard a été battu par Wenloch de cinq longueurs. Ensuite nous avons vu reparaître Kernisan, retour de Genève. Il y a force joli monde autour du lac Léman en ce moment-ci. Les excursions en montagne, à Ve- vey, Ouchy, Evian, et les parties de bateau se succèdent sans relâche. Mardi on a assisté en corps à la réouverture de ce 1 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ bouiboui que les Genevois ont baptisé leur théâtre et qui est adossé au jardin botanique. On jouait Haydée avec la Landi, une fort jolie femme qui arrive de New- Orléans et qui est jeune encore, distinguée et sympathique. Du talent avec cela ! Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé. Salle comble et bien garnie. Blanche l'ierson, Violette, duchesse de Brunswick, de la main gauche, le vicomte de la Hedorte, et Alaman. Woreskow, lui, revient de Bade. Ce diable de Busse, qui est Français de cœur, a gagné partout, à la roulette, au trente et quarante et aux courses, où il a ou le bon esprit, en prenant Dami à dix, de ratisser l'argent des bons Prussiens. Bade est toujours charmant, parait-il, mais ennuyeux à mourir. Beaucoup d'Anglais, d'Allemands, quelques Américains, peu de Busses. Pas de Français; si, M. et madame M... Saluez! Après tout, M. M... est étranger par alliance. Nous en arrivons à parler des fûtes de jadis, et Woreskow me rappelle l'histoire qui nous est arrivée, il y a sept ou huit ans, avec le prince d'Ambre et ce pauvre Grammont. On avait invité le descendant des Jagellons à dîner au club ce soir-là, et, par parenthèse, il s'y tint fort mal. Dès le second service, il se mit en manches de chemise au grand scandale des patriarche! du Jockey, tous imbus de la grande tradition de Charles X, et qui auraient étouffé de chaleur plutôt que de retirer leurs habits noirs ou de toucher au nœud de leur cravate blanche. Peu à peu ils s'éclipsèrent, et bientôt il ne resta plus MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. à table, pour tenir tête au prince, qu'une demi-douzaine de solides gaillards, parmi lesquels Grammont. Quand les têtes furent échauffées on se leva bruyamment, et le prince proposa d'aller finir la soirée plus gaiement. Justement deux Anglaises célèbres, Kate et Mabel Grey, qui faisaient fureur à Bade, donnaient un thé ce soir-là. On s'achemina en désordre vers Liçk- lenlahl-Allée et on se mit en devoir de chercher la demeure des deux jolies pécheresses, dont ces mes sieurs, un peu troublés par les fumées du corton, avaient oublié l'adresse. En traversant la ville, le prince s'arrête tout à coup devant une maison en pierre de belle apparence. « C'est ici, » dit-il, et il carillonne avec violence. Silence complet ! Il recommence son vacarme avec force jurons et ébranle la porte à coups de pied. Deux domestiques se présentent enfin à moitié réveillés : — Allons, dit le prince, où sont vos maîtresses? — Notre maîtresse, répondent respectueusement les deux valets, c'est la grande-duchesse Stéphanie, et elle n'a pas l'habitude de recevoir à cette heure-ci des gens ivres ! — Ivres! s'écria le prince, ivres! Attends, attends, je vais t'en donner ! Et il leur administre une volée de coups de canne. Gris, tumulte, scandale. La police arrive. On arrête le prince qui se nomme. Excuses du chef de patrouille qui, pour expliquer la chose, dit : — Mais comment Votre Seigneurie a-t-elle pu se MÉMOIRES D'I N DÉCAVÉ. tromper à ce point et qui donc a pu l'induire en erreur en lui disant que c'est là que demeurent les deux personnes que cherche Votre Seigneurie ? Alors Grammont, qui n'avait encore rien dit : — Qui? qui? monsieur le lieutenant de police, je vais vous le dire. Et lui désignant un bonhomme qui marchait tranquillement sur le trottoir opposé en rêvassant mélancoliquement à une passe de neuf, et qui sans doute rentrait chez lui paisiblement : — C'est ce monsieur-là ! On arrêta ce monsieur-là. C'était un Américain qui ne parlait que sa langue natale et qui resta huit jours au clou. * * ¥ Samedi, 21 septembre. Voilà-t-il pas cet imbécile d'Olivier qui s'avise d'avoir une affaire à Saumur avec un mari qui prétend que.....Olivier prétend que non. L'affaire allait s'arranger; heureusement des amis communs se sont interposés et patatras tout s'embrouille à nouveau. Olivier me télégraphie de venir avec Nini et Lili, les épées à la veine, celles qui ont gaillardement égratigné l'an dernier le marquis de M... et me voilà parti pour Saumur. — 1 J'étais à peine installé dans un coupé que je vis apparaître une femme, oh! une femme, une vraie. Un style correct, robe écrue, jupon de velours noir, toquet à aile de lophophore, grand voile de ga/.e noire, tournure do MÉMOIRES IVUN DÉCAVÉ femme du monde, sac de cuir de Russie, timbré d'un V avec une couronne de comtesse. Et jolie, et faite, un bras, un pied, une main! avec cela brune avec des yeux bleus'. C'est tout dire. Donc, elle se montre marchant en déesse, incessu patuit dea, dirait Janin, et dédaignant le compartiment des dames seules, réceptacle des vieilles femmes, des nourrices et des institutrices prudes, elle monte bravement dans une caisse voisine de la mienne. Si j'avais osé, j'aurais opéré un déménagement immédiat ; mais le moyen, sans la compromettre aux yeux des familles pur fil qui nous entouraient ? Je prends mon mal en patience, attendant tout du hasard et de la divinité à laquelle j'ai voué ma vie en prenant pour devise : Venus vielrix. En route, je me gourmandais de ma faiblesse et de ma timidité. — Allons, me disais-je, elle est seule ; pas même une femme de chambre. Quelle occasion de lui parler et d'entendre enfin le son de sa voix ! Gomment, tu ne te souviens pas que tout ce printemps, aux courses du Bois, alors qu'elle trônait la plus belle de toutes dans ce coin ultra-élégant du pesage réservé jadis à la Crème et aux habituées des petits lundis ; tu ne te souviens pas de tes factions prolongées, indifférent que tu étais aux victoires de Saint-Cyr, toi le hetling man passionné, qui t'éveilles parfois en t'écriant : « J'en prends encore pour dix louis à sept ? » Que n'aurais-tu pas donné pour un tète-à-tête semblable à celui que te procure le hasard? Tu n'es cependant plus dans l'âge des timidités, et il te sied mal de jouer les Cherubino d'amore. 6 MÉMOIRES li'UN DÉCAVÉ J'en étais là de mes réflexions. Coups de sifflet aigus et répétés. Arrêt brusque. Un accident: la machine est brisée. Cris, confusion : les femmes pâlissent; on se précipite hors des voitures. Elle sourit sans bouger de place et lève à peine les yeux de son livre. Quel est-il ? Balzac. Bon cela. C'est une femme qui se nourrit de la moelle des lions. Le tumulte augmente. Tout le monde parle à la fois. Bah ! ce n'est rien ; quelques coups de marteau et la bielle endommagée est réparée. Je la guettais. Au moindre signe d'effroi, au moindre geste témoignant désir de mettre pied à terre, je me précipitais. Pas du tout. Elle me jetait hypocritement, de temps à autre, des regards coulés en dessous, à travers les franges de ses cils baissés. Elle. m'avait deviné, je crois. Le train s'est remis en marche. Pas moyen de la sauvrr. Oh ! les diligences. Adorable institution disparue comme la poudre, les carlins, les chanoinesses et les vidâmes ! Les jolis accidents. Une roue qui brûlait. Un essieu qui se rompait. Impossible d'avancer. On gagnait à grand'pcine le prochain relais où l'auberge s'appelle VKcu de Franco ou les Trois Faisans. L'hôte ventripotent et rubicond, à menton d'abbé cominen- dataire, est sur la porte. Dans l'immense cheminée rôtit une brochée de volailles. La cour est pleino de fumier, sur lequel les coqs orgueilleux, au plumage bronze et feu, marchent fièrement comme des officiers MÉMOIRES DTJJI DÉCAVÉ. 7 ■de cavalerie regardés par des grisettes. L'écurie entr'ouverte laisse voir la croupe polie et satinée des vigoureux percherons. Il faut coucher là. On manque de lits. Elle se contente d'un sofa, moi d'un fauteuil ; la nuit est longue, nous causons, je suis-très spirituel et... ajoutez à cela le personnage d'un valet d'auberge poltron, qui en criant au voleur force la belle à chercher un refuge dans mes bras, un peu de musique... mais tout le monde a vu cela cent fois au Prymnase. Rien de semblable. Le irain est reparti. A X... elle descend. Deux messieurs décorés viennent la chercher. Un vieux, c'est le mari ; un jeune, qui est-ce? Il me déplaît ! Une demi-poste l'attend, suivie d'un break pour les malles. Il y en a sept en tout. Allons, c'est une femme chic ! une note de vingt mille francs chez Worth, Elle monte en Victoria avec le mari. Le jeune homme escorte à cheval. Jolie bête, ma foi ! Un cob de chez Tom Sayers de Tattersall'shill, j'en jurerais. Ah ! elle se retourne. Un sourire épigrnmmatique effleure ses jolies lèvres. Coup de sifflet; le train file, je la perds de vue. Au premier arrêt je descends et je remonte dans le wagon qu'elle vient de quitter. Je me mets à la place qu'elle occupait. Dans l'air un vague parfum de floral-hall, cette odeur si rare à Paris. Elle l'aura envoyé chercher à Londres par sa femme de chambre, avec ses bas écossais... On n'en trouve que là. Sur la ■s MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. banquette, un bout de velours noir arraché à son follow me huis et un numéro de la Vie parisienne. Dix heures du soir. J'arrive à Saumur avec une heure de retard. Pas de voitures. xT'avise un gamin.«—L'hôtel du comte Olivier ? lui dis-je.—Par ici, monsieur. » Il me précède en portant mon sac et mes épées dans leur boîte. Promenade dans les rues désertes et muettes. Enfin m'y voilà. Un vieil hôtel de président à mortier dans une rue étroite où l'herbe pousse. Le concierge s'éveille, me voilà dans la place. — Le comte est-il là? — Oui, monsieur, me répond-on, il est couché. Il s'est battu cette après-midi, à cinq heures, el il est légèrement blessé. — Eh bien, et moi donc ! fis-je en jurant comme un païen, cela valait bien la peine de me déranger pour me faire rentrer bredouille et avoir l'air d'un collégien auprès de la jolie brune aux yeux bleus. * ¥ ¥ Dimanche, 22 septembre. L'Omnium. — Comme il avait plu hier soir et cette nuit, on s'était couchée très-indécise et sans donner des ordres, si ce n'est celui d'entrer à dix heures du # matin. Et quand dix heures ont tapé au cadran qui sonne l'heure du berger, la camériste fidèle, Sydonie, a gratté ù la porte. Puis, sans attendre qu'on lui ait répondu, elle a tiré les doubles rideaux de soie et de ■ MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. dentelle, elle a ouvert la fenêtre et poussé les volets qui ont laissé entrer à flots le soleil et le jour aveuglant. La belle dormeuse s'est réveillée tout à fait. Elle s'est étirée nonchalamment, a sorti des draps un beau bras rond et potelé, nu jusqu'à l'épau- lette de valenciennes qui fait semblant de couvrir les épaules opulentes, et, ramenant en arriére les petits cheveux follets qui flânaient sur ses beaux yeux à demi entr'ouverts : — Quel temps fait-il? a-t-elle demandé. — Mais, madame, ni beau, ni vilain. Des nuages, du soleil et du vent, et le cocher est là qui demande les ordres. — Ah! oui, les ordres? eh bien, les ordres, dis-lui que je ne sais pas, qu'il revienne à une heure. Et voilà comment, malgré la great attraction de l'Omnium, il y avait si peu de monde aux courses aujourd'hui. Le pesage comptait cependant quelques-unes de ces fidèles habituées du printemps, qui, en vraies sport- women, n'avaient pas voulu manquer l'émouvant et passionnant spectacle do la grande course. Un joli groupe élégant composé de madame de Fitz-James, la baronne de Poilly, la marquise de Fortes, la baronne Finot et la princesse de la Trémouille était fort entouré. Plus loin, madame de Béchevet et sa charmante sueur, la vicomtesse de Merlemont, et madame M..., qui apparaît pour la première fois, je crois, depuis son mariage. Du côté des cavaliers, le prince de Sagan, le duc de Gaumont la Force, le comte de Moltke (Dane- 1. III MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ mark), d'Evry, Excelmans, Antonio Errazu, venu dans une demi-daumont remarquablement ])ien tenue, de Vogué, de Castelbajac, de Greffiilhe, de Massa, de Saugy, Charles de Filz-James, Troubetzkoï, Alfred Leroux, de Gnurval, Blount, de Lavalette, et tous ceux généralement quelconques qui étaient dimanche à ( lhantilly. A deux heures et demie nous avons eu celui de voir arriver le président avec madame Thiers, le général Vinoy et M. Léon Say. Les deux officiers d'ordonnance qui composent la maison militaire du chef de l'Etat suivaient dans un coupé, dont le cocher avait des moustaches. Je sais bien que c'est militaire, et qu'on a l'air d'èlre conduit par son ordonnance, mais c'est égal, c'est mauvais style. Il faut changer ça, mon président. Tous les équipages de la cour oitoyenne sont du reste tenus de façon à prouver péremptoirement que Thurllier et Henry ne sont plus là. Je sais bien que nous ne sommes pas riches à la cour do Versailles, mais on peut être simple et élégant à la fois. Voyez p'ulôt M. Jules Simon, un rien le pare. Un gai rayon de soleil est venu fort à propos nous réchaufferai! moment où les dix-huit Chevaux qui allaient courir la loterie des rosses ont paru sur la piste. Quel ravissant coup d'œil offrait alors cet hippodrome de Lnngohamps, unique au monde comme situation et comme cadre! Et quelle vue pittoresque que ces casaques de mille couleurs miroitant aux rayons du soleil d'automne. Salin on (ho turf, disent nos voisins, qui ont fait un tableau charmant du rapide et fugitif MÉMOIRES D'UN DÊCA.\É. 11 moment qui précède lo départ. Le peloton confus et bigarré est là qui se tord, ondule, avance, recul.>, s'arrête, repart pour s'ébranler enfin et débouler furieusement comme un nuage multicolore plein de miroitements éclatants. Au tournant, ce n'est plus qu'une masse confuse dans laquelle les lorgnettes affairées fouillent avec fureur. Les petites mains gantées se crispent sous la fine peau de Suède qui les recouvre, la gorge se soulève rapidement sous l'étreinte de l'émotion. Les lèvres, ces jolies lèvres, feuillets du livre d'amour qu'il est si doux do déchiffrer, sont sèches et contractées. Le petit pied impatient piaffe sur place. Les voilà, ils passent comme des flèches devant les poteaux. Les parieurs des poules ont des cris de geais en délire ou de paons plumés. On ! on ! pull up! Ilurrah ! C'est Uni, Mathilde a gagné. Batailley et Almenèche se fouillent, comme dit un heureux preneur à vingt de la fille de Ferraok-KhJW et de Georgette. Somme toute, il n'y a personne de mort, pas de grosses pertes, la jument ayant été assez délaissée, et le très-sympathique Dclàtre a vu accueillir son succès avec un plaisir que ne tempérait aucune catastrophe. Franchement, après la défaite do Berryer dans le Grand Prix, le sort devait à Uelàtre cette compensation. Vertueux comme tout, aujourd'hui, je suis resté tout à ces dames et j'ai négligé ces demoiselles. Contran, qui n'a pas eu ma continence et qui, lui, a traversé la piste pour aller flâner du côté sensible, m'en a rapporté un joli mot. 12 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. Deux femmes, l'une très-laide, l'autre très-jolie, étaient en Victoria. La dernière, sans se préoccuper aucunement du public qui l'entourait, avait sorti de sa poche une petite glace, un pompon, et elle était en train de se mettre un soupçon de poudre sur le visage. Gontran qui passe par là dit tout haut : —Pourtant,elle estassez joliepourne pas avoir besoin de s'arranger. Que ne laisse-t-elle ce soin aux autres ? La jolie femme auquel était adressé ce madrigal ne broncha pas, mais, en revanche, sa laide compagne se retourna vers Gontran et, lui souriant d'un air aimable : — Vous êtes vraiment trop honnête, monsieur ! Enfin le great event est passé et l'on rentre par le Bois au déclin du jour. Il fait déjà frisquet. Et ce soir les dépèches vont sillonner l'Europe et porter le nom de la victorieuse Malhilde jusqu'à Biarritz d'un côté, jusqu'à Londres de l'autre, sans oublier Bruxelles, où les trois premiers seront affichés ce soir dans le petit cadre d'ébène qui est chez Horton, à la fameuse taverne de Villa-Hermosa, où les sportmen belges, qui se nourrissent exclusivement de selling horses, vont se mordre les pouces à l'envi de n'avoir pas réclamé jadis la jument bienheureuse qui rapporte un si beau sac à son propriétaire. Mais, voilà, les sportmen belges sont des gens d'ordre qui n'aiment pas payer un cheval plus de deux mille francs. El encore ! ! ! MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 13 Lundi, 22 septembre. Réouverture de la. Tour-d'Auvergne. — Go n'est pas la tour prends-garde, car jamais de mémoire d'habitué du Six ou du Grand Seize on ne s'est moins gêné que dans ce théâtre minuscule. Il y a bien dix ans que je n'y étais allé, et à cette époque cette petite scène était le terrain favori où les grandes courtisanes, après avoir beaucoup joué la comédie de boudoir et de paravent à deux personnages, venaient essayer leurs forces devant une assistance plus nombreuse, mais tout aussi payante que celle au profit de laquelle elles avaient souvent interprété à huis clos : la Chambre à deux lits et II faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. C'était comme un turf d'essai où, dans le pris dupremier pas, venaient débuter non plus des pouliches sortant de l'herbage et sachant à peine broyer leur avoine, mais de belles et bonnes coureuses aux reins solides, aux allures franches et décidées, tout à fait mises dans la main, et sachant croquer à belles dents les pommes et les héritages. A certains jours fixés, la petite rue montueuse qui va de la rue des Martyrs à la rue Rochechouart était sillonnée sur le coup de neuf heures du soir par de nombreux équipages élégants et bien tenus. Des coupés coquets descendaient des femmes fringantes et de jeunes seigneurs, Mécènes intelligents qui venaient applaudir leurs amies. La salle était un fouillis de dentelles, de diamants, de gilets en cœur, de gardénias et de cravates blanches, et les bonnes gens du quartier, 11 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ fourvoyés, par mégarde, au milieu de cette descente de la Courtille élégante, ouvraient des yeux effarés et se tassaient les uns contre les autres avec des mines d'un haut comique. Quand le rideau était levé, c'était bien pire. Aux sons de l'unique piano du lieu, dont le musicien titulaire était remplacé, au bout de cinq minutes, par quelqu'un de la bande joyeuse, les petites camarades, très-émucs et, pour la plupart, absolument dénuées d'aplomb, entraient en scène. Alors c'étaient des conversations qui s'engageaient entre la scène et la sallo, un échange de mots vifs et de plaisanteries plus ou moins spirituelles, un tapage qui grandissait peu à pou jusqu'au finale, une scie quelconque entonnée par l'orchestre, reprise par les avant-scènes et qui nécessitait généralement L'intervention d'un garde de Paris, lequel, à lui tout seul, faisait rentrer les perturbateurs dans le silence. Tendant ce temps, les bonnes familles qui avaient payé pour entendre le spectacle faisaient des nez impossibles à décrire. Je me souviens d'une de ces soirées orageuses, La salle était magnifique (c'est là que je vis pour la dernière fois ce petit chef-d'œuvre de la création qu'on appelait Zélie de Hare et qui est morte brûlée si dramatiquement au Grand-Hôtel), et il y avait do quoi. L'affiche portait les noms d'Emma Vally, qui, soit dit en passant, avait réellement l'étoffe d'une comédienne, et a interprété très-verveusement le Dépit amoureux, de madame Gibeau et de Marguerite Bellangé, qui devait jouer l'Amour, que qu 1 c'est qu' çn ? Je veux bien MM^^M 1IKM0IRES DTN DÉCAVÉ. croire qu'à celle époque Margot ne le savait pas encore, mais elle l'a appris depuis, je crois. Ce qu'elle a eu do succès, c'est inénarrable ; seulement quelle singulière manie de se fourrer toujours les doigts dans le nez ! 11 n'y a pas de danger qu'elle se les mette dans l'œil, disait Emma, qui est un brin mordante. Knlin Charlotte Befthier, célèbre depuis par sa symphonie en mange mineur, complétait le tableau. Ce soir-là le vacarme fut insensé, et Albéric de L..., menacé d'expulsion par le garde de Paris précité, nous donna le spectacle d'une chasse à l'homme des plus réjouissantes. Empoigné au collet, il s'échappe et se met à fuir à travers loges, balcon, amphithéâtre, bousculant tout sur son passage, écrasant les femmes, marchant sur leur.-; pieds, et serré do près parle bon gendarme. On se tordait à l'orchestre. Là-dessus Croixans saute au piano et accompagne cette poursuite furieuse de l'ouverture de la Chasse du jeune Henri. Albéric Unit par saisir à bras-le-corps un candélabre gigantesque qui est aux premières, et grimpe le long de la colonne avec une agilité de chat-tigre. Le garde reste planté en bas d'un air stupéfait; et le piano railleur: Un jour nniîtiv corbeau Sur un arbre perché... Il fallut faire venir de l'infanterie de ligne ! Dans une gamme plus sérieuse, c'est ici qu'a débuté Zélie Heynold, maintenant au Palais-Royal, et Juliette Beau y a chanté quelquefois avec son âme et 16 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. sa passion la célèbre Ay Uhiquita, du pauvre Iradier. Depuis, l'École lyrique a vu fréquemment sur ses planches, deux danseuses, Carabin, toujours si bien mise, et Clara Pilvois, dite le rempart de la Tour- d'Auvergne. Elles ont réussi médiocrement toutes deux, moins bien surtout que leur camarade, la jolie blonde Cellier, qui, elle aussi, a quitté l'opéra pour la comédie. Francine, plus heureuse que ses compagnes, a percé avec une rapidité justifiée d'ailleurs par son talent. Est-ce l'âge, est-ce le genre qui a changé ? je me suis moins amusé ce soir. Les femmes qui jouent ont plus de bonne volonté que de beauté et elles sont d'une naïvelé sans égale. En passant devant les loges où elles s'habillent, j'ai entendu l'une d'elles poser à sa camarade une question superbe : — Et après le blanc, s'écriait-elle, qu'est-ce qu'on met, dis ? * * * Mardi, 24 septembre. Franquemont m'a emmené au Helder à l'heure de l'absinthe, et m'a fait asseoir dans un petit coin réservé, qu'on appelle la table des colonels. J'y ai retrouvé deux amis. Le premier de ces vieux camarades, Du Pan, était avec moi quand, dans les premiers jours de la campagne, je quittai brusquement Sarreguemines pour Metz. Nous voyagions de nuit et en arrivant à Bening- Merlebach, la bifurcation qui mène à Forbach, les né- MÉMOIRES DTN DÉCAVÉ. 17 cessités du service nous forcèrent à rester deux heures en gare. Nous en profitâmes pour visiter les campements de la division Laveaucoupet, qui appartenait au corps du général Frossard. Rien de plus original que ce vallon frais et verdoyant, entouré de collines aux croupes ombreuses, au milieu duquel s'étendaient les tentes des dragons. De grands feux brillant sur les hauteurs indiquaient les campements de l'artillerie, et les flammes s'élevant par intermittences frappaient les canons de cuivre qui piquaient de points brillants l'obscurité de la nuit. Dans le bas, les dragons casqués, prêts à monter à cheval et roulés dans leurs grands manteaux blancs à la Raffet, étaient couchés autour des petits foyers au-dessus desquels dansaient, dans une ronde fantastique et au milieu de la fumée noire, les étincelles capricieuses, l'âme du bois qui s'échappe. Nous passions devant d'autres rangées de tentes silencieuses, faiblement éclairées, à l'intérieur, par une seule lueur tremblante. Quelques-unes étaient entr'ouvertes, et la toile relevée sur le devant laissait voir un officier penché sur un livre, écrivant une lettre ou étendu sur les peaux de mouton, pensif, les yeux grand ouverts, songeant à ceux qu'il avait laissés derrière lui là-bas ; aux grands parents qui, restés seuls d'ans le manoir désert, et assis le soir aux coins de l'antique cheminée, surmontée du blason féodal, se regardent sans rien dire, en pensant à l'enfant aimé parti pour la 18 MÉMOIMCS D'I'N MvCATÊ. guerre, laissant passer, sans échanger une parole, les heures lentes et monotones, et, au moment de se donner le baiser de bonne nuit, se détournant pour essuyer une larme furtive qu'ils tentent de se dissimuler mutuellement. Larme donnée à la mémoire du cher absent, et bientôt séchée par la màlo assurance qu'il est de haute race, que bon sang ne peut mentir, et que, comme Du Guesclin, le, grand connétable, latanes,les voitures de place s'allongent en Ûles inter- MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. minables; les chevaux, débridés, l'œil morne et la tête baissée, flairent l'eau trouble du ruisseau, et les cochers, très-polis, font l'œil à la pratique. Quel changement! Devant les cafés, quelques étrangers, des provinciaux ou des boutiquiers aussi obstinés que feu le coucou de Sceaux, absorbent des choses liquides, les pieds dans l'eau que les garçons viennent de répandre à seaux sur le trottoir. Gela sent la fleur de sureau. De loin en loin une voiturée de femmes en toilettes claires, avec des chapeaux de paille couverts de coquelicots et de bluets, passe, se dirigeant vers les gares. Cela va s'envoler dans les champs, dîner à la campagne, sous la tonnelle, et cela rentrera ce soir, éreinté, poussiéreux, avec des bottes do fleurs dans les bras, les yeux gros dé sommeil et les jambes rompues d'avoir dévalé par les sentiers en pente. Mais on s'est bien amusé et on en parlera toute la journée demain à l'atelier. C'est Paris l'été, un aspect que je ne lui connaissais guère et que j'ai vu à plein ces jours-ci. J'ai passé toute la semaine sans aller à la campagne, car Clilford a déballé de Londres et je l'ai promené partout. Mercredi soir nous avons été chez Girardin. On avait improvisé une soirée musicale et on devait nous faire entendre Belval. Au dernier moment, elle n'a pas pu venir. On s'est consolé de son absence avec les charmantes sœurs Thibault, qui sont : l'une à l'Opéra, l'autre à l'Opéra-Co- mique; Lassale,le baryton, et un ténor inconnu, mais qui une jolie voix. J'allais oublier madame Calderon, dont u connais le talent et la beauté, et Lavignac le pianiste. MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 133 Enfin Ernest Daudet nous a dit les Prunes et les Cerises, de son frère, l'adorable poète des Amoureuses. C'était, tu le vois, un concert de saison. La belle madame de Canisy, avec ses majestueuses splendeurs de taille et de port, qui la font ressembler à la duchesse de Châteauroux, était très-fètée et très- entourée. Autour d'elle, et groupés comme les seigneurs florentins d'un Uécarnéron, le duc de Grammont, Boittelle, Feuillant, de Lesseps, de Favernay, de la Guéronnière et Paul do Saint-Victor. En face madame Hervé, très en beauté comme de coutume, mesdames de Lesseps, Joncières, la baronne Decazes, puis Migra, de Saint-Georges, Détroyat,Guyot-Montpayroux, Péri- gnon, Irnbert de Saint-Amand, Bouillet et ton serviteur. Eclectisme politique le plus complet, comme tu vois. On a causé longtemps et bien discuté sans se convaincre, et finalement on a eu recours à un plébiscite. Résultat : on a proclamé madame de Canisy la plus belle à l'unanimité. Il est, tu le vois, des terrains sur lesquels toutes les opinions peuvent se rencontrer et se trouver d'accord. Vendredi, autre soirée. Dîner chez Ledoyen. 11 y a foule, c'est la mode et c'est la bourse aux nouvelles. J'y ni appris le départ pour les Eaux-Donnes de cette pauvre Lucie Pervenche, qui s'en va décidément de la poitrine comme Marie Augeard et comme cette adorable Marie Garcia s'en est allée il y a quelque dix ans après une saison dans ces mêmes Pyrénées. Justement, je relisais l'autre jour une lettre d'elle 8 m MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. datée du 8 août 18fi0 et dans laquelle elle racontait ce qu'elle nomme elle-même une historiette à la Henri IV : « Si le soleil ne fait pas de bien en no se montrant pas, écrivait-elle, l'Impératrice en fait beaucoup en se cachant. Elle court les montagnes sans écrire son nom sur son simple chapeau Louis XIII. L'autre jour elle gravissait le pic du Oer, en vraie montagnarde, un bâton à la main. Elle rencontre une Ossaloise qui cueillait des Heurs de tilleul : « — Que cueillez-vous là, ma bonne femme? « — Eh ! madame, c'est du tilleul ! « — Voulez-vous me vendre ce que vous ave/ cueilli là? « — Oh ! madame, ce n'est pas la peine, car il n'y en a pas pour trois sous. « Sa Majesté prend les fleurs et donne trois louis. Comme elle s'éloignait, la paysanne la saisit par le bras : « — Eh ! madame, je ne connais pas cette monnaie- là. Je n'ai jamais vu do si beaux sous. Seriez-vous la femme do l'Empereur ? « — Oui, je suis la femme de l'Empereur, dit l'Impératrice avec son beau sourire. « — Eh! comment se porte votre homme? « — Mon homme va très-bien, et le vôtre? « —Le mien? Il est là-bas qui fait des fagots avec ses trois enfants. « —Trois enfants, dit l'Impératrice, il faut que jo vous donne encore trois sous pour vos trois enfants. » Et la pauvre Marie Garcia ajoutait à son ami : MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 13ï> « _ Heureuse femme qui fait des fagots, et qui a trois enfants ! viens vite que nous fassions des fagots. » Mais revenons aux noires. Après dîner Clifford a voulu aller à Besselièvre. C'était le jour chic; j'ai obtempéré et Croixans a déclaré qu'il fallait s'y montrer. Pour la première fois depuis l'ouverture du concert des Champs-Elysées il ne pleuvait pas le vendredi; aussi impossible d'avancer tant il y avait de inonde. C'est à peine si aux sons de la inarche de lu Reine de Salin j'ai pu apercevoir madame Magnan et son mari, Maurice Haritoff et sa femme, madame Abeille, une rose aux lèvres et au bras le nouveau conseiller d'Etat, id est, notre ami Weiss, coiffé d'un chapeau gris qui ne me plaît qu'à moitié. La bruno madame Madeleine Leinaire était non loin de là, et cent autres jolies femmes qu'on distinguait avec difficulté au milieu des remous incessants do cette marée humaine qui ondulait avec des flux et des reflux incessants dans l'allée circulaire qui entoure le kiosque. Le départ est amusant. C'est un défilé qui rappelle la sortie de la messe. Enlre deux triples haies de curieuses à la langue aftiléo et do gommeux en cravate blanche, allongés-sur des chaises, tout le public passe lentement, à petits pas, comme une procession. Et on s'en donne sur le dos des amis et dos amies, que c'est une bénédiction! Nous étions assis tout auprès de la porte, augmentés du brillant colonel W... de F..., qui va nous donner au camp une grande fête la semaine prochaine, et nous avons passé un bon moment. Il y a tant d'observations piquantes à faire sur certains rap- 13G MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. prochements, un bras donné, une poignée de main significative, un sourire échangé derrière le dos du mari, un baiser envoyé au moyen de l'éventail f rmé, rapproché des lèvres tout naturellement et sans aucun apprêt ! tout cela constitue une comédie perpétuelle, dont tous, plus ou moins, nous sommes ou nous avons été les acteurs, et qui est en réalité bien divertissante) même pour des sceptiques. Ayez donc des enfants hors mariage! Clifl'ord passe pour être le père d'un assez joli petit gars blond, que la grande Lélia, Pécuyère, élève dans les plus mauvais principes. Quand Lélia lit ce cadeau à James, qui ('tait à cette époque son éditeur responsable, le baronnet, en galant homme qu'il est, crut devoir répondre à cette surprise charmante par un présent de bon goût. 11 constitua donc au profit de Lélia une pension annuelle de six mille francs. Chaque fois qu'il vient à Paris, c'est-à-dire tous les ans, ledit Clifl'ord va rendre visite à l'ancienne écuyère, dans sou petit hôtel do la rue Byron, et il surveille l'emploi de cette rente. Le moutard, qui a six ans aujourd'hui, en voit de belles chez madame sa mère, et il en entend de pires encore. C'est un véritable enfant terrible de Gavarni. Le retirer de ce milieu et le mettre en pension serait parfait, mais Lélia n'entend pas de cette oreille-là. Dieu sait pourtant si elle les a grandes! Elle prétend que cet enfant la pose, que cela lui donne un petit air femme du monde, quand il est couché sur les coussins de sa calèche. Aussi le trimballe-t-elle sans cesse au Bois, aux courses, aux eaux, partout enfin. MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 137 Bref, cet enfant est au courant, beaucoup trop au courant, de la vie que mène sa mère. Ceci posé, Glifford arrive à Paris. Il va,comme d'habitude, rue Byron. On l'introduit, et dès le vestibule il se cogne contre le moutard qui lui grimpe aux jambes, en criant : — Ah ! monsieur, c'est toi qui es venu hier soir voir maman! Pourquoi donc que tu es parti ce matin sans me dire bonjour? * ¥ ¥ Dimanche, G juillet. Tout est en l'air ! C'est hier qu'est arrivé le shah ! Ne t'étonne pas de la façon tant soit peu baroque dont j'orthographie le nom de ce souverain aussi endia- manté (pie madame Musard, chacun à Paris a sa manière de l'écrire : les uns tiennent pour schah, d'autres lui coupent deux ou trois lettres qu'ils jugent superflues et écrivent tout bonnement chah, et Bébé- Violette, qui est sans préjugés, suit l'orthographe de la nature et clic met carrément : « Dînons-nous ensemble le jour du chat? » Depuis 1849 et la fameuse discussion sur la prononciation anglaise du mol club, clib, cloub, on n'avait entendu une aussi parfaite imita- lion de Babel. C'est la confusion des langues. Si la vicomtesse Micheline pouvait profiter de l'accasion pour perdre la sienne, qui est si venimeuse, ce serait une fameuse chance ! Je t'enverrai par dépèche, comme tu me le demandes, 8. 138 HÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. le résultat du duel du grand Paul, qui t'intéresse tant et que nos vœux à tous accompagnent. A propos de cela, nous avons enterré hier ce pauvre Thibault de Granges, auquel Saint-Marc et moi nous avons servi de témoins il y a une dizaine d'années. Tu te rappelles quel singulier duel et dans quelles circonstances. Un soir d'été, nous étions paisiblement à prendre des soyers, sur lus minuit, chez Tortoni. Un jeune homme de vingt-cinq ans à peine s'approche de Thibault et, lui touchant légèrement le bras, lui demande deux minutes d'entretien. Thibault se lève et ils s'écartent. Un moment après, notre ami revient et nous dit : — Savez-vous ce que ce monsieur m'a dit ? Il m'a proposé la botte ! Nous nous exclamons. — Gomment, pourquoi, comme cela ? à quel propos ? — Je ne sais pas au juste, cependant je m'en doute. Nous discrets, nous n'insistons pas, et dès le matin du lendemain nous nous mettons en rapport avec les témoins de l'adversaire, le comte de Trozol'f. Ceux-ci étaient à peindre. C'étaient un ancien colonel de cavalerie, boutonné, sanglé, cravaté, saorebleu ! à éclater s'il avait bu un verre d'absinthe do plus que son ordinaire, et un long, pâle, blême, mélancolique Polonais qui jouait de la harpe et faisait des vers mystiques dans les salons des chanoinosses, rue Pérou et rue Cassette. Celui-ci ne disait rien et approuvait tout. Le colonel, qui était un sabreur, et qui avait la spécialité d'être « témoin pour étrangers », aurait proposé de se MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 139 battre à la masse d'armes, que le Mitgislas dont s'agit aurait trouvé cela très-bien. Enfin, après des allées et venues sans fin et des pourparlers innombrables, on se décide, et un lundi matin, à cinq heures, je file chez Saint-Marc, qui demeurait aux Ternes, pour le cliercber, lui et les aiguilles à tricoter que nous avions logées dans la capote de la viotoria enveloppées de leur étui de serge verte. 11 faisait bon, frais, il n'y avait presque personne dans Pes grandes avenues qui avoisinent le parc Monceaux. Les acacias embaumaient l'air de leurs parfums vanillés ; par le silence qui régnait dans ces grandes voies désertes on entendait les petits oiseaux pépier et caqueter dans les platanes : c'était charmant. Thibault était très-calme et il fumait sa cigarette. Tout en roulant il nous expliqua, selon la promesse qu'il nous avait faite, pourquoi son adversaire lui avait cherché cette sotte querelle. Affaire de femme, naturellement. C'était la vengeance d'une ancienne maîtresse qui poussait le Russe, amoureux fou d'elle, à trouer la peau de notre ami. Cet imbécile n'était qu'un instrument. — Sois tranquille, lui dîmes-nous, s'il t'arrive malheur, elle ne le portera pas en paradis et nous la rattraperons d'une manière ou d'une autre, fallùt-il lui faire la cour pour cela. Dix minutes après, nous arrivâmes dans l'île de la Grande-Jatte. Il n'y avait personne qu'une fillette à peine éveillée, à mouchoir noué sur la nuque et dont es cheveux ébouriffés cachaient les yeux. Elle tenait 140 MÉMOIliES DTN DÉCAVÉ. en laisse une bique blanche qu'elle appelait Jeanne, et qui tirait sur sa corde en broutant à même les herbes fournies et savoureuses qui lui montaient jusqu'au ventre. Avec quelques pièces de monnaie, nous l'éloi- gnâmes. Notre adversaire et ses témoins nous rejoignirent ; nous trouvâmes un endroit sec, plat et élastique et les adversaires tombèrent en garde. • — Allez, messieurs! dit Saint-Marc en lâchant les deux épées qu'il avait engagées l'une contre l'autre. Moi j'étais de l'autre côté, la canne à la main, prêt à intervenir pour séparer les combattants aussitôt que l'un d'eux serait touché. Je regardai autour de moi. A dix pas, la fillette à la chèvre, qui s'était approchée, contemplait curieusement le combat en ouvrant de grands yeux étonnés. Sur la rive de la Seine, du côté de Neuilly, des ouvriers se rendant au travail nous avaient aperçus de loin à travers les arbres, et ils contemplaient avec avidité cette scène d'un drame pour do vrai et supérieur à ceux de l'Ambigu. Puis, revenant aux tireurs, je vis Thibault très- pâle, mais ferme, et le Russe, les dents serrées, jouant un jeu très-dangereux et tirant à tuer ou à so l'aire tuer. Là-dessus notre ami lui allongea un coup droit en pleine poitrine. L'épée entra comme dans du beurre : le comte ouvrit les bras et tomba à la renverse. C'était Uni. On m'a dit depuis qu'il avait guéri de ce furieux coup d'épée, mais que, en revenant à la santé après six mois, il avait appris que sa belle était décampée avec un MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 141 ancien écuyer du Girque. Quant à de Granges, il vient de mourir d'épuisement à Cannes. Adieu, je vais voir passer le shah ! * * ¥ Mardi, 15 juillet. Je suis en retard pour l'écrire, je l'avoue. N'accuse pas ma paresse, non c'est le shah... qui en est cause. J'ai eu tellement à faire tous ces jours passés pour suivre le royal hôte du maréchal dans toutes ses pérégrinations que je suis excédé, rendu, saturé de poussière. J'ai entendu cent vingt-deux fois l'hymne persan ; j'ai salué soixante fois Naser-ed-Din et, dans la foule, on m'a marché sur les pieds un nombre de fois tout à fait incalculable. Il est temps que cela Unisse, et cela va Unir, du reste, puisqu'il pari, vendredi. Ne crains pas, au demeurant, que je te parle de lui, les journaux t'ont conté par le menu tous les faits et gestes du souverain iranien, et tu dois avoir assez avalé de shah pour exiger de moi que je te serve un plat de lapin, voire même de lièvre si la chasse interdite me permettait de le faire. Malheureusement, il faudrait pour cela que tous ces intéressants quadrupèdes à museau rose et à griffes aiguës, qui s'entendent si bien à grignoter les héritages, consistant en terres, bois, prés, etc., etc., m'aient fait leurs confidences, et cela n'a pas eu lieu. 142 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. .l'ai eu beau fouiller tous les terriers avoisinant le hou levardMalesherbes et le parc .Monceaux d'une part, sonder les grattis coquets du quartier del'Etoile de l'autre, je n'ai rien recueilli qui puisse t'intéresser. Et cependant on comptait bien s'en donner. Toutes les chattes de Paris, à l'annonce de l'arrivée du shah, faisaient déjà le gros dos et passaient sur leurs jolies babines une langue rose longue d'un demi-pied. On faisait sa toilette, en se pourléchant par avance, en aiguisant ses quenottes, et se disant tout bas : « C'est pour mieux te croquer, mon enfant ! » En un mot, c'était un branle- bas de combat aussi complet que possible. Les housses étaient retirées depuis l'avenue de l'Impératrice jusqu'au mont IJréda ; on avait épousseté partout pour retirer les toiles d'araignée ; bref, c'était superbe. Compte avec cela que les boites à bijoux étaient toutes prêtes pour recevoir la pluie de diamants, rubis, émeraudes et saphirs qu'on se croyait en droit d'attendre du royal Iranien. Et puis, patatras ! voilà tous ces beaux rêves envolés comme une compagnie de perdreaux quand les fusils Lcfaucheux résonnent. Shah insensible, pour parler la langue désossée de verbes dont se sert notre hôte, shah pas aimer petites femmes. Lui préférer voir monuments, comme si les plus beaux monuments de Paris n'étaient pas les femmes, depuis Caroline II... et Nelly A..., deux statues imposantes, jusqu'à Valentine B... et V......., qui ont toute l'élégante sveltesse des colonnettes gothiques. Shah avoir mauvais goût, aimer bêtes, lions et tigres et pas chattes à fourrure soyeuse. Conclusion : Il no mémoires d'Un décavé. in faut pas vendre la peau du shah avant de l'avoir couché par terre. Il est donc absolument faux, en dépit de Ions les racontars de club, que Bébé-Violette et Hortense Princière, qui avaient déjà quitté Paris, aient été brusquement rappelées par ordre. Ce passage du prince ne laissera aucune trace dans les boudoirs parisiens, sous forme de rivière ni môme de petit ruisseau. L'Orient est déshonoré, il a décidément des goûts qui retardent et qui nous rejettent d'un siècle en arrière. A la bonne beure, parlez-moi des souverains de l'Occident. Quand ils sont venus à Paris en 18R7 pour y voir l'Exposition universelle, ils n'ont pas hésité, cl ont couru tout droit aux comptoirs de plaisir qui tenaient le mieux l'article Paris dans toute sa nouveauté piquante. Et ils ont été contents. Shah, pas fait comme eux; shah, avoir tort. Mais assez parlé nègre ! Tu me demandes ce que; je vais faire cet été. Je n'en sais encore rien. Assurément je ne resterai pas à Paris, où il n'y aura plus personne dans un mois si l'émigration continue. Jamais je n'ai vu nos amis fuir avec plus d'ensemble pour les Pyrénées, l'Auvergne, Trouville ou Dieppe. Vienne la mi-août (encore un souvenir du shah qui perce) on assassinera en plein midi dans les Champs-Elysées, où passeront seuls les omnibus vides habités par leurs conducteurs. J'ai donc l'intention de faire comme tout le inonde, mais je ne suis pas encore décidé. La Suisse m'attire pour y faire un petit voyage de quinze 144 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. jours aussi rapide que sentimental; j'aurais voulu aller à Vichy avec Groixans qui y est parti samedi. D'autre part, la tournée des courses, Caen, Deauville, Cabourg et Dieppe, est bien tentante ! A quoi se résoudre ? Ah ! j'oubliais Luchon qui va être celte année extra-brillant et extra-i'réquenté. Montescourt y est en ce moment. On y attend, m'écrit-il, mesdames de Galiffet, de Pourtalès et peut-être la princesse de Sagan. Leurs chalels habituels y sont déjà retenus dans cette jolie allée d'Étigny, si coquettement perchée sur le flanc abrupt de la montagne. On les verra monter à cheval tous les jours et passer en Espagne par des sentiers à pic, des chemins de chèvres conduisant à Bosost, à Luz et au Pont-du-Roy, où il y a des roulettes en permanence et un restaurant drôlement perché sur la frontière, jambe de-ci jambe de-là comme une Jeanneton chevauchant derrière un soldat aux gardes. Dans une autre jolie série, on peut compter, parait- il, sur l'amie Schneider, sur madame Thadée et sur la piquante Bode, l'appétissante hôtelière de Rallye- Ghampdouillard. Kilos seront donc belles les excursions au port di! Venasque, où il y a encore de la neige à foison, à la Maladetta, au lac d'Oô, si renommé par ses truites exquises, et aux cascades de Juset et de Montaubun. Le soir venu, quand la température sera clémente, à défaut du Gasino, qui n'est pas encore construit, on pourra se réunir en plein air sous les Quinconces, ou s'il pleut, dans les salons des grands établisse- ^BHn MÉMOIRES DTN DICCAVIÏ. 1*5 ments, comme l'hôtel du Parc. Là on se livrera à des jeux aussi innocents que les personnes qui y prendront part. En un mot, ce sera tout à fait patriarcal. On y mène déjà à peu près cette vie-là, mais comme il y a peu de monde, on y est tout à fait entre intimes. Les grecs qui rô lent autour des salons en sont très- soigneusement exclus, et c'est une plaie dont on peut se débarrasser plus facilement que de celle des mendiants ; ceux-là sont insupportables. Ils pullulent à faire maudire le peu de soin de l'administration qui n'est plus impériale, hélas ! et du préfet qui n'est plus ce fameux West, dont le nom est encore après do longues années si respecté, et au souvenir duquel a été érigée une colonne-fontaine. Ces malingreux, truands, cagots et autres échappés de la Cour des Miracles, sortent de dessous terre comme par enchantement à chaque excursion que vous faites. Allez dans la Vallée du Lys, au gouffre d'Enfer, n'importe où, vous les verrez surgir d'entre les rochers aussi nombreux que les sauterelles et vous réclamer chacun quelque monnaie. Ils prétendent tous vous avoir conduit, et ils sont au moins quinze. Les guides, qui par parenthèse sont presque tous de fervents bonapartistes, n'y peuvent rien et le déplorent. A ce propos, le guide du Prince Impérial vient de mourir non loin du petit chalet en bois rose et blanc habité jadis par Son Altesse. Tu le vois, toutes ces attractions réunies sont bien tentantes. Enfin, je me déciderai la semaine prochaine, et aussitôt ma résolution prise je t'en ferai part. 9 I (6 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. Je ne veux pas fermer cette lettre avant de te raconter une mystification énorme et inspirée par l'actualité. Olivier et Albéric, s'étant aperçus l'autre jour que Niai-Brioche les trompait odieusement tous deux au bénéfice d'un cabotin qui jouait le roi des poissons cet hiver dans une revue, résolurent d'en tirer une vengeance éclatante. L'arrivée du shah leur en fournit le prétexte et le motif. Ils convièrent à dîner, au café Anglais, plusieurs femmes, qu'ils se gardèrent bien de mettre dans la conlidence, et deux amis à eux qui étaient du complot. Niai au nombre des invités. Le soir du festin venu, toutes ces dames, à qui on avait annoncé qu'on aurait un Persan de la suite impériale et un gros personnage, se mirent sous les armes, toutes épaules dehors. Nini no fut pas la dernière, bien entendu. Les convives au complet, on introduit clans le Grand Seize un individu bronzé, vêtu en Mirza et étincelant de pierreries. On le met à la place d'honneur et on prévient l'assistance qu'il ne parle pas français, mais qu'il le comprend. Les jolies cocottes, qui n'ont besoin pour se faire entendre que du langage des regards, commencent à envoyer leurs yeux en commission, comme disait Brigitte, et elles bombardent le Persan d'oeillades incendiaires. Celui-ci reste en apparence fort insensible à tant d'appas, et il ne paraît avoir d'yeux que pour A'ini, à laquelle il prodigue les sourires. Vers la lin du dîner, il était impossible de s'y méprendre. Elles étaient vaincues : à Nini la pomme. Les autres amènent MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 147 leurs pavillons, c'est-à-dire, sons prétexte de fraîcheur, se cachent les épaules sous des dentelles, vont aux fenêtres, causent et fument, sans plus se préoccuper du Mirza que si c'était un simple gommeux pourvu d'un conseil judiciaire. Au bout d'un certain laps on s'aperçut que le Persan et Nini avaient disparu. Olivier et Albéric eurent alors un rire sardonique, le rire ilu homard qui se venge après avoir attendu sa vengeance pendant des années avec le sang-froid qui caractérise ces crustacés. Puis ils battirent sur la table un ban pour obtenir le silence. Quand il fut établi : — Mesdames et messieurs, dit Albéric en montant sur une chaise, j'ai l'honneur de vous faire part du mariage de Nini avec John-Khan, mon cocher. Ils viennent de partir ensemble ! Tableau ! * * * 20 juillet 1873. Il est parti. Ce n'est pas dommage et il était grand temps qu'il prît le train. Il n'élait plus à la mode. Huit jours de plus il auraitété ridicule, et on l'aurait blague. N'a-t-on pas commencé ces jours passés? L'autre soir, à un dîner qui réunissait chez Girardin les plus charmantes artistes et les talents littéraires les plus en vogue, n'a-t-on pas entendu une belle actrice célèbre par ses'diamants émettre des doutes sur l'authen- 148 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. licite de ceux que portait le shah ? Pas un mot do tout ce qu'on a dit n'est vrai, j'en suis sûr, mais l'inconstante mobilité de la population parisienne, son goût changeant, ont prouvé une fois de plus qu'elle est tout disposée à brûler le lendemain ce qu'elle a adoré la veille. Le shah, qui a de l'esprit, a compris que la gare de Lyon n'était pas loin de l'estrade triomphale du Trocadéro et il a filé avec tambour et trompette. Il a bien fait. Do cette façon il a agi comme une jolie femme qui s'en va au milieu du bal, en plein triomphe, et qui ne veut pas attendre l'heure où les traits fatigués se tirent, où la ligure se plisse et se creuse, l'heure où le maquillage coule, où l'émail craquelé se fend en mille petites rides imperceptibles, où les cheveux défaits pendent sur les épaules. Il s'est éclipsé de môme, et on ne dira pas de lui que c'est un gommeux d'Ispahan qui vient se remonter ici parce que F œil qu'il possédait dans son pays a été crevé le mois dernier et que les marchands d'argent ne veulent plus accepter en renouvellement son papier à trois signatures dont une bonne. Pendant que les uns s'en vont, les autres arrivent. Il nous est venu ce» jours passés tout un vol d'hirondelles parisiennes qui ont fait leur nid au bord de la Neva, en vacances parmi nous. D'abord les artistes du théâtre .Michel et des Bouffes, puis toutes les char mantes irrégulières auxquelles le climat et les huissiers de Paris ont été jadis si peu cléments qu'il leur MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 149 a fallu entreprendre une campagne de Russie. Presque toutes ont réussi, surtout celles qui avaient de bons estomacs et qui pouvaient mettre sous la table, après boire, les robustes chevaliers gardes ou les officiers de Cosaques, qui sont pourtant de fameuses éponges. Celles qui chantent la chansonnette grivoise ont eu aussi un joli succès. Stendhal dit quelque part dans le Rouge et le Noir: •< Los Russes copient les mœurs françaises, mais toujours à cinquante ans de distance. Ils on sont maintenant au siècle de Louis XV. » Depuis, le siècle a marché et les Russes aussi; pour le moment ils en sont à l'époque de la Dame aux Camélias première manière : on chante au dessert, en s'accompngnant sur les verres et sur les assiettes, des machines c ontemporaines de Dieu fit l'amour et le vin bons. ou, dans un genre un peu plus corsé, la fameuse chanson des Cœurs : Voyez là-bas ces enfants frais et roses, Leurs gais ébats annoncent le bonheur! Et tous les gentilshommes sabrés et casqués, boutonnés et sanglés dans la tunique militaire, qui est là-bas l'apanage de tous les nobles, s'esclaffent d'un 150 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. gros rire bruyant quand une Française, le verre de Champagne à la main et décolletée jusqu'à la ceinture, lance le mot égrillard en l'accompagnant d'un clignement d'œil qui souligne la gaillardise. Elles sont donc revenues en foule pour se distraire un peu dans un milieu plus intelligent, et se retremper une miette au contact de gens bien élevés, pour lesquels une femme est une femme et non une marchandise. L'une d'elles, un gavroche femelle, douée d'un esprit naturel très-piquant, nous a tonus hier soir pendant trois heures sous le charme de récits russes des plus curieux et d'a\ entures qui intéressent dos Lvens vivants et très-connus, à un tel point que leur révélation ferait un tapage infernal. L'étendue de ces confidences ne me permet pas de t'en donner ici même une courte analyse. Je réserve cela pour ton retour; apprête-toi à rire et peut-être même à un peu d'émotion, car il y a dans cette histoire un drame vrai, sombre, émouvant au possible et terrible dans sa hideuse simplicité. Mais revenons à notre hirondelle, qui est bien plutôt un oiseau des bois et des forêts, une pinsonne, toujours gaie, toujours preste à la riposte, accorte et appétissante comme une soubrette de Molière, avec le mot propre à la bouche, un peu salé peut-être, comme disait Saint-Simon, mais gaie, rieuse, et pas plus bégueule que madame Angot. Si cette revenante — qui est une nouvelle venue, puisqu'elle reparaît après dix ans d'absence — a eu du succès, je te le laisse à penser. La gomme s'est MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 151 bousculée dans sou escalier, et les invitations à dîner et à souper ont plu dru comme grêle, tellement qu'il a fallu à notre nouvelle Sophie Printemps un carnet pour inscrire ses engagements, absolument comme au bal quand une danseuse note d'avance ses quadrille* et ses valses. Jusqu'ici rien que de très-naturel : c'est d'une personne qui a de l'ordre. Mais où ceci devient piquant, c'est, qu'à la suite du jour et de la mention de l'endroit où elle a dîné ou soupé, ladite pinsonne a ajouté une petite note brève, résumant ses impressions, quelque chose comme la critique de la fête à laquelle elle a été conviée. D'Avaux, qui ne respecte rien, a mis la main hier soir sur un mignon petit portefeuille à coins dorés, qui traînait sur la table, entre un flacon de cristal bouché par un cabochon d'émeraude énorme, et un éventail exquis, peint par Célestin Nanteuil. Il y a jeté un coup d'oeil indiscret. Il y a vu les choses les plus curieuses. Lundi. — Dîner au pavillon d'Armenonville avec Voreskoff et ses amis, tous Husses. Ennuyée. Je suis cependant venue à Paris pour m'amuser. Mardi. — L'Espagnol et le petit banquier. Gentils tout plein. Et un sac ! A revoir ! Mercredi. — Dîner de femmes. On n'a dit de mal do personne, excepté des hommes. Société agréable, mais un peu mêlée. Et puis, on embrasse trop dans cette maison-là. Jeudi. — A Asnières. Société encore plus mêlée 152 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. qu'hier. Ce n'est pas là que j'achèterai une maison de campagne. Vendredi. — Dîner avec des journalistes. Gentils, mais pas de sac! Utiles à fréquenter. Blanchette dit qu'on a souvent besoin d'eux ! Et puis, que ne ferait- pas on pour faire plaisir à une amie ? Samedi. — Grand souper avec des gens du Club. Mettre tous mes diamants et tenir ma langue, c'est le conseil d'Esther. J'y veillerai. Dimanche. Repos. Précisément, le jour même où nous avons fait ce souper avec la pinsonne et sa gracieuse compagne, nous avions été auparavant faire un tour au calé-concert. Rien n'est en ce moment plus chic ni mieux porté. On s'y étouffe; les femmes du plus grand monde y sont mêlées aux cocottes; les cocodettes des petits lundis y coudoient les bourgeoises de la rue de l'Arbre-Sec ; c'est une fureur, une folie. Et pourtant rien, à mon avis, n'est plus bête ni plus écœurant que ce qu'on entend dans ces établissements en plein vent. D'abord, cette espèce d'estrade à panneaux de glace, surchargée do dorures de mauvais goût, inondée de lumières, a l'air d'un salon de restaurant, ou pis encore. Là-dedans sont assises une douzaine de créatures plâtrées, l'œil noirci à l'épingle, les bras blanchis avec de la poudre de riz au rabais et les lèvres rougies au moyen d'un bouchon de verre trempé dans du carmin de chez le papetier du coin. Ces malheureuses, gelées au printemps et à l'au- MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 153 tomne, grillées en été, asphyxiées par les émanations délétères du gez et l'àcrô parfum des cigares verts, posent là depuis huit heures jusqu'à onze heures du soir. De temps en temps, l'une d'elles se lève, rejette derrière elle son burnous et pose sur sa chaise son éventail et son bouquet. Elle s'avance sur le devant de la scène, et, au milieu des lazzis, du bruil des chopes qui se heurtent, de la monnaie de cuivre que les garçons rendent au client, elle se campe et chante quelque chose; elle est accompagnée par quatre violons poussifs qui n'obéissent pas au chef d'orchestre, chauve, vieux, à l'œil éteint, qui en a vu bien d'autres, et qui lève et baisse mécaniquement son archet sans se préoccuper si son orchestre le suit. Et il faut entendre ce qu'elles chantent. Les titres seuls font rêver ; il y a d'abord les chanteuses sentimentales qiii bêlent de fausses paysanneries : la Fête du raisin, la Bouquetière, Regrets du cœur, Dans un baiser, J' viens de me marier. Puis la grivoise : On y prend goût, Ce qu'il faut faire à la Meunière, f aimons ces petits jeux-là, Ça me démange ! et autres polissonneries où la gravelure, pourchassée dans le texte par la censure, est soulignée par le geste, le regard ou le déhanchement. Autre spécialité la plus funeste, la plus sotie, et la plus dangereuse. La chanson chauvine, le pseudopatriotisme, le faux courage de l'homme éméché qui fait le casseur et que le premier coup de fusil dégrise, puis tout le bric-à-brac de la sensiblerie convenue et ridicule : Maudite soit la guerre, le Retour du prises- 9. loi MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. nier, les Volontaires d'un an, Debout les Morts, les Gaulois nos pères et autres calembredaines du plus mauvais goût! Heureux encore si ces jolies choses ne sont pas beuglées par un monsieur à grande barbe noire, étouffant dans un habit noir, cachant sous des gants blancs des abattis gros comme des éclanches de mouton, suant à grosses gouttes sous son plastron brodé et tuyauté et qui s'écrie en se donnant un énorme coup de poing sur le thorax : Guerre, guerre, guerre, Oui, guerre à l'étranger ! Cette littérature empoisonne le public qui reprend en tapant des pieds ce refrain aussi belliqueux que déplacé, et qui ne contribue pas peu à entretenir chez nous ce fond de bravacherie et de cabotinage auquel ce peuple-ci est déjà si enclin naturellement. Voilà beaucoup de philosophie, n'est-ce pas ? Tout cela à propos de bocks payés très-cher et bus en cadence aux sons d'un piston canaille et en écoutant des rapsodies aussi plates qu'écœurantes. C'est possible, mais je t'assure que l'impression (pie je te traduis est absolument celle que j'ai ressentie. Quand j'ai vu ces étalages de chairs, ces vitrines de femmes à louer, aussi impudemment étalées que jadis l'étaient les habitantes du Dammthor-Wahl à Hambourg, quand j'ai entendu débiter par ces mûmes femmes les grivoiseries provocantes qui forment le fond de leur répertoire, j'ai compris le mot de Cani. qui appelle HÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 1S5 ces sortes d'exhibitions : L'absinthe du cabinet particulier ! * * ¥ 27 juillet 1873. Je vais t'apprendre quelque chose d'étonnant, d'inouï, d'incommensurable, do tellement ébouriffant, que j'ai bien envie de te le laisser deviner. Je te le donne en cent, en mille, en dix mille, pour faire quelque chose de plus que la mère Sévigné, qui s'est arrêtée à mille. Comme tout a renchéri depuis, je puis faire cela pour toi. Tu ne devines pas? non ! Je commence : Avant-hier matin — retiens bien la date, car elle est postérieure de deux jours à l'interpellation du vieux J. F. — avant-hier neuf heures, neuf heures un quart, je passais avenue Friedland. Lion ! d'ici je te vois sourire. Le quartier est galant, bien habité; s'il fait étouffant au dehors, il règne en revanche une fraîcheur délicieuse clans les appartements, soigneu- ment fermés, persiennes closes, rideaux tirés. Là, on est dans une atmosphère fraîche et parfumée, et qui autorise la maîtresse de la maison à vous recevoir dans le provoquant négligé d'un long peignoir de mousseline blanche, couvert de valenciennes, ou le corps à peine enveloppé d'une robe de chambre en satin du Caucase à reflets chatoyants. Tu crois, assurément, que j'allais faire une de ces visites ou que j'en revenais. Eh bien, tu te trompes. Je venais tout bonnement de chez Arsène, avec lequel j'avais dîné la veille chez la spirituelle Esther et qui 1S6 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. m'avait promis de me faire voir un merveilleux tableau qu'il venait d'acheter. Donc, je redescendais l'avenue Friedland, lorsqu'à la hauteur de la rue du Centre, un spectacle singulier frappa mes regards. Des ouvriers, une dizaine environ, déchargeaient une petite charrette à bras tout encombrée de longues échelles, de cordes, de seaux de peintres, en un mot de tout l'appareil destiné à repeindre, revernir une maison. Leur costume, blouses blanches maculées par places de larges taches de couleurs, complétait l'idée inspirée par les ustensiles ci-dessus désignés. Jusqu'ici rien de plus naturel ; mais où ceci devient invraisemblable, c'est que lesdits ouvriers étaient arrêtés à la porte à clous dorés qui donne sur l'avenue et qui appartient à l'hôtel rose du duc de Brunswick. D'abord je ne voulais pas y croire, tant cela me semblait fantastique de voir travailler à cette demeure fermée depuis trois ans et, de plus, abandonnée par son bizarre propriétaire qui a si peur des révolutions et qui franchement n'a pas tout à fait tort, puisqu'il a payé pour cela. Je voulus en avoir le cœur net. Je m'arrêtai et je considérai les ouvriers. La voiture une fois déchargée, ils se mirent en devoir de dresser leurs échelles : les uns montèrent sur les toits, où ils accrochèrent do solides cordes à nœuds aux cheminées, et, assis suides planchettes, suspendues entre ciel et terre, ils commencèrent leur besogne; les autres établirent des échafaudages entre les fenêtres et se posèrent là- MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 157 dessus avec une agilité de chat. Ils se mirent à donner des petits coups de pinceau sur les murailles roses qui ont l'air d'être en sucre, le tout en chantant, selon la tradition, l'inévitable chœur des conspirateurs et la ballade des Halles : De la mère Angot Jo suis la fille. Pendant que ces virtuoses en plein "vent, graines des Vdlaret et des Gueymard futurs, procédaient par petites touches, pan, pan, un frottis, puis un éten- dage à fond, tout comme madame de X..., je pensais à part moi-même que le retour du duo de Brunswick annoncé par ces préparatifs était, pour un Parisien pur sang, le plus significatif des symptômes de tranquillité. Depuis 1870, nous n'avions pas vu la figure ultra-maquillée, les gros sourcils noirs frisés et la perruque on soie tirebouchonnée de l'ancien duc régnant de Brunswick. Paris, qu'il affectionne pardessus tout, ne lui avait pas semblé assez paisible et offrir assez de garantie d'avenir pour que lui, échaudé plusieurs fois, risquât sa vie et ses diamants en venant s'y établir de nouveau. En vain papa Thiers et tonton Calmon prodiguaient à la tribune et à la préfecture les assurances les plus formelles de paix et d'inaltérable sérénité; en vain le Bien public chantait les louanges du Dieu qui présidait à nos destinées et affirmait que jamais les récoltes n'avaient été plus abondantes, les fruits plus savoureux, les femmes plus fécondes et les hommes plus 158 HÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. doux à gouverner ; le duc, retiré bien loin, secouait la tète et jetait un regard de lendre sollicitude sur le coffre-fort qui enserrait ses diamants. — Du diable si on me reprend dans cette galère, murmurait-il. Il parait qu'aujourd'hui tout est changé. Le négociateur de Ferrières a eu beau exprimer des inquiétudes qu'il prétend partagées par le pays, le baron Tolain hurler qu'on est la proie des Jésuites et que le père Lorgeril veut rétablir la torture, le duc est rassuré et il va revenir. Il va revenir et nous allons voir ses équipages pha- ramineux, couleur chocolat où il y a trop de crème, son fameux cabriolet à pompe, ses armoiries si gro- tesqueinent étalées aux lianes vernissés de sa calèche et son inénarrable coupé doublé de satin clair. Nous aurons l'ineffable bonheur de le voir aux avant-scènes des théâtres, au-dessus de madame Musard, en face de madame de Païva et à côté de Delphine de Lizy, Kl à l'Ambigu, où l'on est l'un sur l'autre, nous pourrons entendre une aimable veuve, qui accompagnait jadis Son Altesse ducale, lui dire d'une voix rauque et d'un ton de colère, après une scène : — Dieu de Dieu, que vous m'embêtez! Quand donc crèverez-vous ? que je sois tranquille ! Cette semaine a été inorne à Paris. Il n'y a guère eu à noter qu'un vrai orage qui a éclaté l'autre soir de la façon la plus brusque et la plus inattendue. Toute la journée il avait fait une chaleur terrible et les Pari- MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. siens, littéralement cuits dans leurs appartements, leurs bureaux et leurs boutiques, étaient sortis en masse, la nuit venue, pour essuyer de humer un peu de fraîcheur. Aux Champs-Elysées, il y avait foule; une poussière épaisse, blonde et sentant la vanille, tourbillonnait dans les airs, sous des rafales brusques et soudaines. Deux par deux, les mains enlacées, les couples montaient au Bois dans des victorias tirées par des chevaux éreintés,la tête basse, et ne se doutant pas qu'ils traînaient le char de l'Amour. Derrière le dos du cocher qui sommeille lourdement les amoureux s'embrassaient malgré l'horrible odeur d'huile et de tôle chauffée qui s'échappait des lanternes, dont l'une est coiffée du chapeau verni de l'automédon. Dans les contre-allées, un monde, une foule se pressait et se marchait sur les pieds. Les chaises encombrées à ne savoir où se placer. Des femmes en toilettes claires, des enfants bras nus, tout cela suant, souillant, haletant, ouvrant le bec pour aspirer un peu d'air frais. Soudain le ciel gris plomb s'allume d'un éclair. Les fonds obscurs sont rayés de zigzags bleuâtres. Par les déchirures des nuages apparaissent des reflets de ilamme semblables à ceux d'un incendie lointain. En même temps, un coup de tonnerre terrible, assourdissant retentit. Toule l'avenue des Champs-Elysées avec sa masse de voitures et les allées latérales avec leur fourmilière grouillante sont éclairées en un instant rapide [et fugitif. On eût dit lo jugement dernier. 160 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. Un cri s'échappe do toutes les poitrines ; des langues de feu, scintillant à travers les arbres, viennent de tomber aux environs du Cirque. Eu môme temps des torrents d'eau s'abattent sur la foule ahurie ; des exclamations de terreur se croisent, des appels se font entendre, l'épouvante est au comble. C'est une fuite, une débâcle générale, une déroute de pantalons blancs, de robes de mousseline et de toile. Tout cela se croise, se heurte, s'aborde, se renverse et fuit au milieu d'un désordre et d'une confusion inexprimables. Il y a des maris qui ont perdu leurs femmes et des femmes qui n'ont pas été fâchées d'avoir perdu leurs maris. Un de perdu, dix de retrouvés par le temps qui courait. Il y a eu des parapluies qui ont fait la fortune de leurs heureux possesseurs, et desliacres qui ont été la préface de jolis romans à deux. Bref, il y a eu dans cet orage à boire et à manger, à boire surtout, car les ruisseaux transformés en torrenls, les rues devenues des rivières, ont abreuvé les malheureux chevaux qui mouraient de soif et mouillé bien des jupons. Le lendemain, on s'est compté : tant en tués qu'en blessés personne n'était mort ; mais les singuliers effets de la foudre, jadis si spirituellement narrés par Aurélien Scholl, ont été dépassés cette fois. On m'a assuré au Club, hier soir, que Bébé Violette était devenue absolument folle de terreur et qu'elle avait juré de renoncer aux cabotins. James, le misogyne, a fait vœu d'aimer désormais les femmes ; Varandois de reprendre sa femme, et la comtesse Léa de retourner chez son mari. MÉMOIRES DTN' DÉCAVÉ. ICI A Versailles, les ravages n'ont pas été moindres. On prétend que la duchesse d'Hasré s'est brouillée avec sa jolie amie la comtesse d'Anet, parce que, dans la bagarre, celle-ci s'est laissé sauver par un joli aide de camp du général B... Le baron Tolain, qui géné- ralement l'unie sa pipe sur le pas de sa porto après •lîner, après avoir dit dédaigneusement : « Tiens, lo nommé Dieu joue aux boules là-haut, » aurait été vu refermant avec précipitation ses volets et jetant vers le ciel des regards inquiets; enfin la gauche radicule, Gambotta en tête, aurait décidé, en réunion solennelle, qu'elle irait processionnellernent, et en corps, inaugurer l'église que l'on va construire à Montmartre, sous l'invocation de saint Clément et de saint Thomas. Toutes choses bien invraisemblables et auxquelles il no faut pus plus ajouter foi qu'aux déclarations d'amour de Juliette. Sophie Breteuil racontait hier qu'à u dîner, l'autre jour, Juliette passait son brap autour du cou de son protecteur, un riche Péruvien, et qu'elle lui disait do sa voix la plus tendre : — Que je t'aime ! Je voudrais passer ma vie avec toi. Le Péruvien, qui a vu du pays, a de l'esprit et, quoique ayant bu cinq bouteilles de Chàteau-Laflitte, murmurait tout bas : — Hum ! je n'y crois guère ! Et Sophie Breteuil reprenait tout haut : — Et moi, je n'y crois pas du tout. 162 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. * * * 3 août 1873. Décidément tu as bien fait de te ranger et de sortir de la vie absurde par la grande porte du mariage. Tout au plus pourrai-je te dire que tu cours risque de te blesser le front on passant sous cet arc de triomphe érigé par la loi, la société et la famille; mais non, je ne ferai même pas de ces sottes plaisanteries, abandonnées aujourd'hui aux Gaudissarts gambettist.es de table d'hôte. Tu as bien fait, je te le répète, d'abandonner cette sotte existence do garçon qui use, énerve et qui vous abrutit quand elle ne vous tue pas. Bienheureux encore ceux qui meurent jeunes, en pleine séve de force, de santé et de jeunesse, comme îe pauvre Grammont ou comme le cher Saint-Germain, dont la fin tragique nous a été remise en mémoire cette semaine par l'affreux accident qui a coûté la vie au jeune Lehmann, l'écuyer du Cirque. Ceux-là ont ignoré l'âge mûr, perclus de douleurs et de rhumatismes, la vieillesse goutteuse, paralytique, isolée au coin du foyer désert et livrée aux soins intéressés do mercenaires, d'un entourage bas et vil qui, à défaut de succession, convoite pour les vendre ce qui vous reste de bijoux de famille et d'armes de prix. Ils n'ont pas ressenti cette impression terrible de se sentir vieux quand on a été jeune et fringant, de voir ses cheveux tomber un à un et faire place à une calvitie révoltante dans sa nudité. Après avoir tant aimé à plaire aux femmes, ils n'ont pas eu le ridicule de MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. recueillir leurs moqueries, et souffert cette douleur suprême de voir une belle fille de vingt :111s, alerte, éclatante de beauté juvénile, de charmes, de santé, savoureuse comme un fruit parvenu au point juste OU commence- sa maturité, les regarder d'un air de pitié en leur disant ce que l'une d'elles m'a jeté à la figure l'autre nuit à souper : — Mon Dieu, qu'il est grognon le vieux de là-bas ! Dites donc, mon bonhomme, si vous êtes fatigué allez vous coucher ! Sais-tu pourquoi je suis aujourd'hui si morose, et pourquoi je pleure sur moi-même, moi si insouciant à l'ordinaire et si peu effrayé du lendemain? c'est que j'ai rencontré hier quelqu'un, non, quelque chose qui m'a fait réfléchir! Je revenais du Bois, à cheval. C'était le matin, et il faisait encore presque frais en comparaison des chaleurs qui régnent dans la journée et, qui rôtiraient sur le gril tous les Ange Iîosani s'ils n'étaient dans leur château ou en déplacement au bord de la mer. J'étais, ma foi, d'excellente humour, et je redescendais tranquillement les Champs-Elysées au pas de ma jument, en ayant soin de nous abriter tous deux, elle et moi, à l'ombre des grands marronniers qui bordent les contre- allées. A cette heure-là, il n'y a dans l'avenue que très-peu de monde. Seules, les tapissières des fournisseurs qui approvisionnent ces aristocratiques quartiers ou les 161 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. voitures de dressage des marchands de chevaux parcourent cette voie immense qui sera si peuplée ce soir à la nuit close. ,Te ne fus donc pas médiocrement étonné de voir une grande calèche assez bien tenue, ma foi, qui remontait l'avenue au pas de ses deux chevaux et en plein soleil. Dans la voiture, adossé à une pile d'oreillers et couvert d'un pardessus d'hiver (par trente degrés de chaleur), un homme était étendu. A ses côtés, une sœur de charité, de celles qui soignent les malades, avec l'uniforme de sa communauté, la robe noire, le béguin blanc tuyauté et le tablier de percale empesé qui leur donne l'air d'infirmières. De son bras passé derrière le cou du moribond, car c'en était un évidemment, elle lui soutenait la tête et le préservait des cahots de la voiture. Au premier abord, rien de tout cela ne me frappa ; un second coup d'œil me lit reconnaître sur les panneaux de la voiture l'écusson de Cavoie et ses couleurs. Au même instant les traits d'un des chevaux s'étant décrochés, la voiture s'arrêta. Je m'approchai alors tout près et je pus considérer à l'aise l'étrange spectacle que j'avais sous les yeux. C'était bien lui, Cavoie, le beau Cavoie, comme l'appelaient la Barucci, la petite Zélie de Mare et tant d'autres mortes depuis, et comme elles l'appelleront peut-être encore, si l'on se retrouve quelque part et MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 168 qu'il y ait un café Anglais là où nous allons quand nous n'allons plus; Cavoie le spirituel, l'intrépide, l'irrésistible, qui ne reculait jamais devant un bon coup à recevoir ni à donner, ni devant une barrière fixe de cinq pieds, ni devant quatre ou cinq nuits à table, ni devant la duchesse la plus vertueuse ou la plus exigeante, ni devant un banco de quatre mille louis, Gavoie enfin, c'était tout dire, surtout à toi et à tous ceux qui l'ont connu. Eh bien, mon cher, ce slccplo chaser hardi, ce mimer de tant de courses, ce veneur solide en selle qui passait partout et que rien n'arrêtait, ce casse-cœur auquel nulle n'avait résisté, ce prodigue qui avait épuisé sept usuriers et eu trois conseils judiciaires tués sous lui, était là hébété, abruti, l'œil atone, la mâchoire pendante, les chairs llasques, guteux, quoi ! Cette tète autrefois si fière et si belle, toujours éclairée d'un sourire vainqueur, ombragée jadis de cheveux bruns dans lesquels aimaient à se promener les doigts blancs des marquises et des courtisanes, cette tête qui avait dormi sur tous les oreillers qui se respectaient, depuis le faubourg Saint-Germain jusqu'au pare Monceaux, reposait aujourd'hui dans les bras d'une humble tille du peuple, qui a renoncé, elle, à l'amour, à toutes lesjoies de l'existence et qui humble, modeste, n'ayant plus dis la femme que le dévouement, cette fleur sublime qui survit aux autres, fauchées avant le temps, soigne et soulage, elle, la pureté, celui qui vécut pour toutes les impures et qui s'en va mourant par elles. 166 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. Devant un tel spectacle je demeurai stupéfait ! Il y avait bien deux ans que Gavoie n'avait paru aux courses ni au Club ; on le disait souffrant, aigri, un peu misanthrope, mais on était loin, et moi tout le premier, de le supposer dans cet état lamentable. Je le croyais surtout dégoûté de tout et je m'expliquais facilement cet élat moral, y étant moi-même un peu porté. Les autres, absorbés par la vie fiévreuse de Paris, en avaient parlé au fumoir pendant quinze jours. Quelqu'un avait dit un soir : — Tiens ! on ne voit plus Gavoie, qu'est-ce qu'il devient? Deux ou trois autres avaient répondu négligemment en bâillant ou eu secouant la cendre de leur cigare : — 11 est malade, dit-on, ou en voyage ? Puis ç'avait été Uni, on n'en avait plus parlé. Et voilà qu'un beau matin, je me trouve brusquement en face de cette ombre, de ce fantôme, de ce compagnon d'un passé gai, animé, joyeux, vivant. C'est effrayant, n'est-ce pas? Mais c'est hier que nous avons pour la dernière fois dîné ou Moulin- liouge, avec toutes ces folles cocodettes, habituées des petits lundis, et qui avaient voulu, en l'absence de leurs maris, venir voir ce qu'étaient, par une belle soirée d'été, ces mystérieux cabinets du restaurant à la mode. Gavoie était gai ce jourdà. La marquise de M..., qui l'adorait, avait entendu dans la pièce voisine la voix de la grande Garo, une ancienne à Cavoie dont elle était terriblement jalouse, et elle lui faisait des scènes muettes, lui écrasant le pied sous la table et lui jetant des regards courroucés. MEMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 167 Un instant après ces dames, cédant à la curiosité, s'étaient mises à écouter le long de la cloison ce que disaient les viveuses d'à côté. Il paraît qu'elles en entendaient de belles, car elles étouffaient de rire dans leurs mouchoirs. Comme elles pressaient la marquise de venir se joindre à elles : — Écoutez si vous voulez, répliqua celle-ci avec aigreur, moi je ne sais pas ce qu'il peut y avoir de drôle dans la conversation de ces ûlles. Ces filles, c'était la grande Caro ! Et lu dernière chasse à courre que nous fîmes en Poitou chez Seignelay. Quelle journée et quel débucher ! Quatorze lieues sans débrider. A la nuit close, il fallut prendre une retraite de longueur avec des chevaux fourbus, éreintés, qui vacillaient sur leurs jambes. Pendant toute la chasse Cavoie avait été à la queue des chiens et il était encore le premier à la mort. Et le soir il but à dîner deux bouteilles de porto chez le sous-préfet de Montfaucon-lcs-Cerfs, après quoi il proposa de chasser à courre dans les corridors de la sous-préfi cture les soubrettes de la sous-préfète qui étaient, ma foi, fort jolies ! Mais c'est assez rappeler des souvenirs gais et tristes à la fois, quand on songe à cette fin lamentable, j'ai serré la main au pauvre ami qui m'a reconnu à peine; je suis parti navré. Je ne voudrais cependant pas te mettre la mort dans lame et, avant do te quitter, je veux te dire un joli mot de notre vieille aniie Fancbette. 168 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. Il y a quelque quinze ans Fanchctte, alors à l'apogée de son succès et de sa beauté, était avec le vieux rince Navorine, un amateur passionné do musique. Tous les samedis, on allait aux Italiens dans la baignoire du prince. C'était le bon temps de Fabio. Enthousiasmé de son talent, le prince le prie à dîner clic/. Fanchctte. Le délicieux ténor accepte ; il vient, chante, enchante, tant et si bien que Fancheltc se laisse toucher, et, le prince parti, lui offre de jouer ensemble un acte de Rigoletto, celui de la séduction. A quelques jours do là, Navorine dit un matin à Fanchette : — A propos, chère amie, il faudra que vous vous décidiez à aller chez Barbedienno faire emplette d'un bronze pour Fabio. — Oui, oui, un de ces jours! — Mais, insista le prince, il faut se hâter, c'est pressé ! — Tenez, vous m'impatientez, dit alors Fanchette avec la crànerie qui la caractérise. Ne vous occupez plus de Fabio, il est payé. * * * 10 août 1873. Tu m'as défendu de te parler politique ; tu ne sauras donc rien do la fusion qui est définitivement accomplie et qui jette dans la joie la plus profonde quatre douzaines de naïfs qui ne savent pas même de quoi il est question. C'est vraiment dommage que je ne puisse MÉMOIRES V\m BÉCAYÊ. 169 pas te dire tout au long ce qui s'est passé dans cette mémorable entrevue qui a bien duré un demi-quart d'heure. Je t'aurais expliqué que l'accord le plus parfait n'avait cessé de régner entre les deux chefs des branches de la maison de Bourbon, devenue aujourd'hui la maison de France. Tu aurais su que Henri V a pardonné à Louis-Philippe II la trahison de son père ou juillet 1830, l'arrestation de la duchesse de Berry et l'accouchement de Blaye au milieu des gendarmes; que, de son côté, le jeune homme, quoique absolument imbu des idées constitutionnelles et amoureux des institutions démocratiques qui régissent les États-Unis d'Amérique, a consenti à accepter le dra- .. peau blanc et reconnu le pouvoir temporel ainsi que l'avènement aux affaires du parti légitimiste et clérical. Parlant ensuite au nom du duc d'Amnale, qui a renoncé à toute espèce de présidence et qui se contentera d'être membre de l'Académie française, le jeune homme a protesté du dévouement de son oncle ; il a annoncé que l'Assemblée était prête à proclamer le nouveau roi, et la France tout entière à l'acclamer, même sans qu'on la consulte, ce qui est absolument inutile et une pure superfétation. Voilà tout ce que je t'aurais dit, et ce croquis enchanteur, que je suis obligé de réduire à de minuscules proportions, t'aurait ravi sans doute en te faisant apercevoir à courte échéance une ère nouvelle de paix et de prospérité. Mais tu n'as pas voulu, tu no sauras rien. m 17(1 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. Tu aimes mieux les cancans et les polins. On va l'en servir. Voici une histoire arrivée toute fraîche fie Trouville. C'est Monlrevel qui l'a racontée mercredi soir à l'Opéra dans la loge du Club, où tout ce qui restait de nous autres avait été applaudir notre amie Mauduit dans F Africaine. Au commencement de l'été, Montrevel avait été faire un tour dans le département de l'Isère et il avait poussé jusqu'à la (irande-Cliartreuse. Le paysage l'avait enthousiasmé. Et de fait, c'est un admirable cadre que ces montagnes sauvages, couvertes de pins au feuillage d'un vert métallique et sombre, semées ça et là de roches basaltiques, qui semblent tombées du ciel, témoignage de la colère divine ou bien encore dernier vestige de la guerre des Titans voulant escalader l'Olympe païen. — Je ne vous raconterai pas en détail, nous disait- il, mes excursions journalières autour de la Grande- Chartreuse. Ce sont d'admirables paysages, dont les beautés se sentent plutôt qu'elles ne s'expriment ; je ne vous décrirai pas ces matinées brumeuses et ca mes et les couchers de soleil splendides qui sont suivis de cet adorable crépuscule, si aimé de .a comtesse de J..., qui appelle ce moment fugitif les heures bleues du soir. « Tout au plus oserai-je vous avouer, malgré le sourire sceptique que je vois poindre sur vos lèvres, MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 171 qu'au bout de trois jours passés là-bas, j'ai éprouvé une impression étrange. Je me suis senti envahi par un sentiment de quiétude et de bien-être qui détendait mes nerfs et faisait un agréable contraste avec notre vie fiévreuse de Paris. « Il me semblait que je marchais entouré d'une lumière pure, je me fondais dans ce calme sublime du cloître qui opère la séparation du corps el de l'esprit, dégage les substances étliérées et permet à l'âme détachée de l'enveloppe charnelle de s'élancer dans les sphères de la contemplation spéculative et de l'adoration divine... » Un grognement général accueillit ces derniers mots. — Ceci, interrompit de Varennes, est du pur galimatias sainte-beuvien, comme disait Balzac. Nous avons tous ressenti cela et c'est un sentiment on ne peut plus vulgaire. Cela s'appelle tout bonnement le goût du nouveau. En Parisiens blasés, excédés et saturés de jouissances, nous en arrivons à trouver exquises les choses les plus simples, précisément parce que nous n'en avons pas l'habitude. C'est le cas d'un mari coureur qui revient à sa femme après avoir beaucoup expérimenté au dehors et qui trouve sa légitime bien supérieure à tous les amours de contrebande qu'il a rencontrés. Mais tout cela est purement momentané. Si tu avais seulement passé quinze jours à ton couvent en plein hiver, tu n'en parlerais pas sous ces couleurs de rose et tu aurais bramé comme un dix cors après le Bois, le Club et l'Opéra. MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. — Tu pourrais bien avoir raison, lui repartit Mon- trcvel, mais tu sais, quand on est empoigné, on ne se dit pas de ces choses-là, et, ma foi, je l'étais à fond. Mais trêve de réflexions philosophiques et arrivons à mon histoire. « Vous savez tous qu'en dehors de l'enceinte des murs et en face de la grande entrée du couvent existe un charmant chalet destiné aux touristes du sexe féminin. Aucune femme ne pénètre jamais dans la Grande-Chartreuse. Au moment où j'y étais, cette construction rustique, qui ressemble assez au chalet de la Cascade, ne contenait que des bipèdes décorés du nom de femmes, mais parfaitement laides et insignifiantes. J'avais pu m'en assurer en rentrant de mes promenades tous les soirs à l'heure où, le dîner terminé, ces dames venaient prendre le café au frais sur la pelouse située entre le chalet et la porte du couvent. «. Je no fus donc pas médiocrement étonné quand un soir, rentrant dans ma cellule, je ramassai dans le corridor un papier sur lequel j'allais marcher. C'était une enveloppe de lettre, adressée à madame Andréa Perly, à Grenoble, poste restante. — Tiens, lit Montrevel en s'interrompant, voilà que vous vous réveillez, Diego. Il paraît que mon récit vous intéresse. Diego fit un signe d'assentiment. MÉMOIRES D'UN DÉGWÈ. — Or, messieurs, reprit le conteur, je vous le demande, lequel de vous n'aurait été surpris de trouver dans un couloir de la Chartreuse une enveloppe au nom de la jolie cantatrice, si aimée jadis de notre ami Diego de Villareal? Et cette lettre était adressée à Grenoble, c'est-à-dire la ville la plus voisine du couvent. J'avoue que, tout détaché que je fusse des choses de ce monde, ce mystère piqua vivement ma curiosité, et que je passai ma soirée entière à construire une nouvelle à la Poë, accumulant inductions sur déductions. « Quand sonna l'heure des Matines, je ne dormais pas encore. Je descendis à la chapelle. Ceux d'entre vous qui ont assisté à cette étrange cérémonie savent quel effet singulier produit sur l'esprit ce voyage âe la cellule à la chapelle par ces longs corridors éclairés au moyen de falots tremhlotants, traversés çà et là par d'autres couloirs voûtés et sombres, sillonnés d«j moines muets qui glissent lentement et silencieusement sur les dalles, le capuchon rabattu, avec des airs d'inquisiteurs de Ribeira; puis l'église obscure vue de la tribune, ces formes indécises qui s'agitent dans l'ombre, ces voix qui éclatent dans la nuit cm notes graves et aiguës tour à tour, ces chants sinistres semblables aux prières des trépassés ;, c'est une chose à part et d'une saveur particulière. « Les Matines achevées, je rentrai dans ma cellule ;. un visiteur, regagnant la sienne conduit par un moine;- 10 174 MÉMOIRES D'UN' DÉCAVÉ. marchait devant moi. Tout à coup un parfum bien accentué de Floral Hall me saisit aux narines, et presque en même temps je remarquai la petite taille ■de l'étranger qui me précédait. Je m'approchai vivement. Au bruit de mes pas, le touriste se retourna. J'élevai ma lanterne et, la dirigeant en plein sur le visage de l'étranger, je reconnus Andréa, vêtue d'un ravissant Knickerhocker et une cape noire sur les yeux. La surprise me cloua sur place. Je savais que la célèbre cantatrice était rather excentric ; mais pour le coup, cette incartade dépassait les autres. « Pendant (pie je faisais ces réflexions Andréa avait ■disparu au tournant du corridor. Je rentrai chez moi. — Qu'est-elle venue faire ici? me demandai-je. Suivre quelqu'un ou simplement voir l'intérieur d'un cloître? J'y songeais encore quand le jour vint. Je me levai et, en voulant m'habiller pour descendre déjeuner, je m'aperçus avec terreur que mes vêtements étaient encore trempés d'eau. La veille, surpris par l'orage, j'avais été transpercé. Point de rechange, mes bagages à Grenoble. A ce moment, le jeune novice qui était chargé de veiller à ce que rien ne me manquât vint me faire sa visite quotidienne. Je lui expliquai mon embarras. —N'est-ce que cela? dit-il, je vais vous prêter un costume, à condition que vous ne sortirez pas du couvent. « Il sortit et rentra bientôt après en m'apportent une robe à capuchon. Je l'endossai bravement. Elle ne MÉMOIRES D'L'N DÉCAVÉ. 178 m'allait réellement pas trop mal, à en croire la glace démon nécessaire de voyage. J'arrivais d'Italie et je portais toute la barbe, un Zurbaran, quoi ! Je remerciai le novice et je me mis à arpenter les corridors du couvent. « Soudain je rencontre Andréa. Elle s'arrête pour me voir passer et me regarde fixement avec une expression singulière dans ces grands yeux bleus profonds que vous lui connaissez. Je continue ma route. Après quelques pas je me retourne instinctivement : elle était toujours immobile, me regardant, et cette fois un sourire aux lèvres. Ma foi, je m'avance vers elle. D'un signe impérieux elle m'ordonne de me taire, me saisit La main, m'entraîne à travers les corridors jusqu'à une cellule, me fait remarquer l'épigraphe qui la surmontait et qui était ce mot : Sursuin, puis elle me dit ces simples paroles : — Ce soir à neuf heures ! Là-dessus Monlrevel s'arrêta. Nous étions suspendus à ses lèvres. — Et tu y as été ? lit quelqu'un. — Parfaitement. « Ecoutez maintenant l'épilogue. « La semaine dernière, à Trouville, je rencontre Andréa au Casino. En m'apercevant, elle pâlit, rougit ot parle bas vivement à une amie qui raccompagnait en me désignant à elle. 176 MÉMOIRES b'm DÉCAVÉ. « Jo guignais son manège du coin de l'œil. Enfin, n'y tenant plus, elle s'approche de moi et m'adressant la parole : « — Pardon, monsieur, me dit-elle, je suis peut-être la dupe d'une illusion, mais une ressemblance extraordinaire est mon excuse. N'avez-vous pas un frère dans les ordres ? « —Oui, madame, lui ai-je répondu gravement; j'en avais un que j'ai eu le chagrin de perdre. 11 était à la Grande-Chartreuse. « Elle devint écarlate ; puis, en s'éloignant, elle murmura : « — Vraiment, c'est dommage. Tauvre garçon ! » * * * Londres, 2i août 1873. C'est d'Angleterre que je t'écris et tu sais ce que je suis venu y faire. J'y ai prolongé mon séjour d'une semaine environ pour revoir un peu en détait ce pays singulier, si différent du nôtre, que nous avons tant de fois parcouru ensemble et qui me rappelle tant de souvenirs. J'y ai, au demeurant, trouvé bonne et nombreuse compagnie. Indépendamment de la foule des pèlerins accourus ici pour la solennité du 15 août, il y est venu beaucoup des nôtres séparément, par petits groupes discrets et dévoués, et Charing-Cross Hôtel a été pendant trois semaines une succursale de Taris. On parlait français dans les corridors, on y MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 177 rencontrait dès les premières heures du matin d'adorables Parisiennes, en petit négligé, et les monumentaux escaliers à tapis rouge étaient doucement caressés par les onduleuses traînes des beautés voyageuses. Cliaring-Cross est toujours l'énorme et bizarre- caravansérail que tu connais, avec ses filles de chambre en robes de jaconas imprimé, bras nus, bonnet blanc coquettement posé sur la tète, avec ses brides flottantes par derrière, won re&diag-reom et sa salle à manger d'un style sévère et si décoratif, un peu sombre le- jour, mais d'un si grand caractère aux lumières. Les- singularités du service sont toujours les mêmes. On ne peut à prix d'or obtenir un encrier pour écrire dans sa chambre ; il faut descendre au reading-room pour y faire son courrier, les plumes de fer sont inconnues, et le dimanche la salle à manger du rez-de-chaussée est fermée jusqu'à une heure par respect pour la sainteté du jour, tandis qu'on fait ripaille au premier étage et que les couples anglais s'y administrent des déjeuners copieux entremêles de Champagne, de sodawater, d'œufs à la coque et de gigot rôti aux. confitures de groseilles, le tout dans des proportions homériques. Au dehors, ces jours-là pas un chat. A peine quelques timides voitures parcourent la chaussée déserte. Les bats, qui pullulent, sont fermés. Les Français,, qui sont habitués à se désaltérer à tous les coins de rue, quand ils en ont la fantaisie, sont furieux. B...,, qui est venu me chercher pour descendre la Tamise- jusqu'à Greemvich, mourait de soif et était exaspéré. MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. A Greenwich, où nous arrivons à six heures moins cinq, même chanson. On ne sert d'ale et de spiritueux qu'à six heures juste. Et le train repartait à six heures cinq pour Londres. Ii a fallu se contenter de sandwichs grossières et d'un thé bouillant absorbé à la hâte. A la table voisine un couple de darlings tapait ferme sur un bateau de crevettes et du café noir! A six heures de l'après-midi ! Drôle de peuple ! Le soir même de mon arrivée j'ai voulu, malgré l'état nerveux où m'avait mis la traversée, revoir Cremorne Gardon, et nous deuxP... nous avons pincé un llansom cab qui filait comme le vent. Les abords du Manille anglais ont beaucoup amusé mon compagnon- Ces interminables faubourgs populeux, éclairés fortement au gaz, cette masse de bars-rooms, de sjùril- stores, cette espèce de préface du bastringue succédant aux monumentales splendeurs des quartiers aristocratiques de Portland, de Sussex et d'Hanover terraces, ces boutiques si diverses et si remplies de monde, tout cela l'a vivement intéressé. A Cremorne on ne danse plus. La licence est expirée depuis un an. Les amusements les plus variés et les plus vertueusement assommants ont succédé aux ébats de la Terpsichore anglaise : incendie de Chicago, feu d'artifice, ballets, tableaux vivants, jeux de toute sorte y foisonnent toujours, y compris la gypsy traditionnelle» cousine de la sorcière de Macbeth. On continue pour chacune des distractions précitées ù payer one shilling par personne ; do sorte qu'après avoir allongé one shilling à l'entrée et s'être réjoui du bon marché quo MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 179 coûte le plaisir dans la vieille Angleterre, on dépense trois louis en une heure sans s'en apercevoir. Deux heures ont suffi pour nous dégoûter de cet Eden, à la sortie duquel nous avons salué les statues de Napoléon I er , Wellington et Nelson, bien étonnés d'être en cet endroit, et un autre Hansom nous a ramenés aussi vivement que le premier vers nos ltods aussi larges que la place de la Madeleine. Cela surprend tout d'abord. On a peur tout seul dans ces grandes machines. Pour un peu on crierait au secours ! Le lendemain, nous avons été voir la pièce en vogue à l'Opéra-Comique. Ce théâtre souterrain, qui joue l'emploi de l'Athénée de Paris, est situé dans un vaste sous-sol et une rue passe au-dessus de la scène. On entend parfois fort distinctement le roulement des voitures. Luxueuse, du reste, la salle. Fauteuils et loges tendus de satin bleu vif et les avant-scènes avec d'amples rideaux de même étoffe, bordés de hautes dentelles. Cela est trop voyant et a l'air de tout ce que l'on veut. Le public féminin décolleté, bras nus; les hommes habits noirs et cravates blanches. On joue là-dedans une machine qu'on appelle Kissi- Kissi, et qui n'est autre que l'Ile do Tulipatan augmentée d'un chœur de la Pôïichole et d'un air des Bvitjands. Seulement M. Burns, qui a écrit la pièce, y a ajouté le personnage du shah de Perse, rempli par un acteur qui s'est fait la tète bistrée, la face à lunettes et la coiffure du souverain iranien. Comme goût, c'est contestable ; le seul trait comique de cette 180 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. mascarade consistait en une série de reconnaissances du Mont-de-Piété que ledit shah décoré porte autour du cou et fixée à son bonnet pour remplacer les pierreries et l'aigrette absente que la dureté du temps et la cherté du voyage l'ont contraint d'engager chez les Pawn-brokcrs du Strand. La grande attraction de la pièce, au point de vue anglais, c'est la demoiselle qui joue le rôle de la princesse Kissi-Kissi et qui répond au nom de miss Laverne. Cette créature est vraiment extraordinaire. Elle se remue, s'agite, se démène, se tortille comme ain acrobate. Elle chante, danse, saute, cabriole, sans •s'arrêter une seconde et sans paraître le moins du monde fatiguée de ces exercices étonnants. Elle joue avec sa tête, ses bras, ses jambes, ses épaules, ses pieds, ses mains, avec tout son corps enfin. C'est une mime plutôt qu'une actrice, et c'est une pantomime plutôt qu'une opérette qu'elle croit assurément interpréter, On en rit d'abord, et puis au bout de dix minutes cela devient exaspérant. On a des envies folles de se lever de sa place, de sauter sur la scène et de lui administrer une volée de coups de cravache jusqu'à ce qu'elle se tienne tranquille. On n'a pas idée de cela. Si cette demoiselle est comme cela dans la vie privée, je souhaite bien de l'agrémenta ses amoureux et j'engage fortement à aller la voir ceux qui aiment les femmes remuantes. Ils y auront la main. Du coup j'ai pardonné à la jolie Marguerite Debreux, qui se trouvait justement dans la salle, ses tortillements épileptiques et ses affectations qui m'avaient si fort MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 181 choqué quand elle a débuté dans la Pi-incesso de Tré- hizonde aux Bouffes. La pauvrette avait joué deux ans sur la scène de l'Opéra-Gomique à Londres, et les mauvaises habitudes qu'elle y avait contractées ne se perdent pas en un jour. Je reconnais, au demeurant, que le joli petit Fichtel de la Timbale d'argent s'est beaucoup corrigé et que ma sévérité de jadis n'aurait plus lieu de s'exercer aujourd'hui. J'avais un tas de commissions à faire: delà musique chez Schott pour notre amie G..., des masses de vhito rose et de New Monw Hay chez Altkinson, pour Blanche et pour Valentinc, une ratière pour la marquise de G... et une paire de chevaux à voir chez Tom Sayers pour Voreskoff, qui est àDcauville et qui n'a pas voulu se déranger. Tom, qui est un malin, lui avait envoyé la photographie de ces deux magniliques animaux, et je dois avouer que ce sont des bêles splendides. A seize mille francs les deux, elles ne sont vraiment pas chères. Par exemple, ce qui devient hors de prix, comme disent les ménagères, c'est le cheval de chasse. Les gros poids trouvent de plus en plus difficilement à se monter, et Jules P..., qui est établi dans le Yorkshire, où il travaille ses chevaux pour la reprise des Fox- Huntings, me disait qu'il faut mettre cinq cents livres pour avoir un sauteur qui ne vous casse pas les reins au premier obstacle. Nous avons été en voir un dans une ferme précisément auprès de Chislehurst. Rien de particulier et d'amusant comme cette campagne anglaise parée, peignée, pomponnée, si différente de la nôtre et qui 11 182 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. semble toujours sortir d'une boite. Des prés immenses d'un joli vert de velours, fermés par des larnpikes de ■six pieds de baut à barres transversales ; un joli oTjstacle, je t'assure, quand on déboule dessus au petit galop. Des cbemins qui ne mènent à rien, des ormes centenaires comme ceux de Windsor et de Richmond, ■des cottages et des'villas coquettes en briques rouges. Tous les cent pas, une ligne de chemin de fer avec sa voie ferrée entre deux haies d'épines et ses poteaux télégraphiques étendant à droite et à gauche leur grêle réseau de lils aimantés. Et partout et toujours les écriteaux prohibitifs qui, sans gardiens, sans gendarmes, suflisent pour faire respecter la loi. No thoi'ougfare. Treapasaera will he prosecuted. Heureux peuple à qui il suffit de quelques lignes peintes ou imprimées pour se tenir tranquille et ne pas passer plus avant. En revenant delà ferme, nous nous sommes perdus. La jolie journée, le beau ciel et la gracieuse nature ! C'était amusant comme tout, et ma compagne, voyant le soleil baisser à l'horizon, entamait déjà d'horribles histoires, telles que celle des petits enfants égarés dans les blés. Heureusement, j'ai eu l'idée de remonter le cours d'un ruisseau, voyant que les grandes routes aboutissaient toutes à des culs-de-sac, et la bienheureuse station de Tunbridge est enfin apparue à nos regards. Nous étions sauvés ! Vendredi dernier, V...m'a entraîné à ArgyttRooms. ■ Ce temple du plaisir est toujours ennuyeux à crever. . La guirlande de messieurs inoffensifs qui contemplent MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 183 la danse du haut de la galerie du premier étage, avec autant de sérieux que s'ils assistaient à un sermon méthodiste, est toujours à sa place. Les ladies de contrebande n'ont pas meilleur goût que jadis, et les robes de velours (en plein août) et les costumes du matin (complets pour 39 francs) s'y coudoient avec la fraternité la plus complète. Tour égayer le paysage, l'orchestre joue des miscellanées, des sélections, comme on dit ici, de la.Juivc et de Lucrèce Borgin. C'est follement exhilarant. De temps à autre un quadrille. Quelques indigènes en habit noir, chapeau gibus, mais gardant leur pardessus, se placent gravement au centre de la salle sous l'œil paterne d'un avertisseur en cravate blanche et à plaque qui a le chic d'un préfet en tournée de révision. Autant de bipèdes femelles les accompagnent et tout cela marche à pas comptés, salue, avance et recule, les coudes au corps, la tète roide et immobile, les yeux à quinze pas, avec cette allure gracieuse de grenadiers montant à l'assaut qui caractérise ces indigènes rousses et anguleuses. Les gentlemen ont conservé leur parapluie à étui ciré qu'ils tiennent à la inain. Dclicious in deed! V... s'en moquait avec moi en fumant une cigarette, lorsqu'une assez jolie créature, à grands yeux, vint s'asseoir près de moi et entama la conversation. Enchanté de trouver une occasion do parler anglais pour s'instruire, mon compagnon riposte. Grand entretien, confidence ; total : offre d'un homard à l'américaine chez Scot au Top de Hay-Mtwket, arrosé de quelques verres de clicquot. 181 MEMOIRES D'UN DÉCAVÉ. La princesse accepte. Nous voilà partis souper. Tout le temps, V... l'interroge sur l'Angleterre, son climat, ses mœurs, ses habitudes. Elle répond à tout. Notre ami, ravi, me dit qu'il n'est rien de tel que de voir tout par soi-même, et qu'il vient d'en apprendre plus en deux heures sur Londres qu'un étranger ne pourrait le faire en six mois. Bref, nous payons le liill, on se lève et, arrivés à la porte : — C'est tout ce que vous payez? nous dit la demoiselle en excellent français ; bonsoir, je retourne à Argyll ! V... prétend qu'en Angleterre il n'y a plus d'Anglaises, et qu'il n'y a que des Françaises, ou des Anglais qui s'habillent en femmes pour faire croire qu'il y a aussi du sexe dans leur pays. * * ¥ 31 août 1873. Connais-tu Pourville? Non! Alors tu ne connais rien! Imagine-toi une crique délicieuse formée par un brusque renfoncement de falaises à pic, aux lianes crayeux et blanchâtres, surmontés de pins au feuillage d'un vert métallique et sombre, au travers duquel les vents d'ouest grondent aux jours de tempèle comme les roulements du tonnerre sous les voûtes d'une cathédrale. Ailleurs, le sol nu, pelé, couvert d'une herbe courte et roussâtre, avec de-ci de-là, par plaques, des touffes de bruyère au feuillage grêle, aux grappes délicates et malheureusement sans parfum. A JIIOIOIRES D'UN DÉCAVÉ. 185 mi-côte, des moissons dorées, plus bas des rochers épars, suspendus entre ciel et terre, qui semblent prêts à se détacher et à emporter avec eux tout un pan de la falaise ravinée par les pluies d'orage ou les ruisseaux d'eau vive qui coulent de là-baut. Plus loin des arbres écimés qui ont voulu résister au grand souffle venu du couchant et que celui-ci, triomphant, a punis en les privant de leur couronne. Au fond du tableau, des villages, des maisons, des fabriques, étages sur les coteaux; au milieu, de ces cours normandes, plantées de pommiers qui craquent sous les fruits et dont les branches basses sont étayées avec des poutres. Puis les grands bois pleins de silence, d'ombre et de verdure, avec des sources jaseuses, qui courent sur les cailloux blancs ou micacés de paillettes brillantes, l'escadron des oiseaux chanteurs, la mésange grim- peuse, la fauvette à tête noire, le rouge-gorge coquet) le bouvreuil à la parure éclatante, dont le chant ressemble à l'accord d'archet sur le violon, jusqu'au petit, tout, petit roitelet, ce tom-pouce de la gent ailée, qui jette à temps égaux et espacés sa note régulière et monotone. Le cadre est joli, n'est-il pas vrai? Voici maintenant le tableau. Au bord de la mer, de la vaste mer, comme dit Hylas, le pâtre des Troyens, un seul'chalet s'élevait il y a quelques années, celui du peintre Mélicourt, le Vasco de Gama de Pourville, comme Charles Mozin a été le Christophe Colomb de Trouville. Pendant quelques années, seul au milieu de quelques misérables huttes de pêcheurs, le hardi navigateur jouit en paix i8<; MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. do l'oasis qu'il avait découverte. Son chalet orgueilleux, construit dans le plus gothique des styles, avec tourelles, poivrières, balcons à jour et grilles ouvragées, domina fièrement de sa hauteur la plaine liquide et le pays environnant. Mais un jour vint où d'autres explorateurs, séduits par la beauté du site et sa proximité de Dieppe, se proposèrent à leur tour d'y planter leur tente. On suivit leur exemple et aujourd'hui une douzaine d'habitations coquettes, villas et chalets, abritent une petite colonie qui deviendra le noyau d'un wateringplace à la mode, je te le prédis. Le joli de la chose, c'est qu'ayant l'Océan à deux pas devant soi on a par derrière et tout près les plus délicieuses prairies, d'un vert anglais exquis à l'œil, où l'herbe qui pousse drue et savoureuse est broutée par de belles vaches normandes, au mufle humide, à la tète bien encornée, ornée de ces gros yeux pensifs qu'Homère attribue à Junon, et à la robe tachetée. Accroupies do place en place quand elles ruminent, ou bien debout, espacées, les narines en l'air et flairant le vont qui leur apporte des prairies voisines les fraîches émanations des pâturages humides, elles forment de charmants motifs à tableaux bien faits pour tenter le pinceau de Rosa Bonheur ou de Drascassat. Comme tu penses, les chevaux ne manquent pas dans cette vaste prairie coupée en deux par la Scie aux flots argentés qui y trace ses capricieux méandres. Les poulinières y trottent gravement suivies de leurs petits et les poulains déjà grandelets y prennent des MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 183 galops furieux crinière au vent, ruant par pétarades,, faisant des sauts de mouton et des têtes à queue à désarçonner Carattou Garver lui-même. On dirait que les herbes aromatiques qui abondent sur tes bords de la Scie les ont grisés. D'autres, plus graves, restent plantés sur leurs jambes immobiles, tète contro tête, pour se garantir mutuellement du soleil. De loin on dirait qu'ils l'ont la conversation. Quel joli champ de courses cela forait, soit pour une piste de courses plates qui aurait une étendue et un développement plus que suffisants, soit pour un terrain d'obstacles! C'est coupé, accidenté, mouvementé comme le tracé d'un steeple-chase anglais. C'est là qu'il, faut venir courir et non dans cet affreux trou poussiéreux, étroit et incommode où la Société des courses de Dieppe a fait cette année un si joli four, et qu'on a prétendu substituer à l'ancien hippodrome d'Arqués, si commode et si bien aménagé ! Mais je prêche à des. sourds. Encore une année de sotte obstination et d'ineptie et les courses de Dieppe, écrasées par le redoutable voisinage de la puissante réunion de Deau- ville, disparaîtront de la première page du Sport et iront rejoindre les meetings, jadis splendides, oubliés aujourd'hui, de Satory et de la Groix-de-Berny. En tout cas, si les courses font élection de domicile à Pourville, les sportsmen et les betting men n'y meurent pas de faim. Il y a là un certain Paul, un ancien chef de cuisine de Thomas du Soleil, qui vous accommode une omelette aux crevettes, vous trousse un canard rôti,. 188 MÉMOIRES DTN DÉCAVÉ. farci, et non saigné à la Duclair, d'une façon aussi topique que remarquable, surtout quand on arrose ledit palmipède d'un certain Saint-Estèphe qui a un bouquet à réveiller les morts. J'ai connu on province un vieux capitaine retraité qui, lorsqu'il buvait des vins réussis comme celui-là, disait : « Seigneur, que c'est bon! Il me semble que je suis décoré de la croix d'honneur et de la propre main du bon Dieu, encore! » Très-civilisé, le restaurant Paul, pour en revenir à son petit chalet, dont les vagues viennent battre le pied. Des cabinets très-confortables ornés de canapés, s'il vous plaît. Je crois môme qu'il y a des verrous aux portes. — La corruption de la grande Babylone a pénétré jusqu'ici, me disait le vieux général russe qui me servait de compagnon de voyage et qui déjeunait avec moi en tête-à-tête. Ce n'est pas sans intention que je glisse ici mon vieux général russe, car je connais ta curiosité indiscrète de Parisien, amateur de potins, et je te vois d'ici, depuis le commencement de cette belle pastorale, te creuser la tète pour deviner à quel propos je me trouvais l'autre jour à Pourville. Sois satisfait. C'était l'exécution d'un vœu... 11 y a trois ans, pendant la guerre, au lendemain de Sedan, à la veille de Metz, je traversais Bruxelles. J'y lis connaissance d'un vieux brave, général de division dans l'armée russe, aide de camp de l'empereur Alexandre, et tout à fait Français de cœur et d'idées. Il se réjouissait de nos succès, MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 180 bien rares, hélas ! il déplorait sincèrement nos défaites. Chaque jour nous étions ensemble et, ma foi, au bout de peu de jours, nous apercevant que nous avions du goût l'un pour l'autre, nous jetâmes les bases d'une solide et durable amitié. Quand je rentrai en France vers novembre et qu'il me fallut regagner Tours, je ne me séparai pas de lui sans regrets, et ce fut avec une certaine émotion que je lui serrai la main le soir de mon départ. Depuis lors, les nécessités de son service d'une part, de l'autre les exigences de ma vie si pleine, si fiévreuse et si occupée ne nous avaient permis de nous voir que de loin en loin et à de rares intervalles. 11 nous avait été impossible de causer librement, sans contrainte et sans être dérangés. Nous avions pourtant beaucoup de choses à nous dire et à nous communiquer. Or, lundi dernier, à mon retour de Londres, je reçois un télégramme de mon vieil ami, expédié de Dieppe, et m'an- nonçant son installation à l'hôtel Royal. Je n'y ai guère mis de réflexion, et mardi, à midi cinquante-cinq, je prenais l'express de Dieppe à la gare Saint-Lazare. Il était généralement assez mal habité, sauf cependant Agénor, duc do Grammont, prince de Bidache, qui se rendait nu Havre, revêtu d'un complet gris assez réussi. Heureusement qu'à Rouen nous avons cueilli au passage la charmante comtesse Scabieuse, qui venait de chez la maréchale et qui se rendait auprès de la marquise de L..., à Dieppe. La comtesse se plaint gra- 11. 190 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. eieusement que ni toi, ni Croixans, qu'elle avait invités, n'aient assisté aux courses de Fécamp qu'elle a prises sous son patronage, et qui, naturellement, ont réussi à merveille. Ensuite nous avons causé politique, l'usion, prorogation, etc. Tu sais qu'elle s'y entend mieux que femme au monde. Bref, l'heure du trajet qui sépare Rouen de Dieppe a été franchie en cinq minutes. N'était la vertu de la comtesse, je dirais l'espace d'un baiser. En arrivant, j'ai trouvé le général à la gare. 11 était, ma foi, tout pimpant et tout leste dans sa toilette d'été, avec son ombrelle nankin à long manche. Nous nous sommes embrassés et, tout de suite, il a enlilé les potins et les racontars de la plage. Il faut ajouter pour sa décharge que ma première parole avait été celle-ci : — Qui y a-t-il ici? Et là-dessus : — Mais beaucoup de monde, mais du petit. A part quelques individualités marquantes comme les marquises de Canisy et de Louvencourt, la comtesse de Virieu, la vicomtesse Aguado, mesdames Si- piùre et de Viel-Gaslcl, il y a un déballage considérable de gens inconnus qui sortent on ne sait d'où et qui vont y retourner bientôt, j'espère! Beaucoup de commerçants, de gens de finances, parmi lesquels domine l'élément israélite, et un débordement inouï d'étrangers et d'étrangères. A l'hôtel Royal, qui n'est accessible qu'aux gens ayant plus de cent mille francs MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. de rente, Oppenheim paye le premier étage quarante mille francs pour deux mois. Le reste des apparter- ments est accaparé par une colonie anglo-espagnole- qui traîne avec elle une nuée de domestiques des deux sexes, depuis la femme de chambre allemande qui apprend le deustch aux enfants, jusqu'au valet de ehambn andalou, aux doigts jaunis par l'incessante cigarette, odieusement frisé, scandaleusement joli garçon, qui voyage avec son maître, un monsieur seul, et qui promène un sky microscopique merveilleux de beautés Naturellement, les Américaines ne manquent pas à l'appel. Il y en a de toute sorte : brunes, blondes, laides, jolies, mariées, veuves, demoiselles, demoiselles surtout ; n'oublions pas que nous sons dans un port de mer et que la pêche aux maris est permise. Racontars de la plage. Une présence princière ici il y a quelques jours, rapide comme le passage d'un météore; pas assez rapide néanmoins pour que l'altesse ne se soit pas enflammée au regard de certains yeux de marquise. Désespoir princier, qui voit opposer à sa flamme une exception diplomatique. Insistance. Bref, la question diplomatique résolue par un départ pour Pau et voyage sentimental de l'altesse et desyeux bleus vers le pays où fleurissent les amours dorées, vivantes et poétiques, comme disait Musset. Le soir venu, par la plus belle et la plus claire des nuits, nous avons arpenté la longue pelouse qui va de la jetée au Casino. La mer était calme et déferlait avec 102 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. ce bruit doux et monotone qui berce le sommeil des riverains. Des femmes en toilettes claires, vêtues de manteaux aux couleurs éclatantes, nous croisaient en laissant onduler derrière elles leurs longues traînes de mousseline et de faille. La lumière pure du phare d'Offranville brillait au loin, correspondant à celui de la jetée. Dans la jolie tente que la marquise de Canisy s'est fait dresser au bord de la mer, des lumières étincelaient et le bruit, des voix arrivait jusqu'à nous, alternant avec un piano qui là-bas, rue Aguado, jouait la valse de Mabel. Puis, à huit heures et demie, la retraite éclata, mêlant les sonneries aiguës des clairons au mat roulement des tambours et, rementant vers le château qui, masse sombre et sévère, se découpait sur le fond blanc de la falaise, elle s'affaiblissait peu à peu, par degrés, jusqu'à ses derniers accents, qui se perdirent dans l'éloignement. Jolie soirée ! Je ne regrette pas d'être venu voir mon ami le vieux général russe ! MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 193 III CHRONIQUES MASQUÉES L'Académie française a reçu dans son sein M. le duc d'Aumale ; la section des beaux-arts, qui a voulu aussi faire quelque chose pour les branches cadettes, a élu M. Bazin, le voyageur en Chine, pour remplacer Carafa dans son fauteuil d'orchestre. Les Parisiens, qui aiment toujours, comme au temps de feu Scribe, donner des leçons au pouvoir, ont nommé au conseil municipal, sur trois candidats, deux radicaux et demi, et l'acteur Bressant joue dans Dalila, à la Comédie- Française, un rôle quilui va comme une toilette de feu madame de Melternich siérait à mademoiselle Uosne. Quatre faits bien distincts entre eux, que rien ne semble devoir rattacher les uns aux autres. En somme, quatre effets sortis d'une seule et même cause, d'une plaie qui nous dévore et nous ronge, et qui se nomme la Coterie. A tout seigneur tout honneur. M. Cuvillier-Fleury a, dit-on tout bas, collaboré discrètement à ce fatras prétentieux et lourd qui commence par un récit romantique comme la Tour do Nesle, pour finir par une péroraison à effet, sonore, creuse et peu pratique, comme 104 MÉMOIRES DTJN PÉCAYÉ un discours de Grenoble. Si ce racontar est vrai, l'ancien pédagogue d'Henri d'Orléans n'a point fait preuve de générosité et il a gardé le meilleur do son fonds de rhétorique pour en agrémenter son discours. La riposte est évidemment supérieure à l'attaque, et, de l'avis de tous les Liltré de la terre, il y a une valeur incontestablement plus grande dans la réponse de la bergère Guvillier que dans le timide cordon s'il vous plaît de Tircis d'Aumale. Tout au plus pourrait-on reprocher à ce précepteur d'Anaoharsis, resté pion en dépit des années, quelques souvenirs classiques, opportuns peut-être quand son élève était jeune, mais aujourd'hui absolument démodés : telle, par exemple, l'allusion aux vieilles bandes espagnoles de Bossuet. Franchement, elles ont tant été usées depuis, ces vieilles bandes, que personne à l'heure qu'il est n'oserait s'en servir dans la littérature courante, sauf pour faire des cataplasmes. Mais ne fallait-il pas pouvoir dire en face au petit-lils d'Egalité qu'il aimait l'infanterie ? C'est un goût comme un aulre : il est dans la nature, a dit Musset en parlant des portefaix. D'aulres aiment les petits pois, les femmes blondes, ou la comédie de paravent à deux personnages, jouée par Léonide Leblanc; Son Altesse aime l'infanterie : c'est affaire à elle; ne la troublons point en ses amours et que l'infanterie le lui rende, si elle en est capable. MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 195 Mais laissons ces propos. La coterie académique, qui commence à Pierre Lebrun pour finir à M. de Lo- ménie, en passant par M. Thiers qui a mis le père Louis-Philippe en fiacre; M. Guizot, qui a attelé les chevaux audit véhicule pendant que le révérend de Falloux et le citoyen Dufaure les fouaillaient à tour de bras et à coups de discours, la coterie orléano-libre- penseuse, qui est au coin du quai des Saints-Pères, a nommé M. d'Aumale, pour succéder à Montalcmbert, avec le même esprit do servilité bourgeoise qui lui a dicté sa résolution quand elle a appelé Emile Ullivier à recueillir la succession de Lamartine, au lendemain de son Assomption à la place Vendôme. L'obscur avocat opposant, l'ancien Cinq, renié pour sa volte-face par ses ex-complices, traité d'apostat par Jules Favre lui- même, ce gardien de la foi jurée, n'a pas été plus ardemment sollicité le lendemain du jour où il a revèlu la simarre de garde des sceaux, que le preneur de celte ville de lentes, où il devait assurément y avoir quelques nièces, ne l'a été récemment par les vieilles coquettes du pont des Arts, le suppliant de monter chez elles. Gautier est resté à la porte ; Goneourt et Flaubert y sont : qu'importe! ils l'ont nommé, comme les peintres, les sculpteurs, les architectes et les graveurs ont préféré M. Bazin à Reyer, à < Iffen- bach. Si c'est une coïncidence, et s'ils ont voulu faire du maestro François le trompette de M. le prince, ils se sont mépris : M. d'Aumale n'a pas été à Hocroi, et s'd a quelque chose des Condé, c'est leur héritage, qui est tombé à ses pieds d'une fenêtre du château 19C MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. do Saint-Leu, jeté par celte Dalila bourgeoise qu'on appelait la baronne de Feuchères. Puisque nous parlons de l'œuvre de Feuillet, un des rares académiciens qui ne soient pas allés dîner chez le nouveau récipiendiaire, c'est encore affaire de coterie que la nouvelle distribution do Dalila à la Comédie-Française. L'acteur Brossant, cotonneux et sans relief, aurait dû céder le rôle de Garnioli, l'em- porte-pièce de la chose, à Got, qui a le lancer du mot, le jet vif, imprévu, coloré. Naïvement, vous demandez pourquoi? Ah! mais, Croizette jouant Marthe, il a fallu lui donner pour partner M. Bressant, son professeur et son Mentor : sans Bressant, pas de Croizette ; les deux font la paire, paraît-il, et, comme on dit au concours hippique, ils ne s'attellent jamais séparément, pas plus que jadis mademoiselle Favart et Delaunay. De ces deux-ci, lequel est le professeur, lequel l'élève? problème ardu, que Ghampollion l'antiquaire, le déchif- freur d'inscriptions antédiluviennes, aurait seul été capable de résoudre. Mon explication, à moi, c'est que les comédiens très-ordinaires de MM. Thicrs et Buffet ont trop joué M. Pailleron; Us le jouent même à la ville ; ce n'est plus la Comédie-Française, ce sont les Petits- Ménages. Parlerai-je enfin, pour terminer cette revue à vol de plume, des élections d'hier? Comme toujours, le bourgeois, vous, moi, le voisin, cet imbécile de bourgeois en paletot bleu-clair qui passe avec sa femme MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 107 et ses quatre enfants, toute celte vile multitude s'est abstenue. Seuls, les purs, les bons, les frères et amis, ont marché au scrutin, disciplinés comme les hordes pillardes d'Alaric ou les sauterelles qui s'abattent sur un champ de blé. De l'urne de Pandore sont sortis trois noms qui signifient : révolte, insurrection à main armée et revanche de mai. Et nous, impassibles, insouciants, gouailleurs au besoin, comme des talons rouges qui tireraient leur chapeau à la guillotine qui demain les exécutera, nous avons laissé faire, laissé passer. Non, certes, je ne dirai rien : j'assombrirais les fronts de mes lectrices, qui ne connaissent que de nom la coterie communarde, et auxquelles je souhaite de ne la connaître que le plus tard possible — l'an prochain, par exemple! Tout au plus mentionnerai-je, en passant, les autres coteries de toutes sortes, aussi variées, aussi innombrables que le sont les cultes en Amérique. Chaque théâtre, à Paris, chaque salon a son idole particulière", aux pieds de laquelle fume un encens quotidien. Des idoles voisines, de la concurrence, il n'en faut pas parler: c'est de la piquette et bon pour les goujats. Dans les clubs, môme chose. On a souvent dit (pie les Parisiens n'avaient que deux désirs : faire partie de la garde nationale et ne pas monter leur garde. Le même fait se produit pour les cercles : tant qu'on n'en est pas, on crie, on déblatère sur l'exclusivisme des membres arrivés. Ils ne veulent recevoir personne; sont intolérants envers celui-ci, parce qu'il est bonapartiste; 198 MÉMOIRES D'IW DÉCAVÉ. blackboulent impitoyablement cet autre, parce que, manieur d'argent il est mêlé à de grands, tripotages financiers, et se vengent sur ce troisième de ses nombreuses bonnes fortunes féminines en le refusant avec acharnement. C'est fort bien. Mais vienne le jour où cette consigne se relâche un tantinet, aussitôt le néophyte devient plus intolérant et plus absolu que ses nouveaux collègues. Du haut du balcon où il s'accoude avec une nonchalance prétentieuse sur l'appui de moleskine, il contemple dédaigneusement les profanes qui barbottent sur le trottoir et qui n'en sont pas, eux, du club. Demandez-lui maintenant de voter pour une admission : il trouvera cent prétextes pour donner au candidat une jolie boule noire, fût-il présenté par les parrains les plus irréprochables. Coterie, encore coterie, toujours coterie! Et cependant ces sentiments sont étriqués, bas et mesquins. Il y a de la jalousie féminine dans ces partis pris d'exclusion, dans ces déchirements à huis clos de gens qui sont fort honorables et n'en peuvent mais. A certaines heures, les fumoirs du cercle sont de vrais nids à commérages perfides et distillés avec art : on croirait entendre des femmes se critiquer entre elles. Après tout, coterie dérive peut-être de cotillon! Je viens de parcourir les églises de Paris, depuis la Madeleine, le temple des vendeurs d'argent, aux escaliers perfides, qui autorisent les coquetteries de jambes MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 19!) audacieuseinent dévoilées à la sortie de la messe d'une > heure, jusqu'au pauvre Saint-Nieolas-du-Chardcnnet, à demi enterré dans les décombres des vieux quartiers éventrés par la rue Monge; depuis Saint-Thomas- d'Aquin, raristocrati(pio paroisse du faubourg, où Ryno do Marigny s'est marié et ou a été baptisé Georges de Cadignan, le fds de la Maufrigneuse, jusqu'à la misérable paroisse située en plein Belleville, dont les murs blanchis à la chaux n'offrent à l'œil que des tons crus, pareils à des parois de mansarde, dont la monotonie est à peine rompue par un chemin du la Croix de pacotille, fabriqué rue de Turenne et payé à tant par mois par la fabrique indigente ; partout : au- dessous des fresques de Saint-Vincenl-de-Paul, défilé de saints et de martyrs sous les yeux desquels j'ai fait nia première communion ; à Saint-Connain-des-Prés, au pied des peintures murales do Flandrin; à Saint- Eugène, décoré à la modo profane comme un ajcazar mauresque; à Notre-Dame, sous les voûtes augustes de la cathédrale de la France, j'ai vu, compté, dénombré une foule pieuse, recueillie et fervente. Sous les sombres arceaux des temples catholiques, aux lueurs tremblantes des cierges qui piquent de points brillants l'obscurité du choeur, aux rayons émietlés du jour que les vitraux de couleur tamisent parcimonieusement en zébrant les dalles de reflets d'or et de cobalt, une population tout entière m'est apparue prosternée et pleine d'une sainte épouvante. J'ai vu devant le tom- beau du Christ une multitude sans cesse renouvelée, se traînant à genoux, frappant du front la terre, et 200 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ j'ai entendu le murmure confus des prières qui s'élèvent vers le divin Crucifié rouler sourdement et retentir sous les arceaux cîe l'église, comme gronde, par les nuits de tempêtes, la houle marine aux grèves de Carnac. * » * Des femmes qui priaient je n'en parlerai point. Ces créatures à part, qui comptent dans leurs rangs la Vierge Marie et la femme de Claude, Jeanne d'Arc et Manon Lescaut, sont toujours, par quelque endroit, sublimes à leurs heures, malgré la dynastie des Le- gouvé qui a tenté,de père en lils.de les ridiculiser par leurs alexandrins académiques. 11 y a dans toute courtisane l'étoffe d'une mère. Quoi d'étonnant, par conséquent, aies voir en ce jour aux pieds du doux Nazaréen qui pardonne à la femme adultère et qui, répudiant le honteux servage des femmes orientales reléguées au rang de femelles procréatrices, les rendit ce qu'elles sont dans le catholicisme et la société moderne : souveraines absolues et arbitres du monde? Toute femme peut être à Uieu et à Vénus, au contraire de ce qu'a dit un écrivain contemporain. Klies sont,après tout, filles, sœurs ou mères de quelqu'un ; et le christ d'ivoire jauni qui figure parfoisdans les alcôves les plus voluptueuses n'en reçoit pas moins les élans les plus purs de ces cœurs égarés. Laissons-les donc de côté et ne nous occupons que de l'élément masculin. Ils sont nombreux, drus et pressés, comme les épis MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 201 delà moisson que les vents chauds de l'été font ondoyer sous leur haleine brûlante ; ils sont aussi innombrables que les grains de sable de la plage, ceux que j'ai vus s'incliner, se frapper la poitrine et prier avec ferveur. Les redingotes et les rosettes d'officiers de la Légion d'honneur abondaient dans les quartiers aisés ; mais dans les centres ouvriers, parmi les populations laborieuses, que de blouses bleues et de vêtements de travail! que de mains noircies par la limaille de fer! que de ligures bronzées par les feux de la forge j'ai vues et notées au passage ! Quelques-uns portaient dans leurs bras des bébés éclatants de santé et de fraîcheur, aux joues rebondies et vermeilles ; d'autres traînaient après leur tablier de cuir une bande de marmots barbouillés, étagés comme une série de paniers indiens; et, sur toutes ces braves ligures d'artisans, je lisais le recueillement, la foi du charbonnier, et la sainte, la pure croyance à une vie nouvelle, qui les maintient dans l'amour du travail et du devoir, et dans l'obéissance aux conseils divins qui tombent de la bouche de leurs pasteurs. * ¥ * Et cependant tout ceci c'est Paris ! Paris qui, à quatre-vingts ans de distance, a chassé à courre les prêtres insermentés dans les jardins de l'Abbaye, les a égorgés Bvec raffinement aux massacres de septembre, et a joué ce sinistre drame de l'Ambigu dont le cinquième acte s'est passé dans le chemin de ronde de la Hoquette, 202 MÉMOIRES IVU.N DÉCAVÉ. et dont les premiers rôles ont été l'archevêque Darboy, l'abbé Deguerry, les Pères Olivain, Gaptier et Clerc; c'est le Paris qui a voté hier pour Ranc, qui votera demain pour P>arodet; le Paris de Litlré, de feu Sainte- Beuve, cet athée hystérique à face de Quasimodo si- miesque ; le Paris douteux, sceptique, gouailleur et intolérant, qui croit à Voltaire, le parasite du roi de Prusse, chante Béranger, achète Renan, et préfère aux processions poéliques du catholicisme les manifestations maçonniques des Thirifocs du rite écossais de la voûte sacrée. Ce soir môme il y aura des gens qui feront gras par ostentation et riront après boire des superstitions démodées. Chez l'avocat Floquut on mangera du gigot démocratique ; la libre penseuse André Léo offrira à Juliette Lamber le veau froid et la salade symbolique qui ont contribué presque autant que MM. Thiers et Guizot à renverser la pseudo-monarchie sortie des barricades de Juillet; et là-bas, à Genève, à Bordeaux, à Versailles, le sieur Loyson trinquant avec son épouse civile, les abbés Junqua et Mouls, drapés dans leurs costumes de martyrs du mardi gras, et M. Barthélémy sans Saint-Hilaire, au bas bout de la table présidentielle, mangeront le porc laïque et obligatoire, prouvant une fois do plus que les proverbes sont menteurs et que les loups seuls se dévorent entre eux. Entre ces extrêmes, lequel croire? à qui se fier? Faut-il appliquer à la religion et aux croyances dans lesquelles nous avons tous été élevés le système d'indifférence si prôné par les ministres de la monarchie MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 203 de Juillet? faut-il laisser dire, laisser faire, laisser passer? ne croire qu'à l'aphorisme germanique : « La force prime le droit, » ne craindre que les gendarmes, et encore quand ils sont plusieurs, délaisser l'Evangile pour le Gode, et remplacer la terreur de Dieu par celle de la sixième Chambre? C'est là la théorie de ceux qui s'affirment les maîtres, qui se disent supérieurs à nous en intelligence et prétendent nous traiter comme un obscur bétail qu'il faut à toute force pousser dans la voie de l'athéisme qualifié do philosophie, et d'irresponsabilité décorée du nom d'indépendance. Ils comptent parmi eux des savants de mérite, des chercheurs qui ont tâté le pouls a l'humanité et-qui, frottés du bagage scientifique que dix-huit siècles — dix-huit heures dans la création — ont collectionné, décrètent que par delà la guenille humaine il n'est point d'avenir. Leur orgueil souverain, planant au-dessus des faiblesses humaines, méprise la prière de La mère agenouillée auprès de son enfant agonisant, qu'elledemande à Dieu de sauver par un miracle. Leur raison leur défend de croire à celte consolation divine puisée au pied des autels, qui atténue la douleur humaine lorsque la créature ensevelit son père ou sa mère, la chair de sa chair, et lui fait espérer de revoir dans un monde meilleur cette ombre adorée réduite pour eux à l'état d'engrais animal. Enfin, leur système politique et social consiste à supprimer toute autre coercition que la loi variable, inconstante et appliquée selon les circonstances, les époques et les milieux : vérité à Lille, mensonge à Marseille ! Sont-ils donc réellement les apôtres 201 MEMOIRES D'UN DÉCAVÉ. du progrès et de la raison pure? Ramèneront-ils les vertus des temps bibliques ou l'âge d'or de la mythologie païenne? Ils le disent : faut-il les croire? se croient- ils eux-mêmes? Non ! La créature humaine, ébauche imparfaite et inachevée, chancelante au physique comme au moral, debout par hasard et qu'un caillou jette à terre à quatre pattes l'égale des animaux carnassiers, sans ailes pour s'élever dans les régions sereines du bleu où planent les hirondelles, attachée au sol par sa nature et par ses besoins, rampant en un mot; la créature sent qu'elle n'est rien qu'un accident et qu'elle ne peut rien (pie d'éphémère au milieu de la marche des mondes. Elle sait d'où elle vient, mais elle ignore où elle va, et c'est en vain que les impies de profession entonnent les psaumes de l'incrédulité. Ils chantent, donc ils ont peur! Ce qu'il faut voir, c'est le dernier moment, quand, livré à lui-même, loin des obsessions des courtiers en enterrements civils, des héritiers voltairiens, abonnés au Siècle, qui ont souscrit à l'édition Touquet et qui haïssent les calolins, le moribond est seul avec lui- même. Seul, ai-je dit! Est-on seul à ce moment? Assurément non. Tous ceux qui n'ont pas un Troubat à leur chevet et qui n'éprouvent pas le besoin de faire des rentes derrière eux à un IJarnum d'outre-tombe sentent à cet instant suprême quelque chose d'innommé et d'inattendu. Devant leurs yeux obscurcis par la mort, un voile se déchire, cachant sous ses lambeaux le peu que sont les choses humaines, les foies gras systématiques du vendredi saint, et les impiétés cal- MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 205 culées à froid, pour être éditées par Michel Lévy; aux regards du moribond brillent les splendeurs célestes d'une autre vie. C'est le moment d'interroger cette conscience déjà sur la limite de l'inlini; c'est là qu'il faut lui demander s'il y a un Dieu et si, dérision suprême, au jour où nous paraîtrons tous devant le tribunal divin, Louise Michel la pétroleuse sera jugée l'égale de la petite Sœur des pauvres, expirant dans un hôpital militaire, du typhus que lui ont communiqué les blessés. * ¥ ¥ A Monsieur Alexandre Dumas fils. Monsieur, Le remarquable article de M. de Pontmartin publié hier à cette place m'a donné l'impatience de lire ce qu'il a critiqué, et je viens de dévorer tout d'une haleine l'admirable préface que vous avez écrite pour servir de portique à cette œuvre dramatique si vivante, si vécue et si vraie qui s'appelle 7a Femme de Claude. Je suis presque tenté, après cette lecture, de remercier de sa critique anémique, filandreuse et chloro- tique M. Guvillier-Fleury (de l'Académie française), qui, « comme M. de Fénelon, a élevé et instruit des princes, » fils de roi, parents de rois, jamais rois eux- rnômes. Sans lui nous aurions été privés de ces quatre- vingts pages qui vont être en Europe et en France ardemment commentées, discutées, critiquées et que je me permets, moi, de déclarer admirables depuis la L8 206 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. pr em iè r e jusqu'à la dernière, malgré le Journnl des Débats et tous les critiques possibles, fussent-ils de l'Académie française, en demandant humblement pardon à mon éminent confrère de ne pas être de son avis. * * ¥ Avec la profusion d'un fils prodigue, qui tient de famille et ne craint pas d'épuiser son patrimoine de talent, vous avez semé à pleines mains la vérité au cours de cette préface qui restera comme un monument de style et de réalité cruelle. Vous ne serez évidemment pas écouté de cette humanité basse qui, semblable à un vil et obscur bétail destiné à la boucherie physique et à la dégradation morale, piétine devant elle « sans s'inquiéter où elle va, et en se disant lâchement : Au petit bonheur ! » Vous aurez contre vous le chœur des sots, des imbéciles et des bourgeois, depuis « les pauvres petites femmes qui vengent l'alcôve par le canapé, jusqu'aux Homéos en carton qui se brûlent la cervelle qu'ils n'ont pas » sur les trottoirs où leurs Juliettes se promenaient hier soir, en passant par « les lettrés qui ont reçu leurs pouvoirs de l'Université et de l'Académie, » et qui citent des vers de Voltaire en les attribuant à La Fontaine. Vous serez blâmé par « les législateurs à mandats, les magistrats sur leurs sièges, par tous ceux en un mot qui ont reçu de la société mission de l'édifier, de régler sa vie et d'apprécier ses actes. » Ceux-là qui trouvent tout naturel — ils ont conservé MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 207 le mot qui est typique — qu'un homme séduise une jeune fille, lui fasse un enfant et la plante ensuite là avec sa créature dans les entrailles ou sur les bras, ayant pour perspective « la mansarde, la misère, le travail à vingt sous par jour, l'hôpital, la cour d'assises ou l'amphithéâtre, » ceux-là seront contre vous. 11 D'importé ! Avec ceux-là je ne serai point, moi, et ce que vous dites, monsieur, ce que vous prêchez, car c'est une grande et belle prédication que la vôtre, je m'efforcerai de le reprendre, (le le commenter humblement et d'en vulgariser le texte en réservant pour la fin de cette étude la plus modeste des critiques. Vous avez, j'en suis assuré d'avance, trop d'esprit pour ne pas me la pardonner. Le premier vous aurez eu la gloire de vous attaquer à l'absurde, à l'inique législation qui régit les enfants naturels. Cette touchante histoire de votre enfance, persécutée par vos camarades sans pitié, dont les actes de naissance étaient réguliers ; cette autobiographie de vos jeunes années est vraie, vraie de tout point. J'ai été à Sainte-Barbe — je précise — avec un enfant doué d'une beauté merveilleuse et d'une intelligence de premier ordre. Sa naissance mystérieuse, fruit du caprice d'un grand homme d'Etat avec une célèbre tragédienne, avait été, je ne sais comment, trahie par une indiscrétion malveillante. Ce que vous avez souffert, je le lui ai vu souffrir, et ce n'est pas à moi, dont la main ouverte a constamment été tendue vers la sienne, qu'il faut venir dire que c'est invraisemblable et que c'est du îoman. Il en sera toujours MÉMOIRES D'UX DÉCAVÉ. de même. Dès l'enfance, on méprise avec joie son voisin. C'est une façon comme une autre de se proclamer à soi-même sa propre supériorité. Là, vous avez, comme dirait votre ami le docteur Favre, mis le doigt sur la plaie. Quant au remède, n'espérez pas le voir appliquer. Nous avons d'autres Barodet à fouetter, je ne sais quoi à constituer, deux Chambres à nommer, les shakos de l'infanterie à réformer, les bonapartistes à poursuivre, les radicaux à ménager ; en un mot, mille choses plus importantes à faire que de nous occuper des réformes sociales qui intéressent à un si haut degré la famille, la religion, la société, l'humanité tout entière. Laissons donc les Pangloss provisoires déclarer solennellement que tout marche bien dans la moins bonne des républiques possible et passons à autre chose. * * ¥ Ce qui me plaît au suprême degré chez vous, monsieur, c'est que vous seul, depuis Balzac, semblez comprendre la place prépondérante, omnipotente, qu'occupe la femme dans la société moderne. De vos premières expériences in corporo vili, vous avez emporté, dites-vous, le respect de la femme, « sinon dans ce qu'elle est, du moins dans ce qu'elle pourrait, dans ce qu'elle devrait être si les hommes savaient ce qu'ils devraient savoir. » Vous avez alors cherché ce qu'il fallait faire pour tirer de la boue, dans laquelle nos lois et nos institutions jettent fatalement et irré- MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. Sistiblement la créature faible, coupable d'une faute qui, la plupart du temps, lui a rapporté plus de peine que de plaisir ; vous avez résumé dans quelques mots admirables l'odieux égoïsme du mâle qui demande à la femme « cent mille écus pour être son mari, et qui lui offre cent sous pour être son amant. » Vous avez fait cela, monsieur, et vous avez bien fait. Seulement, et c'est ici que je vous demande la permission de nie séparer de vous, votre conclusion me semble aller à rencontre de vos prémisses. * ¥ * Après avoir établi la part qu'a l'homme à la faute première, au premier faux pas que la femme n'a fait que parce (pie lui l'a poussée et jetée à terre, vous tournez brusquement le dos à cette pauvre créature que vous-même proclamez plus égarée que criminelle, et vous lui faites un procès d'inquisiteur. A vous entendre, monsieur et cher maître, c'est le bûcher qu'il faudrait infliger à toutes celles qui ont des sens, des passions, qui sont mal mariées, mal attelées, qui se débattent dans les brancards on lançant des coups de pied et finalement, se jettent dans le chemin de traverse de l'adultère ou sur la grande route banale de la prostitution. Et encore ce bûcher ne serait pas celui de Sardanapale, amas de bois odoriférants, couche voluptueuse et suprême, dessert bizarre du banquet des jouissances déserté par les blasés qui n'ont plus soif ayant vidé toutes les coupes, ni faim ayant mis les 12. 210 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. dents et mordu à même dans tous les fruits défendus. Non, ce que vous voulez leur infliger, c'est le qucma- dcrode Séville ; c'est par le hideux entassement des bûches goudronnées de Torquemada que vous voulez anéantir ce corps divin aussi beau que les plus pures créations de la statuaire antique, ces formes exquises, ces yeux et ces lèvres qui mentent, dites-vous, mais qui mentent si bien, avouez-le, que les impostures qu'elles débitent valent mille fois mieux que la cruelle, la banale, la bête, la plate réalité ! * ¥ * Mais, me direz-vous, celle que je condamne aussi implacablement et sans appel devant aucun tribunal, pas môme devant celui de Dieu, c'est Césarinc, c'est la femme de Claude, parjure, adultère, criminelle, vendant son pays à l'étranger et déshonorant l'honnête homme que la loi, toujours la loi, a rivé à ello par une chaîne infrangible dont elle est le boulet. Soit ; ceci est la défense de la pièce, et vous n'avez pas besoin de défendre devant moi votre œuvre que j'ai applaudie. Mais vous me dites précisément que vous avez voulu personnifier en Césanne la femme française au dix-neuvième siècle, celle qui porte des chignons jaunes, et à laquelle vous avez prédit, dans votre préface de l'Ami dos femmes, qu'elle serait la cause de l'invasion des Barbares. Vous avez voulu « présenter en elle une incarnation totale, une essence d'être, en un mot une entité », et voilà celle que vous MÉMOIRKS DON DÉCAVÉ. 811 nous avez donnée ! Ici je me révolte, et, disciple infidèle, schismatique, je me sépare de vous. Cette femme que vous avez jetée sur la scène est vraie, mais elle est l'exception. Vous ave/, eu raison de la peindre ; je ne suis pas, moi, un Prud'homme hydrc- phobe de morale courante ; il suffit qu'elle existe pour que vous ayez eu raison de la couler en bronze, afin de lui faire prendre sa place dans le musé^ humain : et elle existe, je la connais ! Seulement Césarine est elle, elle n'est pas toutes, et dès lors pourquoi condamner en masse les autres, poetœ minores, celles qui ont moins fait ? Et prenez-y garde. C'est là que vous arrivez, poussé par les ressorts d'acier de la logique froide, nette et irrésistible qui vous distingue. * * * Supérieures à nous en beaucoup do points, vous le savez aussi bien, mieux que moi, monsieur, supérieures en tendresse, en dévouement, souvent en courage, elles sont néanmoins affligées d'une organisation imparfaite d'un côté. Il y a du sang chez nous ; chez elles il y a des nerfs; et quand cette sacrée musique-là se met à jouer, il n'y a plus personne qu'une créature hésitante, chancelante, affolée et facile à se dévoyer si la main vigoureuse de l'homme ne l'empoigne pas à ce moment pour la remettre dans la bonne route. 11 faut donc les guider, elles ne tomberont pas dans le trou et ne nous y entraîneront pas à leur suite. Affaire de poigne, de 212 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. force morale surtout, car rien n'est sensible comme elles à la volonté ferme de l'amant ou du mari, nettement et virilement exprimée. Il faut se les subordonner dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique : il faut qu'elles aient le dessous. Je sais bien que c'est difficile, qu'il faut être nourri de la moelle des lions, que nous sommes en général faibles devant les caresses, lâches devant les larmes, apathiques et paresseux, je sais cela; mais il faut secouer cette torpeur, parler et agir en maître. Essayez et vous verrez. Si la bête résiste, vous pouvez aller jusqu'à la cravache, mais pas plus loin. La tuer, c'est trop. On ne pourrait plus après leur demander pardon de les avoir frappées. Sur ce, je vous prie, monsieur, de croire à ma profonde admiration et à ma très-respectueuse amitié. L'aube du jour paraissait à peine. Le soleil dorait de ses premiers rayons les cimes de Fourvières et éclairait de lueurs douces les coteaux de la Croix- Rousse. Lyon, la grande ville, s'éveillait, et sa population ouvrière, semblable aux essaims affairés des abeilles industrieuses, commençait à sortir dans les rues. Les boulevards aérés, les larges places monumentales, les squares verdoyants, qui jettent à grands Ilots la santé avec l'air et le jour dans les quartiers pauvres; tout cela se peuplait. Les grandioses créations impériales du sénateur Vaysse, dont les grôléens recon- HÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 213 naissants ont déboulonné la statue, devenaient noires comme une fourmilière. A cet instant une petite porte de l'Hôtel de Ville s'ouvrit mystérieusement. * ¥ ¥ Un homme paraît et jette Tin regard furtif sur la place du Grand-Théâtre, déserte et vide. Derrière lui, deux aides de camp, le secrétaire général de la préfecture et le secrétaire particulier. Ils font trois pas en avant sur leurs pointes, comme des danseuses qui exécutent un parcours, et vlan ! ils se précipitent rue du Puits-Gaillot. Déserte, celle-ci, désert le pont Morand : c'est le moment. Au coin de la rue du Griffon stationne un fiacre. Les conspirateurs s'y enfournent, et « fouette cocher ! » comme on dit dans Se grand monde. * ¥ ¥ Le fiacre roule. Il suit les quais, évitant les regards curieux des indiscrets. 11 arrive à la gare de Perrache juste à temps pour prendre un train quelconque. Le chef do gare soulève respectueusement sa casquette galonnée de chêne doré ; le commissaire de surveillance administrative, un parfait gentleman, un philosophe qui en a vu bien d'autres, sourit dans sa moustache. La portière se referme. Coup de sifflet. Le train s'ébranle et disparaît dans un blanc nuage de fumée. 11 est parti, le préfet ! »[ MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. * * * Il est parti, le préfet Cantonnet ! Où va-t-il, le préfet? Nul ne le sait ; il no le sait peut-être pas lui-même. A-t-il jamais su où il allait en politique! Fcx-avoué de Nevers, l'ancien préfet radical des Pyrénées-Orientales devenu quasi-conservateur depuis sa première classe de Lyon. Il est parti : c'est le principal. Après le long tunnel qui passe sous Vaise, revoici Lyon et la Saône roulant ses flots tumultueux. C'est encore la ville maudite, la cité Barodet. Il détourne les yeux, le préfet. C'est fini. Nouveau tunnel. Puis la campagne : toute la banlieue lyonnaise. Ces villas coquettes, ce sont les buen retira des fabricants d'uni et de façonné, leur Ville-d'Avray, leur Vésinet à eux. Enfin voici les champs; le blé vert pousse dru et serré, les pommiers sont en fleur : plus de maisons a l'horizon. Il respire, le préfet. * * ¥ Il respire, le préfet. Sa poitrine oppressée se soulève, aspirant à grands Ilots l'air pur des champs tout embaumé des senteurs printanières. Adieu aux étroites rues lyonnaises, sinistres et boueuses, aux hautes maisons noires à sept étages, des Babel d'artisans, aux quartiers montucux de la Croix-Bousse, retentissant du matin au soir des battements des métiers des canuts, au chemin de fer à la ficelle. Il ne MÉMOIRES PTN DÉCAVÉ sts verra plus ces faces sombres qui sentent la poudre, ces yeux qui, dans les cérémonies publiques, jetaient sur lui des regards chargés de menaces sentant l'insurrection, et qui font sortir les pavés de leurs alvéoles. Adieu à la Guillotière, ce Snint-Gilcs lyonnais, où toutes les misères se sont donné rendez- vous, où des bras robustes, sans ouvrage, se tendent vers le ciel d'un air de défi, où des mains nerveuses, plus propres à manier le cbassepot que la navette ou la pioche, sont oisives, tandis que dans un coin piaille une nichée d'enfants affamés et vêtus de loques sordides. Il ne verra plus cela, le préfet. * * * Il ne verra plus cela, le préfet. Et sous ses yeux quel charmant tableau! Oh! le joli petit bois verdoyant là-bas! Un ruisseau clair le traverse murmurant et chantant sur les petits cailloux aussi blancs que les opinions de Lorgeril. Cette vue rend le préfet tout songeur. Il voudrait y aller dans ce petit bois; tout y respire la paix et le bonheur, H y rencontrerait Favier ou Durand, qu'attendri par les effluves printaniers il embrasserait, le préfet! Ce bois-ci c'est celui de la réconciliation, il est plus arrangeant que les discours éclectiques du Président, plus émollient que les lettres de Barthélémy Saint-Epistolaire, plus parfumé que la profession de foi du citoyen Rémusat. Les oiseaux chantent dans ce bois délicieux. C'est évidemment celui où le doux poëte Alphonse Daudet 216 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. fait s'endormir son sous-préfet en tournée de comices agricoles. Ah ! le joli bois ! on s'y vautrerait sur l'herbe en oubliant le passé, le présent et l'avenir. Le bois a disparu, le préfet y songe encore. * * * Le préfet y songe encore. Le passé, c'est la lutte, les déboires quotidiens, c'est le conseil municipal de Lyon, issu de la rue Grêlée, faisant essuyer affront sur affront à l'autorité administrative. C'est Favier, le relieur hébertiste; Durand, Brialou, celui qui n'est pas Turc, pour le distinguer de son frère, figurant au Grand-Théâtre; Carie l'halluciné, le libre penseur, qui croit au somnambulisme et bouleverse son jardin pour y trouver des trésors enfouis par ces canailles d'émigrés ; c'est l'homme de peine de Faugier, le Fabricant de boulons; c'est tout cela qui l'a vexé, agacé, turlupiné, qui lui a dit zut sur tous les tons et dont le non possumus est le mot de Cambronne. Le passé, c'est la taquinerie perpétuelle, odieuse, exaspérante, la piqûre sans cesse renouvelée du taon démocratique ou de la mouche à viande républicaine qui aime le sang. C'est là le passé, et quand il y pense, il frissonne, le préfet. * * * Quand il y pense, il frissonne, le préfet. Et l'avenir, c'est l'arrivée à Paris, la visite place Beauvau et la MÉMOIRES 1)'UN DÉCAVE. ligure sévère du sous-secrétaire Pascal. Pascal, son prédécesseur, aussi habile qu'abhorré, qui a su avec un talent souple, un génie ondoyant et divers se tenir à égale distance de Charybde-Réaction et de Seylla-Coinmune. Il va le blaguer, le préfet I Non pas ouvertement, il est trop homme du monde pour cela ; niais pendant que ses lèvres prononceront un speech administratif sévère, mais correct et mesuré, son œil lin et perçant fouillera jusqu'à l'âme le pauvre préfet et lui dira : — Eh quoi ! vous n'avez pas pu vous maintenir là-bas ? En vérité, je vous plains. Que ne faisiez-vous de la conciliation ? Nous vous la recommandions dans toutes nos dépêches. Conciliez, mon cher, n'arrachez pas ! Mais voilà, vous n'avez pas concilié. Allons, venez avec moi à l'Elysée. Et le ■ préfet s'y voit déjà, à l'Elysée 1 * ¥ ¥ Et le préfet s'y voit déjà, à l'Elysée. Les mains croisées derrière le dos, il se promène de long en ku'ge, le Président. Sa démarche est saccadée, brusque. Le petit toupet frétille. C'est'Napoléon attendant Fouché, non pas pour lui pincer l'oreille, mais pour lui flanquer un savon monstre. La porte s'ouvre : c'est M. Calmon. — Entrez donc, Calmon, vous n'êtes pas de trop; vous allez voir comme je vais l'arranger, votre Cantonnet. Oui, votre Can- tonnet, car c'est vous qui l'avez choisi. Vous non Plus, Barthélémy. I lestez. Et Pascal apparaît, suivi 13 il8 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. de l'infortuné préfet, la tète basse, l'air honteux et confus; jurant, quoique un peu tard, qu'on ne l'y prendrait pins à être fonctionnaire de M. Loyal. Là-dessus, la tempête. Horrible ! Et le petit œil de M. Calmon dardé sur Gantonnet, le fascine et l'empêche de répondre. A cette idée il tremble, le préfet ! Il tremble, le préfet et, poursuivant sa course rapide sur le rail de fer poli qui étincelle au soleil, la locomotive dévore la voie. Voici Màcon, jadis satrapie de Frédéric Morin : il est heureux, celui-là, il est au Rappel; puis de Charles Ferry : il est encore en place, celui-là, et il réussit. C'est qu'il sait concilier, lui ! et Gantonnet ne le sait pas. — Voici Chàlon, où de Laizer, un ci-devant marquis, un ancien secrétaire d'OUivier, a dompté les républicains, est adoré des légitimistes et apprécié des orléanistes. Dijon, enfin. Dans quelques heures, c'est Paris. C'est impossible. Il ne veut pas aller jusque-là. Il descend, le préfet, et il demande à quelle heure passe un express remontant vers la Suisse. — Il y en a un en gare. — Dieux immortels, soyez bénis! Le préfet saute dedans avec un sourire sardonique et s'installe. * ¥ ¥ Le préfet s'installe, et en route ! Où va-t-il? qu'importe, loin, bien loin, tout droit devant lui. Il cherche le pays béni où il n'entendra plus parler de conciliation. La terre promise où la petite voix du Président et les railleuses compassions de M. Pascal ne le pour- MÉMOIRES D'UN DEC M É. suivront pas. Il va vers les Alpes aux blancheurs éternelles. Il vivra là dans une cabane, buvant l'eau du torrent et se nourrissant de racines. Qu'importe ! c'est la liberté. Il pourra aller et venir sans être suivi par la contre-police municipale, qui fait échec aux agents dévoués de l'habile et courageux de Gourlet. 11 pourra se coucher sans trouver sous son lit, à la place où l'on met d'ordinaire autre chose, un radical qui l'espionne. Il lui sera loisible de manger et de boire, d'aimer, sans que sa côtelette, son verre de bordeaux, • sa bonne amie — on n'est pas de bois — soient scrutés, inspectés par les patriotes. 0 bonheur ! Et pendant ce temps-là, le train a marché. On a passé la frontière. Il est libre, le préfet. * * ¥ Il est libre, le préfet. Se débrouillera qui pourra, cherchez-le, ministres et chefs de service, intérieur, télégraphiez à préfets : Avez-vous vu Gantonnet ? Gommissaires et gendarmes, parcourez les routes du soir au malin; à cheval, Pandore, fouillez bourgades et hameaux, arrêtez tout, le gouvernement reconnaîtra les siens et on retrouvera peut-être Cantonnet. Canuts et gônes lyonnais, criez en chœur : Ohé Cantonnet ! Qu'une clameur immense aille de Vaise à Sathonay, de la Guilloticre à Fourvières, demandant aux échos du Rhône et de la Saône : Avez-vous vu Cantonnet? B s'en contreliche, le préfet ; il est libre, le préfet ; et en touchant le sol suisse, savez-vous ce qu'il MÉMOIRES D'EN DÉCAVÉ. a crié ? Il a crié : Vive la liberté ! Ne le dites pas à M. Thiers. 11 est vraiment temps que cela Unisse, cette période électorale. C'est à en devenir fou, à en mourir. On ne parle que de cela, on n'entend que discuter les chances respectives des candidats, supputer le nombre de voix que chacun peut réunir, établir des probabilités, tirer des lignes et faire des paris sur le résultat final. C'est odieux. Hier soir j'ai passé par trois salons différents : partout même refrain et même chanson. Boulevard Maillot, chez d'Osmond, entre La Marie-Magdeleine de Massenet, aux mélodies divines, et les charmantes compositions du maître de la maison, interprétées par la belle Singelée et Prunet, on prenait Rémusat à égalité, Barodet à deux conlre un, et Marcus Allart était offert à cent. Armand de Pontmartin et Frédéric Béchard annonçaient que le faubourg Saint-Germain s'armait tout entier pour la croisade Stoffel, et que le brave colonel, dont le langage mâle et sévère nous était connu dès hier soir, réunirait sur la rive gauche une imposante majorité. Chez un ancien préfet de l'Empire, salon charmant, hospitalier et spirituel, plein de jeunes et gracieuses femmes, on jouait au vote. Un chapeau disposé sur une table recevait les petits bulletins sur lesquels des mains mignonnes avaient griffonné les noms les plus fantaisistes. MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. Ml Pour rester jusqu'au bout dans les traditions reprochées aux fonctionnaires du régime déchu, le scrutateur des votes a déclaré que, malgré que les votants fussent au nombre de vingt-six, il avait trouvé vingt-huit suffrages exprimés. — Incorrigibles ces bonapartistes ! a dit un droitier qui se trouvait là. * * ¥ A minuit, rue Cambacérès, grand bal chez l'élégante madame P... Pne fête splendide : toutes les aristocraties, toutes les élégances, toutes les beautés. On dansait dans deux salons, on se promenait dans deux autres et on causait dans un ravissant fumoir tendu de tapisseries non pareilles et qui dénotent les goûts artistiques de la maîtresse de la maison. Aux sons entraînants du quadrille de Mnclatw Angot, à la vue des jeunes et jolis visages éclatant de parures et de fraîcheur, k l'aspect des couples qui tournoyaient fouettés en mesure par les vaporeuses mélodies du Danube bleu de Strauss, je me dis :Je suis sauvé ! Pas du tout! Plus que jamais Rémusat, Barodet, Stoffel, ou Stoffel, Rémusat, Barodet. C'est à devenir enragé. Et les journaux pleins d'adresses, de professions de foi, d'adhésions, de programmes. Les murs couverts d'affiches : nommons celui-ci, prenez celui-là. Rémusat c'est la Répubique; Barodet c'est la revanche- MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. La République d'en face n'est pas la bonne, disent les barodistes, prenez la mienne, pur coton, sans coutures, bon teint, rouge vif, le sang ne tache pas. N'y allez pas, répondent les ivmusateux, ce sont des communards. L'article que nous vous offrons est plus avantageux, il est à deux tins, comme les chevaux qui se montent et s'attellent, c'est une étoffe double (ace qui peut se retourner au goût des personnes. La boutique du coin ne rend pas l'argent, nous vous reprendrons Rémusat s'il cesse de vous plaire. Ce n'est pas lui que nous nommons, c'est l'illustre Président qui.,, que... Et en avant la musique ! A parler franc, tout ceci est grotesque et rappelle par trop les parades de la foire de Saint-Cloud. Il serait infiniment plus logique et plus naturel de faire les choses carrément. On mettrait M. de Rémusat sur un char et on le promènerait dans les rues, suivi du cortège de ses tenants. Je sais bien que cela ressemble un peu à la promenade du bœuf gras, mais comme il est convenu que la nomination du citoyen ministre des affaires étrangères ramènera la période de l'abondance, personnifiée par les sept vaches grasses, on voit que nous sommes en pays de connaissance. Les partisans de cette candidature peuvent faire partie du cortège. On verra M. Grévy costumé en Potion, une actualité, Pessard, Junoa et Saint- MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. £-23 Genest en mousquetaires de la résignai ion, et le sieur Cernuschi en brigand calabrais. Sur toutes les places publiques on s'arrêtera. Le pasteur Pressensé (des Débats) prononcera une homélie antibonapartiste; les forts négociants du quartier des Jeûneurs et do la rue du Sentier, qui forment les comités Rémusat, profiteront de l'occasion pour vendre quelques pièces d'étoffe, ce qui ne leur fera pas de mal, soit dit en passant, et le citoyen Arago, le Jupiter Stentor de la gauche, poussera par trois fois le cri de guerre : « Nommons Rémusat ! » * * * De l'autre côté viendra le char Barodet. Ici, point de luxe déplacé, tout à la simplicité farouche et à l'austérité républicaine. Point de vaines parures : ni décoration ni chemises blanches. Point de hochets de la vanité, point de concession aux préjugés aristocratiques des infâmes couches supérieures, qui écrasent celles qui sont dessous. La barbe longue et touffue, les cheveux emmêlés, les mains noires du travailleur. Au milieu, Barodet lui-même. Une simple paire de lunettes et ses vertus républicaines seront son seul costume. A ses côtés Gambette, Spuller et Ranc, les triumvirs de la défaite. Groupés derrière le véhicule, les gens du Rappel portant au bout d'une pique une lettre de Victor Hugo ; Meurice et Vacquerie chantant les louanges de Barodet, et Ernest Blum soufflant dans son petit turlulutu. Le peuple, le vrai 294 MÉMOIRES D'UN DECAVE. peuple, celui qui braille et ne fait rien, l'accompagnera à flots pressés. Il y aura des députations des combattants de Juillet, des blessés de Février, des victimes de Juin, voire même des martyrs de Mai, tout le calendrier républicain en un mot. Des reposoirs composés de comptoirs en zinc sur lesquels on boira le bleu démocratique seront dressés aux endroits suivants : Place de la Bastille, en mémoire de l'héroïque fait d'armes des tricoteuses et des soldats déserteurs, qui se sont mis dix mille pour massacrer le gouverneur Delaunay et les huit invalides qui lui servaient de garnison ; place de la Révolution, vulgo de la Concorde, où les têtes coupables de Louis Capet, ce Néron couronné, d'Antoinette, la Messaline autrichienne, et de madame Elisabeth roulèrent aux pieds du peuple sensible et souverain qui applaudissait frénétiquement la guillotine ; au ministère des finances, qui flamba si bien sur l'ordre de saint Ferré, patriote et martyr; aux Tuileries enfin, cet antre des tyrans dont la justice populaire a fait un monceau de cendres. Le cortège, pour rentrer à domicile, j'allais dire à l'abattoir, reviendra par la rue de Lille et la Cour des comptes jusqu'à l'Hôtel-de-Ville, berceau des libertés municipales dont Barodet est le champion inexorable. Là, il sera prononcé quelques discours conciliants dans lesquels on demandera simplement l'abolition do la religion, de la famille et de la propriété. Après quoi on se séparera aux lueurs de quelques flammes de Bengale, venues en droite ligne d'Oil Creek, la patrie du pétrole. MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. * * * En attendant, voilà où nous en sommes. Un diplomate, presque un homme d'État, qu'on dit spirituel, et auquel nos pères ont attribué du talent, un homme du monde en tout cas, est obligé à la fin de sa carrière politique à des compromissions honteuses. Il lui faut subir les satisfecit d'un Cernuschi, expulsé de France par le gouvernement impérial, faire la risette à des Tolain et à des Arago, recevoir le baiser La- mourette des radicaux honteux, qui sont avec la Commune de cœur et avec M. Thiers en attendant mieux. Il lui faut lutter — et cela avec la quasi certitude de la défaite — contre un Barodet. Quel spectacle ! quelle leçon! Ah ! M. Thiers, en imposant à son vieil ami Ré- musat cette candidature ultra-officielle, a mis son dévouement à nue rude épreuve. Quel que soit le résultat de la lutte, le ministre des affaires étrangères sortira de là amoindri et diminué. S'il est vainqueur, il sera comme M. Vautrain, qui avait formellement promis le retour de l'Assemblée à Taris, dans l'impossibilité de tenir Les engagements qu'il prend, à Belleville, avec les républicains, rue de la Banque avec les conservateurs. S'il est vaincu, il fera dire par le Bien public et par le Soir que c'est le colonel Stoffel qui l'a empêché de passer. Triste fiche de consolation! Seigneur, préservez-nous de l'amitié du Président ! 13. iifi MÉM01RKS D'UN DÉCAVÉ. * ¥ ¥ Sérieusement, si tout ceci n'était pas aussi grotesque, comme ce serait triste ! Des mots, des mots, rien que des mots, et autant de mensonges. Ce qu'il faut, ce sont des faits. Acta non verba. Seul le colonel Stoffcl parle à cette nation avilie, épuisée, qui se complaît dans la fange démocratique et dans les limbes de l'incertitude, le langage qui lui convient. — Je suis soldat, je parle en soldat, j'agirai en soldat ! dit-il. A la bonne heure ! Derrière ces quelques mots brefs et énergiques qui résonnent comme un commandement jeté sur un champ de bataille en face de l'ennemi, ou comme l'écho lointain du canon, on sent, on devine un homme. Un homme! c'est pourtant tout ce qu'il nous faut. Qu'il vienne donc celui-là, et vous verrez comme soudain disparaîtra la cohue des bourgeois peureux et effarouchés qui se cachent dans leur cave quand résonnent dans les rues les fusils qu'ils ont chargés avec leurs bulletins du vote. Elle s'évanouira aussi comme les cauchemars pesants disparaissent au soleil levant, la bande raehitique des vieillards impuissants, des burgraves édentés et poussifs qui prétendent être les amants de cette solide commère aux biceps puissants, au torse robuste, qui s'appelle la Fiance. Le jour où il viendra, celui-là, vous n'aurez qu'à plier bagage, tas d'Abélards politiques, qui remettez toujours au lendemain la satisfaction qu'elle vous demande, la grande Gaule, et vous pourrez rem- MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 227 haller vos finasseries usées jusqu'à la corde avec laquelle vos amis vous pendront un jour. La période électorale est fermée, et ce n'est vraiment pas dommage. Elle avait apporté avec elle son contingent d'ennuis de toutes sortes, et, ce qui est plus grave, elle avait mis encore une fois à l'envers les cerveaux débiles des pauvres Parisiens. Comme à l'époque du siège, les médecins aliénistes ont remarqué une recrudescence de cas de folie. Je ne sais quelles idées bizarres flottent dans l'atmo- spbère que l'on respire; aux approches des grandes crises politiques les esprits déjà douteux, méfiants, sceptiques, qui ne croient plus à rien, ni à Dieu, ni à la France, ni à la famille, subissent de nouveaux chocs, venus je ne sais d'où, qui les ébranlent encore et les font, d'aberration en aberration, verser dans le grand inconnu obscur, dont la formule est : peut-être. A quoi donc attribuer, si ce n'est à ce vent de folie qui, simoun embrasé, nous arrive des pays rouges apportant sur ses ailes noires les acres odeurs du pétrole, venant des monts maudits; à quoi donc attribuer ces résolutions soudaines qui engagent toute une vie, ces jets subits de volonté se faisant jour dans les âmes jusque-là les plus froides, troublant les existences jusque là les plus calmes? Quelle est la voix infernale, conseillère funeste, qui vient à l'approche des tourmentes politiques chuchoter à l'oreille des humbles, des heureux même, les sinistres paroles de 228 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. Satan montrant au Christ les pays fertiles semés de villages et de hameaux, et lui en offrant la souveraineté ? Quelle hideuse sorcière, plus hideuse encore que les trois stryges de Shakespeare, évoque aux yeux de l'ouvrier, du travailleur, du penseur courbé sur son ouvrage, les souvenirs troublants des tempêtes populaires et lui dit : Toi aussi, tu seras roi, roi d'un jour, roi d'une heure, qu'importe! Homme, tu régneras! * ¥ * Regarde ! Par les rues et les places publiques couvertes d'une foule immense, houleuse, terrible par son nombre et ses passions, une rumeur sourde circule, éclate, s'apaise pour retentir encore, frappant la voûte du ciel d'acclamations répétées. Les flots pressés de cet océan humain ondulent avec des remous effroyables, comme si quelque monstre, aux formes surhumaines, les agitait dans sa course sous- marine. Ils se précipitent, ils courent : c'est l'idole populaire qui passe. Idole aux pieds d'argile devant laquelle ils se prosternent aussi humblement que les fanatiques Indous sous les roues du char de Jaggernaut, et dont ils demanderont la tête demain. Tour à tour Mirabeau, Danton, Marat, Robespierre, Rochefort, Gambetta, Barodet, elle a porté, l'idole éphémère, les noms h>s plus divers. Elle a revêtu les livrées les plus différentes : la noblesse déclassée, le talent vénal, la soif du sang, le puritanisme doctrinaire, l'esprit de déni- MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 229 grement et de haine, l'éloquence ampoulée, sonore et creuse, enfin la nullité systématique, l'ombre d'un rien. Et, chaque fois diminuée, rapetissée, moindre par le talent, le courage, la personne, elle finira par être choisie parmi les choses inanimées, plus impersonnelles encore que Pex-maire de Lyon, et si les animaux sont encore trop intelligents pour servir de fétiches au peuple souverain, les objets inanimés sont là : coquillages, légumes ou plantes. Soyez seulement assurés qu'ils ne prendront pas les fleurs — c'est trop aristocratique — et qu'ils n'adoreront jamais la rose ou le camélia! * * ¥ A la voix des passions mauvaises, sourds aux leçons du passé, brillant d'exercer un jour cette souveraineté mortelle qui porte malheur, les ambitieux se dressent u n beau matin et se jettent tête baissée dans le gouffre. Ils mettent le pied dans cette voie triomphale qui "e termine à l'échafaud, et ils entraînent avec eux ce qu'ils ont de plus cher. Ne racontait-on pas devant Iïl °i hier une de ces aventures tragiques et bourgeoises que les Anglais intituleraient « Simple histoire » et qui donne raison aux lignes que je viens de tracer ? C'était sous l'Empire, il y a quelques années déjà. ne petite ville de Normandie, V..., je crois, ayant B soin de faire construire une maison d'école, mit le MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. projet au concours. Parmi les épures envoyées, le jury choisit celles d'un débutant, un jeune homme inconnu, qui se débattait à Paris contre la misère, vivant de privatidns, talent ignoré faute d'un habit noir. Le jeune architecte vint à V...; il y construisit la maison d'école, et cela si bien qu'il reçut immédiatement de nombreuses commandes et l'ordre d'exéculer des travaux généreusement rétribués. On le nomma architecte de la ville, et deux ans plus tard la croix de la Légion d'honneur, envoyée spécialement par l'Empereur, vint mettre le comble au bonheur mérité dont il jouissait, et qui semblait avoir effacé de son âme le souvenir des amertumes passées. Il se maria. Avec sa femme jeune et jolie, l'aisance la plus complète entra dans la maison. C'était une de ces charmantes et paisibles existences à deux comme nous autres Parisiens, les forçats du plaisir, les saturés de jouissances âpres et chèrement payées, nous les avons rêvées cent fois. La campagne tranquille, la petite maison perdue dans les arbres, sur la pelouse verte le chien familier, des fleurs partout, le piano entr'ouvert chargé de partitions Gounod et Rubinstein, Schumann et Chopin. Les livres amis sur la table : Balzac, Shakespeare, Musset, Dumas iils et le doux Alphonse Daudet, le peintre des intérieurs harmonieux éclairés des lueurs discrètes et douces du bonheur caché. Derrière la maisonnette, la basse-cour, peuplée de- MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. coq8 au plumage bronze et l'eu, des poules de Padoue citronnées, à huppes coquettes, qui picorent, avec dos airs de marquises, tout le pelit monde ailé, qui ne vit que pour ses maîtres et qui meurt pour eux quand l'heure fatale de la broche a sonné à l'estomac des convives. Nous le connaissons tous, ce petit tableau qui repose l'âme et qui rafraîchit le cœur. Cent fois, lancés dans la course rapide de l'express qui dévore le rail, nous l'avons entrevu au passage et nous avons retourné la tête pour le revoir encore, en nous y arrangeant, au gré de nos désirs, une paisible existence à deux, avec celle que nous aimions et que nous aurions voulu emporter avec nous dans une retraite ignorée. Eh bien, ce bonheur, souhaité passionnément par nous, comme la goutte .d'eau fraîche et pure est attendue par la gorge brûlante et les lèvres séchées d'un mourant, il en jouissait, et sa vie s'écoulait modeste et fortunée, cachée comme le cours d'un de ces clairs r uisselets qu'on découvre parfois sous les mousses fraîches quand Les cillants cherchent des fraises sauvages dans les grands bois. Qu'advint-il ? On l'ignore. Quelle jalousie pour une r obe ou pour un chapeau porté par la femme du maire, 4uel passe-droit pour une chaise à l'église, quelle préséance dans une cérémonie déchaîna la haine irrévocable de la femme de l'architecte, une haine féminine 1 toujours est-il que peu de temps avant le i Septembre, brusquement, tout à coup, le mari se jeta dans l'opposition la plus ardente. Pérorant dans les cafés, haineux, "'réconciliable, il acquit promplement une autorité sans 232 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. contoste sur les mécontents et les factieux des environs. Vint la révolution qui mit le comble à ses vœux. La guerre se passa. La petite ville fut épargnée et la paix signée trouva l'architecte irréconciliable comme devant et en proie aux idées dont je parlais tout à l'heure. Le sentiment patriotique, qu'on s'efforce d'étouffer chez nous en le blaguant ou en prêchant la sotte théorie de la fraternité cosmopolite, avait été surexcité chez lui par l'invasion. Mais c'était une douleur aiguë, furibonde, prèle à s'en prendre aux innocents-des maux soufferts par la patrie. Etait-ce aussi ambitions déçues, hystérie de pouvoir, de jouissances inassouvies, soif d'or et de puissance, trompées par la destinée ? Nul ne l'a su ! Mais le 19 mars au soir, le mari et la femme vêtue en homme quittèrent V... par le train du Havre et se dirigèrent vers Paris. Ce qu'ils y firent, on le devine. Ils prirent part à la fête sanglante, terminée par les massacres de la Roquette et l'incendie des Tuileries ; ils jouèrent des rôles secondaires dans ce grand drame de l'Ambigu, qui semble si oublié aujourd'hui par les Parisiens, qui ont la mémoire courte. Ils furent les utilités là où la générale Eudes — celle-là même qui disait, après une orgie à la Légion d'honneur : « Si Dieu existait, il faudrait le fusiller » — jouait les grandes coquettes, Félix Pyat les coquins peureux,tant d'autres les traîtres, et le cabotin Lisbonne les Mélingue. Enfin ils se mêlèrent à cette foule affolée qui, sous l'influença du délire contagieux qui régnait dans l'air, crut à la victoire sans vouloir se battre, au bien en commettant MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ 23.1 des crimes ; à l'héroïsme, en massacrant des prêtres, et au patriotisme, en tirant à pleines volées sur des soldats, leurs frères, revenus la veille de captivité, dont les fronts étaient encore pâlis par les douleurs éprouvées dans les casemates de Coblentz et de Span- dau. Bref, ils firent comme les autres — comme ceux qui se battaient, bien entendu — et le 24 mai ils étaient tous deux à la barricade de la rue de Rivoli. Lui, blessé de la veille, la tète ceinte d'un mouchoir; elle, toujours déguisée sous un vêtement masculin et maniant le chassepot avec une crâne désinvolture, aux lieux mêmes où Théroigne de Méricourt demandait, quatre-vingts ans plus tôt, la tête du beau Suleau. Après la prise de la barricade on les trouva tous deux derrière l'épaulement, elle le front troué d'une halle, lui la poitrine crevée d'un coup de baïonnette et la mâchoire fracassée. Les lèvres livides et violettes avaient dû proférer un dernier blasphème avec le dernier soupir et les yeux fermés à jamais, ternes, vitreux, atones ne devaient jamais plus revoir la petite v ille de V..., la campagne tranquille, la petite maison Perdue dans les arbres, les fleurs, et sur la pelouse le ebien familier. La folie politique avait passé par là ! Tout est perdu! dit-on. Moi je dis : tout est sauvé! La politique devient tellement absorbante que les femmes elles-mêmes s'en mêlent. Du moment qu'elles ■2U MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ, mettent leur patte blanche dans cet affreux gâchis politique qui rappelle le chaos, tout va s'arranger, vous le verrez! Y a-t-il au monde quelque chose de plus conciliant que les femmes? Depuis les fameuses Sabines qui ont inspiré au peintre David un de ses plus ennuyeux tableaux jusqu'à la haine invétérée, irréconciliable que la beauté et la grâce de l'Impératrice ont allumée chez les personnalités féminines du parti opposant, y a-t-il exemple que les affaires où des femmes aient été mêlées ne se soient point arrangées? Au contraire, elles sont si indulgentes, si douces, si portées au pardon des injures! leurs nerfs, leurs sens, .— je parle pour celles qui en ont — les dominent si peu! En vérité,je vous le dis,si les femmes se mêlent de, politique, le règne de la concorde est proche ! * * * i Est-il quelqu'un, ayant lu et médité l'histoire de la Révolution française, la grande, celle de quatre-vingt- treize, est-il quelque esprit clairvoyant et sérieux qui doute de la part prise par les femmes à ce grand remuement d'idées humaines qui a abouti aux massacres les plus épouvantables et les plus injustifiés? Lamartine raconte quelque part, dans son Histoire des Girondins, l'arrivée de madame Roland à la cour de Versailles. Cette petite bourgeoise entiellée, fdle de bourgeois, bourgeoise elle-même, à l'esprit étroit et borné, vient passer quelques jours en villégiature HÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. -233 dans la résidence royale bàlie par le Roi soleil. Les gens à qui elle venait rendre visite, domestiques du château, étaient logés sous les combles. Pour voir sortir la cour, la future amoureuse de Barbaroux se penchait à mi-corps sur les appuis des croisées, au risque d'être précipitée dans l'abîme béant ol de tomber brisée sur les pavés ensanglantés. De lù-haut, elle regardait, et sous ses yeux éblouis paraissait la reine Marie- Antoinette. Autour de l'Autrichienne aux grâces souveraines d'impératrice, ses amies de cœur : la délicieuse Lamballe et la piquante Diane de Polignac. Derrière ces trois beautés, l'essaim des jeunes cavaliers énamourés, fringants, beaux, jeunes, riches et spirituels: le comte d'Artois, Besenval, Polignac, et ces chevaleresques officiers des gardes du corps, qui surent mourir si noblement pour la reine qu'ils axaient acclamée â l'Orangerie, le soir où ils avaient foulé aux pieds la cocarde tricolore, emblème des grotesques et sanguinaires revendications d'une populace immonde, réhabilitée depuis par les Napoléon. Cette vue enflammait le cœur de la bourgeoise, qui se croyait patriote parce qu'elle détestait madame Veto, e t qui, en réalité, haïssait celle qui l'écrasait de toute ta hauteur de sa beauté souveraine, de sa noblesse, et des dévouements qu'elle inspirait. Celait la femme qui haïssait la reine, et cette haine-là leur coûta la vie à toutes deux. Seulement la mort de Marie-Antoinette, ha souveraine marlyre, entourée des augustes consolations de la religion, fut grande, nette et sainte autant que celle de madame Roland, la femme d'un Guizot 236 MÉMOIRES DTN DÉCAVÉ. de l'époque, fut plate, banale et vulgaire. Dominant de toute sa hauteur cette plèbe immonde de sans-culottes et de tricoteuses assoiffées de sang, à deux pas du palais où elle avait régné, la fdle des Césars d'Autriche versa sans crainte et sans trouble son sang impérial, en levant les yeux vers le ciel, où les théories des archanges et des chérubins, accompagnés des divins concerts des harpes et des sistres d'or l'attendaient, les palmes du martyre à la main, pour la guider dans la voie triomphale qui mène au pied du trône où siège le Tout-Puissant. L'autre, au contraire, .femme masculinisée, païenne par son éducation, matérialiste par son admiration pour la beauté de la forme extérieure, douteuse par tempérament, sceptique par conviction, et pourrie jusqu'aux moelles par la gangrène philosophique et encyclopédiste, l'autre n'a su que faire un mot de la fin en tombant et invoquer cette liberté au nom de laquelle ses amis les Girondins avaient fait le 10 août et le 20 juin. Ah ! c'est une terrible divinité que celle dont la citoyenne Roland a eu le nom sur les lèvres dans ce moment suprême. Elle est, cette implacable déité, aux ordres du plus rude et du plus sanguinaire. Quand ses amis Barnave, Vergniaud et Gensonné lancèrent les sections avinées, ivres de vin et de fureur, sur les malheureux Suisses qui, le 10 août, défendaient leur maître, c'est au nom de la liberté qu'ils marchaient. C'est elle que Danton et Rillaud-Varennes ont invoquée au matin des sanglantes hécatombes de septem- MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. bre ; c'est elle, la grande prostituée, qui a servi d'appui et do drapeau à tous les misérables passés, présents et futurs, depuis Marat jusqu'à Félix Pyat, à tous les pitres alïamés de popularité, depuis le grotesque Anaeharsis Glootz du passé jusqu'au Barodet du présent. * ¥ ¥ Rapproehous-nous de la période pendant laquelle nous vivons. Sous le premier Empire, nous trouvons une autre madame Roland. Une autre acharnée, haineuse, qui, dans ses hystériques fureurs, s'en prend à la France entière représentée par Napoléon l a . Patriote à sa façon, elle exalte l'Allemagne pour abaisser notre Franco, et, chose étrange, elle trouve des gens pour la louer et La glorifier. Celle-ci s'appelle madame de Staël ! Madame de Staël! Je ne sais lequel je déteste le plus d'elle ou de son père, Necker, cet honnête bourgeois du centre gauche, borné et entêté ; ce radoteur financier qui te "ta, sur le tard, de se déguiser en pompier pour éteindre l'incendie que ses amis, la bande des en cyclopédi8tes, avait mis aux croyances de la France. Go que je sais, c'est que je L'abhorre, cette écri- vaine — car elle ne fut ni un mâle ni une vraie femelle — lourde, pâteuse, prétentieuse, démodée, 38 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. dont la littérature porte un turban oiseau de paradis, comme ses portraits. Je la hais, cette vieille professeuse d'opposition. A son école se sont formés Narbonne et Benjamin Constant, deux Emile Ollivier de jadis. Le premier, un Ollivier poudré, parfumé, musqué, avec une pointe de régence et sentant parfois — quand il s'oubliait, et surtout quand il oubliait la grosse tiinbalière — son grand seigneur. Le second, un Ollivier doctrinaire et voluptueux. Deux variétés de l'espèce. Elle se croyait la plus grande femme de son époque, comme Hugo se croit le plus grand homme de celle-ci ; comme si la vraie femme n'était pas celle qui fait le plus d'enfants. Napoléon, qui la dédaigna, cette chaussette tricolore, ravaudée par les tricoteuses des salons opposants, lui dit crûment son fait. Il n'en voulut pas. Et pourtant elle s'était offerte. Pour se venger, elle écrivit ce fameux livre de ïAllemagne, où elle se vautre à plat dos devant nos voisins et alliés et qui n'est qu'une longue diatribe contre la France. Madame de Staël, qui aurait fait, sous le règne de Napoléon III, de l'opposition bourgeoise, entre M. d'Au liffret (des ducs Pasquier) et l'onctueux Jules Simon, dans le salon de la place Saint-Georges, voire môme sur un canapé, rue de la Sourdière, madame de Staôl est une de celles qui ont contribué à nous tromper du tout au tout sur la nation allemande. MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. * * ¥ Sous le second Empire, les femmes se sont absolument désintéressées de la politique. Cela marchait tout seul, à quoi bon s'en mêler ! Elles ne songeaient qu'à plaire, les chères séduisantes, et elles étaient tout a leurs parures. Maintenant les temps sont autres, l'heure du danger est proche. 11 s'agit de songer à sa tète, de tomber avec grâce, de choisir son mur, selon l'expression à la mode. Aussitôt nous les voyons s'agiter de nouveau, et, Décius modernes, il en est qui pensent à se sacrifier pour la patrie. Une preuve. L'autre soir, dans un salon politique où la fleur du parti légitimiste et la tête du parti bonapartiste fraternisent chaque mercredi, au milieu des plus spirituelles causeries où la République néfaste n'est pas épargnée, j'ai entendu quelqu'un proposer aux adorables femmes qui se trouvaient là un m oyen infaillible de se débarrasser de la plaie radicale qui nous ronge et nous mine. — Le système est bien simple, mesdames, disait ^'orateur, vous êtes ici une vingtaine, toutes jolies, intelligentes, désirant passionnément le retour des é Poques prospères où l'on aimait, où l'on entendait la Musique, des vers, où l'on vivait en repos et en sécu- r ' t( i sans celte horrible terreur du lendemain et cette a ffreuse crainte de se faire vis-à-vis dans le quadrille des otages. Eh bien ! le salut de la France, le "fore, dépend de vous ! Les meneurs des partis ennemis sont une vingtaine 2iU MKMOIRKS D'UN DÉCAVÉ. environ. Eux disparus, la paix règne en France. Si donc, à un moment donné et simultanément, ces vingt hommes disparaissaient égorgillés tout doucettement par des mains mignonnes, la France serait sauvée ! — Mais, le moyen? demanda la marquise de F... Frapper, je suis prête, j'en suis, mais quand, et comment ? — Vous oubliez, mesdames, l'histoire de Judith, reprit l'inventeur d'un ton grave. Celle-là sut se sacrifier pour son peuple. Oh ! je sais bien quelles objections vous allez me soumettre. C'est un dévouement biblique cela, et beaucoup d'entre vous, Athéniennes du dix-neuvième siècle, ne se sentiraient pas assez fortes pour un tel sacrifice. D'autres diront qu'elles veulent choisir, que sans cela il y aura des injustices, comme on dit en pension. J'ai tout prévu. Il est évident que celle d'entre vous à laquelle écherra le beau Magnin, dit la gloire de Dijon, sera mieux partagée que l'infortunée chargée de faire jouer les Holopherne au gibbeux Naquet. J'ai tout prévu, dis-je. Le sort décidera entre vous. * ¥ ¥ Aussi bien est-il juste qu'on ne puisse choisir. Sans cela, l'irrésistible T..., le bienvenu des cœurs, Montpayroux, l'élégant Brivadois, Gambetta lui-même, qu'une reine détrônée a si passionnément et si pla- toniquement aimé, tous ceux-là rendraient moins MÉMOIRES D'UN DÉCA\ K. odieuse l'aventure ; mais les autres, grand Dieu ! personne ne s'en chargerait. Ce pauvre Jules Favre, Crémieux et Glais-Bizoin, les frères siamois de la foire de Versailles, Henri Maret, du Corsaire, cet anti-gommeux à cheveux longs, et Quentin avec sa perruque tircbouchonnée, qui donc en voudrait? Non certes. La fortune prononcera et, si mon projet vous agrée, nous allons mettre les noms dans un chapeau et on les tirera au sort. Alors une des plus spirituelles et des plus jolies : — Je veux bien, dit-elle, mais à une condition : c'est que le père T... sera mis hors de concours ; je le retiens, moi. Et une voix, celle d'une rivale jalouse, murmura tout bas derrière moi : Paresseuse, va! * ¥ * L'élection Barodet, l'ouverture du Salon, la première du ballet d'hier soir à l'Opéra, tout cela a détourné un instant notre attention des événements d'Espagne. Gela corse cependant outre Pyrénées ; avant peu la Hépublique sœur, dont les radicaux d'ici ont acclamé U naissance, fera parler d'elle et on en verra de belles. Angel de Miranda l'affirme, et il s'y connaît, lui, en fait de révolutions. Edouard Périer, qui a écrit de si charmantes impressions de voyage naguère à cette place, pense absolument comme Miranda, et J.-O. Valle d'Ariman n'est pas éloigné de partager leur 14 MÉMOIRES DT\ DÉCAVÉ. avis. Soyez donc optimiste après cela, quand une trinité de personnes aussi compétentes ne font qu'une dans leur appréciation sur les événements qui menacent la Péninsule, et cela dans un avenir des plus rapprochés ! * ¥ * Faut-il l'avouer? j'y ai cru difficilement. Il m'a fallu un certain temps pour m'accoutumer à l'idée d'une révolution pour do vrai dans le pays du Cid et du Tàlo ; pour prendre au sérieux les proaunciaouentos fantaisistes des généraux Boum de là-bas, il m'a fallu des preuves, et si le sang n'avait pas coulé à flots dans vingt villes d'Espagne, si la terreur ne régnait pas à Madrid, si les suspects ne se cachaient pas pour éviter la prison ou la mort, si le Prado et la Fuente Castellana n'étaient pas veufs de leurs élégantes, désertés par les polios de la noblesse qui encombrent les boulevards de Paris et le Café Anglais, j'avoue que je n'y croirais pas encore. Que voulez-vous ! moi aussi j'ai habité l'Espagne pendant des années — en des temps plus prospères, c'est vrai — sous le règne d'Isabelle la Débonnaire. J'en ai rapporté l'amour de ce pays pittoresque, fertile terre bénie de Dieu, pleine de couleur locale, de superstitions poétiques, berceau d'une race loyale, fidèle, courageuse et chevaleresque. J'ai vu comment s'y passaient les petites révolutions périodiques qui revenaient à époque fixe, comme les revues de fin d'année, 2M et qui finissaient à peu près comme les pièces militaires du Cirque-Olympique ; tant de tués que de blessés, il n'y avait personne de mort. * / * ¥ Tenez, vers 18G0, j'étais à Valence. Aux premiers beaux jours du printemps, il est d'usage d'aller le matin, dès cinq lieures, pour éviter les chaleurs, manger des fraises dans la banlieue de Valence. Cette Ilunrta, c'est ainsi qu'on la nomme, n'est qu'un immense jardin, qui s'étend à dix lieues à la ronde, autour de la capitale du royaume. La végétation fertile et luxuriante ressemble à celle des tropiques. C'est un océan de verdure. Des citronniers géants, des orangers grands comme les pommiers de Normandie, couverts de fruits, de fleurs et do feuilles à la fois, forment des berceaux odorants, sous lesquels on vient s'asseoir et croquer dans une jatte de bois, avec des cuillères également de bois, force fraises parfumées, arrosées du jus de plusieurs oranges. C'est un plaisir Populaire et princier à la fois. Nul n'y manque. Les tarlanas, ces horribles voitures qui vous secouent et donnent le mal de mer, se suivent à la file et déposent dans les jardins entourés de tonnelles la population V£ dencienne tout entière. L'archevêque est là suivi de s °u état-major ecclésiastique, et dans le bosquet v °isin Pepa, Petronilla, Carmen et Pilar, quatre danseuses de l'Opéra, font retentir les airs des éclats ai 'gentins de leur rire sonore. Ici, le capitaine général 244 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. et le gouverneur de la province; là les boutiquiers de la rue Saint-Vincent et les éventaillistes de la place de la Cathédrale. C'est un mélange charmant, un pêle- mêle de couleurs chatoyantes à tenter le pinceau de Zamacoïs ou celui de Fortuny, l'inimitable peintre des Cosas do Espana. * ¥ ¥ Un matin donc, les charmants amis dont j'étais l'hôte, le marquis de la Romana, la baronne de Cortès, ce portrait vivant de l'Impératrice, morte en quelques heures du choléra, et les Miraflores me conseillèrent, après une partie de fraises, de m'enfoncer un peu dans l'intérieur pour voir le pays. Me voilà parti à cheval avec un guide grimpé sur un mulet tout garni de pompons et de passequilles ; l'homme avait le foulard roulé en corde autour du crâne, la veste courte et le jupon blanc à plis ilottants, un reste de la domination arabe. Nous voilà en route du côté de l'Aragon. Nous traversons un pays délicieux, aux verdures sans fin ; nulle part les irrigations ne sont aménagées comme dans ce royaume de Valence, et c'est un héritage de fertilité qui lui vient encore des Maures. Le deuxième jour de notre voyage je remarque quelque inquiétude chez mon guide. Je l'interroge. Il m'apprend qu'une révolution vient d'éclater. Don Carlos de Bourbon, autrement dit le comte de Monte- molin, vient de débarquer à San Carlos de la Rapita, un petit port entre Tarragone et Amposta, près de MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ 2i5 l'embouchure de l'Ebre. A cette nouvelle les carlistes se sont soulevés. Les populations ont pris les armes à la voix de leur curé et comptent sur le succès. L'Aragon est en feu, la Gastille suivra le mouvement, qui aura son écho dans les provinces, et Ortega, capitaine général des Baléares, s'est prononcé pour don Carlos. Il a quitté Mahon et, suivi de deux navires chargés de troupes, il arrive porter secours au prétendant. — Voilà qui est bien, dis-je. Je n'ai jamais vu de révolution en langue espagnole. Profitons de l'occasion. Adolanto! En avant! et, changeant de direction, nous inclinons vers Tortosa, centre de l'insurrection. Quelques jours après, mes vœux sont exaucés. Un dimanche, vers quatre heures, quatre heures un quart, nous tombons tous les quatre, moi, mon cheval, Pepe et son mulet, dans une grand'garde carliste ! Quinze hommes environ. Tous montagnards des environs de Saragosse, durs à la vie, plus durs à la mort, hâlés, tannés, trapus et râblés. Pour armes, des fusils à pierre. Sanctn simplicités l Ces gens-ci ne savent pas leur métier. On nous arrête : exhibition de nos papiers. Je sors quelques douros, ça va bien. Pendant que le chef me signe un laisser-passer, je regarde autour de moi. Un Paysage d'opéra-comique. Des montagnes nues, pelées, rocailleuses, où croît une herbe courte, roussàtre, drue et serrée. Le vent du large, qui arrive par les gorges d'Oropesa, dessèche ces landes arides sur lesquelles 11. 240 MÉMOIRES D'UN' DÉCAVÉ. des genéviers, do frêles arbousiers à baies brunes, et des genêts à fleurs d'or, se courbent en frissonnant sous la brise salée. Sur des grès, jetés ça et là par Cambon et Philastre, les carlistes étendus dorment ou jouent quelques cuartos avec des cartes graisseuses. D'autres font la cuisine. Là-haut, sur un roc aigu, une chapelle posée exprès pour le plaisir des yeux, et le long de la route trois croix avec inscriptions des ma- tarons rappelant qu'un meurtre a été commis à cet endroit. Sérieusement, je suis à l'Opéra-Comique. Le père Tilmant va lever son archet et on va commencer l'ouverture. Là-dessus, la sentinelle qui était perchée sur un roc à pic comme le castel de Groquefer et dont la silhouette grêle se profilait nettement sur l'azur du ciel, la sentinelle fait un brusque mouvement. Un cri, un coup de fusil. Tout le monde se lève en désordre, on court aux armes. Là-bas, sur la route, un nuage de poussière. C'est un escadron de hussards de la Princesse. Je reconnais leurs coquets uniformes bleus et rouges et leurs longs manteaux blancs, qui rappellent ceux des Templiers. Sur celui du capitaine, la large croix rouge d'un ordre militaire, Saint-Jacques de Calatrava ou Saint-Jean, resplendit au loin. Ils s'arrêtent. Un détachement met pied à terre et monte à l'assaut. Le reste s'ébranle au galop pour tourner la montagne. On se tiraille de loin. Cinq minutes de combat. Les carlistes, bondissant comme des chèvres de Sardaigne au milieu des grès MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. abrupts, disparaissent les uns après les autres. C'est à croire qu'ils sont comme des lapins qui ont trouvé leurs terriers. Moi je ne bouge pas. Pepe, qui se meurt de peur, agite un mouchoir blanc pour empêcher les hussards de tirer. Les voilà sur nous. L'officier poli me demande mes papiers. Je les réexhibe. Il connaît Paris, le Bois et les Délassements-Comiques. 11 m'invite à dîner. Je mets mon cheval à côté du sien, nous trottons botte à botte et nous allons à Amposta dîner avec le reste du régiment et manger d'affreux pigeons étiques, secs et noirs, avec des oignons crus. Fin de l'opéra-comique et de la révolution. Et c'était toujours comme cela. Maintenant les misérables ne respectent rien. Rien, pas même les alcades. — Et pourtant savez-vous bien ce que c'est qu'an alcade? écrivais-je un jour au retour d'un voyage en Andalousie. Prenez-vous ces estimables fonctionnaires ventrus, pansus, joufflus, à bedaines de chanoine, à menions étagés,à faces fleuries trognonnantes et rubicondes comme le nez de Séchard père, l'ivrogne par excellence de Balzac, les prenez-vous pour des maires républicains truffés de pédantisme ou d'ambition municipale, Voire pour des Pressensé d'outre-Pyrénées, dogmatiques crachant froid, écrivant de même? Oui? Fort bien, vous vous méprenez. Un alcade, cela ne se tue pas, cela se bâtonne tout au plus ! C'est, un excellent homme qui a toujours une ÏOlie nièce et un grand dadais à'escribano, de secrétaire, si vous aimez mieux, qui le suit en tous lieux, 248 MÛ MOI U ES D'UN DÉCAVÉ. une baguette blanche à la main. On arrive, on embrasse la nièce, on boit le vin de l'alcade, on le rosse, on rosse le secrétaire et les alguazils, et on va en prison. La nièce vient vous ouvrir la porte, musique de Rossini ou d'Offenbach, on s'échappe. On monte par une échelle de soie aux balcons treillagés, couverts de lauriers roses. Les serenos arrivent, on vous coffre encore, tandis que les guitares grincent au fond des patios et que le bruit strident des castagnettes en bois d'ébène alterne avec la mélopée des eaux qui retombent dans les bassins de marbre construits par les califes. Et on s'échappe encore, et cela dure ainsi pendant des années entières. * ¥ » Hélas ! c'est fini, tout ceci. On tue des alcades en attendant des archevêques. La petite bête avant la grosse, dirait M. Lockroy. Le gâchis règne en Espagne; pauvre Espagne do mes rêves, pays des souvenirs amoureux et charmants ! Quand donc y verra-t-on clair chez toi, Espagne du Cid et de Hodrigues de Bivar ; Espagne de Charles-Quint, le grand empereur aux royaumes si étendus que le soleil ne pouvait les éclairer en un seul jour? Quand donc tourneras-tu les yeux vers tes souverains légitimes, vers cette courageuse exilée que l'on rencontre tous les jours entourée de sa jeune famille de princesses, suivie de sa fdle en deuil du comte de (lirgenti ? Quand donc te sou- MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 249 viendras-tu qu'à Vienne, dans un collège placé sous l'auguste invocation de Marie-Thérèse, grandit un enfant fils de rois, élevé à l'école pénible de l'exil et de l'adversité ? Celui-là, intelligent et brave, instruit et bon, c'esl le sauveur qui viendra rétablir le calme dans ce pays troublé; qui ramènera dans ces contrées désolées par la guerre civile, l'ordre, la prospérité, la paix et le bonheur. Cet enfant-là, c'est tout cela. Quoique Bourbon? direz-vous. Parce que Bourbon, dirai-je, moi! Et de ces Bourbons-là, croyez-moi, il n'en reste plus beaucoup. Hier soir, vers six heures, je flânais sur le boulevard. Sur le seuil de la Librairie nouvelle, au coin de la rue de Grammont, un groupe d'écrivains, Armand de Pontmartin, Xavier Aubryet, Albéric Second, Jules Noriac, Alphonse Royer, que sais-je? étaient réunis et regardaient le retour du Bois. L'heure du dîner approchait. Le boulevard était animé. Devant Tortoni, un fort lot de preneurs d'absinthe. Sur les trottoirs, les gens d'affaires, négociants, agents de change, boursiers chargés de menus paquets et se hâtant vers le home conjugal en regardant leur montre comme des hommes pressés qui ne veulent pas manquer le train. Dans les victorias retour des Champs- Elysées, des femmes étalées guignant de l'œil les croisées des cercles et les fenêtres des cabinets de restaurants. Partout le mouvement, la vie, le défilé de MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ Paris, si curieux, si vivant et si multiple, que l'existence tout entière d'un homme ne suffirait pas pour l'étudier et la peindre consciencieusement. * ¥ * — Ma foi, la place est bonne, dis-je à Aubryet. Il y avait longtemps que je le savais, mais je ne l'avais jamais remarqué comme ce soir. C'est un kaléidoscope des plus divertissants. Nous devrions nous réunir un certain nombre et louer le premier étage, au-dessus de Michel Lévy. Nous en ferions un cercle de littérateurs et, tout en regardant passer Paris sous nos yeux, nous savourerions entre confrères le plaisir d'avoir sous nos pieds les œuvres de nos camarades. — Vous êtes encore jeune, vous ! me répondit-il. Est-ce que vous vous figurez que l'existence en commun serait possible dans ces conditions-là? Au bout de trois jours on se traiterait mutuellement d'escroc, de voleur, de mouchard, que sais-je ? Huit jours après, on se donnerait des coups de poing et on se jetterait à la tête la vaisselle et les couverts, à supposer que quelqu'un à la conscience aussi large (pie les poches ne les ait déjà portés rue des Blancs- Manteaux, histoire de les faire estimer ! — Allons donc, lui dis-je, vous chargez le tableau ! — Presque pas, répliqua-t-il. Ah ! vous en êtes encore, vous, à la bonne blague de la confralernité iwtfHMMMMMi MEMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 2S< littéraire ; vous êtes joliment naïf, pour ne pas dire plus. Ah çà ! vous qui adorez tant Balzac et qui le savez par cœur pour ainsi dire, vous no vous rappelez donc plus te Pianto chanté par Lousteau à Lucien de Rubempré, quand le grand homme de province arrive 11 l'aris. Venu sur un strapontin de la chaise de poste et du cœur de faîtière Louise de Négrepelisse, l'innocent enfant du faubourg de l'Houmeau débarque à l'aris avec la ferme intention de devenir promptement aimé, heureux, riche et célèbre. Rien que cela ! En quelques jours, quelques heures, la grande ville lui ravit tout : sa maîtresse, qui l'adorait à Angoulème et qui le trouve ridicule à Paris, par comparaison avec les élégants du Marsay et de Trailles ; son argent, qui défile aussi prestement qu'un lièvre manqué; et, bien plus encore, sa foi en lui-même. 11 ne lui manque qu'une chose, à la gi'ande prostituée, c'est de lui prendre aussi sa beauté, le seul capital qui lui reste à ce pauvre Lucien, en le happant, au début, par une de ces maladies spéciales aux égouts où les hommes agglomérés se dévorent entre eux, et en le jetant, pantelant de dou- l eu r, défiguré, chauve, la face creusée comme une écumoire, dans un lit banal d'hôpital pour les pauvres. Si, je me souviens de cela. — Eh bien, mon ami, rien n'est changé depuis k'ùzac. Lousteau, l'écrivain bohème, vieilli, usé, vidé, e Culé, Lousteau, jadis spirituel, un des rois du fe uilleton, réduit aujourd'hui, pour dégager ses Meubles saisis, à recourir à l'humiliante aumône de MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. son ancienne maîtresse, madame de la Baudraye, Lousteau avait raison. Il parlait d'or quand, sur la montagne Sainte-Geneviève, dans cet obscur taudis où végétait sa misère, il traçait à Lucien un tableau si épouvantable et si vrai du bagne littéraire. 11 n'exagérait rien. Au contraire. Il en aurait vu bien d'autres s'il avait vécu de nos jours. Trahisons infâmes, calomnies ignobles débitées à demi-voix dans l'oreille, chuchotées à table chez Brébant, chez Bignon, dans les avant-scènes les jours de premières, perfidies de confrère à confrère, d'ami à ami, tout cela se fait couramment, se débite journellement. Et cinq minutes après, si l'exécuteur rencontre sa victime : « Tu vas bien, mon cher ; tiens, justement, nous parlions de toi tout à l'heure avec X... et nous disions que ton dernier article (ou ta pièce, ton tableau, ton livre) était parfait. Tu as beaucoup de talent. » On se quitte. Trois pas en avant, et le complimenteur de tout à l'heure murmure : « Ju voudrais le voir à tous les diables avec son succès. Voyons, qu'est-ce que je pourrais faire pour le débiner? Si je disais qu'il a volé au jeu hier, ou que sa mère est à Saint-Lazare, ou bien encore que les femmes lui rapportent plus qu'elles ne lui coûtent? Hum! on pourrait dire tout cela ensemble. On n'en croira que la moitié, c'est déjà suffisant pour lui faire avoir de l'agrément. » — Cependant, mon cher ami, objectai-je, le talent MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 853 est une chose indéniable. Si le succès d'un écrivain, ou (l'un musicien, ou d'un peintre se discute, ou ne peut cependant pas fermer les yeux à la lumière qui aveugle. On ne peut pas dire que Dumas fils, que Goncourt, Flaubert, Barbey d'Aurevilly, Gounod, Offenbach, sont des pitres, que leur succès est une affaire chauffée par un éditeur connu ou le résultat d'une admiration systématique de coterie comme les bouquins d'académiciens et d'écrivains de lu Revue des Deux-Mondes. C'est aussi éclatant que le soleil, cela ! — Vous croyez cela, vous oubliez qu'on traite Dumas lils de fou, qu'on parle de l'enfermer chez le docteur Hanche, qu'on l'accuse de concubinage littéraire avec Henri Favre, qu'on veut faire passer pour un halluciné et qui est en réalité un penseur profond et si audacieux que les vérités que lui et Dumas disent et proclament effrayent la vile multitude, tourbe ignorante, admiratrice de Paul de Kock, et qui n'a que la littérature ^'•'elle mérite. De Gounod on dit aussi qu'il est fou, Anglais, que sais-je ? Vous entendrez sa Jeanne d'Arc, »n opéra patriotique, je crois, celui-là, et vous me direz si ce génie musical au lieu de perdre n'a pas gagné, et s'il est resté Français. Quant àOffenbacli, c'est un parti pris de dire qu'il n'a plus rien dans son sac; si Concourt et Flaubert produisaient plus, on les accuserait de ne plus être les merveilleux conteurs de Menée Mauperin, de Germinie Lucerteuxet de Madame Bovarjr.Eh bien, ici encore je vous ajourne à six n.ois, \ô 234 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. à la première grande opérette du maestro Jacques, à la première œuvre des maîtres que je viens de citer. — Vous prêchez un converti, dis-je alors. Ceux que vous venez de nommer sont, eu y ajoutant llalévy, Meilhac et Alphonse Daudet, l'objet de ma constante et respectueuse admiration. Je leur suis dévoué au point de ne jamais les laisser attaquer, tant que je tiendrai une plume, sans riposter et combattre le bon combat, fussé-je momentanément le seul, ainsi que cela s'est passé pour la Femme de Claude. Au demeurant, je crois que vous m'avez converti. Tenez, en ce moment, je lis avec une attention passionnée les Mémoires de ce pauvre Berlioz, talent si méconnu et contre lequel la destinée s'est toujours si cruellement acharnée. Je me rappelle quelques lignes qui vous donnent raison et qui prouvent que les plus grands maîtres, les génies les plus incontestés n'étaient pas à l'abri de ces jugements passionnément faux sur leurs rivaux ou leurs prédécesseurs. Haydn appelait Beethoven un grand pianiste. Grétry a écrit d'ineptes aphorismes sur Mozart, lequel avait placé, disait-il, la statue dans l'orchestre et le piédestal sur la scène. Haendel prétendait que son cuisinier était plus musicien que Gluck, que Gluck ! entendez-vous bien. Rossini disait enfin que la musique de Weber lui donnait la colique ! Lesueur, troublé, anéanti, après une première audition de Beethoven, pleurait, perdait la tète, sortait de sa loge en criant comme un fou, et, vaincu, écrasé par MÉMOIRES D'IÎN DÉCAVÉ. lc;.-; les sublimes beautés de la Symphonie en ut mineur, il s'écriait pourtant : — C'est égal, il ne faut pas faire de la musique comme cela ! Ce à quoi Berlioz lui répondit : — Soyez tranquille, cher maître, on n'en fera pas beaucoup ! 156 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ IV • L'HIVER A PARIS I e ' décembre 1873. Monsieur le baron Ovide de la Croix-Vraye, Grand" Hôtel, à Paris. Demain, mon ami, je serai près de toi. Je ne comptais rentrer qu'au printemps dans ce Paris que mes journaux et mes lettres me dépeignent enfiévré des luttes parlementaires et voué tout entier à l'ennuyeuse politique ; mais, puisque tu insistes auprès de moi et que tu invoques la vieille amitié qui me liait à ta famille et à ceux que tu as perdus, je n'hésite plus. Me voici ! Ainsi, cher Ovide, te voilà avec ta tète bretonne, tes poings solides, deux cent mille livres de rentes et tes illusions, — qui sont de 1er comme ta robuste santé, — te voilà débarqué dans la grande ville qui en a déjà dévoré avant toi tant d'autres jeunes, beaux, riches, vigoureux, honnêtes et vaillants, et qui sans nul doute en dévorera tant d'autres après toi. Le cœur libre, la bourse pleine, tu arrives affamé de ces plaisirs dont les livres et les revues t'ont entretenu si souvent, et qu'ils MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 257 t'ont dépeints en traits de feu, alors que tu les lisais avec des frémissements d'ardeur impatiente là-bas, dans ton manoir de Kernevel, le soir à la lueur de la lampe, tandis que les flots de la baie d'Audierne venaient battre le pied de ses antiques murailles avec un bruit sourd et monotone. Comme Rastignac venant d'enterrer le père Goriot et découvrant du haut du Pôre-Lachaiso la ville fumante, couchée à ses pieds, comme un monstre indistinct, dans l'horizon brumeux, tu t'écries : A nous deux, Paris! Mais tu as sur l'ambitieux cadet de Gascogne l'avantage d'arriver armé pour la lutte. Tu es riche, d'abord ; c'est le point essentiel. A Paris, avec de l'argent, on achète tout ce qui est à vendre et on se fait offrir le reste. Tu es de plus indépendant et instruit à la perfection. Si tu es ignorant dans la pratique, tu es savant en théorie. C'est déjà beaucoup cela ! Tu t'en apercevras bientôt. En me demandant d'être ton guide sur cette mer orageuse, fatale déjà à tant de gentilshommes venus comme toi à la conquête de la Toison-d'Or et qui, y laissant leur laine, sont retournés chez eux tondus, as-tu songé, cher ami, que je n'étais plus ce que je fus, et que certains milieux, qui jadis m'étaient familiers, me sont aujourd'hui formellement interdits? En un mot, as-tu pensé que j'étais marié ? As-tu réfléchi que si je peux accepter de te piloter dans le faubourg Saint-Germain auquel ta naissance te rattache d'ailleurs, que s'il m'est permis d'être ton 258 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. parrain au Club, ton second dans un duel, ton ami dévoué partout, il est cependant un monde, le demi, dans lequel il m'est absolument impossible de remettre les pieds ? Non, sans doute ? Et cependant, c'est ainsi. Laisse-moi donc te poser mes conditions. Je consens pour toi a avancer mon retour de quelques mois. Je consens à te mener partout, à t'initier à la grande existence, comme nous disions autrefois, en ira mot, à te faire passer l'hiver à PsriÊ. Cette vie fiévreuse de plaisirs et de fêtes, je te la ferai connaître par le menu, je te promènerai dans le dédale de cette immense exposition de plaisirs qu'on appelle Paris. Nous irons partout, sauf dans la section de la galanterie. Celle-là, je ne franchirai pas son seuil. Je m'attends à voir mes amis et toi-même sourire de mon austérité. Eh quoi, Fervacques vertueux, rangé, c'est à ne pas y croire ! C'est pourtant comme cola. Je sais bien que la vertu, chose si belle chez les femmes, est ridicule chez les hommes, à ce point qu'on a presque canonisé Lucrèce, la seule femme qui ait jamais résisté, et que le nommé Joseph a joué un rôle si bête dans l'affaire Putiphar que personne depuis n'ose plus porter ce prénom, à moins d'être empereur d'Autriche. Je sais tout cela et je persiste dans mon idée. Les vieux duellistes qu'on accuse de prudence se contentent de hausser les épaules en souriant ; je ferai de même et je laisserai dire les gens, en me souvenant que j'ai l'ait mes preuves ! C'est dit. J'arrive. A demain! MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 259 * * * Mardi, 2 décembre 1873. Déjeuné chez Bignon avec Ovide. Je commence mon métier de cornac. Autour de nous toujours les mêmes figures. D'abord Henri, le maître S%Ô*eî avec sa bonne face réjouie, à menton d'abbé commandataire ut le sourire accueillant qui l'éclairé quand il s'avance â votre rencontre ou qu'il s'incline respectueusement en tenant le bouton de la porte qu'il entr'ouvre. Voici quelques financiers, l'aristocratie delà Bourse, directeurs de banques ou riches capitalistes qui achètent et vendent des millions de rentes dans leur journée ; tous les gros joueurs sont là, depuis celui cpii a succédé au père J... dans la charge célèbre de Maréchal des Primes jusqu'au simple colonel de ce régiment de richards. Plus loin, les amis du Club. On est en nombre ce matin. Voici Nouvion, Pembroke, le grand Guy et Bob-la-Veine ! Ils me disent bonjour de loin, discrètement et regardent curieusement mon compagnon. Puis ils se parlent à voix basse et échangent entre eux leurs réflexions. Je comprends. La tournure un peu étrange de mon baron breton et sa mise qui sent la province à plein nez les intriguent. Il porte un complet marron clair qu'il m'a juré venir de chez le premier tailleur de Nantes et qui a une coupe inimitable. La première fois qu'il l'a mis, il a fait la conquête de la Du gazon de la troupe d'opéra-comique. Pauvre Dugazon 1 Que 2G0 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. serait-ce donc s'ils lui avaient vu la cravate verte que je l'ai empêché de mettre ce matin, quand il s'est habillé devant moi? C'est, toujours d'après lui, un souvenir de \njoIia parfumeuse de Rennes. Les femmes ont du goût dans cette province-là ! Je n'irai jamais ! Sorti après déjeuner pour faire un tour en achevant un cabanas exquis. On ne fume bien qu'à Paris ! Quels cigares en voyage ! Et quand on emporte avec soi sa provision, cela les secoue et les émiette. 11 fait presque beau. Les femmes en costume court de vigogne foncée bordée de castor ou de renard argenté, en-tout-cas sabre au côté, la voilette muselière collée sur leurs minois fripons, traversent la chaussée un peu humide en posant avec des précautions de chattes leurs petits pieds aux endroits secs. Les bottines à haut talon Louis XV résonnent sur les trottoirs, et de ci de là une fine jambe, emprisonnée dans un bas de soie gris- perle ou bleu foncé, apparaît à nos yeux ravis. Salut Paris ! tu as toujours tes jolies femmes ! Nous sommes en plein quartier élégant. Les couturiers à la mode et les modistes en renom abondent par ici. Drus et pressés, les coupés s'arrêtent avec cette netteté particulière aux chevaux de sang. Le valet de pied ouvre la portière à sa jolie maîtresse qui s'en va sbopitiff, l'œil aux vitrines des grandes lingères et des bijoutiers, qui ruissellent d'émeraudes et de diamants. Elle entre ici, sort, rentre dix pas plus loin et ressort ayant un deux heures commandé un chapeau, des chemises de linos transparent avec quatre rangs de va- MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 261 lenciennes au bas, comme la belle marquise de C..., donné à réparer un merveilleux éventail signé Célestin Nanteuil et acbeté la grande mode, une ancre en or toute constellée de gros brillants. Pendant ce temps, l'attelage encense bruyamment, avec des bruits argentins de gourmettes, ou piaffe sur place avec des mouvements coquets. Salut, Paris! tu es toujours riche! Une balle devant les affiches do ce soir. Que faire? Lia est merveilleuse dans Jeanne d'Arc, la musique de Gounod est splcndide, et j'ai envie d'entendre encore la FuOeral Mardi ofa Marionette que je ne connais qu'au piano. L'Oncle Sain a Fargûeil ; à la Renaissance, Théo, la divine, doit réunir à l'orchestre les clubs charmés. Monsieur Alphonse est le chef-d'œuvre du grand Dumas, et Peschard et Judic chantent à ravir, dit on, les spirituels couplets de Millaud et les amoureuses mélodies de Grisar. Il n'y a que l'embarras du choix, et avec ma vieille habitude de Parisien, je sens qu'ici, non plus, rien n'est changé. Sardou a toujours du succès, Meilhac et Halévy du talent, et Dumas du génie. Salut, Paris ! tu es toujours intelligent, spirituel, passionné pour l'art ! Je te retrouve tel que je t'ai laissé. 11 est trois heures. Les voitures des impatients se dirigent vers le Bois. Voici Lavignéville ! 11 nous a vus et arrête son phaéton. — Bonjour, ça va bien. — Et toi. — Mal, en déveine, la culotte au baccarat hier soir! — Ah bah! — Oui, je viens de chez le père Aaron, je l'ai tapé de six cents leuis.—Fort bien. L'intérêt est-il meilleur marché que jadis? — Ne m'en 11 2C2 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. parle pas. Dix fois plus cher ! Les marchands d'argent sont des chiens finis. Et il y a des gens qui écrivent que l'argent est abondant ! Dix pas plus loin Varades.il marche rapidement. — Bonsoir, dit-il; avez-vous vu passer Blanche Vernet? Non ? Je cours après elle. Quelle créature, mon cher! Des yeux, des dents, une peau! Un peu chère, peut- être. J'ai vendu Conflans et les bois pour elle. Mais que d'esprit. J'en suis fou! et inédite, mon cher, i-né- di-te, reprend-il en scandant son mot. Là-dessus, il nous quitte et s'enfuit à toutes jambes. Il s'en allait à peine, nous tombons sur Xavier Flamberge. — Ça chauffe, dit-il en se frottant les mains, deux duels la semaine dernière, deux sur la planche et demain un autre! Voilà trois fois que je vais en Belgique ce mois-ci! Belle saison, on ne s'ennuiera pas une minute cet hiver! Les affaires reprennent! Ovide me jette un coup d'œil étonné. — Mon ami, lui dis-je, tu viens d'en apprendre plus en une heure que si tu avais lu dix volumes traitant de la vie qu'on mène ici. Désormais, regarde et écoute, tu n'as que cela à faire. Et à part moi je me disais : Salut, Paris, je te revois joueur, amoureux, batailleur, comme tout à l'heure je t'ai revu, élégant riche et spirituel, la fleur des villes et la ville des fleurs; mon cher Paris, je te salue! MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 2G3 * * * Mercredi, 3 décembre 1873. Belle salle à la Renaissance hier soir. Dans l'avant* scène, à côté de nous, Moncontour et la duchesse sa femme, accompagnés do la ravissante marquise do Callièros et de son père. J'étais un peu étonné de voir Moncontour avec sa femme. Ce n'est pas dans ses hahitudes. Il trouve bourgeois de sortir sa légitime. Un coup d'œil dans la salle m'explique sa présence. Au-dessus de nous, aux premières, j'aperçois Laurence, la superbe blonde qui a joué les fées au Châtelet, et devant la porto de laquelle stationne tous les jours la voiture de Moncontour. Quand je dis la voiture do Moncontour, entendons- nous, c'est le sapin que je devrais dire. Il est maintenant ultrà-chic pour les gens qui ont des chevaux à l'écurie de se faire trimbaler clans do petits fiacres sans numéro attelés de poneys qui vont le diable. Je n'y vois pas de mal. Cependant cela peut causer des méprises, comme hier soir. Mais n'anticipons pas. On cause de Théo dans la loge à eôté. — Vous la trouvez bien cette petite, vous marquise, dit la duchesse, moi je ne sais pas ce qu'ont tous ces messieurs qui sont comme des enragés après elle. Elle possède un nez retroussé qui s'en va comme cela, par en l'air, et puis elle a la tournure d'une grisette. — Oh! moi, nia chère, répond madame do Cuillères,. MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. il ne faut pas me demander mon avis, je la trouve des plus ordinaires. Elle est effrontée, voilà tout. Les hommes aiment cela maintenant. — A propos, reprend la duchesse en souriant malignement, nous allons sans doute voir votre ami le beau Max, on m'a conté qu'il ne manquait pas une représentation de Pomme d'Api. Est-ce vrai ? — Mais, je n'en sais rien, répondit la pauvre marquise en réprimant un tressaillement nerveux et dont les lèvres blêmirent légèrement. Je le vois très-peu depuis quelque temps. — Bon petit cœur, me dis-jc, quelle joie tu éprouves à voir souffrir ton amie qui est mordue par le serpent de la jalousie! Si tu savais ce que fait ton mari de son côté ! Le hasard se chargea de la vengeance. Un peu avant la fin nous sortons. Dans le vestibule nous croisons Moncontour qui remonte en disant à Laurence : — C'est cela, prends ma voiture pour rentrer chez toi, puisque tu n'as pas fait atteler ce soir. Ma femme me mettra au Club ! Laurence descend. Un commissionnaire s'élance et ramène, au lieu du sapin aux poneys, le coupé du duc. Laurence, d'abord un peu surprise, se décide à s'y installer avec sa dame de compagnie, et file. Dix minutes après, sortie générale. Moncontour a sa femme au bras, on appelle leur voiture. Apparition du sapin. — Non, pas celle-là, l'autre, dit le duc au commissionnaire. Un coupé bleu! Le cocher William MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 3(15 — Mais, répond le fonctionnaire à casquette d'un air aimable, monsieur sait bien que c'est une grande dame blonde qui vient de l'emmener tout à l'heure ! Tableau! Pauvre Moncontour ! Je connais la duchesse. Elle se vengera. * ¥ ¥ Jeudi, >i décembre. Cherché des appartements avec Ovide. Rien de plus curieux que la mine inquiète des gens qu'on surprend brusquement en tombant dans leur intérieur à l'impro- viste. Il a beau être trois heures, madame n'est pas encore coiffée. Elle est en peignoir du matin, les cheveux défaits. Les jupons de la veille traînent dans le cabinet de toilette, les bijoux sont épars sur la cheminée, et les bas de soie, lovés sur eux-mêmes comme ( 'es serpents, gisent devant le lit sur les fourrures Précieuses. Lans les familles, c'est autre chose. Les bébés v aguent par les appartements et toutes les pièces sont encombrées par leurs jouets qui traînent. Le théâtre en carton avec le traditionnel mot Odéon au fronton frit face au fort encombré de soldats de plomb. On A&arche sur les animaux en bois de la ménagerie, eon- '°ndus avec les casseroles du ménage en fer-blanc ^«s lequel des fragments de galette et de sucre candi ^testent qu'on vient de faire la dînette. Pas commode a trouver ce que nous cherchons. Il nous faut une Cei 'taine indépendance d'allées et de venues. 2CG MÉMOIRES DTN DÉCAVÉ. Des voisins trop curieux et constamment aux écoutes pourraient être gênants. A ce titre, l'ancien, appartement de RaynalddeC..., boulevard Malesherbes, ferait bien l'affaire. Un délicieux rez-de-chaussée communiquant par un escalier extérieur avec l'entresol, qui est d'ailleurs desservi par une porte donnant sur un grand escalier d'aspect majestueux et grandiose, murs en marbre de Corse, tapis discret, moelleux aux pieds et d'une respectabilily absolue. Une femme entrée par la porte dn rez-de-chaussée et sortant par là serait à mille lieues d'être soupçonnée. Oui, mais il n'y a point d'écuries ni de remises, et c'est indispensable. Un petit hôtel vaudrait mieux. Autre aspect. Rue de Lisbonne, quelque chose de charmant, quoique un peu triste ! Mobilier délicieux. C'était destiné par un prince russe à une fauvette de l'opérette qui a (lié un beau soir avec un cabot de son théâtre, malingre, chétif, blême et puant l'absinthe. Mais il n'avait pas son pareil pour les imitations, et puis il ta comprenait, lui! Devant lui, elle n'avait pas besoin de se gêner comme devant Voreskoff, qui avait toujours, mémo dans le tête-à-tête, la dignité d'un aide de camp du tzar! Le prince, dégoûté, est reparti, laissant là un intendant chargé de vendre ou de louer l'hôtel, meublé ou non meublé, cela lui est bien égal ! Seulement ledit intendant, qui s'y trouve commodément, ne se lève pas pour nous le montrer, et demeure, une longue pipe hollandaise aux lèvres ; attablé devant une cruche de schiedam entre deux de- MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 2CT moiselles de vertu équivoque et qui doivent être des abonnées du Casino. De l'autre côté de l'avenue des Champs-Elysées, il est difficile de se caser. Par là sont des rues charmantes et pleines d'hôtels appartenant à des personnalités élégantes. Rue Pauquel, c'est le splcndide homn de Cirardin ; rue Pumont-d'Urville, Rose de Léon, dont les curiosités chinoises et japonaises n'ont pas de pareilles à Paris, fait face au comte Stanislas Potocki. Le fumoir oriental de ce dernier est une merveille; les bronzes et les marbres de Clésinger y sont mêlés aux trophées d'armes les plus curieuses, souvenirs des guerres du Caucase. Un divan circulaire, bas et moelleux, court tout autour de la pièce, et quand le soir, après un dîner exquis, les jolies femmes en toilettes claires sont groupées sur les immenses fauteuils de chagrin marron causant avec les élégants cavaliers qui savourent les cigarettes parfumées de la Ferme, c'est un spectacle charmant. Dans nos pérégrinations nous voici revenus auprès du parc Monceaux. Une nouvelle rue s'ouvre devant nous, bordée d'élégants petits hôtels. Nous allons de Porte en porte pour en trouver un à notre convenance. Au bruit des chevaux qui nous suivent au pas, les rideaux de guipures à bandes de satin cerise se lèvent et des minois curieux se montrent. Chose étrange ! ce s °nt toutes des figures connues. A droite, c'est De- v éria, la brune artiste des Variétés ; puis Olympe B..., Marie do P..., Eugénie D..., et ce terrain-ci est acheté, dit-on, par Léonide Leblanc. A gauche, les 268 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. quatre hôtels contigus snnt galamment habités. On est en famille. — Allons-nous-en, dis-je à Ovide. Je ne le-conseille pas de te loger ici. Tu serais infailliblement dévoré au milieu de ces lionnes plus terribles que les fauves des Folies-Bergère. Ce n'est pas une rue, c'est le Venus- berg ! et tu ne t'appelles pas Antoine, pour résister à une tentation perpétuelle. Cherchons ailleurs! A grand'peine il me suivit ; mais, en se laissant entraîner, il jeta un coup d'oeil de regret en arrière, en murmurant les mots qu'on a retrouvés à Pompéi, sur dos murs peints en rose : — C'est dommage ! Hic habitat félicitas ! * ¥ * Hier soir, au Club, on flânait dans le fumoir, après dîner. — J'ai traversé la moitié de la France par étapes, nous disait Montescourt, l'ancien aide de camp du maréchal Bois-Hobert, aucun de mes grands voyages en Afrique, au Mexique, en Italie, no m'a intéressé aussi puissamment ni touché davantage que la lenle promenade que je viens de laire à travers nos départements. Que de piquant, que d'imprévu, que de poésie intime et discrète j'ai trouvé sur mon passage! On ne s'imagine pas ce que c'est que le déplacement d'un régiment de cavalerie, son départ, son voyage et son arrivée. D'abord, le départ. Depuis huit jours, on savait qu'il était proche. Les jolies Arlésiennes avaient les yeux MEMOIRES D'UN DÉCAVÉ 209 r ouges. Il fallait quitter ces Arianes provençales aux longs regards de velours. Au café militaire, on ne voyait qu'officiers soldant leurs notes, et jamais le vaguemestre n'avait eu tant de lettres chargées depuis quinze jours. Sainte famille, tu as encore du bon à 1 lieure des changements de garnison ! Les sous-offi- Cl crs allaient et venaient avec des airs affairés. Tout était en mouvement. La veille du départ ce fut bien pire. La nuit venue, les couples s'égaraient dans la campagne et bien des sanglots retentirent à l'ombre des micocouliers, bien des Magali rentrèrent éplorées dans les mâs voisins et passèrent la nuit dans les larmes jusqu'au premier chant du coq. Alors les fanfares aigiies de la diane et du boute-selle réveillèrent les échos de la grande caserne et sérieux, graves, solides en selle, les cavaliers défilèrent au milieu d'une haie de femmes attendries. Sans vouloir tourner la tête en arrière ils sortirent de ' a ville, et quand dans la blanche poussière du midi les e scadrons eurent disparu à l'horizon comme un nuage, ' e chœur de ces abandonnées envoya encore une fois Un adieu aux beaux dragons qui avaient passé et n 'étaient déjà plus. Longue et poudreuse devant le régiment se déroule k l'oute. Sur deux files, un à un, les dragons marchent au Pas, pensifs et laissant flotter les rênes sur le cou de le urs montures. En avant, l'état-major, qui tient le milieu de la chaussée, cause gaiement en envoyant dans airs la fumée bleuâtre des cigares. A la nuit tombée, °u arrive en vue de la petite ville où l'on doit coucher. 270 51KMOIRES D'UN DÉCAVÉ. La veille, l'avant-garde, commandée par un maréchal des logis, est arrivée à l'Hôtel-de-Ville pour prévenir de notre passage. Néanmoins, tout le monde est couché. Il est dix heures, et dame, en province ! La petite ville déserte est silencieuse et muette.»Sur ses places solitaires, éclairées en plein par la blanche et pure lumière de la lune, pas une âme, aucun bruit, si ce n'est l'aboi lointain d'un chien ou le claquement d'un volet qui se ferme. Cependant, le pas sonore de nos chevaux résonne sur le pavé caillouteux des ruelles, quelques lumières brillent aux vitres et aux fenêtres qui s'enchâssent de fillettes coiffées de nuit, les yeux gros de sommeil, nous regardant curieusement passer. Sur la place de la mairie, on vous distribue les billot s de logement . Le colonel est à la sous-préfecture, lo beau Max chez le maire, un Othello rural qui a une jeune et jolie femme. Quel dommage de ne rester ici que vingt-quatre heures ! Guy de Losne échoit au curé. Fasse le ciel que le digne abbé ait une bonne cave! Guy ne saurait se coucher sans son grog. Moi, je préfère l'hôtel des Trois-Faisans ou des Deux- Mores, depuis qu'en Bourgogne, chez un gros négociant retiré, un soir, à huit heures, pendant qu'on prenait le thé, je suis tombé sur Rosa Frégate, jadis la gloire du Grand-Scize, aujourd'hui mariée, dam° pationnesse, mère de famille, rendant le pain béni et faisant de la tapisserie pour son mari. Naturellement, je n'ai pas soufflé mot; mais la pauvre diablesse, & •* vue de son passé qui se dressait si inopinément devant MEMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 271 elle, sous ta forme d'un officier de dragons, s'est trouvée mal, et j'ai filé comme un zèbre, prétextant je 08 sais quoi pour expliquer ma fuite. ;— Et tu nous quittes? dit quelqu'un. — Assurément demain, répondit-il. Je veux entrer a Lille avec mon régiment, trompettes sonnant, étendard déployé, au milieu de la foule ébahie, qui, massée Sur les trottoirs, nous regarde! défiler : les ouvriers avec un œil méfiant, les bourgeois ta mine stupide et réjouie, et les grisettes sorties sur le seuil des boutiques, qui se disent entre elles : « — Tiens, ce grand-là, à gauche, dans le second peloton... il n'est pas mal ! » — Adieu, messieurs; quand vous viendrez à Lille, je vous ferai voir mes jolis dragons... * * * Samedi, G décembre. Nous descendions l'escalier des Bouffes après la Quenouille do verre; tout à coup : — Est-ce que Judic, qui a de si beaux yeux à h s eène, est jolie à la ville? me demanda le baron, — Assurément! lui dis-je ; je te la ferai voir un de ces jours au Bois ou sur le boulevard. — J'aimerais mieux tout do suite, répond mon Breton. -— Soit ; attendons la sortie des artistes ; tu ne verras Pas grand'ehose, je t'en préviens, mais puisque cela t'amuse ! MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. Nous relevons les collets de nos pardessus, et les mains dans les poches nous arpentons les larges trottoirs de la rue Monsigny. Le public est parti, le gaz éteint, les Italiens finis; seules, quelques voitures à lanternes tremblottantes attendent, rangées sur la chaussée, les jolies femmes que nous guettons aussi. Mais, nous ne sommes pas seuls à faire notre faction nocturne. D'autres ombres, strictement boutonnées et la figure cachée par leurs foulards bleus, nous jettent en nous croisant des regards méfiants. Les cigares allumés, semblables à des phares minuscules, piquent de points brillants l'obscurité de la nuit. Les talons résonnent sur les dalles séchées par la gelée. En face, sur le trottoir opposé, deux blousiers en casquette devisent en fumant philosophiquement une pipe. — Ah! je la connais, cette salle, dis-je à Ovide. Il y a quinze ans, à l'époque d'Orphée aux Enfers, c'était une succursale du Club. Les jolies femmes du théâtre s'appelaient alors Lise Tautin; la belle Garnier, Vénus aux tresses flavescentes, aux épaules de marbre; Maréchal aux longs-yeux noirs; Barrielle, la plus superbe des Minerves casquées; puis dix autres encore. C'était le temps où les pianos du Café Anglais jouaient tout seuls YEvohé d'Orphée sitôt qu'on les ouvrait. Bien des ménages se sont ébauchés devant cette porte fermée des Bouffes et deux duels y ont pris naissance. Où sont-ils, ceux-là, les fringants cavaliers ? Ou sont- elles les belles, les divines? Beaucoup d'entre eux sont partis au loin, réfugiés dans le mariage ou dans la MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 2TJ mort ; beaucoup d'elles ont disparu laissant derrière elles le parfum discret des amours évanouis ! Pendant que je philosophais ainsi — au grand ennui d'Ovide sans doute — la petite porte à sonnette claquait sur elle-même. Des femmes emmitouflées, encapuchonnées jusqu'aux yeux, commençaient à apparaître. Elles avançaient timidement le nez, cherchant à reconnaître qui les attendait au milieu de cette rangée d'hommes immobiles et silencieux. Knlin, l'un d'eux se détachait. Preste, elle lui prenait le bras, et s'y cramponnait jusqu'à la voiture dont le cocher, après mille lenteurs, se décidait à démarrer vers une adresse qu'on lui glissait à voix basse. Nous vîmes ainsi défiler devant nous, sans qu'Ovide pût les reconnaître, tous les jolis papillons de la Que- Douille devenus chrysalides informes sous les châles et les manteaux. A sa grande joie, il put contempler Judic montant vertueusement avec son mari dans son élégant petit coupé vert, sur la portière duquel un .1 majuscule sert d'appui à un fantoche de la comédie italienne. Sous la dentelle noire qui encadrait sa tète brune, il put admirer ses yeux brillant comme des étoiles, et, ayant contenté son envie . — Allons, dit-il, en me prenant par le bras. — Pas du tout, fis-je ; restons ici jusqu'au bout. Tu n 'as pas vu le plus curieux. Et je lui montrai successivement la sortie des figurantes que les messieurs à casquette d'en face attendaient pour les conduire à domicile par l'omnibus de Hochechouart ou de la barrière Blanche. Je lui lis voir 274 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. l'amoureux déconlit qui, après une heure de faction, se décide à demander au concierge mademoiselle X..., et auquel on répond : — Mais, monsieur, il y a longtemps qu'elle est partie par le passage ! Un mot agréable qui vous coupe bras et jambes. Je le connais ; jadis on me l'a dit quelquefois. Enfin, pour que rien ne manquât au tableau, nous vîmes un adolescent timide s'attacher aux pas d'Hamburger. Je reconnus promptement en lin le jeune homme qui désire faire la connaissance des adeurs. Sa timidité l'emportant, il suivit le célèbre comique sans oser lui parler jusqu'au café Véron, et là, quand Hamburger fût attablé, le jeune homme s'approcha de lui, pantelant d'émotion, et lui dit : — Monsieur, voulez-vous me permettre de vous offrir un bock ? * ¥ * Mardi, 9 décembre. Chassé à tir aux Ferrières. Parti le matin à huit heures. La gare encombrée de chasseurs dans les tenues les plus extravagantes, depuis le gommeux fantaisiste en shoolinrj jaket avec un fusil de cent louis, jusqu'au sans-soin revêtu d'une peau do bique hérissée, coiffé d'un mauvais chapeau mou à forma démocratique et mal botté. Deux heures de chemin de fer pour un trajet de MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 213 dix lieues ; quelle ligne que celle de Coulomniiers ! Pour tuer le temps, en attendant mieux, on se raconte la légende du chasseur qui, arrivé trop tard à la gare de Paris, se mit en courant à la poursuite du train, lo dépassa et arriva à Gretz dix minutes avant lui. Si ce n'est pas vrai, c'est fièrement vraisemblable. Sur toute la route il descend des vrais bataillons de chasseurs. On reconnaît facilement les types des avoués, des notaires et autres gens de la basoche. Les agents de change, financiers et gens de bourse sont plus élégants et ont l'air plus cossu. Tous ont l'aspect sérieux et doivent être mariés. Que de pauvres petites femmes doivent être restées seules à Paris ! Si je ne connaissais par moi-même la vertu des Parisiennes, j'envierais le sort des célibataires qui ont le bon esprit d'aller aujourd'hui porter des consolations à domicile & toutes ces Arianes. A la gare, l'élégant omnibus de chasse, attelé de deux vigoureux postiers à harnais de cuir et queues de renard, nous attend. Les percherons à la croupe Polie et satinée nous entraînent au galop sur le pavé caillouteux et en quelques minutes nous arrivons au château. Après déjeuner on chasse. C'est le moment exquis. H l'ait un temps radieux, pas un nuage au ciel, un petit froid sec et vif, et le soleil inonde de ses rayons les Suérets d'où s'élève en chantant l'alouette matincuse. Lu gelée blanche couvre les feuilles mortes d'un léger glacis délicieux à l'œil. Les branches des arbres dénudés étincellent de givre, la forêt est poudrée à frimas 27G MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. comme une marquise peinte par Largiilière, et dans les prés où le soleil a fait fondre la gelée, des gouttes de rosée semblables à des* diamants ou à des éme- raudes tremblotent au bout des brins d'herbe. La battue commence. Immobile, le ventre au bois, le doigt sur la détente du Lefaucheux, les tireurs, l'œil aux aguets, l'oreille attentive, écoutent les cris des rabatteurs, qui se l'approchent. Puis un galop précipité retentit sur les feuilles sèches ; pan ! un lièvre tombe, et son pelage fauve se rougit de sang. Il meurt en se débattant et la fourrure blanche de son ventre tranche sur la terre brune. La fusillade crépite à nos côtés, les chevreuils, les lapins, la bécasse au vol rapide et silencieux, tombent frappés dans les layons herbus. C'est un massacre, une hécatombe. Des tourbillons de fumée bleuâtre voltigent dans les airs. Mais voici le soir. La cime des chênes et des bouleaux se colore des tons du soleil qui se couche à l'horizon dans un lit de nuages gris-perle frangés d'or et de pourpre. Nous gagnons les petits taillis. C'est le bouquet. Les faisans au vol lourd et sifflant partent par centaines et tombent sous le plomb de huit fusils exercés. Ils se débattent en agitant les ailes, puis ils expirent, les coqs superbes à la queue fourchue, au collier blanc, au plumage éclatant qui rappellent les pays étrangers et lointains. C'est fini. On rentre. Quatre-vingts pièces au tableau gisent sur les dalles blanches et noires du vestibule. Quel coup d'œil ! Deux heures après, le dîner se dresse MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ 277 dans la vaste salle à manger du château, les femmes décolletées et endiamantées, les chasseurs en habit, cravatés de blanc. La conversation court, vive, alerte, étincelante, les vins exquis circulent, il fait chaud et bon. Au dehors, clair de lune. Il gèle à pierre fendre et dans les taillis du parc, qui s'étendent à perte de vue, un brocard blessé se traîne auprès d'un faisan démonté, tandis que le renard aux yeux ardents rôde tout autour en attendant que le pauvre coq ait rendu le dernier soupir. * ¥ * Mercredi, 10 décembre. Rien n'était plus joli que le Bois aujourd'hui. Quand nous y sommes arrivés, vers quatre heures, le soleil ébarbé, sans rayons, se couchait au-dessus des lacs en perçant le brouillard de reflets rougeâtres. Semblables à de fines découpures, les arbres profilaient sur le fond gris du ciel leurs silhouettes grêles. Les buissons avaient des tons de satin marron fripé. C'était charmant au possible. On aurait dit un Détaille ou un paysage d'hiver sous les cieux du Nord. Une lumière égale et douce illuminait la surface des lacs gelés sur lesquels les cygnes et les canards patinaient gravement. On se serait cru par une belle journée sur la Pers- pective-Newsky, ou, plus près, à Hyde-Park, par un a Près-midi anglais. Mais, hélas ! ici, point d'élégantes amazones comme les escadrons volants aux cheveux àuburn, aux chairs nacrées, qui galopent le long de 16 278 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. Serpentine River. Point do cavaliers sur des euhs de dix mille francs, ni de four in hand menés par la noblesse des trois royaumes. A peine quelques ligures connues; et d'attelages sérieux, je ne note au passage que les deux chevaux bais de M. Sommier, qui sont beaux quoique un peu lourds peut-être, et la magnifique paire de M. Oppenheim, dont le cabriolet à pompe est tout à l'ait bien tenu. L'attelage russe dont on a tant parlé me plaît médiocrement. C'est une excentricité, voilà tout, bonne pour la campagne, plutôt qu'une manifestation d'élégance correcte. Peu de demi-mondaines ; mademoiselle G..., toujours pimpante et toujours accompagnée d'une nourrice et d'un bébé en bas âge. Voilà six ans au moins que cela dure. Et l'enfant ne grandit pas, comment fait-elle donc? Plus loin, la blonde Latour, frileusement blottie dans le fond d'un coupé bleu. Henriette Saint-Clair ut quelques autres princesses sans importance. Dans l'allée des Cavaliers, rien, rien, rien. Des gens qui pilent du poivre sur des rosses de manège. L'un d'eux a des houseaux en guise de bottes à l'écuyère ! 0 mon Bois des vingt années de corruption, où donc es-tu? L'étais-tu assez fringant, piquant, amoureux, élégant, f roufroutant et poétique ! 0 cocodettes des petits lundis de l'Impératrice, où êtes-vous?Et vous, grands meneurs des coi illoris des Tuileries et de la Marine, qu'ètes-vous devenus? Seul d'Etreillis galope mélancoliquement un alezan MÉMOIRES D'UN DÉCAVIÏ. 27!> brûlé. Je le reconnais, c'est Balnillov, le plus voleur et le plus capricieux des chevaux. Il fait un joli linck, mais il me paraît avoir conservé son excellent caractère, car il a, pendant 4110 je le regarde, une explication orageuse avec son cavalier. Le cheval est entêté, mais d'Etreillis l'est encore plus, et je ne mettrais pas deux sous dans le jeu de Bâtêilley, Avec la nuit qui s'avance, les voitures fdent au grand trot du côté de Paris. La vue est magique du haut de l'avenue des Champs-Elysées, qui se déploie devant vous avec ses rangées de becs de gaz émergeant du sein du brouillard comme dos étoiles. Au loin se profile la carcasse des Tuileries. Que de souvenirs ! A ce moment précis, un galop de chevaux de poste, accompagné de grelots, retentit derrière moi. Je tourne la tête. Encore un peu j'aurais salué la berline qui nous dépasse, croyant qu'elle arrivait de Saint-Cloud. * ¥ * Vendredi, 12 décembre. Ainsi, c'est donc vrai! Elle est là, clouée sur un lit de douleur, la charmante artiste qui mérite si bien, à la ville et au théâtre, ce doux nom à 1 Aimée qu'elle Porte à merveille. De longtemps nous ne la verrons Plus avec sa piquante physionomie si parlante et si e xpressive, qui tient à la fois de madame de Metter- n ich et des plus jolis portraits du dix-huitième siècle ! Nous n'applaudirons pas de l'hiver ces emportements, 280 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. ces passions, ces furies nerveuses qui crispaient ses mains frémissantes, et ces trépignements do femme jalouse. Tout nous plaisait en elle, tout, jusqu'à son coquin de petit nez retroussé qui sentait plutôt, le fripon, la soubrette de Marivaux que la Princesse Georges, cette délaissée de la grande existence. Nous le trouvions charmant, ce petit nez, et bien placé entre ces deux yeux au regard étrange, vague et indécis, qui s'allumaient parfois de flammes ardentes et disnient que sous cette frêle et élégante enveloppe palpitait une âme de feu avec ses passions, ses haines et ses amours. 11 y a un an à pareille époque, à peu près, elle jouait la Femme de Claude. Un financier célèbre, l'amoureux à perpétuité de toutes les clivas du chant et de la comédie, réunissait à sa table quelques écrivains choisis parmi les plus spirituels et quelques artistes. Elle arriva, elle, en fiacre, simplement mise, comme une bourgeoise, en robe de laine et enveloppée d'une pelisse de salin noir à capuchon, semblable à un domino d'inquisiteur vénitien. Les plis lourds et profonds de l'étoffe la couvraient tout entière, un bout de dentelle noire encadrait su ligure fine et parlante, et ses yeux, ses grands yeux pleins d'une expression étonnée allaient de l'un à l'autre de nous sans s'arrêter sur aucun. Elle s'assit, puis elle se mit à causer avec ces intonations de tête qu'elle a parfois, et qui sont pleines d'un charme si étrange. Elle parla de sa vie simple et solitaire, de sa vieille bonne, de son chien, de sa mo- MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 281 deste demeure dans un quartier populeux et commerçant; tout cela doucement, sans pose, mélancoliquement surtout. On sentait sous ses paroles Fàme d'une désabusée, revenue de tout, ayant souffert et pleuré. L'été dernier, elle l'avait passé, seule avec sa vieille servante, à la campagne, dans une ferme isolée, vivant d'une vie végétale, regardant la nature étaler autour d'elle ses splendeurs toujours nouvelles, et tâchant de donner du repos à son corps, enveloppe débile, usée par une âme d'acier. Elle parlait de quitter le théâtre* d'entrer en religion. Elle se souvenait du précepte : « Dieu dit : Aux cœurs blessés, et l'ombre et le silence ! » Mais si l'on venait à causer d'art, l'œil brillait d'une flamme inconnue, la taille frêle se redressait ; elle s'animait, et un léger claquement de doigts, qui lui est familier, scandait sa phrase à intervalles réguliers. Moi, je la voyais pour la première fois de près ! Immobile, silencieux, je la dévorais des yeux. Elle s'en aperçut. — Ah ! lui dis-je en lui rappelant des souvenirs déjà lointains, vous étiez à Bruxelles il y a quelques années. Au bois de la Cambre, je vous rencontrais souvent à cheval, souple et nerveuse, line et bien campée, le corsage à peine bombé sous l'amazone de drap bleu, la taille mince et les grâces un peu fluettes d'une Diane chasseresse ! — Je me souviens, me répondit-elle. — Ce que vous ne savez pas, ajoutai-je, c'est que j'étais allé là-bas, aux brumeux pays du Nord, pour 1G. 282 MÉMOIRES D'UN DËCAVÊ. tenter de guérir un de ces chagrins que vous vous entendez Si bien à faire, vous autres femmes, et que vous seules pouvez guérir en mettant dans le cœur blessé un nouvel amour à la place de l'amour envolé ! Eh bien, quand vous me croisiez comme une poétique et charmante apparition, dois-je vous l'avouer, madame ? j'oubliais pour un instant mes souffrances et mes chagrins. J'oubliais l'étreinte implacable qui me torturait le cœur depuis des mois, me tenait les nuits entières les yeux grands ouverts, à me ramcnlever douloureusement, comme disaient nos pères, la douceur de miel des baisers passés et désormais perdus. Jamais ces instants fugitifs ne me sortiront de la mémoire, et toujours vous resterez dans mes souvenirs, vous que je retrouve comme une fleur au parfum évanoui, qui marque une date dans le livre de ma vie ! Elle m'écoutait pensive, le iront appuyé sur sa main. — Alors, vous avez bien souffert, nous sommes parents par les larmes ! ajouta-t-elle en me tendant la main ! L'heure du théâtre approchait. Elle s'enfuit. Ah ! touchante Frou-Frou, poétique Princesse Georges, terrible Césanne, quelle joie et Cruel iriomphe quand, la maladie vaincue, vous reparaîtrez sur cette scène française dont vous êtes restée la reine incontestée ! Et quelle moisson de fleurs et de bravos nous vous promettons pour ce jour-là, Aimée ! MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 283 * ¥ * Samedi, 13 décembre. Jamais de ma vie je ne me suis autant ennuyé qu'hier soir à l'Odéon. Je suis trop poli pour dire pourquoi,, et je ne veux accuser ni la pièce, qui m'a paru vieille et démodée au possible, ni les artistes, qui font de leur mieux. Malheureusement pour eux et pour moi, ce mieux-là est un ennemi acharné du bien, surtout pour mademoiselle X... Par exemple on ne peut lui refuse/ de prononcer d'une façon exquise et tout à l'ait particulière : « Monsieur le duc. » Quand elle dit ce mot- là, elle en a plein la bouche ! Heureusement j'ai rencontré pour me distraire l'ami Crenan. Jadis cavalier exquis, sportsman émérite, veneur intrépide, Grenan n'avait pas son pareil pour franchir un butl finch ou une douve sèche. Vissé à s & selle, il était huit heures à cheval derrière un dix-cors, toujours à la queue des chiens. Marié aujourd'hui et père de famille, retiré dans son château de Vieux-Fossé, il a renoncé à Paris et à ses f ètes. Nous avons causé du temps passé. Il m'a rap- . Pelé l'époque à laquelle les chevaux de poste étaient si à la mode, qu'on en prenait pour aller à l'Odéon. Salvieux renchérissait encore : il en faisait atteler pouf s 'aller acheter des gants. Pauvre Salvieux ! bon gar- ǰn, quoique un peu poseur. 11 lui restait une mille 'ivres de reat», disait de lui Gaderousse, et quand on te Voyait aux courses, il vous invitait à dîner, comme 284 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. s'il vous eût offert un festin de prince. Il est vrai, ajoutait l'impitoyable railleur, qu'après avoir crié aux postillons : « Chez la duchesse ma mère! » on arrivait rue de Provence, on montait au troisième sur le derrière, et il y avait la soupe et le bœuf! Le fameux attelage russe nous a rappelé un autre souvenir et une autre anecdote. Il y a dix ans, on vit un beau jour déballer au Bois un Anglais ultra-correct, menant avec une dextérité incomparable une paire de chevaux superbes al télés à un curiïclc. Quel était-il? D'où venait-il ? Personne ne le connaissait. Les clubs interrogés restèrent muets, l'étranger ne s'était présenté dans aucun. Mystère ! Les femmes surtout étaient bien intriguées. L'une d'elles, chic parmi les plus chics, Estelle Valcourt, fit si bien des pieds et des mains, des yeux surtout, qu'elle réussit à attirer l'attention de l'insulaire. On lia connaissance. La dame était riche, bien posée : c'était une femme à hôtel et à huit-ressorts. Bref, elle invita l'Anglais à venir un soir prendre le thé chez elle. Après s'être un peu fait prier, pour la forme, notre ■ homme accepte. Il arrive, on cause, tendrement, on prend le thé avec beaucoup de sucre, et les confitures mangées : — Vous savez que j'en rêve de vos chevaux, mon ami ? dit tendrement la belle Estelle à l'Anglais impassible. MÉMOIRES D'UN' DÉCAVÉ. 285 — Us vous plaisent? ma chère, prenez-les. Ils sont à vous ! — Bien vrai ! Vous êtes un ange, laissez-moi vous embrasser ! — Oh ! il n'y a pas de quoi ! continua-t-il sans sourciller. C'est vingt-cinq mille francs les deux. Mou maître, lord Stockwell, qui m'a envoyé les vendre en France, m'a dit de ne pas les laisser à moins. Puis, après une pause : — Madame verra ce qu'elle juge à propos de donner pour l'écurie ! * * * Lundi, 15 décembre. Nous avions dîné au café Anglais, fort bien d'ailleurs. Les huîtres anglaises, un rouge de rivière rôti arrosé de Ponletcanet décanté, et les traditionnels soufflés au chocolat servis dans les petits ronds de Papier gaufré avaient déjà fait merveille. L'appétit a paisé, on causait tout en buvant à petits coups un Porto exquis, qui accompagnait le raisin doré, fripé comme une vieille actrice, mais savoureux, juteux et Parfumé. Les lourds rideaux en tapisserie relevés laissaient apercevoir le boulevard. En face de moi Tortoni encore v ' ( le; il n'est que onze heures et on n'est pas sorti du théâtre. A la Maison-d'Or pas un cabinet éclairé. Au- dessous, le parfumeur avec l'éventail en gaz qui lui s ert d'enseigne resplendit comme un phare. Les houp- 280 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. pettes à poudre de riz, les loups de velours et de satin, les petites pommes d'ivoire et les peignes d'écailW blonde encombrent son étalage brillant. Ce coin de boulevard est presque désert. Il fait i'roid et les rares passants filent rapidement, le collet relevé et les mains dans les poches du pardessus. Et pourtant c'est samedi ! Justement, en me retournant, j'entends Ovide qui dit : — Et maintenant qu'allons-nous faire? Quel dommage qu'il n'y ait plus de bal à l'Opéra! Ohl oui, quel dommage! A ce souvenir mille pensées me reviennent. Je vois ce boulevard morne et triste, tel qu'il était autrefois. Il est minuit. La porte vitrée de Tortoni claque sans cesse sous le flot répété des entrants et des sortants. Un escadron de cravates blanches qui se croisent, montent et descendent les marches du perron légendaire chanté par Jules Le- comte. Les fenêtres de la Maison-d'Or étiucellent de lumière et ù la porte d'AltàC des coupés de remisé s'arrêtent incessamment pour déposer des dominos qui viennent dissimuler leurs menottes sous les longs gants noirs à dix-huit boutons. Sur le trottoir, une foule épaisse, grouillante, un fourmillement taché çà et là d'un masque, pierrot, amiral suisse ou Valentin du Petit Faust, qui soulève des huées sur son passage. Le panache d'un chi- card ondule capricieusement au-dessus d'une foule do tuyaux de poêle, et un débardeur en maillot de coton couleur chair se glisse timidement le long des maisons, MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 287 e n grelottant sous un méchant plaid écossais à carreaux qui vaut bien huit francs. Par les rues Laffite, Rossini et Le Peletier, sombres et solitaires, les dominos économes qui n'ont pas deux francs de première mise de fonds viennent à pied en trottinant menu, et en choisissant avec soin les endroits secs pour ne pas se crotter. Espérons qu'elles reviendront en voiture ! 1 )evaut le café Riche c'est une bousculade inénarrable. On n'avance plus, on piétine sur place. Les rangs de tables bondées de consommateurs couvrent la moitié do la chaussée. On se dévisage et on s'attrape... sans so fâcher. Les fameuses paroles chères à Rabelais dégèlent en l'air. Des mots partis on ne sait d'où jaillissent comme des fusées, trouent la foule et rebondissent de bouche en bouche en éclatant somma des traînées de poudre et en soulevant le rire sur leur passage. Paris s'amuse. Il travaillera lundi, s'il en a le temps. Sur la chaussée, les municipaux impassibles sous la lueur aveuglante du gaz que répandent les ifs. Leurs Montures, inquiètes et nerveuses, tressaillent sous les c oups d'éperon et soufflent bruyamment quand le flot '""nain qui les enserre touche leur poitrail lustré ou le nuis il ne faut pas parler allemand devant lui Ah ! mais non ! MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 337 * * » Une jolie salle aux Italiens à la seconde de Semira- mide. Des beautés étrangères avec de suaves profils de vierges de Murillo, djs figures d'Espagnoles et de Liinéniennes,pâles comme des Velasquez, avec, ce teint mat si joli aux lumières. De délicieuses Américaines, aux yeux bleu azur, aux cheveux anburn, avec ces petits nez droits, fins, et ces tempes coupées carrément, indices de volonté tenace et d'obstination absolue. Enfin des Parisiennes, femmes-sérails qui résument tous les charmes, toutes les élégances, qui empruntent à chacune des nationalités étrangères quelque trait de leur parure ou de leur esprit pour s'en former un tout, régal piquant et savoureux qu'elles nous servent avec un art exquis, même les plus vieilles, expertes en l'art d'accommoder les restes. La Belocca et la Belval forment un duo de chanteuses parfaites en tout point, qui charment la vue et les oreilles. La seconde est une Sémiramide majestueuse, à la démarche de souveraine et aux bras marmoréens. Quanta la première, ses grands yeux noirs étonnés, sa grâce naïve et juvénile, la pureté de sa voix et la justesse touchante de son chant et de son jeu suspendent à ses lèvres la salle charmée. Il y a de belles choses dans l'opéra du père Rossini; mais, franchement, avouons qu'il y a aussi dans cette partition des pages exécrables. Au risque de me faire conspuer par les fanatiques de la formule rossinienne, 338 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. par les bonzes en contemplation devant le nombril du Diou de la musique et du macaroni, je n'hésite pas à déclarer à la face do Strakosch et devant l'ombre de Ninus que certains morceaux ont le don de m'exaspérer jusqu'à l'bydrophobie. Les airs tragiques traités comme des cavatines bouffes, le chœur des prêtres d'Isis en forme de boléro avec accompagnement de castagnettes et ponctué de grosse caisse, tout cela est grotesque au possible;. Jamais, même quand il plaçait dans la bouche des prêtres invoquant la Divinité la sérénade de Lindor dans le Barbier de Sévi Ile (h'ecorideute il cielo), jamais l'illustre mystificateur qui a nom Rossini ne s'est plus ouvertement et plus audacieusemont moqué de son public! On a crié au sacrilège quand Qffenbacu a fait pour la première fois cancaner Jupiter et Vénus. Rossini a fait pis, et sérieusement. Certaines choses de Semiramide ne représenlent-elles pas l'air de Bu qui s'avance, chanté par Jeanne d'Arc dans sa prison? J'ai dit. Le pauvre père Scudo doit tressaillir dans sa tombe, — et je vais être lapidé par les séides de l'cx- cygne de Pesaro. Ça m'est égal : prenez ma tête, et vive Wagner ! Bien joliment peuplées les baignoires. La brune madame M..., coquette comme Gélimône et spirituelle comme une Brohan, cache ses opulentes épaules de marbre sous les mouvements capricieux de son éventail, papillon parfumé qui répand dans l'atmosphère les suaves odeurs des violettes. A côté, chez la prin- MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 339 cesse Z..., on me donne des nouvelles de Pétersbourg, et on dément le bruit du mariage de mademoiselle S... avec le grand-duc Nicolas Constantinowitch. Je me disais aussi : Si cela devait se faire, je l'aurais su le premier. * ¥ Y Jeudi. Si vous saviez dans quel état j'ai retrouvé mon baron ! Au Vaudeville, hier soir, il n'a pas cessé de me conter par le menu les petits scandales de la salle et les historiettes les plus secrètes du grand et du demi- monde, sur lesquelles il est l'erré comme un Saint- Simon du lac ou un Brantôme du grand seize ! C'est lui qui m'a narré avec force détails le steeple- chasse effréné auquel se livrent en ce moment un directeur de théâtre puissant et intelligent, un banquier richissime et un jeune artiste blond, pensionnaire dudit directeur. Le but est une jolie, très-jolie actrice d'un théâtre que je ne peux nommer; mais vous la reconnaîtrez facilement si je vous dis qu'elle est très à la mode dans ce moment-ci, et qu'au bal des artistes, l'autre nuit, elle a eu un grand succès de beauté, malgré un maquillage extravagant et maladroitement exécuté d'ailleurs. Ovide prétend que le banquier, malgré deux cent mille raisons excellentes de poids et ayant cours, n'a aucune chance,; que le directeur a la corde 340 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. et le jeune artiste le cœur. Quelle mauvaise langue que mon baron ! Ce matin c'a été bien pis. J'ai déjeuné chez lui, dans son petit hôtel de la rue des Belles-Feuilles qu'il a si artisternent arrangé et, le café pris, je suis tombé, au fumoir, sur une collection de photographies aussi belles que celles de Bergamasco, le merveilleux artiste de PéteTsbourg. Un coup d'oeil rapide m'a édifié. Elles y étaient toutes, les croqueuses de pommes et de cœurs, les quenottes aflilées qui rongent si bien les forêts, les prés, les bois et les châteaux, dévorent les fermes, pèchent les étangs par un procédé spécial et détruisent les vignes plus sûrement et plus rapidement que le phylloxéra. Chacune do ces images est accompagnée d'une dédicace qui ne me laisse aucun doute. Toutes le tutoient, et mon chéri par ici, mon lapin violet par là, ce sont évidemment toutes des victimes. Ce n'est plus un album, c'est un livre de chasse. Corollaire dudit répertoire Don Juanesque : une liasse de bordereaux d'agent do change. Vendu vingt mille 3 0/0 au comptant; idem, cinquante Banque de France; idem, cent obligations d'Orléans. C'est le bon héritage du papa de la Croix-Vraye qui s'émiette sous le feu des beaux yeux parisiens qui fondent les fortunes. Plus loin encore, des notes. Les bijoutiers dominent, c'est à se croire aux plus belles années de jadis pendant lesquelles on ne saluait pas ceux qui n'avaient pas de conseils judiciaires. Les carrossiers et les marchands de chevaux emboîtent le pas, puis MÉMOIRES D'UN' DÉCAVÉ. 3il viennent les fleuristes, couturières, enfin tous les corps de métiers qui travaillent pour les métiers de corps. Ovide voit que je feuillette tout cela avec le sourire du vieux renard qui se souvient. — Eli bien ! quoi? me dit-il avec cynisme, on disait que les affaires n'allaient pas. Je les fais marcher, voilà tout! Il appelle cela marcher! Cela court vers la culotte immense et fantastique. En continuant mon inventaire, je découvre une pauvre lettre pliée à la façon des hommes de loi qui veulent économiser une enveloppe. Papier à chandelle, encre jaune, écriture de procureur. En haut un timbre sec : Maître Coffre, notaire à Nantes. — Tu peux lire, dit Ovide, c'est de ce vieil idiot qui gère mes propriétés. • Monsieur le baron, si vous continuez, dit le pauvre et fidèle tabellion — qui doit être de 1830, comme le bonhomme de Flaubert — avant un an vous serez ruiné ! » Je regarde Ovide, il sourit. — Ne crains rien, dit-il, depuis huit jours je suis rangé. J'aime un ange qui me le rend, et désormais mes folies vont cessèr. Tiens, regarde, mon vieil ami, voici son portrait, une exquise miniature que je porte collée dans la cuvette extérieure de ma montre. Seulement, ajoule-t-il, sois discret, c'est une femme du monde. Tu la connais, elle m'a dit t'avoir quelquefois rencontré jadis dans les salons! Je regarde. C'est le portrait de Totoche ! Comment 312 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. voulez-vous que je lui fasse de la morale maintenant? Voilà ce que c'est que de laisser les enfants jouer avec les allumettes ! * * * Mi-carême, que me veux-tu ? De longtemps je n'avais vu une journée aussi triste et aussi sale. La neige fondue tombant avec rage, les trottoirs inondés, entre les pavés des flaques jaunâtres rejaillissant en étoiles sous les pieds des chevaux, éclaboussant les passants dont les paletots sont constellés de mouchetures boueuses. Les piétons pataugeant dans une crotte démocratique; les jupons mouillés des femmes, flasques, humides, leur battant les talons de leurs ourlets maculés. Sur le boulevard, un dôme mouvant de parapluies ruisselants en gouttières dans le cou des gens. Dans les fiacres, des odeurs de moisi et de chien mouillé qui traînent ; un ciel bas, gris, sombre, triste, suintant l'ennui et la mélancolie, conseillant le spleen et le suicide ; pouah ! et, au milieu de ce déluge immonde, quelques ignobles masques, repoussants, dépenaillés, sales jusqu'à l'échiné, hommes déguisés — est-ce un déguisement ? — en femmes, et femmes déguisées en hommes. Si c'est ceia qu'on appelle la gaieté française ! Qu'on me ramène aux Balaganes. Et le soir, quelle mélancolie 1 Dans les rues solitaires, un orgue plaintif qui moud lentement un vieil air mélancolique scandé çà et là du cri traditionnel : Lanterne magique. Peu ou point de fêtes, pas de voi- MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 343 turcs courant sur la chaussée et dont les lanternes étincelantes éclairent l'intérieur de satin capitonné habité par des femmes costumées en Salammbô, en Belle Hélène ou en marquise à paniers. Surtout pas de bal de l'Opéra, et c'est là le grand vide ! Ah ! les joyeuses nuits de mi-carême de jadis, les folles chansons, les tablées étourdissantes de verve, d'esprit, de gaieté, de jeunesse. Les odeurs des vio- lettes, des roses et du lilas blanc parfumant l'atmosphère échauffée. Les pianos tapés à tour de bras, hurlant VEvohé d'Orphée ou la valse de la Vie pavi- siennc, jusqu'à ce que leurs pauvres claviers, tachés de sauce tomate et brûlés par les cigares, demandent grâce, et que les cordes éclatent avec un petit bruit sec. Et les aventures ébauchées, nouées, dénouées, du soir à l'aurore; les passions nées d'un regard jeté par les ouvertures «lu masque de velours, ces deux trous noirs qui vont jusqu'à l'âme, mûrissant au feu des mille bougies qui incendient la table et se reflètent dans les coupes où sourit le xérès frappé, et s'étei- gnant avec le chant du coq. Toute cette belle vie à outrance est finie. On s'amusotte en secret, timidement, deux par deux, comme si l'on était honteux; on mange de la charcuterie à huis clos, avec une bonne bouteille d'ordinaire, ou bien l'on se réunit dix-sept pour jouer au loto au troisième, au fond de la cour. Et pourtant il y a un petit groupe d'individualités élégantes qui ont trouvé moyen de faire celte nuit une fête originale et excentrique. Je ne voulais pas le dire, mais la plume me démange. Sachez donc que chez la 344 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. princesse aux Perles, minuit topant, se sont réunis Bois-Dauphin, le grand Guy, Montrival et Tréfleur. Le sexe auquel nous devons Théo était représenté par la vicomtesse Micheline et la duchesse de Blancpéché. Le costume pour les femmes, grisette ou femme de chambre sans diamants ni gants, petit bonnet à brides flottantes, tenant à peine sur la tête et tout prêt à s'envoler par-dessus le moulin rouge. Côté des cavaliers, veston sombre du matin, chaussettes de soie, souliers découverts et petite cape anglaise de cocher comme coiffure, sans oublier la cravate rose ou bleu-azur en crêpe de Chine. Ainsi attifé, on s'est fourré dans deux fiacres et on est allé se trimbaler dans les petits bals des boulevards extérieurs. Ce qu'on s'est amusé, c'est inouï ; chez Dourlans, une opulente commère, forte en gueule et pas bégueule du tout, a offert à Bois-Dauphin cinq cents francs par mois pour tenir chez elle les livres en partie aussi double que possible. A l'Elysée-Montmartre, il y a une femme qui a appelé le grand Guy joli garçon, — ce qui l'a fait beaucoup rire. Quant aux femmes, c'était de la folie. La vicomtesse a trouvé un valseur phénix, comme jamais il ne s'en est produit un aux Tuileries au temps des cotillons menés par de Caux. Sa profession, voyageur de commerce pour les plumes métalliques. Enfin, la duchesso a été tellement séduite par le charme de la conversation d'un superbe gars brun, qui joue les amoureux sur le théâtre des Batignolles — dix francs le cachet et vingt en ville pour les leçons particulières MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 346 — qu'elle Lui a donné l'adresse de sa femme de chambre, afin d'entrer en correspondance avec lui. Suis-je renseigné ! Et cependant on s'est caché de moi, on m'a fait des mystères, on s'est défié de mon indiscrétion, comme si j'étais indiscret. Tout le monde sait pourtant bien à quoi s'en tenir là-dessus. * * * Aux Variétés : la Petite Marquise. Les éloges qu'on m'avait faits de cette pièce, dont la première s'est donnée pendant que j'étais au loin, étaient, je l'avoue, au-dessous de la vérité. C'est un petit bijou, exquise- ment ciselé par ces deux Siamois du talent et de l'esprit qui s'appellent Meilhac et Halévy. C'est fouillé, vécu, vrai, « j'en appelle à tous les hommes du monde ! »• C'est de l'observation directe, line et cruelle à la l'ois, de la satire discrète, égratignant à fleur de peau, un petit croquis parisien auquel il ne manque que l'illustration de Marcelin et l'accompagnement du maestro Offenbach, pour que la pièce demeure, dans les archives parisiennes, à l'état de document précieux destiné à éclairer les recherches des Saint-Simon de l'avenir. • Baron est idéal. Le toupet à l'ange gardien est une merveille, le jabot une trouvaille et l'habit à pans ronds contemporain de Baour-Lormian un poëine. Ce type de vieux savant grand seigneur, je le connais; nous l'avons tous rencontré à travers les salons. Il s'occupe de questions palpitantes, telles que l'influence des 346 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. hannetons sur la civilisation égyptienne sous les Pharaons de la quatrième dynastie. Là-dessus, il pond des articles pâte ferme, d'une digestion impossible, dans des revues invraisemblables qui s'impriment rue Cassette, au fond d'une cour qui a l'air d'un pré, tant l'herbe y pousse drue et serrée entre les pavés. Il a connu Ducray-Duminil, joué au sable aux Tuileries avec M. Guizot— le père — et fréquenté le salon de l'Abbaye-aux-Bois, où madame Rôcamier le tutoyait et où l'auteur d'Ourika lui donnait des conseils littéraires. Point grotesque avec cela, le comédien a évité l'écueil et n'est pas tombé dans la charge. Bravo, bravo encore ! Grandville et Bode sont deux appétissantes com- 'mères rondelettes, aux appas rebondissants sous leurs corsages de cretonne écrue, à la jupe troussée d'une façon provoquante, à l'œil émerillonné et fripon. Le duo de ces deux Rabouilleuses — modèle 1873 — est charmant d'imprévu piquant et de gaieté gauloise. On ne doit pas s'ennuyer une minute entre cette Mathurinô blonde et cette Charlotte brune, et le sang est beau dans la Vienne. Si jamais je me retire à la campagne, ce sera dans les environs de Poitiers ! Les maisons de campagne y sont bien meublées! Quant à Berthal, elle est effrayante de vérité et de cynisme dans le rôle de cocotte suppléante. C'est bien la femme de chambre et d'antichambre dont on bouche les yeux avec deux louis, qui mange à table avec sa maîtresse, lui prête de l'argent et la tutoie dans l'inti- MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 347 mité. Charmante fille d'ailleurs, « elle a un amant ! » Un amant, un Jupillon quelconque aux cheveux plaqués, à la casquette graisseuse, qui nage là-bas dans les fossés des fortifications et qui le dimanche la mène dans les hais do société où des filles au teint plombé, aux yeux cernés, lèvent la jambe sous la lueur crue du gaz, fouettées par 1» musique canaille d'un piston do guinguette et vont après se rafraîchir avec un « saladier. » J'ai gardé madame Chaumont pour la bonne bouche. Je voudrais pouvoir dire bonne bouchée, car elle est à croquer. Ses petites révoltes, ses indignations, ses agacements nerveux, tout cela est parfait, et le récit de son équipée rue Saint-Hyacinthe est débité par elle avec un art de comédienne difficile à égaler, impossible à surpasser. L'épisode du marmiton est d'un naturel à crier : Je sais quelqu'un à qui pareille chose est arrivée, seulement c'était un frotleur, pas vrai, comtesse? Ce qui prouve une fois de plus, comme l'a dit si justement quelqu'un — Bossuet, je crois— qu'entre l'amant et les lèvres de la bien-aimée, il y a place pour un gêneur ! * * ¥ Mardi. Affluence aujourd'hui à l'Hôtel des ventes. Duverger vendait ses diamants. J'ai tenté, à plusieurs reprises, de pénétrer dans la salle où se passait la comédie, et j'avoue que j'ai dû y renoncer. Il est déshonorant, pour une ville comme Paris, do n'avoir comme Hôtel des 318 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. ventes qu'un édifice étroit, mesquin, avec des boyaux infects comme salles, au lieu de vastes pièces entourées d'amphithéâtres sur lesquels le public massé s'étagerait, et d'où il découvrirait les objets mis en vente. Au lieu do cela, un encombrement odieux et ridicule, les premiers rangs occupés par des revendeuses à la toilette, de sales juifs, des brocanteurs borgnes à redingotes crasseuses et aux chapeaux miroités de graisse. Les hommes qui restent couverts — politesse française — masquent totalement la vue avec leurs couvre- chef en tuyaux de poêle. On se presse, on se bouscule, on s'écrase, et de temps à autre un cri de douleur retentit, c'est une pauvre femme dont un monsieur énorme vient de piler la bottine mignonne sous ses talons cloutés. D'autres plus hardies frétillent entre les gros dos des hommes, se glissent par la plus petite fissure qui se produit, jouent des coudes, de la prunelle, s'insinuent par les petits trous et finissent par arriver aux premiers rangs, avec un petit sourire de triomphe et en promenant sur l'assemblée un regard circulaire et victorieux. Tout Paris, néanmoins, s'est étouffé pendant deux heures dans ce bain de vapeur, et il faut bien avouer que la chose en valait la peine. On a vendu d'abord la grosse rivière qui était admirable ; elle ne comptait pas moins de vingt-sept gros chatons en brillants. C'était, parait-il, un trop énorme morceau pour les estomacs de nos viveurs actuels. MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 349 Aussi a-t-il fallu la fractionner en quatorze lots qui ont produit environ cent cinquante mille francs. Puis la paire de boucles d'oreilles, composée de deux boutons et de deux magnifiques pendeloques poires, le tout en anciens diamants, a été adjugée à un M. Bescherelle — rien du dictionnaire, — moyennant soixante-dix mille cinq cents francs; un superbe brillant rectangulaire est échu à M. Kiendorff, qui l'a payé cinquante mille cinq cents francs, et la grande plaque ronde avec diamant central et entourage de gros brillants à M. Sobolewski, au prix de vingt-neuf mille cinq cents. Demain on vendra ma passion : c'est une grande Sévigné en brillants avec un gros saphir au milieu et une briolette saphir pendante. Cette merveilleuse pièce, que j'ai vu de près et maniée bien souvent, est une non-pareille agrafe de burnous pour sortir de l'Opéra ou des Italiens, dans ce moment d'élégance fugitive où encapuchonnées de dentelles, immobiles sous leurs traînes de satin blanc ou cramoisi, nos élégantes se tiennent debout sous le péristyle aux colonnes stuquées et polies, cariatides gracieuses et imposantes à la fois. On disait autour de moi que madame Musard avait l'intention de pousser ce bijou splendide, qui a coûté deux cent quarante mille francs. Eu sortant de l'Hôtel des ventes, je passe rue Gliau- chat devant le petit temple évangélique, dans ce coin retiré où personne ne vient, où les trottoirs déserts ne sont fréquentés que par les amoureux qui s'y donnent 20 350 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. rendez-vous sans crainte d'y être dérangés. Devant moi, deux ou trois bonshommes accroupis se penchaient curieusement sur un morceau de serge verte dépliée, laissant voir un amas d'écrins en velours bleu, rouge, en maroquin chiffré, timbré de couronnes, en cuir de Russie armorié. C'étaient ceux qui avaient contenu toutes les merveilles que je venais de voir passer au feu des enchères. Et comme le petit côté pliilosophique des choses me frappe toujours, je me suis mis à penser à l'époque où les joyaux précieux, hubitant ces coquettes enveloppes, avaient été pour la première fois apportés à leur charmante propriétaire. Je me représentais les boyards opulents ou les fringants clubmen de Paris ou de Londres, arrivant le cœur palpitant, déposer aux pieds de leur idole ces présents indiens, fils de Golconde et de Visapour. Je les ai revus épiant dans les grands yeux profonds de leur belle maîtresse l'éclair de joie que devaient lui causer ces riches parures, et pendant que je songeais à tout cela, j'ai entendu l'un des brocanteurs dire à l'autre, en lui désignant du doigt les écrins : — J'ai eu le tas pour soixante francs ! Ce que c'est que de nous, Augustine ! * * * Mercredi, 18 mars 1874. Il était six heures du matin, quand je suis sorti du bal de la marquise M... La transition est brusque, des MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 351 salons éclairés par les lueurs des bougies et des lustres à pendeloques do cristal, à la rue inondée des feux du jour. Ma foi, il faisait si beau, l'avenue des Champs- Elysées étaient si tentante avec son calme profond, les reflets roses du soleil levant, sa vaste chaussée déserte ; l'air était si pur et le ciel d'un si joli bleu pâle, que, dédaignant les horribles fiacres nocturnes qui stationnaient à la porte de l'hôtel de la marquise, je suis parti do mon pied léger pour regagner mon home, malgré la distance et l'éloignement. Charmant, mon Paris, ù ces heures matinales ! Rien ne trouble la solitude des vastes avenues désertes, si ce n'est par-ci par-là un break de dressage remontant vers le Bois, attelé d'une magnifique paire de chevaux en toilette du matin, avec les harnais de cuir sans garniture do métal, les genouillères et les doubles guides qui servent à faire leur éducation. Là-haut, au bout du boulevard Haussmann, flotte dans l'atmosphère un léger brouillard avec des tons lilas d'une délicatesse infinie. Une nuée de moineaux francs qui picoraient effrontément sur la chaussée s'enlève devant mes pas en poussant de petits cris brefs et aigus et va en pépiant se poser sur les arbres aux branches dénudées au bout desquelles éclatent déjà les bourgeons d'un vert anglais si joli à l'œil. La brise matinale, fraîche et salubre, me gonfle la poitrine, et je marche délibérément, faisant résonner mes talons sur les trottoirs tout comme si je n'avais pas à mon actif deux valses aussi enivrantes qu'inter- minables, d'une demi-heure chacune et faites pour 3.V2 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. épuiser les jarrets d'acier de l'homme le plus robuste et le mieux trempé. Involontairement, cependant, les motifs de ces deux valses, tendres et voluptueux à la fois, me reviennent à la mémoire, mêlés, je ne sais pourquoi, au rhythme étrange et saccadé de la Polonaise de h Vie pour le Gzar, que je n'ai pas entendue depuis les bals de la Noblesse et du Palais d'Hiver. Pourtant les longues perspectives des boulevards Haussmann et Malesherbes commencent à se peupler et le sang humain à circuler dans les artères de la grande ville. Je croise des ouvrières en cheveux, en waterproof, un pauvre petit sac de cuir noir à la main, des hommes d'écurie anglais, en gilet de flanelle à carreaux contrariés, le béret écossais ou la cape de Christy sur la tête, qui vont boire le vin blanc du lever. Les coudes au corps, serré dans un petit pardessus d'été étriqué aux manches luisantes d'usure, stricte- mont brossé et boutonné, un pauvre employé, des papiers sous le bras, me dépasse rapidement. Il (île vers le bureau abêtissant où l'attendent ses manches de lustrine, son grattoir et sa sandaraque et d'où il ne sortira qu'à la nuit tombée quand le gaz allumé éclairera ces rues inondées maintenant des rayons du soleil levant. En voilà un qui jouit de Paris ! Pauvre coquillage oublié au fond de cet Océan mystérieux et toujours agité! Il est peut-être heureux cependant, autant que moi, plus que moi peut-être, qui viens de savourer tous les plaisirs du luxe, toutes les recherches de MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 353 L'élégance la plus raflinée et la mieux entendue. Qui sait ? Il lui suffît pour cela d'aimer et d'être aimé ! Tout en marchant je passe devant des demeures connues, et par habitude, machinalement, je lève les yeux vers les fenêtres hermétiquement closes, derrière lesquelles j'ai si souvent vu des silhouettes familières et amies. Tout repose ! Ah ! si réalisant un rêve ardemment caressé depuis longtemps, je pouvais en- tr'ouvrir ces volets et entre-bàiller les soyeuses tentures qui masquent le jour aux jolies dormeuses étendues au milieu des oreillers de valenciennes et rêvant, leur jolie tête, aux cheveux blonds épars, appuyée sur leur bras replié ! Que de charmants petits tableaux d'intérieur! la lampe de nuit éclairant discrètement les robes de bal jetées sur un fauteuil précipitamment ; à terre, sur la peau d'ours, les bas de soie lovés comme des serpents; et sur la cheminée, à côté des colliers de perles et de l'éventail favori, une touffe de violettes vivantes qui achèvent de mourir en exhalant leurs derniers parfums. Mais ce beau rêve est impossible, et je continue ma route aux sons stridents des clairons de la caserne de la Pépinière. Puis je dépasse la gare Saint-Lazare, qui se réveille et se remplit d'animation. Sept heures sonnent. Les rues s'emplissent ; les omnibus du chemin de fer de Lyon, chargés de bagages, emmènent vers Nice des voiturées de misses anglaises à cheveux 20. MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. fauves. Rentrons et essayons de dormir si c'est possible. Good night, marchioness ! * * * Mardi, 24 mars. C'est un joli régiment que le 28 e hussards et ses officiers fringants, friands de la lame, vrais casse-cœurs, qui faisaient de terribles ravages l'an dernier à Paris. Leur garnison effective était Rocquencourt, mais on ne voyait qu'eux dans les trains, et quand par hasard sévissaient les consignes — les fâcheuses consignes — les express du soir amenaient de Paris un tas do jolis minois chiffonnés, qui venaient consoler les pauvres prisonniers. Une surtout, brune avec des yeux noirs, et un type d'Italienne d'Hébert! Qu'est-elle devenue, depuis? On la dit très-malade et au régime de YOfMcat. Pauvre fille ! Pour en revenir à mon régiment de hussards, Mont- chevreuil était un do ses plus coquets lieutenants. Un soir de cet hiver, cinq heures, cinq heures et quart, il tournait le coin de la rue de Téhéran, lorsqu'une femme voilée, grande, élégante, bien prise, aux allures de frégate sous voiles, passe à côté de lui en courant, le frôle, le bouscule presque, et pan! elle s'engouffre sous la première porte cochère du boulevard Ilauss- mann qui se présente. Elle disparue, et son passage n'ayant laissé d'autre trace qu'un sillon parfumé d'Ylang-Ylang, Montche- vreuil s'arrête net et contemple d'un air de désir mêlé MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 335 de regret la place où vient de se lever ce joli gibier. Mais il est vite tiré de sa rêverie par l'apparition d'un quidam à l'air rébarbatif, moustache en croc, tournure militaire, collet relevé jusqu'aux yeux. Il brandissait une énorme canne et semblait animé de dispositions peu pacifiques. D'un air soupçonneux il examine le lieutenant, puis, comme ayant perdu la piste, il se met en observation sur le trottoir d'en face. — C'est le mari, dit Montchevreuil! Nous allons rire Et il monte l'escalier de la maison où s'était réfugiée la pauvrette. Tout en montant, il monologuait ainsi ; —« Pauvre femme. Encore une qui souffre, qui est incomprise. Elle, jeune, jolie, pleine de sang, d'illusions, de désirs; lui, prosaïque, brutal, laid — il doit être laid, cet animal-là ! Et le mariage, sotte institution ! Les parents disent un beau matin à une jeune fille : Tu vas épouser M. un tel. — Mais, papa ! — 11 n'y a pas do mais papa ! On n'en meurt pas, que diable, vois ta mère ! Le mariage, c'est comme une médecine, ouvre la bouche, ferme les yeux et avale. C'est un peu amer, mais on s'y fait, et tu pourras après prendre un morceau de sucre pour faire passer le mauvais goût. Et elles prennent un amant, c'est le morceau de sucre. Il y en a même qui prennent tout un sucrier. Pauvres petites ! Comme Montchevreuil achevait de marmotter ces théories perverses, il se trouva en face de la dame qui redescendait tranquillement, croyant que dix minutés écoulées auraient lassé la patience de son persécuteur. MÉMOIRES 1)'UN DIÎCA.VÉ. — Ne descendez pas, madame, on vous guette, dit le galant officier. Elle fil un geste de biche effarouchée : — Ciel ! mon mari, dit-elle. — Je m'en doutais! exclama le hussard. Madame, ajouta-t-il en lui tendant sa carte, je vous donne ma parole que je ne cherche point ici une aventure. Par principe, je prends toujours le parti des femmes, surtout quand elles sont jolies. Restez donc ici. Je vais guetter en bas le départ de la personne, et aussitôt le chemin libre, je vous laisserai partir sans jamais tenter de vous revoir, je vous l'affirme. — Allez, monsieur, dit-elle avec un sourire enchanteur. — Si cet animal n'est pas parti, se dit Montchevreuil, je le heurte, je lui cherche querelle et je lui flanque un joli coup d'épée. Gela fera diversion. Ce qui fut dit... allait se faire lorsqu'en approchant du fâcheux qui faisait l'action comme un dogue : — Tiens, Montchevreuil, dit le jaloux. — C'est vous, colonel ! — Appelez-moi, général, mon cher, je le suis depuis ce matin. Au fait, continua-t-il en prenant le hussard sous le bras, venez donc avec moi chez Tortoni. J'attendais là quelqu'un qui ne viendra sans doute plus. Nous serons plus à l'aise pour causer. Ils s'éloignèrent comme deux frères, et derrière leur dos décampa prestement la jolie princesse, vouant dans son cueur un cierge à son sauveur. Moraliié : si vous passez jamais à Courcelles-sur- MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 357 Loire, vous y trouverez, commandant la subdivision, un général qui a une très-jolie femme et un aide de camp qui s'appelle Montchevreuil. Us sont parfaitement heureux tous les trois ! * * * Mercredi, 25 mars. La Magdaléenne avait attiré hier soir à l'Opéra-Co- mique un public brillant et nombreux. Nous sommes loin des temps bibliques où la première audition de l'oratorio de Massenet n'avait réuni là-bas, dans les solitudes odéoniennes, que quelques rares fervents. Il est vrai que ces disciples de la première heure étaient tous animés d'un enthousiasme ardent, profond et vivaco. Les femmes surtout, auxquelles convient à merveille cette musique voluptueuse et mystique à la fois, se sont distinguées par leur zèle. Elles ont, depuis l'année dernière, prêché sans relâche, converti les incrédules, conquis des adeptes, et cette propagation de la foi en Massenet et en sa musique a été poussée avec autant de dévouement et de persévérance que s'il s'était àgi de catéchiser les Sioux, les Patagons ou ces cruels Tonkinois qui viennent encore de faire une hécatombe de nos pauvres missionnaires. Le sang chrétien fume encore, semence féconde et généreuse, dans ces contrées sauvages parmi lesquelles les soldats du Christ vont évangéliser et, chose étrange, cette nouvelle nous parvient ce soir même à l'Opéra-Comique, tandis que 358 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. la musique de Mario-Mnijdeleino retentit à nos oreilles avec ses accents mélodieux, et qu'aux sinistres frémissements de l'orchestre, le Nazaréen, cloué sur la croix du Golgotha, expire en jetant sur la courtisane repentie, qui baigne ses pieds de larmes, un regard de commisération attendrie qui lui présage le pardon divin. Il ne m'appartient point de juger ici, ni la partition de Massenet, ni ses interprètes d'hier : mesdames Car- valho, Franck ; MM. Bouhy et Duchesne succédant à mesdames Viardot et Vidal, à MM. Bosquin et Petit. Mais, ce que je peux constater, c'est la présence de presque tous les missionnaires de cette religion Mas- senétiste, que je vous signalais tout à l'heure, les mômes qui ont applaudi les superbes pages musicales que le jeune et déjà célèbre compositeur a écrites pour accompagner les Erinnyes, de Lecomte de Lisle, représentées à l'Odéon, et les scènes pittoresques jouées aux Concerts du Chàtelet, parmi lesquelles il y a un si adorable ballet espagnol tout empreint du parlum local et frémissant de grâce andalouse. Quand je parcours la salle, au hasard de ma lorgnette, je trouve la duchesse et le duc de Castries, qu'accompagnent M. et madame de Montsaulnin ; Ferdinand Duval, Eugène Pastré sont aux loges de face; madame Binder, une fervente musicienne, femme de goût et artiste jusqu'au bout des ongles, suit l'œuvre sur la partition. Madame Ugalde est sa voisine; plus loin est madame Bizel. Il m'a semblé — est-ce un rêve ? — apercevoir un MEMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 3.'i9 instant la duchesse Decazes ; mais je suis sûr, en tout cas, d'avoir vu de ci de là Reyer, Henry Lavoix, fort enthousiaste et applaudissant à tout rompre, Bertrand de Valon, le baron Doazan, Paul de Cassagnac, Charles Grisart, l'auteur de la Quenouille de verre ; Viihrer, Horace de Choiseul, et, au fond d'une baignoire discrète, deux adorables chapeaux ornés de touffes de muguet, si coquets, si sémillants, si alertes, que cela donnait envie de les respirer. Il manquait hier soir pourtant deux personnalités charmantes que la maladie ou quelque autre motif grave et mystérieux ont pu seuls empêcher de venir comme elles l'avaient fait jadis. Voyons, mesdames, vous si passionnées de cette admirable et poétique Marie-Magdeleine, vous qui avez jadis si fort contribué à son succès, que vous est-il arrivé ? Rassurez- nous vite et dites-nous pourquoi cette absence, Pelile Marquise et Lilas Blanc. * ¥ * Jeudi, 20 mars. Depuis trois jours, impossible de rencontrer quelqu'un qui ne vous dise : — Avez-vous été rue Chaptal voir les tableaux destinés à l'Exposition? Tout le monde y court, et il y a là quelques toiles qui sont de purs chefs-d'œuvre ! Il m'a donc fallu faire comme les autres, et ce n'est pas sans une certaine satisfaction que je constate Le succès de cette exposition. 3G0 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ, Il y a maintenant quatre tableaux de Gérôme : d'abord l'Arabe pleurant la mort de son pauvre cheval, mort d'épuisement dans le désert du Sinaï; puis Molière écoutant son collaborateur Corneille qui lui lit Psyché. L'Eminence grise, une étude historique pleine de couleur et de vie, empreinte de cette exactitude suprême et de ce fini achevé qui distinguent Gérôme; enfin un Frédéric le Grand, revenant de la chasse, qui vaut bien une mention à part. Dans ce petit cabinet rococo de Postdam, dont les meubles déchirés sont encore souillés et maculés par les chiens qui s'y sont vautrés, le roi de Prusse est debout au retour d'un hallali. Ses bottes crottées et constellées de mouchetures boueuses, les cinq ou six chiens qui l'entourent l'attestent. En arrivant, le monarque a décacheté ses dépêches dont les enveloppes aux larges sceaux de cire rouge gisent à terre éven- trées. Puis, la politique satisfaite, Frédéric se livre à sa passion favorite. Pendant toute la chasse un motif musical lui trottait par la tète, et sa llùte aux lèvres il contente son envie ; tout debout devant la partilion ouverte sur son bureau, au-dessous du buste de son ami Voltaire, qui le regarde avec son mauvais sourire ironique et sarcastique, en plissant le rictus de sa bouche enfiellée, toujours prèle à mordre. L'ensemble est charmant et digne en tout point du maître. Au demeurant, le public jugera, puisque ces trois dernières toiles figureront à l'Exposition, ainsi qu'un grand tableau de Détaille, appelé, selon nous, à MIÏMOIIWS IVUN DÉCAVÉ. fiii produire une énorme sensation. C'est une charge de cuirassiers à travers les rues barricadées d'un petit village voisin de Wœrth. Les Prussiens, cachés dans les maisons, — on n'en voit pas un seul — fusillent à leur aise les héroïques cavaliers, empêtrés dans les longues charrettes alsaciennes, disposées comme des chevaux de Irise. C'est une composition saisissante, dramatique au possible et appelée —je le répète — au succès le plus certain. .le passe rapidement maintenant sur un exquis Meis- sonnier, un joli Vibert — l'Acrobate, — et un petit extérieur de puhlic-house signé Berne-Bellecour, qui est tout à fait réussi, et j'ai hâte d'arriver à la merveille qui éclaire cette galerie des rayons lumineux du génie. C'est de la fameuse Viorye d'Hébert que je veux parler. 11 y a dans celle toile une séduction étrange qui vous attire, vous enveloppe et vous ramène invinciblement vers elle par je ne sais quel aimant inconnu. Cette Vierge possède ce charme mystérieux qui fait le fond de toute œuvre puissante. La Joconde de Léonard de Vinci est une courtisane, mais sa figure est une énigme ; voyez la belle Vierge du Pérugin, la fresque de la Vierge de Luini, ce sont des ligures chastes et pures mais énigmatiques. Quand on les regarde, on veut les pénétrer, on espère qu'elles vont parler. Et ces placides masques de momies taillées dans le basalte noir que nous ne savons plus travailler aujourd'hui, leur immobilité hiératique n'inquiète-t-elle pas l'artiste el le chercheur? il :S6'2 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. n'ont-ils pas la saveur irritante du mystère inexpliqué, tout comme ces sphinx à la croupe polie, aux seins rebondis, qui regardent éternellement les déserts de sable de leurs grands yeux fixes et profonds ? Toute œuvre de premier ordre va plus loin que l'épidenne, fouille le cœur, creuse la nature, traduit la pensée et peint la passion, la pureté ou le vice. Eh bien, dans cette œuvre d'Hébert, je trouve cet insaisissable idéal que l'artiste poursuit de toutes ses forces et à la recherche duquel il use sa vie, ses forces, son sang et son âme ! Le visage de l'enfant est une autre beauté. Les draperies noires et blanches, qui l'encadrent et se détachent sur le fond de cuir de Gordouo gaufré d'or, ajoutent à l'étrangeté du visage et en complètent le style. Les sourcils qui forment une ligne presque droite et perpendiculaire, au lieu de donner au masque une expression dure et brutale, ['empreignent au contraire d'une douceur et d'un charme incomparables. Quant à la Vierge elle-même, avec son nimbe d'or, pareil à celui de la Vierge de Kazan, qui est à l'Assomption de Moscou, on retrouve dans ses grands yeux noirs et fluides la sérénité des nuits d'Orient. C'est bien la Méryem biblique, née et grandie sous l'azur implacable des cieux de Palestine, bistrée par Les feux ardents du soleil, et foulant de ses pieds bruns la terre rougeâtre et calcinée, qui s'écrase en poussière couleur de brique sous les pas de celle qui sera ta mère de Dieu ! MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 363 * ¥ ¥ Jeudi. A MISS KATE SANTLEY, ALHAMDIiA ROYAL THEATEK LONDRES Eh bien ! chère madame et amie, qu'est-ce que j'apprends? Vous avez des désagréments avec ce public qui naguère encore vous acclamait dans Barbe bleue ei vous couvrait tellement de bouquets dans la licite Hélène, que vous étiez presque tentée de refaire le mol célèbre de l'auguste Galchas et de vous écrier : Trop de fleurs, Jupiter, trop de fleurs! Tenez, je me souviens de la première fois que je vous vis, c'était l'an dernier, aux environs du 15 août. J'avais, en fort brillante et fort nombreuse compagnie, passé la mer pour aller à Chislehurst, saluer une veuve dans ses longs voiles de deuil et un enfant qui depuis est devenu un homme. Un soir, après un dîner à Mor- ley Royal hôtel, qui est resté légendaire dans bien dos mémoires, nous entrâmes à L'Alhambra où vous jouiez précisément ce rôle charmant de notre Hortense et, dès les premières scènes, je ne pus m'empêcher de trouver entre vous deux des ressemblances frappantes. Physiques d'abord, vous êtes toutes deux blondes, potelées, avec des bras splendides que toutes deux vous montrez volontiers, des épaules opulentes. Vos yeux sont bleus comme les siens, votre petit fripon de nez a les mêmes froncements adorablement canailles, vos 364 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. gestes sont la traduction — en anglais — de ceux do notre Belle Hélène, et quand on m'apprit plus tard que jamais vous n'aviez vu notre étoile d'opérette, que tout cela était naturel et nullement de l'imitation, je n'hésitai pas à vous donner le surnom glorieux de la Schneider anglaise, que vous méritiez si bien par votre beauté, vos grâces, votre flirtation si spirituelle avec Pâris, et vos dédains moqueurs pour Ménélas Bovary, le pauvre ! Or, parait-il, tout est changé outre-Manche. Aux ovations enthousiastes ont succédé les murmures désapprobateurs, aux bravos les siftlets, et tout cela c'est l'œuvre d'une rivale jalouse qui triomphe à deux pas de vous, sur la même scène, vous volant vos succès, vos admirateurs, et accaparant pour elle seule le fanatisme des Cockneys de la Cité, des Clubmen du Jockey, du Travellers et autres cercles de la plus pure gomme. Jusqu'aux honorables dealers, retailers, ûsh, iron et autres mongers, tout le négoce, la rue des Lombards et de la Verrerie de là-bas, enlîn, déserte votre étendard coquet qui représente Vénus Cascadeuse, la divinité qu'on adore à Paphos, succursale rue Notre-Dame-de- Lorette, à Paris. J'ai d'autant plus lieu de m'étonner que jamais, au grand jamais, on n'a vu se produire au théâtre de rivalité semblable. Comme dans le journalisme, il existe au théâtre une camaraderie qui va jusqu'à la fraternité. Jamais deux écrivains ou deux actrices ne se débinent mutuellement. (Ne cherchez pas le mot, il n'est pas dans Bescherelle. L'expression académique est : casser MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 365 du sucre!) Tenez, Schneider — déjà nommée — a été longtemps aux Variétés avec Silly, et elles ont toujours vécu en parfaite intelligence, se partageant les faveurs du public et l'affection de leurs camarades. A Saint-Pétersbourg, il était païen! que Nilsson et Patti étaient amies intimes, et quand ma grande amie Pasca jouait le Mariage d'Olympe, son triomphe, mademoiselle IJclaporte, en excellente camarade qu'elle est, applaudissait ferme. Plus fort que Daskewitch. Ainsi! Actuellement encore, Judic el Théo passent leur existence à se dire mutuellement des douceurs. Je vous le répète, je ne connais que la République des lettres — voilà un mot heureusement trouvé et qui peint bien la situation — où la camaraderie règne plus dévouée, plus forte et plus constante. Je ne peux pas ici vous citer des noms, Ions ceux que j'oublierais réclameraient, mais je sais tel journal où les rédacteurs se lèvent à six heures du matin pour aller chez leur directeur faire mousser les articles de leurs confrères. Prenez donc courage, chère miss el amie. Le public et les flots sont changeants. On vous reviendra, vous le méritez à tous égard, et puis, écoutez, si on vous agace par trop là-bas, fourrez pêle-mêle dans une malle — patent safety — voire peplum transparent, vos coiffes de Boulotte, votre jupon à passequilles de Zerline et venez un peu nous voir. Nous trouverons A vous occuper. Ainsi soit-il ! 366 MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. * ¥ » Vendredi. Voilà le printemps ! Gare là-dessous ! Par les rues ensoleillées, les Parisiennes s'avancent en fraîches toilettes où le rose, l'azur, le lilas et le gris tourterelle dominent les guirlandes de roses multicolores posées sur les chapeaux coquets, alternant avec les bouquets de fleurs des cliamps, coquelicots, bluots et pâquerettes et folle-avoine dont les liges menues et déliées frissonnent sous la brise légère qui vient de l'est. Azur foncé est le ciel, et. si nous cherchions bien dans l'atmosphère, nous découvririons un (il de la Vierge, ténu et soyeux qui flotte, dans l'espace, emporté par le vent jusqu'à ce qu'il rencontre un pê'her tout couvert de fleurs roses auquel il se fixera ! Gare là-dessous ! Voilà le printemps! Voici venir la saison charmante où les Parisiennes, ouvrant leurs becs coquets, comme des mésanges qui attendent leur pâtée, cherchent à humer les effluves pénétrants qui circulent autour d'elles. On commence à parler de la campagne, on s'inquiète de ses toilettes pour les courses du Bois. Les touffes de violettes vont reparaître avec les gants de Suède sans boutons, qui n'en Unissent pas. Les jours allongent. Attendez encore un peu et on pourra aller au Bois, le soir, après dîner, mollement étendus dans une élégante viotoria, dont le cheval de sang va au pas, la main dans la main, ne disant rien, se disant tout; les couples amoureux errent MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ. 3(17 dans les petites allées sombres qui entourent Bagatelle et le pavillon d'Armenonville, là-bas du côté de l'allée des Acacias, clière aux femmes du inonde! Il fera tiède, la poussière sentira la vanille ; de temps en temps on rencontrera des gens à pied portant des brassées de lilas ou de syringas odorants, laissant derrière eux un sillage parfumé. Et la vie paraîtra bonne et l'on aura envie d'aimer ! Voilà le printemps ! Vous pensez bien qu'au milieu de ce renouveau général je ne vais pas continuer à écrire chaque jour sous ce vilain titre à'Hiverà Paris, qui rappelle les neiges d'antan et qui nous fait l'effet, au beau milieu du journal, d'une femme qui se promènerait en robe de velours noir et couverte de fourrures, dans le pesage, par une après-midi de 1 lerby. Je vais chercher un peu de repos quelque part, dans le coin le plus ignoré possible. La Sainte-Russie et les splendeurs du Kremlin m'ont, par la loi des contrastes, donné un désir l'on de soleil, une envie féroce de revoir les orangers de Monte-Carlo, les plages do la Méditerranée, et de contempler, du haut des terrasses de marbre, chauffées par des rayons torrides, les voiles des pécheurs monégasques faisant de peliles taches blanches à l'horizon. A mon retour..... mais pourquoi anticiper? Chères lectrices, et vous aussi aimables lecteurs, je vous dis non jias adieu, mais au revoir! Puissiez-vous ne pas dire : Bon voyage ! FIN Cmcht. — Imp. I'ai l nrpoNT, rue du Bte-d'As»lèrei, U. («i» - 75.) PUBLICATIONS RÉCENTES DE LA LIBRAIRIE E. DENTU Collection t:r. in-18, û 3 francs cl 3 fr. 50 cent, le volume. GUSTAVE AIMARD La Belle Rivière........., LtS Bi>>ODS IV.I11CS......... Les Bois-Btùlés.......... PHILIBERT AUDIBRAND Le Drame de la Sauvagère..... ALBÉRIC SECOND Les Demoiselles Du Ronçay. . . . D'AMEZEUÎL Les Chasseurs excentrique* .... ALFRED ASSOLLANT Le Puy de Montchal. ....... Lca..............- XAVIER AUBRYET Philosophie Mondaine....... ÉLIE BERTHET Les Oreilles tlu Banquier...... tfaifre Bernard.......... ADOLPHE BELOT Les Mystères mondains...... Hélène et Mutbilde........ Le Scores terrible......... F. DU BOISGOBEY Lu Tresse blonde......... Le Coup de l'once........ L'As de cosur........... GONTRAN BORYS Finette.............. Le bVuu Roland.......... EDOUARD CADOL Rose............... CHAMPFLEURY Le Secret de M. Ludureuu..... EUGÈNE CHAVETTE L'iléritu^e d'un Pi juc-Assielte, . . Lu Cbiffurde........... 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