Dialogues EXr «Av*GN NTS .Le Sei\e SMars Jn extremis. — Vue T^Quit au Louvre La ^Révision des Listes PARIS LIBRAIRIE INTERNATIONALE |5, BOI'LKVARD MONTMARTRE 1867 traduction tt d« IALOGUES EXTRAVAGANTS Dialogues EX7 >AV>G* NTS Le Sci\e cA'Iars Jn extremis. — Une C^uit au Louvre La HJvision des Listes PARIS LIBRAIRIE INTERNATIONAL E I 3 , n O 0LE VA R D MONTMARTRE I 8G7 roui, irottl iip traduction rt dp reproduction rfettvé* <j k a îph ^ * PRÉFACE EN DEUX ACTES ET SIX TABLEAUX PRÉFACE ACTE PREMIKK PREMIER TABLEAU Une loge «le concierge. SCÈNE PREMIÈRE ET DERNIÈRE l'auteur, premier portier. l'auteur. — La Folie, s'il vous plaît? premier portier. — C'est pas ici. l'auteur. —Pourriez-vous me dire où elle demeure? premier portier. — La porte à coté. L' auteur. — Comment!... ce grand et magnifique hôtel... premier portier. — Est celui de la Folie. l'auteur. — Pas possible!... premier portier. — Fermez donc la porte : ça fait dos courants d'air dans ma loge. Cet ordre est immédiatement exécuté. L'auteur passe ses Joints dans ses cheveux, rajuste sa cravate, lustre son chapeau, donne à ses bottes un coup de mouchoir. Puis, après avoir toussé trois ou i|uatrc fois, il sonne riiez la Folie. IV DIALOGUES EXTRAVAGANTS DEUXIÈME TABLEAU L'hôtel de la Folie. SCÈNE PREMIÈRE l'auteur, i.e suisse. l'auteur. — Ce n'est pas ijne porte, c'est un arc de triomphe; ma modestie souffre en passant sous cette arcade. Un suisse blasonné se présente sur le seuil. l'auteur. — Pardon, monsieur,... je désirerais parler la Folie. le suisse. — Madame la comtesse ne reçoit pas. l'auteur. — Ce n'est pas madame la comtesse que je désire voir,... c'est la Folie. le suisse. — J'entends bien. Madame la comtesse de 1 a Folie ne reçoit pas : elle est indisposée. l'auteur. — Elle m'avait pourtant écrit de venir ce matin chez elle. Peut-être que si vous lui faisiez passer mon nom... LE suisse. — Donnez-moi votre carte. l'auteur. — La voici. LE suisse, -r C'est différent ; vous pouvez entrer. Madame la comtesse vous attend. L'auteur traverse une cour sablée encadrée de fleurs et d'arbustes. Deux grilles, non moins blasonnées que le suisse, permettent aux équipages d'entrer à la 111e et de sortir sans se croiser. Des candélabres auprès desquels ceux de la place de la Concorde sont dos flambeaux de cuisine, forment autour de ce carrousel une colonnade de bronze. Le perron, haut de di* marches, est du marbre blanc le plus pur; une marquise vitrée l'abrite. Un tapis, non moins armorié cpie le suisse et les grilles, trace un chemin piikfaci: velouté de la cour à l'antichambre. Houx statues sout on faction au bas du perron, lîlies représentent l'EeonomIe et la Prévoyance. I.'autour arrive abasourdi au pied dos marrbes. Ce qu'il voit, ce qu'il entend est si imprévu qu'il H peut plus trouver une idée sensée. Un formidable coup do timbre retentit. Le suisse prévient II la fois l'antichambre et la maîtresse du logis qu'un visiteur vient d'arriver. TROISIÈME TABLEAU L'antichambre. SCÈNE PREMIÈRE l'auteur, l'huissier, le page, LA femme DE CHAM11HE, VALETS, SINGES, POISSONS ROUGES, PERROQUETS., ETC. Sur le seuil apparaissent huit valets de pied non moins blasonnés que le tapis, la grille et le suisse. Leur habit de velours tourterelle est encadré d'un large (don d'or èetutsonné; leur culotte et leur gilet sont cramoisis, leurs bas sont de soie rose. Est-il besoin de dire qu'ils sont poudres et qu'ils ont l'air insolent? Ils se rangent de chaque coté de l'antichambre. Un huissier a chaîne les précède, un groom à boutons les suit. Sans qu'une parole soit prononcée, un valet prend le paletot, un autre la canne. L'huissier fait demi-tour à droite et de sa main gantée indique à l'auteur I*escalier. La valetaille reste immobile, le groom se tient sur la première marche. Là, l'huissier s'incline, il n'ira pas plus loin. Le page, pilote d'antichambre, prend les devants. l'arlerai-je des tapis qui ouatent le chemin ? des Bear) qui le parfument? dos mille détails somptueux qui l'égayent? des perroquets aux plumages variés qui Caquettent sur leurs perchoirs? des poissons nacrés ou pourprés qui ondulent et étinrollent dans leur aquarium ' des roquets au poil soyeux et ambré qui cherchent à exciter les singes à l'abri sur leurs trapèzes ? A quoi bon cet inventaire qui ne peut être qu'imparfait et insuflisanl ? Au premier étage le groom s'arrête. Les hommes n'ont plus rien à faire ici. Une femme (le chambre à la Ltncret écarte une draperie. Kilo incline si imperceptiblement la tète, elle joue si doucement de la prunelle, qu'on ne saurait dire si elle a salué ou Indiqué le chemin. a. VI DIALOGUES EXTRAVAGANTS QUATRIÈME TABLEAU La Folle du logis. SCÈNE PREMIÈRE l'auteur, la femme DM chambre L'autour suit. Il traverse un petit salon pris et Usa, un boudoir mure, un fumoir grenat, un premier grand salon vert et or, une salle de liai bhiur. et or, un second grand salon pensée et argent, une serre encombrée de plantes impossibles, tapissée de lianes insensées. C'est là (M la Folie apparaît à l'auteur. SCÈNE II LA FOLIE, L'AUTEUR La Folie avoue trente ans, elle en paraît trente-cinq et en a quarante. F.lle est potelée et encombrée de fossettes. F.lle appartient à la grande famille des femmes bien conservées. Son nez en trompette, ses lèvres souriantes, ses dents blanches, son teint clair, ses cheveux bouclés, ses doigts eflilés terminés par d'adorables ongles roses, ses pieds cambrés soigneusement chaussés, tout concourt à lui donner l'air le plus appétissant du monde. 1,'AtITEUR, irai tremblait en songeant à l'accueil qu'on allait lui faire, se trouve subitement rassuré, et s'élançant vers son hôtesse. — Folio, dit-il, je suis à toi. Je t'ouvre mes bras, je t'ouvre mon cœur, je t'ouvre... LA folie. — Voulez-vous bien refermer tout cela! — Est-ce que je vous connais? — Vous ai-je jamais vu! — Qui êtes-vousî — D'où venez-vous? — Pourquoi venez- vous? l'auteur. — Madame, je suis l'auteur d'un manuscrit que vous avez dû recevoir hier. PRÉFACE vu la folie. —Eli Mon, je no vous en fais pas mon compliment. Dans quel cabanon charentonnais avez-vous écrit ces dialogues insensés 1 l'auteur. — Madame |.„ LA folie. — Il n'y a pas dans tout ce que j'ai lu deux lignes de raison. Et vous vouliez me dédier çaî l'auteur. —■ J'avais pensé que... LA folie. — Pour qui donc me prenez-vous ? L'auteur. — Je vous avoue que je n'en sais plus rien, madame. Je croyais entrer chez la Folie, je crois (pie je me suis trompé. la folie. — Mon cher monsieur, vous êtes chez la Folie du jour. Vous pensiez me trouver comme autrefois, grelottant dans une mansarde et fredonnant en manière de passe-temps : Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans. Fort obligée! Ils sont passés ces jours de féle, Ils sont passés, ils ne reviendront plus. La Folie songe à l'avenir. En bas, en haut, à droite, à gauche, en avant, en arrière comme au centre, la Folie est prévoyante. J'ai mis fin au dévouement absurde de ces pauvres filles du passé qui vous sacrifiaient leur jeunesse, et auxquelles vous ne léguiez que des tortures. J'ai remplacé par la lorette, — une femme forte, celle-là ! — cette folle de grisette à laquelle vous faisiez payer si cher quelques heures de joie mensongère. Au lieu de finir à l'hôpital, dans quelque maison mal famée, ou à la morgue, mes folles d'aujourd'hui raisonnent, tripotent et amassent. — « Bonnes gens qui fauchez, à qui est cette superbe villa ? — A mademoiselle Alice X. — Bonnes gens qui balayez, à qui est ce magnifique hôtel ! VITI DIALOGUES EXTRAVAGANTS — A mademoiselle Cora Y. — Bonnes gens qui boursicotiez, à qui sont ces splendides actions du Crédit mobilier? — A mademoiselle Constance Z. » —Voilà co qu'on vous répondra sur toute la ligne. La Folio n'est plus prêteuse, C'est In son moindre MMt. Il est grand temps que la cigale se chauffe, que la fourmi grelotte. Les coquines font leur 93 ; — gare là-dessous ! l'auteur. — Autrefois, du moins, vous encouragiez les lettres, et j'avais pensé... LA folie. — Que je vous encouragerais à écrire des sottises comme celles qui ont glissé de votre plume? — Ncnni ! — Certes, j'aime les écrivains, et mes salons en sont pleins chaque soir; mais la Folie que je préfère a une tout autre allure. Elle prend des dehors sévères, et le public n'y voit que du feu. Celui-ci proclame des principes philosophico-politiques à bouleverser le monde en moins de six mois. Ce qui est à droite, il le veut voir à gauche, et réciproquement. La société est pour lui une salade qu'il retourne sans pitié. Il donnerait, si on le laissait faire, des coups de fourchette et de cuiller à vider le saladier au profit de la nappe. Il sait mieux que qui que ce soit jouer de l'alinéa, et se sert à merveille du vocabulaire politique. C'est un des miens. — Celui-là, trouvant sans doute que nous avons plus de consolations que de maux, se donne autant de peine pour arracher de notre cœur toutes nos croyances, qu'un autre s'en donnerait pour les entretenir et les fortifier. C'est le balai à la main qu'il entre, dans le paradis, et comme Jésus a chassé les vendeurs du temple, il veut chasser Jésus de son palais étoilé. Son style est pur, brillant, persuasif; il s'attendrit à chaque coup qu'il porte. C'est encore un des nôtres. PRÉFACE l\ l'auteur. — Vous ne me persuaderez pas que la Folie n'a plus jamais le rire ou le sourire aux lèvres. On rit encore en France, et... LA folie. — Vous allez me citer le théâtre ! J'ai là mes féaux aussi. Avez-vous assisté à la confection d'une pièce bouffe? — C'est lugubre à entendre, je vous l'assure. — Est-ce un besoin d'expansion qui met la plume aux doigts de nos auteurs comiques l Jugez-en d'après cet échantillon officiel de mise en œuvre : « Crois-moi, petit, lâche les Fiançais; c'est un moulin à misère. La ciselure, vois-tu, c'est passé de mode. N'en faut plus. Entreprenons « l'Amour à la crapau- dine » : ça vous a dans le ventre 300 représentations à 300, moyenne. Conséquence , 90,000 balles à couper en deux, soit 45,000 fr. pour chacun de nous. « — Merci ! cela ne m'amuse pas à faire. « — Eh bien ! et moi, donc ! — Est-ce que tu crois que c'est pour mon plaisir que j'ai écrit : Trois Femmes sans Utt et le Poussah mélancolique? — Non, mais je leur dois une honnête aisance, et c'est à cela que tout homme pratique doit viser. » l'auteur. — Qu'entendez-vous prouver, madame? LA For.iE. — Que la Folie n'a pas d'uniforme. J'ai vidé mes grelots dont le carillon me trahissait, et soigneusement caché ma marotte. Mes adeptes exploitent à leur profit le capital de folie que je leur ai confié, et j'en touche de gros intérêts. Il faut que tout le monde vive. Il n'est plus de denrée qui se donne, et chaque éclat de rire qui sonne doit faire, tinter un écu. l'auteur. — Me direz-vous que ces idéologues politiques et religieux que vous me citiez tout à l'heure ont l'argent pour mobile LA FOLIE. — Non, certes, mais en vous les citant, je z DIALOGUES EXTRAVAGANTS voulais vous rappeler que la sagesse est dans le fond et non pas dans la forme ; que tel livre d'allure extravagante peut être, en somme, affreusement triste; que tel ouvrage au maintien raide et guindé peut n'être, au fond, que folie. Votre manuscrit ne vous rapportera pas une obole, et il me semble que vous n'agitez votre crécelle que pour couvrir le bruit des sanglots. Vous n'êtes pas de la maison. Allez trouver ma sœur la Raison : peut-être pourra t-ello faire quelque chose pour vous. Je vous préviens, par exemple, qu'elle a sagement renoncé au nom ridicule qu'elle portait. Demandez l'Extravagance : c'est son pseudonyme. Dites-lui, si vous lo voulez, que vous venez de ma part. Adieu. Ainsi parle la l'olio. Klle a peu à pou poussé l'auteur (lu coté de la porte, et quand arrive sa péroraison, te pauvre diable a les talons dlM l'uni irhambro. Kilo sonne. I,a même femme de chambre, 1b même «nom, le même huissier, les mômes valets, le même suisse exécutent leur même manreuvre en sens inverse. I,'auteur et son manuscrit sont bientôt sur le pavé. ACTE DEUXIÈME CINQUIÈME TABLEAU Une seconde loge e concession. 10 DIALOGUES EXTRAVAGANTS LA COMTESSE. Tiens, si tu veux, nous allons faire une répétition générale de ta visite au ministère. C'est toi qui seras le ministre. LE COMTE. Il me sera bien difficile de rester impartial en présence des bras et des épaules que tu as ce soir. LA COMTESSE. C'est bon, c'est bon ; tu me diras cela plus tard, 11 y a temps pour tout. — J'entre... tu te lèves... tu fais deux pas au-devant de moi, et tu me dis... LE COMTE. Viens m'embrasser. LA COMTESSE. Vous n'avez pas le sens commun, et je voudrais voir quelle figure vous feriez si le ministre vous disait : « Viens m'embrasser ! » LE COMTE. C'est juste... j'oublie que je suis en face de moi-même. Eh bien, moi, ministre, je ne dis rien, et je me fais signe de m'asseoir. — Commence. LA COMTESSE. Je viens, monsieur le ministre, vous offrir l'occasion de réparer une grande injustice. LE 10 MARS 11 LE COMTE. Beau début!... La figure du ministre exprime une vive curiosité. LA COMTESSE. Je crois avoir quelques titres à la décoration, et vous en décorez tous les jours qui n'en ont pas plus que moi. LE COMTE. Oh! oh!... moi ministre, je relève vertement cette phrase qui n'a que trop cours sur la place. Quoi !... parce qu'un cuistre se sera fait accorder par surprise un insigne respecté, tous les cuistres se croiront des droits à la même faveur ; parce qu'il s'est trouvé des larrons sur le chemin de la Croix, tous les larrons réclameront l'apothéose, e t... Ah! pardon, chère, je me suis cru ministre et prenais mon rôle trop au sérieux... Pardonne- moi et continue, LA COMTESSE. Vous ne m'encouragez guère. LE COMTE. Continue. Tu seras contente de Mon Excellence. 12 DIALOGUES EXTRAVAGANTS LA COMTESSE. Je ne sais plus où j'en étais... Enfin, je lui ferais comprendre, à ce ministre, que tous les miens sont décorés; que le dimanche, lorsque nous sommes réunis autour de la table de famille, une seule boutonnière est vierge, et que c'est la mienne. Je laisserais entendre que j'ai une femme jeune, jolie...—c'est toi qui parles, bien entendu, — qui m'aime de tout son cœur, qu'elle est affreusement malheureuse de me voir ainsi déclassé et qu'il serait honteux de refuser à un comte de Pommerelles ce que l'on accorde tous les jours à des paysans. LE COMTE. Bravo!... bravo!... voilà qui est dit à merveille, et si tu plaidais ma cause, je serais certain du succès. LA COMTESSE. Si tu le veux, j'irai le voir, moi, ton ministre... Il ne me fait pas pour. LE COMTE. Non, non, grand merci! Je suis, sur ce chapitre, moins brave que toi. Tu m'as convaincu, entraîné, électrisé, et j'irai demain au ministère. LE 10 MARS 1? Mais... il est deux heures du matin, Maria; je veux te conduire chez toi et y recevoir tes dernières instructions. LA COMTESSE. Oh! pour ça, non!... il est tard, et quand vous entrez, vous ne sortez plus. LB COMTE. C'est que, vois-tu, Marion, je m'embrouille un peu dans l'examen de mes états de service, et si je te quitte une minute, j'aurai bien vite tout oublié. Alors, plus de visite au ministère... LA COMTESSE. Tu me promets d'avoir, la croix ? LE COMTE. Je ferai tout pour cela, tout... excepté la mériter, par exemple: le temps me manque. LA COMTESSE. Mauvais garnement!... (Elle se levé et sonne. Entre la femme Je chambre.) Louise, vous pouvez vous retirer: je n'aurai pas besoin de vous ce soir. IN EXTREMIS PERSONNAGES LE coups............. „ . l'amb............ .... * .................. I éternité. L EPOUSE............. QO ............... m nus. r.A 1IEM.E-MKBE . . ™ ................... oH mis. IN EXTREMIS PREMIER TABLEAU (Une chambre de malade modestement meublée. Sur la cheminée, une lampe à moitié baissée. Dans la cheminée, le feu s'éteint; la dernière bûche se lu ise, et les tisons roulent dans la ruelle. Il est quatre heures du matin. Un bataillon de bouillottes pharmaceutiques ronflé devant le foyer. Les meubles sont couverts do fioles étiquetées. Partout des cuillers poissent les meubles, des Jlacons les maculent, des linges sèchent en fumant. Ici l'on meurt. L'Épouse est étendue sur une chaise longue. Ses grands yeux noirs sont Ouverts, pourtant elle ne veille pas. Sa pensée voyage. Sa tête se penche en arriére et sa résille laisse échapper les cheveux qu'elle retenait. Us roulent sur ses épaules comme un Niagara de jais. Sa robe, que [8 DIALOGUES EXTRAVAGANTS depuis trois jours clic n'a pas quittée, dégrafée du col à la ceinture, s'écarte et laisse entrevoir des blancheurs insolentes. Ses pieds ont repoussé leurs mules et montrent, à travers la soie, des contours que la bottine n'a pu déformer. Tout dans ce corps adorable aspire à la liberté. Dans un fauteuil doi t la Belle-Mèro, une belle-mère obèse dont le ronflement fait une basse au chœur des bouillottes. Le Corps, endolori, se débat dans l'alcove, sur un lit dont les draps ont des plis coupants et brûlants comme dos lames rougies. La fièvre le dessèche, le rue le suffoque, l'imagination le harcèle et le contraint à passer en revue sa vie entière : triste défilé, piteux cortège d'amours frauduleuses, d'amitiés banales, de déceptions inavouables, d'indifférence pour les choses sérieuses, d'immenses regrets pour des misères. Il y a de ces secondes dans lesquelles l'imagination parvient à entasser quatre- vingts années de souvenirs. C'est pendant une de ces secondes que s'engage le dialogue suivant :) LE CORPS. Pour l'amour de Dieu, mon âme, tenez-vous un instant en repos. Ne voyez-vous pas ce que je souffre, et pouvez-vous me torturer ainsi ? l'ame. Je ne sais ce que vous avez depuis quoique temps, mais le moindre mouvement vous irrite... Ma parole d'honneur, vous n'êtes plus logeable. IN EXTREMIS 19 LE CORPS. C'est qu'aussi vous devenez chaque jour plus difficile. Lorsqu'il y a dix ans j'ai reçu en l'honneur de vos caprices ce coup d'épée qui me troua la poitrine, vous ne vous êtes pas plainte des courants d'air. l'ame. Vous aviez vingt-six ans alors, vous en avez trente-six aujourd'hui. Et puis, enfin, parce que j'ai supporté vos boutades jusqu'à ce jour, est-ce à dire que je doive les supporter éternellement? LE CORPS. Vous chpisissez mal votre heure pour me parler aussi durement, je vous assure. Je souffre comme jamais je n'ai souffert. Je n'ai pas une partie de moi-même qui ne soit douleur; la force m'abandonne... l'ame. Vous êtes encore plaisant, vraiment! Si vous étiez en bon état, je prendrais mon mal en patience. Je vous l'ai souvent dit, vous êtes de l'école de La Palisse. Ce n'est pas sans raison qu'on vous nomme « la bête. » • LE CORPS. Quoi!... vous vous faites l'écho de ces calom- 20 DIALOGUES EXTRAVAGANTS nies ! Moi qui vous ai recueillie et élevée, vous me traitez ainsi!... Dois-je donc me repentir de vous avoir donné asile ? l'ame J'en ai assez de cet asile où tout s'écroule, et je vous trouve osé de me reprocher la sottise que j'ai eue de vous donner la vie! Du reste, j'ai formé depuis quelque temps un projet qui mettra un terme à tout ceci. LE CORPS, inquiet. Que voulez-vous dire? Vous avez formé un projet?... lequel?... Vous ne m'avez jamais parlé de ce projet. l'ame. Il faut que l'amour-propre vous aveugle étrangement pour que vous ne vous en soyez pas douté. LE CORPS. Enfin... l'ame. Depuis le jour où vous avez commencé à tousser, j'ai conjpris que cela ne pourrait durer longtemps. Que voulez-vous?... je hais le bruit. Je tiens à être tranquille chez moi. IX EXTREMIS 21 LE CORPS. C'est une querelle d'Allemand que vous me cherchez là. Vous n'avez pas le droit de vous plaindre, puisque c'est vous qui m'avez poussé dans cette rivière au fond de laquelle j'ai trouvé le mal qui m'emporte. l'amk. Ali ! que vous seriez aise de me rendre responsable de ce qui vous est arrivé ! Une enfant allait se noyer; je vous ai dit ce que je ferais si j'étais à votre place, et bravement vous vous êtes exposé. Ne vous en repentez pas. Peut-être, au jour du jugement, cette action fera-t-elle pencher en notre faveur le plateau de la balance. LE CORPS. " En noire faveur, » — dites-vous. Qu'ai-je à attendre de tout ceci, moi? Savez-vous bien que vous êtes courageuse à bon compte, ma belle immortelle? ( >ubliez-vous donc que c'est toujours moi qui paye les frais de la guerre? On vous appelle grande àme ! àme noble ! courageuse ! magnanime !... chaque fois que j'ai risqué ma Peau et attrapé quelques horions qui vous ont exposée tout au plus à l'ennui de déménager. Si 22 DIALOGUES EXTRAVAGANTS je me fais tuer pour vos beaux yeux, on me portera en terre, tandis que vous gagnerez vos célestes Invalides. Ne trouvez pas mauvais que j'y regarde à deux fois. l'ame. Allons, ne vous faites pas pire que vous êtes. La mauvaise humeur vous aveugle à présent, mais ce jour-là vous étiez tout aussi ému que moi. Je vois encore cette pauvre petite piétinant bravement dans la neige le long du quai Malaquais. Elle avait sept ans à peine, et la misère s'était si bien cramponnée à ses bardes qu'elle en avait fait des guenilles au travers desquelles on voyait par places la chair rougie. C'est pitié quand on songe que la douleur, en véritable brute, frappe aussi fort l'enfant que l'homme fait. La petite ne se préoccupait pourtant du froid et du grésil que pour en garantir une poupée qu'elle serrait entre ses bras. C'était le jour des étrennes, et je ne sais quelle bonne créature s'était donné ce luxe de rendre heureuse l'enfant qui passait. « As-tu bien chaud, ma Charlotte? disait de loin en loin, en s'arrètant sous une porte, la mère improvisée. Comme tuas les joues rouges! Je ne veux pas que le froid te saisisse. C'est qu'il mord IN EXTREMIS 23 dur, le froid, quand il s'y met. Tiens, je vais te donner mon fichu. Tu en as plus besoin que moi, puisque tu es plus petite. » Et dénouant un pauvre mouchoir que sa mère lui avait mis au cou, elle enveloppa de son mieux le baby de carton. Le vent était glacial, la Seine charriait. Arrivée sur le pont des Arts, l'enfant s'arrêta pour regarder entre les balustres le hideux défilé des glaçons boueux. Ne voulant pas profiter seule de ce spectacle auquel elle assistait pour la première fois, elle dégagea la poupée de ses langes et la pencha sur la rivière; mais se3 pauvres petites mains, engourdies par le froid, lâchèrent leur trésor. L'enfant poussa un cri terrible en voyant disparaître son baby. Elle passa son petit corps entre les balustres avec une telle insouciance du danger, qu'il faut que son bon ange l'ait soutenue, puisqu'il ne lui arriva pas malheur. Charlotte était étendue sur un glaçon °i u i> peu soucieux de cette compagne tombée du ciel, continuait son voyage. La foule accourut. Elle entoura l'enfant, lui adressa mille questions auxquelles la petite fille ne put répondre qu'en tendant les bras à la pou- P é e qui s'en allait. Tout badaud qui.se dérange a (lr °it à une catastrophe, et c'est lui faire à la 21 DIALOGUES EXTRAVAGANTS fois dommage et injure que de ne point la lui fournir à point nommé. Les insultes, les railleries pleuvaient donc sur la petite, qui avait le grand tort de n'être pas quelque peu écrasée. Un sergent de ville parut. Il fendit la foule, saisit l'enfant, cause de tant de désordre, et la déposa sur le quai. « Circulez, circulez ! » Le chétif petit être qui « encombrait la voie publique » pleurait à fendre l'àme. Nous lui tendîmes une pièce blanche pour qu'il achetât une affection nouvelle, mais il ne vit pas votre main, il n'entendit pas votre voix. Son cœur et sa pensée étaient sur ce glaçon qui s'en allait. Une fois sur le quai, le sergent de ville lâcha l'enfant, qui se mit à courir de toutes ses forces du côté de la berge. Elle appela : « Charlotte ! Charlotte ! » à toute voix, mais la poupée s'en allait. L'ingrate avait un chapeau jaune avec une plume bleue, une robo rose, — de ce rose féroce que les poupées seules osent porter, — des souliers rouges merveilleusement peints et une ceinture d'argent fixée à la taille par des clous d'acier. L'enfant suivit quelque temps le bord de l'eau sans perdre de vue son trésor. Les glaçons allaient, glissaient, roulaient, se heurtaient, lui donnaient le vertige. La IN EXTREMIS 25 mère de Moïse souffrit moins en suivant des yeux son fils exposé sur le Nil. Un glaçon énorme rasait le quai; la petite, n'écoutant que son amour, s'élança sur lui. Une immense clameur retentit. Le glaçon qui emportait la poupée et celui qui portait la petite s'en allaient côte à côte. L'enfant au cœur de mère, indifférente à tout ce qui se passait autour d'elle, s'accroupit, s'avança doucement, et, arrivée près du bord, tendit la main. Le radeau se pencha, la rivière s'en- tr'ouvrit, l'enfant disparut... LE CORPS. Et, comme une bête que je suis, je me jetai à l'eau. l'ame. Oui, et vous en avez retiré la petite fille. LE CORPS. Plus bête encore, je rentrai dans la rivière à la recherche de la poupée. l'ame. Et vous l'avez sauvée aussi. L1C CORPS. •le ne pus la rendre à sa mère; je m'évanouis eu touchant le bord. On vous appelait bonne 2 2(> DIALOGUES EXTRAVAGANTS àme!... Aujourd'hui, pour toute récompense, vous songeriez à nie quitter? — Ce n'est pas sérieux, n'est-ce pas? l'ame. Très-sérieux. Une séparation est devenue indispensable; j'ai résolu qu'elle aurait lieu. LE CORVS. Bonté divine! Que vais-je devenir alors? l'ame. Que sais-je!... Nous irons chacun de notre côté suivre nos destinées. Vous dans la terre, que vous engraisserez, moi dans l'éther, que je n'aurais jamais dù quitter. LE coitrs, avec humeur. A votre aise. Je ne serai plus soumis à vos caprices, à vos sottises. l'ame. Qu'appelez-vous caprices? Qu'appelez-vous sottises ? LE CORPS. Quel autre nom donner, par exemple, à ce que vous me fîtes faire, il y a dix ans, pour certaine blonde... in extremis 27 l'ame. Certaine blonde ? LE CORPS. .....De la rue Bellechasse. , l'ame. Nous y voilà!... vous ne m'avez jamais pardonné ce coup d'épée. le coiîrs. Je l'avoue. l'ame. Mon cher, quand on est un corps aussi douillet, il ne faut pas s'unir à une âme ardente. LE CORPS. Est-ce moi qui vous ai choisie? N'ôtes-vous pas venue me chercher? l'ame. Hélas!... LE CORPS. Mijaurée !... l'ame. Matérialiste ! LE CORPS. Ingrate! qui me doit toutes ses heures de M DIALOGUES EXTRAVAGANTS plaisir. Avouez au moins quo si j'avais été mal tourné, vous auriez fait triste figure. l'ame. Parlons des amours charnelles auxquelles vous m'aviez associée... Louise... le CORPS, avec feu. Un torse adorable, qu'un stupide corset n'avait jamais froissé; des hanches puissantes, un bras si parfait que la nature mit plusieurs siècles à l'appareiller... Vous souvenez-vous de ce jour où, dénouant ses cheveux roux, elle leur fit faire autour de son corps sans voiles quatre anneaux d'or et en maintint l'extrémité sous ses petits pieds? On eût dit d'une statue de marbre rose autour de laquelle une ramure dorée se serait enroulée. l'ame. Oui, la statue de la Vénus idiote. Louise était bête comme.., comme votre Julie. LE COUPS, oubliant ses douleurs. Oh!... Julie... un tempérament que rien ne pouvait assouvir, un appel sans trêve aux voluptés, une... IX EXTREMIS 29 LAME. Une coquine, allant au plaisir comme les fiacres au bois; une machine à aimer... comme il y a des machines à coudre; une fille tarifée!... LE CORPS. Oui, mais si consciencieuse! l'ame. Ah! fi! je rougis à cette pensée qu'une âme habite cô cloaque. Avec vous toutes que j'ai aimées, quelle différence! Ames aux muettes extases, cœurs faciles à troubler, fronts aux promptes rougeurs, femmes pudiques aux chastes nonchalances... LE CORPS. Et aux coudes pointus! Grand merci! Une heure venait toujours où tes rêveuses te trouvaient insupportable, et tu finissais, bon gré mal BFè, par m'appeler à ton secours. Ame sans OOrps, corps sans àme. l'ame, piquée. Tu feras grâce de tes railleries, je l'espère, à c °tte chère créature que nous avons épousée, et VU repose en ce moment près de nous. Ce n'est pas toi qui l' as aimée le premier. t. 30 DIALOGUES EXTRAVAGANTS LE CORPS, ému. J'ignore lequel de nous a ressenti le premier tressaillement. 11 me semble que cet amour n'a jamais eu de commencement et n'aura pas de fin. Je ne nie pas la grandeur de ton amour; tous deux, nous la chérissons. Il faut qu'on l'aime. Mais, pensée délicieuse qui m'éblouit chaque fois qu'elle me visite : elle m'a aimé avant toi. l'ame. Malheureux, qui ne s'aperçoit pas qu'en soutenant qu'elle l'a aimé pour lui-même, il souille son idole ! LE CORPS. Tes paroles ne peuvent pas me troubler; elle m'a aimé pour moi-même. Je te défie d'oublier ce jour où, pour la première fois, nous l'avons rencontrée. l'ame. Et où tu fus si ridicule? — Non, je n'oublie pas, LE CORPS. Le bon temps qu'il faisait! Un vent doux apportait de la mer des senteurs vivifiantes. Le soleil mettait de la discrétion à. se montrer, et IN EXTREMIS 11 sur le quai du Havre, tout avait un air de fête.— « Voilà un temps qui promet! — pensait le négociant. — La brise vient du largo, et la Marie- Dorothée ne peut plus être loin. » — « Il y aura foule au bac, » se disait le passeur en se frottant les mains; et de chacune des cages suspendues à la porte des oiseliers sortait une chanson, un caquotage ou un sifflement. La mer était haute, et plus de dix, vingt, trente vapeurs gigantesques, trop sûrs de leurs aubes pour se soucier de la direction du vent, se préparaient au départ, chargés à pleins bords d'Allemands mélancoliques et d'Irlandais querelleurs. Cette armée aux cheveux pales emportait pour tout bagage une pacotille d'illusions. Les blonds seuls émigrent. A l'extrémité de la rue de Paris, à quai depuis la veille, humide encore de sa toilette du matin, lançant la fumée en tourbillons, se tenait le bateau de Honfleur en quête de passagers. A l'avant, un mousse secouait à tour de bras une cloche dont la voix fêlée faisait accourir la foule. Un plancher mobile, garni d'une double rampe de fer, reliait au quai le bateau. L'heure du départ étant venue, la cloche lança u n frénétique appel, le capitaine jeta autour de lui un dernier regard. Une jeune femme courait. 32 DIALOGUES EXTRAVAGANTS procédant de quelques pas une dame âgée dont le ventre se dodelinait comme une citrouille dans un hamac. L'avant-garde était aussi radieuse de beauté que le corps d'armée était ridicule et repoussant. Quelle était cette chose informe qui roulait vers le bateau ? l'amb. C'était notre future belle-mère. LE CORPS. Comment cette guenon avait-elle mis bas cette colombe? je ne me l'explique pas encore. Revois- tu, comme je les revois lorsque mes yeux se ferment, les bottines mordorées qu'elle portait ce jour-là? Et la jambe fine qu'en courant elle laissait deviner, la revois-tu ? l'ami:. Passe, passe, je n'ai rien oublié. LE CORPS. Nous restâmes, toi et moi, immobiles à la regarder, jusqu'au moment où, ayant vu entrer sa mère dans le bateau, elle posa à son tour le pied sur la passerelle. Nous suivîmes machinalement, et si, par hasard, au lieu d'aller à Honneur, le IN EXTREMIS 33 Castor eût fait route pour le Japon, nous serions aujourd'hui à l'extrémité du monde. Je tendis la main à la jeune femme pour l'aider à descendre. Elle, sans me regarder, s'appuya sur mon épaule et .sauta. La Providence permit que la frange de son mantelet s'accrochât à l'un des boutons de ma redingote. Elle voulut s'éloigner, et ne le pouvant pas, elle me regarda alors pour la première fois. Ce ne fut pas un mince travail que de défaire ce nœud de soie qui nous liait l'un à l'autre. Voyant qu'elle n'en pouvait pas venir à bout, la rougeur lui monta au front, et pour mettre un terme à une situation qui attirait sur elle tous les regards, elle voulut ôter son mantelet. Je vis alors ce corps adorable, cette gorge régulière, cette taille souple... 1,'ame, impatientée. Assez, assez, j'en sais aussi long que toi là- dessus. LE CORPS. Elle devina sans doute ce qui se passait en m oi, car elle rejeta précipitamment son mantelet 8ttr ses épaules. Le corps d'armée avança alors l'o«r dégager son avant-garde. Cette vue me fit 31 DIALOGUES EXTRAVAGANTS mal, et lorsque la matrone, repoussant les doigts effilés de sa fille, voulut approcher sa main, je lui dis d'un air navré : — « N'y touchez pas, madame, je vous en prie !» — La soie eut peur, sans doute de cette main grotesque qui la menaçait : elle céda. Nous échangeâmes des saluts embarrassés, et... l'ave. Tu n'as pas la prétention de m'apprendre tout cela, je pense? — Ces souvenirs sont inutiles. Voici le jour : il faut nous séparer. le ccmrs. Chère âme, c'est pour m'éprouver que tu dis cela, n'est-ce pas? Tu n'es pas méchante, et je n'ai rien fait qui mérite ces tortures. l'ame. Tu n'as rien fait ? LE COErS. Que me reproches-tu? l'ame. Je te hais, parce que tu as reçu ses caresses; [N EXTREMIS 35 parce que ses baisers ont passé par tes lèvres avant d'arriver à moi. Je te hais parce que, depuis dix ans, tu t'es toujours placé sur mon passage, et que tu as souillé toutes mes joies. Je te hais parce qu'elle conserve ton image, et que c'est toi qu'elle voit passer en rêve lorsqu'elle veut penser à moi. Il est temps d'en finir. Je suis las de cette prison étroite où je ne puis pas déployer mes ailes. Dans quelques instants, libre pour la première fois, je vais me perdre dans ses cheveux, me pâmer sur ses lèvres, me jeter entre ses bras. LE CORPS. Mon âme! mon âme! ne m'abandonne pas! Je serai à toi sans réserve; je ne vivrai que pour favoriser tes caprices. l'ame. Qu'ai-je besoin de toi? LE CORl'S. Je ne reculerai devant aucune lâcheté. Je reserai ses baisers. Mes lèvres ne lui diront que 3(» DIALOGUES EXTRAVAGANTS tes louanges; mais, au nom du ciel! mon àme, prends-moi en pitié ! l'am k. Adieu, dépouille, tu sens mauvais. [Exil l'âme.) DEUXIÈME TABLEAU (Mémo décor. — Le jour commence à paraître.) LA PENDULE. Tin! tin! tin! tin! tin! PREMIÈRE BOUILLOTTE. Cinq heures!... Déjà cinq heures! DEUXIÈME BOUILLOTTE. Brrr ! A quoi pense-t-on ici? On gèle. • l'ame. J° suis curieuse de -voir le corps dans lequel J étais enfermée. (Elle B'approche de l'alcôve et recule épouvantée.) Ah!... pouah!... fi!... ai-je pu demeurer dans cette carcasse !... (Elle se plonge dans un flacon d'eau de Portugal; Puis elle B'approche doucement de l'épouse qui sommeille.) 3 38 DIALOGUES EXTRAVAGANTS Je vais enfin vous connaître, voluptés infinies! Chère femme, pour la première fois, je vais te posséder sans partage. Je glisserai sur ta chair rendue moite par les frissons, je rencontrerai ma sœur sur tes lèvres, et si je ne meurs pas de ce baiser, je serai deux fois immortelle. (L'âme se roule entre les bras de l'Epouse, qui continue de sommeiller; — elle se traîne sur ses lèvres cntr'ouvertes sans recueillir un soupir. Malgré tous ses efforts, l'Epouse continue son rêve. L'Ame comprend enfin son impuissance. Comme Calypso, elle gémit d'être immortelle et maudit son immatérialité. S'approchant alors de l'alcove, elle contemple, éperdue, le corps de l'Epoux:) « — Suis-je donc descendue si bas, dit elle, que je t'envie, chair infecte! Ai-je donc eu tort de te quitter ? » LA lampe, à voix basse. Voici le jour, tout le monde dort, fumons. (La lampe fume. L'Epouse se réveille, se lève et éteint la lampe.) Bon!... c'est toujours la môme chose. On ne peut pas fumer tranquille un seul instant. (L'Epouse s'approche du lit, écarte le rideau, place un mouchoir ambré devant ses lèvres, et se penche sur le corps de l'Epoux. Tout est silencieux autour d'elle. La Mort est là dans bette fclcôve L'Epouse dompte la peur et le dégoût qui l'envahissent et met IN EXTREMIS M le bout de ses doigts sur un cœur inerte, sur un front humide et froid. Puis, cet examen funèbre terminé, elle laisse retomber le rideau, va lentemont s'asseoir devant un secrétaire et écrit :) • Samedi, 5 heures et demio du matin. « Je vais enfin pouvoir sans remords vous dire combien je vous aime. Paul est mort, venez, mon ami. <• Votre « Antoinette. ■ Je serai chez ma mère toute la journée. » LA BELLE-MÈUE se réveille et bâille. Il fait ici un froid de loup. Pourquoi n'avoir pas entretenu ce feu? l'épouse. Paul est mort, ma mère. Allons chez vous. LA BELLE-MÈRE. Paul est mort!... Tiens! c'est drôle : j'aurais Parié qu'il irait jusqu'à ce soir. Enfin, il faut te faire une raison, mon enfant. Tout a une fin, "est-ce pas? Ah! pendant que j'y pense, as-tu 40 DIALOGUKS EXTRAVAGANTS repris ses bagues, Tonon? Si tu ne les prends pas tout de suite, tune pourras jamais les retirer. J'ai dû batailler une heure avec ton père pour ravoir mon alliance. L'ÉrouSE sonne. La servante entre aussitôt. Je m'en vais chez ma mère, Madeleine. Monsieur est mort. Vous veillerez à ce qu'il ne lui manque rien. l'ame, scandalisée, sortant de sa torpeur, frappe sur l'épaule du Corps. Debout! debout!... Je te reviens ivre de colère. Nous pouvons encore nous venger. le cours. Grand merci. Je repose et n'envie pas ton immortalité. Tu n'étais pas faite pour l'amour d'ici- bas et devais aspirer à de plus saintes délices. Corps, j'ai matériellement suivi ma voie; àme, tu n'as pas compris ta mission. Je repose, adieu. TROISIÈME TABLEAU (Trois ans plus tard. — Le Cimetière Montmartre. L'Ame, dans le corps d'un papillon, accompagne un convoi qui suit lentement une allée ombreuse.) première ROUE DU CORBILLARD, à la seconde roue. Regarde donc ce freluquet qui se moque de nous. Il passe et repasse entre nos rayons comme pour nous narguer. DEUXIÈME ROUE. Ça fait pitié ! l'ame. (Elle se pose sur une touffe d'héliotropes, qui couvre en partie une tombe abandonnée.) Tiens!... la tombe de mon Corps! le corps. Salut, mon âme ! Me trouves-tu toujours aussi 42 DIALOGUES EXTRAVAGANTS peu digne de toi? Je me suis transformé, comme ' tu le vois. Personne ne prenant soin de ma tombe, je fais de mon mieux mes propres affaires. Je puis dire sans vanité qu'il n'y a pas dans tout le cimetière une tombe plus fréquentée par tes pareils que ne l'est celle-ci. Le vent m'a fait l'aumône de quelques graines. Je les ai recueillies, me suis glissé dans leur séve, et grâce à Dieu me voilà enfin présentable. Qu'en dis-tu? (L'âme a le vertige, les parfums lui montent au cerveau. Elle ne tarde pas à rouler ivre-morte sur la chaussée.) TROISIÈME ROUE DU CORBILLARD, à ses sœurs. Dites donc, vous autres, ne faites pas de bruit. Voyez-vous là-bas ce papillon qui dort? QUATRIÈME ROUE. C'est notre railleur de tout à l'heure. Si nous pouvions l'écraser! (Les quatre roues avancent doucement.) l'ame. Couic!... LES QUATRE ROUES. C'est fait ! UNE NUIT AU LOUVRE FIERTE CONTEMPORAINE UNE NUIT AU LOUVRE Tout le monde se souvient encore du formidable succès qu'obtint à l'exposition de 18., le Hollandais Van Koukeback avec une toile d'un pouce carré, représentant le jugement dernier. Pendant trois mois, — pour Paris, trois ('terni- tés, — dans les salons, dans les ateliers, dans les boudoirs, dans les journaux, dans les coulisses, dans les gares, dans les théâtres, dans les omnibus, dans les académies, dans les clubs, dans les pensionnats de demoiselles, partout enfin où l'on discute, cause ou bavardé, — on s'entretint bruyamment de ce petit étranger, qui n'en était pour cela ni plus fier ni moins flegmatique. ». 46 DIALOGUES EXTRAVAGANTS De son même pas tranquille, de sa même allure pesante, de son même habit vert-bronze, du même sourire inaltérable et placide, de sa même face émerillonnée, — Van Koukeback s'en allait à la postérité, comme il serait allé manger uno saucisse de Francfort à la taverne, et se livrait aux caresses de la vogue parisienne avec la froideur du vieux David accueillant la vierge Abi- zaïg. Ni les folles nuitées, ni les soupers fins, ni les joyeuses fantaisies de la vie pseudo-artistique, ni le fumet des vins et des belles épaules, ni les cristaux, ni les nappes damassées, ni l'Opéra, ni les Bouffes, niThérésa, ni les démolitions, rien ne troubla, même une seconde, l'inconcevable sérénité de cet étrange oiseau de la Hollande, qui jusque-là n'avait pas mis une fois le bec hors des faubourgs de Rotterdam. Pour les prouesses de Gladiateur, pour le dôme des Invalides et les bras de la Ristori, pour cela, le reste et bien d'autres choses encore, le Hollandais avait toujours un même « peuh ! » un « peuh! » superbe, un « peuh! » dédaigneux et sonore qu'il lançait entre deux bouffées de tabac, en clignant ses yeux d'albinos et en avançant sa double lèvre inférieure. UNE NUIT AU LOUVRE 47 « — Qu'ont donc tous ces gens? — se disait Van Koukeback en allumant sa grosse pipe au bout de son maigre tuyau. — Qu'ont donc tous ces gens à m'aduler ainsi? Le même tableautin qui m'eût valu là-bas une poignée de main de notre bourgmestre , une choppe d'honneur offerte par le directeur du inusée, une aubade dans ma cour par la Société philharmonique, trois ou quatre cents gosiers à rafraîchir, — et des gosiers" de Rotterdam ! — me vaut ici de ridicules ovations. Depuis quatre-vingt-dix jours, les salons parisiens se disputent ma personne, comme les églises catholiques s'arrachent un morceau de la vraie croix. Les bonnes fortunes les plus excentriques n'ont cessé de m'obséder, et j'ai dû refuser par lassitude l'amitié d'un prince, les faveurs d'une favorite et les complaisances de tout un corps de ballet. Si j'ai le malheur de retenir une stalle au théâtre, les journaux ne manquent pas d'imprimer en tète du programme : * Le célèbre Van Koukeback assistera à cette ■ représentation. » Peuh!... ce peuple est fou! Ne peut-il pas se borner à trouver mon tableau admirable et à m'en commander de nouveaux? » Tl * Il advint cependant que Van Koukeback fut, quelque temps avant de quitter Paris, le héros iB DIALOGUES EXTRAVAGANTS d'une étrange aventure qui déconcerta son impassibilité hollandaise et lui fit rentrer à deux piedy dans la gorge ses insolents « peuh!... » d'autrefois. Van Koukeback, le dédaigneux, fut invité par le comte de Nieuwerkerke à passer la soirée au Louvre. Le Surintendant des beaux-arts ne lui envoya pas min de ces invitations imprimées comme on en adresse à la foule, non, il lui écrivit un billet aimable, fin, spirituel, irrésistible; un de ces billets enfin qu'il faut être à la fois artiste et grand seigneur pour trouver au bout de sa plume. Le Hollandais accepta, mais ce ne fut pas sans embarras; car il s'agissait d'un bal costumé, et le costume était de rigueur. Van Koukeback ne pouvait pas endosser le premier travestissement venu. La vogue impose des devoirs dont on ne saurait impunément s'affranchir. L'homme à la mode ne peut rien faire à la légère. Se mouche- t-il en public, il lui est interdit de se moucher d'une façon banale. Du haut de toutes les pyramides, quarante siècles le contemplent. Bien pénétré de cette idée, Van Koukeback se laboura UNE NUIT AU LOUVRE 4» la cervelle dans tous les sens pour trouver un déguisement digne de sa renommée. Il prit enfin le parti d'adopter le costume de quelque type populaire des galeries du Louvre, et, dans ce but, il parcourut les Musées pendant plusieurs jours avec le Worth du moment. Le gros homme n'osa pas choisir les attributs de Silène, qui lui parurent insuffisants. Le pourpoint de Charles I 01 ' lui eût convenu, mais Charles I er n'a jamais eu de ventre. Van Koukeback finit par adopter le costume de l'amiral Ruyter (1); puis, le fameux jour venu, une fois équipé de pied en cape, notre Hollandais partit pour le bal. Lorsque Van Koukeback arriva au Louvre, la fête était déjà fort animée. Il s'attendait à faire sensation et il ne produisit aucun effet. Le comte de Nieuwerkerke eut pour lui un sourire de première classe, un mot gracieux et une poignée de main, mais ne fut pas moins prodigue pour ses autres invités. Van Koukeback pataugeait inaperçu au milieu de ces llols de beauté, d'élé- gance, de célébrité, de distinction et de talent. (1) N" 257. Jordaens. 50 DIALOGUES EXTRAVAGANTS Il souffrait de se voir ainsi effacé, lui qui d'ordinaire prétendait souffrir d'un excès opposé. Le bal ne tarda pas à lui paraître froid, monotone, étouffant, insupportable, et il résolut de s'en aller. Voulant faire une sortie à l'anglaise, il ouvrit une première porte qui donnait dans un couloir, une seconde porte qui donnait dans un salon, une troisième porte qui donnait dans une galerie, une quatrième porte qui donnait dans une pièce obscure. Là il s'arrêta inquiet et voulut revenir sur ses pas, mais il ne retrouva pas son chemin. Honteux de s'être égaré, il perdit la tête, et à tâtons, ouvrant, fermant des portes par vingtaines, traversant des salons et des galeries immenses, montant et descendant des escaliers éclairés de loin en loin par quelque rayon de lune oublié, il arriva dans le Salon carré. Son cœur battait la chamade, ses oreilles étaient remplies de cloches, ses yeux d'étincelles, et il tomba presque sans connaissance sur une banquette. Ses regards, qui cherchaient à percer l'obscurité, ne tardèrent pas à être attirés par un point lumineux qui grandit et devint plus intense de seconde en seconde. D'autres étincelles jaillirent UNE NT1T AU LOUVRE SI de part et d'autre, les murs pétillèrent, et bientôt des Rembrandt, des Ruysdaol, des Claude Lorrain, des Ostade s'échappèrent des flots de soleil. Les Girodet, les Prud'hon, les Marot se remplirent de rayons de lune et de clartés d'étoiles. Les phares se reflétèrent dans les eaux agitées des J. Vernet, des Van de Velde et des Backhuisen. Les croissants étincelèrent sous les pieds des Vierges, et d'un paysage de Rubens (1), l'arc-en-ciel s'élança à son tour. De cet ensemble de lueurs si diverses résulta une clarté fantastique.inconnue des hommes. Une brise douce et pleine d'arômes se mit à courir dans les feuillages, et les oiseaux s'essayèrent à chanter. Van Koukeback, effrayé, stupéfait, se colla le »011g du mur. plus plat qu'une afflohe, n'osant ni avancer, ni reculer, ni rester, ni s'en aller. Un roulement se fit entendre dans le lointain, et bientôt parurent au bout de la grande galerie le Tambour républicain de Léon Cognet (2), le Tambour d'Angeli (3) battant le rappel, et der- r| ère eux les trois Anges de Sigalon (4) soufflant (1) M» 465. Uubon». (2) Plafond. (3) N» 41. Anjçeli. (d) 498. Sigalon. 52 DIALOGUES EXTRAVAGANTS l'air de « la Casquette » dans les trompettes du jugement dernier. Des. bâillements prolongés suivis de craquements répondirent à cet appel ; puis de tous côtés, petit à petit, tous les personnages que le génie des écoles italienne, espagnole, française et hollandaise, fit naître sur des toiles devenues immortelles, mirent pied à terre. .lUPITElt (1) éternue en descendant de son cadre. Atclium !... ISIS (2). Dieu vous bénisse ! JUPITER. Merci !... à charge de revanche. (A Charles I c *)(3). Vous êtes bien heureux de loger sur la cimaise. Nous avons là-haut une poussière de tous les diables... Atclium!... Don!... quand je commence à éternuer, j'en ai pour une demi-heure. CHARLES 1 er . Avez-vous remarqué cette petite brune qui travaille ici depuis hier? (1) N» 434. Rubons. (3) N° 142. Vau DjF*k. (2) Plafond du musùeégypt". UN1C NUIT AU LOUVRE 53 • JUPITER. Ne la pas remarquer serait de l'ingratitude : elle vient pour moi. CHARLES l". Allons donc.!... j'ai bien vu à la manière dont elle me lorgne qu'elle a su m'apprécier. Si elle tous copie, c'est que vous êtes un dieu sans conséquence, et qu'elle a peur de se compromettre en reproduisant mes traits. — Elle m'a fait un œil d'enfer, mon cher ami. JUPITER. Chariot, vous êtes un fat. Cette enfant ne pense pas à vous. (Charles V (1) i>asse au bout de la galerie.) François I er (2) court après lui. Sire, me permettrez-vous de vous faire les honneurs du Louvre ? CHA.RLES v. Je vous rends grâce, mon cousin. J'ai donne (1) X" 27ti. Gros. (2) » 27li. Gros. «4 DIALOGUES EXTRAVAGANTS rendez-vous à Marot et à Rabelais et vais les rejoindre de ce pas. FRANÇOIS i or . Permettez-moi, cependant... CHARLES V. Ah ! vous devenez fatigant à la fin. Gros a tenu à ce que vous me fissiez visiter les caveaux de Saint-Denis; je n'ai pas pu m'y opposer, mais cela dure depuis 1812, et j'en ai assez. VENUS (1), aux Grâces (2). Ah ça ! chères filles, d'où sortez-vous? EUPHROSINE. Nous sortons de chez le restaurateur. THALIE. Entendons-nous... de chez le restaurateur de tableaux. l'amour (3). Ce restaurateur est un impertinent. Vous êtes sales â faire peur. fi) N« S8T. Zustris. (3) N« 587. Zuetri». (2) N« 436. Rubem. UNE NUIT AU LOUVRE ss AGLAÉ. C'est le bitume, mon frère. LE FOU DE CHARLES V (1). Le bitume!... Cela apprendra aux Grâces à flâner sur les trottoirs de France. SAINT CHRISTOPHE (2), à Charles I" (3) et à Goliath (4). Vous n'oubliez pas, mes enfants, que c'est aujourd'hui que nous formons le bureau de notre club des Décollés. Je vais recueillir les votes pour la composition du bureau. J'ai lu l'autre jour par-dessus l'épaule d'un de n °s gardiens un fort bel article contre la peine de mort. BRUTUS JUNIOR (5). a SAINT PROTHAIS (6). CHARLES I er . La peine de mort a du bon. (!) N« 343. Moor. (2) N» 40H. Spadft. (3) N« 143. Van Dyck. (4) N» 347. Dan.deVolterre. (5) N* 321. Lethière. (6) N* 520. Le Sueur. M DIALOGUES EXTRAVAGANTS SAINT DENIS. Pouvez-vous dire une chose pareille!... CHARLES I". Entre nous, maintenant que c'est fait, je sais gré à cette mauvaise tête de Cromwell de m'avoir décapité. Mon ingratitude à l'égard de Strafford, la reddition de Bristol, mon attitude vis-à-vis du parlement, mes théories sur l'infaillibilité royale... tout cela me préparait une assez piteuse page dans l'histoire. Le martyre m'a réhabilité. GOLIATH. < Vous tenez donc à l'opinion publique, vous? — C'est moi qui m'en moque ! HOLOPHERNE (1). Ne dites pas cela, Goliath, vous y teniez tout comme un autre, quand vous fanfaronniez devant le camp d'Israël. GOLIATH. Je vous conseille de parler, ivrogne! SAINT JEAN-BAPTISTE (2). Messieurs!...'des hommes comme il faut!... (1) N« 21fl. Mmifrcdi. (2) N« 574. Tuunay. UNE NUIT AU LOUVRE 57 BRUTUS JUNIOR. Monsieur Holopherne, vous n'avez pas voté. IIOLOl'HERN'E. Voilà, mon ami. (Il lui remet un bulletin do vote.) Goliath a raison de m'humilier à propos de mon intempérance ; c'est elle qui m'a perdu. Mais, parole d'honneur ! messieurs, ce serait à refaire, je me risquerais. Ah! quelle femme, cette Judith ! Nahuchodonosor n'en avait pas de pareille en ses harems. (A Judith (1) qui passe.) Sans rancune, veuve Manassès. La seule chose que je ,te reproche, c'est d'avoir emporté ma tête dans le sac aux provisions. BRUTUS JUNIOR. Messieurs, voilà le résultat du vote. TOUS. Ecoutez!... écoutez!... BRUTUS JUNIOR. Dépouillement du scrutin : Président, — Mgr saint Denis. (Applaudissements prolongé!. Le premier évëquc de Paris salue, Sa tête tombe. Suint, Christophe la ramasse et la lui rend. — Sensation prolongée.) (!) N« 218. Manfredi. S8 DIALOGUES EXTRAVAGANTS BRUTUS JUNIOR. Vice-présidents : LL. MM. Charles I er et Cy- rus (1), de leur vivant rois d'Angleterre et de Perse. — Secrétaire du bureau : Thomas More, grand chancelier d'Angleterre (2). — Le bureau va se constituer immédiatement, salle des Cariatides. Le rapport sera imprimé et distribué. (La séance est levée à une heure du matin.) putiphar (3). Dites donc, Joseph, j'ai toujours votre manteau chez moi. Si jamais vous aviez envie de venir le reprendre, ne vous gênez pas, mon ami. JOSEPH, froidement. Je l'enverrai chercher par mon domestique, madame. putiphar. Insolent !... (Après un instant de réflexion.) Joseph ! est^il bien ce garçon ? (1) N° 433. Rubens. (2) N« 210. Holbein. (3) N« 559. Van der W«rfl. UNE NUIT AU LOUVRE M (La Vénus de l'Albane (1) s'habille sur une terrasse au bord de la mer. La Joconde (2) et la Madeleine de Nattier (3) sont assises à ses côtés.) LA JOCONDE. Je suis assez contente de l'hôtel du Louvre.Une seule chose m'exaspère ici, c'est d'être exposée sans cesse aux critiques des femmes d'à présent. Avez-vous remarqué avec quelle insolence ces créatures nous lorgnent ? VÉNUS. Cela fait pitié ! — J'ai toutes les peines du monde à garder mon sérieux en voyant comme elles sont badigeonnées. LA JOCONDE. Si c'est pour nous ressembler qu'elles se plâtrent delà sorte, c'est trop d'effronterie. VÉNUS. frites donc, Monna Lisa, on leur en donnera des maquilleurs comme l'Albane et comme d* Vinci ! (1) N« O. Albani. (2) N« 484. L. ds Vinci. (3) N° 382. Nattier. (10 DIALOGUES EXTRAVAGANTS I,A MADELEINE. Avez-vous vu, mes mignonnes, comme elles sont fagotées? VÉNUS. On n'a pas idée de cela ! Je payerais cher pour leur voir essayer mes toilettes. Celle, par exemple qui me valut la pomme à l'Exposition du mont Ida. Qu'elles consultent donc, au lieu de leur journal de modes, les statues que la Grèce m'a élevées : cela pourra leur donner à réfléchir. l'amour. Vous avez raison, chère mère, si ces dames veulent jouter, que ce soit à armes égales. Plus de fer, de haleines, de crin, de bois, de cuir, de carton... Ah ! que de mon temps, les choses se passaient mieux ! La femme est devenue l'accessoire de sa toilette, et le cavalier qui la promène ne voit en elle qu'un ressort destiné à mettre en mouvement un amas de chiffons. C'est immoral, parole d'honneur ! LA MADELEINE. Vous poussez les choses un peu loin, jeune homme. Il paraît qu'il existe maintenant un UNE NUIT AU LOUVKE fi * magistrat qu'on nomme... attendez donc... le... le... le... le Préfet de police, c'est cela, et ce Préfet ne veut pas qu'on sorte... à l'antique. l'amour. C'est scandaleux. LA MADELEINE. Les femmes pourraient du moins adopter quelque déshabillé galant dans le genre de celui-ci. (Elle s'ajuste devant un miroir.) LA JOCONDE. Ces mules à talons et ce peignoir de satin blanc ne sont-ils pas un peu galants pour une pénitente? LA MADELEINE. Bah!... pour s'être repentie, est-ce à dire qu'on sera moins belle, et « vertu » doit-il être , synonyme de « laideur»? Pour moi, j'estime qu'une belle vertu est plus appétissante et doit être plus encouragée qu'une vertu laide et crottée. Le beau mérite d'être honnête à quatre- vingt-dix ans ou à vingt ans avec des yeux louches, des dents malsaines et des guenilles! (A 62 DIALOGUES EXTRAVAGANTS l'Amour.) Petit, mets-moi une rose dans les cheveux. VÉNUS. Si jamais je me repens, je ne veux être habillée que par un peintre de l'école française. Ils ont une façon de comprendre le repentir tout à fait engageante. LA MADELEINE. Je vous recommanderai à Nattier si vous en venez là. FRANÇOIS 1 er , courant après Charles V. Sire, voulez-vous que je vous fasse les honneurs du Musée des Souverains? CHARLES v. Vous étiez moins assommant à Marignan, ma parole d'honneur ! (11 se sauve.) (Une grande agitation règne dans le Salon carré. r UNE NUIT AU LOrVEE 03 On fuit, on se presse, on se pousse, on crie... Los Pestiférés de Ja[fa{l) veulent entrer!) LOUIS XIV (2). A la porte !... à la porte !... MADAME RÉCAMIER (3). On ne va pas dans le monde quand on est dans cet état. MARIE LEC'/INSKA (4). Condé, débarrassez-nous de cette canaille. condé (5). A moi, mes braves de Lens et de Fribourg! BONAPARTE (6). Qui parle, de chasser mes vaillants de l'armée d'Égypte? CONDÉ. Moi! HENRI IV (7). Et moi, par la messe!... A moi, mes compa- (1) N° 274. Gros. (2) N« 475. Rigaua. (3) N° 160. David. (4) N« 577. Tocqué. (5) N° 92. Casanova. (6) N« 174. Gros. C) N» 394. Porbui. G» DIALOGUES EXTRAVAGANTS gnons d'Arqués et d'Ivry!... Ne voyez-vous pas que les dames se pâment? Messieurs, songez que c'est la guerre civile... Je vous conseille de parler : vous n'avez pas fait autre chose toute votre vie. A moi, mes braves troupes d'Eylau! venez défendre vos frères d'Egypte. (Encore tout couverts de neige, les vainqueurs de la coalition de 1807 arrivent au pas de course. Les Philistins frappés de la peste (.1) s'élancent de leur cadre et prennent fait et cause pour leurs confrères de Jaffa. Le Cuirassier (4), le Carabinier (5) et le Chasseur à cheval (6) de Géricault se mettent à leur tète. Vénus profite de la bagarre pour se trouver mal dans les bras de quelqu'un ; Suzanne (7) se met sous la protection des vieillards. Esculape (8) ne sait où donner de la tète. Il cause vivement avec Desgc- nelles (9) et Fagon (10), qui le traitent de «vieux routinier ». (1) Plafond d'Alaux. (6) N* 243.'Géricault. RICHELIEU (1). MARIE DE MÉDICIS (2). • BONAPARTE. (2) N» 443. Rubens. (3) N" 421. Poussin. (4) N« 244. Géricault (5) N« 245. Géricault (7) N° 4(M>. Santerro. (fi) N° 278. Guérin. (9) N* 274. Gros. (10) N» 306. .Touvenct. UNE NUIT AU LOUVRE 66 On va en venir aux mains quand Salomon (1) se précipite entre les combattants. Son grand air, sa réputation imposent aux plus acharnés. Il olïre un arbitrage.) HENRI III (2). Chargez-vous, de grâce, de mettre tout ce monde-là d'accord, que nous dansions une sarabande. (Salomon fait signe qu'il va parler. Il parle en effet pour offrir de couper en deux les épaves de l'armée d'Egypte. Quelques sifflets se font entendre. C'est que 2900 ans défraîchissent furieusement une idée. Bonaparte choisit saint Louis (3) pour arbitre. Tout le monde se presse autour du plus chrétien de nos rois.) LOUIS IX. Mes enfants, je ne demande pas mieux que de rendre la justice; on sait que j'ai toujours beaucoup aimé cela. Seulement, il me faut un chêne. Sans chêne je ne suis bon à rien. Je n'ai jamais rendu la justice qu'à l'ombre et je craindrais ailleurs de n'être pas digne de mon passé. (Tout le monde se rend dans la Foret de Ruy sdael (4). Saint-Louis s'assied au pied de son arbre favori.) (1) N° 422. N. Poussin. (3) Plafond do Blond.l. (2) N° «5(i. Inconnu. (4) N« 470. Ruysdael. 4. es DIALOGUES EXTRAVAGANTS LOUIS IX. Messieurs, Pardonnez-moi mon émotion. En présence d'un pareil auditoire, elle est facile à comprendre. Je m'attendais peu à siéger aujourd'hui, aussi n'ai-je pas préparé de discours de rentrée. Je ne sais si un intervalle de six cents ans dans l'exercice des pratiques de la justice m'a quelque peu rouillé, mais j'avoue que je ne me sens pas à mon aise. Peut-être allez-vous me trouver maniaque, messieurs, mais j'ai l'habitude des chênes de Vincennes, et cet arbre flamand ne m'inspire pas du tout. Je passe la parole à saint Pierre (1). C'est un homme de bon conseil. LE PARALYTIQUE (2), donnant le bras à la Femme hydropique (3). C'était bien la peine de nous faire marcher jusqu'en Hollande. (Ils sortent en clopinant du cadre de Ruysdael. La confusion est à son comble. Saint Pierre se (1) N° 284. L. deLaHyre. (3) N« 121. G. Dow. (2) N» 469. Restout. UNE NUIT AU LOUVRE C7 récuse. Par bonheur Noire-Seigneur a levé la main et les pestiférés seront guéris jusqu'à l'aube. L'armée d'Egypte exécute immédiatement une danse de caractère en signe de reconnaissance. Cette ébauche de débauche entraîne Terpsichore (1), des faunes et des nymphes (2). Plusieurs quadrilles sont aussitôt organisés. Henri 7//(3) donnant la main à Pmserpine (4), fait vis-à-vis à Putiphar (5) qui danso avec Hercule (6). Endymion (7) et Élisabeth d'Autriche (8) gambadent en face de Richelieu (9) et do madame Virjêe Le Brun (10). Dans la salle des États, la Kermesse (11) dcRuhens roule et déroule sa chaîne immense. Les Buveurs d'Ostade et de Teniers sont venus rejoindre leurs confrères. C'est de ce coté une effroyable cohue. On se trémousse, on se roule, on se presse. On s'em- brasseà bouche que veux-tu.Tandis que les cotillons voltigent, les corsages glissent le long des épaules. Les clievcux des danseuses ne savent ce qu'ils font; ils ont roulé épars et volent à tous les vents. Heureusement pour la morale que la fumée est épaisse et cache une pariie de tout cela. Pendant ce temps sainte Cécile (12) a organisé un concert dont voici le programme. (1) N« 561. Le Sueur. (2) N° 563. Van der Weriï. (3) N» 656. Inconnu. (4) N« 479. Schalken. (5) N» 559. Van der Werfï. («) N« 335. G. Reni. (7) N« 351. Girodet. (8) N« 108. Clouet. (9) riafond d'Alaux. (10) N« 82. V. Le lirun. (11) N« 462. Kubens. (12) N« 494. Zampieri. 68 DIALOGUES EXTRAVAGANTS PREMIERE PARTIE 1° Ave, Maria, chanté par......... sainte Cécile(I). 2" Schezzo du concerto en la bt':u\ol t pour la basse de viole, composé et exécuté par.................... Apollon (2). Dédié iv S. M. Marie do Médicis. 3° Marche du Stalhouder, exécuté pour la première fois par l'orchestre de Van der Venne (3). DEUXIÈME PARTIE 4" Romance, chantée par.......... EuTERrE (4). Premier prix du conservatoire du mont Parnasse. 5° Air de danse, exécuté sur la harpe et dansé par................... le roi David (5). 6° Air : Toi 'perdu mon Eurydice, chanté par................•.... ORPHÉE (6). Entre les deux parties une quête sera faite par Moïse (7) au profit des victimes des plaies d'Égypte.) (1) N» 494. Zampleri. (2) N" 436. lîuhens. (3) N° 545. Van der Vonne. (4) N» 558. Le Sueur. (5) N" 490. Zumpieri. (fi) N* 452. N. Poussin, (7) N° 41ti. N. Poussin. UNE NUIT AU LOUVRE 69 François 1 er , à Charles V. Voulez-vous, sire, que je vous fasse les honneurs du Musée Napoléon III ? CHARLES V. Ah! cousin... cela devient de la persécution. Si je vous tenais encore sous les verrous, je jure Dieu que vous n'en sortiriez plus. (Il se perd dans la foule.) ACTÉON (1) s'approche de Diane (2), qui cause avec Endymion (3). Dis donc, belle biche aux bois, si l'on t'avait changée en cerf quand tu contemplais Endymion sans voile, avoue que c'eût été bien fait. m DIANE. Mon cher ami, vous n'avez pas le sens commun, la rancune vous aveugle. Je ne faisais rien de mal, puisque personne ne me voyait. (1) N» 171. Cesari. (2) N- 171. Id. (3) N« 251. Girodet. Tp DIALOGUES EXTRAVAGANTS t LUCRÈCE (1) passe au bras de Caton (2). (A Endymion.) Ne pourriez-vous pas, monsieur, lorsque nous sommes entre nous, vous habiller un peu plus que cela? DIANE. Bégueule, va! — Si Sextus était ici, qui sait si tu ferais autant la prude ? MUTIUS SCÉVOLA, indigné (8). Oh! Diane!... pouvez-vous douter de Lucrèce? DIANE. Mettrais-tu au feu pour elle la main qui te reste ? (Mutius Scévola n'a sans doute pas entendu l'apostrophe de la déesse, car il s'éloigne sans répondre.) LE PETIT POUILLEUX (4), s'approchant des Treite [Gentilshommes de Velasquez (5). La charita, mes bons mouchias. (1) N» 23. Albano {d'après 1') (2) N« f>9. Le Brun. (3) N" 6fl. Id. (4) N° 551. Murillo. (5) N» 557. Velasque*. UNE XUIT AU LOUVRE 71 LES GENTILSHOMMES. Veux-tu bien aller te gratter plus loin, petit Savoyard 1 LE POUILLEUX, à Noé (1). Dites donc, père Noé, faites rentrer ces messieurs dans l'arche ! (Au bout de la grande galerie, à droite, — sur la piazetta, — les Batteleurs de Guardi (2) font leurs tours merveilleux, tandis qu'à gauche, le Marchand d'OrviélanÇâ) de Karel Dujardin appelle les pratiques, sans se laisser troubler par les lazzis que lui adressent les Fous de Mor (4), de Van der Venne (5) et du Titien (6). Scaramouche parade, Arlequin chatouille sa guitare aux applaudissements de Marie de Mé- dicis à laquelle ces divertissements rappellent les bords de l'Arno. Les Cavaliers de Salvator llosa(7) encore tout sanglants sont descendus de cheval, les gamins d'Ostade ont fait l'École (8) buissonnière, les multitudes de Breughcl ont abandonné la nalaille d'Arbelles (9), laissant Darius et Alexandre aux prises. Tous se pressent à l'envi devant les tréteaux. fl) N» 490. Snyders. m N» 221. Guardi. ri) H« 213. Karel dtt Jardin. (4) N" 343. Mor. (5) N" 515. Van der Venno. (6) N" 103. Caliari (L. Vc- rouùsc). (7) N° 360. S. Rosa. («) X" 370. A. Van Ostade. (9) N" 00. Breughcl de Velours. 72 DIALOGUES EXTRAVA<:ANTS Pendant ce temps, sur la Pince Nauone (1) s'achèvent les illuminations préparées par Panini, et la Procession du Doge (2) se rend à Saint-Zacliarie. D'instant en instant la fête devient plus animée. Les Arbalétriers d'Amsterdam (3) s'exercent dans une des allées du Paradis (4). Un jeune enfant ailé a, sur sa tête, la pomme fatale, et la compagnie s'évertue à atteindre ce but sans blesser l'Amour. Les juges choisis par Van (1er Ilelst sont prêts à distribuer les prix. Tous les cabarets, toutes les tabagies de l'école hollandaise sont encombrés. Sur la Plage de Scheve- ninrjen (5) se promène le prince d'Orange dans son carrosse à six chevaux. Son Altesse, guidée par J. Vernet, se propose de visiter avant le jour les principaux Ports de France (6). Les causeries deviennent plus intimes, les duos amoureux s'improvisent de tous cotés. Les couples disparaissent dans les clairières tracées par ïïob- béma (7) ou sur les routes sinueuses de Huys- duel (8) et de Bolh d'Italie (9). Un train de plaisir s'organise et voilà que de larges affiches se posent sur tous les piliers.) (1) N" 287. Panini. (2) N- 221. Ourdi. (3) N» 197. Van der Helst. (4) N° 448. N. Poussin. (5) N° 536. A.Van de Velde. ((>) X"" 592-630. ,7. Vernet. (7) N° 205. Jlobbema. (8) N" 470-475. Uuvsdaol. (9) N" 43. Both d'Italie. UNE NUIT AU LOUVRE 73 VOYAGE A CITHÈRE (1) COMPAGNIE WATTEAU BILLETS D'ALLER ET RETOUB (Vénus est rrn bureau; on s'arrache les billets. La Courtisane de Sigalon (2) reçoit l'argent. Les dames accompagnées d'un cavalier voyagent gratis. Les militaires payent demi-place quand on les tient sur les genoux.) ESCCLAPB (3), à plusieurs bacchantes qui viennent de danser. Prenez garde, mes filles, n'allez pas de ce côté de la galerie pendant que vous êtes en nage. Il vente à décorner un faune. Ruysdael a déchaîné un ouragan terrible sur les Digues de la Hollande (4), et une embarcation vient de chavirer il) N" 649. Watteau. (3) N" 278. Guérin. (2) N" 499. Sigalon. (4) N" 471. Ruysdael. 5 74 DIALOGUES EXTRAVAGANTS dans un des cadres de Backhuisen. Nous aurons de l'eau demain. LE CUIRASSIER de Géricault (1). Vous avez raison, docteur. J'ai ce soir un diable de cor qui me fait damner. ATALANTE (2). Oh ! l'affreux petit vieillard qui trotte là-bas, une lanterne à la main ! MÉLÉAGRE (3). Quoi ! vous ne reconnaissez pas Diogène (-4) ? Voilà plus de deux mille ans qu'il cherche « un homme. » MINERVE (5), dédaigneusement. Un homme!... quelque chose de précieux pour autant courir après. MÉLÉAGRE. N'en dégoûtez donc pas les autres, déesse, si vous n'en voulez pas. (Appelant.) Diogène 1... Hé! Diogène !... (1) Y» 244. Géricault. (2) N» 163. Van (1er Eaes. (8) N" 163. îd. (4) N" 453. N. l'ousHi». (5) N" 444. Rubens. UNK NUIT AU LOUVRE DIOOÈNE. Quoi? MÉLÉAGRE. As-tu été plus heureux ce soir? DIOGÈNE. Ne m'en parlez pas ! Il n'y a que moi pour avoir une aussi mauvaise chance. Je croyais avoir enfin trouvé l'homme de mes rêves. Jamais type plus parfait ne s'était révélé à moi. Intelligence, droiture, vertu, abnégation, génie, enthousiasme, raison, courage, beauté, force, sang-froid, élégance, énergie, persévérance, charité... que sais-je?... Aucune vertu, aucun cliarme ne lui faisaient défaut. Et quand je demandai : — « Quel est cet homme? * — On me répondit : — « C'est un Dieu. » — Ces choses-là sont faites pour moi. MÉLÉAGRE. Et tu te remets en quête ? DIOGÈNE. Il le faut bien! Je paye cher, allez! les deux ou trois mots que l'histoire m'a prêtés. Ji DIALOGUES EXTRAVAGANTS MÉLÉAGRE. Au revoir, pauvre Juif errant de la philosophie. Continue tes voyages de découvertes. DIOGÈNE, vivement. Adieu!... Je viens de voir là-bas un visage inconnu... courons!... (Il met sa lanterne sous le nez d'un passant.) Ton nom? LE PASSANT. Hermaphrodite !... diogïone, découragé. Je joue de malheur!... BONAPARTE (1), à Napoléon I" (2). Vous avez eu tort, sire, de vous livrer aux Anglais. Je vous ai prévenu bien des fois que vous n'auriez pas de plus mortels ennemis. Alexandre vous eût mieux traité. NAPOLÉON, lui offrant une prise. En usez-vous? (1) N" 274. Gros. (2) N° 275. Gros. UNE NUIT AU LOUVRE 77 BONAPARTE. Non, merci, pas encore. Après Wagram. (Des cris interrompent cette causerie intime. On se bat à l'entrée du Salon carré. Trois Femmes poursuivent Hercule (1) : ce sont les Grâces (2). Le fils d'Alcmène a un œil en sang:) AGLAÉ. Je t'apprendrai à me prendre la taille, propre à rien!... Tu croyais avoir affaire à quelque Déjanire? EUPHROSYNE. On t'en fricotera des filles comme nous. (Elle lui casse trois dents.) HERCULE. Voulez-vous bien me laisser tranquille ! Je le dirai à Jupiter. THALIE. Va le lui dire, capon ! et ne te frotte plus aux femmes de Rubens. (1) N« 335. Guido Reni. (2) N» 438. BubenB. 7H DIALOGUES EXTRAVAGANTS (Hercule poursuivi par les gamins de l'École d'Os- tade se perd dans la foule.) LE FOU DE CHARLES V (1), à saint Michel (3). Dis donc, saint Michel, est-ce que tu vas passer toute la soirée sur une jambe ? l'archange. Je ne sais comment faire. Si je m'en vais, Satan fera, le diable, et j'ai une crampe dans le mollet. LE FOU. Veux-tu que je te remplace un moment? l'archange. Toi ? Quelle drôle d'idée ! (Le Fou saute sur le dos de Satan et s'y assied. L'Archange met pied à terre.) l'archange. Ouf! Tu me promets de ne pas bouger, au moins? (1) X» 343. Mir, (2) N* 382. RafTnelloSMixio. UNE NUIT AU LOUVBE 79 LE FOU. Parole d'honneur. (Saint Michel s'éloigne.) SATAN. Dis donc, l'ami, tu as l'air d'un bon enfant; veux-tu que nous allions boire ensemble? J'ai le gosier desséché. LE FOU. Merci; je viens de mordre à la Grappe de la Tare promise (1), qu'on portait du tableau du Poussin sur celui de Véronèse pour le dessert de Notre-Seigneur. SATAN. Ne vois-tu pas d'ici ces Femmes qui sorten t du baill (2) ? Allons les surprendre. L1C FOU. | La belle merveille! et le diable est-il si novice qu'il prenne plaisir à ces contemplations? J'estime que la femme n'a de prix qu'habillée d'illusions. Le noyau vaut-il l'écorce? (1) N° 450. N. Poussin. (2) N* 386. Poelenburfç. HO DIALOGUES EXTRAVAGANTS SATAN. Mon menton me brûle ; allons chez le Barbier de Meel (1) nous faire accommoder. LE FOU. Pour ceci, j'y consens. Rien n'est aussi intéressant à suivre que les progrès d'une belle perruque sous les doigts d'un artiste habile. Tantôt les cheveux floconnent sous le peigne comme l'écume sur la bière de Flandre; tantôt, imprégnés de pommade, ils s'aplatissent sur un front niais. La raie s'allonge comme une allée sablée entre deux plates-bandes luisantes qui ont gardé l'empreinte du râteau. D'autres fois, les cheveux se tordent sur la nuque d'une belle créature. Ah! les plus maîtres d'eux-mêmes ne peuvent regarder cela six secondes sans en venir aux baisers. Il est évident que si la joie réside sur terre, c'est dans une mèche de cheveux qu'elle s'est blottie. Allons chez le barbier de Meel ! (Le diable ut lu fou s'en vont bras dessus bras dessous. Un rayon do soleil traverse la fenêtre ouverte par Rembrandt dans VAtelier de menuisier (2) et vient éclairer les fleurs tressées par Zampiéri autour du (1) N» 3UH. Me«l. (2) N" 410. Rembrandt. UNE NUIT AU LOUVRE 81 Char de l'Amour (1). Des papillons, des oiseaux, des insectes s'échappent des toiles d'Abraham Mignon (2) et viennent, en bourdonnant, sifflant et gazouillant, se poser au soleil. Deux pinsons chantent sur le haut du cadre. Les Vierges sont réunies dans le Salon des Sept- Cheminées. La Vierge au Voile (3) berce son Jésus, la Belle Jardinière (4) conte au sien une histoire qui le ravit, la Notre-Dame (5) caresse son enfantelet qu'adore sainte Elisabeth, ht Vierge aux Anges ((5), la Vierge aux Rochers (7), la Vierge au Chapelet (8), la Vierge aux Donateurs (9), la Vierge aux Cerises (10)... cent vierges sont là, prodiguant leurs soins à leur divin Enfant. Chaque Jésus a son Saint Jean, chaque Saint Jean a son Agneau, et, miracle sans pareil, cent Christ sont réunis, guérissant d'un geste ou d'un regard leurs adeptes martyrisés. Les flèches de Suint Sébastien (11) sont éparses autour de lui; Sainte Catherine d'Alexandrie (12") foule aux pieds la roue qui l'a déchirée. La Madeleine est souriante et les Apôtres consultent le Sauveur sur les points de dogme qui leur paraissent avoir besoin d'être éclaircis.) — Sainte épouse, — dit Joseph à la Mère de (1) N» 329-331. Ah. Mignon. (7) N° 482. L. rlo Vinci. (2) K« 329-334. Id. (8) X„ 517. Mnrillo. (3) N° 37fi. R, Sanzio. (9) N" 137. Van Dyck. (4) N» 375. Id. (5) N" 377. Id. (fi) V 174. Cimubue. (10) N" 13B. A. Carrucci. (11) N° 139. Van Dyck. (12) N" 459. Le Titien. 5. R3 DIALOGUES EXTRAVAGANTS Dieu, — ne voudriez-vous pas voir un peu San- zio qui yous a faite si belle, et le remercier de sa dévotion pour vous? — De tout mon cœur, — répond la bonne Dame. — Va, — dit saint Joseph à saint Jean-Baptiste, — va, et nous ramène notre peintre préféré. (Raphacl (1) ne tarde pas à entrer dans la salle. Il est aussitôt entouré de Vierges.) — Sanzio, retouche-nous! — lui disent-elles. — Regarde comme je suis laide, dit la, Vierge de Cimabue (2) ; — mon teint est verdâtre comme la malachite, retouche-moi. — Profaner l'œuvre d'un de nos plus anciens maîtres! y pensez-vous, sainte Mère ! — Vois mes cheveux roux, Raphaël, — dit la Vierge de Solari (3). — Ne peux-tu pas changer ma coiffure ? Retouche-moi ! — Toucher à l'œuvre d'un camarade ! Je ne le puis, Mère divine, et d'ailleurs le roux vous sied si bien! (1) N" 38.Î. R. Sanzio. (ii) N* 174. Cùuabue, (3) N" 403. Solari. UNS m it ai i.ouvije V — Prenez garde, nia mère, — dit le Christ à la Vierge de Fra Giovanni (1). On vous a fait des plis si pointus et si coupants que vous éraillez toutes les boiseries. M. de Nieuwerkerke ne sera pas content. LA SAINTK ANNE (2) «le Léonard do Vinci à sa fille, qui est sur ses genoux. Ma chère fille, levez-vous un peu. Voilà quatre cents ans que vous ne quittez pas mes genoux. C'est une fort mauvaise habitude que vous a donnée là Leonardo da Vinci. Je ne suis plus jeune, tant s'en faut! et vous n'êtes plus d'âge à vous faire dorloter de la sorte. Une grande fille comme vous n'a-t-elle pas honte ? et pour peu que Jésus prenne son mouton dans ses bras et que vous preniez votre Jésus dans les vôtres, comme vous paraissez vouloir le faire, qu'est-ce que je vais devenir, bon Dieu! (te dialogue suivant s'engage à quelques pas de la fenêtre par laquelle Charles IX a tiré sur les Huguenots.) (1) N" ?14. Fra Giovanni, (2) N° 481. L. de Vinoi. 84 DIALOGUES EXTRAVAGANTS CATHERINE DE MÉDICIS (1). Je vous soutiens que la Saint-Barthélémy était nécessaire et que cette mesure fut essentiellement libérale. ÉRASME (2). C'est trop fort, par exemple ! HÉRODE. Mais oui, mon cher, Sa Majesté a raison. Vous passez votre vie dans les nuages, vous autres philosophes, et ne comprenez rien à la pratique gouvernementale. ÉRASMB. Ne remarquez-vous donc pas que les peuples se modifient de siècle en siècle? Ils étaient chenilles de votre temps, les voilà chrysalides, ils seront papillons. CATHERINE DE MÉDICIS. Vous n'êtes bon qu'à faire des phrases. HÉRODE. Nous purgions la société, de temps en temps, avant Jésus-Christ, et les choses n'en allaient pas plus mal pour cela. (1) N°134.Clouet(ccolodu). (2) N" 208. Bolbein. UNE NUIT AU LOUVRK 85 CATHERINE DE MÉDICIS. Les nations ne sont pas des pensionnats de demoiselles, et.... ÉRASME. Brisons là, je vous prie ; nous n'avons aucune chance de tomber d'accord. Ne disiez-vous pas que la Saint-Barthélémy est une preuve des tendances'libérales de votre Charles IX? CATHERINE DE MÉDICIS. Certes! Contre qui étaient tournées les arquebuses catholiques dans la nuit du 24 août 1572? ÉRASME. Contre la plus vaillante noblesse du monde ! CATHERINE DE MÉDICIS. Vous voyez bien!... Et qui nous a prêté main- forte? ÉRASME. Le peuple le plus féroce de la terre. CATHERINE DE MÉDICIS, triomphante. Ah! le peuple était avec nous... Je ne vous l'ai pas fait dire. Vous voyez donc, bien que cette Sainte-Barthélémy tant décriée répondait à un M(i DIALOGUES EXTRAVAGANTS besoin populaire, et que Charles IX fut un souverain démocratique ! ÉRASME, exaspéré. Vous me faites pitié. HÉRODE. Ne répondez pas à cet illuminé, cara mia. Vous ne ferez jamais comprendre à ces brutes la nécessité de la Saint-Barthélémy. CATHERINE DE MÉDICIS. L'urgence du massacre des Innocents. Ah ! Hérode ! HÉRODE. Ah ! Catherine !... CATHERINE. Pourquoi la destinée ne nous a-t-elle pas placés sur le même trône? — Nous aurions empêché la Ligue. LE FOU DE CHARLES V. Je le crois pardïeu bien! La France eût été 'déserte. (Une jeune fille passe. A son corsage s'effeuille une rose (1).) (1) N* 263. Greuze. UNE NUIT AU LOUVRE UNE SABINE (1). Bonsoir, la cruche. LA JETJNE FILLE. Bonsoir, madame. EUROPE (2). Dis-moi, petite, qui a fêlé ton cruchon ? LA JEUNE FILLE. Un passant passait. — « La jolie cruche vous avez là ! « — m'a-t-il dit. — « A votre service, » — ai-je répondu. Il me l'a prise et me l'a cassée. DKJANIRE (3). Tu as dû être hien désolée, quand cet accident est arrivé? LA JEUNE FILLE. Ni satisfaite ni désolée. Les cruches sont cassées tôt ou tard. EUROPE. Ta mère te malmènera, sans doute. (1) N° 149. David. (2) N" 533. Inconnu. (3) N° 373. (ï. R*ni. HK DIALOGUES EXTRAVAGANTS LA JEUNE FILLE. Elle aura donc oublié qu'eu sa jeunesse elle n'a pas eu la main plus heureuse. LA COURTISANE DE SIGALON. Que t'a donné le passant en échange de ta cruche ? LA JEUNE FILLE. Il ne m'a rien donné, madame. LA COURTISANE. Rien? — Tu n'es qu'une niaise. Bonsoir, la cruche. LA JEUNE FILLE. Bonsoir, mesdames. (Deux heures viennent de sonner, on dispose tout pour le souper. La Cuisinière de Gérard Dow (1) part pour h Marché aux herbes d'Amsterdam (2). Elle marchande un lièvre pendu à l'entrée d'une échoppe, tandis que la bourgeoise va faire ses emplettes à l'Epitié re de Gérard Dow (3), à la Marchande de poissons d'Os- tade (4) et au Marchand de gibier do Miéris (5). Le (1) N° 125. Gérard Dow. (2) X« 292. Metsu. (3) X" 123. Gérard Dow. (4) N° 371. A. Van Ostado. (5) N° 327. Miéris. UNE NUIT AU LOUVRE 89 Marché aux poissons de Boudewyns (L) est encombré. Aijnr (2), qui s'est empressée de quitter le désert, marchande un turbot magnifique qu'elle se propose d'accommoder à la sauce piquante, pour dédommager Ismacl de son jeûne infiniment trop prolongé. Les tableaux de Wienix (3) sont dévalisés. Les fruits et le gibier entassés par Fyt (4), par Chardin (5), par Van Iluysum (6), par Snyders (7), sont insuffisants et les Anges de Murillo (8) ne savent plus où donner de la tète. Us vont, viennent et reviennent dans leur cuisine, surveillant d'un œil inquiet leurs fourneaux sur lesquels fument les casseroles. La Cuisinière de Pierre de Hooch (9) et celle de Miéris (10) sont cependant venues leur donner un coup de main. Elles épluchent, grattent, taillent, lavent et fricassent de leur mieux. Lêda (11) suit d'un œil inquiet la cuisinière de Metsu (12), qui plume un cygne pour le. souper de In famille d'Adriaan van Ostade (13).) LA BELLE HÉLÈNE. « — Prenez garde, ma bonne!... Ne craignez- vous pas de plumer mon père?... » (1) N° 46. lîoudewyns. (2) N» 226. Lanfranchi. (3) N» 554. Wienix. (4) N" 177-178. Fyt. (5) N»' 96-102. Chardin. ((>) N" 237-238. Van Huy- lum. (7) X- 494-495. Snydsrs. (8) N» 550 bis. Murillo. (9) N» 223. P. de Hoooh. (10) N« 328. Mieris. (11) N° inc. Undon. (12) N» 297. Metsu. (13) N» 369. A. Van Ostade. 90 DIALOGUES KXTKAVAGANTS (De tous côtés les tables se dressent. Paul Véronèse et sa femme surveillent à la fois les préparatifs qui s'achèvent chez Simo7i le Pharisien (1), à Emmaiis en Judée (2) et à Cana en Galilée (3). On a lancé beaucoup d'invitations pour ce dernier repas. Les noces seront brillantes. Noire- Seigneur, la Vierge Marie, — don Alphonse d'Avalas, marquis de Guasl et la marquise de Guasl, — Elâo- nore 4'Autriche et François I er , Marie d'Angleterre et Soliman 1", — Victoire Colonna, marquise de Pes- cairr, et Charles V, — le Tinlorel, te Titien, le Dassan Benedello Caliari et cent autres dont les noms m'échappent ont promis de signer le contrat et de prendre part au repas. En effet, à deux heures et demie tous les convives ont pris place, et voilà que Dacchus (4) qui passait par là cherche à ameuter les passants.) — « Oh ! les tristes buveurs ! — dit-il. — Le dernier de mes satyres sécherait ces pots et ces bouteilles en un instant. Je parie qu'avant une heure tout le vin qui est ici m'aura passé par le gosier sans que j'en demeure moins ingambe. » (Jésus en souriant accepte le défi, puis il fait approcher six vases de pierre d'une contenance de dix hectolitres que l'on avait remplis d'eau avant le repas. Dès la première jarre, Bacchus roule entre les jambes de Véronèse. (1) N° 104. Véronc's», (2) N« 107. ld. (3) N° 103. Voroni'so. (4) N" 485. L. da Vinci. UNE NUIT AU LOUVRE 91 Silène prend son nourrisson par les épaules, Pan (1) le prend par les jambes, et tous deux l'emportent, au milieu des huées de la foule. Les faux dieux ne se relèveront pas de cet échec. Lconardo da Vinci dispose treize couverts pour la Ci'.ne (2), tandis qu'autour d'une table copieusement servie, une famille de Hollande à la trogne écarlate, fôte les Rois (3). Plus loin des seigneurs et des dames de la cour de Louis XV dînent sur l'herbe après une journée de chasse (4). La pieuse bourgeoise de Chardin fait réciter à ses filles leur Brnedicitc (6), pendant que les Bohémiens de Bourdon (6) préparent en plein air leur maigre souper. De tous côtés on demande des cabinets particuliers. L'Enfant prodigue (7) faute d'en trouver un, fait ripaille devant une auberge avec deux courtisanes. Il tue le faisan truffé en attendant le veau paternel. Lolh (8) n'a malheureusement pas été plus heureux. Pages, laquais, servantes, officiers, valets, échan- sons, affranchis, maritornes, maîtres-queux, marmitons, esclaves, etc.,— vont, viennent et se démènent. Les vins ont illuminé tous les visages, adouci toutes les rancunes, rapproché toutes les distances, mis toutes les vérités à nu.) (1) N» 70. Taul Tiril. (5) tf. 99. Chardin. (2) N" 486. L. da Vinci. (6) N° 45. liourdon. (3) N° 255. Jordaens. (7) N" 512. Da Teniers. (4) N° 329. C. Van Loo. (8) N° 425. Kuben». 92 DIALOGUES EXTRAVAGANTS BRUTUS, à ses fils. Vous ne m'en voulez pas, au moins, mes chers petits ? BRUTUS FILS CADET. Vous en vouloir!... et de quoi, papa? BRUTUS PÈRE. Mais... de votre supplice. BRUTUS FILS AINÉ. Bah!... Nous n'avons pas eu plus tôt la tète tranchée que nous n'y pensions plus. BRUTUS PÈRE. A votre santé, mes petits. BRUTUS FILS. A la vôtre, papa. (Des clameurs se font entendre du côté de Cana. Une quinzaine de malheureux au visage livide, aux membres décharnés, guidés par un nègre gigantesque, ont fait irruption dans le Salon carré et se sont rués sur le souper. Ce sont les Naufragés de la UNE NUIT AU LOUVRE °3 Méduse (1). Les pauvres affamés se jettent sur les plats, en dépit des conseils du chirurgien Savigny, leur compagnon.) VÉRONÈSE. Voulez-vous bien vous en aller vagabonds ! Vous allez tout briser ici. M. CORRÉARD. Nous nous soucions bien de ta vaisselle. Il y a douze jours que nous n'avons mangé. CHARLES V. Tas de canailles!... entre-t-on ainsi chez les gens sans se faire annoncer? l'aspirant de marine coudin. Je vais t'apprendre à nous appeler canailles. (Le Sauveur a levé la main : tout s'apaisn. M. Cor- réard prend place à sa droite, M. Savigny s'assied à la gauche de la bonne Vierge. (1) N° 242. Géricanlt. 94 DIALOGUES EXTRAVAGANTS L'exemple donné par Notre-Seigneur est aussitôt suivi et l'on s'arrache les débris de la frégate la Méduse.) ÉLÉONORE D'AUTRICHE (1) à Soliman I" (2). Veuilles me passer cette carafe, je vous prie. Je donnerais bien des choses pour un verre d'eau glacée. SOLIMAN I er . Vous allez on avoir à l'instant, madame. (A un page.) Petit, va jusqu'à Eylau et prends sur le champ de bataille de la glace pour la reine. (Homère (3) vient chanter devant un cabaret flamand. Il s'accompagne sur la harpe. Les Aveugles de Jéricho (4) le suivent en nasillant la complainte du Juif errant.) HOMÈRE. Laissez les enfants à leurs mères, Laissez les ro-ze-zo rosiers. (1) N" 103. Vérone s*-. (2) Id. (3) Plafond de M. Ingrw. (4) N° 426. N. Poussin. UNE NUIT AU LOUVRE 95 LE GARÇON. Allez plus loin... on ne chante pas ici. HOMÈRE. Fils de bourreau, bourreau moi-mOme Je me suis vu réduit, hélas! A quitter un métier que j'aime Vu qu'les affaires ne vont pas. (Le garçon chasse Homère ù coups de torchon.) TOBIE fère (1) et BÉLISA1RE (2), chantant. Quand vous verrez tomber, tomber les feuilles mo-o-ortes, Si vous m'avez aimé, vous... LE GARÇON. Ah ça ! vous n'allez pas bientôt finir avec vos chansons à porter le diable en terre ? Tous les aveugles se sont donc donné rendez-vous ici? Allez, allez, vous devez savoir que la mendicité est interdite dans toute l'étendue du Louvre. CHARLES 1" entre furieux dans la cuisine des anges. Quelle atroce cuisine nous avez-vous faite là? — N'avez-vous pas quelque pudding, quelque roast- beef à me donner? (1) N« 515. Le Sueur. (2) N« 152. David. 96 DIALOGUES EXTRAVAGANTS PREMIER ANGE. Nous n'avons rien de cela, sire. CHARLES 1 er . J'ai été si mal traité pendant ma captivité que je me faisais une fête de ce souper, et voilà que vos fruits empoisonnent la térébenthine, que vos ragoûts sentent l'huile à plein nez. DEUXIÈME ANGE. Votre Majesté oublie que nous sommes des anges espagnols et que d'ailleurs les peintres font tout à l'huile. (Quatre heures sonnent; la grande orgie commence. Les saints personnages s'éloignent en se cachant la face. Le Crime de Prud'hon (1) trinque avec la Justice. Le meurtrier allume une pipe à la torche de la Vengeance. Le cadavre lui-même a tant bu qu'on se demande si ce n'est pas du vin plutôt que du sang'que bavent ses blessures. Cimon (2), las du laitage que sa fille lui prodiguait (1) N° 459. Prud'hon. (2) N° 4. Bachelier. UNE NUIT AU LOUVRE 97 dans sa prison, se rattrape et tient tête au nègre de la Méduse. Ence (1) ronlle entre les bras de Didon indignée. Partout on chante, on danse, on boit. Les lèvres appellent les lèvres; les bras se tendent amoureusement et se referment dès qu'ils ont saisi une proie. Qui a dénoué ces chevelures? qui a fait tomber ces ceintures 1 ? qui a brisé ces agrafes, rompu ces liens? qui a guidé ces groupes enlacés qui se perdent dans l'ombre des paysages? qui a lassé ces bacchantes, énervé ces courtisanes? qui a rendu ces chairs moites et frissonnantes! qui a allumé tant de désirs, rendu les yeux humides et les lèvres impatientes? — C'est ce Baby à l'air candide qui conduit la grande ronde, la ronde amoureuse, la ronde terrible, la ronde sans fin. Héros, bacchantes, rois, enfants, savants, buveurs, fillettes, guerriers, courtisans, courtisanes, sorcières, esclaves, forment autant d'anneaux d'une chaîne immense qui. tournoie, hurle et bondit. Les chants de toutes les contrées et de tous les siècles, les cris les plus sauvages, se croisent dans l'air sans souci des discordances.) — Fuyons ! — se dit Van Koukebach. — Le vertige me prend, je me sens entraîné. Si je ne pars pas, Dieu sait ce que je deviendrai ! (1) N° 281. Guérin. ■ DIALOGUES EXTRAVAGANTS (Il ouvre une porte qui se trouve près de lui et s'élance, sans souci du but; mais il s'arrête aussitôt, car l'obscurité est profonde. La nuit lui paraît d'autant plus noire que les salons qu'il vient do quitter étaient éblouissants de clarté. Van Koukeback avance à tâtons, uniquement préoccupé de mettre le plus d'espace possible entre la bacchanale et lui. Des clameurs confuses arrivent encore à ses oreilles, mais bientôt elles s'éteignent et sont remplacées par des chants harmonieux. C'est la phalange sainte qui a fui le tumulte et qui, pour empêcher les bruits de l'orgie de parvenir jusqu'à elle, entonne des cantiques et des chants sacrés. Le peintre continue son chemin au hasard. Bientôt il n'entend plus que le son de ses pas. La lune ne ménage pas ses rayons; tantôt ils tombent d'aplomb par les plafonds vitrés, tantôt ils descendent obliquement sur les parquets et étendent devant chaque croisée de larges tapis de lumière. Van Koukeback s'arrête tremblant à l'entrée d'une galerie qu'il n'a pas de peine à reconnaître. Il est dans le Musée des Souverains. Ce qu'il voit lui rend le vertige. Il entend les battements de son cœur, son sang secoue ses artères, son gosier se dessèche, la sueur perle sur son front. Dans le fond do la galerie, de grandes figures blanches UNE NUIT AIT LOUVRE H vont et viennent. Les plis de leurs vêtements font entendre en se heurtant un cliquetis étrange, leurs pas font craquer le parquet et la lune leur prête des clartés sinistres. Van Koukeback se demande s'il ne se trouve pas en présence de la famille de la statue du commandeur. Si la peur tient notre Hollandais à la gorge, la curiosité le tient aussi, et cette dernière est la plus forte. Il avance doucement, rasant les murailles, évitant les stries lumineuses tracées par la lune. Au détour d'une porte il se trouve nez à nez avec la statue de Yllcrmnphrodite (1). Son pied botté a heurté le pied nu du fils d'Hermès. Van Koukeback se confond en excuses, mais l'amant de Salmaeis ne l'entend pas et continue à examiner les curiosités rangées dans les vitrines. Il reconnaît alors d'autres marbres célèbres qui circulent de tous côtés, mais aucun d'eux ne paraît l'apercevoir.) hermaphrodite à Mercure. Père, voulez-vous satisfaire un caprice de votre enfant? mercure (2). Cela dépend, cher petit, car depuis votre (1) N° 461 du catalogue. (2) N" 263. 100 DIALOGUES EXTRAVAGANTS aventure avec Salmacis, vous avez des fantaisies on ne peut plus variées. De quoi s'agit-il? HERMAPHRODITE. Plusieurs de mes amis et moi, nous voudrions contempler de plus près les objets contenus dans ces vitrines. Vous êtes le dieu des larrons, cher père, et sous vos doigts toutes les serrures s'humanisent. MERCURE. S'il ne s'agit que de forcer quelques gâches et de décrocher quelques pênes, j'y consens. Mais vous remettrez tout en place avec soin ? ANTINOUS, en Hercule (1). Nous vous le promettons. (Mercure touche les serrures. Les portes s'ouvrent et les statues se précipitent sur les trésors contenus dans les vitrines.) Antinous met la main sur le chapeau de Napoléon I er . Ah ! le drôle de petit chapeau ! VÉNUS GÉNITRIX (2). Mets-le donc sur ta tête. (1) N" 234. (2) N" 46. UNE NUIT AU LOUVRE loi ANTINOUS. Dieux! qu'il est lourd!... Jamais je ne pourrai... (Il le pose avec peine sur sa tête, son poids est tel que le favori d'Adrien courbe le front et fléchit les genoux.) Que veut dire ceci? ALEXANDRE (1). Ne jouez pas avec cela, mon petit ami. Con- .tentez-vous de la peau de lion dont vous vous affublez en l'absence d'Hercule. Ce chapeau est celui d'un mien collègue. Son ombre épouvantait le monae, et vous n'êtes pas le seul auquel il ait fait ployer les genoux. (Mnrs (2) s'empare de l'épéc de Cliarlemagne, lier- cuir (3) endosse l'armure de François I" et le (Un- iHrdeur{4) celle de Henri III. Diane (5) essaye en vain de ebausser le soulier de Marie-Antoinette. Tandis qu'Euterpe (6) et Thalit.(1) feuillettent les missels et les psautiers, Néron (8) se prélasse sur le trône de Dagobert. (1) N" 681. (a) X» 2C0. (3) N" 87. (4) N» 2K2. (5) N» 199. (•>) N" (il. (7) . X» 158. (8) N° 31. 8. 102 I)IALOGUKS EXTRAVAGANTS Van Koukebach veut descendre le grand escalier, dans l'espoir de trouver au rez-de-chaussée quelque issue pour fuir. Mais il distingue avec horreur, sur le palier, un Sphynx femelle que poursuivent deux Sphynx assyriens à la barbe soigneusement frisée. Les trois colosses se pourchassent, se roulent, s'enlacent, se mordent, se caressent avec des mouvements félins dignes de tigres en rut. — La Diane de Gabie voudrait descendre. Malgré tout son courage, la chasseresse n'ose pas s'exposer au choc de ces amoureux de granit. Elle hésite et cherche du regard un protecteur. L'Apollçm du Belvédère voit son embarras.) — Ici, sottes bêtes!... — crie le dieu. (A sa voix, les sphynx arrivent en rampant. Mais lui, d'un coup de pied olympien, leur fait rouler les deux étages.) — Passez, Diane : la route est libre. (Van Koukeback suit la fille de Latone et arrive sans encombre dans les salles réservées aux chefs-d'œuvre de l'antiquité païenne. Quatre Vénus causent dans un coin.) VÉNUS MARINE. Il faut être barbares, vraiment, pour laisser grelotter ainsi de pauvres femmes, UNE NUIT AU LOUVRE l" s VÉNUS VULGAIRE. Je dois avoir le nez tout rouge. vénus d'arles. Mes dents claquent et mes bras sont marbrés. VÉNUS GÉNITRIX. J'ai beau être du plus pur paros, je suis certaine d'avoir la cliair de poule. VÉNUS MARINE. Je demande un peplum. vénus d'arles. Je demande une chlamyde. VÉNUS GÉNITRIX. Je demande à retourner en Grèce. VÉNUS VULGAIRE. Je demande une chaufferette. VÉNUS MARINE. Que faire pour nous réchauffer ? vénus d'arles. Faisons venir Eros : il est de bon conseil. 104 DIALOGUES EXTRAVAGANTS LES QUATRE VÉNUS. Eros! Eros! Eros! l'amour. Me voilà, chères mères. VÉNUS VULGAIRE. Nous grelottons ; peux-tu nous réchauffer ? l'amour. Irai-je vous chercher Mars, Mercure, Bacchus et Adonis? VÉNUS MARINE. Eros, vous n'êtes qu'un insolent. vénus d'arles. Vous manquez trop souvent de respect à vos mères. VÉNUS VULGAIRE. Pour quelques coups de canifs donnés de ci de là dans les contrats de vos pères ! ÉROS. Enfin, que voulez-vous? UNE NUIT AU LOUVRE 106 VÉNUS GÉNITRIX. Fais-nous connaître un jeu qui nous réchauffe. ÉROS. Jouons aux quatre coins, le voulez-vous? LES QUATRE VÉNUS. C'est cela! jouons aux quatre coins. (L'Amour écrit cinq noms de fleuves sur cinq morceaux «le papier et les jette dans un casque.) Tirez! VÉNUS MARINE. Le Tessin. VÉNUS D'ARLES. Le Tibre. VÉNUS GÉNITRIX. L'Arno. VÉNUS VULOAIRE. Le Mincio. ÉROS. Le Pô me reste. Bandez-moi donc les yeux, W DIALOGUES EXTRAVAGANTS ot placez-vous aux quatre coins de la salle. (La Vénus marine attache sa ceinture sur les yeux de l'Amour.) ÉROS. Commençons ! (La partie s'engage. Passe Adonis.) ADONIS, bas à la Vénus d'Arles. Es-tu libre? VÉNUS D'ARLES. Pourquoi ? ADONIS. J'ai découvert là-haut une retraite charmante qui semble préparée pour ceux qui s'aiment. VÉNUS d' ARLES. Je te suis. (La partie de trois coins continue. Passe Bacclius-) BACCHXJS, lias à la Venus Marine, Que fais-tu ce soir? VÉNUS MARINE. Tu le vois, je joue en famille pour tuer le temps el me réchauffer. UNE NUIT AU LOUVRE IW BACCHUS. Je sais un endroit retiré où l'on peut souper à merveille. Le phalerne est tiré... VÉNUS MARINE. Il faut le boire !... Partons. (La partie de doux coins continue. Passe Mercure.) MERCURE, bas à la Vénus populaire. Je te cherchais. VÉNUS POPULAIRE. Pourquoi faire? MERCURE. Coquette ! VÉNUS POPULAIRE, prenant son bras. Je suis à vous. MERCURE. J'y compte. (Lapartie d'un coin continue. Passe Mars.) mars, bas à Vénus Oéaitrix. Vulcain est parti. loti DIALOGUES EXTRAVAGANTS VÉNUS GÉNITRIX. En êtes-vous sûr? Je ne voudrais pas recommencer l'histoire des filets. MARS. Soyez sans crainte : venez. VÉNUS GÉNITRIX. Vous faites de moi tout ce que vous voulez. éros, seul. Vous êtes par trop agiles, chères mères. Si je vous prends... garde à vous! (Psyché, qui a entendu l'Amour, s'approche doucement et se fait prendre.) ÉROS,' croyant tenir Vénus, la couvre de baisers. Tant pis pour vous ! PSYCHÉ. Éros, c'est Psyché qui vous aime. ÉROS, ôte son bandeau, reconnaît sa femme et se sauve Tant pis pour moi !... SILÈNE ramasse la ceinture de Vénus que l'Amour a jetée. Jupiter!... merci de cette aubaine! La cein- UNE NUIT AU LOUVRE 100 ture de Vénus à moi. (IL cherche à ajuster la ceinture) Ventre maudit ! m'empêcheras-tu d'être heureux? — Bah! sois-moi collier, ruban de Vénus, puisque tu ne peux m'être ceinture. (Il attache le ruban autour de son cou et rejoint la foule.) POLYMNIE. Qui vient là? — Quel est ce cavalier robuste à la démarche fière, aux yeux langoureux? SILÈNE, àPolymnic. C'est Silène qui t'adore. POLYMNIE. Toi, Silène? Toi, ce sac à vin, cet ivrogne, ce vieillard stupide? Non, cher adoré, tu n'as rien de semblable à ce monstre. SILÈNE. Doucement, ma très-chérie, ne déchirez pas Silène l'ancien, par amour pour Silène nouveau. MESSALINE, voyant Silène. Ah!... la merveille des merveilles!... Quel est cet échantillon de toutes les beautés? Mes 110 DIALOGUES EXTRAVAGANTS rêves, auriez-vous pris un corps? Quelle prestance de héros ! SILÈNE. Messaline, ma mie, ne reconnais-tu pas Silène ? MESSALINE. Pouah!... ne me parle pas de cette brute abjecte. Son nom déshonore tes lèvres de pourpre. SILÈNE. Tout beau, mégère, respecte Silène pour l'amour de moi. POLYMNIE, lui prenant le bras droit. Je te défends de parler à cette impure. MESSALINE. Je te défends de regarder cette pas grand'- chose. MINERVE, EUTERPE, FLORE» THALIE, ETC. Aime-moi !... Aime-moi !... Aime-moi !... (Elles se précipitent toutes sur le père nourricier do Bacchus.) UNE NUIT AU LOUVRE tfi POLYMNIE. Plutôt que de permettre que ces beaux yeux en regardent d'autres que moi, je t'aveuglerai. (Elle cherche à lui crever les yeux.] SILÈNE. Holà! oh!... MINERVE. Plutôt que de permettre à tes oreilles d'écouter d'autres aveux que les miens, je les couperai ! (Elle prend le sabre de Mars et menace Silène.) SILÈNE. Calmez-vous, furies!... FLORE. Ces lèvres ne donneront de baisers qu'à moi. (Elle égratigne Silène.) SILÈNE, enlève sa ceinture. Les déesses prennent la fuite. Fuyez, fuyezj mégères; fuyez, barpies; fuyez, furies! Je ne soupçonnais pas qu'il fût si dangereux d'être beau. DIALOGUES EXTRAVAGANTS (Osiris estassis sur un trône do marbre blanc. Ses yeux à fleur de tête, retroussés vers les tempes, son nez déprimé, ses lèvres saillantes et souriantes, lui donnent un air de grande bonté. Un serpent de basalte se roule dans sa chevelure. Sur le dossier de son trône un épervier de marbre noir s'est perché, tandis qu'à ses pieds dorment enlacés deux chacals de hronze. Auprès du dieu repose Isis à if te de lionne. Un disque surmonte sa coiffure; sa main droite tient le «Tau. » A ses côtés est étendu un Cynocéphale de basalte vert. Le babouin à tête de chien a posé sou museau sur la hanche'de la déesse. Ses yeux se ferment et s'entr'ouvrent voluptueusement en recevant chaque caresse. Un troupeau de sphinx veille autour des dieux. Isis regarde amoureusement celui qu'elle a tant chéri. Conçue dans le même sein que sou époux, mariée et grosse avant de naître, elle n'a aimé que Osiris. Elle ne peut pas se rappeler sans émotion ce tète-à-tétc île neuf mois. Jamais depuis, au milieu des splendeurs de l'Egypte et de l'Inde, elle n'a retrouvé les joies intimes de ce doux passé. L'ItU'Netth, le Uamsès II au corps d'onyx, des Tkalaméphores degranil noir ponctué, des Dieux inférieurs, des Égyptiens des Égyptiennes de grand rose et noir, des Prèlres de basalte vert et gris, sont rangés autour du trône d'Isis et d'Osiris. Un nègre polychrome vient d'introduire deux momies. Ses vêtements d'albâtre oriental fleuri font ressortir les contours nerveux de ses bras de noir antique.) UNE NUIT AU LOUVRE 113 OSIRIS, à la première momie. Ton nom? PREMIÈRE MOMIE. Ouahé-Psoï. OSIRIS. Ton âge? première momie, minaudant. Deux mille ans environ. (Les cliacals de bronze poussent des hurlements sonores. L'épcrvicr bat des ailes en piaulant affreusement.) OSIRIS. Tu as menti. PREMIÈRE MOMIE, effrayée. Trois mille neuf cent quatorze ans, seigneur suprême. (Les chacals se recouchent. L'épervier croise ses ailes et se rendort.) OSIRIS. Bien ! — Ta profession? PREMIÈRE MOMIE. Thalaméphore. 111 DIALOGITES EXTRAVAGANTS OSIRIS. Quel Dieu servais-tu? PREMIÈRE MOMIE. Hephœstobula, principe femelle de tout ce qui existe. OSIRIS. Quel nome habitais-tu? PREMIÈRE MOMIE. Crocodilopolite dans l'Heptanomide. OSIRIS. Où es-tu morte? PREMIÈRE MOMIE. A Thèbes. . OSIRIS. Donne-nous des nouvelles de notre ville chérie. PREMIÈRE MOMIE. Seigneur de justice ! Bien-aimé du soleil ! Dieu seigneur des trois zones de l'univers !... Au moment où j'ai quitté la terre, le peuple se plaignait du peu de cas que faisait de lui Mispbrag- UNE NUIT AU LOUVRE 115 moutosis, et il regrettait ses rois pasteurs. Il disait que les faubourgs de Thèbes n'étaient pas entretenus avec soin, et lorsqu'il passait devant la demeure des riches, il proférait de sourdes menaces. Tandis que dans les eaux du Nil se doublaient les palais gigantesques et les jardins enchantés des Pharaon, dans les faubourgs de la ville aux cent portes, la peste s'était installée en reine, moissonnant les pauvres sans trêve ni pitié. ISIS. En voilà assez sur ce triste sujet. Dis-nous plutôt quelles sont les modes nouvelles. PREMIÈRE MOMIE. Le « calasiris » se porte traînant ; ses franges doivent laisser un sillon dans la poussière. De lourds anneaux pendent aux oreilles des femmes et les déforment. La grue sacrée a cessé d'orner le front des jeunes Égyptiennes, à cause de je ne sais quel rapprochement que l'on a fait et qu'elles redoutent. Les ceintures sont larges, et les boucles, extravagantes, ont assez l'air de serrures qui ne demandent qu'à être crochetées. Le luxe à outrance est la loi. Tout le monde le déplore et tout le monde y persiste. 116 PIALOc HJES KXTHAVAGANTS OSIRIS. Quels étaient les divertissements les plus recherchas? PREMIERE MOMIE. La foule n'avait de bravos que pour une danseuse fameuse : la « ghazié » Rigolbochopo- libia. OSIRIS. Allez vous asseoir. (A la deuxième momie.) Ton nom ? DEUXIÈME MOMIE. Psamasis. OSIRIS. Ta profession ? DEUXIEME MOMIE. Pédicure de Sésostris. OSIRIS. Ton âge ? DEUXIÈME MOMIE. Trois mille trois cent trente-deux ans. UNE NUIT AU LOUVRE m OSIRTS. Tu as alors des nouvelles toutes fraîches à nous donner de notre chère patrie. ISIS. Parle-moi de mon pays. DEUXIÈME MOMIE. Déesse sans pareille, préférée de la lune, maîtresse sans conteste du visible et do. l'invisible!... lorsque j'ai quitté la terre, le peuple se plaignait du peu de cas que Ramsès VI faisait de lui. Il disait que l'on embellissait trop le berceau de l'Egypte. L'allée des six cents sphinx, le palais de Karnak, les quartiers malsains remplacés par des milliers d'habitations salubres, la peste chassée de la capitale, les bras du Nil canalisés, et mille autres travaux gigantesques semblaient à Sésostris ses plus beaux titres de gloire. Mais le peuple se prit à regretter la peste, et il cria qu'on faisait hausser les loyers. OSIRIS. Dis-nous quelles fêtes attiraient la jeunesse thébaine. DEUXIÈME MOMIE. Une chanteuse: Thèrèsapolilmla, attire la foule T. lia niAi.or»UKS extravagakts dans un jardin public. Jeunes et vieux, riches et pauvres se pressent pour l'entendre débiter des chants dont le mérite est l'inconvenance. OSIRIS. Mais les lettres, les sciences?... DEUXIÈME MOMIE. Thérésapolibula... ISIS. J'entends bien; mais les arts ? DEUXIÈME MOMIE. Théresapoli... OSIRIS. Assez ! UN ESCLAVE, entrant. Monsieur et madame Osiris sont servis !... (Les Dieux et leur cour se lèvent et se perdent dans les galeries égyptiennes.) VÉNUS GÉNITRIX. Et moi je vous dis que l'Amour est mon fils. N'est-ce pas, Éros? t T.' AMOUR. * Oui, maman. UNE NUIT ATT LOUVRE n» VÉNUS SORTANT DU BAIN. Que lui suis-je donc alors? VÉNUS «ÉNITRIX. Ce que vous lui êtes m'est fort indifférent. VÉNUS SORTANT DU BAIN. Cupidon, venez ici. N'ètes-vous pas le sang de mon sang ? l'amour. Oui, maman. VÉNUS VICTORIEUSE. Vous êtes deux mijaurées. L'Amour est le fruit de mes flancs. Viens me baiser, mon fils. l'amour. Oui, maman. VÉNUS d'arles. Mars vous mettra d'accord. Il vous prouvera que je suis la mère du petit. VÉNUS VULGAIRE. C'est ce que nous verrons. Je suis bien cer- taine de l'avoir mis.au monde. l'amour. Oui, maman, 120 DIALOGUES EXTRAVAGANTS VÉNUS DE MILO. C'est moi qui suis sa mère. Je l'ai eu assez longtemps sur les bras, ce petiot, pour savoir à quoi m'en tenir. VÉNUS GÉNITRIX. Minerve, bonne Minerve, vous seule pouvez nous tirer d'embarras. A qui donnez-vous l'enfant? MINERVE. Un sage nommé Salomon a, dans un cas semblable, proposé de trancher le différend par la moitié. Ce moyen lui réussit. Voulez-vous partager l'Amour ? VÉNUS VULGAIRE. Je ne comprends pas... MINERVE. Que vous importe?... Vous en rapportez-vous à moi ? LES VÉNUS. Oui ! oui!... (Les Dieux se rassemblant en comité secret sous la présidence de Minerve. Après mûre délibération, UNE NUIT AU LOUVRE 121 ils ordonnent à l'Athlète et au Gladiateur de lier l'Amour sur l'autel de Baccbus. Sans écouter les Vénus éplorées, Mars tire son épée de combat, et vli! vlan!... en cinq tennis il a détaché la tète et les quatre membres du chérubin. A ce spectacle aiïrcux, les six mères poussent des cris terribles, elles se meurtrissent la chair avec leurs ongles de marbre et s'arrachent les cheveux. Alors Minerve ramasse la tête de Cupidon, souffle et la transforme. Un Amour nouveau s'échappe de ses mains et vole dans les bras de la Vénus Genitrix.) JUPITER. A vous, ma fille, Y Amour conjugal. VÉNUS GÉNITRIX. Je le garde en attendant mieux. J'en tirerai le meilleur parti possible. (Le Génie du repos étérnel anime la jambe gauche de Cupidon. Le nouveau venu va se poser en baissant les yeux auprès de la Vénus d'Arles.) JUPITER. A vous, l'Arlésienne, le par/ait Amour. VÉNUS d' ARLES. C'est là un méchant tour dont je me vengerai. {Mercure souffle à son tour sur le bras droit du mutilé. Un Amour pédant, roide ei compassé, s'approcha de la Ke'nuj sortant du bain.) 122 DIALOGUES EXTRAVAGANTS VÉNUS SORTANT DU BAIN. Miséricorde !... Q*ae m'envoyez-vous là? JUPITER. A vous, la baigneuse éternelle, Y Amour propre. VÉNUS, rassurée. . L'Amour propre! à la bonne heure. Viens ici, cher enfant. A nous deux nous ferons des hommes ce que bon nous semblera. (A peine Mars a-t-il soufflé sur le bras gauche de Cupidon, qu'un Amour à l'air hardi s'élance à l'assaut de la Vénus victorieuse.) JUPITER. A vous la belliqueuse déesse, Y Amour de la pairie. VÉNUS VICTORIEUSE. Fi! le méchant père!... Que ferai-je de cela? Je veux bien me charger de l'enfant, mais donnez-m'en quelque autre par-dessus le marché. {Diane pudique ramasse la jambe droite de l'Amour et souffle sur elle. Aussitôt un petit être réservé, frileux, timide, gauche et guindé s'approche de la Vénus de Milo.) UNE NUIT AU LOUVRE 123 VÉNUS DE MILO, effrayée. Qu'est-ce que c'est que cela, Maître tout- puissant?... JUPITER. C'est Y Amour platonique, mon enfant. VÉNUS. Ouf!... (Priape anime ce qui reste : le torse du chérubin. Un Amour échcvelé s'élance sur la Vénus vulgaire et la couvre de baisers.) jupiter, à L'Amour, Voulez-vous bien finir , petit brigand!... VÉNUS VULGAIRE. Laissez-le faire, ce cher petit, il s'y prend à merveille pour me plaire. JUPITER. A vous Y Amour charnel. VÉNUS VULGAIRE. A moi le gros lot ! (Plusieurs Vénus s'éloignent en grommelant : Toujours des préférences!) JUPITER. Bravo, Minerve ! Salomon ne s'en fût pas mieux tiré. 124 DIALOGUES EXTRAVAGANTS (Mclpomètie a organisé des charades. Euripide s'est, chargé de la partie tragique et Néron a saisi cette occasion de remonter sur les planches. Polym- nie leur donnera la réplique. Êpicure prépare une farce à gros sel pour terminer le spectacle ; Thalie le secondera. Entre les deux pièces Démoslhènes fera un speech; Thalie chantera des chansonnettes. Un parterre, d'empereurs a déjà pris place dans la salle du libre : Marc-Aurèle,, Trajan, Caligula, Auguste, Tibère, Alexandre, Claude, Titus, Commode et Vilcllius sont tous d'humeur charmante. Némésis se charge de la critique Dans la salle des Romains, le Discobole, le Gladiateur et les deux Athlètes s'exercent à des jeux d'adresse. Tout à coup Mercure, arrive pâle et essoufflé :) « —Alerte!... Alerte!... Voici la ronde de nuit !... " (Il continue sa course rapide dans toutes les galeries.) En effet, une porte a grincé sur ses gonds, et des gardiens, armés de lanternes, commencent leur tournée de chaque nuit. Les marbres regagnent leurs piédestaux en toute hâte, prenant pour marchepied des banquettes qui se brisent sous leur poids. C'est un tohu-bohu, un salmigondis sans précédents, un UNE NUIT AU LOUVRE 125 pêle-mêle grotesque de dieux, de déesses et d'empereurs. Flore enjambe Silène pour regagner sa place. Le Germanicus, trouvant la sienne occupée, se jette dans les bras de Diane, qui consent à former un groupe. La Vénus de Milo se lamente devant le socle qu'elle ne peut escalader. Comment regagnera-t-elle sa place ? MelpomèM passe heureusement de ce côté. Le colosse prend la céleste invalide sous les aisselles et la pose sur son piédestal. Mais les draperies ont glissé le long des hanches de la déesse, et Vénus, faute de pouvoir les relever, est réduite à laisser voir ce qu'elle avait toujours si bien caché. La Vénus accroîqrie, trop petite pour grimper dans sa coquille, se cache derrière une pierre sépulcrale. Chacun se place comme il peut. La Pudiciié rougit de se trouver sur le socle de Messaline; la Providence remplace provisoirement Vénus dans les bras de Mars. Le Génie du Repos éternel s'est étendu sur le matelas de VHermaphrodite, et TEnfant a VOie, qui a égaré sa volaille, presse Ariane dans ses bras. Quant à l'oiseau sauveur du Capitole , il se prélasse sur le piédestal de la Diane de Galics. Puis tout redevient silencieux. 126 DIALOGUER EXTRAVAGANTS La ronde avanco lentement. Les gardiens dirigent de tous côtés la clarté de leurs falots. Mais voilà que le brigadier qui les devance lâche sa lanterne et tombe en poussant un de ces jurons à tenter la foudre. La patrouille accourt et trouve deux corps à ramasser au lieu d'un. Près du gardien est étendu un gros homme au menton binaire, à la moustache en croissant, au ventre abondant enveloppé dans un pourpoint chocolat, aux jambes haut-bottées, aux mains gantées de buffle, au large baudrier terminé par une lourde épée. — T.... de D... ! qu'est cela? Qu'a-t-on laissé traîner sur le chemin? — C'est un homme, brigadier. — Un homme? — S'il est vivant, il ne l'est guère, par exemple. Le chef est sur pieds en une seconde. Il tàte, retourne, palpe, secoue le corps et finit par reconnaître qu'U appartient à un homme évanoui. — Où porter cela? — Au poste, i— répond d'un ton bourru le brigadier, furieux d'avoir fait la culbute devant ses subordonnés. UNE NUIT AU LOUVRE 127 — Voyez donc quel singulier costume il a. Vous ferez bien d'y regarder à deux fois avant de le mettre au violon. Si c'était un des invités de là-haut, le patron ne serait pas flatté d'apprendre où vous logez ses amis. Cette remarque adoucit singulièrement le brigadier. On prend le corps par les jambes et par les épaules et on le porte en magasin. Le bal touchait à sa fin ; quatre heures venaient de sonner et les invités regagnaient leurs voitures. Le brigadier rencontra dans l'escalier Arago qui descendait. — Monsieur l'inspecteur général, voudriez- vous, s'il vous plaît, venir reconnaître un monsieur costumé que nous venons de ramasser dans les galeries? Arago suivit le gardien. A peine eut-il jeté les yeux sur le corps qui gisait sur une table, qu'il s'écria : — Mais, je ne me trompe pas!., c'est Van Koukeback!... l'illustre Van Koukeback!... Qui a pu le mettre dans cet état? — Faites vite des- 128 DIALOGUES EXTRAVAGANTS cendre Cabarrus.... il est encore dans les salons et vous le reconnaîtrez facilement. Il a un costume de pêcheur napolitain sous la Restauration. Van Koukeback n'attendit pas le docteur pour ouvrir les yeux, mais on ne put rien lui faire articuler de sensé. Tout ce qu'on obtint de lui, ce fut qu'il montât en voiture, qu'il rentrât chez lui et qu'il se mît au lit. Arago ne le quitta qu'après s'être assuré qu'aucun soin ne lui manquerait. Deux mois après, Van Koukeback était assis sur le perron d'une charmante maison de campagne : une maisonnette proprette à moitié cachée sous une vigne folle. Un vrai joujou de Nuremberg que cette maison !... Les pierres reluisaient, les ferrures brillaient, les cuivres étin- celaient, les vitres flamboyaient sous les rayons de ce joli petit soleil jaune d'œuf que Dieu a fait tout exprès pour la Hollande. Par-dessus les arbres du jardin pointait la tour de l'église Saint- Laurent de Rotterdam. Dans un fauteuil monumental, au milieu de coussins et d'oreillers, un pauvre homme jaune UNE NUIT AU LOUYBE «■ et maigre était étendu. Si je ne vous avais pas nommé Van Koukeback, vous ne l'auriez certainement pas reconnu. Il ne lui restait plus qu'un menton ; un pauvre menton vide, qui ballottait sous l'os maxillaire comme la crête inférieure d'un coq mal portant. Le ventre, — ce beau ventre des jours heureux, — s'était affaissé sur lui-même, comme une omelette soufflée dans laquelle on a mis la cuiller. Des membres grêles, des traits décharnés, un teint de cuivre, des yeux ternes, des dents mates, voilà le triste inventaire de celui qui fut Van Koukeback, Van Koukeback le victorieux ! À sa droite était assise Gudule. — Vous savez bien... Gudule?—la sœur de Van Koukeback? — Je me suis laissé dire que tout Hollandais qui se respecte a une sœur qui s'appelle Gudule. — La Gudule de Van Koukeback était faite ;\ ravir Rubens. En bas, en haut, à droite, à gauche, au milieu, devant et derrière, ce n'étaient que rondeurs, que blancheurs rosées. Elle avait, je crois, les cheveux roses. Gudule tenait la main droite de son frère. A gauche était assis meinheer Van Yssel- Zuiderzuid, bourgmestre de Rotterdam. Cet excellent homme, —je me suis laissé dire que tous 130 DIALOGUES KXTKAVAGANTS les Hollandais étaient d'excellentes gens, — cet excellent homme était de petite taille. Ses jambes ne touchaient pas le parquet, ce qui ravissait sa femme, parce qu'il usait, de la sorte, fort peu de chaussures. Ses cheveux étaient jaunes, ses lunettes bleues, son nez rouge, sa cravate blanche, son gilet marron, sa conscience immaculée et son pantalon gris ardoise. Meinheer Van Yssel-Zuiderzuid tenait la main gauche de Van Koukeback. L'artiste venait de parler longuement, et pendant toute la durée de son récit Gudule et le bourgmestre avait échangé des regards et des gestes peu faits pour ravir le malade s'il les avait surpris. C'étaient des regards qui montaient au ciel en même temps que se haussaient les épaules et qui retombaient à l'unisson ; — des soupirs, des hochements de tète, des coups d'œil d'intelligence lancés par-dessus les lunettes, enfin tout ce qui signifie : — « Le pauvre garçon !••• sa cervelle a fait la culbute. Un homme si raisonnable autrefois a-t-il pu en arriver là ! Je vois bien qu'il demeurera perclus du côté de l'intelligence. » UNE NUIT AU LOUVRE 131 Il faut dire que, pour la première fois, Van Koukeback venait de faire le terrible récit de l'orgie à laquelle il avait assisté. « — Vous comprenez maintenant, chers compagnons de mes nuits fiévreuses, — ajouta le malade, — pourquoi j'ai renoncé pour toujours à la peinture que j'aimais tant. C'est que les tableaux vivent... c'est que les marbres parlent. Vous comprenez pourquoi j'ai fait enlever ces objets d'art, ces statuettes, ces toiles, ces gravures, ces dessins que je m'étais plu à entasser ici. C'est que, la nuit, tout cela s'anime et que je n'aurais pas la force de subir une épreuve semblable à celle que j'ai traversée. »•' Meinheer Van Yssel-Zuiderzuid et Gudule firent de la tête un signe d'assentiment. « — Surtout, ne redites à personne le récit que je vous ai fait, car on me traiterait de visionnaire. Au revoir, cher ami, retournez à votre bourgmestrie ; à bientôt, Gudule, retournez à votre lingerie. Moi, je me sens las d'avoir tant parlé ; je vais dormir un peu sous ce bon et modeste soleil qui me caresse. » Et Van Koukeback ayant fermé les yeux, Gudule reconduisit jusqu'à la porte du jardin 132 DIALOGUES EXTRAVAGANTS nieinheer Van Yssel-Zuiderzuid. Sur le seuil, le digne magistrat dit à voix basse : « — C'est horrible à dire, demoiselle Gu- dule... mais il n'y a plus d'espoir! Voilà ce que c'est que d'avoir voulu aller en France. » La vieille fit un signe qui signifiait : — Vous êtes témoin que j'ai tout fait pour le retenir. « — La France, voyez-vous, est un pays de fous et d'hérétiques. Adieu, demoiselle Gudulc. Dieu vous garde ! » La santé de Van Koukeback allait de mal en pis. D'heure en heure, le pauvre artiste perdait ses forces. « — Il faut le distraire, —disait le docteur; ■— si vous ne changez pas le cours de ses idées, il est perdu. » Gudule entreprit de lui faire la lecture ; mais elle ne connaissait que la Bible, et les récits sacrés rappelaient à chaque instant au malade quelque scène de sa nuit au Louvre. Il fallut y re ' noncer. La musique n'eut pas plus de succès, e les visites le fatiguèrent. UNE NUIT AU LOUVRE I 33 Meinheer Van Yssel-Zuiderzuid décida un jour Van Koukeback à faire une partie de piquet. « — Nous jouerons une belle robe de soie noire pour votre sœur, — dit le bourgmestre. — Celui qui gagnera aura le plaisir de la lui offrir. » Le malade était ce soir-là de charmante humeur; la partie commença le plus gaiement du monde. Meinheer Van Yssel-Zuiderzuid rayonnait. Tout à coup le peintre poussa un cri strident, jeta les cartes loin de lui, et se redressant blême et les yeux hagards, il s'en alla à reculons jusqu'à la muraille. " — Qu'avez-vous?... Au nom du ciel... répondez! — s'écrièrent à la fois Gudule et le bourgmestre en s'élançant vers le malade. « — Les cartes vivent!... voyez !... Le valet, de pique m'a mordu! » Et Van Koukeback agitait avec effroi sa main au-dessus de sa tête. La fièvre chaude ne le quitta que trois jours après, lorsqu'on lui apporta le saint-chrême. LA RÉVISION DES LISTES PERSONNAGES MABAMK.......................... 50 ans HONS1EUB........................ 55 uns MADEMOISELLE.................... 18 ans LA RÉVISION DES LISTES (Un salon. — Meubles d'ébène recouverts de damas de soie bouton d'or.—Sur la cheminée, une pendule monumentale. Le Gladiateur approprié aux besoins de l'époque porte sur son dos un cadran. A droite et à gauche, llippomène et Atalante continuent leur course insensée devenue plus insensée encore, grâce à l'obligation dans laquelle un fabricant de bronzes, — esprit pratique, — les a placés, de porter chacun une girandole à six lumières. Une table est près du feu ; sur la table est une lampe. Madame et mademoiselle brodent des pantoufles et un bonnet grec pour Monsieur. L'être heureux pour lequel on use tant de laine ronfle dans un fauteuil. 8, 13H DIALO< rUES KXTltAVAGANTS SCÈNE PREMIÈRE MONSIEUR, MADAME, MADEMOISELLE. MADAME. Allons, Marie, quitte ton ouvrage. Couche-toi, chère enfant. MARIE. Mais, bonne mère, il n'est que dix heures ; dans quelques minutes j'aurai fini mon fond. MADAME. Ton père est fatigué. MADEMOISELLE. Fatigué !... il dort depuis le dîner. MADAME. Ton père travaille beaucoup et... et puis j'ai à causer avec lui. Va, ma fille, va. MADEMOISELLE. Tu te fais bien douce pour me chasser, mé- LA RÉVISION DES LISTES 139 chante mère. J'obéis, puisqu'il le faut. Bonne nuit. (Elle embrasse Madame, puis elle s'approche doucement de son père et le baise sur le front.) MONSIEUR, se réveillant en sursaut. Qu'est-ce que c'est?... la rente?... elle ferme à 62.05... —Tiens! c'est toi, chère enfant; je croyais que c'était mon caissier. MADEMOISELLE. Comment, comment, ton caissier? Est-ce qu'il t'embrasse comme je viens de le faire quand il te rend tes comptes? MONSIEUR. Ah ! mais non ! MADEMOISELLE. A la bonne heure ! Je t'y prends ! Toi qui soutiens que tu ne dors jamais après le dîner. MONSIEUR. Je ne dormais pas... Je ferme les yeux et me recueille, voilà tout. J'ai entendu tout ce que vous avez dit. 140 DIALOGUES EXTRAVAGANTS MADAME. Cela peut s'appeler avoir l'oreille fine. Nous avons respecté votre... recueillement. J'ai lu et brodé pendant que Marie achevait son ouvrage et que vous nous faisiez de la musique. MONSIEUR, impatienté. C'est bon; puisque vous y tenez, mettons que ie dormais. MADAME. Embrassez votre fille. J'ai à causer avec vous. MONSIEUR. Causer!... Est-ce qu'il ne serait pas temps d'aller dormir? MADEMOISELLE. Il paraît que le sommeil vient en dormant, comme l'appétit en... MADAME. Ce que j'ai à vous dire est très-sérieux. MONSIEUR. Diable!... diable!... LA RÉVISION DES LISTES 141 MADAME. Laisse-nous, Marie. monsieur, avec un soupir. Bonne nuit, chère fille. Dors bien, puisque, par bonheur pour toi, on n'a encore rien de sérieux à te dire. 142 DIALOGUES EXTRAVAGANTS SCÈNE II MONSIEUR, MADAME. MONSIEUR. Eh bien !... nous voilà soûls. Quel est cet important secret que -vous avez à nous révéler ? MADAME. Je ne sais si vous avez remarqué que notre fille devient femme. MONSIEUR. Et jolie femme, qui plus est. MADAME. ^Vous n'avez pas une grosse dot à lui donner ; il faut donc que nous fassions quelques sacrifices pour l'établir. MONSIEUR. Qu'entendez-vous par là? LA RÉVI8I0N DES LISTES 143 MADAME. C'est bien clair. Si vous donniez un million à votre fille, il est probable qu'on escaladerait les plus hautes murailles, qu'on enfoncerait les portes les plus épaisses, qu'on ferait l'impossible pour vous l'enlever. Vous n'auriez, dans ce cas, qu'à rester chez vous pour être certain d'être attaqué. Mais nous ne donnons à Marie que deux cent maigres, deux cent chétifs mille francs, c'est-à-dire de quoi payer sa couturière, si elle ne va pas trop dans le monde. Il faut donc que nous fassions un peu de bruit pour attirer l'attention de notre côté. MONSIEUR. Je commence à comprendre. Votre discours peut se résumer ainsi : A petite caisse, grosse caisse. MADAME. Comme on n'escaladera pas nos murailles, il faut les jeter bas ; — comme on ne donnera pas de sérénades à notre fille, il faut faire faire chez nous un peu de musique ; — comme on ne nous demandera pas Marie, il nous faut la pro- 144 DIALOGUES EXTRAVAGANTS poser ; — enfin, comme nous n'avons pas de fortune... monsieur. « Il nous faut jeter l'argent par les fenêtres. MADAME. Autrement dit, il nous faut aller dans le monde et recevoir. Quand donnons-nous notre; premier bal ? MONSIEUR. Voilà un exposé des motifs un peu radical. Vous me mettez le pistolet sur la gorge d'une façon... MADAME. Quand donnons-nous notre premier bal ? MONSIEUR Que diable!... laissez-moi respirer. D'abord, si nous recevons, j'entends repasser nos listes d'invitations avec le plus grand soin. Nous avons pu voir jusqu'ici des gens auxquels nous ne nous soucierions pas de présenter notre fille. MADAME. Je suis, quant à cela, entièrement de votre LA RÉVISION DES LISTES Ml avis, et j'ai là notre dernière liste. Nous allons l'examiner tout de suite, si vous voulez. MONSIEUR, regardant la pendule avec des yeux langoureux. Ne ferions-nous pas mieux de nous aller coucher ? MADAMK, sans se soucier de ce que dit Monsieur. Voyons un peu cela. — D'abord nous avons M. et M ,ue de Préciput. MONSIEUR. Merci! vous débutez bien! M. de Préciput!... quelle jolie entrée en matières! Avez-vous donc oublié cette histoire scandaleuse?... . MADAME. Quelle histoire ? MONSIEUR. Sa femme, une Vecchia, enlevée la veille de ses noces, à onze heures du soir, par un lieutenant de lanciers... lit après? MADAME. 146 DIALOGUES EXTRAVAGANTS MONSIEUR. Rentrée à six heures du matin après une promenade en chaise de poste, sur la route deBayonne... MADAME. Et après ? MONSIEUR. Mariée à midi..." MADAME. Et après? MONSIEUR. Après?... Vous êtes trop curieuse. Devinez le reste. MADAME. Cela me contrarie beaucoup, ce que vous me raconte/ là. MONSIEUR. Pourquoi cela, je vous prie? MADAME, avec un soupir d'envie. Parce quelle a les plus beaux diamants du monde... et qu'un bal sans diamants... LA RÉVISION DES LISTES 147 MONSIEUR. Faisons une croix devant les noms douteux ; ensuite nous repasserons la liste. MADAME. Je ne veux pas recevoir, par exemple, M. et M me d'Almaviva, malgré le faible que vous avez pour eux. MONSIEUR. Pourquoi donc cela? MADAME. Parce qu'il faudrait inviter aussi le comte Fritz. MONSIEUR. Bon ! vous croyez à ces bruits-là? MADAME. Tout le monde sait que la fortune du comte vient renforcer la médiocre fortune des Aima- viva. Ce n'est pas pour les beaux yeux de monsieur que notre richard se ruine. MONSIEUR. Que ce soit ou ne soit pas, le comte Fritz est le 148 DIALOGUES EXTRAVAGANTS plus intime ami de notre syndic, et je dois le ménager. MADAME. Faisons une croix devant son nom. MONSIEUR. Il ne faut pas oublier les Parmesani, parce que... MADAME. Vous voulez inviter les Parmesani ? MONSIEUR. Pourquoi pas? MADAME. Je vous conseille après cela do faire le difficile. Des gens dont le nom s'est épanoui dans les colonnes de la Gaulle des tribunaux... et de quelle façon ! MONSIEUR. Ils n'ont tué personne, que je sache. MADAME. Cela vous suffit!... C'est à merveille. Pu mo- LA RÉVISION DES LISTES 149 ment qu'on n'a pas assassiné, on a droit à tous les égards. MONSIEUR. Permettez... MADAME. Voilà bien la morale dujour. ^MONSIEUR. Vous allez trop loin. MADAME. C'est eux qui sont allés trop loin. Vous ne voulez donc absolument pas vous rappeler es détails de cette sale affaire, qui, pendant huit jours, a mis la Bourse en émoi?— Des actionnaires complaisants... MONSIEUR. Eh bien? MADAME. Un capital fictif... MONSIEUR. Après? 9. 150 DIALOGUES EXTRAVAGANTS MADAME. Une assemblée générale frauduleuse. MONSIEUR. Mon Dieu! mon Dieu ! je sais bien que tout cela n'est pas... très-catholique; que la justice est féroce sur ce chapitre. L'exécution de Parmesani en est la preuve. Mais, croyez-moi, un jour viendra où, bon gré mal gré, il faudra consacrer ce qui est une des nécessités de notre époque. MADAME. Comme, grâce au ciel, nous n'en sommes pas encore là, mettons une croix devant leur nom et continuons. MONSIEUR. Les Urlukoff? MADAME. Fi ! des intrigants... Une croix. MONSIEUR. Le comte de Guenilles? MADAME. Une croix, une croix. MONSIEUR. Madame de Rednose? LA RÉVISION DES LISTES 151 MADAME. J'attendais ce nom-là... J'étais toute surprise en ne le voj^ant pas venir. Ainsi vous consentiriez à ce que Marie se liât avec cette femme? MONSIEUR. Il n'est pas question de cela. Mais enfin tout le monde sait que madame de Rednose fait la pluie et le beau temps chez le... MADAME. C'est bon, en voilà assez. N'allez-vous pas m'énumérer toutes les turpitudes dont cette femme s'est rendue coupable? MONSIEUR. Enfin!... une croix. Nous verrons ensuite. MADAME. Quant à la comtesse Van Kulbeck... MONSIEUR. La belle Flamande. MADAME. Il va sans dire que nous ne l'invitons pas. 132 DIALOGUES EXTRAVAGANTS MONSIEUR. Pourquoi ça?... pourquoi ça?... pourquoi ça?... Qui aurez-vous de plus à la mode, de plus élégant, de plus... MADAME, Une femme qui fume des cigares, qui escalade' les chaises et les banquettes dès le début des cotillons ! MONSIEUR. Madame Dolce? MADAME. Fi ! une femme qui chante tous les gnouf-gnouf, tous les sapeurs, toutes les Vénus potagères de la halle à la musique. MONSIEUR. Mesdemoiselles Carmenita? MADAME. Merci!... des enfants qui vont à la messe dans un panier à salade qu'elles conduisent, et qui oui fait choix d'une église sur le chemin du turf. MONSIEUR. Madame Sedlitz? LA RÉVISION DES LISTES 153 MADAME. Une comtesse qui improvise des pas à faire rougir Thérésa, qui s'habille en homme pour... MONSIEUR. Pour?... MADAME. Pour aller voir guillotiner. MONSIEUR. Mais elles sont dans le mouvement, ces dames ; — elles marchent avec le siècle ; ce sont des progressistes. MADAME. Désirez-vous que votre fille entre dans le mouvement? monsieur, vivement. Non!... fichtre!... non ! MADAME. Alors mettons une croix devant tous les noms que vous m'avez cités. MONSIEUR. Les Merové? 154 DIALOGUES EXTRAVAGANTS MADAME. Ça n'a pas le sou. MONSIEUR. Biffez-les tout de suite. Après? MADAME. Nous avons le jeune Bigorre. MONSIEUR. Vous savez bien qu'on ne peut plus l'avoir de puis qu'il commandite la petite Louisa des Bouffes Parisiens. MADAME. Une croix à Bigorre. Quant au petit d'Aunis.. MONSIEUR. Il ne va plus dans le monde MADAME. Il a vingt et un ans à peine. MONSIEUR. Ça « l'abrutit », le monde. Il est du sporting yacking-hunting-cricketting club, et vous corn prenez qu'on ne peut pas être partout. LA RÉVISION DES LISTES 155 MADAME. Une croix. —Nous oublions miss Blackchest. MONSIEUR. Je ne la recevrai sous aucun prétexte. MADAME. Ah ça!... mais... si nous continuons à faire ainsi les difficiles, qui inviterons-nous? MONSIEUR. Sommes-nous donc déjà au bout de la liste? MADAME. A peu près, et nous avons écarté tout le monde. MONSIEUR, Montrez-moi cela. (Madame passe la liste.) Que de croix, bon Dieu!... MADAME. Un vrai cimetière que cette liste. MONSIEUR. En sommes-nous donc là? Ah! fi! — Quel vilain bilan nous venons de faire ! Mères vénérées, filles respectées, sœurs adorées, épouses 156 DIALOGUES EXTRAVAGANTS. loyales, au nom du ciel! ne fuyez pas. Groupez- vous, au contraire, et opposez une digue à ce torrent. MADAME. Au nom de la France, je proteste. Ne voyez- vous pas que, sur cette liste, presque tous les noms sont étrangers? MONSIEUR. Oui, c'est une invasion. Nous battons les maris riiez eux... MADAME. Et plus tard, chez nous, leurs femmes nous le rendent. MONSIEUR. Françaises!... à la rescousse ! MADAME. A la rescousse! —Dites donc, monsieur. MONSIEUR. Madame ? MADAME. Si nous restions tranquilles chez nous? LA RÉVISION DES LISTES 157 MONSIEUR. J'allais vous le proposer. MADAME. Oui, mais... comment marierons-nous notre fille? MONSIEUR. Je ne sais, mais, assurément, il se trouve encore de braves garçons pour épouser les honnêtes filles. Après tout, Marie dut-elle mourir vierge et martyre, je ne la lancerai pas dans ce tourbillon. Avant qu'elle n'épouse un gandin, puisse la dernière écharpe tricolore servir de cravate suspensive au dernier des maires ! puissent tous les registres de l'état civil passés, présents et futurs être brûlés ! puissent tous les cochers fleuris être écrasés par leurs attelages enrubanés! MADAME. Puissent tous les poêles, médailles, anneaux et autres bibelots matrimoniaux disparaître à jamais dans les profondeurs de l'Océan, la où se brisent les câbles transatlantiques! MONSIEUR. Puissent les rédacteurs de contrats, notaires. 158 DIALOGUES EXTRAVAGANTS avoués, clercs et procureurs être noyés dans les flots de leur encre empoisonnée ! MADAME. Puissent les porteuses de bouquet, les... MONSIEDR, près de la porte de droite. Bonne nuit, madame ! MADAME, près de la porte de gauche. Bonne nuit, monsieur! FIN T AELE l'réfuce................................ .......... m Le 16 mai s.......................................... 1 In extremis........................................ M Une nuit au Louvre.................................. 43 La révision des listes................................ 185 Parts. — hnp. Poupart-Oaryl cto, rue