PARIS QUI JOUE ET PARIS QUI TRICHE BotmLOTON. — lM|>rimorios réunies, B. PARIS QUI JOUE E T PARIS QUI TRICHE PARIS QUI ,10LTE Ce que c'est qu'un club. — Extension A R IS Q I I JOIE 47 Ceux-là, le club les inscrit au nombre de ses morts et l'on en parle encore, de temps en temps, à souper, lorsqu'on a reçu des nouvelles fraîcbes. Lorsque le malheureux a perdu toute énergie, rendu impropre à un travail quelconque par cette gangrène de jeu qui s'est imprégnée en lui, il disparaît en tant que banquier et continue à venir au cercle; assis au bout de la petite table, enrôlé parmi les forçats du tapis, il vient chaque jour gagner son dîner avec trois jetons blancs, et ses camarades lui reconnaissent assez volontiers une certaine influence, pavee qu'il a taillé cher, et qu'on l'entend très souvent trancher une discussion, en disant : — Quand j'étais banquier... Pour celui-là, certainement que le bagne vaudrait mieux que la carrière qu'il vient d'embrasser là. Parfois aussi, — ces cas-là sont heureuse- 48 PARIS QUI JOUE mcnl de plus en plus rares — le banquier qui saute n'a pas su s'arrêter à la limite où l'honneur est encore sauf; le jeu étant bien certainement l'agent démoralisateur le plus puissant qu'il y ait, l'homme qui sombre, après avoir avalé bien des couleuvres, subi bien des avanies, abordé bien des démarches qu'il n'eût jamais faites pour assouvir sa faim, a plongé dans le crime jusqu'au fond et alimenté son vice soit avec un vol, soit avec un faux, espérant, espérant toujours rattraper cela le lendemain, boucher ce trou avant que l'on n'ait rien vu, et continuer. Il a réussi, une fois, deux fois, et, une malheureuse nuit, il a sombré. Pour celui-là, un coup de revolver à l'aurore; une cerlaine émotion le lendemain parmi les habitués du cercle, une quinzaine d'amis, émus, et malgré cela, comme honteux de se trouver derrière soncercueil et c'est tout — Pauvre diable, dit-on le soir, à la table PARIS QUI JOUE M du club, il ne s'esl pas manqué ; il a bien fait, il paraît qu'il était temps. ■— On le dit. C'était un brave garçon. Il avait de grosses prétentions au whist et il le jouait comme un fiacre ! — Et l'écarté, donc, c'est à l'écarté, qu'il fallait le voir... Fort heureusement, le suicide amené Italie jeu devient rare; bien que ce soit encore un motif assez fréquent chez les suicidés; tous les banquiers qui sautent ne prennent pas aussi tragiquement les choses. Celui que j'ai vu sombrer le plus curieusement était le marquis de M"*, cet homme d'esprit, si finement parisien, qui, depuis près de neuf ans, gagnait quotidiennement au jeu et avait élevé le baccarat à la hauteur d'une spéculation. Un malin, vers quatre heures, le club était vide; il n'y restait guère que deux gaillards de l'Ouest, venus à Paris pour l'Hippique, grands chasseurs et solides buveurs ; 50 PARIS QUI JOUE tous deux avaient attrapé, dans la soirée même, une grosse culotte; chacun des habitués avait pris part à la curée et s'était discrètement retiré, mais le marquis,n'était pas là ; il était vexé et se proposa de porter le dernier-coup à ces deux hercules, fort riches tous deux, d'ailleurs, qui, la figure enluminée autant par leurs libations que par le baccarat, acceptèrent avec une joie ineffable la proposition d'une dernière banque. Chacun d'eux s'empara d'un tableau ; le marquis de M***, correct, impassible, ne faisant pas une faute, se mit en banque et commença à tailler. Les dieux n'étaient pas avec lui. Il avait beau faire, user de finesse, de ruse, d'audace; ses deux clients pouvaient tirer, ou ne pas tirer sur les points les plus invraisemblables, le marquis perdait, perdailtoujours ! Il tailla dix banques, se révoltant contre c lté lugubre farce du destin et persista jusqu'au bout. PARIS QUI JOUE 51 A onze heures du matin, lorsque les premiers arrivés entr'otivrirent la salle du jeu avanl d'aller déjeuner, on put voir le coup d'œil suivant : Le marquis de M*", toujours très calme, pâle comme un linge, perdant une somme énorme, offrant des cartes avec la même inflexion de voix : — J'en donne ! Et les deux illuminés, incapables de compter le point, escortés chacun d'un valet de pied qui se tenait debout, derrière eux, et répondait respectueusement. ■— Monsieur le comte en prend ! Ou encore : — Monsieur le baron s'y tient ! Celte singulière partie dura jusqu'à midi. Lorsque la lutte fut terminée, le marquis de M*" voyait s'engloutir en une nuit toute sa fortune, et, avec elle, neuf années de labeurs ! Il en a sauté jusqu'au Caucase ! IV Des pontes. — De quoi se compose la ponte. — Sa résistance comparée à celle du banquier. — Le docteur et le commandant. — La Matérielle. — Jouer le cadavre. — Un mot de Dumas. — Les nuits de guigne. — Le Bottin de province. — Comment finissent les pontes. — Un mot du père Blanc. Si le banquier représente l'opulence passagère, Le hasard aventureux, le ponte, lui, représente le besoin, la Utile opiniâtre et tenace contre la misère. Il n'en est, à ce titre, que plus intéressant à éludier : au jeu, c'est le travail opposé au capital. Au club, on trouve autour du tapis, dans les rangs serrés de la ponte, un méli-mélo de toutes les professions, de tous les âges, l'A !! 1 S QUI JOI E 53 de toutes les nationalités; il y a là des gens extrêmement distingués et parfaitement honorables qui viennent quotidiennement satisfaire, à petites doses, leur passion favorite sans vouloir, comme les banquiers, risquer leur situation ou leur fortune sur deux mauvaises tailles; on y trouve des fonctionnaires, des artistes justement célèbres, des avocats, des écrivains connus, des médecins; une moyenne considérable de gens fort intelligents et fort honnêtes à côté de quelques autres qui n'ont guère, comme moyen d'existence/que les miettes du tapis. Tantôt c'est le hasard qui se charge de les pourvoir, tantôt c'est un camarade, heureux ce jour-là, qui, avant de changer ses jetons, prélève une petite dîme pour le décavé voisin. Parmi ces pontes, il s'en trouve de fort riches; tout aussi bien et mieux que beaucoup de banquiers, ils pourraient, eux aussi, aborder le fauteuil ; mais ils n'en ont pas le 54 PARIS QUI JOUE tempérament. Ils seront amenés, graduellement, petit à petit, à risquer une grosse somme et le feront sans sourciller; mais ils n'ont pas le courage, dès le début, d'exposer d'un seul coup un capital important. Certaines professions fournissent un contingent plus élevé au monde des joueurs; les professions libérales, surtout : avocats, artistes ou médecins. Je mets en fait qu'il est impossible d'arriver à une partie de baccarat sans entendre, au bout de quatre ou cinq minutes d'attente, une phrase comme celle-ci : — Allons, docteur, c'est à vous la main : tâchez de vous distinguer. Matérialiste et athée, le médecin est joueur : c'est parfaitement naturel. En général, le médecin est intimement lié avec le commandant; il l'ont leur partie de billard chaque soir, après le dîner, et passent exclusivement tous les loisirs que leur laisse le tapis à se PARIS QUI .IOUE 55 chamailler de la façon ta plus violente, le médecin étant toujours radical et le commandant toujours bonapartiste. Delà, des injures réitérées; on s'imagine que cela va mal finir, qu'ils ne se parleront plus, ou même que le commandant, bien que retraité, va dépêcher au docteur une paire d'amis; rien de tout cela; le lendemain les retrouve ensemble, faisant les cinquante points habituels et, aussitôt après le café, la discussion recommence. De temps en temps, quand cela passe les bornes, le président intervient. — Messieurs, Messieurs, dit-il d'une voix lente et grave, je serai obligé de sévir; vous savez bien qu'il est défendu de parler poli- tiquè. — Vous avez raison, mon président, répond le retraité un peu confus, mais ce n'est jamais moi qui commence, c'est ce docteur endiablé qui est communard... 56 PARIS QUI JOUE — Voyons, Béchanel, reprend le président, vous n'êles plus un enfant. Le pauvre diable d'ancien baisse la tête; il vient de se souvenir, non seulement de la discipline, mais aussi de sa note de dîners. Il en a pour sept cent cinquante francs en souffrance. Et quelles souffrances! Toute une agonie. Le ponte est comme la garde, avec cette différence, cependant, que la garde mourait sans se rendre et que le ponte ne meurt pas et ne se rend pas non plus. Il perd, certes. Ses mauvais jours sont nombreux, ses luttes sont pénibles, ses déceptions, de toute minute; mais il jouit d'une résistance prodigieuse surtout comparée à ceLle du banquier. Beaucoup de pontes travaillent et alimentent par leurs travaux ou leurs petits revenus les moyens d'action. Aussitôt qu'ils reçoivent un coup un peu dur, ils quittent le club quelque temps, ou du moins ne jouent presque plus PAUIS QUI JOUE 57 jusqu'au jour où leur travail leur a de nouveau fourni les petits capitaux nécessaires. Les passionnés et les ardents sont rares parmi les pontes; ceux-là, aussitôt qu'ils le peuvent, escaladent le fauteuil et sont plus souvent banquiers; ils ne sont pontes que d'une manière transitoire. Le véritable ponte, celui qui est né ponte comme on naît rôtisseur et, — serait-il riche à millions, ne deviendra jamais banquier, — est un être relativement froid, se contentant volontiers d'un petit bénéfice, mais capable cependant de prendre un gros écart s'il commence par perdre. L'espèce la plus commune parmi les pontes est celle qui court après son argent. C'est le ponte, d'ailleurs, qui a créé, inventé et mis au monde cette belle institution, institution qui joue un si grand rôle dans la vie parisienne, et que l'on appelle : La Matérielle! 58 l'A IU S QUI JOUE Et d'abord, ô Athéniens, savez-vous bien ce que c'est que la Matérielle? La matérielle est une chose essentiellement variable; elle ilotlc entre trois louis et cinq mille francs. Cela représente la somme indispensable à chacun pour les dépenses de la journée, dîner, voitures, théâtre, et... le reste. C'est fort généralement ce reste qui est le plus cher. Dans chaque cercle, chaque casino, existe un certain nombre de fidèles, peu ambitieux, qui vivent constamment à côté du péril, pour lesquels l'objectif de l'existence consiste à enlever au tapis la matérielle quotidienne. Une fois celle tâche accomplie, ils changent leur monnaie, ferment la caisse et assistent, en impassibles, le cigare au coin de la bouche, aux veines les plus surprenantes comme aux plus étonnants désastres. Jusque-là, attelés au tapis, les jetons d'une main, la carte à piquer de l'autre, ils guet- P.ÀRIS QUI JOUE 5'J tent l'occasion, essayant de profiter des légers indices que le hasard peut leur fournir ; tenant leur système nerveux à deux mains, ils se modèrent tant qu'ils peuvent, se calment, se tranquillisent, évitant l'emballage, s'arrè- tant court sur deux coups de perte pour attendre le banquier en déveine qui va les refaire et leur fournir la matérielle tant désirée. Ce sont les forçats du jeu; pour atteindre un résultat dans cet ordre d'idées, il est de toute nécessité de jouir d'un tempérament lymphatique : les nerveux et les sanguins sont perdus d'avance. Ce qu'il faut surtout, c'est de la patience, de l'observation et encore de la patience. Il n'est pas sans exemple d'en avoir vu résister fort longtemps; de là le secret de ces existences problématiques, si fréquentes sur le pavé parisien, qui révèlent un luxe extérieur absolument inexplicable. «0 PARIS Q 01 JOUE — De quoi vit-il? se dit-on; il n'a pas de fortune; il n'est ni à la Bourse, ni dans les affaires; il ne commet pas d'escroqueries et n'a pas de ces liaisons inavouables qui peuvent dégénérer en revenu. — De quoi diable vit-il? C'est bien simple : il sait opérer sa matérielle. C'est ainsi qu'un bon jeune homme, qui a hérité de deux cent mille francs à sa majorité, après avoir vécu dix ans sur le pied de soixante mille livres de rentes, déclare à qui veut l'entendre, qu'il s'est ruiné au jeu. 11 oublie dix années de matérielle. C'est surtout avec les humbles que ce travail devient intéressant à observer; ceux-là savent qu'une minute d'emportement, une seconde de colère peuvent entraîner la dégringolade finale; leur léger capital ne leur permet pas un moment d'oubli. Ce que ces infortunés dépensent de courage et de persistance PARIS QUI JOUE Gl dans Jeur labeur est inénarrable. On les voit employer des ruses d'Indien Apache el lutter corps à corps avec le hasard pour arriver à le dominer à force de stoïcisme. Ils emploient des procédés qui restent dans les annales du jeu; l'un d'eux avait imaginé de se coucher chaque soir à huit heures et de se faire réveiller à trois heures du malin ; il s'habillait, se rasait, et arrivait au tapis, frais, dispos, correct et cravaté de blanc à l'heure où les énervés livraient la dernière balaille. Plein de lucidité, il observait longuement de quel côté penchait la balance, se décidait à entrer en lice bien modestement, prélevait sa matérielle sur quelque pauvre diable en pleine déroute, et, après s'être commandé deux œufs sur le plat et une tasse de thé, s'en allait tranquillement se recoucher. Le procédé est bien connu du reste et l'argot des joueurs l'a baptisé d'un vilain nom ; on appelle cela : jouer le cadavre. i 62 PARIS QUI JOUE Alexandre Dumas fils a dit : « Pour gagner au jeu, il faut être chaste.. » Avec un air paradoxal, c'est absolument vrai. La femme de plaisir est la mort des gens qui jouent. De même, pour faire ce terrible métier, faut-il être sobre. Aussi les forçats de la matérielle sont-ils d'avance voués au culte de ces différentes vertus. D'ailleurs, presque tous ceux dont nous parlons n'ont qu'un seul vice : ils sont joueurs. Dans l'exercice de leurs fonctions, ils n'envient qu'une seule chose : pouvoir jouer toute une soirée, grandement, largement, sans compter. Ils voudraient pouvoir, eux aussi, puiser à pleines mains et faire de terribles cabrioles, se payer l'orgie des émotions qui, tantôt vous inondent le cœur de joie, et tantôt vous font monter au front la moiteur de l'agonie. Ils voudraient pouvoir, ne fût-ce qu'un instant, obliger quelques compagnons de PARIS QUI JOUE 03 chaîne. Cela leur est, fermé. Ils sont condamnés à l'égoïsmc féroce. Qui sait si, pour rattraper quelques louis prêtés, il ne faudrait pas se remettre dans la bagarre et, celle fois, y passer tout entier? Non, le jeu est un combat; ils ne doivent pas y plonger pour leur plaisir, et n'est-ce pas le premier des plaisirs que de rendre service ? Cette abstinence perpétuelle, cette froideur de marbre, cette patience de termite finissent par lasser les plus robustes. Aussi, presque chaque jour en voit-on disparaître de ceux que la lutte avec le hasard a brisés sans merci. Le point d'interrogation qui se dresse incessamment devant eux a fini par les tordre comme un fil. Ils plongent un instant; faisant appel à leurs ressources, aux amis, aux parents, à leur travail, s'ils ont eu le bon esprit de le conserver, ils essayent de mettre sur pied quelque nouveau capital, si infime qu'il soit, fit PARIS QUI JOCK et s'en reviennent au tapis avec une autre provision de patience et de résignation. Ceux qui sombrent ainsi ont des mots féroces; leur esprit a tellement travaillé dans cette lutte, leurs facultés y sont tellement tendues, ils s'y sont appliqués si complètement tout entiers qu'ils ne peuvent croire que la fortune leur soit toujours contraire, par le seul effet du hasard. De même qu'un soldat d'une armée battue n'a qu'un cri aux lèvres : trahison ! de même ceux dont nous parlpns n'ont qu'une idée en tôle : le vol! Lorsque vient à se produire le jour fatal où l'on est condamné, où il est entendu qu'on ne peut gagner un seul coup, en jouerait-on cent, en jouerait-on mille, où, quoi qu'on fasse, tout tourne contre vous, où les incidents les plus invraisemblables viennent à surgir exprès pour déjouer toutes vos prévisions et vous jeter dans le gouffre, le malheureux qui PARIS QUI .(01 E 65 voit disparaître matérielle el capital s'écrie invariablement : « J'ai été volé! » Je me souviendrai toujours du mot terrible d'un petit ponte qui était dans un de ces jours-là et trouvait le moyen de perdre une assez forte somme contre un banquier en pleine déveine. Il choisissait ses coups avec art ; il les perdait tous. S'il s'abstenait, son tableau passait comme un torrent; aussitôt qu'il reprenait, il perdait, immédiatement. On aurait dit qu'un démon invisible conduisait sa main : il jouait littéralement à cache- cache avec les coups de gain. Le pauvre diable s'essuyait le front avec rage; ses yeux brillaient de colère. — Sacrebleu ! fait-il en se tournant vers un de ses voisins, faut-il que nous soyons stupides pour jouer contre cet homme-là. Il est cependant bien facile de voir qu'il vole. — Comment pouvez-vous dire cela, mon cher'.' Il perd deux cent mille francs ! i. 66 PARIS QUI JOUE — Ça ne fait rien : il perdrait plus ! Que dire à des hommes, intelligents pour la plupart, qui tiennent de semblables raisonnements'.' Le joueur qui a beaucoup observé confie plus volontiers son argent à certaines mains; chaque cercle possède, pour cela, ses réputations établies, ses passeurs attitrés; il y en a que les banquiers les plus solides n'affrontent pas sans angoisse; ils sont connus; on 1rs guette, on les attend avec impatience. Chose étrange à remarquer, mais qui se rencontre presque constamment, les passeurs se recrutent.toujours parmi les humbles, ceux qui pontent la plus modeste mise, ou encore parmi les vieillards, les chétifs, les disgraciés de la nature. Le ciel vous préserve de la main d'un mourant; elle vous enterrera avant lui. De même, presque tous les nouveaux venus dans un cercle y trouvent, à leurs débuts, un petit filon de veine qui dure plus ou moins PARIS QUI JOUE «7 longtemps et semble vouloir les y retenir. Je ne cherche pas à expliquer les causes qui produisent certains effets. Je me borne à les constater. Comme les banquiers, les pontes ont leurs superstitions, leurs fétiches familiers; celui- là n'aime pas à être appelé à tel numéro de la table; cet autre ne joue jamais lorsque c'est tel croupier qui tient la palette. A ce propos, je me souviens d'une exclamation de colère, poussée de très bonne foi par un ponte exaspéré, qui fit éclater de rire loule une table de baccarat. Il y avait, parmi les habitués, un petit sous- préfet, mais si petit, si petit qu'assis sur sa chaise,il atteignait à peine le lapis; c'était humiliant et incommode; il avait donc pris l'habitude de se faire apporter le Bottin, et, du haut de cet almanach, il luttait quotidiennement avec la banque et en sortait régulièrement vainqueur. fi8 PARIS QUI JOUE. Cela dura ainsi près d'un mois. La matérielle élait devenue, pour ce fonctionnaire, une affaire absolument sûre. Un soir, cependant, il perd à la première taille; il persiste, perd à la seconde, à la troisième, à la quatrième; il allait d'un tableau à l'autre, suivi du précieux dictionnaire, et ne trouvait que des coups de perte. C'était le jour fatal; il sombra corps et biens. Après avoir poussé son dernier jeton, il se leva comme mû par un ressort et ses yeux tombèrent sur l'infortuné Bottin. Il le jeta avec violence dans les jambes du valet de pied qui le lui avait apporté . — Imbécile! s'écria-t-il, ça n'est pas étonnant que j'aie perdu; c'était le Bottin de province ! Nous avons examiné comment finissent les banquiers, mais, nous le disions au début de cet article, il est impossible de se faire la PARIS QUI JOUE 69 même question à l'égard des pontes ; le ponte ne finit pas. Il peut disparaître, s'éloigner, changer de résidence ou de situation, se marier, quitter le cercle pour quelque temps; s'il n'a été résolument que ponte, il est à l'abri de ces culbutes effrayantes qui sont la spécialité des banquiers. Il se trouve presque toujours, au bout de quelques années, à la tète d'un petit passif, amassé lentement, sans de trop grosses secousses; ce passif n'est point un gouffre; il le comblera peu à peu, et le trou sé refermera comme il a été creusé. Plus tard, après quelques efforts de travail et de conduite, dominant de nouveau la silnation, il est probable qu'il reviendra de temps en temps prendre sa place au milieu des rangs serrés des pontes; il y retrouvera, immuables, vieillis, mais toujours debout, ceux qu'il aura laissés quatre ou cinq ans auparavant. 70 PARIS QUI JOUE En somme, pour résumer celte comparaison entre le banquier et le ponte, je ne vois guère rien de plus concluant qu'un mot du célèbre Blanc, l'aïeul de la roulette et du trente et quarante, auquel on demandait curieusement s'il donnerait volontiers sa fille à un joueur. — Peut-être à un joueur de trente el quarante, répondit-il, jamais à un joueur de roulette! Pères de famille, vous pouvez peut-être donner vos filles à un ponte, mais à un banquier, prenez garde! V Au claque-dents. — Son cadre. — Sa physionomie.— Ses habitués. — La carrière de ponte. — Un coup de sang au piquet. — La pièce est à cheval. — Un archiviste élégant. — Le voyageur récalcitrant. — Le chemin de fer. — Un singulier poitrinaire. — L'hospitalité de nuit. — Le droit au chocolat. — ltoyautés éphémères. Dans cette rapide description du jeu parisien, au cours de l'analyse de cette passion si ardente et si vivace, je suis souvent hanté par les souvenirs pittoresques de mes excursions dans les bas-fonds du baccarat, ces tri pois innommés qui sont les Assommoirs du carton. Le dernier dont je me souvienne est situé dans un quartier élégant; on y entre amené par un habitué quelconque, après avoir cou- 72 PARIS QUI JOUE ché sur le registre ad hoc un nom de fantaisie escorté d'une adresse plus fantaisiste encore. Le cadre est propre, presque bourgeois; une grande pièce tendue de damas de laine rouge, usé et blanchi à de certains endroits; trois ou quatre divans en cuir au fond de la pièce; quelques chaises et quatre ou cinq fauteuils complètent l'ameublement. Trois tables sont disposées à une certaine distance les unes des autres; elles sont entourées des habitués qui se tiennent debout autour des deux tenants assis vis-à-vis l'un de l'autre; à l'une d'elles on joue l'écarté, à l'autre le piquet, aller et venir. Le montant des paris est égalisé par un croupier, en paletot rapr aux coudes; on y trouve de tout: des jetons, soit en os, soit en ivoire, des plaques en nacre, des louis, et même de l'humble monnaie blanche. Après le coup, le croupier prélève sur l'enjeu le prix de la passe et le met .dans PARIS QUI JOUE "3 un trou préparé au bout de la table même, d'un geste monotone et ennuyé. On n'imagine pas ce que peuvent produire ces pièces de vingt sous, disparaissant ainsi, à jet continu. Les parieurs n'ont rien à payer; celui qui joue, appelé suivant l'ordre d'une liste d'inscription, est le seul tributaire de la maison; aussi sont-ce généralement les plus riches qui s'offrent le luxe de tenir les cartes. Pendant la partie, le croupier lit le Petit Journal ou cause, avec des habitues, du résultat des courses; rien ne l'ennuie comme le jeu; il écoute les plaintes des perdants d'un air distrait et considère ses pensionnaires comme des monomanes dont l'idée fixe ne l'intéresse plus; il est tellement certain du résultat; c'est un vieux croupier, dont l'âge a élimé toute espèce de passion et qui aspire, au sortir de ce bouge, à six mille francs de rentes dans une petite maison blanche, 5 74 ï» A l\ ï S QUI JOUE aux volets verts, près de Bois-Colombes. A part deux ou trois débutants du jeu qui se sont trouvés amenés dans ce tripot et ont continué, en proie à leur passion naissante, tous ces gens-là représentent l'écume des déclassés; les bonnètes gens y sont à l'état d'exception et les mois de prison pullulent. A côté du petit rentier tranquille qui est monté au cercle gagner un melon qu'il va manger à la campagne, on voit le notaire frauduleux, l'officier chassé de l'armée pour malversation, le médecin qui a eu une histoire d'avortement, le bookmaker qui a emporté la caisse, l'employé infidèle; toutes les variétés du crime semblent s'y être donné rendez- vous. Puis, des marchands de faux brillants, des coulissiers qui ont sauté à la Bourse, et deux ou trois bellâtres à cravates claires, amants douteux de filles plus douteuses encore. Tout ce monde arrive vers deux heures de PARIS QUI JOUE 75 l'après-midi; on s'est couché à sept ou huit heures du matin, on a vivement déjeuné, et l'on fait son entrée au club. Les cartes sont apportées; l'écarté commence. En voilà pour toute la journée et généralement toute la nuit. De temps en temps, lorsque l'un de ces faméliques trouve quelques coups heureux, il disparaît rapidement à l'anglaise, pour éviter l'emprunt autant que possible, et saute jusque chez lui abriter le produitdc la journée. Puis, allégé, le cœur plein d'espoir, muni d'une modeste mise, il revient dare darc autour du tapis. Parmi les vrais habitués, aucun n'exerce de profession; quelle profession pourrait résister à un genre d'existence semblable ! lis ont une sorte de profession apparente qui ne les gène en rien, mais leur vraie situation, c'est d'être piliers de tripot. On les y trouve à toute heure; beaucoup d'entre eux sont mariés, ont des enfants; à la maison, on a 76 PARIS QUI JOUE fini par se rompre à cette existence étrange; on vit à part, et, lorsque le père rentre à l'aurore, on l'attend avec impatience pour prendre le panier et courir au marché. Et, ce qu'il y a de plus singulier, c'est que la plupart de ces pauvres diables, qui font un métier bien autrement pénible que le plus dur des métiers, sont, comme les sauvages et les saltimbanques, excellents pères de famille. Mais, voilà, ils ont le club dans le sang et, au bout d'un certain temps de lutte, après avoir perdu les quelques bribes qu'ils pouvaient avoir, ils se sont trouvés là, rivés par le besoin, n'ayant plus la possibilité de travailler, et, ajoutons vite, n'en ayant même plus ni l'idée ni le désir. Vous devez penser si, dans ces endroits où la lutte a pris une couleur plus sombre, où l'argent que l'on joue se traduit par des morceaux de pain, les types étranges sont nombreux. Le vaudeville y vit en bonne intelli- PARIS QUI JOUE 77 gencc avec le drame. Tout ce petit monde affamé invente des procédés de jeu inconnus. Le vol proprement dit, par l'arrangement des cartes, n'y peut guère exister : tout le monde y voit clair et l'on surveille son voisin avec un soin méticuleux. Il se forme des associations* de monnaie de cuivre pour arriver à faire changer et à ponter 2 fr. 50. Si, par bonheur, on gagne le premier coup, on fait appel à un riche capitaliste qui prend la moitié de votre chance et met 2 fr. 50 dans le jeu; on les retire précipitamment et l'on pousse la veine, sûr d'avance de ne rien perdre : la première mise est sauvée. Il y a des combinaisons semblables qui durent tout une nuit; des pauvres diables qui sont arrivés porteurs d'une pièce de dix francs cachée dans les fonds d'une doublure de poche, et, grâce à une économie sordide, peuvent tenter le hasard douze heures de suite. Aussi, faut-il voir comme ils se défendent! 78 PARIS QUI JOUE Je me rappelle un certain Moltarini, un colosse napolitain, parlant un français baroque, porteur d'une tête hirsute sur des épaules de géant; cet homme était fanatique du piquet. Sur chaque coup, il pariait vingt sous et donnait des conseils; c'était l'unique plaisir de sa vie. Un après-midi, on entend un brouhaha dans la grande salle et quatre domestiques emportent un corps : c'était Moltarini qui venait d'être frappé d'un coup de sang. On appelle le docteur : il y en avait plutôt deux qu'un. Moltarini est déshabillé et, immédiatement, saigné de la manière la plus vigoureuse. L'incident se passe, la partie continue. Un quart d'heure après, on pouvait voir Moltarini debout, à sa place habituelle, le bras en écharpe, la figure congestionnée, les yeux hors de la tète, ne pouvant pas parler, car la langue était restée paralysée, pariant ses immuables vingt sous, donnant des con- PARIS QUI JOUE 79 seils avec le doigt et frappant violemment sur ia table lorsqu'on jouait cœur au lieu de pique. De temps en temps, on voyait arriver un autre fanatique, un vieillard, très brave homme, juge de paix dans les Cévcnnes depuis quarante ans; lorsqu'il venait à Paris, il ne descendait nulle part, pour éviter les frais d'hôtel, et mettait un petit sac de nuit dans l'antichambre du tripot. C'est à lui qu'arriva celte aventure malheureuse d'être pincé dans une descente de police ; le commissaire était entré brusquement, au beau milieu d'un écarté et, précisément, le père Charles, — c'était ainsi qu'on l'appelait, — avait confié au sort de celle partie son dernier louis, dont il n'avait cependant engagé que la moitié. Au premier bruit, se souvenant qu'il était juge de paix, le père Charles était allé se cacher dans un petit cabinet attenant, et, la 80 PARIS QUI JOUE porte n'étant pas tout à fait fermée, il suivait les opérations du fonctionnaire à écharpe. Tant qu'il prenait des noms, le bonhomme laissa faire, mais voilà que le fonctionnaire saisit les enjeux. Le père Charles voit disparaître son dernier louis; c'était une injustice. Il se livra en lui un combat terrible; rester caché, abandonner son louis, ou se dévoiler et réclamer sa monnaie? Le dernier parti l'emporta. Le vieux bonhomme sortit de sa cachette à pas de loup, et, tirant le commissaire par samanche, il lui dit avec son plus doux sourire : — Monsieur, c'est dix francs à me rendre : ma pièce était à cheval ! On écrirait facilement un volume, rien qu'en étudiant les personnages bizarres qui forment le fonds des tripots de Paris. A titre d'habitué, figurait également un journaliste, qui épiait les nouveaux arrivés, pour leur aire prendre un abonnement à un journal PARIS QUI JOUE 81 fantastique, un Écho des Montagnes quelconque, qui ne paraissait jamais. Bien entendu, lorsqu'il avait réussi à se procurer 13 fr. 50 par ce procédé, il courait se faire inscrire au tableau de baccarat. Celui-là a fait une fin, il est officier d'académie et archiviste d'un claque-dent, qui s'appelle : le Pou Volant. On le voit, de temps en temps, traverser les salles de jeu, pliant sous le poids énorme d'un portefeuille bondé de papiers; il a l'air soucieux, salue distraitement et semble porter péniblement le fardeau des affaires. Pas du tout : il s'interroge pour savoir comment il va arriver à se procurer cent sous pour entrer à la bouillotte. A côté des fidèles se placent parfois les incidents. Un soir, à ce même Pou Volant, à l'écarté de deux heures du matin, il manquait dix francs pour égaliser les tableaux. Le croupier interrogeait de l'œil tous les pontes : un 5. 82 PARIS QUI JOlli silence de mort accueillait cette invite réitérée. Tout d'un coup, une voix caverneuse fait entendre ces mots magiques : — Je les fais ! Tout le monde se retourne pour voir quel était cet audacieux. C'était un cocher de fiacre, le chapeau ciré sur la tête, le carrick sur le dos, qui attendait depuis deux heures un quart et avait fini par monter à la recherche de son voyageur. Ne trouvant personne dans l'antichambre, il était entré à la salle de jeu. Son voyageur n'y était pas, mais il était resté curieusement à regarder le jeu. De là, à dire : « Je les fais ! » il n'y avait qu'un pas. Pour mettre les dix francs promis, il sortit son porte-monnaie en cuir à coulisse, et compla franc par franc; pendant celle opération, les voisins avaient jaugé le contenu de la sacoche... On s'écarta respectueusement et on lui fit une place. Une heure après, le l'A 11IS QUI JOUK 83 clienl n'avait pas reparu, mais le cocher ne possédait plus un rouge liard. Et voilà comment, de temps en temps, on voit encore un homme vêtu d'un carrick monter à la hâte, entre deux courses fructueuses, l'escalier tortueux du Pou Volant. D'habitude, vers onze heures, les jeux dits de commerce s'éteignent un instant, et le valet de pied annonce d'un air solennel que le baccarat va commencer. Comme les capitalistes n'abondent pas, la banque ne se montre que fort rarement et l'on joue principalement le baccarat tournant ou chemin de fer, C'est là surtout que se développent les petites industries dont nous parlions au début. A chaque minute, on entend la voix d'un ponte plein d'inquiétude. — Il y a dix francs, Messieurs, qui est-ce qui me double? Je vais passer, je le sens ! 84 PARIS QUI JOUE Lorsque cetle demande reste sans écho, il dépose le paquet de cartes d'un air vexé. — C'est bien. Personne ne veut me doubler. Je passe la main. C'était bon, c'est sûr; la partie est devenue bien mauvaise ! Celui qui poussait ce cri d'alarme était un grand garçon, bave et décharné, aux pommettes saillantes, dont le large paletot jaune flottait suspendu sur ses épaules comme à unepatère. Toutes ses nuits, il les passait au tripot, et, de loi,n en loin, lorsqu'il ne trouvait personne pour le doubler, il se décidait avec un soupir à extraire du fond de ses poches, à l'aide de ses doigts longs et maigres comme des pinces, une belle pièce de cinq francs. Sitôt que cette pièce avait fait l'apparition nécessaire, elle disparaissait de nouveau, enfouie au fin fond de ce vêlement flottant où lui seul pouvait aller la quérir. Parfois, ses plaintes étaient interrompues par une douloureuse quinte de toux. PAKIS QUI JOUE 85 — Marsonal, lui disait-on, vous devriez allez vous coucher. Pourquoi diable passez- vous toutes les nuits? — Je vais vous dire, c'est par ordonnance de médecin; il faut qu'à sept heures, tous les matins, j'aille boire du lait à la vacherie. C'est pour mes poumons. Ce poitrinaire, qui veillait jusqu'au jour dans cette horrible atmosphère pour aller boire deux sous de lait à l'aurore, est bien certainement une des créations les plus surprenantes du claque-dents. Le traitement, d'ailleurs, lui a réussi à souhait : il en est mort. Minuit, une heure, deux heures, le baccarat continue et la cagnotte accomplit son œuvre quotidienne; les gagnants sont partis; les décavés, eux, sont restés à fumer mélancoliquement en regardant les fluctuai ions du hasard, attendant, espérant, quoi? Je n'en sais rien, mais toutes leurs nuits s'écoulent de la même manière. Ceux qui fléchissent 80 PAlilS QUI JOUE sous la fatigue sont étendus sur les divans et dorment, le chapeau sur les yeux. À deux heures, tous les divans sont habités; les retardataires ne trouvent plus que des fauteuils dont ils font leur affaire, tant bien que mal. 11 y en a qui sont retenus d'avance. De même qu'il serait malaisé de chercher un coin pour s'assoupir, de même il est impossible de procéder à aucune toilette au lavabo; il n'y a plus ni brosse, ni savon, ni peigne : chaque nuit, on emporte régulièrement tous ces objets. Vers cinq heures, les premiers rayons du jour filtrent à travers les rideaux; la partie fléchit,le banro de dix francs se fait attendre, et celui d'un louis cause une véritable anxiété. C'est alors que les pelilsse cotisent entre eux, que l'on compte les sous. On se met cinq ou six dans une masse et l'on établit des conventions sous seing privé pour faire traîner cette partie en jouant le plus lentement possible; PARIS QUI JOUE 87 tous les efforts sont tendus; il faut arriver à mx heures, coûte que coûte, parce qu'à six heures, l'administration a établi une sorte de prime : on a droit au chocolat. Enfin, six heures sonnent : les jetons rentrent précipitamment dans les poches; on change de nouveau sa monnaie; tout le monde se lève; ceux qui dormaient tranquilles arrivent en se frottant les yeux, et tout ce public, terreux, sale, les tempes ridées, le teint jauni, les ongles noirs, se met à crier sur l'air des lampions : — Chocolat! chocolat! chocolal ! Chose promise, chose due. Sur la table même on apporte un chocolat dans lequel le cacao ligure avec parcimonie; les croupiers sont au bout de la table, et toutes ces bouches pâteuses, tous ces gosiers brûlés se mettent à absorber la pitance administrative en causant longuement des incidents de la journée, des potins de cercle qui se produi- 88 PAKIS QUI JOUE sent là, comme partout, plus rpie partout. A sept heures, on dégringole les escaliers et ces singuliers employés quittent leur bureau, les uns gais, les autres préoccupés, pour regagner, ceux-là, leur domicile, ceux- ci, moins heureux, celui d'un camarade. Et maintenant, me direz-vous, qui peut alimenter ces sortes de maisons? Qui fournit celte dime terrible, ainsi prélevée sur la misère, dîme qui arrive à la fin de l'année à former un chiffre considérable? Savez-vous bien qu'il vaut mieux, pécuniairement parlant, tenir un établissement de ce genre, même les Bonnets verts, que d'être président du conseil des ministres? Ces morceaux de bois qui disparaissent un à un, rapidement, presque furtivement sous les doigts du croupier, arrivent à se chiffrer par des centaines et des centaines de mille francs. Sur qui donc est-ce pris? Un peu sur les habitués, beaucoup ggt les PARIS QUI JOUE 89 allants et venants qui disposent d'une petite somme et que le hasard a menés là. Le nouveau venu commence par jouer cher; il arrive avec la liasse, se trouve tout de suite entouré d'une sorte de cour; tous les humbles se groupent autour de lui; s'il est étranger, on cause avec lui dans sa langue, on le pilote, on fait des vœux pour sa réussite. S'il est Français, on essaie de se lier, d'entrer en conversation, de l'intéresser; il ne voit autour de lui que des visages souriants et des mains tendues; il n'entcnd'que l'écho de, paroles flatteuses ou d'aimables appréciations: évidemment il se laisse aller, il est pris, séduit, catalogué parmi les gros bonnets et sa royauté éphémère dure autant que durent les liasses. Dans un coin, le vieux ponte sombre et amer, qui, lui aussi, a débuté par jouer les grands rôles, regarde avec une certaine ironie cette courtisaneric qu'il dédaigne ; lorsque 90 PARIS QUI JOUE le gros joueur sortson portefeuille, avec une pointe d'ostentation, il a un sourire; ses lèvres se plissent dans un rictus qui ne peut pas arriver à être aimable et on l'entend qui dit entre les dents : — Dans trois mois d'ici, nous te verrons, toi aussi, ponter, comme les camarades, deux francs cinquante ! Sept fois sur huit, la sinistre prédiction s'accomplit. Les liasses finies, l'homme se trouve, pour ainsi dire, enrôlé dans ce bataillon de faméliques; il est maintenu au tripot par une griffe de fer, et sa vie entière, qui eût pu être honnête, droite et utile à la société, s'écoule entre ces rideaux de damas rouge, à attendre l'heure du chocolat! YI Ce que c'est qu'un croupier. — Ses revenus. — Dupeurs et dupés. — Le croupier qui joue. — Les caissiers, chefs de partie. — Deux types bien différents. — Fulgcnce et Yago. l T nc physionomie qui ;t bien son caractère, en ce qui concerne le baccarat parisien, esl celle du croupier. Correct et vêtu de noir, il tient la palette, assis en face du banquier, paie ou ramasse à tour de rôle et c'est lui qui arrête le jeu par ces mots magiques : Rien ne va plus! En général, le croupier est un ancien valet de pied ou garçon de cercle que sa bonne tenue a désigné pour l'avancement; 92 PARIS QUI JOUE de l'antichambre, on l'a fait passer au salon de jeu où il a cessé de porter la livrée; de plus, il gagne dix fois autant d'argent qu'un valet de pied. Appelé à couper presque toutes les banques, il joue, lui aussi, avec la veine; s'il est heureux, les banques qu'il coupe sont excellentes et sa gratification s'en ressent; si, au contraire, il est en déveine, il n'a en face de lui que des banquiers qui croulent et quittent le fauteuil, les uns résignés, les autres convulsés, en oubliant régulièrement toute espèce de pourboire. Dans les grands cercles, il n'y a pas de croupier proprement dit: il y a des caissiers, chefs de partie, qui prêtent l'argent, détiennent les cartes, et s'occupent du baccarat. Dans les cercles ouverts, le croupier est là pour que la partie aille plus vite, et, en même temps, pour défendre les intérêts de la cagnotte. On imagine difficilement les re- PARIS QUI JOUE 93 venus que se font certains croupiers : ces jetons, humble fraction prélevée presque sur chaque banque, arrivent à faire des sommes énormes. J'ai vu des banquiers, se refaisant en une heure de pertes considérables sur la coupe d'un croupier, lui donner jusqu'à vingt- cinq et cinquante louis de gratification. Presque tous les croupiers sont dévoi es du vice qui les fait vivre; ils sont joueurs. Les uns, ayant rendu de petits services à des membres du cercle, les prient de jouer pour eux: les autres, après être restés toute la nuit, la palette à la main, lorsque leur service est iini, se sauvent rapidement dans des tripots de bas-étage où, gros bonnets à leur tour, ils viennent perdre le fruit des labeurs de plusieurs nuits. J'en ai rencontré dans des villes d'eaux, voyageant, le pardessus jeté négligemment sur le bras, la rose à la boutonnière, jouant les rôles de ténors dans les casinos. 01 PARIS QUI JOUE Les vieux considèrent enlre eux leurs pensionnaires comme de doux monomanes ; mais le croupier vieux est rare, d'abord parce que la profession est excessivement fatigante, ensuite parce qu'au bout de quelques années d'exercice, presque tous, s'ils ont su se garer du jeu, se sont retirés après fortune faite. Ils possèdent, à l'endroit du joueur, une cci laine dose, je ne dirai pasde inépris, mais de dédain; incessamment à la partie, l'esprit inoccupé, ils ont eu le loisir d'observer bien des petites choses subtiles ou indélicates qui échappent à tous les yeux; ils savent à quoi s'en tenir sur la moralité de bien des joueurs; dans l'idée du croupier, ceux-ci se subdivisent en deux catégories : les dupeurs et les dupés. Pour les premiers, ils n'ont qu'une estime des plus médiocres et, quant aux autres, ils sont sur le point de les trouver bien naïfs. PARIS QUI JOUE 95 Au-dessus du croupier, se trouve immédiatement le caissier chef de partie; bien qu'ancien croupier lui-même, il est à la tête d'une grosse affaire, affaire qu'il conduit plus ou moins honnêtement, mais qui n'en est pas moins une source inépuisable de gros bénéfices. J'ai été à môme d'en étudier d'assez près, pour pouvoir en tracer ici des portraits frappants. Ceux que je vais vous présenter différant essentiellement, l'un de l'autre, et par le caractère et par les aptitudes, sont arrivés au but absolument opposé. Voici ces portraits qui termineront cette série d'études, incomplètes s'il en fut, car lorsque l'on se mêle de vouloir analyser le jeu et les joueurs, on se trouve en présence d'un tel champ d'observations et de bizarreries qu'il faudrait écrire des volumes entiers pour arriver à un résultat à peu près complet. 98 PAIUS QUI JOUE FULGENCE De taille moyenne, plutôt épais avec une tendance à l'obésité, son nez crochu émerge de favoris noirs, alignés avec soin; sur sa haute cravate blanche s'appuie un menton rasé, et ses yeux bruns, assez vifs, peu habitués à regarder en face, complètent l'ensemble de cet habile petit homme que l'on croirait un maître d'hôtel de maison bourgeoise. Maître d'hôtel, il l'a été effectivement; ses débuts viennent d'Oslende où il fut successivement chasseur au casino, garçon de café, et enfin, croupier de huitième ordre. Dire comment il arriva à se procurer le capital nécessaire est inutile; ce fut fort probablement à l'aide d'un travail lent et patient basé sur l'usure à la petite semaine et sur les PARIS QUI JOUE 97 gratifications de quelques joueurs heureux. A l'iicure actuelle, après des efforts constants et bien des nuits passées, la palette à la main, sous l'abat-jour vert, le voilà chef de partie, ayant engagé de gros capitaux dans un cercle dont il est la base fondamentale : sans Fulgence, plus de crédit; sans crédit, plus de partie. Fulgence, qui est d'une intelligence médiocre, jouit, dans le monde des cercles, d'une certaine considération; on le regarde à juste litre comme un personnage, et l'on a raison car, dans cet ordre d'idées, Fulgence est un gaillard de premier ordre. Ne vous y trompez pas, il faut des aptitudes spéciales pour exercer avec succès celle épineuse profession ; or, Fulgence n'a pas son pareil pour juger un homme; il sait exactement jusqu'où il faut aller avec telle ou telle personne; il sait s'arrêter court, boucler un ponle lorsqu'il est devenu douteux, et abandonner au 6 98 PARIS QUI JOUE besoin une créance sans courir après par de nouvelles avances. Autant il estprévenant et mielleux avec un fils de famille qui se ruine ou un gentilhomme campagnard venu à Paris pour pon- ter sec et fêter deux ou trois mois, autant il devient raide, presque brutal avec un ancien client surmené et à deux doigts de sa fin. Celui-là, il l'expédie en deux temps. — Je ne vous réclame rien, monsieur le comte; vous me paierez votre petite dette quand vous voudrez, mais je ne peux plus vous donner d'argent. Je n'en ai plus; je suis moi-même très gêné. — Fulgenee, s'écrie à ce moment là un gros monsieur qui est en banque, donnez moi vingt mille ! — Voilà, monsieur le baron, voilà. Et Fulgenee se précipite, porteur du plateau traditionnel qui disparait sous les plaques. PARIS QUI JOUE 99 Indépendamment de ce flair, Fulgence a une qualité aussi rare que précieuse chez les parvenus; il voit les affaires du cercle d'assez haut pour savoir risquer cent mille à un moment donné. Si la partie haisse, si quelques membres du cercle n'ont pas reparu depuis quelque temps, il leur écrit, les mettant à leur aise s'il sont débiteurs, leur offrant au besoin un nouveau crédit; si une concurrence vient à surgir, Fulgence fera tout pour conserver sa partie et saura, au besoin, sortir mille ou deux mille louis de sa poche, les faire mettre en banque par un homme de paille, ou arroser cette partie mourante de gros capitaux, uniquement pour qu'elle n'aille pas chez le voisin et que l'on ne se désaffec- tionne pas de la maison. lia même des côtés de grand seigneur que l'on ne s'attendrait pas à trouver chez lui. Jamais Fulgence ne se plaint d'un client : jamais on ne l'entendra gémir sur telle 100 l'A Kl S QUI JOUE ou telle créance compromise. Je sais des personnes qui ont sauté, lui devant cent vingt, cent, trente mille; lorsqu'on lui en parlait, Fulgence répondait invariablement. — Vous vous trompez, Monsieur, le marquis un tel ne me doit rien; j'ai été payé. Grâce à cette intelligence de ces sortes d'affaires, Fulgence possède aujourd'hui une grosse fortune; son goût pour le sport s'est développé étonnamment ; dans ses loisirs, il chasse à courre, endosse l'habit rouge, et, dernièrement, chez un sportman, plus malin que délicat, il galopait toute la journée, s'ac- crocliant au col de sa monture devant les plus humbles obstacles, mais fort honoré d'être secoué comme un sac de son en si bonne compagnie. Le soir venu, après le dincr, le maître de la maison lui vendait deux ou trois canards dont il ne savait que faire, vieux chevaux de PARIS QUI JOUE 101 sang claqués que Fulgence ramenail triomphalement dans ses terres. Quoique marié, père de famille, il a ses vices mignons; coureur d'alcôves, il est enclin à la grande élégance et je dois dire que la grande élégance féminine l'accueille volontiers, ces dames n'ayant point de ces sortes de délicatesses. C'est là ce qui motivait sa réponse à l'un de ses clients, venu chez lui pour lui demander une avance sérieuse. —Mon Dieu, monsieur Huberl, ce serait avec plaisir, mais je viens d'être obligé de rembourser quinze cents louis pour le vicomte de Saint-Albert et me voilà bien gêné. Vraiment, M. de Saint-Albert n'est pas raisonnable. — Eh bien ! pourquoi ne le faites-vous pas poursuivre? Saint-Albert est riche : il paiera. —Oh! Ypcnsez-vous,monsieur Hubert? c'est bien difficile. Envoyer du papier timbré à un 6. 102 PARIS QUI JOUE homme que nous sommes exposés à rencontrer tous les jours, dans nos plaisirs! IAGO Une tète singulière, entourée d'un collier île barbe noire; deux petits yeux brillants comme des escarboucles sur celte grosse face bistrée; des gestes saccadés qui pouvaient faire croire qu'il avait eu des aïeux dans les cocotiers, tel était lago, l'ancien carliste échappé des guerres de Zumalacarréguy ; réfugié en France avec une petite fortune, marié, père de famille. Sa nature espagnole l'avait rapproché des endroits de jeu, mais, comprenant qu'il s'y ruinerait infailliblement, il avait tenté d'en faire une affaire et avait obtenu d'être caissier et chef de partie dans un claque-dents parisien. Jamais, de mémoire de ponte, on ne vit un PARIS QUI JOUE 103 aussi étrange caissier. Il est sans exemple qu'il ail refusé de l'argent à qui que ce soit. Foncièrement joueur, il avait pour les décavés un cœur de père. Ce milieu des humbles l'intéressait; c'était sa vie; il passait toutes ses nuits au cercle, entouré des petits qu'il tutoyait invariablement. Vivant simplement, sans vices, en bon mari et en bon père, son unique faiblesse consistait à alimenter les pauvres diables. Le summum de sa rigueur, lorsqu'il subissait une demande par trop fréquente, était ceci : — Si c'est pour jouer, non. Tu n'auras rien. Quand tu t'en iras, je te donnerai ce que tu me demandes. On faisait semblant de s'en aller; lago sortait de ses poches cinq ou six louis et, deux minutes après, il avait des gestes de singe en colère lorsqu'il retrouvait son amateur prenant tranquillement la main à l'autre bout de la salle. 40i PARIS QUI JOUE A la partie, il portait un paletot flottant avec d'énormes poches sur le côté, pleines de jetons. Parfois Iago apercevait un décavé pontant des coups de cinq louis. — Tiens, lui disait-il, tu joues donc, toi, ce soir ! Et où as-tu pris l'argent? — Ah! voilà, répondait l'autre en riant, j'ai fait un héritage, Iago. Et il continuait à ponter, sous le nez du vieux carliste, pendant une heure ou deux. A un moment donné, on demandait à [ago de changer une plaque. Celui-ci fouillait successivement dans toutes ses poches. — C'est drôle, disait-il, j'ai oublié mes jetons. Je vais en prendre à la caisse. Et à la caisse, il s'apercevait de la provenance du fameux héritage; le décavé avait, pendant toute une soirée, ponté sec avec les poches d'Iago. PARIS QUI JOUE 105 Quand il découvrait la ruse, comme il riait de bon cœur, le pauvre Iago ! On comprend aisément que ce n'est pas en défendant ainsi ses intérêts qu'Iago arrondit son petit avoir. Au. bout.de longues années d'un labeur éreintant, le carlisle était possesseur d'une liste énorme de créances, toutes mauvaises, d'ailleurs, et, quant à son actif, il était parti par le même chemin que prenaient si souvent les jetons qui tintaient dans ses poches. Il y a des métiers où il est interdit, sous peine de mort, d'être ce que l'on appelle un brave homme. Un matin, sortant du cercle au petit jour, Iago fut pris d'un frisson de fièvre et contraint de garder le lit. Pendant trois jours, aux prises avec la maladie, il ne s'inquié- tait que du cercle, de ce qui s'y passait, de ce que l'on y disait, de l'état de la partie et des mouvements que faisaient les uns 106 PARIS QUI JOUE et les autres. Le troisième jour, il mourut. Parmi ses débiteurs, on dut avoir recours aux meilleurs pour payer les frais de l'enterrement. Entré, relativement riche, dans ce métier qui enrichit tout le monde, Iago, à l'orce d'efforts, avait trouvé le moyen de s'y ruiner à plat. Le jour de l'enterrement, l'église était pleine de monde; qui ne connaissait pas Iago? Il y avait là toutes les catégories de banquiers et de pontes; la plupart avaient les yeux pleins de larmes. On peut hardiment affirmer que, sur dix personnes groupées autour du cercueil, neuf d'entre elles devaient à Iago des sommes plus ou moins importantes. La mort du pauvre diable faisait gagner à tous ces gens-là un banco inespéré. Aussi, fut-ilsincèrementregretté. Il trouva, pour le pleurer, de la meilleure foi et du PARIS QUI JOUE 107 meilleur cœur du monde, tous ses anciens compagnons de nuit. Pas un pour le rembourser. Avouez que le joueur est, au demeurant, un singulier animal. PARIS QUI TRICHE I Naissance du vol au jeu. — Les dés pipés. — Comment on devient voleur. — Les cercles ouverts et les cercles fermés. — Il y en a trop ! — La Grèce contemporaine. — Son organisation. — Sa langue spéciale. — A/fran- chisnement d'un seigneur. Depuis que le monde est monde, le jeu existe. Il a pris un rang honorable parmi les passions humaines. L'art de s'approprier le bien du voisin sans effort, sans travail, en s'amusant pour ainsi dire, n'est pas né d'hier. Autrefois, les lansquenets jouaient aux dés leur solde sur un tambour; souvent, les plus 7 110 PARIS QUI JOUE heureux payaient leur veine passagère d'un coup d'épée au beau milieu du corps. Lorsque la gracieuse Odette inventa les tarots pour distraire son seigneur, elle donna, sans s'en douter, à cet art exquis, une impulsion remarquable. Ce que l'on peut hardiment affirmer, c'est que, si le jeu existe depuis les temps les plus reculés, le vol au jeu a fait son apparition bien peu de temps après. L'ingéniosité humaine ne perd jamais ses droits; six mois après l'usage des dés, un guignard quelconque, peu scrupuleux inventa les dés pipés, et, pour sa satisfaction personnelle, se servit d'accessoires qui amenaient régulièrement le double six. La ruse était grossière, mais pas assez cependant pour qu'à cette époque pleine de simplicité, elle nepût encore durer fort longtemps. Les mémoires du temps nous affirment, d'ailleurs, que ce n'était point consi- PARIS QUI TRICHE 111 déré comme une chose déshonorante : simple question d'adresse, voilà tout. Il restait aux dupés la ressource de mettre l'épée au vent, ce qui était encore là une autre question d'adresse. Le vol au jeu a suivi de près le mouvement progressiste qui s'est accompli pendant ces derniers siècles : à l'heure présente, il esl arrivé à un rare degré de perfection. 11 est juste de dire que nos moeurs actuelles le flétrissent hautement, mais est-ce bien suffisant, et où est la répression? Elle n'existe qu'à l'état moral et, vraiment, cela n'est pas assez. Si j'écris cette élude rapide sur la Grèce contemporaine, ses habitudes et ses procédés, c'est, non seulement pour donner une idée de l'intelligence du joueur appliquée au vol, mais surtout pour prémunir les personnes qui jouent, contre certaines tentatives, et, autant que possible, après avoir exposé le mal, en indiquer le remède. 112 PARIS Qlïl JOUIS Le lecteur m'excusera donc si je suis par- Ibis un peu technique; je tâcherai, malgré cela, d'être aussi clair que possible. Lorsqu'en matière de jeu, on veut faire de la statistique, on arrive à des résultats peu consolants. Au risque de faire bondir bien des personnes naïves, je me permettrai d'affirmer que, sur dix joueurs, il y en a certainement huit capables de profiter d'une indélicatesse, un complètement voleur et un scrupuleusement honnête. Il est bien évident que personne n'entre de plain-pied dans le vol au jeu ; ce n'est pas du jour au lendemain qu'un homme est assez froidement misérable pour se dire : « Je vais augmenter mes revenus, je vais voler au jeu, » comme un autre se dirait : «Je vais me metttre à faire de l'aquarelle, s Non, l'homme qui joue avec un malheur constant est rebuté, anéanti, atterré, mais il n'a pas l'idée première de la supercherie. Vingt fois, cent fois, il a été en butte PARIS QUI TRICHE 113 à la tentation et il y a résisté. Un jour, il est aux prises avec le besoin impérieux, hurlant, la nécessité qui vous étrangle. Il arrive au jeu, perd, continue, perd encore et voit s'effondrer toutes ses ressources. Soudain, une occasion se présente; elle s'est présentée souvent et il n'a jamais cédé; cette fois, il est seul, personne ne l'observe, le besoin est là, qui l'obsède, rapide comme l'éclair, la rougeur au front, il vole. Il sort de là, emportant son gain si tristement acquis, se jurant que jamais, au grand jamais il ne recommencerait. Hélas! la seconde expérience suit de près la première. A dater de ce moment-là, le voilà enrégimenté dans l'armée des voleurs; il n'y a pas d'exemple qu'un dévoyé, qui a eu le malheur de glisser sur cette pente, ait eu le courage de s'arrêter court et de rebrousser chemin. Quelques-uns s'en tiennent à des indélicatesses; connaissant toutes les ruses du jeu, 1H PARIS QU JOUE ils en profitent aux dépens des naïfs, et, s'ils ne vont pas plus loin, c'est moitié par prudence, moitié par peur; les autres, au contraire, ayant jeté l'honnêteté par-dessus les moulins, font du vol une véritable industrie;, ils s'y appliquent, se mettent consciencieusement au travail et lui font rendre tout ce qu'il peut rendre. Ceux-là sont les audacieux et les dangereux; rebut de la société, aucun sentiment d'honneur ne les atteint; ils savent qu'ils n'encourent point de punition matérielle et ils parcourent cette nouvelle carrière en essayant de la rendre fructueuse. Ce sont leurs procédés que nous examinerons par la suite. Et d'abord, étant admis que l'on joue, pour éviter autant que possible d'être dupé, où vaut-il mieux jouer? Au club, sans aucun doute. Se méfier avec soin des parties d'amis, des réunions fémi- PARIS QUI TRICHE 115 nines où l'autel, couvert de son tapis vert est dressé à l'avance, et où le vol devient d'une telle facilité que l'invité candide et dépouillé ne commence à se dégriser que dans la rue. Jouer le moins possible dans le vrai monde, au whistj cl encore. Nous n'avons eu que trop de preuves que le vol au jeu pénètre dans toutes les catégories delà société; l'éducation n'y fait absolument rien. Je dirai presque que c'est l'apanage des classes plutôt élevées, car ce sont celles qui ont le plus de besoins, et fréquemment le moins de revenus. Cela étant clairement établi, si l'on a le désir de ne pas être dépouillé sans défense, il ne faut jouer que dans les endroits spécialement établis à cet effet. Le cercle répond à ce besoin de la passion humaine. Ne jouez donc jamais qu'au cercle. 116 PAKIS QUI JOUE A Paris, les cercles se divisent en deux catégories : les cercles fermés, dont le nombre des membres est restreint, l'accès relativement difficile, cercles qui s'administrent eux-mêmes et, bien que profitant également de la cagnotte, sont composés d'une manière plus élégante et plus choisie ; les cercles ouverts, où le nombre des membres est considérable, où le comité vous reçoit par scrutin, cercles dont, par conséquent, l'accès est beaucoup plus aisé. Ceux-là ont également une cagnotte, ni meilleur marché ni plus chère que les autres, et la facilité de réception rend leur composition plus mêlée. Le bon sens voudrait que la sécurité fût beaucoup plus grande dans les cercles fermés ; c'est une erreur profonde; je vais essayer d'en expliquer les motifs. Dans un cercle fermé tout le monde se connaît; non seulement la partie y est rarement sérieuse et de longue haleine, mais encore elle affecte un caractère PAIUS QUI TRICHE 117 familial; personne ne la surveille; si un grec s'y faufile, il trouve là un terrain confiant sur lequel il peut, de longues années, se livrer à ses évolutions sans être l'objet de la plus petite suspicion. On le connaît; il est bien avec tout le monde; au premier murmure, au premier doute, les camarades haussent les épaules. Pour y être pris, il faut des choses criantes, grossières,et longuement répétées; il faut que le doute ne soit plus permis. Dans un cercle ouvert, à part le pelil noyau des habitués quotidiens, personne ne se connaît; un nouveau venu y est scrupuleusement examiné; il y a des employés auxquels tous les subterfuges sont connus, des commissaires qui sont également experts en la matière. De plus, l'étranger qui s'assied au fauteuil du banquier ne peut faire un mouvement sans être l'objet de l'attention d'une centaine de paires d'yeux obstinément fixés sur lui. Parmi ces cent personnes, il y en a trente qui enten- 7. 118 1>A ISIS QUI JOUE duaient filer une carte d'un bout de la rue à l'autre; sans même le vouloir, les voisins se surveillent entre eux et l'administration du cercle, qui comprend que c'est là, pour elle, une question de vie ou de mort, tient essentiellement à une partie scrupuleusement honnête et qui présente toutes les garanties nécessaires en pareil cas. Voilà pourquoi je n'hésite pas à affirmer qu'à part les conditions d'indépendance que présente une partie clans un cercle de ce genre, les conditions de sécurité elles-mêmes sont de beaucoup supérieures. Il est bien évideni que, si l'on veut aller dans un endroit où l'on ait le moins de chance de rencontrer des liions, il faut donner la préférence à celui où se trouvent le plus de gendarmes. On m'a raconté, à l'appui de ce que je iensde dire, une anecdote qui prouve à quel point le tripot est supérieur au cercle comme honnêteté au jeu. Un membre d'un des bas PARIS QUI TRICHE 119 claque-dents parisiens introduit un des grecs les plus habiles, dans le but de lui faire tailler deux ou trois banques et de partager les bénéfices. L'aigrefin se promène, inspecte la salle, regarde la marche de la partie, dévisage tous les pontes et ne joue pas un liard. Les banques se succèdent ; il ne pousse aucune enchère; ne s'assied même pas et semble absolument indifférent. Au bout d'une heure, son complice vient le trouver, un peu surpris; cette inaction ne faisait pas son affaire. — Eh bien, lui dit-il, que diable faites- vous? Voilà six heures et demie; la séance va être finie. Pourquoi ne prenez-vous pas une banque? — Mon cher, lui répond l'opérateur, rien à faire ici. Ce serait d'abord extrêmement dangereux et je serais probablement pris au second coup. De plus, en supposant que j'aille jusqu'au bout, il y a là vingt amateurs qui 120 PARIS QUI JOUE viendront me frapper sur l'épaule après la taille et avec lesquels il faudra partager. Ça n'en vaut vraiment pas la peine : il y en a trop! Ne croyez pas que le vol au jeu soit le fait exceptionnel de quelques malheureux isolés; il y a certainement, parmi ceux qui en vivent, des tirailleurs qui travaillent où ils peuvent et comme ils peuvent, pour leur propre compte. Mais à côté de ces écumeurs de petite envergure, on se trouve en présence d'une vaste association qui a ses ramifications dans toute la France et s'étend même à l'étranger. Cette association compte parmi ses adhérents des gens fort hien élevés qui, n'aimant pas les gros mots, ont supprimé toute épilhète malsonnante; on l'appelle la philosophie. Sérieusement organisée, elle a sa hiérarchie bienétahlie; elle obéit au mot d'ordre donné par une sorte de syndic tacitement reconnu, chez lequel viennent se centraliser toutes PARIS QUI TRICHE 1-21 les affaires ; elle possède ses grands seigneurs, ses correspondants titrés, ses voyageurs, et, dans un ordre d'idées tout à fait pratique, ses serviteurs patentés, les croupiers, qui sont la clef de voûte de toute opération de ce genre. L'homme qui est à la tête de cette troupe dispose, ne vous y trompez pas, d'une puis* sance considérable. Lui-même n'entre que fort rarement en scène; il se contente d'arranger l'affaire, de la préparer, d'aboucher ensemble le croupier et le voyageur, d'expédier ce dernier, et chaque jour lui apporte le résumé exact des opérations quotidiennes. A l'heure actuelle, il possède une fortune considérable, et, s'il reste aux affaires, c'est parce que, dit- il, il s'ennuierait sans ça. La philosophie compte, parmi ses fervents, des noms qui étonneraient le monde entier, elle a son argot spécial, très complet, très pittoresque, mais dont quelques termes nous 122 PARIS QUI JOUE sontconnus. Vous les verrez revenir fréquemment au cours de ces rapides études. Un exemple entre mille. Lorsqu'on a initié un profane aux petitsmyslères de h philosophie, sans qu'il ait lui-même les moyens de faire quoi que ce soit, on appelle cette initiation Y affranchissement. Tout à l'heure, vous étiez la victime; un quart d'heure de conversation a fait de vous un affranchi. Un philosophe n'affranchit jamais à l'aveuglette; il faut, ou bien que la personne qu'il affranchit lui soit indispensable pour mener à bien une opération engagée, ou encore qu'il soit certain de ne pas commettre d'imprudence et de trouver un terrain soigneusement préparé. Aussi ne s'avance-t-il que peu à peu, avec les plus grandes précautions et des préliminaires oratoires pleins de sous-entendus plus ou moins transparents, «mais qu'il peut rattraper au besoin, s'il voit qu'il fait fausse route. PARIS QUI TIUC1IE 123 Je ne citerai qu'un seul exemple d'affranchissement qui fil si grand tapage qu'il finit par transpirer et arriver, dans tous ses détails, aux oreilles du public. La philosophie avait besoin d'un correspondant auprès d'une colonie étrangère très fermée, très restreinte, triée sur le volet, mais, par cela même, où l'on avait la certitude de réussir une grosse affaire. Tout était préparé; le croupier attendait les ordres; il ne manquait qu'un grand seigneur pouvant entrer au club et y avoir son droit de cité. A cette époque, le marquis de Z... se noyait très tranquillement au Jockey et était à la veille de l'affichage final. Plus de fortune, plus de ressources, plus rien. L'heure du revolver allait sonner. Un soir, une personne le fait demander au salon des étrangers. Il descend et se trouve en présence d'un monsieur élégant, s'exprimant avec aisance, dont le nom, d'ailleurs, ne lui avait rien appris. 121 PARIS QUI JOUE — A quoi, Monsieur, lui demanda-t-il, dois-je l'honneur de votre visile? — Voici le fait, monsieur le marquis. Je suis rond en affaires : j'irai droit au but. J'ai les renseignements les plus exacts sur votre situation; vous n'avez plus vingt-cinq louis d'actif et vous allez être affiché après-demain. ,lc viens vous proposer un moyen de salut. Combien vous faut-il pour payer à l'heure voulue? Le marquis croyait rêver. — Cinquante mille, répondit-il machinalement. — Je vous les apporte. A une condition cependant : vous allez faire delà philosophie. Nous établirons un contrat en règle. Loyal avec moi, vous me rendrez un compte exact de vos opérations et les bénéfices seront partagés. L'argent est dans ce portefeuille. Voulez-vous être prêta partir pour X... dans trois jours? PARIS QUI TRICHE 116 — Mais encore faudrait-il être à même de savoir comment s'y"prendre... — Inutile; vous n'avez rien à savoir, rien à apprendre. On vous passera la besogne toute faite. C'est sans aucun danger pour vous; ce dont j'ai besoin, en vous, c'esl de vos relations qui vous permettent d'aller où nul d'entre nous ne peut arriver. Répondez oui ou non ; acceptez-vous? Le marquis étail déjà en train de compter les billets. Il gagna l'année suivante une somme énorme. Mais l'histoire avait transpiré. Brûlé peu àpeu dans tous les cercles où il trouvail jadis une besogne facile, il fit des maladresses, se brouilla avec celui qui l'avait affranchi, voulut essayer de procéder pour son compte, et, sentant qu'il était surveillé, soupçonné, taré autant qu'on peut l'être, se mit à jouer au hasard — ce que la philosophie appelle jouer au flanc — pour donner un démenti à l'opi- 120 PARIS QUI JOUE nion publique, qui commcnçail à élever la voix. Il n'y retrouva pas sa réputation, mais il y laissa tout ce qu'il avait récolté dans ses deux premières années de début. Il a aujourd'hui complètement disparu de l'océan parisien, et vit au fond d'une province auprès d'une très vieille dame... Un autre genre de philosophie. Il Le vol des pontes. — Poussettes de toute nature. — le point de vue. — C'est llicliard. — Sous un bougeoir.— Cosas de lispana. — Les inventions d'un hidalgo. — Il a grandi ! — Le vol au crayon. — Faus.se monnaie. — Distraits ou maniaques. Nous devons, pour commencer, nous occuper des pontes qui, n'appartenant pas à la Sainte-Alliance dont j'ai esquissé à grands traits le fonctionnement, travaillent pour leur compte, d'abord d'une manière accidentelle, puis, graduellement, de la façon la plus régulière. Ceux-là ne peuvent jamais faire beaucoup de mal et, d'ailleurs, leur petite industrie est trop maladroite pour durer bien longtemps. 128 l'A I!I S QUI JOUE La base de cette industrie, c'est la poussette. On appelle poussette le geste rapide par lequel un joueur qui a vu le coup gagné par le tableau, pousse sa pièce, de quelque valeur qu'elle soit, en plein sur le tapis, alors qu'avant ce résultat, à cheval sur la raie jaune, elle marquait seulement moitié. Ce n'est pas absolument commode à pratiquer, sous l'œil des voisins; malgré cela, il y a des gens qui arrivent, dans cette spécialité, à une habileté rare. Puis, ils sont soutenus par la douce illusion que se font tous les voleurs de ce genre, de n'être vus de personne. Il y a, dans cette forme d'escroquerie, un fond de naïveté qui milite en leur faveur; un apprenti voleur débute toujours par la poussette. D'autres, déjà plus rusés, avaient supprimé le geste; ils se contentaient de mettre unjelon de cinq louis à cheval sur la raie; lorsque le coup était perdu, ils déclaraient avoir annoncé un louis au jeton ; lorsque le coup était PARIS QUI TRICHE 129 gagné, ils se Taisaient payer quatre louis et comme le croupier, forcé d'obéir, n'avait pas à entamer de discussion avec un joueur, cela pouvait durer longtemps, très longtemps. Je pourrais citer un très grand seigneur qui exerça, deux années de suite, cette industrie lucrative dans un des cercles de Paris les plus fermés. Le jour où le comité, poussé dans ses derniers retranchements, prit la décision de lui écrire, il était au jeu; on lui remit la lettre pendant que le banquier donnait un coup; il la lut d'un air distrait; le coup lui gagné par le tableau. — Combien à la pièce? fit l'employé. \ — Quatre louis, répondit-il avec un doux sourire. On le paya; il changea ses jetons et disparut pendant trois mois. Certains pontes jettent leur enjeu trop lard, alors que le point n'est pas encore énoncé, mais que le banquier a déjà dit : «J'en donne.» 130 PARIS QUI JOUE On appelle cette façon de procéder sauver l'abattage. Le banquier ne s'en inquiète guèrej et, à la faveur de cette négligence, ce petit carottage résiste longtemps. Ceci est une ficelle. De la même famille est • elle qui consiste à suivre les cartes pendant leur distribution; il y a des banquiers qui les donnent liés haut et l'on peut arriver, avec une certaine habitude, à les voir par dessous. Si l'on aperçoit un neuf, on ajoute tout ce que l'on peut ajouter. Cette grosse indélicatesse s'appelle jouer le point de vue. Au cercle, quelque habileté qu'ils puissent y mettre, on s'aperçoit vite de toutes ces ruses ; parfois, dans certains milieux très indulgents, lorsqu'à la grande rigueur, cela peut passer pour une distraction, on les tolère. Je me souviens de l'étonnement d'un camarade qui, après avoir sollicité deux mois sa réception dans un cercle, taille une banque le jour même de son entrée, et voit conslam- PAKIS QUI TRICHE 131 menl tomber un louis lorsque le tableau a déjà gagné le coup. Nouveau venu, il n'ose rien dire, mais, à la fin de la taille, il appelle un de ses parrains, et lui dit timidement ce qu'il avait « cru remarquer ». — Ça n'est rien, mon cher, lui répond le parrain, il ne faut pas l'aire attention. C'est Richard. — Alors, fait le banquier résigné, si c'est Richard, mille excuses. C'est là d'ailleurs la seule cxplicalion qu'on ait jamais conscnli à lai donner. Il y a des poussettes de toute nature; quelques-unes, moins brutales, prennent une forme ingénieuse qui les rend vraiment intéressantes. Dans un des cercles importants d'une grande ville d'eaux, la table de baccarat n'étant pas suffisamment éclairée par la double suspension, on avait ajouté aux extrémités, deux bougeoirs en argent massif. Un riche 132 PARIS QUI JOUE banquier grec, de nationalité, cette fois, avait adopté comme place favorite, l'une des extrémités, et jouait régulièrement une pièce de cent francs. De grosses cigarettes orientales incessamment entre les mains, il devinait tous les coups de gain et évitait les coups de perte avec un bonheur vraiment extraordinaire. Un soir que, décavé ou oisif, je m'amusais à ob- server notre homme, j'eus en un tour de main la clef de sa veine constante. Suivant le résultat du coup, notre homme saisissait un des flambeaux pour allumer sa cigarette,si le coup était gagné; et, s'il était perdu, il savait modérer sagement ses appétits de nicotine. Sous le bougeoir se trouvait une pièce de cent francs, qui apparaissait en plein tapis ou se dissimulait modestement suivant les désirs de son heureux propriétaire. Quelques secondes après, il en glissait une autre et le petit manège continuait ainsi toute la nuit. PARIS QUI TRICHE 133 Ce qu'il y a de bizarre, c'est que ce financier honteusement exclu avait deux cent mille francs de rentes. Mais des vices pour plus cher, beaucoup plus cher que ça. Je dois reconnaître, unpeu à notre louange, que, parmi les voleurs au jeu, les Français occupent une réelle minorité ;'loin de moi l'idée de proclamer hautement la scrupuleuse honnêteté de ceux de mes compatriotes qui ne sont pas insensibles aux charmes du baccarat; loin de moi la pensée d'assigner à ce genre de délit telle ou telle nationalité ; je me borne à la simple constatation d'un fait : l'étranger vole à la ponte plus volontiers que le Français. Un Espagnol, très titré et très homme du monde, a, pendant fort longtemps, exercé, dans un de nos grands clubs, un aul re genre de poussette. Gomme dans tous les cercles fermés, il n'y avait pas de croupier; c'était •le banquier qiii payait lui-même. Notre gail- 134 paris «ui joli: lard jouait, sur chaque coup, des piles de jetons qu'il avait soin de laisser devant lui, formant une colonne bigarrée de pièces de différente valeur ; lorsque le coup était perdu, rien à faire. Si le contraire se produisait, en arrivant à sa masse, le banquier ne manquait pas de lui dire, suivant l'usage : — Combien à la pile? — Je ne sais pas, répondait l'hildago, je vais compter. Et il saisissait sa pile de la main droite pour l'étaler sur le tapis, mais il négligeait de prévenir que, dans le creux de cette main droite se trouvaient toujours trois ou quatre jetons de cent francs sagement préparés d'avance. C'étaient ses petits bénéfices. Un jour qu'il avait un peu trop forcé la dose, on s'en aperçut. Il recevait le lendemain la lettre d'avis du comité le priant de ne pas se représenter. Je me souviens même qu'il eut, à cette occasion, un assez joli mol. Malgré cette lettre, PARIS QUI TRICHE 135 il revint au club deux jours après et s'enfonça, au salon de lecture, dans l'examen approfondi de la Revue des Deux-Mondes. — Monsieur, vint lui dire un des commissaires de service, vous n'avez donc pas reçu une lettre du comité, vous avisant de no pas revenir au cercle? — Si fait, Monsieur, si fait, je l'ai reçue, mais je croyais qu'on ne m'avait interdit que la salle du jeu ! Cette candeur exquise lit le tout' de Paris. Un autre de ses compatriotes, légendaire, celui-là, mais non pas par sa naïveté, avait trouvé un autre procédé de vol, procédé qui est certainement un des plus habiles et un de ceux qui peuvent se soustraire le plus longtemps à l'examen, même très attentif, des spécialistes en la matière. Lorsqu'un joueur n'a pas la monnaie nécessaire pour marquer son enjeu et désire jouer un coup, il annonce à haute voix la 130 PARIS Qtl JOUE somme qu'il veut exposer en disant par exemple. — Dix louis qui tombent au premier ou au second tableau ! Puis, quand il inarque son enjeu, il complète cette annonce en disanL au banquier. — Les dix louis sont tombés ! Notre amateur avait adopté comme unité la plaque de vingt-cinq ou même celle de cinquante louis. tiC banquier commençait la taille; il s'empressait d'annoncer. — Cinquante louis qui tombent au second tableau ! Pendant qu'on donnait le coup, il jetait sans rien dire, une plaque de cinquante louis sur le tableau. Si le coup était perdu, il s'empressait de s'écrier : — Les cinquante louis sont tombés: voici la plaque ! Si, au contraire, le coup était gagné, le croupier payait tout le tableau, y compris la PARIS QUI TRICHE 137 plaque de mille, et, une fois cette opération terminée, l'ingénieux filou réclamait d'un ton rogue. — Et les cinquante louis qui tombent? On payait avec beaucoup d'excuses. De cette manière, il jouait mille francs contre deux mille et personne n'y voyait rien. Dans une très forte partie, cela passait inaperçu ; cependant un banquier, qui avait des doutes compréhensibles sur sa moralité, lui fit une observation sur un ton tellement sec qu'il se vit à moitié démasqué. Dès le lendemain, le comité du cercle décida que les pontes avaient toujours le droit d'annoncer une somme qui tombe, mais en marquant cette somme par un objet quelconque, même un morceau de carton, qui la représentait jusqu'à ce que l'on eût eu le temps de changer et de remplacer i'ohjet par les espèces. L'Espagnol rusé, comprit bien vite qu'il était visé. Son industrie étant devenue impossible, il 8. 138 P A Kl S QUI JOUE chercha antre chose, et, comme celle riche nature n'est jamais à court, voici ce qu'il inventa. (Iliaque jour, il arrivait à la partie avec un billet de mille francs absolument neuf et soigneusement plié en quatre; il le mettait sur le tapis, voulant, disait-il, jouer peu et cher. Si le coup était perdu, au moment où le croupier ramassait le tableau avec sa palette, il se précipitait sur son billet. — Attendez, attendez, disait-il, un billet neuf! Jamais de la vie ! Et, retirant son billet, il mettait au lieu et place une, plaque de mille francs. Mais, s'il avait gagné le coup, au moment où l'employé, de bonne foi, lui envoyait une plaque de mille, il l'arrêtait court. — Non, mon excellent ami, dépliez les billets, s'il vous plaît. On dépliait, on en trouvait trois. Ce sonl de ces procédés desquels, malgré PARIS OUI TRICHE 139 leur extrême finesse, il ne convient pas d'abuser. Notre homme l'avait compris et ne faisait guère ces billets neufs que deux fois par semaine. Malgré celle délicate réserve, les plus belles choses de ce monde n'ont qu'un temps; les cruels deslins nous ont privé de sa présence; il est retourné, l'ingrat, dans sa belle patrie, et, comme il était espagnol, il a grandi ! ,1c pourrais multiplier à l'infini les exemples de poussette ; une des variétés les plus communes dans les tripots est celle-ci. Un joueur, son crayon à la main, son petit carton, pour suivre la marche de la taille, placé devant lui, marque avec soin chaque coup et parait absorbé par ce travail. Subitement, il semble sortir d'un rêve, et, posant sur la raie du tapis son fameux crayon, il annonce d'une voix timide : — Deux louis au crayon : Le croupier répète les sommes annoncées. 140 PARIS QUI JOUE — Vingt-cinq louis à la boîte! cinquante louis au portefeuille! Deux louis au crayon ! Le coup est gagné : le crayon reste là, fidèle indicateur, et ne se retire qu'en échange des deux louis qui sont envoyés. Le coup est perdu: le propriétaire du crayon, éprouvant le besoin immédiat de marquer la taille, s'en saisit, se précipite sur sa carte et s'absorbe de nouveau. On paye les gros enjeux : quant au crayon, personne n'y songe et, dans le feu d'une partie sérieuse, ni le banquier, ni le croupier, ni les pontes ne s'aviseront de réclamer devant l'absence de l'humble crayon de deux louis. Mais, je le répète, à part les procédés que j'ai racontés plus haut et qui s'élèvent à la hauteur de découvertes, la poussette ne peut jamais durer bien longtemps. Plus elle est minime et plus elle a de chances de passer inaperçue; aussi est-ce généralement l'apanage des filous pauvres; chaque jour, il est PARIS QUI TRICHE 141 bien évident qu'il se dérobe ainsi un certain nombre de jetons de cent sous et même de dix francs, mais allez donc, si vous l'osez, déshonorer un malheureux pour dix francs? Quoi qu'il en soit, si nous sommes entrés dans quelques détails à l'endroit de cette fameuse poussette, c'est que c'est un vol fréquent dans sa maladresse et que, tout dernièrement encore, une affaire de ce genre a été, pendant quarante-huit heures l'histoire de tout Paris. Mais, je le répète, c'est là un procédé bêle, généralement brutal comme le geste d'un pick-pocket qui vous dérobe votre montre et peu intéressant parce qu'il est découvert en fort peu de temps : la poussette est un vol sans avenir. Une idée plus dangereuse a été celle qui a donné naissance aux faux jetons; tout le monde se souvient de ce prince qui avait précisément les mômes initiales que le club où 112 PAIUS QUI JOUE il jouait chaque jour, et s'était fait fabriquer, pour son usage personnel, les soirs de chasse au château, des jetons frappés à ses initiales, exactement pareils à ceux du club. Un beau jour, son crédit coupé à la caisse, il apporta des jetons plein ses poches et se mit à jouer la grosse partie sans bourse délier, avec ses jetons personnels. La chose fit grand tapage et cependant l'exemple fut suivi. Il est vrai que, les jetons étant numérotés, on s'aperçoit bien vite, à la caisse, de la supercherie, mais je sais des cercles où l'on a remboursé sans souffler mot et sans jamais arriver à découvrir la provenance de la fausse monnaie. Le procédé le plus simple pour fermer la porte à toute tentative de ce genre est d'adopter, comme jetons, une matière assez élevée comme prix pour représenter la presque totalité de la valeur du jeton. Je dois dire que le fait se présente, d'ailleurs, assez rarement, son exécution étant, PARIS QUI TRICHE 143 non seulement compliquée, mais encore des plus dangereuses. El maintenant, que l'on me permette de terminer cette analyse de la poussette, ce vol des misérables, par une appréciation personnelle de ces clichés ridicules, mis en avant régulièrement, chaque fois qu'il est question d'un personnage fort riche, pris en flagrant délit pour une somme dérisoire. — Que voulez-vous que ce soit? s'écrie-t-on ; c'est une manie ! Il n'a certes pas besoin de voler un louis : il a soixante mille francs de rentes ! Ou cet autre. — Comment ! ce pauvre un tel ! Ça ne m'étonne pas : il est si distrait! Ah ! par exemple, vous pouvez être sûr que c'est bien innocent! Tellement distrait! Je serai très net: Je ne crois ni aux maniaques, ni aux distraits. Le monsieur qui vole un louis ayant soixante mille francs de rentes, 144 PARIS QUI JOUE s'est aperçu qu'en répétant cet exercice un certain nombre de fois, cela lui en fera quatre- vingts. Les soixante, c'est le nécessaire ; la poussette, c'est le superflu; le joueur est tantôt prodigue et tantôt rapace : cela s'explique donc logiquement dans l'un ou l'autre sens; inutile d'aller chercher des cas pathologiques qui n'ont rien à faire autour d'un tapis. Je ne crois pas davantage à la distraction ; parmi tous les gens qui jouent, je vous mets au défi d'en trouver un, un seul qui joue selon ses moyens. Pour lui, le jeu devient donc, soit une passion, soit un combat ; toutes ses facultés y sont concentrées et admettre une distraction est matériellement impossible. Donc, ni maniaques, ni distraits : des filous ! III Vo) des pontes. — Le neuf de campagne. — Un baron hollandais aux eaux. — La minerve. — Dnbnsson à la foire il'Aix. — Le coup du colonel. — La main du docteur est au clou ! Ce n'est pas seulement en faisant faire à leurs jetons une gymnastique aussi hardie Hue peu compliquée que les pontes se sont étudiés à ruiner le banquier, leur ennemi ne; ils y ont, par-ci p.ar-là, ajouté quelques petites inventions qui méritent très réellement l'attention d'un public délicat. La première de ces inventions, la plus simple et la plus audacieuse à la fois, a reçu, dans l'argot du jeu, le surnom de neuf de campagne. Vous n'ignorez pas que le mcil- 9 lfii PARIS QUI JOOE leur point du baccarat est celui de neuf; c'est le seul avec lequel il est sans exemple qu'on ait jamais perdu. Comme il est parfois d'une rareté excessive, le ponte plein d'indélicatesse et de dextérité, a trouvé le moyen de combler cette lacune en fabriquant un neuf de temps en temps, sur les coups très chers, lequel a .reçu le nom de neuf de campagne. Voici comment il procède, ce ponte : Dans sa poche, il a son neuf tout prêt : valet de pique, neuf de cœur; rien n'est plus simple. Lorsque la main arrive à son tour, le neuf de campagne est extrait de sa poche pour passer dans sa main gauche ; le banquier donne les cartes. Le ponte s'en empare comme c'est son droit et, sous prétexte d'empêcher ses voisins de voir son point parce que, dit-il, cela lui porte la guigne, il fait disparaître les deux caries qu'on vient de lui donner dans ses deux mains rapprochées-; il substitue son valet de pique et son neuf de PARIS QUI TRICHE U7 cœur aux deux cartes qu'il a reçues et abat sur le tapis un magnifique neuf de campagne, en ajoutant d'un air triomphant. — Voyez, moi, quand on ne regarde pas mon point, je suis toujours sûr de passer au moins un coup ! Mais, si on me tourmente pour le voir, c'est inutile : j'ai baccarat. Pour cet exercice, il est indispensable de se procurer des cartes pareilles à celles qui servent au cercle, ayant le tarot spécial, mais c'est là une très mince difficulté, étant donné que, dans presque tous les cercles, on cède des cartes qui n'ont servi qu'une t'ois, aux membres connus, pour jouer soit le whist, soit le bézigue. Le Midi, si fertile en vivaces intelligences, a donné le jour au roi du neuf de campagne; c'est un petit Provençal, brun, mince, d'une audace étonnante, qui répond au nom de Dubusson; il est d'une prodigieuse habileté et, comme cela lui a valu rapidement une 118 l'A IUS QUI JOUE notoriété excessive, il étudie avec soin, dans son cabinet, l'ait exquis des métamorphoses. Vers le mois de juillet, il y a trois ou quatre ans, on vit arriver, tout emmitouflé dans trois ou quatre fourrures, péniblement extrait d'un landau, un pauvre vieillard rachitique, marchant sur deux cannes, les yeux enfouis sous d'énormes lunettes, toussant à fendre l'âme, escorté d'une belle et robuste fille, pleine d'attentions pour lui, qui étaiL, dit-il, sa nièce. Ceci se passait devant le principal hôtel d'une station pyrénéenne peu importante. Le plus bel appartement l'ut préparé à la hâte pour le pauvre malade qui déclara se nommer : le baron Van der Beu- glcn, ancien ministre à La Haye. Le second jour, il fit monter l'hôtelier et, entre deux quintes de catarrhe, lui demanda s'il n'y avait pas un casino, dans la localité, pour passer deux heures, le soir. Quelques minutes après, l'hôtelier lui apportait sa carie PAU IS QUI TRICHE 149 avec force salutations et, le soir venu, une chaise à porteurs conduisait le rachitique, qui montait péniblement l'escalier, s'arrêtant à chaque marche, appuyé sur son jeu de cannes. La partie était maigre; pour essayer de la chauffer, un peu, le directeur du casino se niellait en banque lui-même et taillait des nuits entières. Quand la veine lui était trop contraire, ce directeur, méprisant les préjugés, l'aidait un tout petit peu. Le baron arriva, toussa, souffla, s'installa, et sortit un énorme portefeuille; tous les yeux flamboyaient dans la maison; trois domestiques derrière lui; des égards, des politesses infinies; le baron Van der Beuglen devenait le lion du jour. Il avait une manie, ce bon Hollandais ; il ne jouait jamais que sa main ; une autre de ses manies était d'avoir toujours neuf le premier coup. Parfois aussi le second, lorsqu'il jouait cher. On admirait la régula- 150 PARIS QUI JOUE ri té Je ce neuf; le vieux diplomate souriait doucement. — Que voulez-vous, disait-il, à mon Age, il faut bien des petites compensations, avant que Dieu me rappelle à lui ! Un sourit d'abord; puis, l'adminislration s'aperçut que Dieu ne le rappelait pas et que c'était au contraire le baron qui rappelait à lui tous les billets de mille. Il en gagnait une quarantaine à ce moment-là; le directeur n'y comprenait rien ; il avait beau faire, préparer deux ou trois coups, filer; rien n'y faisait. A la main du baron, on trouvait neuf, et je vous prie de croire que le coup était cher ! Affolé, le directeur fit venir de Marseille — il y a une agence à Marseille; le midi produit beaucoup — un instrumentiste distingué, un grec de premier ordre pour le mettre en banque et reprendre les billets du bon vieillard. Le jour de son arrivée, l'artiste, traversant PARIS QUI THICHE 151 la cour du casino, s'enlend siffloler d'une manière toute particulière ; il se retourne et se trouve en présence de l'ancien ministre. — Té ! Marias, que diable viens-tu faire ici? Nous avons quelque affaire en train? —Mais, Monsieur, je ne sais pas, en vérité... — Allons, allons, nigaud, mille Dieu' on dirait que tu ne reconnais plus mon bon accent! Fais pas attention à la défroque, imbécile, ici je suis un vieux Hollandais ! — Comment ! c'est, loi, Dubusson, le vieux Hollandais ! Ah ! elle est bien bonne, on me fait venir exprès de Marseille pour te chambrer! Hé! bé! n'aie pas peur, nous allons nous amuser ! Les deux aimables seigneurs s'éloignèrent en se tordant de rire; ils achevèrent tranquillement la saison et vous jugez si l'administration dut se distraire, cette année-là, entre le baron Van der Beuglen, sa nièce et Marius! Une autre variété du genre, moins brutale 152 PARIS QUI JOUE que le neuf de campagne, mais tout aussi ingénieuse s'appelle la minerve. L'élymologie se perd dans la nuit des temps et l'on ne saura jamais pourquoi cet aimable tour de passe-passe a reçu le nom de la déesse de la sagesse. Voici en quoi cela consiste. D'ordinaire le baccarat se joue avec deux cartes dont l'assemblage forme le point, et, si le banquier veut bien y consentir, une troisième qu'il donne découverte au tableau qui la demande. Quelquefois, dans ces trois cartes, il n'y a pas de quoi gagner sa vie : au contraire. Les malins, après mûres réflexions, en ont ajouté une quatrième, cachée celle-là, qu'ils tiennent dans leur main gauche et que, par un travail analogue à celui dont j'ai parlé plus haut, ils arrivent à substituer à l'une de celles qui leur sont données régulièrement. D'habitude, les prestidigitateurs qui font la minerve adoptent un quatre ou un cinq, PARIS QUI TRICHE I.,.! une carte qui peut s'adapter à toutes les combinaisons pour faire un point très honorable. Vous voyez d'ici l'avantage colossal qu'il y a à jouer avec trois cartes au lieu de deux, quatre au lieu de trois. L'homme qui possède la minerve à fond peut s'offrir des séries de dix ou douze avec une prodigieuse facilité. Ce genre de vol présente d'énormes difficultés; il faut effectuer ce) escamotage, entouré de voisins qui vous regardent, d'une galerie de joueurs debout derrière le dos, • sous l'œil du banquier et celui des croupiers; pour affronter ces difficultés, il est indispensable d'être très sûr de soi et de ne pas redouter le scandale du flagrant délit. De plus, le procédé laisse des traces; devant un doute, si l'on force le ponte maladroit à ouvrir la main, on y trouve celle carte mal dissimulée; si, après une taille sur laquelle ce genre d'opération a été fait, on 9. 151 l'AlUS UUI JOUE veut reconstituer les jeux, on en trouve bien exactement le compte, mais les cartes sont falsifiées; il y en a en double et d'autres qui manquent, preuve évidente qu'un vol a été commis. Aussi généralement, n'emploie-t-on ces procédés que fort rarement, dans des parties de l'aurore où les uns et les autres, se débattant contre l'horreur de la culotte, ont un peu perdu la lèle; les croupiers ensommeillés, payent et ramassent, machinalement; la surveillance s'est relâchée, et, quant à recompter les cartes, personne n'y songe : cela ferait perdre trop de temps. L'aigrefin, qui a guetté ce moment psyco- logique, quelquefois huit et dix heures de suite, voit enfin l'occasion propice; la main lui arrive : il fait deux ou trois coups très chers; le banquier perd et s'en prend à sa déveine noire; les pontes, ses voisins, remar- buent bien qu'il prend drôlement ses cartes, PARIS QCI TRICHE 155 mais, après tout, chacun à ses habitudes; il gagne cl fait gagner le tableau: c'est tout ce qu'on peut lui demander. 11 change ses jetons, serre son portefeuille et va se coucher en disant entre haut et bas : — Allons ! Je m'en tire encore aujourd'hui ! c'est égal, voilà un coup de trois qui est venu à propos ! Telle est la minerve, genre assez mesquin d'ailleurs, pour lequel il faut toute l'audace d'un philosophe blanchi sous le harnais, car il est hérissé de dangers de toute nature. Il y a quelques années, Dubusson, dont c'est la spécialité favorite, débutait dans une foire des environs de Marseille, à Aix-cn- Provencc, si je ne me trompe. Les gros marchands de hesliaux, de denrées, les riches fermiers et les trafiquants venus pour la foire avaient installé une lente et jouaient tranquillement, sous cette tente, le baccarat à deux tableaux. 156 PARIS QUI JOUE Dubusson, soi-disant à la chasse, son fusil sur l'épaule, entre, présenté par un complice, et, «lès le second tour, se met à attaquer une minerve excessive. Il s'y prit trop tôt : les cerveaux n'étaient pas encore suffisamment chauffés; un des marchands abattit sa large main sur son épaule en lui disant : — Tu nous voles depuis une heure, tu vas nous le payer ! Il paya de toupet, le petit drôle, bondit sur son fusil qui était à proximité de sa main, et battit en retraite, le fusil en joue, maintenant en respect toute la bande, en leur disant : — Dieu de Dieu, dans quel monde suis-je tombé ici! Bougez un peu, vous allez voir ! Mais, bon Dieu, qui pouvait se douter! Quel monde juste ciel, quel monde ! Et c'est ainsi qu'il franchit la porte de la tente et préluda, par cette retraite, auprès de laquelle celle des dix-mille n'était qu'un jeu ■■■■■ 1>ARIS QUI TRICHE 157 d'enfant, à la brillante carrière qu'il doit être encore en train de parcourir. Quelquefois, les neuf de campagne et les minerve réitérées finissent mal, exemple: Avez-vous eu connaissance du cas du docteur X***, aimable homme, conseiller municipal, qui joignait à ses différentes fonctions, celle, beaucoup plus rémunératrice, de passeur au baccarat. J'ai déjà dit précédemment qu'en quelque endroit que ce soit, s'il y a cinquante-deux cartes et un tapis vert, on peut être assuré d'entendre au bout de quelques minutes : — Messieurs, vous pouvez ponter sec : c'est la main du docteur ! Et, sept fois sur huit, le docteur passe, passe comme un torrent; malgré cela, il n'a pas mes sympathies : c'est un reslcnr à cinq. M. le conseiller X*** ne pouvait admettre un instant qu'il eût un point au-dessous de neuf. C'était sa moyenne. Quand, par hasard, 158 PARIS QUI JOUE ce neuf, plus fragile que la plupart des choses humaines, l'abandonnait un instant, furieux de l'injustice du sort, ce bon docteur réparait ces inégalités par une série de petits (rues, de neuf de poche, de poussettes, à faire revenir de rage l'ombre du grand Caston. On était en extase; les excellents Béarnais se faisaient part de leurs petites réflexions. Il n'était question que de cela au cercle de Pau. — Quel veinard, ce docteur! disait-on, il ne peut pas prendre la main sans passer trois fois ! Lorsqu'un banquier se montrait trop sévère, lorsque les bûches s'abattaient serrées comme la pluie d'octobre, sur un tableau en guigne,la ponte disciplinée s'arrêtait comme un seul homme. — Patience, disait-on, attendons la main du docteur. — Croyez-vous? faisait le père X"*, haut PARIS QUI TRICHE 159 cravaté de blanc, secouant sa grosse tète d'un air bonhomme sur son faux col ; ça n'est pas infaillible, allez! La main lui arrivait; les bûches s'arrêtaient court, cl le fonctionnaire passait ses Irois petites fois, régulières comme le balancier d'une pendule. [I avait un rire bon enfant, changeait ses jetons, et fuyait sous les saules, comme Ga- latéc. La magistrature debout vient d'infliger deux mois de prison à cet homme de bien qui fut, pendant des mois et des mois, la providence de la ponte. S'être dévoué pendant si longtemps au bonheur de ses concitoyens, avoir mis en déroute plusieurs générations de banquiers, s'être tenu en équilibre sur cette corde raide du baccarat, n'entendant autour de soi que des actions de grâces, et finir lugubrement, au sein des chaussons de lisière ! 1G0 PARIS QUI joui; Grandeur et décadence des choses d'ici- bas! Au cercle de Pau, toute la ponte a pris le deuil pendant vingt et un jours. La main du docteur est au clou! Pour terminer cette série, à peu près complète, je crois, sur toutes les acrobaties auxquelles peut se livrer un ponte exaspéré et dénué de préjugés, je désire vous mettre en garde contre un coup qui eut lieu, si je ne m'abuse, dans une (1rs stations de Norman- * • ' * die. Bien que ne pouvant se renouveler très souvent, il a ceci de spécialement dangereux qu'il ne demande aucune adresse, ne laisse aucune trace, et ne présente au banquier volé que la perspective désagréable, se sachant dupé, de payer et de ne rien dire. Voici de quelle manière il a été assez habilement exécuté et l'on ne s'en est rendu compte qu'après la retraite des deux opérateurs. PARIS QUI TRICHE ICI La scène se passe au casino de X*** sur- Mer. La partie est chère; le banquier esl en veine ; il y a vingt-cinq ou trente mille francs en banque. Assis autour de la table, un petit jeune homme blond, presque imberbe , semble d'une naïveté excessive; il lit son point péniblement et joue dix francs, à masse égale, paraissant y trouver un plaisir extrême. La main lui vient successivement deux ou trois fois; il gagne et perd alternativement. Au coup de perte, fort dépilé, il jette ses cartes au panier, mais il a soin, cependant, d'en dissimuler une qu'il garde dans la main, ce qui est relativement facile, personne ne faisant attention aux cartes de rebut qui viennent de servir. Un tour se passe ; la main lui vient encore; il avance toujours ses dix francs. Cette fois, un grand monsieur, debout, moustache en 16-2 PARIS QUI JOUE brosse, très boulonné, qui n'avait pas joué un liard, annonce cinq cenls louis au portefeuille. Il fait cela d'un ton rogue et désagréable, en bougonnant entre ses dents et regardant le banquier d'un air féroce. Personne ne connaît ce ponte, mais l'argent est là; on ne sait pas son nom; tout le monde l'appelle : le colonel. Le banquier s'inlerroge un instant; il est en veine et donne le coup. Le blondin s'est élancé sur ses deux cartes qu'il a saisies dans la même main et au moment où le banquier va ouvrir la bouebe, il l'interrompt. —■ Monsieur, lui dit-il, je suis désolé : vous m'avez donné trois cartes; il y en avait une qui était collée contre l'autre ! — Sacredicu ! s'écrie le colonel en s'adres- sant au petit jeune bomme, vous ne pouvez donc pas faire attention ! C'est amusant de jouer son argent sur des pierrots pareils ! PARIS QUI TRICHE 163 — C'est bien, Monsieur, c'est bien, dit le banquier : on va vous payer ! Effectivement, que faire? Il n'y a qu'à payer. Le banquier est parfaitement sûr, in pello, de n'en avoir donné que deux, mais où est le contrôle? On peut compter cl recompter les cartes; le nombre y est et les jeux sont exacts. On paye en se promettant de surveiller le colonel. Précaution inutile : colonel et blondinet, une fois debors, partagent les cinq cents louis et le premier rapide les emmène exercer ce coup unique dans d'autres contrées. IV Vol des banquiers. — Anciens procèdes. — La portée. — Une contre-marque fâcheuse. — Un major et son portefeuille. — La liqueticê. — Hermine et Agathe. — Un inconscient. — Le change. — Une pendule dévouée. — La portée au panier. .Nous arrivons à l'étude des supercheries terribles, de celles qui massacrent vingt ou trente pauvres diables au profit d'un seul, de celles dont il faut se défendre à tout prix car elles font des trous effrayants : nous arrivons aux vols du banquier. Ceux que nous avons examinés jusqu'à présent sont relativement inoffensifs et ne peuvent jamais, d'ailleurs, se prolonger bien longtemps. Il n'en est pas de même des pro- PARIS QUI T 111 C 11 K IR5 cédés employés par les banquiers foncièrement voleurs, banquiers qui, du reste, sont beaucoup plus rares qu'on ne le croil et arrivent très vite, fort heureusement, à se créer une telle notoriété que toute espèce de travail leur devient complètement impossible. Autrefois, le banquier philosophe ne connaissait qu'un seul procédé, vieux comme le monde; il tenait dans sa main gauche une vingtaine de cartes préparées et, lorsqu'il prenait la banque, à l'aide d'une habileté l'ai île à acquérir, il posait sur le paquel son applique et s'offrait tranquillement trois abattages consécutifs. Cela s'appelait : mellrc une portée. Ce genre d'escamotage présente de 1res grands dangers; le principal est de laisser de> traces impossibles à dissimuler; si un p^nte, soupçonneux, demande à faire compter les cartes, tout est découvert; on constate 1G0 PARIS QUI JOUE qu'il y a quinze, vingt, vingt-cinq caries de plus qui, certes, ne sont pas venues toutes seules. Tout le monde se souvient de ce banquier qui avait mis sa portée dans sa poche, et, sortant du théâtre, y avait mêlé, par mé- garde, sa contremarque. Lorsque le premier tableau lui demande une carte, au lieu de lui envoyer la bûche toute prête, il étale sur le tapis un carton usé, sale et graisseux, timbré au beau milieu, sur lequel on lisait : THÉÂTRE DES VARIÉTÉS Sortie Vous voyez d'ici l'elTet produit. Des virtuoses dans ie genre ont été jusqu'à se faire confectionner des portefeuilles machinés qu'ils posaient sur les cartes, soi- disant pour en extraire les billets nécessaires l'AIUS QUI TRICHE 137 et, en poussant un ressort, la portée qui y était renfermée se plaçait d'elle-même sur le talon. Ainsi procédait le major H... ce brillant officier do l'année anglaise, ap- partenant à la haute aristocratie, pris à Nice au troisième ou quatrième essai de ce genre. (in n'arrivait pas à détruire cette preuve matérielle; voilà pourquoi, à part quelques retardataires isolés, le procédé de la portée a été entièrement abandonné. On l'a remplacé par une ebose bien plus redoutable, pour laquelle il ne faut aucune habileté, qui donne des résultats effrayants et ne laisse aucune trace; cela s'appelle la séquence. Dans bien des cercles, les cartes sont à la disposition des garçons do jeu ou même du caissier des prêts. Le valet, qui esi dans la combinaison, s'empare de trois des paquets, les décachète, et les arrange en séquence, c'est-à-dire que, les présentant dans l'ordre, 1C8 PARIS QIH JOUE c'est le banquier qui gagnera tous les coups, et n'en perdra qu'un, de temps en temps, fort rarement, pour amorcer la ponte. Ces séquences et la manière de les établir, sont parfaitement connues; il y en a même qu'un déplacement de quelques cartes, un faux tirage quelconque ne dérangent pas et qui se retrouvent le coup suivant. Les trois paquets, après avoir été ainsi préparés, sont recachelés et présentés, sous leur enveloppe, à la table de jeu ; le banquier, qui est complice, se garderait bien d'y toucher: le croupier, avec un art particulier, les allonge sur la table et a l'air de les mêler sans déplacer une carte; le banquier fait couper d'un air indifférent et gagne dix-huit coups de suite avec une impassibilité bien naturelle en pareil cas. Le lendemain, à l'aurore, le croupier qui sait, à un liard près, ce que la banque a gagné, se rend chez son associé et va prélever sa l'AlilS QUI TP.lClIt; 10J part ainsi que celle du secrétaire, si celui-ci est dans l'affaire. La séquence a cela de terrible qu'elle est bonne jusqu'au bout, enlève un argent énorme, et ne laisse aucune trace. Pour s'en prémunir, il esl bon d'abord d'exercer un contrôle sérieux sur les paquets de caries qui doivent être sous clef, à la garde d'un des membres du comité, ou d'un des commissaires des jeux; on ne doit laisser ce service à aucun subalterne. Dans le"s cercles fermés, où la plupart de ceux qui en font partie sont incapables d'avoir l'habileté nécessaire pour opérer d'eux- mêmes, ta séquence est le procédé le plus employé. Facilité par l'extrême confiance qui y règne, clic existe, je dirai presque à l'étal constant. La plupart du temps, le garçon de jeu, au lieu de décacheter les paquets sur la table, apporte la taille toute préparée dans une sorte de sabot en bois ; on 10 170 PARIS QUI JOUE pose le sabot devant le banquier; personne n'y touche jamais; le banquier lui-même déplace une ou deux caries avec indifférence et fait couper par l'employé : le tour est joué, la taille est bonne jusqu'au bout. On imagine difficilement le nombre de joueurs, des mieux et des plus haut cotés, qui, affolés par la perle perpétuelle, se sont jetés dans celle terrible industrie, et, ne courant aucun risque, associés à la domesticité, ont taillé des séquences. Cela se sait, d'ailleurs, au bout d'un certain temps, par les uns ou les aulrcs, dans ce monde des grecs, plein de jalousies de métier, de rancunes d'argent, de querelles de partages soi- disant mal faits. Ils sont vendus soit parles complices, soit par les initiés qui n'ont rien eu, leur réputation en est sévèrement atteinte, mais il n'y a aucune preuve, aucune sanclion par conséquent; ils se contentent d'attendre, de laisser s'apaiser les chucho- PARIS QUI TRICHE 171 tements, et de recommencer à l'occasion. Je pourrais citer un caissier de cercle qui a de nombreux complaisants parmi les membres môme de ce club, des plus fermés, et est arrivé à une rare perfection dans la confection des séquences. Il les suit de l'œil, amoureusement, comme un père regarde ses enfants parcourir la carrière, étudiant les défauts de celle-ci, les avantages de celle-là, donnant la préférence à telle ou telle qui lui parait plus complèle; il en est arrivé à les baptiser de noms féminins et, après avoir préparé, dans le silence du cabinet, l'avenir de ses enfants, à se dire avec un bon sourire. — Allons, ce soir je ferai passer Agathe au baron de G"*; demain, pour M. X"', je donnerai Hermine; la drôlessc nous a joué un mauvais tour samedi dernier, mais c'est égal, je sais (pic M. X*" préfère Hermine et, moi-même, j'ai une grosse faiblesse pour elle. 17-2 l'AUIS QUI JOUE Aimable homme ! Parfois aussi, le caissier s'étanl laissé aller à un Irop gros crédit vis-à-vis d'un membre du cercle, arrive à concevoir des inquiétudes pour le remboursement; le jour où il voit que cela larde réellement trop, il se décide à prendre un parti el aide le hasard à le refaire. Tel fut le cas, il y a deux ans, dans une des grandes villes d'eaux du littoral. Un genl ilhomme étranger,momentanément gêné, devait une centaine de mille à la caisse; chaque soir, il se mettait en banque; on lui apportait dans le sabot une belle séquence, à son insu, et le nigaud s'obstinait à battre et rebattre les caries avant de tailler ; la belle affaire : il perdait tous les coups. Un beau soir, le caissier, aussi inquiet que fatigué, le prit à part. —Ecoutez, monsieur le comte, je veux bien vous continuer le crédit pour essayer de vous refaire, mais, voulez-vous que je vous dise: PARIS QUI TIUCHE 173 vous perdrez toujours. Que diable, vous êtes en pleine déveine et vous vous obstinez à battre les caries, à les rebattre, à les tourmenter; eh ! pour l'amour de Dieu, laissez- les donc tranquilles, ces pauvres cartes, qu'est-ce qu'elles vous ont fait? Croyez-moi, mettez-vous en banque ce soir et taillez connue on vous les apportera; voyez-vous, c'est plus simple et je suis sûr que ce sera meilleur. Il suivit le conseil sans trop se l'expliquer. Chaque soir, il donnait la première taille; pour son début, il gagna vingt-deux mille francs; je dois dire à sa justification qu'il était extrêmement surpris. Lorsqu'il vint à la caisse changer ses jetons, le caissier l'attendait triomphant. — Là ! lui dit-il, qu'est-ce que je vous disais! Suivez donc un peu mes conseils, vous verrez que vous vous en trouverez bien ! Ce seigneur n'était pas entêté; il suivit 10. 171 PARIS QUI JOUE ces généreux conseils et se trouva absolument refait au bout de la première semai ne; mais le brusque revirement de la fortune à son endroit lui avait donné à réfléchir et je n'oserais pas jurer que, dès le troisième jour, il n'eût pas compris. Seulement, comme il n'était pas forcé d'aller tout à fait au fond des choses et que cette nouvelle manière de jouer au baccarat lui était mille fois plus agréable que l'autre, il ne voulut pas comprendre, se contenta de doubler les pourboires dont il arrosait quotidiennement le caissier, et, une fois complètement refait, cet homme dont l'honorabilité très haute n'était un doute pour personne, continua tranquillement son joyeux petit commerce. L'homme qui jouerait toute sa vie douterait de tout, même de lui-même. On n'en finirait pas s'il fallait faire l'historique de tous les procédés de vol plus ou moins ingénieux que le jeu a fait naître. Le 1>AI\IS QUI TRICHE 175 cadre qui m'est dévolu à cette place ae me permet pas de trop longs développements. Je suis donc forcé de passer sous silence bien des petites supercheries pour ne m'attaquer exclusivement qu'aux principales et surtout aux plus dangereuses. À ce litre, la séquence avait droit à une place d'honneur. Après elle se place de droit un tour d'escamotage qui demande une audace peu commune et s'appelle le change. Pour exécuter ce change, il est indispensable d'avoir un ou deux compères qui vous entourent, et, au moment même où vous allez risquer ce saut périlleux, qui fassent diversion en altirant l'attention de la galerie, soit par une réclamation, soit par une discussion un peu vive. Le change consiste à faire disparaître un ou même deux des jeux de cartes disposés pour la taille, à les enterrer dans des poches spéciales, et à leur substituer des 170 PARIS QUI JOUE paquels préparés et séqucncés d'avance. Cela est déjà fort difficile lorsqu'il s'agit d'une ou deux cartes; songez donc combien cela devient malaisé lorsqu'il s'agit de deux paquets entiers ! Vous expliquer comment s'opère cet escamotage est impossible; sans doute par les mûmes procédés qu'emploie le professeur Hermann pour faire disparaître une carafe d'eau ou une cage d'oiseaux. Ce qu'il y a d'absolument certain c'est qu'à certaines fins de partie, cela s'est fait; je pourrais citer une grande ville de province où trois grecs de premier ordre ont opéré quatorze changés dans la même soirée. 11 parait même que le bénéfice n'en valait pas la peine; peu importe, d'ailleurs, ceci n'en est pas moins, dans le genre, de la haute école. Quelquefois, malgré toutes ces précautions sagement calculées, le banquier voit ses combinaisons déjouées par le simple hasard ; tel PARIS QUI TRICHE 177 ou tel faux tirage, telle ou telle carte se trouvant là alors qu'elle ne devait pas s'y trouver, dérangent l'équilibre d'une séquence et le banquier se trouve perdre un coup énorme, tenu avec assurance, quand il se croyait sûr de le gagner. De plus, il est impossible d'arranger tous les coups; il y en a, par-ci par-là, que l'on est forcé de laisser au hasard, et le hasard implacable, les fait toujours perdre. Dans ce cas, Paris qui triche a donné à ces coups, souvent les plus importants, un nom empreint d'une douce résignation; il les a appelés les coups de punition. Malgré ces coups de punition, ces messieurs ont encore quelques atouts dans leur jeu, croyez-le bien. Un change qui est resté célèbre est celui qui fut exécuté à Bordeaux, il y a bien des années. On jouait une partie colossale. Un des frères X... était en banque; la situation de ces deux frères était plus que tendue; il 178 PARIS QUI JOUE fallait trouver une bonne banque et enlever cent cinquante mille francs : c'était indispensable. L'aîné s'assit au fauteuil pendant que le cadet, appuyé à la cheminée, regardait de loin la bataille qui allait s'engager. On mêle les cartes; les pontes prennent place; les cartes passent; les voilà revenues entre les mains du banquier; le frère cadet, pâle comme la mort, s'agite nerveusement; tout à coup, on entend un épouvantable fracas; dans un mouvement fébrile, le jeune homme vient de renverser la superbe pendule du club qui s'est brisée en mille pièces; tout le monde s'est retourné, dix secondes, cinq secondes : c'était fait. La banque gagna deux cent dix mille francs, et, depuis cette époque, la prospérité de la maison X... frères et compagnie reprit un nouvel essor. On racontait le fait à M. de Yillemessant, très au courant des histoires de jeu; le nar- PAftIS QUI T1UCI1E 179 râleur dramatisait la scène de son mieux. — Vous comprenez, lui disait-il, la pendule tombe sur le plancher, se brise en mille pièces... — El elle sonne neuf! acheva M. tic Ville- messant d'un air goguenard. Dans certains cercles, le panier où l'on jette les caries se trouve près du banquier; avec un peu de mémoire et une adresse facile, le banquier peut, en jetant les cartes au panier dans un certain ordre, se préparer quatre oucinq abattages pourla taille d'après. Sa mémoire lui permettra de retrouver certaines cartes qui lui serviront d'indicateurs et il fera un faux tirage, sacrifiant un coup, si cela est nécessaire, pour tomber dans la série qu'il s'est préparée et que le croupier, prévenu, a eu bien soin de laisser dans l'ordre en retournant le panier. Cela est, sans aucun doute, beaucoup moins mathématique que la séquence, mais 180 PARIS QÇ1 JOUE c'est toujours un avantage d'au moins trente ou quarante pour cent; c'est la faculté de tenir certains coups plus cliers, sûr d'avance que l'indicateur ne vous a pas trompé et que vous allez trouver l'abattage. Néanmoins, pour ce genre d'exercice, il faut une habitude excessive. De plus, si les pontes prennent la précaution indispensable soit de faire changer les cartes, soit de battre sérieusement celles qui viennent de servir, plus de coups préparés, plus dé séquences possibles, il faut s'en remettre au busard et, il paraît que, pour ce genre d'industrie, le hasard ne se montre jamais bien tendre. V Le montage des coups. — Deux financiers levantins. — Une fillelte précoce. — Lu coupe réitérée. — Le /liage. — Le miroir. — Un voleur volé. — Les jeux de commerce. — Un bézigue marqué. — Une singulière partie d'écarté. Tous les banquiers ne sont pas assez experts dans l'art délicat de L'escamotage pour subtiliser sans aucune trace une centaine de cartes; il yen a dont les appétits sont moins grands et qui se contentent de trois coups sûrs, pourvu que ces trois coups soient suffisamment cbers. Pour les obtenir, ils se les préparent eux-mêmes, sans l'aide de personne, avec plus ou moins d'adresse. Lorsque les cartes sont revenues entre 11 ISi PARIS QUI JOUE leurs mains, après avoir fait le tour du tableau, ils les ramènent près de leur poitrine et les disposent une à une, en plongeant sur le paquet de manière à les voir très nettement. D'un air indifférent, ils en mettent une au talon, un neuf, par exemple, puis deux prises au hasard pour les tableaux, une figure, et deux autres cartes quelconques. Voilà ce que l'on appelle : un coup monté. S'ils sont rapides, ils peuvent en préparer ainsi trois ou quatre de suite et ce n'est qu'en les observant d'une manière très suivie que l'on arrive à s'en rendre compte. Cela fait, ils donnent à couper et, laissant la carte rouge sur le talon, savent à merveille où commence leur petite préparation. Dès lors, rien n'est plus facile que de tomber dedans, même en sacrifiant un coup pour être sûr d'en retrouver trois. Tout le monde se souvient à Paris de ces financiers du Levant qui jouaient fort cher PARIS QUI THICHE 183 dans un club assez élégant. Ils ne procédaient jamais autrement. L'aîné des deux, ayant trouvé que cela ne constituait pas un assez gros avantage, avait avisé un bon nigaud, membre du cercle, dont la perspicacité n'était pas surprenante, et lui avait tenu à peu près le langage suivant : — Mon cher ami, vous me portez souvent bonheur; je vous aime beaucoup, c'est donc toujours à vous que je ferai couper mes banques, seulement, je vous en prie, coupez très bas, à dix ou onze caries. Voyez-vous, c'est une superstition, mais j'ai remarqué que je n'avais de bonnes banques que lorsqu'on coupait très bas. — Comment donc, cher ami, mais rien n'est plus facile! Et le naïf coupait bas, très bas: le banquier n'avait jamais qu'un seul coup à sacrifier pour tomber tout de suite dans les coups montés; s'il avait coupé par trop bas et qu'il m PARIS QUI JOUE manquât, soit une, soit deux caries à la séquence, le rusé Levantin laissait une suite et pontait mille louis au premier tableau ou au second, suivant qu'il manquait une carte ou deux, absolument sûr, de cette manière, de profiter de son petit travail. Néanmoins, malgré ce déploiement excessif d'adresse orientale, les braves cœurs sautèrent à la Bourse d'une somme énorme, après avoir bien reconnu qu'il étail impossible de se monter des coups sur le Suez ou le Foncier. De toutes les supercheries auxquelles peut se livrer un banquier très exercé, le montage de coups est certainement ce qu'il y a de plus facile. On parlait un jour de ce procédé devant le caissier dont il était question dans notre précédent chapitre, celui que l'on pourrait si bien baptiser le père des séquences. — Gela, dit-il sur un ton méprisant, avec PARIS QUI TRICHE 185 ça que c'est difficile ! J'ai ma petite fille qui a sept ans, elle s'en monte cinq en trois minutes! Admirable prévoyance d'un père de famille soucieux de l'avenir de ses enfants! Pour éviter cette fraude, il est fort simple d'exiger que le banquier mêle ses caries sur la table, comme cela doit d'ailleurs se faire régulièrement, et de lui interdire de les déplacer une à une. Il y a une autre sorle de montage de coups, peu employé parce qu'il est assez compliqué et qu'il nécessite un complice habile. Le banquier, dans le cas actuel, n'a plus rien à faire. Au moment où il va faire couper, passe son complice, il l'appelle et le prie de couper cl, au lieu de lui présenter les caries sur la tranche avec une carte de coupe, il les lui présente posées à plat sur le tapis. Celui-ci coupe de la main gauche et, de la droite, remet les paquets l'un sur l'autre en con- 186 PARIS QUI JOUE servant, dans le creux de la main, une vingtaine de cartes, qu'il s'empresse d'aller préparer en séquence dans un endroit écarté. Tendant qu'il opère ce petit travail, la banque a sauté au bout d'un coup ou deux; le banquier la brûle, s'en fait adjuger une autre plus.chère et prend les mêmes cartes qui n'ont point servi puisqu'il n'y a eu qu'un coup ou deux de donnés. Au moment de couper, même jeu; le compère passe; le banquier l'interpelle en lui présentant, comme la première fois, les cartes à plat sur le tapis. — Tenez, mon cher, vous venez de me couper une bien mauvaise banque; tâchez de m'en offrir une autre. — Bien volontiers; je vais faire de mon mieux. 11 coupe de la main gauche et ayant dans sa main droite les trois ou quatre coups préparés, il les pose sur le talon du dessus en remettant les deux paquets l'un sur l'autre. PARIS QUI TRICHE 187 Le tour est joué, le nombre de cartes y est exactement ; les jeux sont très réguliers et la banque commence par quatre abattages. La plupart de ceux qui ne sont pas très compétents en la matière ont beaucoup parlé du filage. Le filage consiste à donner la seconde carte pour la première ou la prendre suivant qu'elle vous est plus ou moins utile. Ce procédé est peu employé: d'abord, pour filer une carte, il faut la connaître et, à moins de se servir de cartes marquées, c'est là une grosse difficullé. Quelques amateurs très hardis pratiquent le miroir; cela consiste à voir, chaque fois qu'on détache quelques caries du talon, quelle est celle de dessous et à se la donner si elle vous convient. C'est horriblement difficile et d'ailleurs, tout de suite découvert. Le banquier qui ose faire cela est obligé de tailler sans la carte de coupe, placée en des- 188 PARIS QUI .10UE sous, que l'on appelle la chemise, ce qui est déjà interdit ; de plus, en admettant qu'on le laisse ainsi tailler sans chemise, la carie de dessous qu'il a vue, les pontes l'ont vue aussi; ils ne sont pas sans remarquer que pendant le coup, c'est un huit de pique qui se trouve dessous; si, en remellant les cartes sur le talon, les pontes s'aperçoivent que ce huit de pique estdevenu un as de carreau, ils ne sont pas bien longs à découvrir la supercherie. Voilà, à peu de choses près, tous les procédés modernes que le progrès a introduits dans la pratique du vol au jeu; il est bon de les indiquer, mais il serait absolument contraire à la vérité de croire que l'on ne peut toucher une carte sans être dupé. Tous ces procédés demandent une longue étude, une habileté extrême et un aplomb que rien au monde ne peut démonter et qui est peut-être ■— de ces aptitudes indispensables PAK1S QUI TRICHE 189 à un grec — la plus difficile à acquérir. On Irichc donc, en somme, beaucoup moins qu'on ne le croit el surtout, beaucoup moins qu'on ne le dit; pour peu qu'un cercle soit tenu avec soin et surveillé d'une manière intelligente, loule espèce de délit de ce genre v devient, non pas difficile, mais d'une impossibilité évidente. Le grand point, je ne saurais trop le répéter, c'est de se défendre contre la séquence, le vol terrible, pratiqué la plupart du temps par des gens qui semblent au-dessus de tout SDiipçon, taillent de la façon la plus correcte, et, ne se contentant pas de s'adjuger un ou deux coups sûrs, enlèvent des sommes énormes pendant trois ou quatre tailles consécutives. La surveillance des cartes en dépôt et le mêlage sérieux au début de chaque taille sont des précautions à l'aide desquelles on peut jouer parfaitement tranquille. if. 190 PARIS QUI JOUE Puis, tout le inonde de la philosophie se connaît ; entre eux, ceux qui en font partie ont d'incessantes jalousies, des discussions d'argent perpétuelles; l'un d'eux ne peut pas réussir à enlever une grosse somme dans un endroit quelconque sans que cela ne soit su, connu, répété et qu'il ne voie arriver quinze acolytes demandant leur part du gâteau. S'il aie malheur de refuser, dix lettres plus ou moins anonymes arrivent, dévoilant et l'homme et son procédé; il est vivement obligé de faire ses malles et de partir dans les vingt- quatre heures. Ils sont incessamment en bulle à des chantages de toute nature, et, grâce à cela, surtout, ne font pas le mal qu'ils pourraient faire. Le dernier qui a été ainsi démasqué est un vieux bandit qui a sa physionomie spéciale ; il réalise assez exactement le type de Brasseur dans le Brésilien ; gros diamants à sa chemise, PARIS QUI TRICHE 191 canne à pomme d'or, portefeuille bourré de billets, très connu dans le monde de la galanterie, c'est un personnage tout à fait complet, parlant un français incompréhensible cl donnant très volontiers cent louis à une grande demoiselle pour se faire voir un quart d'heure avec elle dans une avant- scène. Pour nous autres, gobeurs, un tel rasla- quouère ne pcul ('veiller aucun soupçon; assisté d'un ou deux operateurs, il se livre, de temps en temps, grâce à ses relations exotiques, à des chambrages très rémunérateurs. Un soir, accompagné d'un grec connu, il avait organisé une partie après souper avec un élégant Havanais ou Mexicain, et lui avait enlevé, non seulement tout ce qu'il pouvait avoir d'argent, mais une très forte somme en bijoux de grande valeur. Peu de temps après, il rencontre l'associé qui avait si bien tra- l'J2 PARIS QUI JOUE vaille et avec lequel il avait complètement oublié de partager. — Cher monsieur Escobar, lui dit celui-ci, je suis dans la misère la plus noire; je n'ai rien fait depuis longtemps et je meurs litlé- ralement de faim. — Vous me devez ma part sur notre dernière affaire; voulez-vous me donner quelque argent, vous me rendrez un grand service. — Mon cher, lui répond l'autre dans son langage baroque, je n'ai rien à vous donner; ce jeune homme nous a mis dedans, ses bijoux étaient faux. C'élait un mensonge; le vieux bandit inventait cette fable pour refuser de prêter la main à un complice malheureux. Depuis celte époque, ce dernier s'est acharné à sa suite, raconte celte histoire à qui veut l'entendre et rendra au vieillard exotique le pavé parisien tout à fait impralicable. Lorsque l'on a interdit les jeux de hasard, PARIS QUI TRICHK 193 si l'administration tutélaire n'a eu pour objet que la sauvegarde des joueurs, j'estime qu'elle a fait une lourde sottise. Effectivement, la tricherie est toujours chose fort difficile au baccarat, mais, aux jeux dits de commerce, c'est l'A 13 C du grec le plus naïf. D'ailleurs, serait-on tout ce qu'il y a dé plus délicat, il est presque inadmissible qu'aux jeux de commerce une partie s'engage dans des conditions d'égalité réelles; il y a toujours une différence de force cuire les adversaires qui constitue, à la longue, un avantage énorme et il me semble que, le jeu étant admis, la première condition pour sauvegarder lés intérêts des joueurs, c'est d'arriver à égaliser les chances le plus exactement possible. Indépendamment de cela, je le répète, les •jeux de commerce les plus usités dans nos cercles ouvrent tous, sans exception, une large porte aux ruses de toute nature. 1M l'AIUS QUI JOUE Les Levantins, desquels il élait question au début de ce chapitre, jouaient le bézigue chinois dans des prix excessifs ; toujours en chouet te, c'est-à-dire ayant le droit de n'avoir personne auprès d'eux, après la première partie, ils avaient le soin de gondoler légèrement à l'encoignure les daines de pique et les valets de carreau; ils trouvaient ainsi le moyen de se les offrir régulièrement et de faire des quinze cents et des quatre mille cinq cents presque à chaque partie. Je pourrais citer un autre amateur du même divertissement, qui avait également adopté ce procédé. C'était un riche financier du nord de l'Allemagne, qui avait horreur d'être rubiconné. Un malin, qui faisait sa partie assez régulièrement dans une ville d'eaux, finit par s'apercevoir de la ruse ; sans souffler mot, tout en causant, il redressa les cartes marquées et fit une marque analogue à quatre sept et quatre huit. A la troisième PARIS QUI TRICHE 19. r . partie, le financier, qui avait été rubiconné deux fois de suite, déclara qu'il venait d'être pris d'un violent mal de tête. Au whist môme, deux associés qui s'entendent dans la manière de rassembler les cartes après chaque levée, peuvent s'arranger de façon à avoir toutes les figures, tous les as, et leur malheureux adversaire toutes les basses cartes. De plus, un télégraphe quelconque, au whist, des signes adoptés impossibles à découvrir, peuvent constituer un avantage de 50 p. 100. Je me souviens d'avoir été pris, en troisième, dans une partie de ce genre et d'y avoir laissé tout ce que j'y pouvais laisser, surpris d'une déveine inouïe qui me fit faire schlemm, au mort, trois fois de suite. Quant à l'écarté, c'est, de tous les jeux, celui que l'on doit pratiquer le moins aisément avec des personnes étrangères. La seule manière de faire une partie d'écarté avec quelque 196 PARIS QUI JOUE sécurité, c'est de le jouer avectrois jeux, chacun se trouvant mêler le jeu qui doit servir à donner à son adversaire. L'écarté peut être considéré comme le jeu où il est le plus facile de voler, de dix manières différentes. Indépendamment du pont, du saut de coupe qui permet de tourner le roi à coup sur, du télégraphe qui vous indique exactement le jeu de l'adversaire, il v a un procédé qui n'a l'air de rien et vous donne un avantage colossal. Lorsque vous jouez, chacun avec votre jeu, en ramassant les caries, ce procédé consiste à rassembler les couleurs ensemble le plus possible. Lorsque vient votre tour de donner, vous distribuez d'abord deux caries, puis trois, et vous avez cent chances contre une d'avoir trois atouls et de n'en avoir donné aucun à votre adversaire; cela s'explique, vous av&z reçu les trois dernières cartes près de la retourne. PARIS QUI TRICHE 107 J'ai assisté, à ce propos, à la plus curieuse partie d'écarté que l'on puisse imaginer. C'étaitcet enragé de Raimond qui la faisait, un soir, dans un grand cercle d'une très importante ville d'eaux. J'entre; il y avait fort peu de monde; dans un coin, ce fou de Raimond, installé vis-à-vis d'un monsieur à lunettes d'or, cheveux crépus, l'air à moitié nègre, qui me fit un singulier effet. Je m'approche en curieux et je suis de l'œil deux ou trois coups. L'homme aux lunettes volait comme un Chinois; ils jouaient vingt-cinq louis en cinq points : c'était sérieux. Voulant éviter un scandale, je me penche sur l'épaule de Raimond et je lui demande quelques minutes d'entretien pour une chose importante. R s'excuse auprès de son adversaire, qui lui fait un grand salut, et pose ses cartes sur la table. Raimond se lève. 198 PARIS QUI JOUE — Eh ! bien, me dit-il, qu'est-ce que lu me veux? Je l'entraîne à trois pas, et, à voix basse, je lui fais part de ce dont je venais de m'aper- cevoir, rengageant à arrêter au plus vile cetle partie de dupe. — Ce n'est que ça? fait-il en me répondant très haut; monsieur me triche, mais je le sais bien que monsieur me triche ! Seulement, il est convenu que chaque fois que je le prendrai, je marquerai un point. N'est-ce pas, monsieur Monbrozo? L'adversaire aux lunettes d'or s'inclina en signe d'acquiescement et la singulière partie continua. On a beau être joueur, avouez qu'on aurait eu de la peine à trouver celle-là. VI Une soirée d'amis. — La rouletle machinée. — Toujours les six derniers ! — Un entêté. — Bonneteau parisien. — Procédés connus. -- Un dupeur dupé. — La dernière des fraudes. — Le vol ù la poche. — Conclusion. Maintenant que nous avons examiné, hâti- vcmcnl d'ailleurs, la plus grande partie des procédés à l'aide desquels un ponte naïf peut être allégé de son argent par un homme habile, il nous reste, à dire un mot de ces établissements qui fonctionnent clandestinement, protégés d'un côté par l'amour et traqués, de l'autre, par M. le préfet de police. Cela se passe généralement dans une maison bourgeoise, au fond d'une cour, sous le 200 PARIS QUI JOUE couvert d'une aimable table d'hôte; on n'y est reçu qu'avec certains mots de passe et scrupuleusement examiné par les argus de l'antichambre. Lorsque l'on est bien fixé sur votre identité, vous êtes présenté à la maîtresse de la maison; la plupart du temps, c'est une femme qui fut jadis élégante, envahie par l'obésité, portant des bagues à tous les doigts, et dont la poitrine, monstrueuse de développement, étale une énorme chaîne d'or. Autrefois, elle aussi, a couru les villes d'eaux; elle aussi, a joué le maximum au lroute et quarante à l'époque où le prince Vermontoff, le colonel des chevaliers gardes, faisait dévorer par ses blanches quenottes sa superbe terre du gouvernement de Tanibow. De ces témpi passait, madame Louis a gardé une honnête aisance et elle se fait un véritable plaisir de donner quelques réunions d'amis. Il y a bien aussi, quelque part, à l'anli- PARIS QUI TRICHE »l chambre, M. Louis qui surveille les arrivants, mais, si vous le voulez bien, je ne vous en parlerai pas. Çà et là, sur des divans d'un damas douteux, quelques jeunes personnes, physionomies parisiennes dos plus connues, causent avec les habitués; dans le salon du fond, derrière une portière discrète, fonctionne l'instrument autour duquel sont déjà groupés cinq ou six comparses qui mettent sur le tapis des pièces de menue monnaie. La roulette — car c'en est une — est généralement à pédale et merveilleusement machinée; par un mécanisme fort ingénieux, celui qui tourne la boule, en appuyant sur certaines pédales, arrête la rotation instan- tanément et jette la bille dans le numéro qui lui convient. Les comparses, d'ailleurs, ne sont là que pour la frime; i&soirée est donnée pour deux ou trois nouveaux venus seulement, destinés 202 l'ARIS QUI JOUE à en faire les frais. Quant aux habitués, ils ont des accommodements avec madame Louis qui leur restitue, avec un doux sourire, le montant des pertes, fort peu importantes, du reste, qu'ils ont pu y faire en excitant un client. J'ai joue moi-même, un soir, ce rôle de client; je m'étais fait conduire dans un de ces établissements pour en étudier le fonctionnement. Après avoir échangé quelques paroles, des plus gracieuses, avec le ménage Louis, je pénétrai dans le sanctuaire et me disposai à payer mon écot. La roulette était enfermée dans une sorte de boite dont le couvercle se rabattait pendant que la bille décrivait son mouvement de rotation; presque exactement semblable aux roulettes du Caire, le tapis marquait trenle- sfa numéros et deux zéros; la bille arrêtée, on relevait le couvercle et l'on annonçait à haute voix le numéro sorti. PARIS QUI TRICHK 203 Je pris une pièce de cinq francs dans ma poche et la posai sur les six derniers, ces six derniers qui sont, sept fois sur huit, les préférés de tous ceux qui ont joué la roulette. Je perdis; je dois avouer que le contraire m'eût surpris ; je renouvelai cet exercice une dizaine de fois sans avoir la satisfaction de voir sortir un de mes numéros. Certes, j'étais bien sûr de perdre et j'avais, à cet égard, sacrifié une petite somme pour faire de près cette étude parisienne. Néanmoins, cette façon sotte de perdre sans lutte, stupidement, sans être payé une seule fois, m'exaspéra. Je changeai une dizaine de louis et me mis à attaquer les six derniers avec une sorte de rage. Cela dura cinquante coups. Lorsque ma dernière monnaie eût disparu du 31 au 86, je pris mon chapeau et sortis furieux contre moi-même; la soirée me coûtait dix fois ce que j'y avais attribué. 204 PARIS QUI JOUK Quinze jours après, je rencontrai l'ami qui m'avail introduit dans la maison. — A propos, me dit-il, vous savez, le ménage Louis, pincé, mon cher, la roulette saisie et la propriétaire au Dépôt. — Ma foi, répondis-je, ce n'est pas moi qui les plaindrai. — Et savez-vous ce qu'il y avait de particulier à leur cylindre, vous vous rappelez, ce cylindre à couvercle qui fonctionnait si admirablement? — Parbleu, si je me le rappelle, il m'a coûté assez cher, leur cylindre ! — Eh! bien, mon cher, c'est merveilleux comme idée ; il n'y avait pas de six derniers ! Si vous me demandez où se recrutent les victimes de maisons semblables, je vous répondrai que la race des naïfs est éternelle ; puis, il y a L'attrait de trois ou quatre jeunes femmes, parfois jolies; de fort vieux messieurs viennent passer la soirée auprès d'elles PA1US QUI TRICHE "205 et s'amusent, la plupart du temps, à faire jouer leur protégée de hasard, qui, ce soir- là, se trouve être intéressée dans les bénéfices de la maison; il y a enfin, la série des entêtés, de ceux qui sont capables de penser ce que Raoul de B*** disait très franchement au commissaire, en descendant l'escalier d'un de ces établissements qui venait d'être envahi par la police. — Ah ça, monsieur le commissaire, est-ce que ça ne va pas finir, cette poursuite-là? Voilà trois fois que vous me dérangez, cette semaine, croyez-vous que c'est amusant? Savez-vous ce que je perds ce soir, ici? Je perds trois mille francs; et bien, j'en ai encore sept dans ma poche, et je vais aller les perdre, et tout de suite, dans un endroit où je serai encore plus volé, et je ne vous le dirai pas ! Cette escroquerie de bas étage est proche parente du bonneteau parisien, ce vol am- 12 20G PARIS QUI JOUE bulant qui tient ses assises, tantôt sur les bateaux de Douvres à Calais et, plus fréquemment, dans les wagons qui ramènent les habitués des courses de Chantilly ou de Maisons. On sait comment procèdent ces escarpes; ils se groupent cinq ou six dans la môme voilure, entourant une victime que l'opulence de ses vêtements ou le gonflement d'un portefeuille remarqué sur le ring ont désignée à leur attention. La conversation s'engage rapidement, on parle des incidents de la course; puis, l'un deux tire de sa poche un paquet de cartes et la partie commence; la victime n'a d'abord prêté à tout ceci qu'une attention douteuse; interpellée directement elle a à peine répondu et se contente de suivre en spectateur les péripéties de ce que ces messieurs appellent entre eux : la petite consolation. Chose singulière, ce sont les parieurs qui PARIS QUI TRICHE 207 gagnent tout le temps; le bonneteur est d'une maladresse insigne ; un des pontes a déjà encaissé pas mal de billets; le naïf commence à ouvrir les yeux et à se demander si vraiment il ne se trouve pas en présence d'une occasion. • De deux choses l'une : ou il a perdu aux courses, ou il a gagné. S'il a perdu, il se dit malg ré lui, pour ainsi dire, que c'est la refaite sûre, en trois coups; s'il a gagné, il se dit qu'il ne risque pas grand'chose et qu'il d evrait bien aventurer une partie de son bénéfice pour le tripler en un clin d'œil. Bref, il sort un timide louis et le gagne; il y ajoute un billet de cent francs et gagne encore. On sait la fin; à partir de ce momcnl-là, il ne devine plus un seul coup, et, dix-neuf fois sur vingt, tout ce qu'il a sur lui passe à courir après un valet de cœur insaisissable. Si, par hasard, pour se rattraper, il veut ponler un coup très cher et se trouve deviner 203 PARIS QUI JOUE juste, au moment où il va mettre son enjeu sur la bonne carte, un des acolytes se précipite et y met une grosse somme. Celui qui tient les cartes regarde le gogo en lui disant : — Voilà monsieur qui ponte très cher cette carte-là; je ne puis pas tout tenir sur la même carte ; monsieur a la priorité sur vous ; je vous serai obligé soit de ne pas jouer ce coup-ci, soit d'en choisir une autre. Le malheureux se dit qu'au bout du compte, cette carte-là n'est pas plus sûre que ça; il glisse la somme sur la carte voisine et perd, naturellement. Un bookmaker, joueur comme les cartes, avait été refait de cinq à six mille francs dans une séance de ce genre; peu scrupuleux de sa nature, ce tripolier s'était promis d'avoir sa revanche, et voici comment il la prit. Revenant de Chantilly, la semaine suivante, il se laissa entourer et monta docilement en wagon ; à peine installé, il sortit son porte- PARIS QUI TRICHE 209 feuille cl compta, billet par billet, vingt-deux ou vingt-trois mille francs; les bonneteurs étaient fort excités. On proposa un bonneteau. Notre homme fit le difficile; enfin il consentit, en y mettant cependant certaines conditions; il voulait qu'on lui passai les caries pour examiner si aucune n'était marquée, puis, qu'on le laissât toujours choisir la carte qu'il voudrait, et enfin que l'on sortît également les billets pour bien lui prouver qu'il ne jouait pas contre des décavés. Le bonneteur accédant à tout cela, il visita longuement les caries, et on lui mit sous les yeux une liasse fort respectable de billets de mille. La partie s'engagea; les premiers coups, avec des chances variables; il devinait une fois sur trois; on lui faisait beau jeu. Pendant ce temps-là, le soleil chauffait ferme, dans le wagon; notre homme s'en était plaint deux ou trois fois. N'y tenant plus, il sortit de sa 12. 210 PARIS QUI JOUE poche de fortes lunettes, à verres noircis, qu'il assujettit sur son nez. — Là, dit-il, maintenant, mes pauvres yeux sont à l'abri. A dater du moment où ses pauvres yeux lurent à l'abri, il ne perdit plus une seule fois; en arrivant à la gare du Nord, le bon- neleui', alterré, perdait dix-sept mille francs ; il voulait à tout prix continuer la partie. — Non, non, répondit le bookmaker en serrant son argent; je suis refait de dimanche dernier. Vous ne me rattraperez plus, mais, en souvenir de moi, je vous offre ma paire de lunettes. C'est délicieux, contre le soleil, et aussi pour trouver le valet de cœur. En inspectant les cartes, il avait très légèrement, invisiblcment marqué le valet de cœur, d'un coup d'ongle imperceptible et grâce à ses lunettes dont les verres étaient ceux d'un microscope, la marque lui apparaissait chaque coup comme une énorme PARIS QUI TRICHE 211 entaille. Rien à dire. Vous pensez bien que le bonnelcur n'alla se plaindre à personne, il garda la leçon pour lui. Si je m'empresse d'indiquer à nos lecteurs cet intelligent procédé, c'est que c'est, jusqu'à présent, le seul qui permette de taire la partie de ces messieurs avec quelque chance de succès. Je n'ai plus qu'un mot à dire avant de terminer cette série d'études sur les vols au jeu, série qui, si elle n'a pas amusé constamment le lecteur, a du moins servi, je l'espère, à le défendre contre les fraudes les plus usitées. Les gens qui profitent le plus du jeu sans y rien risquer sont bien certainement les croupiers. Non contents d'appointements plus que suffisants, de pourboires qui atteignent des sommes considérables, peu retenus d'ailleurs par des scrupules qu'ils ignorent pour la plupart, les croupiers trouvent le moyen de voler constamment dans leur maniement d'argent perpétuel. Lorsque, par hasard, la 212 PARIS QUI JOUE direction d'un cercle possède cet oiseau rare, un garçon de jeu honnête, il faut le garder avec un soin extrême ; on aurait plus de mal qu'on ne pense à en trouver le pendant. Les croupiers ont deux ou trois manières d'escroquer l'argent des banquiers. La pre- mière consiste à s'associer avec des pontes et à les payer double; bien que cet exercice répété cinq on six fois dans une soirée finisse par atteindre des chiffres sérieux, cette manière est considérée comme ne produisant pas suffisamment. La seconde consiste à voler sur le change; lorsque certains joueurs, de connivence avec eux, leur demandent le change d'une plaque de vingt-cinq ou cinquante louis, ils comptent très vite les jetons, pris dans la masse qui est devant eux, et leur servent tantôt trois cents, tantôt cinq cents francs de plus. Cet exercice fréquemment réitéré à de courts intervalles, fait des recettes de cent et cent cinquante I \ PARIS QUI TRICHE 213 louis. Supposez, ce qui n'a rien d'extraordinaire, que cela dure un an et le croupier se relire des affaires avec vingt bonnes mille livres de rentes .au soleil. L'employé ne peut se servir de ce procédé qu'à une très grosse partie, lorsqu'il y a beaucoup d'argent en banque et que cinq ou .six jetons de plus ou de moins ne signifient absolument rien. Le troisième genre de vol est celui que Ton pourrait appeler le vol à la poche; installé sur sa ebaise, le croupier vient de payer le tableau de droite, il a conserve dans sa main un et quelquefois deux jetons de cent francs; dons la même main se trouve le manche de la palette, cette palette qu'il allonge pour ramasser le tableau de gauche. En ramenant tous les jetons du tableau de gauche pour les amener à portée de sa main, il est obligé de tirer la palette à lui, et le manche dépasse de beaucoup le tapis de la 214 PARIS QUI JOUE table; c'est ce moment qu'il a choisi; au milieu du choc des jetons, de la préoccupation des pontes, de l'énervement du banquier, à l'instant précis où le manche de la palette dépasse le bout de la table, il laisse tomber dans sa poche ouverte et béante le jeton dissimulé dans le creux de sa main droite. Il y a des croupiers qui sont arrivés, en pratiquant celte gymnastique, à un tel degré d'adresse qu'il est impossible de s'en apercevoir. Dans une des villes d'eaux de Belgique, dont la saison dure deux mois, la partie est tellement considérable que les croupiers, négligeant le modeste jeton, ne s'attaquaient qu'aux plaques. Savez-vous ce qu'ils ont récolté, — ils étaient deux — dans leur petite saison? Environ deux cent mille francs chacun. Cela vaut la peine que l'on s'arrête un instant et que l'on cherche les moyens de se défendre contre cet impôt, autrement rc- PARIS QUI TRICHE 215 doulable que la plus chère des cagnottes. Les moyens sont fort simples. Le premier consi ste à interdire à l'employé qui est croupier du l'aire le change et à avoir, à cet effet, un ou deux hommes spéciaux, des changeurs, qui, debout autour de la table, n'ont absolument que cet emploi. Le second est d'exiger que l'employé de service soit en habit noir; de cette façon, la poche n'est plus là; impossible d'y enfouir quoi que ce soit etsi le croupier arrive, malgré cola, à tromper la surveillance, son industrie ne s'exercera jamais que sur une échelle tout à fait insignifiante. Résumons-nous. Dans ces quelques chapitres, j'ai tenté, en me servant de tous les renseignements que j'ai pu me procurer et avec le plus de clarté possible, de défendre tous les joueurs honnêtes contre ceux qui se sont donné pour mission d'exploiter le jeu à leur profit. Je souhaite ardemment d'y avoir réussi. 210 PARIS QUI JOUK Je n'ai cherché à dégoûter ni à décourager personne; je sais trop hien que c'eût été inutile. La passion du jeu est peut-être la plus impérieuse de toutes; il est superflu de blâmer ou d'essayer de guérir ceux qu'elle possède. Elle est de celles dont les déceptions se supportent facilement; le vrai joueur caresse toujours, dans un coin de son cœur, une illusion qu'il prend pour une espérance. Et si nous voulons persister âne voir que lehon côté des choses, mêmeenrespect.uil la vérité, terminons en disant que, de toutes les mauvaises passions, celle du jeu est la seule qui n'atrophie point l'intelligence, et c'est aussi la seule qui nous accompagne jusqu'à notre dernière demeure, alors que les autres nous ont laissés, tout meurtris sur la roule, depuis hien longtemps. PARIS AUX EAUX A NICE L'hiver à Nice. — Autrefois et aujourd'hui. — Le genre de vie. — Les cercles. — Le monde de Nice. — Le carnaval. — La hataillc des fleurs. — Au liai masqué. Quand vient décembre, lorsque le Parisien commence à sentir les atteintes d'une vieille bronchite que tout vrai Parisien conserve avec soin dans un coin discret de sa personne, il s'ennuie de barbotter dans la boue du boulevard, et, prenant un grand parti, se dirige vers la gare de Lyon en s'écriant : — Je vais passer mon hiver à Nice ! 13 218 PARIS QUI JOUE Grande et belle ville, dont les rues bâties en arcades ont conservé le caractère italien, autrefois, Nice servait d'hôpital au inonde entier; c'est là que les phtisiques qui entamaient leur dernier poumon venaient se réfugier. Au centre, une superbe promenade, dont le côté gauche, planté d'arbres et bordé de haies, est incessamment battu par les petites lames frangées d'argent de la Méditerranée et dont le côté droit abrite en plein midi les villas les plus élégantes des heureux qui y ont établi leur quartier d'hiver. C'est la légendaire promenade des Anglais ; on l'appelait autrefois la Bourse des Poumons; effectivement, chaque matin, aux heures où le soleil est dans toute sa force, on voyait les malades glisser doucement le long de la promenade, les uns, au bras d'une fraîche jeune fille, d'autres, appuyés sur une canne; d'autres enfin, se tenaient assis, le dos à la mer, la paupière dilatée, la bouche PARIS AUX EAUX 219 cntr'ouverte, aspirant le soleil et buvant la vie. Tout ce monde s'abordait, toussant, gémissant, crachant, se demandait de ses nouvelles d'une voix éteinte, parlait peu, répondait moins, quintait beaucoup. On entendait des fragments de conversation dans le genre de celle-ci. — Ce pauvre un tel ! Avez-vous remarqué comme il s'en va grand train? — Et un tel donc! Lui qui sort tous les jours; voilà près d'une semaine qu'il est resté couché ! — A propos, avez-vous des nouvelles du jeune Russe qui était au plus mal? — On m'a dit hier, à l'hôtel, qu'à la dernière heure, on l'avait transporté à Menton. Tout cela entrecoupé de Hou ! Hou ! Hou ! Ho ! là ! là ! et finissant par un : — Au revoir, cher ami, bonne santé! 220 PARIS QUI JOUE — A demain, portez-vous mieux! L'après-midi, c'était une véritable file de fauteuils à roulettes, poussés par des valets de pied; un Longchamps d'hôpital. Puis, vers quatre heures, se levait subitement, au coucher de soleil, une verte bise de mer; on dégainait les pardessus, les plaids, les couvertures ; les robustes, ceux qui ne craignaient rien, faisaient encore un tour à grands pas, mais les souffrants étaient depuis longtemps précipitamment rentrés chez eux comme une volée de pigeons blessés et, jusqu'au lendemain, la Bourse des poumons était déserte. Aujourd'hui, il n'est plus question de toutes ces choses attristantes; pour soigner leurs infirmités, les phtisiques, névrosés ou détraqués s'adressent à Menton, l'hospice ensoleillé; il ne reste plus à Nice qu'un seul poitrinaire que la municipalité entretient à grands frais depuis longues années pour le PARIS AUX EAUX. 221 présenter aux étrangers et qui commence même à lui revenir tort cher. Nice n'est plus la cité racliilique qui prend des calmants et des laits de poule et se promène aux Anglais avec un morceau de caoutchouc fixé sur la bouche; c'est la ville amoureuse, folle,excentrique comme un carnaval, joueuse comme Pallas, la ville qui soupe avec du mumm extra-dry et du perdreau froid, baigne sa croupe dans la Méditerranée pour y prendre des forces, excursionne, monte à cheval, aime — et même aime beaucoup, — passe toutes ses nuits à tailler des banques et compte sur son merveilleux soleil pour se conserver une éternelle jeunesse. Nice étant dédiée aux gens de plaisir de toute provenance, comme de toute nationalité, ceux qui y viennent hiverner chaque année semblent n'avoir qu'un seul objectif, n'obéir qu'à un seul mol d'ordre : s'amuser. Le genre de vie qu'on y mène, bien qu'un 222 PARIS QUI JOUE peu monocorde, a cela d'adorable qu'il vous enveloppe d'une délicieuse indifférence; on se désintéresse des affaires, des tracas, du train-train journalier; on comprend à merveille le far niente et, doucement baigné de soleil, on goûte, sans souci du lendemain, une molle béatitude. Le matin, c'est la promenade, en gilet de toile, le parasol sur L'épaule; à midi, le déjeuner; en plein air, au beau milieu de janvier, dans le jardin de la taverne élégante, le London House, la nappe, éclatante de blancheur, est à l'abri derrière un oranger; d'une table à l'autre on échange les racontars, les potins des derniers jours ; tout le monde se connaît ; songez que, pendant trois ou quatre mois, on vit ainsi, les uns sur les autres, se rencontrant six heures par jour aux mêmes endroits, et cette amusante promiscuité estundes charme de la ville d'eaux. Après déjeuner, les uns s'en vont écouler, PARIS AUX EAUX. 223 en flânant au grand soleil, la musique quotidienne qui joue dans son kiosque, au bord de la mer; d'autres partent pour Monaco; d'autres enfin, les mondains, vont l'aire quelques visites en attendant l'heure d'aller à la matinée. La matinée, c'est un après-midi dansant; l'usage a pris à Nice; les cercles, le Masséna surtout, donnent des matinées une fois par semaine; les dames, en chapeau, en robe moulante, les hommes, en redingote noire, toiletle de ville. C'est assez bourgeois, et peu gracieux d'aspect. Le jour, qui passe encore à travers les rideaux, forme avec le tremblol- tement du gaz une sorte de lumière triste et blafarde ; ces couples qui sautent le chapeau sur la tète, semblent parfaitement ridicules,et ce bal, sans l'éblouissement des diamants', des épaules nues, sans l'atmosphère chaude et énervante des valses folles, vous fait l'effet d'un après-midi sur un paquebot. 224 PARIS QUI JOUE A deux pas de là, la table de baccarat; on longe une galerie, on pousse une porte cl vous voilà, comme par miracle, dans une salle rectangulaire, pleine de monde et de brouhaha, vis-à-vis d'un monsieur installé dans un fauteuil qui vous dit avec tranquillité : « J'en donne ! » Le soir, les mondains vont aux réceptions; il n'y a que l'embarras du choix; lorsqu'on se met sur le pied d'aller dans le inonde à Nice, on a deux et trois maisons différentes ouvertes chaque soir; les jours spéciaux sont connus, et d'ailleurs, indiqués par les journaux locaux. Ceux qui sont moins sensibles aux joies de la tasse de thé, passent la soirée, soit au théâtre, soit au cercle, soit surtout à Monte-Carlo, qui joue le plus grand rôle dans Ta vie à Nice et reste toujours la base de vos plaisirs, la toile de fonds de votre existence là-bas. Puis, vers une heure et demie du malin, P A I! IS AUX E A U X 225 lorsque les derniers trains sont arrivés, les soupers s'organisent et la journée s'achève dans une chanson, après avoir commencé dans un rayon de soleil. Comme station d'hiver, Nice est évidemment la plus agréable à tous les points de vue. Le voisinage de Monaco permet à ses visiteurs de choisir entre deux genres d'existence tout différents l'un de l'autre : celui de la grande ville d'hiver avec ses deux cercles, ses théâtres, ses réceptions des plus nombreuses, sa colonie étrangère fertile en jolies femmes désœuvrées qui ne demandent que des distractions élégantes, et celui de Monaco, la joyeuse, avec ses tapis couverts d'or, ses demi-mondaines toujours en fêle, ses grands dîners, son théâtre, et surtout, à poste fixe, les lîuctuations de la roulette qui en font le plus grand charme. Chacun, en arrivant ici, choisit, parmi ces deux manières et ces deux publics, ce qui con- 13. 220 PARIS QUI JOUE vient le mieux à ses appétits. Les uns optent pour la comtesse polonaise que son mari com- • mence à négliger, ou, plus souvent encore, qui commence à négliger son mari ; ils la suivent dans le monde, l'accompagnent au bal, portant le manteau et l'éventail, vont aux Italiens dans sa loge et sont tenus d'arborer, chaque soir, la cravate blanche; avec une bonne douzaine de gants gris perle et un cent de cartes de visite, on est très lancé en quinze jours. Les autres, voulant s'affranchir de toute exigence, peu soucieux de venir dans une ville d'eaux pour y ceindre le frac quotidien, adoptent la vie de Monte-Carlo et dînent en tête-à-tète avec Pépita — qui est toujours charmante, quoique un peu ronde — sans s'exposer à ce que le monde de Nice, qui est cependant bien bon garçon, s'avise de lui faire une scène ou de l'accueillir avec fraîcheur. Les habiles côtoient les deux mondes sans PARIS AUX EAUX -2-11 rompre avec aucun; il leur faut, pour cela, de petits subterfuges qui consistent à saluer rapidement et d'un simple signe de tête aussi inaperçu que possible, la voilure demi-mondaine qui passe sur la promenade; lorsqu'ils entrent dans une loge de femme, au Théâtre- Français, c'est en timides, et s'ils ont le désir d'aller causer avec elle, ils se blottissent derrière son fauteuil, garantis par l'ombre de la baignoire. C'est au prix de ces minuscules sacrifices — que le monde fait semblant d'apprécier — qu'ils en arrivent à se tenir en équilibre. Peu de Français dans cette catégorie et point de Parisiens; ceux de nos compatriotes qui viennent à .Nice n'y passent en général que quelques jours et, tout entiers à ce déplacement de plaisir un peu bruyant, adoptent carrément la vie de Monte-Carlo. Le monde est donc ici exclusivement composé d'étrangers, Anglais, Russes, Polonais, Allemands, 228 PARIS QUI JOUE Italiens; au milieu de quelques personnalités bien connues et absolument irréprochables, un fouillis étonnant de titres fantaisistes, de considérations plus fantaisistes encore; monde amusant, spirituel, fertile en ressources, un peu aventureux et très aventurier. Quelques riches parvenus, désireux de se mettre en scène, jaloux du tremplin, qui, n'étant absolument rien chez eux, brûlent de l'orgueil d'être quelqu'un chez les autres. Des maris dont la femme est restée en Russie ; des femmes dont le mari a dû exister autrefois, aux environs de la Havane; à côté de noms et de fortunes authentiques, c'est un refugium de déclassés qui est loin d'être sans intérêt. L'autre soir, dans l'embrasure d'une fenêtre, au milieu d'un bal, j'ai recueilli cette conversation entre deux jeunes gens, et je crois qu'elle peut donner une idée assez exacte de notre public : PAKIS AUX EAUX 221) — Voyons, mon cher ami, je suis aFrivé de ce soir; tu vas me piloter un peu, toi qui es ici depuis des années. Connais-tu ce grand jeune homme blond, qui passe au bras de cette jolie femme avec deux roses dans les cheveux? — Parfaitement. C'est le comte X..., un de nies amis. — lia l'air très bien. C'est un Allemand? — Non, ou plutôt je n'en sais rien. On le croit Hongrois; d'autres m'ont dil qu'il était Belge. Un n'a pas d'indice sérieux : il parle toutes les langues. — A-t-il de la fortune? — Je n'en sais rien. 11 est 1res couru ici, il joue très cher, dépense beaucoup d'argent, et est fort aimable. C'est là tout ce cpi'on peut lui demander. Maintenant, je n'affirme rien, mais je crois qu'il vole à l'écarté. — Parfait. Et la personne qui est à son bras ? 230 PARIS QUI JOUE — C'est la femme d'un général polonais. — Jolie, très jolie; montre-moi donc le général. — Je crois qu'elle aurait bien de la peine à te le montrer elle-même; on ne l'a jamais vu, le général. — El ce ménage qui fait son entrée? — Ceux-là, par exemple, fortune très sérieuse. D'anciens marchands de diamants. — Comment sais-lu qu'ils sont si riches que cela? — C'est bien simple; le mari ne joue jamais. Mon cher ami, pour jouer ici et y vivre, il faut être le baron de Rothschild ou ne pas avoir trois mille francs de rente. — Dis-moi donc, lu vas me rendre le service de me présenter à la maîtresse de la maison. — Très volontiers, mon cher ami; mais, pour cela, il faudra que tu me dises où elle est. PARIS AUX EAUX 231 — Pourquoi ça? — Pour une raison bien simple, c'est que je ne l'ai jamais vue moi-même. La saison à ses poussées de plaisir, ses semaines de bousculade pendant lesquelles on serait tenté de s'écrier comme Calchas dans la Belle Hélène, trop de fleurs ! Voici la très exacte physionomie des deux premiers jours du carnaval niçois, la plus populaire des fêtes d'hiver. Le lever du soleil est salué par des salves de canonnade qui ne cessent pas un instant pendant toute la journée. Le défilé commence vers une heure. Un a désigné un certain parcours pour cette fête si populaire en Italie, et si démodée chez nous, qui s'appelle le carnaval des rues. L'usage indique, pour ce parcours, une grande rue de la vieille ville, qui s'appelle la rue Saint-François-de-Paul, la place de la Préfecture, tout autour de laquelle sont dres- J3Î l'A IUS QUI WUE sésles gradinscn planches, divisés par places, soigneusement numérotées; puis le Pont- Neuf et les quais. Sur toute cette étendue, on adressé des tribunes provisoires; fenêtres, balcons, rez-de- chaussée de boutiques, lucarnes et jusqu'aux œils-dc-bœuf les plus modestes, tout est loué, garni, bondé de public. Les rues sont pavoisées; chevaux cl voitures recouverts de percale blanche, aux agréments rouges et bleus, se préparent à prendre la file ; tout le monde est dehors, par un soleil splendide. Notre voilure entre avec la file dans la rue du Corso; l'air est obscurci de nuées do petites boules de plâtre que l'on appelle confetti, à l'aide desquelles on se bombarde des balcons, des voitures, de partout. Grâce aux arrêts fréquents, des luttes s'engagent, soit avec les piétons, soit avec les voitures : c'est à qui éteindra le feu du voisin. Bien entendu, PARIS AUX EAUX 233 toutes les figures disparaissent sous des masques en fil de fer, mais, malgré cela, lorsqu'une volée de confetti, lancés d'une main ferme, vous arrive en pleine figure, vous sentez aux oreilles comme un coup de fouet, cl la poussière vous aveugle littéralement. Lorsque l'on se reconnaît, c'est une joie, on s'interpelle, s'excitant au combat, comme les guerriers d'Homère, et ce sont des sacs de plâtre tout entiers qui volent sur les voisins. Si, par hasard, on peut surprendre un ami au moment où il ôte son masque pour respirer quelques secondes, c'est une véritable fêle et la volée lui arrive en plein visage. On entend comme un hurlement de douleur, et précipitamment, il remet le masque imprudemment enlevé. Est-ce l'acharnement que l'on apporte à cette bataille anodine? Est-ce le plaisir de causer une souffrance quelconque à son voisin? Le fait est que c'est excessivement amu- 23.1 PARIS QUI JOUE sant cl que les personnages les plus gravas s'en retournent le soir les cheveux couverts de plâtre, les yeux pleins de poussière et des confetti un peu partout, jusque dans la barbe. D'ailleurs, c'est une fête nationale ici; les gens qui préparent des chars s'y mettent trois mois à l'avance, et ceux du peuple qui sont trop pauvres pour s'acheter un masque, bravant le cinglement des confetti, s'en vont tranquillement, leur petit sac à la main, prendre part à la lutte à visage découvert. L'aspect de ce carnaval est on ne peut plus animé ; riches et pauvres se mêlent à la fête ; presque chaque année surgit une idée originale; cette année-ci, c'était un énorme obus, traîné par six chevaux, qui éclatait de loin en loin; au coup de feu, l'obus s'ouvrait de tous les côtés et lançait d'énormes bouquets de fleurs. Le comité du carnaval n'a pas cru devoir PA1US AUX EAUX 235 décerner un des prix à ce char qui élait, à mon sens, le plus ingénieux comme mécanisme et le plus original comme effet. Puis, des cavalcades, des Arabes, des folies moyen âge, des Indiens Apaches, des polichinelles en carton, tout cela défilant gravement, sous la grêle des confetti, et se développant en cercle sous la tribune de la préfecture où le comité jugeait sans appel. Remarqué un très beau don Quichotte, armé de toules pièces, le comte Y", gentilhomme russe, fort riche et très connu dans la colonie, qui n'avait pas craint de se mêler à la tourbe des piétons et des cavaliers. Remarqué également un beau char représentant une énorme marmite au milieu de laquelle un cuisinier tout vêtu de soie jaune, M. F"*, semblait agiter le risotto qui cuisait, excité par un feu sans cesse entretenu par huit marmitons. Au lieu de risotto, M. F"*, armé d'une pelle, projetait par nuées des 236 PARIS QUI JOUE confetti jaunes qui taisaient un mal du diable. Le défilé et la bataille ont duré jusqu'à six beures du soir. Le duc de F"*" N*", un grand d'Espagne, Toison d'or des plus authentiques, juché sur un char à quatre chevaux, s'amusait comme un enfant : lui d'un côté, son ami Pepito de A*" de l'autre, disaient en espagnol à la population qui riait, les choses les plus invraisemblables en les accompagnant de sacs entiers de confetti qui tombaient de leur char comme une grêle. Le soir, on a les bras rompus et des douleurs aux épaules, mais c'est bien amusant malgré cela. Le lendemain, la fêle s'était transportée sur la promenade des Anglais; après une course d'ânes, qui n'a rien eu d'autrement intéressant, a commencé la bataille de fleurs: les voitures ont pris la file sur trois rangs et, sans masques cette fois, on se bombardait de PARIS AUX EAUX 237 bouquets de violettes, de gardénias et de roses; les femmes du monde en envoyaient à celles qui n'en étaient point, et cette douce promiscuité-—qui existe toujours un peu ici, grâce aux maris qui sont le trait d'union — s'accusait ce jour-là d'une façon plus directe. Il y avait deux ou trois voitures qui n'étaient littéralement qu'un énorme char de violettes. Cette lutte courtoise est assurément beaucoup plus propre et tout aussi gaie que celle de la veille, mais il y manque ce semblant d'agression, ce montant de la bataille qui la rend moins amusante que celle des affreux petits confetti de plâtre, durs comme le diable, poussiéreux et sales à vous aveugler. Le lendemain soir, grand veglione ou ba! masqué au Théâtre Italien. Comme tout le monde se connaît ici, plus ou moins, le veglione est assez amusant. Par elle-même, la salle n'a rien d'extraordinaire; les loges 238 PARIS QUI JOUE pleines de dominos et d'habits noirs, le par- quel, grouillant de masques qui se bousculent pour danser, manquant totalement, dans leurs gesticulations, de cette incohérence imprévue, de cette originalité d'allures qui font le succès des clodoches parisiens. La grande loge du centre, occupée par vingt-cinq jeunes élégants de la ville, costumés en conspirateurs de la Fille Angot et accompagnés d'une douzaine de jolies personnes, offrait un assez joli coup d'œil. Le vrai bal, comme toujours, à ces sortes de fêtes, avait lieu dans les couloirs et dans le fond des loges. C'est là que les intrigues se nouaient, assez facilement d'ailleurs, pour se dénouer... en carême. La première partie du bal est peu animée ; presque toutes ces dames de la ville sont dans leurs loges et ont cru devoir enlever leurs masques, ce qui détruit absolument toute intrigue ou tout quiproquo original. PARIS AUX EAUX 239 Nos Parisiennes ont pieusement conservé le leur, mais elles sont si peu masquées, si peu, que toute erreur est impossible. Vous connaissez les dialogues ineptes de bal masqué, dialogues qui commencent d'habitude par ces mots dits d'une voix flùtée : — Tu sais que je te connais! Ou bien encore : — Comment! tout seul ici! Je le dirai à La femme. Et autres inepties du même genre. Ici, c'est plus plat encore que partout ailleurs. Ce n'est plus notre entrain du bal d'Opéra, le mot qui part, circule, revient, la réplique qui arrive, alerte et vive comme un coup de fouet. Ce sont bien les mêmes embiasscmcnts de couloirs, les baisers anonymes par-dessus le loup, ce sont bien les mêmes entrelacements dans la pénombre des loges, mais c'est une 240 PARIS QUI JOUE gaieté lourde, la gaieté de l'étranger riche qui s'amuse, prend les femmes par le col, leur enlève leur camail avec un gros rire, essaie de les embrasser autant qu'il peut et se garde bien de leur offrir le bras pour les mettre jusqu'à leur voiture. Beaucoup de gens pour vous déshabiller, pas un pour vous reconduire, telle est, sans aucun doute, l'opinion désastreuse de ces demoiselles vis-à-vis de notre veglione. Puis, des dialogues dans le genre de ceux-ci : — Où est donc ma femme? demandait un domino d'un air triste. — Ta femme, lui répondait un débardeur, je l'ai rencontrée aujourd'hui. — Où ça? — Dans la marmite du risotto à la Milanaise. Contre le mur, un gros boursier chauve, qui tripote sur une foule de valeurs étran- PARIS AUX EAUX 241 gères, était serré de tout près par un petit domino gris-perle que tout le monde reconnaissait. — Mène-moi à Venise, mon Charles, je veux voir le Lido avec toi. — Mais je ne peux pas, je n'ai pas le temps. — Nous ne serons pas longtemps, nous irons par le tramvwy. En traversant la grande loge pour regagner le vestiaire, je me sentis pris au bras par un domino de velours noir, grand et mince comme une liane. — Crois-moi, mon petit Karl, me disait le domino, tu ne feras jamais rien de bon dans la vie. — Et pourrait-on savoir pourquoi? répon- dis-jc en essayant de touiller à travers la dentelle noire de la cagoule. — Ah! mon Dieu, c'est bien simple! Ta tires toujours à cinq ! On a échangé des folies pendant une partie u 2i2 PARIS QUI JOUE de la nuit et les cabinets du Restaurant Français et du London House ont vu se terminer ce carnaval plus joyeux que celui des années précédentes. Comme fin de carnaval, on a beaucoup ri de l'aventure d'un mari qui, croyant faire un souper fin en compagnie de quelques amis, avait pénétré dans un cabinet très particulier et y avait trouvé... qui? Safemme! Les gens les mieux informés prétendent que c'est une petite surprise espagnole qu'on lui avait ménagée et qu'il a fort bien accueillie, d'ailleurs. A MONACO Houte de Monte-Carlo. — Treme-et-quarante et roulette. — Les femmes au jeu. — Le gros joueur. — Viveurs et décavés. — La sainte table. — Un singulier porte- bonlieur. — Les professeurs. — Un joli ménage. Un mauvais pelit chemin de fer nous y amène, à moins, ce qui est mille fois plus agréable, que vous ne fassiez le chemin en voiture, par une délicieuse route d'une vingtaine de kilomètres, qui longe constamment la mer et se trouve encaissée entre la Méditerranée et les immenses chaînes montagneuses des Alpes Maritimes. A l'arrivée, on gravit à la hâte un escalier de pierre qui monte aux merveilleux jardins 244 l'ARIS QUI JOUE de Monaco; le site est adorable; c'est un petit plateau enclavé dans de hautes montagnes grises, battu par la mer, et qui découvre au loin, par un soleil clair sur un ciel d'azur, les côtes blanches de la Corse; du côté opposé, le vieux castel des ducs de Yalentinois, tout crénelé, regarde les cimes couvertes de neige au milieu desquelles s'allonge, comme un immense serpent, la roule de la Corniche, la plus pittoresque du monde. Tel est ce petit coin béni des d'eux, chanté' par ce refrain connu : Le rocher do Monaco Que l'on voit sur l'eau ! Les jardins sont splendides; de tous côtés, de hauts balcons de pierre descendent à la mer; au centre du plateau, émerge desjardins un édifice carré, d'une construction un peu lourde : c'est le temple de la roulette. A quelques pas déjà, on entend le tinte- PARIS AUX EAUX 245 ment continuel de l'or et de l'argent qui s'y manipulent sans cesse; par les fenêtres, ouvertes pour laisser entrer le soleil, s'échappe comme un murmure lent et monocorde : c'est la voix des lévites qui annonce aux fidèles les voiles et les sauts périlleux du dieu Hasard. En entrant, deux vastes salons décorés à la mauresque; le premier, clair, gai, bruyant, tout-ensoleillé; le second, plus sombre; les couleurs vives des peintures y sautent moins à l'œil; on n'y entend aucun bruit; là, sans doute, le trafic prend une forme plus sérieuse; effectivement, la première salle est celle du plaisir, la seconde, celle delà lutte. Inutile de vous décrire la roulette : vous la connaissez; quatre tables occupent la grande salle. Baaucoup de personnes debout. Jeu très étrange et très amusant à cause de la multiplicité des combinaisons.La roulette est un jeu qui demande à être joué vite, en brûlant le tapis. Sorte de loterie plus amusante, u. 240 PARIS QUI JOUE c'esl là que se réalisent les bénéfices fantastiques; c'est là que le ponte légendaire a gagné sur le 13 ou sur le 30 un château sur le Rhin ou une ferme en Beauce avec sa dernière pièce de centsous. Violente, endiablée, fatale, lorsque la roulette s'empare d'un être humain, elle ne le quitte plus; sur dix joueurs de roulette, neuf ont eu ou auront un bon commencement d'aliénation mentale. C'est la distraction favorite des illuminés; les femmes l'adorent presque toutes; avec elles, ceux qui fournissent le plus de victimes à la roulette sont les Italiens et les Russes : vous le voyez, les nations superstitieuses. Sur des chaises, autour du tapis de la roulette, des bonnes gens sont assis; armés de crayons rouges, bleus, de toutes les couleurs, ils couvrent de chiffres des carnets ouverts devant eux, et s'interrogent longuement avant de poser un écu sur le tapis; puis, à un moment donné, l'augure a parlé ; le ponte, PARIS AUX EAUX 217 qui s'est cru lucide, se lève comme mû par un ressort et dépose son offrande; la roue tourne; on annonce un numéro; le râteau s'abat et tout est dit : l'augure s'est trompé une fois de plus. Chagrin, mais persistant, le joueur reprend son crayon bleu, le tourne du côté du rouge, et recommence. Il faut voir, au jeu, les femmes, qui abondent dans cette catégorie. Il faut les voir, leur monnaie devant elles, consultant longuement le carton piqué et attendant patiemment avant de risquer une pièce. Lorsqu'elles gagnent, elles amassent sou par sou, pièce à pièce, le bénéfice qu'elles se sont promis de réaliser; une fois ce bénéfice serré, personne au monde n'aurait le lalent de leur faire risquer une pièce au tapis. Lorsque l'on a passé quelque temps dans ces grands établissements, on en arrive à la conclusion certaine que la femme est, au jeu, 24S PARIS QUI JOIE un être essentiellement patient, sans nerfs, sans tempérament, plus cupide que l'homme et bien plus maîtresse d'elle-même. Toutes sont ainsi, les jeunes comme les vieilles, les jolies comme les laides; toutes ont cette patience de castor et en arrivent à exécuter des travaux de termite pour gagner dix francs. Dans les discussions qui se produisent souvent autour des roulettes, les femmes sont toujours mêlées ; les aigreurs commencent vite; la femme en furie, au jeu, eût-elle des millions, devient une éoergumène. Vilain coup d'oeil pour l'honneur de la race. Un conseil : n'allez jamais au jeu avec la ' femme que vous aimez et évitez même d'y aller avec celle que vous n'aimez pas. Dans le second salon est dressé le trente et quarante. Celui-là, c'est le roi des jeux; les émotions qu'il donne lorsque l'on est habitué à lire le point, ne peuvent se comparer à rien. Autour de la table, on n'entend aucun bruit; PARIS AUX EAUX 249 les joueurs sont calmes, presque graves ; les uns suivent le point avec attention ; d'autres, la tête dansleurs mains, considèrent le carton piqué qui indique la marche de la taille. Le public du trente et quarante se renouvelle peu; presque tous ses fidèles sont de gros joueurs venus de Nice, qui retournent le soir au baccarat du club; on n'y entend jamais ces exclamations de dépit ou de joie qui animent la table de roulette; je me rappelle que, la première fois que je me suis approché d'une roulette à Monte-Carlo, j'ai reçu dans mes bras un gros monsieur désespéré que je n'avais jamais vu et qui s'écria en me secouant comme un prunier : — La roulette est habitée! Au trente et quarante, on entrevoit la bataille; les joueurs poussent leur masse avec le râteau, perdent ou gagnent, ajoutent avec soin à l'aide d'une longue épingle, un trou à leur carton, et, sans mot dire, envoient une 250 PARIS QUI JOUE autre masse au tapis, couvert d'or et de billets. De loin en loin, un léger murmure, lors- qu'arrive le fatal refait; entre deux tailles, les joueurs échangent entre eux leurs observations dans un argot incompréhensible pour ceux qui ne sont pas initiés. — Vous perdez sur la taille? — Parbleu, j'ai attaqué le tiers et tout; deux coups de trois secs; j'ai filé en gagnante, je tombe sur quatre coups de deux. — Moi, je me suis défendu en ne jouant rien que les accolés ! — D'ailleurs, lorsque c'est celte vieille Badoise qui coupe, je suis sûr de mon affaire. Et elle a la rage de couper ! — Ah ! voilà le Danois qui arrive ! Presque chaque année il y a le gros joueur. Le gros joueur, c'est le lion du jour, l'homme qui aborde le tapis avec un nimbe d'or au front, qui marche suivi de l'attention de la PARIS AUX EAUX 251 foule; à lui toutes les joies et tous les sourires. Lorsqu'il attaque, les conversations s'arrêtent; on le suit, on observe son jeu el, s'il réussit, les petits se mettent à faire comme lui, croyant que sa veine sera assez robuste pour les porter, eux aussi. S'il fléchit, au contraire, il reste impassible; il est sur son tremplin et noblesse oblige; perdant des liasses de billets, il ferme son portefeuille et s'en va fumer un cigare dans l'atrium, entouré de deux ou trois habitués, tout fiers qu'on puisse les voir causer avec le gros joueur. Quel public singulier que celui qui monte ainsi, quotidiennement, les escaliers de Monaco ! Amalgame étrange composé de Russes, d'Américains, d'Anglais flegmatiques, d'Italiens nerveux et de Français élégants qui jouent, le monocle dans l'œil, en regardant les femmes d'un air impertinent. Elégant, viveur, amusant au possible, tout ce monde joue cher, vit cher, dépense cher, la plupart 252 PARIS QUI JOUE du temps sans fortune comme sans revenus. C'est un peu le royaume de l'aventure, mais on y dépense tant d'esprit! L'aristocratie n'y est pas toujours de bien bon aloi, mais ils ont le mot si facile ! Il y a souvent des gagnants parmi eux ; et, alors, ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales. On les voit passer, rayonnants, le sourire aux lèvres, conduisant des attelages de poneys; ils arrivent au salon de jeu, escortés de deux ou trois élégantes qui sont comme les joueuses de flûte de ces triomphateurs au petit pied. Le soir, ce sont des dîners pompeux, des tables couvertes de fleurs, des bouchons qui sautent très haut et des rires bruyants qui courent d'un bout de la salle à l'autre. Bons diables d'ailleurs, ils invitent volontiers quelque victime du tapis qui a la mine longue et ils prennent un petit air naïf pour lui dire au dessert : PARIS AUX EAUX 253 — Je n'y comprends rien. Il faut que vous soyez bien simple. Comment diable faites- vous pour perdre? Depuis que je suis arrivé, je n'ai pas encore perdu et je suis bien certain qu'avec delà conduite..... La victime les regarde tranquillement, dans les yeux, et, lorsqu'elle a du bon sens, elle caclic son joyeux sourire dans une coupe de Rœderer. Quelques jours après, comme ils ont changé de gamme ! Comme toile de fond, à Monte-Carlo, à côté des viveurs, nous avons les décavés. L'espèce en est diverse. C'est tantôt ce grand jeune homme pâle, au chapeau énervé, qui sort en se heurtant aux portes, l'œil égaré, la redingote ouverte, fripée, dans laquelle il fouille à coups d'ongle, et qui s'éloigne à pas précipités où le hasard le conduira. Tantôt cet autre qui descend du Kur- saal, l'air souriant, les deux mains dans les 15 254 PARIS QUI JOUE poches, considérant le public d'un air gouailleur; il sifilote aussi, comme s'il avait gagné et vous aborde avec une phrase dans ce genre : — Mon cher, c'est très curieux; je continue pour voir jusqu'où ira ma déveine. Parole d'honneur, ça en devient amusant! Je le ferais exprès que bien certainement je ne pourrais pas mieux réussir ! Et il s'éloigne en riant d'un rire sec el nerveux. Le décavé honteux, fréquent dans les villes d'eaux, vient volontiers vous demander un louis en parlant de ses enfants. S'en méfier avec soin. Le décavé amer ne dit rien, mais pour l'amour de Dieu, qu'on ne commence pas, sans cela il va déborder. — On pourrait bien me laisser perdre mon argent tranquille; Dieu merci, je ne dis jamais rien au jeu. Certes, si quelqu'un a le PARIS AUX EAUX 255 droit de se plaindre, c'est bien moi, mais je ne demande pas de commisération! Et il continue ainsi pendant une heure et demie, prétendant qu'il est impassible et ne dit jamais rien. Qui n'a pas été décavé? Tout le monde a passé par ce moment de suprême envie [tendant lequel, les mains dans les poches flasques, on regarde avec des yeux étince- lants de désir ceux qui peuvent continuer la lulte. C'est alors qu'il vous vient des idées, qu'on a le flair des séries et qu'on devine les numéros qui sortent à la lile, comme pour vous narguer. Les vrais décavés le sont pendant des six mois ; il y en a à Monte-Carlo qui le sont depuis huit et dix ans. Comment vivent-ils? cest un mystère, mais, ce qu'il y a de certain, c'est que ces invalides du lapis se traitent fort bien, et qu'ils se sont fait de leur décave un petit fromage dans lequel ils se retirent 258 PARIS QUI JOUE volontiers. Leur principale industrie est cette terrible botte qui s'appelle l'emprunt. Quand ils peuvent jouer, quelle joie! Il y en a un qui a, pour ces jours-là, une redingote spéciale, soigneusement accrochée chez lui, qu'il ne consent à revêtir que les jours où, grâce à la munificence d'un nouveau venu, il peut s'approcher de ce qu'il appelle la sainte table. Beaucoup d'entre eux ont une phrase spéciale, quelque chose dans ce genre : — J'attends des fonds; je ne comprends môme pas... il faut qu'il y ait un retard... J'ai encore télégraphié hier; la réponse ne peut tarder... Si vous étiez assez aimable... La plupart n'attendent ni argent ni réponse; ils l'ont dit si souvent qu'ils ont fini par le croire. A part ces légers subterfuges, le décavé est, en général, inoffensif et honnête. Beaucoup d'entre eux font même une comptabilité spéciale pour l'emprunt, et, un PARIS AUX EAUX 257 beau jour, lorsqu'on s'y attend le moins, on se trouve opérer une petite rentrée oubliée depuis des années. Il y en a parfois qui tentent de s'approprier une petite masse oubliée ou qu'ils croient oubliée au tapis. On appelle cela recueillir un orpbelin. Mais, si le propriétaire réclame, je dois dire qu'ils n'insistent pas. Un mot charmant d'un pauvre diable de décavé, mot qui m'a été fait à moi-même. Je perdais cinquante louis ce jour-là; il m'en restait trois; je les jette ;i rouge. Je tombe sur un coup de deux; j'avais douze louis et je me gardais bien d'y toucher lorsqu'une main inconnue s'avance pour les prendre. J'arrête la main. — Pardon, Monsieur, cet argent est a moi. — Du tout, Monsieur, vous vous trompez; il est à moi. — Monsieur, il ne peut y avoir de discussion; j'en suis certain. 258 PARIS QUI JOUE — Moi aussi, Monsieur, moi aussi. Je trouve même extraordinaire... Il n'acheva pas sa phrase; le chef de partie l'avait regardé et reconnu. Les douze louis restèrent ma propriété et je les laissai à rouge qui sortit encore. Au moment où l'employé les payait, je sentis quelqu'un qui me tirait la basque de mon habit. Je me retournai. C'était l'homme à la discussion, mais aimable, cette fois, gracieux, souriant, qui se pencha à mon oreille en me disant : — Hein ! Je vous ai porté bonheur ! J'ai trouvé cela tellement drôle que j'ai laissé les vingt-quatre et que, celle fois, j'ai perdu. A côté du décavé se dresse le professeur. Les professeurs de jeu sont les seuls qui ne puissent pas perdre. Spéculant avec soin sur l'inexpérience et la cupidité des joueurs, ils ont des procédés à eux pour recruter leur I'AIÎIS AUX EAUX 25!) clientèle. J'en ai connu un qui avait été jusqu'à dénicher un brave curé de campagne, qui voulait compléter une petite somme pour un clocher. C'était un ancien sous-officier, ce professeur remarquable; il était fort connu à Monaco où on l'avait surnommé Abd-el- Kader. Un autre cherchait ses clients parmi les malheureux commerçants à bout de ressources et sur le point de déposer leur bilan. Celui-là avait des systèmes pour tous les prix. Des définitions spéciales, auxquelles on no comprenait absolument rien, mais il en énonçait les résultats avec un tel aplomb qu'on finissait par être séduit. Le professeur ne risque jamais rien; tant que le système marche, il palpe ses petits bénéfices, sans compter les sommes qu'il vous fera disparaître immanquablement. Le jour où il saute, il prend un air désespéré, vous explique comme quoi ce* saut ne doit pas, 260 PARIS QUI JOUE normalement,, se rencontrer tous les deux ans, et, s'il peut vous embarquer dans une autre combinaison, il se garde bien d'y manquer. L'un d'eux, opérant pour une victime, venait de jouer son dernier coup et l'avait perdu; il se leva sans aucune émotion, serra son calepin, et, montrant au client sa carte piquée au bout des doigts. — Eb bien ! nous avons trouvé le monstre! Voilà tout, c'est le monstre ! Il y a quinze ans, Monsieur, quinze ans que je joue et je ne l'avais pas rencontré ! On me le raconterait que je me refuserais à le croire ! Le client avait la mine longue ; il se sentait agacé. Tous deux quittèrent le salon. Le professeur, ne le perdant pas, essayait de le repêcher. 11 avait passé son bras sous le sien et l'entraînait vers le café. — Venez prendre un verre de madère, lui disait-il; ma femme est là; elle va être PARIS AUX EAUX 261 bien étonnée quand je lui apprendrai que j'ai trouvé le monstre! La victime suhit machinalement. Dans un coin du café se tenait une horrible matrone, harpie noire, au nez crochu, enveloppée, d'un mauvais i arta n, qui lisait le Journal Amusant. Le ménage échangea un regard qui signifiait évidemment : « La journée est faite. » — Nous n'avons pas été heureux, chère amie, lui dit-il. Imagine-toi que monsieur et moi, jouant associés, nous avons trouvé le monstre. — Oh! fit-elle, c'est prodigieux. La victime avait les nerfs ti-ndus; elle commençait à y voir clair. Aussi essaya-t-elle de protester en termes des plus vifs. Je n'entendis que la fin de la phrase. — On ne trompe pas les gens comme ça, et, si vous m'aviez dit cela, je... La phrase fut coupée en deux ; la mégère venait de se lever d'un air indigné. 15. 202 PARIS QUI JOUE — Monsieur, s'écria-t-elle, mon maria fait perdre plus de cinq cent mille francs et jamais personne ne s'est plaint! Dans ces quelques lignes rapides, je n'ai pu présenter Monte-Carlo au public que [mises petits côtés. Loin de moi l'idée d'engager qui que ce soit à dégringoler celte pente savonnée qui s'appelle le jeu. Mais ce qu'il y a d'absolument certain,c'est que l'on passe,dans ce petit coin tout en or, le plus radieux hiver qui se puisse imaginer. Si l'on veut se contenter de voir défiler sous ses yeux ce kaléidoscope incessamment renouvelé, d'observer les comiques et de se garer des autres, on se trouve au centre de ce que tout le luxe moderne peut imaginer. Musique merveilleuse, artistes de premier ordre ; les étoiles s'y succèdent trois mois de suite sans interruption. Pour ceux qui aiment le sport, il y a un tir aux pigeons qui PARIS AUX liAUX 263 est le premier du monde. La société la plus élégante et à la fois la plus spirituellement bigarrée s'y rencontre journellement, et passer trois mois à Monte-Carlo, enveloppé d'un joyeux rayon de soleil, est bien certainement la chose la plus charmante que l'on puisse rêver. Seulement, voici le hic, il y a le jeu. J'ai connu un amateur qui avait trouvé la vérité à l'endroit de Monaco. C'est un gros monsieur, à l'air satisfait, qui se promène dans les salons en examinant la galerie avec un doux sourire; c'est le malin, le monsieur qui ne joue jamais. De fin novembre à fin mars, il vient s'installer ici, vivant bien, respirant la santé au milieu de ce merveilleux climat, allant à la musique, aux courses, au théâtre, profilant des distractions sans nombre d'une opulente ville d'eau, sans jamais mettre cent sous sur le tapis. Il connaît tout le monde et écoute d'une 264 PARIS QUI JOUE oreille complaisante et les lamentations de celui-ci et les explosions de joie dc celui-là; il les considère et il les encourage ou les console chaque jour avec une douce paternité. Lorsqu'on lui parle de jeu, il répond volontiers. — Moi? Jamais! Vous me prenez donc pour un imbécile? En général, c'est un ancien mercier, qui a six mille lianes de rentes. RAGNÈRES DE LTCHON Un jour à Ludion. — Matinée à la cure. — Départ au pont du Roy-Saint-Béat. — Le diner au Casino. — Le grand cercle. — Un pacha de mauvais aloi. — Iîetraile aux flambeaux. Il y a une certaine époque, fixée à l'avance sur le calendrier, à laquelle le Parisien ne manque pas de se figurer qu'il est malade. Vers le milieu de juillet, lorsque les premiers soleils ont commencé à faire fumer l'asphalte, on ne rencontre que des gens qui ont déjà arboré le petit cliapeau et vous disent d'un air dolent : — Mon cher, je vous fais mes adieux; je pars demain. Ï66 PARIS QUI JOUE — Ah bah ! Et où allez-vous? — Aux eaux, mon cher ami. J'en ai un urgent besoin. J'ai la gorge, tenez, là, c'est comme du feu. D'autres ont remplacé la note mélancolique par la note joyeuse : — Quelle chance, mon cher ! je file demain. Je quitk' enfin Paris. Je m'en vais au diable, dans la montagne, respirer l'air vif. C'est ça qui vous refait des poumons! Les cimes, mon cher, les cimes, il n'y a que ça ! J'en ai un fameux besoin, allez, après l'hiver que je viens de passer! El en disant cela, il se donne sur le thorax un coup de poing à assommer le plus robuste des ruminants. Ils sont de la meilleure foi du monde, tous ces braves moutons de Panurge; ils se figurent très réellement qu'ils ont été surmenés, harassés par l'hiver qui vient de s'écouler; il leur faut les montagnes, les bains, les eaux, PARIS AUX BAUX 207 à tout prix ! El ils courent bravement jusqu'à la première gare. Je me souviens d'un Parisien de mes bons amis, écrivain de talent et d'esprit inoubliable, qui n'est plus, bêlas, aujourd'hui; il s'appelait Xavier Aubryet. II avait, aux premiers soleils, de ces enthousiasmes subits, de ces aspirations agrestes et vous abordait résolument : — Je m'en vais, mon bon ami. Je quille Paris; il y a assez longtemps que cela m'est dû; de quelque temps, je ne respirerai plus l'odeur de Fencre d'imprimerie; il me faut les grands bois, lesgazonsveris, les lilas qui frissonnent, tous les trésors de la nature en fête! Il partait. Arrivé à Saint-Cloud, il se découvrait avec respect devant les marronniers, et, sautant à bas de sa voiture, il serrait dans ses bras les chênes surpris de cette étreinte. A Ville-d'Avray, il se penchait vers le cocher et, d'une voix brève : 268 l'A I\I S QUI JOUE — Rondement, mon garçon, rueTailbout. Marche vite, il y aura un bon pourboire ! Il n'a jamais dépassé Versailles. C'est qu'il y a une chose à laquelle, malgré toute sa bonne volonté, le Parisien n'a jamais pu se résoudre : l'ennui. Il veut bien la campagne, mais il la veut sous une forme excitante, entourée de sport, d'élégances, de vices joyeux et de femmes charmantes : le Parisien sans ses plaisirs est un homme mort. Voilà pourquoi Luclion devient la station préférée du boulevard; ce n'est plus la petite ville morne, où le sport consiste à déguster le malin deux ou trois verres d'eau saumâtre aux sons d'une triste musique d'aveugle; l'après-midi, à recommencer la même absorption aux sons de la même musique, avec l'ennui mortel et la solitude sombre comme fond de tableau. C'est une petite ville gaie, alerte, entourée PARIS AUX EAUX 269 de tous les côtes par les immenses Pyrénées^ aux cimes couvertes de neige. Dès le malin, les allées sont pleines de monde ; les uns se rendant à l'établissement thermal pour faire la cure; les autres lisant les journaux parisiens ; d'autres s'installant par groupes, causant des incidents de la veille et regardant défiler sous leurs yeux les troupes de cavaliers et d'amazones fringantes qui parlent en excursion pour la journée. Je ne vous ferai pas quelque énorme racontar sur les sites pyrénéens; je ne profilerai point de l'occasion pour vous décrire en détail quelqu'une des merveilleuses excursions qui entourent Luchon. Avouez cependant que l'on serait tenté à moins. Il y en a de véritablement splendides : cela s'appelle le Lac d'Oô, la Cascade d'Enfer, la Maladelta, le Port de Venasque. Tout est d'un pittoresque extraordinaire dans ce pays; les noms seuls suffisent à faire passer dans les cœurs 270 PARIS QUI JOUE timorés ce petit frisson de crainte qui ne manque pas d'excitant. Pour aujourd'hui, je veux me borner à vous faire à peu près le compte rendu d'une journée luchonnaise : huit heures. — Le soleil entre de la manière la plus indiscrète à travers les volets ■ mal joints de la chambre d'hôtel. Les fenêtres grandes ouvertes : quel magnifique paysage! De tout côté les montagnes des Pyrénées aux cimes couvertes de neige, et, plus près de nous, des hauteurs fertiles, boisées, dont les tons verts tranchent heureusement sur le blanc éclatant de la neige et rappellent, à s'y tromper, les environs de ce merveilleux pays de liaden. On descend rapidement sur les allées d'Etigny qui conduisent à l'établissement thermal. Costume de flanelle, pantalon de toile, chapeau de paille. Les goutteux et les rhumatisants pénètrent dans le compartiment PARIS AUX EAUX 871 réserve à leurs douleurs. Ceux qui onl relégué la cure au second plan s'installent sur des chaises, sous les grands arbres des quinconces; les groupes se forment; on lit les journaux du matin, on cause, on discute les cancans de Luchon en assistant au défilé de toutes les jolies baigneuses qui trottinent une à une, enveloppées du cache-poussière destiné à dérober à tous les yeux le négligé d'une toilette matinale. (Test là que défilent, aussi ceux qui partent à cheval pour les excursions lointaines : la Maladetta, la cascade d'Enfer; des noms terribles. Onze heures. — Le déjeuner, en plein air, sur les allées mêmes, au milieu du mou- ve.....nt, de l'entrain; les guides vont et viennent, tenant en main des chevaux de Tarbes dont la plupart sont excellents; il y a même parmi eux quelques demi-sang qui chassent à Pau pendant la saison et sont tn PARIS QUI JOUE des chevaux de chasse des plus honorables. midi. — Les excursions s'organisent, les fouets claquent, les chevaux piaffent et les grands landaus conduits à quatre chevaux, à grandes guides, s'ébranlent lourdement en se dirigeant, qui vers la vallée du Lys, qui au Portillon, qui au Pont-du-Roy. Tout cela au milieu d'un vacarme excessif et d'une musique enragée de quatre ou cinq originaires des Romagnes qui sont venus tout exprès pour nous régaler de la Mandolinata et du Viva Garibaldi ! obligatoires. deux heures. — Nous voici en route pour le Pont-du-Roy; une route adorable, constamment encaissée entre ces montagnes qui semblent emprisonner l'horizon. C'est joli au possible, ces sources claires qui filtrent par une l'ente du roc et ces torrents que l'on passe à chaque instant sur de petits ponts de bois, torrents d'une eau vive, écumante, qui roulent sur un lit de rochers dont quelques- PARIS AUX EAUX Î73 uns sortent du flot une tète inquiète submergée par intervalles. Nous arrêtons au bout d'une bcure et demie au milieu d'un village étonnant; cela 3'appelle Saint-Béat. La grande rue est bâtie en arcades des XV 0 et XVI e siècles et le village est coupé en deux par La Garonne qui n'est guère plus large ni plus profonde en cet endroit qu'un ruisseau au courant d'une terrible rapidité. Les maisons basses sont élevées à pic sur la Garonne même, ce qui donne à ce village l'aspecl étrange d'un bourg vénitien, planté là, sur la frontière espagnole, avec ces immenses Pyrénées comme cadre. quatre heures. — Nous sommes au Pont- du-Roy; nous avons traversé la Garonne qui sépare la rive française de la rive espagnole. Nous voilà sur la terre étrangère. Messieurs, vive l'Espagne! Ravissant tableau. Un petit chalet, des plus hospitaliers, tenu par des messieurs qui ont le teint bistré et l'air sou- Î7i PARIS QUI JOUE riant, vous accueille à bras ouverts. De là, entre deux séries de noires, on peut contempler, dans les anfractuosités des rochers, les premiers villages espagnols. Les pâtres, aussi agiles que leurs chèvres, les poursuivent de roc en roc, et le soleil d'or disparaît derrière les grandes montagnes en jetant sur ce merveilleux coup d'œil ses fauves lueurs. C'est vraiment splendide, car nous autres Parisiens, qui ne sommes point d'une nature contemplative, nous nous laissons aller pendant une grande heure au charme de ce spectacle grandiose. sept heures. — Il a fallu se remettre en route, malgré le charme exquis du paysage, et rentrer à Luchon en passant par le magnifique tour du vallon. Après une toilette sommaire, nous avons diné au casino, dans un jardin enveloppé de lumière électrique, au milieu des élégances mondaines qui viennent soigner ici d'imaginaires rhumatismes. PARIS AUX EAUX Î75 Les groupes se reforment, la même causerie reprend avec celte flânerie inhérente à l'existence d'une ville d'eaux et qui en est comme le cadre obligé. neuf heures. — Les malades sérieux, au premier souffle de bise, rentrent péniblement cl gravissent l'escalier fatal, le bougeoir traditionnel à la main, pour aller abriter et tâcher d'endormir leurs douleurs; les autres, ceux qui ne sont venus ici que pour cause de pléthore parisienne, ceux qui ne font la cure qu'autour d'une table de bacarrat, descendent rapidement au grand cercle. dix heures. — Voici le grand cercle. Il se compose d'un petit chalet, très éclairé à l'intérieur, où de nombreuses tables de baccarat sont dressées; l'autel est prêt. Chaque soir, on y voit s'asseoir bon nombre de hauts barons de l'abattage, dont le nom est inscrit au Livre d'Or des pontes. Jusque-là, rien qui diffère des Américains ou du Mirliton ; mais il 276 PARIS QUI JOU E est plante au beau milieu d'un immense parc, ombreux, touffu, plein de charmilles vertes qui surgissent au milieu des saules penchés et des pins noirs. Si l'on fait un tirage à cinq malheureux, si l'on sent arriver l'heure fatale de la culotte, on fait deux pas, on ouvre une des portes du salun et l'on se trouve subitement en pleine campagne, au milieu de ce ravissant parc, avec les immenses Pyrénées dans le lointain. On se promène dix minutes au clair de lune et la fraîcheur délicieuse qui vient dégager le cerveau permet de lutter un instant de plus contre la déveine et parfois même d'éviter le danger complètement. De plus, les femmes sont admises aux joies du club; vous jugez si elles mordent à cette pomme qui s'appelle la vie de cercle. Il faut reconnaître qu'en général, la femme au jeu est un assez vilain personnage. Avide, désagréable, mauvaise joueuse malgré son or- PARIS AUX EAUX 277 gucil, elle est insatiable dans le gain et affolée dans la perte. Bruyante, follement gaie, lorsque le hasard sourit, haineuse lorsqu'il tourne contre elle, la femme qui joue est, à peu d'exceptions près, une des plus vilaines créations que l'on puisse imaginer. Néanmoins, au milieu du désarroi forcé que la présence des femmes amène dans une partie sérieuse, c'est d'un ravissant ensemble de voir une trentaine de jolies élégantes, couvertes de diamants, les yeux étincelants, le visage attentif, qui guettent le banquier et épient le geste gracieux qu'il fait pour jeter le neuf sacramentel sur le tapis. Quant au banquier, impossible d'en trouver de plus beaux joueurs qu'à Luchon. Gomment diable voulez-vous avoir le courage de vousplaindre, lorsque d'aussi jolies oreilles vous écoulent ? La présence des femmes au jeu supprime complètement la musique. Avouez que c'est bien quelque chose. 10 278 l'AUIS QUI JOUE Le plus, lorsque, par hasard, un ponte qui a du plomb dans l'aile va faire un tour de parc en s'épongeant les tempes avec son mouchoir, il est rare qu'il ne rencontre pas, glissant, la main dans la main, derrière les charmilles sombres, des silhouettes gracieuses dont les toilettes claires tranchent sur les tons vert foncé du gazon, silhouettes que l'on ne peut reconnaître qu'à l'éclair rapide d'une cigarette, car le clair de lune qui est, quoi qu'on dise, fort bien élevé, choisit ses moments pour jeter sur le parc ses lueurs de décor d'opéra. Voilà, par exemple, où l'on comprend bien tout le côté poétique et charmant de la femme. Allons, Mesdemoiselles, quittez rapidement là table et installez-vous dans les berceaux du parc. Aux charmilles, Mesdemoiselles, aux charmilles ! minuit. — Pendant que les vaincus continuent à filer la carte en disant d'un air morne : PARIS AUX EAUX 27!) « J'en donne ! » on dresse dans de pelils pavillons éclairés, au milieu du jardin, les tables pour le souper des vainqueurs. Les interjeclions se croisent, les conversations parisiennes s'engagent; on a de l'entrain, de l'esprit, sans cesse égayé par quelque exclamation naïve d'une femme peu familière encore avec Vemboîtage. Je suis parfaitement certain qu'il y a bien des malades sérieux qui n'ont pour toute affection que celle de Y abattage, et qui ne se soignent exclusivement que par quelques soirées au grand cercle en joyeuse compagnie. Beaucoup de personnes, d'un ordre d'idées plus sérieux, sont allées entendre l'excellente troupe d'opéra du casino, l'année dernière. Je ne vous citerai que deux noms d'artistes pour vous montrer comment on interprétait la grande musique : Devriès et mademoiselle Vachot. 280 PARIS QUI JOUE Au casino, d'ailleurs, nous avons aussi un cercle, où il est indispensable d'èlre présenté ; brillamment éclairé, entouré d'un ravissant jardin, il est, quoique fort joli d'aspect et excellent de tenue, moins pittoresque que le vrai grand cercle des Allées avec son parc touffu et ses mystérieux quinconces. Au point de vue du jeu, Luchon est extrêmement rigoureux aujourd'hui : il y a deux commissaires administratifs seuls changés du service des cartes, qui sont panachées d'ailleurs, et un commissaire spécial qui connaît tous les grecs de France et de l'étranger, et ne permet même pas qu'ils arrivent jusqu'à l'escalier du Casino. Ces précautions ne sont point superflues; Luchon était jadis le point de mire de tous les voleurs élégants. Je me rappelle y avoir perdu sec, il y a quatre ou cinq ans, contre un jeune seigneur, d'allure étrangère, ayanl les meilleures relations, qui se faisait appeler PARIS AUX EAUX 281 Ilandry-Bcy. Pourquoi ce dire oriental? Nul n'a pu le deviner. A peine en banque, le personnage extrayait de sa poche de côté un portefeuille toujours gonflé; puis, de sa redingote, une énorme boîte de cigares en métal qu'il plaçait devant lui après en avoir extrait un délicieux ri- galia. 11 taillait fort doucement, et, tout en perdant certains coups, finissait toujours par terminer la séance avec un joli bénéfice. Au bout de trois semaines, Luchon lui avait donné plusieurs centaines de mille francs. On finit bien par avoir le mot de l'énigme; un soir, un Toulousain, agacé, lui ditavec cet accent gascon qui a tant de montant lorsqu'il n'est pas exagéré. — Ah ça ! mon cher, que diable failes-vous de votre énorme boîte? Vous y donnez des rendez-vous, là-dedans? Tout le monde sourit ; le pacha s'était un 1G. 282 PARIS QUI JOUE peu troublé. On examina quelle corrélation il pouvait y avoir entre la boîte et lebaçcarat. On finit par s'apercevoir qu'en donnant les cartes, il les faisait passer une à une devant l'étui, qui, lui faisant l'effet d'une glace, lui indiquait exactement le point des tableaux et même, en la détachant fort peu, la carte qu'il allait tirer. Si elle ne lui convenait pas, il prenait tranquillement l'autre. Ces choses-là, au Ludion d'aujourd'bui, ne dureraient certainement pas dix minutes, sans que celui qui les tenterait ne fût expédié, sous escorte, jusqu'aux allées de la Pique. Après chaque taille, les cartes sont enlevées, recomptées, et étiquetées avec le nom du banquier. Si les jeux ne sont pas possibles à reconstituer pour cause de cartes déchirées, on rainasse les morceaux qui y sont joints. Grâce à ces précautions et étant donnée la difficulté déjà considérable que présente le PARIS AUX EAUX 283 vol au jeu, il est aussi sûr, — plus sûr même — déjouer à Luchon que dans le plus fermé de tous les clubs. Voici la retraite qui clacpie. Tous les guides basques, à cheval, dans leur pittoresque costume pyrénéen, défilent sur les allées, portant des torches, et accompagnant la retraite de claquements de fouet qui suivent le rhythme et en forment les modulations. C'est aussi joli et aussi inattendu que possible. Ils tournent autour du casino; les lumières s'éloignent, les claquements se perçoivent, moins énergiques; la retraite a filé sur la vieille ville. Les allées d'Etigny sont rentrées dans l'ombre. Il faut aller finir la nuit au Casino. Pas trop tard, cependant, car Ludion est une ville active, et, demain, à onze beures, les chevaux sont sellés pour partir pour Lante- cade. En somme, un élé charmant à passer à 284 l'A H IS QUI JOUE Luchon pour tous ceux qui aiment le sport, les chevaux, le tir aux pigeons, la chasse à l'izard, les jolies personnes et le tiragéàcinq. Quant à la vertu curative des eaux, peut-être des messieurs fort diplômés pourraient-ils vous l'expliquer; quant à moi, je persiste à croire que le seul et le vrai traitement à Ludion, c'est l'exercice, la longue course, et l'appétit constant que vous donne l'air sain et vivifiant de la montagne. A1X-LES-BAINS Aix-les-liains. — Souvenirs romains. — Un monastère à liqueur. — Excursions. — La Chambotte. — Le lac de Lamartine. — Deux casinos. — La villa des Fleurs. — Un bon petit chat. De lotîtes les villes d'eaux, c'est évidemment celle qui est la plus centrale, la plus rapprochée de Paris, sur la route d'Italie et la route de Suisse. A Lyon, on prend les bateaux du Rhône, ceux qu'on appelle les Parisiens, el, en une heure et demie, on arrive à Aix-les-Bains après avoir traversé les sites les plus riants, la campagne la plus gracieuse d'aspect que l'on puisse imaginer, tout le long des bords du Rhône. 28l> PARIS QUI JOUE La Savoie a une physionomie tout à fait spéciale; entourée des premières Alpes, elle est coupée de torrents, de petits ponts de bois, de chaumières basses, de rochers, non pas arides comme les Pyrénées, mais couverts de verdure et de végétation; c'est déjà la Suisse sans les glaciers, plus agreste, plus paysanne; on devine le pays des marmottes, la patrie de la Grâce de Dieu : c'est la Suisse des pauvres. Aix-les-Bains estime ravissante petite ville, coque I li' et élégante comme un jardin anglais; quoique bâtie dans un fond, les montagnes qui l'entourent sont assez éloignées pour ne pas'vous faire éprouver la sensation d'étouf- fement, d'oppression qui se produit immanquablement après un long séjour dans un pays environné d'altitudes montagneuses et dont l'horizon se trouve emprisonné par ces géants. Les rues sont gaies et joyeuses; en pleine PARIS AUX EAUX 287 saison, c'est le mouvement perpétuel; la place centrale, pleine de flâneurs, bourrée de boutiques, sillonnée dans tous les sens par les excursionnistes qui s'en vont, les uns à cheval, d'autres en paniers attelés de poneys, est en quelque sorte la foire aux plaisirs de la ville. Le matin, on y fait une halte en revenant de la douche ; l'établissement de bains, jeté au milieu d'un énorme parc, est d'un confortable extraordinaire; on bavarde volontiers quelques minutes avec les allants et venants. Les femmes, en élégante toilette de matin, des fleurs au corsage, le waterproof léger jeté sur ce galant déshabillé; les messieurs en veston clair, chapeau rond, fleurs à la boutonnière : Aixcst la patrie des fleurs. Ce n'estpas d'aujourd'hui,d'ailleurs,que les eaux d'Aix sont renommées pour leurs vertus curatives. Du temps des anciens Romains, c'est à Aix que les patriciens venaient, chaque saison, faire la cure. Des bains romains, en 280 PARIS QUI JOUE parfait état, une piscine antique, témoignent du soin qu'ils avaient pris de leur station de prédilection. En fait de monuments anciens, l'arc de Gampanus, d'architecture italienne, élevé vers le m* siècle, est encore debout à Aix et intéresse vivement tous ceux qui sont restés fidèles à l'archéologie, cette science abstraite qui ménage ses jouissances aux chercheurs et aux lettrés. Les excursions qui sont les plus fréquentées des hôtes aristocratiques d'Aix-les-Bains, sont nombreuses et d'un caractère très différent. La principale, singulière par son caractère à la fois pittoresque et mystique, es! ta visite à la Grande Chartreuse, ce couvent abrité par un roc que Lambert Thiboust appelait plaisamment : un monastère à liqueurs. Puis, l'ascension du mont du Chat, beaucoup moins éloigné de la ville et qui ne demande que quelques heures. Pour ceux qui aiment ce genre de sport, cette ascension est PARIS AUX EAUX 289 aussi belle et aussi intéressante que les plus belles ascensions de la Suisse. D'autres, moins vaillants, se contentent d'aller à Chambéry visiter les Charmettes, cette retraite délicieuse où Rousseau passa les plus belles heures de sa vie auprès de madame de Warrens. Ceux qui sont ennemis de toute fatigue comme de tout ennui montent sur un ravissant bateau à vapeur pour visiter les grottes du Sierroz. Nous voici en pleine féerie; le léger bateau vous promène à travers un dédale de rochers aux formes fantastiques, découpées par le cours capricieux du torrent et ombragées par la flore verdoyante des Alpes. Si l'on donne suite au projet que l'on avait d'illuminer ces grottes, la promenade de nuit formera un des spectacles les plus étranges et les plus impressionnants qui puissent se voir. Mais ce que nous recommandons tout spé- 17 290 l'AHlS QUI JOUE cialement aux touristes, c'est l'ascension de la Cliamboltc ; elle se fait en une heure, dans une excellente voiture. Arrivé au sommet, on est en présence d'un splendide panorama. Kn bas, au pied de la falaise à pic, le lac bleu du Bourget étend sa nappe immense; plus loin, on aperçoit Haute-Combe, la nécropole des ducs de Savoie ; en l'ace, sur le côté droit, le château de Châtillon et le canal du Rhône; à gauche, le Bourget, la maison du Diable, et, tout à côté, la maison du chantre d'Elvire, du grand Lamartine. Quel splendide panorama que ces collines, vertes et bleues, parsemées de riantes et gracieuses villas, et dominées au loin par la chaîne des hautes montagnes, dont les cimes blanchies sont éternellement poudrées à frimas ! Mais la promenade favorite des cou [îles joyeux et amoureux de poésie est sans contredit le lac du Bourget sur les bords duquel PARIS AUX EAUX 291 existe encore la grotte de Raphaël. Pratiques avant tout, les gens du pays y ont installé un restaurant des plus élégants où les amants viennent s'isoler des importuns et font, le soir, la promenade en bateau, par une nuit splendide, au milieu d'un silence plein de recueillement, sous un ciel d'azur parsemé d'étoiles. Je ne vous parlerai, ni de ces lunes de miel silencieuses, ni des éclats bruyants des bandes joyeuses qui s'échappent des charmilles; je ne veux vous rappeler qu'un détail assez ignoré qui tient à l'histoire littéraire de notre pays. C'est en villégiature chez un vieux gentilhomme nommé M. de Ghâtillon, poète à ses heures, que l'immortel Lamartine eut l'inspiration d'écrire cette merveilleuse poésie qui s'appelle : le Lac. M. de Chàtillon avait lu au maître une pièce de sa composition qui avait pour litre: Mon lac ci mon château. 292 PARIS QUI JOUE Lamartine, qui n'avait plus de château, se contenta d'écrire le Lac et c'était le lac du Bourget. Quittant les sphères poétiques, nous arrachant à la vie contemplative qui s'empare de nous dans ce superbe pays si l'on y est tant soit peu enclin, nous rentrons à Aix-les-Bains pour y passer la soirée. Là, nous nous trouvons en présence de deux casinos, rivalisant de luxe et d'entrain, étant en apparence construits dans le même but et ayant cependant des distractions et des allures absolument différentes. Le Grand-Casino est celui des gens plus sérieux; inutile de vous dire qu'il y a musique au moins deux l'ois par jour, et, comme dans tous les établissements de ce genre, tantôt concert et tantôt bal. Les fêtes de nuit y ont lieu deux lois par semaine. Beaucoup d'éclairage, de lumière électrique, de feux d'artifice. PARIS AUX EAUX 203 Comme dans toutes les stations thermales, Aix a ses habitués; ils se recrutent surtout parmi les Lyonnais riches, gros négociants qui viennent respirer sous les ombrages de Marlioz et faire un semblant de cure, et la haute colonie italienne, qui s'arrête chaque année à Aix, comme elle va à Nice, croyant peut-être conserver quelques attaches par un long séjour dans cette Savoie qui fut jadis une de leurs plus belles provinces. Ce sont les habitués du Grand-Casino; ils vont à l'Opéra entendre tantôt Talazac, tantôt mademoiselle Isaac et, aussitôt après, installés au baccarat, taillent la banque quotidienne. Dans les salons, les femmes du monde tiennent le haut du pavé, et, s'il s'est glissé quelque impure, il a fallu, au préalable, qu'un répondant ait montré pour elle patte blanche. C'est certainement très joli, mais peu folâtre. Je me souviens d'y avoir passé quinze 294 PARIS OUI JOUE jours il y a quatre ou cinq ans, pendant le séjour d'un bon vieillard, se traînant sur deux béquilles, qui n'avait qu'une seule distraction : tailler des banques. De retour à Paris, j'appris que le bon vieillard n'était qu'un escamoteur de Turin qui se portait comme vous et moi — même, sans exagérer, mieux que moi — et avait fait, pendant deux mois, une superbe cueillette. Hâtons-nous d'ajouter que le Casino étail alors aux mains d'administrateurs tout à fait inexpérimentés, peu compétents en la malien; et ([ue, maintenant, il en est tout autrement. Bien di fié renie est la Villa des Fleurs, de construction plus récente et d'allures autrement vives. Imaginez-vous un grand parc à grille dorée, à peu près au centre de la ville, avec des allées, des quinconces, des massifs de beaux arbres, des pelouses à l'anglaise, des jets PARIS AUX EAUX 295 d'eau, des fleurs partout, et vous aurez à peu de chose près, la physionomie de son cadre. Puis, dans ce cadre, mettez trois grands pavillons reliés entre eux par une belle et spacieuse véranda et vous aurez la villa elle- même. Le pavillon de gauche est exclusivement réservé au théâtre; le pavillon du centre est affecté aux dîneurs, consommateurs, celui de droite contient un magnifique salon de conversation, une salle pour les sauteries intimes, un bar pour les soupers dans la galerie. Vous voyez d'ici, n'est-ce pas? dans cette villa que l'on dirait dédiée aux femmes et réservée à leur usage, la différence de public ; tous les Parisiens s'y portent en foule; la villa est leur cottage; ils y vivent, non du matin au soir, mais surtout du soir au matin. Les étrangers suivent volontiers le mouve- !96 PARIS QUI JOUE ment, et quittent bien souvent le Grand-Casino pour aller à la Villa, surveiller d'un peu plus près la veine de quelque jolie personne plus amoureuse de baccarat que des promenades aux étoiles. Le théâtre a nécessairement le même caractère entraînant; à la villa, point d'opéra; des opérettes, des étoiles parisiennes, lantôt Sarah Bernhardt avec sa troupe, le lendemain, Judic et ses délicieuses grivoiseries, Daubray avec sa grosse mine de coquelicot et ses effarements désopilants. En un mot, le Grand-Casino est le passe- temps sérieux des baigneurs, le rendez-vous des familles; la Villa des Fleurs c'est le coin parisien, dédié au plaisir, éclairé, alerte et vivace d'allures comme un fragment des Champs-Elysées par une belle soirée de juillet. Sans une trop grande licence, néanmoins les femmes élégantes appartenant au demi- PARIS AUX EAUX 297 monde s'y font présenter et sont admises à jouer au baccarat, choses dont elles abusent volontiers. La partie y est d'ailleurs très sévère et très rigoureuse. Cela s'explique ; les deux directeurs sont des gens intelligents, vieillis sous le harnais, qui connaissent à merveille tous les tours de passe-passe des Grecs les plus retors. Ils ont compris que la sauvegarde d'une affaire de cette nature et sa première condition de prospérité, c'était une honnêteté à toute épreuve. Aussi sont-ils certains de voir réussir la Villa qui, chaque année, reçoit plus de visiteurs et s'attire plus de fidèles. Le mot de la fin m'est fourni par une fort jolie brune, dont je tairai le nom pour qu'elle ne m'accuse pas de lui faire delà réclame, joueuse acharnée qui attaquait chaque soir la banque à la Villa des Fleurs avec un entrain sans pareil. 17. 298 PARIS QUI JOUE Un Américain très riche lui faisait une cour assidue et causait avec elle un soir de l'année dernière. Le banquier, en pleine déveine, perdait tous les coups. Notre bru- nette laissait des paquets de jetons sur le tableau en en retirant de loin en loin quelques-uns, du bout de son éventail. — Que c'est donc ennuyeux, disait-elle au riche étranger, de gagner comme ça tous les les coups! Cela nous force à parler à ces gens-là ! Elle disait cela avec un suprême dédain, en désignant de l'œil les deux croupiers. — Marquez le jeu, Messieurs, le jeu est fait, disait un petit croupier blond fort gentil; Madame, combien faites-vous à votre masse ? — Vingt-cinq louis, mon bon petit chat ! L'Américain surpris, la trouva un peu familière ! A MARSEILLE La capitale de la philosophie. — Tripots marseillais. — Le banco à cheval. — La cueillette des olives. — Un souvenir de Garcia. — Les abeilles travailleuses. Ce n'est pas comme ville d'eaux que je viens vous présenter Marseille ; je ne sache pas que la cité phocéenne possède des sources d'une vertu quelconque. On y va bien, l'été, prendre, par-ci par-là quelques bains de mer, alors que tous les indigènes ont pris leur volée vers Le Cabanon, mais, réellement, Marseille ne peut guère figurer comme ville de saison. Aussi n'est-ce pas ainsi que nous en parlerons. Dans ce volume, je me suis proposé 300 PARIS QUI JOUE d'étudier le jeu un peu partout, or, Marseille n'est intéressante à ce point de vue que pour avoir donné le jour à la grande majorité des philosophes français et avoir guidé leurs premiers pas dans la carrière. En général, le Marseillais est astucieux, ingénieux, d'un aplomb que rien ne trouble et d'une dextérité sans égale. Je me figure, — peut-être à tort — que c'est la promiscuité dans laquelle vivent les indigènes avec les Grecs, Orientaux, Maltais, Napolitains, et autres nationalités habiles au vol au jeu, qui a donné à Marseille cette spécialité d'être la pépinière de presque tous les filous de France qui préfèrent, avec quelque raison, sortir un neuf de pique de leur poche que la montre de celle du voisin. Passage incessant de tous les aventuriers chassés de leur patrie et qui vont ailleurs chercher fortune — surtout celle des autres — Marseille est, pourainsi dire, leurpremière PARIS AUX EAUX 301 étape. C'est là qu'ils s'arrêtent, essoufflés, déjà à bout de ressources, et essayent leurs petits talents pour pouvoir continuer la route. Beaucoup d'entre eux, trouvant le pays à leur gré, s'y fixent pour un certain temps, souvent assez long, la police étant fort tolérante à l'endroit de ce genre d'industrie. N'allez pas croire, cependant, que les grands cercles marseillais soient des senlincs où l'on joue, comme en Orient, avec un ré- volver sur la table. L'aristocratie marseillaise rentre dans la catégorie des autres; les Phocéens, les Moutards, sont des cercles parfaitement composés où il peut, par hasard , s'introduire un philosophe, mais le club le plus rigoureux n'en est pas à l'abri et ceux-là subissent la loi commune. Mais Marseille fourmille de claque-dents ; le cercle libre y est à toutes les portes et, là, le vol est à l'état permanent. De composition horriblement mêlée, l'indigène ou peuple s'y 302 PARIS QUI JOUK fait une large place cl c'est là que, tout petit, tout petit, il a commencé à apprendre à filer jusqu'à la quatrième et la cinquième carte. Une fois son éducation faite, le champ d'opérations ne se trouve plus assez vaste, il se dirige vers Paris, vers Nice, vers les grandes villes où, n'élant pas encore connu, orné de ce délicieux accent qui trahit la sainte Provence, il travaille sans éveiller la méfiance. De loin en loin, un bon étranger, de passage à Marseille pour quelques jours, n'ayant pas le temps de remplir les formalités nécessaires à son admission dans un des grands cercles, se laisse conduire au claque-dent, d'accueil plus facile. Ces jours-là, tous les habitués associent leurs intérêts; ce sont les jours de fête ; l'étranger en sort généralement sans un liard après avoir fait deux ou trois voyages à la malle qui est dans sa chambre d'hôtel. Il y a, à Marseille, certains coups spéciaux; PA1US AUX EAUX 303 je n'en veux indiquer que quelques-uns, ingénieux, soit par leur simplicité, soit par un côté réellement artistique et qui comporte une somme de travail d'esprit considérable. Le plus simple est celui du banco; on adjuge une banque à cent louis; le banquier a visé une victime; au moment de se mettre en banque, il lui dit avec un doux sourire : — Je me sens assez en veine; en voulez- vous la moitié? Si la victime consent, ils mettent cinquante louis chacun; un compère fait le banco à cheval; le banquier donne les cartes, après s'être arrangé de façon à être seul à voir son point; les deux tableaux en prennent ou n'en prennent pas, peu importe; le banquier tire pour lui, cl, quelle que soit la carie qu'il prend, il mêle le tout et le jetle au panier en disant : — Payez partout : j'ai baccarat! 304 l'Ail IS QUI JOUE Puis, se tournant vers le malheureux associé : — Je la remets, voulez-vous essayer encore? Dix fois sur onze, on y consent. Rien ne vous attire et ne vous captive au jeu comme les mauvaises affaires. La même répétition que la première fois et cette fois le banquier mêle le tout et brûle la banque. Bien entendu, dans le couloir, il partage avec son copain les cent louis dont l'infortuné a été soulagé avec cette rapidité. Ce coup, séduisant par sa simplicité, s'est également fait à Paris; si on arrive à le répéter quatre ou cinq fois dans la soirée, avec différentes victimes, on arrive à un assez joli résultat, Voilà pourquoi, dans beaucoup de cercles, le banco à cheval a été formellement interdit. Bonne mesure en ce sens qu'elle paralyse ce genre de vol et qu'elle permet aux pontes de PARIS AUX EAUX 305 courir leur chance et déjouer sur le premier coup de la banque. Lorsque l'artfste marseillais est arrivé à une certaine habileté, il essaye de faire grand. Pour cela, la séquence s'indique toute seule, les croupiers étant, dans ce loyal pays, plus voleurs encore que tous les philosophes réunis. Un soir, dans un tripot marseillais, un banquier taillait une délicieuse séquence; les cartes blanches avaient élé soigneusement préparées et cela marchait à merveille. Tout à coup, un des pontes du tableau, étonné de perdre neuf coups de suite, se mit à réfléchir et, comme il connaissait admirablement toutes les séquences, il se souvint de celle-là. —Té ! dit-il à voix assez haute, eh mais, c'est la séquence de Marseille ! Té ! je la reconnais ! Neuf de pique, dame de trèfle, vous allez voir arriver le valet de cœur! 306 PARIS QDI JOUE Effectivement, le valet de cœur arrivait ; il se mit ainsi à nommer jusqu'au bout, pour ainsi dire, carte par carte; Tous les joueurs s'étaient arrêtés; le banquier, très rouge, était au supplice. Et notre homme, sans se décontenancer, continuait toujours à énumércrles cartes qui allaient venir; on ne pontail môme plus cent sous. Personne ne regrettait son argent; on s'amusait tellement ! Cela fit grand tapage; dès ce jour-là, on introduisit au cercle les cartes panachées et même à trois couleurs, rouge, jaune et bleue. Plus de séquence possible. Sans se troubler autrement, il fallut chercher autre chose. Les plus habiles montaient la portée au panier; après chaque coup, ils ramassaient leurs cartes, celles du tableau de droite et celles du tableau de gauche et les jetaient au panier dans un tel ordre que l'ensemble était un coup pour le banquier. Un Marseillais Tort PARIS AUX EAUX 307 connu arrivait à s'en préparer ainsi jusqu'à dix de suite qui, vous le pensez bien, lui servaient pour la banque suivante. Comme il fallait se baisser, pour ce petit travail, après chaque coup, et ramasser toutes les cartes, les Marseillais avaient appelé ce genre d'exercice : la cueillette des olives. Ne croyez pas que cela soit très aisé ; pour arriver à un résultai avec la cueillette des olives, il faut une grande dextérité et une prodigieuse mémoire. Effectivement, le banquier peut ne pas tomber directement sur ses dix coups ; le déplacement d'une carte suffit pour envoyer les abattages préparés au second tableau au lieu de les avoir pour lui : dans ce cas, se souvenant de toutes les cartes .préparées, le banquier, à la première indication, fait un faux tirage, sacrifie un coup, si cola esl nécessaire, et tombe droit dans sa série. Le dernier exemple d'habileté marseillaise que je me propose de vous donner coûta trois 308 PARIS QUI JOUE cent mille francs à un pauvre diable qui s'était expatrié dix ans pour s'assurer une modeste aisance et laissa toute sa fortune en six semaines sur la table d'un tapis-franc marseillais, en remettant le pied sur la terre natale. Singulier accueil. De passage à Marseille, il fut raccolé, dans un des cafés de la Cannebière, par un industriel à la piste de victimes. Il eut la bon- bomie naïve de lui conter sa situation et de lui énumérer, billet par billet, le petit trésor qu'il portait dans sa sacoche. Celui-ci ne lâclia plus sa proie. Le soir même, installé au cercle, il regardait fonctionner une banque de bouillotte. Il serait trop long de vous expliquer comment les Marseillais ont transformé la bouillotte en un jeu que l'on taille en banque comme le baccarat. Qu'il vous suffise de savoir qu'un tableau qui reçoit un as a environ quarante pour cent d'avantage sur l'autre et que celui qui, au contraire, reçoit PAIUS AUX EAUX 30!) un sept, a perdu ce coup presque absolument. Lorsque les habitués du claque-dents comprirent l'importance du riche étranger, ils résolurent de le renvoyer au delà des mers sans un radis et cherchèrent dans leurs souvenirs de quel procédé ils pouvaient bien se servir pour y arriver, sans scandale et sans cris. Leur mémoire leur fournit un exemple merveilleux; Garcia, le fameux Garcia, allant chercher fortune à la Havane et, deux mois avant son arrivée, faisant faire, par un associé, une ràfle de toutes les cartes que la ville possédait. Plus une carte à la Havane. Tout à fait par hasard, le bateau qui amenait Garcia contenait un chargement énorme de cartes à jouer. Les Havanais s'y précipitèrent; la Havane était sauvée. Seulement, ce qu'ils ignoraient complètement, c'est que tous les jeux de cartes, faits sur un modèle unique, étaient marqués et 310 PARIS QUI JOUE reconnaissables au seul Garcia,qui gagna trois ou quatre cent mille francs en un mois. Cette opération commerciale fut connue. Les Marseillais en exécutèrent une à peu près analogue. Lorsqu'on amena notre étranger à se mettre en banque à la bouillotte — ce qui ne fut ni très long ni très compliqué — on était allé au préalable s'entendreavec lefabricant de cartes. Le dos de ces cartes était parsemé d'abeilles, délicieux emblème du travail; sur tous les as, le bord de la carte se trouvait couper en deux le dernier rang d'abeilles, de cliaque côté; sur tous les sept au contraire, les abeilles élaient intactes, niais le dernier rang un peu incliné. Ce fut d'une simplicité enfantine; un ponte, debout, se tenait derrière le banquier; lorsqu'il voyait un as distribué au premier tableau, il faisait le maximum à ce tableau; étant donné que ce ponte était l'indicateur, tous PARIS AUX EAUX 311 les bons Marseillais le suivaient et jouaient à coup sûr; si, au contraire, il voyait passer un sept, il s'empressait de faire maximum à l'autre tableau et la ponte, soumise, suivait avec l'ensemble d'un peloton autrichien. En six semaines, le pauvre diable était absolument décavé; il reprit le bateau qui Pavail amené, et, ce qu'il y a de plus triste pour lui, c'est qu'il partit sans avoir pu deviner comment il avait été traité de cette manière, lui-même tenant les cartes. Il n'a jamais découvert le coup des abeilles travailleuses. Si ce volume lui tombe sous la main, il aura au moins la consolation d'avoir été renseigné et si, après avoir refait fortune une seconde fois, il s'avise de s'arrêter à Marseille pour tailler une petite bouillotte, au moins qu'il regarde, cette fois, comment sont faites les abeilles qui volent, d'un air indifférent, sur l'azur de carton. EN BELGIQUE L'ancien Spa. — Le Casino. — Davelouis. — Souvenirs de Spa. — Le Spa d'aujourd'hui. — Un vaudeville joué par trois vaudevillistes. — Liège, ville d'eaux. — Le casino de Beau-Mar. — Le pays wallon. — L'avenir de Liège. Quelle ravissante station que cette petite ville de Spa, toute rustique, entourée de tous les côtés de bois touffus, des forêts les plus sauvages, des sombres Ardennes. Autrefois, il était impossible à un Parisien d'ignorer Spa. A quelques heures de Paris, on retrouvait là, au beau milieu de la saison, tout ce que Paris possédait de viveur et d'élégant. Spa était la campagne, la vraie campagne, alors PARIS AUX EAUX 313 que Trouville et la côte normande restaient toujours le boulevard. On allait à Spa passer quinze jours, en se rendant à Hombourg ou à Wicsbaden, l'époque des courses en était traditionnelle ; il fallait être aux courses de Spa. Des eaux, exce'lentes, dit-on, ferrugineuses ou sulfureuses, il n'en était guère question; on y venait chercher l'air vif et salubre des grands bois et le plaisir à jet continu dans ce cadre impie et rustiq.ue. Le matin, on enfourchait un bidet arden- nais, au pied solide, pour faire le classique tour des Fontaines; de la Sauvinière à la Géronstère, de la Géronstôre au Barizart. On déjeunait de grand appétit, en écoutant la musique du parc de Sept-llcures. Puis, on entrait à la redoute, où le trente et quarante tenait ses assises sous la direction paternelle du bon vieux Davclouis, un fermier de jeux que sa grande générosité faisait appeler parles 18 aii PARIS QUI JOUE habitués, non plus Davelouis mais DaveUard. Règle générale, on s'en allait toujours décavé; mais on s'était tellement amusé! A Spa, le jeu n'avait pas le caractère sombre qu'il affectait parfois en Allemagne; il ('lait entendu qu'on n'y venait pas pour jouer sérieusement; on payait son tribut, le plus gaiement possible et voilà tout. Puis, une fois décavé, qu'importe. C'était reçu, admis; on n'en trouvait pas moins joyeuse compagnie, les hôteliers y étaient habitués, et Paris était si près ! Pendant les courses, le boulevard des Maliens tout entier se portait à Spa; c'est là qu'un jeune et brillant sporlsman, le comte de Saint-Germain, fit une chute terrible en montant un steeple-chase; il se tua net, et la saison en reçut un tel contre-coup que, pendant quelque temps, ou eût juré qu'un voile de crêpe s'était étendu sur ce petit pays, simple et joyeux. PARIS AOX EAUX 31 ." La suppression du trente et quarante a, pendant les premières années, porto un rude coup à Spa. Les Parisiens semblaient y avoir renoncé, et, quoi qu'on en dise, où Paris ne va pas, point de gaieté, point d'élégance, point d'argent. Spa était restée la villégiature de prédilection de toute l'aristocratie belge — une belle et vigoureuse aristocratie — mais les Français restaient chez eux, dans leurs stations normandes, insipides et maniérées. Aujourd'hui, on retourne à Spa cl la saison a pris un éclat inattendu ; Spa est redevenuc à la mode. Le baccarat du Casino a remplacé le trente et quarante de la Redoute ; c'est la seule différence. On boit peu d'eau sulfureuse, mais on chasse à courre et à tir, on bat la forêt soit à pied, soit à cheval ; le soir, on danse au casino et on ponte sec, savez- vous? Je ne crois pas qu'il existe au monde un 316 PARIS QUI JOUE plus beau pays de chasse que Spa; les directeurs du Casino ont, à eux seuls, quatorze mille hectares de bois remplis de chevreuils, de perdreaux, de lapins et même — rara avis — de coqs de bruyère, à la disposition des abonnés et des baigneurs. C'est là une ressource précieuse, dans ces villes d'eaux, dont les soirées sont ravissantes, mais dont les journées sont parfois un peu inoccupées lorsqu'on a, les premiers huit jours passés, suffisamment sacrifié à l'excursion classique. Les Belges sont très sporstmen; les courses, le tir aux pigeons sont fort en honneur en Belgique; c'est dire qu'à Spa, ce genre de plaisir tient la première place. Tout spécialement, le tir aux pigeons est arrivé à jouir d'une grande réputation à cause des fusils de premier ordre qui s'y donnent rendez-vous. Moins spécial que le tireur anglais, le tireur belge a fait du pigeon un tir de chasse et y est arrivé à une grande supériorité. PARIS AUX EAUX 317 Chaque année, Spa se parisianise davantage; on y retourne avec un vif sentiment de plaisir. Le jeu y est toujours entrevu sous le même aspect, gai et peu sérieux. Le soir, au salon, on se rassemble en groupes et les Parisiens exhument les souvenirs d'antan. C'est ainsi que, l'an dernier, on contait cette amusante histoire de jeu; deux des héros sont vivants; ils m'excuseront de les livrer ainsi à une publicité qui n'a, en elle- même, rien de désobligeant. C'était en 1869. Un trio de gais vaudevillistes se trouvait à Spa, absolument décavé. Le trio s'appelait Delacour, Ad. Choler et le pauvre Siraudin, mort depuis. On tint conseil et, d'un pas ferme, le trio se rendit chez Davclouis pour le petit emprunt : de quoi payer l'hôtel et partir. La note payée, les billets pris, il restait neuf louis. Qu'en faire? D'une seule voix, on convint d'aller les jouer. Mais quel était celui 18. 318 PARIS QUI JOUE des trois qui garderait la fortune? Là, personne ne fut d'accord. — Moi, disait Delacour, je suis le seul de nous capable de faire un trou. — Tu es bien trop brûleur, disait Sirau- din ; il n'y a que moi qui sois à la fois raisonnable et bardi. — Mes enfants, insinuait Clioler, je vous en conjure, laissez-moi jouer la masse. Je suis le plus prudent de vous tous. Avec moi, on se défend ! On ne tomba point d'accord. Il fut convenu que la masse commune serait divisée et que cbacun jouerait trois louis. D'un pas ferme, les trois anabaptistes montèrent l'escalier de la redoute, et, d'une inspiration commune, attaquèrent tous trois la noire. Delacour avait mis ses trois louis, Si- raudin, un louis, Choler, cinq francs. Le ciel leur envoya onze noires. Le trio était radieux. Au coup de perte, tous trois sortirent pour PARIS AUX EAUX 319 faire la caisse; Delacour avait gagné onze mille francs, Siraudin, dix-huit cents, cl Choler, l'homme prudent, cinquante-cinq francs ! Le joli pays spadois ne verra plus onze noires et on ne se racontera plus d'histoires gaies, en cheminant le long de la promenade de Sept-Ileurcs; mais on revoit chaque année, sur la route de la Géronstèrc, des Parisiennes se racontant entre elles que, la nuit dernière, le plus riche mineur des Flandres a perdu soixante-quinze mille en donnant des passes de neuf à la ponte... Le citadin qui se résigne pour sa santé à aller avaler des verres d'eau pendant six semaines ou deux mois, dans des localités plus ou moins éloignées, se trouve ravi les sept ou huit premiers jours. Mais, au bout de ce délai, sesdislractionshabituelles lui manquent considérablement. De là, le grand succès de Nice, cette station d'hiver qui joint les plai- 320 PARIS QUI JOUE sirs de la ville de saison aux attractions d'une capitale. Liège, jusqu'alors inconnue comme station thermale, est en train de devenir la Nice d'été ; Liège va s'ériger en ville d'eaux, et avec toutes les chances possibles de voir ses efforts couronnés de succès. L'exposition d'Anvers ne manquera pas de lui donner une poussée considérahle et, en revenant d'admirer les chefs-d'œuvre d'art ou d'industrie sous les coupoles d'Anvers, on ne manquera pas d'aller passer quelques jours aux eaux de Liège, quand ce ne serait que pour assister à l'entrée en scène d'une ville de premier ordre parmi les villes de saison. Voisine, très voisine de Spa puisqu'on y peut aller en voiture fort aisément, Liège vivra dans une communauté d'intérêts constante avec sa charmante voisine. Les amoureux de campagne et de grands bois iront à Spa; ceux qui seront désireux de théâtre, de réceptions mondaines, de casinos PARIS AUX EAUX 321 élégants, de tout le confort et du train de vie d'un grand centre iront à Liège. Je ne puis vous dire jusqu'à présent ce qu'a été Liège ville d'eaux puisque nous sommes absolument au début; mais je vais essayer de vous peindre à grands traits ce qu'elle sera. Je ne vous ferai pas ici la description de Liège, cette jolie ville qui s'étale avec grâce sur les rives de la Meuse et de l'Ourthe. Je me bornerai à vous parler de ses établissements thermaux et de son nouveau casino. Les thermes liégeois sont établis sur la plateau de Coinle; l'emplacement répond, à tous les points de vue, aux exigences des touristes. Très élevé au-dessus de la Meuse, le plateau jouit d'un air très sain, un peu trop vif, peut-être, mais, pour la saison d'été, ce ne serait pas un mal; bien entendu, l'établissement comprend de splendides installations. Destiné à être au premier rang comme confortable, il a cherché avec soin les plus 822 PAIÎIS QUI JOUE petits perfectionnements. Tout près des Thermes, un vaste parc, planté d'arbres séculaires, forme une superbe promenade pour cette heure où l'on accélère la marche, cet exercice que les baigneurs appellent faire la rend ion. La vue s'étend sur cette belle vallée de la Meuse et découvre un superbe panorama; les méandres de la Vesdre se profilent, vers l'Est, et, sur la droite, l'œil se perd dans le fouillis de branches et d'arbustes de ce joli bois, d'un vert éclatant, le pèlerinage ordinaire des amoureux Liégeois, qui a reçu le nom pittoresque de bois de Kinkempois; sur la gauche de la Vesdre, le superbe monastère de Ghèvremont s'élève, fier et mélancolique, comme un souvenir du passé. .le ne vous parlerai pas des excursions nombreuses, des promenades ravissantes que l'on peut faire en suivant les vallées de l'Ourthe et de la Vesdre; cette dernière conduit à Spa. Je ne vous dirai rien des chefe- PARIS AUX EAUX 553 d'œuvre de l'école flamande amassés avec un soin pieux dans tous les musées, toules les églises de cette jolie cité; cela sort de mon cadre. Cependant, que tous ceux qui iront à Liège choisissent une belle journée cl fassent, sur le bateau à vapeur, la promenade du Serai ng. Nulle part la Meuse n'est plus belle et plus pittoresque. Suivant le joli mot du Panacha, où il y a de l'cffM qui pue, il y a un casino. Celui de Liège, qui s'appelle le casino international du l!cau-Mar, est planté au milieu d'un parc splendidc, coquettement paré, tout fleuri, tout embaumé des senteurs printanières. Le Casino est un grand bâtiment, remarquable par la pureté de ses lignes architecturales et sa simplicité excessive; point d'or- ncmentalion massive ou vulgaire. Par un perron de dix marches, on arrive aux trois portes d'honneur, entre lesquelles des stylo* bâtes donnent un majestueux essor aux 324 PARIS QUI JOUE quatre colonnes du frontispice. Trois niches circulaires abritent les bustes de Boïeldieu, de Wcber et de Grétry. Magnifique, la grande salle, dont les panneaux représentent les douze mois de l'année associés aux quatre saisons; trois grands panneaux symbolisent la Belgique artistique, commerciale et scientifique. Rehaussée par des dorures, éclairée par quinze fenêtres, cette grande salle, si pleine de souvenirs poulies anciens Liégeois, sera d'un aspect absolument féerique. Par un système de transport très ingénieux, on aura, dans la galerie des buveurs, les eaux spadoises de Chaudfontaine et de Grevegnie dans toute leur fraîcheur. Plus tard, cette saison sans doute, on inaugurera un champ de courses et un tir aux pigeons sur le plateau qui s'étend au sommet du casino; la grande étendue des terrains permettra aux propriétaires de Liège d'y élever de gracieuses villas qui formeront leur PARIS AUX. EAUX 326 villégiature d'été. De plus, au casino même, on construira un théâtre et un jardin d'hiver sur le modèle de celui de la Flora de Cologne. Quant aux distractions variées, vous les voyez d'ici, n'est-ce pas? Concerts, hais, ré- ceptions mondaines, théâtre, courses, chasses de imite nature, et, comme l'ond de tableau, le baccarat, ce Deus ex machina de tous les casinos possibles. L'organisation de tout ce côté mondain et artistique du Liège ville d'eaux aura un caractère plus selected que partout ailleurs, car la personne qui en a pris l'initiative, avec son désintéressement habituel, est le prince de Lannoy Clervaux, qui fut un grand joueur devant l'Éternel et est resté un grand seigneur devant les hommes. Le prince de Lannoy est, actuellement propriétaire du casino international deBeau-Mar, qu'il a créé, et pour la réussite duquel il compte, non seulement sur le concours de 10 320 PARIS QUI JOUE ses nombreux amis, mais aussi sur celui des autorités locales. Voici dans quelles conditions va débuter cette nouvelle station thermale; les Français iront très volontiers à Liège et seront très sympathiques à cette inauguration. Effectivement, le caractère wallon se rapproche beaucoup du caractère français, autant que le caractère llamand se rapproche du caractère saxon. A Liège, — dont les habitants avaient été aulrefois anoblis par Charles- Quint, et portaient l'épée, s'il vous plaît — on parle un français très pur. Les Liégeois sont chasseurs, mondains, viveurs, ressemblent trait pour trait à nos Angevins, et, dans la vie ordinaire, au pays wallon, on ne craint pas de faire de la nuit le jour et vice versa. De plus, si les souvenirs, si vile oubliés dans notre beau pays de France, peuvent être rappelés, si cruels qu'ils soient, je ne veux, pour preuve du côté essentiellement PARIS AUX EAUX 327 français dos Liégeois, que regarder en arrière, aux époques douloureuses, el me remémorer la réception qui fut faite, dans tout le pays wallon, à nos pauvres échappés de Sedan. C'est donc, en quelque sorte, payer une dette française, que de souhaiter à Liège ville d'eaux, la prospérité la plus florissante. Tout la fail présager d'ailleurs, et par le cadre qui en est merveilleux, et par les hauts personnages qui, mûs du désir patriotique d'enrichir leur pays natal, se sont mis à la tète de cette affaire considérable. FIN TABLE PARIS QUI JOUE Pages I. — Ce que c'est qu'on club. — Extension dçs cercles et de la vie de cercles. — Le premier plaisir du monde. — Invention du Claque-dénis. — Ses sobriquets parisiens. — Un diner chez l'i- goche. — Mot d'un vieux sénateur. — Le mannequin endormi................................. 1 II. — Le baccarat à deux tableaux. — Physiologie du joueur. — Les heureux et les malheureux. — Les musiciens. — Est-ce que tu crois qu'il vole? — Passionnés et besogneux. — Tempérament des joueurs suivant leur nationalité. — Mot d'un curé espagnol. — Les proverbes espagnols. — Comment on devient joueur............................... l(i III. — Du banquier. — Avantage de la banque. — De quoi se composent les banquiers. — Un pelit ponte au fauteuil. — (le que c'est qu'un beau ban- m TA1SLK quier. — La confiance ou la mort. — Les nuits (le déveine. — Où vont les banquiers qui coulent. — Une partie singulière. — Le chemin du Caucase. ;|3 IV. — Des pontes. — De quoi se compose la ponte. — Sa résistance comparée à celle du banquier. — Le docteur et le commandant. — La Matérielle. — Jouer le cadavre. — Un mot de Dumas. — Les nuits de guigne. — Le Ilottin de province. — Comment finissent les pontes. — Un mot du père Blanc......................................... 52 V. — Au claque-dents. — Son cadre. — Sa physionomie. — Ses habitués. — La carrière de ponte. — Un coup de sang au piquet. — La pièce est à cheval. — Un archiviste élégant. — Le voyageur récalcitrant. — Le chemin de fer. — Un singulier poitrinaire. — L'hospitalité «le nuit. — Le droit au chocolat. — Royautés éphémères............. 71 VI. — Ce que c'est qu'un croupier. — Ses revenus. — Dupeurs et dupés. — Le croupier qui joue. — — Les caissiers, chefs de partie. — Deux types bien différents. — Fulgence et Yago............ 91 PARIS QUI TI1ICHK I. — Naissance du vol au jeu. — Les dés pipés. — Gomment on devient voleur. — Les cercles ouverts et les cercles formés. — 11 y en a trop ! — La Grèce contemporaine. — Son organisation. — Sa langue spéciale. — Affranchissement d'un seigneur. 109 II. — Le vol des pontes. — Poussettes de toute nature. — Le point de me. — C'est Richard. — Sous un bougeoir. — Cosas de Espaiia. — Les inventions d'un hidalgo — Il a grandi! — Le vol au T AI! L E 331 crayon. — Fausse monnaie. — Distraits ou maniaques....................................... m. — Vol des pontes. - Le neuf de campagne. — Un baron hollandais aux eaux. — La Minerve. — Dubusson à la foire d'Aix. — Le coup du colonel. — La main du docteur est au clou!............. 145 IV. — Vol des banquiers, — Anciens procèdes. — La portée. — Une contre-marque fâcheuse. — Un major et son portefeuille. — La .séquence. — Hermine et Agathe. — Un inconscient. — Le change. — Une pendule dévouée.— La portée au panier. 1Gi V. — Le montage des coups. — Deux financiers levantins. — Une fillette précoce. — La coupe réitérée. — Le filage. — Le miroir. — Un voleur volé. — Les jeux de commerce. — Un bézigue marqué. — Une singulière partie d'écarté....... 181 VI. — Une soirée d'amis. — La roulette machinée. — Toujours les six derniers ! — Un entêté. — Bonneteau parisien. — Procédés connus. — Un dupeur dupé.— La dernière des fraudes. —Le vol à la poche. — Conclusion........................ 19'J PARIS AUX EAUX a Nice. — L'hiver à Nice. — Autrefois et aujourd'hui. — Le genre do vie. — Les cercles. — Le monde de Nice. — Le carnaval. — La bataille des fleurs. — Au bal masqué................... 217 \ MONACO. — Houle de Monte-Carlo. — Trente-et- quarante et roulette. — Les femmes au jeu. — Le gros joueur. —■ Viveurs et décavés. — La sainte table. — Un singulier porte-bonheur. — Les professeurs. — Un joli ménage.................... 243 33-2 T ABLE BÀORÈW de LUCiioN. — Un jour à Ludion. — Matinée à la cure. — Départ au pont du Koy-Saint- l!éat. — Le dîner au Casino. — Le grand cercle. — Un pacha de mauvais aloi. — Retraite aux flambeaux.................... .................... 265 aix-les-bains. — Aix-les-Bains. — Souvenirs romains. — Un monastère à liqueur. — Excursions. — La Cliambotlo. — Le lac de Lamartine. — Deux casinos. — La villa des fleurs. — Un Ijoii petit chat..................................... 285 A Marseille. — La capitale de la phUotophie, — Tripots marseillais. — Le banco à cheval. — La cueillette des olives. — Un souvenir de Garcia. — Les abeille* travailleuses.................... 299 en BELGIQUE. — L'ancien Spa. — Le Casino. — Da- velouis. — Souvenirs de Spa. — Le Spa d'aujourd'hui. — Un vaudeville joué par trois vaudevillistes. — Lièjje, ville d'eaux. — Le casino de Béau-Mar. — Le pays wallon. — L'avenir de Liège. 312 BOURLOTOM. — Imprimeries réunies, B. Paria. — Imprimerie Ph. Bosc, 3, rue Auber 3628