M M ME ALPHONSE DAUDET IMPRESSIONS DE MURE ET D'ART Imm IMPRESSIONS NATURE ET D'ART // h été tiré dii exemplaires mr papier de Hollande. 0P9R!^HH \P"' ALPHONSE DAUDET IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART TARIS G . C H A R P E NTIER. Ê I) I T E U R LS] HUE DE GBKNKLLE-SAINT-UEB.MMN. 13 I 879 Tous droits réservé»* L'ENFANCE D'UNE PARISIENNE LES FÊTES A mon clicr mari, Rien n'est doux comme les enfances heureuses dans les familles pleines de traditions, où les béguins des jeunes mères, soigneusement conservés, entourent de leurs dentelles un peu jaunies le. visage rose des derniers venus ; où l'on habite trente ans de suite les mêmes maisons, en gardant tous ses amis, en célébrant toutes les fêtes. Les fêtes ! au fond de la mémoire un peu obscure, ces jours de joie et de repos restent bien dans cette solennité apparente que leur donnent la famille assemblée, les toilettes très parées et la table chargée de fleurs. Toute ma vie, je crois, j'aimerai le dimanche, parce que je lui dois les grands bonheurs de mon enfance. Dans ce temps, je me figurais chaque jour de la semaine comme un casier très rempli, le père occupé, la mère travailleuse, mes devoirs à faire, tant de choses à apprendre ! II y avait là tout le fouillis de mes cahiers de 4 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. classe, encore troubles pour ma petite intelligence, et la sévérité d'un uniforme. Le dimanche éclatait au milieu de ces petites cases noires, brillant de lumière, vaste de l'attente, de la surprise et des bonheurs inconnus qu'il me réservait. Pour augmenter ma joie, j'allais jusqu'à m'imaginer le dimanche des autres. Ainsi, le linge blanc des enfants d'ouvriers, leurs figures fraîches, débarbouillées, épanouies de joie comme la mienne, me paraissaient la plus charmante manifestation de leur dimanche à eux. Kncore aujourd'hui, Noël, le jour de l'an me font battre le cœur. J'éprouve toujours du plaisir à manger des crêpes le mardi gras, à réunir dans un gros bouquet le buis vert des Rameaux et les pre- mières jacinthes promenées dans ces petites voitures à bras si gaies à voir en mars, quand elles Longent les trottoirs encore humides des pluies d'hiver, avec un balancement de branches, un étalage de couleurs fraîches et des parfums de fleurs mouillées. Pour moi, toutes ces superstitions d'enfant, cet à-part où la vie se mêle aux contes de fées, tienl dans une vieille maison noire, obscurcie l'hiver parles brouillards de la Seine. Les fenêtres très hautes, drapées de rideaux verts, les balcons de fer ouvragé et noirci faisaient face à un vieux monument plein de mousse, orné de statues qui gre- L'ENFANCE D'UNE PARISIENNE. S lottcnt et de plaques de marbre noir où sont gravi s des mots latins. Sur les grands toits de la petite cour, sur la vieille fontaine, les doigts des statues, des quantités de moineaux francs attires par la tranquillité du vieux quartier voletaient en suivant le soleil oblique et rare. Ce devait être une maison triste, et cela me semblait un paradis. J'étais comme charmée par l'ancienneté de tout ce qui m'entourait : les grandes bibliothèques voilées de soie verte, celte sévère couleur de bureau faite pour les longs travaux et les yeux fatigués, la pendule Empire, puis parmi les tableaux accrochés au mur une petite Diane poudrée, le croissant au front comme une coiffure de bal, et qui, toute jeune, avec son air antique, me plaisait comme le sourire rajeuni d'une grand'- mère. Tout cela, jusqu'aux moindres coins, m'est resté dans la mémoire, solennisé par le silence de la rue froide, par la tranquillité endormie des logis de gens âgés. Eh ! bien, dans cette maison silencieuse, où le bruit de nos petits pieds s'assourdissait sur de chauds tapis, les jours de fête avaient un épanouissement, un rayonnement que je n'ai jamais plus retrouvé depuis. Les yeux fermés, je vois encore la longue table telle qu'elle était disposée, tous les enfants ensemble au même bout, les tout petits avec les grands-parents, les mêmes rubans clairs 1. fi IMPRESSIONS Î>E NATURE ET D'ART. noués sur les petites lûtes frisées et dans les liantes ruches des bonnets de grand'mères. Si je ttte souviens bien, c'était là la douceur, la vraie gaieté de la fête. Le reste des convives pensait peut-être à autre chose, mais à ce coin de table il n'y avait plus de préoccupations, ou il n'y en avait pas encore. D'ailleurs je n'ai jamais vu les rires fous des enfants mieux compris, mieux savourés que par les vieillards. Tout nous était joie, le feu clair, les hautes lampes, le linge satiné où les fleurs mates avaient des raideurs de vie, les pommes d'api éclatent dans la mousse verte, et nos petites figures reflétées au miroir net de l'argenterie. Pourtant, l'heure du coucher sonnée depuis longtemps à la vieille pendule, nos rires devenaient moins bruyants. Il y avait comme un nuage épandu sur la table où le dessert dressait ses colombes en sucre et les couleurs Vives des confiseries. Les petits yeux frottés du poing, écarquillés pour mieux voir, se rouvraient tout à coup, saisis par le bruit du repas. La fête, celle belle fêle, attendue, désirée si longtemps, s'effaçait déjà avftnt de finir, et se terminait dans une sorte de rêve; on s'en allait, passé do main en main, avec de lendres baisers sur les joues. Du départ on ne se rendait compte que par une suite de sensations connues, la chaleur des vêtements soigneusement enroulés, la secousse de L'EN F AN CE D'UNE PARISIENNE. 7 l'escalier descendu, la fraîcheur vive de la nuit et de la rue pour aller jusqu'à la voiture ; enfin le bercement d'une longue course qu'on aurait voulu voir durer toujours, et le bien-être profond de ce grand sommeil sans rêves qui prend les enfants en pleine vie sans leur donner le temps d'achever leur sourire... 8 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. MES POUPÉES Jo me souviens encore de ma première poupée, une superbe poupée trop grandé qui me faisait peur. Elle avait pourtant des cheveux bouclés, dos yeux brillants, une jupe de soie qui laissail découverts deux petits pieds ebaussés de lias à jour et de souliers à bouffeltes. Après l'avoir bien admirée, jo l'avais mise au fond d'une armoire, dans le désordre des vieux joujoux, les deux bras étendus, et ses yeux si vivants tournés contre le mur. De temps en temps je la regardais, puis je la remettais vite dans sa cachette sans pouvoir m'habituer à lui parler ni à jouer avec elle. Après j'en eus beaucoup d'autres, des poupées mal peintes qui perdaient leurs joues roses à la moindre goutte d'eau. Quels désespoirs! La poupée lavée, déteinte, et mes doigts rouges de ses fraîcbes couleurs. On me consolait alors : « En séchant cela reviendra.» Et dix fois par jour, avec un grand remords, j'allais voir la petite victime, appuyée soigneusement à une chaise, fixant dans L'ENFANCE D'UNE PARISIENNE. 9 le vide son regard résigné. One tache blanche qui ressemblait à une larme mal essuyée la défigurait d'un côté ; j'avais le cœur gros pour longtemps. A traîner sur les tapis, à tomber des tables, à dormir sous les tabouivis, la poupée achevait de s'abîmer ; les yeux bleus se fendaient, la bouche perdait son joli sourire, les bras leur geste arrondi ; mais si quelque jour de fête m'apportait une poupée nouvelle, l'autre, avec, sa tète recollée, ses bras recousus d'un peu de fil, restait la favorite. Cette préférence ressemblait à un attendrissement, comme si toutes ses meurtrissures me rappelaienl de bonnes journées de jeu et mes désespoirs faciles à chaque nouvel accident. D'ailleurs, je n'avais pas encore de coquetterie, seulement la tendresse inexpérimentée, un sentiment de l'abri, car mon plus grand bonheur était de coucher mon poupon dans sa bercette d'osier au risque de chiffonner les bonnets de dentelles avec tous leurs rubans. Un soir, je fus tentée par de petites figures éveillées, rangées aux vitres d'un passage. Il fallul entrer et choisir, à la lueur du gaz qu'on allumait, nue de ces mignonnes poupées qui souriaient fra- gilement dans les luisants de la porcelaine. Celle «rue je pris avait des cheveux fins que l'on frisait en les mouillant, des robes toutes droites taillées comme les miennes, un tablier de batiste. En y réfléchissant, je trouve qu'elle était bien simple et io IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. bien raisonnable. Ni cachemire, ni bijoux, ni binocle d'écaillé ; pas d'armoire à glace microscopique, de traîne, ni de pouf. Mais elle avait bien l'air d'une petite fille, plus petite que moi, et m'inspirait des soins maternels. Pour celle-là, j'ai commencé â travailler, à ramasser des brins de Lille, des coupures de rubans dans l'embrasure des croisées, autour de ce petit coin des travailleuses où le jour tombe d'aplomb comme dans une alcôve drapée de grands rideaux. J'essayais de tailler; dans la belle étoffe aux nuances vives, suffisante pour une robe, j'arrivais à force de maladresse à ne plus trouver qu'un petit cercle pour recouvrir un chapeau rond. Sans me décourager, j'essayais de coudre. Peu à peu j'appris à rester tranquille, je sentis te charme des jours de pluie sans promenade, et du travail patient qui lait l'heure courte en enfermant la minute qui passe dans la- piqûre des points. Les mains si petites faisaient l'ourlet trop gros, mon fil se nouait, cassait, je devenais toute rouge, je perdais mon dé, mes ciseaux ; le peloton roulait à terre, emmêlé comme par un jeune chat. Alors il fallait ouvrir la table à ouvrage, et tout doucement pénétrer dans cette quantité de coffrets, de petites boîtes pleines d'objets menus, précieux par cela même, que l'on manie en devenant adroite, où l'on apprend à trier un cent d'é- L'ENFANCE D'UNE PARISIENNE. M pingles sans se piquer, et à démêler toute seule un éeheveau au dos d'une chaise. Les bobines à tourner, les aiguilles à enfiler, cet afflnement du regard et des doigts me vint par ma poupée. Aussi je la vois tout à l'entrée de ma vie de femme, comme dans le cadre étroit d'une allée qui s'éloigne, juste assez grande pour emplir de sa silhouette d'entant heureuse tout mon horizon d'alors. lî IMPRESSIONS DE NATLUE ET D'A II T. LA KOUGEOLU Il va du soleil dans ce souvcnir-là. Un grand soleil d'avril, attendri par les rideaux bleus de ma petite chambre. Je vois sur des nappes blanches — comme dans une infirmerie — des Rôles éiique- lées, et tout près, des bonbons. J'entends quelque chose qui bout devant le feu, la pendule qui fait lie lac bien fort, une petite cuiller agitée dans un verre, ou bien, là-bas près de la fenêtre, le froissement d'un livre feuilleté, le petit bruit métallique des ciseaux reposés sur la table. La maison a un silence inaccoutumé que je trouve délicieux, les yeux fermés, tout étourdie de fièvre. Quelquefois la porte s'ouvre doucement. Des chuchotcmenls de voix et d'étoffes arrivent jusqu'à moi, avec un peu de l'air, de la vie du dehors. Jamais d'enfants, par exemple, à cause de la contagion. On s'approche de mon lit. .le rêve de joujoux nouveaux vaguement entrevus; mais, emprisonnée de torpeur, je n'ouvre pas les yeux, je n'étends pas la main. Vers cinq heures, au moment où le jour tombe, L'ENFANCE D'UNE PARISIENNE. 13 j'écoute sur le pavé de la cour les pas des enfants qui reviennent de l'école. Une minute, dans la vision nette de ce retour bruyant de toute une après- midi d'éludé, plein de petits doigts tachés d'encre et de nattes ébouriffées, il me semble que moi-même je monte l'escalier avec des livres à la main. On dirailquc la rampe n'eslpassolide, les marches non plus, et qu'il fait noir, noir... Puis le rêve qui m'avait emportée me ramène dans ma chambre de malade d'un coup d'aile qui me secoue, me fait rouvrir les yeux tout grands. La lampo est allumée, soigneusement abritée sous son abat-jour vert. Dans l'immobilité forcée, je vois tout autour de moi mieux que jamais. Le papier de tenture a des roses blanches rattachées par des tiges flexibles qui se rejoignent dans un nœud de rubans. Ça m'est un plaisir machinal de regarder la combinaison du dessin, de remonter ces guirlandes jusqu'au bouquet de fleurs, et de suivre ensuite le feuillage léger qui descend, pour retrouver ce nœud correct où le dessin s'arrête en même temps que la pensée. Elles sont bien jolies aussi, les colonnes de la pendule couronnées de cuivre ; mais je voudrais savoir pourquoi entre les deux branches du balancier il y a ces deux petites cordes de métal. Je ris aujourd'hui de penser que pendant dix ans de ma vie cette pendule m'a l'ait réfléchir. 2 14 IMPRESSIONS DE NATURE Et D'ART. Les enfants gardent ainsi tout au fond de leur petite tête des pourquoi inarticulés, je ne sais quel entêtement de l'intelligence à vouloir déchiffrer elle-même, à son heure, des énigmes très simples. On dine maintenant dans la pièce à côté, j'entends les fourchettes, les assiettes, les voix connues, aimées, qui se font basses et m'arrivent plus distinctes, habituée que je suis au silence où tous les bruits se concentrent... La nuit on dort mal. Au plafond, que la lumière du foyer emplit d'ombres très allongées, la veilleuse fait un petit ciel (jue ses ronds lumineux parsèment de larges étoiles tournoyant au moindre souffle. Un peu de teneur dans la chambre, aux angles obscurs, aux longs plis des rideaux. Puis l'ennui de sentir endormis ceux qu'on aime, comme si leur protection s'éloignait, s'arrêtait un instant. On s'agite, on se plaint, pour s'apaiser ensuite, calmée par la tiédeur enveloppante d'une main soigneuse et tendre. ... Un matin, les rideaux ouverts enfin sur le jour de la fenêtre, je me sentis subitement une grande envie de jouer et de courir. J'aurais voulu me lever à l'instant même, trompée par cette légèreté de tout l'être qui est une faiblesse, et où il semble que des ailes vous poussent pour voler, quand on est encore incapable de se tenir debout. Os temps de convalescence, de gâterie, m'ont laissé une impression charmante; depuis la première L'ENFANCE D'UNE PARISIENNE. 18 heure de jeu vite achevée dans un sommeil de lassitude que partageaient sur l'édredon de soie les poupées délaissées, les moutons pêle-mêle avec les arbres de leur bergerie, jusqu'au moment où, bravement, toute seule, je pus faire quelques pas sur le tapis de la chambre. Tout avait changé dans la maison pendant ces quinze jours de maladie. Les arbres de la cour s'é taient couverts de feuilles, les serins encore au nid voletaient maintenant dans la cage. Le soleil étàil bien plus chaud. Cela me parut singulier de voir que rien n'avait arrêté sa vie autour de la chambre si muette, si calfeutrée; et voilà qu'en passant devant la glace, qui me reflétait tout entière, je m'aperçus que moi-même, immobile dans mon petit lit, j'avais grandi beaucoup sans y prendre garde et qu'il faudrait au moins tout l'ourlet de ma robe pour la rallonger suffisamment. 16 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'AItT. t; émeute C'est un des événements de ma toute enfance et qui m'est resté très confus. A côté de quelques visions nettes, il y a des espaces presque blancs, où flottent, ù moitié effacées dans le vague du reflet, des esquisses composées de récits entendus bien des fois. Nous habitions à cette époque au milieu d'une fabrique, dans un quartier populeux. Des marteaux, des rabots en mouvement, le bruit monotone de la scierie, le grand coup d'archet des machines à vapeur, formaient autour de nous une atmosphère accoutumée. Beaucoup de lumière et d'air, un ciel mesuré aux hautes cheminées, des terrains libres, deux grands acacias plantés tout près des pavés, la vue de quelques toits pauvres aux fenêtres souvent ouvertes, encombrées de pots de fleurs, de linge étendu, animées par des enfants qui se penchaient là comme des oiseaux au bord d'un nid trop étroit, et après la cour tranquille où volaient des pigeons, le faubourg en pente, les ruisseaux ra- L'ENFANCE D'UNE PARISIENNE. 17 pides, la rue agitée dans laquelle les vies circulaient bruyantes, à cause du manque d'espace, avec un bourdonnement de ruche. Au moment où nous nous endormions, j'entendais la retraite remonter jusqu'à la caserne; et tous les soirs, une petite voix d'enfant, jetée au rythme des pas, suivait en sifflant en mesure. Je ne sais pourquoi cette voix grôle qui nous venait de l'ombre à l'heure du sommeil et de la maison close, et qui dominait le bruit des clairons, s'est toujours trouvée mêlée à mes lointains souvenirs d'émeute. Des premiers jours de trouble, je ne me rappelle rien. Si peu de la rue entre au cœur des maisons, dans ce coin ouaté de tendresse où s'abrite une vie d'enfant. Je sais seulement qu'une après-midi de soleil, nous sommes partis, la grande porte co- ehère étant fermée, par des cours Intérieures, des petits jardins entourés de treillages, des portes basses, des couloirs d'atelier encombrés de copeaux, d'outils, d'établis abandonnés. Quelquefois on passait par la brèche d'un mur. Partout de l'affairement, du mystère. A coup sûr, je n'ai pas eu peur, je n'ai pas connu le danger; seulement cette émotion que les enfants sentent si bien trembler dans la voix qui leur parle et le bras qui les porte. Plus tard, j'ai appris que nous nous étions sauvés, parce que, dans ce quartier séparé du reste de Paris par des barricades, le bruit courait 2. 18 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. qu'on avait miné le faubourg pour le faire sauter. Vers le soir, comme nous arrivions â la banlieue, il paraît que nous pûmes nous arrêter. Mon père et ma mère m'ont souvent raconté avoir eu là une des plus grandes émotions de leur vie, en trouvant à la fin de cette journée de désastres une chambre bien fermée, éloignée des fusillades, où les deux enfants s'endormirent après avoir bu une tasse de lait chaud... Les toutes jeunes mémoires, dans leurs limbes confus, ont de grands éclairs entourés de nuit, des apparitions de souvenirs bien plus que des souvenirs réels. Pourtant il me semble voir une salle basse très grande avec des volets peints; èj le dépaysement de ce logis inconnu tient tout entier pour moi dans un seul détail, l'étonncment, au matin, de ne plus trouver la lumière à sa place accoutumée, et les yeux pénétrés de jour, faisant tout le tour de la pièce avant de rencontrer leur vrai réveil, la fenêtre d'où viennent les bruits cl les clartés. Ensuite nous avons gagné la campagne. Toul près de Paris encore, au bord d'une grande route pavée au milieu, voici des prés verts à perle de vue, l'entrée d'un village, une avenue plantée de gros ormes dont l'ombre tremble à terre au mouvement des feuilles nombreuses. Quel beau jour d'été pour qu'il m'ait frappée ainsi! Et pourquoi cette émeute, dont j'ai oublié à jamais la terreur, ne L'ENFANCË D'UNE PARISIENNE. U m'a-t-elle vraiment laissé qu'un souvenir d'hospi- talité charmante : les parents paysans de quelque ouvrier de la fabrique nous accueillant avec cordialité? Petite maison grande ouverte à la route, vieux dressoir chargé d'assiettes bleues, soleil de juin pur de toute poussière de ville et de toute fumée de bataille, vous ai-je vus réellement ce jour-là, ou bien, image douce évoquée au souvenir de coin de feu, tn'êtes-voUfi restés comme l'impression d'apaisement, de bonheur retrouvé, de vie sauve, qui dut suivre pour toute une famille cette fuite au milieu du sifflement des balles? 20 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. LES PROMENADES Ce n'est pas une impression de nature, ni de fraîcheur, ni d'arbres que m'ont laissée mes promenades d'enfant dans les jardins parisiens. Nous partions à la campagne au commencement du printemps, quand la première ombrelle se dresse aux étalages dans les flots d'étoffes claires et que le premier chapeau de paille défie derrière les vitres l'ondée de mars mêlée de grêle. Nous revenions en novembre, et jamais je n'ai vu rouler une feuille, même une feuille morte, sur la ligne droite des boulevards. Les squares entourés de leurs hautes grilles, plantés d'arbustes factices à forc3 de durée, me faisaient à peu près le même effet que ces fleurs de magasins qu'on regarde à travers les vitrines, plus belles de la bise qui souffle dehors et de l'onglée qu'on a aux doigts, comme si l'on se baissait pour ramasser sur la neige ces lilas blancs et frêles, ces jacinthes aquatiques, ces camélias familiers, veloutés de poudre de riz, un brin de rouge sur leur pâleur qui semble une fatigue des luslres. L'ENFANCE D'UNE PARISIENNE. 21 Eu retrouvant les Tuileries dans mes plus lointains souvenirs, je vois des rangées d'arbres noirs, les bassins encore engourdis de gelée, la terre humide de l'hiver, et mon ballon qui roule au pied de la terrasse des Feuillants dans une flaque d'eau où les moineaux venaient boire. Puis je pense à des averses imprévues, à ce grand courant d'air des galeries de la rue de Rivoli, où les petites jupes se serraient l'une contre l'autre, pendant que sous les pieds des chevaux, sous les roues ruisselantes et luisantes, la pluie s'écoulait aux ruisseaux tout à coup bouillonnants et limpides. Je me rappelle des vols de pigeons blancs sur l'ardoise des toits tout bleus dans le ciel sombre, enfin la musique. Encore maintenant je ne puis entendre l'ouverture de Sémiramis ou celle de la Gfazza ladra sans revoir les chaises alignées au rond-point, sans entendre le bruit sourd des voitures roulantes traversé de cerceaux lancés à toute vitesse, de ballons envolés, de cordes en mouvement coupant tout ce bariolage de couleurs d'un mince trait noir où s'enferme le sautillement d'une petite fille essoufflée, dont les boucles blondes allongent leur spirale à chaque tour. Les Champs-Elysées moins clos m'ont laissé une impression moins intime. Des toilettes éparpillées 8 ur les chaises des avenues, les volants, les ruches, les dentelles presques frôlés par les roues 22 IM PRESSIONS DE NATURE ET D'AU T. des voitures, par cette montée perpétuelle qui va de la place de la Concorde au bois de Boulogne, aux lacs, où les noces endimanchées promènent des soies voyantes dans l'éclaboussement des cascades et la pierre rouge des rochers. Il y avait là sur ces Champs-Elysées une vie, un mouvement perpétuel, des petits coins de rires fous devant Guignol) le décor entre les branches, les voix montant des frontons dorés presque aussi haut que les petits ballons rouges, avec moins de souffle. Puis le luxe entrevu tout à l'entour de ce quartier bruyant dans le calme des rues sonores, la teinte bleue d'un rideau abattu, le vitrage d'une serre disposée en toit fragile, ou le mystère d'une porte épaisse dépassée par des lierres énormes, noués, enroulés aux ferrures d'un balcon. Le Luxembourg! c'est là seulement que j'ai entendu chanter des oiseaux dans Paris, des quantités d'oiseaux attirés par les jardins de couvents, les vieux toits, les cours désertes, et aussi par ce grand silence qui semble descendre des statues de pierre, suivre les plis de leurs robes sévères, la ligne des terrasses, les marches larges des vieux escaliers. Ces chants d'oiseaux, l'espace, les parties de barres d'un arbre à l'autre, tant de collégiens en uniforme, cela ressemblait un peu à une grande cour de récréation; mais ce qui me charmait surtout, c'était le Musée ouvert sur les par- L'ENFANCE D'UNE PARISIENNE. î? terres, le « ou ferme » des gardiens vous précipitant dos galeries de peinture aux allées du jardin, à l'heure où le jour tombant rend aussi vagues les tableaux et les arbres. Quoique petite lille, on sortait de là avec je ne sais quelle attention aux choses d'art, une susceptibilité d'impression qui vous faisait regarder les becs de gaz allumés dans la brume ou des paquets de violettes étalés sur un éventaire, comme si on les voyait pour la première fois dans un Paris nouveau. C'est aussi à celle heure de fin du jour que je vois le Palais-Royal, comme un grand passage sans cesse traversé, pendant que mille dîners se préparent et qu'à l'étalage de Chevet les poires monstres, les raisins hors saison, les melons précoces semblent un bout de table servie. Là, tout a l'air d'être faux : trop de strass à côté du diamant. Le gaz complice l'ait scintiller ce clinquant, le jet d'eau s'élance en aigrette. Il y a des joujoux, des livres, des oranges étalées. Mais on passe vite, on rentre ; et les petites mains enfoncées dans le manchon, avec toute la fatigue d'une journée de visites ou de courses, on pense au plaisir de rentrer chez soi et de ne pas dîner dans ces restaurants qui s'allument, si tristes à voir avec leurs petites tables espacées, leurs escaliers inconnus, leur salons en papier doré, où se sent si bien la misère des solitudes et la tristesse des désœuvrements. 24 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'AHT. LE BAL Je me souviens que j'avais six ans, que j'allais au liai pour la première fois et que sur un jupon bleu de ciel une robe blanche relevée avec des roses Taisait de moi un petit semblant de marquise. J'avais aussi les cheveux crêpés, de la poudre, et, rien qu'en y pensant, je sens la chaleur du 1er à Iriser, le froissement des papillotes et ce petit nuage frais et blanc qui tombait parmi les boucles comme une neige très line, pendant que ma mère, déjà parée, mon père qui riait de me voir, tenaient chacun une bougie à la hauteur de la grande chaise où le coiffeur m'avait assise. En voiture, je crois bien que j'ai dormi, car mon souvenir se réveille seulement dans une antichambre pleine de douillettes ouatées. Déjà, dès en entrant, on entendait un peu de musique, des petits pieds ébranlant le parquet, et des bouffées de voix confuses. Je prends la main d'une petite Alsacienne en corsage de velours, et maintenant voici l'éblouissement des glaces, des clartés. Le L'ENFANCE D'UNE PARISIENNE. 25 piano étouffé, assourdi parles voix de tout ce petit monde assemblé, celte contusion de la grande lumière, qui faisait sous le lustre toutes les couleurs flottantes à force d'intensité, les rubans, les fleurs, les bruyères blanches des jardinières, les visages animés et souriants, tout m'est resté longtemps ainsi qu'un joli rêve avec le vague des choses reflétées, comme si, en entrant, j'avais vu le bal dans une gtaee, les yeux un peu troublés par l'heure du sommeil. Au bout de cinq minutes, le silence se fait, le salon s'agrandit, le piano commence. C'est peut- être le seul bal où j'aie vraiment dansé. Nos pelils pieds marquaient fièrement la mesure, l'attendaient, la sentaient passer dans les accords comme le battement d'une horloge invisible qui nous aurait mesuré toute cette joie. Il y avait des rondos dans un coin du salon. Les tout petits sautaient en se tenant par la main, et la soirée s'avançant, de jeunes garçons s'endormaient au bord des canapés avec de gros soupirs quand on les dérangeait en passant. Mais les marquises, les bergères, les Suissesses, sans cavalier, polkaient bravement ensemble, comme à la leçon de danse, en s'appli- quant de tout leur cœur. Jusqu'à ce bienheureux jour, la danse n'avait été pour moi qu'uné étude, dans une grande salle au parquet bien ciré, nue et vide, et qui ressem- 3 26 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. blait à uue classe. Aux murs, en guise d'ornement, on voyait une foule de petits cadres, des tapisseries au petit point, des bouquets de cerises, des chats sur des coussins, le tout finement et patiemment nuancé. C'était l'ouvrage des filles de la maison. Elles étaient cinq, habillées toujours de même, qui prenaient sous leur direction toutes les élèves du père par âge et par taille. Nous dansions donc, partagées en escouades et menées par ces fillettes qui avaient su danser avant d'apprendre à lire et faisaient tous les exercices les yeux fixés sur l'archet du professeur, un archet infatigable, rageur et sec, s'escrimant sur un violon qui n'avait plus que le souffle. Quelquefois une de ces enfants ouvrait le piano et jouait un de ces vieux quadrilles jaunis et vieillis, avec des figures qui s'appellent la trénitz, ou bien des valses interminables ayant un titre allemand et des vues de lac à la première page. Il y avait loin de ces leçons en tablier de classe, un vrai travail, une fatigue, au bal charmant où je me trouvais. Ici, on entendait bien quelquefois : «Arrête-loi... tiens la tête droite... « Mais on passait si vite que les voix des mères se perdaient dans le tourbillon et le petit coup d'éventail des jupes qui s'élargissaient en tournant. C'étaient à chaque instant des nattes dénouées, des frisures déroulées, car les L'ENFANCE D'UNE PARISIENNE. 27 petites filles qui n'ont pas encore l'habitude d'ôtïê coquettes ne gardent pas longtemps l'équilibre do leur parure. Il fallait s'arrêter pendant que les autres continuaient, que le piano précipitait ses mesures, et l'on frappait du pied tout doucement avec l'impatience d'être libre et d'aller reprendre sa place. Un moment — comme je passais près d'une l'e- nêtre— j'aperçus, derrière le rideau soulevé, un coin de boulevard, les trottoirs ruisselants, le gaz triste et des passants dans cette ombre qui me semblait si noire, du salon chaud, lumineux où je la regardais. Vraiment, j'eus une grande pitié de penser qu'il faisait si vilain dehors, que tous ces gens attardés, dont quelques-uns portaient des paquets ou menaient de lourds camions, n'étaient pas au bal comme moi, costumés, poudrés, heureux, et que des voitures passaient sans s'arrêter sous nos fenêtres, tendant comme deux yeux fixes leurs lanternes brillantes vers quelque but inconnu. Mon bonheur me sembla tout à coup très restreint, et je crois que ma joie fut diminuée de l'idée qu'elle tenait si peu de place. Plus lard, j'eus un autre désenchantement. Un jour de visite, je revis ce salon où j'a\ais dansé, mais tel qu'il était vraiment et non plus dans la féerie du bal. Ce n'était qu'une pièce très ordinaire, ornée de rideaux plus ou moins fanés, de 28 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. meubles plus ou moins dorés. Avec ces yeux étonnés des enfants qui voient tout d'un regard, je remarquai une quantité de bougies éteintes dans les cristaux du lustre, le piano correctement fermé, les bruyères desséchées presque mortes dans leurs vases de porcelaine, et je pensai à mon joli costume de marquise, plié tout au fond d'une armoire, où il devait rester très longtemps, immobile dans sa petitesse et sa grâce de poupée, pendant que je grandissais trop vite pour espérer de le remettre une autre fois... L'ENFANCE D'UNE PARISIENNE. Î9 L\ GLOIRE Tout enfant, j'entendais souvent parler de gloire. C'était dans une grande chambre chaude, très chaude, une chambre de malade. Celui qui parlait, un beau vieux très droit et tout blanc, vivail là immobile dans un fauteuil, entouré de tapis et de fourrures, condamné à ne plus respirer L'air du dehors, à ne plus faire un pas sans appui. Il s'en consolait en racontant ses souvenirs de vieux soldat. J'étais très petite alors et impressionnée par la monotonie de cette voix tranquille, de ces récits toujours les mêmes, et aussi par la tristesse environnante. Des poutres au plafond, car c'était un ancien logis, des corridors voûtés où résonnait le bruit d'escaliers descendus, remontés marche à marche, lentement et continuellement ; et derrière les fenêtres hautes à vitres verdies, de larges cours pavées, sonores, deux fois trop larges, puisque l'herbe y poussait partout, excepté dans le passage qui allait d'une porte à l'autre... Pendant que le front à la vitre, essayant de me distraire, je regar- 3. 30 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. (lais passer quelque vieux chargé de pains et de gamelles, et que j'épelais là-bas, au-dessus d'un portail ouvert sur d'autres cours silencieuses, « coun du Nom) », dans la chambre, derrière moi, j'entendais vaguement un long récit de bataille. De la neige, beaucoup de neige, des grenadiers gelés, des chevaux morts, des traîneaux, des radeaux, une rivière glacée, un pont qui s'écroule... C'est tout ce que ma mémoire d'enfant a retenu de la retraite de Russie, et cela, pour moi, ne s'est jamais séparé de la cour du Nord, si frmde à traverser au vent d'hiver, et si triste, fermée par le ciel unir et bas des dimanches parisiens. Que de longues heures j'ai passées sur ma petite chaise basse à écouter ainsi les histoires du vieil oncle. Comme dans leurs petits cerveaux pleins de miroirs les enfants se font des images de tout, cette époque glorieuse m'apparaissait parfois ainsi qu'un grand champ de bataille où tous les rois du momie traînaient leur manteau de cour. D'ailleurs la gloire du premier Empire défilait tout entière autour de la chambre dans de modestes cadres, depuis les cérémonies du sacre, les carrosses dorés, les panaches, les chamarrures, jusqu'aux Adieux de Fontainebleau. Le Passage du mont Saint-Bernard avec des manteaux flottants et des chevaux à l'escalade; des apothéoses dominant les champs de bataille, et les héros morts, enlacés fraternelle- L'ENFANCE b'UNE PARISIENNE. Si ment, surveillant do loin, dans un nuftge de poudre et de fumée, la mêlée sanglante qui continue. Les maréchaux étaient là aussi, tous les maréchaux 1 Que de plumets, de broderies, d'attitudes et de titres ! Ils avaient tous au moins deux noms : « Berthier, prince de Wagram, » « Ney, duc d'El- chingen. » La tète relovée et fière, la bouche au commandement, ils entouraient lo fauteuil de leur vieux soldat ; et toute cette grandeur un peu poussiéreuse étouffait dans la chambre remplie de vieilleries, au milieu de cette petite aisance faite de pensions, de croix et si régulièrement modeste. Des vases sous des globes, de beaux raisins en perles noires transparents et fragiles, des fleurs peintes, des tapisseries au petit point, usées et passées, qui vous faisaient rêver de petites vieilles à mitaines utilisant la vie et la chaleur de leurs mains tremblantes jusqu'à leurs derniers jours, comptés aux fils du canevas. Le moindre objel était là comme un souvenir de pays lointains et d'époques anciennes. Des chapelets bénits à Rome par un pape souffleté, des reliquaires venus d'Espagne. Encore une campagne que j'avais entendu raconter longuement. Les trahisons, les guets-apens, les femmes, les enfants, les prêtres, tous les lnoffenstfs acharnés contre le vainqueur, et au milieu du récit quelques mots espagnols brusques comme des décharges de pistolet ou des « qui-vive ? » féroces. \ 32 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Quelquefois, immobile, lasse d'écouler, quand j'avais assez de la cour du Nord, des batailles, des maréchaux, je m'amusais à regarder, devant une porte condamnée, un grand devant de feu en papier peint, bien vieux, un peu passé. L'image en était naïve autant que la couleur : contre un petit mur couvert de vigne et de soleil, un pauvre vieux est assis, infirme, mendiant. La route passe devant lui, et, au tournant, sous un gros orme dont l'alignement du papier a coupé quelques branches, arrive un grand garçon qui porte un petit paquet au bout d'un bâton. Il a l'air de s'arrêter, de chercher dans une de ses poches, et, en même temps, il regarde le vieux pauvre avec étonnement. J'avais souvent demandé l'explication de cette image. C'esl le retour du soldat. Il revient, il a fait son temps. Mais sa chaumière est vendue, sa mère morte, et dans le beau soleil du pays natal il retrouve son vieux père sans ressource, aveugle et qui mendie sur les chemins. Combien je me suis attendrie sur cette naïve histoire, et comme, en y pensant, c'était bien la moralité de ces longs récits qui me donnaient si grande envie de dormir! Oui, c'est bien cela, la gloire, regardée de près ! Quand nous allions voir le vieil oncle, les dimanches, en traversant ces beaux ponts à noms de victoires où des chevaux se cabrent comme à la bataille, la grande esplanade, veillée par les canons L'ENFANCE D'UNE PARISIENNE. 53 de l'entrée, en voyant lo dôme d'or et ce Louis le Grand équestre de la porte principale, la Gloire me semblait quelque chose d'éblouissant, de magni- fique, de gigantesque. Dans l'immobilité de la vieille chambre, ce n'était plus qu'une légende que les vieilles gens ont tout au fond de leur mémoire, une suite de récits monotones, mélancoliques et attristants comme le Retour dti soldai. 34 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. CE QU'ON VOIT A TRAVERS UN VOILE DE MOUSSELINE BLANCHE C'est une après-midi de dimanche, à l'heure de vêpres et de la procession, que j'ai compris, pour la première fois, la solennité des fêtes religieuses, le charme des orgues invisibles et des cierges adoucis de jour. Ne me dites pas que l'église était petite, li' lapis du chœur usé, le velours des prie- Dieu froissé par les méditations un peu longues, les fleurs innombrables des chapelles en papier mince de toutes couleurs, je n'en croirai jamais rien. Le voile blanc étendu sur mes yeux a tout transformé pour moi ce jour-là. J'ai vu la prière. Les mystères m'ont paru compréhensibles, et les emblèmes vivants. Les épis de blé, les grappes de vigne brodées sur la nappe d'autel, l'agneau au milieu, avec sa toison traversée d'une croix, me frappaient comme la parole même de l'Évangile. De chaque côté du chœur des toilettes blanches s'affaissaient en longues files régulières. Comme les cierges qui L'ENFANCE D'UNE PARISIENNE. ÎB à travers mon voile D'étaient plus que des points brillants dépourvus de rayons, tous les yeux ouverts autour de moi avaient quelque chose de fixe et de doux, une pensée pareille dans mille regards dispersés. Juliette, qui parliez toujours en classe, Marthe, si rieuse à l'heure des leçons, Amélie, traîtresse, moqueuse et méchante, d'où vient qu'à ce moment- là vous étiez toutes aussi douces, aussi calmes et appliquées. Jeunes fdles depuis, femmes maintenant et mères, peut-être dans vos plus beaux jours de vertu, de résignation, de patience à toutes les larmes, n'avez-vous jamais retrouvé la minute fervente qui passait alors au-dessus de nos tètes inclinées, comme une étoile unique montant à l'horizon de nos vies, visible à nous seules. La mousseline avait des reflets de lampes célestes, un floconnement d'encens. Les chapelets roulés autour des bras, les croix miroitant sur les guimpes étaient bien des bijoux d'église, agrémentés d'argent, de nacre et de perles, bénits, confondus avec le vague des parures. On avait caché nos cheveux sous des petits bonnets à ruches monastiques, réguliers, et je me souviens avoir pleure un peu parce que ma mère voulait me friser ce matin-là, et que c'était contraire à l'uniforme, les petits bandeaux plats bien lissés, la ligne pure qui ouvre le front comme pour mettre à découvert 36 IMPRESSIONS 1)K NATURE ET D'ART; l'indifférence mondaine et la pensée toute sainte. Oh ! le doux assourdissement de la cérémonie entière, le velours où l'on marchait, les voiles frôlant à peine, le geste lent des mains gantées, la voix mate d'un enfant qui récitait des psaumes au milieu de l'église trop pleine, — un oiseau qui voudrai! chanter dans un coffret de satin ouaté de cygne et couvert de dentelles. On n'entendait rien dans les rangs, excepté sur l'estrade, tout en haut de la nef où cette petite voix étoulîée, arrivée à l'air léger de la voûte peinte en bleu ciel, retrouvait sa résonnance de cristal pur. Le chœur s'éclaircit, défilé rang par rang pour la procession. Les cierges tremblent un peu dans les mains petites, tendues en dehors des voiles. Voici la haute bannière de soie raide bien loin dc- vant nous. Celui qui la porte est invisible, perdu dans la foule, et elle a l'air de planer toute seule, élevée et soutenue par les accords de l'orgue, ces nappes d'atmosphère vibrante qui s'étendent en s'affaiblissant. Devant le portail entr'ouvert, un rayon de jour s'échappe sur les dorures, les salins Bottants, léger, bleuâtre, surnaturel, dans la gloire dorée, éclatante des autels. Au bout, la procession, tout en noir avec nous tout en blanc, des vieilles femmes dont les voix hésitent, suivent les répons en chevrotant... Comme la chapelle m'a paru grande ce jour-là, vue lentement tout autour, L'ENFANCE D'UNE PARISIENNE. 37 à petits pas, et comme tout m'y a semblé vrai, du vrai des images, des conventions, vu comme il faut voir les rêves, les religions et Dieu à travers un voile transparent, une apparence de réalité où se fond la trop vive lumière! Au mouvement des plis de tulle, les tableaux s'animaient, les statues souriaient, le reflet compliqué des vitraux n'était plus que la clarté mystique tombant de ces ailes d'anges dont il est parlé dans les livres saints, irisées comme des plumes d'oiseau. Il faut avoir un nuage blanc sur les yeux pour regarder tout cela, et jamais je n'oublierai l'intimité charmante des pensées que l'on croit invisibles confondues sous l'abri du voile abaissé, avec les impressions pieuses du dehors. Cela m'a duré tout le jour; et la rue en rentrant, les passants, le ciel gris en ont été transformés, pendant qu'à notre porte je descendais de voiture avec précaution, tout émue de ce costume entièrement blanc, osant à peine mellre les pieds à terre et marchant comme dans une nuée, éblouie par les impressions flottantes, indécises, d'une après-midi entière do vêpres et de processions... 38 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'AUX. LES LIVRES Longtemps les livres n'ont existé pour moi comme pour tous les enfants que par leurs images, dont le dessin, la couleur remplacent le relief, en imitent la vie. Quand l'image me plaisait, vivement je tournais la page, cherchant de l'autre côté L'intérieur des maisons dont je voyais la façade, la fin de l'allée qui s'enfonçait sous les arbres, et le profil des visages sacrifié à la perspective. Je compris bientôt que tout cela n'étaitqu'une apparence dont il fallait se contenter. Ce fut une déception, mais les livres en reçurent pour moi cet attrait magique, mystérieux, de receleurs d'inconnu, qu'ils ont toujours gardé depuis. Il y en avait tant à la maison sans compter les hautes bibliothèques combles, débordant, présentant à la vitre les reliures et les titres divers! on en trouvait partout, sur les meubles, les tables, prêts à feuilleter au caprice de la pensée ou du loisir. Le logis en semblait plus rempli, plus vivant, car le livre entr'ouverl éparpille sa chimère L'ENFANCE D'UNE PARISIENNE. 39 autour de lui. Ainsi il y a des noms que j'ai connus bien avant de savoir lire, — Lamartine, Sand, Victor Hugo. A mes yeux, ces noms no représentaient pas des êtres, mais des mondes inconnus, de même que le titre d'un livre m'a longtemps donné l'impression de ces lignes idéales qui enferment des montagnes, des rivières, des océans sur les cartes géographiques. Du moment où je sus lire, aucun jouet ne me parut plus aussi intéressant qu'un livre. C'était un bonheur de l'ouvrir, de tenter la surprise des pages, et cela sans la moindre inquiétude du sujet. Tout m'amusait également. C'est superflu de donner d'abord des contes de fées aux enfants. Les premiers livres que j'ai tenus à deux mains dans ma ferveur d'application, Y Histoire sainte, les Contes de Perrault ou de Schmidt, sont tous pareillement encadrés d'or, peuplés d'êtres fantastiques, d'aventures merveilleuses , tellement j'étais éblouie par le miracle do, savoir lire. L'hésitation même augmentait cette apparence surnaturelle en laissant entre les phrases des intervalles de rêves. De ces lectures balbutiées il est des mots qu'on n'oublie pas, ceux qui vous ont fait chercher longtemps ou que l'on n'a pas bien compris. On dirait que le mystère où ils étaient enveloppés les emprisonne toul au fond de la mémoire, comme un cocon impénétrable et fragile brisé seulement à son heure 40 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. par l'aile vivante et ouverte de l'idée enfin «veillée. Les livres de vers me semblaient pleins de jour et d'air, avec leurs lignes courtes, entourées d'espaces blancs comme de l'atmosphère musicale formée par le rythme. Je sentais là beaucoup de place pour la pensée, toute la largeur des marges ménagée aux lenteurs d'une intelligence d'enfant. Positivement, cela m'aidait à comprendre. Au contraire la prose compacte, serrée, m'a toujours semblé difficile à lire assidûment du premier coup. Les phrases, les pages entières parcourues ont, — je trouve, — tout d'abord une physionomie plus tentante, plus intéressante que le sens même. C'est l'expression d'un visage dont les traits sont encore entourés d'ombre, le sourire delà pensée, sa tristesse, ses complications, son dénouement. Du bout des yeux, à la pointe des cils, on saisit l'insaisissable, cette première impression trop line, trop fugitive pour résister à la lecture suivie où elle s'écrase sous la lourdeur des mots... Aussi l'hiver, près des vitres ruisselantes, sous le cercle étroit de la lampe, l'été sur un banc de jardin, entourée d'un bourdonnement d'insectes, des bruits légers de la nature au repos, j'ai recommencé bien des fois mes livres d'enfant. Le bonheur m'en a duré longtemps, augmenté peu à peu par des détails inaperçus, des surprises, un charme de L'ENFANCE D'UNE PARISIENNE. 4t compréhension lentement complétée. S'ils avaient ou non un intérêt, une valeur, je n'en savais rien. Aux affamés dans leur précipitation tout semble bon, car le goût est une faculté de loisir. Seulement je me souviens d'une grande émotion à chaque livre ouvert, de celte oppression singulière qui s'allège des pages feuilletées, comme si l'on avait en soi-même une partie des idées, des sentiments exprimés là et qu'on se sente heureux tout à coup de les voir fixés, traduits, plus clairs do tout le talent de l'auteur et de la netteté des caractères d'impression... '.. 42 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. LA CAMPAGNE Nous partions au printemps, lorsque, sous les bois encore grêles, les violettes poussent, toutes pâles du soleil de mars. L'ombre antique des charmilles espacées de bancs moussus, la fraîcheur murmurante des sources, la houle des grandes plaines, j'ai connu tout cela entre les murs rongés d'herbe et les haies vives d'une grande et vieille propriété où nous passions huit mois chaque année. La maison d'enfance où l'on a grandi n'est pas faite de pierres, mais de souvenirs. Dès l'entrée, en arrivant, c'était un grand bonheur de revoir les gazons semés de fleurs jaunes, la volière sous les platanes, le grand catalpa encore frileux dans son écorce d'hiver. A la grille de la basse-cour, les terre-neuve jappaient bien fort au roulement des roues sur le sable, les chiens familiers accouraient à notre rencontre, humbles et caressants. En une minute nos impressions de l'an passe étaient ressaisies aux mêmes places : le coucou continuait à la cuisine, spacieuse comme une L'ENFANCE D'UNE PARISIENNE. 13 salle do ferme, son tic tac régulier; près des balances de. l'office, dans le parfum de farine de la huche, le chat ronronnait, les yeux clos, et, sur les dalles du vestibule, nos pelles, nos brouettes, nos râteaux gardaient encore des grains de sable du dernier été. Oh ! notre première nuit de campagne sous l'abri de uns rideaux blancs, dans la chambre tapissée do bluets un peu passés à certains angles; la fraîcheur du logis longtemps inhabité derrière ses volets clos, le parfum des draps lessivés dans l'étang ; cela se confond pour moi avec le silence de la nature endormie, le murmure des hautes cimes des peupliers abaissés l'un vers l'autre au-dessus des pièces d'eau, les plaintes, les hurlements prolongés d'un chien de chasse qu'on enfermait le soir tout au fond du parc, sous un chenil de chaume. Avec une précision de souvenir, une sûreté d'habitude, nous allions dès le lendemain reconnaître la maison coin par coin ; je savais où trouver un nid de moineaux installé dans l'abri étroit des per- siennes, chaud de paille et de plume, juste assez, ouvert pour qu'une main d'enfant pût y saisir deux petits œufs bleuâtres, transparents et fragiles. Je connaissais la place des moindres Heurs, si bien que dans l'espace très étendu j'aurais pu aller toute seule, les yeux bandés, longeanl les allées, tournant les massifs et suivant le bord de l'eau, guidée 44 IMPRESSIONS DE NAITRE ET D'ART. par le parfum des lilas. des tilleuls ou des menthes sauvages, fleuris partout à leur place accoutumée. Mais le grand charme pour moi de la maison spacieuse, c'était son isolement entre les grandes plaines de blé et de luzerne, l'atmosphère de vraie campagne que l'on y respirait, puis des rappels de vie champêtre, des traditions provinciales conservées à dix lieues de Paris au cercle étroit de la famille ; unrouet immobile dans l'ombre du corridor, qu'une souris curieuse faisait tourner tout à coup par un saut effrayé ; la laiterie, avec de petits fromages blancs, s'égouttant sur la pierre froide, cl les lessives minutieuses, le bruit des battoirs activés, les draps étendus là-bas entre les vieux pommiers, et que l'on pliait en plein air avec un fracas de toile pour chasser les insectes, attirés par leur blancheur. Je me souviens de l'intimité charmante que j'avais dans ce temps-là avec le sable et l'herbe, de journées passées à regarder ce petit monde que nous écrasions en marchant, les fourmis transportant des proies plus grosses qu'elles! un cadavre de papillon aux ailes pâles et dépoudrées, des plumes tombées, des fragments de nid, d'œufs brisés, puis en creusant un peu une graine de platane en train de planter un petit arbre au milieu de l'allée et mille racines toutes blanches entre-croisées comme des fils. Un jour, je trouvai ainsi une L'ENFANCE D'UNE PARISIENNE. « pierre bleue, d'un bleu doux turquoise arrondie et taillée. Je me la figurai très précieuse, détachée de quelque bijou perdu, et, comme la demeure était ancienne, le parc dessiné depuis un siècle, je pensais à cette petite pierre errant parmi le sable pendant de longues, longues années, sans que rien eût pu la ternir; à ses mélancolies dans la terre humide, les amas de feuilles sèches, les bordures de buis, où le râteau qui traînait par les allées tous les dimanches matin avait dû la saisir et la rejeter bien des fois. C'est là seulement que j'ai connu la pluie, le vent et le soleil, si fugitifs dans Paris ; l'ondée où les arbres enchevêtraient leurs branches, bondissant sur la pierre des perrons et les cailloux luisants, avec un jaillissement, une poussière humide, où la nuée éclaircie sur ses bords, le sol tout fumant du soleil éteint se joignaient une minute dans un voile de brouillard et d'eau ; le grand vent d'automne soufflant de l'horizon, menant les nuages, les feuilles, les ccorces, les branches sèches, faisant grincer la girouette dont le petit chasseur à l'affût changeait de direction à tout coup, comme s'il poursuivait dans ses brusques mouvements le tyran qui l'agitait sans cesse. Quant au soleil, comme les paysans, j'aurais pu dire l'heure qu'il était, non à sa hauteur dans le ciel, mais à la dispersion de sa lumière. Le malin. 46 IMPRESSIONS DE NATURE ET T) ART. quand nous descendions, un large pan d'ombre s'étalait devant la maison; puis peu à peu cette ombre où le toit italien découpait ses balustres, se rapprocliait des perrons, des caisses d'orangers alignées devant eux, disparaissait au bord des marches ; alors les rayons entre-croisés couvraient le jardin entièrement, effeuillés par les charmilles, réunis au-dessus de l'étang comme un bouquet lumineux, dont les parcelles tombées brûlaient sons les saules dans des profondeurs vertes. A mesure que la journée s'avance, je'voisles grandes rayures de la grille d'entrée étendues sur les massifs de géraniums, de plus en plus allongées et flottantes ; et vers le soir, pendant que le jardinier arrose les parterres, qu'on sent un parfum de (erre mouillée, de fleurs fraîches, l'ombre, des gazons où elle traîne, s'enlève vers les cimes d'arbres, les toits du pigeonnier, l'oiseau du faîte, qui garde sur ses plumes de mêlai la dernière lueur du couchant. L'ENFANCE D'UNE PARISIENNE. LES GRENIERS Tout ce coin de la basse-cour était plein de greniers. Quand j'élais enfant, je n'avais pas de plus grand plaisir que de monter le petit escalier de bois tremblant sous les pieds où traînaient toujours des brins de paille, et de visiter l'une après l'autre ces grandes pièces blancliies à la ebaux, traversées de poutres, grises de poussière et de toiles d'araignée. Aussitôt que les clefs grinçaient dans les serrures, ou entendait un petit trot de souris et l'on entrait a temps pour voir deux veux fixes comme des perles noires, un petit regard aigu, curieux et peureux disparaître dans une tissure du plancher ou de la muraille. Le grenier au foin était une immense rotonde, large comme un cirque, pleine jusqu'au faîte de gerbes amoncelées ; en dérangeant un peu la paille, on en faisait tout ce qu'on voulait : une chambre, une prison, un escalier; l'escalier, c'était charmant; les gerbes glissaient, les marches tombaient les unes sur les autres, et l'on toussait, on se secouait à cause de 48 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. la poussière, une poussière d'or qui sentait bon les fleurs sèches. Par la lucarne ouverte dans le toit, on voyait de là une longue route bordée de peu- "pliers qui se rapetissaient en s'éloignant, des champs d'avoine et tout un coin de ciel. Dans l'étroit encadrement des vitres, vu de si haut, l'horizon m'étonnait comme un pays inconnu. A côté, c'était le fruitier. Quel bon parfum d'automne ! Sur les planches à claire-voie, les poires, les pommes achevaient de mûrir; les raisins, un peu flétris, pendaient au plafond ; par terre, sur des claies, séchaient les fruits cuits au four. Il y avait là un demi-jour soigneux, un soleil mesuré entre les grands volets comme par l'ombre de l'arbre absent, dont quelque fragment, bouquet de feuilles, brin d'écorce ou de mousse, laissait à Chaque fruit cueilli la marque du verger. Ensuite on entrait dans une petite pièce où étaient rangés des monceaux de graines, des mannes, de la farine fraîchement moulue ; le parfum en était chaud comme une après- midi de moisson, le blé avait déjà une saveur de pain, de pâte que l'on sort de four. Mais de tous les greniers celui que je préférais encore, c'était le grenier aux hirondelles. On l'ouvrait au printemps, et ses poutres inondées de soleil, l'abri du toit, l'embrasure des fenêtres al liraient de loin les voyageuses ; les nids de pierres et de cailloux s'établissaient longuement, tranquille- L'ENFANCE D'UNË PARISIENNE. 49 ment. Que de bonnes heures j'ai passées à guetter les allées et venues des petites ailes noires toujours actives, toujours pressées, à qui le mouvement serl d'équilibre et qui conservent, penchées sur le nid, vers les petits becs avides, le frétillement de leur vol. De la fenêtre où j'irais assise je voyais en même temps ta familiarité de la ferme : la mare que connaissent toutes les ailes; l'étable vide, éclairée d'une petite lucarne où la vigne montant au mur découpait ses feuilles légères et ses grappes lourdes ; la laiterie que je devinais, de loin aux terrines rouges appuyées à la vitre et à son ruisseau blanc d'écume où les poules venaient boire; puis un troupeau qui rentrait, les hautes charrettes arrêtées au portail, la grange ouverte, où les fléaux battaient en mesure. Au milieu de cette intimité, les hirondelles mettaient l'imprévu de leur indépendance comme un campement de bohémiens à travers la vie régulière d'un village. Quand il devait pleuvoir, elles se réunissaient au bord de la gouttière en faisant entendre un gazouillement monotone et mélancolique autant que les nuages gris qui passaient alors un à un, jetant leur ombre sur les noyers et les mûriers, alignés devant l'auge. A la fin du jour, elles suivaient le soleil ; des ruisseaux où elles buvaient parmi les pigeons, elles montaient peu à peu avec le der- 80 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. nier rayon aux rebords des croisées, aux saillies des toits, eu saluant la lumière qui s'en allait mourant de gazouillements précipités, d'un redoublement d'enthousiasme et de vie. Mais c'est aux premiers froids surtout qu'elles étaient merveilleuses à observer ; elles s'appelaient, tournoyaient, attiraient les retardataires aux cercles de leur vol, dans lesquels elles les prenaient en passant, puis c'étaient de longs conciliabules. Et le vent qui soufflait plus fort, les rivières, où montaient déjà des brouillards, leur indiquaient les courants de leur roule. Au-dessus des étables abritées de gros murs et de paille chaude, des crèches dont on fermait soigneusement les claires-voies, chaque soir, ces émigranles, arrêtées le temps du soleil et de la chaleur dans l'angle d'une fenêtre ouverte, agitaient leurs apprêts de départ et de vie errante avec des cris joyeux et de grands vols tout au fond du ciel bleu. En y réfléchissant, c'est à propos des hirondelles que j'ai pour la première fois entendu parler de voyage. L'ENFANCE D'UNE PARISIENNE. 51 L'ARBRE DE JUDÉE Au bord do la plaine, dans tin massif d'arbustes hâtifs, ébéniers, genêts et lilas, l'arbre de Judée étalait ses hautes branches tapissées de (leurs roses qui s'ouvraient et palpitaient comme des ailes. Il y en avait tant, elles se pressaient si bien l'une contre l'autre, que l'écorce encore noire des pluies d'hiver, les bourgeons qui pointaienl à peine en restaient longtemps invisibles. Puis un malin, celte floraison précoce se mêlait aux trèfles du pré, et parmi les feuilles épanouies en parasol cl marquant l'origine asiatique, de longues épines s'entrecroisaient en faisceaux de petits poignards. Elles avaient une légende que l'on m'avait contée; la couronne du Christ était faite d'épines semblables à celles-ci. Cela m'avait frappée, et comme j'épclais alors l'histoire de Judée, le grand arbre éveillai! en moi des souvenirs d'étude, tels qu'ils peuvent nous venir en face du ciel bleu, imprégnés do nature. Les troupeaux paissant au bord de la clôture, les moissons étendues, le soleil blanc sur les murs du 52 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'A II T. parc et les cailloux du chemin m'aidaient à comprendre les scènes paisibles de mon livre. Du coin d'ombre où j'étais assise, j'ai vu passer devant moi les héroïnes familières de la Bible, Rébccca, Lia et Uachel ; Buth chargée de gerbes ; la Vierge allant voir Elisabeth et Jacob gardant les troupeaux de Laban; Joseph en route avec ses frères. Les champs déserts à cette- heure chaude du jour, l'horizon assez étendu me faisaient rêver de la mélancolie des peuples nomades, de ces voyages, 'de ces migrations perpétuelles dont il est question dans la Bible, où des familles entières longent les chemins vers un pays inconnu sur l'ordre d'un Dieu errant dont la parole s'aide de paraboles champêtres rencontrées au détour d'un chemin, au bord d'un fleuve, à l'ombre d'un figuier sauvage ou près des ceps de vigne alignés. Chose singulière, jamais je n'ai vu passer là les femmes triomphantes : jamais Dalila, ni Judith, ni la reine de Saba. D'abord les détails simples m'avaient surtout saisie et le paysage familier était fait pour eux. Au delà du pré, des toits de chaume, des seuils de trois marches, un puits où les moissonneurs venaient boire, du linge étendu, des hangars pleins de charrues. Les figures à l'étroit dans mon livre se développaient en pleine nature, dans leurs attitudes tranquillement imposantes, et les détails mêmes de l'Ecriture, les lis des champs qui ne filent pas, le L'ENFANCE I)'l!NE PARISIENNE. SS passereau nu bord du loit, la colombe de l'arche, tous ces petits symboles qui posent en signets dans les pages des plumes d'oiseaux attardés et des feuilles d'arbres exotiques, m'apparaissaient familiers et vivants. S4 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. LA MAISON D'ÉTÉ Cette maison-là n'avait jamais vu l'hiver. Quand l'automne venait, quand le vent jetait par terre avec un grand bruit les branches mortes et les écorces des platanes, toutes les persiennes se fermaient, puis les croisées, les portes, et l'on tenait prisonniers dans les chambres les derniers rayons tièdes du soleil d'octobre. Tool l'hiver la maison restait fermée, muette, comme endormie ; le dehors n'existait plus pour elle. La grande pièce d'eau se gelait ; les feuilles mortes la frôlaient de leurs tourbillons ; les allées s'é- claircissaient, une lumière pâle emplissait les charmilles dont les bancs verdis et les vieux troncs moussus frissonnaient sous la bise; la pluie creusait des ravines dans le sable; les chèvrefeuilles, les jasmins, les rosiers grimpants s'effeuillaient, laissant voir le vieux mur, et le parc, le grand parc ombreux et touffu, paraissait alors tout petit; car on le voyait tout entier d'un coup d'œil, les L'ENFANCE D'UNE PARISIENNE. S8 hauts peupliers et les massifs de lilas n'étant plus qu'un mince réseau de branches grises. La maison, elle, ne voyait pas tous ces désastres ; elle gardait l'été sous ses persiennes étroitement closes ; les couleurs gaies des meubles et des rideaux fleuris parlaient de soleil; dans toutes les armoires, les chapeaux de paille attendaient le printemps prochain en causant avec les petites robes claires des printemps derniers ; au fond des tiroirs, il restait des roses sèches, des racines d'iris, des brins de lavande, des fleurs de tilleul. En bas, dans la serre, le hamac immobile songeait aux chaudes après-midi ; les petites oranges vertes jaunissaient tout doucement sous les feuilles dos orangers, et les plantes frileuses attendaient patiemment qu'on leur rendît la liberté. Puis un matin, dans les grandes cheminées qui n'avaient jamais vu le feu, il tombait de la paille, du duvet, et des bruits d'ailes et des chants d'oiseaux; les moineaux bâtissaient leurs nids. Alors les orangers se rangeaient tout droits devant le perron ; onentendail les râteaux traîner par les allées les branches mortes et les cailloux; les charmilles se festonnaient do pourpre, les persiennes se rouvraient toutes grandes et les vitres élincelaient. Il fallait voir le soleil entrer dans la maison paisible et danser dans les glaces ; il se nuançait de S6 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. rose aux claires tentures des chambres et réveillait les petites mouches de l'an passé endormies dans les coins. ll( ; las! cette demeure si soigneusement close l'hiver s'est ouverte un jour do décembre froid et pluvieux. Ceux qui enfermaient là leur bonheur, pour retrouver au printemps sa tiède atmosphère et son parfum champêtre, sont partis bien loin ; d'autres hôtes sont venus et la destinée de la maison a changé tout à coup; on l'habite toute l'année maintenant ; les orangers qui fleurissaient en rond sous ses fenêtres sont morts de froid ; un grand mur blanc tout neuf la sépare de son parc qui lui donnait tant d'ombre et des grandes pièces d'eau où l'on voyait frémir les sources vives. La pauvre petite maison! elle a eu des étonne- ments de créole à la première tombée de neige ; elle frissonne tout entière quand le grand vent jette la grêle et la pluie contre les vitres; le jour gris de l'hiver attriste les chambres roses et le froid humide met de longues traces de pleurs à travers les bouquets qui fleurissent les murs. La maison fragile, faite pour s'ouvrir au soleil seulement, est devenue bien vite une vieille maison triste. Et par les longues soirées, quand on voit ternes dans le brouillard des lumières à ses fenêtres, on dirait qu'elle regarde la campagne déserte et les nuages noirs avec des yeux pleins de larmes. NOTES & IMPRESSIONS MUSIQUE A mon père et à ma mèro. Le piano est bien éclairé, la page éclatante, le luslre étincelle, et les ors du plafond, les prismes des girandoles se renvoient les lumières. C'eâJ Rossini qu'il faut jouer : les notes en roulades monteront au bord des glaces, travaillées comme leurs cadres à mille facettes, comme les pendeloques des lustres; je ne sais quoi de factice : c'est bien le théâtre; la Patti vêtue de rose cl 1 etourdisse- ment de la joie ou de la douleur en mille notes sonores, éblouies, jetées comme les étoiles d'un bouquet d'artifice dont rien ne reste, pas même un peu de cendre. Une grande ombre en travers couvre la page ouverte sur le piano, une page de Meyerbeer. La fenêtre ouverte laisse entrer le souffle de la nuit Qui, passant sur les bougies, les lampes, les '•laisse, les éteint presque, y creuse des vides où passe l'effroi nocturne. La lumière parait soleil- 00 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. nclle, entourée, avivée d'ombre, et dans le fond de la pièce agrandie, noire aux angles, on croit voir monter à la fin les flammes du Prophète. Tout s'éteint. La clarté maintenant vient du dehors, fantastique, bleuâtre, tombant des étoiles, avec un grand rayon de lune glissant sur le piano ouvert. On entend frémir les arbres. Les glaces ressemblent à des lacs mystérieux gardant des lueurs endormies au profond de leur gouffre. C'est par là que viendront les sylphes de Robin llood et le cygne de Lohcngrin. Mais, pour jouer du Gluck, il faut attendre le jour, les malins doux, les midis aveuglants. Il y a de l'allégresse, de la sérénité presque à toutes ces pages; les péplum blancs des chœurs à'Orphèe, [phigénie couronnée de roses pour mourir, traversent les vallées antiques, la Grèce aride, ensoleillée sous un ciel d'azur implacable. NOTES ET IMPRESSIONS. (il Je voudrais écouter les sons, voir les clartés, Au hasard du grand air qui flotte, Iuit'et vibre, Sans les croire, un seul jour, dans l'espace arrêtés ; Que toute leur magie immortelle fût libre ! Que la chaleur nous vînt d'astres inaperçus; Je voudrais ignorer les oiseaux et les roses. Car les couchants éteints laissent les yeux déçus ; L'clïet succombe à la fragilité des causes. 0 court printemps, formé de tous les infinis, L'encens que tu répands a des coupes trop frêles ; Ton chant triomphal tient aux pailles de tes nids ; Tes rayons ont l'éclair vif et fuyant des ailes. Et je sais d'où nous vient ce regret solennel De jours furtifs, d'étés finis, de fleurs fanées, La lumière, le son, le parfum éternel A ce qui meurt ayant livré leurs destinées ! ii 62 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. «B& J'aurais voulu être peintre tantôt : les plaines fauchées, remplies de petites fleurs et de ces herbes courtes qui pointent entre les tiges de paille, l'horizon rose de soleil, blanc de brume. Au fond, des groupes d'arbres el des maisons étagées, massées, vagues et qui semblaient l'entrée d'une ville lointaine. Dans la plaine, un vieux noyer dont l'ombre tourmentée restait immobile; j'aurais mis là une sainte Famille, tellement tout était calme, grand et pur dans ce paysage : le soleil lui-même, un soleil au déclin rougeoyant, sans rayons, posé là dans la fourche des branches, comme sur un tableau naïf. Cela me faisait L'effet d'un Orient à part, don'', vague, voilé de mystère, tel que nous pouvons le rêver dans le Xord, à travers une page de la Bible. ^ Les nuits d'insomnie, il semble qu'on ait sur les yeux, en guise du voile épais de l'ombre, une gaze claire à grands trous par lesquels les visions, les souvenirs, les inquiétudes, tout ce qui subsiste de la \ ie dans le rêve entre avec des clartés gênantes. NOTES ET IMPRESSIONS. 63 FIN DE BAL Ces! fait du bal; parmi la pourpre du rideau, Un rayon blanc so glisse on claire transparence, Rafraîchissant à voir ainsi qu'un filet d'eau Dans l'éblouissement du lustre et do la danse. Tout pâlit. La lueur des flambeaux allumés, Comme en des lacs unis dont la froideur s'irise Vers les miroirs profonds tombe et se vaporise, Sur des gouffres d'azur aussitôt refermés. Les toilettes de bal légères, lumineuses, Dans ce regard du jour, aérien, charmeur, Tiennent un reflet vague et des teintes peureuses Do nacre qui s'éteint et de perle qui meurt; La musique paraît plus flottante et lointaine. Quelle main désunit la chaîne des chansons, Mit tant d'espace au bord do l'aurore incertaine Et donna tant de vie à ses premiers frissons? C'est un dispersement hâtif de toutes choses ; Par la fête do nuit le plaisir attardé Songe au départ enfin et frappe aux vitres closes, Honteux et détournant son visage fardé. Ci IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Ouvrez! du fond des eieux les dernières étoiles Vers les diamants fins tournent leurs yeux surpris, Et les femmes sous Vor défaillant des lambris, L'aube se découvrant, s'enveloppent de voiles. NOTES ET IMPRESSIONS. fi LE TREMBLE Je connais des rameaux dont le pâle feuillage Par un souffle du vent toujours tremble, agité ; En vain le temps est calme, en vain sans un nuage L'azur rayonne au fond du fleuve reflété. 11 tremble quand l'aurore au ciel bleu se réveille, 11 tremble quand midi sourit dans un rayon, Il tremble quand la nuit s'étend et que sommeille Parmi les épis d'or l'humble (leur du sillon. Et l'on croirait toujours voir les branches couvertes Do légers papillons un instant arrêtés, Pliant et dépliant leurs ailes entr'ouvertes Avant de s'envoler par la brise emportés. Et je connais des cœurs qu'une vague tristesso Agite frissonnants sous un souffle orageux, Même en ces jours bénis d'espoir et de jeunesse, Où l'horizon s'étend limpide et lumineux. Leur bouche connaît mieux le rire que la plainte, Leur front pur s'est penché pour prier seulement, Et s'ils s'en vont tremblants, ce n'est jamais de crainte, La vie est loin encor, — c'est de pressentiment. 6. ce IMPRESSIONS 1)E NATURE I.T D'ART. ee> Lorsque, dans une course à travers Paris, je dois l'aire une rencontre, si indifférente qu'elle soit, il semble que le hasard y prépare d'avance mon esprit et mes yeux. Ce sont des visages ressemblants qui se lèvent de la foule, subitement écartée, comme des esquisses avant l'image véritable; on dirait autant de gradations vivantes et comme des appels à mon attention surexcitée. Les fenêlres fermées ressemblent à des yeux d'aveugle. Les vitres luisent, le bleu du ciel s'y pose en surface et elles regardent sans voir ; elles se contentent du reflet, puisqu'il leur manque la vision. «es. Je ne sais pourquoi un jet d'eau fraîche arrosant des fleurs éclatantes me donne toujours une impression de luxe, comme si c'était cela la richesse, quelque chose qui brille, qui désaltère et se renouvelle à sa source même. NOTES ET IMPRESSIONS. A MON FILS Sous le grand frêne on éventail, Que le soleil dore et paillette, J'ai brodé du plus fin travail Tout le tour d'une collerette. Au poids dos ôcheveaux usés J'avais mesuré ma pensée, Sereine entre les fils brisés Et chaque fois recommencée. Aussi le feuillage menu, Les points nombreux de la fleur plaie Gardent mon rêve retenu Tout blanc parmi la toile mate. Que l'enfant qui joue au soleil, A la douceur de sa parure, De l'été chantant et vermeil Reconnaisse ta chaleur pure, Le charme d'un jour bien rempli, Des heures longues écoulées, Avec la hâte de l'oubli, Sur le sable uni des allées. % H8 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'A H T. Maintenant que j'ai terminé, Tout autour de moi s'éparpille, Noué, cassé, disséminé, Le fil tombé de mon aiguille. Je voudrais que, faisant son nid, Un oiseau prévoyant ramasse Ces brins do mon travail fini, Aux siens les tresse et les enlace, Comme un lien souple et léger, Entre le duvet et la mousse, Juste assez fort pour protéger L'aile impatiente qui pousse. i NOTES ET IMPRESSIONS. LA CHAMBRE AUX JOUJOUX Pour baby. Voici la première gelée, Nous ferons du feu le matin, Pour fondre à la vitre étoiléo Ces ramages de blanc satin. Le soleil, dans sa brume rose, N'a plus ni chaleur ni clarté; 11 faut, à la chambre bien close, Ranger tous les joujoux d'été. Quelques gouttes do la fontaine Se glacent dans l'arrosoir vert, Car la fin do l'automc est pleine De ta menace de l'hiver. Il reste une fine poussière Sur la brouette do bois peint. Le ballon, dans sa rondeur fière Et grise, semble un astre éteint. IMPRESSIONS DE NATURE ET b'ART. Laissons les volants, blanches ailes, Sur les raquettes, nids vibrants; Ils attendront les hirondelles Et tous les oiseaux émigranls. Mets auprès la petite pelle, Par qui ton jardin fut tracé; Le râteau menu me rappelle Les beaux jours de l'été passé. Il frôlait doucement le sable, Qui fuyait en sillons légers, Imago du temps périssable, Fait d'instants courts et passagers. Sur la tente de toile bise, Le hamac lourd; entre leurs plis L'ondée a laissé sa surprise, L'air plus vif des sillons pâlis. La saison chaude tout entière Tient aux tissus décolorés, Splendeur, rayonnement, lumière Et courts orages éplorés. Plaçons sur les plus hautes planches Les flèches ; de ton arc doré Elles s'élançaient vers les branches Dans un vol court, désespéré, .NOTES ET IMPRESSIONS. 71 Dans un élan d'ailes captives, Et bruissaient aux bois touffus, En agitant leurs plumes vives Avec un sifflement confus. Nous plierons la gaze fragile, Où se prenaient les papillons. Il faut nouer la corde agile Du cerf-volant plein de rayons. Et tes nacelles, suspendues Aux murs comme au flanc des vaisseaux, Attendront que les eaux fendues Se séparent en clairs faisceaux. IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Des gens passent leur vie à fausser le poids de leurs sentiments ou de leurs épreuves, à exagérer 1rs petites choses, à amoindrir les grandes ; selon leur nature, ils n'emploient, pour tout indifféremment, que les grands compensateurs des métallur- gies ou les petites balances des peseurs d'or, chavirant tout le temps sous les charges qu'ils leur imposent. D'autres, privés de jugement, comme les machines pneumatiques sont privées d'air, laissent tomber dans leur esprit ou leur cœur, avec la même pesanteur et la même vitesse, di la ouate, des grains de plomb, des plumes de fer ou du mercure. '&> M mo X., une vertu bourgeoise parfumée de coquetterie, comme ces armoires de linge frais où sèchent des paquets d'iris. NOTES ET IMPRESSIONS. PENSÉE D'HIVER Le givre étincelle en étoiles blanches Sur la vitre où luit le matin changeant, Et brode de fleurs et de folles branches Un tissu moiré d'opale et d'argent. Et l'on peut rêver les fenêtres closes, Tant le jour paraît lumineux et clair, Tant ce léger voile a de teintes roses, Qu'Avril passe et chante aux plaines de l'air. Mais qu'un seul rayon, près de la gelée, Répande l'éclat d'un ardent flambeau, Aussitôt se fond la trame étoilôe, Rien n'en reste plus que des goutles d'eau, Qui coulent alors, froide et lente pluie, Sur la vitre terne, et l'on peut revoir, Dans le ciel d'hiver, la mélancolie Errer vaguement sous son crôpe noir. Ainsi plus d'une âme, entre elle et la vie, Étend comme un voile aux doux reflets blancs Le rêve et se met à songer, ravie, Que tout resplendit sous ces plis tremblants. 7 7', IMPRESSIONS DE NATURE ET D'AU T. Mais un jour, subite et vive étincelle, Passe un clair rayon de réalité, Et l'illusion se fond et ruisselle, Couvrant de pleurs froids le cœur attristé. Le filet, jeté dans la mer pour ramasser des chevrettes, ramenait à chaque coup des merveilles de nature. Sans compter les goémons en végétations enchevêtrées, c'étaient des anguilles d'un vert de métal, des bernard-l'ermite dans leurs coquilles, des crabes s'enfuyant par les mailles élargies, des méduses vert pâle et lilas comme une violette de l'arme étalée sur sa feuille. Et tant de richesses répandues là sur le sable et qu'il fallait rendre à la mer, ou laisser se perdre au grand soleil de la plage, donnaient le regret d'un but dans ce joli hasard de trouvailles et l'envie de renoncer à la pêche pour la pure contemplation de tout ce qu'elle ramassait d'inutile. .NOTES ET IMPRESSIONS. Jo voudrais revivre ma vie, Jour par jour, avec la raison D'une intelligence asservie, Que ne tente plus l'horizon-, Relire tout entier mon livre Sans me hâter et sans frômir, De la page où l'on se sent vivre A celle où l'on se voit mourir. Plus d'attente ni de surprises, Et les bonheurs sans lendemain, Feuilles roses au revers grises, Ne feraient pas trembler ma main. 76 [MPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Quand les jours s'allongent, en lévrier, sur le soir, dans le feu pâlissant envahi de cendres, il semble qu'on voie déjà les routes blanches de soleil et de poussière, le poudroiement doré de l'été. J'ai remarqué que tous les écrivains dépensent surtout beaucoup de talent et d'imagination pour se retenir sur la pente où ils sonl fatalement entraînés. C'est ainsi que les tempéraments violents s'arrêteront à une littérature tranquille, et que les timides tenteront toutes les audaces. Cette loi des contrastes existe aussi du livre au lecteur. C'est un défaut de sensibilité d'aimer les romans ou les drames où l'on pleure, l'aveu qu'en soi-même une source est tarie, qu'il faut alimenter de nouveau. NOTES ET IJI PRESSIONS. 77 —- Tout au fond des bouquets so cache une tristesse, Ce qui reste de terre aux rameaux assemblés ; C'est comme le regret d'une vie en détresse Les esprits attentifs en demeurent troublés. Sur les flacons remplis de subtiles essences, Les sachets do satin poudreux comme l'été, Les parfums respires malgré leurs réticences Gardent l'âme en sommeil des fleurs qu'ils ont été. L'étonnement de l'aube aux corolles ouvertes, La hâte des midis si.courts et si brûlants, Et l'effroi de la nuit sous les frondaisons vertes, Tout se devirte encore en ces souffles tremblants. Chagrins de fleurs, tourments des tiges immobiles, Encens frêle allumé par des soleils éteints, Vous survivez longtemps aux pulpes inutiles, Dont l'éclat colora de rapides destins. Mais je regrette, auprès du rêve qui subsiste, Juin, juillet, août comptés aux rayons du soleil, Les orangers autour de la cour un peu triste, La candeur des grands lis sur le jardin vermeil 7. 78 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Et les arômes doux des profondes allées, Où les tilleuls, chargés jusqu'à leur faîte obscur, Font monter dans l'élan des branches étalées Des calices de fleurs à des hauteurs d'azur. NOTES ET IMPRESSIONS. Le bleu du ciel s'est répandu Sur les yeux, les flots ot les choses; Le bleu du ciel est descendu, Mais il ne trouble pas les roses. La rêverie au bord des cieux A mis beaucoup d'ombre et de voiles, Mais son élan capricieux N'atteint pas encore aux étoiles. Clarté vive et pure beauté, Défiez l'azur ou la brume, Fleur en qui l'amour est resté, Doux astre où l'amour se rallume. 80 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. PENSÉE D'AUTOMNE Tout ce qui dort en nous trouve un jour son réveil, A l'heure d'espérance ou do mélancolie; Tout ce qui chante à l'ombre ou rayonne au soleil, Les oiseaux qu'on délaisse et les fleurs qu'on oublie. Mais quelquefois laissant les beaux jours un à un Éteindre à l'horizon leur clarté douce et rose, Les âmes, bien longtemps, gardent chant et parfum Dans le gosier muet — dans la corolle close. Pour les unes la vie eut trop do beaux rayons Pour que la fleur d'un rêve y pût vivre ignorée; D'autres ont vu la neige emplir tous les sillons, Où leur espoir semait quelque moisson dorée. Puis la saison passée, et bien loin le printemps, En ces âmes les fleurs et les chansons tardives Éclatent tout à coup; mais ce n'est plus le temps, Les rameaux sont sans force et les voix sont plaintives I NOTES ET IMPRESSIONS. si Une remarque que j'ai Taite souvent : il m'est arrivé de prononcer certains mots dans des circonstances presque indifférentes, en leur troùvanl tout à coup un écho résonnant à quelque profondeur perdue de ma mémoire. Ils semblaient redits par moi, bien plus que prononcés. En même temps, un oiseau qui volait, une fleur au parfum connu, le paysage même qui m'entourait participaient à cette impression de ressouvenir. J'avais vu, entendu, parlé, respiré à cette même place. Puis tout à coup mon esprit perdu dans ces coïncidences, celte revie passagère, retombait au présent, et les éléments de l'illusion, si nets, si clairs tout à l'heure, se détachaient, s'écartaient les uns des autres, sans fil aucun pour les relier. En une minute, j'avais plongé jusqu'à mon plus lointain passé, jusque vers une* existence antérieure à jamais oubliée, et ce qui me le fait penser, c'est que cela ne m'est arrivé que dans l'enfance ou l'extrême jeunesse, encore tout près de l'infini. 82 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'AU T. LA MÉLANCOLIE I Comme une songeuse Ophélie, Près de l'âme, fleuve irisé, Se penche la Mélancolie. Sous ses doigts blancs elle a brisé Tous les rameaux dont l'Espérance Ombrait le rivage apaisé. Et, dans sa rêveuse démence, Elle a cueilli toutes les fleurs Que le jeune espoir ensemence. Maintenant, aux flots voyageurs, Elle livre leur vague arôme, L'éclat de leurs fraîches couleurs. Et l'âme, en son onde qu'embaume Tout ce doux printemps effeuillé, Reflète un gracieux fantôme, NOTES ET IMPRESSIONS. 83 Aux bords délleuris appuyé, Illuminant d'un charme étrange Sa grâce de roseau ployé... Mais l'écume argenté sa frange Sur le flot maintenant amer; Et fleurs, parfums, tout devient fange. Agitée au souffle de l'air, Plus affaissée et plus pâlie, Une image tremble au flot vert. Ce n'est plus la Mélancolie, C'est celle qui vient tôt ou tard, Qu'on l'attende ou bien qu'on l'oublie, C'est la Tristesse au froid regard. Il Toujours ainsi, l'une après l'autre, Elles s'en viennent près de nous Comme un maître et son jeune apôtre. L'une aux pensers tristes et doux Livre l'âme indécise encore, L'autre fait ployer nos genoux. IMPRESSIONS DE NATURE ET 1) ART. Et comme un doux reflet colore Parfois l'ombre qu'on voit errer, La Mélancolie est l'aurore Des jours où nous devons pleurer! NOTES ET IMPRESSIONS. 85 LE MUR Un mur haut et large, dont les pierres cimentées s'unissent sans air ni jour, opaque, solide, nouvellement bâti; dans l'ombre de la petite cour, il se dresse comme un mur de prison, sans rien trabir de la vie active, souriante ou pénible de la demeure qu'il ferme. Du côté du soleil, tout ce silence s'écarte en fenêtres ouvertes, se brise aux chansons du dehors; la pluie tombe en criblant des vitres, et les logis font déborder leurs vies sur les balcons saillants; des oiseaux chantent, des fleurs s'ouvrent, des enfants curieux s'ébouriffent à regarder dans la rue; comme des voiles immobiles, les stores sont tendus et la maison paraît plus légère du vent qui gonfle ces toiles à rayures où le jour se colore en s'atténuant. Le regard fin des persiennes, où le soleil glisse comme entre des rangées de cils baissés; la diversité des croisées, où un rideau se joint pour le sommeil, tandis qu'un au Ire se relève sous une main active ou curieuse, font vivre la façade de la se. IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. vie de tous les êtres qui y cherchent le soleil et le jour. Mais qui dira la tristesse de ce mur inexorable dont les pierres sont si serrées qu'une herbe verte ne saurait y pousser? La pluie l'inonde sans l'amollir, la neige y glisse sans obstacle; il est aveugle et muet, condamné au silence et à l'ombre. Et voilà pourquoi je voudrais que les marteaux des démolisseurs ouvrissent de grandes brèches dans cette épaisseur mystérieuse, pour voir ce que vous cachez de ce côté du Nord, maisons heureuses tournées vers le grand soleil, maisons chantantes et fleuries, et si c'est un écho de vos joies ou le gouffre de toutes vos douleurs, l'abri sombre où, loin du jour qui les aveugle, les oiseaux de nuit, sans voix ni regards, ont établi leur retraite. NOTES ET IMPRESSIONS. 87 PARIS Lo soleil qui se glisso entre les toits des villes, Rayé d'ombre comme aux barreaux d'une prison, Disperse sa grandeur et sa gloire inutiles Pour faire à chaque rue un étroit horizon. Il court avec la roue active des voitures, Avec l'eau des ruisseaux, lo travail des faubourgs, Et le soir, au fronton blanc des architectures, Il pâlit et s'efface en remontant toujours. Qui songe en le voyant aux couchants pleins do flammes, Aux saisons qu'il entraîne et mesure en clarté? Le printemps se devine aux toilettes dos femmes, Sous leur éventail bat le souffle de l'été. Lo ciel paraît si haut qu'on le regarde à peine, Ainsi qu'un océan toujours inexploré, Dont la tempête reste invisible et lointaine, Sans qu'un regard rêveur s'y soit aventuré. Il pleut; la neige étale une blanche étendue, Le vent passe emporté dans un magique accord, La nature au niveau des yeux est descendue, Mais fragile, amoindrie aux effets d'un décor. Sx EMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Et c'ost ainsi, flours on bouquets, brandies coupées, Fruits détachés de l'arbre avant que d'ètro mûrs, Qu'elle suit le sillon des villes occupées Sur le pavé stérile et dans l'ombre des murs. Aussi comme ces fleurs errantes dans la rue Tiennent par leur racine à quelque sol lointain, La pensée, au hasard des foules apparue, Garde d'un souvenir le contour incertain. L'air subtil, où tout brille en un jour et s'efface, D'un singulier éclat la colore en passant, Mais c'est au fond des bois qu'il faut chercher la place Où l'esprit la reçut du silence puissant. NOTES ET IMPRESSIONS. 89 «9* A mon frère. C'est un départ! chargés do gerbes, Les chariots lourds ont passé, En laissant tomber dans les herbes Des brins de blé mûr et cassé. Puis, au premier matin do givre, Ses mannes pleines jusqu'au bord, La Vendange s'est mise à suivre, Par les chemins, la moisson d'or. C'est un départi Sous les feuillées On entend comme un bruit do pleurs, Au front des aurores mouillées L'adieu met toutes ses pâleurs. Sous les fers aigus do la herse, Los piétinements du labour, On voit des sentiers de traverse Creusés plus profonds chaque jour. IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Lo vont souffle. 0 saison tardive, Dont le vol s'ouvre tiède et grand, Ton dernier adieu nous arrive Dans les cris d'un cygne émigrant. Tout s'émeut! feuilles détachées, Barques à l'ancre, arbres flétris, Dont les branches restent penchées Vers cet appel triste et ces cris. On sent l'inquiétude immense Do tant d'éléments séparés, L'incertain do ce qui commence; Et, pendant que les flots serrés Se hâtent criblés par l'averse, Les peupliers et les roseaux Semblent traîner en sens inverse La rive qui fuit loin des eaux. NOTES ET IMPRESSIONS. 91 Pourquoi, à mesure qu'on approche des cimetières, y a-t-il tant de poussière dans les rues, sur les toits? Est-ce parce qu'ils sont situés à la fin des villes, tout au bord des banlieues champêtres ? Ou bien est-ce une illusion de ces vêtements noirs où tout s'attache, où tout s'incrusle, faits pour conserver la douleur et le regret, retenir la sympathie et garder chaque fois de leurs mornes visites un peu du sable qui court sur tant de pierres immobiles? —— Cinq heures. Il y a des battements d'ailes dans les basses-cours et la paille froissée des étables s'agite dans un mouvement de réveil ; le jour point à peine au bord des nuages entr'ouverts par le souffle frais, ranimant, frissonnant, qui courl sur le ciel en éloignant les étoiles. Du sommeil reste encore en brume sur les fonds 02 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. d'horizon; la rivière semble engourdie, les routes s'avancent hors de l'ombre et les arbres, agités seulement au faîte, secouent les torpeurs de la nuit. On entend marcher sur les chemins, les volets des fermes et les portails s'ouvrent pour laisser passer les charrues et les troupeaux. Au voisinage de la nature, tout vit, tout s'agite d'instinct, tandis qu'il y a encore hésitation dans les facultés intellectuelles, toujours un peu factices et plus lentes. Mais, le soir, quelle revanche! Dès le jour tombant, c'est un bruit ininterrompu de roues et de pas fatigués. Avez-vous jamais entendu piocher après le coucher du soleil, et quel sillon s'est cn- tr'ouvert à l'ombre, à la rosée du soir? Ce ne sont, dans les champs, que sacs noués, charrues qu'on attelle, mulets chargés; le travail est fini, pas d'attardement et sitôt la besogne de la journée serrée, rentrée, les loquets mis aux portos, les barres de sûreté aux fenêtres, sans la lueur d'une lampe allumée, ne parlez pas aux paysans de la moindre affaire à conclure ; il y a là une défiance comme si le jour disparu avait enlevé avec sa clarté toute vérité et toute franchise. Une fois la brune, après le dîner pris en hâte, il n'y a plus place que pour le repos, ou plutôt l'insouciance du profond sommeil. Ce respect du jour est tel chez les vrais paysans, qu'ils le gardent toute leur vie, malgré des dépla- NOTES ET IMPRESSIONS. 93 céments; j'ai connu une femme âgée qui, par des hasards successifs, de paysanne qu'elle était dans sou enfance, était arrivée à une sorte de bourgeoisie très aisée; ses habitudes modifiées, un genre de vie tout différent n'avaient pu éteindre en son esprit, très éveillé pourtant, ce doux préjugé du soleil qui ressemble à quelque culte ancien. Elle commençait sa journée de bonne heure et l'arrêtait nel vers le soir; les visites qu'elle recevait ensuite, les devoirs de famille ou de monde qu'il lui fallait remplir lui semblaient inutiles, déplacés même; et pourtant elle veillait, elle avait pris des habitudes nouvelles; mais au crépuscule c'était une oisiveté, une détente de tout son être, une hésitation semblable à celle qui se faisait au ciel à cette heure ; l'ouvrage qu'elle tenait lui tombait des mains sur les genoux malgré elle, et dans son salon de riche parvenue elle arrêtait sa tapisserie à l'heure même où sa mère, morte dès longtemps loin d'elle, laissait fuir el s'éteindre le bourdonnement de son rouet. IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Quand le jour tombe, tout regrette. « Encore une heure, » dit le pré, Dont la plus humble pâquerette Garde au cœur un rayon pourpré. « Encore une heure, dit l'allée Qui tourne là-bas au couchant; Ma lumière s'en est allée, Je veux la rejoindre en marchant. » Et l'aiguille aux mains qu'elle leurre, Tremblantes mains où l'anneau luit, Pique, en disant : « Encore uno heure De bon travail avant la nuit. » NOTES ET IMPRESSIONS. LE PREMIER FEU Il y a maintenant de la buée aux vitres Ions les matins, une fine gelée blanche sur les arbres bas du verger, et devant la grille, à l'heure où les enfants du pays partent pour l'école, on entend le petit claquement de leurs sabots aux pavés de la route; les fruits sont cueillis, les orangers rentrés; dans la cour déserte, les feuilles rousses bondissent avec des allures d'oiseau et, quand une porte s'ontr'ouvre, saisies par le courant d'air, glissent sur les dalles en tournant; le chat erre dans tous les coins de la grande salle, frileux et désappointé, aux rayons d'un soleil pâle que le vent chasse et ramène. La nuit tombe vite ; les soirées sont longues. Derrière les vitres fortement closes, la campagne que l'ouragan arpente semble livrée aux combats des saisons. Au salon, les conversations languissent, le piano s'assoupit, on dirait qu'on attend quelqu'un. C'est la lumière qui manque, la chaleur et surtout un horizon. Mais voici qu'on allume le premier feu. Entre les 96 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. hauts chenets à profil de sphinx les sarments pétillent sous les grandes bûches, dont l'écorce est atteinte; après un petit sifflement où le bois mort met sa dernière plainte et ce qui lui reste de sève, la flamme s'élance droite et vivante, monte jusqu'au faîte de la cheminée, où des nids du dernier printemps , lissés de paille et de plume, s'embrasent vivement; puis, d'un bond elle fait le tour de ta pièce pour reconnaître ses amis de l'an passé, se reflète dans le piano, les meubles, empourpre les rideaux cramoisis et, comme dans des yeux aimés, se rapetisse aux saillies des vieux cuivres. Éllefurette partout: les figures des panneaux s'animent et lui sourient ; les fleurs du tapis, qu'elle éclaire et tiédit, semblent penchées vers elle sur leurs courtes tiges immobiles. Bientôt tous ceux que la maison assemble, grands et petits, sont réunis au foyer. Les enfants battent des mains avec une grande envie de danser, comme de petits sauvages devant la gloire du soleil. Des fenêtres d'où elles guettaient les absents cet été, les chaises se rapprochent au cercle de la cheminée ; près du fauteuil des vieux parents, on s'assied et L'on cause ; il semble qu'aujourd'hui commence une année nouvelle. Peu à peu les mots s'espacent, tous les regards sont fixes au l'eu; les gens graves en oublient leurs livres établis sur la table, la jeune fille la romance ouverte au piano, et baby les NOTES ET IMPRESSIONS. 97 moutons qu'il Faisait paître sur le velours du divao. Le bois, dans ses enroulements d'écorces, ses enveloppes superposées, se consume en gardant sa forme, meurt par fragments où l'on reconnaît l'arbre, et la marque des branches, et la cognée des bûcherons. Puis c'est un éparpillement de lisons embrasés, le plus beau moment du feu; tout éclaire et tout brûle ; des horizons différents, selon les yeux qui les désirent, s'élèvenl et croulent perpétuellement : ce sont des carrières de métaux dorés, profondes et lumineuses, des grottes sombres où tremble une étincelle, et des amas de cendres chaudes, légères el blanches comme autour d'un volcan éteint. Il y a là des pays rêvés tout éclatants de soleil, les lustres allumés d'un bal, des colliers de diamants ruisselants et dénoués, le dragon des contes de fées dont la bouche lançait des flammes. Il y a là tout ce qu'on veut y voir, et dans l'atmosphère paresseuse cl tiède l'esprit se plaît aux fantaisies... Bientôt, comme ces rondes joyeuses qui franchissaient en dansant les feux de la Saint-Jean, tous les souvenirs dans leurs costumes du temps passé, car les souvenirs les plus récents sonl toujours habillés à l'ancienne mode, défilent au-dessus des il;......tes, l'un tenant l'autre, avec des sourires de triomphe. Chaque année ainsi ils reviennent, aussi vifs et toujours plus nombreux, à la ronde 1)8 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. intrépide. Le feu les effleure sans les atteindre, sans qu'ils y laissent une rose de leurs cheveux ; et de quel saut rapide ils arrivent à nos regards ! le temps de leur dire : « Je te reconnais, » ils ont disparu dans un luinulte'de fines silhouettes. La soirée sera longtemps prolongée. Lèvent n'est plus triste, puisqu'il avive la flamme; la campagne doit sourire sous les vitres éclairées, et l'hiver, qui guette son jour d'arrivée des coteaux où il s'abrite, regarde comme des signaux les feux d'herbes rouges encore dans leurs cendres, au milieu de la plaine, et la fumée légère, dorée, heureuse qui monte du grand toit d'ardoise. NOTES ET IMPRESSIONS. 99 VENTE AUX ENCHÈRES La grille d'entrée est restée fermée sur la route, et les pelouses, les charmilles, la petite rivière, qui vient là, de dix lieues entre les baumes et les absinthes de ses bords, sont cachées dans leur retraite et leur solitude de deuil. Mais on a ouvert toutes les persiennes du château, et c'est d'un aspect singulier, car celle qui vient de mourir là avait, à cause de son grand âge, borné sa vie à quelques pièces retirées, à sa chambre, au boudoir, au salon, où elle se tenail le plus souvent dans la fraîcheur des rideaux baissés. Cela faisait une maison close, assoupie, muette, où le mouvement ralenti d'une existence qui s'en allait doucement vers l'éternel repos était à peine distinct. Aux vacances seulement, on entendait des cris d'enfanls, des bruits de roues, et il y avait des allées et venues à la gare dans les voitures remisées tout le reste de la saison, mais égayées alors d'ombrelles claires, de longs voiles de gaze, de tout 100 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. ce flottant des toilettes d'été, <|iii se prend, s'agite, s'étale avec la rapidité de la course. La vente est installée à côté de la ferme, au milieu d'une cour pleine d'herbe, ombragée de hauts noyers, et que les murs des écuries en briques roses, le pigeonnier escaladé d'une énorme glycine entourent et animent. Il fait très chaud, le crieur ('■lève la voix dans un bourdonnement confus; car il est venu beaucoup de monde de loin en voiture, et tous les gens du pays sont groupés autour de la table. Les meubles, dispersés au hasard, mêlent leurs couleurs ternes et leurs contours démodés. Combien, parmi eux, n'ont pas vu le soleil depuis cinquante ans! Les cuivres élincellent toujours, mais les tapisseries sont pleines de tons évanouis ; les rubans des houlettes ont l'air d'avoir trempé dans un fleuve du Tendre, les roses n'ont plus de boutons, les branches plus de feuilles, et les sourires des petits personnages, vagues parmi le coloris passé de leur teint, s'effacent, dans des yeux sans rayons et des joues sans fossettes. On voit là des meubles de tous les temps, une élégance renouvelée à toutes les modes ; des guéridons Empire et des bonheur-du-jour, des chiffonniers de bois des îles et des bibliothèques doublées de vert, puis de longs rideaux ayant à tous leurs plis, vrais rideaux de maison d'été, des bandes plus pâles, la marque du soleil. Dans ce déplacement. NOTES ET IMPRESSIONS. |0i celle déroute, les meubles Louis XV s'étonnent de sentir le sable sous leurs pieds dorés au lieu du velours étouffé des lapis, et au-dessus d'eux, en guise d'un plafond peint et enguirlandé, l'air vif ou les parfums musqués de leurs tiroirs ouverts s'évaporent et s'éteignent. Tout cela, en place dans les hautes pièces du château, avait encore une apparence de luxe âgé; ces différentes dates de l'ameublement disparaissaient à cause de l'ancienneté du logis; en pleine lumière, parmi la verdure toujours jeune, c'est triste, presque laid. Une corbeille à ouvrage, des vases à fleurs où l'eau a laissé une marque, des livres à tranches rouges mêlent une intimité mélancolique à ce dispersement de ce qui fut une vie, une habitude du regard. On sent que tous ces objets sont posés de travers, prêts à partir ; d'ailleurs la maison est déjà vendue, impatiente qu'on la débarrasse de toutes ces vieilleries, qu'on disperse au vent la poussière du passé, et les glaces, incrustées au mur, solitaires dans les pièces vides, sans un reflet de tout ce qui s'est miré en elles, sont toutes prêles pour d'autres images. Adjugél adjugé! Le salon se parlage entre quatre acquéreurs; un paysan a pris un fauteuil, les chaises se retrouveront aux chambres de l'auberge, le reste part à vingt lieues. Les candélabres qui accompagnaient les pendules en sont violemmenl sé- 9. 102 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. parcs, tout se dédouble, se dépareille, aucune pitié ne s'émeut devant cette tristesse des choses. Adjugé ! Avec la voix du crieur on entend roucouler les tourterelles sous les profondeurs des charmilles, et la rivière s'égoutter dans la vasque de pierre des étangs. Les paons se promènent à la crête du mur en jetant leurs grands cris d'orage, et tout au bout du parc les bancs de pierre, couverts de mousse comme les arbres et plantés au sol comme eux, se chuchotent L'un à l'autre des secrets du temps passé. Pendant toute la chaleur du jour, la vente continue. Après les meubles, la vaisselle, les services d'apparat, les cristaux chiffrés et blasonnés, le dessert en vieux Rouen ; il y a sur la table l'entre- choqucment bavard qui précède un grand festin, les verres sonnent et les petites tasses décorées ont à leurs bords des fêlures vivantes, une marque d'usage, l'attendrissement des objets qui ont beaucoup servi. Adjugé! Puis c'est le tour des pendules; parmi elles, beaucoup se sont, tues dès longtemps dans la solitude des chambres inhabitées, mettant ainsi leur silence en rapport avec l'ombre des volets fermés. Laquelle a sonné l'heure suprême de la mort? Est- ce cette pendule de l'Empire? cette nymphe aux ailes de papillon qui fuit sur un char des jeux Olympiques? ou ce monument à marches et à co- NOTES ET 1MPRESSIONS. 103 lonncttes, lourd de cuivres, recouvert d'un globe? ou ce bijou Louis XVI tout en marbre nuancé avec sou cadran d'émail, dont le large balancier assourdit et semble ralentir le travail pressé des minutes? Ce qui est certain, c'est que rien ne dit la (in d'une vie comme l'absence du temps dans ces horloges diverses : on croirait qu'elles ont toutes renoncé à le suivre, et que, plus ou moins lasses, elles se sont arrêtées à différentes étapes, marquées par l'aiguille sur le cadran des heures. Adjugé! adjugé ! Maintenant, la vente se déplace, s'installe sur le grand perron. Aux enchères, les plantes en caisse, les orangers, les grenadiers, les lauriers; au soleil de juillet, les arbustes frileux embaument, et les abeilles, les sphinx, pareils à des oiseaux-mouches, volent autour des crieurs; les grenadiers ont des fleurs lourdes éclatantes, où se devine le fruit rude d'écorce et ruisselant de pourpre. Les lauriers ont le goût amer, et leurs corolles d'un rose indécis font songer à quelque saveur falsifiée. Adjugé, les cactus, les yuccas, les dracénas et la serre vitrée où courent les treilles de muscat déjà dorées et mûres ! Adjugés, les caisses vertes, les paillis pour les gelées, et toutes ces plantes microscopiques, ces tiges menues et grêles, montant de la terre de bruyère 104 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. sans la moindre promesse d'une pousse ou d'une feuille verte! Maintenant, c'est fini : il n'y a plus rien à vendre que ce qui vit encore dans la basse-cour ou sous les arbres. Adjugés, les nids de tourterelles légèrement bâtis à la jointure des branches de tilleul, les fauvettes du bord de l'eau, les pies nichées aux peupliers et les rossignols égrenant au printemps, dans les lierres humides du bois, leurs chants en perles limpides! Adjugés, le hamac tendu sous les branches, la barque amarrée au vieux saule, et les longs jours d'été, qui se lèvent blancs de rosée au caquètement des poules, et se couchent dans les gazouillements infinis des hirondelles, le vol poussiéreux des moucherons, avec des sons flottants d'angélus et des bruits de roues attardées aux ornières des grandes routes. NOTES ET IMPRESSIONS. 105 EN TOURAINE Si l'on veut retrouver intact tout un coin de Franco, plusieurs siècles d'histoire écrits et visibles sur des pierres rongées, mais encore debout, c'est en Touraine qu'il faut aller, dans cette belle vallée de la Loire où les pâturages fleurissent sous la ver* dure pâle des saulaies, où les routes s'ombragenl d'arbres centenaires. Sur les côtes qui dominent le cours du fleuve, cours capricieux, plein de remous subits, d'arrêts au coin des îles, des châteaux de tout style apparaissent baignés dans cette ombre musse ou bleuâtre que le rideau des charmilles projette obliquement vers 1rs tourelles el les toits. Cette architecture coquette des caprices royaux se détache sur un ciel tout particulier, moins bleu, moins intense que le ciel méridional, mais plus brillant, plus pur surtout que le nôtre. C'est une lumière douce où le voisinage de la Loire, la nature d'un sol traversé de cours d'eau nombreux met une brume flottante, une harmonie de fond dans laquelle les teintes 1rs plus heurtées du 106 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. paysage s'unissent en s'affai blissant ; aussi la pierre rouge à certains endroits de la roche, le vert perpétuel d'une nature exubérante, le bleu de l'eau forment des lointains voilés d'une grande richesse. Le mot si connu de « Jardin de la France » appliqué à la Touraine ne semble plus banal quand on l'a traversée. Rien de fleuri comme ces pentes douces qui descendent à la Loire ; le moindre verger mêle entre ses haies les rosiers aux arbres à fruit, et les jasmins joignent sur les espaliers leurs corolles d'étoiles parfumées et fines aux guirlandes de pêches mûres et aux treilles dorées. Tout cela déborde des murs pendant que la moindre croisée de ferme s'orne de quelque feuillage rare et épanoui dans un vase de terre, ou d'un plant d'œillet qui s'écarte, fleurs lourdes et tiges cassai! les, sur un mince éventail de baguettes entrecroisées. Les fleurs sont la vie, la gaieté, le luxe du pays, celles que l'on cultive et celles qui poussent seules au bord des routes, au flanc des roches, et surtout le long de ces filets d'eau qui traversent les pâturages, clairs, actifs, chantants, entretenant la vie de leur murmure et de leur lumière dans ces prairies fertiles, mais un peu lourdes d'aspect, par trop d'abondance et d'épaisse verdure. Parmi les châteaux dont nous parlions Unit à l'heure, Langeais est un des plus anciens et des mieux situés; admirablement restauré, il a gardé NOTES ET IMPRESSIONS. 107 sou cachcl moyen âge, la physionomie agressive et défensive de ses murailles hautes. De larges fossés continuent dans le bourg l'enceinte du vieux domaine, se retrouvent dans le lacis des rues, moussus, rongés, surmontés de ponts ou de quelque moulin où l'eau seigneuriale écume et blanchit, agitée un peu plus loin par les battoirs des laveuses et les ailes courtes des canards. Ce qu'il y a de charmant surtout, c'est le contraste du jardin moderne'qui entoure le château avec les tourelles noires, les portes blasonuées ; en lace de ces vieilles pierres, les massifs d'hortensias, de marguerites ont un aspect plus léger, plus éphémère, semblent à peine tenir au sol. Nous avons visité le musée intérieur, peut-être un peu trop composite en ce que les époques s'y mêlent et s'y contrarient; on y remarque pourtant des tapisseries superbes, des bas-reliefs en ivoire, des tableaux, dont l'un nous a frappé; il représente une femme pâle, soutenant d'un geste primitif une longue branche de roses où la verdure point à peine, allégorie printanière qui fait songer à la fleur du pêcher, à ces bouquets de calices rosés épanouis dans les rugosités brunes de l'é- corce sur le papier de riz des albums Japonais. Chaque pièce a des poutrelles au plafond, un banc de pierre à l'embrasure des croisées incrusta' dans le mur même, solide et rongé comme lui. De 108 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. là, on voit le village groupé au-dessous, des masses de toits penchés l'un vers l'autre, et de tout côté le fossé qui marque l'ancienne limite des bâtiments seigneuriaux. On peut rêver de quelque châtelaine accoudée autrefois à cette place et regardant le calme horizon de la Loire ; ce banc de pierre en dit bien plus sur l'époque que les sièges à haut dossier, les bannières blasonnées, conservés dans la salle d'armes du rez-de-chaussée. De l'autre côté du fleuve, presque à la même hauteur, Yillandry offre un ensemble tout opposé. Les hantes terrasses bordées de balustres qui soutiennent le terrain dans sa pente majestueuse, une grande cour d'honneur pavée et sonore, des bassins de pierre longés de cygnes, des cascades jaillissantes font penser à Versailles, ainsi que les grandes caisses d'orangers et le parc plein de taillis. Avec cela, une charmille de ces beaux arbres taillés, comme il en est resté quelques-uns à Marly dans la déroute de la ruine, de ces arbres qui s'élancent et se rejoignent en véritables arceaux de cathédrale, si réguliers, si droits, que le vent y souille avec harmonie, tellement l'alignement des branches touffues s'arrondit bien envoûte. De cette allée on domine le parc, les pièces d'eau ; puis des marches conduisent à des terrasses plus hautes encore, si bien qu'une aile du château est de plain-pied au second étage. NOTES ET IMPRESSIONS. 109 Tout cela a l'aspect grandiose du xvn" siècle, jusqu'à celte eau froide dans la pierre, bouillonnante et solennelle contre l'obstacle de la cascade. Nous arrivons à un des bijoux de la Touraine, à un de ces châteaux Renaissance, coquets, brodés, où la salamandre se tord au fronton des cheminées gigantesques. Chenonceaux, bâti sur le Cher comme Azay-le-Rideau sur l'Indre, reflète dans l'eau courante ses pavillons, sa longue galerie, appui.' toute sa splendeur à des arches nuancées par les crues diverses de la rivière. Le vestibule imposant mène à des pièces curieusement conservées, meublées dans le 'genre ancien avec des tapisseries, de curieux plafonds, des lits à rideaux et à courtines de salin. Nous avons vu la chambre de Catherine de Médicis, ornée des portraits de ses enfants, de tous ces Valois dont les figures intelligentes et tourmentées ont gardé le ton blafard des carnations italiennes pâlies aux brouillards de la Seine. Le goût des pays de soleil se traduit là par une admirable cheminée du Primatice et par le coloriage des plafonds, de minces filets de dorure sur toutes les boiseries. On sait la rivalité de Catherine de Médicis et de Diane de Poitiers au sujet de Chenonceaux ; celle-ci avait ménagé une terrasse d'où le Cher se voit à perte do vue et semble terminer l'horizon au resserrement de ses bords : jolie rivière ombragée, bordée de bois, faite pour hu- 10 110 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. mecter l'herbe des parcs et refléter un château de favorite. Eu haine de sa rivale, Catherine fit couvrir la terrasse, et sa rancune de femme s'aidait là des traditions orientales, des habitudes de vie enfermée, calfeutrée des climats chauds. A l'heure qu'il est, la galerie rétablie dans sa façon primitive est délicieusement fraîche aux yeux, et le coup d'éventail de l'eau paisible y arrive directement. Une chose singulière dans Chcnonceaux bàli sur pilotis, c'est la réverbération que le soleil frappant les petites vagues du Cher envoie aux murs intérieurs du château. Ce sont, sur les marches des escaliers, sur l'arc des voûtes, des vibrations visibles, des courants qui se marquent en lumière, avec des marbrures, des cassures, toute l'agitation de l'eau dans un rayon immobile. Le pont-levis est très petit, à peine indiqué. Chenonceaux n'aurait jamais pu soutenir un siège; on se le ligure plutôt animé par quelque fête, des gondoles glissant sous les arches. En parcourant le musée, nous avons admiré un portrait de Louis XIV enfant, signé Mignard. Quelle difficulté pour le peintre d'empreindre d'une majesté précoce ces traits à peine formés de poupon bien portant; les yeux petits, la bouche souriante, le menton à fossettes ont un semblant de dignité ; à côté, Christine de Suède, tout en noir et très simple, les cheveux sans poudre et frisés, un air NOTES KT IMPRESSIONS. m alangui, des yeux rêveurs, étale sa grâce un peu libre d'aventurière parmi les portraits guindés, serrés des grandes dames du temps. Nous n'analyserons pas tout entière cette réunion de bons tableaux et de peintures médiocres; les châteaux historiques ont leur physionomie à eux qu'il ne faut pas amoindrir en s'atlachanl à trop de détails. C'est un ensemble, une date pour ainsi dire qui vous arrive entourée de nature et de vie, plus ancienne de toute la jeunesse environnante et qui donne un âge aux vieux arbres ainsi qu'aux tourelles sculptées qu'ils entourent. Après cette grâce riante, nous nous trouvons à Amboise : le contraste est frappant. Situé loul au bord de la Loire, Amboise domine le paysage environnant : bois, plaines, fleuve et la ville entière, une confusion de toits moussus, de vieux clochers. Ici comme à Langeais l'étendue de l'ancien domaine se reconnaît à des coins verts, des écroulements de vieux murs dans les rues. A part une tour ronde où se trouve une rampe assez. large pour le passage des chevaux et des voilures, à part la chapelle admirablement restaurée et que son fronton, représentant une chasse l'anlaslique, consacre à saint Hubert, le château est en complète réparation. On est en train de rétablir sa véritable physionomie altérée par le séjour d'Abd-el-Kader et des transformations ridicules ; c'est ainsi qu'auprès de 112 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. la porte où se tua Charles VIII, — une petite porte basse qu'il ne sut pas éviter en se baissant, — le jardin planté sous Napoléon I er met des massifs d'arbustes lourds, des huis taillés, des allées contournées à la mode angla se, des bosquets, des labyrinthes. A ce propos, on raconte que, pendant le séjour d'Abd-el-Kader à Amboise, le jardin ne put jamais être fleuri de roses, les femmes arabes les mangeant encore en boutons à mesure qu'elles paraissaient; distraction d'esclaves qui se souvenaient de l'Orient dans le désœuvrement muet des longues heures de captivité. ÉTUDES LITTÉRAIRES (0 (1) Ces études oui été publiées dans le Journal officiel sous signature de Karl Steen. 10. DE LA LECTURE Si dans le premier âge on lit sans choix, il en est de même dans la jeunesse. Tout intéresse et tout charme : livres d'histoire, de voyages ou de morale, c'est comme une provision pour l'avenir, un catalogue élémentaire varié, à peu près complet, auquel on rattachera plus tard, par un fil plus ou moins tendu, les vraies lectures savourées et choisies. Alors, dispensé de cette curiosité qui l'entraînait, le cerveau voudra des dispositions particulières pour se prendre à tel ou tel auteur ; il est des jours où l'on choisira d'instinct l'écrivain qui fait penser, d'autres fois celui qui accumule les faits et les idées sans laisser d'interligne à l'imagination du lecteur; et presque toujours le choix d'un ouvrage se fera à l'exclusion passionnée d'unaulrc. Hugo nuit à La Unix ère, Balzac à Musset et Chateaubriand à Voltaire ; l'esprit se rapetisse auprès du génie, mais il le raille quelquefois dans son cxagé- 110 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. ration sublime. S'il est reposant et consolant de lire Lamartine, M m0 Sand, encore faut-il avoir l'imagination préparée, ailée, indépendante pour les goûter et les comprendre : sans cela, ces idées larges, un peu délayées, écrites, si l'on peut dire, d'une écriture anglaise très grosse et tenant de la place, vous semblent une fatigue. On manque d'haleine, positivement. Dans ces dispositions, il faut laisser les écrivains de génie et se contenter du talent, se distraire aux mille détails d'une observation minutieusement humaine, s'attacher aux humoristes dont l'imagination restreinte, multipliée, amuse sans fatigue. D'ailleurs, il vient un jour où la bibliothèque la plus complète n'a plus de surprises pour son lecteur habituel, où l'œil va de lui- même aux titres qui lui conviennent, soit qu'on s'applique à bien remplir le temps fugitif, ou qu'on cherche une distraction à de trop longues journées. Il est des œuvres qu'on ne regarde même pas en face de la nature, ou parce qu'elles ont la prétention de la dépeindre, ou parce que les pensées qu'elles renferment sont trop loin d'elle, trop dégagées de leur sens primitif; au bord de la mer, à la campagne, il faut des chefs-d'œuvre. On est trop près de la vérité en toutes choses pour admettre ces petites inventions d'intérêt médiocre, ces détournements, ces contorsions, cet à-faux de l'es- ÉTUDES LITTÉRAIRES. 117 prit et du cœur qui fait le fond des œuvres dites légères. Nous pensons que La Fontaine se lira sans danger en face d'un beau paysage, mais que La Rochefoucauld y paraîtra sec, aride, presque mesquin. Certains livres gardent un parfum de renfermé, la poussière dos bibliothèques où ils ont été préparés, compilés ; il faut les relire aux jours de pluie, dans une pièce étroite, d'un horizon limité; ils ne donnent pas à l'âme ces ailes qui demandent l'espace, niais leur travail apparent communique sa patience aux longues réclusions. Toute l'œuvre de Sainte- Beuve, malgré le grand talent qui y est dépensé, vous cause cette impression. Il semble qu'on feuillette des documents, des brochures, des amas de paperasses. Au contraire, Saint-Simon, dans ses nombreux volumes, a mis la magie d'un style large, prime-sautier; c'est, avec M m0 deSévigné, l'auteur des longues soirées de campagne. Il y a une petite place pour la nature dans celle pompe du grand siècle, et des échappées aérées, lumineuses, qui semblent les fenêtres ouvertes sur un parc de quelque majestueux bâtiment Louis quatorzien. Ces exils en province dont il est question à chaque page, ces relais de poste, ces courriers vous font rêver d'une Franco très grande, inexplorée, dont l'étendue s'élargit encore des difficultés du voyage. Quant à Rousseau, on peut s'installer pour le 118 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. lire au revers d'un fossé, s'imprégner de l'air vif des champs; son soleil est bien du vrai soleil et il n'est véritablement grand que lorsqu'il regarde la nature ; quel malheur qu'il s'y soit vu lui-même et si laid ! A Paris on peut tout feuilleter, tout entreprendre. On est entouré d'influences si composites; les musées, les théâtres, les conversations varient si bien en l'agitant les dispositions de l'esprit qu'il peut s'attacher tour à tour à différentes œuvres, en suivant ses aspirations diverses. Lire et relire sont deux bonheurs égaux, mais bien différents. L'ouvrage neuf, encore embaumé par l'impression, dont les pages ont peine à se séparer ou qu'il faut trancher au coupe-papier, vous procure une émotion singulière et comme l'espoir d'une amitié nouvelle. De même qu'il est des physionomies plaisantes à première vue, il est des livres qui vous séduisent tout de Buite. C'est la disposition des chapitres, le caractère, les alinéas, et cette tentation fugitive saisies à la pointe des cils, des mots bien choisis, et des phrases adroitement disposées. Il y a des volumes abandonnés aussihU que feuilletés parce que tout d'abord les lignes compactes ou trop espacées causent au lecteur une illusion de vide ou de confuse abondance; impression toute physique, dira-t-on, mais elle trompe rarement, les idées ne s'alignant pas au ËTUDES LITTÉRAIRES. 119 hasard et Conservant dans leur aspect, dans leur classement, beaucoup du génie de l'auteur. Relire, c'est une joie plus tranquille, la fréquentation assidue d'esprits sympathiques au sien; mais tout ne se relit pas. 11 faut qu'une œuvre vous garde encore des surprises, ou que chacune de ses lignes soit un rappel de votre vie pour que vous puissiez la parcourir souvent, sans fatigue; les lectures de jeunesse se recommencent chaque Ibis avec le même entrain. Est-ce bien lo talent de l'auteur qui vous prend alors ou tout ce que son œuvre vous ramène d'heures heureuses et d'impressions fraîches ; ces livres-là sont les préférés, ils enferment tout un monde de pensées, de réflexions, d'initiations; il nous semble qu'on pourrait les comparer à des herbiers, compacts, remplis dans quelque pays féerique où l'on ne retournera plus jamais, et dont chaque fleur reste la fleur type de toutes celles que l'on cueillera plus tard. Parmi les livres qui peuvent se relire sans cet attrait de souvenir, les livres de vers sont les plus nombreux. Les poètes sont toujours à connaître ; l'élision nécessaire, cette musique du rythme semblable à un accompagnement qui couvrirait un peu les paroles, empêche de bien sentir la poésie du premier coup ; il y a là du vague, et c'est un charme de plus que ce nuage léger sur la pensée qui se lève. Les philosophes se relisent sans cesse, les 120 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. romanciers bien rarement; il faut le génie de Balzac, son abondance, cet enchevêtrement des idées et des phrases ; on sent qu'il avait trop à dire et qu'il demeure souvent sur un sentiment inachevé. Cette hâte, cet à pea près séduisent le lecteur d'imagination; il poursuit jusque dans son inconnu l'inspiration de l'auteur ; et puis on rencontre toujours quelque coin inexploré, quelque surprise au détour des pages. C'est un brin d'herbe entre les pierres qui nous a échappé dans la description, ou un trait de caractère, le pli d'une bouche, le sourire d'un visage de femme ; d'ailleurs, le style est si riche, si touffu, que l'on s'y perd comme dans quelque forêt inextricable, où à défaut d'une allée battue, les trous lumineux de la feuillée sont autant d'ouvertures vers l'espace et le bleu. Les raffinés d'art ont, comme les poètes, le privilège d'attirer indéfiniment leurs lecteurs. A l'opposé de Balzac, ils contentent l'esprit par une perfection qui le laisse sans désirs, admiratif et satisfait. Dans ces sortes de lectures, c'est l'œuvre elle-même qui vous prend, non les sentiments ou les théories qu'elle exprime; la littérature l'emporte alors sur le livre, comme la peinture l'emporte sur le sujet dans un beau tableau; aussi l'action importe peu, et fût-elle émouvante, navrante, nous défions qu'elle laisse une véritable tristesse, à peine l'attendrissement passager que cause la note juste, ÉTUDES LITTÉRAIRES. 191 \ ibrant sur un sentiment éprouvé. Quand le charme du style est si profond, si puissant, le lecteur dont la pensée s'élève en lisant arrive sûrement et surtout à l'émotion artistique, la plus pure et la plus rare des émotions. ii 12-2 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. L'AUTEUR DES HORIZONS PROCHAIN,s (Œuvres complètes.) I L'Auteur dos Horizons prochains! Sous celle signature qui serait anonyme sans le succès du premier livre, un écrivain rare s'est fait connaître à demi, il y a quelques années. Depuis, le mystère a été éclairci, le vrai nom révélé, mais encore avec une telle réserve que nous nous demandons s'il n'y aurait pas quelque indiscrétion à l'écrire ici. Ce reste d'incognito sied bien à l'Auteur des Horizons célestes, de Vesper, d'une foule de livres do voyages, d'une œuvre complète enfin où se révèle sous tous ses aspects un esprit serein, chercheur, poétique et prime-sautier. Ce bagage littéraire renferme un seul roman, philosophique encore, composé bien moins de faits que d'analyses du cœur et des sentiments. l'as d'avenlures, pas d'incidents romanesques. Parmi les écrivains féminins nous ne connais- ÉTUDES LITTÉRAIRES. 123 sons, avec l'Auteur des Horizons prochains, qu'Eugénie de Guérin qui ail dédaigné à ce poinl l'élément passionné pour s'attacher surtout à ce que la vie présente de simple, de Louchant, de vulgaire, pour ainsi parler, en ôtant à ce mot toute acception désagréable; ce sont bien là des livres de femmes, pleins des soucis ou des occupations de tous les jours, éclairés d'un regard au paysage familier, aux abeilles de la ruche, aux fleurs du jardin, et d'une pensée constante vers l'influence divine. De tout cela se dégage une grande et saine poésie. Eugénie de Guérin, dont nous parlions toul à l'heure, plus naïve avec un esprit moins cultivé, une imagination de prisonnière ardente et inquiète, a jeté dans son œuvre beaucoup de cris personnels; l'Auteur des Horizons prochains, aidé de toutes les ressources d'un, style très particulier, concis, clair, aisé de tour, est un auteur moins subjectif, complet et qui se possède. Des souvenirs, des pensées, des paysages, voilà ce qui compose ses livres, il semble que tous les loisirs d'une heureuse vie y soient disséminés, accompagnés toujours de hautes réflexions. Le volume intitulé : les Tristesses humaines, est l'œuvre d'une àme qui B'est écoutée vivre sans s'apitoyer sur elle-même, que l'on sent sûre de sa force et compatissante aux faibles. Rien que les titres des chapitres donne- 124 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. ront une idée do celte suite de tristesses; remarquez qu'il n'est pas question ici de grandes douleurs. Ce sont les Oppressions : « Lorsque se lève un jour terne, lorsqu'un matelas de brume emplit l'espace, lorsque nous ne distinguons même plus, à travers ces obscurités atténuées çà et là d'une clarté blafarde, ni le squelette des arbres dépouillés par l'hiver, ni ce vieux mur où verdit un lierre, lorsqu'il n'y a plus ni montagnes pour nous relever l'àme, in ciel pour nous parler d'éternité, oui, c'est vrai, il faut le confesser à notre honte, nous sommes oppressés. » Puis viennent les Méprises, XAccablement, les Destructions, une succession d'études profondes dont les Méprises sont la plus belle partie : « Toutes les méprises ne viennent pas de nous-mêmes ; le monde se méprend à son tour. De grands malentendus planent sur les idées et sur les hommes... ; le monde n'a pas de temps à perdre, il vous rencontre, vous toise et vous juge : un procédé sommaire qui lui réussit parfaitement... » De là toutes les souffrances qui résultent pour des êtres classés, jugés, de ces erreurs, de ces appréciations de surface. Certes, c'est un beau livre comme on en écrit peu, creusé, raisonné, analytique sans la moindre fatigue, impersonnel malgré une parfaite connaissance de l'esprit humain. La langue a quelque rapport avec celle de Michelet : c'est le même système ÉTUDES LITTÉRAIRES. 125 de phrases courtes, l'une par l'autre complétées et se concluant à chaque période. Un grand charme de concision et de clarté s'en dégage à la lecture ; et comme le mot est trouvé, comme il arrive plutôt de lui-même, juste, distingué sans préciosité, ou profond ! Les Horizons prochains, Vesper se composent de nouvelles détachées. Les êtres y sont bien vivants et surtout bien compris dans leurs moindres particularités : un geste, un regard, et l'artiste a saisi quel chagrin agitait celui-là, quelle joie possédait cet autre. Nous avouons n'avoir jamais éprouvé en lisant un roman le plaisir que nous ressentons à ces épisodes rapides, pris comme des scènes détachées dans le grand drame d'une vie. L'auteur sait bien tout le parti qu'on peut tirer de ces minutes tragiques, et qu'on peut y faire tenir la substance de plusieurs volumes. 11 y a telles de ses nouvelles, les Sotirces, Un pauvre garçon, qui vous amènent aux larmes par un mélange d'espoir divin et de grandes souffrances, et aussi par leur rapidité où l'émotion se précipite, sans qu'on ait eu le temps de s'y préparer ou de la combattre. La pensée de Dieu se présente à chaque page comme elle doit toujours arriver, sollicitée par quelque immense chagrin ou quelque spectacle admirable de la nature ; c'est tour à tour une plainte résignée ou un Ha 120 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. cri d'enthousiasme, en tout cas un perpétuel rappel de confiance. Les héros nombreux et divers des Horizonsprochains croient ou ne croient pas ; tel est le drame intime qui se joue dans leur cœur, et le poète, avec une délicatesse féminine, nous fait partager les angoisses, les joies causées par ces divers états de l'âme. Prenons par exemple le Songe (le Lisette, quelques pages toutes parfumées de cire vierge et de menthe sauvage et que le rucher d'abord entrevu et dépeint précède familièrement : « II y avait encore les abeilles... Ah! que j'en ai sauvé de ces imprudentes, que j'en ai repêché dans le remous du ruisseau, en ces anses que forme une large feuille, en ces baies qui tiendraient dans le creux de ma main. » Lisette est, nous dit l'auteur, « une bonne vieille facile aux autres, paisible, souriante, aux enfants surtout... En dedans tout émue d'idées, le grand problème de l'éternité restail immobile devant elle, une face éclairée par la foi, l'autre assombrie par le doute. Je suis triste, me dit Lisette; écoulez, vous rirez. J'ai fait un songe. » Lisette a vu deux routes, l'une large, commode, c'est celle qu'elle a prise ; l'autre tournante et difficultueuse, montant « au paradis de Dieu, une maison d'or reluisante comme le soleil en plein midi. Derrière une des fenêtres, — c'est Lisette qui parle, — de*- ÉTUDES LITTÉRAIRES. 127 rière les vitres claires une vieille femme, comme moi vêtue de soie noire avec des cheveux blancs, un air sévère el pourtant doux, se tenait assise et tricotait. Elle tricotait sans me voir, elle avait l'air bien heureux. Je criai, il me le sembla du moins... Vous vous êtes trompée, me dit-elle, vous n'entrerez pas, ma fille; vous n'avez pas pris le bon chemin. Puis, elle reprit son tricot d'un visage tranquille, et moi je tombai morte. » Tout n'est-il pas charmant dans ce conte naïf, jusqu'à cet idéal de vie paisible, celle dame tricotant à sa fenêtre, dont l'image traverse le rêve de la paysanne aux durs labeurs. L'Auteur des Horizons prochains excelle à décrire les humbles comme quelqu'un qui les a vus de haut, dégagés des trivialités de leur vie, transfigurés par un rayon de grâce ou la poésie de la douleur. Laissez-nous vous raconter encore le Pigeonnier, l'histoire d'un vieux tapissier et de sa femme : « L'infortune leur avait donné pareille vie, mais la paix siégeail au cœur débonnaire de la femme, le rangement d'esprit dévorait le pauvre homme. » Et nous les voyons se débattant contre la misère, lui soutenu par elle, elle fortifiée par l'admiration qu'elle garde pour lui. Alors, de jolis tableaux d'intérieur, des détails touchants ; cet homme faible s'appuie au liras de la femme au lieu de lui offrir le sien; il cherche de l'ouvrage ; puis, quand il en obtient, qu'il re- 128 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. prend la dignité, la fierté de sa vie, sa compagne de misère meurt loul à coup, et le malheureux ne songe plus qu'à lui élever, dans un coin de la chambre, une sorte de catafalque : « Il entasse là tous les souvenirs de la pauvre morte... Voici sa montre; elle s'est arrêtée depuis le jour... Voici sa bague, son châle, son pauvre châle... » Sans doute tout cela est simple, infime. Chaque jour il se passe à Paris des scènes semblables ou plus terribles ; mais le charme du récit, l'ardeur émue, et le style réfléchi, riche en-dessous de toutes les pensées qu'il enferme, pour les bien comprendre il faut avoir le livre en main. Et qu'on ne pense pas que les larmes, l'idée de mort souvent présente donnent à ces petits chefs-d'œuvre un tour universellement triste; il y a des traits d'une indulgente ironie, d'une gaieté spirituelle, et surtout une constante sérénité due à l'élévation des pensées et du style. Comme on le voit, ce sont moins des nouvelles qu'une série de tableaux où tout est si bien à son plan que l'effet ménagé est toujours et sûrement obtenu. Vous trouverez là dedans du réalisme souvent, un réalisme délicat qui s'arrête juste à sa mission de vérité, beaucoup de poésie extérieure. Celte plume savante s'applique aux descriptions ; chacun de ces épisodes est encadré entre les murs gris d'un quartier populaire ou dans les giroflées ÉTUDES LITTÉRAIRES. 12» d'une fenèlre ouverte ; mais que l'air y arrive des bailles montagnes jurassiennes ou de la rue étroite et sombre, on le respire toujours vivifiant et reconnaissante. C'est que le paysagiste ne s'en tient pas au^ contours ni aux couleurs, mais qu'il se pénètre de l'esprit de la nature. Bourdonnements d'insectes, bruits d'ailes, parfums de foins coupés ou de roses entr'ouvertes, on entend, on respire avec lui ces harmonies de vie errante, universelle. On devine là toute une éducation champêtre; et comme les yeux des marins bleuissent au reflet continu des vagues changeantes, nous pensons que le regard s'agrandit, devient plus clair et plus profond, ouvert constamment sur de larges étendues. II En analysant dans la première partie de celte étude un de nos plus purs talents féminins, nous disions à quel point l'Auteur des Horizons prochains s'imprégnait de l'atmosphère environnante, quelle divination singulière il avait de la joie, de la douleur. Dans ses livres de voyage, nous retrouvons la même faculté d'assimilation, et combien agrandie par la variété des coutumes , des paysages el des climats. Non seulement la mer, la montagne, les fleuves traversés donnent à la plume 130 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. du paysagiste l'occasion de s'exercer à chaque page; mais, par une sorte de curiosité rétrospective, les peuples qui ont vécu là, les grands événements qui s'y sont accomplis arrivent aussitôt à la mémoire de l'écrivain, se lèvent du sol avec les maïs en épi ou les grands cèdres étalés. Il s'ensuit une foule de réminiscences historiques et religieuses. L'Auteur des Horizons prochains use à l'égard de la nature du procédé pénétrant qu'il emploie à l'égard des êtres. Il les voit, mais il veut les connaître à fond, et que nous les connaissions aussi. Les personnages qu'il fait parler, les vallons qu'il décrit ne passeront pas sous nos yeux avec cette optique de convention, cet à peu près de la scène que les faiseurs de romans empruntent aux faiseurs de théâtre. La terre a pour lui des parfums différents; il sait les plantes qui germent au creux des fossés, celles qui poussent sur la montagne à tous ses degrés de hauteur. Telle herbe entrevue en Egypte lui fera faire tout à coup un brusque retour de pensée vers les montagnes de Suisse. Ces ressemblances, ces assimilations sont la philosophie du paysage écrit, ce qui le distingue du paysage peint, car ils sont tous deux bien différents de procédé et d'effet. Pourvu que la toile mette à son plan, dans leurs proportions visuelles, les objets qu'elle représente, bois, rivière ou plaine, pourvu que, par un effet de lumière ou de brume, ÉTUDES LITTÉRAIRES. m elle nous indique l'heure, la saison, non d'une façon précise, mais avec ce vague inhérent à la nature que chaque minute métamorphose, son but est rempli. Dans le livre, il en est autrement. Pendant que l'auteur écrit il pense, et celte participation de lui-même, de son esprit, il faut qu'il nous la lasse sentir en traduisant en mots connus des tons de vert, de bleu ou de vermillon. Nous savons tous la magie du soleil couchant passant de ses intensités de flammes vives ù toutes les décroissances d'un rayon mourant ; après la pourpre écla- tanie viennent des couleurs aurore, jaunes, dorées, puis une prodigalité de lueurs roses, douces, éta- lées, persistantes, accrochées enfin à quelque vitre quand dès longtemps le soleil a disparu et que la nuit monte. C'est cela que nous admirons tous les soirs; mais combien nous serons plus touchés, si dans cet éblouissement et ce rapide déclin nous entrevoyons la fin d'un jour et cet adorable repos qui est à lui seul un recueillement. La série des volumes de voyage commence par une longue tournée m Grèce, en Égypte, en Nubie, dans le désert et en Syrie. Beaucoup de livres ont été écrits sur l'Orient : Lamartine, Gérard de Nerval, Gautier, Fromentin, el sans parler des littérateurs, une foule de touristes enthousiastes, de ceux qui inscrivent leur nom minuscule sur la plus haute pyramide, ont communiqué au public leurs 132 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. noies de voyage; aucun ne nous a procuré l'impression grandiose et intime, familière et savante, causée par ce Journal d'un voyage au Levant. La Grèce est, de toutes ces merveilles entrevues, la moins appréciée, la moins heureusement décrite, et nous voyons dans cette négligence la marque d'un esprit original. On sent que, le guide en main, l'admiration de commande gêne la voyageuse, et aussi le côté excessivement classique et professoral de la Grèce, parcourue et dépeinte tant de fois; peut-être trouverait-on, en cherchant bien, au fond de ce dédain féminin, l'absence, nous no dirons pas l'ignorance, des langues mortes. Toujours est-il que sur cette terre tant chantée, l'Auteur des Horizons prochains éprouve de nom- breuses déceptions et qu'il se joint à cela, pour lui, la tristesse d'un pays trop ensoleillé, sec, brûlé, fatigant à des yeux habitués aux puissances de vert des régions du Nord. Mais le récit est naturel, intéressant, le pittoresque du sol et des gens bien saisi, avec des souvenirs de l'antiquité et de jolies remarques comme preuve de ces antipathies de climat dont nous parlions tout à l'heure : « Homère était d'un pays où il y a du vert. Il était de Smyrnc, de l'Asie Mineure aux grands arbres, aux belles fontaines, aux épaisses feuillées; voilà pourquoi Homère a écrit les Adieux d'Andro- maqnç, ['Entrevue de Priant, et d'Achille. » ÉTUDES LITTÉRAIRES. 133 En somme, ce premier livre est comme une préparation, une porte ouverte; il semble que la vue, le style s'y exercent aux magnificences des deux autres. Quant au voyage en Egypte, nous le faisons avec l'auteur en lisant ces pages tour à tour émues, admiratrices ou descriptives ; nous nous installons avec lui dans le daobieh aux longues vergues pour monter et descendre le Nil ; nous ressentons comme lui le calme, la sérénité que les fleuves, non la mer sans limites, gardent aux remous de leurs vagues et communiquent à la fertilité de leurs bords. Ici, les citations sont difficiles, tellement le livre est uniformément beau. Cela a la couleur d'un ciel inaltéré. Ce voyage ressemble à un rêve, à une de ces suspensions entre l'existence vécue et celle qui vous reste à vivre ; il a dû être écrit dans une rare disposition d'esprit, heureuse et poétique. « Il y a, dit la voyageuse, dans ce cours majestueux du Nil, dans ce limpide chemin tout éclatant de lumière, quelque chose qui attire avec une invincible puissance. On ne comprend pas pourquoi l'on rétrograde, puisque la roule monte toujours, transparente et profonde au travers des sables à perte de vue, entre des temples au fronton surchargé d'hiéroglyphes... toujours cet étonnant aspect; des montagnes pointues, noires, quelques-unes à cône tronqué; des blocs de syénite qu'on dirait tombés 12 134 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. du ciel, des coulées de sable jaune orangé, une mince lisière de culture et de palmiers, le grincement mélancolique des sacMieJts tournés par un bœuf avec le conducteur sur le train. » Et les rives se déroulent, riches de souvenirs et d'aspects, sans que l'admiration se lasse de s'exprimer. Ce sont des descriptions de temples, de tombeaux, de sites. Puis quand, au cours de cette navigation paisible qui suit le fleuve et ses hasards, la nature se présente seule, sans trace des siècles écoulés ni des splendeurs disparues, ce sont des tableaux familiers, saisis dans leur vérité toute simple : « Nous mettons pied à terre au milieu des pois en fleur; nous voilà dans un village nubien : petites masures de terre, vie en plein air, les vaches, les chèvres, les brebis avec leurs agneaux sous les palmiers... Les fds d'un métier à lisser s'étendent de ce côté, là une jeune fille dort sur la terre enveloppée dans son tapis. » Le voyage à Jérusalem est plus serré, moins rêveur ; ici les souvenirs, tout en se perdant dans la nuit des temps, se rattachent tous à une préoccupation religieuse; à notre avis, la note est même un peu forcée de ce côté, mais c'est la faute de cet admirable pays, où les lacs, les montagnes, chaque nom prononcé évoque quelque scène de la Bible. « L'histoire du peuple juif passe et repasse sans cesse le Jourdain, le fleuve est pour ainsi dire ÉTUDES LITTÉRAIRES. «5 tressé avec elle. » Ainsi s'exprime l'auteur, cl c'esl presque une excuse à cet envahissement de son esprit. L'histoire du peuple juif passe et repasse aussi dans son livre. Cette femme qui glane dans les champs, c'est Hulh ou Noémi. Il aperçoit Abraham et Jacob à la tête de tous les troupeaux, de même qu'au désert quand il écrivait sous la tente, et dans le désordre pittoresque du campement, il croyait voir grandir sur le sable l'ombre d'Agar cl de son fils à la recherche de quelque puits. Après ces magnifiques voyages, l'auteur des Horizons prochains se repose, et le lecteur avec lui, dans des excursions plus familières, en Suisse, en Italie, en Espagne. La nature disparaît alors un peu devant l'art. Dans l'espace restreint des mu- gées l'œil s'exerce à d'autres admirations; mais quel que soit le charme de ces derniers volumes, charme de gaieté spirituelle et d'enthousiasme artistique, ils n'ont pas la valeur littéraire des autres. Plus le pays s'éloigne, plus les horizons s'élar- gissent, plus la pensée de l'écrivain s'ouvre avec eux; la mer, le désert, le lointain l'inspirent, dirait-on, car dans le livre intitulé -. A Constantin nople, il retrouve tout à coup cette hauteur de vue, cette abondance de style descriptif qui distinguent les premiers voyages. Toutes les richesses de l'Orient, climat, ciel, costumes, sont senties, ana- 136 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Iysées toujours avec la même bonne humeur, el ce regard do peintre et de poète qui s'émeut d'un effet d'ombre, des teintes d'un tapis persan, des plis savants du faradjeh. C'est un papillotage de couleurs vives, de descriptions brillantes, pas si serrées pourtant qu'on n'aperçoive à chaque page une échappée bleue du Bosphore où glisse quelque caïque, où s'cslompe le souffle d'un steamer. Et cela suffit pour bien donner le caractère de ces grands caravansérails, de ces ports gigantesques, pleins de départs el d'arrivées, qu'une foule de nationalités traversent sans se confondre. Mais où l'on reconnaît l'auteur féminin, c'est à la compassion curieuse qu'il ressent pour les harems. Chaque fois qu'il rencontre dans la rue un de ces visages rosés, drapés du yachmah, il le suit en idée jusqu'en ces pièces aux fenêtres grillées, aux larges divans où lo harem se tient dans les longues heures du jour, énervé d'inactivité, de chaleur et d'ennui. L'Européenne, l'artiste, la femme intelligente et religieuse n'a pas assez de piliés el de plaintes pour ces tristes créatures privées de liberté et de devoirs, prisonnières, sans intérieur, sans aucune de ces conditions qui rendent le home attrayant et cher. Des salles silencieuses et calmes, si bien gardées du dehors, que l'air cl la lumière n'y arrivent qu'à travers les barreaux des ka/ïs, des femmes assises ÉTUDES LITTÉRAIRES. 137 sur des coussins, avec des physionomies immobiles, assoupies, concentrées, tel est le spectacle qui s'offre aux yeux de la visiteuse quand elle a pu se faire ouvrir enfin la porte du logis des femmes. « Le clair-obscur règne partout, » dit-elle. Mais bientôt à l'influence, au charme communicatif de cette nature ouverte et vive, tout le harem se réveille ; sous ces amas d'étoffe blanche ou jaune, les poses alanguies se redressent ; on cause, on s'agite, et la voyageuse est initiée aux peines, aux joies, aux intrigues de ces captives; on parcourt ensemble le palais. « Une porte fermée nous arrête dans notre promenade; elle sépare le harem du Sélamlik, le pacha en a la clef; aucune femme n'a franchi ce seuil, pas même la princesse. Jamais elle n'a pénétré dans les appartements de son mari. La division profonde et hautaine des deux existences s'exprime avec une dure éloquence par ces deux battants hermétiquement clos. La vie de ton seigneur n'est pas ta vie, ton maître t'échappe par ces grands côtés de l'action et de l'intelligence qui l'ont sa valeur. S'il te donne ses loisirs à distraire, et ses ennuis à tromper... si tu es son délassement, tu n'es pas sa compagne. » Alors se suivent de tristes anecdotes où la dépendance de la femme dans ces harems parfumés et clos se révèle avec ses désenchantements et ses 12. 138 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. larmes. Ce n'est pas trop en effet de tout l'abrutissement de l'ignorance et de l'esclavage pour dompter les intelligences, endormir les passions jalouses, et nous voyons que souvent, dans ces palais muets, le drame (''date, inconnu, déchirant comme un cri d'angoisse étouffé par de hautes murailles et des tentures épaisses. C'est cette compassion toujours en éveil, cette recherche au delà du connu, qui fait de l'auteur des Horizons prochains un écrivain avant tout sympathique. Dans son œuvre rien que de sincère ou de grand ; et comme on lui sait gré, étant femme, de ne rien revendiquer ni prétendre, et, bien que célèbre, de rester anonyme, enveloppée dans l'ampleur de son beau talent. ÉTUDES LITTÉRAIRES. 13!) CHARLES M,ANC L'An dans la parure et dam le vêtement, Depuis longtemps, les femmes élégantes savent bien que l'art n'est pas étranger à la toilette, et qu'on éprouve à regarder un ajustement gracieux, assorti de couleur, heureux de forme, un peu de ce plaisir qui vous relient devant un joli tableau ou une statue bien proportionnée; mais si quelques- unes ont cet instinct naturel, si leur sentiment du goût est assez exercé pour qu'elles apprécient uno parure dans la grâce de son ensemble et la finesse du détail, combien quelquefois, par un excès même de coquetterie, assemblent tant bien que mal, et seulement pour l'effet, les ornements et les nuances. Et pourtant, c'est l'auteur du livre qui nous l'apprend, la parure la plus riche, la mieux choisie même, peut transformer la personne qui la porte, changer le caractère do sa physionomie ou de son allure. L'unité est sévère, la diversité piquante ; il 140 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. faut savoir cela avant tout. L'une sied aux visages animés chez qui l'irrégularité est une grâce et le sourire une beauté ; l'autre convient seulement à ces types graves, d'un sentiment immuable, qui frappent par leur vue seule, sans le secours de l'expression. M. Charles Blanc nous dit aussi quelle coiffure étoffera un profil trop mince ou rétablira l'ovale dans une figure un peu ronde, et comment d'une mode universelle chaque femme peut se faire une appropriation seyante. Pour tout cela, on doit remonter aux lois les plus antiques, les plus sévères de l'ornement. Songez que la ligure humaine, par ses proportions, a l'air d'avoir été mise au carreau. Oui, madame, que vous vous penchiez à la portière d'une voilure ou au balcon d'une loge, si vif, si gracieux qu'ait été votre mouvement, sitôt qu'il cesse vous rentrez dans ces lignes idéales qui vous divisent et vous maintiennent ni plus ni moins qu'une sainte do vitrail dans son treillis de plomb ; et il le faut pour la proportion, qui est la première condition de la grâce. Méditez ce joli livre écrit pour vous, et qui vous servira à rectifier, au nom de l'art suprême, les inventions de votre couturière et de votre modiste ; l'art, c'est un bien grand mot quand il est question de chiffons, mais nous vous étonnerons plus encore en vous disant que la science s'en mêle aussi. Il ïaut invoquer la physique et la chimie pour vous ÉTUDES LITTERAIRES. \\\ parler des couleurs, et c'est ce que fait M. Charles Blanc ; il vous dit leurs sympathies, leurs ressemblances, et pourquoi, sans le savoir, la parure l'ait se-nuire et se combattre entre elles des teintes mal assorties. Ici, nous le trouvons un peu sévère ; il existe des règles générales du bon goût; mais de là à produire certains assemblages de ton, à vouloir donner aux couleurs leurs complémentaires sur un biais de jupe ou une bride de chapeau, il y a loin. Par exemple, la mode, qui no peut supporter ensemble deux rouges différents, admettra très bien le rose et le grenat, le marron et le bleu : c'est même de ces ignorances voulues qu'elle fait parfois sa distinction. Un des chapitres intéressants du livre traite des rapports qui doivent exister entre les tons de l'ajustement et les nuances des visages, du teint, des yeux, des cheveux. Non seulement nous apprendrons là ce qui convient aux brunes, aux rousses, mais encore aux châtaines, à cette race indécise d'yeux gris, de cheveux nuancés, si commune à Paris et si facile à vêtir peut-être à cause de son insignifiance. M. Charles Blanc, avec une complaisance d'artiste, déplie les velours, les failles, le crêpe de Chine si souple et discrètement soyeux, les lainages, h; cachemire, le drap ; il nous explique la grâce des vêtements chauds sous les premiers soleils, et des 142 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. étoffes encore claires assombries d'un mantelet d'automne, l'intimité de certaines toilettes et la grande lumière, l'apparat que voudront les autres. Il ouvre le tiroir aux rubans, le sachet aux dentelles : la dentelle ! le plus charmant luxe des femmes, ni pesant ni encombrant, exempt de la richesse voyante du bijou et de l'étalage exotique du cachemire de l'Inde ; c'est avec la dentelle et les plumes que l'ajustement fait toute sa légèreté, « compose ces ornements flottants qui, en se prêtant au courant d'air de la marche, ajoutent à son élégance, à sa rapidité. » M. Charles Blanc choisit aussi les fleurs pour le bal, les fleurs printanières qui parent les jeunes filles, les couronnes pour les fronts sévères, et ces guirlandes dont le caprice s'accorde avec un regard mutin ; il nous fait entrer dans le salon éclairé que possèdent maintenant toutes les maisons de soieries. Nous savons qu'aux lumières « lo rubis s'exalte particulièrement dans les étoffes pelucheuses, le nacarat s'éclaircit ; la cerise monte au ponceau, le ponceau se rapproche du ton capucine qui, à son tour, se rapproche de l'orangé, l'orangé prend la couleur feu. » Mais la couleur n'est pas tout. L'auteur nous l'a bien appris dans la première partie de son livre, si artistique, si intéressante et qui concerne l'ornement, l'ordre, la ligne, le rythme; c'est de là qu'il ETUDES LITTÉRAIRES. 143 descend aux détails menus des écharpes drapées, des basques, des châles, des relevés. Il indique comment on peut se grandir, s'élargir, en déterminant une illusion optique causée par les dispositions, les rayures, les carreaux des corsages et des jupes ; et le volant, le plissé, la ruche passent devant nous, chiffonnés, biaisés, piqués, avec leur caractère, leur expression, ce qu'ils crient aux yeuij même quand une femme simple ou inhabile les laisse coudre indifféremment au bord de su» peignoir à traîne ou de son costume de courses. Où cet ouvrage remarquable et rare devient surtout précieux, c'est quand il entre dans l'esprit caché de la parure, quand il nous révèle le charme des vêlements un peu gros, drap ou laine, la délicatesse du visage augmentée par la hardiesse d'un chapeau de feutre, la main plus fine sous un gant trop large, et toute la femme féminisée encore dans un costume demi-masculin par la loi puissante des contrastes. « Qui ne voit qu'un petit col uni et rabattu a une physionomie de franchise, et que s'il est cassé comme celui des garçons ou qu'il tombe sur une cravate do collégien, il prête à la toilette d'une jeune femme un air mutin qui donne du piquant à sa grâce? »Et plus loin : «Qui ne sent Combien un volant haut et plissé a un air de sagesse, et que dans sa régularité intentionnelle il affirme un sen- m IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. liment d'ordre, un esprit rangé, parce qu'il] ressemble aux draperies que portent dans la sculpture antique les prêtresses, les canéphores et les jeunes filles qui suivent la procession des Panathénées, draperies dont les plis compassés et rigides annoncent qu'aucune main ne les a touchées ! » N'est-ce pas que voilà une façon bien nouvelle du traiter la parure, ennoblie désormais par ce beau langage de poète et de philosophe? Cette entente du détail, c'est l'art raffiné, c'est la distinction ; cela tient au fin bout des doigts des adroites el dans le regard des élégantes ; cela se sent el fait l'aplomb tranquille des femmes du monde. Elles savent que chez elles rien n'étonne ni ne choque, et que si la moindre dissonance se trouvait dans leur toilette, elles en seraient averties les premières par un tact exercé. Nous arrivons à une question délicate et qui rattache à cet art discret du vêtement beaucoup de femmes qui l'ignorent presque toujours ; nous voulons parler des étrangères. « Étant donné un type, faut-il l'exagérer ou l'amoindrir? » Les artistes seront pour l'exagération de ce type, l'entoureront de tout ce qui peut le compléter et l'exalter. C'est à propos des couleurs que M. Charles Blanc soulève cette question ; il nous apprend là que les jaunes éclatants, les rouges fiers, à cause de la lu- ÉTUDES LITTÉRAIRES. 145 mière qu'ils font autour d'eux, ne conviennent qu'à l'extrême jeunesse où les traits s'accentuent sans (langer, ou justement à ces visages dont le type reste éternellement jeune par sa pureté et son ancienneté même. Au contraire, les physionomies ordinaires un peu fatiguées ou flétries s'accommoderont seulement des tons pâles, s'effaceront dans les reflets doux du bleu clair, du maïs, du rose tondre ; et cette théorie des couleurs se termine sur une hardiesse charmante ainsi exprimée : « La coquetterie peut être traitée comme une maladie du sentiment aussi bien par les semblables que par les contraires, » d'où l'auteur conclut en permettant aux blondes des robes et des draperies bouton d'or, des colliers de topazes et d'ambre jaune, des rubans de même teinte, « pourvu toutefois qu'ils s'assortissent au ton le plus clair des cheveux. » Quand nous vous dirons que l'ombrelle, les gants, l'éventail, les bijoux, tout le détail de la toilette prend place dans ce livre exquis, vous saurez qu'il est aussi complet, aussi rempli que ces meubles Louis XV, ces chiffonniers de bois de rose, où tous les menus objets de coquetterie féminine ne sont pas ceux qui tiennent la moindre place. Qu'on nous permette un regret ; nous aurions désiré un chapitre tout entier consacré au voile si varié, si divers de nos jours et si généralement 13 146 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. porté, enveloppant comme une mantille, court aux lèvres comme un masque de domino, flottant, drapé, serré, fixé enfin parmi les boucles légères ou les nattes lisses par quelque grosse épingle de jais qui semble retenir à elle seule les fleurs, les plumes, les rubans, les cheveux, tout l'édifice croulant d'une coiffure à la mode. Toutes les femmes voudront connaître l'ouvrage de M. Charles lilanc et le remercieront, la lecture faite. On n'est pas plus ingénieux à parler d'art, à dissimuler le fond sérieux de sa pensée sous une profusion d'agréments frivoles ; nous pensions en le lisant à ces beaux satins blancs aux plis droits que l'on recouvre pour le bal d'une étoffe légère transparente, bouillonnante, qui semble posée sur de la lumière et soutenue par quelque métal. ÉTUDES LITTÉRAIRES. 147 GUSTAVE FLAUBERT Trois contes. Il est intéressant de remarquer que la nouvelle œuvre de M. Gustave Flaubert résume admirablement ses inspirations diverses et les rappelle à la mémoire de ses lecteurs. Un cœur simple, par le milieu bourgeois, le paysage normand, la fran- cbise d'une langue qui prête une grande poésie aux détails les plus vulgaires, donne une vague idée de M™ Bovary,- la Légende de saint Julien l'Hospitalier, mélangée de merveilleux et de mysticisme, voilée par endroits de reflets de vitrail et de poussière de solitudes, semble détachée de la Tentation de saint Antoine, tandis qu' Hérodias procure à tous les lettrés cette émotion purement artistique, cette admiration pour un talent qui n'a pris de la science que ses ressources pittoresques, ressentie jadis à la lecture de Salammbô. Ainsi, dans ces trois romans qu'il intitule modestement Trois contes, M. Flaubert est égal à lui-même, nous dirions presque qu'il se surpasse. Écoutez 148 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. d'abord l'histoire de Félicité, le Cœur simple, humble servante de ferme que sa première déconvenue amoureuse engage à venir se placer à la ville chez une bourgeoise, M me Aubain. Terrifiée tout de suite par le « genre de la maison » et le « souvenir de monsieur » planant sur la veuve comme un porte- respect, Félicité, avec ce sentiment égalitaire qui rapproche les faibles des enfants, concentre toutes ses tendresses refoulées sur la fille de sa maîtresse, puis sur son neveu à elle, retrouvé dans ce hasard des existences du peuple, où les familles se dispersent comme les nichées trop nombreuses, par nécessité; mais tout manque au dévouement de cette malheureuse qui nourrit ses parents de ses gages, vieillit sans l'espoir d'une affection pour sa vieillesse et dans les longues soirées d'hiver (ri- cote des bas pour les autres. M Uo Virginie meurt, le neveu Victor meurt aussi, même M mo Aubain; et la merveille de ce petit roman, c'est une suite de faits naturels, un ensemble de circonstances toutes simples dirigeant les personnages peu nombreux de l'action, les faisant agir sur la vie de cette pauvre domestique, créature presque inconsciente, subordonnée à tout ce qui s'agite autour d'elle. Une page du livre donnera bien l'idée de ces infimes détails où le génie de M. Flaubert, passionné de vérité, mais servi par une forme maîtresse, ne craint pas de s'attarder, sûr qu'il est de prêter un ÉTUDES LITTÉRAIRES. 149 relief saisissant aux traits les plus effaces du récit. « Puis des années s'écoulèrent, toutes pareilles et sans autres épisodes que le retour des grandes fêtes : Pâques, l'Assomption, la Toussaint. Des événements intérieurs faisaient une date, où l'on se reportait plus tard. Ainsi, en 1825, deux vitriers badigeonnèrent le vestibule; en 1827, une portion du toit, tombant dans la cour, faillit tuer un homme ; l'été de 1828, ce fut à madame d'offrir le pain bénit; Iiourais, vers cette époque, s'absenta mystérieusement; et les anciennes connaissances peu à peu s'en allèrent : Guyot, Liébard, M mo Lechaptois, Ilobelin, l'oncle Grémanville, paralysé depuis longtemps. » Mais, dans tout cet écroulement, Félicité a gardé une affection, un perroquet auquel elle s'est attachée avec un respect superstitieux de la bête parlante, de la bête revêtue d'une illusion d'humanité. Comme elle le soigne, cet oiseau bizarre, qui personnifie pour elle le fantastique pays d'Amérique où est mort son neveu Victor. Et quand, dans un hiver froid, placé trop près de la cheminée, Loulou succombe à une congcsliQn, avec quel soin elle le porte à empailler. M. Flaubert excelle dans ces péripéties tout ordinaires, mais relevées par un sentiment intense. 11 faut lire le voyage que Félicité fait à Honfleur, par une grande gelée, ses mains sous son tablier, ses sabots noirs claquant sur la 13. 150 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. roule, puis l'arrivée au bateau et l'émotion de la pauvre fille mêlant le souvenir de son enfant d'adoption, au regret de son perroquet inanime, dans une confusion naturelle de tous les déboires où s'épuise sa vie inutile. La fin, très artistique, raconte le mysticisme de Félicité, toujours naïve, toujours croyante, et qui, ne sachant quelle forme donner à l'Esprit saint, représenté par un oiseau, incarne sa pensée sous les plumes brillantes de son ara empaillé. Il gît dans sa pauvre chambre, pêle-mêle avec d'autres souvenirs ramassés sur sa roule, comme des aumônes : un vieux chapeau de peluche ayant appartenu à Virginie, le portrait de Victor, des fleurs fanées, et quand Félicité se meurt, M. le curé permet que, par une grâce spéciale, Loulou figure dans un reposoir de la Fête-Dieu, entre des flambeaux d'argent, des vases en porcelaine, un sucrier de vermeil et deux écrans chinois. Idolâtrie de village et de pauvreté qui fait servir aux splendeurs de l'autel les reliques improvisées de chaque maison, la somme d'idéal que dépose sur une cheminée bourgeoise l'objet étrange ou antique, ce qui parle de temps passés ou de pays lointains. Plusieurs fois nous nous sommes sentie émue dans cette courte lecture, tellement la vie de la servante de province, attachée comme le chat domestique autant aux murs du logis qu'aux maîtres, ÉTUDES LITTÉRAIRES. 151 souvent aussi durs, aussi revèches les uns que les autres, est bien dépeinte ici. Quant au style terme, Imagé, mesuré, c'est la perfection de la langue française. Pas un mot de trop, pas une épithète. On n'oserait changer de place une virgule, et la satisfaction artistique éprouvée n'a d'égal que le respect qu'inspire un si noble talent. La Légende de saint Julien est bien la transition qui nous conduira de Cœur simple à Hèro- dias. Avec une couleur moyen âge très modérée, très réussie, M. Flaubert raconte la légende de ' saint Julien l'Hospitalier telle que la lui ont révélée les vitraux anciens d'une petite église de son pays. Et du vitrail la légende conserve bien les teintes pénétrées de jour, la majesté droite, le fantastique régulier. Elle procède par tableaux successifs où l'on devine encore les solides lamelles de plomb qui mesurent leur élan aux bêtes fauves, et le mouvement de ses armes au grand chasseur. D'abord l'enfance du saint, pieuse, sage, soumise aux seigneurs ses parents, puis le meurtre d'une petite souris blanche, éveillant la soif du sang dans cette âme primitive, enfin la soif de la tuerie, servie par les chasses acharnées de ce temps où la terre encore assez peuplée cachait des fauves dans tous ses replis. Du matin au soir, lancé par le pays, Julien extermine, car sa main est robuste et son coup d'œil sûr, jusqu'au jour où, après un grand 152 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. massacre, le cerf fantastique lui fait une effrayante prédiction. « De l'autre côté du vallon, sur le bord de la forêt, il aperçut un cerf, une biche et son faon. Le cerf, qui était noir et monstrueux de taille, portait seize andouillers avec une barbe blanche. La biche, blonde comme les feuilles mortes, broutait le gazon ; et le faon tacheté, sans l'interrompre dans sa marche, lui tetait la mamelle. » L'arbalète encore une fois ronfla. Le faon, tout de suite fut tué. Alors sa mère, en regardant le ciel, brama d'une voix profonde, déchirante, humaine. Julien, exaspéré, d'un coup en plein poitrail l'étcndit par terre. Le grand cerf l'avait vu, fit un bond. Julien lui envoya sa dernière flèche. Elle l'atteignit au front, et y resta plantée. Le grand cerf n'eut pas l'air de la sentir... Et, les yeux flamboyants, solennel comme un patriarche et comme un justicier, pendant qu'une cloche au loin tintait, il répéta trois fois : » — Maudit! maudit! maudit! Un jour, cœur féroce, tu assassineras ton père et ta mère. » Épouvanté, Julien s'enfuit, renonce aux armes, épouse une fille de roi, et se résigne aux tranquilles travaux. Mais la prédiction s'accomplira ; il nous semble voir sur les côtés d'une chapelle rustique, étendus dans toute la hauteur d'une fenèlre, le vieux seigneur et sa femme morts, massacrés ÉTUDES LITTÉRAIRES. 153 tous les deux par Julien. Alors commencent l'expiation du farouche meurtrier, ses pleurs, ses pénitences, son renoncement dans la solitude. Une ombre crépusculaire descend ici sur les derniers tableaux. Le malheureux s'est installé au passage d'un gué, menant une barque lourde, sans autre merci que des blasphèmes, et au milieu d'une nature si triste que le fleuve y roule des flots verdà- tres, le vent une poussière qui sent la tombe. Combien d'heures, combien d'années dura la pénitence? Un soir enfin notre seigneur Jésus, sous la ligure d'un lépreux hideux et repoussant, emporte Julien dans ses bras et monte avec lui dans le ciel. Avant tout, M. Flaubert est un évocateur. Ses lecteurs, il les oublie; sa science, son érudition, cela se résume dans des impressions personnelles et vivantes; il voit, il nous fait voir avec lui, et c'est étrange, celte réalité faite d'une concentration excessive et qui sort du rêve ébloui d'un cerveau. Mais pour Ilérodias surtout le poète déploie ses facultés visionnaires. C'est au début un grand paysage de Judée, avec des plaines, des temples, un lac, des murailles de forteresse et l'apparition au tétrarque de Galilée d'une jeune fille debout sur la terrasse d'une maison, et dont les voiles W'incs flottent comme l'aile d'une cigogne en quête d'un nid. On dirait une vieille estampe religieuse ou quelque tapisserie biblique. 154 IMPRESSIONS DE NATUKE ET D'ART. Hérode Antipas tient prisonnier dans une citerne desséchée Jaokanann, le précurseur de Jésus, celui qui baptisait au bord des lacs et qui a eu le malheur d'insulter Ilérodias, belle-sœur et femme du télrar- que ; la visite de Yitellius et de son fds Aulus chez le Juif donne lieu à une foule de descriptions, à la reconstruction d'un palais judaïque avec ses colonnes à chapiteaux d'airain, ses arcades, ses chambres voûtées, son écurie souterraine pleine de chevaux blancs comme neige : « Mangeant de l'orge, la crinière peinte en bleu, les sabots dans des mitaines de sparterie, et les poils d'entre les oreilles bouffant sur le frontal comme une perruque. » Et grâce au festin qui suit, les détails abondent encore pittoresques et intéressants, non sans qu'on ait vu dans l'intervalle au fond de sa prison étroite, « ses longs cheveux cl sa barbe confondus avec les poils de bête qui garnissaient son dos, » Jaokanann, l'ennemi public, indomptable quoique lié, qui invective la reine Ilérodias penchée sur le bord de la citerne où il git. La haine de cette femme s'exaspère; malgré la résistance d'Antipas, il lui faut la tète de cet homme, et c'est sa fille qui la demandera, sa fille Salomé élevée à Rome, experte aux danses qui charment et que le tétrarque regardait ce matin, dressée sur le bleu pur du ciel. Jamais cet épisode si connu de l'histoire juive ne ÉTUDES LITTÉRAIRES. 135 nous était apparu avec cette magie de vérité et celle grâce mièvre et féroce que la danseuse Salomé, les lèvres et les sourcils peints, un carré de soie changeante aux épaules, les pieds chaussés de petites pantoufles en duvet de colibri, à demi romaine et barbare, communique à tout ce récit, le plus complet peut-être des trois contes. C'est que M. Flaubert y laisse libre son inspiration toujours épique ; il sait faire parler les hommes, aligner les batailles, décrire les grandes luttes de peuples, cl il a entouré l'histoire d'Hérodias d'un fourmillement asiatique, d'une diversité de tribus : esséniens vêtus de blanc, pharisiens, fils de proscrits, samaritains, sadducéens, galiléens; la vie circule dans les discours et dans les actes, sans compter le pays grandiose ayant pour fond lointain les salines de la mer Morte et les tentes vagabondes des Arabes prêts à la guerre. Ce livre est fait pour un triomphe unanime et mérité, aussi pur, aussi absolu que le beau style de l'écrivain. 156 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. EDMOND ET JULES DE CONCOURT I Sœur Philomène, 1 vol. ; Renée Mauperin, 1 vol. ; Charles Demailly, 1 vol. ; Manette Salomon, 1 vol.; Madame Gervaùais, 1 vol.; GerminieLacerteux, 1 vol. A cette époque où les études réalistes sont en pleine vogue, il est peut-être curieux de relire cette série de romans si attachants et si humains, auxquels avant tout autre on a imposé une épithète qui nous parait très difficile à comprendre. Le réalisme en art, est-ce la préoccupation constante de la nature, l'exagération de ses erreurs? ou bien, ce qui semble impossible, en est-ce la copie rigoureuse? Sur dix peintres qui interpréteront le même aspect, l'un le rendra en tons éclatants, l'autre le fondra dans des demi-teintes, la plupart appliqueront à la nature complaisante leurs procédés et aussi leurs moyens visuels différents. Qui se proclamera le réaliste parmi ces peintres? Nous ne pouvons pen- ÉTUDES LITTÉRAIRES. 18? ser que ce soit le plus habile à reproduire sèchement le paysage apparu, mais celui qui saura faire monter de sa toile la réalité transformée par toute sa fantaisie de spectateur et d'interprète; et ce sera la vérité pour tous les esprits pareils au sien, seulement la vérité relative, car l'art ne prétend jamais à cette exactitude que la photographie même n'atteint pas, à cause delà difficulté de mettre tous les;'plans en égale lumière et de leur conserver leur valeur. C'est bien dans la vie réelle que MM. de Concourt ont pris l'inspiration de leurs romans, c'est-à-dire le type ou l'action qui domine chacun d'eux ; et de même qu'un curieux d'histoire naturelle, découvrant une plante parfaite ou non classée, ne se contente pas de la cueillir, mais emporte autour d'elle une bonne portion du terrain où elle croît, avec ses mousses, ses germes, ses insectes, tout un morceau de forêt pour un brin d'herbe, de même les romanciers enlèvent autour de leurs héros toute une masse solide et composite [qui contient leurs origines et explique leurs développements. Dans Sœur Pkilomène, lisez l'enfance triste, cette vie de couvent au début, que résument l'uniforme des orphelins, le parloir orné de fleurs d'autel et les longues promenades dans les jardins publics ; ensuite cette description superbe de l'hospice parisien, noir au dehors, mais éclairé au dedans par la blancheur u m IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. de ses rideaux et des voiles monastiques et tout ce que la tendresse de la femme a de plus pur : la charité. Puis ouvrez Renée Mauperin, pénétrez dans cet intérieur bourgeois et^ riche où le luxe a un chiffre exact, l'honneur, des mots convenus, dans cet intérieur traversé par les ambitions de la mère et du fils, égayé d'un courant artistique où s'affinera, pour l'excentricité élégante, l'indépendance et la douleur silencieuse, l'esprit lumineux de Renée. Certes, c'est en plein Paris que MM. de Concourt ont découpé cela ; mais au-dessus de ce que le hasard a pu leur fournir, des effets pittoresques dépeints et rcconnaissables, flotte une poésie qui est particulière à ces écrivains, poésie de l'arrangement et des mots, où le détail vulgaire, par sa netteté, sa place prise, devient souvent le trait vir, un pur triomphe d'art. Et ce n'est rien encore. Prenons Germinie Lacertetix, avançons dans cette ombre où se débat désespérément ce qu'il reste de la femme dans une créature tombée; révoltons- nous à chaque page, suivons les romanciers en essayant de fermer nos yeux et de boucher nos oreilles partout où ils nous entraînent avec eux, et, le livre fermé, nous serons surpris de n'éprouver qu'une immense pitié, de n'avoir gardé de l'horreur du gouffre que le sentiment de sa profondeur si superbement découverte. El pourtant les auteurs ont été implacables; ils ne nous ÉTUDES LITTÉRAIRES. 159 ont fait grâce d'aucun détail révoltant ou terrible; mais leur pensée est montée toujours plus haut à chacun de ses heurts contre les bassesses de l'existence. Est-ce réalisme qu'il faut dire, ou transfiguration? Et le lecteur, dans tout ceci, ne serait-il pas une sorte de traducteur direct des œuvres qu'il admire et auxquelles il prête ses facultés plus ou moins sereines et élevées? La grande originalité de MM. de Concourt, ce sera surtout d'avoir su mêler à presque tous leurs romans une atmosphère intellectuelle émanant du livre, du tableau, d'un pittoresque particulier. Dans Charles Demailly, l'histoire triste d'un écrivain marié à une ingénue de théâtre, des intérieurs de journaux, des coulisses, des ménages d'artistes, mêlent leur public remuant et fiévreux. Manette Salomon nous ouvre des ateliers de peinture et tous les horizons infinis de l'art parlé, discuté, décrit; la forêt de Fontainebleau fait un fond bruissant et aéré à celte étude d'un monde peu connu parce qu'on ne le regarde en général qu'à travers l'illusion du talent et par tous ses côtés factices. Le roman qui a pour tilre Madame Gervaisais est peut-être le plus complet, le plus fort de tous; c'esl l'étude d'un esprit livré à lui-même dans l'énerve- ment religieux de la Rome moderne. Si nous avions a l'aire connaître le style de MM. de Goncourt, nous chercherions là des citations et des exemples. Rare- 160 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. ment on est allé aussi loin dans la science curieusement raffinée de la langue française; jamais le dictionnaire éparpillé n'a laissé tomber de ses lignes régulières et serrées plus d'acceptions, de subtilités précieuses et exquises. Toutes ces admirables œuvres, pensées, mûries, menées par l'analyse à un haut degré d'intérêt, sont remplies de descriptions d'un fouillé vraiment prodigieux ; le dialogue en est spirituel souvent, toujours profond. Quand les auteurs font parler des êtres ordinaires, c'est en les animant de quelque émotion qui les sort de leur habitude de langage ; il n'est pas chez eux de causeries vulgaires, mais ils excellent surtout à faire parler des artistes, et il fallait leur sûreté de main, leur hardiesse de novateurs, pour arriver à traduire ces conversations rompues, espacées de silences éloquents, d'idées inexprimées, que les hommes de travail ont entre eux dans la franc-maçonnerie de l'art et du talent ; nous ne parlons pas ici de l'argot du métier, mais de ces envolements par-dessus les choses faites et convenues, de ces rêveries causées si difficiles à rendre sans les alourdir, logiques et intelligibles. La forme des petits chapitres adoptée par MM. de Concourt sert merveilleusement leur curiosité de détail : jamais d'énumérations fatigantes, de phrases inutiles et prolixes. Qui n'a senti l'ennui des pages compactes se suivant sans ÉTUDES LITTÉRAIRES. 161 un espace qui arrête l'esprit et lui donne un temps de repos? Les mots s'enchevêtrent les uns aux autres, les lignes se mêlent. Comment suivre quelqu'un qui ne se fatigue jamais et qui ne connaît pas cette rêverie de la halte, où reviennent toutes les magies du chemin ? Rien de pareil à craindre dans les romans qui nous occupent. Après un court chapitre où se marque une des évolutions du roman, un autre chapitre aussi court contiendra toute une conversation concluante sur le caractère ou la mission des personnages ; l'action s'enchaîne ainsi de la façon la plus claire, la plus variée du monde, et comme ce sont là des livres auxquels on aime à revenir, le lecteur en feuilletant retrouve vite son plaisir à la place où il l'a laissé. D'ailleurs, il est superflu de tout dire en art; il y a toujours dans la peinture un trait délimitant qui doit s'affirmer moins que les autres parce que, dans la nature, l'air ambiant l'atténue; il faut que cela tremble aux yeux pour être exact; le style, avant d'être parfait, attend que la poésie le touche, l'allège, l'emporte tout au bord de l'infini de la pensée; c'est là que MM. de Goncourl deviennent poètes, et ils sont poètes bien plus que peintres, quoi qu'on en ait dit, car s'ils savent donner la nuance vraie d'un ciel d'automne, ou d'un coin de Seine traversé d'eaux courantes, ou d'une allée qui fuit, toute verte, dans l'or d'un couchant, c'est pour déduire 14. 1fi2 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. de l'aspect une image autrement intense qui reste, malgré son coloris, marquée à l'encre pure et d'une plume inexorable. De même que, dans les romans de MM. de Gon- court, une page se résout souvent par un mot net, concis et qui reste, de même les physionomies qu'ils créent survivent d'un trait dans la mémoire de leurs, lecteurs. Comment fais-tu les grands amours, Petite ligne do la bouche? C'est un poète qui parle, Sully Prudhomme. Eh bien, les héroïnes de nos deux romanciers n'ont souvent pour nous charmer que ce pli imperceptible, cette expression raffinée, réduite, qui fait le sourire des visages et des œuvres. Le portrait physique est à peine tracé ; deux lignes y suffisent, qui ne cherchent pas toujours la beauté idéale. Mais M" 10 Gervaisais existerait-elle sans ce grand front mystique où les veines bleuissent dans la pâleur des maladies de poitrine? et le visage de servante de Germinie Lacerteux, cette physionomie de châtie amoureuse, comme lui dit sa maîtresse, et l'expression mauvaise de la jolie figure de Manette, la juive modèle d'atelier, n'en disent-ils pas long sur la fatalité des types? La bonne mine dé sœur Philomène, dont le teint a « cet éclat virginal et di- ÉTUDES LITTÉRAIRES. 163 vin qui fait penser à la gloire d'un corps ressuscité, » la tète spirituelle de Renée Mauperin, si bien aperçue à un détour du livre, ombragée de ses cheveux châtains et d'une coiffure de bal à herbes tombantes, complètent la galerie de ces figures de femmes modernes, telles que l'exagération d'une pensée ou d'un sentiment les a faites. Nous avons dit l'intérêt puissant des romans de MM. de Goncourt, si vivants, si logiquement terminés ; mais il est une de leurs œuvres qui réunit toutes leurs qualités maîtresses, les particularités de la langue qu'ils emploient : c'est Idées et sensations, des notes jetées, des esquisses, ce que les heures d'étude, les journées parisiennes laissent d'impressions résumées, ce qui surgit tout à coup entre les lignes du livre qu'on est en train de faire, cet au jour le jour de l'homme de lettres qui, par profession et par goût, ne peut s'empècher d'écrire comme il ne peut s'empècher de penser. Nous citerons quelques-unes de ces observations pénétrantes, attendries ou spirituelles, bien imprégnées de la philosophie de notre temps qui n'emploie guère de tours abstraits ou convenus, mais jaillit partout des plumes expérimentées dans leur moin- difë choc avec le mol : « Les antipathies sont un premier mouvement et une seconde vue. » « A mesure qu'on avance dans la vie, l'amour 1C4 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. de la société croît en nous avec le mépris des hommes. » « Le pas d'un mendiant auquel on n'a pas donné et qui s'en va vous laisse son bruit mourant dans le cœur. » Et pour finir sur deux notes exquises et colorées : « Il semble que le matin, à la campagne, il y ait de l'air neuf... » « Les langues gazouillent en s'approcbant du soleil... » II Histoire de Marie-Antoinette. Des historiens romanciers apportant dans l'étude d'un temps écoulé cette recherche du document humain et vivant, cette poésie d'intuition ou d'évocation qui fait leur œuvre entière si passionnément, si profondément vraie, voilà ce que MM. de Goncourt furent pour le xvin 0 siècle, qu'ils ont peint d'un bout de sa société à l'autre, des modes de ses femmes à l'esprit de ses philosophes, dans une série d'ouvrages exquis, maintenant presque tous réédités avec luxe, intéressants à étudier comme des cahiers d'archives authentiques enrichies entre les lignes, du style fin d'épiderme, riche ÉTL'DES LITTÉRAIRES. 165 en colorations neuves, et de si ferme tempérament artistique qui a rendu célèbre la collaboration des deux frères. La librairie Charpentier met en vente à son tour une Histoire de Marie-Antoinette, un splendide volume qui aura bientôt sa place dans ce petit sanctuaire des lectures intimes où les femmes, j'entends celles d'esprit curieux et distingué, aiment à trouver quelque noble et séduisante figure de leur sexe, qu'elle leur apparaisse voilée de mysticisme et d'ombres de cloître comme une sainte Thérèse, ou parée d'abord de sa jeunesse éclatante, des splendeurs de la première cour d'Europe, ensuite de ses maternités douloureuses et de la grâce horrible d'une mort exceptionnelle. C'est que ce livre, pour charmer ses lectrices, n'a pas seulement l'attrait du récit, des notes, du roman, car le roman existe partout dans l'histoire quand les événements s'y résolvent en larmes, quand les femmes y mêlent leurs passions, leurs faiblesses, amollissent un moment les durs chaînons des dates politiques par des liens de rubans et de fleurs ; il contient encore, et c'est une coquetterie à leur adresse, de curieuses illustrations, la plupart tirées d'estampes ou de tableaux du temps, montrant la reine dans sa gloire ou dans ses misères, toute rose, poudrée à la française, le corsage ouvert, velouté de fourrure, en archidu- ir,6 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. chessc do quinze ans qui va devenir Dauphine, ou dans le noir d'une lanterne éteinte dont se voit la corde d'attache, blanche et fanée, un profil vieilli par la haine de tout un peuple et qui s'accentue en dédain comme pour braver le pamphlet écrit au bas. Mais que d'étapes entre les ovations de Strasbourg et de Nancy et la place de la Révolution ! quelle vie complète, quel épuisement de toutes joies, de tous triomphes, et de tortures surhumaines ! Voici l'enfant étrangère au milieu de la famille hostile et de la cour corrompue de Louis XV, astreinte à l'étiquette impitoyable qui seule maintenait un peu de majesté dans cet écroulement. La voici riant avec son mari, ses beaux-frères, enjouée, un peu railleuse, élevée d'avance à toutes nos finesses, allant comme une pensionnaire à des amitiés de femmes qui la trahiront plus tard, après que la reine, exclue des affaires, gardée en tutelle parmi les futilités, les flatteries, les menues distractions du pouvoir, la comédie, le bal, se sera retirée enfin à Trianon : Trianon, la folie do Mario- Antoinette, sa revanche aux froides cérémonies de la cour, à la contrainte des réceptions, à cet esclavage qui fait d'une de ses matinées de Versailles, décrile par MM. do Goncourt, une succession d'heures longues et vides, passées en changements de toilettes, en audiences des grandes ou petites entrées, sans une minute de liberté, de solitude seulement. ÉTUDES LITTÉRAIRES. 167 Le Brun l'a peinte alors en habit de cérémonie bouffant sur des paniers, relevé par des cordelières ; le corsage allongé, bouillonné de ruches et de nœuds, la tête et une partie du buste sortant de là comme d'une fleur, les cheveux ornés d'une aigrette et de plumes, frises, poudrés, estompant encore des traits de blonde aux yeux tendres, des traits vifs d'arête, mais de molle expression. Le fac-similé d'un dessin de Boquet pour un bal travesti reproduit plus loin le costume de la reine ainsi décrit : « Fond blanc tamponné d'une gaze très claire, draperie de satin bleu, nuages en gaze d'Italie, le tout orné d'argent et de plumes de paon. » Une planche coloriée très curieuse complète ces détails sur la beauté, le luxe de Marie-Antoinette. Ce sont des échantillons de grands habits ou de lévites, des spécimens de taffetas ombrés et mouchetés sur fond clair, dans cette harmonie de tons chatoyants, tissés et fondus qui habilla toute une époque, reculée loin de nous et du noir de nos ajustements comme un été disparu, un temps plus jeune, plus fleuri que le notre dans la succession des siècles. C'est de ces splendeurs que la reine allait se reposer à Trianon, jardinière, bergère et laitière, non plus souveraine, mais simple maîtresse d'une habitation champêtre remplie de merveilles. \vec une prédilection d'amateur, un goût savant du détail, MM. de Goncourt ont décrit ce petit 108 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. palais, un caprice d'art parmi tant do caprices et de plaisirs étourdis. C'est qu'il manquait la mère chez la femme, et chez la reine la gloire d'un héritier pour le trône. Il faut bien le dire, c'est là le fond, le motif de cette vie dissipée, de ces expansions imprudentes qui vont se fixer, se calmer, se répandre dans l'amour maternel le plus dévoué, le plus ardent. La reine ne se séparera jamais de ses enfants groupés sans cesse autour d'elle; voyez-la dans le tableau de M mo Le Brun entre Marie-Thérèse de France et le premier Dauphin, le duc de Normandie sur ses genoux, et tout près le berceau vide de la princesse Béatrix, morte à un an. Quand, chassée de Versailles aux Tuileries, elle attendra toute tremblante le dénouement de l'orage qui gronde aux Feuillants, ses enfants seront ses seuls compagnons, ses seuls amis, et les heures les plus courtes de sa captivité elle les consacrera à leur instruction à l'aide d'une Histoire de France et de la petite table de chiffres retrouvée parmi les reliques de la dernière heure. Mais les pages de ce livre magnifique, d'abord encadrées par M. Giacomelli de fleurs printa- nières, narcisses droits sur leurs tiges, liserons et tubéreuses, parées de roses en bouquets et de fraîches perspectives, vont s'assombrissant à la fin jusqu'au voile déroulé des veuves, en travers parmi des plantes épineuses, amères ou teintées de deuil, ÉTUDES LITTÉRAIRES. m des houblons aux vrilles enlaçantes, des sca- bieuses, des passiflores. Entre les dernières se trouve le fac-similé d'une image grossièrement coloriée comme les feuilles d'Épinal, et retraçant l'exécution avec une sorte de brutalité primitive, ce manque de perspective et de proportion dont se contentent les yeux inexercés des enfants. En finissant celle courle analyse, nous remarquons que nous n'avons rien cité de ce beau livre, comme si la seule signature de MM. de Concourt devait être pour nos lecteurs une garantie de goût suprême et de distinction raffinée. Nous avons craint, en effet, de détacher une page parmi toutes ces pages charmantes, de toucher à l'unité de celte œuvre qui, lue tout entière, vous laisse l'impression artistique et mélancolique d'une visite dans un château royal où la mort et la solitude sont errantes entre des murs remplis d'échos de fête, fleuris do chiffres et de symboles. 170 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. LIVRES D'ÉTRENNES Promenades japonaises. Monsieur, Madame et Bébé. Depuis dix ans, le Japon est à la mode ; mais nous ne le connaissions guère jusqu'ici que comme un pays chimérique, borné d'écrans de laque où sont tracés des collines riveraines et des ciels mesurés au vol d'un héron, un pays défendu par des mains armées d'éventails hiéroglyphiques et par l-'attilude débonnaire, les larges gueules ouvertes en bâillement, les ongles de corail ou de bronze de ces monstres, enfants du rêve, dont la laideur n'est qu'artistique. Et nous ne nous doutions pas, dans nos vanités civilisées, que ces horizons esquissés étaient réels, que cette mer, où tombent des étoiles en pluie d'or, d'où monte la lune irisée et légère comme une bulle de savon, baignait vraiment des plages bordées de maisons en bambou, comme si l'art, chez n'importe quel peuple, n'était pas l'image de la nature reflétée par les yeux, image qui garde les couleurs, les séductions d'un climat plus ou moins net, selon les qualités de l'atmosphère. ETUDES LITTÉRAIRES. 171 Eh bien, parmi tout ce que nous avons appris du Japon vrai en feuilletant le livre de M. Guimet, si précieusement illustré, il est une chose qui nous a charmée, non surprise : il pleut au Japon. Le Japon n'est pas un de ces pays de soleil implacable, où la terre en est réduite à se fendre pour respirer, où les collines sèchent et s'enflamment comme de l'amadou. Il pleut au Japon, très fort même, et voici expliquée la rose floraison des aquarelles, ces buissons d'azalées épanouis, ces fleurs do pêcher on fusées sur l'étalement grêle de leurs branches ; aussi, l'éclat lavé des oiseaux et le regard mouillé, rêveur, entre les paupières finement retroussées des femmes. Mais, en dehors de cette impression toute parisienne, quelles surprises, quel charme dans le voyage facile, au coin du feu, le livre sur les genoux, que nous venons de faire en deux heures. Toutes les barrières dont nous parlions plus haut, toute cette vitrine d'obstacles s'est écroulée, et, à la suite du conteur, nous avons navigué dans la baie d'Yeddo aux falaises blanches festonnées de verdure, couru par les rues d'Yokohama, peuplées de Chinois et de Japonais, de femmes presque toutes chargées d'un enfant sur les épaules ; nous sommes montée dans ces petits chariots djinrïkeshat où s'attelle un homme en guise de cheval pour aller visiter le temple dans son bois sacré, la maison rustique japonaise entiè- 172 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. rcmenl démontée pendant la saison chaude, ayant levé tous ses panneaux de papier peint sur l'intimité de l'intérieur, enfin le théâtre confusément éclairé, aux travestis barbares, aux drames longs de douze heures. Puis sont venues les excursions en pleine campagne ; et partout le dessinateur nous suivait dépliant la longue suite des illustrations, traçant un coin de paysage, un costume, un profil, une scène animée, corrigeant à peine le Japon, que nous connaissions déjà, du bout d'un crayon expérimenté ou d'un pinceau léger d'aquarelliste. La campagne japonaise est séduisante, paraît-il, et ne dément pas les aspects qui nous en étaient familiers. « Les pentes sont baissées, et les fonds garnis de rizières, disposés en escaliers, forment des gradins de gazon frais. Les maisons sont toujours placées de manière à faire paysage ; les hameaux, aux toits de chaume, ressortent en gris sombre au milieu des arbres. La culture, très divisée, est soignée comme celle d'un jardin; les récoltes variées sont en fleur et forment de vrais parterres. Je distingue l'indigo, le coton à la fleur pâle, l'ibicus aux cloches jaunes, l'aubergine aux cloches violettes, aux tiges noires et dont les fruits ressemblent à de grosses améthystes taillées en cabochon. Des melons d'arbre, des pois fleuris s'élancent sur les buissons, et le tabac élégant jette au passage le parfum pénétrant de sa fleur rose. Etudes littéraires. 173 Des plantes que nous cultivons pour rornemenl de nos jardins sont ici l'ornement des champs et la ressource des cuisinières; les périlas sanguins aux feuilles pourpres servent à parfumer les sauces, et les patates à feuilles gigantesques, en forme de lance, donnent denormes tubercules succulents et nourrissants. » Tout à coup la mer et les îles élargissent l'horizon de toute la vapeur bleue des lointains, et quand la pluie nous a surprise dans les sables mouvants, parmi le désordre pittoresque d'anciennes éruptions volcaniques, nous sommes retournée en hâte vers l'auberge aux servantes rieuses, pressée de nous étendre sur les nattes de bambou et de revoir notre voyage en rêve, pendant que le bruit de la mer montait dans les blancheurs de la lune et que le gong d'un temple voisin mugissait sans désemparer jusqu'au jour. Disons pour finir que ces Promenades japonaises, écrites dans un style simple, mais qui ne manque pas de modernité, sont ornées par M. Félix Régamey d'une quantité de gravures dans le texte et de quelques grandes aquarelles d'une touche hardie et spirituelle dans les figures, pleines de délicatesse poétique dans les paysages. N'est-ce pas le plus grand charme du voyage que de nous faire trouver le nid plus chaud et le calme du home délicieux après la houle du navire et les trépidations d'un parcours à grande vitesse? 15. 174 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Ce bien-être, ce repos, ce resserrement heureux des pensées et des sentiments, nous l'avons éprouvé en relisant le livre célèbre de M. Gustave Droz : Monsieur, Madame et Bébé, en une nouvelle et luxueuse édition, encadrée, agrémentée par le plus parisien de nos dessinateurs, M. Edmond Morin, qui devait interpréter mieux que (oui autre ces élégances mondaines, cette fantaisie aimable, ces petits bavardages de cœur qui arrivent au pur attendrissement, grâce à une raillerie de bon aloi rappelant cette moue souriante à l'aide do laquelle les enfants retiennent des larmes. Ici, le plus grand mérite de l'écrivain est d'avoir créé un genre à part, et prenant la famille dans ce qu'elle a de plus étroit, le père, la mère et l'enfant, d'avoir su composer, avec ces harmonies d'affections naturelles et d'incidents prévus, une suite de scènes vraiment exquises. Le style de M. Gustave Droz, — est-ce bien un style? n'est-ce pas plutôt l'expansion d'une nature heureuse et spirituelle, un langage écrit sans la moindre prétention, mais d'un tour si original et si vif, — le style de M. Gustave Droz convenait merveilleusement à cette littérature de genre. Nul ne dépeint comme lui l'intérieur capitonné et tiède, éclairé d'un feu de bois qui croule en cendres, avec des sièges coquets et commodes, d'où l'on peut suivre en rêvant le contour indécis de la peinture du plafond ; elles grâces, ÉTUDES LITTÉRAIRES. 175 les recherches, les supercheries d'une toilette féminine poussée jusqu'à l'art, jusqu'au poncif, soulignant le contour des yeux parce que le rose des joues le veut ainsi, et pour permettre aux lèvres de s'épanouir en fleur de grenade. Personne n'a touché avec pareille délicatesse toutes les chiffonne- ries précieuses, dévotes, tendres ou futiles qui diaprent un petit cerveau de mondaine; le monde y coudoie l'église comme les dentelles d'une quêteuse le bois des prie-Dieu, le sentiment y discute presque en termes de grand couturier, et la famille, bien droite dans sa dignité, hasarde pourtant à travers le voile un coup d'œil vers les horizons défendus. Mais qu'un berceau s'installe à la place de cette toilette duchesse, que Madame, loin du bal qui ne l'attire plus, passe ses soirées à tailler des brassières en face de Monsieur qui lui fait la lecture, tout se transforme, et le livre charmant et séduisant arrive à sa véritable éloquence. Mon premier- né, le Jour de l'an en famille, les Pelites hottes, Bébés et papas, Vieux souvenirs, ces chapitres sont de réels petits chefs-d'œuvre, en ce sens que l'impression donnée est définitive. M. GustaveDroi possède une note particulièrement attendrissante qui siifgit du naturel des phrases, d'un à-propos du cœur pleinement humain. C'est une chaleur d'émotion communicative. 17« IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. De l'auteur aux lecteurs, il y a des affinités cachées éveillant mille sentiments artistiques exquis ou grandioses. Tel écrivain n'inspirera à travers son œuvre que le respect pour une puissance qui se révèle, tel autre qu'une admiration passionnée en dehors de toute vibration sensible. Ceux-là sont les génies objectifs, les plus grands selon nous, mais qui n'aspirent pas à la sympathie universelle. Les subjcctil's, au contraire, tirent de la nature même de leurs études une force qui fait communiquer directement eux et leur public. Tout lecteur de M. Droz est un ami, avec les prédilections, les tendresses, les jalousies de l'amitié; c'est ce qui explique le succès constant de ses œuvres, l'empressement déterminé par chacune d'elles. Cette fois, le dessinateur aura sa place dans l'enthousiasme général. Un crayon magique vient évoquer à chaque page la fantaisie du texte. Ce sont de légers paysages, de rêveuses perspectives, des coins de table ou de foyer apaisés sous la lampe éclairant en veilleuse ; ici, la demi-ombre d'une chapelle faite d'encens refroidi et de chuchotements de pénitentes, ou l'éblouissement sacré d'un chœur de cathédrale, le jour d'un prédicateur en vogue. Et partout d'élégantes silhouettes de femmes ; la mode avec ses caprices de goût, ses. diversités d'opinion, chiffonnages et retroussis, nattes, marteaux et boucles, petits pieds chaussés de ÉTUDES LITTÉRAIRES. 177 mules, petites mains emprisonnées à huit boutons, une telle profusion de volants, de fanfreluches distinguées que le bruit de chaque feuillet qu'on retourne semble le froissement, la promenade ondoyante, sur un lapis, de ces parures. 178 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. LA COMTESSE D'AULNOY La Cour et la ville de Madrid au XVII e siècle. La comtesse d'Aulnoy n'est connue en général que comme auteur de contes de fées assez bien imaginés, mais très inférieurs à ceux do Perrault quant à la naïveté de l'invention et du style. C'est pourtant un écrivain historique, car elle a signé deux ouvrages, des Mémoires et des Lettres sur son voyage en Espagne, qui sont d'un curieux intérêt. Ces lettres réunies à la librairie Pion, dans une édition nouvelle revue et annotée par M m0 Carey, nous montrent bien l'Espagne telle qu'elle était m is la lin du xvn° siècle, avec ses mœurs presque barbares et des souvenirs de l'époque mauresque mêlés aux dernières cruautés de l'inquisition. Cela forme une sorte de sauvagerie héroïque, faite des raffinements d'une civilisation éteinte et de l'ignorance enthousiaste et crédule d'un peuple enfant. Contrairement à M m f des Ursins, à M ,no de Villars, qui, dans leurs Mémoires d'Espagne, datés à peu près du même temps, nous tracent surtout la phy- ÉTUDES LITTERAIRES. 179 sionomie de la cour, ses intrigues, et ajoutent aux détails pittoresques un grain de politique, toul ce qu'elles savent des secrets d'État, M mc d'Àulnoy s'attache à dépeindre fidèlement l'aspect général du pays. Sa relation de voyage commence en vue de la frontière, dans les derniers villages français que le voisinage espagnol anime de danses, de castagnettes, de tambourins, de costumes colorés. Puis elle avance peu à peu et très lentement dans une contrée où les routes sont mauvaises et par extraordinaire remplies de neige en cette année ; où les hôtelleries sont si petites, si mal ordonnées, qu'il faut souvent, pour monter à sa chambre, traverser une écurie encombrée de mulets et de muletiers confondus dans la paille des litières. M me d'Aulnoy allonge encore volontiers ces étapes déjà si difficiles. Elle est curieuse; elle visite les vieux châteaux, se fait raconter les superstitions locales, dont les plus nombreuses reposent sur des sons de cloches entendus dans la campagne, précurseurs ou prophètes de grands événements, comme si les couvents, les églises innombrables fournissaient à eux seuls tout le merveilleux des légendes. D'avance, elle se fait renseigner sur la cour d'alors : Don Juan, la reine mère, Charles II, ce jeune roi, si faible dans son enfance, qu'ayant été élevé sur les genoux des dames de la cour jusqu'à l'âge de dix ans, il en avait contracté une 180 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. grande aversion pour toutes ses gouvernantes, au point de détourner la tête aussitôt que l'une d'elles lui présentait un placet, pour éviter de la regarder. Cependant, c'est le même prince dont les Lettres parlent en ces termes un peu plus loin : « Lorsqu'il eut vu le portrait de M 110 d'Orléans, sa future femme, il ne voulut plus le quitter... Il le met sur son cœur, il lui dit des douceurs qui étonnent les courtisans, car il parle un langage qu'il n'a jamais parlé. Il lui écrit sans cesse... Rien de plus touchant que cet ignorant débile et silencieux, dont la langue et l'esprit se délient en même temps, par la grâce magique de l'amour. La comtesse arrive enfin à Madrid, et là commencent les détails de mœurs les plus curieux, car c'est dans les capitales, autour de la cour, qui résume la nation et la domine, que les habitudes, les passions d'un peuple ont toute leur valeur et leur intensité. Une lettre longue et détaillée nous fait assister au lever d'une grande dame espagnole. Ici le rouge et les parfums jouent un rôle exotique. Le rouge se met avec un gros pinceau sans souci de la moindre illusion ; les sourcils savamment allongés se rejoignent sur un front d'idole, où les cheveux séparés de travers, luisants et plaqués dans une lourdeur lisse, semblent par leur noir violent et bleu continuer l'enluminure du visage. Et c'est à celle époque même que la poudre commençait en France à ÉTUDES LITTÉRAIRES, 181 atténuer les teints et les chevelures, à former au- dessus de l'indécision piquante des traits un nuage de boucles fines mêlé de diamants et de fleurs. A Madrid, tout est exagéré, criard. M mc d'Aulnoy marque à tout moment sa surprise, en lace de ce peuple en dehors, passionné pour les chants, les fêtes, les courses de taureaux, les bûchers de l'inquisition et les promenades de disciplinants. On les rencontre parcourant les rues, se flagellant les épaules ; on s'arrête à les regarder comme on regarde les mystères que jouent les théâtres en plein vent. Il n'est pas jusqu'à la religion qui ne subisse l'effet de cette exaspération singulière. « Il y a à Burgos un Christ renommé, les cheveux sont véritables, les yeux ont des cils, la couronne d'épines est en vraie ronce; aucun détail n'est oublié. La peau d'un ton bistre est rayée de longs filets de sang si bien imités qu'on croirait qu'il ruisselle effectivement. » Faut-il voir là un résultat ou une cause de fanatisme ? Toujours est-il que la cruauté des images répond à celle des idées et des actes, et que ce mince filet de sang a rougi bien des feuillets de l'histoire d'Espagne. Ce sont vraiment des barbares que M m0 d'Aulnoy a visités en 1680. Pour s'en convaincre, il suffit de parcourir le joli passage relatif à la mode ridicule et générale des lunettes. A cet endroit du récit, on croirait lire quelque relation de voyage dans les îles 16 182 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. de l'Océanie. Les femmes les plus charmantes s'affublent de lunettes énormes « pour la gravité. » Les hommes les proportionnent à leur rang, si bien que les grands d'Espagne arrivent à porter des verres aussi larges que la main. » Pour bien dépeindre l'esprit et les tendances d'un peuple, aucun détail ne semble trop minutieux, et ces lettres intimes ne craignent pas de varier les impressions, de passer des plus graves aux plus gaies. A côté de jugements 1res lins sur les personnages et les événements, l'auteur a tout à coup des étonnements de femme dd Nord en présence de ce ciel toujours pur, de ce beau climat, de cette nature un peu aride, sans ombrage, où toul se dessèche, même les fleuves. « Les carrosses entrent dans le Mançanarès, le gravier et les petits ruisseaux contribuent à le rendre très frais. » Quand elle pénètre dans les maisons bâties à la mauresque, avec très peu d'ouvertures, sa surprise augmente. Il y a là (les habitudes orientales; les femmes très recluses se visitent entre elles, passent leurs journées paresseusement assises sur des milles, les jambes en croix, à boire de l'eau glacée et du chocolat cl à manger des confitures el de petits morceaux de terre sigillée; elles seul affublées de riches étoffes couvertes de bijoux précieux, el, parmi la réception animée et bavarde, des nains, des naines encore de mode à cette épo- ÉTUDES LITTÉRAIRES. [83 que circulent avec des plateaux chargés; on se croirait en plein Orient des Mille et une Nuits, si la collation finie, le gouverneur des pages n'entrait pour apporter la lumière, en disant la phrase consacrée : « Loué soit le très saint Sacrement, » à quoi l'assemblée entière répond : « A jamais. » Vprès 1rs récits amusants viennent, dans un ordre plus élevé, des observations générales sur le caractère espagnol, généreux malgré la vanité el chez qui la vantardise n'exclut pas l'héroïsme. M mo d'Aulnoy nous fait bien juger cette ignorance hautaine des grands seigneurs dérobée sous des habitudes solennelles et silencieuses, la pauvreté de l'intérieur en contraste avec le luxe apparent et toutes les richesses dos colonies, les mines d'or et d'argent transformées en vaisselles splendides où l'on sert à l'heure des repas « un maigre pigeon ou des oignons au sel, » seul régal permis à la frugalité et à l'indigence de leurs possesseurs. En regard du peuple des villes, passionné pour la politique parlée dont la folie s'empare de lui sitôt le travail terminé, cl fait de chaque coin de rue une tribuno, la comtesse d'Aulnoy parle des paysans tourmentés d'orgueil et de paresse. « Dans chaque maisonnette, il y a une histoire apocryphe composée depuis cent ans, qui se laisse pour héritage aux enfants, et les fait tous descendre de don Pedro et de don Juan. » Cela va bien aux sujets d'un roi 184 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. qui s'intitulait roi de vingt-deux royaumes. Un passage des Lettres raconte que, pour railler cette longue énumération des lilres fastueux de Charles- Quint, François I er n'en prit pas d'autres en lui faisant répondre que ceux de bourgeois de Paris et seigneur de Gentilly. Les Lettres de M" 10 d'Aulnoy finissent au moment de l'arrivée en Espagne de Mademoiselle d'Orléans, femme de Charles II, et les dernières pages du li- vre nous entretiennent de toutes les gènes, de toutes les différences de coutumes qui faisaient de cciii' condition de reine d'Espagne la plus triste du monde. L'étiquette qui causa, dit-on, la mort de Philippe IV, tenait ces malheureuses princesses emprisonnées, les condamnait à rester immohilcs et droites, absolument comme ces chapains qu'on leur mettait aux pieds, et dont la hauteur même rendait toute marche impossible sans le secours de deux dames d'honneur. Le confesseur a des jours fixes; la cour se transporte d'une résidence à une autre, dirigée par des lois immuables. Voyez-vous cette jeune princesse arrivant droit de la cour de France, si brillante et si glorieuse à cette époque, recluse dans ses immenses palais, se chauffant aux braseros de noyaux d'olives, se couchant à dix heures l'été, à neuf l'hiver, et si elle veut prolonger la soirée, décoiffée et dévêtue de force par ses femmes, ÉTUDES LITTÉRAIRES. m qui la rappellent aux lois sévères de l'étiquette. Cet ouvrage de la comtesse d'Aulnoy est plein de l'intérêt intime et communicatif que les moindres faits historiques empruntent à être jugés de visu. Il y a tout du long des redites charmantes, une bonne humeur perpétuelle, et aussi parfois une certaine exagération, comme si le soleil espagnol communiquait à la spirituelle Française un peu de son hallucination. Nous ne parlerons que pour mémoire d'un roman composé à bâtons rompus qui accompagne les Lettres, s'y intercalle, très peu intéressant d'ailleurs, et tenant à la fois aux contes de Schéhérazade et aux romans de Ducray-Duminil. L'ouvrage aurait, il nous semble, gagné à la suppression de cette nouvelle insignifiante, car elle rompt parfois la lucidité des lettres, si bien conduites, si attachantes, et qui révèlent en M" 10 d'Aulnoy un observateur autrement lucide que le romancier. 1G. 186 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. LES DEUX AMPÈRE Correspondance et souvenirs. Ce sont des publications attachantes et trop rares, que ces recueils posthumes de lettres, de manuscrits qui nous font pénétrer dans l'intimité des hommes célèbres, savants ou artistes, et qui nous montrent cet envers de leur vie publique où l'âme se révèle sincèrement avec ses préoccupations les plus infimes. Quel intérêt profond et quel enseignement, si dans chaque famille il se trouvait ainsi un survivant, ami ou descendant, pour rechercher ces archives précieuses, pour ouvrir les tiroirs encombrés où s'entassent des papiers jaunis, saisir le parfum de toutes ces reliques, et le fixer avant qu'il se soit évaporé dans ces collections insignifiantes, toutes de curiosité, qu'on appelle des collections d'autographes. La main pieuse qui assemble et met en ordre des lettres et des notes leur communique aussi un charme, celui du soin, du respect qui a présidé à leur classement. 1 ÉTUDES LITTÉRAIRES. 187 Plus que toute autre, la vie d'André-Marie Ampère était faite pour cette sollicitude rétrospective; car clic résume à elle seule un roman émouvant et simple, d'amour, de pauvreté, de science, qu'une correspondance active et un journal plein de notes exquises racontent avec des accents très justes et très vrais. Les années de jeunesse de l'illustre savant, sa passion timide pour une charmante femme, son mariage, les péripéties d'un ménage pauvre, séparé par les dures nécessités de la vie, remplissent tout un premier volume. Cette histoire navrante commence comme une idylle, ce qui ne nous surprend pas, étant donné cette date de 1790, où les chansons de Garât se mêlaient aux échos diminués du canon des frontières; M"° Carron, la fiancée d'Ampère, qui nous apparaît dans le livre, avec la robe plate, le fichu croisé, le bonnet de M"" Roland, appartient à la petite bourgeoisie d'alors , si bien décrite par MM. de Concourt dans la Femme au xviu° siècle ; « Née dans cet ordre flottant, et sans limites précises, qui louchait au peuple parle travail, à la noblesse par l'aisance, la jeune Bile étail formée à la fois pour les obligations du ménage et pour les plaisirs de la société. Elle recevait une éducation moitié populaire, moitié mondaine, qui l'approchait de tout sans l'empêcher de descendre à rien, et 188 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART qui faisait de sa personne comme une image de cette classe tournée vers deux horizons, et tâchant de joindre les devoirs d'en bas aux agréments d'en haut. Sa vie était partagée en deux moitiés : l'une était donnée à l'étude des arts et des talents de la femme, l'autre aux travaux manuels, aux soins, aux fatigues d'une servante, contraste singulier qui la faisait passer sans cesse, et plusieurs fois en un jour, du rôle de virtuose au rôle de Cen- drillon. » Les premières apparitions de Julie à Ampère sont fixées en de courtes lignes, qui donnent bien l'idée de ce milieu. « 26 septembre. — Je la trouvai dans le jardin, sans oser lui parler. » « 30 septembre. — Je portai Racine. La mère était dans la salle à mesurer de la toile. » « 3 octobre. — J'y allai. Je glissai encore quelques mots à la mère. Je rapportai le premier volume de Sévigné. » Puis dans ces courtes visites où il est question de musique, de bouts-rimés, l'amoureux aide la jeune fille à relever du linge, à cueillir des cerises, du tilleul. Charmants détails d'intérieur, suivis de titres de livres, d'impressions de lecture, et qui vous font rêver d'une vaste bibliothèque donnant sur un verger, et sur les planches de laquelle on mol irait en automne des fruits à sécher entre une ÉTUDES LITTÉRAIRES. 189 édition de YÉmile et un volume de Bernardin de Saint-Pierre. Ce journal d'Ampère, intitulé Amorum, le résumé du temps ému, timide, balbutiant, qui précéda soo mariage, écrit d'une main lourde plus habile aux expériences chimiques qu'à la poésie, est fort touchant par sa simplicité même. On n'est pas plus sincère ni plus naïf. Aucune particularité n'échappe à l'amoureux, de ce qui touche la bien- aimée, et son génie latent s'agenouille devant la précoce raison de la femme qui lui semble, à cette époque, bien supérieure, initiée qu'elle est aux réalités cruelles de l'existence. En effet, si tendre que soit Julie, elle a des pressentiments tristes, et son affection, dévouée pourtant, manque de celte illusion qui emporte les vrais amours, les fait s'enlever au-dessus de terre, comme les insectes à qui il pousse des ailes pour une saison éphémère et rapide. Entre les confidences de sa timidité, de sa gaucherie qu'Ampère fait à son journal, et les gentils billets raisonneurs de sa fiancée, une sœur de celle-ci, Élise Carron, trouve le temps de placer de longues lettres d'un style original et prime-sautier. Plus lettrée peut-être que Julie, je dirais presque plus romanesque, si sa gaieté surnageante ne venait à tout propos au secours de ses tristesses, cette aimable Bile semble jouer dans sa famille un rôle 190 IMPRESSIONS DE NAITRE ET D'ART. sacrifié. Ménagère, garde-malade, conseillère, elle assiste aux joies et aux chagrins des autres sans y être mêlée activement, et de cette place isolée, réservée aux vieilles filles qui se consolent avec le dévouement. Mais quel esprit vivace, ouvert et passionné'! Des détails économes les plus vulgaires elles s'élève à la philosophie la plus sereine, aussi vite qu'elle remonte du cellier humide au grenier ensoleillé, dans ses courses de ménagère à travers la petite maison du Griffon. C'est elle qui console André de l'apparente indifférence de Julie, qui attendrit sa sœur sur l'embarras de l'amoureux; elle rapproche ces deux cœurs, les fait se connaître et se comprendre dans les deux années d'attente dont la position incertaine d'Ampère retarde le mariage. Enfin il trouve quelques leçons appointées, puis une place à Bourg, si minime, si peu rétribuée que, à peine l'union conclue, il est forcé de quitter sa femme, de se consoler par une correspondance active et régulière de tous les chagrins de la séparation. C'est ici que le roman devient douloureux. La santés fragile de la jeune femme toujours languissante depuis la naissance de son unique en- fant, l'inquiétude d'Ampère à qui l'on a promis une place au lycée de Lyon, son impatience de se rapprocher de Julie, voilà ce qui domine dans ces ÉTUDES LITTÉRAIRES. 191 lettres qui se croisent, vont de l'un à l'autre, apportant parfois un espoir, mais le plus souvent do nouveaux chagrins que ces êtres si aimants, si éprouvés, essayent d'adoucir d'un encouragement, d'une parole d'amour, qui touchent aux larmes parmi tant de soucis d'argent, d'avenir ou de santé. Ampère avait trouvé dans sa femme ce qu'il fallait à sa nature envolée, cette douce et solide raison qui étaye, fructifie, appuie les rêves du savant ; et leur correspondance, à pari son intérêt affectueux, offre une étude curieuse: l'homme qui sent sa force cachée, qui ne considère les travaux présents que comme une promesse d'avenir, ne s'inquiète pas trop de sa pauvreté; la femme, au contraire, fidèle à ces vertus de fourmi qui font (a prospérité du logis, s'agite au jour le jour, pense à l'épargne qui fuit, au gain dépensé, aux vêtements perdus. Sa mauvaise santé la désole aussi et de son lit de malade, tourmentée d'activité connue tous ceux qui doivent mourir jeunes, elle prodigue les tendresses, les eonseils de son .'une aimante : « Ta femme est tout ennuyée d'avoir une sanlé qui s'accorde si peu avec son caractère, mais il faut se résigner et espérer du temps ; ne pense donc pas à quitter les élèves; ne fais rien donl lu puisses te repentir. Notre petit se porte bien, fais 192 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. comme lui, c'est ce qui m'importe le plus, car si lu étais malade là-bas que deviendrais-je?... En souffrant moins je reprendrai des forces et de l'espérance. Regardons dans l'avenir; songeons aux vendanges; mon bon mari, mon fils auprès de moi m'empêcheront d'être malade ; cette pensée me met une teinte rose dans l'esprit. » Et dans une autre lettre : « Je suis bien aise que tu aies trouvé des aides et plus de temps à toi. Prends garde à la chimie; tes bas bleus sont perdus avec le maudit acide qui brûle tout... Peut-être que Dieu me guérira lui seul au moment où je l'espère le moins. En attendant, je lâche de ne pas trop m'inquiéter de la dépense que mon régime occasionne ; les fraises et les fruits rouges sont hors de prix, le sucre fond aussitôt qu'on l'achète, ma pauvre maman ne cesse de payer. » Rien qu'à lire ces lettres et les réponses, on peut se figurer l'esprit, même le portrait physique de celui qui deviendra un grand savant. Les élans de reconnaissance de sa femme, les encouragements, les petites gronderics qu'elle lui adresse nous le montrent excellent, distrait, un peu faible, absorbé par la science, qui lui laisse tout son cœur, mais lui ùte jusqu'à ces menues facultés qui s'appellent le soin, la politesse; il est peu sociable, et on ne le plaindrait pas oxilé à Bourg, dans une petite mansarde, déjeu- ÉTUDES LITTÉRAIRES. 103 nanl pour trois francs par mois, dînant pour dix- huit, tellement on le sait possédé de ses recherches, de ses découvertes, si la pensée de sa chère femme, de son enfant ne lui causait une fièvre d'impatience perpétuelle. Julie aussi s'attendrit de ce long exil et essaye de le consoler de toute son affection, d'une affection maternelle, que la maladie, la solitude agrandissent chaque jour, rendent de plus en plus profonde, désintéressée. Elle aime son mari pour lui-même, pour sa gloire future, pour l'enfant qu'elle lui a donné. Elle active ses ambilions d'inventeur, le relève des déconvenues présentes, sans se laisser une minute anéantir par les souffrances dont elle est accablée. Ses lettres sont remplies d'abnégation, charmantes à ce point de vue de l'oubli de soi-même. Dans toutes ces traverses, l'enfant met son sourire, ce petit Jean- Jacques qui sera un jour l'ami de Chateaubriand, de M" 10 Itécamier, le fidèle de l'Abbayc-au-Bois. 11 égayé la malade qui écrit ses gentillesses, ses progrès au pauvre professeur de Iîourg ; et le roman à trois que tous les foyers connaissent, cet entre-croisement de tendresses où se forme la famille, se noue parmi les difficultés, les distances, de liens si puissants et si forts que trente-cinq ans Plus tard, déjà touché et battu par la vie, Jean- Jacques Ampère revenu au pays de son enfance recherchera soigneusement par les chemins, qui 17 19* IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. vont de Lyon à Polémieux ou à Saint-Germain, les traces effacées de son père et de sa mère. Mais la santé de la pauvre Julie s'altère chaque jour, les lycées lardent à s'organiser. Ampère se tourmente de plus en plus de son éloignemenl : 1rs pages s'assombrissent à mesure qu'on approche de la fin du volume comme si elles entraient dans cette demi-ombre, dans ce crépuscule que la mort amène avec elle. Bientôt même le nom de la femme aimée s'efface peu à peu du livre. Trop faible pour écrire, elle tend sa plume à Elise, et c'est elle désormais, la chère dévouée, qui remplira les lacunes de la correspondance. En vain voudrait-elle rassurer Ampère, lui faire partager un espoir qu'elle ne ressent pas; son âme ardente et prompte à s'inquiéter révèle toutes ses tortures devant le mal persistant, irrémédiable. Julie est jeune, elle est aimée, elle a son lils à élever, son mari à soutenir de toute sa force, et elle meurt. Elle s'en va heure par heure et s'éteint juste au moment où Ampère, nommé à Lyon, allait connaître enfin toutes les joies du retour. Ce fut un coup terrible pour lui que cette perle si redoutée qu'elle ne pouvait être prévue ; mais, par une singulière cruauté du sort, de cette mort de la pauvre Julie datent les premiers succès d'André, son arrivée à Paris, son installation à l'École polytechnique, de sorte que la malheureuse femme, ÉTUDES LITTÉRAIRES. I9S qui avait aidé, subi les débuts si pénibles, ne jouit pas du Iriomphe do son mari. .Nous verrons, dans une prochaine étude sur les deux volumes qui contiennent la suite de celte correspondance et celle de Jean-Jacques Ampère, si André-Marie retrouva jamais, même dans ses heures de gloire, cet amour traversé de tant d'inquiétudes, ce bonheur fait de tant de larmes, où sa jeunesse apprit la persistance, la résignation, toutes ces vérins sereines qui forment la base la plus solide aux génies patients comme le sien. 11 La fin de la vie d'Ampère, celle de son fils Jean- Jacques, forment un autre ouvrage composé aussi de notes et de correspondances, très compact, très complet, mais peut-être moins lumineux que le premier ; ici, le sourire de la femme manque, et le seeond mariage du savant, cette presque infidélité, si vite châtiée du reste par une prompte ci cruelle séparation, allrisle le lecteur encore sous le coup de son émotion attendrie. André, n'ayant pu retrouver une autre Julie, avait appris à ses dépens que le bonheur ne se recommence pas; mais, après une phase désespérée, il revienl à celle mélancolie ré- 106 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. signée qui est le fond de sa nature. «Mon ami, cherche à secouer ta douleur, à te retirer dans ce sanctuaire de la pensée où l'homme évalue le peu qu'est la vie. » Ces lignes, extraites d'une lettre à Ballanche, Ampère semble les avoir adoptées pour règle de conduite ; sa pensée est bien, en effet, un sanctuaire voué au culte de la science. C'est elle qui le soutient, le ramène à la sérénité si bien exprimée dans ce fragment d'une autre lettre : « Je te quitte, écrit-il à Baldin, pour aller à une petite lieue de Paris, dans les champs, par un beau jour, avec une âme pleine de pensées du ciel. » D'ailleurs, la vie publique d'André-Marie allait devenir assez occupée, assez glorieuse pour le distraire de ses chagrins intimes, et c'est encore une douce période de son existence, que celle qui nous le montre établi rue des Fossés-Saint-Victor, entre son fds, sa fille et sa sœur, dans le voisinage de ce Jardin du roi, qui dut être toujours comme maintenant enveloppé de solitude et de mélancolie, perdu tout au fond de Paris, dans une atmosphère particulière où le latin des sciences se mêle aux murmures les plus variés de la flore universelle. C'est la date de ses relations intimes avec les Cuvicr, les de Jus- sieu, tout un monde élevé et chercheur où il passe les loisirs que lui laissent ses cours à l'Ecole polytechnique et le soin de la carrière de Jean-Jacques : car le fils de Julie a grandi ; après d'excellentes, de ÉTUDES LITTÉRAIRES. 497 brillantes éludes, il est devenu à peu près apte à toutes les carrières ; mais, s'il a hérité de l'intelligence hors ligne do son père, sa mère malade lui a légué cette énergie nerveuse pleine d'affaissements et de soubresauts, qui, si elle est précieuse à la femme, ne peut suffire à l'homme pour l'accomplissement des fortes œuvres. « J'ai réellement le bonheur, en histoire et en littérature, de m'intéresser à tout, écrit Jean-Jacques, à cette époque. » Telle est la vraie destination de ses facultés. Mais avant, que d'incertitudes, que de combats. André voudrait en vain communiquer à son fils cet amour des sciences exactes qui fait le calme dans l'esprit en y portant la certitude. Le jeune homme lutte avec lui-même, avec toutes les tentations de sa pensée, et, sous les herbiers qu'il prépare, il cache ses premières initiations aux lettres. On peut dire que rien n'est fixé, définitif dans la carrière de Jean-Jacques, avant sa rencontre avec M rao Récamier, vers 1820. Nous empruntons à la notice qui suit, explique, éclaire la correspondance, le récit de cette première entrevue. « La belle Juliette lui apparut dans ce petit salon de la rue de Sèvres, entourée de personnages illustres, à demi cachée sous un flot de mousseline, assise, presque étendue sur une causeuse en damas bleu de ciel (de forme Empire à col de cygne doré). Au trouble visible du nouveau venu, la souveraine 17. m IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. du lieu lé prend en gracieuse pitié; elle daigne encourager un peu le fils de son ancien ami, lui parle de son père, l'interroge, fait si bien que Jean-Jacques se rassure, écoute, ose répondre, raconte même. » Enfin Ampère, nourri de René, d'Ober- man, de Werther, a trouvé le tourment de sa vie, l'idole aux pieds de laquelle brûleront les aspirations vagues, les inquiétudes, les doutes qu'un temps fatalisé mettait entre l'inspiration des jeunes âmes et la réalité de leurs œuvres. Â la suite de M" 10 Récaraier, entraîné par un enthousiasme rêveur, Jean-Jacques l'ail un premier voyage en Italie, voyage si agité, si tumultueux que le pays qu'il parcourt restera pour lui imprégné de celte fièvre, qu'il en datera ses plus belles œuvres, et qu'il ne le reverra jamais sans que son cœur batte au souvenir de sa passion. Il part d'abord pour accompagner M m0 Récamier, puis il partira pour la fuir, malgré le chagrin de son père, inquiété par ses perpétuelles absences et qui cùl été heureux alors de marier son fils à M" 0 Cuvler, enlevée du reste un peu plus tard, et très jeune, par une maladie rapide. L'Allemagne, la Belgique, la Hollande, la Suède, la Grèce, Jean-Jacques, emporté dans le voyage par la fièvre de curiosité qui possédait sou père en face de la science, visite tout, s'impressionne de tout, et du plus loin qu'il se trouve envoie toujours un mot, un souvenir aux amis délais- ÉTUDES LITTÉRAIRES. 199 Bés. C'est ainsi qu'une jolie lettre de Chateaubriand répond aux regrets, aux impatiences de l'absent : * « Je ne sais, monsieur, dans quelle échelle cette lettre vous rencontrera, je n'ai reçu autrefois qu'en France des Ici Ires qui m'avaient cherché en Orient ; si j'avais à choisir le lieu, je désirerais que ma réponse à vos lignes affectueuses de Rome vous atteignît à Athènes ; vous auriez changé de ruines et moi je n'aurais pas changé de pensées. Au delà d'Athènes, il n'y a plus rien pour moi. Faites hien mes adieux au mont Hymette où j'ai laissé des abeilles; au cap Sunium, où j'ai entendu des grillons ; et au Pirée, où la vague venait mourir à mes pieds dans le tombeau de Thénlistocle... Nous espérons vos beaux récits. Je m'attendrirai en vous écoutant, comme le voyageur qui se retourne et voit derrière lui le pays qu'il a traversé. Mais vous n'aurez retrouvé ni une feuille des oliviers, ni un grain des raisins que j'ai vus dans l'Attique. Je regrette jusqu'à l'herbe de mon temps ; je n'ai pas eu la force de faire vivre une bruyère... » N'est-il pas curieux de voir la grande prose du maître se restreindre ainsi à la ligne étroite d'une page de lettre, amoindrir son ampleur savante jusqu'au ton d'une poétique familiarité? Si le roman d'André-Marie est l'histoire d'une âme, celui de Jean-Jacques raconte celle d'un groupe, d'un groupe perdu dans le monde nouveau, 200 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. uni par des traditions oubliées, au milieu duquel Chateaubriand et M mo Récamier semblent deux augustes apparitions bien plus que des figures vivantes. Très jeune parmi les fidèles de l'Abbaye, Montmorency, Ballanche, Chateaubriand, Ampère, emporté d'abord par un sentiment exalté transformé ensuite en une amitié respectueuse et tendre, sera - d'autant mieux retenu par toutes les magies du sentiment; il sera le dernier rayon de gaieté de ces fins de gloire, orageuses et splendides, où l'ombre montante se mêle à la flamme comme pour un lugubre incendie. Il s'occupera de rapprocher le poète d'Atala et sa vieille amie, de maintenir le cercle aussi serré que possible autour de cette beauté mourante et de ce génie au déclin. La femme distinguée, dérobée sous un anonyme, qui a réuni avec un soin si touchant la correspondance des deux Ampère, nous fait bien comprendre les tourments de l'amoureux au désespoir, courant le monde pour échappera son rêve, obsédé ensuite de tous les délires de l'absence et revenant après chaque voyage dans le petit salon de la rue de Sèvres. Que devenaient, parmi toutes ces agitations, l'intelligence de l'homme et ses dispositions hésitantes? Influencées par l'entourage, les ambitions de Jean-Jacques se tournent décidément vers un but littéraire. Amoureux, il essaye d'à- ÉTUDES LITTÉRAIRES. 201 bord de la poésie, écrit de longues tragédies en vers ; mais c'est surtout par les chemins, dans ses nombreux exils, qu'il prépare sa gloire future. Comme il est à la fois errant, curieux et érudit, il rapporte chaque fois une foule de documents, do points de vue nouveaux sur les pays qu'il traverse, notes détachées, impressions furlives écrites à un coin de rue, sur un revers déroute, où la nature se mêle à l'histoire, comme les brins d'herbe dépassent les pierres dans les vieux monuments romains. On connaît ses œuvres les plus remarquables : la Grèce, Rome et Dante, Littérature et Voyages; {'Histoire romaine à Rome. On sait comment il occupa avec succès plusieurs chaires professorales, et qu'il fut de toutes les Académies; mais ce n'est pas le talent de l'écrivain, c'est la vie de l'homme qui nous occupe ici, racontée par toute cette correspondance qui montre l'amitié rayonnant autour de lui, allant comme un souvenir de tendresse filiale à tous les amis de son père, puis à tout ce que son temps eut de célèbre. Mérimée, Jussieu, Fresnel, Ozanam, Sainte-Iîeuve, MM. Thiers, de Sacy, de Tocqueville, tels sont les noms le plus souvent rencontrés sous sa plume, mêlés à quelques signatures féminines. A mesure que le temps passe, des célébrités nouvelles se joignent à celles-ci ou les remplacent ; car ,lean-,lacques, lié à toute une génération antérieure à la sienne, eut le malheur m IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. de voir mourir avant lui ceux qu'il aimail le mieux, jusqu'à celte femme exceptionnelle qui régna par la beauté, comme d'autres par l'esprit, et sut attirer les talents les plus divers, les réunir dans une même admiration enthousiaste. Il faut remonter jusqu'au siècle précédent, jusqu'à M me du Defîand, M* e Geoffroy, pour trouver l'équivalent de cette influence féminine, toujours attentive et civilisatrice; si la paix ne se maintient pas toujours dans ce petit cénacle d'enthousiasmes rivaux, au moins les luttes y sont-elles brillantes, y gardent-elles cette grâce du triomphe ou de la défaite dont la présence des femmes dotait les anciens tournois. Les blessures se dissimulent et les colères désarment devant le sourire égal, accueillant, de celle belle Juliette que Jean-Jacques Am- père appelai! sa Béatrix. Ce salon l'ut le dernier. Il semble, en effet, que le xvni" siècle ait eu le privilège de ces coteries que les mémoires publiés depuis nous ont montrées si actives, si passionnées de discussions artistiques et littéraires. Les lettres d'Ampère, les mémoires de Sainte-Beuve, ceux de M Ue Lenormand, sont les derniers documents en ce genre; il s'est formé pourtant depuis quelques groupes de littérateurs, de savants ; mais sur ceux- là les détails manquent encore. On agit maintenant en art beaucoup plus qu'on ne discute, chacun se préoccupe de soi et s'inquiète peu d'une solidarité; ÉTUDES LITTÉRAIRES. 20S puis la hâte de vivre qui nous pousse à l'avenir a fait perdre l'habitude de ces petits billets du matin, de ces jugements sur un homme ou un événement, vite et librement formulés, chuchotés, pour ainsi dire, à une oreille amie, et précieux par leur franchise spontanée. Son père mort, son amie morte, Ampère est repris de sa passion du voyage, part en Amérique, retourne en Italie. Ici commence un nouveau roman, un peu confus, peu expliqué, qui tient les dernières pages du volume, mais avec un tel renversement de dates qu'il est très difficile de bien le comprendre, de lui assigner une place précise dans la vie de l'écrivain. On sent qu'une grande discrétion empêche la netteté du récit. Ampère, qui parait destiné aux amours de dévouement, est éprouvé encore une fois par la perte de ce qu'il aime; mais, nous le répétons, un mot de biographie serait ici nécessaire. En fermant le livre sur la mort rapide qui surprend l'écrivain en plein travail, sinon en pleine santé, une impression mélancolique nous reste de cette longue lecture très attachante. Cette existence errante, agitée, de Jean-Jacques Ampère est pénible à suivre, à cause de toutes les heures vaines qui y ont été dépensées, dévorées par la fièvre de l'impossible. Qu'il y a loin de cette agitation aux patientes recherches d'André-Marie, à la per- 20'. IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. sévérance de ce calme esprit que rien ne décourage ! Et dans ce contraste entre le père et le fils, nous trouvons aussi celui do deux époques. En 1796, au moment où commence le roman d'André- Marie, la grande secousse révolutionnaire ,avait laissé dans tous les esprits un désir du repos et des occupations sereines. Il y eut là un superbe élan de la science qui se meut lentement et veut l'air calme autour d'elle. En 1820, quand Jean-Jacques connaît M" 10 Récamier, la paix est établie, le pays tranquille, et c'est alors que les poètes ont le plus de chanls désespérés, comme si l'action absente laissait toutes les forces vives des imaginations se débattre dans la ebimère et tenter l'escalade des cieux impossibles. LES POÈTES MODERNES i Jamais, peut-être, autant de beaux talents dis- sérainés n'ont formé une époque poétique plus complète. Il semble qu'après 1rs maîtres qui ont ouvert de larges voies, chacun maintenant, pour arriver à son but, se trace un sentier à part; c'est comme une foule de petits chemins rayonnant parmi les grands et conduisant, les uns à la mer lointaine, les autres à travers les villes, les plus nombreux enfin en pleine campagne, en face de l'immense horizon, où les préoccupations de la vie e t les mystères de l'inconnu se réunissent sur la roême ligne bleue idéale. Parmi ces poètes nombreux, plusieurs suivent l 'ne seule direction, sans se ressembler entièrement toutefois. Est-il un voyageur qui.puisse être frappé comme sou compagnon, et de la même fais 200 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. çon, par l'horizon qui s'ouvre ou la nuée qui passe? Il y a toujours une différence, et avant que l'un des deux ait averti l'autre de la beauté d'un point de vue, de l'étrangeté d'un soleil couchant, l'heure, le temps, la lumière, qui procèdent par nuances, se seront transformés insensiblement et d'une manière irrémédiable. Un des caractères principaux de la poésie moderne, c'est ce retour vers la nature, l'inspiration sereine, les rythmes calmes. Après Victor Hugo, Lamartine, de Vigny, qui ont fait dans leur œuvre une large part au paysage, MM. Leconte de Lisle et Victor de Laprade se sont inspirés des forêts gauloises aux chênes mystérieux, ou de la nature exotique, éblouissante et lassée. C'est un agrandissement sans fin de la pensée. Associée aux éléments, à l'atmosphère extérieure, elle en reçoit plus de sève et de vie, et ce qu'elle peut avoir de tourmenté, de douloureux, se dissipe dans la sérénité constante de la nature. M. de Laprade l'a prouvé avec les Symphonies, les Odes et Poèmes, les Poèmes civiques. Qui ne se souvient de cette pièce magnifique, intitulée la Mort d'un Chêne, et dont les premières strophes surtoutsontadmirables : Quand l'homme te frappa de sa lâche cognée, 0 roi! qu'hier le mont portait avec orgueil, Mon âme, ;iu premier coup, retentit indignée; lit dans la forêt sainte, il se fit un grand deuil. ÉTUDES LITTÉRAIRES. 207 Un murmure éclata sous ses ombres paisibles ; J'entendis des sanglots et des bruits menaçants; Je vis errer des bois les hôtes invisibles, Pour te défendre, hélas! contre l'homme, impuissants. Tout un peuple effrayé partit de ton feuillage, El mille oiseaux chanteurs, troublés dans leurs amours, Planèrent sur ton front comme un pâle nuage, Perçant de cris aigus tes gémissements sourds. La Mort du Soleil, dans les Poèmes barbares de Leconte de Lisle, est empreinte de la même grandeur mélancolique : Le vont d'automne, aux bruits lointains des mers pareil, Plein d'adieux solennels, do plaintes inconnues, Balance tristement le long des avenues Les lourds massifs rougis par ton sang, ô soleil ! La feuille en tourbillons s'envole par les nues, Et l'on voit osciller dans un fleuve vermeil, Aux approches du soir, inclinés au sommeil, I >e grands nids teints de pourpre au bout des branches nues. Après avilir lu entièrement ce beau sonnet, on ne sait si l'inspirai ion en fut amère ou triste, tellement elle reste enveloppée dans cette immense lueur du soleil au déclin. Tous les poètes de cette école nouvelle possèdent à des degrés différents la préoccupation de la nature extérieure, — MM. Sully 208 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Prudhomme, J.-M. de Hérédia, Anatole France, Louis Ménard, Léon Dierx, — et leur œuvre en conserve une ampleur inconnue aux poètes complètement subjectifs. Mais dans la bibliothèque poétique de l'éditeur Alphonse Lemerre, que nous consultons pour cette élude, tous les genres, toutes les formes de poésie sont représentés par des noms nouveaux ou déjà connus. C'est ainsi que M. Théodore de Banville, dont le talent est assez peu contesté pour qu'il soit utile de l'analyser ici, a publié tout récemment un nouveau volume. Les Trente-six ballades joyeuses montrent ce que le sentiment contemporain peut sur les anciens rythmes ; c'est d'ailleurs une des particularités de M. de Banville, de rajeunir, à l'aide des idées les plus modernes, des formes de poésie oubliées depuis Ronsard et Villon, jeu d'adresse et d'esprit que l'auteur manie comme les vrais joueurs les pièces de leur échiquier; et si sa pensée se prête à ces combinaisons, c'est en mettant entre les cases étroites où elle tient mathématiquement de longs intervalles de rêve, des espaces imaginaires où sa fantaisie s'attarde et prend du large. Dans cette œuvre nouvelle, le lyrisme particulier à l'auteur, restreint parfois par les limites de la ballade, se manifeste encore par un luxe d'images, un choix de mots riches et sonores, où le poète des ÉTUDES LITTÉRAIRES. 20A Stalactites se retrouve tout entier, avec je ne sais quoi de plus humain, de plus profondement senti. MM. André Lemoyne et Joséphin Soulary ont retrouvé aussi, dans de nouvelles éditions de leurs œuvres, un regain de succès, ainsi que M. François Coppée. Mais celui-là est un jeune que son triomphe du début, justifié par un talent très pur et très complet, a classé tout de suite parmi les noms les plus autorisés. On se souvient du Passant, de la Grève des Forgerons, de la Bénédiction, de Fais ce que dois, que les théâtres, les concerts ont popularisés avec un bonheur constant. Plus durable encore sera le succès des Intimités, des Humbles, qui, ne se rattachant à aucune idée d'actualité, vivront de la vraie vie des œuvres d'art, indépendante des modes qui passent. Ce qu'il faut admirer là surtout, comme dans le Reliquaire, c'est une allure très artistique et très franche, une recherche de mots et une richesse de couleur dans les tons sombres, qui l'ait ressembler certains sonnets de M. F. Coppée, résonnants et brillants, à une armure solide et richement ciselée. I^es Tableaux et Intérieurs du même auteur se distinguent par une observation fine et profonde, un faire délicat et concis. En quinze ou vingt vers une scène parisienne, un détour de rue, un petit coin d'école sont fixés dans leur minutie intéressante. 18. 210 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. L'école. Des murs blancs, des gradins noirs, et puis Un christ en bois, orné de deux rameaux de buis; La sœur de charité, rose sous sa cornette, fait la classe, tenant sous son regard honnête Vingt fillettes du peuple, en simple bonnet rond. La bonne sœur! Jamais on ne lit sur son front L'ennui de répéter dos choses cent fois dites, Et sur les premiers bancs, où sont les plus petites, Elle ne veut pas voir tous les yeux épier Un hanneton captif, marchant sur du papier, Le Cahier rouge du môme auteur est bien un cahier en efl'el que le poète, il nous ledit lui-même dans sa préface, a rempli au jour le jour, au hasard de ses impressions, de telle sorte que cette œuvre nouvelle rappelle heureusement chacune de ses publications précédentes; on dirait des feuillets oubliés des Humbles, des Intimités, des Tableaux parisiens. C'est toujours la même grandeur d'expression, ce vers bien dit, facilement retenu, sonore d'épithètea; toujours aussi cette tendresse pour Paris, renouvelée de Sainte-Beuve, mais rendue avec des moyens plus larges. Les lilas défleuris de nos étroits jardins, ces coins mélancoliques de banlieue, ces boulevards déserts où l'herbe est noire des fumées d'usine, nos quais, nos rues, inspirent M. Coppée avec le même bonheur; d'un mot, il encadre sa pensée dans ces horizons si particuliers et si complets que Paris présente à chaque ËTtlBES LITTÉRAIRES. 211 pas pour peu qu'on en sente la poésie subtile. Matin d'octobre, En bateau-mouche, Au bord de la Marne, sont des petits tableaux achevés en dix vers. Les sonnets écrits Sur un Ronsard, Sut la terrasse du château de rappellent la première manière de M. Coppée, ainsi qu'une très belle pièce adressée à Sully Prudbomme, et que nous voudrions pouvoir citer tout entière : Je suis comme un enfant vol6 par des tziganes Qui chassa les oiseaux avec des sarbacanes Et devint saltimbanque et joueur de guzla. Un beau jour, le petit tzigane est retrouvé par son père : Un magnat tout couvert de fourrure et d'acier, Portant l'aigrette blanche à son bonnet princier; Le vieil homme l'emporte en sanglotant de joie. On habille l'enfant de velours et de soie. Puis, après une description en très beaux vers de vie féodale et luxueuse, le poète nous montre cet enfant tourmenté d'aventure et d'indépendance : Rien ne peut empêcher que son cœur ne se serre Alors qu'il se souvient de sa libre misère. Ah! qu'il aimerait mieux le fruit à peine mûr Qu'on dérobe et qu'on mange à cheval sur un mur, IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Le revers da fossé pour dormir et la source Pour laver ses pieds nus fatigués d'une course. Mais du moins le plein ciel et le vaste horizon... Le sonnet intitulé': le Fils de Louis XI est une véritable page d'histoire; on pense, en le lisant, à Walter Scott, à Quentin Durward, et à cette admirable campagne des bords de Loire que l'ombre de Plessis-lez-Tours ne parvenait pas à attrister. Sur le balcon de fer du noir donjon do Loches, Monseigneur le dauphin Charles de France en deuil, Dominant la Touraine immense d'un coup d'oeil, Écoute dans le soir mourir le son des cloches. L'enfant captif envie, humble cœur sans orgueil, Ceux qu'il voit revenirdes champs portant leurs pioches Et, flairant l'àcre odeur des potences trop proches, Songe à l'archer d'Ecosse immobile à son seuil. L'enfant prince à douze ans et no sait pas encore Combien fiers sont les lis du blason qui décore L'ogive sous laquelle il rêve pâle et seul. Il ignore Dunois, Xaintrailles et La Hire, Et la Pucelle, et son victorieux aïeul. Monseigneur le dauphin Charles ne sait pas lire. A côté de M. François Coppée, et sur le même rang, se placent MM. Armand Silvestre et Sully Prudhoinme. Tous deux ont la même hauteur d'i- ÉTUDES LITTÉRAIRES. 213 dées, une préoccupation philosophique qui les en- traîne toujours au delà des choses vues. Seulement, chez M. Sully Prudhomme, l'élan poétique est modéré, éclairé constamment par la familiarité de l'expression, des détails de vie journalière, un certain attendrissement de mots. Chez M. Armand Silvestre, l'image se poursuit implacablement, toujours plus grande et plus élevée, sans pitié pour les dispositions du lecteur; cette poésie s'entoure d'un éblouissement vague, comme un beau marbre exposé en plein soleil; la netteté du contour n'en est pas altérée; mais on dirait qu'il tremble aux vibrations de la lumière. De là parfois un peu d'incertitude pour les yeux inexercés. Mais quelle langue admirable! comme le vers est toujours large, sans rejets fatigants ni inversions douteuses! Dans la Gloiredu souvenir, le dernier et le plus beau des volumes de M. Armand Silvestre, tout serait à citer; nous prenons une pièce au hasard : D'autres peuvent servir la beauté dont je meurs Et tomber tour à tour du faite de leurs rêves, Avec des cris profonds ou de vaines clameurs, —'Plue haut qu'eux, en plein ciel, mon rêve à moi s'achève. Depuis que demeuré sans guide par l'air bleu, Pour expier l'affront de l'avoir contemplée, S'abaissant pour jamais, ma paupière brûlée Enferma sous mon front la vision de feu; IU IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Je n'ai jamais maudit, dans mon cœur solitaire, Ni son éclat mortel, ni la hauteur des cieux, Comme l'aigle aveuglé qui vient heurter la terre Quand le soleil trahit l'audace de ses yeux. Mais, sous la nue immense et par l'azur rebelle L'œil sans lumière, au fond de l'éternel séjour, Je vais conter aux dieux qu'elle seule étant belle Loin d'elle mes regards n'ont plus souci du jour! ■ Une courte pièce de M. Sully Prudhomme, animée d'un sentiment analogue, marque bien la différence entre les deux poètes : Si je pouvais aller lui dire : « Elle est à vous et ne m'inspire Plus rien, môme plus d'amitié, Je n'en ai plus pour cette ingrate; Mais elle est pâle, délicate, Ayez soin d'elle par pitié. » Si je pouvais aller lui dire : « Elle est triste et lente à sourire ; Donnez-lui des fleurs chaque jour, Des bluets plutôt que des roses. C'est l'offrande des moindres choses Qui recèle le plus d'amour; » Je pourrais vivre avec l'idée Qu'elle est chérie et possédée, ÉTUDES LITTERAIRES. m Non par moi, mais selon mon cœur. Méchante enfant qui m'abandonnes, Vois le chagrin que tu me donnes, Je ne peux rien pour ton bonheur. Et l'on se demande comment la poésie est assez variée dans son essence pour que deux poètes puissent rester en eomparaisoné gaiement grands et émouvants avec une telle diversité de moyens, et pour que l'ampleur de l'un n'efface pas la simplicité de l'autre, la sensibilité contenue d'une large pensée que l'on dirait étreinte, resserrée par la douleur même qui lui a servi d'inspiration. MM. Albert Mérat et LéonValade, après avoir débuté par une heureuse collaboration qui nous a valu de charmants volumes : Avril-Mai-Juin et Intermezzo, se sont séparés en deux talents bien distincts et également sympathiques. M. Albert Mérat a fait paraître en peu d'années : les Souvenirs, l'Adieu, les Villes de marbre, les Chimères; ces deux derniers livres, couronnés par l'Académie française. Les villes de marbre, c'est-à-dire Naples, Venise, Florence, Rome, dont le poète s'est inspiré tour à tour, forment une suite de paysages, d'impressions pittoresques, de musées, d'églises, de places publiques. Mais parmi ces effets de vitraux clairs, de soleil et de Ilots bleus, M. A. Mérat, songeant au litre de 21C IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. ses poèmes, tout en décrivant les villes vivantes, nous a rendu un peu de la grandeur des villes mortes, visible encore dans tous ces marbres épars sur l'Italie comme sur la tombe d'un art glorieux et trépassé. Les Souvenirs sont des sonnets inspi- rés par la mer de Bretagne, ou par de simples promenades dans la banlieue ou les rues parisiennes. Des paysages familiers dans leur vision encore plus que dans leur exécution, un certain bonheur à saisir et à dépeindre l'intimité des pensées et des choses, une noie légèrement allcndrie recommandent ce pelit livre ainsi que XAdieu aux délicats. Nous ne citerons qu'un sonnet intitulé la Rue. La rue au flanc du roc serpente resserrée; Les filets font de longs treillis sur les maisons. A tous les coins la mer, fermant les horizons, Fait trembler sur les murs une bande azurée. La bonne odour do l'eau monte avec la marée. Des hommes, dont le cœur brave en toutes saisons L'Océan qui jamais ne donne ses raisons, l'assent, l'écoute aux mains et la tête assurée. Parfois, par une porte entr'ouverte, on peut voir Auprès du vieux bahut luisant de chêne noir Le berceau d'un petit qui ne fait que de naître Et que berce d'un bruit mélancolique et lent, Dans l'ombre triste, loin de la seule fenêtre, L'aïeule au coin de l'àtre immobile et filant. ÉTUDES LITTÉRAIRES. 217 M. Léon Valade se distingue par des qualités différentes ; le volume qu'il a publié récemment : A mi-côte, est, surtout dans la première partie, entièrement composé de sonnets, d'une poésie profonde, complexe, et qui oe sacrifie jamais à aucun autre le sentiment artistique. Il faut lire Nuit des Lois, YÉcIaircie, la Porte d'azur, et surtout Double rêve, dédié à Sully Prudhomme. 'Sans partage une femme occupe ma pensée, Et je n'ai qu'à fermer les yeux pour la revoir, Bien que j'allasse vite et que ce fût le soir La seule fois que sur ma route elle est passée. Une autre vision, que n'ont point effacée Do longs jours, c'est—couchée au pied d'un vieux manoir La paisible bourgade aux toits de chaume noir Que je n'ai qu'en voyage, une fois, traversée. Il y a là une rapidité d'expression qui se continue dans le sonnet entier; aussi passe-t-il sous nus yeux avec la vitesse du visage entrevu, et de ce pays traversé en voyage que l'on croit voir s'enfuir en sens contraire de la course aux vitres d'une diligence. Ce qui est remarquable dans ce talent exquis, c'est que le soin n'y dégénère jamais en minutie et que la préoccupation de l'artiste, toujours présente, y reste invisible. S'il est certains poètes dont l'inspiration se res- 19 218 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. treial pour se condenser dans la l'orme parfaite, d'autres, au contraire, ont besoin du libre espace. M. Georges Lafenestre est de -ceux-là. Il lui faut chercher son élan parfois dans une suite de vers un peu monotones, pour s'élever après ces hésitations à une hauteur magnifique de pensée. Aussi les Idylles et chansons forment une œuvre intéressante et disparate remplie de très beaux vers portés par des strophes qui manquent d'accent ou d'ampleur. Nous ferons un reproche à M. Lafenestre : c'est la répétition fréquente du même mot dans un vers. Rien, rien autour de nous n'est fait à la mesure; Et nous crions sans cesse : où donc, où donc est-elle? Selon nous, cette insistance inutile fatigue la pensée, en diminue l'effet au lieu de le rendre plus sûr; c'est comme un voyageur qui referait deux fois la même route, en s'imaginant arriver plus certainement à son but. Ces défauts sont rachetés par de sérieuses qualités. L'Ébauche, Vieux époux, la Retraite sont des poèmes très largement pensés et exprimés, ainsi que Douleurs, où se trouvent des passages tels que ceux-ci : C'est un homme. A vieillir, on devient calme et fort. Vous ne monterez plus vers ses yeux immobiles, Larmes des doux enfants et des femmes fragiles, Bonnes larmes, par qui toute angoisse s'endort ! ÉTUDES LITTÉRAIRES. 219 Quand L'âme est bien trempée, elle n'a plus d'issue. Les combats, en champ clos, s'y livrent corps à corps ; En silence, d'un coup, sans rien perdre au dehors, Il faut que la douleur y cède ou qu'elle tucl Avec M. André Theuriet, nous abordons à des rives plus calmes, à un souffle poétique plus égal et plus uniforme. Le Bleu et le noir, tel est le litre de son dernier livre, qui se tient constamment sur la limite de ces deux couleurs, dans un ciel très pur attendri d'ombres crépusculaires. Ce qu'il faut louer avant tout cbez ce poète de grand talent, c'est un vif sentiment de la vraie nature, déjà si bien exprimé dans un précédent recueil : le Chemin des bois. Il vous connaît, grands hêtres, blancs muguets, sources qu'il a chanlés. Sans rien perdre de leur fraîche impression, ces pages parfumées de souvenirs agrestes pourraient être lues en face des plaines et des bois, tout près d'un polit village où l'on apprêterait des reposons. Est-il rien de plus jeune et de plus charmant que la pièce qui porle ce litre : Dans un frais tourbillon de roses effeuillées Et de vapeurs d'encens, les chapes aux plis lourds, Les surplis blancs et les robes ensoleillées Défilent aux sons lents et rythmés des tambours. 220 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Les fillettes d'hier, aujourd'hui demoiselles, Dans leurs yeux mi-baissés ont un plus chaud rayon ; La chrysalide s'ouvre, il lui pousse des ailes; L'odeur des roses fait sortir le papillon. Dans une note plus grave, la Nuit de printemps, un tableau parisien, contient de très beaux passages et un attendrissement qui vous gagne à la fin sans visible effort artistique; le charme énervant des premiers jours printaniers se mêle au désespoir de l'héroïne en des strophes louchantes et facilement conduites. La Grand'Tante, Veillée d'automne, le Vin de mai sont autant de pages parfaites dans le genre vrai et doux adopté par M. André Thcu- riet. M. Anatole France a dédié ses Poèmes dorés à Leconte de Lisle, et ils sont dignes de cette dédicace, tout imprégnés d'une vie lumineuse et sans cesse renouvelée, comme les œuvres qui s'inspirent surtout de la nature extérieure. Ce n'est pas ainsi que M. André Theuriet, par de riants paysages, fixés dans leur vérité naïve, (nie M. Anatole France se distingue, et la nature qu'il dépeint n'est pas celle qu'il a sous les yeux, mais celle qui le l'ait penser, un dispersement de sèves, de forces vives dont les scènes ou les aspects champêtres ne sont pour lui que la révélation. Aussi des rayons s'enlre-croisent parmi ces Poèmes dorés, Etudes littéraires. 221 les relient l'un à l'autre, dans une préoccupation de sereine et constante métempsycose. Il nous semble que voilà la poésie véritable; que, sous la magie du vers et du mot, il'doit y avoir des profondeurs de pensée, un vertige communicatif ressenti par le lecteur, une tentation suprême de l'infini tout à coup découvert. Pourtant quelques poètes, avec des descriptions comme les Poèmes de Provence, de M. Jean Ai- card, nous transportent simplement vers un merveilleux pays qu'ils connaissent bien et nous guident, par tranquilles étapes, dans les fermes, les ports de mer, en nous faisant traverser tour à tour le champ que l'on fauche, la forêt de pins aux ombres légères et menues, ou bien la petite anse bleue où les pêcheurs penchés vers l'eau transparente guettent le poisson qui fuit en éclairs d'argent. Les Élévations de M. Emmanuel des Essarts réunissent des œuvres inédites et des poésies déjà publiées, mais écrites toutes dans un même sentiment de grandeur : en cela l'auteur a obéi à une inspiration pieuse, expliquée dans sa préface, et son livre y gagne ce caractère uniforme et sérieux qui distingue les ouvrages d'une valeur véritable ; le vers est heureux, bien construit, philosophique. Qu'on nous permette de citer quelques strophes d'un pièce adressée à Leconte de Lisle : 19. 222 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Jadis j'aurais vécu dans les cités antiques, Svelte comme un héros, plus libre qu'un vainqueur, Et tous mes jours, pareils aux visions plastiques, Se fussent déroulés noblement comme un chœur. Là, j'aurais contemplé l'avenir et la vie, Sur le blanc piédestal de la sérénité, Sans élan surhumain, sans orgueilleuse envie, Heureux d'un idéal visible et limité. Et devant la tribune, étendu sur le stade, J'aurais senti descendre à moi, sous un ciel clair, Le flot sonore et pur qu'épanche Alcibiade Et monter le murmure éloquent de la mer. Mais le plus beau de ces poèmes est le dernier, adressé à M mc Hortense des Essarts, morte après quelques mois de- mariage : c'est une invocation. Le cœur a bien inspiré le poète ; pas de sentimentalité facile, mais un pur amour noblement exprimé, et qui, pour arriver jusqu'à celle qui l'a fait naître, se dégage de toute préoccupation terrestre et s'élance dans l'atmosphère vibrante des idées et des âmes. En nous occupant des récentes publications poétiques, nous ne pouvons passer sous silence le Harem d'Ernest d'Hervilly, une série de voyages imaginaires dans de lointaines contrées, une suite de paysages artistement décrits, animés chacun d'une ÉTUDES LITTÉRAIRES. 223 figure féminine, qui nuance les ciels entrevus à la couleur de ses yeux. Ainsi Kceljen, la blonde Hollandaise, s'entourera de la pleine campagne et d'un calme horizon : Lorsque le mois do mai de fleurs jaunes constelle Les pâturages verts, elle court au marche En courte jupe rouge, en bonnet do dentelle, Le front, sous un bandeau d'or, à moitié caché. La Dame de Se-King plus fine, un peu factice, nous apparaît coquettement « à travers les treillis. » Son visage a l'éclat pâle do la jonquille, Ses yeux sont retroussés vers la tempe et moqueurs ; Elle a des ongles longs, d'un rose de coquille, Qu'elle brunit parfois dans d'étranges liqueurs. Ne semble-t-elle pas descendue d'un écran cette petite Chinoise « aux yeux clairs et brillants comme ceux des souris. » Parmi toutes ces fantaisies amusantes, qui témoignent d'une véritable érudition, et auxquelles nous ferons seulement le reproche d'être un peu uniformes, la plus jolie est intitulée fortimée. Nous sommes à Londres auprès de la Tamise. Un étrange horizon confus, de couleur d'encre, S'alignait sur les bords de ce fleuve houleux ; Vaisseaux avec des toits ou bien maisons à l'ancre, On n'y distinguait rien que ça et là des feux. 224 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Je courais, enjambant sans peur dans l'ombre épaisse, Le long des bâtiments muets et solennels, Les vieux câbles do fer qui les tiennent en laisse, Ou bien je m'engouffrais au fond d'6troits tunnels. Il y a là une grande puissance d'impression, c'est de l'Edgar Poë ou du Dickens en vers, surtout quand le poète, au sortir de cette ombre, arrive dans la ville éclairée par un soir de Christmas, Frôlant les lourds paquets des houx verts et des guis. Toute la poésie des pays de brume tient dans cette pièce, et aussi l'aspect particulier de ces villes du Nord, dont les rues, entre-croisées le soir en traînées lumineuses, semblent chasser le brouillard autour d'elles, et le renvoyer plus épais et plus noir, aux fleuves, aux quais, à tout l'horizon environnant. Nous nous sommes occupé surtout, dans cette étude rapide, de poésies contemporaines, d'œuvres récemment publiées; mais celles qui ont précédé et elles sont nombreuses, font nécessairement partie du mouvement poétique actuel. Ainsi les volumes de M. Catulle Mendès, un poète de talent, et surtout un merveilleux artiste; ceux de M. Valéry Vernier, auteur de poèmes remarquables; de MM. Paul Delair, Léon Dierx, Emile Blémont, ne doivent pas être oubliés. Joignons-y, pour finir, ÉTUDES LITTÉRAIRES. 225 les poésies éparses un peu partout de M. Paul Arène, applaudi plusieurs fois à l'Odéon, et de M. J.-M. de Hérédia, qui nous annonce un prochain recueil, les Trophées, dont le litre est une promesse de ûère allure et de couleur triomphante. D'autres époques ont certainement plus marqué que la nôtre, à laquelle on reproche de n'être pas créatrice. Plus tard 011 appréciera quand même cette jeune et nombreuse école qui, malgré son respect et son admiration pour les maîtres, et sans se laisser décourager par tout ce que leur grandeur pouvait avoir de terrifiant, s'est efforcée de les surpasser encore en soin artistique, en préoccupation de pensée et de style. Il n'y a plus d'hésitations ni de négligences, chacun prend à tâche de ciseler son œuvre, si petite qu'elle soit, et le talent est si bien réparti que nous avons le regret, à la fin de cette longue étude, de ne pouvoir citer tous les noms jeunes, connus ou inconnus, qui signent des vers en ce moment, épars dans le ciel poétique, comme une foule d'étoiles lointaines, dont la lumière nous arrive bien avant qu'elles soient classées. 226 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. II M me A. BLAINCHECOTTE Les militantes. Rassurez-vous; ce titre belliqueux, en tête de poésies féminines, ne présage rien de terrible. Il est question seulement, ici, de la bataille de la vie, comme l'appelle Dickens, de ces luttes intimes et silencieuses d'où l'esprit sort épuré et prêt à tous les sacrifices. M mo Blanchecotte procède de Lamartine et de M mo Desbordes-Valmore; tout en restant originale, elle a, comme ces deux poètes, une tendance à écouter tout ce qui chante en elle, à le traduire avec abondance et facilité ; c'est la môme imagination confiante, le même élan continu vers la sympathie du lecteur. Nous n'avons plus en poésie ces grands cris de désespérance, ces plaintes du fond de l'abîme qui eurent autrefois tant de victimes et de partisans ; il semble que, pareille à l'individu, une nation chante mieux la douleur aux temps de calme et retrouve dans les jours troublés un peu de sa sérénité perdue. Quand le roman, pour être intéressant, est obligé de se mettre à la suite ÉTUDES LITTÉRAIRES. 227 des tristesses, des ridicules, des ironies d'une époque, la poésie en s'abandonnant à ce qui flotte, à ce qui passe, à ce qui se respire, retourne avec mille atomes invisibles vers la nature, les sentiments immuables et la pensée éternelle. M" 10 Blan- checotte est encore, parmi nos modernes, un de ceux qui ont le plus gardé des traditions de poésie subjective ; mais ce volume marque un grand progrès sur les précédents, et de cette personnalité un peu mélancolique, trop attachée selon nous à la lettre de sa souffrance, l'auteur commence à se dégager vers les régions supérieures où l'âme de uliacun se fond et se disperse dans la vie de tous. Nous n'en voulons pour preuve que quelques vers pris à la fin de ce recueil éloquent et remarquable : La montée est finie, et te voilà paisible Sur le dernier sommet qu'il te fallait gravir. La montagne, d'en bas, semblait inaccessible; Ta craignais de ne point l'atteindre sans faiblir. Fais halte et vois d'ici la route parcourue. Le matin de la vie est noir à l'horizon, Ton aube éblouissante est bien loin disparue, Tu ne distingues plus ta première maison. 228 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Te voilà sur la cime où tout bruit humain cesse; Laisse ton chant d'amour inutile expirer, Jette tout ton bagage, ouvre ton âme, laisse Le plus de paix possible enfin y pénétrer ! SCLLY-PRUDHOMME Les Vaincs tendresses. Ce n'est pas à M. Sully-Prudhomme que nous adresserons ce reproche de personnalité débordante ; aucun poète peut-être n'a mieux su rattacher ses propres sentiments à ceux de l'humanité tout entière, aucun n'a mieux senti frémir dans sa douleur isolée la plainte universelle, comme une feuille d'arbre qui palpite au vent d'orage de toute la sève qui la relie aux grands rameaux et aux branches entrelacées. On sent qu'il y a sous cette poésie un amour de la science et des fortes études, un savoir qui cherche pour s'exprimer la forme la plus exquise ; le tour est concis, philosophique, avec une recherche singulière de la clarté dans l'abstrait ; le mot toujours simple produit un grand effet par sa justesse et l'art qui le réunit à tout ce l'entoure. Il ne faut pas chercher dans ce livre des Vaines tendresses le chatoiement de la poésie coloriste, mais un charme intime, profond, qui s'impose, qui subsiste bien après la lecture. Nous ÉTUDES LITTÉRAIRES, 229 prenons au hasard quelques strophes dans une pièce intitulée Parfums anciens : 0 senteur suave et modeste Qu'épanchait le front maternel Et dont le souvenir nous reste Comme un lointain parfum d'autel. Pure émanation divine Qui mêlais en moi ta douceur A la petite senteur fine Des longues tresses d'une sœur. Chère odeur, tu t'en es allée Où sont les parfums de jadis, Où remonte l'âme exhalée Des violettes et des lis ! Ne vous scmhle-t-il pas que l'auteur a fixé là une de ces minutes recueillies où le sentiment, l'expression se condensent, s'affinent, vibrent sur les notes les plus ténues du clavier poétique ? Après, l'on n'imagine plus rien que le silence ou le bruit d'une corde brisée, car l'on ne peut aller ni plus haut ni plus loin. Sous ce titre: Sursum corda, M. Sully-Pru- dhomme exprime une idée bien originale et bien grande : 20 230 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Si tous les astres, ô nature, Trompant la main qui les conduit, S'eutre-choquaient par aventure Pour se dissoudre dans la nuit. Tu pourrais repeupler l'abîme Et rallumer un firmament Plus somptueux et plus sublime Avec la terre seulement 1 Car il te suffirait, pour rendre A l'infini tous ses flambeaux, D'y secouer l'humaine cendre Qui sommeille au fond des tombeaux. La terre lumineuse, pénétrée des flammes qu'elle recouvre, et rendant au ciel tous ses astres avec la poussière des tombeaux, c'est une véritable pensée de poète ennemi du néant et de l'ombre. Le poème « sur la mort » renferme des vers magnifiques, d'une inspiration cbercheuse, inquiète, profonde ; mais tout ce qui est profond arrive facilement à la tristesse, sinon par l'expression, au moins par les idées que le poète rencontre, par celles qu'il remue en nous. Et peut-être manque-t-il à ce volume exquis un peu de poudre d'or, un peu de couleur. Le contour est parfait, savant, les profils purs; c'est un dessin très arrêté et qui garde des grâces d'esquisse, ce premier mouvement de la pensée ÉTUDES LITTERAIRES. 231 qu'elle perd si vite en se fixant et que M. Sully- Prudhomme lui conserve par un miracle d'ail. Mais, — et nous cherchons en ce moment un défaut à la perfection même, —nous regrettons dans ce nouveau livre un peu des roses fleuries, effeuillées autrefois avec une si charmante profusion, entre les pages des Stances et poèmes et sur les sonnets déjà plus graves, mais si lumineux des Épreuves. ANDRÉ LEMOYNE Paysages de mer cl fleurs des prés. Ce titre agreste évoque une contrée riche et verte, un frais pâturage traversé de ruisseaux, où neigent les pommiers, où les plantes sauvages parmi les herhes hautes nourrissent de nombreux troupeaux, un paysage intime, familier, fermier, mais que horde là-bas, à l'horizon, la grande mer voyageuse et bleue. Et l'esprit du poète suit bien ce double courant de rêves lointains et de pensées riantes. Les poèmes intitulés : Prieuse, Retour, les Berceaux, Printemps, sont délicieux et d'une grâce exquise, mais les paysages qui suivent ont une incomparable grandeur ; le poète, pour les traduire, ne les a pas seulement regardés, il les a respires, 232 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. il s'est imprégné des brumes d'automne, des eflluves salées Qui montent jour et nuit des embruns de la mer. Voici une strophe tirée des Grèves normandes : Ce soir, la pleine lune éclaire notre monde. De l'abîme des flots elle sort large et ronde, Presque au ras de la mer elle est rouge d'abord ; Mais son orbe jaunit, et la grandi' marée Dans son rayonnement monte en houle dorée Et roule ses lueurs jusqu'aux grèves du bord. On voit comme en plein jour sur la courbe des plages Les dernières maisons des bourgs et des villages. C'est d'une vérité intense, et la page où sont écrits ces beaux vers s'illumine réellement de ces clartés lunaires remuées par les flots; et quelle inspiration sereine, robuste, émue devant la mer par ses splendeurs tranquilles et non par le danger qu'elle promène avec l'écume de ses vagues. Il est une autre pièce intitulée la Bataille, que nous voudrions pouvoir reproduire tout entière. Une grande bataille fut livrée en plein champ; où poussaient les fleurs, on enterra les morts, l'herbe fut tachée de sang, le sol piétiné, l'eau troublée sinistrement. ÉTUDES LITTÉRAIRES. 233 Le biez du moulin neuf en resta noir longtemps. On enterra les morts au hasard, et, depuis, Les étoiles du ciel, ces paisibles veilleuses, Sur le champ du combat passèrent bien des nuits, Baignant les gazons verts de leurs clartés pieuses. Et les petits bergers, durant bien des saisons, En côtoyant la plaine où sommeillaient les braves, Dans leur gosier naïf retenant leurs chansons, Suivirent tout songeurs les grands boeufs aux pas graves. Cette dernière strophe qui finit le poème sur une note naïve ajoute à sa grandeur. Là les morts ne furent pas troublés des questions anxieuses des vivants, et les petits bergers Dans leur gosier naïf retenant leurs chansons, les grands bœufs, au pas grave, tranquille, silencieux, foulant la terre sans écouter au bruit de leur passage résonner la plénitude des tombeaux, firent plus sereine la paix et plus reposante la mort aux victimes de la bataille. M. 234 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. H. CAZALIS L'Illusion. C'est un volume de vers intéressant et compact, auquel nous ferons seulement le reproche d'une trop grande diversité. Ce n'est pas au moins que le poète manque de profondeur ni de recherche, mais il y a un danger à réunir tant d'inspirations disparates. On risque d'amoindrir un talent réel, et qui ne demanderait qu'un peu plus de cohésion pour prendre sa place au premier rang. Et pourtant que de pensées ingénieuses et bien rendues, que de jolis vers, par exemple dans la pièce intitulée Jeux d'atomes. Je regardais voler ces poussières d'écume Que fouette et disperse le vent, Et le long de la mer s'élever cette brume, Et flotter ce brouillard mouvant. Je foulais en marchant les collines de sable Que l'ouragan crée ou détruit; Je pensais qu'en ce monde est ainsi périssable La couleur, la forme ou le bruit. Et tandis que mes yeux contemplaient ces fantômes Revêtant mille aspects divers, Je méditais sans fin sur tous ces jeux d'atomes Dont est composé l'univers. ETUDES LITTERAIRES. 235 JULES BRETON Les Champs et la Mer. Les arts si sympathiques l'un à l'autre sont pourtant si différents, si absorbants, que l'on est toujours étonné de voir le même esprit réunir des aptitudes diverses, et que la première pensée qui vient alors est de chercher comment elles se sont complétées entre elles, ce qu'il y a du sculpteur dans le peintre, ou du peintre dans le poète. C'est ainsi que les deux beaux volumes de prose de M. Fromentin nous ont semblé toujours élargir ses tableaux, et restent pour nous, qui les avons admirés, comme une atmosphère ambiante, l'âme des paysages ou des êtres si habilement peints par l'artiste. A une époque où les littérateurs se préoccupent tellement de l'art de peindre qu'ils lui empruntent des procédés, des termes particuliers, il est curieux de voir les peintres entrer dans le domaine de la poésie avec cet éternel souci de la couleur qui peut leur devenir on littérature une qualité ou un écueil. Disons tout de suite que c'est le plus grand charme du livre de poésies de M. Jules Breton : les Champs et la Mer. On ressent à le feuilleter une impression complexe, et il y a certaines de ses pièces formant si bien tableau qu'on s'arrête 236 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. une minute pour laisser passer ces images rapides, qui se lèvent de la lecture, comme des visions vaporeuses, au-dessus de quelque étang ossianique. Peut-on trouver un troupeau mieux décrit que celui qui défile entre ces huit vers : Quand la nuit lentement déroule sur la plaine Son long voile de brume en ténébreux replis, Le troupeau se resserre et sa visible haleine Lui trace comme un nimbe aux rayons affaiblis. Sur les fonds violets dans l'ombre ensevelis, Où dorment le chardon, le thym, la marjolaine, Noir fantôme debout sous le manteau de laine, Le berger songe et boit le froid des airs pâlis. Les airs pâlis! le peintre se retrouve et dans quelle heureuse idée ! Cela nous fait penser à une autre expression trouvée dans une lettre célèbre de Corot : Des herbes d'un, vert transi. Ce sont évidemment des termes de même nature, d'une signification double, et que certains peintres doivent écrire en songeant qu'ils tiennent, à tour de rôle, une palette et une plume au bout des doigts. Nous remarquons un sentiment pareil dans les vers qui suivent : Quand passe près des flots la fille du pêcheur, Lorsque son brun visage aux lèvres purpurines Entraîne son mouchoir couleur d'algues marines, Son jupon toujours bleu sur le bleu de la mer. ÉTUDES LITTÉRAIRES. 237 Lo dernier vers contient une recherche charmante dans cet emploi d'une même couleur variée par ses seules- teintes : Son jupon toujours bleu sur le dieu de la mer. 11 y a, en effet, des bleus qu'on ne rencontre qu'au bord des flots, des bleus verdis par l'air salin, lavés de pluie, rongés de sable, et ne montrant plus leur teinte vraie qu'entre les plis, comme la mer garde la sienne au creux des vagues. Ce sont là des vers regardés pourains dire avant d'être sentis ou écrits. Entrés dans l'esprit par les yeux, ils n'ont pas fait l'image, mais ils sont venus d'elle, et c'est ce qui les rend tout à fait originaux. Nous voudrions pouvoir en citer beaucoup de ces strophes de coloriste où le mot se place de lui- même comme un ton heureux, et qui réunissent deux harmonies. Celle qui suit est tirée d'un poème intitulé VEden, d'un poème tout ému de souvenirs d'enfance en pleine campagne : Quand Dieu me rendra-t-il l'adorable mystère Dos crépuscules bruns inondant le jardin? La salamandre obscure errait sur le chemin, La (leur rouge était noire, et la bleue encor claire. La lune sur le mur ébauchait un lutin, Les vers luisants semaient des étoiles à terre, La llcur rouge était noire, et la bleue encor claire. Il faut avoir regardé descendre le soir sur les 238 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. mille couleurs vivantes qui peuplent un parterre pour se rendre compte de cette vérité. Tous les tons se décomposent, forment des taches que la lumière, en partant, atténue, exaspère ou plonge tout à fait dans la nuit, Il est certains jaunes, le jaune des genêts d'Espagne, par exemple, qui font dans les jardins, à l'heure du crépuscule, quand tout s'assombrit autour d'eux, des gerbes de clartés, une illumination de fleurs qui prend sous le souffle du soir le papillotement, le mouvement rêveur de la flamme. Au contraire, le bleu pâlit à vue d'œil ; les rayons, en remontant, lui enlèvent peu à peu toute sa vie ; il arrive au blanc azuré d'un nuage ; on dirait que c'est un reflet du ciel, tellement il a besoin du jour pour exister. Que M. Jules Breton nous pardonne cette analyse minutieuse d'un livre qui, par les qualités de son ensemble, mérite mieux que des citations de vers isolés ; il faut lire les Glanetises, les Deux Croix et le poème du Pardon : un long défilé de costumes bretons, de mendiants bariolés, de bannières flottant comme des petites voiles sur cet horizon de mer qui sert de fond à toutes les fêtes bretonnes, apparaît écumant ou calme, uni ou blanchissant, entre les menhirs gigantesques, les vieilles églises romanes, comme la poésie éternelle et l'éternelle menace de la nature. En somme, voilà une œuvre sincère, imprégnée ETUDES LITTERAIRES. 239 d'art et de vie, et qui renferme suffisamment l'élément philosophique réclamé de toute œuvre moderne, cette recherche de l'inconnu du dedans ou de Yau delà des choses où la pensée s'agrandit sans fin, se perd par endroits dans ces ténèbres, qui sont toujours l'annonce, la venue, l'approche certaine d'autres lumières. PAUL BOURGET Lu Vie inquiète Fait songer à un printemps fleuri, débordant. Il y a de très jolis vers, de très beaux même dans ce premier livre ; mais ils se trouvent un peu dispersés par l'abondance d'un talent qui est une promesse ressemblant à toutes les promesses. Il faut que les ouragans, les pluies d'avril secouent les arbres en fleur, les éclaircissent, les allègent, pour que le soleil puisse arriver jusqu'au fruit, et que les branches, déchargées d'un poids inutile, s'étendent plus solides et plus droites, rendent à l'arbre cet élan de toute sa sève, sa véritable physionomie. M. Paul Bourget a pourtant de grandes qualités ; il comprend la magie de la nature sans convention ni parti pris. Sa pensée est chercheuse, généreuse; il a même le mérite, très rare dans cette exubérance des premières œuvres, de n'imiter personne. Il 240 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. s'efforce de rester lui-même et y parvient surtout pour les pièces courtes, où il lui faut resserrer l'idée afin de la mieux tenir. Nous citerons quelques vers adresses à Amédée P... Quand lo wagon bruyant t'emportait vers Paris, N'as-tu pas, mon ami, par le carreau, surpris Quelquefois un recoin charmant de paysage, Une maison perdue au milieu d'un feuillage? Et quand tu la voyais disparaître là-bas, Triste et plus seul encor, ne te disais-tu pas Que les rosiers en fleur semblaient, sous la fenêtre, Groupés par une main de femme, et que peut-être A l'heure où ton regard ému les contempla, Le rêve do ta vie était enfermé là? Nous aimons moins les poèmes, sortes de contes en vers, qui composent la seconde partie du volume ; pour ces simples histoires, à moins qu'elles ne soient relevées d'un intérêt pittoresque très grand, la prose est là. Ce qui nuit à ces poèmes, ce sont aussi les noms propres dont le poète est forcé d'appeler ses héros. Le lecteur, dans son désir de s'approprier toujours les pensées ou les sentiments qu'il rencontre, est gêné par ces désignations dont la poésie devrait se dégager quand elle n'aborde pas le théâtre, pour rester dans les régions impersonnelles où chacun se berce, se reconnaît avec le même plaisir. ETUDES LITTÉRAIRES. 241 TH. DE BANVILLE Les Princesses et les Exilés. M. Th. de Banville a réuni dans le petit format Lemerre les Princesses et les Exilés, deux de ses œuvres récentes, et il y a plaisir à retrouver dans le bijou de l'édition des pièces aussi ardemment ciselées, d'une l'orme aussi sûre, aussi parfaite. C'est une poésie chaude, brillante, endiamantée, dont le lyrisme s'exalte en merveilleux langage; tous les profils tracés par le poète sont sur émail, trop bien fixés pour pleurer jamais ou sourire autrement que du sourire antique des jeunes dieux qui élargit l'œil sans lui laisser un pli, et entr'ouvre la bouche à la mesure arquée de ses lignes. Les Exilés renferment peut-être les plus beaux vers de M. de Banville, des vers larges, imagés, couleur d'apothéose; mais que les Princesses sont charmantes, élincelantes de pierreries, de séductions ! Qu'elles s'appellent Lucrèce Borgia, la princesse liorghèse, la reine de Saba, Sémiramis, Hérodiade, c'est le même éblouissement. Ces sonnets ressemblent à des tapisseries anciennes, où sont tissées, dans un cadre tout orné d'attributs mêlés de feuillages exotiques, des nobles dames et des déesses. Chaque point a la saillie d'une perle; et pourtant 21 242 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. les couleurs se fondent si bien, brillent si finement, que les yeux des femmes, leurs mains roses resplendissent encore parmi ces magnificences qui leur prêtent seulement le feu d'un rayon, la caresse d'un reflet. Rien de plus lumineux, rien de plus doux. Nous citerons un seul de ces sonnets délicieux : la Reine de Soda : La reine Nicosis, portant des pierreries, A pour parure un calme et merveilleux concert D'étoffes, où l'éclair d'un flot d'astres se perd Dans les lacs de lumière et les flammes fleuries. Son vêtement tremblant chargé d'orfèvreries Est fait d'un tissu rare et sur la pourpre ouvert, Où l'or éblouissant, tour à tour rouge et vert, Sert de fond méprisable aux riches broderies. Elle a de lourds pendants d'oreilles, copiés Sur les feux du soleil du ciel, et, sur ses pieds, Mille escarboucles font pâlir le jour livide. Et flore dans l'éclat vermeil de ses habits, Sur les genoux du roi Salomon elle vide Un vase de saphir, d'où tombent des rubis. ÉTUDES LITTÉRAIRES. «8 ARMAND SILVESTRE Poésies. Ce sont ses poésies complètes que M. Armand Silvestre vient de publier à la librairie Charpentier, un gros volume sans rien d'inutile : rien qu'on puisse retrancher, et qui comprend toutes les œuvres du poète, depuis les Rimes neuves et vieilles jusqu'au Poème du Souvenir, son dernier livre. Nous avons dit tout l'attrait de ce talent profond, de cette poésie sereine trempée aux sources les plus pures de l'inspiration, flottant avec les ailes, les rayons, les parfums, et qui ne touche terre que pour monter plus haut d'un élan redoublé par la secousse légère de sa chute. Nul n'a mieux que M. Armand Silvestre écouté et chanté l'inquiétude des sèves, le silence des tombes, les attentes religieuses de la nature devant le jour qui fuit ou la saison qui change. C'est l'âme des choses qu'il saisit, ce souffle attachant, enveloppant, de mystérieuse métempsycose qui monte du flux des grèves aux murmures des hois, qui plisse des vagues, effeuille des roses, s'accentue en paroles, s'évapore en chants, met sur toute la terre le charme attendri d'une immense bénédiction. Avec cela une forme très pure, très 244 IMPRESSIONS DE -NATURE ET D'ART. savante, où la pensée se meut à l'aise, s'emporte librement, et un sentiment descriptif assez particulier. Comme M. Armand Silvestre s'inspire de la nature, s'en imprègne mieux encore qu'il ne la dépeint, sa poésie, plutôt que vivement colorée, est baignée d'une clarté égale, surnaturelle, du jour blanc que l'on rêve au-dessus des ciels amoncelés. Lisez plutôt ces jolies strophes intitulées : les Sources : Errant sous le dôme emperlé Des verdures ensoleillées, Parfois, au sortir des feuillées, L'œil clair des sources m'a troublé. L'eau regarde, et l'aurore éveille Dans ce regard lent et discret Comme l'étonnement secret D'un jeune esprit qui s'émerveille. Comme en un rûve de candeur L'eau regarde, et l'étrange flamme Des choses qui viennent d'une âme Illumine sa profondeur. Le poète n'a décrit ni le bleu sombre de l'eau sous le feuillage, ni les tons roses de l'aurore glissant dans la verdure, et pourtant cette source est réelle, d'une vérité intense, et l'on s'arrête saisi ÉTUDES LITTÉRAIRES. m devant ce regard de l'eau vivante parti du sol, mais reflété de plus haut. Les vers pour être chantés, qui forment une des divisions du volume, se distinguent par des qualités harmonieuses. Dans quelques-unes de ces pièces courtes, fugitives, des vers semblables reviennent plusieurs fois parmi les autres, se détachant par leur répétition môme, avec ces retours chers aux musiciens modernes et qui remplacent dans leurs œuvres le refrain jadis si commode aux inspirations de courte haleine. C'est comme une obsession de la pensée qui la fait recourir aux mêmes rimes, aux mêmes mots prononcés malgré elle ; Que l'heure est donc brèvo Qu'on passe on aimant! C'est moins qu'un moment, Un peu plus qu'un rêve. Le temps nous enlève Notre enchantement. Que l'heure est donc brève Qu'on passe en aimant! Sous le flot dormant Soupirait la grève. M'aimas-tu vraiment?... Fût-ce seulement Un peu plus qu'un rêve?... Que l'heure est donc brève Qu'on passe en aimant ! 21. 246 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Ne trouvez-vous pas que ces vers pour être chantés peuvent très bien se passer de musique, et que leur rythme savant s'accompagne mieux que de toutes les mesures et les notes du clavier, de l'écho qu'il éveille parmi ces vers répétés, attendus au bas de la strophe, et vous donnant chaque fois l'émotion d'une attente et le contentement d'un retour? ANATOLE FRANCE Les Noces corinthiennes. Ce beau poème emprunte son sujet à ces temps prophétiques et troublés où le catholicisme renversait les dieux païens et mettait une croix, symbole de souffrance, à la place des couronnes de roses qu'on jetait aux autels. Daphné aime Ilip- pias et doit l'épouser; mais sa mère, la sacrifiant au culte nouveau, l'enlève à son fiancé pour la consacrer à Jésus. La lutte entre une jeune passion et la soumission filiale, le désespoir d'Hip- pias, la mort des deux amants, qui termine le poème, donnent lieu à des dialogues charmants, souvent entourés de nature, comme on voit courir autour d'un tableau représentant quelque scène antique une guirlande de pampres ou d'attributs champêtres délicatement peints, dans l'esprit du sujet. ÉTUDES LITTÉRAIRES. 147 C'est ce qui rattache à la vie humaine et commune ce beau poème archaïque où la grâce de Ché- nier se fortifie d'un langage plus moderne et solide. Les vers de M. A. France ont une limpidité de ciel oriental, une simplicité virgilienne, une familiarité primitive; c'est quelque chose comme le tutoiement latin introduit parmi nos recherches de langue et d'inspiration. Cette poésie est riante comme Daphné et s'entoure comme elle de ces draperies antiques qui, même sur des épaules adolescentes, prenaient des plis savants, une sorte de grâce sculpturale. Et maintenant, qu'on nous permette de citer quelques vers, d'abord une partie du dialogue entre Hippias et Daphné : DAPHNÉ Au cher jour que ma main fut prise dans la tienne, Tu mis ton anneau d'or au doigt d'une chrétienne. Un prêtre, ayant chassé les Nymphes d'un ruisseau, Enfant me baptisa par le sel et par l'eau; Et je devins ainsi la sœur et la compagne De Celui qui voulut mourir sur la montagne. IIII'PIAS La nature des dieux est obscure, il est vrai; Gardons-nous d'offenser jamais rien de sacré. 248 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Plus d'un dieu vénérable, aux lèvres d'ambroisie, Nous est venu jadis de la terre d'Asie. Et je crois, car mon cœur n'est ni léger ni vain, Qu'en Jésus, roi des Juifs, quelque chose est divin. Mais parce qu'il mourut quand vint la neuvième heure, Je le nomme Adonis que Cythéréia pleure, Et je le nomme Hermès, parce qu'il a conduit Le peuple vain des morts par les champs de la Nuit. Aime et réjouis-toi de vivre, chère tête. Dans le port, l'ancre hésite et la voile s'apprête. Laisse-moi d'un baiser effleurer tes cheveux. Et ce passage où Daphné dit adieu à la maison paternelle, et voit se lever, sous les pas qui la mènent au dehors, cette foule de souvenirs que garde la poussière des logis aimés : Je viens vous saluer, ô terre, ô ciel, ô bois! Et toi, vieille demeure, ô maison autrefois En rires, en beaux chants, en couronnes fréquente ! O porte, ô seuil facile où dans la molle achante Veille le vieil Hermès de bois de citronnier, Je viens vous saluer de ce salut dernier. Salle qui t'égayas le jour que je suis née ! Toi, l'appui du foyer, colonne où chaque année Mon père mesurait en se réjouissant La récente hauteur de mon front grandissant 1 Pavé clair, parfumé d'essence aux jours de fête, Et que je vis longtemps si voisin de ma tête, ÉTUDES LITTÉRAIRES. 249 Lorsque mon scarabée aux élytrcs d'azur, Captif au long d'un fil grimpait le long du mur, Et quand, pliant l'osier en une trame égale, Je faisais une cage à ma brune cigale 1 Et toi, lampe prudente, adieu donc pour jamais. Quelle intime émotion dans ces quelques vers, et comme la jeune fille regarde l'enfant qu'elle était avec une grâce de regret ineffable! Mais nous voudrions tout citer de ce drame d'amour, qu'accompagnent dans le même volume d'autres poèmes : Leuconoé, la Veuve, la Pia, la Prise de voile, VAuteur à un ami. Le premier est très beau, mais, à notre avis, moins limpide, moins personnel que les Noces corinthiennes; le sonnet delà Veuveest parfait dans sa forme concise ; la Prise de voile a inspiré cette année deux poètes qui l'ont traitée avec leur talent différent. M. François Coppée a entouré le sujet de son atmosphère extérieure, l'a rattaché à la vie mondaine, aux réflexions émues d'un passant qui regarde; M. France l'a confiné dans l'air rare et sanctifié du cloître, et tous deux ont réussi. Cette religieuse d'après Zurbaran, que M. France agenouille devant son rêve évanoui, ne fait point pâlir la charmante novice qui livre, pour relever dans la balance éternelle « le plateau des scandales, » Tout l'or de ses cheveux épandu sur les dalles... 2:m IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Quant à la dernière pièce : VAuteur à un ami, nous demandons à en transcrire quelques strophes pour montrer quel charme la poésie peut donner aux plus connus de nos paysages, ou plutôt de nos aspects parisiens : Fatigués, vers le soir, de la plume et du livre, Dans le proche jardin nous errons bien souvent; Toujours surpris de vivre et de regarder vivre, Nous jetons de vains mots emportés par le vent. Un avare soleil de novembre s'incline Et chasse les enfants, et les jeux et les cris, Seul l'Occident revôt une teinte opaline; Le cygne du bassin vogue sous un ciel gris. La bise fait rouler les feuilles du platane Au sable do l'allée et fouette également Les cheveux tout blanchis au col d'une soutano Et le tulle qui presse un visage charmant. Et nous montons, ami, sur les belles terrasses. Là, des couples troublés viennent s'entretenir Sous le marbre où revit, fleur des anciennes races, Quelque dame do France au plaisant souvenir. ETUDES LITTÉRAIRES. 251 CATULLE MENDÈS Poésies. M. Catulle Mendès vient de publier à la librairie Sandoz et Fischbacher un beau volume in-octavo contenant toutes ses œuvres, depuis les premiers vers du poète, au rythme élégant, à la vive allure, légèrement inspiré de Th. de Banville, jusqu'aux Poèmes épiques d'un si fier langage, jusqu'à Iles- pérus et au Soleil de minuit, où l'auteur donne complètement sa note originale. M. Catulle Mendès est un artiste merveilleux; il possède la science du mot élevé et juste et sait toujours maintenir son inspiration à la hauteur où il la place ; il a trouvé surtout dans les Poèmes épiques des vers superbes et qui s'imposent à la mémoire, de ces vers qui semblent écrits dans le texte en caractères plus gros, tellement l'œil s'arrête sur eux, attiré par la forme des mots, leur arrangement, tout ce qui fait le dessin d'un beau vers avant que la musique en soit intelligible. La Femme adultère, le Lion, la Fille du damné, le Landgrave de fer sont d'admirables morceaux de poésie, et surtout le Consentement, d'un sentiment si nouveau, si bien rendu; nous choisirons parmi ces pièces la Dernière abeille, parce que, brève et achevée, elle donne bien l'idée de cet esprit ingénieux, de cette per- 2 52 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. fection lyrique qui caractérisent les Poèmes épiques : Vents, pluie, éclairs faisaient rage de telle sorte Qu'on n'avait jamais vu de tempête aussi forte. Sous l'épaisseur des bois par la bise ployés, Dans les nids les petits oiseaux mouraient noyés, Et l'ouragan broyait toutes les créatures Qui n'ont point pour abri de solides toitures, L'abeille dans la fleur brisée, et le grillon Transi sous le léger brin d'herbe du sillon. Or, Maria, qu'on nomme autrement Myrième, Vit, ce soir, un point d'or frôler sa vitre blême, Et c'était une abeille, hélas, prés de mourir Qui frappait, espérant que l'on viendrait ouvrir. La mère du Sauveur entr'ouvrit la fenêtre. Elle prit dans ses doigts le pauvre petit être, Reconnut que c'était la reine d'un essaim, L'essuya d'un baiser et la mit dans son sein Pour qu'elle y réchauffât ses deux ailes vermeilles. Sans cela les étés n'auraient plus eu d'abeilles. .N'est-ce pas le poète lui-même qui a recueilli, cette fois, au passage, l'abeille vibrante chargée de miel, en détresse à la fin d'un jour d'beureux \abeur? Mais la partie capitale du livre de M. Catulle Mendès, c'est le poème iïllespéms, écrit sur les doctrines swedenborgiennes ; il nous souvient d'avoir rencontré dans Balzac ce même paysage polaire et celte étreinte des âmes, l'une vers l'au- Etudes littéraires. 253 tre attirées à travers le monde surnaturel et lumineux de la vision ; seulement la prose du grand écrivain, rompue, touffue, enchevêtrée, faite pour laisser entrevoir parmi ses rameaux nombreux les feintes, les détours, les recherches de l'esprit humain, ne nous avait pas procuré cette curiosité mystérieuse éprouvée à la lecture A'ITespérus. Les poètes seuls devraient toucher à la lettre des théories surnaturelles ; car ils disposent de ce charme flottant que le rythme et la rime communiquent à tout ce qu'ils traduisent. Qu'on lise seulement celle description des régions boréales : Tout s'estompe et se fond dans la monotonie D'une blancheur immense, immuable, infinie. Forme sensible à peine en ce vaste unisson Du ciel froid, du désert blafard et du glaçon, S'élève au flanc des monts une antique demeure. Son tranquille escalier, que rarement effleure Le pas d'un serviteur pensif qui disparaît Sous une voûte, ainsi qu'un spectre s'en irait ; Ses arcades qu'au loin la neige continue Et le blêmissement de ses toits sous la nue, Forment un édifice étrange et solennel. Un bassin de porphyre au rebord verglacé Courbe sa profondeur polie où l'onde gèle ; Le froid durcissement a poussé la. margelle, Et le porphyre en plus d'un endroit s'est fendu ; Un jet d'eau qui montait n'est pas redescendu. 22 234 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Et ceci : Cependant à travers la déserte cité Nous courions ; son manteau fuyait vers la clarté, Plein du vont qui souffla dans la robe d'Élie! Les autres divisions du volume, Intermèdes, Soirs moroses, PMloméla, ne sont en rien inférieures et complètent bien l'œuvre dans son harmonieuse et grandiose variété. JEAN AICAHD La Chanson de l'enfant. M. Jean Aicard s'adresse d'abord aux mères, ensuite aux enfants. Il n'est peut-être pas de sujet plus délicat, plus difficile, que celui qui a tenlé ici le poète, la tendresse vibrant en poésie sur une corde dangereuse, plus flexible que les autres, plus facilement détendue et qui ne communique pas toujours au vers le ressort nerveux dont il a besoin. Disons tout de suite que M. Jean Aicard a su éviter ce danger. Quand il parle aux mères dans des pièces diverses, le Nid, Éloignement, les Berceaux, c'est avec une émotion élevée ; ni mièvreries, ni faiblesses, ni concessions à ce goût coquet qui ra- petisse en général la pensée aussitôt qu'il s'agit des femmes ; les Berceaux, entre autres, contien- ÉTUDES LITTÉRAIRES. 255 nent des strophes rythmées comme leur mouvement régulier : Cerceaux, frêles berceaux, vous êtes des nacelles Qui, sous un souffle calme et pur, Venez en frémissant vers nous, ô barques frôles, Du fond de l'éternel azur. Le rivage inconnu qui vers nous vous envoie, Vous et vos petits passagers, Est un monde idéal où tout est rythme et joie. Où tout plane, ô berceaux légers! Et plus loin : Et vous êtes pareils à des barques venues D'un archipel céleste aux îles inconnues Vers nos ôcueils et nos dangers. Et nous tremblons toujours qu'en vos rideaux, vos voiles, Vienne à souffler un vent qui remporte aux étoiles Les berceaux et les passagers. Parmi les poètes, Victor Hugo et M m0 Desbordes- Valmore avaient seuls jusqu'ici bien parlé de l'enfant : Victor Hugo, en le transformant en petit dieu, en laissant tomber un atome de sa force sur l'image frêle ; M mc Valmore, en retrouvant au fond de sa mémoire, rajeunie par toutes les larmes versées, ce passe de petite Qlle qui reste à l'aurore do la vie des femmes, embaumé de fraîcheurs matinales et 25C IMPRESSIONS DE N AT DRE ET D'ART. de traditions de famille. Chose singulière ! les nouvelles que ce poète exquis a écrites pour les enfants sont d'un style très supérieur. Elle grandit ces petites âmes au niveau de la sienne, les entraîne sans crainte, et sûre qu'elles pourront la suivre en pleine poésie, en pleine passion. D'ailleurs, c'est une grande erreur de croire qu'il faille se baisser ou s'amoindrir pour parler aux enfants ; comme les peuples primitifs, ils ont, au contraire, le sens et la compréhension de tout ce qui est grand et vrai; si petits, leur oreille est juste, leur esprit droit et leur vue claire autant que leurs prunelles neuves ; et si, pour arriver à eux, on trouve la vie trop sévère, trop triste, c'est la légende alors qu'il faut employer, riche de parure et d'images, et non le petit conte anecdotique où leur esprit apprend à devenir mesquin. M. Jean Aicard a bien compris celte obligation ; car il a puisé, dans la féerie populaire et religieuse, des poèmes courts et charmants, d'un langage juste nssrz. naïf pour être apprécié de ses jeunes lecteurs. La Légende du Chevrier raconter cette nuit de Noël, où l'enfant divin reçoit dans rétable les bergers et les mages accourus pour le saluer : Ils portent à l'enfant, couche sur do la paille Entre l'âne et le bœuf qui soufllcnt doucement, Des agneaux, du lait pur, du miel ou du froment, Tous les humbles trésors du pauvre qui travaille. ÉTUDES LITTÉRAIRES. 257 Le dernier venu dit : Plus pauvre, je n'ai rien Que la flûte en roseau pendue à ma ceinture, Dont je sonne la nuit quand le troupeau pâture; J'en veux offrir un air, si Jésus le veut bien. Et tout à l'heure, malgré l'arrivée des mages d'Orient chargés d'or, d'encens et de myrrhe, l'humble berger soufflera dans son chalumeau Gomme s'il était seul dans la nuit cloiluc. Il y a là un simple tableau qui nous a rappelé ces crèches à personnages que les églises du Midi disposent dans un coin de chapelle, devant un Jésus de cire couché parmi des brins de paille étineelants et radieux sous les cierges. En somme, voilà un livre bon et rare, un de ces livres qui prennent place dans tous les intérieurs, entre la corbeille à ouvrage et les cahiers d'étude, dans le petit coin d'idéal que toute femme garde en vue de l'enfant, ce qui s'appelle mysticisme pour quelques-unes et rêverie pure chez les autres. FÉLIX FRANK Le Poème de la jeunesse. Il se divise en trois parties : Heures fleuries, Soleils couchés, Forces vives, et ces titres indi- 22. 258 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. quent parfaitement les transformations d'une inspiration sincère parée souvent de fraîcheur et de charme, mais qui reste dans une tonalité douce et reposante. Le Vieusologis contient des strophes exquises de sensibilité : — « C'était un vieux logis ! » murmurait la Sagesse ; — « Un logis plein d'amour ! » disait le cœur tremblant. « C'était un vieux logis plein d'intime richesse : Trenilras-tu la Jeunesse aux murs on t'en allant? Jadis il existait des foyers toujours stables; Qui les avait quittés y pouvait revenir; C'est de là que sortaient ces Ames indomptables Dont le passé puissant protégeait l'avenir. En route! voici l'heure et le logis est vide. Rêves, propos émus, passé vivant..., adieu! — C'était un vieux logis où vint plus d'une ride; Mais l'âge, dans les cœurs, y retardait un peu. MAURICE BOUCHOR Poèmes de l'amour et de la mer. Après un début assez violent, plein d'exubérance, du même auteur, ce volume semble l'apaisement d'un talent, sa première étape vers cette région sereine où toutes les forces de la pensée sagement ÉTUDES LITTÉRAIRES. 259 réparties concourent à une harmonie générale. Il faudrait de nombreuses citations pour faire apprécier la langue très pure et l'élan mouvementé des poèmes do M. TSouchor ; pourtant les trois strophes suivantes peuvent faire apprécier ce poète nouveau, dont l'avenir très long encore devra tenir de brillantes et sérieuses promesses : Quo la briso du ciel est légère et joyeuse I Comme en silence au loin glissent les blanches voiles! Que la voix de la mer, grave et religieuse, Monte tranquillement vers les belles étoiles I Oh! quand la sombre nuit apparaît et deploio Ses ailes, lentement comme un oiseau sauvage, Moi, mon Ame s'éveille — et ma plus grande joio Est d'écouter rouler les galets sur la plage. Tout est si beau, mes yeux s'emplissent d'un tel rêve! L'Océan monstrueux me donne le vertige; La lune, que le flot fait danser et soulève, Semble une fleur des eaux qui tourne sur sa tige. Si nous voulions chercher une analogie à ces vers de M. Bouchor, nous la trouverions dans les poésies d'Armand Silveslre. C'est le môme essor, loin des réalités de la vie, vers les cieux, la mer, les étoiles, tout ce qui représente à noire esprit, limité par des mots connus, l'inconnu de l'espace et des aspirations idéales ; ainsi ces deux poètes 2C0 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. aiment la nature, ils la chantent ; mais ils célèbrent surtout en elle l'infini qu'elle représente, et, pour compléter leur ressemblance, l'un et l'autre animent leurs paysages d'une figure vague, voilée d'amour ou de désespérance, et qui, transformée par le jour et l'heure, accompagne sans cesse leur inspiration, comme cette colonne de nuées changée la nuit en fût lumineux, qui guidait les Hébreux sous la conduite de Moïse. ALBERT MÉRAT Au fil de l'eau. — Printemps passé. En celte saison de fin d'hiver, si douce que le printemps s'y trahit déjà, la poésie fleurit aussi, abondante et hâtive; il semble que tous les poêles se soient donné le mot pour remplacer aux vitrines la bibliothèque du jour de l'an, dorée, ouvragée, vraie bibliothèque d'hiveret de luxe, par une quantité de jolis volumes recouverts de couleur tendre, aux titres tentants et significatifs. Si la comparaison ne devait paraître trop frivole, nous dirions que ces rangées de livres de vers nous ont fait penser aux tissus légers, aux ombrelles tendues, aux éventails déployés que bien avant le beau temps les étalages arborent avec raillerie, quand la grêle des giboulées crépite sur le bleu des toits. ÉTUDES LITTÉRAIRES. 261 Les poètes aussi devancent le soleil et l'annoncent. Au fil de l'eau, Printemps passé, tels sont les titres des deux derniers recueils de M. Albert Mérat, donl l'un renferme exclusivement des petites pièces de quatorze vers, des paysages parisiens tracés d'une main légère, exacte, habile aux menus (rails. Ces impressions, rencontrées au hasard d'une lecture ou d'une promenade, n'ont pas le mordant des poèmes analogues de M. Coppée, mais elles n'en sont pas moins traitées avec un sentiment très juste, sinon très large, du pittoresque. Au fil de l'eau a plus d'importance; le poète s'est attaqué ici à un vaste sujet et l'a rendu d'une façon parfaite. La rivière, cette âme du paysage, changeante et toujours pareille, enserrée dans ses bords, mais ouverte à toutes les variations de la température, d'autant plus rapide qu'elle est mieux maintenue, la rivière avec son panorama de mariniers silencieux, de flotteurs, de lourds bateaux abandonnés au courant, défile sous nos yeux, dégageant ses odeurs fraîches de plantes aquatiques, de joncs coupés, de marnes remuées jusqu'au fond par les remous de l'eau active. Il faut féliciter ici M. Mérat, quand la vogue du réalisme atteint et défigure jusqu'aux rythmes les plus nobles, d'avoir cherché dans ses tableaux seulement la couleur vraie. Ce sont d'abord quelques strophes du moulin. 202 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Un bruit frais d'écluses et d'eau Monte derrière le rideau De la ramure ensoleillée. Quand on approche, il est plus clair; Le barrage jette dans l'air Comme une odeur vive et mouillée. Pour arriver jusqu'à la cour On passe, chacun à son tour, Sur le moulin plein de farine, Où la mouture en s'envolant, Blanche et qui sent le bon pain blanc, Réjouit l'œil et la narine. Lorsque vous passerez par là, Entrez dans le moulin. Il a Des horizons pleins de surprises, Un grand air d'aise et de bonté, Et contre la chaleur d'été Do la piquette et des cerises. h'Auberge des mariniers, le Bon gîte, le Passeur évoquent bien cette vie particulière des rives, toujours un peu mélancoliques de leur immobilité devant le constant mouvement des vagues. Mais le poète, après avoir chanté le fleuve courant parmi des reflets de moissons et de fleurs, ne l'abandonne pas lorsqu'il traverse la ville, tout assombri des toits reflétés, des ponts nombreux et des quais aux grands garde-fous. La Heine, XInondation ont mis ÉTUDES LITTÉRAIRES. 263 dans ce livre, qui ressemble vraiment à la descente en bateau d'une rivière ombragée et riante, la note vive d'opposition. Les jolis affluents : l'Yonne, la Marne et l'Oise, Ces rivières qui sont le charme et le souci Du rêveur, ont parfois leurs embûches aussi. Ces flots gais et charmants, qui sont devenus graves, Roulent obscurément de confuses épaves; Leurs vagues tourbillons doivent cacher des morts; Car si l'on peut dompter la flamme, quels efforts, Quelle ruse pourraient lasser la fuite immense Du fleuve qui, la nuit, déchaîne sa démence? Les ateliers atteints par l'eau ne fument plus, Le chômage soudain rend les bras superflus, Apportant la misère au logis qui s'effraye. Nous trouvons encore dans le même volume une foule de pièces charmantes, les Aubépines, les Étangs, la Terrasse de Saint-Germain, Épinay, et le grand attrait de ces jolis vers, c'est la familiarité du pays qu'ils célèbrent et que nous traversons tous, l'été, en chemin de fer, des bois de Séuart aux coteaux de Çhampigny, des champs de roses de Fontcnay à la châtaigneraie de Bougival, pays si bien borné aux détours de son llcuve, si plein de surprises dans ses rives enchevêtrées et nombreuses, que M. Mérat aurait pu, sous un seul titre ; la Heine, réunir tout son précieux bagage de poèlo 264 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. parisien et touriste. D'ailleurs, la grande qualité de l'auteur qui nous occupe, ce qui donne bien la mesure de son vrai tempérament artistique, c'est celte aisance à chanter toujours ce qu'il a vu et à poursuivre ses chimères comme on chasse au papillon, droit devant lui, sur la route parcourue maintes fois. ANDRÉ LEMOYNE Les Charmeuses. Pour continuer cette bonne impression de nature , signalons la réunion sous ce titre : les Charmeuses, des œuvres complètes de M. André Lcmoyne à la librairie Charpentier, un fort volume qui ne contient que de beaux vers d'une inspiration supérieure et qui classe définitivement un poète de sentiment et de style parmi les maîtres. ANDRÉ THEURIET Le Chemin des bois (2° édition). i Ombres mêlées des bouleaux et des chênes, avenues tapissées de mousse et d'herbe, clairières silencieuses brusquement ouvertes entre les cimes, M. ïbeuriet a cbanlé dans ce livre toutes les har- ETUDES LITTERAIRES. 265 monies de la forêt. Le grand attrait de ce talent distingue est dans ses frémissements contenus, dans une saveur cachée et pénétrante, dans un certain élan du rythme se reprenant au commencement de chaque vers et qui lui communique le mouvement d'un souille ému. Ecoutez plutôt ces strophes prises dans les Chercheuses de muguet : Elles iront le soir, quand l'ombre emplit les rues, Vendre leurs bouquets aux passants, Et les garçons rêveurs et les filles émues Par les haleines du printemps Sentiront tout à coup, dans leur cœur qui s'ignore, De l'amour nouveau-né vibrer la voix sonore * Au frais parfum des muguets blancs. Les vieillards, à l'aspect de la fleur printanière, Croiront voir dans un bleu lointain Les fantômes riants de leur jeunesse entière Passer en se donnant la main; Et les penseurs épris des beautés éternelles Retrouveront au fond de ces calices frêles Les empreintes du doigt divin. Tous aux muguets de mai devront une belle heure. Les paysages des bords de la Loire qui terminent le volume sont bien dans le ton de celle Tou- 23 266 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. raine tranquille et lumineuse qui garde, même aux heures tombantes du jour, la fraîcheur matinale de son réveil. FRANÇOIS COPPÉE Olivia: — L'Exilée. — Les Mois. Nous disions dernièrement qu'il y a dans toute bibliothèque un choix des livres que l'on peut lire à Paris et.de ceux qu'il ne faut ouvrir qu'à la campagne. Parmi ces derniers, nous citerons tous les poèmes rustiques, depuis Jocelyn jusqu'à Mireille, les classiques dégagés du courant moderne, les mémoires trop longs en général pour le temps entrecoupé que nous laisse la vie parisienne. Nous avouons humblement n'avoir jamais compris et lu M m0 de Sévigné qu'aux champs ; c'est ce qui arrive d'ailleurs pour tous les chroniqueurs d'époques disparues. Paris les démode trop, tandis que la nature, plus impersonnelle, par ses vastes horizons et son éternité d'aspect, laisse une étendue plus large aux déplacements de la pensée. Balzac, au contraire, fait partie de la bibliothèque citadine; on peut ouvrir n'importe laquelle de ses pages sous notre ciel d'hiver gris et terne, sous le jour mesuré qui tombe entre nos rues étroites, sans craindre que rien détonne dans son œuvre avec l'atmosphère environ- ÉTUDES LITTÉRAIRES. 2G7 nantc. Nous dirons môme que, pour le bien comprendre, il faut un cadre un peu borné; autrement tous ses personnages si vivants et si vrais, mais auxquels il ne ménage ni les vices ni les mesquineries, risqueraient d'être amoindris devant un beau paysage. Parmi les poètes, Sainte-Beuve, Théodore de Banville sont plus à l'aise aussi dans l'air rare et affaibli où nous vivons, l'intimité de l'inspiration ou son raffinement artistique la faisant ressembler à certaines femmes nerveuses qui ne respirent bien que dans l'encombrement des villes. Nous classerons le dernier poème de M. François Coppée, Olivier, dans cette série d'ouvrages délicats. La nature, pourtant vraie et saine, qu'il nous dépeint, semble regardée du lointain d'une fenêtre parisienne, ses arbres gardent toujours un peu de la poussière des banlieues; ceci n'est pas un reproche, car peu de poètes ont comme M. Coppée idéalisé l'arôme subtil de Paris, saisi tous les parfums de violettes qui le traversent, et il faudrait retourner jusqu'à la prose pénétrante de MM. de Concourt pour trouver une pareille impressionnabilité à l'air de nos rues, changeant, agité, délétère, où les joues pâlissent, où les esprits s'affinent et, selon leurs qualités d'origine, se trempent de couleurs différentes, comme des plantes dans une composition chimique. Olivier, pour expliquer le sujet du 268 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. poème, est un poète heureux, adulé, comblé de succès de tous genres, mais qui finit par trouver trop facile celte existence triomphante et qui, par une matinée printanière, se prend à des aspirations tardives vers quelque honnête bonheur. Ceci est le prétexte à des pages charmantes sur lesquelles le printemps parisien secoue les branches chargées de pluie de ses lilas précoces. Oh ! quelle bonne odeur a la terre mouillée 1 L'averse avait rendu plus fraîche la fouillée, Plus blanches les maisons et les nids plus bavards. Olivier regagna les quartiers élégants Pour s'isoler parmi l'épaisseur de la foule; Mais les nobles jardins, le vieux fleuve qui roule, Là tout était encor plaisir, bonheur, repos. En haut des monuments les grands plis des drapeaux Se gonflaient dans le vent sur l'azur clair et libre. Lorsque revenait l'heure où chaque clocher vibre, L'espace s'emplissait d'un joyeux carillon. L'arc de triomphe, au loin doré par un rayon, Brillait, et dans le ciel se cabraient des statues. Il est impossible de mieux dépeindre un de ces beaux dimanches d'avril où le soleil revenu attire au dehors tous les promeneurs, un de ces jours de fête et de boutiques closes, joyeux et pourtant mélancolique, où la verdure point sur la terre encore ÉTUDES LITTERAIRES. 269 noire des neiges fondues. D'ailleurs toule la parlic pittoresque de ce livre est parfaite ; et quand le poète nous transporte en Touraine, au milieu de cette jolie nature élégante et coquette, la description qu'il nous en donne est très juste. Ce style familier convient bien aux pentes douces, aux plaines en fleurs, aux châteaux Renaissance des bords de la Loire. Il y a entre autres un paysage d'automne qu'on dirait saisi sur le vif vers Amboisc ou vers Chenonceaux, dans un de ces couchants dorés qui tombent auprès du fleuve sur des tourelles historiques, comme un regret du jour disparu ou du passé évanoui. Ils avaient décidé de monter à cheval. L'automne déployait un beau ciel triomphal Et son dernier soleil aux chaleurs mensongères. De grands vols tournoyants d'hirondelles légères Pour le prochain départ s'assemblaient dans l'azur, Et les feuillages d'or montaient parmi l'air pur, Balancés par le vent aux haleines moins douces. Citons encore ce portrait de jeune fille : Elle fixa sur moi son clair regard paisiblo Et sourit. Le soleil assez ardent encor Mettait dans ses cheveux une auréole d'or Et lui faisait un fond joyeux de paysage. 23. 270 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Mais, tourné du côté de l'ombre, son visage Dans ce rayonnement lumineux encadré M'apparaissait alors seulement éclairé Par la sombre lueur de ses yeux de pervenche. La peinture elle-même aurait difficilement un relier aussi vif que cette simple évocation où chaque mot remplace un trait ou une teinte. C'est en cela qu'excelle M. Coppée. On n'a pas l'œil plus sûr, la main plus légère. Quant à l'intérêt du poème, à son côté romanesque, l'histoire de ce cœur blasé qui ne peut plus se reprendre à aimer parce qu'il a gaspillé l'amour ne nous a paru qu'à demi louchante. En effet, l'irréparable existe aussi peu dans les sentiments que dans la nature, et la Suzanne du livre, la jeune fille, l'image blanche devant laquelle tous les anciens caprices, peut-être tous les remords du poète viennent se placer et lui nuire en lui ressemblant, aurait mérité qu'Olivier, transformé par un souffle d'amour pur, se lit pour elle un cœur tout neuf. Au contraire, il est des mots, des attitudes de cette enfant qui le reportent tout à coup à plusieurs années en arrière, qui deviennent les rappels, les échos persistants et implacables d'heures tombées bruyamment dans le tumulte de sa vie. Suzanne est bien inconsciente de cet effet rétrospectif; elle aime, ou plutôt elle va aimer, quand Olivier s'éloigne, désespérant d'étouffer les ÉTUDES LITTÉRAIRES. 271 souvenirs vivaces qui se dressent entre Suzanne et lui et lui dérobent jusqu'au visage naïf de la fiancée, pour mettre à sa place le fantôme attristant des amours disparues. Tel qu'il est, ce joli livre affirme encore la puissance poétique de l'auteur. Le vers est constamment rapide, bien fait, l'expression juste et la réalité toujours enveloppée d'un beau langage qui l'enlève avec lui vers ces régions tranquilles où, semblables aux angelots des tableaux d'église, qui n'ont qu'un visage et des ailes, les pensées planent dans leur pureté triomphante et souriante. Avec Y Exilée, nous passons à une poésie plus subjective, préoccupée de sentiments intimes. C'est comme une suite rectificative, attendrie et croyante, du triste poème d'Olivier. Ici l'amour oublie d'être sceptique et, dégagé de ses agitations mauvaises, s'abandonne au prestige de la jeunesse en fleur et de l'espoir en nimbe d'or autour d'un front immaculé. Qu'il nous soit permis de citer en entier une page détacbée de ce délicieux roman : LA MÉMOIRE Souvent lorsque, la main sur les yeux, je médite, Elle m'apparaît svelte et la tète petite Avec ses blonds cheveux coupés court sur le front. Trouverai-je jamais des mots qui la peindront, 272 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. La chère vision que, malgré moi, j'ai fuie? Qu'est auprès de son teint la rose après la pluie? Peut-on comparer môme au chant du bengali Son exotique accent, si clair et si joli? Est-il une grenade entr'ouverte qui rende L'incarnat de sa bouche adorablement grande? Oui, les astres sont purs, mais aucun, dans les cieux, Aucun n'est éclatant et pur comme ses yeux, Et l'antilope errant sous le taillis humide N'a pas ce long regard lumineux et timide. Ah! devant tant de grâce et de charme innocent, Le poète qui veut décrire est impuissant ; Mais l'amant peut du moins s'écrier : « Sois bénie, 0 faculté sublime à l'égal du génie, Mémoire, qui me rends son sourire et sa voix, Et qui fais qu'exilé loin d'elle, je la vois 1 » Le poème entier respire une pareille tendresse, un renouveau de foi généreuse, et les vers qui le terminent, mélodieux, mais trempés de pleurs, comme des oiseaux chantant sous un orage, ont un si beau mouvement d'ailes vers les sentiments les plus hauts qu'on est tenté de féliciter le poète d'une peine aussi fortifiante. A votre lampe, aux soirs d'été, Les papillons couleur de soufre Meurent pour avoir palpité. ÉTUDES LITTÉRAIRES. 273 Ainsi mon amour, commo un gouffre, M'entraîne et je vais m'engloutir : Ne me plaignez pas si j'en souffre. Car je ne puis me repentir, Et, dans la torture subie, J'ai la volupté du martyr; Et s'il faut y laisser ma vie, Ce sera sans lâches clameurs. s J'aime! j'aime! et veux qu'on m'envie : Ne me plaignez pas, si j'en meurs 1 Avant celte exquise Éxilée, les Mois de M. Cop- pée avaient réuni ses lecteurs ordinaires autour de douze compositions pittoresques et charmantes, enguirlandées des illustrations de M. Giaeomelli, et tout imprégnées de la poésie des saisons, du caprice nerveux et continuel de noire changeant climat. Rien n'est mieux fait d'ailleurs pour impressionner l'esprit que ces surprises du réveil parisien, la neige en duvet sur les toits, la pluie entremêlant ses mailles fines, ou ces grands coups de vent d'équinoxe qui passent subitement comme le souffle, le vertige même d'une saison en voyage. En attendant que la mode soit devenue générale de chiffrer les divisions de l'année, de désigner avril par un 4 ou juillet par un 7, il est heureux de voir 274 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. les poètes leur consacrer quelques strophes ou même tout un journal, comme M. Valade, par exemple, l'a fait au mois de mai dans son almanach en vers pour 1877. Avril, à l'incarnat frôle et poudré de givre, Nous tient encor troublés de son charme incertain, Lorsque mai, couronné de roses, un matin, Sort des brumes, tenant la coupe où tout s'enivre. La belle au bois dormant qu'il réveille et délivre, L'idylle vers les monts, bleuissant au lointain, Court avec lui parmi la rosée et le thym, Mêlant le bien d'aimer à l'extase de vivre. SAINT-CYR DE RAVSSAC Nous ne savons si nos lecteurs ont gardé le souvenir de Saint-Cyr de Rayssac, connu seulement, croyons-nous, par quelques poèmes insérés dans le dernier recueil du Parnasse. Une préface intéressante de M. Ilippolyte Babou nous initie à l'existence intime de ce poète mort à trente-cinq ans, et dont le volume, récemment publié, donne le regret que procurent les choses arrêtées, interrompues, sinon terminées. En vain, le lecteur se demande- t-il ce que deviendront cet enthousiasme, la belle ÉTUDES LITTÉRAIRES. 275 illusion jetée sur toute l'œuvre comme le linceul môme d'une muse disparue : rien ne suivra. Et c'est ce qui fait le caractère de ce livre posthume ; il conservera toujours pour la postérité l'âge heureux de son auteur sans que des pages assombries et plus mûres soient venues démentir les précédentes. Le talent de Saint-Cyr de Rayssac, hésitant parfois, imprégné de lectures, se fût résumé, selon nous, dans des productions purement artistiques ; la faculté descriptive y est très développée, la forme bien resserrée dans le contour du vers. Le sonnet du Génie funèbre égale tout ce qui a été fait de plus beau dans ce genre. De ses flancs onduleux quand j'ai vu la blancheur, Quand j'ai vu ses deux bras relevés sur sa tête Gomme au sommet vermeil d'une amphore de Crète Les deux anses du bord qui s'élèvent en chœur, 0 mort des anciens jours, j'ai compris la douceur, Le charme évanoui de ton œuvre muette, Lorsque insensiblement tu couvrais de pâleur Un profil corinthien de vierge ou de poète. Le calme transpirait sur le front déserté) Du sourire perdu la grâce était plus molle, Tout le corps endormi flottait en liberté. On eût dit une fleur qui distend sa corolle, Tandis que de sa bouche une abeille s'envole, Emportant ses parfums et non pas sa beauté. 276 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. ROBERT LE MINIH Y Un volume nous arrive de province qui donne la meilleure idée d'une décentralisation littéraire. Imprimé, publié au Havre, il fait connaître un nom -nouveau. M. Robert Le Minihy s'inspire des meilleurs modèles, de Théodore de Banville surtout, c'est-à-dire qu'il soigne à la fois la mesure et la rime. Paysages, Intimités, Fantaisies, Ballades galantes, une quantité de vers, de très bons vers, révèlent une plume habile, des yeux clairvoyants, mais une impressionnabilité facile aux réminiscences. Ce qui ajoute à cet effet, ce sont les épigraphes mises en tête d'une quantité de pièces. Cela déroute le lecteur. Et pourquoi cet appel à son attention? Nous savons bien qu'il y a là peut-être une honnêteté d'artiste, le désir de marquer le point de départ, la cause de l'inspiration ; mais est-ce bien utile ? En art, on ne peut éviter la redite que dans la forme, tous les sujets ayant été traités. Sully- Prudhomme l'a dit d'une façon exquise : Ah! frustrés par les anciens hommes, Nous sentons le regret jaloux Qu'ils aient été ce que nous sommes, Qu'ils aient eu nos cœurs avant nous. Chaque-écrivain peut donc devenir à son tour ÉTUDES LITTÉRAIRES. 277 l'écho de sentiments exprimés, mais un écho modulé par des conditions dedistanceou d'atmosphère différentes. M. Le Minihy de La Villchervé a eu parfois le bonheur de rencontrer celte note originale par sa résonance. Co soir, avril charmant sourit parmi les branches ; Le vieux musicien, guitariste savant, Essaye une sonate indécise, en rêvant Parmi les [leurs, aux mois des joyeuses revanches. Quel cadre à ce tableau, des lilas, des pervenches, Ce qui parle d'amour et do rêve fervent! Plus loin, des marronniers au feuillage mouvant Ainsi que des flambeaux dressent leurs grappes blanches. Le rossignol n'a pas encor chanté. Veut-il Ne pas troubler l'artiste en son dessin subtil D'accords mélodieux et d'exquise harmonie? Peut-être! mais voici que des lointains berceaux S'effarent tout à coup mille chansons d'oiseaux, Et le maître écoutant, dit : Ils ont du génie! Notre critique portera seulement sur les ballades de la fin. S'il est curieux de voir ressusciter une forme perdue par un poète tel que M. de Banville, le même intérêt ne peut accueillir les essais un peu faibles où M. de La Yillehervé a dépensé beaucoup de verve et de recherches ; mais au prix d'une foule 24 278 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. de vers inutiles, arrivant pour les nécessités d'un genre, et dont quelques-uns défilent tristes et ternes, ainsi que des machinistes dans un ballet de féerie. Et puis le choix n'est pas très varié des sujets propres à ces fantaisies. Combien nous aimons mieux les premiers sonnets dont les restrictions maintiennent le poète dans une manière concise qui donne les. meilleurs résultats. FRANCIS PITTIÉ Le Roman de la vingtième année. Pour finir, nous annoncerons l'édition nouvelle du Roman de la vingtième année, par M. Francis Pittié. 1851-1855, porte la couverture comme un sous-titre, un avertissement. Et l'auteur a bien fait de prévenir ainsi ses lecteurs. Évidemment son œuvre marque une date et cela la rajeunirait presque au lieu de la vieillir, car, parmi les publications récentes, ce mignon petit livre apporte un air de romance qui charme par sa seule grâce, ses tours naïfs un peu négligés. Cependant qu'elle allait, flèro comme une reine, En bouquet arrangeant les fleurs de son jardin, Et de l'altière rose ou de l'humble verveine Aspirant les parfums moins doux que son haleine^ — Oh! lui dis-jc soudain; ÉTUDES LITTÉRAIRES. 279 Entre toutes les fleurs, réponds-moi, quelle est celle, Odorante jacinthe, iris, bluets charmants, Qui, hautaine et modeste, à tes rêves se môle? Je veux que cette fleur désormais on l'appelle La fleur chère aux amants. Cette ('motion vraie, rendue par de petits moyens, se retrouve à toutes les pages; mais que M. Pittié nous pardonne si nous ne reconnaissons pas les pièces nouvelles d'entre les autres. La mesure est la même, le ton n'a pas changé, et qu'importe, puisque cela plaît ainsi. C'est qu'à moins de grandes exceptions, le poète garde toujours le premier accord de sa voix. Il y a là un ensemble de causes : les premières lectures de l'écrivain, ses admirations, les influences environnantes, le groupe auquel il se range tout d'abord, et plus que tout, sa jeunesse même, cette jeunesse facile aux empreintes, mais tenace à les conserver, et qui, pour toute la vie, alimente au cœur du poète ses facultés d'inspiration. 280 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. LE PARNASSE CONTEMPORAIN On se souvient, parmi les lettrés, du premier recueil de ce genre qui parut, il y a dix ans, et fit connaître les noms, nouveaux alors, de toute la pléiade poétique actuelle. C'est une excellente idée que celle de ce livre en nombreuse collaboration, quelque chose comme le Salon pour les peintres. Sans qu'il y ait de comparaisons possibles, car les inspirations sont trop diverses pour les mesurer entre elles à la longueur d'un poème ou d'un sonnet, on se rend mieux compte de la valeur des écrivains ainsi réunis; les contrastes se servent, les ressemblances s'éloignent dans ce plaisir de feuilleter qui repose le leeteur, le mène d'un paysage à une scène de genre, d'un portrait à un grand tableau d'histoire, lui donnant même la surprise dans les intervalles, au verso des pages lumineuses, de quelques menus dessins jetés d'insectes ou de feuillages comme les Japonais en sèment à l'intérieur de leurs coffrets, à l'envers des couver- ÉTUDES LITTÉRAIRES. m cles richement laqués d'arabesques et de dorures. 11 est curieux de retrouver dans le récent volume, celui qui nous occupe, la plupart des personnalités jadis assemblées dans ce groupe du Parnasse, et de se rendre compte des évolutions de pensée accomplies entre les deux publications. On ne peut pourtant pas dire qu'entre l'une et l'autre il y ait eu progrès : en poésie, on ne progresse pas, à peine se perfectionne-t-on ; la première inspiration de jeunesse décidant souvent de l'œuvre entière et gardant une fleur, une fraîcheur d'images que toute la science acquise plus tard ne remplace pas. Le plus grand effort poétique, à notre avis, c'est, une fois la pensée mûrie et plus solide, de savoir garder ce charme irrésistible et flottant, cette légèreté de surface qui maintient toujours l'idéal artistique bien au-dessus des mois qui l'ont évoqué. Disons tout de suite que, parmi les auteurs du Parnasse contemporain, presque tous pourraient feuilleter leurs vers de 186G sans ce regret poignant qui humilie le poète devant l'oeuvre inrecom- mençable. L'ordre alphabétique ayanl été employé dans le recueil, nous le suivrons aussi pour cette analyse, remettant d'ailleurs toute question de priorité au goût divers de nos lecteurs. Le volume s'ouvre par le nom féminin bien connu de M" ,c L. Ackermann : poésie austère, fortifiante 24. 282 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. et philosophique. Qu'on en juge par celte page intitulée : Une Femme : S'il arrivait un jour, en quelque lieu sur terre, Qu'une entre nous vraiment comprît sa tâche austère; Si dans le sentier rude, avançant lentement, Cette âme s'arrêtait à quelque dévouement, Enviez-la. Qu'il souffre ou combatte, c'est elle Que l'homme à son secours incessamment appelle, Sa joie et son appui, son trésor sous les cieux, Qu'il pressentait de l'âme et qu'il cherchait des yeux, La colombe au cou blanc qu'un vent du ciel ramène Vers celte arche en danger de la famille humaine, Qui, des saintes hauteurs, en ce morne séjour, Pour branche d'olivier, a rapporté l'amour. Joseph Autran. — Toujours le môme talent rustique, tranquille, le même vers solide, un peu gris. Nous détachons de la pièce : Une vieille Servante, les strophes finales qui donnent bien l'idée de la manière de ce poète estimé, à qui l'on désirerait parfois un peu plus de coloris. De tout ce passé que je pleure, De l'âme même des parents, En toi quelque chose demeure, Je le retrouve et le reprends. Quand tu vas effleurant la dalle Près du foyer, soir et matin, Le bruit même de ta sandale Semble un écho du temps lointain. ÉTUDES LITTÉRAIRES. 283 Que d'imagination M. Théodore de Banville a dépensée dans ses jolis rondels, auxquels on ne peut reprocher qu'une légère monotonie causée par le rythme semblable, mais une monotonie traversée de vers délicieux ; voilà un poète qui a toujours conservé cette faculté, dont nous parlions tout à l'heure, d'élever son inspiration bien plus haut que sa plume, et de la fixer en caractères éblouissants qui défient toutes les impressions du monde. Nous n'en voulons pour preuve que cette Nuit harmonieuse et sereine : Nous bénissons la douce nuit, Dont lo frais baiser nous délivre. Sous ses voiles on se sent vivro Sans inquiétude et sans bruit. Le souci dévorant s'enfuit, Le parfum de l'air nous enivre; Nous bénissons la douce nuit, Dont le frais baiser nous délivre. râle songeur qu'un dieu poursuit, Repose-toi, ferme ton livre; Dans les cieux blancs comme du givre Un flot d'astres frissonne et luit. Nous bénissons la douce nuit. M. Emile Rergerat est un écrivain distingué dont les vers valent la prose, et, bien qu'ils les intitule : 284 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Paroles dorées, semblent partis d'un cœur et d'une conscience. J'ai reposé mon cœur avec tranquillité Dans l'asile très sûr d'un amour très honnête ; La lutte que je livre au sort est simple et nette, Et tout peut m'y trahir, non la virilité. Telle est ma foi. Sans peur et sans espoir je vais, Après m'être creusé ma route, comme Alcidc. Que la combinaison de mon astre décide Si je suis l'homme bon ou bien l'homme mauvais. M me A.-M. Blanchccotte a donné au Parnasse quelques vers douloureux, et M. Kmile Blémont la Chanson de Marthe, une charmante légende où il y a, comme dans les contes de fées, une mère- grand, un fils de roi et une jeune fille qui meurt d'amour. Des rameaux du pommier tremblant S'est envolé le ramier blanc. Si nous n'avions adopté cet ordre alphabétique, nous aurions préféré parler de M. de Bonnières, seulement après M. de Hérédia; c'est la même préférence pour la forme concise du sonnet, la même recherche des mots brillants et des rimes riches, avec-moins d'expérienco et de force. Le sonnet du ÉTUDES LITTÉRAIRES. 285 Meurtrier est pourtant complet, mais c'est le seul des quatre publiés. Le meurtrier cosaque avail pour lent supplice D'être avec la victime enseveli vivant : — Très Kharkov une vierge aux portes d'un couvent, Fut tuée étant prête à vêtir le cilico. Sur la bière on a peint dans l'or le blanc calice; Le jeune meurtrier pieds nus marche devant, Et les guerriers amis, graves en le suivant, Sentent leur cœur faiblir sans que leur front pâlisse. Dans la fosse encor vide il se couche, — et ses yeux Un moment ne voient plus du monde que les cieux; Puis sur l'homme on descend le cercueil, et la terre Tombe avec un bruit sourd ; — et les durs compagnons, Respectant cet amour sanglant et solitaire, Sur la pierre ont, selon ses vieux, inscrit deux noms. Eu somme un nom nouveau et qui promet. La pièce de M. Paul Dourget, intitulée : Zanté, est écrite dans un style élégant où se retrouve un peu de la facilité émue de Musset, pleine de rencontres heureuses et de vers d'inspiration à peine retouchés par la recherche moderne. Quand le vaisseau bercé par la mer caressante S'arrête aux bords heureux de la terre de Zante, Que les Italiens nomment « fleur du Levant, » Le voyageur vers lui voit voler cent nacelles, Toutes pleines de fleurs humides et nouvelles Dont l'âme errante flotte et parfume le vent. m IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Nous remarquons en passant que cette forme de ta strophe redoublée sert singulièrement les poètes dont la pensée de longue haleine s'arrange mal des rythmes coupes. Soir d'été, le Sommeil sincère achèvent de marquer à M. Paul Bourget une place bien à part dans le Parnasse. Jules Breton. — Nous avons dit à cette môme place toute l'intensité de ce talent sincère, fait pour chanter la campagne robuste et pour tracer à beaux trails des paysages primitifs; ses vers intitulés la Moisson évoquent bien le silence, le désert, le repos brûlant de villages au mois d'août et les deux strophes de la fin ajoutent à celte description la note vivante et personnelle : Mais voilà, comme un bruit confus do rucho folio, Qu'un fredon de jeunesse éveille l'écho sourd; Dans la noire maison de brique au cœur du bourg, Joyeusement murmure et bourdonne l'école. Et ce bourdonnement, enfantine fraîcheur, Mêle son charme à l'air que brûle un feu lugubre; C'est comme un courant pur au désert insalubre, Une source bénie où va boire le cœur. M. Léon Cladel, un romancier savant et pittoresque qui transporte dans la poésie les fermes qualités de sa prose, se présente ici avec trois son- ÉTUDES LITTÉRAIRES. 287 nets : Au coin du feu, Effets d'arpèges, Mon âne. Nous détachons du dernier ces quelques touches vives où l'on sent frémir l'àme d'un passionné naturaliste : Sa langue avec amour épile ma prairie, lit son œil réfléchit les arbres, le gazon, La broussaille et les feux sanglants do l'horizon. Sa croupe maintenant n'est plus endolorie. A mon approche, il a des rires d'ouragans, Il chante, il danse, il dit des mots extravagants Et me tend ses naseaux imprégnés de lavande. Mon âne, sois tranquille, erre et dors, mange et bois, Et vis joyeux parmi mes prés, parmi mes bois. Va, je te comblerai d'honneurs et de provende 1 La série que M. François Coppée public dans le Parnasse, sous le titre : Jeunes filles, nous repose un peu des tristesses d'Olivier; c'est une suite de charmants tableaux, où se montrent, dans des cadres appropriés à leur beauté différente, de juvéniles figures, amazone élégante, pêcheuse gran- villaise, blonde princesse du Nord ou novice prononçant ses vœux. M. François Coppée, nous l'avons dit souvent, a le don de la familiarité heureuse, les mots qu'il assemble perdent leur signification vulgaire par la façon dont son vers distingué les prononce ; c'est 288 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. un charme infini aux moindres détails où le poète d'ailleurs s'arrête complaisammenl, sûr qu'il est de les transformer, d'en faire autant de notes attendries mi vibrantes. Nous transcrirons la fin de la Prise de voile, un mouvement éloquent, bien gradué jusqu'au lyrisme, en regrettant que la place restreinte nous empêche de faire connaître cnliè- rement ce beau poème. Mais j'ai tort, ô ma sœur, mon âme peu chrétienne Ne sait pas s'élever au niveau de la tienne. Dans la stricte balance, au dernier jugement, Tu crois qu'il suffira peut-être seulement, Pourvoir se relever le plateau des scandales, Du poids de tes cheveux répandus sur les dalles. Tu vas veiller, jeûner, languir; mais tu le veux, Dans toute leur rigueur accomplis donc tes vœux ! Le fardeau des péchés du monde est rude et grave, Ma pauvre sœur. Pour tous les tyrans, sois esclave ; Sois chaste, 6 sainte enfant, pour tous les corrompus ; Bonne pour les pervers, sobre pour les repus ; Sois pauvre, l'on voit tant d'avarices vantées; Souffre, il est des heureux; prie, il est des athées. Comme à Marie a dit l'archange Gabriel : Sois bénie ! et quand même,—affreux soupçon ! — le ciel Vers qui tu tends tes bras suppliants, serait vide, Quand ce serait en vain, cœur d'idéal avide, (Juc pour les égarés et les impénitents, Étant belle, étant noble et riche, ayant vingt ans, ÉTUDES LITTÉRAIRES. 289 Tu viendrais d'accepter cette lente agonie, Pour ton erreur sublime, ô ma sœur, sois bénie 1 M. Léon Diorx possède la préoccupation de la grande poésie, servie par une langue très imagée, où le travail se fait peut-être un peu sentir; cela même nuit à sa pensée toujours profonde et sincère, mais qui s'obscurcit parfois de la recherche des épithètes. Forêt d'hiver, Matin, voilà ce qui nous plaît surtout dans la part de Léon Dierx avec les Chemins des Ruines, dont nous voudrions faire sentir en trois strophes l'attrait intime et la couleur crépusculaire. Quand Vénus au reflet d'opale Brillera de loin sur nos fronts, Quand viendra l'heure, nous irons, Gomme au hasard, dans le soir pâle. Ensemble, par les deux versants, Nous monterons sur la colline, Moi, déchiré par chaque épine, Et toi parmi des vers luisants. Et dans les ogives béantes, Sur la transparence du soir, En même temps nous pourrons voir Surgir nos têtes souriantes. Emmanuel des Essarts consacre de belles pages à Lanjuinais et à Danton. 25 290 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Anatole France. Un André Chénier moderne, dont les jolis vers grecs trempés d'azur et de lumière mettent la grâce exquise dans le Parnasse de cette année; que nos lecteurs en jugent par ce dialogue qui a le murmure, la limpidité d'un flot très clair : HIPPIAS Salut, verger, maison, chambre où filant la laine, Pour moi fleurit la vierge à la divine haleine 1 Pêcheur (car tes paniers de jonc luisent couverts D'une écume marine et de goémons verts), Tu ne l'ignores pas : cette maison est celle Du vieil Ilermas. Vit-il? LE PÊCHEUR Il vit, mon fils, et scelle Dans des vases de terre antique un vin récent. HIPPIAS Los dieux gardent la paix à son toit florissant 1 Mais as-tu vu Daphné, sa fille, en ses demeures? Dis si sa vie est douce et si les jeunes Heures Sur son front innocent passent d'un vol léger ? Tout le long fragment des Noces corinthiennes est écrit dans celte forme supérieure, aussi limpide que savante. Charles Grandmougin. Encore un nom nouveau qui ne trouvera que des accueils sympathiques, la longue pièce intitulée le Départ donnant la me- ÉTUDES LITTÉRAIRES. 291 sure d'un talent jeune, ému, plein de promesses. Nous arrivons aux sonnets héroïques de M. de llérédia, c'est-à-dire à la plus pure perfection moderne. Beau langage retentissant et imagé, inspiration ambitieuse et large. L'auteur de ces vingt- cinq sonnets sans tache possède tous les privilèges des grands poètes; il a surtout la science du mot sonore et coloré, et il est tels de ses vers qui vibrent sur la page où ils sont écrits et laissent aux yeux du lecteur l'éblouissement d'un rayon regardé. Fleur séculaire, le Vase, Pan, le Réveil d'un Dieu, VAncêtre, le Tepidarium, Blason céleste, Armor ont en plus de leurs qualités littéraires un caractère plastique et pictural. On n'accorde pas mieux l'art universel dans une seule de ses manifestations. Nous citerons les Funérailles. Dans la Phocidc illustre, aux temples que domine La rocheuse Silho, toujours ceinte d'éclairs, Quand les guerriers anciens descendaient aux enfers, Ilellas accompagnait leur image divine. Et leurs ombres, tandis que la nuit illumine L'archipel radieux et les golfes désorts, Ecoutaient du sommet des promontoires clairs Chanter sur leurs tombeaux la mer do Salamine. Et moi, je m'éteindrai, vieillard, en un long deuil; Mon corps sera cloue dans un étroit cercueil, Et l'on paîra la terre, et le prêtre, et les cierges. 292 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Et pourtant, j'ai rêvé ce destin glorieux, De tomber au soleil ainsi que les aïeux, Jeune encore, et pleuré des héros et des vierges. Ernest d'Hervilly. Comme contraste au précédent, voici un charmant talent parisien, humoristique, et qui a la railllerie émue de certains dessinateurs de mœurs. Nous aimerions à voir ses vers illustrés, tellement chacun de ses petits poèmes, écrits d'une plume qui a des légèretés de crayon, appelle vivement une image noire sur fond blanc, bien plus saisissante encore de trait que de coloris. FIN DE CARÊME On vend du muguet blanc sous les portes cochères, Le soleil est doux comme une lune do miel. Les arbres reverdis font l'éloge du ciel, Et les prédicateurs descendent de leurs chaires. Il pleut de la gaîté. Tout le monde a vingt ans. L'hiver s'en est allô rejoindre les banquises. Bon voyage ! Déjà, loin des mornes salons, Dans la rue, on entend sonner les hauts talons Des dames de Taris, ces passantes exquises. M. Georges Lafenestre. Un poète distingué qui figure discrètement dans le recueil avec un seul sonnet bien réussi. Etudes littéraires. 293 Pour les maîtres comme M. de Laprade, cette publication du Parnasse n'est qu'une affirmation de leur talent. Aussi la critique n'a-t-elle ici d'autre emploi que d'admirer le constant effort de ces gloires reconnues, mais qui n'en persistent pas moins à se manisfester aussitôt qu'une idée généreuse passe dans l'air où ils ont tant de fois respiré le succès : Soyons ainsi, nous tous, les fils do la Patrie, Humbles devant son Dieu, fiers devant l'étranger, Tenons-nous le cœur haut et la main aguerrie, Faisons-nous des vertus dignes de la venger. Jeunes gens qui serez meilleurs que nous no sommes, Sous les drapeaux, lo jour où vous devenez hommes, Avancez, la main haute, et prêtez ce serment ! Je jure devant Dieu, sur mon âme immortelle, Sur les os de nos morts et de par leurs exploits, De vivre pour la France, et de mourir pour elle, D'honorer ses autels, d'obéir a ses lois. Il en est de M. Leconte de Lisle comme de M. de Laprade. Le Parnasse n'ajoutera pas à l'enthousiasme respectueux qui anime toute la génération poétique en sa faveur. Son long poème de Hyéro- ninms a la perfection habituelle à son œuvre; il excelle, d'ailleurs, dans ces peintures de mœurs monacales, dont la couleur ancienne, le caractère 25. 294 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. mystique et recueilli émeuvent son génie, préoccupé de grandeur. En le lisant, nous nous rappelons immédiatement un de ces cloîtres à demi ruinés, dont les cellules vides, les promenoirs déserts gardent sur leurs dalles usées la trace blanchie des processions silencieuses vêtues de bure. Entre les vers, voici les chapiteaux sculptés de saint Tro- phime d'Arles, et les mystères interprétés par l'art enfant du moyen âge. Voici le carré de gazon où tombe de haut le soleil mesuré, le puits des moines qui garde dans sa margelle l'entaille faite jadis par la corde remontante. On sent le passé, la tombe, le froid et la mort au contact de toutes ces pierres, arbres sans racines; mais que par le petit escalier trébuchant on arrive au sommet, à la terrasse du cloître, on se trouve dans une région aérée et claire, que les cloches de l'église voisine sonnant les vêpres emplissent d'une atmosphère religieuse. Les moines, là, pouvaient toucher le ciel du doigt, tellement ils dominaient toute la ville, grandis encore par l'extase où s'élevaient leurs gestes tranquilles. M. Lcconte de Lisle part de ces profondeurs, arrive à ces hauteurs, et l'expression ne fait jamais défaut à son élan; la courte citation suivante ne peut donner l'idée du grand poème qu'il publie aujourd'hui : Et je partis. L'ôtoile éclairait mon chemin, Qui mena les trois rois au berceau surhumain, ÉTUDES LITTÉRAIRES. 295 Et je passai les monts, leurs neiges, leurs abîmes. J'allai,teul, nuit et jour, plein de songes sublimes, Sous la nue orageuse ou le ciel transparent, Mangeant le fruit sauvage et buvant au torrent. A travers les moissons florissantes des plaines, A travers les cites, ces rucbcs do bruit pleines Où chacun fait un miel dont le diable est friand, J'allai, j'allai toujours, mendiant et priant. M. André Lemoyne, dont nous avons récemment analysé ici [le dernier volume, n'a fourni à l'œuvre collective qu'un seul poème, les Berceaux, qui contient de belles strophes très harmonieuses. M. Paul Marrot, dans sa jolie fantaisie Assiettes peintes, se montre familier avec discrétion, ce qui est difficile, M. François Coppéc ayant seul jusqu'ici conservé ce privilège. Le poème de M. Catulle Mendès, long poème polaire, d'une couleur originale, affirme des facultés maîtresses, un soin artistique poussé à l'extrême. Le volume d'ITespérus avait déjà révélé cette prédilection pour les paysages étranges rendus dans leur féerie réelle par des mots appropriés à l'effet pittoresque de la pensée; la neige flottante, les glaces immobiles, et le ciel « cet Océan polaire suspendu » sont décrits avec une froideur tourmentée où toutes les secousses de l'eau, ses courants, ses colères se figent dans une lan- 296 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. gue irisée et solide que ne décourage aucune difficulté. Là, l'espace est blafard sous les deuils persistants D'un long minuit! L'hiver a-t-il gelé le temps Dans le piège éternel d'une seule heure sombre? Blême à peine, vers l'Ouest, s'ébauche une pénombre, Sépulcre de brouillard où gît le soleil mort; Et la neige aux grands plis, linceul royal du Nord, De la cime des monts aux profondeurs s'épanche. L'île déroule au loin sa solitude blanche Que prolonge la morne et terne inclinaison Dos glaces de la mer vers le gris horizon. . . . Avec M. Albert Mérat nous revenons dans Paris et dans cette campagne des environs, connue, aimée, parcourue, qui réserve un charme si tendre aux yeux qui savent la regarder. Je vous connais : vous êtes Sôvres, Vous avez des noms doux aux lèvres, Et des sourires tentateurs. Vous êtes Meudon; vous, Asniôres, Et vous faites bien des manières Pour de si petites hauteurs. C'est que vous êtes les collines, Chères, profondes et câlines, ÉTUDES LITTÉRAIRES. 297 Honneur charmant de notre été, Et que vous êtes très jolies Dans vos fines mélancolies Et vos caprices de gaîté. Ce poète, malgré un talent réel, montre une tendance à amoindrir un peu ses images; mais il semble que ce soit pour les mieux tenir: elles n'en paraissent que plus délicates, plus persuasives. La Petite rivière, les Fleurs de pommier ont, dans leur fraîcheur, celte fièvre douce que communiquent les premiers soleils de printemps. M. Frédéric Plessis disperse un peu trop ses inspirations, s'essaye dans beaucoup de genres, et parfois avec bonheur. Saint-Cyr de Rayssac, qu'une note de l'éditeur nous apprenant à la fois son existence et sa mort nous fait connaître et regretter, est représenté dans le recueil par trois beaux morceaux poétiques, dont l'un, dédié à Musset, rappelle son rythme préféré. Or, vous qui l'avez lu, vous saviez s'il l'adore Cette terre de Franco, et s'il s'en fait honneur Rien que de la nommer sa strophe se colore Et son vers frémissant comme l'airain sonore Tremble tout aussitôt des élans de son cœur. 298 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Après le long poème si cloquent de M. L. X. de Ricard, après M Ua Louisa Siefert qui sait relever son inspiration toujours triste par un style bien moderne, nous rencontrons M. Armand Silvestre dont les Fantaisies célestes attestent encore la puissante pensée enracinée au sol universel, mais qui tend sa cime vaporeuse, enchantée de rameaux fleuris et de cris d'oiseaux, jusqu'aux régions extrêmes imprégnées du bleu attirant des espaces. Au Couchant, tel est le titre de la première fantaisie, d'où nous détacherons quelques vers : N'étant plus qu'un brouillard vermeil, L'horizon dans la nuit recule : Je voudrais, comme le soleil, Mourir dans l'or d'un crépuscule, Sentir l'universel émoi Suivre au loin ma trace blanchie, Et, d'une grande ombre, après moi, Laisser la terre rafraîchie; Emporter la vie et, pourtant, La laisser rayonner encore ; Donner au monde palpitant Le gage sacré d'une aurore. M. Sully-Prudhomme dédie aux Victimes de Vas- cension du ballonleZénith une œuvre philosophique ÉTUDES LITTERAIRES. 299 dont chaque vers semble l'essence d'une lecture ou d'une méditation; on n'étend pas plus loin la faculté du poète de tout dépeindre, d'être l'initiateur à des pensées encore inexprimées. C'est d'autant plus frappant chez M. Sully-Prudhomme que les tours qu'il emploie, très clairs mais compliqués, sa phrase savante et de ton sobre, se prêtent bien aux abstractions; on dirait qu'avant d'écrire son vers, il en a regardé le méandre bien au delà de son esprit, d'où les mots sont montés ensuite très lentement et un par un : Ils sont loin les rêveurs subtils d'Alexandrie Et ceux qui reniaient la terre pour patrie! Nous ne nous flattons plus de la fuir aujourd'hui. A quelque évasion que l'air pur nous invite, L'air même est notre geôle ; avec nous il gravite. Il est terrestre encore, et tout l'azur c'est lui. M. André Theuriet traduit aussi des préoccupations élevées. Ses Étoiles ont un rayonnement mystérieux, une flamme émue et discrète, et leurs strophes s'accentuent avec ces résonances cristallines que prennent toutes les voix dans l'air transparent des nuits d'été : Tout là-haut dans les champs d'azur du ciel immense, La riche floraison des étoiles commence. 300 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Sur les fonds d'or pâli qu'estompe le coteau, Vesper épanoui tremble, comme un lis d'eau Bercé dans le courant limpide d'une source. Déjà, vers le zénith assombri, la Grande-Ourse Fait rouler lentement son char mystérieux ; Cassiope, égrenant son collier radieux, La Chèvre et le Bouvier, les Pléiades fleuries Disposent à l'entour leurs calmes théories. M. Àntony Valabrèguc possède un charme tranquille, une grâce de description qui le rapproche de MM. Moral clTheuriet; quant à M. LéonValade, par qui nous terminerons celte longue énuméra- tion, il garde dans le Parnasse, bien que sa part y soit restreinte, une des meilleures places, conquise par une habileté poétique, une finesse d'intuition incomparables. Et nous n'avons parlé ni de M m0 L. Colet, ni de MM. Ginesle, Joséphin Soulary, Lacaussade, G. Vicaire, Delthil, Cazalis, Armand Renaud, ni de M. de Fourcaud, ni de M. Claudius Popelin. Qu'ils nous pardonnent, et aussi MM. Eugène Manuel, Jean Aicard, Alcide Dusolier. Ce Parnasse résume à lui seul toute une bibliothèque, et les noms qui s'y pressent, cela nous excuse de ne pas les avoir tous loués, se retrouvent heureusement pour la plupart sur une foule de volumes séparés, œuvres complètes des auteurs dont nous n'avons ici parcouru que quelques pages. ÉTUDES LITTÉRAIRES. $01 LE LIVRE DES SONNETS Nous ne sommes plus au temps où le sonnet ftUranie et le sonnet de Job « partageaient la cour et la ville, » comme dit M. Charles Asselineau dans l'intéressante préface placée en tète du Livre des sonnets. La passion des vers n'est plus aussi répandue ; mais il se trouve encore des curieux littéraires heureux de rencontrer dans un recueil plusieurs spécimens d'une même forme de poésie, et de voir les progrès, les différences que des époques successives ont apportés avec elles. L'ouvrage dont nous avons à nous occuper aujourd'hui s'ouvre sur le nom de Ronsard et le magnifique « sonnet pour Hélène. » Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle, Assise auprès du feu, dévidant et filant, Direz chantant mes vers, en vous esmerveillant, Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle. '26 302 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle, Déjà sous le labeur à demy sommeillant, Qui au bruit de mon nom ne s'aille réveillant, Bénissant votre nom de louange immortelle. Je seray sous la terre et, fantôme sans os, Far les myrtes ombreux je prendrai mon repos; Vous serez au foyer une vieille accroupie, Regrettant votre amour et votre fier dédain. Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain; Cueillez dés aujourd'liuy les roses de la vie. Joachim du Bellay, Louise Labé ont ensuite des pièces charmantes, et Du Bartas, n'en déplaise à Boileau, de très beaux vers dans une langue encore incomplète, et qui en semblent encore plus beaux, taillés à grands coups au milieu d'une matière inachevée. Malherbe, lui, a l'inspiration un peu molle et flottante faite pour la strophe continue, et se trouve gêné par cette combinaison savante de quatorze vers dont aucun ne doit être inutile ou insignifiant. Régnier, Saint-Amand sont dignement représentés; mais le sonnet i'Uranie et celui de Job, Benserade et Voilure, nous ont semblé aussi faibles l'un que l'autre, et nous craignons que la postérité ne juge ainsi d'une façon définitive ce différend fameux. Maintenant nous nous étonnons que dans ce ÉTUDES LITTÉRAIRES. 303 livre qui, avec le commentaire de sa préface, est une sorte d'histoire du sonnet, on ait tenu à réunir non toutes les pièces parfaites ou seulement remarquables de ce genre de poésie, mais surtout des noms de poètes célèbres. Ainsi les sonnets de Corneille, de Molière, de La Fontaine, deBoileau, de Voltaire n'ajoutent rien à la gloire de leurs auteurs et étaient inutiles à reproduire. Précisément parce que le sonnet est une forme particulière, concise, restreinte, il ne peut convenir à tous les talents poétiques. Il demande une précision, une fermeté de pensée singulières; avec peu de développements l'idée doit y être bien comprise et assez originale pour qu'on ne s'étonne pas de la recherche, du soin apportés à sa composition. Un sonnet défectueux choque comme une statue sans proportion ; mais un sonnet banal change le poète en quelque maladroit ouvrier qui emploierait un marbre précieux pour une insignifiante image. Il est remarquable que les génies très abondants, Lamartine, Hugo, ont négligé sinon dédaigné le sonnet, trop étroit pour leur inspiration incessamment ramifiée, continuée d'elle-même. Victor Hugo n'en a fait qu'un en sa vie, très ample de mots et d'idées, et qui dans le recueil de M. Lemerre porte ce titre : Ave, dea, moriturus te salutat. Alfred de Vigny a peu réussi dans ce genre, et ce n'est pas une critique que nous exprimons, Leçon le de 304 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Lisle, dont le nom se présente immédiatement quand il est question de grands poètes, a pu, par une rare perfection de forme, rester lui-même dans le sonnet. Son inspiration, toujours très élevée, se maintient en hauteur pour ainsi dire, s'énonce en peu de mots, abondante et grande surtout pour ce qui échappe d'elle en pensées, en images évoquées et non traduites. Le Livre des sonnets en contient trois de lui, tous trois parfaits; mais nous regrettons qu'on n'y ait pas mis la Mort du soleil, qui se trouve dans les Poèmes barbares. Le Sommeil de Léilah, dans un genre plus doux, rend bien la physionomie des pays exotiques, avec sa couleur chaude plutôt qu'éclatante : Ni bruits d'aile, ni sons d'eau vive, ni murmures. La cendre du soleil nage sur l'herbe en fleur, Et, de son bec furtif, le bengali siffleur Boit, comme un sang doré, le jus des mangues mûres. Dans le verger royal où rougissent les mûres, Sous le ciel clair qui brûle et n'a plus de couleur, Leilah languissante et rose de chaleur Clôt ses yeux aux longs cils à l'ombre des ramures. Son front ceint de rubis presse son bras charmant ; L'ambre de son pied nu colore doucement Le treillis cmpcrlé de l'wtroitc babouche. ÉTUDES LITTÉRAIRES. 305 Elle rit et sommeille et songe au bien-aimé, Telle qu'un fruit de pourpre, ardent et parfumé Qui rafraîchit le cœur en altérant la bouche. En somme, à part Musset, dont la merveilleuse facilité s'est appliquée avec bonheur à tous les genres, le sonnet a surtout tenté les poètes ciseleurs comme Théophile Gautier ou les poètes mystiques comme Baudelaire. En effet, une pensée ingénieuse, un développement concis tiennent admirablement dans ces quatorze vers, de même qu'une description très fine et très profonde. Le contour est fixé, la ligne idéale donnée par cette contrainte même de la forme. La Tulipe, de Gautier, est un modèle de sonnet descriptif. La fleur montrée d'abord dans toute son ampleur soyeuse : Je porte des blasons peints sur mon vêtement, nous apparaît aux derniers vers, sculptée pour ainsi dire de la main savante du poète : Mais la nature, hélas! n'a pas versé d'odeur Dans mon calice fait comme un vase do Chine. Ce n'est plus la fleur fragile. Elle se dresse, solide comme une coupe, ses bords fins soudés en quelque sorte par le rythme qui l'enserre et la soutient. Théodore de Banville, André Lemoyne ont l'ait 26. 306 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. de fort beaux sonnets en ce genre, ainsi que M. François Coppée. Le Mtisée de marine, de ce dernier, est une petite peinture parisienne achevée; tous ceux qui ont visité le dimanche ces salles du Louvre en sentiront la vérité particulière. Les Conquérants, de J.-M. de Hérédia, contiennent des vers magnifiques. Il est question de ces hardis compagnons do Pizarre sillonnant les mers à la recherche de quelque toison d'or : Chaque soir, espérant des lendemains épiques, L'azur phosphorescent de la mer des tropiques Enchantait leur sommeil d'un mirage doré, Où, penchés à l'avant des blanches caravelles, Ils regardaient monter dans un ciel ignoré Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles. Charles Baudelaire, le plus profond, le plus penseur des poètes, Gérard de Nerval, un mystique exquis, et M. Sully-Prudhomme ont tous des sonnets remarquables dans leur œuvre. On dirait que chez eux cela a été surtout le désir de donner des limites à la pensée, d'enfermer un élément fluide, comme on met des digues à un ruisseau pour le condenser en un lac uni et sans vagues. Ces sonnets philosophiques ont un grand charme. Tout s'y cristallise; les mots y sont fournis d'idées, chaque vers plein comme une strophe, et la page courte arrête longtemps l'esprit recueilli. Nous citerons ÉTUDES LITTÉRAIRES. 307 dans ce genre la Grande Ourse, M. de Sully-Prud- homme : LA GRANDE OURSE La Grande Ourse, archipel do l'Océan sans bords, Scintillait bien avant qu'elle fût regardée, Bien avant qu'il errât des pâtres en Chaldée Et que l'âme anxieuse eût habité les corps. D'innombrables vivants contemplent depuis lors Sa lointaine lueur aveuglément dardée; Indifférente aux yeux qui l'auront obsédée, La Grande Ourse luira sur le dernier des morts. Tu n'as pas l'air chrétien, le croyant s'en étonne, 0 figure fatale, exacte et monotone, Pareille à sept clous d'or plantés dans un drap noir. Ta précise lenteur et ta froide lumière Déconcertent la foi ; c'est toi qui la première M'as fait examiner mes prières du soir. Sainte-Beuve, lui aussi, a excellé dans le sonnet, c'est-à-dire dans le maniement des quatorze vers qui le composent; mais sa manière un peu mièvre nuit à l'effet de ce petit poème dont la note doit être profonde et retentissante sous peine de s'éteindre sans avoir été entendue. Joséphin Soulary, le comte de Grammont se sont fait une spécialité de cette forme poétique, sans songer à la monotonie qu'une 308 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. coupe toujours pareille devait amener forcément dans la pensée. En effet, l'habitude de s'exprimer en un nombre déterminé de vers lui tient lieu de niveau; elle se développe, se conclut sans surprises, sans imprévu. Pourtant, Rêves ambitieux, les Deux Mères, de Joséphin Soulary, se classent dans les plus belles pages du Livre des sonnets. Auguste Barbier, Louis Bouilhet, Armand Silvestre, Catulle Mendès, A. Mérat, Anatole France, Georges Lafe- nestre confondent l'ancienne école et la nouvelle dans une même fraternité de talent. Citons, pour finir, M llc Louisa Siefert, dont le nom féminin accompagne, dans le volume, celui de Louise Labé, avec on ne sait quelle ressemblance charmante do sentiments douloureux vaguement exprimés. Au résumé, voilà un recueil où presque tout serait à reproduire; nous ferons pourtant quelques critiques. Ainsi l'œuvre d'Armand Silvestre et de Sully- Prudhommo fournissait des morceaux encore plus remarquables que ceux qu'on a cités. Puis l'absence de MM. Léon Yalade et Léon Dierx étonne parmi ces noms de poètes modernes où ils sont de droit en compagnie habituelle. Nous savons telle pièce du recueil, comme le Plongeur de Henri Miirger, qui serait avantageusement remplacée par n'importe quel sonnet de ces deux jeunes écrivains. Faut-il dire aussi qu'une de nos superstitions est choquée. Pourquoi au fameux sonnet d'Arvers, si souvent ÉTUDES LITTERAIRES. 30!) donne comme modèle, ajouter cette petite note inutile : Imité de Vitalien?... Voilà une malice de pédant et qui nous choque d'autant plus que le sentiment discret et contenu dont celte pièce parfaite d'un bout à l'autre est animée n'a rien de la fougue italienne... Ce qu'on ne saurait trop louer par exemple, c'est le soin que l'éditeur a apporté à cette publication et qui surprend même les lecteurs habitués aux splendeurs typographiques de la maison Lemerre. Le caractère, d'une finesse et d'une clarté extrêmes, arrive à être dangereux pour les vers médiocres, rares, il est vrai, dans un recueil assemblé avec goût et recherche, en dépit des quelques critiques que nous avons cru devoir faire. 310 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. LES ISGLO D'OR Les Iles d'or, poésies de Frédéric Mistral. Frédéric Mistral, l'auteur admiré de Calendal et de Mireille, vient de publier un volume de poésies diverses dont il nous explique le titre dans une courte préface qui est en même temps une biographie. « Les Iles d'or, cela, j'en conviens, peut sembler ambitieux, mais on me pardonnera lorsqu'on saura que c'est le nom do ce petit groupe d'ilots arides et rocheux que le soleil dore sous la plage d'Hyères. Et puis, à dire vrai, les moments célestes dans lesquels l'amour, l'enthousiasme ou la douleur nous font poètes, ne sont-ils pas les oasis, les îles d'or de l'existence? » L'inspiralion du poète toujours illuminée par la nature de Provence, parfumée de ses baumes vi- vaces, se place bien d'ailleurs dans ces « isclo d'or » baignées par la Méditerranée qu'il a si bien chantée; il semble à ce titre original qu'on voie ses poèmes dispersés dans une étendue transparente, ÉTUDES LITTÉRAIRES. 311 assez près de la terre pour en recevoir les échos et les semences, mais entourés de tous côtés de la seule nature et de l'infini. Un détail plein de grâce dans le regard rapide que jette Mistral vers son enfance et ses antécédents : son père et sa mère se sont rencontrés comme Ruth et Booz au bord d'un champ moissonné, alors que l'homme déjà vers le milieu de l'âge ressemblait lui-même à un épi mûr, mais encore ferme et droit, et la jeune fille à quelque fleur champêtre ; mais ici laissons parler la préface : « — Mignonne, de qui es-tu? Quel est ton nom? — Elle répondit : Je suis la fille d'ÉtiennePoulinet, le maire de Maillane. Mon nomestDélaïde.— Comment, dit mon père, la fille de Poulinet, qui est maire de Maillane, va glaner! — Maître, répliqua- t-elle, nous sommes une nombreuse famille : six filles et deux garçons, et notre père, quoiqu'il ait assez de bien, comme vous savez, quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous répond : Mes fillettes, si vous voulez de la parure, gagnez-en I Et voilà pourquoi je suis venue glaner. » Les premières années du poêle dans le bien paternel, ses études classiques au collège d'Avignon, puis son retour, son séjour définitif au petit pays de Maillane, expliquent bien son génie très naturel, très personnel, mais aussi savant que naïf. Sa poésie ressemble à une de ces filles de riches 312 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. fermiers, grandies dans le parfum sain des établcs, des fraîches laiteries, des foins nouveaux, que l'on ecivoie à la ville faire une éducation de demoiselles, mais qui, plus tard, revenues au village reprennent leurs occupations rustiques, les mêlent à leurs souvenirs de jeunesse, et toujours robustes et belles drapent un tablier de paysanne sur leurs robes à la mode, voilent d'une coiffe leurs cheveux ondes, et conservent un piano dans la salle basse où file la grand'mère. Certes, celte jolie langue provençale tout ensoleillée d'intonations latines et espagnoles est naturelle au poète; mais nous devons bien penser, et c'est là son plus grand honneur, qu'il l'a conservée par amour, et parce qu'il lui devait peut-être ces premières émotions intimes, ces rencontres subites de la pensée et du mot, où l'enfant se sent poète, à l'accord inattendu de toutes ses facultés ; il l'a ranimée, cette langue, ressuscitée des vieux contes, des dictons, du langage populaire où les idiomes tiennent par leurs racines, tandis que les livres, les parchemins en gardent surtout la floraison éphémère; il a remué la poussière des villes disparues pour cette reconstruction triomphante, et, d'un dialecte ainsi retrouvé, il a formé le durable monument de ses poèmes. Si nous disions que la langue d'oc peut périr, parce que Mistral vivra, il ne nous le pardonnerait peut-être pas; aussi aimons-nous ÉTUDES LITTÉRAIRES. 313 mieux affirmer que tous deux seront immortels, soutenus l'un par l'autre. Les chansons, à notre avis, forment la plus charmante partie de son recueil, et nous pensons que c'est parce que les poêles de Provence continuent la tradition des anciens trouvères et font encore des poésies pour être chantées, ornent, agrandissent, enrichissent les vers de toutes les ressources de la mélodie. Nous citerons d'abord Y Hymne au soleil, dédié à Roumanille, un poète provençal lui aussi, puis le Bastimèn, une chanson de mer : Lou bastimèn vèn de Maiorco Emè d'orange un cargamen. Le bâtiment vient de Majorque Avec un chargement d'oranges. Ici il n'est question ni de tempêtes ni de naufrages, mais seulement des expéditions pacifiques d'un fin voilier, Tout flame-noù calafata Coume un grand pèis vesti d'escaumo E trélusent de tout cousta, Tout battant neuf calfaté Comme un grand poisson vêtu d'ôcailles Et reluisant de tout côté, qui s'en va de Majorque à Frontignan, à Cette, à 27 314 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Maguelone, à Port-Vendre, transportant du vin, des fruits, du blé, des oranges sur les flots nacrés de la Méditerranée, et abordant dans des pays d'abondance, à ces ports lumineux creusés en coquilles dans tout le rocher de l'Estérel. Mais la plus importante de ces chansons, c'est l'Aqueduc, une délicieuse légende, d'un style coquet, un peu affecté, mais si charmant! Nous allons essayer de la raconter : Jadis au pays d'Arles, au temps des fées, était une reine jolie comme une fleur, et que l'empereur romain vint demander en mariage. — Après un premier refus : « Je serai à toi, lui dit-elle, quand tu m'auras amené sur un pont, à travers la Crau, la fontaine de Vaucluse. » L'amoureux que la foi soutient, entreprend d'une grande ardeur ce travail gigantesque, rassemble des ouvriers, fait combler les ravines, niveler les monts, creuser le fossé à travers forêts et pâtures. Enfin, après tant de peines, l'aqueduc s'élève, et ceci est bien une légende de ce passé où Arles était aux Romains; car partout dans le Midi, ils ont tracé leur passage avec des travaux de cette sorte, amoncelant les pierres et détournant les fleuves. En Arle enfin la Sorgo 0 bonurl Un beù malin desgorgo Si flot pur ÉTUDES LITTÉRAIRES. 315 Au toumbant clarineù En trépant courue d'agnèu Tout un pople palineù Bcà ù plen bournèu. En Arlo enfin la Sorgue, 0 bonheur 1 Un beau matin dégorge Ses flots purs. A la claire chute d'eau En trépignant comme agneaux Tout un peuple pâle Boit à plein courant. Le mouvement de cette strophe est magnifique, avec cette ressource de la langue provençale dont quelques substantifs ont des terminaisons semblables aux verbes, ce qui varie les rimes à l'infini, et permet d'éviter la monotonie des mots de même nature s'entremêlant chaque fois dans les couplets. L'empereur romain a donc bien rempli sa promesse. Voyons maintenant comment la princesse d'Arles tiendra la sienne ; ceci est un petit chef- d'œuvre de grâce, de finesse, de coquetterie; il semble qu'on entende, en effet, une de ces Artésiennes élégantes, un peu attifées, qui traînent les 316 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. terminaisons des mots tout en parlant, les modulent de la voix et du regard : Merci, grand emperaire, Sias trop bon! Mai au soà poudès train: Voste pont. Merci, grand empereur, Vous êtes trop bon ! Mais vous pouvez jeter par terre Votre pont. Elle aime, l'inconstante, un petit barraliè (porteur d'eau) qui lui apporte l'eau le matin. Adiou, cuvalié! dit-elle en terminant; et cette façon alerte de jeter son adieu, cette révérence prompte par laquelle elle donne congé au puissant empereur, n'est pas le trait le moins joli de la chanson. Tout est parfait ici, le ton, le sujet; pas d'hésitation ni de longueurs : cela s'en va droit au but, comme La Sorgue vers Arles sur l'aqueduc improvisé; et quelle source jaillissante courant toujours sur quelque baume, et roulant parmi les fraîches images de rencontre quelque débris antique, pous- sière d'histoire ou de légende! ETUDES LITTERAIRES. 317 Mais la page capitale des Isclo d'or, c'est le poème du Tambour d'Arcoïe. A farmado italico l'an pichounet tambour Que pèr la Republico Boumbouneju d'amour. A l'armée d'Italie Est un petit tambour Qui pour la République S'en va battant d'amour. C'est un enfant, ce petit tambour, un paysan de Cadenet; mais voici qu'aune grande bataille, alors que l'armée toute prêle à reculer va céder le 'passage d'un pont à l'ennemi, il l'ait si bien sonner ses baguettes et frémir l'âme de la France dans une charge enragée, qu'il relève tous les courages, tous les enthousiasmes. Les soldats se précipitent et Cantant la Marsilieso, Cantant la liberla, Per l'armado franceso Lou pont es empourta. ' Chantant la Marseillaise, Chantant la liberté, Par l'armée française Lo pont est emporté. 27. 318 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Nous pouvons ainsi esquisser la première partie du poème ; mais il est impossible d'en rendre l'effet, la furia, et les vers sonores et courts, se précipitant comme le pas d'une armée au combat, ou comme les ronflements courageux du petit tambour. L'auteur nous raconte ensuite l'écho rapide de cette gloire d'enfant, comment il fut fêté, choyé, admiré, puis comment il retomba dans la foule, reprit sa place dans le rang, sans qu'il en fût rien de plus de son héroïsme d'un jour.' Néant de la célébrité! Plus tard vieux et déjà infirme, le pauvre soldat voyant l'oubli des hommes, et le peu que laisse après elle l'heure la plus triomphante, se prit à regretter sa jeunesse morte au service de la patrie et toute sa vie d'homme aboutissant aux tristes Invalides. Mais un jour qu'il entretenait ces pensées désolantes, passant près du Panthéon, et levant les yeux «vers le fronton géant tout neuf alors, » dans la pierre solide et sculptée, il vit son image en triomphe sur la frise de la façade. Ici, il nous faut citer l'auteur dont aucune description ne saurait atteindre l'éloquence. Embriaga de son proumié foulige, En se vesènt tant mit, en plen releù, Sus lis an, sus H nieù, sus li aurige, Dins la glori, l'azur et lou souleu, Senligué dins soun cor un dous gounflige E rede mort toumbê sus lou carreù. ETUDES LITTÉRAIRES. 319 Ivre de sa folie première, En se voyant si haut en plein relief, Sur les ans, sur les nues, sur les orages, Dans la gloire, l'azur et le soleil, Il sentit dans son cœur un doux gonflement Et raido mort tomba sur le carreau. N'est-ce pas que c'est admirable, cet homme suffoqué de gloire et mourant du plus noble orgueil ! Il est impossible de lire cette pièce de sang-froid et les yeux secs, et l'émotion qui arrive à la fin est encore moins dans la pensée que dans les mots, dans la montée de ce lyrisme planant comme l'âme même, victorieuse et délivrée, du héros obscur. Nous nous sommes étendu longuement sur ces poèmes parce que, à notre avis, ils tiennent la tête du recueil; mais combien d'autres mériteraient d'être cités, analysés entièrement; partout les vers abondent; nous entendons ces vers trouvés et non travaillés qui arrivent tout à coup parmi les autres, comme si le langage rimé n'était qu'un idiome perdu dont les poètes ont seuls le privilège de conserver quelque mémoire. Dans la partie intitulée : les Rêves, la Communion des Saints, le Blé lunaire sont vagues en effet, tremblent comme des visions. La luno barbano La lune fantôme Debano De lano. Dévide Do la laine. 320 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. La luno barbano Dcbano De lin. La luno fantôme Dévide Du lin. Mêlés à ce refrain, à ces blancheurs que la nuit disperse autour d'elle, les taillis masses d'ombre, les hiboux aux yeux cristallins, les chauves-souris silencieuses, et l'horloge sonnant tous ses coups, et le songe somnolent des vieux contre la cheminée, et le rêve d'amour des jeunes qui cueillent « dans la brume, le blé lunaire, à plein corbillon, » tout glisse, apparaît, s'éclaire pour retomber dans la confusion curieuse de la nuit. Le refrain lui- même, ces deux vers qui nous montrent la lune filant ses rayons « de laine ou de lin, » ^renferme une charmante image de veillée et se dévide entre les strophes avec la ronde monotonie du rouet. Mais il nous faudrait tout citer pour donner la véritable saveur de cette œuvre originale parmi toutes, et qui prend sa place, malgré son accent particulier, au milieu des livres les plus modernes. Ce n'est pas seulement la Provence avec sa campagne biblique, ses champs d'oliviers, de figuiers et de vigne qui se lève entre les feuillets lumineux des Isclo d'or ; une humanité sereine s'en dégage aussi, parmi des accents de foi, de douleur et d'amour. C'est ce qui assure le succès de ces poèmes écrits en provençal sur des pensées universelles. ÉTUDES LITTÉRAIRES. 321 El maintenant devons-nous regretter que l'auteur no se soit pas servi simplement de notre langue française si riche en combinaisons, en tours savants et pittoresques qu'il n'est pas de rusticités grandioses qu'elle ne puisse exactement traduire ; nous ne le pensons pas. Peut-être y eût-il perdu cette facilité qui est une grâce et le bonheur de penser d'abondance sans avoir besoin de transposer dans des mots moins familiers à son oreille ses impressions de chaque jour; car, nous le répétons, Mistral vit à Maillanc, dans un bourg de paysans, avec un horizon d'Alpilles bleues, de clochers dentelés et de cyprès serrés en murs contre les attaques violentes du vent de mer. Avignon, la cité des papes, Arles toute groupée autour de son cloître de Saint- Trophime et de ses arènes antiques, la ville en poussière des Baux, sont voisines, ce qui fait que le passé est plus familier au poète que toutes nos modernités. Pourtant il soigne artistementses vers, et suit exactement, peut-être sans s'en douter, la progression constante des formules poétiques. En cette saison de frimas, dans notre Paris sceptique par habitude, le livre de Frédéric Mistral arrivant au milieu des nombreuses publications de fin d'année, fait penser à ces fruits exotiques qui se montrent en ce moment aux devantures transies des boulevards. Ce sont des maturités éclatantes, des feuillages tenaces, des pulpes si bien nourries 322 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. d'un été durable que le froid ne peut les pâlir; des souvenirs de voyages, de pays parcourus ou rêvés, vous viennent en foule devant ces splendides élrangetés ; et s'il y a une surprise dans leur goût inconnu, elle se môle bientôt au regret intense et sans merci du soleil exilé. ÉTUDES LITTÉRAIRES. 323 VICTOR HUGO La Légende des siècles. NOUVELLE SÉRIE. Nous venons de remonter aux sources, de retrouver ce flot voisin des montagnes, vigoureux, abondant, intarissable, où plusieurs générations de poètes ont déjà puisé sans l'amoindrir ni parvenir à le rendre banal. « Remonter aux sources,» cela seul peut expliquer l'impression de fraîcheur, de grandeur sur les sommets, d'espace illimité que nous a fait éprouver la lecture des deux beaux volumes de Victor Hugo. Autour de ce maître unique l'admiration ne se changera jamais en habitude. Après chaque publication nouvelle tous les fervents du poète croient pouvoir se reposer dans la sérénité d'un sentiment acquis, installé; puis l'enthou- siasme les agite de nouveau, car ce sera le caractère distinctif de ce génie que son rajeunissement perpétuel, ou plutôt son immuabilité grandiose. Quel est celui parmi nous qui n'a connu le nom de Victor Hugo avant d'avoir su l'écrire, épelé dans 3U IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. ses livres, trouvé son premier élan au bord d'une de ses strophes restée à jamais dans la mémoire éblouie de l'enfant? On peut dire qu'il a créé un monde. Depuis les Odes et Ballades, les Orientales, jusqu'aux Contemplations, à la Légende des siècles, en passant par les Feuilles d'automne, les Chants du crépuscule, le siècle s'est formé à cette voix puissante, toutes les lyres se sont accordées à celle-là, cl même au temps d'exil, doublant son prestige de l'éloignement, de la distance, le poète a présidé le mouvement littéraire, provoqué d'ardentes sympathies, qui sont devenues des talents. Des poètes par admiration, voilà ce que Victor Hugo a su faire, et l'on peut dire que toute la pépinière romantique et lyrique fut formée de lui, comme certaines forêts africaines d'un seul arbre, fournissant des milliers de rejetons, mais sans rien perdre de sa sève, demeurant le plus grand parmi les plus nombreux, le front dans la lumière inaltérée, et les racines au plus profond des terres fertiles. Aussi bien il a épargné à ses fidèles le désenchantement tardif qui suit les idolâtries littéraires. A mesure que le temps marche, changeant à chaque élape son panorama de grands hommes, on est forcé d'avancer avec lui, de jeter aux cultes de sa jeunesse un regret, un adieu provoqué par l'éternelle justice de l'esprit, et c'est un des chagrins de la vie que ce renoncement partiel où le ÉTUDES LITTERAIRES. 386 néant s'apprend à mesure que l'âge arrive. Les admirateurs d'Hugo n'ont eu qu'à rester stables, attentifs, devant la producliou la plus inouïe, la plus égale. Au contraire, l'œuvre grandi) loujours à mesure que l'homme vieillit, comme si l'approche de l'immortalité élargissait celle pensée au delà des limites ordinaires. Il y a certaines pages de cette nouvelle «Légende» où s'enlr'ouvre réellement l'horizon, ainsi que dans une de ces lignes lumineuses, comme l'aube qui naît ou le soleil qui se couche en tracent en cercle autour de nous. Échappées mystérieuses vers des mondes inexplorés, gouffres qui tentent, attrait d'un voile écarté, d'une porte mal close, d'une barre de clarté dans l'ombre assourdie d'un cachot. La pensée du poète frôle d'une aile ces abîmes, de l'autre se maintient aux mondes réels dans un vol tenté d'inconnu, mais qûi louche encore, pour nous mieux charmer, ce que nos yeux peuvent atteindre. C'est là l'idéal poétique; mais combien peu y parviendront! C'est- que, chez Victor Hugo, l'esprit demeure fidèle aux idées générales, se passionne au delà des âges, élend si loin son envergure géante que parfois il voile le soleil, jette une ombre triste d'humanité sur les gloires splendides de la poésie. Ses héros sont toujours plus grands que nature, surtoul dans ce dernier livre où le rêve poétique constant fait une brunie illusionnante autour de tous les person- 28 326 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. nages; ce sont des fronts hauts comme des sommets, des épaules où s'assied l'espace, des bras tendus à porter les astres, et des êtres vivants quand même et bons, terribles, indulgents ou coupables ; car, par un miracle d'art, l'humanité monte encore dans ces colosses, d'un sang bouillonnant et limpide. On n'analyse pas les chefs-d'œuvre, et la plupart de ces poèmes récents sont connus par un empressement des journaux qui, pour tout autre, aurait pu nuire à l'effet du livre. Ces pièces sont une somme de génie et de gloire, et 1 isolement en caractères médiocres parmi des préoccupations tout à fait étrangères à la poésie, pouvait diminuer leur udité d'ensemble; car elles se tiennent l'une l'autre comme les souilles d'une haleine, ou les battements d'un cœur paisible et souverain. La forme employée généralement, c'est l'alexandrin en rimes plates, l'alexandrin que Victor Hugo rompt, transforme, coupe en dialogue, découpe en interjections, et qui, malgré tout, garde avec lui sa haute allure, le mouvement d'un geste de héros, retombant pour la rime sur quelque bouclier d'airain; puis la grande strophe, dont le porte s'esttoujours servi avec bonheur, et qui convient bien, par l'espace qu'elle laisse entre 1rs mots, et ses différences rythmiques dans le nombre des vers, aux conceptions de longue haleine. Quoi de plus beau, par exemple, que cette ÉTUDES LITTÉRAIRES. î2Ï pièce de la Terre, qui ouvre le premier livre de la Légende des siècles : Elle est la terro, elle est la plaine, elle est le champ. Elle est chère à tous ceux qui sèment en marchant, Elle offre un lit de mousse au pâtre. Frileuse, elle se chauffe au soleil éternel, Rit et fait cercle avec les planètes du ciel, Comme des sœurs autour de Pâtre. Elle aime le rayon propice aux blés mouvants, El l'assainissement formidable des vents, Et les souffles qui sont des lyres, Et l'éclair, front vivant, qui, lorsqu'il brille et fuit, Tout ensemble épouvante et rassure la nuit, A force d'effrayants sourires. Elle égalise tout dans la fosse et confond Avec les bouviers morts la poussière que font Les Césars et les Alexandres ; Elle envoie au ciel l'âme et garde l'animal; Elle ignore, en son vaste effacement du mal, La différence de deux cendres. Elle fut le berceau d'Adam et de Japhct, El puis elle est leur tombe ; et c'est elle qui fait DansTyr qu'aujourd'hui l'on ignore. Dans Sparte et Rome en deuil, dans Memphis abattu, Dans tous les lieux où l'homme a parlé, puis s'est tu, Chanter la cigale sonore. 328 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. La terre fut jadis Côrès, Aima Cérès, More aux yeux bleus des blés, des prés et des forêts, Et je l'entends qui dit encore: Fils, je suis Demeter, la déesse des dieux, Et vous me bâtirez un temple radieux Sur la colline Callichore. Victor Hugo touche aux éléments, il les comprend, il leur parle, il en est un lui-même ; aussi leur immensité n'a pour lui aucun secret. C'est bien le génie livré à la nature, et qu'elle a pris pour confident et pour grand prêtre. Le Titan nous a rappelé le Satyre de l'ancienne Légende , mais, au lieu des bruissements de feuillages et de sources, des murmures d'insectes et d'oiseaux, de cet enveloppement de nature mouillée, chantante, vivante que secoue le Satyre au seuil de l'Olympe assemblé, nous avons ici le voyage du Titan sous les prisons de rocs où il se débat, et toute l'horreur de l'ombre pesante, insoulevable, dont s'irrite sa soif dë clarté. Par moments, il s'arrête, il écoute, il entend Sur sa tête les dieux rire, et pleurer la terre. Et tout ce qu'il faut taire, 11 l'aperçoit. La fin de l'être et de l'espoir, L'inhospitalilé sinistre du fond noir, ÉTUDES LITTÉRAIRES. Le cloaque où plus tard crouleront les Sodomos, Le dessous ténébreux des pas de tous les hommes, Le silence gardant le secret. Arrêtez! Plus loin n'existe pas! L'ombre de tous côtés! Ce gouffre est devant lui. L'abject, le froid, l'horrible, L'évanouissciiK'iil misérable et terrible, L'espèce do brouillard que ferait le Léthé, Cette chose sans nom, l'univers avorté, Un vide monstrueux où de l'effroi surnage, L'impossibilité de tourner une page, Le suprême feuillet faisant le dernier pli ! Le plus beau, c'est l'écartement subit des régions sombres : Devant cette lumière, Brusque aveu d'on ne sait quel profond firmament. Il y a là pour le lecteur un éblouissement, un éclair qui dure. La Ville disparue raconte la bataille de l'eau contre l'homme, la révolte du courant contre les digues asservissantes ; rien de plus complètement fort que la description de la ville avant son engloutissement. C'est un emportement do couleur asia- tiqùe. Cela est fait avec tout ce que l'on sait de grand des cités mortes, tout ce que le sable des déserts, la mer montante ont englouti sans retour; il nous a semblé voir la Carthage de Salammbô em- 28. 330 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. portée sur l'élan des rimes dans un horizon do rêves et de splendeurs passées. Donc cette ville était toute bâtie en briques. On y voyait des tours, des bazars, des fabriques, Des arcs, des palais pleins de luths mélodieux Et des monstres d'airain qu'on appelait les dieux. Cette ville était gaie et barbare ; ses places Faisaient par leurs gibets rire les populaces ; On y chantait des chœurs pleins d'oubli, l'homme étant L'ombre qui jette un souffle et qui dure un instant; De claires eaux luisaient au fond des avenues ; Les vautours se posaient, fouillant du bec leurs plumes, Sur les temples, sans peur d'être chassés, sachant Que l'idole féroce aime l'oiseau méchant; Mais un jour l'Océan se mit à remuer. Si bien qu'un soir, à l'heure où tout semble frémir, A l'heure où, se levant comme un sinistre émir, Sirius apparaît et, sur l'horizon sombre, Donne un signal de marche aux étoiles sans nombre; Les nuages qu'un vent l'un à l'autre rejoint Et pousse, seuls oiseaux qui ne dormissent point, La lune, le front blanc des monts, les pâles astres Virent soudain maisons, dômes, arceaux, pilastres, Toute la ville, ainsi qu'un rêve en un instant, Peuple, armée et le roi qui buvait en chantant, Et qui n'eut pas le temps de se lever de table, Crouler dans on ne sait quelle ombre épouvantable. ÉTUDES LITTÉRAIRES. sai Et lorsque, changeant d'inspiration, Victor Hugo transporte ces combats, ces agitations puissantes, ces forces vives dans le cœur de l'homme, le spectacle qu'il en donne est au moins aussi intense et aussi pur. Quelle impression profonde laisse, par exemple, la lecture des Bannis, et le superbe dialogue en vue des plaines vastes qu'emplit le tumulte des guerres lointaines, entre Cynthce et Méphialte. Avec le Romancero du Cid, Welf\ Castellan d'Osbor Mas/errer, Gaïfer-Jorge, le poète revient à l'histoire héroïque qu'il affectionne et qu'il traite à la façon des chansons de geste; car, si tout génie contient un prophète, il trouve aussi en lui l'écho des temps écoulés. Les sites mêmes dépeints dans ces épopées ont la sauvagerie d'une date lointaine : des bourgs bâtis sur des précipices, des ponls-levis jetés sur des torrents ; c'est l'aire, c'est la tannière, l'abri du seigneur fauve dont le peuple est la victime et la proie. Nous essayerons de raconter Y Aigle du casque, une des merveilles du livre : Tiphaine est dans sa tour que protège un fossé. Debout, les bras croisés, sur la haute muraille, Voilà longtemps qu'il n'a tué quelqu'un. Il bâille. Dix ans, cela suffit pour que les chênes verts Soient d'une obscurité plus épaisse couverts. Dix ans, cela suffit pour qu'un enfant grandisse. 29 332 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. Cet enfant, c'est Jacques, le petit-fils du comte Sthathaël, qui a juré à son aïeul de tuer Tiphaine, Le lord sauvage des forêts ; Pas un loup n'oserait l'approcher de trop près. Il s'est fait un royaume avec une montagne ; On le craint en Ecosse, en Northumbre, en Bretagne. On ne l'attaque pas tant il est toujours seul; Kl iv dans le désert, c'est vivre en un linceul. 11 faut pire. Est-il prince? est-il né sous le chaume? On ne sait; un bandit qui serait un fantôme, C'est Tiphaine; et les vents, et les lacs, et les bois Semblent ne prononcer son nom qu'à demi-voix. Tiphaine, provoqué par Angus, les deux adversaires réunis en champ clos, l'un tout jeune, l'autre dans la force de l'âge, le comhat commence et la fougue de Jacques l'adolescent se heurte d'abord à l'impassibilité farouche du terrible lord. Immobile, muet, celui-ci semble railler sa faiblesse, puis tout à coup : Il leva sa visière, Eut un rugissement de bête carnassière, Et sur le jeune comte Angus il s'abattit D'un tel air infernal que le pauvre |»'lil Tourna bride, jeta sa lance et prit la fuite. Alors commence une poursuite qui franchit les bruyères et les précipices, retentit sur la terre mate ÉTUDES LITTÉRAIRES 333 de la forêt, s'éclabousse aux ruisseaux qu'elle traverse. Emporté par sa fuyante terreur, Angus va droit devant lui, et Tiphainc, sans se laisser arrêter ni fléchir d'abord par un vieillard vénérable, puis par une procession de nonnes en voiles blancs, une mère nourrice avec son enfant dans ses bras, tous le suppliant pour qu'il laisse la vie au tremblant gibier qu'il pourchasse, le suit dans le vent de sa folle course, et l'attend au fond d'une ravine où il le tue sans merci. Alors l'aigle d'airain qu'il avait sur son casque El qui, calme, immobile et sombre l'observait, ( Iria : « Oieux éloilés, montagnes que revêt L'innocente blancheur des neiges vénérables, () fleuves, û forêts, cèdres, sapins, érables, Je vous prends à témoin que cet homme est méchant. 11 El cela dit, ainsi qu'un piocheur fouille un champ, Comme avec sa cognée un pâtre brise un chêne, Il se mit à frapper à coups de bec Tiphaine ; Il lui creva les yeux ; il lui broya les dents ; 11 lui pétrit le crâne en ses ongles ardents Sous l'armet d'où le sang sortait comme d'un crible, Le jeta mort à terre et s'envola terrible. Quelle superbe fin! et quelle idée de poêle que ce châtiment ailé qui frappe, s'acharne et fuit ensuite, ne laissant pas même au meurtrier l'honneur d'un symbole à son front. 33.4 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. La Paternité se rapporte à ces hautes inspirations : Le père a souffleté le fils. Tous deux sont grands. Et l'auteur commence le portrait de ces deux hommes, énumère leurs exploits ou leurs vertus sauvages, puis termine ainsi : Le fils n'est pas un chef vulgaire ; Mais le père a souvent pardonné dans la guerre, Ce qui fait que le père est le plus grand des deux. Le fils, lui, n'oubliera pas le soufflet reçu : J'ai droit à la colère à mon âge. L'offense, Tombant du père au fils, est la fin do l'enfance. Il s'éloigne, va cacher sa honte, et Jayme, lorsqu'il l'a vu partir, descend dans la crypte où dort son père, l'aïeul dès longtemps disparu. Alors commence une magnifique confession de cet homme à celui dont il porte le nom, une imploration vers celle autorité paternelle dont rien ne peut sortir d'offensant parce qu'on la sait toute-puissante, voisine de l'autorité de Dieu. Il supplie, il pleure, il demande à la statue rigide un pardon, un conseil, même un châtiment; oui, qu'elle lui rende l'affront fait à Ascagne, mais qu'il la sente attentive au- ÉTUDES LITTÉRAIRES. 33;> dessus do sa douleur, animée par le long aveu qu'il vient de l'aire. Et la fin touche au sublime, quand le porte raconte : Le vieux héros sentit un frisson sur sa joue, Que dans l'ombre, d'un geste auguste et souverain, Caressait doucement la grande main d'airain. Jean Chouan, le Cimetière d'Eylau appartiennent à cette veine héroïque ; la concision de ces deux poèmes, leurs proportions bien graduées et théâtrales en l'ont des récils d'une grande allure. La pièce intitulée : Après les Fourohes-Caudiwes, s'anime, en outre, d'un sentiment intime, d'une tristesse grandiose et communicative. Un peu plus loin, les Sept merveilles du monde, monuments d'orgueil ou de cruauté, entassements de pierres, larges coulées d'airain, marbres sans tache, lumières trahissant l'ombre et l'horreur des flots, revendiquent tour à tour la plus haute place ou la plus longue durée. Outre sa tendance philosophique, ce long poème en sept parties contient des vers admirables, et ces descriptions dont Victor Hugo a le secret, qui l'ont frissonner la pensée sur l'immobilité des choses. Avec lui le marbre palpite, la nier Parle, l'étoile regarde, et cette activité de tout met dans son vers un mouvement miraculeux. •Mais tout livre d'Hugo contient parmi ses pages 338 IMPRESSIONS DE NATURE ET D'ART. robustes un feuillet rose teinté d'enfance et d'aube, et que lecteur entr'ouvre avec un tremblement d'attente et de joie. Cette fois. Petit Paul, la Voix d'un enfant d'un an, Guerre civile, Question sociale, appartiennent à cette partie du génie du poète qui, dans le monument de sa gloire, figurera 1rs guirlandes d'Amours, les trophées de fleurs, les anges ailés dont s'allègent les plus sévères frontons. Gazouillements inarticulés, syllabes tronquées où il semble qu'une petite àme nouvelle et trop pressée raconte des secrets de Paradis, illusions des cœurs naïfs, grandes comme l'ignorance et tout l'avenir d'une vie d'homme, tendresses étreignantes et fragiles autant que ces petits bras qui serrent si fort étant si courts, tout ce que l'enfance a de larmes dans la clarté de ses yeux, de sourires dans la pureté de sa bouche entr'ouverle, Victor Hugo l'a exprimé et dans une langue faite pour ce sujet exceptionnel, où son vaste élan se resserre, se maintient, arrive à la précaution d'une étreinte de grand- père, au respect attendri de je ne sais quel saint gigantesque, soulevant l'enfant dans ses bras pour ui faire passer un ruisseau. Maintenant, pour terminer cette étude si rapide et peut-être trop longue, où nous avons essayé de dépeindre l'ensemble de la Légende des siècles, nous n'avons plus à parler que de ces pièces pensives et profondes : Abîme, 1 'Épopée du ver, ÉTUDES LITTÉRAIRES. 337 Clartés d'à me, la Comète, où il semble que le poète n'ait eu que la lumière pour inspiration et pour but. La lumière, rien que la lumière. Il la trouve dans ebaque pierre qu'il frappe, elle jaillit entre les mots, elle monte là comme une aurore ou surgit allumée dans le parcours d'un astre. Après les poèmes héroïques, le choc retentissant des armes et des rimes, ces méditations sereines sont d'un fortifiant et pur effet ; le poète y semble l'intermédiaire entre quelque puissance occulte el nous-mêmes qui ne la comprendrions pas sans lui. Cette splendeur calme, cetle clarté exempte de tout nuage et qui peut être regardée parce qu'elle est plane, égale, il y a des ciels d'été, au couchant, qui la conservent après la magie des grands rayons. On ne voit plus d'où vient le jour partout épandu; la rivière est blanche, l'horizon distinct jusqu'aux plus petits arbres dressés sur son arête; les routes éteintes, encore fumantes de l'ardente chaleur de juillet, sont visibles même à leurs confins, et l'heure est si exceptionnelle, si rare dans son émotion lumineuse, qu'on se croirait transporté en dehors du temps el des saisons parmi l'atmosphère supérieure °ù les corps se transfiguraient pour les ascensions roiraculeuses. TABLE DES MATIÈRES L'ENFANCE D'UNE PARISIENNE Les Fûtes...................... 3 Mes Poupées.................... 8 La Rougeole.............•...... ' 2 L'Emeute...................... '6 Les Promenades................. 20 Le Bal....................... 24 La Gloire...................... 2!) Ce qu'on voit a travers un voile de mousseline blanche. 34 Les Livres..................... 38 La Campagne.................... 42 Les Greniers.................... 47 L'Arbre de Judée.................. 51 La Maison d'été.................. 54 "NOTES ET IMPRESSIONS Musique...................... 39 Pin de bal..................... 63 Le Tremble..................... 65 A Mon fils..................... 67 La Chambre aux joujoux..........,..... 69 340 TABLE DES MATIÈRES. Pensée d'hiver................... 73 Pensée d'automne................'. • 80 La Mélancolie.................... 82 Le Mur...................... 85 Paris........................ 87 Le Premier feu................... 95 Vente aux enchères................. 99 En Touraine.................... 10S ÉTUDES LITTÉRAIRES De la lecture.................... H!> L'Auteur des Horizons prochains........... 1 22 Charles Diane.................... W9 Gustave Flaubert.................. 147 Edmond et Jules de Goncourl............ 156 Livres d'étrennes.................. 170 La Comtesse d'Aulnoy................ 178 Les Deux Ampère.................. *86 Les poètes modernes................. 205 Le Parnasse contemporain.............. 280 Le Livre des sonnets................ 301 Les Isclo d'or.................... 310 Victor Hugo.................... 323 Paris. — imp. Y" P. Larousse et O, rue Montpnrnusse, 19. Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER 13, MJB OS OUEMKM.K-SAINT-GIHMA1N, 13, PAKIS OEUVRES DE ALPHONSE DAUDET FROMONT JEUNE ET RISLER AÎNÉ MŒUKS PARISIENNES Ouvrage couronné par l'Académie française CONTES DU LUiNDI NOUVELLE ÉDITION HEVDE XI CONS1 DÉ R AT.LKMKNT Al'i; V K ' T f J LES AMOUREUSES POÈMES ET FANTAISIES Chieui Je tei tuiragei Urmt un volume el le vn