LA SOEUR NATALIE NÀRISCHKIN KILLE DE LA CHARITÉ DE SAINT -VINCENT-DE-PAUL PAR M Mi AUGUSTUS CRAVEN Ubi charitas, ibi Dous" PARIS LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER ET G ie , LIBRAIRES-ÉDITEURS 35, QUAI DES AUGl'STl\S m LA SOEL H NATALIE NARISCHRIN OUVRAGES DE M me CRAVEN liécit d'unn sœur, souvenirs de famille. (Ouvrage couronné par l'Académie française.) 31' édition. 2 vol. in-8, ornés d'un beau portrait................................... 15 fr. Anne Sévorin. 15 e édition. 1 vol......................... 4 fr. Fleurange. (Ouvrage couronné par l'Académie française.) 17 e édition. 2 vol.................................... 0 fr. Le mot de l'Énigme. 10 e édition. 2 vol................... (i fr. Adélaïde Capcce Minutolo. 7 e édition. 1 vol............... 2 fr. Le Comte de Montalembert. Étude. \ vol................ 2 fr. Deux incidents do la question Catholique en Angleterre. 1vol. 2 fr. LA SŒUR NATALIE NARISCHRIN FILLE Dl! LA CHARITÉ DE SAINT-VIN CENT-DE-PAUL PAR M AUGUSTUS CRAVEN Ubi charitas, ibi Deus. PARIS LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER ET C««, LIBRAIRES-ÉDITEURS 35, QUAI DES AUGUSTINS 1877 Tous droits réservés A MADAME LA PRINCESSE DE SAYN-WITTGENSTEIN \ÉB PRINCESSE UAHIATINSKY Permeltcz-moi de vous dédier ces pages consacrées à la sainte mémoire de celle qui eut en commun avec vous la nationalité et la foi. C'est vous qui, la première, m'avez encouragée à les écrire. C'est près de vous que j'ai accompli la plus grande partie d'un travail auquel voire souvenir et celui de Monabri demeurent indissolublement attachés. C'est ii vous que j'en adresse aujourd'hui l'affectueux et reconnaissant hommage, P. L. F. C. Monabri, Lausanne. 25 septembre 1870. AVANT-PROPOS Les saints pourraient seuls convenablement se charger d'écrire la vie des saints. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je le pense, mais jamais je n'ai senti cette vérité avec plus de conviction et plus de confusion qu'en livrant aujourd'hui au public la vie de la sœur Natalie Narischkin. Sans doute, s'il ne s'agissait que d'en raconter les simples incidents, ou de retracer une image vivement gravée dans ma mémoire, la tâche n'eût peut-être pas été au delà de mes forces. Mais parler d'une Ame, en raconter l'histoire, en suivre le mouvement depuis les premières aspirations de l'enfance jusqu'à ce sommet où il est encore possible de la contempler, mais où il ne l'est plus de la suivre, cela est difficile, près- i v AVANT-PROPOS. que impossible, lorsque le peintre est par trop inférieur au modèle. En réalité, pour parler dignement d'une sœur de la charité, il faudrait que ce fût une de ses compagnes qui s'en chargeât, et ce ne serait que si l'ordre de Saint-Vincent-de-Paul avait permis, comme celui de Saint-François-de-Sales, à l'une de ses fdles de tenir la plume, qu'on aurait pour elles, comme pour les premières religieuses de la Visitation, des narrations parfaitement dignes de celles qui en seraient le sujet. Mais il n'en est point ainsi. Avant la tendresse du souvenir, avant l'utilité indubitable de perpétuer les grands exemples, avant même le devoir d'imiter l'Eglise en conservant la mémoire des saints, l'ordre de Saint-Vincent place l'humilité qui veut, qui cherche, et, autant que cela est possible, qui enjoint le silence, sinon sur l'action générale et bienfaisante des sœurs de la charité, du moins sur leurs mérites individuels. La « circulaire» imprimée parfois pour conserver le souvenir de quelques-unes d'entre elles est à peine semblable au contour d'un portrait qui peut bien rappeler le A Y \ M'-PROPOS. \ modèle à ceux qui l'ont connu, mais ne saurait le faire revivre pour les autres. Cette circulaire, d'ailleurs, ne sort point de leurs communautés, et en dehors de cette publicité restreinte les sœurs n'en cherchent et (sauf de très-rares exceptions) n'en permettent aucune autre. L'une de ces exceptions a eu lieu de nos jours, il est vrai, en faveur d'une sœur de la charité dont il fut permis à un historien digne d'elle d'écrire la sainte et admirable vie; mais, en ce cas, il se rencontrait quelque chose d'exceptionnel dans la notoriété immense de l'une, ainsi que dans la réputation de l'autre, et l'auteur de la vie de la sœur Rosalie 1 n'avait pas les mêmes raisons que moi pour dire : Me degno à cio, ne io, ne allri crede*. J'ai donc particulièrement besoin cette fois de l'indulgence du public spécial auquel j'adresse ce livre. Il n'intéressera, en effet, que ceux dont la 1. Lo vicomte do Molun. 2. Je n'en suis digne, ni Ji mes propres yeux, ni à ceux des autres. (Dante.) \ I AVANT-PROPOS. pensée n'est pas absorbée par la préoccupation des événements publics, ou qui, pour s'en distraire, ne se contentent pas d'oeuvres d'imagination, mais aiment à se reposer dans la contemplation d'autres faits, non moins réels et intéressants que ceux qui bouleversent le monde, quoique d'un ordre absolument différent. Ceux-là s'apercevront sans peine de tout ce qui manque à ce travail. Mais, sachant combien il est rarement permis de séparer ainsi une fdle de la charité de ses compagnes et de raconter son histoire, j'espère qu'ils me sauront gré de l'avoir accompli tant bien que mal, et qu'ils accepteront le fruit de mes efforts sans trop les critiquer. Si, néanmoins, ils s'étonnent que j'aie accepté cette tâche difficile, ils verront, en parcourant les pages qui vont suivre, que l'enfance et la jeunesse de la sœur Natalie Narischkin se rattachent à des souvenirs très-chers de ma propre vie, souvenirs auxquels le public a déjà daigné s'intéresser au delà de tout ce que je pouvais prévoir. Si, à l'époque où je les rassemblais, j'avais pu en étendre davan- AVANT-1>I\0P0S. \ 11 tage le cadre, celte image vénérée et chérie y aurait dès lors trouvé une place plus importante que celle qu'elle y occupe. Elle y apparaît cependant, et c'est ce fait qui semble me donner le droit dont j'use aujourd'hui, de même qu'un peintre peut se croire autorisé à détacher d'un tableau dont il est l'auteur une figure qu'il n'a pu y mettre suffisamment en relief, et dont il cherche ensuite à reproduire les traits avec plus de soin, afin d'en révéler la beauté tout entière. Puisque je viens de rappeler ainsi « le Récit d'une sœur », j'ajouterai encore que, pour que le débul de celui-ci soit intelligible, j'ai besoin de supposer que je m'adresse à des lecteurs auxquels ce premier livre n'est pas étranger. Et maintenant, si je n'ai pas complètement échoué, il faut que j'en exprime ici ma reconnaissance à tous ceux auxquels j'en suis redevable. Cette reconnaissance s'adresse en premier lieu aux très-vénérés supérieurs de la sœur Natalie, dont la bienveillance a autorisé un travail que je VIII AVANT-PROPOS. n'aurais pu entreprendre sans leur consentement. Elle s'adresse ensuite à ses chères compagnes, qui, avec une infatigable patience, ont daigné repondre à mes questions, et faciliter mon travail par de nombreux documents et de précieux témoignages. Puis, très-particulièrement et très-afTectueusement à ses deux sœurs, la baronne de Petz et M" 0 Catherine Narischkin, qui, en consentant à me confier ses lettres, et en me permettant d'en citer de longs extraits, ont donné à ces pages un prix que rien n'aurait pu leur communiquer. Elle s'adresse enfin à celle qui fut jusqu'à la fin l'amie la plus chère de la sœur Natalie, la vicomtesse Des Gars, dont l'inappréciable concours et la bonté intelligent m'ont prêté un appui dont il m'eût été impossible de me passer. Que tous ceux qui ont ainsi secondé ce travail daignent maintenant demander à Dieu de le bénir, et, malgré toute la faiblesse de la main qui l'a accompli, il sera béni ! LA SOEUR NATALIE NARISCIIKIN CHAPITRE PREMIER. (1835 — 1841) Un lit do mort. — Naissance et enfance do Natalie. — Sc9 relations de jeunesse. — Première rencontre avec Olga de la Ferronnays. — Seconde rencontre a Naples en 1840. — Vie dans le monde. — Relations et amitiés. — La famille Massa. — Alexandrino de Lel)zeltern. — M"" Fonton. — M"" Fraser. — La comtesse Albert de la Ferronnays. — L'abbé Gerbet. — Premières impressions religieuses. — Lettre de Natalie à l'occasion de la mort d'un jeune homme. Ceux qui ont lu le Récit d'une Sœur, et qui se souviennent des pages consacrées à la courte vie et à la pieuse mort d'Olga de la Ferronnays, n'ont point oublié, peut-être, que parmi les noms prononcés par elle avec le plus de tendresse, à sa dernière heure, se trouvaient ceux de deux jeunes filles, qu'elle avait appelées, attendues, espérées, et que Dieu lui imposa le sacrifice de ne pas revoir. Pour éprouver cette der- 1 ■1 LA SOEUR NATAL IK NARISCIIKIN. nière joie, il eût suffi cependant qu'elle vécût une heure de plus, mais elle n'obtint pas cette heure, et lorsque ses amies arrivèrent, elles ne l'embrassèrent plus vivante. La plus jeune, la plus chère, la plus impatiemment attendue de ces deux jeunes filles, c'était Nata- lie Narischkin. Celle qui était ainsi désirée avait, de son côté, appelé cette réunion de tous ses vœux, et ce fut une saisissante rencontre que celle qui eut lieu alors entre ces deux jeunes filles. L'une dans tout l'éclat de la beauté, dans toute la force de la santé et de la vie; l'autre étendue sur son lit mortuaire, couronnée de roses blanches, et portant encore sur ses traits l'expression sereine et triomphante que son âme y avait empreinte en s'envolant! Natalie demeura bien longtemps immobile et absorbée près de ce lit funèbre. Elle y passa le reste de ce jour, elle y passa la nuit suivante tout entière. Olga, avant de mourir, avait ardemment désiré pouvoir lui parler. Une voix plus puissante que la sienne sut faire entendre à celle qui priait près d'elle les paroles qu'elle n'avait pu lui dire. Cette voix divine avait déjà, plus d'une fois, parlé au cœur de la jeune fille au milieu du monde. Mais pendant cette longue veillée, elle y retentit si puissamment, que le souvenir ne s'en CHAPITRE I. :; effaça jamais et que, jusqu'à son dernier jour, elle parla avec émotion de cette nuit de prières, comme du moment où une grâce spéciale et décisive avait marqué sa vie. Trente ans après, lorsque depuis vingt-cinq ans déjà elle portait l'habit des filles de Saint-Vincent- de-Paul , Natalie rappelait encore cette nuit mémorable avec une expression qu'aucun de ceux qui l'ont connue n'ont certainement oubliée, et qui, sans aucune phrase exagérée, donnait à son aspect quelque chose de céleste. A cette dernière époque de sa vie, plusieurs n'y voyaient que l'effet naturel et comme le reflet de cette existence depuis tant d'années alors vouée à l'amour héroïque de Dieu et des pauvres; mais, par le fait, son visage avait eu, dès son enfance, ce caractère particulier de candeur et de fermeté, de douceur et d'énergie auquel se joignait une sorte de gravité recueillie, étrange à cet âge et plus étrange encore lorsqu'elle eut atteint celui de paraître dans le monde. Ce fut véritablement sous sa blanche cornette que cette physionomie angélique acquit, pour la première fois, sa vraie signification et eut pour ainsi dire ta raison d'être. Natalie Narischkin vint au monde à Saint-Pétersbourg, le 6 mai 1820. Elle était fille de M. Grégoire Narischkin et de la princesse Anne Mestchersky. '( LA SOEUR NATALIE NAIUSCHKIN. L'un et l'autre, pour des motifs de santé, avaient été obligés de s'expatrier, et de passer de longues années en Italie avec leurs enfants, un fils et quatre filles, dont Natalie était la troisième. Son enfance et la leur s'étaient donc écoulées tout entières loin de leur pays, et aucun souvenir ne les rattachait à la Russie, où leur famille occupait cependant une position élevée et importante. Personne n'ignore, en effet, que la mère de Pierre le Grand était de leur sang, et dans un pays où les titres sont estimés, aussi bien que prodigués, les Narischkin ont toujours dédaigné d'en porter aucun, estimant l'illustration de leur nom suffisante, et trouvant superflu d'y rien ajouter. J'avais vu Natalie ainsi que ses sœurs, très-souvent dans leur enfance, mais la première rencontre avec elle, qui m'ait laissé un souvenir distinct, eut lieu à Naples, au mois de juin 1835. Elle avait alors 15 ans. Elle était en grand deuil de son père (mort à Sorrento quelques semaines auparavant), et elle était venue passer cette journée tout entière à Naples avec ma jeune sœur Olga, qui était exactement de son âge. Ce fut ce jour-là que pour la première fois je pus l'observer à mon aise, et son visage me frappa par sa douceur et plus encore par sa gravité, qui, bien que motivée par le grand deuil qu'elle por- CHAPITRE I. 5 tait, était singulière à son âge. A l'heure qu'il est, je la vois devant moi, dans cette grande lumière de Naples, toute vêtue de noir, avec son teint pur et peu coloré, ses grands yeux bleus, ses épais cheveux blonds partagés et tressés, et ce quelque chose d'an- gélique dans le regard, dans le maintien, dans le sourire, qui rendait impossible de la voir sans la remarquer, et impossible de la remarquer sans se demander, avec une sorte de curiosité, ce qu'elle ('tait, ce qu'elle pensait et ce qu'elle deviendrait. A cette époque de leur enfance, l'amitié mutuelle d'Olga et de Natalie fut utile à l'une et à l'autre ; elles avaient la même piété naturelle, la même pureté de cœur, le même attrait pour le bien, et elles s'aidaient déjà mutuellement, quoique le bonheur de posséder la même foi ne leur fût point accordé et qu'il ne leur fût point réservé de le goûter jamais ensemble sur la terre. Peu après cette rencontre, elles furent séparées et pendant près de cinq ans elles ne se revirent plus. Les événements tristes et importants qui pendant ce temps survinrent autour d'Olga, et jetèrent sur sa jeune vie une première ombre, et une première lumière, eurent leur écho lointain dans celle de son amie. La conversion d'Alexandrine... la mort d'Albert... le séjour àBoury... je ne les rappelle ici que pour énu- 6 LA SOEUR NAÏALIE NARISCHKIN. mérer les circonstances qui creusèrent, dès l'âge de 16 ans, de grandes profondeurs de piété dans l'âme de l'une de ces deux jeunes filles et dont l'autre, au milieu d'impressions absolument contraires, subit néanmoins jusqu'à un certain point l'influence. Le monde en effet commençait, à cette même époque, à s'ouvrir pour Natalie. Elle y avait paru avec ses sœurs et y avait été déjà singulièrement remarquée, mais Olga demeurait son amie la plus chère et elle avait partagé de loin toutes ses émotions. Les inquiétudes du voyage d'Albert et d'Alexandrine, les tristesses du retour, les douleurs de la fin, rien ne lui était demeuré étranger. La correspondance d'Olga l'avait identifiée à ce drame, dont elles étaient trop jeunes encore pour comprendre la réalité à la fois poignante et consolante, mais pas assez pour n'en avoir pas ressenti, à un degré différent, une impression ineffaçable. Natalie et Olga n'étaient, ni l'une ni l'autre, destinées à la vie de ce monde ; Dieu les préparait toutes les deux pour lui seul. L'âme d'Olga fut trempée la première, sans doute parce que pour elle le temps devait être court, et la vigueur que lui communiqua sa première rencontre avec la douleur fut utile non- seulement à elle-même, mais aussi à celle qui devait plus tard la dépasser de beaucoup, et parvenir à ce sommet que les âmes les plus courageuses ne peuvent CHAPITRE I. 7 atteindre, si elles n'y sont appelées par la voix de Dieu môme. Après cinq années d'absence, les deux amies se retrouvèrent à Naples, aux derniers jours de l'année 1839. Elles avaient alors, l'une et l'autre, 19 ans. Cette réunion fut pour Olga la plus vive des joies que lui apportèrent ces jours rapides où, pendant quelques instants, elle prit part aux plaisirs de ce monde. Cette phase de sa vie fut comme une heure de soleil entre deux orages : le premier l'avait accueillie au sortir de l'enfance ; le second, bien plus sombre, allait, au début de sa jeunesse, la préparer rapidement à parvenir au but unique et véritable du bonheur et de la vie ! Pour Natalie, c'était une vie plus longue et plus sublime, qui devait la conduire vers ce terme qui les a enfin réunies. Néanmoins, pour elle aussi la vie devait être tranchée dans sa fleur par ce sacrifice entier et volontaire, qui sépare du monde non moins que la mort. Aussi est-il presque impossible de se les représenter l'une ou l'autre, à cette époque, en parure de bal, sans apercevoir comme une sorte de disparate étrange et presque pénible entre la frivolité fugitive de ces jours de fête et la gravité de leur double destinée. Mais, en réalité, cette disparate n'existe-t-elle pas s LA SOEUR NATALIE NAIUSCII kl N. toujours et pour tous? Est-il ici-bas une vie qui ne soit courte ? est-il une seule destinée qui ne soit grave? et n'est-ce point notre inconcevable et universelle déraison qui seule nous empêche de le voir et nous fait distribuer, à tort, les mots de plaisir et de peine, de bonheur et de tristesse, de vie et de mort?... Nommer en vérité heureux ceux qui oublient Dieu dans le inonde, et trouver à plaindre ceux qui renoncent au monde pour Dieu, appeler vivants ceux qui vont mourir, morts ceux qui vivent à jamais, n'est-ce pas, ainsi que dit Bossuet : « Parler la langue barbare de l'exil, et avoir oublié la langue de la patrie? » Hélas! cette langue barbare, elle est la nôtre à tous ! Il serait important du moins de le reconnaître, car pour apprendre la langue par excellence, la langue véritable de notre patrie, la première condition n'est-elle point, tout comme pour celles que nous apprenons sur terre, de savoir que nous ne la savons pas! Aussi serait-ce, je l'avoue, plutôt avec tristesse qu'avec plaisir, que je reporterais ma pensée vers cette époque en apparence brillante, si je n'y rencontrais à chaque pas une foule de souvenirs qui unissent par une chaîne non interrompue ces jours d'enfantillage aux jours sérieux qui devaient les suivre. Lorsque le cœur demeure pur et la volonté droite, il est consolant d'observer l'action toujours présente MB | CHAPITRE I. 0 et indulgente de Dieu, même à travers les futilités de la vie, et il nous semble qu'il nous apparaît alors sous l'aspect d'un père qui sourit et caresse son enfant, alors même qu'il ne l'approuve pas tout à fait, et croit devoir le corriger. Le monde devait d'abord préparer le plus de pièges à celle des deux amies qui devait ensuite le plus énergiquement le fuir. Olga, d'ailleurs, y apparut à peine quelques jours, tandis que Natalie y demeura, et pendant plusieurs années prit part à toutes ses fêtes. Ensuite Olga était dès lors fortifiée par tout ce que dépose dans l'âme une première communion fervente; et des souvenirs récents et solennels avaient laissé dans son esprit une impression trop profonde pour pouvoir être effacée, lors même que sa jeune vie ne se fût point écoulée depuis quatre ans à côté de la vie brisée d'Alexan- drine. Matalie, au contraire (quoique son enfance n'eût point été exempte de peines), n'avait, à cette époque, rien éprouvé d'analogue. La santé chancelante de son père et, plus tard, celle de sa mère avaient jeté, il est vrai, sur leur intérieur un nuage permanent de tristesse. Mais dans la grande jeunesse ce genre d'atmosphère, au lieu d'agir d'une manière salutaire, comme le font souvent les coups saisissants et subits, inspire, au contraire, un sentiment plus voisin de l'ennui que du sérieux, et ce lu LA SOECR NATALIE NARISCHKIN. qu'on éprouve de plus clair à cet âge, c'est le désir d'y échapper par la distraction. Enfin l'Église grecque, on le sait, ne prépare pas pour ses enfants cette halte bienheureuse que l'Église catholique place au seuil de la jeunesse. Natalie entrait donc dans le monde protégée uniquement par l'entière pureté de son âme et par la grâce invisible de Dieu, mais sans aucun appui extérieur, de ces appuis du moins que l'autorité, d'une part, et la soumission, de l'autre, rendent si efficaces ; et cependant, malgré tout ce que nous venons de dire, ce fut à cette époque mondaine de sa vie que, regardant un jourNatalie passer dans un bal, quelqu'un s'écria tout haut : « En vérité, cette jeune fille a la jihysionomie et le maintien d'un jour de première communion. » Cette réflexion, répétée par d'autres depuis, presque dans les mêmes termes, atteste l'exactitude de ce que j'ai dit plus haut de l'expression singulière de son visage. Elle était pourtant ce jour-là parée comme ses compagnes, ses pensées ne différaient guère des leurs; rien autour d'elle, ou même en elle, ne présageait alors l'avenir, et néanmoins on pourrait dire que dès lors la lumière de cet avenir, voilé, illuminait d'avance son front et son regard ! Toutefois, les bals, les réunions brillantes, les plaisirs animés du monde ne furent point, môme CHAPITRE I. 11 pendant cette période, ses seules joies ni môme ses joies les plus vives. Les meilleures soirées, à ses yeux, étaient celles où il lui était permis, ainsi qu'à ses sœurs, de réunir dans le salon de leur mère un petit nombre de leurs amies. Parmi celles-ci se trouvait toujours Olga et sa jeune sœur, qui obtenaient sans peine de leurs parents la permission d'en faire partie, à la condition de revenir sans tarder dès qu'on les enverrait chercher. Un jour l'entraînement de cet innocent plaisir fut si grand, qu'Olga ne put se résoudre à quitter le salon lorsqu'on l'appela, et qu'elle dépassa l'heure dite, au point d'inquiéter et de mécontenter ses parents. Aussi en fut-elle fort confuse : « J'ai eu aujourd'hui, dit-elle dans son journal, du chagrin et de la joie : du chagrin, parce que mon père a été fâché que je sois restée si longtemps hier au soir chez les Narischkin, et que maman a dit qu'elle était effrayée de voir comme je me laissais toujours entraîner par le charme du plaisir présent 1 . » Quant à sa joie, elle n'était pas, il faut l'avouer, de la nature de celles qui ordinairement absorbent l'esprit des jeunes filles ; cette joie naissait de l'impression produite par une lettre du P. Lacordaire 1. Récit d'une sœur, volume II, p. 25D. 12 I. \ SOEUR PTATALIE \ UiISCHKIN. sur un groupe de jeunes gens parmi lesquels se trouvait un frère d'Olga et un ami des Narischkin : <( .... Au commencement, — poursuit Olga dans son « journal,— on a plaisanté, mais peu à peu tout le monde est devenu grave, et F... nous a raconté qu'ils avaient tous fini par prendre de bonnes et sérieuses résolutions... puis ce matin j'ai reçu un billet de Na- talie qui m'a dit que R... leur avait avoué qu'il avait fait hier ses prières pour la première fois depuis le mois d'octobre. Oh ! quel bonheur ! il me semble que si tout le monde était bon je serais bien plus heureuse et bien meilleure. » J'ajouterai ici que l'ami désigné à la fin de ce passage semblait alors appelé à jouer un rôle important dans la destinée de Natalic. Elle était à un âge et dans une situation où de telles suppositions n'avaient rien d'étrange. Cet ami la remarquait et l'admirait beaucoup, et ceux qui les connaissaient croyaient leur union probable. Il en fut ainsi plusieurs fois pour elle. L'attrait qu'elle inspirait, la tendresse naturelle de son cœur semblaient la destiner à éprouver de son côté une affection décisive, et à fixer sa vie de bonne heure dans le mariage. Plusieurs projets de ce genre furent en effet formés, mais quelque circonstance imprévue survint toujours pour y mettre obstacle, jusqu'au jour où naquit en elle-même un obstacle suprême et divin, le seul entre CUAPITRK I. 13 tous ceux de ce monde qui soit absolument infranchissable. Il faut observer, toutefois, encore ici, combien, au milieu de cette vie futile, la note grave et sérieuse se faisait déjà entendre même dans ce qui d'ordinaire n'est entre jeunes filles qu'un vain babil. JN'est-il pas, en effet, surprenant de voir qu'elles estimaient dès lors le salut d'une âme une chose grande et importante au delà de toute autre, et que la joie d'apprendre qu'un cœur refroidi pour Dieu avait eu un élan de ferveur et de foi, fut telle, qu'elle et son amie crussent devoir en marquer le jour comme pl us heureux qu'aucun autre? Lorsque l'on a vu quelque existence parvenir à Dieu et se perdre en lui, soit par le don total d'elle- même, soit par une mort prématurée, on en remonte ensuite le cours avec un intérêt respectueux, et alors une foule de circonstances presque inaperçues deviennent significatives et révèlent la main et l'œil d'une providence spéciale, agissant et veillant d'avance sur ceux dont les actions sont encore imparfaites, ou les regards distraits, et à une époque où les circonstances les plus étrangères à leur vocation future semblent les environner de toutes parts. Assurément Natalie, née au sein de l'Église grecque, transplantée loin de son pays natal et séparée ainsi des influences religieuses d'un culte qui plus 14 LA SOEUR NATALIK NAIUSCHKIN. qu'aucun autre est national et local, sans avoir pu, d'autre part, participer aux ressources de celui du pays que ses parents avaient adopté, aurait dû grandir dans l'indifférence, ou du moins dans cette légèreté qui est souvent le propre de la jeunesse, môme clans un milieu composé d'éléments religieux. Au lieu de cela, dès sa plus petite enfance, on la voit se tourner presque instinctivement vers tout ce qui est de nature à élever la pensée. C'est comme une voix qui l'attire, la rend attentive et à laquelle elle prête toujours l'oreille, et Dieu ne permit point que cette voix divine se tût jamais complètement autour d'elle. Je ne parle pas ici seulement de la piété dont elle avait reçu de ses parents l'enseignement et l'exemple; je parle d'un germe héroïque déposé au fond de son âme dont des circonstances, fortuites en apparence, en réalité providentielles, favorisèrent sans cesse le développement et amenèrent enfin l'épanouissement complet. Ainsi, à l'âge de quinze ans, lorsque (en 1835), après le départ d'Olga, elle s'était retrouvée à Sorrento seule et séparée de sa première amie, elle rencontra, dans une famille 1 qui habitait une villa voisine de la leur, des compagnons de jeu dont les discours firent mieux que l'incliner vers leur foi, comme l'avait déjà fait la I. Celle du baron Massa. C.HAP1TUK I. 15 simple et enfantine ferveur d'Olga. Ceux-ci, avec le zèle et l'absence de prudence qui caractérisent également la jeunesse, ne se firent point scrupule de l'adjurer de se faire catholique, et d'appuyer cette prière par tous les arguments que leur fournissait leur mémoire déjà sans doute bien munie de grandes et fortes vérités. De part et d'autre, les parents interrompirent ces conversations que l'on jugea dangereuses. Mais si l'héroïsme était un mal contagieux, que l'on pût gagner sans s'en apercevoir, on pourrait penser que ce fut au contact de ces pieux enfants que Na- talie en reçut la première atteinte; car, avec le temps, cinq d'entre eux, devenus hommes, après s'être donnés à Dieu dans la Compagnie de Jésus, se vouèrent aux missions lointaines et furent envoyés en Chine. Plus tard, la vie poursuivant son cours, l'un d'eux, le P. r.aëtano Massa, revenu pour quelque temps en Europe, eut la joie de retrouver sa compagne d'enfance revêtue de l'habit de Saint-Vincent- de-Paul. Après cette rencontre, il retourna à son poste e t mourut martyr à l'attaque du collège de Zi-ha-vû. Pour achever, nous dirons que la mère de cet héroïque missionnaire, demeurée veuve, entra au couvent de la Visitation, à Naples, et qu'elle y fut bientôt rejointe par la plus jeune de ses filles qui, après avoir vu mourir son fiancé à la veille de leur union, revêtit 16 LA SCEUIi KATALIE NARISCHKIN. le même habit que sa mère, et se donna, comme elle, tout entière à Dieu. Le feu latent caché au fond du cœur de Natalie n'avait donc point, on le voit, pu être refroidi par ses relations avec de tels amis. Maintenant que l'enfance avait fait place à la jeunesse et que sa vie extérieure était, en apparence, devenue mondaine, d'autres bonnes et utiles amitiés ne lui faisaient pas défaut. A côté d'Olga de la Ferronnays et de sa jeune sœur Alber- tine, une autre jeune fille, plus jeune que Natalie de plusieurs années, exerça sur elle, malgré son âge, une heureuse et durable influence. Remarquable, dès lors, par un esprit cultivé, une piété profonde et une simplicité égale à sa ferveur, Alexandrine de Lebzel- tern 1 justifiait l'affection qu'elle inspira à Natalie, et leur amitié devint d'autant plus intime, que par le côté maternel cette jeune amie appartenait à la Russie, et qu'elles étaient ainsi presque compatriotes. Étrangères toutes les deux à la France, la Providepce les destinait cependant l'une et l'autre à devenir Françaises, et à porter dans notre patrie deux grands noms, dont assurément le moins illustre ne fut pas celui qui échut en partage à Natalie, bien qu'il soit 1, Le comte de Lebzcltern, son père, était ministre d'Autriche à Naples. M"« de Lebzcltern épousa, quelques années plus tard, le vicomte Des Cars. CHAPITRE I. 17 interdit à celles qui le portent de jamais songer à s'en enorgueillir. Réunies déjà dans le même pays, dans la même foi, dans une inaltérable amitié, elles se trouvèrent rapprochées aussi par les circonstances et par les lieux. Elles vécurent ensemble autant que le permit la diversité de leur destinée, et ne furent séparées que par la mort. C'est à cette amie, plus qu'à aucune autre, que j'en appellerai pour aider mes souvenirs, et pour seconder un travail qu'elle eût été plus capable et plus digne que moi d'accomplir. Autour de cette jeune fdle et de celle dont nous écrivons l'histoire, se groupaient plusieurs personnes plus âgées, mais qui appartenaient au même cercle, et qui, à divers degrés, devaient demeurer, de près ou de loin, associées à la vie deNatalie. Nous nommerons d'abord trois sœurs (dontlenom était français, mais la nationalité russe 1 ), et qui étaient liées d'une étroite amitié avec leurs deux familles. La mort prématurée de la plus jeune des trois, en 1837, avait été pour les deux autres le signal de l'adieu à la vie du monde. Elles ne se quittèrent pas et elles vécurent désormais uniquement pour les pauvres, pour leurs amis et pour Dieu. Vraies sœurs de la charité, dans le monde, elles pas- 1. J'ai déjà parlé d'elles en écrivant la vie d'Adélaïde Capece Minu- tolo, qui fut aussi leur amie. 18 LA SŒUR NATALIE NAMSCIIKIN. sèrent ainsi, à Naples, au delà de trente-cinq années, comme on passe une seule journée bien remplie. L'une d'elles mourut il y a deux ans, laissant une mémoire vénérée et bénie ; l'autre poursuit encore sur terre son cbemin éclairé par la foi vivante, par la charité croissante et par l'espérance calme et assurée. Elle appartient à ce récit par l'affection qu'elle éprouva pour Natalie dans son enfance, par la sympathie avec laquelle elle la suivit dans le développement de sa pieuse carrière, et par la tendre vénération avec laquelle elle accompagne aujourd'hui de ses prières la jeune et sainte amie qui l'a précédée dans l'éternité ! A côté de ces trois pieuses personnes se trouvaient trois autres sœurs unies, dès lors et depuis, à Natalie par des liens qu'une foule de circonstances contribuèrent dans la suite à resserrer. Celles-ci se nommaient M" es Fraser. Elles étaient Ecossaises d'origine, mais leur famille, transplantée en Autriche, à l'époque où les catholiques écossais et anglais étaient souvent contraints d'aller chercher sur le continent la liberté de leur foi, s'était trouvée rapprochée de celle du comte de Lebzeltern, et l'une des sœurs de ce dernier avait, pour ainsi dire, adopté les jeunes exilées. L'une d'elles se nommait Miana et demeura une des amies les plus chères de Natalie. Sa sœur aînée fut mariée CHAPITRE I. 1!) au comte-Henri de Bombelles enfin Mita (Marguerite), la dernière, épousa un Sicilien, distingué par sa naissance et son esprit, le marquis Gargallo. Nous nous étendrions trop si nous voulions parler ici plus au long de toutes les personnes dont l'amitié et les exemples formèrent autour de l'enfance et de la jeunesse de Natalie une atmosphère qui influa sur sa vie tout entière. Dans le cours de ce récit nous re^ viendrons sur plusieurs d'entre elles, mais nous ne pouvons passer ici sous silence une circonstance qui, selon le témoignage de Natalie elle-même, fut importante pour elle par l'impression qu'elle en reçut. Nous parlons du retour à Naples, cette année-là, d'.Ylexan- drine (comtesse Albert de la Ferronnays), veuve alors depuis quatre ans. iNatalie se souvenait de l'avoir vue cinq ans auparavant partir pour l'Orient, dans la possession presque complète d'un bonheur que l'inquiétude voilait alors parfois, mais n'avait point encore assombri ; maintenant elle la revoyait dans ce deuil qu'elle ne devait plus quitter, dans cette séparation absolue du monde qu'elle ne devait plus revoir, et cependant dans cette sérénité que lui avait donnée la possession de la vérité, achetée au prix de tout le bonheur de la terre, et qu'elle n'estimait pas avoir payé trop cher : son seul aspect était un enseignement éloquent et tou- !• Nous pailerons plus en détail delà famille de Bombelks. 20 LA SOEUR NA T A LIE NARISCHKIN. chant; Natalie n'en comprit pas alors la signification tout entière, mais elle en reçut une impression vive et profonde. Enfin (rencontre notable aussi, parmi celles qui préparaient de loin dans son âme l'accès de la grâce et de la vérité) l'abbé Gerbet passait aussi à Naples ce même hiver de 1840. Il habitait sous le toit des parents d'Olga, et il fut souvent donné à Na- talie de lui parler, de l'entendre et d'assister à ces conversations que n'ont oubliées aucuns de ceux qui y prirent part, où tous les sujets se transformaient et grandissaient, où la gaieté elle-même devenait utile et bienfaisante, et qui ne s'achevaient jamais sans laisser à l'esprit et à l'âme la sensation d'avoir respiré l'air pur et meilleur que l'on trouve sur les hauteurs, c'est-à-dire là où on a quitté un peu la terre et on s'est rapproché du ciel. Entretiens admirables! dont le souvenir suivit Natalie dans le cloître, et qui servent encore, à l'heure qu'il est, à dégoûter des vaines et vides conversations du monde, tous ceux qui, malgré le long cours des années, n'en ont pas entièrement perdu la mémoire ! Environnée de ces diverses influences, souvent agenouillée à l'église (où sa mère ne lui interdisait jamais de les suivre), entre Alexandrine et Olga, les accompagnant du regard à la table sainte, il était impossible qu'elle n'éprouvât pas souvent le désir de CHAPITRE F. 21 s'en approcher avec elles; désir d'autant plus naturel que l'obstacle qui sépare les grecs des catholiques n'est point, si je puis m'exprimer ainsi, visible pour un œil simple, saisissable pour un jeune esprit. Peut- être jusque-là avait-elle à peine remarqué la barrière religieuse qui s'élevait entre elle et les amies dont il lui semblait partager toutes les croyances, mais pendant la durée de cet hiver les impressions reçues naguère à Sorrento se renouvelèrent, et ce fut cette fois avec une vivacité que rien ne devait plus affaiblir. Pour donner une idée de la tendance générale de son esprit à cette époque, où rien en apparence ne la préservait des influences mondaines les plus séduisantes, nous citerons ici une lettre écrite par elle alors, à l'occasion de la mort violente et prématurée d'un jeune homme qui appartenait à la société napolitaine : « ... Ta lettre de ce matin m'a fait beaucoup de peine et beaucoup de plaisir eu même temps. Comme toi, j'ignorais jusqu'à présent toutes ses vertus. Mais puisqu'il n'en a point fait parade et qu'il possédait la foi, la piété et la charité, il a pu mourir tranquille et content, il a reçu sa récompense... Oh ! oui, il est heureux maintenant, et chaque fois que le chagrin de sa mort me fait venir les larmes aux yeux, je me tourne 82 LA SOEUR NATALIE NAIUSCIIKIN. vers le ciel, et il me semble que je l'y vois. Je pense à son bonheur présent et à la miséricorde infinie du bon Sauveur qui l'a racheté de son sang. C'est un ami qui prie maintenant au ciel pour nous! Adieu... je n'ai pas la force de t'en écrire plus long... Tâche de te consoler. Que veux-tu? puisque c'était Là la volonté de Dieu, nous devons nous y soumettre, et non-seulement nous y soumettre, mais l'adorer, car Dieu est si bon et nous aime tellement plus que nous ne pouvons nous aimer nous-mêmes, qu'il ne fait rien qui ne serve à notre bien... Peut-être cette mort, qui nous attriste tant, sera-t-elle un sujet de bénédiction pour d'autres ; peut-être Dieu aura-t-il voulu se servir de ce moyen pour toucher le fond de l'âme de quelque pauvre pécheur, pour le convertir et le ramener sur le chemin qui mène au salut, et ceci ne serait-il pas alors le plus grand bonheur? Lui, il est au ciel, et peut-être quelqu'un parmi ceux de ses amis, que la pensée d'une, mort prématurée est venue frapper ainsi, prie-t-il aujourd'hui avec plus de ferveur pour le salut de sa propre âme, et recevra-t-il par là le don du Saint-Esprit, qui est l'unique chose à laquelle nous devons aspirer tous. (( N A TA lie. » Ce langage, il faut en convenir, est surprenant de la part d'une jeune fille livrée, en apparence, à tous CHAPITRE I. 23 les amusements et à toutes les distractions de son âge, et 1 ame qui rendait un tel son révélait dès lors une profondeur qui devait se manifester plus clairement à chaque nouveau pas de sa vie. CHAPITRE II. (18 41) Séparation d'Olga et do Natalio à Naplos en 1841. — Réflexions sur son caractère et sur ses premières tendances. — Départ de M me Narischkin et de sa famille pour Nice. — Le comte et la comtesse Xavier de Maistrc— Séjour à Nice.—Le comte Rodolphe de Maistrc et ses filles. — Arrivée à Paris. — La duchesse de Serra Gapriola et ses filles. — Premières impressions à Paris. — Visites aux églises. — Natalie va pour la première fois à la maison mère des Filles de la Charité, rue du lîac. — Première rencontre avec M. Martel. — Kilo apprend la maladie d'Olga à Bruxelles. — M""' Narischkin consent au départ de ses filles pour la revoir. — Natalie et Catherine partent pour Bruxelles. — Elles arrivent trop tard, — Impression profonde produite sur Natalie. Au printemps de 18Û0, Olga partit avec sa mère pour Goritz, où se trouvait à cette époque la famille royale exilée, et les deux amies se dirent adieu ou plutôt o LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. acceptait alors déjà sans murmure, il est vrai, l'échange du bonheur de la terre pour la vérité comprise et possédée, mais elle se souvenait encore de ce bonheur; elle en recueillait les moindres traces avec un soin minutieux, et elle faisait de ce travail une des plus chères occupations de ses journées. Aujourd'hui elle était entrée dans cette dernière phase de sa vie, pendant laquelle on eût dit qu'elle sentait approcher l'heure de la réunion et du bonheur sans fin, et qu'elle n'avait plus maintenant de regards à jeter en arrière, mais uniquement à marcher en avant vers le terme, les yeux levés et le cœur serein. Le temps des mélancoliques retours sur elle-même était désormais passé, ainsi que celui des regrets poignants et des souvenirs douloureux dont à Naples toute son attitude portait encore l'empreinte. Natalie alors avait été profondément attendrie à sa vue, mais il y avait dans l'énergie, dans le courage, je dirai presque, dans la gaieté, qui apparaissaient en elle aujourd'hui (lorsque autour d'elle, cependant, la terre s'assombrissait de plus en plus), il y avait, dis-je, dans cette nouvelle attitude, une plus profonde leçon, un plus viril appui, et aussi, peut-être, un plus entraînant exemple pour celle qu'un secret attrait appelait à un renoncement plus complet encore et plus héroïque que le sien ! CHAPITRE III. 51 La science étudie avec passion tous les mystères de la nature ; elle contemple avec une juste attention et un intérêt infini le développement des germes déposés au sein de la terre; elle se perd dans l'étude des transformations diverses que peut subir la matière. Combien il est étrange qu'à côté de ce monde extérieur, déjà si beau et si rempli de mystères, tant de savants négligent totalement cet autre monde, non moins mystérieux, non moins digne d'étude, à coup sûr, dont les fruits apparaissent aussi au dehors, et surprennent ceux qui les contemplent! Fruits qu'ils reconnaissent et qu'ils admirent eux-mêmes, car un savant même incrédule (s'il n'est point, en outre, un homme corrompu) admet la beauté du dévouement sans bornes, de la pureté sans tache, de la charité sans limites. Mais ce sont là, dans le fait, des choses rares, il le sait mieux qu'un autre. 11 sait bien que l'égoïsme, la sensualité et l'orgueil sont des tendances naturelles, et qui caractérisent tellement cette plante qu'il a sous les yeux, et qu'il nomme l'humanité, que c'est une sorte de phénomène que de l'en trouver exempte. Mais si ce phénomène se produit cependant? s'il se répète? s'il se répète au moyen des mêmes lois? Ces lois n'ont-elles rien d'intéressant à étudier? Cette humanité, n'est-ce point eux-mêmes? n'en font-ils point, partie? et n'est- ù pas inouï de consumer sou temps et ses forces à se 52 LA. SOEUIl NATALIE NARISCIIKIN. rendre compte, avec exactitude, de ce qui se produit dans le monde extérieur et d'ignorer profondément ce qui se passe dans ce monde intérieur, qui les touche si directement, et où, s'ils voulaient plonger dans le but de connaître d'autres âmes, ils seraient conduits à faire de si merveilleuses découvertes dans la leur? Un grand écrivain a dit « qu'il fallait prêter l'oreille aux sons que rendent les âmes saintes, avec plus de respect qu'à la voix du génie ». Combien est-il plus vrai encore de dire qu'il faudrait s'approcher, avec plus de respect, d'attention et de curiosité, des mystères que renferme le monde de la grâce, que de tous ceux que contient le monde de la nature ! L'avenir révéla ce qui germait dans l'âme de Natalie, et la transformation complète qui devait s'y opérer et qu'elle était loin alors de pressentir elle- même. L'heure de sa vocation était encore voilée pour elle dans les nuages épais de l'avenir, mais ce qu'elle savait en ce moment c'était qu'elle voulait hâter celle de son abjuration... Si c'était abjurer que d'embrasser la seule religion qu'elle eût jamais connue, et à laquelle se rattachaient tous les pieux souvenirs de son enfance et de sa vie. Ses amis apprirent sa détermination avec joie, mais sans surprise. Sa sœur, pleinement d'accord avec elle, n'eut d'autre pensée que celle de la seconder ; CHAPITRE III. 53 ni les uns ni les autres ne prévirent quels obstacles s'élèveraient devant elles, dès qu'elles essayeraient de faire dans cette voie un seul pas décisif. Avant de poursuivre, nous rappellerons encore ici, que l'enfance tout entière de ces jeunes filles s'était écoulée à Naples, et y avait été environnée d'impressions que rien dans leur foi grecque (eût-elle été très-vivante) ne contrariait. Adorer Jésus-Glirist, vénérer la Vierge et les saints, croire à la puissance de l'absolution, à la présence réelle dans la communion, toutes ces grandes et fondamentales croyances elles les avaient sucées avec le lait. Élevées loin de leur patrie, elles avaient presque pu se croire au centre de leur propre foi, dans la grande Église qui possède tous ces dons et, de plus, celui de les répandre et de les communiquer à tous, sans distinction de lieux, de langues, de nation ou de race. En général, on aurait peine à comprendre qu'un Russe, dont l'âme serait pieuse, élevé loin de son pays et y retournant ensuite, pût se trouver à l'aise au sein de l'orthodoxie grecque. Il nous semble, en vérité, que les limites d'une Église locale et nationale doivent sembler bien étouffantes à quiconque a senti un instant battre au cœur de l'Église catholique cette vie universelle qui franchit les monts, les fleuves et les mers, qui ne connaît de frontières d'aucune sorte, et ne porte le nom d'aucune 54 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. nation particulière, parce qu'elle est la mère de toutes les nations ensemble. Aussi nul n'a jamais pu et ne pourra jamais infliger une dénomination de cette sorte à la seule Église qui ose dire qu'elle possède seule la vérité tout entière. Au premier abord, cependant, on dirait que toute Église devrait avoir cette prétention, sous peine de n'avoir aucune raison d'être. Il n'en est cependant qu'une seule qui l'émette hautement; et, que ce soit la haine ou l'amour qui le proclament, l'Église catholique est cette unique Église. C'est pourquoi elle a conservé, à travers les siècles, le nom qui exprime l'idée qu'elle réalise, et elle le conservera jusqu'à la fin des siècles à venir! Une foule de ses enfants se sont séparés d'elle, aucun n'a pu lui arracher son nom glorieux, et il suffit à la faire reconnaître partout et de tous. Quant aux autres Églises ou sectes, si ce n'est pas le nom d'un homme, ou celui d'une nation qu'elles substituent au sien, c'est un mot, une épithète, une parole quelconque qui, lors même qu'elle cherche à afficher une apparence d'ancienneté, trahit qu'elle est nouvelle par ce simple fait qu'elle est nécessaire pour se faire comprendre, et que de notre temps, comme de celui de saint Augustin, la force écrasante du bon sens et toutes les lois du langage humain veulent que les paroles expriment ce qu'elles désignent! Aujourd'hui donc, comme alors, CHAPITRE III. 55 ni amis ni ennemis ne donneront jamais ce grand nom de Catholiques qu'à ceux qui le sont réellement, et ceux-là, le même bon sens proclame, comme un fait indubitable, de quelle Église ils sont les enfants 1 ! Natalie avait passé fort longtemps sans s'occuper de cette controverse. Elle appartenait dès lors à l'Église catholique par toutes les habitudes de sa piété, par toutes les affections de son enfance, enfin, et surtout, par le lien des sacrements véritables, que l'Église grecque a eu le privilège infini de conserver, et qui forment, entre nous et les Grecs, un lien dont le prix ne saurait être estimé trop haut. Lien si puissant que, là même où il n'est qu'imaginaire (c'est-à-dire chez ceux des anglicans qui se persuadent qu'une chaîne à laquelle il manque une multitude d'anneaux n'est point une chaîne brisée), il a servi de nos jours, plus qu'en aucun autre temps, à embraser et à rapprocher les cœurs. Croire à la vérité des paroles de Jésus-Christ et à sa présence réelle sur l'autel, l'ado- 1. Nous savons bien que l'Église russe et même l'Église anglicane se donnent, dans quelques-uns de leurs documents officiels, le nom de Catholique. Mais (je me sers ici d'un argument du cardinal Wise- man), pour qu'un nom appartienne incontestablement à quelqu'un, il ne suffit pas de le prendre, il faut qu'on le lui donne. C'est la le, difficile. Comme je l'ai dit plus haut, en ce cas le bon sens résiste... et la voix publique n'accorde jamais le nom usurpe à d'autres qu'a celui qui en est le possesseur véritable. 56 LA SOEUR NATALIE NARISCIIk I N. rer, l'aimer, chercher quels sont ceux qui ont au plus haut degré cette même foi et ce même amour, c'est là"une voie qui a conduit au pied des tabernacles catholiques un grand nombre d'âmes qui, extérieurement hors de l'Église, ne lui appartenaient jusque-là que par la bonne foi et l'amour de la vérité. A combien plus forte raison une Grecque devait- elle se sentir étroitement unie à ceux dont sa propre Église possédait, sur tant de sujets, la foi, approuvait les pratiques, et se hasardait même à adopter les conseils, en prononçant parfois comme elle les mots de « vie spirituelle » et de « perfection chrétienne ! » Mais ici se trahissait sa faiblesse, car, au fait et au prendre, pour la nourrir, cette vie spirituelle, où fallait-il chercher des paroles, des prédications, des livres, des apôtres? Où et comment pouvait-on vivre de cette vie véritable, quotidienne, de cette vie vivante, si j'ose m'exprimer ainsi, toujours semblable à elle-même, et pourtant se renouvelant sans cesse, comme les saisons de l'année? Où la trouver, si ce n'est dans cette même Église catholique qui, tout en courbant l'esprit sous le joug nécessaire et bienfaisant de l'autorité, ne laisse jamais l'uniformité engendrer l'ennui et possède en entier le dépôt dont l'Église grecque a laissé échapper une partie le jour où elle brisa le lien de l'unité? Depuis lors, quoique CHAPITRE III. 57 riche on apparence, elle est demeurée les mains vides, et tandis que les Basile, les Athanase, les Grégoire, les Jean Chrysristome et tant d'autres saints et immortels docteurs trouvaient en Occident d'immortels successeurs, l'Église d'Orient, jadis la reine de l'éloquence et du savoir, est devenue muette, et ses enfants ignorent aujourd'hui si elle sait parler ou même si elle sait écrire, car il ne leur est plus donné de l'entendre, et s'ils veulent réchauffer leur piété par de saintes lectures, et donner à leur esprit une pâture nécessaire, c'est encore à l'Église catholique qu'ils sont forcés d'avoir recours, car c'est là seulement qu'ils peuvent trouver l'aliment qu'ils cherchent. Ah ! il nous semble, en vérité, que la barrière qui sépare les Grecs des catholiques tomberait en un instant, si elle n'était tenue debout par la haine. Haine qui ne s'appuie sur aucun argument, et qui accepte pour la vie de l'Église, dont elle s'est faite le bouclier, les conditions mêmes de la mort : l'immobilité et le silence. Quoi qu'il en soit et quelque chose que l'on puisse dire encore sur cet immense et intéressant sujet, nul ne peut contester, en tous cas, que les divergences qui existent entre nous et cette grande Église grecque n'ont rien de commun avec celles qui nous séparent du protestantisme. Le protestantisme a touché à tous les articles de notre foi, et les a tous altérés : il a brisé 58 LA SOEUR NATALIE NAKISCHKIN. les plus chères croyances, anéanti les plus sacrés mystères des chrétiens : il n'a laissé subsister ni l'intercession des saints, ni le culte de la Vierge, ni la pénitence, ni l'absolution, ni l'eucharistie, ni la vénération des images saintes... Enfin, sauf la croyance aux mérites de Notre Sauveur, dont toute manifestation est sévèrement contrôlée, il n'est rien de commun entre les protestants et nous. Avec les Grecs âu contraire, on pourrait dire que pour les simples fidèles la différence est invisible, tant ils ont laissé subsister de choses qui pour l'âme, le cœur, et même pour les yeux, assimilent leur croyance à la nôtre. Aussi, pour plusieurs d'entre eux la barrière ne devient-elle sensible que le jour où ils éprouvent le besoin de la franchir et de prendre leur part des richesses de cette autre Église qui ressemble tant à la leur et qui possède, de plus, tout ce que celle-ci promet en vain. Ce jour est celui où il ne suffit plus d'admirer, de jouir, d'adhérer et d'adorer de loin, mais où se réveille dans l'âme l'impérieux désir de participer effectivement avec les catholiques au sacrement divin, dont la Communion seule peut nous donner la réalité vivante et divine. Que doit éprouver alors, je le demande, une âme sincère, une âme fervente, une âme simple et droite, déjà baignée dansla lumière qui s'échappe de ces grands mystères, déjà touchée de l'amour infini de Jésus-Christ qui CHAPITRE III. 50 s'y révèle ?... Que doit-elle, dis-je, éprouver lorsqu'elle approfondît la nature des obstacles qui l'arrêtent?... Quoi?., elle trouve tous les articles de sa foi plus solennellement affirmés, toutes les pratiques que cherche sa piété plus nombreuses et plus accessibles, la confession, l'absolution, l'eucharistie, tout est là, et sa soif ne peut être étanchée?... Croit-on, alors, qu'une âme ainsi altérée de vérité, de foi et d'amour soit fort disposée à reculer devant la difficulté d'accepter un mot de plus dans le symbole, ou de reconnaître que le chef de l'Église universelle est le chef de l'Église d'Orient aussi bien que de l'Église d'Occident? ou encore et surtout, devant l'obstacle politique, qui, de tous ceux qu'elle rencontre, est le plus grand et le plus formidable, le seul en réalité qu'elle aura de la peine à vaincre et qu'il lui faudra du courage pour affronter?... Ce sont là les pensées qui se pressaient dans l'esprit de Natalie lorsqu'elle quitta Bruxelles, à la fin de février 1843, pour retourner à Paris avec sa sœur, décidée à demander le consentement de sa mère pour embrasser la religion catholique, persuadée que ce consentement ne lui serait pas refusé. Ce fut dans cette espérance qu'elle se sépara de ses amis, pour peu de temps cette fois, car avant la fin du mois suivant ils devaient tous la rejoindre à Paris. CHAPITRE IV. (1 84 3) Obstacles. — Difficultés matérielles. — Angoisses et perplexités. — Arrivée à Paris d'Alexandrine de la Ferronnays et de sa famille. — Natalie s'affermit dans ses résolutions. — Rencontre et entretiens avec M. Aladel. — Natalie et Catherine veulent prononcer leur abjuration avant do quitter Paris. — Tentative de M me Albert de la Ferronnays et de sa belle-sœur. — Échec. — Le R. P. de Ravi- gnan. — Le nonce du pape. L'espérance de Natalie ne fut pas de longue durée; à leur arrivée à Paris ses amis apprirent qu'elle et sa sœur persistaient dans leur désir, mais qu'elles n'osaient plus s'attendre à le réaliser avec le consentement de leur mère. Celle-ci avait en effet accueilli leur demande avec un vif mécontentement et une surprise difficiles à comprendre peut-être après tout ce qu'elle avait autorisé ou permis. Quoi qu'il en fût, son refus était péremptoire et fondé sur des raisons qui, à dire vrai, en pareille matière, devraient être inadmissibles, mais qui, lorsqu'on les admet, sont habituellement insurmontables. G2 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. Ce n'était pas, en effet, que la conscience de M me Na- riscbkin se soulevât contre la foi catholique, ce n'était pas qu'elle fût troublée par la pensée d'un danger quelconque auquel ses filles exposeraient leurs âmes en embrassant cette foi. Elle n'avait aucune préoccupation ni aucune inquiétude de ce genre, et elle pouvait même en alléguer pour preuve sa propre condescendance et la liberté qu'elle leur avait laissée de suivre dans une large mesure le penchant qui les attirait vers les églises et le culte des catholiques. Mais si, au point de vue le plus important, et même sur un pareil sujet, le seul qui le fût, M me INarischkin eût peut-être faiblement combattu la résolution de ses filles, il était des considérations d'une tout autre sorte qui devaient rendre sa résistance invincible et qu'aucun argument ne pouvait combattre. Rien n'est assurément plus éloigné de notre pensée que de chercher à déprécier le grand et, à tant d'égards, très-noble pays auquel appartenait celle dont nous écrivons l'histoire. Indépendamment de ce que nous dictent à nous-même de reconnaissants et ineffables souvenirs, il est à propos de remarquer ici que le patriotisme est pour les Russes un sentiment si profond, qu'il est bien rare de le trouver affaibli chez eux par aucune circonstance extérieure quelconque. C'est ainsi que, dans la limite conforme h leurs situations CHAPITRE IV. 63 respectives, nous avons vu cet amour de la patrie vivant au cœur de M me Swetchine, après quarante années de séjour en France et malgré tous les liens qui l'attachaient à notre, pays, comme nous l'avons trouvé plus ardent encore dans celui du comte Grégoire SchovvalolT, de sainte mémoire, qui, devenu prêtre et religieux^ catholique, identifia sa vocation elle-même avec son amour pour sa patrie. Ce même amour enfin subsista jusqu'à la fin chez Natalie, séparée de son sol natal presque en naissant, revêtue de cette bure et de cette cornette, proscrites en Russie, qui la rendaient Française, et pratiquant d'ailleurs au plus haut degré le détachement complet de toutes les choses humaines. Ce serait donc en quelque sorte manquer à sa mémoire que de médire de sa patrie, mais ce serait y manquer non moins, que de déguiser la nature des difficultés qu'elle et tous les Russes avaient alors et ont peut-être encore aujourd'hui à surmonter lorsqu'ils en arrivent à ce degré do conviction avec lequel on ne peut plus transiger, et qu'il leur faut enfin mettre en pratique cette parole exacte et profonde : « La vérité connue oblige. » Ces obstacles étaient de deux sortes : l'une personnelle et privée, telle qu'en rencontrent en tous pays ceux qui obéissent à leurs convictions au prix de tous les sacrifices; l'autre officielle, politique, éminem- M LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. ment russe, et d'une importance impossible à comparer avec celle que les mêmes considérations ont ailleurs, parce qu'en aucun autre pays la faveur gouvernementale et impériale n'est estimée au même prix. Il nous est donc fort difficile, dans cette partie de l'Europe, de comprendre le degré de fermeté, de courage, je dirai presque d'héroïsme, qu'il fallait alors aux Russes pour braver non-seulement les peines et les privations auxquelles les exposaient un changement de religion, mais cette éclipse totale de la faveur impériale qui, surtout sous le règne de l'empereur Nicolas, paraissait à tous au plus haut point redoutable, et semblait, à la lettre, priver ceux de ses sujets qui la oiibissaient de la lumière bienfaisante du soleil ! D'illustres exemples ont prouvé assurément que parmi les Russes non moins qu'ailleurs il se trouvait des cœurs capables de dédaigner ce genre de considérations. Mais on ne peut nier que tous n'étaient pas de cette trempe, et que, même, parmi des gens honorables et considérables, on ne rencontrât souvent jusque dans les habitudes du langage, la trace de cette déférence extrême, qui, sur de pareils sujets, semble indiquer l'affaissement des caractères, et être l'un des plus funestes effets de cet absolutisme dont les abus ont fait naître dans un si grand nombre d'esprits un amour non moins abusif peut-être de la liberté. CHAPITRE IV. 65 Si une telle considération paraissait grave et importante au point de peser chez quelques-uns sur leur conscience elle-même, on ne peut s'étonner qu'une veuve, une mère, demeurée la seule protectrice de ses enfants et responsable de leur avenir, fût épouvantée des suites d'une résolution telle que celle dont il s'agissait. Elle n'éprouvait contre le catholicisme aucune animosité, mais toutefois sa détermination n'en fut pas moins irrévocable d'empêcher ses filles, par tous les moyens en son pouvoir, de jamais accomplir un acte qui, pour les Russes, semblait être regardé non-seulement comme une apostasie, mais aussi comme une rébellion. À tous ces motifs se joignait encore pour M me Na- rischkin une persuasion, plus ou moins gratuitement enracinée, que la tendresse de Natalie pour Olga et ses regrets de la perte de son amie avaient plus de part que la conviction, à la résolution qu'elle se croyait obligée de combattre, et dont elle se figurait que sa fermeté et le temps finiraient par venir à bout. Toutefois, voulant concilier son devoir, tel qu'elle l'entendait, avec son désir de ne point contrister ses filles, elle continua, avec plus de bonté que de logique, à leur permettre de suivre, comme auparavant, leurs jeunes amies napolitaines, et de partager toutes les habitudes de leur piété. Rien en ce genre ne leur fut 5 66 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. interdit : rien ! sinon de tirer la conséquence logique et inévitable de tout ce qui leur était permis ! Tel était l'état des choses, lorsque la famille d'Olga arriva à Paris venant surtout y chercher en ce moment les ressources religieuses qui y abondaient alors, et dont leurs cœurs affligés avaient un impérieux besoin. Alexandrine et ses belles-sœurs ne trouvèrent pas plus d'obstacles que n'en avaient rencontré les filles du duc de Serra-Capriola, à associer iNatalie et Catherine à leurs courses journalières, etles deux jeunes filles profitèrent avec empressement de leur présence pour satisfaire de plus en plus une ferveur que, jusque-là, les obstacles ne semblaient avoir diminuée ni chez l'une ni chez l'autre. Elles n'avaient point, au surplus, attendu l'arrivée de leurs amies de Bruxelles pour retourner au cher monastère de la rue du Bac. Elles y avaient rencontré, de nouveau, M. Aladel (ce pieux et saint missionnaire dont nous avons déjà parlé), et cette fois, pressées par le désir de connaître à fond l'histoire et les préceptes de cette religion qu'il leur était permis d'aimer, mais non d'embrasser, elles lui adressèrent des questions directes, auxquelles il répondit avec clarté et simplicité, joignant à ses réponses des exhortations non moins simples, mais que la sainteté de son âme rendaient plus persuasives que l'élo- CHAPITRE IV. 61 quence. Il n'était pas nécessaire de posséder une expérience comme la sienne, ni cette intuition accordée si souvent à ceux que Dieu appelle à guider les âmes, pour apercevoir ce qui se passait dans celle de Nata- lie. Sa foi, sa piété, sa ferveur, étaient apparentes pour tous ceux avec lesquels elle s'épanchait sans contrainte ; mais au delà de ces dispositions, communes à toutes les personnes pieuses, il est certain que M. Martel discerna des germes d'amour, de sacrifice et de dévouement, tels que la chaleur d'une piété ordinaire ne suffît pas à faire éclore. Il est des plantes qui ne peuvent s'épanouir sous le soleil de nos climats, et dont on ne peut voir poindre la fleur sans être assuré qu'elles ont subi l'influence d'une température plus élevée que celle où nous vivons. Il en est de même de certaines dispositions de nos âmes. Ni piété, ni bonne volonté de notre part, ni exemples, ni exhortations, ne peuvent les faire naître en nous; elles sont l'effet d'un rayon spécial du soleil divin, qui, sans doute, verse à flots sa lumière et donne la vie à tout ce qui respire, mais réserve toutefois, pour un petit nombre, ce trait lumineux et ardent qui attire ceux qu'il touche, vers les plus sublimes hauteurs, et les rend capables de vaincre tous les attraits de la terre, ainsi que tous les penchants naturels de leurs cœurs. (iS LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. M. Aladel pouvait être considéré comme un véritable apôtre. C'était une de ces âmes de missionnaire habituée à considérer le martyre comme une grâce, la mort comme un gain, la vie comme l'illusion d'un jour, et le monde comme un véritable néant. Il appartenait à cet ordre illustre et dévoué 1 qui, plus qu'aucun autre, féconde l'Eglise du sang de ses membres, et continue aujourd'hui à renouveler chaque jour, au loin, les actes des saints et glorieux fondateurs de l'Église de Dieu. S'étonnera-t-on qu'un tel homme, placé en face d'une telle âme, ait parfois, dans son zèle, oublié quelque peu la prudence humaine, et parlé un langage qui était bien celui de la vérité (et que l'avenir justifia amplement), mais qui n'était pas d'accord avec les ménagements exigés par la situation de celle à laquelle il s'adressait ? Trou- vera-t-on inexcusable qu'en présence d'une conviction évidente, d'une foi profonde dans l'autorité de l'Église, accompagnée maintenant d'une pleine connaissance de ses enseignements, l'obstacle qu'on l'invitait à respecter lui ait semblé factice, et qu'il ait exhorté celle qui l'écoutait à le franchir ? S'il n'eut point en ce cas assez de prudence, ne doit-on pas lui 1. L'ordre des Missionnaires Lazaristes, fondé, comme celui des Filles de la Charité, par saint Vincent de Paul, et dont le supérieur général est le même. CM \ PITRE IV. 60 pardonner en songeant à la valeur que peut avoir aux yeux d'un homme dont le regard est toujours fixé sur les grandes et immuables vérités de la foi le mécontentement passager d'un souverain? Bût-on en souffrir toute la vie, quel argument pouvait puiser dans une telle considération un esprit familiarisé avec les plus extrêmes souffrances et les plus rudes combats de l'apostolat? Peut-être eût-il ménagé davantage la croyance consciencieuse et profonde d'une mère, mais il était notoire que pour la mère de Natalie l'obstacle n'était pas dans sa conscience, et que tandis que celle de sa fille souffrait violence, elle-même ne semblait obéir qu'à des motifs secondaires, étrangers à la gravité du sujet et, disons-le, aux yeux d'un missionnaire, à des motifs singulièrement futiles. Quoi qu'il en soit, M. Aladel ne se fit point scrupule de conseiller à Natalie de renouveler sa tentative auprès de sa mère, de tout mettre en œuvre pour obtenir son consentement ; mais si elle n'y parvenait point, il était d'avis qu'elle pouvait passer outre. L'époque de leur départ approchait ; il était question alors pour elles d'aller en Allemagne d'abord, puis de retourner en Russie. Il lui semblait donc que si elle quittait Paris sans avoir prononcé son abjuration, il était impossible de prévoir quand, où, et comment, elle accomplirait jamais cet acte important. 70 LA SOKUn NATALIE NAIUSCII KIN. Tout cela était d'une vérité évidente ; les amis de Natalie partageaient les désirs et les inquiétudes de M. Aladel, mais Natalie savait que la détermination de sa mère n'avait subi aucun changement, et qu'il était inutile désormais de songer à revenir à la charge. En attendant, le temps s'écoulait. On était à l'avant- veille du jour fixé pour leur départ, lorsque toute autre espérance semblant éteinte, il leur vint à l'esprit une idée, à laquelle, dans la précipitation du moment, nous donnâmes suite sans l'avoir assez mûrement considérée d'avance. Ce qui va suivre eût peut-être dû trouver sa place dans le « Récit d'une Sœur », car ce fut Alexan- drine qui y joua le rôle principal. On me pardonnera donc peut-être de rendre, pour un moment, cette narration un peu personnelle, afin qu'elle soit plus claire et plus exacte. Alexandrine, malgré la vivacité et la sincérité de ses sentiments religieux, n'aimait point l'exaltation et avait la plus grande horreur du moindre déguisement. Elle n'avait elle-même, on s'en souvient peut-être, donné un libre cours aux sentiments qui l'entraînaient si puissamment vers l'Église catholique, qu'après avoir sollicité, dans la lettre la plus pathétique, le consentement de sa mère et l'avoir prévenue qu'elle ne pour- CHAPITRE IV. 71 rait plus lui complaire, si elle résistait aux instances qu'elle lui adressait, près du lit où Albert se mourait. Mais la situation de Catherine et de Natalie était fort différente de celle d'Alexandrine à Venise. Prévenir leur mère, c'était se faire enlever, de force, tout moyen d'être admises dans l'Kglise, c'était peut-être renoncer pour toujours à en retrouver l'occasion. Telle fut du moins leur pensée. Ce fut aussi la nôtre. Alors, nous croyant autorisées par l'opinion de M. Aladel, mais sans prendre le temps de le consulter davantage, l'heure nous pressant (car la dernière journée du séjour de madame Narischkin, à Paris, tirait à sa fin), nous décidâmes, à la hâte, avec Catherine et Natalie, que le lendemain, jour de leur départ, nous serions à la porte de la maison qu'elles habitaient rue de Pon- thieu. Il fut convenu qu'elles se tiendraient prêtes au premier signal, et que ce signal nous le donnerions en frappant dans nos mains. Elles descendraient alors sans bruit, et se rendraient avec nous à la chapelle des sœurs, où elles prononceraient leur abjuration, et entendraient ensuite la messe de M. Aladel; puis elles rentreraient chez elles, longtemps avant le réveil de leur mère. Tel fut l'extravagant projet que le lendemain nous nous mîmes, en effet, en devoir d'exécuter. A la première lueur du jour, nous étions au lieu du rendez- 7-2 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. vous, ayant laissé notre voiture au bout de la rue, afin de faire moins de bruit et d'attirer aussi peu que possible l'attention de ceux qui auraient pu nous rencontrer à cette heure matinale. La porte cochère était cependant déjà ouverte; mais, du reste,la rue était si parfaitement déserte et silencieuse, que nous fûmes presque effrayées du bruit de nos mains lorsque nous donnâmes le signal convenu. Nous attendîmes le cœur battant et respirant à peine, personne ne répondit. Au bout d'un instant, nous répétâmes le signal : même silence. Qu'était-il arrivé? Avait-on surpris leur dessein et étaient-elles surveillées? Manquaient-elles seulement de résolution et de courage? Ou bien, étaient- elles endormies? Nous étions incertaines, effrayées de voir croître le jour, et à chaque instant nous craignions d'être surprises. Alors Alexandrine se hasarda à entrer dans la maison et à monter l'escalier. Elle espérait frapper ou sonner assez doucement pour attirer l'attention de celles qui devaient nous attendre, sans réveiller ceux qui dormaient encore. J'attendis dehors, avec anxiété, et un commencement de doute sur la sagesse de notre entreprise. Tout d'un coup, j'entendis s'ouvrir, avec bruit, la fenêtre du premier étage au-dessous de laquelle je me trouvais. Natalie y parut un instant la figure effarée, et je vis tomber, par cette fenêtre, son chapeau de paille, qu'elle jeta à mes CHAPITRE IV. 73 pieds, dans la rue... Presque au même instant, je vis reparaître à son tour Alexandrine, fort émue, suivie d'un domestique qui ramassa le chapeau... Elle me dit, à la hâte, que notre projet avait échoué et qu'il fallait nous en aller au plus vite. Nous regagnâmes, en effet, notre voiture sans perdre de temps, donnant ordre au cocher de nous conduire au couvent de la rue du Bac, et pendant ce trajet, Alexandrine me raconta ce qui s'était passé. Après être demeurées éveillées et debout toute la nuit, sans quitter leurs vêtements, nos jeunes amies étaient tombées endormies un peu avant le lever du jour, et lorsque nous leur donnâmes le signal convenu elles étaient plongées dans ce profond sommeil qui suit une veille inaccoutumée. Elles ne l'entendirent donc point, et n'entendirent pas davantage, ensuite, le léger coup de sonnette d'Alexandrine. Il fut entendu, cependant, d'un médecin italien, qui voyageait avec la famille Narischkin, et ce fut lui qui vint ouvrir. C'était tomber aux mains de l'ennemi ; car ce personnage avait toujours été très-opposé aux tendances religieuses des jeunes fdles. Il comprit sur- le-champ de quoi il s'agissait, et il demanda assez rudement à Alexandrine ce qui l'amenait à une pareille heure, ajoutant qu'il allait faire sur-le-champ prévenir madame Narischkin. Réveillées, au bruit, 7 4 LA SOEUR NATALIE NARISCIIKIN. Catherine et Natalie parurent sur le palier, la première, au comble de l'effroi, la seconde, non moins épouvantée, mais rêvant encore cependant la possibilité d'accomplir son dessein. Ce fut alors qu'elle ouvrit la fenêtre et jeta son chapeau, dans la pensée vague et enfantine qu'elle pourrait peut-être descendre sous prétexte d'aller le ramasser, et qu'une fois dans la rue, il lui serait encore possible de s'échapper et de nous suivre. Malgré toute la confusion de ce moment, elle ne songeait encore qu'au regret de quitter Paris sans être catholique, tandis que pour Catherine, la terreur qu'elle venait d'éprouver servit à en faire évanouir le désir, ou du moins, à en ajourner indéfiniment la réalisation. Comme de raison, le médecin les avait fait rentrer, l'une et l'autre, dans leur chambre, et ensuite, sans autre forme de procès, il avait congédié Alexandrine en lui fermant la porte au nez. Ce médecin était parfaitement dans son droit et agissait conformément au devoir que lui imposait la confiance de madame Narischkin ; tous les torts étaient de notre côté, mais nous n'étions point alors en état de le reconnaître, et lorsque nous arrivâmes seules au couvent, ce n'était pas notre imprudence que nous songions à nous reprocher. M. Aladel, peu informé des détails de notre plan, sachant seulement CHAPITRE IV. 75 que nous devions venir et uniquement préoccupé maintenant des suites de notre échec, ne contribua pas à nous consoler. Il murmura à plusieurs reprises « que les premiers chrétiens ne reculaient pas ainsi, au moindre obstacle, qu'ils savaient bien persévérer et en triompher... Mais qu'enfin, il n'était pas donné à tout le monde d'avoir du courage, etc., etc. », et autres réflexions de ce genre, qui ajoutèrent à nos regrets l'inquiétude la plus vive et les plus poignants remords. Il n'était que trop vrai, en effet, nous avions fui, très-précipitamment, sans rien répondre, sans rien dire, sans rien essayer, lorsque peut-être, avec un peu plus de présence d'esprit, nous aurions pu poursuivre notre tentative et la faire réussir ; maintenant tout était fini. Nos pauvres amies avaient quitté Paris, et nous nous persuadâmes que, par noire faute, elles avaient perdu une occasion dernière et unique, qui probablement ne se retrouverait plus jamais pour elles !... Telle fut la tournure que prirent les réflexions auxquelles nous nous livrâmes, lorsque rentrées à la maison nous nous mîmes à considérer ce qui s'était passé. Elles portèrent notre agitation à son comble et nous décidèrent à aller soumettre notre conduite à deux juges non moins compétents que M. Aladel, et dont les arrêts seraient sans appel pour nous. Ces 70 LA SOEUR NATALIE NARISCIIKIN. deux juges étaient le R. P. de Ravignan et le nonce du pape, M« r Fornari. Nous nous rendîmes d'abord à la maison des Jésuites, dans la rue de Sèvres, et nous attendîmes bien longtemps au parloir. Enfin le P. de Ravignan parut et fut fort étonné de nous trouver toutes les deux en larmes. Le fait était que l'agitation nerveuse, l'émotion et la fatigue, jointes aux reproches de M. Aladel, nous avaient fait sangloter, et que nous étions loin encore d'être en état de faire notre narration de sang-froid. Je n'oublierai jamais l'air de bonté avec lequel le P. de Ravignan nous demanda la cause de notre chagrin, l'attention avec laquelle il nous écouta, et enfin l'expression sévère que prit tout d'un coup son regard lorsque nous en vînmes au récit de notre équipée du matin. Pour des raisons que l'on saisira sans peine, cette sévérité, lorsque j'en compris le motif, me causa un si vif soulagement que le souvenir ne s'en est jamais effacé. « Mes chères enfants, nous dit-il fort gravement, vous aviez été jusqu'cà ce jour zélées, ce dont je vous approuve, mais aujourd'hui vous avez été imprudentes et téméraires, et je vous en blâme formellement. » C'était un cas où le repentir nous était beaucoup moins pénible à éprouver que le regret. Aussi, à me- CHAPITRE IV 17 sure qu'il nous grondait, nous respirions plus librement, et jamais remontrance ne fut accueillie avec plus de satisfaction que celle-là. Selon le P. de Ravignan, nous avions eu le plus grand tort de porter nos amies à un semblable acte de désobéissance. La soumission envers les parents était une loi de premier ordre, à laquelle il fallait des considérations si graves pour se soustraire, qu'il était inouï que nous eussions osé prendre sur nous de le conseiller. Il nous dit qu'à l'âge de Natalie et de sa sœur, il fallait, dans le cas où elles se trouvaient (et à moins de circonstances tout à fait extraordinaires), faire longuement preuve de constance et de patience... que d'après tout ce que nous lui disions de la bonté et de la condescendance de leur mère, il y avait tout lieu d'espérer qu'elle se laisserait enfin toucher par leur sincérité et la solidité de leur conviction, tandis qu'un acte violent et public tel que celui qu'elles avaient projeté avec nous, eût été fort dangereux et eût probablement amené les plus déplorables résultats 1 ... Tel fut l'ensemble des avis du P. de Ravignan, qui 1. On Hl dans la vie du P. de Ravignan, par le P. de Ponlevoy (vol. II, p. 29), le récit d'un fait qui semblerait être un contradiction avec celui-ci. Mais la prudence, lorsque les circonstances la conseillaient, ou, lorsqu'une amc lui semblait peu sûre d'elle-même, se conciliait chez lui avec une extrême fermeté , lorsque, pour obéir à sa conscience, il n'était d'autre ressource que celle de tout braver. En cas 7.S I, \ SOEUR NATALIE N \RISCHKIN. firent succéder à notre angoisse de tout autres sentiments. Il nous sembla alors que Dieu avait eu pitié de nos bonnes intentions, et qu'au lieu de nous punir de notre manque de courage, comme le disait M. Aladel, il nous avait préservées des suites de notre imprudence. On sait quelle autorité avait en toute circonstance la parole du P. de Ravignan, mais pour cette fois nous n'eûmes guère de mérite à nous y soumettre, et ce fut avec un vrai soulagement que nous nous trouvâmes ainsi débarrassées de notre remords imaginaire. Nous n'en fîmes pas moins notre visite au nonce, M gr (depuis cardinal) Fornari, qui arrivait à cette époque de Bruxelles, où nous l'avions beaucoup connu. Il avait béni plus d'une fois Olga pendant ses dernières souffrances, il était venu souvent consoler et encourager ma mère, et il nous avait toujours témoigné à tous la plus affectueuse bonté. Nous allâmes donc le voir à son tour, non-seulement pour recueillir aussi son avis, mais parce que nous imaginions qu'il entendrait peut-être parler de notre tentative, et que nous voulions l'informer exactement de tout ce qui s'était passé. pareil tout devait céder à cette nécessité suprême, et c'était le P. de Uavignan qui avait prononcé la parole citée plus haut : • La vérité connue oblige. ■ ■ CHAPITRE IV. ™ L'effet du récit que nous recommençâmes fut bien autre encore que celui qu'il avait produit dans le parloir de la rue de Sèvres. M Br Fornari bondit dans son fauteuil en nous entendant, et sa physionomie, si douce et souriante d'ordinaire, s'assombrit tout à fait : « Eh! mes chères dames, s'écria-t-il d'un air épouvanté, vous aviez donc absolument perdu l'esprit! » Et alors, en termes plus animés encore, il nous répéta les mêmes choses que nous venions d'entendre, en y ajoutant la peinture de ce qui serait advenu si nous avions réussi, des justes réclamations qui se seraient élevées contre nous, du chagrin qu'il eût éprouvé de ne pouvoir nous défendre. Enfin, il nous fit reconnaître bien clairement que nous étions plus heureuses que sages, ce que nous finies sans effort, reconnaissantes et soulagées comme nous l'étions, d'avoir à faire, à la fin de cette journée, un acte d'humilité au lieu d'un acte de contrition. • CHAPITRE V. (1844) Départ do M mc Narischkin et de ses filles. — Leur séjour à Venise. — Conférences de Natalie avec un prêtre grec. — Fiançailles do ses deux sœurs. — Mort de M" lc Narischkin. — M. Alexis Narischkin, leur oncle, appelle ses nièces à Moscou. — Natalie prend une grande détermination. — Son ahjuration a Venise. — Lettre de Natalie aux sœurs de la Charité de Paris. — Départ pour la Russie. — Rencontre a Vienne avec Miana Fraser. Tout ce que nous venons de raconter sans détour sert à prouver, ce nous semble, qu'il se trouve des circonstances où les avis les plus éminents peuvent différer entre eux, et où cependant la sagesse des uns n'autorise pas à condamner tout à fait la vivacité des autres. Il est indubitable qu'à cet âge, Natalie subissait encore trop facilement toutes les influences pour être parfaitement sûre d'elle-même. Toutes les lois de la prudence, aussi bien que celles du respect filial, lui con- 6 LA SOEUR NATALIE NARI8CHKIN. seillaient donc de patienter, d'attendre, et de suivre enfin la ligne de conduite que les circonstances, d'accord avec les derniers avis que nous venions de recevoir, lui imposaient aujourd'hui et dont elle avait été, avec notre participation, si près de s'écarter. Et cependant le vénérable missionnaire qui, le lendemain, avec cette humilité qui caractérise la sainteté, fut le premier à reconnaître qu'il avait été trop vif, et à accepter l'opinion contraire à la sienne, que nous ne lui laissâmes pas ignorer ; ce missionnaire en apparence trop entraîné par son zèle se trompait-il réellement en voyant si clairement le but, inconnu encore d'elle- même, vers lequel tendait le mouvement intime de cette âme choisie? Se trompait-il en devinant la vocation de Natalie, même avant que sa conversion fût accomplie?... IN'était-il pas à peu près dans la position d'un pilote expérimenté qui verrait une barque, déjà abritée dans le port, reprendre la mer et aller braver le vent et la tempête, pour revenir ensuite jeter l'ancre dans ce même port, après avoir couru mille risques de n'y plus rentrer jamais? C'était bien là à peu près le genre de regret et d'inquiétude avec lesquels M. Aladel voyait Natalie s'aventurer de nouveau sur la mer du monde, tout en conservant espérance de la voir un jour revenir, malgré tous les périls, au port qu'elle venait de quitter. Cil \ PITRE V. 83 Après tout, elle ne serait pas abandonnée aux flots sans secours et sans boussole, et il savait bien, et mieux que personne, que ce que Dieu garde est bien gardé. Elles étaient parties toutefois, et peu après nous eûmes de leurs nouvelles de Stuttgard, où elles devaient séjourner quelque temps. Les premières lettres de Natalie nous parvinrent toutes remplies des regrets de tous genres qu'elles avaient emportés de Paris. Mais bientôt nous entendîmes dire que les quatre sœurs s'étaient trouvées à des fêtes brillantes, données en l'honneur de l'une des grandes duchesses de Russie, qu'elles y avaient été fort remarquées et qu'elles avaient semblé s'y divertir infiniment. Il n'en fallut pas davantage pour faire naître chez ceux qu'elles venaient de quitter, un sentiment tout contraire aux regrets qu'ils avaient d'abord éprouvés, et il leur suffit d'apprendre que Natalie était retournée au bal, et qu'elle avait semblé ne point s'y déplaire, pour que, avec une promptitude égale à leur témérité précédente, il leur parût évident que ses résolutions et ses désirs s'étaient évanouis en fumée, et, passant d'un excès à un autre, non-seulement ils s'applaudirent que rien n'eût été accompli sous l'influence d'émotions si passagères, mais ils se livrèrent aux plus grands doutes 84 LA SOKUR NATALIE NAR1SCHKIN. sur la fermeté de volonté que l'on pouvait attendre d'une personne aussi mobile. Tandis que ces vains jugements se formaient à son sujet, Natalie poursuivait son chemin, et au milieu de cette vie en apparence assez dissipée, elle gardait au fond de son âme le souvenir profond des instructions qu'elle avait reçues et l'immuable désir de conformer tôt ou tard à sa foi ses actions et sa vie. Non, assurément, qu'elle songeât alors le moins du monde cà cet abandon complet de toutes choses, qu'elle pratiqua plus tard, et dont elle n'eût point d'ailleurs émis la pensée, lors même que cette pensée eût traversé son esprit. Elle était pour cela trop simple et trop vraie. On la disait parfois exaltée, parce que, dès qu'elle parlait de ce qui regardait l'âme, ou Dieu, elle en parlait vivement, comme nous l'avons déjà vu dans cette lettre écrite à une époque antérieure à toutes les circonstances qui, depuis, avaient pu la toucher et l'émouvoir. Mais la mesure était néanmoins dans son caractère, dans la nature de son esprit, dans ses actions, dans son langage, dans toute sa personne. Jamais, à aucune époque, elle n'eut de tendance à l'exagération , jamais l'apparence d'un mensonge n'effleura ses lèvres; le son de sa voix était calme et doux, comme son visage, et ne s'élevait jamais, quelles que fussent la vivacité de ses sentiments et la chaleur de CH \PITRE V. s;, son cœur. La vie religieuse ne fit plus tard que confirmer et accroître ses dispositions naturelles sans avoir eu à en combattre aucune. Elle parla peu de ce qui se passait en elle à cette époque, où elle était momentanément séparée de tous ses amis catholiques. Elle en parla d'autant moins que sa sœur Catherine avait alors cessé d'être d'accord avec elle, et qu'acceptant les obstacles comme des arguments, ou comme des indices de la voie qu'elle devait suivre, elle s'était décidée à ne point quitter l'Église grecque. Natalie maintint donc sa résolution en silence, aussi incertaine du jour où elle pourrait l'accomplir, que de toutes les autres perspectives que l'avenir pourrait ouvrir devant elle. Sur ces entrefaites, selon toute apparence à cause de la santé de plus en plus défaillante de M me Narischkin, au lieu de poursuivre leur route vers le nord, toute la famille vint s'établir à Venise pour y passer l'hiver de 1844. Rien pendant les premiers mois de ce séjour ne vint changer les habitudes extérieures de la vie de Natalie, rien ne changea non plus dans ses dispositions intérieures. Sa conviction eut toutefois une épreuve à subir, car M' ne Narischkin voulut profiter de la présence à Venise d'un prêtre grec, qui lui inspirait confiance, pour combattre plus directement encore M LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. que parla distraction le penchant religieux de sa fille. On ne peut l'en blâmer; c'était une défense légitime, la seule qui fût pratique, et qui pût être efficace; mais le résultat fut loin de répondre à son attente. Natalie n'avait oublié aucun des enseignements de M. Aladcl : parfois même elle lui avait écrit pour lui soumettre les pensées et les doutes qui traversaient son esprit. Elle sut donc maintenant répondre. Elle sut aussi interroger, et ce qui, dans l'opinion de sa mère, devait entièrement extirper les tendances qu'elle voulait détruire, servit au contraire à les enraciner plus profondément que jamais dans son esprit, à rendre sa piété plus vive, sa foi plus solide, et sa volonté inébranlable. Au milieu de l'un des entretiens de Natalie avec ce prêtre grec, elle vit tout d'un coup paraître (à la grande stupéfaction de celui-ci) un vénérable prêtre catholique qui lui était totalement inconnu. Il était porteur pour elle d'une lettre de M"° Fraser, l'une de ses anciennes connaissances de Naples qui la suivait toujours, de loin, de son intérêt et de ses vœux. Natalie ne profita point alors du secours que pouvait lui apporter cette rencontre. Mais plus tard elle retrouva D. Daniele Canale (c'est ainsi que se nommait le pieux messager de son amie) et il compta parmi ceux qu'elle appela « les pères et les amis de son âme ». CII\P1TRK V. 87 Cette année devait être fertile en événements de tout genre pour Natalie et pour ses sœurs. Tandis qu'au fond de son âme ses résolutions s'affermissaient ainsi, et qu'extérieurement sa destinée demeuraitplus flottante que jamais, celles de ses deux sœurs, Marie et Élisabeth, venaient d'être fixées, par des propositions de mariage aussi conformes à leur goût qu'au désir de leur mère. Avant toutefois que ces deux unions pussent s'accomplir, l'événement le plus imprévu, et le plus douloureux, vint assombrir toutes les joies de la famille. L'état de M me Narischkin empira rapidement, et, après avoir été pendant de longues années souffrante, sans inspirer aux autres ou éprouver elle- même l'appréhension d'un danger imminent, ce danger parut soudain et elle mourut entourée de son fils et de ses quatre filles, laissant deux de celles-ci dans cet abandon, le plus effrayant de tous, où demeurent des orphelines que le sort a séparées, depuis l'enfance, de leur famille aussi bien que de leur terre natale ! Ce fut là pour Natalie un de ces coups de foudre qui à certaines heures de la vie la transforment et en aplanissent d'une façon terrible toutes les voies... Le mariage de ses sœurs fut ajourné pour une année tout entière, et il fut décidé que, cette année de deuil, elles iraient la passer eu Russie ss LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. chez un de leurs oncles, qui les invitait, avec autant de bonté que de sympathie, à venir s'établir sous son toit à Moscou. Cet oncle était M. Alexis Narischkin, frère aîné de leur pére, et parrain de Natalie Cette décision ajouta pour celle-ci à la douleur présente la complication d'une angoisse si lourde, qu'on s'étonne qu'elle ait pu si jeune en supporter le poids, et que seule, entièrement livrée à elle-même, elle ait osé prendre la résolution qui lui fut dictée alors par la nature des circonstances et par la fermeté des sentiments de son cœur. Nous rappellerons encore une fois ici, que cette époque était celle où une foule de causes étrangères à la religion avaient porté au comble la sévérité du gouvernement russe envers les catholiques ; nous l'avons déjà dit et personne ne l'ignore, les Russes ne pouvaient alors embrasser cette foi qu'à leurs risques et périls, et en provoquant chez l'empereur Nicolas un de ces mécontentements emportés pendant lesquels il ne mesurait ni ses paroles, ni ses actes. Alexandrine de la 1. Natalie avait eu pour marraine la baronne Strogonoff (première femme du comte Strogonoff qui fut ambassadeur à Constanlinoplc), mère des comtes Serge, Alexandre et Alexis Strogonoff. C'est un fils du comte Alexandre, qui épousa plus tard la grande duchesse Marie, fille de l'empereur Nicolas. Cette marraine de Natalie (la baronne Strogonoff, née Troubctzkoi) était la belle-sœur de sa grand'mèrc du côté paternel, M 1110 Narischkin, née Strogonoff. CHAPITRE V. SU Ferronnays elle-même, peu d'années auparavant, en avait fait l'expérience, et cependant Alexandrine n'avait point quitté l'Église grecque, et l'on aurait pu croire qu'il était indifférent au chef de l'Église russe qu'une protestante embrassât le catholicisme. Outre les rigueurs réservées aux sujets de l'empire, les catholiques des autres pays, quelle que fût leur nationalité, étaient loin d'être libres dans l'accomplissement de leurs devoirs religieux, car aucun prêtre étranger n'était admis à franchir la frontière, à moins qu'il ne consentît à prêter l'impossible serment de ne point recevoir d'abjuration, quelles que pussent être à cet égard les dispositions et les désirs de ceux qui pourraient se présenter à lui. On peut donc dire, en somme, que le culte catholique était interdit partout, hormis dans un nombre très-restreint d'églises ou de chapelles, autorisées par le gouvernement, ou bien dans les chapelles des ambassades. Telle était la situation que Natalie avait à examiner et qui était grave pour elle, plus grave encore pour ceux qui pourraient peut-être se trouver, par sa faute, exposés à partager les inconvénients et les dangers d'une détermination dont non-seulement ils ne seraient pas responsables, mais qu'ds auraient complètement désapprouvée. A quels chagrins, à q ue l s dangers n'exposerait-elle pas cette excellente famille dont l'appel, en ce triste moment, 90 LA SOEUB NATALIE NARISCHK1N. était si bienveillant et si cordial, et ses sœurs, qu'elle chérissait tant, ne seraient-elles pas elles-mêmes compromises? Sans partager sa conviction, n'en subiraient- elles pas comme elle les conséquences fâcheuses ? Elle se demandait encore ce qu'elle deviendrait en Russie, si elle était catholique. Environnée comme elle le serait d'hostilité, de préventions et de difficultés matérielles de tous genres, comment ferait-elle pour accomplir un seul devoir religieux? Mais cependant comment se passer de cette pâture qui, depuis deux ans, nourrissait son âme et qui n'était que le prélude de cet autre aliment plus sacré dont elle sentait croître l'ardent et irrésistible désir?... Ces perplexités ajoutaient pour Natalie à la douleur de ces premiers jours de deuil. Elle ne voulait point troubler Catherine, qui, toute à sa tristesse, ne semblait plus songer aux préoccupations religieuses qui l'avaient agitée naguère non moins qu'elle-même. En parler à ses autres sœurs, c'était provoquer un blâme certain, sans obtenir d'elles le secours dont elle avait besoin. Une fois elle se hasarda à sonder son frère, mais elle trouva en lui la plus vive résistance, fondée moins sur des scrupules religieux que sur le mécontentement qu'elle exciterait chez tous ceux qu'elle allait retrouver en Piussie, et surtout sur le chagrin profond qu'elle causerait à sa grand'mère... CH\PITRE \ . OJ Natalie ne répliqua pas. Que pouvait-elle dire?... Comment faire comprendre à ceux qui ne les partageaient pas, des sentiments tels que ceux qui remplissaient son âme? Dans ce moment d'extrême épreuve, elle ne vit plus qu'un seul parti à prendre, celui de se décider à agir seule, afin de pouvoir ensuite, quoi qu'il arrivât, affirmer avec la plus solennelle vérité que son frère et ses sœurs étaient entièrement étrangers à l'acte qu'elle avait accompli, et que, s'il y avait quelque peine à encourir, cette peine devait tomber sur elle seule. Entre toutes les souffrances que (quelle que fut sa détermination) elle devait prévoir et envisager, elle eut bien vite reconnu que la plus vive et la seule impossible à supporter, c'était celle d'un plus long délai dans cet acte solennel qui la rendrait enfant de l'Eglise catholique. Certes, en l'accomplissant avant de partir pour la lUissie elle se préparait les plus grandes difficultés, mais en l'ajournant davantage elle s'exposait à un danger bien autrement redoutable, aussi bien qu'à un tourment auprès duquel tous les autres n'étaient rien I Elle se décida donc, et, après avoir ardemment imploré l'aide de Dieu, elle jeta les yeux autour d'elle pour vok à qui, en dehors de sa famille, elle pourrait avoir recours pour l'aider en ce moment, et, comme toujours, ceux qu'elle cherchait s'offrirent à elle à 02 LA SOEUR iVATALIE NARISCHKIN. l'heure où elle avait besoin de leur secours. Ce fut cette fois, un pieux et fervent ménage autrichien avec lequel elle avait fait connaissance pendant la durée de cet hiver, le comte et la comtesse Revicky, qui aida la jeune fdle à suivre le plan qu'elle avait adopté. Ce plan, c'était de prononcer son abjuration et de recevoir la communion catholique avant son départ pour la Russie; c'était de se hâter, parce que le jour de ce départ était proche; c'était cependant de se préparer encore le mieux qu'elle le pourrait, par toutes les instructions qu'il lui serait possible de recevoir en secret; c'était surtout de garder autour d'elle le silence le plus absolu, afin de ménager les siens et de leur épargner tous les risques qu'elle pourrait courir elle- même. Devoir qui lui semblait aussi impérieux que celui d'obéir enfin à sa propre conviction, maintenant qu'elle n'était plus obligée d'écouter en ce monde une autre voix que celle de sa conscience. Ce qu'elle avait aussi résolu avec calme et fermeté, Dieu lui accorda la grâce de l'accomplir! Les jours qui lui restaient à passer à Venise furent entièrement consacrés à l'accomplissement de son long désir. La liberté matérielle d'action que, dans une certaine mesure, elle avait toujours possédée n'était pas plus entravée maintenant que par le passé. Elle put donc suivre la comtesse Revicky à l'Église, CM \ PITRE V. 93 comme jadis elle avait pu y aller avec d'autres. Seulement elle y alla plus souvent et elle y demeura plus longtemps. Par l'entremise de ses pieux amis elle put recevoir plusieurs fois les instructions du R. P. Ferrari, supérieur des jésuites de Venise. Enfin, cette fois sans obstacle, et après la préparation la plus consciencieuse et la plus fervente, elle prononça son abjuration, le 15 août 18â4, en présence des deux amis, seuls témoins de cet acte solennel. Ce jour-là même, elle écrivit, dans l'effusion de son cœur, la lettre suivante, qu'elle adressa aux sœurs de la Charité de la rue du Bac. Le secret qu'elle s'était imposé vis-à-vis de tous ses autres amis, elle ne s'y crut pas obligée envers ceux qui déjà n'appartenaient plus à ce monde : Venise, 15 août, jour de l'Assomption, 1814. « ... Date à jamais mémorable pour moi! Réjouissez-vous, mes chers amis, mes sœurs chéries... Oui, je puis vous nommer ainsi, je suis catholique!.. Mes amies, mon bon Père Aladel, mes bonnes sœurs de la rue du Bac, vous toutes enfin, que Dieu et la sainte Vierge ont chargées de veiller sur moi, réjouissez- vous aujourd'hui, car vous êtes exaucées! Je suis heureuse enfin! oui heureuse d'être rentrée au bercail, 04 LA SOEUR NATALIE NA RISCHKIX . mais triste d'en être si indigne. Ce matin, à 8 heures, j'ai abjuré le schisme. Pouvez-vous concevoir que Dieu m'ait fait cette grâce?.. Oui, vous le pouvez, parce que vous avez, hélas! trop bonne opinion de moi; mais moi qui sais ce que je vaux, et à quel point je suis misérable et ingrate, je ne puis comprendre une telle miséricorde... Mes amis! quel souvenir je conserverai de ce jour ! il ne me semble pas encore en être assez reconnaissante. Mais Dieu a eu et aura encore pitié de moi. u Comment vous remercier, vous toutes à cpii je dois mon bonheur!.. Les circonstances ont toujours retardé ma conversion, jusqu'à ce jour consacré à la sainte Vierge. Puisse-t-elle me protéger toute ma vie, comme en ce jour glorieux de son Assomption! u Je suis entourée et surveillée, je ne puis vous en dire davantage. J'ai voulu seulement vous annoncer mon bonheur... Remerciez tous le bon Dieu pour moi!.. » Ce jour, le plus important de sa vie à coup sûr, fut presque le dernier de ceux qu'elle passa à Venise, avant de s'acheminer vers cette imposante et lointaine patrie à laquelle elle ne pouvait songer sans un mélange de curiosité, d'attrait et de terreur. Elle partit enfin, courageuse et intérieurement fortifiée, gardant CHVPITRÈ V 95 le secret du grand changement survenu dans sa vie, non-seulement avec ceux qui l'entouraient, mais avec tous les amis qui de loin la suivaient de leurs vœux, de leur sympathie ou de leurs conseils. Parmi ceux-là plusieurs exhortaient maintenant Natalie à une extrême prudence. Son retour en Russie, la situation dans laquelle elle allait se trouver au milieu de sa famille, toutes les circonstances actuelles de son sort, en un mot, semblaient, pour le moment, constituer à leurs yeux un obstacle infranchissable et lui imposer la nécessité de remettre à un temps plus propice l'exécution du projet qu'elle avait formé. Natalie ne répondit pas. Elle n'écrivit pas plus qu'elle ne parla, et de longs mois s'écoulèrent sans qu'elle rompît ce silence. A la seule exception de la lettre que nous avons citée, elle n'en écrivit plus une seule, jusqu'au mois de septembre de l'année suivante, époque où elle avait quitté la Russie sans retour, et où elle ne craignait plus de s'épancher librement. Cependant, avant d'arriver au terme de son voyage, elle devait traverser Vienne, et avoir la joie d'y retrouver parmi beaucoup d'autres excellentes connaissances M lle Miana Fraser et toute sa famille. Revoir maintenant Miana, causer avec elle a cœur ouvert, lui demander aide et conseil, c'eût été pour Natalie un grand soulagement; mais, sans devi- 06 I. \ SOEUR NATALIE NA Iî ISCII KIN. ner l'acte qu'elle avait accompli, on connaissait autour d'elle ses tendances catholiques, et l'on craignait tout ce qui pouvait les accroître. Miana était trop fervente pour n'être pas suspecte; elle fut donc surveillée, et la pauvre voyageuse eût quitté Vienne sans pouvoir l'entretenir un instant seule, si M" c Fraser, bien que faible de santé, ne se fût décidée à aller un soir faire une visite aux amis chez lesquels habitaient les i\ T arischkin. Elle trouva le salon rempli de monde. C'était ce qu'elle avait espéré. Le regard de Natalie eut bientôt rencontré le sien, et, à la faveur des diverses causeries qui avaient lieu autour d'elles, elles purent se rapprocher l'une de l'autre dans l'embrasure d'une fenêtre, et alors Natalie, vite et à voix basse, lui dit : « Chère Miana, je suis catholique ! — Dieu soit loué! répondit celle-ci; mais pourquoi aller en Russie? — Je ne puis l'éviter, il le faut. — Savez-vous ce qui s'y passe? — Oui. — Que ferez-vous? — Je me tairai autant que possible, et puis, si cela devient nécessaire, je déclarerai la vérité. — lit Dieu fera le reste! » répliqua son amie, émue jusqu'aux larmes du regard angélique qui s'é- CHAPITRE V. tait levé vers le ciel en prononçant ces derniers mots. Elle ne put elle-même en ajouter un seul de plus, car déjà on avait remarqué ce court entretien. « Ces paroles suffisaient pourtant, » dit ensuite celle qui les entendit, « car elles étaient riches de foi, d'amour et de courageux dévouement!.. » Pendant le reste de la soirée la conversation ne put être reprise. Toutefois Natalie réussit à dire plus tard à Miana, en anglais, qu'elle la priait de faire bénir pour elle un crucifix qu'elle avait fait placer dans sa voiture. Son amie lui rendit ce service, mais elle ne put ni la revoir, ni lui procurer la satisfaction de parler à un prêtre, ce que Natalie eût ardemment souhaité, avant de poursuivre sa route vers le terme d'un voyage qui, pour son âme, devait être un dur et rigoureux exil! Nous aurons lieu de parler souvent encore de M lle Fraser et de ses sœurs. En ce moment nous dirons seulement que dans ce cercle de famille, se trouvait une jeune fdle qui apercevait alors Natalie pour la première fois. Pendant ce court séjour à Vienne, elle lui parla à peine, mais en la regardant de loin, en contemplant l'expression de ses traits, elle reçut une impression si profonde qu'elle ressembla à une intuition : « La flamme divine qui brûlait dans son âme semblait éclairer son visage », dit alors en pai- 7 98 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. lant de Natalie, presque sans la connaître, celle qui devait plus tard l'aimer le mieux et lui ressembler le plus ici-bas. Cette jeune fille se nommait Marie de Eombelles. CHAPITRE VI. ( 1 844 — 1 8 45) Arrivée à Moscou. — Dispositions do Natalie. — Affectueux accueil des siens. — Silence gardé par Natalie sur sa conversion. — Les Pâques. — Natalie avoue la vérité. — Bonté de son oncle Alexis. — Difficultés de Natalie dans l'accomplissement de ses devoirs religieux. — Le comte Strogonoff. — Adieux à la Russie. — Lettre de Natalie, de Vienne. Après cette courte halte, Natalie continua son chemin, se fiant à la grâce de Dieu qui l'avait accompagnée jusque-là et qui ne devait pas l'abandonner dans les épreuves diverses, ni dans les difficultés nouvelles qui l'attendaient encore. Ces difficultés et ces épreuves ne furent point, toutefois, de la nature de celles que l'on rencontre trop souvent dans le récit des conversions qui se sont accomplies soit en d'autres temps, soit dans le nôtre. Elle n'eut point à supporter de durs traitements, elle n'eut point à lutter contre l'injustice et la rigueur des siens; elle eut à soutenir une lutte d'une autre sorte, plus difficile peut-être à son âge, avec son 100 LA SOEUR NATALIE NAP.1SCHKIN. caractère doux et flexible, son cœur tendre et généreux, sa vive répugnance pour toute espèce de déguisement, sa crainte mortelle d'affliger ceux qu'elle aimait. Elle eut à lutter contre la tendresse, la confiance, la cordialité et la bonté de ceux au milieu desquels sa destinée la ramenait, et nous pourrions peut-être ajouter encore à ces séductions de la famille, celles que préparait à une jeune fille cet ensemble d'élégance, de luxe et de bien-être qui donne, en Russie, à l'existence un cachet tout particulier et un genre d'éclat dont l'effet habituel n'est pas, il faut en convenir, de disposer l'âme aux combats les plus rudes, ou aux plus austères sacrifices. Mais il ne serait pas juste de mettre en ligne de compte, pour Natalie, ce dernier genre de difficultés. Malgré tout ce qu'ont pu dire de sa mobilité ceux qui attribuèrent à cette cause, d'abord sa conversion et ensuite sa vocation (comme si la mobilité, qui est dans l'âme un signe de faiblesse, pouvait avoir pour résultat de lui faire faire l'effort le plus vigoureux dont elle soit capable!); malgré, dis-je, ces opinions superficielles et injustes, malgré même ce qu'on eût pu raisonnablement supposer, d'après toutes les circonstances extérieures de sa vie jusque-là, Natalie demeura absolument insensible à ce genre d'entraîné- CHAPITRE VI. 101 ment. Elle n'eut pas même à en combattre les effets. Les impressions récentes dont elle avait l'âme et le souvenir remplis étaient trop puissantes, trop profondes et trop vivantes. Ce qu'elle sentit et ce dont elle souffrit uniquement, ce fut de la privation complète d'un bien possédé, goûté et compris, comme il avait plu à Dieu de se faire goûter et comprendre par celle qui marchait vers lui maintenant à pas rapides, et que rien ne devait plus arrêter dans cette marche. Catholique depuis quelques jours seulement, et appartenant jusque-là à une Église où les plus fervents n'approchent des sacrements que trois ou quatre fois par an, elle n'avait pas eu, il est vrai, à sacrifier une douce et pieuse habitude contractée de longue date. Mais avec quelle ardeur elle en avait goûté la trop courte jouissance, avec quelle impatience ardente elle aspirait au jour où il lui serait permis de renouveler ces communions ferventes qui avaient précédé son départ de Venise ! Nous le répétons : ces choses, dont nous parlons ici, d'après les témoignages que ses amis recueillirent plus tard de sa bouche véridique, ne peuvent être comprises de ceux qui, nés au sein de l'Église et environnés de toutes les ressources qu'elle prodigue à ses enfants, n'ont jamais éprouvé le douloureux désir qui naît de la privation, 102 LA SOEUR NATAL JE NAHISCHKIN. de l'exil spirituel et de la persécution. Je àispersécution, et cependant, tout a l'heure, j'ai dit aussi que Natalie n'en eut point à endurer de la part des siens; et, de ce côte, l'assertion est exacte. Mais n'é- tail-ce point la persécution officielle et gouvernementale, émanant d'une volonté arbitraire et absolue, qui condamnait cette âme, droite et pure, au plus pénible déguisement? Se serait-elle méfiée de la tendresse de ses parents? Aurait-elle eu peur de se confier à son frère, à ses sœurs ou bien à ses oncles, dont la tendresse et la bonté pour elle se manifestaient chaque jour davantage? Assurément non. Cette pauvre enfant ne chargeait sa vie d'un lourd secret, n'imposait à ses paroles et à ses actions la plus difficile contrainte, que dans la peur de faire subir à ceux qui l'entouraient les effets de ces lois formidables, et de les voir compromis comme complices, si elle était poursuivie comme coupable. S'exagérait-elle ce danger? Son imagination lui prêtait-elle des proportions plus considérables que celles qu'il avait réellement? Nous ne le savons, mais la suite fut loin de le démontrer, et nous dirons, d'ailleurs, qu'à cette époque, toutes les craintes étaient justifiées. Nousajou- teronsdeplus qu'elles le sont toujours et partout, là où prévaut la volonté d'un seul, où la liberté des âmes n'est point admise, et où la loi humaine promulgue CHAPITRE VI. 103 des décrets spirituels qu'elle fait ensuite exécuter par la force. Pendant ces jours d'épreuves, il ne restait donc à Natalie d'autre joie que celle de prier avec ferveur avec reconnaissance, avec la paix profonde que donne la certitude, lorsqu'on a été longtemps ballotté par le doute, avec la satisfaction intime d'avoir atteint un but longtemps poursuivi, avec la sensation ineffable que produit la vérité à qui l'a toujours aimée et cherchée, l'a enfin trouvée, et la compare alors avec tout ce qui n'est pas elle !... C'était ainsi qu'elle priait, et bien souvent à côté de ses sœurs et de tous les siens, dans l'église où elle les suivait encore; dans cette Eglise grecque qui, en un sens, lui appartenait encore, mais à laquelle elle n'appartenait plus, car les richesses qui s'y trouvent, elle les possédait toujours, et elle possédait, de plus, toutes les richesses qui lui manquent. Seulement, hélas! elle les possédait sans pouvoir en jouir, et de là naissait cette souffrance inexprimable qui, parfois, était si vive qu'elle semblait dépasser ses forces. Le temps s'écoulait cependant et le carême approchait; c'était un moment dont la pensée avait toujours inspiré d'avance à Natalie un redoublement d'inquiétude et d'effroi. Elle avait espéré qu'avant cette époque, quelque moyen se serait offert pour elle de LA SCECn NATALIE NARISCHKIN. concilier la profession publique de sa foi avec les ménagements qu'elle s'était imposés vis-à-vis de sa famille. Elle n'en apercevait aucun, et l'heure approchait pourtant où il faudrait bien mettre de côté toute réserve et confesser la vérité, quelles que pussent en être les suites pour elle ou pour les autres. Elle avait, en effet, pu, dans la nécessité où elle était de taire son changement de religion, suivre ses sœurs à l'église et s'y tenir debout près d'elles pendant les longues cérémonies grecques, mais l'époque des Pâques allait venir et il ne lui était plus possible de communier avec elles, car elle ne pouvait recevoir l'Eucharistie des mains d'un prêtre grec séparé de l'Église. Son oncle, son frère et ses sœurs se préparaient cependant à leurs dévotions pascales, avec cette sorte de publicité qui est dans les habitudes des Russes, et, quelques jours avant la fête, tous communièrent ensemble. Tous, hormis Natalie, qui seule s'abstint. Le cœur brûlant d'amour de Dieu et de désir de s'unir à lui, elle demeura dans ce jour solennel privée de sacrements et séparée de ceux qui l'entouraient plus encore que des catholiques, car avec ceux-ci du moins elle put s'unir par la communion spirituelle la plus ardente, et participer ainsi à celle que recevaient en ce jour, en tous lieux, les enfants de l'Eglise universelle. CHAPITRE VI. 105 Mais l'abstention silencieuse de cette jeune fille était, de sa part, un acte de courage qu'apprécieront ceux qui ont bien compris son caractère, ainsi que la nature des motifs qui avaient jusque-là guidé sa conduite. Son cœur, on peut le croire, battait péniblement au moment où pour la première fois elle se sépara ainsi publiquement de ses sœurs, comme de tous les siens; et lorsqu'elle vit ensuite le regard toujours si bienveillant de son oncle, s'attacher sur elle, avec plus de tristesse encore que de mécontentement, son angoisse redoubla... Elle avait tant pensé d'avance à ce jour ! Et maintenant ce jour était venu, l'explication, si longtemps ajournée, ne pouvait plus l'être, et il fallait enfin subir toutes les conséquences de l'acte qu'elle avait accompli. On peut se figurer ce qu'elle éprouva lorsque, après la messe, son oncle Alexis la fit appeler, et avec quelle émotion elle se rendit près de lui et ensuite l'écouta en silence, tandis que du ton le plus paternel, après lui avoir adressé quelques reproches sur sa tiédeur, il l'interrogea sur le motif qui l'avait empêchée d'accomplir, avec sa famille, un devoir aussi formel et aussi sacré que celui de la communion pascale, et comme pour donner jlus de poids à cette remontrance, il ajouta qu'en vérité il aimerait mieux la savoir catholique romaine qu'indifférente aux devoirs de sa religion. 100 I. \ SOEUR \ATAME NARISCHKIN. Le ton triste et la voix émue de son oncle, ainsi que ces dernières paroles, eussent suffi pour faire jaillir la vérité des lèvres deNatalie, lors même qu'à une question aussi directe, toute réponse évasive n'eût été un mensonge. Aussi, sans hésiter davantage, elle lui répondait par un récit détaillé et exact de tout ce qui s'était passé pour elle dans les années précédentes. Elle raconta à son oncle sa longue attente, sa conviction, sa détermination à Venise, l'acte qu'elle y avait accompli et ses motifs pour le taire, et enfin l'impérieux devoir qui aujourd'hui l'avait tenue éloignée de la communion d'une liglisc à laquelle elle n'appartenait plus. Sans doute, Dieu mit sur ses lèvres les paroles qu'il fallait dire et disposa celui qui l'écoutait à l'entendre, car tandis qu'elle attendait en tremhlant ce qu'il allait répondre, elle vit avec un soulagement inespéré les yeux de son hon oncle Alexis se mouiller de larmes et se fixer sur elle d'un air triste, mais sans aucune sévérité... Oh! ce fut là un moment dont elle conserva le tendre et reconnaissant souvenir toute sa vie!... Quelque affligé et même effrayé que fût cet homme excellent, de la révélation qu'il venait d'entendre, non-seulement il répondit à sa nièce avec douceur et sans aucune amertume, mais il l'embrassa tendrement et l'assura que, malgré cet Cil \ PITRE VI. 107 aveu, il l'aimait toujours, et que jamais l'affection qu'il avait pour elle n'en serait altérée. Elle ne le fut point, en effet, ni alors, ni jamais. Cette explication qui soulageait Natalie du lourd poids de la dissimulation, et qui lui permettait de ne plus rien cacher à ceux qui l'entouraient, fut pour elle l'événement lu plus important et le plus heureux de son séjour à Moscou. Peut-être même, au premier moment, cspéra-t-elle que la bonté de son oncle irait jusqu'à lui faciliter l'accomplissement de ses devoirs religieux. Mais il n'en fut pas ainsi. A la demande de M. Alexis Narischkin, au contraire, le secret divulgué uniquement aux personnes les plus proches et les plus intimes continua à être gardé au dehors avec un soin extrême. Une seule fois seulement (trois jours après sa conversation avec son oncle), le jeudi saint, en compagnie de quelques personnes qui allaient (sans doute par curiosité) visiter le tombeau dans la chapelle française, Natalie y entra avec elles, et là, pendant quelques instants, elle put tomber à genoux et prier selon le besoin de son amour et de sa foi ! Ce fut là la première et l'unique joie de ce genre qui lui fut accordée pendant ce que nous appellerons son exil, car c'en était bien un pour elle, quoiqu'elle fût au milieu d'une famille qu'elle aimait et dans un paj s qui lui fut toujours cher. L'homme ne vit pas seulement de 108 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. pain matériel, il'en est un autre plus nécessaire encore, dont l'âme ne peut se passer, et la patrie qui vous donne l'un et vous refuse l'autre, n'est plus qu'une mère cruelle, qu'on aime toujours malgré son injustice et cfu'un jour on espère fléchir, mais cependant auprès de laquelle jusque-là on ne peut plus vivre, ou du moins on ne peut plus vivre sans souffrir! La conduite de M. Alexis Narischkin, après que la vérité lui eut été révélée, prouve, au surplus, d'une manière assez significative que les inquiétudes et les précautions précédentes de Natalie avaient eu leur très-véritable raison d'être. Peut-on supposer, en effet, qu'un homme juste, pieux, généreux tel qu'il l'était, et bienveillant envers elle comme il ne cessa jamais de l'être, se fût cru obligé, tout en lui pardonnant son changement de religion, de lui interdire toute pratique extérieure de celle qu'elle avait embrassée? Croit-on qu'il eût exigé que ce secret fût gardé entre eux si sévèrement et ne transpirât jamais au dehors, si des considérations tout autres que celles de la conscience ne lui eussent imposé la nécessité d'agir ainsi, et peut-on supposer qu'un homme tel que lui, se fût incliné devant ces considérations si elles n'eussent pas été d'une gravité réelle? Quoi qu'il en soit, Natalie dut se contenter du soulagement de n'avoir plus rien à cacher à ceux qu'elle CHAPITRE VI. 109 aimait le plus. Ce fut beaucoup, mais ce fut tout. Quant aux pratiques de sa religion, elle n'eut, du reste, aucune liberté, et elle dut supporter plus d'une discussion pénible avec quelques-uns des membres de sa famille, qui tout en gardant bien, dans leur propre intérêt, le secret qui leur avait été confié, ne lui épargnaient ni les contradictions, ni les reproches. Mais, en somme, tout en aspirant au jour où elle pourrait mettre sa vie extérieure d'accord avec cette vie intérieure que la contrainte et le sacrifice servaient seuls alors à nourrir, elle ne cessait de bénir Dieu de tout ce qu'il lui avait accordé. Son cœur débordait de reconnaissance envers les siens, et elle en éprouvait une très-vive en particulier pour un autre de ses oncles, le comte Strogonoff, qui avait reçu la redoutable confidence avec une bonté égale à celle de M. Alexis Narischkin et une indulgence que nul n'aurait pu attendre de la sévérité de ses convictions religieuses. 11 nous est permis de penser que Natalie, qui avait eu, en tout temps, le don de plaire, reçut alors celui sinon de convaincre, du moins de désarmer ; car ce vieux seigneur russe, plein de zèle pour son culte et de préventions contre le nôtre, ému de la fermeté et de la sincérité de sa jeune parente, non- seulement ne lui adressa aucun reproche, mais sembla lui témoigner encore plus d'affection qu'à ses 110 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. sœurs, comme pour lui ôtcr de la pensée qu'il pût conserver contre elle le moindre ressentiment. La fin de l'épreuve approchait toutefois : on touchait presque au terme de l'année de deuil, et les deux mariages ajournés devaient se célébrer ensemble à Vienne, vers la fin de l'automne. Ce fut alors que Natalie comprit à quel point elle avait été bien inspirée, lorsque à tout prix elle avait prononcé son abjuration avant de partirpourla Russie, et combien maintenant il était heureux pour elle que tous ses parents en fussent instruits; car ce furent eux-mêmes aujourd'hui qui lui conseillèrent d'accompagner à Venise sa sœur Elisabeth qui devait s'y fixer après son mariage, tandis que Catherine reviendrait en Russie avec son frère. II était indubitable que si elle n'eût point déjà embrassé le catholicisme alors, le désir qu'elle en avait n'eût été qu'un motif de plus pour la rappeler dans sa famille avec Catherine. Comme celle-ci, elle eût sans doute, en ce cas, ajourné pour longtemps l'accomplissement de son dessein, et les années qui furent dans sa vie si importantes et si fécondes se fussent écoulées dans une inutile et stérile attente. Ajoutons encore que Dieu sait, en quelque sorte, mesurer le son de sa voix, selon le degré de force dont chaque âme est douée, et, suivant aussi le degré de perfection auquel il l'appelle. Pour Natalie, cette voix divine avait retenti si CHAPITRE VI. 111 haut, qu'elle n'eût pu ajourner l'heure d'y répondre, sans risquer de cesser peut-être à jamais de l'entendre. Enfin, le cœur rempli de tendresse pour ceux qu'elle quittait, mais battant cependant d'une joie secrète, Natalie partit de Moscou avec ses sœurs, au commencement de septembre 1845, et arriva peu de jours après à Vienne. C'est de là qu'est datée la lettre dont j'ai parlé dans le chapitre précédent, la première où elle ose s'exprimer sans détour et qui est intéressante non-seulement à cause des détails qu'elle contient sur tous les incidents que nous venons de raconter, mais aussi par l'accent joyeux qui y règne et qui semble être un reflet du bonheur dont son âme était remplie. « Vienne, 15 septembre 1845. « Puisque je puis enfin vous écrire en toute liberté, je ne tarderai pas davantage à vous faire une confidence qu'il m'eût été doux de vous faire depuis longtemps : celle de mon retour à la vraie foi. Le 15 août, le jour glorieux de l'Assomption de Marie, j ai eu le bonheur de faire mon abjuration dans l'église des Jésuites à Venise. Le R. P. Ferrari, que vous connaissez peut-être, eut la bonté de me diriger etdem'aider à accomplir cette détermination que je 112 LA SQEUK NATALIE NARISCIIKIN. ne pouvais plus remettre, et que je bénis Dieu de m'a- voir fait prendre alors. « Je pense à peine que vous puissiez m'en vouloir de n'avoir pas suivi les inappréciables conseils de prudence que vous me donniez dans vos lettres. Mais je sentais trop bien que le moment était venu. Le temps pressait, et le péril devenait imminent, si j'avais eu le malheur de laisser fuir l'occasion. Dieu dans sa miséricordieuse bonté a aplani tous les obstacles devant moi, tellement, qu'ayant eu la consolation de me convaincre que mon frère s'opposait à mon désir beaucoup plus par la crainte du chagrin que cela causerait à ma grand'mère, que par aucun autre motif, je pris le parti d'agir secrètement et à l'insu de tous, afin que personne ne fût compromis, résolue (pour moi-même) à accepter tout dans l'avenir plutôt que de mourir hors du sein de la véritable Église, de l'Église qui ne peut faillir, et contre laquelle les portes de l'enfer ne prévaudront jamais. « Vous savez de quelle admirable manière Dieu a tout disposé et peut-être l'en avez-vous déjà remercié pour moi et pour nous tous, du fond de votre cœur; je suis maintenant au comble de mes vœux, Dieu ayant exaucé tant d'âmes pieuses qui priaient pour mon retour du pénible exil, où j'espère avec sa grâce retourner jamais. La bonté de tous mes parents a CHAPITRE VI. 113 cependant dépassé de beaucoup mon attente, car non- seulement ils ont été indulgents, mais tendres et affectueux, ayant tous plutôt l'air de prendre pitié de ma position au milieu d'eux, que de songer à m'inlliger leur blâme. Mon oncle Alexis, en particulier, s'est montré pour moi un ange, et le vieux oncle Stro- gonoff, dont vous connaissez toute la sévérité en matières religieuses, n'a pas même voulu me donner à supposer qu'il eût la moindre cause de ressentiment contre moi, et m'a comblée de caresses non-seulement quand j'étais avec mes sœurs, mais quand je me trouvais seule avec lui. « La pauvre Catherine repart, à notre grand désespoir, et j'aurais subi le même sort sans ma résolution à Venise, car mes sœurs elles-mêmes m'ont dit qu'elles n'auraient jamais accepté la responsabilité de m'emmener!... Elles me l'ont répété sans cesse... Je ne puis donc que me confondre et bénir Dieu. Comment aurais-je jamais pu résister à une si forte épreuve, moi qui suis si lâche et si faible lorsqu'il faut braver le respect humain?... Oh! ne refusez pas une prière et une action de grâces pour moi au cœur divin de Jésus-Christ et à la très-sainte Vierge Marie!... Je désire beaucoup vous revoir et j'espère que Dieu disposera toutes choses, dans sa grande bonté, selon mes vœux. 114 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. « Les deux fiancés sont ici depuis hier. Gela a été pour nous tous un grand jour de fête; nous l'avons célébré à dîner avec deux bouteilles de vin de Champagne, et tout était autour de nous heureux, gai et amusant. Aujourd'hui ils sont tous avec Natalie Friesenhof 1 , à faire leurs achats d'argenterie, de linge, etc., etc. C'est fort réjouissant de voir autour de soi tant de figures heureuses, et d'entendre résonner à ses oreilles les plus jolies choses du monde ; aussi est-on tout à la joie, sans songer à la grande et triste séparation qui va suivre. Nous espérons que les mariages se feront d'aujourd'hui en huit, puis trois ou quatre jours encore, chacun prendra le chemin de son logis. Mon frère part pourtant avec nous, et restera quelques jours à Venise, puis il repassera pour reprendre Catherine et l'emmener à Stuttgard, et ensuite directement en Russie. Je ne vous parle pas de la chère Miana, car elle vous donne elle-même de ses nouvelles, mais je vais la voir chaque jour, et toujours avec un plaisir croissant. '( Pardonnez ce trôp long bavardage et recevez, ma chère comtesse 2 , l'assurance de mes sentiments les plus affectueux. « Natalie. » 1. Nièce de la comtesse Xavier de Maistre, mariée au baron de Fnesenhof. Excellente et aimable amie des quatre sœurs. 2. Cotte lettre est adressée a la comtesse Lebzcltern. CHAPITRE VI. 115 Ce fut tandis qu'avaient lieu les derniers préparatifs des mariages de ses sœurs que Natalie reçut elle- même une proposition qui pouvait paraître, dans l'incertitude actuelle de son sort, une indication de la volonté de Dieu à son égard. Un jeune homme, un catholique d'une famille honorable, qui l'avait vue quatre ans auparavant, revint, après de longs voyages, fidèle au souvenir qu'il avait emporté d'elle. 11 lui offrit sa main, et peut-être Natalie balança-t-elle encore quelques instants sur le parti qu'elle devait prendre, mais ce fut le dernier moment de sa vie où elle s'arrêta incertaine sur la voie à laquelle elle était appelée. Un obstacle survint; ce n'était point au fond une difficulté insurmontable, mais elle ne tenta aucun effort pour la vaincre, et lorsque cette vision passagère se fut évanouie, elle retrouva cette fois son cœur, son âme, son esprit, dans une liberté à laquelle elle sentit qu'elle ne renoncerait plus jamais, jamais, du moins, pour accepter aucun amour ou pour former aucun lien de ce monde. CHAPITRE VII. (1845) Séjour à Vienne. — Mariage de Marie et d'Elisabeth Narisclikin. — Départ de Natalie pour Venise avec sa sœur et son beau-frère. — Bonheur do se retrouver en Italie. — Réflexions générales. — Parole du maréchal Marmont à propos do Natalie. — Nouvelles relations. — Le salon de M. et M m< - Rio, à Venise. — Marie de Bombelles. — Quelques mots sur la famille de celle-ci. — L'évêque d'Amiens. — Intimité de Natalie et de Mario. — M me Neville. — Nouvelle de l'arrivée de l'empereur Nicolas à Venise. — Lettre de Natalie. — liloignement de Natalie pendant le séjour de l'empereur. — Son départ pour Vienne. La séparation qui suivit en effet de près la fête des noces jeta bien vite une ombre sur ces premiers jours de liberté. C'était, par le fait, une dispersion véritable, et les quatre sœurs se séparèrent alors pour ne plus jamais, en ce monde, se retrouver toutes réunies ensemble. Marie (M mc de Valois) suivit son mari à Stuttgard, et la pauvre Catherine reprit toute seule le chemin de la Russie, tandis que Natalie, demeurée avec sa sœur Elisabeth et son beau-frère (le baron IIS LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. de Petz), prenait avec eux le chemin de Venise, où ils allaient s'établir. H n'est personne au monde, nous le croyons, qui, ayant une fois habité l'Italie, ne garde au fond de son cœur le désir d'y revenir, et, quelle que soit sa terre natale, n'éprouve, en revoyant ce beau ciel, que là aussi il retrouve sa patrie. C'est qu'en effet cette beauté nous appartient, tout comme à ceux qui la voient en ouvrant leurs yeux à la lumière. Elle n'est pas plus à eux qu'elle n'est à nous, car pour tous elle n'est qu'un rayonnement de cette beauté suprême et essentielle qui est notre héritage, notre patrimoine assuré. C'est pourquoi sans doute nous ne pouvons jamais en voir le moindre reflet sans que notre cœur à la fois ne se dilate et ne se repose, avec la double sensation de la jouissance et de la possession. En y réfléchissant bien, on reconnaît même, il me semble, que, quel que soit le degré d'admiration qu'on éprouve en ce monde, il est bien rare, même lorsqu'on est le plus ravi, que l'on soit positivement .surpris. Fût-on transporté des extrémités glaciales du pôle aux rives charmantes du golfe de Naples, n'eùt-on jamais vu la beauté de la lumière ou l'éclat de la nature, le cœur humain porte dans ses profondeurs une image dont il retrouve les traits dans tout ce qu'il admire, et, même en cm- CHAPITRE VII. 119 brassant d'un premier regard le plus sublime spectacle de la création, il lui semble qu'il est à lui, cl qu'il est chez lui. Cette réflexion nous en suggère une autre : c'est que sans doute au jour où, sortis de la région des ombres et des images, nous entrerons dans celle de l'éternelle réalité, il en sera de même. \os cœurs s'ouvriront alors, il est vrai, à ces joies inconnues, « qu'ils n'ont point courues », à ces choses que « nos yeux n'ont point vues », que « nos oreilles n'ont point entendues ». Mais, cependant, de même que nous retrouverons dans Jésus-Christ notre pauvre forme humaine revêtue de toute la gloire de la divinité, nous pouvons penser, je le crois, que nous trouverons aussi la réalité de toutes les ombres qui ont charmé nos yeux et attiré nos cœurs ici-bas. Heureux, alors, ceux qui ne leur auront pas livré leurs âmes captives, et qui pourront s'écrier, avec un tressaillement d'inexprimable allégresse: « Enfin, les voilà donc, ces choses trop l)oll, :s ut, trop passagères qu'on ne pouvait aimer sur terre sans se perdre ou sans les perdre! les voilà!... belles, substantielles, confirmées, transfigurées et immortelles ! C'est bien cela, nous les voulions, nous les cherchions; elles sont à nous maintenant, nous y sommes, c'est la demeure! » Mais laissant de côté ces considérations trop 20 LA SOTCUIl NATALIE NARISCUKIN. hautes pour notre intelligence, revenons-en à Venise, où nous retrouverons Natalie, environnée de toutes les ressources dont elle avait été privée, libre de paraître ce qu'elle était, et d'être catholique aux yeux de tous, comme elle l'était dans le sanctuaire silencieux de sa conscience, et ajoutons-y encore, par surcroît, la jouissance pour elle de revoir ce ciel bleu auquel, depuis son enfance, ses yeux étaient accoutumés!... Malgré le chagrin d'avoir quitté ses sœurs et malgré les tristes souvenirs qu'elle retrouvait à Venise, ce moment fut heureux à la fois comme le premier d'une époque de liberté et de paix et comme le début d'une vie nouvelle. Les convictions et les caractères des deux sœurs différaient, sans doute, autant que leurs destinées; toutefois elles s'aimaient tendrement, et leur vie ensemble devint aussi douce qu'intime. Natalie avait trouvé dans le mari de sa sœur un véritable frère qui, non moins que celle-ci, jouissait de sa présence auprès d'eux, et regardait cette présence comme une joie de plus ajoutée au bonheur de leur jeune ménage. Ni l'un ni l'autre ne songeaient à refuser à Natalie une indépendance dont ils savaient bien qu'elle n'userait pas de manière à inquiéter leur responsabilité, et si parfois ils la trouvaient trop absorbée par l'intérêt nouveau dont la religion remplissait sa vie, ou trop entraînée vers ceux qui partageaient cet CHAPITP.K VII. 121 intérêt avec elle, ils pensaient qu'il fallait lui laisser exhaler en paix sa première ferveur, et que le temps, l'habitude, l'absence de contradiction feraient le reste et la ramèneraient dans les limites d'une pratique exempte à leurs yeux de toute exagération. A l'époque où nous en sommes, Dieu régnait déjà en maître sur ce cœur de bonne volonté, mais quant aux événements présents ou futurs de sa vie, Natalie n'avait encore ni prévisions, ni désirs; elle marchait les yeux fermés, la main dans la main de Celui qui guidait tous ses pas et qui la faisait avancer toujours, et monter si graduellement qu'elle ne s'en apercevait pas elle-même. Mais il faut supposer toutefois que l'état de son âme se reflétait sur ses traits, car le maréchal Marmont, qui habitait alors Venise et qui la rencontrait souvent, l'appelait, avec un mélange de plaisanterie et de respect, « une pcii/c échappée du ciel n. On a déjà vu plusieurs fois, dans ce récit, qu'à c "aque nouvelle étape de sa vie, la Providence prépa- rait à Natalie les rencontres les plus propres à satisfaire sa piété et à la faire progresser. Celles de différentes sortes qu'elle fit à Venise pendant la durée de son séjour ne furent pas les moins importantes pour elle, ni les mo i ns f écondes en résultats durables. Nous commencerons par parler de M. et M me Rio, 122 LA SOEUII NATAL1E NARISCHKIN. qui, dans le courant de cette même année, firent plusieurs séjours à Venise avec leurs filles, alors encore presque dans l'enfance, et une jeune et pieuse amie de celles-ci, M"° Valérie Mogg, capable d'apprécier Na- talie, et douée, de son côté, de toutes les qualités qui devaient mériter son affection. Selon la coutume de M. Rio, partout où il se trouvait, à cette époque active de sa vie, son salon réunissait un petit cercle où régnait à la fois la plus grande simplicité et le mouvement d'idées le plus animé. C'était une conversation toujours attrayante, élevée, et où tous les sujets rayonnaient sous la lumière du catholicisme. Celte époque était celle des grandes études de M. Rio sur l'Art chrétien, et ceux qui l'ont entendu parler de ce qui remplissait alors sa pensée, n'ont point oublié cette éloquence entraînante dont peuvent à peine donner idée les pages où il a consigné le fruit de ses études. Pages utiles et précieuses, à coup sûr, pour l'histoire de l'art, et surtout de l'art en Italie, mais pâles quand on les lit après les avoir entendues, colorées par sa parole... C'était une manière de prédication aussi que cette énumération, éblouissante des œuvres accomplies par le génie catholique, sous l'impulsion de l'Église, et elle pouvait suggérer plus d'une réflexion à celle qui, si jeune, s'était sentie attirée vers cette Église, riche et vraiment vivante, qui sait satisfaire ainsi l'in- (',11 A l'ITRE VII. IS3 telligence autant que l'âme et suit alimenter la flamme du génie tout aussi bien que le feu de la charité. Ces relations, pleines d'intérêt et de charme, ne furent pas les seules que lui offrit la société étrangère réunie cette année-là à Venise. Ce fut en ce lieu et alors, que Natalic contracta une de ces amitiés exceptionnelles qui naissent ici-bas de quelque chose de plus pur et de plus élevé que la seule sympathie, et dont la racine véritable semble être plutôt au ciel que sur la terre. L'amie qui lui devint bientôt si chère (âme choisie autant que la sienne, appelée, comme elle, à souffrir et à gravir, et comme elle aussi, à tout quitter pour tout trouver), c'était cette même jeune fille à laquelle l'apparition de Natalie avait fait, à Vienne, une impression si profonde. Marie de Bombellesappartenait à la France par sa famille et par son nom, mais les vicissitudes de l'émigration avaient conduit son Père, le comte Charles de Bombelles, ainsi que le comte Henri, frère de celui-ci, en Autriche, où ils étaient entrés au service et où ils étaient demeurés après la Restauration 1 . Leur père, ambassadeur de lo V Le COmt ° Il0nr ' dC Boml)clles ' ^P 0 "" dc >ini Frascr ( sœur aîn,ic c o . tana\ fut i e gouverneur de l'empereur (François-Joseph) d'Autriche, aujourd'hui régnant, ainsi que de son frère le malheureux empereur Maxiniiii en 121 LA SOEUR NATAL IE NARISC.IIKIN. France à Venise, avant la Révolution française, avait vu mourir, dans la fleur de son âge et dans les sentiments de la plus éminente piété, sa femme, amie de Madame Elisabeth, et digne, par son dévouement et la sainteté de sa vie, de l'affection de cette princesse martyre. Jusqu'alors le comte de lîombelles avait partagé la légèreté et l'indifférence religieuse des hommes de son temps; mais le spectacle de ce lit de mort opéra en lui une de ces transformations qui vont au delà de ce qu'on peut nommer une conversion. Non- seulement, à dater de cette heure, il devint un fervent chrétien, mais peu après il embrassa l'état ecclésiastique et il devint un saint prêtre. Plus tard, appelé à l'épiscopat, après la Restauration, il fut ce vénérable évêque d'Amiens que n'ont sans doute oublié aucun de ceux qui peuvent encore l'avoir connu, ou seulement qui se souviennent de l'avoir aperçu. Celle qui écrit ces pages a de bonnes raisons pour avoir conservé de ce prélat la plus douce et la plus affectueuse mémoire, car ce fut lui qui (à titre d'ami de ses parents) lui fit faire sa première communion, lorsqu'elle avait onze ans, et le souvenir ineffaçable de ce jour est demeuré à jamais uni pour elle à celui du saint et excellent évôque d'Amiens. Par son expression de bonté et de sainteté sa figure rappelait celle de saint Vincent de Paul et de saint Alphonse de Ligori, et quoi- CHAPITRE VII m qu'il ne fût pas de haute taille, il avait l'air noble, et ses manières étaient celles d'un grand seigneur, tout en étant d'une simplicité et d'un enjouement qui attiraient autour de lui les enfants partout où il se trouvait. Il aimait à leur parler, à les exhorter et à les bénir. Peut-on donc s'étonner que parmi ces enfants, ceux pour lesquels cette bénédiction était, en même temps que celle d'un évèque, celle d'un aïeul, aient non-seulement été ensuite de pieux et fervents chrétiens, mais que plus tard, la vie religieuse ait recueilli parmi eux une de ces fleurs que Dieu sait bien parfois faire naître sur le sol le plus ingrat, mais qui semblent s'épanouir naturellement sur des terrains ainsi pénétrés de rosée chrétienne? La petite-fille de l'évêque d'Amiens, cette jeune Marie de Bombelles que Natalie venait de rencontrer à Venise, avait en effet couru, dès son enfance, au-devant de cette destinée, et toute son âme eût été donnée à Dieu au début de sa vie, si une s&Qtë frêle et délicate n'eût mis obstacle à cette inclination céleste. La tendresse de son père, qui ne pouvait se priver de sa présence, en éleva un autre, et plus tard ce fut s a tante, la comtesse Henri de Bombelles', qui, après l'irréparable perte d'une fille de dix-sept ans, la retint près d'elle, trouvant son unique consolation 1. Née Fraser. m LA SOEUR NATALIE N A RISC II KIN. dans la société de cette jeune fdle, que sa bonté, sa douceur et sa grâce rendaient chère et précieuse à tous les siens. De son côté, Marie leur consacrait, avec un dévouement sans égal, sa vie continuellement entravée par la maladie, et ses forces sans cesse vaincues par la souffrance. Son père, le comte Charles de Bombelles, avait été le chambellan et l'ami très- fidèle de l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche, duchesse de Parme, veuve de l'empereur Napoléon I er . Quelques-uns affirmèrent qu'elle l'avait épousé secrètement. En tous cas, il lui fut dévoué et il demeura près d'elle jusqu'à sa mort. Peu après l'arrivée de Natalie à Venise, le comte de Bombelles y conduisit sa fille pour y passer l'hiver. « Ce fut alors (pour me servir des expressions d'une personne qui les connut très-bien l'une et l'autre) que se rencontrèrent ces deux âmes faites pour s'entendre. L'une, tout angé- lique et que l'on pouvait vraiment dire exempte de tout défaut, l'autre dans toute la première ferveur de sa vie nouvelle. » Nous n'osons pas, ici, parler plus longuement de la première, car, du fond du cloître où Dieu la conduisit enfin, et où elle vit encore, pour le bonheur et l'édification de ceux qui l'entourent, son humilité pourrait souffrir de ce que nous aurions à ajouter; mais elle ne nous désavouera pas, si nous affirmons CHAPITRE VII. 181 que sa rencontre avec Natalie fut, pour l'une et pour l'autre, un de ces grands événements du cœur, dont la vie tout entière se ressent. Dans l'ordre physique, les maladies sont contagieuses, tandis que, malheureusement, la bonne santé ne l'est pas; mais il n'en est pas de môme dans l'ordre moral: la contagion du mal, si prompte et si souvent mortelle, a du moins pour corollaire la contagion du bien, non moins efficace et puissante, et si, d'une part, les vautrais entretiens corrompent 1rs bonnes mœurs, de l'autre, les pures, nobles et saintes pensées grandissent et se fortifient dans l'âme, en écoutant les paroles qui savent les rendre, et ces paroles se répandent sans effort du cœur qui les contient! Toutefois, de même que les choses perverses se murmurent souvent à voix basse et que le mal aime et cherche le mystère et les ténèbres, les choses saintes, de leur côté, aiment aussi le silence et redoutent le bruit et l'éclat. Pour des raisons bien contraires, la honte et l'humilité in- s Pïi'ent donc également le désir de se cacher. C'est Pourquoi on entend souvent répéter, que nous frémirions d'horreur si nous connaissions le mal dont nous sommes environnés; mais j'ose penser qu'il est également vrai de dire que l'on tressaillerait d'admiration si 1 on pénétrait dans certaines âmes et si, à côté de ces abîmes de perversité dont on nous parle (et où 128 LA S OU UH NATALIE NAMSCHKIN. trop souvent on cherche à nous faire plonger), on connaissait aussi les abîmes de pureté, de sainteté et d'humilité qui nous entourent, et dont l'œil de Dieu seul peut sonder la profondeur! Les doux et pieux entretiens de ces deux jeunes filles furent de ceux qui montent ainsi vers lui. Ces entretiens répondaient à un sentiment intérieur que Natalie avait souvent éprouvé, et ils faisaient vibrer dans la partie la plus silencieuse et la plus recueillie de son âme une corde particulière qui ne semblait pus toujours d'accord avec les autres. En effet, Natalie avait dès lors dans le cœur et dans le caractère cette énergie, ce courage, ce zèle ardent que veut la charité envers les pauvres, et toutes les œuvres dont le soulagement des souffrances d'autrui est le but. C'était chez elle ce que nous pourrions appeler l'esprit de Marthe. Mais elle avait de même, et à un plus haut degré encore, ce que nous nommerons l'esprit de Marie, c'est-à-dire l'attrait le plus vif pour la contemplation silencieuse. Se taire, exposer, pour ainsi dire, son âme tout entière aux regards de Dieu, aimer à laisser pénétrer ce regard divin jusque dans les intimes profondeurs de son être, tel est le désir de quelques âmes, tel était celui de Natalie, autant que des paroles peuvent le rendre. Or, elle n'avait presque rien à dire à Marie de Bombelles pour être plei- CHAPITRE VII. 129 nement et parfaitement comprise. On eût dit que ces deux cœurs s'unissaient si bien dans le cœur divin de Celui qu'elles aimaient ensemble, qu'entre elles les paroles étaient superflues; seulement chacune pensait que l'autre aimait Dieu plus parfaitement qu'elle, et cette conviction redoublait leur affection mutuelle, ainsi que la ferveur et l'humilité de toutes les deux. « L'influence de Natalie était si bienfaisante », écrivait plus tard Marie de Bombelles, « que près d'elle, je me faisais l'effet d'une petite plante éclairée et fortifiée par un doux rayon de soleil.... Nous étions toujours ensemble, et on ne nous nommait plus que les deux petites sœurs. Je la suivais aux réunions, où le bon abbé Bian- chini (aujourd'hui religieux) et don Avogadro (depuis fondateur du sanctuaire de la Salette) réclamaient son concours pour instruire les enfants, ou les adultes ignorants et voulant se convertir. Je la suivais surtout à l'église, où elle semblait s'épanouir comme une fleur qui se trouve dans le climat qui lui convient. Elle avait une telle dévotion pour le saint Sacrement que lorsqu'elle sortait de cette présence adorable, elle semblait, à la lettre, avoir oublié tous les soucis de la terre. Gela était si frappant qu'il était impossible de ne pas le remarquer. » L'état si étrangement maladif de la jeune Marie favorisait chez elle cette même disposition contempla- 130 LA SOEUR NATALIE NARISCII Kl N. tive qu'elle admirait chez son amie, car, à dire le vrai, la vie active lui était à peu près interdite. Sa faiblesse physique apportait une entrave continuelle aux efforts les plus courageux de sa charité. Mais pour Natalie, alors dans toute la vigueur de la santé, aussi bien que de la jeunesse, il n'en était pas de même, et peut-être n'eût-il pas été avantageux pour elle de se laisser absolument dominer alors par le double charme d'une amitié si douce et en même temps d'une sympathie religieuse telle qu'elle n'en avait jamais rencontré, si une autre relation qu'elle forma en même temps ne fût venue, comme à point, jeter dans la balance, du côté de l'activité, un contre-poids peut-être utile et nécessaire. Plusieurs personnes prétendirent, plus tard, attribuer à la relation en question une influence directe sur la plus importante de toutes les décisions de Natalie, et il peut n'être pas absolument erroné de la placer au nombre des causes secondes qui l'aidèrent à discerner le vrai terme de sa destinée, car M me Ne- ville était une jeune Anglaise récemment convertie, dont le zèle fervent et parfois un peu exalté était propre à stimuler celui de Natalie. Mais considérer d'une autre façon cette rencontre, et la placer ailleurs qu'à son rang, parmi toutes celles qui de loin préparèrent .Natalie à choisir et à agir librement elle- CHAPITRE VII. ni même, c'est une de ces erreurs communes à ceux qui regardent de loin, et qui jugent du dehors, les choses qui, entre toutes celles de ce monde, veulent être vues de plus près et appréciées avec le plus de connaissance de cause. Ce serait anticiper sur l'avenir que de parler en ce moment plus longuement de M""' Neville et de son influence, prétendue ou réelle, sur Natalie; car celle-ci avait àpeine noué toutes ces relations et, pour ainsi dire, compté les ressources dont elle pouvait disposer pendant l'hiver, lorsque la nouvelle leur parvint que l'empereur de Russie allait faire un voyage en Italie, et qu'il viendrait probablement à Venise vers la fin de novembre. Cette nouvelle ne sembla pas, d'abord, faire pressentir à Natalie la grande contrariété qui allait en être le résultat pour elle; du moins, nous ne trouvons rien qui exprime cette inquiétude dans la lettre suivante (remarquable à plus d'un titre), adressée à l'une de ses plus chères amies de Naples, qu'elle venait d'avoir la joie de revoir à son passage par Venise : n Venise, 15 octobre 18lj. « Quoiqu'il n'y ait point de nouveautés à t'apprendre de notre modeste petit intérieur, je ne veux pas manquer la poste qui peut encore vous trouver à Flo- 132 LA SOEUR NATAL IF. NAIUSCIIKIN. rence, où ma pensée vous a suivies con amore, et où je veux que tu saches que je te regrette de tout mon cœur. Les premiers jours m'ont paru vuides et tristes partout, môme dans ma chère petite cellule, où je n'ai cependant jamais eu l'habitude de t'avoir auprès de moi. Pourquoi quand notre cœur éprouve du vuide ne pouvons-nous pas le vuider réellement de tout attachement à la terre? Ne te souviens-tu pas que sainte Gertrude demandant à N.-S. « ce qu'il voulait d'elle >;, reçut pour réponse : « Ce que Je veux de toi, c'est un cœur vuide de lotîtes les créatures. » Notre cœur est plein lorsqu'il éprouve ce vuide ; s'il était vuide, comme il le faut, il ne s'attristerait pas ainsi. Tâchons donc, vois-tu, de n'aimer tout ce qui n'est pas Dieu, qu'en Dieu! J'ai reçu une bonne et, charmante lettre de la chère Miana, après ton départ. Elle semble plus forte! Dieu veuille faire durer ce mieux! Ici on nous annonce l'empereur de Russie pour la fin du mois. Tout Venise en est occupé, surtout l'archiduc et son monde. Une estafette, arrivée de Vienne dans la nuit d'hier, a apporté l'ordre de le fêter en souverain. « Toutes les autorités civiles et militaires se sont mises en frais aussitôt, et tout semble promettre que la réception sera brillante et magnifique. Le vice-roi arrive de Milan, et toutes les jolies gondoles dorées CHAPITRE VII. 133 de la cour vont être mises en mer pour recevoir Sa Majesté impériale, qui s'arrêtera chez le gouverneur, où il logera au premier et le vice-roi au second... J'écoute, avec une certaine satisfaction, la description des fêtes que l'on prépare, jouissant d'avance du plaisir que j'aurai à m'en dispenser... « Et maintenant, adieu, ma bonne et très-chère amie; je compte sur ta dernière promesse 1 et je n'oublierai jamais la mienne, tu peux en être sûre. Jddio ii benedica semprc! à toi pour la vie. « INatalie. » On voit qu'elle avait seulement compté ,se tenir éloignée des fêtes auxquelles devait donner lieu la présence de l'empereur, ce qui était, dès lors, devenu sa coutume pour toutes les fêtes du grand monde, sauf le théâtre, où, selon l'ancienne coutume italienne, tout le monde se rendait (même les personnes presque retirées du monde), et où Natalie suivait sa sœur, une fois par semaine. Mais on s'aperçoit, dans plus d'une de ses lettres, que cette condescendance lui coûtait déjà, et qu'elle se reproche de ne pas accepter, 1. Celle de prier pour elle. 13 i LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. d'assez bonne grâce tout ce qui lui est encore imposé en ce genre. On aurait pu croire que la personnalité inoiïensive d'une jeune fille, vivant ainsi clans la retraite, pouvait passer inaperçue pendant le séjour impérial, mais il n'en fut point ainsi. Les amis et les parents de Natalie furent d'avis qu'il serait plus prudent qu'elle s'absentât, et il fut décidé qu'elle quitterait Venise avant l'arrivée de son souverain et qu'elle n'y reviendrait qu'après son départ. Natalie se soumit à cet arrêt, qui semble presque inexplicable, car la liberté religieuse quelque absente qu'elle soit encore des lois, en Russie, y règne cependant assez, aujourd'hui du moins, dans l'opinion, pour qu'il nous soit difficile de comprendre des inquiétudes qui parurent alors fondées, aux Russes les plus raisonnables eux-mêmes. Elles tenaient, sans doute, au caractère individuel de l'empereur Nicolas, et à cette irritation violente et presque maladive dont son esprit était obsédé contre les catholiques, depuis l'insurrection de Pologne. Quoi qu'il en soit, ce ne fut point sans chagrin que Natalie s'éloigna ainsi. Elle trouvait à Venise autant d'agréments pour sa vie extérieure que d'inappréciables avantages pour cette autre vie qui se développait en elle à l'insu de tous. De plus, sa sœur Élisa- CHAPITRE VII. 135 beih était souffrante et réclamait ses soins. Elle la quittait à regret. Knfin elle n'éprouvait plus, sans doute autant qu'autrefois, cette curiosité des choses nouvelles qui eût donné un certain intérêt au voyage qu'elle allait entreprendre. Ce fut donc tristement et à contre-cœur que, le 18 novembre 1845 (accompagnée de M" ,e iNeville et de sa fdle âgée de 14 ans), elle se mit en route pour Vicence, où devait se passer le temps de cet exil volontaire. CHAPITRE VIII. (1810) Séjour do. Natalie à Viccncc. — Ses lettres à sa sœur pendant cette absence. — Retour à Venise. — Vie heureuse. — Relations nouvelles. — M""' la duchesse de Berry et M""' la duchesse de Parme. — Amour croissant pour Dieu et pour les pauvres. — Lettres il ses amies. — Premier désir de se faire religieuse. — Obstacles. — Persévérance. — Lettre de Natalie à sa sœur. L'arrivée de l'empereur Nicolas à Venise tarda plus qu'on ne le prévoyait, et Natalie eut à ajouter au chagrin d'être partie le regret d'être partie trop tôt. Mais, malgré ce double déplaisir et malgré la crainte que sa sœur, tout en approuvant son départ, n'eût senti quelque amertume se réveiller contre elle en songeant au motif qui rendait ce départ nécessaire, elle profita avec reconnaissance de toutes les ressources que lui offrirent la bonté et la sollicitude des amis qui l'accueillirent à Yicence. Le corn te et la comtesse de Carcano (tel était leur nom), surent en effet lui procurer des jouissances propres à satisfaire son goût et 138 LA SOKUR NATALIE NARISCHKIN. sa piété, et l'on aura quelque idée de ses sentiments et de ses dispositions, ainsi que de la manière dont elle passa le temps de cet exil, par les passages suivants des lettres qu'elle adressa à ceux qu'elle avait quittés : « Vienne, 29 octobre 1845. « ... Hier soir, à la bénédiction, il faisait divin dans ce pieux et sombre sanctuaire de la Madona del Monte-Bercio. Oh! pourquoi n'ètes-vous pas ici l'un et l'autre! affranchis de cet esclavage du monde de Venise et de tous les devoirs de société, jouissant en paix de cet ineffable, doux et suave bonheur qu'on ne peut connaître ailleurs que dans la solitude et le silence! J'aurais voulu à tout prix vous y transporter s'il y avait eu moyen, mes chers; mais, hélas! la chose est impossible! Je te remercie beaucoup, Tonnino \ de ta petite lettre d'hier qui m'a fait bien plaisir. Sais-tu qu'en vérité, en apprenant le retard de l'empereur, j'avais été presque tentée de revenir? mais c'eût été ridicule de reparaître ainsi quelques jours avant son arrivée, puisque je ne suis partie que pour l'éviter. La comtesse Carcano n'a pas voulu en entendre parler, et au fond je reconnais qu'elle a rai- 1. Son beau-frère. CHAPITRE VIII. son et que c'eût été une sorte d'inconséquence. Mais je désire cette arrivée avec impatience, car je pense trop à vous! et lorsqu'il me vient en tête que j'aurais pu être de quelque utilité à Élisabeth, cela me fait mal. J'espère pourtant qu'elle se rétablit, et se fortifie de plus en plus. Hier nous avons eu un dîner, à 1 heure 1/2, chez la comtesse Chirichati, avec quatre padri riformali, dont deux fort instruits et qui ont causé d'une façon très-intéressante. La comtesse Chirichati m'a ensuite donné un magnifique reliquaire contenant des reliques de saint François de Sales et de sainte Jeanne de Chantai. Puis enfin nous avons fait notre visite aux Rambaldo, à pied, par une route si belle que je ne sais à quoi comparer les tableaux qui se déroulaient à chaque pas, à droite et à gauche. Le château de Margheritonc, qui est un ancien couvent, offre un aspect à la fois mélancolique et radieux. La crête du monticule, couronnée d'une forêt de sapins, donne au paysage un caractère sévère et romantique, qui, tu le penses bien, a eu pour moi des charmes tout particuliers. « ... On prétendait hier que l'empereur avait dû quitter Palerme le 21, pour rester quatre jours à Naples, deux à Rome, et se rendre à Florence. D'après ce calcul, il pourrait déjà y être à présent et ne plus tarder. Nous quitterons Yicence le jour de son départ 140 LA SOEUR NATALIE N A R ISO II Kl N. de Venise. En attendant, chère petite belle, fais-moi le paquet des livres que je t'ai demandés ; pour la musique, tu feras semblant de l'avoir oubliée, j'ai réfléch qu'on voudrait me faire jouer devant du monde, et je ne veux pas m'y exposer. Je puis l'éviter en prétendant ne rien savoir par cœur. J'aime mieux me priver du plaisir de jouer entre nous, que de m'exposer à souffrir cet embarras et cette gène de jouer en public que je redoute et déteste. « Ecris-moi, je t'en prie, cela me fait plus de plaisir que tu ne le penses. Je vous embrasse tous deux, mes chers amis. Que Dieu vous bénisse et nous aide ! » I n mois après elle écrit plus tristement, car elle est sans nouvelles, et elle craint d'en deviner la cause : Vicence, 20 décembre. « Mes chers amis, cette fois je ne puis m'empê- cher d'être bien triste, car vous ne m'écrivez plus du tout, et cela me fait l'effet que vous êtes fâchés contre moi. Je suis sûre que ce sentiment n'est pas de vous deux, mais quelque âme charitable a bien pu venir se mêler de ce qui ne la regardait point, et parvenir à vous faire éprouver contre moi du mécontentement. CHAPITRE VIII. in Au moins, alors, que ce soit contre les circonstances, et non contre ce qui dépendrait de ma volonté... « J'ai du moins eu la joie d'apprendre, chère Elisabeth, que tu as été mercredi au Raout des Palfi, et le matin du même jour aux Giardini avec ton mari. Je voudrais tant que ce fût toi qui m'eusses écrit ces choses! Je me sens si triste de devoir toujours répondre à ceux qui me demandent de tes nouvelles, que tu ne m'en donnes pas!... Que ferai-je donc maintenant, mes chers, si je tombe en disgrâce auprès de vous?... Si vous pouviez sentir tout ce qui se passe dans mon cœur, peut-être auriez-vous compassion de moi... Mais, après tout, je ne devrais pas être surprise. 11 n'y a pas de bonheur sans mélange, pas de paix sans trouble, pas de delizie sans amertume. Oh! quand tout ce qui passe aura-t-il vraiment passé! Quand serons-nous là où il n'y aura plus de combat, plus de croix, plus de peines ! Et, quoiqu'il faille, je le sais bien, les accepter, puisqu'elles sont tout à fait nécessaires à nos âmes, on peut cependant souhaiter d'en être au jour où elles seront pour toujours effacées, où l'on sera sûr de ses sentiments sûr de ne plus jamais déplaire à Dieu!... « Malgré tout, j'ai peine à ne pas être mortellement triste, et cependant, ayant eu le bonheur de communier ce matin, je m'efforce de vaincre et de 142 LA SOEUIl NATALII5 NARISCHKIN. bannir cette amertume qui pénètre dans mon âme à mesure que revient chaque jour l'heure de la poste, sans m'apporter de lettres de vous. « Je vous embrasse de tout mon cœur, mes chers amis, et je vous supplie de me faire écrire au moins par *** la cause réelle de votre silence. » La tendresse d'Elisabeth dissipa bientôt ce nuage, et Natalie se laissa alors aller à jouir paisiblement de toutes les ressources que lui offrait le lieu où elle se trouvait, et ce fut si bien que, lorsque l'heure vint enfin de quitter Vicence, ce fut avec des sentiments de regret auxquels elle était loin de s'attendre lorsqu'elle y était arrivée à contre-cœur, deux mois auparavant. « Yicence », écrit-elle, au moment de son retour à Venise, « Vicence, au pied de son Monte-Bercio, est un petit paradis auquel rien ne manque. Si tu .savais ce que ce sanctuaire de YAddolorala a été pour nous pendant notre séjour!... Bref, nous avons sangloté comme des petits veaux en partant, M me Neville, sa fille et moi. » « Avant-hier, jour de saint François de Sales, nous avons eu à la Visitation une fête que nous n'oublierons pas. C'est le seul jour de l'année où l'on expose publiquement le cœur de leur saint fondateur... je l'ai baisé quatre fois avec un pieux respect, en pensant CHAPITRE VIII. 143 à ceux de mes amis qui auraient désiré avoir le même bonheur. Après la messe, la supérieure a permis à plusieurs de ses sœurs de venir nous parler. Cette matinée a été pour moi très-intéressante. Ces religieuses sont presque toutes charmantes, gaies, heureuses, aimables, et quelques-unes jolies à croquer, sous leurs bandeaux blancs et leurs voiles noirs. Plusieurs d'entre elles sont françaises, mais leur séjour date de la fondation de l'ordre à Venise, ce qui est déjà bien lointain. Ce sont celles qui ont fui de Lyon en emportant le cœur de leur saint fondateur ; mais l'âge ne diminue en rien l'attrait particulier que l'on se sent pour elles. Elles sont adorées de tout le monde, et je les ai trouvées bonnes, cordiales, affectueuses. Enfin, c'est un cher ordre que le leur, et, quand on a lu la vie de leur fondateur et de leur sainte fondatrice, il est impossible de ne pas se sentir terriblement incliné vers lui!... » Mais en dépit des larmes de Natalic en quittant Vicence, en dépit du chagrin de ne pouvoir partager avec sa sœur tous les intérêts nouveaux de sa vie, sa joie de se retrouver près d'elle fut très-vive. Loin que son changement de religion eût altéré son affection pour elle, ou pour aucun des siens, on est, en lisant ses lettres, frappé de voir au contraire que, plus aug- m LA SOEUR NATALIE NARISCH KIN. mente chez elle le détachement de la terre et l'indifférence pour ses bonheurs ou ses plais ; rs, plus sa tendresse pour ceux qu'elle aime devient vive et ex- pansive. Lorsqu'en tout l'on étudie sa vie, deux faits s'y manifestent d'une manière frappante : l'un, c'est que le cœur, en aimant Dieu, s'agrandit sans se refroidir; l'autre, que la vocation religieuse n'est point une impulsion naturelle ni une détermination qui puisse naître des efforts de l'esprit et de la volonté, mais bien un appel véritable et presqu'irrésistible. Un appel, toutefois, qu'il n'est point facile de suivie, et auquel on ne peut obéir sans souffrir. Qui dit vocation dit sacrifice, sacrifice de quelque chose de précieux et de cher. C'est dans la partie la plus intime et la plus tendre du cœur que se trouve à la fois et l'holocauste et l'autel ! Se figurer un sacrifice sans souffrance, c'est donc une pure illusion, c'est même une contradiction dans les termes. Mais ajoutons bien vite une autre vérité, non moins certaine (quoi qu'elle soit un miracle), c'est que la souffrance du sacrifice peut être aimée, et peut devenir chère mille fois au delà du bonheur ! Voilà ce qu'on peut apprendre en étudiant les âmes saintes de tous les temps, et c'est là une étudeplus digne, en vérité, de ceux qui s'intéressent à la destinée humaine, que celle des effets, fort peu miraculeux et CHAPITRE VIII. 145 très-facilement aperçus, que produit clans les cœurs qu'elle maîtrise, la passion aveugle et sans frein. La première de ces deux études est plus difficile à faire que l'autre, cela est vrai, mais il est aussi plus difficile de découvrir des pierres précieuses que de se baisser pour ramasser les cailloux du cliemin. Revenue à Venise, Natalie renoua plus que jamais toutes les relations qu'elle avait formées avant son départ. D'abord avec Marie de Bombelles, et aussi avec sa jeune cousine, Thérèse de Bombelles, dont la mort prématurée allait bientôt laisser dans cette famille un irréparable vide ; puis avec M" e Valérie Mogg, qui devait demeurer son amie jusqu'au dernier jour, et que sa douceur angélique, sa piété et son dévouement pour ses amis lui rendirent particulièrement chère. Ce fut alors enfin que, liée plus étroitement que jamais avecM mc Nevillc, celle-ci acquit sur elle ce qu'on appela son influence. Cette influence consista à seconder l'ardeur de Natalie pour les œuvres de la plus héroïque charité, à la conduire au chevet des pauvres dans leurs demeures, ou des malades dans les hôpitaux, à être, en un mot, dévouée, courageuse et zélée comme elle. Il se peut, au surplus, que cette pieuse convertie eût quelques-uns des traits qui caractérisent en Angleterre la plupart de ceux qui ont traversé les épreuves 10 146 LA SOEUR NATALJE NARISCHKIN. rarement épargnées aux protestants qui embrassent le catholicisme. Les convertis, en effet, sortent souvent de leurs douloureux combats avec une vigueur de foi et de zèle qui édifie et étonne les catholiques nés au sein de l'Église, et familiarisés depuis leur enfance avec les biens que ceux-là viennent de conquérir, en brisant souvent les liens les plus chers et en versant, pour ainsi dire, le sang de leurs cœurs. Après avoir souffert ainsi, et après avoir, au prix d'un tel effort, trouvé le bonheur et la paix de leurs âmes, ils sont habituellement saisis du désir de faire profiter ceux qu'ils aiment, et qui ne les ont point suivis, d'une expérience si chèrement payée. De là souvent une ardeur que n'éprouvent point au même degré ceux qui sont en paisible possession de la vérité depuis leur naissance. De là aussi une amertume extrême contre ceux dont l'apostasie au xvi e siècle prépara à leurs descendants la lutte douloureuse par laquelle il leur a fallu reconquérir cette vérité, soustraite à leur foi pendant trois siècles. Cette amertume s'étend même jusqu'à l'ordre de choses tout entier, qui a suivi cette génération coupable, et ils l'expriment parfois plus vivement encore que les descendants des catholiques fidèles, auxquels leurs pères ont transmis, avec l'héritage sacré de la foi, la tradition d'une fidélité et d'un patriotisme trempés CHAPITRE VIII. 1 u dans de si longues et si sanglantes épreuves, qu'ils ne tiennent aucun compte de celles de nos jours, et ne songent aujourd'hui qu'à bénir la justice de leurs contemporains. Que M rae Neville eût ou non cette tendance à l'exagération commune à la plupart des convertis, il est indubitable que sa piété était profonde et sincère, et que sa charité et son zèle étaient infatigables. Natalie entre ces deux nouvelles amies put donc suivre à l'aise sa double tendance, et faire un véritable apprentissage des deux voies dans lesquelles elle était appelée à marcher simultanément : celle de la méditation et celle de l'action. Méditer, c'est-à-dire penser. Penser avec intensité, sous l'action intérieure du Saint-Esprit pieusement et sincèrement invoqué. Penser à Dieu et à ses œuvres, à Jésus-Christ et à sa vie, suivre les pas du Sauveur sur la terre, écouter ses paroles, surtout considérer ses souffrances. Voilà ce qui s'appelle méditer. Mais tous n'ont pas reçu du ciel, au même degré, le don de concentrer ainsi toutes les forces de la réflexion sur le point qu'ils ont choisi pour la nourriture de leur âme. Pour quelques-uns, cet effort est impossible ; pour la plupart, il est difficile ; pour tous, il est salutaire au delà de tout autre exercice de la pensée, et pour un très-petit nombre, cet élan de l'esprit 148 LA SOEUR N .Y TA LIE NARISCHKIN. et de l'âme est facile presque autant qu'à un oiseau de déployer ses ailes. Il y a pour ceux-là douceur, repos, jouissance à se concentrer ainsi d'abord, et à s'élancer ensuite. Natalie avait une de ces âmes chez laquelle le don surnaturel de méditation était secondé par une tendance naturelle au recueillement, et par une imagination vive, mais de tout temps maîtrisée et comme enchaînée au bien. Il ne se trouve pas en effet trace, dans toute sa vie, d'un jour où la curiosité, la légèreté, ou la vivacité de l'enfance ou de la jeunesse, aient, pour un seul instant troublé la source profonde et pure des pensées dont l'imagination s'empare, et qu'elle sait ensuite si bien colorer et multiplier! Cette faculté, don perfide ou don précieux, selon l'usage qu'on en sait faire et le soin avec lequel la source des pensées a été gardée, peut également entraver ou seconder la méditation. Un esprit dissipé, c'est-à- dire une imagination habituée à être maîtresse et à ne subir aucun frein, en sera ordinairement incapable, mais une imagination soumise et réglée devient au contraire l'utile servante du recueillement et de la piété, car c'est elle qui aide à placer devant les yeux les images que l'âme cherche à contempler, et plus elle est vive en ce cas, plus elle est secou- rable, et moins il est facile à la distraction de la troubler. CHAPITRE VIII. m Natalie avait pour ainsi dire préparé d'avance son imagination à seconder le goût et la facilité pour la méditation qu'elle devait posséder plus tard. Aussi chaque matin après la messe la prolongeait-elle longuement et sans effort. Peut-être alors pour méditer s'aidait-elle du souvenir de ses pieux entretiens avec Marie de Bombelles. Elle puisait en tous cas dans ces méditations les forces, le courage et le zèle qu'elle allait dépenser ensuite au chevet des pauvres, ou bien dans les hôpitaux où elle continuait à suivre journellement la pieuse et courageuse M mc \eville. Elle avait pris l'habitude d'appeler celle- ci sa petite mère. Natalie était alors arrivée à pratiquer exactement et parfaitement tous les préceptes de la religion qu'elle avait embrassée. Elle possédait maintenant cette connaissance que l'expérience seule peut donner, de tout ce que renferme de paix, de douceur et de force, l'accomplissement fidèle des préceptes de l'Église. Ce fut, sans doute, précisément cette connaissance et cette joie de la vie chrétienne qui lui lit comprendre et apercevoir au delà une autre vie plus haute encore, vers laquelle elle commença à tourner ses regards. Ses préceptes, l'Église les impose à tous; mais il est des conseils qu'elle ne donne qu'à quelques-uns-, Natalie porta son attention tout entière 150 LA SOEUR NATALIE NARISCIIKIN. sur ceux-ci, et la plus noble de toutes les fièvres, celle de la perfection, c'est-à-dire d'une imitation plus prochaine, plus réelle, plus tendre de Jésus-Christ, alluma bientôt dans son âme cette soif que le sacrifice entier peut seul apaiser. Soif sublime et mystérieuse dont l'expérience démontre tous les jours la réalité et qui peut cependant être vaine et illusoire ainsi que la haute aspiration qu'elle produit, car l'âme peut s'égarer dans ces hauteurs et se tromper elle-même. Aussi est-ce avec une difficulté dont on ne se doute guère dans le monde, que cette aspiration est admise par ceux-là mêmes qu'on accuse le plus souvent de la provoquer sans scrupule, de l'exagérer à dessein, et de chercher à multiplier sans cesse et partout le nombre de ceux qui l'éprouvent. Mais si de la part de ceux qui ont autorité dans l'Église, la méfiance est grande au point d'en faire une épreuve, souvent très-dure, pour l'âme à laquelle elle est infligée, il est indubitable, en même temps, qu'il est une chose que l'Église n'admet point : c'est que le Sauveur ait prononcé de vaines paroles, et que tandis que cellespar lesquelles il impose l'accomplissement de la loi sont impératives, celles par lesquelles il conseille la perfection soient dénuées de tout sens. Elle croit donc et elle enseigne for- CHAPITRE VIII. 151 mellement que cette perfection conseillée par le divin maître est bien réellement la vocation de quelques âmes, et elle est aussi vigilante pour discerner celles- là qu'elle est prudente pour écarter les autres. Vitalie dut faire preuve de constance pour s'assurer d'elle-même, et pour convaincre les autres, et plus que tous les autres, ceux qui devaient la guider lorsque ses sentiments une fois bien éprouvés, il serait reconnu que sa résolution était de celles qu'il faut maintenir. En attendant, et malgré tout ce mouvement intérieur qui préparait en elle le grand changement de sa vie, elle passait son temps comme à l'ordinaire, jouissant en apparence autant que jamais de l'amitié et delà sympathie dont elle était entourée. Marie de Bombelles, M" ,u Neville et quelques autres composaient le cercle de ses amies, et elle avait encore formé d'autres relations plus ou moins intimes avec plusieurs personnes de la société de Venise. Enfin elle allait souvent au Palais Vendramini où M me la duchesse de Berry se plaisait à l'inviter, ainsi que M me la duchesse de Parme qui s'y trouvait aussi alors, et qui, toutes les deux, lui témoignèrent un intérêt et une bienveillance dont elle demeura toute sa vie reconnaissante. Cependant l'impatience croissante avec laquelle elle 152 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. supporte ses derniers liens avec le monde se révèle parfois dans ses lettres avec une vivacité soudaine : « Mon âme sent vivement », écrit-elle à son amie la plus chère, « le poids insupportable d'un joug qu'elle abhorre, et elle le sent trop vivement même sans doute, car elle y perd le mérite d'une conformité entière à la volonté de Dieu. Tout ce poids disparaît pourtant, ou devrait disparaître en songeant à la position de ma pauvre sœur Catherine! Comme je bénis Dieu de m'avoir préservée d'un danger où peut-être ma faiblesse eût succombé ! Comme il est grand et sage dans toutes ses voies, et admirable dans tout ce que sa providence dirige et opère!... Pauvre Catherine!... Je la plains aujourd'hui, mais je ne m'en réjouirai que davantage lorsque, avec l'aide de Dieu et de la sainte Vierge, elle sera sortie victorieuse du combat. Et puis, tout en la plaignant j'ambitionne aussi quelquefois sa croix, car souffrir pour l'amour de Dieu, c'est, au fait, une grâce plus grande que la jouissance! Que ne l'ai-je su autrefois lorsque j'avais aussi quelque chose à souffrir et à offrir!... Allons, je suis insensée de parler ainsi ! ou du moins il me faut alors commencer par rétracter tout ce que j'ai dit plus haut de la peine que j'ai à supporter ce joug que l'on veut encore m'imposer. Il faut que j'ac- CH M'ITRE VIII. 153 cepte avec bonheur tout ce qui m'arrive. Oui, je le veux, ma chère petite amie, si Dieu m'en donne la force. Prie-le pour moi. » « Je te souhaite déjà les fêtes de Pâques, puisque je ne t'écrirai plus d'ici là. C'est un saint temps que celui qui vient de s'écouler, et qui me laisse de grands regrets ! Le P. Curci est un saint dont tu peux bien nous envier les instructions ! J'ai été le voir aussi quelquefois avec M mc Neville et il nous a accueillies avec une bonté et une charité angéliques. Nous voudrions bien qu'il ne partît pas, mais les épines sont partout en ce monde, et il faut compter parmi les plus aiguës d'entre elles toutes les séparations... 0 Sache ! 1 quelle envie tu me fais venir dans le cœur, en parlant de la probabilité de me voir un jour avec une cornette!... Mais non, hélas! cette belle, touchante et noble vocation n'est pas la mienne ! Il est pourtant certain que le cloître a des attraits dont l'âme sait à peine approfondir le mystère. Mais pour tout, « Fiai! » Suivons l'exemple le plus accompli de soumission qui nous ait jamais été mis sous les yeux, et dont l'Église célèbre aujourd'hui la fête 2 . » t. Abréviation russe du nom d'Alexandrine. 2. Le jour do l'Annonciation. 154 LA SOEUR NATALIE NAMSCII k I\. A une date plus avancée elle écrit encore à propos de sa sœur aînée et de ses propres dispositions à elle-même... « Quant à Catherine, j'espère beaucoup qu'un jour elle finira par se rendre à la douce voix qui l'appelle depuis tant d'années. Comment peut-on y résister, à cette voix pénétrante? Elle finit par ne plus laisser un instant d'aise ou de repos. Oh! comme ce Dieu qui nous parle ainsi au cœur est habile à nous environner de toutes parts! On est comme bloqué, et l'on sent enfin qu'il vous emporte d'assaut. Je suis sûre qu'il emportera de même un jour le cœur tout entier de cette pauvre chère sœur !... » JNatalie maintint cependant quelque temps encore sa résolution d'accepter d'un air serein sa vie extérieure telle qu'elle était. En dehors du monde, elle trouvait d'ailleurs dans la compagnie de ses amies de vives et intimes jouissances, et en parlant de cette époque au moment où elle finissait, elle dit: «... Les Rios sont partis pour Gastein à notre grand regret; nous avions fini par nous lier tout à fait, nous voyant tous les jours et souvent pendant des journées entières. Marie reste ici jusqu'au S) septembre. Elle est toujours la môme, chère, douce et CHAPITRE VIII. I5S pieuse, et elle aime beaucoup M rae iSeville qu'elle appelle sainte Jeanne de Chantai. Thérèse aussi a été charmée et édifiée au plus haut point de M me Neville, et elle aussi (Thérèse) est une charmante petite personne, et nous a laissé le plus doux souvenir. En général, nous nous sommes tous et toutes aimés, et cela a été une délicieuse époque. Nous continuons à faire un peu de vie commune le matin, puis nous avons nos petits rendez-vous chez M" c Malatesta, avec l'humble, la sainte Annetta Marovitch 1 . En vérité, on ne comprend pas que tant de grandeur soit renfermée dans une si modeste et si simple apparence ! » Mais, malgré tout, sous cette surface limpide se fortifiait chaque jour davantage dans l'âme de Natalic l'austère passion qui veut le sacrifice tout entier, et ne permet plus avec le monde aucun partage. Quel fut le jour, l'heure où pour la première fois ses paroles trahirent le fond de sa pensée, et où elle fit pressentir autour d'elle la résolution qu'elle allait prendre? nous ne pouvons le dire exactement, mais cette révélation eut lieu probablement vers la fin du I. Anna Marovitch était une modeste- et pieuse personne dont la réputation s'était répandue dans toute la haute Italie, quoique sa position fut obscure et qu'elle s'efforçât de se cacher à tous les yeux. Mais ses vertus et ses pieux écrits lui donnèrent malgré elle une certaine célébrité. C'était par l'entremise du vénérable D. Daniolo Canale que Natalic avait été mise en rapport avec elle. 156 L A SOEUR NATALIE NARISCII k f\. printemps de 1846, lorsqu'elle eut passé plusieurs mois dans la pratique assidue de la prière et de l'oraison, et dans l'exercice le plus actif de toutes les œuvres de charité. Au premier moment, qui pourrait s'en étonner? l'opposition de ses sœurs et de son frère fut fort vive; rien ne pouvait être plus naturel et plus concevable que le chagrin qu'ils exprimèrent, et les efforts qu'ils firent pour faire renoncer Natalie à une idée qu'elle ne semblait pas songer, il est vrai, à réaliser immédiatement, mais qu'ils usèrent de tous les moyens et de tous les arguments pour lui faire abandonner sans retour. Le chagrin qu'il faut infliger aux autres en pareille circonstance est l'une des plus dures conditions qu'impose le grand sacrifice à ceux qui sont appelés à l'accomplir. Si cette condition semble telle, même dans les familles où régnent l'unité de foi et la plus parfaite sympathie religieuse, on comprend que, lorsqu'il n'en est point ainsi, ce chagrin soit beaucoup plus grand encore, et surtout plus impatiemment supporté. Ce que Natalie souffrit pendant la phase de ce déchirement douloureux, qui séparait le présent de l'avenir, et partageait, pour ainsi dire, sa vie en deux parts, nous ne pourrions en douter, lors môme que ses lettres n'en contiendraient pas l'expression répétée et CHAPITRE VIII. 157 touchante. C'est, en effet, à cette époque qu'on y trouve pour les siens l'accent de tendresse le plus vif. Elle semble les aimer tous de plus en plus, à mesure qu'augmente dans son cœur le grand amour qui embrasse tous les autres, et qui, lors même qu'il veut régner seul, règne sans rien anéantir et brûle sans rien consumer ou éteindre, hormis le mal ou l'apparence du mal ! Vers le mois d'août 1846, la baronne de Petz lit une absence pendant laquelle Natalie demeura à Venise. A cette époque sa sœur était encore sous la première impression du chagrin et du déplaisir que lui avait causés la résolution dont elle avait été depuis peu informée et à laquelle elle était loin d'être résignée. Néanmoins rien n'est troublé dans l'affection mutuelle des deux sœurs, et il n'y a aucun déguisement entre elles sur le sujet qui les touche si fort toutes les deux. La lettre suivante, adressée par Natalie à sa sœur pendant cette absence, témoigne à la fois de cette tendresse et de cette franchise : « Venise, 23 août 1846. « Merci mille fois de ta charmante petite lettre, ma bonne et chère Elisabeth ; j'aurais voulu y répondre hier, mais cela m'a été impossible... C'est bon et gentil à toi de me dire que tu as senti un petit re- 158 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. gret en me quittant pour ces quelques jours. De mon côté, je te l'avoue, j'ai été très-émue, mais je tâche d'avoir du courage et de surmonter ma sensibilité quand je le puis. Quant à notre autre séparation (que je ne vois pas du tout pourquoi tu regarderais comme éternelle), j'y pense souvent, et pour celle-là il ne m'est pas aussi facile de me surmonter que tu le penses; mais je l'accepte entièrement en sacrifice, d'abord d'expiation de mes fautes, et ensuite de reconnaissance. Dieu a été si bon pour moi, vois-tu, qu'il m'est impossible de n'en pas être toute pénétrée. Aussi mon plus vif désir est de lui témoigner en quelque façon ma gratitude et mon amour. Je sais qu'il n'a pas besoin de mon service, mais moi j'ai besoin de m'acquitter de ma grande dette envers lui, en lui faisant le plus grand sacrifice que je puisse faire, celui de tout moi-même, non - seulement de mon cœur, mais de mon esprit, de ma liberté, de ma volonté, de mes forces, de ma santé, enfin de tout ce qui est en moi capable d'agir pour son service et sa plus grande gloire... C'est cette pensée qui donne tant de prix aux vœux que l'on prononce en embrassant la vie religieuse... Quant aux affections dont on se détache en quittant le monde, leurs liens ne sont pas rompus pour cela; d'abord cela n'est pas possible, ensuite cela n'est point exigé, et, en vérité, si cela CHAPITRE Y 111. 150 était possible et exigé, quel mérite aurait alors le sacrifice? Mais Dieu, qui est tellement tout amour, et qui est, comme on le dit, un Dieu jaloux de nos cœurs, et nous demande l'amour, ne nous défend point cependant d'aimer, mais seulement d'aimer aucune créaiure plus que Lui. Aussi je t'assure que la vie de la plupart des saints et des saintes qui ont vécu en religion est remplie d'exemples du plus touchant amour et de la plus constante sollicitude pour ceux qu'ils ont laissés dans le monde en se donnant à Dieu. Tout est sanctifié par les vœux, qui, loin de porter aucune atteinte aux affections que Dieu même a placées dans nos cœurs, ne font que leur donner plus de force et de profondeur..... « Laisse-moi, à propos de vocation, te copier ici quelques lignes de saint Laurent Giustiniani : « Si tous connaissaient la félicité de l'état reli- « gieux, les hommes s'y précipiteraient en foule; « mais comme alors le cours des générations huit maincs s'arrêterait, la Providence divine cache « cette félicité au plus grand nombre, et elle est pour « eux comme une énigme obscure, dont quelques-uns « seulement comprennent la signification » 1. « So si conoscesse da tutti la félicita dello stato religioso, tutti a folla vi correbero. Ma poiche cosi perirrobbo la gonerationo dcgli 100 LA SOEUR NATALIE NARISCIIKIN. « Je t'assure que la vie religieuse me paraît, à moi, le paradis sur terre, et je ne puis assez bénir Dieu de me l'avoir fait comprendre. Mon plus grand sacrifice (et c'est ce que Dieu sait bien, et ce dont il me tient compte), c'est le chagrin qu'il faut que je te cause, ma chère Elisabeth ; mais j'espère que bientôt notre chère Marie 1 viendra prendre dans la maison la place qui sans cela te paraîtrait trop vide. Ne vois-tu pas aussi en cela la bonté de la Providence, et comme elle sait toujours tout arranger pour le mieux?I)'ici là, cependant, tu devrais faire bien gentiment de ton côté un petit acte de vertu et de générosité, en disant à Dieu que tu acceptes ce sacrifice; et puis n'y pense plus, fais tes petites affaires, va ton petit train, amuse-toi, et sois certaine que Dieu te tiendra compte de tout. Voilà le grand avantage qu'il y a à traiter toutes nos affaires avec le bon Dieu. On reçoit toujours de lui le mille pour cent, et bien davantage uomini, la divina Provvidenza la nascondeai molti, ai quali sombra una parabola oscura, e la manifesta solamonte ad alcuni. » A coup sûr ces paroles sont étranges pour des lecteurs ordinaires. Mais c'est bien ici le cas de reconnaître encore la sagesso des paroles du cardinal Bona (si versé lui-môme dans do telles voies) et de nous résoudre, selon son conseil, « à croire sur leur parole les plus honnUes « gens de la terre, lorsqu'ils nous affirment des clioses que leur propre « expérience leur a apprises. » 1. Sa sœur. CHAPITRE VIII. 1 Oi encore, et de cette manière on s'enrichit pour l'éternité. Ainsi donc, ne t'attriste pas et fais ton petit acte d'offrande courageusement. « Je te dis tout cela parce que j'ai déjà fait l'expérience de plusieurs de ces choses, mais tu reconnaîtras bien à mon style qu'elles viennent de l'abondance de mon cœur,, et de là seulement. Et maintenant adieu, mes chers Tonnino et Elisabeth, je vous aime et je vous embrasse de tout mon cœur. « Natalie. » Sa sœur, en lisant cette lettre, en trouva probablement quelques passages étranges et exaltés, et peut- être aujourd'hui encore quelques-uns de nos lecteurs seront-ils de cet avis et prononceront-ils, en les lisant, un de ces jugements que l'on émet vite et sans scrupule dans le monde. Pour nous qui, pendant de longues années avons vu Natalie réaliser, dans la pratique la plus fidèle, cet idéal de la vie religieuse rêvé dans sa ferveur, nous n'avons pu transcrire ici ces lignes sans admiration et sans attendrissement! ( i CHAPITRE IX. Résolution définitive do Natalie. — Incertitude sur l'ordre qu'elle doit embrasser. — La vocation. — Quelques réfluxions à ce sujet. — Elle consulte son frère. — Choix de l'ordre des Filles de la Charité. — Peines diverses. — Lettres de Natalie. — Mort do l'enfant d'Éli- sabeth. — Digression de l'auteur. — Ilccit de. la conversion et de la mort de miss Sophie Greville. La résolution de Natalie n'était au surplus arrêtée alors que sur un seul point : celui de se donner tout entière à Dieu. Du reste elle ne voulait point se presser d'agir. Elle savait exactement quel était son but, mais elle était presque indifférente sur le moyen par lequel elle y parviendrait, à peu près comme un voyageur le serait sur le nom et la forme du navire qui le conduirait au port. Elle voulait être religieuse ; mais elle n'avait de préférence marquée pour aucun ordre. Dans tous, on renonce à tout pour Dieu; il ne lui en fallait pas davantage. Nous l'avons vue dans une de ses lettres s'écrier que « lorsqu'on connaissait l'ordre de la Visitation on se sentait terriblement attirée vers lui. » Plus tard, elle est toute émue par la 164 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. suggestion qu'elle pourrait porter un jour la cornette des Filles de Saint-Vincent, et elle déclare que cette vocation est trop haute et trop noble pour elle. D'autre part, encore, elle fréquentait souvent alors une maison de l'ordre (fort peu connu hors d'Italie) des Dorothées, et là aussi, elle était séduite par le charme particulier de ce couvent, et la sainteté de celles qui l'habitaient Par le fait, elle se plaisait presque également dans toutes ces saintes demeures parce que dans toutes elle trouvait l'une ou l'autre des deux choses que son âme cherchait avec une ardeur presque égale : la contemplation et l'action, et qu'il n'en était aucune 1. Cet ordre, fondé au commencement de ce siècle par le comte abbé Luca Passi, d'une noble famille de la haute Italie, est destiné à l'éducation des enfants pauvres, et il dérive son nom de sainte Dorothée, martyre du iv" siècle, sous l'invocation de laquelle il fut placé par son pieux fondateur. Le martyre de sainte Dorothée tel qu'il est raconté (au vol. II des Petits Bollandistes) contient une circonstance singulièrement touchante. On y lit qu'au moment où elle partait pour se rendre au supplice, le procureur païen Théophile lui dit, en se moquant d'elle, « do lui envoyer des fleurs ou des fruits, des jardins do son époux céleste ». Dorothée le lui promit. Au moment où elle s'agenouillait pour recevoir le coup de la mort, elle vit venir à elle un enfant portant une corbeille contenant des fruits et de très-belles roses. Elle envoya cet enfant et ces fleurs à Théophile qui, frappé et, touché a cette vue, se déclara chrétien et subit avec joie le martyre. Dorothée était native de Césarée en Cappadoce, où elle fut martyrisée. Les Grecs toutefois ont oublié son nom, tandis qu'il est conservé pieusement dans les plus anciens martyrologes latins. CHAPITRE IX. 165 où l'une fût pratiquée entièrement au détriment de l'autre. Natalie différait de quelques autres personnes, non moins appelées qu'elle à l'état religieux, par l'équilibre parfait qui régnait en elle entre ces deux tendances, et qui l'eût fait entrer aussi volontiers dans un ordre contemplatif que dans l'un de ceux où l'on se consacre à toutes les formes de la charité active. Cette indifférence n'est pas le cachet de toutes les vocations. De même que deux fleurs cueillies sur le même arbuste et ayant en commun la forme, la couleur et le parfum ne sont cependant jamais absolument semblables l'une à l'autre, les âmes également appelées à la perfection diffèrent très-souvent beaucoup entre elles. Le langage divin ne s'adresse pas d'ailleurs de la môme manière à toutes, et parfois pour une seule âme, ce langage varie suivant l'heure et les circonstances où elle l'entend, et sa capacité plus ou moins développée de le comprendre. A ce sujet quelques lignes d'une plume plus autorisée que la nôtre et qui confirment ce que nous venons d'émettre, ne nous semblent pas ici hors de leur place : « Les moyens dont Dieu se sert pour appeler les âmes à lui, » dit le R. P. Goleridge, « sont aussi variés qu'ils sont merveilleux. Ils sont même variés pour 160 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. une seule âme. Tantôt c'est la bonté, ou la grandeur de Dieu qui se manifeste à elle d'une manière soudaine. Tantôt c'est une épreuve, c'est un malheur, c'est une disgrâce, ou bien c'est une grâce imprévue, qui tout d'un coup, la jette dans la poussière, avec la conviction, fortement réveillée, de la réalité d'un grand danger, et de la nécessité d'un grand secours. L'âme entend alors les paroles de saint Jean : « Yoici l'agneau de Dieu. » elle sent l'impérieuse nécessité d'examiner toutes les vérités du salut, et elle comprend que ces mots veulent dire : « Venez et voyez « ce qui vous est offert. Eprouvez ces biens, et jugez « vous-même s'il convient de les accepter. » A d'autres, Dieu parle par le témoignage de ceux pour lesquels ils ont de l'amour ou du respect, comme lorsque André dit à Simon : « Nous avons trouvé le « Messie. » Mais il en est quelques-uns pour lesquels il semble, pour ainsi dire, se charger de tout, et dont il s'empare si puissamment que, comme saint Paul et saint Matthieu, ils ne peuvent lui résister. Il en est d'autres enfin qu'il va chercher dans la foule, et auxquels il dit : « Suivez-moi. » La vocation de toutes ces âmes est cependant la même, ce qui diffère seulement, c'est le mode de l'appel qui leur est adressé. Aucune toutefois ne subit de violence. Jusqu'au bout la volonté de l'homme reste libre de CHAPITRE IX. 107 résister et de se détourner de ces voies préparées pour son salut. » Pour Natalie, on ne peut pas dire, comme pour les grands saints cités dans ce passage, que Dieu se chargea de tout, mais on peut dire qu'ïV se servit de tout. On cherche en vain, dans sa vie, une rencontre, une circonstance, une amitié, une satisfaction ou une contradiction, qui n'ait eu pour dernier résultat de manifester de plus en plus la vérité de cet appel dont elle ne sentait jamais davantage la puissance que lorsqu'elle cherchait à lui résister. Mais cette phase du combat était terminée. Sa détermination d'embrasser l'état religieux était déjà depuis quelques mois connue de tous les membres de sa famille, lorsque, vers la fin de 1846, son frère, M. Alexandre Narischkin (qui à cette époque venait de se marier), arriva à Venise. Son opposition avait d'abord été, comme de raison, non moins vive que celle de ses sœurs. Mais lorsqu'il eut revu Natalie et qu'il l'eut entendue, il ne semble pas avoir conservé contre elle le moindre ressentiment. Il voulut d'abord, cependant, lui faire ajourner toute décision, et lui proposa, pour se distraire, de faire avec lui un voyage à Rome. Mais il comprit bientôt qu'il ne gagnerait rien par ce délai, et qu'il valait bien mieux ne pas contrister sa 108 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. sœur sans raison. Il se borna donc à lui demander de choisir parmi les ordres religieux catholiques celui qu'il préférait lui-même, c'est-à-dire probablement le seul qu'il connût. Natalie eût été sur ce point disposée à lui complaire, quel que fût son choix, mais lorsque son frère nomma l'ordre desFillesde la Charité de Saint Vincent-de-Paul) elle sentit qu'il allait au-devant du plus cher de ses vœux. Toutefois, il fut bien entendu entre eux qu'un tel choix ne serait définitif que si, après s'être attentivement examinée, et avoir interrogé ceux qu'elle croirait les plus compétents pour en juger, elle était trouvée digne et capable d'embrasser cette haute vocation. Le saint et vénérable Père Aladel, avec lequel elle demeurait toujours en correspondance, l'y encourageait depuis longtemps, il est vrai. Mais tout en se sentant émue de bonheur à cette pensée, l'humilité de Natalie la troublait et l'arrêtait ! « Quoi, mon Père! » s'écrit- elle en réponse à l'une des lettres du pieux missionnaire, « il me serait permis de prétendre au bonheur d'être toute à Dieu ! de partager le privilège des âmes qui n'ont jamais vécu dans l'erreur ! d'être associée à leurs œuvres saintes !... J'éprouvais intérieurement ce désir, mais je n'osais m'y livrer. Je le combattais comme une pensée téméraire, et vous me dites que je puis aspirer à cette insigne faveur ! Veuillez alors CM \ PITRE IX. 100 m'indiquer la marche que je dois suivre pour atteindre le terme de mes vœux. C'est la vie des sœurs de la Charité à laquelle j'aspire, c'est avec elles que je voudrais aller me sacrifier au service des pauvres. Cette vocation m'attire plus qu'aucune autre il est vrai. Seulement il est également vrai que je m'en reconnais complètement indigne ». Ces scrupules ne devaient pas la faire hésiter longtemps; mais tandis que, d'un côté, la voie semblait s'aplanir devant elle, d'autre part, une foule de chagrins vinrent attrister la courte durée du temps qu'il lui restait à passer au milieu des siens; et ils lui firent éprouver des émotions si vives et si diverses, qu'elles semblèrent envoyées tout exprès pour qu'elle se rendît bien compte de sa tendressd pour les amis qu'elle allait quitter, et de la puissance de tous ces liens terrestres qu'elle voulait briser pour Dieu. Ce fut d'abord l'enfant de sa sœur Élisabeth qui mourut subitement au milieu de la joie que venait de causer sa naissance. Ce fut ensuite la nouvelle que Valérie Mogg était expirante à Munich, où elle avait suivi M. et M mc Rio. Peu après ce fut celle de la mort (à Vienne) de cette jeune et charmante Thérèse de I5om- belles 1 dont elle avait conservé un si doux souvenir. 1. Fille du comte Henri de Bombclles et cousine de Marie. 170 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. Enfin, tandis que ses pensées et ses inquiétudes se succédaient, son amie, M mc Neville, sa chère petite mère, était auprès d'elle à Venise dans un état à peu près désespéré. Comme les lettres qui se rapportent à tous ces événements, et en particulier à la maladie et à la guérison de M"" Neville sont fort intéressantes et qu'elles sont au nombre des dernières que Natalie écrivit avant de quitter le monde; comme, de plus, elles expriment dans toute leur vivacité ses sentiments pour tous ceux qu'elle aimait, nous les citerons ici presque en entier. Venise, 23 novembre 184G '. « Un instant a suffi, ma bien chère amie, pour nous faire passer, après vingt-quatre heures de joie, à cinq jours de tristesses et d'inquiétudes, auxquels ont succédé la souffrance d'une douloureuse comédie jouée devant Elisabeth qui ignore encore son malheur !... Cet enfant était réellement beau comme, un ange, et cela dès le second jour, ce qui est étrange, dit-on, et contraire à ce qui arrive ordinairement, lin vérité je n'ai pas vu de ligure plus délicieuse. On disait au- CHAPITRE IX. m tour de lui qu'il était trop parfaitement beau pour ce monde et qu'il fallait que Dieu en fît un ange ou un saint, et voilà qu'il a vraiment déjà pris sa place parmi ceux qui entourent le trône du Seigneur, et qu'il partage la gloire céleste des autres anges du paradis ! C'est hier que nousl'avonsperdu. Heureusement, prévoyant ce malheur, le médecin avait eu la pensée de le faire transporter dans ma chambre, à temps pour soustraire la plus grande partie de ses souffrances aux yeux de la pauvre Êlisabeth. Celle-ci, le cœur navré, y avait consenti, à la prière de son mari, et, en tout, a été d'une douceur et d'une obéissance touchantes. Nous l'avons soigné, ce précieux trésor, jouretnuit, moi, avec une tendresse plus que de tante, tous, avec la plus douloureuse compassion. Tu peux te figurer si notre sollicitude augmentait avec le danger. Enfin toutes ces illusions se sont évanouies comme un rêve ! Dieu a rappelé à lui le pauvre petit !... » Vendredi 27. « Il m'a été impossible de reprendre avant aujourd'hui cette lettre interrompue... Notre pauvre Elisabeth sait tout à présent. Elle a appris son malheur avec douceur et la plus grande résignation et le médecin est plus satisfait de son état qu'il n'osait l'espérer. Que Dieu nous aide en tout !... Mais un événement d'un autre genre est venu ces jours-ci nous 1/2 LA SOEUR NATALIE NARISCIIKIN. briser le cœur. Toi qui connaissais Valérie et qui l'aimais comme moi, tu y prendras une grande part. Le 19, jour de la fête de sainte Elisabeth de Hongrie, la pauvre M ,ne Rio nous écrivait, dans les termes les plus déchirants, qu'on était sans espoir pour la vie de cette angélique personne. Le 6 elle fut saisie d'une fièvre qui, le 19, l'avait réduite à toute extrémité. Elle avait communié ce jour-là, et se faisait recommander à nos prières... Les bons Rio sont dans une douleur que tu peux facilement te figurer. Je t'expédie leur lettre afin que tu pries pour eux tous. « Ma chère M me Neville est aussi au lit, et fort souffrante depuis plus d'une semaine. Hier au soir nous avons beaucoup parlé de toi. Sophie Greville (tu sais qui elle était, je pense) est morte en Écosse! Dieu l'a vite récompensée de son courage et de sa piété. Elle n'avait pas encore eu le courage d'avouer à sa famille qu'elle était catholique, et Dieu, dans sa bonté, lui a épargné la lutte qu'elle redoutait. Bénissons-le toujours , oh ! ma chère Sache ! Comme il nous faut demander la reconnaissance ! une reconnaissance qui absorbe tout autre sentiment. « Tous les La Ferronnays sont retournés à Paris. Alexandrine a traversé Stuttgard, et elle y est encore avec Marie et ma pauvre chère Catherine, qui s'y trouve en ce moment. Oh! Dieu veuille la conduire! Peut-être CHAPITRE IX. 173 viendra-t-elle à Venise si je m'en vais. Le bon Dieu disposera toutes choses pour le mieux, bien sûr. Mon frère est excellent pour moi; il voulait absolument me mener avec lui à Rome pour la semaine sainte, et pour l'année prochaine il me propose de me conduire à Paris. Je laisse tout cet avenir aux soins de Dieu, et ne demande que la connaissance de sa volonté prête à l'accepter telle qu'elle me sera manifestée par ceux qui ont mission pour en être les interprètes. Le Père Ferrari est en retraite où il n'oublira certainement pas mon avenir. Il verra ensuite mon frère et tout sera décidé. Prie pour que je sois sérieusement décidée moi-même à tout accepter ! Ma petite chère amie, je t'embrasse tendrement. » « N ATALIIi. » Sophie Greville! Ce nom m'étonna lorsque je le trouvai dans la lettre que je viens de transcrire, car j'ignorais que Natalie eut jamais connu celle qui le portait; et j'ignore encore quand et où elle l'avait rencontrée. Mais puisque un souvenir qui m'est très- cher se trouve ainsi inopinément réveillé, on me permettra peut-être d'interrompre un instant ce récit pour dire ici quelques mots de celle qui en est l'objet. Depuis trente ans Sophie Greville n'existe plus. Tant d'années écoulées ont éteint, je l'espère, l'amer m LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. ressentiment manifesté par sa famille, lorsque après sa mort (en 1846) on découvrit, en examinant ses papiers, que quelques mois auparavant, à Bade, elle avait été reçue dans l'église catholique. Ce ressentiment auquel celle qui en était l'objet fut soustraite par la mort, ses parents le témoignèrent alors vivement aux deux amies de Sophie Greville présentes à son abjuration, et on les rendit responsables d'un acte dont elles n'avaient été que les témoins. Aujourd'hui, toutefois, j'ose penser que, sans affliger ou blesser la susceptibilité de personne, il me sera permis de consacrer ici quelques lignes à sa mémoire. Lorsque je connus miss Sophie Greville en I8/1/1, depuis de longues années déjà elle éprouvait le désir d'embrasser la foi catholique. Elle n'en faisait mystère ni aux personnes qu'elle connaissait intimement, ni à la grande-duchesse Stéphanie de Bade, auprès de laquelle elle avait, depuis son enfance, passé sa vie presque tout entière. Mais elle savait que la grande-duchesse, à qui ses parents l'avaient confiée, était, pour ce motif, dans une position délicate vis-à-vis d'elle et qu'il lui était difficile de seconder son désir, sans paraître trahir la confiance qui avait été placée en elle. Aussi Sophie avait-elle résolu d'agir dès qu'elle en aurait l'occasion et le courage, de manière à ne rendre la grande-duchesse responsable en rien, de l'actequ'elle CHAPITRE IX. 175 voulait accomplir. Elle attendit ainsi bien longtemps un jour et une heure favorables. En 1846, vers la fin de l'été, la princesse Marie de Bade, duchesse d'Hamilton (alors encore marquise de Douglas et protestante), après un séjour de quelques mois à Bade,se disposait à partir pour l'Ecosse; Sophie Greville devait la suivre pour y passer chez elle le reste de l'automne et séjourner ensuite quelque temps chez ses parents. Ce n'était pas la première fois qu'elle se séparait ainsi de la grande-duchesse à laquelle elle était tendrement dévouée, et cette absence ne devait pas être plus longue que de coutume. Cette fois cependant elle éprouva une insurmontable répugnance à partir sans avoir accompli cet acte, qu'elle désirait depuis si longtemps, et qui devait la rendre catholique de fait, comme elle l'était de conviction. J'habitais alors Bade et Alexandrine s'y trouvait avec moi. Elle nous consulta mais nous ne sûmes réellement que lui répondre. Elle avait vingt-six ans. Elle pouvait sur un pareil sujet se croire tout à fait maîtresse d'elle-même. Elle était, en outre, séparée, par le fait, de sa famille, et à peu près adoptée par une princesse française et catholique, qui, si elle ne pouvait l'aider, ne pourrait pourtant pas sérieusement lui en vouloir d'avoir embrassé sa religion. Toutefois il nous parut que ce moment était fort peu propice pour un acte aussi sérieux. Le hasard vou- 170 LA SOEUR N A T A LIE NARISCIIKIN. lait qu'il y eût plus de mouvement encore que de coutume cette année-là à Bo.de. Sophie Greville remplissait des fonctions analogues à celles d'une dame d'honneur auprès de la grande-duchesse, et celle-ci réclamait sa présence plus que jamais lorsqu'elle recevait du monde, car la beauté de Sophie (l'une des plus parfaites que j'aie jamais vues de ma vie) la rendait l'ornement de toutes les fêtes et un objet d'admiration pour tous eaux qui l'apercevaient. Elle était peu vaine de ce don éclatant. Elle était grave, sérieuse et souvent triste sans motif apparent. Peut-être quelque pressentiment confus de sa fin prématurée en était-il la cause, et lui inspi- ra-t-il aussi la hâte qu'elle éprouva, et cette volonté absolue d'agir sans retard et en dépit de tous les obstacles, qui lui fit enfin accomplir sa résolution, l'avant-veille du jour fixé pour son départ avec la princesse Marie. Il devait y avoir une grande soirée ce jour-là, précédée d'une promenade. Sophie était obligée de faire partie de l'une et de l'autre, et cependant ce fut vers la fin de cette journée qu'elle parvint à trouver deux heures de liberté pendent lesquelles elle put se rendre seule, à la petite église du couvent du Saint-Sépulcre où elle nous avait donné rendez-vous. Là nous la vîmes à genoux devant l'autel, rece- CHAPITRE IX. 177 voir, sous condition, le saint baptême, et ensuite prononcer son abjuration. Ce n'est point une image dont le souvenir puisse jamais s'effacer de la mémoire. Ces beaux yeux baissés, ce teint éblouissant, ce profil régulier, cette taille aussi incomparable que les traits et, au-dessus de tout cela, cette beauté de l'âme, dont celle du corps n'est pas toujours un reflet aussi fidèle ! Qui nous eût dit, tandis que nous la regardions, avec tant d'admiration et d'émotion, ainsi prosternée au pied de cet autel, que nous ne la reverrions plus jamais en ce monde, et que cet acte si pieusement accompli, pendant une heure dérobée à un jour de fête, était pour elle une préparation solennelle au grand jour qui allait si prochainement lui ouvrir l'éternité ! Elle partit le surlendemain. En traversant Paris elle put se confesser et communier. Ce fut son viatique. Peu après son arrivée au château de Brodick dans l'île d'Arran, elle fut atteinte d'une fièvre typhoïde et elle mourut en peu de jours, privée de tous les secours extérieurs de la religion (car il ne se trouvait alors dans l'île d'Arran, ni chapelle ni prêtre catholique), mais soutenue par la grâce de Celui qui n'est jamais plus près de nous que lorsque tout sur la terre semble nous être refusé. Elle repose au bord delà mer, sur cette plage lointaine, et c'est là (dans un des plus beaux sites de 178 LA SŒUR NATALIE NARISCHKIN. l'Écosse) que quelques années plus tard je pus visiter sa tombe. Son souvenir demeure pour moi celui d'une chère et belle vision du passé, et c'est avec la plus douce et la plus intime confiance que mes pensées suivent au delà de cette vie son âme sincère et courageuse ! CHAPITRE X. (1847) Lettres de Natal ic. — Nouveaux chagrins. — Maladie et guéricon miraculeuse de M" ,e Neville. — Réflexions sur les miracles. — Dernières luttes. — Adieux à Venise.— Départ. — Voyage.— Padoue. — Parme. — Mort do l'archiduchesse. — Turin. — Chambéry.— Lettres à Elisabeth. — Tendresse pour les siens. — Efforts. — Sacrifices. Le lecteur me pardonnera la digression à laquelle m'a entraîné un nom étranger à ce récit, mais qui s'y est pourtant trouvé rattaché un instant par Natalie elle- même. Les lettres qui suivent nous ramènent à son histoire et à toutes les affections que nous lui connaissons. • Venise, 12 février 1847. « Voilà plus d'un mois, chère amie, que j'ai reçu ta dernière lettre sans que j'aie pu trouver un moment pour te répondre. Tu ne m'en voudras pas, j'en suis sûre, quand tu sauras que j'ai eu beaucoup d'occupations entre mon frère et ma chère M" 10 Neville qni ne 180 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. peut encore se lever. Elle avait reçu, il y a environ quinze jours, l'autorisation de faire dire la messe dans sa chambre, ce qui a eu lieu pour la première fois le jour de Saint-François de Sales. Ce fut un grand j our, comme tu penses bien, et elle voulut faire l'effort de se lever; mais, hélas ! c'était trop tôt, elle s'en trouva beaucoup moins bien, et le jour où tu m'écrivais fut celui d'une véritable épreuve pour nous; car, ce jour-là, la fièvre pernicieuse se déclara avec une telle violence que pendant plusieurs heures nous crûmes la perdre. Mais Dieu .a eu pitié de l'universelle douleur qui se répandit aussitôt parmi tous ceux qui ont pu l'apprécier. Il a eu pitié surtout de sa pauvre chère enfant, et il a daigné écouter les prières d'un si grand nombre d'amis, qui, de toutes parts, se sont élevées vers lui, jour et nuit. Je ne crois pas qu'il y ait un seul couvent dans Venise, ou même dans toute l'Italie, où cette guérison n'ait été demandée avec ardeur. Les salé- siennes, les capucines, tous les religieux de Saint-François, et les jésuites à Venise; à Parme, les sœurs de la Charité, les ursuiines, les religieuses du Sacré-Cœur, à Vicence,les servites de Monte, à Bergame,les bénédictines et les Dominicaines ; enfin, partout, dans ces villes d'Italie qu'elle a visitées sur son passage, Dieu lui avait donné des amis qui, dans ces jours d'épreuve et d'amertume, ont offert pour obtenir sa santé, CHAPITRE X. 1X1 leurs jeûnes, leurs veilles, leurs mortifications et leurs prières. Je t'assure que c'était bien touchant de voir tant de messages nous arriver de toutes ces pieuses maisons, pour s'informer de son état, et les saints protecteurs et patrons de tous ces différents ordres ont été en vérité invoqués avec ferveur, dans ces jours d'alarme !... Les bons Pères jésuites ici, véritables anges de compassion dans de pareils moments, n'ont épargné non plus ni leurs prières, ni leurs consolations, ni leurs encouragements. Enfin nos inquiétudes étaient un peu calmées pour elle le 3 février lorsque la plus désolante lettre de Miana vint à son tour solliciter ardemment nos prières. Mais, hélas ! il n'était plus temps, et même en priant, je ne sais quel pressentiment nous pressait d'offrir nos prières, à la fois pour le corps et pour l'âme de la chère petite Thérèse. En effet, le lendemain, une nouvelle lettre nous apportait la déchirante certitude du malheur des pauvres liom- belles !... Mon Dieu! ma petite Sache, que les volontés de la Providence sont mystérieuses ! La pauvre mère de Thérèse n'a pas encore pu verser une larme depuis que la main de ce Dieu, qui ne frappe que pour bénir, l'a éprouvée d'une manière si cruelle !... On se figure aisément leur douleur à tous. Cette chère petite ne se faisait-elle pas aimer partout ? Tous nous la pleurons, mais tous nous sentons qu'on ne peut parler 182 LA SOKUH NATALIE NARISCIIKIN. de ses propres regrets, en songeant à son père et à sa malheureuse mère!... Et Mita 1 et Miana! nous pensons bien à elles aussi, quoique ces chères créatures s'oublient entièrement pour ne penser qu'à leur sœur!... « Et au milieu de toute cette tristesse, Valérie, qui était mouranteet administrée il y apeude jours, semble revenir à la vie, et ma chère M me Neville de môme !... Oh ! qui nous eût dit que cette délicieuse Thérèse, la santé même, les précéderait et que Miana et Marie (si faibles et délicates toutes les deux) la verraient mourir!... On ne peut assez dire que nul entendement humain ne peut sonder la profondeur des voies de Dieu. — Je ne sais en vérité que te dire de Catherine. Son souvenir m'est toujours présent et me fait bien souvent mal, car je comprends vivement ce qui se passe en elle. Oh ! si elle pouvait savoir ce qu'elle perd et ce qu'elle pourrait gagner d'une manière assurée ! Ma petite Sache, remercions Dieu de toutes ses grâces et tâchons de lui être bien fidèles ! « Adieu, je t'embrasse bien tendrement. (( N ATALIE. » 1. Mita (la marquise Gargallo), troisième sœur de la comtesse Henri (lo Bombolles. CHAPITRE X. 183 Venise, ce jeudi avril 1847. «... C'est en vain que depuis quinze jours j'ai cherché un moment pour t'écrire, les occupations de tous ces solennels jours de la semaine sainte ne m'en ont pas laissé le temps, et cependant j'avais à te communiquer une bien intéressante nouvelle sur ma chère malade 1 , dont l'état avait été loin de s'améliorer depuis ma dernière lettre. Le surlendemain du jour où je t'écrivais qu'elle allait mieux, il empira au contraire de telle sorte qu'il devint tout à fait alarmant, et, à dater de ce jour, les progrès d'une maladie de langueur furent si rapides que le médecin en arriva à déclarer qu'il ne croyait plus pour elle à l'efficacité d'aucun remède. Tu te figures la consternation de tous ses amis. Elle dépérissait, en effet, visiblement, et la consomption constatée ne nous laissait plus aucun espoir. Cependant celui d'un miracle s'offrait encore à nos cœurs affligés. La veille au soir tard, j'avais Iule récit de trois grandes grâces de ce genre, obtenues par l'intercession de Marguerite- Marie Alacoque. Je m'étais dit que si j'avais une foi bien vive, j'entreprendrais une neuvaine, mais qu'il n'Hait plus temps, que le mal était trop avancé. Il 1. M me Nevillc. m LA SOEUR NATALIE NAIUSCHKIN. est certain que ses forces étaient réduites à un épuisement absolu, qu'elle ne pouvait plus supporter aucune nourriture, et enfin, le 23 au soir, le médecin déclara le cas désespéré, et se refusa à continuer ses soins!... « Le 1h, à neuf heures du matin, j'étais encore chez moi. Une gondole s'arrête à notre porte... Stéphanie Neville, essoufflée, entre tout d'un coup dans ma chambre, et me supplie Je descendre bien vite ayant quelque chose à me faire voir « quelque chose » me dit-elle « qu'elle ne pouvait pas apporter si haut ». « Je descends avec elle, je m'approche de la gondole. Devine ce que j'y trouve!... ma bien-aimée petite mère, guérie miraculeusement et venant toute palpitante d'émotion l'apprendre à sa petite fille ! Cette grâce venait d'être obtenue sur la tombe de saint Mé- chitar au couvent de Saint-Lazare où elle s'était fait porter 1 ! Tu sauras tous les détails à Venise, je ne t'écris ces quelques lignes que pour augmenter ton \. Il est question ici du vénérable fondateur de la communauté de bénédictins arméniens connus sous le nom de Méchitaristcs. Ce saint personnage n'a jamais été ni canonisé ni béatifié, quoiquo sa mémoire soit en grande vénération. Méchitar naquit à Sébastia en Arménie en 1070, et il consacra sa vie a répandre la foi catholique, ainsi que l'instruction parmi ses compatriotes. La congrégation qu'il fonda fut confirmée par le pape Clément XI en 1712, il mourut en 1740 dans la maison de l'île Saint-Lazare a Venise. Cette maison était l'établissement principal des méchitaristcs. Mais ils eu avaient aussi à Rome, a Vienne, a Constantinople et à Paris. CHAPITRE X. 185 désir de venir nous voir. Il me tarde que ce moment soit venu et d'être sûre que vous pourrez nous donner au moins un bon nombre d'heures... A bientôt, quel bonheur de pouvoir dire cela ! Que Dieu te bénisse toujours. « N. » Ce livre est destiné à des lecteurs catholiques, parmi lesquels, en présence du fait miraculeux rapporté dans cette lettre, il ne se trouvera, j'imagine, ni incrédules ni railleurs; mais dût-il tomber en d'autres mains, je cherche en vain quel motif pourrait m'in- duire, même en ce cas, à omettre un incident aussi remarquable, attesté par la personne la plus véridique du monde et qui est d'une nature telle, que l'illusion ou l'erreur chez celle qui le raconte est matériellement impossible. Le seul mobile d'un tel silence ne pourrait donc être que cette disposition d'esprit qui fait récuser tous les témoignages, c'est-à-dire, en môme temps, toutesleslois delajusticeet de l'histoire, chaque fois qu'en les appliquant on estamenôà admettre pratiquement que Dieu est le maître de la nature. Disposition étrange qui porte des chrétiens (car je ne m'adresse ici qu'à ceux qui croient aux saintes Écritures) à trouver impossible qu'une relique, c'est-à-dire une portion de l'enveloppe d'une âme sainte, puisse opé- 180 LA SOEUR NATALIE NAMSCHKIX. rer des miracles, semblables à ceux que la grâce de Dieu permit cependant à l'ombre du corps de saint Pierre d'accomplir en présence de tout un peuple ! Certes chacun a le droit de douter d'un miracle et le devoir de n'y pas croire légèrement. Aucune hésitation, aucune recherche ne sont interdites, et chacun peut dire ensuite si tel est son avis : « Ce fait n'est pas réel, » mais nul parmi les chrétiens n'a le droit de dire : « Ce fait n'est pas possible. » On répondra, je le sais, qu'il y a eu un grand nombre de faux miracles. Nous ne le nions pas, et nous admettons même, jusqu'à un certain point, que les catholiques sont plus exposés que d'autres, au danger d'être trompés ainsi ; de même que ceux qui possèdent beaucoup de diamants véritables, courent évidemment plus souvent la chance d'en trouver dans le nombre deux ou trois de faux, que ceux qui n'en possèdent pas un seul. Mais d'abord, les possesseurs de vrais diamants s'y connaissent assez d'ordinaire pour n'être pas si facilement trompés qu'on le croit, et ensuite que penserait-on d'un homme qui, de crainte d'un accident de ce genre, se dépouillerait de toutes ses richesses?... L'époque qui suivit la maladie et la guérison de M me Neville fut pour Natalie la plus difficile et la plus CHAPITRE \. 187 douloureuse de toute sa vie. L'heure de la séparation approchait, et Dieu seul mesura alors ce que, lorsque le moment en fut venu et qu'il lui fallut dire adieu à tous ceux qu'elle aimait, cette séparation et cet adieu lui coûtèrent. Par suite de circonstances que nous ignorons, son frère, au lieu de l'accompagner à Paris, l'y précéda ; mais il n'en demeura pas moins arrêté que lorsqu'elle l'aurait rejoint elle habiterait sous son toit. Peut-être en partant, laissa-t-elle espérer que ce séjour chez son frère se prolongerait. Peut-être même, malgré la franchise avec laquelle elle avait ouvert son cœur à sa sœur, se flatta-t-on qu'elle ne partait pas sans retour. Aucune des mesures qu'elle prit au moment du départ n'autorisaient cependant une telle espérance, mais, pour qui n'avait pas suivi le travail de son âme depuis deux ans, sa résolution était probablement tenue pour éphémère, et qui sait même si l'idée ne vint pas à ceux qu'elle quittait, que le seul aspect de Paris modifierait ses dispositions, et qu'une fois là, elle y regarderait à deux fois avant d'aller se renfermer dans un monastère!... Natalie ne chercha pas à les détromper tout à fait, même après le 18 décembre 18/i7, jour où elle quitta Venise et où la grande séparation s'accomplit! Ce que fut pour elle l'agonie de ce départ, toutes les lettres 188 LA SOEUR NATAL! K NAUISCHKIN. que l'on lira plus loin le feront comprendre, et je ne tenterai point de suppléer ici aux termes dont elle se servit'pour l'exprimer. « Je ne parlerai pas » écrivait-elle un mois plus tard « de ma faiblesse au moment du grand détachement (seul sacrifice qui m'ait réellement coûté !)... J'éprouvais à la fois ce quelque chose qui fait sentir qu'on obéit à Dieu, et cependant qu'on est libre et qu'on agit volontairement, mais mon cœur se déchirait et se brisait en mille pièces... » Il nous semble qu'on ne peut mieux exprimer les trois mouvements de l'âme qui se résument dans ces mots: aimer, souffrir, vouloir, et que ces lignes rappellent, à l'insu de celle qui les écrivait, ce passage de saint Augustin : « Donnez-moi mon Dieu par voire amour, la volonté de mépriser tout amour, et, par vos souffrances, la volonté de supporter toute souffrance. » Ces vifs sentiments de tendresse, ces regrets, et en même temps cette volonté, en apparence contraire, qui cependant domine les uns et les autres, se retrouvent dans toutes les lettres adressées à sa sœur après son départ. On y voit aussi à chaque ligne le touchant et tendre désir de la consoler et de la distraire de toutes les manières, et de laisser après elle en partant le moins de vide possible. Grâce à ces lettres nous pourrons encore la suivre, pas à pas, pendant ce dernier CHAPITRE X. 18!» trajet, et assister à toutes les émotions de ces jours, après lesquels elle allait enfin atteindre le vrai terme de sa destinée et entrer dans les calmes régions de l'ordre, de l'obéissance et de la paix ! Le billet suivant fut remis à sa sœur le jour de son départ, départ qu'elle semble avoir effectué à son insu, et de manière à lui épargner la douleur des adieux. « Ma chère chère Élisabeth, «Je n'ai pas besoin de te dire que je te quitte le cœur brisé, nul ne sait ce que j'ai souffert dans ces jours de contrainte et d'efforts, où si souvent je t'évitais pour te cacher mes larmes. Nul ne sait ce que je souffre en songeant à ce que tu vas apprendre, mais le bon Dieu a tout compté... il me faut, il me fallait tous ces jours-ci cette certitude pour ne pas me laisser aller... Tu t'étonneras peut-être en songeant au peu que j'ai joui de toi, et cherché ta présence, dans ces derniers jours, mais je sentais trop bien que je pouvais faiblir et que j'aurais faibli peut-être mille fois avant le terme!... Au nom de Dieu et pour l'amour que tu portes à ton mari, et aussi par l'affection que tu as pour moi, ne te désole pas trop de ce départ. Tu verras plus tard que je serai heureuse (je ne puis pas dire encore que je le sois dans ces jours-ci), mais quant à 190 LA SOEUR NATALIE NAIÎISCIIK1N. toi fais ce sacrifice à Dieu, il te comptera beaucoup. L'unique chose qui me consolera de te laisser ainsi ce sera d'apprendre le plus vite possible que tu es raisonnable et que tu acceptes les distractions. Je te le demande au nom de tout ce que tu as de plus cher; dans ce dernier moment, chère Elisabeth, ne me refuse pas cette consolation; tu ne peux concevoir ce que mon cœur souffre pour toi, pour vous deux! Plaise au ciel que ce ne soit pas sans quelque avantage pour votre avenir qui sera désormais la plus constante de mes préoccupations... Que Dieu vous bénisse tous les deux... Je ne puis plus écrire; vraiment je n'en ai plus la force... Oh! donne-moi la consolation de ne pas trop t'affliger, que ta santé n'en souffre pas. Adieu, chers enfants, encore une fois que Dieu vous bénisse..... « Nata lie. » Natalie était accompagnée clans ce voyage d'une personne sûre et affectueuse, amie dévouée de la famille Narischkin qui se nommait M"° Alexandrine Zamiatine. Sans comprendre tout à fait sa jeune compagne, elle l'aimait tendrement, et elle s'était chargée volontiers de lui servir d'escorte jusqu'à Paris. Elle ne quitta Natalie que lorsque celle-ci fut entrée au postulat. CHAPITRE X. 191 « Padoue, 5 heures du soir. « Nous voici arrêtées à Padoue pour deux heures chers amis... Mon cœur et mes pensées sont sans cesse avec vous à Venise, dans votre cabinet d'où je né puis les détacher une minute. A., m'a affligée en me disant qu'Ëlisabeth avait témoigné du regret de quelques petites paroles dites autrefois, et de quelques petits désaccords survenus entre nous, dont franchement j'avais absolument perdu le souvenir. Du reste, de mon côté, je vous ai fais tant et tant de peine, que si je n'étais sûre que vous me pardonnez, je ne pourrais pas m'en consoler; grâce à Dieu, nous étions depuis bien longtemps si bien et doucement ensemble, que notre bonheur était complet, aussi le regret en nous quittant a-t-il été bien amer!... J'ai au moins la satisfaction de sentir que j'ai fait pour l'amour de Jésus, mourant sur la croix, un sacrifice réel, et si grand, que jamais d'avance je n'avais pu le mesurer, malgré ce que j'ai souffert en m'y préparant. Mais c'est assez parler de moi. « Je voudrais savoir tout ce que vous faites. Encore une fois et au nom du ciel, ma chère, très-chère Elisabeth, promets-moi que tu accepteras toutes les distractions qui te seront offertes. Il faut le plus pos- 102 LA SOEUR NATALIE NA RISC IIK IN. sible penser à ta santé, pour Tonino d'abord et puis aussi pour moi, je t'en supplie; non, tu ne sauras jamais ce que mon cœur a souffert pendant cette cruelle matinée et comme je l'ai senti se briser en deux en sortant de ta chambre! enfin c'est Dieu qui l'a voulu ! Aimons-nous toujours et beaucoup en lui, c'est le seul moyen de se trouver souvent, et même toujours, unis dans l'absence. Je vous chéris, je vous aime, je vous bénis, je vous serre étroitement sur mon cœur tous les deux. « Votre sœur affectionnée, « Natalil. » A LA MÊME. « Parme, le 20 décembre 1847. « Ma bien-aimée Élisabeth, « C'est hier au soir que je suis arrivé à Parme, où tu sais ce que j'ai trouvé 1 !... La désolation est si profonde et si poignante qu'elle oblige à s'oublier soi- même. L'unique chose que rien ne peut affaiblir pour moi, c'est le souvenir de vous deux. « Malgré toute cette affliction si générale ici et qui 1. L'arcliiducliosse Marie-Louise était morte le jour précédent. Cil UMTRE X. 193 est si particulière aussi pour quelques-uns, on nous a accueillis à bras ouverts, et on a envoyé chercher sur- le-champ tous nos effets à l'hôtel, pour nous faire coucher au palais. On voulait nous garder jusqu'à Noël, mais c'eût été impossible, en tous cas, d'accepter, et indélicat, vu les circonstances actuelles des pauvres Bombelles. « On ne se fait pas idée de la désolation qui règne dans ce lieu ; la pauvre Marie se soutient à peine. Elle est sur pied, mais elle est épuisée, navrée, brisée de douleur. Les regrets de toute cette cour sont touchants 1 ... Marie retournera à Venise immédiatement après le départ de son Père qui doit accompagner le corps de l'archiduchesse jusqu'à Vienne. Quel devoir!... Marie aura du moins la consolation de revoir sa tante et toi, et elle m'a promis de te soigner. Je pars ce soir à dix heures, chère Elisabeth ! Je m'éloigne de toi de plus en plus, mais ma pensée retourne à Venise à chaque instant du jour et de la nuit ; je voudrais toujours savoir ce que 1. Cette lettre exprime des sentiments et des regrets qui semblent presque surprenants a ceux qui ne peuvent porter sur.la princesse qui les inspire d'autre jugement que celui de l'histoire. Ils permettent de penser, du reste, que si, comme on le prétend, les héros cessent le plus souvent de paraître tels à ceux qui les approchent de plus près, en revanche ceux que leur conduite politique fait le plus sévèrement juger ont quelquefois des qualités qui les rendent chers à leurs amis et rachètent, en particulier, les fautes publiques qu'on leur reproche. 13 104 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIX. vous faites tous deux. La nuit, en diligence, je pense à vous, et quand je souffre du froid je jouis en pensant qu'il vous est épargné. Pauvre chatte! j'espère tant que tu sors, que ta santé est bonne comme lorsque nous étions ensemble ! mais il me faut partir sans pouvoir m'en assurer, car je n'aurai pas de lettre de toi avant Chambéry. Pauvre Marie!... Quel bouleversement et quel chagrin de ne pouvoir lui être d'aucune utilité! mais cela est impossible, il faut partir; j'unis ce sacrifice aux autres, je l'offre à Dieu, et elle aussi. Adieu, je vous embrasse tous les deux. Ton châle, ton petit rouleau et tes fourrures me sont bien utiles , car il neige et il fait très-froid. « Natalie. » Cette apparition de Natalie à Parme dans ce moment funèbre fut pour Marie de Bombelles une sorte de vision céleste. « Elle n'avait plus l'air », écrit-elle, « (Tune petite échappée du paradis », mais vraiment d'un ange en possession du ciel. Elle venait de rompre ses derniers liens avec le monde. Elle se rendait au port. Elle était rayonnante ! » CHAPITRE X. 195 A LA MÊME. Turin, vendredi, veille de Noël 1847. « Chers bien-aimés Tonnino et Elisabeth, c'est toujours le cœur plein de vous que se passent mes journées, mon temps, ma vie. C'est toujours votre souvenir qui me poursuit, et le désir non satisfait encore, d'avoir de vos nouvelles. Hélas! les neiges m'ont arrêtée ici, et quoique j'aie la satisfaction de passer ces fêtes de Noël avec cette chère Marie Fassati 1 qui est un ange de bonté et d'amitié pour moi, et se charge de me conduire partout, le regret de perdre encore tant de jours sans avoir de lettres de vous se fait violemment sentir. Oh ! comme j'aimerais à savoir ce que vous faites et comment vous allez ! Le bon Dieu m'a imposé un si grand sacrifice que je ne puis croire qu'il l'augmente en permettant que ma chère Elisabeth tombe malade. Du reste, ce sacrifice, je sais et je sens qu'il obtiendra sa récompense, et cette récompense sera très-grande. Vous comprenez que j'entends parler de l'accomplissement de vos désirs, que le bon Dieu m'accordera, j'en suis sûre. « Tout à l'heure, A. Z. (sa compagne) a failli me 1. Née de Maistre. 106 LA SOEUR NATALIE NARISCIIKIN. faire fondre en larmes; mais, pour ne pas l'affliger, je me suis contenue. Elle s'était amusée, croyant me faire plaisir, à arranger, pendant que j'avais le dos tourné, une espèce d'arbre de Noël, auquel elle avait suspendu un petit paquet sur lequel était écrit : « De la part d'ÉIisabeth. » Hélas! mon Dieu! j'ai souvent besoin de me frotter les yeux pour bien comprendre qu'Elisabeth n'est plus près de moi, et que je suis bien loin d'elle !... « Demain matin, à la communion, le divin Enfant Jésus me fera oublier tout. Lui en a le pouvoir, et, comme jamais sa bonté et sa compassion pour moi ne se sont démenties, il me consolera. Aurez-vous été à la messe à Saint-Thomas? A toutes les heures du jour encore, je continue à suivre de ma pensée les habitudes de votre vie journalière. Parle-moi franchement de ce que tu fais, même de tes petites soirées dans le monde. Nous nous sommes demandé si tu avais été mercredi au raout des Palfy, si ta petite Paolina avait bien arrangé ta toilette ? Écris-moi tout ce qui t'intéresse, parle-moi même politique. Le général Martini est-il arrivé ? Est-il bon pour Tonnino?... Les excellents Thurn ne négligeront rien pour cela, je le sais. Oh! qu'ils ont été bons pour moi! je ne l'oublierai jamais, dites-le-leur, et que je les aimerai toujours. CHAPITRE X. 107 Samedi matin. « Bon Noël, mes chers amis. J'ai été à la messe avec la duchesse de Forli 1 . Mannina 2 a été horriblement malade. Mais elle va mieux aujourd'hui, Dieu merci ! Hier, je l'ai embrassée dans son lit, où je l'ai trouvée si jolie et si intéressante ! Elle a beaucoup pleuré en me voyant. Pauvre Mannina ! que Dieu la guérisse, et préserve, s'il se peut, son enfant! Je vous embrasse tendrement. Soyez bien gais le jour de l'an, je vous en prie. Je prierai pour vous ce jour-là ; priez pour moi aussi et aimez-moi. » A LA MEME. Cliambôry, mercredi 29 décembre 1847. « Dieu soit béni! mes chers amis, j'ai enfin vos lettres entre les mains ! Oh ! que le temps m'avait paru long, interminable ! Cela me rendait intérieurement inquiète et triste. Connaissant l'infinie bonté de notre Dieu, je sentais bien pourtant que bientôt il aurait compassion de moi et me consolerait. Quelles 1, Sœur de la duchesse de Serra Capriola. 2. Comtesse de San Guliano sa fille. 198 LA SOEUR NATALIE NARISCIIKIN. bonnes lettres, en effet!... Que Dieu vous en bénisse ! Je ne puis pas vous dire qu'elles ne m'ont pas fait pleurer, parce que vous vous apercevrez peut-être, en lisant cette lettre, que je pleure encore, mais elles m'ont rendue heureuse. Après cela, ce matin, à la messe, j'ai bien renouvelé mon sacrifice. J'aime à le renouveler sans cesse à Dieu, quelque attendrissement, quelque douleur et regret que cela me cause. Après tout, cela est si peu, quand je considère l'image de Jésus crucifié, quand je pense à ces paroles : Il s'est livré lui-même pour nous, parce que lui-même Va voulu! 1 Je vous remercie tant de prier pour moi, parce que vraiment j'en ai un très-grand besoin, et que j'aime à me dire que vous m'aidez ainsi! « Je vous dis à mon tour : Mesurez mon affection par la vôtre, comme vous me dites de mesurer vos regrets par les miens. Vous comprendrez assez combien je vous aime et ce que je souffre. « Sachinka 2 m'a reçue à bras ouverts. Elle est arrivée dans notre chambre, à l'hôtel où la diligence nous avait déposées au milieu de la nuit, lorsqu'à peine nous étions levées, et, comme le voyage d'ici à Paris est trop long pour pouvoir y arriver avant le *• h., liv. HT, v. 8. 2. La comtesse Maresca, l'une des filles de la duchesse do Serra Capriola. CHAPITRE X. 199 jour de l'an, je reste décidément ici jusque-là... Oh ! mes chers, tâchez de passer ce jour le mieux et le plus gaîment possible! je suis sensible à tout l'intérêt qu'on vous témoigne, et j'espère que ce jour-là on vous soignera et on vous entourera bien ! Je convoite, depuis hier, une occasion quelconque pour t'envoyer, ma chère Elisabeth, une jolie gaze de Chambéry. Ce sera, à Venise, une nouveauté qui y sera admirée, et, comme tu te disposes si bien à me faire le plaisir d'aller dans le monde, je trouve que tu mérites une jolie robe. Ne vous mettez pas en peine de mes petites finances; j'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut pour la route, et quant à l'avenir, soyez tranquilles. « Je tâche petit à petit de me vaincre, mais cela va encore très-mal. 11 n'y a que le bon Dieu qui me fasse sourire, mais pas les distractions, pas les amis non plus! Oh! ne croyez pas qu'aucun d'eux puisse changer ou diminuer ma préoccupation... Grâce à Dieu, le voyage s'est très-bien passé. Nous n'avons pas même souffert sur le mont Cenis, et de tout cela j'étais sûre d'avance, avec les vœux qui nous suivaient. « Prions et espérons beaucoup!... Jamais je n'avais cru que le sacrifice de vous quitter serait aussi grand. Mais, pourtant, je bénis Dieu de m'avoir aidée à le 200 LA SOEUR NATALIE NARISCIIKIN. faire, quoiqu'il ne soit encore accompli que matériellement, et qu'au fond de mon cœur ce soit à recommencer chaque jour et presqu'à chaque instant... Ne me dites pas non plus que ceux qui restent en place, environnés de souvenirs qui parlent haut, sont ceux qui souffrent le plus, tandis que celle qui voyage se distrait. Pensez, au contraire, que chaque pas qui éloigne, enfonce dans le cœur une épine qui le fait saigner, et sachez enfin que, si vous me parlez de vos regrets, les miens sont plus grands et me font souffrir comme je ne l'avais jamais fait de ma vie jusqu'ici. Souvent je me fais môme d'amers reproches de cette lâcheté, mais le bon Dieu y compatit, j'en suis assurée. « Maintenant, en réponse à tes questions : Non, je n'ai rien oublié à la maison. Rien du moins de ce que je voulais emporter, sauf le petit tableau de sainte Thérèse, qui est resté, faute de place pour le prendre avec moi. Si les G... veulent s'en charger, je serais bien aise de le ravoir. Quant aux livres qui sont dans le prie-Dieu, j'ai pensé qu'ils feraient plaisir à Stéphanie. Mais tous ceux qui sont restés sur l'étagère, ou dans ma chambre, comme aussi tout ce qui se trouve sur les tables ou dans les tiroirs, est demeuré à votre disposition. Enfin, il y a aussi du linge dans la commode. Je suis touchée qu'Élisabeth CHAPITRE X. 201 tienne à mes petits coussins. Cela me fait regretter de ne lui avoir pas laissé quelques-uns des objets dont je me servais habituellement. Mais tout ce que je possédais en ce genre me semblait trop laid pour lui être offert. A-t-elle du moins trouvé dans le tiroir de la commode une boîte à sachet contenant de petits mouchoirs de poche brodés, que j'aimais beaucoup? Voilà au moins une chose qui peut avoir pour elle un peu de prix et d'utilité. Chambéry, 2 janvier 1848. « Nous partons, ce'soir, à sept heures. Nous nous portons bien, et, au physique, tout est au mieux: mais le cœur souffre toujours de la séparation, quoique non du sacrifice qui lui reste à faire de lui- même. Cette pensée-là ne me fait pas de mal. Seulement, il est vrai, mes chers amis, que je ne croyais pas vous aimer autant que je vous aime ; non, je ne le croyais pas à ce point, et je remercie Dieu de me l'avoir caché d'avance. J'aurais peut-être reculé devant cette souffrance, ce dont je me serais bien repentie ensuite, tandis qu'aujourd'hui cette souffrance même donne quelque prix au sacrifice et, sans doute, n'en diminue pas le mérite. Je remercie donc Dieu de tout. « J'espère que vous avez été au Te Deum, à Saint-Marc, le 31 décembre. Dans le cours d'une 202 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. année, on a reçu beaucoup de bienfaits et de grâces, et si l'on ne croit pas qu'il en soit ainsi, on a du moins à remercier Dieu des innombrables maux qui nous ont été épargnés. En tous cas, il est toujours essentiel d'achever ainsi l'année. Ici, j'ai reçu pour vous, chaque jour, la bénédiction du saint sacrement, et mes communions aussi, je les offre toutes pour vous. Oh ! je désire tant que vous soyez heureux ! « Mon bon Tonnino m'a promis qu'il irait voir le patriarche, et cela me ferait beaucoup de plaisir que cette promesse fût tenue. Dis-lui, mon cher .uni, que je me recommande bien à ses prières; que, de mon côté, je prierai toujours pour lui, et pour son clergé et son troupeau. J'aime tant ma Venise! Il me semble que jamais je ne l'ai aimée autant! j'y pense sans cesse et je me sens toujours pressée à prier pour tous ses besoins. Dites aussi au bon patriarche que je lui baise la main, et que je lui demande de me donner sa bénédiction paternelle. « Adieu ! mes bien - aimés ; mon cœur vous embrasse tendrement tous les deux. Aimez-moi, et que Dieu vous protège ! « lN ATA LIE. )) CHAPITRE XI (1848) Natalie i Paris. — Dernières hésitations. — Elle entre a Montrougc comme postulante. — Lit de mort d'Alexandriue de la Ferronnays. — Natalie est admise près d'elle. — Dernier revoir. — Mort d'Alexandrine. — Mort de Marie de Valois. — Vie de Natalie à Montrouge. — Ses lettres il ses sœurs et a son amie.— Bonheur. Ce voyage nous apparaît comme la traversée qui conduisait Natalie d'une rive à l'autre, et pendant laquelle on sent encore comme le dernier mouvement des vagues du monde. Gomment, cependant, ne pas admirer ces lettres si simples, si loyales et si touchantes? Gomment ne pas être frappé de l'humble soin avec lequel celle qui les écrit dissimule le côté surnaturel et héroïque de l'impulsion à laquelle elle obéit, pour ne laisser voir à sa sœur que sa tendresse, ses regrets, et une préoccupation de ce qui la touche, où l'on reconnaît déjà le souffle de cette charité à laquelle elle allait se vouer, et qui, seule, bannit des affections de ce 20 i LA SOEUR NATALIE NARISCII k I \ . monde jusqu'au dernier vestige d'égoïsme ! Mais, malgré tout ce que, jusqu'au dernier moment, elle accorde à la nature, on n'aperçoit pas cependant la plus légère trace de résistance, même momentanée, à la grâce qui l'appelle ; et plus elle approche du but, plus on sent que tout pour elle s'allège, et qu'une joie ardente, et intime, succède à l'épreuve et va enfin couronner la lutte. Natalie ignorait encore, lorsqu'elle arriva à Paris, le 8 janvier 1848, combien de temps elle aurait à attendre le consentement définitif de son frère, et elle pouvait sans doute craindre qu'il ne fît encore quelques efforts pour prolonger la durée de l'épreuve. Mais, à l'honneur de la bonne foi et de la tendresse de M. Narischkin pour sa sœur, il ne sembla préoccupé que de la solidité des motifs sur lesquels se basait une résolution aussi grave, et il voulut s'entendre plusieurs fois personnellement à ce sujet avec M. Aladel. Dans ces entretiens, le saint missionnaire sut lui inspirer tant de respect et de confiance, qu'il cessa d'opposer le moindre obstacle à la réalisation des désirs de sa sœur, et que celle-ci fut libre d'aller, sans contrainte, trouver ceux dont les avis lui semblaient encore utiles ou nécessaires, et de fixer enfin elle-même, selon son gré, le jour et l'heure de leur séparation. CHAPITRE XI. 205 On s'étonnera peut-être qu'en fait d'avis, ceux de M. Aladel n'aient pas suffi à Natalie. Mais, malgré sa vénération profonde et croissante pour lui, elle éprouvait le besoin de consulter aussi ceux qu'elle appelait « ses premiers Pères », et à Paris, comme à Venise, ce fut à la sagesse et à l'expérience des Jésuites qu'elle s'adressa. Peut-être tous nos lecteurs ne savent-ils pas que saint Vincent de Paul jugea à propos d'interdire aux Sœurs de la Charité de choisir leurs confesseurs parmi les prêtres de la Compagnie de Jésus. Son motif en cela était de maintenir plus rigoureusement la simplicité d'esprit, de langage et de manières qui devaient caractériser d'humbles servantes des pauvres, et qu'on ne pouvait attendre, au même degré, des membres de cette illustre Compagnie, vouée alors, en Europe, à des combats qui la mettaient partout directement en contact avec le monde. Il confia donc la direction des Sœurs à l'ordre des missionnaires lazaristes, qu'il avait fondé dans le même esprit ; et dans le cas où aucun religieux de cet ordre ne serait à leur portée, leur saint fondateur leur prescrit de s'adresser aux prêtres séculiers de leur paroisse. A ce seul énoncé, nous voyonsd'ici bien des gens, imbus de ce venin d'injustice qui, lorsqu'il s'agit des Jésuites, se glisse dans des cerveaux d'ailleurs raisonnables, nous les voyons, dis-je, sourire à la supposition qu'une personne 200 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. voulant se donner à Dieu, et s'adressant à des Jésuites pour être guidée dans le choix de l'ordre qu'elle doit embrasser, recevrait d'eux le conseil d'entrer dans celui de tous qui est le plus soustrait à leur influence. C'est là cependant ce qui arriva à Natalie, comme à beaucoup d'autres. Les fils de saint Ignace la conduisirent aux pieds de saint Vincent, et, dans l'absence du P. de Ravignan (alors à Rome), ce fut le P. Lefèbre qui, confirmant à Paris les avis qu'elle avait reçus à Venise du P. Ferrari et du P. Curci, détermina le choix de l'ordre auquel elle voua irrévocablement le reste de sa vie. Natalie avait 28 ans, lorsque cette décision lui donna la plénitude de ce repos qui provient de l'abandon complet du cœur à Celui qui est la vérité, la justice et l'amour, dans le sens absolu de ces mots ! Sans être appelés à la vie religieuse, et ayant même la pleine conscience d'en être incapables et indignes, nous comprenons bien cependant qu'elle offre à ceux qui s'y consacrent une destinée privilégiée. Nous comprenons que l'accès de Dieu dans leur âme en devient facile, et que s'ils perdent quelques- unes des joies de la vie, ils sont libres aussi des souffrances que chacune de ces joies traîne à sa suite, celles du cœur plus que toutes les autres ! CHAPITRE XI. 207 En fia de compte, quelles affections ne devons-nous point maîtriser? Quels liens ne peuvent être brisés pendant la vie, et ne doivent l'être inévitablement par la mort?... Portons donc envie à ces âmes affranchies d'avance, et n'ayons point la folie de les plaindre, encore bien moins celle de les blâmer, mais, au contraire, apprenons d'elles et tâchons de comprendre tout ce qu'elles ont à nous enseigner ! Ce fut le 21 janvier 1848 que Natalie quitta sans retour la maison de son frère. Ce jour-là elle se rendit à l'hospice de la Rochefoucauld, à Montrouge, et elle y fut admise à faire un essai des travaux auxquels elle aspirait, et à préluder ainsi, par un premier postulat, à son noviciat, qui ne devait commencer que deux mois plus tard. Dans ce moment où Natalie Narischkin quittait le monde, Alexandrine de la Ferronnays, épuisée par les excès de sa charité, allait quitter la vie. A cette heure solennelle pour toutes les deux, elles voulurent se revoir, et déjà revêtue de son habit, la nouvelle servante des pauvres fut introduite auprès de son amie mourante. Cette rencontre (presque aussi saisissante que celle de Bruxelles en 1843) fut toute remplie de la lumière qui les environnait l'une et 208 LA SOEUR NATALIE NAIUSCHK1X. l'autre, et elles n'échangèrent ensemble que des paroles d'espérance et de joie. Alexandrine, avant d'aller rejoindre Olga, vit ainsi de ses derniers regards la réalisation complète de la prière que sa jeune sœur avait emportée dans l'éternité !... Deux jours après, Dieu lui avait donné la plénitude de cette félicité, dont elle avait eu l'avant-goût ici- bas, en acceptant la privation de tous les bonheurs de ce monde ! Le lendemain de sa mort, Natalie revint prier près d'elle. Ce jour était le 10 février, c'est-à-dire précisément l'anniversaire de celui où, cinq ans auparavant, à Bruxelles, elle avait revu Olga sur son lit mortuaire et où elle avait prié près d'elle pendant ces longues heures dont elle se souvint toute sa vie. Elle ne les oublia pas, on le devine, dans ce jour où par un si puissant et courageux élan, elle venait d'unir étroitement son âme à celle de cette amie qui l'avait tant aimée en Dieu, et dans la vie et à la mort! On dira sans doute que cette coïncidence de dates est un pur hasard, et nous ne voulons point en exagérer l'importance. Nous aimerions cependant à croire fondées les paroles de l'abbé Gerbet à ce sujet, et à penser comme lui : « qu'il y a des harmonies dans les heures, « en faveur de certaines âmes, et que le temps si « fantasque, si souvent rebelle à nos arrangements CHAPITRE XI. 209 , ( profanes, est, sous la main de Dieu, un rhythme « souple et docile, qui obéit mieux que nous le pen- « sons aux convenances de ses élus... » Quoi qu'il en soit, ce jour déjà deux fois marqué dans la vie de Natalie par la douleur et par la prière, le fut une troisième fois par l'épreuve et le sacrifice; tandis qu'Alexandrine se mourait sous ses yeux, loin d'elle sa sœur Marie (M me de Valois) succombait à une maladie qui depuis longtemps minait ses forces. Natalie, à peine séparée de sa famille, subit ainsi, sur-le- champ, la condition la plus difficile de sa vocation, c'est-à-dire l'éloignement de tous ceux qu'elle aimait, à l'heure où sa tendresse leur eût été le plus nécessaire. Mais si elle n'était pas désormais préservée de la souffrance (ce n'est pas pour la fuir qu'on se rapproche de Jésus-Christ), elle était du moins pour toujours à l'abri de cette tempête, mille fois plus redoutable, que soulèvent dans l'âme l'impatience, le murmure, et la résistance à la volonté de Dieu. Elle ne faisait alors, il est vrai, qu'entrer dans cette carrière de la perfection qu'elle devait parcourir tout entière, mais dès ses premiers pas elle y avait rencontré la paix, et 1*on peut dire qu'elle l'avait trouvée assise au seuil de la demeure où elle était venue chercher Dieu et les pauvres! Les lettres datées de Montrouge portent déjà visi- 44 210 LA SOEUR NATALIE NAIUSCHKIN. blement cette empreinte bénie, tout en exprimant avec la même vivacité l'affection qu'elle ne cessa jamais d'éprouver pour ceux que Dieu lui avait permis d'aimer, et dont elle ne s'était séparée que pour lui. Nous y retrouverons aussi le récit des faits que nous venons d'énumérer, et la trace de toutes les émotions qui pendant cette époque de transition vinrent s'ajouter à celles que devait naturellement faire naître le grand changement accompli dans sa vie. Nous y verrons aussi l'indication précise du jour où s'acheva pour elle ce premier temps d'essai, et où elle entra à la maison mère de la rue du Bac pour y faire son noviciat définitif parmi les fdles de Saint-Vincent-de- Paul. Quant à la grande secousse publique qui ébranla à cette époque la France et l'Europe, elle semble à peine s'en être aperçue, et elle en parle à peu près comme le font des tempêtes survenues en haute mer, ceux dont la barque est au port et amarrée au rivage. Nous avons un peu anticipé, dans notre récit, sur les événements auxquels les lettres suivantes nous ramènent. Montrougo, Hospice do la Rochefoucauld, 29 janvier 1848. « Mes chers chers amis, me voici donc depuis huit jours là où Dieu me voulait pour le servir dans la per- CHAPITRE XI. 211 sonne de ses pauvres ! De grâce ne vous en affligez pas, je ne suis pas morte, non, oh! tant s'en faut, je suis bien heureuse ! Il y avait si longtemps que cette voix m'appelait et me parlait qu'il me semble avoir bouché mes oreilles pour ne pas l'entendre. On vaut bien peu de chose, allez, quand on est faible comme je le suis !... Il est sûr cependant que Dieu veut en ce moment me détacher peu à peu de tout, afin de fixer une bonne fois mon cœur là où il est, Lui notre seul et véritable trésor............. a ... Je fais mon postulat à l'hospice de la Rochefoucauld, àla barrière de Montrouge : c'est à vingt minutes à peu près de la communauté où je n'irai qu'au commencement de mon noviciat, ce qui sera à peu près vers le milieu de mai. Mais avant le départ d'Alexandre, j'aurai déjà revêtu l'habit de novice. Pour le moment je porte une robe noire, un tablier blanc, un grand chapelet au côté gauche, et un petit bonnet noir. On se lève à quatre heures du matin, et on se couche à neuf heures, mais on m'épargne encore et on me soigne de toutes les façons, quoique ma santé soit excellente. Les occupations sont très-nombreuses, aussi il faut que vous vous attendiez à quelques lettres de moins, car j'ai à partager entre plusieurs le temps que je puis prendre pour écrire. Tu peux dire maintenant à 212 LA SOEUR NATAL1E NARISCIIKIN. A. Z. que, si elle le veut, elle peut en effet se représenter ma personne auprès du lit de quelqu'une des bonnes petites vieilles que nous avons à soigner, à habiller et à nourrir, tous offices bien doux à remplir quand on se dit que c'est pour Dieu, et que c'est lui qu'on sert. C'est une pensée qu'il n'est guère difficile d'alimenter, en présence de tant de modèles parfaits d'abnégation et d'obéissance. En vérité, il y a quelques-unes de nos sœurs (je pourrais même probablement dire toutes, mais je dis qu'il y en a quelques-unes parce que je parle de celles que j'ai ici sous les yeux) qui me frappent et m'édifient du matin au soir; je crois que la personne la plus méchante, et qui y ferait tout son possible, ne parviendrait pas à découvrir en elles la moindre chose qui approchât du contraire d'une vertu. Aussi ce que le bon Dieu me demandera, sera-t-il en proportion des exemples qu'il m'a donnés à suivre. « Maintenant, puisque tu désires la connaître, voici en peu de mots ma chère journée : « Jusqu'à présent je me suis levée à cinq heures (on ne me laisse pas encore me lever à quatre). On s'habille vite, et on va à la petite chapelle intérieure jusqu'à six heures un quart, ensuite on descend au réfectoire pour déjeuner, puison entend la messe; après celaje monte chez les bonnes vieilles, où il y a de l'ouvrage pour CHAPITRE XL 213 moi jusqu'à onze heures. Puis on descend au dîner, qui, avec les grâces et quelques autres exercices de piété, dure jusqu'à midi et demi. Alors on se réunit dans la salle de la communauté où on travaille jusqu'à deux heures. Quand deux heures sonnent on fait la lecture à haute voix et on dit le chapelet, cela conduit jusqu'à trois heures; puis je vais, un petit peu, aider à la lingerie, et ensuite je retourne auprès de nos petites vieilles, pour les faire manger et les aider à se coucher. Une sœur leur fait la prière à haute voix le matin et le soir dans l'infirmerie où elles se réunissent, et c'est un spectacle bien touchant. Enfin, le bon Dieu ne donne que de saintes impressions ici, et tout ce que je redoute c'est de n'en pas profiter. A six heures un quart, on soupe ; de sept à huit on est encore réunies dans la salle de communauté, puis à la chère petite chapelle, et à neuf heures tout le monde est couché. Tous les dimanches et jours de fête, il y a messe chantée et vêpres avec bénédiction ; tous les jeudis exposition du Saint-Sacrement et aussi tous les premiers vendredis du mois. Enfin, il n'y manque rien, à commencer par le bonheur d'habiter la maison du Seigneur qui est incomparable ! « Dis à tout le monde que je ne puis plus écrire beaucoup, mais dans mon cœur il y a place pour tous, et que dans mes prières je n'en oublie aucun. Dis aussi 214 LA SOEUIl NATALIK NARISCIIKISV. au P. Montelli que je ne l'oublierai jamais et que je suis sûre qu'il prie pour moi. » Quelques jours plus tard, elle écrit : « Tu as sans cloute appris la mort de notre sainte Alexandrine de la Ferronnays. Il est inutile de te dire que cette mort a été semblable à sa vie : pure, sainte, édifiante. Elle exprimait dans ses derniers moments le plus ardent désir de voir Dieu. Les dernières paroles qu'elle m'a dites, lorsqu'elle ne pouvait presque plus parler, furent celles-ci : Heureuse fille!... Oh! oui, heureuse! mille et mille fois heureuse ! je ne puis me lasser de le répéter. » Nous remarquerons ici, qu'à tous ceux qui l'entouraient dans ses derniers moments, Alexandrine parlait du bonheur de quitter ce monde, et que la seule qu'elle ait semblé trouver heureuse d'y rester, c'est celle qui, pour Dieu, venait de renoncer à tout ! La lettre suivante est datée du 41 février ; c'était le lendemain du jour où, pour la dernière fois, elle avait prié près d'Alexandrine, et lorsqu'elle venait elle- même d'apprendre la mort de sa sœur : CHAPITRE XI. 215 « Ma bien-aimée Élisabeth, quoique je t'aie écrit une longue lettre il y a bien peu de jours, ma bonne supérieure me permet de venir encore te consoler et te conjurer, au nom de cette foi qui te fait dire : « Que la volonté de Dieu soit faite ! » de ne pas trop te laisser aller à ta douleur dans cette épreuve, quelque dure qu'elle soit. Je te le demande aussi pour l'amour de ce bon Tonnino, et aussi un petit peu pour l'amour de moi, qui ne puis penser qu'à ton pauvre cœur affligé. Dieu soit béni! Marie était résignée, et préparée à lui faire le sacrifice de son bonheur et de sa vie. J'ai été consolée au dernier point de tout ce que A. Z. m'a écrit à ce sujet. Espérons donc qu'elle a trouvé grâce aux yeux de Dieu, et qu'elle nous bénit maintenant et prie pour nous. Toi, élargis ton cœur le plus possible pour dire à Dieu que tu l'aimes, et, par amour pour ce miséricordieux Sauveur, qui a pris soin de te rendre si heureuse, dis que tu acceptes ton sacrifice, et, en union de celui que Jésus-Christ offrit pour nous sur le Calvaire, tâche de l'offrir aussi à notre bon Dieu ; puis, calme-toi ; ne fais rien pour alimenter ta douleur. Dans ton cas, ce serait bien imprudent, et, dans tous, cela déplaît au Seigneur. Courage, confiance, tranquillité, je t'en supplie encore pour l'amour de tout ce que je t'ai dit plus haut. Quant aux autres affaires 210 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. qui te préoccupent, sois tranquille, tout ira bien avec l'aide de Dieu. Rien n'est changé par mon entrée au postulat, je puis agir de même pour tout ce qui regarde tes intérêts, et je ferai tout ce qui sera nécessaire, tu peux en être sûre. 0 chère Élisabeth, si je pouvais te parler du bonheur et de la paix que j'éprouve de jour en jour davantage !... Dieu est trop bon ! il faut vraiment l'aimer, et tâcher d'obtenir des autres de l'aimer aussi, et de chercher à le connaître davantage. Vas à lui seulement, et tu ne tarderas pas à l'éprouver. « Hier, Élisabeth ! 10 février, anniversaire de la mort d'Olga, j'étais à genoux à prier près du corps de notre chère Alexandrine, qui a rendu le dernier soupir, mercredi, entre huit et neuf heures du matin... Tous y étaient, excepté la pauvre Pauline, qui est bien loin en ce moment. Chose bien triste pour elle, et pour eux tous. Cette autre coïncidence de leur malheur et du nôtre a fait qu'unissant nos larmes, nous avons prié ensemble pour l'une et pour l'autre... M me de la Ferronnays est si sainte! et Albertine 1 est pieuse et fervente comme elle. Oh! il faut cela pour parvenir petit à petit à ce détachement parfait qui unit entièrement la volonté à celle de Dieu, et fait qu'on 1. La plus jeune sœur d'Olga aujourd'hui vicomtesse de la Pa- nouse. CHAPITRE XI. 217 n'aime plus qu'elle. Ce n'est pas assurément l'ouvrage d'un jour; mais, ne t'en afflige pas, cela viendra peu à peu. « Je vous embrasse tendrement tous les deux... Priez le P. Montelli, de ma part, de venir vous consoler. Adieu! mes amis bien-aimés; je vous chéris, je vous aime, je vous bénis. Aimez-moi aussi et soyez consolés sur mon compte, parce que je suis heureuse. « N ATA HE. » Trois semaines plus tard, elle écrit encore à sa sœur : Lo 1 er mars 1848. « Ma pauvre chère et bien-aimée Elisabeth, j'ai reçu ta petite lettre avant-hier, cette triste mais chère petite lettre que j'attendais si impatiemment, et je bénis Dieu de ce qu'elle contient... La bonne Thérèse 1 m'avait déjà un peu consolée en me donnant de tes nouvelles. Voilà vraiment une personne qui comprend et qui partage les peines des autres ! Elle m'a bien devinée, et son cœur tendre et compatissant s'est hâté de répandre un peu de baume sur le mien, aussi lui 1. Comtesse Thérèse de Thurn. 218 LA SOEUR NATALIli NAIUSCHKIN. en suis-je profondément reconnaissante. Je ne puis détacher un instant ma pensée de vous autres, et je me réjouis doublement, en ce moment, de la prochaine arrivée près de vous de Catherine. J'aime à sentir que vous allez être réunies dans le même lieu. « Ici les événements les plus sinistres ont amené en trois jours la fin d'un règne et la chute d'une dynastie, ainsi que de la monarchie. Nous sommes en paix, mais sous une république. Si Alexandre part, comme dans tous les cas je pense qu'il s'abouchera avec A. Z., je lui remettrai les effets que je désire te faire parvenir. Ton châle, ton livre noir, qu'on ne me laissera pas garder, puis quelques petites choses que j'ai apportées au postulat. Ce sont des petits riens, mais ce sont les derniers. Il ne serait pas impossible qu'Alexandre allât à Venise, si tout se calmait. Oh ! combien il me tarde d'apprendre la pacification générale de l'Italie, et de savoir Catherine près de toi!... Une fois la première émotion du revoir passée, vous recommencerez ensemble une petite vie paisible comme lorsque j'étais là; le petit appartement sera repeuplé, la maison prendra le même caractère qu'autrefois, et votre vie nouvelle ne sera que la continuation de celle que nous avons menée ensemble pendant deux ans. « Quant à moi, chère Elisabeth, et mon bon cher CH \ l'ITRE XI. 219 frère Tonnino, ne pensez jamais que la religion fasse le moindre tort à nos affections. C'est bien tout le contraire; car, comme je le disais à Catherine, dans le silence d'une vie paisible et recueillie, malgré le soin continuel des pauvres, ou même au milieu d'autres occupations plus matérielles que celle-là, l'âme se dilate beaucoup dans la maison de Dieu. Pensez que nous avons pour ainsi dire le bonheur de nous trouver à chaque instant en sa sainte présence, au pied de son tabernacle ! Ma prière constante et habituelle est pour vous... Je puis bien dire, car c'est la vérité, que vous avez part non-seulement à mes prières, mais à toute ma vie, car dans toutes mes actions, si je me sens un pou de paresse ou de fatigue, je pense à vous, et, comme le bon Dieu accepte tout ce qu'on lui offre, je me hâte alors de lui offrir pour vous le petit effort qui me coûte, et cela suffit pour me ranimer. Mon cœur a reçu une trop profonde blessure en vous quittant pour qu'elle puisse se fermer jamais. Elle n'est plus saignante, il est vrai, maintenant, parce que je me sens heureuse d'avoir pu souffrir cela, et tout pour l'amour du bon Dieu ; elle n'est donc même plus douloureuse, mais elle est ineffaçable. Aussi, tu peux être bien tranquille, ma chère Elisabeth, et rassurée sur la crainte que je vous oublie jamais. 220 LA SOEUIi NATALIE NARISCHKIN. « Écrivez- moi tout ce qui vous intéresse, tout ce que vous faites. Peine ou plaisir, tout ce qui vous rend tristes ou gais. Soyez certains que vous trouverez toujours mon cœur disposé à partager, et (autant que cela sera jamais en mon faible pouvoir,) à soulager, à adoucir, ne fût-ce que par un redoublement de prières, toutes les émotions et tous les sentiments des vôtres... Embrassez tendrement Catherine à son arrivée, et racontez-moi tous les détails de ce premier moment, et comment vous avez arrangé pour elle ma chère petite chambre et mon oratoire. Soyez heureux, mes amis bien-aimés; que Dieu vous bénisse et vous comble de grâces ! Mille tendresses à tous nos amis. J'aime tous et toutes. « Natalie. » La lettre suivante, datée du 16 mars 18/18, est adressée à l'amie qui lui était presque aussi chère que ses sœurs, et avec laquelle elle épanchait plus librement encore tous les sentiments de son âme : « Tu as raison de te plaindre de moi, ma si bonne et chère amie, parce qu'en effet voilà bien longtemps que je ne t'ai écrit; mais souviens-toi, pour me le pardonner, que, depuis maintenant sept semaines, j'ai consacré à Dieu, entre autres choses, ma liberté... Oh ! que ce mot est doux à prononcer ! ce mot qui CHAPITRE XI. 221 vous rend l'esclave heureuse d'un maître dont le joug est plus doux et plus suave que toutes les douceurs imaginables de la terre! «... Tu me demandais, dans une de tes dernières lettres, ce qui avait opéré en moi le changement qui m'a conduite ici? Je te dirai d'abord que ce qui m'en donna, je le crois, la première pensée, ce fut l'histoire des fds de saint Ignace. Leur « ad majorem Dci glo- riam » devint, à dater d'alors, ma propre devise, et j'espère qu'elle le restera jusqu'à mon dernier soupir ! Puis, pour le choix du moyen, avant de ni'en- rôler définitivement sous la bannière de saint Vincent de Paul, l'approbation du P. Lefèbre (car le P. de Ravi- gnan était à Rome) a confirmé tous les conseils reçus à Venise, ainsi que ceux du P. Minini, avec lequel je fis connaissance à Turin, et ensuite du P. Pescliard, que je vis en passant par Chambéry. Quant à ma faiblesse et à ma misère, au moment du grand déchirement, je ne t'en parle pas... il me semblait que je brisais le cœur d'Elisabeth, et le mien l'était encore plus... « Mais que savons-nous des mille moyens dont Dieu se sert pour faire tourner les choses au mieux pour le bien de nos âmes et la gloire de son nom? Elle m'écrivit ensuite des lettres qui me touchèrent profondément, où elle semblait si bien comprendre que l'on pouvait souffrir par amour pour celui qui a souffert 222 LA SOEUR NATALJ E N A IUSCHK.IN. pour nous, et lui faire de grands sacrifices ! et elle me disait aussi de demander pour elle cet amour qui fait trouver la croix douce et légère, et la fait porter tranquillement et avec joie ! Aussi le grand malheur qui nous a frappées depuis l'a-t-il trouvée plus calme et plus résignée que je n'aurais jamais osé l'attendre... Pauvre chère Élisabeth ! Après lui avoir fait goûter tant de bonheur, le bon Dieu vient de la faire monter au Calvaire ! Catherine doit être arrivée près d'elle ces jours-ci ; il me tarde de les savoir réunies, car je t'assure que si un soin terrestre m'occupe encore, c'est celui de leur bonheur, et je voudrais en être assurée sans cesse. Pour toi, je sais bien où te retrouver tous les jours, et je ne t'oublie pas. Oh ! qu'il fait bon sentir que le cœur et la pensée sont là où est le véritable trésor, et qu'on ne s'y perd jamais de vue!... Piemercie les bons Pères de leurs messages, et dis-leur que, devant Dieu, mon cœur ne les oubliera jamais. En vérité, j'éprouve une singulière douceur à penser ainsi à tous et à chacun d'eux. Mon propre père, d'ailleurs, tu le sais, aimait et ajmiéciait cette sainte Compagnie « winch betirx no earlhfy name 1 » ; il ne sera donc certainement jamais di qu'une de ses filles est infidèle à saint Ignace. 1. Qui ne porto point de nom terrestre. CH \ PITRE XI. '2-j;s « On s'occupe de tes commissions à la Communauté, et, un de ces jours, notre bonne supérieure de l'hospice m'enverra entendre la messe à Notre- Dame des Victoires et y faire la communion pour toi, comme tu le désires ; mais les événements politiques ont entravé ce petit projet formé depuis longtemps. On n'aimait pas à nous laisser circuler par la ville sans nécessité absolue, tu le comprends bien, par le temps qui court, quoique, jusqu'à présent, nos Communautés religieuses n'aient couru aucun risque. Prions, oh ! prions beaucoup pour cette paix générale qui ramènerait tous les cœurs à l'amour divin ! Je tâcherai de t'écrire encore une fois avant la fin de mon postulat, puisqu'une fois entrée au séminaire, ce sera fini pour l'année tout entière. Pendant cette année-là on ne peut écrire que de loin en loin et seulement à ses parents. C'est un petit sacrifice que notre bon Dieu agréera aussi, si nous savons le lui offrir comme il le faut. Allons, ma petite bien-aimée Sache, il faut que je te quitte. Souviens-toi de remercier Dieu pour moi et de prier pour mes sœurs. Pour moi, tu peux compter que je t'associerai toujours à toutes mes actions, prières et peines, ainsi qu'à toutes les œuvres de notre Communauté. 11 te sera facile d'en connaître à peu près le règlement, puisqu'il y a des Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul à Naples, et que 224 LA SOEUR NATALIE NARISCIIKIN. toutes nos maisons suivent la même règle, avec la plus scrupuleuse fidélité. Adieu, je t'embrasse bien tendrement. Mille et mille amitiés à Mita, et aux Serra Capriola. Mes hommages à tes chers parents. Prie pour ton affectionnée sœur, « Natalie. » Elle écrit à la même, le 22 mars 184S : « Je t'écris en toute hâte pour te dire que ta commission est faite, et que le paquet partira pour Marseille demain. J'y ai joint une petite image du cher Autel où j'ai prié et communié pour toi ce matin. Comme nos supérieurs ont eu la bonté de décider que je pourrais être admise au séminaire pour la vigile de l'Annonciation, je te dis aujourd'hui un petit adieu matériel, c'est-à-dire que pour quelque temps ma plume prend congé de toi, les novices n'ayant que par exception la permission d'écrire à d'autres qu'à leurs plus proches parents, pendant toute la durée de l'année, et une seule fois à leur confesseur. Ainsi, tu n'auras plus de lettres de moi pendant un an. Mais dans mon cœur tu peux compter que tu ne seras jamais, jamais oubliée... Prie pour moi comme je prierai pour toi, afin que Dieu me CM \ PITIŒ XI. fasse la grâce de bien profiter de cet heureux temps que je regarde comme une vraie anticipation du paradis; c'est ce que disent aussi toutes celles qui l'ont éprouvé. On entre comme dans un cénacle où tout souci, tout soin, tout ce qui est extérieur expire, s'arrête et se tait. C'est un temps de grâce et de parfait bonheur terrestre, duquel bien souvent aussi, sans doute, dépend ensuite celui de toute l'éternité. Il est donc bien important de n'en rien perdre ! « Oh! oui, chère petite sœur, j'ai bien souffert de la mort de Marie ! mais plus que jamais alors, et dans les tristes jours qui l'ont précédée, j'ai senti le bonheur d'être là où je pouvais offrir beaucoup et tout pour elle. Pense aussi à mes chères sœurs de Venise, je t'en prie, je le fais sans cesse, et puis prions bien aussi pour tous les besoins de notre pauvre Europe. Je te laisse en t'embrassant tendrement et bien unie à toi, dans le cœur de notre adorable maître et Sauveur. Je baise la main de ta mère et de ton bon père; mes hommages au P. Latini et au P. Curci. Charge-toi d'expliquer à tout le monde que pour le moment je ne puis plus écrire à personne. Mille amitiés à Mita Gargallo et aux Serra Capriola, et dis leur à tous que je suis heureuse! 15 CHAPITRE XII. (1849.) Bonheur de la vocation. — Iiéllexions de l'auteur. — Postulat de Natalie. — Témoignages de ses compagnes. — Sa fermeté. — Sa simplicité. — Son humilité. — Elle commence son noviciat. — Lettres à ses sœurs. « Je suis heureuse ! » Que de fois déjà depuis son entrée dans sa vie nouvelle, Natalie a répété ce mot qui, seul, devrait suffire pour rendre toutes les oreilles attentives ! Ce mot qu'on entend si rarement résonner en ce monde, malgré l'ardent et universel désir de tous les cœurs, et dont le moindre écho est recueilli comme une espérance ou une promesse sans lesquelles il ne vaudrait pas môme la peine de vivre. Sans doute, les mauvais le profèrent, et le profanent souvent, dans leurs joies coupables, et les bons le répètent aussi, à meilleur droit, dans leurs joies permises et légitimes. Mais cette note, môme lorsque le son en est le plus pur, s'évanouit en ce monde pour 22S LA SOEUR NATALIE NARISCIIK JN. tous, avec une telle rapidité, que c'est à peine si on a le temps de la saisir; et le jour où elle se tait, la terre n'est plus, pour les uns, qu'un enfer anticipé, pour les autres, un triste lieu d'attente que l'espérance divine peut seule illuminer. C'est là le prix fatal dont il faut payer la possession passagère des biens de ce monde, et les plus rares et exquis d'entre eux sont ceux-là mêmes qui, en s'cnfuyant, laissent après eux les cœurs qu'ils ont remplis les plus blessés et les plus meurtris de tous! Tout cela est évident au point d'être bannal, et cependant comment ne pas le redire, lorsqu'on entend cette même parole proférée avec un accent tout nouveau, et auquel rien ne ressemble ici-bas, parce que dès le premier moment on y pressent ce qui lui manque partout ailleurs : la persistance et la durée? Que dis-je? Ce bonheur dont l'expression étonne doublement dans la bouche de ceux qui viennent de renoncer à tous les objets de l'ambition humaine, non- seulement il dure et ne s'évanouit jamais, mais il augmente, il s'accroît et devient plus intense de jour en jour, jusqu'à celui où il se perd dans L'immortalité) dont l'avant-goût a vaincu d'avance pour eux toutes les conditions et toutes les vicissitudes du temps. Je le répéterai toujours : il m'est impossible de comprendre que dans un temps où l'on se creuse la CHAPITRE XII. 229 tête pour élaborer un foule de systèmes dont le but est, en définitive, la distribution du bonheur au plus grand nombre d'individus possible, on se ferme les yeux, on se bouche les oreilles, on se rétrécisse l'intelligence, pour ne pas voir ces visages sereins, pour ne pas entendre ces voix joyeuses, pour ne pas écouter ce langage, pour ne pas comprendre, enfin, que tandis que vous cherchez, ceux-là ont trouvé, et que pendant que vous vous absorbez dans la recherche et l'examen du problème, ils l'ont résolu. Mais, dira-t-on : Prétendons-nous pour tous à ce degré de compréhension dont parle saint Laurent Jus- tinien dans la citation faite plus haut par Natalie, et voulons-nous que le monde se vide pour que les cloîtres se remplissent? Ce vain désir ne peut évidemment pas être le nôtre. Mais ce qui nous semble une loi générale qui peut s'appliquer à toutes les destinées de la terre, c'est qu'il faut regarder ces âmes comme des phares allumés et placés sur la hauteur, et suivre de loin la voie qu'elles nous désignent, car cette voie est celle du bonheur. Nous n'irons certainement pas aussi vite qu'elles, et nous ne parviendrons pas aussi haut. Nous ne serons pas enivrés de ce breuvage de joie qui se trouve au sommet et que Dieu sait verser aux siens dès ce monde, mais peut-être y porterons-nous nos lèvres, et comprendrons-nous 230 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. mieux le sens des promesses que Dieu nous fait. Alors la vie ne sera plus environnée pour nous de sombres mystères. Si nous possédons le bonheur de la terre, cette autre joie nous apprendra à l'estimer à sa juste valeur, et à nous détacher d'avance de tout ce qu'il faudra perdre un jour. Si, au contraire, nous sommes dans la foule de ceux à qui ce bonheur a été accordé et puis ravi, ou bien dans cette autre foule, plus nombreuse encore, de ceux qui ne l'ont jamais possédé, nous pourrons aspirer à une joie plus exquise; car ceux qui acceptent humblement, et cordialement, les sacrifices imposés, peuvent avoir part au sort privilégié de ceux qui les font généreusement d'avance. « Les joies de ce monde, » dit l'auteur que nous avons déjà cité', « commencent bien et finissent mal. « Aucune des choses qui ne possèdent point en elles « le don de transformation que la grâce divine, seule, « communique, ne parviennent à satisfaire longtemps « le cœur humain... Dieu, au contraire, commence « par nous imposer ce qui semble rude et sévère. Il « restreint notre liberté; il contrarie les penchants « de notre nature... Mais, peu à peu, il nous élève « plus haut, Il nous donne des goûts différents et « des perceptions nouvelles; Il nous rend, enfin, 1. Le R. P. Coleridge. (Xa vie publique de a . S. Jésus-Christ.) CHAPITRE XII. 231 « capables d'éprouver des jouissances qui (si on les « compare à celles de ce monde) sont semblables à ce « vin meilleur et miraculeux que le Sauveur accorda « aux époux de Cana, et qu'il réserva pour la « fin du repas de leurs noces. La croix fut doulou- « reuse, il est vrai, l'humilité difficile, il fallut faire « de pénibles efforts pour triompher de soi-même ; (i mais l'âme arrivée à connaître la douceur que « toutes ces choses recèlent n'a plus la faculté d'en « goûter, ou même d'en comprendre aucune autre. « Si le joug du Seigneur devient si doux, même « ici-bas pour ceux qui le portent courageusement, « combien la parabole cachée sous le miracle de « Cana ne sera-t-elle pas plus magnifiquement « vérifiée encore dans l'autre vie, où nous trouverons « enfin les derniers biens que nous réserve la miséri- « cordieuse bonté de notre Dieu — les derniers et les « meilleurs ! » Le jour où Natalie passa le seuil de l'hospice de Montrouge, le don qu'elle fit d'elle-même à Dieu fut si complet, qu'on peut dire qu'il n'y eut point de transition entre la vie qui finissait et celle qui commençait pour elle. Jamais pour un instant elle ne retira « la main qu'elle avait mise à la charrue», jamais elle ne jeta un seul regard en arrière. Le 232 L \ SOEUR N \T \ LIE N \ RISCHKIN. noviciat servit à lui donner l'habitude de ses occupations nouvelles, et à exercer toutes les facultés de son esprit et de son corps aussi bien que de son âme dans le sens d'une activité différente de celle du passé; mais quant à son humilité, à sa simplicité et à son obéissance, elles furent dès le premier instant ce qu'elles demeurent toujours, et il ne resta plus rien dans l'humble servante des pauvres qui pût rappeler la jeune fille dont la vie jusque-là s'était écoulée dans le plus grand monde et dans la société la plus animée et la plus brillante de tous les pays. 11 y eut un moment, cependant, où elle-même et les autres durent se souvenir de ce passé si récent, et ce fut celui où pour la première fois on lui mit un balai à la main, car elle fut, pour s'en servir, d'une maladresse qui la consterna. Ses compagnes furent tentées de sourire de son embarras et de ses méprises. Mais elles furent beaucoup plus frappées et plus surprises encore de sa douceur, de sa bonne volonté, de ses patients efforts pour mieux faire, de la joie avec laquelle elle acceptait les corrections, enfin de la promptitude et de la bonne humeur avec lesquelles elle en profitait. « Le tout », dit l'une d'elles, « accompagné de je ne sais quelle grâce « simple qui attendrissait tous les cœurs. » Le 2/i mars 1848, elle quittaMontrouge, entra enfin, CHAPITRE XII. 233 pour commencer son noviciat,dans cette maison delà rue du Bac qu'elle connaissait et aimait depuis si longtemps. Pendant la durée de cette année d'épreuve sa correspondance est limitée à de rares communications avec ses sœurs. Mais dans le petit nombre de lettres qu'elle leur adressa, on trouve un accent qui montre assez que ses prévisions sur ce temps du noviciat qu'elle appelait d'avance « un avant-goût du paradis » furent pleinement justifiées. Mien n'est changé cependant à son naturel, non plus qu'à son affection et à sa tendre sollicitude pour ses sœurs; mais ces lettres semblent venir d'un autre monde que le nôtre, un monde où, cependant, on travaille, on souffre, on aime et on prie comme dans celui que nous habitons; mais où l'on est toujours joyeux, parce qu'on y est toujours en paix avec les autres, avec soi- même et avec Dieu. Cette halte d'une année, qui prépare à une vie si active, qu'elle ne laisse plus libre une seule des heures de la journée, dut, on le conçoit, paraître douce à celle qu'un si vif attrait portait à la méditation et au silence. Vivre ainsi pendant quelques jours, dans un lieu entièrement fermé du côté de la terre, largement ouvert du côté du ciel, ce fut en effet pour Natalie la réalisation du plus beau de ses rêves, et peut-être ces jours sont-ils les seuls de sa vie où elle ait eu à sa dispo- 234 LA SOEUR NATÂLIE NARISCHKIN. sition tout le temps nécessaire pour jouir selon son désir des sentiments qui remplissaient son âme. Mais, quoique de longues heures soient données au silence et à la retraite pendant la durée du noviciat, c'est cependant aussi le temps où la novice doit s'exercer à toutes les œuvres qu'elle doit pratiquer plus tard. Natalie accomplissait avec un zèle toujours plus grand, et une obéissance de plus en plus parfaite, tout ce qui lui était prescrit. Elle comprenait vite, n'oubliait rien et apportait dans la pratique de ses nouveaux devoirs la douceur, la bonne grâce et l'intelligence qui lui étaient naturelles. A tout cela s'ajoutait la haute pensée de n'agir que pour Dieu et celle de préparer son âme par l'exactitude, la mortification, le sacrifice habituel de sa propre volonté, à mieux goûter ensuite la joie infinie des moments où elle se retrouvait en sa présence, et où elle pouvait satisfaire ce besoin de l'aimer et de s'unir à lui ; qui grandissait dans son âme à mesure que son âme elle-même se dilatait sous l'action divine. Une de ses compagnes, dans quelques pages auxquelles j'emprunte ces détails, dit avec une simple profondeur : « Plus le cœur est noble, plus il <( est indigent, car rien sur la terre ne peut le rem- « plir. C'est pourquoi notre chère sœur Malabo ne « reculait devant aucun sacrifice dans l'espoir de « toujours posséder Dieu davantage. » A dire le vrai, CHAPITRE XII. 233 ces sacrifices lui coûtaient si peu qu'elle s'étonnait que l'on pût même remarquer ce qu'elle avait parfois à surmonter et les efforts qu'elle avait à faire, d'autant mieux que tandis qu'elle édifiait ainsi ses supérieures et ses compagnes, la pauvre sœur Natalie elle-même continuait à gémir de sa persistante inhabileté à remplir les fonctions qui lui étaient parfois confiées soit dans la maison, soit dans la cuisine. Témoin de son chagrin et de sa bonne volonté, une de ses directrices remmena un jour seule dans sa chambre, où elle lui fit faire une étude particulière de l'art de manier un balai, et elle lui donna ensuite plusieurs fois des leçons du même genre dont Natalie mit le plus grand zèle à profiter. Pendant toute la durée de son noviciat et même pendant celle de son séjour à la maison mère, elle eut toujours toutefois de la peine à accomplir ces devoirs matériels avec la perfection qu'elle eût voulu atteindre. Plus tard, elle triompha de cette difficulté comme de toutes les autres, et lorsqu'à son tour elle fut appelée à régir une communauté, elle se montra aussi capable de mettre la main aux moindres détails des travaux d'une maison que d'en gouverner, avec sagesse et autorité, l'administration générale. Mais, à l'époque où nous en sommes, l'humble novice était aussi loin de prévoir qu'elle aurait jamais 236 LA SOEUR NATALIE NARISCHK I \. à diriger ses sœurs, que de songer à le désirer. Son bonheur était d'obéir, car c'était son seul moyen de satisfaire l'humilité qui naît dans le cœur avec l'amour de Dieu, et y grandit avec lui. Porter un habit qui signifiait quelle était vouée à cet amour et à celui des pauvres, il n'y avait là pour elle que le contentement d'un doux orgueil. Quelle humiliation, en effet, y avait-il à s'abaisser auprès de ceux qui représentent le Sauveur , et quelle répugnance pouvait-elle éprouver à les servir lorsqu'il a dit, que « c'était le servir lui- même? » Aussi tous ces actes, quels qu'ils fussent, n'avaient-ils de valeur à ses yeux que par l'obéissance qui les lui imposait, et c'est pourquoi cette vertu lui était chère entre toutes. Nous ne trouvons, au surplus, qu'une très-légère mention des actes dont nous parlons dans les notes qui sont entre nos mains 1 ; car la compagne de Natalie qui les a recueillies ne pouvait relever comme remarquables des faits dont se composait sa propre vie à elle même, et qui remplissaient toutes ses journées. Il faut, en effet, se rappeler que nous sommes ici dans une atmosphère où les mots changent de sens, et où ce que nous nommons charité, dévouement, héroïsme, s'appelle tout simplement l'accomplis- 1. La circulaire destinée à rappeler aux sœurs les vertus d'une de leurs compagnes, mais qui ni; se répand jamais en dehors de leurs maisons. CM \ PITRE MI. sèment des devoirs les plus ordinaires de chaque jour. C'est même là une des grandes difficultés d'un travail tel que celui que nous poursuivons en ce moment, et une des raisons pour lesquelles il est toujours si peu secondé par celles qu'il semblerait devoir intéresser le plus directement. Mais parler de l'une d'entre elles, c'est parler de toutes ; la louer, c'est louer toutes les autres, et la louange, comprenons-le bien, la louange individuelle, ou collective, leur inspire à peu près autant d'horreur que le mal, et de tous les vains bruits de ce monde, il n'en est point auquel il leur soit enjoint de fermer plus résolument l'oreille. Le temps s'écoulait, toutefois, l'année approchait de son terme, et ce qui prouve que nous n'avons rien exagéré, c'est que Natalie, à la fin de son noviciat, mérita d'être nommée par ses compagnes « la Fleur du séminaire ». Mais avant de la suivre dans la phase, de sa vie qui suivit, nous parcourrons encore ici quelques-unes des lettres qu'elle écrivit pendant le courant de l'année qui s'achevait. Ces lettres s'adressent à ses deux sœurs Catherine et Élisabeth, réunies maintenant à Trieste, où des circonstances relatives à la carrière du mari de cette dernière les avaient désormais fixées. Ce changement de séjour, ainsi que des affaires de famille qui intéressaient ses sœurs et auxquelles, pour ce motif, Natalie 238 I.A SOEUR NATAL Ilî NARISGHKIN. ne devint jamais indifférente, la préoccupèrent, on le verra, jusqu'au fond de sa retraite. « Paris, 16 mai 1848. « J'ai un peu tardé à vous répondre, mes bien aimées sœurs, préférant, avant d'écrire, attendre des nouvelles de notre bon Alexandre. Enfin j'ai eu le bonbeur de recevoir une lettre de lui avant-hier, datée du 10 avril. Devinant que son silence provenait seulement de ce que le temps lui avait manqué pour écrire, j'en avais conclu qu'il était parti directement pour Moscou, et je m'empressai d'écrire à l'oncle Alexis pour lui recommander vos lettres, le priant instamment de les faire parvenir sur-le-cliamp à Alexandre, là où il serait. Je désire (et je prie ardemment le Seigneur de vous en avoir inspiré la pensée) que vous lui ayez écrit vous-mêmes directement et depuis longtemps à Moscou, car ces retards et ces pertes de temps vous sont préjudiciables et me causent un peu d'inquiétude. Non, cependant, que je n'aie en môme temps une grande confiance, vous ayant si particulièrement remises entre les bras de Dieu, et lui renouvelant l'offrande de tous les désirs dont vous êtes l'objet, chaque fois que j'ai le bonheur de me trouver en sa présence. Mais je n'en attends pas moins avec impatience une lettre de Trieste qui m'assure que j'ai été exaucée.— CHAPITRE XII. 23» J'ai eu un mot d'Edouardécrit en toute hâte au milieu d'une halte de guerre, où il me parle aussi, en le déplorant, de votre silence à toutes les deux. Ce pauvre frère! il souffre tant, et son affection pour les parents de sa chère Marie est si touchante qu'il mérite bien d'être un peu gâté. Je lui ai répondu sur-le-champ, mais qui sait si, au milieu de tous ces bouleversements, ma lettre lui sera parvenue ? 0 mes bonnes sœurs! quel triste monde! quelle confusion et quel chaos de toutes parts ! Plus que jamais il me semble qu'il est facile et qu'on sent le besoin de s'élever plus haut et de se détacher de ce qui est vraiment bien peu digne de nous occuper. Je me sens rougir quand je pense à tant d'années passées et perdues, et j'aime à espérer que Dieu qui est si bon fera tourner cette confusion à mon profit et à sa gloire. « Enfin, mes très-chères, détachons-nous, détachons-nous déplus en plus, et soyons vraiment comme des pèlerins qui ne se soucient absolument de la route que par la pensée du terme où elle les conduit! « Nous avons eu le plus beau mois de Marie!... Oh! comme ma pauvre Kate 2 en aurait joui! et de plus, une vraie pluie de grâces consolantes. Écoutez ceci : L'autre jour celle de nos sœurs qui veillait nos sœurs 1. M. de Valois, son beau-frère. 1. Catherine. 240 LA SOEDB \\TVI,IE NA IUSCH KI X. malades, essayant d'en soulever une de dessus son lit, le poids de celle-ci la fit tomber, et la pauvre malade tombant à son tour sur la tête de celle qui la soignait, lui démit le cou au point que le passage du gosier se trouva presque entièrement intercepté. Les chirurgiens, àl'aspect d'un accident aussi grave, usèrent de quelques remèdes, dont l'inefficacité leur fit avouer qu'il ne voyaient d'autre ressource que celle de tenter une opération, dans laquelle la malade pourrait expirer. Elle passa six jours dans un état de soulfiance impossible à décrire, le bras et la jambe se paralysèrent, et pendant ce temps ni sommeil, ni nourriture, sauf quelques cuillerées de tisane qu'elle parvenait à avaler avec des douleurs extrêmes. Enfin, le dimanche 7 mai commença laneuvaine en l'honneur de la translation de saint Vincent-de-Paul qui a lieu à l'église Saint-Lazare. La malade voulut s'y unir avec toutes ses compagnes, appliquant sur son mal un morceau des vêtements de saint Vincent. Sa foi et sa confiance croissaient avec ses douleurs enfin lorsque le jeudi elle demanda instamment à être portée le lendemain matin devant la châsse, quelque difficile que fût la chose, on crut devoir la lui accorder, et dès ce moment elle n'eut plus aucun doute de sa guérisôn. Le mardi, avec une extrême peine, on la mit donc sur un brancard et à quatre heures du matin on se mit en route CHAPITRE XII. 241 pour Saint-Lazare. On commença sur-le-champ une messe, pendant laquelle elle sentit un travail extraordinaire dans ses os. Son bras et sa jambe recouvrèrent leur mouvement, sa tête se redressa, et enfin après avoir reçu la sainte communion, elle se sentit si forte, qu'elle descendit seule du brancard, se mit à genoux et parfaitement guérie ; elle revint à pied, et depuis ce jour elle se porte mieux qu'elle ne l'a jamais fait. Je vous laisse à imaginer, mes chères, l'effet que cet événement miraculeux a produit sur nos cœurs, pi la joie, l'émotion et la reconnaissance qui se peignaient sur tous les visages! On ne pouvait s'empêcher d'y voir une preuve de plus de la bonté spéciale que Notre- Seigneur ne cesse de manifester à cette chère maison ! « Ne pouvant écrire à mes amies, je prie l'une de vous, mes bonnes sœurs, de communiquer ce récit à Marie de Bombelles, àM me Neville, àThérèse (de Thurn) ; je ne doute pas de leur intérêt et du plaisir qu'il leur fera, ainsi qu'à Miana, et aussi de penser que malgré ma pauvreté et ma misère je suis au milieu de tout cela !... Elles en remercieront Dieu avec moi, je le sais. Je désire bien aussi que ma chère Marie (de Boni- belles) sache qui; la veille de mon entrée au noviciat je lui ait écrit une longue lettre qui en contenait une aussi pour le P. Ferrari, et que probablement au mi- l G 212 LA SŒUIi NATALIE NARISCHKIN. lieu de tout ce bouleversement en Italie elle aura été perdue. En même temps dis-lui que je l'embrasse tendrement et que je prie pour elle toujours, et pour eux tous. Je suis vraiment heureuse de voir cette pauvre Catherine auprès de toi, surtout après tout ce que tu me dis du bonheur que sa présence te donne. 0 mes pauvres chères amies, que vos dernières lettres m'ont pourtant fait de peine et que je voudrais voir toutes vos affaires arrangées ! Tachez de m'écrire vite à ce sujet quelque chose de gentil. Je pense beaucoup à la bonne grande duchesse Olga, depuis qu'Edouard m'a dit qu'elle s'intéresse à vous, et puis, en fait de consolations, le bon Dieu me donne le reste... Adieu, je vous embrasse tous, (i Votre affectionnée sœur Natalie. » A SUS SOEUKS. « Paris 19 novembre 1S18. « Chères et bien aimées sœurs, ma bonne petite Élisabcth, qu'as-tu pensé de mon silence qui cette fois a même dépassé le terme de quelques jours, et cela lorsque tu venais me demander si gentiment de te féliciter? Oh! oui, tu peux compter que mon cœur te félicite, et se réjouit de ton bonheur de toute la CHAPITRE XII. 243 force et de toute l'étendue de sa tendresse pour toi. Mais j'ai cru que je ferais mieux de faire ce sacrifice et de te laisser même un peu languir, que de demander cette petite infraction à la règle, qu'on eût sans doute eu la charité de m'accorder, et qui m'eût permis de t'écrire plus tôt; je m'en suis donc abstenue. Aujourd'hui que je suis dans mon droit, je ne puis dissimuler que le plaisir de m'entretenir avec toi en est doublé. Bonne petite sœur, ou plutôt mes bonnes sœurs, car je cause avec vous deux, et même avec le cher Tonnino, que bien entendu je ne sépare pas de vous dans mon cœur, vous voilà donc de nouveau dans la joie et l'espérance! Que cette douce confiance qui t'anime, ma chère Elisabeth, se soutienne, et te soutienne, toujours au milieu de toutes les épreuves de la vie! Ne t'inquiète pas du reste, en pensant à A..., puisque ce n'est pas pour toi, comme pour elle, ton premier enfant. Aie beaucoup de foi dans la protection de la Vierge bénie! dans ce beau mois de mai qui lui est consacré et qui semble t'assurer d'avance ce bonheur pour lequel je te promets de ne pas cesser de prier et de faire prier. ...a La bonne sœur Barba a eu tant à faire qu'elle n'a jamais eu le temps de vous écrire. Elle réparera ses torts, et elle prie pour vous en attendant avec ferveur, de même que le bon père Aladel qui ne désire 241 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. que votre parfait bonheur. Oh ! que je suis heureuse, mes chères, dans la maison de Dieu! Rien ne peut égaler un bonheur qui, à la lettre, s'accroît chaque jour. Remerciez et bénissez le Seigneur pour moi, j'ai si peu moi-même à lui donner! Un méchant cœur et voilà tout. Enfin, pourvu que clans l'éternité il ne soit occupé qu'à le louer, je n'en demande pas davantage! « Rénédicte de Maistre est mariée et établie àRer- game, mais son mari était fort malade le jour où le comte Rodolphe de Maistre vint me voir ici, et il en était très-inquiet. Toute cette charmante petite coterie du palais du gouvernement à Nice est maintenant dispersée. Ils ont quitté ce poste brillant pour aller vivre dans la solitude aux environs de Turin. Le comte avait amené à Paris un de ses fils qui veut, je crois, devenir un des disciples du grand saint Ignace. Oh ! que d'événements partout! que de changements! Rien sur la terre ne sera jamais stable. Rien que ce que la religion contient et donne. Heureux ceux dont elle est le guide et le soutien! Ronne petite Elisabeth, soigne-toi bien, et tâche de toujours aimer Dieu et la sainte Vierge de plus en plus, ma chère Kate et toi. Oh ! oui, tu seras heureuse aussi un jour, j'en suis certaine. Adieu, je vous embrasse tous trois. Dieu vous bénisse! « Votre affectionnée sœur Natalie. » CHAPITRE XIII. (1849) Kin du noviciat. — Entrée do Natalie au secrétariat de la maison mère. — Ses aptitudes pour cette situation. —Travail. — Méditation. Lettres à ses sœurs. — Vie active et méditative de Natalie. — La maison mère et celles qui l'habitent. — Les sœurs aux extrémités du monde. — Correspondance de Natalie.—Son intime union avec les travaux des missionnaires. — Vie heureuse. — L'auteur de ces pages la revoit pour la première fois sous l'habit religieux. Le noviciat de Natalie était terminé et elle avait enfin prononcé ses vœux solennels. Vœux si fidèlement gardés et renouvelés par les sœurs de la charité, que bien des gens oublient peut-être, ou bien ignorent qu'ils n'engagent chacune d'elles que pour une seule année, et que cette nombreuse et vaillante armée est, par le fait, une armée de volontaires. « H y a un jour », dit à ce propos un pieux et éminent écrivain ecclésiastique 1 , « un jour, chaque i. L'abbé Bougaud, Vie de la B. Marguerite Marie Alacoque, p. 413. '240 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. année, ou près de cent mille religieuses sont libres Leurs vœux sont finis, — ils expirent à minuit. Imaginez un pareil spectacle. Cent mille religieuses sont libres tous les ans de rentrer dans le monde, de se marier si bon leur semble, et, le lendemain malin, toutes reprennent librement et généreusement les chaînes qui étaient tombées d'elles-mêmes, et qu'elles n'avaient pas même eu la peine de délier! Je le demande aux détracteurs des ordres religieux : y a-t-il beaucoup de serments que l'on pourrait soumettre à une pareille épreuve ? » Ce fut le 13 janvier 18A9 que Natalie prêta pour la première fois ce solennel serment. Ce jour, grand et mémorable entre tous ceux de sa vie, fut bâté pour elle de deux mois, en raison de toutes les vertus dont elle avait fait preuve pendant la durée, ainsi abrégée, de son noviciat. Ce qu'elle désira ensuite, nous ne saurions le dire avec certitude, mais nous croyons cependant que, si, à celle qui ne voulait plus qu'obéir, une préférence eût été permise,le goût et la ferveur delà nouvelle fille de Saint-Vincent l'eussent naturellement portée alors vers toutes les œuvres qui appartiennent spécialement à l'ordre qu'elle avait embrassé. Au lieu 1. L'auteur comprend dans ce cliilTre les religieuses de tous les ordres, dont la règle est à cet égard la même que celle des sœurs de la charité. CHAPITRE XIII. 247 de cela, et bien qu'après avoir éprouvé sa vocation on eût bien reconnu que son courage et sa résolution ne reculeraient devant aucun des devoirs, aucun des dangers, aucun des spectacles qu'une sœur de la charité doit savoir accepter et affronter, ses supérieurs prirent à son égard une résolution imprévue, et qui lui imposa des devoirs d'un tout autre genre. Toutes les qualités que nous venons d'énumérer, il n'était pas une des compagnes de Natalie qui ne les possédât comme elle. Mais elle en possédait quelques-unes qu'il n'était pas aussi habituel de rencontrer chez les autres. On a pu juger de la facilité avec laquelle elle écrivait, et peut-être en lisant ses lettres ne s'est-on pas toujours souvenu que le français était pour elle une langue étrangère. Mais cette langue ne lui avait, point fait oublier la sienne. Elle parlait et écrivait bien, en outre, l'anglais, l'allemand et l'italien : elle avait, de plus, le don d'exprimer ses pensées dans un style simple, correct et clair. On résolut donc de la placer au secrétariat et de la charger de la correspondance générale de la maison mère, avec les maisons de l'ordre, disséminées dans le monde entier. C'est ainsi que Natalie, a la fin de son noviciat, au lieu de quitter cette maison, qui lui était si chère, y fut fixée pour de longues années, par des fonctions 218 LA SŒUR N A TA LIE NAR1SCHKIN. graves, intéressantes, qu'elle n'eût jamais songé à désirer d'avance, mais dans l'accomplissement desquelles elle trouva tant de bonheur, que l'obéissance sembla avoir réglé sa vie, pendant cette période, d'une manière aussi complètement d'accord avec ses goûts et ses aptitudes naturelles, qu'avec la double tendance spirituelle que nous lui connaissons. D'une part, en effet, elle n'était point séparée des pauvres, — leur place est gardée dans toutes les journées d'une fille de la charité. Mais, d'un autre côté, les devoirs qu'elle avait à remplir lui permettaient de partager la plus grande partie de son temps entre le travail, le recueillement et la prière, et de satisfaire ainsi le vif attrait pour la contemplation qui égalait chez elle l'élan de sa charité. Aussi se livra-t-elle à la douceur du partage qui lui était imposé, et cette phase de sa vie religieuse fut si heureuse, qu'elle ne sut ce que la soumission peut coûter d'efforts, que lorsqu'il lui fallut, plus tard, accepter d'autres fonctions. Mais l'heure de ce nouveau changement était bien éloignée encore, lorsqu'elle écrivait à celle de ses amies avec laquelle elle épanchait le plus librement son âme des lettres qui nous permettent de continuer à l'écouter parler elle-même : CHAPITRE XIII. 240 « Paris, i mars 1849. « Le voici enfin arrivé, chère amie, ce jour de poste destiné à te porter la grande nouvelle. Quoiqu'un peu tardive, je sais qu'elle ne t'en fera pas moins de plaisir. Voici près de deux mois déjà que je suis revêtue du saint habit! Notre-Seigneur me l'a donné pour mes étrennes, le premier jour de l'an russe (13 janvier), et par ce don combien d'autres dons encore ne me permet-il pas d'attendre !... Quand je pense qu'il y a bien peu d'années, à pareil jour, je me contentais de- choses absolument futiles, qui me satisfaisaient parfaitement, et qu'aujourd'hui il n'est plus rien qui soit capable d'apaiser la soif de ce même cœur que Jésus-Christ lui-même et sa croix adorable!... Oh! oui, ma petite Sache, je suis au comble de mes vœux ! et quoique au service de ce cher Maître tout soit indifférent, emploi, lieu, pauvreté, exil, repos ou activité, je considère comme un nouveau bienfait de sa main d'être restée dans cette chère maison, qui est un vrai foyer de bénédictions et où l'on peut vraiment dire que les grâces de Dieu tombent sur nous comme une pluie. « Que puis-je te dire en réponse à tes lettres, à la joie qu'elles m'ont causée, et que tu es tou- '250 jours ma petite sœur tendrement aimée, que j'associe chaque jour de tout mon cœur aux œuvres auxquelles je prends moi-même part? — Dis à Teresina Massa 1 que je la remercie bien, ainsi que ses bons frères, de ne pas m'avoir oubliée devant Dieu. Tout ce que tu me dis d'eux m'a vivement intéressée. Dis-lui aussi de recommander Catherine et Elisabeth aux prières de ces deux bons P. Gaetano et Luigi, qui les connaissent. Je m'imagine que la baronne (Massa) dut être bien heureuse de voir ainsi tous ses enfants appelés à ce grand privilège. Ce sont la des grâces qu'on ne peut assez reconnaître ! Marie de Raigecourt aussi est entrée à la Visitation quelques jours après mon arrivée à Paris, l'an dernier. La pauvre Albertine de la Ferronnays est maintenant ici chez son frère Charles, toujours pieuse, courageuse et résignée -, mais bien triste, comme tu peux le penser. Je te serai obligée, petite amie, de répondre au bon Mgr Mislin qu'il m'est permis d'accepter la précieuse relique qu'il me destine, et que je lui serai on ne saurait plus reconnaissante de ce cadeau. Voudrais-tu 1. On se souvient, je pense, des compagnons d'enfance de Natalie, que nous retrouvons ici quinze ans aprèa lYpoquo de leur rencontre avec elle à Sorronte en 1835. Ce fut le P. René Massa qui mourut martyr en Chine. Quatre de ses frères s'étaient voués ainsi que lui aux missions lointaines. 2. Elle venait de perdre sa mère. CHAPITRE Mil. 2M ajouter dans ta lettre que j'ai été bien touchée de son souvenir auprès du sépulcre du Sauveur, et que j'envisage comme une grâce de plus d'y avoir été confondue avec les âmes ferventes auxquelles sa charité m'a associée? « Marie defîombelles me laisse entrevoir que peut- être la bonne Providence nous réunira encore. Mais sur quoi peut-on compter en ce monde? Qu'y a-t-il de certain jamais, sinon l'éternité? Voilà l'unique pensée sur laquelle on peut se rcj>oscr avec assurance. Oh ! tâchons, tâchons de nous l'assurer bonne ! « Que devient ma pauvre M...? Hélas! qu'elle me fait soupirer souvent! Mais que ne peut ce sang divin versé pour nous? Aussi c'est là qu'est toute ma foi et toute mon espérance pour les pécheurs, pour l'univers tout entier, pour moi ! Merci aussi du souvenir, de miss Mac Garthy. Tes détails sur elle m'ont intéressée et m'ont l'ait plaisir. Si tu peux découvrir où se trouve le 1'. Ferrari, fais,je t'en prie, qu'il ait de mes nouvelles et recommande-moi bien à lui et au P. Gurci. Ne sont-ils pas mes premiers Pères? et n'ai-je pas promis au P. Ferrari de ne jamais oublier que j'étais sa fille? Je tiendrai ma promesse. Oh! quand donc, quand luira ce jour bienheureux où la religion triomphera et régnera dans tous les cœurs! 252 LA SŒUR NATALIE NARISCHKIN. a Adieu, chère petite amie; je suis forcée de te quitter... je te laisse dans le cœur immaculé de Marie notre mère, prie-la pour moi! J'écrirai un mot à Sa- chinka de Serra Gapriola, mais fais mes amitiés et mes excuses à mes autres amies et dis-leur qu'il ne m'est plus possible maintenant d'entretenir de nombreuses correspondances. Mille choses à la marquise Gargallo. « Ton affectionnée sœur Natalie. » A LA MÊME. « Paris, 4 mai 1849. « Tout juste un mot en courant, ma chère petite amie, pour te remercier de ta bonne lettre et de tout ce qu'elle contient. Un souvenir de Gaëte 1 ; et un autre, qui ne rappelle que le pur amour de Dieu ! que tout cela est précieux ! Prie pour que ce dernier ne s'amoindrisse jamais dans mon cœur. En renouvelant sans cesse cette demande on peut bien espérer en effet que sa flamme ne s'éteindra pas. Mais je veux plus, je veux que jamais elle ne s'affaiblisse! — Oh! l'on est trop heureux au service d'un maître aussi bon que celui que je sers! se sentir une pauvre petite I. Le Saint-Père s'y trouvait alors. CHAPITltK Mil. 253 chenille, et cependant se dire qu'on lui appartient! cela rend trop heureux. Le cœur se dilate et s'épanouit chaque fois que cette pensée revient à l'esprit. Tu ne sauras jamais assez bénir Dieu pour moi! J'ai eu une bien grande joie à revoir l'excellent abbé Gerbet, et quelques jours auparavant j'avais eu celle non moins grande d'être appelée au parloir pour y voir le bon P. Gurci. Nous avons bien causé, cela va sans dire, et de toi, chère amie, et de notre bon, bon divin Sauveur! Oh! que ce genre de causerie fait du bien !... Enfin je voudrais te dire tout ce dont mon cœur reconnaissant déborde! mais peut-être vaut-il mieux le garder dans sa pensée en silence. Je suis pressée d'ailleurs, et, pour que tu bénisses Dieu, je t'en ai dit assez. Priez bien pour ma chère petite Elisabeth, qui doit être mère à l'heure qu'il est. » Trois mois plus tard, elle écrit à Naples à la même amie : « Paris, 23 août 1840. « Rien qu'un tout petit mot, pour te dire que j'ai pris la liberté de t'adresser dernièrement un petit paquet pour Trieste et que j'en remets un autre ci- joint à la garde du bon M. Spaccapietra 1 , pour la même 1. Supérieur des P. Lazaristes de Naples. 254 LA SOEUIi NATALIE NAUISCH KIN. destination, espérant que tu pourras le faire parvenir plus directement par Vienne peut-être, que je ne le pourrais d'ici par l'ambassade. L'un et l'autre sont pour ma chère Catherine. Grâce au ciel, les nouvelles de ïrieste sont bonnes quant aux santés, et à la chère petite Marie-Valcntine. Il n'y a que l'absence du bon Tonnino qui mêle un peu de peine et de sacrifice à la joie d'Klisabeth, mais elle la supporte avec assez de résignation. Elle comprend que recevant beaucoup, il faut aussi donner quelque chose, et qu'il n'y a pas de bonheur sans mélange sur cette terre. Quoi qu'il en soit, il me tarde bien de voir la fin de cette triste guerre, et je ne cesse de prier et d'offrir le sang précieux et divin de Notre-Seigneur Jésus-Christ pour cette intention-là. Mais les desseins de la Providence sont aussi sages qu'ils sont impénétrables. Adorons-les toujours en silence jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de faire luir un rayon de soleil sur toute la surface de l'univers politique. Je ne t'envoie aujourd'hui qu'une simple petite image en te recommandant de toujours prier pour ta petite sœur de charité ! Oh ! si tu savais combien Dieu demande, lorsqu'il donne beaucoup I Mais aussi si tu savais comme il est doux de lui donner tout ce qui dépend de soi, à chaque heure, à chaque instant, sans jamais se relâcher une minute! Demande pour moi CHAPITRE XIII. 255 beaucoup de générosité et une fidélité à toute épreuve, dans les moindres choses. Je ne t'oublie jamais. Si tu vois nos chères sœurs Yinsonneau et Messine, destinées, l'une pour le nouvel établissement d'Averse, l'autre pour Giovinazzo, elles te donneront de mes nouvelles plus en détail que je n'ai le temps de le faire (si toutefois elles en ont elles-mêmes quelque peu à perdre pour ce motif-là). Je t'embrasse tendrement. Mes amitiés à toutes mes connaissances. Je n'écris à personne. Mes hommages affectueux à tes parents. » Ses lettres, à dater decetteépoque, deviennent plus rares, le temps lui manquant pour les correspondances particulières, même dans les limites autorisées. Son cœur reste toutefois toujours fidèle à ses amis. Mais la note qui domine toutes les autres s'accentue de plus en plus. « Encore aujourd'hui, rien qu'un mot », écrit-elle au commencement de 1850, « pour te remercier de ta petite lettre, et pour te demander la continuation d'un souvenir fervent aux pieds de notre Sauveur. Le bonheur qu'il me fait goûter à son service est tel, qu'il ne m'est pas possible d'essayer d'en parler. Seulement, quand le souvenir du passé se représente à ma mémoire, il me semble que le poids de ma reconnaissance m'écrase. LA SŒUR NATALIE NARISCIIKIX. « Tu me comprends, bonne petite sœur, mais tu ne sauras jamais ce que Lui seul connaît, et ce qu'il n'est donné qu'à Lui seul de démêler dans ce sentiment-là ! Oh ! que je puis bien dire à mon tour : « Que ma « langue s'attache à mon palais », si jamais j'oubliais ce que je dois au Seigneur ! « La bonne sœur Gottofrey m'a demandé mes commissions pour toi. Ce que je lui ai dit n'est qu'un résumé de ce que je te dis encore ici, et de ce que je ne saurais jamais assez te redire. Elle m'a parlé de toi, de tes parents et de tout le bien que vous faites. Tout cela, tu le comprends bien, a retenti comme un doux écho dans le cœur de ta petite sœur. Nous nous sommes peu vues, il est vrai, la sœur Gottofrey et moi, parce qu'au milieu des retraites, et ensuite de toute la besogne, et du mouvement qui règne dans notre arche, il n'y a presque pas moyen de s'aborder. Mais c'est égal, quelques instants m'ont suffi pour aimer cette chère sœur. Quand on a le bonheur d'être engagé sous la même bannière, c'est bientôt fait. Il y a comme un signe de ralliement sacré pour les esprits, et pour les cœurs, qui unit et embrasse tout, dans un même centre. On est heureux dès qu'on se trouve réunies, on s'aime dès qu'on a pu se connaître, on sent qu'on est toutes les enfants du même père, les épouses du même Sauveur crucifié, que l'on possède les mêmes CH I.PITRE MM. espérances, qu'on aspire au même bonheur et que ce bonheur c'est le souverain bien, le ciel, notre portion, notre héritage pour l'éternité! « Je te quitte dans l'attente du jour heureux qui nous y réunira tous! Pardon, mille fois de ce griffonnage. N'oublie pas que je te demande des actions de grâces. Tu ne sauras jamais en rendre assez pour ton indigne petite Sœur Natalie. P. S. Mes hommages à tes bons parents; mille choses à Sachinka, à Hélène Suchtelen, à leurs deux- familles. Il ne m'est pas possible de leur écrire. Mon temps n'est plus à moi, je ne m'appartiens plus, répète-le-leur. Heureux esclavage, je t'assure! que mon unique regret est de n'avoir pas goûté plus tôt! » Ces lettres si remplies de tendresse pour ses amis et pour Dieu, Natalie les écrivait pendant les rares moments laissés libres dans la journée, entre toutes les chères occupations qui remplissaient sa vie. Elle pouvait à bon droit dire que « son temps n'était plus « a elle », car son temps comme elle-même était donné sans restriction. Mais il faut avouer qu'indépendamment de ce qui d'ailleurs satisfaisait et nourrissait son âme, c'était à un travail aussi intéressant qu'attachant qu'elle se trouvait en ce moment appliquée. 17 258 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. Quelles sont, en effet, les questions dont s'occupent en ce monde les esprits de ceux parmi les hommes qui ne sont pas absolument frivoles, et qui savent donner à leur vie un intérêt digne de ce nom ? Ne sont-ce point toutes les questions nationales ou internationales qui concernent l'amélioration de la condition humaine, et la diminution la plus grande possible de la somme des maux qui pèsent sur elle? Parmi ces maux ne mettent-ils pas au premier rang la souffrance, la pauvreté et l'ignorance qui affligent en tous lieux la majorité de tous les peuples? Et si apaiser la première, diminuer la seconde, dissiper la troisième, c'est faire trois choses que dans la langue chrétienne on nomme des œuvres de miséricorde, il nous semble que dans la langue du monde on les appelle, en même temps, des œuvres civilisatrices. Or nous demandons à quoi sont exclusivement vouées les sœurs de la Charité, sinon à soulager les malades, à secourir les pauvres et à instruire les enfants et les ignorants? C'est bien là aussi, sans doute, ce dont s'occupent les gens éminents et zélés dont je parle. Mais il faut avouer qu'ils parlent, raisonnent, comparent et écrivent plus qu'ils ne mettent d'ordinaire leurs théories en action, ou du moins s'ils font autour d'eux quelques essais qui réussissent, il est rare de les voir s'expatrier pour aller jusqu'aux extrémités du monde mettre à Cil \ l'ITRE XIII. 259 profit pour autrui le fruit de leurs expériences, tandis que les actes journaliers que les sœurs accomplissent sous nos yeux, elles partent chaque jour pour aller les renouveler sur toute la surface de la terre. La charité qui les appelle et les envoie, étend ses bras d'un pôle à l'autre, et depuis l'extrême Orient jusqu'au plus lointain Occident, il n'est guère de lieux ou leur blanche cornette n'apparaisse comme un symbole d'espérance et d'amour pour les plus pauvres, les plus souffrants, les plus misérables de ce monde. Ce n'est pas, non plus, un dévouement isolé que le leur. Ce ne sont pas les actes sublimes, mais personnels, de quelques cœurs d'élite, tels que, pour l'honneur de l'humanité, il s'en trouve partout! C'est une famille, étroitement unie, qu'un même souille anime et conduit. C'est aussi par le nombre et la discipline une armée, une année nombreuse, innombrable, de femmes que n'inquiète aucun climat que n'effraye aucune fatigue, que n'épouvante aucun danger, et qui se vouent librement à de longs et lointains exils, où un grand nombre trouvent une mort prompte, et quelques j unes d'entre elles une mort sanglante !... Lorsque ensuite les climats meurtriers, ou la main plus meurtrière des hommes, ont décimé leurs rangs, on recourt à la maison mère, cette maison, appelée à bon 200 LA S (mur. NATALIi; NARISCHKJN. droit par Natalie une arche, car elle surnage et plane en effet au-dessus de cet océan tumultueux de Paris, portant dans son sein un groupe nombreux de ces êtres « qui oublient leur corps pour leur âme, cl forment ainsi le divin contre-poids de ceux (en si grand nombre dans cette même ville) qui oublient leur âme pour leur corps » Il ne s'agit plus alors que de désigner celles qui doivent partir; toutes sont prêtes, et lorsque vient l'heure d'un pareil choix, celles qui restent se trouvent, ordinairement, plus à plaindre que celles qui sont appelées. Un jour, c'était en 1854, je me trouvais par hasard présente, lorsque arriva, d'une communauté lointaine de Paris, une jeune sœur chargée d'une commission de sa supérieure pour la mère générale. Celle-ci l'accueillit avec joie et lui dit « qu'elle arrivait à propos parce qu'au lieu de retourner d'où elle venait, elle allait partir à l'heure même pour une des ambulances de Crimée, où le choléra et la fatigue ayant diminué le nombre des sœurs, il fallait des remplaçantes ». La jeune sœur ne fit qu'une seule remarque, c'est « qu'elle n'avait point son tablier, et elle demanda si elle pouvait aller le chercher?» — « Non, elle n'en avait pas le temps, mais on lui donnerait ce 1. Abbt; Gerliet. CHAPITRE XIII. 201 qu'il lui faudrait. » Aucune autre explication ne fut demandée ou donnée, et la jeune sœur partit ainsi simplement et tranquillement pour sa lointaine et périlleuse destination. Si on admire avec raison la discipline et la vaillance militaire, ne s'etonncra-t-on pas davantage encore du dévouement volontaire, qui accomplit ainsi des actes d'un courage non moins viril? et ne cher- chera-t-on pas, un peu au-dessous de la surface, à discerner le mobile assez puissant pour inspirer à de simples femmes ce que l'on n'ose pas même attendre du seul honneur des soldats, puisque a ce stimulant on ajoute pour ceux-ci, en cas de défaillance, la menace des châtiments les plus rigoureux que puissent leur infliger l'opinion et la loi? Quoi qu'il en soit, on comprendra sans peine que, lorsqu'on se trouve mêlée directement à cette sorte d'action universelle, lorsqu'on est appelée à suivre dans tous leurs détails les mouvements divers qui s'opèrent dans ce grand royaume de la charité, l'intérêt d'une telle occupation soit absorbant, et qu'il donne au cœur et à l'esprit une pâture plus satisfaisante et plus élevée que celle dont la plupart des femmes (même de celles d'entre elles qui sont le moins frivoles) se contentent dans le monde. Telle fut la vie de Natalie pendant dix années con- 202 A SOKUR NATALIE NA RISCHKIN. sécutives. Tous les dons intellectuels qu'elle possédait furent appliqués ainsi au travail le plus noble et le plus attachant, et ce travail lui-même développa chez elle des facultés qu'elle n'avait jamais exercées jusqu'alors, lille y acquit, en effel, bientôt la pratique de l'ordre le plus parfait, aussi bien qu'une promptitude de décision, une exactitude dans l'expédition des affaires, qui frappèrent en elle, plus tard, tout autant que la simplicité et l'humilité dont elle ne se départit jamais, et qui la firent toujours remarquer entre toutes, là même où toutes, sans exception, sont humbles et simples. Mais ce travail assidu, l'importance et l'intérêt même d'une correspondance qui apportait parfois dans le même jour des lettres de Rome, de Constan- tinople, de Chine, d'Égypte, de Grèce, d'Angleterre, d'Allemagne et des États-Unis. Un tel travail, dis-je, n'eût pu se poursuivre qu'au détriment de sa santé si les heures n'en eussent été régulièrement et sagement distribuées. Aussi le temps était-il partagé de manière à donner au repos sa part nécessaire, et à ménager les forces, en variant de diverses manières les occupations qui remplissaient les journées. Pour cette âme fervente, le repos se trouvait surtout aux heures passées dans cette chapelle qu'elle aimait depuis si longtemps, où elle avait tant prié naguère, et tant CHAPITRE XIII. 263 imploré de Celle dont la bienheureuse présence avait sanctifié ce lieu, des grâces aujourd'hui obtenues, et une protection dont les effets s'étaient réalisés pour elle au delà de toutes ses espérances. Ce que recueillait son âme pendant ces longues heures de méditations, de prières, d'instructions fortifiantes, ou ne pouvait le savoir avec précision, mais on le devinait à sa sérénité croissante, à ses efforts incessants pour accomplir, avec une perfection toujours plus grande, chacun de ses actes; quelquefois aussi à l'expression radieuse et rayonnante de son visage. La première fois que je la revis après notre triste et brusque séparation de 1843, ce fut dans l'année qui suivit la fin de son noviciat. Me trouvant pour peu de temps à Paris (que je n'habitais point alors), j'allai bien vite frapper à la porte de la maison mère pour la demander. On me dit « qu'il y avait en ce moment une instruction à la chapelle, à laquelle assistait la sœur Narisckin, mais que si j'avais le temps d'attendre, on la préviendrait dès qu'elle en sortirait. » J'attendis en effet, et j'attendis longtemps, faisant toutes les réflexions que me suggère toujours cet ensemble de simplicité, de pauvreté et d'austérité sur lequel plane cependant une paix souveraine ; et les yeux fixés sur le mur, je lisais les inscriptions qui y étaient écrites, et entre autres celles-ci : Le bonheur de S64 L \ SOEUR \ATAI,IE NARISCHK1N. mourir sans peine, vaut bien. la peine de vivre sans plaisir » ; puis : « Un Dieu à servir, une âme à sauver, un ciel à mériter », et bien d'autres encore... Je pensais à Natalie, telle que je l'avais quittée. Je ne pouvais me la représenter telle que j'allais la revoir. Elle parut enfin, et s'avança tranquillement vers moi. Lorsqu'elle m'embrassa avec toute l'effusion d'autrefois, lorsque sous sa cornette je revis ce même regard et ce même sourire si bien gravé dans ma mémoire, j'éprouvai une grande émotion, une grande joie, et en même temps une sorte de surprise, car bien loin d'être abattue ou changée, son visage habituellement très-peu coloré était animé en ce moment des plus vives couleurs. J'en fus si frappée, que je ne pus m'empêcher de le remarquer. « Oh! me dit-elle, cela va passer, je ne suis pas toujours comme cela » ; et avec un sourire vraiment céleste, elle ajouta : « C'est que, voyez-vous, je viens de passer une heure près du feu. » Ce qu'elle signifiait par là, c'était qu'elle venait d'entendre parler de Dieu, et de passer une heure en sa présence! Le souvenir de sa physionomie et de son accent lorsqu'elle me dit ce mot, qui sembla s'échapper de son cœur, a servi bien souvent depuis à réchaufl'er le mien. CHAPITRE XIV. (1850-1854.) Épreuves. — Natalio retourne à Montrougo. — Le choléra à Paris. — Dévouement des sœurs. — Leur joie de mourir. — Natalie est atteinte. — Kilo est à toute extrémité. — Elle revient a la santé et retourne à la maison mère. — Sa conduite au milieu de ses compagnes. — Bonheur de Natalie. — Sa tendresse inaltérable pour les siens. — Lettres à son amio et a ses sœurs.— Le P. Hermann. — La guerre d'Orient. — M. Anatole Demidoff. Quoique le bonheur soit indubitablement un des fruits mystérieux du sacrilice, il ne serait pas exact, toutefois, de penser que ce soit là le but que se proposent ceux qui l'accomplissent sous sa forme la plus complète. Il serait même plus vrai de dire le contraire, car bien que le bonheur leur soit accordé par surcroît, il est certain que la vocation, proprement dite, c'est l'acceptation volontaire de la Croix. C'est le choix spontané de la voie où a marché Jésus-Christ, et où il appelle ses plus chers amis cà le suivre. Aussi ne cherchons-nous point ici à présenter à nos lecteurs le tableau imaginaire d'une vie religieuse remplie de 206 LA SOEUR NATALJE NARISCH KIN. satisfactions naturelles, non moins que de joies surnaturelles. Ce serait d'ailleurs d'autant plus étrange, qu'il n'en est ainsi pour aucune des grandes choses de ce monde. Tout ce qui est digne d'estime, subit ici- bas, d'une façon ou de l'autre, la loi de la souffrance, et c'est d'ordinaire en mesurant les efforts qu'elles coûtent que l'on apprécie justement ce qu'elles valent. Comment pourrait-il en être autrement pour la sainteté qui est la plus grande et la plus exquise de toutes? Le cœur humain, quelle que soit sa destinée, souffre et jouit ici-bas tour à tour avec intensité. Mais le sentiment de la souffrance appartient à la terre et il y restera; le sentiment de la jouissance appartient au ciel et nous y suivra. « Jusque-là, dit un auteur éloquent déjà cité 1 , ce sentiment (de la jouissance) est périlleux, et il faut à peine en user. Il n'est ni grand, ni fécond. Si vous aspirez à la gloire, au génie, à la sainteté, laissez ce côté de votre cœur : à lui seul, il ne peut que des choses vulgaires. La couronne de laurier a toujours reposé sur des fronts meurtris, et l'auréole de la sainteté n'a jamais ceint que des cœurs crucifiés. » Ce n'est donc pas le bonheur, au lieu de la peine, que viennent chercher au fond des sanctuaires tant 1. L'ubbeî liougaud, 2U1, Vie de la bienheureuse Marguerite-Marie. CHAPITRE XIV. 267, de cœurs fervents et généreux : c'est le bonheur dans la peine. Et d'abord dans celle que coûte à la nature le triomphe sur elle-même, sans lequel il n'est pas d'imitation parfaite du Christ; mais elle est loin d'être la seule : il en est d'autres plus grandes, et que seuls ils connaissent, car celles-là ne germent point ailleurs que sur le chemin de la perfection. Souffrances mystérieuses que l'on peut nommer le tourment divin des âmes suintes et dont il ne nous appartient pas de parler à ceux qui connaissent ces états d'épreuves, car ils savent mieux que nous ce que nous ne comprenons nous-mêmes que par ce que nous en apprennent les écrits et le langage des saints. Mais à d'autres lecteurs nous expliquerons que, de même que le soleil en s'élevant révèle aux yeux des horizons et des aspects delà nature demeurés invisibles dans la demi-obscurité de l'aurore, de même la lumière divine, en devenant plus vive, montre aux regards de l'âme des hauteurs, des profondeurs, des plans merveilleux et divers de perfection qui souvent à la fois l'éblouissent et l'accablent. Elle voudrait parcourir ces régions inconnues jusqu'alors, elle voudrait marcher, gravir, plonger; mais elle se sent faible, et alors l'humilité lui arrache de ces accents qui nous semblent bizarres et à peine concevables, à nous qui sommes témoins de ces vies sans 208 LA SOEUR N \T U.IK NAIUSCHKIN. reproche et qui ne comprenons pas que ces paroles puissent être véridiques. Mais dans de tels instants, ces âmes ne se jugent pas, elles se comparent : elles se comparent non pas avec des créatures telles que nous, plus imparfaites mille fois qu'elles-mêmes, mais avec l'image ineffable qui grandit à leurs yeux et se dévoile de plus en plus; alors elles ne comptent plus les pas qu'elles ont faits pour s'en rapprocher, mais ceux qu'il leur reste à faire pour l'atteindre, et de ce mélange de clarté, de désir et de faiblesse, naît une souffrance spéciale, difficile et douloureuse parfois à supporter au delà de tous les maux physiques. Enfin le dernier et suprême degré de cette épreuve consiste à se sentir non-seulement indigne du bonheur auquel l'âme aspire, mais à se croire même indifférente à l'amour qui le propose et le promet! Ce sont là assurément des choses que tous ne peuvent ressentir ni comprendre, et qui sont distribuées, je le suppose, à chacun selon ce qui lui a été déjà donné et ce qui l'attend un jour. Mais ce sont des choses certaines et qui, au fond, ne semblent point étranges, si l'on considère que dans l'ordre purement humain, tous les amours de la terre recèlent des souffrances inconnues à ceux qui n'aiment point. Il n'en est point autrement pour le plus pur, le plus ardent, le plus sublime de tous, et c'est de l'amour divin que CH \PITRE XIV. 209 nous parle une voix presque inspirée 1 , lorsqu'elle nous dit : « On ne vit point sans douleur dans l'amour. » Natalie subit comme d'autres cette épreuve, à la fois crucifiante et vivifiante. Mais ce qui est remarquable, c'est qu'elle traversa ce creuset précisément pendant cette époque heureuse, où plus qu'à aucune autre de sa vie religieuse son existence était d'accord avec ses goûts naturels. Jamais, toutefois, pour un seul instant sa sérénité et son courage n'en furent altérés; son humilité seule s'en accrut, aussi bien que ce parfait amour qui sait vivre de pure foi, et, plongé dans une nuit sans étoiles, attend toutefois, avec une calme et indomptable confiance, l'infaillible retour de la lumière! En dépit de son courage, cependant, et de la perfection avec laquelle elle continuait à accomplir tous les actes de sa vie extérieure, on s'aperçut bientôt que sa santé commençait à souffrir, et pour quelque temps on suspendit pour elle l'exacte observance de la règle. Sur l'avis des médecins on l'envoya passer quelque temps à Montrouge, on modifia la nourriture, que son estomac délicat ne pouvait supporter, et elle fut enfin assez bien soignée pour se retrouver promptement en état de revenir à la maison mère. Mais avant qu'elle y fût de retour, le choléra \. Imitation L. M., ch. v. 270 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. vint s'abattre sur cette chère demeure : ses compagnes furent frappées et décimées; et en quelques jours, trois cents d'entre elles fuient atteintes et cinquante succombèrent. Au milieu de ces scènes lugubres, le spectacle offert par les sœurs fut de nature à surprendre et à édifier tous ceux qui en furent les témoins. Une seule pensée semblait en effet préoccuper celles qui tombaient ainsi victimes du fléau : non, certes, celle d'échapper à la mort, mais celle de ne pas mourir en vain. Toutes, sans peur ni regret, offraient leur vie, l'une pour les chers membres de sa famille absente, l'autre pour une de ses compagnes, plusieurs pour le salut de la communauté. Enfin cet élan de sacrifice alla si loin, que les supérieurs durent l'interdire, et qu'ils vinrent rappeler à celles qui faisaient ainsi si bon marché d'elles-mêmes, qu'elles avaient donné leur vie à Jésus-Christ pour le service des pauvres, et qu'on leur enseignait à demander, non pas à mourir, « mais à vivre pour travailler ». Cette injonction, toutefois, ne parvint pas jusqu'à Natalie, ou bien, avant de l'entendre, elle avait déjà, avec toute l'ardeur de son zèle, fait à Dieu cette même offrande, qui sembla être acceptée. En sortant un jour de la chapelle, elle fut saisie des symptômes de l'épidémie avec une telle violence, que CHAPITRE XIV. 271 son état sembla sur-le-champ désespéré. Quoique toutes ses filles fussent chères à l'excellente supérieure, celle-ci l'était entre toutes. Natalie s'aperçut de son épouvante : « Oh ! n'ayez pas peur, dit-elle, mais Notre-Seigneur a, je le crois, exaucé ma prière... Je lui ai demandé de me faire mourir à la place d'une de celles qui sont meilleures que moi, et plus utiles dans cette chère communauté; Dieu est vraiment bon ! et je suis heureuse de mourir !» — « Jamais », dit une des sœurs de la maison mère, qui obtint la faveur de ne pas la quitter, « jamais on ne vit plus de sérénité, plus de calme, plus de joie surnaturelle, au milieu de telles souffrances ; pas un regret, pas un désir de la terre ne traversa cette âme qui déjà habitait le ciel. Elle attendait l'arrivée de son Époux céleste, et se tenait paisiblement unie à son bon plaisir. » Le P. Directeur (qui n'était autre que le vénérable P. Aladel), appelé en toute hâte, crut en effet que l'heure de voir s'ouvrir le ciel pour cette âme angé- lique était venue, mais Dieu lui réservait de plus longs travaux. Elle revint à la vie et elle recouvra même si complètement la santé qu'elle fut bientôt en état non-seulement de reprendre sa place au secrétariat, mais de suivre sur tous les points la règle de son ordre, sans adoucissement comme sans fatigue. 272 LA SOKCn NATALIE NAR1SCIIKIN. Ses compagnes la revirent donc au milieu d'elles, et il leur fut donné comme auparavant (c'est l'une d'elles qui parle) « de suivre d'un regard respectueux cette chère sœur dans tous les détails de sa sainte vie ». La rencontrer sur leur passage, l'entendre parler à l'une d'elles, avoir soi-même un moment d'entretien avec elle, c'était une fête pour chacune. Et cependant, malgré le charme inouï de sa douceur et de sa grâce, et même lorsqu'elle était encore confondue parmi ses sœurs, elle montrait déjà cette fermeté qui devait plus tard la rendre si apte à les gouverner. Un jour, ayant à porter un message de sa supérieure, elle entra dans une salle où plusieurs jeunes sœurs se trouvaient ensemble, et où une conversation bruyante accompagnée de rires s'était établie entre elles, à une heure qui n'était point celle de la récréation, et où la règle imposait le silence. Sa présence, dit l'une d'elles, leur lit l'effet d'une apparition angélique, et son maintien calme et religieux suffit, sans aucune parole, pour les rendre confuses de l'infraction qu'elles s'étaient permise. Natalie accepta en souriant les excuses de celle dont je cite le témoignage, et elle, ajouta avec cette simplicité charitable qui rendait sa fermeté exempte de toute austérité : « 0 ma bonne sœur, soyez tranquille, je suis sûre que c'est une circonstance imprévue qui avait ainsi CHAPITRA XIV. 273 excité votre gaieté, et je sais qu'il est fort difficile de ne point rire en pareil cas » ; et comme sa compagne s'excusait de plus en plus et craignait de l'avoir scandalisée : « Non, non, dit Natalie, je vous connais trop bien pour être mal édifiée, vous avez un cœur qui se fait tout à tous, et je suis sûre que votre gaieté était plutôt un acte de charité qu'un acte de dissipation. » Cette jeune sœur, dont le seul tort (bien léger, assurément) était, en effet, d'être parfois entraînée par son affection pour ses compagnes, et par le plaisir de converser avec elles, au détriment de l'obéissance parfaite à la règle, n'oublia jamais la charitable leçon qu'elle avait reçue. De ce jour son tendre respect pour celle qui la lui avait donnée s'en accrut encore. «J'admirais, dit-elle, le bon esprit qui lui faisait toujours apercevoir le meilleur côté des choses et le charitable usage qu'elle savait faire de tout ce qu'elle voyait et entendait... Personne n'a jamais su, comme elle, faire ressortir le bien, et (autant que cela pouvait se faire avec vérité) excuser le mal. « 0 chère sœur Narisclikin ! » s'écrie-1 - elle en terminant, « quel bon souvenir! quelle douce et gracieuse image elle a laissée dans nos cœurs! » Mais les progrès de chaque jour, qui augmentaient de plus en plus chez Natalie, le détachement de toutes choses et l'oubli total d'elle-même, ne la rendaient 18 LA SOEUR NATA LIE N \ EUSCHK1N. ni moins naturelle ni moins affectueuse dans ses rapports avec ses parents et ses amis, et l'on peut dire avec vérité que jamais nature ne fut plus transfigurée et cependant moins changée que la sienne. Les lettres suivantes ajoutent quelques traits à ceux par lesquels nous avons cherché à dépeindre les dispositions de Natalie, et se rapportent à divers événements survenus pendant le cours de ces deux années. li avril 1852. «... Si tout le monde comprenait le secret du bonheur qui se trouve dans l'acquiescement, je m'assure que nous rencontrerions bien souvent des Padre s'enza croce (Père sans croix) comme nous avions surnommé à \enise un bon l'ère jésuite qui ne voulait jamais qu'il lut dit que le bon Dieu lui envoyait des croix. « Casa è mm croce » disait-il, et il mettait sesdeuxdoigLsencroix l'un sur l'autre : « È presto fatto fur cosi 2 », et il se hâtait de les remettre de niveau. C'est un trait, que je n'ai jamais oublié, parce (pie, dans sa simplicité il me représente si bien ce qu'il faut faire ; encore que pour ma part je ne puisse par- 1. Qa'eit-cfc qu'une Croix? 2. C'est bientôt fait de faire comme ceci. ■ ... •275 1er que de croix de paille : mais même les croix de paille ne sont pas inutiles, et ne laissent pas que d'enrichir pour l'éternité, si elles sont bien portées. » a La m èmk. Le 19 avril 1851. Je n'essayerai pas de te dire la part que j'ai prise à ton sacrifice ! tous les détails que tu nie transmets sur la mort si édifiante de ton bon père m'ont vivement touchée Qu'elles sont heureuses, chère amie, ces âmes qui quittent la terre après avoir acheté le ciel par la résignation! Leur départ nous annonce le nôtre, et la pensée de leur bonheur réveille nos bons désirs. Sachons profiter des leçons que nous donnent ces séparations de quelques jours, pour nous détacher de plus en plus de tout sur la terre et nous rapprocher du ciel. C'est parce que je sais que cette disposition ne t'est pas étrangère, que je ne crains pas de te tenir ce langage. « Ma pauvre Kate a été sous le pressoir 2 , elle 1. Le comte de Lcbzcltern, père de la vicomtesse Des Cars, venait de mourir à Naples. 2. Catherine venait enfin de mettre un terme à ses longues irrésolutions et d'embrasser le catholicisme. 270 I. \ SOEUR NATALIE NARISCHKIN. sera heureuse si elle peut se rapprocher de toi ! Hélas ! je me dis souvent : Oh ! pourquoi suis-je tellement heureuse ici-bas moi, tandis que ceux qui me sont si proches vivent dans un enchaînement de peines amères! C'est une pensée qui me briserait le cœur si je m'y arrêtais, il faut que je la repousse et que j'abandonne tout à celui dont les épreuves sont aussi des faveurs et des grâces. » A CATHERINE. l tr juin 1854. « Mes lettres étaient parties le 30, lorsque m'arriva de Genève, par le télégraphe, cette nouvelle qui, pour mon cœur comme pour le vôtre, est déchirante 1 ! Oh ! pauvre Alexandre!... Si le souvenir de tant de miséricordes de mon Dieu n'était pas là pour me donner de l'espérance, je ne sais où je puiserais la force nécessaire pour supporter un pareil coup... et cependant je suis à lui, j'adore ses desseins, j'aime sa volonté par-dessust out ! mais une seule pensée inquiète, pour une âme, et surtout pour une âme si chère, a quelque chose de si poignant et de si amer que si on ne se jetait pas dans le sein de Dieu pour s'y abîmer et 1. La mort de son frère. CIIAl'lTIiE XIV. '277 s'y perdre complètement, on n'y résisterait pas!... 0 mes bonnes amies ! pour l'amour de ce Dieu si bon, mais aussi si juste, pensez bien à cette affaire uniquement grande du salut!... J'ai été l'objet de la plus tendre charité dans cette douloureuse circonstance, mes sœurs sont ici pour moi d'une bonté sans pareille. J'ai écrit au bon oncle Alexis en lui disant qu'étant la première de la famille à laquelle cette nouvelle a été communiquée, je me faisais un devoir de la lui transmettre. « Plus que jamais, mes chers amis, je vous donne tous à Notre-Seigneur, pour qu'il vous attache à Lui sans réserve et se fasse voire tout dans ce monde. » A CATHERINH. 0 août 1854. « Bonne et chère sœur, j'ai été heureuse en apprenant que tu allais faire un pèlerinage avec N. avant de venir ici; cette pensée me sourit infiniment. Fais-le avec foi, chère Kate, tu t'en trouveras bien. » « Les Des Gars sont enfin ici. Sache a dû t'écrire en partant pour la campagne, et j'espère que son retour coïncidera avec l'époque où tu seras à Taris. Sa visite m'a fait un bien grand plaisir. Elle est si pieuse, si sage, si édifiante et par-dessus tout si charitable ! '278 LA SOEUR N A TA LIE NARISCIIKIN. possédant si véritablement l'intelligence du pauvre. Déjà nos sœurs de Naples m'avaient dit le bien immense qu'elle leur fait; mais j'ai eu la joie de pouvoir la juger maintenant par moi-môme. « Il me tardait d'avoir de vos nouvelles après toutes les secousses de tremblements de terre qui ont eu lieu sur toute la ligne des Pyrénées '. Les châtiments du Ciel fondent de toutes parts sur cette pauvre France. Autour de nous, comme à peu près partout, le choléra fait de terribles ravages. Tu serais étonnée si tu voyais nos sœurs courir au secours des cholériques. C'est tous les jours qu'on en demande pour des villages abandonnés et privés de tout secours. Hélas! mon tour n'est pas encore venu. Sans doute le bon Dieu ne me juge pas digne d'une si grande grâce, et cependant je t'assure que je ferais volontiers le sacrifice même de ta visite, pour y être envoyée. Le jour où tu apprendras que cette faveur m'est échue en partage, remercie bien le bon Dieu pour moi, chère sœur. Quel bonheur ce serait, en vérité, que de mourir ainsi, les armes à la main ! car nos armes à nous, c'est l'exercice de la charité, et notre champ de bataille ce sont les chaumières des pauvres 2 ! 1. Sa sœur se trouvait alors à Bagii6rcs-de-Luchon. 2. Il no se trouve aucune allusion, dans ses lettres, à la première CHAPITRE XIV. '279 d Chère Rate, je comprends bien tout ce qui se passe en toi, et c'est pour cela qu'il me tarde de te voir en possession des grâces et des secours dont tu as besoin. Le bon Dieu aide en pareilles circonstances ; je l'ai été beaucoup moi-même, tu t'en souviens bien, lorsque pendant plus de huit mois je gardais mon secret, à Moscou, au milieu de tous les nôtres. Je voudrais t'envoyer le récit de la conversion du P. Jean-Marie-Augustin ITermann (carme déchaussé), c'est tout ce qu'on peut lire de plus intéressant. — Je l'ai vu, ce Père, dans notre chapelle, où il a ditlamesse, pendant que l'on chantait des cantiques sur l'Eucharistie dont la musique est de lui, et qui sont tout ce qu'on peut entendre de plus beau. 11 était juif et l'ami intime de Listz. Il menait la vie la plus mondaine, se moquant de tout ce qui était religieux, et le voilà en un instant transformé en un saint Jean de la Croix, par la vertu soudaine et toute-puissante de la divine Eucharistie! Cette vie, Alexandre l'a lue, et il en a été édifié ! Hélas ! quand je pense que l'année dernière je l'avais ici, à cette époque, qu'il est venu à notre procession de la Fête-Dieu, et que maintenant je n'ai plus à attendre pour lui les salutaires impres- invasion du choléra, pendant laquelle elle fut elle-même atteinte par le fléau. 280 sions de ces jours de grâce, mon cœur se serre et comme toi, chère Kate, je donnerais tout et ma vie elle-même, si Dieu l'acceptait, pour le rappeler à la vie... Mais ce vain désir ne sert plus désormais qu'à nous donner l'occasion de renouveler notre sacrifice avec la soumission qu'attend de nous celui qui nous l'impose. « Je viens de recevoir un petit mot d'Elisabeth, qui t'attend avec impatience. Pauvre chère sœur ! son bonheur, lorsque Tonnino est près d'elle, est payé chèrement par la tristesse de ses absences. Cependant elle a tant de foi, elle est si reconnaissante de tout ce que Dieu lui accorde, que j'ai confiance dans l'avenir pour elle. Je t'assure qu'elle m'occupe sans cesse. Oh! avec quel bonheur je recueillerai tout ce que tu me diras d'elle! Viens vite, chère sœurl... » A SON AMIE. Paris, 17 août I85f « J'ai bien différé à te remercier de la double offrande que tu m'as laissée en partant. Quant à la somme destinée aux missions, elle servira à l'achat d'un calice pour la chapelle du nouvel établissement à Damas, dont nous nous occupons aujourd'hui. Les sœurs partiront, je le crois, le mois prochain. cm \pirruc xiv. 281 « J'ai envoyé un exemplaire de la vie du P. Her- mann à Kate, et comme j'en ai un second, je te l'envoie; tu le liras certainement avec intérêt. • « Je serais une ingrate, si je n'avais pas eu tout le désir et toute la volonté possibles de te dire plus tôt ma reconnaissance pour tout ce que tu as fait pour nos chères missions. Que d'heureux tu vas faire ! que d'enfants seront vêtus sur cette terre sanctifiée par la présence de saint Paul ! dans ce Damas naguère si florissant, aujourd'hui converti en un amas de ruines ou devenu un réceptacle d'ignorances et de misères! « Les nouvelles de Chine venues par le dernier courrier sont désastreuses. Le malheureux Kiang-si vient d'être dévasté par les rebelles; on a pillé les missionnaires de fond en comble: vases sacrés, linge CH \ PITRE XV. 311 d'autel, ornements, objets de piété, tout y a passé. Ils ont été réduits à ne pouvoir célébrer la messe depuis Noël jusqu'au départ du courrier, faute des objets nécessaires pour le saint sacrifice, et ne prévoyant pas combien de temps encore durera cette pénible et si dure privation ! Pauvres missionnaires! n'avoir pas même cette consolation au milieu de leurs sacrifices et de leurs souffrances. C'est bien la croix nue que le Seigneur leur laisse ! « À lîahia, dans le Brésil, la population s'est soulevée contre les sœurs. On ne les a pas massacrées, comme cela a été dit et écrit, mais on les a souffletées, foulées aux pieds, traînées dans les rues ; au milieu de cela leurs dispositions sont admirables. Dieu en soit glorifié ! et qu'il leur donne le courage des apôtres. Nous venons d'en perdre quatre encore dont la mort a été celle des saints. » Vers cette époque quelques nouvelles parvinrent jusqu'à Natalie, relativement à M. \n;itole Demidoff, qui démentaient les espérances qu'elle aimait à concevoir lorsqu'il lui témoignait un si affectueux respect. Ce respect, elle se plaisait à le croire adressé non-seulement à elle-même, mais à la foi, à la vertu, à la vérité dont l'habit qu'elle portait était à la fois la livrée et le symbole, et la pensée qu'il en fût autrement était 312 LA SŒUR NATALIE NARISCHKIN. pour ce cœur pur et fervent une amère déception aussi bien que le sujet d'une profonde inquiétude : « Oh ! que j'étais loin de m'attendre à ce que tu m'apprends de ce pauvre oncle Anatole! Je voudrais ne pas y ajouter foi ! la seule pensée que cette pauvre âme pourrait se précipiter dans un tel péril m'atterre et me glace ! Cela peut-il se comprendre de la part d'un homme qui a déjà un pied dans la tombe, et qu'un instant, suffit pour perdre pour toujours? d'un homme aux yeux duquel la grâce et la vérité ont souvent semblé luire avec assez de puissance pour triompher de ces terribles passions qui, hélas! rendent si difficile aux riches l'accès du royaume descieux? Oh ! qu'il faut redoubler pour lui de prières et d'instances ! » « Je suis heureuse de voir que vous avez aimé Tout pour Jésus ! et je t'en enverrai bien volontiers un second exemplaire. Ici nous en raffolons. Je l'ai lu en anglais et l'ai trouvé bien autrement beau dans la langue même où Faber l'a écrit! Oh ! que nous devons nous efforcer, chère Kate, de mettre bien en pratique tout ce qui y est contenu. Tout pour Jésus! Oh! oui, tout pour lui ! à la vie et à la mort! et pendant toute la bienheureuse éternité ! » CH \ PITRE \ \ . 313 La longue expérience du vénérable P. Etienne, supérieur général des filles de la charité, lui permettait de discerner promptement dans la nombreuse famille dont il était le chef et le père, celles qui s'élevaient encore au-dessus du niveau ordinaire de leur sainte vocation. 11 eut vite reconnu les qualités et les dons qui distinguaient Natalie, et, tout en la ménageant fort peu, et (selon son habitude vis-à-vis des âmes courageuses) en lui imposant souvent de durs et difficiles devoirs, il l'aimait particulièrement, et la rangeait au nombre de ses enfants de prédileciion. Témoin de son travail actif et assidu, et peut-être s'apercevant d'une fatigue dont elle ne se plaignait jamais, le P. Étiennc voulut (vers le milieu de 1858) lui procurer à la fois un peu de repos et uir: grande joie. Appelé par les affaires de son ordre en Italie, il emmena Natalie avec lui et la conduisit à Rome où elle eut le bonheur de se prosterner aux pieds de Pie IX. Cette auguste et paternelle bénédiction tomba sur elle au moment où allait commencer la dernière et la plus difficile phase de sa vie. Son âme, il est vrai, avait alors acquis une paix, un équilibre, que rien ne devait plus troubler; mais, cependant, deux épreuves l'attendaient, qui jusqu'alorslui avaient été épargnées : une responsabilité lourde et contraire à ses goûts, et le déclin de sa santé et de ses forces. Elle était en- 3U I, \ SOEUR NATALIE NARISCHKIN. lourée de plusieurs de ses sœurs lorsqu'elle se présenta à l'audience du pape, qui les accueillit avec sa bonté accoutumée. Mais après s'être une dernière fois inclinées au moment où toutes allaient se retirer, Natalie demeura à genoux près du siège où le Saint-l'ère était assis : il s'aperçut qu'elle voulait lui parler, et il se pencha pour l'écouter. Les sœurs se tinrent à distance, contemplant non sans émotion l'attitude paternellement bienveillante du pape, ainsi que l'expression du regard de Natalie, tandis que, prosternée à ses pieds, la tète levée vers lui, elle lui disait des paroles que seul il pouvait entendre, delà dura plusieurs minutes, puis le pape lui donna sa bénédiction avec un sourire, et s'adressant aux autres il leur dit : Voilà une sainte fille. Parole qui, plus tard, permit aux compagnes de Natalie de s'amuser parfois à contrister son humilité, en lui disant que le pape l'avait canonisée de son vivant ! Cette audience fut pour Natalie l'événement principal de son séjour en Italie. En comparaison de celui-là, nous parlerons à peine de la satisfaction qu'elle éprouva à se retrouver, pendant quelques instants, sous ce beau ciel qui lui rappelait les premiers jours de son enfance, et aussi ces autres jours où, plus lard, elle avait reçu les impressions les plus vives et formé les résolutions les plus graves de sa vie. CH \ PITRE X V. 315 En quittant Home, elle se rendit à Florence où se trouvait alors son oncle Anatole Demidoff. Il habitait aux environs de la ville une splendide demeure auprès de laquelle il avait fondé un établissement de charité qu'il avait confié aux sœurs de Saint-Vincent : bienfait notable à consigner parmi les actes généreux qui honorent sa mémoire. Cette habitation de Quarto (devenue plus tard la demeure de la grande-duchesse Marie de Russie) fut deux fois, en peu d'années, remplie jusqu'à l'excès, de tout ce que peuvent accumuler ensemble la richesse, le faste et la magnificence, et deux fois aussi visitée par la mort, qui jette sur toutes ces choses la grande lumière de la vérité. Cette lumière suprême, Natalie n'avait pas à l'attendre pour estimer à leur juste valeur ces trésors amoncelés, et nous pouvons deviner avec quels sentiments elle regarda tout ce qui l'environnait lorsque pendant son séjour à Florence elle alla, à diverses reprises, visiter à Quarto son oncle, trop malade pour pouvoir venir lui-même la trouver. C'était bien réellement, sans métaphore, une messagère du ciel qui paraissait ainsi sous ce toit! Le respect, la vénération et l'affection l'y accueillirent, et il nous est assurément permis d'espérer que sa douce et pieuse parole n'y retentit point en vain. L'heure était propice, en effet, pour l'entendre, car le possesseur de tant de biens terrestres en était déjà à s'a- 310 LA SOIiUP. NATALIK NARISCHKIN. percevoir que leur profusion ne lui avait pas, même humainement, donné le bonheur, et l'eùt-il possédé, que le terme de sa durée approchait. Comment croire que ces longs entretiens n'aient porté aucun fruit? Gomment penser que les ardentes prières qui les accompagnaient n'aient point été entendues?... Sans pouvoir faire ici d'affirmation certaine, nous nous trouvons autorisés cependant à croire, à cet égard, tout ce que l'espérance et la charité nous suggèrent! Ce fut au retour de l'une de ces visites que Natalie, déshabituée depuis longtemps de la température des suions, et plus sensible, un jour, que de coutume, à l'air extérieur, se refroidit pendant le trajet de Quarto à Florence, elle ressentit alors les premières atteintes d'un mal dont les effets immédiats furent très-graves et les suites plus funestes encore. Elle fut hors d'état de repartir avec le R. P. Étienne et ne put se mettre en route qu'au bout de plusieurs semaines pour revenir enfin reprendre son poste à la maison mère. Mais sa santé avait reçu une atteinte dont elle ne devait jamais se remettre. A dater de cette époque, bien qu'en apparence elle reprît à peu près son aspect accoutumé, il n'y eut plus pour elle un seul jour de pleine possession de cette force physique qui seconde si bien la vigueur morale; force dont on n'apprécie le secours qu'au moment où l'on CHAPITRE W . 311 s'en trouve tout d'un coup privé et où l'âme souveraine doit agir seule, et sans le secours de l'esclave docile et dompté qui lui obéissait si bien jusqu'alors. G'étaitpeu avant cetteépoque, qu'une autre Russe, dont le nom demeurera ru France à jamais cher et célèbre, M"" Swetchine, modèle de sainteté, de noblesse et de souffrance, avait quitté ce monde. Ces deux âmes, semblables par la foi, par la patience, par le courage, l'une et l'autre l'honneur de la patrie qui les vit naître et de celle qu'elles adoptèrent, vécurent près l'une de l'autre presque sans se rencontrer. L'âge, qui établissait entre elles une grande distance, n'eût pas toutefois été ici un obstacle. Jeunes et vieux trouvaient auprès de M"" Swetchine le même bien-être intellectuel et cordial, la même bonté, le même charme; cliarme si grand qu'après avoir vécu près d'elle toute autre société semblait nulle et toute autre conversation vide. Mais Natalie n'avait habité Paris que quelques mois avant d'y revenir pour entrer au couvent, et depuis lors c'était au fond du secrétariat que s'était cachée sa vie. M me Swetchine n'avait donc pu la voir que rarement. Mais elle suivait avec un intérêt ardent la courageuse carrière de sa jeune compatriote, et, de son côté, Natalie la vénérait et l'aimait comme tous ceux qui une seule fois avaient pu sentir le contact de cette grande âme. Elle par- 318 LA SORUU X A TA LIE NAH ISCHION. tagea le deuil que laissa dans tant de cœurs cette irréparable perte. Les Russes, s'ils le voulaient bien, auraient le droit d'être fiers, en songeant, que la perfection de l'esprit et du cœur dans la vie du monde, et la hauteur de la sainteté dans la vie religieuse, ont trouvé de nos jours à Paris, dans deux de leurs compatriotes, leur réalisation à peu près idéale. CHAPITRE XVI. (1858) La sœur Natalic est nommée supérieure de la communauté de la rue Saint-Guillaume. — Sa répugnance à accepter cette charge. — Sa soumission. — Devoirs nouveaux, et qualités qu'elle, déploie. — Lettres à ses sœurs. — Martyre de son compagnon d'enfance. — Mort du vicomte Des Cars. — Mort de M lle Françoise de Maistre. — Souffrances cuisantes de Natalie. Dix années s'étaient écoulées depuis l'entrée de Natalie au secrétariat. Dix années d'accomplissement parfait de tous ses devoirs extérieurs, dix années aussi d'un progrès intérieur, que la sereine simplicité de ses lettres laisse à peine entrevoir, et ne permet nullement de mesurer, mais que surent bien discerner les yeux exercés de ses supérieurs. Ceux-ci jugèrent l'heure venue pour elle d'entrer dans une voie moins conforme aux goûts de sa piété et de son humilité, et de lui imposer de plus difficiles devoirs et une plus lourde responsabilité. Elle était loin de prévoir cependant ce qui allait lui être proposé, lorsqu'elle l'ut un 320 LA SOEUR N AT \ LIB \ A UISCH Kl\. jour appelée, en présence dè la mère générale, par le \\. P. Étienne. Elle comprit bien vite qu'il s'agissait pour elle d'un changement de destination; niais lorsqu'il lui annonça non-seulement qu'elle allait quitter la maison mère, mais qu'elle devait être placée à la tête d'une communauté, elle resta muette de saisissement, et l'obéissance ne put lui faire dissimuler sa consternation. C'était, en effet, non-seulement renoncer au travail silencieux, mêlé de recueillement et de prière si conforme au penchant de son âme, mais c'était encore quitter l'obscurité, qui était pour elle un complément si doux de tout le reste. Elle croyait d'ailleurs cette obscurité beaucoup plus complète qu'elle ne l'était, car la renommée dont elle jouissait et qui se répandait au loin, n'avait pas d'écho autour d'elle. Quoiqu'en communication avec le monde entier par sa correspondance, elle pouvait se croire ignorée parce que dans l'habitude de la vie elle était confondue parmi ses sœurs, et que rien ne la distinguait d'aucune d'entre elles. 11 lui sembla donc d'abord que ce qu'on lui proposait, dépassait ses forces ; son chagrin et sa répugnance furent extrêmes et lui causèrent presque une défaillance, mais elles n'allèrent point cependant jusqu'à lui inspirer la pensée de se soustraire à l'obéissance. Seulement, en cette circonstance CHAPITRE XVI. 321 l'obéissance lui parut douloureuse, difficile à pratiquer, et il lui fallut un grand effort pour y incliner sa volonté. Nous verrons comment elle y réussit et comment elle justifia les paroles du P. Étienne, qui, s'adressant à cette, époque aux sœurs de la petite communauté qu'elle allait régir, leur dit un jour : « Je vous donne là une Perle ; soignez-la bien, car si vous la perdiez j'aurais peine à vous en rendre une semblable. » Le titre que l'on décerne parmi les sœurs de Saint- Vincent à celles que l'on met ainsi à la tète des autres •est celui de « sœur servante », et jamais, à coup sûr, ce titre ne fut mieux appliqué qu'à celle à laquelle ce rang venait d'être assigné. Il paraît même que parmi ses compagnes, il y eut plus d'un sourire, « à la pensée de la figure qu'allait faire cette chère sœur, chargée de diriger le matériel d'une maison, chose dont elle n'avait pas pris grande expérience au secrétariat, et à laquelle ses habitudes paraissaient peu conformes, puis de voir l'autorité confiée à une compagne qui ne semblait savoir que prier, obéir et céder avec cet air humble et rabaissé qui lui était naturel 1 ». A ce doute se joignait le chagrin de voir s'éloigner celle qu'elles nommaient « une petite sainte » et dont 1. Circulaire, p. 101. 322 LA SOEUIl NATALIK NARISCHKIN. Ja présence dans l'arche bienheureuse de la maison mère y avait répandu une lumière et un parfum qui ne pouvaient disparaître sans laisser de longs regrets, aussi bien qu'une trace ineffaçable. Il fallut cependant se résigner de part et d'autre, « mais, ajoute encore le document que je viens de citer, il en coûta davantage à la sœur Natalie pour se mettre au premier rang d'une famille de quinze sœurs qu'il ne lui en avait coûté pour descendre au dernier en entrant dans la communauté. Aussi y resta-t-elle modeste, simple, unie à Dieu tout comme auparavant, et ce" n'est pas encore assez dire, car l'union avec Dieu devint d'autant plus l'élément où elle avait besoin de se plonger, que son nouveau poste lui imposait de plus nombreux devoirs et une charité plus grande à exercer 1 ». Ces quelques lignes dépeignent d'avance ce que fut Natalie dans cette nouvelle et totale transformation de sa vie. De toutes les choses spéciales auxquelles elle était appliquée depuis dix ans, elle ne pouvait plus conserver, en effet, qu'un tendre et ardent intérêt pour les travaux et les besoins des missionnaires, dont elle continua à s'occuper avec un zèle quijusqu a sa mort, ne se ralentit jamais. Elle les suivit toujours de sa pensée et de ses prières dans leur apostolat loin- 1. Circulais, p. 102. CHAPITRE XVI. 323 tain, et, grâce à l'expérience qu'elle avait, acquise, elle put encore les seconder, et souvent elle put aussi les secourir. Son cœur était de ceux qui s'émeuvent au récit des combats lointains de l'Église, non moins qu'au spectacle des souffrances dont ils sont témoins, et chaque fois qu'elle était libre dans la distribution des dons qui passaient par ses mains, elle croyait obéir au précepte de l'Évangile en faisant le partage égal entre les pauvres dont elle était entourée et les missionnaires qui allaient au loin évangéliser les peuples. Sauf cette participation cordiale, mais lointaine, aux travaux de ces existences apostoliques, auxquelles la sienne avait été si longtemps associée, tout s'était transformé pour elle et autour d'elle. La modeste maison qu'elle habitait maintenant (située rue Saint- Guillaume, dans la paroisse de Saint-Thomas-d'Aquin) ne ressemblait pas davantage à la maison mère, avec sa gracieuse chapelle, ses vastes bâtiments et son beau jardin, que sa vie, chargée désormais d'une responsabilité accablante et donnée, à toute heure, à tous, ne rappelait la vie solitaire et réglée du secrétariat, où chaque jour ramenait le même emploi des heures et lui laissait la même durée de temps pour la méditation et la prière. Si elle n'avait pu quitter sans regret ces habitudes si chères, si douces, si longuement LA SOEUR NATALIE NAIUSCIIKIN. conservées, il n'eût été conforme toutefois ni à sa fermeté naturelle, ni à sa soumission, je pourrais dire, à son goût pour la volonté de Dieu, de jeter maintenant un regret en arrière, et de ne pas embrasser avec amour et avec joie cette nouvelle manière de le servir. Elle sentit bien vite, d'ailleurs, que ce temps répandu maintenant au dehors ne la séparait point de ce Dieu en qui et pour qui elle vivait ; que devenir plus activement la servante des pauvres, et, par le fait, ne plus vivre que pour eux, c'était toujours et plus que jamais vivre pour Lui. Il est inutile de dire avec quel zèle, quel tendre soin elle visita sur-le- champ toute cette famille du dehors, auprès de laquelle elle et ses quinze filles devaient jouer le rôle de mère et de sœurs. Cette partie de sa tâche nouvelle était douce et facile, mais il en était d'autres qui exigeaient d'elle des qualités d'une autre sorte, et lui imposaient de plus difficiles devoirs que ceux du dévouement. La maison de la rue Saint-Guillaume, quoique sombre et étroite, contenait non-seulement des classes d'externes, mais encore un orphelinat, une crèche et un asile de vieilles femmes. Elle était, en outre, le siège du bureau de bienfaisance du quartier et de plusieurs autres œuvres paroissiales, dont chacune avait son administration et sa comptabilité dis- CHAPITRE XVI. 325 tinctes, et parmi elles, quelques-unes ne subsistaient que par les efforts de la charité privée. On peut à peine se faire l'idée de tout ce qu'il fallait d'ordre et de prévoyance pour faire marcher de front toutes ces œuvres diverses; et quelle économie, quelle habileté étaient nécessaires, dans l'emploi des ressources qui devaient les faire toutes vivre et'progresser. Natalie qui, bien plus encore que ne le pensaient ses compagnes, s'était crue elle-même chargée d'une besogne au-dessus de ses forces, ne tarda pas cependant à justifier l'opinion tout autre que ses supérieurs avaient formée sur son compte. Sans délai comme sans hâte, sans présomption comme sans inquiétude, elle se mit tranquillement à l'œuvre, et en peu de temps elle sut si bien suffire à tout que, selon le témoignage de ses sœurs, « on aurait toujours pu croire que son unique affaire en ce monde était celle qui réclamait son attention dans lë moment ». En effet, malgré le temps qu'exigeaient tant d'affaires différentes, malgré ses virites quotidiennes aux pauvres et les courses répétées que lui imposaient leurs besoins, malgré les relations qu'elle avait dû son grand regret) renouer avec les familles du faubourg Saint-Germain qui pouvaient seconder sa charité, malgré le soin particulier avec lequel elle allait rechercher les indigents qui cachent leur misère, et 320 qu'on ne peut secourir sans de grands ménagements, malgré tant d'occupations diverses, en un mot, qui sans cesse l'attiraient au dehors, Natalie semblait n'être jamais absente de son poste à la tête de sa petite communauté. La porte vitrée de l'humble petit parloir qui donnait sur la cour s'ouvrait promptement et sans peine à tous ceux qui, dans leurs besoins spirituels ou temporels, venaient y frapper et demander à la sœur Narischkin un conseil ou un secours. Alors ce parloir, dont la tristesse saisissait la vue au premier abord, et dont la pauvreté serrait presque le cœur, paraissait se transformer aussitôt : ces chaises de paille, ces murs couverts d'un sombre papier, ce petit poêle, semblable à celui des pauvres, tout cela prenait aux yeux des malheureux un aspect que revêtent bien rarement pour eux les riches demeures, où ils vont parfois conter leurs misères, car sous la divine lumière de la charité, les mots consolation, espoir et courage semblaient rayonner de toutes parts et réjouir d'avance leurs regards et leurs cœurs. Parfois encore, la sœur Natalie conduisait ceux qui venaient la visiter dans une chambrette voisine, décorée du nom de « cabinet de la supérieure », où les interruptions étaient moins fréquentes qu'au parloir. Dans cette pièce, outre un bureau, il se trouvait place pour deux chaises de paille, et ce CHAPITRE XVI. 327 n'était pas, nous l'affirmons, un mince privilège que celui d'être admise à occuper l'une d'elles, tandis que la chère sœur, assise à son bureau, occupait l'autre et alors vous laissait causer librement et sans contrainte, tandis que sans même qu'elle proférât une parole, son calme et pénétrant regard versait la paix dans le cœur qui s'ouvrait ainsi à elle. Dieu seul a pu compter le nombre de ceux qui sont entrés dans cette petite chambre accablés sous le poids de leurs peines et qui en sont sortis ranimés, consolés et capables de reprendre leur fardeau sans fléchir. Bien des cœurs battent, j'en suis sûre, bien des yeux se mouillent au souvenir dont ces lignes réveilleront dans leur cœur la douce et poignante mémoire. Nous aurons lieu de revenir encore sur ce côté cordial et intime d'une charité dont le côté actif allait rapidement consumer la vie de la sœur Natalie ; mais avant d'aller plus loin, nous la laisserons exprimer ici elle-même quelques-uns des sentiments qu'elle éprouva au début de cette phase, la dernière et la plus importante de sa vie. Le papier sur lequel est écrite la lettre suivante porte gravé au haut de la page : 328 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. « Maison de secours, rue, Saint-Guillaume, i3, paroisse de Saint-Thomas-d' Aquin. « 19 novembre I8.'iX. « Il y a bien longtemps que nous ne nous sommes donné de nos nouvelles mutuelles, et que de choses se sont passées, hélas! pour moi, dans ce long intervalle! Les mots gravés ci-dessus te montreront que je ne suis plus dans notre chère maison mère, mais au milieu de toute la sollicitude de la vie de paroisse. Prie pour moi, chère amie, afin que je ne gâte pas les œuvres de Dieu et que je n'aie pas le malheur de tarir la source de ses bénédictions sur cette pauvre petite famille de quinze sœurs, et sur la nombreuse troupe d'enfants qui en dépendent ! Mais, hélas ! qui me rendra jamais le bonheur de cette vie cachée que j'avais la douce joie de mener jusqu'ici!... « Malgré ce changement, je ne puis oublier mes chères missions, et mon cœur s'en préoccupe toujours; aussi j'espère que, pour me consoler un peu, tu voudras bien penser au cher saint dont nous allons célébrer la fête le 3 décembre 1 . Tu ne seras pas encore 1. Saint François-Xavier, patron des missionnaires. CHAPITRE XVI. 320 ici à cette époque. Mais c'est égal, il suffit que tu m'autorises à le fêter un peu en ton nom, comme les années précédentes. « Nous n'avons pas de nouvelles très-extraordinaires de nos missions lointaines pour le moment. A Bahia, il y a un élan consolant, de charité dans tous les quartiers de la ville. A Lisbonne, on est plus calme, les sœurs peuvent y circuler plus librement. A Péters- bourg, le P. Souaillard (dominicain) fait des sermons que tout le monde va entendre ; il devait revenir pour prêcher l'Avent à Saint-Sulpice, mais on le retient à Pétersbourg jusqu'au mois de mai — Dieu soit loué! 11 dédommage des sacrifices qu'il ordonne. Lui seul connaît l'étendue de celui qu'il m'a imposé. Ma pauvre sœur Caille et mes autres chères compagnes l'ont senti et partagé avec moi. Mais celui qui a tant fait et tant souffert pour nos âmes mérite bien nos sacrifices. Puissions-nous ne jamais refuser ceux qu'il nous propose. Dans ce moment, je sens toute l'amertume du mien, mais je veux, par une volonté sincère, le boire jusqu'à la lie. » Elle surmonta tous ces regrets et ioutes ces répugnances, et devint bientôt le type achevé de cette maternité spirituelle dont, quelque singulière que cette assertion puisse paraître aux mères de famille, 330 la soi:un natw.ik wiusciikin. les sollicitudes sont aussi douces, et les jouissances non moins profondes que les leurs. Nous verrons comment Natalie sut aimer ce monde de sœurs et d'enfants dont elle se trouva entourée, et comment, en retour, elle fut aimée de ceux qu'elle dirigeait ainsi avec une fermeté qui ne lui faisait pas plus défaut que la tendresse. Toutes ces nouvelles conditions extérieures n'altéraient pas plus qu'autrefois, cependant, la simplicité de ses rapports avec ses parents et ses amis. On sent seulement que la flamme intérieure qui grandissait en elle se trahit davantage au dehors. « Quand je réfléchis », écrit-elle à sa sœur (vers la fin de 1858), « à toutes les grâces dont j'ai été l'objet, je ne puis comprendre que je ne me consume pas d'amour et de reconnaissance. « C'est si différent de vivre dans la Vérité, appréciant toutes choses à leur valeur réelle, le mal pour le fuir, le bien pour le chercher! On comprend si bien alors que l'éducation si souvent frivole et légère du monde, qui n'a d'autre but que celui de stimuler l'amour-propre, rende à peu près impossible de ne pas faire mil le fois naufrage. Que de marques de prédilection n'ai-je pas reçues moi-même ! et combien elles étaient gratuites vis-à-vis d'une pauvre âme qui passait sa vie à offenser Dieu! Je le sens si bien depuis que j'ha- bue ce creux de la pierre^ cet asile de la maison de CHAPITRE XVI. 331 Dieu! Aussi je donnerais tout au monde pour que tous pussent juger les choses dans le vrai. » Au mois d'août 1860, elle fait à la vicomtesse Des Cars l'émouvante narration que l'on va lire : « Tu sais peut-être, à, l'heure qu'il est, combien le Dieu de saint Vincent de Paul s'est montré à Damas bon pour nos sœurs. Lorsqu'à neuf heures du soir, les Algériens d'Abd-el-Kader vinrent frapper à la porte de leur maison pour les sauver, elles se préparaient au martyre et recevaient le saint viatique. Les missionnaires avaient passé la journée à confesser les enfants et les sœurs. Tous se croyaient destinés à une mort certaine. On hésita pourtant à ouvrir la porte, par un premier mouvement de terreur, et ce ne fut qu'aux cris d'encouragement et aux coups réitérés de ces bons Algériens qu'on leur ouvrit et que l'espoir rentra dans les cœurs. Malheureusement on ne put emmener tout le monde à la fois, les dernières eurent à attendre jusqu'à onze heures, dans une affreuse alternative de crainte et d'espérance. Quand le fils de l'émir arriva pour les chercher, les Turcs étaient si près que cinq minutes plus tard nos sœurs eussent été perdues. A peine furent-elles dehors, que leur pauvre petite maison fut envahie et détruite. Elles virent encore cet affreux désastre. Elles n'avaient pu sauver 332 LA SOEUR NATAL IE NARISCHK IN . que leurs personnes, tout le reste fut anéanti et près d'elles elles entendirent proférer les mots : « Les voilà, tuons-lest » Heureusement elles étaient bien escortées, et, cependant (non sans beaucoup de peines et de souffrances), au bout d'une beure et demie de marche à travers les décombres, elles parvinrent enfin à leur destination, épuisées moralement et physiquement d'émotion et de fatigue. Là elles furent accueillies avec la plus grande bonté et sympathie!... Que dire à Notre-Seigneur pour la grâce d'une semblable délivrance!... Dans de pareils moments on sent que le cœur est trop petit. On voudrait pouvoir l'agrandir et le dilater dans tous les sens. Aide-nous à remercier Dieu. » « Paris. Fête de Saint-André, 1800. « ... J'ai à t'annoncer le martyre du P. Gaëtano 1 Massa, arrivé en Chine pendant le mois d'août. Que de grâces répandues sur cette famille!... C'est d'un de nos missionnaires lazaristes, qui se trouvait dans la même mission, que nous avons appris cette nouvelle. Il nous dit dans sa lettre : « Ce Père, le quatrième « de sa famille voué à l'apostolat, est venu mourir « d'une mort violente dans le Kiang-Nam. Il reste 1. L'un des amis d'enfance de Natalie, à Sorrento, en 1835. CHAPITRE XVI. 333 « encore le cinquième fils, qui a dernièrement été « délivré par nos troupes. 11 avait été capturé par des « pirates qui le menaçaient du même sort que son « frère. La mère de ces cinq victimes de la charité a, « dit-on, quitté le monde pour se retirer dans un « cloître. » A tous ces détails il me fut facile de reconnaître mon pauvre bon P. Gaëtano que je savais retourné en Chine, et je ne puis te dire avec quelle joie intérieure je l'invoque aujourd'hui ! Si le monde se tait sur toutes ces choses, le ciel nous redira éternellement la gloire de ces bienheureux ! » «Août 18G2. « ... J'ai appris hier que, le h, M""' Obrescoffa rendu subitement son âme à Dieu!... Hélas! que cette nouvelle m'a affligée! Elle venait d'arriver à Vichy, seule avec sa femme de chambre, et dans la même nuit ce malheur a eu lieu. Prie pour elle, je t'en prie, comme je le ferai toute ma vie. Elle a été si bonne pour moi! Je lui dois une reconnaissance dont le souvenir ne peut jamais s'effacer ». « Je ne sais si tu pourras me lire, tant je griffonne. \. C'était l'excellente amie qui avait amené Catherine et Natalie à Bruxelles on 1843, le jour do la mort d'Olga. 334 L,V SOEUR NATALIE NAIUSCHKIN. Mais Iesenfantsm'ont fait une frayeur dont jesuisencore toute tremblante ; elles se sont mises tout d'un coup à pousser des cris affreux, puis lorsque je suis arrivée en haut, en courant j'ai trouvé que c'était.... une souris qui courait sous la table! Voilà un bel événement pour mettre une maison en rumeur, car tout le monde s'est naturellement ému, en entendant ces cris perçants. Elles sont courageuses, mes petites filles, il faut en convenir ! « J'ai encore à te remercier de tes belles étrennes qui ne pouvaient me parvenir plus à propos que la veille du jour de l'an. Depuis que je suis devenue mère d'une si nombreuse famille, tu comprends que tout ce qui peut m'aider à faire plaisir à mes enfants m'est devenu doublement précieux, mais je n'ai pu écrire. J'ai été et je suis encore sous l'influence d'un point de côté qui m'a obligée à garder le lit plusieurs jours, et maintenant encore un grand emplâtre, qu'on a appliqué sur le côté droit, se refuse à supporter notre lourd habit de drap. Je ne puis donc m'habiller, mais je puis écrire, comme tu vois, ce qui te prouve que je vais beaucoup mieux. « Tâche de me faire savoir, chère Kate, où demeure L... Elle m'avait dit autrefois qu'elle adopterait un jour un enfant. Lorsqu'elle me parla de cela, je n'en avais pas moi-même; mais maintenant que j'en ai Cil A PITRE XVI. 335 soixante-dix, j'aimerais fort à lui rappeler cette parole. Puisque tu me demandes à ce propos si je me suis habituée à ma nouvelle position, je vais te répondre en toute sincérité que la volonté du bon Dieu, tout en y mêlant des épines, y fait abonder les consolations. Si ce n'était ce poids de la responsabilité, tout irait à merveille. Mais si tu savais ce que c'est que d'avoir à répondre de tant d'âmes confiées à mes soins ! Nous sommes quinze sœurs (parmi lesquelles il s'en trouve une bien plus âgée que moi), et il s'agit de faire trouver à tout le monde l'obéissance douce et facile, puis de veiller avec soin sur le matériel et le spirituel pour tous; sur nos vieilles femmes comme sur notre nombreuse jeunesse qui, avec les jeunes filles externes du patronage et celles des classes, forment un total de 300 ! « Je ne puis te dire, au reste, la consolation que m'ont donnée ces enfants, le jour de leur première communion (et pendant la retraite qui les y a préparées), par leur recueillement et leur piété. Il y avait réellement trop de jouissance à aller dire le chapelet avec elles, dans leur ouvroirl On leur a fait d'excellentes instructions, et le reste du temps était employé par les lectures pieuses, le travail en silence, la méditation et le chant des cantiques. Le jour de la première communion, ce sont nos pauvres petites 330 LA SOEUR NATALIE NAIUSCIIKIN. orphelines qui, avec l'accompagnement de l'orgue, ont chanté d'une manière si pieuse et si ravissante que tout le monde en a été émerveillé. Mais prie pour moi toujours, car la responsabilité est une chose lourde! » Le 10 septembre 18(50, elle apprit la mort du vicomte Des Cars et elle écrivit la lettre suivante à la plus chère de ses amies en apprenant le malheur affreux et soudain qui venait de la frapper : « J'apprends à l'instant le malheur qui t'accable, et tous mes sentiments de sœur et d'amie se réveillent à la fois. J'aimerais à être là pour te le prouver, mais les consolations de la terre ne sont rien pour loi, je le sais. Tu as besoin de porter tes regards là où il t'est permis de les chercher, là ou il est impossible qu'elles te fassent défaut. Oh ! quel jour pour souffrir que celui de la Nativité de Marie, mère des douleurs! de Marie née pour la souffrance, et qui ne pouvait en ce jour voir un cœur qui lui fût plus cher, initié à ce qu'elle a elle-même compris toute sa vie ! Oui, chère amie, cette croix si lourde, c'est elle qui t'aidera à la porter. .. Accepte-la donc avec courage, et que par son intercession, Jésus te fasse en ce moment sentir que souffrir avec lui vaut mieux que toutes les joies de ce monde. Tu l'as toujours compris, mais il est des moments où l'âme succombe, c'est pourquoi je sup- CHAPITRE XVI. 331 plie Notre-Seigneur d'être ta force et ton soutien, ta joie et ton consolateur dans cette épreuve. Souviens- toi que tu es mère et que tes enfants ont deux fois besoin de toi maintenant. » Quelques mois plus tard ce sont d'autres amis, toujours chers, dont la douleur vient retentir dans son cœur tendre et fidèle : « Françoise de Maistre 1 a rendu sa belle âme à Dieu le 29 juillet à Beaumesnil, où ils sont établis. Chaque année j'ai le bonheur de voir l'un ou l'autre des membres de cette chère et sainte famille. Tantôt le comte, tantôt un des frères-, M™ 1 " de Terray est celle qui vient le plus souvent. Avant-hier, c'était la chère Marie, qui continue à devenir de plus en plus sainte, et qui chaque fois est pour moi un nouveau sujet d'édification. Par elle j'ai su les détails de la pieuse mort de Françoise, car elle était arrivée douze jours auparavant à Beaumesnil. Comme il est donc bon de vivre en sainte, puisque on meurt toujours comme on a vécu ! Marie m'a aussi raconté sur Xavérine des détails bien édifiants. Toute jeune comme elle l'est et habituellement souffrante, elle exerce un véritable apostolat par son exemple et ses paroles*. File est I. La fille du comte Rodolphe de Maistre. i. Ajoutons tout de suite ici ce qu'elle écrivit en 1862 : « Xavérine de Maistre vient d'entrer au Carmel. Ses généreux parents ont fait ce 338 comme une petite Catherine de Sienne par sa ferveur et par le zèle pour la gloire de Dieu, qui la dévore. La famille de Maistre a établi depuis plusieurs années à Beaumesnil une maison de nos sœurs ; j'en connais quelques-unes, et quand elles viennent à Paris, je suis tout émerveillée par ce qu'elles racontent de cette chère famille, avec laquelle elles sont en relations constantes. « Ma fidèle sœur Barba m'aime toujours, et elle m'aide beaucoup. Hier elle est venue me voir, et m'apporter du sucre d'orge, parce qu'on lui avait dit que je toussais beaucoup. » Hélas! ce point de côté dont elle parlait plus haut, cette toux persistante dont il est question ici, n'étaient que des indices de la funeste maladie qui, parfois ralentie, jamais arrêtée, minait sourdement et lentement ses forces. Ce n'était point dès lors sans de continuels efforts qu'elle accomplissait ses nombreux et fatigants devoirs. Mais ces efforts, elle sut bien longtemps les dissimuler, et ne répondait que par un sourire aux questions qui lui étaient adressées au sujet de sa santé. sacrifice, comme tous les autres, avec courage. Ils sont seuls, maintenant, mais ils attendent le ciel, pour prix de tout ce qu'ils ont donné. » CHAPITRE XVI. m Natalie ne craignait point de souffrir. Elle craignait encore bien moins de mourir. Elle vivait cependant sans regret dans la joie de l'activité et de l'obéissance; c'est-à-dire que son âme possédait toutes les conditions d'une paix ignorée du monde. Aimer la vie, désirer la mort, ne point redouter la souffrance, n'est-ce point là, en effet, être heureuse et victorieuse sur toute la ligne? CHAPITRE XVII. (1858) Portrait de la sœur Natalie à cette époque de sa vie. — Ce qu'elle fut comme supérieure.— Ses rapports avec ses sœurs. —Avec les enfants. — Avec ses amies. — Avec Dieu. — Lettre d'une jeune ouvrière. — Réponse de la sœur Natalie. — Attachement de la sœur Natalie pour la Russie. — Le don qu'elle possédait pour instruire et consoler. — La comtesse N... Quelque imparfaitement que nous ayons accompli notre tâche jusqu'ici, on a pu cependant, ce nous semble, suivre assez exactement les faits de la vie de la sœur Natalie, et du moins entrevoir les mouvements successifs de son âme. Mais, de même que lorsque l'on gravit une montagne, la difficulté augmente à mesure que l'on approche du sommet, ce récit nous semble aussi devenir plus difficile à mesure que nous avançons vers le terme d'une carrière dont chaque pas fut une ascension. Arrivée au point où nous en sommes, nous voudrions donc invoquer l'aide de cette chère âme elle-même ! de cette âme aujourd'hui affranchie des craintes de ce monde et, entre toutes, de la crainte 342 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. si redoutable à ses yeux de l'orgueil; nous voudrions, disons-nous, lui demander de nous aider, non point à la glorifier, mais à glorifier en elle le Dieu qu'elle a tant aimé, et à montrer, de façon à le faire comprendre, ce mystère de la transfiguration spirituelle, si impossible à réaliser humainement, et cependant si admirable à contempler, même pour ceux qui ne doivent jamais approcher des hauteurs inaccessibles où il s'accomplit ! Que de fois, les yeux fixés sur cette douce image, notre cœur s'est ému et nos yeux se sont mouillés de larmes en songeant à la haine qui, en ce moment même, désigne d'avance aux passions populaires ces amies des pauvres et du peuple! et aux lieux où, à l'heure qu'il est, on les poursuit, on les persécute, on les expulse, on les force à aller chercher un refuge au delà de l'Océan... Hélas! en nous rappelant aussi que l'Océan cruel, complice de leurs persécuteurs, a englouti récemment dans son sein plusieurs de ces pures et innocentes victimes 1 !... Ce sont là des souvenirs qui \. Le 7 décembre 1815, cinq pauvres religieuses, expulsées du couvent do Salzrothcn en Westphalie et cherchant à se rendre en Amérique, périrent, non loin des côtes d'Irlande, avec le vaisseau sur lequel elles étaient embarquées; les noms de ces victimes des lois cruelles qui poursuivent aujourd'hui les catholiques d'Allemagne étaient : Barbe Hultonschmidt; Henrica Fasbaendor; Norborta Reinho- ber; Aurea Badzinzka; Brigitte Damhorst. CHAPITRE XVII. 343 troubleraient l'esprit et rempliraient le cœur d'amertume si le christianisme tout entier ne reposait sur l'idée d'une union divine entre l'innocence et la souffrance, et ne promettait une vertu incalculable à tous les sacrifices qui s'unissent au sacrifice par excellence de la grande et céleste victime ! Nous n'avons fait qu'ellleurer dans le chapitre précédent la diversité des devoirs auxquels la sœur Na- talie appliqua désonnais l'énergie d'une volonté et d'une charité qui, presque jusqu'à la fin, réussit à suppléer à ses forces épuisées. Aidée d'une foule de documents, nous voulons maintenant préciser davantage cette dernière période de sa vie, et montrer avec plus de détail ce que fut Natalie dans ses rapports avec ses sœurs, avec ses enfants, avec ses amis et enfin (autant qu'il sera permis à notre faiblesse de pénétrer dans le sanctuaire intime de son.âme) avec Dieu lui-même. Le tourbillon révolutionnaire, qui tantôt momentanément apaisé, tantôt redoublant de furie, n'a cessé depuis près de cent ans d'ébranler notre sol, n'a point, à quelques-unes de ses heures, ménagé plus que d'autres les filles de Saint-Vincent-de-Paul. On ne peut nier toutefois que le simple bon sens public n'ait souvent suffi en France pour les protéger contre les efforts d'une rage vraiment insensée. Il est même. 344 LA SCEUH NATALIE MABISCHKIN. on pourrait le dire, de mode de faire en leur faveur une exception contre laquelle elles seraient les premières à protester avec véhémence, si elles s'en doutaient. Mais habituellement elles ignorent les critiques des détracteurs ignorants de leurs sœurs cloîtrées, aussi bien que les éloges, non moins déplacés souvent, des admirateurs mondains de leur propre vocation; les premiers se figurant que prier comme le font les carmélites ce n'est point agir, et les seconds, qu'agir comme le font les sœurs de charité, ce n'est point prier ! Toutefois, ainsi que nous l'avons entendu dire judicieusement : « // y a des gens avee lesquels il ne faut jamais émiser, si on veut continuer ii les luiïr. » Aussi est-il de fait que la nécessité de voir et d'approcher les sœurs de la charité, qui résulte de la nature même de leur vocation, a désarmé à leur égard beaucoup de cœurs, et adouci beaucoup de haines qui eussent peut-être résisir à tous les autres arguments. Si cette remarque esta peu près vraie de toutes les Sœurs en général, elle l'est surtout de celles qui sont choisies au milieu d'elles pour gouverner les autres. 11 m'est arrivé souvent, en effet, de me figurer qu'on appelait à un grand concours toutes les femmes de la terre, pour y décerner des couronnes à celles qui auraient déployé -le mieux les qualités viriles de sa- CHAPITRE XVII. 3t5 gesse, d'intelligence, de discernement et de courage, et porté en même temps le plus haut les vertus qui appartiennent particulièrement à leur sexe : la piété, la pureté, la charité, le dévouement; et il me semblait toujours, dans cette vision, que la sainte et vaillante phalange de ces femmes, sœurs, guides, exemples et mères de leurs compagnes, passait devant toutes les autres. Celles-là, j'oserais presque l'attester, en effet atteignent ici-bas le sommet, non pas seulement de la vertu chrétienne, mais aussi de la perfection féminine dont elles présentent un idéal, réalisé par elles seules. C'est dans cette élite que se trouva placée la sœur Narischkin, et dans cette élite, elle eut une place à part: il suffit, en vérité, d'entrer dans cette maison de la rue Saint-Guillaume, si bien gouvernée par elle pendant dix-sept ans, pour s'apercevoir qu'en dépit des circonstances ingrates que j'ai déjà fait connaître, il est demeuré dans ces murs le parfum d'une présence nngélique. On ne trouve plus là seulement une communauté, conservant pieusement le souvenir d'une supérieure vénérée. On trouve littéralement une famille pleurant des larmes inconsolables, une mère tendrement aimée; aussi à peine a-t-on prononcé le nom de la chère sœur Natalie, que l'on voit l'attendrissement et la tendresse se peindre sur tous les visages, et alors 34G LA SOEUR NATALIE NAIÎJSCHKIN. les récits se pressent et il faudrait des volumes pour les recueillir... Dans l'impossibilité de tout rappeler, nous résumerons ici l'ensemble de ces témoignages, afin de peindre le mieux que nous le pourrons cette jeune et humble supérieure qui prit les rênes avec tant de crainte et de répugnance, et qui sut les tenir d'une main si douce et si ferme. ha sœur Natalie savait obéir au point d'avoir pu, malgré son humilité, se rendre le témoignage que jamais une seule fois pendant la durée de son secrétariat elle n'avait manqué à l'obéissance. Elle avait toutefois, au même degré, toutes les qualités nécessaires pour commander aux autres et pour les diriger. Avec une exactitude que rien ne faisait dévier, dans le maintien rigoureux des saintes règles de son ordre, avec un esprit de mortification qui allait jusqu'au mépris le plus complet de son corps, elle conservait cette douceur simple et suave qui lui était propre, et qui, tout en rendant autour d'elle la perfection contagieuse, l'empêchait de jamais paraître trop austère ; mais cette douceur caractéristique, à laquelle elle devait son empire sur le cœur des enfants aussi bien que sur celui de ses sœurs, ne l'empêchait pas d'être, lorsqu'il le fallait, d'une fermeté extrême, et alors rien ne devenait plus imposant que son regard. Une de ses .117 compagnes disait à ce sujet qu'elle eût plus volontiers subi toutes les punitions du monde que de s'exposer à voir ce regard, si doux d'ordinaire, s'attacher sur elle avec sévérité. Aussi les réprimandes étaient-elles rarement nécessaires. La sœur Natalie communiquait à ses compagnes le besoin de perfection qui l'animait elle-même, et après la satisfaction du devoir accompli, il n'en était pas de plus grande pour elles que celle de complaire à leur chère supérieure. Son visage était comme un miroir où elles regardaient, pour s'assurer que rien dans leur maintien, leurs actes ou leurs paroles, n'en troublait la pure surface, car la moindre imperfection apparue chez l'une d'elles touchait le coeur de Natalie, et faisait passer un nuage douloureux et visible sur son front. Malgré cette sainte exigence, rien d'autre part n'égalait cependant sa tendresse et sa bonté pour celles qu'elle tenait à voir si parfaites, non-seulement dans les habitudes journalières de leur vie commune, où elle était toujours pour ses sœurs aimable et gracieuse, mais en toutes choses. Quel que fût leur souci, que ce fût une peine spirituelle, une inquiétude, ou un chagrin de famille, son intérêt cordial, intelligent, persévérant, surpassait celui d'une mère. Rien de ce qui les intéressait ne lui était indif- 348 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. férent, et elle était toujours prête à leur offrir les ressources de son esprit ferme et lucide, aussi bien que les trésors de son cœur. Et, en vérité, lorsqu'on a pu mesurer un cœur où vit l'amour suprême, on est tenté de sourire en entendant les gens du monde s'adjuger le monopole des affections profondes. Au milieu de tout cela la sœur Natalie gardait toujours le même modeste maintien. Une de ses compagnes se souvient encore avec confusion qu'envoyée d'une maison éloignée à la maison mère, pour se rendre de là à la communauté de la rue Saint-Guillaume qui lui était assignée, elle trouva, en entrant, une sœur d'un aspect humble et doux, qui s'offrit pour la conduire à sa nouvelle destination. La jeune sœur accepta, et elle accepta, de même, de se débarrasser du paquet qu'elle portait; sa compagne s'en chargea et le porta pendant toute la durée du trajet. Ce fut seulement en arrivant que la nouvelle venue découvrit qu'elle venait d'agir ainsi sans façon avec sa mèrç, supérieure, et l'on peut deviner si elle se confondit en excuses, mais la sœur Natalie la tranquillisa bien vite en se mettant à rire de si bon cœur, que la jeune sœur ne put s'empêcher d'en faire autant; ceci nous amène à noter un dernier trait de son caractère, sans lequel on la jugerait imparfaitement : Ce trait (qui, soit dit en passant, manque rare- CHAPITRE XVII. 349 ment à ceux qui ont à la fois l'esprit large et le cœur pur), c'était une gaieté franche, prompte et coramu- nicative. Les compagnes de la sœurNatalie nous disent qu'une circonstance plaisante qu'on lui racontait, ou dont elle était témoin, suffisait parfois pour la faire rire au point de se tenir les côtôs, et de demander grâce. Cette gaieté, effet involontaire et spontané de la joie intérieure dont son âme débordait, n'avait, il est superflu de le dire, rien de commun avec celle des gens du monde, alimentée, comme elle l'est trop souvent, par la légèreté, la médisance ou la moquerie. Assurément ce qui provoque le rire de ceux-là eût provoqué les larmes de la sœur Natalie. Mais là où ne pouvait se mêler aucun ingrédient de cette sorte, elle se livrait sans contrainte à cette gaieté naturelle qui, « lorsqu'elle naît de la pureté du cœur et de la sérénité de la vie, survit à la douleur et reparaît après tous les orages, comme le véritable soleil de l'âme en paix 1 . » Ces paroles, appliquées naguère à d'autres avec vérité, se trouvent être beaucoup plus vraies encore pour celle dont je parle aujourd'hui, qui, si jeune, s'était séparée de la région des douleurs et des orages de la terre, et vivait ainsi d'avance dans celle de la paix par excellence I 1. Récit d'une sœur, vol. II, p. 5, 350 LA SOEI I! N AT \ 1.1 H NAIUSCIIKIN. Si toutes ces qualités réunies rendaient la sœur Natalie chère à ses sœurs, elles n'avaient pas un effet moins frappant sur le cœur des enfants ; c'était même auprès de ceux-ci que le charme dont elle était douée se faisait spécialement sentir. A cet égard l'enfance est douée d'un tact surnaturel. Notre divin Sauveur n'a-t -il pas dit de ces petits: « Que leurs anges voient Dieu face à face? » Pourquoi ces mêmes anges ne leur inspireraient-ils point aussi un attrait secret pour les âmes, où plus qu'en d'autres âmes se reflète la Divi nité?... Toujours est-il qu'en sa qualité de mère la sœur Natalie sut inspirer une affection vive, dévouée, efficace, et exercer sur la jeunesse une influence extraordinaire. Ses paroles, ses exemples, l'accent qu'elle savait donner aux éloges, précieuses récompenses, et aux conseils, puissants préservatifs de ces jeunes consciences, tout cela était animé de cette charité vraie à laquelle Dieu permet de faire' des miracles, non moins éclatants que ceux qu'il a promis à la foi. Elle vit ainsi grandir autour d'elle un groupe de jeunes fdles, dont elle fut et demeure encore l'ange tu- télaire. Sorties de l'ouvroir de la rue Saint-Guillaume, et dispersées aujourd'hui dans cet immense et fatal Paris, si redoutable à la jeunesse, à la faiblesse et à la pauvreté, celles qui aiment encore à s'appeler « les enfants de la sœur Narischkin » continuent, dans (:IIAI'ITHE XVII. 351 Ictus professions diverses, à honorer la mémoire de leur mère, par leur fidélité inébranlable aux enseignements qu'elles ont reçus de sa bouche, et aux promesses qu'elles lui ont faites. Parmi une foule de preuves à l'appui de cette assertion, je citerai le témoignage d'une jeune ouvrière qui, informée du travail qui nous occupe, nous communiqua les lettres que lui adressait celle dont elle se nommait « l'humble enfant » et pour laquelle elle exprimait sa tendresse dans des termes dont la simple éloquence touchera sans doute nos lecteurs, comme elle nous a touchée nous-mème : «... Rien de ce que je vous dirais, madame, écrit- elle, ne peut vous dépeindre ce qu'elle était pour moi! Ma mère, voilà tout ce que je puis dire, et quelle mère que cette mère de mon cœur! Comme elle veillait sur moi, lorsque la vie était difficile ! Comme elle s'inquiétait de ne pas me voir, elle qui pourtant avait à penser à tant de choses! Une fois, elle lit brûler pour moi pendant quinze jours la lampe qu'elle allumait au pied de l'image de Notre-Dame de Lourdes, et maintenant qu'elle est au ciel, je me suis aperçue de sa protection d'une manière trop visible pour que je m'y méprenne. Aussi je l'aime toujours, ma bonne mère! et je veux toujours bien vivre afin de mériter de la revoir. » :Jj2 1,A SOEUU NATALIE NARISCHKIN. Nous citerons aussi l'une des lettres que cette bonne mère écrivait en retour à son enfant. Elle suffira pour faire comprendre comment elle avait su si bien gagner son cœur. Cette lettre fut adressée à la jeune ouvrière, pendant l'un des voyages que la sœur Narischkin dut faire plus tard pour sa santé. « Ma chère petite P..., ne sachant pas votre nouvelle adresse parce que vous avez eu l'étourderie de ne pas me la donner, j'ai un peu hésité à vous répondre. Cependant je pense qu'avec le nom, et en cherchant bien dans la maison de la rue Saint-Guillaume, on parviendra à vous trouver. Si on ne vous trouve pas, tant pis; il n'y aura qu'à rendre la lettre au facteur en mettant dessus inconnue. Quel bonheur si vraiment vous pouviez toujours ainsi demeurer inconnue aux créatures, et n'être connue que de Dieu seul ! N'est-ce pas, ma chère enfant? Désirez de le connaître beaucoup, appliquez-vous à cette utile et si salutaire science, et votre temps sera parfaitement employé, soit que vous demeuriez dans la rue Saint- Guillaume et que vous y soyez employée à la cuisine ou à laver la vaisselle, ou bien au grand ouvroir, ou bien encore à Sain t-Cloud ; partout et toujours, fixez votre cœur en celui de Jésus. Occupez-vous de lui et de lui plaire. Vous connaissez cette parole de notre Sauveur CM \ PITRE XVII. à une de ses fidèles servantes (sainte Gertrude, si je ne me trompe, ou sainte Catherine de Sienne) : Ma fille, pense à moi et je penserai à loi. Oh ! qu'il est doux de se dire Jésus pense à moi! et nous pouvons, chère enfant, avoir cette parfaite assurance, et la caresser et la nourrir dans nos âmes, puisqu'une seule condition y est attachée et que cette condition dépend de nous. « Je vous remercie de vos bonnes prières dont je me ressens parfaitement ; continuez à prier pour 'moi et croyez-moi bien toute vôtre en N. S. « Soeur Narischkin. » Un autre jour, elle lui écrit une longue lettre qu'elle termine ainsi : « Je n'ai rien à vous envoyer aujourd'hui, si ce n'est un baiser à l'occasion de la fête de votre saint patron et les vœux les plus vifs et les plus sincères pour que vous croissiez en sainteté chaque jour... Je pense être de retour dans les premiers jours de la semaine prochaine. Vous me direz vos petites misères dans mon cabinet en tête-à-tête, avec la simplicité qui vous caractérise et que j'aime tant à vous voir, et si vous avez besoin d'une bonne petite admonition, je ne vous l'épargnerai pas... Allons, petite enfant du 23 354 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. bon Dieu, un peu d'énergie, et avec sa grâce et de la bonne volonté vous viendrez à bout de tout. Quittez tout, plutôt que de perdre tout. Vous m'entendez bien, et vous viendrez me voir dimanche, n'est-ce pas? Je vous attends. « Votre mère toute dévouée et tout affectionnée. » Quelques jours plus tard elle ajoute : « Que Dieu soit béni, ma très-chère enfant! je désirais vivement ce mot de vous. J'étais inquiète de ne rien savoir. Je suis contente de vous. Soyez toujours ainsi ouverte et franche avec votre mère. Le bon Dieu vous bénira. La petite lampe brûle toujours à votre intention... Priez pour moi. » Cette jeune fille était sortie de l'ouvroir de la rue Saint-Guillaume à l'âge de vingt et un ans. Elle eu était sortie, non pour se rendre à la campagne ni dans quelque lieu retiré, mais pour se trouver transportée au centre même le plus bruyant de Paris, où un emploi honnête et lucratif lui permettait de gagner an .salaire suffisant pour vivre et pour soutenir sa mère, à qui elle rapportait chaque soir le produit de sa journée. Elles habitaient ensemble une petite demeure dans la banlieue, assez loin par conséquent du lieu C II A PITRE XVII. 355 où la ramenait son travail de chaque jour. Certes, ni les tentations, ni les pièges ne lui manquèrent, ni même l'excuse de la misère (si souvent invoquée en faveur de celles qui succombent), car son laborieux travail seul l'en préservait. Elle sut cependant être et demeurer digne de celle dont le souvenir la protège et la soutient encore. En rendant ici hommage à l'humble et courageuse vertu de cette enfant si chère au cœur de la sœur Natalie, nous saluons avec elle la légion nombreuse de celles qui dans cette ville de Paris donnent le même exemple. Dieu les bénit, et il bénit avec elles les pieuses femmes dont le patronage en abrite un si grand nombre. Espérons avec foi que ces vies pures, courageuses et obscures, détourneront quelques-uns des fléaux qui tôt ou tard punissent les grands scandales. A tout le moins, elles sont une consolation, et un dédommagement pour ceux qui suivent d'un regard si désolé la marche folle de cette autre légion de jeunes filles sorties des mêmes rangs, mais non protégées des mêmes secours, qui se précipitent chaque jour sous nos yeux, par la voie de l'oisiveté, de l'incrédulité et de l'orgueil, vers le terme inévitable et fatal qui les attend ! On a trouvé dans les lettres de la sœur Natalie que nous avons citées, tant de preuves de l'intérêt 3o0 LA SOEUR N V T AME NARISCHKIN. fidèle et constant qu'elle conserva toujours pour ses amis, qu'il serait peut-être superflu d'y revenir maintenant, si nous ne devions remarquer qu'entre tous ces souvenirs il n'en fut point déplus chèrement conservés que ceux qui se rapportaient à la patrie toujours aimée, dont elle était deux fois séparée. Rien de ce qui se rapportait à la Russie ne lui fut jamais indifférent; elle s'intéressait à tout et à tous. Son cœur, si détaché des choses de ce monde, battait toujours au nom de son pays, et plus tard, lorsqu'elle apprit que le choléra avait éclaté à Saint-Pétersbourg, nous verrons ce que lui inspira à la fois sa charité et son patriotisme. Ce sentiment si vif chez les Russes ne fit en réalité que s'augmenter chez elle, à mesure que, s'élevant toujours davantage, elle put mieux comparer le passé avec le présent, et juger plus sûrement l'avenir. Elle voyait maintenant que tout ce que l'Église grecque lui avait donné au début de sa vie avait été confirmé et développé par l'Église catholique, et complété enfin par la vie religieuse; seulement, les dogmes auxquels elle avait toujours cru, elle les maintenait avec une plus grande fermeté, car elle croyait de plus au siège visible d'une autorité infaillible, qui en était la garantie divine. Et ces deux Églises, si faites pour n'en former qu'une seule, elles étaient séparées!... et séparées au CH VPITRE XVII. point, que si elle-même eût paru en Russie sous l'habit qu'elle portait, elle eût été poursuivie par la loi, et que ce progrès accompli dans son âme, ce progrès chrétien la plaçait dans son propre pays dans une catégorie proscrite!... Était-ce juste?... était-ce logique?... était-ce concevable?... Assurément non, cela était pourtant, et pour que cela ne fût pas, nous pouvons dire, sans faire une vaine phrase, que la sœur Natalie eût versé sans hésiter jusqu'à la dernière goutte de son sang. Aussi, lorsque le P. Schoucouloff, Uusse comme elle, converti comme elle, voué comme elle à la vie religieuse eut donné à ce désir une forme définie ; lorsqu'une association de prières fut formée pour le seconder, et qu'il y appela tous les cœurs catholiques, il n'en fut point un seul sur la terre qui répondit avec plus de faveur à cet appel que celui de la sœur Natalie. Ce désir de propager la vérité, naturel chez tous ceux qui l'ont embrassée, a quelque chose de particulier pour les Grecs. Voir tomber la funeste barrière qui sépare l'Église d'Orient de celle d'Occident, les entendre désigner, toutes les deux ensemble, par ce seul mot : l'Église! nul ne pourra comprendre jamais quelle est l'ardeur de ce vœu dans le cœur des Russes que possèdent ensemble l'amour de la vérité et l'amour de leur patrie ! Mais à ce propos, il nous est impossible de ne pas LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. remarquer encore une fois ici, à quel point sont surprenantes les tentatives d'union auxquelles nous assistons aujourd'hui entre l'Église grecque et le protestantisme. C'était là une alliance que l'esprit lucide de Natalie repoussait, même avant sa conversion, et regardait comme impossible et absurde. La plus simple réflexion ne suffit-elle pas en effet pour démontrer qu'en s'unissant à l'Église catholique, l'Église grecque conserverait les traditions de sa vénérable antiquité, et les dogmes augustes qu'elle possède, et qu'en même temps, cessant d'être locale et devenant universelle, elle recouvrerait la puissance d'expansion et d'évan- gélisation qu'elle a perdue depuis que le schisme l'a isolée? En ce cas, on pourrait la comparer à une princesse de haute lignée, qui reprendrait dans la famille à laquelle elle appartient le rang royal dont elle était déchue. Mais, en vérité, s'allier au protestantisme, ce serait pour elle la pire des mésalliances ; ce serait la princesse épousant un parvenu, et renonçant de gaieté de cœur à tous les droits que lui donne l'antiquité de sa race et l'illustration de ses ancêtres! Mais après que la sœur Natalie eut quitté l'obscurité de la retraite du secrétariat, et lorsqu'elle fut placée beaucoup plus en évidence, ce ne furent plus seulement ses compatriotes ou ses anciens amis qui CHAPITRE XVII. 359 vinrent la chercher, mais une foule de personnes inconnues jusque-là, qui, attirées vers elle par le charme que la sainteté ajoutait à celui dont la nature l'avait douée, venaient lui demander des consolations ou des conseils, et se reposer enfin auprès d'elle des tourments divers de leur vie. Elle eût même été incommodée du grand nombre de ces visiteurs, si elle n'eût possédé l'art de soustraire son temps aux relations superflues, pour consacrer tout le loisir que lui laissait sa vocation, à ceux que des douleurs ou des difficultés véritables amenaient auprès d'elle. Malgré l'alTabilité et la politesse exquise de ses manières, son maintien grave, calme et ferme, parvenait sans les blesser à' écarter tous les autres : « J'aime beaucoup cette jeune supérieure », disait une femme du monde, « et cela me fait du bien de la regarder. Mais je ne me permets pas d'aller la voir sans nécessité, parce que je sens qu'elle est une personne intérieure qui n'aime pas à perdre son temps en conversations. » Une personne intérieure. Oh ! oui, telle était bien, en effet, notre chère sœur Natalie, et cela en dépit d'une vie remplie jusqu'à l'excès de devoirs extérieurs. Jamais peut-être on ne vit les deux saintes images de 360 LA SOElin NATALIIÎ NARISCHK1N. Marthe et de Marie, qu'elle rappelait l'une et l'autre depuis sa jeunesse, aussi complètement et parfaitement reproduites dans une même personne. L'accent particulier qui ajoutait au sens de ses paroles, et les gravait ineffaçablement dans la mémoire, était comme l'écho do cette voix intérieure et divine. Un jour, que j'étais assise près d'elle dans le cabinet dont j'ai déjà parlé souvent (et où nous l'avons vue tout à l'heure donner rendez-vous à la jeune ouvrière), un jour donc où j'avais eu avec elle une de ces conversations qui avaient à la fois le charme d'une causerie intime et quelque chose de l'utile soulagement d'une confession, je me souviendrai toujours de la manière dont elle répondit à une parole qui m'échappa; parole absurde assurément, mais telle qu'en profèrent fréquemment ceux qui sont des enfants dans la vie spirituelle. « Il n'est pas très-difficile de se détacher de la terre, avais-je dit ; mais ce qui est redoutable dans la pensée de l'Éternité (même bienheureuse), c'est l'inconnu... » Elle me regarda avec surprise, et joignit vivement les mains : « 0 mon Dieu, s'écria- t-elle, est-il possible que vous appeliez le Ciel, l'Inconnu? » L'expression qui accompagnait ces paroles en faisait toute une prédication. Elles étaient aussi une révélation, et elles me causèrent l'impression bienfai- CH W ITRE XVII. 301 santé que donne le contact avec ceux dont le regard a pénétré plus loin que le nôtre, dans les régions de la clarté véritable. Disons-le bien, en effet, si on est incapable de gravir soi-même les bauteurs de la sainteté, il est infiniment utile et instructif d'écouter ceux qui les habitent, tout comme il est utile d'interroger un homme placé au haut d'une tour sur ce qu'il voit à l'horizon. Sans douteil serait désirable de monter soi-même aussi haut que lui. Mais à défaut de la force nécessaire pour y parvenir, il est certain que ceux qui l'écoutent en savent plus long que ceux qui refusent de le questionner, et qui se plaisent à ignorer qu'il y a quelque chose à voir au delà de ce qui frappe leurs faibles regards. La sœur Natalie, dont la main était adroite et légère pour panser les plaies des pauvres et pour retourner les malades dans leur lit, avait la même douceur, la même sainte adresse pour panser les blessures des âmes et pour soulager les cœurs malades. Il serait impossible de dire ici les noms de tous les amis nouveaux que la charité lui donna, pendant cette dernière période de sa vie : peines matérielles que sa sagesse et son esprit pratique l'aidaient à soulager, peines morales de toutes sortes, que sa pénétration savait comprendre, aucune misère n'échappait à sa compassion, sans en excepter celles pour lesquelles le 302 I, \ SQEUH NATALIE NARJSCHKIN. monde n'en a aucune. Nous ne parlons pas ici de ces chutes qu'il prépare avec tant de perfides complaisances, et qu'il condamne ensuite avec une si impitoyable cruauté; nous parlons de ces peines qui proviennent des infirmités du caractère, de ces peines qui font dire si volontiers de ceux qui les éprouvent: « Tant pis pour eux, ils ne souffrent que parce qu'ils le veulent bien. » Ou bien : « d'autres à leur place se trouveraient dignes d'envie. Ou encore: « Ils sont leur propre tourment et celui des autres. » Phrases, toutes, destinées à affranchir l'égoïsme de l'importune nécessité de plaindre ceux qu'elles désignent. Oh! que telle n'était point la charité divine qui vivait dans ce cœur uni au cœur sacré qui est le siège unique et parfait de l'amour ! Nous le répétons, il est impossible d'énu- mérer ici toutes les personnes qui, d'une manière ou d'une autre, en ressentirent la bienfaisante influence, et qui s'attachèrent à la sœur Natalie avec un sentiment qui tenait à la fois de la tendresse qu'inspire une mère, et de la confiance que l'on accorde aux saints. Parmi toutes ces amies, il en est une cependant dont nous devons faire une mention particulière, car elle occupa dans la sollicitude affectueuse de la sœur Natalie une place à part. La comtesse de N... avait été l'amie de Marie de Bombelles, et lorsqu'elle \it CHAPITRE XVII. 363 celle-ci s'enfermer derrière les grilles de la Visitation, son affliction fut si vive, que Marie voulut et sut lui donner le dédommagement dont son âme avait besoin, en confiant au cœur de Natalie le soin de la consoler. Ce fut là un de ces bienfaits dont peuvent seuls mesurer l'étendue, ceux à qui Dieu accorde, à l'heure où ils en ont besoin, un bras pour les soutenir, une voix pour les encourager, un cœur pour les aimer. Aussi ne peut-on s'étonner de la reconnaissante affection qui répondit à ce secours. Étrangère et habitant toujours hors de France, la comtesse de N... n'hésitait pas à faire périodiquement un long voyage pour se rapprocher de celle qu'elle nommait la bienfaitrice de son âme. Elle lui amenait ses enfants que la sœur Natalie était heureuse de recevoir et qu'elle gardait pendant des journées entières avec les siens. Leur mère se logeait toujours aux environs les plus pioches du couvent, afin de venir plus facilement passer son temps dans le petit parloir de la rue Saint-Guillaume, et tout ce que contient la grande et fastueuse ville de Paris se résumait pour elle dans cette humble maison du faubourg Saint-Germain, située dans un coin déserté par le monde aristocratique qui habite cette rive de la Seine, et à peu près ignoré des habitants de l'autre. iV ces courtes réunions succédaient de longues 364 LA SOEUR NAT \ I. I K NARISCHKIN. absences; mais les lettres de la sœur Natalie les empêchaient d'être jamais une séparation. A travers les journées si remplies que nous venons de dépeindre, elle trouvait moyen de perpétuer le bienfait de sa présence par une correspondance suivie. Le temps, comme l'argent, s'augmente entre les mains de ceux qui savent bien les employer, et la chère sœur ne manqua jamais de l'un ni de l'autre, soit lorsqu'il s'agissait d'apporter sa sympathie, soit de distribuer ses aumônes à ceux qui les réclamaient. CHAPITRE XVIII. (1865) Vin intérieure de la sœur Natalie. —Visite du P. Hcrmann. — Voyage de la sœur Natalie avec le R. P. Etienne. — Elle va a Gratz. — Y revoit ses sœurs. — Elle va à Vienne et revoit Marie de liom- belles. — Retour à Paris.— Le choléra éclate à Saint-Pétersbourg. — Elle sollicite de l'impératrice de Russie la faveur de s'y rendre. — Refus. — Vie de communauté. — La sœur Agnès. Si nous trouvions difficile de dépeindre la sœur Natalie dans les détails de sa vie active, et plus encore dans tous les rapports de charité, de devoir ou d'amitié qui l'unissaient à son prochain, que sera-ce maintenant, lorsque nous essayerons de plonger dans son âme et de pénétrer jusqu'à la source même d'où émanait la vertu de tousses actes? C'eût été, à dire le vrai, une tâche au-dessus de nos forces et pour laquelle on eût eu le droit de se méfier de notre compétence. Aussi nous ne l'entreprenons qu'appuyée suides témoignages dont il ne nous était pas possible de mettre en doute la gravité et le poids. 360 « Aimer Jésus-Christ », disait la sœurNatalie elle- même, « c'est déjà le ciel sur la terre, le posséder, l'adorer, reposer sur son cœur ; tout cela se peut ici- bas , au pied du tabernacle. Mais cela est trop impartait : il me faut le ciel avec sa clarté, le cœur de Jésus pour ne m'en séparer jamais. » Ces quelques lignes suffisent pour nous apprendre ce qu'elle possédait déjà, et ce qu'elle désirait encore, et elles résument brièvement tout ce qui a pu nous être révélé sur un sujet si délicat et si intime par ceux qui ont eu pour mission de la suivre, et de la seconder, dans son développement parfait et dernier. Dés le début de sa carrière, nous le savons, la sœur Natalie avait été humble et sincère. Mais à mesure qu'augmenta son horreur pour toute imperfection, elle devint pour elle-même de plus en plus sévère, et comme, dans la lumière qui l'illuminait, elle apercevait jusqu'au plus léger grain de poussière terrestre; s'accuser, s'humilier et dévoiler jusqu'aux derniers replis de sa conscience, c'était pour elle un invincible besoin, aussi bien qu'un soulagement véritable. « La seule pensée qu'un atome du ciel dejson âme pût échapper à l'œil de celui qui devait la guider, la faisait étrangement souffrir », dit l'un de ceux qui connut le mieux la vie cachée de Natalie, et qui, après avoir confirmé tout ce que nous avons dit CH VPITRE XVIII. 307 sur ses tendances naturelles vers la perfection, et sur la fidélité avec laquelle elle se livra ensuite à la grâce qui la développa pleinement, nous a fait le mieux connaître la grandeur de son cœur, la générosité de son caractère et sa fermeté énergique : qualités qui, dans les cœurs unis à Dieu, n'altèrent en aucune façon ni leur simplicité ni leur humilité. Cette grandeur généreuse de Natalie éclatait en toutes choses : rien n'égalait à coup sûr l'économie qu'elle pratiquait, l'ordre immuable qu'elle faisait régner autour d'elle, ou l'austère pauvreté dont elle donnait l'exemple, — et néanmoinselle aimait à disposer avec largeur et profusion des ressources que la confiance qu'elle inspirait faisait affluer entre ses mains. Intendant au loin ses bienfaits, songeant non-seulement à ses chères missions, mais à tous les besoins de l'église, elle se plaçait haut, pour regarder au loin, et pour répandre les dons de sa charité bien au delà du cercle de ceux qui l'entouraient. 11 en était de même, comme on a pu le voir, pour son affection ; elle en étâi t prodigue comme de ses aumônes. Mais s'il en était ainsi pour ceux auxquels l'attachaient ici-bas la sympathie, la compassion ou la charité, comment dire ce que fut son cœur pour Celui qu'il aimait par-dessus tout ce qu'on peut aimer sur la terre? pour Celui (selon les expressions du témoin que nous avons déjà L A SOEUR NATALIE NARISCHKIN. cité) « vers lequel elle tendait de toutes ses forces, qui était la fin suprême et ravissante de tous ses désirs, l'océan de toute beauté, de toute bouté, de tout amour, de toute intelligence, où elle aurait voulu se plonger et trouver enfin le rassasiement complet de cette soif dévorante qui la consumait. Ce désir allait chez elle jusqu'à la souffrance, et elle pouvait en toute vérité s'appliquer les paroles de saint Augustin : Irrèquie- tum est cor meum } Domine, donec requitscat in te. » Le don de l'oraison d'union, dont Dieu favorise souvent les âmes qui veulent être toutes à lui, avait été largement dépara à notre chère sœur Natalie. Elle savait demeurer, sans fatigue, des heures entières prosternée devant le Dieu de l'Eucharistie et ne s'en arrachait jamais sans se faire une étrange violence. Il fallut même que sur ce point son guide spirituel intervînt, et la mît en garde contre le danger de s'oublier trop longtemps dans ce sanctuaire, où elle allait verser tant de prières et de larmes, et où tant de fois elle s'offrit ardemment en victime pour désarmer la colère de Dieu, ou pour obtenir qu'il fût mieux connu et plus aimé de tous. Au lieu d'avoir comme d'autres un effort à faire pour se recueillir, et bannir le souvenir des choses extérieures, la difficulté pour la sœur Natalie était de se distraire, et de résister à l'attrait qui la ramenait sans cesse comme invinciblement vers CHA PITRE XVIII. 3C9 le tabernacle où elle adorait son Dieu réellement' présent ! Toutefois il lui suffit d'être avertie pour ne plus jamais céder à la tentation de prolonger sa prière au détriment d'un seul de ses autres devoirs. On remarqua même la promptitude avec laquelle, quelque absorbée qu'elle y fût, elle se levait sur-le-champ et quittait la chapelle dès qu'elle était appelée. Une fois seulement, sachant qu'il s'agissait d'une visite sans importance, elle fit dire à la personne qui la demandait « qu'elle était occupée », ce qu'elle se reprocha ensuite beaucoup, craignant par cette réponse d'avoir manqué à la charité. En revanche, lorsqu'il lui était permis de rester sans scrupule devant l'autel, elle y demeurait plongée dans un recueillement si profond, qu'elle ne voyait et n'entendait plus rien de ce qui se passait autour d'elle. A ce sujet voici ce que raconta une personne qui, ayant un jour à parler à la sœur Natalic, alla la chercher jusque dans la chapelle où elle était en prière : « J'ouvris doucement la porte, dit-elle; la sœur était seule, au milieu du petit oratoire, à genoux par terre, sans appui, les yeux fixés sur le tabernacle. Ses traits respiraient une paix et une sérénité frappantes. Son regard semblait positivement percer les voiles qui lui dérobaient son Dieu. Je n'osais avancer de peur a 370 LA SOEUR NATAL1E NARISCHKIN. de troubler les communications que Notre-Seigneur faisait sans doute à cette sainte âme, et je restai longtemps debout, immobile et fascinée, si je puis dire ce mot, par ce ravissant spectacle. » Natalie pouvait, au surplus, se reprocher, avec une certaine raison, de ne pas se rendre volontiers aux désirs de ceux qui venaient l'interrompre pendant sa prière, car, en vérité, lorsqu'elle reparaissait après avoir été ainsi longtemps près de ce feu sacré, elle semblait en rapporter la puissance de communiquer par son seul aspect la connaissance et le goût du bien. « C'était là », selon les expressions d'un vénérable missionnaire qui l'avait souvent approchée, « ce qui rendait les rapports de la sœur Narischkin avec le prochain si profitables. On se sentait devenir meilleur en conversant avec elle. Son âme, pénétrée de l'amour de Dieu, exhalait, comme le voulait saint Paul, une odeur divine, et partout où elle allait elle semblait porter avec elle la présence de Jésus-Christ, et en communiquer aux autres l'impression sainte et sacrée. » Il ne sera peut-être pas difficile maintenant de comprendre que le résultat de ce degré d'amour de Dieu ce fut bientôt un violent désir de quitter la terre, et une aspiration vers le ciel, si vive qu'elle lui ôtait parfois la patience de vivre. « Jamais », dit encore le même témoin, « jamais, CHAPITRE XVIII. 371 chez personne, je n'ai vu éprouver au même degré le sentiment de saint Paul : « Cupio dissolvi, el esse cum Christo qui me liberavit de hoc corporis mortis. » Ce désir d'être délivré des liens de son corps, semblait même parfois immodéré au sage guide de sa conscience, et il se croyait obligé de lui répéter cette parole de saint Martin au seuil de l'éternelle patrie : « Non recuso laborem. » Il faut ajouter aussi que cet ardent désir de quitter la vie ne tenait point, chez Natalie, à celui d'être affranchie des souffrances de la terre. Elle répétait souvent, au contraire, qu'elle était indifférente à tout ce que pourrait souffrir son corps, et l'avenir prouva que ce n'était pas là dans sa bouche une vaine parole., (lu détachement et cette aspiration n'étaient donc ensemble qu'un seul acte pur et parfait d'amour de Dieu, et de désir de l'aimer plus parfaitement encore, une nouvelle expression de ce sentiment connu des saints et d'eux seuls, qui leur arrache des paroles telles que : « Je meurs de ne pas mourir 1 », ou bien les ravit, au milieu de leurs souffrances, d'une joie mystérieuse, si grande qu'elle dépasse leurs forces et les oblige a demander grâce et à s'écrier : Assez, assez, mon Dieu* ! 1. Sainte Thérèse. 2. Saint François-Xavier. 372 LA SOEUIÎ NATALIE NARISCHKIN. Nous venons de montrer le bien que Natalie faisait aux autres : nous voudrions maintenant dire aussi quelques mots du bien que d'autres lui firent à elle- même. Sans rien ajouter, à cet égard, à ce qui a déjà été dit des jésuites, qu'elle nommait « ses premiers pères », ou du P. Aladel, qui lui fit faire ses premiers pas dans la voie des saints ; sans redire encore ce que le R. P. Ëtienne pensait de celle qu'il nommait « une Perle », et de la bienfaisante influence qu'il exerça sur elle, nous aurions voulu rappeler, du moins, qu'ils furent ses derniers guides, et nommer en particulier le R. P. Chinchon, qui la conduisit jusqu'au sommet de la perfection, et fut de la part de sœur Natalie l'objet d'une vénération spéciale. Mais le temps nous manque pour parler de tous ces messagers d'en haut, suscités tour à tour sur sa route. Nous, nous bornerons donc à placer ici le souvenir de ceux qu'une sorte d'attrait providentiel amenait, de temps à autre, au petit couvent et qui, après y avoir séjourné quelque temps et s'être édifiés de la ferveur qui y régnait, y laissaient, en partant, cette ferveur augmentée et redoublée par leur propre exemple. Au premier rang, parmi ceux-là, se place le R. P. llermann, dont la conversion avait si particulièrement touché la sœur Natalie. Jamais elle ne se lassait de relire le touchant récit, écrit par lui-même,'de] la CHAPITRE XVIII. 313 grâce dont il avait été l'objet, et l'on a lu dans ses lettres l'expression du bonheur que lui causa l'apparition de ce bon père lui-même à la maison mère, où il était venu un jour dire la messe, tandis qu'elle s'y trouvait encore. En 1862, cet admirable et saint religieux passa quinze jours à Paris, et pendant toute la durée de ce séjour il vint chaque matin dire sa messe dans la chapelle du petit couvent de la rue Saint-Guillaume. Ces deux âmes, si dignes l'une de l'autre, entrèrent alors en communication directe et intime. Mais rien de ce que nous pourrions dire de cette rencontre ne vaut, à cet égard, le langage de la sœur Natalie elle- même, dans une lettre où, sans y songer, elle rend témoignage non-seulement à la sainteté de son hôte, mais aussi à l'atmosphère qu'elle savait elle-même faire régner autour d'elle : «... Comment te remercier de ton généreux envoi? » écrit-elle à sa sœur Catherine. « C'est en ton nom que je ferai les bonnes œuvres auxquelles ta charité me permet de concourir. Moi, qui suis pauvre, je ne puis en revanche que t'offrir une image ; mais cette image, chère Kate, elle porte une signature qui est celle d'un saint. Figure-toi que pendant quinze jours j'ai pu jouir ici de la présence du R. P. Her- mann. Tu es au courant de sa conversion (arrivée 374 LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN. en 1847) ; mais si tu savais comme la grâce agit fortement et d'une façon continue dans cette âme, tu en bénirais Dieu avec nous! Mes bonnes compagnes sont toutes électrisées et embaumées par le parfum de tant de vertus. Ce bon père aime notre petite maison de prédilection, parce qu'il y trouve la simplicité des enfants de sainte Thérèse. Il a dit sa messe chez nous presque tous les jours, et les enfants chantaient ses cantiques au Saint Sacrement avec beaucoup de dévotion, ce qui le transportait de bonheur. Hier, en signant cette petite image que je t'envoie, il se mit à nous dire : « Vraiment, je n'ai pas de mérite à venir « dans cette maison; j'y sens Jésus partout; dans « le Saint-Sacrement, à la chapelle, dans vos cœurs, « dans ce cabinet, dans l'escalier, partout, en un « mot, on respire dans cette chère maison Jésus et (i son amour! » Nos sœurs rayonnaient de bonheur et de reconnaissance ; et toi aussi, chère Kate, remercie Dieu avec nous des grâces qu'il nous fait! Le séjour de ce père nous a fait un grand bien. Il n'y avait pas moyen de ne pas profiter en quelque façon de ce foyer de charité. L'impression qui reste de lui a quelque chose de particulier. » L'opinion que le P. Hermann avait -de la sœur Natalie-n'était guère différente de celle qu'elle avait de lui, et en parlant d'elle, il disait que, selon son CHAPITRE XVIII. 375 jugement, « c'était une des plus belles âmes qu'il y eût dans V Eglise. » Après ces paroles du P. Hermann, citons encore ici quelques fragments d'un portrait que fit de Nalalie un autre prêtre, non moins digne de la comprendre, et qui eut aussi le privilège de l'approcher souvent, et de lui porter l'appui et les consolations de sa pieuse amitié : « La sœur Natalie », dit M. l'abbé de Girardin, « était l'une de ces religieuses dont la vie était cachée en Dieu avec Jésus-Christ. Type parfait des vierges chrétiennes qui suivent l'agneau partout où il va. La tête légèrement inclinée, les yeux modestement baissés, la sœur ne se recueillait pas; elle était recueillie, c'était sou état habituel. Aussi portait-elle Dieu sur son visage comme dans son cœur... Sa vie était une prédication continuelle, et, en la voyant, on comprenait saint François d'assise qui, prenant un jour un de ses frères pour l'accompagner, lui dit : « Allons r. J. CLAÏE. — A. O.UAXTIS ot V, rue S'-Bcnott. — |U62| A LA MEME LIBRAIRIE OUVRAGES DE MADAME G RAVEN RÉCIT D'UNE SŒUR SOUVENIRS DE FAMILLE RECUEILLI S PAR M'»« AUGUSTUS CRAVEN 2 vol. in-8°, ornés d'un beau portrait de M""' Alb. de La Ferronnays. 15 fr. Le même ouvrage petit format. 2 vol. 30 e édition..........8 fr. ANNE SÉVERIN 10 e édition. 1 volume...................... '<■ fr' FLEURANGE OUVKAOE COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE 17" édition. 2 volumes in-12...................8 fr< LE MOT DE L'ÉNIGME 10 ,: édition. 2 volumes in-12..........»........6 fr. 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