INTÉRIEURS D'OFFICIERS DU MÊME AUTEUR Le Cancer, préface de Paiil Gavaalt.....■ . 1 vol En préparation Mariés jeunes................. 1 vol. Femmes d'officiers............... 1 vol. ÉMU. E COLIN — IMPRIMERIE DE LAGNV INTÉRIEURS D'OFFICIERS PAR MICHEL CORDAY PARIS H. SIMONIS EMPIS, EDITEUR 2, RUE CHÉBUBIN1, 2 1894 Vous droits réservés. AVANT-PROPOS LÉGENDE DE L'ABSINTHE i AVANT-PROPOS LA LÉGENDE DE L'ABSINTHE J'entraînai mon ami au café. Tandis qu'il décrochait son sabre, je lui proposai : — Une absinthe, toi qui es officier? Il me regarda avec un air de surprise un peu chagrine et me dit : — Comment, toi aussi, tu en es encore là? Il commanda un bock et continua : — Voilà bien la plus néfaste, la plus dangereuse des légendes : la légende de l'absinthe ! Toutes les légendes sont pernicieuses parce 4 INTÉRIEURS D'OFFICIERS qu'elles naissent d'un fait vrai qui donne foi en elles, tandis qu'elles s'épanouissent ensuite en idées fausses. On peut laisser respirer ces fleurs de mensonge quand leur duperie est charmante et console; mais quand elle effare et tue la confiance, il faut les arracher, crier bien haut qu'elles sont empoisonnées. Et puis, les légendes sont dangereuses encore parce qu'elles sont de grandes évoca- trices, qu'elles s'imposent à nos yeux en vitraux de vives couleurs. Vpilà pourquoi je hais la légende de l'absinthe qui peint de l'officier une enluminure brutale où le rouge, l'or et le noir s'épanouissent en tonne grotesque ou s'allongent en fil de fer ; vain fantoche ( crachant le juron à chaque pas, traînant dans la vague impatience d'un égorgement général des jours de désœuvrement qu'anime seul le souci des cartes battues et des jupes troussées. Voilà le chromo stupide que marque en coin, tel le calice au haut des images saintes, le symbolique verre d'absintbe. Véritable légende, dont on retrouve les LA. LÉGENDE DE L'ABSINTHE 5 sources de vérité; dans l'épopée impériale et l'armée d'Afrique : de ces périodes déjà lointaines se dégage un type de soudard professionnel, dur et crâne, dont les vertus guerrières remplacent l'éducation souvent nulle et l'instruction rudimentaire. C'est cette silhouette, bientôt déformée par les brumes du temps, que l'esprit populaire, paresseux à modifier les formes qu'évoquent en lui les mots, a continué de garder dans son souvenir. Véritable légende, dont on connaît les prêtres et les textes, inconscients ou responsables : c'est le pitre de café-concert dont, depuis un demi-siècle, la verve de tréteaux flatte les digestions des mêmes. caricatures grossières ; c'est la brochure rose tissée de sottises mises à l'actif d'un colonel d'opérette, où les gamins apprennent à tourner en ridicule leurs chefs de demain ; c'est Vépateur de bourgeois qui, du fond de son bureau confortable, dans sa sécurité et dans son luxe, dé r crête chaque matin la société pourrie et l'officier criminel ! 6 INTÉRIEURS D'OFFICIERS Ils ont lieu d'être fiers : la triste légende fait son œuvre. En ce temps où tout craque et s'effondre, elle jette le doute dans l'âme de ceux qui cherchent un sol ferme où placer leurs confiances et leurs espoirs. Voilà pourquoi il importe de substituer à cette imagerie violente un crayon plus modeste. Aujourd'hui, l'officier, issu des classes les plus diverses de la société, apporte dans le milieu militaire la trace des vertus familiales, des principes de l'éducation première ; sans rien diminuer de l'énergie de son geste et de sa pensée, elle en modère, elle en adoucit l'expression. Les nombreux obstacles qu'il a dû franchir pour conquérir son grade — écoles à traverser, examens à subir — sont un sûr garant de sa vaste et solide instruction. Conscient de son double devoir — faire, du bleu qui arrive, un homme ; utiliser ensuite cette force en vue de la lutte possible — il apporte à son exécution une sollicitude sans phrase. Sa bonne humeur constante à l'annonce des tâches les plus imprévues, son ar- LA LÉGENDE DE L'ABSINTHE 7 deur à les accomplir, constituent une véritable abnégation si l'on songe qu'aucune sanction matérielle ne s'attache à ce dévouement de tous les instants. Enfin le soir le trouve harassé, et l'attrait du sommeil l'emporte souvent sur celui de ses humbles plaisirs. Encore ne s'endort-il guère sans feuilleter l'une de ces théories bleues qui sont ses livres de chevet. Certes, il y a bien quelques petites taches au tableau : une sorte de fièvre hiérarchique, une espèce de réfraction qui amplifie les ordres, les moindres remarques même, à leur passage par chaque grade ; un souci de l'avancement qu'excuse l'absence de tout autre stimulant immédiat ; une intelligence parfois uniquement technique, spécialisée aux choses qui l'exercent, fermée à toute manifestation de vie extérieure. Mais ce sont là de légères imperfections, souvent toutes de surface. La fameuse légende n'en reste pas moins éloignée de la réalité. Et, s'il fallait chasser l'image par l'image, 8 INTÉRIEURS D'OFFICIERS j'aimerais que l'officier fît songer, à cause de son effort tranquille et régulier, de son rôle protecteur et de sa dureté toute apparente, à ces chênes solides qui étendent sans bruit leur ombrage et dont la rude écorce cache le tendre cœur. FAUBOURIENS FAUBOURIENS On frappa. Etant seul, le lieutenant d'Anjou courut ouvrir. Ce fut sa maîtresse qui lui apparut; sur les fonds sombres de l'escalier, sa figure, où riaient ses yeux, se détachait toute claire. Le corps était perdu dans un grand manteau de peluche, le front barré d'une toque de loutre d'où s'échappaient les frisons d'une seule mèche blonde. Lui tenant les mains, il l'entraînait vers sa chambre, avec un flot de paroles. — Quelle bonne surprise c'était! Une grande heure de chemin de fer, et par ce froid ! Certes, elle devait être brisée. 12 INTÉRIEURS D'OFFICIERS Il l'installait dans une haute chaise sculptée à ses armes. Puis subitement : — Quelle malechance dans ce bonheur! Il lui fallait accompagner la promenade des chevaux ; une corvée inévitable. Justement, il s'apprêtait à partir quand elle était entrée. Mais elle l'attendrait bien sagement, n'est-ce pas? Elle, au fond de sa chaise, le. regardait aller et venir. Il était très grand, avec des cheveux brillants coupés d'une raie jusqu'à la nuque, un dolman bleu clair tendu sans un pli sur ses fortes épaules. Prêt maintenant, il se campa devant elle, les bottes écartées, les mains gantées derrière le dos. — Au fait, qu'est-ce qui t'amène? Toujours souriante, pâlotte au fond de sa chaise comtale, elle haussa les épaules doucement : — Rien de particulier. Des ennuis de toutes sortes qui tombaient à la fois. N'avait-elle pas, par exemple, été aux courses avec cette FAUBOURIENS 13 folle de Julia, et perdu jusqu'à son dernier louis. Des bêtises enfin. Il hocha paternellement la tête. Certes, il connaissait les loyers écrasants, les intérieurs fournis en deux jours, du lit aux écrans japonais, par de faciles maisons de crédit, et tout cela tombant sur les pauvres petites sous forme d'implacables échéances. Et quelle enfantine, éternelle ignorance de l'argent 1 Ont-elles les cinquante louis qui les sauvent? Une fourrure les tente, elles l'achètent. Il savait ces choses, et comme il était bon enfant, quoique riche, il résolut de consoler la petite, bien que sa vanité de hussard souffrit de ce prétexte si tôt découvert. Il se pencha donc, toujours campé vers elle, et l'embrassant, lui dit à l'oreille : « N'aie pas peur, petit loup; nous arrangerons tout. A tout à l'heure, bec rose. » Et il s'enfuit. Dès qu'elle fut seule, la jeune femme eut une folle envie d'ouvrir tiroirs et coffrets : non par intérêt de l'homme, mais par attrait du défendu. 14 INTÉRIEURS D'OFFICIERS Seulement, avant même de se lever, elle entendit la porte s'ouvrir. Elle pensa qu'il rentrait, mais l'ordonnance parut, chantonnant. Très surpris de trouver une dame, il referma vite, s'excusant en de vagues paroles. — L'ordonnance, pensa-t-elle. Comment serai-je avec lui ? Bah! c'est comme une bonne. Elle déjeunait avec sa bonne. Justement, le soldat rentrait, curieux sans doute de voir la « femme » de son lieutenant. Et, très délibérément, il demanda : « Cela dérangerait-il madame que je fasse du feu? » Elle s'étonna qu'il n'eût pas d'accent campagnard. — Pas du tout, au contraire, il ne fait pas chaud. Et pendant qu'il allait chercher le bois et les copeaux, elle pensa que faire causer ce garçon passerait le temps... Une bonne, après tout. Aussi, dès qu'il lut rentré : — Ça ne doit pas être amusant, le service, par un froid pareil? ■m FAUBOURIENS 1 5 — Oh ! pour les autres, non. Mais pour moi ce n'est pas bien dur. Pourvu que le lieutenant ait son eau chaude à six heures, son feu à neuf heures, son cheval pansé et ses hottes astiquées, tout va bien. Accroupi devant la cheminée, il la regarda sournoisement. Et comme elle souriait toujours, sous les armoiries de chêne sombre, il s'enhardit, pensant confusément qu'elle aussi aimerait rire un peu de son maître : dame, c'était lui qui payait ! — Ce qui lui prend le plus de temps, c'est sa toilette. Ce qu'il en a, des brosses : en ébène, en ivoire, en argent tout bosselé! Et pour faire sa raie par derrière : il lui faut une glace à trois côtés 1 — Une psyché, corrigea-t-elle. — Ensuite, viennent les parfums; pour le mouchoir, pour la moustache, pour les cheveux. Savez-vous ce qu'il sent? le porte- monnaie de femme : cuir et parfums mélangés 1 — Et pour qui, questionna-t-elle, se fait-il si beau? 16 INTÉRIEURS D'OFFICIERS — Oh I pour lui, rien que pour lui. C'est un vrai petit saint. Le samedi, il file à Paris. Simplement elle dit : — Je sais. Et pour masquer cet aveu, elle ajouta : — Et vous? — Moi, je file derrière lui. — Vous êtes Parisien? Il s'était relevé, et, d'une voix qui tremblai d'orgueil contenu : — Je suis de la rue Clignancourt. Alors, elle battit des mains, soudainement gamine. — Ah bien ! je la connais, la rue Clignancourt. Je suis née à la Plaine-Saint-Denis, dansle cimetière. Mes parents étaient gardiens. Ce que je l'ai descendue de fois, la Clignante, comme nous disions. J'étais chez une couturière des boulevards. Seulement, j'étais mannequin. Je n'ai jamais su faire deux points. C'est peut-être ce qui m'a porté chance! Lui poursuivit : — Comme c'est grouillant et bon enfant, FAUBOURIENS 17 cette rue-là ! On n'y vend que de la mamgeaille ; tout ça déborde sur le trottoir, roule au ruisseau : des légumes, des huîtres, de tout. — Et les rôtisseurs ! Y en a-t-il ! Le soir on voit flamber tous les fonds des boutiques. Et ça sent si bon, si chaud le poulet bien rissolé... J'aimerais parler de ce temps-là. Avec votre lieutenant, je ne peux pas. — Il ne comprendrait pas, fit dédaigneusement l'ordonnance. — Et puis c'est plus fort que moi. J'ai des amis qui sont pourtant bien doux, qui me parlent dans le cou de leur maman, de leur famille. Moi, je ne peux pas en faire autant. Faut toujours que j'invente des histoires de députés, de divorce, des blagues, quoi ! — Je vous dis qu'ils ne comprendraient pas. Leurs maisons, ça ressemble-t-il aux nôtres? C'est toujours froid le long des murs, même quand il fait chaud. Et quand une voiture rentre sous la voûte, ça résonne pendant des heures, comme dans une église. — Le fait est que là-bas, c'est pas si poseur. Comme c'est sans façon! On se salue d'une 18 INTÉRIEURS D'OFFICIERS fenêtre à l'autre, on parle de son marché, de son ménage, de la santé de ses fleurs... On m'appelait la petite dame du second. J'allais déjeuner chez les uns, chez les autres... quel bon temps! — C'est drôle, n'est-ce pas, qu'on aime des rues et des maisons comme des gens. Car c'est ça, au fond. — C'est dans le sang. Je me souviens, quand je rentrais chez nous, derrière la Butte, le soir. Il y avait des flammes bleues, vertes, rouges, qui dansaient sur les cheminées d'usine. Ça ne sentait pas mauvais, non. Ça sentait l'odeur des fabriques. On entendait jouer des orgues, doucement, doucement. Toutçan'était pas bien beau. J'avais tout de même envie de pleurer. Ils se turent. Lui, la contemplait, extasié. C'était comme une petite reine en son trône, la fée de la Butte bien-aimée. Puis comme à son tour elle levait les yeux, leurs regards se sourirent, confiants, comme s'ils se fussent retrouvés, étant d'une même famille. FAUBOURIENS 19 Une sonnerie de trompette aux notes pénétrantes les secoua. Elle dit : — Quand revient-il? — Dans une demi-heure. Et l'idée qui courait sous les mots leur brûla les joues de fièvre. Comme elle se levait, il fut contre elle, les paumes collées, les doigts enlacés, sa tête penchée vers sa tête levée... Certes, ils étaient bien différents : elle, son lourd manteau entr'ouvert sur la tiédeur de sa robe souple. Lui, comme cloué au sol dans ses basanes aux plis brusques. Mais leur groupe s'harmonisait en lignes simples, un peu grêles. Et c'était bien l'étreinte des enfants du Faubourg, derrière la Butte, le long des rues sans An aux trottoirs sans maisons... LES LETTRES Au mess Magenta, nous prenions tous nos repas, la première année d'école. Deux cents couverts. Dans la salle d'en bas, qui servait de café, nous trouvions nos lettres, que le vaguemestre jetait par paquets sur une table, à heures fixes. Un jour, des murmures coururent, puis s'accrurent : la rumeur se fit clameur. On volait des lettres. Certaines, sûrement envoyées, n'arrivaient pas à destination. Ce vol bizarre m'intéressa. Quel auteur, quel mobile ? 24 INTÉRIEURS D'OFFIGIKRS Certes, pas le garçon, ce Léon-fait-tout, courtier d'assurances, agent de courses, que j'ai toujours vu affairé, courant et beuglant. Des élèves, alors ? Parmi ceux-ci, une majorité bonne enfant, bruyante et saine, restait à l'abri du soupçon. Je cherchai plutôt parmi ceux dont la sentimentalité, torturée par cinq années d'études abortives et anti-naturelles, était restée comme imperceptiblement fêlée — un déclan- chement de rien, précurseur d'un déséquilibre plus complet qui se traduirait par des excentricités d'allures, de tenue, d'idées, par de maladives manies... Parmi ceux-ci encore, un certain nombre chez qui le sens moral subsistait assez pour qualifier « vol » cette soustraction de lettres, et qui, partant, ne l'eût pas commise. Puis d'autres, où toutje lueur sombrait, parmi des théories stupéfiantes, ou des silences. L'un d'eux me parut plus atteint. Il s'appelait Claris et n'avait pas d'amis. De Paris, je me fis envoyer, à mon adresse 9 e . LES LETTRES de Fontainebleau, une lettre qui contenait ces Amples mots : « Claris est un voleur. » Des parfums aigus, une écriture féminine et détraquée étaient des pièges pour ce malade... J'employai ces subterfuges, et le lendemain, je ne trouvai pas ma lettre. Le soir venu, croisant Claris, ie lui tendis la main, les yeux droits : « Bonsoir, Claris ! » Fut-ce le sang sous la peau, l'haleine sur les lèvres, la pensée dans le regard ? Quelque chose en lui s'arrêta une seconde, qui changea sa physionomie. Et je m'en allai, certain qu'il avait pris ma lettre. Au coin du feu, je songeai à cette chose étrange: c'était bien ça, un être inégal. Morose et taciturne pendant huit jours, puis pendu au bras du premier venu ensuite, lui confiant ces choses qui viennent de si loin en n °us, quelles émeuvent toujours celui qui les entend. Apre un jour à la besogne, tendu, ferme sous les armes, hardiment militaire. Le lendemain, un rire ironique, une allure veule, fille presque. Oui, c'était bien cela. 0n frappa, et Claris entra. 26 INTÉRIEURS D'OFFICIERS Alors, se promenant, s'arrêtant, jurant parfois — moi fourrageant obstinément le feu — il dit : — Tu as vu que c'était moi qui prenais les lettres... tu vas le dire, n'est-ce pas? Eh bien! avant... j'ai voulu tout te raconter, depuis la première. Ah I tout cela aurait été écrit d'avance, que les choses ne se seraient pas passées autrement. Un jour, je pris une lettre pour Morizot qui gardait la chambre, afin de la lui porter. Le soir, j'oubliai de la lui donner, et aussi le lendemain matin. Alors j'eus honte de ce retard, dont il s'apercevrait aux timbres de la poste. J'attendis encore, puis je résolus de ne pas la lui donner. Une semaine après, je retrouvai cette lettre dans ma poche. Je m'amusai à la tourner en tous sens, à voir si l'écriture était d'une main d'homme ou de femme, à lire le nom du pays d'où elle venait. Puis je remarquai que l'enveloppe était un peu décollée, et, malgré moi, en la 97 LES LETTRES * 1 maniant, elle se décollait davantage. Et je ne sais quoi me poussait à continuer. Alors, je pus lire une phrase. Je la vois encore : « Il y avait beaucoup de monde et des gâteaux secs. Tonton a dit des vers plus longs que lui. » Une curiosité mauvaise, tenace, m'a envahi, de savoir la suite. Oh ! que n'est-il entré quelqu'un à ce moment ! Mais j'étais seul, et j'ai, tout d'un coup, déchiré l'enveloppe. C'était une lettre de sa sœur. Elle lui racontait ce qui se passait chez eux. C'était plein de petits détails gentils, de mots coquets, tout-à-coup attendris. J'en avais la gorge serrée, sans savoir pourquoi. Et puis, je l'ai relue, avidement. Ça me faisait mal, et je recommençais... Tu sais que je n'ai pas de famille, pas d'amis d'aucune sorte. Tous ces riens, ces intimités dont cette lettre entretenait notre camarade, vraiment je les ignorais. Je les touchais de près pour la première fois. 23 INTÉRIEURS D'OFFICIERS Et seulement alors, je connus pleinement la tristesse de mon isolement. C'était donc là le secret des mines rieuses, des yeux joyeux. C'était, chaque semaine, un peu du chez-soi réconfortant, évocateur, que les lettres leur apportaient. Alors j'ai voulu, ohl follement, ma part aussi d'émotions et de tendresses. Je n'en avais pas la réalité : j'en pouvais avoir plus que l'illusion I Et j'ai pris des lettres, — des lettres de femmes, parce qu'elles sont plus sentimentales, plus caressantes, plus éloquentes même. Et s'animant : — Car le livre, mon cher, est chose morte, le feuillet en est banal, les caractères en sont froids. Dans la lettre, le papier froissé par la main qui écrit, taché d'une larme, pénétré d'un parfum, devient un épidémie qui palpite ; les mots trahissent la pensée de celui qui les trace, et l'ensemble forme un tout qui vit avec les nerfs, avec le cœur de son auteur. Ah ! oui, j'en ai lu ! LES LETTRES 29 Lettres de sœurs, de petits frères restés à la maison, e't qui donnent indistinctement des nouvelles du chien et de la famille... et je voyais des foyers souriants, des tablées heureuses, sous la lampe — un rêve pour moi! Lettres de rendez-vous, signées d'un seul prénom. Si variées, et si pareilles, pourtant, avec leur écriture appliquée et leur orthographe compliquée. C'étaient de graves questions de robes et de chapeaux à mettre, des souvenirs de promenades passées, des aveux maladroits, et souvent, en post-scrip- tum, un mot, sans doute une taquinerie de l'alcôve, mystère pour moi, et qui eût éveillé sur les lèvres de « l'autre » le sourire mali-" cieux des réminiscences. Encore autant de révélations, ces lettres-là, car l'amour jeune fuit les tristes comme moi. Enfin, lettres surtout de mamans, si torturantes pour moi, celles-là. Je n'arrivais jamais au bout sans faiblir, mais je recommençais avec plus de fièvre encore. Elles savent si bien le secret des mots ca- I 30 INTÉRIEURS D'OFFICIERS ressants qu'elles forgent même parfois, les attentions charmantes qui trouvent le chemin du cœur, si vite. Elles sont si pleines d'illusions sur la vie de leur grand garçon qui est loin, avec leurs recommandations enfantines et touchantes ; leurs conseils sont si doux, comme leurs gros baisers... Ah ! quel mal cruel ! je souffrais, et comme ceux qui ont du chagrin, je le noyais dans un plaisir amer : on boit de l'absinthe, on se pique de morphine... moi, je lisais les caresses des mamans des autres ; et, n'ayant jamais connu la mienne, je n'arrivais jamais à la fin sans crever en sanglots •] LA BARBE J'arrivai au régiment avec un mince galon d'or, un vif désir de plaire, et une barbe blonde. Non pas qu'elle fût jolie, cette barbe ; mais pendant mon congé je l'avais laissée pousser et je la gardais par paresse de la raser. Pourtant, je n'attendais pas sans appréhension l'accueil de mes chefs : si vous saviez comme c'est audacieux, dans l'armée, d'user d'une mesure facultative ! Et, plus encore, j'avais peur du jugement de leurs femmes; car, en ces matières, elles pensent et décident pour leurs maris. 34 INTÉRIEURS D'OFFICIERS Le premier jour, je dus les aller visiter toutes, selon l'usage. Dans un grand salon glacial, la femme de mon capitaine offrait du thé à six dames rangées en demi-cercle. Si je puis m'exprimer ainsi, ma barbe vint très rapidement sur le tapis. — Ainsi, monsieur, me dit la maîtresse de la maison, vous rompez avec les vieilles traditions? — Mais oui, madame, balbutiai-je plein d'angoisse. — Allons, soupira-t-elle, encore un principe qui s'en va : l'uniformité de la tenue ! Les invitées, qui avaient le thé reconnaissant, placèrent chacune leur mot. — La seule moustache donne l'air si martial, larmoya l'une. — Avec la barbe, on vous prendra pour un artiste! me jeta une autre. Une troisième déplora : — Cela me rappelle l'époque troublée et néfaste pendant laquelle une barbe faillit perdre la France ! LA BARBE 35 Et la femme de mon capitaine conclut : — Je ne laisserai jamais mon mari avec une barbe de deux jours ! Dans l'escalier, je m'apostropbai rudement. — Eh! bien, mon vieux, tu allais faire un joli coup ! Te voilà dissident, frondeur. Il ne te reste plus qu'à faire disparaître au plus vite le corps du délit. Hélas ! L'armée est l'école des grands courages et des petites lâchetés. Pourtant, je me présentai auparavant chez ra a commandante. Elle m'apparut dans un c; idre papillotant de japonaiseries, vive et mignonne comme un joli bibelot un peu plus grand que les autres. Et les deux mains tendues : — A la bonne heure! voilà un grand garçon qui a le courage de son opinion. C'est si seyant, cette barbe! Au moins, de cette façon, les jeunes filles pourront choisir selon leur goût : barbus ou non barbus. Je le disais à mon mari ; cela rajeunit et affine une physionomie ; et je l'ai décidé bien 36 INTÉRIEURS D'OFFICIERS vite à ne pas s'empêtrer plus longtemps d'un vieil usage démodé. Je suis heureuse de vous voir de mon avis. Et elle né tarissait pas d'éloges. Quand je pris congé d'elle, mon embarras était extrême ; déplaire à l'une, c'était plaire à l'autre. Comment résoudre... — Pardieu, pensais-je, allons chez la colonelle. Son jugement l'emportera. Et comme elle était seule, et qu'elle avait l'air bon sous ses cheveux gris, je lui contai d'un trait mon aventure. Elle sourit, et hochant la tête : — Mais c'est toujours ainsi, mon cher enfant. L'un vous dira blanc, l'autre noir. Il faut agir selon sa conscience en toute chose. Il vous en cuit parlois, mais finalement, on s'en trouve bien. — Mais encore... insinuai-je. — Non, non ; pas d'avis ; décidez vous- même; c'est si peu grave d'ailleurs. Et je m'en allai, reconnaissant amèrement dans ces paroles le jemenmoquisme aimable et détaché des gens au pouvoir. LA BARBE 37 Puisque nulle puissance hiérarchique ne venait à mon aide, quelle' cause profonde allait donc me déterminer, dans cette cruelle alternative..... Je cherchais, le nez au vent, quand me croisèrent deux fillettes, toutes en rires et en œillades. L'une lança : — Est-il gentil, ce petit sous-lieutenant, avec sa barbe ! Et je l'ai gardée. 3 MADAME ARGAT Depuis une semaine, mon ami Duchêne et moi, nous levions à grande échelle les environs de Bar-sur-Marne, où devaient avoir lieu les prochaines manoeuvres d'automne. Les grands chefs, désireux de montrer sur le terrain avec quelle sûreté de coup d'œil, avec quelle foudroyante rapidité ils savaient prendre les plus grandes résolutions, commençaient par les élaborer trois mois à l'avance dans le silence du cabinet. C'est pourquoi, Duchêne et moi, nous quittions dès l'aube les rues endormies de Bar- sur-Marne, pour n'y rentrer qu'à la nuit, 42 INTÉRIEURS D'OFFICIERS poussiéreux, exténués, traînant derrière nous nos aides ployés sous le poids des planchettes, des boussoles et des niveaux. Mais si la fièvre du travail écourtait pour nous les heures du jour, les soirées, par contre, nous semblaient mortelles. Deux ans à l'état-major général — section des Cartes et Plans — nous avaient complètement gâtés sur le choix des nocturnes distractions. Duchêne adorait l'Opéra ; moi, la Comédie : il ne se passait guère de soir sans que l'un de nous satisfît son goût favori. Et subitement le sort nous jetait dans Bar-sur-Marne, où nous étions réputés déjà pour des viveurs effrénés, parce qu'on nous avait vus fumer un cigare à dix heures du soir, sur la grand'- route. Car nous avions essayés de bucoliques plaisirs; mais la sérénité des nuits aux champs ne charme que ceux dont elle berce le rêve : elle n'était parvenue qu'à rafraîchir jusqu'au coryza nos cerveaux vides de chimères. Heureusement, la province mange bien et MADAME ARGAT 43 nous nous consolions à table de nos déboires mondains. Notre hôte affichait une grande admiration pour les officiers ; il y a des gens dont c'est la façon d'être brave. D'ailleurs, il nous témoignait sa déférence en bonne et plantureuse chère, en vins généreux, en poudreuse eau-de-vie qui, disait-il, avait entendu tonner le canon de Brienne au temps du grand empereur. 11 ne dédaignait même pas, au dessert, de pousser une chaise près des nôtres et de bavarder un peu. C'était l'heure rose des liqueurs et des cigares ; sous la chaude caresse du cognac historique, nos âmes entr'ouvertes laissaient voir à l'hôtelier surpris des abîmes de tristesse désœuvrée. — Quand on pense, s'écria Duchêne un soir, que nous ne dénicherons même pas un musicien amateur! En effet, pendant nos mélancoliques promenades, nous n'avions jamais entendu, derrière les raies lumineuses des volets clos, l'en- tMMMMBaBHMM 44 INTÉRIEURS D'OFFICIERS volée d'un accord de piano ou la voix pâmée de la pourtant inévitable chanteuse de salon. Majs notre hôte, qui nous versait son eau- de-vie avec l'onction d'un bénédictin, releva brusquement son flacon. — Ah! pardon, pardon! Il y a l'organiste qui fait de la musique. L'hôtesse, occupée à nous servir un café parfumé, moiré de légères vapeurs et caressant comme des yeux de brune, interrompit aussi sa besogne : — Et puis, il a une jolie femme! — Trop jolie, fit le mari en bouchant sa bouteille. — Pas pour le sous-préfet, lança la femme en redressant sa cafetière. Un musicien ! Une jolie femme ! L'imprévu de la trouvaille nous troublait d'incrédulité. Mais nos hôtes, ravis d'avoir secoué notre.torpeur, appuyaient du geste et de la parole. Ils demeuraient là, tout près. Il nous suffirait, pour être reçus chez eux, d'envoyer nos cartes, accompagnées d'un petit mot. Certai- MADAME AHGAT 45 nement ils se feraient un plaisir... ces messieurs les officiers... si aimables... Bref, ils parlèrent tant et si bien que nous nous laissâmes convaincre; le même soir, nous déposions chez l'organiste deux cartons aggravés d'une prose où notre confusion de la liberté grande le disputait à l'éloge d'un si rare talent. La réponse ne se fit pas attendre. Le lendemain matin, comme nous déjeunions, avant de partir, de viande froide arrosée de vin rose, l'hôtelier nous remit une carte où M. Argat — organiste de Bar-sur-Marne, leçons de piano et de chant — se déclarait très heureux de nous recevoir le soir même. * * + # Dire que notre travail ne fut pas troublé ce jour-là d'attente et de curiosité, ce serait mentir. De nos cervelles cuites au grand soleil, les mêmes pensées s'évaporaient sans cesse ; et nous les devinions dans nos silences même. 3. 46 INTÉRIEURS D'OFFICIERS — Pourvu qu'il ait un orgue chez lui! souhaitait anxieusement Duchêne. — Qu'est-ce qu'un hôtelier de Bar-sur- Marne peut bien appeler une jolie femme ? me demandais-je avec une angoisse pareille. Le soir venu, après une minutieuse toilette — gants blancs immaculés, bottines vernies, tenue numéro un — nous nous présentâmes chez l'organiste. Une petite bonne vint nous ouvrir, et par une série de corridors obscurs nous conduisit dans un salon dont l'aspect immédiatement nous charma. De ci, de là, des lampes diffusaient, à travers leurs abat-jour touffus, des lueurs roses, comme de lumineuses fleurs. Des statuettes de marbre, apparues parmi de hautes plantes, donnaient aux coins sombres des airs de jolies chapelles, autels profanes, voués au culte d'une élégance que je ne m'attendais certes pas à trouver là. Aux murs, de sobres et bonnes gravures, de grandes photographies de tableaux modernes disaient le goût des maîtres du logis. MADAME ARGAT 47 Dans un bruissement de robe madame Ar- gat parut. C'était bien la femme de son salon : on eût dit que, pour le composer, elle avait éparpillé un peu de sa grâce légère sur les dentelles des abat-jour, laissé un peu de son sain éclat sur les fleurs épanouies dans l'ombre, et que les marbres avaient emprunté à son visage, comme taillé dans le grain fin d'une pierre tendre, le secret de leur blancheur et de leur pureté. Elle nous pria d'excuser son mari, retenu quelques instants encore, et nous mit à l'aise en quelques phrases suffisamment banales sur la difficulté de nos travaux, la sécheresse du temps et la tristesse des petites villes. L'entrée de M. Argat nous interrompit. Il s'avança vers nous, menu, mincet, la main tendue. Mais, frappé de l'hésitation qu'il mit à trouver les nôtres, de l'indécision de sa démarche, je regardai ses yeux : ce n'étaient que deux taches douloureuses, d'une matière blanche, comme bouillie, coagulée, où rien ne vivait plus. 48 INTÉRIEURS D'OFFICIERS Aveugle! Je compris pourquoi l'hôtelier trouvait madame Argat trop jolie ; en même temps, une grande amertume m'emplit le cœur, à penser que tant de charmes étaient la proie d'un sous-préfet dont les administrés n'étaient seulement pas éclairés au gaz! Il y eut un temps de silence que nous nous efforçâmes d'écourter, car le malheureux aveugle se doutait — en partie au moins — de nos muettes réflexions. La conversation redevint générale. Cette fois, madame Argat se montra aussi fine d'esprit et de parole qu'elle le semblait d'allures. Elle railla gentiment ses concitoyens en cascades de mousseuse ironie, où se mêlait parfois le goût amer d'un peu de fiel. Mais l'un de nous, par un contraste naturel, ayant prononcé le nom de Paris, elle eut, pour en décrire le charme, de ces mots colorés, de ces expressions heureuses que nous trouvons seulement pour ces sujets préférés qui dorment en nous d'un sommeil léger, prêts toujours à s'envoler jusqu'à nos lèvres. MADAME ARGAT 49 Puis l'entretien versa dans la musique. A son tour, le mari s'anima; la figure illuminée, il se mit au piano avec des gestes de possession. On eût dit que les harmonies éveillées sous ses doigts prenaient pour lui des formes visibles, et que, tantôt lentes, tantôt éche- velées, elles s'enfuyaient en bandes infinies dans la nuit de ses yeux. Il avoua quelques valses par lui composées ei pria sa femme d'en chanter une. Elle s'en acquitta avec ce sûr instinct de la nuance juste que j'avais déjà remarqué chez elle. Parfois, sa voix se mouillait d'une émotion légère, a fleur de lèvres, comme auparavant sa gaieté se teintait d'amertume. Il me semblait que la découverte de ces sentiments intimes me rapprochait d'elle et leur mystère doublait ma sympathie de curiosité. Quand elle eut fini de chanter, son mari entonna subitement une de ces complaintes au goût du jour, obscènes et tristes, sans grâce et sans finesse. Et plus s'avançait la soirée, plus je cher- 50 INTÉRIEURS D'OFFICIERS chais comment cette jeune femme, jolie et de goûts mondains, avait épousé cet organiste de petite ville, à la fois talentueux et grivois. Mais je ne trouvai pas ce soir-là le mot de l'énigme. Jusqu'à minuit, l'aveugle resta au piano, passant de Wagner au Chat-Noir avec une surprenante facilité, jugeant l'un et l'autre avec une autorité technique que Duchène, musicien lui-même, m'avoua plus tard impeccable. Et nous nous quittâmes confus de l'heure tardive, avec promesse de nous revoir bientôt. Je pense que madame Argat réiléchit, ainsi que je le fis moi-même, à ce que serait notre seconde entrevue, dans le temps qui la sépara de la première ; car, dès le début de la soirée, nous nous groupâmes comme après entente préalable : tandis qu'auprès de l'orgue M. Argat émerveillait Duchène par sa connaissance approfondie de l'harmonie, — science étrange MADAME ARGAT 51 qui tient dans le réseau de ses principes inflexibles cette chose ailée : la musique, — madame Argat et moi, nous causions près d'une petite table couverte de fleurs. Si la jeune femme avait réglé son attitude à l'avance, je pense qu'elle avait également décidé les confidences qu'elle se laisserait arracher. Car, très vite, je sus son histoire. Son père était régisseur du château de Clairval. Toute petite, elle avait vagabondé parmi les corridors sans fin, les grandes salles sonores ou l'herbe haute des fossés ; bien souvent, on l'avait trouvée perchée sur une fenêtre, dévorant un roman de Walter Scott ou d'Anne Radcliffe dont elle s'imaginait être l'héroïne. Bien que le château fût curieux d'aspect, qu'il eût abrité à diverses époques des tètes princières, qu'il renfermât de riches collections d'armes et qu'il fût actuellement encore prison d'État, on y voyait peu de visiteurs. Aussi l'une des rares distractions de la jeune fille était-elle d'aller entendre le dimanche, à la chapelle du château, la messe à 52 INTÉRIEURS D'OFFICIERS laquelle venaient assister les paysans d'alentour. L'orgue, surtout, la prenait tout entière. Dès qu'elle entendait l'ondée puissante tomber du haut des voûtes sur ses épaules, de douces larmes lui coulaient des yeux, qu'elle voilait de ses mains jointes dans une attitude de prière. L'organiste était un vieil homme qui vivait également au château. Une année, il partit chercher son fils qui se trouvait aux Quinze-Vingts. Ce jeune homme était devenu aveugle à la suite d'une attaque de petite vérole, à dix-huit ans. Pendant quatre ans, on lui avait enseigné la musique à Paris ; et très rapidement il remplaça son père à l'orgue de Clairval. Il jouait merveilleusement. « Votre fils sera un grand artiste », disait-on souvent au vieil organiste. La jeune fille, devant laquelle on tenait ces propos, les croyait religieusement ; son imagination s'enflamma. Et, soudain, son rêve se précisa. Sa vie lui apparut toute tracée : elle serait l'Antigone de l'artiste aveugle. MADAME ARGAT 53 l'intermédiaire naturel entre ce génie ignoré et le monde qui devait l'attendre tout frémis-' sant d'impatience. Elle avait lu parfois, aux premières pages des journaux, des descriptions de soirées mondaines : elle se vit, dans le cadre qu'elles dépeignaient, adulée, cueillant les gerbes de bravos pour les déposer, pleine d'orgueil, dans les mains hésitantes de l'aveugle ; elle le présenterait aux gens illustres, le conduirait au piano, effacée mais radieuse. Tout un avenir, tout un ciel de gloire resplendissait à ses yeux. Elle épousa M. Argat. Mais soit que son talent manquât de l'ampleur nécessaire, soit que n'intervînt pas dans sa vie ce coefficient de chance qui n'est au fond que l'accomplissement d'un destin, l'artiste échoua. La nécessité de vivre l'enlisait même au jour le jour dans cette petite ville de Bar-sur- Marne où il cumulait l'emploi d'organiste et de professeur. Pourtant la société de l'endroit ne s'était guère montrée charitable aux nouveaux arrivés ; aux allusions couvertes de madame Argat, je devinai que ses libres 54 INTÉRIEURS D'OFFICIERS allures, son élégance innée, sa vive et large compréhension des choses n'avaient pas dû trouver grâce devant l'aréopage de vieilles dames fielleuses qui composaient le Tout-Bar- sur-Marne. Et de ses illusions envolées, de la plate réalité qui leur avait fait place, je sentais que madame Argat conservait une amertume profonde, qui s'exhalait en phrases saccadées, heureuses de s'épancher. Elle effeuillait des roses d'un mouvement machinal ; et, dans les courts silences où la plongeait la vision trop absorbante du passé, la voix flûtée de son mari emplissait la pièce : — D'après les harmonistes contemporains, l'accord de quinte diminuée n'est pas un accord parfait. C'est un accord dissonant sans dissonance ; c'est l'accord de septième dominante sans fondamentale. • — Mais alors, demandai-je à madame Argat, votre mari ne vous connaît pas ? — Non, fit-elle avec un sourire triste. II me demande : « Comment es-tu ? » Je lui ré- MADAME ARGAT 55 ponds : « Je suis brune, j'ai les yeux marrons », et il continue ses questions, il cherche à se rappeler la couleur des mots que j'emploie, car cela fait quatorze ans qu'il ne voit plus ! Oh ! dire la tristesse de ces humbles aveux ! Ce scepticisme de surface qu'affectent les jeunes gens en général et les jeunes officiers en particulier, comme je le sentais en moi s'écailler, craquer de toutes parts, laissant à vif ma sensibilité palpiter à l'unisson de cette émotion toute proche. Ses pauvres rêves de grandeur, de succès et d'apothéose, rêves d'amour aussi, tous étaient mort-nés comme une portée de petits chiens qu'on jette à l'eau. Et, dans le silence où nous nous sentions suivre tous deux d'identiques pensées, la voix du mari éclatait encore : — Avez-vous remarqué l'effet final des troisième et quatrième tons de plain-chant, cette terminaison du chant par la médiante, et de l'harmonie par l'accord majeur de médiante?... 56 INTÉRIEURS D'OFFICIERS Je retournai seul chez madame Argat tous les jours. J'arrivais vers onze heures, après mon travail du matin. Elle me recevait dans son salon où les volets clos entretenaient une ombre fraîche. Son mari rentrait vers midi de ses leçons en ville, ramené par un petit garçon qui le laissait à la porte de la maison. Nous causions de ce Paris qu'elle aimait tant, de ses projets, peut-être encore réalisables, d'y tenir une large place. Dans l'atmosphère de ces confidences de femme, de ces petits secrets dévoilés, j'éprouvais une amollissante tiédeur, comme si elle se fût dévêtue et que j'eusse caché mon visage dans la mousse légère de ses vêtements pleins encore de la chaleur de son corps. Souvent elle pleurait ; et nous n'évitions pas, nous recherchions presque la joie triste de ces pleurs, que nul n'avait encore excités à couler, et qui étouffaient son coeur, disait-elle. Moi-même, par une sorte de contagion d'âme, MADAME ARGAT 57 je partageais sa mélancolie, et j'avais, pour en adoucir l'amertume, de sincères caresses. Mes lèvres remontèrent le chemin de ses larmes : je les bus sur ses mains blanches où elles tombaient en larges gouttes chaudes. J'effaçai leur sinueux sillon sur la fleur de ses joues. J'allai les chercher sur ses paupières mouillées et jusqu'au coin tremblant de ses lèvres. Le jour où je dus quitter Bar-sur-Marne, j'allai la voir, comme de coutume, à la même heure. J'étais tout à la détresse de la séparation, si aiguë au lendemain de ces intimités hâtives. De folles idées tournoyaient dans ma tête de tout abandonner pour cette femme, de rester toujours endormi dans le doux refuge de ses bras jetés autour de mon cou : je les lui répétais dans une sorte de frénésie. Non seulement j'aurais voulu boire ses larmes, mais j'aurais voulu encore étouffer ses sanglots, qui agitaient douloureusement sa gorge superbe. Tout à coup, — fut-ce l'idée dominante d'un départ sans retour, ou simple ardeur phy- 58 INTÉRIEURS D'OFFICIERS sique près de ce corps voluptueux dont mon propre corps devinait toutes les formes à travers la robe légère, ou enfin instinct conventionnel d'affirmer d'un acte dernier mon empire sur elle, — le triste désir me prit de la posséder. fc Elle se prêtait à mes caresses, sans que cette lucidité qui survit en nous à nos pires affolements parvînt à discerner si son abandon était volontaire ou vraiment inconscient. Soudain, la porte du salon s'ouvrit, et l'aveugle parut. De sa voix aiguë, insexuelle, il appela : « Marthe, Marthe, tu es là? » Oh ! la rapidité de nos pensées ! Dans la seconde qui suivit ces mots, je songeai à tout ce qu'on m'avait appris des aveugles, sur l'acuité de leurs sens restés intacts ; je frémis qu'il ne surprît le bruit de nos souilles ou de nos cœurs, l'odeur humaine de nos corps enlacés. Il fit quelques pas dans la vaste pièce, répétant : « Marthe, Marthe, es-tu là ? » Nous restions immobiles, figés dans l'attitude grotesque de l'amour surpris, nos bou- MADAME ARGAT 59 ches collées, nos yeux agrandis d'angoisse se pénétrant mutuellement. Bouger, faire croire à un entretien banal ? Le pouvions-nous, maintenant que, dans les premières secondes, l'effroi nous avait laissés muets ? « Marthe ! » L'aveugle s'avançait encore, répétant son appel, tàtant des meubles. Oh! le torrent impétueux des pensées aux tournants brusques ! Une pitié, une pitié immense, inconnue aux jeunes hommes, m'envahissait pour ce malheureux que je trompais lâchement, sans excuse d'amour profond, et dont l'infirmité rendait ma trahison plus infâme. La pitié m'inondait, comme un fleuve débordant et victorieux. Jamais je n'avais songé à cet homme. Dans un éclair, je vis sa propre existence, rongée à chaque seconde du supplice de ne pas voir, ravagée par tous ces chagrins d'amour-propre et d'ambition dont pleurait sa femme et qu'il devait sentir plus vivement qu'elle encore. Pauvre, pauvre petit aveugle malingre qui trouvait la force de chanter pour égayer 60 INTÉRIEURS D'OFFICIERS sa maison ! Et, même en dehors de toute réflexion, sa seule silhouette étriquée, ses mains hésitantes et ses yeux crevés me forçaient à un retour sur moi-même, sur mon être insouciant et sain, maraudant le plaisir égoïste et brutal. Il fit encore deux pas, puis s'en retourna, appelant dans le corridor : « Marthe! Marthe! » Alors je me soulevai, et, toute ardeur physique tombée, plein de dégoût, pleurant de honte, je m'enfuis pour toujours. LA BANQUISE L'hiver précédent, le sous-préfet de Belle- fontaine avait été décoré pour sa belle conduite pendant la débâcle des glaces. Il avait appelé sur les lieux une compagnie du génie, fait sauter la banquise au moyen d'un explosif alors nouveau, sur lequel on fondait de grands espoirs, et sauvé ainsi d'une ruine certaine le Vieux-Pont, la gloire de Bel- lefontaine, qui franchissait la rivière sur trois arches branlantes. C'est pourquoi le sous-préfet actuel, M. So- néloir, regardait tant anxieusement le thermomètre, à toute heure du jour : son prédé- 64 INTÉRIEURS d'oFFICIEHS cesseur avait été décoré à — 10°, et le mercure s'obstinait à ne pas descendre au-dessous de — 7". Mais un clair matin de froid coupant, le bruit courut en ville que la rivière était prise, la batellerie arrêtée : les chalands, pris dans les glaces, sefendaient comme des châtaignes trop mûres ; le Vieux-Pont tremblait sur ses antiques bases ; on trouvait de pauvres gens morts de froid au long des murs. Enfin! Fiévreux, M. Sonéloir télégraphia à la subdivision pour obtenir un détachement de sapeurs, munis d'outils et d'explosifs. Sa dépèche, comme celles des grands capitaines, fut laconique et claire : il s'en exhalait l'horreur de la situation, l'imminence des périls à courir, l'admirable sang-froid de celui qui saurait les éviter. Il lui fut répondu que le lendemain, à dix heures, douze soldats du génie, porteurs de pioches, de pelles et de mélinite, débarqueraient à Bellefontaine sous la conduite d'un lieutenant. Ce fut un grand jour. La musique munici- LA BANQUISE 65 pale attendait rangée sur le quai, envahi déjà par les notables du crû, les représentants de la presse locale, et les dames de la Société de secours aux blessés. Devant la gare, le sous-préfet, rayonnant en son uniforme, se carrait dans un fastueux landau, aux chevaux pavoisés des couleurs nationales. Et puis encore, des pompiers casqués de cuivre, des enfants soufflant dans des clairons, des marchands de petites décorations ainsi qu'il sied aux réjouissances populaires. Sur tout ce monde, un air de gaieté répandu, venu peut-être du clair soleil qui luit dans un ciel sans nuage. Trop éclatant même, ce soleil, aux yeux du sous-préfet qui craint pour sa glace. Pourvu qu'elle tienne jusqu'à l'arrivée du détachement ! Enfin le train parut, et la foule en délire se rua sur nos braves soldats : sacs, outils, caissons à mélinite, tout leur fut enlevé des mains avant qu'ils fussent sortis de la gare. Des gens criaient : « Vive la République! » ce qui est une belle preuve d'exaltation. 4. 66 INTÉRIEURS D'OFFICIERS Le lieutenant, venu là dans l'attente d'un travail intéressant, mais pénible, n'en pouvait croire ses yeux. Le sous-préfet, des larmes dans la voix, le remerciait de son concours : « La vie suspendue... la science moderne... l'armée et le peuple... » Et il l'entraînait dans le moelleux landau, qui prit la grande rue parmi les manifestations de cet enthousiasme qu'il est convenu d'appeler indescriptible. Mais à un détour brusque, la rivière apparut, qui coulait claire et verte sous le soleil, à peine parsemée de petits glaçons blancs, comme des œufs à la neige sur un lit de crème. Une crue subite, le courant rapide et ce diable de soleil avaient fait leur œuvre. M. Sonéloir s'était soulevé, et quand il retomba, un petit « ah » douloureux jaillit de ses lèvres. Le lieutenant mit un lorgnon et prononça : « Il n'y a rien à faire sauter? » Mais le sous-préfet n'entendait pas de cette oreille-là. Il s'écria très sèchement : LA BANQUISE 67 — Si, si, il faut faire sauter la banquise. — Mais puisqu'il n'y a plus rien ! — Nous trouverons quelque chose. Et comme l'officier ne paraissait pas convaincu, il usa d'un dernier argument bien propre à subjuguer un militaire : — D'ailleurs, j'ai reçu des ordres! Vous entendez : j'ai des ordres ! Puis, quand il vit que son éloquence restait vaine, il s'écroula au fond du landau, vaincu, et la voix suppliante : — Je vous assure, il faut faire sauter quelque chose. Il y va de mon avancement, de ma décoration ; je ne peux pas faire moins que mon prédécesseur, voyons! Il a fait sauter tant de glace, que tous les poissons en sont morts : laissez-m'en tuer quelques-uns. Je n'ai pas d'enfants, mais j'en aurai ; il ne faut pas qu'ils rougissent de leur père, mon ami. Et puis, que mettre dans les rapports, les communications aux journaux, les toasts à la fin des banquets ? Vous-même, que vous dira votre capitaine ? 68 INTÉRIEURS D'OFFICIERS On vous paye sept francs d'indemnité, ne l'oubliez pas. Allons, un bon mouvement; trois ou quatre pétards, pour faire du bruit. Abasourdi, le lieutenant eut un geste vague. — Si vous y tenez absolument. Mais donnez-moi de la glace. Alors, on vit cette chose étrange : les sapeurs, à l'aide de crocs et de gaffes, harponnèrent les pauvres petits glaçons qui s'en allaient tout doucement au cours de l'onde. Et quand il y en eut gros comme une bombe gla.- cée, on y mit quelques pétards, auquel fut attaché un long bout de cordeau. Sur un geste du sergent, la foule s'écarta, et l'on vit luire le petit point lumineux de la mèche allumée. Puis, il y eut une détonation sèche, une gerbe d'eau jaillit sur la rive, et tous les habitants, massés, crièrent, d'un bel élan, plus enthousiaste encore : « Vive la Russie! » Quel bon déjeuner fut servi, à la table du sous-préfet! Vingt fois, l'histoire de la banquise revint sur la nappe. LA BANQUISE 69 Au Champagne, on l'appelait l'ice-berg ; elle avait des hauteurs prodigieuses, et rivalisait avec la cathédrale. On se serrait les mains, comme après un grand péril évité; les reporters écrivaient sous la table, pendant le discours enflammé du sous-préfet, et le lieutenant se demandait, en se pinçant la jambe, si, vraiment, la banquise avait existé. Son capitaine fut décoré. Le sous-prélet aussi, naturellement. LA CROIX Tout chamarré d'or et ganté de blanc, son torse puissant comme cerclé dans les brandebourgs de son dolman, le colonel relisait la lettre anonyme qu'il venait de recevoir à l'instant même. Comme il était habilement perfide, ce billet en quatre lignes ! Chaque mot levait un voile, éclairait un point obscur, changeait les doutes en certitude : trompé ! Longtemps il resta dans cette stupeur du premier choc, où les pensées sont vagues et lentes comme dans un rêve ; il sè souvint du temps où, épris vers la quarantaine d'une 74 INTÉRIEURS D'OFFICIERS très jeune fille, la hantise des choses vues, des légendes et des racontars avait ébranlé pendant quelques instants sa confiance en lui-même. Mais il avait rejeté loin de lui toutes ces craintes, d'un mouvement de ses robustes épaules, songeant « Bah ! je ne serai pas comme les autres ! ». Puis, sa pensée se porta sur son rival ; comme il la haïssait, de toutes ses rancunes d'homme et de vieux soldat, cette race de jeunes officiers également altérés de plaisirs et d'ambitions, à la fois mondains et valeureux, possédant de l'acier la souplesse s'ils en avaient la résistance, et dont le flot montant culbutait chaque jour sa génération démodée ! Mais sa pensée se précisant encore, une colère terrible l'ébranla tout entier; il songeait à la justesse du coup porté, que rendait inévitable l'ironie monstrueuse des circonstances : dans une heure, et sans qu'il y pût rien changer sous peine d'éveiller les soupçons, il devait, de ses mains, faire son rival chevalier de la Légion d'honneur. LA CHOIX 75 Encadrant la cour du quartier, le régiment tout entier attendait sous les armes l'arrivée du colonel. Au centre, un groupe d'officiers entourait le futur chevalier : très jeune, une dureté volontaire dans ses yeux bleus, un sourire gentil de valseur sous sa moustache retroussée, il accueillait joyeusement les compliments de ses camarades ; une résurrection, pour lui, ce retour en France, sans blessure, avec trois galons sur la manche, et bientôt, sur la poitrine, cette croix que les militaires continuent d'aimer si religieusement. Et il souriait à tout, à la joie de cette pure matinée, à la gaieté des uniformes sous le soleil, à l'avenir grand ouvert,... heureux de vivre. Mais une sonnerie éclata, le régiment présenta les armes, et le colonel fit son entrée. Immédiatement, ses regards se portèrent vers les fenêtres de la bibliothèque, d'où les 76 INTÉRIEURS D'OFFICIERS femmes d'officiers avaient coutume d'assister aux cérémonies militaires : en toilette bleue, toute caquetante, sa femme se trouvait là. Alors, et comme pressé d'en finir, il commanda d'une voix puissante : « Ouvrez le ban ! » Des trompettes sonnèrent, des tambours roulèrent. Puis, les deux officiers se firent face ; et, dans le grand silence rétabli de cette multitude d'hommes, chaque mot, nettement détaché, semblant s'enfuir d'un vol palpitant, le colonel prononça : — Au nom du Président de la République, et d'après les pouvoirs qui nous sont conférés, je vous fais chevalier delà Légion d'honneur! Et d'une main qui ne tremblait pas, prenant l'emblème de bravoure et de loyauté, il l'accrocha sur la poitrine du capitaine. Le plus douloureux restait encore à faire. Il avait pu, jusque-là, oublier sa haine d'homme pour n'écouter que son devoir de soldat, mais il se sentait à bout de forces. Pourtant, il commanda encore de sa voix tonnante : « Fermez le ban ! » LA CROIX 77 La musique du régiment éclata en notes cadencées et rebondissantes. Alors, esclave des règlements militaires, le colonel plaça le plat de son sabre sur l'épaule du capitaine, et tandis que celui-ci, toute sa joie enfuie devant sa traîtrise apparue, pâlissait sous son regard sans pitié, il lui donna paternellement l'accolade. L'ENFANT (Feuillets trouvés dans un « Règlement sur l'instructv n à pied dans les corps de troupe de l'Artillerie » égaré.) Vincennes, 2 juillet 1891. Je viens d'assister au mariage de Louise Charmerose, que j'ai aimée toute une saison. Pendant la bénédiction nuptiale, Lucie, sa meilleure amie, m'a appris que je n'avais été que le second flirt de Louise. Le premier fut un capitaine de chasseurs à pied ; il triompha à Vichy, où M. Charmerose père soignait son foie. Quant à moi, l'artilleur, j'ai régné à Cannes 5. 82 INTÉRIEURS D'OFFICIERS où madame Charmerose mère venait restaurer ses bronches sensibles. Le troisième et définitif — je l'espère — est un capitaine de cuirassiers. Il a reçu le coup de foudre à Contrexéville, où toute la famille venait remettre en forme le physique précocement délabré de Charmerose Junior. Cette Louise a décidément un faible marqué pour l'uniforme. A-t-elle cru nous aimer tous trois? C'est possible. Elle est celle qui croira toujours aimer, parce qu'elle n'aimera jamais. Que de souvenirs, que de regrets doivent s'envoler, un jour de mariage, de cette foule inattentive au rite, et s'abattre, comme de pauvres oiseaux frappés à mort, sur la silhouette immobile et blanche de la mariée ! Rêves d'hommes mûrs qui songèrent un instant combien serait douce à la vieillesse proche cette triomphante, cette radieuse jeunesse. Rêves d'adolescents qui, dans leur désir d'être hommes, se crurent aimés pour une valse accordée dans un sourire. l'enfant 83 Rêves de jeunes gens qui purent successivement se figurer être l'élu et que, sous des formes diverses, la destinée aux tournants brusques rejeta loin du but convoité. Rêves aux ailes brisées qui tombent en chute molle sur elle ; souvenirs glacés qui neigent sur la neige de sa parure. En moi seul, que de regrets ! J'avais respiré cet air d'amour, cet air complice qui flotte sur les villes de plaisir. Pendant tout cet hiver, à Cannes, j'ai été fou, vraiment fou. Il me semble que pour refléter la joie des choses, cette lumière d'or qui vibrait entre le ciel et la mer, mon cœur a dû s'élargir, s'ouvrir comme une fleur. J'ai été fou. Mais les flirts de ville d'eaux sont des fleurs d'eau. Comme elles, ils poussent démesurément vite ; comme elles, ils se fanent et meurent, dès qu'on les arrache à leur élément. Aujourd'hui, toutes ces fadeurs sont oubliées : admirable métier qui endort toute sentimentalité! Sous l'éreintement de la vie physique, je sens que je ne pense plus à rien. A cheval, j'ai l'impression calmante de ne faire qu'un 84 INTÉRIEURS D'OFFICIERS avec ma bête ; nous allons du même rythme, avec la même, l'unique préoccupation d'aller plus vite et plus loin. Et puis, cela est très prenant, très accaparant, de faire de ces hommes gourds que la campagne nous envoie, des gaillards délibérés, instruits au sens large du mot. Le soir, au mess, je retrouverai le visage de mes camarades, les mêmes calembours, les mêmes conversations que le matin et que la veille. La manille nous mènera jusqu'à neuf heures et nous dormirons ensuite d'un sommeil de brute : cela ne vaut-il pas mieux que de railler ; railler, souvent, c'est si près de pleurer ! Vincennes, i" juillet 1892. J'ai rencontré la mère de cette Louise Charmerose, aujourd'hui baronne de Luçay. Voici un an déjà qu'elle est baronne ! C'est curieux comme les mères sont aimables avec les anciens flirts de leurs filles mariées. Ça doit être la haine commune du mari qui les l'enfant 85 unit ; puis, la vue de ces bons jeunes gens leur rappelle le temps où elles avaient leurs filles près d'elles, où elles surveillaient d'un œil tranquille et même encourageant leur manège coquet. Louise n'a pas d'enfants. Elle n'en espère même pas encore. Son mari est pourtant dans la force de l'âge : quarante ans et cuirassier. Est-ce drôle ! Je suis comme heureux qu'elle ne soit pas mère. Il me semble qu'elle est, du même coup, moins épouse. En tous cas, je puis me la figurer telle, et la venue de l'enfant, seule, m'arrachera cette dernière petite illusion. Nancy, 15 septembre 1892. Nous sommes campés dans la forêt d'Othe, en manoeuvre. La nuit est claire et ma tente me semble inhabitable. Dans la vallée, Nancy paraît dans un bain de lune. Louise est là. J'ai vu son mari aujourd'hui, elle n'est toujours pas mère. 86 INTÉRIEURS D'OFFICIERS Ma vie ^n'apparaissait comme un mur uni, régulier et bête. Mais voici que, folles graines envolées, les souvenirs se sont blottis dans les joints pour y fleurir. Et il suffit d'un parfum de la forêt pour évoquer une scène, un décor où elle passe ; d'une sonnerie, d'une marche, pour ressusciter l'enchantement des valses faciles au bord de lataer : la vie romanesque, nécessaire, se repaît de ces assem- blances. Le capitaine de Luçay m'a invité à venir voir sa femme. Il a été charmant. Il a un air fatigué, un air usé, dont je lui sais gré, sans me rendre compte vraiment pourquoi. Irai-je? Oh ! l'admirable nuit blonde! Dans le camp, des chevaux hennissent, tirent sur leur chaîne... Décidément, j'irai. Nancy, 16 septembre 1892. Nous avons passé un délicieux après-midi tous trois. Louise m'a paru empâtée, alourdie. Elle est devenue femme d'officier, très l'enfant 87 vite. Seul, semble l'agiter le souci des visites, des bals, des permissions et des permutations. Pourtant, quand nous avons parlé du temps passé, de Cannes, ses narines m'ont paru battre, ses yeux s'éclairer ; elle vivait mieux, plus complètement. D'ailleurs, pas une idée déplacée ne courait sous les mots, ne m'a frôlé au passage. Nous avons pu évoquer toutes ces choses comme s'il se fût agi d'un roman intéressant, coloré, mais enfin d'un roman. Il en résulta pour moi, après le dîner, une petite griserie un peu mélancolique. Quant à Louise, elle continuait d'égrener les souvenirs, très excitée, esquissant des silhouettes de voisins d'hôtel, de danseurs exotiques, narrant d'un trait nos excursions, nos folies de poulains lâchés... M. de Luçay fumait tranquillement. Dans la nuit même nous quittons Nancy et je ne verrai plus Louise. Vincennes, 2 mars 1893. Louise va devenir mère ! j'ai appris la chose au Cercle, ce soir, pendant une récep- 83 INTÉRIEURS D'OFFICIERS tion, entre deux verres de punch au kirsch. Un officier de ma batterie, qui rentre de congé, lui a rendu visite pendant sa permission. Déjà, elle ne peut plus sortir. Une drôle d'idée m'effleure, me force à rire, comme une chatouille: si c'était justement le soir où j'ai dîné chez eux, le 16 septembre, que.....Les souvenirs de notre saison à la mer, toute cette évocation de tant de flirts, de tant de bals, tout ce que cachaient les mots, et que nous seuls pouvions comprendre, tout cela l'excitait, la grisait peut-être comme ùn Champagne sec. Voici que ma pensée devient plus sérieuse : je songe au rapprochement de cette conception tardive, pourtant si attendue, avec ma seule présence, avec la montée des images anciennes. Puis, je glisse dans une rêverie indécise : le grand mystère, son cortège d'étranges affinités, qui en fixent la date, qui désignent le sexe, assurent les ressemblances physiques et morales, m'apparaissent dans un trouble épeuré. Tous ces phénomènes tiennent à des causes si subtiles, si infiniment l'enfant 80 délicates ! qui sait si la suggestion du souvenir de l'amour passé, n'en pourrait pas être une ? Mais un grand bruit de sabres remués, de chaises renversées, coupe mon beau raisonnement. Pourquoi y aurait-il concordance de dates, d'ailleurs ? Et nous descendons l'escalier en braillant : Quand l'artilleur de Metz Change de garnison, Tout's les femmes de Metz Se mett'nt à leur balcon, Pour voir à son départ, Cet artilleur chicart, Dont le charme vainqueur Survit dans tous les cœurs... Vincennes, 30 juin 1893. Le 16 juin ! c'est le 16 juin que son fils est né. Je viens de recevoir la lettre de faire- part. A cette mathématique coïncidence de dates, mon doute se précise : fleur, elle s'est définitivement éclose au souvenir de notre amour. Brutalement, en brandissant le carton 90 INTÉRIEURS D'OFFICIERS qui m'apporte la nouvelle, je m'écrie : « Elle pensait à moi ! » Et quelque chose m'étreint aux entrailles, m'étreint au cœur, un orgueil, un attendrissement, quelque chose d'inconnu, comme une paternité chaste. FANFARES MILITAIRES FANFARES MILITAIRES A la porte de la salle d'honneur, les officiers attendent leur tour de passer à la confession, tête-à-tête que le général inspecteur se ménage avec chacun d'eux. Touraine sortit. Ses camarades lui demandèrent : — Il a été chic ? Il répondit : — Epatant ! Et tandis qu'il contraignait ses lèvres à sourire, une étouffante amertume lui serrait la poitrine et lui nouait la gorge. Il avait envie de pleurer. Il entra dans la biblio- 94 INTÉRIEURS D'OFFICIERS thèque déserte et là, écrasant ses larmes de ses doigts gantés de blanc, il s'abandonna. Loin de chasser le souvenir de l'entrevue, il le raviva, le précisa dans ses moindres détails : Dès la porte, le général l'épiait du fond de son fauteuil, cherchait à le juger sur son attitude et son salut. Tout en feuilletant les notes du colonel, il lui causait de choses indifférentes et soudain, prétextant seulement sa santé atteinte par sa campagne d'Orient, il lui annonçait sa prochaine nomination de capitaine d'habillement! Touraine avait voulu s'insurger, crier au général qu'il s'était fait soldat par besoin d'aventures, par instinct chevaleresque, par ardeur physique, et que borner à tout jamais sa carrière aux murs étroits des bureaux et des magasins aux odeurs de pyrèthre et de vieux drap, c'était la briser du même coup. Mais le général demandait : « Ça vous va? ». Et repris par ce trouble invincible, cette sorte de suggestion qu'inspire l'autorité hiérarchique, il avait balbutié la réponse que voulait la question : « Oui, mon général ». FANFARES MILITAIRES 95 Seul, maintenant, il osait s'indigner: quoi ! c'était là l'unique récompense de tant de fatigues subies, de dangers courus? Mais on ne saurait le contraindre à cette situation modeste, dût-il démissionner pour y échapper. Cette idée de démission l'apaisa subitement; son imagination mobile s'en empara; justement, son beau-père le pressait de reprendre son usine ; il se vit terrassant des difficultés, recueillant des résultats immédiats, proportionnels à l'effort déployé... A ce moment, une sonnerie de clairon éclata dans la cour ; le régiment se rassemblait pour la revue d'honneur qui devait clore l'inspection générale. Touraine descendit ; mais il ne jeta sur les hommes qu'un regard distrait et manœuvra machinalement, toujours poursuivi et tenté par l'idée de quitter une carrière qu'il jugeait désormais sans attraits. Le général parut et tandis que le régiment portait les armes, la musique attaqua une marche brillante. Oh! cette musique ! Touraine l'aimait et la 96 INTÉRIEURS D'OFFICIERS craignait comme une maîtresse dont il eût connu l'ascendant irrésistible. Dès qu'elle éclatait, elle exaltait ses pensées ; elle les rendait plus fortes et plus colorées : on eût dit qu'elle les pavoisait, qu'elle les agitait d'un souffle plus ardent de vie, comme des drapeaux qui claquent au vent dans le ciel. Elle avait joué dans son existence de soldat un rôle occulte et tout-puissant ; elle dégageait pour lui la vraie portée, la vraie signification de tous les spectacles qu'elle rehaussait ; il lui semblait qu'elle s'envolait, matérielle, au-dessus des foules, comme ces figures ailées qui planent dans les ciels des tableaux allégoriques. Et pendant que le général et son état-major passent lentement devant le front des bataillons, pendant que la musique continue de lancer ses notes rebondissantes, Tour aine revoit, évoquées par elle, toutes les étapes de cette vie militaire qu'il s'apprête à quitter. Il a seize ans ; le voici au pied de l'Arc-de- Triomphe, un jour d'été. Des éclats de fanfare FANFARES MILITAIRES 97 se devinent dans l'éloignement; la foule garnit les trottoirs et bientôt un régiment débouche sur la place. Les hommes, fiers de tant de spectateurs accourus, filent le pas alerte et la tête haute ; les officiers, le sabre au poing, voilent d'un masque indifférent leur satisfaction pareille. Tandis que le régiment s'engage dans l'avenue des Champs-Elysées et descend, parmi la perspective admirable, dans la poussière d'or du couchant, Touraine perçoit pour la première fois la grandeur militaire, la grandeur immédiate, puérile et formidable; c'est une vision nette et réelle, comme si la Victoire de pierre quittait le flanc de l'arc triomphal pour voler en tête du régiment, au- dessus des harmonies brutales des cuivres... et Touraine, les poings fermés, s'affirme tout bas : « Je veux être soldat; je serai soldat. » Puis, surgissant dans une matinée de soleil, voici la présentation du drapeau. Chaque fois qu'il y assiste, c'est la même émotion bienfaisante qui l'étreint, depuis le commandement du lieutenant-colonel dont chaque mot porte dans le silence, l'éclair des baïon- 6 98 INTÉRIEURS D'OFFICIERS nettes jaillies des fourreaux, jusqu'à l'arrivée du drapeau suivi de sa garde. A ce moment, clairons et trompettes ouvrent le ban, la musique éclate, et pendant que le lieutenant- colonel salue d'un grand geste de sabre les trois couleurs, Touraine sent des larmes lui piquer la paupière, de bonnes larmes qu'il laisse couler, les deux mains rivées au fusil qu'il tient droit devant lui. C'est elle encore, cette musique, qui fouette sa pensée, qui grandit le drapeau jusqu'au symbole, éveille en lui l'idée d'une patrie, d'un pays dont tous les êtres ont les mêmes instincts, le même langage, le même génie, et dont l'emblème révélé flotte au soleil, salué par ce millier d'hommes qui lui présentent les armes et par ce vieillard qui s'incline devant lui. Des années passent... C'est la musique encore qui évoque une réception, brillante et bruyante. Parmi les nuages de fumée qui embrument les lustres même, parmi le fracas des bouchons de Champagne, les appels aux garçons embarrassés de leurs saladiers de marquise, les toasts s'échangent gaiement. On FANFARES MILITAIRES 99 célèbre le retour des camarades arrivés du Tonkin. Les mains s'étreignent, le verbe monte. La musique passe en rafales sur cette rumeur de foule ; plus que le Champagne et le punch, elle grise Touraine et presse ses pensées : « Oui, c'est un joli spectacle que cette centaine d'hommes réunis là, dont aucun n'a jamais forfait à l'honneur et ne sait ce qu'est un compromis de conscience ; tous sont prêts à se faire tuer demain, sans discuter le bien- fondé des causes qui les contraignent à partir ; tous renieraient leur attendrissement, se défendraient de tout regret, et feraient le sacrifice de leur vie sans peur, avec simplicité. » Et par une étroite liaison d'idées, son souvenir s'éclaire d'une grandiose scène de revue a Longchamps. La compagnie est en ligne ; elle s'ébranle aux sons d'une marche qui enlève le pas. Voici les tribunes, et, là-bas, tout seul, debout et tête nue, le Président de la République. Touraine tourne la tête vers lui en le saluant du sabre. Il va, les jambes raidies, la gorge serrée, mécaniquement, comme mû par le rythme de fanfare; parmi cette foule 100 INTÉRIEURS D'OFFICIERS grouillante, bariolée de robes et d'ombrelles multicolores, ses yeux, guidés par son cœur, ne voient qu'une robe, qu'une ombrelle : celles de sa fiancée ! Et il lui semble vraiment que c'est pour elle qu'il défile, l'allure brillante, parmi les fanfares, parmi les applaudissements qui tombent sur son cœur comme les gouttes fines d'une pluie délicieuse. Oui, toujours cette musique simple a su parler à son esprit simple et lui révéler, lui faire voir l'âme qui s'envole de tous les spectacles ; et maintenant encore, tandis que la revue s'achève, que le général s'approche de lui, il sent qu'elle lui parle ; il devine qu'il va .obéir à ses paroles : « Pourquoi partir? je t'ai montré tout ce que ton métier contient de grandeur, de bravoure, d'honneur et d'éclat. Mais regarde encore ces hommes assemblés : vois ces allures dégourdies, ces faces éclaircies où s'accuse le lent éveil des idées; crois-moi, c'est une œuvre saine, quoi qu'on dise, d'éduquer ainsi tous les enfants d'un pays, de leur mettre en main les moyens de pouvoir se défendre; et FANFARES MILITAIRES 101 pour une aussi vaste tâche, il n'y a pas de petit rôle, il n'y a pas de mesquine vertu ; à toutes celles qui te furent révélées, il en faut ajouter une : Y abnégation. C'est peut- être la plus admirable, bien qu'elle soit la moins brillante. Puise ta force en elle, et quoi qu'on te donne à faire, reste ». (î. LE NID C'était vraiment un intérieur très joli. Ils l'habitaient depuis un mois qu'ils étaient mariés. Mais Lui était venu, bien longtemps auparavant, y passer chaque jour quelques heures, s'y réfugier après son service. Ç'avait été une perpétuelle procession de tapissiers, de déménageurs, un peuple d'hommes en casquette, qu'il dirigeait avec les airs graves d'un général qui manœuvre des troupes pour une bataille décisive. Puis, ces gens partis, il restait seul dans le vaste appartement, où régnait cette étrange odeur de « neuf » émanée des meubles et des 106 INTÉRIEURS D'OFFICIERS étoffes. Et il s'y livrait à mille fantaisies, ouvrait des portes, offrait le bras à de belles dames imaginaires pour entrer au salon, se carrait dans les fauteuils ; ou bien, il s'asseyait à table, parlait à la chaise vide qui lui faisait face, passait la revue des porcelaines rangées en belle ligne de bataille sur les dressoirs. Et des sourires de grand enfant, heureux d'un jouet nouveau, dansaient au coin de ses lèvres. Comme ils l'aimèrent, leur appartement! D'abord, il y eut des remaniements complets, ce qui causa maintes querelles ; mais des querelles d'amoureux, qu'on recherche pour la douceur des réconciliations, telles ces montagnes qu'on gravit pour le plaisir de la descente. Quand ils furent bien d'accord sur l'emplacement de chaque objet, grâce à d'énormes concessions mutuelles, ils convinrent de recevoir. Et le cœur palpitant, dans une toilette d'une simplicité extrêmement étudiée, Madame attendit le premier coup de sonnette. LE NID 107 Combien d'autres le suivirent ce jour-là, le premier coup de sonnette ? En province, on est très friand de ces Vernissages. C'est un sujet de papotages tout trouvé pour les visites suivantes ; et puis, on emporte des idées : telle couleur d'étoffe, tel arrangement de tenture bons à imiter. Ce fut un vrai succès. Le corps des dames d'officiers donna au grand complet, comme dans une revue. Et c'étaient des « oh! », des « ah ! » pleins d'une envieuse admiration. Mais le suffrage qu'ils attendaient, celui qui devait l'emporter de son poids formidable sur l'ensemble de tous les autres, le suffrage de la colonelle, vint couronner la journée triomphale. Elle resta seule, la dernière. Et comme la jeune femme, enivrée de son succès, ne demandait qu'à s'épancher, qu'à déverser sa joie en qui voudrait l'écouter, la colonelle lui demanda subitement : « Mais si vous me le faisiez voir, votre petit nid? » Avec quelle joie reconnaissante elle acceptai Elle s'arma d'une grande lampe et, 108 INTÉRIEURS D'OFFICIERS précédant sa supérieure hiérarchique, lui fit minutieusement les honneurs de chaque pièce. Dans la salle à manger, elle ne lui fit grâce, ni de la grande baie aux vitraux gais, ni de l'ingénieuse disposition de l'office voisin. Puis ce furent les chambres, qu'elle expliquait avec un sourire confus, comme si des souvenirs eussent voleté de ci, de là, visibles. Et le bureau, avec quel soin ne l'avait-elle pas agencé ! C'était l'asile du travail, du travail bien méritoire, car tout y invitait à la flânerie. Et la colonelle suivait la lampe, inspectait de bonne grâce, faisait chorus, s'extasiait avec la jeune femme sur les commodités de la distribution, sur le confort moderne, largement répandu des combles aux trottoirs. — Votre vraie chance, ma petite, c'est d'avoir trouvé une maison d'aujourd'hui, dans ce petit trou de ville. A part la vôtre, rien que de vieilles bâtisses du temps du Grand Règne, vastes et incommodes à souhait. Voyez chez LE NID 109 moi : on monte deux marches pour entrer dans le salon ; par contre on en descend trois pour passer dans la chambre. Et l'escalier ! on a vu des gens s'y égarer des jours entiers à la recherche d'un nom gravé sur une porte ! Et pourtant, ai-je assez cherché ! Le colonel faisait un côté de la rue, moi l'autre. Et quand nous nous rejoignions, c'était pour échanger la même impression : « Encore une vieille turne! » Ah 1 oui, vous pouvez dire que vous avez eu une chance vraiment unique. Au dîner, on célébra joyeusement cette victoire : « Enfoncé, le colonel! Et quand on pense que nous avons pour quatre ans au moins à rester dans notre petit nid ! » Mais, quinze jours après, le capitaine fut accosté par un de ses camarades, dans la cour du quartier. — Eh! bien, dites-donc, vous, c'est comme ça que vous partez sans crier gare ? — Comment, je pars ? — Dame ! vous ne l'avez donc pas vu à l'Officiel de ce matin ? — Vous voulez rire? 7 110 INTÉRIEURS D'OFFICIERS — Nullement. Et c'était vrai. Ce fut une débâcle. Tout désemparés, l'âme en peine, ils s'en vinrent trouver le propriétaire pour leur annoncer leur départ subit. — Ah ! bien, s'écria ce dernier, vous avez de la chance dans votre malechance ; car votre appartement est déjà retenu, et par quelqu'un que vous connaissez ? — Qui donc ? — Le colonel! L'IDYLLE D'UNE HEURE Tout seul ! Le train de cinq heures allait partir pour Versailles et je me promettais d'avance de jouir longuement de cette fin de jour d'été, emporté à travers les villas et les jardins, n'ayant d'autre compagne que... ma cigarette, la seule, peut-être, qui ne redit jamais le rêve qu'elle inspire. Pourvu surtout qu'un intrus, un de ces inévitables de la dernière heure que les employés poussent, ahuris, dans le train prêt à s'ébranler, ne vienne pas troubler ma béatitude ; j'avais bien choisi le compartiment 114 INTÉRIEURS D'OFFICIERS » Fumeurs », mais ce serait peut-être une insuffisante précaution ? Crac ! le bruit désagréable du bouton qui tourne et la portière s'ouvre, encadrant un grand chapeau fleuri qui se précipite dans le wagon d'un petit air tout à fait décidé ; il est immédiatement suivi d'une jeune personne qui, toute rouge, va se blottir dans le coin opposé au mien, laissant, dans l'air lourd du wagon plein de l'odeur de tabac dont sont imprégnées les banquettes, un bon parfum de fraîcheur et de jeunesse. Allons ! ce grand chapeau détruit mon plan. Il va me falloir jeter ma cigarette, qui, la coquette, tortille entre mes doigtsses plus jolies spirales bleues, comme pour se faire regretter... et déjà j'esquisse le geste quand ma voisine étendant la main : — Oh ! la fumée ne me gène pas, monsieur, au contraire. Et comme je ne puis retenir un haussement de sourcils étonné : — Cela vous surprend sans doute, dit-elle encore. l'idylle d'une iieube 115 Ce n'était pas cela qui m'étonnait, mademoiselle. Je ne vous le dis pas alors, et me contentai de le penser : Rien de surprenant à voir une jeune personne aimer l'odeur de la cigarette : ce l'était beaucoup plus de voir une Parisienne — car vous l'étiez, mademoiselle, jusqu'à la dernière fleur de ce grand chapeau '— le déclarer au premier venu, dans une grande douceur qu'éclaire un sourire. Passe encore pour une Anglaise, une Américaine : mais cela est si peu dans nos mœurs. Je sais bien qu'un petit polytechnicien n'est pas bien effrayant, mais encore ?... Il faut croire que vous lûtes un peu de tout cela dans mes yeux, car sans quitter cette belle rougeur qui rendait rose votre oreille même : — C'est exprès que je suis montée chez les Fumeurs et — ajoutâtes-vous d'un air désappointé — j'espérais qu'il y en aurait plus d'un. Tout cela, c'est la faute de miss Maud, ma gouvernante, et un peu aussi... du « Monde où l'on s'ennuie », que maman m'a raconté. Vous ne comprenez pas du tout, n'est-ce pas? Voilà : miss Maud, dans la rue, me reproche 116 INTÉRIEURS D'OFFICIERS toujours de faire retourner les gens « par mes rires absolument déplacés ». — Oh ! que vous l'imitiez bien, miss Maud, avec votre jolie figure que vous essayiez en vain de rendre dure, les lèvres pincées. — Est-ce ma faute, à moi, dîtes-vous, si mes yeux rient toujours? Au fond, Miss Maud enrage qu'on ne se retourne pas pour elle. Bref, elle est insupportable, et je cherchai, sans le trouver, un moyen de me venger. C'est monsieur Pailleron qui me l'a donné. Je me suis dit : je ferai comme sa jeune fille, je prendrai mon billet toute seule, je monterai dans un wagon plein de fumeurs, je parlerai beaucoup, et, quand j'arriverai, je serai toute rouge et ma robe embaumera la pipeî De là, questions : où est miss Maud ? Où t'es-tu fourrée? Je serai bien forcée de dire la vérité : on la doit toute à ses parents... Et miss Maud sera grondée. Voilà ! Elle dit « voilà » d'un petit air content, en lissant sa jupe, les yeux baissés. — Oh ! cela, dis-je, est très méchant. J'ose espérer que pour cette fois vous ferez grâce à miss Maud. Il faut, croyez-moi, laisser à votre l'idylle d'une heure 117 robe ce souffle d'iris qui semble voltiger autour d'elle. De tout votre programme vengeur, ne gardez que la causerie : elle ne fera pas de malheureuse, et... — Je sais ce que vous allez dire, interrompit ma voisine battant des mains, et elle partit d'un grand éclat de rire : ses fines quenottes, ses yeux se mirent à luire du même coup ; le grand chapeau s'agita ; dans le soleil les petits fils d'or de sa nuque dansèrent une sarabande échevelée, et tout le wagon sembla s'emplir de gaieté. A ce moment-là, le train dominait Paris. La ville, brûlée d'une journée de soleil, semblait exhaler dans la fraîcheur du jour déclinant toute la chaleur de ses murs. Des buées montaient comme d'une chaudière immense, noyant les toits dans un brouillard où perçaient seulement des ors caressés d'un dernier rayon. — Paris, Paris, dit la jeune fille, comme je t'aime. Le soir, de notre terrasse, je le regarde s'allumer ; il y a des files entières de lumières qui prennent ; puis, des isolées qui 7. 118 INTÉRIEURS D'OFFICIERS scintillent, seulettes. Il me semble toujours que les étoiles du ciel, qui naissent en même temps, envoient un bonsoir, mélancolique et clignotant, a leurs petites sœurs de Paris. Et puis, c'est si calme : rien qu'un petit grondement que j'aime. Mon Parisme rappelle alors ces bons chiens qui se couchent à nos pieds, énormes et très doux, en grondant, c'est vrai, mais pour qu'on les apaise d'une caresse... Cela vous fait rire toutes ces bêtises-là? Dame ! elles me passent: je les dis. Elle continuait, charmante par le contraste de sa gaminerie subitement émue. Elle allait toujours, et je songeais à ma première enfance, alors que je chantais quand il me fallait « aller dans le noir. » L'ombre me faisait peur : je la peuplais. Le silence eût peut-être pesé à ma jolie voisine : elle le troublait. J'écoutais son gazouillis comme on écoute celui d'une alouette, partagé qu'on est entre le charme du chant et la crainte de le voir subitement cesser. Le train maintenant courait à travers des l'idylle d'une heure 119 jardins. Des détails, vite entrevus, nous apparaissaient: des pavillons pleins de sièges profonds, des cascades où dansl'eau se mirait la silhouette d'une baigneuse de marbre, des intérieurs même, vus d'un coup d'oeil, dont nous restait l'éclat des cuivres et des faïences aux murs sombres des salles, ou bien la blancheur des chambres virginales. Savez-vous, dit-elle , comment j'appelle toutes ces maisons ? « Des nids à vieux jours. » C'est vrai, le dimanche, à la gare, je regarde tous ces gens qui descendent, pressés, avec destas de paquets. Ils pensent tous: «Nous ne venons là que le dimanche, mais, plus tard, nous nous y retirerons tout à fait. » Et en attendant ils apportent chaque fois quelque objet familier qui sera commode à leur vieillesse : lui, ce fauteuil qu'il placera devant l'aquarium, et dans lequel il passera tous ses après-midi, plus tard. Elle, le métier à tapisserie sur lequel elle entreprendra enfin ce grand canapé pour les petits-enfants, plus tard aussi. Ces livres, qu'ils n'ont pas eu le temps d'ouvrir, mais qu'ils liront pendant les 120 INTÉRIEURS D'OFFICIERS longues soirées d'hiver, plus tard, toujours. Ce sont leurs brins d'herbe, à eux. Ils ont, pour les amasser, la patience même des oiseaux ; mais les vieux jours peuvent venir, ils auront leur nid fait. » Elle sourit, et dans l'air envoya un grand baiser à toutes ces petites taches blanches et rouges pressées dans la verdure. Puis, tout de suite grave: —■ Et quand on pense qu'à la guerre, on tue toutes ces maisons-là? J'étais bien petite, en 72, mais je me souviendrai toujours des maisons où nous entrâmes à Viroflay. Il y en avait une qu'on avait laissée comme au premier jour. Des plantes folles débordaient dans les allées. Devant le perrron, un petit arrosoir d'enfant, un cheval mécanique tout rouillé ; des choses de la vie, dans des attitudes d'êtres tués. A l'intérieur, des ravages. Je verrai toujours le salon tout clair. Partout des chaises culbutées. Le piano défoncé, plus affreux qu'une bête éventrée. Sur les murs, salis par des mains noires et des traits au charbon, l'idylle d'une heure 121 étaient accrochés des portraits d'aïeux, avec des bouches très ridées et très bonnes, qui devaient sourire à la famille réunie là. Entre autres, une grand'mère, avec des bandeaux blancs, si doux, sur un front rose encore. Eh bien ! ils leur avaient à tous crevé les yeux. Oh ! c'est vilain, vilain ! Elle eut une larme dans ses yeux clairs, et elle ajouta, le sourire revenant, frais comme le soleil qui brille dans la pluie : — Et puis, ils avaient fait à tous des moustaches ! C'est égal, voyez-vous, les maisons ont une vie, comme elles ont un parfum, un air qui leur est propre. C'estpeut-être un peu de l'âme de ceux qui les ont habitées. Mais cela est. Et les profaner, c'est les tuer. Alors, jetant un coup d'œil sur mon uniforme : Mais vous, vous serez officier ? Oh ! promettez-moi que vous empêcherez, tant que vous pourrez, de tuer les maisons... Tenez, si vous me le promettez, je vous donnerai quelque chose. Je promis, et — faut-il le dire — je promis ' je«É^'l**lf*»«««i^ïrt 122 INTÉRIEURS D'OFFICIERS très fermement, avec la belle conviction de cet âge et... de ce moment. Je vis alors ce grand chapeau s'abaisser, et ma voisine, les coudes levés, sembla chercher quelque chose dans son cou. En effet, elle détacha une toute petite médaille et me la donnant, les yeux tournés: — Tenez, elle vous portera bonheur. Le train s'arrêtait à Viroflay. Inconsciemment, j'eusse voulu la suivre, ne pas briser sitôt le charme. Mais redevenue autoritaire en même temps que craintive: « Non, restez », dit-elle, les sourcils rapprochés. Mais comme elle passait devant moi, je pris sa main, et, sur son poignet, là où vraiment on croit surprendre la vie, tant sous la peau délicate on devine proche le réseau bleu des veines, je posai mes lèvres. Une seconde, sa figure eut cette expression fermée qu'elles prennent toutes, même en leurs émotions. Puis elle jeta la tête en arrière, et ses yeux s'emplirent d'un rire. Elle sauta, et je me renfonçai dans mon coin. Depuis, j'employai bien des dimanches l'idylle d'une HEURE 123 désœuvrés à chercher la maison qui l'abritait. J'errais, et parfois je m'arrêtais devant quelque villa dont la blancheur m'apparaissait à travers les buissons, me demandant si ces fusées de rires, ces éclats de piano qui sont, ainsi qu'elle le disait, comme l'harmonieuse voix de ces retraites charmantes, n'étaient pas son rire ou n'étaient pas son chant. Mais les « nids à vieux jours » sont restés discrets et impénétrables. Bah ! au fond, c'est mieux ainsi. Qu'eussé-je vu si, n'écoutant que mon ardeur je m'étais sous un prétexte quelconque introduit dans l'intimité de ces gens? Sans doute de bons et braves commerçants enrichis, promenant leur corpulence lâchée à travers un jardin bien vernissé, reflété dans l'inévitable boule argentée qui doit en orner la pelouse ? Non. Il vaut mieux que ce ne soit pas. J'ai pu — puisque c'est l'heureux privilège de nos vingt ans de pouvoir évoquer une silhouette et lui vouer un culte qui plus tard exigerait la réalité — j'ai pu l'évoquer toute 124 INTÉRIEURS D'OFFICIERS seule, sans qu'aucun autre souvenir moins gracieux vienne se placer à ses côtés. En usai-je, pour tromper l'ennui des heures d'école ! Aux amphithéâtres même, il me semblait qu'elle se penchait, curieuse, me frôlant de ce fameux grand chapeau, sur mon épaule. Et le soir, quand Paris à nos pieds grondait, je croyais voir sa jolie figure courir dans le ciel, ce ciel aux clartés vertes si pâles, où Notre-Dame découpait ses dentelles noires. Et ce fut ainsi longtemps. Pauvre petite idylle ébauchée, tu as bien eu raison de ne pas finir. N'ayant pas eu de fin, tu as pu les avoir toutes, en ma tête remplie d'Elle ! Et comme je les imaginais, ces fins, plus douces, plus tentantes les unes que les autres, ainsi qu'un rêve qui vagabonde dans le vaste champ ouvert aux âmes aimantes. Oui, tu as eu raison de t'anéantir comme un oiseau prend son vol : dans le bleu. Ne préférons-nous pas pour toute fin, comme pour toute mort, ce qui s'envole à ce qui tombe ? l'idylle d'une heure 125 Oui, ce fut un rêve, et je croirais vraiment que c'en fut un tout au long, s'il ne merestait aux lèvres la caresse de sa main, et sur la poitrine la petite médaille qui sera peut-être ma dernière amie, ma dernière confidente, un soir de bataille ! FATUM Chaque samedi, Touraine filait à Paris. C'était sa joie : quitter ses bottes, sa tunique trempée de sueur ou de pluie, s'ébrouer à grande eau, se raser de près, se faire — ainsi qu'il disait — visage neuf, s'envelopper de la fraîcheur du linge empesé et de l'aise flottante des vêtements civils, autant de délices. Puis, coiffé de soie, ganté de chien, il se souriait une dernière fois devant sa glace, de ce bon sourire indulgent que seuls ont les mères pour leurs enfants et les hommes pour leur miroir. A Paris, il recherchait les théâtres, les 130 INTÉRIEURS D'OFFICIERS cafés, les rues fréquentées. Il vivait mieux dans la foule : il s'y baignait, il se pénétrait vraiment de sa vie comme de la tiédeur d'un bain. Mais un attrait despotique le portait surtout vers Montmartre, le Montmartre d'alors, gros bourg escarpé plein de jardinets et de poulaillers, et que dominait de ses flonflons le moulin de la Galette. Il humait par ces rues une joie latente. Peut-être étaient-ce des souvenirs d'enfance retrouvés, des mélancolies de bastringues, des odeurs de frites et de marrons, des petites boutiques de libraire où changent chaque semaine les livraisons illustrées. Or, le lieutenant Touraine, à vingt-deux ans, était chaste. On ne saura jamais combien les Ecoles conservent les chastetés : du lycée à Polytechnique, de Polytechnique à Metz, ils passaient, les jeunes sages, sans que leur cerveau bondé de science eût la place d'héberger autre chose. Ce fut seulement quand Touraine secoua, au galop d'un cheval, ses mathématiques soucis, que la solitude lui parut lourde. Pour FATUM 131 s'en délivrer, il courut vite à son cher Montmartre. Il y avait alors au Moulin de bonnes filles qui venaient y danser chaque soir, se trémoussant si haut que leurs bonnets passaient quotidiennement par dessus rétablissement. Touraine jeta son dévolu sur l'une d'elles et lia connaissance entre deux valses à vingt centimes. Il choisit — parce qu'il était très jeune, très mince et très brun — un beau frui t mûr et doré, une forte blonde aux grands yeux marrons, de ces yeux placides de ruminant, de larges taches brunes trouant le blanc laiteux des globes paisibles. Ils partirent, bras dessus, bras dessous, par de fantastiques quartiers; ici, s'allumaient les fenêtres rares de petites maisons ; là, des terrains vagues avaient des silences épeu- rants; plus loin, béaient des carrières de plâtre. Ils s'arrêtèrent dans une rue large et tranquille, plantée d'arbres, toute proche du boulevard intitulé alors « d'Ornano ». Et Touraine ne connut point cette désillu- 13*2 INTÉRIEURS D'OFFICIERS sion que prétendent éprouver en pareilles circonstances les délicats et raffinés esprits de ce temps-ci. Ame simple, il aimait à se figurer que nos existences sont aux mains de destinées amies et souveraines; et il les remerciait de pouvoir éprouver tant de plaisir pour si peu de peine, et reposer, après huit jours de cheval et de manoeuvre sous l'inclémence du ciel, son corps meurtri et ses membres las dans l'étreinte douce et tiède de deux beaux bras. Il ne chercha point à sa nouvelle amie d'inutiles chicanes sur son existence. Il ne la nomma jamais que Blanche-Andrée, ainsi que sa concierge et ses amies. Elle accusait trente-cinq ans : il ne chercha point ce qu'elle faisait de ses mois de nourrice. Elle lui confessa avoir une fillette, élevée dans la plaine Saint-Denis, à deux pas de là ; un dimanche, il lui porta des joujoux. Et il continua de venir chaque samedi, sans que rien fût changé à son existence, sentant seulement sa poitrine plus large, ses muscles plus actifs, et les semaines infiniment plus longues. FATUM 133 Peu après, la guerre avait éclaté ; et la paix signée, les âmes, trempées au sang, eurent des vigueurs et des rebondissements d'acier. Cette ardeur à vivre et cette activité fiévreuse de fourmi à réparer la cité laborieuse défoncée d'un coup de botte, le capitaine Touraine les connut également. Il goûta ce dédoublement absolu d'existence qui est peut-être la plus profonde jouissance du métier d'officier, partageant généreusement entre le Devoir et l'Amour son viril effort. Il se dépensa en labeur autant qu'en plaisir, sans que jamais l'un empiétât sur l'autre. La quarantaine sonna pour lui. C'est l'âge critique des premiers regards en arrière. Il n'avait connu et chassé que la solitude des sens : il connut la solitude du cœur. En lui, l'amour remontait. Mais il se jugeait trop vieux garçon pour songer au mariage : il avait laissé échapper trop de brillantes occasions pour en choisir une sans regret. Et puis, l'habitude égoïste du 8 134 INTÉRIEURS D'OFFICIERS couvert rais partout, celle de l'accueil aimable toujours rencontré, des manies jamais contraintes, lui paraissaient trop dures à abandonner. Non, ce qu'il souhaitait, c'était quelque liaison durable qui lui donnât l'illusion d'un foyer, qui jetât dans sa vie de plaisirs faciles le refuge d'une pensée unique, le souci de cœur nécessaire. Justement il venait d'être nommé commandant à Paris, au ministère. Se laissant guider par ce fatalisme intuitif auquel il croyait, il se dirigea encore vers Montmartre, à la nuit tombante. 0 la mélancolie des rues aimées, revues après vingt ans ! Des basiliques et des réservoirs envahissaient la butte, poussaient sur le vieux sol ridé les mêmes contreforts géants. Des quartiers entiers avaient surgi de terre ; un fastueux moulin aux tons criards, illuminé comme une châsse, faisait de grands appels de bras à la badauderie parisienne. Touraine souffrait de ces changements comme si, subitement, ils eussent reflété ceux de son propre visage. FATUM 135 Alors, il courut à la rue tranquille où triomphèrent ses vingt ans. Elle n'avait pas changé. Cela l'apaisa délicieusement. Il reconnut la physionomie des maisons et parfois des commerçants. Comme il la parcourait pour la troisième fois, il croisa une jolie personne qui promenait un petit chien, et dont le regard — il ne sut vraiment pourquoi — lui plut infiniment. Avec sa superstition, il décida que cette petite dame serait l'Elue. Il ne chercha point à l'effaroucher de brutales paroles soufflées dans la nuque. En bon stratège, il fit un siège en règle. Il soudoya sa concierge, sut d'elle que cette personne habitait la maison depuis trois ans, seule ou presque seule ; qu'elle était veuve depuis l'âge de vingt-cinq ans et qu'elle ne recevait guère que sa mère, respectable matrone du voisinage. On l'appelait Gabrielle Desormes. Touraine écrivit. Il obtint un rendez-vous. Huit jours après, il installait dans la place, en signe de reddition, ses pantoufles au coin du coin du feu et sa bonne pipe au ralelier. Cette vie nouvelle parut exquise au comman- 136 INTÉRIEURS D'OFFICIERS dant. Il venait presque chaque soir, et dînait souvent. Parfois, il apportait même ses travaux, lorsqu'ils étaient urgents. Il essayait d'expliquer ses soucis, ses recherches à sa compagne, afin de l'y intéresser. Mais elle restait discrète et réservée. Quand il lui demandait, devant quelque objet de son joli intérieur : « D'où cela vient-il ? » Elle répondait : « De mon mari. » Cette réponse unique supprima ses questions. Il se tut comme devant une tombe. Jamais elle ne consentit à le tutoyer. Un soir, elle vint elle-même lui ouvrir et lui dit : — Maman est là ; voulez-vous la voir ? Il répondit, pensant lui faire délicatement plaisir : — Mais je veux bien. Us entrèrent dans la chambre à coucher, où Touraine vit une forte femme avec deux bandeaux blonds à peine grisonnants sur de beaux yeux marrons. Et tout à coup, il s'écria, malgré lui : — Blanche-Andrée ! FATUM 137 Comme il ne pouvait expliquer son trouble d'avoir été l'amant de la mère et de la fille, il ne trouvait qu'un « Ohi oh! » prolongé de stupeur, qu'il répétait machinalement. Puis l'idée lui vint de s'enfuir. Il mit son chapeau, entraîna Gabrielie en balbutiant : — Je ne peux pas te dire ; mais nous ne pouvons plus nous revoir... Maintenant que je sais... Comme il était arrivé sur le palier, il lui jeta d'un trait : — Au moins, tu n'as pas d'enfants, toi? Elle répondit, de son air toujours calme, les mains ouvertes loin du corps. — Vous le voyez bien. Cet événement frappa très vivement le bon Touraine, car il y voyait un enchaînement raisonné des événements ; il en restait effrayé, comme s'il eût senti une main s'abattre sur son épaule et lui imposer le chemin. Mais peu après, il partit en province, et ce 8. 138 INTÉRIEURS D'OFFICIERS souvenir s'émoussa en son esprit. Jeune encore, très mince, très vif, il conquit dans le petit monde de sa nouvelle garnison tous les suffrages. On disait le beau Touraine et il s'efforçait de se tenir à hauteur de sa réputation. Il eût peut-être ainsi fini sa vie, comme tant d'autres, dans l'humble triomphe des petites soirées provinciales et le souci régulier du régiment, s'il n'avait été nommé colonel à Paris. Un proverbe, qui a cours dans le monde militaire, assure en effet que quiconque a tenu garnison à Paris y revient toujours. Touraine ne fit pas mentir le dicton. Seulement, il se trouva bien seul. Il renoua connaissance avec plusieurs de ses collègues que le hasard des mutations avait ramenés comme lui dans la capitale. Il pénétra chez plusieurs d'entre eux, repris d'une fringale de lampes familiales en de petites salles à manger bien closes. Un soir, il hésitait, un peu souffrant, à se rendre chez un de ses camarades ; collant à la vitre son front brûlant, il décida : « Si le premier fiacre qui passe est vide, j'irai ». FATUM 139 Un fiacre passa, plein comme une noix. Alors, il éprouva une si vive contrariété, qu'il s'en fut chez son ami Defélus. Celui-ci le présenta à sa fille Cécile. Tou- raine fut ébloui: les vraies jeunes filles, toutes de grâce primesautière, jolies sans afféterie, franches sans audace, sont si rares! L'éblouissement ne cessait point. Le pauvre homme lut dévoré par toutes les ardeurs amassées dans son cœur. Il flamba, de cette flambée haute et claire d'un feu près de s'éteindre, tordu de passion comme un copeau sec au feu. Dix ans avant, il se jugeait trop vieux pour le mariage. A la cinquantaine, il trouva d'excellentes raisons pour se prouver que sonnait l'heure nuptiale. Le mariage eut lieu. Quelques jours avant, Defélus avait pris à part son camarade : « Mon cher ami, je n'ai rien à vous cacher. Sachez que je ne suis pas veuf, mais divorcé. Il y a quinze ans, ma femme quitta le domicile conjugal. J'obtins le divorce et la garde de 140 INTÉRIEURS D'OFFICIERS mon enfant. J'ignore ce que la malheureuse est devenue ». Ce fut un ménage modèle. Il est, pour les hommes mûrs, des grâces d'état : leur expérience a des charmes qui font pardonner les fatigues qu'elle coûta. Au bout de six mois, des espérances de paternité firent tressaillir la mâle poitrine du colonel Touraine. Il alla conter sa joie à son ami. Mais Defélus avait l'air soucieux. Il tendit un télégramme à Touraine et lui dit : « Mon ami, ma femme est mourante, à l'hôpital. Une âme charitable s'est entremise. La mère demande sa fille. Assez de temps a passé sur le crime pour que l'indulgence me soit moins amère. Mais il me serait bien pénible de la revoir; voulez-vous accompagner Cécile ? » Touraine accepta. Impressionné parl'étran- geté de la démarche, l'approche de la mort, l'aspect glacial des vastes salles blanches, il se laissa guider par l'infirmière. Devant un lit auprès duquel se tenait une vieille dame à cheveux blancs, elle s'effaça : . FATUM 141 — C'est ici. Le choc fut si rude au malheureux qu'il s'accrocha au rideau qu'il écartait de la main. Cette tête verdàtre de mourante où se creusaient les trous de deux grands yeux bruns, c'était bien Gabrielle Desormes, son ancienne maîtresse. Et cette vieille dame, sa mère, Blanche-Andrée? Oh ! ces yeux, ces grands yeux, dans les rides de l'une, dans la pâleur mortelle de l'autre, dans le sain incarnat de sa Cécile, il les retrouvait avec le même regard implacable et paisible. Et, comme dans le tumulte de ses pensées il cherchait comment pareille chose était possible, la vérité — si simple qu'il n'y avait pas songé — lui jaillit à l'esprit : — Gabrielle Desormes était un nom d'emprunt ! Et parmi la terreur d'être la chose sans volonté d'un Sort tout-puissant, d'être unique, d'être exception dans les conventions des sociétés organisées, parmi la révolte de sa chair, 142 INTÉRIEURS D'OFFICIERS l'Idée en lui se levait, dominante, de l'Être qui s'agitait dans ce flanc par lui fécondé, quatrième génération d'une race dont les trois premières avaient connu ses étreintes. LE CHIEN Le général parut à la porte du quartier. Il s'avança à pied, le dos un peu arrondi, sa tête blanche, coiffée d'un képi rouge et or, hochant un peu à chaque pas. Derrière lui, marchait son officier d'ordonnance, d'un chic defemme travestie. Les tambours battirent aux champs. Le colonel lança d'une voix chevrotante : « Portez vos armes. » Et tandis que le commandement, répété par les commandants et les capitaines, se répercutait comme un écho, il s'avança à grands pas automatiques jusqu'au général qu'il salua du sabre, d'un geste large. 9 146 INTÉRIEURS D'OFFICIERS A mesure que l'état-major passait devant les troupes, elles présentaient les armes, puis restaient figées dans une immobilité de figures de cire. De temps à autre, le général s'arrêtait; pour montrer la vivacité de son coup d'œil, il relevait un détail minime de tenue. Un moment, il tomba en arrêt devant une cravate mal serrée, et tenta de l'aller chercher avec deux doigts glissés dans l'ouverture du col. Après lui, le colonel la remit en place; puis le commandant et le capitaine, très vexés, la modifièrent à leur tour, tandis que l'homme relevait le menton, raidi dans laposi- tion, les yeux agrandis dans sa face où ne bougeaient que des grosses gouttes de sueur qui roulaient jusqu'à sa tunique. Seul, l'officier d'ordonnance passa, goguenard, en jouant avec ses aiguillettes. A ce moment, dans l'immense cour blanche de soleil, encadrée par les bataillons immobiles, un petit chien jaune s'avança. Il trottinait, l'allure molle et la queue guillerette, deux petits os qui saillaient à ses reins roulant sous la peau. Le groupe chamarré l'é- LE CHIEN 1^7 tonna peu. Il hésita pourtant pour choisir sa place. Toute réflexion faite, il prit la droite du général, le côté que les règlements militaires réservent aux supérieurs. Chaque fois que le général s'arrêtait, le chien s'asseyait sur son derrière. Les officiers semblaient l'envier. Il hochait la tête, jugeait l'opportunité des observations; puis il donnait le signal du départ, précédait la troupe, revenait. Tout l'état-major cherchait à l'effrayer avec de grands gestes de sabre. Lui, croyait a un jeu, se dressait, cherchait à saisir les fourreaux entre ses pattes ou ses dents. Hélas! rien ne côtoie le sublime comme le grotesque. Les hautes cimes de celui-là dominent les abîmes de celui-ci. Déjà, moins qu'un rire, une envie de rire, chatouillait les trois mille hommes assemblés là. Une galté déplacée planait sur la majesté des troupes éployées. Mais dans ces délicates occasions, un geste, un mot suffisent pour sauver une situation, pour retourner l'esprit des foules : le général, vieil homme accoutumé à manier les soldats, 148 INTÉRIEURS D'OFFICIERS flatta le petit chien, qui s'en vint lécher son gant blanc ; et cette caresse soulagea le régiment, le délivra de sa gêne momentanée. Comme le colonel s'excusait, le général lui coupa la parole : — Mais elle est très gentille, cette petite bête. Cependant l'aventure ne devait point ainsi finir. Avez-vous déjà craché dans l'eau? Oui, n'est-ce pas? Alors vous avez vu qu'un crachat de rien suffit à engendrer de larges cercles qui vont s'agrandissant, en ondes toujours plus amples? Eh bienl pour un pauvre crachat de colonel dans cette eau tranquille qu'est la vie normale d'un régiment, une infinité de cercles naissent, aux ondes toujours plus hautes à mesure qu'on s'éloigne dans les degrés de la hiérarchie. Or, le colonel était contrarié de l'aventure du chien. Il s'en fut au lieutenant colonel : — A qui est-elle donc, cette sale bête-là?.. LE CHIEN 149 Le lieutenant-colonel avança le menton et arrondit les yeux en homme qui n'en sait rien. Il réunit les commandants. Il leur rappela que l'entrée du quartier était interdite aux chiens et aux civils, et qu'ils avaient à sévir contre le possesseur de cette bête. Il ajouta que l'attention du général avait été malheureusement attirée sur ce chien. Un des commandants déclara qu'il devait appartenir à l'un des adjudants de son bataillon. Alors le lieutenant-colonel conclut : — Vous savez ce qu'il vous reste à faire. Le commandant n'en savait rien du tout. Mais c'était un malchanceux, habitué aux tuiles qui viennent de haut. Il appela donc le capitaine de la compagnie incriminée, tandis que les deux autres commandants s'éloignaient en se frottant les mains avec des gestes à la Ponce-Pilate, heureux de « n'avoir pas d'histoire ». — Vous direz à l'adjudant Bernard d'empêcher une autre fois son chien de s'échapper. Le général est furieux, vous savez? 150 INTÉRIEURS D'OFFICIERS Le capitaine héla son lieutenant, un grand mince, frais sorti des Ecoles, qui fit un salut très correct. — Allez dire à Bernard de faire disparaître immédiatement son chien. Ordre du général. Le lieutenant alla vers l'adjudant. Il lui demanda négligemment : — C'est à vous ce chien? — Oui,mon lieutenant. Et comme il ne se doutait pas de l'orage, qu'il en était resté à la caresse du général, il ajouta très simplement : — Je l'ai depuis dix ans. Je l'ai rapporté du Tonkin; c'est mon camarade. — Eh ! bien, mon garçon, vous allez me le supprimer d'ici une heure. Si d'ici là, il n'est pas hors du quartier, je lui fais son affaire. Et il s'éloigna en tirant sa moustache rare et en jurant. Le pauvre adjudant habitait au quartier et ne savait que faire. Mais rompu au métier militaire, il sentait instinctivement que l'inertie y est toute-puissante. Il résolut de laisser LE CHIEN 151 passer l'orage, et s'enferma dans sa chambre avec son chien. Une heure après le clairon sonna : « A la salle des rapports » et l'adjudant se précipita. Son chien se glissa derrière ses talons, et ce fut alors que le lieutenant l'aperçut. Furieux qu'on n'eût pas exécuté son ordre, et sans songer plus loin, il appela deux hommes qui traversaient la cour, portant leur gamelle pleine avec la gravité d'un prêtre qui tient le calice. — Vous voyez bien ce sale petit roquet jaune ? Vous allez me l'estourbir, et rapidement. Vous direz que c'est par ordre du général. Puis il tourna les talons et n'y pensa plus. Les deux hommes échangèrent un coup d'oeil joyeux; avoir l'autorisation de faire du mal, c'est délicieux. Tuer par ordre, aubaine rare. L'un d'eux tira de sa gamelle un morceau de gras pour allécher le toutou, qui s'avança avec sa mine confiante. Alors, l'autre le prit par la peau du cou. Il y eut un rapide conciliabule, une galopade des deux hommes vers un corridor peu fréquenté : et là s'ar- 152 INTÉRIEURS D'OFFICIERS rêtant parfois pour bien rire en pliant le genou et se tapant les cuisses, ils pendirent le petit chien à une lucarne mansardée. Comme il hurlait, comme il agitait ses pauvres pattes, un des hommes s'y suspendit. Et rien n'agita plus la bête que de grands sautillements convulsifs, toujours plus rares, toujours plus raidis. Et justement, cette apparence humaine des membres allongés, peut-être aussi l'inconscient désir de ne plus voir cette langue pendante et ces yeux sortis, leur inspira une bonne farce. Ils coururent chercher un vieux képi et en coiffèrent le petit cadavre. Ils allaient continuer leur jeu, quand des pas résonnèrent au bout du corridor. C'était l'adjudant qui regagnait sa chambre. Il appela les deux hommes prêts à s'enfuir. Et soudain, il vit se balançant à la lucarne et coiffé du képi boueux, son petit chien, son camarade... — Nom de Dieu, qui est-ce qui... Mais les deux hommes, alignés, arrondissant le bras en un même salut militaire : — Mon lieutenant, ordre du général. NUIT NUPTIALE NUIT NUPTIALE Fontainebleau. Ma chérie, voici la fameuse lettre que nous nous sommes juré de nous écrire le lendemain de notre mariage. Je profite du sommeil de mon mari : pauvre Claude, il doit être si fatigué de sa nuit ! Moi, encore, j'ai dormi un peu. Lui, il n'a pas fermé l'œil. Je passe vite, n'est-ce pas? sur les péripéties du voyage. Depuis le Continental, où nous vous avons laissés luncher joyeusement, jusqu'à la gare de Lyon, rien d'extraordinaire; Claude a passé son temps à presser le cocher. Il sortait tout son corps par la portière. Quand il 156 INTÉRIEURS D'OFFICIERS se rentrait, il me prenait les mains et me disait : « ,Cet animal-là va nous faire rater le train ! » Je crois qu'il voilait ainsi son trouble. De Paris à Fontainebleau, nous étions seuls dans notre compartiment. Mais je me sentais gênée comme si une troisième personne se trouvait là. Je crois que je n'avais pas bu assez de Champagne au lunch. Et puis, il y a dans ces voitures des petits carreaux triangulaires bien intimidants. Ainsi, j'ai voulu regarder à travers l'un deux, et j'ai vu... Devine quoi? Un gros œil collé de l'autre côté. Y a-t-il des gens indiscrets, hein? Mon beau capitaine ne s'est/vraiment déridé qu'à Fontainebleau. Nous n'étions pas sortis de la gare qu'il s'exclamait : « Mais rien n'est changé ! Il me semble que c'est hier que j'étais sous-lieutenant à l'Ecole. Et pourtant, cela fait dix ans écoulés! Tiens, voilà le buffet, où nous allions nous mettre en fumistes pour partir en bombe à Paris, pendant la semaine. Et là, l'institution de demoiselles... » Et ainsi tout le long de la NUIT NUPTIALE 157 route. Quand nous sommes arrivés dans la ville même, son enthousiasme n'a plus connu de bornes : « Ah ! le père Chose, le coiffeur ; toujours onctueux comme un bâton de cosmétique ! Et la libraire, toujours la mère Machin ! Et la belle madame Une telle, opticienne, qui fut si jolie sous l'Empire, on ne sait lequel des deux ! » J'ai vu le moment où il allait descendre en pleine marche de la voiture. Enfin nous avons dîné à l'Aigle-Noir, servi par un amour de garçon qui ressemble à M. Floquet, en mieux. Cette fois, j'ai copieusement donné l'accolade à certain petit vin blanc de Moret, pour réparer ma continence... du Continental. Mon mari m'a proposé ensuite un petit tour en forêt. Il faisait un clair de lune superbe. Tu penses si j'ai accepté ! J'étais un peu étourdie et je m'appuyais au bras de mon capitaine. Si tu savais comme c'était beau et bon, ma chérie ! Il me semblait que je n'avais jamais vu auparavant d'arbres la nuit, ni de clair de lune. J'aurais voulu que Claude me parlât de choses 158 INTÉRIEURS D'OFFICIKRS très douces, qu'il parlât de lui et de moi, de nous, ou des étoiles, des fleurs, des choses qu'on met dans les vers et qui font pleurer ; ou, encore, qu'il ne parlât pas du tout. Mais chaque route, chaque carrefour lui rappelait une promenade à cheval ou en voiture : ici, il avait failli verser en conduisant à quatre ; là, Polka avait fait panache. Les noms des petites localités voisines, qu'il retrouvait sur les poteaux indicateurs. — Marlotte, Barbizon, Franchard, — le plongeaient dans des abîmes de souvenirs. Il ajoutait toujours : « Je vous raconterai ça plus tard. » C'est curieux comme ces premières années de vie militaire ont laissé une trace profonde dans la mémoire de ces messieurs! De souvenirs en souvenirs, nous allions toujours. Combien avons-nous marché? une heure, deux heures? Je ne sais pas au juste. Tout à coup, à un carrefour, Claude s'arrête : — Mais où sommes-nous donc? Lui qui enfilait si gaillardement routes et chemins comme en plein jour, le voilà qui hésite, qui cherche une indication. Et, la lune NUIT NUPTIALE 159 s'étant cachée, il grimpe au poteau, frotte une allumette contre la planchette. J'entends : ■— Diable! diable! L'allumette s'éteint, mon mari redescend. ■—Mafoi, ma chère petite femme, je crois que nous nous sommes un peu écartés de notre chemin, et nous sommes infiniment plus près de Montigny que de Fontainebleau. Hôtel pour hôtel, je pense que vous n'avez pas de préférence et que le plus proche sera le meilleur? J'accepte et nous voilà repartis. Claude ne parle plus; nous allons d'un joli pas relevé, et c'est délicieux, cette marche dans la nuit noire, dans l'odeur résineuse des sapins; parfois, une branche casse, un oiseau hurle, et j'éprouve cette impression délicieuse de sentir de petits frissons de peur, sans avoir peur. Voici les premières maisons de Montigny. On devine le Loing au bruit qu'il fait sur les pierres. Claude cherche une fenêtre encore allumée pour se faire indiquer l'auberge. Nous heurtons un premier volet éclairé : la lumière s'éteint au premier coup. 160 INTÉRIEURS D'OFFICIERS Au second, une voix répond : « L'auberge, à droite en montant. Mais allez-vous en ! allez- vous-en ! » C'est l'homme qui parle, et on entend, au fond de la chambre, la voix de la femme : « Dis-leur de passer leur chemin. » On nous prend pour des vagabonds. Et Claude a beau frapper aux portes, crier, rien. Il pèse, sur les villages endormis, comme un air de plomb ; la voix ne porte pas, reste sans écho : il n'y a que des chiens qui répondent. Il nous est impossible de rien trouver. Claude avait l'air bien ennuyé. Alors je l'ai consolé de mon mieux, en lui disant que c'était bien plus drôle ainsi, que nous allions jouer aux Robinsons. Mais en même temps je sentais tomber sur moi, me pénétrer, la fraîcheur de la nuit. Et puis je n'en pouvais plus. Mon pauvre mari s'en est bien aperçu. Il s'en tracassait ; et tout d'un coup : — Ohl mais quelle idée! Il y a la gare! Et, en effet, ma chérie, nous avons passé la nuit dans la gare. C'était si drôle! Comme la palissade n'était pas ouverte, Claude l'a escaladée, et puis m'a enlevée dans ses bras. Je me •NUIT NUPTIALE 161 suis aperçue à ce moment-là qu'il tremblait de froid, lui aussi. Une fois là, nous avons cherché tous les deux une bonne place pour dormir. La salle d'attente des premières classes, chauffée toute la journée, était encore toute tiède; c'était si bon, après le froid humide du dehors, que je n'ai pas voulu chercher ailleurs. Claude a encore allumé une allumette. Il m'a installée dans le canapé de velours vert, tu sais. Il m'a couverte de son par-dessus, le bon chéri, et puis mes yeux se sont fermés. Alors il m'a embrassée sur le front, et j'ai fait semblant de dormir, pour qu'il continue. Mais je n'ai pas résisté bien longtemps, et je n'ai fait qu'un somme, jusqu'à cinq heures. A ce moment-là, Claude m'a réveillée. Il s'est promené toute la nuit sur le quai, en fumant des cigares, et en venant me voir dormir, comme un petit ange, m'a-t-il dit. Est-ce gentil, hein? Il nous a fallu partir avant le passage du premier train. Dieu, que c'était joli, cette gare, au petit jour I II y avait un grelot électrique 162 INTÉRIEURS D'OFFICIERS qui tintait sans s'arrêter, un petit grelot frêle, qui avait l'air d'être transi dans ce matin, et qui chantait tout de même, bravement. Je ne pourrai plus en entendre un dans une gare sans repenser à ma nuit de Montigny. J'étais toute reposée. Nous avons refait nos deux lieues à pied. C'était si frais, cette rosée aux aiguilles des pins et cet air bleu, cet air rose de l'aurore qu'on croit boire comme une liqueur, quand on l'aspire! J'avais envie de chanter, de sauter au cou de ce pauvre petit mari qui avait veillé sa petite femme, je me sentais gaie comme le soleil, comme les oiseaux qui lui lisent bonjour en s'éveillant... Le croirais-tu? c'était pourtant bien drôlichon, bien amusant, notre escapade, n'est-ce pas? Eh bien! figure-toi qu'en revenant Claude n'avait pas l'air content, mais pas content du tout! Ta vieille amie, Louison. LE LEGS % LE LEGS (Pièce à joindre au dossier de la succession Lorabert) « Je laisse à mon ami Placide Héraut, ancien avoué à Bellefontaine, et mon exécuteur testamentaire, une somme de dix mille francs en le priant de vouloir bien en disposer en faveur du lieutenant du génie actuellement en garnison à Bellefontaine, auquel cette somme lui paraîtra le plus utile. » Ce legs me paraissant valide quant au fond, mais ambigu dans la forme, j'ai résolu de consigner dans cette note les différentes démarches que j'ai tentées et la solution que j'ai adoptée pour obtempérer au désir de mon 166 INTÉRIEURS D'OFFICIERS regretté ami Eugène Lorabert, commandant du génie en retraite. Tout d'abord, et pour entrer autant que possible dans la pensée du défunt, je décidai d'entreprendre une enquête de visu. J'avoue mon peu de foi dans les renseignements officiels : ils arrivent à ceux qui les détiennent déformés par chacun de leurs passages aux divers degrés de la hiérarchie ; leur brièveté voulue et leur vocabulaire restreint sont impuissants à rendre les complications d'une existence humaine. Il s'agissait de surprendre les intéressés en pleine vie intime, dans un milieu où dégagés de tout souci de service, leurs allures fussent naturelles. Ici, je confesse que je ne possédais pas sur l'existence privée des militaires des renseignements bien précis. Comme tout le monde, j'avais seulement sur ce sujet une idée commode et toute faite : pour moi, pour toute ma génération, les jeunes officiers n'étaient que de grands traîneurs de sabre, buveurs de chopes et trousseurs de filles. LE LEGS 167 C'est donc dans l'abandon des lieux de plaisirs que je pensai provoquer le plus aisément leurs confidences. Mais je savais que ces messieurs se mettent dès cinq heures en civil : j'avais entendu bien souvent Lorabert déplorer cette coutume nouvelle. Afin déposséder à l'avance leur physionomie, je rôdai près d'une semaine autour de leur caserne, vers dix heures du matin. Quand je crus les connaître tous, je résolus d'aller les surprendre en pleins débordements. Un soir, vers dix heures, en cravate de couleur et chapeau rond, — afin de donner à ma tenue, d'ordinaire austère, une allure plus dégagée, — je me dirigeai vers la place d'Hancourt où, paraît-il, autant d'amourettes se nouent que se dégustent de bocks, autour du kiosque de la musique. Mais dans la foule des danseurs, dans celle des spectateurs, je ne vis point mes lieutenants. Je scrutai alors consciencieusement les sombres ruelles d'alentour. Ma réserve naturelle y fut mise à rude épreuve. A ma grande confusion, j'aperçus dans l'ombre beaucoup de notabilités 16$ INTÉRIEURS D'OFFICIERS de la ville. Par contre, je n'y vis pas d'officiers. Détrompé sur ce point, j'adoptai dès le lendemain une autre tactique; j'achetai chez un libraire un de ces Carnets d'adresses où les officiers trouvent toutes les indications nécessaires pour faire leurs visites, et, vers huit heures du soir, je tentai d'aller voir à domicile chacun des lieutenants. J'usai même, pour pénétrer dans leur intérieur, d'une petite supercherie qui me réussit à ravir : je me donnai pour journaliste ! J'avais été frappé, à la lecture des gazettes, de la complaisance que mettent les portes à s'ouvrir devant eux. Aucune ne leur résiste. Pour quelques jours, je me parai des plumes du reporter : que ces messieurs me pardonnent en faveur de l'intention. Enfin, pour n'être pas soupçonné de partialité, j'ai suivi dans mes démarches l'ordre alphabétique. 1° Au troisième étage d'un étroit et sale escalier, une carte de visite piquée sur la porte m'indique le logis du sieur Burgis. Un LE LEGS 169 bruit d'orgue-harmonium frappe mon oreille. Je sonne discrètement. Une voix crie : « Entrez! » sans que le son s'arrête. Me voici dans une chambre qu'éclaire une lampe placée en effet sur un petit orgue. Devant son instrument, le lieutenant Burgis, les genoux, les mains et le menton réunis à hauteur du clavier, joue comme un forcené. Je lui débite, avec un aplomb dont je m'applaudis, le petit discours que j'ai préparé : — Monsieur, je vous demande infiniment Pardon de vous déranger; je suis envoyé par un grand journal de Paris, avec la mission de faire une enquête sur la vie intime de l'officier. Le grand public n'a sur cette palpitante question que des idées arriérées et routinières; je n'ai pas trouvé mieux, pour les rectifier, que de m'adresser au corps d'élite que vous représentez ici. Et je m'asseois sans y être invité, pour continuer à jouer mon rôle. Le lieutenant Burgis qui, tout en continuant de jouer d'une main, ne m'a prêté au 10 170 INTÉRIEURS D'OFFICIERS début qu'une médiocre attention, se lève soudainement et fond sur moi : — Ce n'est pas un journal, c'est le ciel qui vous envoie : vous vous êtes frotté à tous les arts, n'est-ce pas? Que pensez-vous de cette phrase? Il se met à jouer avec frénésie. Me voici passé critique musical. La phrase dure un quart d'heure, puis Burgis se retourne et me lance : — Eh bien? Je n'ai guère compris cette musique; elle m'a semblé heurtée et confuse. Atout hasard, je risque : — C'est du Wagner? — Enfin, clame Burgis les mains au plafond, voici donc un connaisseur : c'est de moi. C'est l'ouverture de mon grand opéra. Je mets en musique le Ventre de Paris, de Zola... Et comme je ne puis réprimer un geste de surprise : — Pourquoi pas? Tout est harmonie , tout se note, tout s'exprime musicalement. Tenez, LE LEGS 171 tous nos commandements, j'en ai saisi les intonations. Il prit un papier, traça une portée, piqua quatre points : — Voici : Portez, armes ! Il jeta d'autres signes plus nombreux : ■— Ceci, c'est : Par le flanc gauche, halte I D'un geste hémi-circulaire, il me montra des feuillets épars qui couvraient son édre- don : — L'œuvre est sur le chantier ; bientôt, si quelque éditeur sait me comprendre, elle verra le jour... — Et le café, lui dis-je, et les... J'achevai en décrivant du pouce dressé une voluptueuse silhouette féminine. Mon interlocuteur leva les épaules : — Légende, tout cela, cher monsieur, légende ! Aussitôt rentré du service, je me précipite sur mon orgue. Et le temps passe. J'en oublie parfois l'heure du mess. Cela ne vaut-il pas les prouesses au billard qu'on reprochait à nos aînés? Sans compter, ajouta-t-il, que si je réussis... 172 INTÉRIEURS D'OFFICIERS Au fond je trouvai son raisonnement assez juste; sur quoi, je pris congé. 2° Ces messieurs habitent tous le même quartier et volontiers la même maison. Le sieur Cavet loge au-dessous du sieur Burgis. J'y descends immédiatement. La porte est entr'ouverte; je la pousse et j'aperçois un grand gaillard qui lampe un verre de liqueur. A ma vue, ce personnage prend l'attitude ,de préparer la couverture. C'est l'ordonnance. — Le lieutenant Cavet? — 11 est au grenier. Puis cet estimable serviteur se penche sur la rampe de l'escalier, et la tète en l'air : — Mon lieutenant, voilà le tailleur! Je n'ai cure de relever la méprise qui me permettra de m'introduire sans difficulté. Au quatrième, dans une petite pièce mansardée où brûle un jet de gaz, j'aperçois le lieutenant Cavet, vêtu d'une culotte de cheval boutonnée au genou et d'un veston bleu. D'un pied fébrile, il actionne un immense tour à métaux qui tient toute la chambre. LE LEGS 173 Je le détrompe avec mille précautions, et, finalement, je lui récite mon petit discours. Ce Cavet, qui a de formidables moustaches, des sourcils bourrus qui touchent presque les cheveux en calotte, voudrait bien me mettre dehors. Mais j'avise son tour, j'en palpe les engrenages, et je sens qne j'ai trouvé le chemin de son cœur. — Que faites-vous là? ■— C'est un. secret. — Ce secret, il me le faut dans l'intérêt même de mon enquête. Alors je fais miroiter des espérances, je fais luire des noms... et, subitement, ce Cavet déborde : — Ah ! monsieur, que de tracas, que de sarcasmes n'ai-je point endurés depuis deux ans! L'hiver, il fait si froid dans ce recoin, que l'huile de mon tour y fige, et rien ne tourne plus. Si je ne mets pas d'huile, tout s'arrête également. L'été, je brûle sous ce toit de zinc qui me heurte la tête ; toutes les pièces se dilatent et rendent la marche impossible : en résumé, je ne peux travailler que la nuit, 10. 174 INTÉRIEURS D'OFFICIERS et mes voisins alors veulent m'expulser! Mes camarades ne me ménagent pas leurs moqueries. Suis-ie en retard au mess? « Tiens, Cavet, nous croyions que tu t'étais tourné le pied ! » ou bien : « Ce Cavet aura certainement une femme faite au tour ». En effet, le parallèle entre les dépenses faites — un millier de francs — et le résultat apparent — quelques vis — n'est pas à mon avantage. Mais s'ils connaissaientle résultat réel et prochain... — Qui est? — Le mouvement perpétuel ! Mes connaissances scientifiques ne me permettent pas de juger si le projet de Cavet est chimérique ou réalisable. Néanmoins, ce garçon est sincère, il a de l'enthousiasme. Je le quitte avec de bonnes paroles. 3° Je désire voir dans la même soirée le plus d'officiers possible, quitte à reprendre ensuite une contre-enquête au sujet de ceux qui ont quelque chance de bénéficier du legs. J'ai crainte que le bruit de mes visites ne se répande ; elles perdraient alors tout intérêt. LE LEGS 175 Je me présente donc — il est neuf heures — chez M. Gagard qui demeure tout près de ses deux camarades. Cet excellent jeune homme me reçoit dans une chambre confortable, où brûle un grand feu. Il m'installe dans un fauteuil, me fait face dans un autre, et dès que j'ai achevé de présenter ma requête dans la forme adoptée, il me prend les mains. — Parfait! parfait! Nous allons causer en vidant une fiole ou deux. Sautillant, il débouche un flacon, emplit deux verres, trinque et puis, anxieux : — Qu'en pensez-vous? Cela me rappelle ma consultation musicale. Me voici dégustateur. Je réponds au petit bonheur, comme j'ai hasardé « C'est du Wagner » : — C'est du Bordeaux ? — Eh ! non, cher monsieur, ce n'est pas du Bordeaux; c'est une affreuse piquette de Su- resnes à laquelle j'ai donné le bouquet du Bordeaux en y cultivant les microbes du vin de Médoc. Je développe l'arôme dans ce petit bleu, 176 INTÉRIEURS D'OFFICIERS comme on développe la rage chez un cobaye. D'ailleurs, c'est l'application directe de la méthode Pasteur. Et emplissant la chambre tiède de ses rêves : — C'est la mort des grands crus, c'est le bon vin pour tous. Seulement, pour donner à cette découverte toute l'extension nécessaire, il faudrait de fortes machines électriques, de vastes cultures microbiennes ; qui sait si je trouverai jamais l'industriel intelligent... En voici encore un que je quitte avec des encouragements. Les singuliers garçons ! Ils peuplent leurs loisirs de chimères ! Eh ! chimères ! Les dix mille francs du commandant ne feraient-ils pas de l'une d'entre elles une réalité? 4° Je bornai là mes visites du premier jour, craignant d'interrompre le sommeil de ceux de ces messieurs qu'il me reste à voir. Dès le lendemain, huit heures du soir, je me rendis à l'adresse du sieur Lelièvre. Je me trouvai devant une calme petite maison, sans concierge. Je sonnai à tout hasard et vint LE LEGS 177 m'ouvrir une vieille dame d'aspect vénérable. — Le lieutenant Lelièvre? — Oh I il n'est jamais là à cette heure-ci, monsieur. Le lieutenant Lelièvre ne rentre que vers dix heures. Monsieur est peut-être un parent étranger à la ville ? Il faut l'avouer encore, je chargeai ma conscience d'un mensonge de plus. — Je suis son oncle. — Le marchand de vins de Batignolles ? — Non, madame ; pas celui-là. — L'autre, alors? Je ne crus pas m'avancer en répondant sans trouble : — Oui, madame. Nous poussâmes ensemble un gros soupir de soulagement. Ces situations-là sont terribles. — Mon Dieu! monsieur, reprit la vieille dame, vous vous étonnez peut-être de me voir m'immiscer dans les affaires de votre neveu. Mais il est si bon, si sympathique ! Je suis sa propriétaire. Il a bien voulu m'honorer parfois de ses confidences. Sa situation est 178 INTÉRIEURS D'OFFICIERS vraiment digne de tous les intérêts. Peut-être venez-vous y apporter le remède tant attendu ? — C'est-à-dire... je ne demanderais pas mieux, si toutefois... — Ne seriez-vous pas au courant de ses soucis? — Pas précisément; j'arrive de loin... — Mais alors, vous allez peut-être le sauver? Sachez que M. Lelièvre est fiancé à une charmante, à une noble jeune fille, une orpheline, qui est receveuse des postes ici même. Elle possède pour toute fortune vingt-cinq mille francs qui lui viennent de ses parents. Vous savez que la loi exige douze cents francs de rente pour la dot des fiancées d'officiers. Faute du complément, et décidés à ne pas recourir à des moyens déshonnêtes pour tromper l'État, ces deux jeunes gens se consument, attendant depuis un an on ne sait quel don du ciel. La bonne darne tira de son tablier de soie un petit mouchoir de dentelle : — Ils sont si gentils ! Ils se sont connus dans le bureau de poste. Pour la voir, il LE LEGS 179 envoyait une quantité de cartes-lettres qu'il écrivait sur la tablette, près de son guichet. Jamais il n'a tant donné de ses nouvelles à ses amis. Maintenant, il reste jusqu'à la fermeture du bureau. Puis ils se promènent aux étoiles ; il la reconduit jusqu'à sa porte et revient ici. Parfois, il a des crises affreuses. Il parle de démissionner. Mais il est enchaîné, il n'a rien lui-même. Et puis il aime son métier. — Ah ! le cher enfant 1 m'écriai-je malgré moi. Je cours tout de suite l'aller voir. — Vous avez la somme? demanda la brave femme. — Je ne sais pas, conclus-je en fermant la porte, car je revenais au sentiment de la réalité. A la poste, j'aperçus en effet le jeune homme, et une jolie tête brune encadrée dans le guichet voisin. Tout, d'ailleurs, me portait à croire la propriétaire. Je savais combien le mal est vite amplifié dans nos petites villes, combien doit en être exempt celui dont la calomnie ne 180 INTÉRIEURS D'OFFICIERS s'empare pas. Ainsi les dix mille francs avaient sans doute trouvé leur emploi. Ce n'est que pour accomplir tout mon devoir que je me présentai le soir même — il était huit heures et demie — chez les deux lieutenants qui me restaient à voir. 5° Je n'eus guère le loisir de causer avec le sieur Paliban ; je trouvai son ordonnance assis sur un banc de pierre, devant la maison; il fleuretait avec une cuisinière. Je lui demandai : — Le lieutenant Paliban? Le fidèle soldat désenlaça sa compagne avec effort et, tourné vers une fenêtre, cria : — Mon lieutenant, c'est un monsieur qui vous demande. Une voix aigre répondit : — Je n'y suis pas. L'ordonnance voulut bien me répéter : « Il n'y est pas », et se rassit à côté de sa Dulcinée. J'essayai de parlementer. A mon tour, me tournant vers la fenêtre, je criai: « Monsieur, je viens de la part d'un grand journal de... » Une tète en colère surgit à la fenêtre : LE LEGS 181 — Ah! vous venez de la part d'un grand journal? Eh bien! faites-en des cornets à tabac, de votre canard; mais fichez-moi la paix; je travaille, moi, monsieur; je n'ai pas de temps à consacrer aux bavards. La fenêtre se referma violemment. J'étais partagé entre deux sentiments contraires : j'avais bien envie de crier à ce petit monsieur que je venais gratuitement lui apporter une chance sur sept d'hériter de dix mille francs. D'autre part, il valait mieux se modérer, et savoir. J'interrogeai l'ordonnance : —■ Que fait-il donc de si pressé, votre lieutenant? — Monsieur, il travaille pour voler, pour "voler dans les airs. Il appelle ça... comment Ça? La natation. Je corrigeai : — L'aviation? — Oui, l'aviation: il copie sur les oiseaux. Il a un vieux corbeau qu'il élève dans une armoire et qui sent crânement mauvais. Il a déjà essayé de voler depuis cette fenêtre-là. il 182 INTÉRIEURS D'OFFICIERS — Eh bien ? — Il s'est cassé la jambe. Je remerciai ce zélé serviteur, et pris vivement congé afin de trouver mon dernier lieutenant, le sieur Toutain. 6° Comme je montais l'escalier de sa maison, j'entendis un pas rapide derrière moi. Je me retournai. Je vis un jeune homme d'admirable visage, très pâle, en habit de soirée. Comme il s'arrêtait au même palier que moi : — Monsieur Toutain? lui demandai-je. — Que me voulez-vous ? interrogea-t-il en cherchant la serrure de sa main qui tremblait. — Je venais... A la vérité, je restai fort interloqué... Mais, voyant son trouble, je lui demandai à mon tour : — Qu'avez-vous donc? — J'ai que je viens de perdre dix mille francs au baccarat, que je n'ai pas le premier sou, que je vais me laire sauter le caisson et , que je veux au moins être tranquille pour cette opération-là. — Un instant! criai-je en poussant la LE LEGS 183 porte qu'il voulait refermer. Orr ne prend pas ainsi une telle résolution pour un péché de jeunesse. — Qui a bu boira. Si ce n'est pas cette nuit, ce sera dans une semaine, dans un mois, dans un an. Quand on est joueur!... — Voyons, lui dis-je, vous avez des parents, des gens qui vous aiment; allez-vous les frapper d'un coup si brutal, si injuste? D'abord, c'est lâche I Il se dressa : — Et puis, qui êtes-vous, pour me parler ainsi? Filez, vous entendez, ou je vous flanque dehors! Lâche! répétait-il tout bas comme si ce mot l'eût atteint en plein cœur. J'arrêtai son geste menaçant : — Peu vous importe qui je suis. Promettez-moi seulement d'attendre jusqu'à demain six heures du matin. Peut-être alors pourrai-je vous sauver. H me promit avec un air découragé, sans chercher à comprendre. Je passai une nuit terrible d'insomnie. Certes, il m'eût été doux d'encourager, au 184 INTÉRIEURS D'OFFICIERS nom du commandant Lorabert, les laborieux loisirs de ses jeunes camarades. Mais deux intérêts plus graves, plus immédiats, rejetaient au second plan leurs rêves chimériques : d'une part, l'amour honnête ; de l'autre, l'honneur. L'honneur! Pendant des heures, je me suis demandé quelle aberration de l'esprit l'avait placé là, dans ces tripots où tous les vices viennent s'attabler pour oublier ou bien pour vivre. Quoi! le hasard décide de l'honneur d'un homme? Et encore, si c'était toujours le hasard seul? Mais peut-on remonter le courant, s'insurger contre des coutumes depuis tant de siècles reconnues ? Dans d'autres moments, je me voyais assurant le bonheur de ces deux jeunes gens qu'une loi étroite et soupçonneuse séparait depuis un an. Et soudain, dans ce tableau consolant, la pale silhouette du lieutenant Toutain m'appa- raissait, son plastron tout mouillé de sang. LE LEGS 185 Nul doute que, passé six heures, il ne se tuât. Les autres pouvaient attendre; ils continueraient leurs chastes amours quelques mois encore, et un hasard heureux leur viendrait en aide. Et.pourtant, si jamais ils n'étaient unis? Si le joueur retournait à son vice? Soudain, je regarde l'heure. Il était cinq heures et demie. Alors, j'ai pris la liasse de billets, j'ai couru comme un fou jusque chez le lieutenant Toutain. Il m'a ouvert. Je lui ai jeté le paquet dans les mains, et je lui ai crié d'un trait : ■— C'est un legs du commandant Lorabert. H le destinait au lieutenant à qui il serait le plus utile. Chaque fois que vous aurez tentation de jouer, pensez à tous les heureux que ces billets auraient pu faire, à toutes les vertus qu'ils auraient pu récompenser, et surtout au vieux, au noble soldat qui vous les a donnés. Et toi, mon noble ami, où que survive ton âme de bonté, j'espère qu'elle ne me désapprouvera pas. Placide Héraut. PARALLÈLE Madame Broutin reçoit : le sourire aux lèvres et sans effort apparent, elle fait vaillamment son métier de femme d'officier. Elle sait, pour chaque nouvelle arrivante, trouver le mot aimable de bienvenue ; elle attise la conversation, elle souffle dessus, connaît, le secret d'y jeter au bon moment ces sujets commodes qui crochettent une phrase aux plus silencieuses; enfin, nulle n'a son art infini des transitions pour glisser jusqu'au patinage, fatale et toujours efficace ressource des papotages moribonds... Si bien qu'on se sent à l'aise, dans ce tout 11. 190 INTÉRIEURS D'OFFICIERS petit salon, où l'ingéniosité confine au prodige, où les murs disparaissent sous les bibelots pas chers, les bouts d'étoffe drapée venus d'un peu partout, et qu'attiédit encore le parfum pâmé d'un bouquet de violettes. Mais, la dernière visiteuse disparue, la jeune femme change de figure : le sourire fait place au souci. Elle se précipite dans la salle à manger, et, là, c'est aussi un déplorable changement à vue : c'est la nudité des logements pauvres, quatre chaises de paille autour d'une toile cirée marron. Changement encore, quand elle entre, de son pas hâtif, dans la chambre : trois lits défaits y étalent leurs oreillers sales, et il y vague cette odeur de misère des petits enfants mal tenus. Son mari, un grand superbe taillé pour la guerre, est là, dans un coin. — Eh bien ? interroge-t-elle, anxieuse. Il laisse retomber ses mains le long de son corps : — Rien ! dit-il. Et marchant par la chambre exiguë avec des allures de fauve en cage : PARALLÈLE 191 — Nom de Dieu ! Avoir trimé quinze ans, sans jamais murmurer, sans jamais faiblir, pour en arriver là! Aux discours du colonel, aux refus du trésorier, aux dédains de tous. « En ai-je subi, des humiliations, pendant tout ce temps ! A chaque réunion d'officiers, l'uniformité des costumes m'infligeait la comparaison des leurs et du mien; en vain j'essayais de cacher mes gants usés sous mon képi défraîchi, mes souliers éculés sous mon pantalon coupé du bas : je sentais des regards ironiques dans mon dos 1 Sorties à faire, dîners à rendre, bals où danser, autant de supplices où je t'ai traînée, toi aussi, ma pauvre chérie ; car ce rude chemin, nous l'avons parcouru ensemble, et je n'étais pas le seul à souffrir de la modestie de mon costume. « Et dire que nous n'avions qu'à croiser les • bras, à laisser monter chaque jour le flot des notes à payer ! A ma place, un fonctionnaire quelconque allongerait son revenu d'un travail du soir ; sa femme donnerait des leçons, peindrait, que sais-je? s'ingénierait à des 192 INTÉRIEURS VOFFICIERS besognes rémunératrices. Mais nous, nous sommes condamnés à rester oisifs et pauvres à la fois ! Car il n'y a pas là de règlement à tourner, d'interdiction à vaincre : il y a plus que la Loi, il y a l'Usage ! Une femme d'officier ne doit pas travailler ! Et nous crevons de faim, tes enfants, toi, moi, sans que tu puisses saisir l'aiguille, la plume ou le pinceau qui nous assureraient le repos, le bon repos des gens qui ne doivent rien 1 « Ah ! que la vie est injuste et mauvaise à ceux qui ne savent pas la violenter un peu! » — Mais, qui as-tu vu? demande-t-elle pour calmer son agitation croissante. — Tous les fournisseurs, d'abord. Depuis qu'ils savent que l'un d'eux a porté plainte au colonel, ils sont devenus féroces et sans pitié. Plus de délai, plus d'acompte, et ce soir, ils auront tous suivi l'exemple de leur confrère. « Ensuite, j'ai vu mes amis, ceux qui pouvaient m'aider sans se gêner eux-mêmes. Bien oui 1 l'un possède un train de maison si lourd qu'il ne peut rien dispenser de sa grande fortune. Un autre avait la somme hier soir, mais PARALLÈLE 193 il l'a perdue au jeu dans la nuit. Un troisième... » — Et Gorce, l'as-tu trouvé ? — Non; répondit-il. Et un long silence suivit. Ce nom évoquait pour lui tout le passé : Gorce, c'était l'être dominant sa vie, l'homme fort qui l'écrasait de son ascendant, qu'il craignait en l'admirant. Ils s'étaient connus à Polytechnique. Gorce, conscrit, brimait ses anciens. Pour lui, ce fut l'inverse : ancien, il fut brimé par ses conscrits. Sa timidité s'émerveillait de la hardiesse de Gorce, et il s'efforçait de l'imiter humblement. A la sortie pourtant, tandis que Gorce prenait l'artillerie, arme brillante, lui choisissait le génie, laborieux et modeste. Le hasard des garnisons les réunissait à Bellefontaine, et là encore, Gorce traînait Broutin dans son sillage. Il prit une modiste pour maîtresse : Broutin prit sa première. Mais sa bonté honnête se révolta bien vite de cette situation; il la régularisa par un mariage. Ce jour-là, Gorce le traita d'idiot, et ses 194 INTÉRIEURS D'OFFICIERS peines commencèrent. Il avait pu vivre seul, ils ne purent vivre deux ; des enfants vinrent : ce fut l'enfer, plein des humiliations, des froissements et des écœurements qui, tout à l'heure, venaient de jaillir de sa bouche. Pendant ce temps, Gorce continuait sa vie sans entrave. Sa liaison ne lui fermait pas les portes du monde où l'on reçoit : on l'y regardait avec la discrète pointe d'admiration réservée aux hommes dont on sait la bonne fortune. En effet, la modiste, très achalandée par les touristes à la belle saison, poursuivait victorieusement sa carrière, et Gorce, dégagé, de ce côté, de tout souci pécuniaire, affichait sa liaison sans que rien en jaillît sur sa réputation, au contraire. Le contraste des situations fit sourire le bon Broutin: l'honnêté de sa vie avait été la cause de sa gêne, et Gorce, qui bravait l'une, n'avait pas connu l'autre ! Et c'était à cet homme-là, justement, qu'il fallait aller demander secours ! Mais il l'avait perdu de vue ; et quel ricanement il aurait en l'écoutant! PARALLÈLE 195 Les femmes, au contraire, se voyaient toujours : s'il avait recours à leur intermédiaire? A quelle lâcheté descend-on, dans cette misère ! Le premier, il rompit le silence. — Gorce ? non, je n'ai pas été le voir. Est-il ici, en ce moment? — Je ne sais. Mais Elle, elle y est sûrement. Si tu veux, j'irai, moi. C'était justement la pensée qu'il essayait de repousser. Alors, vaincu, s'abandonnant de tout son être au sort impitoyable : — Va, dis que c'est urgent, que nous ne pouvons faire autrement. Et tout bas, comme elle ouvrait la porte : — Tu sais, ne la tutoie plus, ça l'indisposerait. LE PLIANT Ma colonelle, qui est bien la plus charmante femme que j'aie jamais connue, me dit : « Vous regardez mon pliant? Vous trouvez qu'il n'est guère à sa place dans ce salon, bien que le siège en soit couvert de tapisserie et les pieds peinturlurés de noir? Mais c'est un vieil ami, un de ces compagnons de la première heure qu'on ne veut point abattre, qu'on veut laisser mourir de vieillesse à l'écurie. Ma mère me l'a donné quand je me suis mariée : « Ça te fera toujours un siège ! » J'en ris et j'avais grand tort. En ce temps-là 200 INTÉRIEURS D'OFFICIERS — nous étions lieutenants — on ne s'établissait pas, comme aujourd'hui, avec un mobilier complet : on n'emportait que sa chambre de garnison en garnison ; on louait le reste tant bien que mal, et c'était un luxe gourmand que d'y substituer pièce à pièce des meubles neufs. Or, à peine étions-nous installés, que le général, un vieux garçon, vint nous faire visite : je n'avais dans mon salon qu'un piano avec son tabouret, un bronze de cheminée, et ce fameux pliant. Vous jugez si j'étais confuse. Je ne savais lequel de mes deux sièges offrir au général. Il s'amusa quelques instants de mon embarras, puis, posant son képi doré sur le piano, il s'assit sur le pliant : « Voilà ce qu'il me faut, à moi : c'est un siège de campagne ! » Il parut enchanté de son jeu de mots et je crois même qu'il me sut gré de lui en avoir fourni l'occasion, car il fut toujours très aimable pour nous. Quand mon fils vint au monde, sonberceau, que nous avions commandé à Paris, n'arriva pas à temps ; et ce fut encore sur le pliant LE PLIANT 201 prédestiné que le docteur installa l'enfant, en le calant des deux côtés dans ses langes avec des piles de théories qu'il trouva sur la table de nuit de mon mari 1 Vous voyez, c'est tout a fait un meuble historique. Et puis, je le considère un peu comme un emblème. Un pliant, c'est toujours prêt à tout; ça nous ressemble. Un départ imprévu vient-il vous surprendre 9 on prend le pliant sous son bras ; arrivé au gîte, on le pose, et le voilà tout disposé à recevoir un général... ou un nouveau-né. » Certes, c'est bien le meuble de cette vie nomade, de cette existence d'oiseau qui se pose, toujours une aile en l'air. Mais ce qu'il n'exprime pas, et ce que ma colonelle s'était bien gardée d'ajouter, c'est cette bonne humeur constante avec laquelle, elle et ses pareilles, accueillent toutes les surprises les plus tristes, les plus désagréables de cette vie de perpétuels changements. Elles possèdent un fond de gaité que rien ne sait entamer, une sorte de résignation souriante qui les rapproche des femmes romaines. * 202 INTÉRIEURS D'OFFICIERS Ce n'est d'ailleurs pas là le seul point de ressemblance : elles ont une simplicité de mœurs antique et ce sont d'humbles femmes de foyer : il faut que ce soit d'elles qu'émane cette tiédeur de nid qu'épandent d'ordinaire les murs entre lesquels on a longtemps vécu, les objets familiers qu'on retrouve les yeux fermés. Elles sont l'âme qui ne change pas, d'un foyer qui change. Certes, on peut railler leurs pauvres robes qui courent après la mode sans jamais la rattraper, et leurs papotages sans fin. Mais leur rôle n'est pas amoindri par ces minces critiques. Elles restent d'admirables femmes. MONSIEUR BIEND INET MONSIEUR BIENDINET Au contraire du pal, le dîner officiel commence mal et finit bien. Le Groenland ou l'attitude d'un diplomate ne sauraient donner qu'une faible idée du froid qui plane sur un premier service de gala. Ces sortes de réunions font songer à des tables d'hôte très chères où il n'y aurait pas d'Anglais. Qu'y dirait-on, grand Dieu, sans les changements de température ? Grâce au ciel, on y peut causer de lui. Le thermomètre et le baromètre donnent le la. Et si quelque génial convive sait mettre sur la nappe un de ces rares sujets au bas du- 12 2Û6 INTÉRIEURS D'OFFICIERS quel chacun puisse déposer son mot, avec quelle reconnaissance n'accueille-t-on pas une pareille aubaine? On se lance l'objet, on le rattrape avec complaisance : il passe, il passe, comme le furet. Sa course se ralentit, puis reprend une ardeur nouvelle ; parfois un balourd le laisse tomber dans le potage. De là, des silences gênants... Inutile de vous dire que ces réflexions m'étaient suggérées au cours d'un dîner officiel : en fait d'ingratitude, l'estomac rendrait des points à l'Italie. Le colonel truffait son régiment dans un cadre exquis : des fleurs, de l'or, du rose, du blanc, du noir, et surtout, cette clarté gaie jetée au bas des visages par la nappe et ses vaisselles claires. Le petit sujet-omnibus volait de bouche en bouche : on causait Biendinet. Ce Biendinet dessinait vraiment à ravir : oh ! ses menus ! quelle patte ! quelle plume ! Lui seul avait le secret des tables harmonieusement dressées : ses corbeilles étaient divines. Comme on servit les huîtres avant le potage, une discussion faillit s'ensuivre, aussitôt étouffée par un MONSIEUR TÎIENDINET 207 aveu de la colonelle : Biendinet en avait ainsi décidé. Nouveau venu, je me torturais l'esprit à m'imaginer cet universel Biendinet ; il y a de ces mots d'ordre de l'intimité dont l'ignorance est une consécration d'exotisme. J'avais à ma gauche, faute de dames, un sous-vétérinaire qui, bien entendu, me causait toujours tactique et stratégie. Je l'interrompis au moment où il prenait la Poméranie sans coup férir. — Pardon, lui dis-je, si je vous arrête en pleine marche triomphale. Mais quel est donc ce Biendinet? — Comment, me fit-il avec un dédain qui le vengeait de sa victoire compromise, comment, vous ne connaissez pas monsieur Biendinet? Mais c'est le secrétaire du colonel. D'ailleurs, vous le verrez sous peu : c'est lui qui tient le piano. J'attendis la fin du dîner avec impatience : il faisait plus chaud, plus gai. Au Champagne, les bougies titubaient. Au lieu des mots isolés traversant péniblement la table, d'intimes 208 . INTÉRIEURS D'OFFICIERS colloques s'engageaient par couples; en des attitudes penchées, les hommes semblaient vouloir couler leurs phrases entre les deux seins de leur voisine. Enfin, le colonel se leva pour quitter la table, et chacun l'imita ponctuellement, avec cette nuance de discipline adoucie par le cadre familial, qui m'a toujours paru une des des meilleures, une des plus touchantes traditions du monde militaire. Tous les hommes passèrent au fumoir. Au pépiement de volière qui nous arrivait à travers la porte, nous nous aperçûmes bientôt que ces dames s'étaient vite consolées de notre absence. Groupés autour de la cheminée, s'enveloppant de nuages, tels des dieux, les grands chefs causaient avancement. Très loin d'eux, dans un coin, les jeunes s'esclaffaient, lançaient des fusées de rire et de fumée. Profitant d'un silence, je demandai : — Mais quel est donc ce Biendinet? Je fus hué : « Il ne connaît pas monsieur Biendinet J Et il l'avoue ! » MONSIEUR BIENDINET 209 De Biran, qui est très gentil, me dit : — Les origines de Biendinet sont obscures. Actuellement, son livret matricule nous affirme qu'il est maréchal des logis. Ce livret nous dit bien aussi qu'il était « étudiant », mais c'est la profession que déclarent tous les bleus qui n'en ont pas. Le colonel, surchargé de travail, l'a pris comme secrétaire il y a un an. Aujourd'hui, aucun mot ne pourrait contenir la multiplicité de ses fonctions. Au début, la colonelle lui demandait : « Savez-vous faire cela, Biendinet? » Mais à force de lui entendre répondre : « Oui, madame » elle s'est contentée de lui enjoindre : « Faites donc cela, Biendinet ». EtceZa, c'est aussi bien une tenture à draper, qu'une polka à déchiffrer... Roger reprit aussitôt : — Un jour, je fus appelé chez le colonel. Il était absorbé par les soucis d'une inspection que le général devait faire à l'improviste... le lendemain. Il me dit : « Ah! c'est vous, Roger. Oui, oui, je voulais vous voir. Je me souviens. Oui. Vous savez pourquoi je vous ai 12. 210 INTÉRIEURS D'OFFICIERS fait appeler? » Je répondis : « Non, mon colonel. » Il parut lort embarrassé. Puis, brusquement, se penchant dans la pièce voisine où travaillait Biendinet : « Que diable y a-t-il pour le lieutenant Roger? » Et j'entendis la voix de l'ineffable secrétaire : « Mais, mon colonel, ce n'est pas le lieutenant Roger que vous avez fait appeler, mais l'aide-major Roger, qui nous a adressé une demande de permission ! » A son tour d'Anjou raconte : — Un soir que je dinais ici, nous nous trouvions treize à table. La femme d'un capitaine, fort superstitieuse — elle faisait des réussites pour savoir quand son mari passerait commandant — jeta les hauts cris. On parla de faire dîner les lieutenants à une petite table. Enfin, il y eut un rapide conciliabule entre le colonel et sa femme, et quelques minutes plus tard, Biendinet, en habit noir, orchidée à la boutonnière, vint modestement prendre la quatorzième place. Le plus drôle, c'est qu'il était à côté d'un sous-intendant en retraite abominablement sourd, qui s'est entêté à lui MONSIEUR BIENDINET 211 crier du potage au dessert, et d'une voix terrible : « Oui, monsieur le Préfet » sans doute à cause de sa bonne mine. Ce qui suggéra à Maranges : — Au cours d'une soirée, Biendinet, toujours en sifflet d'ébène, fut remplacé au piano par une bonne dame complaisante. Mais le fidèle serviteur ne s'alla pas reposer. Sur un signe de la colonelle, il lit danser les fillettes et les mamans mûres que leur chaise brûlait comme un gril ardent. Seulement, vers trois heures du matin, — cette heure trouble où femmes et fleurs se pâment dans l'air capiteux — mon Biendinet, passant des extrêmes aux moyens, avec cette discrétion qui est sa force, faisait d'énergiques doigts de cour à toutes les jolies délaissées qui voulaient bien s'en laisser conter... — Mais alors, m'écriai-je étourdiment, c'est un vrai bouche-trou 1 ■— Corday, mon ami, conclut gravement de Biran, quand vous aurez fini de dire des cochonneries, nous irons faire danser ces demoiselles. LE FORT Sous sa carapace formidable, le Fort Alpin dormait dans les nuages. Sur la plate-forme du sommet, le lieutenant d'Anjou s'efforçait vainement de percer du regard la brume qui l'enveloppait : épaisse et fétide comme une fumée de soufre, elle ne laissait rien transparaître à trois pas. Parfois, les nuées se déplaçaient : elles couraient éperdues dans le grand silence, donnant le vertige troublant d'un horizon qui s'enfuirait. Depuis deux mois que d'Anjou commandait 216 INTÉRIEURS D'OFFICIKRS la poignée d'hommes qui tenait garnison au Fort, l'aurore apparaissait chaque matin dans la même tristesse. Ce n'était longtemps qu'une lumière jaunâtre, suintant péniblement à travers le brouillard. Et vers dix heures seulement, les nuages, chassés par le soleil, laissaient paraître, dans une sorte d'aube nouvelle, l'Alpe géante, toute frissonnante de fraîcheurs et de clartés. Le jeune lieutenant — il avait tout juste vingt-trois ans — supportait vaillamment cette existence de solitude et de mélancolie, qu'il avait d'ailleurs recherchée, à la sortie même des Ecoles. Souvent il descendait dans la vallée, bondissant parmi l'herbe haute, grisé de vitesse, d'air pur, et -de l'odeur de miel des fleurs pâmées. Puis, il s'asseyait, engourdi, bercé par le bourdonnement de chaleur des prés flambés de soleil, lisant et rêvant successivement ou tout ensemble. Rentré au Fort, il s'occupait des hommes avec cette sollicitude sans phrases, cette fami- LE FOUT 217 liarité à distance d'un commandant de cuirassé pour son équipage. Un cuirassé! La comparaison s'imposait, non seulement par l'isolement de ces cinquante hommes perdus dans la houle énorme de la montagne, mais encore par la forme extérieure des choses : les arrondis puissants de l'enveloppe de béton qui recouvrait le Fort, les escaliers aux marches sonores accrochés à ses flancs, l'embrasure des coupoles sombres, tout évoquait l'idée d'un vaisseau formidable, lancé sans trêve dans l'infini de cette mer de nuages... D'Anjou redescendit. Dans la cour intérieure, des ombres, surgies des brouillards, s'arrêtaient à deux pas de lui, subitement raidies dans l'attitude du salut militaire. Il allait entrer dans les chambres, d'où Parfois s'envolait un refrain naïvement obscène, traîné sur un ton sentimental, quand la sentinelle vint le trouver, au port d'armes. — Mon lieutenant, c'est un monsieur et une dame qui demandent à vous parler. — C'est bon : j'y vais. 13 218 INTÉRIEURS D'OFFICIERS Quels visiteurs pouvaient désirer le voir si tôt? Ils avaient dû quitter Modane vers sept heures. Sans doute des Anglais, retour d'Italie... Et soudain, quand il fut sur le couple arrêté au milieu du pont-levis, un coup de surprise douloureuse lui vida le cœur, lui arrachant un cri : — Hélène! Mais vite il se reprit, et cérémonieusement: — Madame Pornot! Puissance singulière de notre empire sur nous-mêmes! Prodigieuse dissemblance de nos paroles et de nos pensées ! Maintenant, il semblait tout aux banalités de l'accueil, tandis que sa mémoire, revenue tumultueuse, roulait en flots d'amertume tous les souvenirs de l'humble drame de sa jeunesse. La souriante voyageuse s'expliquait avec volubilité, toute baignée du bonheur de vivre : Elle s'était tenu parole. Elle lui avait promis de le venir voir dans son ermitage, au retour de son voyage de noces. Eh bien! après un LE FORT 219 mois d'Italie — Oh ! ces lacs, oh ! cette Venise — elle décidait son mari à s'arrêter à Modane, Pour grimper au Fort. Heureusement qu'ils avaient eu de bons chevaux conduits par un bon cocher... Et tandis que ses lèvres, à lui, la remerciaient de la promesse tenue, ses yeux semblaient parler ainsi : — C'est toi, mon premier, mon seul, mon véritable amour, toi pour qui j'ai demandé d'être ici, loin des gênantes compassions, c'est bien toi qui es devant moi, mariée ! Comme je t'aimai! Oui, je sais: j'aimerai peut-être plus gravement; c'est possible. Mais jamais je n'aimerai plus follement, plus entièrement. J'aurai beau oublier : les mots d'amour que je murmurerai plus tard, c'est à ton oreille, c'est dans ton cou que je les aurai pour la première fois balbutiés. Seulement, comme nous étions des tout petits quand nous nous sommes connus, que j'avais ton âge, que j'étais pauvre, toi riche, ^ n'as jamais eu pour moi qu'une confiante 220 INTÉRIEURS D'OFFICIERS camaraderie, plus cruelle, plus désespérante que le dédain. Pourtant, pendant un an, à l'âge sans doute où s'éveillèrent chez toi de confus besoins d'aimer, tu permis l'innocent échange des baisers, des fleurs et des billets. Cela suffit à m'affoler complètement. Mais, bien vite, tu as compris que cela n'était pas raisonnable et menaçait de devenir gênant... Tu fus à nouveau la bonne camarade, l'amie dont la poignée de main tient à distance; et je continuai de t'aimer dans l'ombre, douloureusement, de toute la sensibilité de mes vingt ans ! Aujourd'hui, fidèle à ton rôle, peut-être même sincère, tu viens avec l'homme qui possède sinon ton cœur, du moins ton corps; Oh! songer que la nuit, ton souffle entrecoupé et tes mots de folie viennent mourir dans ces moustaches-là ! Cela me semble encore si stupéfiant, que je m'étonne de voir nos visages, le fort, la montagne, toutes les choses, ne pas s'en émouvoir 1 LE FOUT 221 — Pourrons-nous visiter votre domaine ? demanda la jeune femme. — Mais certainement. Traversant la cour, il les précéda dans le long corridor qui bordait les chambres. A la voûte, les lampes électriques répandaient leur clarté sur les murs blanchis. On marchait sur un plancher de fonte ; et la trépidation grondante du moteur, la propreté méticuleuse du sol et des parois, continuaient de donner l'illusion d'un navire en marche. Ils entrèrent dans une chambre. Un caporal cria : « Fixel » et les hommes se tinrent au pied de leur lit, comme à la parade. Toujours comme dans un paquebot, les couchettes étaient superposées, afin d'économiser la place. Tout au fond de la chambre, une fenêtre s'ouvrait. Et comme elle traversait l'épaisse paroi de béton qui revêtait le fort, c'était un étroit corridor long de trois mètres, au bout duquel on apercevait la brume mouvante. Peu à peu, à son insu, d'Anjou s'animait : il montrait des dispositions, des fonctionne- 222 INTÉRIEURS D'OFFICIERS ments ingénieux. Ensuite, il mena ses deux visiteurs dans les magasins aux projectiles. Les obus y étaient rangés sur des casiers métalliques. Ils étaient rouges ou noirs, tous casqués d'étain. — On dirait des bouteilles de Champagne! s'écria madame Pornot. Le lieutenant sourit. Il s'efforçait de faire partager à ses compagnons son admiration pour ces choses puissantes. Et l'acuité de son chagrin, lentement, s'en diminuait malgré lui. Puis ils pénétrèrent dans une coupole. La tête courbée sous la voûte d'acier, d'Anjou expliquait la manœuvre du canon formidable abrité là. Il se mit à la place du pointeur, montra qu'une seule manette suffisait à faire évoluer la tourelle, qu'une autre permettait de faire osciller la pièce énorme, qu'un coup de doigt sur un bouton faisait partir le coup. —Voyez vous-même, madame, dit-il enthousiasmé. Alors elle enleva un long gant de Suède, et tous trois se mirent à rire en voyant que cette petite main blanche et frêle, où bril- LE FORT 223 'ait l'anneau de mariage, pouvait mouvoir cette coupole et ce canon, qui pesaient comme une maison. Grisé par la grandeur de son propre métier, le jeune lieutenant échappait a l'angoisse des premières minutes. Certes, il souffrait de voir ses compagnons s'attarder dans les coins sombres, chuchoter et rire derrière lui. Mais par moments, il oubliait sa lancinante douleur, sans effort, dans l'emballement de ses explications. Par un court escalier de fer, ils furent sur le toit en terrasse du fort. C'était l'heure où les nuées se dissipaient. Elles glissaient les unes sur les autres, comme des toiles de fond, et parfois apparaissait toute proche, écrasante, la marbrure blanche et noire d'un pic neigeux. Puis ce fut l'éblouissement de la vallée pro. fonde apparue, le torrent d'argent serpentant parmi les villages, et l'horizon lointain barré de hauts sommets. Tous trois restaient silencieux, dans la communion de leur admiration. Mais en bas, près du pont-levis, le cocher fit 224 INTÉRIEURS D'OFFICIERS claquer son fouet, héla les deux voyageurs. Alors ils prirent congé, hâtivement, pressés par l'heure du rapide, totalement oubliée. Un instant distrait de sa douleur, d'Anjou n'en ressentit que plus vivement la désolante détresse quand il fut seul. Il descendit par la tourelle, et la première chose qu'il aperçut fut le gant oublié par madame Pornot : la main semblait toute petite, à côté du long fourreau montant au coude. Et de cette chose qui gardait presque l'attitude de la vie, s'exhalaient son parfum, la tiédeur de sa chair. L'officier s'assit sur l'affût du canon monstre, et bientôt, sur le gant qu'il tenait dans ses mains, de grosses larmes roulèrent, des larmes faciles, point amères. En songeant à ce qu'il avait successivement éprouvé dans cette visite, il sentit confusément que la réalité même avait porté le fer rouge dans la plaie de son imagination; que tant d'énergie gâchée pourrait être détournée au profit de plus nobles causes ; que plus tard, emporté vers de plus graves soucis, il pourrait bien ne plus conserver de son amour d'enfance LE FORT 225 qu'un souvenir très doux, mélancolique seulement comme toutes les choses du passé. Et il continua de pleurer, abondamment, soulagé, comme si toutes ces larmes eussent été faites de sa vaine torture. 12. SA MAISON Au temps où je surveillais la manœuvre des recrues, je mépris d'amitié pour une des belles maisons qui donnaient sur l'esplanade. Sa physionomie était à la fois noble et souriante, comme celle d'un magistrat en famille. Pendant les repos que je donnais aux hommes, je me promenais sous ses fenêtres ; je l'étudiais dans ses moindres détails ; elle me suggérait mille réflexions et quoique je fisse les demandes et les réponses, il me semblait que nous causions ensemble. Je possédais si bien ses habitudes qu'elles étaient presque devenues miennes et que je m'émouvais de leurs moindres variations. 230 INTÉRIEURS D'OFFICIERS Quand nous arrivions sur le champ de manœuvre, elle dormait encore ; mais bientôt, la porte cochère s'ouvrait toute grande, j'apercevais le porche de pierre blanche et ses candélabres de cuivre doré; je songeais alors : « Elle bâille, elle va s'éveiller. » En effet, les volets claquaient un peu partout, les stores plissaient leurs petites vagues de satin : la maison ouvrait les yeux. Puis, le repos sonnait. Tandis que les hommes, le coude haut, trempaient leur petit pain dans le café noir ou bien allumaient leur pipe, j'avais avec mon amie un premier entretien. Les glaces sans tain des cheminées de salon me laissaient entrevoir quelques objets familiers : ici un cavalier figé dans son galop ; là, un lion courroucé, tous deux en bronze, de cette honnête couleur civet-de-lièvre particulière aux sujets de pendule. L'or d'un cadre, le reflet d'un miroir luisaient dans la pénombre intime des chambres. Des palmes vertes de plantes d'appartement s'agitaient doucement aux fenêtres entr'ouvertes. SA MAISON 231 C'étaient les confidences de ma maison. Je m'en aidais pour imaginer l'existence de ceux qui l'habitaient. Je les aimais sans les connaître. En ce temps où juger mauvais, exclusivement mauvais l'état des choses et l'état des âmes, tient lieu d'opinion, d'attitude, de foi littéraire et de morale, je me plaisais, par une réaction naturelle de l'esprit, à me figurer ceux qui vivaient là aussi bien parés de vertus qu'affligés de vices. Je ne les croyais pas seulement égoïstes et méchants, comme c'est d'excellent ton, mais aussi animés de sentiments familiaux et d'élans de générosité. Je prêtais à ma maison une âme d'amour et de bonté. Alors, je retournais meilleur auprès des hommes. Je songeais qu'ils avaient, eux aussi, une maman, des petites sœurs, une place habituelle auprès de l'àtre, des tendresses dont la simplicité un peu brutale n'altérait pas la sincérité ; et de ces réflexions éveillées en moi, il me restait une douceur de parole, une persuasion de gestes, une patience qui les étonnaient — et moi aussi. 232 INTÉRIEURS D'OFFICIERS A huit heures, un grand événement traversait la vie de ma maison: l'omnibus du Pensionnat s'arrêtait à sa porte. C'était une vieille voiture aux vitres bruyantes, traînée par deux gros chevaux et conduite par une sorte d'ours emmitouflé, coiffé et ganté de fourrures. Dans l'omnibus, s'agitait, papotait le plus gentil assortiment de petites têtes qu'on pût voir. Je ne sais rien en effet de plus comique et de plus touchant à la fois que toutes ces fillettes dont la petite taille ne laissait voir par les carreaux que les nattes frétillantes sous les toques et les bérets blancs. L'ours jetait un coup de trompe et, un bon moment après, une brunette d'une douzaine d'années, avec cette allure sautillante d'oiseau, si particulière aux petites filles, franchissait la porte, grimpait dans l'omnibus et se nichait près de la sœur surveillante. Aussitôt l'ours allongeait son fouet, les deux chevaux tiraient, et penchée par la fenêtre ouverte quelque temps qu'il fit, la grand'mère agitait son mouchoir. Pour moi, distrait de mon service par le SA MAISON 233 coup de trompe attendu, je regardais l'omnibus s'éloigner, filer sous les arbres et disparaître au tournant de l'avenue. Pourquoi le cacher? Je me sentais ému, attendri plutôt, par cette grâce fragile au charme de laquelle les jeunes hommes, tout à leurs plaisirs immédiats, restent souvent insensibles, par cet âge à la fois si proche et si lointain de la jeunesse : l'enfance. Peu à peu, ce fut la fillette surtout qui m'intéressa : je me l'imaginais surprise à sa toilette par la vilaine trompe, enfournant précipitamment livres et devoirs dans son sac — n'oublie pas ton analyse — as-tu ta grammaire? — jetant à la volée des baisers qui sentent encore le savon, et dégringolant enfin l'escalier de toute la vitesse de ses petites galoches. Bientôt elle personnifia pour moi la vie même de la maison ; l'âme aimante et bonne que je lui avais supposée prit une forme. Je cessai de dire ma maison. Ce fut sa maison. Des années passèrent. Mon amie ne changea 234 INTÉRIEURS D'OFFICIERS guère ; c'est la maison que je veux dire. Seuls, Tours gris devint blanc, les chevaux, poussifs, et la brunette, radieuse et charmante. L'ai-je aimée? Oui, si c'est aimer que de suivre pas à pas, jour par jour, une existence dans ses transformations; de s'irriter de ne pas l'atteindre et de s'ingénier à pourtant la connaître ; d'éprouver enfin, pour le cadre où elle se développa, une sorte de fétichisme qui associe dans un même culte le temple et l'idole. Tout cela sans être encouragé d'un regard ni d'une parole ; combien n'ont pas consacré autant de leurs pensées à celle qu'ils ont choisie comme compagne de leur vie? Un jour, l'omnibus cessa de s'arrêter devant la porte : le temps des livres était passé. Ce fut à ce moment que je crus voir clair en moi ; et comme la jeune fille sortait fréquemment avec son père, j'avais toujours un œil du côté de sa maison. Mais voyez comme la vie est bête ! Un matin que la mauvaise volonté d'un homme m'avait énervé, jeté hors de moi, je lâchai à haute voix un énorme juron, un juron en coup de ton- SA MAISON 235 nerre, à plusieurs roulements. Averti par un pressentiment, je me retournai brusquement : elle passait au bras de son père. Je crus en faire une maladie. Pourtant, peu de temps après, j'eus l'occasion d'être invité à un bal chez ses parents. Poussé par une invincible curiosité, peut-être aussi par une tenace espérance, j'acceptai. Ma parole, jamais je n'ai été si troublé ! Pas même aux plus sévères inspections, pas même le jour où je fus décoré par le général devant toute la garnisonI Songez donc! Pénétrer enfin dans ce nid que mon imagination avait construit brin à brin, où elle venait se réfugier, se délasser un peu chaque jour des fatigues du service! Et puis, lui parler, à Elle, danser avec mon adoration muette de cinq ans ! Je reconnus le salon, bien que je ne l'eusse jamais vu que du dehors. Je faillis en crier d'aise, car j'étais certain dès lors que la Petite Ame de la maison et moi nous allions nous reconnaître aussi, sans nous être jamais parlé... Mais à peine lui étais-je présenté 236 INTÉRIEURS D'OFFICIERS qu'elle me dit avec un sourire un peu moqueur : — Je vous ai déjà entendu, monsieur. Je songeai au juron du champ de manœuvre. Déjà elle se tournait vers un jeune homme qui venait à nous, et lui prenant le bras : — Excusez-moi : mon fiancé. Voilà ! Je l'ai aimée comme on n'aime plus, et elle ne connaîtra jamais de moi qu'un juron à faire crouler une cathédrale. Un mois après, je fus nommé capitaine et je quittai la ville. Je n'ai jamais revu sa maison. La vie nous entraîne comme une rivière ; les rives sont toutes fleuries de nos rêves, mais on n'aborde jamais. LA POSSESSION I C'était l'heure rose des liqueurs et des cigares. Sur la nappe desservie, qu'égayaient seulement l'or clair de la chartreuse, les rousseurs brûlées du vieux cognac et le café chatoyant comme des yeux de brune, Lajaille s'accouda familièrement. Il demanda : — Vraiment, tu ne me trouves pas trop changé ? Le commandant Vinet, qui fourrageait une boîte de cigares, répondit avec un gros rire : 240 INTÉRIEURS I)'0FFICIERS — Tu as l'air d'être ton fils 1 Lajaille, au fond doucement flatté, railla : — Si ça continue, je vais me tirer les oreilles et me priver de dessert : sais-tu que mon sous-lieutenant ne serait pas content s'il t'entendait ? — Je suis sûr qu'il a l'air plus sérieux que toi, ton fils. — C'est de son âge. — Dis tout de suite que c'est du nôtre de jouer au jouvenceau. Es-tu resté assez le même, voilant jusqu'à ton indulgence d'ironie, railleur bienfaisant, toujours fidèle à ton surnom de Polytechnique : Parisien ! — Oh ! j'arrive du Cambodge ! — Raison de plus. C'est du parisianisme aigu. — Ah ! ça, mon commandant, d'après ce que je vois, il paraît que nous avons gardé notre haine du boulevard, et notre petit idéal d'habiter dans une petite ville une petite maison où mener une petite vie qui nous permette de cacher, dans notre amour de tout ce qui LA POSSESSION 241 est petit, notre grand cœur et les grandes choses que nous accomplissons. — Lajaille ! — Ah ! tu ne me trouves pas changé. Mais toi, puisque tu exhumes nos surnoms de l'X, es-tu resté assez le Tout-Os d'autrefois ! Le premier jour où je t'ai vu — tu sais, dans l'ahurissement des brimades de nos anciens — tu m'as fait l'effet d'un chêne noueux et solide, avec tes articulations en boule qui saillaient partout. Et tel je t'ai laissé, tel je te retrouve, toujours aussi vert, comme les grands chênes à chaque printemps. — J'en accepte pour longtemps l'augure. Mais, ajouta Vinet en tendant par-dessus la table sa large main à son ami, ne va pas chercher si loin tes comparaisons ; remercie comme moi un juste destin, qui permet aux existences sans remords de laisser longtemps les visages sans rides. Ils se turent, doucement remués d'une saine émotion, attiédis d'un bien-être que rendait plus sensible la tempête de neige du dehors. Par les fenêtres basses du cabinet 14 242 INTÉRIEURS D'OFFICIERS particulier, ils voyaient les flocons affolés monter, descendre, strier en tous sens le fond gris et mouvant de l'atmosphère. Le foyer de cuivre d'une cheminée à gaz rayonnait par toute la pièce une lourde chaleur; au-dessus du divan de velours rouge, s'étalait une glace où des prénoms de femmes, d'hommes, des dates, des phrases même, tracés au diamant, s'entrecroisaient comme les flocons de neige du dehors : devant ces inscriptions commémoratives, un piano ouvert semblait rire de ses cinquante dents d'ivoire. Mais la banalité qui émane des choses dont usent chaque jour des êtres différents n'apparaissait point aux deux amis : grisés par leur intimité retrouvée comme par un vieux vin, excilés par les nourritures généreuses, ils étaient enveloppés, envahis d'un impérieux besoin de franchise et d'expansion. Us ne se sentaient plus les maîtres absolus de leurs paroles : elles s'échappaient, venues de leur cœur ou nées sur leurs lèvres, comme ces bulles d'une coupe pleine de Champagne qui se forment tant au fond que près LA POSSESSION 243 du Lord, pour crever toutes à la surface. — Oui, reprit Vinet, c'est une rude satisfaction de pouvoir remonter le cours de ses souvenirs sans être tenté parfois de détourner les yeux. Depuis que nous nous sommes quittés, le gros événement de ma vie, c'est mon mariage. Je ne croyais pas te l'apprendre hier, mais il paraît que mon faire-part a perdu ta trace dans tes nombreuses pérégrinations. Comme c'est drôle I II y a des jours où je me demande, en repensant à toutes ces choses, si elles ne m'ont pas été racontées par un ami, si elles ne sont point arrivées à un autre que moi. La quarantaine avait sonné : dans les soi. rées du colonel, j'étais passé du clan des danseurs à celui des whisteurs ; au patinage, on me confiait des jeunes filles. Je m'émus de ces indices ; d'autres, plus graves, me frappèrent bientôt : auprès de ces maîtresses de hasard qui sont comme les vivantes traditions d'une garnison et que se lèguent les générations successives d'officiers, auprès d'elles et jusque dans leurs caresses, j'éprouvais une insurmontable répugnance. Je les 244 INTÉRIEURS D'OFFICIERS vis vieilles, et je me sentis seul quand elles me parlaient. Ces symptômes, que je n'avais jamais ressentis jusqu'alors, m'effrayèrent comme ceux d'un mal physique. Je m'aperçus que je traversais une phase critique, une transformation d'âge. Ce fut pendant cette crise que je rencontrai Jane chez son oncle; elle sortait du couvent. Orpheline, jolie, modeste, elle fit tout de suite ma conquête ; je la jugeai idéale ; elle me paraissait descendre d'un livre ; et je restais d'autant plus étonné et ravi de la trouver dans la réalité, qu'on la rencontrait plus souvent dans les feuilletons. — Tu n'es pas gentil pour les romanciers, interrompit Lajaille. — Peuh ! des tas de faiseurs, des inutiles, tes petits journaleux, trancha le commandant ; et d'un vigoureux haussement d'épaules, en homme d'action qui ne lit plus, il jeta pardessus bord toute cette race dédaignée. Puis, coupant ses phrases de courtes bouffées de cigare : — Depuis, rien que de petits événements LA POSSESSION 245 perdus dans du bonheur, comme dans du brouillard... des inspections... des manœuvres... quelques tuiles... une grande joie pourtant : la croix, après vingt et un ans de service. Voilà tout. — Et tu es heureux? Vinet scanda : — Ab-so-lu-ment heureux. — Que les existences sont diverses 1 soupira Lajaille. Les nôtres, commencées pareillement, se sont ensuite inversées comme les deux plateaux d'une balance. J'ai connu, il y a vingt ans, le bonheur que tu goûtes aujourd'hui : pendant que tu poursuivais, de garnison en garnison, tes travaux et tes plaisirs sans heurt d'officier garçon, je touchais aux meilleures joies et aux pires douleurs : épouser, d'enthousiasme, en pleine ardeur de jeunesse, à vingt-quatre ans, une jeune fille qu'on aime — ou plutôt qu'on adore, car on ne sait pas encore aimer, à cet âge-là — et la perdre, un an après... morte en couches ! Lajaille vida d'un coup de tête nerveux son verre de liqueur qu'il tenait à pleine main. 14. 246 INTÉRIEURS D'OFFICIERS Le commandant, désireux de ne point laisser son ami s'appesantir sur ces souvenirs, reprit vivement : — Oui, c'est à ce moment que tu es venu me voir à Bourges, où j'étais attaché à la fonderie. Ton fils en nourrice chez tes beaux- parents, tu te trouvais seul ; alors tu m'as donné cette marque de bonne amitié, qui m'a bien touché, je t'assure, de venir à moi. Tu te souviens de ces promenades à cheval auxquelles je t'ai condamné ? Pauvre ami ! je parvenais bien à te faire dormir, mais pas à te faire sourire. Ce que j'aurais surtout voulu t'arracher de l'esprit, c'était cette sacrée idée de démissionner que tu t'étais fourrée en tête sous prétexte que ta vie était brisée, que tu ne pourrais plus, pendant de longues années, te donner tout entier à ton métier. Mais baste ! autant essayer d'arrêter de la main un projectile dans sa course. Très juste mon image. Une fois que tu as une idée, tu en deviens l'esclave : elle t'expédierait au diable comme une gargousse fait d'un obus. Déjà, à Polytechnique, tu étais de cette force- LA POSSESSION 247 là. Te rappelles-tu le jour où six de nos camarades étant pincés au cours d'une escapade quelconque, tu allas, toi septième, te déclarer coupable, parce que tu leur avais conseillé le coup, indiqué les voies, et que tu étais, disais- tu, de cœur avec eux? — Eh bien, certainement... — Là, ne t'emballe pas. Nous avons discuté huit jours la question, si bien que tu as perdu ton temps, et que tu as eu l'artillerie au lieu des services civils que tu méritais. Ne recommençons pas. Bref, j'eus beau te secouer, te montrer l'École de pyrotechnie, la Cartoucherie, la Fonderie, essayer d'accrocher ton attention à tant d'ingéniosité, à tant de puissance, tu m'as glissé entre les doigts, sans me demander ton congé. — Oh ! je t'ai écrit. — C'est vrai. J'ai reçu, d'abord assez fréquemment, ensuite à de rares intervalles, des lettres dont les timbres auraient fait la joie d'un collectionneur. Puis, plus rien. Et voilà que, passant vingt-quatre heures à Paris 248 INTÉRIEURS D'OFFICIERS pour affaires urgentes, j'entre au café de la Paix, hier soir, je m'asseois près d'un lecteur du Temps enveloppé dans son journal ; le monsieur se dévoile : « Lajaille ! Vinet ! » C'est joli de pouvoir se coller un nom sur la figure au bout de vingt ans ! Pendant cinq minutes, ça me les a enlevés 1 — A moi aussi. En somme, qu'est-ce que tu es devenu pendant tout ce temps-là? — Je me soignais. Je cherchais l'oubli. Les grandes douleurs naturelles sont comme de grands feux : elles brûlent, elles torturent, et puis, elles baissent, elles s'apaisent, elles ne laissent qu'un peu de cette cendre qui est la mélancolie des souvenirs. Par un admirable retour des choses, les manifestations de la Vie m'arrachèrent insensiblement à la tristesse de la Mort ; je l'avoue sans honte. Je crois même quej'acquis pour les impressions extérieures une sensibilité nouvelle, la délicatesse d'épiderme d'une cicatrice récente : la vie des choses me fut révélée ; les cités-monstres, les vieilles petites villes, les LA POSSESSION 249 steppes, les montagnes prirent comme une voix, une âme humaine, pour me pénétrer de leur vrai caractère et de leurs vraies beautés... — Et ton fils? interrompit le commandant qu'assoupissait un peu la digestion. — Quand il était petit, je passais souvent vingt-quatre heures en Bourgogne chez ses grands-parents pour l'embrasser. Lycéen, je le faisais sortir, entre deux trains. Une fois même, pendant ses vacances, je l'emmenai, en lui offrant de choisir son itinéraire. Il se décida pour l'Espagne et l'Italie : ce gaillard- là aime les pays de soleil et de jolies femmes. — Il te l'a avoué ? — Nous sommes très camarades. A dix- huit ans, à la suite d'un échec d'examen, il s'est engagé. Un coup de tète. Trois ans après, il m'est revenu du Tonkin, nommé sous-lieutenant pour faits de guerre. Pendant ce temps, j'errais de Constantinople au Caire, des Indes au Japon. Le cosmopolitisme devient très vite un besoin : l'habitude du confort des grands hôtels, des domestiques nombreux, des visages et des sites sans cesse 250 intérieurs d'officiers renouvelés, se transforme bientôt en nécessité. On ne regrette Paris que lorsqu'on est contraint d'en rester éloigné. Mais quand, à Pé- tersbourg, on sait qu'avec soixante heures de sleeping on pourrait être sur le boulevard, on reste au bord de la Néva. Et puis, cela vous change tellement un homme! Impossible de rester muré dans les limites nécessairement étroites de l'éducation première : vous apprit-on tel usage, futes-vous élevé dans telle croyance ? Mille lieues plus loin, c'est l'usage contraire, la croyance inverse. La vie nomade fait champ net des petites superstitions ambiantes du foyer et du pays natals. De là, une sorte de vaste éclectisme, le besoin de sè forger des opinions et des mœurs véritablement personnelles. En résumé, il me semble qu'à force de retrouver dans les différents pays les étapes successives de la civilisation à travers les siècles, de l'Indien au Yankee, on a, — en raison de cette optique naturelle au spectateur qui tend à tout rapporter à lui, à se considé- LA POSSESSION 251 rer comme le centre des évolutions qu'il observe, — on a comme la sensation d'avoir vécu tous ces siècles-là. Lajaille, nerveux, s'excitait, se grisait de paroles, tandis que Vinet, de tempérament sanguin, se congestionnait dans l'atmosphère lourde de l'étroite salle. Il appuya du doigt sur le timbre d'appel, et mâchonna sans quitter son cigare : — Tout ça est bel et bien. Mais je préfère bigrement ma vie tranquille et ma bicoque d'Angoulême. J'ai loué à cause des écuries, qui sont royales : mes chevaux sont mes amis. Et puis, c'était tout meublé : c'est très commode. Quant à Jane, elle n'a jamais vu Paris; comme instruction, elle n'a que celle du couvent ; elle taille ses robes elle-même ; et si elle a besoin de conseils, c'est moi qui les lui donne. Ainsi je vis heureux et je ne désespère pas de t'en convaincre aux premiers beaux jours, si la distance ne t'effraie pas... par sa brièveté. Garçon, l'addition ! ■ 252 INTÉRIEURS D'OFFICIERS 11 — Mais vous savez donc faire tous les métiers, monsieur Lajaille ? — Comme tous ceux qui n'en ont aucun, madame. Rieuse et nimbée de lumière, toute droite dans la baie ouverte sur le jardin, madame Vinet regardait dans la pièce sombre Lajaille monté sur une échelle et drapant en portière une ét'jffe algérienne. En un mois de séjour, il avait révolutionné les Pervenches. Ainsi s'appelait la maison du commandant. C'était, sur l'avenue qui descend du Jardin- Vert aux bords de la Charente, une assez mauvaise masure, grise, un peu lézardée, à volets verts ; elle était séparée de la route par une grille basse et une cour aux pavés hostiles, qu'encadraient les écuries, en briques, élégantes et modernes. la tossession 253 Du côté opposé à la route, la vue sur la vallée était superbe et sans borne : « Ta maison est un vieux visage qui a gardé de beaux yeux », disait Lajaille à son ami. Et parlant du nom frais et doux de la bicoque : « Cela surprend comme d'entendre encore appeler une vieille demoiselle Blanchette ou Rosette ». A peine débarqué, il avait voulu tout changer, répandre, sur cette banalité d'bôtel meublé, un peu d'intimité. Il s'était ouvert de ses projets au commandant, qui avait haussé les épaules : « Dans huit jours, on peut nous expédier à l'autre bout de la France ». Ce Vinet était un de ces hommes déconcertants à qui l'on s'efforcerait vainement de faire exprimer des penchants ou des répugnances, qui traversent la vie sans la voir, qui l'avalent comme un médicament insipide, sans y goûter. Un unique penchant rendait plus sensible encore son indifférence au reste de l'existence : ses chevaux. Le matin, Lajaille entendait sous sa fenêtre ses discours scandés du bruit des fers sur le petit pavé pointu de la cour : . ' 45 254 INTÉRIEURS D'OFFICIERS — Eh bien, mon vieux Cabochard, nous allons faire une bonne promenade tous les deux. Nous n'aurons pas peur sous le tunnel ce matin? Non : les trains, ce n'est pas méchant ; ça fait du bruit, parce que c'est lourd. Voyons ce crottin : oh ! il est doré comme des petits pains. Allons, nous nous portons bien. Et Polka, est-elle jalouse, la méchante I Jalouse de M. Cabochard, jalouse comme une femme : ah ! la rosse... Considérant la boutade de son ami comme un acquiescement, Lajaille s'en prit à la maison. Il la voulait vivante et plaisante. Il s'efforça de convertir madame Vinet : au papier gris du salon, déchiré, crasseux, déteignant sur les vêtements, ne pourrait-on pas substituer une modeste étoffe, tendue à la hâte, épinglée même, où courraient le papillote- ment, le coloris heurté des bibelots amusants à l'œil? Et cette pendule, n'était-elle pas navrante, avec son berger en bronze doré, couronné de roses et jouant de la flûte ? Mieux vaudrait une jolie gerbe dans un vase de cristal, va- LA POSSESSION ?55 riant sans cesse ses couleurs et son parfum ; elle ne marquerait pas l'heure, mais elle sonnerait les saisons. Ainsi, fleurs peintes ou brodées, fleurs cueillies, toutes épandraient par la pièce un peu d'Elle, un peu de sa grâce féminine comme tombée du bout de ses doigts secoués. Il arguait encore : Je connais des gens qui emportent en wagon des photographies de famille, d'amusantes gravures et qui les épin- glent un peu partout dans le capiton du compartiment, pour conserver l'illusion de voyager dans un cadre familier. Ainsi montrait-il à la jeune femme la possibilité d'un chez soi portatif, d'un nid démontable. Elle se défendait, puisobéissait, comme ces enfants qu'on pousse à quelque besogne nouvelle et qui résistent, d'un dandinement boudeur des épaules : — Avant votre arrivée, disait-elle, je ne m'étais jamais aperçue que c'était si laid ! Amusé, puis intéressé, Lajaille lui continua ses conseils ; insensiblement, ils portèrent sur 256 INTÉRIEURS D'OFFICIERS sa toilette, sur sa coiffure : ayant enjolivé le cadre, rien d'étonnant à ce qu'il s'intéressât au tableau ; joli tableau d'ailleurs, ce visage aux fermes contours, ce teint savoureux de crème fraîche, ces yeux bruns et' calmes comme des mares forestières à l'automne, cette chevelure en croulantes torsades aux tons de chêne. Pourtant, il y voulut des retouches : le col fut dégagé, un souffle passa dans les cheveux restés jusqu'alors coiffés en « pensionnaire ». Il la guida dans des choix de coupe et de nuances, charmé qu'elle le comprit, qu'elle le devinât si vite, avec son sûr instinct de femme. Malgré lui, il songeait en la voyant à ces chanteuses légères, alors en vogue, qui arrivaient en scène avec le costume austère et la prude attitude d'une quakeresse et qui, rabattant un revers, redressant leur chapeau et troussant leur jupe à la hanche, subitement paraissaient crânes et délurées. Devant cette silhouette précise et charmante sortie de l'ébauche indécise, il eut le recul satisfait du peintre devant l'œuvre achevée. Son œuvre, en effet ! Il en ressentit un or- LA POSSESSION 257 gueil d'auteur, qui le poussa sur la pente glissante des perfectionnements nouveaux. Seulement, ses avis, ses conseils n'avaient pas cette allure méthodique et pédante que leur donne nécessairement leur brève énumé- ration : ils naissaient d'occasions, de hasards sans cesse offerts dans le coudoiement de la vie commune. D'ailleurs, même en dehors de toute influence volontaire, il agissait sur l'esprit de la jeune femme inaccoutumée au ton facile du langage, à l'aisance amusante des images. A table, par exemple, il avait une façon de parler des choses qui leur donnait de la saveur. Voyait-il saupoudrer de poivre des Ma- rennes, il s'écriait : — Profanation ! profanation ! Voyez-vous, les Marennes sont des brunes fines et piquantes, aux yeux verts frangés de cils noirs : point n'est besoin de les exciter encore. Au contraire, les Cancales sont des blondes lourdes et lentes, qu'il faut, je vous l'accorde, aviver d'un peu de citron et réveiller d'un peu de poivre. Et devant la chartreuse, son verre élevé comme un calice : 258 INTÉRIEURS D'OFFICIERS — O sainte liqueur! il suffit d'une gorgée promenée triomphalement tout autour du palais pour retrouver, les yeux fermés, la montagne baignée de matin : les sous-bois sombres des sapinières, silencieux et hauts comme des cathédrales, qui vous pénètrent jusqu'aux moelles de fraîcheur et de senteurs ; ou l'alpage à l'herbe drue et savoureuse, trempée de rosée, parfumée de menthe, où seulement sonnaillent au cou des vaches les cloclos mélancoliques. Jane écoutait, les sourcils haussés d'un peu de surprise, les lèvres entr'ouvertes où courait un sourire. Jetée du couvent en pleine vie militaire de province, elle avait souffert de ne pouvoir fonder sur des bases solides ses jugements touchant les êtres et les choses : alors, par une curieuse réminiscence de ses beaux cahiers d'histoire naturelle où les classes, les genres et les espèces s'épanouissaient en élégantes accolades relevées de titres à l'encre rouge, elle avait tenté de grouper les gens d'une manière analogue. LA POSSESSION 259 Los rares soirées où son mari se voyait contraint de la conduire furent son champ d'observation. 11 y eut l'espèce des jeunes officiers qui ont des souliers vernis, des dolmans pincés à la taille, des cols très hauts, le sourire aimable pour les dames et pour les glaces, et qui paraissent toujours dispos. Les petits fonctionnaires qui valsent sur les pieds de leurs danseuses, et racontent sans cesse des choses abominables sur leurs grands chefs. Et, encore, les jeunes gens de la société, qui donnent le ton, corrigent les modes de Paris, usent d'un même mot, quoi qu'ils expriment, et s'affalent entre deux danses, si las, à croire qu'ils ont remplacé à la manœuvre les officiers toujours fringants. Dans son tableau d'ensemble, Lajaille caractérisait une race distincte; mais elle la considérait comme bien supérieure aux autres ; quelque chose comme les vertébrés vis- à-vis des mollusques. Dix ans de couvent lui avaient laissé le goût 260 INTÉRIEURS D'OFFICIERS des manifestations extérieures de la foi, des petites chapelles au fond des pupitres, de la vénération pur l'image. Aussi, la ressemblance aidant, — Lajaille était de visage régulier, la barbe châtain taillée en pointe, les cheveux souples relevés en onde sur le front, — le comparait-elle, dans sa confuse admiration, à l'un de ces apôtres, êtres d'élection marqués de l'étincelle divine, doux vainqueurs qu'on voit en robe liliale resplendir aux vitraux des chapelles. N'accomplissait-il pas des miracles? N'avait- il pas dégagé les choses de l'uniformité grise où elle les laissait, pour les colorer, faire, ainsi qu'un prisme merveilleux, d'un triste rayon de jour, un arc-en-ciel? Elle allait à lui, comme les simples à la bonne parole. Elle le jugeait si supérieur à elle, qu'elle restait petite fille devant lui, sans honte de son ignorance et toute dévorée du besoin de science. Par ce brûlant après-midi, un nouveau projet avait germé dans sa tête bourdonnante LA POSSESSION 261 d'une vie nouvelle. Tandis qu'il restait sur son échelle, absorbé par son travail, elle lança : — Je voudrais louer des romans, en ville : quel auteur faut-il choisir ? Lajaille se retourna d'une pièce. Puis, retirant de sa bouche quelques clous qu'il y tenait en réserve, il s'écria : — Mais c'est très grave, ce que vous me demandez là! Il y eut un court silence. Involontairement, Lajaille jetait un regard sur la route parcourue depuis un mois : par amusement, par distraction, il éduquait cette jeune femme, non pour elle, mais pour lui, comme ces amateurs de jardin, qui font, avec des fleurs simples, des fleurs doubles. Oui, c'était cela, un amateur ; seulement, cette marche progressive de son influence ressemblait fort à des travaux d'approche : après la cage, l'oiseau ; après le plumage, le ramage. S'il continuait à resserrer ainsi les limites de son ascendant, n'arriverait-il pas à une véritable prise de possession ! 15. 262 INTÉRIEURS D'OFFICIERS Mais bah! il n'en était pas encore là. Elle voulait lire? Soit. Que lui conseillerait-il ? Certes, des contemporains. Pourquoi gêner ce premier travail de pensée d'un texte pavé d'archaïsmes, le contraindre à des restitutions de milieux? Les maîtres actuels parlent une langue qui irait droit à son cœur. Mais parmi ces maîtres, en ce temps de surproduction intellectuelle, lequel choisir? Presque immédiatement, l'un d'eux surgit, dont chaque page nous donne l'illusion de perceptions réelles, dont l'œuvre de vie, saine et forte, nous contraint à la fois de sentir et de penser : Maupassant ! Il le nomma. Mais aussitôt, il craignit pour cette âme neuve — que n'avait pas encore mise en défiance la diversité même des lectures, — la vision décevante, la sensation d'inapaisé que l'admirable écrivain a laissées de l'Amour. Et reculant les bornes qu'il s'était tracées, par un de ces contrastes où se jouent nos idées, il lui vint : — Vous n'avez jamais lu Paul et Virginie? Prenez-le donc aussi. LA POSSESSION 263 Elle lui répondit en souriant, comme à quelque avocat consulté : — J'y cours, mon cher maître ! III Au déjeuner, le commandant, qui lisait comme d'habitude son rapport dressé contre la carafe, s'écria : « Tiens, il est question de manœuvres prochaines pour nous. » Lajaille, penché sur le papier et guidé par le couteau plein de sauce de son ami, put lire : « Jusqu'à nouvel ordre, et en prévision des prochaines manœuvres de garnison, les troupes seront exercées... » Il n'alla pas plus avant : l'absence du commandant le contraignait lui- même à s'éloigner ; il en ressentit un choc inattendu, puis resta songeur, moins ému pourtant, que surpris de l'être. Son égoïsme de voyageur solitaire s'effarait d'une aventure qu'il lui coûtait tant d'abandonner. Ce coup de surprise était un avertis- 264 INTÉRIEURS D'OFE'ICIERS sèment salutaire dont il fallait sur-le-champ profiter, avec ou sans prétexte de manoeuvres. Déjà même, il était trop tard ; subitement, il en eut conscience : car les transformations d'âme et leurs manifestations extérieures restent longtemps insensibles en raison même de leur lente continuité ; il faut, pour les évaluer, la brusquerie d'un événement qui contraigne à les regarder face à face, à chercher, par la comparaison d'une phase initiale et d'une phase finale, l'amplitude de l'évolution. C'est ainsi que Lajaille, menacé de quitter les Pervenches, revoyait, la cigarette aux lèvres, étendu sur un canapé du salon, le rôle qu'il avait joué dans l'hospitalière maison. Près de lui,, le commandant s'absorbait dans la lecture de l'Avenir militaire et de Y Echo de l'Armée; sa femme tapait nerveusement sur le piano, descendu récemment du grenier où il servait de fruitier. Quoi? Trois mois déjà qu'il vivait à ce foyer, sans force pour s'éloigner, annonçant chaque LA POSSESSION 265 semaine son départ, et s'accrochant à une protestation polie, à un tiède reproche du commandant pour rester encore. Et à quelle besogne impie s'était-il attardé? Pour la juger, il n'avait qu'à s'imaginer cette calme figure de nonne désembéguinée, aux bandeaux plats, aux yeux d'enfant, qui lui apparut sur le seuil, le jour de son arrivée ; puis à regarder cette jeune femme aux allures inquiétantes, qui parfois pleurait au piano, emplissait, la minute suivante, la maison d'un rire gênant, faux comme un cristal fêlé. Le son du piano, par une bizarre association d'idées, lui suggéra un mot qui la caractérisait toute : désaccordée. Oui, c'était cela, désaccordée, comme cette épinette de famille passée sans transition du grenier où elle claquait de chaleur, à l'humidité du salon proche du jardin ; désaccordée, passée trop vite de l'ignorance paisible à la science hâtive, à cette germination de terre fertile où tout poussait trop vite, en tiges frêles, tout de suite trop hautes. Ahl qu'elle était loin de Paul et Virginie, 236 INTÉRIEURS D'OFFICIERS des sains auteurs ! Il lui avait versé toutes les liqueurs, tous les poisons : après les poètes-dieux, à peine effeuillés, le temps juste d'en respirer le parfum d'amour, elle s'était complue aux poètes troublants, à ces pages qui sentent le musc et le cierge éteint, l'éther et la peau d'Espagne. Elle voulut savoir encore : c'est alors qu'il avait parlé, paraphrasant les livres, ajoutant à leurs impressions impersonnelles les siennes propres, plus prestigieuses d'avoir été éprouvées par celui-là même qui les exprimait. En ces longs après-midi où le commandant dormait avec sérénité sous ses journaux militaires, il l'avait tenue en extase, prise à sa voix qui gardait de l'accent oriental comme une caresse enfantine ; voyages évoqués, vers murmurés, elle buvait tout, ballottée du mysticisme le plus brumeux au sensualisme le plus exaspéré. Ah! il aurait été désaccordé à moins, le piano ! Dans sa rêverie, un doute surgit : ne se LA POSSESSION' 267 leurrait-il pas? N'avait-il pas été joué lui- même? D'un haussement d'épaules, il repoussa cette conjecture : il l'avait connue réellement simple et saine ; et s'il se défiait de ses propres jugements, pouvait-il mettre en doute ceux des bonnes amies, recueillis au cours des visites faites en ces trois mois, dans ces milieux étroits où la médisance et la calomnie forment pourtant le plus clair des distractions quotidiennes ? Non, non, sa néfaste influence n'était plus à nier ; il suffisait de la suivre dans sa marche logique, de la voir se traduire en soumission, en ferveur mystique, et glisser même — un jour — aux caresses énervantes et silencieuses qui laissaient la jeune femme pâmée, sombrée au néant. De combien peu s'en était-il fallu — effort de volonté, remords, bruit de porte, craquement de meuble, peut-être le tout ensemble — qu'il n'affirmât d'un sceau dernier la plénitude de sa possession ? Alors, il se tourna contre lui-même , il établit ses responsabilités : ce jeu de se pencher sur une âme, de la voir s'épanouir, embaumer, 268 INTÉRIEURS D'OFFICIERS et cet orgueil de songer qu'on est Je soleil de cette fleur. Triste orgueil qui l'avait perdu, l'avait poussé — même voyant l'âme transparaître sur le corps, allumer les yeux, fausser la voix, saccader le geste — à continuer, à se hausser toujours à l'unisson, pour la faire vibrer mieux. Son vrai crime était d'agir sans amour, il se l'avouait d'un mot : il s'aimait en elle. Eternelle fable de Pygmalion animant Ga- latée, et la trouvant belle parce qu'il l'avait pétrie de ses mains. Mais il se gourmanda de philosopher sur elle, puis sur lui : et le commandant, le commandant qui siestait la bouche ouverte parmi sa prose militaire écroulée autour du fauteuil? C'était vis-à-vis de lui qu'il était vraiment coupable. Dans quelle mesure? Tout d'abord, sous l'influence des idées conventionnelles, jamais bien déracinées, il fut tenté de déclarer : — Après tout, je ne l'ai pas trompé ! LA POSSESSION 269 Mais, décidément, c'était trop facile de s'innocenter complètement d'un crime parce qu'il était inachevé : n'était-il pas son maître, bien qu'elle ne fût pas sa maîtresse? Comme il doutait, il remonta vers ses voyages, vers ce fameux critérium dont il était si fier. Il admit, comme se dégageant de l'humanité tout entière : oui, l'acte voluptueux est la cause finale de l'amour. Cela forme un tout harmonieux. Mais, qu'on vienne à le scinder : les deux parties ont-elles des existences propres, des responsabilités respectives ? Une image bizarre peignit sa pensée : ces longs vers qu'on coupe en deux, et dont les morceaux continuent à vivre. Certes, l'Orient, avec ses peuples polygames, sa dépravation unisexuelle, prouvait bien que la volupté pouvait vivre sans amour, et même, pour ainsi dire,en jouer le rôle social. Mais l'autre tronçon, l'amour sans volupté finale vivait-il aussi, et, interdit, comportait-il ses culpabilités? Il se l'affirma hautement. 270 INTÉRIEURS D'OFFICIERS Le commandant pouvait donc lui en demander raison. Jusqu'ici, il n'avait rien dit, pas changé d'attitude; rien qu'un haussement de sourcils étonné, parfois, à voir sa femme si exubérante, sortant si nettement de son rôle de compagne passive. Pourtant une parole brutale lui était échappée, à son heure habituelle d'épanchement : sa visite aux écuries. Lajaille l'avait entendue de sa chambre, ainsi que de coutume. Comme il montait Polka et qu'elle se défendait, frétillante, levait haut la croupe et la tête, hennissait sans fin, il lui lança: — Ah ! ah ! il paraît que ça nous travaille : tu n'es pas la seule, va, ma fille. Et la cinglant de sa cravache à lui fendre la peau, lui battant les lianes de ses bottes éperonnées, il l'avait si rudement emballée, qu'on entendit longtemps, par la campagne, l'allure folle du galop, comme des battements de cœur précipités. Que savait-il ? Que soupçonnait-il? Maintenant, après cette confession mentale, le doute LA POSSESSION 271 pesait sur Lajaille autant que le remords. Mais le commandant rouvrit les yeux ; il vit son ami et lui sourit. Au-dessus, dans la chambre nuptiale, on entendit le va-et-vient des petites bottes de Jane à sa toilette, et le gazouillis clair de sa voix. IV Le dernier soir de Lajaille aux Pervenches. Un temps de cataclysme. La porte, les fenêtres du salon, mal jointes, étaient secouées à croire qu'on tentait d'entrer ; les éclairs rayaient les persiennes et, malgré la lampe, emplissaient la pièce d'une brusque lueur bleue. Chaque fois, madame Vinet poussait un petit cri et cachait son visage dans ses mains. Puis un court silence régnait, ce silence impressionnant entre éclair et tonnerre, dont la durée mesure l'éloignement du péril. Quand enfin le roulement s'annonçait, se poursuivait, 272 INTERIEURS D'OFFICIERS emplissait le ciel, c'était un soulagement, une détente des nerfs crispés. Sa décision prise, Lajaille était heureux de son départ. Il ressentait l'aise singulière du monsieur qui fuit le lieu d'une mauvaise action accomplie sans laisser de trace matérielle. Les manoeuvres annoncées avaient été décommandées deux jours après ; une sorte d'apaisement s'en était manifesté aux Pervenches ; il avait été convenu que Lajaille y resterait une semaine encore et que son fils, profitant d'une courte permission, viendrait l'y chercher. Gaston Lajaille éta^t là depuis la veille : ardent, emplissant la maison de mouvement, vite camarade avec tous, montant les chevaux, tutoyant l'ordonnance, lutinantla bonne, on le sentait débordant de vie, après tant de périls — les balles comme l'anémie —heureusement évités. Ces périls, ces tueries, il se plaisait à les évoquer. Ce soir même, la voix d'une indifférence coquette, le pouce soulignant les phrases comme un trait de plume, l'œil allumé pourtant LA POSSESSION 273 — comme une vitre d'une lueur d'incendie — d'un reflet de carnage, il contait: — Au Tonkin, comme exécution, j'ai vu ceci : nous avions pris sept pirates en embuscade. Notre capitaine décida : « Nous ne les exécuterons qu'après notre déjeuner, pour être sûrs de pouvoir manger. » Puis il dit à l'Annamite qui nous servait d'interprète : « Garde- moi ces gens-là. Tu es bien sûr de les reconnaître ? » Car la foule des curieux commençait à les entourer. Au dessert, le capitaine fit un signe au bourreau. Il agenouillait ses victimes, relevait leur natte et passait son doigt mouillé de salive sur la place qu'il avait choisie, pour coller les petits cheveux. Puis il abattait la tête d'un, deux ou trois coups de sabre. Cela marcha rondement pour les six premiers. Ces gens-là ont une toile indifférence pour la mort qu'ils prenaient d'eux-mêmes la meilleure position, courbant- le cou pour faire saillir les vertèbres. Mais le septième se rebiffa. Il cria des plaintes que nous ne comprenions pas : « Qu'est-ce qu'il dit? » demanda le capitaine à l'interprète. 274 INTÉRIEURS D'OFFICIERS « Il raconte qu'il est innocent, qu'il n'est pas pirate ; des bêtises. » Le bourreau, facétieux, profitant d'un moment qu'il relevait la tête pour protester, la lui décolla par en-dessous, la gorge la première. Au fond, je crois que l'un des pirates s'était glissé dans la foule, et que l'interprète, responsable, avait pris comme septième victime un des curieux. — Mais c'est horrible ! fit madame Vinet. Le commandant déclara : —. Elle est bien bonne. L'orage se rapprochait. A chaque coup de tonnerre, le plafond tremblait comme sous des passages de fardiers. Les éclairs palpitaient sans interruption. Gaiement, tiraillant maintenant sa barbe mordorée, taillée comme celle de son père, Gaston Lajaille continua : — Dans ce climat mou, tiède, comme une haleine de sang, on devient soi-même indifférent à la vie. Un jour, nous luttions contre un gros de Chinois, à trois cents mètres, sans succès. Même, des hommes fuyaient, que les sergents abattaient à coups de revolver, pour LA POSSESSION 275 l'exemple. Mais une batterie de 80, à dos de mulets, vint nous appuyer. Il y eut trois salves, à boîtes à mitraille. Tout fut fauché, broussailles et gens. Nous nous élançâmes sur la position : pas un homme debout. Ils étaient tous déchiquetés. De petites Annamites, qu'ils avaient captivées dans les villages, qu'ils traînaient avec eux depuis des mois, enceintes pour la plupart, gisaient là, éventrées... oui, c'est bien le mot, éventrées, puisqu'on voyait parfois leur enfant... Il y eut un silence pénible. Pour le rompre, le commandant opina: —■ Quelle puissance, cette artillerie de montagne ! Mais le sous-lieutenant était lancé : — Oui, ce qui sauve, c'est le mépris de la mort qu'on donne et qu'on reçoit. On arrive à voir passer d'un œil sec, au fil de l'eau, des radeaux chargés de cadavres mutilés, nus, la bouche emplie de tout ce qu'on leur faucha. Peut-être avait-on échangé une pipe de tabac, partagé une gamelle, avec ceux qui descendaient là, dans le silence, vers la mer. Mais, 276 INTÉRIEURS D'OFFICIERS bah ! ce soleil-là vous fondait la cervelle. On tuait pour tuer. Et puis, ces gens n'étaient pas des hommes pour nous. Ils se ressemblaient tous, comme les bêtes d'une même race, avec leurs dents noires dans leur face jaune. Aussi, au retour, ce que nous trouvions toutes les Européennes jolies ! Il éclata d'un beau rire clair, vibrant de santé, mais sans écho. . Chacun gagna sa chambre. Et dans le lit conjugal, Jane Vinet rêvait, les yeux grands ouverts. Avec des coups de fouet, des déchirements d'étoffe, des roulements sourds, l'orage continuait ; la pluie cinglait les vitres, les gouttières crevaient à grand fracas sur le pavé. Voici qu'elle s'imagina, hallucinée, une pluie de sang, une marée échevelée, qui battait la maison. Elle eut peur, mais n'osa bouger. Quelle torpeur, aussi : c'était comme, après une fièvre, la lassitude de tant d'idées remuées dans le délire. Quel feu lui avait-il mis dans les veines, quel courant lui avait-il lancé dans les nerfs, ce Lajaille ? Elle était si simple, si LA POSSESSION 277 calme, si ignorante. Et ià-dessus, s'opposant brutalement à la perverse et lente influence, passait ce souille chaud, cette haleine de sang, évoqués par le fils dans l'horreur croissante de l'orage. Elle voulut remuer, mais les draps moites collaient à son corps : est-ce que cela montait au lit, maintenant ? Elle se dressa, puis retomba, se jugeant sotte : à côté d'elle, le commandant, qui s'endormait en tirant ses bottes, ronflait comme un canon. V f Quand la cuisinière, chargée de provisions, apparut à la grille, Soutin, l'ordonnance, lui fit de grands appels de bras ; et, dès le perron : — Madame, elle a fait des infidélités à mon commandant ! — Quand donc? — Il n'y a pas une heure. — Mais où ? 10 278 INTÉRIEURS D'OFFICIERS — Dans sa chambre. — Avec qui ? — Ça, on ne sait pas. La cuisinière, qui menait l'ordonnance tambour battant, l'inspecta sévèrement ; puis posant son panier à terre : — Qu'est-ce que vous me racontez là *? — La vérité vraie. Voilà. Ce matin, on s'en va au quartier, mon commandant et moi, à cheval. Bon. On s'en revient. Je monte pour lui enlever ses bottes : j'entends un boucan! Malheur ! Une chambrée un jour de revue, quoi ! C'était vraiment pas délicat d'entrer à ce moment-là. Alors, je suis resté à la porte. Mon commandant, il criait : « Qu'est-ce que c'est que ça? Quelqu'un sort d'ici : qui était là ? » Madame pleurait. A la fin, elle a répondu : « Je ne sais pas. » Vous pensez si ça avait l'air de se payer la figure de mon commandant ! Alors, il lui a dit : « Comment, vous ne savez pas ? Je trouve une cigarette encore tiède sur le lit, moi qui n'en fume jamais, et vous ne savez pas qui l'y a mise. Je veux savoir. Je veux. » Et il faisait des jure- LA POSSESSION 279 ments, il en faisait... comme vous quand votre feu ne prend pas. — Et madame, elle ne disait plus rien ? — Elle faisait : «Oh! oh! oh! » tout le temps, comme les petits gosses qui pleurent. Et mon commandant marchait : poum ! poum • La porte tremblait, à m'en chatouiller l'oreille- Tout d'un coup, le voilà qui s'arrête, qui prend sa voix en lame de sabre, comme pour dicter sesordres au marchis de semaine : « Vous allez partir chez votre oncle : pour toute la ville, vous y allez volontairement. Je vous accompagnerai à la gare. » Faut croire qu'elle ne bougeait pas, car il a ajouté : « Habillez-vous », comme il aurait dit : « Portez arme ! ». — Qu'est-ce qu'elle a mis? — Sais pas. Des robes. Mais voilà-t-il pas que mon commandant m'ouvre la porte dans le nez : « Qu'est-ce que vous f... là? » — « Mon commandant, je viens pour vos bottes que je lui réponds. — « Je vais vous les f... quelque part ; allez me chercher une voiture. » Et c'était pas du luxe, car Madame ne pouvait pas se traîner. 280 INTÉRIEURS D'OFFICIERS — Pauvre petite femme ! conclut la cuisinière. Ça doit être ce M. Lajaille qui lui a monté le coup. Un enjôleur, qui l'a retournée comme une peau de lapin : à la fin, elle ne faisait même plus ses comptes ! — Peuh! Un civil? — C'est fait comme les militaires. . — Eh bien, moi, ça serait le fiston, que ça ne m'étonnerait pas : un gars solide, et puis, pas fier ; tandis que le paternel— — Commènt, en trois jours? — Il ne faut pas tant que ça 1 A ce moment, Lajaille et son fils, vêtus pareillement de costumes de voyage, apparurent sur la route. Us pénétrèrent dans la cour : — Le commandant n'est pas là ? — Il est parti à la gare, voilà un quart d'heure, avec Madame, répondit l'ordonnance. — Bien. Merci. Et aussitôt dans le salon : — En résumé, demanda Lajaille, comment cela s'est-il passé? — Je sortais pour aller te rejoindre en ville. Comme je passais devant la chambre du LA POSSESSION 281 commandant, madame Vinet ouvrit la porte. Elle était enveloppée dans un peignoir rose, mal boutonné. Elle fit, d'un air effaré : « Ah ! c'est vous? » Je lui répondis : « Oui, c'est moi », sans songer à ce que je disais. J'avançai d'un pas. Elle recula d'autant, les yeux fixes et vides comme des trous noirs. J'étais dans la chambre : j'ai vu son corset, sa robe de nuit, ses jupons épars, le lit défait. Alors, une montée de chaleur jusqu'aux yeux, un tremblement, et cette sale pensée : « Pourquoi pas ? » Je l'ai prise par la taille, mordue à la nuque, entraînée... Elle ne s'est pas défendue. — De l'exaltation, n'est-ce pas, cbez elle ? — Du délire, un flot de paroles, des propos insensés. — Des larmes? — Oui, des larmes, d'affreuses larmes. J'essayais vainement de les arrêter. Soudain, un bruit d'éperons dans la cour, et la phrase sacramentelle — ah! on ne la trouve pas banale, quand c'est à vous qu'elle s'adresse — « Mon mari ! sauvez-vous ! » 16. 282 INTÉRIEURS D'OFFICIERS Ma foi, j'ai gagné le balcon, je m'y suis suspendu et je me suis laissé tomber dans le jardin. Là, instinctivement, je me suis caché dans les charmilles avant de t'aller retrouver. Nous étions seuls dans la maison : j'espérais qu'elle pourrait nier. Il paraît qu'elle n'a pas réussi, puisqu'il l'a emmenée à la gare, sans doute afin de sauver les apparences. Dans dix minutes, il sera ici pour demander raison au coupable. — Tu crois qu'elle aura tout dit? — Oui. — J'en doute, déclara posément Lajaille. D'ailleurs, nous le saurons à la première parole du commandant. — Ma foi, qu'elle ait parlé ou non, le résultat est toujours le même. — Ce n'est pas certain, affirma encore Lajaille, très calme. — Comment ? — Réfléchis, Gaston. Crois-tu que si tu étais venu il y a trois mois, si tu avais trouvé ici la femme calme, la petite sœur de charité que je t'ai décrite dans mes lettres et que LA POSSESSION 283 tout le monde — y compris ses amies et ses domestiques — te dépeindrait, crois-tu qu'elle t'aurait ouvert en peignoir débraillé? ou qu'elle n'eût pas vite refermé sa porte ? Crois- tu qu'elle t'aurait laissé faire ce premier pas — ce pas décisif qui te mettait dans sa chambre? Crois-tu que cette honnête femme n'eût pas mordu, déchiré, appelé, hurlé... Crois-tu que tu l'aurais eue? — Non, bien sûr. — Eh bien, si tu l'as trouvée perverse et détraquée au point d'être sans force contre l'attirance du mal, c'est que quelqu'un l'a amenée de ce qu'elle fut, à ce qu'elle est. Quelqu'un qui, dans cette pâte lourde a mis ce germe putride, le levain, pour la rendre légère et savoureuse. Quelqu'un qui, trouvant cette petite bécasse, l'a faisandée juste à point pour les gourmets. Quelqu'un, maître absolu de cette petite âme, qui en joua si cruellement, si éperdument, qu'il la faussa. Quelqu'un, enfin, qui est le vrai coupable! — Qui a fait cela? — Moi. 284 INTÉRIEURS D'OFFICIERS — Allons donc? — Tiens, tu parlais de son délire : mais je pourrais te les citer, ces propos insensés que sa cervelle trop pleine a d'un coup rejetés dans la crise finale : c'est moi qui les y ai mis ! A ce moment-là, vois-tu, elle est redevenue ce qu'elle était : une petite novice, défroquée pour la plus grande joie d'un Vinet qui n'aimait pas a dormir seul. Et c'est alors qu'elle a pleuré, pleuré sur elle. Tu vois que je la connais bien ! — Mais je n'en reste pas moins responsable de l'acte lui-même : absolument responsable. — Hélas ! mon pauvre ami, toute ta faute, comme tout ton mérite, c'est d'être passé devant sa porte, le lendemain d'un soir d'orage. — Eh ! qu'importe ici la cause, c'est l'effet seul qu'il faut voir ! — Ce qu'il faut, au contraire, c'est voir lequel des deux l'emporte. Quoi! Elle m'aurait donné les caresses de ses yeux, de ses lèvres, et pour ainsi dire de ses pensées, et toutes seraient effacées par la dernière, la seule dont elle pouvait rester inconsciente? LA POSSESSION 285 Non, non, vois-tu, j'ai péché par orgueil, par plaisir égoïste, pendant des mois, sciemment, à quarante ans. Ma faute est grande et je l'expierai — seul. — Mais c'est s'insurger contre tous les principes admis! — Dis donc les préjugés, jeta Lajaille, toujours calme. — C'est la même chose ! mais d'ailleurs, tu t'ériges en juge : c'est un droit qui n'appartient qu'au commandant. Si tu tiens absolument à t'accuser, expose-lui tes fautes ; je dirai la mienne : je suis bien sûr de sa sentence! — Ah ! non, ah ! ça, non ! Evidemment, par- dieu, que Vinet va juger en mâle et pas en homme. Bête en furie, il donnera tête baissée dans l'écharpe rouge, sans chercher qui l'agite. Mais c'est précisément parce qu'il est hors d'état — aujourd'hui et toujours, d'ailleurs — de distinguer le vrai coupable, qu'il faut le lui dénoncer. Le commandant surgit, farouche, à la porte du jardin; d'un coup de poing, il l'enfonça. 286 INTÉRIEURS D'OFFICIERS Et formidable, les mâchoires gonflées, la voix tonnante : — Quel est le misérable... — C'est moi, dit le père. Paris. Automne-Hiver, 93-94. FIN TABLE DES MATIÈRES La légende de l'absinthe............... 1 Faubouriens..................... 9 Les lettres...................... 21 La barbe....................... ai Madame Argat.................... ^9 La banquise..................... 61 La croix....................... M L'enfant....................... 79 ■ Fanfares militaires.................. 91 Le nid........................ 1°3 L'idylle d'une heure................. 1H Fatum........................ 127 Le chien....................... 143 Nuit nuptiale.................... 153 Le legs....................... 163. 288 TABLE DES MATIÈRES Le pliant...................... 197 Monsieur Biondinet................. 203 Le Fort....................... 213 Sa maison...................... 227 La possession................... 237 EMILE COLIN — IMPRIMERIE DE L A 0 M Y H. SIMONIS EMPIS. Éditeur, rue Chérubini, 2. Paris- La Cour de Berlin, par Pierre de Lano, 1 vol. in-18........ *V Lendemain d'amonrs, par L. Moriaud, couverture illustrée par Bac, -g 1 vol. in-18............................ Pages rouges, par Séverine, 1 vol, in-18............. **' y Bains n> sons, par l'ouvreuse du Cirque d'Uté, couverture illustrée par Job, 1 vol. in-18...................... h Étoile de cirque, par Armand Imburry, couverture illustrée par Le- . n bègue, 1 vol. in-18........................ La Pieuvre, par Sophie Harley, 1 vol. in-18............ "E Portes Closes, par Green et Bochet, 1 vol. in-18.......... La Femelle, par F. Tusquets, orné de 60 dessins de Kriz, 1 vol. in-ls . »' La belle Préfète, par Jean Dalvy, 1 vol. in-18.......... . La Terre dans cent mille ans, par Vilgensofer. 1 vol. io-18 .... L'Animale, par Uachilde, 1 vol. in-18................ S- 3 Les Illuminés, par Ahrenhorg et de I,ysle, 1 vol. in-18....... "jfj iolle de haine, par Jean Dalvy, 1 vol. in-18........ .... Les enfants s'amusent, par P. Veber et Willv, couverture illustrée par J. Veber, 1 vol. in-18..........*........... ' Elle divorça, par L. Moriaud, 1 vol. in-18............. Notes d'une Frondeuse par Séverine, 1 vol. in-ls.......... fr Lettres orientales, par Henry Borotra, ornées de 2i reproductions eu t phototypie, couverture illustrée par A. Guillaume, 1 vol. in-18. J L'embarquement pour ailleurs, par G. Mourey, couverture illustrée p par Auriol, 1 vol. in-16..................... *' Les Grands Enterrements, par Bszouge, avec illustration» île Forain, Guillaume, Steinlen, Legrand, lleidbrinck et Willette, cuuverture illustrée par Forain, 1 vol. in-8".................. " 1 Le percement de l'isthme de Corinihe, par L. buroclur, avec 04 dessins de Vignola, 1 vol. in-10................ ■ Les Bals travestis et les tableaux vivants sous le second Empire, par Pierre de Lano, ornés de 2 » aquarelles hora texte par Lehègue, 1 vol. in-8'........................... iJ Album de Forain, contenant 50 dessins et une couverture illustrée . p par Forain, 1 vol. in-4«...................... 0 Des Bonshommes, contenant 8,) dessins et une couverture illustrée par . g Albert Guillaume, 1 album in-4«.................. p P'tites femmes, contenant 40 dessins inédits par Albert Guillaume. . , avec une couverture illustrée par l'aulour, 1 album in-4«..... ? La Femme intime, cont-nant 2S dessins inédits et en couleurs par F. Bac, avec une couverture illustrée par l'auteur, 1 album in-'i-. SOUS PRESSÉ : Après l'Empire, par Pierre de Lano. 1 vol. in-18......... . 3 '' Les secrets de beauté d'une Parisienne, par la Marquise d» Oar. h s. ornés d'une couverture illustrée p;tr A. Guillaume, 1 v..l. in-18. . Récits de Rhamsès H, Préface de Willy, couverture illustrée par Andhre des Gâchons, 1 vol. in-18................. Des Bonshommes (2« série), par A. Guilluumo, 1 album in-'i«..... K M I t. K C o 1.1 N — IHP, DK l.illSI 3575