M ■■I PHILARËTE CHASLES nwnssrti ; ' ^83 Un compositeur tyrolien.............• • • ■ Mon éducation musicale................. ' L'épouse et la maîtresse................. Une représentation théâtrale sous Chilpéric......... D'une comédie de Voltaire qui n'est pas de Voltaire.....» Le triomphe de l'art..................' " Table alphabétique................... LA VIEILLESSE DE GŒTHE i La belle et lumineuse vieillesse de Goethe, représentant le mouvement libre de l'esprit, ne subissant aucune entrave et recevant les hommages de l'Europe au milieu des catastrophes des empires, mérite qu'on l'étudié. Le livre d'Eckcrmann la met en pleine clarté. Aussi la traduction, à peu près complète, en français, de M. Delerot, qui n'omet rien d'important et de significatif et donne in extenso les comptes-rendus et les journaux de Falk, Viehofl, Eckermann, de tous les amis et religieux desservants du culte de Gœlhe; celte traduction excellente, claire, faite sur les lieux, accompagnée de bonnes notes, est-elle un bénéfice et une acquisition précieuse pour ceux qui veulent approfondir l'histoire littéraire des temps nouveaux. On voit tout au centre du temple, le grand Gœthe lui-même. Bien que lord Byron, Chateaubriand, Garnie, Manzoni, Leopardi, Ù mv de Slaél, les Schlcgel, Tieck, de Maislre, de Donald, Déranger, Coleridge, Walter Scott soient vivants en 1820 ou à peine disparus de la scène, toutes les pensées se portent vers Gœthe, 11 est le Dieu. 11 accepte sans immodestie et sans mo- 4 LA VIEILLESSE DE GOETHE destie, sans coquetterie et sans mauvaise honte, très- nalurellement, celte adoration qui ne se borne pas, comme pour notre Chateaubriand, à une superstition de petite chapelle et de grand inonde, mais qui s'étend du l'Europe à l'Amérique, et dont les cierges sont allumés à la fois par Washington lrving de New-York et Ugo Foscolo de Milan, par l'Anglais Wordsworth et l'Alsacien Nodier. Celte lète germanique de l'Apollon du Nord, aux tempes carrées, aux cheveux blanchissants, aux traits noblement taillés, pleins de décision et de grand calme, dépasse toutes les têtes. Les plus tiers s'abaissent devant elle ; les plus vaniteux lui sacrifient leurs prétentions. Napoléon, qui l'aperçoit un moment, s'écrie : Ç'ett un homme! Rotzebue, le faible et l'espion, qui organise une conspiration de médiocrités, d'envies et d'intérêts, qui les ligue, les groupe et les lance contre l'auteur de Faust, ne réussit qu'à le harceler un peu; voilà tout. La coquetterie métaphysique des deux Schlegel lui rend un hommage tremblant. L'originalité féminine de llicbler se résigne en murmurant. M ,IJ ' : do Staël vient l'adorer; Byron l'honore. C'est une complète royauté de l'esprit; c'est comme l'héritage quadruple, accumulé, renouvelé de Voltaire, de Fontenelie, de Samuel Johnson et de Leib- nitz ; à ces quatre sceptres, qui se réunissent dans la forte main de Gœlhe et qui le rendent maître en Europe de l'Ironie, de la Philosophie, de la Critique, de l'Histoire naturelle, il joint le don céleste et la grandeur suprême, la Poésie souveraine. D'un lui vient ce pouvoir ? Est-ce son génie seul qui l'a créé ? Ou sa Ycrltl ? LA VIEILLESSE DK GOKTHE 5 Encore fi ce nouveau maître donnait le ton à l'élégante cohue des salons parisiens comme Fontenelle ; ou s'il habitait Londres en 1700 comme Johnson, alors grand-maître des beaux esprits; — ou s'il avait derrière lui l'armée plumitive et bruyante des Laharpe, des Morellet et des Marmontel 1 — cette souveraineté s'expliquerait un peu. Mais la vie de Gœthe est la plus paisible, la plus inoffeneive et la plus enfantine du monde. 11 habite une petite ville assez timide, gracieuse, environnée de prairies aux beaux herbages et de jolies collines en pentes douces, non loin d'iéna, vers le centre de l'Allemagne. Là se cache cette capitale d'un petit grand- duché, qui va devenir célèbre, grâce à lui et à Schiller. Le patriarche et sa famille donnent de petits thés assez modestes, où l'on aima à lire de petits vers. Il est beau surtout le soir, en habit noir, avec une grande étoile d'argent sur la poitrine. Sa maison honnête et un peu vide, comme sont toutes les maisons allemandes de cetlc région lointaine, a cependant un grand air qu'elle doit aux bustes, aux gravures, aux statues, aux plâtres d'après l'antique, dont le maître a entassé ch"z lui les trésors. Excellente âme d'ailleurs; il fait l'aumône, tient ses charités secrètes, accueille les jeunes gens avec bonté, encourage les talents qui ont peine à se l'aire jour ; et son petit-fils, ainsi que cette jeune femme qui est sa fille, taquinent éternellement le père et le grand-père d'une charmante façon. Sur tous ces ra yons il y a des cartons de gravures , cl quand Gœthe veut se donner une fête des yeux, une joie de l'esprit, il descend tel ou Ici carlon, s'associe à Hembrandt, se laisse guider par Nuysdnêl, puis s'élève jusqu'à Raphaël et de Raphaël à Phidias; et là il plane heureux dans C LA VIEILLESSE DE GOETHE les nuages de l'esthétique. Ensuite il se replie sur lui- même, se consulte et se commente ; revoit ses poëmes ; repasse sur les traces de sa jeunesse; se rappelle ses amours : et Frédérique, et Lili ; toutes les autres ; car tîœthe, — M. Sainte-Beuve le dit avec raison, — « est balancé sur la limite du dix-huitième siècle et du dix- neuvième; » — s'il est naturaliste comme nous autres, il est érotique et sentimental comme nos pères. Le Gœtho du dix-huitième siècle contemple avec une sensualité délicate et raffinée les toiles de Watleau; il donno même aux visiteurs d'assez fringants détails sur ses jeunes maîtresses. Le Goethe du dix-neuvième siècle arrive ensuite, qui brise des silex, expose sa Théorie des couleurs, et prélude par de sévères expériences aux découvertes les plus inattendues sur les métamorphoses des plantes et sur celles des animaux. Vie pleine, simple, complexe, nouvelle, double, triple, un peu superficielle, vaste, ingénue surtout, ce qui est étrange ; et artificielle aussi. Il adore la peinture et n'a jamais pu peindre. Mendelsohn Bartholdi, et les plus grands musiciens du temps viennent jouerdu piano chez lui,et il ne comprend pas grand'chose à la musique. Directeur de théâtre, il remplit tout à fait le rôledeWil- helm Meister ; se préoccupe d'une robe jaune, d'uncollel rouge ou d'an portant qui fera mauvais effet; examino l'actrice qui veut débuter; passe au crible la prononciation équivoque du jeune premier; se démène avec amour dans le petit monde des coulisses; se fâche si on l'applleM. de Kceth$ au lieu de Goethe; note tout; se rend un compte exact de la forme d'un bouclier et do l'agrafe d'une ceinture; reconnaît et vérifie les modifications de nuaneeque produisent sur la scène les cou- I,A VIEILLESSE DE GOETHE 7 leurs juxtaposées eu opposées; grondo, tance, loue, prononce des amendes, pardonne, régit, réglemente; et s'amuse excessivement, parce qu'il s'intéresse à tout Voilà ce qui fait vivre. Il vit donc pleinement, juvé- nilement, avec charme, entre sa soixantième et sa quatre- vi ngtième année; il vit avec d'autant plus d'intensité et de verdeur qu'il est toujours cal me sur les grands objets, toujours passionné dans les petites choses. Une jeune fille n'est pas plus heureuse de ses jouets ; un sage n'est pas plus équilibré dans sa sagesse. Les gens qui l'entourent tiennent un peu de l'enfant, et lui-môme reste enfant pour ne pas l'aire dissonance et se heurter contre eux. Il voit que ses belles pièces de théâtre (qui, Faust excepté, n'ont tina de très-dramatique), n'atl» rent pas grand monde, il s'en console, et mieux que cela:«€e public, dit-il, n'a pas son éducation faite. » Certain soir Madame de Goethe, sa mère, étant toute seule dans la salle, dont elle constitue le public, entretient avec l'acteur sur ce sujet et tout haut une longue conversation critique.Gœthen'explique pas moins philosophiquement que sa mère le vide de ses salles : « 11 me manque, dit-il, des acteurs. Il me manque aussi un public. » 0 grand et noble esprit, il vous manque de plus un drame ; môme votre Ipbigénie, sublime bas- relief antique, n'a rien de Irès-vivant, toute admirable qu'elle soit. « L'émotion en est intérieure, réplique Gœthe. » — L'émotion que doit causer le drame, ne vous déplaise, ô grand homme ! doit être extérieure et contagieuse aussi. — Là-dessus Goethe commence et poursuit une subtile et profonde explication, aussi instructive qu'elle est divertissante. El avec / HSélmmn l'acteur, quelle jolie scène! Et 8 LK VIEILLESSE IiK CORTIIK le délicieux dialogue 1 Gœthe, qui voit toujours sa salle assez mal garnie, va se tapir au fond de sa loge de directeur, en l'ace du théâtre. On joue Zénobie. La toile se lève. Unzelmann, chargé du rôle principal, entre en scène, un papier à la main. „ — Monsieur (crie le directeur) I je ne suis pas ac- « coutume à ce qu'on lise ses rôles! « — Excellence (répond l'acteur tragique en s'avait - « çant jusqu'au bord de la rampe) ! veuillez m'excuser. « Voici huit jours que ma femme est, malade. Je n'ai « pas eu le temps. « — Monsieur, réplique le directeur, toujours dans « son sanctuaire, on aie temps. Le jour a vingt-quatre < heures y compris la nuit, entendez-vous? « — Excellence, vous avez parfaitement raison. La < nuit est de douze heures, et le jour aussi. Mais si :< l'homme d'État et le poète ont besoin du repos de la a nuit, le pauvre comédien n'en a pas moins besoin, « lui qui est obligé de venir, même quand son cœur « saigne, vous débiter des fariboles. Je remplis tou- « jours mon devoir, Excellence; vous le savez. An- « jourd'hui il faut m'excuser! » Ce petit public trouvait la réponse bien hardie. En Allemagne, dans le pays du respect, l'audace semblait inouïe, et chacun gardait le silence, attendant l'événement. La belle voix sonore et moelleuse du vieux Goethe prononça gravement l'arrêl du fond de la loge : « Die Antwort passt! Il eiterf » « Passe pour la réponse 1 El marchons! » Voilà les mœurs, d'ailleurs charmantes, de ce joli centre microscopique de Weimar. au commencement du siècle. Là se trouvait, grâce à notre Gœthe, le pivot LA VIEILLESSE DE GOETHE 0 transposé de la civilisation littéraire; il s'était déplacé, il était à Weymar, non à Paris ou Londres. On y voyait affluer tous les curieux : Thackeray, lord Holland ; notre compatriote et collègue, M. Ampère, en mission poétique; et les princes, et les évèques, et les liasses, et les dames polonaises ; un pèlerinage incessant et universel venait se fondre dans cette ingénuité délicate, lettrée, sentimentale, raffinée, unique, l'ourse faire une idée de ce qui se passait à Weimar et de l'influence exercée par Gcethe, lisez le livre d'Eckermann. Ei kermann lui-même exprime bien dans sa personne germanique et résume avec une vérité très-agréable relie naïveté savante, cette curiosité ébahie, celle familiarité amoureuse d'un génie nouveau. C'était quelque chose comme un demi-paysan, devenu commis, poêle par aventure, et qui avait un besoin extrême île se rassasier de sympathie et. d'admiration. Il alla voir Gœlhe et resta près de lui, comme fixé par une puissance supérieure, daïmonische, hors de la nature vulgaire ; force irrésistible. Une l'ois entré chez Goethe, on le voit cloué sur place. Chaque objet matériel le captive. La porte, les dessins, les tapis, le poêle, les gravures, le piano, les chaises, le canapé rnut/e, le mot salve inscrit sur le seuil ; tout agit sur Kckermann subjugué. C'est surtout le maître qui le subjugue. Noble ligure! « — C'est un vieux roi I » « Je ne -pouvais me rassasier de. regarder les traits « puissants de ce visage bruni, riebe en replis dont « Chacun avait son expression, et dans tousse lisaient statues et médailles. « Je me rappelle toujours le trouble quo je ressentis « quand je fus averti, moi, jeune homme de dix- 'i neuf ans, que M. le conseiller intime me recevrait " telle matinée. « Cette audience, si importante pour moi, eut lieu « dans une petite antichambre de son appartement « particulier, entièrement garnie de moulages et de « bas-reliefs antiques. « 11 portait une longue redingote grise, une cravate « blanche et un ruban rouge à la boutonnière. Il avait « ses mains derrière son dos, exactement comme dans « la statuette de Rauch. Son teint était très-brillant, « clair et coloré, ses yeux extraordinairement noirs, « perçants, éclatants. Je me sentis tout craintif itérant -< eux, et ils me rappelèrent les yeux du héros d'un « certain roman appelé Met mot h le voyageur, avec le- « quel on effrayait les enfants il y a une trentaine « (Tannées. Ce personnage avait fait un pacte avec, « quelqu'un; et dans lage le plus avancé ses yeux « conservaient leur imposante splendeur. Je crois que a Gœlhc a été encore plus beau comme vieillard que ■ comme jeune homme. Sa voix était riche d'in- « flexions nuancées et douces. Il me fit sur moi-môme « quelques questions auxquelles je répondis de mon a mieux. Je me rappelle que je fus d'aboi d étonné et « ensuite un peu rassuré en m'apercevant qu'il ne « parlait pas le français avec un bon accent. « Vidi tantum, trois fois. Une fois, se promenant « dans le jardin de sa maison (l r riiur/ij)/(ii)) ; une fois, « par une belle journée de soleil, dans sa voiture qui LA VIF.TI.LFSSF, TÎE OOETIIK 13 allait au pas. il avait une casquettéct était enveloppé « dans un manteau à collet rouge. Il caressa il sa pélite- « fille, belle enfant aux cheveux d'or, qui depuis long- « temps repose sous la terre (Aima, sœur de Wolfang « et de Walter). « Ceux d'entre nous qui recevaient d'Angleterre des « livres ou des revues les lui envoyaient, et il les exa- « minait avec empressement. Le Frazer's Magazine « était alors tout récent, et je me rappelle qu'il con- « templait avec un grand intérêt ces admirables por- « traits qui alors y étaient publics. Mais un de ces por- « traits, me raconta. Madame Goethe, fut par lui re- « poussé avec colère; c'était une très-affreusecariralure « de M. R... [Rogers). « — Ils me donneront une mine dans ce genre-là » dit-il. • Je ne pourrais rien imaginer de plus serein, de » plus majestueux, de plus sain que l'illustre vieillard. « Le soleil de ce génie immense élaità son couchant, « niais son calme et vif éclat illuminait encore le petit " Weimar. Dans tous les salons, la causerie roulait, « sur les lettres et sur les arts... Le respect témoigné « par la cour à ce patriarche des lettres ennoblissait « aussi bien le souverain que le sujet. Depuis ces heu- 11 reux jours, j'ai acquis une expérience de vingt-cinq " années, j'ai connu une immense variété d'hommes, " et nulle pari je ne me rappelle avoir vu une société " plus simple, plus bienveillante, plus courtoise, plus " distinguée que celle de celte chère et petite ville " saxonne où le bon Schiller et où le grand Gœthc ont " vécu et sont ensevelis. • Là dans cette, petite cité saxonne, créer en faveur 14 LA VIEILLESSE DK GOF.TIIK de l'Allemagne si divisée et profondement « décentralisée» un sanctuaire intellectuel, le faire reconnaître comme authentique et dominant par toute l'Europe, obtenir que les deux civilisations latine et teutonique vinssent en honorer le prêtre, — c'était chose difficile. Le prodige de cette révolution, Goethe a su l'accomplir. Comment y est-il parvenu? Quelle est sa place dans la série des génies? Comment a-t-il agi sur la civilisation nouvelle? D'où vient en réalité son influence, et où s'arrèlera- t-elle? Avait-il l'esprit égal au génie? Le génie égal au caractère? Quelle est la valeur de sa doctrine? — Et celle de son eafùetèrel — Et celle de .son esprit, dans le sens que nous donnons à ce mol ? Cette postérité, qui enlève beaucoup aux uns, qui donne beaucoup à d'autres, comment agira-t-elle envers le Patriarche panthéiste? Quelle est, dans sa gloire, la part du caractère? Et celle de l'accord entre son temps et son caractère? C'est ce que je vais examiner. Il Pas de mensonge; une parfaite sincérité dans l'étude ; une vérité absolue dans l'expression; ce sont les LA VIEJM.ESSK DU GOBTHK 15 dogmes fondamentaux que Goethe proclame, recommande, respecte, et pratique. C'est par là que l'auteur de Faust s'est rendu souverain maître de tout son génie; et que ( les circonstances aidant), il a établi pendant un demi-siècle ce empire littéraire dont j'ai parlé; empire que l'avenir affaiblira sans doute, mais qui n'aura été ni factice, ni peu efficace, ni simplement viager. Par sincérité, Gœthe n'entendait pas la constatation d'une date, l'examen rigoureux d'une variante ou la solution d'un petit problème; mais une vraie sincérité, totale, absolue; celle qui regarde moins le public que nous- mêmes, et qui fait que nous voulons nous satisfaire, non plaire aux autres. Elle exige de la résolution, beaucoup de force morale, un courage réfléchi, le mépris du triomphe mal acquis et même l'indifférence pour le succès. —« Si chacun individuellement, fait son devoir, « et que dans la sphère d'action la plus rapprochée il « agisse avec loyauté et énergie, l'ensemble de la so- (l ciété marchera bien. Dans ma carrière d'écrivain 8 (ajoute Gœthe), je ne me suis jamais demandé : « Que veut la masse.' Cornment servîraùje la société? » « Non. Mais j'ai toujours travaillé à donner à mon « esprit plus de pénétration ci à être meilleur moi- « même; à enrichir mon être propre; à no dire que « ce que j'avais reconnu, par l'étude, bon et vrai. Ce « que j'ai dit ou écrit a rendu des services lointains, « je le sais. Mais ce n'était pas là mon but; c'était une « conséquence, qui ressortira toujours et nécessaire- « ment de tout mouvement de forces naturelles. Si « j'eusse cherché la satisfaction des masses, si j'avais « voulu leur plaire, je leur eusse conté mille méchantes 16 t.K VIEILLESSE DE GOETHE « historiettes, je me serais moqué d'elles, comme « l'a fait ce pauvre bienheureux, — feu Kotzebue. » La sincérité, il la voulait dans son vrai fonds, dans le loi' intérieur de poëte et do l'écrivain. Que nous voilà loin de ces autres doctrines, d'après lesquelles la recherche do la popularité, un souffle favorable, un bruit, d'ovation, quelques écus gagnés, un parti flatté, des passions servies et la faveur qui en résnlto suffiraient à la gloire et au talent! M. Sainte*Beuve,dans un passage très-délicat, se demande si (liethe comprenait « le héros » ; oui, certes, mais d'une seule espèce ; philosophique; ni païen ni chrétien; libre et respirant librement dans la sphère des idées. L'héroïsme de Gœthe, c'est la pensée indépendante. Il n'en a pas d'autre, il n'en veut pas d'autre. Soutenir ce difficile rôle, moins pénible eu Allemagnequepartout ailleurs, expose à mille dangers, Telle est la première réponse aux questions que je me BUis posées. Ce n'est plus ici un pur Allemand, niais un homme nouveau, un lutteur. A demi français, né sur les bords du Ithin, fils d'une eUé libre et riante de celte région germano-romaine; illuminé des rayons que Voltaire à son déclin versait, sur l'Europe; Gœthe combat des ses premiers pas les mauvaises tendances et les maladies particulières à son pays; le brouillard des mots, la phraséologie empâtée el les circonlocutions nuageuses planant sur le désert des idées. Ce clairvoyant esprit, qui voulait la lumière et faisait la lumière, ne pouvait souffrir le style nébuleux; des périodes semblables à celles- ci le révoltaient ; quoique tombée d'une plume alors estimée, il la signale à ses amisavec de grandsrires, comme LA VIEILLESSE DE GOETHE 17 Ifl modèle le plus achevé du détestable dans le genre teuton. Voyez en < Bfet : . « — Cette réalité (/« vie du peuple) est, à cause do « sa propre et vraie signification, la vraie réalité ; cl, « étant elle-même en même temps la vérité et la ccr- « titude, elle constitue pour cela, la certitude inlellec- « tuelle générale, laquelle certitude est en même temps " la certitude conciliatrice du chœur dramatique ; de « telle sorte que c'est seulement dans celle certitude « (qui se montre comme le résultat de tout le mouve- " ment de l'action tragique) que le chœur pour la « première fois se montre proportionné à la conscience «générale du peuple; et, comme tel, il ne présente « plus seulement le peuple, mais, pour si certitude, il " existe en lui-même et pour lui-même... « —Ah! bon Dieu! s'écrie Gœthe, quand Anglais « et Français liront de pareilles choses, que penseront- « ils de nous? i Et tout résolument, d'une main vigoureuse, il arrachait son pays littéraire à ce marécage esthétique, proclamait, quant à l'exposition des idées et à l'art de la composition, la supériorité de l'intelligence et du stylo français; refusait, au fort de la grande guerre contre Napoléon, son concours aux insulteurs de la France; émondail avec grâce la vieille phrase allemande, lui conservait sa vigueur, l'allégeait et la pénétrait de lumière, bravait l'impopularité et répondait à un ami qui l'accusait de n'être pas assez Allemand : «— Comment, moi, pour qui la civilisation et. la " barbarie sont choses d'importance; moi, haïr une « dos nations les plus civilisées de la terre, et à laquelle 18 LA VIEILLESSE DE GOBTHE « je dois une si grande part de mon propre dévelop- « pemeutl » Il ajoutait : « — Vos haines me font pitié. Toute haine nationalo « est une sottise mesquine. C'est toujours dans les « régions inférieures qu'elle est le plus énergique, le « plus ardente. A une certaine hauteur elle s'éva- a nouit ; on est là pour ainsi dire au-dessus des natio- « nalités, et on ressent le bonheur ou le malheur d'un « peuple voisin comme le sien propre. Cette hauteur « convenait à ma nature. Dans cette sphère, bien a longtemps avant d'avoir atteint ma soixantième « année, j'avais fait ma demeure et choisi ma place sort lide. » C'est donc un homme de la fusion nouvelle et de la conciliation. Le canon français venait d'ébranler l'Allemagne ; Schlegel déchirait Molière et Racine; l'antiquité subissait l'outrage de quelques érudits en démence, (iœlhe, pour défendre les grands anciens, revêtit sa meilleure armure. « .Négliger ces vieux modèles, a Eschyle et Homère! c'est mourir, s'écria-t-il. Les «anciens! 0 vous! créature noble, dans l'âme de t laquelle Dieu a placé la faculté d'atteindre la gran- « deur de caractère et l'élévation de l'esprit, si vous « faites connaissance et vivez en communion in- « lime avec les hautes natures de l'antiquité grecque « et romaine, vous vous développerez aussitôt magni- « Qquement; chaque jour vous grandirez à vue, d'œil ; « vous aspirerez incessamment à les égaler. » Conciliateur, prophète, fondateur, voilà l'hén Ismo intellectuel de Go'the. il sait qu'il blesse l'opinion allemande cl vul- [.A VIEILLESSE DE GOETHE ie gaire. Au lieu do capter la faveur, il l'asservit; au lieu do la suivre, il la dirige; au lien de se courber Devant elle, il l'insulte. Hecnler d'une ligne devant la marée montante de l'opinion, lui céder un fétu de sa pensée, lui paraît ignoble; ce serait digne de Rolzebue. -~ a Ne soyons pas populaires; est-ce que Mozart « est populain: ? VA Raphaël, l'ast-il? Les hommes ne « s'approchent parfois de ces sources immenses et iné- « puisables, que pour venir s'y abreuver de quelques « gouttes précieuses qui leur suffisent et qui pendant ■ longtemps les font vivre...... Quant à mes ouvrages, « ils ne peuvent devenir populaires; quiconque ima- « Rinerait le contraire et chercherait à les rendre tels « se tromperait. Ils ne sont pas écrits pour la masse. » Ici nous touchons à un poinl très-important de cette gloire et de ce génie. Gœthe, insoucieux des masses contemporaines, dont il méprise la sentence, est un Préparateur de l'avenir, comme il l'exprime dans ce mol profond : « Le vulgaire des talents reste emprisonné et enseveli il uns son époque et se nourrit des seuls éléments que celle époque renferme. Ils ne vont ni en-deçà ni au-delà. » Gœthe va au-delà et en-deçà; il est d'autrefois et de l'avenir; il est hellène et naturaliste; il est spinosisle et mystique ; il est aristocrate et plus que libéral. Ce n 'cst donc pas le moment actuel que Gœthe représente, exploite, saisit, pénètre ou expose; trait d'union entre la civilisation gréco-latine et la culture teutonique, entre la France et l'Allemagne, entre le passé et le Présent; — Grec des jours de Périclès et Germain des s 'ècles futurs, il raccorde ces antagonismes. Il existe Peu dans le présent et la réalité. Cette belle antiquité 20 LA VIEILLESSE DE T.OnTIIK qu'il adore, et le Werden (comme disent les philosophes), une certaine « futurité » pressentie, inévitable, harmonique — constituent sa vraie patrie. Habitant de cette double région idéale, il no souffre pas qu'on l'en exile et qu'on le plonge dans les communs intérêts et les violences du jour. « Le poëte, «comme homme, comme citoyen, dit-il, doit aimer sa • patrie; mais la patrie spéciale de sa puissance et de a son influence, c'est le bon, le noble, le beau, qui « n'appartiennent à aucune province spéciale, à aucun s pays spécial, et qu'il embrasse et honore là où il «les trouve. Pour l'aigle dont le regard plane librement « au-dessus des diverses contrées, qu'importe si le « lièvre court en Prusse ou on Saxe! » D'une âme vraiment haute et sincère, ce n'est point nu égoïste, c'est un contemplatif. Dans le tumulte des révolutions, au milieu des «jeux féroces dont le destin se donne la joie » : Vorluna sxvo laid negotio, ce brahmane entouré dosa famille ne s'associe à aucun intérêt, à aucune intrigue basse. Il se contente de philosopher et prête l'oreille ;i l'écho lointain del'Europe, éclio assourdi et vague qu'il transforme en enseignement métaphysique. Je ne J'excuse pas, je l'explique. Ni les puissants débats du Parlement anglais, ni les péripéties de l'Irlande, ni le bouillonnement confus des éléments français ne le troublent. Il ne démêle rien dans les obscurités du présent. Son existence germanique, toute de méditation et de paix, ne comprend point la vie sociale de la France et de l'Angleterre. Un évêque anglican vient le voir; etGœthe, qui LA VIEILLESSE DE GOETHE 21 cause avec quelques ministres qui accompagnent ce dernier, imagine que ce sont des abbés catholiques. Quant à notre chère France si extraordinaire alors, aspirant au bien, tumultueuse et vacillante, sillonnée d'éclairs charmants ou lugubres, toute de sensation et de bruit, malade, véhémente, livrée à la fureur des affaires, à la lutte éperdue pour la rénovation, pleine de faux sérieux et de manque de respect, que pourrait-il y voir? Hien. Gœthe est aveugle sur les hommes et sur les choses. Il parle un assez mauvais français, et prend Du Bartas pour un poète merveilleux. M. Cousin, don1 la place est puissamment marquée parmi les instigateurs récents des esprits, il ne le nomme pas. L'in- Quence d'une toute autre espèce, mais si fine, si prolongée, tour à tour souterraine et à vol d'oiseau, si active et multiple d'ailleurs, de M. Sainte-Beuve, lui est inconnue tout à fait; il n'a pas un souvenir pour M. de Lamartine el pour de Musset. Quant à chateaubriand, il l'ahaisse hors de toute mesure et ne sait rien de Bonald, des deuxdeMaislre, de tous les athlètes du même bord. Ignorances infinies, et lumières qui étonnent; ténèbres complètes; puis des trouées dans l'ombre. Ceux qu'il choisit et chérit particulièrement, ce sont les caractères résistants et de ferme attaque : Béranger à titre de poêle combattant; Beyle comme psychologue; Mérimée comme vif dessinateur de portraits et peintre sévère do mœurs. Leur trempe incisive et hardie, il la retrouve et l'admire riiez .Iran de La Fontaine el chez Pierre Corneille. Il aime en eux l'indépendance native, l'indomptable ironie, la taquine verdeur, et s'enthousiasme au point d'écrire sur La Fontaine cette phrase 22 Li VIEILLISSE DE GOETHE dont beaucoup de Français ne saisiront point le sens : « La Fontaine est en haute estime chez les Français, « non à cause de sa valeur de poète, mais à cause de " la grandeur de son caractère.» Etrange phrase! Par grand caractère notre Germain veut indiquer le libre génie, l'indépendante pensée, et aussi l'indépendante allure; — ne consulter que soi-même! Vous retrouvez dans ce mot le Germain, presque l'Anglais. Français par l'amour de la clarté, par la lucidité de l'exposition, il reste donc infiniment Germanique par ce penchant pour l'individualité originale; qualité mère, seule force essentielle. 11 rappelle, de noms redoutables : le moi, le Ichheit, {'entéléchie, qu'il faut développer régulièrement, et à laquelle chacun doit rester fidèle.— « Je ne crois pas me tromper; et ce qui le « prouve, c'est l'opiniâtreté des caractères individuels « et le besoin que l'homme ressent de repousser ce « qui n'est pas en harmonie avec son être. Leibnitz a « eu aussi l'idée d'essences indépendantes; seulement « ce que j'appelle entéléchie, il l'appelait monade. » « Entéléchie » ou « monade », il veut et réclame ce grand principe : séparation, décentralisation. — « Si « l'on croit, dit-il, que l'unité de l'Allemagne consiste « à en faire un seule énorme empire avec une seule « grande capitale; si l'on pense que l'existence de celte « grande capitale contribuera au bien-être delà masse « du peuple et au développement des grands talents, on « est dans l'erreur. — La capitale, c'est le cœur, et du « cœur coulent partout dans tous les membres la vie « et le bien-être. Lorsque les membres sont éloignés i du cœur, la vie qui s'en échappe y arrive affaiblie et U VIEILLESSE DE SCKtll 23 « elle s'affaiblit toujours en s'éloignanl. Un Français, « homme d'esprit, Dupin, je crois, a dressé fat carie « du développement intellectuel de la France, et teinté « en couleurs plus ou moins claires ou foncées les di- « vers départements, d'après leur culture plus ou moins « avancée; on voit les départements éloignés de la ca- « pitale teintés en noir foncé, signe d'ignorance. — Ce « serait un bonheur pour ia belle France si, au lieu « d'un seul centre, elle en avait dix, tous répandant la « lumière et la vie. » Goethe est Germain, Français, Anglais, antique, moderne; le conseiller aulique professe presque les doctrines libérales de Mills et mémo de M. Bright. Lorsque do jeunes Anglais, habitués à la liberté un peu fantasque d'Oxford et de Cambridge, à la vivacité de paroles que l'Allemagne ne connaît guère, traversent Weimar et viennent visiter le patriarche, celui-ci les considère avec étonnement *et les analyse avec admiration. Ces indisciplinés le réjouissent. « Quelle différence de ces hommes éner- « giques et singuliers aux voyageurs qui m'arri- « vent de I'ostdam (dit-il); tous la vue basse, le teint « pâli, la poitrine affaissée, jeunes sans jeunesse! La « discipline a du bon ; mais trop de discipline est chose « dangereuse... Hier il est tombé de la neige, les enfants « du voisinage voulaient essayer leur petits traîneaux ; « aussitôt est venu un homme de 11 police, j'ai vu les « pauvres petits se sauver à toutes jambes. Maintenant « le soleil du printemps les attire hors des murs ; ils « aimeraient bien jouer avec leurs camarades devant « leurs portes; hélas! je vois qu'ils sont gênés; ils « manquent de sécurité ; ils semblent craindre toujours 24 LA VIEILLESSE DE GOETHE « l'arrivée d'un représentant de la force publique.— « Le gamin ne peut pas faire cloquer son fouet, ou i chanter, ou appeler, aussitôt voilà la force qui arrive « pour l'en empêcher. — Tout chez nous concourt à « discipliner de bonne heure nos chers enfants ! Adieu « tout naturel, toute originalité, toute fougue; cela « s'envole... à la fin il ne reste plus /ion. » Ce goût pour les vives saillies de l'originalité personnelle, pour le déploiement hardi des forces libres, goùl qui est une forme de la sincérité, lui rend très- agréables les écrivains caustiques et précis comme Ué- ranger, Heyle (Stendhal) el M. Mérimée. Esprits fermes et lins, ceux-là frappent leurs médailles avec une netteté vigoureuse dont le poète est ravi. Ouant au reste des écrivains français modernes, enveloppés dans une sorte de brume indécise et « bouddhiste », ils flottent devant Gœlhe sans qu'il en détermine les contours et les nuances : Casimir Delavigne avec Victor Hugo, Cor- delier-Delanoue avec de Vigny, celui-ci avec celui-là. 11 ne distingue pas mieux entre les œuvres. Il ne parle pas de Clara Gazul; el la <•'«;/«. pastiche habile, de peu d'importance néanmoins dans l'œuvre de son auteur, inspire à Gœthe une page de réflexions : « Mérimée a traité les sujets démoniaques tout autre* « nient que ses confrères. Ces poésies ne manquent « pas, il est vrai, do scènes de cimetières, de carre- « fours ténébreux, de spectres et de vampires; mais « ces tableaux repoussants n'émeuvent pas le poète; il « les laisse en dehors de lui et les trace comme de loin, ■ et pour ainsi dire avec ironie. Il ressemble à un ar- « tiste qui s'amuse à essayer aussi une fois ce genre. « 11 a tout à fait, en cette circonstance, dissimulé son LA V1EII.LKSSK DE QCBTHC 25 « être intime; il l'a même dissimule si bien pour les « Français, qu'ils ont d'abord pris les poésies de la « guzla pour do vraies poésies populaires ii/iji iennes, « et qu'il s'en est peu fallu que la mystification ne « réussit. Vraiment Mérimée ist ci» r/anzer herl. » Expression plus que familière, qui embarrasse les traducteurs. Elle me semble d'une parfaite simplicité et d'une parfaite vérité : — « Cest un fameux homme! » (1). Naturaliste et doué de ce coup-d'eeil sur qui est le génie, Gœthe comprend le grand mystère, le secret universel, celui .le r, l'évolution », le futur dans le passé, l'enchaînement magique, ou plutôt la série immortelle d'émanations, de rénovations successives. Géologue, géographe, botaniste, adorateur des clioses réelles, il n'est pas seulement, comme Humboldl, une commère de l'histoire naturelle, il en est le prêtre et le poète. Il sent la vie physique du monde; il en devine les métamorphoses; dès l'année 1820 il ne doute pas que l'isthme de Suez, celui de Panama fit l'espace qui sépare le llhin du Danube, ne doivent bientôt céder à la main de l'homme. Il a donc, de la civilisation présente, l'idée la plus vaste et la plus juste. Sa lucide sagesse ne veut admettre d'ailleurs que les développements sans violence; il est « progressiste » « et tory. » — « Le vrai « libéral, dit-il, cherche à faire autant de bien qu'il « peut avec les moyens dont il dispose; il a garde de « vouloir employer le feu et l'épée pour exterminer (I) Kri'l, Icurl, indique la vigueur humaine cl la supériorité (le nature. Rien de pins rare que de comprendre l'idiotisme. Uns), Bine possendemttwni, i réponse qui w » qui < p.isse, » qui *têâ, qui convient, etc. V, pins lisiut, p. 8. 2 2e LA VIEILLESSE I»F. GIKTI1E « des abus inévitables. Il clierclie à corriger par un pro- « grès prudent les imperfections, sans employer ces « mesures violentes qui souvent détruisent autant de « bien qu'elles en amènent. Dans ce monde toujours « imparfait il se contente du bien, jusqu'à ce que le « temps et les circonstances lui permettent do réaliser « le mieux. » Et plus loin : — « Ce qui est violent, prête cipité, me déplaît; ce n'est pas conforme à la nature. « J'aime la rose comme la fleur la plus parfaite que « voie notre ciel allemand; mais jo ne suis pas assez « fou pour vouloir que mon jardin me la donne ù la « lin d'avril. Je suis satisfait si je vois aujourd'hui les « premières folioles verdir; je serai heureux quand je « verrai de semaine en semaine la feuille se changer « en tige; j'aurai de la joie à voir en mai apparaître le « bouton. Enfin, je serai ravi quand juin me présente tera la rose elle-même dans toute sa magnificence et « avec tous ses parfums. Vous qui ne voulez pas allcn- « dre, la serre chaude est faite pour vous ! » On comprend qu'avec dételles idées et un tempérament semblable il réprouvât nos torpeurs et nos élans, —notre polémique éternelle et par à-coups,—nos réveils furieux, nos apathies entrecoupées de soubresauts. Il disait que les Français estiment seulement ce qui peut servir leurs inféré/s de parti. Aussi n'aurait-il pu ni s'inféoder à aucun parti, ni écrire dans les journaux, ni se charger de missions politiques, ni môme voyager beaucoup et B'arrereT dans les grands centres. Il lui fallait l'isolement sacré,, la protection des princes, la naïveté des mœurs, le calme d'une petite ville, l'aisance de la vie matérielle. Sur une telle cime, et avec ces divers et nombreux appuis, il pouvait élever son sanc- LA VIEILLESSE DE GOETHE 27 tuaire de sagesse, celui dont parle le grand poëte Lucrèce, « bi(;n au-dessus des nuages et des foudres. » De là il pouvait propager cette doctrine des palingénésies sans fin de l'àme divine, des métamorphoses et des renouvellements de l'éternelle création, empruntée à Spinosa, antique comme le monde, laquelle aujourd'hui a tant d'adeptes parmi les plus grands esprits, et d'où résultaient nécessairement l'immense indifférence et l'immense indulgence. Il en est l'initiateur littéraire; telle est sa place au commencement du siècle. De toutes les facultés qu'avait reçues cet homme éminent, la moindre était peut-être celle que l'on nomme en France « l'esprit » ; mais les facultés d'observation précise, de sentiment poétique et de philosophie comparative, immenses chez lui, se balançaient dans un équilibre sublime. Ni martyr, ni méprisable; voué au culte des idées, non à la lutte îles ambitions humaines; il n'a prétendu qu'au genre de courage que comportait sa mission. Il n'a rien avili qui fût honorable. 11 n'a pas résolu tous les problèmes qu'il se posait, mais il les a soulevés, et jamais il n'a feinlde les avoir résolus. Il n'a pas prétendu posséder les certitudes impossibles; il a méprisé les mots, exprimé les faits ; et c'est dans la bouche de son grand symbole railleur, de Méphistophélès, le mensonge incarné, qu'il a placé l'ironique apothéose des mots remplaçant les idées : Accrochez-vous nu mut! Par là Vous outrez dans In rrrlillutr. \cius n'ava besoin d'autre étude. Trouvet le mot! — Le mot! Voile, 2J LA VIF.H.I.KSSF. DF. GOKTHE Mon ami, la bonne liabitudel Le mot, c'esl i"ui ce qui nous sert ; Sans le mot le temple est désert. Par lui nos aines snnl guidées : Les mots ! les mots! toujours les mots Enivrent la tourbe des sots, A ceux qui n'uni pas 1rs Idées Les mots viennent bien à propos I Il cherche donc toujours la sincérité. C'est son mot d'ordre, et qui le sauve. Il veut le fail, la clarté; non le hruit et l'apparence. 11 veut connaître. Maître do la plus belle prose et de la plus admirable versification allemande, il n'en abuse jamais. Foyer de lumière, plutôt que centre de chaleur. Gravez sur sa tombe les dernières paroles qu'il ait prononcées : « De la lumière ! encore de la lumière ! » LA JEUNESSE DE SHAKSPEARE LA JEUNESSE DK SIIAKSI'KAIIK i Co n'est pas une pièce que Peines d'amour•perdue», ce Fragment bizarre dont on nous a donné à Paris quelques scènes, remises en œuvre et en presse, sous le îKun de Shakspeare? ("crics Hamlet, Macbeth, le Songe d'une nuit d'été valaient mieux. Ce n'est fuis même un drame, c'est une pure ébauche. Que nous importent Rosalinde ot Biron, Longueville et Jacqui- nelte, et ces courtisans qui se promettent de ne jamais aimer, mais qui finissent par aimer ; répétant dans une série interminable do sonnets emphatiques ou quintes- senciés que les femmes ne sont rien, ensuite que les femmes sont les seules divinités que l'on doive adorer; qu'il faut fuir l'amour et ensuite que l'amour est la seule religion possible ; d'abord que la philosophie doit absorber l'homme et lui suflire, puis que la philosophie et l'ascétisme ne contentenl personne ejnesuffîsenl à qui que ce soit? Point de drame ici ; pas mèmeune églogue I ('/est convenu. Mais ici je m'arrête, et vous me permettrez de faire mes réserves. Si l'art dramatique n'a rien à voir ou 32 I.A JEUNESSE UE SHAKSPEARE presque rien dans la pièce originale; l'histoire des mœurs et celle des littératures européennes la récla- ment comme un document des plus curieux. Je serais fâché que l'œuvre enfantine de Shakspeare n'existât pas. Un état social amusant, intéressant et disparu s'y reflète comme en un miroir. La jeune âme de Shakspeare y apparaît aussi, et les premières saillies de son vif esprit s'y donnent joyeusement carrière. Il vient do sa campagne et de sa chaumière natale ; c'est un Anglo-Saxon do race pure; et comme il voit régner à Londres la mode italienne, il imile les Italiens; dans cette première œuvre il tâche de prendre le ton de la cour. Voici d'abord les gens au milieu desquels il a vécu tout à l'heure; — le paysan Pain-bis, la paysanne Jae- quinette, le maître d'école Holoferne; — par parenthèse ceUIo/ofernccsl tombé ici d'un chapitre de Rabelais; — enfin le petit espiègle, le jeune page Moucheron. Ici, nies amis, ne vous alarmez pas en ma laveur; et si l'on vous dit que je me suis permis un con're sens, si le docteur Pichot qui accuse tout le monde m'en accuse, comme c'est sa coutume, défendez-moi. Je sais bien que Molli signifie Phalène et non pas « Moucheron » ; mais le petit page qui sort le chevalier Armado a un sens très-déterminé. Ce que Shakspeare a voulu exprimer, ce n'est pas l'inconstance ou te vol du papillon nocturne, c'est le frémissement, le bruit, l'impor- lunité taquine du petit être bourdonnant, si leste, si plaisant, si charmant, si désagréable, si impertinent, enfin si drôle, — auprès du héros massif dont Shakspeare l'a flanqué. Je reparlerai tout à l'heure de ce même Armado, ca- LA JF.UNF.SSF. DE SII AKSPF.AR F. 33 ricalure populaire dirigée contre l'Espagne, et caricature politique. Puis voici le nouveau momie élégant de Londres, au milieu duquel le jeune dramaturge de Stratford est tom- bé récemment; il n'en connaît guère encore que la draperie, l'extérieur, les dentelles, les panaches, les robes flottantes, les phrases vides, les mots dorés, les pério- desdesoie, les métaphores alamhiquées, les épithètes brodées, les taffetas de rhétorique»^ les passementeries de compliments. Il fait de son mieux pour se mettre au niveau et à l'unisson de ce brillant style. Déjà il a vu, si ce n'est fréqnénté, les beaux de la cour, Essex, Sou- thampton, Walter Raleigh, les mauvais sujets, ceux qui vont au théâtre; car les gens graves n'en approchent plus. Acteur cl nécessairement maudit par les Puritains, il n'a de société possible que parmi les poêles, les u euphuistes », faiseurs de Sonnets, platoniciens à la façon d'Italie, cnlélcchistes et raffinés. Co sont les seuls qui l'accueillent, et ils complètent son éducation. On ne lui donne pas, il est vrai, de bons exemples de style, de goût, ou de mœurs ; par la vive électricité de son esprit et l'ardeur de ses sens, le jeune homme n'est que trop disposé à s'égarer dans toutes les voies; Molière, un demi-siècle après, ne fera guère mieux que lui. « Mon péché c'est l'amour i, dit Shakspeare dans un de ses sonnets les plus beaux. Son second péché est la subtilité ; la rapide flamme et l'éclair de sa pensée vont toujours trop vite et trop loin. Tins tard, quand la première fougue se sera dissipée et amortie, jailliront ei éclateront des profondeurs même de son observation attristée et de son âme attendrie les Hamletet les Mac- M JEUNESSE HE SIIAKSl'EAIU. beth, les Jules-César et les Coriolan. Il n'en est pas là. Il prise fort lo calembourg et caresse amoureusement le jeu de mots. Il adore aussi l'érotismc, qu'il mêle à la préciosité la plus raffinée et la plus ridicule. Dans le monde littéraire qui l'entoure et le domine on ne reconnaît pour excellent que ce jargon « euphuisti- que » ; et il s'essaie à l'euphuisme, non sans un mélange de raillerie secrète et d'involontaire parodie. C'est là le charme et Ja valeur de ses premières œuvres incomplètes, indécises, mais intéressantes, où l'élément populaire se fait jour à travers l'imitation et le précieux. Le platonisme ou lo néo-platonisme chrétien, dont les Médicis venaient de recueillir et de transformer l'héritage, donnait encore la forme et le ton à toute la société supérieure. De là ces ornements pédantesques dont les intelligences européennes se surchargeaient à l'envi. Au milieu du seizième siècle et au commencement du dix-septième la maladie régnait partout. En Franco la préciosité fat ingénieuse et coquette; en Espagne, gigantesque, extraordinaire ; en Angleterre, savante, technique, métaphysique; en Allemagne, lourde, amphigourique, théologique. La préciosité française, à laquelle M. Livet a consacré d'utiles travaux (i) se distingua par l'invctit'mn enfantine des tours gracieux. Du miroir on faisait le «conseiller des grâces» et d'un fauteuil la « commodité de la conversation » Le gongorisme espagnol créa des tours de force plus violents, l'Italie eut des recherches plus pittoresques. Quant à l'Angleterre, lorsqu'elle !]) Prt''riri(ins i-t jin'cifii.r, de, (Librairie Didier. La jeunesse de ^uaksi^earë 35 Voulut, én dépit do son génie propre, s'égarer dans le platonisme et l'allégorie, elle s'y perdit; elle donna dans les écarts les plus insupportables, Sous Charles I" et Charles II cette école durait en- core. Cowley, poëte de mérite, apostrophant la Nuit, l'appelait la négresse qui berce le jour. Dryden admirait, dans son enfance et sa jeunesse, le soleil de Dubartas, ...Soleil emperruqué de rais. Ce l'ut notre Dubartas, Gascon protestant, très-bien en cour sous Jacques 1", qui développa lYuphuisme ou la préciosité en Angleterre; avec lui la recherche italienne entra dans le sérieux de la réforme protestante. L'euphuisme servait alors aux deux partis; au Briquet île la foi catholique pour éveiller les étincelles de l'amour divinisa réformés répondaient par l&Boéil- lie sur un couperet (l'u/i WUh a hatcfiet); pamphlet protestant attribué à LU 1 y, chef et modèle des eu- phuistes. L'enfance de Sbakspeare, imprégnée de sentiments et d'habitudes rurales, bercée par la douce liberté des champs, des bois et des prairies, toute parfumée encore des senteurs de l'A von, avait fait placeà une adolescence aventureuse, ardente et pauvre. Forcé do s'enrégimenter à Londres dans la troupe de ces poètes qui parlaient un langage bizarre, sans rapport avec l'idiôme des ancêtres, il étudia d'abord Wyalt, Surrey et Sydney. Ceux- ci avaient entrevu quelques lueurs do la civilisation du Midi et s'évertuaient à la copier. Les pastorales méta- physiquesde la Sicile, de l'Italie et de l'Espagne enivraient les esprits. Le factice et l'artiQniel faisaient 36 ' LA JEUNESSE UE SHAKSl'EAKE irruption. Toute femme était une étoile, toute affection une.entéléchie; on ne tenait à sa maîtresse que le langage des Az-ohaii de Bembo. Le platonisme des Phiielphe et des Médicis avait si bien effacé la trace des réalités vulgaires, que l'allégorie n'était plus féminine ou masculine; l'antagonisme même des sexes disparaissait dans l'Idée. Le corps n'était plus. La forme ne ^e montrait pus. Il y a un sonnet de Sbaks- peare (le xxi e ) où le poète parle d'une « muse », et il la traite en « homme. » « That muse, « Stirr'd btj a pointed beauty to bis verse. » Il décrit ailleurs les mérites charmants d'un jeune homme (Herbert probablement), et il parle de lui comme d'uni' femme [created fora womari). La réalité physique s'était évanouie. Si la réhabilitation totale de la chair semble aujourd'hui avoir anéanti l'Idée, - le moyen-Age, néo-platonicien jusqu'à l'absurdité, avait anéanti la matière et détruit la forme corporelle. D'une femme ou d'un homme il faisait la pure Idée. C'étaient si bien la nécessité et la mode, que les épîtres amicales de celle époque sont remplies d'expressions d'amour (love). L'estime pour l'honnête homme, le culte de ta femme aimée, l'attache sérieuse envers un compagnon dechoix, la passion sensuelle pour une beauté adorée se confondaient de la manière la plus baroque; et il a fallu loule la vigueur nette de stylo, toute la fermeté incisive de notre Michel Montaigne, pour que lis Bouvenir qu'il a consacré à sou cher La Boétie triomphât de ces habitude! de vague extase et nous parvint pur, sublime, Ion- LA JEUNESSE DE SIIAKSPEAKE 37 chant, précis; — enfin tel qu'il a été écrit, pensé et senti par son merveilleux auteur. Dans ce milieu étrange fut lancé le jeune fils de l'éleveur, tanneur, brasseur, propriétaire rural, agriculteur de Slratford; il avait appris le rudiment dans son village, où quelque brave pédant armé de verges l'avait dégrossi. Il sentit en lui-même assurément une lutte très-vive entre la réalité de la nature et le spiritualisme poétique, affecté, mondain qui le pressait. Combattre de front, lui inconnu et pauvre, celte mode consacrée, était impossible. Il commença par suivre le courant, tout en ménageant le sarcasme pour l'avenir, évitant de produire imprudemment cette moquerie dont il avait à peine conscience. Ainsi sont écloses, pendant la première phase de sa vie littéraire, cinq ou six œuvres ébauchées, dont le couronnement fut Roméo et Juliette, drame charmant, passionné, — encore tout hérissé de pointes italiennes et hasardées. Il semblerait (au moins d'après les dernières et patientes recherches des érudits anglais, Collier, Hally- well, Dyce et quelques autres, qui s'accordent sur certains points relatifs à la jeunesse de Shakspeare, non sur tous) que, peu de temps après son arrivée à Londres, où L'amenait son compatriote et son voisin Uurbadge, acteur célèbre, le jeune homme écrivit deux comédies ou deux essais plus ou moins dramatiques; l'un intitulé : Amour ne perd pas sa peine (Love'slabour's won), et l'autre : Amour perd sa peine (Love's labour's lost). Nous n'avons ni l'une ni l'autre de ers esquisses primitives. L'auteur essayait sa main. C'étaient des œuvres cuphuistitjues, c'est-à-dire pré- 3 38 LA JEUNESSE DE SHAKSPEARE cieuses, timides, incertaines; l'auteur hésitait encore entre la raillerie et l'admiration. Sa modestie le portait à croire que le style en crédit faisait autorité ; son génie l'avertissait du ridicule. Il n'eut probablement pas grand succès; car sa première pièce fut refondue par lui sous le titre Bien finir est tout (All'.s Well that ends well), et la contre-partie ne fut publiée que très-tard, augmentée, dit le titre, améliorée et considérablement corrigée [beltercd). a Œuvre d'enfant », dit Hazlitt. — «Comédie de gens qui n'ont rien à faire » , dit Goleridge. — « Drame d'oisifs », dit Charles Lamb. — Les critiques anglais ont tous raison. L'enfantillage naïf dont ils se plaignent appartenait à l'époque aussi bien qu'à l'auteur. Que pouvait-on demander de plus à Sbaks- peare, débarqué de Stratford à dix-huit ans, où il venait de contracter mariage avec une femme beaucoup plus âgée que lui ; — mariage par le tryst, c'est- à-dire germanique, volontaire, reposant non sur la loi civile, mais sur la foi mutuelle, sur le serment individuel, que consacrèrent un peu tard le prêtre et les paroles saintes? Ce rustique avait de l'esprit sans goût, savaitun peu delatin, « pointdegrec », dit un contemporain ; il avait passé quelques mois chez un avoué on attorney de village, et ne connaissait le monde et les hommes que bien vaguement et de la façon la plus incomplète. Il lit donc son apprentissage de beau style et y mêla, dansiot-'e'.s 1 labour'slost, beaucoup detraits d'observation line; deux caricatures surtout, burlesques, salées, excellentes, qui annonçaient le maître et le philosophe. L'Angleterre étaitalors dans une grande colère con- LA JEUNES.SK de shakspeare 39 tre l'Espagne et l'Italie; Shakspeare partageait probablement les sentimens populaires. 11 inventa un Espagnol bravache et un Maître d'école Italien, élève du Manlouan, qui ornèrent et relevèrent sa comédie. Ce sont Holoferne et Armado. «Shakespeare (quel'on me permette de citer ici une Page écrite et publiée, il y a quelque vingt ans, par moi-même), Shakespeare a précédé Cervantes dans la peinture ironique du faux romanesque. « Il a créé deux ou trois parodies de l'héroïsme, fanfarons du point d'honneur, emphatiques, prodigues de fleurs do rhétorique, parlant toujours de leur bonne lame et se proposant pour modèles au monde entier. L'un se nomme Pistolet et tient son rang parmi les compagnons de plaisir du jeune Henri V, qui n'est encore que prince de Galles. Pistolet, que ses camarades appellent Pistolet l'antique, est rtn vieux troupier qui, <* force do servir en Italie, en Espagaè, en Flandre, 8 est composé un jargon épique d'une étrange espèce. Il fait du classique à la manière de Ronsard; il aime les citations, accumule le3 mots grecs et latins, parle de » Ërèbe et du Cocytc, et après avoir causé beaucoup de bruit dans une auberge, il se laisse mettre à la porte comme Un enfant. Voici encore M. Parolles, bavard °,Ui ne laisse pas de répit aux oreilles de ceux qui L'entourent, mais que le premier signe de mécontentement met en fuite. Enfin dans l'Amour perd ses peines on Vo, t paraître le grave chevalier don Armado, caricature évidente des prétentions héroïques, élégiaques, chevaleresques et sublimes, que le génie espagnol soutenait a vec éclat, et dont Cervantes s'est tant amusé. » 40 LA JEUNESSE DE SIIAKSPEAHE Parlons de ce grand Armado et de son fidèle Moucheron : « Imaginez un énorme et colossal guerrier, bardé de fer, surmonté d'un panache llottant, suivi d'une épée traînante, avec baudrier decuir, et une moustache épaisse; un don Quichotte athlétique et rnusculeux, Lablachc sous la cuirasse. Ce noble seigneur est enfoncé et comme perdu dans la contemplation de lui-même ; selon la coutume féodale, il est escorté d'un page. Ce petit page, aussi exigu que son maître est massif, porte les gants d'Armado. Don Armado s'assied pesamment sur trois coussins. « — Mon jeune page, dit-il après avoir rêvé, qu'est- ce que cela veut dire, et quel signe cela peut-il être, je vous le demande, quand un héros devient mélancolique ? « — Monseigneur, c'est signe que le héros n'est pas gai. • » — Mais, mon cher et aimable enfançon, un héros qui n'est pas gai doit ressembler beaucoup à un héros mélancolique. Que diable me dites-vous là? « — Pardon, Monseigneur, ce n'est pas du tout la même chose! « — Allons, jeune et tendre produit de l'harmonie et de la servitude, comment peux-tu établir celte distinction qui me paraît un peu subtile? « — Par toutes les raisons possibles, mon très-peu tendre et très-peu harmonieux et très-gros seigneur. « — Oh ! oh ! pourquoi peu tendre, pourquoi peu harmonieux? Je suis amoureux, oui, j'en jure le ciel, je le confesse, je suis amoureux. Chose houleuse et ineffable pour un guerrier de ma taille et de mon LA JEUNESSE DE SHAKSPEARE /| I espèce! Mais mon cœur est grand, héroïque,au-dessus du commun ! Aussi me suis-je mis à aimer une fille au-dessous du commun. Que no puis-je d'un coup de ma bonne épée tuer l'amour qui est dans mon cœur et forcer mon désir à se rendre prisonnier ! Ah ! je me battrais à outrance et comme un héros que je suis contre ma passion ! et quand elle serait captive, je l'échangerais contre une belle révérence à la française, Gémir, soupirer ! fi donc 1 le soupir est ignoble! Je méprise le soupir. J'aime mieux jurer, mille tonnerres! L'amour me quittera peut-être, si je jure! Petit page, consolez-moi, mon ami. Quels grands hommes ont été amoureux, s'il vous plaît? « — Hercule d'abord, Monseigneur. » — Je bénis monseigneur Hercule ; c'est un prédécesseur honorable. Encore des exemples, mon cher garçonnet; donnez-moi d'autres exemples; citez-moi des personnages de belle conséquence et de bonne et forte taille. « — Ensuite Samson, Monseigneur. Il était de bonne taille, celui-là, j'espère. 11 portait un palais comme un charbonnier sa hotte. Ètes-vous content? « — Cet exemple a du poids. J'aime Samson ; Hercule n'est pas mal : c'étaient de bons chevaliers. Je crois, au fait, que je puis me permettre d'être amoureux. C'est arrangé comme cela. Les antécédents me plaisent en toute chose, et ma conscience héroïque est plus à l'lise. Je ferai donc écrire pour mon usage personnel la vie des chevaliers Hercule et Samson. » « Qui ne reconnaîtrait ici la caricature de l'héroïsme prétentieux, de la cérémonie gourmée, de la formalité 43 LA JEUNESSE DE SÏIAKSPEARE pédante, inhérenis à un état de mœurs et de civilisation que le point d'honneur dominait ? L'espèce humaine est faite ainsi. Nos sottises sont la doublure de nos vertus. « En Espagne cela était grand, non ridicule. Lorsque notre élégance française s'empara de ce pointd'honneur chevaleresque, lorsque la Grande-Bretagne et sa société commerciale et politique nous l'empruntèrent à leur tour, ce fut à mourir de rire. » Love's labour's lost, où se trouve cette ironie, n'est donc dénué ni de verve comique, ni de sens, ni de sel. Tout n'est pas méprisable dans l'ébauche du jeune rustique qui s'essaie au platonisme en se moquant un peu de ceux qu'il copie. Il me reste à éclairer par l'étude des Sonnets la carrière juvénile, amoureuse, élégiaque de Shakspearc. II Ai-je le droit de me prononcer sur les Sonnets de Shakspeare? D'une part, dit-on, ils ne valent rien ; d'uno autre, je n'y entends rien. En effet, je devrais ne point parler de Shakspeare et des Sonnets de Shakspeare, si je cherchais à produire un peu de sensation passagère. Si je consultais mes intérêts, l'à-propos et toute cette fine politique do la vie littéraire, dont les manœuvres plaisent à certains esprits et les couronnent de gloire et de succès, LA JEUNESSE DE SHAKSPEARE 43 je me garderais de poser le pied dans ce domaine antique, aujourd'hui usé, épuisé, délaissé par ceux même qui l'ont cultivé naguère. Je pense néanmoins que les Sonnets de Shakspeare sont très-dignes d'étude; — et que lui-même, àme excellente, très-passionné, très-subtil, très-ardent, accessible à toutes les émotions et même aux erreurs qui forment la matière première de la poésie, il fut étranger à ces abaissements qui flétrissent, à ces ignobles penchants qu'on lui attribue. Il faut bien quo je justifie auprès de mes lecteurs la prétention que je mets en avant. Les critiques anglais les plus autorisés, M. Hcpworth Dixon, M. Bolton Corney, me justifient par leur assentiment. Le Westminster fleiiew, le Saturday Iicview, les Notes and Queries, VAlhrnreum, m'ont délivré àcetégard un certificat en bonne forme, et M. Bolton Corney, que l'on reconnaît pour un sagace investigateur de ces questions littéraires, a été jusqu'à écrire un petit pamphlet en ma faveur : «Nousdevons, dit-il, à M. Philarète Chas- " les, conservateur de la bibliothèque Mazarine (je « traduis littéralemenl), la solution d'un problème « shakspearien, qui a défié jusqu'ici tous les efforts de a nos intelligences du crû (homely) . Ce qui était visi- (< ble à tous les yeux personne ne le voyait! Nous ti- a rions autrefois vanité de ce que ce Samuel Johnson 8 avait (selon nous) battu quarante Français. Yoici un « Français qui vient de mettre en déroute toute une « armée d'éditeurs, annotateurs et commentateurs « britanniques. « T.a découverte a trait à l'inscription mystérieuse « îles sonnets de Shakspeare... » Je m'arrête et ne ili LA JEUNESSE DE SHAKSPEARE veux pas pousser plus loin l'immodestie de ces citations et de ces témoignages en ma faveur. Il me suffit d'avoir prolesté par l'organe des critiques anglais contre l'outrecuidance de mes critiques français. Voici en quoi consiste ma petite découverte matérielle, qui, en vérité, n'est pas grand'chose, mais qui change toute la question relative aux sonnets shaks- peariens. Le sens bizarre prêté par les éditeurs à la dédicace des sonnets, les avait conduits à je no sais quelles interprétations odieuses. Un certain W. H. en était le héros obscène ; nul ne savait qui il était ; mais on ne doutait pas que les sonnets ne lui fussent adressés. Pour moi, cette dédicace me paraissait n'avoir aucun sens, et je restais persuadé qu'il y avait là quelque erreur cachée. Appliquer à ce recueil de poésies fugitives du grand dramaturge, poésies publiées confusément à Londres, sur fort vilain papier, sans aucun soin, évidemment loin des yeux de Shakspeare lui- même, l'examen, l'enquête, l'analyse me semblait donc nécessaire. Personne ne l'avait fait. On savait seulement qu'un éditeur nommé Thomas Thorpe avait couru, en 1609, les risques de la publication, et que Shakspeare avait renoncé, eu celte même année 1609, a la gestion active de son théâtre. Voilà toutes les lumières que l'on possédait à cet égard. Le petit in-4° primitif, aujourd'hui excessivement rare ou plutôt introuvable, portaituneinscription énigmatiquc imprimée sur un leuillet distinct ; et tous les commentateurs s'accordaient à l'interpréter ainsi : Thomas Thorpe, qui s'aventure à publier ce livre et qui lui souhaito bonne chance, souhaite (sic) au seul créateur de cet sonnets ci-joints, à M. W. H., tout le LA JEUNESSE DE SHAKSPEARE 45 bonheur et l'immortalité promise par noire immortel poêle. . TO THE ONLYE BEOETTER OF THESE 1NSU1NG SONNETS, M. W. H., ALL HAri'INESS AND TUAT ETEBNITYE PR0M1SED 11Y Olifi EVEKLIV1NG POET YVIS11ETH TUE WELI.-WISUJNG ADVEN- TUREK IN SETTINU FOUTU. T. T. Que signifie co ramassis d'absurdités ? Quel estee personnage voilé, ce W. H., que le libraire Thorpe honore de sa dédicace? Pourquoi ces initiales? Gomment M. W. H. pouvait-il être le créateur {begetler) des sonnets écrits par Shakspeare?Quelle baroque construction de. phrase que celle où les moi&toisheth et well-voishing forment une ridicule et inutile tautologie? On expliqua tout. Chalmers prétendit que la reine Elisabeth était W. H., parce que les deux mots Queen Elisabeth ne commencent ni par une H ni par un W. Argument irrésistible! Quelques-uns virent dans W. 11- le comte de Southamplon, paire qu'il se nommait Henry Wriothesley, de son nom de famille. La plupart s arrêtèrent au comte de Pembroke, William Herbert; ce qui en effet aurait paru très-satisfaisant si, à l'époque de la publication, il s'était encore appelé Herbert ; et s 'il eût été possible de supposer qu'un petit personnage tel que Thorpe traitàl cavalièrement île Monsieur Herbert l'un des seigneurs les plus considérés, les plus riches et les plus puissants du royaume. On proposa encore William Harf, parent du poète; malheureusement celui-ci venait de naître quand les sonnets furent imprimés ; enfin on amena en scène je ne sais quel Hugues, mot qui se prononce en anglais à peu près comme •o mot hue ou hew, lequel vocable se trouve dans un 3. /|6 LA JEUNESSE DE SIIAKSPEATtE seul des sonnels du volume. Il était réservé à un brave Allemand de Brème, Serr Barmtoff, dontle nom mérite d'être conservé, encadré et vénéré, dedépasser tontesces imaginations. Selon lui, ce W. H. n'est ni Hugues, ni Hart,ni Herbert, ni Snuthampton, ni la reine Elisabeth; c'est ShaMtpeare. William Himself (William lui-même) se dédie à lui-même (W. H.), par l'organe de Tborpe, un livre où il s'analyse, se commente, se confesse, s'encourage, se rcpent, se console, sejustifie, s'explique et s'idéalise. Le sonnet 29, qui paraîtrait adressé à une jeune femme brune, est en réalité un commentaire psychologique de Shakspeare sur lui-même et sur sa facultécréatrice, sur son génie. Le sonnet 102, qui, selon les apparences, pourrait se rapporter au grave et honorable Southampton, est un appel du poëte à sa propre raison. Telle est la « Symbolique » des sonnets, que le docteur a déchiffrée. Shakspeare, quand il emploie (1) le mot œil, veut parler de son esprit, de son intelligence. Il oppose à cet a??7 « de l'esprit» le mot cœur qui signifie sa propre sensibilité, son imagination. « Ainsi, dit Herr Barnstorffavec une inimitable profondeur, Shakspeare met en jeu les deux rôles de son âme (2); son âme féminine répond à son âme masculine. » Merveilleux, ôdocteurBarnstorff, merveilleux! Un esprit mal fait tel que le mien repousse ces lumières esthétiques ; et ni la reine, ni Shakspeare [himself) ne me donnent pleine satisfaction. (1) Man wird bemerken, das die itreng elnheitlich durchge- rûhrte symbolir.k der Sonncl le, in (1er Shakspeare sich imnier unge- bundener bewegt, des wort « Auge » sieis fur « Gelst, » « [ntelli- ^enz » gehruurlit, etc. (2) Als maennlich und weiblich denkl sich der Dlchter diesén sei- lon der seele. (P. 22.) LA JEUNESSE DE SHAKSPEARE 47 Je laissai de côté la dédicace et me plongeai dans l'étude des sonnets eux-mêmes, difficiles à comprendre, archaïques, euphuistiques, semés de traits admirables, les uns tout à fait juvéniles et absurdes, les autres portant l'empreinte vigoureuse du talent le plus viril et le plus pur. Je reconnus qu'ils n'étaient relatifs ni à un seul personnage, ni à une seule époque. Trois ou quatre essais de, la première jeunesse contiennent des gaillardises ridicules, mêlées de calembours malsains. Douze mu quinze autres, écrits dans le style quintessencié des précieux et des euphuistes, attestent le laborieux progrès d'un versificateur qui étudie la forme et le stylo à la mode. Neuf ou dix autres sont consacrés à une grande dame inconnue, objet du plus humble et du plus tendre des dévouements. Il y en a huit ou dix, où Shakspeare, avec une éloquence et une amertume rares, se plaint de sa condition d'acteur; à peu près vingt qui doivent s'adresser à un ami supérieur, élevé en dignité, protecteur du poète, sans doute Soulbampton ; près de douze, dans lesquels sont détaillés avec beaucoup de grâce des souvenirs do voyage; vingt-cinq ou trente qui renferment des conseils et des sermons de toute sorte, destinés à régler la conduite d'un jeune adolescent, fort bien doue, spirituel, aimable, étourdi, vain, colère, libertin, et dont Shakspeare se constitue le Mentor; dix ou quinze contenant non pas lo récit, mais les plaintes émanées d'un cœur très-touché et très-ardent, qui s'accuse d'une passion irrésistible et de sa faiblesse pour une musicienne « aux yeux noirs », dont la vertu paraîi avoir été ,-iussi médiocre que la beauté; une vingtaine d'autres sonnets, les plus intéressants de tous, Û8 LA JEUNESSE DE SHAKSPEARE indiquant un drame 0Û la musicienne, le jeune ami et Shakspeare jouent leurs rôles ; drame douloureux dont le poète n'est assurément ni le héros victorieux ni lo saintimpeccable ; une douzaine de magnifiques sonnets en faveur d'Essex vaincu et de Southampton prisonnier; un contre la reine Elisabeth; enfin, pour couronner cette œuvre multiple, singulière, intime, admirable, à peu près vingt autres pièces, toutes vouées aux regrets du passé, aux repentirs, à la mélancolie d'automne et à l'austère contemplation do la vie. Convenir que cette collection d'oeuvres si variées eût trait à un seul héros (W. H.) (le begefter), cela était impossible ; et, dan»l'admiration que me causaient certaines parties de l'étrange recueil, je me mis d'abord à copiertous les sonnets de ma main, ensuite à les commenter, et enfin à préparer lentement (il y a plus de dix années que ce travail me charme et m'occupe) une édition nouvelle que je publierai certes avant ma mort, édition très-nécessaire, de celte psychologie, unique dans l'histoire intellectuelle de l'Europe. Pour cela je voulus me procurer l'édition originale, que ne possèdent ni la Bibliothèque impériale ni les autres collections de Paris. On n'en connaît à Londres que deux exemplaires. J'obtins la permission, qui me fut gracieusement octroyée, de faire exécuter par un artiste de premier ordre, M. Tupper de Londres, un fac-similé complet. Ce petit chef-d'œuvre, accompli avec une perfection extraordinaire, m'apporta le mol de l'énigme. Tous les commentateurs avaient erré. Tous s'en étaient rapportés aveuglément à une copie inexacte. Il n'y avait point d'Antinous auquel les sonnets fussent dédiés. L'altération de toute la ponctuation, là sup- LA JEUNESSE DE SIIAKSPF.ARF. 49 pression des interlignes et des espaces, l'arbitraire introduction des virgules et des points avaient prêté à la dédicace un sens contraire au sens réel. Ce n'est pas Thomas ïhorpe, qui dédie le volume à je ne sais quel personnage, W. H. ; c'est au contraire un certain W. H. qui prie le créateur des sonnets, c'est- à-dire le protecteur de la muse Shakspearienne, Soulhampton, d'agréer avec bonté ce volume, renfermant les sonnets où le poêle lui promet l'immortalité. A ces vœux et à ces hommages le libraire Thorpe joignit les siens ; et il faut lire en deux parties séparées d'abord la dédicace, qui se compose d'une phrase dont le sujet est W. H., ensuite la simple signature de l'éditeur. Le bègelter anonyme, le protecteur, l'ami de Shakspeare, Southampton, a ainsi reçu le double hommage de W. H. ( assez probablement William Hathaway, beau-frère do Shakspeare), et celui de l'éditeur Thorpe, qui se placeavcc humilité à la suite de W. H. Ce pédantesque document, rendu à son sens réel, explique l'énigme, résout le problème, et doit se lire ainsi : AT. 3EEL. CRÉATEUR. DE. CES. SlTlVANS. SONNETS. M. W. H. toit. iiOMir.ru. ET. CETTE. ÉTERNITÉ. PROMISE. PAR. NOTRE. IMMORTEL. POETE. SOUHAITE. C'EST. CE. QUE. SOUHAITE. AUSSI. L'AVENTURIER. EN. PUBLIANT. T. T. 50 Il JEUNESSE DE SHAKSPEARE Les Sonnets eux-mûmesprouvent que Shakspearc ne- tait pas le saint et immaculé personnage, si gratuitement inventé; que ses passions trop vives, si elles ont égaré, torturé, cruellement châtié sa jeunesse, ne l'ont jamais abruti dans une fange odieuse; que le talent de Shakspearc, comme poëte lyrique, égale tout au moins son talent dramatique; enfin que l'on n'a exagéré ni le bon cœur, ni la généreuse candeur, ni la bienveillance sympathique de ce grand homme. C'est, selon toute apparence, son beau-frère Hathaway (William), qui a obtenu du poëte, négligentde sa gloire, et déjà riche, la permission de publier à son propre bénéfice les œuvres échappées à la jeunesse amoureuse du poëte. Autour de Shakspearc, comme autour d'uni! grappe qui mûrit, circulaient et voltigeaient en 1600 mille frôlons, mouches et abeilles. On lui demandait de l'argent; on lui en empruntait; on lui envoyait des jeunes gens qu'on lui recommandait. Il protégeait sa famille, aidait ses voisins de campagne, leur donnait des conseils ; et quand ils abusaient de sa facilité et de son bon vouloir, il les mettaità la raison au moyen de petits procès dont il reste des traces, soigneusement recueillies par les modernes antiquaires. Cependant la Réforme religieuse devenait redoutable et menaçante. Plus d'une fois les puritains avaient tancé vertement Shakspearc On venait de lui refuser le titre de Matter ofthe revrls. Dégoûté du monde, Shakspeare, en 1000, alla retrouver sa famille et sa femme, dont il avaittou- jours, malgré ses écarts, pris beaucoup de soin. Alors, dans son incurie pour sa propre gloire, n'aurait-il pas cédé assez volontiers et avec générosité, à LA JEUNESSE DE SHAKSPEARE 51 un parent tel que William Hathaway, lo droit de pu- blier ce fagot de manuscrits? Il est évident, je l'ai dit, que la négligence la plus absolue a présidé à cette publication ; qu'elle comprend des pièces de fantaisie, des jeux d'esprit, des études : d'autres œuvres très-soignées, des élaborations platoniques, des souvenirs, des allusions à une femme, à un jeune ami, à des aventures douteuses, singulières, secrètes. Il est absurde de prétendre, que toutes ces œuvres soient do pures fictions et ne se rapportent à rien de réel. Il est insoutenable que ce soient des poëmes suivis, cousus, consécutifs, formant un sens et publiés par Shakspeare lui-même, comme l'ont dit MM. ftoaden et Armitage Brown. Quant à Southampton, « père de la Muse Shakspearienne », on ne peut pas supposer qu'il ait été le jeune débauché, joli garçon, spirituel, auquel Shakspeare fait incessamment la leçon ; celui que Shakspeare sermonne, et qui profite assez immora- lemcnt des entrées que le poète lui procure chez une femme brune, musicienne et légère, aimée de Shakspeare. Ce mauvais sujet semble devoir être William Herbert, comte de Pembroke, dont Clarendon a fait le portrait. On no lo nomme pas dans les sonnets, où il occupe une place peu louable. Entre 1550 et 1610, le puritanisme est ombrageux; on n'ose pas trop soulever les voiles; il s'agit d'amours plus ou moins libres de Vénus et de Cupidoi). Déjà la publication des vers érotiques de Shakspeare avait suscité des plaintes. Nous sommes sous Jacques l" ; Pym existe ; lo Parlement est do mauvaise humeur. Dans vingt ans la sévérité de Calvin prendra le dessus; bientôt on n'osera plus jouer Shakspeare. W. H. se 52 1,A JEUNESSE DE SHAKSPEARE cache donc. Thomas Thorpe se masque. On n'indique Southampton que de loin, comme l'inspirateur et le begetter de ces œuvres légères. On n'indique mémo ni à quoi se rapportent, ni quelles personnes concernent les sonnets qui trahissent des situations anormales. Shakspeare ne réclame pas, ne s'en occupe pas ; l'œuvre, comme le voulait Thorpe, se glisse inaperçue. Ni Southampton ni Pemoroke n'y font allusion. Le flot puritain monte toujours ; on ferme les théâtres, on chasse les acteurs, et les vestiges de la vie intimo et amoureuse de Shakspeare n'attirent plus l'attention de qui que ce soit. Plus tard seulement on réimprime les Sonnets pôle-mélc; — devenus ainsi victimes et des événemens généraux, et de la cupidité de Thorpe, et de la négligence de l'auteur, peut-être aussi des scrupules pudiques de diverses personnes impliquées dans les petits drames en question. On ne peut pas, en effet, fermer les yeux sur celte vérité, que divers passages : [To mypurpose nothing... foulas hdl,..) ne s'expliquent que par des erreurs de passion et les caprices d'une très- folle jeunesse. Ramenés ainsi à leur simplicité, les Sonnets n'en sont que plus intéressants. On y voit trois acteurs principaux : Shakspeare, le plus âgé, vivant de la vie de Londres au xvi" siècle; Southampton, plus jeune, protectenravoué de Shakspeare, mais voyageant, faisant pour son compte la guerre et l'amour, d'ailleurs l'objet pour Shakspeare d'un attachement plein de respect, qui jamais ne se dégrade jusqu'à une camaraderie compromettante ; enfin un jeune homme inconnu, do seize à dix-huit ans, que Shakspeare sermonne, gronde, tance, et qui, pour se venger peut-être, se fait aimer LA JEUNESSE DE SIIAKSPEAUE f>8 de celle que Shakspeare a préférée. Ce pourrait, je le répète, être William Herbert, eomle de Pembroko, nous n'en avons aucune preuve. Le ton de Shakspeare envers lui est d'un moraliste, d'un père, non d'un protégé ou d'un favori. En dehors de ces trois principaux acteurs, je vois, mais dans la coulisse, une personne préférée, bonne musicienne, coqui lle, qui n'est pas jolie, dont le teint est brun, et dont les mœurs laissent beaucoup à désirer. Trompé comme Molière, Shnkspearo pardonne à la perfide. Avec quelles larmes et quels déchirements ! il faut lire les sonnets pour le savoir. J'entrevois encore un poêle, peut-être Spenser, dont Southampton accueille les hommages et les vers, ce qui effraie Shakspeare; puis enfin je retrouve, dans quelques vers admirables, Essex, l'ami de l'ardent et véhément Southampton ; cet Essex dont l'ombre apparaît au loin triste, étourdie et sanglante. III Il est impossible que mes observations précédentes sur Shakspeare ne soient pas accusées de fantaisie et de chimère. Nul n'a le temps aujourd'hui de s'enquérir si ce sont hypothèses arbitraires ou justes inductions, si je suis un vain romancier ou un critique. Qui peut prendre goût à ces problèmes, si ce n'est un petit nombre d'amateurs?... et encore! Les machines roulent, la fumée monte, les roues tournent, la vapeur siffle, et la grande industrie marche. Quant aux langues étrangères ou anciennes; aux charmants détails 54 LA JEUNESSE DE SHAKSPKARE de l'histoire intellectuelle qui nous en apprennent tant sur la vie morale des races et le mouvement intérieur des peuples, nul ne s'en soucie; on apprend assez de latin pour être bachelier, assez d'anglais pour déchiffrer une correspondance de commerce; voilà tout. Les plus gigantesques contre-sens passent chaque jour sans encombre dans les livres et les revues que tout le monde lit. Je ne veux nommer aucun des traducteurs qui ont commis, à propos des Sonnets dont je m'occupe, les énormités que je vais signaler. A quoi bon les affliger ou les dénigrer? Ce qui est utile, c'est de montrer à quel point les juges manquent aujourd'hui en celte matière, et quelles ténèbres universelles permettent maintenant de tout faire et do tout oser. Il y a un petit tableau de genre, charmant tableau, que Shakspearc emprunte à la ferme et à la vie rustique de ses premiers jours ; on y voit une jeune ménagère déposer l'enfant qu'elle tenait dans ses bras, courir après une poule qui s'enfuit, et ne pas faire attention au pauvre petit qui pleure, appelant sa mère : Lo ! as a careful linuse-wifc runs to catch One of lier feather'd créatures, etc. Ce pauvre petit, c'est Shakspoaro trahi. Celle qu'il aime court après d'autres bonheurs fugitifs, et lui, d'une voix tendre, digne de La Fontaine, il essaie do rappeler sa bien-aimée. Voici là traduction qui a élé donnée de ce chef- d'œuvre par un homme de mérite : « La femelle (la fermière se trouve changée en poule), « inquiète, court hors du nid pour rattraper un do. ses (1) Sonnel 143. LA JEUNESSE DE SHAKSPEAnE 55 « petits (l'enfant est devenu un pnulct) déjà couvert « de plumes, qui a pris son vol, et déposant te marmot « (comment cette poule est-ello mère d'un marmot.') 8 s'élance à tire d'aîle à la poursuite de celui qu'elle « Voudrait arrêter ! » Traduction ! Shnkspeare et ses sonnets seront-ils jugés d'après de telles copies? M. Delécluze, M. Villemain en ont fait d'excellentes, mais partielles. Les commentateurs ne sont guère moins aptes que les traducteurs à égarer les esprits. Ce sont eux qui ont pris des hommes pour des femmes, des femmes pour des hommes, et qui dans leur explication prétendue de ces œuvres difficiles, ont tout odieusement brouillé. Un commentateur, par exemple, qui n'est pas de Brème, mais de Londres, avu dans Southamplonla« Métempsychose,» lo v. Principo révolutionnaire» et (le croirait-on?) le « Progrès indéfini, n Cela est prodigieux, mais réel, comme on va s'en assurer. Lord Southampton, dont lo nom historique no peut 8e détacher de celui de Shakspeare, méritait l'admiration à beaucoup d'égards. L'estime ne pouvait lui être refusée. La générosité de ses défauts et l'ardeur dévouée do ses imprudences touchaient à l'héroïsme. Lettré et bomme de guerre, moins brillant et plus moral que Walter Raleigh, moins raffiné d'esprit et plus naturellement simple que Sidney; spirituel et charitable, prodigue do son sang; ami des poètes; — il avait couvert de sa protection la jeunesse du dramaturge. Lorsque, malgré la reine, il eut épousé Elisabeth Vernon;—ami d'Esscx, lorsqu'après avoir voulu arracher celui-ci à ses Mies trames, Southampton se sacrifia pour celui qu'il 86 LA JEUNESSE DE SHAKSPEARE avait voulu sauver, Shakspeare vit dans cet acte quelque chose d'analogue aux plus beaux faits dont les pages antiques ( antique pages) ont conservé et immortalisé le souvenir. « Oh! que je voudrais comparer à mon «héros, se dit Shakspeare, quelque Southampton des a temps anciens ! » Oh that a record could tvith a backward look Shoiv me your image!...... « Voici longtemps que l'esprit humain s'affirme par «l'écriture [mind by character done) , et jamais écri- «vain n'a traité sujet plus digne! Tous les élémens «civilisés (composed frame) ont fait de lui une mer- (ivcille complexe (wonder) ! » Ainsi parle le poète. Sous ce voile un peu métaphysique et cependant facile à soulever, savez-vous ce qu'un moderne a voulu voir? L'incarnation du moi humain dam des métamorphoses sucessives et la théorie des existences antérieures.' Le commentateur, maître de cette clef fantas- tisque, va ouvrir toutes les portes. Shakspeare devient un druide, un kelte, un oriental ; le lecteur est prié do méditer sur cette doctrine, partie de l'ancienne Egypte et de la vieille Gaule; on l'invite à regardér l'auteur d'Othello, non comme un partisan d'Essex, mais comme l'adversaire de l'idée indienne et biblique, de la décadence chrétienne, enfin comme dévoué au principe révolutionnaire et au progrès! Prenant un substantif pour un verbe, ou se trompant sur la construction des phrases, les traducteurs de ces sonnets ont été conduits ainsi aux résultats les plus inattendus et les plus baroques. LA JEUNESSE DE SIIAKSl'EARE 57 Celui-ci croit qu'une femme esl une poule; celui-là imagine que Southampton est la métcmjisychose ; et un troisième veut que le poète ail été « borgne», parce Que dans un sonnet il se plaint de ne voir qu'à demi les choses humaines. Il y a peu de ces petites pièces enigmatiques qui n'aient été l'objet de subtilités pareilles et d'interprétations folles, nées de bévues très- grossières. Shakspeare dit, par exemple, que sa vie est obscure, — qu'on le méprise [unlooked fur), niais qu'il se réjouit de trouver chez quelques âmes supérieures une consolation et un appui. \\ jouit inaperçu de ce suprême honneur. Unlook'd for joy in that 1 honour most. Faute d'avoir une connaissance approfondie des langues teutoniques et des principes qui les gouvernent, le traducteur ne voit point que Joy n'est pas ici un substantif (la joie), mais un verbe (jouir); il fait dire au poète qu'il ne va pas chercher le plaisib sur les pas 'le la (jloirc ! La plupart des inventions immondes dont on a voulu flétrir l'auteur de Macbeth, sont loul simplement des âneries grammaticales. « Sers les dames et sache leur « plaire tant que tu voudras, dit'Shakspeare à l'adoles- « cent son ami ; cela ne me regarde en aucune manière « (fo my purposc nothiny). Tu es beau. Tu leur COU- « viens. Conserve-moi ton âme [love] ; les écarts sen- • suels ne mu sont de rien (love's usc). » Cela est clair. Eh bien ! soyez ignorant et léger; ne connaissez ni l'histoire ni les mœurs; soyez fat ou pédant; oubliez 88 L\ JEUNESSE DE SIUKSI>EARE le seizième siècle; traduisez use par « usage »; masler- mistress par maître cl maîtresse; effacez la grossièreté ou la rudesse du tronc anglo-saxon qui a subi la fino greffe de l'affectation platonique; donnez au mot passion le sens qu'il a aujourd'hui et qu'il n'avait pas du tout; —vous arrivez au contre-sens le plus énorme. Ainsi ont fait le métaphysique Barmtorff et Uallarn l'érudit anglais. Ils y sont tombés à corps perdu. C'étaient un professeur d'esthétique et un juriste, les deux espèces d'hommes les moins propres à saisir les fibres délicates et les cordes imperceptibles: Quocl lalet arcanâ non enarrabile /lord ; Les gens qui se connaissent le moins à ce qui est humain sont ceux qui s'entendent le mieux aux lois, arrêts, sentences des Cours, chartes, privilèges, dossiers, immunitésetdocuments;—ou, comme Barnstorlï, à l'objectif combattant le subjectif, et au moi se mariant au non-moi. Les vrais critiques savent le monde et la vie. Coleridge, Jeffrey, Gifford, Gervinus, Sainte- Beuve, et récemment Bodenstedt, auteur d'une excellente traduction allemande de ces œuvres, ont défendu contre les pédants et les fous la moralité de Shaks- peare, — ami reconnaissant de Soulhamplon, —amant trop délicat de la musicienne. Ne voudriez-vous pas connaître ou du moins entrevoir cette musicienne ? Voici la musicienne : Elle est assise devant ses virginals ; cet aïeul Virginal a enfanté l'épinette, laquelle a produit le clavecin, lequel, vers le dix-huitième siècle, s'est émancipé jus- LA JEUNESSE DE SIUKSPEARE 69 qu'au piam-forte. Ce polit fils, instrumeut aujourd'hui inévitable — qui au moyen de pédales s'exprime, doucement quelquefois, et presque toujours trop fortement, ne ressemble guères aux virginals du seizième siècle; les torrents et les cataractes harmoniques que nous verse le piano moderne auraient épouvanté la reine Elisabeth ; plus de la moitié des prestiges do l'art appartient non à ceux qui l'exercent, mais à ceux qui en jouissent. Notre petite chambro de Cheapside (ceci est du roman) recevait souvent Shakspeare (oft) ; et il écrivait à la virtuose (ceci n'est plus du roman): « 0 toi qui es la musique de mon âme, combien de « fois m'est-il arrivé de m'arrêter près do toi et de « contempler tes doigts délicats, donnant le mouve- « nient et la vie, l'accent et la voix à ces touches sono- 1 l'es, heureuses de retentir sous la douce pression de ta « main! Combien do fois ai-je envié leur sort, pen- « dant qu'elles touchaient celte peau blanche et répon- « daient à ses caressesI L'harmonio du métal flexible « ravissait tous mes sens, et j'étais jaloux de Ces tou- « cbes légères qui voltigeaient obéissantes à ta volonté. • Mes lèvres auraient voulu remplacer les fragments « sonores. Ah! je les trouvais bien hardis,eux, insen- a sibles et incapables d'amour, d'occuper cette place * glorieuse! Avec quelle grâce tes doigts se prome- <( naient à leur surface ! Puisque, sans le mériter, elles « sont si heureuses, ces touches, — donne davantage à « qui mérite mieux ! i Onaunpeu altéré lo dernier vers, dont Catulle, liuulle, le Sicilien Meli, ou M. de Parny dans ses Meilleures inspirations, n'auraient pas dédaigné la 60 LA JEUNESSE DE SHAKSPEARE gràco el l'ardeur, mais dont l'expression érotiqueest un peu vive. Assurément c'était une vraie musicienne, ce sont de vrais virginals; — et le poète est très-touebé. Il n'est point question ici d'Iris en l'air, ni de métem- psychose, de Southampton devenu brahmane, ou du petit enfant changé en poulet. Quelle conjecture sera légitime, si celle-ci ne l'est pas? M. Delécluze n'a pas dû comprendre, dans son Traité de la poésie platonique (i) ce délicieux sonnet qui n'est pas platonique du tout; il en aurait donné une traduction plus littérale que celle qui précède. Mo permettra-t-on maintenant do choisir, entre vingt imitations en vers et en prose de ce petit bijou, traduit dans toutes les langues d'Europe, deux ou trois essais ? De cette comparaison résultera la preuve do l'inouïe difliculté qu'offrent au traducteur ces délicatesses subtiles et ces recherches rachetées par tant de passion et de gràco. Je commence par citer M. Lafon, dont le volume est plein de mérite, malgré sa prélace incomplète. Plus d'un trait manque d'exactitude. Ce n'est pas hier que lo poète a entendu celle qu'il admire tant; il va l'écouter trop souvent (how oft !); elle n'est pas assise au clavecin; elle fait vibrer les petites touches blanches et noires de l'antique épinelte, placée dans la petite chambre ornée de Heurs. Je n'aime pas le* flots de mélodie, attendu que la grande symphonie n'était pas encore née, et que la voix line, aigrelette et modoslo do (i) Dante cl la poésie platonique. (Amyol.) LA JEUNESSE DE SllAKSPKAUE 61 l'instrument primitif se permettait bien peu de violence. L'affectation italienne et le concetto à la Marini, que je ne justifie pas, sont d'ailleurs très-bien rendus par M. Lafon. Le doux accord rie me satisfait guère, pauvre équivalent de ce commencement adorable : Toi, ma musique, alors que de les doigts Tu fais jaillir la musique divine, etc. Mais laissons dire M. Lafon : Moi qui te vis hier, doux accord de nia vie, Assise au clavecin doni tu faisais jaillir Sous les agiles doigts des flots de mélodie. De jalousie encor je me sens défaillir. Aux accens de l'amour quand ta main le convie, Comme sous des baisers je te vois tressaillir, El ma lèvre rougit de l'audace impunie Qui prend une moisson qu'elle voudrait cueillir. Devant un tel bonheur, nies lèvres insensées, Pour être un seul moment par tes doigts eai ressées, De ces louches d'ivoire auraient voulu le* droits. Mais si de ces faveurs, dont toujours lu me sèvres, Tu prétends enrichir ces vils morceaux de bois, Donne-leur donc tes mains; à mol donne tes lèvres ■ Un autre poète, l'une dos victimes les plus touchantes de la poésie moderne ; une âme d'artiste et un sincère ami dus lettres, qui est mort jeune après une vie laborieuse, Sébastien Rhéal, a aussi traduit ce beau sonnet. Quelques passages heureux relèvent son imitation, d'ailleurs mêlée d'aspérités et d'incertitudes : Quand lu vient à jouer sur ce bienheureux hois Dont les vibrations, troublant mon IBM aimante, Sous les habiles doigts résonnent, — que de fois, O folâtre beauté, — ma musique vivante! h 62 LA JEUNESSE DE SHAKSPEARK Alors que rougissait ma lèvre frémissante, Que de fois j'enviais la louche bondissante Sous le creux de la main !........ Certes, je donnerais cl mon amc el ma lyre, Pour être celle touche.............. Et sentir tes doigts blancs m'cffleurcr à mon tour! Voici enfin une dernière tentative que je trouve naturellement meilleure puisqu'elle est mienne : a 0 toi qui es la musique de ma vie 1 combien de fois, s lorsque ce bois, trop heureux, vibrait sous les doigts « légers et doux ; lorsque lu en réglais l'accord mélalli- « que; — combien de fois ai-je porté envie à ces tou- « ches, qui dans leurs bonds agiles baisaient tour à « tour le creux délicat de ta jeune main ! « Oh! que mes pauvres lèvres eussent voulu s'enri- « chir de cette récolle! Celte témérité les fait rougir « de jalousie! « Pour être caressées, elles changeraient d'état et de « place avec les touches mobiles sur lesquelles, tes doigts a se promènent d'une si gentille allure ! , « Eh quoi! le bois qui est sans vie sera plus beu- « reux que mes lèvres vivantes! Donne-leur donc tes « doigts seuls à baiser, à ces touches effrontées!... Et « à moi, tes lèvres! (1)» (1) Ilow oft, when thou, my music, music plat/s'/ Upon i/iat blcssed woorl vltose motion sounds With the .svieel fingers; when thou gentil/ sway'st The wiry concord thnt mine ear confounds ; Do I envy thott jacks, tluit nimblc lenp Tu kiss the tender inward of thy hand, Whiltl my poor lip.i, which shonld ihat harvest reap, Al the wood's boldncss hy thee bluthing stand! To be so tickled they would change their state And situation with those dancing chips, LA JEUNESSE DR SHAKSPEARE 63 Shakspeare aimait la musique, il en parle toujours avec justesse. Le reste du roman, où le prenez-vous, demande le lecteur? Dans les mêmes sonnets, ô léger et sceptique! un peu plus loin. Si le sonnet 128 que je viens de citer ne peut évidemment s'adresser qu'à une femme préférée et à une artiste; — celui-ci ( le 24») a trait à un jeuno ami qui ne veutpas se marier et que Shakspeare conduit au concert. L'ami reçoit de la musique cette impression mélancolique que toutes les organisations fines et exquises en reçoivent, et lo poëte, passionné à la fois et mystique, lui conseille dans celte admirable pièce le mariage, loi suprême et triple source de l'harmonie dans les sociétés et les familles. Voici la traduction littérale et sincère de M. Delécluze : « Toi qui es mélodieux à entendre, pourquoi écoutes- « tu la musique avec tristesse? La douceur ne fait pas la « guerre à la douceur, et la joie se plaît avec la joie. « Pourquoi aimes-tu ce que tu ne reçois pas gaîment? " ou bien, pourquoi reçois-tu avec plaisir ce qui te fait « peine? Si la véritable harmonie des sons, justement « mariés ensemble par leur union, offense ton oreille, « ils ne font que te gronder doucement, toi qui perds « dans le célibat les facultés que tu devrais employer « mieux! Fais attention! La corde, doucement ma- « riée à une autre, vibre à l'unisson par une con- « corde mutuelle. C'est le Père, l'Enfant et l'heureuso O'er whom thy fingers walk vil h genlle gait, Mnking tlend woorl more blcss'd than living lift, Since snuey jackx so happy are in this, Give t/iem tliy fingers, me Ihy lips lo Aïs*. 64 LA JEUNESSE DE SHAKSPEARE <( Mère. Plusieurs en un font retentir un son agréabe. « 0 belle chanson sans paroles — multiple et ne « paraissant être qu'une 1 — Elle te dit ; Ne sois plus « seul, lu ne serais rien! (1)» Il y aurait tout un livre à faire sur cette vie intime de Sbakspeare, sur les cil constances que je viens d'exposer, et qui d'ailleurs étaient inconnues; en fin sur le célibataire auquel Sbakspeare adresse, avec tant de charme subtil et de mystique grâce, les plus tendres conseils et les plus saines maximes de la vie pratique et de la philosophie, L'extrême obscurité de ces petits chefs-d'œuvre Shaks- peariens a donné lieu à des hypothèses nouvelles, plut étranges, s'il est possible, que celles que nous avons signalées tout-à-l'heure et dont nous avons démontré l'inanité et la folie. Un américain, partant de ce principe et de ce fait avérés, que les sonnets, vers la fin du xvi" et au commencement du xvn* siècles, se fabri- (i) Music to hear, why hear'st thou music tadly? Swects with sweets war not,joy delightt injoy. Why lov'st thou that unhich thou receiv'st not gladly? Or else receiv'st with pleature thin* annoy? If the truc concord of well-tuned sounds, By unions married, do offend thine ear, Thcy do but sxreelly chide thee, who confounds ln linglenes» the parts thai thou should'ti bear. Mark, houi one string, ttweei husband t<> another Strikes each in each, by mutual ordering ; Hesembling Sire and Childe and happy Mother, Who ail in onc, onc pleasing note do ring : Whose tpeechless long, being, many, seeming «//<>, Sings this to tliee « Thou single WtU prove nonr. » LA JEUNESSE DE SHAKSPEARE 65 qliaient comme une espèce de marchandise, dont les poêles à la mode faisaient trafic, et qui servaient, selon l'occasion et la nécessité, aux mariages, aux décès, aux amours, aux ruptures, aux réconciliations; a cru pouvoir soutenir que les sentiments et les idées, les souvenirs el les espérances, les rêveries et les tristesses exprimés dans les sonnets Shakspeariens ne lui appartiennent pas en réalité, mais seulement comme le costume de théâtre appartient à l'acteur qui s'en revêt. Un anglais, homme d'esprit, rédacteur du Quar- teiiy lievicw, adoptant cette théorie américaine, l'a développée el systématisée. Southampton et non Shaks- peare déplorerait en vers éloquents la fuite des années, le vuide des amitiés humaines, les trahisons de la vie. Élisabeth Vernon, la jeune et belle fiancée, emprisonnée par la reine, serait l'objet de déclarations brûlantes, écrites par Shakspeare el attribuées à son prolecteur et à son noble ami. On ne peut ni réfuter ni admettre sérieusement un tel système, appuyé sur un hypothèse gratuite; c'est le sentiment personnel et le calcul des probabilités qui demeurent ici les seuls arhitres. A défaut de preuves authentiques, il faut se contenter de probabilités morales. Esl-il probable que Shakspeare, esprit fin jusqu'à W subtilité, d'un tact délicat et même exquis, s'il a été chargé par Southamplon d'exprimer des sentiments éprouvés par ce dernier, se soit servi de termes M 1 ': avilissaient et déshonoraient son ami, un des plus fiers gentilshommes du règne d'Elisabeth? Soulhampton peut-il dire de lui-même qu'il est un Arlequin. u. 66 L\ JECNESSE DE SHAKESPEAHE A Mollcy to t/ia vietàf VA Shakspeare peut-il le dire de Soulhampton? Son poëte a-t-il pu lui attribuer des mœurs vagabondes et vulgaires : Gone hert and there ? Est-il probable que l'un ait accepté et l'autre écrit, rimé, scandé des confessions douloureuses;de cesaveux qu'un homme do génie élevé à la campagne, résigné à sa modesto destinée, peut transformer en poésie, mais dont jamais gentilhomme, jamais homme de cour, jamais homme do guerre surtout, ne toléreraient l'humiliation et l'affront? A ce point de vue, et jugés par le sentiment intime, non par une critique matérielle et impuissante, les sonnets de Shakspeare, celles de ces pièces du moins qui ont une valeur littéraire, ne peuvent concerner que lui-même et lui seul. Jean-Jacques n'a pas écrit les Confessions du maréchal de Luxembourg, mais les siennes propres. SHÀKSPEAtfE ET MOLIÈRE SHAKSPEARB ET MOLIÈRE Le fait curieux et que l'on ne peut récuser, celui qui sert de base réelle à toutes les fantaisies des commentateurs ou destructeurs do Shakspeare, celui que je veux aborder ici, c'est l'état inextricable du texte de Shakspeare ; c'est surtout le nuage très-obscur dont ses créations sont enveloppées. A-t-il écrit ses sonnets? A qui ces mêmes sonnets sont-ils adressés? Quelles sont les œuvres authentiques qui lui appartiennent sans conteste? Ne peut-on pas lui attribuer avec beaucoup do vraisemblance Arden de Fcvcrsham, la tragédie d'York$hire et bien d'autres drames qui ne sont Pas compris dans ses œuvres? Pourquoi son premier in-quarto est-il dans beaucoup de passages illisible et incompréhensible? Si Shakspeare était Grec ou Romain et qu'il eût vécu avant l'ère chrétienne, je m'expliquerais fort bien ces obscurités excessives* La destinée dos manuscrits anciens ne m'étonne pas. KHe ferait lo sujet d'un livre excellent, plein d'intérêt et d'une véritable utilité. Il comprendrait l'histoire des manuscrits, do l'état où les premiers éditeurs les ont trouvés, du travail considérable, prolongé, varié 70 SIIAKSPEARE ET MOLIÈRE auquel on a dû les soumettre, des passages interpolés, altérés, — interprétés au moyen d'ingénieuses hypothèses — et restitués (d'une manière probable, mais nullement authentique) par les Lascaris et les Erasme, les Budé et les Scaliger, les Gasaubon et les Vossius. Travail qui a duré quelques siècles et qui nous semblo achevé et accompli. C'est une erreur. Transmis de siècle en siècle par la main de copistes illettrés ou capricieux, soumis aux mutilations arbitraires quel'espritde secte ou de parti leur faisait subir; exposés à tous les accidents matériels que l'incendie, la guerre, l'incurie, le fanatisme, l'ignorance multipliaient dans les âges barbares; souvent altérés par la fantaisie érudite des scoliastesou par le scrupule des grammairiens ; transformés quelquefois ou partiellement détruits par lescontroversistes; — les manuscrits grecs ou romains n'ont échappé aux désastres de celte longue odyssée qu'aux dépens de leur intégrité. La fiancée dont BoccaceetLa Fontaine ont dit les malheurs n'a pas couru plus d'aventures que Tércnce ou Tite-Live. Personne ne peut jurer que les premiers vers de l'Enéide, — llle ego qui quondam...... appartiennent à Virgile, ou que, lis Dakruoin gelasasa, ce doux sourire mêlé de larmes, tant admiré chez le vieil Homère, soit réellement de lui; il y a même quelque vraisemblance que le commencement de l'Enéide est d'un scoliaste, et l'hémistiche homérique d'un poëto de l'écele alexandrine. Shakspeare se trouve absolument dans le même cas. Pourquoi ? je vais le dire. L'imprimerie, lumière inattendue, flambeau soulevé tout à coup au milieu des obscurités, des nuages et SHAKSPEARE ET MOLIÈRE 7! des doulcs, était venue éclairer le temple et dissiper les ombres. Depuis plus d'un siècle la merveilleuse propagation de la pensée par des types, sa perpétuité assurée par leur emploi mobile n'étaient des mystères pour personne. Dans le creux des vallées sauvages, sur les cimes désertes, dans les vieux monastères, à Subiaco, en Hongrie, en Bohème, l'invention s'était répandue. Des imprimeries étaient fondées; de vrais érudils les dirigeaient avec un orgueil, avec un amour et un soin incomparables ; ils passaient les jours et les nuits devant la casse, le composteur à la main, « laco- pie » sous les yeux, formant des élèves, corrigeant les épreuves, rectifiant les textes, choisissant le papier, fabricant l'encre selon leurs propres recettes, surveillant tous les détails, ravis d'inscrire à la fin du volume : « J'ai heureusement achevé mon travail le jour tic " ta Saint-Michel lb20, jour du mariage de ma fille.» Nubien : « Ceci fut commence le jour de f Incarnation, « 15lO, complété laborieusement et mis à fin le jour de « Pâques 1 ri 11. » Il y avait bien des années queCaxton a vait été surprendre et saisir à Cologne, dans son berceau même, l'imprimerie à peine née qu'il conduisit à Londres; Wynkin de Worde ensuite et ses successeurs donnèrent de très-belles éditions anglaises qui, pour la correction des textes, ne laissent rien à désirer. Ni le texte de Spenser, ni celui de Bacon, ni même les œuvres de Benjamin Jonson, tous contemporains dé Sliakspeare, n'offrent ces obscurités ou ces équivoques dont le texte de Shakspeare est tissu, le voudrais savoir pourquoi. Ni lui, ni Calderon, ni Molière, n'ont publié leurs œuvres complètes. Directeurs de théâtre, livrés à mille 73 SHAKSPEA11B ET MOLIÈRE détails de manutention, d'administration et même d'étiquette, tantôt suivant la cour, tantôt soutenant des procès ou repoussant leurs ennemis de tout genre, ils ne s'appartenaient pas. Si par intervalle leur inquiétude d'auteur venait à s'émouvoir, ils entreprenaient alors quelque édition partielle de tel ou tel drame; voilà tout. Les remaniements du Misanthrope; le Hatnlet corrigé et remis sur l'enclume quatre ou cinq lois attestent leur vive préoccupation. Mais le cours de la vie et des devoirs les emportaient bicnlûl. Il leur fallait reprendre le harnais, combattre à droite et ù gauche, trafiquer, vendro, acheter, bâtir, diriger la troupe, plaire au public, vivre et mourir ainsi ; on n'a pas remarqué combien il y a d'analogie entre les deux existences publiquo et privée de Molière et de Shaks- peare. Je laisse de côté Calderon ; peu de documents certains éclairent aujourd'hui sa vie, qui se perd majestueusement sous les draperies de l'étiquette et les replis de l'orgueil national. Mais Shakspeare et Molière! L'un à la fin du seizième, l'autre au milieu du dix-septième siècle, ont à soutenir en faveur de l'esprit moderne le premier choc de cette grande lutte que le dix-huitième siècle devait mener à fin. Et si c'étaient eux qui représentaient les forces les plus vives et les plus populaires de l'esprilhumain, leur liberté d'action n'était paslarge. En France laSorbonne,l'Université, le Grand-Conseil; en Angleterre Cecil, Burleigh, le puritanisme ne plaisantent guère. On emploie volontiers le fer et le feu pour châtier les mal-pensants. Mathieu Molé en France poursuit à mort Théophile Viaud, poète étourdi. Temple- Llar à Londres est couvert d'oreilles et de tètes cou- SHAKSPEARE KT MOLIÈRE 73 pées. Quelle longue avenue d'échafauds, de gibets, de bûchers et do tortures, de suppliciés et de brûlés inaugurent ce siècle, à commencer par Lucilio Vanini et en finissant par les victimes de l'édit de Nantes révoqué! Jetez donc les yeux sur ces morts, ces flammes, ces chevalets et ces roues. Voyez la sanglante procession des Urbain Grandier, des Louis Petit, brûlés en place de Grève! Au milieu de ces horreurs Molière s'élève et Shaks- peare s'éteint. Ils voient brûler encore beaucoup do sorciers cl de libertins, la plupart idiots. Shakspeare eut été brûlé lui-même au milieu d'un fagot; Molière condamné à faire amende honorable devant Notre-Dame, pieds-nus, un cierge à la main ; — personne n'eût réclamé. On les attaquait des deux côtés : les courtisans au nom de l'exquise élégance, les dévots au nom de l'austérité chrétienne. Shakspeare, antérieur à Molière, et qui n'avait pas un Louis XIV pour le défendre, soutenait à la fois le choc des raffinés anglais, plus redoutables que nos marquis, et celui de la terrible bourgeoisie puritaine. Celle-ci se montrait inexorable. Elle démolissait les théâtres par piété, disait-elle. Les acteurs, chassés de Londres, allaient planter leur tente sn -i' un terrain neutre, hors de la juridiction du lord- maire. Déjà Northcote dès 1577, Gosson en 1579, avaient publié leurs pamphlets contre le théâtre, deux coups de trompette, annonçant la guerre qui durera Jusquau règne de CharlesII et qui se terminera par les deuxoreilles sanglanteset tranchées de Prynne, auteur du « Fouet des histrions » {Uistrio-mastix). Pendant que la bourgeoisie brûle les théâtres comme obs- 74 shakspeare et molièke cènes, sir Philip Sydney les raille comme absurdes. Il faut que la reine Elisabeth, en 1589, prenne à son service douze acteurs, entre autres le fameux bouffon Tarleton, pour leur donner une sorle de consécration royale et de protection nécessaire. Cornés de toutes parts, placés entre le feu des savants qui les accusent d'impolitesse, et celui des puritains qui voient dans le drame l'humanité triomphante et ses passions exaltées; les pauvres acteurs n'ont pas le droit de se défendre avec leurs propres armes et de jouer sur la scène ceux qui sont enragés à les détruire. En 1589 on ferme deux théâtres pour ce crime, et Shakspeare personnellement, dans une requête conservée en original, proteste au nom de sa troupe et demande qu'on l'épargne ; car elle a grand soin de ne jamais faire allusion à aucune affaire depiélé, d'Église ou d'État. N'est-ce pas la situation exacte de Molière, adoucie seulement et devenue moins sauvage pour ce dernier? Lisez Fénelon et La Bruyère; consultez Boileau, qui blâme le sac de Scapin et les paysans de don Juan parce qu'ils disent tatiguienne! Ecoutez Chapelain dénonçant la seurritité de Molière. Le ton naïf de celui-ci les révolte tous, de même que Spenser et Sidney improuvent la populaire cl franche ironie de Shakspeare. Ecoutez Boardaloue et Bossuet, foudroyant l'auteur de Tartufe, comme Oosson dans son Ecole du Désordre écrase l'auteur de Macbeth. Shakspeare jeune encore avait eu affaire; à droite aux précieux et précieuses, à gauche aux puritains et puritaines. Les précieux du temps de Shakspeare s'appelaient des Buphuistes; et c'était exactement la même chose des deux côtés. Serviteur des plaisirs populairesj Shakspeare est SHAKSI'EAKE ET MOLIÈRE 75 forcé à de bien plus grands ménagements que Molière, serviteur royal. Il hasarde à peine, à travers ses drames, une ou deux allusions obliques au puritanisme et à sa sévérité excessive. « Vous aurez beau vous fâcher « (dit-il quelque part ),vous rC empêcherez pas labonne « « aie » de faire plaisir, et les gâteaux aussi. » Il a écrit un autre Tartufe ; en creusant ce sujet immense il a pénétré à do telles profondeurs, que les plus dévots n'ont plus à se plaindre et ne peuvent ni se reconnaître, ni se formaliser. « Outrer l'austérité, dit-il, c'est exiger de l'âme humaine plus qu'elle ne peut accomplir; c'est, à force de tortures, exposer notre faiblesse à retomber plus bas que le point d'où nous sommes partis. » Voilà le fond de Measure for Measurc ( « La loi du talion » ), drame ou la tentation, venant s'offrir à un « Parfait », à ce que les puritains appelaient un « Pur », détruit d'un souffle l'édifice de vertu fragile, précipitée dans les plus odieux crimes. Donnée qui touche à un autre problème, entrevu par Montaigne, signalé par Pascal, à ce point de jonction qui relie l'ascétisme au cynisme : « Ne faites pas l'ange, dit Pascal; vous feriez la bête! » Malgré vos dents (dit Shakspeare), « le vin, Taie et la pâtisserie nous plairont toujours. » Celte idée, —qu'il ne faut pas outrer la rigueur, — se retrouve au fond du Tartufe de Molière. Croyez-vous que ce M. de Tartufe (car il est noble) soit entré chez l'ancien frondeur Orgon expressément pour dévaliser son buffet, corrompre sa femme, enlever sa fille, crocheter ses serrures, dénoncer le maître et hériter de sa fortune? Point du tout, le bonhomme est plus naïf. Il a pris le masque du dévot et chanté la litanie de la 76 SIIAKSPKARK Et M0LIÈI1E sainteté comme un oiseleur prend ses appeaux, le pêcheur ses filets et le mendiant ses béquilles. Je parierais qu'à force d'exercice il est arrivé à vivre bien avec sa conscience. Qui ment toujours perd le sens du vrai. L'habitude du faux rend toute vérité douteuse et altère les facultés mentales; la folie a pour sœur le mensonge, comme M. Flourens l'a physiologiquement démontré. Acteurs, moquez-vous donc de la tradition; •ne nous faites plus voir ce Tartufe des galères, hâve, maigre, un rossignol dans sa poche. Tâchez d'atteindre la philosophie de Molière ou de la comprendre. Le vrai Tartufe est un bonhomme de chat qui joue le saint parce que la sainteté fait des dup.es. Il commet aussi des crimes parce qu'il est de chair et faible aux tentations. Etendez-nous donccecher Tartufe, onctueux, sensuel, gras, fleuri, doucereux, gourmand, érotique; rendez-nous sa paupière basse, son petit ventre rondc- let ; son ton patelin, sournois, grassouillet, intéressé, caressant; son air honnête. Vous voyez bien que la compression de sa factice austérité en fera un monstre au premier moment. Vous serez bien plus vrais et bien plus comiques. Itevenons aux textes de Molière et de Shakspearc. Gomment auraient-ils pu, dans la mêlée active de leur vie d'artistes et d'auteurs, prendre soin de leurs éditions complètes? Molière s'est éteint, épuisé de fatigues, de travaux, d'affaires et de chagrins personnels, puni surtout, il faut le dire, des plaisirs ardents et volages do sa jeunesse. Shakspeare s'en alla dégoûté, mortifié et probablement en disgrâce. Le flot du puritanisme mon* tait incessamment. 11 avait vu son ami devingt ans, celui qui l'avait constamment soutenu, qui, selon la SHAKSPEARE ET MOUÊRK 77 tradition, lui avait avancé les sommes nécessaires pour acquérir une part de propriété dans le théâtre du Globe et un domaine à la campagne, lord Southampton, condamné à la prison pour avoir noblement défendu le comte d'Essex dont il blâmait la prise d'armes contre Elisabeth, mais qu'il n'avait ni renié ni délaissé un seul instant. Peu de temps après, Southampton, délivré par la mort de la reine, prend encore la plume (1) en faveur de Shakspeare qu'il appelle son « Especiall friend » et qu'il veut protéger contre des spoliateurs; il est donc évident que Shakspeare est resté l'ami de Southampton condamné à mort, comme Southampton est demeuré l'ami d'Essex montant sur l'échafaud. La veille de cette folle émeute dirigée par Essex, la Iroupe de Shakspeare fut chargée par Southampton de représenter une vieille tragédie (Henri II) destinée à émouvoir la bourgeoisie, qui resta fort tranquille. Voilà une triple union qui me semble touchante et qui a échappé à la sagacité des commentateurs. Le poète loyal, l'ami dévoué, le héros étourdi marchent ensemble. Est-ce une hypothèse? est-ce une hyperbole? Non. renvoie les critiques aux manuscrits, à la chronologie, aux faits les plus avérés et aux dates, 'l'ont Prouve la réalité de ces fidélités courageuses. On voit de quelles complications la vie de Shakspeare était surchargée, et combien peu de liberté, de 'emps et de loisir lui restait. Jamais âme ne fut plus entravée. Si l'on aborde le chapitre de ses passions, ■lussi vives et aussi dangeurcuses que celles de Molière, (I) Suivant un document subsistant, mais dont l'aullienticilr 1 est pas absolument constatée. 78 SHAKSPEAFE ET MOLIÈRE et qu'on lo voie en proie à tout ce qu'elles ont eu d'amer et d'enivrant, on s'étonnera qu'il ait pu écrire un seul drame ; on trouvera fort naturel que la soif du repos se soit emparée de lui vers sa quarantième année. Aussi délaissa-t-il alors et le théâtre, et la gloire et tous ses ouvrages. SÏÏÉR1DAN SHÉRIDAN 77/ be scandaliz'd : Et M. Lctourneur do traduire tout bonnement : Je srrai .scandalisée. C'est un contre-sens grossier. Lucia dit que « si elle fuit avec son amant, elle sera en butte à la médisance, » un objet descandalc (mindalizcd) ; ce qui est fort différent. Mais voilà comment les traducteurs traduisent; et c'est ainsi que les nations connaissent le génie et les œuvres des nations les plus voisines. Shéridan, qui vivait dans le grand monde, qui s'enivrait avec Goldsmith, qui discutait avec Burke, qui so moquait, en plein parlement, de Pilt, (ce petit garçon taquin, comme il le nommait,) Shéridan, l'homme le plus brillant de son époque, espèce de Beaumarchais et de Rivarol tout ensemble, voulut jeter sur la scène les coteries médisantes de ce temps-là; rire aux dépens d'une société calomnieuse et frivole, qui ne ménageait personne et attaquait surtout les meilleurs. Telle est cette belle comédie, dont les anglais ont raison d'être fiers. Go n'est pas un drame parfait, mais il étincelle d'esprit. Surtout il résumo un vice social et un vice national ; c'est le plus haut degré do l'art comique. Il y avait assez longtemps que la philosophie de paroles cl l'hypocrisie sentimentale étaient à la mode en An- 82 SHÉRIDAï! gleterre. Ce n'était plus la tartuferie sévère, la dévotion rigide du puritain ; le vice n'avait plus les mains jointes, un grand chapeau pointu, sans gance et sans rubans, les yeux baissés, la démarche grave, un habit marron à boutons noirs. Il arborait la soie et le velours, une moralité sociale humble, austère, philosophique; il cachait ses excès sous des paroles de bienfaisance; il ne se permettait aucune apparente irrégularité ; enfin, aux bénéfices de la vertu respectée il joignait les plaisirs de la sensualité à huis-clos. L'Angleterre, depuis Cromwell, avait marché constamment dans cette voie de décence hypocrite. Fielding l'avait raillée dans Tom Jones. Après Butler, auteur lYHudibras, Fielding s'était attaqué le plus rudement à cette hypocrisie. Tom Joncs dénonce la fausseté et la perfidie sous les masques de l'honneur, de la délicatesse et de l'élégance; la franchise, la générosité, le dévouement sous une apparence d'étourderie et de mauvaises mœurs. Les apparences sociales, le culte d'une décence extérieure, devenue égide de noirceur secrète et de bassesse timide, avaient révolté Butler sous le protectorat de Cromwell ; Fielding, sous la reine Anne, fut choqué du même vice. Richardson, diamétralement opposé à Fielding, soutenait au contraire le parti des convenances, de la décence, de la pruderie, do la régularité ; c'est le fond de tous ses romans. Fielding et son adversaire avaient raison tous deux, et tous deux avaient tort : grands écrivains, observateurs profonds ; l'un poussant la société dans la voie où elle s'était engagée, l'autre démontrant le danger et l'erreur de cette moralité ensevelie dans les formes, les apparences et les pratiques. SIIKIÎIDAN 83 Le juge do paix Fielding, dont la vie était sinon scandaleuse du moins vulgaire, étudiait les hommes dans la salle fumeuse où les escrocs et les filles publiques de Londres venaient débattre leurs intérêts devant lui. Ilichardson , entouré de jeunes et de vieilles dévotes, casuiste moral, répondait jour par jour à leurs longues lettres, et levait ou faisait naître les scrupules de ces consciences timorées (1). Comment auraient-ils pu teindre des mêmes couleurs les verres de celte lanterne magique de leurs romans? Richardson, qui avait vu les dévotes pécher, écrivit Clarisse. Fielding, qui avait trouvé d'honnêtes âmes dans la boue des capitales, écrivit Tom Jonei. Le sensuel et spirituel Shéridan se rapprochait bien plus do Fielding que de Richardson. Voué à des maîtresses brillantes, fuyant ses créanciers, toujours ivre, couronné de mille succès et criblé de dettes, homme loyal au fond, tout dissipateur et tout débauché qu'il fût, il partit du même point et de la même idée que Fielding. Il dénonça l'immoralité froide de la société puritaine. Le RIifil de Tom Jones est le Joseph Surface de Shéridan. Le Charles de ce dernier, a a gay but gênerons fellow, » est Tom Jones sur la scène. Si nous comparions Rlifil à Joseph, la différence do ces deux personnages attesterait celle des époques. Rlifil est né sous la reine Anne : c'est un Tartufe bien plus sévère; il condamne plus hautement les vices; Bon regard est plus oblique et plus sournois; sa chevelure est plus plate, ses habits sont sans broderie. Du (1) V. dans les deux volumes V el M dé nos éluda [L'Angleterre m miu" sirclr) los portraits (le Fielding ci do Richardson. SIltflUDAN vivant de Shéridan, sous Georges III, on aurait ri d'un Tartufe de cette espèce; les salons et la fortune lui eussent été fermés par le ridicule. Joseph Surface n'est donc plus un dévot contrit, c'est un philanthrope sentimental; gentilhomme d'ailleurs, assez avenant, causant et riant avec les femmes, homme du monde, beau diseur, il se contente do parer sa conduite d'un vernis de délicatesse, d'amabilité, de bienveillance et de candeur. Il souscrit à la Société pour la propagation de la vertu, les journaux, parlent de ses aumônes. Il n'a pas de charités secrètes ou de vertus cachées. Il s'enferme dans son cabinet « pour méditer, dit-il, sur l'amélioration du genre humain ; > vous voyez d'ici le Tartufe du temps de Franklin et de Tur- got. Point d'intrigue éclatante, nul scandale, rien d'ouvertement immoral. Les apparences sauvées, une politesse attentive, de beaux mots jetés adroitement, la justice, la vertu, le bon ordre préconisés dans le monde, assurent à Joseph Surface son auréole de moralité. C'est Tartufe Mondain. Cinquante années auparavant on avait représenté sur les théâtres de Londres leNonJuror (le Non-Conformiste), et quelques années plus tard, une lourde imitation du Tartufe de Molière. Plus on remonte ainsi de degrés en degrés, plus la tartuferie se montre pédante et triste. On observe quelque chose de plus grossier encore dans l'hypocrisie des temps antérieurs ; et l'on finit par arriver jusqu'au héros révoltant do Butler, qui, mêlant des subtilités de voleur à des prières de puritain, multipliant les arguties et les vilainies, trouve moyen, comme les héros de Pascal, de commettre le crime eu se débarrassant du péché. snf.itiiUN 85 La société do Joseph Surface n'est plus aujourd'hui la bonne société de Londres. Ces caquets provinciaux, cette médisance toujours en mouvement, cet assassinat perpétuel et violent de la réputation d'autrui ont revêtu des formes plus détournées et plus délicates. La civilisation a poli et fourbi ces armes. Les personnages de Shéridan ne sembleraient plus de bon ton. Toutes les comédies locales et d'époque s'altèrent après un quart de siècle ; les traits paraissent lourds et durement appuyés. Du temps de Lesage on se récriait déjà contre la Célimène du Misanthrope; ce n'est pas là une coquette, disait-on, mais une impudente. Les financiers de Louis XVI s'étaient si bien décrassés et civilisés, que le Turcaret de la Hégence passait déjà pour une caricature peu de temps avant la Révolution. Malgré cette exagération d'une raillerie qui serait aujourd'hui de mauvais goût; malgré cet acharnement de commérage et de médisance, passés de mode maintenant; c'est quelque chose de bien remarquable par la finesse du pinceau que le caractère de chacun des personnages composant cette société tracassière. L'oflicier prétentieux qui lit ses petits vers mordants, en frisant sa moustache et souriant d'un air modeste, comme s'il voulait échapper à sa gloire; son compagnon, le vieux Crabtree, détaillant de menus scandales; autre Bachau- mont, qui publie de vive voix son journal scandaleux : ce sont là des esquisses parfaites. Ce dernier recueille avec un soin religieux, il enchâsse et enjolive avec bonheur la plus petite anecdote! Il est dépassé par une femme du même monde, dont la création est encore plus piquante. Jamais elle ne su SHKRIDAN médit, oh! son cœur est trop bon ; elle exècre la calomnie; c'est le Don Quichotte avoué des réputations attaquées. Ecoutez-la : « Cette pauvre Madame***, avec quelle injustice on la traite. L'autre jour on disait dans un salon le plus grand mal d'elle : ce sont des calomnies horribles ! affreuses, en vérité ! » La bonne femme no reproduit ces accusations que pour les combattre. Mais dès qu'elle a servi un ami, protégé un caractère et défendu une réputation, cette réputation est morte et ce caractère anéanti. Excellente âme ! Une jeune mariée, légère, étourdie, heureuse de faire étinceler son esprit et ses diamants, entre dans cette société dangereuse : elle médit pour so distraire; son vieux mari l'ennuie, sans compter un amant plus jeune ; elle cherche un passe-temps, la satire du prochain. C'est de la vérité complète; la société telle qu'elle est. Seulement les couleurs anglaise dcl780 paraissent aujourd'hui tranchantes et crues. Quelle influence Joseph Surface ne doit-il pas exercer dans ce monde? Comme il est tout en surface, et que ces gens-là no vont pas plus loin, comme il se prête doucement à leurs folies et s'intéresse à leur petite guerre de malice , on n'a pas de prise sur Joseph ; on l'estime, on le traite fort bien ; L'instinct de l'amour chez une jeune fille soulève seul le voile dont il s'enveloppe. Elle découvre l'homme intéressé, avide, sans cœur, sous cette politique sociale qui le protège. La réalité de son caractère, Maria la devine. Sa naïveté est plus savante que la malice de ces coquettes et de ces médisants. Elle ne comprend peut-être pas, mais elle pressent tout ce qu'il y a de faux chez Joseph. C'est une belle idée, exécutée avec un art remarquable, avec une finesse digne de La Bruyère. SHÉIUDAN 87 L'intrigue do l'École des MédUana est remarquable par quelques traits originaux, si ce n'est par la nouveauté et l'unité. La situation du jeune homme qui vend ses aïeux, mais ne veut pas vendre son oncle, surtout la dernière et forte scène du paravent sont assurément bien inventées. Et après tout, qu'est-ce qu'une intrigue? Dans quel drame, sans art et sans génie, n'en trouvez-vous pas une, souvent très-fortement tissue? En vérité on est tenté de n'attacher aucun prix à ces combinaisons d'événements, à ces arrangements de faits et de scènes qui semblent fabriqués à la vapeur, et qui deviennent si vulgaires que le plus mince écolier les bâtit sans peine. Quel est l'auteur qui écrit un roman aujourd'hui, et qui ne parvient pas à suspendre l'intérêt et à faire naître la surprise? Allez de théâtre en théâtre, sur les boulevards de Paris et dans les faubourgs de Londres, vous verrez si ce talent manque aux écrivains les plus infimes. C'est par les traits d'observation, c'est par les détails approfondis que se révèle l'homme supérieur. Sans doute les diverses parties du drame do Shéri- dan sont trop hachées, trop isolées l'une de l'autre; elles sont travaillées avec un soin trop partiel, étranger à l'harmonie et à l'unité totale ; mais la pièce est un chef-d'œuvre de détails. Vous ne citeriez pas de valet meilleur, pas déjeune débauché plus débraillé ou plus insouciant, pas de querelle de ménage mieux prise sur le fait, pas de vieux mari d'une jeune femme plus naïvement malheureux, plus taquin, plus repentant, plus amoureux ; pas de scènes d'usurier plus heureusement rajeunies. L'esprit dont le dialogue pétille est peut- ,88 SHÉRIDAN être, comme chez Beaumarchais, trop vif et trop uniformément piquant; mais il no se détache pas sur un fond vulgaire, comme la pointe de nos couplets modernes ; l'esprit do chacun est en scène ; et tout fait ressortir les caractères. Notre Figaro français peut donner quelque idée de cette lutte de reparties et de ce dialogue. La tournure épigrammatique de son esprit le rendait terrible; même au Parlement, tout le monde redoutait cette voix âcre et poignante dont la causticité n'épargnait amis ni ennemis. Son élan rapide, court, brillant, ébauchait la phrase comme Bossuet, et la finissait comme Sterne; il déplaçait habilement les expressions, et la continuelle métaphore de son style étincelait en éblouissant. Orateur, il avait des éclairs et des taches; sa verve l'emportait, et le bon goût ne rattachait pas toujours cette faculté au bon sens. Auteur dramatique, chacune de ses répliques est une étincelle qui jaillit d'un dialogue trop spirituel peut-être, et cependant naturel. C'est une continuelle escrime do l'esprit. Son intelligence était claire; point do nuages. Il avait le mérite, rare aux bords de la Tamise, de no pas appuyer la plaisanterie de manière à en écraser la pointe, et de ne point donner à une pensée fine une enveloppe obscure. Il n'était pas poète, si par poésie il faut entendre cette création facile et cette évocation intérieure d'une Bérie de fantômes brillants ou horribles. Il n'avait d'imagination que dans la raillerie; mais comme il joignait une vive et prompte sensibilité à une grande netteté do vues, àun maniement hardi et habile de son SHÉRIDAN so idiome; comme il était d'ailleurs homme d'impulsion et de fougue, il fut souvent grand orateur. On lui prête plus de saillies que vingt Shéridan ne peuvent raisonnablement en avoir proféré pendant leurs vies collectives. Les mythologues vont chargeant Hercule de tous les exploits qu'ils ne peuvent attribuer à personne. Chacun attribuait un bon mot à Shéridan, dont le nom protégeait une foule de sottises. Le trait et la véhémence de ses discours parlementaires l'isolent parmi les Pitt et les Burke; moins puissant quand il faut exposer, enchaîner ou coordonner les idées, il sait les rapprocher inopinément, les forcer de se heurter et de briller. Shéridan est moins égal et moins vaste qu'eux; il concentre ses rayons avec plus de puissance et d'éclat. Dans la vie il commença par la passion, et finit par les excès. Une aventure romanesque, un duel et un mariage d'amour l'annoncèrent dans le monde. Il dépensa le reste en caprices, en succès do société, de théâtre et de tribune, et finit par avoir tout essayé, tout flétri et tout épuisé. Le dégoût acheva l'ouvrage do l'imprévoyance. Il n'avait pas songé à s'enrichir ; il no songea plus qu'à étourdir sa misère. De la table des princes il passa aux tavernes, il finit par manquer mémo d'un .asile. Le brillant Shéridan, l'orateur, le poète, le satirique, le plus spirituel auteur comique de son temps, était errant sur le pavé de Londres, esquivant les huissiers qui le poursuivaient de rue en rue; — et ivre. Pour être protégé par les riches, plaint par le peuple, honoré par les princes, il ne* manquait à Shéridan que de mourir. Il mourut sur la paille, dans un gre- 90 SHÉRIDAN nier. Telle était la récompense do l'homme qui avait si souvent élevé sa voix éloquente en faveur de l'héritier présomptif de la couronne et égayé ses ban- quets. Il est vrai que le lendemain du jour où il mourut, tousses amis se retrouvèrent sensibles; on eut une singulière affection pour sa bière et son tombeau. On ouvrit une souscription : de magnifiques funérailles lui furent faites; les premiers personnages du royaume portèrent son drap mortuaire. La veille encore ils avaient laissé un débiteur lui arracher le lit où il reposait. HAMLET & MACBETH HAMLEÏ & MACBETH i Est-il exact d'allirmer avec Schlegel, Tieck el mémo Coleridge, que Shakspeare écrivant Hamlet ait prétendu analyser et peindre l'impuissance de l'action et l'abus de la pensée. Non. Hamlet, comme Werther, plonge dans les abîmes son regard inquiet et profond, qui linit par se troubler; mais après avoir rêvé ils agissent ; la violence de l'acte se double par le délai subi ; les vagues accumulées et suspendues deviennent furieuses ; tout cède; l'obstacle est vaincu par cette union forcenée de la pensée et de l'acte. Hamlet se précipite dans les périls, Werther s'élance dans la mort. Le théâtre grec ne renfermo rien qui soit analogue à ce rêveur terrible, Hamletl Suivea-le depuis son entrée en scène : il est, dit Shakspeare, fort négligé dans son costume; ses « bas tombent sur ses talons » et son pourpoint est en désordre; il rêve , attend, se repose. Le moment d'agir n'est pas venu, laissez-le pleurer ou méditer; plus tard il agira, soyez-en sûr, et quand sonnera l'heure, loutscrupule disparaîtra; lesangcou- vrira la route où vous le verrez marcher. Il y a deux m HAMLET ET MACBETH. forces en lui etcesdeux forces se combattent : lapassion qui l'excite à la vengeance, qui bouillonne jusqu'au délire, qui remplit ses veines d'un sang tumultueux et fébrile, qui l'arracheau sommeil et le fait errer furieux parmi les tombes des morts; puis la pensée qui le travaille et le remue dans ses dernières profondeurs; pensée-fantôme, spectre pâlissant [thepale cast of thoughl) qui s'interpose entre le moment de la catastrophe, qui retient son bras et amortit l'action ; [sicklicd over). Il a le meurtrier à punir et il n'hésitera pas ; la vie pour lui n'est rien; mais il est philosophe aussi el il se demande la solution de ces problèmes, le mot de ces énigmes : « Pourquoi tant de crimes ? Pourquoi le mal ? — Pourquoi la vie ? » Telle est la question, comme il le dit très-bien, tliat is lltc question; question que Pascal et saint Augustin, que les disciples de Jansénius et do Bouddha ont vue se dresser devant eux. Par une combinaison, la plus haute peut-être, ou du moins la plus complexe que l'esprit humain ait réalisée sur la scène, ce méditatif est un héros; ce barbare a étudié à Wittenberg; cet homme qui ne ménage rien est un mystique. Voilà le double Hamlet. Aussi quels effets obtenus! quelle œuvre!Il est assez probable que le même mélange, invincible rêverie et besoin d'action, luttaient dans l'âme de Shakspeare. Pourquoi ce dédain de ses œuvres? et cette retraite prématurée? Après son départ de Londres, pourquoi ce silence obstiné? Qui expliquera les ténèbres où sont restés ensevelis sa jeunesse, sa maturité, son mariage, ses amours, sa vie, sa mort) ses relations avec Southampton, peut-être avec Essex, ses ami- IIAMLET ET MACBETH 95 tiés, ses plaisirs, ses travaux; tandis que les moindres détails relatifs à Ben Johnson ou à Bacon, même à Spencer et à Daniel nous sont connus? Catholique ou protestant, savant ou ignorant, a-t-il quitté Londres plusieurs fois ou une seule fois? voyagé en Italie et en Ecosse? Quelles sont les dates qu'il faut assigner à la représentation de chacune de ses œuvres? Les hommes importants ou accrédités de son époque, Hacon par exemple ou Burleigh, daignaient-ils le fréquenter? Quelle était sa position, non pas à la cour, mais dans l'antichambre de la cour? Personne ne peut répondre. Une bonno moitié de ses œuvres ne parut que sept ans après sa mort. L'autre moitié, publiée de son vivant, le préoccupa bien peu, et ces éditions, subreptices la plupart, s'exécutèrent si incorrectement, avec si peu de soin, qu'il aurait mieux valu ne pas les publier du tout. J.-T. Payne-Collier, le meilleur annotateur et commentateur de Shakspcare, a raison de prétendre que « l'on no pourrait désigner une seule des œuvres du poète dont il ait soigné, surveillé ou seulement approuvé l'impression. » Qu'importait la gloire à Shakspeare? Il n'attendait rien du public; il savait bien que le présent et l'avenir resteraient ses débiteurs. Grand artiste et mauvais commerçant! philosophe infatigable, qui ne cessait point de creuser sa pensée! poète infatigable aussi dans le perfectionnement de son œuvre. Èlre oublié, méconnu, mal apprécié , voir diminuer les bénéfices que l'œuvre lui rapporte; il s'y attend bien. L'observation lui suffit. La poésie lui suffit. Sa pensée lui suffit. Exercer un mélier lucratif n'est pas son but. Il asoif de labeur, il a soif de 96 ÏIAMLET El MACBETH vérité, soif de poésie ; et Dieu en abreuve, dans sa bonté, les âmes solitaires, les génies élus qui portent la coupe d'or à tant de lèvres altérées. La même négligence, la même incurie de la fortune sont leur partage. Tasse était né pour être poète et victime; Barnum pour être un puffiste triomphal. Molière a-t-il recueilli ses œuvres? Pascal a-t-il eu grand souci de ces fragments et de ces ruines que tant de commentateurs et de scholiastes essaient de remettre debout? Ce sont les vanités des petits génies qui battent la caisse en leur propre honneur et soignent la mise en scène de leur gloire; Molière, Shakspeare, Dante, Cervantes, Montaigne n'y songent aucunement. Le chancelier Tïa- con,qui aime à citer ses contemporains, ne cite pas une seule fois Shakspeare. On ne sait pas même si les Sonnets publiés sous son nom sont bien de lui. Dans un dictionnaire biographique, imprimé un demi-siècle seulement après sa mort, voici en quels termes est apprécié par l'un des distributeurs de la renommée contemporaine, homme quiécrivait,commo tous les lexicographes, sous la dictée de l'opinion régnante : a Notre oauteur (ditlo dictionnaire) estun composé de Martial (!) « d'Ovide (!) et de Plaute (1) le comédien. Son savoir « était peu de chose; la nature availsuivi ses meilleures « règles pour le produire. Le génie de notre poète était «joyeux; Héraclitemême, s'il eut vu les comédies de « Shakspeare, aurait pu se mettre en dépense d'un souci rire. Nombreuses furent les escarmouches d'esprit « qu'il soutint contre Ben Johnson. » Voilà tout ce que le dictionnaire nous apprend sur Shakspeare et ce que les contemporains pensaient de lui. HAMI.ET ET MACBETH 97 On s'est inquiété de savoir si Shakspeare était ca- tholique'ou protestant. Les plumes réformées veulent en faire un bon calviniste; elles apportent en preuve de leur opinion des passages nombreux qui sembleraient militer en leur faveur. Les catholiques citent le vieux et doux moine de Roméo et plus d'une tirade contre les puritains. Aimait-il l'autorité ? Penchait-il vers le Parlement, qui commençait à s'agiter sous Jaques V ? 0 gens de parti, ne voyez-vous pas qu'il y a au-dessus de vous quelque chose qui est la divine liaison ? Et la vue suprême de vos faiblesses, de vos excès et de vos fautes, n'est-ce pas quelque chose, mes pauvres amis 1 Shakspeare se maintient dans cette région supérieure ; il n'est ni froid, ni impartial, ni railleur. Il ne tombe pas davantage dans l'attendrissement puéril. Il vous plaint, il vous aime; sa pitié est profonde et son ironie!... celle d'un Dieu. Dans Hamlet l'ironie et même la comédie abondent ; notre brave lexicographe n'a pas eu tort de rapprocher le poëte du latin Plaute, qui néanmoinsne vaut pas autant. Le bouffon de Hamlet c'est Hamlet en personne. Quelle admirable scène que celle où le prétendu fou, circonvenu par les diplomates, prend en main une flûte, l'offre aux courtisans et leur demande s'il est plus facile de tirer d'un cœur humain ses secrets cachés que de ce bois vil les accents qu'il renferme! Deux autres silhouettes comiques, Polonais el le fat Osrick, traversent la scène. Polonius ! une des plus curieuses trouvailles du théâtre; la pétrification de la morale, le monument des lieux-communs, le radotage sentencieux, (1) A Biographical Dktionanj,elet, Londou, 1080. 6 98 IIAMLUT ET MACBETH la discipline de la stérilité, la passion de la formule, l'écho des vieilles sagesses, le frein et la bride sur un coursier qui ne marche pas, le trésor des aphorismes bavards, la sublimité de la bêtise 1 Polonius n'est pas ce petit vieillard élégiaque et transi que l'on a voulu nous montrer. Il est solennel, il parle posément, il marche carrément; il est digne, il est officiel, il est sûr de lui. Le bon Shakspeare a deviné notre M. Prud- homme, qui n'est lui-même qu'un Polonius bourgeois. Pour cette belle iuvention seule je serais tenté d'adorer Shakspeare. Quelques-unes des idées de Molière apparaissent dans les fades personnages de Guldens- tern, dellosencrantzet d'Osrick, hommes-mannequins, nullités de cour, instruments de salon, aimables d'ailleurs, et qui ressemblent fort aux petits marquis et aux jolis vicomtes de Molière, à ceux du Misanthrope par exemple. Ce chef-d'œuvre de notre Molière ne laisse pas que d'offrir quelques rapports singuliers avec le ttamltt de Shakspeare. tl n'y arien d'essentiellementcomiquo chez Alceste, qui ne veut ni admirer les ridicules de l'humanité ni souffrir patiemment ses excès. Alceste comme Hamlet demande à la vie autre chose que ce qu'elle renferme. Chacun deleurs pas les blesse et les fait saigner. Alceste voit les vices; Hamlet voit les crimes; et tous deux reculent. Si, comme Hamlet, Alceste rencontrait sur son passage ce dandy qui parle du bout des lèvres, ces diplomates à circonlocutions et ces gens du peuple qui, dans la cimetière, la bêche à la main, font do la rhô- torique et carrossent leurs phrases, croyez-vous qu'il n'éclaterait pas, comme Hamlet, en railleries un peu IIAMI.KT ET MACBKTI1 99 sauvages? Hamlet se gaussant do Polonius le formaliste, des faiblesses féminines même les plus aimables, du bel Osrick et de son plumet rouge, des courtisans et de leurs flatteries creuses, est un Alceste farouche; lorsque sa verve sera satisfaite et sa colère philosophique assouvie, il ne se retirera pas dans un désert; il donnera des coups de poignard et des coups d'épée ;—car derrière lui marche le spectre qui demande vengeancel De toutes les conceptions Shakspeariennes, Macbeth est la plus conforme à l'unité de passion hellénique, Hamlet est la plus essentiellement teutonique, la plus variée, la plus complexe. Ces deux œuvres, occupant les pôles contraires des nationalités et des races, se touchent en un point; elles ouvrent sur le monde invisible une perspective obscure, qui attire et tyrannise les deux héros ; l'un, Macbeth, est doué d'un génie poétique inné, d'un vif pressentiment do l'idéal, d'une âme capable de recevoir les émotions de l'art; l'autre, Hamlet, d'une profonde puissance de philosophie. Si Macbeth est poète, Hamlet est philosophe. Chex tous deux une faculté haute, un don supérieur luttent contre leur sanglant dessein ; celle supériorité, — cela arrive toujours, — est leur châtiment. Trois fois le grand dramaturge philosophique a remanié cet ouvrage. On connait trois Hamlet; l'un joué en 1589, lorsque Shakspeare avait vingt-cinq ans ; celui-là n'a pas été imprimé ; — le second, représenté en 1597, imprimé sous le nom de Shakspeare en 1603, — le troisième, qui parut en 1600 sur le théâtre du Globe et fut imprimé en 1604, chargé d'additions et de remaniements considérables (1). Shakspeare, on le sait, rctou- (1) La première Otliiion (igo:i) annonce que la pièce ■ été jouée 100 HAMLET ET MACBETH chait fréquemment ses œuvres. Il remettait vingt fois, comme dit Boileau, son travail sur le métier; jamais l'improvisation, si facile à cet ardent génie, ne le contentait absolument. Othello et Hamlet, ont été repris en sous-œuvre avec un zèle et un soin extraordinaires. Il ne changeait rien à la trame même de la pièce; couvant de nouveau la création antérieure, et la renouvelant par la féconde chaleur de sa pensée, il se plaisait à voir mille rameaux inattendus se greffer d'eux-mêmes sur les rameaux anciens. Au moment où le premier de ces trois Hamlet fut représenté, (en 1589), Anne de Danemark épousait Jacques (VI e d'Ecosse et I" d'Angleterre.) On le couronnait sous ce dernier titre lorsque la seconde édition du drame corrigé parut à Londres. L'accession d'une princesse danoise au trône britannique dirigeait alors du côté des chroniques cl des traditions Scandinaves l'attention des savants et des poètes; docile et modeste comme Molière, Shakspeare se laissa entraîner de ce côté. C'est en effet à l'année 1889 que se rapporte la publication d'un mauvais petit roman anglais (in-4", caractères gothiques), intitulé : Histoire d'Amb/eth , — Historié of Ambletii. Ce Amhleth est Hamlet; l'in- quarto anglais n'est qu'une traduction assez grossière de la prose française que Belleforest venait de publier en France. aux deux Universités d'Oxford et de Cambridge, et en divers lieux par les serviteurs de Son Altesse. On n'eu connaît qu'un exemplaire, celui du duc de Devonsbire. La seconde édilion (1004, in-4") est « augmentée à peu pif s » du double (dit le titre) et d'après le vrai manuscrit original. Les éditions de 1005, 1009, 1011, sont conformes à celle de 1004, in-4°. Il y a enlin une édition in-ft", sans date, (outc semblable à cas dernières. HAMLF.T ET MACBKTH 101 Cet écrivain singulier, historiographe de France, prosateur sans vigueur et sans mérite, l'homme du monde qui, dans une époque où la critique historique était reu cultivée, la méprisait le plus, s'était mis à la solde des libraires qui se louaient fort de lui; il était exact et nourrissait sa famille en déversant périodiquement sur ses lecteurs tous les récits absurdes, fantasques, sanglants et saugrenus qu'il pouvait extraire do droite et de gauche dans les œuvres des historiens et des romanciers. Ses histoires « merveilleuses, prodigieuses, singulières, » et autres, avaient grand succès et peu de valeur. Il s'engageait de préférence dans les sentiers infréquentés, et ce fut pour notre homme une excellente fortune de déterrer un certain Sachs-le- Lettré (en latin Saxo grammaticus), Danois du douzième siècle, rédacteur de vieux contes populaires. Il lui empruta la légende de Hctmlet, qui parut ensuite en anglais. C'était le moment où les Anglais pensaient au Danemark et festoyaient la jeune Reine danoise, dont toute la suite, dames d'honneur et autres, se grisa complètement dans'le premier bal qui lui fut donné. Shakspeare, agissant ici comme à propos de Macbeth, a suivi pas à pas le récit de Belleforest et de Sachs-le-Lettré. Danscesdeux œuvres rienn'estmatériellementdelui. Hamlet, qui n'a jamais été joué convenablement et parfaitement, qui ne le sera jamais, qui ne peut pas l'être; Hamlet l'intraduisible; Hamlet que vingt volumes de notes éclairent à peine ; Hamlet c'est Shakspeare, comme le Misanthrope c'est Molière. Il y a dans l'œuvre de tout homme do génie quelque production spéciale qui reproduit l'empreinte définitive et l'intime profon- fi. 102 JIAMI.ET ET MACBETH deur do sa pensée. Tel est le Misanthrope, tel est Candide; œuvres d'amour qui ne sont pas toujours les plus complètes ni les plus irréprochables, mais les plus personnelles. Racine se révèle dans Bérénice avec moins de grandeur et d'élégance, mais avec une plus touchante ingénuité que dans Athalie. Pour ceux que la formule fatigue il y a un grand charme dans ces créations personnelles, qui sont le cri même et le profond accent de l'homme supérieur, son inspiration la plus secrète. L'étiquette est utile, la cérémonie a ses mérites et la mode ses avantages; mais ce n'est pas tout dans la vie. Saluer, se courber, tendre la main, arranger son jabot, disposer sa cravate, choses d'assez bon goût quand l'exécution est satisfaisante; en fait de vio réelie et d'affections, qui se contenterait d'une visite do gala et d'une conversation élégante? On veut pénétrer chez son auteur comme l'ami du Monomotapa chez son ami, pendant qu'il dort; le surprendre; savoir ses secrets; voir ses larmes, s'il a des larmes; s'asseoir à sa table; le guérir ou le soigner s'il souffre. Pascal, lui, ne l'ignorait pas, cette grande âme, trempée dans les ondes amères de la misanthropie; Pascal qui disait que la plus forte marque d'un grand esprit était de faire a oublier l'auteur et de montrer l'homme. » II Quand je voyageais en Ecosse, vers 1828, je ne manquai pas d'aller visiter cette éebancrure de la côte, HAMI.ET ET MACBElH 103 où se trouvent pressés entre le Nairn et l'Elgin, du côté île Caitbnesse et d'Invcrness, les sanglants souvenirs, les traditions féeriques de Macbeth et des pro- phétesses, de Macduff et du roi Duncan, assassinés tous les deux. C'est le lieu le plus désolé du monde. A travers les bruyères rousses et jaunâtres vous descendez jusqu'à la mer; et là s'étend, du côté de Forres, Cawdor et Dunsinane, à six milles de Forres, à quatre milles de Nairn, mais surtout vers Harnmuir, un espace d'une incomparable tristesse. Ajoncs d'un brun doré, toujours battus et pliés par les raffales; grosses pierres blanches qui brillent à distance; ça et là des flaques d'eau stagnante, — point d'arbres, ou de maisons , nul mouvement de terrain ; — quelques dépôts tourbeux sur lesquels s'amassent et pèsent les vapeurs maritimes; longues traînées de m:âges humides rasant le sol, et dont la masse opaque devient plus lugubre quand les rayons jaunes du soleil les pénètrent ; nulle roule, aucun sentier, pas d'oiseau qui chante, pas un insecte qui murmure : la vie éteinte ; au loin, vers le nord, une ligne bleue qui étincelle, et qui est la mer ; par delà cette ligne la verdure noiràtro de la côto qui se contourne et qui fuit; puis des collines de sable, et à l'horizon le plus éloigné les hauteurs de Caithness et de Ross ; vers le sud quelques sapins noirs qui se dressent en ligne comme des soldats sous les armes ; — voilà ce qu'on appelle /« Lande maudite, « la bruyère dure » (hard moor (1), en dialecte écossais Hart Muir, «Harnmuir. ») On aperçoit à peine les toits bas d'une ou deux cahotte», dans la direction opposée à la mer. (1) Peut-êlrcla « Garenne, . du mol hart, lièvre. 104 HAlYir.ET KT MACBETH Les légendes relatives à ces lieux maudits, les chansons qui, depuis cinq siècles, les ont propagées, sont féroces. Sur ce rivage s'arrêtent dans leur mêlée furibonde, et ne pouvant aller plus loin, Danois, Norvégiens, Pietés et Druides; hommes des deux races qui s'égorgeaient incessamment, et dont le drame sauvage reculait jusqu'à l'Océan, pressé par le flot de la civilisation qui montait. Peu à peu s'élevèrent, du douzième au quatorzième siècle, quelques forteresses qui couronnaient les pentes abruptes, et où se réfugiaient les Thanes, les chefs indigènes, après avoir dévasté le pays. Jamais ces chefs ne mouraient dans leur lit. Quand ils avaient péri sous le glaive, ce qui était leur mort naturelle, on dé- posaitlcs cadavres dans de longues barques ; les moines, chargés de conduire et de protéger ces restes jusqu'à I-Colm-Kill, s'y asseyaient; les chants latins glissaient sur les eaux ; et sous les brumes sépulcrales la procession des barques disparaissait. De ces mœurs, de ces souvenirs est née la vraie poésie ossianique, non l'Ossian biblique et sentimental que Macphcrson a falsifié, — mais cette autre poésie qui ne remonte pas plus haut que le dixième siècle, à laquelle Oïsian a donné son nom, et dont quelques débris mutilés, altérés, frustes, incomplets nous restent encore. Une lueur à demi-chrétienne se joue à la surface ; les dures supertitions du nord y persistent; le druidisme oriental n'est pas effacé, et la barbarie la plus farouche en est le fond. Macbelh appartient à ce monde redoutable. Il est du onzième siècle, ctprobablcmentKclto d'origine, comme son nom l'indique. C'est un sauvage. De son temps, les habitants de la côte et même leurs chefs vivaient, HAMLET ET MACBETH 105 ainsi que l'a démontré Fordun, dans de pauvm maisons de torchis soutenues par une charpente grossière, et dont un clayonnage assez léger, revêtu de terre détrempée, formait les murailles peu solides. Quoi que le docteur Johnson ait pu dire, il ne reste pas aujourd'hui, des prétendues forteresses de Malcolm et de Macbeth, le moindre vestige. Les costumes de ces héros ressemblaient à leurs mœurs; des armes brillaient sur leurs membres demi-nus ; la plume brune de l'oiseau de proie couronnait leurs fronts, et des étoffes rayées, aux couleurs tranchantes, dont rien ne compliquait l'ornementation, les protégeaient à peine contre le vent et la gelée. Do tels hommes entretenaient avec les esprits do la tempête et de la prophétie une communication familière et directe ; ils ne s'étonnaient guère de les rencontrer et de leur parler sous la pluie et sous la bise. Us croyaient au surnaturel. Tout solitaire, mendiant, insensé, tout être retiré du monde, repoussé par lui ou étranger à ses intérêts, leur semblaient sacrés et nécessairement investis du don de prophétie, Us étaient Wcirds ; ce que les sauvages de l'Océanic appellent Tabou ; — « Weirds » en possession de l'avenir, « de ce qui sera » ( Werdcn en allemand). Lo subtil et spirituel Tiecls a voulu établir entre le mot wcird (prophétique) et le mot wayward (capricieux) une analogie arbitraire. S'ils eussent été capricieux seulement ou fantasques, ces mêmes êtres n'auraient pas intéressé Macbeth et ses hommes; ils inspiraient la crainte et méritaient l'estime, comme révélateurs do la destinée, possédant l'incantamentum, le Werden magique; sachant évoquer l'avenir mystérieux et arra- 106 JJAMLET ET MACBETH cher violemment do ses entrailles les secrets qu'elles enferment. Nous sommes loin des maîtres helléniques, charme des esprits et des sens; nous, captivés depuis tant de siècles par le Citheron sacré et les belles Euménides! Le monde latin accoutumé à ces créations lumineuses, n'accepte point Shakspeare. Les enfants du soleil et de la Grèce, abreuvés de sons ravissants et de lumières qui sont des caresses, ont peine à s'acclimater sur les plages désolées de la vieille Thulé, à respirer au milieu des vapeurs malsaines et des brumes qui déforment les aspects. La silhouette du paysan recueillant la ourbe sur ces grèves, ou du petit enfant glanant les ajoncs en fleurs, silhouette sombre, fantastique, incertaine, so découpant sur cet horizon lugubre, prend des proportions gigantesques, Macbeth, chef-d'œuvre souvent traduit, analysé, commenté, imité, est terrible et démesuré comme ce monde du Nord, qui touche aux Orcadeset à la Norwège. Est-ce une création shakspearienne? Non. La thèse brutale de l'invention prétendue, du fait, de la création spontanée est fausse. Le fait est l'élément servile, l'argile grossière dont le génie dispose en maître; son droit de conquête est dans sa force. Ghappuzeau avait écrit des Précieuses ridicules avant Molière. Le moine Albert avait composé avant le Dante la Divine comédie. Il faut être arrivé au plus stupide pharisaïsme, il faut adorer l'abaissement de la pure intelligence, il faut être possédé de cette hydrophobie du talent et de cetto rage contre le génie, qui vont bientôt nous envahir si nous n'y prenons garde, cl qui, malgré leur apparence démocratique, IIAMLET ET MACBETH 107 sont d'effrayants signes do décadence, — pour ravaler le génie à co point. Le génie n'est pas un inventeur de faits. Le génie est une force divine, c'est- à-dire spirituelle, qui se rit des faits, s'en empare, les domine, se les assimile et les transforme, mais que les éléments bruts de sa création préoccupent assez peu. Il n'invente pas, il s'approprie. Il prend ce qu'il trouve où il veut, et en fait ce qu'il veut. L'honneur est à lui, non aux faits. Ainsi tombe en ruines la prétendue théorie de l'invention, escortée do l'autre théorie du plagiat; thèses ignobles, misérables et fausses. Non Molière n'est pas un voleur; ni Cervantes un impudent larron ; ni Shakspeare un misérable, enrichi des dépouilles de ses prédécesseurs. En iGOo il y avait à Oxford (comme toujours) des écoliers et des professeurs, heureux de flatter la puissance et de se produire eux-mêmes. Avertis de la prochaine visite que devait leur rendre le pédant roi Jacques, fils ingrat de Marie Stuart, ils se mirent en frais d'érudition, et cherchèrent dans les chroniques d'Ecosse la généalogie de ces Stuart dont Jacques était le dernier rejeton. Us y apprirent que cette famille royale remontait jusqu'à un nommé Uanko ou « Banq-Who, » compagnon de Macbeth, et que ce premier auteur do la race avait été averti, dèsKi.'fO, par les sœurs prophétiques d'Harnmuir, — les voeirdi de la « Bruyère maudite, » — que Macbeth son compagnon serait roi, et quo lui-même, Banquo, donnerait le jour à uno longuo suite de monarques. Telle était la prédiction des wcirch, — flatteuse pour Jacques i w , conservée dans la tradition et dans les chants 108 HAJILEÏ ET MACBETH populaires que mit en latin assez pur le grave Hector Boy ce, (ou BoSce) de Dundee. Il se donna même la peine d'enchâsser dans son histoire un fragment de vieux poème (évidemment ossianique dans le vrai sens du mot), fragment où l'on voit les trois prophétesses accoster les deux guerriers sur la « lande maudite, » et les saluer tour-à-lour : — « La première s'écria : Salut, Macbeth, « chef de Glamis t % — La seconde prit la parole : Salut, dit-elle, chef de Cawdor! — Enfin la troisième : Salut, Macbeth, qui seras roi d'Ecosse! — EL toutes trois : Salut,, Banquo, qui ne seras pas lloi, mais qui feras des Rois (1) /» Les professeurs choisirent parmi leurs élèves trois des plus beaux et des plus intelligents; on les habilla en sorcières ou en «weirds; «l'histoire ne dit pas exac- (1) « Salue, Inqutt prima, Maccabœc, Thané Glamis l —Altéra vero : Salve, inquil, Caldarice thune! —At terlia : Su/va, iuquil, MaecaO/ec, olim Seoturum rex future! » HECTOR UOCTIl'S DF.I[,'OSANUS. (tkU Badil Ascculii. Fol, cclviii, liv. i.) PSI MA, Falidicas o!im fuma est cecinisM soroies Imperium sine fine tuœ, Rex inclyte, s irpis. Bamjuom-m agiiovit yencrosa Loj/ùbrfa Tkanum ■ Nec libi, Banque, lui» led sceplrn nepotlbu» iUç» Immortalibus immort alla vaticinate ; In salhim, Ut lalcas, dàm, BanquO, rocodis al) au';., Tics cadcui pari:cr caiiiniiis libi fatt tuisqiie, l)um, spec lande luis, c saltu accedis ad uibeui ; Tcquc sululaums : Salve, cui Seotin servitl SECUNDA. Ânylia cui, Suive! TERTIA, Cui servit Hibcrnia, Suive! Ad régis inlroïtum, etc., de. HAMLET ET MACBETH 10!> actement quel était ce costume; à te porto du collège Saint-Jean où Jacques (levait descendre, on planta un petit bosquet artificiel d'où les trois sybilles eurent l'air de sortir. L'une d'elles personnifiait l'Ecosse, la seconde l'Angleterre, la troisième l'Irlande. Elles saluèrent Jacques 1" en vers hexamètres lalins assez médiocres qui se terminent par ces mots : LA PREMIÈRE. a Salut, Roi d'Ecosse ! LA SECONDE. « Salut, Roi d'Angleterre! LA TROISIÈME. « Salut, Roi d'Hibernie! » Cette flatterie dramatique et pédantesque obtint un grand succès; on en parla. Shakspeare, qui avait à cœur de soutenir pendant le règne nouveau la faveur dont son théâtre avait joui sous Elisabeth, ne crut pouvoir mieux l'aire que d'imiter ce bon exemple. Telle est l'origine de Macbeth. Shakspeare n'a pas même inventé les trois Wîtches. Comme il est bon que les sots et les envieux aient de quoi se satisfaire, formant partie très-respectable de te race humaine, et partie très-dangereuse; comme il est bon que la police des lettres soit faite et que les larcins de ce médiocre esprit, Shak«peare, soient tous vérifiés et enregistrés; à ces causes nous plaçons dans une note le triple salut des sorcières rédigé en hexamètres latins par un grand homme de collège, et si indignement dérobé par l'acteur du seizième siècle; plagiat inexcusable, odieux, atroce; car l'idée première de Macbeth, la note fondamentale de .l'œuvre, s'y trouve contenue. 7 110 HAMLET ET MACBETH Qu'a donc créé Shakspeare? C'est ce que nous allons examiner. Beaucoup d'écrivains ont traduit l'Entrée des sorcières. Personne n'a rendu l'accent trochaïque, lu rliytlime inégal et magique, le rapide et infernal effet de ces risées cyniques qui traversent la scène comme le cri de l'orfraie traverse l'air de la nuit. Les couleurs germaniques dont disposaient Schlegél etTieck leur ont permis d'être plus fidèles que les latins. Essayons : Voici les « YVeirds. » A droite grondent les flots do la mer houleuse qui déferle sur les sables, à gauche, la guerre, la mèlee, passions furieuses, sang qui coule. Les Norvégiens vont piller les terres. Mncbclh et son ami Dûnquo se halleut pour le roi Duncan (a « Saint llearted » niil'ksop,) bonhomme et pieux, mais « toupe au lait», djt*la chronique, ce qui explique mille choses. Les weirds les interpellent à peu près en ces mots, dont je conserve les assonnances et l'accent brutal : TOEinÈnE wiiini». « Quand nous reverrons-nous toutes trois? « Sous la foudre, ou l'éclair, ou la pluie? seconde WEinn. i Quand ils auront achovéTeur boucherie; « Quand la bataille, perdue ou gagnée, sera finie. TH01SIK.MKAVE1HH. « Avant le soleil couché, ce sera l'ail. PUEMlÈllE WEIHD. u Quel est l'endroit? SliCONDK WEIRD. i La lande inculte! HAMLET KT MACBETH 1H TROISIEME WEIRD. « Nous y trouverons Macbeth, PREMIERE WEinn. « Oh! oh ! chat Uruymalkin! lu m'appelle*] Je suis « à loi ! j'arrive! LES TROIS WEIRDS. « Paddock nous attend, le crapaud nous demande. « Nous voici ! a Le. beau c'est l'affreux; l'affreux c'est le beau. « Dans l'air épais, dans la brume infecte « Glissons, passons, fuyons 1 » Les vieilles retournent à leur chat et à leurs bêtes. La bataille finit. Le vainqueur annoncé par ses clairons aigus traverse la bruyère. Le soleil va s'éteindre dans les nuages ardents qui l'assiègent. « Oh! le beau jour, s'écrie Macbeth, elle triste jour! « Oncques n'en vis-jc de pareil ! » Ici commence la vraie création. Shakspcare a emprunté tout le reste. Il va créer son héros. Le Macbeth de Shakspeare aura le tempérament poétique. Il ne sera pas seulement, comme chez Tioécc,uii cruel tyran, immanis, mais un être doué heureusement, noblement; intéressant dans le crime; homme d'imagination rêveuse, sensible aux impressions extérieures; son oreille attentive écoutera les cris de l'oiseau funéraire. Comme il était fait pour vivre dans la sphère idéale, il sera le martyr de sa propre pensée; et si la force morale lui manque, lesinslincls rarcsetles dons précieux qui sont en lui toucheront notre cœur d'une pitié profonde. Voilà ce que doit exprimer l'acteur, au moyen de gestes sobres, en harmonie complète avec la distinction naturelle et sauvage du héros, fianquo, son 112 JIAMLET ET MACBETH. compagnon d'armes, n'est nullement préoccupé de l'état du ciel et du soleil ; il veut se rendre à Forres par le plus court chemin. C'est lui qui rencontre et aperçoit les gardiennes de la bruyère. BANQDO. « Quels sont ces êtres, vêtus de si sauvages habits, si « décrépits et si courbés, qui marchent sur la terra et « ne ressemblent pas à ceux qui l'habitent. Parlez ! « Êtes-vousdes vivants?.....I\a voix d'un homme peut- « elle vous interroger?.....Toutes trois de vos doigts «crochus vous fermez vos lèvres sèches et blêmes, «et vous paraissez me comprendre.... Etres à barbe « grise, et qui semblezdcs femmes, qui êtes-vous? » Macbeth, qui s'avance à son tour, les questionne plus brièvement. « Si vous pouvez parler, répondez... qui êtes-vous? » PREMIÈRE WEIRD. « Macbeth, salut à toi! Seigneur de Glamis, salut à toi! SECONDE WEIUD. « Macbeth, salut à toi! Seigneur de Cawdor, salut à toi! TROISIÈME "WEIRD. « Macbeth, salut à toi ! un jour tu seras roi ! » Depuis l'apparition des sorcières jusqu'à la mort du héros tous les incidents du drame sont calqués sur lo récit de Boéce. Shakspcare, avec une habileté consommée, substitue seulement les détails du meurtre commis par Dunwald Sur Duff aux faits historiques qui se rapportent à l'usurpation de Macbelh. Le Macbeth de Boéce, vrai chef féodal, tue le roi par surprise et se fait proclamer roi. Comprendre, développer, faire vivre HAMLET F.T MACBETH. H3 son monde, voilà le but de Shakspeare. Les événements ne sont pour lui que la trame. Il a peu de souci du fait; il se préoccupe de l'homme. Enflammé par la prophétie des Weirds, Macbeth commet le crime; et tout change en lui. La faculté méditative et idéale dont il est doué s'accroit pour son supplice, et depuis ce moment l'acteur chargé du personnage a une tâche bien plus lourde encore. Macbeth était devenu cruel; il devient féroce; il sent qu'on le hait; le poète étudie les progrès du châtiment moral qui lui est infligé. «J'en ai assez de la vie, mon cœur est malade!... « Seyton! approchez!... [à lui-même) J'ai assez vécu... «car voici le déclin, voici la feuille d'automne qui « couvre le sentier où je marche. Cohorte d'amis qui « accompagnent notre vieillesse, honneur, amour, « obéissance dos miens, je ne dois plus y compter! On « me maudira non tout haut, mais tout bas et du fond «de l'âme. Les lèvres me rendront hommage, et il « faudra que je m'en contente, sachant bien que ces « pauvres âmes me le refuseraient si elles osaient! » Plus tard, lorsque cette route sanglante et hasardeuse l'a mené au vide et à l'angoisse; — quand on vient lui apprendre la mort do lady Macbeth: « C'est plus tard qu'elle aurait dû mourir! elle avait « le temps! pourquoi pas demain? » Et se rappelant quel espoir a flotté devant sa pensée et quelle perspective ce mot demain lui a ouverte : « Demain, demain, toujours demain! et de jour en «jour, d'un pas sur et lent, nous rampons vers la « mort jusqu'au dernier terme do nos journées; jusqu'à « la dernière syllabe du livre! Idiots qui s'en vont in- UAMI.ET ET MACBETH. « cessamment, éclairés par l'espoir d'hier, dans la roule « poudreuse de la tombe, pour être engloutis dans « l'abîme de demain! 0 ma viel souffle passager! lu- « mière d'un moment! disparais! éteins-toi! Qu'es-tu « donc? une ombre qui marche! le chétif acteur sur ses « planches ! deux heures pour jouer son rôle, voilà « tout. Il se pavane, il s'agite, le rideau tombe, tout « est fini. — La vie ! conte absurde! vain roman plein « do sons et d'emphase ! et qui ne signifie.....rien ! « Assurément l'acteur ne doit pas psalmodier ces maximes avec une emphatique véhémence; il ne doit pas non plus les dérober à l'audition des plus attentifs en les remplaçant par je ne sais quel inintelligible murmure. Macbeth repasse dans son souvenir sa vie antérieure. Le héros coupable, les bras croisés sur sa poitrine, reste plongé dans une méditation solennelle. Ce n'est point un rhéteur; il ne fait pas d'odes. Il ne doit pas étouffer ni avaler pour ainsi dire pré- cipitamment ces passages tout philosophiques, qui sont l'affabulation réelle de l'œuvre do Shakspeare. Points d'arrêt de la pensée qui s'interroge, ils correspondent dans le drame anglais aux célèbres tirades de Corneille et de Racine: Rome! Punique objet de mon ressentiment! Ou : . , . Que ne piiis-je, assise à l'ombre îles forets I Le spectateur est ainsi amené par ces grands maîtres aux sources suprêmes des domaines respectifs et HAMLET ET MACBETH. 115 des sphères opposées qui leur obéissent; — dans le domaine grec, Passion, Beauté, Unité; — dans le domaine contraire, Méditation, Philosophie. Voilà comment ce Shakspeare qui n'invente aucun personnage et se sert au hasard des faits les plus vulgaires, se place au niveau des plus admirables créateurs. Son secret est celui de notre Molière; bandit du même ordre et qui ne fut pas mieux traité de son temps parles De Visé, les Boursault et. les Chalusset, que Shakspeare par les pédants et les sots. A-t-il inventé lady Macbeth? Nullement. C'est la femme teutonique, ivre, d'ambition, et pour devenir reine capable de tous les crimes ; c'est l'héroïne des Niebclungen, la Brunebild du poème allemand, la Brunehault de l'histoire, ou si l'on veut la Frédégonde. Les chroniqueurs ont eu soin d'observer que Donwald, ainsi que Macbeth, furent poussés tous deux à l'usurpation et à l'assassinat par leurs femmes « allérées de régner. » Ce caractère de la femme voulant conquérir la puissance à tout prix, figure plus qu'épique, plus que tragique, écrase tout. Mistriss Siddons raconte dans ses Mémoires, qu'après une première lecture de Macbeth, voulant apprendre ce rôle qui lui était destiné, la lièvre la prit; elle tomba malade. C'est un rôle do peu d'étendue; l'épouse du guerrier sauvage est femme d'action avant tout, elle va au but; Macbeth, au contraire, parle beaucoup; l'imagination lo domine. Il est éloquent, poète, et pénètre comme Hamlet dans le monde idéal; faible, passionné, crédule aussi, il accueille les prédictions, les oracles, les prophéties. C'est cette comprébension métaphysique i 10 Il IMLET ET MAClîKTII. du monde moral qui fait de Shakspeare «une des plus . lumineuses têtes de l'humanité, » disait Gœthe. Elle comprend son mari, lady Macbelh! et elle le méprise! Elle s'élève de toute la hauteur de sa volonté passionnée au-dessus de la moralité vacillante du guerrier, de ses vagues sentiments d'honneur, do sa raison qui tremble, de son bon sens qui hésite, de son imagination qui s'émeut, de ses scrupules qui s'éveillent ! Vous reconnaissez en elle la « femme » — la grande puissance électrique du monde moral! A peine a-t-elle reçu la nouvelle des victoires que son mari, devenu chef féodal (thane) de Glamis et de Cawdor a remportées : « Chef de Glamis ! s'écrie-t-elle, chef de Cawdor! « tu l'es déjà; ce que l'on t'a promis, tu le seras « aussi!... Jeté connais cependant, ta nature m'ef- « fraie... tu nesaispas prendre la route la plus brève, a celle par où l'on arrive. Le lait de la charité . C'est la gamt ! 162 ORIGINES DU THEATRE EN FRANCE. Cela (-vite mainls courroux. LA FEMME, Dictes, qu'i faisoienl les apôlres ? jenin. Ils disoient tous leurs patenôtres, LE CURÉ* En paradis fait-on excès ? JEXIN. Il n'y a ne plet, ne procès, fiuorre, envie, ne desbat ; Car il n'y a qu'un advocat, Parquoy il n'y fau!l nulx plaideurs, I,E CLMC, Combien y a-l-il de procureurs? Dictes-nous, s'il n'y en a point ? JENIS. Ma foy, je n'en mentiray point. Je le dirai devant cliascun, .le n'y en ai veu pas xi il ; La vérité vous en rapporte. Il en vint un jusqu'à la porte ; Mais quand vint à entrer au lieu, Il rompit tant la teste à Dieu, Qu'on le chassa kors de céans. LE CLEnC. Çà, Jenin, quant est de sergens, Paradis en est bien pnurveu ? JENIN. Corbleu ? je n'y en ay point veu ! On ne se dit ces choses qu'en famille. Je ne doute pas, quant à moi, que l'auteur de Jeannin Landore ne fût un vrai bazoekien, comme le furent au surplus Roger de Collerye, Henri Baude, Blanchet, Bouchot ; et Gringore, et Villon, et Marot; et surtout cet observateur incisif qui a écrit ou remanié l'Avocat Pathclin. On compte par centaines les bazoehiens dramaturges, ORIGINE DU THÉÂTRE EN FRANCE. 163 les notaires auteurs de farces, les clercs de procureur et les procureurs associés aux Enfants Sans-Souci. C'est Villon, « expert, dit Golletet, dans le style de la pratique » — clerc de procureur assez longtemps pour apprendre dans l'étude beaucoup plus de choses qu'il n'en faut savoir ou pratiquer ; — c'est le notaire Jehan d'A-' bondance; — c'est l'ingénieux Martial d'Auvergne, et André de La Vigne, et cent autres, ou plutôt tous les fournisseurs do nos premiers théâtres. L'anneau qui unit la comédie française à la bourgeoisie militante, plaideuse, laborieuse, éclairée, et au corps judiciaire qui la représente, est très-visible. Le clergé a créé l'art dramatique espagnol ; — le peuple tout entier a fait le théâtre anglais ; — les gens de Palais ont modelé notre théâtre. Je ne prétends pas que Pierre Gringore soit un Molière supérieur, ni Jehan d'Abondance un Térenco amélioré. Je dis seulement que la vieille coutume latine et grecque, la tradition antique des Térenco et des Me- nandre, ont été brisées par les Enfants Sans-Souci et leurs prédécesseurs, et brillamment renouvelées, pour faire place à cette Bazoche et à la comédie gauloise. Je ne dénigre point la civilisation romaine, à laquelle appartient Plante et les satiriques latins. Je veux marquer le point d'arrêt, le moment précis, témoins de la naissance du théâtre comique moderne. J'ai voulu déterminer la ligne suivie par ce mouvement nouveau du drame. Il n'est plus latin, bien élevé, scolaire, antique, analogue aux enseignements du collège et aux bonnes traditions civilisées. Il devient autochtone, toutà fait moderne^ il a pour 164 OBIf.INES DU THIÎATRE EN FRANCE. point de départ l'observation originale et spontanée; il se fait français et même Parisien. Et malgré tout, il a fallu que le théâtre en France revint au latinisme, et que les essais de la Bazoche, modifiés par Jodelle , dégrossis par les prédécesseurs immédiats de Molière, reprissent enfin, pour être acceptés, la grâce classique et la forme romaine. C'est une nécessité et une destinée pour notre race, qui se permet ici et là quelques écoles buissonnièrcs, mais qui revient toujours à la civilisation de Jules-César, à la Louve romaine sa nourrice, et à cette latinité ineffaçable, dont les vestiges sont empreints sur toute l'Europe du midi. « Ladin » , en espagnol, a voulu dire « civilisé ; » les fils des Golhs avouaient ainsi leur dette envers Rome. On lit dans la Cronica général : — « Ce Maure (Alfarache) était si latin (bien élevé), qu'il semblait chrétien : Tan ladino que semejava Cristiano. Cervantes emploie le mot latin dans le même sens: « Qu'il nous serve d'interprète, puisqu'il est plus latin (mieux élevé) que nous, como mas ladino. » De l'Espagne gothique passez à l'Italie Lombarde; vous y retrouverez la même vénération pour le « latinisme. » « En Lombardie (dit Vo!pi) nous « appelons ladin ce qui est contraire à la barbarie. » Lorsque ce beau pays d'Italie hérita de la civilisation romaine, sa nouvelle langue fut encore pour l'Europe une sorte de latin. Dante appelle discrcto latino tout discours italien « sensé et prudent. » La religion du latin vivait en Angleterre, lorsque Chaucer, parlant de Cressida et Troïlus, qu'il traduit, affirme que son original est latin; ce latin, c'est l'italien de Boccace. OIUGINES DU THKATHE EN FRANCK. 165 Ainsi la civilisation romaine a conservé, à travers lo temps et l'espace, sa puissance, sa longévité, ses larges bases. Dans l'Amérique centrale on vous apprendra, — qu'un latin (ladino) vient d'être supplicié pour avoir fomente l'insurrection des indigènes opprimés. Les fils de blancs et de femmes mexicaines ou péruviennes s'appellent encore ladinos (latins). Civilisation, organisation romaines sont indestructibles. Nous les subissons encore, même en ntfus révoltant. L'injustice est partout. Fénélon blâme Molière. Roileau jette des pierres an Tasse. Voltaire traite Eschyle de barbare et Aristophane de baladin. Vaines iniquités ; tout reste à sa place. HISTOIRE DE L'OPÉRA HISTOIRE DE L'OPÉRA Ma/.iiriii et Anne d'Autriche. — Naissance de l'Opéra en Italie. Vers le milieu du xvli" siècle, un cardinal italien, homme de lettres, doué de beaucoup de grâce et d'esprit, voulait plaire à une reine, dont les goûts étaient raffinés, et qui, sans cultiver les arts, les aimait passionnément. On voit qu'il s'agit de Mazarin et d'Anne d'Autriche. Cet Italien et celte Espagnole introduisirent en France l'opéra, qui triomphait depuis longtemps en Italie. L'Espagne, qui le créa dès le xvi e siècle, l'avait déguisé sous le nom de Loa, lui donnant le caractère de sa nationalité forte et sauvage. Il fallut au ministre beaucoup d'argent et de temps pour dépayser les musiciens de Florence et deNaples, les décorateurs de Venise et de Hume, et les danseurs Milanais; enfin la colonie passa les Alpes. Armée des partitions à la mode, elle joua d'abord devant la reine, rue du l'elit- Bourbon,/a Finta pazsa, opéra-bouffe dont la musique est de Strozzi. On y Ut assez peu d'attention. I>eux années après, toujours avec l'argent du cardinal, elle monta une pièce à machines, Orfco c Euridice, qui 10 170 HISTOIUE DE L'OPE!!*. plul davantage au public et à la cour; on pressentit ce que l'opéra pouvait un jour devenir. Enfin en IGÎîO le vieux Corneille, auquel le terrible Richelieu avait accordé peu de faveur, reçut de Mazarin, esprit plus fin et plus élégamment cultivé que son maître , l'ordre de composer pour le nouveau théâtre un grand drame à machines. Corneille se soumit et écrivit Andromède. Les machines étouf- • fèrent la musique et le poëme ; on n'admira que l'art des décorateurs italiens ; — la gueule du monstre s'ouvrait d'elle-même par des ressorts invisibles; les flots de la mer bondissaient en mugissant ; le soleil se levait radieux, et les chars ailés traversaient rapidement les nuages. Tous ces mécanismes ingénieux, perfectionnés depuis deux siècles par la dextérité italienne, donnèrent à la France l'idée d'un spectacle nouveau et charmant. La France devait à son tour, comme l'Italie, professer un culte d'adoration pour l'opéra. Toute nation qui a cultivé les arts et joui des prestiges de la peinture, de la musique, du drame, do la danse, ne peut manquer de réunir un jour tousces plaisirs, — « pour en faire un plaisir unique » — comme le dit si bien Voltaire. Les Grecs, nos maîtres en fait de goût, y avaient réussi à merveille; sur leur théâtre où rien n'est confondu, les enchantements de tous les arts trouvent déjà leur place harmonieuse. La tragédie plane sur leur scène et la domine; le chant lyrique appelle et nécessite la musique; la danse vient se mêler à l'ensemble et ne l'usurpe pas. C'est le chef-d'œuvre de l'harmonie, de la sagesse et de la volupté, que le théâtre grec. HISTOIRE DE l/OPÉIU. 171 Les Romains imitèrent le théâtre hellénique, comme ils imitaient tous les arts de la Grèce, avec plus de patient labeur que de goût naturel. Le fond du génie romain, qui se composait de l'agriculture et de la discipline, admettait avec peine ces doux et délicats plaisirs. Un gladiateur mourant, un cirque rempli de bêtes féroces et de chairs pantelantes, voilà leurs délices. Tel dilettante qui s'appelait Néron prenait sa lyre quand Rome brûlait, montait sur le toit d'un édifice élevé et du sein de cette mer de flammes, trouvant la scène digne de lui, commençait à chanter l'incendie de Troie : telle fut du moins la croyance populaire, et les historiens l'ont acceptée. Rome n'eut donc pas d'Opéra ; elle eut le Cirque. — Ryzancen'en eut pas; elle eut l'Hippodrome. A l'Italie splendide et sensuelle du xv e et du xvi" siècles, il était réservé de suivre les traces de la Grèce et de créer l'opéra moderne. L'Italie se montra, comme en tout, moins austère et moins pure ; mais elle apporta dans celte création brillante son génie particulier, sa facilité et sa verve. On vit naître chez elle, sous le règne des Médicis, un spectacle opulent et singulier, où toutes les féeries se donnèrent rendez-vous; la religion en fut exclue, l'amour y régna sous les formes les plus délicates et les plus enivrantes. On ne s'occupa ni de règles ni d'histoire. Réalité, profondeur, philosophie, majesté do l'antique poésie, — il n'en fut question; les muses austères furent bannies. — Machiavel dit pourquoi. A Florence ou ù Rome un amphithéâtre s'ouvrait, brillant de fleurs naturelles, étincelant de marbres; le velours et la soie, l'or et les diamants resplendissaient 172 HISTOIRE DE l/OPÉRA. sous les portiques ; les cristaux, les lustres, les miroirs de Venise à mille facettes, illuminaient les arabesques curieuses et les membres nus des statues d'albâtre. Nous n'avons plus, nous modernes, qu'une foule vulgaire, un cirque grossier, une rampe souillée, un parterre de tons les jours. C'était alors fête rare et attendue, à laquelle suffisaient à peine trois années d'un revenu de prince; les altesses rivales se ruinaient sans remords à de si beaux jeux. On appelait les meilleurs peintres; on convoquait les plus belles danseuses; on faisait largesse aux musiciens célèbres; on se disputait les poètes. Pour créer ce plaisir des plaisirs, cette volupté suprême, Tasse et Politien, Vinci et Bramante n'étaient pas de trop ; les princesses y accouraient, et les cardinaux y étaient nombreux. Ainsi est né l'Opéra, — le « grand œuvre » l'union de toutes les œuvres, car tel est le mot latin que les Italiens modernes ont eboisi pour designer ce genre de théâtre qui leur appartient. Leurs grands poètes tragiques sont rares, et leurs poètes comiques insuffisants; on ne peut leur refuser l'opéra moderne, qui* émane d'eux seuls. Toute L'Europe, le monde entier, l'ont applaudi et adopté; il a prospéré depuis trois siècles ; vous le retrouvez à Odessa comme à Naples, à Boston comme à Dublin; il fait les délices de toutes les latitudes et du monde civilisé. Malgré de si belles destinées, on ne peut guère lui consacrer une sérieuse histoire. Il est capricieux de sa nature, comme l'Arioste; je ne vois ni règles possibles, ni critiques supportables pour celte région de la chimère. Comment emprunter le style de Longin ou la plume de Doileau pour deviser sur ce pays des men- HISTOIBE DE I,'OPÉRA. 173 songes, où l'on danse en chantant, on l'on chante on tuant, où le vrai cesse d'être possible, où l'extase et le rêve amusent splendidement les peuples qui ont beaucoup vécu; — vieillards magnifiques qui appellent un soir tous les arts et toutes les voluptés dans leurs palais, pour les bercer et les endormir? Quinault, esprit délicat, a bien compris le caractère de ce théâtre. Pour maître et le modèle de son œuvre, il choisit Arioste, fantastique et doux génie qui, prenant l'essor à travers les mers et les villes, les forêts et les royaumes, les espaces et les mondes, les éclaire tous de son sourire. Il n'y a pas de grands intérêts à traiter en opéra, si ce n'est pour rire. Timoléon tue son frère en gazouillant une ariette; les querelles de la république romaine sont discutées par une voix de basse, un ténor, un barylon et un soprano, réunis dans un quatuor. Donnez à l'opéra toute la passion que vous voudrez; les plus odieux des crimes lui conviennent comme les plus ravissants plaisirs; jamais de raisonnement, s'il vous plaît. Le grand tort des Français est de raisonner partout. Ils ont fait des opéras didactiques; ils en ont fait sur l'histoire naturelle; ils en ont admiré de philosophiques. Tarare, étrange erreur de Beaumarchais, nous prouve quo les hommes sont égaux. De mauvaises pa- rolesque répète un choeur de paysans démontrent cette thèse, pendant que l'on danse : TOUS nos amours sonl pour nos foin», Notre «lin pour mis pâturages. 10. 175. HISTOIRE DK 1,'OPKRA. lissais d'Opéra au moyen-âge. — Masques, — Triomphes, — l'êtes populaires. 11 y avait, eu pondant le moyen-âge beaucoup d'essais épars, ébauches d'opéras qui tendaient à combiner la musique et la danse, ou la poésie et la peinture, ou la danse et la musique. Los nations gothiques avaient créé leurs masques, mascarades et triomphes; c'étaient surtout dos plaisirs de cours et de princes. Les grands personnages y jouaient, enchantant et en dansant, des allégories à la mode du jour, des inventions facétieuses, des souvenirs de l'histoire et de la fable; tout était bon, pourvu que l'on pût bal 1er, caroler et faire l'amour au son de la musique, dans des salles magnifiquement ornées, en se parant de beaux costumes. La France no fut pas la dernière à se distinguer dans ce genre d'opéra royal et princier; la cour de Bourgogne et colle du Louvre donnèrent le dispendieux exemple de ces amusements. Tantôt une jeune sauvagesse, couverte de plumes, entrait dans la salio en sortant des flots, tenant un rebec et chantant à demi voix les louanges d'Apollon et des Muses; les satyres l'assaillaient ; Apollon descendait du ciel pour la défendre , et le docteur os-lois Aristolo l'emmenait triomphalement dans son chariot, attelé do douze cygnes. Tantôt un groupe de chasseurs éthiopiens, barbouillés de noir, — à leur tête monseigneur le duc d'Anjou, — rencontrait par hasard un groupe de nymphes dont l'une représentait la Vérité, l'autre la Chasteté, une troisième la Foi catholique, — toutes vêtues en amazones. Les chasseurs dansaient HISTOIRE Dli I.'OPÉRA. fî5 un pas de guerre ; la Vérité, la Chasteté, la Foi, remportaient un triomphe éclatant. Du temps d'isabeau do Bavière ces représentations théâtrales étaient devenues des bacchanales.- Le peuple s'en mêlait aussi. On peut lire dans le journal d'un greffier de l'Hôtel-de-Ville sous Louis XI comment Paris, en de certaines solennités, se transformait en véritable salle d'opéra. La musique faisait hurler les échos de nos vieux carrefours ; des ballets étaient organisés dans les places publiques ; place du Ponceau, de jeunes et belles sirènes versaient le vin et l'hypocras aux bourgeois ; leur costume passerait aujourd'hui pour peu décent, même en un jour de fête. Du haut d'échafauds dressés et décorés avecsplendeur, représentant des arcs de triomphe, des cathédrales et surtout des forteresses, cent personnages allégoriques saluaient les rois et les princes qui faisaient leiir entrée dans la bonne ville ; un orchestre, caché sous les (leurs du monument, accompagnait leurs refrains ; de jeunes « galloises» dansaient en rond au pied de la citadelle, et de jolies comparses, passant la tête par les créneaux, versaient sur les arrivants « fleurettes et eaux de senteurs. » La trace des coutumes populaires est si longue à s'effacer que, sous Louis XIII, Buckingham venant chercher la jeune Henriette de France, que Charles 1 er d'Angleterre prenait pour femme, trouva la roule de Paris à Amiens jonchée de (leurs, couverte de musiciens et de danseuses ; — partout le même genre de décorations et de fêtes que nous appelons ballets, et les Anglais, masques. Milton, dans sa jeunesse, composa pour les habitants du château dont il était l'hôte 17G HISTOIP.E DE L'OPÉRA. ce bel opéra symbolique intitulé Cornus, — chef-d'œu vre gothique, — opéra mêlé de danse. Le premier Opéra. — Orphée. — Les Pastorales. — Louis XIV. — Le marquis de Sourdeac. An moyen-âge tout cela était d'un luxe excessif et barbare, même en Italie. Le xv e siècle ouvrit l'époque de la Renaissance; et les fils de cette contrée prédestinée, étudiant de nouveau les anciens, se mirent à les adorer; l'un des rénovateurs fervents de l'antiquité grecque, Ange Politien, poète remarquable, composa à l'instar des Grecs son Orphée, premier opéra moderne, qui fut représenté devant Laurent de Médicis. Cette imitation de l'antique ne pouvait pas être complète;l'idée religieuse était absente. Politien avait voulu seulement créer une œuvre gracieuse et sévère, musicale et poétique ; sa création se détourna bientôt de son origine et inclina vers l'amour, le luxe et la volupté ; elle suivait la pente naturelle des habitudes italiennes. Les drames berge- resqttes, peintures raffinées de mœurs impossibles, toutes mêlées de chants et de danses, quelques-uns véritables opéras, naquirent ensuite en l'Italie. L'Italie en inonda l'Europe ; on distingue encore aujourd'hui dans celte foule trois ou quatre œuvres lyriques, d'une grâce exquise : ■ Phyllis de Sciros, Aminte, le Pasteur fidèle,» — œuvres à la Watteau, mollement métaphysiques, cadencées et voluptueuses, — élégantes et ingénieuses, — que l'Europe entière imita. Machines, décorations, duos, trios, quatuors, déjà HISTOIRE DE L'OPÉRA. 177 tout s'y trouvait ; l'opéra était inventé ! Il ne restait plus qu'à perfectionner cet ensemble, lorsque Maza- rin appela l'opéra en France, où il devait prospérer. Le succès de l'opéra se décida lentement chez nous; il ne prit pas feu dès le premier moment, comme on l'a vu. Heureusement le jeune roi Louis XIV avait do la grâce, le cœur haut, les goûts magnifiques, et un extrême penchant à la galanterie. Ce théâtre pompeux le charma; bien fait et élégant, il dansait volontiers dans les ballets, intermèdes adaptés aux drames musicaux et qui en remplissaient les entr'actes. Il devint protecteur de la troupe italienne, et après avoir commandé à son poète Benserade un ballet épique et mythologique intitulé Cassanrfrc, il y dansa en personne, l'an 1651, au palais Cardinal ; la fortune de la troupe italienne fut assurée désormais. Alors se présenta, comme dans toutes les grandes circonstances, un enthousiaste de la nouveauté qui s'annonçait. C'était un membre delà vieille maison de Rieux, qui possédait des châteaux en Normandie, beaucoup de fortune, le besoin de la dépenser et le génie de la mécanique en même temps que celui de la magnificence. Il s'appelait le marquis de Sourdeac. Ce gentilhomme remplit son château de machinistes, do peintres, de charpentiers, de serruriers, de décorateurs; il travailla longtemps pour imiter le ciel, la mer, les montagnes, les forêts, le tonnerre, les éclairs; — et quand il fut content de son œuvre, il appela à lui Pierre Corneille, son compatriote. Le docile vieillard composa la Toison d'Or pour les machines du marquis, — comme il avait écrit Andromède pour les danseurs de Mazarin. 178 HISTOIRE DE L'OPÉRA. La troupe du Marais, que l'on paya fort cher, vint chanter et jouerlaToMorarforau château de Neubourg. Toute la province, c'est-à-dire les gentilshommes etune partie de la cour se rendirent à l'invitation du généreux marquis doSourdeac, qui logea et entretint pendant deux mois entiers plus do mille personnes, leur donna plusieurs représentations de son chef-d'œuvre, et finit par en faire don à la troupe du Marais ; celle-ci revint le jouer à Paris; et Paris d'applaudir. —Le marquis était ruiné ; l'opéra était créé. L'Opéra depuis 1609, — (Juinault, — t,ully, — époques de l'Opéra. Une fois ruiné, le marquis do Sourdoac s'associa au maître de musique de la reine, Cambert, et à un abbé Perrin, celui même qui a traduit si ridiculement Virgile. Les trois associés en 1G69, obtinrent le privilège d'une « Académie Royale de musique » qu'ils établirent ruo Guénégaud; ils y firent représenter Pomme et les Peines et les plaisirs de l'amour, qui eurent grand succès. Un intrigant italien, homme d'esprit, bon musicien, ancien marmiton, profitant de l'ineptie de Perrin et de sa brouille avec le marquis, sollicita le privilège, évinça le pauvro abbé; et, s'alliant à Viganoni, machiniste de son pays et bon architecte, (il reconstruire, rue Vaugirard, une fort belle salle pour l'opéra. Le marquis meurt. Qninault débute avec Lully par les fêtes de VAmour et de Bacchus. liientùl, Molière étant mort, la salle du Palais-Royal fut concédée 4 HISTOIRE DE l'0I'É!U. i 7ui, Excellence. — Vous l'avez compté? — Non, Excellence. — Avez-vous envie de le doubler ? — Oui, Excellence. — Je vais à la Redoule et je fais sauter la banque ! — Oui, Excellence. i 200 LE NOBLE BARNABO «Comme mes réponses l'élonnaient et que cela ne lui paraissait pas clair, iL se mit à rire, en me mondant toutes ses dents qui étaient d'une grandeur démesurée. — Oui, Excellence? Non, Excellence.' Le voulez- vous ou no le voulez-vous pas? DA PONTE. Oui, Excellence. (A quoi m'aurait servi de dire non?) BARNABO. C'est bien ; donnez le bras à ma sœur, et partons. DA l'ONTE. Oui, Excellence. BARNABO. Ne vous faites pas attendre. DA PONTE. Non, Excellence. « Il descend l'escalier et je le suis avec sa sœur, me grattant la tête et maudissant Son Excellence, le Livre d'or, ses terribles ancêtres et ses furieuses prétentions. Une fois à la Redoute, il jeta tout son argent sur la table et se mit à mêler les caries. La foule des joueurs accourut, entre autres ceux qui avaient perdu en jouant avec moi. Comme ils n'ignoraient pas nos relations, ils se doutèrent de ce qui s'était passé, ce qui accrut chez eux le désir de regagner cet or. Minuit était sonné, tous les banquiers avaient déposé leurs cartes. On joua donc d'une manière désespérée. Aux deux premières tailles la fortune lui fut favorable et une mon- tague d'or s'emassa devant lui. J'étais assis à sa.droite, sa sœur à sa gauche; nous n'osions parler; mais nous lui faisions mille signes avec les yeux, avec les mains, LE NOBLE BABRABO 207 avec les pieds, pour qu'il cessât de jouer. Tout fut inutile. Il se mit à tailler une troisième fois, ne finit pas le jeu : au milieu ou à peu près, tout était parti. Il déposa ses cartes avec un sang-froid merveilleux, me regarda, sourit et secoua la tête. Puis reprenant sa sœur par la main, il me souhaita le bonsoir et disparut. Je ne saurais dire dans quel état je restai. Je me relirai dans la chambre des soupirs (on appelait ainsi un cabinet solitaire où amants et joueurs malheureux allaient causer, soupirer ou dormir) ; je m'y endormis et ne m'éveillai que le matin. Tout le monde était sorti, excepté quelques pauvres diables qui dormaient comme moi. A mes côtés était assis un homme masqué qui me voyant éveillé me demanda « deux sous. » Après avoir fouillé inutilemen dans mes goussets, je mis la main dans une pelite poche de côté de mon habit, et quelles ne furent pas ma surprise et ma joie, d'y trouver plus de cent sequins recouverts d'un mouchoir; qui m'avait empêché de les en tirer quand son Excellence le suzerain-bourreau me les avait demandés ! Je dissimulai de mon mieux ma joyeuse surprise, et n'ayant pas d'autre petite monnaie sur moi, j'offris à mon voisin l'un de ces sequins. Il commença par refuser, puis me regardant fixement : a — J'accepte, me dit-il, à condition que vous me « permettrez de vous les rendre chez moi. » a En parlant ainsi, il écrivit sur le dos d'une carte le nom de la rue et le numéro de la maison qu'il habitait, m'assurant que je ne me repentirais pas de lui avoir rendu visite. Comme j'avais la tète remplie de cet argent que j'avais sauvé et encore plus de celle que j'aimais, je mis la carte dans ma poche sans y faire 208 LES DEUX SOUS attenlion, et j'allai d'un traita la maison. A... était à la fenêtre qui m'attendait; elle me fit signe de ne pas frapper, descendit, ouvrit la porte, et, sans me laisser dire un mot : « — Allez au café voisin, me dit-elle, et ne venez « que si je vous appelle. » « Elle referme la porte, puis je la revois à sa fenêtre. Je ne savais que penser. J'allai au café, où, après avoir attendu deux heures, je vis entrer le domestique qui me fit signe de le suivre. Il me conduisit à une petite rue peu fréquentée, au bout de laquelle elle m'attendait. Nous prîmes une gondole ; elle éclata en sanglots et en larmes dont je ne pouvais imaginer le motif. « — Si c'est à cause de l'argent perdu, lui dis-je, « que vous pleurez, consolez-vous! « — Non, non reprit-elle en «l'interrompant, je « pleure ma cruelle destinée et l'injustice affreuse de « mon frère. Il ne veut plus absolument que je vous «voie, ni surtout que vous demeuriez avec nous. Le a monstre qui m'a ruinée en se ruinant lui-même, et « qui croit n'avoir plus rien à tirer de vous parce qu'il « croit vous avoir tout pris, veut m'amener un homme « riche, un homme qui d'ailleurs est votre ennemi « mortel. » « Les larmes tombaient de ses yeux, et, persuadé qu'elles sortaient d'un cœur sincère je m'empressai de la tirer de peine en répandant sur ses genoux une poignée de sequins retentissants. L'éclair d'un sourire illumina sa figure, sa joie augmentait à mesure que les sequins pleuvaient. « Je lui racontai alors l'histoire de ces «deuxsous, » qui venaient de me rendre cent sept sequins ; nous les LE NOBLE BARNABO 20» comptâmes avec le plaisir que l'on peut imaginer. Son Excellence le noble Barnabô avait déjà donné l'ordre de vendre mon lit, et le domestique qui avait plus de penchant pour moi que pour lui, s'était contenté de l'engager pour dix sequins qu'il lui apporta. Barnabô alla aussitôt les jouer. Comme je connaissais les endroits qu'il fréquentait, je me hâtai de m'y rendre et me mis à jouer près de lui. Il ne me salua pas quand j'entrai. Je lançai quelques sequins sur table sans avoir l'air de m'apercevoir qu'il était là. La vue de l'or Yè- lectrise. Il se retourne, se lève, me salue aussitôt avec une tendresse et une grâce pathétiques, me serre la main et me dit : « — Nous sommes amis ! » « A son sourire succéda bientôt la demande qu'il me fit tout doucettement (pianpiano) de dix sequins; au lieu de dix je lui en donnai vingt, avec lesquels il eut la bonne fortune d'en gagner cinquante. Il était hors de lui de plaisir. Il voulait me rendre ce que je lui avais prêté, je l'invitai à garder cet argent, comme argent heureux. Après lé jeu nous partîmes de compagnie et nous nous dirigeâmes vers sa maison. Il me lit mille excuses sur l'argent perdu la nuit dernière, et mille questions sur celui que j'avais si tniraculeusemenl gardé. « — Peu m'importe, lui répondis-je, celui que j'ai « perdu; et si vous voulez être discret et ne jamais me «demander coque je ne peux pas vous dire, j'aurai « toujours quelques sequins à votre service I » «Il m'embrassa cordialement, jura qu'il n'aurail jamais osé me demander aucun de mes secrels, et me priant de l'attendre dans la boutique d'un libraire où 12. 210 DKl'X SOLS il avait coutume d'aller, courut chez lui, conta mille belles choses à sa sœur, envoya reprendre mon lit, et revint me trouver aussitôt. Je dois avouer que cet argent fut d'un bonheur extraordinaire. Nous jouâmes uelques semaines de suite sans jamais perdre, et la bonne humeur régnait à la maison. Il est vrai que tout ce que je gagnais au jeu disparaissait dans l'abîme des innombrables vices qu'avait à sa disposition le noble et sublime Barnabô.......... « Tout ce que je viens de dire peut paraître singulier; ce qui va suivre l'est encore davantage et n'en est pas moins vrai. Le premier dimanche de carême, comme je tirais de mes poches quelques papiers que j'y avais laissés, je retrouvai par hasard la carte'à jouer que m'avait donné cet homme masqué, auquel j'avais prêté « deux sous. » Comme j'avais l'esprit tranquille, la curiosité me vint d'aller le trouver et de voir la fin de cette histoire. Arrivé à la maison dont il m'avait donné le numéro, l'extérieur de l'édifice ne me sembla pas promettre de bien grandes aventures. Je frappai plusieurs fois avant que l'on m'ouvrît ; enfin, on tira le cordon. La porte s'ouvrit et je montai au second étage, où je frappai à une autre porte qui me fut ouverte de même. Au moment où j'entrais dans la première chambre, j'entendis, venant d'un appartement voisin, une voix qui me pria de m'asseoir et d'attendre un instant. Quelques minutes après sortit d'un cabinet latéral un petit vieillard que je crus reconnaître; il était habillé décemment et simplement, avait l'air très- doux et vénérable. Sa parole qui allait au cœur y faisait naître des émotions charitables et bienveillantes. Il me DEUX SOLS 211 salua, me prit par la main et me fit pass.er de la chambre où nous étions, laquelle n'avait que deux chaises et une vieille table, dans un petit cabinet orné de livres de tous les côtés et meublé avec la coquelterie la plus charmante. 11 me pria de m'asseoir sur un sopha, s'assit auprès de moi, et tenant toujours ma main dans la la sienne, il me parla ainsi : « — Je vous remercie, aimable jeune homme, de « l'honneur que me fait aujourd'hui votre visite, et je « désire beaucoup que les résultats, si cela est possible, « nous en soient agréables à l'un et à l'autre. » o Je voulais répliquer; il m'en empêcha, et me priant de l'écouter en silence, il reprit en ces termes : « — Je suis très-vieux, comme vous le voyez; dans « quelques jours j'aurai accompli ma soixante-dix- « huitième année. Selon l'ordre naturel des choses il « me reste peu de temps à vivre ; avant de quitter ce « monde je voudrais achever une œuvre qui depuis « bien des années absorbe tous mes soins et est l'objet « de toutes mes sollicitudes. C'est sur vous que j'ai jeté a les yeux pour l'accomplir. « — Sur moi? « — Oui, sur vous. Ne m'interrompez pas. Ma si- « tuation, si j'excepte le poids des ans et l'anxiété que éprouve relativement au désir que je vais vous ex- « primer, est aussi heureuse que possible. ÏNe méjugez « pas d'après les « deux sous» que je vous ai demandés « à la Redoute et sur l'apparence de cette maison. Je K DON JUAN FUT CRÉÛ sans nie troubler; et d'un sourcil inaltérable, recueilli eu moi-même, les yeux fixés sur la grue passagère et les nuages errants ou abaissés sur les statues de Mar- forio et de Pasquin, je ne fais pas plus d'attention à leurs vains murmures, qu'au souffle du ventqai Irise l'onde agitée ! I Cela est écrit en vers assez agréables et que l'on répétait volontiers. A Venise, a Tricste, à Padoue, dans ce doux pays de Trente, la Touraine de l'Italie, Da Ponte avait réputation de poète et même d'improvisateur. Depuis longtemps il était libre de sa chaîne amoureuse; il avait brisé violemment des liens qui d'ailleurs s'étaient trop appesantis. La patricienne et son frère, encouragés par la faiblesse du poète, ne s'étaient plus arrêtés dans leur exploitation violente ; et l'ignoble situation où ils le plaçaient était devenue intolérable. Certain soir la demoiselle lui avait lancé à la tète une bouteille d'encre qui l'avait blesse dangereusement; effrayée du sang qui coulait, elle s'était d'abord apaisée ; puis, la nuit suivante, elle était revenue abattre d'un coup de ciseau tous ses cheveux qu'il avait fort beaux : « ce qu'elle exécuta si dextre- menl, dit-il, que le matin seulement je m'aperçus du rôle de Samson que me faisait jouer cette Dalila. » Un autre jour, le seigneur Uarnabo, frère de cette personne, vint le poignard à la main le forcer de remplir sa bourse : « sous prétexte, ajoutait-il, que Da Ponte faisait de l'or et que l'alchimie lui était familière. » Désillusionné, il finit par se sauver dans sa ville natale de Cénéda, et de là h Padoue où lui et sen frère occupèrent quelque temps deux chaires de 00 MAI F. NT l.'Ol'Kl'.A DS DON JUAN' TUT ORKK 231 belles-lettres assez bien rétribuées et commentèrent à loisir, pour l'édification de leurs élèves, l'Emile de Jean-Jacques et le Phocion do l'abbé Mably, qu'ils traduisaient en vers et en prose. « 11 n'est pas facile, dit alors ce Da Ponte, dont le cœur étourdi est vraiment tendre et excellent, d'exprimer quelle fut ma joie de me trouver près de mon frère que je chérissais, et libre de mes honteuses chaînes, car elles l'étaient vraiment. Pendant trois années entières cette femme m'avait tenu captif; l'éloignement même ne m'empêchait point de l'aimer avec ardeur ! » Sa paisible solitude de ïrévise, où il se livrait sans trouble à ses compositions philosophiques, fantastiques et sociales, fut troublée par un incident presque tragique. La furieuse et douce Vénitienne, cette fille noble aux traits fins, à ia bouche petite et rose, qui lui avait jeté une bouteille d'encre à La tête et qui de rage d'être quittée, l'avait tonsuré si habilement, essaya de le faire assommer par le nouvel amant qu'elle s'élait donné. J'ai de la peine à le suivre dans celte triste et vulgaire aventure d'escaliers nocturnes et de coups de bâton, ou apparaît la bonne figure aux cheveux blanchissants d'un vieux domestique barcarol qui le lire par la basque de son habit, en lui criant : « Stor paronsin, nà andè là circula, per cari/à.' (Seigneur, mou cher maître, par charité, n'entrez pasl) » H entre, puis s'en va tout courant. Certaine histoire de manteau que lui vole un abbé n'est pas plus noble. Ce genre de vie s'ébruite; ses rivaux en tirent parti, ainsi que de ses compositions et de ses effusions politico- radicales, notre poète finit par être cité, comme corrupteur de la jeunesse, par-devant ce qu'on appelait à Ve- 232 COHHBKT L'OPÉRA DE DON JliAX FIT CI!Kl: nise les réformateurs des mœurs et des études. C'étaient gens qui, sans mentir, auraient eu besoin de se réformer eux-mêmes, et qui par parenthèse étaient mordus la plupart de cette même maladie philosophique qu'Us étaient chargés déjuger et de condamner chez notre étourdi. La triste comédie de Figaro se joua donc ici, comme elle se jouait à travers toute l'Europe; on entendit encore ce : Silence, messieurs ! qui fait rire ceux même que la comédie a fait pleurer. Juges de s'assembler; lecture des pièces du procès; grands bras élevés en l'air par les avocats, furieuses déclamations contre le jeune destructeur de la société et des lois;, au fond, tous ces graves Punfcdons, ainsi les nomme l'irrévérencieux, en riaient dans leurs barbes. Ils étaient criminels comme lui. Chacun lisait sa petite édition de Voltaire à ses heures, sans compter Crébillon fils et le curé Meslier. Sentiment du juste! Vérité profonde et sainte! quand vous disparaissez, l'âme même des sociétés s'évanouit; quand la justice rendue est une farce, la toge un costume de carnaval, il n'y a plus rien à attendre. Ces Memrno, ces Giustiniani, ces Barberigo qui vivaient comme ])a Ponte dans les intrigues et l'orgie, avec bien moins d'excuses que l)a Fonte, jeune ardent, sensuel et pauvre, et qui pensaient exactement comme lui sur tous les points, ne savaient trop comment le châtier. On l'aimait à Venise et à Padoue. Gaspard Gozzi, poète et prosateur élégant qu'il ne faut pas confondre avec Charles son frère, le protégeait : après tout son seul crime était d'avoir plaisanté les cornes dorées. A ce passage de la lecture, il se fit un terrible murmure; les Perrucuni se sentaient blessés. Comment COMMENT L'OPÉRA DE DON JUAN FIT CRÉÉ 233 tout concilier? Hélas! le ridicule concilie tout. DaPonte fut déclaré « coupable au premier chef »... et condamné à ne pins professer dans les États de Venise! » La solennité de cette montagne accouchant de cette souris, après tant d'éclats et de menaces, composait déjà une assez grotesque comédie. Ce ne fut pas tout. Un de ses propres juges, un brave voluptueux, qui avait été « inquisiteur d'État » dans son temps et qui se nommait Memmo, quoique descendant desMemmius antiques, se prit d'une si belle passion pour le jeune accusé, qu'après les débats du procès, il vint l'embrasser, le mena chez lui, le fit dîner, lui donna la table et le logement dans son palais et rit comme un enfant de la Seigneurie, du jugement et des juges. C'étaient, on doit en convenir, d'assez bons diables que ces inquisiteurs. Da Ponte s'en alla vivre chez Memmo, sans autre titre que celui de poète et de bon vivant ; le patricien « orgueilleux » que la poésie Spartiate du jeune homme avait si bien drapé reçut de lui toutes sortes de petits services indescriptibles et de complaisances aimables que nos mœurs n'admettraient guère. L'intérieur de ce palais de Memmo offre des curiosités. Entrons-y. § 5- Le palais d'un patricien. « Cette maison fut pour moi, dit Da Ponte, un asile charmant où je passai quelques mois dans les délices de l'hospitalité et de la philosophie. Je fus présenté aux plus illustres citoyens de la république, et la connaissance qu'ils avaient de mes aventures, surtout 234 COMMENT L'OPÉRA DE DON JUAN FUT CRÉÉ l'autorité de mon aimable protecteur les engagèrent à me combler de bienveillance et de caresses; toutes mes disgrâces passées, je les oubliai ; en fait d'honneur littéraire et d'intérêt personnel, j'avais ce que peut désirer l'ambition la plus vive. La bourse de Memmo était ouverte à toutes mes nécessités honnêtes qu'il ne manquait jamais de prévenir avec une générosité singulière; je marchais d'égal à égal avec les plus grands, soit en fait de rang, soit en fait d'esprit et de littérature. Les belles de Venise se disputaient l'honneur de me combler de faveurs et de louanges; toutes voulaient me voir, écouter mes vers; toutes étaient heureuses de rire avec moi de mes juges, dont par parenthèse l'un était sourd, l'autre boiteux, et un troisième borgne. 0 l'heureuse vie!... et que rien jamais ne nfa rendue ! » Ce paradis que, notez-le bien, il ne gagnait d'aucune façon, il le trouvait précisément chez un des patriciens infâmes que tout à l'heure il poursuivait de ses épi- grammes. Et le Spartiate ne s'apercevait pas de son ridicule. Il se laissait bercer doucement parle Ilot oisif de celte vie charmante qui lui coulait peu de labeurs. Comme un véritable llalien bien doué, il devint improvisateur; les observations qu'il fait à cet égard sont trop curieuses, au point de vue littéraire, pour que nous ne les traduisions pas ici : « J'eus occasion de connaître, dit-il, quelques improvisateurs célèbres, l'abbé Lorenzi, Stratico, l'Albanesi. Mon frère et moi nous voulûmes les imiter, et nous y réussîmes. Admirable langue assurément, que celle dont les grâces, les mélodies et les douceurs enchanteresses permettent à tout homme bien organisé d'exprimer avec délicatesse COMMENT LOPÉRA DE DOS JUAN FUT CRÉÉ 233 fit avec force des sentiments et des idées qui dans les autres langues exigeraient du poète un temps et un labeur infinis. A nous seuls appartient cette facilité di versifier, d'improviser, même de chanter en bons vers et sur tous les rhylbmes, comme l'oiseau chante, notre tendresse ou notre joie. Je le répète, cet art naturel, Dieu ne l'a donné qu'à nous. J'ai entendu les Gianni, les Mollo, et même des femmes, la Bandinelli et la célèbre Corilla improviser des vers; — non-seulement des vers bien tournés et agréables, mais d'une ferce, d'un éclat et d'une saillie à surprendre et à ravir ceux qui les écoulaient. « A mesure que je devenais plus habile improvisateur, mes vers écrits devenaient pires. Je dois avouer que je regarde la poésie improvisée comme tout à fait contraire à la poésie écrite, et l'on ne doit pas s'étonner du très-petit nombre de grands poètes doués de la faculté d'improviser. » Ne croyez pas que ce dernier passage, dans lequel Da Tonte remet à sa place l'improvisation qu'il vient de combler d'éloges succède immédiatement au panégyrique que nous avons rapporté. Non. Il n'a pas l'esprit si philosophique. L'instinct le mène; il va de çà et de là, la tète au vent, et nous fait sans aucun ordre ses confidences dans un style doux cl délicat qui honore la langue italienne de son temps. Ses deux jugements contradictoires sur le talent d'improviser sont séparés l'un de l'autre par vingt feuillets. Revenons aux mieurs intimes, singulièrement privées de dignité, de cet aristocrate Vénitien qui accueil- 236 COMMENT t'OPÉRA Dfi DON JUAN FUT CRÉÉ lait chez lui à bras ouverts le jeune mauvais sujet qu'il venait de condamner comme destructeur de la république. Pauvre république! morte depuis longtemps. Il y a néanmoins tant de bonhomie, un amour des arts et de la poésie si candides, chez ce brave Memmo, qu'on lui pardonne volontiers sa faiblesse, son aveuglement, même son avilissement. On étend cette bienveillance sur Da Ponte lui-même, malgré ses faits et gestes. «Montaient d'improvisateur en se développant, me gagna, dit-il, le cœur du Memmo qui ne songea plus qu'aux moyens de me faire du bien. Ce sentiment devint presque la cause de ma ruine. Tout illustre, riche et puissant que fût ce seigneur qui n'avait pas d'égaux dans la république pour le savoir et la générosité, il était l'esclave et le serf de la passion la plus aveugle, inspirée par une jeune fille assez peu jolie, maîtresse de tous les artifices dont une méchante femme peut disposer et qui exerçait sur lui et sur sa maison un empire despotique. » Rien de plus commun dans l'Italie de cette époque que les Serve Padrone dont la Thérèse du Memmo offrait un échantillon. Celle-ci eut des amants ; Da l'onte servit, puis desservit ces amours; de là jalousie de pouvoir et d'autorité. Thérèse voulait gouverner le Memmo, Da l'onte y prétendait aussi. On se jouait mille mauvais tours, on écoutait aux portes pour surprendre les sériels de l'ennemi; el le « l'ococnrnnte qui donnait son argent h tout ce monde, outre celui que les parents de la Thérèse lui volaient, vivait dans l'ignorance béate de ce qui fermentait et s'agitait autour de lui. Un ca- suiste habile pourrait déterminer ici le degré d'indulgence ou do sévérité que mérite ici Da Ponte, plus COMMENT LOl'ÉRA DE DON JUAN FUT CRÉÉ 237. léger que criminel, et que les mœurs du temps et la pauvreté réduisaient à une situation inacceptable pour une âme fière; notre affaire n'est pas de le juger. Battu, et cela devait être, par la femme, notre homme partit sans être congédié, mais aussi sans être retenu par le bonhomme que ce train de vie n'empêchait pas de lire son Horace, d'être aimable, lettré, spirituel, généreux et de tenir une agréable maison. Da I'onle sortant de chez le Memmo n'avait pas sa fortune faite, ce qui parle en sa faveur. « Quand je quittaile Memmo, dit-il, j'avais juste vingt sous de Venise à dépenser par jour, pendant un mois. DU mcliora feront, m'écriai-je! et j'attendis patiemment. Huit sous pour mon lit, cinq pour une tasse de café que je prenais tous les matins, le reste pour mon pain quotidien. J'eus la constance de me nourrir pendant quarante jours de pain et d'olives noires, très- salées, qui me faisaient boire beaucoup d'eau et me maintenaient en excellente santé. Je cachais à tout le monde ce beau régime et cette parcimonie plus que poétique, dont un l'ait bizarre amena le dénouement. « Un jeune homme qui avait la prétention de jouer aux dames mieux que personne fit affieber dans un café un défi public par lequel il provoquait les plus forts à ce jeu. Je ne m'y croyais inférieur à personne. Je voulus m'essayer contre lui ; je lui fis faire l'offre d'une somme que nous fixâmes, ainsi que le nombre des parties à jouer. Je n'avais d'argent que pour payer la première, si j'avais le dessus. Je gagnai ; nous continuâmes ; et en peu d'heures les dix parties convenues furent à moi ; parties dont dix étaient doubles. Il me paya aussitôt vingt-deux piastres et s'avoua vaincu. Quelques jeunes SH COMMKNT L'OPÉRA DE DON JUAN FUT CRÉÉ étudiants qui avaient assisté au combat pensèrent à venger leur camarade et à regagner ces piastres. Ils me proposèrent une partie au jeu de l'hombre; l'usage du pays est de ne jamais refuser de telles propositions, qui seraitdiscourtois. Me voihl donc obligé d'accepter le défi, assez contre mon gré. J'eus la bonne fortune de gagner encore, et minuit n'avait pas sonné que je rentrais chez moi, après avoir bien soupé; trente-six piastres dans la poche. Ce changement imprévu était d'un heureux présage pour l'avenir; je continuai à jouer pendant quelques jours, gagnant sans cesse. Cette manière de vivre ne me plaisait pasbeaucoup. Il est vrai que j'avais occasion de causer avec les plus nobles personnages de la ville et les hommes de talent les plus célèbres, j'eus spécialement le plaisir de causer avec Cesarof/i l'incomparable, et j'en eus le cœur ravi !... » HeureuxB ohémien ! Ne le croyez pas. Il vous dit que cette vie lui pesait; mais il n'en pense rien. « L'incomparable Cesarotti » (gracieux comme Casti et moins spirituel) a écrit le Congrès de Cylhèrc, une de ces œuvres erotiques et froides qui infestent les décadences. Son style n'est pas sans grâce, sa fécondité a de l'élégance. Quant (à la pensée, elle lui manque absolument, et cette absence ne l'empêche pas d'être « incomparable » aux yeux de notre ami. Da Ponte, ce qui n'est pas noble, rentre en grâce auprès de Thérèse, reprend sa place chez Memmo, et s'étant lié avec le Pisani, un grand légiste qui commandait à Venise l'avanl-garde esthétique et philosophique des penseurs à la suite de Raynal, continua sérieusement son attaque contre le vieux patriciat, et rédigea sous le toit même de l'honnête sénateur (qui COMMENT L'OPÉRA DE DOX JUAN FUT CRÉÉ 239 lui donnait du pain!) de magnifiques sonnets en langage des lagunes contre le sénat, sonnets qui eurent grand succès. Le l'eu ainsi ouvert une fois, il eut été courageux de rester à son poste et de ne pas quitter ses batteries. Da Ponte, en situation de bien savoir ce que lui ménageait la police vénitienne, puisqu'il demeurait chez un inquisiteur, eut vent de certaine dénonciation qui allait le faire comparoir devant le tribunal délia Bestemmia, La peur le prend , il ne songe plus qu'à batter la sella ; et il part pour Goritz, la bourse bien garnie par le Memmo, en maudissant l'inprata pafria. Ingrate! — Elle lui devait tant! § 6. Don Juan fugitif. — Goritl. Arrivé à Goritz, l'élève de Rousseau fait la cour à la première hotellière venue. Le tableau est vif, trop vif, et les austères peuvent ici passer quelques feuillets ou fermer les yeux. Supprimer ces couleurs, serait mutiler le portrait. Le farfallone amoroso qui devait écrire « Don Giovani » a toujours brûlé ses petites ailes à tous les t'eux follets de la route. Il y est mort, pauvre porte ! D'ailleurs c'est son triomphe et sa supériorité d'écrivain, que ce genre de peintures molles et engageantes, si ce n'est lascives; Da Tonte n'est pas pour rien contemporain de Boucher; il s'arrête sur la dernière limite de la sensualité avouable, avec un goût que n'avait point Casanova : « Goritz, dit-il, est unejolie, antique et noble ville 240 COMMKNT I.OI'KRA DE DON JUAN FUT CRÉÉ du Frioul allemand, située sur les rives de l'Isonzo, à douze milles du Frioul vénitien. Quand j'y arrivai, le ]"' septembre 171)7, je n'avais pas encore vingt-neuf ans. Je ne connaissais personne dans la ville ; et n'ayant aucune lettre de recommandation, j'allai droit à la première auberge que je trouvai, portant sous mon bras un petit paquet qui contenait quelques habits, un peu de linge, un petit Horace (Orazietto) que je gardai trente ans dans ma poche, que je perdis à Londres et que je retrouvai à Philadelphie; — un Dante avec mes notes et un vieux Pétrarque. Cet équipage n'effraya pas la maîtresse du lieu. A. peine fus-je entré dans son auberge, elle me jetta une œillade qui ne me déplut pas et qui m'en apprit bien long sur l'avenir; puis elle me conduisit dans une bonne chambre. Cette personne était belle, jeune, fraîche, et paraissait vive au delà, dis toute expression. Elle était vêtue à la mode allemande, avec une coiffe brodée d'or sur la tète, un collier d'orfèvrerie de Venise du plus beau travail, qui faisait trente tours au moins autour d'un col d'une rondeur exquise et plus blanc que l'albâtre ; les cercles, s'élar- gissant l'un après l'autre, retombaient enfin sur une poitrine charmante qu'ils recouvraient en partie; un jupon bien ajusté accusait des formes faites au tour et retombait avec une lascive élégance; enfin, de jolies chaussettes de soie blanche, que terminait un escarpin rose, découvraient à l'œil ravi la forme admirable du plus petit pied imaginable. Six heures n'étaient pas sonnées encore ; mais commo je n'avais pris de toute la journée qu'une goutte de vin et un peu de pain, je demandai à dîner. Malheureusement pour moi, elle ne parlait que l'allemand et je ne parlais que l'italien. COMMENT L'OPÉRA DE DON JUAN FUT CRÉÉ 241 Cependant la douce langue des signes nous servit à entendre, et bientôt... » Il faut lire dans la prose de Da Ponle lui-même ces préludes curieux d'une vie de Don Juan, plus léger que coupable, plus voluptueux qu'immoral. La jeune hôtesse, entourée de ses servantes, presque toutes jeunes et fraîches, enseigne l'allemand et l'amour à Da Ponte ; la déclaration se fait au moyen d'un dictionnaire italien-allemand, où lé doigt muet de la jeune femme et de son nouvel hôte indique les mots révélateurs d'un penchant mutuel et partagé. On se comprend enfin et, sur l'ordre de la maîtresse, les servantes disparaissent; puis elles reparaissent apportant des mels délicats; entin elles se mettent à chanter en chœur avec toute la naïveté germanique : est du pays d'Italie, Celui que mon cœur a choisi! C'est quelque chose d'adorable, que cette première rencontre et celte harmonie de dissonnances, qui s'établit entre le Vénitien cl la fille de la Germanie; entre l'abandon voluptueux et la sincérité sentimentale, entre la vieille intrigue vénitienne et la jeunesse de cœur. On voit ici jaillir la première étincelle d'où la partition du Don Juan de Mozart doit éclore. Dès que Da Ponte a touché cette terre de l'indépendance personnelle, lui qui vient de la terre magique de la poésie et du libre amour, il semble que son âme s'épure et qu'un souille vivifiant pénètre dans sa vie morale.Déjà il n'est plus Vénitien du wiir siècle, homme des Ridotli et des maisons de jeu. Sa bourse est vide; u •2ll1 COMMENT L'OI'KIIA DU DON JUAN FUT CRKK il refuse les dons de son hôtesse. Il loue une chambre dans un faubourg de Goritz, d'où il adresse à l'Empereur, à l'impéralrice et à tous les grands des odes médiocres; ressource plus ou moins légitime de la mendicité littéraire. Grâce à ce procédé les gens d'état lui trouvent du talent; on lui envoie quelques écus. Marcolini, le premier ministre, qu'il a appelé Richelieu, le fait venir à Vienne, puis à Dresde. Da l'onte est. lancé sur la route de la fortune. À Dresde, déjà pénétré du « Gemùth » allemand, il reconnaît avec surprise qu'il est amoureux à la fois de deux femmes, de la mère et de la fille; il s'arrangerait assez bien de ces deux amours, si la mère, à laquelle l'unité conviendrait mieux, ne venait le prier de se décider soit à droite soit à gauche. Peu à peu il s'accoutume aux mœurs germaniques, joue moins, s'analyse un peu lui-même, et s'achemine vers une demi-sincérité, presque chrétienne, dont les mœurs de Venise ne lui avaient pas donné l'idée. Le père Hubert, grand conlrapuntiste, lui prête une Imitation dm Christ ; lui conseille la vertu, et l'envoie à Vienne. § T. Colonie Italienne. — Mozart. — Création do Don-Juan, On n'a pas écrit l'histoire de cette colonie d'exilés volontaires; — italiens qui au xvni' siècle se sont répandus sur toute l'Europe; colonie à laquelle appartenaient Casti, Salieri, Melastase. Ces grands enfants, la plupart spirituels et même bienveillants, se disputent les faveurs de la cour, intriguent, se nuisent et de COMMENT L'OPÉRA DE DON JUAN FUT CRÉÉ 343 temps en temps se servent C'est un Coblenlz. La colonie française protestante, chassée par Louis XIV et établie à Berlin, leur ressemble; seulement l'idée religieuse, par sa sévérité contenait un peu cette dernière. À Vienne, autour de Marie-Thérèse et de Joseph II, à quelles manœuvres, à quels manèges ne se livraient pas ces exilés, le jaloux Salieri, le cynique Casti et môme le doux Trapassi, qui s'était métamorphosé en Athénien et que la postérité connaît encore aujourd'hui sous le nom bizarre de Metaslasio [Meta (tra) — Slasio (passus) — ! Ce fut au milieu de leurs cabales, dans cetto mêlée furieuse et sourde d'intrigues envenimées, que se trouva jeté le pauvre Da Ponte. Il l'ut là fort misérable, ayant un peu moins de vices que les autres. Là il rencontra un jeune allemand ou plutôt un demi Italien des Alpes-Tyroliennes nommé Mozart; celui-ci tout jeune, disgracié comme Da Ponte,.ne pouvait pas se faire le moindre protecteur. Ame simple, Mozart était embarrassé dans les embûches de la vie sociale; il avait une autre sensibilité que celle de Da Ponte; celle-ci toute chrétienne, mystique, point sensuelle. Bientôt ces deux parias de la société civilisée s'entendirent. Tous deux adoraient les femmes et d'une manière différente. Un peu de la légère flamme de Da Ponte s'empara du génie de Mozart.. Da Ponte ne fut pas insensible au charme de la naïve et religieuse tendresse dont Mozart avait le don. Ces deux génies se modifièrent pour ainsi dire l'un l'autre; l'Ame légère agissant sur l'âme profonde, et celle-ci prenant des ailes plus agiles. Da Ponte avait compris le génie musical de Mozart; 544 COMMENT L OPKRA DE DON JUAN FUT CRÉÉ il eut le premier l'idée de changer le Don Juan de Molière en opéra-comique. Mozart accepta ce thème avec enthousiasme; et Da Ponte, pauvre comme Mozart, se mit à écrire Don Giovanni, le chef-d'œuvre des Libretti. « La nuit, dit-il, et en général à minuit sonnant, « je travaillais à l'œuvre destinée à Mozart. Une « bouteille du meilleur vin de Tokay se trouvait à ma E PO» JCAS FUT CRÉÉ 2Ï7 versificateur agréable sans poésie, a senti se relever son talent, et sa puissance grandir, dès qu'il a touché cet admirable thème. Dans ce moment de bonheur poétique et d'innocente extase qu'il a décrits, Da Ponte a créé le libretto de Don Juan, œuvre excellente dans son ordre, pleine de coloris, de franchise, d'adresse et de vivacité. 8 ». Lu légende. — Tiiso. La légende primitive de Don Juan, fille du catholicisme espagnol, se rapporte à la volupté reine, à la tyrannie et à l'enivrement du plaisir, elle frappe la sensualité armée contre le ciel. Don Juan Tenorio a lué Le commandeur d'Ulloa dont il a déshonoré la fille. Poursuivi par la loi, il ose chercher asile dans le couvent même des Franciscains, où sa victime repose. Il y périt : les franciscains répandent le bruit que La statue érigée sur la tombe a vengé l'insulte du commandeur, et que cette statue do pierre a entraîné i'audacieux en enfer. — S'il faut en croire quelques historiens, les moines au raie ni accompli seuls L'œuvre de vengeance et se seraient chargés de satisfaire eux-mêmes la justice divine. C'était, après tout, une terrible invention que cette statue de l'insulté, s'animant pour punir le seigneur féodal! Les couvents d'Espagne exploitèrent la légende; ils en firent une moralité dramatique, un auto; et souvent, quand ils ouvraient à la foule des fidèles leur enceinte sacrée, cette représentation de l'athée Don 18 COMMENT LOl'ÉRA DE DON JUAN Fl'T CRÉÉ Juan, puni par la statue vengeresse, frappa le cœur des assistants d'un effroi salutaire. Au commencement du xvn° siècle, un homme de génie, Beaumarchais en capuchon, qui s'appelait Gabriel Tellez et se faisait nommer Tirso de Molina, reprit en sous-œuvre la légende et en fit un drame puissant. Don Juan Tenorio, qui lue un vieillard et enlève une fille, devint pour lui le symbole de la volupté sensuelle, du besoin de jouir, de L'égoïsme voluptueux. Il ne s'agit plus pour Tirso d'une seule maîtresse aimée, abandonnée, séduite; mais du vrai Don Juan qui veut l'amour de toutes les femmes. Armé de richesse et de pouvoir, il concentre sur lui-même tout ce que la terre et le ciel donnent ou promettent de jouissances. Filles de pêcheurs, marquises, princesses, bourgeoises, toutes lui conviennent. 11 rit de Dieu et des hommes; — ne songeant pas à l'un; — écrasant les autres. Cependant il a déshonoré une vierge et tué le père. On le poursuit; il cherche asile dans une église. C'est là que s'offre à ses yeux la slatue du père outragé. — a liarbe de jrierre, lui dit Don Juan, soupe avec moi ce soir. Je t'invite! » Et le marbre muet devient vivant et parle : « — Je viendrai ! » Le soir même, le convive est ponctuel ; le convive de piètre {El combidado de piedra) l'ait honneur au festin du jeune homme; puis à son tour il invite Don Juan à venir souper dans l'église qu'habitent les morts sous leurs tombeaux. Don Juan, qui use s'y rendre, trouve la table dressée sur la tombe. — Alors l'abîme s'ouvre et l'engloutit. COMMENT L OPÉliA DE DON JUAN FUT CRÉÉ 249 Telle est l'œuvre du Moine. C'est un chef-d'œuvre en son espèce; Gabriel Tellez y a semé la verve railleuse, l'ironie incisive, les élans lyriques. Son drame lit frémir et trembler l'Espagne, passa les Pyrénées avec Anne d'Autriche, et fut froidement imité par Villiers en 1639, sottement par Do- rimonen 1661, avec une supérieure habileté en 1663 par Molière. § 10. Molière. Ce dernier grand homme retravailla de sa puissante main l'idée et le personnage de Don Juan. 11 transforma en raisonneur le jeune homme ardent et sensuel, en athée le voluptueux qui ne compte que sur le présent. 11 lit de l'Espagnol luxurieux un Français ironique, brillant, plein d'esprit, aimant à jouir; homme qui croit « que deux et deux font quatre et rien do plus », — athée philosophe. C'est là une magnifique création. Avec Molière la fécondité et le pouvoir de ce beau sujet ne sont pas épuisésl A la lin du xvni" siècle el au commencement du six", deux grands poêles, — un maitre des émotions musicales — un roi de la fantaisie poétique, — Mozart et Byron vont saisir Don Juan au passage. Je ne parlerai pas ici du pair d'Angleterre, qui, fatigué de vivre, de jouir, d'aimer, de séduire, de braver les femmes et de conquérir la gloire, s'enfermait le soir dans son caveau des environs de Pise et créait les strophes cba- 2oO COMMENT l/oi'KRA DR DON JUAN FIT CRÉÉ loyantes de ce poème de Don Juan, qui a fait rire et pleurer l'Europe. Ne nous occupons que de Mozart. § H. Mozart. DaPonte esquissa pour Mozart ce libretto qui, je l'ai déjà dit, est un chef-d'œuvre Les contours en sont variés et bien fondus; les contrastes hardis et bien ménagés; tout y est harmonieux, facile, entraînant. Il a livré au grand compositeur une charpente excellente ; Mozart en a fait un palais de féerie. Entrons-y et qu'un autre homme extraordinaire nous serve de guide, — Hofl- mann, ce musicien, conteur et peintre, que l'ivresse du vin et la flamme des arts dévorèrent trop tôt. La belle ouverture de Môzarl jette d'abord cette âme et ces sens impétueux à une double ivresse. « Vendante te fait entendre, dit-il, l'effroi me saisit; j le terrible et souverain royaume des morts laisse « s'exhaler des accents qui nie glacent. L'horreur m'en- « vironne. Bientôt éclate la fanfare joyeuse placée à la « septième mesure de l'allégro; elle résonne comme les « cris de plaisir d'un criminel; je crois voir des démons <( sortir de la nuit profonde, puis des figures animées et « gaies danser à la surface d'un abîme sans fond. Le « conflit de la nature humaine avec les puissances in- • connues qui l'entourent s'offre clairement à mou este prit. Enfin la tempête s'apaise, le rideau se lève. » Voici venir Leporello, le charmant poltron, le compagnon de lion Juan, le Gracioso qui n'a pour aubaine COMMENT L'OPÉRA DE DON JUAN FUT CRÉÉ 2M que les coups de bâton et les algarades, tant des ennemis de son maître que de Don Juan lui-même. Notte e giorno f'atigar! « Triste métier que celui de valet d'un roué 1 Peu de bénéfices, beaucoup de peines! Pour lui tous les plaisirs, à moi tous les chagrins ! » « Don Juan se précipite sur la scène; — derrière lui accourt dona Anna, retenant le coupable par son manteau. « Quel aspect, dit Hoffmann ! elle eût pu être plus légère, plus élancée, plus m i}eslueuse dans sa démarche : mais quelle lètel des yeux d'où jaillissent, comme d'un point électrique, l'amour, la haine, la colère, le désespoir! des cheveux aux anneaux noirs, qui flottent sur le corps d'un cygne ! une mousseline blanche qui recouvre et trahit à la fois des charmes qu'on ne vil jamais sans danger ! Son sein encore soulevé par l'émotion s'abaisse et s'élève violemment. Et quelle voix! écoutez-la : Non sperar, se non m'uccidi ! » « A travers le umulte des instruments s'échappent comme par éclairs, les accents infernaux. Le crime va se commettre. Le vieux père accourt, tire l'épée et paie de sa vie son hasardeux courage contre un si terrible adversaire. Il tombe! Don Juan etLeporello s'avancent ensemble sur le devant de la scène. « Don Juan, se débarrassant de son manteau, se montre en costume de satin rouge richement brodé. Oui certes, voilà une noble et vigoureuse stature! Son visage est mâle, ses yeux sont perçants, ses lèvres mol- 2u2 COMMENT L'OPÉRA DE DON JUAN FUT CRÉÉ lement arrondies; quelle puissance dans ce front! que) le magie dans ce regard ! Il semble que les femmes, dè qu'elles en ont subi la magique étincelle ne puissent plus s'en détacher et soient contraintes d'accomplir leur ruine. — Couvert d'une veste rayée de rouge et de blanc, d'un petit manteau gris et d'un chapeau blanc à plumes rouges, Leporello contraste fort avec son honorable maître. Il y a chez lui un singulier mélange de bonhomie, de finesse, d'ironie et do gravité. Ils escaladent les murs, ils fuient. « Mais des flambeaux reluisent! dona Anna et don Ottavio paraissent : un petit homme paré, maniéré, de vingt et un ans tout au plus. Comme fiancé d'Anna, il demeure sans doute dans la maison, puisqu'on a pu l'appeler si promptement : il a entendu le bruit tout d'abord, et avec un peu plus de promptitude, il aurait pu accourir — peut-être sauver le père ; mais auparavant il fallait qu'il se parât, et le délicat fiancé craint la fraîcheur de la nuit : o Ma gual s'offrnee, o Din! n Spettacoln funesto « Agit occhi miei! » — Tout est douleurs, terreur, épouvante. Ce n'est pas assez pour Don Juan d'avoir déshonoré la fille, il a tué le père. « Ainsi s'ouvre ce beau drame : la grotesque douleur de Leporello, l'aventureuse joie de Don Juan, la pâle et douce tristesse du fiancé se combinent et se croisent dans l'habile et vigoureuse trame des premières scènes. Et quel effroi vous saisit, quand le pied de la jeune fille heurte le cadavre ensanglanté de son père. COMMENT L'OPKKA DE DON JDAN FUT CRÉÉ 253 Elle le baigne de ses larmes, elle appelle sur le meurtrier inconnu la colère céleste. Quel duo et quel récitatif ! Ce n'est point assez d'une seule victime. Bientôt la triste Elvire approche, sacrifiée aussi à l'égoïsme delà volupté. «Elle porte encore, dit Hoffmann, les traces d'une grande beauté, mais d'une beauté flétrie, et vient se plaindre du traître ; elle le cherche, elle le poursuit avec cette rage désespérée de la femme qui sait qu'ello n'est plus aimée. » Le compatissant Lcporello la console : — «Que pouvez-vous attendre, madame, et que pouvez-vous espérer? c'est un homme à jamais perdu pour vous! Quoi! vous irez le chercher dans cet océan de femmes, princesses, duchesses, camérières, de quinze à quarante ans, de la zone torride et du pôle! Allons, faites-en votre deuil! » Puis il lui débite ce catalogue si bien détaillé par Lablacbe, des blondes et des brunes, des veuves et des jeunes filles que le nouveau Jocondo a inscrites sur ses registres. Madamina, il catalogo e questo... « Six cent quarante et une en Italie; deux cent trente et une en Allemagne, cent en France ; quatre-vingt- onze en Turquie; en Espagne, seulement mille et trois. Cento in Francia; in Turchia novanluna ; Ma in Spuyna son gia mil e tre. > Madame, des beautés qu'il aime Je liens l'inventaire moi-même ; Noms do famille ci de baptême, La liste est complète, je crois. 15 254 COMMENT L'OPÉRA DE DON JUAN FUT CRÉÉ En Allemage, rciii quarante : L'Italie en a deux cent trente ; Bn France, quatre cent cinquante i El chez les Turcs rien que soixante... Mais en Espagne, oh ! mille el I rois ! Vous y trouverai des comtesses, Des bourgeoises, des altesses, Des grisolles, des duchesses, Jusqucs à des clianninesses !. . Dos femmes de mille espèces, De tout Age et de lont rang. Mon maître csi toul à chacune ; Dans la blonde il voit la lune, La comète dans la lu tine; C'esl mi culte qu'il leur rend. En décembre il wiii la grasse, En juin à la maigre il passe; La petite a plus de grâce, La grandi' en éclal l'efface, etc. Mais voici Zerline, puis Mazelto; ce joyeux chœur de paysans, cette farandole pastorale tranchent merveilleusement sur le fond sombre et passionné du drame inventé par Da Ponte. De princesses, de comtesses, de grandes dames don Juan en a vraiment assez. C'est à la paysanne Zerline qu'il adresse ses hommages; elle va se marier au pauvre Mazetto, et elle l'aime; mais Zerline est faible, elle est femme; don Juan lui offre sa main, sa fortune, son cœur; elle va céder à la séduction, quand Elvire paraît à temps. Elvire, la douairière de ces beautés délaissées, arrache la jeune villageoise aux étreintes du séducteur. Bientôt tous ceux que l'égoïsme voluptueux de don Juan a blessés se groupent pour le punir. Anna d'abord lui demande secours contre le meurtrier de son père; elle ignore que ce meurtrier est don Juan lui- COMMENT l/OPÉRA DE DON JCAN FUT CRÉÉ 255 même. Mais n'est-il pas gentilhomme? N'est-ce pas à lui qu'il appartient de défendre le faible, de protéger la femme opprimée, de secourir l'innocence, do venger les victimes? N'a-t-il pas la grâce des formes, la séduction des manières, l'apparente franchisera riante affabilité? C'est précisément celte séduction qui fait sa force; tous ces dons éclatants delà civilisation et de la nature lui servent à exercer et à étendre sa tyrannie voluptueuse et son égoïsmo sensuel. Les ressources de l'esprit, l'audace du courage, l'emploi de la richesse le rassurent. Rien ne l'étonné, rien ne le terrasse ou ne l'accable. Il évite les uns, trompe les autres et emploie à cela Leporello, valet digne d'un tel maître. Tout à coup au milieu de ce grand massacre de bonheurs féminins l'ennui le prend; il veut, pour se désennuyer, une fête peuplée de femmes; alors il « épanche, comme le dit très-bien Hoffmann, son mépris pour ses semblables, dont il ne fait que des instruments de plaisir », et sa voix éclatante et souple fait retentir l'air brusque et coupé : Fin che dal vino,.,, « Le bal va s'ouvrir; avant le bal il faut à don Juan un passe-temps et une distraction; la naïve Zerlinea piqué sa curiosité blasée; il veut savoir ce que vaut la résistance d'une fille rustique; il presse son triomphe et n'est pas loin de le remporter, quand son audace est arrêtée en beau chemin par la présence incommode du niais et jaloux Mazetto. « Enfin la fêle commence, et do terribles masques apparaissent. Ce sont Anna, Elvire, Ollavio déguisés; 2S6 COMMENT L'OPÉRA DE DON JUAN FUT CRÉÉ leur trio est une prière qui monte en accords purs et douloureux vers le ciel. Bientôt le fond du théâtre s'ouvre. La joie éclate : le choc des verres retentit; les paysans et tous les masques que la fête de don Juan a réunis dansent et forment des groupes animés. Notre petite Zerline, vive et amoureuse, console par des traits charmants le pauvre Mazetto que la jalousie poignarde. « Mais les trois masques conjurés pour la vengeance s'avancent lentement; tout devient solennel. Une demi- clarté mélancolique s'épand sur les grands arbres et sur les vastes pelouses du vieux château. Les masques pénètrent dans la salle de danse. On se remet à danser jusqu'au moment où Zerline, que don Juan veut enlever, échappe aux tentatives du séducteur. Grand scandale dans le bal. Don Juan s'avance l'épée haute, et marche au devant de ses ennemis. 11 fait sauter le fer des mains du rival, se fraie un chemin à travers la multitude qu'il met en désordre, et triomphe en riant de l'indignation générale. » Le beau final! et que ce mouvement de passions contraires est ardent, facile à comprendre, puissant d'etl'et, énergique et entraînant ! Da Ponte a bien servi le compositeur. Jamais trame mieux tissue, jamais canevas mieux préparé ne furent offerts à un homme de génie par un homme de talent. Au commencement du second acte, le Sancho de don Juan, ce bon Leporello au manteau rayé, voudrait de tout son cœur quitter son maître. If a peur que l'enfer ne châtie bientôt un voluptueux qui sacrifie le monde à ses plaisirs; il a peur aussi, poveretlo, de prendre sa part de cette punition méritée. Cependant les COMMENT 1,'orÉRA DE DON JUAN FUT CRÉÉ 257 «arguments de don Juan sont d'une grande puissance sur l'esprit du valel; ils prennent la forme de piastres fortes, et comme don Juan ne les épargne pas, Lepo- rello se laisse convaincre. Une nouvelle fantaisie amoureuse porte don Juan à essayer des femmes de chambre. — Voilà donc le valet qui troque ses habits contre ceux de son maître, endosse le manteau brodé du seigneur, et lui prête son accoutrement de valet, sans prévoir que tout à l'heure il va lui-même être dupe de celui dont il a servi les ruses. Notre ami Leporello , transformé en don Juan, est fort embarrassé de sa splendeur; c'est une comédie que don Juan se donne à lui-même. Il y a chez le héros de Da Ponte du Voltaire, du Beaumarchais et du Casanova de Steingalt. Le personnage a grandi depuis le moyen âge, époque où l'on ne voyait en lui qu'un mauvais sujet qui a des maîtresses et se bat souvent en duel. Le nouveau don Juan s'amuse de tout; le but unique de la vie humaine lui paraît être de railler la vie et les hommes. Comment ce manant va-t-il se comporter sous l'écorce du gentilhomme? Comment écoutera-t-il les douloureuses plaintes des femmes sacrifiées pardon Juan et qui prendront le valet pour le maître? De quel air recevra-l-il leurs caresses? El de quelle peur sera- t-il saisi, au moment où don Juan reparaîtra lui- même et viendra lui demander ses comptes? Cette comédie se joue au bénéfice de don Juan qui, pour la rendre complète, va, la mandoline en écharpe, soupirer sa romance amoureuse sous la fenêtre d'une femme de chambre qui lui a paru jolie. Bientôt le paysan Mazetto accourt accompagné de ses amis; le village est en rumeur; les paysans bran- 258 OOMMKRT l.'oPÉRA DE DON JUAN FUT CRÉÉ dissent leurs bâtons : chacun s'apprête à tirer vengeance de ce séducteur auquel princesse et fille des ebamps ne résistent jamais. Où trouver le coupable? Mazetto le cherche partout et ne trouve que le faux Leporello, c'est-à-dire don Juan lui-même; c'est à lui qu'il confie sa fureur jalouse et sa conspiration. Là-dessus don Juan, vrai gentilhomme, le rosse d'importance. Zerline reparaît ; elle console Mazetto, et lui chante un joli petit air! Elle possède un remède, un remède admirable , un remède excellent, agréable, buonino, e naturelle... et les apothicaires ne le font pas : E lo spcziale Non lo sa far, no. Fuis elle s'en va trottant et chantant, la main de Mazetto sur son cœur : Sentilo bo/terc Toccami qua ! Heureux Mazetto! Ce petit air, fort bien écrit par Da Ponte, respire la malice égrillarde et l'esprit libertin do sa jeunesse. Leporello cependant, vêtu comme son maître, tombe entre les mains des vengeurs qui cherchent don Juan de tous côtés : Ottavio, Zerline et Anna mettent la main sur lui. Hélas! ce n'est que Leporello qu'ils rencontrent ; il tombe à genoux, prie, supplie, demande grâce, se sauve à toutes jambes et retrouve son maître. [lapide, légère, passionnée, la musique de Mozart a couru jusqu'ici à travers tous les caprices de ce joli drame lyrique. Elle va s'élancer d'un pas plus terrible, plus grave, non moins vigoureux. L'orchestre annonce, par de sourdes et lointaines préparations, que COMMENT L'OPÉRA DE DON JUAN FUT CRÉÉ 259 la vengeance passera des mains impuissantes des hommes aux mains toutes-puissantes de Dieu. Voici les tombeaux; une enceinte fermée, de grands murs, la grave statue d'un vieux guerrier à cheval, la clarté de la lune qui tombe pâle sur le visage pâle, sur le coursier blanc et immobile. Don Juan a continué ses fredaines amoureuses ; il en prépare de nouvelles. Il s'enivre de ces plaisirs qui ne tarissent pas pour lui ; à la sensualité il joint l'ironie. Environné de ces sépulcres , il imagine de nouveaux moyensde plaisiretrève des intrigues originales, quand tout à coup la statue parle! La menace et l'anathème tombent de ses lèvres de marbre. Le commandeur, le père d'Anna, le vieillard dont l'épée de don Juan a traversé la poitrine, lui dénonce la vengeance deDieu. « Invite-le à souper ce soir, dit don Juan à Leporello, ou je te tue ! » Leporello frissonne. D'une voix tremblante il invile le commandeur. La statue répond à l'invitation, en abaissant avec lenteur sa tète de pierre. Leporello voudrait se cacher dans le centre du globe. « Ah ! tu as peur, s'écrie don Juan ; eh bien ! ce sera moi qui l'inviterai! « — Commandeur! viendras-tu souper? « — Oui ! » H viendra; et sa promesse ne sera pas vaine. Entendez retentir celte harmonie audacieuse, bravade jetée à l'enfer : Gis la menta c préparât* I Tout est illuminé chez don Juan, il veut recevoir dignement son hôte qui arrive du royaume des morts. 260 COMMENT L'OPÉRA DE DON JUAN FCT CRÉÉ « II s'assit, dit Hoffmann, faisant sauter les bouchons les uns après les autres, et livrant passage aux esprits impétueux qui frémissaient de leur joug. C'était dans une chambre profonde, avec une haute fenêtre gothique, qui laissait entrevoir la lune sous les sombres nuages de la nuit. La table était couverte des mets les plus exquis ; les légères Andalouses formaient pour le distraire leurs plus voluptueux enlacements. Bientôt apparaît Elvire, qui les yeux pleins de larmes et la voix pleine de sanglots, tombant à genoux devant l'infidèle, lui rappelle tous ses serments; les éclairs traversent le ciel; on entend l'approche sourde de l'orage. » Byron , dans son Child-Harold, décrit les mêmes scènes. «Là chantaient et dansaient d'aimables et bril- « lantes beautés, douces à voir, faciles de cœur, charmes « dangereux, fleurs trop fragiles. Leurs formes délice cates, répétées parles vieux miroirs de Venise, n'ins- « piraientplus qu'indifférence au jeune homme fatigué « de plaisirs et dont la main laissait échapper languis- k samment la coupe pleine de nectar. » « Quelqu'un frappe. Elvire et les jeunes filles s'enfuient; au milieu des chœurs effroyables d'esprits infernaux, s'avance le colosse de pierre. Le sol tremble sous les pas tonnants du géant. Leporello pâlit et se cache sous la table; et lorsque l'envoyé de Dieu somme don Juan de se repentir;— à travers la tempête, le tonnerre et les affreux hurlements des démons, don Juan prononce son terrible « No! » « L'heure est arrivée. La statue disparaît; une épaisse vapeur remplit la salle, puis elle se dissipe et laisse voir des ligures horribles; don Juan se démène au milieu des tourments de l'enfer. — On ne l'aperçoit plus que COMMENT l/OPKRA DE DON JUAN FUT CRÉÉ 261 voilé de nuages et environné de démons. Une explosion a lieu enfin. Don Juan et ses acolytes infernaux ont disparu ; Leporello demeure étendu sans mouvement dans un coin de la salle. « Que de bien vous fait alors l'apparition des autres personnages qui cherchent inutilement don Juan! Il vous semble que vous venez d'échapper à la puissance des divinités infernales. « Vous êtes libre — votre cœur oppressé respire'. • « On jugerait légèrement Mozart, si l'on croyait qu'il a pensé et composé sur un motif puéril une semblable musique. Un bon vivant qui aime le vin et les filles, qui invite follement à sa table la statue de pierre d'un vieil homme qu'il a tué en se défendant!... Certes, il n'y a pas là beaucoup de poésie. Ces futilités valent- elles la peine que les puissances infernales montent sur la terre? Don Juan mérite-t-il qu'une statue prenne une âme et descende de son cheval de marbre pour l'avertir de la colère du ciel? 9 « comme la glace. Enfin, la duchesse de Chabol arrive « avec la plus grande politesse , et me prie de me contenter du clavecin qu'elle me montre, aucun des « siens n'étant prêt; elle m'engage à l'essayer. « Très- « volontiers, lui répondis-je ; mais en ce moment cela « m'est impossible, car j'ai les doigts tellement gelés « queje ne le sensplus. » Je la prie de vouloir bien, du « moins, me faire entrer dans une pièce où il y aurait « une cheminée et du feu. Oh ! oui, Monsieur, vous avez « raison. Ce fut toute sa réponse. Alors elle s'assit, se « mit pendant une heure à dessiner en compagnie de I quelques messieurs qui étaient réunis en cercle au- « tour d'une table. Là j'eus l'honneur d'attendre encore « pendant toute une heure. Portes et fenêtres étaient « ouvertes. J'étais glacé non-seulement des mains et « des pieds, mais de tout le corps, et la tête commen- « çaità me faire mal. Il régnait dans le salon altum si- « lentium;ja ne savais plus que devenir, de froid, de (l migraine et d'ennui. J'eus plusieurs fois envie de 9 m'en aller roide : je n'étais retenu que par la crainte « de déplaire à M. Grimm. Enfin, pour abréger, je jouai « sur ce misérable piano-forté. Le pis, c'est que ni Ma- (l dame ni ces Messieurs n'interrompirent un instant II leur dessin, et que je jouai pour la table, les chaises et (( les murailles. Enfin, excédé, je perdis patience. C( J'avais commencé les variations do Fischer ; j'en 8 Jouai la moitié et je me levai. Alors une masse û'c/o- " ffes. Quant à moj, je leur dis ce qu'il y avait à dire: ,; r JU avec un pareil clavecin il n'y avait pas moyen de (( se faire honneur , et qu'il me serait fort agréable de " ./'mer un autre jour sur un Meilleur instrument. (( Mais elle n'eut pas de cesse que je ne consentisse 270 MOZART, WEBER, GRÉTRY, ETC. « à rester encore une demi-heure pour attendre son « mari. Celui-ci, à son arrivée, s'assit près de moi, « m'écouta avec la plus grande attention, et alors « j'oubliai le froid, la migraine, l'ailente, et malgré « le misérable clavecin je jouai comme lorsque je « suis eu bonne disposition. Donnez-moi le meilleur «instrument de l'Europe, et des auditeurs qui n'y « comprennent rien, ou n'y veulent rien comprendre, « et qui ne sentent pas avec moi ce que je joue, je « perds toute joie, tout bonheur à jouer. J'ai plus « tard tout raconté à M. Grimm. Vous m'écrivez que «vous pensez que je fais force visites pour faire de « nouvelles connaissances ou renouveler les anciennes; «mais c'est impossible. Il n'y a pas moyen d'aller à « pied ; tout est trop loin et il y a trop de boue ; car « Paris est une ville horriblement boueuse, et pour « aller on voilure, on a l'honneur de jeter quatre à « cinq livres par jour sur le pavé , etencore^owr rien, « car les gens se contentent de vous donner des com- « pliments et pas autre chose. On me prie de venir tel « ou tel jour; j'arrive, je joue, on s'écrie: Oh! c'est un « prtdige, c'eut inconcevable, c est étonnant ! — et puis : « Adieu. Enai-jejeté ainsi par les rues de l'argent, « dans les commencements, le plus souvent sans même « rencontrer les gens! On ne croit pas do loin com- « bien cela est fatal. En général, Paris a beaucoup «changé: il s'en faut de beaucoup que les Français a aient encore la même politesse qu'il y a quinze ans; « ils sont bien près de la grossièreté, et de plus ils sont « horriblement orgueilleux. » MOZART, WEBER, GKÉTRY, ETC. 271 §3. Le premier coup d'archet. Avanl de rencontrer Da Ponte à Vienne (i), Mozart, presque enfant, déjà maître de son art, est accueilli de cette manière par les belles Dames parisiennes. 11 n'est pas encore à la mode; on le traite en conséquence. Chemin faisant, il observe et juge fort bien l'état des mœurs et des esprits: «Les Parisiens, dit-il, ne sont qu'engouement : » et ailleurs: « Les Français aiment les masses; leurs ensembles « marchent très-bien... » « Les chœurs, détestables en Angleterre et très- « mauvais en Allemagne, sont excellents à Paris. » — 11 II dit aussi que les—Parisiens attachent beaucoup de 0 prix au premier coup d'archet. » — « Cela passe ici " pour une très-grande affaire, le premier coup far- « c/ietf Je n'ai pas manqué d'y être. Eh bien! quoi? « On part ensemble comme partout. C'est à mourir do « rire! » En effet nous aimons les masses. Ces instrumentistes qui partent ensemble nous ravissent. 0 Mozart! votre race ne ressemble pas à la nôtre. Vous Préférez l'individu; nous aimons l'ensemble. Vous Périssez le talent individuel; nous adorons les grosses masses. Nos soldats attaquent en colonnes; les vôtres °nt bien de la peine à se régler. Nous allons ensemble, au pas, vivement, tambour battant, mèche allumée. Sociables, socialistes, amis de l'ensemble (qui est aussi V. plus haut, p, 200. 272 MOZART, WF.BER, GRÉTRY, ETC. une abstraction), ennemis des originalités et des individualités qui sortent de ligne et nous dérangent, il nous faut une direction suprême, un premier coup d'archet. 0 maître Mozart, c'est la grande nécessité de notre orchestre et de notre France. La société chez nous n'a jamais voulu aller seule.il nous faut des dictateurs. Boileau a été dictateur; avant lui, Ronsard; Voltaire après lui. Le bâton, est un dictateur; maître de l'orchestre, il frappe dur, tape ferme, fait un bruit du diable; demandez à Berlioz. La charmante rage de Berlioz contre le tack du bâton ne changera point son pays, qui a toujours exigé des écoles, demandé des régulateurs et voulu des maîtres. 0 cher et grand Mozart, vous mort si jeune, yous qui comme Byron el Pascal, avez quitté la vie dans toute la simplicité passionnée de votre âme, s'il vous était donné de reparaître ù la lumière, el qu'on voulût bien vous céder une petite place dans l'orchestre des musiciens, vous trouveriez que nous avons fait de grands progrès! vous seriez content de ce religieux silence,'de cette audition attentive;— de mademoiselle Duprez qui pose et dirige admirablement sa voix, de madame Ugalde qui a de l'énergie, de l'entrain , de la verve et du savoir, do madame Miolan délicatement passionnée. Quel chef-d'œuvre que le trio de ces femmes! Quel prodige! Mozart leur baiserait les mains avec joie. Que ne revient-il par une belle soirée de juin , pauvre artiste qui a tant souffert ! Il a souffert, je L'ai dit, et beaucoup souffert des ennemis, des rivaux, des intrigues, des menées, do la pauvreté, des méchants discours, des folies, des sottises, des orgueils et des malices. Vous MOZART, WEBER, GRÉTRY, ETC. 273 auriez peine à imaginer de quel Ion l'archevêque de Salzbourg le trailait! «Polisson! » et « Drôle! » et « Décampez-vite! » ce qui en allemand (et à la troisième personne du singulier) est une grossièreté incomparable quand même on l'adresserait à un quadrupède. Lisez ses lettres dans la biographie confuse et mesquine de Nissen, ou seulement celles que M. le chanoine Goschler en a extraites et a traduites en français sous un titre excessif et exclusif: Vie d'un artiste chrétien. Vous saurez combien l'âme de Mozart, chrétienne, ardente, douce, aimante, sévère; combien celte pauvre âme a saigné et pleuré; quel labeur a écrasé l'artiste; quels envieux lui ont tendu leurs pièges ordinaires ; vous saurez ses aspirations, et sa simplicité, et ses tristesses, et son ironie amère, et sa rêverie éplorée. Ironie et rêverie! Ironio contre l'affectation et la rapacité, contre la sottise, l'intrigue et le mensonge; l'èverie passionnée et naïve, qui baigne et amortit la ferveur sensuelle dans le délire mélancolique de lame. G 'est le double caractère des génies complets: — Racine comme Shakspeare, Cervantes comme Tasse, Milton comme Dante, Mozart comme Hossini, tous se balancent entre ces deux pôles de la satire et de l'amour. Tel incline vers l'amour, tel autre vers la satire. ]) ante arme sa poésie de vengeance, Tasso s'affole de céleste beauté. Heureuse et divine variété des esprits, des tempéraments et des natures! Elle rend le monde ° u nous sommes adorable! Qui comprend seulement ou la satire cynique de Rabelais, ou les tendresses de ' âme féminine possède la moitié d'un génie; rien de plus. wjfton a dit un mot profond : Le génie a les tleux sexes. 274 MOZART, WEISER, GRÉTIlï, ETC. Tel est en effet le génie de Mozart. Il est double; — viril par la complexité et la vigueur des étreintes; féminin par la grâce et la tendresse. Il possède les combinaisons de nombres ; — Valgèbre de la musique; signe viril ; — force. La vive source de la mélodie est en lui ; — Vinspi- ralionde latnusique; signe féminin. Il est symphoniste, ou panthéiste; Il est mélodiste ou créateur de chants célestes ; — Mozart a puisé dans le fond même du xvm e siècle la sensualité ardente, toute frémissante de passions et de désirs. — Il l'a élevée et spiritualisée dans l'éther d'une candeur religieuse et profonde. — Il a créé des sonorités variées, — matérialisme de la musique. — Il possède le sentiment de l'harmonique unité, qui est le don suprême et le divin accord. § 4. Weber, — Son génie. A Mozart, contemporain de Jean-Jacques, succède Weber, contemporain de Byron et de Napoléon. Le nouveau musicien serre et presse son rhythme; son accent devient ardent, fébrile, passionné et terrible. La foudre de la Révolution a grondé sur son berceau. Weber a quinze ans lorsque le premier Consul marche à l'empire. Il a vingt-quatre ans lorsque le canon MOZART, WKBEK, GHKTRT, F.TC. 276 français ébranle l'Europe. 11 écrit, chante et compose au bruit du tambour et de la mitraille. C'est le moment où le vieux Fichte, la hallebarde au poing (et il la dépose au pied de sa chaire), prêche le stoïcisme du Selbst aux étudiants rêveurs et résolus. La vieille Allemagne tout entière s'est levée contre Napoléon. La vieille ballade a repris son vol, éveillée avec le vieux rêve allemand. De nouveau l'on voit passer dans les bois épais les anciens fantômes germaniques et le chasseur noir qui court dans les nuages; - cl l'on entend silller la balle enchantée; — et la longue chasse des ombres va roulant sur le Taunus et dans le Schwarzwald. Entre 1800 et 1820 tous les spectres germaniques se dressent, se heurtent et se pressent pour résister aux légions françaises. Ainsi ce que la vie moderne et la lutte du sang ont de plus émouvant et de plus réel ; — et ce que le monde magique a de plus fantastique et de plus vague se confondent pour inspirer Weber; les ombres, les gnomes, les goules, le chant des poètes, les superstitions du Peuple, la magio et le surnaturel Drennent part au grand combat de l'Europe du Nord contre Napoléon. lœrner meurt en serrant sur sa poitrine sanglante sa bonne épée, à laquelle il adresse une ode sublime ; ^es murmures de la féerie, les demi-clartés du crépuscule, les échos du passé, l'accent sauvage de la 'utte, et le bruit du clairon et la marche rhythmée des bataillons trouvent leur place dans l'œuvre de "Weber. 1' est unique à cet égard. 1' obéit à ce double mouvement. Ce double élément contradictoire, sauvage et féerique, fantastique et guerrier, se trouve confondu dans Obéron 276 MOZART, WEBER, GRÉTRY, ETC. et Euryanlhe, dans le Freischutz et J'réciosa ; ces légendes et ces rêves, éclos sous les vieux chênes du llue- bezahl, n'ont rien de français; ils sont du passé et du monde ïeutonique. Ils sont anti-français. Ils n'ont rien de latin, de grec, de classique, de civilisé. Une volonté passionnée y éclate, abrupte et puissante; tantôt bercée par le rêve, tantôt s'élançant au combat; toujours spontanée, incisive et irrésistible. §5. De la vie dans les arls. — (irélrv, — Avis aux compositeurs modernes. La grande qualité qui éclate chez Weber, comme chez Mozart, c'est la Vie! Sauvage chez Weber; religieuse chez Mozart. Chacune de leurs œuvres est non pas une combinaison morte et factice, mais une organisation vivante, originale et personnelle. On peut en dire autant des partitions do Spontini, de Rossità, d'Auber, même de Grétry. Un souffle vital les anime. Lcoutez la plus légère, la plus enfantine parmi les partitions de Grétry. Quelque simple que soit l'accent, c'est une âme qui parle. Grétry va devant lui sans préoccupation de docteur ; il marche sans arranger les plis de sa robe. De tous côtés la mélodie s'éveille, part, se développe comme la vive source d'une roche alpestre, avec une Ferveur, un jet, une grâce enchanteresse. A peine la voixa-t-elle donné le premier son, la passion s'annonce et bientôt elle éclate. Sans beaucoup de préparations, sans apprêt scientifique, MOZART, VVEBER, GRÉTRÏ, ETC.. 277 sans habileté de travail, sansattenliveélaboralion, notre homme fait son œuvre. Il dessine plutôt qu'il ne peint, niais le trait est vif et l'accent vrai ! L'autre jour j'avais près de moi, à l'Opéra-Comique, l'un des ingénieux et des savants musiciens de ce temps-ci, et nous causions : « Je voudrais, lui dis-je, que nos compositeurs nouveaux vinssent écouter Grétry. Ce bonhomme n'a aucun de leurs mérites ; mais il possède une qualité, une seule qui les vaut presque toutes, l'inspiration. Spirituels, savants, raffinés, opulents en ressources, féconds en moyens, l'inspiration leur manque trop souvent. — « Ils y suppléent par la combinaison. — « Aujourd'hui nous faisons tout avec la combinaison et la ruse ; Machiavel est notre maître ; nous portons une profonde politique dans les arts. La froideur, le calcul, le génie arithmétique semblent le dernier terme du beau. L'enthousiasme parait puéril, la naïveté idiote, le sentiment maniaque. Au rebours du xviu" siècle, qui cherchait le sentiment partout, qui l'exagérait, en abusait, en poursuivait l'expression avec amour, quelquefois avec fureuret avec rage. Voyez celui-ci ! Ce cher Grétry! Gomme il est du xviu 0 siècle 1 Et que celte simple partition est jolie ! et expressive 1 — « A la bonne heure! reprit mon ami... mais avouez, cela est ridicule ! Ce soldat aux gardes, libertin vertueux, amoureux de toutes les femmes, sentimental, élégiaque et franc buveur ! Cela ressemble à WatteauouùGreuze, dont les chairs roses et les petites fi'les minaudieres appartiennent au même xvni" siècle. — « Ne dites pas trop de mal du xvin c siècle. Ce siècle était sincère dans ses aspirations, ses espérances «6 278 MOZART, WEBEll, GRÉTRY, ETC. et ses chimères. Il croyait à la pastorale et adorait la nature ; dentelles et broderies, jabots et éventails ne l'empêchaient pas d'être vrai.Gluck était vrai. Diderot était vrai. « — A votre aise. Néanmoins la musique do Grétry est une musique primitive, élémentaire, sans couleur, sans ampleur, sans puissance, ginguette. « — Bile a le sentiment, la passion et l'accent. Jo vous abandonne la pauvre instrumentation du Liégeois : peu de cuivre, à peine quelques flûtes; le violon et le hautbois; mais l'essence de la musique lui appartient bien plus qu'aux érudits et aux éclatants do ce temps-ci. Il est inspiré. » § 6. Des variations de la mode et de celles du goût musical. — L'indifférence acluellc. — Les six jeunesses. — Le gandin. 0 compositeurs modernes! vous avez du talent, de la science, de l'esprit et de l'audace ! Vous êtes sonores et coquets, colorés et riches de notes, de souvenirs, de travail, de contre-point et d'amis. Mais que de bruit, juste ciel ! et que de claqncurs! Quel tapage ! Résistez donc à votre époque, résistez à cette terrible suprématie des éléments brutaux et matériels qui veulent l'emporter sur l'âme et l'esprit; refoulez le cuivre, le fer, le hronze, l'acier, — et le claqueur. Celte tyrannie de la matière est redoutable à l'art. Trop d'arabesques et de délicates sculptures ; trop de catastrophes matérielles ; un luxe violent, sensuel, etïréné, tapageur; — enfin la matière déchaînée. MOZAH'l, \NtUER, GRÉTRY, ETC. 279 Voici comment s'explique ce progrès de la matière brute, envahissant sous forme de claqueurs et sous forme d'ophicléides le domaine sacré de l'art. A force de sensations et de passions, à force d'engouements et d'enthousiasmes nous sommes parvenus àTindifférence. La musique a varié comme la mode. Sentimentale du temps de Jean-Jacques.et de Grétry; déclamatrice avec Werther et Gluck ; guerrière avec Weber et Byron ; elle est devenue coquette avec Auber et Balzac. Toutes les phases sont épuisées maintenant. Que d'expériences faites sur la matière française ! Ile combien de façons a été pétrie la pittc nationale ! Quel déplorable atelier que notre société décomposée et recomposée ! Le Micromégas qui préside à ces élaborations a dû prodigieusement rire! De 1730 jusqu'à 1858, entre l'époque de Grétry et la nôtre, je trouve six nuances, six couches superposées de modes et d'engouements successifs, acceptés par la France. Ce sont en général les jeunes et les sots-jeunes, qui donnent l'impulsion ; cervelles creuses, ardentes, excessives, qui absorbent ou exagèrent la mode. La masse les suit. Parvenus à quarante ans, ces exagérés s'apaisent, gouvernent une buutique ou des enfants, retombent niaisement dans la masse et dans l'opa- 1 u e , éteignent leurs nuances éclatantes et deviennent sobres, gris, médiocres, comme ils étaient nés. Une nouvelle génération de fous, — mais de couleur contraire — les remplace et bientôt les imite. Les six jeunesses! ou les six générations! Comptez sur vos doigts. Le Jean-Jacques se développait versHGO, au temps de Grétry; l'apprenti Werther, entre 1780 et 1790; le 28 MOZART, WEBER, GRÉTRY, ETC. ,-eune Phocion ou le ftrécophile, vers 1792, en pleine dévolution; le Byronien , vers 1812; enfin le Balzac, vers 1840. Aujourd'hui notre symbole, plus effiacé, non moins curieux, le Gandin représente l'ennui, l'indifférence, la somme totale de toutes ces banqueroutes. Le Jean-Jacques a disparu de la scène avec ses larmes, ses douleurs et ses susceptibilités microscopiques. Je ne vous méprise pas, ô fils de Saint-Preux, frère de Greuze! Le plus singulier, le plus doux, le premier, vous n'êtes pas le plus sot de mes six jeunes gens. Vous aviez au moins de nobles et de douloureuses as- pi rations; vous faisiez effort vers la nature et le vrai. Le Werther de 1780 n'est que la dégénérescence de Saint-Preux. Werther sème l'ennui et respire l'ennui. Il s'estime un grand personnage et ne fait rien. Couché dans l'herbe, il médit des religions; oisif,il médit des laborieux. Il a mis à la mode les boi tes à revers jaunes et l'habit bleu barbeau ; sa plainte éternelle aboutit à un mariage (l'épicier. Si le Wcrthéricn m'impatiente, le Phocion dont je no parle pas m'étonne et m'effraye ; — le Byronien m'exaspère. Le fsexxdo-Jean-Jacgnes était malade; son ca;ur souffrait avec son orgueil ; chez le Werthèricn le cœur s'enterrait, l'esprit s'émoussait ; l'orgueil resté seul sonnait la cloche funèbre sur-les débris de l'activité humaine; chez le Byronien, l'orgueil épouse la fatuité. Celui-ci, aristocrate, bien ganté, cravache en main, regarde la lune, bêle des élégies et lance des strophes. Comme il est drapé et costumé avec soin, le peuple le regarde. Place au Byronien ! Funèbre, col rabattu, la MOZART, WEBEll, GRET11Y, ETC. 281 peau blanche, fataliste, voué aux Furies, triste, bien nourri cependant, méprisant les femmes, adorant ce qu'il méprise et foulant aux pieds ce qu'il adore 1 ô l'ennuyeux garçon ! C'est lui qui a inventé \a.pose. La pose, cette muse de notre époque engourdie; tartuferie de la mise en scène; hypocrisie du costume et de la décoration. La jeunesse qui s'est modelée sur Balzac, aujourd'hui un peu fripée, date de 1840. Le Balzac s'appelle Arthur de Nucingcn, ou l'homme fort ; il a fait ses premières dents sous la Restauration. Il était en pleine beauté sous Louis- Philippe et il a du ventre. C'est un mécontent; il a été auditeur. Il a ébauché ses études dans la Peau de chagrin; sa redingote noire est boutonnée jusqu'au menton; homme du monde, il porte la croix d'honneur et il a dirigé un journal politique. Comme il tranche ! comme il décide ! comme il parle haut 1 Son frac est aujourd'hui râpé ; son habit fané ; sa voix rauque. Il abusa jadis du vin de Champagne et des antichambres ministé- rielles. 11 tend le jarret, il a de l'audace, apparente du moins; le verbe haut; la désinvolture grave. Il est danseur. 11 sait les coulisses. Il est ergoteur et jurisconsulte. H va devenir catholique. Belle fusion de Panurge, de l'avocat, du marquis °Ule l'alguazil! Malgré sa toux, son ventre et sa poitrine essoufflée, notre homme fort aime l'orgie; il cr oiratoujoursà l'orgie, c'est-à-dire à deux bouteilles de méchante liqueur chargée de gaz délétère, et ù deux ou trois êtres équivoques, jetant au hasard leurs paroles ) leurs bras et leur cœur. Il croit en outre à Rabelais, au gendarme, à la préfecture de police et à la décence. 16. 282 MOZART, mil), GKKTRY, ETC. Après 18S0, la mode et l'engouement, à bout de voie, sont tombés dans l'apathie et la plus profonde indifférence. Le représentant de notre dernière époque a reçu un nom singnlier; il s'appelle le Gandin, C'est l'ennui, le zéro, le néant dans la jeunesse. Gandin est l'homme aux gants, le petit homme à la raie, verni et botté, toujours piétinant l'asphalte ; — l'indifférent! Point méchant, point bon ; spirituel, pas trop spirituel ; esprit flottant comme ses bras dans ses manches et la fumée de son cigare. Il a des gants, et c'est par ses gants qu'il se distingue. Il ne tient ni à Byron, ni à Werther, ni à Jean-Jacques. Des héros antiques il n'a cure, liyron est trop impétueux, Werther est trop élégiaque, Jean-Jacques trop dcclamateur. L'ironie violente ne lui plaît pas ; il blague, c'est son mot; il aime le jargon, stéréotypie à l'usage des sots du monde; il ne parle qa'argot. Cela a du cachet, dit-il. — Pauvre enfant ! La musique lui est inutile. 11 ne lui fautcertes ni le brio deltossini, ni la fougue, de Weber, ni la sensibilité de Mozart. UN COMPOSITEUR TYROLIEN ( FERRARI DE ROVEREDO ) UN COMPOSITEUR TYROLIEN ( FERRARI DE ROVEREDO) Un pauvre Tyrolien quitte ses montagnes pour voir le monde et apprendre la musique. Il s'arrête à Home, passe à Naples, stationne à Venise, perfectionne son talent, finit par être bon pianiste et bon maître de chant. Il a vu Paèsiello et Martini; sa jeunesse s'est écoulée sans grand souci de l'avenir et sans autre passion vive que celle du solfège. Faute de génie, la nature lui a donné de la voix; faute de fortune, il est sobre et content de peu. Q;e demande- t-ilï Un plat de macaroni à Naples; et à Rome, un habit noir; les manchettes sont nécessaires, la chemise viendra s'il plaît à Dieu. ■ Ce Tyrolien parlait un patois germanique auquel s'attachaient de mauvaises code italiennes; maintenant ij sait l'italien; la souplesse et la gaieté napolitaines ''accompagneront à travers le monde. Allez, mon fils, dit la musique, et il pari d'un pied léger. Le voilà lesté pour son pèlerinage d'artiste : il part donc, l'àme libre et la bourse plate, sûr de trouver Partout du papier de musique et des voix de femmes. A Vienne, il saluera l'universel Mozart; à Paris, il 28(i UN COMPOSITEUR TYROLIEN verra le chevalier Gluck ; à Londres, Dusseck, Steibelt et Haydn lui ouvriront leurs portes : c'est une franc- maçonnerie si commode, si gaie et si généreuse que la franc-maçonnerie des arts ! Si les bank-notes de Londres lui plaisent, il aura des ladys à diriger, des héritières à changer en virtuoses; le voilà l'accompagnateur des italiens à la mode, le directeur chéri des consciences musicales, l'Apollon des coteries exclusives; il recevra la confession des notes fausses et donnera des espérances aux voix inflexibles; il grondera les petites maîtresses qui grondent tout le monde (je parle de 1780) ; il assouplira des oreilles de corne et des gosiers d'acier; il forcera le dandy à subir la discipline de la mesure ; sur sa route, au milieu des graves mélodies de l'Ecosse romanesque il sèmera l'appogiature fleurie. Ecouté, suivi, applaudi, consulté, adoré, il sera grand; grand sans exciter l'envie; roi sans minisires, sans travail, sans Chambres, sans contrôle; célèbre sans les misères de la supériorité; un homme heureux. Pour obtenir tous ces bonheurs, il ne s'agit point de génie; il faut être bon enfant, Italien, maître de musique; c'est une belle destinée de rossignol voyageur. Quatre-vingts ans sonnent : on n'a plus ni voix ni oreilles; mais que de souvenirs pour remplacer l'une et l'autre! On aura fait battre mille cœurs féminins; on aura fait vibrer tous les pianos illustres, on aura pénétré chez les princes et les majestés. La société ne vous demandera qu'un habit propre, beaucoup d'au dans la prononciation et le bon goût du chant; elle vous paiera en hommages et en fortune les jouissances que vous lui aurez données ; c'est bien juste. Supposez que le maestro ait peu d'esprit, il restera dans UN COMPOSITEUR TYROLIEN 287 le salon, paisible et oublié; comme on y suspend une guitare, comme on y dépose une harpe : son titre le rend sacré. C'est une voix plutôt qu'un homme. S'il ne pénètre pas jusqu'au cœur do la société, jusqu'à son cœur palpitant et voilé, il en connaîtra, du moins il en partagera les fugitives émotions : il en ressentira toutes les vibrations rapides. Instrument qui résonne à l'unisson de tous vos plaisirs; il en sait plus que vous et moi sur mille riens très importants. Telle fut l'existence de Jacques Godefroi Ferrari, nalif de Roveredo ; un de ces compositeurs qui plaisent et que l'on oublie, talents d'un jour, qui brillent un jour. Après avoir vu l'Europe, il s'est plu à recueillir ses souvenirs, qu'il a dédiés au roi de la Grande- Bretagne, ni plus ni moins. Lié avec un grand nombre d'anciens élèves, il a utilisé les recoupes de sa vie d'artiste, pour en faire deux petits volumes modestes qui se sont imprimés très-obscurément dans je ne sais quel coin do Londres, pendant l'année 1830, à l'époque même où l'une de nos révolutions éclatait. Passons sur un style italien fort plat, mêlé do tournures tyroliennes et anglaises. Oublions quelques réflexions banales sur la révolution de France et ses horreurs. En fait de Mémoires, c'est-à-dire d'égoïsme, Pourquoi se montrer difficile? Je me défierais de l'auteur s'il avait laissé tomber sur sa route deux phrases Initiantes, ingénieuses, animées ou pittoresques. Il perdrait un bon quart de son mérite ; il cesserait d'être complet et achevé ; il se manquerait à lui-même. Pauvres ouvrages, que les dames ne lisent pas, que les savants consultent sans les connaître, que les laquais repoussent et qui vont garnir l'étalage de nos quais 288 UN COMPOSITEUR TYROLIEN sous l'étiquette infamante ! Œuvres qui n'ont pas même possédé la séduction de la minute et le don de captiver unegrisette! Morts dans votre berceau, dignes d'une élégie et d'un panégyrique, n'èles-vous pas quelque chose de touchant, de précieux et d'inconnu? Ce que vous pouvez avoir de bon, vous le cachez : trésors enfouis, diamants bruts, voilés par votre terre natale, parcelles d'or que personne ne recueille, je suis heureux de vous rencontrer sur mon chemiu et de vous proléger un peu! Livres proscrits que les critiques rejettent du pied, soyez les bien-venus! Celui-ci, par exemple, semble assez pauvre; une biographie sans intérêt, des souvenirs personnels, un style sans verve, un récit dénué d'éloquence, d'aventures, de poésie!... ehbien!-je vous assure, c'est un excellent mauvais livre! Conduisez-nous, Signor Ferrari. Votre enfance et vos chasses d'oiseaux n'ont pas sans doute un bien grand intérêt, mais il y a là une peinture du Tyiol rustique, qui fait plaisir à entendre, précisément à cause de sa naïveté. En 1775 il n'y avait pas un piano dans tout le pays; la mère do Ferrari en fit faire un de bois de sapin, et elle le commanda, devinez à qui? au marchand de tabac de Roverodo. Le piano de bois de sapin, fabriqué par le marchand do tabac, fournit au jeune Amphion tyrolien les premières notions musicales; au surplus c'est un pays très-bien organisé sous ce rapport et qui fournit une partie de l'Europe de musiciens nomades et sans prétention. Vous les rencontrez sur la route de Milan, de Vienne, de Nancy, de Colmar, avec leurs chapeaux pointus, leur petit" plume rouge posée de travers, et leur air doux et sauvage : ce sont plutôt des oiseaux chanteurs que des un coiii'uMTLiji; riaoLifn 389 chanteurs. Peu à peu Ferrari se rapproche de la civilisation, il vient ù Vérone, celte Vérone de Roméo et Juliette, où l'Allemagne du moyen-âge donne la main à l'Italie moderne. Notre jeune homme ne marche pas sans but, il se rend à un pèlerinage. Il faut admirer dans ses pages l'esprit sauvage du Tyrol, la haine des juifs, la superstition. Toute cette vie assez amusante est d'ailleurs fort simple : a Mon oncle, dit-il, était « pi ètre et ne s'occupait qu'à faire de bon vin ; le soir il « jouait à la triomphe avec ses pénitentes; ma tante « était toujours avec son rosaire, et mes deux sœurs, « que je menai un jour à l'Opéra-buna, passaient o toute la soirée à lire attentivement leur caté- « chisme. » La plus grande aventure de sa vie consiste dans un combat livré à des têtes à perruques appartenant à un perruquier dont Ferrari veut séduire la 011e. Puis on l'envoie à Mariaberg pour apprendre l'allemand ; le pays qu'il est obligé de parcourir donnerait, dit-il, le spleen à Polichinelle. Il n'a pas le moindre goût pour cet étrange pays des Grisons si bien nommé, où la terre est grise, le ciel gris, où les maisons sont grises. Il admire seulement la citadelle de Glurenlz. a vec son unique capitaine 3 commandant à une garnison compose de sa femme et de trois bambins, ainsi 4ue le fort de Purgatz, où réside un juge avec deux invalides, ce qui rappelle le régiment de M""' de Gue- "itmé, un colonel avec quatre lumbours. 1{ «He vie que celle de Mariahorg et des liénédicliu? du Val venoste! Crème adorable, gibier excellent, des nu 'Mn (nouilles), des ravioles, des poissons roses.d'un 8°«l exquis, des moines musiciens, plus pâtres que Masseurs, et honnêtes gens. A u bUU1 de eu para- 17 299 UN COMPOSITEUR TYROLIEN dis, le jeune homme se trouva si heureux, que 1b passion le prit. Mais laquelle ? Le couvent ne connaissait absolument que trois femmes pour traire les vaches : l'une avait soixante-dix, l'autre soixante- quinze, et la troisième quatre-vingts ans. Autour du jeune homme tout était bienveillant, bon, aimable. Le confesseur lui disait : Te absolvo, en lui donnant un petit soufllet ; et l'envoyait à lâchasse. Il n'y avait place que pour une passion, le fanatisme. Les sons de l'orgue faisaient transir et trembler le jeune homme; quatre squelettes de martyrs pendaient sur le grand autel, une grande croix d'or au-dessus, et six bulles vierges sur trois autels, mais surtout une Madone, la Madone des Neiges, représentée, dit-il, comme un grand fantôme de cire blanche, bien habillée do satin blanc, avec de beaux pendants d'oreille, des perles et des colliers magnifiques. Ce fut la sainte de Ferrari, qui, toujours prosterné devant la Madone des Neiges, rêvait les archanges, les séraphins et la joie du paradis. Il fallut que l'abbé du couvent détendît au jeune homme le cilice et les flagellations qui couvraient de sang les marbres de l'église. J'ai beaucoup d'estime pour eut abbé do Mariaberg et pour ces bons moines. Assistons à une représentation théâtrale, donnée aux Bénédictins de Mariaberg par les habitants des environs. Une salle d'auberge sert de théâtre. Le barbier, à la barbe des Muses, compose le poème, intitulé Y Arche de Noé. Les décorations représentent l'intérieur de l'arche; et, pour ne rien oublier, le soleil a droite, la lune à gauche et les étoiles au milieu, sans parler de la porte du paradis, peinte en bleu, et de w porte de l'enfer, peinte en noir. Je doute qu'il y ait eu CN COMPOSITECn TYROLIEN 291 dans le moyen-âge de représentations plus curieuses. L'auteur ne s'était pas fait faute de personnages. N en avait inventé soixante-dix, et ces soixante-dix étaient représentés par six personnes. Le rideau levé, au lieu de quelque chose de grotesque, comme vous auriez pu vous y attendre, les mélodies nationales des Tyroliens, exécutées avec le goût le plus pur, les walses les plus gracieuses commencent la représentation. Vient ensuite le comique; on n'avait pas de costume, on mit à contribution toutes les garde- robes du voisinage. Le père Noé portait une mitre, une chasuble, un corporal, et une croix pastorale qui appartenait à l'abbé de Mariaberg. La souquenille d'un invalide, le gilet brodé du juge de Purgast, un fouet de postillon, un sabre allemand et des bottines rouges, composaient le costume de l'archange saint Michel. Un montagnard vêtu de deux peaux d'ours cousues ensemble, le front orné de deux cornes de chamois, était le diable. Je ne raconterait pas le combat du diable et de saint Michel. Quand ce dernier remit l'épée au fourreau, pour introduire le bonhomme Noé au paradis, il sortit du Paradis même deux hommes qui souillèrent dans leurs trompes d'écorce, en firent sortir des sons aussi doux et aussi veloutés lue ceux du cor anglais, et charmèrent tous les assistants en jouant une walso d'un mouvement vif, Puis une mélodie pathétique. A ces accents suaves tout 'e monde s'agenouilla. Le soleil et la lune, se cherchant et se rapprorhant au fond du théâtre, s'embrassèrent tout à coup, et les étoiles suivirent leur exemple. La porte de l'enfer tomba détruite, et trois énormes coups do tonnerre assénés par un poing vigoureux, 2!)2 UN COMPOSITEUR TTROLIEK sur la lable de la cuisine, annoncèrent l'apparition de la Sainte-Trinité; cette dernière se composait des miroirs et des glaces du pays et des environs, lesquels, frappés de la lumière d'une infinité de bougies et la renvoyant à travers des verres de couleur, produisaient en effet une illumination extraordinaire, sur laquelle personne no pouvait fixer son regard. Non, jamais Voltaire, non, jamais Euripide n'obtinrent un succès aussi formidable : le barbier-poëte fut couronné publiquement. Il fallut que l'abbé lui donnât sa bénédiction avec la couronne; cl jusqu'à minuit les majestueuses vallées environnantes répétèrent dans tous les patois du ïyrol et des Grisons : ! Es lebeder herr Barbier f—Evvim il signor Barbierel Vous «entez bien qu'il voulut se faire moine; mais les lions pères n'y consentirent pas. Pour retourner à Roveredo près de son père, le voilà qui monte dans une charrette remplie de chaînes de fer pour paillasse, avec un sac plein de feuilles sèches pour matelas, un cheval robuste attelé à la charrette, et pour conducteiu 1 * un Jaeger ou chasseur des montagnes, qui s'amuse à lirer sur la route les aigles et les faucons; puis adieu aux bons pères de Mariaberg, à l'église, à l'orgue et à Notre-Dame des Neiges. Avec de tels commencements, j'aurais voulu qu'il devînt Rossini ! On apprenait pou de chose à Roveredo et à Bolzano< Les Bolzaniens furent très-étonnés de voir revenir de Mariaberg un jeune homme qui savait faire une division couramment. Ces gens-là pratiquaient le commerce d'une manière assez singulière : un café était situé au centre de la ville, petite maison ambigu c — taverne italienne et auberge suisse. Les jours de DM COMPOSITKI'Il TVROMKN 293 daiemonl, l'homme chargé de faire8» tournée et de remettre divers soldes, allait droit au café, déposait W* un banc en face de la maîtresse, les rouleaux d'or ou les piles d'écus qui l'auraient trop chargé , emportai! le reste et disait à la maîtresse : Gebcn Sic Acht (faites attention). Ja, la, répondait la maîtresse. Et l'homme s'en allait distribuer ceux des écus qu'il avait emportés, puis il revenait prendre le reste. Trente ou quarante sacs ou rouleaux appartenant à diverses personnes se trouvaient ainsi mêlés sur le banc du café, sans que jamais l'un ait été pris pour l'autre, et que l'on se soit plaint d'une seule erreur. Quel besoin un tel peuple a-t-il de constitutions politiques? Il est vrai que beaucoup de choses lui manquaient et lui manquent encore. Vous avez assisté à ses représentations dramatiques; sa méthode pour faire le thé n'est pas moins originale. Ayez une petite bouilloire pleine d'eau froide, jettez-y une pincée de feuilles de thé, faites bouillir pendant une demi-heure, laissez refroidir, jelez-y un citron et buvez! Les instrumentistes de ce pays n'étaient pas forts; Ferrari, avec un peu plus d'esprit qu'à lui n'appartient, atlirme qu'ils jouaient de tous les instruments comme des aveugles joueraient au billard. Je passe pardessus 'a mort de son père, ses amours innocentes, ses disputes d'héritage et son départ pour Rome avec le prince de Uchtenstein. Je me hâte d'arriver à Naples,où notre Ferrari trouve Paesiello, pour lequel il avait une lettre d'introduction. Cet homme, si tendre et si doux, C( 't auteur de mélodies qui sont la voix do l'àme, c'est Un farreur, un vrai camarade de Lablache. Vous ne 20Z| UN COMPOSITEUR TYROLIEN serez pas fâché sans doute de causer avec Paesiello bonhomme, amène, prodigue, élégant et coquet dans sa toilette, le moins violent et le moins effarouché des hommes de génie, plein d'une débonnaireté naturelle et toute napolitaine : voilà comment Ferrari le représente. Il était près de monter en callcssctta pour faire sa promenade de chaque soir, avant de se mettre au travail, quand le jeune Tyrolien se présenta. — « Veux-tu monter? nous nous promènerons. » Le rouge lui monte au visage. Le patois napolitain de Paesiello, qui n'en savait pas d'autre, son tutoiement, son accueil facile, causent au jeune homme une surprise dont il ne revient pas. Il monte. Paesiello lui indique les curiosités du pays — employant toujours le langage des Lazzaroni. Chisto, c'est le Vésuve ; C/tillo, c'est lo château .de l'Œuf ; Lubascio, c'est Pompéi. Se trouver près du grand maître, lui parler, être dans sa voiture; quelle joie, quel orgueil! Ferrari dit qu'il pleurait. Ils voyagent cnsemhle; puis ils descendent pour faire un tour à pied. — « Cher Tyrolien, ah ça! tu veux donc être compositeur? — Italien, s'il vous plaît, monseigneur ! — Italien du Tyrol, cela va sans dire. Va buono! — Oui, monseigneur! — 'N malora! « mon seigneur » et « s'il vousplaîl! » Que veulent dire toutes ces bêtises? On ne parle pas ainsi à Naples ! on n'y donne du monseigneur à personne, du vous presqu'à personne, et l'on y tutoie tout le monde, entends-tu? pas de cérémonie. — Corne fipiace impuni! UN COMPOSITEUR TYROLIEN 295 — Ah! tu as lu Métastase? — Et avec bien du plaisir, je vous assure ! — Tant mieux! Quand tu feras l'ariette, cela te servira beaucoup. Prends Métastase 1 Tu n'as que faire de l'aesiello, du pauvre Paesiellol — Moi, je n'aurais que faire du plus grand compositeur du monde ! — Mamggia la mamma ta. (Au diable ta mère!) — Si tu pouvais dire vrai! — En musique, songo no cuvio. — Pardon, je n'ai pas compris. — Tu ne sais pas le napolitain, je ne sais pas le tyrolien, ni l'un ni l'autre nous ne savons l'ilalien, ('uniment nous entendre? Au surplus, cela veut dire, ami : — je suis un âne ! — Vous, un âne! Vous le plus grand compositeur de la terre, le musicien de l'Europe 1 1 —Poh ! poh! je ferai parler tant que tu voudras, une femme, un amant, un berger, un guerrier, une héroïne, dans leur caractère et avec leurs passions. Pour cela je ne crains personne; mais la musique, vois- tu, c'est une grande chose, c'est profond, c'est inépuisable , je la regarde comme à peine au berceau : nous ne sommes que des enfants. Le pauvre Tyrolien écoutait l'homme de génie de toutes ses oreilles. — Encore un petit tour de promenade, lui disait-il, et je ne vous ennuierai plus : encore une question? — Parles tant que tu voudras; eccomi ca! — Quelle différence y a-t-il, selon vous, entre la mu- S1( iue italienne et la musique allemande? — 0! 0! corpodibacco, je vais te dire. Les Italiens DM COiMl'dSITr.l'l! TYliOMI'A commencent Bans finir, et les Allemands finissent avant dé commencer! Tu n'entends pas? — Pas du toul. Paesiello s'arrête avant de s'expliquer. — La mélodie, vois-tu, ce n'est que le commencement ; l'harmonie, ce n'est que la fin, et chacun s'en tient à la moitié de l'œuvre. — Mais n'y a-t-il pas eu des Italiens Allemands et harmonistes, ou des Allemands Italiens et mélodistes? — Si fait, vraiment; et ce sont les plus grands. Pas un des compositeurs italiens n'a des mélodies plus suaves que celles de Hasse, ni des chœurs plus ingénieusement dessinés et plus nerveux dans leur expression que ceux deHamdel. Notre père Martini vaut, en fait de science, tous les Allemands possibles. Là-dessus., que dis-tu d'un bon plat de macaroni col zuc/tillo, et d'un slufato à la génoise? Viens avec moi. Et ils allèrent manger leur macaroni. Si cette conversation ingénue vous a intéressés, et que vous ayez attaché quelque prix à ces paroles importantes de Paesiello, pour qui la musique était encore dans le berceau, vous avouerez que j'ai eu raison de vous présenter le Tyrolien Ferrari, dont l'unique titre de gloire est cette chanson souvent fredonnée par Marie Antoinette, et qui a fait les délices de nos grand- mères. « L'amour est unvn/ant trompeur. » Quelques autres mélodies assez heureuses et les faveurs des grandes dames soutinrent Ferrari ; une petite renommée passagère le consola et l'amusa pendant une vie assez longue, sans nuage, sans orage, non sans plaisir n i sans grâce. Il vécut et mourut comme un oiseau. (FRAGMENT DE MON JOURNAL) MON ÉDUCATION MUSICALE (KHAUMENT DE MON JOURNAL) § L Caractère général de la musique. — L'oiseau. — L'Iiomrne. Esthétique de cet art. La musique a pour caractère l'émotion vibrante sans précision pratique. Elle sait dire j'aime ! non pas je faime ! Elle dit j'aime ou je hais plus passionnément que nulle langue humaine ne peut le faire. Elle dit Je ; et chacun se môle à cette personnalité. Elle n'a pas de pronom démonstratif toi, vous, eux; elle est toujours moi, et dès qu'ello parle elle devient tout le monde, elle est nous. Elle no met jamais les points sur les i ; sa logique est la logique de la passion. Lepnurquoi et le comment lui échappent; elle vit uniquement de sympathie. Elle représente l'électrique rayonnement d'une âme pénétrant une autre âme. Toutes les âmes sont donc à elle. Les premiers accents, les premières notes musicales 300 MON KDl'CATIOiN MUSICALE qui vinrent bercer ma jeunesse rêveuse, dans le vieil hôtel Flavacourl, entouré de ses grands jardins achetés par mon père avec la maison même, me causèrent un ébranlement profond. Depuis ma première petite enfance les sons du la vieille serinette m'avaient endormi ; ce furent ensuite quelques larges mélodies de Gos- sec, que répétait ma pauvre chère mère, avec tant do grâce et un sentiment si noble; et vers ma dixième année, un ou deux airs do Mozart, chantés par M""' Rarilli, à l'Odéon. Les paroles m'importaient peu ; do temps à autre un violoncelliste, ami de mon père, apportait sa basse et la faisait pleurer dans notre grand salon Louis XIV aux vastes fenêtres; les chants élégia- ques de Boccherini m'enchantaient. On ne le connaît presque plus ce maître ; on ne le joue guère : c'est le Cowper de la musique instrumentale; il ne convient pas aux goûts violents et matérialistes du xix e siècle. Quelle ivresse je ressentais ! et comme je conservais précieusement une sorte de fièvre sacrée, lorsque de douze à seize ans l'audition de ces deux fragments du grand labeur musical européen au xviu'' siècle m'avait initié à l'émotion d'un art que je devais toujours aimer sans jamais le savoir! Aussi, tout eu vaguant dans le jardin, dans le pré et sous la verte allée de tilleuls, essayais-je, bien puérilement, de créer à mon tour mes mélodies. Je sentais que la musique était partout et qu'il ne s'agissait que de la trouver'; que dans le vaste sein de la nature reposaient quelque part des combinaisons neuves de chants inconnus et des mélopées délicieuses toutes mon ÉDUCATION Mrsir.Al-R 301 * prêtes à éclore, à être saisies au nid par une main prédestinée et forte. Je ne me trompais pas ; c'était très-confus dans ma pensée. Aucun enseignement précis, aucun guide no dirigeaient mon éducation. Klle avait pour base l'instinct, une base fragile et Bhi ibérique, ardente et spontanée. De là ma passion pour un art qui nait de Vinstinct seul, et qui, plus que tout autre, émane des profondeurs même de l'être humain. L'homme et l'oiseau chantent naturellement, les autres animaux ne chantent pas. Fils de l'air et de la lumière, l'oiseau chante comme il respire; à son organisme, à son larynx, à ses veines même, où coule un sang ardent et vif, sont enchaînées des combinaisons mélodiques charmantes, imparfaites, toujours les mêmes, correspondant à ses passions et à ses besoins. L'oiseau ne les créo pas, il ne les invente pas, il ne les comprend pas, mais il les exécute et il en jouit ; elles sont faites avec lui ; ces collaboratrices de sa vie appartiennent pour toujours à sa race. Jamais elles ne changeront, jamais elles ne s'altéreront ni no se développeront. L'oiseau ne chante pas en Partie, mais seul. Il répond à son amoureuse ; il attaque le rival ou provoque le voisin qui perche comme l "i sous la fouillée. Sa mélodie est nécessaire, fatale et incomplète ; l'inspiration instinctive la fait jaillir deson Petit gosier hardi et vigoureux. Involontaire, elle ne s'égare en aucun détour de commentaires fleuris. Elle ne s'écarte pas des modulations uni lui sont imposées. Improvisation éternelle, toujours fraîche, toujours identique*, elle-même,qui ne finira qu'avec la création ! 302 MON ÉDUCATION M IJSIOAI.I', Les oiseaux chantaient donc à mes oreilles pendant que je continuais cettebizarre éducation de nia pensée ; le Pattor fîdo de Guarini m'apprenait l'italien, la Clarisse do Hichardos m'apprenait l'anglais, les pages morbides d'Obermann, qui me semblaient adorables, m'initiaient au français du dix-neuvième siècle, et je feuilletais languissamment ces divers ouvrages, d'une teinte si diverse, en prêtant une oreille inattentive aux gazouillements de la fauvette, de la linotte et du pinson. Je préférais de beaucoup à ce ramage les éloquentes douleurs do Werther, sybarite du scepticisme ; les nouvelles et viriles données émises par M n " > de Slaël ; même le coloris cru et enflammé à'Atala, des Martyr» et des autres œuvres de Chateaubriand. — Oui, me di- « sais-je, l'œuvre écrite et pensée, l'œuvre du cerveau a humain où respire la volonté du Maître des éléments, « est plus grande et plus divine cent l'ois que le chant « de l'oiseau ; la simple force de la nature est une es- « clave : tels le rocher qui tombe, la fleur qui pousse, « l'encens qui brûle, le Ilot qui bruit, l'écho qui gémit, « l'oiseau qui chante ; ces forces n'ont pas conscience « d'elles-mêmes. Donnez-moi le plus petit allegro de » flûte, un air de vielle rhythmé par le plus ignorant « des pâtres, c'est déjà autre chose. Le long gémissement du rossignol est involontaire; chez lui l'âme a de la nature soupire, respire, pleure,s'élève, s'abaisse « et murmure invariablement; aucun rossignol ne peut a varier son vieil andanlc. Ce n'est pas une personne « qui parle en lui, ni même une passion ; c'est Vamour, « et par l'organe de l'amour, c'est la nature. Une petite " mélodie de Bullini s'élève plus haut; ici je ne trouve « plus seulement la nature, mais l'homme ; c'est un cer- MON ÉDUCATION MUSICALE " tain mode contenu dans une certaine âme d'homme ; « l'individu se spécialise, l'âme est personnelle; dans « l'individu la passion se détermine, et dans cette pas- « sion une certaine nuance apparaît, reproduite dis- * tinctement, fixée, arrêtée, éternisée. L'individu, la (C spécialité, la distinction, la volonté, c'est la divinité « dans l'homme. « Détache-toi donc, ô homme, du grand ensemhle, « acquiers ta personnalité, sois. » Ainsi déhutait ma vie morale. § 2. Comment un piano sans cordes m'apprenait la philosophie. — 1-cs musiciens qui composent et ceux qui décomposent. Il m'arrivait souvent de scander à haute voix sous la feuillée, en me délectant de cette autre musique, les rhythmes énergiques et graves du lyrique Lebrun, bommo de talent, auquel on ne rend plus assez de justice, et qui a précédé Victor Hugo, même Népomucène Lemercier, danslacarrièrelyrique. L'emphase, le Clau- dianisme, la pompe des mots, se mêlent aux beautés de son œuvre ; elle a néanmoins do l'éclat, delà vigueur, de l'élan, surtout de l'élévation, et une musique et un accent propres. Je ne me doutais pas que la parole publique ferait un jour partie de ma vie laborieuse ; et je m'habituais à cadencer les périodes, à nuancer sous le feuillage les sonorités de l'accent, ce qui, plus tard, ne m'a pas été inutile. Quantà la musique, je l'adorais toujours et de l'amour ,'iOi MON ÉDUCATION MMICAbl le plus stérile. Je ne pratiquais aucun instrument. Pendant un mois on mit une basse entre mes jambes. Je lâchai de vaincre le dégoût et la répugnance que m'inspirait le labeur de l'archet; puis je l'abandonnai, ainsi que l'exécrable piano muet, ou plutôt le simulacre de piano factice, composé d'un clavier privé de cordes, sur lequel on promenait aussi mes petits doigts. L'auteur de cette noble invention était un grand vieillard, à l'habit râpé, digne de Hoffmann le fantastique, nez de vautour, griffes analogues, tempes décharnées, un homme silencieux, qui, devançant les idées de son temps, avait substitué la mécanique à la musique. Il avait réfléchi que l'étude de cet art se simplifierait si l'on en bannissait deux éléments réfraclaires : l'harmonie et la mélodie. Il la réduisait donc à l'exécution. Il vous exerçait sur piano sourd et muet : le souffle, lo son, la vibration dérangent l'élève. Un piano qui ne dit rien est toujours juste. Le technique se substitue à l'art. Vous brisez vosa rti- Culations, vous assouplissez vos poignets, vous élargissez vos nerfs, vous détendez vos muscles, vous devenez le dompteur de votre piano ; rien ne vous résiste ; main gauche et main droite marchent résolument et galopent fièrement. Vous enjambez les arpèges, vous chevauchez des louches noires aux louches blanches; vingt noies bondissent du même coup, et les étincelles sonores éclatent comme des bombes ; cela ne dit rien, n'exprime rien, ne se dirige vers rien. Ce n'est plus la volonté, l'homme, l'âme qui agissent; c'est le bras, c'est le son; vous voilà retombés dans la force, dans la nature, dans l'énergie pure, sans âme. La formule, l'involontaire, les brutalités élémentaires vous font esclave. Vos poi- MON KDUCATtON MUSICAI.K 305 gnets exécutent du tapage, comme l'oiseau produit des murmures, comme l'eau, tombantdu front d'un rocher dans la plaine, tonne, siffle et gronde. Cette musique sans volonté t'ait des «bruits» ot n'est plus humaine. J'ai vu renaître de mon temps une sorte de composition harmonique de cette espèce, qui n'est qu'une Décomposition delà musique. J'ai vu des artistes émi- nents enfoncer le piano de leurs coudes, l'assommer de leurs poignets, et ensevelir toute inspiration mélodique, toute harmonie savante sous le tour de force mécanique. Le Trapèze de cette gymnastique musicale m'est aussi odieux que ces exercices barbares, auxquels se condamnent quelques malheureux qui marchent tète en bas pour faire fortune. Ceux-ci, pour mille francs, risquent chaque jour de se briser la tète devant le pu blic, qui les contemple avec une férocité ébahie. L'ar- tiste acrobate, qui assomme un piano, ressemble a ces Malheureux : il assassine la musique, il étouffe le talent, il tue le génie en lui-même et chez les autres. Mon père, le philosophe, trouvait cela beau ; car ce mécanisme brûlai, qui devait conduire au sanctuaire de l'harmonie, était d'accord avec certaines idées préconçues et certains principes qui avaient leur coin de vérité, mais seulement leur coin ; perfectionnement des organes, prépondérance de l'homme physique, règne de la nature matérielle. Moi je n'entendais pas de celle oreille, je me révoltais. Mon incrédulité protestait contre celle musique sans musique, contrecette formalité sans art, cette subs- Wution do la force à l'âme, cette destruction de la volonté libre, ce dogme qui commençait à tout envahir 306 MON ÉDUCATION MUSICALE et qui préparait notre grande époque, nos triomphes nouveaux, la vapeur traversant l'espace, et les machines anéantissant le temps. Voilà bien des doctrines et des méditations à propos de musique. Ces méditations sur ce quej'ai senti, éprouvé et vu, ont formé le tissu de toute ma vie. Il faut donc ou que je n'écrive pas ou que je les exprime, il n'y a pas de milieu. Je n'ai jamais écrit pour gagner deux sous ou deux mille francs. En cela comme en tout, je me suis détaché et délivré des entraves et des courants vulgaires de mon époque, sans affectation comme sans prétention d'originalité, mais par l'exercice simple de ma volonté naturelle. J'aurais pu, avec de tels penchants, tomber dans la bohème ou l'excessive rêverie. Dieu morci, j'ai échappé aux goûts immondes comme au désespoir; et j'ai regardé sans trop Je haine les mille vipères qui sont sous les pas de tout le monde, qui piquent et qui font saigner, mais qu'il faut accepter ou tolérer sur sa roule. 8 3. § 9- Grcilry. — Jcan-Jacqucs. Jean-Jacques Rousseau était d'ailleurs mon oracle en musique. C'était là (il faut en convenir) un maître MON ÉDUCATION MUSICALE 307 chélif et insuffisant, mais il était naïf; je l'aimais fort, ou plutôt je l'adorais. Combien de fois ai-je relu le Dictionnaire de Musique, les Confessions et Y Emile! Et que de tentatives vaines pour m'initier au Contrat social, à cette fausse et païenne théorie, la plus contraire du monde à la vraie croyance, — à la religion de l'âme et de la liberté, à ce qui s'appelle en philosophie « individualité » et « conscience! » Aux écrits musicaux de Jean-Jacques je joignais les aimables mémoires de Grétry, une de mes lectures favorites. Il y a en lui du Gcssner et du Berquin; trop de fadeur philosophique sans doute, mais néanmoins de la grâce, de la fraîcheur et de l'inspiration. Je ne cessais d'entendre chanter en moi-même deux ou trois ariettes de cet ingénu et ingénieux maître, Grétry ; une fièvre brillante, etc. J'étais loin de comprendre ce qu'était réellement Grétry; je no lui assignais pas la place délicate qu'il occupe parmi les maîtres du dix- huitièmo siècle, je ne savais rien do ses rapports avec la civilisation générale; mais Grétry meplaisait, il était un de mes dieux sentimentaux. Diderot venait après lui et corrigeait sa fadeur. Je m'enivrais de celte brûlante esthétique de Diderot, son- vent fausse, toujours éloquente. Imaginez le charme et la variété de ces lectures, poursuivies sous les ombrages, sur les pommiers, sur les abricotiers dans lesquels je nie perchais, sur les gazons où je m'étendais;—quelque chose d'inexprimable dans sa douceur et sa profondeur. Je ne créais aucun système, n'envoyais de prose ■ aucun journal, et je demeurais absolument passif ; je ne dissertais pas, ne soulevais aucune controverse, et ue prétendais à rien, ni à gloire ni à honneur. Aussi 308 MON ÉDUCATION UDSICALE lout cela, Musique, Pensée, Souvenirs, toutes ces vives essences descendaient pures et intactes au fond de moi-même et s'absorbaient dans mon être intellectuel. Elles n'y causaient aucun trouble. J'attendais avec une parfaite modestie qu'il se fît jour dans ma pensée. Seulement, jo repoussais les théories abjectes; tout livre grossierjne rebutait; j'aurais craché sur l'abbé du Laurens et même sur Fau- blas. Ces vilaines me causaient un dégoût amer. Un jour, dans la bibliothèque très-complète du dix-huitième siècle que possédait mon père, je trouvai un petit pamphlet de Dupont de Nemours, sur la Musique des Rossignols. En dépit du théoricien matérialiste, je compris qu'il se trompait, et que les bêtes n'ont pas de musique, puisqu'elles n'ont pas de langage. Les traductions que Dupont de Nemours a données de l'idiome charmant des rossignols ne me prouvaient rien. Non, les bêtes n'ont pas de langage, leurs sens ne parlent que par des cris; elles n'ont autre chose à se dire que ce que les sens leur commandent. Alors je me mis à étudier la philologie parlée des animaux; et je reconnus qu'ils n'ont pas de consonnes, mais seulement des voyelles, souvent indistinctes, murmurées ou grondantes. Leurs âmes sont des demi- àmes, et voilà pourquoi leurs organes sont plus parfait que les nôtres; il faut à des âmes incomplètes des organes complets. Une éducation où la religion n'entrait pour rien, car je n'avais jamais été à la messe, me ramenait ainsi forcément au sentiment religieux. Je touchais le pôle contraire aux intentions paternelles. Je devenais plalo- MON ÉDUCATION MUSICALE .109 nique avant d'avoir été amoureux; mystique avant d'avoir été sensuel. On m'avait soustrait au baptême chrétien ; et ce fut ma volonté seule qui, douze ans plus lard, m'affilia à la grande communion civilisée de l'Europe; je raconterai cela. L'usage que j'ai fait de ma conscience et de cette volonté personnelle, toujours revendiquée par moi au milieu du peuple le plus remuant, le moins constant, le moins personnel, le plus charmant, le plus aimable, le plus facile à mener, le plus difficile il ramener, le plus vif, le plus preste, le plus réfractaire, le plus docile qui soit au monde, — mérite bien d'être signalé. J'ai payé cette singularité. L'honneur d'en avoir usé à mes frais m'appartient — et je le réclame. •l'observais donc pour observer, non pour écrire. Itriller, étonner, avoir ce qu'on nomme des succès, ne 'ne souriait en rien. Je ne désirais jamais être le premier Je ma classe. Je ne voulais point acquérir la renommée, saisir la fortune, commander aux hommes, être plus grand qu'eux, ouïes tromper. Je voulais penser, analyser, pénétrer, savoir, aimer, comprendre, embrasser, résumer les faits, les choses, les hommes. C'était ma vie, c'était ma voie. Et je la suivais dès lors avec une ardeur résolue et passionnée. I 4- L'Accordeur. La première fois que l'accordeur vint mettre en état le piano de ma sœur, je le suivis curieusement; qu'ai- 310 MON ÉDUCATION MUSICALE lait-il faire? C'était un jeune homme vif, spirituel et avantageux, qui aimait à montrer sa faconde. Je lui demandai compte du petit instrument d'acier, pincctte vibrante, qu'il faisait retentir à son oreille avant de tourner la clef et de remonter les cordes. C'était, disait- il, le diapason. En continuant son travail, il m'apprit que jamais aucun piano n'est juste; que c'est au moyen du tempérament, c'est-à-dire en multipliant les faussetés réparties sur un grand espace et entre beaucoup de notes, que l'on accorde un piano. Ainsi l'instrument n'est juste que lorsqu'il est faux. Cela me fit profondément rêver. L'imparfait est nécessaire ! La pratique musicale est contraire ù l'algèbre do l'acoustique ! L'imparfait règne. Il n'y a donc d'absolu au monde que la pensée moine de l'absolu. Des relations fausses en réalité deviennent justes en apparence et pour l'oreille; de même que la fraction nommée mètre n'est pas la fraction exacte du globe do la terre, de même que ce globe où nous vivons n'est pas réellement sphérique; aucun son du piano ne correspond absolument et géométriquement à son octave. Divin rêve! ô perfection, vous ètesun rêve! 11 faut donc, pour que l'homme soit digne do ses destinées, qu'il ne se gonfle et ne s'enorgueillisse pas, qu'il ne se béatifie et ne se croie pas follement maître de la perfection divine, mais qu'il reconnaisse partout MON ÉDUCATION MCSICAI.K 311 et ses propres limites et les lacunes sans nombre de la nature créée. Comprendre l'imparfait, tendre à le corriger, c'est la grandeur de l'homme. Tulles étaient mes rêveries. Douces, profondes, philosophiques rêveries, qui s'emparaient de mon esprit, me rejetaient dans mes lectures favorites et l'emportaient chez moi sur le goût littéraire, sur l'amour des plaisirs et sur les études classiques elles-mêmes. Je reprenais Diderot, Bernardin de Saint-Pierre, les dialogues de Platon, Helvétius qui nie semblait frivole, le vicaire du Wakefleld dont je raffolais, et les romans anglais qui, s'intéressant ù l'individu en dehors même de la société, me procuraient un extrême plaisir. Avec tout cela, les éludes musicales commencées disparaissaient; clef de sol et d'ut, le mode mineur et le mode majeur, et tout le reste. Mais peu à peu le voile des grandes questions philosophiques se soulevait devant moi; je n'étais certes pas Un philosophe, j'étais la préparation d'un philosophe. Les problèmes se dessinaient nettement. Pourquoi la musique est-elle si mobile? D'où vient que ce vieil air qui a fait plaisir aux aïeules "'en fait-il plus aux petits-fils? Pourquoi rit-on des Mélopées de Lully, devenues su- années? L Apollon du Belvédère représente encore la beauté. Une mélodie grecque passerait-elle encore pour belle? ' a-t-il un absolu dans l'art? El s'il n'y a qu'une l^auté relative, quelle estime doit-on faire d'une "eaulé si fugitive? MON ÉDUCATION MUSICALK Tout est-il rapport, hasard, assonance fortuite? Ou bien, un centre divin doit-il être admis comme archétype de la perfection? C'est la question de Dieu qui se présente; l'éternelle question! Dans un monde où tout est changeant et relatif, celle mobilité de l'éternelle métamorphose passera-t-elle pour Dieu? et si c'est .Dieu, quel misérable Dieu! Je lisais là-dessus l'abbé Dubos, Montesquieu, le Père André, et j'épuisais, sans me satisfaire, [a bibliothèque paternelle. Et tout cela — à propos de musique et de piano — bouillonnait dans le cerveau élargi d'un petit bonhomme de treize ans, maigre, pâle, hâve, fantasque et passionné. Cettecervelle ne manquait pasdeforce, puisqu'elle n'éclala pas. Mais le drame qui se jouait en elle la rendait fort étrangère au drame extérieur, au drame humain, aux constitutions et aux dévastations, aux abdications et aux iniquités, qui tourbillonnaient autour de Lui et qui souvent excitaient son dégoût, quelquefois son horreur. L'EPOUSE ET LA MAITRESSE FRAGMENT DE LA VIB DE GEORGES IV D'ANGLETERRE 18 L'ÉPOUSE ET LA MAITRESSE FRAGMENT DE LA VIE DE GEORGES IV D'ANGLETERRE § l*i Les roueries on Angleterre. — Georges IV. C'est un des beaux personnages du siècle dernier et aussi de ce siècle, que le roi Georges IV, auparavant prince de Galles (1), qui se fit connaître dès le commencement de sa vie par des frasques et des équipées de toute espèce, pardes constructions architecturales du plus singulier goût, par l'amitié de Fox, l'exil de Brummell, la longue et violente guerre qu'il soutint contre son père, enfin par une armée ou plutôt un tourbillon de favorites et de favoris (2). La destinée lui réserva lo glorieux hasard de se trouver, après une vie assez oisive, le vainqueur de Napo- •éon Bonaparte. Ses vrais champs de bataille n'étaient 111 politiques ni guerriers. Séducteur etlovelace de profession ; toujours en conférence avec le tailleur, le par- Ci) Mémoires de Madame FUz-Herbert et compte-rendu de son mariage avec S. A. H. le prince de Galles, plus tard Oeoryes IV, ro l d'Angleterre; par l'honorable Chartes Langdale (non induit). (2) Mémoires of Mistriss Fitz-Ilcrbert, etc. — Bentley. 816 l.'iÏPOUSE Kl LA UA.TRESSE fumeur et le bottier, il s'était fait une liste de victimes que don Juan eût acceptée, et dont il tirait vanité. La plus célèbre et la plus malheureuse fut mistriss Filz- Herbcrt, qu'il épousa secrètement et désavoua ouvertement. Avant de donner l'histoire de cette aimable personne à laquelle M. Langdale vient de consacrer un bon Mémoire à consulter, éclairons de quelque lumière la fin du dix-huitième siècle en Angleterre et la figure originale de Georges IV. L'esprit ne lui faisait pas défaut, ni même le caractère, ou du moins la volonté, qui est le grand pivot du caractère. Il excellait dans l'attitude et dans l'à-propos. Nul ne représentait mieux que lui : tête haute, front déployé, portant la Jarretière et la Toison-d'Or avec une incomparable élégance, il charmait le populaire. Tout le monde, quelques vieux puritains exceptés, applaudissait, quandil se montrait dans ses atoursdecéré- monic et ses draperies d'apparat. Il faisait vraiment du bien au cœur de son peuple. 11 est vrai que c'était à peu près le seul bien qu'il fit, mais on ne l'en aimait pas moins. La fierté ou la vanité anglaises étaient flattées. Quel splendide représentant! ha premier gentilhomme de l'Europe ! Aussi ne s'apercevait-on guère qu'il ne tenait point à ses amitiés, et qu'il ne tenait guère ses engagements; que son épicuréisme et sa gastronomie se résumaient et se résolvaient dans l'égoïsme le plus énorme qui fut jamais ; que, semblable à la plupart des voluptueux endurcis, il aurait brûlé le monde pour cuire un œuf qui lui convînt; que toute sa politique allait simplement à augmenter son revenu pour le dépenser en folies ; toute sa renommée de bon compagnon et d'homme aimable à se faire des appuis inté- 1,'kpouse i:t U maitrf.r.sf. *3i7 ressés qui pussent contrecarrer le vieux père et tirer le plus d'argent possible des Communes ; enfin toute sa réputation d'esprit, do talent et d'à-propos, à jouer à son bénéfice le rôle fort bien rétribué qui lui était échu sur la scène du monde. (Je n'en était pas moins, comme on disait alors, un « vrai gentilhomme, » c'est-à-dire un homme bien élevé. Il parlait toutes les langues vivantes avec grâce et facilité, aimait les arts et se moquait des artistes avec aplomb, savait causer et même écouter. Quand on l'ennuyait ou que l'on s'écartait des convenances, il rappelait à l'ordre les délinquants do façon à ce qu'ils n'y revinssent jamais. 11 payait merveilleusement ses créanciers de quolibets et de sornettes. Il excellait à mystifier ceux qui lui déplaisaient. Il était paresseux, vice qui a beaucoup de grâce; gastronome, preuve d'un cœurchaud et délicat ; buveur, ce qui est un médite incontestable. 11 coupai/: supérieurement ses amis {cutling onc's friendt) ; et même c'est lui, je crois, qui a inventé, sinon la méthode, du moins le mot expres- Sl ' qui indique ce procédé, employé par les habiles, commode au dernier point, propre à économiser les Paroles, à terminer vite les explications et à vous débarrasser des ennuyeux par l'insolence, qui a toujours bon air, et par le raffinement qui, tourné en grossie- r eté, est irrésistible. Pour un homme qui peut tout et n e s'expose à rien le moyen est sûr. Enfin c'était un e 'ève accompli de l'école de Chestertield et de cette Citation avariée do nos mœurs qui a dominé l'Europe Pendant une bonne moitié du dix-huilième siècle. Il faut se régler sur les beaux côtés des gens que l'on unité, j'en conviens; et Molière a raison: mais cela 18. 318* L'ÉPOUSE ET LA MAITRESSE n'arrive pas toujours. La parodie de nos marquis courait l'Europe. L'Angleterre aristocratique, après la grande insurrection de Cromwell et des puritains, était revenue avec frénésie à l'imitation de notre élégance et de nos agréables défauts. Après avoir subi , de 1G80 à 1750, une nouvelle réaction vertueuse, elle s'était replongée dans le même courant qui entraînait alors les nations civilisées à la suite de nos coutumes, de notro langage, de nos vices ; — souvent môme des aventuriers que la France ne voulait pas garder chez elle. La Baumelle donnait à Copenhague le prétendu bon ton français; il y avait à la cour de Russie un baron de Tschoudi, auteur de romans obscènes, et qui réussissait fort auprès d'Elisabeth; on voyait chez Frédéric le Grand un certain capitaine Cocchias, faiseur de dupes, espèce de capitaine Fracasse, qui semble avoir amusé le roi bien plus que Voltaire ne l'amusait. Ces messieurs se donnaient pour maîtres d'élégance universelle; ils faisaient croire ou laissaient croire qu'on devait prendre pour modèles, ou les héros de Crébillon fils ou le Méchant de Gresset, — petit Machiavel à talons rouges, — ou M mo de Merteuil, autre héroïne d'un odieux roman de la même époque, livre écrit avec du venin trempé de glace. Les classes populaires ne participaient pas à ce mouvement dont Addi- son avait donné l'initiative et réglé l'impulsion, dont lord Chesterfleld avait propagé l'excès, et que Sheridan, Fox et Fielding servaient activement. Quant au jeune prince de Galles, il n'avait rien de mieux à faire quo d'y entrer tout entier, ce qu'il fit. 11 était grand, de belle taille, très-bien de sa personne, avait les épaules larges, le front assez bas et l'êpodse et la maithesse 319 d'une forme féminine, les lèvres sensuelles ainsi que le menton et toute la partie inférieure du visage ; enfin la physionomie d'un prince qui sait vivre et qui aime à vivre. Aucune des vertus que le monde estime et récompense no lui manquait. Ses valets de chambre étaient habiles, son abord était aisé, sa façon de saluer inimitable, sa cravate exquise, son maître de danse excellent. L'escrime et l'équitation en avaient fait un gentilhomme orné de toutes les perfections de l'Académie, commo on disait autrefois. Principes sévères, sottes qualités, études fortes, labeur absurde, esprit sérieux n'auraient pu que le gêner. Son jeu politique était de se détacher de son père, — homme médiocre, — et qui d'ailleurs (étant père) appartenait au passé; de voguer avec la jeunesse toutes voiles au vent, d'attirer et de séduire les ennemis du ministère; et de de- v enir, en attendaut mieux, le chef avoué ou du moins le drapeau brillant de l'Opposition. Voilà ce qu'il fit. Il avait beaucoup d'argent à dépenser; les hommes d'aventure, de talent ou de visées politiques l'entourèrent bientôt; Sheridan et Fox ne dédaignaient ni le Sros jeu, ni les belles guinées, ni les jolies femmes, ni les excellents dîners, ni la vie joyeuse, ni les nuits Passées à la façon du neveu de Hameau ; — ils aimaient ,e succès, — et l'on ne tarda pas à s'entendre. Ce fut u ne terrible épine dans les flancs de Georges III, qui er » devint fou, et de son ministre William Pitt, qui Courut à la peine avant sa maturité. La guerre d'Amérique, maladroitement engagée et dénouée tristement, venait de finir. L'ombre qu'elle avait jeté e sur la prospérité anglaise, le crêpe lugubre qui depuis sept ans s'était abaissé sur le beau monde J.'ÉrOCSK ET LA MAITRESSE se dissipèrent et disparurent; le peuple se remit à trafiquer, les commerçants à entreprendre; les gens de lettres ressaisirent leur plume, et les gens du monde coururent aux bals et aux l'êtes. Le jeu était furieux; on se querellait avec emportement, on s'amusait de même; on ne craignait pas l'orgie; Sheridan ivre allait aux Communes, la tête enveloppée d'un mouchoir baigné d'alcool pour retremper son éloquence; et le grand Fox, aussi assidu à la table du jeu qu'à la Chambre, ayant un matin, après le souper et le pharaon, trouvé une somme considérable dans ses poches, aimant à la garder, ne voulant ni se lever de table ni refuser la revanche, inventait un infaillible moyen de chasser ses adversaires, moyen que Rabelais seul aurait le courage de faire comprendre et qui le laissait maître du champ de bataille. C'était un vrai drame de Shakspeare. Les vertus et les vices les plus disparates s'y mêlaient; il n'y avait aucun vide sur la palette chargée de toutes les nuances; cynisme, raison, déraison, pruderie, sottise, ignorance, brutalité, génie, perfidie et dévouement. Les affaires du pays se faisaient au milieu de ce chaos; et, chose singulière, elles se faisaient très-bien. Sur les bancs de la pairie et sur ceux de la Chambre basse presque tout était extrême. Tantôt l'éloquence de Burke endormait ceux qui rééditaient; chacun fuyait devant ce petit quaker à l'habit marron, à l'accent nasal et à la tenue de prédicant; I e lendemain matin tous les lecteurs étaient ravis. Tantôt le flot oratoire de Fox, absurde à la lecture, faconde vague, diffuse, irrégulière, surchargée de mots et de chiffres, vous emportait et vous entraînait malgré vous. Des désintéressements exemplaires coudoyaient des 1,'kpOI'SK K.T U MAITRESSK :!'Jl corruptions incroyables et qui Be montraient à nu. A côté de grossières marques d'ignorance brillaient des éclairs de vif esprit et d'érudition fine. Un jour dans le lobby (c'est le nom de la galerie), Boscaivcn arrête au passage le ministre William Pilt : « — Je tourne contre vous mes cinq votes, lui dit-il arrogamment, si je n'ai pas la Jarretière cette année 1 « — Votre Seigneurie no recevra pas celte distinction (répond le ministre de sa voix sècbe et grêle) tant Hue je serai membre du cabinet. » Pais, faisant allusion à l'épaisse encolure de Bo«- cawen et aux prétentions du gros homme, célèbre par sa paresse et sa subtilité cynique : « — Optât Ephippia Bos pigrr, » dit-il à ses amis. Hoscawen l'avait entendu : « — Oui m'appelle Bot? s'écria-t-il. « — Le mot n'est pas de moi, répondit Pitt, il est 'l'Horace. « — J'apprendrai à Horace Walpole à ne plus so '"oquer de moi, si cela lui est arrivé! » Il avait pris Horatius J'taccus pour a Horace Wal- Pole! » Tels étaient les éléments de cette société bouil- lo "nante. Burke, sobre et vertueux ; Clarke, l'ami de s noirs; l'actif et résolu William Pitt, et tout le groupe des moralistes et des talents sévères n'en eLa ient pas moins respectés. Chacun marchait à sa S Ul se et dans la voie qui lui plaisait. ■ Dans ce milieu se trouvait placé en 1782 le prince de Ailles, qui donnait le ton au monde élégant, ne se Privait d'aucun excès, et s'environnait d'une cohue 322 J.'ÉI'OUSE ET LA MAITRESSE d'amis, d'une foule de maîtresses, d'artistes bien ou mal payés et de beaucoup de dettes, ce qui déplaisait au roi son père. En 1784 ils se brouillèrent. Pour empêcher ses deux autres fils, Frédéric et Guillaume- Henri, de suivre l'exemple de l'aîné, Georges III envoya l'un faire un petit voyage d'agrément dans le Hanovre, dont les mœurs lui semblaient propres à calmer des sens trop vifs; l'autre au bout du monde, comme officier de marine. Puis il coupa les vivres du prince de Galles et refusa de payer ses dettes. Dès 178G, après trois ans de gestion, elles ne s'élevaient qu'à deux millions et demi de notre monnaie, bien que le prince, depuis sa majorité, eût joui de un million de rente. Les créanciers hurlèrent, les mai- tresses pleurèrent, il fallut vendre des chevaux, réduire la maiton,congédier les architectes etles cuisiniers,in- terrompre les constructions de pagodes et de minarets. On demanda de l'argent au père, qui ferma sa porte au fils et sa caisse aux créanciers. Le fils dénonça le père aux Communes. Quel scandale ! Belle occasion de faire une révolution digne d'un grand peuple qui aime la logique, qui donne volontiers la leçon au monde, ne veut pas se contenter du grossier, de l'ordinaire et de la petite pratique des choses humaines 1 Est-il possible d'imaginer plus de vices? Quel plus légitime et plus spécieux prétexte vit-on jamais de couper la parole, ensuite la tète à tous ces gens; de couronner ainsi les émeutes de lord Gordon ; de renverser trône, ministère, pairie et Communes; sans faire grâce aux pédants comme Burke, aux roués corrompus qui entourent Pitt; à ce roi avare, hargneux, taquin, désagréable ; à ce fils immoral et L'ÉPOUSH ET Lit MAITRESSE 323 débauché, à ce ministre taciturne, armé de l'entêtement d'un mulet et de beaucoup d'insolence; de chercher ainsi l'utopie et le souverain bien, tout en confisquant le bien des autres; et de préparer de belles Pages à l'histoire, et aux architectes politiques des reconstructions dilficiles! Mais on n'osait pas. On y regardait à deux fois avant de se livrer à des folies aussi coûteuses. Les uns défendaient le père contre le fils, 'es autres le fils contre le père. Pitt servait la cour, les traditions et le passé ; Fox les idées nouvelles, la révolution qui s'annonçait et l'héritier présomptif qui se m °quaitde son père. On se battait, on se ruinait à qui mieux mieux; la calomnie et le mensonge remplissaient 1 * l la ir, ce qui était médiocrement moral. Mais le trône testait debout; on ne brûlait pas la maison. . Au commencement de l'année 1787, le pauvre héritier présomptif, ne sachant plus de quel bois faire eche, consulta ses amis. Puisque le père maltraitait So & fils et ne voulait pas payer les deux millions ar riérés, il était juste évidemment que son fils le ra ttât au plus mal. Co beau conseil lui fut donné P ar p 0Xj sheridan et lord Loughborough; dénon- Ce r Georges aux Communes, montrer son père comme Un vrai ladre, lui-même comme une victime, et c Pays comme livré à un Hanovrien idiot et à un m 'nistre ridicule, voilà le plan dont on convient. La lderman Newnham vint l'exécuter le 20 avril 1787, a * satisfaction du parti. Ses termes mesurés, respectueux, légaux, étaient aussi explicites que lesusa- ges «8 permettaient, mais terribles par des allusions n °rnbreuses à l'état mental du monarque, au danger lue courait la nation et à l'hostilité mutuelle du père 321 l'ÉI'OUSK ET l.A MAITRESSE et du (ils. L'atlente et l'anxiété devinrent universelles. Allait-on déclarer le roi tombé en enfance, le trône vacant et le prince de Galles apte à prendre possession de la couronne? L'orage grossissait, le ministère chancelait, les adhérents de Fox devenaient nombreux, le jeune Pitt était sérieusement menacé; mais il avait, comme disent les joueurs, garde à carreau; — et en usa. Après quelques séances de mutuelles insultes où l'on se mesurait du regard, commo les héros d'Homère, et où 1 epigramme de Sheridan, llèche acérée, tombait sur le bouclier d'acier de Pitt; un nouveau comparse se montra, M. Itolle. C'était un personnage ridicule, grossier, exact, dont les beaux esprits se moquaient, mais qui faisait son devoir et marchait au pas; il parlait toujours de son grand désintéressement politique. On remarqua que ce désintéressement le lit, en peu de temps, pair d'Angleterre. Ce M. Itolle fut donc chargé de traîner devant les Communes le grand canon que le père armait à son tour contre le lils. Oft ce grand canon, le voici. L'héritier présomptif, qui ne s'était pas fait faute d'amours vulgaires, et qui en était un peu las, avait rencontré en 178:2, à Richmond Hill, une veuve encore jeune, deux lois mariée, d'abord à Edward Weldi ensuite à Thomas Filz-Herbert, qu'elle avait beaucoup aimé. L'un était mort après un an, l'autre après trois ans de mariage. Maîtresse, à vingt-huit ans, de quelque cinquante mille livres de renies qui aujourd'hui en vaudraient quatre-vingts et qui constituaient » a fortune, elle vivait dans cette solitude à demi-cbampêtre ( élégante, ornée; — excellent cadre pour la beauté L'ÉPOUSE ET LA MAITRESSE 325 comme pour l'amour, peut-être aussi pour le bonheur. Mistriss Fitz-Herbert que j'ai vue, et que chacun a pu voir à Paris entre 1832 et 1840, avait des yeux admirables qui ne disaient pas grand'chose, si ce n'est qu'elle était bonne, et cela était vrai ; de ces yeux que les Anglais appellent lustrons et qui couvraient la moitié de son visage. La bouche, — d'une petitesse '-''nnérique et d'un contour ondulcux qui eût fait honte à Coypel ou à Vanloo, — était bordée dans sa jeunesse de lèvres très-bien ourlées et très-roses. Une forêt de cheveux cendrés [aubwn) que la coiffure du temps devait en petites boucles comme un immense bouquet, couronnait cet ensemble, où l'esprit ne se montrait guère, mais dont la candeur et la bienveillance faisaient le charme, comme elles faisaient le fond de son caractère. Celui-ci était adorable; pas la moindre prétention, ni la moindre fausseté, pas de caprice ni d'humeur. Une gallé souriante et douce qui n'avait r 'en de fade; une sorte de langueur que lui avait hissée le souvenir de son second mari qu'elle avait a 50 les vrais dévots 19 326 L'ÉPOUSE ET LA MAITRESSE se seraient crus damnés si leur maison eût contenu un clou, une tapisserie, une tenture ayant la forme d'une croix. Leur profonde horreur du symbole allait jusque- là. Le paysan d'Ècosse qui ne savait pas écrire, au lieu de remplacer sa signature par cette croix maudite, se servait pour cela de la lettre T; on supprimait la partie supérieure du signe + ; c'est ce que prouve l'original du Solemn Lcague and Covenant, déposé au « Iîi ilisli Muséum, » et qui est couvert de ces croix mutilées. Que M me Fitz-Herbert fût catholique ou non, peu importait au prince. D'une part, il n'avait pas de grands scrupules en fait de religion ; d'une autre, celte beauté, ce naturel, cette douceur l'étonnaient et le ravissaient. H fit sa déclaration et ne fut pas écouté ; ce qui l'étonna bien davantage. Alors commencèrent les douleurs, les protestations, les tragédies accueillies avec un grand calme et une dénégation absolue par la veuve, qui prétendait que c'était bien de l'honneur pour elle; — qu'un prince était un partenaire dangereux, souvent illusoire, et qu'il y avait de trop grands risques à subir. Le public, mis au courant du débat, votait pour les désirs du prince contre la vertu de la « belle catholique de Eichmond-hill »; on entendait chanter dans les rues, vers 1782: Oui, je donnerais ma couronne Pour la belle de Hiclimond-liill ! Le prince piqué au jeu aurait, je crois, perdu la partie, s'il n'avait pas employé ses dernières ressources et cherché dans sa stratégie une attaque à fond qui h 11 réussit; encore fallut-il bien du temps et de la peine- Certain soir un carrosse s'arrêta devant la peti te L'ÉPOUSE ET LA MAITRESSE 327 maison de Richmond-hill. Quatre personnes en descendirent : lord Onslow, lord Southampton, M. Edouard Bouverie, ami du prince, et M. Keit, chirurgien. « Le prince venait de se suicider, dirent-ils àMra°Fitz-Her- bert ;il courait danger de mort, et si ellene venait à l'instant même le guérir et le sauver par sa présence, le trône Perdait son héritier. C'était un devoir patriotique. » La veuve obstinée résista. Il fallut aller chercher comme renfort la duchesse de Devonshire et la lui amener. En cette compagnie ils se rendirent tous les cinq au palais de Carlton, où le prince les attendait pour mourir : — ces démarches n'avaient pas laissé que de coûter du temps, — et un spectacle tragique s'étala devant leurs regards. Du sang sur les draps et les couvertures, le prince lui-même étendu sans connaissance et pâle, tout le mondo dans la désolation. 11 souleva ianguissamment sa tète, lui dit qu'il mourrait assurément si elle ne promettait de devenir sa femme, et que c'était fait de lui. La duchesse attendrie donna une de ses bagues qui fut pqissée au doigt de la veuve ; elle balbutia quelques paroles de consolation, puis se retira avec ses amis, et on laissa le prince dormir. Cet acte de désespoir amoureux a trouvé bien des incrédules; — M me Pilz-Herbert y a cru pieusement toute sa vie. l'ius tard Georges épousa la catholique réfractaire, Voilà le grand canon traîné par M. Rolle et pointé par Georges III contre son fils. Non-seulement (disait le père aux Communes par l'organe de Rolle) ce fils ingrat a contracté une liaison illicite avec une catholique, chose abominable ; mais il a épousé cette damnée, crime odieux prévu par la loi, et qui entraîne sa déchéance. Ainsi le fils réclamait la réclusion du père, le père la dé- 323 l'épouse ET LA MAITUESSE cliéancedu fils. Fox, aux Communes, accusait le père de calomnie. Mais Georges III avait dit vrai. C'est ce que prouvent les curieux et authentiques Mémoires publiés par l'honorable Charles Langdale; Georges IV voulut que l'on plaçât sur sa poitrine et dans son cercueil le portrait de cette pauvre femme si ardemment recherchée, puis reniée par lui, reprise, abandonnée, foulée aux pieds, rappelée, insultée de nouveau , victime touchante, jouet de son voluptueux égoïsme. La plus malheureuse des femmes ne se trouva pas trop malheureuse, — pour cette bonne raison : c'est qu'elle était aimée. S 2. Histoire do M ,u « Fitz-Heibert. Il ne faut ni faire de M m! Filz-Herbort une vertu ro- nanesque, ni l'ombrager d'un panache d'héroïsme qui ne lui convient pas. C'était une bonne femme. Elle a été dévouée. Ayant dans la main de quoi tourmenter horriblement et même inquiéter dans sa situation politique celui qui la sacrifiait et qui ne la ménageait en rien, elle n'a songé qu'à protéger la bonne renommé 0 et à servir les intérêts de Georges IV. On dirait même que la vengeance et la rancune, pi** sirs des dieux et des femmes selon les anc'ens, ne se sont pas offertes à son esprit, à son cœur moins encore. Je suis touché de ces mérites. J'ai l'infirmité d'estimer peu les qualités qui, chez la femme, ne sont pas accompagnées de la bonté. La femme dont l'àme est devenue pierre, la femme calculant son succès ; armée do toutes l'épousk kt U maitkesse 329 pièces, d'assez de ruses et d'assez d'audace pour se tirer d'affaire sur lo champ de bataille de la vie, m'étonne plus qu'elle ne me charme. C'est de bien loin, do très loin que j'aime à la voir disposer ses manœuvres, arranger ses triomphes, combiner ses desseins, s'engager sans embarras dans le souterrain des cabales ou dans celui du report et de la prime ; varier sa tactique, attendre le moment de l'exploiter, se mettre au-dessus de toutes les faiblesses et de toutes les affections; frapper celui-ci, duper celui-là ; produit complexe et extraordinaire des temps nouveaux ; création inouïe, étrangère à l'amour, à la passion, à l'intelligence même à la beauté ; — dont le costume est une citadelle armée d'acier et de gaze, et l'intelligence une forteresse armée de frivolités et de chiffres. 0 La Bruyère ! où èles-vous? Swift, où vous cachez-vous? M" 10 Fite Herbert, qui ne prétendait à rien de si superbe et de si surhumain, dont le cœur n'aspirait pas à cet endurcissement et à cette ossification favorables au développement des cupidités, assez peu d'accord avec ] a nature honnête de la femme; M me Fitz-Herbert, qui avait toujours présentes à la pensée l'image de son second mari, et au cœur une tendresse ineffaçable, vive, Profonde, pource M. Fitz-Herbert, mort après les émeutes de lord Gordon des suites de la fatigue et du combat auquel il avait pris, comme gentilhomme tory et conservateur, une part oourageusemenl active, — n'était préparée d'aucune façon et par aucun antécédent à devenir ■a maîtresse du prince de Galles. Devenir sa femme ne la séduisait même pas. Elle ne se sentait ni attirée ni ehlouie par toutcefracas du premier gentilhomme d'Eu- r 'W, par son beau costume, ses belles manières, ses 330 l'époose et la maithesse énormes cravates qui avaient bien leur petite raison médicale d'exister, ses milliers d'uniformes rangés dans des bibliothèques, et ses coiffures factices arrangées en coup de vent par un effort de l'art qui lui avait coûté des nuits et des jours de méditation silencieuse. Résister à tout cela quand on est femme, sans compter les beaux discours, la grâce réelle, la grâce apprise, l'esprit, les amis, le titre de prince, les présens de choix et la couronne en perspective, c'était miracle ou à peu près. Il est vrai quo M me Fitz-Herbert avait l'esprit droit, et, ce qui est mieux, le cœur très-honnèto. Le prince, tout aimable qu'il fût, lui inspirait peu de goût. La scène de suicide, que j'ai racontée précédemment, l'ayant laissée dans un étourdissement fort naturel, elle se retira de compagnie avec la duchesse de Devonshire et les quatre autres personnes; puis elle ne tarda pas à recouvrer sa présence d'esprit. Comme cette affaire n'était après tout qu'une surprise; et quo dans l'éducation anglaise la femme est autorisée à se défendre, puisque, dès la première jeunesse ainsi que dans le veuvage, ses actes sont libres et qu'elle répond d'elle- même ; M™ 6 Fitz-Herbert prit ses précautions pour l'avenir et fortifiais passé, d'une manière qui fait honneur à sa prudence. Elle rédigea, séance tenante et dans l'hôtel môme de la duchesse, une protestation qu'elle fit signer aux cinq témoins de l'avonture. Puis la voilà qui part pour la Hollande. Le prince un peu confus alla se refaire à la campagne chez lord Southampton. Mais il enrageait. Pour un séducteur c'était une défaite. Il n'était pas homme à s'en tenir là et à quitter non- l'épouse et la maîtresse 331 teusement la partie. Les courriers trottèrent, les lettres couvrirent les routes et les envoyés furent payés grassement. Le cabinet de Versailles s'étonna d'un mouvement de correspondance si actif et si nouveau. Ce qui augmentait les soupçons, c'est que le duc d'Orléans, mal dès cette époque avec sa cour et lié avec le prince de Galles, servait d'intermédiaire à la correspondance de son ami. On arrêta quelques émissaires, on les mit en Prison, et l'on ne trouva sur eux que les poulets enflammés que S. A. R. le prince de Galles écrivait incessamment. Deux années furent consacrées à cette « escrime, à ce fighting off, » à ce combat désespéré el défensif. Enfin la veuve céda. Elle ne s'engagea d'abord, mais volontairement et résolument, qu'à n'épouser personne si ce n'était le Prince. Ensuite, et quelques mois après, elle consentit à revenir en Angleterre; pour cela elle fit ses conditions expresses. Dans une lettre de trente-sept pages, écrite de sa main, le prince lui avait annoncé que . Georges III, son père, approuverait le mariage ou du moins l'autoriserait par une connivence tacite. Ce mensonge la décida. Catholique, elle exigea le mariage selon le rite catholique ; elle demanda que son frère Jacques Smyth et son oncle Henri Errington fussent témoins. La cérémonie eut lieu dans une chambre retirée de c arlton-house. — Un ministre protestant, — circonstance bizarre, — officia; un prêtre catholiquo servit d e témoin. Le certificat en bonne forme, signé par le Prince, par Marie Fitz-Herbert et les témoins présens, lui délivré à l'épouse. Deux lettres du prince, une autre •ettro du ministre protestant attestèrent la validité du 332 l'épouse et la maitkks.sk contrat. Mais ce fut, on doit le dire, une étrange cérémonie, et dont on ne trouverait peut-être pas un second exemple. Les formalités exigées par l'état civil anglais s'y trouvaient remplies; le « consentement et la volonté des parties », conditions essentielles du mariage chrétien, en assuraient la validité. Mais que d'autres obscurités ! que d'obstacles! que d'épines allaient embarrasser la marche et entraver la destinée de M™ 6 Filz-Herbertl « Je m'abandonne à mon sort, disait-elle « à ses amis. Ce mariage n'a pas le sens commun... « (ail non-sense). Je prévois ce qui va m'arrivor, et je a me jette tète baissée dan3 une forêt de difficultés « inextricables! » Elle bravait une situation fausse, elle en acceptait généreusement la douleur, elle en prévoyait les conséquences, et ce courage est toujours puni. Un mariage de ce genre ne lui offrait que des chances défavorables. Il engageait la conscience des con- tractans, puisque tous deux, de leur libre accord et en pleine connaissance, s'étaient donné mutuellement pa- . rôle d'être l'un à l'autre; il était authentique, puisque l'un et l'autre avaient signé cette promesse, attestée par de valables témoins. Mais loin d'être « synallagma- tiquo », comme disent les jurisconsultes, il ne liait réellement qu'une seule des deux parties, puisque la loi du pays enlevait au prince la liberté de se marier sans l'aveu de son père; puisque la déchéance de l'héritier présomptif était la suite naturelle et nécessaire de cette union illégale. D'autre côté, si le prince voulait un jour renoncer à son trône futur, toute invalidité cessait. Voilà donc un contrat léonin et hypothétique» sincère et faux, illusoire et religieux, irreligieux et ci- 1,'jÎPOUSE ET I.A MAITIU'.SSE m vil, immoral et romanesque, vraiment digne de ce Lovelace supérieur et de son époque assez extravagante. M mo Fitz-Herbert avait compris tout cela. Quand elle disait au prince Georges : a — Cela n'a pas le sens commun ! » (Vil a/lnon-sense !);— elle indiquait clairement qu'elle n'était pas dupe. La pauvre créature savait où elle en était. Elle se liait sans enchainer le Prince. Elle mettait en repos sa conscience, en laissant libres la conduite et l'avenir de sou mari, qui pouvait à son gré ne plus l'être. Elle était en règle avec Dieu, en règle avec le monde et la catholicité ; voilà tout ce qu'elle voulait. C'est un comble et une perfection de délicatesse dont je ne conseille l'usage à personne et dont les romancières s'aviseraient à peine. Le prince Georges se montrait un peu moins délicat. 11 garrottait celle qu'il aimait; et ce lien sauvage et nouveau, Parfaitement conforme aux théories du temps et au mouvement général des mœurs, ne l'engageait pas lui- nième; il se réservait une issue très-commode, une Porte dérobée facile à pousser ou à ouvrir. Ainsi toutes les convenances étaient ménagées. Homme du monde, homme do la belle école, fidèle au toprepon des Grecs; P°!i. spirituel, de bonne compagnie, le prince ne commettait point d'inconvenance ; il faisait une dupe, voilà to ut. Ses procédés étaient les plus honnêtes du monde. Comment s'étonner qu'il eût hâte de conclure? Il priait chaque jour M»' Fitz Herbert d'en finir. Il insistait; il n était pas tranquille; il pressait la conclusion de cette solennelle jonglerie, qui, pour sa compagne, était une realité grave; pour lui une habileté piquante. Vive 1 esprit] Et quo la civilisation élégante est belle ! Une fois mariée, elle soutint la situation avec tant de 19. 334 T.'ÉPOCSE ET I,A MAITRESSE grâce et de tact que la famille royale tout entière lui devint favorable. Elle dîna chez le roi, elle fut invitée chez la reine. Modeste sans bassesse, n'essayant pas de brigues, ne visant à rien, ne demandant rien, n'étant sur la route de personne, elle se faisait aimer et pardonner même des gens sévères. Enfin éclata cette guerre du père et du fils, à propos des dettes de ce dernier; — guerre qui devait soulever le voile dont son mariage était couvert ;—grand combat qui, entre le 20 avri 11787 et le 30 du même mois, occupa la Chambre des Communes et absorba l'attention de l'Europe. On se tromperait bien si l'on jugeait de la gravité du débat par les détails que l'on peut lire aujourd'hui dans les annales parlementaires. Là chacun proteste de son respect pour la famille royale, pour le père et le (ils. Fox est pénétré de vénération envers Georges III, Pitt professe une tendresse sans bornes pour Georges IV. Shéridan prêche les convenances, M. llolle se sent tout ému en faveur de l'Église et de l'État. Sous ces draperies et ces masques c'étaient des coups mortels que le père et le fils se portaient mutuellement. La hache et l'épée des vieux héros n'étaient pas dans leurs mains; sans doute ils ne se couvraient pas d'injures à la façon de Hadubrand et de Habibrand dans l'épopée germanique ; c'était poliment, doucement que continuait ce duel terrible d'où le mouvement politique dépendait» et qui mettait à la fois en jeu la dextérité des uns, la servilité des autres ; la verve de Fox, l'ironie austère de Pitt, la subtilité hyperbolique de Shéridan ; — vaste manœuvre qui no tendait à rien moins qu'à bouleverser le gouvernement; à ouvrir très large la voie libérale ; à substituer le système Whig de la nouveauté et L ÉPOCSE ST LA MAITRESSE 335 du mouvement, — représenté par le fils et par Fox, — au système tory, celui du passé et de la conservation, soutenu parle gouvernement et William Pitt. — L'Angleterre ébranlée dans les fondements de sa vie politique restait dans l'attente. Eh quoil L'héritier du trône protestant par excellence est accusé d'avoir épousé une catholique 1 Pour savoir ce que cela veut dire il ne faut que relire l'histoire d'Angleterre, toute semée d'exemples significatifs et comme jalonnée d'échafauds et de supplices qui sont autant de leçons. Pour le même motif Marie Sluart est sacrifiée, Charles I er conduit à l'échafaud, Strafford décapité, Jacques II exilé, Guillaume III "Ppelé à la succession protestante. Le trône futur de Georges IV était donc cruellement compromis, et Fox n e l'ignorait pas. Alors Fox prit la résolution courageuse de mentir impudemment pour la honnecause. Il se leva, et d'un front d'airain, d'une voix claire et puissante, il déclara que le prince n'était pas marié du tout; traita do calom- ni euse l'assertion mise en avant, et devint très moral, Ce qui ne nuit jamais. On dit qu'il avait la plus belle tète du monde quand, l'œil en feu, les épaules effacées e * 'l 'ippant sur la table, il fit gronder ses foudres contre * l'infâme calomnie, la misérable invention de la * malveillance, — assertion impossible en droit, dé- « nuée de tout fondement et propagée pour dégra- * der le prince dans l'estime du pays! » « — Oui (répondit Rolle, qui avait ouvert le débat e t qui en savait très long), cela est impossible légalement, mais très possible en fait; et le pays s'en in- quiète. 336 li lîl'OUSE El LA MAITRKSSIi « — En fait comme en droit... je nie tout. « — M. Fox est-il autorisé à parler ainsi? « — Je le suis. » Un grand silence et une pause solennelle interrompirent la séance. Tout se taisait et dans les galeries pleines de monde et dans la Chambre qui était au complet. Le mariage était pleinement désavoué; ll me Fitz- Herbert dégradée et reniée; l'audace de Fox écrasait les adversaires. Les mailles du filet tendu au prince se brisaient; — mais à quel prix! Le prince, dès le lendemain, revint auprès de M m0 Fitz-ITerberl, qu'il trouva justement irritée. Il jura ses grands dieux qu'il n'avait pas autorisé Fox à se conduire ainsi, désavoua tout et obtint son pardon. « — Je n'en crois rien, lui dit-elle, et vous m'avez bien maltraitée! il est impardonnable à vous de m'avoir abandonnée ainsi. Ne m'aviez-vous pas adressé il y a peu de jours M. Shéridan, qui promettait de me défendre aux Communes comme il le devait? Et ne lui avais-je pas répondu : « Oui, c'est à vous de « me protéger ; je ne puis me protéger moi-même. Je « suis te pauvre animal '/ni se traîne avec une bûche « pendue au cou! [Like a dog wilh a log round his u neck.) » On ne sait ce que lui répondit le prince; mais ses grâces et ses assiduités l'emportèrent encore sur lo mécontentement légitime de la femme outragée. Quant a Fox, elle lui ferma sa porte et ne le revit jamais. H voulut, quand il devint ministre, lui faire accepter lo titre de duchesse et ne réussit pas à vaincre sa résistance. L'ÉPOUSE et LA maitiiksse 337 « — Je ne veux point, dit-aile, èlre une secondo duchesse de Kendal (1) ! » Placer entre les mains de quelque avocat habile ou de quelque politique acharné les documents qu'elle possédait, rien de plus facile; elle aurait mis l'Angleterre en feu. Elle fut d'une générosité* complète ; elle effaça les moindres traces d'un acte perfide et imprudent qui pouvait embarrasser le prince et lui nuire; s e contenta de garder par devers elle et dans un profond mystère les deux outrais documents les plus authentiques; coupa avec des ciseaux les noms des témoins signataires du contrat do mariage et les détruisit; ne se plaignit à personne, conserva sa dignité sa ns humeur, reçut ce que Londres renfermait d'é- téganl et de considérable, et laissa couler le temps, — grand maître des choses, — réparateur des fautes et des sottises humaines. Le temps amena d'abord de nouvelles dettes et de nouvelles nécessités du prince, Quij pour combler l'éternel abîme de. sa caisse, se résolut ou se résigna au célèbre et ridicule mariage il vec la princesse Caroline de Brunswick. La conduite de M"* Fitz-Herbert resta la même. Le prince, qui avait cessé brusquement de la voir, ne la fit ni préve- nir ni consulter. Un jour qu'elle était à sa fenêtre de Marble-hill, elle vit un homme à cheval passer rapidement devant sa maison ; c'était le prince. Il ne descendit pas de cheval, ne la salua pas et disparut. Elle était profondément triste, comme on peut le cr oire ; et, du temps de Louis XIV, c'est au couvent qu'elle aurait cherché asile. Elle prit une détermina- (1) Allusion i'i la création de ce duché en faveur de l'une «les ""aîlresses de Charles 11. 3.1 S L'ÉPOUSE ET LA MAITRESSE tion bien différente et voulut que sa maison de Londres devînt le rendez-vous de la meilleure compagnie. Cette vengeance innocente réussit; le duc d'York la protégea; la famille royale lui resta dévouée, et ses salons ne désemplissaient pas, tandis que le nom du prince était traîné dans les désagréments de la publicité la plus déplorable et du plus triste procès. Une nouvelle péripétie l'attendait encore. Jamais, depuis sa liaison avec elle, et malgré bien des infidélités et des torts, le prince n'avait pu se dégager de cette force impérieuse, irrésistible, étrange, — loi et puissance secrète qui joue dans le monde moral le rôle de la puissance électrique et magnétique dans le monde matériel,—etqui le ramenait toujours à cette personne fort peu intrigante, très-naïve, et penchant vers l'automne. Ses dettes payées, le prince, comme à l'ordinaire, revint à elle. Une poursuite des plus vives recommença, autorisée, disait-il, et rendue plus âpre par ses remords, par son repentir, par la faute commise et punie, par la conduite de la reine Caroline et l'assen liment de toute sa propre famille, qui aimant M mc Fitz- Herberl désirait beaucoup la voir reprendre possession de son titre et de ses droits. Le prince ne tarissait pas en protestations véhémentes et en exclamations passionnées contre sa folie et son erreur. D'ailleurs ses affaires étaient arrangées. On avait pàyé beaucoup, on pouvait payer encore; et avec de l'économie on viendrait à bout de l'arriéré tout entier. M m " Filz-Herbert était la ménagère, l'économe, 1* femme de conscience et d'ordre; elle représentait la vie domestique, la simplicité des goûts, la retraite L ÉPOUSE ET LA MAITI1F.SSF. 339 agréable, honnête, élégante; — et le prince avait grand besoin d'un peu de vertu et de repos. Poursuivie furieusement, elle se réfugia dans le pays de Galles, après avoir obtenu du prince sa parole qu'il no l'y suivrait pas; et dans sa perplexité elle consulta Homo. Un de ses chapelains se rendit près du Saint-Père, à l'autorité suprême duquel elle se soumettait d'avance, décidée, disait-elle, soit à se retirer sur le continent si la sentence était contraire à sa réconciliation avec le prince, soit à se réunir à lui si le mariage était déclaré légitime. Un bref du Pape, conforme à la doctrine de saint Augustin, de saint Chrysoslôme, du Pape Nicolas P r ; doctrine très-savamment déduite dans l'ouvrage de M. Tabaraud sur le mariage « considéré comme contrat et comme sacrement, » prononça que lo mariage résultant du consentement volontaire des parties contractantes était complet, valable, indissoluble. Elle revint à Londres. Le prince prétendait la revoir en secret. Elle s'y refusa, donna un grand déjeuner auquel elle invita l'élite du monde et de la cour, Plaça le prince à côté d'elle, et reprit son rang, — en femme de cœur qu'elle était. Là viennent s'intercaler de la manière la plus curieuse huit années de ménage bourgeois, de paix intérieure et de calme; et aussi, ce qui peut sembler étrange, de pauvreté salubro pour le cœur et pour la fortune. Solder les dettes, qui étaient énorme, et faire face aux difficultés politiques aggravées par le terrible procès, c'était la vie du prince. Le paiement ne lo favorisait guère; l'indécente enquête, qui s'appelait en anglais a investigation délicate » se continuait sous les yeux de l'Europe étonnée. Les amis du prince 340 LÉPOUSK ET EA MAITRESSE avaient subi souvenl l'opération du cutting, ils s'étaient vus si magistralement, si froidement reniés, repoussés et mis à la porte qu'ils s'en souvenaient. — « Nous n'avions pas le sou (dit M mo Fitz-Herbert dans « une lettre), il fallut qu'un de mes domestiques me « prêtât soixante louis qu'il avait économisés. Un autre « jour que nous voulions quitter Brighton et revenir » à Londres, nous ne pûmes réunir à nous deux que « cinq shellings seulement. Après tout, que nous « étions heureux!.... heureux comme les grillons du « foyer (happy as crickets) ! » Voici donc tout à coup le foyer domestique, la vie simple, la pauvreté supportée en commuun,le roman, anglais avec ses teintes grises et sobres qui s'introduisent et se placent singulièrement au milieu de ces mœurs à la Louis XIV. Cependant, à force d'être pauvre on redevient riche; surtout quand on est prince. Les dettes se payèrent, la vertu sembla gênante, les vieux penchants reparurent, et de nouveaux penchants se déclarèrent. Le prince n'était pas embarrassé de trancher net (cutting); il avait une grande habitude de ces affaires, comme on sait. Un jour qu'il s'agissait de donner à Louis XV11I uu dîner officiel, l'occasion se présenta d'elle-même. La coutume en ces circonstances était de n'assigner aucune place marquée aux convives, afin que la position équivoque de M 10 " Fitz-Herbert ne fût pas nettement accusée. Ici tout changea; et quand M""' Fitz-Herbert, que les amis avertirent, alla demander au prince quello place elle devait prendre à table, il lui répondit : * _ Vous savez. Madame, qu'il n'y a pas de place pour vous! » L'ÉPOUSE ET LA MAITRESSE 3H (« You know, Madam, you Iiavc noplacel ») C'était le dernier coup; elle arrangea tout pour sa retraite, ne répondit rien, parut le soir au concert et au liai du prince, eut à subir sans sourciller les mêmes douleurs que Louis XIV imposait aux objets de ses préférences, assista au triomphe avoué d'une rivale, partit aussitôt pour le continent, ne revit plus Georges IV, et ne lui écrivit que pour lui offrir au moment suprême, ses soins et ses derniers services. Il ne fit rien répondre àM m0 Fitz-Herbert; mais le souvenir était vivant; le cœur saignait, la vie antérieure parlait haut; il voulut que l'on plaçât sur sa poitrine le médaillon contenant le portrait de cette femme maltraitée et aimée. Elle mourut à Brighton en 1837, sans avoir prononcé jamais un mot ni commis un acte qui pût nuire à son mari, et après avoir détruit toute sa correspondance. Où est la justice dans cette histoire? Comme le faible y est écrasé! le droit méconnu! Que deviennent la Morale, l'équité, la charité? Celui qui s'adresserait celte question déplacée, témoignerait d'un esprit bien arriéré, bien ridicule et bien peu au courant des choses. UNE REPRÉSENTATION THEATRALE SOUS CHILPÉRIG UNE REPRÉSENTATION THÉÂTRALE SOUS CHILPÉRIC Quel est ce personnage qui entre en scène, seul, couronné de lauriers et le rameau vert à la main droite, selon la coutume? Son manteau est rejeté de l'é- Paule droite sur le bras gauche; — après les saluts c iui ont toujours été d'usage, il s'adresse au peuple, à ■ la foule remplissant le cirque que vient de restaurer le demi-Romain, le demi-barbare, Hilp-Riek ou Chil- Péric, comme il vous plaira d'écrire ce nom, avec ou sans la gutturale franke? C'est le théâtre de Soissons. Ce peuple, au septième siècle, doit être fort bigarré; il y a là toutes les espèces d'esclavage. Le sort latal de notre beau pays lui a imposé la misère de connaître toutes les variétés possibles de celte douloureuse histoire naturelle de la servitude : — Gaulois soumis au Romain; Latin soumis au Teuton; serf de serf; barbare obéissant à un Gallo-Ilomain, d °nt le maître est un évèquc, lequel se courbe lui-même devant un bandit salique. Mais (ce qui arrive aussi dans notre pays merveilleux) cette masse de visages humains, cette foule entassée sur les degrés, depuis les plus hauts jusqu'aux plus bas, est ^ 346 UNE REPRÉSENTATION THÉÂTRALE toute pétillante d'intelligence et d'esprit. Les yeux parlent; les gestes sont rapides; les mots expriment toujours deux idées, dont l'une se cache. On la voit déjà telle qu'elle est aujourd'hui, cette masse remuante,ingénieuse, ardente, imprévoyante, sensuelle, toute au moment, toute à l'impulsion, recevant les impressions, les échangeant, non contre des principes, mais contre des sensations contraires; on la trouve, dis-je, et la retrouve héroïque et folle, telle qu'elle se montra jadis à l'empereur Julien et au grave évèque de Tours, Grégoire. En elle se concentrent, venant do Home, des bords du Rhin, de ceux des deux mers, tous les éléments d'activité pétulante, de hardiesse étourdie, d'héroïsme spirituel, que le monde entier lui envoie. Le moment que je signale est le début de son éducation de race. Nous sommes au septième siècle; et voici, en face du proscenium, à la place môme des Césars romains dontil hérite, — entouré de licteurs, vêtu delà pourpre, — ce brave barbare que l'on a calomnié, Hilp-Rick ou Ghilpéric. Une demi-lueur favorable à l'intelligence a percé les ténèbres de son temps et est venue illuminer son cerveau. Il a compris, grâce aux évèques sénateurs ou (ils de sénateurs qui se sont emparés do lui, que le pouvoir passe avec la vie et que l'assentiment des philosophes et des penseurs est chose utile. Il est sensible à cette magie douce et puissante de l'intelligence désintéressée. Quand sa main, souvent sanglante ou rapace, s'est reposée un moment, il a essayé de versifier je ne sais quelles puérilités de décadence romaine; « la muse royale était boiteuse », dit Fortu- nat; mais l'intention était bonne. Etonné ensuite de SOUS CHILPÉRIC 347 ne pas trouver dans l'alphabet grec et latin le symbole matériel des sons tudesques nécessaires à son dialecte, il a inventé deux lettres; les Romains se sont moqués de lui. Ils ont eu grand tort, ces Romains, de railler du fond de leurs raffinements décrépits les rudes idiomes des nations nouvelles. Chilpéric, enfant de ces mûmes races, avait raison contre les critiques romains. C'est ce que pense aujourd'hui la postérité, favorable au roi barbare, et qui se moque de ses critiques. La postérité apprécie l'aspiration littéraire, la velléité civilisée qui rachètent un peu Chilpéric et le détachent de ses contemporains guerroyeurs. Par le même honorable motif et le même noble désir il a reconstruit au septième siècle l'amphithéâtre de Sois- sons, où il a ordonné que l'on célébrât dus jeux. Là se Presse devant lui la foule murmurante; Teutons inso- solentset couverts de fer, Romains souriants avec cette gravité pâle et cette convenance diplomatique et amollie des races usées; Gallo-Romains attentifs, éveillés et ironiques qui écoutent le Prologue. Il est temps de dire que ce Prologue n'a rien de factice ou de romanesque. Il existe à la Ribliothèque impériale, dans un beau manuscrit du dixième siècle, que •es paléographes les plus timides attribuent au onzième siècle seulement, et dont la conservation est parfaite. c 'est le monument authentique d'un fait cent fois plus notable que tous les petits faits stériles dont on se nourrit aujourd'hui grossièrement : il démontre la continuité imperturbable de la vie intellectuelle chez 'es peuples et à travers l'histoire. Oui, les esprits sont solidaires des esprits. Au sep- 348 UNE REPRÉSENTATION THÉÂTRALE lième siècle les villes brûlent. Chilpéric règne. La peste sévit. La bassesse des âmes, la pire des pestes, est partout. Les évèques écrivent un latin détestable. Les tombeaux portent des inscriptions où le subtanlif n'est jamais d'accord avec l'adjectif. Partout l'on tremble et l'on se massacre. Comment penser à Térence? EL à Ménandre?EUe est assurément morte et disparue la belle lumière de la vie grecque, la vie adorable de l'esprit! Ce qui enchantait les Scipions et les Alexandre peut-il plaire à Chilpéric, aux Leudes, aux Gra- fen, aux vieux loups ravissants de la conquête sanglante? Rassurez-vous. Les trois interlocuteurs de ce Prologue, dont nous n'avons que soixante vers, interprétés par M. Magnin avec sa finesse habituelle (et selon nous avec quelques erreurs), prouvent que rien ne peut mourir dans le domaine de l'esprit. L'étincelle de la comédie grecque, une fois projetée dans le monde, ne périra jamais. Ensevelie, non étouffée, elle reparait sous Chilpéric avec Térence; avec elle toutes les grâces, toutes les élégances, toutes les forces qui suivent l'indépendance intellectuelle et qui en émanent. Les bateleurs, les prestidigitateurs, les athlètes sanglants, les écuyers superbes, les chasseurs d'éléphants, les thaumaturges adroits, les Vénus scéniques, l eS conducteurs de chars ont depuis bientôt deux siècles fait tous les frais des amusements publics. Augustin et Alipius son ami les ont vus à l'œuvre dans dans le cirque de Tagasle, Les âmes se sont affolées de barbarie et de plaisir, de sang délicatement versé ou de V0- sous CBitPimc 3û9 Iuplés nues, habilement livrées sur la scène de Tty- zance à l'imitation générale. Il n'y a plus, au septième siècle, de place pour Té- renceel pour Virgile. Le rhythme poétique n'est plus que celui du guerrier qui frappe ou de la danseuse qui bondit. La mosaïque, artifice d'ouvrier, remplace la peinture. L'acrostiche, manœuvre d'artisan, supplante 'a poésie. Le souille de « l'Andriennc », la pureté de contours et la grâce modeste de Térence convien- di'ont-ils à quelqu'un dans une telle époque? Le Dclusor, (prestidigitateur), a tout envahi. C'est le ''oi, c'est le maître; il saitles//'«cs, si la plume ose tracer ce mot odieux; il connaît les ficelles, pour emprunter à l'argot cet autre terme ignoble. M. Magnin traduit Dclusor par « moqueur », contre-sens évident à mon av is, et M. Magnin n'en est pas moins un érudit du piemier ordre. Hcvenonsau Prologue, et laissons parler Hieronymus, ' ,; directeur, l'imprésario, qui annonce la pièce au Public : JÉRÔME. Cher spectateur, loi qui viens ici Vamuscr clans la v H/c natale, sais-tu ce que l'on va te donner? On rit { c remémorer les vieux c/tefs-d'œuvres de Térence. (/' te rteordari monutntnUi vetusa Tertnhl) Vous voyez que ce bon Jérôme est dans les excellentes voies de son maître Chilpéric; il veut réveiller la Muse hellénique, et il annonce son intention à tous les Gaulois présents, Germains, demi-Germains et Gallo- 20 350 UNE REPRÉSENTATION THEATRALE domains qui l'écoutent. Il déclare ainsi la guerre aux représentants de la Muse nouvelle, matérielle et grossière; aux delusores, aux machinistes. Alors, du fond de la coulisse, en voici un qui s'élance pour empêcher le directeur de continuer. M. Ma- gnin suppose que ce Delusor était placé d'abord parmi les spectateurs. Pourquoi? llien n'indique cette mise en scène et ne justifie cette hypothèse. Quoi qu'il en soit, le Présent, le temps nouveau sous la forme du Bateleur ou « Delusor», apparaît, fait face au direc; teur Jérôme et s'oppose à ce qu'il ressuscite le Passé. Bataille entre Jérôme et Térence, qui font l'esprit et le bon goût; — et le Delusor, le farceur, la prestidigitation; — la barbarie. LE BATELEUR. « Veux-tu te taire, poète antique? Poète antique, « veux-tu te taire? Vas-tu nous rabâcher tes vieilles « pièces, vieux? Je te le répète, va-t'en! Mets dam un « coin tes vieilles muses! A quoi servent-elles, ces « vieilles____? qu'à...! » Ici notre bateleur est d'un goût tellement immonde, que l'on ne peut copier même en note la grossièreté qu'il se permet (1). M. Magnin traduit tout ce morceau tout autrement que nous, peu importe. Le directeur, à qui l'habitude et le commerce des anciens ont enseigné la politesse, reprend avec assez d'esprit : LE DIRECTEUR. « Tu es un beau poêle! cl ta tirade vaut tout aU « moins les vers de Térence. Qui veut des échantil' a Ions de bon goût n'a certes qu'à € écouter. » (1) V.....e ni doceani. sons CHILPÉRIC 351 LE BATELEUR. « Ah! tu m'ennuies! Tiens! je m'étends ici, par « terre, Ce que je fais là (1), dis, est-ce de la prose? « est-ce de la métrique? Dis-le-moi. Voyons, dis-lr- « moi donc! Tu grognes, vieux, tu n'es pas satisfait! « Voyons! entre nous, à quoi toutes tes vieilleries ser- « vent-elles ? u Le bateleur s'est couché sur la scène en faisant la grimace au directeur, et peut-ôtro pis. Le mouvement comique, qui continuo, va s'aggraver et s'animer par l'entrée d'un nouvel acteur. ïérenco en personne se Contre. Aux vers pentamètres et hexamètres, fort misérables, des deux premiers interlocuteurs succède ici l'hexamètre virgilien, qui n'a guère plus de beauté ni de régularité. TÉRENCE. « Quel est-il, ce drôle ?... celui qui m'insulte ? Par « Hercule, j'ai honte de le demander. Le scélérat! le « monstre! De quels bords étrangers est-il venu medè- " cocher en riant ses durs sarcasmes? Où le trouve- « rai-jc, pour lui payer libéralement, dans l'excès de " ma juste colère, tout ce que je lui dois ? Térence est devenu barbare en vieillissant. Il prononce des vers exécrables, qui no signifient Pas grand'chose ; vers où il faut remarquer d'ail- '°urs ces mots exlernis ab oris. Le bateleur n'est donc Pas Gaulois ou Romain; c'est un Germain, un sau- Va ge venu des forêts de Tongres; il amuse les barbares et ne peut amuser que des gens de cette espèce ; lo trait est bien timide, bien déguisé, et si subtil, qu'il (!) Consulter Rabelais. 3o2 L'iNE REPRÉSENTATION THÉÂTRALE a échappé môme à la subtilité de M. Magnin. Cependant le bateleur teutonique, Vamuseur des conquérants, le jongleur [juggler) se relève, se dresse devant le Romain-Africain, ami de Scipion, et lui dit : LE BATELEUR. i Celui que lu appelles, le voici. C'est moi. Que « veux-tu me payer? Allons, je suis tout prêt, et j'ac- « ceptc les dont. » TÉRENCE. « Drôle, c'est toi qui mords à belles dents mes cé- « lestes muses! (Mcas conrodis dcnlc camœnas !) « ..... Et qui es-tu ? et d'où viens-tu ? Pourquoi « (attaquer à un grand poète? n En beaucoup de points (car ce petit morceau barbare donne lieu à mille équivoques), M. Magnin adopte des inlerprétations étrangères ou contraires à celles que je préfère ici et qu'il serait oiseux de défendre ; encore une fois, celte discussion serait sans aucune utilité. Térence cependant est entré en scène, richement et élégamment vêtu, comme il convenait à un Romain de la belle époque, affranchi, familier des Scipions. Voyant le bandit musculcux auquel il a affaire, et rc- j étant son beau manteau rattaché par l'agrafe à 1* mode, il se présente le torse nu et les bras nus devant le pugiliste. Ainsi déshonoré [se dedecorat), le poéto continue sur un ton d'athlète : TÉRENCE. t C'est donc loi qui as eu l'audace de substituer lu « barbarie à mes muscs décentes) » SOTS CHIU'KRIC 3ii3 LE BATELEUR. « Je vaux mieux que toi, je fuis jeune. Vieux tronc « stérile et desséché, peux-tu entrer en lier arec ma « jeune vigueur ? Je suis chargé de fruits. Le gain et « la rie m'appartiennent. Tais-loi vieillard; tu feras (| bien mieux de garder le silence! » TÉRENCE. « Ah! In es jeune! crée donc ce que j'ai créé quand « je l'étais moi-même! Jeune, toi! et tu ne produis « rien ! » LE BATELEUR. « Ma foi! il dit vrai... » Mais le représentant de la jeune force et du poignet nerveux, le Delusor, l'homme de la ruse, tout en reconnaissant la sagesse de Térencc, ne cesse pas do défendre sa propre cause. Ainsi la comédie classique insulte et provoque le nouveau régime dramatique, celui de la dextérité et du pugilat. Rien de plus commun, de plus trivial, de plus stérile que le reste du dialogue, dont l'auteur, quelque moine gaulois auquel Hilp-Rick aura commandé ce travail, tourne éternellement autour de deux idées, la jeunesse inutile du Bateleur et la féconde antiquité de Té- r ence. Il ne développe pas ce qu'il a conçu. Une donne P !| s la vie à ce qu'il a inventé. C'est dommage. Il avait nMs l a niain sur un germe admirable, contenant le grand secrel de l'histoire dramatique tout entière et de 1 histoire intellectuelle, — renaissance, perpétuité. 354 UNE REPRÉSENTATION THÉÂTRALE SOCS CIIILPÉRIC On ne détruit rien. La vitalité de l'esprit se renouvelle et se continue, solidaire et immortelle. Partout, dans tous les temps, sous les décombres de toutes les histoires, malgré la force, la brutalité, l'esclavage, on voit, à des intervalles inégaux, l'étincelle de l'esprit humain, la divine intelligence reparaître et triompher. Après les Brahmanes qui étouffent la liberté sous les castes, le drame hindou se montre, suivi ou escorté de l'immortel drame grec. Après Cbilpéric et les Dagobert, ïérence, réveillé par Chilpéric lui- même, se propage dans les couvents, fait les délices des lecteurs, sourit même aux religieuses et aux ab- besscs (1) et crée le Drame moderne. - La noble Pensée, représentée par ïérence, demeure maîtresse. Le règne des Bateleurs n'a qu'un temps; la grâce, L'esprit, la vie, l'honneur, le charme de l'humanité ne périssent pas. (1J V. dans nos Études sur le Moyen-Age, Hroswilhn, religieuse ilr Gandershetm. D'UNE COMÉDIE DE VOLTAIRE qui n'est pas de voltaire D'UNE COMÉDIE DE VOLTAIRE QUI N'EST pas de voltaire Boursoufle. — The rielupse. — Satyre anglaise contre la Franco ik Louis XIV. — Vie d'une Idée, d'un personnage el d'une comédie. — Vengeance et colore des races. — Ignorance des critique?. Los violents, les brutaux, les passionnés vont-ils m'accuser de vouloir détruire la statue de Voltaire? Telle sottise ne me regarde pas. Que ce Voltaire (un garçon d'esprit, dit Saint-Simon, fils de mon notaire) lïit un puissant personnage, grand meneur d'hommes, guide et moteur de son siècle, il ne faut pas être bien malin pour être de cet avis. Que chacune de ses actions ait été celle d'un saint etdoiveètre proposée pour modèle, je ne demanderais pas mieux. Quand même j'en douterais un peu, ce ne serait pas une raison pour me maudire, eommel'a fait un fanatique qui, vers l'année 18(iO, m'a prévenu sans politesse que l'on me réservait un mauvais parti ; que j'étais un vaurien (aie), parce que, dans la querelle de Voltaire contre Jean- Jacques, je me suis déclaré en faveur du pauvre fou contre l'homme d'esprit qui le tourmentait. Les lettres anonymes (i) ont le droit do tout dire; elles sont la I) Tout écrivain, surtoul quand il est désintéressé el impartial, est expose, de noire temps, à recevoir une grande quantité de ces lettres, à propos de tout. 358 d'une comédie db voltaire ressource dernière de la brutalité impuissante; et Dieu sait si elles ménagent les critiques qui leur déplaisent ! Puissé-je ne pas être accablé de leurs fureurs qui revivent toujours au moment où le printemps s'annonce! Et puisse-t-on se bien persuader que je n'ai aucune intention criminelle, que je ne veux attaquer ni Dieu ni l'état en révélant un fait curieux ! La comédie de Boursoufle, jouée à l'Odéon comme œuvre de Voltaire, n'est pas de Voltaire. Son titre n'est pas « Boursoufle. » Ce n'est pas une farce italienne. Voltaire, qui s'amusait souvent aux dépens de ses amis, leur a fait accroire ce qu'il a voulu. Il ne leur a pas dit la vérité, d'ailleurs peu importante, et que voici : S'ennuyant un jour à Girey près de la belle milie, il a tiré de sa bibliothèque un volume que j'ai devant moi, the Relapse, farce ou comédie anglaise ; — première œuvre du fameux Van Brugh, jouée à Londres pour la première fois en 1697, et souvent réimprimée. Voltaire, à grands traits de cette plume active qui était tour à tour un glaive, un fouet et un sceptre, a traduit les deux premiers actes, les a couronnés par un troisième acte de sa façon, qui ne vaut rien ; — puis ce grand enfant (un enfant, dès qu'il abandonnait son rôle d'esprit de lumière ou de démon), — s'est amusé à jouer l'ébauche entre deux paravents, comme c'était la coutume, et riant aux éclats. L'œuvre n'avait pas grand mérite; et il n'y attachait aucun prix. Mais son état de grand homme reconnu,— et l'habitude d'engouement irréfléchi qui nous distingue, — firent que Boursoufle, vanté par la coterie, puis représenté au Théâtre-Italien, attira quelque at- qui n'est pas de voltaire 350 tention. Il nia l'œuvre, bien entendu; mais ne dit point la vérité. Ensuite on l'imprima comme sienne. Enfin on l'a rejouée tout récemment sur les planches de l'Odéon. Et voici que les acteurs, le directeur, les spectateurs de l'Odéon; écrivains, artistes, ! étudiants, savants, ignorants; vieux et jeunes; amis et ennemis de Voltaire; esprits attachés au passé, amoureux de Hacine, amoureux de Corneille; les hommes qui ne remontent pas plus haut que 1830; les classiques, les romantiques; les cléricaux qui sont terribles et ne pardonnent guère, les anti-cléricaux; enfin toutes les races, toutes les sectes, tous les partis, — écoutent, admirent, applaudissent pendant un mois comme nouvelle et française une comédie vieille d'un siècle et demi, qui a fait les délices du gros peuple anglais depuis 1697, qui se joue encore tous les jours à Londres, et où Liston et Cibler, le Préville et le Régnier de l'Angleterre, ont rendu populaire un rôle qui est aux coulisses du pays ce que le grave Pourceaugnac est aux nôtres. Ce comte de Boursoufle est un nom inventé par Voltaire. Il s'appelle en anglais sir Charles Foppington; — M. « Desmanières », l'homme élégant. Vers 1695, en Flandre, sous la tente, et pendant que le protestantisme refoulait , pressait et inquiétait Louis XIV ; lorsque Guillaume III s'affermissait sur son trône; un jeune militaire anglais, whig, protestant, et de famille comme de race hollandaise ou belge, s'ennuyait un peu. Il avait fréquenté Le théâtre; et une certaine comédie de Cibhcr, Lovés lad shift — « l'Amour aux abois, » — la plus cynique des productions 3()0 D'OMS COMÉDIE DE VOLTAIRE de ce théâtre cynique (1), était restée dans sa mémoire!. H imagina de continuer la comédie de Cibber. S'étant aventuré un peu plus loin que les retranchements et les lignes avancées des troupes anglaises, il vint ensuite lever le plan de nos fortifications. On le fit prisonnier, et on le mit à la Bastille où on l'enferma comme espion. Là il eut le temps d'apprendre le français, de lire Molière et de terminer sa comédie; quand on le relâcha, l'auivre était achevée. Elle avait pour titre the Relapse — « la Rechute ; » et tous les personnages déjà mis en scène par Cibber s'y trouvaient : une petite tille mal élevée, rustique, insolente, grossière; un gentilhomme campagnard, ignorant el ivrogne; un frère cadet maltraité par son aîné; mais surtout le frère aîné lui-môme, imitateur des Marquis français--, et tourné en ridicule par les deux écrivains anglais. La caricature de celui-ci plut extrêmement au peuple de Londres; — M. « Desmanières, » — « sir Novelly Fashion», — était le type de la haute élégance el des grâces de la cour. On était sûr d'avoir pour soi tout le public de celle ville, si l'on flattait la haine brutale contre ce qui était méridional, ou Français, ou catholique. Oh ! les passions! oh! l'animal humain! C'était une partie de plaisir pour les ennemis de Louis XIV, d'aller se moquera cœur-joie de nos grâces, de nos révérences, de nos belles manières, et de Charles II qui imitait de son mieux LouisXIV. Cibber et Van Drugh y avaient mêlé la caricature (I) M. Deluplace a traduit ce lilre par la Derni'-re chemise — Sa naissance, t. 1..... fi Ferrari de Roverebo, compositeur tyrolien... 285 Ses mémoires, t. II... 288 Gandin (Le), ce que c'est, t. II................. 282 Gens-de-lettiies. Leur condition............. 135 — Abaissement (le leur situation, t. I.......... M — Correctif, t. 1........ 159 Georges IV d'Angleterre, fragment de sa vie..... Stï — Sou caractère......... 318 378 TABLE ALI — Lutle contre son père Georges III.......... 334 — Son mariage avec Caroline de Brunswick , t. Il................. 337 Germanique (Civilisation) est supérieure par le sentiment de l'individualité, t. 1.............. 231 Germanisme antipathique à l'esprit russe, t. I.... 221 Gœthe. Sa belle et lumineuse vieillesse, t. II... 3 Gœthe, directeur de théâtre, t. II.............. 6 Gœthe. Accord de son talent et son caractère, t. II........... ..... 14 Gogol, écrivain russe , t. 1.................. 231 Gouraud, auteur cité à propos de son parallèle entre la France et l'Angleterre, t. 1.......... 139 Gozzi, écrivain vénitien, t. II.,............... 187 Guéronniehe (De la) cité à propos de l'Angleterre, t. 1............ 229 Grétry................ 270 — Ses mémoires........ 307 Gutzkow cité, t. 1...... 143 II. Il au. (Baille), type de voyageur, t. 1........ 213 IIamlet et le misanthrope, t. II.........97-98 IIeuer, Évèque protestant, t. II................. 155 Helvétie , son enthousiasme pour la neutralité, t. I.................. 251 Henriette de Molière, type de la perfection féminine en France, t. 1. 202 Histoire naturelle. Parallèle de llumboldt et de Gœthe, t. II........ 85 Hoffmann, à propos de Mozart, t. II.......... 250 'HABKTiyUE IIogartii ( Guillaume ), peintre anglais........ 343 — Son mariage......... 348 — Sa fortune par la cari- calure de mœurs...... 352 — Impuissance dans le genre noble et gracieux. 354 — Ecrivain............. 358 — Son tombeau, ses épi- taphes, t. 1........... 862 Homme (L') est-il nécessairement bon, t. I...... 312 Hypocrisie dépeinte par différents auteurs anglais et français, t. 1........ 82 Hungtington. Fanatique anglais, t. II.......... 131 I. Imparfait (L'), est nécessaire, t. 1.......... 310 Imprimeurs, leurs débuta et leur passion de l'art. t. II...............70 Improvisation eu Italie, t. II................. 234 Industrie et agriculture se contrebalançant et s'entr'aidant (l..ocle et Chaux-de-Fonds), t. I. 262 Insolence des journaux américains, t. 1........ 39 Intelligence, sa répartition, t. 1............. l53 Italie, créatrice de l'opéra moderne, t. Il........ 171 J. Jackson (miss), actrice anglaise, t. II..........• 1*3 Jacques I er , sa généalogie, t. H................. 107 Jésuites de Fribourg, leur influence, t. 1......... 235 Jeunesses. (Les Six), de 1750 a 1858, t. Il..... 279 Johnson (Samuel), cité , t.'.1.................. 31 Joueurs (Les)à Venise... 203 TABLE ALPHABÉTIQUE 379 Journaux (Leur situation cl leur nombre dans le monde civilisé)........ h — Leur origine.......... 5 — Leur histoire......... 7 — Phases de cette histoire, t. i ............ 18 Juan (Don), sa légende... 247 — Sa transformation, par Molière, t. II......... 219 Jumus (Lettres de), ce qu'elles valent, t. t.... 242 K. Kent (Engouement pour), mauvais peintre anglais, t. 1.................. 344 Kiiirgiz (Description du pays des)............. 307 — Leur vie............. 309 — Ode, t. 1............ 143 Kosak (Le), t. 1........ 299 Kosak (Un Romancier), t. 1.................. 285 L- Lacs de Cumberland et du Lancashire (Souvenirs).. 319 —Mœursdeshabitants, t. I. 323 Lamartine (de), jug6 par lord Normanby, t. I... 123 Lancashire........... 319 — Witches (du), t. I____ 323 Larohey (M.), auteur d'un excellent dictionnaire de l'Argot, t. 1.......... 171 Latiti DES (Les) tempérées favorisent la civilisation, t> 1.............,. .. 234 Letouhneur , traducteur inexact, t. II......... 81 Levciiine, voyageur russe, Cité, t. 1..... 1 ........ 313 Love. Amour au moyen- âge, t. II............ 36 M Macbeth (Lady), t. II... 115 Maqdelène. La Madeleine 'le l'Evangile, t. II.... 152 De Maistre (Joseph). — Son plus bel ouvrage, t. 1.................. 156 Manufactures (Leurs dangers, t. 1.......... 92 Marcello. Il teatro alla moda, t. II........... 184 Mariage. Ses différence» selon le pays. t. 1...... 196 MaRmier (X.), t. 1...... 282 MaRRAst, jugé par Lord Normanby. t. !...<... 125 Matbews, acteur anglais, t. II................ 127 Memmo, patricien de Venise, t. II............. 233 Mergantilité littéraire, t. I.................. 139 Mérimée, cité , t. 1..... 281 Messe (La) dramatique , t. II................. 154 Mirareau , son plus bol ouvrage, t. 1.......... 156 Mœurs en Italie à la fin du XVIII" siècle,t. II. 189 Modèles vivants pour atelier de peinture. Leur absence en Ecosse, t. I.. 380 Molière. Analogie entre lui et Shakspeare, t. 11. 72 Moraliste (Sa mission), t. 1.................. 99 Mousse littéraire , son application en fait de réclames ou d'annonces, t. 1................ 54 Musicienne do Shakspeare, t. II......... 58 Mozart, son génie musical compris par Da Ponte, auteur du Librctlo do Don Juan........... 243 — Sa mise en musique, de Don Juan........... 250 — A Paris............ 268 — Son génie, t. II..... 274 Musique (La) en France, 267 — D'ensemble......... 271 — Moderne : matière déchaînée......,...... 278 — Sa définition, I. 11---- 291 TABLE ALPHABETIQUE 380 N Napolitaine (La), mai- tresse de I );i Ponte, t. II. 193 Nestor , historien russe, cité, t. 1........... 233 Normanby (Lord). — Ses mémoires sur 1848, t. t. 11!) — Ses mémoires sont d'un homme de salon....... 123 — Pas de style......... IBS 0 OtiOEFSKI (Feodorewilchj, écrivain russe. (Citation), t. 1................ 290 Opéra (Histoiredel') ; t. II. 169 OPERA français, Quinault cl moyen-âge......... 173 — Ses quatre époques , t. IL..,............ 180 Originalité , détruite en littérature par l'esprit mercantiles, t. I...... 141 ORKHNBS du théâtre en France, t. II......... 15) Ossian (Pays A'), t. IL . . 103 Ouvrier (Le (ils de 1')... 83 — La fille del.., t. 1..... 102 — Son intérieur........ 89 P Paksiku.o, son caractère, t. Il................ 294 Paniers et crinolines des femmes ; vertngadins , etc., t. 1............. 187 Peines d'amour perdues. Pièce de la jeunesse de Shakspoarc, t. IL .. . 31 Peintres anglais, t. I. 331 Philistin LITTÉRAIRE , t. 1................. 138 Pianos, (.loueurs de), sans cordes et avec cordes. t. 11................ 304 Pisani, légiste Malien, t. IL 2"8 Polygamie abaisse les niées, 1.1.............. 203 Ponte (Da), ami de Mozart, t. II............ 188 — Ses amours.......... loti — Sa fortune manquée. . . 210 — Il devient professeur de belles lettres, t. 11..... 230 Pont-Neuf (Le), sous Ma- zarin, t. 1............ 9 Polgatscheff ( Scène de la vie de ), t. I____ 292 et 296 Polschkine, t. 1....... 282 Presse ( Histoire de la). 1 — Sa sujétion.......... 10 — En France, en Angleterre et aux Etats-Unis. 513 — Surabondance de ses produits, t. f,........ 149 Prostitution. Sa naissance , t. 1........... 109 R Races septentrionales s'élèvent au-dessus des méridionales au XVIII'' siècle, t. II.......... 222 Réforme (La vraie) et celle de l'homme, t. 1...... 115 Renaudot , journal des nouvelles, t. 1........ 8 RÉPARTITION DU VICE ; NAISSANCE du crime , t. 1................. 110 Représentation tuéa- tra] f. chez les Bénédictins de Mariaberg, t. il. 299 Rétributions des principaux chanteurs au XVI11 1 ' tiède, i. Il........... 182 Révolution de 1848, jugée pur un ambassadeur, t. 1................ M Riehli cité à propos de la femme, l. I .......... 204 Romans et Théâtre Influent sur les familles, t. I. 199 Rousseau (.I.-.L). Son Influence folle, l. 1...... 31i — Mon premier mailreen musique, t. II........ 26§ Russe (Etat social), f. 1. 297 » TAULE AI.PIIABK.TIOl K .'(SI Musses (Conteurs), t. 1. ■ 277 Russes opposés aux Anglais................ an Russie incompatible avec l'Angleterre.......... 225 — Sans consistance définitive, t. 1............. 222 Russie représente une civilisation inférieure. . . . 231 — Sa composition sociale, t. 1................. 297 Sadyk-Pac.ha (auteur russe), t. 1..........• 27!* Saint-Simon (Le Duc), proteste contre les rigueurs de Louis XIV, H................. 242 Sanq allemand et irlandais, son infusion en Amérique , son danger dans l'avenir, t. 1...... 224 ScvriiiE (Petite), t. 1---- 287 Semaine (La), 1 er journal régulier, 1.1.......... 7 Serve padrone. Servantes mai tresses en Italie, t. 11. Siiakspeare (La jeunesse de\ t. 11............ Siiaksi'Eare. Appréciation de sou caractère, t. 11. . Siiakspeare. Son indifférence et sa négligence pour ses œuvres, t. IL Shaiu' , graveur célèbre, t. I................. ShmudaN, Son caractère, sa vie, sa mort, t. II. 81 et 88 Siii-.RiDAN. Son drame, t. Il................ 8:1 Siècle (xvii c ;, très-incomplet sous le rapport matériel, t. 1.........7"), 80. Slaves excellent dans le Conte, t. 1........... 281 Slaves. Leurs haines de ^ races, t. 1........... 237 Société (Knneniis actuels et naturels de la), t. I. . 84 23e 31 33 Soi.loiioub (Comte), écrivain russe, t. 1........ 292 Sourdeac (Marquis de), premier machiniste de théâtre, t. Il.......... 177 Sonnets de Siiakspeare, t. II................. 42 Sorcières (Les), de Macbeth, t. II............ 10!) S jutiiampton ( Lord ), ami et protecteur de Siiakspeare, t. II— 05 et 77 Soutiiey, t. 1.......... 320 Spéculateur en littérature (Un marchand d'imprimés, type vénal), t. I.................. Statistique de la classe ouvrière à Paris----... — Du vice, t. I......... Style français. Son influence sur l'esprit de i iœthe, t. II.......... Suisse ( Fractionnement naturel de la), t. I..... Suisse catholique........ — Protestante.......... — (Jeune).............. — Conservatrice......... — (Caractère)........... — (Aubergistes en)...... — Indépendance du paysan, t. i.............. Swift (Diary to Stella) , t. I.................. ni 59 140 83 111 17 250 250 252 251 253 205 207 201 122 TARTUFF.de Molière, t. II. Texte de Siiakspeare, ses obscurités, t. II....... Tiiackeray. Sa visite à Cuuhe, t. II......... Théâtre (Influence du) sur le peuple , t. 1..... Tourouknieff (Ivan), 1.1. Traducteurs des sonnets de Siiakspeare, t. IL Traductions sont Impossibles, t. 1 ........... G9 11 no 282 0(1 280 Table Alphabetiqi é ïrapassi , poêle italien connu sous le nom de « Metastasio, » qui a la même signification, t. II. 243 Traviata (la), t. II..... 151 Twyn (Histoire de), t. I. 13 U Ukraine (Steppes de 1'), t. 1.................. 277 Unité (Principe del').. 241 — Son pouvoir en France, t. I.................. id. Unzelmann (acteur), dialogue avec son directeur, Gœthe, t, Il.......... 8 V Varangues teuloniqucs civilisent la Russie, t. I. 232 Venise, ses mœurs dégradées en 1797, t. II.... 21G Vénitienne (la) maîtresse de Da Ponte, t. II. 201, 203 Vice ( Progrès de l'enfant du Peuple dans le ). 92 — Pente fatale, t. 1...... 100 Vices (Une fabrique de), à Paris, t. 1............ 75 Villes et Campagnes, leur état au XVII e siècle, t. 1.................. 78 Vicieuse (Population) de Paris, t. 1............ 86 Vol (Préparation au)..... 96 — Répartition de la fraude et du... t. 1.......... 112 Voleurs ( armt!e des ), t. I..............»... 113 Voltaire, t. II......... 348 Voyages (Génie des), t. 1. 215 Voyageur (Un type de), t. 1.................. 211 W Warren , célèbre fabricant de cirage, t. I____ 63 Weber, son génie, t. II. 274 Wilkes (Ses efforts et ses succès), t. 1.......... 26 Wilkie (David), peintre anglais............... 373 — Ses commencements... 381 — Son caractère........ 383 — Ses protecteurs....... 387 — Ses sympathies et ses antipathies............ 399 — Appréciation do ses œuvres.................. 402 — Répartition de ses tableaux en Angleterre et en dehors, t. 1..... 406 Wilson ^Richard), peintre anglais............... 333 — Caractère de ses œuvres.................. 335 WoimswoRTii (poêle anglais), t. 1............ 326 Z Zug ( Une soirée à), t. I. 259 FIN DÉ LA TADLE ALPItADÉTIQUE Coitlommior*, typographie de A. Mm-ssis. PARIS : AMYOT, ÉDITEUR, 8, RUK DÉ LA < ollt's-lion s'a 3 fr. SO le volume PAIX AM1GUE5 Les Amours stériles.........1 ALEMBERT (D') La Cour du ïloï Stanislas.....1 ANDERSEN Improvisateur |P) en Italie.... 1 AVENEL (Paul) Roi de Taris (le)............1 BARBEY D'AUREVILLY Philosophes (lest et écrivains religieux....................1 Historiens {les;.............1 Poêles (les)................1 lîomanciers (les)............1 BA2ANGOURT (Bon de) Le Mexique contemporain... -1 Cinq mois nu camp devant Séhastopol...............1 Histoire de la Sicile sous les Normands................2 BÉCHARO (Frédéric) Jambe d'Argent............ 1 BOUCHITTÉ Rationalisme chrétien........1 CANOT Vingt années d'un négrier,... 1 CAPEFIGUE Agnes Sorel................1 Diane de Poitiers............1 Qftbffelle d'Ksirées..........1 La Vallière (Mademoiselle de). I Poinpadour ( Marquise de).....1 Du Itarry (la eomlesne)......1 Portsmouth (Duchesse de)..,.l Aspasie.................1 Déesses (le la liberté........1 Parabèrn (comtesse de)......1 Cour* d'amour.............1 Ninon de Lenctos..........1 Bacchantes (les).............I Héroïnes de la Ligue........1 Demoiselle* de Nesle........1 Be.Ho (lu) Corisamle..........I Catherine de Radiais........I Anne d'Autriche............1 Marie de Médicis............1 Catherin'- M do Russie...... 1 Klisnheiii d'Angleterre.......1 Marie-Thérèse d'Autriche.....I Polignae (la duchesse de).....I Krudner fis baronne de)......I Du Cayla (la comtesse).......I RidteJfe* (cardinal de).......1 Dubois (le cnrdinnl|.........L Louis XV..................I Louis XVI.................1 Maréchal de Richelieu.......1 François I"................4 Trots siècles d'histoire do France..................2 CAPENOU La Popote d'Oran...........1 Chevalier du Poulailler.... v . I Cotillon II................I ('ointe de Saim-Cermain.....1 Marthe de Kerven...........1 CÉNAC MONCAUT L'Amour dans l'antiquité.....1 — temps modernes.....1 L'Espagne inconnue.........1 CHANTEPIE Figure (la) féminine.........1 Salvien....................1 CHASLESiPliilarète) Moyen âge (F.tndes sur le).... 1 Kapagnc (Eludes sur I')......1 Cromwell.................1 XVI e siècle en France.......I Angleterre (Eludes sur l*|... -1 Amérique (Etudes sur 1')......1 Shakspenre................1 Al.emagne (Etudes sur 1')....] XIX" siècle en Allemagne... . I Voyages et Iïeanx-Arls.......1 CUSTINE (Marquis de) Russie en 1839 (la)..........4 Romuald...................4 DELESSERT (Edouard) Indiens de la Baied'Hudson.... I Toujours tout droit..........1 DICKENS (Ch.) Contesde Nofil.............3 DICKSON (D r ) Erreurs des médecins........1 EOTHEN Voyace en Orifiit..........1 feydeau (Ernest) Fanny......».............1 Daniel....................2 Saisons(les) Quatre..........1 POUDRAS (Marquis do) Chants pour tous............1 Décainérou des bonnes gens.. .1 GISOUET L'Egypte, les Turs ai les Arabes.....................2 GRUN (Algh.) Montaigne, sa vie publique... 1 HUDSON-LOWE Mémoires sur N.ipuléon......1 ISRAËL! Lai Deux Nations...........2 JANIN Clarisse Ilarlowe............2 JEANNE DE VAUDREUIL Deuxième édition............1 JERCEY (Marq. de) Maisons do jeux ruinées (les). .1 LACOMBE Histoire de la Itmirgeoisie.., .4 Histoire de la Monarchie......4 LA FORGE (Anat. do) Peinture contemporaine en France..................1 Vicissitudes de l'Italie........2 LA IYIADELAINE Théories du chant....... LAVEflGNE (Alexnndre de) I/Ul de poitrine............., La Famille Marsal........... LF JE AN Théodore, empereur d'Aby** 1 " j nie...................... LERMINIER s Je" LEROY CUPRÉ (D r ) Histoire des Législateurs il? 0 Grèce................ Cuide hygiénique et medic 8 funiilU s........ Hel MATTER L'Allemagne.............. Lettres et pièces rares..... MERLIN (Comtesse) Ln n \ .h .............. ■ Lcu Lionnes de Paris. MESÏ SCHERSKI Les lîeses noires...... Les Poêles russes.......... MISSIONNA'KE (0"' républicain en Russie.....' MULLER lèttgènfl Véronique................ MURET (Th.) L'Histoire par le Tïié»ir« : l« Itevidutinn et Km|iir»-" 2" La llcslauration..... 3° Louis-Philippe et 184 8 -* NISARO (Ch.) Le Triumvirat lit!èraii« -'' Les Knncinis de Voltaire'*' NITOT Loin du bmil..........' ' Dans un fauteuil.. ■ PONSON DU TEI CbltM le») de cti.i»»^---- RANCE (AbW) Lettres inédites. ....••*' RAMÉE Ilitloire de la In...... ROMIEI) (M) La Femme au XIX- ** ..3 E nne |L SAIN'-MARC 0IB* ,, ^î uuveniri de voya;." " .y, Souvenirs de voy tudel Stll-HAC (comte Le MaKcliul de Sa*»..... VERNIER Creln...............' j c j VIEIL CASTEL (Hor. .1 Archamhaud de Ou"' lier"- Paria. — E. De Soye, Imprimeur, 2, place du Palitlie'on pUi* 3547