IKfc. wy->w NO El LA NOFX. .tmiii» srmt*. mmarm* mrmn itm r un i lia rrrinvin ffmrm inmMnm 3ES CJ my ^g&r rmtSi zgtijsf 3C XCj POUR 1841. PAR MM- DE BALZAC, H. MONNICn , H. UEP.THOUD, A. BARBIER, A. DELRIEU, E. CHAPUS, ETC , ETC. PARIS ET LEIPZIG. JULES RENOUA RD ET O, LIBRAIRES. LA BÊTE FÉROCE. usqd'a présent, la femme a fait seule ma science, mon culte, ma joie, et mes chagrins... Je n'en hais aucune, et je servirai jusqu'à la mort celles que j'ai une fois aimées. Quand elles . m'ont trompé, je ne jK-o. l eur ai demandé que ^-V) de vouloir bien me tromper encore; et je 'me détesterais si quelqu'une pouvait me reprocher de m'ètre joué de ses secrets, de lui avoir refusé les conseils de la prohitr, ou arraché des plaisirs aux dépens de son bonheur ! Tels sont les sentimens qui doivent me faire pardonner l'outrecuidance des réflexions que m'inspire un caractère pathologique de l'amour. U LA BÊTE FÉROCE. Quant au titre bizarre dont je les baptise, il s'explique par l'anecdote suivante, que je place sous la responsabilité du cœur humain. Une coquette avait trois amans; elle baisa l'un, donna le reste de son verre à l'autre, et couronna le troisième; on demande lequel des trois elle préférait. Dans le Bas-Empire, la question fut résolue de cette manière : Si nous désignons par A l'amant que la coquette a baisé , par 1! celui à qui elle a donné le reste de son verre, et par C celui qu'elle a couronné , il nous viendra cette solution : La coquette a envie d'A pour ami, de B pour amant, de C pour mari. Le premier a pour lui la confiance, le second la passion , le troisième la vanité. Elle essaiera de A, se dégoûtera de B, et gardera C. A règne sur le cœur, C sur la tète, et B sur ce mobile de l'âme que les médecins appellent le plexus nerveux, que Diderot a nommé la bête féroce, et qu'on regarde comme remplaçant avec avantage dans la mécanique de la femme la machine à vapeurs. Du reste, au Bas-Empire comme dans notre siècle, ce problème est une fiction. Nous sommes persuadé que le sexe de toutes les époques possibles a du répugner beaucoup à un pareil carambolage, par la raison fort simple que si jamais une femme expérimentait A , B, C, elle ne résisterait pas à la curiosité de poursuivre ses exercices sur les autres lettres de l'alphabet. Or LA BÊTE FÉROCE. 5 le plaisir ne rachèterait pas le danger des conséquences. Donc, etc. Moralement parlant, la bête féroce est la susceptibilité exquise dont toute femme se sent inopinément envahie, comme d'un feu grégeois, dès que l'homme se révolte contre sa volonté. Au point de vue médical, c'est une migraine dont le centre est partout et la circonférence nulle part. On a élevé des doutes et des scrupules sur la clarté de cette définition. Essayons de la compléter par des exemples. Une veuve m'honorait de ses bontés. Je vais la voir un matin, je tire la sonnette; une femme de chambre m'ouvre la porte. — Votre maîtresse est-elle visible ce matin ? dis-je à la soubrette. — Madame ne reçoit pas.... Elle a ses nerfs. Etait-ce un congé ou une maladie? on trouverait plutôt la quadrature du cercle qu'on ne résoudrait une question semblable. Le problème du Bas-Empire n'irait pas à la cheville de ce mythe. Voilà la bête féroce. Ecoutez Diderot : « .....Jamais un homme ne s'est assis à Delphes sur le sacré trépied ; le rôle de Pythie ne convient qu'à une femme. Il n'y a qu'une tête de femme qui puisse s'exalter au point de pressentir sérieusement l'approche d'un Dieu, de se tourmenter, de s'écheveler, d'écunoer, de s'écrier : Je le sens, je le sens, le voilà, le Dieu! » 6 LA BÊTE FÉROCE. et d'en trouver le vrai discours. Un solitaire, brûlant dans ses idées ainsi que dans ses expressions, disait aux hérésiarques de son temps : Adressez - vous aux femmes ; elles reçoivent promptement, parce qu'elles sont ignorantes; elles répandent avec facilité, parce qu'elles sont légères; elles retiennent long-temps, parce qu'elles sont têtues ». Elles s'en imposent mieux que nous sur ce qui leur plaît. L'opiniâtreté esl plus leur vice que le notre. Une femme samoïcde dansait avec un poignard à la main. Elle paraissait s'en frapper; mais elle esquivait les coups qu'elle se portait avec une prestesse si singulière, qu'elle avait persuadé à ses compatriotes que c'était un dieu qui la rendait invulnérable: et voilà sa personne sacrée. Quelques voyageurs européens assistèrent à cette danse religieuse, et quoique bien convaincus que cette femme n'était qu'une saltimbanque très adroite, elle trompa leurs yeux par la célérité de ses mouve- mens. Le lendemain ils la supplièrent de danser encore une Ibis. « Non, leur dit-elle, je ne danserai point, le Dieu ne le veut pas, et je me blesserais». On insista. Les habitans de la contrée joignirent leur vœu à celui des Européens. Elle dansa. Son prestige fut découvert. Elle s'en aperçut, et à l'instant la voilà étendue à terre, le poignard dont elle était armée plongé dans son sein. « Je l'avais bien prévu, disait-elle à ceux qui la secouraient, (pie le Dieu ne le voulait pas, et que je me blesserais ». Le qui me LA BÊTE FÉROCE. 1 surprend, ce n'est pas qu'elle ait préféré la mort à la honte, mais qu'elle se soit laissé guérir. Et, de nos jours, n'avons-nous pas vu, dans les assemblées de convulsionnaires, une de ces femmes qui figuraient en bourrelet l'enfance de l'Eglise , les pieds et. les mains cloués sur une croix, le côté percé d'une lance, garder le ton de son rôle au milieu des convulsions de la douleur, sous la sueur froide qui découlait de son visage, les yeux obscurcis du voile delà mort, et, s'a- dressant au directeur de ce troupeau de fanati ques, lui dire, non d'une voix souffrante: « Mon père, je veux dormir », mais d'une voix enfantine, « papa , je veux faire dodo ». Pour un seul homme, il y a cent femmes capables de celte force et de cette présence d'esprit. C'est celte même femme ou une de ses compagnes qui disait au jeune Duboyes qu'elle regardait tendre ment, tandis qu'avec une tenaille il arrachait les clous qui lui traversaient les deux pieds : « le Dieu de qui nous tenons le don des prodiges, ne nous a pas toujours accordé celui de la sainteté.... » Respirons un moment ici, Diderot va vite, il résume trop. Et pour nous en tenir déjà aux convulsionnaires, il faut noter à quel point, même dans le dix-huitième siècle, la passion religieuse , cette variété de la passion dans la femme, a exalté la bête féroce. « Ils pansent, dit M. Poncet, des écrouelles ouvertes, pleines de pus et horribles à voir, ils 8 LA BÊTE 1 ÉROCE. les lèchent, ils en attirent le pus avec la langue jusqu'à ce qu'jLS aient parfaitement nettoyé les plaies, ils l'avalent sans en recevoir aucune incommodité; ils lavent les linges qui ont servi de compresse dans de l'eau qu'ii.s boivent ensuite... » En parlant de ces tours de force, M. Poncet emploie vaniteusement le masculin : nous sommes au-dessus des petitesses de la rivalité. Grimm, La Condamine et Carré de Montgeron revendiquent pour les femmes la moyenne partie de ces exploits. Dans les différentes gammes de son clavier, la femme reste un instrument que rien n'épuise et auquel tout répond. « Jeanne Mouler, jeune convulsionnaire de vingt-trois ans, debout et le dos appuyé contre une muraille, recevait, dans l'estomac et dans le ventre, cent coups d'un chenet pesant trente livres, assènes par un homme vigoureux. Carré de Montgeron essaya la force du chenet contre un mur; au vingt-cinquième coup, la pierre ébranlée acheva de se briser, le mur s'ouvrit. » Charlotte Turpin, naine et bossue, s'avisa d'un procédé qui humilie singulièrement les lits mécaniques. « Elle se faisait attacher par le cou avec une très forte lisière, et faisait lier les deux bouts de deux autres lisières à Chacun de ses pieds. Elle engageait ensuite deux des spectateurs à tirer avec toute la violence qui leur était possible les deux lisières qui tenaient à ses pieds; et afin qu'ils fussent en état de le faire avec plus de LA BÊTE FÉBOCE. 9 force, elle les priait de passer ces deux lisières en forme de ceinture autour de leurs reins, et de s'appuyer les pieds contre une grosse pièce de bois; par ce moyen, les spectateurs désignés tiraient les deux lisières de toute la force de leurs reins et de leurs bras; ils étendaient le cou de cette fille avec une si grande violence, qu'on entendait les os de ses cuisses et de ses bras craquer avec un grand bruit... » « Dans l'exercice du caillou, dit toujours Carré de Montgeron, il est à observer que celui qui frappait la convulsionnaire se mettait à genoux près de cette femme couchée sur le plancher, qu'il levait le caillou de ses deux mains aussi liant qu'il était possible, qu'il le précipitait de toutes ses forces sur la poitrine de la convulsionnaire, et qu'il lui en donnait ainsi cent coups de suite. A chaque coup toute la chambre était ébranlée, le plancher tremblait, ci les spectateurs ne pouvaient s'empêcher de frémir en entendant le bruit épouvantable que faisaient les coups en frappant le sein... « « Il y avait une convulsionnaire qu'on exposait à un feu capable de rôtir un mouton, elle ne s'en apercevait pas; cette femme se nommait la Salamandre. Sur la fin de l'épreuve, quand le mouton eut été cuit, elle criait gaîment : Sucre d'orge! sucre d'orge! Ce sucre d'orge était un bâton plus gros que le bras, aigu et pointu par un bout. La convulsionnaire se mettait en arc au milieu de la chambre, soutenue parles reins 10 LA BÊTE FÉROCE, sur la pointe du sucre d'orge, el dans cette posture elle criait : Biscuit! biscuit! C'était une pierre pesant environ cinquante livres; elle était attachée à une corde qui passait par une poulie au plancher de la chambre. Elevée presque à la poulie, on la laissait tomber sur l'estomac de la sœur à plusieurs reprises, ses reins portant toujours sur le sucre d'orge... » Je continue avec Diderot : « ...La Guyon a dans son livre des torrens d'une éloquence, dont il n'y a point de modèle. C'est sainte Thérèse quia dit des démons : «qu'ils sont malheureux ! ils n'aiment point. » Le quié- tisme est l'hypocrisie de l'homme pervers et la vraie religion de !a femme tendre. Il y eut cependant un homme d'une honnêteté de caractère et d'une simplicité de mœurs si rares, qu'une femme aimable put, sans conséquence, s'oublier à côté de lui, et s'épancher en Dieu; mais cet homme fut le seul, il s'appelait Fénélon. C'est une femme qui se promenait dans les rues d'Alexandrie, les pieds nus, la tête échevelée, une torche dans une main , une aiguière dans l'autre, et qui disait : « Je veux brûler le ciel avec cette torche, et éteindre l'enfer avec cette eau, afin que l'homme n'aime son dieu que pour lui- même. «Ce rôle ne va qu'à une femme. Mais cette imagination fougueuse, cet esprit qu'on croirait incoercible, un mot suffit pour l'abattre. Le célèbre médecin Silva, dans un voyage qu'il eut occasion de faire à Bordeaux, fut consulté, peu- LA BÊTE FÉROCE. H dant son séjour, par toute la ville. Les plus jolies femmes venaient en procession se plaindre à lui de maux de nerfs, dont elles se disaient tourmentées. Silva ne répondit rien et ne prescrivit aucun remède. Pressé long-temps de s'expliquer sur les motifs de son silence, il dit enfin d'un ton d'oracle : « Ce n'est pas le mal de nerfs, c'est le mal caduc», et voilà les femmes guéries. Un autre médecin secoue un fer ardent aux yeux d une troupe de jeunes filles épileptiques, et les voilà guéries. Le dégoût de vivre saisit les femmes de Milet;les magistrats déclarent que la première femme qui se tuera sera exposée sur la place publique : plus de suicide, et voilà les Milésiennes réconciliées avec la vie. Les femmes sont sujettes à une férocité épidémiqne. L'exemple d'une seule en entraîne une multitude. Il n'y a que la première qui soit criminelle, les autres sont malades. 0 femmes! vous êtes des enfans bien extraordinaires. » A l'appui de cette éloquente paraphrase de Diderot, nous rappellerons brièvement tout ce que l'histoire a gardé dans ses archives d'excès barbares et de dévoûmens sublimes de la part des femmes; il n'y a pas un trait d'emportement, de haine ou de sympathie qu'elles ne réclament comme leur propriété. Les grandes époques leur appartiennent; Salomon, Cyrus, Alexandre, Annibal, César, Luther, Louis XIV, Charles I Pr , Louis XVI, Napoléon, se sont énervés, compromis OU perdus par leur faute. On 12 1A liÊTE FÉROCE. sait ce que fut Charlemagne, ce que fut encore don Juan d'Autriche; ce que furent aussi Charles Quint, François 1 er , Henri IV, Henri VIII, Alfred-le-Grand et Pierre de Russie. Officiellement ou sous-cape, les femmes ont joué le rôle de leur vie. Qui alluma les torches de la Saint- Barthélemy? c'est une femme. Qui but un verre de sang, pour sauver son père? c'est une femme. Qui adora comme un dieu Robespierre? c'est encore une femme. Pendant l'insurrection du 12 germinal an 11 (1795), le conventionnel Chou- dieu voulut prendre une femme par le bras pour la faire sortir de la salle de l'assemblée. « Nous sommes chez nousl » lui répondit-elle en colère. (M. ïhiers, hist. de la révolution). J'ai montré la bête féroce politique. Elle ne règne pas moins dans la diplomatie. «Madame de Staal fut mise à la Bastille avec la duchesse du Maine, sa maîtresse. Elle s'aperçoit que madame du Maine a tout avoué; à l'instant elle pleure, elle se roule à terre, elle s'écrie : Ah ! ma pauvre maîtresse est devenue folle. — N'attendez rien de pareil d'un homme.» (Diderot.) Souvent la bête féroce revêt dans la femme, un machiavélisme qui, dirigé contre l'homme, paraît véritablement Carnivore. Madame deStaal (voyez plus haut), étant mademoiselle Delaunay, se laissait courtiser par un amant respectueux et tendre, qu'elle n'aimait pas, dont elle observait la passion avec l'ironie du philosophe, et qui la reconduisait timidement chaque soir, au sortir LA BÊTE FÉROCE. 13 d'un cercle, où tous deux se rencontraient depuis long-temps. Pour atteindre la maison de mademoiselle Delaunay, il fallait traverser une certaine place qui était carrée. «Dans le début de la passion de M. N..., raconte cette femme impitoyable, je m'aperçus qu'il faisait avec moi le tour de la place, en suivant les maisons, au lieu de couper par le milieu ; mais sur la fin, il se résignait à traverser directement. J'en conclus que son amour était diminué de toute la différence qui se trouve entre la diagonale et la somme des côtés du carré. » La bête féroce peut dégrader même complètement le sexe aimable qui sème de fleurs le chemin de la vie. En 1718 , on vit une princesse de Condé , veuve du duc de Vendôme , se reclure dans un cabinet rempli de flacons de liqueurs et mourir à quarante ans par ces excès d'une crapule solitaire. (Lemontey , Histoire de la Régence.) Que voulez-vous ! c'est une maladie de l'âme, de l'esprit ou du cœur, qui se nourrit de la foi, de l'amour, de la peur, de la vanité, du tempérament, selon qu'elle dépend de l'un ou de l'autre de ces instincts. Elle suggère à la femme du courage, elle lui impose des faiblesses , elle lui communique pour un instant tout le sang- froid d'un homme en des proportions que l'homme n'atteindra jamais. Web , dans ses Lettres sur la Peinture, a résumé fort heureusement en quelques lignes l'idjosyncrasie de la bête féroce: 14 LA BÊTE FÉROCE. - « lïien ne saurait se comparer, dit Grimm, à l'ascendant prodigieux que mademoiselle de Lespinasse avait acquis sur toutes les pensées et sur toutes les actions de d'Alembert. Pour s'être révolté quelquefois contre une tyrannie si dure , il n'en supportait pas moins le joug avec un dévouaient à toute épreuve. Il n'y a point de malheureux Savoyard à Paris qui fasse autant de courses, autant de commissions fatigantes, que le premier géomètre de l'Europe, le chef de la secte encyclopédique, le dictateur de nos académies , le philosophe qui eut l'honneur de refuser la gloire d'élever l'héritier du plus vaste empire , n'en faisait tous les matins pour le service de mademoiselle de Lespinasse ; et ce n'est pas encore tout ce qu'elle osait en exiger. Réduit à être le confident de la belle passion qu'elle avait prise pour un jeune Espagnol, M. de Mora, il était chargé de tous les arrangemens qui pouvaient favoriser cette intrigue; et lorsque son heureux rival eut quitté la France, c'était lui qu'on obligeait d'aller attendre, au bureau de la grande poste, l'arrivée du courrier, pour assurer à la demoiselle le plaisir de recevoir ses lettres LA BÊTE FÉROCE. 15 un quart d'heure plus tôt. » (Correspondance littéraire. Tom. XIÏ.) Ces faits singuliers rendent excusables les diatribes de Juvénal et de lord Chesterfleld qui ont parlé des femmes comme s'il n'avaient point eu de mères. Au dix-neuvième siècle , la bête féroce paraît généralement s'éparpiller dans une seule femme en mille caprices divers; c'est l'étincelle électrique, tombée du nuage, qui se dissipe en plusieurs courans et se perd dans le sol. Il y a moins de phénomènes incompréhensibles, de monstres tout-à-fait surnaturels. La bête féroce se plaît aujourd'hui dans les détails, comme en France , où par exemple les hommes qui ont enterré leurs femmes sont tristes, les veuves au contraire gaies et heureuses. Dans le mariage, dans les arts, dans la toilette, dans la politique, dans la vertu, on découvre le bout de son oreille. Prenez seulement la dévotion: vous y rencontrerez la bête avec des yeux brillans et une griffe toujours levée. « La dévotion (Mémoires de Du- mouriez) quand elle est outrée et minutieuse, semblable à un vêtement trop étroit, se prête aux défauts de notre corps ; elle les couvre , mais elle ne les cache pas.... » Cette vérité a rendu les dévotes fort rares dans une époque où les femmes s'étudient du matin au soir à cacher leurs défauts par le costume et par le langage. C'est à dessein que j'écris : du matin au soir ; car, du soir au matin,nos femmes actuelles ressemblent au Cierge du Pérou (Cactus qrandiflorus ) ; on 16 LA BÊTE FÉROCE. sait que les fleurs de cette plante .imprudente s'ouvrent naïvement au crépuscule pour ne se refermer qu'à l'aurore, et, durant la nuit, répandent une odeur assez douce de vanille. Ainsi font nos contemporaines, elles nese relâchent un peu de leur sévérité que dans l'ombre ; il en résultc que la dévotion leur est suspecte aujourd'hui, parce que les formes de ce vêtement accusent trop le nu de la bête féroce. Passons à de plus tristes envahissemens. La femme aimante existe; Telle est l'opinion des médecins, des herboristes , des somnambules, des magnétiseurs, des confesseurs, des cordonniers, des tapissiers, et en général de toutes les personnes qui ont expérimenté le sexe dans ses rapports avec les sciences physiques, l'histoire naturelle et les armes de la coquetterie. La femme aimante n'existe pas, A ce que prétendent les célibataires, les hommes blasés, les caractères intimes, les cœurs incompris, les âmes seules, les poètes , les musiciens, les peintres, les bossus, les Byrons, les Werthers, les professeurs , les romanciers, les portiers , tous ceuxenfin qui poursuivent le sexe d'une observation tenace , quotidienne , rancu neuse, sentimentale et compréhensive. D'où vient cette guerre civile entre deux classes d'hommes également recommandables , soit par leurs malheurs, soit par leurs professions? de la bête féroce. LA BÊTE FÉROCE. 17 Interrogez un parfumeur : il vous répondra, en clignant de l'œil, que la toilette a épuisé en France les ressources du génie, qu'un grand caractère de mollesse, de recherche et de caprice la rend de jour en jour plus immorale, et qu'il s'y prépare pour les âges futurs une consommation énorme de temps, de goût, de numéraire et de vertu. Il vous indiquera sur les tahlettes de son laboratoire, et avec un geste significatif, les productions qui tourmentent, en les flattant, la fidélité des épouses et l'innocence des jeunes filles, depuis la poudre de riz si rafraîchissante et la pommade de concombre si virginale, jusqu'à ces mystérieux cosmétiques dont les femmes ne parlent jamais qu'à l'oreille et quand les hommes sont absens. Il vous dira même que si les Grecques et les Romaines se faisaient enduire d'essences, déterger la peau , épi- ler les lèvres, couper les cors, pétrir les jointures et peigner tous les cheveux par de char- mans petits esclaves sans barbe et sans malice, le sexe français a poussé plus loin les voluptés de la toilette, et qu'il y a certains lieux à Paris où, suivant les modes russes, les merveilleuses se laissent fouetter avec des branches de bouleau en sortant dubain qu'on leur prépare avec le meilleur lait des vacheries de Meudon, de Suresne et de Ménilmontant.Trophonnête encore si,respectant fort les secrets de sa profession et la confiance des femmes les plus haut placées, il ne vous décrit pas avec enthousiasme ce raffinement asiatique 18 LA IÎÊTE FÉROCE récemment importé de l'Orient par quelques saint-simoniens modernes, lequel consiste à souffrir que la langue d'un enfant, pénétrant sous vos paupières, les épure complètement, et, loin de blesser les glandes et de comprimer le globe, répande dans toute l'orbite une sensation de plaisir aussi neuve que ravissante! Le parfumeur croit à la femme aimante. Interrogez un philosophe : il vous répliquera, en haussant les épaules, que les Françaises n'ont pas de toilette, et conséquemment pas de sens. Est-il question des instrumens et des apprêts ? le moraliste vous dira que, clans les plus célèbres boudoirs de la Chaussée-d'Antiri, on n'en compte que sept cent vingt-neuf, et aussitôt il tire de sa poche le catalogue imprimé de deux mille trente- cinq, qui sont de nécessité première dans la tribu des Ricaras, aux sources du Missouri. Faut-il mesurer l'étendue sur laquelle on opère? il évaluera tout au plus à un quart de la personne la partie d'une Parisienne qui reçoit les enduits cosmétiques, tandis que, sur le corps entier des filles Chactas, il ne se trouve pas un pouce carré où les soins ingénieux de la coquetterie n'aient déposé leur empreinte. Traiterez-vous les progrès de l'art? il vous prouvera que l'apprêt d'un torse européen se borne à récrépir et à superposer quatre couleurs, ce qui ne dépasse pas le talent d'un peintre en bâtimens; mais au contraire, que l'épiderme tatoué du sauvage réunit, aux yeux du connaisseur, la peinture de LA BÊTE FÉROCE. 19 genre, l'arabesque, l'histoire et le paysage. S'agit-il du courage? la fille américaine, s'écriera- t-il, endure le mordant du stylet, du feu et des caustiques, au lieu que nos mesquins supplices des papillotes, des crêpes, des épilatoires, des fausses dents, etc., sont à peine une parodie de ces larges exécutions de la vanité nomade! Du bon goût? il est reconnu que les costumes du Nouveau-Monde drapent mieux, suivant le vœu des artistes, et ramènent à la nature avec une sincérité plus sublime. De la richesse? les plumes, les métaux, les nuances qui éclatent sous les tropiques sont incomparables ; il y a tel pagne de la Floride, chef-d'œuvre de patience et d'adresse, dont la façon représente trente années de travail, et les voyageurs qui ont visité les maisons de tolérance d'Alger savent bien que les femmes complaisantes de notre colonie reçoivent les étrangers avec des robes de mille écus. D'empressement et de passion? on sait que, pour un frivole ornement, le sauvage est toujours prêt à vendre la maison paternelle, et sa femme à donner son honneur; il y a même lieu de croire que ces échanges se font chez eux plus rapidement que chez nous. Le philosophe ne croit pas à la femme aimante. Mais tousdeux, le philosophe et le parfumeur, demeurent convaincus, par des résultats diamétralement opposés, que la bête féroce, en dérangeant l'équilibre «mi en corrompant les lois de 20 LA BÊTE FÉROCE. la toilette, a rendu plus que jamais douteuse l'existence d'une sensibilité morale dans cette créature charmante où semble régner au contraire exclusivement, depuis l'origine des choses, la sensibilité physique. Reste l'envahissement de la bête féroce dans les arts, et ce fléau contemporain qui est, comme l'amour, de toutes les saisons, aura la plus large part de nos observations rapides sur l'épidémie. La chambre des députés ne revient sur l'horizon qu'une fois par année, la Bourse ferme à quatre heures et la rente dort même le dimanche , les magistratures ont des vacances et les agriculteurs des saisons mortes, le journalisme occupe nos passions sans les détruire et entretient nos idées sans les accroître, le gouvernement sauve la monotonie des ministères par la fréquente succession des ministres. La femme féroce dans les arts ne quitte jamais la place. Nous la retrouvons dans la rue, dans la maison, chez le roi, au palais de justice, au spectacle, à table, au lit, partout : c'est notre ombre. Si nous la croyons très loin de nous, elle en est encore trop près; plus nous nous cachons, plus elle nous voit ; et quand nous voulons dormir, elle ne veut pas se lever. Le moment d'une férocité semblable est d'autant mieux venu que nous entrons dans une péripétie sociale, où la femme aura d'abord terriblement à se débattre contre l'homme. Tous les changemens matériels qui se préparent dis- LA BÊTE FÉROCE. 21 poseront à leur tour les révolutions plus élevées dont la femme fera tôt ou tard son profit; mais, pour l'instant, elle est en faillite. Des littératures qui manquent d'un culte unitaire pour la femme, parce qu'elles ne savent plus comment l'adorer, des chemins de fer qui, en abrégeant les routes, diminueront les constances et les résistances, amèneront les maris trop vite, tariferont l'exactitude et la rapidité d'une passion au même prix qu'un ballot de marchandises , et lui ôteront le charme qu'un amant retient à fatiguer long-temps dans les méandres d'un sentier et le long des buissons, ce mot passion lui- même , substitué dans le langage à des termes moins vifs, et signalant par une exagération de vocabulaire les secrètes lassitudes du cœur , nos costumes revenant à ces formes étroites, et collantes du siècle, de Boccace, où le plaisir détrônait le sentiment, mille innovations encore plus séduisantes et plus inévitables caressent traîtreusement cette bête féroce de la femme et la compromettent en réalité sans relâche. Les peuples, qui par numéros d'ordre vont à la remorque de la civilisation actuelle, n'ont jamais regardé les femmes que comme un instrument de volupté; par un contre-sens bizarre,mais irréfutable, nous , placés à la tête de la phalange humaine, nous en sommes arrivés au point de les traiter absolument de la même manière. Peu de résultats prouvent avec autant d'éuormité le ridicule de notre soi-disant progrès. 22 LA BÊTE FÉKOCE. On me répondra que jamais époque n'a possédé, toutes rivalités cessantes, un plus grand nombre de femmes de niveau avec l'intelligence de l'homme. Soit! mais, au lieu d'être une gloire, cette merveille est un fardeau pour nous. La femme artiste nous obsède, nous tue, nous déchire. Elle nous arrache nos illusions, elle nous bouleverse nos raisonnemens. On ne sait plus qui porte des culottes, qui porte des jupons. Les livres d'un homme valent ordinairement mieux que lui ; une femme au contraire vaut mieux que les siens. L'état de nos mœurs est tel, que ces derniers manqueront toujours des deux qualités qui seules immortalisent les productions de l'esprit: la franchise et l'originalité. George Sand, madame de Staël et lady Morgan semblent offrir des exceptions, mais elles confirment ma règle ; toutes les trois s'étant placées en dehors des mœurs féminines, la première en vivant à sa guise, la seconde en faisant de la politique et la troisième en se moquant officiellement, publiquement de l'Angleterre. Un livre et un bal sont pour une femme deux représentations solennelles, et il ne lui est pas plus possible de paraître dans l'un avec le style de son âme que dans Vautre avec le teint de son visage. «... Ce qui fait que les femmes, quand elles sont auteurs, a dit M. de Stendhal, atteignent bien rarement au sublime. Ce qui donne de la grâce à leurs moindres billets, c'est que jamais elles n'osent être franches qu'à demi. Etre Iran- LA BÊTE FÉROCE. 25 ches, serait pour elles comme sortir sans fichu... » Donc, la littérature dans une femme est comme un léger oubli de la pudeur. Commencement de férocité ! Il y a mieux : nous prétendons que les femmes illustres dans notre littérature ne sont pas des femmes; leurs livres sont des livres d'homme.C'est par une complexion masculine qu'elles deviennent capables d'acquérir les facultés et de développer les talens de notre sexe ; et quand Horace écrivait mascula Sapho, il expliquait d'une manière ingénieuse et pratique, le génie de la fa meuse Lesbienne. Si mademoiselle Schurman ,. madame Dacier, la marquise de Sévigné, madame de Lafayette et les bas bleus modernes contredisent mon paradoxe par la frigidité de leur vie, cela prouve qu'elles étaient ou qu'elles sont des femmes d'esprit, de mémoire,de sentiment, de babil, mais pas autre chose. Les femmes puisent leur style à la source où elles puisent leurs passions. Le génie , dans leur nature, c'est la force générative de l'homme moins le sexe. Les hautes qualités de l'intelligence dans les femmes sympathisent tellement avec l'organisation spéciale de l'homme, que ces créatures adorables en perdent aussitôt l'usufruit dès qu'elles retombent dans les fonctions ou dans les prérogatives de leur espèce. La virilité, le don de créer, est un despote qui veut régner sans partage. Ainsi, quand l'activité essentielle de la femme est absorbée , comme dans la grossesse. 24 LA 1SÊTE FÉROCE. par une œuvre caractéristique, on la voit fréquemment devenir simple et même idiote, de très spirituelle qu'elle nous paraissait en état normal. La conséquence de ce phénomène est que la virginité dans la femme pousse au développement de son génie pour les arts. Les Huions attribuent à la chasteté le don de prophétie, comme jadis on le croyait chez les Hébreux. La pythonisse de Delphes était ordinairement une vieille fille chlorotique et nymphomane qui, par un goût dépravé, se couchait sur un trépied d'airain en guise de chaise longue, de même qu'elle eût mangé du plâtre et des fourmis au lieu de poisson et de miel attique. Le génie dans les arts n'est qu'une certaine révélation de l'avenir; et comme il n'y a plus d'oracles, les vierges inspirées prennent leur revanche avec le style, la poésie, les nouvelles et les réformes sociales. Qu'on nous permette une remarque incidente, presque tous les grands astronomes parvinrent à une vieillesse fabuleuse : Thaïes vécut 90 ans, Démocrite 109, Erastothènes 80, Copernic 70, Galilée 78, Stoffer 79, Fernel 72, Mercator 82, Clavius 75, Briggs 78, Borelli 71 , Newton 85, Halley 86, Bradley 70, Mouton 78, Hévilius 76, Sethward 73, Rirch 71, Lahire 78, Flamsteed 74, Desplaces 77, Jean Bernouilli 7c, Daniel 8a, Dominique Cassini 88, Jacques 84, François 7 1, Huyghens 66, Delisle 80, Eulcr 77, La Conda- mine 71, Pingré 85, Lemonnier 84; je ne parle LA BÊTE FÉROCE. 25 pas des vivans, parce que rien n'est plus inviolable dans le secret de l'existence privée que le chiffre de l'âge. Or, tous ces astronomes vécurent comme si la femme n'existait pas. Il en résulte qu'il est plus avantageux pour la longévité d étudier les astres que les femmes, sans doute a cause de la réunion absolue des facultés physiques et morales de l'astronome dans le cerveau. Réciproquement, dans les arts, il est plus favorable aux femmes d'observer le célibat que les hommes; leur sensibilité tient entièrement à l'imagination, il s'opère une résorption puissante de bas en haut, et la tête gagne ce qui est de trop au cœur. Oui, regardons encore le génie des arts dans les femmes comme une monstrueuse résistance aux institutions de la nature. Les anciens, dont la civilisation n'arien oublié, comprirent admirablement cette fausse position de la plus belle moitié du genre humain ; Minerve, la déesse de l'intelligence, était vierge; sa littérature n'était pas un oubli, mais une exagération de la pudeur : on ne pouvait outrer plus la bête féroce. Son nom AGyjvrj, qui n'est autre chose qu'AGnH signifie sans mamelle, ou selon la vigueur des termes, von efféminée. Toutes les muses étaient vierges , non-seulement, parce que dans l'allégorie, l'œuvre de la pensée exige que les favoris d'Apollon évitent le commerce des femmes, mais aussi parce que ces demoiselles, trop énervées par l'amour même sous leur emeloppe divine, 2G LA BÊTE FÉROCE. (Hissent été incapables de fournir aux disciples de leur père les moyens de grimper sur le Parnasse. Les saintes femmes, les martyrs de la primitive église, comme les sorcières, les bohémiennes et les convulsionnaires, qui toutes subissaient les écarts d'une organisation terrible , épuisaient en des vocations différentes une sensibilité que les circonstances auraient pu également répandre sur les arts; mais la chasteté était le principe de leur énergie. Sapho eût dépeint moins vivement ses ardeurs pour Phaon, si cet homme à caractère avait fléchi. Lisez les mémoires de madame Roland; quelle femme fut jamais plus chaste ! lin supposant que Sévigné et Lafayette n'aient pas été d'une complexion très indifférente, il faut admettre que leur réserve est pour quelque chose dans leur talent. Madame de Sévigné accomplit son veuvage avec une parfaite discrétion, et madame de Lafayette ne voulut prendre que l'amitié de M. de la Rochefoucauld. Une seule passion dévora toute la vie de mademoiselle de Lespi- nasse, et cette passion, qui a dicté ses admirables lettres, déploie un lyrisme de cœur à-la- fois si candide et si emporté, qu'il est difficile de ne point vénérer la faute qui fut unique par égard pour le monument qui l'est aussi. Madame du Châtelet ne succomba qu'une fois et en mourut ; tant que la marquise du Deffand, d'un esprit sec et d'un caractère égoïste, fut jeune, elle n'écrivit pas et resta galante par ambition; I rente LA BÊTE FÉROCE. 27 ans venus, elle se moqua de l'amour, saisit la plume et sa correspondance avec Walpole est un chef-d'œuvre de jugement supérieur et d'observations mâles. Si le chanoine Fulbert n'eût pas estropié Abailard, le Paraclet serait un cloître fort obscur, et les chroniqueurs de l'éloquence sentimentale auraient complètement ignoré le talent épistolaire d'Héloïse. Mais si la continence règle les mouvemens de la bête féroce dans la femme qui possède le gé nie littéraire, la peinture et la musique, et surtout la musique, empruntent maintenant ce fléau à l'amour. La forme et le son participent beaucoup trop à la vie extérieure pour que l'imagination suffise à la connaissance des phénomènes qui en dérivent. C'est dans la musique contemporaine que la femme artiste éclate et se révèle. Ici, la délicatesse de ses organes remplace tout ce qui lui manque d'intelligence virile dans la littérature et même en peinture. Presque toutes les femmes de notre époque sentent la musique, et il y en a peu qui ne fassent de cet art un très barbare moyen de séduction pour un homme. A la moindre mélodie, elles frissonnent, elles deviennent rêveuses; un fluide particulier circule autour de leurs membres. Elles ne s'appartiennent plus, ellesdemeurent esclaves de leur ivresse musicale et trop souvent de l'orchestre vivant d'où ce prestige émane. Les merveilles du chant embellissent l'homme le plus laid, et prêtent à la plus charmante ligure 28 LA BÊTE FÉROCE. un attrait nouveau ; les parties du visage qui sont le miroir de l'esprit et de l'âme , la bouche, les yeux, le front, le nez lui-même concourent, au moment où la voix s'échappe, à un résultat d'harmonie générale; le système nerveux des femmes est ébranlé par le son, l'ébranlement gagne leur caractère passionné; la solitude fait le reste. On peut lire dans les mémoires de madame d'Epinay, et dans la correspondance de Grimm, les bonnes fortunes incroyables de Jé- liotte. L'anecdote, si connue dans le dix-huitième siècle et où George Sand a puisé une charmante nouvelle, se rapporte à Clairval, de la comédie italienne. Nos contemporaines se rappellent le frémissement qui éclatait à Feydeau, dans les loges, quand Martin chantait les voitures versées y on prétend que madame Boulanger s'évanouit un soir. La vie d'Elleviou au théâtre fut un roman quotidien, donné au public par fragmens, comme se publient nos romans aujourd'hui dans les gazettes. Molé ayant été malade et manquant de vin de Bordeaux pour sa convalescence, dans un seul jour, il en fut déposé dix-huit cents bouteilles à son domicile, avec des billets doux, et pourtant Molé ne chantait pas; il n'était que mime. Dans ses recherches médicales, Boubaut nous dit que la musique de l'opéra de Nina produisit , dans les premiers temps, des commotions nerveuses parmi des jeunes femmes avec un penchant au suicide. Veut-on remonter plus LA BÊTE FÉROCE. 29 haut dans l'histoire ? La mort tragique de Stra- della au dix-septième siècle à Gênes, et les fai blesses de Marie Stuart pour Rizzio le joueur de luth, prouvent assez que la musique est le langage que les femmes entendent le mieux; leur aptitude les initie facilement à tous les secrets de cet idiome qui semble avoir été créé spécialement à leur usage. Ce sont même les femmes qui ont fait les révolutions de la musique en France. Gluck n'a triomphé que par la faveur de Marie-Antoinette et de sa jeune cour. Les femmes, provoquées vers une mode nouvelle par la princesse allemande, achevèrent ce que Galiani, Grimm et Rousseau avaient ébauché par leurs sarcasmes; plus récemment, Rossini ne parvint à faire accepter sa musique en France que par l'intercession des clames parisiennes qui jetaient des couronnes àPasta et conséquemment à Tan- credi; des pianos du faubourg Saint-Germain, les partitions du maestro s'élancèrent dans les départemens. A quoi tint la réputation éphémère de Rellini ? à l'engouement de la haute banque et du quartier Saint-Lazare dont l'aristocratie règne maintenant à la salle Favard. Rossini d'ailleurs est un exemple des syncopes dont tout grand musicien frappe involontairement l'organisation desfemmes. Pauvre, inconnu, n'ayant qu'un habit noir, il débule à Venise par Tancredi en 1813, et, s'il faut en croire son biographe, on tombait à la lettre dans ses bras. 30 LA BÊTE FÉROCE. Il est vrai que c'était à Venise, mais la couleur italienne a quelquefois dominé dans nos mœurs sous ce rapport. Lisez les paroles d'enthousiasme qui échappent à mademoiselle de Lespinasse en causant de Milico, le Soprano italien. Lorsque Lekain parut pour la première fois dans Tan- crède , elle écrivit le soir même au marquis de Guibert: «Je pensai mourir, j'en perdis connaissance, et toute la nuit on fut obligé de me garder, parce que j'avais des défaillances continuelles. » Cinquante années plus tôt, la fille du régent, qui fut depuis abbesse de Chelles, s'était beaucoup moins gênée. Elle avait pour maître particulier de musique un chanteur de l'Opéra nommé Cochereau. Un jour, dans la loge de son père, en présence de la duchesse douairière d'Orléans, qui raconte le fait, Cochereau venant de chanter en scène d'une manière admirable, elle ne fit qu'un bond sur son fauteuil et s'écria les larmes aux yeux : Ahl mon cher Cochereau] Lespinasse comprenait très bien cet élan, et, quoique moins grave, son enthousiasme pour Lekain et Milico est de la même portée. Aussi les dames de la cour de Louis XV, qui se pâmaient de rire sur Annette et Lubin de M. Marmontel, se moquaient beaucoup de mademoiselle Lespinasse : elle passait pour folle. En Grèce, à Delphes, c'eût été une pythie, au moyen Age une sorcièic, chez le diacre Paris une convulsionnaire, dans l'Inde une bayadère,ëti France, ci aujourd'hui,on lui LA UÊÏE FÉROCE. 31 reconnaîtrait tout bonnement une bête féroce prodigieuse. Par malheur, cette femme extraordinaire mettait Duplessis à côté de Vandyck; voilà de ces contradictions qui font désespérer de l'éducation des jeunes filles dans les arts. En peinture, la bête féroce est encore une question ; il est aisé de s'expliquer ce phénomène. La peinture est un art réfléchi, silencieux, immobile; l'exaltation qu'on ressent à contempler ses œuvres est déjà pour l'homme toujours intérieure; elle touche moins nos organes que la musique, mais elle remue davantage le mobile penseur qui est en nous. Avec de l'habitude, le sentiment de la musique pénètre chez le vulgaire, la peinture jamais. L'intelligence de cet art est essentiellement contemplative; il faut sans cesse rapporter le jugement qu'on se permet sur ses qualités et la manière dont on perçoit ses jouissances aux facultés les plus abstraites de l'imagination, et cette synthèse laborieuse n'est pas le partage des femmes. Enfin la peinture est un art qui n'émeut le cœur et ne pique l'esprit que par une étude lente et approfondie de ses moyens, qui plaît moins soudainement que peu-à-peu. L'effet d'un tableau n'est pas encore senti, que les femmes ont déjà trop de sa vue. Aussi en rencontrez-vous fort peu, même dans les plus distinguées, qui sachent juger un tableau; tandis que la musique est au contraire instinctive dans leur nature, éclose avec leur 32 LA IÎÊTE FÉROCE. jours brillans, compagne fie leurs peines et de leurs joies. C'est leur domaine, leur maison, le refuge le plus inviolable et à-la-fois !e plus séduisant. Elles y font parler ce qu'elles n'osent dire, elles y disent souvent trop même en se taisant, La musique, avec ses impressions vives et passagères, avec son effet moins moral que physique, paraît une émanation du sexe dont elle imite mélodieusement l'existence encore superficielle et pourtant infinie. Madame de Sévigné écrivit à sa fille le 6 mai 1672. — « Lulli avait fait un dernier effort de toute la musique du roi; ce beau miserere y était encore augmenté. Il y eut un libéra , où tous les yeux étaient pleins de larmes. » Placez la même marquise devant les toiles de la galerie italienne de Louis XVI : elle sera touchée, mais elle aimera mieux les portraits de Mignard, pour la ressemblance. Il faut reconnaître que, dans les beaux-arts, la mélodie et l'harmonie forment un principe énervant qui bouleverse les sens d'une femme, plus délicats et plus irritables que les nôtres. Faites maintenant que la musique soit soutenue, accompagnée, exaltée par la pantomime, qui n'est autre chose qu'une façon muette de crisper à distance le système nerveux : la plus jeune fille et la plus vieille veuve n'y résisteront pas. On a vu à Paris quelle puissance les merveilles physiques de la danse de Mazurier exerçaient sur les femmes; il agaçait leur imagina- LA BÈTE FEHOCE. 35 lion par le dévouaient de ses jambes et les périls de sa voltige. Les plus frêles Parisiennes, à Franconi, se penchaient haletantes et éche- velées, quand Diavolo risquait mille fois sa vie pour leur plaire : c'était la vestale romaine claquant des mains au gladiateur mourant. Si le tigre de Martin a tant réussi, c'est qu'il bondissait dans le cirque comme s'il eût voulu grimper aux loges. L'émotion de la peur, la plus douce des émotions quand elle est garantie, s'emparait de la femme artiste, et il ne manquait à son bonheur sensationnel que l'orchestre de l'Opéra, et ces frissonnantes vibrations dont les in- strumens à cordes surtout torturent si délicieusement nos entrailles. C'est que la musique, par les prestiges du son et les finesses de l'ouïe, joue relativement à la sensibilité des femmes le rôle d'un corps invisible et chatoyant, dont la présence érige leurs papilles jusqu'au délire, lorsque toutes les séductions extérieures se joignent d'ailleurs à cet enchantement. L'effet du jeu de Lekain sur mademoiselle de l'Espinasse était un effet musical; sa voix tragique devenait l'instrument, le ma gnétisme de ses gestes et de sa physionomie soutenait les mélopées presque tactiles qui radiaient de son talent comme des yeux du basilic. La femme artiste de Paris a dit de Rubini et de Nourrit que ces deux chanteurs avaient des larmes dans la voix jamais expression ne rendra mieux les spasmes intimes que la parisienne 34 LA BÊTE FÉROCE. éprouve. Duprez, plus mâle, plus élevé, aurait peut-être moins de fascination. Telle est la manière dont les femmes sentent les arts: il faut que les impressions soient caressantes, vives, mobiles, souvent douloureuses, toujours un peu physiques. Ce qu'on a raconté des concerts donnés par Liszt au milieu des ténèbres, des improvisations faites sans lumières pour que l'ébranlement de son jeu fût plus fantastique, des attaques de nerfs et des convulsions qui suivaient de pareilles épreuves, n'a rien que de fort naturel et de très explicable par la fièvre commu- nicative des sons. Je connais une dame belge de la plus haute vertu qui s'est mise à genoux devant le fauteuil où M. Ralkbrenner s'était assis pour toucher du piano, et qui a couvert ce meuble de baisers; il n'y avait pas d'équivoque dans sa dévotion : M. Ralkbrenner a peut-être soixante ans. On se rappelle encore les couronnes jetées à Thalberg, et ces belles tailles élancées hors des loges avec des regards d'amour. La peinture et la littérature n'exciteront jamais dans notre siècle les mêmes transports. Il y eut pourtant une époque en France où la femme comprit la bête féroce en peinture: ce fut sous le règne de Wateau. Le mode de certains artistes se trouvait précisément répondre à la couleur la plus générale des mœurs, et comme ce sont les femmes qui font les mœurs d'une époque, les femmes du dix-huitième siècle firent en même lemps sa peinture. Alors cet artdemeu- LA BÊTE FÉROCE. 35 rait extérieur , matériel, sensuel, à l'exemple de la philosophie du moment. Tandis que, suivant le système de Locke, d'Alembert, Diderot et les encyclopédistes, établissaient que la perception résulte uniquement de la sensation, et que la pensée n'est qu'une sécrétion du cerveau, les beaux-arts se hâtaient de refléter ces doctrines, et Wateau tranchait du matérialisme en peinture. Aussi les femmes furent-elles unanimes sur son mérite, et si ce n'est le parfait accord qui éclate maintenant entre les Parisiennes et M. Delaroche, on ne rencontrerait pas en France, dans l'histoire des beaux-arts, une manifestation de sympathie mieux prononcée. Les arts et l'amour se réunissent dans une dernière catégorie de la bête féroce que nous indiquerons très brièvement, à tel point elle nous afflige. La femme artiste, dans ses choix d'amour, cède ordinairement aux sots. Pour le musicien même, c'est trop souvent l'instrument, et non pas l'homme qui séduit. Soit, comme chez la pianiste, que le fluide nerveux s'écoule entièrement par les doigts; soit, comme chez la danseuse, qu'il passe tout-à-fait dans les jambes; soit enfin, comme chez la savante et le bas bleu, qu'il s'amoncèle uniquement dans la tête, il n'est pas moins certain que la femme artiste goûte peu les gens d'esprit. A l'époque où nous vivons, les exemples ne nous manqueraient pas; et si nous consultions l'histoire, elle serait d'une fatale indiscrétion. Cela tient probablement à ce LA BÊTE FEROCE. qu'un homme plat repose. Personne au monde n'a mieux caractérisé cette anomalie que M. de Champcenetz. Quoique la diatribesoit méchante, nos lectrices me pardonneront de la citer : elle est si invraisemblable ! «.....Quand un sot, a dit cet homme d'esprit, n'aurait auprès d'une femme que le mérite d'être au-dessous d'elle, cela suffirait pour qu'elle se l'attachât. Elle le juge digne d'être le plastron de ses inconséquences, et comme une dupe lui est encore plus nécessaire qu'un amant, elle lui pardonne sa froideur en faveur de sa stupidité. » [Petit Traité de l'Amour des femmes pour les sots, 1788.) Je m'arrête : on n'est pas plus mauvaise langue. Sans doute l'auteur n'était pas heureux en galanterie, et la bête féroce l'avait quelquefois dévoré. Je m'arrête d'autant plus volontiers que mes critiques vont me perdre moi-même de réputation chez les femmes qui la possèdent libre ou muselée. Il faudrait avoir le talent de M. de Balzac ou la finesse de madame de Girardin, pour charmer le monstre tout en l'attaquant, et c'est à peine déjà si j'ai leur courage. André DELRIEU. L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. e cap sur la Havane fcfl qu'on venait de signaler, un trois mais parti du Havre naviguait dans les eaux phosphorescentes des tropiques par une belle soirée de pleine mer; e ciel était balayé, et au tiède parfum de la brise on sentait les approches de la terre. A l'avant du navire était assis un des pas- V sagers, dont les habitudes solitaires avaient ^ été remarquées de tous depuis les premiers jours de la traversée. Les yeux fixés dans la direction où les cotes de Cuba apparaissaient encore vagues et indécises, il semblait éprouver dans cette contemplation une mélancolique et AO L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. pénétrante volupté de l'âme. C'était un jeune homme d'un visage correct et plein d'une expression ardente et rêveuse tout à-la-fois. Cependant rien ne méritait en lui une attention particulière, si ce n'est la magnificence de ses yeux et l'arc étendu de ses sourcils dont la ligne se détachait nette sur sa peau pâle. Le lendemain le bâtiment avait jeté l'ancre au milieu du golfe dont les dents de loup festonnent si poétiquement le rivage, et au fond duquel s'élèvent les murailles de la Havane. Si l'on veut comprendre la vieille Espagne descendue sur le sol de l'Amérique, il faut voir la Havane, son port de forme ovale avec ses pirogues conduites par des nègres nus, et ses quinze cents vaisseaux-marchands qui le couvrent et s'y renouvellent sans cesse. Mais ces scènes n'avaient pu arrêter le voyageur. A peine débarqué, il s'était informé de l'adresse del senor Alonzo ITuerta, riche armateur du pays, et pour lequel il avait une lettre d'introduction. El senor Alonzo, chez lequel il se présenta , le reçut avec toutes les marques de la considération, et Y affectivité d'une hospitalité mise rarement à l'épreuve. Il s'était retiré dans la salle où il avait cou tume de faire la sieste. Livré au charme du ha- cer nada, il se balançait dans un hamac aux trèfles rouges et blancs, au son d'une guitare dont jouait une jeune fille de couleur, sebalan- L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. 41 çant elle-même dans un autre hamac. L'Espagnol froissait un cigare entre les doigts, tandis qu'un nègre avec un éventail de plumes de colibris, rafraîchissait la température de la pièce toute tapissée de nattes odorantes. On connaît l'indolence des Espagnols d'Europe; ils sont surpassés en mollesse, le croirait-on ? par leurs frères d'Amérique. Il n'y a qu'une chose qui soit comparable à la paresse de ces derniers, c'est leur orgueil. Nul mandarin chinois n'a porté ce sentiment plus loin. Alonzo fit un signe au nègre qui annonça l'étranger, et aussitôt on lui présenta une butaca, espèce de fauteuil de la forme d'un bain de siège d'Europe. — sive Maria purfsima, débuta l'étranger, selon les formes de la salutation espagnole. — St'n perado concebida, répondit le créole. Les premières paroles échangées et les minuties de l'étiquette étant accomplies, le nouveau venu demanda à don Alonzo s'il aurait par hasard connaissance d'un marques del Ritto, propriétaire dans l'île. —Attendez. . marques del Ritto!... Por Dios! je connais ce nom-là. J'ai eu des relations de commerce avec lui. L'étranger tressaillit. Le négociant retira son cigare de la bouche , souffla au ciel une bouffée de fumée aromatique et appela son commis principal qui était dans une pièce voisine. V» L'AMOUR D'UNK CRÉOLE. — Seiïor Corrubedo, ne vous souvenez-vous pas d'un marquis del Ritto avec lequel nous avons fait une affaire de sucre et de café ? — Si, Senor, répondit aussitôt le commis qui avait dans la tête les noms de tous les colons , planteurs, marchands et capitaines, avec lesquels la maison Huerta était ou avait été en relation, ce nom a passé dans nos livres, mais il y a bien long-temps. — Cherchez l'époque et...... — Le lieu de son habitation, dit vivement l'étranger. — C'est cela même, ajouta le commis Corrubedo, en laissant retomber les larges feuillets du livre-journal sur son pupitre. Reçu cent cinquante boucauts de sucre de monsieur le marquis del Iiilto, demeurant à Guoyama. Reçu deux cents couffes de café, etc. — C'est bien cela, dit le jeune homme. — Je suis heureux, monsieur, d'avoir pu vous procurer un renseignement qui vous intéresse. Pauvre jeune homme ! tout son sang avait reflué vers son cœur quand il avait entendu ce nom sortir de la bouche du nonchalant créole; son visage se sillonna d'un éclair de bonheur et de souvenir. — Guoyama, poursuivit son hôte, n'est p;is très près d'ici. C'est un véritable voyage qui vous prendra au moins vingt-quatre heures. Il y a deux moyens de s'y transporter, l'un par terre en Quitrin d'abord, puis à cheval, car la route L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. 43 n'est pas partout praticable ; l'autre par eau jusqu'à Massipa, et au-delà à dos de mulet. Je crois que cette dernière voie est la meilleure. Vous rencontrerez sur le port des patrons de pirogue tant que vous voudrez, avec qui vous traiterez aisément de votre passage pour Massipa. Le jeune homme remercia el Sefior Alonzo de ses bons renseignemens et se rendit sur le port, où il trouva en effet une foule de marins qui ne demandaient pas mieux que de le prendre à leur bord. Il convint de partir vers le milieu de la nuit. Quand on arrive dans un pays qu'on n'a pas encore visité, on est poussé par un besoin insatiable de voir et de connaître qu'il faut satisfaire à tout prix ; mais pour cela il ne faut pas que votre cœur ou votre esprit soient accablés sous le poids d'une pensée dans laquelle tout l'intérêt de la vie se résume pour vous. Un touriste doit avoir l'âme comme son livre: blanc et vide. C'est une affaire pour lui que de la remplir. L'hôte de Sefior Alonzo était loin de posséder cette liberté d'esprit. D'ailleurs si c'était réellement pour la première fois qu'il débarquait à la Havane, le spectacle saisissant de la nature tropicale ne lui était pas pour cela inconnu. L'année précédente, il habitait Porto-Rico, l'une des îles espagnoles de la grande chaîne de l'archipel atlantique. Qu'y faisait-il alors ? Pourquoi venait-il aujourd'hui à Cuba ? A4 L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. Georges sentit de bonne heure en son âme l'aiguillon des arts. Il commença la peinture avec succès, si bien que ceux qui étaient initiés à sa vie d'artiste, ceux qui avaient jeté les yeux sur ses cartons où dormaient des esquisses poétiques, rêveries que le crayon ou le pinceau avaient matérialisées, ceux-là prévoyaient en lui une illustration de plus. On lui parlait de l'Italie et de la nécessité d'aller y compléter ses études; mais l'école de Rome , selon lui, n'avait de véritable utilité que pour celui qui touche les appointemens de directeur de l'académie de France. Il pensait que l'observation delà nature était suffisamment inspiratrice dans tous les pays, avec cette différence pourtant que les contrées septentrionales moins vigoureuses, moins tranchées, moins accusées dans leurs tons que cette nature en relief de l'Italie, offraient au pinceau de plus grandes difficultés à vaincre, et pour rendre le pittoresque, il avait aussi pensé, élargissant sa conviction , qu'il existe des pays plus heureusement dotés encore, les contrées placées sous les tropiques entre autres. En Italie c'est un ciel, c'est un paysage qui touche par quel ques points aux choses que nous avons coutume de voir, tandis que là, sous ces climats d'outremer, il n'y a plus trace des images auxquelles nous sommes accoutumés dans notre vieille terre d'Europe. Un jour floue il dit adieu à sa ville de prédi- L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. 45 lection, à son Paris, et riche de ses pinceaux, de ses crayons, de ses cartons, de ses albums , riche surtout de cette idée d'avenir qui était en lui, il partit pour Porto-Rico. C'est de toutes les belles Antilles la moins visitée par les Européens , et cette raison avait été déterminante pour lui. Les artistes qui ne sont pas routiniers le comprendront. Quelle terre en effet que celle des colonies pour féconder de hautes facultés poétiques. Combien de teintes vierges sur les palettes de la nature, et ensuite quel foyer d'émotions que ces moeurs où perce partout l'esclavage, où des castes entières, sont opprimées et souffrantes, où la vengeance est au cœur des faibles comme des feux volcaniques, comprimés dans les entrailles du sol, et menaçant sans cesse d'engloutir qui les domine. Quels étouffemens de cœur, à la vue de cette dégradation humaine! Comparez donc vos molles souffrances de vieille civilisation , quand vous êtes artiste, poète ou philosophe, avec celles de cette terre où l'on ne peut faire un pas sans heurter le cœur contre une épine qui le fait saigner. Georges ne suffisait pas à ses vives émotions. Il écrivait, dessinait tour-à-tour sous leur irrésistible inspiration. Au milieu de toutes les autres poésies, la poésie de l'amour vint aussi le visiter. Ce fut peut-être un jour maudit que celui où il rencontra Anitta; mais enfin Dieu l'avait ainsi voulu 46 L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. Elle lui était apparue comme le chef-d'œuvre de la création américaine. Jamais ses regards ne s'étaient arrêtés sur des formes plus sveltes et plus souples, jamais des lignes plus précises n'avaient posé devant lui ; mais en même temps qu'elle offrait à ses yeux toutes les perfections de la beauté matérialisée, Anitta avait dans son âme un inépuisable foyer d'abnégation et de dévoû- ment; l'amour dans son cœur s'était éveillé, non parce qu'aimer est une loi générale et que ce sentiment eût parlé en elle indifféremment pour tous et par hasard pour celui qui se trouvait devant elle, mais parce qu'une individ ualité avec laquelle elle s'identifiait et dont Georges était l'expression s'était rencontrée avec elle face à face. Ces cœurs de femme sont inconnus en Europe. Une femme n'aime un homme parmi nous, que parce que c'est elle et parce que c'est lui; elle l'aime parce qu'à partir de dix-huit ans, il est de règle dans notre civilisation que l'on aimera. Georges avec son âme et son imagination de poète comprit le cœur d'Anitta ; l'amour éclata en lui avec toute la véhémence de la vapeur qui n'a pas encore d'issue pour s'échapper. En France il avait rêvé l'amour, ici son rêve se réalisait. — Ne me jure pas que tu m'aimeras toujours disait-elle. Tu vois, je ne suis rien qu'une pauvre fille de couleur : si je crois à ton amour je vivrai de cette pensée , et si tu cessais de m'aimer je mourrais. L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. 47 — Rassure-toi, tu es si belle, si douce et il y a tant d'intelligence dans cette tête-là! sais-tu bien, Anitta, que dans mon pays les hommes mettraient leur fortune et leur rang à tes pieds ! Anitta appartenait à cette caste que les mœurs et les lois opprimaient jadis aux colonies avec la rigidité du fer. Le seul avantage de sa position, c'est qu'elle était libre comme on l'entend dans ce pays-là, c'est-à-dire qu'elle pouvait disposer de sa personne; un maître n'avait pas sur elle droit absolu de vie et de mort. Georges, élevé en France, étranger aux idées qui régissent l'état moral de ces contrées, n'aurait pu imaginer un seul motif pour répudier l'amour d'Anitta. D'ailleurs il eût vainement cherché sur les traits de cette belle enfant les preuves de son origine : elle n'était pas plus brune que ces autres femmes espagnoles réputées blanches dans le pays. Seulement la tradition disait à propos d'Anitta: —elle est de couleur, — exactement comme chez les musulmans, on dit: — il est chrétien, —et comme on disait jadis parmi les chrétiens et encore en Allemagne : — il est juif. Aussi cet amour du jeune peintre français pour Anitta, la femme de couleur, ne tarda pas à éveiller la susceptibilité orgueilleuse des blancs. Georges ne fut plus admis parmi eux qu'avec une extrême réserve. Mais que lui importaient ces restrictions d'un monde qui pouvait si peu pour son bonheur? Sa vie se passait loin d'eux; Anitta l'accompagnait partout. Dans 48 L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. leurs courses les plus lointaines et dans leur douce communauté d'existence, elle dépensait plus d'amour et de sollicitude d'âme en un jour, qu'une maîtresse d'Europe n'en éprouve pendant toute la durée de sa passion. Que Georges s'inquiétait peu du dédain des blancs, lorsque le soir assis sur l'herbe des savanes de Porto-Rico, ou bercé dans des hamacs de lianes, il écoutait les longues cadences du Bengali et la voix d'Anitta, chantant ces mélodies primitives, qui n'ont pas d'écho sur les rivages européens. Aux colonies il est une maladie qui de loin en loin vient éclater au milieu des populations et les décimer : c'est la fièvre jaune, ce fruit amer de l'esclavage ; elle semble parfois poursuivre l'Européen jusque sur sa terre natale, pour prix de cet esclavage dont il gratifia jadis les Africains du Nouveau-Monde. Lorsqu'elle débarque dans une de nos Antilles, elle devient un fléau contre lequel les ressources de l'art sont presque impuissantes. Un jour Georges se sent tout-à-coup la tête appesantie, ses yeux se cavent, son pouls bat avec une violence inaccoutumée et ses jambes s'arrêtent paralysées. La contagion l'avait touché. Sans le danger qui menaçait la vie de Georges, Anitta eût peut-être, dans l'enthousiasme de son amour, béni cette occasion de dévoû- tnenl et d'abnégation qui lui était envoyée. Que SEÏ??*. L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. 49 d'heures passées au chevet de ce lit où l'effigie livide de son amant se dessinait encadrée dans les plis du drap! que de larmes versées dans l'ombre et de ferventes prières adressées à la Vierge ! On s'étonnait de la voir résister ainsi à des fatigues sous lesquelles d'autres plus robustes qu'elle auraient succombé. — Fuis loin de moi, Anitta! ce mal est contagieux; épargne ta vie. — Tu es un diseur de folies, Georges. De quelle contagion parles-tu ? tu n'as pas la fièvre jaune. Tiens! donne-moi ton bras, pose-le sur mon cou ; vois donc mes lèvres sur tes lèvres. La fièvre jaune ! mais si c'était cette horrible maladie , serais-je ainsi sans péril? Georges dont le courage n'était pas abattu par le sentiment du danger qui menaçait sa vie, comprenait le dévoûment d'Anitta. II n'avait plus un mot de reproche à adresser au ciel en présence de la compensation qu'il trouvait à ses souffrances dans la possession d'un pareil cœur. Et cependant les malheurs qui le frappaient étaient grands et profonds; car, tandis que le mal l'accablait, les besoins, la misère, cet autre fléau, venaient frapper à sa porte. Pendant quelque temps ses amis lui vinrent en aide, mais leur sympathie s'épuisa peu-à-peu. Enfin Dieu sembla prendre en pitié les larmes et la douleur de cette pauvre femme. Georges résista aux ravages de la maladie. Il fut au nombre de ceux qu'elle n'abattit pas sur sa route 50 1/AMOUR D'UNE CRÉOLE. Le fléau s'était éloigné, mais la misère était restée se tenant toujours devant eux avec ses haillons et sa figure hâve. Ce n'était pas ainsi, placé à la merci de tous les besoins de la vie, que Georges pouvait espérer de rétablir complètement sa santé; on n'en est pas quitte à si bon marché avec la fièvre jaune, et malheur à vous si la contagion vient une seconde fois visiter le pays et si elle vous trouve, comme disent les gens de l'art, dans un état de prédisposition : c'est la condamnation à mort, sans le recours en grâce. — Il faut que M. Georges quitte la colonie, répétait le médecin, il le faut ; l'air natal seul lui rendra les forces et la vie. Je ne réponds pas de lui, s'il reste. — Mon Dieu! épargnez-le, prenez-moi! mais qu'il vive! qu'il vive! disait Anitta. Elle priait le matin aux pieds de sa madone, elle priait dans le jour; et le soir, au moment où sonnait l'ange- I us, on voyait dans un coin de l'église une femme qui priait et dont les sanglots étouffaient la voix suppliante. — Il faut que M. Georges quitte ce pays, répétait le médecin. Partir! partir! mais comment, se demandait Anitta, et son esprit tombait accablé sous le poids de cette nécessité. Un jour elle enlaça Georges de ses bras et le tint ainsi long-temps et étroitement serré. — Sais-tu , mon ami, que je sens ma vie s'en ■jn L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. 51 aller. Ne comprends-tu pas que ma vie c'est la tienne, et que je sais que pour toi ce climat est fatal ? Si tu restes et que je te voie souffrir, à mon tour je succomberai. — Dieu ne veut pas que je parte. .. — Non, Georges, Dieu est bon pour nous, il veut te sauver; cette nuit une idée m'est descendue du ciel. Et elle l'embrassait. —M'aimes-tu bien? dit- elle. Et sans donner à Georges le temps de répondre, — oui, oui, tu m'aimes ; j'ai tort de te parler ainsi. Eh bien, écoute, je suis à tes pieds, je suis à genoux. Promets-moi de m'accorder tout ce que je te demanderai. — Je ne te comprends pas , Anitta, parle vite; ai-jedonc une volonté qui ne soit pas la tienne? Georges fit cependant ce qu'Anitta demandait. — Et maintenant , m'expliqueras-lu cette étrange énigme? Non, dit-elle, c'est mon secret, et elle se prit à sourire si doucement que Georges pensa, que tout cela n'était qu'une fantaisie, un caprice dont la signification lui viendrait tôt ou tard. Dans le port il y avait un bâtiment en partance pour le Havre. Beaucoup parmi les conva- lescens de la fièvre jaune, avaient retenu leur passage pour l'Europe. Georges, parfois en se promenant sur le bord de la mer avec Anitta, jetait involontairement ses regards du côté de la rade où le navire était à l'ancre, et un soupir s'échappait de sa poitrine. 52 L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. Anitta voyait et ne paraissait jamais avoir vu. Cependant ses regards étaient devenus plus tristes, le son de sa voix plus agité; si des larmes venaient mouiller ses yetix, elle se hâtait de les essuyer. Mais Georges était si accoutumé à ces effusions de sensibilité, qu'il ne pouvait alors en chercher l'explication en dehors du cours ordinaire de leurs affections. Un matin, comme elle se disposait à sortir, elle prit les mains de Georges, et fixant ses yeux sur son visage si changé par la maladie, elle fondit en larmes. —■ Adieu ! Georges, dit-elle, d'une voix émue. — Au revoir! Anitta, ne sois pas long-temps dehors. Anitta ne répondit pas. Elle sortit en couvrant son visage. La matinée se passa sans qu'Anitta fût de retour à la maison. Le soir elle ne parut pas non plus. Sur le chevet de son lit, Georges trouva ces quelques mots écrits de la main d'Anitta : « Ne t'inquiète pas, cher cœur, je t'enverrai bientôt de nies nouvelles. » Mais deux jours s'écoulèrent et il était toujours seul. On eût dit l'oiseau appelant de son chant douloureux sa compagne, tombée sous le plomb du chasseur. Un nègre paraît tout-à-coup devant Georges. 11 est haletant; la sueur le couvre et détrempe sa chevelure laineuse. Il demande M. Georges, il a une lettre et de l'argent pour lui. L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. 53 — D'où vient cet argent? — Je ne sais pas. — Qui l'envoie? — La lettre vous le dit. « Cher Georges, vous avez juré de faire tout ce « que j'exigerais de vous. Eh bien! écoutez, « j'exigeque vous partiez sur-le-champ pour l'Eu- « rope; quittez ce pays si fatal au rétablisse- « ment de votre santé. Allez et quand vous au- « rez repris vos forces, vous reviendrez dans nos « savanes, où désormais vous serez acclimaté; « aucun danger ne vous menacera plus. Partez « vite, Georges, partez et revenez, non pour vivre « aux Antilles, mais pour me ramener en France, « dans cette France, dont vous m'avez parlé si « souvent, où nos destinées peuvent être les mê- « mes, où les affections de l'âme ne sont pas « étouffées par des préjugés. Ma résolution , « écoutez bien encore ceci, Georges, est prise sans « retour. Vous ignorerez où je suis, tant que « vous resterez dans ce pays. Faites vos efforts « en France pour réunir ce qu'il faudra d'argent « à notre voyage commun ; mais avant tout, soi- « gnez votre santé. Si vous partez, je serai conte tente de vous, Georges, et je vous jure sur mon « amour, sur la vierge Marie, de vous faire savoir « en quel lieu je me trouve dès que vous serez « en Europe. Ne cherchez pas à savoir com- « ment je me suis procuré la somme que je vous « envoie; qu'il me suffise de vous dire que vous « pouvez l'accepter d'Anitta. Vous me con- 54 L'AMOUR D'UNE CRÉOLI!. « naissez, vous connaissez mon dévoûment pour « vous. Je suis capable de tout faire pour votre « bonheur, dût-il m'en coûter la vie, mais je re- « fuserais les trésors du monde, si en les accepte tant je pouvais blesser votre cœur. Partez donc, « cher Georges, etc. » — Jamais ! fut le premier cri de Georges, jamais je ne partirai sans toi. — Où donc est Anitta? demanda-t-il de nouveau au nègre. Le nègre ne répondit pas plus que s'il eût été de bronze. —Eh bien, puisque tu prétends ne pas me répondre, retourne vers Anitta, et dis-lui que je veux la voir, ne fût-ce que pour quelques inslans. Le nègre fit signe qu'il refusait. — Pourquoi? — Anitta est bien loin à cette heure. Elle est partie avec des Espagnols qui allaient à la Havane. — Oh! mon Dieu, est-il bien vrai? — Oui, dit le nègre, en essuyant une larme du revers de sa main. Le médecin entra sur ces entrefaites. En voyant le malade, son visage exprima une vive anxiété. — Allons, monsieur Georges, il faut vous décider à partir. Voyez-vous, cela est urgent, j'ajouterai même que vous le devez pour Anitta. Vous êtes dans ce monde son seul urotecteur. ■ P sans vous... Georges ne put retenir une larme. — Permettez-moi, dit le docteur en hésitant, L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. 55 je vais commettre une indiscrétion.... 1 j'ai pensé qu'éloigné de votre pays, de votre famille, peut- être n'aviez-vous pas actuellement à votre disposition toute la somme qu'il faut pour payer votre passage. Je regrette de ne pouvoir vous l'offrir en entier, mais vous m'obligeriez en en acceptant une partie.... Le docteur s'arrêta. — Je vous remercie, dit Georges, Anitta y a pourvu. Il conta au docteur ce qui venait de se passer. — N'hésitez pas à faire ce que dit votre Anitta, monsieur, continua le docteur. 11 devinait un mystère que Georges était loin de soupçonner. Peu de jours auparavant, il y avait eu sur un point occidental des côtes de Porto-Rico une vente publique d'esclaves noirs et mulâtres. Des négocians espagnols accaparaient le plus qu'ils pouvaient cette marchandise humaine, dontman- quaient leurs habitations. Parmi les marchés qui se traitèrent ce jour-là, on avait vu un vieux nègre mettre à l'encan une jeune mulâtresse. A sa vue, une rumeur d'admiration avait circulé parmi les assistans et après de longs débats et de nombreuses enchères sur sa mise à prix, elle avait fini par tomber aux mains d'un vieux colon de l'île de Cuba. Cette jeune femme paraissait triste mais résignée. L'affaire conclue, une goélette avait levé l'encre et le nègre avait repris le chemin de la ville. Le départ de Georges pour la France fut dé- 56 L'AMOUR D'UNE CRÉOLE, cidé ; il est aisé de se faire une idée des douloureuses pensées qui présidèrent à ce départ, et de la profonde mélancolie qu'il y eut clans l'adieu que Georges jeta à cette terre, qui gardait tous les objets de son affection. Les prévisions du docteur ne tardèrent pas à s'accomplir. En touchant le sol de la France, Georges avait recouvré ses forces et toute son énergie; mais son âme resta toujours triste et maladive ; il attendait avec une fébrile anxiété les nouvelles qu'Anitta devait lui envoyer. Il rêvait le retour, il était prêt à aller de nouveau affronter toutes les fatigues du voyage, et les rudes atteintes du climat des tropiques. Vint enfin cette lettre, dont la lecture le foudroya, car elle renfermait une affreuse révélation : Anitta exprimait avec l'accent du cœur tous les chagrins que lui faisait éprouver l'absence, et rentrait dans le détail des faits qui s'étaient passés depuis leur séparation. Elle s'était vendue et elle vivait sur l'habitation de son maître. Elle donnait des renseignemens précis sur le lieu de sa demeure, sur le caractère de son maître, et comme si elle n'eût eu qu'une seule préoccupation, elle quittait souvent et bien souvent son récit pour parler de la santé de Georges et le supplier de lui en donner promptement des nouvelles. Du reste pas un mot de regret sur sa situation, pas un mot qui rappela» Georges auprès d'elle. Cette lettre était une sorte de continuation de sa vie, une abnégation qui s'ignore L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. 57 et qui se croit toujours au-dessous de son apostolat. Elan sublime, comme tout ce qui émane du cœur d'une femme dont lame n'a pas été faussée par l'éducation des pensionnats, et par le pédantisme littéraire. Personne, parmi les intimes amis de Georges, n essaya de le détourner de son projet de départ. H vendit à grand prix ses cartons si riches d'études et d'esquisses; et, comme l'histoire de ses aventures avait éveillé dans sa famille la plus vive sympathie, des offres d'argent lui furent faites de tous côtés; si bien que Georges s'était embarqué au Havre, possesseur de dix fois plus de ressources pécuniaires qu'il n'en fallait pour l'accomplissement de son voyage. Le navire qu'il monte a jeté l'ancre dans le port de la Havane : comprenez donc cette impatience qu'a mise Georges à prendre des rensei- gnemens sur Guoyama et à fréter la barque qui doit l'y conduire. Guoyama est le lieu qu'habite Anitta. A minuit il se rendit au môle , où les bateliers l'attendaient. La nuit avait une grande magnificence. La lune resplendissait de tout l'éclat du ciel des tropiques, mais penchée à l'horizon, elle faisait ruisseler sur les flots de la rade, les flots de nacre de ses rayons. Pas de nuages au ciel, pas un souffle dans l'aii ; les palmistes et les cocotiers si trembleurs 58 L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. à la moindre brise restaient immobiles. On eût dit des arbres d'argent. Un moment après, le bruit d'une amarre qu'on détacbait et celui des avirons qui s'enga- gaierit dans les tolets de la pirogue annoncèrent le départ. L'équipage était composé de sept hommes. Le patron était Génois ; le second Portugais; des quatre matelots, l'un était Africain du Mozambique, l'antre du Congo, le troisième Caraïbe et le quatrième Indien d'Amérique. Dans toute autre disposition d'esprit que celle où se trouvait Georges, il n'eût pas manqué de réfléchir aux combinaisons bizarres du sort, qui avait réuni dans ce petit espace, comme en un faisceau, sept créatures parties de points de la terre si éloignés. Ce soir-là au bruit régulier et cadencé des rames, au silence inspirateur delà nuit, le Génois avait senti se réveiller tout-à-coup cette nature poétique, dont le ciel a doué les peuples de l'Italie. Le patron n'en avait pas été déshérité par l'exil, et avec ce ton passionné du banni quand il rêve la patrie , il se prit à chanter quelques vers d'une chanson italienne, qui dans d'autres in- stans, eût été sans harmonie et sans retentissement dans les âmes. Puis il essuya une larme avec sa main rude, et il dit : ah] Genova, Genova! no mai ti rivedro ! Cette lamentation si simple jetée à la brise de l'Océan américain par un pauvre marinier italien, résonna aux oreilles de Georges, comme L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. . 59 un hymne funèbre chanté sur la splendeur passée d'une des anciennes gloires de la terre italienne; mais aussi comme un souvenir poétique de la vieille Europe. Et à son tour, il se sentit emu. Devait-il la revoir encore cette Europe ! et cette fois Anitta l'accompagnerait-elle? Et la pirogue glissait rapide, la proue dirigée vers l'embouchure de la rivière de la Gida. Le cours lent et calme de ses eaux laissait réfléchir comme en un lac les étincelantes constellations de l'hémisphère austral, et tous les autres accidens du ciel si semblable alors à une riche coupole de soie azurée, parsemée de paillettes. Les deux rives changeaient souvent d'aspect; tantôt elles étaient encaissées par d'épaisses palissades de lianes, de haziets et de fougères échevelées; tantôt accompagnées de papayers et de leucomats qui se penchent comme des curieux pour regarder Jes embarcations voyageuses. Dans ses nombreuses sinuosités, la rivière présentait, non-seulement des aspects variés de plus en plus appréciables, car la lumière du jour n'avait pas tardé à poindre, mais de nouvelles scènes animées : chaque baie, chaque anse, chaque saillie anguleuse, avait son monde d'animaux. Par-ci, par-là, sur des coteaux plus escarpés étaient juchées quelques cases de nègres, entourées d'un petit jardin. Ces habitations annonçaient l'approche du village de Massipa, où devait s'arrêter la pirogue. De là à Guoyania, il y avait à peine une demi- 60 L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. journée de marche. Le voyage commençait a prendre un intérêt plus vif pour Georges. Ce n'était plus une route explorée par la foule banale des voyageurs. 11 allait quitter les voies de tout le monde. A mesure qu'il approchait du but de son voyage, il se sentait l'Ame resserrée par toutes les alternatives de la joie et de la crainte. A Massipa, il dit adieu à la rivière, à la pirogue, au patron et à ses rameurs, et après six heures environ de. marche, à travers le kaléidoscope des campagnes tropicales, l'homme qui lui servait de guide, montrant quelques cases éparpillées sur le versant d'un morne peu éloigné, lui dit : « Voilà Guoyama. » Puis indiquant une plantation de palmistes : « Ici commence, ajou- ta-t-il, l'habitation del senor marques del Ritto. » Georges, secoué par ces paroles, devint pâle. Son guide effrayé crut qu'il était malade. Dans les tristes et délabrées demeures qui composaient le village de Guoyama, Georges parvint à rencontrer un gîte. Le but de son voyage fut motivé aux yeux de ses hôtes en quelques paroles : « 11 était peintre et venait faire des études. » Les renseignemens qu'il avait pris à la Havane étaient fort exacts. El marques del Ritto habitait la plus vaste propriété du pays, et parmi ses nombreux esclaves se trouvait une jeune femme, dont le signalement était bien celui d'Anitta. «< Mais quanta celle-là, avait-on ajouté, L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. 61 c'est la favorite du marquis. Il passe pour l'aimer beaucoup. » Georges, en écoutant cela, crut que la lame il'acier d'une épée était entrée dans ses chairs. « Seulement, continua le narrateur, à propos de cet amour de m;iître à esclave, jamais on n'a vu résistance plus opiniâtre que celle qui s'oppose à la fantaisie du marquis. C'était un scandale sans exemple. Aussi prévoyait-on qu'après quelque temps d'attente, les rudes traitemens commenceraient. «Les esclaves aux colonies, lorsqu'elles ont le malheur d'exciter la convoitise de leur maître, se trouvent aux prises avec cette alternative : la prostitution ou le fouet. Elles se jettent dans les bras des blancs, en leur disant : Tenez, maître, prenez-moi et ne me battez pas. Il y eut, comme bien vous le pensez, une sorte de consolation pour Georges dans la dernière partie des détails qu'on lui avait donnés. Involontairement sa main se saisit de son portefeuille qui renfermait plus de 12,000 francs. Et cette somme tout entière, si le marquis l'exigeait, lui serait livrée pour prix de la liberté d'Anitta. Georges ne se dissimulait aucune des difficultés de cette négociation; aussi résolut-il de ne rien compromettre par une démarche précipitée. Il ne doutait pas que la nouvelle de sa présence ne se propageât dans le village, et que, arrivée à la maison du marquis del Ritto, elle ne 02 L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. fût le premier mot d'éveil pour le cœur d'Anitta. La journée se passa ainsi. Le soir, il rôda aux abords de l'habitation , pour découvrir Anitta. Soit hallucination du cœur, soit réalité, il se persuada qu'à l'une des croisées de la maison qu'il entrevoyait dans une lointaine perspective, une femme s'était montrée, et qu'un mouchoir blanc avait été agité en signe de reconnaissance. Ce fut là tout; mais cette circonstance était déterminante, li en conclut qu'Anitla était avertie, et qu'il pouvait maintenant se présenter chez l'orgueilleux colon. La nuit fut pleine de terreurs et de sombres pressentimens. Une lieue séparait Guoyama de la demeure du marquis. Le matin, avant que les rayons du soleil eussent acquis de la force, cet espace fut parcouru en quelques minutes. — Monsieur le marquis del Ritto? dernanda-t- il au premier négrillon qu'il rencontra sur son chemin. Au même instant, une femme parut sur le seuil de l'habitation dont il était très rapproché. — Monsieur le marquis, dit-elle, n'est pas à la maison; il est sorti pour quelques heures. Anitta, pâle, émue et tremblante, montrait le chemin à Georges, qui pouvait à peine lui-même se soutenir en la suivant. Quand ils furent entrés dans le salon , Anitta , d'un coup-d'œil rapide, s'assura que la sécurité la plus complète L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. 63 les enveloppait, et là, à moitié suffoquée par des larmes de surprise et de bonheur, elle se précipita dans les bras de Georges. Après cette première effusion, ils se regardèrent, et Georges, impatient de savoir toutes les circonstances de la vie actuelle d'Anitta, l'interrogea plus encore de ses regards que de la voix. Le marquis l'aimait, ou du moins le marquis depuis long-temps avait résolu de n'avoir pas d'autre favorite qu'elle. La résistance inattendue qu'il avait rencontrée avait donné à cette passion brutale une violence extrême. Anitta prévoyait des malheurs auxquels elle était préparée avec tout l'héroïsme que lui mettait au cœur son amour et la religion de ses sermens. Mourir, c'était ce qu'elle désirait le plus, car sa vie était intolérable. Elle passait les jours à travailler; les nuits, elle veillait pour se mettre en garde contre les périls qui la menaçaient. Mais ce n'était rien encore que cet amour du maître à éloigner, celui d'un misérable nègre était venu accroître les ennuis et l'horreur de sa position. Elle éprouvait un profond dégoûta le dire; mais un des esclaves du marquis avait osé lui révéler son ardente passion pour elle. Il fallait que le sentiment sous lequel cet homme se courbait eût égaré sa raison, car il suffisait d'un mot d'Anitta dit au maître pour que son audace eût été châtiée. Elle le savait, mais elle était retenue par l'horreur du châtiment qu'elle aurait fait GU L'AMOUR D'UNE CRÉOLE, tomber inévitablement sur ce nègre. Ainsi placée entre le danger et la pitié, sa situation depuis long temps lui rendait l'existence à charge. Tout cela fut dit, interrompu et repris au milieu des larmes et des étouffemens de cœur. Tenez , lui dit-elle en indiquant une ombre qui passait sur les zébrures de la jalousie , on me surveille : c'est le nègre ! il aura quitté ses travaux pour venir auprès de moi, à la première nouvelle qu'un étranger était sur l'habitation. — Eh bien! dit Georges, il ne faut plus différer un seul instant, j'attendrai le retour du marquis, je lui dirai notre histoire, notre amour, ton dévoûment, mon voyage en Europe, mes souffrances. Je lui offrirai tout l'argent que je possède. — Il refusera, dit Anitta. Cher Georges, le marquis est riche, et il est plus orgueilleux que riche; il ne consentira jamais à se séparer de moi. Non, Georges, point d'efforts, point de tentatives de ce genre; il faut fuir. Cette nuit, je quitterai l'habitation pour aller te joindre à l'extrémité de l'avenue des palmiers. N'avance pas au-delà de peur des chiens qui rôdent, et des nègres qui font la garde, mais sois là. Si cette nuit, avant deux heures, tu ne me voyais pas, retourne à Guoyama, et reviens la nuit suivante. Georges, en sortant, se rencontra sur le seuil de la porte avec un nègre dont les yeux glauques le regardèrent fixement. C'était une sorte L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. 66 d'athlète au nez épaté, aux grosses lèvres, à la chevelure volumineuse et compacte, aux épaules largement développées, et dont la musculature semblait avoir tout à-la-fois et la résistance du fer et l'élasticité du jonc. Il resta immobile jusqu'à ce que l'étranger eût disparu en s'éloi- gnant; quand il ne le vit plus, il s'élança comme un fauve d'Europe, et se mit à courir au devant de son maitre. En peu d'instans, le marquis del Ritto fut informé de la visite qui s'était faite chez lui. Le nègre, dans sa passion pour Anitta, cachait toujours la jalousie la plus farouche à l'abri de son zèle pour les intérêts de son maître. Il avait ainsi gagné toute la confiance de l'homme qu'il eût, au besoin, écrasé comme une mouche s'il n'avait pas craint la hache ou le gibet. Le marquis, en rentrant, remarqua sur le visage d'Anitta une expression plus calme et plus avenante que de coutume; il s'enquit vivement des motifs qui avaient conduit un inconnu chez lui. Anitta l'ignorait, mais l'hospitalité du noble marquis était assez connue dans le pays, et selon elle, il n'en fallait pas davantage pour expliquer cet incident. On ne parla plus de l'étranger. Le marquis était fatigué, il demanda à Anitta du punch froid, boisson qu'il aimait beaucoup et qu'elle savait si bien préparer. Presque aussitôt, Anitta lui en présenta un verre qu'elle IL s 66 L'AMOUR D'UNE CRÉOLE, apportait sur un plateau. Le marquis, dont le sang fermentait sous la double influence de la température et du caprice que cette femme lui inspirait, la vit dans ce moment plus belle encore que de coutume. Il prit le verre de punch et, l'ayant posé sur une table, il se saisit avec passion d'Anitta dont il enlaça la taille. — Tiens, lui dit-il, voici la clef de mon coffre-fort, tout pour toi. Il avait senti les voluptueuses inflexions de ce corps de femme, dont la fermeté avait repoussé la pression de ses doigts comme un ressort. Mais Anitta, avant qu'il eût achevé de parler, avait déjà glissé de ses mains avec un irrésistible sentiment de dégoût. La rage lui vint au cœur. — Sais-tu, Anitta, que je pourrais te punir? un mot, un seul, et tu serais ignoblement fouettée. — Oui, je le sais, et après? dit Anitta avec calme. — Après, je serais vengé. — Mais je serais bien plus vengée moi, en supportant le châtiment et en résistant toujours. — Le supplice viendrait à bout de toi. — Je ne le sentirais pas deux fois. — Et que ferais-tu donc? — Je me tuerais. Le marquis en savait assez du caractère de L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. 67 cette esclave , pour croire qu'en effet son énergie ne reculerait pas devant un parti aussi extrême. Il espérait d'ailleurs que le temps ferait pour lui ce que la prière et la menace n'avaient pu obtenir jusqu'alors; mais il est aisé de comprendre que son orgueil de vieux noble espagnol, son orgueil de colon était cruellement blessé par le refus opiniâtre de cette fdle. La nuit était profonde ; moitié étoiles et moitié nuages, le ciel offrait de nombreux accidens qui se succédaient sous les efforts tumultueux du vent. Tout dormait : les lumières dans les cases et les feux allumés sur le versant des mornes étaient éteints, aucun bruit ne se mêlait à celui des mélodies du vent qui babillait dans le feuillage des palmiers. A cette heure une jalousie de l'habitation s'en- tr'ouvrit, mais si doucement qu'un moustique rien aurait pas été réveillé. Une femme parut à la fenêtre, ses yeux inquiets regardèrent d'abord au ciel ensuite sur la terre. « O sainte Vierge, murmura-t-ellc, protégez- moi ! Et au moyen d'une corde qu'elle attacha fortement à l'appui de la croisée, elle se laissa glisser jusqu'en bas sur l'herbe mate. Tandis que tout cela se passait, deux yeux flamhoyans dans l'ombre d'un arbre voyaient en silence sans pouvoir être vus. Elle se mit à marcher. Ses pieds comme ceux des chamois qui fuient, laissaient à peine leurs traces sur le sol. L'allée qu'elle suivait était obscure, pas un fulgora Interna ne je- 5. 68 L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. tait de loin en loin son auréole bleue. Mais on aurait pu distinguer, à quelque distance de la ligne qu'elle parcourait, un long sillage blanc dans les hautes herbes de Guinée imbibées de rosée et qui allait presque de conserve avec elle. A l'extrémité de l'avenue un homme enveloppé dans un manteau de chasse attendait. — Anitta, me voici. — Viens de ce côté et fuyons, dit Anitta. Dans trois heures nous serons à Massipa. Comme un jaguar qui guête sa proie, un homme était là, il a bondi; sa main large et dure s'est saisi d'Anitta , et en même temps il a appelé à son aide. C'est le nègre de l'habitation. Sa finesse de singe et sa jalousie de tigre avaient éventé quelque complot, et cette nuit il avait fait meilleure garde que de coutume. En un instant d'autres nègres accourent , les fugitifs sont entourés. Une lutte disproportionnée s'engage entre Georges et les assail- lans, et dans cette crise où sa raison s'égare, un pistolet dont il est armé a été tiré sur le plus redoutable parmi ses adversaires. Le nègre est touché dans les chairs du bras. Son sang coule; mais il n'est blessé que très légèrement. Ce fut un inexprimable étonnement que celui du maître, quand le bruit de cet étrange événement vint l'éveiller en sursaut. Il avait peine à croire le rapport qui lui était fait. — Pas possible, pas possible, répétait-il. A mesure que son doute se dissipait, ses traits se contractaient, ses L'AMOUR D'UNE CKÉOLE. 69 narines se gonflaient comme celles de la hyène ; ce n'était plus un visage humain que le sien. Au moment où il se vit en présence d'Anitta et de son amant, l'arrêt dont sa colère eût frappé cette fille, eût été un arrêt de mort, s'il avait cru que ce châtiment fût le plus redoutable pour elle. Nuit horrible! — Je te comprends maintenant, misérable femme! ce sont des amours de chienne qu'il te faut. Tu repousses le vieillard, le vieillard qui te protège, qui t'abrite, qui veut te faire riche, tu le repousses pour te prostituer au premier venu. — Monsieur .... dit Georges. — Tais-toi. Ne parle pas, toi! interrompit le marquis , sur qui la voix de Georges avait produit l'effet de l'étincelle sur la poudre. — Grâce, monsieur, s'écria Anitta, car vous nous jugez mal; cet homme ne m'est pas étranger ; c'est mon amant, c'est le mari que Dieu m'a donné sur cette terre. — Tu mens! — Oh! non, je ne mens pas. Tout le monde vous le dira à Porto-Rico, où nous avons vécu longtemps , à Porto-Rico, où j'étais libre, car j'étais libre avant de devenir votre propriété. Je me suis fait vendre , vendre de ma propre volonté. Ecoutez cela, cet homme se mourait, l'air du pays le tuait, il n'avait pas d'argent pour s'en aller en Europe, j'ai été vendue et il a eu cet ar- 70 L'AMOUR D'UNE CRÉOLE, gent. Depuis, jugez ce que j'ai souffert loin de lui: oh! est-ce que ça ne mérite pas votre compassion ? Anitta, avec des paroles animées, rapides, fit le récit de son amour avec Georges. Le marquis écouta de sang fr oid, mais loin d'être touché, le tableau qu'elle avait tracé de son amour pour un autre, déracina le peu de pitié qu'il aurait pu ressentir. L'humiliation débordait en lui. Il avait prodigué tant d'affection et de soins à cette fille, et il avait été dédaigné ! Quand elle eut fini, il s'écria : — Ainsi donc, j'ai été ta dupe! J'attendais à tes pieds que ton amour me vînt, comme je l'eusse fait aux pieds d'une reine, si je l'eusse aimée autant que je t'aimais! Et tu m'as repoussé de ton pied d'esclave, moi! le marquis del Ritto, noble d'Espagne et possesseur de plus de mille de tes semblables. Mesures-tu bien, dis, la grandeur de la tache que tu m'as faite sur le front avec ton doigt de mulâtresse? et encore, toi, misérable, tu me devais plus que les autres femmes qui sont ici et qui sont prêtes à me donner leur corps et leur âme; celles-là, on les a vendues, sans doute contre leur gré; mais toi, tu m'appartiens, parce qu'il t'a convenu de te vendre, comprends-tu cela? Ton corps, c'est mon argent, je puis en disposer. — Infamie! s'écria Georges. — Mais ne parle donc pas! cria le marquis. L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. 71 Encore un coup ne parle pas, ou qu'on l'étrangle. — Tais-toi, Georges, au nom du ciel, tais-toi. — Me taire, mais suis-je donc aussi un esclave de cet homme? Les lois sont-elles muettes ici? ne me fera-t-on pas justice? — Oui, il faut que justice soit faite, faite à tous, à moi, à vous, monsieur, à cette femme, et à toi aussi, mon nègre, ma bonne sentinelle! Eh bien, nous y songerons cette nuit à la justice; cela mérite le temps de la réflexion. Il donna aussitôt des ordres à son économe, aux gardiens de l'babitation, à des esclaves pour qu'ils eussent à veiller sur l'étranger et sur Anitta. Ensuite, il congédia tout le monde et rentra dans sa chambre. Le lendemain, on était dans l'attente de la justice que le marquis allait rendre. De bonne heure, il avait envoyé chercher son nègre favori, et ils étaient restés long-temps enfermés ensemble. — Dis-moi, nègre, comment trouves-tu Anitta? belle, n'est-ce pas ? — Pour cela, oui, maître. — Cela vaut mieux que les négresses, tes semblables, n'est-ce pas? — Anitta, c'est une enfant de Dieu, dit le nègre dans son patois, les autres des enfans du diable. — L'aimerais-tu bien pour femme? Le nègre étonné se tut. — Parle ! pour ta femme? y 72 L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. — Maître.....je la trouve si belle! — Elle est à toi, je te la donne, tu l'épouseras aujourd'hui. Le nègre se mit à rire et ses yeux flamboyèrent. Cette nouvelle se répandit bien vite. — Vous n'aurez pas à vous plaindre de la justice que vous avez invoquée, dit le marquis à Georges, avec un affreux sourire. Vous pouvez partir, vous êtes libre, les tribunaux de la Havane se seraient montrés, je crois, moins favorables à un assassin et à un voleur, monsieur, car vous êtes l'un et l'autre. — Qu'acceptez-vous pour le prix d'Anitta, demanda Georges, qui dédaigna de répondre au marquis? — Anitta! Ah! quand tu posséderais deux fois plus d'or que moi, tu ne l'aurais pas; quand tu m'offrirais la royauté de l'île, tu ne l'aurais pas. Il faut aussi que justice lui soit faite. Or, celle qui a dédaigné le noble marquis, son maître, seigneur de Guoyama; celle-là, Anitta, deviendra la femme d'un esclave comme elle. Ceci est justice, justice de Dieu : qui tirera l'épée, périra par l'é- pée; elle a eu dédain et mépris pour moi, alors dédain et mépris pour elle. — Je loue, ta clémence, marquis; ta vengeance peut-elle donc s'assoupir pour si peu ? Que ne donnes-tu mon cadavre à dévorer à tes chiens, aux caïmans de ta petite rivière, ce serait un divertissement digne de toi, marquis del Ritto. L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. 73 — Tu railles, je crois. Allons hors d'ici! fit le marquis, qu'on le conduise loin de l'habitation. — Gare à toi marquis del Ritto , s'écria Georges d'un ton concentré. — Va, cher cœur, dit Anitta, va éloigne-toi de ces lieux où tu n'aurais jamais dû venir me chercher. Eloigne-toi, et sois résigné comme je le suis. Seulement compte sur Anitta; à toi pour toujours. Le marquis fit signe à ses nègres, de s'emparer de Georges. Ses paroles le fatiguaient. La vengeance qu'il avait préméditée prit son cours. Pendant la journée, on simula des formalités de mariage. Une case fut indiquée pour la demeure future des nouveaux époux, et le soir Anitta, pâle, mais d'un pas ferme, s'était laissé conduire vers cette case par la foule qui la surveillait. On la fit entrer, et conformément aux ordres du maître, on l'enferma. Quelques instans après, le nègre, dont elle était devenue la propriété, arrivait à la tète de ses camarades. Ils se préparaient à célébrer cette union par leurs danses et de copieuses libations d'un tafia que le maître leur avait fait distribuer en abondance. Le marquis avait voulu que ce mariage devînt une fête délirante pour l'habitation. Le nègre était ivre. L'énergie de sa brutale passion s'était accrue par l'excitation factice de l'alcool : c'était une sorte d'orang-outang. — Allons, lui dit le marquis qui était venu Ih L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. voir comment cheminait la fête, allons! et en même temps il le poussait dans la case ; tu es le maître ici et ta femme t'attend. Le nègre entra. La porte fut refermée. Aussitôt une ronde infernale, ronde de nègres et de négrillons à moitié nus, commença au son des voix, des tambourins, des tambours de basque, des ouaouas, ces castagnettes gigantesques des tropiques, puis desbattemens de mains. Le sabbat se prolongea très avant dans la nuit, et jusqu'à ce que le sommeil, l'accablement, l'ivresse, eussent engourdi les voix et les jambes. Les bruits cessèrent progressivement. Le silence, un silence de mort succéda. Le lendemain, à dix heures, les portes de la case étaient encore fermées. Ni le radieux époux d'Anitta , ni Anitta elle-même, ne se montrent : personne ! Le marquis, impatienté du retard que son nègre mettait à paraître, ordonne d'ouvrir les portes de la case. Elles sont ouvertes. Plusieurs avancent dans l'intérieur pour voir et pour appeler. Us trouvent à leurs pieds deux cadavres. Le nègre avait une large plaie au cœur; un couteau, poussé dune main assurée, avait pénétré fort avant dans les chairs et s'y tenait encore L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. 75 planté comme un flèche. Anitta avait été étranglée , et portait au cou l'empreinte des doigts de fer qui l'avaient étreinte. Evidemment une lutte s'était engagée entre eux, lutte rendue égale par l'ivresse de l'un et le courage de l'autre. — Ah ! dit le colon avec indifférence en regardant les deux cadavres ; cela aurait bien pu m'arriver. Puis il se signa deux fois et s'éloigna. Cet événement venait de se passer àGuoyama, quand le hasard m'y conduisit. On me parla de Georges, Français comme moi et peintre comme moi. Cette communauté de patrie et de condition excita au plus haut degré mon intérêt. J'allai le voir. Je le trouvai résigné. Il me conta l'histoire de sa vie, de ses tristes et mélancoliques amours. Il y avait un tel charme dans ses souvenirs, que je lui fournis l'occasion de me les redire plusieurs fois. Son projet était de demeurer à Guoyama, de renoncer à jamais à son pays. La certitude que l'air des colonies lui était mortel, l'avait déterminé. Et puis, me dit-il encore, je reste 76 L'AMOUR D'UNE CRÉOLE. aussi dans l'espoir qu'un jour prochain ma raison s'égarera, et qu'alors la justice de Dieu s'appesantira par mes mains sur cet infâme colon. — Allons, allons, lui disais-je, partons pour la France. — Non, répondait-il avec un calme effrayant. Il faut que je le tue quelque jour. Vous comprenez que cela ne peut pas être autrement. Quand? je ne le sais; Dieu en décidera. Eugène CHAPUS. UNE NOUVELLE HISTOIRE ANCIENNE. ESQUISSES DE VOYAGE. , Il m'arriva l'an dernier, en Normandie, une aventure fort singulière. Me trouvant à Rouen, et voulant aller visiter les ruines de l'abbaye de Jumièges que je ne connaissais pas encore, je pris sur le quai du Havre une voiture pour me conduire au petit bourg de Yainville, à une lieue de Duclair. On se préparait à monter en voiture quand j'arrivai au bureau. Le conducteur inscrivit mon nom sur un registre, et je sortis avec les autres voyageurs. Nous étions huit : deux paysannes, une dame de Rouen avec son mari et. son fils, un ecclésiastique, un monsieur vêtu de noir, et moi en costume de voyage. On appela les voyageurs dans l'ordre que je viens 80 UNE NOUVELLE d'indiquer; mais quel fut mou étonnement en entendant dire à haute voix par le conducteur : Monsieur de Brinvilliers ! — Je tournai la tête et j'aperçus le monsieur vêtu de noir, monter en voiture et s'asseoir sur la première banquette, en rappelant au cocher qu'il était inscrit pour Jumièges. Je me plaçai auprès de lui et nous nous mîmes en route. Ce nom de Brinvilliers si malheureusement célèbre depuis le dix-septième siècle m'avait frappé. Je me rappelais bien avoir lu que cette famille était originaire de Normandie, mais je ne pouvais m'attendre à rencontrer sur mon passage et à trouver assis à mes côtés un des descendans de cette vieille noblesse neustrienne. Au bout de quelques heures nous arrivâmes à Yainville. M. de Brinvilliers et moi nous descendîmes de voiture, et nous prîmes , à notre gauche, un petit sentier bordé d'arbres, qui conduisait à Jumièges. Nous marchions depuis environ cinq minutes, lui, gravement comme un magistrat en fonction, moi, admirant avec enthousiasme les plaines verdoyantes qui se confondent au loin avec les montagnes bleues de l'horizon, et vont se perdre ensuite dans les eaux de la Seine.... Nous eussions peut-être gardé long-temps encore le même silence si une circonstance, futile en apparence, ne fût venue le troubler. Une vieille église ro- HISTOIRE ANCIENNE. 81 mane, ravagée par le temps, s'offril à nos regards. Par un instinct très naturel en pareil cas, nous nous détournâmes de notre chemin, et nous allâmes droit au vieux temple. Après avoir poussé une très jolie porte en bois sculptée, toute vermoulue, nous nous trouvâmes dans un lieu sombre, misérable, dégradé, qui servait de magasin et d'écurie. A cette vue mon compagnon de voyage poussa un soupir, et me dit : — Voilà, monsieur, le sort de toutes choses, ici bas ! J'allais répondre; il ajouta: — Il y a un siècle et demi, le peuple de Yain- ville se pressait dans cette église. Ces murailles, ces voûtes, ces chapiteaux, ces colonnes, ces statues, ces autels, aujourd'hui salis, profanés, mutilés, détruits par la main des hommes, étaient jadis couverts de riches peintures. A la place de ce râtelier, se trouvait un magnifique jeu d'orgue, et où vous voyez ces instrumens de jardinage, il y avait autrefois un confessionnal où mes ancêtres vinrent souvent s'agenouiller. Eh bien ! monsieur, tout est anéanti ! Les Brinvilliers, bienfaiteurs de cette paroisse, sont morts ; la foi est éteinte, l'église n'existe plus , le village est désert. ! Et il répéta sourdement : — Voilà le sort de toutes choses ici bas ! Un pareil langage tenu par un homme dont on m'avait appris à maudire le nom, me surprit étrangement. Je ne sais s'il s'aperçut de l'effet ir. 6 82 UNE NOUVELLE que ses paroles produisaient sur moi, mais il reprit, en se dirigeant vers la porte : — Oh ! je vous surprendrais bien davantage, monsieur, si je vous disais que la marquise de Brinvilliers.... — Cette exécrable empoisonneuse, interrom- pis-je comme un étourdi. Mon cicérone se mordit les lèvres avec dépit. Je balbutiai quelques mots de justification; sans vouloir les entendre, il continua sur le même ton : — Si je vous disais, monsieur, que la marquise de Brinvilliers est née dans ce village, et qu'elle a été b.iptisée dans cette église. — Dans cette église! Comment se fait-il alors que cette particularité ne se trouve consignée dans aucune histoire ? — Parce que ia plupart des histoires de ce temps-ci sont fausses, erronées, incomplètes. Il y a long-temps que Voltaire a dit, en relevant les fautes des historiens ses prédécesseurs ou ses contemporains : Voilà comme on écrit l'histoire! et je commence à croire que Voltaire écrivant cela aujourd'hui aurait encore raison. — Cependant, répliquai-je , c'est d'après les pièces mêmes du procès que les histoires de la marquise de Brinvilliers ont été écrites. — Non. Le guide des biographes, des historiens, et même des dramaturges de notre époque, c'est tout simplement un mauvais ouvrage qui a pour titre : Les Causes Célèbres de l'avocat HISTOIRE ANCIENNE. 83 Richer. Moi, monsieur, ajouta-t-il, je vais publier la vie de la marquise de Brinvilliers ; je vais, non pas réhabiliter la mémoire de ma parente, car ce serait inutile et inconvenant tout à-la-fois, mais la présenter telle qu'elle a été depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Pour faire ce long et pénible travail , je me suis servi des lettres et des papiers de ma famille; j'ai consulté les Registres du Parlement, les Archives du Palais, les grosses du procès, les Factum publiés en 1676 pour et contre elle, les Relations manuscrites de son avocat et de son confesseur, les Mémoires, les Gazettes du temps, et enfin toutes les pièces qui ont eu quelq'ie rapport au procès de madame de Brinvilliers. Il ouvrit un large portefeuille qu'il tenait sous son bras, et me montra plusieurs liasses de papiers couvertes d'écritures. — Si le temps me le permettait, dit-il en me faisant examiner page par page son manuscrit, et en m'indiquant du doigt les sources où chaque phrase était puisée, je vous donnerais un résumé très dramatique de celte nouvelle histoire si curieuse et tout-à-fait inconnue du public. Enchanté d'une semblable proposition, je me hâtai d'ajouter d'un air très suppliant: —Jumièges est encore à une petite lieue; nous avons une heure de jour; le temps est beau; la chaleur est supportable; ainsi, monsieur... 6. 84 UNE NOUVELLE HISTOIRE ANCIENNE. Mon compagnon consulta sa montre, réfléchit quelques instans; puis, d'un air assez satisfait : — J'accepte, me dit-il. Nous ralentîmes le pas, et il commença en ces termes: I. La rue Meuve Saint-Paul. l existait en 1658 une rue, percée depuis environ un siècle, sur l'emplacement du manoir de l'abbé de St- Maur-des-Fossés : c'était a rue Neuve-Saint-Paul, au Marais, encore plus triste, plus silencieuse, plus déserte qu'elle ne l'est aujourd'hui. Elle était composée d'hôtels solidement bâtis sous Louis XIII, et habitée par des nobles, des magistrats et des fournisseurs généraux. Cette rue, peu passagère, jouissait d'une grande tranquillité; elle avait en outre l'avantage d'être située 86 UNE NOUVELLE entre l'Arsenal, la Bastille et la place Royale: c'est-à-dire au centre des réunions, des promenades et des plaisirs. En entrant par la rue Nenve-Saint-Paul, on apercevait à droite un hôtel plus grand, plus riche que les autres, élevé tout récemment par le célèbre Lemercier, décoré avec luxe, bâti en briques et orné de statues. C'était celui de M. d'Aubray, lieutenant civil de la ville de Paris. On pénétrait dans cet hôtel par une porte-co- chère cintrée, à panneaux sculptés à rocailles , et l'on se rendait par un large escalier en pierre dans les appartemens du premier étage. — Il faut avoir visité quelques-uns de ces appartemens du xvii e siècle, pour se faire une idée de la grandeur et de la prodigieuse élévation de ceux de M. d'Aubray. L'antichambre d'un lieutenant civil de ce temps-là avait un caractère particulier : il rappelait en quelque sorte par sa décoration les principaux traits de notre histoire nationale. Dans celui-ci se voyaient les batailles de Charles VII, de François I er et de Henri IV; les portraits, en pied, des rois de la monarchie française, des maires du Palais, des connétables et des prévôts; les cartes des provinces françaises, et les plans des divers accroissemens de Paris. — De cet antichambre on passait dans de vastes pièces qui conduisaient à un petit salon parfumé, très coquet, d'une ordonnance exquise, orné de meubles sculptés, et rempli de glaces, de dorures, de HISTOIRE ANCIENNE. 87 tapisseries à l'aiguille et de tableaux de prix. Celui qui à cet instant serait entré dans ce salon, eût été frappé par l'attitude étrange de deux femmes, jeunes encore, assises devant une cheminée. La première, celle qui faisait face à la porte d'entrée, pouvait avoir environ vingt-cinq ans. Elle était petite, délicate et pâle, et elle se tenait dans un large fauteuil de bois doré, la tète appuyée sur une main d'une blancheur éblouissante. De longs cheveux noirs retombaient en boucles sur ses épaules et couvraient presque le haut d'un collet de dentelles tenu à une robe de satin blanc. Cette robe ouverte et lacée par-devant était garnie de bouf- fettes roses et bleues, placées de distance en distance eu guise d'agrafes; à la ceinture pendait une montre et un médaillon soutenus par deux ebaînes en or. T e visage de cette femme, à demi caché, paraissait exprimer la douleur la plus vive , et ses yeux attachés à la terre versaient des torrens de larmes. Celle qui faisait lace à la croisée était plus âgée de quatre à cinq ans et d'une taille plus élancée : elle portait le vêtement noir et lugubre des scieurs de l'Hôtel- Dieu. Sa figure pleine de douceur, de calme, de noblesse et d'onction semblait avoir beaucoup souffert. Assise dans un de ces larges fauteuils à dos renversé, qu'on a appelés depuis à la Foliaire, elle regardait fixement la jeune femme qui se trouvait devant elle, comme pour lire dans sa pensée et interpréter ses moindres gestes. 88 UNE NOUVELLE Le silence le plus grand régnait dans cet appartement. On n'entendait que le pétillement du feu et les battemens cadencés d'une magnifique horloge en marqueterie, placée entre une Madeleine convertie de Lebrun, et une Sainte famille de Lesueur. II y avait déjà plusieurs minutes que durait cette morne tranquillité, lorsque la sœur, prenant tout-à-coup la parole, dit avec une douceur angélique : — Marguerite, quel est ce secret? Ne sais-tu pas que j'ai toujours été pour toi la compagne et l'amie la plus fidèle et la plus dévouée? — Oui, ma sœur; mais j'ignore si tu seras aussi indulgente qu'autrefois, si tes conseils soulageront mon âme, si ton pardon me rendra le repos et le bonheur que j'ai perdus. Et sa voix devenait faible et mourante comme celle d'un agonisant. — Dieu est grand et bon, ma sœur, espère en lui. Ces simples paroles, prononcées d'un ton solennel par sœur Marie, eurent un plein succès; et son interlocutrice commença ainsi : — Il y a sept ans, tu dois te le rappeler, je venais d'atteindre ma seizième année ; notre père, M. Dreux d'Aubray, venant un jour me trouver au couvent, m'annonça, avec plus de bienveillance que de coutume, mon prochain mariage avec M. le marquis de Brinvilliers, mestre-de-camp au régiment de Normandie. HISTOIRE ANCIENNE. 89 — Je sais cela, interrompit Marie, et quelques jours après cette courte entrevue, tu étais la jolie petite marquise de Brinvilliers, comme t'appelait alors monseigneur de Mazarin. — Plût à Dieu que je ne l'eusse jamais été! s'écria Marguerite, que nous appellerons désormais la marquise de Brinvilliers; puis, se rapprochant de sa sœur, elle continua: — A seize ans, j'ignorais qu'il existât sous le ciel un autre sentiment que celui de l'amitié; j'aimais mes compagnes comme des sœurs, je partageais avec elles les instans que me laissait l'étude : j'étais heureuse. En un instant cette vie paisible changea pour toujours! Je sortis du couvent et je devins, par obéissance et non par amour, l'épouse de M. de Brinvilliers. — Ce qui est affreux à penser, ma sœur, c'est que mon mari, ne m'aimait pas! line m'avait épousée que pour avoir les deux cent mille livres que je lui apportais en dot. Eh bien! te le dirai-je? pendant quatre ans je ne souffris point de cette cruelle indifférence! je n'aimais pas et je n'étais point aimée ! Elle s'arrêta quelques instans pour surmonter son émotion. Cinq ans après mon mariage, reprit-elle, c'est- à-dire en i656, les désordres des pages et des laquais croissaient tous les jours dans Paris; ces valets, non contens de se battre les uns aver les autres, volaient les marchands, insultaient les femmes, brisaient les vitres, troublaient les séan- 90 UNE NOUVELLE ces des tribunaux, sauvaient les coupables de la potence, et livraient des combats sanglans aux archers de la prévôté. A cette époque, mon mari, absent de Paris, servait avec son régiment, sous Turenne, contre les troupes espagnoles commandées par Condé; toi, ma sœur, tu étais encore en Italie, et moi j'habitais ma maison de campagne de Picpus. Un soir, c'était le 16 juillet, je sortais de chez Penautier, receveur général du clergé, qui demeurait alors près de la tour de Nesle, et je me rendais à Picpus. En passant sur le nouveau pont construit en face de la porte Dauphine, mon cocher est assailli par des laquais qui lui jettent des pierres, et par des tire-laines qui cherchent à pénétrer dans mon carrosse. — Une heure auparavant, la voiture de M. de Tillandet s'étant heurtée contre celle du duc d'Epernon, avait été brisée par les domestiques de ce dernier; — la mienne allait sans doute subir le même sort, lorsqu'un jeune officier, que j'avais déjà rencontré sur mon passage, paraît accompagné de ses soldats. Armé de son épée, il s'avance jusqu'à moi, s'attaque aux plus mutins, blesse ou tue ceux qui lui résistent, et parvient à mettre tous ces valets en fuite. Je descends de mon carrosse pour remercier moi- même ce brave officier de m'avoir sauvé la vie : il avait disparu. — Et tu ne le revis plus sans doute. HISTOIRE ANCIENNE 91 Sans faire attention à l'interpellation de sa sœur, la marquise ajouta : — Je venais de ramasser un portefeuille, dans lequel se trouvait — chose extraordinaire ! mon portrait peint de mémoire. Je me disposais à faire chercher, par mes laquais, le possesseur de cet objet, quand le même jeune homme, le bras gauche en écharpe, le visage pâle, la tête ensanglantée se présenta de nouveau. Il voulut m'adresser quelques paroles.... mais je vis aussitôt ses yeux se fermer et son corps tomber sur le marche-pied de ma voiture. — Une heure après il reprenait ses sens dans ma maison de Picpus. L'étonnement de sœur Marie était à son comble ; elle aurait bien voulu adresser quelques questions à la marquise; mais tout ce qu'elle venait d'entendre l'avait rendu incapable de prononcer un seul mot. Cependant elle se hasarda ; mais madame de Brinvilliers, toute préoccupée de son récit, interrompit aussitôt sa sœur qui lui demandait de nouveaux détails sur cette histoire romanesque : — Huit jours après cette aventure , dit-elle en accompagnant ses paroles d'un profond soupir, un nouveau sentiment s'était révélé en moi; j'étais aimée, Marie, et j'aimais, en épouse criminelle, le chevalier de Sainte-Croix, le jeune officier du régiment de Tracy qui m'avait sauvé la vie !... — Toi, Marguerite! s'écria sœur Marie. 92 UNE NOUVELLE — Ne me blâme pas, ma sœur; car tu ne sais pas, toi, ce que c'est que d'épouser un homme sans amour, de passer ses jours et ses nuits avec l'être qu'on méprise, que l'on hait, et de rencontrer un soir, au milieu des dangers, celui qu'on avait rêvé , celui qu'un regard , une parole lie à notre existence comme l'âme à Dieu! —Tu l'aurais aimé, Marie, reprit-elle avec tendresse, si tu l'avais vu sur ton passage, si tu l'avais entendu te raconter sa vie pauvre, mystérieuse agitée , et te dire : —■ Marguerite (car il ne sut jamais, ni le nom de mon père, ni celui de mon époux), Marguerite, je n'ai ni famille, ni patrie, moi; je ne connais point ma mère et j'ignore quelle terre m'a donné le jour. Je suis noble, dit-on, oui noble ! mais sans nom ; noble par l'adultère ou la séduction! Une belle noblesse, en vérité ! Que de fois j'ai maudit mes parens, lorsque après une action d'éclat on me demandait, pour me jeter un grade ou une croix au visage, le nom de mon père!.. Abreuvé de tant d'outrages, j'ai voulu me faire tuer dans les combats, j'ai présenté ma poitrine aux balles et aux boulets, et la mort m'a épargné ! Vous l'a- vouerai-je Marguerite? j'ai songé lâchement au suicide; oui, je me suis endormi souvent un pistolet sur le cœur, en pensant ne'me réveiller jamais! Mais, j'avais une espérance, et cette espérance, c'est vous. Je vous rencontrai, Marguerite, vous belle, vous jeune, vous compatis- saule, et je peignis votre image sur ce médail- HISTOIRE ANCIENNE. 93 Ion; et je vous aimai comme le seul ange que j'eusse sur la terre, comme la seule femme qui dût me faire goûter le bonheur, comme une mère, comme une sœur, comme une amante! — Mais, demanda sœur Marie, avec un intérêt mêlé de curiosité, qu'est-il devenu? — Quinze jours après, son régiment quitta Paris et se rendit à Valenciennes, où se trouvait alors mon mari. Il partit, en promettant de me donner de ses nouvelles... — Tu te nommas donc, interrompit Marie. — Non, ses lettres devaient m ètre adressées à ma maison de campagne, sous le nom de Marguerite. J'attendis vainement deux ans et j'attends encore! — Il y a trois mois, mon mari m'écrivit que le siège de Montmédy devint funeste au régiment de ïracy, et que plusieurs officiers perdirent la vie ; sans doute, Sainte-Croix est de ce nombre! — Du courage, ma sœur, dit Marie en s'appro- chant de la marquise et en lui prenant les mains comme pour la consoler ; du courage, et oublie cet amour illégitime; ne pense plus qu'à la réparation de cette faute... — De cette faute ! tu ne sais donc pas, Marie, dit la marquise en hésitant, mais il y a plus qu'un adultère, il y a... un... non, je n'oserai jamais te révéler ce terrible secret! — Tu me fais peur! s'écria la religieuse en s éloignant de sa sœur. — Oh! je suis bien coupable, reprit la mar- 94 UNE NOUVELLE quise, et c'est pour recevoir des consolations que je t'ai fait demander; car je n'aurais pas eu la force, je le sens, d'avouer ce crime à un confesseur! — Un crime ! ô malheureuse, je te comprends; ce voyage que tu nous annonças, l'an dernier... — Ce voyage, je le fis pour cacher ma grossesse aux yeux tle mon père , de ma famille ; et pour sauver mon honneur et celui de mon mari, je commis un crime! — Comment? .— Je tuai mon enfant ! ! A ces mots sœur Marie poussa un cri, se leva toute tremblante et fit un signe de croix. La marquise, les joues inondées de larmes, jeta un regard suppliant à sa sœur, et lui dit d'une voix faible et entrecoupée par les sanglots: — C'est affreux, n'est-ce pas, de tuer son enfant, d'arracher volontairement la vie à un petit être qui vous tend les bras? C'est un crime, ajou- ta-t-elle en élevant la voix, ignoré des peuples les plus barbares, et que l'on commet impunément chez nous pour racheter l'honneur d'une fille ou sauver la réputation d'une femme! — Il fallait le faire élever 1 oin de toi, dit Marie animée d'une sainte colère. —Le pouvais-je? En le confiant à des mains étrangères, j'aurais été forcée de lui apprendre un jour le secret de sa naissance, ou de le laisser HISTOIRE ANCIENNE. 95 vivre comme Sainte-Croix, maudissant à chaque instant le monde et sa mère! A peine avait-elle prononcé ces mots qu'on entendit un bruit de chevaux dans la cour. Un domestique entra et annonça: — M. le marquis de Brinvilliers. La foudre serait tombée à cette heure entre ces deux femmes, qu'elles n'eussent pas été plus surprises. Le marquis de Brinvilliers de retour; lui qui depuis trois mois n'avait donné de ses nouvelles, il arrivait inopinément au milieu de cette terrible confession. La marquise, habile à dissimuler les plus grands chagrins, se contrefit le visage, répara à la hâte le désordre de sa toilette, essuya ses jolis yeux humides de larmes, et parut calme malgré sa douleur. Le marquis entra aussitôt, accompagné de M. Dreux d'Aubray, et d'un jeune homme que le lieutenant civil regardait attentivement depuis quelques minutes : — Bonjour, madame , dit-il à la marquise en la baisant au front ; sans faire attention à son trouble, il ajouta: —Je te présente un de mes nouveaux amis, un jeune prisonnier que nous avons tous cru mort, et qui m'a rendu les plus grands services à l'armée. Puis , se tournant vers le groupe du fond, il fit signe à l'inconnu de s'approcher , et le prenant par la main, il lui dit à l'oreille : 96 UNE NOUVELLE HISTOIRE ANCIENNE. — Pas un mot à ma femme de ma petite Eu- lalie du théâtre du Petit-Bourbon. Et comme s'il n'eût pensé qu'à la marquise, il s'approcha d'elle en lui disant : — Ma chère amie, je te présente le chevalier de Sainte-Croix, capitaine au régiment de Tracy. Un cri se fit entendre. Madame de Brinvil- liers tomba évanouie entre les bras de sa sœur. Le lieutenant civil courut vers sa fille, l'examina d'un œil sec, et jetant un regard sur Sainte-Croix, il se contenta de dire en s'éloignant : — Cela est étrange! II. lia Bastille. Au bout de la rue Saiut-Antoine, là où se trouve aujourd'hui un animal monstrueux d'une couleur douteuse, un majestueux tuyau de poêle décoré du titre pompeux de Colonne de Juillet, un échafaudage sali par le temps, quelques planches moisies, des échoppes et des coucous, s'élevait , avant la révolution française , un immense édifice bâti en i!56g, sous Charles V, par Hugues Aubriot, prévôt de Paris. Cet édifice, flanqué « de belles , hautes et grosses tours, » comme dit Christine de Pisan, et entouré de fossés larges et profonds, s'appelait la Bastille Saint Antoine. Elle servait tout à- la-fois de château-fort, de trésor royal etjde prison d'état. En 1661 , c'est-à-dire trois ans après le retour de M. de Brinvilliers à Paris, la Bastille Saint - Antoine, avait déjà reçu bon 98 UNE NOUVELLE nombre de prisonniers. Pour y être enfermé, pour y passer les plus belles années de sa vie, souvent pour y mourir! il n'était pas nécessaire d'avoir commis un crime, d'avoir trahi son pays, d'avoir déshonoré sa famille: il suffisait d'être important ou importun, écrivain spirituel ou ennemi de la noblesse, père d'une jolie fille ou amant d'une grande dame; et, sans autre forme de procès, un sergent de la prévôté vous arrêtait en vous présentant une lettre de cachet, et vous conduisait silencieusement à la Bastille. Si vous demandiez des explications, on était sourd; si vous vous débattiez , on vous liait les membres ; et si vous injuriez les archers ou le roi, on vous plaçait un bâillon dans la bouche. Arrivé à la Bastille, on vous mettait huit ou quinze jours clans un cachot humide, creusé à trente pieds sous terre, baigné par une eau puante et peuplé d'animaux immondes! — Voilà ce qui arriva à Sainte-Croix, deux ans après avoir été présenté à madame de Brinvilliers par son mari. Sainte-Croix, ivre de bonheur et de joie d'avoir retrouvé dans la marquise la femme qu'il avait autrefois ;iimée sous le nom de Marguerite, passait tous ses instans auprès d'elle; il l'accompagnait à la promenade, aux théâtres surtout, où l'on applaudissait alors ïiberio Fiorelli et Dominique, devenus célèbres sous les noms de Scara - mouche et $ Arlequin; il la suivait à la campagne, st- plaçait auprès d'elle dans son carrosse, et la HISTOIRE ANCIENNE. »9 consolait des dissipations insensées et des folles amours de son mari. Ils se rendaient un jour à Picpus pour y visiter le célèbre couvent des Pénitens reformés de Saint-François, dans l'église duquel on admirait des figures de Germain Pilon et un tableau de Lebrun représentant le Serpent d'airain, lorsqu'un homme, revêtu du costume des officiers de la prévôté, fait arrêter les chevaux, et prie très poliment Sainte-Croix de le suivre. Celui-ci, sans défiance, quitte la marquise, se livre à cet homme, qui le conduit dans une ruelle étroite, où quatre archers s'emparent de lui et le font monter de force dans un carrosse. Indigné île cette trahison, il veut se servir de son épée, mais il ne l'avait déjà plus; il demande à l'officier pourquoi on le traite ainsi et quel est son crime : l'officier ne répond rien; il fait vingt fois la même demande, et obtient toujours le même silence. Lassé de tant d'obstination , il veut lever les stores de la voiture et crier aux habit ans de le secourir, mais quatre bras vigoureux le tiennent cloué à sa place. La voiture roula quelques instans, puis elle s arrêta rue Saint-Antoine, en face de la rue Jean- Beau-Sire, devant une porte à pilastres carrés, surmontée d'un fronton aux armes du roi. C'était l'entrée delà Bastille. A un signal donné, un pont- levis s'abaissa. La voiture passa sous une voûte et entra dans une espèce de cour longue, étroite et tortueuse, bordée à droite par des corps- 9> 100 UNE NOUVELLE de-garde et à gauche par des échoppes de vivandières; elle décrivit une courbe, traversa un second pont-levis, et s'arrêta dans la grande cour du château, au milieu d'une haie de soldats. Les archers firent descendre leur prisonnier et l'introduisirent dans une salie basse, séparée des appartenons du gouverneur par un gros mur. — Ah çà! dit Sainte-Croix en renversant par terre, d'un coup de poing, deux archers qui se mettaient en devoir de le fouiller, me direz-vous pourquoi je suis arrêté? Les archers ne répondirent pas. — U y a erreur sans doute, continua-t-il, car un capitaine du régiment de Tracy, qui a toujours servi le roi avec fidélité et zèle, ne peut être ainsi privé de sa liberté. Un personnage gros et court que Sainte-Croix supposait être le gouverneur, à cause des honneurs qu'on lui rendait, se leva, vint à lui, visita quelques papiers que venait de lui remettre l'officier et s'adressant au prisonnier , il lui dit d'une voix aigre : — Monsieur de Sainte-Croix, vous êtes arrêté au nom du roi, par l'ordre de M. Dreux d'Aubray, lieutenant civil de la ville de Paris. — Le traître! s'écria Sainte-Croix en grinçant des dents; mais, poursuivit-il avec plus de calme, quel est mon crime? — Quel est votre crime? reprit le gouverneur étonné, quel est votre crime?... on vous le dira plus tard, monsieur. HISTOIRE ANCIENNE. 101 Et il sortit en plongeant ses doigts dans une magnifique tabatière en or. Sainte-Croix resté seul avec les archers et les geôliers de la Bastille, fut dépouillé de ses habits, de ses bijoux, de son or, et revêtu d'un costume simple et grossier ; deux hommes à faces patibulaires s'avancèrent armés de torcbcs et se placèrent devant lui; quatre soldats le lièrent de nouveau et lui firent descendre les cent vingt, marches qui conduisaient aux cachots de la Tour de la Comté. Un porte-clef ouvrit trois portes en fer et l'introduisit dans une petit e pièce carrée, saie et fangeuse; deux serruriers lui ceignirent le corps de chaînes du poids de cinquante livres, lesquelles chaînes tenaient à une grosse pierre par un fort anneau. L'opération terminée, tout, le monde se retira; ios lourdes portes roulèrent sur leurs gonds, et Sainte-Croix se trouva plongé dans la plus affreuse solitude. L'air qu'il respirait était impur, ses pieds s'enfonçaient dans la vase; et si ses mains cherchaient à reconnaître les objets qui l'entouraient, elles se plaçaient sur des pierres visqueuses, sur du sang caillé, sur des ossemens humains!... A.u bout de huit jours, il sortit de son cachot et prit possession d'une chambre située au deuxième étage dans une autre tour. Les murailles de cette chambre, demi circulaire, étaient couvertes de cadavres mutilés, de potences, de cercueils, de haches et de billots, le tout peint en rouge et e n noir, par un malheureux artiste, arrêté quel- 102 UNE NOUVELLE ques années auparavant comme conspirateur, et devenu fou à la Bastille! — On apercevait à gauche une fenêtre grillée; en face, une porte de communication qui donnait dans une autre chambre, et au milieu une autre porte verrouillée depuis le haut jusqu'en bas. On était au mois de mars de l'an i66r. Le jour commençait à poindre; Sainte-Croix, les joues creuses, le teint pâle, la barbe longue, les cheveux en désordre, était assis sur son lit; il tenait à la main une lettre qui semblait le préoccuper étrangement. Le plus grand silence régnait autour de lui. On n'entendait que les sons argentins de l'hôtel de Saint-Paul marquer les heures, et le fracas des chaînes des prisonniers se propager dans le vide immense des tours. — Commentait Sainte-Croix en se levant et en se promenant à grands pas dans sa chambre, je serais le fils naturel du duc de Miremont, tué en duel à Londres il y a six mois!... Et c'est la marquise de Brinvilliers qui m'envoie ces papiers. Il s'approcha de la lampe et lut : « Rome fut le berceau de votre jeunesse, c'est « dans cette ville que vous reçûtes le jour; votre « mère, pauvre Italienne, nommée Fornarina, « séduite et abandonnée par le duc de Mire- ce mont, mourut en donnant le jour à un second « fils appelé Paolo, qui termina sa vie, nous a-t- « on dit, dans les prisons de l'inquisition. » Ils sont tous morts! s'écria-t-il en pleurant, et HISTOIRE ANCIENNE. 103 je suis seul sur la terre! seul avec Marguerite que je ne reverrai jamais! Et c'est pour l'avoir aimée, — car je sais mon crime maintenant, — que son père m'a séparé d'elle! Oh! monsieur Dreux d'Aubray! si jamais je deviens libre, malheur! malheur à vous! Et ses yeux brillaient comme des éclairs, et ses gestes devenaient menaçans et terribles. La porte de droite s'ouvrit, un homme jeune, grand et maigre, au teint basané, aux regards vifs et perçans, entra dans la chambre de Sainte- Croix; il s'avança jusqu'à la table, y déposa une fiole , un petit livret en parchemin, et s'assit sans façon dans un fauteuil de cannes. — Il paraît capitaine, dit-il, que vous ne vous êtes pas couché cetle nuit ? — Non, répondit machinalement Sainte-Croix. — Tiens, et pourquoi? — Pourquoi? parce que cela m'a plu apparemment, dit Sainte-Croix piqué d'une telle demande. Cependant il se hâta d'ajouter, d'une voix plus douce, vous devez le savoir comme moi, monsieur Exili, il y a des instans... — Je ne vous comprends pas. — Où l'on a besoin d'être seul, dit Sainte- Croix impatienté. — Oh! qu'à cela ne tienne, capitaine, je m'en vais, je voulais seulement vous annoncer une nouvelle , c'est que.... la mort de monseigneur de Mazarin arrivée ces jours derniers..... — Mazarin est mort! 104 UNE NOUVELLE — Va changer bien des choses, continua Exili avec indifférence ; on dit que le lieutenant civil est tombé en disgrâce, et que M. de Cau- martin, l'ami de madame de Brinvilliers vient de solliciter votre grâce auprès de M. le ministre Colbert. — Serait-il vrai ?.. Mais qui donc êtes-vous, monsieur, reprit Sainte-Croix avec défiance, pour recevoir de pareilles communications à la Bastille ? — Ce que, je suis, capitaine, je vous l'ai déjà dit cent fois : un réfugié italien , devenu par le hasard l'instrument d'un grand seigneur et détenu ici pour avoir composé les poisons dont mon maître se sert pour augmenter sa fortune... — Ah! à propos de poison, en voilà un bien extraordinaire, ajouta-t-il avec gaîté en désignant du doigt la fiole qui était sur la table : quelques gouttes de cette liqueur prises par un animal quelconque, l'endormiront pendant plusieurs heures ; il se réveillera ensuite, paraîtra souffrant, agité , s'endormira une seconde fois d'un sommeil paisible, et ne se réveillera plus... Je vous ouvrirai son corps et dans les intestins vous ne retrouverez aucune trace de poison. Hein ! fit-il avec contentement, en retroussant ses longues moustaches, j'espère que mon maître me paiera cher celui-là. — Quel homme infâme que cet Exili! pensa Sainte-Croix. —C'est affreux, lui dit-il avec sévérité, d'empoisonner pour quelques misérables pièces d'or ! HISTOIRE ANCIENNE. 105 — Que voulez-vous, c'est mon état ; et ensuite remarquez bien, capitaine, que je n'empoisonne pas, moi : c'est mon noble protecteur qui se charge de ce soin. — Je suis le bras, il est la tête. Et il se mit à bourrer nonchalamment une pipe de fabrique française. Après un long silence , Sainte-Croix lui demanda ce qui l'avait poussé au crime. — La vengeance! répondit-il. — La vengeance! répéta son interlocuteur tout pensif. — Oui, la vengeance et la fatale organisation de votre société! Oh! c'est une horrible histoire que la mienne ! histoire tachée de boue et de sang! histoire d'infamies et de misères!... Oh! si vous saviez combien j'ai souffert avant de devenir un scélérat, comme vous dites, vous ne me maudiriez pas. Le croiriez-vous ? j'étais né pour aimer, moi, pour vivre en honnête homme, et, vous le voyez, je suis un assassin, un empoisonneur ! Il resta quelques instans la tête dans ses mains; puis il alluma sa pipe et se mit à fumer, en fredonnant un refrain populaire. Ces paroles, prononcées d'une voix mâle et forte, touchèrent le cœur de Sainte-Croix, et lui inspirèrent le désir de connaître le passé de cet homme bizarre. Espérant obtenir par lui, »atif de Rome, des renseignemens sur sa famille, il le supplia de lui raconter sa vie. 106 UNE NOUVELLE — C'est une histoire bien longue, dit Exili en posant sa pipe sur la table. Mais puisque vous tenez absolument à la savoir, écoutez donc : « Je suis le fils d'un riche personnage qui séduisit ma mère il y a aujourd'hui vingt-cinq ans... Sainte - Croix voulut hasarder une parole ; Exili ne lui en laissa pas le temps, et il reprit : « A quinze ans je sortis du couvent où j'avais été élevé, et j'entrai chez un apothicaire de Rome. A dix-sept ans, mon maître, le plus ignorant des droguistes de toute l'Italie, me citait comme le meilleur de ses élèves. Il est vrai que je passais le jour et la nuit à faire des expériences et à étudier les savans traités des botanistes et des alchimistes allemands. Bien plus, j'espérais, jeune insensé, arriver par mes travaux à l'Académie de Bologne! — Plaignez-moi donc- capitaine. Près de notre boutique se trouvait celle d'un tailleur, et dans cette boutique une jeune fille belle comme un ange, que je ne pouvais me lasser d'admirer toutes les fois qu'elle venait rendre visite au droguiste, son parrain. Il paraît que je ne lui déplaisais pas non plus : car une fois, m'étant hasardé à lui faire*un compliment, elle me répondit avec tant d'abandon, que le soir même je priai mon maître de la demander pour moi en mariage. Un grand obstacle s'opposait à notre union. Il fallait de l'or, et je n'avais que de la science, bien peu encore, à offrir au père de Juana, — c'est ainsi HISTOIRE ANCIENNE. 107 qu'elle s'appelait. Cet artisan, très honnête homme du reste et fort hien considéré de son quartier, n'avait aucun préjugé, aucun scrupule. Il ne regardait ni à la probité ni à l'honneur : il ne prisait que l'argent. « Tes recherches, tes études, me disait-il souvent, — car il me tutoyait, —■ où cela te conduira-t-il? à devenir un savant, n'est-ce pas? Et qu'est-ce qu'un savant par le temps qui court? un pauvre hère qui n'a ni feu ni lieu, qui loge dans un grenier, dort sur un grabat et ne paie jamais ses dettes. Une belle profession, ma foi! Laisse à d'autres cette vie malheureuse, si tu veux obtenir ma fille. Crois-tu, par hasard, que le monde te tiendra compte un jour de tes travaux, de tes peines, de tes fatigues, et qu'il saura te récompenser comme tu le mérites? Désabuse-toi, le monde est si corrompu, vois-tu , qu'il n'adore plus qu'une chose maintenant : c'est l'or. Mais comme je sais que les drogues rapportent peu, quitte mon voisin , rends-toi à Naples, entre dans la maison de banque des frères Filippo, gagnes-y deux mille scudis romains, et la main de ma fille est à toi. » « Vous comprenez bien, capitaine, que d'après un pareil raisonnement, je devais espérer n'être jamais l'époux de Juana. Cependant le hasard en décida autrement. Un noble — les nobles ont toujours fait mon malheur! — un noble que je voyais souvent chez notre voisin vint un jour me trouver dans la boutique de 108 UNE NOUVELLE mon patron, et après m'avoir félicité longuement sur le bien qu'on disait de moi et sur mes connaissances en pharmacie, il me demanda si je savais composer des poisons. Surpris d'entendre de telles paroles sortir de la bouche d'un seigneur, je ne sus que répondre. Il ajouta aussitôt : « Je vous donne deux mille cinq cents scudis romains, si avant un mois vous m'avez, composé un poison qui ne laisse aucune trace après lui. Vous m'entendez, Paolo. » Sainte-Croix fit un mouvement. « Je m'appelais alors Paolo, dit Exili. Ce seigneur sortit, me laissant confondu et attéré. Oui, monsieur de Sainte-Croix, j'avais horreur, moi, de conclure un pareil marché. Cependant, j'aimais Juana , et je n'avais pas l'argent nécessaire pour l'acheter... pour l'épouser, veux-je dire.Voyez donc comme nos sociétés sont faites : on m'offrait deux mille cinq cents scudis pour commettre une mauvaise action, et l'on ne m'aurait pas donné vingt écus de ma meilleure découverte! — En faisant de nouvelles expériences sur l'arsenic, l'orpiment et l'antimoine, je trouvai un poison, très violent, c'est vrai, mais qui ne laissait aucune trace. Je le livrai, et je reçus mes deux mille cinq cents scudis.. a Trois semaines après on célébrait dans l'église de Saint-Pierre-de-Rome le service funèbre du père de ce jeune seigneur et mon mariage avec la belle Juana. Je fis accroire à mon beau- père que je savais transmuer les métaux, et HISTOIRE ANCIENNE. 109 alors le bruit se répandit que j'avais trouvé la pierre philosophale. « Mon mariage, capitaine, fut encore la source de nouveaux maux. Un noble,— encore un noble! — paria, cent pièces d'or, à la fin d'une orgie, qu'avant huit jours, il aurait séduit maJuana; comme si nos femmes, à nous, gens du peuple ne valaient pas bien les leurs! Quand je passais dans la rue, ils me montraient au doigt; ils m'appelaient bâtard, mari complaisant! Oh! je souffrais bien ! et je ne pouvais leur répondre, et je ne pouvais châtier leur insolence : ils étaient nobles! Eh bien! je me vengeai pourtant. Trois jours après ce pari, je lui écrivis un billet à ce lâche fanfaron ; je lui donnai rendez-vous dans ma propre maison, et je signai: Juana. Il vint; oui, capitaine, il vint joyeux, le sourire à la bouche, raillant mon titre d'époux. II entra chez moi, se plaça, comme je le suis dans ce fauteuil, but, sans façon en attendant ma femme, un verre de vin de France, que j'avais préparé... et il expira devant moi, dans les souffrances les plus horribles. « Je pris son corps sur mes épaules et je le jetai dans le Tibre. Mais la punition du ciel s'étendit sur moi ! ma femme que j'avais envoyée chez son père, rentra pendant mon absence, se versa un verre de ce vin empoisonné, et quand je revins au logis, je la trouvai, ma bonne Juana, dans les bras de son père, rendant le dernier soupir! » 110 UNE NOUVELLE Il y eut un silence de quelques instans. « Dénoncé à la police, reprit Exili, après avoir essuyé une larme, je changeai de nom et je pris celui que je porte aujourd'hui; je quittai Rome, j'errai dans les campagnes, échappant à la vigilance des estafiers du Saint-Père. Une femme de la confrérie de Jésus, une religieuse qui connaissait ma mère, et dont je garderai toujours le souvenir, me reçut dans son couvent, m'employa à des travaux manuels et me ramena, la sainte femme ! dans le sentier de la vertu. Malheureusement la justice ne tint aucun compte de ma conversion. Un jour j'allais être saisi par elle, quand un noble voyageur français, sachant de quel crime j'étais accusé et quel était mon talent, paya ma rançon, m'emmena avec lui en France, à condition que je continuerais, dans le plus grand secret, la composition des poisons. — Voyez, capitaine, s'il est possible de rester honnête homme en ce monde. — L'habitude l'emporta sur les sentimens d'honneur ; j'obéis et je retombai dans le crime. Tout alla bien pendant trois ans; mais des soupçons s'étant élevés contre mon riche protecteur et contre moi, il me fit mettre à la Bastille en me promettant son appui; et j'y suis, comme vous voyez, traité avec les plus grands égards. —Voilà, capitaine, l'histoire de ma vie et de mes malheurs.» Sainte-Croix, interdit, ne savait que répondre. — Vous vous appeliez Paolo, dit-il en hésitant; mais le nom de votre mère .. HISTOIRE ANCIENNE. 111 — De ma mère, ah! vous réveillez en moi de pénibles souvenirs; ma mère, séduite aussi par un noble, par ce lâche duc de Miremont, s'appelait... — Par le duc de Miremont ! s'écria Sainte-Croix suffoqué par les larmes; par le duc de Miremont!... ah ! je sais maintenant le nom de votre mère, elle s'appelait Fornarina... et vous, vous Exili, vousPaolo... vous êtes... Mais ils m'ont dit qu'il n'existait plus. Puis, montrant sa lettre à Exili : — Lisez! — L'écriture de sœur Marie! — De sœur Marie! répéta Sainte-Croix étonné. — Oui, de la religieuse dont je viens de vous parler. Et il baisa ce papier avec tendresse. — Quoi, capitaine, dit-il, en se jetant dans les bras de Sainte-Croix, vous seriez mon frère!..... Ils se tenaient encore embrassés, lorsqu'un greffier entra et leur remit à chacun une lettre scellée aux armes du roi. — Nous sommes libres ! s'écrièrent-ils avec joie. — Je pars ce soir pour Londres avec mon noble protecteur, ajouta Exili. — Déjà! oh ! nous nous reverrons, frèré? — Que Dieu le veuille ! Sainte-Croix ouvrit une autre lettre qu'on lui avait remise avec sa grâce. La marquise lui apprenait, que son père quoique tombé en disgrâce, se proposait de les faire poursuivre pour 112 UNE NOUVELLE HISTOIRE ANCIENNE. crime d'adultère. Aussitôt qu'il eut achevé sa lecture, il s'empara de la fiole et du livret qui étaient sur la table, prit le bras d'Exili et sortit en disant : — A nous deux, maintenant, monsieur le lieutenant civil! III. lie laboratoire. Au commencement du règne de Louis XVI, on montrait encore la maison dans laquelle Sainte- Croix composa ses poisons, après sa sortie de la Bastille. Elle était située dans le cul-de-sac des marchands de chevaux de la Place Maubert. Sainte-Croix ne pouvait mieux choisir, soit pour être à l'abri des soupçons, soit pour éviter les visites de MM. les sergens du roi; car pour arriver à cette maison, il fallait longer la Place Maubert, toujours couverte d'immondices, et traverser une cour sale et fétide. En face on apercevait une habitation à deux étages, crevassée partout, bâtie en terre et en bois, et percée de quatre fenêtres. Dans l'intérieur se trouvait un escalier tremblant etdisloqué, des murs noirs et humides et quelques salles mal éclairées. — Voilà la maison que Sainte-Croix loua à la dame ii. * 114 UNE NOUVELLE Bernard, sous le nom de M. de Breuille, enl'an 1662. Depuis dix ans qu'il restait dans ce cul-de-sac, d'étranges propos circulaient sur son compte. Les uns le regardaient comme un sorcier possédé du diable ; les autres comme un malheureux pécheur qui expiait ses fautes en travaillant au grand oeuvre; l'on disait même que les plus hardis de la Place Maubert n'auraient jamais osé se trouver en face de lui, après l'heure du couvre-feu. Ce qui faisait naître ces craintes, c'est que souvent au milieu de la nuit, des voisins l'avaient vu rentrer furtivement avec son domestique, portant des paquets ensanglantés. Un soir que la lune éclairait ce cloaque, on vit distinctement passer trois personnes enveloppées de manteaux; et le lendemain il n'en sortit que deux... Tous ces récits commentés et interprétés par les bonnes langues delà rue d'Amboise, n'étaient rien auprès du suivant : « Le père Christophe, disaient les commères de la Place Maubert, le doyen des mendians de Notre-Dame, entendit dans la nuit de la Toussaint de 1670, une forte détonation qui le réveilla en sursaut. Il se lève, ouvre le châssis de sa lucarne, et aperçoit chez M. de Breuille, au milieu d'une fumée jaunâtre, le diable en personne, écorchant avec ses ongles un cadavre humain étendu sur une table. La peur lui fit pousser un cri, et aussitôt la verrière de M. de Breuille se referma. — Trois jours après le père Christophe rendît l'âme. » HISTOIRE ANCIENNE. 115 Que se passait-il donc chez M. de Breuille ? Pour le savoir, franchissons les marches vermoulues de cet escalier chancelant, passons dans une espèce de salon meublé très simplement; soulevons une antique tapisserie, appuyons le doigt sur un bouton caché dans le mur, et pénétrons dans cet endroit obscur que nous appellerons désormais fe laboratoire de Sainte- Croix. Figurez-vous un intérieur comme pourraient en peindre Ruysbrank, Rembrandt, Van-Ostade, Callot elRoqueplan réunis;un intérieur plus sale que le cabinet astrologique de Jluggieri; plus sombre que la cellule de Claude Frollo, l'archidiacre de Notre-Dame. Figurez-vous une petite pièce étroite et basse, à solives découvertes, et faiblement éclairée par une verrière en verre oxidé. Couvrez les murailles de figures symboliques, de signes hiéroglyphiques, de caractères hébreux, grecs et persans, charbonnés à la main ou peints de diverses couleurs. Suspendez autour de ce réduit des squelettes d'animaux, des peaux de serpens, des reptiles empaillés, des masques en verre, des parchemins, des cartes, des atlas, des rayons de bibliothèque et des casiers remplis de creusets, de fioles, de plantes et de minéraux. Voyez maintenant, à droite de cette pièce , de larges fourneaux ordinaires à plu- 8. 116 UNE NOUVELLE sieurs étages, des matras, des cornues en verre et des vases en grès; en face, le fameux fourneau ■philosophique, le générateur des alchimistes, où s'accomplissait le grand œuvre par la distillation de l'élixir de longue vie; à côté, des labiés en marbre sur lesquelles sont étendus des cadavres mutilés ; et enfin, à gauche, un grand bureau en marqueterie de cuivre , couvert de papiers, de fioles, de mercure, de paquets ouverts et fermés, d'alambics de toutes formes, de toutes grandeurs, et d'énormes in-folios enduits d'une double couche de poussière et de cendre. Devant ce bureau, était Sainte-Croix, que nous retrouvons bien vieilli, et qui s'occupait à déchiffrer quelques caractères grossièrement dessinés sur un vieux parchemin. Maudit soit le langage des alchimistes! s'é- cria-t-il en frappant avec force sur le Spéculum jilchimiœ de Roger Bacon ouvert près de lui ; toujours des emblèmes, des figures, des symboles pour désigner, même les choses les plus simples! Que j'ouvre les ouvrages de l'Arabe (><■- ber ou du savant Albertus Magnus, les traités d'Arnauld de Villeneuve ou de Raymond Lulle, toujours la même obscurité. Il s'arrêta, lut à voix basse quelques pages d'un in-quarto à fermoirs d'argent, puis reprit : — Jean de Meung, Nicolas Flamel, et Jacques Cœur, le malheureux argentier de Charles Vil, ont interprété comme moi marspar acier, chêne ereux par creuset, cigne blanc par mercure ; et HISTOIRE ANCIENNE. H7 ils ont réussi; alors pourquoi nie décourager ? Le savant Philactèthe n'a-t-il pas dit : «Ne croyez point que cette science ait été con- « nue d'aucuns de nous par hasard , comme le « pensent sottement les ignorans. Pour y parve- « nir nous avons beaucoup sué et travaillé; nous « avons même passé des nuits sans dormir. Ainsi « vous qui ne faites que commencer, soyez per- « suadés que vous ne réussirez pas sans un grand « travail. » Allons! si les alchimistes sont de bonne foi, ce qui peut être à la rigueur, reprit-il en montrant du doigt un creuset placé près d'un sablier, j'ai là de quoi devenir honnête homme, et ce qui vaut mieux encore, riche! riche comme un fermier général; que dis-je! comme un intendant des finances! — O fortune, il n'y a que toi qui sache opérer des miracles aujourd'hui ! De l'or! mais c'est plus que la vie et le bonheur; c'est le ciel !____Et moi je n'ai que des dettes ! Sainte-Croix accompagna ses paroles d'un sourire; il se leva, prit sur son bureau un sablier, des vases et des cornues qu'il porta sur son fourneau. Il versa dans un alambic en verre, une huile épaisse extraite d'un cadavre, et se mit à commencer son opération. Un creuset en grès de forme étrange reçut diverses substances fort difficiles à désigner, attendu que les fioles qui les contenaient n'avaient pour toute étiquette qu'un signe astronomique. Il fit fondre ensuite de la cire blanche mêlée à de la gomme adra- 118 UNE NOUVELLE gante, en répétant sourdement deux mots qui semblaient appartenir à la langue arabe; il laissa tomber doucement cette nouvelle composition dans le creuset, et couvrit le tout de mercure en prononçant à haute voix cette phrase de Géber : « le mercure est l'âme de l'alchimie! » 11 ferma soigneusement son creuset et le plaça avec de longues pincettes, au milieu d'un brasier. La figure de Sainte-Croix, pâle et sinistre, noircie par le charbon et éclairée par cette lumière rougeâtre, avait quelque chose d'effrayant et de satanique. Son laboratoire plongé dans l'obscurité, et ne recevant le jour, pour ainsi dire, que des fourneaux, ressemblait assez à une succursale de 1 enfer. Il soufflait depuis une demi-heure environ, sans oser lever les yeux, ni tourner la tête tant cette opération l'absorbait. L'horloge des Carmes se lit entendre; il s'arrêta et retourna le sablier. — Encore quelques minutes , et le secret de la pierre philosophale n'en sera plus un pour moi. C'est en opérant ainsi, ajouta-t-il, que l'Electeur de Mayence fit de l'or, très pur et très doux qui était dit-on à 24 karats, et que Gus- tenhower de Strasbourg, suivant le célèbre Jacobs Heilman, changea en 1604, devant l'Empereur Adolphe II, des balles de plomb en argent et des balles de mousquet en or. — < Voyons si j'ai réussi et si le creuset est bien d'un rouge orange HISTOIRE ANCIENNE. 119 comme l'indique le Libellus de Alckijmiâ d'Al- bert-le-Grand. Il retira du fourneau le creuset coloré d'une teinte à-peu-près semblable à du fer rougi. — L'alchimie est bien une science ! s'écria-t-il dans le paroxysme de la joie, et Philactètbe a raison de dire qu'il n'y a que les ignorans qui en doutent. J'ai de l'or enfin! de l'or pour étouffer mes remords, pour payer mes dettes de jeu, pour mettre un terme à de nouveaux crimes! —Bah! reprit-il avec gaîté, oublions le passé^et ne pensons plus qu'à mes nouvelles richesses. Il s'empara du creuset, le trempa plusieurs fois dans un grand vase rempli d'eau et le brisa avec un maillet pour retirer les riches matières qui devaient s'y trouver... Mais quel lut son désappointement en apercevant, au lieu d'un lingot d'or, un métal noirâtre, tirant sur le gris, qui était loin d'être précieux. — Malheur! s'écria Sainte-Croix en grinçant des dents, et en jetant dans le brasier le fruit de six années, de peines, d'études et d'expériences. Sa douleur fut si grande, qu'il resta pendant plusieurs minutes debout, immobile devant son fourneau, les yeux fixés sur le métal en fusion. 11 y serait peut-être resté long-temps encore, si trois coups frappés doucement à la porte ne l'eussent fait revenir à lui. N 120 UNE NOUVELLE C'était Martin, son domestique, qui lui apportait deux lettres: l'une de l'usurier Belleguise , l'autre du sieur de Caumont. — Ah! messieurs, vous voulez que je vous solde à l'instant, dit Sainte-Croix, avec rage, après avoir parcouru ces deux lettres; vous, de Belleguise, parce que j'ai refusé, il y a huit jours, d'empoisonner votre beau-père! vous, de Caumont, parce que je ne veux pas reconnaître les dix mille livres que vous m'avez volées au jeu! Il froissa les lettres, et se mit à parcourir son laboratoire en tous sens. Il s'arrêta tout-à-coup comme frappé d'une idée subite. -— Il n'y a plus à balancer; Belleguise est riche, confiant, intéressé; écrivons-lui : il se rendra ici... Alors, j'aurai un créancier de moins, trente mille livres de payés, et je pourrai demain envoyer toucher à la maison du défunt sieur de Belleguise , la somme de soixante ou de cent, mille livres, suivant ma volonté. Sainte-Croix se mit à son bureau et écrivit la lettre suivante : « Mon cher de Belleguise , « Votre lettre ne pouvait mieux arriver. J'ai enfin réussi; je suis riche: j'ai trouvé le fameux secret de la transmutation des métaux. Venez donc me voir ce soir avant six heures, je vous attendrai chez moi pour vous faire part de mes HISTOIRE ANCIENNE. 121 nouvelles découvertes et vous solder vos trente mille livres. » « A vous de cœur. l de Sainte-Croix. « Ce 16 juillet 1672. » Il relut ce billet, le cacheta , prit sur son bureau une petite fiole en verre blanc qui contenait une liqueur incolore, appela son domestique et lui remit la lettre en disant : « Pour M. de Belleguise. » Il ajouta confidentiellement et en baissant la voix : « Cent écus pour toi, si demain avant la nuit M. de Caumont a pris cette liqueur. » — Voilà encore deux dettes d'acquittées! dit- il en se frottant les mains et en rentrant dans son laboratoire. Il y était depuis quelques minutes, le visage couvert d'un masque en verre, occupé à transvaser divers liquides de différentes couleurs, lorsqu'il entendit une porte se fermer doucement et un bruit de pas dans l'antichambre. Il prêta l'oreille, et aussitôt la porte de son laboratoire retentit légèrement. — Ouvre, c'est moi, fit une voix du dehors. 122 UNE NOUVELLE — La marquise! C'était elle en effet. Sainte-Croix poussa le bouton de métal et laissa retom'ber la tapisserie qui dérobait l'entrée de son laboratoire ; il offrit à madame de Brin- villiers un large fauteuil garni de velours, l'aida à se débarrasser de sa mante et s'assit auprès d'elle. La marquise n'était plus la femme jeune et belle qne nous avons vue au commencement de cette histoire. Son visage d'une pâleur matte paraissait souffrant, ses yeux étaient caves, ses lèvres livides et ses longs cheveux noirs avaient blanchis. — Tu es surpris de me voir, dit-elle d'une voix faible et en déposant une petite cassette sur un fauteuil , moi qui avais juré de ne plus franchir le seuil de celte porte depuis cette nuit affreuse où tu m'amenas ici, tremblante la tête perdue... — La nuit du 16 juillet 1670, après la mort du lieutenant civil si je me le rappelle? — Oui. Eh bien! Sainte-Croix j'ai violé cette promesse, car, malgré ma sœur, j'ai voulu te voir avant de partir. — Avant de partir? interrompitSainte-Croix. — Avant de quitter la France pour toujours ! Ecoute-moi : cette vie d'adultère et de parricide me pèse; je ne puis plus dormir dans cet hôtel où mon père et ses deux frères sont morts em- HISTOIRE ANCIENNE. 123 poisonnés par moi et à cause de toi. Que je dorme ou que je veille j'aperçois l'ombre de mon père se dresser devant moi et me poursuivre de ses malédictions! C'est horrible , n'est-ce pas? Aussi je quitte Paris; je veux aller vivre dans la solitude, afin d'obtenir par mes prières, par mes jeûnes et par mes larmes le pardon du ciel ! — Et moi, dit douloureusement Sainte-Croix, crois-tu que je suis heureux, moi qui t'ai perdue?.. Je souffre encore plus que toi! 3e veux m'étourdir pour oublier mes crimes : je ne le puis. Ma vie, Marguerite, est une agonie perpétuelle!.. Voilà donc où m'ont conduit la vengeance et la soif de l'or ! Après un long silence la marquise reprit d'un ton solennel : — Nous devons nous séparer, Sainte-Croix, et vivre tous deux en pensant au salut de notre âme. Tiens, ajouta-t-elle en lui remettant un parchemin, voilà de quoi payer tes dettes et redevenir honnête homme. C'est une donation de cent mille livres payables à Paris chez mon vieil intendant. — Comment Marguerite ! fit Sainte-Croix surpris de tant de générosité. — Accepte, lui dit-elle; abandonne cette maison; brise ces instrumens témoins de tous nos crimes; quitte Paris où tu n'es plus en sûreté ; et va finir tes jours dans quelque monastère. Il y avait clans la voix de la marquise tant 124 UNE NOUVELLE d'onction que Sainte-Croix en fut ému; il lui prit les mains et les baisa à plusieurs reprises sans pouvoir proférer une seule parole. Madame de Brinvilliers se leva , s'enveloppa de sa mante et d'une voix assurée elle fit ses adieux à Sainte-Croix. D'un ton plus tendre elle ajouta : — Ecris quelquefois à sœur Marguerite , au couvent de la Visitation de Liège. Sainte-Croix resté seul se mit à réfléchir sur l'apparition subite de la marquise , et sur la donation qu'elle venait de lui faire. ■— Marguerite a raison, dit-il, je puis encore devenir honnête homme ; avec cet argent je paierai Pennautier, Belleguise et de Caumont, j'achèterai une charge à la cour qui me rapportera bien quinze à vingt mille livres; j'abandonnerai ce cloaque; je ferai à Lachaussé, mon domestique une pension , il m'est dévoué.... En ce moment cinq heures sonnèrent. — Cinq heures, dit-il, alors Belleguise ne tardera pas à me rendre visite.... Mais grâce à cette donation, il peut venir sans crainte.... En attendant, allons détruire ces poisons infernaux qui tuent par l'odeur qu'ils exhalent. Il fit mouvoir le bouton caché dans le mur et se rendit à son laboratoire. On entendait depuis un quart d'heure le bruit HISTOIRE ANCIENNE. 125 monotone d'un liquide en ébullition, quand tout- à-coup un bruit semblable à du verre qui se brise retentit distinctement. Le même bruit se répéta une seconde et une troisième fois; il se fit un instant de silence, puis un corps tomba lourdement sur le plancher, et tout redevint calme. Le dernier coup de six heures sonnait à l'horloge des Carmes lorsqu'un individu vêtu de noir, grand, sec et maigre , au visage faux , à la démarche pusillanime , entra en regardant autour de lui comme pour voir s'il n'était pas suivi, et s'il n'y avait personne de caché dans l'antichambre. Il fit un pas, tout en tenant la porte, se haussa, se baissa, hasarda un second pas et parcourut de ses petits yeux gris les coins et recoins de cette pièce. Après s'être assuré qu'il était bien seul, il se dit en montrant le laboratoire: « 11 doit être là.» Il s'avança encore en prenant les mêmes précautions jusqu'à la tapisserie, la souleva, et appuyant ses yeux contre la porte, il tâcha de voir par quelques fentes ce qui se passait dans l'autre pièce; mais n'apercevant rien, il revint sur la pointe du pied et ferma le verrou de la porte d'entrée. — On ne viendra pas, du moins, me surprendre de ce côté. Ah! monsieur de Sainte-Croix, inurmura-t-il à voix, basse, en tirant une paire de pistolets de sa poche, vous êtes adroit, j'en 126 UNE NOUVELLE conviens, mais vous auriez dû ne point vous adresser à moi. J'ai bien compris le sens de votre lettre, et cet : à vous de cœur m'en dit assez. — Voyons si toutes mes dispositions sont bien prises, reprit-il, en faisant encore une fois le tour de la chambre; cette porte est bien fermée; au bas de cet escalier sont placés deux laquais armés, qui accourront au premier cri et entreront par cette fenêtre; quant à moi, mes pistolets sont bons , je ne puis donc que réussir. Allons ! il faut que je devienne aujourd'hui possesseur du secret de la transmutation des métaux et des admirables poisons de Sainte- Croix. Il souleva la tapisserie et frappa trois coups à la porte du laboratoire; au même instant un bruit de pas se fit entendre dans l'escalier et une voix du dehors cria : « Ouvrez, au nom du roi ! » — Au nom du roi ! répéta Bellcguise épouvanté, je suis perdu! où fuir, où me cacher? Le verrou de la porte d'entrée céda sous les secousses réitérés des archers de la prévôté: un commissaire entra suivi de son greffier et de huit soldats. — Emparez-vous de cet homme, dit le magistrat en désignant Belleguise. — Mais vous vous trompez, estimable fonctionnaire, je ne suis point celui que vous cherchez, j'étais venu seulement... Ecoutez-moi donc, monsieur Picard... HISTOIRE ANCIENNE. 127 — Taisez-vous! ajouta sèchement le commissaire. Il ordonna à deux archers de le fouiller et à deux autres d'enfoncer la porte du laboratoire. —Je ne souffrirai jamais une pareille insulte, disait Belleguise en se débattant et en cherchant à se débarrasser des mains des archers. Honnête monsieur Picard, je vous en supplie, faites- moi mettre en liberté ; je vous jure que le hasard seul... En faisant un mouvement, un de ses pistolets tomba par terre. — Un pistolet sur vous, et dans cette maison... oh ! je le vois, le hasard vous a bien mal inspiré, répliqua M. Picard avec ironie. — Vous savez que je suis marguillier de ma paroisse, et de plus honnête homme... — Les tribunaux en décideront ; quant à moi, je remplis mon devoir en vous arrêtant. La porte du laboratoire céda enfin. On entra, et l'on trouva sur le plancher le corps inanimé de Sainte-Croix. Le masque en verre s'étant brisé, l'odeur des poisons avait asphyxié notre alchimiste. Les archers et le greffier s'emparèrent des papiers qui étaient sur le bureau, et les remirent au commissaire. — Le hasard vous abandonne, dit celui-ci à Belleguise en lui montrant un paquet de lettres; nierez-vous votre signature? Belleguise frissonna. 128 UNE NOUVELLE HISTOIRE ANCIENNE — Imprudent, dit tout bas l'honnête propriétaire, qu'ai-je fait... Je suis perdu! — J'en ai peur, répartit un archer d'un air assez goguenard. M. Picard relut attentivement plusieurs autres papiers. Il appela son greffier, lui parla bas à l'oreille et dil à haute voix aux soldats : A l'hôtel de madame de Brinvilliers!.. IV. lie Couvent. Dans une grande salle voûtée à ogives, ornée de tableaux de sainteté et éclairée par des fenêtres garnies de vitraux peints, étaient assises sur un banc de chêne sculpté, trois jeunes filles revêtues du costume blanc des sœurs de la Visitation. —Je passe sous silence des détails qui me concernent et qui vous intéresseraient peu, disait la plus jeune des trois religieuses occupée à lire une lettre, et j'arrive au grand événement qui agite en ce moment tout Paris. Ecoutez, mes sœurs, ce que m'écrit à ce sujet mon frère, l'un des plus beaux et des plus aimables officiers du régiment de Tracy. « Je t'ai promis dans ma dernière lettre, ma bonne Amélie, de te raconter prochainement une histoire surprenante qui se rattache à celle des fameux empoisonneurs de Paris. Je serai peut- être long, mais je tiendrai ma promesse. 130 UNE NOUVELLE « Pour que tu comprennes bien ce qui va suivre, je suis obligé de faire remonter mon récit à l'an i658. A cette époque mon régiment possédait un brave capitaine sans nom et sans fortune : Sainte-Croix (c'est ainsi qu'on l'appelait) devint on ne sait comment l'ami du marquis de Brinvilliers, mestre-de-camp au régiment de Normandie; celui-ci le présenta à sa femme , et comme dit Lafontaine, notre aimable conteur, « les deux amans s'aimèrent. » Les cboses allèrent bien pendant quelque temps : la noblesse fermait les yeux sur les intrigues de la marquise, et sur les folles amours de son mari; mais M. Dreux d'Aubray père de madame Brinvilliers, obtint du roi une lettre de cachet, et fit mettre Sainte-Croix à la Bastille.— Les prisons sont si mal organisées aujourd'hui, ma chère sœur, que les malheureux qui y entrent innocens en sortent toujours coupables. On apprend aux uns à conspirer contre l'état, aux autres à voler habilement; à ceux- ci l'astrologie, l'alchimie, la nécromancie, et les autres sciences diaboliques de notre heureux siècle ; à ceux-là les recettes de la poudre de succession (remarque bien, ma sœur, cette expression significative). « Sainte-Croix rencontra à la Bastille un nommé Exili, empoisonneur italien qui lui donna le moyen de se venger dti lieutenant civil. Devenu libre en 1661, il arrêta les poursuites de M. d'Aubray en l'empoisonnant. Les deux fils du magistrat .ayant eu des doutes sur cette mort subite, HISTOIRE ANCIENNE. 131 appelèrent des médecins pour faire faire l'autopsie du cadavre ; mais on ne découvrit aucune trace de poison.—Un an après il ne restait plus de la famille d'Aubray que la marquise de lirinvilliers. « Ces trois décès éveillèrent les soupçons de la justice. On fit des perquisitions; on mit des in- nocens à la torture, mais , comme toujours, les véritables coupables restèrent inconnus. Ils le seraient peut-être encore aujourd'hui sans une circonstance bien extraordinaire, la voici : « Le commissaire de police Picard, ayant reçu des avis secrets, se présenta un jour chez un nommé deBreuille, qui restait près de la place Maubei t. Quelle fut sa surprise de rencontrer dans cette maison un riche et honnête propriétaire du quartier Saint-Marcel, et de trouver M. de Breuille (qui n'était autre que Sainte-Croix) empoisonné par ses propres poisons.— Voici les bruits qui circulent à ce sujet : les uns disent que Sainte-Croix est innocent et qu'il a été asphyxié en travaillant à la recherche de la pierre philosophale ; les autres pensent qu'il est coupable d'avoir composé des poisons ; mais on affirme que de prompts secours l'ont rappelé à la vie. Pourquoi, me suis-je demandé souvent, ne le met-on pas en jugement? veut-on attendre que ses complices soient arrêtés pour annoncer son entière résurrection ? Je ne sais. « L'ouverture d'une cassette amena des preuves de sa culpabilité. On saisit une correspon- !)• 132 UNE NOUVELLE dance qu'il entretenait avec madame de Brin- villiers , messieurs Pennautier , Belleguise , de Caumont et d'autres personnages d'un rang très élevé. Cette correspondance accusait la marquise de l'empoisonnement de son père, et Belleguise et Pennautier de plusieurs crimes commis àl aide des poisons fournis par Sainte-Croix. Elle signalait en outre un nommé Lachaussée, autrefois au service de M. Dreux d'Aubray, comme ayant été le principal instrument dont se serait servi cette infâme marquise et son amant. « Le commissaire, surpris d'une découverte à laquelle il ne s'attendait certainement pas, se transporta aussitôt à l'hôtel de madame de Brin- villiers ; mais il n'y avait plus personne. La riche et coupable héritière des d'Aubray était partie le jour même pour se rendre dans un couvent... » — Dans un couvent? répétèrent les deux religieuses en interrompant la jeune lectrice, et dans lequel ? demandèrent-elles avec intérêt. — Si vous m'eussiez laissé achever, je vous aurais dispensé de m'interrompre, répliqua Amélie d'un air piqué. « ...Pour se rendre dans un couvent d'Espagne ou d'Italie. C'est du moins tout ce qu'on put tirer de son vieil intendant, sourd, obstiné , presque aveugle et entièrement dévoué à sa maîtresse. « M. Picard se retirait après avoir visité tous les papiers, lorsqu'on passant devant la maison de M. de Caumont, il aperçoit un grand nombre HISTOIRE ANCIENNE. 133 de personnes assemblées; il s'approche, et il apprend qu'un valet de M. de Breuille (Sainte-Croix) avait voulu corrompre les domestiques de M. de Caumont, afin de les engager à verser certaine liqueur dans les vins de leur maître. M. Picard arrête Lachaussée — car c'était lui — et il le fait conduire au Chàtelet. Ce misérable chargea, sans doute pour se sauver, la marquise et Sainte-Croix; mais on ne tint point compte de ses délations, et le 4 mai s 1G73, il fut roué vif en place de Grève, au milieu des cris de joie de la populace. « Au moment où je t'écris , M. le marquis de Brinvilliers vient d'être tué en duel pour avoir voulu venger l'honneur d'une nommée Eulalie , actrice au théâtre du Petit-Bourbon. « Changeons de sujet , nia sœur, et parlons de ton Alfred....» Amélie s'arrêta tout-à-coup et rougit. — Tiens, voyez-vous la petite surnoise, dit la jeune religieuse , qui avait la première interrompu la lecture de la lettre, elle ne nous avait pas parlé de son Alfred, Et elle appuya avec intention sur le pronom. Amélie plia sa lettre sans l'aire attention aux reproches qu'on lui adressait, et la plaça sur son sein. Au moment où elle se disposait à quitter ses compagnes, une religieuse la prit par le bras et lui dit à voix basse : —-J'ai rassemblé presque tous les morceaux àe la lettre de sœur Marguerite ta .sain/e, comme 134 UNE NOUVELLE nous l'appelons, et j'espère bientôt savoir ce qu'ils renferment. — Il faut avouer, mes sœurs , reprit Amélie en s'efforçant de prendre un air sévère, que c'est bien mal de lire une lettre qui ne vous est pas adressée. — Mais quand nous avons ramassé ce papier, déchiré en plusieurs endroits et tombé de la poche de sœur Marguerite, nous ne nous doutions pas que ce fût une lettre. — Maintenant je pense avoir découvert un grand secret. — Un grand secret ! — Oui, mes sœurs; cette étrangère qui paraît si triste, si résignée, n'est autre.... — Eh bien ! — Sauvons-nous, la voici qui vient de ce côté ! Sœur Marguerite entra suivi d'un individu de trente-cinq à quarante ans, d'une taille ordinaire, aux traits fins et délicats, aux yeux perçans, et vêtu de l'élégant costume d'abbé. — Vous avez besoin, dites-vous, d'être seul avec moi? dit sœur Marguer ite en s'asseyant sur un banc. — Oui ma sœur. — Parlez donc, mon père, je vous écoute. — Vous êtes bien sûre que personne ne viendra nous surprendre.... Fermez je vous prie ces portes et cette verrière, car si l'on nous entendait, murmura-t-il bien bas, tout serait perdu. Sœur Marguerite, se leva, alla fermer les deux HISTOIRE ANCIENNE. 135 portes et la fenêtre, et revint s'asseoir auprès de l'abbé qui regardait toujours si quelque issue secrète n'était pas ménagée dans le mur de cette salle gothique. — Maintenant, mon père, vous pouvez parler. — Il n'y a plus aucun danger?... — Aucun. — Eli bien ! prêtez-moi toute votre attention, ajouta-t-il, après avoir promené pour la vingtième fois ses regards autour de lui. J'arrive de Paris et je ne suis à Liège que depuis hier soir. Marguerite fit un mouvement qu'elle voulut en vain comprimer. L'abbé reprit : — Je viens de parcourir le royaume de France , mais dans quel état l'ai-je trouvé, grand Dieu ! J'ai vu le vice se cacher sous le masque de la vertu; j'ai vu, avec douleur, l'athéisme germer dans le peuple et la corruption se répandre parmi les grands. Oh ! ma sœur, le eroiriez-vous? les nobles et les puissans se livrent dans l'ombre une guerre d'extermination : le fils tue son père pour satisfaire son ambition; la fille empoisonne sa mère, son frère , sa famille pour favoriser ses amours illégitimes, pour placer sur son front le signe honteux de la débauche, pour.... — N'achevez pas, mon père! s'écria sœur Marguerite en se levant avec précipitation et en saisissant le bras de l'abbé; n'achevez pas, je vous en supplie! — C'est elle! se dit-il à part, avec une joie 136 UNE NOUVELLE secrète; puis d'une voix douce il ajouta : Comment cela n'arriverait-il pas dans une société comme la nôtre, où l'honneur, la probité, la vertu, le talent même ne sont comptés pour rien, où l'or seul tient lieu de tout? On jette une jeune fille dans les bras d'un homme qu'elle n'a jamais vu, et on lui dit : — Sois l'épouse de cet homme! Et cette femme, pour s'affranchir de la tutelle d'un père ou d'un époux, arme son bras, commet un crime..... Sœur Marguerite frissonna. L'abbé, attentif à ses moindres mouvemens, lui dit d'une voix encore plus tendre : — Allons, du courage, sœur Marguerite, du courage; vous avez été bien malheureuse, vous avez bien souffert, et Dieu..... — Que voulez-vous dire? reprit-elle effrayée; qui vous a dit?... — Un pauvre pécheur qui n'a pu expier ses cri... ; ses fautes dans un cloître. — Je ne vous comprends pas. — Ou plutôt elle feint de ne pas me comprendre, pensa l'abbé : remettons-la sur la voie. — Ma sœur, ma chère sœur, dit-il, le plus religieusement qu'il lui fut possible, je ne suis venu dans ce couvent que pour vous voir. — Moi! — Et vous apporter un message que je ne devais confier qu'à vous seule. — Un message!., à moi!., vous vous trompez sans doute, mon père. HISTOIRE ANCIENNE. 137 — Non, MADAME DE BRINVILLIERS, répondit l'abbé d'une voix grave et assurée. — Sdence ! silence! dit-elle en tremblant; mais parlez donc plus bas, monsieur, vous me perdez ! _Voilà, madame, répliqua tranquillement le ministre de Dieu , pourquoi je voulais vous parler sans témoin. — Mais ce message, de qui peut-il être? On ignore à Paris le lieu de ma retraite.... je ne suis en correspondance avec personne... ainsi... —Lisez, madame. Et il lui remit une lettre placée entre les feuillets d'un livre d'heures. — De Sainte-Croix! dit-elle avec joie après l'avoir parcourue des yeux, de Sainte-Croix que je croyais mort, et dont toutes les gazettes ont annoncé la fin tragique!... — mais il existe donc encore?... — Oui, ma soeur, grâce au ciel et à moi. — Quoi, mon père! c'est à vous qu'il devrait et la vie et la liberté ? L'abbé lui expliqua qu'il l'avait fait transporter chez lui après la visite du commissaire Picard, et que là des remèdes, dont lui seul connaissait les effets surnaturels, avaient suffi pour rappeler à la vie l'infortuné Sainte-Croix. — Au reste, madame, cette lettre vous en dira davantage. I^a marquise lut la première page de cet écrit, puis tout-à-coup s'adressant à l'abbé : 138 UNE NOUVELLE —11 est ici, dit-elle vivement,il veut me voir,.. il m'attend... il désire m'emmener avec lui en Italie; mais, mon père, je ne puis quitter ce couvent. Que dirait ma soeur? — Continuez, répliqua l'envoyé avec le plus grand sang-froid. — Ciel! je suis poursuivie! le lieutenant criminel a découvert ma retraite... le conseil des soixante de Liège a donné l'ordre «de saisir, en « quel lieu on la trouvera, la marquise de Brin- « villiers, condamnée par contumace à avoir... Elle s'arrêta... laissa tomber la lettre de Sainte- Croix, et faillit s'évanouir. — Vous le voyez, madame, reprit l'abbé, il faut partir, car avant ce soir, que dis-je, dans une heure, dans un instant peut-être vous serez arrêtée et conduite à la Conciergerie du Palais. Quittez, ma sœur, cette ville et ce couvent. Rien n'est plus facile; M. de Sainte- Croix vous attend dans une voiture.... En disant ces mots, il ouvrit une fenêtre, et montra à quelques pas du couvent un carrosse de voyage. — Fuyez donc, madame, fuyez, chère sœur, et sauvez deux victimes à l'intolérable justice des hommes! Il jeta un long manteau sur les épaules de la marquise et l'entraîna presque malgré elle vers l'escalier. Les trois religieuses que nous avons vues au commencement de ce chapitre, entrèrent par HISTOIRE ANCIENNE. 139 l'autre porte. Elles semblaient se concerter entre elles, et parlaient à voix basse. — Je vous dis que c'est bien elle qui vient de sortir avec M. l'abbé. — Et je vous dis, moi, répliqua Amélie, que vous vous êtes trompées ; sœur Marguerite est beaucoup plus petite. — C'est le manteau qui fait peut-être cela, basarda une troisième. — Tenez, eu croirez-vous vos yeux,reprit une autre religieuse, en ouvrant la fenêtre, c'est bien elle qui monte en voiture ; elle se tourne de ce côté, elle nous fait signe.... Voyez donc mes sœurs, elle nous appelle, entendez-vous ses cris ?... — Que se passe-t-il donc ici? dit en entrant la supérieure Marie ; pourquoi, mes filles, n'êtes- vouspas à la salle d'étude? En ce moment on entendit un cri plaintif et le roulement d'une voiture.La supérieure voulut aller à la fenêtre, mais une lettre ouverte qu'elle heurta du pied attira son attention. — Quel est ce papier, demanda-t-elle? Amélie le ramassa et le lui présenta sans répondre. Le visage de la supérieure devint pourpre. — Qu'on ramène à l'instant sœur Marguerite! s'écria-t-elle avec l'accent du plus violent désespoir. — Impossible madame, dit l'abbé en entrant. — L'abbé! firent les nonnes étonnées. 160 UNE NOUVELLE HISTOIRE ANCIENNE. — Oui, mes sœurs , répondit-il en ordonnant à ses soldats de s'éloigner de quelques pas. Il s'approcha de la supérieure, et lui dit à voix basse : — Madame de Brinvilliers quitte Liège à l'instant et se rend à Paris. — A Paris? — Pour y être jugé par le Parlement. — Mais qui êtes-vous donc alors, vous qui l'avez livrée? — Desgrais, exempt de la prévôté ! V. I>a Place de Grève. Sous le règne de Louis XIV la place de Grève de Paris avait une singulière physionomie ; elle . était déjà plus longue, plus étroite, plus irrégulière , et encore plus mal pavée qu'elle ne l'est aujourd'hui, ce qui n'est pas peu dire. D'un côté s'élevait le massif Hôtel-de-ville de Do- minico Boccardo, qui semblait, au dire des contemporains, «un colosse au milieu des chétives cabanes qui l'entouraient;» de l'autre se pressaient en s'enchevêtrant les unes dans les autres, avec une irrégularité toute gracieuse, des habitations du quinzième et du seizième siècle , flanquées de tourelles carrées, rondes et octogones , à auvents saillans , couvertes de sculptures bizarres, et couronnées de toits pointus. En avant de la place et en suivant le prolongement à angle droit, du quai Pelletier, se trouvait 142 UNE NOUVELLE une grande croix de pierre, la face tournée vers Notre-Dame et le piédestal enfoncé dans le sable. Chaque année le peuple venait sur cette place tirer un feu d'artifice, auquel le prévôt donnait lui-même le signal. Toutes les fois qu'il prenait plaisir à messieurs du Parlement de condamner un innocent ou un coupable, un échafaud s'y dressait, et au bout de quelques heures la justice du roi était satisfaite. C'est là que la populace de Paris se réjouissait, lorsque Dieu donnait un prince à la France, ou bien lorsqu'un roi sage diminuait les impôts: ce qui arrivait encore plus rarement. Or, le 16 juillet 1676 , cette place était depuis le matin agitée en tous sens. Dans les rues, sur les places, sur les quais environnans on n'apercevait que des groupes et des rassem- blemens. Les promeneurs — et ils étaient nombreux — remontaient la Seine comme s'ils élisent voulu côtoyer la Grève jusqu'au Port au foin; ils marchaient d'un air préoccupé, s'arrêtaient avec une intention marquée, et se parlaient à voix basse. Une chose qui surprenait assez, c'est qu'on rencontrait à chaque pas des nobles mêlés à des bourgeois, des femmes de qualités à des étalières, des écoliers à des laquais. Quel grand événement était donc survenu tout-à-coup pour opérer une fusion si prompte, si subite? Quel spectacle la bonne ville de Paris donnait-elle donc ce jour-là à son peuple, pour HISTOIRE ANCIENNE. 143 que la haute noblesse se trouvât confondu avec les honnêtes marchands du quartier des Bourdonnais? — On allait tout simplement décapiter et brûler en place de Grève, Marguerite d'Au- bray, marquise de Erinvilliers. — La journée sera bonne, disait au milieu d'un groupe de gens sales et déguenillés un de ces mendians de la cour des Miracles, qui formaient encore à cette époque sous le nom de cagoux, de rifddës, de malingreux et de coquil- larts, des compagnies de bohémiens, ou pour mieux dire de coupeurs de bourse, dirigées par le grand Coesre. — Bonne, répondit d'un air très peu satisfait, un autre personnage en guenilles, dont les fonctions consistaient à contrefaire l'épileptique au moyen d'un morceau de savon placé dans la bouche; bonne, cela devrait être, car depuis longtemps on n'a vu si belle, ni si nombreuse compagnie en Grève; mais ce maudit M. de la Rey- nie nous surveille de si près avec son guet, ses espions... — Et ses lanternes! interrompit brusquement un troisième. — Oui, je vous demande un peu, reprit celui qui le premier avait pris la parole, à quoi servent les chandelles dans les rues de Paris? Il faut que M. le lieutenant-général soit bien ennemi des pauvres gens ! — Dites des malheureux enfans de Bohème! s écria d'un ton lamentable une vieille mendiante 144 UNE NOUVELLE appuyée sur une béquille. C'était le bon temps autrefois; nous étions alors plus nombreux qu'aujourd'hui; nous pouvions mendier à notre aise, couper en plein jour les escarcelles des bons bourgeois et nous réunir sans crainte dans les cours des Miracles de la rue Saint-Denis, de la rue Damiette, de la rue de la Mortellerie et du faubourg Saint-Marcel. Aucun archer n'eût osé s'aventurer dans les rues tortueuses qui conduisaient à nos demeures ! Mais à l'heure qu'il est on vous défend à vous Bohémiens, de porter l'épée et le mousquet; on vient chez vous arrêter vos femmes et vos filles, et il ne se passe pas de semaine que les gibets de la halle, de la place Dauphine et de la Croix-du-trahoir ne reçoivent quelques-uns de nos enfans! Qu'allons nous devenir, sainte vierge , avec ce M. de la Reynie! — Silence! vous autres, et écoutez-moi! — L'archi-suppôt du grand Coesre! dirent les mendians à voix basse. — L'homme qui se présentait n'était autre , en effet, que le second ou le lieutenant du souverain de la cour des Miracles. Sur un signe qu'il leur fit ils se réfugièrent tous dans une allée du quai Pelletier, afin de n'être dérangés par personne, et là, l'archi-suppôt leur dit avec mystère en distribuant à chacun d'eux des pièces d'or et d'argent: — Ne vous éloignez pas du lieu de l'exécution, car l'affaire sera sanglante.il faut que nous UNE NOUVELLE 145 nous vengions du lieutenant-général en mettant à mort ses archers et en sauvant la marquise de Brinvilliers. — Ah ça, vous y tenez donc beaucoup? lui demanda malicieusement un des Bohémiens. Sans tenir compte de cette interpellation , l'archi-suppôt continua : — Tous les mendians île la Cour Saint-Sauveur sont prévenus; et avant une heure ils seront à la Grève avec des armes. — Mais l'ordonnance de M. de la Reynie ? dit la vieille. — Nous saurons bien nous en affranchir. Au reste que voulons-nous? — Reconquérir nos droits et rendre la liberté à nos enfans ! Ainsi je puis compter sur vous? —Oui! oui! répétèrent tous les mendians, nous ne voulons plus ni de M. de la Reynie, ni de ses archers! — Eh bien ! à six heures, au coin de la rue du Mouton; là je vous dirai ce qu'il faudra faire. Et il se dirigea vers le pont Notre-Dame. —-C'est égal, dit le mendiant interrupteur , la marquise de Brinvilliers peut se flatter d'avoir un fameux défenseur dans cet ltalien-là. Ils sortirent et remontèrent la Grève, les uns en boitant et en demandant l'aumône; les autres en coupant adroitement les bourses qu'on avait encore l'habitude de porter à la ceinture. Dans ces sortes de solennités, les écoliers et les clercs de la basoche se faisaient toujours re- n. 10 146 UNE NOUVELLE marquer par les farces qu'ils jouaient aux bons bourgeois, et par les observations, à haute voix, qu'ils ne manquaient jamais de faire sur les arrêts qu'on venait de rendre. —Savez-vous, messieurs, disait à plusieurs écoliers un de ces jeunes étourdis, monté sur la croix dont nous avons parlé et s'y tenant à cheval, malgré les sévères admonestations des dévotes du quartier, savez-vous que je trouve le Parlement bien audacieux d'avoir fait saisir dans un pays étranger, dans un couvent (remarquez bien ceci), une femme dont le crime n'est pas prouvé. On m'objectera, je le sais, l'empoisonnement de son père, la confession écrite par elle, et saisie à Liège par l'exempt Desgrais ; mais je vous dirai, moi, qu'à une époque où les em- poisonnemens sont si fréquens, on peut bien condamner un innocent pour un coupable. Vous le savez, messieurs, la justice fait assez souvent de ces tours-là. Qui vous dit, ajouta-t-il avec emphase et en faisant aller ses jambes comme un balancier de pendule, qui vous dit qu'un ennemi de M. d'Aubray ne se sera pas vengé de lui en le faisant empoisonner par ce misérable Lachaussée? Qui vous dit ensuite que la confession qu'on attribue à la marquise est bien réellement d'elle? Un de ses compagnons allait prendre la parole, quand le même écolier l'interrompant, ajouta sur le même ton en envoyant son pied dans le tricorne d'un ferronnier de la rue Saint-Denis: HISTOIRE ANCIENNE. 147 —Je sais d'avance ce que vous pouvez m'op- poser; mais ce qu'il vous est impossible de détruire, ce sont les bons antécédens de l'accusée. Les religieuses, ses compagnes, ne l'avaient-elles pas surnommée, à cause de sa piété profonde, sœur Marguerite la sainte ? la sainte, entendez- vous! Et c'est cette femme, messieurs, qui a été arrêtée par ruse, et que le Parlement vient de condamner au dernier des supplices ! Il s'essuya le front, — car il faisait une chaleur accablante, — et se mit à regarder la foule d'un air satisfait. — Bravo ! bravo ! Blondel, s'écrièrent ses camarades, tu mérites de t'élever un jour, par tes plaidoyers, aussi haut que tu l'es aujourd'hui sur cette croix. — Ne plaisantons pas, messieurs, reprit Blondel en affectant une gravité ridicule, j'ai à vous parler de la défense de maître Nivelle, l'avocat de l'accusée. En disant ces mots, il enleva d'un second coup de pied le chapeau et la perruque d'un vieil orfèvre qui se promenait avec sa fille. Sans faire attention à ce nouveau désastre et aux imprécations du vieillard, il reprit : — Vous conviendrez avec moi, messieurs, que l'accusée a été très mal défendue. Je suis loin de dire, cependant, que le défenseur manque de talent : son Factura est un travail digne de nos plus habiles jurisconsultes ; mais trouvez- vous quelque chose de plus niais (passez-moi le 1/i8 UNE NOUVELLE mot) que sa défense. Il ne devait pas, ce me semble, citer et saint Basile, et saint Ambroise, et la Bible, et les Conciles, pour dire que la confession ne peut être une preuve en justice; il n'avait qu'à prouver tout simplement que le billet trouvé dans la cassette n'était point de l'accusée ; alors..... Malbeureusement pour l'orateur, ses jambes vinrent encore une fois se beurrer, non au milieu d'une perruque ou d'un chapeau, mais contre le dos d'un archer de la prévôté. Ce soldat, peu satisfait de cette insulte, se retourna et appliqua un violent coup de crosse à Blondel. Les écoliers, qui étaient au bas de la croix, sautèrent sur l'archer pour venger leur camarade; les honnêtes bourgeois prirent parti pour la prévôté: on se battit avec acharnement ; mais par bonheur une compagnie d'archers s'avança le mousquet au bras. Les écoliers se sauvèrent, et le pauvre Blondel, juché sur la croix, fut le seul arrêté et conduit dans les prisons du Châtelet. De l'autre côté, c'est-à-dire près des maisons qui faisaient l'encoignure du quai Pelletier et de la place de] Grève , se passait une scène d'un autre genre. La foule se pressait autour d'une femme de quarante ans environ, qui excitait chez les uns la compassion, le dégoût chez les autres. C'était la chambrière de l'accusée. Elle parlait avec facilité, et racontait aux commères du marché des Champeaux, la vie de la marquise dans sa prison. HISTOIRE ANCIENNE. 149 — Oh! si vous saviez, disait-elle, combien elle a souffert ma pauvre maîtresse ! — Contez-nous donc ça, répétèrent à plusieurs reprises des voix rauques et avinées qu'on reconnaissait aisément pour appartenir à des femmes des halles. — Comme je ne l'ai pas quittée d'un instant , je vais vous dire tout ce qui s'est passé depuis que M. Edme Pirot, docteur en Sorbonne, est venu la préparer à la mort *. C'est un bien digne homme, allez! que M. Pirot; il nous a dit souvent , à moi et aux deux gardiens, qu'il aurait voulu être à la place de ma maîtresse. — Il est alors bien bon votre M. Pirot , interrompit en grommelant une grosse étalière de la Cité. — Je n'ai pas besoin de vous dire, continua la chambrière, que ma maîtresse logeait à la Conciergerie du Palais, dans la Tour de Mont- gommery. Sa chambre avait autrefois servi de prison à un poète nommé Théophile, et l'on voit encore sur les murs des vers écrits de la main * Les curieux détails qui vonl suivre, et qui ne se trouvent imprimés nulle part, sont de la plus grande exactitude. En faisant des recherches pour nous assurer de la vérité des paroles de notre narrateur , nous avons découvert ;'i la Bibliothèque Royale, dans un énorme manuscrit in-folio, intitulé •• Derniers moniens de la marquise de BrinviUiert, par le docteur Edme l'irot, toutes les circonstances extraordinaires qui se trouvent consignées dans le récit. & B. 150 UNE NOUVELLE même de ce malheureux auteur. Pour en revenir à ma maîtresse, quand elle rentra, après la défense de M° Nivelle, elle semblait avoir perdu tout espoir. Cependant soit fatigue, soit abattement, elle s'endormit et ne se réveilla que le lendemain matin au bruit des pas de M. Pirot et d'un prêtre. A la vue de ces deux personnages elle se douta bien de quoi il était question: mais son courage ne l'abandonna pas : elle se présenta calme et sereine à ces saints hommes. Le confesseur la prit à part et ils se mirent tous deux à prier pendant plusieurs heures. Après un long silence nous entendîmes distinctement M. Pirot dire à la marquise : — Je ne vous crois pas coupable, madame; cependant j'ai besoin d'apprendre la vérité de votre bouche : faites-moi votre confession. — Mais, mon père, demanda-t-elle avec douceur, mes péchés me seront-ils remis? Sur un signe de têle de son confesseur, elle ajouta : — Et alors je pourrai recevoir le viatique? — Non, madame, répliqua gravement le docteur; si vous êtes condamnée (ce que j'ignore encore), la communion vous sera interdite. Songez donc qu'autrefois les accusés ne pouvaient ni se confesser ni même recevoir l'absolution. — Comment!.... — Mais ne vous effrayez pas, reprit-il, si le Parlement vous déclare innocente... — Innocente! oh! mon père, je ne l'espère plus! HISTOIRE ANCIENNE. 151 Alors nous la vîmes pleurer et se mettre à genoux avec une grande dévotion; puis elle parla si bas que nous ne pûmes saisir aucun mot de son entretien avec son confesseur. Cette conférence se prolongea bien avant dans la nuit. Le docteur Pirot se retira en lui donnant quelque espérance,et revint le lendemain à six heures du matin; il était suivi du médecin de la Conciergerie, qui venait chercher ma maîtresse pour la conduire à la Chambre de la question. C'est une chose bien affreuse, allez ! que la question! Et il faut qu'il y ait des hommes bien cruels pour l'ordonner de sang-froid! La marquise la subit avec un courage extraordinaire. On lui disloqua les membres, on lui brisa les os, on lui serra les pieds entre deux charpentes, et on lui appliqua sur les chairs des instrumens rougis au feu! En rentrant dans sa chambre, pâle, souffrante, défigurée, elle dit d'une voix mourante à son confesseur : — Mon père, voilà une question qui a été, bien longue, bien horrible. Mais ma vie touche à sa fin, n'est-ce pas ? Préparez-moi donc à paraître devant le tribunal de Dieu ! Je voulus m'avancer vers elle, mais j'aperçus le bourreau!.... Il marcha gravement suivi de ses valets, et s'arrètant devant ma maîtresse, d'une voix forte il lui dit : — Suivez-moi, madame! Malgré sa faiblesse, elle se traîna jusqu'à la chapelle. Le docteur Pirot entonna le firent 152 UNE NOUVELLE Creator et lui donna l'absolution. Cette cérémonie terminée, madame de Brinvilliers fut amenée dans la Salle dite des Accusés. Oh! c'est alors que je ne pus retenir mes larmes en entendant la lecture de l'arrêt, et en voyant ma pauvre maîtresse revêtue d'une chemise enduite de soufre. Le bourreau et ses valets la mirent pieds nus, lui lièrent les bras avec de fortes cordes; et, après lui avoir placé une torche allumée entre les mains, il la firent monter dans un sale tombereau... Ce triste équipage se rendit à la place Notre-Dame, en traversant lentement une populace bruyante et furieuse, prête à chaque instant à se précipiter sur l'accusée. Arrivée sur le parvis, je me glissai près du tombereau, entre des archers qui me connaissaient, et j'entendis M. Pirotdire à ma maîtresse : — C'est ici , madame , que doit être faite l'amende honorable. Il paraît qu'elle ne le comprit pas, car son confesseur ajouta : — Cette cérémonie consiste à faire à genoux, sur cette place, l'aveu public de vos crimes, et à en demander pardon à Dieu. En ce moment les archers écartèrent la foule et formèrent la haie. L'accusée placée entre les re- présentans de la justice divine et de la justice; humaine,— entre le prêtre et le bourreau,— s'achemina vers Notre-Dame. Les grandes portes de l'église étaient ouvertes à deux battans; le crépuscule du soir éclairait à peine cette scène de HISTOIRE ANCIENNE. 153 douleur ; on apercevait au fond du sanctuaire de longues tentures noires et des cierges allumés; le clergé siégeait dans le chœur ; des voix graves et sévères psalmodiaient les prières des morts ; puis on entendait des chants d'espérance se mêler à ce concert sinistre, et tout redevenait silencieux et calme! — Ma maîtresse, agenouillée sur les marches du portail, écouta sa sentence de mort sans faire un seul geste, sans pousser un seul soupir! Dune voix faible et enlrecoupée, elle dit: « Je reconnais que méchamment et par ven- « geance j'ai empoisonné mon père et ses deux « frères pour avoir leurs biens: ce dont je de- « mande pardon à Dieu, au roi, à la justice! » Elle remonta dans le tombereau et se dirigea vers la Grève ; tandis que le célèbre peintre Lebrun , placé près de l'Hôtel-Dieu, dessinait le visage pâle de ma pauvre maîtresse * Les commères attendries commençaient à se livrer aux commentaires d'usage , lorsqu'un homme enveloppé d'un long manteau, celui que nous connaissons déjà sous le titre de l'archi- suppôt, s'approcha de la chambrière, lui saisit le bras et la tirant à part, lui dit à voix basse, avec un léger accent italien : * Ce dessin se trouve encore aujourd'hui au Musée du Louvre. Il est placé dans le grand salon des dessins au-dessus du croquis du François I" de Gros ; il est inscrit dans le livret sous le numéro ItO» (Ecole française.). li. B. 154 UNE NOUVELLE — Madame de Brinvilliers n'a-t-elle jamais parlé dans sa prison d'un nommé Sainte-Croix? Le ton, tout à-la-fois impérieux et suppliant, avec lequel ces paroles furent prononcées, frappèrent cette femme, et elle lui répondit avec crainte : — Oui, monsieur, très souvent. Puis réfléchissant aux conséquences de ce qu'elle venait d'avancer, elle se hâta d'ajouter: — Mais pourquoi cette demande ? L'inconnu la regarda d'un air sombre ; sans lui répondre il s'éloigna d'elle, et remonta la place comme pour aller rue du Mouton. Au moment où la chambrière surprise, effrayée, allait communiquer ses craintes à ses voisines, le tombereau déboucha par le pont Notre- Dame, fendit la foule qui obstruait le quai Pelletier, et s'arrêta sur la place de Grève, près d'un écha- faud dressé en face de la grande porte de l'hô- tel-de-ville. L'accusée y monta avec fermeté, s'agenouilla sur les planches, la face tournée du côté de Notre-Dame, et elle y écouta encore une fois la lecture de son arrêt. Le bourreau s'approcha d'elle, la décoiffa, lui coupa les cheveux, lui déchira le haut de ses vêtemens.... Tout-à-coup des cris se font entendre. Des mendians armés s'avancent comme des furieux vers l'échafaud en criant: Grâce à l'accusée! Mort à M. de la Reynie ! Les archers qui longent l'hôtel • de - ville sont battus et mis en HISTOIRE ANCIENNE. 155 fuite. Un homme armé d'une hache attaque seul ceux qui entourent l'échafaud ; la foule se dissipe et les mendians font des prodiges de valeur. M. delà Reynie qui avait prévu cette émeute, et qui l'attendait de pied ferme à l'hôtel-de-ville, envoie aussitôt parle Port au Foin et par l'arcade Saint-Jean des archers qui cernent la place et tirent sur les mutins. Les mendians fuient à leur tour. Un des leurs cependant, l'archi-sup- pôt, se tient accroché au billot et renverse avec sa hache les soldats qui osent l'attaquer; il va saisir madame de Brinvilliers.... quand l'épée d'un archer lui traverse la poitrine! Une religieuse qui s'était avancée sur la place, et qui depuis long-temps avait les regards fixés sur l'échafaud reçut cet homme dans ses bras. — Paolo Exili ! s'écria-t-elle avec émotion en considérant son visage. — Sœur Marie, dit celui-ci en rassemblant toutes ses forces, j'ai voulu venger mon frère , et sauver de l'infamie le nom et la sœur de ma bienfaitrice, je... II ne put achever et rendit le dernier soupir. — Que la volonté de Dieu soit faite! répéta-t- elle avec ferveur. Au même instant un bruit sourd retentit près d'elle. Elle leva les yeux et aperçut une tête sanglante , détachée du tronc que le bourreau jetait au milieu des flammes d'un bûcher... Elle poussa un cri et s'évanouit. 156 UNE NOUVELLE HISTOIRE ANCIENNE. « Le lendemain, dit madame de Sévigné, la marquise de Brinvilliers était regardée comme une sainte; et ses cendres furent religieusement recueillies par le peuple. » Mon narrateur se tut. Il faisait nuit ; le ciel était parsemé d'étoiles; la lune éclairait le sommet des tours de l'antique abbaye et donnait à ces ruines une pâleur sépulcrale. Nous étions dans la grande rue de Jumiéges. M. de Brinvilliers, sans me questionner sur l'histoire qu'il venait de me raconter, me salua et disparut. Depuis cette rencontre, je n'ai jamais entendu parler de lui. Eugène BARESTE. SCÈNES POPULAIRES. LES MÉCONTENS. M. DUFOY. Le pere BONTEMS. LK MARÉCHAL. M \ DEMOISELLE GUIMARI). La mère AUBRY. lia scène se passe dans un village aux environs de Paris. SCÈNE I. Le père BONTEMS. M. DUFOY. LE PÈRE BOJNTEMS. C'est fichu, vous dirais tout cque vous vourais, monsieur Dufoy, mais j'sommes tout d'même point n'hureux ed'pis q'uj'ons fé c'te darniare révolution ilà. 160 SCÈNES POPULAIRES. M. DUFOY. D'abord, permettez, père Bontems, vous vous donnez là des gants pour une chose à laquelle vous n'avez nullement participé, Dieu merci. LE PÈRE BONTEMS. Si c'équiont pour ca qu'vous le r'marciais el'bon Dieu, mé point : l'paur' cher homme y n'équiont pourre rien là d'dans, c'qui n'empê- chont qu'il aviont dit, les ceux qui y équiont, qui n'y aviont rien d'pus beau et d'pus genti que c'te révolution ilà. M. DUFOY. Et vous êtes, dites-vous, malbeureux depuis cette époque? LE PÈRE BONTEMS. J'ons point dit qu'jéquiont malhureux , j'ons dit point n'hureux. N'ailais point m'faire dire des choses que j'ons point proférées, je l'di- sons core c'que j'ons dit que c'équiont neune belle chose qui z'ont abîmais, j'avons p'tëtre tort ed'dire qui z'ont abimais nout' révolution? M. DUFOY. Ne nous fâchons pas, je vous en conjure. LE PÈRE BOIfTEMS. Dam! j'ons t'y jamais payais dans n'aucun tems n'autant comme ej'payons? LES MÉCONTENS. 1G1 M. DUFOT. Je ne vous dis pas le contraire. LE PÈRE BOPiTEMS. J'ons t'y évu d'pis, des années qu'équiont rudes? c'équiont t'y point d'z'horreurs ed'payais c'que j'payons ed'contributions et d'tout, et vous voulais t'y point que j'nous trouvions n'hu- reux ? M. DUFOY. Je ne veux rien.... LE^PÈRE BONTEMS. C'équiont bé mal à vous, d'vouloir que j' seyons bé n'aises quand j'sommes malbureux tout plein. M. DUFOY. Je ne veux rien, vous dis-je, combien de fois faut-il vous le répéter? LE PÈRE BONTEMS. C'est qu'y n'y a point n'à dire, c'est qu'pus equ'jallons, pusque j'souffrons. M. DUFUY. Je ne puis rien y faire. LE PÈRE BONTEMS. Ça n'empêche pas qu'je n'serions point n'em- ii. 11 162 SCÈNES POPULAIRES. harassais si tout ein chacun vouliont n'être rai- sonnabe. M. DUFOT. Vous aurez du mal à obtenir cela, je vous en avertis. LE PÈRE BONTEMS. C'équiont tout d'même bé triste ed'voir el'preumier peuple ed'la tarre avoir autant d'mal qu'il en aviont à gagner sa pau'vie; car comme ydisiont l'aut'fois, j'sommes t'y point el'preumier peuple ed'la tarre. M. DUFOT. Et qui (lisait cela? LE PÈRE BONTEMS. Qui qui disiont ça? M. DUFOY. Oui. Lis PERE BONTEMS. Un queuqu'un qui n'vous craignont point. M. DUFOY. Ça, je le crois. LE PÈRE BONTEMS. Qui n'craignons même parsonne, voyais-vous; c'équiont m'sieu Faucheux, la preumiare lette ed'son nom, pisque vous voulais el'savoir, m'sieu Faucheux ed'Gadancourt. Quand j'I'ons pré- LES MÉCONTENS. 163 posais Faut'fois pour qui seyons députais, vous y étiais m'sieu Dufoy, qu'vous avais dînais à quand nous? M. DUFOY. Eh bien? LE PÈRE BOHTEMS. N'a vont t'y point dit c'te fois-là, m'sieu Faucheux , qu'jéquiont el'preumier peuple ed'Ja taire? M. DUFOY. Je ne me souviens pas de cela." LE PÈRE BOJNTEMS. Il l'aviont tout d'même bé dit. M. DUFOY. C'est possible, mais je ne l'ai point entendu. LE PÈRE BONTEMS. Que l'Francé il équiont el'preumier peuple ed'la tarre, el'preumier en avant ed'toutes el'- z'autes, el'pus brave, el'pus biau, el'pus Francé et Tmoins faignant, et qu'céquiont nenne vraie piquiée que d'Ie voir aussi peu hureux comme c'est qu'il équiont. M. DUFOY. Mais lui, M. Faucheux, de quoi se plaint- il , n'est-il pas un des plus aisés du département? LE PÈRE BONTEMS. C'équiont point li non pus qui leux plai- 164 SCÈNES POPULAIRES. gnont. Vlà l'pus biau, pardine, li, y n'Leux plai- gnont point. M. DUFOY. Il aurait grand tort. LE PÈRE BONTEMS. Il équiont simplement malhureux ed'voir el'pauv' peuple point hureux. M. DUFOY. • C'est fort beau de sa part. LE PÈRE BONTEMS. C'équiont pour qu'y seyions pus hureux, el'- preumier peuple ed'la tarre, qui voulions n'être députais. M. DUFOY. (Prenant le fausse! pour donner plus de mordant à ce qu'il va dire.) Et allons donc. LE PÈRE BOJNTEMS. Et dire qu'un homme comme li,yn'aviontpoint n'étais nommais aveucq d'z'idais pareilles; son défaut, à m'sieu Faucheux, c'équiont d'être trop franc, de n'point nassais dissimulais c'qu'il aviont au dihors ed'sa conscience; mais pisque j'som- mes venus à n'en parlais, j'sommes toujou ben aise ed'vous dire equ'les ceux qui n'en ont point voulu ed'm'sieu Faucheux pour nout députais, il équiont tout des vraies bêtes. LES MÉCONTENS. 165 M. DUFOY. Bien obligé. LE PÈRE BONTEMS. Dam, au fait, c'équiont t'y point el'meilleur et l'pus charitabe d'z'humains, m'sieu Faucheux, el'pus brave des hommes, l'pus sincère ? M. DUFOY. Vous n'avez pas toujours dit cela, il fut un temps... LE PÈRE BONTEMS. C'équiont du temps à défunt sa fâme, qu'é- quiont nout' cosine, eune gale, ein démon fini; c'équiont ben aile qu'équiont l'auteur qu'nous nous avons fâché, car j'ons toujou respectais m'sieu Faucheux, ça toujou; mais vous, m'sieu Dufoy, vous l'détcstais du fin fond ed'vout'ccçur. M. DUFOY. Je n'ai pas de raisons pour cela, vous vous trompez. LE PÈRE BONTEMS. Accoutais, j'savons et c'que j'savons; j'en savons p't'être pus qu'vous là-d'sus, et si j'vou- lions... Accoutais mé. M. DUFOY. Je vous écoute. 166 SCÈNES POPULAIRES. LE PÈRE BONTEMS. S'il aviont tant seulement voulu dans les temps, du mariage ed' son garçon aveucq vont' demoiselle, m'sieu Faucheux, vous sériais à l'heure qu'il équiont les deux doigts ed' la main, c'é- qu'iont t'y vrai, heim ? ' M. DUFOY. Pas tout-à-fait. LE Pl. Il I. BONTEMS. Pourquoi n'alors qu'vous n'I'avais point nommais, si c'néquions la chose qu'vous n^équiais point n'ami n'aveucq? C'paur' m'sieu Faucheux qu'équiont la bon tais n'en parsonne, la bête au bon Dieu. M. DUFOY. C'est peut-être bien un peu pour cela qu'on ne l'a point nommé. LE PÈRE BONTEMS. Vous n'vous z'a point beaucoup gênais pour en dire d'z'horreurs. M. I)UFary, et la conduire en sûreté à Cambrai. Au moment de monter en litière, et comme elle cherchait des yeux son hôte , pour prendre congé de lui, Berthe le vit à cheval. — Je ne veux vous quitter qu'à Cambrai même, lui dit-il, là seulement peuvent cesser pour vous les dangers, là seulement je dois vous quitter pour toujours. — Non pas pour toujours, dit-elle, non pas, mon noble et courageux protecteur. 244 TABARY Disant cela elle lui tendit une main qu'il porta respectueusement à ses lèvres. Puis il serra doucement cette main. Si elle ne répondit pas à une étreinte si hardie, le regard de Berthe , et sa molle langueur sans reproche, comblèrent de joie le mulquinier. L'escorte se mit en marche, et dame Rose, sur le seuil de son logis, après avoir suivi quelques temps des yeux la belle litière et les cavaliers, rentra dans la maison, où son premier soin fut de s'armer d'un balai. — Dieu soit loué, dit-elle, je vais pouvoir nettoyer et remettre en ordre ma maison. Pour en finir avec l'histoire et surtout pour expliquer l'arrivée si prompte de l'escorte envoyée par l'évèque à sa nièce , nous allons transcrire ce que Doultreman, chroniqueur valen- ciennois et contemporain, dit au i3° chapitre du livre II de son Histoire de P'alenciennes. « Le lendemain au point du jour de l'équipée « des maubrûlés (des mal brûlés), le magistral « dérata soudain vers le marquis de Berghes « qui était à Liège, Jean Nolin , seigneur de « Locrois, et Nicolas de la Croix; Michel de la « Noue, lieutenant de la ville, fut envoyé vers « son altesse à Bruxelles faire rapport de tout, « et demander de l'aide pour réprimer l'inso- « lencedes mutins. Le mercredi, lendemain des L'HONNÊTE HOMME. 245 « maubrûlés, vint la compagnie d'hommes d'arec mes, ou bande d'ordonnance du comte de « Boussa et une partie de celle du marquis de « Berghes; et le lundi suivant, le comte de Boussa « et le marquis de Berghes arrivèrent en la ville, « comme aussi la compagnie du duc d'Arschot. « Les jours suivans, on remplit les prisons « d'hommes et de femmes accusés d'avoir as- « sisté ou coopéré à la recousse des deux pri- u sonniers, ou les avoir soustenus en leurs mai- « sons; et le xvi de may, on commença d'en « faire les exécutions, qui par le feu, qui par « l'épée, qui par le fouet et le bannissement. « Le magistrat n'omit chose aucune qui put « servir à la correction et mandement du pauvre « peuple abusé, faisant cette année et la sui- « vante force édits et défenses pour empêcher « toute assemblée suspecte, tant dedans que de- « hors la ville. Aussi ne trouvera-t-on pas que, « pendant tous ces troubles, le corps du ma- « gistrat ait connexe ou dissimulé avec les « huguenots et rebelles, beaucoup moins quoi- « qu'à la fin ils aient été violens et forcés en CCT- « tains points par les plus forts, qui donnaient « trop aux autres. « La journée des maubrûlés eut de funestes ré- « sultats pour la Flandre; l'ambition et lajalou- « sie de quelques seigneurs du pays, masquées du « zèle de la patrie, commencèrent une rébellion « qui dura long-temps. Cent et cinquante génie tilshommes, conduits par le seigneur de Bre- 24G TA HA RY L'HONNÊTE HOMME. « derode et le comte Ludovic, frère du prince « d'Orange, présentèrent, le v d'avril, une re- « quête a la duchesse de Parme, gouvernante « des Pays-Bas. Peu après ils prirent le titre de « gueux, et, pour le corps de leur devise, deux « mains enlacées qui tenaient une besace, avec « ces mots : jusques à la besace. Toutes ces « choses, avec la connivence des gouverneurs, « levèrent le menton aux huguenots, et leur « donnèrent la hardiesse de paraître et faire leurs « prêches en public. » VI. Fuite. Dans les petites villes, le fait le plus insignifiant alimente les conversations pendant quatre ou cinq jours. Jugez donc de l'impression profonde que durent causer, et des sujets d'entretien que produisirent des événemens aussi graves que la révolte des protestans, les périls courus par l'évêque, et l'asile qu'il avait trouvé chez niai lie Tabary l'honnête homme. Et puis chaque jour apportait un aliment nouveau à la curiosité publique : ce fut d'abord le départ du inulquinier à cheval près de la litière de mademoiselle Berthe; ensuite le long séjour de trois semaines qu'il ht à Cambrai, lui qui jamais jusque-là n'avait voyagé hors de Valen- ciennes, lui si constamment assidu à ses affaires. Mille interprétations vagues, confuses, qui se 168 TABABY contredisaient, mais tontes imprégnées de médisance et de malignité, couraient la ville et passaient de bouche en bouche. Son retour soudain acheva de mettre le comble à la curiosité générale, surtout lorsque l'on entendit annoncer, pour le surlendemain, l'entrée solennelle de monseigneur l'évêque de Cambrai, qui venait juger les fauteurs d'hérésie et les séditieux huguenots. Chacun en parlait et formait, à cet égard, des conjectures toutes complètement éloignées de la vérité, comme cela se pratique d'ordinaire. Chacun, y compris les trois vieilles maîtresses d'école, qui n'étaient, certes, ni les moins curieuses ni les moins bavardes de la ville. Grâce à leurs rapports fréquens avec les familles de leurs écoliers, et surtout avec les servantes qui les amenaient chez elles, il n'était point de propos qu'elles ne sussent au bout du doigt, point de mystère d'intérieur qu'elles ne parvinssent à surprendre et partant à révéler. Pieuses, charitables et d'excellent cœur, ces trois filles, qui se seraient reproché une larme versée à tort par l'un de leurs écoliers, jetaient sans scrupule le trouble dans les familles, et semaient à pleine main la calomnie sans y voir le moindre mal. Donc, malgré toute l'affection qu'elles portaient à maître Tabary, pour qui elles professaient d'ailleurs la vénération et l'intérêt que l'on porte aux personnes qui tiennent entre leurs mains une partie de notre sort, les trois pal- L'HONNÊTE HOMME. 249 tresses d'école s'ébattaient entre elles aux dépens «les récompenses que le mulquinier attendait de l'évèque, pour un service rendu par hasard, et que nul autre n'eût refusé : elles s'étonnaient avec malice de voir, chez un homme riche, tant d'apprêts pour obtenir des faveurs. Elles citaient les fonctions qu'il allait remplir près du prélat, et assaisonnaient le tout de reproches sur la négligence que les voyages du mulquinier pouvaient causer à ceux qui lui confiaient leur argent, lorsque maître Tabary apparut au milieu d'elles. Elles jetèrent un triple cri qu'il réprima de la main. —- Silence ! dit-il en quittant son manteau, sous lequel il portait un paquet assez gros. Puis il ajouta : — Vous n'êtes guère soigneuses de vos affaires. En déposant chez moi vos cent cinquante livres tournois, vous n'avez point attendu que mon argentier vous donnât en échange un reçu : je vous l'apporte. Les trois vieilles filles, le visage épanoui, mêlèrent unanimement leurs trois voix gutturales et nasardes pour remercier le mulquinier. —Je vous apporte, en outre, l'intérêt au dédier vingt de cette somme que j'avais emportée par hasard avec moi à Cambrai. Puisque c'est Dieu qui m'a fait prendre ce sac avec les miens, me suis-je dit, c'est sans doute un avertissement que le ciel me donne de partager, avec les trois dignes 250 TABAKï saiiu s, le gain que j'en retirerai. Voici donc cette petite somme en livres, sous et deniers. Pour le coup, les trois soeurs se seraient mises dans le feu pour un si généreux et si loyal argentier. — Maintenant, ajouta-t-il en tenant toujours et la bourse et le parchemin, maintenant service pour service, le voulez-vous? — Notre sang, notre vie vous appartiennent. — Eh bien! il faut que vous vous enfermiez chez vous dès à présent au fond de votre logis et dans la chambre la plus reculée; que vous me laissiez maître de la pièce où nous nous trouvons maintenant, et que vous ne cherchiez point à connaître les motifs qui me font agir. Enfin surtout que nul ne le sache demain. — Jamais! s'écria Marie-Josèphe, jamais! Il y a là quelque mystère à l'égard du curé de Sainte- Croix, contre le logis duquel se trouve adossé notre maison, et dont un simple mur sépare notre cour de sa cour... Et monseigneur l'évêque, qui loge chez le curé! Jamais. — Jamais! répéta Catherine. Toutes les trois, après cet énergique manifeste, se levèrent vivement et avec résolution. Tabary insista, sollicita, pria, rien ne put apaiser, rien ne put. faire céder les fidèles catholiques, qui frémissaient d'indignation à la seule Idée de causer préjudice à monseigneur l'évêque ou au curé. — Eh bien! puisqu'il en est ainsi, fit le mul- L'HONNÊTE HOMME. 251 quinier poussé à bout, dites adieu à vos cinquante écus et à l'intérêt qu'ils ont produit. Je déchire le reçu, et je mets l'argent dans ma poche! Sur ce, bonsoir. Il sortit en maudissant les vieilles'filles et leurs imbécilles scrupules. Cependant il ne marchait que doucement, car il s'attendait bien à voir l une d'elles courir après lui pour le rappeler. Cet homme avait manié trop d'argent en sa vie, pour ne point connaître le pouvoir de l'argent. Pendant ce temps-là, les trois sœurs se regardaient avec consternation. — Il faut le rappeler, hasarda Gertrude, qui lisait ce désir dans les yeux de Marie-Josèphe.— Courez après lui, Catherine, hâtez-vous, vous le rejoindrez encore. La pauvre petite asthmatique partit de son plus vite, c'est-à-dire avec assez de lenteur. Sa construction, fort peu favorable pour courir, la faisait trébucher à chaque pas. Enfin, hors d'haleine et désespérant d'atteindre le mulquinier, elle s'arrêta, réunit ses mains en porte-voix autour de sa bouche , et poussa un ohé faux et glapissant qui vint résonner à l'oreille de ïa- bary comme une délicieuse musique. Il se hâta de revenir. Les trois sœurs l'aï tendaient sur le seuil de i<'iir maison; Marie-Josèphe et Gertrude pâles l 'i en larmes, Catherine le visage écarlate et toussant à étouffer. - Maître, vous ne nous quitterez pas ainsi. 252 TABARY vous le comprenez bien; vous ne pouvez pas nous exposer à des périls et au courroux de monseigneur l'évêque. — Ecoutez-moi, dit-il après un moment de réflexion, je comprends et j'approuve vos scrupules. Les trois sœurs respirèrent plus à l'aise, et leurs regards s'attachèrent sur le visage du mul- quinier. — Puisque vous l'exigez, il faut que je vous confie un grand secret. Ce que je veux faire, c'est par l'ordre de monseigneur et pour lui rendre service. — Ah! cela change bien les choses, interrompit Gertrude, qui voulait ôter à Marie-Josèphe le chagrin de revenir la première sur l'opposition exprimée, et la honte cruelle que l'on éprouve toujours quand on est forcé de se rétracter. — Croyez-vous, comment avez-vous pu croire que moi, moi, je songe à desservir monseigneur! — C'est ce que je pensais, répliqua Marie- Josèphe ; c'est la réflexion de ma sœur Gertrude... — Une réflexion, moi! je n'ai rien dit. — Si fait, ma sœur. — Vrai? Ma sœur Catherine me semblait si fort épouvantée, que j'ai peut-être dit quelque chose sans y prendre garde. Catherine, le souffre-douleur, accepta la res- ponsahilité dont on la chargeait, baissa les yeux et se mit à son rouet pour se donner une contenance. L'HONNÊTE HOMME. 253 — Allons, voilà tout arrangé, et je m'en félicite. Tenez, voici le reçu de votre argent, et vous comprenez bien que je n'ai jamais sérieusement voulu le déchirer. Voici, en outre, l'intérêt que je vous ai promis : maintenant que j'ai rempli mes conventions, remplissez les vôtres. Les trois sœurs, fort mal à leur aise, et qui cherchaient en vain à donner le change à leurs craintes et à leurs scrupules, se retirèrent dans la chambre la plus éloignée de leur cour. Là, elles retrouvèrent la première énergie de leurs inquiétudes, quand elles entendirent Tabary fermer à triple tour non-seulement la porte de leur chambre, mais encore les portes et toutes les fenêtres du logis. Elles passèrent la nuit complète sans se coucher, debout et prêtant l'oreille au moindre bruit. Elles crurent vers minuit reconnaître un léger murmure de voix, mais peut-être n'étaient-ce que les plaintes du vent. Cependant le jour commençait à paraître, et des raies vives de lumière pénétraient à travers les volets des fenêtres, que Marie-Josèphe prit sur elle d'ouvrir. Jugez de sa terreur, elle vit la porte qui menait à la rue toute grande ouverte, une échelle de corde était encore attachée à la muraille, les serviteurs de l'évêque couraient ça et là dans une agitation extrême, et une grande foule se rassemblait dans la rue. On ne tarda pas à découvrir l'échelle de corde, 25/i TABÀRY L'HONNÊTE HOMME. alors des imprécations s'élevèrent de toutes parts contre les trois sœurs, on se précipita dans leur maison, on enfonça la porte de leur chambre, on les saisit, on les garrotta, et elles furent traînées en prison au milieu d'une foule immense qui demandait leur prompt supplice. VII. Tournions Pendant que ces événemens se passaient, une voiture chargée de paille emmenait le mulqui- nier et la comtesse Berthe déguisés en paysans , et cachés sous l'immense toile dont, suivant l'usage, cette voiture était recouverte. Un charretier, loué la veille par Tabary, et que les fugitifs étaient venus rejoindre à quelque distance de Valenciennes , conduisait les chevaux et croyait accompagner dans leur ferme du Ver- înandois un cultivateur et sa femme ; Tabary avait choisit le Vermandois pour asile, car une fois dans ce pays, il n'avait plus rien à redouter de 1 evêque de Cambrai. A présent une chaise de poste franchirait en peu d'beures la distance qui sépare Saint-Qix'n- tlll de Valenciennes; mais au quinzième siècle 256 TABARY on n'avait point de chaises de poste! C'était donc un voyage de deux jours, un voyage long et dangereux pour Tabary, puisque si jamais les hommes d'armes de l'évêque venaient à découvrir la route qu'il avait prise, il était impossible qu'ils ne l'atteignissent pas promptement. Jugez des frissons qui parcouraient tous ses membres lorsqu'un bruit lointain de chevaux se faisait entendre , et jusqu'au moment où ce bruit s'éleignait. Oh ! que de fois il maudit l'amour ou plutôt l'orgueil insensé qui le jetait en de si grands périls. Voilà qu'il a détruit tout son bonheur, et que proscrit, menacé de mort, il lui faut, prendre la fuite, à travers les plus grands périls... Tout cela pour une femme qu'il trompe, pour une femme qui lui crachera peut-être au visage en apprenant qu'il n'est point un grand seigneur. — S'il revenait sur ses pas, s'il rendait Berthe à son oncle?... Impossible! L'évêque de Cambrai, ce cœur dur, cette volonté de fer, n'a jamais pardonné: la prison, lahart, voilà le prix qui récompenserait le repentir de Tabary. Allons, le sort en est jeté : à la grâce de Dieu! Une fois hors du Gambresisil pourra traiter de puissance à puissance avec l'évêque de Cambrai, et pour sauver l'honneur de sa nièce, le prélat sera bien forcé de sanctifier par la bénédiction nuptiale, un mariage inévitable! Car mieux vaut encore que sa nièce soit la femme d'un bourgeois que la maîtresse d'un bourgeois, et puis le temps calme et arrange bien des choses. Alors, une couronne de L'HONNÊTE HOMME. 257 comte au mulquinier! de vastes domaines! du pouvoir! Car une fois que ces nobles qui le dédaignent l'auront admis de force parmi eux, ils reconnaîtront bientôt sa supériorité, et dans un temps de troubles et d'agitation auront recours à lui, lorsque surviendra quelque crise imminente. Que Dieu envoie bientôt cette crise, et la fortune du mulquinier croîtra haute et brillante : alors ceux qui le repoussaient l'appelleront à eux, ceux qui le rejetaient se montreront les plus ardens à le faire arriver, et il ne s'arrêtera pas en chemin. La comtesse Berthe n'avait qu'une pensée, qu'une seule pensée : — N'importe ce qu'il advienne, je suis à lui. Pauvre enfant! Naïve, aimante et crédule, il n'avait fallu que lui parler d'amour et pleurer, pour lui faire oublier son rang, et pour qu'elle s'enfuît avec un inconnu. Tant de sacrifices n'étaient rien pour elle. Pourvu qu'elle tînt dans ses mains, comme elle la tenait, une des mains de sou amant; pourvu que sa tête reposât sur son épaule, que lui importaient sa couronne de comtesse, sa splendeur perdue, les dangers, les fatigues, la pauvreté? N'est-il pas près d'elle! Jusqu'à la nuit close, rien ne vint alarmer Tabary; car l'évèque ne soupçonnait pas les amours de sa nièce pour le mulquinier, et il'ne comprit la trahison du bourgeois qu'après avoir interrogé les trois maîtresses d'école. On perdit bien du temps à visiter la maison de Tabary, et 258 TA BAR Y a presser de questions clame Rose, qui ne comprenait pas plus que les autres la disparition de son frère. Ensuite on dirigea vers Mons et vers les villes du Hainaut, les émissaires chargés de poursuivre les amans, car nul ne soupçonnait leur projet hardi de prendre la route du Ver- mandois, et de traverser, pour y arriver, le siège même du pouvoir de l'évêque de Cambrai. Aussi, à la nuit tombante, la voiture de Ta- bary traversait Cambrai sans encombre, et continuait sa route vers Saint-Quentin. Mais à trois lieues environ de Cambrai, ta voiture fut tout-à-coup entourée de gens armés qui se saisirent du charretier, le lièrent à un arbre, et se mirent à fouiller la voiture, dont ils tirèrent Tabary et Berthe. Berthe tenait à la main un petit poignard dont elle voulait se frapper avant qu'on ne la ramenât à son oncle, car elle se croyait tombée dans les mains des hommes d'armes envoyés à sa poursuite. — Mais, jugez de sa joie, ce n'étaient que des voleurs. — Ils visitèrent la voiture, arrachèrent à Tabary, une ceinture pleine d'or, s'emparèrent des chevaux , et laissèrent là Berthe et le mulqui- nier; le charretier avait trouvé moyen de rompre ses liens et s'était enfui à travers champ. Le pâle et tremblant Tabary demeurait attéré. —■ Qu'allons-nous devenir ? s'écria-t-il enfin, qu'allons-nous devenir? sans ressources, sans L'HONNÊTE 1 TOMME. 259 chevaux, poursuivis, sans connaître les routes. Qu'allons-nous devenir? —- Eh! bien, nous continuerons notre chemin à pied, répliqua courageusement Berthe. Je veux t'en montrer l'exemple, allons, viens. — Et elle l'attira par la main. 11 la suivit sombre et silencieux. — Oh ! maudite soit cette femme qui m'a perdu, songeait-il. Au bout de deux heures de marche, il fallut que Berthe s'arrêtât et s'assît sur une pierre. — Te voilà fatiguée, n'est-ce pas? qu'allons- nous faire ? — Marchons! reprit-elle. Et elle se remit en route. Le lendemain quand le soleil se leva, le mul- quinier sut pourquoi Berthe s'était arrêtée la nuit à divers reprises. C'est que les cailloux de la route avaient déchiré ses pieds délicats et frêles , et que gonflés et sanglans ils pouvaient à peine la soutenir. — Damnation! murmura-t-il, que vais-je devenir? Ici, avec une femme qui ne peut plus marcher! Mais son désespoir ne connut plus de bornes , lorsqu'il s'aperçut que dans leur trouble, trompés par l'obscurité de la nuit, ils s'étaient trompés de route et avaient pris un chemin qui les ramenait vers les portes de Cambrai. Il pleura comme un enfant et s'assit à terre, sans énergie, 260 TABARY L'HONNÊTE HOMME. sans espérance, résolu à ne rien tenter pour sortir de péril. Berthe, à force d'exhortations, parvint à rendre un peu de résolution à ce lâche, qui se remit en route. Mais à peine avaient-ils fait quelques pas, qu'ils entendirent galoper derrière eux une troupe d'hommes d'armes. Berthe et Tabary n'eurent que le temps de se jeter dans un petit chemin de traverse, et de s'y coucher à plat ventre jusqu'à ce que les hommes d'armes se fussent éloignés. Une autre fois ils virent de nouveau, au loin, des soldats qui semblaient faire d'activés recherches; encore quelques instans, et ils allaient arriver à l'endroit où se trouvaient les fugitifs!... Et rien pour se cacher, pas un buisson! D'un coté la route, de l'autre des champs nus et un marais immense. — Que faire, que devenir? murmura le mul- quinier. — Nous plonger dans ce marais, dont les roseaux nous déroberont aux regards. Sans hésiter elle lui en donna l'exemple. VIII. Expiation. Maintenant il faut laisser écouler un mois, et rejoindre Berlhe et le mulquinier au Catelet, petite ville forte de la Picardie, séparée de Cambrai par cinq lieues environ. Vous voyez cette maison, ou plutôt cette ca bane recouverte de chaume, qui ne se compose- que de deux pièces au rez-de-chaussée, et sur l'aire mal battue de laquelle le, pied trébuche à chaque pas : c'est là que demeure la nièce de l'évêque, du prince de Cambrai! C'est là qu'elle se cache sous un nom supposé. C'est là que, dangereusement malade, elle a passé trois semaines de souffrance et de misère. Maintenant, elle entre en convalescence, mais cette convalescence, au milieu des privations les plus rudes, n'a rien de ce voluptueux bien-être, ' 262 TABARY mélange ineffable qui réunit à la douce langueur du in.il cessé la mystérieuse sensation de la nature qui se régénère. Non, à peine la lièvre et ses brûlans frissons ont-ils cessé de parcourir ses membres etd'allourdir son front, qu'il lui a fallu courber ce front sur de pénibles travaux à l'aiguille. Mal vêtue, assise près de la fenêtre entrebaillée *, car le jour commence à baisser, elle n'en poursuit pas moins activement sa besogne, quoique la rigueur du froid ail rougi et gonflé s, s mains frêles , naguère si délicates et si blanches. Mais il faut qu'elle se bâte, car de ce travail dépend leur pain du soir.Tabary n'a point trouvé au Catelet l'argent qu'il comptait s'y procurer, et depuis un mois qu'elle est malade, ils ont épuisé toutes leurs ressources, tout leur crédit. Ils ont contracté des dettes, on ne veut plus rien leur vendre s'ils ne paient comptant ! 11 faut donc que les objets de lingerie qu'elle coud soient remis ce soir même au mercier.qui les lui a donnés à confectionner, et qui les paiera d'un misérable salaire. — Cependant, avec quelque activité qu'elle fasse courir l'aiguille, elle ne lève pas moins la tête de temps à autre , pour interroger du regard la route qui s'allonge sous sa fenêtre. Elle attend celui qu'elle aime, celui pour lequel seulement la misère lui est rude. Ah! que • L'usage du verre n'était encore employé dans ce pays, que pour les églises, les châteaux et les habitations des riches bourgeois. L'HONNÊTE HOMME. 263 n'a-t-il pour la supporter, le courage qu'elle trouve , elle, dans son amour! Mais loin de là, toujours sombre et accablé, ' il désespère , il doute de l'avenir, il supporte avec impatience le présent. ... Oh! enfin, le voici. — François, mon François. Elle court au-devant de lui, elle se suspend à son cou, elle le presse contre sa poitrine. Maladie, travail, misère, inquiétudes, elle a tout oublié ! il est là. Tabary lui rend avec distraction ses caresses, puis il se laisse tomber sur un banc et tire de sa poche quelques pièces de cuivre. — Tiens , lui dit-il, voici le prix de ma journée, ils ont failli ne pas me payer. Ils prétendent que je rêve au lieu de dévider leurs fils ! Us ne veulent plus de moi pour demain; ainsi demain pas de pain. — Oh! si, mon bien aimé, si, car regarde, j'ai pu travailler aujourd'hui, moi ! Tiens, regarde ! quoique bien faible encore je me suis Irainée jusque chez le mercier qui demeure à lextré- mité du faubourg, je lui ai demandé du travail, il m'en a donné : vois tout ce que j'ai fait aujourd'hui. En disant cela elle lui montrait avec une joie enfantine la pièce île toile grossière qu'elle cousait. — Tabarj ne leva même pas les yeux. — Oui, soupira-t-il après quelques instansde silence, oui, nous ne mourrons pas de faim aujourd'hui , niais demain nous resterons sans 2G4 TABARY L'HONNÊTE HOMME. asile, car le paysan qui nous loue cette chaumière, m'a fait savoir que si demain je ne lui en payais le loyer, il m'en chasserait impitoyablement. Demain où nous abriterons-nous ? — François ! — Nous allons manquer de pain, nous manquons de bois pour réchauffer nos membres raidis et souffreteux, on ne veut plus de mon travail, et demain il ne nous restera même pins un toit pour abriter nos tètes. Oh! damnation ! damnation! pourquoi le hasard est-il venu nous jeler l'un vers l'autre? — François , calmez un peu ce triste désespoir ! — Sans moi vous seriez heureuse et paisible; sans vous, moi je serais encore l'heureux bourgeois dont chacun enviait la richesse, la considération et la probité. — Un bourgeois !... — Eh, oui, madame , un bourgeois, un marchand de fils!... Est-ce qu'il vous faut un noble seigneur pour habiter avec vous cette cabane ? pour en être chassé demain avec vous? — Qu'importe, François, si tu m'aimes. — Si je vous aime ! ricana-t-il, si je vous aime! cet amour ne mecoûte-t-il pas assez cher, nel'ai- je point payé de ma fortune et de mon repos! le beau lieu vraiment pour parler d'amour ! — Hélas! pensa-t-elle, combien je lui dois de tendresse et de preuves de dévoûment,en échange de tout ce qu'il a perdu pour moi ! IX. Incident. — Dénouaient. De toutes les circonstances qui dégradent l'homme, il n'en est point de plus efficace et de plus sûre que la misère, maiesuada, comme dit le poète latin, et bien pire que le vice, suivant l'expression de Voltaire. Car depuis un mois Tabary, que l'ambition seule, et non l'amour avait jeté dans une situation si pénible, supportait avec d'autant plus d'impatience la misère, et en subissait d'autant plus les mauvaises influences, qu'il laissait derrière lui un sort doux, riche et plein de ce bonheur positif au-delà duquel ne s'élevaient guère ses idées de bourgeois. Il avait cru que l'évèque de Cambrai, qui d'ailleurs lui devait la vie, préférerait la mésalliance de sa nièce avec un homme riche et habile, au scandale d'un enlèvement; et que lui, riche marchand, échangerait ainsi, sans trop de mal, et après de 266 TABARY courtes agitations, sa barrette fourrée contre le chaperon de prince. Mais déçu dans ses calculs, il maudissait amèrement son ambition, et cherchait avec avidité le moyen de sortir de la situation fausse où il se trouvait. De plus la tendresse et la résignation de Berthe lui faisaient mal , parce qu'elles le forçaient à rougir de lui- même: elles l'aigrissaient comme un reproche perpétuel, et une sorte de haine sourdissait involontairement dans son âme , contre celle qui valait mieux que lui et qui avait causé tous ses malheurs. —Telles étaient les pensées qui n'avaient cessé d'agiter Tabary durant toute une nuit sans sommeil, et qui s'attachèrent à lui, lorsqu'au point du jour il sortit sans but, et se prit à errer dans la campagne. Un brouillard épais et lourd se joignait au froid de la saison , comme pour ajouter encore au malaise dont s'endolorissaient les membres fatigués du mulquinier; le brouillard excitait ses souffrances morales par les souffrances physiques. Des regrets, des remords, des pensers insensés et confus , mais tous haineux et tous sinistres, venaient tour-à-tour passer devant son imagination et lui inspirer quelque parti désespéré. Lequel? il ne le sait point, il n'en voit point; mais il souffre et il faut qu'il se débarrasse de ses souffrances, ne fût-ce que: pour les changer contre d'autres. Oh ! sa bonne vie de bourgeois qu'est-elle devenue ? L'HONNÊTE HOMME. 267 Tout-à-coup , au détour d'un chemin, il se trouve face à face avec un seigneur à cheval qui lui crie: , — Oh ! je vous tiens enfin, maître Tabary. C'était un des puissans chevaliers de la cour de l'évêque. — De par Dieu votre compte ne sera pas long à régler, et la hart est déjà dressée pour vous dans le coupe-oreille de Cambrai. Suivez-moi. — Je vous tuerais si je le voulais, répliqua Tabary, en faisant briller un poignard sur la poitrine du chevalier.... Mais , ajouta-t-il , je ne le veux pas, et il jeta l'arme loin de lui. — Courtoisie pour courtoisie! répliqua le comte de Saldagne, vous êtes libre jusqu'à la première rencontre. — Je ne veux point de cette liberté: je suis las de tant de misères et de périls. La mort vaut mieux, livrez-moi au bourreau. — Et la demoiselle Berthe? — Tabary baissa la tête sans répondre. — Oh! eh! hourgeois, serait-elle défunte? — Non point, et vous pourrez la ramener en triomphe, ricana Tabary; la ramener pure comme avant son départ, car elle a été malade durant un mois ! Une fois convalescente elle n'a point voulu de ma foi sans prêtre, et je n'avais point un mouton d'argent à donner au prêtre. — Oui dà, lit le chevalier, et elle ne t'aime plus comme tu ne l'aimes plus. 268 TABARY — Qu'importe ! puisque la hai t m'attend , marchons. — Il importe beaucoup, hourgeois, car j'ai moyen de te tirer de péril , et moi de faire une bonne affaire. Voyons, consens à ce que je vais te proposer, et tu rentreras dans la ville de Valenciennes; tu y retrouveras ta boutique, ton argent et la considération. — Si je le veux ! — Eh bien, suis-moi, et à l'œuvre. Cependant Berthc venait de s'éveiller, et son premier soin avait été d'appeler François, mais il était déjà sorti. — Pauvre infortuné, se dit-elle, sans doute il est allé chercher de l'ouvrage , pour rendre moins rudes les privations que j'endure ! Dans quel abîme de souffrance je l'ai jeté.. . Et j'ai pu, moi, augmenter ses chagrins. . . Comme si tant de sacrifices n'étaient pas des liens plus sacrés que la bénédiction d'un piètre! Oh! oui; moi aussi, je.ferai des sacrifices! Récompen- serais-je t rop son amour quand je deviendrais sa maîtresse , quand je deviendrais même sa servante, ou son esclave!.... Mais quel est ce bruit d'hommes d'armes? quel est ce chevalier?... Ciei ! le comte de Saldagne. Le seigneur entra dans la cabane et remit silencieusement un parchemin à Berthe, celle-ci lut: L'HONNÊTE HOMME. 269 « Adieu à nos rêves d'insensés! Le seigneur de « Saldagne daigne vous réconcilier avec votre « oncle, monseigneur l'évêque : il lui fait savoir « qu'en vous enlevant, je n'ai agi qu'en service teur fidèle dudit comte de Saldagne, qui vous « aime. » Berthe pâlit et ses mains serrèrent convulsivement le parchemin ; puis , tremblante de tous ses membres et avec un son de voix que ne pourraient exprimer des paroles humaines : — Sire chevalier, dit-elle, je ne suis pas veuve! Le chevalier de Saldagne comprit. Le surlendemain, trois pauvres filles, les trois sœurs Thoin, ensevelissaient un cadavre trouvé sur la route de Cambrai à Valcnciennes , et consolaient dame Rose qui pleurait et qui criait à travers ses sanglots : mon frère ! mon pauvre frère ! — Seigneur, disaient les saintes femmes, en remplissant leur pieux office, seigneur, pardonnez-lui ses offenses comme nous les lui pardonnons. S.-Hewbi KEKTUOUl). CHRONIQUE DE JEHAME D'ARC. oult de douleurs et choses grièves au pau- ■i vre peuple, étoient en 'celui temps avec grand Ç déchet au royaume de c France; et cela étoit advenu pour cause du méfait des nobles et aucuns autres : c'est à savoir en orgueil de seigneur, convoitise de ri- honnèteté. Dont le peu- c'étoit punition de Dieu contre ceux qui le menoient mal. Et de f;iit cela étoit, surtout depuis que le roi Jean avoit été pris prisonnier des Anglois, à cause qu'il avoit été aban- llk CHRONIQUE donné à la bataille de Poitiers de trois de ses fils qui s'étoient enfuis des premiers, et mal défendu de sa noblesse qui ne valoit plus néant. Et depuis ce roi jusqu'au démente Charles VI, qui bailla son royaume au roi an- glois, n'y eut que malheur sus la France. Les plus grands du royaume avoient toujours été se guerroyant et s'entretuant. Ainsi avoient fait ensuite les uns des autres, le duc de Normandie fils du roi Jean et Charles roi de Navarre; Louis duc d'Orléans et Philippe duc de Bourgogne; le comte d'Armagnac et Jean de Bourgogne; et enfin le Dauphin duc de Touraine et Philippe de Bourgogne, fils du dessus dit Jean, qui avoit été occis en présence du Dauphin: et c'étoit toujours vengeance des parens contre tels assassinats. Et ne faisoit guère mieux le reste de la noblesse, laquelle le commun peuple accusoit de n'avoir défendu ni le roi ni le royaume, ayant lâché pied dans les batailles contre les Anglois, et d'être cause de tous les maux des paysans qu'elle ne secouroit point contre les compagnies de gens d'armes et de brigands qui pilloient leurs maisons et leurs granges. Aussi lesdits paysans à qui les seigneurs donnoient par dérision le nom de Jacques Bonhomme, s'étoient levés à plus de cent mille et crioient: honny soit par qui il demeurera que tous les gentilshommes ne soient détruits. Et ils s'étoient mis à brûler les châteaux des gentilshommes, chevaliers, et DE J EH ANNE D'ARC. 275 écuyers, et à les occire avec toutes sortes de tourmens. Encore étoit-il que les bourgeois n'étoient guères plus amis des gentilshommes que les paysans. Us avoient eu moult de maux par les mauvais conseillers des rois et régens, depuis le temps d'Etienne Marcel le prévôt des marchands et de l'évêque de Laon, qui avoient voulu réunir toutes les bonnes villes du royaume entre elles, pour que le produit des aydes, subsides et gabelles, dont le peuple étoit moult grevé, ne fussent dilapidés par lesdils princes en faveur de leurs seigneurs domestiques. Or depuis Marcel traîtreusement occis, jusqu'au temps de Charles VI, où la prévôté des marchands fut abolie, après la commotion du peuple appelée du nom des Maillets, bon nombre de bourgeois avoient été mis à mort pour avoir voulu, comme Marcel, entendre aux dépenses des aydes octroyées par le peuple, qui déjà étoit moult grevé par les mutations des monnoyes. Aussi le commun peuple, pillé, massacré, abandonné de tous, ne savoit-il auquel ouïr; et lorsqu'il vit que la reine Isabeau et Philippe de Bourgogne, le fils de ces ducs qui souvent avoient fait remontrance aux rois pour le peuple, se mettoient du parti des Anglois, il crut qu'il y seroit mieux. Mais dans Paris y avoit toujours des bourgeois et autres,qui tenoient pour le Dauphin due de Touraine, lequel venoit d'être reconnu. 276 CHRONIQUE comme ayant nom Charles VII ; et y en eut qui firent conspiration contre les Anglois pour rendre la ville au roi de France; ce tout quoi ayant été découvert, aucuns d'entre eux furent décapités et d'autres eurent leurs biens confisques. Alors en l'an mil cccc xxix le comte de Salis- bury ayant en sa compagnie le sire de Talbot, le comte de Suffolk et plusieurs autres Anglois, mit le siège devant la ville d'Orléans et fit faire devant icelle ville plusieurs bastilles, si bien que la ville fut tout enclose, et que à peine pouvoient entrer des vivres ne par eau ne par terre. Ceux de la ville se défendoient toujours vigoureusement , car toutes les villes dessus ou dessous la Loire , tout en tour d'Orléans étoient angloises, et ne restoit plus qu'icelle ville à prendre pour avoir tout le pays. Dedans étoit le bâtard d'Orléans , le maréchal de France seigneur de Broussac, Etienne de Vignolles dit Lahire, et aussi plusieurs autres capitaines quifaisoient de grandes vaillances à la défense d'icelle ville. Or y avoit l'espace de sept mois que le siège étoit poussé par les Anglois, et la ville étoit en si grand besoin que plus ne pouvoit bonnement tenir pour la nécessité de vivre, et disoit-on communément que icelle ville étoit perdue. En celui temps vint nouvelle au roi de France qu'il y avoit une Pucelle, près de Vaucouleurs ès marche de Lorraine, âgée de vingt ans ou environ , qui dit par plusieurs fois à un nommé DE JEHANNE D'ARC. 277 messire Robert de Baudricourt, capitaine dudit Vaucouleurs, qu'il étoit nécessité qu'il la menât devers le roi de France, qu'elle lui étoit envoyée de par Dieu pour lui faire grand secours en ses guerres. Par plusieurs fois elle l'en requit, mais ledit sire Bobert n'en faisoit que rire, et réputoit ladite Pucelle personne simple. Puis elle vint au sire Jean de Novelompont dit de Metz, — et lui dit : Le sire de Baudricourt n'a cure de moi ni de mes paroles, néantmoins il faut que je sois devant le roi avant la mi-carême, quand je devrois user mes jambes jusqu'aux genoux : car nul au monde, ne roi, ne duc, ne fille de roi d'Ecosse, ne aucun autre, ne saurait relever le royaume de France. Si pourtant aimerois-je mieux rester à filer auprès ma pauvre mère, car ce n'est là mon ouvrage; mais il faut que j'aille et que je fasse, car mon seigneur Dieu le veut. — Alors le sire de Metz se mit avec Bertrand de Poulengy, autre gentilhomme, et voyant qu'elle parlent de par Dieu, ils lui dirent qu'ils la mèneraient, et s'entendirent de ce avec le sire de Baudricourt. Mais comme ils avoient crainte des Anglois et Bourguignons, elle leur dit : — En mon Dieu, menez-moi devant le gentil dauphin, et ne faites aucun doute que vous ne moi n'aurons aucun empêchement. Et de fait nul ne les empêcha dans leur voyage, et étant venus au roi qui alors étoit à ( binon, elle alla droit à lui, bien qu'elle ne l'eût ?78 CHRONIQUE oncques vu, et lui fit inclination et révérence, lui disant : — Dieu vous donne bonne vie gentil roi! Et comme le roi étoit au milieu de plusieurs autres richement vêtus, il répondit: — Je nie suis pas roi, Jeanne, mais cet autre. — A quoi elle dit: En mon Dieu , gentil roi, ce vous êtes et non autre.— Lors elle lui dit que Dieu l'en- voyoit à lui pour lui aider et le secourir, qu'il lui baillât gens pour lever le siège d'Orléans et si le mèneroit-elle sacrer à Rheims. Carc'étoitle plaisir de Dieu que ses ennemis les Anglois s'en allassent en leur pays, et dit que le royaume lui devoit demeurer et que, s'ils ne s'en alloient, il leur en mècherait. Comme le roi failloit encore à lui faire créance, elle lui dit:— Gentil dauphin, pourquoi ne me croyez-vous? Je vous dis que Dieu a pitié de vous, de votre royaume et de votre peuple, car saint Louis et Charlemagne sont à genoux devant lui, en faisant prières pour vous. Et je vous dirai, s'il vous plaît, telle chose qu'elle vous donnera à connoître que vous devez croire. Et de fait s'en fut avec le roi en un coin et lui dit chose qui bien l'ébahit, car revint-il en disant que nul ne pouvoit savoir cette chose que Dieu et lui. —Lors Jeanne fut amenée à Poitiers pour être examinée et interrogée diligemment par plusieurs sages clercs et autres gens de divers états. Et comme un frère prêcheur lui disoit que Dieu, s'il le vouloit, pouvoit sauver la France, île lui-même , sans nul secours, elle lui répondit DE JEHANNE D'ARC 279 qu'elle ne vouloit tenter Dieu ; que le signe que Dieu lui avoit donné c'étoit de lever le siège devant Orléans et de mener le roi sacrer à Rheims; qu'ils y vinssent et qu'ils le verroient; qu'elle demandoit des gens d'armes, mais non en grand nombre, lesquels combattroient, et lui donne- roient la victoire. Tous ceux qui l'avoient examinée et qui l'a- voient ouïe, disoient que c'étoit créature de Dieu, et que nulle n'étoit si honnête et aussi bien apprise de paroles pieuses et décentes. Au regard de la guerre sembloit qu'elle y fût fort expérimentée; et s'émerveilloient plusieurs capitaines de guerre, de son fait et des réponses qu'elle faisoit touchant les choses de la guerre. Comme on lui demandoit, pourquoi elle avoit des habillemens d'homme, elle dit : — Je crois bien qu'il vous semble étrange et non sans cause; mais il faut, pour que ce que je me dois armer et servir le gentil dauphin en armes, que je prenne les habillemens propices et nécessaires à cela. Et aussi quand je serai entre les hommes, étant en habit d'homme , ils n'auront pas concupiscence charnelle ; et me semble qu'en cet état je conserverai mieux ma virginité de pensée et de fait. Comme elle disoit que des voix lui parloient pour lui dire le plaisir de Dieu, un frère qui étoit Limousin lui demanda quel language parloient ces voix, elle répondit : — Meilleur que le vôtre. 280 CHRONIQUE Les docteurs lui disant leur défaut de créance en tout cela, et arguant contre elle, elle disoit : — Je ne sais ne A ne B, mais je viens de la part du roi du ciel, pour faire lever le siège devant Orléans et conduire le roi à Rheims. Et quand ils lui montraient les livres qui faisoient qu'on ne la devoit croire, elle répondoit : — 11 y a ès livres de messire Dieu plus qu'ès vôtres. Lors le roi et son conseil furent d'avis qu'elle allât à Orléans pour faire ce que Dieu vouloit d'elle, et le roi commanda qu'on lui obéit comme à lui. Etant venue à Blois en compagnie du sire de Rayz, du sire de Lore et de plusieurs autres gens d'armes, elle fit quérir une épée marquée de cinq croix, laquelle étoit en terre derrière l'autel de Sainte-Catherine-de-Fierbois et que nul ne savoit être. Puis elle fit faire un panonceau de couleur blanche' semé de fleurs- de-lys d'or sur lequel étoit figuré, notre seigneur Jésus-Christ assis sur les nuées, tenant le monde dans une de ses mains; et en la droite et en la gauche un ange; et en l'autre côté étoit écrit : Jésus Maria. De là envoya aux Anglois devant Orléans par un hérault une lettre qu'elle dicta, car ne savoit- ellene lire ne écrire, et si commençoit-elle ainsi : « t Jésus Maria. — Boi d'Angleterre et vous duc de Bethfort qui vous dites régent du royaume, et vous Thomas, seigneur d'Escalles, qui vous dites lieutenant du dit Bethfort, faites raison au roi du ciel. Rendez au roi les clefs de DE JEU ANNE D'ARC. 281 toutes les villes que vous avez prises et violées en France. La Pucelle est sacrée de par Dieu pour reclamer le sang royal. Elle est toute prête de faire la paix avec vous, si vous lui voulez faire raison. Par ainsi que vous vouliez vuider la France, et qu'amandiez les dommages que y avez faits et rendiez les deniers qu'avez reçus de tout le temps que l'avez tenue. — Et entre vous, archers, compagnons de guerre, gentilshommes et autres qui êtes devant la ville d'Orléans, allez- vous-en, de par Dieu, en votre pays; et si ne le faites , attendez les nouvelles de la Pucelle qui vous ira voir brièvement à vos bien grands dommages. » Après, furent faites grandes processions à Blois avec la bannière de Jeanne. Et la dite pucelle se confessoit bien souvent et recevoit le corps de notre seigneur tous les dimanches. Nul ne pouvoit venir en sa troupe qu'il ne fût confès. Aussi Dieu, le roi du ciel, lui octroya tout ce qu'elle avoit dit et la soutint en toutes choses. On le vit bientôt, car en huit jours, après qu'elle fût entrée à Orléans, le siège étoit levé, toutes les bastilles prises aux Anglois et eux partis de devant icelle ville. — Aussi ne reposoit-elle guères. Une fois elle se leva la nuit et quéroit ses armes, disant que la voix qui étoit son conseil lui ordonnoit d'aller contre les Anglois, et puis, comme elle ouït des cris : — En mon Dieu, lit-elle, le sang de nos gens coule a terre; pourquoi ne m'a-t-on pas plus lot ré- 282 CHRONIQUE veillée ? Ah! c'est mal fait! mes armes ! mon cheval ! — Et comme elle alloit par la ville pour secourir ceux qui se battoient, elle rencontra un blessé et se prit à dire : — Hélas! je n'ai jamais vu le sang d'un François sans que les cheveux se dressent sur ma tête. Souventes fois elle alloit encontre du conseil des chefs de guerre qui tenoient icelle ville. Et quand ils ne la vouloient croire, elle leur disoit : — Vous avez été en votre conseil et j'ai été au mien. Mais croyez que le conseil de messireDieu tiendra et s'accomplira, et que celui des hommes périra. Et un jour elle ordonna à son chapelain Jacques Pasquerel de ne la pas quitter le lendemain : car, fit-elle, j'aurai beaucoup à faire, il sortira du sang de mon corps, je serai blessée devant la bastille du bout du pont. Et de fait fut-elle navrée parmi l'épaule, d'un vireton qui sortit derrière le cou, et dont moult de sang coula. Et comme des gens d'aunes voulurent charmer sa blessure avec paroles magiques, elle ne le voulut, disant : — J'aimerois mieux trépasser que dépêcher ainsi contre la volonté de mes- sire Dieu. Je sais que dois mourir un jour, mais ne sais où, ne quand, ne comment; donc si je peux sans péché guérir ma navrure, je le veux bien. — Et tôt après qu'elle fut pansée, toute faible et dolente, et maugré tous, après avoir prié à l'écart en une vigne , elle reprit son panonceau et mena ses gens d'armes à prendre la bastille du DE JEHANNE D'ARC. 283 pont qui etoit la dernière. Après quoi s'en allèrent tous les Anglois sans plus combattre. Alors, s'en partit la Pucelle et avec elle le seigneur de Rayz , le baron de Coutances et plusieurs autres chevaliers, écuyers et gens de guerre, et s'en alla devers le roi lui porter nouvelles de la noble besogne; et aussi pour le faire mettre sur les champs afin d'être couronne et sacré à Rheims, ainsi que notre seigneur lui avoit commandé. A la Pucelle le roi fit moult grande chiére et la reçut à grand honneur, et si firent tous ceux de la cour, considérant l'honnête vie d'elle et les grandes merveilles d'armes faites par sa conduite. Mais le roi tenoit toujours conseil , et Jeanne lui disoit : — Je ne durerai qu'un an, guère au delà, il tant bien faire en celte année. Et un jour elle frappa à l'huis du conseil, et embrassant le roi par les jambes: — Gentil dauphin, fit-elle, ne tenez tant et de si longs conseils, mais venez plutôt à Rheims prendre votre digne couronne. — Et comme l'évêque de Castres, lequel étoit là, lui quéra si c'étoit la voix qui ce lui avoit dit, elle répondit que oui ; et lors l'évêque lui quérant encore en quelle manière son conseil lui parloit, elle dit : — Quand il me déplaît, en quelque manière, de ce que je ne suis crue des choses que je dis de la part de Dieu, je me retire à part et je prie Dieu,me plaignant a lui et lui demandant pourquoi on ne croit ce que je dis. Et après j'entends une voix, laquelle 284 CHRONIQUE me dit : Fille de Dieu, va, va, je te serai en aide, va! Et lors j'éprouve une grand'joie, et vou- drois être toujours en cet état.—Et ce disant levoit les yeux en haut, qu'un chacun en pleuroit. Jean d'Aulon lequel étoit son écuyer la requérant un jour qui étoit son dit conseil, elle lui répondit; que ils étoient trois des conseillers, desquels l'un étoit toujours résidemment avec elle, l'autre alloit et venoit souventes fois vers elle et lavisitoit; et le tiers étoit celui avec lequel les autres délihéroient. Lors le roi, non pour la grande puissance de gens d'armes qu'il eut, ni pour le grand argent qu'il put bailler à son armée, mais pour l'admo - nestement et pourchas delaPucelle, et ayant vu la grande victoire qu'elle avoit eue à Patey, sur les Anglois qui étoient tous déconfits, que morts, que pris , même les plus hauts chefs, Tal- bot, Scalles et Suffolk, s'en vint à Gien où étoit son armée, pour de là s'en aller à Rheims. Là étoient le ducd'Alencon , le comte de Cler- mont, le comte de Vendôme, le bâtard d'Orléans Dunois, le comte de Boulogne, Regnaut de Chartres, archevêque de Rheims, chancelier de France, le seigneur de Trêves, les maréchaux de Rayz et de Sainte-Sévère, l'admirai de Culan, le sire de Laval, les seigneurs de Lohéac, de Thouars, de Sully, de Chaumont-sur-Loire, de Prie, de Chauvigny et de la Trenioille; messires Jamet de Tillay , La Mire, Poton de Xaintrailles, Thibaut d'Armagnac, le seigneur d'Albret, Jean DE JEHANNE D'ARC. 285 d'Aulon et moult d'autres gentilshommes; et étoient dans l'armée environ douze mille combat- tans, tous preux, hardis et vaillans et de grand courage, lesquels passèrent, en allant à Rheims et en retournant, par pays et contrées dont les villes , châteaux, ponts et passages étoient tenus d'An- glois et Bourguignons. Et firent faire obéissance au roi Charles VU, durant ce voyage, par force et assaut, ou par traité, ou par bon vouloir, ès villes d'Auxerre, de Troyes, de ChAlons et de Rheims. Etoit toujours là Jeanne la Pucelle, à laquelle on alloit toujours à conseil, et elle disoit toujours : — Ne doutez rien, allons avant. — Et moult hâtoit le roi d'arriver à Rheims. Et aux combats jamais ne tua aucun homme. Or le roi Charles entra à Rheims, le xvi c jour du mois de juillet, avec grand nombre de chevalerie et son armée entièrement, là où étoit Jeanne la Pucelle, qui fut moult regardée de tous. Et au soir, pour ce que le couronnement devoit être fait au lendemain, les pairs en un échafaud qu'on ht en l'église cathédrale montèrent avec le roi, le montrant au peuple, lui dirent : — Voyez cy votre roi, que nous pairs de -France couronnons à roi et à souverain seigneur. Et s'il y a âme qui le veuille contredire, nous sommes ici pour en faire droit. Et sera au jour de demain consacré par la grâce du Saint-Esprit, si par vous n'est contredit.—Et le peuple, cria : Noël!! Au lendemain , les princes, prélats, barons et chevaliers, lesquels avoient accompagné le roi 286 CHHONIQUE en ce saint voyage, assemblés en l'église, et la Pucelle, placée auprès de l'autel, tenant en main son panonceau , le roi d'armes appela les pairs; et puis le roi entra habillé comme il ap- partenoit, se mit à genoux devant l'autel, et puis s'assit en un siège et fit le serment. Après ce, les pairs levèrent la chaire en laquelle il étoit sis, et tenant la couronne en sa tète, le firent voir à tous. En après s'agenouilla le roi et fut oint de la sainte ampoule par l'archevêque. Lors Jeanne s'avança, et se mettant à deux genoux devant le roi, lui embrassa ses jambes, et tout pleurant lui dit : — Gentil roi, ores est exécuté le plaisir de Dieu qui vouloit que je levasse le siège d'Orléans, et que vous amenasse en cette cité de Rheims recevoir votre saint sacre, en montrant que vous êtes vrai roi et celui auquel le royaume de France doit appartenir. Et, s'il vous plaît, ores m'en partirai puisque j'ai fait ce qui m'a été commandé de par Dieu. Et comme le roi ne voulut la laisser aller, il l'emmena encore avec lui en retournant vers Gien. Comme elle voyoit, en route, les paysans de Champagne venir au devant, chantant Te Deum laudamus, et criant Noël, elle dit à messire Dunois et à l'archevêque de Rheims, parmi lesquels elle cheminoit à cheval : — Voici un bon peuple, et n'ai encore vu aucun autre peuple qui se soit tant réjoui de la vue d'un si noble roi. Plût à Dieu, que je fusse assez heureuse DE JEHANNE D'ARC. 287 pour être ensevelie en celte terre. Et l'archevêque lui ayant dit : — Jeanne, dans quel lieu avez-vous espoir de trépasser?—Où il plaira à Dieu, fit-elle, car je ne suis sûre, ne du temps, ne du lieu, plus que vous ne l'êtes vous-même; et plût à Dieu, mon Créateur, que je pusse ores m'en partir et m'en aller servir mon père et ma mère, en gardant brebis avec ma sœur et mes " O frères, qui moult se réjouiroient de me voir. On eût dit qu'elle voyoit son bonheur qui s'en alloit cheoir. Et aussi arriva-t-il quand elle rompit la sainte épée qu'elle avoit eue de sainte Catherine de Fierbois, en férant sur des ribauds et des gens d'armes qui jouoient vilainement ensemble parmi le camp. Et aussitôt lui arriva-t-il malheur devant Paris. Car en passant devant icelle ville pour aller à Gien, Jeanne espéra par commotion de peuple, grever et dommager la ville et les habitans de Paris, plus que par puissance et force d'armes, et vouloit seulement, disoit-elle, faire vaillance d'armes devant Paris, pour exhorter iceux de cette ville à se rébeller en faveur du roi Charles. Mais ce n'arriva point, et voici comme. En celui an mil ccccxxix étoit venu à Paris le duc de Bourgogne avec sa sœur la duchesse de Beth- fort; et fut fait à leur venue moult grande joie des Parisiens, criant Noël à tous les carrefours où ils passoient. Puis quand le duc et la duchesse de Bethfort se départirent de Paris, le duc de Bourgogne 2jJ8 CHRONKM E commit capitaine de Paris le seigneur de 111e- Adam, ainsi qu'aux places de Saint-Denis, Vin- cennes et Charenton. Et après trois semaines, ledit duc prit congé de la reine Isabeau et s'en retourna en Artois et Flandre, et avec lui se départirent plusieurs bourgeois de Paris. A ce temps comme les Parisiens ne trou- voient assez certain le prévôt des marchands et les échevins, ils élurent prévôt Guillaume Sanguins; et échevins Imbert des Champs, tapissier, Colin de Neufville, poissonnier, Jean de Dam- pierre, et Raymond Marc, drapiers; lesquels étoient connus pour être du tout du parti des Anglois. Mais parmi les Bourguignons y en avoient qui n'aimoient nullement les Anglois. Sachant qu'on les remettroit à Pasques au gouvernement des Anglois, quand ce vint le mois d'avril, parlèrent entre eux en conjuration contre les dits Anglois, plusieurs des principaux habitans de Paris. Là étoient conseillers du parlement et du Châtelet, marchands, artisans et aucuns autres. Et ils s'étoient baillé marques pour se reconnoitre, quand il seroit temps. Mais ils avoient donné commission de leur message à un carme appelé Pierre d'Allix, lequel ayant été arrêté et mis à la torture, décela iceux qui étoient de la conjuration. Aucuns furent noyés, ou morts dans les tortures pour ce qu'ils ne vouloient déceler les autres: aucuns furent décapités aux halles; parmi lesquels se trouvoient Regnault Sa vins, Pri- DE JEU ANNE D'ARC. 289 morant, procureur au Châiclet, Guillaume Per- driaux, tailleur, Jean-le-Riqueux, boulanger. Le jour de Pàsques fleuries Jean de la Chapelle, clerc des comptes, Jean-le-François, dit Baudins, furent écartelés. Aucuns se rachetèrent de maie mort en délaissant tous leurs biens es mains des Anglois. Et ce même jour de Pasques fleuries vit- on moult de roses blanches fleurir, comme si c'était pour orner le martyre d'iceux occis par les Anglois. Et quand nouvelles vinrent à Paris que le roi Charles, qui avoit été sacré à Rheims, et Jeanne La Pucelle avec lui venoient vers icelle ville, les Parisiens bourguignons envoyèrent vers le duc de Boufgoigne l'évèque de Noyon, plusieurs docteurs en théologie et aucuns des plus puissans bourgeois de Pans, pour que le dit duc vînt avec grand nombre de gens afin de résister au dit Charles de Valois, si comme ils l'appe- loient. Et de fait vint le dit duc à tout huit cent combattans, dont fut grande joie des Parisiens; mais brief s'en retourna et sa sœur s'en alla à Laon , car elle doutoit fort la guerre des Armagnacs. Et quand le duc de Betbfort qui étoit en Normandie sut le sacre de Charles VII, il manda en Angleterre gens de guene. Alors le cardinal de Wincester leva iv mille combattans, sous couleur de croisade contre les Bohèmes et autres hérétiques, mais les amena en place, à l'aide du duc de Bethfort. ii. iy 290 CHRONIQUE Or là étant venu le dit roi Charles, à tout son armée, le duc de Bethfort saillit de Paris et fut avant en Brie ; mais n'y eut que peu de combats et puis se délogea le dit duc pour aller combattre le connétable en Normandie. Lors Charles, dont l'armée avoit pris Senlis et Compiègne, s'en vint à Saint-Denys que les Bourguignons avoient délaissé, et s'y logea. Tantôt les quarteniers de Paris, chacun en son endroit, commencèrent à fortifier la ville, firent élever des boulevards aux portes. Es maisons près des murs mirent des canons, et sur les murs des queues pleines de pierres. Firent de même redresser les fossés hors la ville et dedans. Et pour que les Parisiens se tinssent mieux à rebouter le roi Charles, on fit crier en Paris que messire Charles de Valois, fds du roi Charles V], lui parlant, avoit abandonné à ses gens ia ville de Paris et les habitans d'icelle grands et petits, de tous états, hommes et femmes, et qu'il étoit en intention de faire niveler à la charrue la dite ville habitée par un peuple très chrétien. De vrai, de la paî t des Bourguignons étoit-ce bien fait d'effrayer ainsi le peuple de Paris, qui doutoit bien la vengeance du roi Charles contre les méfaits d'eux à l'encontre de lui; car aussi étoient-ils moult grevés d'icelle guerre. Faisoient lors les Anglois prendre et lever de par le roi d'Angleterre tous dépôts, et faire emprunts aux églises et personnes ecclésiastiques, bourgeois DE JEHANNE D'ARC. 294 et habitans de la ville de Paris, pour payer et entretenir les gens d'armes, étant à Paris pour garder la ville et habitans d'icelle à l'encontre des gens du roi de France, étant à Saint-Denys et ès plusieurs places environ Paris. Mèmement que les dits Anglois avoient volé tous les trésors de l'église de Saint-Denys où étoient de moult riches choses, dont le peuple fut bien courroucé. Comme tous les villages d'entour Paris étoient occupés des François, nul homme d'icelle ville n'osoit mettre le pied hors des faubourgs, qui ne fût mort ou rançonné, et si ne venoit rien à Paris pour la vie du corps d'hommes qui ne lût rançonné deux ou trois fois plus qu'il ne falloit. Et pire que tout ce, avoit amené avec lui le duc de Bourgogne, de ses Picards environ six mille, aussi forts larrons, comme il parut bien en toutes les maisons où ils furent logés. Aussi crois bien que s'il n'y avoit eu gouverneurs de Paris aussi dévoués au parii de Bourgoigne et des Anglois comme étoient Louis de Luxembourg, l'évèque de Térouanne, le chancelier de France pour le Roi Henry, et d'aucuns notables chevaliers, que le duc de Bourgoigne leur avoit envoyés comme les seigneurs de Créqui, île 111e- Adam, Simon de Lalaiug, Valérien de Bonneval, le comte Valeran de Saint-Pol, Enguerrand de Bournonville, et autres, les François auroienl eu raison de la dite ville. \douc après la conclusion prise, les François •9- 292 CHRONIQUE se mirent en bataille entre Paris et Montmartre, où étoient tous les princes et seigneurs. Mais le roi étoit resté à Saint-Denys, et lors la Pucelle s'en vint avec moult de gens à l'avant-garde, et tint son étendard à la porle Saint-Honoré, faisant apporter plusieurs échelles, fagots et autres habilleméns d'assaut. Auquel lieu elle fit entrer dedans les fossés plusieurs de ses gens de pied et commença l'assaut à dix heures lequel moult dur et âpre dura jusqu'à quatre ou cinq heures environ. Mais lesdits seigneurs du parti de Bourgoigne et d'Angleterre dessus nommés , avoient par avant ordonné capitaines, à chacun sa garde, ès lieux propres et convenables. Il y eut desdits François grand nombre de morts et de navrés par les canons et couleuvrines et autres traits que leur jetoient les Parisiens. Et comme la Pucelle venoit toujours avant, disant tout haut : — Rendez la ville au roi de- France! Rendez-vous de par Jésus à nous tôt; un arbalétrier de Paris lui perça la cuisse d'un vireton; et fut moult navrée la Pucelle; mais ne s'en voulut-elle partir, et faisoit néantmoins porter paquets aux fossés, et elle demeura là tout le jour derrière un dos d'âne. A cette heure que l'assaut étoit plus rude, y eut dedans Paris plusieurs gens bien affidés au roi de France, qui élevèrent une voix de toutes les parties de la ville, criant que tout étoit perdu et que les ennemis étoient entrés dedans Paris, et que chacun se retirât et fit diligence de soi DE J EH ANNE D'ARC. 293 sauver; et à celle voix se départirent des églises tous les gens étant lors ès sermon, et lurent moult épouvantés et se retirèrent plusieurs en leurs maisons et fermèrent leurs huys. Mais pour ce n'y eut aucune autre commotion de fait entre lesdits habitans, et demeurèrent à la garde des portes et défense des postes et des murs ceux qui étoient députés à ce, et firent forte résistance aux François. Jeanne la Pucelle bien qu'elle fût fort navrée resta là jusqu'au soir et ne voulut se départir que jusqu'à ce que le duc d'Alençon , Quicbard de Thiembronne, et autres la vinrent quérir; et lors voyant leurs ^ensen tel péril, et considérant qu'il étoit impossible à cette fois de conquerre et gagner la ville par force, et ne voulant la grever plus long-temps et continuer celle guerre, on fit sonner la retraite et incontinent s'en retournèrent en leurs logis. Puis lendemain par un hérault firent quérir leurs morts, et le roi Charles, triste et dolent de la perte de ses gens, s'en alla à Senlis pour guérir et médiciner les navrés. Ce que voyant, les Parisiens se concertèrent plus que par avant, les uns les autres, promettant que de toute leur puissance et pouvoir ils résisteroient jusqu'à la mort contre le roi Charles, qui, leur avoit on dit, les vouloit comme du tout détruire. Et peut-être eux le craignoient- ils, comme ceux qui grandement sentoient leurs forfaits par devers lui , l'ayant débouté de la ville. 294 CHRONIQUE La Pueelle montra bien là son bon vouloir et son hardi courage, en voulant assaillir si forte cité et si bien gardée de gens et d'artillerie; et, certes, aucuns dirent depuis que, si les choses se fussent bien conduites, il y avoit bien grande ' w o apparence qu'elle en fût venue à son vouloir. Néantmoins, depuis que Jeanne avoit du tout accompli la mission que ses voix lui avoient donnée de délivrer Orléans et faire sacrer le roi à Rheims, n'alloit-elle en guerre qu'à regret, et pour obéir au roi qui le vouloit, craignant que, elle n'y étant plus, ses gens n'eussent plus tant de courage. t)e fait paroît-il qu'à l'assaut qui fut donné à la dite ville de Paris, avoit-on dit aux gens d'armes que la Pucelle avoit promis que la ville seroit prise, et ce pour les encourager ; mais ce n'étoit, et, comme a été dit, elle ne vouloit faire que vaillance d'armes. Et parce qu'on ne réussit pas, moult de gens envieux et jaloux la décrièrent de ce que la ville ne fut pas prise, et semblèrent lui attribuer le mauvais succès de cet assaut. De fait, elle-même n'avoit plus tant de fiance en elle, et bientôt fut-elle acertainée de cette crainte ; car étant en la ville de Compiègne, faisant saillie hors de la ville avec moult de gens d'armes, contre des Bourguignons commandés par messire Jean de Luxembourg, quand elle voulut rentrer, pour ce que les ttourguignons pour- suivoient les François, elle trouva la barrière fermée. On ne sait si ce fut par trahison, mais DE JEHANNE D'ARC. 295 elle fut prise du bâtard de Vendôme, un des Bourguignons, et vendue aux Anglois pour argent par le lâche et félon Jean de Luxembourg, qui ne s'en pourra oncques laver. Or, Jeanne savoit bien qu'elle seroit prise; ses voix l'en avertissoient un chacun jour depuis jà long-temps ; et néantmoins elle alloit toujours en guerre là où le roi lui commandoit d'aller; et elle disoit : — Si c'est mon sort de mourir bientôt, dites de ma part au roi, notre seigneur, qu'il fasse faire chapelles, en lesquelles on prie Dieu pour le salut des âmes de ceux qui ont été occis en la défense du royaume. —■ Et souventes fois se levoit-elle la nuit, sans qu'on la pût voir, pour prier en faveur du roi et du royaume. Chaque soir elle faisoit venir vers elle les frères mendians qui ensuivoient l'armée, et se mettant au milieu d'eux en un moustier où on sonnoit les cloches, elle chantoit avec eux hymne à la Sainte-Vierge, mère de Dieu. Et elle aimoit, passant à quelque monastère desdits frères, à se mêler aux enfans des pauvres, qui là recevoient le sacré corps de Nôtre-Seigneur, et à le recevoir avec eux. Et pleuroit-elle abondamment quand le prêtre officiant exposoit le corps du Sauveur. Elle étoit si pitoyable aux pauvres, qu'elle leur donnoit quasi tout son argent; et quand Jean de Metz, à qui elle disoit d'en donner, lui faisoit remontrances, elle répondoit: — J'ai été envoyée pour la consolation des pauvres etdesindigens—Nulle ne faisoit plus maigre 296 CHRONIQUE chère, ne n'étoit plus chaste au monde. Qncques n'eut paroles avec homme après soleil couché; toujours de nuit étoient femmes en sa chambre. Elle enhaïssoit tout jurement, blasphème, et re- prenoit simplement et avec modestie ceux qui faisoient mauvaise vie, jouoient aux dés et pil- loient ou roboient en guerre. Qncques ne man- gea-t-elle chose qui eût été rohée, aimoit mieux jeûner. Les gens d'armes la révéroicnt comme sainte; et souventes fois, femmes venolent-elles lui apporter croix et chapelets pour les bénir ; niais elle en étoit tout honteuse, et disoit qu'elle n'avoit pas pouvoir en ce. C'est icelle sainte pucelle que les Anglois et des François traîtres, ont accusée de sortilège , magie , hérésie et autres crimes comme il se va voir. Pierre Cauchon, évêque de Beauvais , lequel est certainement, damné de Dieu, enhaïssoit ceux du roi Charles VII, pour ce que icelui roi rete- noit ses revenus, et l'avoit banni de son évè- ché, voyant qu'il étoit du parti anglois. Et ledit: évèque enhaïssoit bien plus la Pucelle quiavoit fait tout ce. Donc il écrivit au duc de Bourgoigne et à Jean de Luxembourg: — Bequiert l'évèque deBeauvais à monseigneur le duc de Bourgoigne et à messire Jean de Luxembourg et au bâtard de Vendôme, de parle roi (anglois) notre sire, et de par lui, comme évèque de Beauvais, que celle femme que l'on appelle Jeanne la Pucelle, DE JEHANNE D'ARC. 297 prisonnière , soit envoyée au roi pour la délivrer à l'église pour lui faire son procès , pour ce qu'elle est suspectionnée et diffamée d'avoir commis plusieurs crimes, comme sortilège, idolâtrie, invocation d'ennemis, et autres plusieurs cas touchant notre sainte foi et confie icelle. Et combien qu'elle ne doit être prise de guerre, comme il semble, considéré ce que dit est, néantmoins, pour la rémuitération de ceux cpii l'ont prise et détenue, le roi veut libéralement leur bailler jusqu'à la somme de six mille francs ; el pour le dit bâtard qui l'a prise, lui donner et assigner rente pour soutenir son état, jusques à deux ou trois cents livres. Item : Le dit évèque requiert de par lui ceux des susdits et à chacun d'eux, comme icelle femme ait été prise en son diocèse, sous sa juridiction spirituelle , qu'elle lui soit rendue pour lui faire son procès, comme il appartient; à quoi il est tout prêt d'entendre par l'assistance de l'inquisiteur de la foi, si besoin est, et par l'assistance des docteurs en théologie et en droit, et autres notables personnages experts en fait de judicature, ainsi q.ie la matière le requiert, afin qu'il soit mûrement et dûment fait à l'exaltation de la foi, et à l'instruction de plusieurs qui ont été déçus en cette matière et abusés à l'occasion d'icelle femme. Alors Jeanne fut vendue par iceux ; et quand elle le sut , sauta du haut de la tour où elle étoit prisonnière pour échapper aux Anglois, et ne se 298 CHRONIQUE tua point» car elle fut sauvée par l'aide de Dieu; mais fut reprise et livrée aux Anglois, qui la mirent dans la grosse tour du château de Rouen , où ils la tinrent jusqu'au procès en une cage de fer, attachée au cou, aux pieds et aux mains , ne pouvant se lever droite ni mouvoir aucunement. Le roi anglois livra lors la sainte Puceile aux juges clercs , et promit de payer tous ceux qui dévoient faire le procès , ce qu'il fit. Jean le Maître, de l'ordre des frères prêcheurs, fut élu pour le diocèse de Rouen par le grand inquisiteur. Il s'en défendit et refusa, mais on le menaça de péril en sa vie, et si se rendit. Aussi ce fut l'évêque de Reauvais qui mena tout. Néantmoins Jeanne fut gardée aux prisons séculières, de peur de déplaire aux Anglois. Et par iceux gardes, fut-elle traitée avec grand'eruauté. D'aucuns même voulurent l'efforcer et furent changés. Et plus , l'évêque de Reauvais dépêcha près de Jeanne , maîtreNicole l'Oyseleur, un sien familier, auquel il dit de feindre être des parties de Lorraine et bien affectionné au roi Charles VII et à la dite Jeanne : et entrer en sa prison en habit court; et feroit-on retirer les gardes pour qu'il fût seul avec ladite Puceile et pût mieux trahir sa confiance. Et de fait Jeanne se fia moult, tout le temps, audit l'Oyseleur. Au procès n'y eut que Pierre Cauchon et Jean le Maître lesquels furent juges. Mais en outre y eut un conseiller, un rapporteur, trois notaires, DE JEHANNE D'ARC. 299 un appariteur, et quatre-vingt-quinze assesseurs. Les prélats qui y furent consulteurs ou priseurs furent Philibert, évèque de Lisieux, Dominique, évêque de Coutance, Jean, évèque d' Avrancb.es, le cardinal d'Angleterre de Wincester, l'évêque de Noyon , et l'évêque de Bonlogne-sur-mer. Le xxi e jour du mois de février en fan m.ccccxxx, Jeanne fut amenée en la chapelle de Saint-Romain sise en ledit château de Rouen, où éloient là assemblés tous ceux du procès. Requise par l'évêque de Beauvais de faire serment, la main sur les saints évangiles, de dire la vérité, elle répondit:— Je ne sais sur quelles choses voulez m'interroger ; vous pouvez m'en quérir que je ne vous dirai.—Vous jurerez de dire les choses à vous requises, concernant la foi et que saurez. — De mon père et de ma mère et des choses que j'ai faites en France , je en parlerai volontiers, mais des révélations à moi faites de la pari de Dieu, ne les ai dites à personne, hormis à mon roi, et ne les dirai à autre, me dût-on couper la tête; pour ce que j'ai eu avis de ne le dire à autre; en huit jours je saurai si puis vous les dire. — Dites vos noms et surnoms? — Jeannette on m'appeloit en mon pays ; Jeanne on m'appela depuis que je suis venue en France ; de mon surnom je ne sais. —Où êtes-vous née? — Au village de Domremy qui ne fait qu'un avec le village de Grus.— Comment s'appeloient votre père et votre mère? — Mon père est Jacques d'Arc, et ma mère Isabelle. — Où fûtes- 300 CHRONIQUE vous baptisée? — En l'église de Domremy. — Quel âge avez-vous? — Presque dix-neuf ans, ce me semble. — Que savez-vous de votre religion ?— J'ai appris de ma mère Pater noster, jive maria, Credo, et n'ai rien appris que d'elle touchant ma créance.—-Récitez le Pater noster devant nous? — Je ne le dirai à nul que s'il veut m'entendre en confession. — Nous vous donnerons deux notables hommes de la langue de France pour ce faire. En un autre interrogatoire lui fut demandé : — Quel âge aviez-vous quand partîtes de chez votre père?— Je ne saurois le dire. — Apprîtes- vous quelque métier en votre jeune âge? — Oui, à coudre le linge et à filer, et n'en craindrai femme de Rouen pour filer et coudre. En la maison de mon père j'étois au ménage et en conduisois les brebis et autres bestiaux en les champs. A l'âge de treize ans, j'eus une voix de Dieu, qui me vint en aide à me gouverner. Et la première fois j'eus grand'peur : cette voix vint environ l'heure de midi , en été, au jardin de mon père. Je n'avois jeûné le jour d'avant et j'entendis la voix à droite vers l'église. Quand je l'entends, je vois une grande clarté, laquelle est du côté où vient la voix. Et quand je venois en France, souventes fois j'entendois la voix. Si j'étois en un bois, entendois la voix venir à moi. Mesembloit que c'étoit une digne voix, et je crois que celle voix m'étoit envoyée de la part de Dieu. En après que j'eus ouï trois fois icellevoix, je DE JEIIANNE D'ARC. 301 connus que c'était celle d'un ange. Icelle m'a toujours bien gardée et je comprends moult bien ce qu'elle m'annonce.—Quel enseignement vous donnoit icelle voix pour votre salut? - Icelle me commandoit de me bien conduire et fréquenter l'église, et qu'il étoit nécessité que je vinsse en France. ■— Sous quelle forme vous apparaissoit celle voix? — Vous n'aurez pas ce de moi cette fois. — Que disoit-elle encore? —■ Icelle voix me disoit deux ou trois fois en la semaine, qu'il me falloit en partir et venir en France. Mon père n'en sut rien. La voix me pressoit, et ne pouvois durer où j'étois. Icelle voix me disoit mon devoir de lever le siège d'Orléans et de m'en aller à Vaucouleurs auprès messire Robert de Bail- dricourt, et qu'il me donnerait gens de compagnie; et lui répondis qu'étois pauvre fille, ne sachant ni chevaucher ni conduire la guerre. J'allai trouver mon oncle et j'y demeurai environ huit jours, et il me mena à Robert de Baudri- court, lequel me repoussa deux fois, et la tierce lois m'accueillit et me donna des gens. Est véritable que partis de ladite ville de Vaucouleurs,en habit d'homme, portant une épée, laquelle m'a- voit donnée messire de Baudricourt, et sans autres armes, en la compagnie d'un chevalier, d'un écuyer et de quatre serviteurs, esquels ledit Robert fit jurer qu'ils me conduiroient bien et sûrement, me disant : va et advienne que pourra. Et en ma route étois souventes fois visitée des voix. — par quel conseil prîtes-vous habits 302 CHRONIQUE d'homme? — Je n'en donne la charge à aucun homme. Je sais bien que Dieu aime le duc d'Orléans et aussi ai eu plus de révélations sur lui que sur homme qui vive, hormis mon roi. J'allai jusque à mon roi sans impulsion et le reconnus entre autres, par le conseil de mes voix qui me le révéloient. — "Vîtes-vous alors grand'lu- mièrc, ou quelque ange sur la tête de votre roi? — Faites-moi grâce, passez outre. Avant que mon roi me mît en oeuvre, il eut beaucoup d'apparitions et de belles révélations. — Quelles révélations? — Je ne le vous dirai pas ores, il ne convient que je vous réponde. Mais envoyez au roi, qu'il vous le dise. La voix m'avoit promis qu'assez tôt que serois auprès du roi, il me re- cevroit. Ceux de mon parti connurent bien que celle voix venoit de la part de Dieu, ils virent et connurent celle voix, ce je sais. Mon roi et plusieurs autres ouïrent les voix venant à moi; et là étoit Charles de Bourbon et deux ou trois autres. N'y a jour que j'aie en aide celle voix, quand besoin est, je ne lui requis oncques autre récompense finale que le salut de mon âme. En un autre interrogatoire, l'évèquede Beau- vais la voulant forcer de jurer, ce qu'elle ne vou- loit oncques faire, elle lui dit : — Je vous le dis, réfléchissez bien que vous dites être mon juge, car vous prenez une grande cbarge et me vexez trop. Je dirai volontiers ce que je saurai, mais non tout. Je suis venue de la part de Dieu et n'ai rien à faire ici. Laissez-moi au jugement de DE JEHANNE D'ARC. 303 Dieu, lequel m'a envoyé. — Depuis quelle heure ouïtes-vous la voix laquelle venoit à vous? — Je l'ai ouïe hier et aujourd'hui; l'ai entendue par trois fois hier, une fois le matin, une fois durant les vêpres, et la tierce fois comme on sonnoit l'ave Maria du soir; et elle vient beaucoup plus de fois que ne le dirai. — Que faisiez- vous hier matin quand celle voix est venue à vo ,i S ?—je dormois, elle m'a éveillée sans me toucher; elle étoit dans le château. Je l'ai remerciée en me levant sur mon séant et joignant les mains. Je lui avois requis secours et me dit de vous répondre hardiment, que Dieu m'aideroit. En après lui deinanda-t-on si elle savoit être en la grâce de Dieu. Et elle dit que c'étoit grand'- chose de répondre. Et comme aucuns la pressoient moult et en tumulte sur ce, d'aucuns la voulurent excuser, mais l'évêque de Beauvais leur dit de se taire. Et lors Jeanne dit : — Si je n'y suis pas, Dieu veuille m'y recevoir, et si j'y suis, Dieu veuille m'y conserver; car je serois la plus dolente du monde et aimerois mieux mourir que d'être hors la grâce et l'amour de Dieu. — De laquelle réponse tous furent moult ébahis. Et lui fut demandé encore : — Qu'est-ce qu'un arbre merveilleux auprès de votre village? — Y a auprès de Domremy un arbre appelé l'arbre des dames, d'aucuns l'appellent l'arbre des fées, et y a là une fontaine. J'ai ouï dire que personnes malades et buvant de celle eau étoient guéries. C'est un grand hêtre, appelé aussi Beau- 304 CHRONIQUE Mai. J'ai ouï racontera ma marraine Jeanne, épouse du maire Aubery, qu'elle y avoit vu les fées, mais pour moi ne les ai oneques vues. J'ai ouï dire à mon frère que j'avois pris mon fait sous l'arbre des fées, mais cela n'est pas vrai, et j'y suis bien contraire. 11 y a là, emprès la maison de mon père, un bois appelé le bois Chenu, et quand vins vers mon roi, aucuns me requirent de dire si n'étoit en mon pays un bois chenu, pour ce qu'il y avoit prophéties qui disoient que d'emprès de ce bois devoit venir une fille faisant choses merveilleuses. Mais n'y eus aucune créance. En autre fois lui fut demandé : — La voix d'un ange vous parle; est-ce celle d'un saint ou d'une sainte, ou Dieu? — Icelle voix est celle de sainte Catherine et sainte Marguerite; leurs figures sont couronnées de belles couronnes très riches et très précieuses. — Laquelle vous apparut la première? — Je ne les connus pas aussitôt. J'ai eu aussi secours de saint Mic hel. Je le vis devant mes yeux, n'étoit pas seul, mais bien accompagné d'anges du ciel. Saint Michel quand il vint à moi, me dit que saintes Catherine et Marguerite viendraient à moi et que je fisse par leurs conseils, étant ordonnées pour me conduire et conseiller en ce que j'avois à faire; et que je les crusse de ce qu'elles me diroient, et que c'étoit par le commandement de notre sire. — En quelle figure étoit saint Michel ? — Ne lu i vis de couronne, ne sais néant de ses habits. DE JEU ANNE D'ARC. 305 —- Étoit-il nu? — Croyez-vous que Dieu n'ait de quoi le vêtir. — Avoit-il des cheveux? — Pourquoi les lui eût-on coupés? —Portoit-il balance? — Je ne sais; ai grand joie quand il me vient, et me semble ne suis plus en péché mortel. Sainte Catherine et sainte Marguerite me font souventes fois confesser. —Quelle figure voyez-vous? — Je vois un visage. — Ont-elles des cheveux? — Cela est bon à savoir! — Ces cheveux sont-ils longs? — Ne sais ne s'il y a chose en forme de bras, ne autres membres figurés. Elles parlent moult bien et en beau langage, et les comprends bien. — Sainte Marguerite parie- t-elle anglois? —Comment parleroit-elle anglois, puisqu'elle n'est du parti des Anglois? Les saintes m'ont dit qu'avant qu'il soit sept ans, délaisseront les Anglois un plus grand gage qu'ils n'ont fait devant Orléans, et perdront la France toute. — Dites-vous point que vous aimeriez mieux mourir que d'être en la main des Anglois? — J'aimerois mieux rendre l'âme à Dieu que d'être en la main des Anglois. — Vous courrouçâtes- vous point et blasphémâtes-vous point le nom de Dieu?— Je n'en maugréai oneques ne saint ne saintes, et n'ai point accoutumé de jurer. — Quand vous fîtes saillie de Compiègne, fût-ce par le commandement de vos voix ? — En la semaine de Pasques dernier passé, étant sur les fossés de Melun, nie fut dit par mes voix , c'est à savoir sainte Catherine et sainte Marguerite, \ O que je serois prise avant qu'il fût la Saint-Jean, IC. 30 306 CHRONIQUE et que ainsi falloit que fût fait, et que je ne m'ébahisse et prisse tout en gré, et que Dieu me aideroit. Si j'eusse su l'heure et que je dusse être prise, je n'y fusse point allée volontiers; toutefois j'eusse fait leur commandement en la fin, quelque chose qui me dût être venue. — La voix vous commanda-t-elle que vous prissiez habits d'homme? — Tout ce que j'ai fait de bien, je l'ai fait par le commandement des voix. —Pen- siez-vous mal faire en prenant habits d'homme ? — Non; et encore de présent, si j'étois en l'autre parti et en cet habit d'homme, me semble que ce fût un des grands biens de la France de faire comme je faisois au devant de ma prise. — Aucuns ne vous ont-ils point offert habits de femme?— Oui : la damoiselle de Luxembourg et la dame de Beaurevoir, et messire Jean dePressy et autres. — Croyez-vous que vous eussiez fait péché mortel de prendre habit de femme? — Je fais mieux d'obéir et servir mon souverain seigneur : c'est à savoir, Dieu. — Quand Dieu vous révéla que vous missiez votre habit, fût-ce par les voix de saint Michel, sainte Catherine ou sainte Marguerite? — Vous n'en aurez maintenant autre chose. —Quand les saintes viennent, ya-t-il lumières avec elles? — Il n'est jour qu'elles ne viennent en ce chastel, et si ne viennent point sans lumière. J'ai demandé à mes voix trois choses : l'une, mon expédition ; l'autre, que Dieu aide aux François, et garde bien les villes de leur ohéissance; et l'antre, le salut de mon DE JEHANNE D'ARC. 307. âme. Je requiers, si ainsi est, que je sois menée à Paris ; que j'aie le double de mes interrogatoires et réponses, afin que je le baille à iceux de Paris, et leur puisse dire : Voici comme j'ai été interrogée à Rouen, et mes réponses ; et que je ne sois plus travaillée de tant de demandes. Sainte Catherine m'a dit que j'aurois secours; je ne sais si ce sera à être délivrée de la prison, ou quand serai au jugement. Et de plus, disent mes voix que je serai délivrée par grand'victoire; et après me disent : Prends tout en gré; ne te cbaille de ton martyre; tu t'en viendras enfin au royaume de Paradis. Et ce me disent mes voix simplement et absolument, et je ne sais si ce martyre est pour la peine et adversité que je souffre en prison, ou si plus grand souffrirai ; mais m'en attends à Notre-Seigneur. — Voulez- vous point vous remettre de tous vos dits et faits, soit de bien, soit de mal, à notre mère sainte Église? — Quant à l'Église, je l'aime et la vou- drois soutenir de tout mon pouvoir, pour notre foi chrétienne ; et n'est pas moi qu'on doive détourner ou empêcher d'aller à l'église, ni de ouïr messe. Quant aux bonnes œuvres que j'ai faites, et de ma venue, il faut que m'en attende au roi du ciel, qui m'a envoyé à Charles, fils de Charles roi de France, qui sera roi de France. Et verrez que les François gagneront bientôt une grande besogne que Dieu envoyera aux François, et tant que il ébranlera presque tout le royaume de France. Et ce dis afin que, quand ce sera ad- 308 CHRONIQUE venu, on ait mémoire que je l'ai dit. — Dites si vous vous rapporterez à la détermination de sainte église? - Je m'en rapporte à Notre-Sei- gneur, qui m'a envoyé, à Notre-Dame et à tous les benoîts saints et saintes du Paradis; et m'est advis que c'est tout un, de Notre-Seigneur et de l'Église, et que on n'en doit point faire de difficulté. Pourquoi fait-on difficulté que ce ne soit tout un? — C'est qu'il y a l'Église triomphante, où sont Dieu, les saints, les anges et les âmes sauvées; et l'Église militante, c'est notre saint père le pape, vicaire de Dieu en terre, les cardinaux, les prélats de l'Église et le clergé, et tous les bons chrétiens et catholiques. Laquelle église bien assemblée ne peut errer, et est gouvernée du Saint-Esprit. Et comme on lui demanda si elle s'en vouloit rapporter à l'Église militante, le traître l'Oyse- leur lui ayant dit que icelle église étoit tout en ses juges, et représentée en iceux, qui la feroient mourir si elle les reconnoissoit, elle dit qu'elle sè soiimettroit à l'Eglise victorieuse du ciel, par le commandement de laquelle elle étoit venue, et que de répondre de sa soumission à l'Église militante, elle ne disoit autre. Or ce étoit ce que l'évèque de Beauvais vouloit, qu'elle refusât l'église ; et alors les gens du procès assemblés firent douze propositions des aveux de l'accusée, détournant toutes ses paroles contre elles, pour les envoyer à l'Université de Paris D'où résultoit que les apparitions et ré- DE JEHANNE D'ARC. 3Û9 vélatioDs déclarées par Jeanne ne venoient ne de Dieu, ne des anges, ne des saints, mais que ce étoient mensonges ou œuvres du malin; qu'elles n'étoicnt accompagnées de signes suffisans pour y croire, et invraisemblables; que Jeanne y avoit cru trop légèrement ; qu'on y voyoit divination , superstitions , faits scandaleux, irréligieux, discours téméraires et présomptueux: blasphèmes envers Dieu et ses saints, choses contraires à l'amour du prochain, idolâtrie, schisme contre l'unité et l'autorité de l'église, apparence d'erreur contre la foi chrétienne, pour ce qu'elle y croyoit comme à ses apparitions; enfin qu'étoit un blasphème de dire que Dieu lui a commandé de porter l'habit qu'elle a, et d'avoir mieux aimé ne pas recevoir le corps du Sauveur à Pasques que de prendre habits de femme. L'Université, en laquelle le roi d'Angleterre envoya gens de son parti et argent à foison, décida qu'icelle femme étoit menteresse, blas- phémeresse, errant dans la foi, contemptrice de Dieu et de ses sacremens, pernicieuse, trompeuse, cruelle, altérée de sang humain, séditieuse, scandaleuse, homicide de soi-même , téméraire, schismatique et apostate, et disoil que cette matière de voit èlre menée par justice brièvement ; c ar la longue dilation est pire chose pour le peuple, qui sur icelle femme a éjfcé moult scandalisé. Donc on (il tant auprès de Jeanne et par le traî- 310 CHRONIQUE tre l'Oyseleur, qui lui dit que si elle n'abjuroit pas elle seroit brûlée et que si elle faisoit ce que on vouloit seroit délivrée, et par autres ruses du démon, que on lui lut un papier et lui en fit-on signer un autre. Et de fait, étant là en la place St- Ouen sur un échafaud devant tout le peuple de Rouen, et les Anglois qui hurloient tout en fureur àl'entour la voulant occire et brûler, elle mit une croix au bas du papier faux qu'un secrétaire du roi d'Angleterre avoit tenu dans sa manche et qui étoit autre que icelui qu'on lui avoit lu. Mais les Anglois, quand virent cela, levèrent leurs épées sur les juges qui n'avoient condamné ladite Jeanne, et leur reprochant qu'elle leur échappoit. A l'encontre d'iceux, le peuple de Rouen se réjouissoit pour ce qu'il croyoit que par là Jeanne éviteroit d'être arse et mise à mort. Mais ils ne savoient ne uns ne autres que l'évêque de Beauvais la meneroit plus loin. Après que Jeanne fut rentrée en sa prison, elle déposa l'habit d'homme et prit l'habit de femme, ainsi que ordonné lui étoit, et demeura en garde entre les mains de cinq Anglois, qui étoient trois de nuit dans sa chambre. Elle étoit couchée, ferrée par les jambes de deux paires de fers à chaîne et attachée moult étroitement d'une chaîne traversant par les pieds de son lit, tenant à une grosse pièce de bois, par quoi ne pouvoit mouvoir de place. Mais en le jour, ses gardes ayant desserré ses DE JEHANNE D'ARC. 311 i'ers et ayant mis près d'elle les habits d'homme qu'on avoit laissé en un sac près de son lit, elle s'en revêtit ; et alors l'évêque de Beauvais, bien joyeux de ce qu'elle étoit relapse, envoya témoins pour la voir, puis vint avec aucuns l'interroger en sa prison. Comme elle revint à son dire de ses apparitions et que les voix lui étoient venues pour l'encourager et lui aider, disant qu'elle n'a- voit jamais voulu les renier et qu'on l'avoit trompée, et que ce qu'elle avoit fait étoit par crainte du feu ; et dit qu'elle avoit repris l'habit d'homme pour la défense de sa pudicité, car elle n'étoit sûre parmi ses gardes qui lui avoient voulu faire violence et l'avoient toute molestée, battue et déchevelée; même qu'un lord d'Angleterre l'avoit voulu forcer. Sur quoi l'évêque de Beauvais dit en sortant de la prison : — Elle est piers. Et s'en alla rassembler les assesseurs, qui résolurent qu'il la falloit livrer au bras séculier. Néantmoins ils lui permirent la confession et l'eucharistie. Et après, le mercredi xxx mai, fut revêtue d'habits de femme, et on la fit monter dans un chariot, qui l'attendoit en la cour. Il étoit ix heures du matin. Avec elle étoient frère Martin son confesseur et l'appariteur, environ huit cents hommes de guerre armés de haches, de glaives, et de lances raccompagnèrent. En chemin, ellefaisoit lamentations si pieuses, et recommandoit tant dévotement son âme à Dieu et aux saints, qu'un chacun en pleuroit. 312 CHRONIQUE Et quand fut venue au vieux marché de Rouen où étoient les trois échafauds, elle dit tout hautement : Rouen! Rouen! mourrai-je cy? Sur un des échafauds étoient les juges; sur un autre, plusieurs prélats; et sur le tiers le bois qui devoit ardre la pucelle; lacpielle fut d'ahord mise en l'échafaud qui étoit vis-à- vis ses juges, c'est à savoir : les ecclésiastiques, Févêque de Reauvais et J. Le Maître inquisiteur; et les laïques, le hailli de Rouen avec son lieutenant. Y avoit bien foison de gens en la place, et le bruit commun étoit, et quasi tout le peuple en murmuroit, qu'on faisoit à ladite Jeanne grande injure et injustice. En premier fut fait une acclamation, que Jeanne écouta bien paisiblement et a grande constance;; et en la fin Nicolas Midy qui la faisoit lui dit: — Jeanne va en paix, l'Église ne peut plus te défendre et te laisse en la main séculière. — Lors Févêque dit à la pucelle de se repentir et faire contrition, et devant ce elle étoit jà à genoux ayant si grande contrition , et disant paroles si dévotes, piteuses et catholiques, pardonnant à tous ceux qui lui avoient fait du mal, et requérant tous de prier pour elle, dont tous ceux qui la regarfioient pleurèrent amèrement. Lors Févêque de Reauvais la déclara obstinée elrenchue en hérésie, et pour ce, rejetée de la sainte Eglise, et livrée à la puissance séculière. Sifôt Jeanne demanda une croix qu'on DE JEIIANNE D'ARC. 3JS lui fit avec deux bouts d'un bâton , et dévotement la reçut et la baisa. Et outre demanda qu'on tînt devant elle, tandis qu'elle ardroit, la croix de l'église, qu'on fut tôt chercher en la paroisse Saint-Sauveur; et la prenant, elle l'embrassa étroitement et longuement. Mais en temps qu'elle faisoit lesdites dévotions et lamentations, fut précipitée de l'échafaud où elle étoit, par des Anglois, qui l'entraînèrent avec grande furie vers le bûcher, devant que le bailly eût seulement dit qu'on l'y menât. Et Jeanne disoit : —Ah ! Rouen, Rouen, seras-tu ma dernière demeure? j'ai grand'peur que tu n'ayes à souffrir de ma mort. Là on lui mit en la tète une mitre en laquelle étoit écrit : hérétique, relapse, apostate, idolâtre. Sur un tableau devant l'échafaud étoient écrits ces mots : Jeanne, qui s'est fait nommer pucelle; menteresse, pernicieuse, abuseresse de peuple, devineresse, superstitieuse, blasphémeresse de Dieu, mal créant de la foi de Jésus-Christ, van- teresse, idolâtre, cruelle, dissolue, invocateresse de diables, schismatique et hérétique. Ainsi Jeanne monta sur le bûcher et fut liée à une attache qui étoit sur l'échafaud, lequel étoit fait de plâtre. Puis s'approcha le bourreau, et mit le feu au bas du bûcher. Frère Martin l'advenu , qui tenoit la croix auprès de Jeanne, descendit lors, pour ce qu'elle lui dit qu'il se 'étirât à cause du feu. Et elle disoit tout haut: Jésus! 314 CHRONIQUE Et comme l'évèque de Beanvais s'approcha pour la voir à son aise, elle lui dit : — Je meurs par vous, car si vous m'eussiez baillée à garder aux prisons de l'Église, je ne serois pas ici. Et je maintiens que les voix me venoient de Dieu, et que, quoique j'aye fait, l'ai fait par l'ordre de Dieu. Et comme l'échafaud étoit de plâtre, le bourreau ne pouvoit faire aller si vite le feu, dont il étoit bien marri voyant la cruelle manière dont on la faisoil mourir. Et comme la flamme et la fumée lui venoient déjà, elle demanda de l'eau bénite, et elle confessoit à haute voix le saint nom de Jésus, appelant aussi à son aide saint Michel et sainte Catherine et tous les saints et saintes du paradis, et ne cessa, jusqu'à ce qu'elle fût éteinte par la fumée et qu'elle rendit son esprit en inclinant la tète et disant le nom de Jésus. Lors les Anglois craignant qu'on ne dît qu'elle se fût enfuie, dirent au bourreau qu'il retirât un peu le feu, afin que tous les assistans la pussent voir. Et comme sa robe était jà toute arse, on la vit ainsi. Et quand ils l'eurent bien vue, le bourreau remit le feu et tantôt fut comburée; mais affirma le bourreau que nonobstant l'huile, soufre et charbon, qu'il mit sur son cœur et ses entrailles, ne les put réduire en cendres. Ce que ayant ouï le cardinal d'Angleterre, fit jeter os et cendres et tout dans la Seine. Et durant qu'elle étoit en martyre, il y en DE JEHANNE D'ARC. 315 eut moult, qui ne se purent tenir de pitié et de douleur, et qui s'en furent tout en pleurant. Et les Anglois rioient et se faisoient fête entre eux. Et maintenant que la sainte a reçu son martyre, reste à dire comment le roi Charles VII, qui la laissa mourir, sans seulement la secourir ne de paroles ne d'actions, et se contenta de dire qu'il en étoit bien doulent, mais qu'il n'en pou- voit mais, rentra en la ville de Paris et reprit le royaume dont il n'étoit pas digne. Ici, comme en tout le royaume de France, y avoit en la ville de Paris grande division et séparation de partis, qui Armagnacs, qui Bourguignons. Mais de fait falloit être en grand désir d'avoir roi françois, pour avoir encore attache au roi Charles VII. Oncques ne se vit roi plus foible, plus lâche et plus mal avisé; toujours étant en puissance de favoris mauvais, ennemis du peuple et amis d'eux-mêmes: qui Giac, qui Beaulieu, qui La Trimoille, qu'on lui tua tous les trois sans qu'il dît mot. Ne fut oncques en les batailles où le beau comte de Dunois, bâtard d'Orléans, Lahire et Poton de Xaintrailles se dé- menoient fort contre les Anglois et tâchoient à lui garder son royaume; et durant ce s'héber- geoit avec ses maîtresses. Et quand vint la sainte Jeanne, oncques ne fut avec elle, toujours étoit arrière quand elle avançoit parmi l'ennemi. Pour lui, jamais ne férit un coup de son épée, ne au siège des villes de Champagne; ne au siège de 316 CHRONIQUE Paris, où la sainte Pucelle fut navrée; ne à Com- piègne, où il la laissa aller seule et prendre par les Bourguignons qui la vendirent. Et quand fut prise, ne fit un seul pas en avant ne en arrière, ne n'osa dire un mot à Bourguignon, à An- glois, à inquisiteur, évêque traître, concile ou pape, pour la sauver île la mort. Et fut-il bien heureux qu'une fille de laboureur lui soit venue en aide pour lui reconquérir Orléans et le faire sacrer, et que quelques bons bourgeois de Paris lui ayent ouvert les huys de leur ville, et que le commun peuple de basse Normandie et d'aucuns autres lieux se soit rebellé contre les Anglois pour lui rendre toute sa terre. Bien que les Anglois n'eussent plus grand succès, Paris tenoit-il encore moult pour eux. Si bien qu'environ l'issue du mois de novembre, en l'an mil cccc xxxi, le roi Henry d'Angleterre Agé de xn ans, étant venu de son île à Saint- Denys, en France, ce départit le jour, à tout trois mille combattans et s'en vint vers Paris. Et allèrent au devant de lui le prévôt de Paris, et autres, vêtus de satin rouge et de chaperons bleus, et notables bourgeois affublés de vermeil. Et y avoit là les neuf preux, à cheval et armés: et après le chevalier du guet, le prévôt des marchands avec les officiers de la cour, vêtus dé bleu et chaperon vermeil : après, venoient maître Philippe de Morvilier, premier président, en habit royal et tous les seigneurs du parlement en longs habits vermeils : et ainsi suivoient les DE JEHANNE D'ARC. 317 seigneurs de la chambre des comptes, les gens des finances, les maîtres des requêtes et les secrétaires, tous en robes vermeilles. Et y avoit du commun peuple sans nombre. Le roi Henry entra par la porte Saint-Denys sur laquelle étoient les armes de la ville; et la nef d'icelles si grande qu'y tenoient six hommes : l'un en guise d'évêque, le second d'université et le tiers de bourgeois, et les trois autres étoient en guise de sergens. Ils présentèrent au roi trois cœurs vermeils, dont au premier avoit trois colombes, au second de petits oiselets, qu'ils laissèrent voler vers le roi ; le tiers éloit plein de violettes et d'autres fleurs pour les seigneurs. Là tantôt le prévôt des marchands et échevins apportèrent un ciel semé de fleurs-de-lys d'or et le mirent et portèrent parmi la ville par dessus le roi. Si avoit au pon- celet Saint-Denys un échafaud sur lequel étoit comme une manière de bois où étoient trois hommes sauvages et une femme qui ne cessèrent de combattre l'un contre l'autre, tant que le roi et les seigneurs furent passés. Et avoit en dessous le dit échafaud une fontaine jetant hypocras et trois syrènes dedans, et étoit l'hy- pOCràS abandonné à chacun. Et depuis le pon- celet en tirant \ers la deuxième porte de la rue Saint Dcnys avoit personnages; sans parler dé la nativité Notre-Dame, du mariage et de l'adoration des trois rois, et du bon homme qui âe- moit son blé ; et furent bien joués. Sur la porte Saint-Denys fut jouée la légende de Saint-Denys, 318 CHRONIQUE qui fut volontiers vue des Anglois. Devant, les Innocens y avoit manière de forêt en la rue, dedans laquelle avoit un cerf vif, et quand le roi passa devant, on fit courre le cerf et des chiens et veneurs après; fut grand pièce chassé à force, et se vint rendre emprès les pieds du cheval du roi, lequel lui fit sauver la vie. Et à l'entrée de la porte du Châtelet avoit encore un échafaud en lequel étoit un personnage, un petit enfant en semblance du roi, vêtu de lys et deux couronnes en son chef. Et à côté droit étoit la semblance du duc de Bourgoigne et du comte de Nevers lui présentant la couronne de France; et à gauche le duc de Bethfort,son oncle,les comtes de Salis- bury et deWarwik lui donnant celle d'Angleterre. Mais tantôt advint que le duc de Bourgoigne, voyant que les François gagnoient chacun jour des villes sur les Anglois, fit sa paix avec le roi Charles et se mit du tout contre les Anglois. Et comme le peuple de Paris étoit jà moult lassé d'iceux, aucuns de ceux de Bourgoigne se mirent avec les François; et au commencement de l'an milccccxxxv,MichelLallier,Jean de laFontaine, Thomas Pigache, Nicolas de Eouviers, Jacques de Bergières et plusieurs autres, comme le quartier des Malles et aucuns de l'Université firent collision entre eux pour rendre la ville au roi Charles VII sitôt qu'on le pourroit. Lors n'avoit- on plus la mauvaise reine Isabeau, trépassée solitairement et jà menée en petit batelet avec tant seulement quatre personnes à Saint-Denys. DE JEIIANNE D'ARC. 319 Le comte de Richemond, connétable de France, le bâtard d'Orléans, le sire de Trévoux, les seigneurs de la Roche, de l'Ile-Adam, de Ternant, Simon deLalaing, à tout vin à ix mille combattans, tant François qtie Rourguignons, avoient délogé les Anglois de Pontoise et Saint-Denys. Lors on envoya au dit connétable , pour lui dire que des bons bourgeois de Paris en nombre assez grand, ayant bon amour pour le roi de France , volontiers se mettroient sons lui et en son obéissance, et que dès long-temps par avant l'auroient fait, si ils eussent eu aide du dit connétable ou autres gens du roi. Et on lui disoit outre que le peuple de Paris commençoit à être moult lassé des Anglois qui le tenoient en grand' crainte, su- jection et détresse, pour ce qu'il ne venoit nuls vivres à Paris; Lagny, Pontoise , Melun , le Rois de Vincennes, Saint-Denys, Poissy, étant aux François; et qu'on avoit préparé de long-temps ledit peuple à se mettre sus et à chasser lesdits Anglois qui étoient encore à Paris, au nombre de mille et cinq cents combattans, avec le sire de Wilby leur capitaine, etmessire Loys de Luxembourg, évêque de Therouanne, soi-disant chancelier de France pour le roi d'Angleterre. Si partirent donc le connétable, le bâtard d'Orléans et autres dessus nommés et leur compagnie dudit Pontoise, et allèrent passer la rivière de'Seine au pont de Poissy, et toute nuit chevauchèrent à pied et à cheval, tant qu'ils vinrent devant Paris avant le point du jour et se mirent 320 CHRONIQUE en embûches, près des Chartreux de devers la porte St-Jacqnes; et le; fit savoir dès le soir, le dit connétable, à ceux de Paris. Lors Michel Lallier, Jean de Lafontaine, Thomas Pigache, Nicolas deLouviers, Jacques de Bergières et plusieurs autres se mirent sus au matin, et incontinent s'émut le peuple de Paris contre les Anglois et leurs adhérens, dont plusieurs d'iceux Anglois et de la ville furent morts et pris. Les Anglois avoient pensé gagner la porte Saint-Denys et mettre en sujétion ceux d'icelle ville; mais tantôt furent tendues toutes les chaînes à travers les rues, et se prirent hommes et femmes à jeter sur les Anglois et sur leurs alliés, pierres, bûches, tables, tréteaux et autres choses pour grever iceux Anglois. Et grand nombre les dits habitans suivoient à pied parmi les rues des dits Anglois en eux combattant contre eux au mieux que ils pou- voient, et tellement que l'évèque deTherouanne, Wilby et Simon Mohier, prévôt de Paris qui étoit pour eux, et autres de leurs alliés qui purent échapper, se retirèrent en la bastille Saint- Antoine. Aucuns de ceux de la ville, qui de ce n'é- toient pas contens et qui avoient fait au commencement avec les Anglois contre les François, en là fin se mirent pour lors de la partie du roi de France et se allèrent mettre avec les autres bourgeois et commun peuple, feignant que ils avoient très bien fait la besogne et que ils s'é- toient armés contre les Anglois. Durant lequel DE JEIIANNE D'ARC; 321 bruit entrèrent plusieurs des François de la compagnie du dit connétable, avec bateaux, parmi la rivière, et plusieurs par dessus la muraille, dedans la dite ville, et fut rompue la porte Saint- Jacques par ceux de la ville, par laquelle porte entrèrent le connétable, le bâtard d'Orléans et autres de leur compagnie, et se logèrent parmi la ville sans y faire aucun mal ou excès. Et fut ordonné par le connétable faire bon guet devant la Bastille en laquelle étoit l'évèque de Tbé- rouanne et les autres. Le lendemain fut renforcé le guet devant la Bastille Saint-Antoine, et furent faits ap- prochemens. Et depuis parlementèrent les An- glois étant dedans icelle Bastille, avec aucuns du dehors pour trouver manière de traité, appointement ou composition, et fut rapporté que iceux Anglois s'en iroient volontiers en leur donnant sûreté pour eux et leurs biens. Et sur ce assembla le connétable grand conseil, et furent aucuns d'opinion de les laisser en aller de ladite Bastille, et les autres furent d'opinion contraire; et finalement leur fut donné composition et sauf-conduit par le connétable, et s'en allèrent eux et leurs biens. Au sortir d'icelle n'entrèrent point dedans la ville de Paris, pour crainte que ils eurent de la commotion du peuple; niais furent convoyés par dehors jusques à la rivière, et en passant par devant la porte Saint-Denys, crioit le peuple après l'évèque de Thérouanne :— Au renard! — Toutefois dit à H. ai 322 CHRONIQUE DE JEHANJVE D'ARC. plusieurs le chancelier depuis qu'il avoit bien payé son écot. Et comme cela étoit advenu en l'an mil cccc xxxvi, fut rendue vraie la prophétie de Jeanne la sainte Pucelle, que, avant qu'il soit sept ans, délaisseroient les Anglois un plus grand gage qu'ils n'a voient fait devant Orléans. ROULLAND. A PROPOS D'UN ASSASSIN MORT SUR L'ÉCHAFAUD. .....Mullo viclet scientia ! viilgus in facie.n, scientia in prsecordia conlemplatur. n homme soumis aux conséquences de la société, je veux dire aux exigences de la sociabilité , peut - il poursuivre jusqu'au bout et à lui seul un système absolu? Est-il dans les facultés de l'être humain d'offrir une na- soit dans le mal, soit ence , si désordonnée présente, peut-elle préten- à se poser sans merci, sans retour, s;uis ■ ii" m 326 A PROPOS D'UN ASSASSIN recul, comme ennemie implacable de la société au milieu de laquelle elle se meut? En remontant dans les sphères élevées des causes premières, on reconnaît que la condition du malestla condition exceptionnel le. Un homme rejeté tout entier dans les voies de l'exception- nalité, peut-il s'offrir à ses semblables, non pas seulement comme le volontaire ouvrier de sa condition, mais comme l'ayant préméditée de longue main, en se proposant de sang-froid l'emploi de tous les moyens, au péril de" toutes les fins probables? L 'athéisme et le matérialisme, résumés évi- dens de toutes ces tendances funestes, peuvent- ils être formulés avec une conviction raisonnée? Un Lacenaire a donné de la vitalité à ces vieilles questions incessamment agitées et jamais résolues. Si l'homme qu'elles cherchent et veulent expliquer est possible, Lacenaire aura été cet homme. C'est par sympathie pour les révélations des sciences morale et physiologique, que je me suis livré à l'examen de ce grand criminel. En admettant que Lacenaire n'eût pu parvenir à développer avec netteté ce qu'il a dit être son système; en admettant que l'involontaire réflexibilité de son âme eût trahi la forfanterie de sa phrase.... pour trouver la preuve de la dénégation que j'oppose à ses prétentions, pour recueillir cette vérité consolante : l'impossibilité d'un scélérat complet, je n'ai voulu que me placer devant Lacenaire. ■ MORT SUR L'ÉCHAFAUD. 327 Je l'ai regardé; puis, j'ai invoqué un de ces rayons providentiels qui, à l'éclat du jour aussi bien que dans la nuit des cachots, illuminent une tête lorsqu'ils s'y posent. Lacenaire était d'une taille au-dessous de la moyenne; son torse était mal posé, mal sculpté; ses bras étaient mal attachés; il y avait de la décrépitude dans la forme et le jeu de sa membrure inférieure ; sa colonne vertébrale semblait fléchir , et le forçait à cette attitude pliée qui révèle le coup de barre du vice ; ses jambes étaient courtes; ses mains petites et délicates; ses doigts courts et effilés. Le contour de son visage était brusquement déprimé vers le menton, qui était petit et fendu ; sa chair était colorée au ton bilieux, jaspée de larges taches blanches, livides ou jaunâtres, selon les influences hygiéniques ou morales. Son nez, fort élargi vers ses parois inférieures, était anguleux et s'abaissait en bec d'oiseau de proie sur sa lèvre taillée en coup de sabre, — d'ailleurs mal éclairée, ombrée qu'elle était par une moustache qui l'accompagnait jusqu'aux coins fourbes et moqueurs de sa bouche. Ses pommettes étaient saillantes : sur les marches de l'échafaud elles furent pourprées, aussi bien que le tour des yeux, par l'injection des filets sanguins. Ses yeux, de moyenne grandeur, étaient de couleur fauve; leur regard avait une obliquité 328 A PROPOS D'UN ASSASSIN d'un caractère tout particulier : dans la tourmente d'une passion forte, ils devaient promp- tement se voiler d'une teinte trouble, et paraître enivrés et vitrés. Sa voix, d'un timbre assez clair, avait une accentuation correcte, quoique fréquemment saccadée; elle exprimait certains mots d'une façon toute locale..... Lacenaire me dit, avec une inflexion saisissante : « Par exemple, un homme contre lequel je ri aurais point de haine, je le TUERAIS VITE. » 11 me parut impossible de ne pas le croire sur parole. — Je sais, — lui dis-je — que vous ne cro\c/, pas à la phrénologie; cependant si j'osais... — Volontiers , me répondit-il , avec bonne grâce; et il me présenta sa tète. Appuyant la main, dès la naissance du front, j'arrivai à cet organe sympathique si précieux pour l'état social, et trop souvent paralysé par l'activité d'organes contr adictoires. — Vous êtes bienveillant! — m'écriai-je, avec surprise. — C'est vrai, monsieur, — me répondit Lacenaire avec bonhomie. Je montai plus haut : — Cest étrange!... Vous vous dites athée? <'t voici l'organe de la vénération : il est nettement indiqué. Lacenaire se prit à sourire — Il est vrai, — ajoutai-je — que cette indica- MORT SUIi L'ÉGHAFAtJD. 329 lion est le plus ordinairement décevante; du inoins, je l'ai reconnue telle sur un grand nombre de tètes arabes. Je continuai mon exploration, le soir même de la mort de Lacenaire, ayant sous les yeux sa tête coupée; et, près de moi, pour éclairer mon examen, M. Dumontier un disciple de ce Spurz- heim qui osa porter sous un autre hémispbère, — mieux écouteur que le nôtre,—ses textes phrénologiques, éclairés par sa conviction et appuyés par l'autorité de sa probité savante. Spurzheim est mort bien loin de nous ! mais la renommée qui ne fait faute à aucune gloire méritée, n'a laissé à Boston qu'une part de sa mémoire. M. Dumoutier avait moulé, sur nature, la tête de Lacenaire. Témoin de cette belle opération , j'en pourrais raconter les incidens, les péripéties dramatiques, je pourrais dire l'émotion, mal dissimulée, du condamné, aux apprêts de la toilette imitative, lorsqu'il sentit le demi-cercle en cuivre, envelopper son cou, — le masque de plâtre s'étendre sur sa face, et lui ceindre la tête : je pourrais répéter les angoisses des représentans de la justice , à la vue de ce corps étendu immobile sur un lit, n'offrant plus qu'un tronc... et à la place de la tête, le simulacre d'un énorme monceau de linge. Il vint un instant dans la pensée intimidée des gardiens, que la science pouvait prévenir et remplacer le bourreau. Le moule enlevé, l'opération complètement 330 A PROPOS D'UN ASSASSIN réussie , le phrénologne trouva sur son plâtre l'aveu des vérités qu'avait dissimulées la physionomie. Lacenaire sortit plein de vie et de gaîté de dessous son enveloppe. Il y avait souffert moralement, car il me dit : « Ces apprêts, cette cérémonie, m'ont plus occupé que, peut-être, ne m'occupera l'autre. » L'esprit de système a opprimé l'entendement humain ; son despotisme a long-temps retardé le développement des sciences. Pas un savant, qui après une conquête sur les mystères de la nature, qui après avoir puisé dans le grand ensemble composé de toutes les choses de l'univers, n'ait voulu isoler les conséquences de sa découverte, plutôt que de les rallier à celles déjà obtenues : Pas un, qui n'ait prétendu faire de l'objet de sa recherche une unité exceptionnelle à l'usage de sa gloire : Pas un, qui ne dise s'être arrêté ubi defuit orbis, où l'univers lui a manqué ; où le vide a commencé. De sorte que chaque science, devenue domaine privé, si on peut le dire, est restée long-temps sans point de conjonction avec la science qui devait lui être corrélative. Encore aujourd'hui, nous nous ressentons de ce vaniteux égoïsme ; bien que la généralité des savans de notre âge se distingue par des facultés communicativos, par un esprit d'association et de comparaison qui ne peuvent manquer d'aug- MORT SUR L'ÊCIIAFAUD. 331 menter l'éclat du flambeau de l'intelligence humaine. La phrénologie a principalement souffert de cette intersection entre les sciences. Résultat évident de tant de sciences positives, moyen si important pour l'ordonnance de l'état moral, la phrénologie en même temps qu'elle est pour le vuleaire une connaissance hasardeuse et mal D définie, est restée , même dans les sphères savantes, une classification isolée, au milieu de toutes les sciences qui relèvent d'elle, ou dont elle devrait être le résumé lumineux. L'anatomie comparée et la phrénologie m'ap- paraissent comme les moyens de la physiologie, dont j'élargis le sens littéraire, — et qui, elle, va chercher sa clarté dans des régions plus élevées que celle où se; trouvent les sciences physiques et expérimenlaies. L'agent immédiat du phy siologiste, c'est le regard. Le regard physiologique soumet à son examen la sculpture de la tète, les lignes du visage, le jeu de la physionomie, la forme du corps, ses allures, son maintien; les mains, les pieds, les habitudes du geste, le choix des vêtemens, jusqu'à la manière dont ils sont portés. Après que la perception auriculaire a traduit le caractère des inflexions de la voix, le commencement et la fin d'une individualité sont connus. J'ai dit que j'avais regardé Lacenaire : et, aus- 352 A PROPOS D'UN ASSASSIN sitôt, j'avais compris que cet homme se posant en athée, en matérialiste, en scélérat qui aurait systématisé la haine sociale et le crime, mentait! soit par une forfanterie, qui ne s'explique que clans les mœurs des criminels , soit en désespoir de son avenir, pour échapper à lui-même, en imaginant le néant, afin de se garantir de la peur. C'est à notre première entrevue que Lacenaire cherchant à rappeler en lui l'Hayraddin de Wal- ter Scott, me dit d'une voix libre et avec un geste naïf : — « Oui, je crois que mon corps se fondra dans la masse générale ; que ce qui est eau rejoindra l'eau; que ce qui est feu, rejoindra le feu; que je tomberai tout entier, comme un arbre coupé ! » — et je voyais qu'il mentait. * Lorsque je lui fis ma seconde visite , son pourvoi était rejeté. A une extraordinaire émotion de sa voix, à l'étrange altération de son visage, qu'il voulut motiver par la fatigue d'un rhume , je me doutai qu'il pressentait ce rejet. Dans l'intervalle de mes deux visites, la solitude prolongée, la mort plus rapprochée, avaient amolli la fibre de Lacenaire, il avait même composé des poésies douces, affectueuses; il avait reçu dans son cachot et embrassé Avril, son complice. « Je ne demande pas mieux que de croire, — * Voira la fin de ce travail la lettre que m'écrivit Lacenaire la veille de sa mort. MORT SUR L'ÉCHAFAUD. 333 me dit-il, — je ne refuse pas la lumière ; qu'il se présente un homme en état de m'écouter, de me comprendre; qu'il me parle de manière à m'éclairer .... qu'il m'amène à voir.... je ne résisterai pas. » Ainsi la physiologie n'avait point menti ! et l'épouvantable exemple d'un scélérat complet, malgré Lacenaire, était encore à trouver. Quant à la religion, ce n'était plus qu'un sceptique. Restait l'homme anti-social. Lacenaire parut tenir à conserver ce caractère. « La preuve que je hais la société, — me dit- il , — c'est que je vais mourir!.... si elle ne m'eût pas tué, j'allais me tuer... Ma mort, telle qu'elle aura lieu, sera encore un suicide. » — Mais, — lui objectai-je, — pourquoi, réduit à cette pensée extrême, n'avoir pas choisi un mode de suicide moins cruel, et à vous seul? — Je ne me serais pas vengé de la société! — En admettant qu'au point de vue où vous L'avez placée, cette idée puisse être raisonnablement discutable, quelle vengeance aviez- vous à tirer de la société? ■— Mon enfance avait été malheureuse ; mon père me repoussait, me faisait désespérer de tout; à Page où l'on ne doit connaître que l'espoir, j'éprouvai, trop tôt, le besoin d'être seul; étant malheureux et persécuté, lorsque je me trouvais au milieu des miens. Le découragement, la peur el l'isolement sont de mauvais conseillers, pour m A PROPOS D'Ui\ ASSASSIN tous les âges; ils devaient pervertir mon enfance. D'abord, je fis mal, avec répugnance, inquiétude et malaise ; mais animé par le secret plaisir de causer un dommage à quelqu'un — moi, qui, si jeune, souffrais déjà ! l'instinct de mal faire se développa. Puis, à des momens imprévus, j'avais honte; je voulais revenir sur moi-même; je revenais sincèrement. Le monde ne connaissait encore de moi que ma détresse et mon abandon ; parce que mes mauvaises actions n'avaient point encore fait de bruit; mais ma détresse suffisait; le monde me repoussait. Alors entraîné dans la mauvaise pente , par une misère sans soulagement et pour laquelle je n'étais pas né ; j'ai fini par vouloir sérieusement le crime, où je trouvais quelquefois une ressource, et toujours une vengeance. « Me demanderez-vous, maintenant, pourquoi j'ai voulu me venger de la société ? — Mais il me semble — répondis-je — que puisque vous mourez par ses lois et par ses mains, c'est elle qui se venge, en vous punissant; et, en cela, votre but funeste est manqué. » Lacenaire parut décontenancé et mécontent démon insistance. Une personne qui était présente, me dit avec un signe d'intelligence: — Oh! le système de Lacenaire est abominable, peut-être, mais il est profond!... Vous ne le comprenez pas. — Non! — reprit vivement le condamné en se redressant sur lui-même, et tout heureux de MORT SUR L'ECHAFAUD. 335 cette étrange complaisance pour ses idées. — Non, monsieur ne comprend pas mon système ; pour cela il faudrait avoir lu mes mémoires. Vous verrez!... vous verrez !... Sans doute je me venge; car, moi seul ai mis sur la trace de mes assassinats. J'ai attaqué la société ; puis, je lui ai apporté ma tête. Elle croit me punir ? je la brave! Elle me tue? elle me débarrasse... je suis vengé ! Cette explication manquait certainement de clartéetde logique; mais comme, sous la sombre voûte du cachot, la voix nerveuse du condamné avait une terrible valeur ! Lacenaire avait bien compris que son système n'en était pas un pour moi ; son étrange orgueil en souffrait visiblement ; et bien que la conversation eût changé d'objet, au moment où je le quittai il fit un pas jusque dans la galerie et me cria avec une accentuation pleine d'amertume : — Ah ! monsieur, vous ne croyez pas que j'aie rempli mon but, par ma vie et par ma fin !... vous croyez que la mort de Lacenaire ne fera pas des apôtres!... vous verrez ! vous verrez ! Non, misérable, ta mort n'aura point fait d'apôtres; mais elle soulèvera de toute la puissance de cette intelligence qui pouvait honorer ta vie, une question sociale, oû le législateur devra trouver un grave enseignement. 33G A PROPOS D'UN ASSASSIN Notre époque contredit Tacite: plus ibi botta- leges valent , quant boni mores. Le législateur aura beau faire : l'application de ses meilleures lois politiques portera à faux, tant que le principe constitutif et élémentaire de la société restera abandonné aux chances de la fatalité : tant que I'éducation, plutôt encore que l'enseignement, n'aura pas nourri et fortifié les intelligences. Pour les hommes du pouvoir, la meilleure des lois organiques est celle qui masque le mieux les privilèges et donne le plus de garanties à la richesse et à la puissance!... On bâtit, on élevé codes sur codes; législation sur législation : mais l'édifice politique est monté sur un terrain mouvant; ce terrain , c'est de la boue!... et le pauvre qu'on y laisse croupir, chaque jour heurte de sa tète les fondations. Un matin, empesté de son cloaque et de lui-même, il voudra changer d'air en montant dans les combles... et de la secousse, il les fera crouler sur sa tête. Gens au pouvoir, déblayez de ses immondices la voie de l'ignorant et du pauvre; nettoyez leur herceau; préparez-leur un foyer de famille, du pain, un manteau, une idée-mère qui les alimente, les soutienne. Une idée-mère! elle est urgente. La foi s'éteint; avec elle, les vertus, les affections qui s'y rattachent; la liberté religieuse, devient le gâchis des cultes! Et lorsque vous voyez se développer dans les âmes endurcies le mépris pour la spiri- MORT SUR L'ÉCHAFAUD. 387 tualité pure de la croyance en un Dieu, de quel droit prétendrez-vous maintenir le respect poulies puissances temporelles? La science est en progrès; mais l'éducation, personne n'y songe ! et, faute d'éducation, la société est opprimée par les vices qui résultent de vos lois meilleures et de vos hommes moins bons! Faute d'éducation, la société est épouvantée par des misérables qui datent dans le crime des premiers jours de leur existence! Lacenaire, faisant ses premiers pas dans le crime, tâtonna, comme il est impossible de ne le pas faire dans les routes sombres et tortueuses. Mais, mon Dieu! si avant que son regard se fût assuré dans l'obscurité; si avant qu'il eût cessé d'avoir peur dans les ténèbres, l'éducation l'eût tiré en arrière; si elle eût tout-à-coup placé sous ses yeux ce flambeau qui reste étincelant au souffle de l'ouragan, le flambeau de l'honneur et du devoir ! Vous instituez des écoles primaires : c'est bien ! Mais d'abord, vous avez le mot un peu plus que la chose. — L'éducation dans la famille, ce serait mieux. Vous faites des rois ou des commissaires de police avec vos municipaux? que ne leur attribuez-vous un caractère paternel? Vous assurez le sort des riches ? que ne vous occupez-vous du sort des pauvres? 338 A PROPOS D'UN ASSASSIN Vous avez peur du peuple? Mais peu satisfait de tenir en main la baïonnette et le juge qui répriment, appliquez-vous •^prévenir. Prévenez par tous les moyens qui concilient, qui encouragent, qui relèvent. Ne vous glorifiez pas du tant bien que mal des choses; d'un ordre , qui ne serait que le silence dans la me, que le mutisme intelligent des mécontens. Et pour que votre ordre public ne vive pas an jour le jour, ne ressemble pas à une éventualité, prévenez... Là, est la vraie science gouvernementale; là, est la grande garantie sociale. Prévenez, en vous occupant de la société d'en bas; préparez-lui cet avenir, en qui toute existence a besoin de se confier, soit pour sa durée, soit pour sa mort. Maintenant, une question secondaire, bien que vivace et oppressive. « Le débordement des maximes perverses, «leur publicité effrontée par le drame, par le « roman, dans les livres, sur la scène ; voilà le « ferment funeste que la littérature moderne a « précipité dans le creuset d'airain où vit la soft ciété ; et l'ébullition a produit les miasmes in- « fects dont chaque jour nous subissons l'in- « fluence. » Voilà ce qui se dit, ce qui s'écrit : Le romancier, moraliste, statisticien, physiologiste et historien, fait poser sur un plan en re- MORT SUR L'ÉCHAFAUD. 339 lief l'état social tout entier, la vie physique et la vie morale; il évoque le passé, pour l'explication du présent, hommes et choses , faits et livres ; et en présence des faux principes, fécondés par les vices en usage; en présence des turpitudes qui souillent la société, des crimes qui l'épouvantent; après avoir fouillé dans les profondeurs des plaies pour y reconnaître les causes réelles ; après avoir lucidement déduit les effets, il s'est pris à sourire amèrement, se voyant qualifié de corrupteur ; lui qui, retenu par les convenances, n'est pas même, au degré où le lui permettrait la raison publique à venger, l'annaliste de la corruption. Certes, c'est s'accuser d'une grande ignorance que de résumer mesquinement du haut d'une tribune ou d'un prétoire l'accusation contre le désordre, l'impureté, le meurtre et l'athéisme, par l'exposé d'une question littéraire. Redressez donc les tréteaux du carrefour Guil- lory, les poteaux de Montfaucon , la roue du Pilori; la civilisation battra des mains aux supplices, aux ignominies répressives dont vous aurez châtié la littérature moderne, si vous lui prouvez que d'elle vient le mal qui vous ronge. Ce mal vient de plus loin. Demandez aux habiles du jour ; à ces heureux ,",40 A PROPOS D'UN ASSASSIN qui vous crient si prudemment: « la vie privée doit être murée , » poltrons impertinens, se vautrant dans leur bonheur, comme à l'orgie, et réclamant impérieusement le silence, comme un privilège qui leur serait dû. Demandez à tous ces transactionnaires politiques , transfuges de tous les partis vaincus, amis zélés du fait en voie de succès, portant effrontément, comme le paillasse du Cirque, costumes sur costumes, livrée rouge sur livrée blanche, et témoignant, jours de galas , que la religion du serment est une utopie. Demandez à l'égoisme. Demandez à l'agiot. Demandez au luxe. Demandez à cette nouvelle et turcarienne aristocratie industrielle et marchande, dont la généralité voit s'évanouir sa probité, du jour où, par aventure, s'altère son respect de convention pour l'échéance. Demandez enfin, et demandez sérieusement à cette absolution impudique qui couvre toute réussite. Votre littérature est l'exacte expression de votre époque. Sa virulence s'inspire de vos haines , de vos jalousies , de vos apostasies, de votre égoïsme, et du mauvais emploi de votre puissance et de votre bonheur... gens heureux! genspuis- sans ! H^^^Hi^H MORT SUR L'ÉCHAFÀUD. 341 On insiste, on incrimine chez la littérature un état de fièvre qui détermine l'exagération , toujours nuisible dans son expression ? Que fait ici la littérature? Sur quelle physionomie ne vais-je pas voir, si je veux y regarder de près, la visible empreinte d'une passion émue? Le signe de je ne sais quelle impatience qui ne révèle pas seulement la volonté de faire, de réaliser dans des termes simples et rationnels; mais de faire, de réaliser au premier bond, tout de suite.... Parce que la foule est là! parce que la concurrence vous alarme et vous étouffe! on veut lui échapper; et comme personne n'a foi dans le lendemain, on veut tout finir, avant le coucher du soleil.... Pour cela, on contracte toute sa nature, on anime tous les ressorts de son être, on s'exagère... on se donne la fièvre pour vivre! Telle est la condition de ceux qui, pourvus de bien-être et de bonheur, auraient le loisir de raisonner le sentiment du vrai; de ceux qui peu- vent... jugez quelle doit être la condition de ceux qui veulent et ne peuvent pas ! On insiste encore ! et parce que de nombreux suicides ensanglantent les familles; parce que des assassins intelligens illustrent les cours d'assises, et y présentent en spectacle l'impiété sys- 343 A PROPOS D'UN ASSASSIN tématique, la colère à froid des scélérats, on dit à la littérature moderne : « pourquoi traitez-vous de préférence , du meurtre, de l'adultère et de l'impiété? » D'abord, j'ai la conviction que les esprits littéraires, pénétrés de cette convenabilité qui est l'essence des âmes honnêtes et bien éclairées, lorsqu'ils tracent une scène puisée dans les turpitudes humaines, songent moins à développer une influence pestilentielle, qu'à mettre un vice à jour en l'analysant au profit de la société. Que prouverait contre mon affirmation la citation de quelques écrits, moins purement inspirés? Quel est l'écrivain , dans ce temps de morcellement, de division et de décomposition, qui osera formuler au nom de tous-? Quel est celui que la complaisance du public accepterait comme un type? A l'époque où la bourgeoisie qui, sur ses plus hauts échelons, s'appelait le tiers-état, subissait l'inégalité des conditions au degré le plus rigoureux, l'inégalité dans l'enseignement; possible que certains livres philosophiques, que des romans immoraux aient réagi sur des intelligences secondaires, et leur aient suscité des velléités immorales. Aujourd'hui, que le soleil de l'enseignement luit pour tous, parce que, selon la loi écrite, tous peuvent prétendre à tout : aujourd'hui, MORT SUR L'ÉCHAFAUD. 343 que les classes même les plus inférieures ont la prétention, — malheureusement trompeuse,— d'être éclairées; aujourd'hui, que l'on ne s'étonne plus de rien, parce qu'on s'imagine avoir tout vu, toutappris; en matière de conduite sociale, on n'apprend plus rien dans les livres, ni sur la scène. Notre littérature est au drame; parce qu'en explorant les littératures étrangères, elle y a trouvé le drame qui lui manquait. Comme il arrive de toutes les conquêtes nouvelles, on a commencé par en abuser, pour en jouir; et de l'effort à faire pour accommoder avec la convenance des formes nationales, l'emploi d'un mode tout énergique, tout nouveau, a résulté une surexcitation qui a réagi sur le choix des textes. Voilà tout. Pour me convaincre que la frénésie littéraire n'avait point suscité tous les fléaux qui désolent la société, je me suis imposé une tâche affligeante : je suis descendu sous les voûtes des cachots; j'ai interrogé, moins par la parole que par l'intuition, le vice lui-même; je l'ai appréhendé au moral; j'ai appuyé le scalpel physiologique sur des têtes encore animées ; heures solennelles où elles allaient tomber sous le couteau de la loi ! Apparaisse le vrai de la question sociale, à la sombre et faible lueur de la lampe d'un cachot. 344 A PROPOS D'UN ASSASSIN Il y a déjà dix ans, dans un moment où l'application de la peine de mort fut inopinément examinée, comme un titre de loi à revoir, je fus entraîné par un premier travail sur cet examen, vers cette autre question : De la manière d'assister les condamnés à mort. Alors, la restauration régnait; avec elle, les prétentions religieuses, la sanctomanie, et le parti prêtre. Une oeuvre de haute moralité pouvait devenir un acte périlleux d'opposition. Je vis successivement, cinq condamnés le jour de leur exécution; à cet instant où tourmentée par le sentiment de sa fin, prochaine et à heure fixe, l'intelligence humaine lance ses derniers éclairs, soit aux inspirations de la peur, soit à celles d'un décevant courage. L'un des assassins des deux jeunes aubergistes de la vallée de Montmorency , Daumas- Dujrin, qui avait reçu une instruction universitaire, qui avait rempli des emplois publics , homme intellectuel, devait m'offrir un sujet d'études; je lui dis : — A une époque où vous étiez encore vous- même, c'est-à-dire dans cet état normal qui permet de choisir les bonnes ou les mauvaises routes de la vie, avez-vous recherché la lecture dé livres capables d'exalter votre imagination ? — Jamais, monsieur, — me répondit Daumas, avec sa voix de plomb, — j'ai lu quelques romans; jamais un livre n'a agi sur ma pensée, MORT SUR L'ÉCHAFAUD. 845 qui est incapable de se livrer à une chose idéale. Ce qu'on appelait un fils de famille, I/**, criminel prémétlitatif et intelligent, a-t-il recherché, affectionné, notre littérature moderne? Je l'ai bien regardé, lorsqu'il était sur son banc, devant le juge : il ne doit rien ni à nos drames, ni à nos romans, je l'affirme. Sur sa tête, sur sa physionomie, dans son maintien, dans les habitudes de son corps, de sa voix, de son regard, j'ai reconnu des indications qu'a développées sa faiblesse morale, et qui devaient le dispenser de demander au drame écrit un enseignement pour les lâchetés cruelles qu'il allait mettre en œuvre. Et Lacenaire! Il portait une lyre et un poignard ! Il était poète et il assassinait! Il chantait comme Millevoye , et il volait comme Cartouche! Il s'élevait par l'instruction et la poésie dans les sphères supérieures de l'intelligence, et il se vautrait dans la boue, où d'ignobles coquins lavaient, avec lui, leurs mains tachées de sang ! I .acenaire, homme lettré, pouvait avoir échauffé sa verve à la flamme de punch des romans et des drames; je lui en ai fait la question. — Non, monsieur, j'ai peu lu de romans... je ne les aime pas; je n'aime pas les choses idéales. — Mais les encyclopédistes ? 346 A PROPOS D'UN ASSASSIN — Je ne leur ai rien pris.... ce qu'ils ont écrit contre les idées reçues, contre le culte, ou la société, je le pensais avant que de les lire ; et en les lisant, je me disais, sans étonnement, sans émotion: me voilà! J'ai toujours méprisé Voltaire, mais j'ai aimé en lui son insultante dérision , contre ce que l'on est convenu de respecter. La question littéraire est hors de cause ; la question criminelle et sociale retourne dans la classification des hommes positifs , spéculatifs et de sang-froid. Maintenant, sur ce texte déplorable, auquel viennent aboutir et mon analyse physiologique et l'argumentation sur les causes de nos plaies morales, — sur la peine de mort, — deux mots : La peine de mort, en matière de meurtre prémédité , peut-elle être abolie ? Un de nos plus célèbres publicistes a fait un acte de courage et de haute raison en publiant, en temps opportun, un écrit remarquable sur l'application de la peine de mort, en matière politique. — « Dans ce cas, dit M. Guizot, le gouvernement frappe, le peuple voit frapper; ni l'un, ni l'autre, après le coup, ne sont assurés d'y avoir gagné. » Vérité instructive et profonde ! MORT SUR L'ÉGHAFAUD. 347 A bas la pénalité de l'échafaud en matière d'erreur religieuse ou politique!... mais en matière de meurtre !... Je répugne à discuter cette affirmative, dont j'ai puisé l'expression dans la conscience même des assassins, condamnés à mort ; et je me borne à dire aux philanthropes : « Vous voulez, pour le meurtrier, la vie dans un séquestre , dans une recluserie que votre humanité couvrira d'un toit, meublera d'une couche, où elle placera l'eau et le pain de chaque jour, les adoucissemens autorisés par la longueur de la captivité; et la société sera vengée , dites-vous, parce que le meurtrier, séquestré, ne sera plus à craindre... Vienne en lui le repentir avant la mort! il aura du moins le temps d'y recourir. » Généreuse prévoyance ! pieuse épargne du sang !... Voyons l'équité : Dans le plus petit des villages de notre France, il se trouve au moins un individu, peut-être une famille entière, purs devant Dieu et devant les hommes, respectant le bien d'autrui, eux qui ne possèdent rien! et sous le givre, sous la pluie, au souffle de l'ouragan, cherchant le gîte de chaque nuit; disputant aux animaux la paille pour lit, les débris d'alimens pour nourriture : Et dans leurs prières, dont les accens sont torturés par les angoisses de la faim et du froid, ne demandant à la Providence que ce toit assuré, le plus pauvre des toits, de la paille fraîche et ZUS A PROPOS D'UN ASSASSIN suffisante pour s'y coucher , l'eau et le pain de chaque jour!... tous les biens que vous accordez au voleur-assassin ! Il existe de tels malheureux, dans nos villages, mais dans nos villes, juste ciel! mais dans Paris ! Les sociétés de charité y pourvoient! —Est-ce que vous n'avez jamais su que l'on fût mort de faim et de froid dans Paris ? Est-ce que vous n'avez jamais rencontré une pauvre mère au teint plombé, suspendant à son sein amaigri un petit être souffreteux, conduisant parla main un autre enfant, sans chaussure, et marchant à peine? Et cette mère, précédée par un homme au visage hâve et affamé, portant un mince matelas, unique mobilier de la pauvre famille, que l'on chasse parce qu'elle n'a pas payé son terme ? Donnez à la pauvre mère un toit assuré, le pain de chaque jour , et la sécurité pour le lendemain; le repos, le pain , lui rendront le lait qui manque à ses seins, éclaireront sa vue aveuglée par ses larmes! Vous connaissez le budget de vos bureaux de charité, philanthropes ? vous ne connaissez pas l'étendue des misères injustes, ni le nombre des malheureux! Sans doute, cette tète qui tombe, c'est atroce! Peut-être la Providence en voyant cet échafaud, a-t-elle horreur de sa créature, et fait-elle retom- MORT SUR L'ÉCHAFAUD. 349 ber le sang du criminel lui-même, sur la société qui le tue!... mais justice! Avant de vous relever de l'anathème de Dieu, vous qui punissez de mort, régénérez les mœurs sociales et abolissez la pauvreté en améliorant l'esprit humain. La pénalité joue le plus grand rôle dans l'histoire des peuples : expression des vengeances sociales, elle s'est manifestée aussitôt que les hommes, réunis, eurent mis à l'œuvre leurs passions, leurs faiblesses et leurs vices. Le coupable, le juge et le bourreau sont trois individualités qui n'ont manqué à aucune annale; et les criminalistes, de tous les temps, ont eu une grande pondérance dans l'exercice des législations qui ont gouverné le monde. Pendant des siècles, on a travaillé avec ardeur la matière sociale : textes, hommes et choses ont été remués en tous sens et dans un but de perfectionnement, par l'esprit novateur. Les facultés expérimentales se sont évertuées à décomposer et recomposer l'organisme des sociétés; elles y ont employé la plume, la parole, les cultes, les superstitions, les instincts nationaux, les révolutions; et après chacune de ces recompositions, il s'est trouvé constamment une immense lacune dans le texte législatif : lacune si complète, que les lois n'allaient pas même à côté de la pensée qui l'aurait comblée. L'adoucissement au sort des condamnés, un 350 A PROPOS D'UN ASSASSIN empêchement à la désolante et fatale propagande, favorisée par l'agglomération des criminels; c'était là l'inconnu; on n'y pensait pas. Il s'agissait de venger la société, et non de corriger le coupable. La sagacité du législateur s'appliquait uniquement à aggraver le châtiment; et l'intérêt social paraissait avoir été compris, lorsque l'énormité du supplice dépassait toute proportion avec le crime. Les arrêts de nos anciens parlemens, les anciennes ordonnances de nos rois ont toujours préféré la loi cruelle des Dé- cemvirs de Rome, à l'humanité de la loi Porcia, qui dura si peu ! L'abus dans l'application de la peine de mort, est une atrocité dont il faut abandonner le malheur et la honte aux temps sans lumières et sans liberté. L'abolition de la peine de mort, dans notre état social, tel qu'il est encore constitué, serait une de ces iniquités dont la philanthropie n'adoucirait pas l'inintelligence imprudente. Ah! sans doute, quant à tous les criminels, dans les degrés inférieurs, je me hâte de dire avec le sage et savant M. Béranger * : « Le mo- « ment est venu d'appliquer à notre pays l'un « de ces puissans moyens de régénération, sans « lesquels l'action pénale de la justice ne se dis- or tingue en rien par ses effets de l'emploi d'une * Mémoire sur le système pénitentiaire, par M. Béranger, conseiller à la Cour de Cassation. MORT SUR L'ÉCHAFAUD. 351 « force brutale, et qui restituent sa moralité à la « peine, à l'homme déchu le sentiment de sa « dignité, à la société son repos dans le présent « et dans l'avenir. » Il est temps en effet d'appliquer, pour l'adoucissement du sort des condamnés les pensées réparatrices des Quakers de Pensylvanie, des Vilain XIII, des Howard, des Blasktone, des Hentham. Il faut réaliser avec toute sa fécondité morale le système pénitentiaire : travail et isolement. L'isolement! — On y songea sous Richelieu. Le cardinal eut un jour le temps de s'occuper de la législation pénale. Il fit asseoir autour d'un tapis rouge, en compagnie de l'éminence grise, plusieurs hommes spéciaux; Laubardemont était l'un d'eux. La question des crimes et des peines, des prisonniers et des suppliciés, fut agitée. ■— « Il faudrait bien, — les paroles de Richelieu sont restées,—que nos parlemens trouvassent le moyen de me soulager un peu dans le gouvernement de la France, non pas quant aux choses publiques, j'y pourvois et j'y suffis; mais quant aux choses judiciaires. Pourquoi tant de criminels? les supplices manquent-ils? et parmi ces criminels,pourquoi tant de récidives? on ne peut cependant pas tuer tout ce qui a failli!.... Le moyen de suppléer la potence et d'améliorer l'espèce?....» 352 A PROPOS D'UN ASSASSIN La donnée était, indiquée; la voie ét;iit ouverte : peut-être l'instant était-il bon pour produire une idée utile, une amélioration, un bienfait dans la pénalité! les opinions se firent attendre, car les consciences manquaient de courage et de lumières. Alors Joseph, — l'Éminence grise, — fit appel à Laubardemont pour qu'il redît à Monseigneur « ce qu'en la province de « Poitou on venait de tenter à l'endroit d'un « parricide. » Richelieu eut un mot heureux : — Il n'y a que la vie, — s'écria-t-il,— qui puisse punir un parricide! — Aussi le laissa-t-on vivre, — dit Laubardemont. — Sur les galères du roi? — Non, Eminence; dans une cave. — Ah! F isolement ! s'écria encore le cardinal. — On le descendit assis dans un fauteuil, à barres de fer rabattues sur les quatre membres, lui, contraint à limmobilité. Une lampe, à grand foyer de lumière, tombait de la voûte à hauteur du front du coupable qui, contre ses genoux, sentait d'autres genoux; sur ses mains, d'autres mains; devant sa face voyait une autre face..... C'était les genoux , les mains et le visage de son père qu'il avait tué!... Isolement et réflexion. — Ceci est curieux, Joseph, — dit Richelieu d'une voix sourde, — l'idée est de toi!.... combien de jours vécut cet homme ? MORT SUR L'ÉCHAFAUD. 353 — Mort de faim le septième jour, cnr il n'avait ni pain , ni eau. — Ali! tu t'imagines, Joseph, qu'il n'est mort que de faim! — répliqua le ministre avec dégoût.— «Après le récit de ce supplice, il ne « nous reste plus rien à dire. Quant à l'invcn- « tion, je la blâme : tenons-nous-en à ce que << nous avons. » Ainsi fut indiquée la mesure pénitentiaire de l'isolement, dont le récit d'une atrocité pénale fit ajourner l'appréciation. Au moment même où j'écris ces lignes, des hommes considérés demandent au ministre de la justice l'abolition de la peine de mort : moi, j'invoque pour l'assassin qui doit mourir, une dernière assistance. Législateurs et philanthropes, avez-vons su mettre en réserve, pour le supplicié, une idée seconrable et consolante? Connaissez-vous une voix pure et attendrie qui puisse la formuler, non comme un monotone glas de mort, mais comme une harmonie religieuse? Cherchez, avant tout, une voix éloquente et nouvelle; un orateur dont l'œil se mouille, dont la fibre tremble ! Songez donc : pour cette pauvre intelligence aux abois et agonisante, un vieillard faisant étal ii i3 854 A PROPOS D'UN ASSASSIN de consolation, et bourdonnant machinalement la latinité du missel aux oreilles du condamné..... et ce condamné entre l'exécuteur et le piètre, n'a qu'à répéter les paroles du pape Lamberlini, mourant entre deux cardinaux : — Mon Dieu ! vous clés mort entre deux larrons; et j'expire entre deux cailloux! A propos d'un assassin , j'ai dit ces choses : car à l'endroit où se présente le type de la dégradation humaine, à l'endroit où frappe la sociéié par la main de la loi, c'est le lieu pour traiter une question sociale rarement étudiée, presque toujours mal comprise, parce que ordinairement; la preuve du fait manque à l'argumentation : il importe de la mettre à jour une fois puisqu'elle est le ciment du soubassement de l'édifice. Je ne prétends pas que la clinique sociale doive s'exercer devant l'échafaud, qu'il faille du sang pour donner de la couleur aux remontrances, ni que les plus sûrs exemples ne puissent se trouver palpitant que sur la bascule de la guillotine. La morale qui prend l'heure du bourreau , n'est plus qu'un viatique : l'auditoire qui lui convient, a peu de réflexions à faire, parce qu'il a peu de temps adonner. « Mémoire sur le système! pénitentiaire, par M. Bérenger, Conseiller à la cour 35G A PROPOS D'UN ASSASSIN Mais toucher à cette tète ? — dira-t-on avec répugnance. Mais mettre la main sur cette nature dégoûtante? Le docteur Dubois, faisant une leçon , dit à un élève : —Définissez-moi l'ulcère? L'élève, après avoir énoncé les signes pathologiques de l'ulcère, finit ainsi : «...Enfin , il est. d'un aspect dégoûtant. » M. Dubois proclama, pour réponse, une maxime qui éclata dans l'amphithéâtre aux applaudissement des élèves, puis resta comme un avertissement, non moins à l'usage du médecin que du moraliste : — Monsieur,— dit le célèbre professeur, en grandissant à l'inspiration scientifique et son œil et sa voix , — « sachez que sur le corps hu- « main il n'y a rien de dégoûtant pour la méde- « cine : Sa mission est de guérir; son devoir est « dci mettre l'œil et la main sur toutes les plaies; « les plus affreuses sont les plus riches en signes « d'observations, les plus instructives, les plus « belles!.. L'ulcère n'a rien de dégoûtant. » C'est ce qui m'a fait supporter le téte-à-téte avecLacenaire. Après avoir exploré d'un regard ferme cet MORT SUR L'ÉCHAFAUD. .-(57 ulcère humain, je me suis dit, rassuré : — Il n'y a pas de scélérat complet; l'intelligence départie à un criminel ne peut rien pour l'autorité de ses assertions, la tache du mensonge y parait toujours. La propagande, politique ou religieuse, peut bouleverser le monde; parce qu'elle emprunte des principes et un langage qui s'associent aux plus nobles passions; la propagande du cri me, n'influencerait pas même les criminels, si le système pénitentiaire usité, et la flétrissure sociale après la peine, ne lui servaient d'auxiliaires. Les scélérats se poseraient moins en instrumens du châtiment social, si les corps politiques qui gouvernent la société, s'employaient mieux à réformer par l'action persuasive du bien-être . de la hante moralité, de la bienveillance pour tous et dans toutes choses, les erreurs incessamment développées par la souffrance,, l'incertitude et la déception. Les scélérats ue passeraient au milieu de nous que comme d'effrayans accidens, et non comme des conséquences de l'état social, si l'éducation introduite et surveillée en tous lieux, était accommodée avec la morale évangélique, les exigences usuelles et les lois. J'ajouterai : jusqu'au jour ou la société s'inter- 358 A PROPOS D'UJN ASSASSIN dira de se venger d'un criminel par l'homicide, elle lui doit mieux, à l'heure de sa mort, qu'une assistance écrite dans un rituel. — Dieu n'est point un dogme! Puis, posant la main sur la tête coupée d'un Lacenaire: — Si ce grand criminel a pu devenir l'occasion d'un développement de principes utiles à la science physiologique, à la morale pu- hlique, a la défense de l'humanité ? qu'importe le hideux du texte ! L'ulcère moral, pour qui travaille à le guérir, n'a rien de repoussant. L'instant de la mort de Lacenaire approchait ; je voulais amener ce condamné à s'examiner, à chercher un point d'appui, et à formuler d'une manière précise l'expression intime de sa pensée. Je lui écrivis la lettre suivante : ce qu'elle peut avoir de bienveillant s'explique par la nécessité qu'il y avait de ménager l'excessive vanité d'une intelligence à l'agonie: « J'ai su, monsieur, que vous connaissiez le rejet de votre pourvoi, et que vous conserviez ce calme, cette énergie, qui vous ont assisté dans votre douloureuse position ; c'est ce qui m'a encouragé à vous écrire, car je me serais reproché de vous importuner, dans le cas où ma lettre eût dû vous trouver inquiet et affaibli. « Votre vue m'a profondément ému;car indé- 360 A PROPOS D'UIS ASSASSIN pendamment de l'affligeante gravité de votre situation, j'ai reconnu que si vous avez la fermeté, vous n'avez pas l'entêtement; deux facultés que la phrénologie signale cependant au même point. Vous n'avez pas l'entêtement, et j'ai appr écié combien peu il aurait fallu dans un de ces moniens décisifs, pour faire faire à vos idées, à vos habitudes, un recul salutaire! «A votre insu,cette providentielledisposilion vous sert en ce moment, et vous servira dans un autre.... Déjà à la dernière visite que je vous ai faite, j'avais remarqué que bien que votre courage restât en équilibre, vos facultés de résistance se modifiaient ; et avec une expression accentuée, vous m'avez dit : Je ne demande pas mieux que de croire, je ne refuse pus la lumière. Qu'il se présente un homme en état de m'écou- ter, de me comprendre y qu'il me parle de manière à m 3 éclairer , qu'il m'amène à croire, je ne résiste pas. «J'ai recueilli ces paroles; elles téinoignentde la dignité humaine, au moment le plus contradictoire et le plus critique. •< Aurez-vous le loisir de m'écrire où vous en êtes avec votre Ame? Bien mieux que la voix d'un prêtre catholique , je le crois, elle peut vous dire ce que vous ne refusez pas d'apprendre ; elle a jeté des lueurs dans notre intelligence; ramenez ces lueurs a leur principe, et regardez-y attentivement; vous lire/ : Dieu! et l'immortalité dos êtres! MORT SUR LÉCHAFAUD. 361 «Cet avis, que je vous donne, n'a pas l'inconvénient d'un prêche; il vous arrive avec la discrétion de la bienveillance, avec une ferveur qui n'est pas de profession, mais qui s'inspire de la sincérité. « Si vous saviez quelle sollicitude s'éveille dans un bon cœur, pour une existence en péril et placée où est la votre! Fi, de la science! si, dans de tels mornens, elle n'est que la science ; si elle ne détourne pas son regard observateur, pour essuyer une larme de compassion. «Veuillezcomprendre, monsieur, que j'aurais voulu vous dire davantage... mais je n'ai pu surmonter la crainte de vous troubler dans ce moment suprême, laissé à votre dernier recueillement. Je serais heureux toutefois de recevoir un mot de votre main, qui me révélât quelque chose de cette lutte mystérieuse entre l'amour propre humain et la raison providentielle qui, j'en suis assuré, déjà vous éclaire. « Je vous prie, monsieur, d'agréer comme une assistance consolante l'expression de mes pensées. Sceaux-Penthièvre, 8 janvier, 1836. » 362 A PROPOS D'UN ASSASSHN Voici ta réponse de [jacenaire : « Monsieur, «Vous m'avez bien jugé en pensant que j'étais exempt d'une obstination qui ne serait aujourd'hui que folie. Vous me jugerez mieux lorsque je vous aurai dit que loin de repousser la lumière, par un sentiment d'amour propre que je mépriserais si je le trouvais en moi, loin de chercher un refuge dans le néant, je pense qu'il serait bien plus consolant de croire à l'existence de Dieu, et à une autre vie. « Vais-je vous affirmer que je crois au néant, et que je ne crois pas à Dieu? « Croire!.... s'il est vrai que les mots soient les justes représentations de nos idées, et si je comprends bien ce mot-là, qui osera dire :je crois! qui ne dira: que sais-je? Oui, dans ce vaste chaos de pensées humaines, d'autant plus petites qu'elles voudraient définir et embrasser ce qu'il y a de plus grand, j'avoue que mou esprit reste confondu sans en être effrayé. Je ne vous cacherai pourtant pas qu'au milieu de ce dédale, l'idée de l'âme universelle et du monde- Di> u m'a toujours paru la plus naturelle ; mais encore n'est-ce qu'un système! et qu'est-ce qu'un système? Le doute, voilà tout ce qui est permis à l'homme. « Dans mon enfance,à la campagne, lorsque je rencontrais sous mes pas une (leur arrachée de sa tige et penchant sur le sol sa tète décolorée, MORT SUK L'ÉGHAFAUD. '503 j'étais ému de pitié, et lorsque, quelques jours après, je la retrouvais sans sève, tout-à-lait desséchée, ce n'était plus que le regret d'être privé de sa vue et de son parfum ; c'est que le premier état, était la souffrance, le second le néant. « Lorsqu'un ami souffre, je le plains: lorsqu'il meurt, je le pleure, mais pour moi-même. C'est la douleur d'en être séparé qui me tire des larmes. Il y a de l'égoïsme dans les pleurs que l'on verse sur un tombeau N'y a-t-il pas là deux idées bieu distinctes? une de sensibilité, l'autre de matérialisme? Et pourquoi ces idées me sont-elles si naturelles? Pourquoi Dieu, qui m'a donné, suivant vous, une si forte part d'intelligence, n'a-t-il pas gravé dans mon âme celle de son existence? Eh bien! s'il existe, je m'abandonne à lui avec confiance. 11 me jugera. « Je regrette, monsieur, que vous ne m'ayez pas exprimé tout ce que vous avez sur le cœur, de crainte de m'ètre importun. Rien ne pourrait l'être pour moi, de votre part. Je préfère les vérités les plus crue;, inspirées par un sentiment de devoir, aux ménagemens de la faiblesse et surtout de l'hypocrisie. « J'espère, monsieur, que: lorsque j'aurai le plaisir de vous revoir, si le temps le permet } vous laisserez parler voire cœur, sans crainte. Agréez, etc. 364 A PROPOS D'UN ASSASSIN, ETC. Un honnête homme, à l'agonie, et s'interro- geant, avec l'intrépidité de la vertu qui se confie sur les chances de son avenir, y montrerait-il plus de calme? sa réflexion se formulerait-elle d'une façon plus mélancolique, et plus harmonieuse ? Lacenaire était souillé par les mœurs les plus impures; il s'était fait une habitude du faux et du vol; il avait commis neuf meurtres !.. A le lire, il y aurait vraiment de quoi s'y tromper: mais devant le pénétrant regard du physiologiste le masque tombe, l'homme reste. fïfPPOLTTE BONNELLIER. otjteS les fois que vous ave/, sérieusement été voir l'exposition des ouvrages de sculpture et de peinture, commeelle a lieu depuis la révolution de i83o, n'avez- vous pas été pris d'un sentiment d'inquiétude, d'ennui, de tristesse à l'aspect des longues galeries encombrées? Depuis 18'3o, le Salon n'existe plus. Une seconde fois, le Louvre a été pris d'assaut par le peuple des artistes qui s'y est maintenu. En offrant autrefois l'élite des œuvres d'arts, le Salon emportait les plus grands honneurs pour les créations qui v étaient exposées. Parmi les deux cents tableaux choisis, le 368 PIERRE GRASSOU. public choisissait encore : une couronne était décernée au chef-d'œuvre par des mains inconnues. Il s'élevait des discussions passionnées à propos d'une toile. Les injures prodiguées à Delacroix, à Ingres, n'ont pas moins servi leur renommée que les éloges et le fanatisme de leurs adhérens. Aujourd'hui, ni la foule ni la critique ne se passionneront plus pour les produits de ce bazar: obligées défaire le choix dont se chargeait autrefois le jury d'examen, leur attention se lasse à ce travail; et quand il est achevé, l'exposition se ferme. En 1817, les tableaux admis ne dépassaient jamais les deux premières colonnes de la longue galerie où sont les oeuvres des vieux maîtres, et cette année ils remplirent tout cet espace au grand étonnement du public. Le genre historique, le genre proprement dit, les tableaux de chevalet, le paysage, les fleurs, les animaux, le paysage et l'aquarelle, ces huit spécialités ne sauraient offrir plus de vingt tableaux dignes des regards du public, qui ne peut accorder son attention à une plus grande quantité d'œu- vres. Plus le nombre des artistes allait croissant, plus le jury d'admission devait se montrer difficile. Tout fut perdu dès que le Salon se continua dans la Galerie. I.e Salon devait rester un lieu déterminé, restreint, de proportions inflexibles, on chaque genre exposait ses chefs-d'œuvre. Une expérience de dix ans a prouvé la bonté de cette grande institution. Au lieu d'un tournoi, vous PIERRE GRASSOU. 369 avez une émeute; au lieu d'une exposition glorieuse, 'vous avez un tumultueux bazar; au lieu du choix, vous avez la totalité. Qu'arrive-t-il? le grand artiste y perd. Le café Turc, les Enfant à la fontaine, le Supplice des crochets, et le Joseph de Decamps eussent plus profité à sa gloire, tous quatre dans le grand salon, exposés avec les cent bons tableaux de cette année, que ses vingt toiles perdues parmi trois mille œuvres, confondues clans six galeries. Par une étrange bizarrerie, depuis que la porte s'ouvre à tout le monde, il y a eu des génies méconnus. Quand, douze années auparavant la Courtisane de Ingres et celle de Sigalon, la- Méduse de Géricault, le Massacre de Scio de Delacroix, le Baptême d'Henri i/^ par Eugène Deveria, admis par des célébrités taxées de jalousie , apprenaient au monde, malgré les dénégations de la critique, l'existence de palettes jeunes et ardentes, il ne s'élevait aucune plainte; maintenant que le moindre gâcheur de toile peut envoyer son œuvre , il n'est question que de gens incompris? Là où il n'y a plus jugement, il n'y a pins de chose jugée. Quoi que fassent les artistes, ils reviendront à l'examen qui recommande leurs œuvres aux admirations de la foule pour laquelle ils travaillent : sans le choix de l'Académie, il n'y aura plus de Salon; et sans Salon , l'Art peut périr. Depuis que le livret est devenu un gros livre, il s'y produit bien des noms qui restent dans II. 34 [70 PIERRE GRASSOU. leur obscurité, malgré la liste de dix ou douze tableaux qui les accompagne. Parmi ces noms , le plus inconnu peut-être est celui d'un artiste nommé Pierre Grassou de Fougères, appelé plus simplement Fougères dans le monde artiste, qui tient aujourd'hui beaucoup de place au soleil, et qui suggère; les anières réflexions par lesquelles commence l'esquisse de sa vie, applicable à quelques autres individus de la Tribu des Artistes. En i832, Fougères demeurait rue de Navarin, au quatrième étage d'une de ces maisons étroites et hautes qui ressemblent à l'obélisque de Luxor, qui ont une allée, un petit escalier obscur à tournatis dangereux, qui ne comportent pas plus de trois fenêtres à iliaque étage, et à l'intérieur desquelles se trouve une cour, ou, pour parler plus exactement, un puits carré. Au-dessus des trois ou quatre pièces de l'appartement, occupé par Grassou de fougères, s'étendait son atelier, qui avait vue sur Montmartre. L'atelier peint en fond de briques, le carreau soigneusement mis en couleur brune et frotté, chaque chaise munie d'un petit tapis bordé, le canapé, simple d'ailleurs, mais propre comme celui de la chambre à coucher d'une épicière, tout y dénotait la vie méticuleuse des petits esprits, et le soin d'un homme pauvre. Il y avait une commode pour serrer les effets d a- telier, une table à déjeuner, un buffet, un secrétaire, enfin les ustensiles nécessaires aux peintres, tous rangés et propres. Le poêle participait PIERRE GRASSOU. 371 à ce système de soin hollandais, d'autant plus visible que la lumière pure et peu changeante du Nord inondait de son jour net et froid cette immense pièce. Fougères, simple peintre de genre, n'a pas besoin des machines énormes qui ruinent les peintres d'histoire, il ne s'est jamais reconnu de facultés assez complètes pour aborder la haute peinture, il s'en tenait encore au chevalet. Au commencement du mois de décembre de cette année, époque à laquelle les bourgeois de Paris conçoivent périodiquement l'idée burlesque de perpétuer leur figure, déjà bien encombrante par elle-même , Pierre Grassou , levé de lionne heure, préparait sa palette, allumait son poêle, mangeait une flûte trempée dans du lait, et attendait, pour travailler, que le dégel de ses carreaux laissât passer le jour. Il faisait sec et beau. En ce moment, l'artiste qui mangeait avec cet air patient et résigné qui dit tant de choses, reconnut le pas d'un homme qui avait eu sur sa vie l'influence que ces sortes de gens ont sur celle de presque tous les artistes, d'Elias Magus, un marchand de tableaux, l'usurier des toiles. En effet Elias Magus surprit le peintre au moment où , dans cet atelier si propre, il allait se mettre à l'ouvrage. — Comment vous va, vieux coquin, lui dit le peintre. 372 PIERRE GRASSOU. Fougères avait eu la croix , Elias lui achetait ses tableaux deux ou trois cents francs, il se donnait des airs très artistes. — -Le commerce va mal, répondit Elias. Vous avez tous des prétentions, vous parlez maintenant de deux cents francs dès que vous avez mis pour six sous de couleur sur une toile... Mais vous êtes un brave garçon, vous! Vous êtes un homme d'ordre , et je viens vous apporter une bonne affaire. — Timeo Dnnaos et dona furent ex, dit Fougères. Savez-vous le latin? — Non. --Hé bien, cela veut dire que les Grecs ne proposent pas de bonnes affaires aux Troyens sans v gagner quelque chose. Autrefois ils disaient : prenez mon cheval; aujourd'hui nous disons: prenez mon ours... Que voulez-vous, Ulysse-Lageingeole-Elias-Magus? Ces paroles donnent la mesure de la douceur et de l'esprit avec lesquels Fougères employait ce que les peintres appellent les charges d'atelier. — Je ne dis pas que vous ne me ferez pas deux tableaux gratis. — Oh!oh! — Je vous laisse le maître, je ne les demande pas. Vous êtes un honnête artiste. — - Au fait? — Hé bien, j'amène un père, une mère et une fille unique. — Tous uniques ! PIERRE GR.\SSOU. 373 — Ma foi, oui!... et dont les portraits sont à faire. Ils sont fous des arts, mais ils n'ont jamais osé s'aventurer dans un atelier. La fille a une dot de cent mille francs. Vous pouvez bien les peindre : ce sera peut-être pour vous des portraits de famille. Ce vieux bois d'Allemagne, qui passe pour homme et qui se nomme Elias Magus, s'interrompit pour rire d'un rire sec dont les éclats épouvantèrent le peintre. Il crut entendre Mé- phistophélès parlant mariage. — Les portraits sont payés cinq cents francs pièce, vous pouvez me faire trois tableaux. — Mais-z-oui, dit gaîment Fougères. — Et si vous épousez la fille, vous ne m'oublierez pas. — Me marier, moi? s'écria Pierre Grassou, moi qui ai l'habitude de me coucher tout seul, de me lever de bon matin, qui ai ma vie arrangée... — Cent mille francs, dit Magus, et une fille douce, pleine de tons dorés comme un vrai Titien! •—Quelle est la position de ces gens-là? ■— Anciens négocians. Pour le moment aimant les arts, ayant maison de campagne à Ville- d'Avray, et dix ou douze mille livres de rente. — Quel commerce ont-ils fait? — Les bouteilles. — Ne dites pas ce mot, il me semble entendre couper des bouchons, et mes dents s'agacent. •àlk PIERRE GRASSOU. — Faut-il les amener? — Trois portraits, je les mettrais au salon, je pourrai me lancer dans le portrait, et bien oui... Le vieil Elias descendit pour aller chercher la famille Vervelle. Pour savoir à quel point la proposition allait agir sur le peintre, et quel effet devait produire sur lui les sieur et dame Vervelle ornés de leur iille unique, il est nécessaire de jeter un coup- d'ceil sur la vie antérieure de Pierre Grassou de Fougères. Elève, il avait étudié le dessin chez G ranger, qui passe dans le monde académique pour un grand dessinateur. Après, Fougères était allé chez Gros, y surprendre les secrets de cette puissante et magnifique couleur qui distingue ce maître; mais le maître, les élèves, tout y avait été discret, et Pierre n'y avait rien surpris. De là Fougères avait passé dans l'atelier de Le- thière pour se familiariser avec cette partie de l'art nommée la composition; mais la composition avait été sauvage et farouche pour lui. Puis il avait essayé d'arracher à Granet, an vieux Drolling, le mystère de leurs effets d'intérieurs. Ces deux maîtres ne s'étaient rien laissé dérober. Enfin, Fougères avait terminé ses éludes chez Duval-Eecamus. Durant ces études et ces différentes transformations, Fougères eut des mœurs tranquilles et PIERRE GKASSOU. 375 rangées qui fournissaient matière aux railleries des différens ateliers où il séjournait; mais partout il désarmait ses camarades par sa modestie, par- une patience et une douceur d'agneau. Les maîtres n'avaient aucune sympathie pour lui, les maîtres aiment les sujets brillans, les esprits excentriques, drolatiques, fougueux, bu sombres el profondément réfléchis qui dénotent un talent futur.Tout en Fougères annonçait la médiocrité. Son faux nom de Fougères, celui du peintre dan-, la pièce de d'Eglantirie, avait été la source de mille avanies; mais, parla force des choses, il avait accepté ce nom de la ville où il était né. Grassou de Fougères ressemblait à son nom. Grassouillet et d'une taille médiocre, il avait le teint fade, les yeux bruns, les cheveux noirs, le nez en trompette, une bouche assez large el les oreilles longues. Son air doux, passif et résigne relevait peu ces traits principaux de sa physionomie pleine, de santé, mais sans action.il ne devait être tourmenté ni par cette abondance de sang, ni par cette violence de pensée, ni par celte verve comique à laquelle se reconnaissent les grands artistes. Ce jeune homme, né pour être un vertueux bourgeois , venu de son pays pour cire commis chez un marchand de coulent s originaire de Mayenne et parent éloigné des Crassou, s'institua peintre par le fait de l'entêtement qui constitue le caractère breton. Ce qu'il souffrit, la manière dont il vécut pendant le temps de ses études, Dieu seul le sait. Il SOllf- 376 HEURE GRASSOU. frit autant que souffrent les grands hommes quand ils sont traqués par la misère et chassés, comme des bêtes fauves, par la meute des gens médiocres et parla troupe des Vanités altérées de vengeance. Dès qu'il se crut de force à voler de ses propres ailes, Fougères avait pris un atelier en haut de la rue des Martyrs, où il avait commencé à piocher. Il fit son début en 1820. Le premier tableau qu'il présenta au jury pour l'ex position du Louvre, représentait une noce de village, assez péniblement copiée d'après le tableau de Greuze. On refusa sa toile. Quand Fougères apprit la fatale décision, il ne tomba point dans ces fureurs ou dans ces accès d'amour-propre épileptique auxquels s'adonnent les esprits superbes, et qui se terminent quelquefois par des cartels envoyés au directeur ou au secrétaire du Musée, par des menaces d'assassinat. Fougères reprit tranquillement sa toile, l'enveloppa de son mouchoir, la rapporta dans son atelier en se jurant à lui même de devenir un grand peintre. Il plaça sa toile sur son chevalet , et alla chez un de ses camarades , un homme d'un vrai talent, chez Schinner, un artiste doux et patient comme il était, et dont le succès avait été complet au dernier salon: il le pria de venir critiquer l'œuvre rejetée. Le grand peintre quitta tout et vint. Quand le pauvre Fougères l'eut mis face à face avec l'œuvre, Schinner, au premier coup-d'oeil, serra la main de Fougères; PIERRE GRASSOU. 377 — Tu es un brave garçon, tu as un cœur d'or, il ne faut pas te tromper, tu tiens toutes les promesses que tu nous faisais à l'atelier. Quand on trouve ces choses là au bout de sa brosse , mon bon Fougères, il vaut mieux laisser ses couleurs chez Belot, ne pas voler la toile aux autres. Rentre de bonne heure, mets un bonnet de coton , couche-toi sur les neuf heures; va le matin, à dix heures, à quelque bureau où tu demanderas une place, et, quitte les arts. — Mon ami, dit Fougères, ma toile a déjà été condamnée, et ce n'est pas l'arrêt que je demande , mais les motifs. — Eh bien! tu fais gris et sombre, tu vois la nature à travers un crêpe; ton dessin est lourd , empâté; ta composition est un pastiche de Greuze qui ne rachetait ses défauts que par les qualités qui te manquent. En détaillant les fautes du tableau , Schinner vit sur la figure de Fougères une si profonde expression de tristesse qu'il l'emmena dîner et tâcha de le consoler. Le lendemain, dès sept heures, Fougères était à son chevalet, retravaillait le tableau condamné; il en réchauffait la couleur, il y faisait les corrections indiquées par Schinner, il replâtrait ses figures. Puis dégoûté de son tableau , il le porta chez Elias Magus. Elias Magus , espèce de Hol- lando-Belge-Flamand, avait trois raisons d'être ce qu'il devint: avare et riche. 11 débutait alors, brocantait des tableaux et demeurait sur le hou- 378 PIERRE GRASSOU. levard Bonne-Nouvelle. Fougères comptait sur sa palette pour aller chez le boulanger. 11 mangeait intrépidement du pain et îles noix, ou du pain et du lait, ou du pain et des cerises, ou du pain et du fromage, selon les saisons. Elias Ma- gus, à qui Pierre offrit sa première toile, la guigna long-temps, il en donna quinze francs. — Avec quinze francs de recette par an et mille francs de dépense, dit Fougères en souriant, on ne va pas loin. Elias Magus fit un geste, il se mordit, les pouces en pensant qu'il aurait pu avoir le tableau pour cent sous. Pendant trois jours, tous les matins, Fougères descendait de la rue des Martyrs, se cachait dans la foule, sur le boulevard opposé à celui où était la boutique de Magus, et son œil plongeait sur son tableau qui n'attirait point les regards des passans. Vers la fin de la semaine, le tableau disparut. Fougères remonta le boulevard, se dirigea vers la boutique du brocanteur, il eut l'air de flâner. Le Juif était sur sa porte. — Hé bien, vous avez vendu mon tableau. — Le voici, dit Magus, j'y mets une bordure pour pouvoir l'offrir à quelqu'un qui croira se connaître en peinture. Fougères n'osa plus revenir sur le boulevard , il entreprit un nouveau tableau, il resta deux mois, faisant des repas de souris, et se donnant un mal de galérien. PIERRE GRASSOU. 37!) Un soir, il alla jusque sur le boulevard , ses pieds le portèrent fatalement jusqu'à la boutique de Magus, il ne vit son tableau nulle part. — J'ai vendu votre tableau, dit le marchand à l'artiste. — Et combien? — Je suis rentré dans mes fonds avec un petit intérêt. Faites-moi des intérieurs flamands, une leçon d'anatomie, un paysage, je vous les paierai, dit Elias. Fougères aurait serré Magus dans ses bras,il le regardait comme un père.il revint, la joie aucoeur: le grand peintre Schinner s'était trompé. Dans cette immense ville de Paris, il y avait des cœurs qui battaient à l'unisson du sien, son talent était compris et apprécié. Le pauvre garçon à vingt- sept ans, avait l'innocence d'un jeune homme de seize ans. Un autre, un de ces artistes défians et farouches, aurait remarqué l'air diabolique d'Elias Magus, il eût observé le frétillement des poils de sa barbe, l'ironie de sa moustache, le mouvement de ses épaules qui annonçait le contentement du Juif deWalter Scott, fourbant un chrétien. Fougères se promena sur les boulevards dans une joie qui donnait à sa figure une expression fière, il ressemblait à un Lycéen qui protège une femme. Il rencontra Joseph Bridau, l'un de ses camarades, un de ces talens excentriques destinés à la gloire et au malheur. Joseph Bridau, qui avait quelques sous dans sa poche, selon son expression, emmena Fougères à l'o- 380 PIERRE GRASSOU. péra. Fougères ne vit pas le ballet, il n'entendit pas la musique, il concevait des tableaux, il peignait. Il quitta Joseph au milieu de la soirée , il courut chez lui faire des esquisses à la lampe, il inventa trente tableaux pleins de réminiscences, il se crut un homme de génie. Dès le lendemain, il acheta des couleurs, des toiles de plusieurs dimensions; il installa du pain , du fromage sur sa table, il mit de l'eau dans une cruche, il fit une provision de bois pour son poêle ; puis, selon l'expression des ateliers, il piocha ses tableaux, il eut quelques modèles. Magus lui prêta des étoffes. Après deux mois de réclusion, le Breton avait fini quatre tableaux. Il redemanda les conseils de Schinner auquel il adjoignit Joseph Bridau. Les deux peintres virent dans ces toiles une servile imitation des paysages hollandais, des intérieurs de Metzu, et dans la quatrième une copie de la leçon d'anatomic de Rembrandt. — Toujours des pastiches, dit Schinner. Ah ! Fougères aura de la peine à être original. — Tu devrais faire autre chose que de la peinture, dit Bridau. — Quoi? dit Fougères. — Jette-toi dans la littérature. Fougères baissa la tête à la façon des brebis quand il pleut, et demanda, obtint encore des conseils utiles, il retoucha ses tableaux avant de les porter à Elias Elias paya chaque toile vingt-cinq francs. A ce prix, Fougères n'y HIER HE GRASSOU. 381 gagnait rien, mais il ne perdait pas, en égard à sa sobriété. Il fit quelques promenades . pour voir ce que devenaient ses tableaux, et eût une singulière hallucination. Ses toiles si peignées, si nettes, qui avaient la dureté de la tôle et le luisant des peintures sur porcelaine, étaient comme couvertes d'un brouillard, elles ressemblaient à de vieux tableaux. Elias venait de sortir, Fougères ne put obtenir aucun renseignement sur ce phénomène. Il crut avoir mal vu. Le peintre rentra dans son atelier y faire de nouvelles vieilles toiles. Après sept ans de travaux continua, Fougères parvint à composer, à exécuter des tableaux passables: il faisait aussi bien que tous les artistes du second ordre. Elias achetait, vendait tons ses tableaux, le pauvre Breton gagnait péniblement une centaine de louis par an, et ne dépensait pas plus de douze cents francs. A l'exposition de 1829, Schinner et Bri- dau , qui tous deux occupaient une grande place et se trouvaient à la tête du Mouvement dans les arts, furent pris de pitié pour la persistance, pour la pauvreté de leur vieux camarade, ils firent admettre à l'exposition et dans le grand salon, un tableau de Fougères. Ce tableau, qui tenait de Vigneron pour le sentiment, était puissant d'intérêt; il tenait, pour l'exécution, du premier faire de Du bu fe Il représentait un jeune homme à qui, dans 382 PIERRE GRASSOU. l'intérieur d'une prison, l'on rasait les cheveux à la nuque. D'un côté un prêtre, de l'autre une viedle et une jeune femme en pleurs. Un huissier lisait un papier timbré. Sur une méchante table, était un repas auquel personne n'avait touché. Le jour venait à travers les barreaux d'une fenêtre élevée. Il y avait de quoi faire frémir les bourgeois, et les bourgeois frémissaient. Fougères s'était inspiré tout bonnement du chef-d'œuvre de Gérard Dow : il avait retourné le groupe de la femme hydropique vers la fenêtre, au lieu de le présenter de face. Il avait remplacé la mourante par le condamné : même pâleur, même regard, même appela Dieu. Au lieu du médecin flamand, il avait peint la f roide et officielle figure du greffier vêtu de noir ; mais il avait ajouté une vieille femme auprès de la jeune fille de Gérard Dow. Enfin la figure cruellement bonasse du bourreau dominait ce groupe, et ce plagiat très habilement déguisé ne fut point reconnu. Le livret contenait ceci : 510. Grassou de Fougères (Pierre), rue de Navarin, 2. La Toilette d'un condamné a mort. Quoique médiocre, le tableau eut un prodigieux succès. La foule se forma tous les joui s devant la toile à la mode. Charles X s'y arrêta. Madame, instruite de la vie patiente de ce pauvre Breton s'enthousiasma pour le breton. Le PIERRE GRASSOU. 383 duc d'Orléans marchanda la toile. Les ecclésiastiques dirent à madame la Daupbine que le sujet était plein de bonnes pensées : il y régnait en effet nn air religieux très satisfaisant. Monseigneur le Dauphin admira la poussière des carreaux, une grosse lourde faute, car Fougères avait répandu des teintes verdâtres qui annonçaient de l'humidité au bas des murs. Ma- dame acheta le tableau mille francs. Le Dauphin en commanda un. Charles X donna la croix au fils du paysan qui s'était jadis battu pour la cause royale en i 799. Joseph Bridau, le grand peintre, ne fut pas décoré. Le ministre de l'intérieur commanda deux tableaux d'église à Fougères. Ce salon fut pour PierreGrassou toute sa fortune, sa gloire, son avenir,sa vie. In venter en toute chose, c'est vouloir périr; copier, c'est vivre. Grassou de Fougères avait enfin découvert un filon plein d'or, il pratiqua la partie de celle cruelle maxime à laquelle la société doit ces infâmes médiocrités chargées d'élire aujourd'hui les supériorités dans toutes les classes sociales, qui naturellement s'élisent elles-mêmes, et font une guerre acharnée aux vrais talens. Le principe de l'élection est faux, la France en reviendra. Néanmoins, la modestie, la simplicité, la surprise du bon et doux Fougères, firent taire les récriminations et l'envie. D'ailleurs il eut pour lui les Grassous parvenus, solidaires des Grassous à venir. Quelques gens émus par l'éner- 384 PIERRE GRASSOU. gie d'un homme que rien n'avait découragé, parlaient du Dominiquin, et disaient : « I! faut récompenser la volonté dans les arts! Grassou n'a pas volé son succès ! voilà dix ans qu'il pioche, pauvre bonhomme! Cette exclamation de pauvre bonhomme ! était pour la moitié dans les adhésions et les félicitations que recevait le peintre. La pitié élèveautant de médiocrités que l'envie rabaisse de grands artistes. Les journaux n'avaient pas épargné les critiques, mais le chevalier Fougères les digéra comme il digérait les conseils de ses amis, avec une patience angélique. Riche alors d'une quinzaine de mille francs, bien péniblement gagnés, il meubla son appartement et son atelier rue de Navarin, il y fit le tableau demandé par monseigneur le Dauphin , et les deux tableaux d'église commandés par le ministère, à jour fixe, avec une régularité désespérante pour la caisse des ministères , habituée à d'autres façons Mais admirez le bonheur des gens qui ont de l'ordre? S il avait tardé, Grassou, surpris par la révolution de juillet, n'eût pas été payé. Fougères, à trente-sept ans, avait fait pour Elias Magus environ deux cents tableaux complètement inconnus, mais à laide desquels il était parvenu à cette manière satisfaisante, à ce point d'exécution qui ne repousse pas trop l'artiste, et que chérit la bourgeoisie. Fougères était cher à ses amis par une rectitude d'idées, par une sécurité de sentimens, une PIERRE GRASSOU. 385 obligeance parfaite, une grande loyauté. S'ils n'avaient aucune estime pour la palette, ils aimaient l'homme qui la tenait. — Quel malheur que Fougères ait le vice de la peinture! se disaient ses camarades. Néanmoins il donnait des conseils excellens : semblable à ces feuilletonistes incapables d'écrire un livre, et qui savent très bien par où pèchent les livres; mais il y avait entre les critiques littéraires et Fougères une différence : il était éminemment sensible aux beautés, il les reconnaissait. Ses conseils étaient empreints d'un sentiment de justice qui faisait accepter la justesse de ses remarques. Depuis la révolution de juillet, Fougères présentait à chaque exposition une dizaine de tableaux, parmi lesquels le jury en admettait quatre ou cinq. Il vivait avec la plus rigide économie. Son domestique consistait dans une femme de ménage. Pour toute distraction, il visitait ses amis, il allait voir les objets d'art, il se permettait quelques petits voyages en France, il projetait d'aller chercher des inspirations en Suisse. Ce détestable artiste était un excellent citoyen : il montait sa garde, allait, aux revues, payait son loyer et ses consommations avec l'exactitude la plus bourgeoise. Ayant vécu dans le travail et la misère, il n'avait jamais eu le temps d'aimer. Jusqu'alors garçon et pauvre, il ne se souciait point de compliquer son existence si simple. Incapable d'inventer une manière d'augmenter sa fortune, 38G PIERRE GRASSOU. il portait tous les trois mois chez son notaire, Alexandre Crottat, ses économies et ses gains du trimestre. Quand le notaire avait à lui mille écus, il les plaçait par première hypothèque, avec suhrogation dans les droits de la femme, si l'emprunteur était marié , OU suhrogation dans les droits du vendeur, si l'emprunteur avait un prix à payer. Le notaire touchait lui-même les intérêts et les joignait aux remises partielles faites par Grassou de Fougères. Le peintre attendait le fortuné moment où ses contrats arriveraient au chiffre imposant de deux mille francs de rentes, pour se donner Yotium cum dignitate de l'artiste et faire des tableaux, oh! mais des tableaux! enfin de vrais tableaux ! des tableaux finis, chouettes ! kox noffs. Son avenir, ses rêves de bonheur, le superlatif de ses espérances, voulez-vous le savoir? c'était d'entrer à l'Institut et d'avoir la rosette des officiers de la légion-d'honneur I S'asseoir à côté de Schinner, arriver à l'Académie avant Bridau! avoir une rosette à sa boutonnière ! Quel rêve! Il n'y a que les gens médiocres pour penser à tout. En entendant le bruit de plusieurs pas dans l'escalier, Fougères se rehaussa le toupet, boutonna sa veste de velours vert-houteille , et ne fut pas médiocrement surpris de voir entrer une figure, vulgairement appelée un melon dans les ateliers. Ce fruit surmontait une citrouille , vê- HI^^HBM^HIHHHHHHHBHHHIIHI PIERRE GRASSOU. 387 tue de drap bleu, ornée d'un paquet de breloques, tintinnabulant. Le melon soufflait comme un marsouin, la citrouille marchait sur des navets, improprement appelés des jambes. Un vrai peintre aurait fait ainsi la charge du petit mar- chand de bouteilles, et l'eût mis immédiatement à la porte en lui disant qu'il ne peignait pas les légumes. Fougères le regarda sans rire. M. Ver- velle présentait un diamant de mille écus à sa chemise. Fougères regarda Magns et dit : — // y a if ras! En entendant ce mot, M. Vervelle fronça les sourcils. Ce bourgeois attirait à lui une autre complication de légumes dans la personne de sa femme et de sa fille. La femme avait sur la figure un acajou répandu, elle ressemblait à une noix de coco surmontée d'une tête et serrée par une ceinture. Elle pivotait sur ses pieds. Sa robe était jaune, à raies noires. Elle produisait orgueilleusement des mitaines extravagantes sur des mains enflées comme les gants d'un enseigne. Les plumes du convoi de première classe flottaient sur un chapeau extravasé. Des dentelles paraient des épaules aussi bomhées par derrière que par devant : ainsi la forme sphérique du coco était parfaite. Les pieds, du genre de ceux que les peintres appellent des abatis, étaient ornés d'un hourr elet: île six lignes au-dessus du cuir verni des souliers. Comment les pictls y étaient-ils entrés? On ne sait a5. 388 PIERRE GRASSOU. Suivait une jeune asperge, verte et jaune par sa robe, et qui avait une petite tête couronnée d'une chevelure en bandeau, d'un jaune-carotte qu'un Romain eût adoré, des bras filamenteux, des taches de rousseur sur un teint assez blanc, des grands yeux innocens, à cils blancs, peu de sourcils, un chapeau de paille d'Italie avec deux honnêtes coques de satin, bordé d'un liséré de satin blanc, les mains vertueusement rouges, et les pieds de sa mère. Ces trois êtres avaient, en regardant l'atelier, un air de bonheur qui annonçait en eux un respectable enthousiasme pour les arts. —Et c'est vous, monsieur, qui allez faire nos ressemblances, dit le père en prenant un petit air crâne. — Oui, monsieur, répondit Grassou. —Vervelle, il a la croix, dit tout bas la femme à son mari pendant que le peintre avait le dos tourné. — Est-ce que j'aurais fait faire nos portraits par un artiste qui ne serait pas décoré? Elias Magus salua la famille Vervelle et sortit. Grassou l'accompagna jusque sur le palier. — Il n'y a que vous pour pêcher de pareilles boules. — Cent mille francs de dot! — Quelle famille ! — Trois cent mille francs d'espérances, maison rue Boucherat, et maison de campagne à Ville-d'Avray. PIERRE GHASSOU. 389 — Boucherat, bouteilles, bouchons, bouchés, débouchés, dit le peintre. — Vous serez à l'abri du besoin pour le reste de vos jours, dit Elias. Cette idée entra dans la tête de Pierre Gras- sou, comme la lumière du matin avait éclaté dans sa mansarde. En disposant le père de la jeune personne, il lui trouva bonne mine : sa face était pleine de tons violens. La mère et la lille voltigèrent autour du peintre, en s'émer- veillant de tous ses apprêts. Il leur parut être un Dieu. Cette visible adoration plut à Fougères. Le veau d'or jeta sur cette famille son reflet fantastique. — Vous devez gagner un argent fou? mais vous le dépensez comme vous le gagnez, dit la mère. — Non, madame, répondit le peintre, je ne le dépense pas, je n'ai pas le moyen dem'amu- ser. Mon notaire place mon argent, il sait mon compte, une fois l'argent chez lui, je n'y pense plus. — On me disait, à moi, s'écria le père Vcrvolle, que les artistes étaient tons paniers percés. — Quel est votre notaire? s'il n'y a pas d indiscrétion, demanda madame Vervelle. — Un brave garçon, tout rond. Crottat... — Tiens! tiens! est-ce farce? dit Vervelle, Crottat est le nôtre. — Ne vous dérangez-pas! dit le peintre. — Mais tiens-toi donc tranquille, Anténor, 390 PIERRE GRASSOU. dit la femme, tu ferais manquer monsieur. Si tu le voyais travailler... .— Mon Dieu! pourquoi ne m'avez-vous pas appris les arts? dit mademoiselle, de Vervelle à ses parens. — Virginie, s'écria la mère, une jeune personne ne doit pas apprendre certaines choses, et quand tu seras mariée... Bien! Mais, jusque- là , tiens-toi tranquille. Pendant cette première séance, la famille Vervelle se familiarisa presque avec l'honnête artiste. Elle dut revenir deux jours après. En sortant, le père et la mère dirent à Virginie d'aller devant eux; mais malgré la distance, elle entendit ces mots dont le sens devait éveiller sa curiosité. — Un homme décoré..., trente-sept ans... un artiste qui a des commandes, qui place son argent chez notre notaire. Consultons Crottat? Hein, s'appeler madame de Fougères!... ça n'a pas l'air d'être un méchant homme!... tu me diras un commerçant?... mais un commerçant tant qu'il n'est pas retiré, vous ne savez pas ce que peut devenir votre fille! tandis qu'un artiste économe... puis nous aimons les arts... Enfin!..- Pierre Grassou , pendant que la famille Vervelle le discutait, discutait la famille Vervelle. Il lui fut impossible de demeurer en paix dans son atelier, il se promena sur le boulevard, il y regardait les femmes rousses qui passaient! Il se faisait les plus étranges raisonnemens : l'or PIERRE GRASSOU. 591 était le plus beau des métaux, la couleur jaune représentait l'or. Les Romains aimaient les femmes rousses. Il devint Romain , etc. Après deux ans de mariage, quel homme s'occupe de la couleur de sa femme? La beauté passe... Mais la laideur reste! L'argent est la moitié du bonheur. Le soir, en se 1 1 • couchant, il trouvait déjà Virginie Vervelle charmante. Quand les trois Vervelle entrèrent le jour de la seconde séance, le peintre les accueillit avec un aimable sourire. Le scélérat avait fait sa barbe, il avait mis du linge blanc; il s'était agréablement disposé les cheveux, il avait choisi un pantalon fort avantageux et des pantoufles rouges à la poulaine. La famille lui répondit par un sourire aussi flatteur que le sien, Virginie devint de la couleur de ses cheveux, baissa les yeux et détourna la tète, en regardant les études. Pierre Grassou trouva ces petites minauderies ravissantes. Virginie avait de la grâce, elle ne tenait heureusement ni du père, ni de la mère; mais de qui tenait-elle ? — Ah! j'y suis, se dit-il toujours, la mère aura eu un regard de son commerce. Pendant la séance il y eut des escarmouches entre le peintre et la famille. Il eut l'audace de trouver le père Vervelle spirituel. Cette flatterie fit entrer la famille au pas de charge dans le 392 PIERRE GRASSOU. cœur de l'artiste, il donna l'un de ses croquis à Virginie, et une esquisse à la mère. — Pour rien ? dirent-elles. Pierre Grassou ne put s'empêcher de sourire. — Il ne faut pas donner ainsi vos tableaux? c'est de l'argent, lui dit Vervelle. A la troisième séance, le père Vervelle parla d'une belle galerie de tableaux qu'il avait à sa campagne de Ville-d'Avray : des Rubens, des Gérard-Dow, des Mieris, desTerburg, des Rembrandt , un Titien, des Paul Potter, etc. — M. Vervelle a fait des folies, dit fastueuse- ment madame Vervelle, il a pour cent mille francs de tableaux. — J'aime les arts , reprit le marchand de bouteilles. Quand le portrait de madame Vervelle fut commencé, celui du mari était presque achevé, l'enthousiasme de la famille ne connaissait alors plus de bornes. Le notaire avait faille plus grand éloge du peintre. Pierre Grassou était à ses yeux le plus honnête garçon de la terre, un des artistes les plus rangés. Il avait amassé trente-.si\ mille francs. Ses jours de misère étaient passés, il allait par dix mille francs chaque année, il capitalisait les intérêts. Enfin il était incapable de rendre mie femme malheureuse. Cette dernière phrase fut d'un poids énorme dans"^ la balance. Les amis des Vervelle n'entendaient plus parler que du célèbre Fougères. PIERRE GRASSOU. 393 Le jour où Fougères entama le portrait de Virginie , il était in petto déjà le gendre de la famille Vervelle. Les trois Verveïle fleurissaient dans cet atelier qu'ils s'habituaient à considérer comme une de leurs résidences : il y avait pour eux un inexplicable attrait dans ce local propre, soigné, gentil, artiste. Abyssus, abyssum, le bourgeois attire le bourgeois. Vers la fin de la séance, l'escalier fut agité, la porte fut brutalement ouverte et entra Joseph Bridait : il était à la tempête , il avait les cheveux au vent, il montra sa grande figure ravagée, jeta les éclairs de son regard , tourna tout autour de l'atelier et revint à Grassou brusquement, en ramassant sa redingote sur la région gastrique, et tâchant, mais en vain, de la boutonner, le bouton s'étant évadé de sa capsule de drap. — Le bois est cher, dit-il à Grassou. — Ah! —Les Anglais sont après moi. Tiens, tu peins ces choses-là? — Tais-toi donc? —Ah ! oui! La famille Vervelle, superlativement choquée par cette étrange apparition , passa de son rouge ordinaire au rouge cerise des feux violens. — Ça rapporte! reprit Joseph. Y a-l-il aubert en fouillouse? — Te faut : il beaucoup ? — Un billet de cinq cents... J'ai après moi un de ces négocians de la nature des dogues qui , 394 PIERRE GRASSOU. une fois qu'ils ont mordu , ne lâchent plus qu'ils n'aient le morceau. Quelle race! — Je vais t'écrire un mot pour mon notaire.., — Tu as donc un notaire!... — Oui. — Ça m'explique alors pourquoi tu fais encore les joues avec des tons roses, excellens pour des enseignes de parfumeur... Grassou ne put s'empêcher de rougir, Virginie posait. — Aborde donc la nature comme elle est 1 Mademoiselle est rousse. Eh bien! est-ce un péché mortel? Tout est magnifique en peinture! mets-moi du cinabre sur ta palette, réchauffe- moi ces joues-là. Piques-y les petites taches brunes , beurre-moi cela? Veux-tu avoir plus d'esprit que la nature! — Tiens, dit Fougères, prends ma place pendant que je vas écrire. Verveile roula jusqu'à la table et s'approcha de l'oreille de Grassou. — Mais ce jiacant-là va tout gâter... — S'il voulait faire le portrait de votre Virginie, il vaudrait mille fois le mien! répondit Fougères indigné. En entendant ce mot, le bourgeois opéra doucement sa retraite vers sa femme stupéfaite de l'invasion de cette bête féroce, et assez, peu rassurée de la voir coopérant au portrait de sa tille. — Tiens, suis ces indications, dit Bridau en PIERRE GRASSOU. 395 prenant le billet. Je ne te remercie pas! je puis retourner au château de d'Arthez à qui je peins une salle à manger. Viens nous voir! Il s'en alla sans saluer, tant il en avait assez d'avoir regardé Virginie. — Qui est cet homme? demanda madame Ver- velle. —■ Un grand artiste, répondit Grassou. Un moment de silence. — Êtes-vous bien sûr,, dit Virginie, qu'il n'a pas porté malheur à mon portrait, il m'a effrayée. — Il n'y a fait que du bien, répondit Grassou. — Si c'est un grand artiste, j'aime mieux un grand artiste qui vous ressemble. — Ah! maman, monsieur est un bien plus grand peintre, il me fera tout entière. Le génie avait ébouriffé les Vervelle. On était dans cette phase d'automne si agréablement nommée l'Eté de la Saint-Martin. Ce fut avec la timidité du néophyte, en présence d un homme tic génie , que Vervelle risqua une invitation de venir à sa maison de campagne dimanche prochain : il savait combien peu d'attraits une famille bourgeoise offrait à un artiste. —-Vous autres! dit-il, il vous faut des émo- lions! des grands spectacles et des gens d'esprit, mais il ) aura de bons vins, et je compte sur ma galerie pour vous compenser l'ennui qu'un artiste comme vous pourra éprouver parmi des ntigo- cians. 3Ô6 TIERRE GRASSOU. Cette idolâtrie qui caressait exclusivement son amour-propre charmait le pauvre Pierre Grassou qui recevait rarement des complimens. L'honnête artiste, cette infâme médiocrité, ce cœur d'or, cette loyale vie, ce stupide dessinateur, ce hrave garçon , décoré de l'ordre royal de la légion d'honneur, se mit sous les armes pour aller jouir des derniers beaux jours de l'année, à Ville-d'Avray. Le peintre vint modestement par !a voiture puhlique, et ne put s'empêcher d'admirer le beau pavillon du marchand de bouteilles, jeté au milieu d'un parc de cinq arpens, au sommet de Ville-d'Avray, au plus beau point de vue. lïpouser Virginie, c'était avoir cette belle vilîa quelque jour! Il fut reçu par les Vervelle avec un enthousiasme, une joie, une bonhomie, une franche bêtise bourgeoise qui le confondirent. Ce fut un jour de triomphe. On le promena dans les allées couleur nankin qui avaient été ratissées comme pour un grand homme, les arbres avaient eux-mêmes un air peigné, les gazons étaient fauchés, et l'air pur de la campagne amenait des odeurs de cuisine infiniment réjouissantes. Tous, dans la maison, disaient, nous avons un grand artiste. Le petit père Vervelle roulait comme une pomme dans son parc, la fille serpentait comme une anguille, el la mère suivait d'un pas noble et digne. Ils ne lâchèrent pas Crassou peu dant sept heures. Après le dîner, dont la durée égala la somptuosité, M. et madame Vervelle arrivèrent à IMKRRE GRASSOU. 397 leur grand coup de théâtre, à l'ouverture de la galerie illuminée par des lampes à effets calculés. Trois voisins, anciens cornmerçans, un oncle à succession, mandés pour l'ovation du grand artiste, une vieille demoiselle Vervelle et les convives le suivirent dans la galerie, assez curieux d'avoir son opinion sur la fameuse galerie du petit père Vervelle qui les assommait de la valeur fabuleuse de ses tableaux. Le marchand de bouteilles semblait avoir voulu lutter avec le roi Louis-Philippe et sa galerie de Versailles. Les tableaux, magnifiquement encadrés, avaient des étiquettes où se lisaient en lettres noires sur fonds d'or : RrjBENS. Danses de faunes et de nymphes. Rembrandt. Intérieur d'une salle de dissection. Le docteur Tromp faisant sa leçon à ses élèves. Il y avait deux cent cinquante tableaux, tous vernis, époussetés, quelques-uns étaient couverts de rideaux verts qui ne se tiraient pas en présence des jeunes personnes. L'artiste resta les bras cassés, la bouche béante, aucune parole sur les lèvres, en reconnaissant la moitié de ses tableaux clans celte galerie : il était Rubens, Paul Potter, Mieris, Metzu, Gérard Dow! il était à lui seul vingt grands maîtres. 398 PIERRE GRASSOU. — Qu'avez-vous? vous pâlissez: — Ma fille, Un verre d'eau! s'écria la mère Vervelle. Le peintre prit le père Vervelle par le bouton de son habit, et l'emmena dans un coin sous prétexte de voir un Murillo : les tableaux espagnols étaient; à la mode. — Vous avez acheté vos tableaux chez Elie Magus? — Oui, tous originaux! — Entre nous, combien vous a-t-il vendu ceux que je vais vous désigner? Tous deux firent le tour de la galerie. Les convives furent émerveillés du sérieux avec lequel l'artiste procédait en compagnie de son hôte. — Quarante mille francs! dit à voix basse Vervelle en arrivant au dernier. — Quarante mille francs un Titien! reprit à haute voix l'artiste, mais ce serait pour rien. — Quand je vous le disais, j'ai pour cent mille écus de tableaux! s'écria Vervelle. — J'ai fait tous ces tableaux-là, lui dit à l'oreille Pierre Grassou, je ne les ai pas vendus tous ensemble plus de six mille francs... — Prouvez-le-moi^ dit le marchand de bouteilles, et je vous donne ma fille, car alors vous êtes Rubens, Rembrandt, Terburg, Titien ! — Et Magus est un fameux marchand de tableaux! dit le peintre qui s'expliqua l'air vieux de ses tableaux et l'utilité des sujets que lui demandait le brocanteur. PIERRE GRASSOU. 399 Loin de perdre dans l'estime de son admirateur, M. de Fougères, car la famille persistait à nommer ainsi Pierre Grassou, grandit si bien qu'il fit gratis les portraits de la famille, et les offrit naturellement à son beau-père, à sa belle- mère et à sa femme. Aujourd'hui, Pierre Grassou, qui ne manque pas une seule exposition, passe pour un des bons peintres de portraits. Il gagne une douzaine de mille francs par an, et gâte pour cinq cents francs de toile. Sa femme a six mille francs de rentes, il vit avec son beau-père et sa belle-mère. Les Vervelle et les Grassou ont voiture et sont les plus heureuses gens du monde. Pierre Grassou ne sort pas d'un cercle bourgeois où il est considéré comme un des plus grands artistes de l'époque : il ne se dessine pas un portrait de famille, entre la barrière du Trône et la rue du Temple , qui ne se fasse chez lui et ne se paie au moins cinq cents francs. Comme il s'est très bien montré dans les émeutes du 12 mai, il a été nommé officier de la Légion-d'Honneur, il est chef de bataillon dans la garde nationale. Le Musée de Versailles n'a pas pu se dispenser de lui commander une bataille. Madame de Fougères l'adore, il a deux enfans, il est bon père et bon époux. Il ne peut cependant pas ôter de son cœur une fatale pensée : les artistes se moquent de lui, son nom est un terme de mépris dans les ateliers, les feuilletons ne s'occupent. UOO PIERRE GRASSOU. pas de lui. Mais il travaille toujours, et il se porte à l'Académie où il entrera. Puis, vengeance qui lui dilate le cœur! il achète des tableaux aux peintres célèbres quand ils sont gênés, et il remplace les croûtes de la galerie de Ville-d'Avray par de vrais chefs-d'œuvre, qui ne sont pas de lui. DE RALZAC. V O II P. DÉLITS DE PRESSE, EN 1637. (Fragment extrait d'une histoire inédite de la Chambre étoilée.) iil pg&Mi . 162 oi 232.- Col- Ifclioii de tf. Guizot. 4U6 SUPPLICE chand, que cette nouvelle avait profondément ému. — Lilburne! Lilburne! ajouta-t-il en essuyant une larme après un moment de silence, qu'allez-vous faire à Westminster? — Tenter de délivrer nos frères, répondit John Lilburne d'un ton solennel, ou du moins apprendre à souffrir comme eux pour la bonne cause. — TS'allez pas à Westminster, je vous en conjure, mon cher enfant ! A quoi bon vous exposer à des dangers certains? Que pouvons-nous contre nos ennemis ? Le jour de notre triomphe n'est pas encore venu! Il faut attendre, dit le vieillard d'une voix entrecoupée de sanglots. — Non, monsieurTurner, non, il ne faut plus attendre! s'écria le jeune homme. Ces larmes que vous arrache malgré vous la pensée de l'affreux supplice réservé à nos frères me prouvent assez que je ne dois pas écouter de tels avis. Hélas! nous n'avons attendu que trop long-temps! Savez-vous que le roi Cliarles et son conseil privé,ou sa chambre étoilée, nous refusent maintenant le droit de nous soustraire par la fuite aux persécutions de leur tyrannie. Que voulez-vous dire, John? je ne vous comprends pas. — Il y a quelques jours, un ordre émané du conseil privé a défendu à huit bâtimens qui étaient à l'ancre, dans la Tamise, de mettre à la voile et de partir. A bord de l'un de ces bâtimens se trouvaient, dit-on, plusieurs membres du "WwWMHBHM^^^^MMMMMMMBBHHBlMHBB^HBBI DE TROIS HOMMES DE LETTRES. 407 dernier parlement, MM. Pym et Harnpden, et un parent de M. Harnpden, dont j'ai oublié le nom. Puisque les Anglais ne peuvent même plus s'exiler volontairement, il faut bien qu'ils sa- cbent se procurer désormais dans leur patrie cette liberté civile et religieuse qu'ils allaient chercber, au-delà de l'Océan atlantique, sur une terre étrangère. En achevant ces mots, le jeune homme serra cordialement la main du vieillard, et courut rejoindre ses camarades qui s'étaient arrêtés à quelque distance, et dont le nombre avait considérablement grossi : « Plus de papistes, plus d'évèques, plus de chambre étoilée! s'écria-t-il dès qu'il se fut de nouveau mis à leur tète; sauvons ou vengeons nos frères! A Westminster! à Westminster' A Westminster! répétèrent, en brandissant leurs armes, tous les apprentis qui raccompagnaient. Arrivé auprès duTemple, ce groupe déjeunes gens et d'enfans eut d'abord quelque peine à se frayer un passage à travers la foide, si grande en cet endroit, que la circulation se trouvait complètement interrompue; mais à la vue des saints et des élus du Seigneur (ainsi se nommaient les puritains), les femmes s'agenouillèrent en marmotant des prières, ou en entonnant des cantiques, les hommes se détournèrent avec respect pour leur laisser le chemin libre, et John Lilburne, suivi alors de plus de trois nulle 408 SUPPLICE personnes, s'élança dans le Strand, large route pavée depuis peu, et qui, bordée de chaque côté des palais de la noblesse, conduisait de la cité de Londres à la cité de Westminster. Après avoir traversé CharlnK LETTRES. m Angleterre, que deviendras-tu, si tu n'apprends pas bientôt à connaître tes privilèges, si tu ne maintiens pas intactes les libertés que t'accordent les lois? Chrétiens! chrétiens! je vous en supplie, tenez ferme, défendez avec zèle jusqu'à la dernière goutte de votre sang, la cause de Dieu et sa véritable religion, sinon vous vous précipiterez, vous et vos descendais, dans une servitude éternelle. M. Prynn se tut, et aussitôt des acclamations frénétiques, plusieurs fois répétées, retentirent de fous côtés. Ces nobles et touchantes paroles, prononcées avec un accent indéfinissable par cet homme qui, victime de son dévoûment à la cause publique, allait, dans quelques minutes, subir un affreux supplice, ces nobles et touchantes paroles, disons-nous, produisirent sur la multitude une de ces impressions dont, tôt ou tard, l'effet ne peut manquer de se faire sentir. Si elles ne la soulevèrent pas immédiatement contre les ennemis de sa religion et de ses libertés, elles préparèrent, elles hâtèrent du moins le grand mouvement insurrectionnel qui devait bientôt éclater. Chose singulière et vraiment digne d'être remarquée, tout en abolissant aussi complètement que possible la liberté de la presse, la liberté de la défense et la liberté de la tribune, les Tudors et les Stuarts n'avaient pas osé porter atteinte à la liberté de l'échafaud. Pour s'en convaincre , on n'a qu'à parcourir quelques volumes de la collection des state- A20 SUPPLICE trials. Avant de poser leur tète sur le billot fatal, les martyrs politiques ou religieux adressent presque toujours aux spectateurs, avec un calme et un sang-froid caractéristiques , des dis cours d'une longueur démesurée, et beaucoup plus dangereux pour le gouvernement que les actes ou les écrits qui les ont fait condamner. Mais voyons maintenant ce qui s'était passé à l'autre extrémité de la place, au bas des fenêtres de la chambre étoilée, pendant que le docteur Bastwick et M. Prynn haranguaient ainsi le peuple. L'avocat a plaidé sa cause; le théologien va prêcher. Ici le sermon remplace la leçon de droit. Ce n'est plus la loi, c'est Dieu qui triomphe. Du reste, empressons-nous de le déclarer, bien que nous supprimions à dessein les trois quarts de ses homélies, le révérend divine ne montrera pas moins de grandeur d'âme et de fermeté que le physician et le lawyer. — Eh quoi! s'est-il écrié en approchant de l'échafaud, je serais honteux d'élre mis au pilori pour le Christ, qui n'a pas été honteux d'être mis en croix pour moi! Quand sa tête fut passée dans la lunette, il aperçut un jeune homme qui pâlissait en le regardant: « Mon (ils, mon fils, pourquoi pâlis-tu ? lui dit-il, rassure-toi. J'ai autant de force qu'il est nécessaire d'en avoir; et en tout cas je n'en manquerai pas. Laissez-les s'approcher, ajouta- t-il en s'adressant aux soldats qui essayaient de DE TROIS HOMMES DE LETTRES. 421 repousser les curieux, laissez-les s'approcher, afin qu'ils apprennent à souffrir. ■— Gooipeople,]e subis un châtiment réservé aux criminels, et cependant je n'ai commis aucun crime, à moins que ce ne soit un crime d'être un fidèle serviteur du Christ et un loyal sujet du roi. En ce cas, je m'en glorifierais; car ma conscience ne me reproche rien... Pendant qu'il parlait ainsi, une abeille vint se poser sur un bouquet qu'il tenait à la main, et recueillit le suc des fleurs. îl s'interrompit pour la contempler à son aise; puis il continua en ces termes: —Ne voyez-vous pas cette pauvre abeille? Elle vient jusque sur lechafaudsucer le miel de ces (leur s. Pourquoi n'y pourrais-je point goûter le miel de Jésus-Christ? Nous n'en finirions pas si nous reproduisions ici, non plus les discours de M. Burton, mais seulement ses conversations avec les assistans. bornons-nous donc à quelques citations, afin de faire connaître à nos lecteurs le caractère de ces premiers martyrs de la liberté civile et religieuse de l'Angleterre, en même temps que les mœurs de l'époque mémorable à laquelle ils ont appartenu. M. Burton n'a qu'une seule pensée qu'il répète sans cesse sous toutes les formes possibles. 11 est heureux de souffrir pour celui qui n'hésita pas à se sacrifier pour ses semblables, et par conséquent pour lui. — Le pilori blessc-t-il votre cou et vos épau- 422 SUPPLICE les ? lui demande un des hommes qui entourent l'échafaud. — Comment le joug du Christ, répond-il, peut-il être pénible à supporter? Le Christ est un bon et doux maître qui mérite qu'on souffre pour lui. Si vous connaissiez tous sa bonté , si vous aviez tous goûté sa douceur, vous voudriez tous être ses serviteurs , vous envieriez tous mon sort. Eh! qui ne voudrait pas porter le joug du Christ? L'aide du bourreau chargé de le garder veut lui procurer un peu de soulagement eu raccommodant le pilori qui était en mauvais état. — Ne vous occupez pas de moi, lui dit-il. — Vous trouvez-vous bien ? — Oui, monsieur, lui répond cet homme, plus humain que les gens de son espèce. — Alors, s'écrie-t-il, je me trouve beaucoup mieux que vous ! j'ai bon courage. — Dieu soit loué. On lui offre du vin et de l'eau-de-vie. — Il refuse, parce qu'il a en lui le vin de la consolation et la foi, c'est-à-dire, la véritable eau de vie. — Un de ses amis vient lui dire que sa femme tiendra la promesse qu'elle lui a faite le matin même, qu'elle ne versera pas une larme, qu'elle ne poussera pas un soupir, car ce jour est pour elle et pour lui un plus beau jour que leur jour de noces.—Que Dieu la bénisse, dit-il en s'adres- sant à la foule, elle n'est encore qu'un jeune soldat du Christ, mais le Seigneur ne la laissera pas manquer de courage; — puis, montrant les DE TROIS HOMMES DE LETTRES. W3 gants neufs qui garantissent ses mains des ardeurs du soleil, il ajoute: ma femme m'a donné ces gants de fête, car c'est aujoud'hui jour de fête. La résignation, la fermeté, la joie de ce vieillard, et plus encore peut-être son langage, ont vivement ému la foule qui s'agite autour de l'échafaud; on ne se contente plus de l'encourager et de le plaindre, on envie son sort, on ambitionne la gloire de souffrir avec lui pour la cause du Christ et de la liberté. — Monsieur, lui disent plusieurs voix, votre supplice est un sermon qui convertira un grand nombre de papistes. — Bnrton, s'écrie une femme, tous les chrétiens ne méritent pas l'honneur que Dieu vous fait aujourd'hui.— Il y en a plus de cent parmi nous, répond une autre femme, qui voudraient être à votre place. — Ne doit-on pas lui faire subir un supplice plus cruel, demande tout bas un jeune homme à son voisin : — Oui, s'écrie M Burton qui l'a entendu, et pourquoi non ! de quel prix est mon sang comparé au sang du Christ. Si vous éprouviez ce que j'éprouve vous n'auriez pas d'autre désir que celui de partager mon sort; je suis comme une bouteille tellement pleine de vin qu'il ne peut couler, je suis si plein de joie qu'il m'est impossible de l'exprimer. Mais le moment fatal était venu, car deux heures sonnaient à la tour de l'Horloge. — Voilà le bourreau, cria tout-à-coup une hîh SUPPLICE voix de femme. A ce cri, la foule se tait et reste immobile, glacée d'horreur et d'effroi. Que le lecteur ne nous accuse pas de prendre plaisir, en quelque sorte, à raconter des actes épouvantables de cruauté. Il y a dans l'histoire de tous les peuples certains faits qui, si odieux qu'ils soient, renferment en eux-mêmes de grands enseigne- mens, et dont, par conséquent, il peut être quelquefois utile et nécessaire d'évoquer le triste souvenir. Du reste, nous abrégerons, autant que possible, les détails recueillis sur cette exécution par les auteurs de la collection des State trials, et qui n'ont jamais été publiés en français. Le bourreau est monté sur l'échafaud, et, les deux mains armées d'un instrument aigu, il coupe lentement, avec une sorte de joie maligne, l'oreille droite de sa victime. Pendant cette cruelle opération , la figure de M. Burton n'a rien perdu de sa sérénilé; pas un cri, pas un soupir ne s'est échappé de ses lèvres, la même expression de joie anime tous ses traits; et pourtant son oreille a été coupée si près de la tête, que son sang s'échappe à grands flots par une artère ouverte, et coulant d'abord sur les planches de l'échafaud, va tomber ensuite jusque sur le pavé de la place. Oui, Lilburne, M. TIampden a eu raison de modérer votre noble ardeur, il a eu raison de vous apprendre que la populace de la cité n'était pas encore prête à s'insurger contre la tyrannie de ses oppresseurs. Non, certes, ils ne vous soutiendraient point ces hommes qui, témoins d'un DE TROIS HOMMES DE LETTRES. 425 pareil spectacle, hésitaient à se précipiter contre ce pilori couvert du sang de ce noble vieillard, pour aller ensuite, à l'aide de ses débris transformés en armes, reconquérir par la force les droits et les libertés que leur accorde la grande charte, et dont la prérogative royale les a dépouillés. Qui les retient? ce n'est pas le nombre des soldats chargés de les maintenir dans l'obéissance, ils sont mille contre un, cinq ou six hal- lebardiers entourent cet échafaud! Avec cinquante archers les Tudors ont pu devenir les souverains les plus absolus de toute l'Europe. Eh bien! voyez-les, Lilburne, que font-ils, les londoners? ils se bornent à pousser des cris d'indignation et de pitié, ils appellent le chirurgien qui ne peut se frayer un passage au travers de la foule, ils trempent leurs mouchoirs dans le sang du martyr, ils jettent des regards mena- çans vers les fenêtres de cette chambre étoilée derrière les rideaux desquels les jnges et peut- être le roi contemplent l'exécution de leur sentence; mais ils n'osent ni délivrer ni venger leurs frères si indignement persécutés. — Calmez-vous, soyez contens, s'écria Rur- ton, en agitant ses mains comme pour les apaiser; tout est bien, Dieu soit béni. Alors le bourreau lui coupa l'autre oreille, et le détachant du pilori, le remit entre les mains du médecin qui pansa ses blessures. Il était pâle, car il avait perdu beaucoup de sang, mais il ne s'évanouit pas. 426 SUPPLICE Un homme du peuple lui offrit de l'absinthe. Je n'en ai pas besoin, répondit-il. —. Buvez, buvez, monsieur, lui dit cet homme, cela vous soulagera. Il prit le verre, le porta à ses lèvres, et le rendant à celui qui le lui avait donné, il s'écria : Mon maître, le Christ, ne fut pas si hien traité, car on lui donna du fiel et du vinaigre et vous me donnez de la bonne liqueur pour me restaurer, Dieu en soit béni. Dès que ses blessures furent pansées, ses amis l'emportèrent dans une maison de Ring'sstreet, préparée pour le recevoir. On lui défendit de parler, mais il demanda plusieurs fois des nouvelles de ses deuxamis, disant qu'il avait beaucoup souffert et qu'il était fâché de ne pouvoir assister à l'exécution du docteur Bastwick et de M. Prynn. Les deuxautres martyrs rivalisèrent entre eux de courage et de fermeté. Le docteur Bastwick subit le même supplice que M. Burton, sans manifester la plus légère émotion, sans prononcer une seule p;irole. Lorsque le bourreau s'approcha enfin de lui, M. Prynn s'écria: —Viens, mon ami, viens, brûle-moi, coupe-moi en morceaux. Je ne redoute rien. J'ai appris à craindre le feu de l'enfer, mais non pas les douleurs que ces hommes peuvent me faire endurer. — Viens, brûle-moi, hrûle-moi, je porterai avec joie sur mon corps les marques de notre seigneur Jésus. La sentence de la cour portait que M. Prynn serait marqué sur les deux joues des lettres S. L. DE TROIS HOMMES DE LETTRES. 427 qui voulaient dire, sedilious libeller, séditieux libelliste *. Afin d'aggraver ses souffrances, le bourreau lui appliqua à deux reprises différentes, après l'avoir fait rougir de nouveau,son fer brûlant sur les deux joues. — Quatre années auparavant, M. Prynn avait eu déjà les deux oreilles coupées, par sentence de la cbambre étoilée, pour un prétendu délit du même genre. Ne pouvant les lui couper une seconde fois, le bourreau lui arracha, avec les lambeaux qui restaient, la moitié des joues. — Mus je suis abaissé, plus je serai élevé, s'écria M. Prynn, sans manifester la plus légère émotion. Cette fois encore la multitude qui couvrait la * MM. Prynn, Burton et Bastwick s'étaient vus poursuivis parla chambre étoilée, pour avoir écrit et publié des ouvrages schisnialiques, séditieux et diffamatoires, contre la hiérarchie de l'église et le gouvernement du roi. — Leurjuge- inent ne fut pas moins épouvantable que leur supplice. On les somma de fournir sans retard leur défense, sinon, on tiendrait les faits pour avoués , et, le croirait-on, on leur re- lusa du papier, de l'encre et des plumes. Quand on se décida enfin à leur en donner, on leur enjoignit de faire signer leur défense par un avocat, et l'entrée de la prison fut sévèrement interdite à celui qu'ils avaient choisi. Plus tard, les counsels avec lesquels ils purent communiquer, refusèrent de leur rendre cet important service, tant ils craignaient d'offenser la chambre étoilée. N'ayant aucun égard à leurs réclamations et terianl les laits pour avoués, la cour les condamna chacun à S000 livres d'amende, au supplice qui vient d'être raconté, et de plus à un emprisonnement perpétuel, dans les châteaux de Launceston, de Lancastre et de Carnarvon. 428 SUPPLICE place du nouveau palais se contenta de crier en se dispersant dans tous les sens. Quelques heures après, Lilhurnc retournant à Londres, rencontra au milieu du Strand M. 1 fainp- den, qui, accompagné d'une vingtaine de geu- tilshommes,se dirigeait aussi du côté du Temple. 11 marchait d'un pas rapide pour éviter leur rencontre; mais M. Hampden l'ayant aperçu l'appela par son nom, et Lui demanda où il courait ainsi. — Ah! répondit le jeune puritain d'une voix brève et saccadée, tant était grande son exaspération , ne me retenez pas... je vais rédiger le récit de cette horrible exécution... Je veux que toute l'Angleterre sache de quelle manière le roi Charles et ses évêques traitent les défenseurs de ses libertés et de sa religion....... Demain je m'embarque pour la Hollande... je ferai imprimer à Amsterdam les ouvrages du docteur Bast- wick, et je reviendrai ensuite les répandre à plus de dix mille exemplaires... Soldat de Jésus-Christ, je combattrai vaillamment à mon tour pour la gloire de Dieu et l'intérêt de la vérité *. Secondez-nous, messieurs, secondez-nous, tôt ou tard nous triompherons de nos ennemis, et l'œuvre du Seigneur s'accomplira. » En achevant ces mots, John Lilburne remit sur sa tète son chapeau qu'il avait ôté, et s'enfuit à toutes jambes dans la direction de la cilé. * Voir la relation du procès de John Lilburne, écrite pai lui-même. DE TROIS HOMMES DE LETTRES. 429 — Messieurs, les événemens de la journée nous apprennent que de grandes révolutions sont, imminentes. Comme cet enfant trop exalté, il faut nous préparer à y jouer un rôle, dit d'un ton doctoral un homme âgé de quarante ans environ, vêtu d'un habit sale et déchiré, d'une figure commune et même grossière, à la voix rauque, aux manières repoussantes, mais dont le front et le regard dénotaient pourtant une intelligence extraordinaire, et qui, se séparant de ses compagnons, descendit par une rue transversale sur la rive gauche de la Tamise. — Quel est donc cet homme si mal accoutre qui a la prétention de jouer un rôle dans les révolutions futures, s'écria , lorsqu'il se fut éloigné, un vieillard à cheveux blancs. — C'est mon cousin, répondit M. Hampden. Si je ne rne trompe, ajouta-t-il après une courte pause, il sera quelque jour un des grands hommes de notre époque. — Comment donc le nommez-vous? demanda une antre voix. — Olivier Cromweli. , répliqua M. Hampden. Adolphe JOANNE, Avocat. RIMES HÉROÏQUES. SONNETS. AflavaTou; (j.ev irpun-a Oecu;, voua ùç ^îaxttvTOK, Tifta..............èirstô' ylpwaç à-yaucu;. Vers dorés de Pjthagorc. • Wi.MO.M. o ftère (liberté, déesse aux grandes ailes, Lorsque planant dans l'air au-dessus des cités, Tes regards tout-à-coup vers la terre emportés S'arrêtent sur les murs de la vieille Bruxelles; 34 RIMES HEROÏQUES. Quel est dans cet amas de toits noirs et heurtés, L'aspect qui sait le mieux enflammer tes prunelles, Et qui fait palpiter d'ivresses immortelles Ton cœur toujours ouvert aux nobles voluptés Est-ce l'hôtel-de-ville aux tourelles antiques, Ce vieux palais que l'art, de ses deux mains gothiques. Eleva saintement en l'honneur de ton nom ? Est-ce la cathédrale et sa superbe masse? Non, l'objet est moins haut, c'est dans la grande place, Le pavé sur lequel coula le sang d'Egmont. LE CD). 0 (ad, roi de l'honneur, toi qui dors à Burgos A côté de. Chimène, au caveau de tes pères, Sors de ton blanc sépulcre el viens, noble héros, Remettre au droit chemin des peuples sanguinaires Dis-leur tout indigné, les yeux en courroux : frères Vous êtes des bouchers, des lueurs de taureaux! 28. U6 RIMES HEROÏQUES. Ah! ce n'cstpas ainsi que, dans des temps plus beaux, Chevaliers des vieux jours nous combattions nos guerres. Invincibles porteurs de glaives longs et lourds. Itans le sang africain on nous voyait toujours l'rompts à laver du Christ les mortelles injures : Mais le More,abattu qui nous tendait la main Jamais, au grand jamais ne la levait en vain, Caria pitié logeait sous nos sombres armures. LUCIUS FALKLAND. Le meurtre avait fini ses travaux inhumains; Le sang noir à longs flots trempait la terre humide Et près de leurs coursiers, étendus sur les reins, Les morts montraient au ciel leur visage livide. Les uns étaient tombés sous la balle rapide Bll célébrant Ci omwell cl ses fiers puritains 438 RIMES HEROÏQUES. Les autres, en suivant la bannière intrépide Que Charles disputait à des sujets hautains. Tous étaient morts croyant à leur cause chérie ; Un seul plus malheureux, avait donné sa vie Pour un principe auquel son cœur n'avait plus foi, C'était Falkland : Vertu, porte au ciel sa grande âme ■ En vain la Liberté l'inondait de sa flamme, Silencieusement il mourait pour son roi. JEANNE D'ARC. S'il est 1111 noble nom qui soit cher a la France. Et qui .fasse au pays un éternel honneur. C'est celui de l'enfant dont le glaive vainqueur Brisa de l'étranger l'orgueilleuse puissance. Lorraine aux brunes m.mis. aux traits pleins d'innocence, < v )ni lis si grande chose avec tant de candeur, 440 RIMES HEROIQ Toi que l'amour créa notre libérateur, Puissent nos plus beaux vers être ta récompense . Que tons les cœurs chantans deviennent des autels Où le sentiment brille en hymnes immortels, lit venge largement tes mânes lamentables! Qu'ils te vengent surtout des traits de l'écrivain Qui ne sut pas comprendre, en son rire malsain, Que les beautés du cœur sont toujours respectables ! MADAME ROLAND. Qu'il est beau d'être ferme en sa loi dans le bien. Et de ne point an doute abandonner son âme, Et malgré le ciel noir et le vent et la flamme, De croire à la splendeur du monde aérien. Ainsi, lorsque naguère, une séquelle infâme, Tuant la Liberté dans chaque citoyen, M2 RIMES HEROÏQUES. Envoyait au bourreau son terrible soutien, L'âme de la Gironde, une éloquente femme . Elle, pleine de calme et de sérénité, bu haut du sombre char vers la mort emporté. Voyait un peuple vil applaudir a ces crimes : Et son grand cœur, devant tant de brutalité, \e désespérait point; et ses lèvres sublimes Te bénissait toujours, ô sainte Liberté! CIIMSiOPHE COLOMlî. Rien n'est grand qu'avec Dieu; sa pensée es! l'essence Des nobles actions , des sublimes exploits ; Il élargit la tête et donne la puissance Aux plus frêles humains qui marchent à sa voix Heureux l'homme qui fonde en lui son espérance, El qui pour lui s'embarque en une tâche immense ! m RIMES HÉROÏQUES. C'est Dieu qui t'inspira, magnanime Génois, Quand ton esprit rêvait une nouvelle terre ; C'est lui qui ranima ton courage aux abois Dans l'ouragan sans fin de ta rude misère; C'est lui qui chez les rois, d'un orgueil saint et beau , T'arma contre l'envie et son lâche troupeau. En vain autour de toi l'Océan en colère Roula sa verte écume et ses monlagnes d'eau , Dieu te fit sans terreur traverser l'onde amùre, Et rencontrer le monde enfant de ton cerveau. Augbste BARBIER. Fin. TABLE DES MATIÈRES. LA BÈTE FÉROCE, par M. André Delriec. I L'AMOUR D'UNE CRÉOLE, Eugène Chai-us. UNE NOUVELLE HISTOIRE ANCIENNE, Eugène Bareste. 77 LES MÉCONTENS (Scènes populaires), Henry Monnirr. 157 TABARY L'HONNÊTE HOMME, S-.H. Berthoud. 309 CHRONIQUE DE JEHANNE D'ARC, Boui.t.and. 27 r A PROPOS D'UN ASSASSIN MORT SUR L'ÉCHAFAUD, Hip. Bonneixier. 3a3 PIERRE GRASSOU , Houoré de Bai./.ac. 365 SUPPLICE DE TROIS HOMMES DE LETTRES POUR DÉLITS DE PRESSE', Adolphe J'unni loi RIMES HÉROÏQUES : SONNETS, Auguste Barbier. K.GMONT. 433 Le Cm. 435 Lucius Falkland. 437 Jeanne d'Arc. 439 Madame Roland. 44 r Christophk Colomb. 44 > JPOJJ