OCTAVE FEUILLET DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE Ur LA PARTIE DE DAMES PIÈCE EN UN ACTE PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR BEI AUBEB, S, ET BOULEVARD DES ITALIBKB, 18 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 1883 PARTIE DE DAMES PIÈCE Représentée pour la première fois, à paris, sur le théâtre du Gtmkase-Diiaiiatiq.uk, le 28 mai 1883. CAL MANN LÉVY, ÉDITEUR ŒUVRES COMPLÈTES D'OCTAVE FEUILLET DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE ROMANS FORMAT GRAND IN- 18 Les amours de Philippe................ 1 Bellah........................ 1 Histoire de Sibylle.................. 1 Histoire d'une Parisienne............... 1 Le Journal d'une Femme..... ......... 1 ■TULIA DE TrÉCŒUR................... 1 Un Mariage dans le monde.............. 1 Monsieur de Camors................. 1 La Petite Comtesse, le Parc, Onksta......... 1 Le Roman d'un Jeune Homme pauvre.......... 1 Scènes et Comédies................. i Scènes et Proverbes ................. 1 THÉ AT II E L'Acrobate, comédie en un acte. La Belle au bois dormant, comédie en cinq actes. Le Cas de Conscience, comédie en un acte. Le Cheveu Blanc, comédie en un acte. Circé, proverbe en un acte. La Crise, comédie en quatre actes. Dalila, drame en quatre actes, six parties. La Fée, comédie en un acte. Julie, drame en trois actes. Montjoïe, comédie en cinq actes. Péril en la demeure, comédie en deux actes. Le Pour et le Contre, comédie en un acte. Rédemption, comédie en cinq actes. Le Roman d'un Jeune Homme pauvre, comédie en cinq sept tableaux. Le Sphinx, drame en quatre actes. La Tentation, comédie en cinq actes, six tableaux. Le Village, comédie en un acte. îni'RIlIbRIB CIIAIX, RUE BERGÈRE, 20, l'ARIS. — 11498-3. LA PARTIE DE DAMES PIÈCE EN UN ACTE PAH OCTAVE FEUILLET DK 1. 'ACADÉMIE FRANÇAIS» PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER, 3 1883 Droits de reproduction, de traduction et de représentation réservés. LA PARTIE DE DAMES Chez madame d'Ermel. Un petit boudoir attenant à une chambre à couclier. Devant la cheminée, un guéridon sur lequel sont posés une cafetière, deux lasses et un sucrier. Une bouillotte murmure devant le feu. Au fond, une cheminée avec glace, pendule et candélabres à trois branches; de clxi(]UO OÛW du guéridon un fauteuil; à droite de la cheminée une petite lable vide-poche, à gauche un porte-pincettes et pcllo garni (Je sa pelle et de M pinc'tte, à côte une chaise ; à droite et à gauche pan coupé, une porte; au premier plan à droite une fenêtre; an premier plan à gauche une console; ù droite premier plan, un peu en avant de la fenélre, une chaise longue; à gauche premier plan, une table de jeu sur laquelle se trouve un damier, un flambeau à trois branches avec abat-jour, à gouche de la table, un fauteuil bergère, à droitj une clinii-e. Derrière le fauteuil «pli est à droite de la cheminée un paravent à trois feu lies. Sur la table à ouvrage un sac renfermant un tricot déjà commencé. SCÈNE PREMIÈRE MADAME D'ERMEL, VICTOIRE puis JACOBUS A u lever du rideau, madame d'Ermel est à la porto de gauche, qui os.t entr'ouverte elle tourne le dos eu public et regarda par cette porte, puis vient devant le guéridon cl regarde la pendule. MADAME D'ERMEL, seule. Sept heures et quart, ou peu s'en faut... C'est un fait avéré désormais pour moi, que Jacobus retarde en moyenne do cinq minutes sur l'an passé..... (euo descend à l'aYont-scèno gauche, à droite de la table do jeu.) Jusqu'à la Saint- 2 LA PARTIE DE DAMES Michel dernière, dix minutes lui suffisaient pour toucher barre à ma porte. Son pas s'est ralenti... je n'aime pas cela____ Qu'il continue du moins à ne pas s'en douter... Elle remonte à la cheminée en passant entre le guéridon et le iauteud de droite, et fait rétrograder de linéiques uiinutes l'aiguille de la pendule. VICTOIRE, ouvrant la porto de gauche. Monsieur Jacobus ! Victoire se retire quand .lacobus est entré. Madame d'Ermel descend devant le guéridon, Jacobus enlre parla porte de gauche et vient à elle, elle lui tend la main droite qu'il prend. MADAME D ' E R M EI.. Bonjour, mon ami. JACOBUS, lut baisant la main. Bonjour, belle dame! La main fraîche, j'en suis sur;.... le cœur brillant, je l'espère !... MADAME d'eKMKL. Vous êtes gelé, mon brave homme. Quel temps fait-il donc ce soir ? JACOBUS, quittant lu main do madume d'Ermel. Un vrai temps de printemps: vent, pluie et grêle. — Avec votre permission, je déposerai ma canne dans cet angle. Il va poser sa canne contre le lambris ù gauche. MADAME D'ERMEL■ Elle remonte et s'asseoit sur le fauteuil à droite du guéridon. Faites. Ne vous refuse/! donc rien, je vous en prie. JACOBUS. Et mon chapeau sur cette console, (u pose son chapeau « U r u eonsolo à gauche, puis vient entre le guéridon et le fauteuil qui est à gauche.) Étrange empire, ma vieille amie, que celui des habitudes! Si, durant le cours d'une seule soirée, ma canne reposait SCENE PREMIERE 3 autre pari, que dans cet angle, et mon chapeau ailleurs que sur celle console, je n'aurais plus la liberté de ma pensée. MADAME D'ERMEL. Tous les astres, docteur, ont des évolutions fixes. jacobus . Vous en savez quelque chose, ma déesse!... Pardon ! (u regarde la pendule.) C'est extraordinaire! MADAME D'ERMEL . Quoi donc? JACOBUS. Votre pendule va bien? MADAME 1) E DM EL. Elle fait mine d'écouler si le café passe dans la cafetière. Comme un auge. JACOBUS. 11 faut avouer que j'étais construit carrément ! Croiriez- vous que je suis parti de chez moi à sept heures trois, de sorte qu'à soixante-dix ans je me permets de faire en sept minutes un trajet d'un kilomètre. 11 s'assied sur le fauteuil à gauche du guéridon. MADAME D'ERMEL. Vous êtes un être mystérieux. Les années vous caressent plutôt qu'elles ne vous touchent.... JACOBUS. A propos, ma chère dame, je vais fort vous surprendre. 11 y a du nouveau dans Landerneau. Vous rappelez-vous ces deux orphelins maladifs, ces deux arbustes désespérés LA PARTIE DE DAMES que vous daignâtes confier, il y a deux mois, à ma science et à mon amitié ? MADAME D'ERMEL. Mon camélia et mou cactus? Ils sont morts, jo parie '* .1 ACO 11 r s, triomphant. ils sont si peu morts, qu'ils sont en fleurs, comme vous- même. MADAME D'ERMEL, Bahl... Voilà de ces choses qui vous bouleversent.... Et quand pourrai-je voir ce miracle de mes yeux? .1 a cor us. Dés demain matin, si vous le \oulez : je viendrai vous prendre, et, en passant, nous entrerons chez Jeanne Nicot, qui est au Ht avec une fièvre de la nature la plus dangereuse.... Quand jo ne puis promettre la guérison à mes malades, vous savez que je leur promets votre présence. On raconte d'Hippocrate qu'arrivé à la fin de sa longue carrière, il n'avait plus qu'un seul médicament auquel il eut confiance ; par malheur, le secret s'en était perdu, mais je l'ai retrouvé : c'est la bonté d'une femme. Il tend lu main à madaino d'Ermel qttl lui donne ln sienno, Jncobus la lui embrasse. MADAME D'EU M Kl.. Vous êtes un cajolcux! N'importe : j'irai chez Jeanne Nicot.... Donnez-moi votre tasse, mon jeune ami. JACORUS s'assied et présente sa tasse à madame d'Ermel. Breuvage digne des dieux, tant par son arome que par la main qui le verse!... MADAME D'ERMEL. Sucrez-vous, Jupiter. Jaeobus prend la pince à sucre, met un morceau do sucre dans la tasse de madanio d'Ermel, un dans la sienne et la donne à madame d'Ermel qui verso le café dans les deux tasBcs; Jacobus s'accummode dans son fauteuil, prend sa tasso et la soucoupe et remue sa cuiller dans sa tasse. SCÈNE PREMIÈRE 5 J ACOBUS. Que le nocher au cœur trois fois bronzé affronte sur son frêle esquif la vague adriatique! Je suis bien ici, quant à moi, et j'y reste!... MADAME I)'EIt M EL. Mais buvez, et dites-moi si ma petite cuisine a réussi ce soir. Au moment où le d.ietcur porte la tusse a ses lèvre.», la porte do gaucho s"ouvre et Victoire entre. VICTOIRE, M. le curé demande s'il peut parler à Madame. M A 1) A M E 1)' 1011H Kl,. Mon curé! Certainement. Priez-le de monter. Victoire sort. JACOB US. " P" 6 « sn lass « sur '» table se lève et se mot devant la choniinée. Encore ce curél MADAME D'KRMF.L, riant. « Encore ce curé! » est charmant. Depuis huit mois qu'il esl dans la paroisse, il est venu passer ici une soirée, une seule; il a vu qu'il vous gênait;... car, Dieu merci, il n'y avait pas moyen de se méprendre à la belle mine que vous lui fîtes... Depuis ce temps, il a la discrétion de pas franchir mon seuil après Bept heures du soir; quand il dine chez moi, il se retire en sortant de table, et le prix de toutes ses délicatesses, le voilà en trois mots : « Encore ce curé ! » JACOBl'S. Bah! bah! vous vo}ez qu'il se ravise. Je vous prédis qu'il va s'établir ici pour la soirée, le dus au feu, la soutane en éventail... Victoire cntr"ouvrc In porto do gauche. fi L l PARTIE DE DAMES VICTOIRE, rentrant. M. le curé n'a que deux mots à dire à Madame; il ne veul. pas monler. MADAME n'ERMEL. Je descends... (Elle fuit un signe à Tictoiro qui se retire* Madame d'Ermelso lève.) Entendez Cela, docteur; (Elle passe devant le guéridon et le fauteuil qui est a gaucho, puis s'arrête et se retourne.) entendez cela, (Eiie va jusqu'à la porte et rouvre.) el mourez de honte !. . . Hon !... Elle sort. SCÈNE II JACOBUS, ieui. Il laisse échapper do vagues murmures qui se formulent plus distinctement .à mesure que son impatience s'accroît. — Il prend la cafetière et la met sur la cheminée. Hein! hein !...pouh...oui-dà! deux mots! (u descend a rrant- scène droite, près du pied de la chaise longue, en passant entre le guéridon et le fauteuil do droite.) Il va la relonirdcux heures dans le vestibule, entre quatre vents !... Oh I que je reconnais bien là l'esprit égoïste et accapareur do la robe noire 1... (n remont?au fond ii gauche, près du fauteuil qui est a gauche du guéridon.) Ail ! ah ! braVO ! l'entretien se prolonge! Langue de prêtre, langue defemme, autant en vaut l'aune! Bonne besogne pour le diable! (n redescend a l'avant-srène droite, puis remonte au fond a droite dit guéridon.) Est-il séant, est-il convenable, je le demande, qu'un prêtre coure lés champs à l'heure qu'il est, pour venir commérer dans une antichambre? Je suppose qu'un malheureux à SCÈNE TROISIÈME 7 l'agonie réclame soudain le ministère sacré de cet homme,il faudra donc courir du presbytère ici, ol, recourir d'ici au presbytère, lundis que l'infortuné, dans les angoisses d'une conscience tourmentée... Mais quoi ! il a pris son café, lui! el qu'importe le reste? II remonte nu fond entre le guéridon et le fauteuil qui est à droite. SCÈNE 111 .! \ COBUS, MADAME D'ERMEL. MADAME D'ERMEï. , rentrant. Elle vient à la cheminée on passant derrière le fauteuil qui est a gauche du guéridon. Brrr! ce vestibule est une glacière... (Eiie prend les pinreitcs et se met a tisonner, puis les remet en place.) C'était polir mon banc de l'église; j'avais exprimé le désir de le faire rembourrer, et, comme on est en train de réparer la nef, co bon Cliré a eu la Complaisance... (Elle remarque la tasse du docteur sur la table.) Tiens! vous n'avez pas pris votre café? .1 A COBI S. Non, Madame, je n'ai pas pris mon café. Vous savez que nous avons coutume de le prendre eu même temps l'un et l'autre, el ce n'es! pas à mon âge qu'on change ses habitudes. MADA M E D'E R M E l . Mais il va être froid. 8 T A PARTIE DE DAMES jacohus. Cela est fort probable, Madame. 11 a eu lo temps de refroidir du moins, et au delà. Il prend sa tasse. M A 0 A M E I) ' E It M E L. Eh bien ! vous le boirez bouillant demain ! Qu'est-CG que COla Signifie donc à la fin ? (Elle, s'assied sur le fauteuil a gaucho du guéridon. Jacobus boit en siler.ee; après un moment, madame d'Ermel lo regarde.) Ah! votre front s'éclaircit, docteur... Il est donc encore potable, ce café? J A COltl'S, souriant. 11 est vrai. Je ne l'aurais pas cru. Où en est la cause? C'est qu'en votre absence le temps se traîne comme un podagre... il semble que vous emportiez ses ailes! MADAME D'ERMEL. Elio se lève après avoir posé sa tasse sur le guéridon, passe derrière la table de jeu et vient s'asseoir sur le fuiiteuil qui est a gauche do cette table. Jacobus pososa tasse et descend a la chaiso à droite de la table dejeu, prend un pion dechaque couleur dans ses mains, puis donne à tirer a madame d'Ermel et s'assied ensuite. Ciel! qu'il devient tendre! Appellerai-je ma femme de chambre? Allons, voyons, docteur. J'ai plus d'une revanche à prendre, je crois? j a c o it u s. Eh! mon Dieu, ne les prenez-vous pas suffisamment à des jeux plus inhumains, Madame? MADAME D ' E BH EL. Qu'est-Ce qu'il me C.hailte là?. . (ils commencent à jouer tout on parlant. On entend le bruit du rent.) Ah! vous débutez par les coins, aujourd'hui? Gare à vous!.. Mais écoutez donc quelle méchante vie fait lo vent là dehors... El mon pauvre curé qui est par les champs, quand j'y songe!.. SCÈNE TROISIÈME 9 jacoisus. Oui, oui, je pourrais lui dire en cet instant : Tout vous est aquilon, toni me semble KéphirI M A I) \ M I D*E 11 11 EL. Le mot ne serait pas charitable. Mettez-vous donc dans cette lunette, si vous l'osea • ,1 A COItl'S, après une longue méditation. Est-ce que c'est un piège, cette lunette? Je no vois pas. MADAME D'ERMEL. Allez toujours. Ah! Jacobus, je vous en prépare de cruelles, mon ami ! .1 V CO11 us. Piège ou non, m'y voilà. MADAME D'ERMEL. C'est joué? JACOBUS. Oui. >l \ DAME D'ERMEL. Vous vous y tenez? JACOBUS. Attendez donc,... (n médita.) Oui, je m'y tiens. MADAME D'ERMEL. Le malheureux!., une, deux, trois, quatre; que dites- vous de celte rafle? JACOBUS. C'est inconcevable? où avais-je l'esprit?., je n'en sais rien. On entend le Tcnt soufilei' avec violence, puis le bruit de la grêle. 10 LA PARTIE DE DAMES M AD A M K D'E l! M EL. Ni moi... Entendez-vous le bruit de la grêle sur le vitrage de ma serre? C'est une chose, docteur, dont on ne remercie pas assez Dieu, que d'être en lieu clos, dans un vêtement ouaté, et en bonne compagnie, je dis en bonne compagnie... par un temps pareil. Généralement, on est très ingrat envers Dieu. j Aconus. Hon ! hon ! MADAME D'ERMEL. Est-ce que vous niez cela, Monsieur ? jacodus. Eh non, Madame, je ne le nie pas!... Je n'y songe même pas... je suis à mon jeu. Il pose ses deux coudes sur la table et appuie sa tetc dans ses mains. MADAME D'ERMEL. A la bonne heure ; mais puisque vous êtes à votre jeu, tâchez donc de me débusquer de là, vous ne Ferez pas mal. — Quand vous avez la tête appuyée comme cela sur vos deux mains, la pression de vos doigts relevant les extrémités de vos sourcils vous prête un faux air du diable. JACODUS, redressant brusquement Ta tête. L'avcz-vous vu? MADAME D'ERMEL. Non, Dieu merci. JACORUS, reprenant sa pose méditative. Eh bien, alors, pourquoi en parlez-vous ? MADAME D'ERMET.. J'ai eu tort. Remettez-vous. SCÈNE TROISIÈME 11 jAconus. Je n'ai pas besoin de me remettre, Madame : je suis tout remis ; seulement, je ne conçois pas que l'on puisse causer comme un moulin, quand on joue un jeu sérieux. C'est à vous, Madame. MADAME D ' KRM EL. Vous le faites exprès, hein?... une. deux, (rois, et à dame ! JACOBUS. C'est inouï! Au surplus, quand on se fait une affaire de conscience do disl raire, de t roubler l'esprit de son partner... MADAME D'ERMEL. Attrape, mon infante!... (Elle chantonne on étudiant le damier.) Voyons, qu'est-ce que je vais faire de madame à présent? Ce n'est pas le tout que d'avoir une dame : le difficile est de la garder... N'est-il pas vrai, monsieur Jacobus?... Je la mets là... — A propos, pourquoi vous appelez-vous Jacobus? voilà un temps infini que je veux vous demander cela... Jacobus ! ce n'est pas du français, hein ? JACOBUS. Je vous ai dit, plutôt vingt fois qu'une, que ma famille était d'origine hollandaise. MADAME D'ERMEL. Ah! c'est donc du hollandais, Jacobus? JACOBUS. Non, Madame, c'est du latin. MADAME D'ERMEL. Eh bien, mais alors... ça ne me satisfait pas du tout, votre explication; il y a plus; ça m'embrouille... Voulez- vous jouer néanmoins ? 12 LA PARTIE DE DAMES J A C 0 B U S. A quoi bon? Je suis perdu. MA I) A H E d'e R M EL. Qui sait? La fortune est femme, docteur: elle me traite trop bien pour n'être pas tout près de me trahir. .1 a c 01! D s. Non, non! Je suis perdu. MADAME d'ERMEU. Pour cette fois, oui, vous êtes perdu., en laisse deux pour graine. jAconus. Vous avez gagné... Attendez cependant!... ne pourrais-je pas, en mettant là?... Non, non, vous avez gagné;—j'ai perdu... M A 1) A M E D' ERMEL. Par conséquent, voulez-vous votre revanche? JACOBUS. Non, je vous remercie. Vous voyez que je joue ce soir comme une carpe. Je suis en disposition malheureuse, (n tousse.) J'aurai eu froid en venant. MADAME D'JîRMEI, . Prenez mon chautfe-pied. JACOBUS. Le feu me Suffirai..» (lise lève, Ta à la cheminée en passant entre le guéridon et la fauteuil qui est i gauche, puis s'assied, prend les pincettes et tisonne.) Le feu me suffit. Je vous suis obligé. Hem! Un silence. Il joue. Tenez, je vous SCÈNE TROISIÈME 13 MAI) \ HE D'ERMEL. Est-ce qu'elle esl gravement malade-, Jeanne Nicot? JACOBUS. Elle va mourir un de ces matins. (Madame dErmci se lève, sa physionomie exprime lo compassion, elle prend sa bonbonnière qui est sur la tabla de jeu et vient devant la chaise que Jacobus vient de quitter. Jacobus tourne la tête du coté du public.) Bah ! c'est Ce (jUO les paUVl'CS ont de mieux à faire. (Madame d'Ermel repose sa bonbonnière sur la table do jeu en faisant un mouvement de colère, puis vient prendre le guéridon qu'elle porto devant la fenêtre.) Hem ! hem ! (.locobus reprend un moment après.! Et qu'est-ce que vous avez décidé pour votre banc, Madame! MA DAM B 1)'Kit M EL. J'ai décidé, queje ne le ferais pas rembourrer, pour ne point causer de scandale. — C'est le conseil démon curé. Elle revient s'aHseoir sur le fauteuil à droite delà cheminée, prend son tricot sur In petite table a ouvrage et se met A travailler. Jacobus retourne son fauteuil face au public. JACOBUS, d'une voix lenle et saccadée. Votre curé, que le scandale effarouche si fort quand il s'agit des aises d'autrui, réserve, pour sauvegarder les siennes, des maximes plus accommodantes. Ce serait sans doute une terrible pierre d'achoppement qu'un siègerem- bourré dans une église I Hais que l'on voie, durant tout le cours de la sainte journée, monsieur l'abbé méditer sous les ombrages d'un parc, en tête-à-tête avec sa paroissienne, comme un berger antique, cria n'est rien; on jasera, on en causera, c'est vrai... mais, après tout, l'Eglise a ses privilèges, cl honni soit qui mal y pense! MADAME D'ERMEL, rianl. Ali! voilà du nouveau, cela! Et quand je passerais la nuit dans mon parc avec mon curé, au lieu du jour, quel mal me feriez-vous la grâce d'y voir? H LA PARTIE DE DAMES .1 ACOniTS. Eh! Madame, un curé... un curé est un homme après tout; et celui-ci est un jeune homme, qui pis est. MADAME D'ERMEL. Un jeune homme! Il est vrai qu'il n'a pas encore atteint la soixantaine, quoiqu'il en approche beaucoup; mais par compensation, je l'ai dépassée, moi; et, entre deux personnes de cette expérience, si incomplète qu'elle soit, un tête-à-tête prend je no sais quel air vénérable qui me paraissait de nature à satisfaire la morale et à décourager l'envie. Je me suis trompée ; j'aviserai, j'aviserai. JACORUS. Pour cesser de plaisanter, Madame, le genre d'agrément que peut vous offrir l'entretien soutenu de cet ecclésiastique est pour moi un problème que je me déclare incapable de résoudre sans le secours de votre obligeance. MADAME D'ERMEL. Cet ecclésiastique n'est pas un puits de science, docteur. JACORUS. Oh! non, oh! non ! MADAME D'ERMEL. Non, je le confesse; mais une femme — je ne parle pas des hommes! qui sans doute ont de plus hautes destinées, — une femme, dis-je, à tout âge et surtout au mien, a besoin de foi plus que de science. Or, dans l'âme simple et sincère de ce vieillard, je vois Dieu aussi clairement que je vois le ciel dans une source pure. Voilà l'agrément que j'y trouve. C'est un bonhomme et c'est un saint; il me divertit, et il me forlilie. Il vous parle de l'autre SCÈNE TROISIÈME 15 monde, comme s'il en revenait, et de celui-ci avec une moue si plaisante, qu'on en rit... Hier, il me parlait do sainte Cécile avec dos détails tels, que je crois fermement qu'il l'a connue... Tel est mon curé, et je dis qu'il est aimable... Mais nous ne l'aime/ pas : il faut le tuer. .iacorus. Je ne l'aime pas, non; car je n'aime pas les cagots. Parbleu! voilà un homme canonisé à peu de frais, et, sur ce pied-là, nous ne manquerons pas de saints dans la Commune! (Il se 1ère et se met deTant la cheminée.) Mais, COmillC il m'est impossible de voir plus longtemps l'obscurité d'intelligence... MADAME D'eRMEL. L'obscurantisme, s'il vous plaît. .TACORUS. L'obscurité d'intelligence et la brute ignorance se pavaner sous des titres respectables, je veux sans retard, pour l'édification de la paroisse, tâter le pouls à cette foi solide et à ce beau génie. Des demain, j'invite à ma table ce nouveau l'ère de l'Église, je l'entreprends sur le dogme entre la poire et le fromage, et je vous le renvoie à son presbytère chantant des hymnes bachiques et prenant le menton des jeunes villageoises. MADAME D'EIIW Et Savez-vous ce qu'il vous faut pour le quart d'heure? C'est votre bonnet de nuit. J ACORUS. Oh! ohl Madame, si j'eusse pu me figurer que ce jeune prêtre vous tînt si fortement au cœur... Elle se levé, pose son tricot sur la table à ouvroge. 16 LA PARTIE DE DAMES MADAME d'ERMEL, avec émotion. Ce jeune prêtre de cinquante-neuf ans perdrai! vingt parties de dames, Monsieur, sans en prendre prétexte pour outrager un absent, affliger une vieille amie et désoler le bon Dieu enfin. EUo descend un peu I droite. JACOB US, ricanant. Ehl eh! le lion Dieu! MADAME d'EUMEI, , sévèrement. J'ai dit le bon Dieu. N'allcz-vous pas lui chercher nuise à celui-là, par dessus le marché ?... .1 a c o n i; s. Le bon Dieu! il est plaisant qu'on s'obstine à l'appeler ainsi ! MADAME D'ERMEL. Elle remonte au fond, à droite de Jarobus. Jacobus, prenez garde, je vous prie ! IACOBUS. Eh! Madame, puisqu'il est décidé qu'un ami de vingt ans doit céder la place à un fanatique échappé du séminaire.. . MADAME D EIÏMEL. Elle descend à gauche et s'assied sur la chaise à droile de la table de jeu. Hélas ! JACODUS. Le dernier mot que prononcera cet ami dans votre maison sera du moins une protestation contre les soties idoles qui l'en viennent chasser. Le bon Dieu! parbleu! pourquoi pas? Les anciens, sous la terreur d'une superstition semblable, ne caressaient-ils point du SCÈNE TROISIÈME 17 nom de bonnes déesses les mégères infernales ?... Le bon Dieu? certes, je comprends que, dans l'épanouissement de l'adolescence, en présence des riants fantômes qui gardent le seuil de la vie, quand l'avenir nous présente l'image d'un océan sans bornes, semé d'iles fortunées, quand surtout le contact rapide d'une main jeune comme la nôtre fait passer dans nos veines je ne sais quels frissons magiques, — alors, oui, le cœur enflé d'espoirs infinis, le regard perdu dans les yeux d'une femme triomphante et captive, — alors, oui, je comprends qu'on rôve une divinité bienveillante et protectrice, qu'on répande sur son autel la coupe d'or de la jeunesse! MADAME n'KRMEl.. La peste ! il parle bien ! JACOBUS. Mais, par le ciel! Madame, à noire âge, et faits comme nous le sommes... MADAME D'ERMEI,. Vous êtes trop aimable, vraiment! JACOBUS. Je ne parle que pour moi, .Madame.. .Voyons, de quelle bonté providentielle ce vieillard que vous avez sous les yeux est-il le vivant témoignage? Regardez-moi et répondez. M A D A M E D ' E R M E La Regardez-vous vous-même : voilà une glace. JACOBUS, très exalté. 11 MMBta au fond. .l'y consens.... Je me regarde.... Que vois-je! une image dont chaque irait déplorable atteste une victime et dénonce 18 LA PARTIE DE DAMES llll bonrronil !... (Il descend au premier plan à droite) je VOÎS la VÎCil- lesse, la vieillesse hideuse à elle-même et aux autres, caricature douloureuse, trouble-fête ridicule et sinistre, spectre tremblant que la vie importune et que la mort épouvante! Mais ce que je ne puis voir dans votre glace, Madame, c*est le sombre cortège de chagrins et de misères qui se cache au fond de ces rides, comme une troupe d'oiseaux funèbres dans une ruine. Ce sont les inlirmilés sans remède, sans espoir, unique distraction du vieillard dans sa veille sans trêve I Parlez donc, Madame! dans lequel des attributs de son âge ce paria bénira-t-il le doigt d'une Providence? MADAME D'ERMEL. Et après? Est-ce tout ? Mais non, vous ne laisserez pas à moitié une œuvre si généreuse ; n'êtes-vous pas mon ami? eh bien, prouvez-le donc tout à l'ait! Achevez de démontrer à une femme qu'elle a égaré ses pas dans les sentiers étroits, qu'elle a perdu toutes ses larmes dans ce laborieux pèlerinage dont son pied touche le loi iric! Croyez- vous qu'il suffise de si peu de paroles pour décourager cinquante ans de lutte, de douleur, d'espérance?.... Non! achevez.... ou plutôt, tenez, Jacobus, faites mieux, demandez-moi pardon, et prenez ma main. JACODUS, sèchement. Quand vous m'aurez mieux fait comprendre, Madame, mon crime et mon erreur.... M A D A M 8 D ' lï II M I T., so levant. Ah ! ce mouvement de fierté vient à point pour me rappeler que jamais faiblesse de femme ne fut payée d'autre monnaie que d'ingratitude. Maintenant, je vous donne ma parole que vous ne repasserez jamais, moi vivante, le seuil SCÈNE TROISIÈME 19 si avant d'en sortir vous ne me demandez pardon, et j'ajoute à genoux. jAconus. C'est me pousser dehors par les épaules, Madame. Il traverso le théâtre, va chercher an canne et son chapeau en passant derrière la tahlo de jeu. Madame(l'Errnel romonte à la cheminée et sonne; Victoiro entre par la parla pan eoupé gauche et vient devant le fauteuil qui est à gauche do la cheminée : .lacobus descend à gauche de la table do jeu. (11 prend son chapeau et sa canne. MADAME d'ermf.I.. Le domestique du docteur est-il arrivé ? VICTOIRE. Ali! grand Dieu! nenni, Madame. MADAME d'kRMEI,. Eh bien, dites à Jean d'allumer sa lanterne et de reconduire Monsieur. VICTOIRE. Eh ! Seigneur 1 Madame! MADAME d'eRMEI.. Qu'est-ce qui vous prend, vous? VICTOIRE. Mais Madame n'entend donc pas le temps qu'il fait dehors? C'est le déluge universel. MADAME d'ERMBL. Et à quoi servent les parapluies, selon vous? VICTOIRE. Ce n'est pas un parapluie, Madame, c'est un bateau qu'il faudrail à. Monsieur. Le ruisseau du moulin est dé- 20 ],A PAHTIE DE DAMES bordé; Jean, qui en arrive, a vu passer le chien du meunier avec sa niche, et un tas de bûches derrière; toul ça g'en allant à In mer, sans doute, car on n'a jamais vu chose pareille. J A C OBUS. Il [tasse devant la table c].; jeu, puis remonte nu fond à gauche et sort par la porte pan coupe gauche, machine d'Ermcl descend un peu u droite. 11 n'importe, il n'importe. Je traverserai de manière ou d'autre. MADAME I)'H RM KL, pendant qu'il s'éloigne. C'est une folie. Il est inutile de vous noyer, surtout dans les belles dispositions où vous êtes, (a victoire.) C'est bien, je vous rappellerai. victoire sort. SCÈNE IV M AD A M K D'ERMEL Elle vient à la chaise à droile de la table de jeu, la prend et la mot derrière la table. Les hommes sont mauvais... qu'ils sont mauvais!... J'ai peut-être aussi trop exigé... mais ce n'était pas mou seul pardon que je lui voulais faire acheter!... s'il n'eût offensé que moi!... Mon Dieu! qu'est-ce que j'ai donc? La vérité est que, tant que le cœur bat, il peut souffrir... Qu'il a de tarons de s'y prendre pour cela! — (Ella s-.^si,-.! nu pied de la chaise langue.) Il m'est arrivé, quand j'étais jeune femme, d'aspirer à lu saison de la vie où l'on suppose toutes les passions éteintes dans les veines glacées; SCÈNE CINQUIÈME 2] je ino figurais qu'alors je n'aurais plus rien à combattre... Eh bien, on se juge trop mal! la nature humaine est moins terrestre qu'on ne croit... Les âmes toutes seules, dégagées du reste, ont aussi leurs penchants, leurs attraits... Elles onl, comme les fleurs, leurs sexes différents et sympathiques, (eiio su lève.) et la vieillesse nous fait mieux comprendre les attachements du ciel. — (Eiie passe avant-scène gauche.) Pourtant, là, voyons, est-ce que j'aimais ce vieux Jacobus? Je n'en sais rien; cela est si ridicule... que véritablement je n'en sais rien... (eue s'essuie les yeuxo Je devais ce saci'ilicc à ma foi outragée, à ma piété; je le fais, ce sera le dernier qui me coûtera avant celui de la vie... (sue remonte au fond à gauche près de la porte.] Je n'entends plus aucun bruit de l'autre côté.... il est parti... heureusement encore la pluie a Cessé... (Elle vient au milieu, un peu à droite.) il est parti... tant midix! (Elle se dirige vers la porte pan coupé droite.) Ah! que le matin sera le bienvenu!... La nuit est un surcroît à toutes les douleurs... Elle met du noir sur du noir... Elle ouvre la porte de sa chambre. SCÈNE V MADAME D'ERMEL, JACOBUS JACOBUS, du dehors, (il frappe à gauche.) Madame, je m'en vais. MADAME D'ERMEL, vivement, à part. Elle redescend devant la chaise longue. 11 est encore là! (Haut.) VOUS dites? (Elle s'assied sur la chaise longue et appuio sa tête sur le dossier.) ■il LA PARTIE DE DAMES JACOBUS. Je n'entre pas, Madame. MADAME D'ERMEL. N'entrez pas; mais si vous voulez que je vous entende, entrouvrez la porte. Que me disiez-vous? JACOBl'S. 11 entrouvre la porto do guuchc et reste sur Je seuil. Que la pluie a cessé, Madame, et que je m'en vais, MADAME D'ERMEL. lîsl-ee que nous ne nous reverrons plus, mon ami ? JACOBIS. Une tient qu'à vous, Madame. MADAME D'ERMEL. Bon! mettez-vous un peu à genoux, en ce cas-là; je vous verrai fort bien d'ici. J a c o b v s. Madame, c'est impossible. MADAME D'ERMEL. Pourquoi? JACOBUS. C'est une chose que je ne ferai pas. MADAME D'ERMEL. 11 faut donc nous dire adieu, car je tiendrai ma parole. JACOBUS. Adieu, Madame, (il sort, ferme lo porte, puis la rourre.) VOUS seriez la première à en rire. SCÈNE CINQUIÈME MADAME û'EBMEL. 11 se peut. Essayez. j:j JACOBUS, frappant le parquet do sa cunne. Jamais, Madame, jamais! MADAME D'EKMEL. Eh bien, fermez ma porle. Je me demande même pourquoi vous l'avez ouverte, à moins que ce ne fût pour m'offenser de nouveau. JACOBUS, Il entre, ferme la porto et reste debout. Quant à vous offenser c'est un trait dont je suis incapable, même en rêve, vous le savez bien. MADAME D'EHKBIm l!iih ! Quand vous me donniez à entendre, il n'y a qu'un instant, que Dieu était le diable el que j'étais hideuse, pensiez-vous faire votre cour à une femme et à une chrétienne? J A C 0 B U S,. Il s'avance j usque dovant lu fauteuil a gauche de la cheminée. J'ai prétendu dire simplement que Ja vieillesse était un âge maudit et que j'étais laid, et je m'y tiens. MADAME D'EBMEL. Moi, je dis que la vieillesse est un âge qui en vaut un autre, et que vous êtes beau. J ACOBUS. Si vous ne me retenez, Madame, que pour m'accabler sous le feu de vos railleries... 1,A PARTIE DE DAMES MADAME D ' K ltM E L . D'abord, je ne vous relions pas ; ensuite, je ne raille point : je vous trouve beau, je vous trouve beau, dis-jc '. Si vous n'avez pas conscience vous-même de cette beauté, pourquoi, je vous prie, portez-vous si haut votre trie Manche ? Osez donc me dire que vous ne trouvez pas plaisir cl gloire à exercer ce patronage incontesté d"une vieillesse honorée, cette dignité naturelle qui récompense la vie d'un homme de bienl Osez me dire que votre âmo est faite de telle façon qu'il vous plût d'échanger à celle heure le murmure du respect public, l'estime, la confiance, la vénération qui vous entourent,contre les chuchotements de boudoir et des succès d'alcôve! JACOBus. Je ne sais en vérité, Madame, de quel côté je dois prendre un propos si particulièrement flatteur. MADAME d'ERMKL. Il n'y a pas deux côtés... c'est une déclaration que j'ai l'honneur de vous faire. Comme elle n'aura pas de lendemain,je n'y vois pas d'inconvénient... Et quoiqu'on n'ait jamais fait tant de philosophie à propos d'une partie de dames perdue ou gagnée, je me donnerais pourtant le travers de pousser à bout ma tentative de conversion, s'il no vous manquail la plus indispensable vertu du néophyte, — la sincérité. JACOBUS. II Tient au milieu devant la cheminée Pour ce qui est de la sincérité, Madame, je vous atteste... MADAME d'ERMEI.. Souffrez que je vous rappelle o la pudeur... Est-ce être sincère, voyons, que de juger absolument les choses par leur revers et la vie par sa face douloureuse?... J'ai SCÈNE CINQUIÈME 25 senti comme vous, Monsieur, le fardeau de vivre... comme vous, plus que vous peut-être, j'ai senti l'épreuve; mais que d'allégements m'ont révélé la main paternelle qui nous l'imposai Hélas! si j'osais élever un reproche contre Dieu, je l'accuserais plutôt d'avoir mis trop de grâces à côté de ses rigueurs et d'avoir trop enchanté cette prison, puisque enfin il nous la faut quitter. JACOBUS. Encore une fois, Madame, j'aurais compris, j'aurais partagé ces regrets, lorsque dans la fleur de ma jeunesse... MADAME d'EKMEL. Vous me faites rirô avec la fleur de votre jeunesse... Eh bien, j'ai eu, comme vous, monsieur Jacobus, une jeunesse plus ou inoins fleurie; mais il y a des fleurs de toute sorte, voyez-vous... Celles qui croissent au penchant des tombes ont leur charme aussi, dont je ne me suis pas peut-être assez défendue... JACOBIS. Madame... MADAME D'EKMEL. Je suis si lasse,que je parle en dormant, je crois,.. Oui, je voudrais avoir été plus insensible aux derniers parfums de cette soirée qui s'achève. Dieu ne l'a pas voulu... Vous-même, qui n'êtes pas fendre, ne laisserez-vous rien ici qui vous fut cher?... Je ne parle pas de moi, mais de ce fauteuil qui est au coin de ma cheminée, et d'où vous avez écouté passer vos hivers adoucis; je parle de cette pendule, de cette console, de cette lenfure familière, de ce malheureux damier lui-même,... de tous ces riens enfin qui, parce qu'ils se renouvellent chaque jour, prennent 2 26 LA PARTIE DE DAMES sur le cœur une puissance infinie... Allez, demain ne nous vengera que trop, le bon Dieu et moi; demain, vous sentirez qu'il vous restait encore du bonheur à perdre. (euc l'arrête comme «puisée.) Ah ! que je suis lasse!... que je suis brisée, mon Dieu ! Elle bâille. JACOB US, Il fuit un pas vers madame d'Ermel. Vous ne soutirez pas, Madame'? MADAME D'ERMEL, d'une voix de pius en plus faible. Hein?... Non... c'est la fatigue... le sommeil. Dieu merci, je vais dormir... Vous savez, vous, ce qui vous reste à faire... Que je ne vous retrouve pas en m éveillant... puisque vous n'avez pas voulu... Je suis bien aise... cela m'épargnera... la fin. Elle murmure encore queUrues mois. Apres qu'elle n'est tue, Jacolms resle immobile pendant quelques minutes. J A COR US, la regardant de loin.. Elle s'est endormie. Ses derniers sommeils sont des sommeils d'enfant!... Honnête et douce créature! âme toute prête pour le ciel ! .. Le Dieu de justice et de bonté a déjà fermé la blessure dont je l'avais frappée ; niais celle que j'ai ouverte du même coup dans mou cœur saignera jusqu'à ce que la mort l'ait cicatrisée... Et cependant je ne pouvais pas... je ne pouvais pas!... ui tait quelques pas vers la porte de gauche, s'arrête et so relourne vers madame d'Ermel.) Adieu, adieu, Madame !... Que le bon ange do vos nuits vous répète les vœux de l'ami que vous n'entendrez plus. Il toit encore un pas vers la porte, puis, se décidant brusquement, il revient il pelils pas, avec précaution, près de madame d'Ermel devant loquolle il s'agenouille, prend le bas de sa robe et y pose ses lèvres. SCÈNE CINQUIÈME 27 MADAME D KUMEL, se soulevant un peu et lui mettait lu main sur la tète. Courbe-loi, vieux sicambic, et adore ce que tu as brûlé ! .1 A C 0 BUS| décontenancé • Eh quoi ! vous ne dormiez pas, Madame I MADAME D'ëRMEL. Elle aide Jacobus A se relever. Je n'avais garde. M'en voulez-vous ? (Après un peu d'Mflt«uon Jarolius baise la main de madame d'Ermel. Elle reprend.) Bien répondu... Ali ça! maintenant, songeons qu'il est fort tard, que je suis quasiment au lit, et que, de même que mon curé, vous êtes un homme après tout... Nigaud 1... Demain matin, à neuf heures, je serai chez vous ; vous me mènerez chez votre malade. JACODUS. Et, s'il vous plaît, Madame, vous me mènerez ensuite ;iu presbytère. Il baisa la main de madame d'Ermel puis se dirige vers lu porte de gauche et madame d'Ermel vers celle de droite. FIN Waittkn ceux, me mutai, 20, paru. — mos-3. PGB 37t5