OCTAVE FEUILLET DE I ACADÉMIE FRANÇAISE DA LI L A D R A M E NOUVELLE EDITION mé* '| M>L h 1 - ^^c—^ PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS BUE AUBER, 3, PLAGE DE L .0 I ' É R A LIHHAIHIE NOUVELLE 1 * BOULEVARD DES ITALIENS, 1S, A,I' COIN DE LA RUE DE liHAH»»— ' DALILA DRAME Représenté pour la première fuis, à Taris, sur lo théâtre du Vai'df.vii.i.c le 29 niai ol repris au ïïikhili; rnAm;Ais,par les comédiens ordinaires de UEnporaur, le u& mars tu70. MICHEL LËYY FRÈRES, ÉDITEURS ŒUVRES COMPLÈTES D'OCTAVE FEUILLET DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE NOUVELLE ÉDITION — FORMAT GHANn IN-18 Scènes et P roverbes. Nouvelle édition..... Scènes et Comédies. Nouvelle édition...... Bell ah. 9» édition................ La petite Comtesse, le Parc, Oriesta. Nouv. édit. Le Roman d'un Jeune homme pauvre. Nouv. éd. Histoire de Sibylle. Nouvelle édition...... M. de Camors. 1G» édition............ Julia de Trécoeur. 7 e édition.......... Julie, drame en trois actes. Le Pour et le Contre, comédie en un acte. La Crise, comédio en ([uatre actes. Péril en la demeure, comédio en deux actes. Le Village, comédie en un acte. La Fée, comédie en un acte. Dalila, drame en trois actes et six parties. Le Roman d'un Jeune homme pauvre, comédie en cinq actes et sept tableaux. La Tentation, comédie en cinq actes et six tableaux. Le Cheveu blanc, comédie en un acte. Rédemption, comédie en cinq actes. La Belle au bois dormant, comédio en cinq actes. Montjoye, comédie en cinq actes. Le Cas de conscience, comédie en-un aclo. Circé, proverbe en un acte. EN SOCIÉTÉ AVEC PAUL BOCAGE Échec et Mat, comédie en cinq actes. La Vieillesse de Richelieu, comédie en cinq actes. Palm a, drame en cinq actes. York, comédie en un acte. PU1SSY. — ttp. s. lejay et C». DALILA DRAME EN QUATRE ACTES EN SIX TABLEAUX PAR OCTAVE FEUILLET DE LACADÉHIE FRANÇAISE NOUVELLE EDITION PARIS MICHEL LÈVY PRÈRES, EDITEURS BUE AUBER, 3, PLACE D B L'OPÉRA. LIIiRAIRIE NOUVELLE BOULEVAlili ITS ITAI.IKNS, 15, AU COI N DE M NUI 01 «UMVOMI 1873 Di oiia du .ducuou, ilo traduction et do représentation résorvés PERSONNAGES Vaddevillc. ANDRÉ ROSWEIN, compositeur et poëte.........MM. LAFONTAINE. LE CHEVALIER CARNIOLI, riche mélomane........ FÉLIX. S EUT OR IU S, professeur de contrepoint.......... PARADE. LE PRINCE KALISCII. . . NERTANN. LE MARQUIS DE SORA. . . JOLIET. LÉONORA, princesse FALCO- NIERI............M-« FAUCUE1L. MARTHE, (111e de Sertoiïus. . LUTHER-FÉLIX. MARIETTA, suivante de Lco- nora............. BODIN. C1ULIA, marquise NARNI . . JEANNE. LADÏ WII.SON....... PÉLAGIE. Gkrtrude, personnage muet. Domestiques. Tn.-FRANÇAIS. MM. FEBVRE. DRESSANT. LAFONTA1NE. SÉVESTE. PltUDHON. Mme. FAVAUT. CROIZETTE. DINAII FÉLIX. THOLER. LLOÏD. La scène se passe à Naplcs, de nos jours. DALILA v ACTE PREMIER Chez Serlorius. Un salon décorésimplement. Un violon-alto pendu ■! son Pourquoi lui donner à croire que tu dédaignes son appréciation? Ah çà! dis-moi, fillette... (il se touche to menton) fl me semble, à moi, que cette barbe pourrait très-bien aller. MARTHE. Ohl mon père! SERTOR1US. Au fait, la cour y sera... je vais me raser, (n sert.) SCÈNE V MARTHE va s'asseoir sur le bord de la fenêtre, regardant au dehors ; ROSWEIN, après avoir jeté sur elle un regard douloureux, marche à travers la chambre.* ROSWEIN, il mut uu gant; à pirt. Rien!... pas même un regard; allons... (haut, avec impatience) allons ! MARTHE. Qu'y a-t-il? ROSWEIN. Oh! rien... un bouton de mon gant... MARTHE. ESt-il parti?... Attendez... (Elle se lève et va prendre une aiguille.) Ap- prochez-vous de la lumière. ROSWEIN. Non, non, je vous en prie. MARTHE. Venez donc. Un gant sans bouton est horrible. ROSWEIN. C'est vrai, mais... (11 s'approche.) MARTHE. 11 vous faut une tenue sans reproche, ce soir. (Elle M prend la main.) Ah! si vous tremblez, je pique... Vous avez mal aux nerfs, eh? • Marthe, ftuswoin. ACTE 1 13 roswein. Je suis un peu agité, oui... Quelle jolie coiffure vous avez ce soii-, Marine!... Vous avez l'air d'une jeune reine de vos légendes du Nord. M ,vn tu K , froidement. Mille fois trop poli!... Allez, c'est fait. ROSWEIN. Je vous remercie, (La gardant.) Ah! vous et votre père, vous êtes bien ce qu'il y a de meilleur au monde! MARTHE. Je suis ce qu'il y a de meilleur au monde, pour remettre un boulon de gant. ROSWEIN, il hausse légèrement lof finies, puis Tait quelques pas vers le fond. N'était-ce pas YAngeius qui sonnait aux Camaldules pendant que je montais à votre ermitage? MARTHE. Oui. ROSWEIN. Toutes ces cloches de village se ressemblent.. Ces sons me parlaient au cœur... ils me parlaient de mon enfance et de ma pairie à demi sauvage... Eu quinze ans à peine, quel changement dans ma vie et dans nia pensée ! M A R TII K. Il y a quinze ans, à l'heure où nous sommes, que faisiez-vous? ROSWEIN, commençant avec une U : eére ironie. C'était l'heure où je rassemblais mes clièvres sur la lisière des grands bois de sapins... où je reprenais le chemin de la val- lée... Là, au seuil de la ferme, m'altendait chaque soir mon premier bienfaiteur... ce vieux curé de campagne... un humble et [ùeux artiste... (n se lève et sempprociir.) Il m'atlendait pour m'en- tretenir de tout ce qu'il aimait, du bien et du beau, de l'art et de Dieu! Puis, je passais, sans en avoir conscience, de ces douces veilles au doux sommeil, comme un enfant passe d'un songe à un songe... J'étais heureux! MARTHE. Sérieusement, Roswein, et poésie à part, voudriez-vous de ce bonheur-là aujourd'hui? Il DALILA R 0 S \V E1N , avec ferveur. Oui, Marthe, oui, je vous le jure! si je devais retrouver, aver ma misère et mon obscurité, la paix... la paix divine de me? premières années. MARTHE, ne levant, avec gravité. La paix est dans le cœur ! ROS'WEIN. Elle n'est pas dans le mien! ni dans mon cœur ni dans mon esprit... jamais! MARTHE. Comment! pourquoi? Je ne vous comprends pas. ROSWEIN. Ah ! votre père me comprendrait. 11 me le disait là, à l'instant, et chacune de ses paroles me faisait frissonner, comme s'il eût mis le doigt sur une plaie saignante... Oh! cette belle vie d'artiste, dont vous ne voyez que la brillante surface, il en a sondé les abîmes. Ce monde hors du vrai, hors la loi, où régnent la passion sans règle et la pensée sans frein, il sait quels enivrements terribles on y respire, et combien le meilleur de nous a peine à s'en défendre! MARTHE. Vous, du moins, André, vous vous en défendrez... je vous connais! ROSYVEIN. Vous me connaissez, Marthe, oui; car ma vie a été, depuis trois ans, comme la sœur de la vôtre... Vous pensez, n'est-ce pas, que j'étais né pour le vrai, pour le bien î MARTHE. Vous, ou personne, André. ROSWEIN. Oh oui! Dieu sait que j'aime le bien, comme j'aime la face radieuse de ce firmament; mais ce monde me trouble... il m'imprègne malgré moi do ses poisons... il mêle aux nobles tourments de l'art et du travail je ne sais quelles fièvres importunes, quelles tentations perverses ! Ah! ceux d'entre nous qui ont près d'eux une mère, une sœur, une famille, quelqu'un enfin qui les ramène sans cesse au chemin droit, à la vérité... ceux-là sont ACTE [ ta heureux... Moi, je SUiS Seuil (il bals» la Toi» en se rapprochant.) Cette paix que je cherche, Marthe, je ne la trouvais... que dans vos yeux. MARTIIE, grave. Monsieur... ROSWEIN , avec àme.* Ah! c'est la dernière fois que je vous voisl c'est la dernière fois que je vous parle... j'y suis bien résolu!... Laissrz-moidonc vous ouvrir tout mon cœur... Oui, vous seule pouviez me sauver ! Cette force qui me manque, je la sentais en moi dès que je touchais votre main, même en rêve. Oh Dieu! vivre là, entre votre père et vous, dans la sérénité sainte de votre foyer de famille, sous la garde de votre vertu!... vivre là! mourir làl Ah! pourquoi la pensée m'en est-elle jamais venue!... MARTHE. Cette pensée, cette pensée impossible, Roswein, soyez juste, ai-je rien épargné pour l'éloigner de votre esprit? ROSWEIN. Non! rien! AhI je vous rends justice... Ah! certes, dn votre présence, je ne pouvais m'abuser... mais dès que .j'étais loin de vous, l'espérance me rentrait au cœur. C'est si bon d'espérer! ,1e me rappelais un regard moins sévère, une parole plus douce... Je cherchais à me persuader que votre devoir filial se plaçait seul entre nous... que l'horreur de votre père pour le nom, pour la vie d'artiste était le seul obstacle qui nous séparât... MARTHE. Eût-il été le seul, il eût suffi. ROSWEIN. Ah! je l'aurais vaincu, je l'aurais brisé! MARTIIl'.. Jamais ! ROSWEIN. Cette nuit même, si vous m'aviez aimé, (nwmi ,, c Marthe) oui, cela eût été possible; car il m'aime, lui, votre père; si j'avais réussi ce soir, comme je l'espérais ardemment, comme je ne l'espère plus... que m'importe maintenant!... je serais accouru ici... cette nuit même, je me serais jeté à ses pieds... je * lliiswein, Mutlho. 16 OALILA lui aurais offert à genoux ma jeune gloire, son ouvrage... Ah! il eût oublié l'artiste, il m'eût appelé son fllsl... il m'eût tout accordé ! MARTHE. Essayez. ROSWEIN. Marthe, que me dites-vous? MARTHE. Silence, voici mon père. SCÈNE VI Les MÊMES, SERTORI US, une bougie à h main : Il la pose en entraut sur la table à gauclie. Les deux jeunes gens restent à l'écart, comme interdits.* SERTOniUS. Or çà ! que chacun ici me considère à loisir... Eh bien?... Ah! ah! tu as l'air tout effaré, mon garçon... Tu ne m'avais jamais vu si beau, hein? Tu peux te donner ici, mon ami, une idée exacte de ce qu'était la tenue d'un artiste... je veux dire d'un virtuose... dans mon temps : la sévérité mariée discrètement à l'élégance...Eh bien! vous ne me dites rien,tous deux?... Ah çà! est-ce que je suis ridicule, voyons? * f MARTHE. Vous êtes bien, très-bien, mon père. ROSWEIN. Vous êtes charmant et majestueux; il faut que je vous embrasse. SERT0R1US. Allons! allons doncl... Tu fripes mon jabot, malheureuxl ROSWEIN. Il vous manque de la poudre. SERTORIUS. Il nn me manque rien, gamin!... Partons, ma fillej allons iffler ce jeune insolent. • Sertorius, Roswein, Marthe. ** Roswein, Sertorius, Marthe. ACTE I 17 MARTHE. * Parlons. SERTORIUS, lui serrant les maint. Allons, du calmel du calme!... Je tremble, moi, mon ami... du Calme! (il s'en va; près de sortir, il se retourne.) Tu peUX fumer Cil attendant Carniolij vu la gravité de la circonstance, et contre tous mes principes, je te permets d'empoisonner mon domicile. Allons, fillette I (n so.t.) M ARTIÏE. Une poignée de main, monsieur André... et bon couragel ROSWE1N, à demi-voii A minuit... vous me l'avez permis! MARTHE, de mime. Que Dieu vous aide ! SERTORIUS, au debon. Eh bien, fillette! (Marthe sort.) SCÈNE VII ROSWEIN, «ni. Ah! je suis sauvé ! Elle m'aime!... Plus de fièvre, plus de vertige, plus de combats, plus d'enfer... Dieu me reprend!... Que j'aime cette chambre, ces objets familiers... ces meubles que sa main touche à chaque instant. Oui... j'enfermerai ma vie dans ce sanctuaire! Quelle joie que le travail près d'elle! Quel repos profond s'est fait en moi tout à coup!... J'avais le cerveau plein de désordres et d'orages... le souffle d'un ange a passé sur mon front... j'éprouve une paix immense... bienheureuse! (n s'assied à gauche.) Non, jamais je ne la tromperai! jamais je ne ferai couler une larme de ses yeux!... Spectres ardents, magiciennes fardées, je vous défie; l'ombre de ses ailes vous chassera! (n se lève.) Ah! tout m'est égal maintenant... Eh bien, si je tombe ce soir à Saint-Charles, ce sera une contrariété, sans doute... très-vive, même... mais je retrouverai cette occasion perdue... J'ai cent opéras qui me chauten/ dans la tôle... Ah! * Roswein, Marthe, Sertorius. 18 DALILA ces émotions m'ont brisé... (il n'assied à droite.) Je voudrais qu'on me laissât là, tranquille, toute la soirée... CARNIOLI, au dehors. Roswein! Andréa mio! (En récitatif.) È venuto, il terribil' istante. ROSWEIN, se levant. C'est Carnioli. CARNIOLI. Descends donc, animal ! ROSWEIN, il va à la fenêtre. Mon bon chevalier, je ne conduis pas l'orchestre... Laissez- moi ici, je suis si heureux... si vous saviez. CARNIOLI, au dehors. Pourquoi es-tu heureux? ROSWEIN. CARNIOLI, au dehors. ROSWEIN. CARNIOLI. ROSWEIN. Elle m'aime!... Qui? Je l'épouse! Qui? Marthe I CARNIOLI, au dehors. Ah! birbantel bruttol bruttol (1) ROSWEIN. Eh bien! où est-il donc? CARNIOLI, entrant. Ah ! corpo di Baccol SCÈNE VIII ROSWEIN, CARNIOLI, entrant à la suite ROSWEIN, allant i lui. Mon bon chevalier!.. (1) Prononcer : birbanlil troullo/ * Itoswein, Carnioli. ACTE I 19 CARNIOLI, s'Irritaot. Qu'est-ce que c'est? Tu prétends épouser la blonde fille de ce vieux fou de génie, de mein herr Sertorius? ROSWEIN. Précisément, Excellence. CARNIOLI. Et tu t'imagines que je le souffrirai? ROSWEIN. Mais que vous importe? CARNIOLI. Ce qu'il m'importe, misérable! Mais précipite-toi par cette fenêtre, j'aime mieux cela. ROSWEIN. Comment I Est-ce que vous aimez cette jeune fille, par hasard? CARNIOLI. Je me soucie bien de ta jeune fille, nigaud! je me soucie de ton talent! qui est mon œuvre, qui est mon bonheur et ma gloire, et que tu n'étoufferas pas, moi vivant, sous cet ignoble éteignoir du mariage. ROSWEIN. Chevalier, pouvez-vous me faire la grâce de me dire pourquoi le mariage est un éteignoir? CARNIOLI. Pourquoi? parce que l'opium fait dormir... parce que l'eau éteint le feu... parce que cela est fatal... parce qu'un artiste marié est un artiste fini... c'est connu! Il est époux, il est père, il est citoyen... tout ce que tu voudras, mais le poëtc est mort... C'est pourquoi, si tu aimes cette fille, prends-la pour ta maîtresse, si tu veux, mais pour ta femme, je te le défends. ROSWEIN, sérieusement. C'est votre morale?... ce n'est pas la mienne. CARNIOLI.* Qu'est-ce qu'il me chante là, avec sa morale!... Depuis quand la morale est-elle une muse? Ta morale, c'est l'art; ton dieu, c'est * Camioli, Uoswein. 20 PALILA l'art, et l'art, c'est le diable ! Ton élément, c'est le feu! tant pis si ça te gêne... mais tu péris si tu en sors! ROSWEIN. J'en sortirai, et périsse mon talent s'il le faut!... Je ne suis pas fait pour la vie d'artiste! je vous l'ai dit, elle m'abreuve de dégoûts! Vous seriez le premier à me tendre la main pour me retirer de te tourbillon, si vous saviez ce que j'y souffre. CARNIOLI. Mais, corpo di Bacco ! tu te plains de ce que la fiancée est trop bêle, mon garçon ! c'est l'excès même de ta sensibilité qui te monte au-dessus du vulgaire... Tu as la fièvre, dis-tu? tant mieux! Tu as les nerfs à fleur de peau... tu es écorché vif... tant mieux ! Les ténèbres dans la tète et l'incendie dans le cœur !... L'entraînement et le remords... des transports et des désespoirs inconnus de la foule moutonnière... voilà votre talent... voilà votre pain de vie!... Quand tu souffres, dis-toi: BravoI c'est de la gloire qui me pousse!... Tiens! si l'art est en décadence aujourd'hui, sais-tu pourquoi? c'est parce que vous n'êtes plus assez malheureux, faquins sublimes que vous êtesl parce que vous ne mourez plus de faim comme autrefois... dans le beau temps des arts... parce qu'on vous paye trop cher et qu'on vous nourrit trop bien ! ROSWEIN, s'asjeyanl avec colère. Il faut nous crever les yeux et nous mettre en cage, ce sera plus simple! CARNIOLI. Là! là! voyons, mon André, voyons, mon cher cœur, j'ai été un peu vif, j'en conviens... car cette épouvantable idée de mariage m'a mis hors de moi... mais tu sais que je t'aime, mon enfant! ROSWEIN. Si vous m'aimez, chevalier, pour Dieu, laissez-moi être heureux à ma façon. CARNIOLI , frappant du pied. A ta façon, eorbleu! à ht façon d'un bonnet de nuit! (i11*di ien il hsètra) à la façon de cet âne de bourgeois qui passe là en redingote bleu clair... (t'ariant as bourgec-t».) Oui, monsieur, vous êtes un ACTE I âne, vous, votre femme et vos quatre enfants!... Il rit, cette bête-là ! Tiens ! regarde-le ! voilà comme tu seras ! ROSXVEIN , qui s'est levé en riant. C'est ce que je demande... 11 est heureux, ce monsicurl CARNIOLl. Heureux I mais, polichinelle, raisonne donc un peu avec moi. Tu veux être heureux, dis-tu ! Et quelle créature au monde, dis-moi, peut être heureuse hors de sa voie, hors de sa destinée? Comment! tu prétends ployer dans une boîte à marmotte l'imagination d'un poëte, cloîtrer dans la prison d'un nain les passions d'un géant... et tu te flattes de goûter le bonheur d'un bourgeois, parce que tu en habiteras la carapace ! ROSWEIN. Bah ! des phrases! CARNIOLl. Des phrases! maraud impertinent! mais, voyons, cette vie d'artiste qui t'effarouche si fort, la connais-tu seulement? Attends donc, avant de la juger, qu'elle l'ait donné ce qu'elle promet à un génie comme le tien ; et alors, quand tu auras de l'or comme un juif, des femmes comme un Turc, de la gloire comme un dieu, alors je te permettrai d'épouser les onze mille vierges, si le cœur t'en dit. ROSWEIN. Allons, chevalier... assez, de grâce! CARNIOLI, brusquement, comme trouvant une idée; il s'approche d'André 1 , Ah! malheureux !... si tu savais en quels termes me parlait de toi, il n'y a pas vingt minutes, la plus jolie femme de l'Italie! 110SWE1N. Qui cela? votre princesse? CARNIOLI. Ce n'est pas ma princesse, singe irrespectueux! c'est la veuve la plus noble et la plus vertueuse comme la mieux tournée de ce globe! la princesse Leonora Falconieri, qui est alliée aux Colonna de Rome, aux Doria de Gênes, et à la maison d'Esté pardessus le marché... entends-tu, rapin? Mais, au reste, lu l'as vue à ce bal où je t'ai conduit lundi dernier, chez l'ambassadeur d'Espagne... 22 DALILA ROSWEIN, riant ovcc indifférence. Quoi!... celle dame avec qui vous avez valsé... une trentaine d'années... des cheveux noirs comme l'aile du corbeau... un teint d'orage... el des épaules qui ondoient comme un marbre vivant quand elle les replace dans sa robe?... CAIINIOL1. Ali! parfait!... Tu as remarqué cela, et tu veux le marier, mon jeune ami !... Pardicu! tu les verras plus d'une l'ois e:iire ta femme cl loi, ces épaules-là, je t'en réponds!... Eli bien! sais-lu ce que cette charmanle personne me disait de toi tout à l'heure? ROSWEIN. Non... je ne le sais pas et je ne veux pas le savoir... Qu'est-ce que cela me fait? cela m'est égal !... Je ne suis pas de ce monde- là, je n'y veux pas entrer, je ne le veux pas! Voyons, chevalier, c'est assez p'aisantor; parlons de choses sérieuses... Ce serait une vive contrariété pour moi de ne pas vous avoir à mon mariage... Est-ce que vous partez décidément demain pour Madrid? CARNIOLI. Je te brûlerai la cervelle avant de partir!... Nonl ma parole, tu es fou!... Si encore je te voyais épouser quelque torche italienne... ce serait de la vie, au moins!... Mais non!... la fille do Sertorius... une fille rose... une espèce de Hollandaise qui cultivera des tulipes dans ton cœur, et qui te fera dogmatiquement des légions d'enfants comme on fait des bulles de savon. ROSWEIN. Je l'espère bien! quand vous reviendrez d'Espagne, chevalier, ils vous tireront les moustaches... cela vous réjouira... Bah!... vous les aimerez. CARNIOLI. Je leur tordrai le cou!.,. Allons, viens-tuT ROSWEIN. Allons ! CARNIOLI, s'arrêtent tout à coup près de lu porte et sefrappantle front. * Mais, mon Dieu! mon Dieu!... [>Ius j'y pense!... c'est atroce ce que tu veux faire là!... Si tu persistes, je le monte une cabale et * Roswein, Curnioli. ACTE 1 » je fais siffler ton opéra, quand cela devrait me coûter cem mille écus ! ROSWEIN. A votre aise, Excellence. CARNIOLI. C'est dit. ROSWEIN, riant. C'est dit... Donnez-moi un cigare. CARNIOLI, avec éclat. Un cigare, misérable! (simplement.) Tiensl en voilà des cigares, comme tu n'en as jamais fumé, va-nu-pieds!... (Roswein prend la bougie et ils allument tous deux leurs cigares pendant ces dernières répliques.) Voyons, Andréa, mio caro, jure-moi que tu n'épouseras pas ce... myosotis? ROSWEIN, en allumant son cigare, gaiement. Je vous jure... que je l'épouserai. CARNIOLI. Eh bien! je te jure, moi, que ton opéra est flambé! (n souffle i bougie qu'il dépose sur un meuble près de la porte.) Viens-t'en VOil' Ça! ROSWEIN, riant. Allons voir ça ! (n. «ment.) FIN DO PREMIER ACTE ACTE DEUXIÈME Premier Tableau. Au théâtre San-Carlo. Dans un pan coupé, à droite, grande loge d'avant-scène. Le théâtre représente un salon de cette loge; il en est séparé par une riche portière. Fauteuils, canapés, lampes, etc- Quand on lève le rideau, l'orchestre joue le linale du deuxième acte au bruit des applaudissements et des .bravos: SCÈNE PREMIÈRE GIUL1A NARNI, LE PRINCE KALISCH, put» LEONORA. (Giulie et Kalisch sortent les premiers do la loge.) GIULIA.* Dieu! que cela m'ennuie, ce! opéra, et vous, prince Kalisch, est-ce que cela vous amuse? KALISCH. Oh! marquise, vous ne le pensez pas; ce qui vous ennuie ne saurait m'amuser! GIOL1A. On n'y comprend rien. KALISCH. C'est exactement mon impression! je n'y comprends rien. GIULIA.** Leonora fait de l'enlhousiasme, parce que l'enthousiasme donne plus d'éclat à son regard. KALISCH. C'est cela même, plus d'éclat à son regard LEONORA, cnliant.*** C'est un rêve du ciel que celte musique ! GIULIA, se laissant tomber sur ou divan eu hàllliinl. Ohimè ! * Giulia, Kalisch. ** Kalisch, Giulia. *** Leonora, Kalisch, Giulia. ACTE II LEONORA. Vous êtes vraiment étranges tous deux, de ne pas comprendre Cela! (Giulia nausse les épaules en regardant le Piinco. SCÈNE II Les Mêmes, LE MARQUIS DE SORA, LADY W1LSON. LADY WILSON. (Accent anglais assez marqué, mais aveu distinction.) Bonjour, chère princesse. LEONORA. Bonjour, chère lady, bonjour, marquis. DE SO RA, saluant. Eh bien, princesse?... LEONORA. Eh bien! voilà un succès, j'espèreI LADY WILSON. Oh! on est transporté dans les nuages, n'est-ce pas, chère princesse? DE SORA. C'est un début à la Rossini, simplement... Vous savez, princesse, que le poeme est, comme la musique, l'œuvre du jeune maestro ? LEONOR^. On le dit... C'est prodigieux!... Asseyez-vous donc, marquis. giulia.* . Mon Dieu! c'est très-beau, si on veut, cette musique, mais c'est trop savant pour moi. KALISCII, appuyé sur le fauteuil de Giulia. Et pour moi également... Pouh! LEONORA. Oh! vous, prince Kalisch, je vous soupçonne d'apprécier principalement, en l'ait de musique, le son martial du tambour... Ah mou Dieu! vous voilà rouge comme une fraise des Alpes, chère marquise... vous n'êtes pas indisposée? * De Sora, lady Wilson, Leonora, Giulia, Kalisch. M DÂLILA GIULIA , sèchement. Non... Vous connaissez sans doute particulièrement l'auteur de ce charivari flamand, ma toute belle, pour le soutenir avec tant de chaleur? LEONORA. Je le connais si peu particulièrement, ma toute belle, que j'ai entendu ce soir son nom pour la première fois, et c'est de votre bouche. DE SORA. Comment! est-il possible que le chevalier Carnioli ne vous ait jamais parlé de ce Uoswein? c'est lui qui l'a créé, qui l'a inventé I LEONORA. Je n'y conçois rien, jamais il ne m'en a dit un mot. GIUT.IA, avec aigreur. Ah ! c'est étrange... vous le voyez pourtant assez souvent le chevalier, chère belle... 11 faut croire qu'il avait à vous entretenir de quelque objet plus intéressant. LEONORA. Il faut le croire, ma mignonne... Ah çà, dites-moi, prince Kalisch, est-il vrai que vous ayez eu dans le Caucase les deux oreilles emportées par un seul et même boulet de canon?... C'est un coup de feu bien bizarre, mais qui m'expliquerait jusqu'à Un Certain point votre gOÛt musical. (De Sora et laily Wilson rient.) GIULIA, bas. Ne répondez pas. KALISCH, solennel. Princesse, cette histoire n'a aucun fondement... je... GIULIA, bas. Mais ne répondez donc pas! LEONORA. Ah ! ce n'est pas vrai, alors? KALISCH. Mais non, princesse, je vous le jure sur mon honneur. LEONORA. Ah ! Si VOUS me le jurez... (Giulia se lève, avec un mouvement de deptt m»rn.ué.) Comment, Giulia, est-ce que vous nous quittez?..» ACTE II 27 GIUL1A. Oui, cette musique batave m'est insupportable... un acte de plus me tuerait. Prince Kalisch, pouvez-vous m'oflrir votre bras jusqu'à ma voiture?... LEONORA. Certainement, et même jusqu'en Sibérie... n'est-ce pas, prince charmant?... Adieu, chère enfant bien-aimée' GIULIA. Adieu, ma belle chérie adorée, (eus »rt en te drapant, rowe j 0 prince Kalisch.) SCÈNE III LEONORA, LADY WILSON, DE SORA.* (Ton, rient.) LEONORA , se levant. C'est vraiment un trésor d'innocence que ce prince Kalisch ! LADY WILSON. Oui, mais il est assez bien à cheval. LEONORA. A cheval, c'est possible, mais à pied il manque d'esprit. DE SORA. Vous l'avez ce soir fortement endommagé, madame. LEONORA. Oh I mon Dieu ! c'est par intérêt pour ma petite Narni. Je voudrais lui ôter ce ridicule, et elle ne m'en sait aucun gré. LADY WILSON, riant. C'est étonnant. LEONORA. Ah ! Carnioli, arrivez donc, mon cher. SCÈNE IV Les Mêmes, CARNIOLI. CARNIOLI, à la porte, avec exaltation. Eb bien! mon cygne dahnate, qu'en pense-t-on par ici? * Laiij Wilson, de Sora, Leooota. DALILA TOUS, applaudissant. Bravo ! bravissimo ! DE SORA. Il y a fanatisme, mon cher! c'est un vrai triomphe! Ah çà! vous êtes heureux, j'espère? CARNIOLI. Heureux, mon ami?... je suis exaspéré : mon cygne est une poule mouillée, un oison ! J'ai failli l'élrangler de mes mains tout à l'heure! LEONORA. Bah! à quel propos? CARNIOLI."* Ah! je vous conterai cela... Un poète...un niais! mais quel génie, hein?... Est-ce du génie, cela, princesse? LEONORA. Mais cela y ressemble beaucoup... Et dites-moi, chevalier, où avez-vous déniché ce prodige?... qu'est-ce qu'il y a de vrai dans tout ce qu'on raconte ? CARNIOLI. Je ne sais ce qu'on raconte, mais voici la vérité... Je revenais de Turquie il y a une dizaine d'années, et j'avais eu la fantaisie de revenir par terre en côtoyant l'Adriatique... Un soir d'été, dans un petit village de Dalmatie, entre les montagnes et la mer, pendant qu'on changeait les chevaux, j'entendis tout à coup s'élever dans l'air une harmonie étrange, sauvage... mais admirable... les sons d'un violon tourmenté par une main ignorante, mais puissamment inspirée : c'était à croire que l'âme de Paganini revenait dans cette bourgade... Je me précipite hors de ma voiture, et j'aperçois, debout sur un banc, à la porte d'une méchante grange, un petit bonhomme en haillons, attelé à un violon de quatre sous, dont il s'escrimait avec l'ardeur d'un écureuil qui fait tourner sa cage ! LAD Y WILSON. Pauvre innocent! CARNIOLI. Je l'enlève, ce petit... je le serre dans mes bras à l'étouffer.., * De Sors, Carnioli, lailj Wilson, l.eonora. ** De Sora, lady Wilson, Carnioli, Leonora. ACTE II 20 — Mais tu as du génie, galopin ! lui dis-je ; viens avec moi, et dans dix ans tu seras un grand homme, je t'en donne ma parole d'honneur ! LEONORA. Et il vous suivit comme cela? CARNIOLI, se levant. Non pas, s'il vous plaît ! J'avais heau le prier, le supplier, il secouait la tête en répétant à demi-voix: Non! non! Sylvia! Sylvia ! A ce nom de Sylvia, je supposai naturellement quelque amourette arcadienne éclose avant le temps dans ce cœur de berger et de poète... — Ah çà, voyons, lui dis-je, qu'est-ce que c'est que ta Sylvia! je l'adopte, je l'emmène... j'emmène tout ce que tu voudras! Le fait est que j'aurais tout emmené, sa famille... son père... sa mère... tout... Mais ces bons vieillards étaient morts l'un et l'autre, ce qui était fort heureux... pour moi. (on rit.) LE0N0RA. 11 est bête, ce Carnioli ! CARNIOLI. Cependant lepetitbonhomme avait disparu en faisant la roue... de plaisir, et la minute d'api ès, il revenait portant dans ses bras, serrant sur son cœur, une petite chèvre blanche et noire : c'était mademoiselle Sylvia. LAI) Y WILSON. Oh! très-gracieux! Je m'intéresse à cette bête...Croyez-vous que le maestro voulût la vendre? CARNIOLI. Oh! Sylvia, milady, sciait aujourd'hui fort âgée, mais elle mourut de nostalgie pendant la route, et, chose que vous aurez peine à croire, j'arrosai sa tombe de mes larmes. I.AI1Y WILSON. Vous pleurez quelquefois, chevalier ? CARNIOLI. Certainement, milady. LAD Y WILSON. Oh! je vous croyais sec. CARNIOLI. Sec!... c'est une erreur déplorable, comme vous allez le voir. Imaginez-vous que pour consoler l'enfant, j'eus l'attention de faire 2. .70 DALILA inhumer sa favorite dans un joli parc que j'ai aux environs de Mantoue Je menai le deuil moi-même avec toute la componction désirable. L'opération terminée, j'eus grand'peine à tenir mon sérieux, quand je vis mon petit drôle se placer solennellement, son violon à la main, sur le tertre tumulaire... Mais là il exécuta une élégie en la mineur d'un caractère si déchirant, que ma foi mon envie de rire se fondit en eau... et je me mis à pleurer comme une vigne...Telle fut la destinée de Sylvia, milady, et quant au petit berger dalmate, il est devenu... LE0N0RA. Un vrai grand homme ! vous lui avez tenu parole t CARNI0LI. Je m'en flatte. DE S0RA. Et comment vous y êtes-vous pris? CARNIOLI. Pardieu ! je lui ai donné de bons maîtres et un bon tailleur, simplement I LEONORA. Et comment est-il fait de sa personne, ce ci-devant sauvage? CARNI0LI. Il est fait d'un habit noir et d'une paire de gants paille, princesse, Comme VOUS et moi! (On entend frapper les trois coups.)* Alll on va commencer le troisième acte... Milady, marquis... en rentrant dans vos loges, fermez la porte tout doucement, et ne remuez pas vos tabourets, je vous en conjure... vous allez entendre le chœur des jeunes Grenadines... (n entonne plaintivement.) La, la, la... les adieux à l'Alhambra. Vous comprenez?... Puis ensuite le ballet triomphal des jeunes lispagnoles : (gaiement) traderi ! traderi ! Mais ce que je vous recommande surtout, c'est le chant de Boabdil, à la fin tout à fait... Làl c'est le sublime dans toute sa pureté, le ciel s'ouvre positivement...** A propos, vous n'avez pas de commissions pour Madrid, milady, je pars demain dès l'aurore... Je vous recommande surtout le chant de Boabdil, milady. (Lady Wilson et le Marquis sortent.) • De Sera, Oarnioli, la.ly Wilson, Leonora. ** Do Sera, ladj Wilson, Carnioli, Leonora. ACTE II 31 SCÈNE V LEONOIU, CARNIOLI.* ( Carnioli observe un instant ta Princeise. ) LEONORA, lorgnant dans l:i salle. Pourquoi, Carnioli, ne m'avez-vous jamais soufflé mot de ce je une homme? carnioli. Je voulais vous en faire la surprise complète, chère princesse. LEONORA. Vous êtes singulier... 11 a bien du talent et vous dites qu'en outre, il est Lien de sa personne? CARNIOLI. Je crois bien ! Apollon en frac! 11 a tout pour lui, le lâche ingrat! * LEONORA, Comment! est-ce qu'il est ingrat? CARNIOLI. Parbleu! Ah! tenez, chère princesse, je n'y tiens plus... il faut que je vous conte mes chagrins. LEOIVOR A. Mais on commence! CARMOLI, faisant rt'ton ber l.i |orlièrede la loge. Ah! n'importe, nous perdrons le ballet, mais je vous conterai mes chagrins... Vous me comprendrez, vous... car vous avez aussi l'âme artiste... J'ai vu briller une larme dans vos yeux pendant la cavatine d'Isabelle, vous ne pouvez pas le nier... LEONORA. C'est possible!... Je suis si triste, si mortellement ennuyée (I puis quelque temps... je ne sais plus que faire de la vie. CARNIOLI. Ah ' c'est fâcheux. LEONORA. Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?... quels chagrins vous donnc-t-il, min phénix? * Carmoli, Lcooora. 82 DALILA CARNIOLI. Ma chère princesse, vous allez frémir : cet admirable génie veut se suicider! LEONORA. Se suicider, bon Dieu! CARNIOLI. Se marier, c'est la même chose! cela est clair comme le jour. Une fois plongé dans la léthargie du bonheur domestique, il s'atrophie ! il s'étiole ! il est perdu pour vous, il est perdu pour moi, il est perdu pour l'univers civilisé : sans lutte, sans fièvre, sans souffrance, il n'y a pas de génie possible, vous comprenez cela? LEONORA. Mais je me suis laissé dire, mon ami, qu'on pouvait souffrir dans le sein du bonheur domestique comme ailleurs. CARNIOLI. Très-bien! mais le traître épouse une sainte, ma pauvre princesse ! Il n'y en a qu'une sur la terre pour le quart d'heure, et il faut que cet animal-là l'épouse. C'est à se briser la tétc contre les murailles, vous m'avouerez ! LEONORA. Et quelle est donc cette rare personne! CARNIOLI. Marthe Sertorius, la fille de ce vieux musicien allemand qui est votre voisin de campagne... Tenez, (cnir'oimant la portière) vous pouvez la voir là-bas dans la loge en face, une fille blonde, diaphane... On la regarde beaucoup, dans la salle. LEONORA, lorgnant, sans se lever. On a bien de la bonté, car elle est drôlement fagotée, pauvre fille! CARNIOLI. Possible, mais le physique est bien. LEONORA. On ne peut guère être plus commun, c'est une paysanne... Et il l'aime beaucoup? (Elle se lève.) CARNIOLI, à part." Elle est jalouse, (um.) S'il l'aime ! chère princesse, mais avec * Loonora, Carmoli. ACTE II 33 un entêtement dont vous n'avez pas l'idée !... Je ne puis vous dire tout ce que j'ai employé d'arguments, de promesses, de menaces, et le tout en vain. Je vous assure que je suis désespéré. Voyons, chère princesse, conseillez-moi : que faire pour sauver un aussi beau génie d'une ruine certaine ! (comme pri« d'une idée ■nbite.)Voyons, si vous lui disiez, vous, qu'il va commettre un acte insensé, une faute, un crime, qu'il se perd enfin? LEON OR A, étonnée. Que je le lui dise, moi ? CARNIOLI. Eh! mon Dieu, sans doute!... Vous réussirez peut-être à le convaincre... Vous savez, souvent la parole d'un étranger a plus d'autorité... et puis une femme, dans votre situation, cela impose. LEONORA, riant. D'abord, je refuse absolument d'entrer dans cette affaire. Ensuite, vous êtes fou à lier... Comment! vous venez de me conter que ce garçon est éperdument amoureux de cette fille, et vous voulez qu'il l'abandonne sur deux mots que je lui dirai! CARNIOLI. Ah! vous ne connaissez pas les artistes, princesse! Une race puissante et débile tout à la fois, des imaginations ardentes et mobiles comme la flamme, qui sont attirées irrésistiblement par tout ce qui brille, par tout ce qui caresse l'orgueil : le luxe, le velours, la soie, les fleurs, les mains blanches et l'hermine parfumée des duchesses, voilà ce qui les fascine, ce qui les damne, ces pauvres enfants I Que le mien ait une fois pénétré dans ces splendeurs, il est perdu pour sou Allemande, il est reconquis pour l'art et pour nous! J'en suis tellement convaincu que l'idée m'est venue tantôt, en désespoir de cause, d'offrir à mon jeune Dalmatc le prestige de quelques grandes relations dans le monde, d'un accueil Bympathique dans les plus illustres maisons de Naples; (simplement) j'ai même été sur le point de lui dire que j'étais autorisé à le présenter chez Votre Altesse... LEONORA, tranquillement. Vous le lui avez dit? CARNIOLI, leiK'unt un peu tl trouble. C'est-à-dire, princesse, permettez! 34 DAL1LA LEONORA. Mon Dicul vous le lui avez dit. Au reste, je n'y vois aucun mal, pourquoi ne le recevrais-je pas, ce monsieur, s'il est comme il faut? CAI1NIOLI. N'est-ce .pas?... c'est ce que je me suis dit, et j'étais bien certain... Seulement, il ne veut pas ! LEONORA. Comment ! il uc veut pas ? CARNIOLI. 11 ne veut pas se laisser présenter. LEONORA. Chez moi? CARNIOLI. Chez vous... nulle part! LEONORA. Et pourquoi cela? CARNIOLI. Eh! parce qu'il n'y a que Marthe Sertorius au monde, vous savez, et qu'où elle n'est pas, il n'y a personne. LEONORA. On ne peut pas le prendre au collet ! Ah çà, mais, voyons, m'avez-vous nommée, moi, en particulier, dans tout cela? CARNIOLI. Vous... princesse?... en particulier?... Mais oui, je crois vous avoir nommée positivement. LEONORA. Enfin ! qu'est-ce que vous avez dit? CARNIOLI. Oh! des babioles! ce qui se dit, vous savez? que vous m'aviez parlé de lui avec une nuance d'intérêt, que vous désiriez l'entendre sur le piano... rien de plus. LEONORA. Mais c'est très-suffisant, je vous suis très-obligée, en vérité, (niant.) Et il a répondu comme autrefois dans son village : Syl- vial CARNIOLI. Sylvia pour toujoursl précisément. C'est de la démence; que voulez-vous, la tête n'y est plus! ACTE II 35 LEONORA, scellement.* Bref, Carnioli... dans votre fureur artistique, vous m'avez exposée en effigie aux dédains de ce jeune homme! Merci, mon ami. CARNIOLI. Aux dédains, princesse! Ah! véritablement vous prenez les choses d'une façon... Oh! ce n'est pas sérieux, n'est-ce pas? D'abord, ce n'est pas un jeune homme, c'est une musel... (11 écoute.) Mais chut! de grâce... Boabdil va chanter son grand air.. Ah! il faut que vous entendiez cela... c'est le diamant de l'ouvrage! (n lève h portière. Musique.) Vous comprenez bien la situation... Boabdil s'arrête un moment dans sa fuite... sur la montagne, et pleure son royaume perdu... il y a d'abord une phrase de récitatif délicieuse... Tenez! (chant.) Nuit radieuse, azur semé d'étoiles, Obscurcis-toi I Dérobe, 6 nuit, sous tes plus sombres voiles, Les pleurs d'un roi. CARNIOLI. Charmant ! charmant ! Tenez, princesse, si vous voulez admirer une expression de visage véritablement surhumaine, regardez en ce moment la fiancée du poëte... c'est un archange en extase. LEONORA, lorgnant. Elle doit être poitrinaire, cette fille-là. CARNIOLI. Chut! voicil'andante maintenant; écoutez cela. (On chante l'air de Boabdil.) Doux paradis, ô magique demeure, Sol paternel de mon sang arrosé ; Ton roi n'est plus... c'est un enfant qui pleure, Un malheureux dont le cœur est brisé ! (Après l'air, grands applaudissements, enthousiasme, rappels odu^sjusqu'à la scène.] * Carnioli, Leonora. flfi DALILA CARNIOLI. Est-ce adorable? est-ce sublime? Bravo! bravo! Roswein! Roswein ! LEONORA. Eh bien, est-ce qu'il ne va pas paraître à la lin? CARNIOLI. Le voilà! bravo! bravo, mon fils! (Leonora se lèye brusquement et regarde avec une attention profonde. Le» cris redoublent.) Ah! ils vont le l'appeler dix fois comme cela ! Avez-vous vu, princesse, quels regards il échangeait avec la Sertoria... Ma foi! il faut avouer qu'ils sont gentils tous deux! c'eût été un meurtre que de les séparer, n'est-ce pas? (Nouveau rappel.) Bien! brave public, va! une pluie de fleurs, c'est cela ! Est-ce que vous ne lui jetez pas votre bouquet comme tout le monde? LEONORA. Si ça peut VOUS être agréable ! (Elle M penche dans la loge et lance son touquet.) Oh! mon Dieu! mon Dieu, Camioli! (Elle reparaît en riant aux éclats.) * CARNIOLI. Qu'est-ce qui arrive donc ? LEONORA. Mon mouchoir qui est parti avec le bouquet! CARNIOLI. Ah! quelle inadvertance! LEONORA. J'avais enveloppé mon bouquet dans mon mouchoir... et tout ça est parti ensemble... vous comprenez?... CARNIOLI. Oui... oui... je comprends très-bien. LEONORA, se drapant. Sauvons-nous, car je suis vraiment confuse... Quelle aventure, mon Dieu! un mouchoir magnifique, s'il vous plaît... (prenant le bras de Camioli pour sortir; après une pause.) Est-Ce qu'il rapporte» votre poëte? CARNIOLI. Nous verrons bien. * Leonora, Carnioli. ACÎU II 31 Deuxième Tableau. Cher, la princesse I.cnnora Falconieri. O.rand salon meublé avec magnificenn'. Lampes de forme antique jetant une douce clarté. Dans le fond, une galerie à colonnade ouverlo sur un parc italien dont on aperçoit, à la clarté de la lune, les arbres et les statues. L'ensemble du décor donne l'idée d'une demeure d'un très- grand stjlc. Un orgue à bullet très-orné, au fond, à gauche. SCÈNE PREMIÈRE LEONORA, GARNlOLI, revenant du théâtre, entrant par la droite. CARNIOLI. Eh bien, vous voilà chez vous; que souhaitez-vous que je fasse maintenant? LEONORA. Ce que vous voudrez. CARNIOLI. Souhaitez-vous que je m'en aille? LEONORA. Non. CARNIOLI. Vous voulez que je reste, en ce cas? LEONORA. Non, pas davantage. CARNIOLI. Voulez-vous que je vous joue le chant de Boab lil? LEONORA, s'asseyant à gaucho. Non. CARN I OLI. Voulez-vous que je vous dise ce que vous voulez? LEONORA. Dites. CARNIOLI. Vous voulez voir le signer Andréa Roswein. LEONORA, froidement. Vous êtes un insolent, Carnioli, mais cela m'est bien égal. Je 9 DALI LA me soucie do vous, mon ami, cl du monde entier, comme d'une pi 'ce de cinq francs. CAP.NIOLT. Il va venir, allez, un peu de patience. LEONORA, tranquille. S'il avait cette incroyable effronterie, osez-vous me dire en face que je le recevrais? CARNIOLI. Permettez, princesse, vo-is le recevriez mal... vous le (lasseriez au laminoir de vos mépris... mais vous vous eu donneriez 1 émotion : on n'a pas tous les jours un poëte à se mettre sous la dent. LEONORA. Dites tout de suite que je lui ai jeté mon mouchoir volontairement! CARNIOLI. Je ne dis pas cela. LEONORA, se dressant tout à coup. * Vous le pensez 1 Est-ce que je ne vois pas clairement que vous le pensez? Je lis dans votre cœur, allez, Carniolil... Ah! vous croyez que j'ai été dupe des manœuvres odieuses dont vous m'avez circonvenue toute la soirée ! Vous croyez avoir atteint votre but; vous en êtes bien loin, mon ami. Ah! certes, j'en suis fâchée pour ce jeune homme, qui est bien innocent de toi' 1 ceci; mais s'il vient, malheur à lui! Je le ferai souffleter... .a, sous vos yeux, par un valet. SCÈNE II LES MÊMES, MARIETTA, vouant de drolto, premier plan. ** MAR1ETTA. Un jeune homme est là, qui insiste pour qu'on remette cette carte à madame la princesse. LEONORA, qui a pris la carte Sortez, Marietta; je vous rappellerai. (Marietu lortpnr e tond,à dr ) : ie, dernier plan.) * Carnioli, Loonora. "* Cunn.ili, Leouora, Muriella. ACTE II M SCÈNE III LEONORA, CARNIOLI.* LEONORA, tranquillement. C'est lui! que me conseillez-vous? CARNIOLI, grave. Princesse, il est dangereux de plaisanter avec vous! Vous venez de m'en faire apercevoir cruellement, ma réponse sera donc fort sérieuse. Je m'étonne que vous me demandiez conseil. Recevoir chez vous ce jeune homme, après ce qui s'est passé il n'y a qu'un instant au théâtre de Saint-Charles, c'est vous perdre. LEONORA. Comment 1 ne vouliez-vous pas vous-même me le présenter? N'était-ce pas votre désir le plus ardent de le voir accueilli chez moi? CARNIOLl. Accueilli chez vous en qualité d'artiste, en plein jour, à la face de tous, oui ! Mais à cette heure de nuit, et après l'accident du mouchoir, ce n'est pas un artiste qui est à votre porte, prenez-y garde : c'est un amoureux... et si vous lui laissez franchir le seuil, c'est quelque chose de plus. LEONORA. Croyez-vous? CARNIOLI. Oui, madame, et j'ajoute que ce serait trop présumer de ma |;elle humeur que de me croire disposé à égayer de ma présence une telle situation. LEONORA. A quelle heure partez-vous pour l'Espagne, mon ami? CARNIOLl, aprèi ud regard (iie. A l'instant même, princesse". (iUiMlniirtioijnc. \,,;,,,.) |,'enfant est sauvé I * Carnioli, Leonor«, *' Leouoia, Cainioli. DA Lit. A SCÈNE IV LEONOlî A, poli M A RIETTA. LEON O n A. Maiietta! MARIF.TTA. Madame? LEO NO 11 A. Fais venir des chevaux de posle : dans vingt minutes, que Ma calèche soit attelée devant la porte. MARIETTA. Madame va voyager? LEONORA. Peut-être... Fais entrer ce monsieur, et viens me rejoindre. (Elle sort à gauche.) MAI1IETTA, à Roswoio. Entrez, monsieur; Son Altesse va vous recevoir. (Mariett» introduit Roswein par le fond à droite et sort à gauche.) SCÈNE V ROSWEIN, »eui. C'est bien, mademoiselle, je vais attendre... Attendre! ah! ne devrais-je pas plutôt, puisqu'on m'en laisse le temps... Non! j'ai bien fait de venir ici. Ce monde étrange, inconnu, il m'aura suffi de le voir une seule fois, un seul instant, pour éteindre à jamais cette curiosité fatale... Ce fantôme romanesque s'évanouira dès que je l'aurai regardé en face... Il ne me tourmentera plus, et je reporterai pour toujours un cœur tranquille, une pensée sans trouble, à l'ange qui m'attend... à toi, chère Marthe, chère vérité ! car ceci est le rêve... le mensonge. . . Oui, c'est bien cela... c'est bien une demeure comme celle-ci qu'une telle femme devait habiter... Que de fois cependant j'ai souhaité de pénétrer dans le sanctuaire d'une de ces oisivetés superbes!... A quoi ACTE II 41 rêvent-elles dans le fond de leurs palais?... quelles pensées s'a- gilent sous ces fronts pâles et hautains?.. La conception d'une toilette, d'une coiflure, voilà tout ce que cachent ces poétiques apparences!... Et cependant, celle-ci, quel singulier regard! Au moment où son bouquet quittait sa main, son œil s'est ouvert soudain, comme un nuage qui lance la foudre... elle m'a couvert de flammes!... (violemment.) Ah ! ce misérable chiffon de dentelle me brûle la poitrine ! (il arrache le mouchoir de son tein j le regardant a»ec une sonc .} MA il THE, rouriaut. Non... c'est fini... vous nie pardonne??.,. Dites-moi que vous me pardonnes. SERTORIUS. Oui. M A 11 TUE. Vous ne dites pas cela de lion cœur. ' SERTORIUS. Si fait! HA II THE. Eh bien, prouvez-le-moi... jouez-moi le chant du Calvaire... je vous promets de pleurer. SERTORIUS, la regardant fixement. De pleurer!.. Alt çà, qu'y a-t-il? Décidément, lu as quelque chose? Tu es triste, troublée, inquiète. (Réflaebiaaaat.). Tu sem- biais attendre quelqu'un. (Ou entend le bruit d'uno voituro.) MARTHE. Non!... Écoutez!... SERTORIUS. Tu vois bien!... tu attends quelqu'un? MARTHE, se iirécipitnnt vers la fenêtre. Ah! c'est lui!... SERTORIUS. * Lui!... mais qui donc? (n se jette a la tonôtre.) Une voiture de poste... Mais je ne me trompe pas... c'est André!... MARTHE, troublée. Oui... oui... c'est lui... c'est lui, n'esl-ce pas?... mais il n'est pas seul! * Scrtorius, Marthe, DAT.TLA 8ERT0RIUS Et quelle est cette femme qui est avec lui? MARTHE; tombant à la renverse en poussant un cri ternbl». Ah! SERTORIUS. Ma fille!... Ciel! mon enfant! elle l'aimaitI Gerlrude! à mol' à moi !... Ma fille 1 * (criant t> u fenêtre.) Ah! misérable, il m'a pris mon enfant! il me tue mon enfantI (n tombe à genoux devant sa fille évanouie.) Ah! Dieu bon! Dieu juste! Dieu vengeur!... (o«rtrude cotre. * Gerlrude, Marlhe, Serions FIN DU DEUXIÈME ACTE ACTE TROISIÈME Premier Tableau. A la villa Falconieri. Boudoir d'artiste riche et sombre. Porte a droite, communiquant avec I appartement de Leonora; fenêtre à gauche, s'ouvraut sur uu 'ial H)) porte au fond. SCÈNE PREMIÈRE MARIETTA, puis CARNIOLI. {Maricttft entre du fond, mie bougie à la main, et se dispose à prendre sur une console un vase antique Uu homme pousse du dehors la fenêtre entr'ouvcrlc.) MARIETTA; poussant un cri.* Ah ! au voleur ! CARNIOLI. Paix! Marietta, c'est moi! MARIETTA. Son Excellence \ CARNIOLI. Mon Excellence I MARIETTA. Par la fenêtre ! CARNIOLI, s'e'poussetant avec son mouchoir. Par la fenêlre. Ta maîtresse, à ce qu'il parait, m'a consigné à la porte : précaution fantasque et très-superflue vis-à-vis d'un homme qui revient d'Espagne ! Je ne fais autre chose depuis huit mois, Marietta, que d'escalader des balcons comme un lierre!... Or ça, Marietta, écoute et réponds... Mais auparavant, tiens, voici quelques médailles espagnoles que je te rapporte, connaissant ton goût pour les curiosités... Ajoute ceci à ta collection... Tu ris, fine mouche! allons, tant mieux! Tu es toujours bien ici, eh? MARIETTA. Très-bien, monseigneur. La place est bonne ; cependant il y * Caroioii, Marietta. 83 DALILA en .1 m R riicilloure, que j'ai toujours rêvée... et si monseigneur vouluil m'aiderà l'obtenir... CARNIOLI. Quelle place, Marielta? MARIE T TA. Une place d'institutrice dans quelque grande famille anglaise... CARNIOLI. Bah! et à quoi cela te mènerait-il? MARIETTA, avec conviction. Monseigneur, j'épouserais le fils. CARNIOLI. Tu épouserais le fils?.. .Marictta, tu as emprunté à ta maîtresse une manière de plaisanter qui donne le frisson... Au surplus, soit! j'y songerai... J'aime tellement les Anglais, que je ne serai pas fâché que tu en épouses un. (se levant ) Mais venons à mes affaires... Tu sais, ou je t'apprends que je porte un intérêt particulier au jeune et célèbre maestro qui est, depuis huit mois, l'hôte et le commensal de ta belle maîtresse. MARIETTA. C'est un bon jeune homme, Excellence. CARNIOLI. Soit, mais ce bon jeune homme, qui me doit tout, ne m'a pas écrit une seule fois depuis mon départ... Peu m'importerait sa négligence, si je pouvais l'attribuer à ses occupations artistiques; mais il paraît qu'il ne l'ait rien, pourquoi? que se passe- t-il donc ici? quelle est la situation? et d'abord, où sont-ils tous deux en ce moment ? MARIETTA. Ils dînent, monseigneur. CARNIOLI.* Bien... Et ceci est le boudoir du maestro? Qu'y venais-tu faire, loi? Aucun détail n'est inutile... Voyons, qu'y venais-tu (aire? MARI ETTA. Je venais, par ordre de madame, pendant que le maestro n'y est pas, chercher ce vase, qui sera d'un bon effet, dit-elle, dans MvielU. Caroiuli. ACTE III 83 la niche du grand escalier. Hier, je suis venue chercher un guéridon que madame a en la fantaisie de mettre dans son salon d'été... avant-hier je décrochais un tableau... CARNIOLI. Ah! c'est un déménagement, donc? MARIETTA. Ma foi, monseigneur, je ne sais pas ce que c'est. CARNIOLI. Tu mens, Mariclta, suivant ta funeste habitude. Tu sais ce que c'est, c'est la lin. Ta maîtresse démolit aujourd'hui l'édifice qu'élevaient hier ses mains amoureuses.:. Et que dit le maestro de ce procédé ? MARIETTA. Il ne s'en aperçoit pas, Excellence; son esprit n'est pas là. CARNIOLI. Ah! ah! bravo! Il travaille donc, Marietta? MARIETTA. Il fume, Excellence. 11 passe des jours entiers la tête en bas et les jambes en l'air, à fumer en regardant le ciel. CARNIOLI. Le lâche parcsseuxl Ah! c'est bien ce que je présumais... 0 s'endort dans les délices de Capoue. Il est trop heureux... il engraisse. MARIETTA. Quant à cela, non, Excellence. CARNIOLI. Ah ! il n'engraisse pas, Marietta. Allons! c'est quelque chose!... Mais, morbleu! comment ta maîtresse ne le pousse-t-elle pas au travail? elle aimait pourtant la musique autrefois! MARIETTA, avec inlcnlion. Elle l'aime toujours, Excellence... elle en fait même très-souvent depuis quelque temps avec le signor l'aolo Maria, un ténor beau comme le jour, qui vient de débutor à Saint-Charles. CARNIOLI. Ahl elle en est aux comédiens, aux ténors... Elle aime ce Paolo, dis-tu? M DALILA MARIETTA. Je ne sais, monseigneur, on ne sait jamais ce que pense madame. CARNIOLl. Et le maestro les accompagne au piano, cela va sans dire I le sot aveugle! L'occasion serait belle pourtant de se mettre martel en tête ! Si la jalousie lui mordait le cœur, cela lui donnerait du ton, il travaillerait! (Feuilletant des cahiers de musique.) Comment! rien ! rien ! pas une note en huit mois, le misérable I MARIETTA. Pardon, Excellence, mais sur ces huit mois, il faut en retrancher au moins quatre que le maestro a passes à se rétablir de son coup d'épée. CARNIOLl, redescendant vivement. De son coup d'épée ! Qui a osé le frapper? Je jure par mon Dieu que j'aurai le sang et la vie de celui qui a fait cela. Dis- moi son nom ! MARIETTA. Mais comment monseigneur n'a-t-il pas su... CARNIOLl. Je ne sais rien... Son nom? parle ! MARIETTA. C'est le marquis de Sora. CARNIOLl. Eh bien, Sora est un homme mort, aussi vrai que j'existe... Vile, conte-moi tout, Marielta : pourquoi ce duel? MARIETTA. Dame ! monseigneur, l'installation du signor Roswein chez Son Altesse fit beaucoup de jaloux à Naples... Le marquis de Sora, en particulier, tint de méchants propos, et bien injustes, Excellence, car le maestro n'avait consenti à loger au palais... Monseigneur va rire... " CARNIOLl, riaut à travers sa colère. Qu'en payant une pension... n'est-ce pas? Eh! ne vouluit-il pas me payer moi-même dès qu'il a pu gagner un sou, l'absurde imbécile! (ciiangeaut de ton.) Mon pauvre André ! Continue : la vérité devait être connue à Naples, comment le maestro n'a-t-il pas méprisé toutes ces calomnies? ACTE III 6& MARIETTA. Il les aurait méprisées, je crois, si madame... CARNIOLI. Si madame?... Tempête du ciel! achève! MARIETTA. Mon Dieu, monseigneur, madame lui conseillait de ne pas se battre... mais vous connaissez sa manière... Si vous étiez mili- "aire de votre métier, lui disait-elle, à la bonne heure, mais tous êtes un poète... ainsi, dès qu'il n'y a pas nécessité absolue de se battre, tenez-vous tranquille. c AltNIOLI. Vipère! M ARIETTA. Là-dessus, monsieur Roswein sortit brusquement, et une heure après, on nous le rapportait avec une lame d'épée rompue dans la poitrine... Oh! madame le soigna bien, au reste. CARNIOLI. Je crois bien I Du roman, du drame, du sang ! quelle bonne fortune!... Mais il est bien remis, n'est-ce pas? UAR1ETTA. Dame! monseigneur... il mange et boit comme tout le monde. CARNIOLI. Eh! s'il mange et s'il boit, il peut travailler, que diable I... Ah! c'est bien ce que je disais... il est trop heureux, voilà ce qui 1(! perd! M ARIETTA. S'il est heureux, il n'en a pas la mine. CARNIOLI. Quelle mine a-t-il donc? Parle! tu me fais griller à petit feu, méchante bestiole! MARIETTA. Ma foi, Excellence, il a la mine d'un homme qui se meurt. CARNIOLI. Qui se meurt! et de quel mal, sang Dieu? MARIETTA. Il aime madame. CARNIOLI. Idiote! s'il était malheureux, il travaillerait, entends-tu? J'ai 60 DAL1LA mon système là-dessus... Qui se meutt d'amour, n'est-ce pa chants continuent en s'aiïaihlissant. La barque l'éloigné. Carnioli soutient vainement André, qui s'affaisse sur le chemin.) Malheur! malheur! Ah! pauvre enfant! l'aile!... m'enlends-tu?... Plus rien!... rien!... (u tombe ù gcuoux et pleure.) Ah! prie pour moi!... • » FIN NOTE A qnelqut'3 e*ceptions près, les théâtres Je province qui monteraient cette pièce, feront bien de renoncer franchement à la voiture du dernier tableau. 11 faut une scène large et profonde pour admettre ce terrible accessoire dans des conditions qui ne prêtent pas au ridicule. Voici, avec la suppression de la voiture, comment 1» scèno peut se jouer. — Il y a, au fond du théâtre, un escalier de rochers descendant vers la route, laquelle longe la mer et se trouve hors de vue, en contre-bas. La chaise de poste est censée passer sur la route. Roswein, en s'écriant : Arrête ! ou je te brûle ! se précipite vers le chemin. Il reparaît l'instant d'après, chancelant et reculant devant Sertorius, qui gravit les rochers et marche sur lui comme un spectre. Le dialogue reste le môme. EN VENTE CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS PrtCKI DK THEATRE, BILLE EDITION, FORMAT GRAND 1N-1» ANGLAIS» Hamlet, opéra en s actes........... a » Un Baiser anonyme, com. en i a......1 > Les Grandes demoiselles, com. en 1 a. 1 > L'élixir de Cornélius, opérette en i a. 1 » La Revanche d'Iris, com. en 1 a. en v. 1 » Nos Ancêtres, dr. en s a. en vers... 2 > Le Roi Lear, drame en 5 actes, en v.. 2 > Le Régiment qui passe, com en 1 acte. 1 » Cent mille fr. et ma fille, vaud. en 4 a. » ko Le Zouave est en bas ! pochade en 1 a Le Château à Toto, op.-boulTen 3 a... Le Pont des Soupirs, op.-boujfe en * a n. fa.'' i 2 • La Loterie du mariage, com. fa.' env: t 60 Le Coq de Micylle, com. en 2 a. en v.. i 50 La Czarine, drame en 5 actos......... 2 >• Les" Orphelins de Venise, dr.en sa____ 2 » L'abîme, drame en 5 actes............ 2 * Les Amendes de Timothée, com.en 1 a 1 » Une Journée de Diderot, com. en 1 a., i * Garde-toi, jemegarde, com. en 1 a... 1 » Agamemnon, tragédie en S actes..... i SO la Bohème d'Argent, drame en sa... » 50 Les Souliers de Bal, com. em acte.... 1 > LesMarissontesclaves.com. en 3 a. I SO La Vie privée, vaudeville em acte. 1 •> Fanny Lear, comédie en 5 actes....... 2 » Une Eclipse de lune, vaud. en 1 acte.. 1 » Madame est couchée, com. en i acte.. I » Le Lys de la vallée, com. en S actes... 1 so Indiana et Charlemagne, vaud. en 1 a. I » Les Prem.armes de Richelieu, c. 2 a. t so Paris ventre à terre, com. fant. en S a. 2 » A deux dejeu, com. en i acte....... 1 SO Nos .Enfants, drame en s actes........ 2 » Les Croqueuses de pommes, opér. s a. 2 » Cadio, drame en s actes.............2 » LaPérichole, opéra-boufTo en2 actes.. 2 » l)ù l'on va, comédie en 3 actes......: 2 » Le Sacrilège, drame en s actes....... 2. » Le Bouquet, comédie eff i acte........ 1 » Suzanne et les deux vieillards, ci a. x so Madame de Chamblay, drame en s a.. 2 » Le Dr. de la rue de la Paix, dr. en s a. 1 » Le Monde où l'on s'amuse, com. I 1... I » L'Enfant prodigue, com. en 4 actes... 2 » Miss Multon, drame en 3 actes'....... 2 » La Madone des roses, drame èn s actes. 2 » Les Horreurs de la guerre oper. en 2 a 1 SO Théodoros, drame en S actos..........> SO Petit Bonhomme vit encore, op. b. î a.. i SO Va Princesse rouge, drame en s actes. 2 > Séraphine, comédie en s actes....... 2 » Les Faux ménages, c. en 4 a. en vers.. 2 •■ L'Architecte de ces dames, com en 1 a 1 » Les Droits du cœur, c. en 3 a. en vers 2 » La Mot delà fin, reyue en 2 tableaux.. 1 80 Faust, grand opéra en s actes...... 2" » Une Vendetta parisienne, com. en 1 a. 1 » La Famille des gueux, drame en s act. 1 > Vert-Vert, opéra-comique en 3 actes. 1 » La Diva , opéra-bouffe en 3 actes.... 2 > La Revanche de Séraphine, c. en 2 a. 2 » En Manches de chemise, opérette.... 1 » Gavaut, Minai d et C'*, comédie en 3 a. 2 • Le petit Faust, opéra-bouffe, 3 actes. 1 SO Le Post-scriptum, comédie en \ icto 1 SO Julie, drame en 3 actes............. 2 > La Cour du roi Pétaud,op.bouffeen3a 1 SO Don Quichotte, opéra-comique en 3 a. 1 » Le Filleul de Pompignac, com. en4a. 2 » La Fontaine de Berny, op. com. en 1 a. t > Mon premier l comédie en 1 acte.....1 * Les quatre Henri, drame en 5 actes. > SO Juan Strenner, drame en I acte, en v. 1 SO Le Droit des femmes, com. en 1 acte, t » Le Garçon d'honneur, com. en 3 actes. 2 » L'homme à la clé, com. en t acte..... 1 » Patrie 1 drame en s actes............. 2 » On demande des ingénues, com. en t a. 1 » Pourquoi l'on aime, comédie en 1 acte 1 » La Parvenue, comédio en- 4 actes.....2 » La petite Fadette, op.-com. en 3 actes 1 > LeBitard, drame en 4 actos.......... 2 » Jeanne d'Arc, drame en s actes.......2 > Tamara, comédie en 4 actes........ 2 » L'Auberge de la vie, proverbe en 1 a. 1 • La Veilleuse, opérette en 1 acte......1 » La Matrone d"Ephèse,c. en 1 a. en v.. I 50 Un Mari qui pleure, com. en ! acte... 1 » Un Orage à Tonnerre, com. en 1 acte. 1 » Le Dompteur, drame en s actes...... 2. » Froufrou, comédie en s actes......... 2 » Raymond Lindey, drame en S actes... 2 » La Soupe aux choux, com. en 4 acte 1 » LaFièvre du Jour, comédie en 4 actes. 2 » Scapin marie, com. en 4 a. en vers 1 » Lions et Renards, comédie en 5 actes 2 » Le Moulin ténébreux, op. en 1 acto. 4 > La Princesse de Trébizonde, opér. 3 a. 2 » Les Brigands, opéra-bouffe en 3 actes 2 ■ La Romance de la rose, op. en 4 acte.. < » Trois fenêtres sur le boulevard, com. en 4 acte........................ t » Rêve d'amour, op.-com. en 3 actes____ i * Un Mari qui voisine, comédie en t acto t » Les Turcs, opéra-bouffe en 3 actes.... ,1 S n Los Ouvriers, comédie en t a. en vers, 4 50 La Voix du maître, com. en 1 a. on vers i » La Charmeuse, drame en 5 actes......â » Une femme est comme votre ombre, comédie en 1 acte en vers......... * » L'Autre, comédie en 4 actes..... . . 1 • Fernande, comédie en i actes....... 4 ' Gilbert Danglars, drame en s actes.. 2 > Le Petit frère, comédie en t acte..... 1 " Ciichj. —. Imp. Paul Dupont et C", rue du Bac-d'Asnières, 12. L*GB 3758