FcAA3/75 HF+C443/07S* FAMILLE IMPROVISÉE, SCÈNES ÉPISOMQUES. y/8 £2, ' 4 4 t i \ ? « IMI>|1HBRIK UK t DOTtaUM IMPROVISÉE, SCÈNES ÉPISODIOTJKS, PAR M. HENRY MONMEK, REPRÉSENTÉES POPI LA PREMIERE FOIS, A PARIS , I 11 LE THÉÂTRE NATIONAL t>0 VAUDEVILLE, LE 5 JUILLET 1 87> 1 o o • — ï'rix : i i r. 50 c. PAIUS. .). N. B A li 13 A, LIBRAIRE, rAl.» 1.1-ROYAL , MARDI CIICB, DKKRIKRI l.E TIIKATRK-FRANÇAIS. 1831 PERSONNAGES. ACTEURS. M. HAMELIN, négociant rclir ALBERT, jeune peintre. M. COQUEREL. . . . M. PRUDHOMME. . . JACQUES ROUSSEAU. LA MÈRE PITOU. . . . ADOLPHE COQUEREL Madame HAMELIN. . . . EULALIE, sa fille..... JEANNKTON, servnuio. é. MM. Lepkintrf. , j . Henry Monnieh Hypolite. M m " GuiLLEMIH. At.EXANDIUME. Gkorgina. La icèni se passe dam la propriété 1 die RI. Hamelin, à Ermeooa ville. LA FAMILLE IMPROVISÉE. ptt»#a«B«»^«a»««««««B»— ■ •■•888Wii w >»9»»*«g f «>«a»«« Le théâtre représente nn salon, dormant sur un jardin; à gauche du spectateur, un cabinet au deuxième plan. Au premier plan une fenêtre, devant laquelle est une table. A droite au deuxième plan, l'entrée d'un autre cabinet. SCENE PREMIERE. HAMELIN, MADAME HAMELIN, EULAL1R, JEANNETON, parens, m vîtes. CHŒUR. Air: Pâi/ues fleuries (Fra Diavolo). C'est jour de fête (bis.) Pour les parens, pour les époux! Arrivons tous : C'est jour de fête ; Que l'on s'apprête A fêter les nouveaux époux! (bis.) MADAME HAMELIN. Mesdames et chères voisines, embrassez mon Eulalic. (Les dames embrassent Eulalie. ) HAMELIN. Messieurs et amis, serrez la main à mon gendre futur. (cherchant de tous côtés. ) Eh bien! où est-il donc, mon gendre futur? JEANNETON. Not'bourgeois, monsieur Adolphe est parti à ce matin, drès cinq heures. MADAME HAMELIN. Parti ! 2 HAMELIN. Etait-il seul? JEANNETON. Non, monsieur, il était avec son fusiï. IIAMELIH. Je parie qu'il sera allé à la chasse. MADAME HAMELIN. Aller à la chasse le propre jour de ses fiançailles! EliLALIE. Mais, maman, monsieur Adolphe n'est pas si coupahlc.,. Vous savez bien que mon père lui avait caché que j'étais arrivée hier et qu'il voulait même le surprendre. MADAME HAMELIN. C'est égal, monsieur Hamelin, ça m'offusque. HAMELIN. Calmez-vous, bobonne. Oh! à propos, j'oubliais, nous avons aujourd'hui un nouveau convive, un artiste. MADAME HAMELIN. Un artiste! Monsieur Hamelin, vous ne saurez jamais garder votre dignité. HAMELIN. Ce monsieur nie parut fort invitable, je l'invitai; c'est un farceur; vous verrez qu'il nous amusera ; j'aime les farceurs, moi; vous savez, madame Hamelin, que je l'étais moi-même autrefois, et que nous jouions ici la comédie, témoin mon petit magasin de costumes. Mais, voyons, en attendant son retour, et l'arrivée de notre nouveau convive... si vous voulez, nous allons visiter mon parc. Messieurs et amis, offrez la main aux dames, s'il vous plaît. CHOEtIB. C'est jour de fête (bis.) Pour les parens , pour les époux ! Amusons-nous : C'est jour de fête ; Que l'on s'apprête A fêter les nouveaux époux! (ùis.) 3 SCENE IL EULALIE, JEANNETON. JEANNETON. Ah! çà, mam'zello, j'suis p't'être un brin balourde, mais foi de Jeanneton, je ne vous comprends pas. EULALIE. Pourquoi donc? JEANNETON. Comment, hier soir en arrivant de Paris, vous pleuriez, vous vous désoliez, vous disiez que vous ne vouliez pas vous marier, que vous en aimiez un autre, un inconnu, et v'ià qu'à c't'heure, ça n'est plus ça? EULALIE. Ecoute donc, ma petite Jeanneton, hier je n'avais pas vu celui que mes parens me destinaient, et tu sais bien que ce matin quand il est parti pour la chasse, tu me l'as montré à travers la persienne sans qu'il m'aperçût lui-même. JEANNETON. C'est ca. vous l'avez trouvé gentil, bien avenant, vol' cœur s'est envolé par la fenêtre, et le pauvre inconnu...... ni vu, ni connu... ce n'est pas bien, ca, înam'zelle____ Moi, quand je l'envoie un amoureux, je lui donne huit jours____ On donne huit jours aux domestiques. EULALIE, regardant à la fenêtre. Mais je vois venir quelqu'un... là-bas. au bout de la grande allée. JEANNETON. C'est monsieur Adolphe, avec un autre monsieur.... Il faut le gronder ferme. EULALIE. Non, je ne veux pas le voir encore, j'ai mes raisons pour en agir ainsi... j'ai mes raisons. ( Elle sort par la droite.) SCENE m. JEANNETON, puis ADOLPHE, ALBERT. JEANNETON. Elle a ses raisons? Si j'y comprends un mot, je veux que le loupine croque! {regardant en dehors.) Qu'est ce que 4 c'est donc que ce monsieur qui est avec monsieur Adolphe? je ne le connais pas. Adolphe, à Albert qui est encore hors de vue. Viens donc, mon ami, je suis sûr qu'on t'attend, et que tu seras parfaitement reçu. ALBERT. Ecoute donc ; quand on se présente pour la première fois dans une maison, on ne peut se défendre d'un peu d'émotion. ADOLPHE. Air : Faisons la paix. Pas de frayeur! (bis.) Rassure-toi. mon cher Pylade ; On le doit un accueil flatteur, Présenté par un camarade : Pas de frayeur, (bis.) Allons, ami, pas de frayeur! ALBEBT. Un peu de peur, {bis.) Quand nous sommes entrés ensemble, Malgré moi fit batlre mon cœur; Mais maintenant j'ai, ce me semble , Un peu moins peur; {bis.) Oui, je sens là que j'ai moins peur. JEANNETON. Monsieur est sans doute le farceur qu'on attend pour le dessert? Albert, étonné. Comment, le farceur? Adolphe, à Albert. Cette fille est une idiote. JEANNETOïl. Qui qu'il faut annoncer ? ALBERT. Qui, qui, qui, qui... Annonce monsieur Albert. JEAMNETON. Oui, monsieur le farceur; adieu , monsieur le farceur. (Elle sort.) ALBERT. Elle y tient. 5 SCENE IV. ALBERT, ADOLPHE. ADOLPnE. Ah! çà, mon cher Albert, me diras-tu par quel heureux hasard je te retrouve auprès d'Ermenonville, dans la maison du respectable M. Hamelin? ALBERT. J'étais venu faire quelques études de paysage à Morte- Fontaine ; j'y rencontrai M. Hamelin chez un ami : le bonhomme m'invita, et j'acceptai. Mais loi qui es intallé ici, est-ce que tu serais amoureux de la fille de la maison? est-ce qu'on te la refuserait? ADOLPHE. Au contraire, on me l'accorde, et je ne l'aime pas. Figure-toi que je vins dans ce pays pour y faire une fin... un mariage. La famille Hamelin me reçut comme beaucoup d'autres, et l'on me parlait souvent d'une demoiselle Eula- lie, élevée loin d'ici, je ne sais où , qui a dix-huit ans; ma foi, je la demandai en mariage sans la connaître : ma demande fut agréée, et tandis qu'on se préparait à la rappeler dans sa famille, moi je partis pour Paris, afin de consulter mon père. ALBERT. Mais jusque-là je ne vois rien de bien désespérant. ADOLPHE. Malheureusement ce n'est pas tout... Ne voilà-t-il pas que je m'avise de devenir amoureux à Paris ! ALBERT. Amoureux! ADOLPHE. Farole d'honneur! mais très sérieusement... une jeune inconnue dans un pensionnat dont le jardin était sous mes fenêtres. [Albert rit.) Tu riras tant que lu voudras; mais si tu voyais cet air de candeur, d'innocence, elle est charmante, d'autant plus charmante que je crois qu'elle m'aime. ALBERT. Eh bien ! te voilà bien disposé pour épouser mademoiselle Hamelin. ADOLPHE. Comment faire: 1 11 a bien fallu revenir, à moins de pas- 0 ser pour un homme sans usage; mais plus le moment approche, et plus mon embarras augmente. Al.ltERT. Dis à ton père de refuser son consentement. ADOf.l'HE. liali ! tous l'ont déjà donné leur consentement; car toute ma famille va arriver ici... Si c'étaient seulement des païens comme on en voit tant... mais j'ai le malheur d'avoir la famille la plus respectable de Paris. ai.hert. C'est vrai... D'abord M. Coqucrel ton père, ancien notaire; M. Prudhomme, membre de l'Institut; M. Rousseau, agronome distingue, et madame Pitou, l'ancienne gouvernante de la famille, brave et honnête femme, qui sous prétexte qu'elle demeurait au Marais, nous faisait toujours de la morale. ADOLPIIE. Toi qui es l'homme aux expédiens, trouve-moi donc un moyen de sortir de là. ALBERT. Nous verrons, je ne dis pas non; silence, on vient; nous en causerons au dessert. SCENE V. LES MÊMES, HAMELIN. hamelin, arrivant avec empressement. On ne m'a pas trompé , c'est lui, c'est mon cher hôte. albert, saluant. Monsieur... hamelin . à part. Comme il salue bien! [imitant le salut d'Albert.) Monsieur, je devrais vous adresser les choses les plus spirituelles... mais j'en ai perdu l'habitude... que voulez-vous ': 1 un homme retiré des affaires... ALBERT. Ne vous gêne/, pas. hamelin, lui frappant sur l'ipaule, en riant. Ne vous gênez pas!... ah! ah! c'est très drôle... ne vous gênez pas!... ah! farceur! ALBERT, à Adolphe. Et lui aussi! il paraît que c'est un parti pris dans la maison. plusieurs voix, cn dehors. Où est-il? où est-il? ALBERT. Qu'est-ce que c'est donc que ça ? IIAMELIN. C'est toute ma société qui brûle du désir de vous voir. SCENE VI. les frécédens, MADAME IIAMELIN, JEANNETON, i'arens et invités. chœur. Am : Sonnez, sonnez , sonnez, cors et musettes! Honneur, honneur à ce nouveau convive! Honneur, honneur, honneur à son talent! C'est le plaisir qui nous arrive; Recevez notre compliment. ( Albert répond aux saints.) adolpiie , « Albert. Je t'avais bien dit que tu serais parfaitement accueilli. IIAMELIN. Vous voyez que je reçois chez moi une société assez cossue : voici d'abord madame HameKn mon épouse; nous sommes mariés depuis la révolution. ALBERT. De juillet? IIAMELIN, bas. Oui... 89... Elle a été long-temps jeune, et vous voyez qu'elle l'ait encore très bien la révérence pour son âge... Ces deux dames là-bas vous représentent ma tante et ma belle-sœur; la plus jolie, celle qui me ressemble, est ma belle-sœur... Ce monsieur qui est à sa gauche est un gros marchand de jouets d'en fan s, homme plein d'esprit, mais pas farceur... L'autre, le maigre, est un préposé aux pompes funèbres... très amusant quand il n'est pas en fonctions. albert, à Adolphe. Ah! eà, dis donc, est-ce qu'il se croit au salon de Cur- tius? donne-lui donc une baguette. IIAMELIN. Maintenant, mon cher hôte, il s'agit pour vous de bien- amuser tout ce monde-là. 8 ALBERT. Comment ? IIAMEL1N. Oui, otii, je m'entends. (// dit un mot à l'oreille de Jeân- v et on qui sort.) V ai fait espérer à ces messieurs et a ces daines qu'avant le dîner vous nous régaleriez d'un petit échantillon de voire savoir-faire, [à Jeanneton qui apporte une petite table sur laquelle il y a une gibecière et des gobelets.) J'ai tout prévu , voilà tout ce qu'il vous faut, la table, les gobelets et même le sac à la malice. albebt , avec dignité. Ali ! ça, pour qui me prend-on ici? MADAME IIAMELIN. Monsieur Hamelin nous aurait-il trompés?... Il nous a assurés que vous saviez escamoter, faire des tours de cartes, et que vous étiez même un peu ventriloque. ALBERT. Assez ! assez! de grâce!... Vous m'avez pris, je le vois, pour un plaisant de profession; j'avoue que dans les arts, entre nous et eu petit comité, nous nous délassons quelquefois par i'imitation d'un ridicule, nous nous vengeons d'un inonde souvent ingrat par la charge et la caricature... mais se faire volontairement le bouffon, le paillasse du premier venu, poser à table comme un supplément au dessert, et quêter, en se dégradant, les suffrages d'un amphylrion, c'est méconnaître la noblesse, la dignité de sa profession, et déshonorer le caractère du véritable artiste. Air de la Galoppe. Frondeur, Observateur, Moins gai que triste, C'est l'artiste ; Respectez ses pinceaux, Car ils savent frapper les sots. Son empire est puissant : C'est la caricature, Qu'il jette, en se riant, Au peuple intelligent. Qu'on soit nain ou géant, Il peint d'après nature; Tremble, riche intrigant, Car il fait ressemblant. Frondeur, Observateur, Moins gai que triste, C'est l'artiste ; Respectez ses pinceaux, Car ils savent frapper les sots. Son cœur est ulcéré Et son courroux s'enflamme, S'il voit le sot titré, Le mérite ignoré; Mais si son cœur aimant Peut rencontrer une âme, Qui, dans son noble élan, S'exalte et le comprend : Alors , plus généreux , l'Ius joyeux Que triste, L'artiste .Telle là ses pinceaux, Et laisse respirer les sots. Avec intention, et se rapprochant d'Hamelin. ) Mais si quelque ignorant A ses dépens veut rire, Ou d'un mot insultant Veut flétrir son talent, Malheur à l'imprudent! L'artiste se retire ; Mais, avec un sourire, Il répète en sortant : Frondeur, Observateur, Moins gai que triste, C'est l'artiste ; Respectez ses pinceaux, Car ils savent frapper les sols. (// sort par le fond. ) 10 SCfiftfi VU. ADOLPHE, HAMELIN, MADAME HAMELIN, onctions. MADAME HAMELIN. Il n'est pas très commode votre artiste, monsi cur Ha- melin. ADOLPHE. J'avoue qu'il est un peu... HAMELIN , pique. Il l'est même beaucoup, monsieur... ADOLPHE. dépendant je vous prie de croire que c'est un garçon qui a... HAMELIN. Je n'en doute pas... aussi je suis peiné... Mes chefs voisins, je suis désolé de ce qui nous arrive, je comptais silice farceur... N'importe! je tâcherai de le remplacer; je serai le plus drôle que je pourrai; que diable voulez-vous? c'est à en perdre la tête... En attendant, veuillez passer dans le jardin, il y a des rafraîchissemens de toute nature pour les dames... Seulement, défiez-vous de la balançoire, j)aree qu'elle n'est pas solide, madame Hamelin y a été prise l'autre jour. (La société se retire. ) CHOEUR. C'est jour de fête , pic. SCENE Vlll ADOLPHE, HAMELIN, MADAME HAMELIN. HAMELIN. Certainement j'aime beaucoup les artistes, moi...Quand on est riche, il faut protéger les arts, mais il faut que les arts soient honnêtes avec moi comme je le suis avec eux ; j'ai mis à toutes mes lithographies des cadres superbes que j'ai reçus en paiement. MADAME 11AMULIN. Je vous conseille de parler de vos tableaux et de vos statues; des choses affreuses qu'on ne peut pas regarder sans rougir... Aussi, comme nous avons du monde , et que 11 |o tiens à ma réputation, j'ai l'ait mettre un manteau écossais à votre Vénus en plâtre, et votre vieux earrick à la -latuc d'Hercule. II ami; LIN. Ma femme, vous êtes une Vandale ; vous n'avez pas le sentiment du beau. MADAME IIAMI'.UN. Taisez-vous, monsieur, vous clés un gros indécent. Il A MEL1N. Amateur, amateur, voilà tout... Enfin c'est égal, j'espère que nous nous amuserons bien malgré ça; c'est doin^- mage, mon cher Adolphe, que vos parens aient choisi le jour d'aujourd'hui pour visiter mes domaines. MADAME HAMELIN. En attendant, comme je présume cjuemonsieur Adolphe n'a plus envie d'aller à la chasse, il serait convenable, je pense, de le présenter à sa future. Adolphe , d part. Allons, je ne l'échapperai pas... lit Albert qui m'abandonne ! HAMEL1N. C'est juste, il faut l'aire la présentation. ADOLPHE. Mais mademoiselle Eulalie est peut-être occupée du soin de sa parure... et je craindrais de la déranger, de lui déplaire. madame HAMELiN, sèchement. On dirait plutôt, monsieur, que vous craignez de lui plaire. ADOLPHE. Ah ! madame, pouvez-vous penser... je suis prêt à vous suivre, (à part.) Si je sais ce que je lui dirai, par exemple... MADAME HAMELIN. Monsieur Adolphe, donnez-moi la main.. Monsieur Hameiin, suivez-nous. (Ils remontent la. scène pour sortir , lorsque Jeanneton parait.) 12 SCENE IX. les mêmes, JEANJNETON. JEANNETON. Monsieur... madame... MADAME HAMELIN. Eh bien! quoi?... qu'arrive-t-il ? JEANNETON. Il arrive un petit vieux qui vient de Paris... Il est là, il dit qu'il s'appelle monsieur Coq... Coq... Coq... HAMEL1N. Ah! ça, vas-tu continuer ce travail-là long-temps? JEANNETON. Attendez donc!... Cocasse... Coquet... Non, ce n'est pas encore ça. ADOLPHE. Coquerel, peut-être? JEANNETON. Oui, Coquerel. B&MELIN. Le père d'Adolphe. ADOLPHE. Mon père ! déjà ? je suis perdu. SCENE X. LES MEMES, COQUEREL. Adolphe , à part. C'est Albert! quel est son projet'.' coqlebel , saluant. Monsieur et madame, enchanté de faire votre connaissance... Eh bien! Adolphe, tu ne présentes pas ton respect à l'auteur de tes jours ? Adolphe, s'inclinant. Mon père... COQTJEBEL. Monsieur Hamelin, je viens chez vous sans façon; on dit que vous avez bonne table... et que vous recevez parfaitement vos convives. HAMELIN. Monsieur, le père de M. Adolphe doit être bien reçu partout... 13 COQUEREL. Vous habitez un pays délicieux, c'est pour moi la vallée des souvenirs; c'est ici que j'ai connu la petite Brillant. MADAME HAMEL1N. La petite Brillant!... COQUEREL. Une jeune actrice de la Comédie-Française; je lus dix- huit mois son amant avoué... MADAME HAMEUN. L'amant d'une actrice?... COQUEREL. Après avoir quitté ma femme. MADAME HAMEL1N. Quitté votre femme !... COQTJEREL. Oui, elle trouvait mauvais que je cumulasse deux affections... Cette petite Brillant vivait alors avec un... La Tré- mouille, qui dissipa avec elle une fort belle fortune... tenez, c'est d'elle que me vWrrt'fciHivmée. MADAME HAMELIN. Monsieur, vous nous faites un aveu un peu leste. COQUEREL. Vous m'étonnez. Air de Mai iaimie. Je ne vois dans le mariage Qu'un contrat de tranquillité ; * A l'hymen j'applique l'adage : Ordre public et liberté. Tant qu'une épouse N'est pas jalouse , Oh! rien n'est mie>ux: Restons unis loua deux; Mais si cet ange En diable change, Alors je suis Pour la paix à tout prix. C'est tout naturel, ce me semble , Puisqu'on n'est plus d'accord sur rien , On se quitte : c'est le moyen De vivre bien ensemble. 14 ADOLPHE. Mais, mon père!... COQUEREL. Mon (ils, vous savez les conseils que je vous ai toujours donnés, votre mère m'ennuyait souverainement, je la lâchai... HAMELIN. Vous la lâchâtes ? COQCEREL. Je la lâchai... c'est le mot... il est peut-être trivial... mais il est vrai... J'ai souvent dit à mon fils, tu es exposé à te marier un jour... dès que ta femme t'ennuiera, tu sais ce qu'a fait ton père. MADAME HAMELIN , ftirieUSe. Maisc'est affreux de donner de pareils conseils à un jeune homme... COQUEREL. Vousm'étonnez... du temps de la régence, on n'en faisait pas d'autres;... il y eut un duc de Nivernais, homme d'esprit et de sens, qui lâcha .foinmc pour une cause encore plus légère... MADAME HAMELIN. Oui, on avait de belles mœurs dans ce temps-là! COQUEREL. On vivait bien... on sacrifiait tout aux plaisirs.., Un jour, j'étais chez Sophie Arnould... (je fus aussi son amant en titre.) MADAME HAMELIN. Ah! COQUEREL. C'est d'elle que je tiens cette topase. Elle m'en fit cadeau pour un bon mot... Un soir, au sortir de la Comédie Italienne, il y avait cercle chez Sophie; j'é'ais dans son salon, sur un sopha. Elle me dit : prenez une bergère... Je la regardai en répétant le mot bergère... je lui dis laquelle faut-il prendre ?... le mot lui plut infiniment, et de ce jour data notre liaison... Il était assez original de jouer sur le mot, à cette époque... C'était M. de Bièvre, le marquis de Bièvre, feu M. le marquis de Bièvre qui avait ressuscité ce genre de plaisanterie. HAMELIN. Oui les coqs à l'âne, ce genre d'esprit m'a toujours paru fort bête et fort ennuyeux. COQUEREL. Vous m'étonnez... J'étais alors dans la belle période de ma vie, le» dents fort bien , l'œil a fleur de tête, très blanc mous le linge, je tenais de l'Hercule et de l'Endymion.... on le disait, du moins; la Dutlié s'en aperçut... je vou9 parle de la Dutlié... .J'avais alors vingt mille Iivresde rentes; nous vivions comme si nous en avions eu quatre cent mille; nous mangeâmes le capital en un an... quand je fus entièrement plumé, elle me dit avec ce ton enjoué qui lui allait si bien : mon ami, il faut cesser de nous voir; je compris le motif et je me retirai. Je dois dire à sa louange, quelle ajouta, les larmes aux yeux : mon ami, nous ne nous séparerons pas que vous emportiez une légère marque de mon attachement; je lui avais donné des diamans pour plus de quatre-vingt taille livres. nAMEHN. Et elle vous les rendit ? COQl'ERI'L. Non , elle me passa au doigt cette petite bague en cheveux qui pour moi est sans prix... Ça vaut un petit écu : si madame Hameliq le permet, je compte l'offrir à ma bru. madame HAMELIN, scandalisée. Monsieur, ma fille ne porte pas de ces sortes de joyaux, elle a été élevée dans des principes de vertu... COQCEREL. Vous m'étonnez. ÏIAMELI». Alors vous êtes ruiné ? COQIIEREL. Pas tout-à-fait, il me reste quinze cents livres de rente viagère... et j'ai des goûts dispendieux. H AMEUN. Cependant à votre âge... COQIIEREL. Le cœur ne vieillit pas... Il me faut absolument du café, deux fois par jour, du rhum, du Cognac, c'est étonnant ce que je consomme de Cognac â mon âge ; il me faut aussi de temps à autre la petite partie fine, et vous pensez bien que ce n'est pas avec quinze cents francs par an que je puis... Dame, je fais quelques petites dettes, j'en suis bien fâché ; si j'avais de l'argent, je paierais; n'en ayantpasil faut que chacun s'y prête un peu: aussi, quand mon fils sera marié etqu'il jouira de la fortunede sa mère , à laquelle, malheureusement, je n'ai pas pu toucher, j'espère bien m'établir chez lui... et chez vous aussi, monsieur Hamelin. 1 6 MADAME HAMELIN. Mais, monsieur Adolphe, voilà un père effrayant... un Diogène... un cynique... COQIÎEREL. Je n'aiprisceinatin bjue ma tasse de café... Ne pourrie/.- vous me faire servir à déjeuner': 1 MADAME HAMELIN, d SOH mari. Allons, il est sans gêne. HAMEUN , froidement. Monsieur Adolphe, conduisez votre père dans cecahiuel. MADAME HAMELIN. Am : Je reconnais ce militaire. Ah! c'est un homme épouvantable! Il est sans mœurs et sans raison; C'est un vieillard abominable : II souillerait notre maison. Adolphe, à part à Albert. Mais vois donc quelle est leur furie. COQUEREL. Va , laisse-les crier haro! De ma grotesque galerie Ils n'ont encor qu'un numéro, La suite au prochain numéro. MADAME HAMELIN. Ah! c'est un homme épouvanlable, etc Adolphe , à Albert enriant. Ils te trouvent épouvantable; Peut-être ont-ils quelque raison. Va, sors, vieillard abominable, Tu scandalises la maison. COQUEREL. Ils me trouvent abominable; Peut-être ont-ils quelque raison ; Ma confession est blâmable Et leur parait hors de saison. HAMELIN. Ah ! c'est un vieillard impayable ; El, dans son arrière- saison , Il est encore assez aimable , II distrairait notre maison. 17 SCENE XI. HAMELIN, MADAME HAMELIN. HAMELIN. Eh bien! ma chère amie , que pensez-vous de monsieur Coquerel ? MADAME HAMELIN. Ah ! fi donc ! HAMELIN. Fi donc?... fi donc ne veut rien dire, je trouve cet homme... original, moi. [Il rit. ) MADAME HAMELIN. Original ? vous êtes modeste. Je trouve que monsieur Coquerel est un vieux indigne. HAMELIN. Comment ça ? MADAME HAMELIN. 11 sort (les bornes. HAMELIN. Comment ça ? MADAME HAMELIN. Il sort des bornes... la bienséance des bornes... et il en sort... Qu'avais-je besoin de connaître ses fredaines , ses amours avec mademoiselle... je ne sais plus le nom ? HAMELIN. J'avoue que ce vieillard nous a fait une confession un peu franche ; il paraît que c'était un plaisant. MADAME HAMELIN. Ce qu'il nous a dit me suffit pour apprécier sa moralité; cet homme s'est livré à toutes sortes d'écarts... vous n'avez donc pas entendu ? Il a élevé son fils dans ses principes. HAMELIN. ^ C'est drôle! je ne me suis pas aperçu que ce jeune homme... Mais, silence! voici Eulalie avec Jeanneton... ne parlons plus de cela. MADAME HAMELIN, d part. Ah! je suis indignée ! cet homme m'a crispée. 18 SCENE XII. les mêmes , EULALIE , JEANNETON. EULALIE. Qu'as-tu donc, maman? tu as l'air tout t'ûché. MADAME II l M! I IV Oh ! rien , rien , .ious parlions de toi , de ton prochain mariage... EULALIE. Qu'en disiez-vous ? D'abord . écoute, si tu veux ajourner cela, je ne demande pas mieux. Ce monsieur Adolphe, on le dit fort aimable ; mais jusqu'à présent, je ne le connais pas. H AU EUR. Ma fille, nous n'avons rien promis encore... avant de nous engager, nous avons voulu juger par nous-mêmes si la famille du jeune homme... Tu penses bien que je ne suis pas de ces pères à qui on dit: Voici ! et qui répondent: Voilà! non, non, ce serait un peu trop bêle... Le père d'Adolphe est déjà ici, je l'ai examiné. ETJLAL1E. Eh bien ! HAMEI.IN. C'est un petit maigre ; il a un topase, il a un camée. MADAME HAMELIN. Mais nous reparlerons de ca; viens avec moi , Eulalie . il faut que tu songes à terminer ta toilette. Air: Vaudeville du Bal d'ouvriers. ♦ Te voilà promise, Ma fille, montre du goût; Soigne un peu ta mise, La mise fait tout. EULALIE. Sans être coquette, Je puis mettre ici Une collerette De simple organdi, JEAKNBTOW , à pari. L'fichu n'a pas d'glâce; 1!) Et, j'Ic dis tout bas, Je crois qu'à sa place, Moi, j'n'en mettrais pas. ENSEMBLE. MONSIEUR ET MADAME HAMBLIN . Te voilà promise , etc. EULALIE. Me voilà promise; Pourquoi donc montrer du goût? On me tyrannise , Et je suis à bout. JEÀNSETON. Si j'étais promise, Et que ça ne fût pas d'mon goût, J'dirais: pas d'église ; L'bonheur avant tout. ( Monsieur et madame Hamelin et Eulalie sortent. ) SCENE xm. JEANNETON, seule. Esl-elle vexée?... ne l'est-elle pas?... décidémentje crois qu'elle l'est. Avoir vu à Paris un jeune homme qui a tout ce qu'on peut trouver de très bien pour plaire... Et puis venir ici... Ciel de Dieu!... siçam'arrivait, je ferais un malheur. (Elle remonte la scène et regarde dans le jardin.) Qu'est-ce que c'est que celui-là qui est baissé sur le plant de tulipes ? Ah! mon Dieu ! il ravage tout. (Elle crie.) Monsieur! monsieur! cueillez donc pas! cueillez donc pas ! Miséricorde ! il a tout arraché. Ah bien! madame va t'être contente. SCENE XIV. JEANNETON, PRUDHOMME. i'ri'dhomme, chargé de roses et de tulipes. ( 11 chante. ) U faut de (leurs, il faut de fleurs semer la vie. 20 JEANNETON. Que demandez-vous, monsieur? PRUDHOMME. Je demande deux beaux yeux et je les ai trouves. (// pose tes fleurs sur la table.) JEANNETON. Dame, monsieur, les jeunesses d'Ermenonville sont en réputation pour ça. PBUDHOMME. Vous êtes d'Ermenonville? {étant son chapeau. ) Honneur à l'illustre auteur de Télémaque et autres ouvrages non moins remarquables, qui y est inhumé! Honneur au grand Jean-Jacques Rousseau! JEANNETON, d part. Qu'est-ce qu'il a donc? PRUDHOMME. Puisse M. le préfet de police lui restituer son nom qu'on a indignement dénaturé en celui de Plàtricre! jeanneton , d part. Est-il drôle? il a l'air de prêcher! PRUDHOMME. Elle est, ma foi, très bien, cette... Dites-moi donc, il me vient une idée bouffonne.... JEANNETON. Quoi donc? rare* BOUMS. Ain du Vaudeville de la Somnambule. Oui, Ion joli minois m'engage A m'ouvrir à loi sans détour; Et je voudrais sur ton visage Cueillir un doux baiser d'amour. Eh bien ! pourquoi faire la moue? Petite , en honneur, tu me plais ! / jeanneton, avec un geste menaçant. V"ne.f donc cueillir des baisers sur ma joue ; Moi, sur la vôl' je plant'rai des soufflets. PRUDHOMME. ,\li! ah! je suis curieux de savoir... allons... allons. (Il la prend dans ses bras. ) 21 jEANNEToiv, se débattant. Voulez-vous bien, voulez-vous bien me laisser tranquille .. vous n'êtes qu'un gros malhonnête. .. Ah ben! par exemple!... Au secours! à moi! f Elle lui donne un soufflet; torsqu'Hamelin entre, elle tort. ) SCENE XV. PKUDHOMME. UAMELIN. uamelin, accourant. Qu'est-ce donc, bon dieu! qu'y a-l-il? patJDHOMMB, tranquillement se tournant vers Hamtiin. Monsieur, je vous présente mes civilités, Joseph Pru- dhomme, professeur d'écritures, élève de Brard et de Sainl-Omer, expert assermenté près les cours et tribunaux, et qui pour le moment plaisantait avec la bonne. HA MF.LIN. Monsieur! rftl'DHOMME. Est-ce à l'estimable monsieur Uamelin que j'ai l'avantage de parler? UAMELIN. A lui-même, monsieur. PRUDHOMME. Joseph Prudhomme, professeur d'écritures , élève de Brard et de... UAMELIN. J'ai entendu... Pourrais-je savoir, monsieur, ce qui me procure l'insigne honneur d'une visite? PRCDHOMME. Je suis oncle du jeune Coquerel, votre gendre futur, el beau-frère du vieux Coquerel père dudit. HAMELIN. Enchanté, monsieur, (ri part.) En voilà encore un qui a un drôle d'air... Il y a déjà ici quelqu'un de votre connaissance, votre beau-frère. PRUDHOMME. Coquerel est ici ! UAMELIN. Depuis quelques instans... C'est un original. 22 PRUDHOMME. Plus qu'original, je le soupçonne imbécile. Hunuii Vraiment? PRUDHOMME. Nonsne cadrâmes jamais... C'estun homme parfaitement incapable , et son fils!...Ah! HAMELIN. Pas possible ! PRUDHOMME. Il a hérité de tous les défauts paternels. HAMELIN. Il est fâcheux quelquefois devoir les filshériter des pères PRUDHOMME. Ah! ne parlons pas politique. hamelin , étonné et à part. Politique ? PRUDHOMME. Je suis d'un caractère Iégeret facétieux, j'aime rire, mais je ne plaisante jamais avec les matières publiques, je suis entièrement dévoué à l'ordre de choses... Vive à jamais l'ordre de choses... Vive tout ce qui contribue à notre bonheur! Vivent les autorités constituées, vive à jamais la garde municipale et son auguste famille! HAMELIN. Mais du tout. Je vous disais qu'il était fâcheux quelquefois de voir les enfans hériter des défauts des pères. P.... è.... r.... e.... s. PRUDHOMME. Ah! ah! pater patris, pater patris... hamelin, criant en même temps. P.... è.... r.... e..., s. PRUDHOMME. Mais j'aperçois une personne du sexe____Est-ce la vôtre ? HAMELIN. C'est elle-même. prudhomme , saluant. Madame, je dépose mon hommage. 2 3 SCENE XVI. les mêmes . MADAME HAMELIN. hamelin, présentant Albert à sa femme. Monsieur est l'oncle d'Adolphe. PRUDHOMME. Joseph Prudhomme, professeur d'écritures, élève de Brard ctde Saint-Omer, expert assermenté près les cours et tribunaux. MADAME HAMELIN. Enchantée, monsieur, [à part.) En voilà un au moins qui se présente... PHUDnOMME. J'aurais eu trois jours plus tôt l'agrément de me trouver en ces lieux , sans une circonstance judiciaire... j'étais jury. HAMELIN. Juré ! PRUDHOMME. J ury ! HAMELIN. Juré ! PRUDHOMME. Jury ! puisque j'en faisais partie. HAMELIN. C'est juste. PRUDHOMME. Et dans une affaire, ma foi, fort bizarre, fort divertissante et qui fut plaidée à huis-clos. HAMELIN. -\h! ah!... Je n'ai jamais entendu plaider à huis-clos. PRUDHOMME. Vous perdîtes... 11 y avait trois accusés mâles... et une partie plaignante femelle... Voici le fait... si pourtant madame le permet... Vers la (in d'octobre dernier, trois jeunes hommes, ou pour mieux dire trois amis, se promenaient bras dessus , bras dessous, sur la roule de Clignaneout't , derrière Montmartre ; c'était le fils d'un pair de France, un clerc de notaire, et un troisième jeune homme, appar- ten ant àune famille peu aisée du département du Puy-de- Dôme (l'ancienne Auvergne), et exerçant à Paris la profession de marchand de peaux de lapin. HAMEM \. Ah! voilà un singulier assemblage! l'Rl DHOMME. Pourquoi donc cela? Tous les mortels sont égaux ; je ne connais de distinction véritable que la différence qui peut exister entre eux ; je pourrais vous citer à cet égard-là le mot célèbre du fameux... Eh! parbleu ! comment l'appelez- vous? un homme très connu.... on vend son portrait dans les rues. HAMELIN. Si vous me disiez le mot, je pourrais peut-être vous aider. PRUDnOMME. Je le crois bien, mais c'est le mot qui me manque. MADAME II A ME LIN , bai à son nùffï. Je crois qu'il a quelque chose de dérangé dans les idées. hamelin , Je même. Ne dis rien, ne dis rien; il me fait l'effet d'avoir un coup de marteau. PBUDIIOMME. J'y suis; le mot est de Montesquieu. HAMELIN. Montesquieu ! PRUDHOMME. Montesquieu!... qui tenait des bains... (après un mouvement de réflexion ) A moins qu'il ne soit de feu Do- zainville, autrefois artiste au théâtre Feydeau, et qui demeurait sur mon propre carré... Je dis : propre, le dimanche, car,en semaine, il y avait dans la maison une dame fort âgée... (à peu près de l'âge de madame) qui avait la malheureuse faiblesse des animaux: cette respectable dame avait trois chiens, et il semblait que ces diables de quadrupèdes se fissent un malin plaisir de choisir toujours mon palier... Feu Dozainville s'en plaignait beaucoup aussi, lui qui rentrait toujours fort tard et sans lumière. Nous nous débarrassâmes de ces animaux malfaisant, à l'aide d'une composition non moins malfaisan te...La mauvaise humeur rend atroce ; moi qui ne tuerais pas une puce, hors le cas de légitime défense. hamelin , à sa femme. Mais il nous parle de ticnlc mille choses à la fois, (huiil. ) Vous aviez commencé à nous raconter... PRUDHOMME. Ah! pardon ! pardon ! j'avais perdu le fil... Ces trois amis, savoir :1e clerc de notaire, le jeune pair de France èt le marchand de peaux de lapin, virent venir de loin la veuve Tiroufllet, personne très respectable par l'austérité de" ses mœurs; mais pour le moment, elle était éprise de boisson ; elle battait, à proprement parler, les murailles, cette même veuve Tiroufllet ! Je n'aime point qu'une personne du sexe donne dans ce travers... Madame Prudhom- me, mon épouse , tante de votre futur gendre, tombe parfois dans cet inconvénient social. madame hamelin, à son mari. Ah! ciel ! sa femme boit... Mais c'est une famille de réprouvés ! PRUDHOMME. Je lui en ai fait maints reproches. Je reviens à la plaignante, c'est une grosse femme entre séxa et septua... génairc , et que j'estime, à vol d'oiseau, pouvoir peser de 240 11280. BAMELIN. C'est un bel embonpoint. PRUDHOMME. J'aime les femmes un peu... [d'un air galant à madame Hamelin.) J'en connais de moins grasses qui n'en sont pas inoins aimables. MADAME HAMELIN , à part. Cet homme est ennuyeux à mourir. PRUDHOMME. C'était un garçon de talent. HAMELIN. Qui? PRUDHOMME. Feu Dozainville. HAMELIN. Je ne vous dis pas non. Mais permettez, mon cher ami, voilà un bon quart d'heure que je fais des efforts inouis pour suivre le fil de vos idées, je m'y perds complètement; vous me parlez de Dozainvilie... PRUDHOMME. Je vous parle de Dozainville. 11 AMI LIN. Voulez-vous parler de Dozainville ? parlons de Dozainville. prudhomme, après un moment de réflexion. Ces trois jeunes gens, c'est-à-dire le clerc de notaire, le jeune pair de France et le marchand de peaux de lapin... 26 HAMELIIf. Allons ! PRCDHOMME. Nous les acquittâmes à l'unanimité. HAMEL1N. Je ne sais pas ce qu'ils avaient fait. PRCDHOMME. Je viens de vous le raconter. HAMEL1N. Vou c ne m'en avez pas dit un mot. PRCDHOMME. Voilà qui est bien particulier. Ah! monsieur Hamclin, c'était un spectacle réellement touchant que celui de ces trois jeunes gens rendus a la liberté ; et tous leurs amis qui étaient là... On se prenait la main, on se prenait la tête; les clercs de notaire embrassaient les pairs de France; les pairs de France embrassaient les marchands de peaux do lapins... C'était joli, joli... HAMEL1ÎÏ. Ce tableau est quelque peu grotesque. PRCDHOMME. Mais non, non, non ! HAMEL1N. Si, si, si. PRCDHOMME. Non, non, non, ma foi! J'aime cette fusion entre des classes si bien faitespour s'apprécier et s'estimer.Que diable! un marchand de peaux de lapin qui a du talent peut devenir pair de Fiance, et le fils d'un pair de France peut être appelé à faire un délicieux marchand de peaux de lapin... C'est ce que je disais parfois à mon ami... Causfltes-vous quelquefois avec lui, madame Hamelin? MADAME HAMELIN. Avec qui ? PRCDHOMME. Avec feu Dozainville. hamelin , d part. Allons! Dozainville, à présent! MADAME HAMELIN. Non, monsieur. PRCDHOMME. Vous ne le vîtes jamais dans l'emploi des Chasseurs et la Laitière ? 27 MADAME HAMELIN. Non, monsieur. prudhomme, s'éloignant en prenant une prise. Vous perdîtes. madame hamelin , bas d son mari. Monsieur Hamelin, laites retirer cet homme; il m'agace les nerfs avec ses questions saugrenues; je n'ai jamais vu un pareil bavard. hamelin. Mon cher Prudhomme! ma femme me dit que vous avez peut-être besoin de prendre quelque chose? PRUDHOMME. J'accepterais volontiers une aile... de ce que vous voudrez, ou une tranche... de n'importe quoi... avec du la gelée. Feu Dozainville avait une cuisinière qui excellait dans ce genre de préparation : je me rappelle qu'un jour nous dînions ensemble (c'était avant son décès)... HAMELIN. Permettez , Prudhomme ; M. Coquerel sera peut-être flatté île déjeuner avec vous, je vais vous conduire près de lui ; il est là. PRUDHOMME. Je ne souffrirai point que vous vous dérangiez. Je veux le surprendre. Monsieur et madame! enchanté d'avoir fait votre connaissance. Je dépose mon hommage : Joseph Prudhomme, professeur d'écritures, élève de Brard et de Saint-Omer, expert assermenté près les cours et tribunaux. (// salue profondement et entre dans le cabinet d gauche.) SCENE XVII. H AME LIN, MADAME HAMELIN. MADAME HAMELIN. Eh bien ! en avez-vous assez entendu ? connaissez-vous rien au monde de plus bavard, de plus impertinent que ce Prudhomme? HAMELIN. Je le trouve léger. MADAME nAMELIN. Vous me feriez sauter au plancher avec votre patience. Elle est jolie la famille d'Adolphe, et il parait que tous ces braves gens viennent s'établir ici comme dans une auberge ; c'est flatteur pour une maîtresse de maison ! 28 HAMELIN. Je suis vexé de tout ça MADAME HAMELIN. Eh quoi !... mais vous, vous ne voyez que le présent; vous êtes heureux! Air de Masaniello. Si cette famille est nombreuse, Ils vont arriver par troupeaux. N'est-ce pas une chose affreuse ? Loger de pareils animaux! Du grenier jusqu'à l'écurie, Ma maison devient un liivouac . Ou bien une ménagerie Dont vous devenez le cornac. SCENE XVIII. les mêmes, JEANNETON. JEANNETON. Madame, madame, v'ià un monsieur qui demande à vous parler... c'est un homme de la campagne. HAMELIN. Un villageois? MADAME HAMELIN. Un paysan! serait-ce encore un meinhre de cette famille? Monsieur Hamelin, j'en ai assez entendu; je vous déclare que je me retire. HAMELIN. Ecoute donc, ma bonne! tu t'emportes, tu t'emportes! (à Jeanneton.) T'a-t-il dit son nom? JEANNETON. Il m'a dit Rouss... Roussin... Rousselet. MADAME HAMELIN. Le nom est harmonieux! voyons, est-ce Roussin ou Rousselet? hamelin , avec impatience. Cette petite est bête comme une oie. JEANNETON. Dame, monsieur... attendez... il m'a dit Jean-Jacques Rouss... 29 HAMEL1N. Jean-Jacques Rousseau !! ! Ah! que je suis bête... ça ne peut pas être... il est décédé...il y « même quelque temps... Au fait je me rappelle qu'Adolphe m'a parlé d'un parent nommé Rousseau, (à Jeanneton.) Voyons, fais-le entrer ; quand nous délibérerons jusqu'à demain... MADAME HAMELIN. Vous êtes un homme terrible , monsieur Hamelin ! JEANNETON. Entres! monsieur, entrez! SCENE XIX. les mêmes, ROUSSEAU, une pipe à la bouche. ROUSSEAU. Salut, tout le monde , la compagnie ! C'est-il vous qu'est monsieur et madame Hamelin? HAMELIN. C'est nous-mêmes, mon cher. MADAME nAMELIN. Il ne manquait plus que celui-là... Dieu! quelle infection ! ROUSSEAU. Pardon, excuse, monsieur et madame Hamelin! Si je venons comme ça; c'est au sujet d'un quelqu'un que vous connaissez... M. Adolphe Coquerel. HAMELIN. Vous êtes son parent? ROUSSEAU. Non, je suis son cousin , par les femmes, comme on dit, c'est le mauvais côté ! (// rit.) Ma femme est une Coquerel, et j'vas vous dire , comme j'vous disais, je suis marchand de bestiaux à Saint-Leu-Taverny... Alors, parce que c'est demain jour du marché à Pontoise, comme mon cousin, parce que ma femme (qui est une Coquerel) m'a dit, dit-elfe, faut aller voir le cousin, parce que c'est juste; quand on entre dans une famille comme monsieur et madame Hamelin, on a de la politesse; c'est pas des goujats. HAMELIN. Merci de l'opinion favorable... ROUSSEAU. Je le dis, moi... ça ne serait pas ça , que je vous le dirai» 30 tout de même : quand on est parens, faut pas se gêner... Vous viendreriez cheu nous, une supposition, vousviendre- riez cheu nous, n'est-ce pas ? ah ! mon dieu ! c'est la bonne amitié, quoi ! ma femme est une Coquerel, et tout est dit. HAMELIN. Sans doute, sans doute, je suis persuadé que nous serions très bien repus chez vous. madame iiamelin, bas à son mari. Ah! monsieur Hamelin, je ne puis supporter l'odeur infecle du tabac de cet homme, (Elle porte son mouchoir à sa bouche, et s'agite sur sa chaise.) Rousseau, d Hamelin. Quoi qu'ail'a? quoi qu'ail'a marne Hamelin? Est-ce que... aile tombe d'un mal? hamelin, avec hésitation. Non... c'est que... ce sont les nerfs qui la tourmentent. ROUSSEAU. Les narfs vous voulez dire? ah bien! faut lui frotter le dos avec une couenne de lard; vous prenez une bonne couenne de lard, et puis la tête de votre femme de l'autre, et puis vous frottez... farme, farme, du depuis le chignon du cou tout le long de l'échiné du dos. Ah! ça la cuira, ail' criera, ail'jurera comme un charretier, aile pourra peut-être bien loucher, y en a qui louchent... Vous n'y laites pas attention, vous frottez toujours... tant pus que c'est pour son bien-être... et v'Ià tout... c'est souverain pour les narfs. MADAME nAMELIN , (X part. Quelle infamie de remède ! ROUSSEAU. AU' remue encore... ail' a queuque chose. hamelin , à Rousseau. Franchement, je crois qu'elle va quitter la place, voyez- vous? elle n'a pas l'habitude de sentir l'odeur... ROUSSEAU. Ma cousine!... faut pas que je vous retienne : y a des gens qui n'aiment pas ça... mais tout de même ça corrige la mauvaise air. M. et marne Hamelin, puis que nous allons t'être païens, j'vous demanderai la permission de faire entrer ici quatre bœufs et quinze moutons... que je ramène à Saint-Leu-Taverny, mais après le mariage de mon cousin... MADAME HAMELIN, Se levant tout Ù COUp. Quatre bœufs et quinze moutons? mais où voulez-vous donc que nous les logions ? 31 ROUSSEAU. Dame... nous voirons ça, ma cousine... et puis sans façon je vous demanderai un verre de vin. HAMELIN. Pour ça, volontiers ; (à part.) il faut à tout prix nous débarrasser de lui. (Il sonne.) SCENE XX. les mêmes, JEANNETON. JEANNETON. Monsieur a sonné ? HAMELIN. Apporte une bouteille de vin. ROUSSEAU. Je vous demanderai un morceau de pain et une bouchée de fromage avec... MADAME HAMELIN. Mais monsieur... (à part.) Il est sans façons. rousseai; , s'accoudant sur la table. Monsieur et madame Hamelin, y a-t-il long-temps que vous habitez Armanonville. HAMELIN. Il y a quinze ans à peu près ; car lorsque je faisais le commerce de grains, j'habitais Paris. ROUSSEAU. Là où ? HAMELIN. Comment dites-vous ! ROUSSEAU. Là où? HAMELIN. Ah ! près de la Halle aux blés. (Jeanneton apporte une bouteille, deux verres, du pain et du fromage; tandis qu'elle les place sur la table, Rousseau la regarde d'un air satisfait.) Rousseau, d Hamelin. Vous avez une servante qui est diablement belle femme ! aile est belle femme ! (II lutine Jeanneton qui rit aux éclats; madame Hamelin parait scandalisée, Jeanneton sort.) Ah ! vous demeuriez du côlé de la Halle aux blés?... Avez-vous connu la mère Michel? HAMELIN. Est-ce la mère Michel qui a perdu...? non, je me trompe, c'est Pichel qu'on la nomme. ROUSSEAU. La mère Michel qui fait frire de la friture. HAMELIN. Non! je ne connus jamais personne du nom de Michel. ROUSSEAU. Avez-vous connu le père Michel ? HAMELIN. Pas davantage ! puisque je vous dis que je ne connus personne de ce nom-là. ROUSSEAU. Qui tondait les chiens? HAMELIN. Combien de fois faut-il vous répéter...? BOUSSEAU. Vous n'avez pas connu son cousin? HAMELIN. Je vous dis que non. ROCSSEAU. C'est comme vous voudrez : (se servant à boire.) A votre santé, M. et madameHamelin !... il est gentil tout de même votre petit vin, il se laisse boire. (// jette le reste de son verre de rin, et éclabousse Hamelin qui se retire.) Est-ce que vous n'allez pas trinquer avec moi, mon cousin? HAMELIN. Merci ! j'ai pris mon café au lait. Rousseau , buvant. Ah ! le café au lait, je dis à ça, c'est bon pour régaler les chats et les chiens; alors c'est la cousine qui me tiendra compagnie. {Il remplit un verre de vin et l'offre à madame Hamelin.) hamelin, à part. Il offre un petit verre de vin à ma femme! madame hamelin , se reculant. Ah! l'horreur! monsieur, je ne bois jamais entre mes repas. Rousseau , se levant. Excusez... eh bien! si j'vous ai manquée, madame Hamelin, il faut que je vous demande la permission de vous embrasser. B8 madame hamelin, jetant un cri, et passant de l'autre côté de la scène. Quelle horreur !... HAMELIN. Mais monsieur... roosseac, courant après madame Hamelin, tandis qu'Hamelin le retient par le pan de sa redingote. Si; je suis sûr que mairie Hamelin m'en veut. MADAME HAMELIN , s'éloignant. Non, non! je vous pardonne, mais retirez-vous. rocsseau, voulant toujours l'embrasser. Marne Hamelin , c'est le cœur, c'est la bonne amitié. MADAME HAMELIN. Ah ! vous infectez ! ROUSSEAU. ' Du tout! je vous jure que non. HAMELIN. Elle veut dire que vous exhalez une odeur de tabac... ROUSSEAU. C'est le gouvernement. HAMELIN. Comment ? c'est le gouvernement ! ROUSSEAU. C'est sa faute! faut vous en prendre au gouvernement qui vend du tabac que les bestiaux ne voudraient pas le fumer... HAMELIN. Mon cher Rousseau ! pour l'amour de Dieu ! entrez dans ce cabinet, il y a déjà des gens de votre connaissance. ROUSSEAU. Monsieur et marne Hamelin, j'veux ben; niais pour ce qui est de l'odeur, c'est le gouvernement, i! est fautif. HAMELIN. Entrez, entrez là-dedans. ROUSSEAU. ,1'vas vous demander la permission de charger ma pipe. (// lire de sa poche un sac d tabac et charge sa pipe en chantant le couplet suivant A gorge déployée.) Pierrot ! tu ne veux pas in'aimer... hamelin, d part. Le voilà qui chante , à présent! 5 34 ROUSSEAU. Et ta fuis dans la plaine. .I