LE COCHER ^Sw^/ BË PIAGllE, MÉLODRAME EN TROIS ACTES, ---- \'l. p ÏEé.ù-CL*tt*] fifiiS Par MM. BENJAMIN et RUBEN, musique de m. adrien, ballet de m. blache, représenté pour la premiere fois a paris sur le theatre db l'ambigu-comique , le 25 août 1825.' PRIX : 1 fr. 5o c. PARIS, POLLET, Libraire, Éditeur de Pièces de Théâtre, RUE DU TEMPLE, NO 36, VIS-A-VIS LA RUE CHAPQK. M* 1825 un s. . »■ . % PERSONNAGES. . -ACTEURS. DUPRÉ de MÉRA1VGES, ancien négociant. M. Melciiior. Le général FLORBEL , ami de M. de Méranges.......................... M. Gauthier. DUPRÈ , dit Roule-Paris , cocher de fiacre............................• M. Frédéric. SAINT-EDMOND.nsveudeM. de \1( ranges. M. Davesne. DUCLOS , ami de Saint-Edmond....... M. Chéri. LECOQ, concierge.................... M. Dubour.tai.. CÉCILE.........................---- M llc Halignjer. VICTOIRE, filleule du général Florbel. . M IIc ÉlÉonore. L'ENRHUMÉ, cocher de fiacre, camarade de Roule-Paris..................... M. Joli. . „ ( MM. Stokleit cl Deux Aubergistes................... _ „ ( Roisselot. Joseph, valet de Duclos, personnage muet. Gens de la Noce. La scène se passe à Paris, en 1825 , dans la maison de M. de Méranges , rue Basse, porte St-Denis, au premier acte; dans la maison du général Florbel, boulevard Mont-Parnasse, au second acte ; à la barrière d'EnJ'tr, au troisième acte. La mise en scène de l'ouvrage se trouve a la fin du troisième acte. DMlMMUWUimVMMltWMMWM Vu au Ministère de l'Intérieur, conformément à la décision de S. Exc., en date de' ce jour. Paris , le 14 août Par ordre de Son Excellence , Le Chef adjoint au Bureau des Théâtres , ^^S^ COUPART> ,■&> LE CûEinift ©n pâcp » MÉLODRAME EN TROIS ACTES. ACTE PREMIER. lue Théâtre représente l'intérieur d'un appartement ; grande salle au rez-de-chaussée donnant sur la cour ; porte cochèrc au fond de la cour. Les deux batlans de la porte ouverte, laissent apercevoir la place de fiacres de la rue Bassc-d' Orléans. w n > aat«B»w»«—www»>i« f i«w wa— SCÈNE PREMIÈRE. VICTOIRE, LECOQ. LECOQ, entrant. Bonjour, mademoiselle Victoire. VICTOIRE. Je vous salue , monsieur Lecoq. Si matin dans nos quartiers ? LECOQ. C'est pour ne pas manquer le général Florbel. Sa maison du boulevard est dans les Petites.-Amches ; j'ai mis aujourd'hui écriteau en ma qualité de concierge, et je viens le prévenir de tout ça. i VICTOIRE. Bon! mon parrain va prendre des locataires? LECOQ. SU Puisqu'il loge ici avec son ami, M. de Méranges, pourquoi qu'il garderait sa maison? 11 n'y a rien qui dégrade comme Sa. VICTOIRE. Ah!.... LECOQ. Et vous , mademoiselle Victoire, vous v ia décidément fixée avec eux ? VICTOIRE. Oui , la mort de la vieille gouvernante de M. de Mérnnçes a levé toutes les difficultés. J'ai sa place de femme de charge. LECOQ. Ça a du faire bien du plaisir au général, car il me disait quelquefois là-bas , pendant que je lui servais son déjeuner : .Je (4 ) suis fâché que Victoire ne veuille pas se décider à se placer quel' quepart; une jeune fille, seule, dans une chambre... je sais bien qu'elle est sage, qu'elle travaille du matin au soir, mais les méchantes langues... et puis l'âge de Victoire : il ne faut qu'une mauvaise connaissance.... VICTOIRE. Il m'avait dit souvent la même chose depuis que j'ai perdu ma bonne mère. Mais , monsieur Lecoq, l'idée de servir chez les autres... LECOQ. Oh ! l'général devinait bien ça : il y a long-tems que , pour tout concilier, il vous aurait prise chez lui ; mais un vieux garçon riche et une jeune fille pauvre,ily a beau avoir du parrainage là- dedans , on ne peut pas empêcher l'inonde de causer____Aujourd'hui c'est différent ; décidé à vivre en commun avec son ami, un riche négociant... ça fait une maison montée, des domestiques , un ménage enfin ; vous avez la grande surveillance de tout : il n'y a pas le plus p'tit mot à dire. VICTOIRE. Aussi me trouvé-je la plus heureuse personne du monde : il est impossible d'être meilleur que M. de Méranges. LECOQ. Ah ca, notre nouvel amoureux trouve-t'y son compte à c'te nouvelle condition? Vous me regardez, j'eonnais vot' affaire; et c't'amour-là donnait encore du tintoin au général.... parce qu'un cocher de fiacre... VICTOIRE. C'est un homme comme un autre ; et j'aurais épousé mon cocher de fiacre, honnête homme et que j'aimais, quoique sans fortune, plutôt que d'entrer en maison autre part et autrement qu'ici. LECOQ. Eh ben ! à présent ?... VICTOIRE. A présent nous allons amasser chacun de notre côté. LECOQ. Vous... bon; mais lui ! ces gens-là n'amassent guères.... et puis il me semble, pardon, mamzelle Victoire 1 , de la liberté , c'est par intérêt, il m'semhle que', fille d'un bon marchand , filleule d'un général, et aujourd'hui à la tête d'une grande maison , vous auriez pu prétendie à quelque chose de mieux ; car enfin , quand il amasserait, comme vous dites , qu'esi-cft qu'il aura jamais à vous donner, un cocher de fiacre? VICTOIRE, riant. Comment, monsieur Lecoq, il me donnera voiture. (5) LECOQ. C'est juste. Allons, allons , vous l'aimez, quoi ! Puisqu'il a pu ■vous plaire, faut qu'ça soit un honnête garçon; vous êtes une bonne demoiselle, vous avez à faire à de braves gens, j'vois qu'tout ira bien et qu'tout l'inonde est content. VICTOIRE. Ah ! ah ! tout l'monde, excepte M. de Méranges; la conduite de son neveu.... LECOQ. A propos, j'ai bien entendu par ci, par là , M. de Florbel causer de ce neveu avec M. de Méranges.... ils parlaient de folies.... de mauvaise tête, mais toujours si bas.... si en l'air... qu'est-ce qu'y fait donc ce#eveu ? VICTOIRE. Ce qu'il fait ? LECOQ. Oui. VICTOIRE. Des dettes. LECOQ. C'est assez l'ordinaire des jeunes gens ; et l'onclo les paie ? VICTOIRE. Il les a payées deux fois déjà.... mais.... LECOQ. Il ne veut pas entendre parler de les payer une troisième, heim ! Il a raison, on ne peut pas se ruiner pour son neveu. A1CTOIRE. C'est qu'il paraît que pendant un voyage que M. de Saint-Edmond a fait en Italie , il a mangé de l'argent plus gros que lui. 11 jouait, il recevait____on a dit à mon parrain qu'il faisait une dépense d'agent de change.... et comme monsieur de Méranges ne fournissait pas à cette dépense..... LECOQ. Le neveu empruntait, c'est clair. Oh ! les jeunes gens , quand ils ont une fois la bride sur le cou, ça n'sait pas le tort que ça se fait; car enfin, M. de Méranges, veuf, sans enfans, sans autre famille que ses neveux.... VICTOIRE. Des neveux : je n'ai jamais entendu parler que de M. de Saint-Edmond. LECOQ. Je le crois bien. L'autre s'est engagé tout jeune pour aller , à ce que je crois , se l'aire tuer à Moscou. Voyez donc, si celni . ( 6 Ï qui reste avait voulu se bien conduire... hein ! quelle perspective ?.. VICTOIRE. Sans lui, il n'y aurait, à cette heure , personne de nous à Paris. LECOQ. Comment? VICTOIRE. Nous allions tous visiter la nouvelle propriété de mon parrain, aux environs d'Orléans. LECOQ. Ah.' via donc c'qui retarde le voyage du général. VICTOIRE. Justement. M. de Mcranges est tous les jours en course, en rendez-vous pour je ne sais quelle affaire concernant son neveu, et cela finira quand il plaira à Dieu. LF.COQ. Ah ! oui dà. ( Cécile traversa la cour ; la musique, doit commencer ici.) N'importe, j'expédierai toujours ce soir même les équipages de chasse du général : il n'y a pas de mal qu'ils arrivent avant lui. SCÈNE II. Les Précédens, CECILE. VICTOIRE , à Cécile qui entre. Que veut madame ? CÉCILE, avec timidité. M. de Méranges. ( A part. ) Saint-Edmond , tu me le pardonneras .' VICTOIRE. 11 est sorti, madame. CÉCILE, de même. Ah! VICTOIRE. Si c'était quelque chose qu'on pût lui dire? CÉCILE , avec embarras. Je vous remercie, non... Il faut que je le voie. VICTOIRE. Si madame veut attendre, ou parler au général, ami de M. de Mçranges____ CÉCILE . allant vers la porte. Non, je Repasserai,., je repasserai. A quelle heure croyez- vous ?... ( 7 )' VICTOIRE. Oh.' mon Dieu ! madame, d'un moment à l'autre ; il ue peut tarder.... CÉCILE. Je vous suis obligée. {Lecoq qui, son chapeau à la main, a regardé avec intérêt la jeune dame, se précipite vers la porte , pour lui éviter la peine de l'ouvrir, et la salue profondément. ) SCÈNE III. VICTOIRE, LECOQ. LECOQ , regardant partir Cécile. Je croirais volontiers que cette dame est étrangère. Elle a fort bonne tenue ; mais son air embarrassé , timide... VICTOIRE. Elle ne paraît pas heureuse. LECOQ. Non. Je n'ai jamais vu de physionomie plus douce ni plus triste. VICTOIRE. Je me sentais émue en lui parlant. LECOQ. C'est vrai : elle a de ces airs avec lesquels si on me disait : Mon cher monsieur Lecoq, faites ceci, faites cela, je me jeteraisplutôt dans le feu que d'y manquer. Et tenez, manuelle Victoire, je crois que vous avez aussi de ces airs séduisans, car je reste là à causer avec vous au lieu d'aller présenter mes respects au général, et prendre ses ordres. Sans adieu, mamzelle Victoire. VICTOIRE. Au revoir, monsieur Lecoq. SCÈNE IV. VICTOIRE, seule. Dis. heures déjà , et Roule-Paris n'est pas encore venu rôder autour de la maison , me dire un petit bonjour; justement aujourd'hui que mon parrain a gardé la chambre, il aurait pu le voir enlin en passant... Le pauvre garçon est sans doute bien occupé ce matin , ou ses courses l'auront mené de l'autre côté «les ponts. Ah ! quand nous serons mariés , il se pourrait bien que son état de cocher de liacre... Je crois que. M. Lecoq a ra-i- ( « ) son, oui, je ne m'accommoderai pas d'un homme toujours roulant sur le pavé de Paris, et que je ne saurai jamais où prendre. Ah ! voilà M. de Saint-Edmond. SCÈNE V. VICTOIRE, SAINT-EDMOND• SAINT—EDMOND ( II entre brusquement. ) Mon oncle? VICTOIRE. Il est sorti, monsieur. SAINT-EDMOND , à part. Tant mieux. [Haut. ) Et le général? VICTOIRE. Il est en affaires pour quelques momens. SAINT-EDMOND. C'est bon. Un jeune homme n'est pas encore venu me demander ? VICTOIRE. Non, monsieur. SAINT-EDMOND. Je l'attendrai ici. ( A part. ) Pourvu qu'il arrive avant mon oncle. ( II voit Duclos s'avancer à travers la porte vitrée ) Le voici. VICTOIRE. Vous n'avez besoin de rien , monsieur ? SAINT-EDMOND. Merci. (Victoire sort.) SCÈNE VI. SAINT-EDMOND, DUCLOS. DUCLOS entre; il regarde partout. Tues seul ?.... J'en suis bieu aise.....Tu as vu Cécile ce matin? SAINT-EDMOND. DUCLOS. Tout-à-l'heure. Arrêté par un embarras de voitures aux environs de la porte Saint-Martin, j'ai cru la voir passer à l'instant même. SAINT - EDMOND. Impossible...... Je l'ai quittée ily a trois quarts d'heure, au ( 9 ) désespoir do la nécessité de son départ et me promettant toute- lois de l'y préparer. D'ailleurs , tu pouvais t'assurer..... DUCLOS. C'était mon intention ; mais la personne que je prenais pour elle a disparu avant que j'aie pu me l'aire passage. Ah ça, ton oncle dort encore. SAINT-EDMOND. Non, il est sorti. DUCLOS. Bravo.....J'aurai le tems peut-être de te rendre mes comptes. J'ai la note de mon homme d'affaires, un billet de notre usurier et la réponse de mon cousin de Lussan. SAINT - EDMOND. Eh bien , l'usurier ? DUCLOS. ' Allons par ordre. {Il tire des papiers de la poche de côté de ses habits.) Note de l'homme d'affaires relative à Cécile. Après lui avoir mis sous les yeux tes dix-neuf ans d'alors , les seize ans de Cécile, votre amour, votre fuite de Milan, etc., etc., j'ai posé la question.....Un mariage contracté en pays étranger par un mineur, avec une demoiselle également mineure, et non ratifié en France, est-il valable?.... Réponse, non.....Ainsi tu es libre comme l'air. SAINT - EDMOND. Ah! mon cher Duclos , combien il est pénible..... DUCLOS. Tu feras tes réflexions tout-à-l'heure. un autre papier. ) Billet de notre usurier. Je me présenterai après-demain pour toucher le montant de la lettre de change , revêtue des signatures Dupré deMéranges et Eugène Duclos, lettre de change dont j'ai escompté audit Duclos la valeur, vingt mille francs en or. SAINT-EDMOND. Ainsi la lettre de change sera présentée à mon oncle après- demain si je n'ai pas les vingt mille livres. DUCLOS. Ah ! mon Dieu, oui... M. deMéranges niera la fausse signature , notre usurier retombera sur nous. On nous arrête...... et tu sais où cela peut nous mener. SAINT - EDMOND. C'est donc ainsi qu'une première faute..... DUCLOS. Mon ami , nous n'en sommes pas aux commentaires ; passons ( 'o ) à la visite que j'ai faite à mon cousin de Lussan_____Voici ses paroles... .Une alliance avec les Dupré de Nancv me sourit infiniment, et j'accueillerai avec d'autant plus de plaisir la demande de M. Saint-Edmond, que je songeais depuis quelque tems à établir ma fille. Résumé.....Tous les obstacles s'appla- nissent.....Impossible que cette proposition inattendue de te marier , de te cboisir une femme dans une famille avantageusement connue ne te raccommode point avec ton oncle____La dot de ma cousine couvre à jamais une action qui, pour être plus inconsidérée que criminelle d'intention, ne nous en flétrirait pas moins aux yeux, de la société, si cl e était sue.......... Ma cousine est jolie , riebe , ton avenir se déploie brillant, le souvenir de nos erreurs s'évanouit...... SAINT-EDMOND. Mais Cécile , si confiante, si bonne, trahie, abandonnée, que deviendra-l-elle ? DUCLOS. Elle deviendra.....D'abord elle se rend chez une tante qui prendra soin d'elle.....Et puis.... Dame.... iNous verrons..... Tu trouveras moyen avec le tems..... Qu'elle parte, c'est le principal.....As-tu retenu sa place à la diligence? SAINT-EDMOND. Pas encore. Plus le moment de nous séparer s'approche, plus j'éprouve de remords. DUCLOS. Comment sa place n'est pas retenue?.... Je m'intéresse à son sort aussi bien que toi____Le parti que tu prends décide de votre bien-être à tous deux.....Avec Cécile , une vie misérable puisque ton oncle n'entend plus donner un sou; le déshonneur, puisque ta fausse signature nous perd ; avec ma cousine , une belle situation dans le monde et les moyens de rendre Cécile à l'aisance, d'agir en galant homme. SAINT-EDMOND. Nous nous étions jurés de vivre éternellement l'un pour l'autre. DUCLOS. Sans trop savoir ce que vous faisiez.....Mais il ne s'agit pas de cela.... Connais-tu un autre moyen de nous tirer d'affaire? je l'adopte. Veux-tu tout avouer à ton oncle 7 SAINT - EDMOND. Ah ! plutôt mourir. DUCLOS. Alors fais donc comme tu dois.....Le bureau des diligences ( « ] est ici près , faubourg Saint-Denis, va retenir une place; j'attends ton oncle ici de pied ferme____ Je plaiderai la cause d'un ami plus facilement que la mienne propre. FLORBEL, en dehors. Tu comprends mon vieux camarade ? SAINT - EDMOND. J'entends la voix du général. DUCLOS. Ah! cet ami qui loge avec ton oncle? C'est très-bien , je vais le mettre d'abord dans nos intérêts ; tu peux, le confier k moi : sors. ( Il le pousse dehors. ) SCÈNE VII. DUCLOS, VICTOIRE, FLORBEL, LECOQ. VICTOIRE entrant. Voici le général.(,4i'ec étonnèment à l'aspect de Duclos.)Où donc est M. Saint-Edmond? duclos , luijaisant signe de sortir. Il suffit. LECOQ , dans la coulisse. Soyez tranquille, général, soyez tranquille. (A travers la porte vitrée du fond, on voit Lecoq traverser la cour. Le général entre en scène ; Victoire sort en regardant Duclos avec étonnèment ). SCÈNE VIII. FLORBEL, DUCLOS. DUCLOS. Général, je vous demande pardon de vous déranger; je n'ai pas , je crois , l'iionneur d'être connu de vous. FLORBEL, cherchant. Je ne me rappelle pas.....Mais on m'avait dit que M. Saint- Edmond me demandait. DUCLOS. Vous voyez son meilleur ami, c'est la même chose. FLORBEL , froidement. Ah ! • DUCLOS. Ce titre n'est peut-être pas une bonne recommandation près ( I» ) de vous , si vous partagez les préventions Je M. de Mi/ranges; toutefois le caractère du général Florbel me rassure, et je ne crains pas de plaider devant lui la cause de l'amitié. FLORBEL. Je suis prêt à vous entendre, monsieur ; mais je doute fort que vous puissiez justifier Saint-Edmond : il est des torts que la jeunesse peut faire excuser; il en est d'autres..... duclos , l'interrompant. Nous n'en avons pas d'autres à nous reprocher, général...... et d'ailleurs nous voulons tout effacer par un grand acte de raison : c'est ce qui m'amène en ce lieu. FLORBEL. Un acte de raison ? DUCLOS. Oui, général : cela peut, cela doit vous surprendre, et Saint-Edmond s'attendait si bien à l'étonnement de ceux qui le connaissent, qu'il n'a pas eu le courage de se présenter à leurs veux. D'abord , pour entamer la question , il a battu en retraite à votre arrivée ; ami véritable , j'ai promis, en termes de l'art, d'essuyer le premier feu.....Complice, je ne m'en défends pas, de quelques-unes de ses folies, j'affronte les reproebes pour la servir, et....... FLORBEL. Monsieur , le grand acte de raison^ s'il vous plaît ? DUCLOS. C'est un mariage, monsieur. FLORBEL. Un mariage..... Saint-Edmond ! Quelque boutade de sentiment , de passion..... DUCLOS. Au contraire , monsieur, un mariage de convenance , uu établissement honorable, avantageux, une alliance qui doit ffuier M. de Méranges, une famille estimée..... une jeune personne.....C'est ma cousine. florbel , souriant Ah ! monsieur , je conçois les éloges ; et voudriez-vous bien me dire le nom....? DUCLOS. Vous n'êtes pas sans connaître M. de Lussan, magistral intègre. Sa fille est...... FLORBEL. Quoi, monsieur! Saint-Edmond, si jeune, si fou, pourrait prétendre à s'allier à cette maison célèbre dans le barreaui' ( «3 ] DUCLOS. Oui, monsieur : j'ai présenté Saint-Edmond, il a voulu plaire, il a plu; et si M. de Méranges, pardonnant à son neveu quelques escapades, dont au reste il éprouve le plus profond chagrin , voulait donner les mains à cette union, je pense ( en confidence même je vous dirai ) que je suis sûr que ce mariage n'éprouvera pas l'ombre de la difficulté. FLORBEL. Vous me voyez surpris autant que charmé de cette ouverture. Je vous avouerai qu'il fallait une semblable circonstance pour quejeprisse sur moi de raccommoder le neveuavec l'oncle. DUCI.OS. Ali! général, (jue je vous exprime d'avance toute sa reconnaissance !... Je ne sais pourquoi j'avais la persuasion que vous nous serviriez; je dis nous , car je m'identifie avec Saint-Edmond : son bonheur est lemien....Que n'esl-ildéjà de retour !... Je cours le prévenir, il n'est qu'à deux pas. FLORUEL. M. de Méranges revient du dehors. DTJCLOS. Ah ! faites que mon ami n'ait plus qù a tomber dans ses bras. ( // va pour sortir , M. de Méranges se présente ; il recule, salu« respectueusement le général et son ami, et s'éloigne. ) SCÈNE IX. FLORBEL, DE MÉRANGES. DE MÉRANGES. Bonjour, Florbel. ( Il se'jette sur un siège. ) J'élais sorti à pied pour ces maudites courses , j'ai été obligé de prendre un fiacre pour revenir : je n'en pouvais plus. Eh bien , nous calculions, d'après les mémoires que je m êlais procurés , sur vingt mille francs.... J'ai découvert aujourd'hui onze mille lianes de délies nouvelles. C'est un bourreau d'argent..... Et Comment dépensé ':' avec des joueurs, des femmes, que sais-je ? A Milan , monsieur avait cinq chevaux , deux domestiques . on cuisinier, une maîtresse, tante ouverte. Ah! j'ai traité ses fournisseurs et ses bailleurs de fonds comme ils le méritaient. Des fripons et des imbécilles qui vont faire à un fou de vingt-un ans (il y a un mois qu'il les a ) des crédits de trois , cinq, neuf, jusqu'à dix mille francs, et qui nie répondent insolemment, quand je leur représente que le jeune homme a mangé son ( ' 4 • bled en herbe et qu'on pourrait Lien ne |);is les payer : Ali ! monsieur, nous savons que la famille des Dupré a les reins forts , que ce jeune homme a (U s espérances directes.....et de plus qu'il a un oncle très-brave homme qui ne le laissera pas contraindre par corps. Ah ! pardieu, je jure qu'ils se trompent. L'oncle brave homme a pris une décision dont l ieu ne le fera départir ; mon avocat ma indiqué des lois conservatrices de l'honneur des familles ; mon neveu est passible de Ieffet de ces lois par sa conduite, et j'en ferai usage contre lui. Fr.oiuî]':i,. Mon ami, ton courroux est juste , j'en conviens. DE MÉRANGES. S'il est juste, FlprheL J'ai pardonné, j'ai payé deux fois; deux fois, touche par de belles promesses, j'ai pressé le coupable dans mes bras, j'ai pu croire à son repentir ; il s'est joué tic ma tendresse , il a froisse mon cœur paternel. . oui, paternel , car je l'aimais comme un père; ; maintenant ce cœur est à jamais térmé. FI.OR13EI,. A jamais? DE MER ANGES. A jamais : te semble-l-il que je n'ai point assez lait encore ' FLORBEL. Ah! mon ami, j'élevais un cloute sur la durée de ton courroux plus par la connaissance (pie j'ai de ta bonté que par les droits de Saint-Edmond à Ion indulgence. DE MERANGES. Ah ! maintenant... . FI.ORRIïr.. Eh bien! maintenant, tiens, ton! on partageant Ion indigna tion hien légitime, je me figurais Sainl-Kdmond arrivant à l'improviste , te; surprenant au milieu de ta juste fureur; topi- hanl à les genoux et le disant) Mou oncle, je suis un malheureux, j'ai manqué à tous les égards, à tous les devoirs ' Coupable envers la société, criminel envers vous, je ne mérite que votre haine ; je pourrais alléguer ma |eunesse, mon inexpérience , des amis plus Ions que moi, des passions plus fortes que vos raisonnemens, mais je ne cherche point à excuser mes folies, nies erreurs, mes failles graves ; je veux les faire oublier. .. . J'arrive, avec la confiance d'un homme désormais sûr de lui, implorer la nohlesse de votre aine, la générosité de votre caractère. DE MÉRANGES. Peine inutile. ( «5 ) FEORBEE. Ce n'est pas de l'argent que je vous redemande, c'est votre estime; j'ai senti que le seul moyeu de Ja regagner était d'obtenir celle des autres, et pour preuve que j'y travaille , je viens vous faire part de mes relations avec une famille respectée; relations que peut rendre plus intimes , précieuses pour mon avenir, cette bonté dont vous m'avez donné tant de preuves si clières. Daigne/, appuyer de votre nom , de votre carac.ère, de votre considération la demande que je veux faire de la main de mademoiselle.... de Lussari.. . par exemple, elle est à moi. DE MÉRANGES. Qui, moi, devenir son complice, tromper un honnête homme, faire le malheur d'une famille ! Ne l'espère pas, lui dirais-jc ; j'irai plutôt la détourner d'un pareildessein. Età supposer qu'on peut jeter un voile sur les erreurs passées, quel garant pottrras- tu ine donner de la conduite l'ulurc '.' FLORBEE. Ah ! tous les tourmens auxquels je suis en proie depuis que j'ai perdu votre ami lie?. de MÉRANGES , attendri. Bon Florhel. .. lu lofais parler d'après ton cœur: le malheureux est incapable...-. FEORBEE. Allons, conviens que, malgré tous tes griefs, je le vois à ton émotion, tu céderais. DE MERANGES. Qui résisterai^ à un retour franc, sincère 0 FEORBEE. Aussi tu ne résisteras pas ; Saint-Edmond s'est repenli : c'est lui qui l'a parlé par ma bouche ; je ne l'ai dit que la vérité. Ses hommages ont été bien reçus ; lui-même va venir ie le confirmer. DE MÉRANGES. C'est en vain . FLOREF.e! 1 iG voici. DE MERANGES. Que veut dire ... ? FEORBEE. Tu es vaincu d'avance , mon ami. ( '6 ) SCÈNE X. Ï-ES MÊMES , SAINT-EDMOND. [Il arrive vers son oncle avec beaucoup, d'embarras. ) FLORBEL. Nefais pas les clioses à moitié. [A Saint-Edmond.) Approchez, jeune homme, tombez aux. genoux de votre oncle____il va vous ouvrir les bras — DE MÉRANGES, étonné. Comment se fait-il....? FLORBEL. En considération de votre repentir, il vous pardonne. SAINT-EDMOND. Ali ! mon oncle , vous consentez..... DE MÉRANGES , à Saint-Edmond. Allons, monsieur, puisque l'amitié plaide votre cause avec tant de chaleur, il faut bien que je mu laisse vaincre____Mais vous êtes-vous bien rendu compte de tous les devoirs que vous imposera la nouvelle carrière que vous prétendez parcourir? Incapable de vous diriger vous-même, songez, que vous aurez deux personnes à conduire ? que vous voilà responsable du bonheur, de l'avenir delà femme qui s'associera à votre destinée? et c'est l'homme, dont à l'instant encore je viens d'apprendre... FLORBEL. Mon ami... PE MERANGES. Tu as raison... j'ai pardonné. [Saint-Edmond se jette sur la main de son oncle. ) Afin de ne revenir jamais sur le passé , je vais de suite vous faire connaître mes intentions.... J'ai l'état de toutes vos dettes.... elles sont (''normes.... je les paierai. Je veux que vous entriez sans inquiétudes, sans honte,, dans une nouvelle famiile. Saint-Edmond , si quelque mémoire encore est échappé à mes recherches, déclarez-le— SAINT-EDMOND , pénétré. Tant de délicatesse... ( A part. ) Je pourrai donc... DE MÉRANGES. Je veux tout acquitter moi-même. SAINT-EDMOND, à part. Lui-même! ah ! jamais... Qu'il ignore... DE MÉRANGES. Je reconnaîtrai , par tous les sacrifices , l'honneur que vous ( '7 ) fail M. de Lussan.... Tâchez d'en être toujours digne à vos propres yeux. SAINT-EDMOND. Ce n'est donc qu'à ce prix.... Ah! mon oncle, si vous pouviez lire au fond de ma pensée. ( A Florbel. ) Monsieur le général, que ne vous dois-je pas ? DE MÉRANGES. Oui, remerciez le général : c'est à lui seul que vous devez le retour de ma bienveillance. FLORBEL. Ajoute : De ma tendresse, voyons, et quitte enfin ce ton solennel. DE MÉRANGES. Laisse à mes sens letems de se rasseoir un peu. Ce passage subit de la colère à la surprise... n'a pu avoir lieu sans une vive émotion... Cependant je suis plus calme. Saint-Edmond, nous irons ce matin même chez M. de Lussan; je vaism'ha- hiller en causant avec toi. ( Saint-Edmond lui baise la main. ) Des arrangemens qu'il faudra prendre... Florbel, tu voudras bien mettre en ordre ces paiemens... Mes yeux sont fatigués de tout cela. FLORBEL. Donne , donne, je m'en charge... Avant de t'en aller, tu me laisseras les soixante mille francs qui restent à payer, ce matin , sur la propriété d'Orléans. DE MÉRANGES. Oui, je les ai là. [A Saint-Edmond). C'est poutant à cause de vous...... SAINT-EDMOND. Mon oncle.... DE MÉRANGES. Oui, mauvais sujet, c'est à cause de toi que nous avons retardé un voyage dont nous nous promettions beaucoup de plaisir, le général et moi. FLORBEL. Allons, allons. DE MÉRANGES. Mais enfin, est-ce la vérité? serions-nous à Paris, sans lui?.. FLORBEL. Va donc vite t'habiller. DE MÉRANGES. Oui. ( Il fouille dans sa poclie.) J'ai la somme dans mon portefeuille, en billets de banque . depuis hier... Je ne le trouve pas; ■ ( ;8 ) je l'aurai laisse dans mon cabinet, ce matin ; j'étais si troublé quand je suis sorti. ( 11 appelle. ) Victoire, Victoire ! ( Victoire paraît. ) Va prendre mon porte-feuille sur le secrétaire, mon enfant. ( Victoire sort. ) Je croyais ponrtant bien l'avoir laissé dans ma poche. ( II cherche dans tous ses vêtemens.) VICTOIRE, revenant. Je ne l'ai pas trouvé, monsieur. DE MERANGES. Comment ! tu ne l'as pas trouvé? voilà qui est singulier. (// se fouille de nouveau.') L'aurais-je perdu?Allons voir nous- mème. ( Il sort. ) SAINT-EDMOND. Soixante mille francs ! FLORBEL. Ah ! je ne suis pas inquiet ; ce bon de Mérangcs a plus d'ordre que de mémoire. Venez avec nous. SAINT-EDMOND. Je vous suis. [Ilsortent. ) SCÈNE XI. VICTOIRE, seule. Monsieur aura peut-être laissé tomber son porte-feuille par ici. ( Elle regarde partout. ) Peut-être en route. (Elleouvrc la porte vitrée/) SCÈNE XII. VICTOIRE. ROULE-PARIS. ROULE—PARIS arrive, le portefeuille à la main; il regarde un moment Victoire cherchant partout. N'est-ce pas cela que vous cherchez, mademoiselle Victoire? VICTOIRE. Quoi, c'est vous qui l'avez trouvé, Roule-Paris? Quel bonheur! ROULE-PARIS. Oui, il paraît que monsieur de Méranges l'avait laissé tomber dans ma voiture. Heureusement que j'ai la bonne habitude de regarder quand un bourgeois descend ; car je ne répondrais pas de tous les gens que je mène , voyez-vous. VICTOIRE. Ah! que je suis contente ! Monsieur, monsieur , voilà vos soixante mille francs. ( Elle sort en courant.) ( «9 ) SCÈNE XIII. ROULE-PARIS ' t seul. Quelle gentille et quelle bonne petite femme j'aurai là ? C'est dommage pourtant, quand j'y songe , que notre noce ait été renvoyée si loin. En vrai cocher, j'aurais mené ça bon train j mais ne voilait-il pas qu'au moment d'arriver, ce diable de monsieur de Florbel m'accroche et renverse mes projets sens dessus dessous. Un moment : soixante mille francs , elle a dit ; il ipe vient une idée ; si je profilais de l'événement d'aujourd'hui pour me remettre sur pied. La trouvaille du porte-feuille pourrait donner un fier coup de fouet à mes affaires ; je ne connais pourtant pas ce général. Tant mieux, il saura du moins , avant de me voir, que je suis un bon diable, et voilà. SCÈNE XIV. ROULE-PARIS, VICTOIRE, FLORBEL. FLORBEL. Où est-il, ce brave garçon ? Victoire , montrant Roule-Paris. Le voilà , général, le voilà ; c'est lui. FLORBEL, lui tendant la main. Touchez-là, mon ami, j'aime à faire connaissance avec les honnêtes gens. Votre conduite____ ROULE-PARIS, l'interrompant. Est toute naturelle. M. de Méranges perd son portefeuille dans ma voiture ; je m'en aperçois , je le lui rapporte , et si je n'avais pas connu le propriétaire, je le déposais à la Préfecture , qui se chargeait du soin de le rendre ; vous voyez que tout cela n'était pas difficile. FLORBEL , le fixant attentivement. Pour vous , mon ami. Mais attendez donc, plus je vous regarde.... N'avez-vous pas servi ? ROULE-PARIS , entr'owrant sa reste et montrant une oro/'x- d'honneur, cachée entre la chemise et le gilet. Un peu , général. FLORBEL , vwemeni. Dans quel régiment ? ROULE-PARIS. Sixième de chasseurs. Il ne boudait pas celui-là. ( ™ ) JXORBEl. N'aviez-vous pas pour camarade délit un nommé Joli-Cœur ? ROULE-PARIS. Si vraiment, mon général ; vous me rappelez là un brave toldat. FLORBEL. Tu lui sauvas la vie. ROULE PARIS. Jecrois qu'oui. Il était déjà devenu maréchal-des-logisalors. FLORBEL, ému. Tu paras avec ton bras droit le coup qui lui était destiné. ROULE-PARIS. Comment savez-vous ça ? FLORBEL. Je l'ai vu. ROULE-PARIS. Vous plaisantez. FLORBEL. Ton camarade est devenu officier supérieur. ROULE-PARIS. Il paraît qu'en me jetant au-devant de lui je ne l'ai pas empêché d'avancer. FLORBEL, avec expression. Il a toujours désiré de te voir. ROULE-PARIS, vivement. C'est facile : où est-il ? forbel , lui tendant les bras. Devant tes yeux. roule-paris , avec explosion. C'est toi... [Se contenant.) C'est vous, est-il possible? le général Florbel, Joli-Cœur ! FLORBEL. Ne m'en crois-tu pas digne ? roule-paris. Mon général, voulez-vous me permettre de t'embrasser. {Ils s'embrassent.) FLORBEL. Appelle-moi ton camarade: tu fus lemien, et, Dieu-merci, je l'ai toujours été de mes soldats. ROULE-PARIS, lui tendant les bras de nouveau. Encore une fois, mon général. ( a " ) FLonBEL, avec attendrissemtnt. Bien volontiers. VICTOIRE. Quel singulier hasard ! Vous êtes mon parrain, il fut voira camarade et je serai sa femme. FLORBEL. Aujourd'hui même, mon enfant, si tu le désires. VICTOIRE. Ah ! de tout mon cœur; il n'y aura donc plus de retard. FLORBEL. Mon cher Sans-Chagrin ! ROULE-PARIS. C'est Roule-Paris que j^ v ne nomme actuellement, mon général. FLORBEL. Laisse-moi te donner un nom qui me rappelle ce que tu as fait pour moi. BOULE-PARIS. C'est une bagatelle ça. FLORBEL. Tiens, voilà la main de Yictoire. ROULE-PARIS. Merci) mon général. FLORBEL. Voici de plus mille francs que je suis chargé de te remettre de la part de mon ami. {Le général, au billet, en joint un outra au il tire de son porte-J'euille .) ROULE-PARIS. Ah bah ! pourquoi ça ? FLORBEL. Prends donc. ROULE—PARIS. C'est trop de bonté, ma parole. FLORBEL. Et de plus je me charge des frais de la noce, du trousseau, du mobilier et du logement même de la mariée. VICTOIRE. C'est trop, c'est trop, mon bon parrain. FLORBEL. C'est justement parce que je suis ton parrain et son camarade. Je ne m'attendais pas à arranger dcui mariages aujourd hui. (>? ) A Roule-Paris.)Mals, dis-moi, commentas-tu l'ait pour quitter e service? ROULE-PARIS. Ecoutez donc, prisonnier pendant plusieurs années, rentré en France à la paix, ma foi,. j'en avais assez comme ça. Un ami, un bon enfant, m'offrit un fiacre à conduire, et fouette cocher ! Ancien cavalier je ne pouvais pas décemment aller à pied, et comme ca du moins.... Mais je vous quitte, il n'y a pas de tems à perdre si nous voulons nous marier aujourd'hui^ heureusement que les bans ont déjà été publiés. Sans adieu , ma petite Victoire. VICTOIRE. Revenez vite, mon ami. ROULE-PARIS. Oh! Victoire! revenez ! un jcâr de mariage.... VICTOIRE. Eh bien, mon ami, reviens vite. ROULE-PARIS. Ah ! je t'ie promets, va. {A Florbel, baissant un peu la voix.) Dites donc, général, je ne suis pas malheureux en camarade de lit, n'est-ce pas ? {Il sort.*) {Pendant les dernières paroles de Roule-Paris, on voit, sous la porie-cochère , Cécile que Duclos semble suivre et accoster brusquement. Cécile adresse la parole à Roule-Paris qui revient sur ses pas.) Roule-paris , ouvrant la porte vitrée. Pas vrai, mademoiselle Victoire, que M, de Méranges est revenu ? VICTOIRE à Cécile. Oui, madame ; donnez-vous la peine d'entrer. {Duclos, à ces mots, s'éloigne avec un geste de grande contrariété. Cécile entre très-animée. Roule-Parisferme la porte derrière elle et sort dans la rue.) SCÈNE XV. VICTOIRE, FLORREL, CÉCILE. VICTOIRE. Monsieur Florbel, c'est madame qui est déjà venue ce matin pour parler à M. de Méranges. ( A) FLORBEL, à Cécile. Madame , veuillez vous asseoir , je vous prie ; ayez la bonté d'attendre un moment, je vais prévenir mon amï. CÉCILE, très-troublée. Je vous remercie beaucoup, monsieur. SCÈNE XVI. CÉCILE, VICTOIRE. VICTOIRE. Vous paraissez souffrante, madame ; pourrais-je vous offrir quelque chose? CÉCILE, agitée. Vous êtes bien bonne, mademoiselle, je vous suis bien obligée, je n'ai besoin de rien; seulement je suis venu un peu vite, et alors... (Apart.) O mon Dieu, préte-moi ton secours ! VICTOIRE. Vous êtes toute tremblante, calmez-vous. Oh! si ce que vous venez demander à M. de Méranges dépend de lui, je suis sûre qu'il ne vous refusera pas. CÉCILE, vivement. Vous croyez ! VICTOIRE. Il est si bon. CÉCILE , avec un air de doute. Il est bon, dites-vous ? VICTOIRE. Le voici. SCÈNE XVII. CÉCILE, DE MÉRANGES. de MÉRANGES, à Victoire. Laisse-nous.(FVcfrw're sort; à Cécile.') Puis-je savoir, madame, ce qui me procure l'avantage... CÉCILE , lui présentant une lettre. Mon sieur, daignez jeter les yeux.. Je n'aurais- pas la force... [De Méranges prend le papier!) Ah ! monsieur, j'implore votre pitié. DE MÉRANGES. Je ne l'ai jamais refusée aux malheureux. [Cécile est à ses genoux.) Que faites-vous, madame? relevez-vous de grâce. ( M ) {Il la força de s'asseoir). Je vous eu supplie. (Cécile s'assied, mais les mains jointes et dans une attitude suppliante ; de Mé- ranges brise le cachet et Jette les yeux sur la lettre.) DE MÉRANGES, avec une explosion de surprise et d'indignation après avoir lu. La femme de Saint-Edmond, vous, madame ! CÉCILE , timidement. Oui, monsieur. DE MÉRANGES , à part. Sa femme ! CÉCILE, roulant se lever; de Mcraiiges laforçant de s'asseoir. N'accablez pas de votre colère une malheureuse. DE MÉRANGES. Ne craignez rien. CÉCILE. J'ai déjà payé bien cher le bonheur d'être à lui. DE MÉRANGES, s asseyant près d'elle. Remettez-vous , madame. Vous avez donc quitté vos parens pour le suivre? CÉCILE. Je l'aimais, je l'aurais suivi au bout du monde. Il m'avait promis,... il croyait que ses parens deviendraient les miens... Hélas! DE MÉRANGES. Et pourquoi ne vîtes-vous pas sa famille? CÉCILE. Une fois à Paris , Saint-Edmond m'avoua qu'il n'osait parler de son mariage à l'oncle duquel dépendait toute sa fortune ; on avait pour lui d'autres vues. Il craignait d'être déshérite. DE MÉRANGES. Le fourbe.' CÉCILE. Ma première idée fut de le voir, cet oncle, de le fléchir; niais la crainte de compromettre l'homme auquel j'ai tout sacrifié m'arrêta constamment. DE MÉRANGES. Et que fites-vous alors ? CÉCILE. Après avoir vu disparaître le peu d'argent et quelques bijoux que nous avions , jemerestreignisauplusétroit nécessaire pour n'être point à charge à mon époux. \ ( * ) DE MÉRANGES. Vous demeuriez ensemble? CÉCILE. Dans les derniers tems, non ; ses démarches l'éloignaient beaucoup de notre demeure : il restait avec un ami. DE MÉRANGES. Et vous? CÉCILE. Moi, solitaire au fond d'un faubourg au sixième étage, manquant de tout quelquefois, {De Méninges fait un mouvement.) ce n 1 est point un reproche que j'adresse à personne , j'atlcn- dais toujours.... avec patience.... en travaillant.... que Saint- Edmond pût fléchir son oncle , ou trouvât un moyen d'existence qui nous permît de renoncer à des secours étrangers. DE MÉRANGES. F" Et vous ne vous plaigniez point à Saint-Edmond qu'il vous laissât dans cette situation pénible. CÉCILE. Je trouvais dans mon amour du courage pour la supporter. Sans défiance sur des sentimens qu'il me peignait toujours plus vifs , si j'avais souffert en son absence, à son arrivée j'oubliais tous mes maux, j'étais heureuse et je sentais que pour moi rien ne pourrait remplacer ce bonheur. DE MÉRANGES. Et quelle nouvelle circonstance vous inspira enfin l'idée de vous adresser à moi? CÉCILE, vivement. Ah! monsieur... le coup leplusrude. Lamortne doitpass'an- noncer par une plus cruelle atteinte.Plusieurs fois nous avons j) arl < • d'une tante qui m'a élevée, qui m'aime comme sa fille, et qui m a souvent pressée, par lettres, de me rendre auprès d'elle, à Chambéry. Ce matin , mon mari est venu me dire que, désormais , sans espoir, sans ressources, il ne lui restait plus d'autre parti à prendre que de m'envoyer chez ma taute ; qu'il m'y rejoindrait le plus tôt possible ; que la diligence partait le soir même, et qu'il avait retenu une place pour moi. Anéantie à ce discours, je suis restée d'abord muette, sans force même pour faire une simple observation. Mais après son départ, entraînée par le désespoir, j'ai pris la résolution de me présenlrr devant vous, de vous avouer ma faute, d'obtenir la grâce de mon époux et la mienne, ou d'expirer de douleur à vos pieds. DE MÉRANGES. Relevez-vous, madame. {Apart \ Cet accent, ces pleurs. ( * ) ce langage ne nie permettent pas d'en douter. Misérable Sainl- Edmond!... CÉCILE. Vous gardez le silence. Ah ! monsieur, ne me repoussez pas l DE MÉRANGES. Moi, vous repousser ! non, madame , non, votre époux m'a dépeint à vos yeux comme un oncle absolu, sans humanité : vous jugerez entre nous. CECILE. Vous me faites frémir! Je n'ai pu dire que Saint-Edmond vous ait dépeint cruel; si je l'ai dit, ne me croyez pas. Songez qu'avant tout, c'est pour lui que je réclame vos bontés. DE MÉRANGES. Que n'ètes-vous venue plus tôt vous jeter dans mes bras : vous lui auriez épargné du moins ce dernier crime. CÉCILE. Ah ! monsieur, vous vous méprenez, en ce moment, sur les sentimens de mon mari : il a pu s'abuser sur vos désirs, il a mal jugé du cœur de son oncle, je le vois ; mais il n'a pas voulu se jouer de ma crédulité, c'est impossible. DE MÉRANGES. Madame , dès cet instant je vous prends sous ma protection et vous êtes de ma famille ; quant à mon neveu... CÉCILE. Ah! de grâce, ne nous séparez pas dans votre généreux pardon... DE MÉRANGES. Vous allez juger vous-même s'il en est digne. SCÈNE XVIII. CÉCILE, DE MÉRANGES, VICTOIRE, FLORBEL, SAINT- EDMOND, puis ROULE-PARIS et DUCLOS. DE MÉRANGES, appelant. Victoire ! victoire , accourant. Monsieur. DE MÉRANGES , à Cécile. Veuillez un moment vous tenir à cette place sans être vue. ÇA Victoire). Restez près de madame. ( Il les enveloppe toutes deux du paravent qui est devant son bureau , de façon qu'elles ( ) soient toujours en vue des spectateurs, et va ensuite ouvrir la porte du cabinet en Jace ). Est-il là , Saint-Edmond ? VICTOIRE. Oui, monsieur. DE MÉRANGES, parlant dans le cabinet. On peut entrer... Viens, Florbel, il n'y a point de secret entre nous. ( Saint-Edmond et Florbel entrent ; de Meranges continue de parler à Florbel ). Avant que de nous rendre chez M. de Lussan, je veux lui faire une dernière question : il peut y répondre devant toi. SAINT-EDMOND. Parlez, mon oncle. DE MÉRANGES, toujours à Florbel. Je ne suppose point que s'il avait formé quelqu'engagement sacré, il songeât à me faire faire une démarche ;.....je veux savoir s'il est libre.... FLORBEL. Quelle idée est la tienne ? DE MÉRANGES. Il ne serait pas le premier qui, abusant de l'inexpérience d'une jeune fille crédule, à l'aide d'un serment solennel, aurait pu l'abandonner sans pitié. SAINT-EDMOND. Mon oncle.... je ne conçois.... (Bas.) Il ne peut savoir... DE MÉRANGES. Qu'il rappelle ses souvenirs... Il est toujours tems de faire un retour sur soi-même. FLORBEL. D'où te vient un pareil scrupule?.... SAINT-EDMOND. Mon oncle, j'ai pu comme un autre former des liens du moment... mais un engagement sérieux.... ( Avec effort.) jamais..... CÉCILE , avec un cri étouffe. Jamais ! ( Elle tombe dans les bras de Victoire. ) DE MÉRANGES. C'en est trop. ( II prend la main de Florbel. ) Apprends , Florbel, apprends à connaître l'homme auquel tu t'intéresses. Il me sollicite de demander pour lui la main de mademoiselle de Lussan... CÉCILE , la tête dans ses deux mains. O mon Dieu ! ( u8 ) FLORBEL. Eh bien ! DE MER ANGES. Il est l'époux d'une autre. .. SAINT-EDMOND, à part. Usait tout.... FLORBEL. Ah! Saint-Edmond... il se pourrait.... DE MÉRANGES. ^ Et c'est moi,... son oncle,... connu par quarante années d'una rie sans reproche, qu'il choisit pour consommer sa trahison , pour tromper une famille respectable. FLORBEL. Mais quelle preuve ?... DE MÉRANGES, ouvrant le paravent. La preuve, la voilà. (Il montre Cécile.) SAINT-EDMOND , stupéfait. Cécile ! (Tableau.) DE MÉRANGES. C'est la surprise qui lui arrache cet aveu. BOULE-PARIS , tenant à la main un bouquet et un chapeau dit mariée, ouvre gaiment la porte d'entrée. Ma bonne Victoire, v'ià l'bouquet. (Victoire lui fait signe ; il reste, bouche béante, dans le coin à gauche de l'appartement.) de MÉRANGES, conduisant avec force Saint-Edmond vers la siège de Cécile. La voilà , ta victime ! ( Cécile reste les yeux baissés , immobile.) Tu n'oses nier les droits qu'elle réclame! saint-edmond , hors de lui. Eh bien , oui...... la voilà...... Une circonstance affreuse m'entraînait! (A Cécile.) Pardonne-moi, Cécile !( Cécile fuit un mouvement de joie.) Mon oncle, vous allez tout savoir...... Mais votre mépris..... Non , non.....jamais cet aveu ne sortira de ma bouche.....Il est au-dessus de mes forces... Fuyons ! CÉCILE. Saint-Edmond ! (Duclos accourant essoufflé.) SAINT-EDMOND, l'arrêtant. Viens! viens! (Il l'entraîne avec lui.) DE MÉRANGES, retenant Cécile qui semble vouloir les suivre. Maudissez avec moi l'infâme , et remplace-le dans mon cœur. ris DU PREMIER ACTE. ( ?9 ) ——m—m—fm*m—9^—m— *••«••»•••<><•*• ACTE II. ( !7>ie cour intérieure, une grille au fond coupant le théâtre en deux. Au-delà de la grille le boulevard y en-deçà, la maison de Florbel, dont on ne voit que les deux pavillons f l'un à droite, l'autre à gauche des spectateurs. ) «••••«■•«•«•••«••••■«•••aWMXMMXMUiaMMMMMMMMMMWU» SCÈNE PREMIÈRE. LECOQ, DUCLOS. ( Au lever de la toile, Duclos parcourt le pavillon de gauche avec Lecoq, qui de la croisée luij'ait admirer la vue. ) LECOQ. Regardez____la belle vue!.... deux, boulevards magnifiques: l'un vous mène aux Invalides et l'autre à l'Hôpital. DUCLOS. Jolie perspective, ma foi! LECOQ. Un quartier superbe... deux promenades pour une, le Luxembourg, la campagne, tout ça sous la main; l'Odéon à une portée de fusil; on va voir la tragédie nouvelle, ça divertit. duclos. C'est vrai. ( A part. ) Du diable si on nous cherche ici par «xemple ! LECOQ. A deux pas, la Grande Chaumière ; bal les dimanches et les jeudis. DUCLOS. C'est fort agréable. LECOQ. On entend d'ici les contredanses comme si on y était. Oh ! mon Dieu, nos locataires peuvent donner bal chez eux, sans payer les violons. DUCLOS. C'est très-économique. LECOQ. A côté, bon restaurant, s'il vient des amis; cabinets parti- euliers très-commodes, jardin anglais, montagnes suisses, ( 3» ) en outre , coucous , tic-tacs de toute espèce pour la banlieue , et passage de la diligence d'Orléans , tous les soirs à six heures. DTJCXOS, à part. Je le sais bien. LECOQ , rentré dans le -pavillon en sort par une issue derrière le papillon. Encore une petite porte qui donne sur la grille. Le logement vous convient-il? DUCLOS. Je l'arrête... Qu'il soit prêt, de suite je viendrai en prendre possession avec un ami, qui doit m'attendre sous les galeries de l'Odéon. LECOQ. Si ces messieurs ont besoin d'une femme de ménage, je suis à leur service; commissions, courses, c'est aussi de mon ressort. DUCLOS. Bien. ( A part. ) Hâtons-nous de rejoindre Saint-Edmond. LECOQ. Le nom de monsieur?... DUCLOS. Saint-Julien. ( A part. ) Il est prudent de ne pas se faire connaître. ( Haut. ) Je reviens, c'est entendu. LECOQ. Oui, oui. (A Duclos qui s'en va. ) Monsieur, monsieur ! DUCLOS, revenant. Qu'est-ce que c'est ? LECOQ. Vous oubliez le denier à Dieu. DUCLOS. C'est juste... Tenez. {Il lui donne de forgent.) LECOQ. A présent le logement est à vous, comme si le notaire y avait passé. DUCLOS. Bonjour. LECOQ. Je vous préviens, monsieur, que la porte ferme à onze heures. C'est la règle dans le faubourg Saint-Germain. Si vous rentrez plus tard , je suis là pour vous ouvrir, moyennant — vous connaissez l'usage. DUCLOS. On s'y conformera. ( Il sort. ) ( 3i ) SCÈNE II. LECOQ, seul. Étourdi, j'ai oublié de lui demander son adresse. ( II compte l'argent. ) Dix francs. Ce n'est pas la peine d'aller aux rensei- gnemens.... On voit que c'est un homme comme il faut. Le général sera content. On est toujours flatté d'avoir de bons locataires. Mettons l'éciïteau sur l'autre pavillon. ( Il ôte l'éeriteau du pavillon gauche , et va pour le placer sur le pavillon de droite , lorsqu'il s'arrête, en voyant entrer Victoire avec Roule-Paris et L'Enrhumé. ) SCÈNE III. LECOQ , ROULE-PARIS , VICTOIRE , L'ENRHUMÉ , Deux Commissionnaires. ( Roule-Paris et son camarade portent des paquets ; et Victoire, des cartons. Les commissionnaires aont chargés. ) VICTOIRE. C'est ici. ROULE-PARIS, s'arrêtant et posant son paquet , aux commissionnaires qu'il décharge. Reposez-vous,mes amis. [A L'Enrhumé.} Merci,L'Enrhumé. l'enrhumé. Il n'y a pas de quoi. LECOQ, s'approche. Tiens, mam'zelle Victoire.... Qu'est-ce qui me procure l'honneur de la voir ici. VICTOIRE. Cette lettre de mon parrain vous le dira. ( Ella lui remet la lettre.} lecoq, surpris. Une lettre du général____ pour mo i : voyons. ( Il met ses lunettes. ) Vous permettez. ( Il lit. ) « Au reçu de ce billet, Le- » coq voudra bien donner à Roule-Paris et à Victoire un » logement dans mon pavillon de droite, et avoir soin d'en » rendre l'habitation commode. » M était tems, j'allais mettre l'éeriteau. ( // continue de lire )_ « De plus, Lecoq tiendra ( ?â ) » prêt l'appartement du rez-de-chaussée, qui doit être occupé » dès aujourd'hui par une dame de province, que j'amènerai » moi-même. Le général Florbel. » ( Après la lecture , Lecoq dit : ) Soyez les bienvenus. VICTOIRE. Monsieur Lecoq, le voilà mon futur____ LECOQ. Je vous en fais mon compliment : monsieur a de ces figures qui annoncent un bon mari. Ah ! il le sera, je suis sûr qu'il le sera. ROULE-PARIS. Bien honnête, mon vieux, j'vous remercie. victoire , à Lecoq. Vous n'oublierez pas , m'a dit le général, de donner ses ballots au conducteur de la diligence. LECOQ , regardant le ballot. L'équipage de chasse; il doit venir le prendre en passant, ce soir. ( // ferme le ballot , et dit à un des commissionnaires :) Porte-moi cela à l'entrée de ce pavillon. ( Le commissionnaire charge le ballot et l'emporte. ) Mamzelle Victoire, si vous voulez venir avec moi, nous allons déposer ces effets dans votre logement. ( Roule-Paris charge un commissionnaire, qui suit Victoire?) VICTOIRE. Viens-tu, Roule-Paris ? ROULE—PARIS. Va toujours, j'ai deux mots à dire à mon premier garçon de noce. l'enrhumé. A ton service. ROULE-PARIS. Pour ce qui me regarde, j'ai vu l'adjoint du maire, un brave homme, que j'mcne à Saint-Cloud tous les samedis. Il sera à cinq heures du matin à la mairie; il dit qu'ça n'ie dérangera pas, parce qu'il part à six heures pour un petit voyage. A sept, nous irons chercher la bénédiction, voilà. Pour ce qui te regarde, il faut te signaler aujourd'hui. l'enbhumÉ. Oh ! je ferai bien les choses. ROULE-PARIS. ITn bon souper d'abord. ( 33 ) l'enrhumé. A la barrière-d'Enfer ? ROULE -PARIS. Oui... le traiteur à droite. On est bien là. VICTOIRE. N'oubliez pas les violons, monsieur L'Enrhumé. ( Elle emporte des paquets. ) l'enrhumé. Soyez tranquille, mamzelle, les jambes et les estomacs s'ront soignes. ROULE-PARIS. Et du vin____ . ! l'enrhumé. Comme s'il en pleuvait... Du meilleur... Un repas bien troussé... ROULE-PARIS. D'autant que le général nous fait l'honneur d'en être. ( A Lecoq. ) Vous serez des nôtres , papa Lecoq? VICTOIRE, revenue. Je l'espère bien..... lecoq , de la croisée du pavillon , au premier. Je ne demande pas mieux... ( A Victoire.} On est bien aise d'être témoin de vol' bonheur. {^Victoire prend différens effets qu'elle porte dans sa chambre pendant l'entretien du suivant.) l'enrhumé. Bonheur, c'est bien le mot... Il n'y a qu'un instant, il n'y pensait pas ; il travaillait pour un autre. ROULE-PARIS. Eh! mon Dieu, oui... l'enrhumé. Sans argent les trois quarts du teins. ROULE-PARIS. Vivant au jour le jour, à quinze sous par repas. ( Lecoq reparaît et les écoute. ) l'enrhumé. Le hasard veut qu'il trouve un portefeuille, et le voilà, ea moins de rien , à la tête d'un bon établissement. EOULE-PARIS. Etd'une jolie femme.... LECOQ, toujours à la fenrtrr. Voulez-vous savoir ce que ça prouve? c'est qu'il y a toujours dn profit à être honnête homme. 3 ( 3/, ) l'enrhumé , plus bas. Dis donc, à présent que te voilà établi, plus île bamboches, n'est-ce pas? ROULE-PARIS. N, i, ni, c'est fini. Voilà mon chef de file. (Il montre Victoire.) l'enrhumé. Un ménage, vois-tu , c'est comme qui dirait une voiture à deux chevaux ; si l'un va à dia, l'autre va à hu, et gare les catastrophes... ROULE-PARIS. Un bon cocher n'en a pas peur. l'enrhumé. Si tu m'en crois, dans les commencemens de ton mariage, tu iras au pas ; au trot, quand tu auras augmenté ton petit Saint-Frusquin... ROULE-PARIS. Et si jamais je deviens riche , au galop, n'est-ce pas TVla poussière____d'la boue, au nez des piétons... Allons, laisse-moi donc tranquille. l'enrhumé. Ris, ris, je te dis tout cela, parce que tu es un ami... Mais assez causé : à ce soir. ROULE-PARIS. Oui, arrange tout, comme pour toi. Tâche que ce soit gai. On ne se marie pas tous les jours. ( Victoire revient. ) l'enrhumé. Mamzelle, voudrez-vous permettre que j'vous retiennepour la première contredanse 7 VICTOIRE. Monsieur L'Enrhumé , pour la seconde, car je danse la première avec mon mari. l'enrhumé. Avec plaisir____Oh! d'abord, nous allons nous divertir, là bien.... ( // sort. ) SCÈNE IV. Les Précédens, CÉCILE, FLORBEL. ( Cécile arrive avec Florhel, dans son cabriolet. Ils sont descendus par la petite porte du jardin , donnant sur l'avenue qui conduit au boulevard de l'Hôpital. ) LECOQ. M. de Florhel !... il amène sans doute la personne qui doit ( 35 ) loger ici. Tiens, c'est la jeune dame que j'ai vue ce matin chez M. doMéraugcs.... VICTOIRE. Oui. LECOQ. Général, vous me trouvez occupé de l'exécution de vos ordres. (Roule-Paris et Victoire s'avancent et saluent Florbel.) VICTOIRE. Notre logement est joli, joli ! Nous vous avons bien de l'obligation, mon parrain. ROULE-PARIS. C'est bien bon de votre part. FLORBEL. Ne parlons pas de cela , mon vieux camarade. LECOQ. Général, le pavillon est loué; vos locataires..... FLORBEL. C'est bon. .. Laisse-nous un moment. VICTOIRE. J'vais déployer une toilette pour ce soir. ROULÏ-PARIS. Et moi, ranger c'que nous avons app Jrté. LECOQ. J'vais vous montrer les armoires... Oh ! il y en a.. . à tous les coins. ( Ils entrent dans le pavillon. ) FLORBEL. Madame , je sais qu'il est des douleurs contre lesquelles échouent toutes les consolations. Je ne vous fatiguerai point de raisonnemens inutiles, qui ne sécheraient pas vos larmes. "Voici le petit local que je vous ai proposé : du moins vous y serez tranquille, solitaire, à l'abri des regards curieu\ et des questions indiscrètes. Vous pourrez disposer de vous , de votre tems, de tout, comme bon vous semblera. Ma filleule Victoire, dont la noce ne sera point retardée puisque vous l'exigez , s'empressera de vous offrir tous ses soins ; Lecoq , mon vieux concierge , homme sûr , entendu, sera constamment à vos ordres. Puissent nos efforts ramener un peu de calme dans votre ame agitée par tant de secousses pénibles ! CÉCILE. , Ah ! monsieur , ma douleur ne m'empêche pas d'apprécier vos attentions affectueuses; vous m'en voyez pénétrée... confuse... Quel motif pouvait donc avoir un homme qui m'a juré tant d'amour pour dérober à rua tendresse un parent si généreux, un ami si délient ! FLORBEL. L'insensé a manqué de confiance envers cet oncle, dont ia bonté est inépuisable ; il n'a pas compris qu'il y avait dans un cœur honnête de l'indulgence pour toutes les erreurs, du pardon pour toutes les fautes ! Que n'avez-vous eu plus tôt le courage de recourir à nous... ; mais lui, pour recouvrir ses folies, n'a su qu'imaginer une action flétrissante, et, tout en rougissant de lui-même, car il n'est point endurci dans le mal, il allait commettre envers vous un crime pour dérober son déshonneur à tous les yeux. CÉCILE. Son déshonneur!... FLORBEL. Loin d'ajouter à votre affliction par des délai s pénibles , que De Méranges vient d'obtenir et de m'apprendreavant (pie je vous conduise en ces lieux, je puis vous tranquilliser sur ce point que le déshonneur De votre époux n'est pas public. CÉCILE. Ah ! qu'il ne le soit jamais ! FLORbeY. Par respect pour la mémoire d'un frère , par intérêt pour vous, pour lui-même, de Méranges fera tout son possible... . CÉCILE. Homme généreux! FLORBEL. Oui, madame, bien généreux ! Peut-être en ce moment il en donne à ce neveu, qu'il a voulu maudire, une dernière et bien forte preuve. Il viendra tantôt près de vous, après avoir vu son notaire... car il veut placer de suite sur votre tête , et mettre à votre disposition la part des biens... CÉCILE. Ah ! monsieur , qu'il l'emploie à sauver l'ingrat... Si je connaissais sa retraite , j'irais l'en arracher , le ramener aux genoux de ce digne parent. FLORBEL. Laissez agir De Méranges; attendez sa venue. Sa bonté, la conduite à venir de Saint-Edmond , vos paroles conciliatrices , les miennes elle tems, changeront peut-être les dispositions sévères qu'il doit prendre dans l'intérêt de sa famille et de la sociéié. CÉCILE. Des dispositions sévères ! ( Lecoq et Victoire redescendent avec Hotde-Varis. ) ( 3- > v J / ; il ou BEL , à Cécile. Je vous demande la permission de vous laisser. . De Mé- ranges în'a chargé d'une course indispensable , dont le dois lui rendre compte avant qu'il ne vous voie....... Lecoq, ouvrez à madame son appartement. ( Lecoq entre dans la chambre du rez-de-chaussée . ) LECOQ. Oui, mon général. ( Il ouvre les persiennes, qui laissent voir l'intérieur. ) FLORBEL , à Cécile. Pardon. ( II regarde de la fenêtre si tout est en bon ordre, et semble faire des observations à Lecoq . ) roule-paris , à Victoire. C'est vrai tout d'mème que le moment approche... VICTOIRE. Sans doute qu'il approche.... et tu vas aller t'habiller.... ROULE-PARIS. Tiens, je n'y pensais déjà plus... En avant l'habit neuf... CÉCILE , les regardant se témoigner leur plaisir mutuel. Leurs apprèls pes enivrent de joie! Ah! puisse leur bonheur passer moins vite que le mien ! FLORBEL , se rapprochant. Madame... [Il lui prend la main.) VICTOIRE , s'avance près de Cécile. Si madame a besoin de mes services? CÉCILE. Merci... Je désire être seule. LECOQ. D'ailleurs , dès que madame sonnera... CÉCILE. Je ne serai visible que pour M. de Méranges. (Elle entre avec Florbel. ) VICTOIRE. Pauvre petite femme , comme elle est triste ! Ça m'ôte ma gai té à moi. ROULE-PARIS. C'est drôle; ca me fait de l'effet aussi. (Il prend la main de Victoire. ) Ma Victoire, tu n'auras jamais de reproches à ine faire , va ; j'vois que ça vous fait trop de mal, a vous. ces choses-là. ( 38 ) FLORBEL, sortant du pavillon. Mes enfans , soyez bien attentifs pour madame de Saint- Edmond , et puisqu'elle n'a pas voulu qu'on retardât votre mariage, tâchez au moins que votre joie trop bruyante ne l'importune pas. ROULE-PARIS. Soyez tranquille, mon général, on connaît encore sa consigne : respect au sexe, égard au malheur, et voilà. Du reste, je suis fièrement content. Je vais faire là une jolie campagne ; grâce à vous , ce sera la dernière. VICTOIRE. Nous comptons toujours sur l'honneur de vous voir. florbel, à Victoire. Puisque c'est moi qui te conduis... A. ce soir ! ( Florbel sort ; il est suivi far tout le inonde qui le salue. ) SCÈNE V. VICTOIRE , ROULE-PARIS , LECOQ. ROULE-PARIS. Est-il bon enfant ? VICTOIRE. Et sans fierté. LECOQ. Vlà c'qu'on appelle un homme aimable. VICTOIRE , se retirant dans le pavillon. Puisque cette dame n'a besoin de rien, je vais faire ma toi lette. ROULE-PARIS. Et moi aussi. Ah ca , dis-donc , je te prie de ne pas attacher rbouquet sans moi; j'veux le placer moi-même. VICTOIRE. Eh bien, je t'attendrai ; tu le placeras comme tu voudras. LECOQ- A ce soir donc ! TOUS. A ce soir! {Roule-Paris sort par Mgàuchà ; Victoire rentre, au pavillon. ) ( % ) SCÈNE VI. LECOQ, SAINT-EDMOND, DUCLOS ; un Domestique, , chargé d'effets. ■dxjclos, en dehors. C'est ici. LECOQ, en scène. J'm'en vais voir si tout est propre dans le local de monsieur... monsieur Saint-Julien. Quand un homme donne dix francs do denier à Dieu, faut pas le négliger... duclos , par la grille. Tu vois que les Petites-Affiches sont honnes à quelque chose... Je te demande si personne de connaissance s'avisera de nous chercher au boulevard Mont-Parnasse, à l'autre bout de Paris positivement. ( Au domestique. ) Joseph , voici le logement ; places-y le sac de nuit, nos armes. SAINT-EDMOND. Qu'allons-nous faire ? DUCLOS. S'il y avait deux places dans la diligence, je te dirais : Elle passe devant cette porte tantôt, grimpons-y ? SAINT-EDMOND. Et d'ailleurs, où irions-nous?.. DUCLOS. Presque sans argent, c'est vrai. Nous avons tout juste pour les besoins présens.....Tu as eu tort chez ton oncle, puisque cette petite Cécile..... SAINT—EDMOND. Eh .' que pense-t-elle de moi?... duclos , réfléchissant. C'est de la résolution, du caractère , qu'une démarche pareille de sa part. SAINT-EDMOND. C'est de l'amour. DUCLOS. Enfin , puisqu'elle l'avait faite , qu'il n'y avait pas à reculer, j'aurais dit a M. de Méranges : J'ai complètement tort..... maudissw-moi, tuez-moi, si vous voulez ; mais voilà le pourquoi de toute ma conduite. SAINT'EDMOND. Avouer publiquement? ( 4° ) DUCLOS. Ou le prend à part. SAINT-EDMOND. Il n'était plus en état de rien entendre. DUCLOS. Ou plutôt toi de rien dire ; tu avais perdu la téte, et si tu ne m'avais empêché d'entrer... dans l'état des choses... Ne pas profiter delà bonté d'un oncle qui a laissé échapper : Je paierai tout... Avec moi, il n'aurait pas eu le démenti... C'est ta lémme qui gagne à cela ; ton héritage lui tombe sur la téte , pendant que les contraintes nous restent sur le corps... Mais , vois-tu? Cécile t'aime, oh ! elle t'aime, c'est une justice à lui rendre;... elle seule pourrait... oui, elle pourrait encore... Crois-tu ton oncle capable de le laisser subir les suites? SAINT-EDMOND. Dans sa fureur!.. . Ah! je mourrai avant. DUCLOS. Mourir .. et moi, ne veux-l u pas que je meure aussi.. . Cécile détournerait l'orage. Si tu écrivais. . . Demande pardon.. Il faut toujours finir par là avec les femmes... et elles y sont toujours prises... L'amour-propre.. . SAINT-EDMOND. Je ne la tromperai point, je n'aurai qu'à laisser parler mon amour. DUCLOS. Eh bien .' laisseparler: décidément elle peut être notre planche de miséricorde dans ce naufrage. Nous chargeons Joseph du paquet; il est aussi hardi qu'intelligent, aussi sûr que discret, il ne découvrira point notre retraite. Des propositions n'en- gagent à rien, et si nous pouvions... Attends... D'abord... Joseph !.. Notre usurier doit être chez lui: c'est l'heure de ses audiences i va, tâche de savoir s'il a fait des démarches auprès de M. de Méranges____Prends un cabriolet, pas à l'heure , entends-tu? Cinq francs, s'il est de retour clans vingt minutes. Va le vent. {Joseph sort.) 1ECOQ. Messieurs, votre local est prêt. DUCLOS. Merci, monsieur le concierge. Vous m'avez dit, je crois, que nous étions les seuls locataires. LE:oq. C'était vrai, messieurs, lorsque vous avez loué; mais, depuis, le propriétaire de la maison a disposé de ce pavillon en totalité. ( 4« ) DUCLOS. Et quand emménagent ceux qui doivent l'habiter f LECOQ. C'est fait, monsieur. DUCLOS. Déjà. LECOQ. C'est pas difficile, puisque c'est tout meublé : on n'a qu' son bonnet de nuit à mettre dans sa poche. D'ailleurs je vais vous dire, le général Florbel. SAINT-EDMOND. Florbel!... DUCLOS. C'est le propriétaire, un bien aimable homme; si vous ne sortez pas avant ce soir, vous pouvez faire sa connaissance. SAINT-EDMOND , à part. Que dit-il ? DUCLOS. Ça nous fera un fier plaisir. LECOQ. Il vient chercher sa filleule mamzelle Victoire. saint-EDMOND, vivement. Victohre est ici ? LECOQ. Vous la connaissez. DUCLOS. Tl ne la connaît pas plus que vous. C'est un fou Depuis qu'il a eu une maîtresse de ce nom-là, il prend toutes les Victoires pour la sienne. LECOQ. Ah v'ià c'que c'est... duclos, riant. Oui. SAINT-EDMOND , à Duclos. Il faut partir d'ici. DUCLOS , de même. Attends donc. {Haut.) Ah ça ! et l'autre... l'autre locataire.. LECOQ. L'autre? M. Florbel l'a amené lui-môme— SAINT-EDMOND. Tout-à-l'heurc____ I.ECOQ. Oui.... ( 4» ) DUCLOS. Eli bien , nous l'avons échappé belle. LECOQ. C'est une jeune et jolie dame qui est d'un triste, mais d'un triste____ DUCLOS. Si c'était.... LECOQ. Elle s'est enfermée...Elle a dit qu'elle ne recevrait personne, c'est-à-dire excepté M de Méranges.... DUCLOS. Aye, aye, aye. SAINT-EDMOND. Eh bien ! LECOQ. L'ami intime du général____qui va venir la voir. DUCLOS. Dans quel guêpier nous sommes-nous fourrés ! SAINT-EDMOND, bas. C'est Cécile.... DUCLOS, de même. Point de doute... Tais-toi... {Haut.) Monsieur, comment vous appelle-t-on ?.... Lecoq, je crois ? LECOQ. Lecoq, pour vous servir. DUCLOS. Eh bien, monsieur Lecoq , j'en userai sur-le-champ ; mon domestique est en course : avez-vous le tems de me faire une commission, vous ? LECOQ. Comment donc , monsieur, tout de suite. DUCLOS. Il est environ cinq heures et demie ; on ouvre à six heures les bureaux de l'Odéon, vous irez me prendre un billet d'orchestre de deux places. LECOQ. Deux stalles? DUCLOS. Oui. SAINT-EDMOND, bas. As-tu le diable au corps? DUCLOS. l''nis-moi donc le plaisir de me laisser tranquille... {Haut.) On donne Robin des Bois aujourd'hui.... nous irons au dernier acte, seulement pour le chœur des Chasseurs. ( 45 ) LECOO. Monsieur, je ne fais qu'aller et venir ; surtout voyez-vous li L'aperçoit, rentre dans ton cabinet, commence toujours ta lettre : c'est une entrée en matière; je te promets de l'introduire près de toi. ( 47 ) SAINT-EDMOND. Je ne sais pourquoi {«tremble____ DIÎCLOS. De la confiance, au contraire ; nous en avons besoin pour nous tirer du pas où nous sommes. ( Il le reconduit au pavillon ; Joseph en ouvre les persiennes de façon qu'on aperçoit les manteaux jetés sur le dos d'un sié^e, la valise sur la table et les pistolets à côté. Saint-Edmond repousse ces objets vers un coin de la table et se met à écrire. ) SCÈNE X. SAINT-EDMOND, DUCLOS, JOSEPH, DE MÉIlANGES. DUCLOS, à Joseph. Il approche, pousse cette grille , rentre près de Saint-Edmond , et riens ouvrir au premier coup de cloche. ( Joseph entre dans le pavillon et parle à Saint-Edmond , tandis que Du- clos regarde à la grille. ) Il a l'air préoccupé , la mine sévère en diable., et les prises-de-corps dans sa poche... Si mon éloquence pouvait les en arracher... pourquoi pas? qui ne risque rien... ( De Méranges qui sonne , interrompt le discours de Duclos. Joseph quitte le pavillon pour aller ouvrir. ) DE MÉRANGES. Merci... Lecoq n'est-il pas là ? DUCLOS, se présentant. Monsieur a besoin du concierge?... je l'ai envoyé en commission ; il devrait être de retour...Si monsieur demande quelque chose ou quelqu'un ?... DE MÉRANGES. Une jeune dame qui loge d'aujourd'hui dans cette maison. duclos , montrant la porte de Saint-Edmond. Si monsieur veut bien... La porte , Joseph ! ( Joseph ouvre la porte du pavillon. ) DUCLOS. Que va-t-il dire? [M. De Méranges entre ; Duclos le suit et ferme la porte sur lui. Joseph reste planté dans un coin, de l'appartement. Saint- F.dmond s'avance. ) DE MÉRANGES. Que vois-je? ( 0 ) SAINT-EDMOND. Un malheureux qui vient de lui-même à vos pieds ! DE MÉR ANGES , regarde un papier qu'il tient. Vous devez vous appeler Duclos ? DUCLOS. Prêt à vous rendre mes devoirs. DE MF.RANGES. Oser venir m'attendre ici .' A l'audace d'un pareil trait je devine l'ami de ce misérable... SAINT-EDMOND. De grâce... DE MÉRANGES , se reculant. Laissez-moi... DUCLOS. Oui , mon ami, je ne m'en défends pas, et , si j'ose le dire , un conciliateur. DE MÉRANGES. Digne de lui. DUCLOS. Je passerai sur les mots , monsieur : vous êtes prévenu. DE MÉRANGES. Oui, trop prévenu pour vous écouter davantage. DUCLOS. La raison?... DE MÉRANGES. Je la perds , ainsi que la patience à vous entendre. SAINT-EDMOND. Par pitié ! DE MÉRANGES. Je n'en ai plus. DUCLOS. Eh bien ! privez-le donc de votre tendresse, il en gémira ; d« vos biens, il le mérite; mais de sa liberté, dit-on?... DE MÉRANGES. J'en ai le droit. DUCLOS. Vous n'en userez pas. DE MÉRANGES. Sur-le-cliamp , si je puis. DUCLOS. Ali ! monsieur !... ( 4d ) DE MÉRANGEï. Laissez-moi sortir. DUCLOS. Vous n'éles point inflexible. DE MÉRANGES. Je pourrai sortir peut-cire ?.. DUCLOS. Que la nature plus forte... DE MÉRANGES. Je sortirai, vous dis-je... SAINT-EDMOND. Duclos, laisse... DUCLOS. Il va nous perdre. {A de Méranges, lui prenant le bras. ) Calmez... DE MÉRANGES , se débattant. La violence ! DUCLOS. Anéantissez ces contraintes falales... DE MÉRANGES. Ali ! c'est donc pour cela; je suis dans un piépc.....scélérats !... ( // regarde, autour de lui, voit des pistolets , en prend un.) Livre-moi passage, ou ta vie.. . Saint-edmond , se jette sur lui. Mon oncle ! DUCLOS , relève le pistolet avec son bras. Vous vous méprenez. . . ( Dans ce débat, le pistolet crève, atteint de Méninges , qui tombe privé de sentiment, et blesse légèrement Saint-Edmond éi la main .) SAINT-EDMOND ET DUCLOS. Il s'est blessé lui-même. SAINT-EDMOND. Mon oncle... Il est sans connaissance. .. DUCLOS. La fatalité nous poursuit. Se tuer!.. . Nous n'avions pas assez d'embarras. SAINT-EDMOND. Du secours !... DUCLOS. Paix. !... Joseph , soutiens-le. ( Saint-Edmond et Joseph donnent à De Méninges tous les secours possibles. ) 4 ( 5o ) SCÈNE XI. Les Précédens, CÉCILE. ( Duclos venait d'entrouvrir la porte de son pavillon , et d'avan cer la tête, pour s'assurer que personne n'écoutait. Cécile , attirée par l'explosion, embrasse le tableau d'un coup-d'œil; elle va s'écrier , quand Duclos lui prend fortement la main. ) DUCLOS. Silence !... Le hasard seul... on ne voudra pas le croire !... CÉCILE. Un assassinat!. . DUCLOS. Silence , ou toui ce que vous aimez est perdu ! ( Cécile frissonne , et se tait. ) SCÈNE XII. Les Précédens , Le Conducteur de diligence. le conducteur. Le ballot du général Forbel. DUCLOS. Le ballot.... il es! là... Vous avez une place ? LE CONDUCTEUR. Oui. DUCLOS. Bien. (A part.) Cécile est le seul témoin i trompée elle-même, elle croit... La douleur peut lui arracher des aveux redoutables. ( Sept heures sonnent. Tandis que le conducteur charge le ballot. Duclos s'adresse à Cécile. ) Votre bienfaiteur n'existe plus ; il ne vous reste que le choix entre l'accusation et la complicité : la diligence est là. . . une place. . . Vous ne pouvez ni défendre, ni livrer à la justice un malheureux.....Fuyez, fuyez; c'est la dernière preuve d'amour que vous puissiez lui donner. Cécile , hors d'elle-même, reste immobile. Malheureuse! LE CONDUCTEUR , chargé. Eh bien ! venez-vous ? DUCLOS. De suite. ( A Cécile. ) Un moment de retard, et nous sommes tous perdus!.. CÉCILE, d'une voix éteinte. Je n'y survivrai pas... Saint-Edmond coupable!... sou ( 5. ) oncle !■.. (On entend la voix du postillon appelant les voyageurs}. Allons, allons. DUCLOS. Ilàtez-vous , madame. ( Il lui donne son chapeau , lui jette son schallsur ses épaules , V'enveloppe , et la pousse , en disant au cocher :) Faites ouvrir, voici la personne. (Il la traîne chancelante, la met sous le bras du conducteur. ) Soutenez- la : elle est convalescente. ( Cécile s'abandonne au bras du conducteur, sans savoir ce qu'elle fait. Duclos fouille à sa poche, et retourne au conducteur. ) Tenez... les plus grands soins. .. LE CONDUCTEUR. Merci. Allons, allons. (Il claque du fouet.) DUCLOS, la main sur la grille. Elle monte____on ferme la portière... le conducteur est sur son siège... la voiture roule... la voilà partie... (Duclos retourne au pavillon. A Saint-Edmond.') Eh bien.... saint-edmond , avec effort. Tl ne revient point. DUCLOS. Chut. SCÈNE XIII. DE MÉRANGES dans le pavillon , ROULE - PARIS , VICTOIRE après dans le pavillon en face. ROULE-PARIS, sur son siège, arrive, le clmpeau bariolé de rubans. Arrêté devant la grille en chantant, il appelle et fait claquer sonjouet. Victoire! Victoire! Eh! Victoire! DUCLOS, à Saint-Edmond. Du monde.. .Contiens ta douleur... {llregarde). C'est un fiacre. ROULE-PARIS , mettant pied à teire. Victoire! Elle n'est pas encore prête.... j'en étais bien sur. Lea femmes.... ( Victoire , dans le pavillon, ouvre les parviennes ; on la voit à demi parée, relevant ses cheveux devant une glace. Des lumières sont sur la clieminée ; une domestique l'aide à s'habiller.) VICTOIRE. Ah! mon Dieu.... je n'ai plus que ma ceinture.... Monte.... .levions d'avoir une jolie peur.... de vilaines gens qui s'amusent à tirer des coups de fusil... j'ai saute— ( 5* ) ROULE-PARI». Attends , je rais l'aller rassurer. {Il monte.) DUCLOS, qui a tout suivi de l'œil. Toujours clans le même état ! SAINT-EDMOND, tombant sur la table, accablé. C'en est donc fait. ROULE-PARIS, auprès de Victoire à^laquelle il pose le bouquet. Est-elle gentille , ma petite Victoire ! DUCLOS. Le» secours sont inutiles. ROULE-PARIS. Non, il n'y a pas une princesse qui approche de ce minois-là. (Il l'embrasse.} VICTOIRE. Prends garde, tu vas me chiffonner. duclos , att milieu de la scène. Cécile partie, Lecoq absent, tout le monde ignore cette catastrophe imprévue. (// sort dans la cour et regarde partout.) ROULE-PARIS. Voyons que je place enfin ce fameux bouquet. victoire , le lui donnant. Tiens. DUCLOS. Ils ne songent pas encore à descendre; ce parti seul nous sauve. (// court ouvrir lejiacre du Roule-Paris et revient au pavillon^) Prenons cette issue qui donne sur la gri le. Joseph... dans notre situation____ tout nous compromet____toi-même ne serais point à l'abri. Aide-moi : que la prudence nous dérobe aux suites fâcbeuses d'un triste hasard... (^11 souffle la lumière et porte avec Joseph le corps do De Mêran- ges dans la voiture.) roule-paris , pendant le trajet du corps* J'ai nettoyé mon fiacre pour recevoir ma Victoire et mon général;... ma p'tite femme, à commencer d'aujourd'hui, je te préviens que j'va t'mener comme y faut : tu me l'rendras bien, pas vrai?... Tu ris... c'est ça : qui n'dit mot consent... c'est la coutume de Paris, d'ailleurs. ( 53 ) SCÈNE XIV. DUCLOS, ROULE-PARIS, FLORBEL, VICTOIRE, LECOQ. (JJne ■patrouille passe ; Lecoq revient de faire sa commission à l'instant où Duclos ôte sa main de la poignée de la portier» du Jiacre.) LECOQ. Vous vous impatientiez. duclos'. Oui... j'allais au devant du billet. LECOQ. La queue était déjà si grande au bureau... Mais vous avez bien le irais, (Il donne à Duclos les billets.) ROULE-PARIS. Là , éclairez-nous, la bonne , j'va lui donner la main. {lit descendent.) LECOQ. Personne n'est venu? DUCLOS. Personne. LECOQ. Je vous remercie. FLORBEL, en dehors. Lecoq ! LECOQ. Mon général... (A Duclos qui va rentrer.) Tenez, le voilà le propriétaire. duclos , vivement. Merci, je n'ai pas le teins. ( Il fait signe à Joseph qui va rallumer sa bougie à la bonne. ) FLORBEL. Tiens un moment la bride du cheval. LECOQ. Avec plaisir, mon général. FLORBEL, à Roule-Paris et à Victoira. Ab ! ah ! déjà prêts 1 j'arrive à propos. ROULE-PARIS. Toujo urs et partout, général. ( 54 ) saint-Edmond , lorsque la lumière reparaît dans le papillon , sortant de sa stupeur. Eh bien... où est-il ? DXJCLOS , dans le pavillon. En sûreté; pas un mot, le général Elorbel est ici. SAINT-EDMOND. Dieu .' FLORBEL. Et notre jeune dame , que fait-elle ? VICTOIRE. Elle repose dans son appartement : elle a demandé à être seule. FLORBEL. DeMéranges l'a-t-il quittée de bonne heure? LECOQ. Il n'est pas venu. FLORBEL. Ah ! c'est étonnant... Quelqu'affaire... ROULE-PARIS. Allons, Victoire, monte. ( Ilprend Victoire parla main et la conduit à sonjiacre. Duclos J'rémit en apercevant ce mouvement à travers les versiennef entrouvertes. ) FLORBEL. Non , non , son parrain , je la conduis dans mon cabriolet. ROULE-PARIS. Eh ! bien , monsieur Lecoq , nous irons ensemble. FLORBEL. Il montera derrière ; j'ai en route une commission à lui indiquer. Allons , mon enfant. ( Le général donne la main à Victoire ; la domestique les devance pour les éclairer. Lecoq les suit. La domestique restée seule en scène éclaire le cabriolet du général. Houle-Paris monte sur son siège el /ait claquer son Jouet. ) DUCLOS. Ils partent. roule-paris, à ses chevaux. Allons, mes petits l'eignans . à la barrière viveiiicnl et chacun un picotin d'avoine. Allons , Cadet : Du courage, (bis.) > Les Cochers sont toujours là. DUCLOS, suivant tout ce mouvement. Nous sommes sauvés. FIN DU SECOND ACTE. / ( 55 ) —f— » >»«> « t n Bi« w i > w t » f » « w wwat§ >« f ACTE III. /",e théâtre représente la barrière d'Enfer vue obliquement , au fond, la route terminée par unpaysage. Sur le devant, à gauche , un aubergiste. A droite , un quinconce d'arbres , un orchestre dressé, un restaurant. »I HI8lt teWWWW«» IBWa i> HlWHHi e i»I B Ht > li l » lglSH) M I H Him SCÈNE PREMIÈRE. L'ENRHUMÉ, L'AUBERGISTE, Garçons, Musiciens. L'ENRHUME| assis à une table at>ec l'aubergiste , tout le moud': sur le côté à quelques pas. Ah ça , le grand salon est-il prêt ? l'aubergiste. On vient d'allumer , on l'nettoie. l'enrhumé. lion ; soixante rouverts. l'aubergiste. ("est convenu. L'ENRHUMÉ , de la craie à la main. Trois francs par tète. l'aubergiste. I.'vin à part 7 L'ENRHUMÉ . chiffrant sur la table. Ça va tout seul. Trois t'ois zéro, zéro , trois lois six,