\ UNE JOURNÉE DE PRÉVILLE, COMÉDIE EN UN ACTE ET EN PROSE, Par Alexis DAUDET; Représentée pour la première fois au Théâtre MOLIERE , le 24 vendémiaire an 10. A LIEGE, Chez J. A. Latour, Imprimeur - Libraire, sur le Pont-d'Isle. An 10. — 1802, m2S,2i Je soussigné, autorise le Citoyen La tour, Imprimeur, à Liège, h imprimer et vendre Une Journée de Préville, et je déclare que je poursuivrai, les contrefacteurs. Alexis Daudet. A D AZINCOURT, Comédien Français. J'ai le faible mérite d'avoir mis sur la scène un modèle que vous regrettez tous les jours ; le public applaudira à l'intention que j'ai, en dédiant mon ouvrage à celui qui nous console le plus de la perte de Préville. Agréez l'hommage de mon estime, Alexis Daudet. ACTEURS. Préville, Acteur. Poinsinet, Auteur. Bellecourt, Acteur. JolisboiS , Cavalier. PRÉSUR, Usurier. VALENTIN, vieux Comédien. Champagne , Domestique de Préville. Mad. Préville. La. Scène est à Compicgnc, dans une Auberge. UNE JOURNEE DE PRÉ VILLE, COMÉDIE. Le théâtre représente une vaste chambre qui tient à plusieurs appartemens. Deux malles à droite renferment les habits de Préville; du même côté, une cheminée avec du feu. Au lever de la toile , Champagne est occupé à arranger les habits, SCENE PREMIERE. CHAMPAGNE ( seul. ) Bon, mettons ensemble tous les habits du Mercure Calant, puis Mr. Pincé, Mr. Loyal, le superbe habit tlu Bourgeois gentilhomme , et Sosie , que j'allois oublier !.. voilà bien tous les costumes de notre répertoire. Que mon maître s'éveille, il trouvera tout prêt..... ïl n'y a pas de comédie aujourd'hui, ainsi nous nous reposerons ; mais demain , toute la cour applaudira mon m?ître, tout Compiegne viendra le féliciter; j'ai bien fait de ne pas dire son nom, nous serions déjà assaillis de visites; tous les grands seigneurs viendraient même voir monsieur Préville. Il semble que les talents rapprochent tous les hommes; pour lui, peu fier de son mérite, il aime tout le monde, il est bon, juste, humain, compatissant, et Champagne, le fidèle Champagne, est souvent traité comme son ami. (6) P t i v i t l ! (appelle,) Champagne ! Champagne. Ah ! le voilà enfin éveillé. Prkville. Champagne ! Champagn e . Monsieur. SCENE II. PRÉVtLLE, Mad. PRÉVILLE, CHAMPAGNE. PREVILLE. Eh bien.' où donc as-tu mis ces malles? Champagne. Les voici, monsieur, tout est prêt. Mad. P r é v i l i. e. En vérité , monsieur , c'est une pitoyable chose qu'un lit d'auberge, je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. P r & v I L L B. Ni moi non plus, ma chère. Mad. P R é v I L L E, Oui, vous m'avez étourdie de votre insipide pièce du Cercle; je vous entendais repeter à chaque instant ; et pour un si petit rôle, en vérité, c'est trop vous donner de peine. P r é v I L L E. Il n'est pas de petits rôles, ma chère femme, et l'on ne doit en mépriser aucun ; j'espere tirer parti de ce- ( 7 ) lui-ci..; Mais c'est qu'il me faut bien prendre le ton mielleux de nos médecins du jour : ah ! madame Préville, qu'il nous faut d'art pour approcher de la nature !.. Mad. Préville. D'accord ; mais pourquoi n'avoir pas prévenu que nous arriverions hier soir? on nous aurait au moins logés convenablement, et l'on se serait empressé... Prévillk. J'étais bien aise d'avoir un jour à moi, pour repasser tous mes rôles ; dans notre pénible état, il faut, ma chère, étudier sans cesse, saisir le vrai ; un geste, un regard, rien ne doit être bazardé : le public sévère, presque toujours juste, ne nous avertit point de nos fautes, mais nous punit de les avoir commises ; il acheté en entrant le droit facile de nous dire nos vérités... Pourquoi jouons-nous la comédie?... (;n< z rien, on n'est paj plus jalouse que vous n'êtes j; loux ; je vous aime , mais je vous estime. BellecouRt. La pa!x. SCENE XII. LES PRÉCLDENS, POINSINET et CHAMPAGNE. Champagne ( annonçant. ) on sieur Poinsinet! Mad. Préville ( bas. ) A propos, et le pari. mm^,sam Ptiviu I ( bas. ) Silence. Champagne (à Prèville , à part. ) Monsieur, j'ai remis moi-même îi l'infortuné... Préville (à Champagne. ) C'est bon Mad. Prèville (haut. } Eh b'en, monte-t-il, ce monsieur Poinsinet, je veux le faire enrager... Poinsinet. Voilà une intention bien perfide, belle dame (// lui baise la main). Messieurs, je suis votre humble serviteur; je suis vraiment abymé de mon voyage. ( 27 î Mad P R é v I l L * (s'dssiyMt et faisant des nœuds.) Pour quoi donc ? Poinsinet. J'ai cru n'arriver jamais ; une misérable voiture, plue dure, plus secouante... et qui ne marchait pas. Pré ville. Il fallait descendre et la pousser par derrière. P O I S | 1 | t Ti Ah ! mon chet Pr'ville, il est passé ce tems où l'on nWn faisait tant acroire . je suis sur mes gardes... Et noire pari ?.. Prévills. Ne parlons pas de cela. Poinsinet. Oui, parlons plutôt de répéter le Cercle. Mad. P R É V l L L E. Comment, monsieur, vous vous imaginez que je vai* répéter? P O t M S J N * T. Pourquoi pas? Mad. P r k v i L L E. Je ne sais pas un mot de mon rôle. Préville. J'ai parcouru celui que vous m'avez donné; mais c'est égal, pourvu qu'on sache la substance, c'est de la prose... Poinsinet. Oui , je vous reconnais bien-là , vous autres corné- D a ( **) diens, il vous est indifférent de vous tromper, et vous faites dire à l'auteur tout ce qui vous passe par la tête. P R É V I L L K. L'auteur y gagnerait quelquefois. Poinsinet. Cela se peut; mais j'aime autant qu'on dise ma pièce comme elle est, j'en suis l'auteur. Mad. P R É V I L L K. Eh, mon dieu, personne ne vous conteste ce titre- là... J'ai une migraine affreuse; je n'ai pas dormi. P o i n s i n * T. Qu'est-ce qui dort à présent, madame ! Mad. Préville. Madame Bellecourt n'est point ici, ni Auger, ni Molé, qui répétera à leur place ? PoiNSIN ET. Champagne : n'est-ce pas, mon ami Champagne? tu me feras ce plaisir... Champagne. Mais, monsieur, je ne sais pas... Bellecourt. Pourquoi tant se presser pour une pieee que l'on ne jouera que dans huit jours;... pour moi qui n'ai point de rôle. PoiNSINBT. Dans huit jours! dans trois, monsieur; j'ai la parole des gentilshommes. Aurais-je fait le voyage de Com- piegne sans cela. Mad. Prévillb. Vous pouviez bien rester à Paris. ( 29 ) PoinsinET (priant. ) Allons, voyons, mes amis... Mad. Préville. D'abord, je vous dirai franchement que l'avant dernière scène ne fera point d'effet.... non, monsieur, aucun effet ; il n'y a pas d'action dans votre ouvrage : qu'est- ce que c'est que de ces choses qu'on voit tous les jours. Poinsinet. Mais, ma pièce se nomme le Cercle; concevez donc le Cercle, ce qui se fait, ce qui se dit, dans toutes les sociétés. Préville. Aussi dit-on que vous avez écouté aux portes. Mad. PrÉville. Si vous faites bien, monsieur Poinsinet, vous oterez le rôle de ma fille. Poinsinet. Et le mariage de la fin ! une comédie sans mariage ! cela ne se voit pas, madame, soyez donc de bonnefoi. Bellecourt. Il est plus important que vous ne pensez , de ne point mettre en scène ces pauvres auteurs , cela diminue beaucoup de la considération qu'ils peuvent avoir dans le monde. Moi je supprimerais le rôle du poëte, qui vient jouer un très-sot personnage, que l'on ne veut jamais entendre Poinsinet. M'y voilà précisément. n Pauvre» talents! comme on vous humilie! Je vous prie en grâce de me donner un quart-d'heure, et vous me désolez par vos objections. ( 30 ) Bellecourt. Tout ce que nous en disons, en efTet, c'est pour voui, car après tout, la pièce tombera, et.. . P O I N S I N E T. La pièce ne tombera pas. .Bbllecourt. Ah... qui vous l'assure? PoiNSINET. Moi. B E L L R C 0 U R T. Oh, oui ... et pourquoi? PoiNIISJET. Préville joue dedans. PRK VILLE. Bon, monsieur le flatteur, vous voulez me mettre de votre bord ; iroi, je vous conseille d'avoir des amis à la cour, pour faire promptement jouer votre ouvrage. PoiNSiN ET. J'en aurai. J'étais dans la voiture ave un officier de la Bouche, qui m'a promis sa protection. Vous savez que depuis long-temps je sollicite une char»e. Je n'attends que la première mort pour en ob'enir une. P R h; v i L L e (à part, saisissant une idée. ) Ah! parfait, haut ) H las, en parlant de mort, ce pauvre B'zieres; tu le connoissai* Bellecourt? ( // Jai c un signe d'intelligence. ) Bellecourt (comprenant. ) Bézieret? oui, oui, ce grand bel homme, C 31 ) Préville. Justement, une superbe taille, celle qu'il fallait enfin pour remplir la charge qu'il occupait. PolNSlNKT. Il est mort ? Bbllbcourt. D'hier. P O I N S I N E T. Et quelle charge avait-il. Préville. Ah! charmante, agréable, commode, rien à faire, deux heures de service par jour dans l'hiver, toute la belle saison à lui, des chevaux, 15 mille livres de revenus , un logement au château , le droit à ses gens de porter la livrée, tous les agrément possibles.... mais la mort ne respecte rien , et il a quitté hier tous ces avantages, dans les bras de Bellecourt. B t l l k c o u R t. Et avec une résignation! . « Mon cher Bellecourt, m'a- «-il dit , j'ai rempli avec honneur l'emploi qui m'a été conlié; je le quitte sans regret, puisqu'il est écrit... là- haut... Et... j'ai reçu son dernier soupir. P O I N S I N E T. Le pauvre homme ! mais quel était donc cet emploi ? Préville ( très-vite.) Ecran du roi ! Bellecourt {appuyant. ) Oui, Ecran du roi ! Poinsinet. Ecran du roi, qu'est-ce donc? ( 3» ) PrévilLb. Voici ce que c'est. Vous savez que le roi aimait fort le marquis Damesne, qui était très frilleux, et que dans les petits appartemens il était toujours près de la cheminée; le roi lui dit un jour, qu'il s'était éloigné par respect : « Damesne, le feu est trop violent, mettez- vous devant moi, je vous fait mon Ecran." P O 1 N S I N E T. Ah ! c'est plaisant ! PrÉvillb, Depuis ce temps, il en garda la charge, à laquelle le roi attacha tous les avantages dont nous venons de parler. Bézieres obtint la survivance, qu'il vient de quitter à son tour, hier, avec sa dépouille mortelle. Bel lecourt. Le plus galant homme ! ... ah.' je l'aimais comme un frère. PoinsIn»t ( réfléchissant. ) Mais effectivement cette charge n'est pas très-difficile à remplir. P R É V I L T, F.. Ah, mon dieu, non, il faut seulement se tenir avec constance le dos tourné au brasier, et en souffrir la chaleur ; mais cela dure si peu. PoiNSINET. Et Bézieres est mort? Bell«court. Très - mort ! P o i n s 1 N b r. Lui désigne-t-on un successeur ? ( 33 ) P R É V I l l E. Il y a sans doute beaucoup de solliciteurs, mais en s'y pre na "t d'avance, et avec des connoissances... B E L L E C O U R T. Oui, par exemple, moi, je peux être très-utile et servir chaudement dans cette affaire, je suis très-lié avec le grand Fcutier. Poinsinet ( transporté, ) Mes amis, mes chers ainis, voilà l'occasion de me rendre un important service. P R É V I L L E. Comment ? Poinsinet {très-vite,') Je vais demander cette charge. Belleco urt. Vous ? Poinsinet. Moi, sans doute. BellEcourt (froidement.) Pourquoi pas? vous avez des talens, de l'esprit; j'ai des protecteurs, vous avez de l'argent; ma foi vous avez raison , et je me charge de votre demande. Poinsinet. C'est un service à me rendre, vous sentez quelle figure je pourrai alors faire à la cour... Eh bien , j'avais un certain pressentiment que mon voyage me serait favorable, .j , Mad. Préville. Mais ètes-vous sûr d'avoir toutes les qualités requises... E ( 34 ) PolSSIHBT. Pourquoi donc pas ? je suis grand, c'est ce qu'on demande ; je ne suis pas un sot, je sais ce que je vaux ; ce que le vulgaire appelle orgueil, je le nomme estime de moi-même; et puis, ce n'est pas la meru à boire qu'une charge comme celle-là; il faudra essayer de me chauffer un peu, cela gêne pour la première fois, mais l'on s'accoutume à tout. Préville. C'est répondre parfaitement. PoINSINBT. Dressons vite le placet. P r É v I L L i. Quatre mots seulement : les gens en place ne lisent que ce qui est très-court, vous le savez. PoiNSINET. Heureux encore quand ils s'en donnent la peine. P R É V 1 L L K. Il faut vous adresser au ministre. PoinsInet (il se met à la table. ) Sans doute. Ecrivons. " Monseigneur ! Nicolas Poin- sinet, auteur" mettrai-je auteur? oui, cela ne gâte rien n auteur de plusieurs ouvrages, vous demande la place d 1 Ecran du Roi, vacante parla mort de Mr. Bézieres. J'ai l'honneur d'être, etc. " On ne peut être plus bref. Bell ecourt. C'est dire beaucoup en peu de mots. J'admire comme vous avez saisi cette heureuse circonstance : cette place, nionsieur } vous fera un honneur infini dans le monde, f îS ) et je serai tout fier, pour ma part, d'avoir fait un Ecran du Roi ; je vous réponds de votre affaire. P o i n s I N E T. Je vais, démon côté, voir toutes mes connoissances, l'officier de la Bouche avec lequel j'ai voyage, et j'es- pere réussir... Mad. Préville. Et la répétition ? PoinsInbt ( très-vite. ) En revenant : vous sentez bien, madame, que ceci presse davantage. Comment donc, on n'aurait qu'à nommer ; il est instant de demander un des premiers. Sans adieu, mon cher Préville, je me flatte que je pourrai taire mettre >ur ma pièce, en gros caractère, le Cercle, par monsieur Poinsinet, Ecran du Roi. Prkville. Ecran du roi! ah! c'est parfait! Poinsinet ( tris -vite. ) Belle dame, repassez votre rôle; un peu de complaisance, allons, il est charmant! je suis à vous dans une heure Pardieu, mes bons amis, je vous ai la plu» grande obligation. Bellecourt. Venez donc. Les solliciteurs assiègent déjà la porte du ministre, nous perdons notre temps. {Ils sortent) E 2 ( 3« ) SCENE XIII. PRÉ VILLE et Mad. PRÉ VILLE. jf\H ! ah ah ! je tiens enfin mon homme : monsieur Pdinsinet vous payerez les 25 louis, et mon brave camarade sera soulagé : vive les gens d'intrigue ! Mad. Préville. Que dites-vous ? Préville. Ce que je vous apprendrai bientôt, ma chère amie ; mais j'ai conscience en vérité, c'est trop aisé, ce pauvre Poinsinet! on lui fait acroire tout ce que l'on veut; et je n'aurais jamais pu penser qu'après le tour de votre baignoire, il ne fut pas plus fin. Je demande grâce pour lui dorénavant, car c'est vraiment en abuser. Pour le récompenser, nous répéterons ce soir le Cercle, et nous tâcherons de le jouer promptement. Pensez à étudier. Mon dieu, voilà comme vous êtes toujours. Tâchez de bien prendre le caractère de votre rôle, et de vous ( éclatant de rire. ) Préville Mad. Préville. P r é v 1 l l F.. Mad. P r k v I L L E. Je crains de m'en acquitter mal. Préville. ( 37 ) figurer que vous êtes, ce que vous représentez : une de ces femmes à la mode, qui prête des vertus à tout le monde, qui donne en passant toujours le petit coup de langue, et qui serait fVichée qu'on dît du bien de son prochain; de semblables femmes se trouvent par-tout, et rien n'est plus aisé que de les imiter. ( IL appelle ) Champagne ! Ch ampagn e. Monsieur ! P R É V I L L li Va chercher ce vieillard, fais le descendre, et surtout ne me nomme pas. Champagne. Oui, monsieur , soyez tranquille. ( // sort. ) Mad. Pt { VII, LJi Quel est donc cet homme ? PrÉvil'le. Un malheureux réduit à la dernière misère, et qu'un barbare allait encore tourmenter : l'insensibilité est un vice à la mode, et les hommes en ont fait presqu'unc vertu. Vous saurez par quel heureux hazard je suis parvenu à empêcher ces iniquités. Permettez avant tout que je mette sous enveloppe cet écrit. Ecrivons exactement l'adresse, et joignons - y un mot. {Il écrit.) C'est bien cela. Voici notre homme. ( 38 ) SCENE XIV. LES PRÉCÉDENS, et V ALENTlN. V A L E N T I N. J'ignore, monsieur, si vous êtes le mortel bienfaisant qui m'a fait tenir les secours qui viennent de me racheter la viej permettez que ma reconnaissance... P R É V I L L E. Non, monsieur, je ne suis pas assez fortuné pour avoir ce bonheur ; employé à la suite de la cour, j'ai plus de crédit que d'argent, et c'est par ce crédit que je veux tâcher dy soulager vos infortunes , que j'ai indirectement connues. Mad, Préville. Asseyez-vous , de grâce. Valentin (// Rassied. ) Madame, que de bontés! PrÉvillE ( avec intérêt. ) 0 Vous avez donc éprouvé bien des malheurs ? Valentin. Je tenterais vainement de les oublier, ils viennent toujours oppresser mon douloureux souvenir : une fougueuse jeunesse, des revers, me firent abandonner de bonne heure ma ville natale, et prendre l'emploi de comédien ; métier pénible, et dont vous ne connaissez pas sans doute tous les désagremens. P r. k v i L L H ( avec bonté. ) Pardonnez-moi, j'ai beaucoup fréquenté le théâtre. f 39 ) Valentin. Le théâtre est la peinture du monde; la comédie corrige l'homme : eh bien, moi, qui ai passé 40 ans de ma vie à peindre les ridicules et les vices, je n'en ai pas moins été et la dupe et la victime. Mon pere mort, d'avides parens me dépouillèrent de mon héritage, sous le prétexte spécieux de mon inconduitc et de l'état que j'avais pris. Je souffris sans murmurer; l'âge vint, les infirmités, une cruelle maladie me fit perdre divers engagemens. Je pris le chemin de Paris, je voulais voir cette superbe ville, ce beau théâtre français, ce fameux Préville, qui en fait l'ornement; oui, monsieur| par amour pour mon art, que j'aime encore, je voulais voir ce premier modèle , l'embrasser, le serrer dans mes bras : il m'eût bien reçu, les grands talens sont accessibles et cotnpâtissans. Une rechute cruelle m'arrête, six mortels mois, dans ces lieux; j'y vends le peu que je possède, j'y souscrits des obligations : ce soir, mes derniers effets vont être vendus , et je n'avais point de quoi vivre aujourd'hui, sans un ange consolateur qui est venu me sauver de l'opprobre et du désespoir. Préville {attendri.") Infortuné, remettez-vous. Valentin. Mon existence est peu de chose , et j'en ai fait le facile sacrifice, mais c'est douloureusement finir sa pénible carrière. P r 1; v il l e. Soyez sans inquiétude, tranquillisez vos esprits; je vous l'ai dit, je suis peu riche, mais je partagerai avec vous; ma femme se fera un plaisir... (avec vivacité) Je parlerai aux comédiens. ( 40 ) Valent in» Quoi? PrÉville. Oui, j'en connais quelques-uns, ils m'aiment assez pour avoir égard à ma fevvante prière... En attendant, voici une lettre, que vous remettrez à un officier du chîteau, il va revenir sous peu, je vous ferai prévenir, et j'ose vous assurer que vous trouverez en lui les secours nécessa'res à votre situation et les égards que votre âge a le droit d'exiger. V A L E N T I N. Mais, quel bonheur inconcevable vous a fait prendre autant d'intérêt à mon sort ? PrÉville. Vous êtes milheureux , je l'ai été aussi ; j'ai eu , comme vous, une fougueuse jeunesse; vous êtes homme, et cette qualité me.suffit... mais je ne porte point une amiti stérile qui se borne à de simples vœux, je veux m'occuper d'améliorer votre sort, par mes amis, mes connaissances ; et quand vous serez plus tranquille, nous irons ensemble voir Préville, peut-être me saura-t-il quelque gré de vous avoir fait connaître à lui.... V A L E N T 1 N. Ah! monsieur! cette dernière faveur me sera très- précieuse : on lui dit tant de talens..... PrÉville. Nous le verrons, et vous en jugerez. V A L K N T I N. Je me retire, pour ne pas être importun, et j'attendrai que votre bonté me prévienne. PrÉville. Soyez sans inquiétude. ( 4* 3 SCENE XV. P R Ê VILLE et Mad. PRÉVILLE. Mad. P R É V I L L E. .A. h! monsieur, le récit de ce brave homme m'a vivement émue. P r i v I L L E. Et moi, madame, je crois que je jouerai bien demain, car rien ne porte bonheur comme de faire quelque chose de juste. Mad. Préville. Que comptez-vous faire pour lui? P r É v I L L E. Lui donner d'abord le produit du pari de Poinsinet, qu'il a, je me flatte , bien perdu ; ensuite engager tous mes camarades à lui faire une pension alimentaire : s'ils refusent, nous la lui ferons nous deux, n'est-ce pas, ma chère amie ; nous nous priverons de quelques plaisirs passagers, pour en goûter un plus grand et plus solide; d'être utile à un malheureux, celui-là en vaut bien d'autres. Mad. P R é v I L L T.. Mon cœur est d'accord avec le vôtre. P r é v I L L E. A présent, je meurs d'impatience; je voudrais que' Bellecourt... Mad. Préville. Le voici. F t ( 42 ) SCENE XVI. LES PRÉCÊDENS ET BELLE COURT. Bkllecourt. E h, oui, me voil.î , et P Ecran du Roi me suit;, je suis un peu venu devant, pour en rire avec vous; Notre homme est compléteraient dupe; il a porté gravement son placet chez le ministre , et l'a donné au valet de chambre : c'est pour une demande importante et pressée, lui dit-il , ayez bien soin de la faire tenir au ministre avant son départ pour le conseil. Bien plus sérieux que lui, je l'entraîne devant le feu, fort ardent , qui était dans le sallon,pour essayer s'il pourrait bien s'acquitter des devoirs de sa charge; je l'y ai retenu de force, malgré des cris qu'il étouffait, peur de se compromettre ; vous eussiez éclatés envoyant sa figure: il m'a quitté , bien chauffé, pour aller voir son officier.' Pour moi, n'en pouvant plus, et me faisant une extrême violence pour ne pas conter à tout le monde notre méchant tour, je suis accouru me soulager , et vous prévenir de notre succès. PrÉville ( riant. ) Ah! ah! ah! rions-en, car c'est trop plaisant. Il a bien perdu ; pourvu qu'il revienne. Bellbcourt. Il n'a garde d'y manquer, il veut ce soir nous donner un souper magnifique, pour nous récompenser dignement de l'avoir prévenu. Préville. Mon petit Poinsinet, nous allons rire à vos dépens. ( 43 ). Bellecourt: Je suis passé à la < om di - , et j'ai fait part de votre arrivée à tous nos camarades : ma foi je n'ai pu garder le secret, je leur ai Cont le tour, ils vont venir berner notre homme : madame liellecourt,en a ri ! en a ri ! ... vous savez que ses joyeux éclats mettent tout le monde en bel humeur , vous la connoissez. P 0 i n S 1 N E T ( en dJurs. ~) Champagne! Champagne! si l'on vient me demander du château , je suis chez ton maître. JViad. P r É v I L h E. Le voici , le voici. SCENE XVII. LES PRÉCLDENS, POINSINET (à lacantonnade.) PoiNSINET. Entends-tu bien, du château? tu feras monter sur-le-champ. ( Préville fait un signe à Champagne.) Poinsin ET. Mes bons amis, me voici de retour : eh bien, l'ami Bellecourt a dû vous dire... Savez-vous que les jambes me cuisent horriblement, et que j'aurai de la peine à m'y faire. (Penaant cette scène jusqu'à L fin , il se frotte les jambes.') Mad. P r É v I L L E. Ce sont les commencemens : pour vous guérir, je vous dirai que nous répéterons enfin votre Cercle , et que nous le ferons jouer le plutôt possible. PolNSINET. C'est charmant ! ma belle dame ! et puis étant en fa- F 2 ( 44 ) vcur à la cour.. une place, cela sert bien dans le monde. Tel homme comme moi qu'on ne regardait seulement pas, approchant les puissances, devient important: un titre ! un titre! mais c'est tout aujourd'hui ; ah! je ne sais pas comment j'ai pu rester si long-tems sans en avoir un. Bellecourt. Hélas ! Mr. Poinsinet, je sais ce que c'est que les grandeurs humaines ; aimé, honoré, fêté , nous ne vous verrons que très-rarement. Ali ! n'allez pas prendre ces grands airs, et ne plus nous regarder, nous autres comédiens. Poinsinet. Pas du tout, vous serez toujours mes amis. P R É V I L L E. Que de bontés ! Poinsinet. Oh, moi, voilà comme je suis; et puis n'ai-je pas toujours besoin de vous, car pour être Ecran du roi je n'abandonne pas pour cela ma qualité d'auteur. Bellecourt. Fort bien : en faveur de ce dernier titre, Mr. Poinsinet aura pour nous... P O I N S I N ET. La même amitié... P R K V I L L E, Et pourra même nous être utile, prévenir les cabales contre nous,dire un mot en faveur de la comédie, et nous faire obtenir les gratifications. Poinsinet. Sûrement, sûrement, je ne serai point ingrat. ( 45 ) SCENE XVIII. LES PRÊCÉDENS, VALENTIN et CHAMPAGNE. CuAMPACN E. U N homme apporte une lettre pour monsieur Poin- sinet. Poinsinet. Qu'il entre, qu'il entre ; c'est la réponse du ministre : Monsieur, enchanté de vous voir. V A L E N T I N. Voici, monsieur, une lettre que je suis chargé... V O I N S I N ET. C'est moi. Je sais ce que c'est. Vous ne pouviez m'obliger davantage ; vous permettez ? A Mr. Poinsi- nct, auteur. C'est bien moi, c'est bien moi. Mes amis on ne peut être mieux servi , voyons. » Voici, mon cher Poinsinet, l'obligation que je prie « monsieur l'Ecran du roi de vouloir bien acquitter en- " tre les mains du porteur de la présente. Préville." Ah ! quel coup de foudre ! ah ! j'y suis... je suis joué^ tous ( rient.') Ah ! ah ! ah ! Prévillb. Encore un tour. PoiNSIN ET. Ah! mon cher Préville, que j'étais... Allons, vous avez gagné. V A l e N t i n (étonné.) Préville! quoi! vous êtes Préville? C 4* ) P R É V I L L E. Sans doule, et votre meilleur ami, votre camarade. Valentin. Ah.' monsieur 1 ... laissez-moi vous embrasser; si je vis encore, je le dois à vos secours bienfaisants. P r É v I L L E. Mon cher Poinsinet, acquittez votre dette : ce brave vieillard est un ancien comédien, poursuivi par le malheur; j'ai tiré à vue sur vous, pour lesecourir. Poinsinet. Et vous ne vous êtes pas trompé, voilà les 25 louis; vous avez bien fait de m'associer à une bonne action, cela me racommode avec vous : mais aussi comment aller croire... Et moi qui vais essayer de me chauffer... ah ! mon dieu ! {Il se frotte les jambes. ) Valen ti n. Préville! vous êtes Préville! eh bien, ne le disais-je pas tantôt , les grands talens doivent avoir toutes les qualités réunies : mais comment vous prouver ma vive reconnaissance... P R É V I L LE. En venant me voir jouer, en me donnant vos conseils. SCENE XIX ET DERNIERE. LES P R É C É D E N S et Mr. PRÉSURE. Présure. J'ai beau demander par-tout l'adresse de ce Loyal, on ne peut me la dire. Messieurs, pardon de mon inci ( 47 ) vilité, j'ai trouvé dans cette maison, ce matin,un huissier, dont je ne puis découvrir la demeure, ne pourriez-vous pas me l'indiquer ? Préville. Mon ami, payez votre dette à monsieur , et voici votre billet ( 11 lui donne le billet. ) Présure. Comment! monsieur! mais c'est un billet à moi! qu'est-ce que cela veut dire, et pourquoi Pavez-vous entre les mains ? Préville. Rien de plus naturel, vous avez cru remettre votre eftet à un huissier, et ce n'était que Préville. P R É S U R E. Préville!.,, et vous ne m'avez pas dit... vous m'avez donc trompé ? ... P r É v t L L E. Plaignez-vous donc , monsieur, vous allez être payé, et je vous ai empêché de faire une sottise. Bellecourt. Quoi ! Préville. Oui, je répétais tantôt le rôle de Loyal; monsieur, trompé , apparemment, pa- mon déguisement, me remet un effet de 243 liv. et m'invite à poursuivre ce vieillard , qui ne pouvait le satisfaire. ( à Valentin. ) Voilà comme j'ai su vos malheurs, et comme j'ai pu vous être utile ; payez, monsieur, mon brave et malheureux camarade. V A L E N TIN. Ah! Préville', ah! madame! que ne vous dois-jepas! r 49 ) Mad. P R É V I h L E. Devenez notre ami ; et puisse cette amitié et nos soins, vous faire oublier vos malheurs passés. Présure. Quoi ! vous n'êtes pas huissier ? allons, je vois qu'on a raison de dire que vous jouez bien la comédie, tout le monde s'y serait mépris ... Eh bien, non , je déchire ce malheureux billet. Monsieur PrévUle, vous triomphez de moi, mais vous n'aurez pas seul la gloire d'avoir fait un heureux. B E I. L E C O U R T. Miracle! Préville! tu convertis un usurier. Champagne. Dites donc que la comédie ne sert à rien. P O 1 N S I N E T. Et moi, monsieur, sans mon pari... Mais aussi... mes amis, répétons le Cercle ; ah! madame, vous me l'avez promis. Mad. P r É v 1 L L E. Consolez-vous, je sais mon rôle, et ferai de mon mieux j vous voj'ez bien qu'on veut vous plaire, je vous promets même le secret sur votre petite aventure ; exceptée toute la comédie , personne n'en saura rien. Poinsin ET. Allons, je me console d'avoir encore été dupe, puisque la ruse est un motif de bienfaisance. F I N.