Répertoire du Théâtre français h Berlin. No. 389. (Deuxième Série No. 139.) Bruno le fileur. COMÉDIE - VAUDEVILLE EN DEUX ACTES, MM. COGNIAKD FRERES. S9®« Kl ltl.ix. 4848 ^. if, SchUHnger, Libraire et Éditeur de Mu . ique . Prix: 7% Sgr. (6 gUr .) Imprimerie dk R. Gensch a Berlin. Bruno le Fileur, comédie - Vaudeville en deux actes; PAR JIIIH. Cogniard frères. ■■«•i 'gomiages. BRUNO, i . au , COCÏCRIER.I ouvr,ers lllu, " s ' GUSTAVE, jeune lashionahle. BEAUREGARD. DURAND, marchand herboriste. PIERRE, domestique. DN NOTAIRE. ADÈLE BLAINVILLE. ACTE PREMIER. Vu salon de campagne. Trois portes riirées au fond, donnant dans un autre salon plus petit. Fenêtres latérales. La fenêtre de droite est celle du jardin; celle de gauche est celle de la manufacture. Scène I. BEAUREGARD, assis à droite devant une fenêtre, DI ] l!AND, de même de Vautre côtê t Ils oui tous ileux leur chapeau sur la UHc. Beauregard, à lui-même. Dieu! le beau parc! ... les beaux marronniers! Durand, à lui-même. Les belles écuries l la belle manufacture! .. Beauregard, de même. C'est grandiose! c'est Louis XV... un véritable Trianon!.. Durand, de même. Quel rapport! ... quelle fortune ! . ■ quel héritage! Répertoire No 389. (2e Série No. 139.) 1 •2 BRUNO LE FILEUR. Beanrefard, de même. Le défont ne m'aura pas oublié ... j'en suis bien sûr ... Durand, de mime. J'aurai ma part de tout cela ... c'est certain. Beauregard, te retournant et regardant Durand. Est-ce que monsieur serait un héritier? Durand, ttiêrat jeu. Cet homme semble attendre comme moi ... (Il se lève et tire sa montre.) Allons ... encore une heure. ... Beauregard, qui s'est autei levé, allant vers Durand. C'est avec monsieur, je crois, que j'ai fait en coucou le voyage de Paris à Saint-Ouen? Durand, saluant. En effet, monsieur, j'étais le lapin. Beauregard. Monsieur vient peut-être comme moi, pour la lecture du testament de, M. Itlainvillc. Durand. lin effet, monsieur . . . Beauregard, h part. Je ne me trompais pas. Durand, à part. C'est un héritier. Beauregaril. Monsieur était parent? Durand. Oh! fort éloigné, et je ne suis venu que pour la forme ... car J'espère bien peu .. . dans l'héritage du cousin. Beauregard. Ah! monsieur est un cousin ... c'est comme moi ... à la mode de Bretagne... Et pourrais-je savoir?.. Durand. Je me nomme Durand, herboriste en gros, reçu par la faculté de Paris ... je fais îles élèves ... Beauregard. Oh! mais j'ai beaucoup entendu parler de vous ... vous êtes de la branche femelle. ... Moi, monsieur, je tiens aux Blainville par les mâles ... je m'appelle Beauregard, spéculateur ... entrepreneur ... Durand. Ifcaurcgard! ... oh! sans vous connaître, je vous connais beaucoup! Beauregard. J'ai fait nombre d'entreprises a l'aide du déCuut ... il m'avançait des fonds... J'ai fondé avec lui une pâte pectorale et une pommade qui faisait croître les cheveux en vingt- quatre heures... la pommade du Léopard... et j'espère qu'il ne m'aura pas oublié ... bien que nous nous soyons un peu perdus de vue ... d'ailleurs les héritiers ne sont pas nombreux... Nous avons pour concurrens ... d'abord, son neveu ... Gustave Blainville, jeune homme fort léger, fort dépensier, et qui ne sympathisait pas du tout avec son oncle... Durand. C'est égal ... c'est un neveu ... Beauregard. Sans doute, il aura quelque chose, mais je suis certain que sa part ne sera pas formidable. Durand, se frottant les mains. Vous croyez? ACTE I. SCÈNE II. 3 Beauregard. Nous avons ensuite sa petite nièce Adèle ... oh! pour celle-là, c'est la plus à craindre. Durand. Mais \ous n'ignorez pas que le père d'Adèle s'était récemment brouillé avec feu Blainville? Beauregard. Si fait... et il se pourrait bien en effet... Durand, se frottant les mains. N'est-ce pas? ... il se pourrait bien ... Beauregartl. C'était un homme si original, si fantasque, que notre cher parent! ... tantôt vous faisant bon accueil ... tantôt raide (i glacial .. . Venait-on souvent le voir, il semblait vous dire : C'est à ma fortune que vous rendez visite ... ne venait-on pas, il s'en offensait et vous reprochait votre indifférence ... Un parent riche est une chose fort embarrassante. Durand. Sans doute... Ah çat,... et nos autres con- currens? Beaiircgnrd. Oh! ceux-là ne sont pas redoutables ... nous avons les cousins Didier ... et Gervais ... une vieille pareille encore ... mais Blainville faisait peu de cas de ces bonnes nens, et ils ne feront pas un grand trou à l'héritage. Durand, joyeux. Vous croyez! ... ( // tiré montre. ) Encore quarante minutes ... et notre sort sera décidé ... Beauregaril, Pourvu que le notaire ne se fasse point attendre ,.. mais ne pourrions-nous pas prendre quelque chose avant son arrivée? ce diable de coucou m'a secoué l'estomac ... Durand. J'ai aussi fort peu déjeuné pour arriver plus vite ... et je ne serais pas fâché ... Beauregard. Si nous demandions un petit verre de Madère? ... je sais que le défunt en avait d'excellent dans sa cave ... voyons .. . (Il va vers la fenêtre de gauche et regarde au dehors.) Ah! justement voilà Bruno. .. Bonjour, Bruno ... ça va bien? merci... Dites-moi, mon ami, faites-moi le plaisir de nous envoyer quelques biscuits, et un petit verre de Madère.. . Oui, très- bien ... il a compris. Durand. Quel est ce Bruno? Beauregartl. C'est le gardien des scellés ... c'était le premier ouvrier de la filature de Blainville ... un honnête garçon ... très-considéré par notre parent... et, tenez, il en sait peut- être plus long que nous sur les dispositions testamentaires du défunt à notre égard... Mais le voici! Scène II, DURAND, BRUNO, BEAUREGARD. Bruno, apportant sur tin plateau du vin de madère et des biscuits; il les place sur la table à gauche. Voilà, messieurs, ce que vous avez demandé. I* 4 BRUNO LE FILE! II. Beauregard. Meréi, mon ami, merci. Ils boivent et mangent. Bruno. En v'Ià des goulus! .. ils ne se font pas prier, à la bonne heure! Beaui-egard. Eh bien! Bruno, vos fondions Cessent donc aujourd'hui'. Bruno. Grâce à Dieu!., j'en ai assez des scelles. Durand, gui trempe un biscuit dans iin verre. Comment donc!., mais c'est productif «l'être gardien des scelles. Jirimo. Ça rapporte... c'est possible... mais on a l'air d'un immobile, d'un propre à rien... et j'aime pas ça . . . Si j'ai accepté, c'est pan e que c'était une preuve de confiance à laquelle que j'ai dû répondre... et puis parce <|u'ii m'a semblé que c'était donner à la mémoire de M. Blainv ille ... mon ex-patron... une dernière marque d'attachement, en me Séparant le dernier de tout ce qui lui appartenait. BeaurrKard. Oh ! bien . . . très-bien .... mon cher Bruno. Durand, gui mange toujours. Admirable! Beaurejçarfl. Notre cousin avait raison de vous aimer . .. aussi il vous le prouvait bien en vous abandonnant les rénes de sa fabrique ... ce n'était pas une petit affiirc!.. un établissement de cette valeur-là... Dites-moi, qu'est-ce que vous estime/ bien sa manufacture? Uliranil, r/ui a été vivement reporter son verre. Oui, est- ce bien considérable? Bruno. La manufacture... ohl ça pesé gros! Durand et Bcauresnrd. Bah! Bruno. C'est une affaire d'une valeur...:// ehérehe.J Bah ! ça va plus loin que ça... la manufacture. Durant! et Ileaurejrand. Vraiment! Bruno. Ça peut se classer dan- le prbt de . . . après ça, je peux me tromper... (A. part.) S'ils s'imaginent que je vas leur dire quéque chose... Durand. C'est un peu vague cè qu'il nous dit là. Bcaurt'gard. Si jamais ça me tombait sous la main, je sais bien, mon cher Bruno, qui je mettrais à la tète de tout ça... c'est vous! Bruno. Merci de l'honneur mais foi de Bruno, vous auriez pas tort, parce que je connais la chose au lin fond, et que dans vos mains ça boiterait. Burand, qui a été i rev rser unverre. Moi, ce que j'aimerais, ce seraient les (erres ... le parc.. . Il boit, BrilllO, riant. Vous ai.....z pas mal aussi le Madère, hein ? .. Burand. avalant. C'est stomachique. ACTE L SCÈNE III. 5 Beauregard. <'' Brtwitt l'eut-être reciuscrons-nous de cela .. . vous êtes un brave garçon ... nous nous entendrons .. . mais il faut pour cela . .. Bruno. Que vous héritiez de la manufacture... Burand. Dam... ça n'a rien d'impossible. Beauregard. L'espérance nourrit l'homme. Bruno. Et c'est facile à digérer. Beauregrard. lit vous ne vous doutez pus quels seront les heureux propriétaires de tout cela? Durand. Blâinville a dû vous confier... Bruno. Le patron!., par exemple!... est-ce qu'il se confiait à quelqu'un?... d'ailleurs c'était pas mon affaire. Keaureft-ard. à part. Je ne saurai rien. Burand, gui a lire sa montre. Vins qu'une demi-heure! Beaureigard, h Durand. En attendant le .....ment décisif... si nous faisions un tour de jardin? Bruno. C'est ça . .. vous y trouvère/ de la famille qui attend comme vous. Beauresartl. Au revoir, Bruno. Air du Portrait dn diable. KNSKMHLi;. Au jardin J courons ; vllé \ ' courez S i Itclrouver j [ parons; I Allons) ,. \ it / ( Bis -) Aile* I fa,rc v,s,,c l . , , nos | \ A tous concurrens. 1 1 vos I / Scène III. liKUNO, puis COUTURIEH. Bruno. J'espère bien que la manufacture ne tombera pas dans les mains de deux vieux casse-noisettes comme ça... Sont- ils inquiets! ... se tourmentent - ils ! ... quant à moi, je ne suis pas fiché que ça se termine aujourd'hui. Couturier, entrant en chantant. Qu'a file' bonnet et bas (bis.) Devant l'ennemi n'Iil'ra pas! Bruno. Salut au fileur modèle! Couturier. Comme tu dis. Air de Monpou. PREMIER COUPLET. Vive le vrai fileur! Aimable bambeeheur, 6 BRUNO LE FILEUR. Il a la p'lit mol pour rire! On l'voit toujours sourire, Dieu! quel noceur! I''aut voir, vraiment, Comment Il fil' le sentiment. Toute la s'mainc on file... Le dimanche l'argent file... L'Iundi, Merci ! Parlez, muscade!... évaporées les pièces blanches, plus l'sou ... mais des souvenirs pleins de volupeté! Métier charmant (ter) c'est ça d'la chance! On coul' des jours pleins de fiction Dans du coton. Filons (tir) douce existence ! Au fileur Le bonheur! DEUXIÈMK COUPLET. C'est l'preinier des états... Tout l'mond' file, ici-bas, Oui, chacun fil' sa trame... Le mari d'vant sa femme Ne fil' l'y pas, Quoique peureux? Joyeux, Le marin fil'ses noeuds; L'auteur file une scène, L'amant fil' sous sa chaîne Jours ricins d'amours. Filage général, quoi ! .. . Le joueur file la carte ... la blanchisseuse lile une amourette; le chanteur file des sons... le poltron file doux... enlin le monde n'est qu'une grande filature! Métier charmant, etc. Bruno, je vien-t-à toi, joyeux et flambnrd, te faire au nom des amis une proposition volupetueuse. Bruno. Qu'est-ce que tu veux dire.' Couturier. Bruno, pour peu que lu possèdes un Mathieu Laensbcrg, tu y découvriras que c'est aujourd'hui le jour du lundi ...Le lundi! ... jour de mystère et de bamboches ; le lundi!... qui fait la barre a toute la semaine . . . Dieu s'est reposé le dimanche, c'est bien le moins que nuiis prenions un jour de plus, nous autres pauvres mortels ... C'est mon opinion. Bruno. Où veux-tu en venir avec ton opinion? Couturier. Je veux en venir que nous sommes là quinze filcurs, que nous allons manger une matelote dans l'Ile Saint-Denis, qu'il manque quelqu'un à la noce, que ce quelqu'un c'est toi, ACTE f. SCÈNE HT. 7 Bruno, toi i'ami de mon coeur, que je viens pour t'entraîner au bonheur... Filons! Bruno. Minute, merci, je peux pas. Couturier. Oh! pas de refus négatif ... Bruno, pas de hétise... il est temps que tu te refasses un peu le caractère. Depuis que tu es de planton ici, tu deviens un vrai hibou, toi le rossignol de la fabrique... il est temps d'en finir. Nous boirons d'un petit vin qui fait pleurer, ça te rendra ta gaité ... on rira, on s'amusera, on se déchirera ses chapeaux ... toutes les jouissances, quoi!.,. Allons, Bruno, liions! Bruno. Pas encore aujourd'hui.. . demain, je ne dis pas ... Couturier, avec explosion. Par exemple! ... Bruno, Viifterrompant. Couturier, tu sais que je ne suis pas dans les boudeurs ... nous nous sommes vus au feu, mon vieux ... quand j'y suis, j'y suis ... mais quand j'y suis pas .., Couturier. Mais la raison? ... car enfin t'a une raison du bon Dieu à donner. Bruno. Écoute-moi: quand feu M. Blainvillc est mort, vous avez tous pleuré, n'est-ce pas? Couturier. Oui, et de bon cœur, parce que . . . Bruno. Parce que c'était un maître première qualité . .. parce que des maîtres comme ça, on n'en trouve plus, le moule est cassé. Aussi, vois-tu, je m'ai imposé jusqu'à ce jour de ne point me livrer aux ribottes; je devais ça au souvenir du patron, et il m'a semblé par là que c'était lui dire! Maître, Bruno, votre premier ouvrier ne s'est pas grisé depuis six semaines, parce qu'il a du chagrin .. . parce qu'il vous regrette... Air: Connaissez mieux le grand Bur/ène. Chez lui, tu I' sais, sans chagrins, sans souffrances, Nous supportions les peines du métier; A nos regrets il a des droits, je pense, Car celui-là comprenait l'ouvrier. En respectant sa mémoire chérie, Je m'dis: Qui sait! au patron qui va v'nir, Peut-être bien ça donnera l'envie De s'faire aussi respecter et chérir. (Bis.) Aussi, ce soir, j'aurai acquitté ma dette ... Ils sont là un tas de goulus qui viennent se partager les biens du défunt ... je vas rendre mes comptes, après quoi, je redeviens Bruno, le plus chaud des fileurs, Bruno, l'enfant de la bamboche, rude au travail, mais toujours en tète de bande joyeuse, quand il s'agit de boire, de rire et de folâtrer! Couturier. A la bonne heure, v'ià que lu retrouves ton chemin. Mais dis donc ... une idée qui me pousse... si c'était fini à temps . . . ■s BRUNO LE FILEUR. Bruno. Oh! alors je ne dis pas... Couturier. Bon . . . j'aurai soin de m'en informer, et je reviendrai te prendre sur le coup de deux heures... Ça va-t-il? Bruno, lui frappant dans la main. Ça va... si j'ai remis les clefs au propriétaire ... je suis à vous. Couturier. Ah ça! ... ous qu'ils sont donc, tous ces mangeurs d'héritage? Bruno, allant à la fenêtre. Dans le jardin ... tiens, en voilà quelques-uns . . . Couturier» C'est ça les héritiers présomptueux! ah! ces vieux meubles! ... ah! ces médailles! Tiens, je ne me trompe pas, c'est mainsellc Adèle Blainville que je vois la bas. Bruno. Mainsellc Adèle ... clic est arrivée! ... oui ... c'est bien elle... Est-cllc^gcntillc ... hein?... ah! si aussi bien clic n'était qu'une fileusc de coton,., je... tâcherais joliment..', mais c'est point une fileuse ... Couturier. Elle cause fameusement avec son cousin Gustave... le neveu du patron. . . Bruno. Il ne me revient pas le neveu ... mais quant à mamsellc Adèle... je lui souhaite une bonne grosse part à celle- là ... car elle le mérite, elle n'est pas riche ... avec son pauvre père qu'est toujours malade ... ça leur ferait du bien ... un vieux militaire couvert de blessures, avec une demi-solde ... et vivre deux là-dessus .. . Couturier. C'est maigrelet ... avec ça que mainsellc Adèle n'a pus été élevée au travail ... elle n'a que des talens qui ne rapportent rien. Bruno. Te rappelles-tu quel brave homme que son père ... quand il n'était pas brouillé avec M. Blainville, et qu'il nous racontait ses campagnes ... il a perdu une jambe à ce jeu-là ... Ah! tout ce que, j'espère, c'est qu'au lit de mort, le défunt ne lui aura pas gardé rancune, et qu'au moins lui et sa fille auront du pain assuré! Couturier. Parbleu, dans un gros héritage comme celui- là ... chacun aura sa part... .Mais dis donc, Bruno, sais-tu que le patron pourrait bien t'avoir aussi laissé quéqu' chose à toi. Bruno. A moi ... c'tc bètisc ! Couturier. Dam, t'avais sa confiance, et puis, lors de l'incendie de la fabrique, si tout a été sauvé, c'est grâce a toi, y a pas à dire ... tu t'es furieusement exposé... Bruno. Hé hen? Couturier. Hé ben, je dis qu'il n'y aurait pas tant à criai si t'étais couché sur son papier... C'est ça qui serait joliment fameux s'il t'avait laissé cent écus de rente, hein? ... tu pourrais- t-étre un jour député, excusez ... ou jury ... tu jugerais à huis ACTE !. SCÈNE IV. 9 clos ... bonheur et mystère! ... Qui sait, les cascades de In vie sont si bizarres ! Bruno. Allons donc, farceur, finis tes bêtises . . . via du monde ... Couturier. Du monde, je m'en-vas . .. Bruno. Attends ... Je pais avec toi ... je vas chercher mes clefs .. Scène IV. COUTURIER, BRUNO, ADÈLE, GUSTAVE. Adèle (loi! être on dcmi-dcuil. f»u8taie, qui donne le bras h Adèle. Entre» donc ... nia chère cousine ... entrez donc... Adèle, quittant le bras de, Gustave. Pardon .. . mon cousin... Ah! c'est vous, Bruno... Bruno, saluant. Oui, mamselle... bien aise de VOUS voir ... toujours fraîche et bien portante... C*u*ti«ve. Ce cher Bruno... la perle des hommes de coin fiance... Bruno. C'est trop d'honneur monsieur Gustave... Couturier, à Adèle, lit peut-on savoir, sans vous commander, mamselle, comment que se porte monsieur votre père? Bruno. Oui, ce brave capitaine... Adèle. Mieux, mes amis ... il aurait pu même supporter ce petit voyage; mais... Bruno. Oui .. . oui . . . je Conçois . . . les souvenirs . . . Tenez, mamselle, si j'ai un reproche a adresser à la mémoire de mon patron . . . e'est l'abandon OU il a laissé son frère . .. voire brave père ... enfin ... et cela pour quelques misérables querelles ... mais j'espère bien qu'il aura réparé ses torts . . . Gustave, arec Curiosité. Comment cela?... Bruno. Oh! je m'entends... mais le devoir m appelle .. . au revoir, mamselle ... et pour lout-à-l'beure (fhu bonne chance. .. Adèle. Merci, mon bon Bruno. Bruno, h pari. Son bon Bruno!... qu'elle est donc aimable et gracieuse. .. Couturier, h Brwnô. Dis donc, je t'attend* un pied en l'air. Bruno. Je te suis... Au revoir, mamselle Adèle.., Ah! si c'était une fileusc!... Filous____ Ils sortent. 10 MIU NO LE FILEUR. Scène V. ADÈLE, GUSTAVE. Gustave. Qu'avcz-vous donc, chère cousine? vous perais- sez contrariée... Adèle. C'est que je pense à la conversation de nos chers parens ... ils me faisaient mal... c'est ce qui m'a fait quitter le jardin: leurs calculs, l'estimation qu'ils font froidement de tout, les espérances qu'ils expriment hautement... Gusta\ r e. Que voulez-vous?... la lecture d'un testament! ce n'est pas une petite affaire... Convenez, belle cousine, qu'aux premières paroles du notaire vous ne pourrez vous défendre vous- même d'un petit tremblement... Adèle. Sans doute, car je penserai à mon père. Gustave, à part. Et moi à mes fournisseurs ... dans un moment, la petite cousine sera peut-être un très-riche parti ! (Haut.) Et, là, franchement, chère cousine, n'avez-vous jamais eu connaissance des intentions de notre oncle?... Adèle, souriant. Non, mon cousin... Gustave, à part. Elle a souri!... elle en sait plus qu'elle n'en veut dire ... et sa part sera grosse ... j'en suis sûr... ( Haut. I Cette chère cousine, qu'il y a long-temps que nous ne nous étions rencontrés ! .. . Adèle. C'est tout simple, mon cousin, vous vivez dans le grand monde, et la position de mon père ne nous permet plus d'y aller... Gustave. Et pourtant, ma cousine, votre place est là. Une femme aimable et jolie est un effet qui appartient à la société, sa destination est d'y circuler pour le bonheur de tous. Adèle. En vérité, mon cousin, vous êtes encore plus galant que l'an dernier. Gustave. C'est que vous êtes encore plus jolie. (A pari.) Une héritière, ça embellit si vite... Aflèle. souriant. Vous dites cela à bien des femmes, n'est- ce pas? Gustave, avec emphase. Non, ma cousine ... car le bonheur ... ce. qui s'appelle le vrai bonheur... n'est pas de plaire, h toutes, mais à une seule... Ah! je suis bien changé, allez... et ce monde dont vous parliez tout-à-l'hcure, a pour moi Hen moins d'attraits que vous ne pensez... Adèle. Parlez-vous sérieusement? Gustave, de même. Rien n'est plus sérieux ... ô ma cousine! je cherche une ame qui comprenne la mienne... Enfin ... ACTE I. SCÈNE VI. I ! je voudrais dire adieu à cette existence monotone de garçon, je voudrais me marierI Adèle. Vous marier! (A y art.) Wfcidément mon cousin croit que J'hériterai... (liant.) Eh bien, mon cousin, il faut suivre ce penchant... Gustave. Oh! cela n'est pas si facile que vous croyez... car ce n'est pas une femme ordinaire que je désire. . . Adèle. Vous êtes peut-être trop exigeant aussi? ... Gustave. Jugez-en. Air de la Vieille (vaudeville des Deux Divorces.) Je veux pour femme une personne Aimable el tendre... ainsi que vous; Ainsi que vous, charmante el bonne; D'un caractère égal el doux, Dont tout le cœur à moi se donne; Qui me rende lier el jaloux... Une femme enfin comme vous. Adèle. A ce portrait je n'ai rien de semblable; Mon cher cousin, vous êtes trop galant. De mes vertus, dont le nombre est moins grand, Si vous voulez le chiffre véritable... Gustave, partant Certainement chère cousine... Continuant l'air. Où donc esl-il? Adèle. Au bas du testament. Qu'on nous lira dans un moment.. Pour m'adorer, attendez un instant. Qu'on vous ait lu le testament. Gustave. Ah! ma cousine... vous pourriez croire!... Adèle, riant. Tenez, mon cousin .. . attende! linéiques minutes encore... du moins, vous serez aimable avec connaissance •le cause. Gustave, l'ar exemple! (A part.) Au l'ait, elle a raison ... je crois que je me lançais trop. . . (Haut.) 'foute la famille arrive ici... voilà le grand moment! Scène VI. Les Mîmes, BRUNO, BEAUREGARD, DURAND, UN NOTAI ME, Parens. Air de M. PUaH (Final du premier acte de la Saconnette Impériale.) Choeur. Allons, amis, courage, Le moment est venu! [2 BRI \n LF FILElJB. Par qui ccl héritage Va-t-il èlre obtenu ? ( BU.) Bruno, bas h Adèit, Piùssiez-vous de celle fortune Emporter la plus grosse part !.. Ctuatave. Notre impatience est commune. lie Notaire. Allons! procédons sans retard! Beaure^nrd. Malgré moi je tremble... Ctuatitve. Allons... mais il semble Que tous ici nous avons peur... Tous, !' part, Ah! je sens battre mon MBIT.» Reprise. Allons, amis, courage! La moment est venu ! Par qui cet héritage Va-l-il être obtenu ! Gustave prend la main d'Adèle. Tout le monde entre au fond, dans le petit salon vitré. On les voit tous s'asseoir et se ranger autour du notaire. Scène VII. BRUNO, sur le (ler.diif, toute la famille au fond. La musique continue piano pendant ces mots de Bruno. Enfin on va donc l'ouvrir, ce, fameux testament! ... Ont-ils tous des mines cocasses! ... doivent-ils cire dans leurs petits souliers.. . Oh !... Tla le notaire qui se lève. Air: Mil tapez, tapez, tapez dmtr. Chacun s'agite sur la chaise, De frayeur tout l'mondc est saisi. (Jh! comme ils sont mal à leur aise!... C'est drôl', ça m'fail d'I'effet aussi; Ça n'me r'garde pas, Dieu merci! Tous les ycui sont sur le notaire, Il ouvre l'acte mortuaire. Quel moment! chacun tremble et pâlit. Chut! éco'utoi s bien le notaire. Quel moment! chacun tremble et pâlit. Écoulons, v'Ià l'notaire qui lit... lie Notaire. An dix-huit cent vingt-sept, ce vingt-quatre janvier, en état de raison et sans réserve aucune, je prends ACTE I. SCÈNE VII. 13 pour héritier et légataire universel mon premier ouvrier, Jean-Nicolas Bruno. 'foui. Bruno!... Bruno. Bruno ! ... moi ! ... Bruno ! ... Il se (âte comme pour voir s'il ne rêve pas el reste altéré. Le chœur rentre en scelle. Air de Guénée. Chœur. Sort affreux! sort contraire! Ah! qui peinait prévoir que jamais Il enrichirai! un mercenaire, Et nous priverait tous, hélas! de ces bienfaits. Les parens sortent furieux par la droite et par la gauche, àfex- ception de Jleauregard, qui va s'asseoir h gauche et de Gustave ijui en fait autant h droite. Iti'imo, au notaire Ça serai! ilonc vrai!... A moi!... à moi tout, monsieur le notaire?... a moi la chose universelle!... oli! mais c'est trop!... j'en ai trop... c'est des bêtises!... liruno l'COtretjmt a voix baise avec le notaire, qui lui remet quelques papiers. Ce colloque a lieu au fond dans le petit salon. <-MMtu««». ii part. Allons... je ferai mieux d'en prendre mon parti ! . . , Rcanregard. de même de l'autre côté. Tout bien ro- fléchi, un procès ne mènerait à rien. .. Gustave, (Je mrâic. Ce garçon-là a besoin d'un guide, d'un homme qui le débarbouille, qui le façonne aux belles manières. .. Beauregard, de même. S'il voulait m'avancer de l'argent pour mes entreprises... Gustave, de même. Je pourrais retirer mon épingle du jeu... Beauregard. L'or est bon à manier. La notaire sort. Bruno, rentrant m scène. Quel bonheur! ... liens! en via encore deux!... Ont-ils des mines longues! ... c'est lisible, foi d'héritier! (iuMteve, te levant. Je viens vous rassurer, mon cher Bruno, sur les criailleries ,1e VOS païens... ils \eulcnt \ous l'aire un procès. liruno. Un procès!... Gustave. Mais vous n'avez rien à craindre Bruno. Ah! n'est-ce pas? ... Beauregartl, qui »'«*< /> rê „„,,;. Ki( , n du , out> k . ,,. s . tament est fait en bonnes formes. Bruno. J'en étais bon sûr.., 14 BRUNO LE FILEUR. Gustave. Vous êtes un brave garçon, touchez là, je ne vous en veux pas... Bruno, lui serrant la main. Volontiers.,, Beauregaril, lui tapant air Pépaule. Autant que ce soit vous qu'un autre... Bruno. C'est trop d'honneur.., allons.. . c'est bien à vous ds ne pas être jaloux... Et tenez, si vous n'êtes pas tiers... faudra venir m'aider ii vider la cave... Ça va-t-il?... Gustave. Très-volontiers.,. Beauregarcl. Avec grand plaisir !... Gustave, à.part k Bruno. D'autant plus que j'ai à causer avec vous, des conseils d'ami... à vous donner. .. Bruno. Ah !... Beauregartl, même jeu. J'ai une proposition à vous faire... afin de ne pas laisser dormir VOS capitaux... Bruno. Bon. . . nous verrons. . . Gustave. Au revoir, mon cher Bruno, .. Beauregard. A bientôt... cher ami. Bruno. Et moi le vôtre ... messieurs... Air: Liberté chérie. Gustave et Beauregar ioux père. Air: Oui, je promets d'agir en bon soldat. (De Préville et TacOlWet.) Par ci' moyen assurez son bonheur, Plus tard, 411■ ï s;iii?... le mien viendra peut-être; Mais laistez-moi réparer une erreur, Kt que cet heritag' retourne à son vrai maître; Je serais riche!... et lui. souffrant cl vieux, Il serait pauvre!... oh! je veux tout, lui rendre. Pense/, h lui, mamzelP; pour être heureux, Songez-y bien, il n'a pas Itemps d'attendre. | Bis.) Adèle, à part. Il a raison ... mon pauvre père! Bruno. Vous ne répondez rien, mamzelle Adèle ? ... je sais bien , que c'est embarrassant . . . mais je n'exige pas de vous une réponse décisive ... ah! ne me repoussez pas tout-à-fait ... un mol seulement, mamzelle, un tout petit mot d'espoir... Scène IX. Les Mêmes, COUTURIER, entrant vivement, sans voir Adèle. C'outui*ier. Bruno? Bruno? ... Ah! te via! ... ah ça, mou vieux, tout ilciit être terminé, et je viens le chercher... les amis nous attendent, la matelote refroidit ... viens, Bruno, viens... Bruno. Merci ... j'pcux pas. Couturiei*. Encore des façons et des halanceinens ! Bruno, <'est des petitesse, fais-y attention. .. Bruno. Tout ce que tu voudras, mais tais-toi. Couturier, aperoévàtot Adèle, Vue femme du sexe ... suffit!... Bruno, << AdUe. Mamzelle Adèle, j'attends vos ordres, dois-je Répertoire No. 389. (3e Série No. 139.) 2 18 HRl'NO LE FILEUR. rester Bruno l'ouvrier? dois-jc espérer mieux? n'aurez-vous rien à me dire? Adèle. Oh ! si, Bruno ... votre demande mérite une réponse. Bruno. Et eette réponse. ... O mon Dieu ! Adèle, lui tendon* la main. Venez voir mon père. Bruno. Oh ! ( II lui baise la ma in ; elle sort far la forte latérale de gauche : Bruno la reconduit jusqu'à la forte.) Scène JL, BRUNO, COUTURIER, Couturier. Bon ...j'y suis; gageons que je devine ... tu es dessus la roue de la fortune . . . t'as hérité de tes cent écus de rente ? Bruno, enthounasmi. Cent écus de rente! ... mieux que ça, Couturier ... mieux que ça ... c'est a moi tout! ... j'ai de quoi exaucer tes vœux de toute nature. .. Couturier, je suis écrasé d'or, de bonheur et de billets de papier Joseph... je suis légataire universel, et elle m'a dit: Venez voir mon père... Couturier. Plus que ça de gros sous! toi! légataire universel ! ... Bruno. De toute la généralité de la totalité! rien que ça, et pas fier pour un sou de plus... Cl je vas avec vous manger la matelote! et c'est moi qui régale de tous les poissons de la surface des eaux... Légataire universel! et demain j'irai voir son père ... oh! oh! oh ! Couturier. Et demain il ira voir son père! ... je ne sais pas pourquoi ... mais c'est égal, ça doit être fameux! ... Air : des Délices de l'Italie. ENSEMBLE. Pour charmer mes jours, o fortune chérie! Pour charmer mes jours Tu viens à mou secours. Le meilleur moyen, Dans cette courte vie, Pour ne craindre rien, Oui... c'est d'avoir du bien! Bruno. Vivent les écus! Avne un pareil héritage Je peux rouler en équipage ! Je peux rouler en omnibus! Couturier. Compf sur l'amlté Oui prendra part il ton ivresse, ACTE II. SCÈNE I. 19 Qui se réjouit de ta richesse, El qui t'en mang'ra la moitié! Reprise Ensemble. Pour charmer mes jours, etc. XI» dansent. FIN DU PREMIER ACTE. ACTE DEUXIÈME. T'a riche salon. Canapé à gauche, premier plan. Au deuxième plan, n ne I al>le ronde avec un cabaret de porcelaines élégant. -I ipauche, premier plan, une nuire petite table. Second plan, une fenêtre. Scène I. BEAURRGARD, h deux domestiques m grande livrée. Bien ... ces fauteuils a l'cntour . .. fort bien ... Vous seniie/ le café dès que je l'ordonnerai. Retourne/, à la salle à manger. (Le» domestique» sortent.) Allons, allons... ce n'est pas aussi difficile que je le pensais ... d'être le factotum d'une grande maison ... la maison Bruno !... Dame, c'est qu'il y avait a faire... Eu voilà un mariage qui a été bien vite bâcle"... Au fait, que devait répondre madame quand M. Bruno lui a dit : „Mademoissellc Adèle, on \ous „i déshéritée, mais ce qu'on a fait la est injuste; votre père, dites- „vous, ne voudra pas consentir à reprendre son bien, il faut l'y forcer ; acceptez ma main, et tout s'arrange." C'était joli! c'était délicat! aussi a-t-on accepté la main de l'ouvrier lilcur... Quant à mol: „Mon cher Beauregard, m'a-t-il dit, quand vous espériez hériter de „la fabrique de Saint-Oucn, vous vouliez me mettre à la tète de vos ..ouvriers.. . je, vous mets a la tète de ma maison ... six mille francs „d'appointemens, et pas grand' chose à faire, ça vous va-f-U?" si\ mille francs, la table et le logement... c'était joli ! c'était délicat ... aussi ai-jc accepté la place; et depuis six mois je dirige la maison à la satisfaction générale... M me Bruno c'est bientôt mise au niveau de sa fortune . . elle à été élevée pour cela ... mais monsieur, lui, c'est différent, il y a encore diablement à faire !... c'est tout naturel : de simple ouvrier devenir tout-à-coup millionnaire! avoir laquais, chevaux, voitures, donner des diners, des soirées!... Ce pauvre Bruno, on rit passablement de sa tournure et de ces manières! moi, je ne dois rien voir de tout cela, car, grâce à ses générosités, je pourrai bientôt n'avoir plus à regretter le testament de cet ingrat Blainvillc .., mais voilà monsieur! >■ 20 BRUNO LE FILKHR. Scène II. BRUNO, BEAUREGARD, puis ADÈLE. Bruno entre vivement; il paraît contrarié; il est mis avec recherche, une serviette pend à sa boutonnière. Bruno, *am voir Beauregard. Que le diable soit du bon genre ! ... Il jette sa serviette avec humeur sur un fauteuil. Beauregard. Eh ! mon Dieu ! quel air contrarie 1 ! ... Bruno. J'ai beau faire attention... Ah ! c'est vous, monsieur Beauregard? Beauregard. Oui, monsieur. ..je viens de l'aire dresser ici le cabaret pour prendre le café. Bruno. C'est bien, laissez-moi. Beauregard. Je retourne à la salle à manger ... niais voici madame ! ... Il sort. Bruno. Ma femme ! Adèle. Eh bien! mon ami, pourquoi telle brusque sortie ? pourquoi vous ètes-vous aussi levé de table? Bruno, embarrassé. Pour rien, ma chère amie, rien... j'avais assez mangé. Adèle. Vous savez pourtant que cela ne se fait pas, vous qui profitez si bien de mes leçons. Bruno. Je profite, moi? . . . Vous me dites cela, Adèle, parce que vous êtes bonne, indulgente ... mais, voyez-vous, je ne suis pas dupe de votre bonté; et je sens bien que j'ai beau vouloir me façonner aux belles manières ... ça ne vient pas. Adèle. Vous parviendrez à atteindre votre but, mon ami, et cela sans vous en douler. Bruno, d'un air de doute. Obi Adèle. Déjà vous n'êtes plus reconnaissable, et il vous manque si peu de chose maintenant, qu'il serait mal a vous de ne pas achever la métamorphose. Bruno. Vous avez beau dire, je ne serai jamais autre chose qu'un ouvrier parvenu, parce que vos usages, i vous, ça se rattache à tant de petites choses, tant de menuiseries. .. Adèle, souriant. Minuties.., Bruno. Ah ! oui, minuties .. Encore un mot que j'écorche.,. malgré les leçons que vous me donnez. Adèle. Mais, mon ami, tout cela viendra petit à pelit. Bruno. Vous croyez? ... bien vrai? Adèle. Sans doute. ACTE II. SCÈNE II. 21 Air : Ces postillons. Oui, lout se peut, niais avec du courage. A bien vouloir lorsque l'on se résout: Rien ne s'obtient sans un apprentissage. D'iHre parfait, oui, vous viendrez à bout, Mais vous savez qu'il faut le temps à lout. Hien ne se fait, mon ami, dans une heure. Bruno. Vous perdriez en faisant ce défi; Pour vous aimer, vous trouver meilleure. Un' minut' ma suffi. Un' second' m'a suffi. Adèle. Comment donc, monsieur: mais voilà un compliment du meilleur goût, et qui prouve vos progrés. Bruno. Le beau mérite, quand on vous parle! ... Mais dites-moi, ma bonne Adèle, j'ai doue fait bien des maladresses pendant le dincr? ... Oh ! je m'en suis aperçu aux nombreux sourires de la société... Par exemple, je ne comprends pas pourquoi le cousin Gustarc a commencé à rire lorsque j'ai versé à boire,. . j'ai pourtant versé des verres pleins jusqu'au bord. Atlcle. Mais c'est précisément ce que vous avez fait de mal, mon ami... On ne verse jamais à une dame que très-peu de vin à la fois. Bruno. Elles boivent pourtant bien, vos petites dames . . . c'était pour leur éviter la peine d'y revenir plus souvent. Enfin vous dites que c'est mal, ça suffit; mais quand je me suis levé pour donner une assiette à ma voisine. Adèle. Vous avez encore eu tort; c'est l'affaire du domestique. Bruno. C'était donc plus poli de faire attendre que Pierre fit revenu de l'office? C'est différent. Adèle, avec douceur. Il y a mille petits riens, mon bon Bruno, qui au premier abord paraissent tout simples, tout naturels, et qui sont pourtant autant de contresens qu'il faut savoir éviter dans le monde. Sans doute c'est une niaiserie de cuupcr mi de briser son pain, mais... Bruno. Oli ! c'est vrai, j'ai oublié de le casser. Adèle. Et puis relever vus manches en vous mettant à table. Bruno, abaissant vivement tes. r^anches. Ah! saperlotte, encore mes manches en l'air... J'oublie que j'ai les moyens de me tacher ... à l'avenir je me tacherai. C'est donc pour ça que vous aviez la bonté, de me faire de pelils signes que je ne pouvais pas comprendre? Adèle. Oui, mon ami, c'était pour cela. Bruno. Je suis brute, brute... et vous êtes trop bonne. 22 BRUNO LE FILEUR. mille l'ois trop bonne, ma chère Adèle... Je me fais une Idée de ce que vous devez souffrir en me voyant faire tant de balourdises. Aussi ça me peine ... ça me ... Adèle. Eh bien! eh bien! ... voulez-vous vous taire ... et ne pas vous contrarier pour si peu de Chose! ... .Mais, mon ami, mille, autres à votre place seraient bien plus empruntés, bien plus gauches. Bruno. Vous me flattez. Adèle. Non, monsieur ... e( d'ailleurs, pourvu que je sois contente de vous, moi, ça ne suffit-il pas? Bruno. Si ça me suffit ? Oh ! oui, que ça me suffit, du moment que vous êtes contente, Adèle ; mais c'est-à-dire que je me crois superbe et charmant ... et que je me moque des ricanemens du cousin Gustave et des ehuchoternens de vos petites dames musquées, qui, du reste, me font ben rire aussi avec leurs grimaces et leurs prétentions... Tous ces gens-là crèvent de jalousie, les hommes de ce (|nc vous êtes ma femme, les femmes de ce que VOUS êtes plus jolie et plus aimable qu'elles toutes. Air: Somme obligeant. Ai-je besoin d'hell's manier'! cl d'usage? Vous en avez plus qu'il n on faut pour deux; De ne pouvoir vous critiquer, je gage, Touts's vos bcll's dam's pestent à qui mieux mieux; Mais c'est en vain que chacun' se démanche. N'y a rien à dire, ça les fait enrager, Et je Comprend! (pic pour se soulager Ell's prennent sur moi leur revanche. Adèle. Vous les jugez trop Sévèrement, mon ami. .Mais noire absence a dû être remarquée, rentrons. Bruno, «entrons, puisqu'il le faut. Adèle. Allons, restez ici si vous le préférez; et .soyez sans crainte, je prétexterai pour Vous une légère indisposition. Bruno. J'aime mieux ça. Adèle. Le monde a cela de bon, que, s'il est facile de le choquer, il est plus facile encore de le satisfaire et de s'en débarrasser. Adieu. Elle tend la main a Bruno, qui la baise avec amour. Scène III. BRUNO, ml Quelle excellente petite femme! se donne-t-elle un mal pour moi! ... Comment loi laisser deviner, après ça, qu'un autre genre de vie mirait mieux? Oh! non, faut pas qu'elle le sache ... en l'épousant, ne lui ai-je pas promis de faire lotîtes ses volontés ... de devenu un autre nomme, de m'élever enfin à la hauteur de notre for- ACTE II. SCÈRE IV. 23 tune? ... Oui, j'ai promis tout ça, et ça sera. Oh! ça ne laisse pas que d'être ratifiant, de posséder une grosse fortune... Je me serais jamais douté de ça quand j'étais lileur de coton ... nous n'avions pas d'embarras quand nous allions savourer la line matelote de l'ileSaint- Denis, chez le père Barajou ... cl que nous avions dix francs à manger entre ( inq... C'est pas trop dix francs à manger entre cinq quand on en boit la moitié... C'est égal, nous nous amusions---- Avec ce scélérat de Couturier en ai-je fuit de ces farces! ... Ce brave Couturier, quand je le revois, ça me fait un plaisir ! ... ça me retrempe !... Ça me ramémore tant de souvenirs ! ... (On entend de bruit au dehors.) Qu'est-ce que c'est que ça? Scène IV. BRUNO, COUTURIKR, DEUX DOMESTIQUES. M fond. Couturier, se débattant entre />.<: deux domestiquêi. Ah ça! voulez-vous bien me laisser, vous autres? Un DomeMtlfiue. Quand on vous dit que monsieur n'est pas visible ! Bruno. Couturier! Couturier, apercevant Bruno, l'as visible! ... quand il me crève les yeux ! Bruno, aux domettique». Voulez-vous bien le laisser passer tout de suite! ... et souvenez-vous que monsieur peut entrer ici à toute heure du jour et de la nuit quelconque. Mon vieux Couturier! Que ça ne vous arrive plus ... ou je vous chasse. Maintenant faites- moi le plaisir d'aller bâiller dans l'antichambre. Les domestiques saluent et sortent. Couturier. A la bonne heure... v là qu'est parlé!... C'est qu'il y a trois quarts d'heure au moins que je suis là à croquer le marmot; et moi qu'est patient comme un chat qui se brûle, ça me fourmillait d'impatience. Tes vilains lézards nie répétaient toujours que tu te livrais au charme de la bonne chère, et qu'il faillait attendre. ... C'est possible, que je me suis dit; mais comme mon ami Bruno mange depuis trois quarts d'heure, ça doit commencer à bien faire, et je veux entrer. ... Là-dessus ils s'y opposent.... J'use alors d'un gracieux moulinet, qui vous en couche deux sur les banquettes bonsoir, messieurs; j'te pousse les deux autres jusqu'ici, et me v'Ià. (Lui prenant la main.) Merci, ça va pas plus mal; toi aussi? Enchanté. Bruno, lu! serrant la main. Ce cher Couturier ! ... Eh bien : tu me croiras si tu veux ... mais je pensais h toi dans la minute. Couturier. Vrai? tant mieux ! ça prouve que les écus ne t'ont point flétri le caractère ... mais si j'ai un conseil à te donner, 24 mil NO LE I II.Kl'Il. c'est de me Congédier dard dard tous ces grands lévriers qui ricanent, dans tes antichambres, et se permettent des facéties à l'égard de les faits et gestes. Bruno. Comment? ... que disaient-ils donc? Couturier. Ce qu'ils disaient?... Parlons d'autre chose, j'aime mieux ça. Comment que se porte madame Bruno, ton épouse ? Très-bien, bravo! Kt son brave père? très-bien aussi? Bravo encore! Ousqu'il est, que je lui dise bonjour? Bruno, riant. Attends donc! tu vas, tu vas. ... D'abord je croyais que tu savais que mon benu-pére s'était retiré a Saint-Ouen .. dans notre maison de Saint-Ouen, Couturier. Ah lia!... Kh lien ! ça ne. m'étonne pas : les salons dorés, ça ne pouvait pas lui aller long-temps, à lui, vieux soldai. Bruno. Ah ! je l'aurais bien suivi, sans ma femme qui dé- sirait que je restasse ici. Couturier. Que je restasse 1 . . . eicuses, plus que ça de conversation! ... Que je restasse! ... en v'Ià un mot moderne! Bruno, nanti Ali ça! ne vas-lu pas te moquer de moi? Couturier. Non pas, non pas ...je comprends que ta no»* velle position exige une nouvelle langue ..; il te faul une nouvelle langue. Fortune cossue, genre huppé, conversation idem. . . . Kt moi-même, je te prie do jeter un COUP d'ici! sur mon habit queue de rat mode de Longchamps .. . les cheveui iri~. - par- Cautant, le roi de la chevelure ... genre.suprême. ... On me croirait un agent de change... lit des souspieds.. . El ce luxe effréné, à ton intention, à seule tin de n'être point déplacé dans tes salmis et de pouvoir me présenter à tes soirées nocturnes; car, vois-tu, c'est pas parce que t'es devenu riche que je veux l'abandonner. Bruno. A la bonne heure, et j'espère bien qu'enfin tu consentiras a renoncer à la fabrique, et que tu accepteras de ton vieux camerade. ... Couturier. De quoi? encore des offres d'argent! Bruno. Mais puisque j'en ai de trop, est-ce qu'il n'est pas juste, que je t'en donne ?... Couturier, es-tu mon ami, ou n'es-tu pas rnon ami? Couturier, lui tapant tin m la main. C'est justemanl parée que je veux toujours l'être que je refuse tes écus parce que je veux conserver le privilège de te dire la vérité. Quand nous sortons, lu as le droit de régaler et de payer à outrance: niais quant au reste merci: j'ai des bras, je travaille, et je garde mon indépendance . . . j'ai besoin de mon indépendance! Bruno. Couturier, c'est mal h toi d'être fier parce que m n'as rien. (Avec prière.) Couturier, je t'en prie, mon vieux, accepte. Couturier. En v'Ià assez! parlons d'autre chose. Je sai- ACTE II. SCENE IV. 25 que tu as du monde ;'t diner aujourd'hui, et d'après ce que je vois, l'on n'a pas encore pris le café" ... je m'invite pour le moka, et tu vas remarquer avec quel genre coquet et muguet je vas me comporter devant ta société... Bruno, avec crainte. Prends-y garde ... ça n'est pas facile ...il faut diablement s'observer pour ne pas faire des boulettes---- Couturier, «ah! bah! ,.. laisse donc faire ... je ne suis pas plus conscrit qu'un autre. Air: du Marchand de marrons. D'être homm' comme il fout, Sois Irahquill', j'eonnais la manière, Je n' suis pas un sot, Va, j'eroins pas d'paratlre nigaud; J'suis gai comm' pinson", J'ot' mon habit à la barrière; Mais, dans l'occasion, J'sais prendr' le genre et le bon ton. PRE MI KK COUPLET. Dans les beaux salons, 8i je voulais faire ma lète, J'aurais des ép'rons, Un gilet court et des ch'veux longs. De tes merveilleux, ttui, si je singeais la toilelte. Je serais, mon vieux, Fadard et chouelle aussi bien qu'eux. D'être homm' comme il faut, etc. DEUXIÈME COUPLET. J'sais qu'il est d'bon goùl D' faire d'l'embarras, du tintamarre, Do parler de tout, F.t de parler très-haut surtout. Comme un mousse à bord, J'sais qu'on doit fumer son cigarre. . . . Faut avoir encore Dll 1 Ki-oss' cann' de lambour major. D'être homm' comms il faut, etc. TROISIÈME COUPLET. J'oubliais, grands dieux! Un' chos' furieuVrnenl nécessaire. Le lorgnon précieux, Ça gène pour voir, mais c'est fameux ! Enfin, au total, On est parfait pourvu qu'on s' série Le venir' comme un ch'val, Qui va gagner le prix royal. D'élrè homm' comme il faut, etc. Justement la société se rend ici. ... Tiens, regarde bien la tournure ... en v li'i du moelleux ! Bruno, h, pari. Pourvu qu'il n'aille pas dire quelque bêtise! 26 JîlUNO LE lïl-EUH. Scène "V. JiKl'NO. COUTURIER, ÀDÊLE, (il S'J'AVE, BEAUELE- iiAlil) dane le fond, faisant servir le oafé, QUATRE INVITÉS. DEUX DOMESTIQUES. Chœur. Air de VAmbassadrice. Mes amis, terminons ce beau jour; (,>u'un aulrc plaisir ait son tour. On trouve en ce séjour Excellente table Où l'on parle et l'on rit sans détour. Au milieu d'un repas joyeux, Où l'esprit brille mieux. Tout le monde est heureux. Câustave, à part. Impossible de lui dire un seul mot en téte- à-tète. ... Si je pouvais du moins lui «lisser ce billet. ... Couturier, n'avançant vers Adèle. Madame Bruno, voire dévoué ... je vois avec plaisir que la santé ne va pas trop mal. ... (Saluant tout le monde.) La société, j'ai bien l'honneur. ... (Basa Bruno.) Hein, que dis-lu du ftenre? Hriiiio. bat, en tirant Couturier par tonhaiit. Tu salues trop. Adèle. Vous venez prendre le café avec nous, monsieur Couturier ... c'est bien aimable.... Couturier. Ça n'est point de refus ... avec le petit verre, car le café et le petit verre, c'est comme le cheval et le cabriolet ... il faut que ça soit attelé ensemble. Bruno, bas à Couturier. C'est bien, en v'Ià assez. Adèle, au domestique. Pierre, versez. On s'assied. CowtuTier, prenant une tasse htiméme, Pierre, versez*) ... (Regardant le domestique, et h demi-voix.) Tiens, c'est vous que j'ai couché tout-ii-l'hcure sur la banquette? [Lui donnant, un* poig- née de main.) Excusez, vieux! ... Il va porter sa tasse sur la petite table devant laquelle se trouve Bruno, («ustave, qui s'est approché, bas à Beauregard. Quel est cet oriR nal ? Beauregard, de même. Un ami de monsieur, un ouvrier fileur.... Ciustave, de même. Comment! ce cher cousin recuit toujours ces gens-là-? (Saut à Bruno.) Kh bien, mon cher Bruno, vous res- •j Adèle assise à gauche, (Justavc, Benregard dans le fond allant et vcnanl; Couturier el Bruno assis à une table à droite ; la société est assise un peu à gauche el dans Ir fond du même i nle. ACTE II. SCENE V. ■27 sentez-VOUS encore de l'indisposition qui vous a fait quitter la table? Bruno. Quelle indisposition ? [ASMe lui fait un ligne.) Ah! oui ... oh! ça va mieux, merei ... c'étiaH— c'était... le sang. ... Adèle. Mon mari est très-sujet aux étourdissemens. Couturier, bèi à BrWHo; C'était (ionc aussi dans l'héritage ... les étourdissemens, je ne te connaissais pas ça? (-1» (feifeWtfgwe:) ('■arçon! ... garçon! ... (on rit) passez-moi le sucra; Cher ami, sans vous commander. (•iustave. à Adèle, en pouseank un petit éclat dé rire. Oh! il est délicieux, monsieur Couturier. Adèle, se contraignant. Mon cousin, je vous en prie... Couturier, ha* h Uni no. Qu'est-ce qu'il a donc h ricaner monsieur ton cousin? Bruno, de même. Pourquoi appelles-tu mon domestique garçon ? Couturier, riant. Tiens, c'est vrai, je me croyais à l'estaminet du Renard. [Au domestique qui lui tient le sucrier.) Merci, jeune homme.,. Oh ! c'te hètise ! des pincettes dans un sucrier ... en vlii une invention! Jlruno, le pouttant, bas. C'est pour prendre le sucre, im- hécile ! Couturier. On ne sait que s'ingérer, ma parole! (Au domestique.) Merci, bonhomme, j'ai"tu affaire. CSllMtave, bai aux dame». Décidément il est à mettre sous verre, le lileur! Couturier, boa à Brunoî l'on cousin se plisse toujours la lèvre en me regardant ... il ne me gante pas, ton cousin ... est-ce qu'il me gouaillerait, finalement? Bruno, de même. Kh non! ... il ne fait pas attention fi toi... il cause avec ma femme. ... Couturier-'''//"///'. Oui... il a même l'air tres-ahnable avec ta femme. ... Bruno. Hein ? ... t-iiMare, h Jlruno. Eh bien, mon cher Bruno, vous èlcs- vous amusé hier à l'Opéra ? Bruno. Ma foi non, votre M. Moïse m'a endormi ... et, sans le ballet, je ronflais dans la loge. C'est comme vos Bouffa . .. où je n'y comprends pas un mot ... j'aime mieux l'Amhigu. Couturier. Oh! l'Amhigu ... parlez-moi de ça! ... onze actes par soirée, à la honne heure, c'est ça une honne mesure! Gustave. L'on se rattrape sur la quantité. Bruno. Pierfe, versez-nous du rhum. Couturier, Du vrai rhum, hein? ... rhum des Amériques! ■.. (Au domestique qui verse. Il a mis son petit t erre dans sa 28 BRUNO LE FILEUR. soucoupe, et c'est lecé.) Honnêtement, jeune homme, avec le hain de pied ... allons donc, jusqu'à la cheville____ Tout le monde rit. Gustave, riant. Quant à moi, Pierre, vous me donnerez du kirsch, mais pas avec le bain de pied, pas jusqu'à la cheville. .Bruno, donnant, un coup de pied à Couturier. Es-tu bète avec ton bain de pied! Couturier, haut. Ah ! dam ... excusez-moi .. . j'entends rien à vos étiquettes. Gustave. Nos étiquettes !... (A Adèle.) Décidément, c'est un divertissement que vous nous ménagiez. Couturier, bas, à Bruno. Yeux-tu que je te dise?... ton cousin me monte au nez ...je n'pcux pas avaler son air. ... Bruno. Avale ton petit verre, et tais-toi... . Adèle, se levant, à Bruno. Que ferons-nous ce soir, mon ami? Bruno, d'an air contrarié. Il, te lève. Moi, je tiendrai compagnie à mon ami Couturier, que je suis enchanté de revoir. Couturier s'est levé. Gustave. Comment? vous n'irez pas au bois par une soirée aussi belle? Bruno. Si vous désirez y aller, ma bonne Adèle, que cela ne vous en empêche pas. ... Gustave, à part. Bon, elle ira seule. Adèle. Si vous restez, mon ami, je resterai. Bruno. Non pas, je ne veux pas vous priver de votre promenade ... d'ailleurs j'ai à jaser avec mon ami Couturier. Gustave. Si vous permettez que je vous accompagne, belle cousine. ... Adèle. Merci, mon cousin. ... Bruno. Non pas, Adèle, je vous en prie. ... Gustave. Ma cousine, ne me refusez pas. Adèle. Puisque mon mari le permet. ... Couturier, las h Bruno. Tu permets ça, toi ? ... Bruno, de même. Il le faut bien, puisque je veux rcMnr avec toi. Couturier. Jobardo, Jobardini ! ... Adèle. Si ces dames veulent faire un tour de jardin axant de partir . . . je leur demanderai la permission d'aller mettre un chapeau. ,, ( ,,|, M> ,,-f Tout le monde se lève. Gustave. Dans un instant, charmante cousine, je tiendrai vous prendre. (/I part.) 11 faut qu' aujourd'hui je sache à quoi m'en tenir. {Haut, et saluant Couturier, en riant.) M. Couturier, au plaisir de vous revoir. AI'TK II. SCÈNE VI. 29 Reurliie du chœur précédent. Mes amis, terminons ce beau jour, elc. Adèle tort par la gauche; tous les autres, excepté Bruno et Cou- turier, sortent par le fond. Scène VI. COUTURIER, BRUNO. Couturier. Dis donc, Bruno, c'est donc bon genre de rire au. nez des personnes? Bruno, un peu gêné. Pourquoi me dis-tn ça? Couturier. C'est qu'ils ne s'en font pas faute, tes païens et amis; nous avions l'air de les amuser pas mal. Bruno. Mais non, mon cher Couturier, tu te trompes. Couturier. Suriit, je m'entends ... et si tu veux que je te donne un bon conseil ... au fait, non, (a ne me regarde pas. Bruno. Parle ... est-ce que tu vas te gêner avec moi? ... Couturier. C'est un beau cavalier, sais-tu bien, que ton COUSin Gustave? tout ricaneur qu'il est, faut en convenir. ... Il n'est pas déchiré, il est agréable h la vue. ... il met s:l cravate d'une manière soignée ... oh! c'est un beau moderne! Bruno. Eh bien! où veux-tu en venir? Couturier. Je veux en venir ... qu'à ta place je ne le laisserais pas faire l'aimable auprès de ma femme ... et la mener à la promenade... Bruno. Où est le grand mal? le cousin Gustave est poli, galant pour Adèle ... mais voilà tout... Couturier. C'est possible ... mais tapent faire jaser. Ils vont aller ensemble au bois de Boulogne, n'est-ce pas? ... eh ben! en voyant ton épouse, on se demandera: „Qucllc est donc cette jolie petite dame? — C'est M mc Bruno, qu'on répondra. —• Et ce jeune homme? — C'est son cousin. — Ah! diable, son cousin?" Et, vois- tu, ce mot-là l'ail toujours l'effet d'un objet de contrebande. Bruno. Je voudrais bien voir qu'on ose penser ! . . . Adèle connaît trop ses devoirs. ... Couturier. Oh 1 pour ça, j'en réponds, mais ça n'empêche pas les suppositions ... ton cousin est l'ami de la maison, il vient chez toi quand il veut, il t'appelle sou eher ami, il fait le gentil il te tapote les mains ... veux-tu que je te dise ? tout ça c'est des baisers de Judas, et ça ne m'irait pas. Air des anguilles de Masaniello. Mon cher, je l'avoue, à ta place, Ça me donnerait du tintouin ; 30 UHI NO LE FILKl'H. Do mari me semble cocasse Quand il serr' la main d'un eousin. D'un combat c'est comme I attaque. Ça m' produit l'ciTet, à peu près, l>'iin Prussien ou bien d'un Cosaque Qui presserait la main d'un Français. llrmio. C'est possible ... mais veux-tu donc que je défende ;t ma femme de voir ses parens? que je l'empêche de recevoir de la société? ... quand je suis sûr déjà qu'elle se prive, il cause de moi, d'aller plus souvent dans le monde. ... T'es bien heureux, toi, de pouvoir faire ce que tu veux ... t'as pas de soucis. ... < 'outurier. Mes soucis, je les ai mis au Mont-de-Pfété, el j'ai perdu la reconnaissance ... les soucis et moi ça ne passe pas par le même corridor. Mais, après tout, tu ne dois pas tant en avoir non plus, farceur d'électeur! . . . avec une jolie femme, une santé de chanoine, et des sonnettes dans toutes les poches de tes vêtemens .. . je in'apitoyerais sur toi si j'avais le temps, monsieur l'opulent. Hruiio. Oh ! c'est égal ... il y a bien des choses qui me chiffonnent; va, et quand je suis là, tout seul, à part moi. ... Air du llucher de Saint-Malo. Tout bas en cachette, Souvent je regrette Mon ancien éial d'Idem-, Qui f'sait mon bonheur. Va, tous ces biens que tu prônes t'.aus'nt moins d'bonbeur que d' tracas. J'n'aim' pas l'plaisir en gants jaunes, I,'étiquete ne m' enri\ienl pas. Qu'importe la pauvreté, Quand on a sa libertéI Et celte liberté, je ne l'ai pas, malgré tout mon or... je suis l'esclave du monde et de ses usages. ... Autrefois, du moins, j'avais mon franc-parler; quand quelqu'un ne m'allait pas, je tapais d'sus, et tout était dit... i'i c't'heure, c'est pas ça, faut s'taire et marron- ner, car je suis condamné au bon genre ù perpétuité! . . . aussi ... REPRISE DU REFRAIN. Tout bas en cachette, Souvent je regrette Mon ancien état d' filcur, Qui f'sait mon bonheur. Couturier. l'uis, t'en souviens-tu ... I' diniarielie Quel plaisir, quel jubilé, Quand nous allions, 6 bombance! ... Manger le petit salé! Chacun mettait habit bas, Le vrai bonheur va nu-bras! ... ACTE II. SCÈNE VI. :si Et alors tremblement général! on criait, on chantait, on dansait, on savourait la sauce noire du père Bajazou ... à, l'enseigne du Cbien à trois pattes; on s'abandonnait au petit vin d'Argenteuil h douze ... comme ça coulait! quel fleuve de volupté"! oh! v'oui, je conçois tes soupirs. REPRISE ENSEMBLE. Tout bas en cachette Souvent j j regrctle ^' o °" { ancien MM d' Rieur Quif'sail ! mo " j honheur. I son I Couturier. Ah ! dame, h c'fépoque-là on n'avait pas besoin de col de satin, de gilet chinois, et de gants beurre demi - sel. Bruno. Ah! vois-tu ... ces souvenirs-lîi ... ça réjouit et ça m'attriste en même temps. Tiens, Couturier, viens te mettre là ii table je veux te verser de petits verres comme autrefois. Couturier. Verse-moi de petits verres comme autrefois ! Bruno. Je veux causer avec toi sans gène, il cœur ouvert, comme autrefois. Ils sont assis il la table à droite et boivent. Couturier. Sans gène . . . a cœur ouvert, comme autrefois. Il boit. Bruno. J'ai besoin, mou vieux, de t'ouvrir mon ame, de le «lire tout ce qui se passe là. Il se frappe sur le front. Couturier. Ouvre-moi ton ame, ma vieille, dis-moi tout ce qui se passe là. Bruno, après avoir regardé xi on ne Vécoute pat. Couturier, je ne suis pas heureux! Couturier. Toi? Bruno. Moi ... car le genre de vie que je mène m'est devenu insupportable: voilii six mois que ça nie pèse sur la poitrine, que ça m'étouffe! que ça m'emb ... j'veux pas dire le mot. Couturier. JTai saisi. Bruno. Aussi, il arrivera un moment où faudra que tout ça finisse; je suis las de passer dans le monde pour un sauvage, pour un imbécile ... je suis las d'être forcé de sourire à tout bout de champ, de trouver charmant ce qui est godiche et slu- pide et de faire l'aimable avec des gens que je déteste, avec des gens qui memb ... j'veux pas encore dire le mot. Couturier. Saisi ... saisi. ... 32 BRUNO LE FILEUR. Bruno. Ah! sans la tendresse que j'ai pour mon Adèle, il y a long-temps que j'aurais tout envoyé" promener . .. païens, laquais, chevaux, beau monde ... afin de vivre à ma guise ... largement, richement, mais sans façons, avec des amis de mon choix .. . mais cette existence-là chagrinerait ma femme ... mu femme que j'aime tant!... et pourtant, tu m'as encore mis martel en tète tout-à-l'hcure, en me parlant de ce Gustave.... C'est que c'est vrai; cet homme s'est introduit ici, presque malgré moi; il s'y est installé sous le prétexte de me donner des leçons de bon ton. Après tout, tu m'as dit ça en l'air, n'est-ce pas, Couturier ? Couturier. En l'air, en l'air! ... eh ben, non, c'est pas en l'air. Bruno. Comment ça ? Ils se li'Vcut. Couturier. Oui; tiens, quand j'altendais dans ton antichambre, j'ai entendu jaser tes domestiques ... ils disaient que tout le monde riait de les efforts à devenir un comme il faut ... ils te comparaient h ton cousin Gustave, el je t'avoue que l'avantage n'était pas de ton côté. Si j'étais ;i la place de madame, disait une petite femme de chambre, je sais bien ce que je ferais____ Bruno. Ah! elle disait ça, la femme de chambre . . . Oh! minute, mon cher cousin, minute! ... de nos belles manières, j'en ai déj;'i plein le dos ... je ne veux pas en avoir pardessus la tète ... et si jamais ! ! .. . 11 prend Li gauche. Couturier. Eh ben, eh ben! ... presli! comme tu t'é- cliauffcs ... tu vas trop loin aussi. Bruno. Non, non ... car maintenant je me rappelle une foule de petites choses... légères en apparence.... Oh! j'y veillerai ... et quant à cette promenade au bois de Boulogne ... je vais commencer. ... Qui vient li'i? Scène VII. Les Mêmes, BEAUREGARDj un bouquet à ta main, Beauregard. C'est moi, monsieur Bruno ... je viens de faire atteler la calèche. ... Bruno. Kt qui vous a dit de faire atteler? Beauregaril. c'est votre cousin Gustave • • . qui va venir prendre madame. .., Bruno. Qu'est-ce que c'est que ce bouquet? Beaurejcanl. On vient de l'apporter pour madame . , . de la part. .. . ACTE IL SCÈNE VIII. Ilruno. De In part? Beauregard. De votre cousin Gustave, Bruno. Le cousin Gustave!... toujours le cousin Gustave! ... donnez-le-moi, ce bouquet, je le remettrai moi-môme à ma femme. Il prend brusquement le bouquet des mains de Boauregard. Beauregard, bat à Couturier. Qu'a-t-il donc? il a l'air tout bouleverse!! Couturier, d* mêtrie. C'est rien . . . c'est sou dîner ... une fausse digestion ... il aura mange' du melon.... ISrimo. à lui-même, regardant le bouquet. Quelle galanterie! ... il a mis à peine le pied dehors, qu'il lui envoie des fleurs ...et tout-à-l'hcurc il va la venir prendre, et elle le remerciera avec un sourire gracieux, elle le complimentera sur la fraîcheur de ce bouquet.... Eh ... mais ... qu'est-ce que cela? ... (Il écarte les fleurs du bouquet et en tire nue petite lettre.) Une lettre! .. une lettre ! oh ! ... 11 se laisse tomber sur le canapé ù gauche. Beauregard. Mais, monsieur, qu'avez-vous? vous pâlissez. Couturier. En efret, t'as la figure à l'envers, Bruno? Ilruno, qui a taché la lettre et s'est efforcé de 'prendre un air calme. Moi, non ... ce n'est rien ...je n'ai rien.... (il m lève.) Monsieur Bcauregard, j'ai changé d'idée. (Lui rendant le bouquet.) Tenez, acquittez-vous de votre commission ... portez ce bouquet à madame. ... Beauregard, prenant le bouquet. Est-ce que, par hasard, l'envoi de ce bouquet vous aurait contrarié, mon cher monsieur Bruno? ... cela n'en vant pas la peine. .. . Dans le monde ... ce sont de ces choses ... sans conséquence.... Bruno, se contenant. C'est bien, c'est bien ... je n'ai pas besoin de vos réflexions ... laissez-nous.... Beauregard. Mille pardons . .. je faisais seulement observer k monsieur. ... Bruno. Laissez-nous, vous dis-je. . . . Bcauregard sort. Serine % III BRUNO, COUTURIER. Couturier. Ah ça! Bruno, il y a quclqne chose en toi de pas naturel mon garçon. . . . l,. s yeui te dansent dans la tète! ... Bruno. Couturier, mon ami, je suis le plus malheureux Répertoire No. 389. (2e Série No. 139.) ;? 34 BRUNO LE FILEUR. des hommes! ... Ce bouqnet! ... cet affreux bouquet ... tiens, voilà ce que j'ai trouvé dedans. ... Couturier. Ce papier? Bruno. Une lettre! ... une lettre pour Adèle ... elle nie trompait. ... Oh ! ... Couturier. Veux-tu bien te taire? ... Qu'est-ce que lu dis là? ... accuser la femme sans avoir de preuve.... Bruno. Et celte lettre____ Couturier. Eh bien! cette lettre ... qu'est-ce que ca prouve? sais-tu ce qu'il y a dedans? ... l'as-tu lue? Bruno. Ah! ... Couturier! ... quel espoir! ... Oh! oui, il est impossible.... Couturier. Il faut la lire ... ouvre vite.... Bruno, tremllant. La lire ... oui ... tu as raison.... Air: Pour arrêter ce comhat meurtrier. Et cependant, en brisant ca cachet, Ah! malgn' mol, je tremblé, je chancelle ... Ami, j'y songe ... en ouvrant ce billet ... C'est, il me semble, outrager mon Adèle. Oh! non, son cœur ne peut être assez bas ... C'est l'insulter, c'est douter de son ame, C'est supposer qu'clP n'est plus honncV femme ... Non, non ... je n ■ l'ouvrirai pas, Je ne rouvrirai pas. Il jette la lettre « terre. Couturier, ramassant la lettre. C'est possible ... mais comme il y a d'autres choses à eclaircir ... je l'ouvre, moi ... et je va» te déchiffrer ça. ... (H lit.) „Ma jolie cousine." (.S"iV terrompant.) C'est bien du cousin. (Continuant.) „Jc n'y liens „plus ... à l'amour ordinaire on peut commander; mais h l'amour „passionné il est impossible d'imposer silence. Par dévouement ,pour votre père, vous êtes devenue la femme d'un homme que „vous ne pouvez aimer, car cet homme vous éloigne d'un monde „où vous devriez briller, et qu'il vous faut fuir pour n'y pas rou- „gir de votre mésalliance. .. . Bruno, avec douleur. Rougir de moi! Couturier, continuant. „A celui qui vous adore, qui ne „voit, qui ne rive, que vous ... un peu d'espoir, ô ma jolie cousine. ... Si ce billet trouve grâce à vos yeux, portez le bouquet „qui l'accompagne, et mes regards vous remercieront d'un bonheur pour lequel Je donnerais ma vie____ „Gustave." L'insolent. Bruno, arec fureur. Oh! oui, c'est ta vie qu'il faut donner pour tout cela. ... ACTE II. SCÈNE IX. 35 Couturier. Bruno, calme-toi ... tu vas trop loin---- Bruno. Rougir de moi! ... Oh! si cela était! ... si Adèle. ... Couturier. Mais non, mais non ... ta femme t'aime ... t'estime. ... Tu vois bien par cette lettre qu'elle ignore même l'amour de son cousin ... Bruno, pas de bruit, pas d'éclat. ... Tais-toi, et flanque-moi ce gaillard-là à la porte ... voilà tout M que t'as à faire. . . . Bruno, avec explosion. Voilà tout! ... congédier ce Gu- tave .. . lui tirer mon chapeau .... et puis bonjour. ... Tu te fourres dans la tète que ça peut finir comme ça? voilà tout! ... mais il faut que je le tue c'f homme-là! il faut que je le soufflette avec son insolent billet .... que je le fasse sauter par 1" fenêtre, ou qu'il me rende raison de son insulte. Couturier. Il y a encore ça; mais il ne s'alignera pas avec toi ... pour se battre à l'antique ... à coups de poing. Bruno. Eb! que m'importe! ... l'n Bomestioue, mnonfmt. Monsieur Gustave. Bruno. Lui! Couturier. Bruno, Bruno ... du calme, mon bonhomme, possède-toi. Bruno. Sois tranquille. Scène IX. COUTURIER, BRUNO, GUSTAVE. Bruno pendant le commencement de celle scène peut à peine se contenir. Bruno. Ah! ... c'est vous ... cher cousin! .. Gustave. Je suis un peu en retard, mais il n'y a pas de ma faute. Bruno. Tour un galant ... tel que vous ... ça n'est pas bien de se faire attendre .. . cousin. Il appuie toujours sur lis derniers mots. Couturier, bas a Bruno. Possède-toi. <>tiH(ave. Au reste ... la calèche n'est point encore attelée... Ma cousine est-elle prèle? Bruno. Mais ... ça ne peut pas tarder, et Iteauregard vient de lui porter vot' bouquet ... citer cousin.. . Gustave, étonné. Ah ça! ... mais vous a\ez un air singulier ... en nie parlant ... mon cher Bruno. ... Bruno. Vous trouver ... mon cher cousin. ... Couturier. Possède-toi, possède-loi. Gustave. Vous étiez peut-être occupés ... je vous aurai .V 36 BRUNO LE FILEUR. dérangés. ... Je vous laisse donc pour aller chercher ma jolie cousine. Il se dispose à partir, Bruno ce place devant lui. Bruno. Oh! vous resterez bien un petit moment avec nous. ... Gustave. Pardon ... Je crains que ma cousine. . . . Il veut sortir, Bruno l'arrête en lui saisissant fortement le liras. Bruno. Allons donc . .. restez là ... aussi bien il faut en finir, et ce n'est pas avec ma femme que VOUS devez sortir en cet instant . .. mon cher cousin ; car ma femme pourrait porter votre bouquet, et ce serait bien innocemment . .. car moi seul ai découvert ce que vous avez eu l'insolence de mettre dedans. Gustave, h part, tranquillement. Allons ... il sait tout! ... (Haut.) Je vous comprends maintenant . . . nous sortirons quand vous voudrez. Bruno, avec force. Oui! ... lit pourtant dites-moi un peu, mon beau cousin ... si je me vengeait de vous sans sortir d'ici ... n'y aurait-il pas justice à agir ainsi? ... Couturier. Ça se gâte! ... Bruno. Ah! ma femme doit rougir de moi! ... pane que je suis un ouvrier, n'est-ce pas?... un grossier personnage? ...Eh bien! si l'ouvrier usait des mines que lui à données la nature, en vous faisant sauter car celte fenêtre? ... Si l'ouvrier vous disait: Cher cousin, habit bas ... cl en garde !... n'y aurait- il pas justice à agir ainsi? Couturier, h part. On va se chiffonner. . . . Gustave, souriant. Je vous avoue que ce genre de combat. ... Bruno. Ne vous irait pas. ... Je le conçois, ça pourrait déranger les boucles de vos cheveux .. . ou le plis de votre cravate. Vous préférez vous servir de fépée ou du pistolet, parce que chacune de ces armes vous est familière . . . ça entre dans l'éducation des gens bien élevés. . . . On peut alors s'introduire dans la maison d'un honnête homme, lui presser la main, se dire son ami, séduire sa femme, le déshonorer ... et puis après !<■ tuer avec grâce. ... Oh! peu m'importe!... cela ne m'empêchera lias de broyer dans mes mains votre Impertinent billet .. . rl tfje vous le jeter à la face! ... Il exécute cette menace, Couturier rainasse la lettre. Gustave, avec force. Monsieur Bruno 1 ... Bruno. Allons ... pas di- gestes ... ou je m'en sers.... La calèche doit être attelée. ... A présent ... en rutile. Couturier, ripauant it la gauche. Nous prendrons en chemin un témoin pour ton cousin ... liions. AC'I'K II. SCÈNE XI. 37 Rrnno. remvni««l, ainei qu* Quttwe et Couturier. Ciel! ... Adèle! ... Scène "X.. LES PRÉCÉDENS, ADÈLE, en toilette Elle entre, par le fond. Adèle. Me voici, mon cousin ... je suis prête. .. . fvUHtave. Mille pardons . . . ma cousine ... je venais m'eicuscr auprès de vous ... une afTairc ... que j'avais .. . oubliée. . . . Bref, il m'est impossible de vous accompagner à I" promenade. ... Adèle. Comment. ... Bruno. Oui, ma chère amie ... il faut excuser notre cousin, il s'agit d'un rendez-vous auquel je dois me trouver avec lui. . . . Cela nous était tout-à-fait sorti de la tète. . .. Couturier. Ça lui était tout-à-fait sorti de la tète! ... Rruno, bas h Oàuturier. Kesle ici pour ne pas éveiller ses soupçons. .. . Couturier, de même. Par exemple!... Adèle. Ht peut-on savoir quelle est celle grave affaire?... Rruno. Le temps nous presse et ce serait un peu long à expliquer. Couturier vous contera ça. ... Il fait passer Couturier «lu cote d'Adèle. Couturier. C'est que.... Adèle. .Mais diles-nioi donc au moins. . . . Rruno. Dans un quart d'heure je suis de retour. ... Adèle. De grâce.... Elle les suit jlMqu'a 11 porlc. Rruno. Allons ... parlons . .. mon cousin, je suis à vos ordres. Ils sérient vivement. Scène XI. COUTURIER, ADÈLE. Couturier. £ part. S'il se figure que je vas rester là... Il rhcrcliR à sortir, et se trouve «levant Acide, ( p,i | (VU son chapeau et son manteiet, Adèle, encore nu fond, arrêtant Couturier. Monsieur Couturier, ... • Couturier. « part. Je suis cloué! ... 38 HIU \0 LE FIUSUB. Adèle. M'expliquerez-vous ce que signifia cette brusque sortie? Ils redescendent. Couturier, h part. Que le diable m'emporte si je sais que lui dire! ... (On entend rouler la voiture.) Les v'Iîi qui s'éloignent. ... Oh! ... je bisque! ... Adèle. Vous hésitez à me répondre.... Couturier. Moi, madame, hésiter! ... pas du tout ... quoi donc que j'hésiterais ... c'est une chose si simple à dire... Vlà deux hommes qui se rappellent qu'ils avaient quelque chose à terminer ... et y en a un qui dit: Eh bien! dites donc, a propos, eh bien! c't affaire, faudrait voir a finir ça.... Ah! diable, c'est vrai, je n'y pensais plus. ... Eh ben ! voyons, au fait, puisque nous v'Ià réunis, il y a assez long - temps que ça trainc en longueur. ... Vous savez, Bruno n'aime pas les choses à moitié faites. ... 11 est vif ... et puis faut de l'ordre dans une maison. ... C'est comme votre brave père, eu vlà un honnête homme! ... Il y a dix ans seulement, ça devait faire un gaillard encore. ... Après ça, on ne peut pas être et avoir été. ... Alors ils ont dit: Finissons-en . .. Après-tout, ça ne sera pas long. ... Bruno va revenir ... faut pas vous inquiéter. ... (A part.) Je barbotte, c'est un fait ... je barbotte. Adèle. Monsieur Couturier, vous me cachez quelque chose ... oh! ne cherchez pas à mentir ... j'en suis sûre, je vous en prie, dites-moi ce qu'avait mon mari . . . ici, tous les deux, vous avez causé long-temps.... Bruno vous aurait-il conlié...? Couturier. Eh bien ! oui . .. oui, madame ... nous avons jasé comme une paire d'amis . . . mais quant au sujet de notre conversation. ... Adèle. Oh! je veux le savoir ... mon Dieu! que dois- je donc craindre? ... monsieur Couturier, parlez, je vous en supplie! Couturier. Dam! ... c'est que c'est un secret ... du lin fond de son cœur ... et il faudrait me promettre. ... (Apart.) Mon Dieu! il se bat sans doute en ce moment ... je grince! Adèle. Je me tairai, je vous le jure, parlez, parlez! Couturier, h pari. Ma foi, au bout du compte, je ne vois pas pourquoi elle ne saurait pas. ... (Uau.t.) Voyez-vous, madame Bruno, votre mari est un brave garçon, plein d'honneur, de vertu ... et qui se mettrait dans un finir chaud, plutôt que de vous causer gros de ça de chagrin . . . de votre coté, vous êtes bonne, douce, pas vaniteuse ... enfin, pétrie de jolies qualités. Adèle. Mais, monsieur ... Couturier» Pétrie de jolies qualités ... sans vous coin- ACTE II. SCÈNE XI. ;3'j mander.... Oh ! sous le rapport du cœur, vous êtes sur la même ligne ... mais malheuresement pour tout le reste, Bruno n'est pas au niveau de votre niveau ... depuis son mariage, il n'a eu qu'une pensée, qu'une ambition ... c'est d'arriver jusqu'à vous, de perdre ses anciennes habitudes ... de s'efforcer de devenir un monsieur de société, un homme comme y faut... et par malheur, le pauvre garçon a vu que ça lui était impossible ... il atteindrait peut-être bien le ton d'un bon bourgeois, d'un brave marchand retiré ... niais un grand genre! ... jamais. ... A l'éclat de votre grand monde, il ira toujours se brûler comme un hanneton à la chandelle, il le sent bien, cl voilà ce qui l'affecte, ce qui le désole ... voilà ce qu'il me disait bien bas, bien bas ... de crainte que vous ne pussiez l'entendre. Adèle. Que m'apprenez-vous? ... c'est là ce qu'éprouve Bruno, et il ne m'a pas confié. ... Couturier. Air: Adieu à Venise. PREMIER COUPLET. Il me dis.iii encore: Mon tourment est affreux; Mais ici ... qu'on l'ignore, Que j'sois seul malheureux! D'vanl ma femm', du silence! Cachons lui ma douleur, De peur que ma souffrance P?C trouble son bonheur. Adèle, parlé. Comment? Couturier. DEUXIEME COUPLET. Il ajoutait, madame, Maîtrisant son courroux: l.a mort est dans mon ame ... Je suis ... je suis jaloux. Mais .,. D'vanl ma femm', du silence! Cachons-lui ma douleur. De peur que m» souffrance iNe trouble son bonheur. Adèle. Est-il possible ! ... Couturier. Oui, voilà l'homme . . . pour vous éviter une peine/il souffrira en silence, il donnera son repos, son bonheur... il fera lion mille à des kciis qu'il porte sur ses épaules ... à un monsieur Gustave, par exemple! Adèle. Gustave! Couturier. J'ai filé le mot ... tant pire ! Adèle. Eh! mon Dieu! que ne le disait-il? ... il y a long-temps que les assiduités de mon cousin m'importunent et me l'a liguent. Couturier, riraient. Bien vrai! ... oh j'en étais sur ... 40 BRUNO LE FILEUH. que les manières et les galanteries de cet hommc-là ne vous avaient pas séduite. Adèle. Non certes. ... Est-ce que mon mari aurait supposé ... ? Couturier. Lui, vous soupçonner! ... par exemple! ... oh! non. ... Adèle. Mais alors ... pourquoi donc ce mystère? . . . pourquoi donc cette sortie? Couturier. Pourquoi ... pourquoi? ... eh bien! parce que dans ce bouquet que vous tenez et que votre cousin vous avait envoyé. .. . Adèle. Kit bien? Couturier. Il y avait une lettre ... dans la lettre, une déclaration d'amour ... et dans la déclaration d'amour de quoi mettre deux hommes en présence. Adèle, jetant vivemmi « lerrr son bouquet. Oh! mon Dieu ! ... ils sont allés se battre! Couturier. Madame, rassurez-vous . . . queq'fois ça s'arrange ... on déjeune ... ou bien on ne s'attrape pas. Adèle. Ils sont allés se battre ... et vous qui vous dites son ami, vous les avez laissez partir. Elle tombe sur un fauteuil en pleurant. Couturier. Oui, parce que Bruno devait se battre ... parce que votre mari ne peut pas être un lâche . . . c'est en me suppliant au nom de notre amitié qu'il a pu me décider à rester avec vous; mais maintenant je cours les rejoindre ... ou ça, je n'en sais rien . . . n'importe, je vas toujours courir, et faudra bien que je les retrouve. On entend rouler une voilure; Adèle se lève tout-à-coup. Couturier, courant h la fenêtre. Ah ! c'est lui ! ... rassurez-vous ... il n'est pas blessé ... il descend lestement ... il arrive. Adèle, gui a couru à la fenêtre. Oui, c'est bien lui ... sain et sauf ... ah! merci, mon Dieu! Couturier. Madame, souvenez-vous que c'est un secret que je vous ai confié ... et que vous m'avez juré de n'en rien dire. Adèle. Je tiendrai ma promesse. ... Oh! maintenant, oui, maintenant, je connais mon devoir. Elle sort par la gauche. Scène XII. BRUNO, COUTURIER. Couturier. Dieu soit loué, Bruno, mon ami. Il va le prendre par la main. At'TK H. SCÈNE XII. 41 Bruno. Aïe! ... tu me fais mal! Couturier. Ah mon Dieu! ... serais-tu blessé? Bruno. A cette main, oui ... un rien ... une égratig- nure... ah! j'aurais préféré une bonne blessure Mans la poitrine. Couturier. Par exemple! Bruno. Oui, car alors je n'aurais pas été humilié par es Oustave, qui, se riant de ma maladresse, m'a épargné, el s est contenté de me faire cette piqûre, lorsqu'il pouvait me tuer . . . oh! être obligé de reconnaître de la générosité dans cet homme, voilà ce qui m'exaspère, ce qui nie rend furieux ... car demain on se moquera de moi, peut-être ... et lui, lui, on vantera sa délicatesse; on admirera son adresse ... rien de plus noble, en effet, que d'effleurer légèrement la peau d'un adversaire (lui n'a jamais manié une épée ... el c'est encore aux usages du monde que je devrai cette humiliation. ... Oh! le monde ... le monde! ... Couturier, il faut que cela finisse ... tu es mon ami, n'est-il pas vrai? Couturier*. En peux-tu douter? Bruno. Eh bien! alors, tu me suivras. ... Couturier. Te suivre ... quel est ton projet? Bruno. Partir, oui, seul avec toi ... cette nuit, je partirai ... je m'affranchirai de ces usages qui ne peuvent me convenir, je m'éloignerai d'une société qui semble à tout moment me reprocher mon origine.... (Adèleparaît à la porte à gauche.) Quant à Adèle, je ne manquerai pas au serment que je lui ai fait, je ne lui imposerai pas mes goûts ... qu'elle vive heureuse loin de moi, puisque le même air ne peut nous convenir ... je lui abandonne cet hôtel, les trois quarts de ma fortune, et je me sépare d'elle ;'i jamais ... car je ne veux pas la voir rougir de moi ! (Mouvement d'Adèle, réprimé par un signe de Couturier.) Couturier. Bruno, que dis-tu là? ... tu es injuste envers ta femme, entends-tu bien? ... Tu veux partir, t'as raison, je t'approuve ... mais partir sans elle, cela ne se peut pas! Bruno. Cela sera pourtant ... je ne m'exposerai pas plus long-temps aux rires et aux moqueries d'une société qui n'est pas mon fait. ... J'adore nia femme ... pour elle, je donnerais ma vie, s'il le fallait ... mais puisque je ne puis m'éïever jusqu'à celle.. .. Scène XIII. Les Miuit's, àdèle. Adèle. C'est à elle de descendre jusqu'à toi! Bruno. Adèle! Adèle. Oui, mon ami, je renonce au luxe, au grand monde ... je veux dorénavant vivre plus pour nous et moins pour les 42 MU'NO LE F1LEUR. autres ... et surtout ... (avec tendresse) oh! surtout tte plus t'exposer, à. cause de moi, k des dangers aussi adieux. ... Ce soir même, nous partirons pour SaintîOueri, nous irons retrouver notre père . . . notre bon père, qui te doit tout, et qui ne l'oubliera jamais, non plus que ton Adèle. ... Bruno, attendri. Veux-tu bien te taire! ... O mon Dieu! ce n'est point un rêve . . plus d'ennuis, plus d'étiquette! et «Ic'j/l tu viens de me tutoyer ... Couturier, elle m'a tutoyé. ... Couturier, moitié pleurant, moitié riant. Elle l'a tutoyé! Bruno. C'est commun, ça ne se fait pas, mais j'aime mieux ça. ... Ma femme! ... ma chère petite femme ... oh! niais, je ne veux pas accepter ton sacrifice ... je ne veux pas que tu renonces aux plaisirs de Paris. Adèle. Plus tard, plus tard, nous reparlerons de cela. Couturier, .le te le disais bien que nous ne partirions pas sans elle ... et maintenant que tu vas à Saint-Ouen j'accepte tes olîres de ce matin ... je consens à quitter la fabrique, 'i vivre comme un ebamoinc ... je fumerai avec ton beau père je boirai du bishofl' ... je pécherai à la ligne . . . nous rirons, nous dirons des bêtises . .. enfin, nous serons heureux à. en rendre jaloux tous les dieux de l'Olympe, y compris M. le sous-préfet lui-même ... gare là dessous! ENSEMBLE. Air île Jullien (Franccsca). Bien douce espéraine, Nouvelle existence, (ois) „ , \ mes j Selon , vu'ui, ' ses * Enfin, ! su ' s ! heureux ! I il est i Couturier. 1, plaisir les enivre! . . . Bruno, Quoi! lu veux me suivre! ... Adèle. l'our loi je veux vivre ! Bruno. Parlons au galop! ... Ma chère p'tif femme. Trop cl' bonheur m'enllamme! ... Couturier, passant entre eux. Pour moi je réclame (l'que vous aurez d' Irop! ENSEMBLE Bien douce espérance, elc. FIN.