Répertoire du Théâtre français à Berlin. M 39. LA SUITE D'UN BAL MASQUÉ, COMÉDIE EN UN ACTE ET EN PlîOSE. P Ail MADAME DE HAWII. Priï : 15 BgT. (12 gGr.) mwM$t 9 chez Ad. Mt. Schlesiiiger, Libraire et Éditeur de Musique, unter den Lindcii No. 34. 1 S 3 0. Le théâtre représente un Salon. A gauche est la porte d'un autre appartement. Scène I. Madame de MAREUIL, ROSETTE. «AD, DE MARKUIL. Rosette? ROSETTE. Madame. M ad. de MAREIIL. Madame de Relmont u'est pas encore rentrée? ROSETTE. Non, Madame. Elle ne reviendra, je pense, que pour souper; elle avait beaucoup de courses à faire. ma d. dk MARKUIL, Pauvre amie! Depuis six semaines qu'elle est à Paris, à peine l'ai-je vue. Son procès l'occupe tellement! ROSETTE. Mais elle a raison de s'en occuper; car toute sa fortune en dépend. M ad. DE MARKUIL. H est vrai; elle serait pregqu'entièrement ruinée; et je crains beaucoup . . . ROSETTE. Comment peut-on plaider contre une aussi jolie femme! H faut être bien vieux, bien endurci . . . Mao. de MAREUIL. Point du tout; son adversaire est un jeune homme fort aimable. H est dans ce moment un de mes adorateurs, et je ten ai parlé ces jours-ci. ROSETTE. Lequel donc, Madame? [ !• 1 4 MAI), de MARET'Fr,. Ma conquête du bal masqué. C'est Monsieur J Mad. d e BSUIONT. Je le sais. Mad. de MAREUIL. Le connaissez-vous? ItlAD. DE BELMONT. Non; nous ne nous sommes jamais vus; et je vous avoue que c'est un des hommes que je désire le moins de rencontrer, surtout depuis que le commandeur m'a compromise à ses yeux de la manière la plus désagréable. Je crois vous en avoir écrit quelque chose dans le temps. Mad. de MARKUIL. Oui, deux mots. Mad. de BELMONT. Voici le fait. Vous connaissez le commandeur d'Olban? Mad. de MAREUIL. Si je le connais! C'est lui qui m'a fait épouser Monsieur de Mareuil. Mad. de BELMONT. H a la manie de marier tout le inonde. Dès que je fus restée veuve de Monsieur de Belmont, il imagina d'écrire à Versac et de lui offrir ma main pour terminer nos dilféreiis, et tout cela de sa tête; il ne m'en parla qu'après avoir envoyé sa lettre. Mad. de MAREUIL. Eh bien? Mad. de BELMONT. Eh bien, il paraît que la réponse ne fut pas très-flatteuse pour moi, car je ne l'ai jamais vue. J^e commandeur prétend que sa lettre s'est perdue; mauvaise excuse! Mad. de MAREUIL. Et vous cro_yez que d'Olban aurait eu l'imprudence de faire à ce jeune homme une proposition claire? Mad. de BELMONT. Il dit que non; mais je le connais, et je ne puis penser à cela sans une colère . . . Mad. de MARKUIL. Pourquoi donc? Si Monsieur de Versac vous avait vue, sans doute tout se serait passé autrement. MAD. m BELMONT. êottrimut. Vous voulez consoler mon amour-propre ■ 10 Mad. db MARKU1L. Non, je suis certaine . . . Mais voici Saint-Albe. Scène VII. Madame de MAtfEUIL, Madame de BELMONT, SAINT - ALBE. SAINT-ALBE. Je suis peut-être indiscret, Mesdames? . , Mad. de belmont. Au contraire, vous ne pouviez arriver plus à propos. Nous parlions de mon procès, et j'en ai l'esprit tellement fatigué depuis ce matin, que je causerai d'autre chose avec plaisir. Mad. de MARBUIL. Venez-vous passer la soirée avec nous? SAINT-ALBE. Si vous le permettez. Mad. de MAREIJIL. Je ne compte pas sortir. J'attends quelques personnes à souper, et nous ferons de la musique. SAINT-ALBK. Mais on n'arrivera pas avant dix heures; et d'ici là, du moins, nous resterons tous les trois: voilà les réunions qui me plaisent. J'obtiens bien rarement le bonheur de vous voir ainsi. Ah! que n'avez-vous mes goûts! Combien ce inonde qui vous plaît tant, vous deviendrait insupportable. Mad. de MAKKriL. Çue voulez-vous! j'aime la société, elle m'amuse. SAINT-ALBR. Pour moi, je ne m'amuse pas quand je souffre le martyre. Mad. de mareuil. Et pourquoi souffrez-vous ? SAINT-ALBK. Madame est votre amie, elle sait à quel; point je vous aime ; je la fais juge entre nous. Pnis-je être heureux lorsqu'il se passe quelquefois huit jours sans que j'obtienne ne vous un mot, un regard? Vous le savez, je viens souvent ici trois fois dans la journée; Madame est toujours dehors: enfin si après avoir couru tous les lieux de réunions, tous les théâtres de Paris, je parviens à la rencontrer, à peine daigne- t-elle m'apercevoir: entourée d'une foule que j'ai peine à percer, je lui demanderais en vain de m'entendre, je ine vois plus maltraité que le premier venu qui se fera présenter à elle. Je devrais fuir un spectacle qui me tue; mais non, je ne sais quel maudit génie me force à rester-là. Je n'abandonne la place que quand elle est partie, et je rentre chez moi le désespoir dans l'âme. Voilà ma vie. Mad. du BELMONT. Mais pourquoi vous tourmenter ainsi? Mad. de MARKUIL, riant. Et d'après cela, mou cher Saint-Albe, comment désirez- vous în'épouser? SAINT-ALBE. Ah! comment! parce que je vous aime, parce que je vous adore. D'ailleurs, j'espère que le temps, mes prières.. MAD. DE MARBUIL, souriant. Et peut-être les ordres d'un mari? SAINT-ALBK, Jamais, puisque je serai toujours votre amant. Mad. de MARKUIL. Saint-Albe, vous êtes un aimable homme, et si j'épouse quelqu'un, ce sera vous. SAINT-ALBK, vivement. Ah! ne me laissez pas dans une incertitude qui me désespère; consentez à mon bonheur, et fixez-en le jour. Mad. de BKLMONT. Je joins ma prière à la sienne; que je sois témoin de cette heureuse union avant mon départ. Mad. de MARKUIL. Nous sommes encore trop jeunes. SAINT-ALBK. Çi'oi ! voulez-vous attendre pour nous marier que nous ayons soixante ans? Mad. de MARKUIL. Pas tout-à-fait; mais je suis légère; peut-être un peu coquette. Vous êtes jaloux, emporté, ce sont des défauts que le temps doit corriger; attendons-en l'effet. 12 SAINT-ALBE. Je suis jaloux; mais si j'étais heureux, tranquille, vous nie verriez lotit autre. Mad. de MAREIIL. Non, cela lient à votre caractère; la moindre chose vous rrite. Ne vous êtes-vous pas mis en fureur, il n'y a pas Jeux jours, lorsque je vous ai parlé de ma rencontre avec ce jeune homme du bal masqué? SALNT-ALBE. Mais pourquoi me cacher que vous alliez au hsl? 1)1 AD. DE BELMONT. N'en fait-on pas toujours un mystère? SAINT-ALBE. D'ailleurs pouvais-je de sang-froid vous entendre vanter l'esprit et la figure d'un inconnu? A propos, vous ne l'avez pas nommé. MAD. DE MAREUIL. C'est Monsieur de Gerville. SAINT-ALBK. Gerville', je n'ai jamais entendu parler de cet hoinnie-l;'i. (« Madame de Mureuil) Quelqu'aventurier ? Mad. de MAREUIL. Point du tout, je connais sa famille, et il a une (erre voisine de la mienne. SAINT-ALBE. Cela se peut; mais ce n'est pas une raison pour suivre pendant cinq ou six hais . . . Mad. de MAREUIL, Le suivre! vous avez une manière de vous exprimer . . SAINT-ALBE. Eh bien, se laisser suivre par un jeune homme que l'on n'a jamais rencontré nulle part, qui ne vient pas chez vous. Mad. de MAREUIL. Il y viendra ce soir. SAINT-ALBK. Vous plaisantez' Mau. de MAREUIL, Nullement. Je l'attends. 13 SAINT-ALBR. Et qui vous le présente? Map. de MARKUL. Il s'est présenté lui-même. SAINT-ALBK. Comment! il est déjà venu? I>1 11) DE MARRU1L. Non, mais il m'a écrit. 8AINT-ALBR. Et vous avez répondu! et vous le recevez! (K I1RLMONT. Vous avez tort. Pourquoi consentir à recevoir ce jeune homme? Mad. de MARKUIL. Quel motif aurais-je eu de le refuser? Dois-je m'eiiterrer pour plaire a Monsieur «le Saiut-Albe? Mad. dr HKLMONT. Non, mais un amant si tendre, si sincère, mérite bien quelques sacrifices. S'il ne revenait pas? Mad. db MARKl IL. Çue voulez-vous que j'y fasse? Mad. db BELMONT. Imaginez nn prétexte pour ne point admettre chez vous Monsieur de Gerville. MAD. db MARKUIL. La chose est impossible, maintenant que j'ai consenti à l'y recevoir. Mad. db BELMONT. Qu'importe ! il ne vous intéresse en aucune manière. Mad. db MAREUIL. Non, sans doute ; mais ce jeune homme est bien né, fort estimé dans le monde, et je ne puis lui faire une impertinence ; d'ailleurs, la jalousie de Saint-Albe est tellement connue, que cette réserve de ma part nous donnerait un ridicule à tous deux . ■ . Mad. db BELMONT. Que faire donc? Mad. DB MAREUIL. Je ne sais. Mad. db BELMONT. Si je lui écrivais? Mad. de MARKUIL. A Monsieur de Gerville? . . . Mai», de BELMONT. Non, à Saint-Albe. 16 Mad. de MAREUIL. Je vous supplie de n'en rien faire; il prendrait celte démarche pour un aveu de mes torts. Maintenant son esprit est prévenu; il croit que ce jeune homme me plaît; tout ce qu'on pourrait lui dire serait inutile. Mad. de BELMONT. Je vous plains. Mad. de MAREUIL. Je vous avoue que je suis fâchée d'avoir poussé les choses aussi loin. Mad. de BELMONT. Je donnerais tout au monde pour vous tirer de celte situation. MAD. de MAREUIL, après avoir rêvi. Il y aurait bien un moyen de le rassurer, et de lui prouver que Monsieur de Gerville m'est très-indifférent. Mad. de BELMONT. Comment cela? Mad de MAREUIL. Yous pourriez me rendre le plus grand service; car enlïn j'aime Saint-Albe, et je ne puis songer à le perdre sans un chagrin mortel- Mad. DE BELMONT. Que puis-je faire? parlez. Mad. DE MAREUIL. Je crains d'abuser de votre amitié. Mad. dr BELMONT. Eh non; je suis prête à tout pour vous rendre la paix. Mad. DE MAREUIL, souriant. C'est que le moyen . . . Mad. de BELMONT. Eh bien? Mad. de MAREUIL. Je n'ose vous le dire. Vous allez me refuser, et cependant c'est le seul espoir qui me reste. MAP. de BELMONT. Dites donc. 17 Mad. de MARF.IIL. Si vous consentiez à recevoir Monsieur de Gerville à ma place? . . mad. de belmont. Moi! Mad. de MARKIJIL. Vous même: sous mon nom. Mad. de BKLMONT. Ma chère, y pensez-vous? Mad. de MARKUIL. Monsieur Je Gerville ne peut cire blessé d'une plaisanterie aussi innocente; le temps des bals masqués excuse tout. Nous rassurons Saint-Albe, vous me rendez mon amant, et nous nous amusons. Mad. de BKLMONT. Vous croyez donc que Saint-Albe? . . Mad. DE MAHKTIL. Quelle plus forte preuve pourrais-je lui donner de mon indifférence pour monsieur de Gerville? S'il refuse de croire à mes discours, il faudra bien qu'il se rende à des faits. Ah! je vous devrai tout. Y consentez-vous? Mad. de BKLMONT. Non, je ne puis. Songez donc que ce jeune homme, me prenant pour vous, va me parler d'amour. Mad. de MARI'.I IL. Eh bien! vous répondrez. Mad. de BKLMONT. Croyez-vous d'ailleurs qu'il se laisse abuser, et qu'il ne reconnaisse pas tout de suite ? . . Mad. df. M.AUKIIIL. La chose est impossible. Sous le domino, nous sommes vous et moi à-peu-près de la même taille. Bu lui parlant au hal je déguisais ma voix, et jamais il ne m'a vue sans masque. Comment voulez-vous qu'il ne s'y trompe pas? Mad. de BELMONT, Cela serait d'une légèreté! . . . Mad. de MARRI HL Nous avons voulu rire, voilà tout. Suite iPuh liai masqué. [ 2 ] 1* Mad. DE BELMONT. Soit, mais . . . Mad. de mareuil. Mais vous obligerez une amie. Allons il faut vous décider. Mad. de BELMONT. Je suis sûre de faire une sottise, et cependant . . Mad. de MAREUIL. Vous cédez, n'est-il pas vrai? Mad. de BELMONT. H s'agit du bonheur de Saint-Albe ! allons. Scène IX. Mad. de MAREUIL, Mad. de BELMONT, UN DOMESTIQUE. LE DOMESTIQUE. Monsieur de Gerville. Mad. de MAREUIL. Çu'il entre. (Le domestique sort.) Ma chère, je vous laisse. Mad. de BELMONT. Quoi! vous sortez? Mad. de MAREUIL. Je reviendrai vous seconder. (Elle sort.) Mad. de BKLMONT. Sans me «lire un mot sur ce jeune homme, sans m'ins- truire . . . Mais quelle étourderie! ... Le voilà. Je suis toute tremblante. Scène X. Madame de BELMONT, VERSAC. VKRSAC. J'abuse peut-être bien vite, Madame, de la bonté que vous avez de me recevoir; mais j'avais trop d'empressement 10 pour être discret. J'ai pris soin, vous le voyez, de me conformer à vos ordres: en eussiez-vous prescrit de plus rigoureux , je n'aurais jamais cru payer assez le bonheur de vous voir. (A part.-) Elle est charmante! Mad. de BELMONT, en souriant. Je dois me féliciter, Monsieur, qu'une curiosité bien naturelle me procure le plaisir de vous connaître. VERSAC. Croyez-vous donc, Madame, que ce sentiment seul ait dicté ma démarche? M AD. DR BELMONT. Je conçois, en effet, que l'on désire beaucoup voir une femme qui nous a long-temps intrigué dans un bal. Le mystère a quelque chose de piquant. Malgré soi, on se fait une idée de la figure que nous cache le masque, l'imagination s'exerce, et . . , VERSAC. Si loin qu'ait été la mienne, elle n'a pu approcher de la réalité. La première fois que j'eus le bonheur de vous rencontrer au bal, je fus frappé de l'élégance de voire taille et du son de cette voix charmante, que je reconnais parfaitement, quoique vous prissiez alors le soin de la déguiser. Mad. de BELMONT, riant. Ah! vous reconnaissez ma voix? VERSAC. Je l'aurais reconnue entre mille. Séduit par les seuls attraits qu'un masque jaloux ne pouvait me cacher, l'imagination, ainsi que vous disiez touf-à-l'heure, Suppléait au rette. Je vous prêtais des traits qui ressemblaient aux vôtres; mais auxquels il manquait ce charme qui se trouve en vous! Mad. de BELMONT. Ainsi, le hasard me présentant ;\ vos yeux, vous pensez sans doute que vous m'eussiez devinée? VERSAC. Ah! je n'en doute pas. Et que n'ai-je pas fait inutilement pour y parvenir! Depuis quinze jours, j'ai sans cesse couru le monde, les bals, les spectacles ; et tout cela sans pouvoir rencontrer une seule femme qui vous ressemblât. Mais, Madame, vous n'allez donc nulle part? r 2» ] 20 M AD. DE BELMONT. Par