Répertoire «lu Théâtre français à Berlin. Deuxième Série. Dlo. 23. la'ASHIS MAIS IiE MONDE, ET IiK DIABLE A B,A H llSO\. COMÉDIE EN TROIS ACTES, l'Ait MM. DE COUHCY Gl CM. DIVEUTY. lléptrtoire Ko. 273. BERLIN, 1843 M/. Schleêiitycr, Libraire et Editeur de Musique. l'r. 15 Sifrt (11 gGr.) I/AWCJJE DAMS IiE MONDE, IiE DIABLE A LA MAISON, COMEDIE EN TnOlS ACTES, PAR MM. HE COURCY et CH. IJUPEUTY. PERSONNAC.E9. ACTEURS. M ad. J)E KERNADEC. Mlle. DESCIIANEI.. CLARISSE, sa fille. Mad. DEl.VIL. ERNEST mi'rixvu.i.e, mari de Clarisse. Mr. l'IÎCHENA. M.DUCOUDRAY, ancien f%e au tribunal de commerce, Mr. BARON. NARCISSE GODARD, jeune propriétaire. Mr. DEEVIX. ATHE*NAI8 DE SA VIGNY, jeune veuve, cousine de Clarisse, femme de lettres. — — JENNY, femme de chambre. Mlle. CLOZEL. UN DOMESTIQUE. Mr. CASTEU.I. La scène se passe à Taris, aux deux premiers actes; an troisième, à Auteuit. OOOOQOOOOOOOOOOOOOOOOOQOOOOOOOOOOO 000000000000000000000000 ACTE PREMIER. Un petit salon élégant donnant dans d'autres pièces au fond et sur les côtés, et disposé pour une soirée. A droite et à gauche, sur le devant, uni table de jeu avec des caries, des jetons, des Relies et des bougies allumées. Une causeuse, des fauteuils, lustres, candélabres allumés. Scène I. DUCOUDRAY, Mad. DE KERNADEC. Ducoudray, allant au-devant de Mad. de Kernadec, qui arrive par le fond. Eli! eh! c'est elle.... enfin, cette chère madame de Kernadec! Mad. de Kernadeo, d'un air indifférent. Bonjour, Du- coudray, bonjour. nucoudrny. Depuis une heure, les parties sont commen- Répertoire No. 273. (ï. S*"rie No. 23.) \ 2 L'ANGE DANS LE MONDE cécsl Jo regardais à ma montre, Jo regardais a la pendule.... jo regardais à la porto.... Mad. de Kcrnadeo, Allez, il faut quo ce soit vous.... (Ducoudray s'incline.) Et à cause de ma fille.... je suis si lasso de soirées, do concerts, de spectacles !... Ducoudray. Vous trouverez à faire votre whist, votro boston, votro impériale.... Ne suis je pas là, moi, d'abord, votre partner inamovible, voire esclave à la suite... un Gdcle de vingt ans?... cela commence h dater.... Mad. de Kcrnadeo. Le temps ne fait rien à l'affaire. Ducoudray. Excepté quand on attend.... mais c'eut été mal à vous de me manquer de parole.... ma dernière soirée de la saison, bouillotte, écarté, le thé"de rigueur comme de coutume.... les sandwich, les petits gâteaux.... et, par extraordinaire, il y aura des demi-glaces et un cornet à piston.... Mad. de Kernadeo. Un bal?... mais c'est fort ridicule., vous savez bien que je ne danse plus. Duoondray. Vous danseriez à merveille, si vous vouliez... et puis, j'ai pensé qu'un petit quadrille au piano, pour notro chère Clarisse.... Mad. de Kernadeo, changeant de ton. Ahl vous avez très-bien fait... pauvre enfant.... depuis 6on mariage, cllo ne doit pas s'amuser beaucoup. Duoondray. Vous avez des préventions contre son mari. Mad. de Kernadeo. Je n'ai pas do préventions... mais des pressentimens.... Je ne sais.... J'ai peur quo monsieur de Mérinville.... ne rende pas ma fille heureuse. Ducoudray. Un mariage honorable, un homme bien placé.... il fera son chemin dans la diplomatie. Mad. de Kcrnadeo. Oui.... je le crois fort hypocrite. Ducoudray. Quant au chapitre des distractions, il se fait un plaisir de conduire sa femme partout, au faubourg Saint- Germain, à la Chaussée-d'Antin, même au Marais; et partout il recueille des compliraens, des félicitations sur le trésor quo vous lui avez donné. Mad. de Kcrnadeo. Un bijou! un diamant!... cette chère Clarisse.... voyez-la dans le monde.... dès qu'elle arrive, on s'empresse, on l'admire.... elle est jolie, et seule, elle a l'air de ne pas s'en apercevoir.... elle a de l'esprit, et elle ne s'attache qu'à faire valoir celui des autres.... toujours le sourire sur les lèvres.... toujours un mot agréable pour chacun.... naïve, enjouée, avec la jeune fille qui, naguère encore, était sa compagne.... pleine de déférence pour la vieillesse.... bienveillante, gracieuse avec nos dames, si belles, si élégantes, dans lesquelles, elle ne songe pas même à voir des rivales. .. elle trouve mo- ACTE I. SCÈNE II. 3 yen de so concilier tous les suffrages et de se faire pardonner, mémo par les femmes ses perfections et sa supériorité! Ducoudray. Ce n'est pas parce quo vous êtes sa mère, ou, plutôt, c'est peut-être un peu pour ça.... mais le fait est quo c'est bien l'idéal de la gentillesse, de la douceur. ITInd. de Kernodec. C'est moi qui l'ai élevée. Ducoudray. Oui.... et cependant.... vous êtes vive. TIed. de Kcrnadce, tris-vivement. Je suis vive? moif Ducoudray. Vous êtes bonne, mais vous êtes vive. ITïud. de Kcrnadce. Dites tout do suito quo je suis Bretonne, que j'ai mauvaise tête. Ducoudray, Oh! JTfnd. de Kcrnadce. C'est uno manière comme une autre de faire sa cour h quelqu'un, surtout à moi.... Déjà si malheureuse, si esclave, avec mes deux premiers maris! Ducoudray. A votre place, j'essaierais d'un troisième. Mad. do Kcrnadeo, souriant. Oui, vous.... je sais bien. Ducoudray. Dame, j'espère que j'y ai mis de la persévérance; j'ai assisté à deux règnes.... j'ai supporté deux dynasties.... mais aujourd'hui que je suis tout seul, qu'il n'y a plus à choisir, je peux bien vous dire: Prenez-moi. Mnd. de Kcrnadce. Pour fairo encore mauvais ménîigc? Ducoudray. J'ai la prétention d'être bon époux.... et bon père.... s'il y a lieu. irand. de Kcrnadce. Les hommes sont si aimables..... avant, et si abominables après!... Ducoudray. Pas tous, pas tous.... Mad. de Kernadce. Charmans dans le monde.... atroces dans leur intérieur. Ducoudray. Ancien juge au tribunal de commerce, souvent encoro nommé arbitre, amiable compositeur, j'ai naturellement le caractère conciliant. mad. de Kernadee. Eh bien! écoutez, si je me trompe dans mes pressentimens, s'il m'est bien démontré que ma fille est heureuse, cela m'encouragera.... et.... nous verrons. Ducondray, avec joie. Vrai?... j'accepte lo marché! (Il lui laise la main.) Mad. *e Kernadce. Allons.... enfant!... (Changeant de ion.) Mais Clarisse.... (J>a porte souvre au fond.) je crois entendre.... c'est elle.... sans douteï Scène IL Les Mêmes, NARCISSE GODARD, mis avec prétention, coiffure et barbe moyen-âge, Un Domestique. lie nomeitique, annonçant. Monsieur Narcisse Godard. 1* 4 L'ANGE DANS LE MONDE. Ducoudray, étonné. Tiens, mon propriétaire ! IHsd, de Kernadeo. C'est le mien aussi. Ducoudray. Je ne l'avais pas invité. Jlad, de Kernadeo. Je le croyais en voyage. Ducoudray. Je me serais bien passé de lui.... (A Narcisse, qui entre.) Soyez le bien venu, mon cher monsieur Godard. Narcisse, saluant et se dandinant. Comme vous voyez ... vous êtes bien bon.... Ça va bien?... pas mal.... merci.... et vous ? Ducoudray. Par quel hasard?... Narcisse. De retour à Paris depuis hier; six cents lieues en trois semaines, touriste infatigable.... mais propriétaire avant tout.... mon homme d'affaires chargé de mes locations en mon absence, m'a parlé, je crois, d'un petit bail à renouveler pour votre appartement. Ducoudray. Ah! oui, en effet, ça ne presse pas. Narcisse. C'est ce que je me suis dit.... ça ne presse pas; mais j'ai mieux aimé venir tout de suite.... Après ça, on dit que vous avez du monde, je suis peut-être importun; V0U3 n'avez qu'à parler, je m'en vas. Ducoudray. Un propriétaire ne peut jamais être importun. Narcisse. A l'époque du terme, tout au plus.... (/t rtf.) Ce n'est pas pour vous que je dis ça. {Posant Mn chapeau sur une chaise et arrangeant ses cheveux devant la glace.) On m'a parlé de vos soirées, père Ducoudray.... une réunion de femmes charmantes, à ce qu'on dit.... {Apercevant Mad. de Kernadec.) Pardon, madame, je n'avais pas l'honneur de vous reconnaître. {Il se met un lorgnon sur l'oeil. — A part.) Il faut espérer qu'il en viendra d'autres. (Se rapprochant.) Madame de Kernadec, si je ne me trompe.... Mad. de Kernadeo. Oui, monsieur. Narcisse. Ma locataire du second, 28, rue de Provence, . au fond de la cour. Mad. de Kernadeo. Oui, monsieur. Narcisse. Je me rappelle, c'est à moi directement que madame a loué, dans le temps. Ducoudray. Ce diable de monsieur (iodard, il est le propriétaire de tout le monde; il loge la moitié de la capitale. Narcisse. Dame, quand on a onze maisons sur le pavé de Paris.... croiriez-vous, monsieur.... vous ne croiriez pas, madame, que, dans ma compagnie, on m'a surnommé le marquis de Carabas de 1839? Et votre jolie demoiselle, que je n'ai jamais pu voir?... ACTE I. SCENE III. 5 îioil. tic Kernadec. Elle est mariée, monsieur. (Elle remonte la scène.") Narcisse. Ah! fort bien... lui-même.') Je ne produis jamais d'effet sur les femmes âgées: mais ça m'est Lien égal. Mad. de Kernadec, Biais voyez donc si elle arrive! je commence à être inquiète. Ducoudray. Monsieur Godard se trouvera en pays de connaissance.... Madame de Savigny... Narcisse, Ah! oui, la veuve Athénaïs; connais.... petite femme non désagréable..... mais un tantinet basbleu.... Voilà bientôt deux ans qu'elle doit publier Adalbert, roman en deux volumes, prix 15 francs, chez Ambroise Dupont.... C'est une jeune femme qui est de la société des hommes de lettres. Mad. de Kernadec. Ma nièce, monsieur. Narcisse. Il n'y a pas de mal à ça, madame; je fais le plus grand cas des femmes auteurs.... (_A lui-même.) quand j'ai le bonheur de les comprendre. Ducoudray. N'avons-nous pas de projets de mariage avec la jeune veuve? Narcisse. Il est question de quelque chose comme ça. Ducoudray. Une affaire de sentiment? Narcisse. Oui, une affaire de terrain.... cent cinquante toises en litige, 43, rue Tronchet, bien située.... on élèverait là-dessus cinq ou six étages, avec trois boutiques et deux balcons.... Ça se loue très-bien les balcons. Ducoudray. Toujours la fureur de bâtir? Narcisse. Que voulez-vous? mon père était architecte. Ducoudray, se penchant vers Mad. de Kernadec. Il veut dire maître maçon. Narcisse. Voyez-vous.... je ne serai pas content qu'il n'y ait à Paris une rue qui s'appelle rue Godard!... Mad. de Kernadec, apercevant Clarisse qui arrive. Ah! enfin, la voilà! cette chère enfant! Scène III. Les Mêmes, CLARISSE, ATHÉNAIS. Clarisse, allant h Mad. de Kernadec. Bonjour, maman. Bonjour, monsieur Ducoudray. {Elle enibrasse sa mère.) Narcisse, et part. Oh! la jolie petite femme! (Il salue, Clarisse lui fait une révérence.) IHnd. de Kernadec, avec sollicitude. Tu n'as pas en froid ? Clarisse. J'avais mon burnous. (D'un ton caressant.) Et vous, petite maman.... vos migraines? 6 L'ANGE DANS LE MONDE. Mi»d, do Kernadee. J'en attends une domain. Alt ! mon Dieu! comme clic a chaud! Prends bien garde. Ducoudray. Allons, allons, la voilà! vaut mieux tard que jamais. Clarisse, ti Ducoudray, Toujours trop tard, quand on vient pour vous voir. Ducoudray, h Mad. de Kernadee. Elle est charmante! Mad. de Kernadee. Charmante! Athénaïs, apercevant Narcisse. Ah! je no voyais pas.... monsieur Godard, qui nous est rendu! Narcisse. Aimable veuve, je comptais vous envoyer ma carte.... visite do retour. Atliénaïs. Trop aimable. Mad. de Kernadee, à Clarisse. Ah! ça, tu es venuo toute seule? Clarisse. Oh! non, maman.... ma cousine, ma bonne Al hé- naïs, qui s'est dérangée tout exprès pour venir mo prendre.... Mad. de Kernadee. J'entends bien.... mais ton mari? Clarisse. Il nous a conduites jusqu'ici avec la voiture.... Athénaïs, l'interrompant. Et nous a quittées brusquement, bous le prétexte d'une visite très-pressée et très-importante, à ce qu'il dit Clarisse. Une visite dont il no pouvait se dispenser.... (D'un ton de reyrcl.') et qui lui prendra peut-être toute la soirée. Mad. de Kernadee. C'est fort galant! Narcisse, a lui-même. Un mari absent, bon, ça mo va. (Atliénaïs lui parle Ins.) Mad. de Kcrnadec. Vous voyez, Ducoudray; la livrer ainsi à elle-même, laisser sa femme aller seule dans le monde, après six mois de ménage! Oh! les hommes! les hommes! Duoondray. S'il n'a pas pu faire autrement, ce garçon? Clarisse. Maman, il ne faut pas lui en vouloir, il a été bien contrarié, je vous assure.... (Avec une joie enfantine.) Et puis, d'ailleurs, il viendra me reprendre.... il me l'a bien promis. Mad. de Kernadee. La belle grâce qu'il to fait là! Clarisse. O'abord, je ne veux pas qu'on dise du mal de mon mari. Dncoudray, Et vous avez parfaitement raison, madame Mérinville. (Il s'éloigne à gauche.) Narcisse, qui a entendu ces derniers mots, à lui-même. Madame Mérinville? j'ai vu ce nom-là sur mes registres de location.... (Rapprochant de Clarisse.) Oh! mais alors, belle dame, s'il en est ainsi, je suis votre propriétaire.... je suis votre propriétaire. ACTE I. SCÈNE IV, 7 Clarisse, ltvec réserve. C'est possible, monsieur, et j'en serais très-flattee. Narcisse. Jo remercierai mon homme d'affaires île m'a- voir choisi uno locataire aussi jolie. Clarisse. Monsieur, vous êtes bien bon.... (A Mad. de Kernadec.) Si vous voyiez le beau chûle qu'Ernest m'a donné.... un cachemire superbo do la rue de Richelieu, envoyé par lo général AI lard. Mad. de Kcrnadee. Co n'est pas là co qui fait lo bonheur. Clarisse. Ça y contribue bien un peu. Narcisse., se rapprochant de Clarisse. Et.... l'appartement vous plaît-il? Quant à vous, vous n'avez pas besoin d'embellis- semens. Clarisse, saluant, dit ïi part. Dieu! quo ce monsieur-là m'ennuie!... ÇElle va causer avec Aihcnaïs.) Narcisse, h lui même. Je produis toujours de l'effet sur les jeunes femmes. Ducoudray, revenant. Monsieur Narcisso, on demande là-dedans un rentrant à la bouillotte. Narcisse. Voilà! {A Clarisse.) Sans adieu, mon aimable locataire.... je vous retiens pour la première contre-danse. Clarisse. Je crois que j'ai promis.... à monsieur Ducou- dray.... (Elle fait un signe il Ducoudray.) Narcisse. Eh bien! donc, pour la seconde. Inscrivez-moi sur votre calepin.... Narcisse Godard. Clarlgse, souriant. Oh! c'est inutile.... Narcisse, h lui-même. Elle a une drôle de manière do me regarder.... Et le mari qui ne sera pas là de toute la soirée.... très-bon, très-bon. Ducoudray, qui est sorti un instant h gauche. Venez donc, mon cher Godard: on vous attend. Narcisse. Voilà! voilà!... {En sortant.) Tiens, le petit Ja- labcrt! je vais tacher de lui couler mon entresol de la rue des Jeûneurs. (JLl sort à gauche avec Ducoudray.) Clarisse. Le drôlo de monsieur!... Athénaïs, tu le connais?... Tu ne m'en avais jamais parlé. Atlicnoï». C'est qu'on l'avouerait tout au plujs..,, pour un mari. (Elles se sont assises.") 8 L'ANGE DANS LE MONDE. ClarUie. Ah! mon Dieu! tu me fais peur.... Athénaïs. Nous n'en sommes pas là.... précisément.... mais c'est bien avancé. IHad. de Kernadeo. Onze maisons.... ma nièce, c'est un bon parti. Athénaïs. Et puis, vraiment, je serais ingrate.... Clarisse. Comment?... Athénaïs. Oui.... je dois peut-être à monsieur Godard mon meilleur chapitre d'Adalhert.... l'aristocratie de 183'J, avec ses titres.... de propriétés.... et, pour blason, une équerre et des balances, dans un nuage de chiffres.... papilonnant, bourdonnant, cavalcadant, au bois, dans nos salons, dans nos théâtres, comme les marquis de l'ancien régime.... Ton régence, amour régence.... l'orgie, au lieu des petits soupers.... avec la seule différence que le cabaret de 1750 s'appelle café de Paris, que le brelan se nomme bouillotte, et que la tabatière d'or a été remplacée par le sigarre de la Havane. Clarisse, h Athénaïs. Oh! ces auteurs.... rien ne leur échappe ! Itlad. de Kernadeo. Bravo, ma nièce! très-bien, ma nièce.... c'est frappant, c'est parlant, c'est l'époque.... et encore avez-vous omis de faire entrer en ligne de compte le profond dédain, le souverain mépris que ces messieurs professent généralement pour le beau sexe. Clarisse, souriant. Ah! maman! et monsieur Ducoudray? Mad. de Kernadeo, souriant. Flatteuse.... Eh bien! oui, les vieux, encore.... mais les jeunes.... plus d'égards, plus d'attentions, un sans-géne révoltant!... un positif épouvantable.... toutes les affections concentrées à la bourse et au Jokey's-Club. Clarisse. Heureusement il y a des exceptions.... et ma bonne mère y a songé pour moi. (lillcs se lèvent) Mad. de Kernadeo. J'ai fait de mon mieux, mon enfant; il ne faut pas m'en vouloir. Clarisse. Vous en vouloir.... je serais bien injuste.... Ernest est si bon pour moi!... Enfin, je lui avais dit qu'une maison à Auleuil me ferait plaisir; il vient d'en louer une. Athénaïs. Tu l'as désirée assez longtemps. Clarisse. S'il n'aime pas la campagne, il n'en a que plus de mérite.... Mauvais caractère, va!... Athénaïs. Pourquoi donc n'es-tu pas venue, le jour do ma loge aux Italiens? Clarisse. Ernest était souffrant. Mad. de Kernadeo. Dis le fin mot.... c'est lui qui n'a pas voulu; ta cousine n'a pas le don de lui plaire. ClarUie. Mais non, maman; vous êtes toutes les deux ACTE l SCÈNE V. 9 contre lui...- il ne me contrarie en rien.... tout ce qu'une femme peut désirer, il me le donne. M«d de Kernndec. Tu ne te plains pas, et tu as raison.... Aussi, va, mon enfant, on te rend bien justice, tous ceux qui te connaissent savent t'apprécier.... (Mouvement de Clarisse.) Non.... c'est au point qu'il y a des gens qui trouvent que tu aimes trop ton mari.... Enfin, les petits soins, les prévenances, tout vient de toi; lui reçoit tout cela trés-froidéinent, tout lui est dû et sa femme est encore trop heureuse que monsieur veuille bien se laisser aimer! Clarigae, d'un petit ton de reproche. Ah ! maman, nous allons nons fâcher toutes les deux. AthénaïM. Quant à moi, je n'ose plus t'aller voir, il me fait une si drôle de figure.... t laiiHMo. Tu auras cru cela.... (Re/iardant nu fond.) Ah! le voilà.... Maman, vous voyez bien, il n'a pas été longtemps. Mad. de Kernndec. Tout ce que je peux te dire, c'est qu'il n'y en a pas deux comme toi. Scène V. Les Mêmes, ERNEST, arrivant par le fond) DUCOU- DRAY, revenant par la gauche. Ducoudray. Arrive donc, Mérinville; on t'espère, on te désire. t'Iarimie, s'empressant au-devant de lui. Venez, monsieur, venez bien vite. (Elle l'amène par la nwm.) Ernest. Mesdames, vous me voyez charmé.... (// salue Mad. dé Kemadec et Athénaïs.) Chère belle-mère, je savais que j'aurais le plaisir de vous voir à la soirée de ce bon Ducoudray. Mad. de Kcrnadce, froidement. Mon gendre.... (A part.) Il ne fait seulement pas attention à sa femme. Athénaïo, h Clarisse. As-tu vu comme il m'a saluée? Clarluae. Il ne peut pas inventer des révérences exprès pour loi. Ernext. Je vous prie de m'excuser si je ne suis pas arrivé aussitôt que je l'aurais voulu. Ducoudray. On sait que tu n'as pas pu faire autrement. Clarisse, avec amitié. Et moi, monsieur, on ne me dit rien?... Ernest, de même. Je te regardais. (Il lui tend la main.) Uucuudray, à Mad. de Kemadec. Hein?... vous voyez?... Clarisse Tu n'es pas contrarié? 11) L'ANGE DANS LE MONDE. Ernest. Non, ma bonne Clarisse. Clarisse. Tii es peut-être fatigué* AthénnYs. On le serait, à moins.... tant d'affaires?... n'avoir pas mémo ses soirées libres I... Clarisse. Pauvrohommol il est le premier puni..., (A Ernest.") N'est-co pas que ça te fait du chagrin, quand tu ne peux pas rester avec la petito femme? Ernest. Tu la sais bien. Ducoudray, h Mail, de Kernadec, Vous voyez. IDTad. de Kernadeo. Laissez-moi donc tranquille ! Ernest. Ducoudray, j'aurais a causer avec vous. Ducoudray. A tes ordres, mon nmi. Ernest. Clarisse, est-ce que tu no danses pas? Atlicnaïs, à part. C'est ça, il la renvoie. Clarisse, à Ernest. Tu as donc devine quo j'avais envie de danser? justement, je suis invitée.... {A sa mère, en riant.) N'cst-il pas vrai qu'il est bien méchant? Mod. de Kcrnadeo, Enfin! Atlicnaïs. Allons, mesdames, ne troublons pas plus longtemps les graves conférences de ces messieurs. lHad. de Kcrnadeo, h Clarisse. Quo peut-il avoir à dire à Ducoudray? Clarisse. Jo no peux pas le lui demander, il faut être discrète. mad, de Kernodeo, h elle-même. Je n'aime pas les mystères. Clarisse, h Ernest, Sans adieu, monsieur ... j'espère avoir le plaisir de vous rencontrer dans le monde.... ce soir, par exemple, chez monsieur Ducoudray.... D'abord, jo veux quo tu viennes me voir danser. Ernest. Oui. Clarisse. Tu me diras si j'ai fait des progrès.... et puis, tu me parleras tout bas, et tu mo serreras la main, en cachette, pendant quo mon cavalier aura lo dos tourné.... ça sera gentil. {En disant cela, elle lui prend la main; Ernest lui sourit.) Athénaïs. Viens donc, Clarisse. Clarisse. Mon mari ne danse pas, il faut bien que jo mo rattrape Atlicnaïs, bas. C'est peino perduo, va. Mad. de Kcrnadeo, Il no t'écouto seulement pas. Athénaïs. Charmant marit Clarisse, sa disposant h sortir. Pour ton malheur, je t'en souhaite un pareil.... (l)eloln, avant de sortir, liErncst.) Adieu, adieu, ailieu. (E/fcs sorteni fouies les trois, à droite.) ACTE I. SCÈNK VI. 11 Scène VI. ERNEST, DUCOUDRAY. Ducoudray. Mon ami, veux-tu que je to dise une chose?... ta femme est une perle! Ernest, souriant. Mais, jo suis fort de cet avis. Dncondray. Ah! ça, lo ménago va bien?... jo m'en latte. Ernest. Comme vous mo demandez cela! Ducoudray. Uli! c'est que je m'intéresse à ton bonheur... (dus quo tu ne peux le croire. Emeut, Co bon Ducoudray. Ducoudray. Pas do remerclemens.... tout ce quo jo demande, c'est de l'égalité d'humeur, des attentions réciproques.... un petit baiser, par-ci, par-là.... enfin, tout ce qui constitue un ménago modèle.... il faut si peu de chose pour troubler la paix!... Tiens, par exemple, tu as l'air do le cacher de la femme pour me parler.... pourquoi? Ernest. Vous me voyez dans un grand embarras. Ducoudray. Ah! mon Dieu! tu me fais déjà peur.... quelque ancienne amourette qui revient sur l'eau? des lettres posthumes que l'on t'adresse malgré toi?... Ernest. Non, non.... Ducoudray, inquiet. Peut-être un rejeton illégal?... Ernest, riant. liien de tout cela, Dieu merci! Ducoudray. A la bonne heure! madame de Kcrnadee no to l'aurait jamais pardonné.... (A lui-même.) ni à moi non plus... (Haut.) Mais enfin, qu'y a-t-il donc? Ernest. Depuis quelque temps, jo sollicite aux affaires étrangères.... Ducoudray. Pour obtenir une faveur? Ernest. Du tout; on m'offre quelque chose, et je no veux rien. Ducoudray. Tu ne veux rien? il faut espérer qu'avec des protections.... Ernest. Sûrement, ça fait cet effet-là, au premier abord; et pourtant ce n'est pas si facile. Le ministre s'est mis en têto de me donner de l'avancement, sous prétexto qu'il est content de mes services, que je l'ai mérité; enfin, do ces choses auxquelles on no pense jamais, et qui ont l'air d'être faites exprès pour moi. Ducoudray. Il se commet tant d'injustices! Ernest. Au lieu de me laisser modestement à Paris, diplomate en expectative, on veut me nommer secrétaire d'ambassade avec un magnifique traitement. 12 L'ANGE DANS LE MONDE. Ducoudray. En vérité! Ernest. Et l'on m'envoie en mission à quatre cents lieues d'ici ! Ducoudray. C'est révoltant! Ernest. Me voyez-vous, laissant Clarisse toute seule? Ducoudray, vivement. Ça nu se peut pas, ça ne se peut pas.... Que dirait madame de Kernadec? Ernest. Emmener ma femme! consentirait-elle a quitter ses parens, ses amis? Ducoudray, avec feu. Sa Tille cliérie à quatre cents lieues?... jamais madame de Kernadec.... Ernest. Mais alors, que faut-il faire? J'espérais rencontrer ce soir un personnage influent qui peut beaucoup pour moi.... le chef du cabinet du ministre. Ducoudray. Monsieur de Ronçay? Ernest. Justement. Ducoudray, gaîment. Si tu m'avais dit ça plus tôt... Ernest. Je me suis morfondu deux heures dans les salons du ministre; il n'y était pas. Ducoudray. Je crois bien; il est ici. Il aime mieux s'amuser.... Ernest. Ici? Oh! mais ça se trouve à merveille. Ducoudray. 11 fait là-bas sa partie d'échecs avec un député de l'opposition.... je vais voir s'il gagne, s'il est de bonne humeur. Ernest. Oui, c'est cela, préparez l'entrevue; j'irai vous retrouver. Ducoudray. Je te dis qu'il arrangera ton aflaire, et de cette façon-là, madame de Kernadec... Ernest. Toujours madame de Kernadec! Ducoudray. Il est charmant, lui, il ne pense qu'à sa femme, parce qu'il en a une.... Sois tranquille, Ernest, tu n'auras pas d'avancement, tu n'obtiendras rien. Et pour peu que ça te soit agréable, nous te ferons destituer!... (Il sort b gauche.) Scène VIL ERNEST, seul. Non, non, je ne quitterai pas Clarisse, cela ne se peut pas. Moi seul je connais son véritable caractère; je ne suis pas toujours si heureux qu'on le croit. Mais en abandonnant ma femme â l'enthousiasme aveugle d'une mère, aux conseils presque perfides de sa cousine, à l'amitié trop indulgente de ACTE I. SCÈNE VIII. 13 ce cher Ducomlray, jo risquerais, à mon retour, de trouver un élève plus indocile encore, et de perdre à jamais lo fruit de six mois d'efforts et de patience.... et puis, après tout, je l'aime, oui, je l'aime!... Il faut rester, s'armer de courage, et rêver le lionheur.... dans l'avenir. Scène VIII. ERNEST, ATHÉNAIS, NARCISSE. Athénaïs, «rrttxwf, le bras passé au Iras de Narcisse, Oh! vous avez beau dire, je m'attache à vous, c'est moi qui vous fais la cour.... vous êtes mon prisonnier, mon chevalier, vous êtes à moi.... (A part.) Ah! vous voulez faire le volage, monsieur Godard. (Us marchent en causant.) VarciHKr. Je ne demanderais pas mieux que d'être tout à vous; mais n'étant pas moi-même, pour l'instant, propriétaire do ma personne.... Athénaïs. C'est du malheur; vous, qui par état.... Narcisse. Je suis invité.... e'est-à-dire, j'ai invité.... Athciiais. Oui, je sais, celte petite dame qui était là tout- à• l'heure; mais vous avez lo temps. {Ritournelle.) Narcisse. Voici la contre-danse. (Il veut s'en aller.) Athénaïs, le retenant. Ce n'est pas pour celle-ci. Narcisse. Vous croyez? Athénaïs. J'en suis sûre.... (Le conduisant h la table de jeu h gauche.) Mettez-vous là-bas et faites un écarté avec monsieur.... (Montrant Ernest.') qui est tout seul, livré à lui-même et qui doit s'ennuyer. Ernest, /, Athénaïs. Trop bonne de vous occuper de moi. Narcisse, bas h Athénaïs. Quel est ce monsieur? Athénaïs, de môme. Un original, un moraliste.... il vous amusera. Narcisse, de même. Vous croyez? Athénaïs, de même. Au reste, il joue très-mal. Narcisse, h Ernest. Monsieur, tout prêt à vous tenir tète. Ernest, comme malgré lui. Monsieur, si vous le désirez absolument.... (A part.) De quoi se mêle la chère cousine? Narcisse, se plaçant à la table de jeu. Nous allons jouer de l'or, si vous le voulez bien. (Il jette une pièce d'or sur le tapis.) Ernest, se plaçant. Soit! (Il pose une pièce. On coupe tes cartes.) Athénaïs. Là, amusez-vous bien, tous les deux; moi, jo vais danser.... (A part.) Et toi, tu ne danseras pas avec Clarisse! u L'ANGE DANS LE MONDE. Narcisse. A voua à faire ! jMtu'nnïH. Monsieur Narcisse, je suis du moitié dans votre jeu. Narcisse. Si je gagne, c'est convenu; c'est toujours commo ça avec les dames.... (Se levant.') Ahî chère veuve! vous m'avertirez pour ma contre-danse? ÇIl se rassied.) Athonaïttj en s'en allant. Oui, oui, Je n'y manquerai pas. Amusez-vous bien, amusez-vous bien!... (Elle sort h droite.') Scène IX. ERNEST, NARCISSE, jouant. Ernest, tournant une carte et marquant. Lo roi ! Narcisse, étonne". Ah!... monsieur, telle que vous la voyez, cette jeune veuve est d'une jalousie... excentrique.... (Chnn- géant de ton.) comme le style de ses ouvrages. Ernest. Oui, je la connais. Narcisse. Kilo vous connaît aussi, à ce qu'il paraît. Ernest. Par la même raison. Narcisse. Kllc me parlait de vous tout-à-l'heuro, et mémo avec éloge. Ernest, s'inclinant. Trop indulgente.... Narcisse. Oui, elle me disait que vous étiez de première force à l'écarté.... {Ernest marque.) Vous marquez le point?... c'est juste, c'est juste, elle ne m'a pas trompé.... (A part.) Ah! ça, mais ello est délicieuse.... il est parfaitement à son jeu, cet homme-là!... (Haut,") Pour en revenir a la femme de lettres, je vous disais donc qu'elle est horriblement jalouse, et elle n'a peut-être pas tort. Ernest, marquant. Je vous avouerai que je ne comprends pas..... Narcisse. Je vais me faire comprendre.... Comment! vous avez gagné. J'ai la mauvaise habitude de parler en jouant, et ça me distrait. Ernest. Votro revanche? Narcisse. Bien entendu; mais, de ce coup-ci, je ne vais plus rien dire.... (Ils recommencent une autre partie.') Pour vous achever l'histoire de la femmo auteur, il est fortement question de mariago entre elle et moi; et nous sommes dépitée, niais dépitée au dernier point.. . pourquoi? parce que j'ai l'air de remarquer une petite dame qui est ici, une madame Mérinville. Ernest. Ah! madame Mérinville?... Narcisse. Monsieur oonnaît aussi?.. Ernest, Un peu. ACTE L SCÈNE X. 15 Narcisse, Gentille Ernest. Mais, oui.... pas mal, Narcisse, Allons, niions, plus quo pas mal. .. Jo no vous en désire jamais do plus laide... et a moi aussi. Ernest. Vous êtes bien bon. Narcisse. Lo mari no viendra pas de toute la soirée. Ernest, Ah! le mari? Narcisse. Une alTairc qui lo retient ailleurs.... ils sont tous de môme!... Ernest. Ces pauvres maris! Narcisse. J'ai entendu ça, moi, dans mon petit coin.... et je me suis dit: Bon, je n'en perdrai pas un mot. Du reste, vous sentez.... jo ne le dis qu'à vous. Ernest. Et vous faites bien. Narcisse. Quo ça ne nous passe pas. Ernest, Soyez tranquille. Narcisse. De façon que j'ai, do primo abord, invile la jeune damo a danser.... et quo je compto bien aller mon petit bonhomme de chemin.... (Levant la tête.) Si monsieur veut?... Ernest. Je refuse. Narcisse. Oh!... alors.... Scène X. Les Mêmes, CLARISSE. (Clarisse vient s'appager sur le dossier du fauteuil d'Ernest et regarde le jeu, sans rien dire.) Narcisse, jetant des cartes. A tout.... Ernest. Je prends.... je prends, et je prends. Narcisse, relevant la tète et apercevant Clarisse, h lui-même Tiens, tiens.... la petite dame qui vient so poser là pour me regarder!... elle a peur que je l'oublie. Clarisse. Qui est-ce qui gagne, messieurs? Ernest. C'est moi, jusqu'à présent. (Clarisse quille le dossier du fauteuil,') Narcisse, avec intention. Madame va me porter bonheur... (Bas et se penchant vers Ernest.) C'est elle.... c'est la petite dame. Ernest, d'un air indifférent. Je le sais bien. (Il prend les deux pièces d'or et se lève.) Narcisse. Comment! je perds encore la partie? 10 L'ANGE DANS LE MONDE. Scène XI. Les Mômes, ATHÉNAIS, arrivant de l'autre côté. Athénaïs. Eh bien! Clarisse, qu'est-ce que tu fuis doue là?... Tu as manqué la contre-danse* Narcisse, inquiet. Comment? Clarisse, gahnent. Mon danseur m'a oubliée, je ne pouvais pas danser toute seule. Narcisse, se levant. Oh! qu'est-ce que j'ai fait là?... (A Athénaïs.) Mais belle veuve, vous aviez promis de m'avertir! Athénaïs. Eh bien! je vous avertis que la contre-danse est finie; on est au galop. Narcisse. C'est ça, merci.... il est bien temps.... (A Ernest.) Hein?... quand je vous le disais.... la jalousie.... c'est un tour qu'elle m'a jeué. Ernest, souriant. Ah! c'est très-mal de sa part. Narcisse, h Clarisse. Belle dame, vous devez bien m'en vouloir? Clarisse, riant. Moi, monsieur.... je n'ai pas de rancune. (Elle regarde son mari.) Miment, h lui-même. Allons, il n'est pas dangereux. (Voyant entrer Ducoudray.) Ali! voilà Ducoudray; comme il a l'air préoccupé! (Narcisse, placé entre Clarisse et Athénaïs, continue bas h faire des excuses à l'une et des reproches h l'autre.) Scène XII. Les Mêmes, DUCOUDRAY, arrivant d'un air affairé. Ducoudray, h Ernest. Ernest, j'ai de mauvaises nouvelles à l'annoncer?... Ernest. Comment? monsieur de Ronçay.... notre protecteur?... Ducoudray. Au moment où je lui parlais de toi, un do meslique lui a remis une lettre du ministère.... il s'est levé, a quitté son jeu, et m'a dit: Priez monsieur Mérinvillc de venir me parler, à l'instant mémo, dans votre cabinet. (Ils continuent h parler bas.) Athénaïs. Monsieur Godard, vous êtes impardonnable. Ducoudray, à Ernest, Allons, viens, suis-moi, pas un instant à perdre.... si tu n'y prends garde, sais tu que tu pourrais être forcé de partir, cette nuit, sur-le-champ? Krnest, bas. Silence, devant Clarisse.... ACTE I. SCÈNE XIII. 17 Clarisse, à Ducmiàray cl h Ernest. Comment, vous nous quittez encore? Kriicsf. Nous revenons, nous revenons, ma clière Clarisse, ne t'impatiente pas. Çll sort avec Ducoudray.') Scène XIIL Les Mêmes, Mad. DE KERNADEC. Itfad. de Kcrnadeo, paraissant de l'autre côté. Personne pour faire mon impériale!... (De loin, h Ducoudray, qui sort.) Ducoudray ! Ducoudray !... Duroutlrny, sortant. Je n'ai pas le temps! IVad. de Kernadec, étonnée. Dieu me pardonne ! je crois qu'il se révolte! Clarisse, s'empressant. Maman, voulez-vous que je fasse votre petite partie? Mad. de Kernadec. Amour d'enfant, va!... mais je sais que lu n'aimes pas le jeu. Narcisse, h part, se -frottant les mains. Bon, nous causerons.... Athcnaïs, montrant Narcisse. Ma tante.... voilà monsieur qui se fera un plaisir.... Narcisse, contrarié. Comment donc... certainement.... part.) Moi qui voulais faire du sentiment.... avec la petite Mé- rinville ! Adiénaïg, le faisant asseoir à la table de droite. Mettez- vous là. Narcisse, à part. Maudite veuve, avec sa jalousie! (Il s'assied vis-à-vis de Mad. de Kernadec.) Clarisse, h Athcnaïs. Je crois que tu te moques un peu île lui, et tu fais bien. Narcisse, a part. Quelle corvée! Mad. de Kernadec, s'inclinant. Monsieur, vous êtes d'une galanterie.... ce n'est pas mon gendre qui ferait cela pour moi. Narcisse, à Mad. de Kernadec. Madame ne joue pas d'or? Mail, de Kernadec, prenant sa bourse. Je joue cinq sous. Narcisse, à lui-même. Comme c'est agréable de jouer vingt-cinq cenlimes avec une vieille, quand on espérait causer avec une jeune! Athénaïs, h Clarisse. Mais dis donc, Clarisse, conçois-tu ton mari?... Encore des mystères avec monsieur Ducoudray? Clarisse. Oh! va, cela ne m'inquiète pas. Narcisse, tournant la tèle. Elle est toujours là.... elle ne me perd pas de vue. Répertoire Ho. 273. (2. Série No. 2Î.) 2 ts L'ANGE DANS LE MONDE. Mad. de Kernadee. Mais, monsieur, soyez donc à votre jeu.... j'ai demande du coeur. Narcisse, distrait, jetant une carte. Voilà du carreau. (Il continue à jouer, tout en détournant ta tète de temps à autre.') Athcnaïs, à Clarisse. Enfin, tout-à-l'heure, j'ai entendu qu'ils parlaient d'une lettre. Clarisse. Une lettre?... il me dira cela.... en rentrant...- {Allant à la table.) Eh hien! bonne mère, es-tu contente? Mad. de Kcrnadcc, à Narcisse, qui regarde Clarisse. Mais, monsieur, soyez donc à votre jeu! {Ritournelle de valse dont le motif se continue jusqu'à la fin de l'acte.) Narcisse, se levant, à lui-même. Une valse?... quelle idée! (Regardant Athcnaïs du coin de l'oeil.) Ali ! tu m'as empêché de danser.... attends, attends.... (.4 Clarisse.) Madame valsc-t-cllo? Clarisse. Mais, oui, monsieur.... avec le plus grand plaisir!.... iriad. de Kernadee. Eh hien! monsieur, vous avez quitté voire jeu?... Alors, j'ai gagné. (Elle ramasse les deux pièces de cinq soug et les met dans sa bourse.) Narcisse, à Clarisse. Celle fois, j'espère, je serai à mon poste.... je n'aurai pas besoin qu'on m'avertisse! (Il regarde Athcnaïs d'un air triomphant.) Athcnaïs, à Clarisse. Est-ce que tu ne crains pas de valser, Clarisse? Moi, ça m'étourdit, ça me fait un mal.... Clarisse, gaiement, La valse! oh! j'en raffole!... c'est divin, c'est charmant!.. (Bas.) même avec un homme ridicule. Narcisse, h part. Décidément, c'est une conquête. Clarisse, uooudray. 11 y a des momens dans la vio où il faut savoir concilier.... Mad. de Kernadeo. Laissez-moi tranquille!... Narcisse, à lui-même. C'est a cause do moi qu'il l'emmène; mais je trouverai bien moyen do la revoir. Clarisse. Adieu, maman! adieu, cousine! adieu, monsieur Ducoudray! Narcisse, à part. Elle est émue. Mad. de Kernadeo. Adieu, chère enfant, adieu!... (Elle l'embrasse avec effusion. A elle-même.) A son âge, tant de ré signation, de douceur ! juste comme j'étais à vingt ans! Clarisse, qui s'est remise du petit mouvement de contrariété qu'elle n'avait pu réprimer. Maman, je vous jure que cela ne me fait pas du tout de peine. Mad. de Kernadeo. Je t'ai vue essuyer une larme. 2* 20 L'ANGE DANS LE MONDE. Clarisse. Eh bien! oui.... d'abord; un regret, un chagrin d'enfant.... mais.... {Souriant.) tenez, regardez plutôt, n'est-ce pas, qu'il n'y parait plus? Atliénaïs. Elle qui eût été la reine du bal ! Clarisse. Cousine, j'abdique en ta faveur.. Vous, monsieur Dueoudray, je vous laisse ma mère, je vous la confie, et je veux qu'elle s'amuse bien.'... Frlient, du milieu de la scène. Je t'attends, Clarisse. Clarisse, tout-à-fail avec expansion. Me voici, mon ami ! (Klle lui donne la main.) ]Had. de Kernadeo. C'est un ange!... Tous. C'est un ange!... (Clarisse, au fond, fait un dernier signe d'adieu. Les autres personnages la regardent partir avec regret.) PÎK DU rttKMM'n ACTK. OûQOÛOOÛOQOûOÛOOOOÛOOCOOÛOUOOÛOÛOOOOOOOOOOOOûOOOOOOOOOOOOCo ACTE SECOND, Un cabinet de travail élégamment meublé, chez Mérinville. )*orte nu fond. Porte latérale. A droite, un bureau recouvert d'un tapis, sur leqtiel sonl des ï>apiers et tout ce trn'il faut pour 3 Clarisse, très-vivement. La patience?... j'en fais preuve A chaque instant! Ernest, souriant. Oui, témoin la sonnette. Clarisse, avec contrainte. Eh bien! voyons, expliquons nous.... tranquillement.'... cette visite si importante, liier soir, ces confidences continuelles avec monsieur Ducoudray ; cet empressement à m'airacher du bal, pour me ramener bien vite ici, et me laisser seule, triste, abandonnée!... Ernest. Si tu savais.... tu cesserais de m'en vouloir. Clarisse, l'eut-on vous demander qu'elle fête nouvelle, où je n'étais pas?... quelle réunion plus attrayante pour vous que celle de nos amis?... car Jenny m'a tout dit, monsieur; vous êtes rentré a trois heures du matin. Ernest. Tout cela, pour ne pas te quitter. Clarine. L'excuse est nouvelle! Ernest. A présent, jo puis te le dire: le ministre voulait me faire partir cette nuit même pour Madrid; par bonheur, une dépêche est survenue fort à propos; et maintenant, j'ai vingt quatre heures pour accepter ou refuser cetlo mission. Clarisse. J'admiro lo sérieux avec lequel vous improvisez tout cela.... Eu attendant, je n'ai pas valsé; j'en mourrais d'envie, mais peu importe! Ernest. Tu ne supposes pas quo j'aie voulu faire le mari jaloux? Clarisse. Oh! jaloux! jo sais très-bien que vous ne l'êtes pas. Ce serait me faire trop d'honneur.... Vous no m'avez seulement pas demandé d'où me vient cette corbeille de camélias que j'ai trouvée tout-à-l'heure en entrant dans mon boudoir. Ernest. Non. Clarisse, Vous trouvez cela tout naturel? Ernest. Oui. Clarisse. Ce n'est pas vous qui auriez de ces idées-la.... et cependant, vous savez que j'adore les fleurs. Ernest. Je le sais. Clarisse. Vous le savez, vous le savez, vous voyez bien! et vous ne m'en donnez jamais!... Cette bonne Alhénaïs, je suis sure que cela vient d'elle.... (Avec intention.) Elle se sera souvenue que c'est demain mon jour de naissance, et c'est pour faire son empiète qu'elle m'a envoyé demander le cabriolet ce matin. Ernest. Comment! le cabriolet?... Mais j'ai à sortir, moi! Clarisse. Eli bien! vous irez à pied. Ernest, C'est charmant!... c'est commode!... madame do Savigny qui dispose de tout.... elle sera bientôt la maîtresse ici. ClMrtuo. Ali ! voyez, le grand crime d'aimer ses parens! 21 L'ANGE DANS LE MONDE. Ernest, s'animant. Une Intime légère, évaporée..., Clarisse. Tous les domines lui en veulent parce qu'elle a de l'esprit. Ernest. Une femme auteur, qui ruine son libraire, en attendant un second mari. Clarisse. C'est cela, dites bien du mal d'elle, pendant qu'elle n'est pas là.... Au surplus, il est tout simple que vous ne puissiez pas la souffrir, elle me donne de bons conseils. Ernest. De bons conseils!... j'ai remarqué que, toutes les fois que vous Paviez vue, nous avions une querelle. Si vous tenez à m'ètre agréable, vous cesserez de la voir.... [Mouvement de Clarisse.) et surtout de l'attirer ici. Clarisse, saluant avecironic. Il suffit, monsieur.... il suffit. (Elle sonne, Jenny parait.) Scène IV. Les Mômes, JENNY, an fond. Clarisse. Jenny, allez chez madame de Savigny, et dites- lui que je désire la voir, a l'instant même. (Jenny vit pour sortir.) Ernest. Non, reste. Jenny, c'est inutile. Je vais sortir, je la préviendrai moi-même. (Jenny »'éloigne,) Clarisse, bas h son mari. Ah! vous voulez m'humilier devant une domestique!... Ernest, de même. Je voulais, au contraire.... Clarisse, haut. Jenny! {Elle remonte la scène.) Ernest, has, la regardant. Clarisse, prenez garde-... voici quelqu'un. (Elle s'arrête et prend une figure riante.) Jenny, annonçant. Monsieur Ducoudray. Clarisse, d'un ton enjoué. Ah!... monsieur Ducoudray!... Scène V. ERNEST, DUCOUDRAY, CLARISSE. Ducoudray. Toujours ensemble, comme deux tourteraux, c'est touchant, c'est exemplaire. Ernest, Bonjour, Ducoudray. Clarisse. Monsieur Ducoudray, c'est bien aimable.... Ducoudray, h Clarisse. Je voulais savoir comment allait cette chère santé.... (lias A Ernest.) lit ton affaire? Ernest. Arrangée. Ducoudray. Bon!... Et la petite femme n'a rien dit? ACTE II. SCÈNE V. 25 Kmcst. Rien. Ducoudray. A merveille.... (Haut.) Ces cher» cnfaiis, (jnelle union, quel accord, au bout du premier semestre «le l'exercice conjugal!... l'année sera bonne, je le vois: douce température, pas la moindre tempête; et, au moment de la récolle, c'est moi qui serai le parrain.... (A lui-même.') Madame de Kernadec qui ne veut jamais me croire!... (A Ernest qui se dispose ii sortir.') Tu vas sortir, Ernest? Clarisse, jouant Vélonncment. Ali! tu sors, mon ami? Krncst. Il me semblait te l'avoir dit.. . ÇA part.) Pour m'oeeupcr d'elle encore! CIni-issc. Asseyez-vous donc, monsieur Ducoudray; que eela ne vous renvoie pas. Ducoudray. Il faut que je m'en aille aussi; je suis venu vous dire un petit bonjour, entre deux arbitrages.... une dame d'un certain âge, qui demande une diminution sur son portrait... parce qu'il est trop ressemblant; et une sylphide de l'Opéra, qui refuse de danser, sous prétexte qu'elle est enrhumée. KrntHt. Diable! deux a flaires très-graves. Alors, vous descendez avec moi? Ducoudray. El) bien! et sa femme qu'on n'embrasse pas!... voilà de ces distractions. (Ernest embrasse Clarisse.) Il est vrai que tu ne m'auras pas attendu pour ça. Clarisse, d'une voix caressante. Adieu, mon ami: ne sois pas longtemps. Ducoudray, à lui-même, la contrefaisant. Adieu, mon ami: ne sois pas longtemps.... C'est gentil de s'entendre dire eela par une petite voix Ratée, ça fait naître une foule de réflexions.... et madame de Kernadec qui ne veut pas me croire! Rrnest, bas ii Clarisse, aoec un peu d'effort. Allons, sans rancune. Clarisse, bas et sèchement. C'est bien, monsieur, nous verrons. ErncHt, de même, appuyant. Mais qu'il ne soit plus question de la cousine? CiarlHHC, de même. Allez donc, on vous attend. (Ils continuent à parler bas.) Ducoudray, 8 lui-même. J'avais craint d'abord qu'il n'y «■lit un petit nuage; mais elle est si douce, elle est si bonne!... Quant à lui, il ne doit pas élre toujours facile. Krncst, a Ducoudray. Mon ami, je suis à vous. Ducoudray. Quand tu voudras, mon bon Ernest. Clarisse, souriant. Adieu, monsieur Ducoudray. Ducoudray, raoi, la contrefaisant encore. Adieu, monsieur Ducoudray.... (Reprenant sa voix naturelle.) Certainement, c'est 26 L'ANGE DANS LE MONDE. bien peu de chose; mais elle a une manière de vous dire ça. . (A Clarisse.) Adieu, petit ange, petit modèle, petite perfection.. (A lui-même.) tout le portrait de sa mère. Ernest, au fond. Mais venez donc ! Ducoudray , s'éloignant à regret. Qu'est-ce que lu veux, mon ami? j'étais en contemplation devant ta femme!... (Il sort avec Ernest.) Scène VI CLARISSE, JENNY, reparaissant à gauche. Clarisse. Jenny.... vous irez chez ma cousine? Jeimy. Mais, madame, puisque monsieur.... Clarisse, Vous irez sur-le-champ.... faites ce que je vous dis. Jenny. Oui, madame. (Elle sort au fond.) Scène VH. CLARISSE, seule. Il me défend de voir ma cousine, et il sort, il me laisse seule.... Où va-t-il encore?... Depuis hier surtout, sa conduite n'est pas naturelle.... (ylprès un moment de silence.) S'il me trompait.... Athénaïs m'a toujours bien dit de prendre garde.... oh! ' s'il me trompait, ce serait affreux! car enlin, je veux bien le tourmenter, mais je l'aime, mon mari.... (Elle s'est assise près du bureau.) Ah! il a oublié son portefeuille.... (Elle le prend.) son portefeuille, qui, d'ordinaire, ne le quitte pas, et qu'il ne veut jamais me laisser ouvrir... il a donc des secrets?... et s'il en a, c'est là dedans qu'ils sont. Je voudrais bien y jeter un petit coup d'oeil.... (Elle va pour l'ouvrir.) S'il rentrait pendant ce temps-là, c'est pour le coup qu'il y aurait une scène!... d'abord , c'est moi qui la ferais.... (Elle l'ouvre.) C'est bien heureux! mon portrait y est toujours; jusqu'à présent, il n'y a rien à dire; oui, mais c'est dans les petits coins qu'il faut voir.... (Elle cherche et prend un papier.) Qu'est-ce que c'est que ça?... (Elle lit.) „Entro les soussignés...." Ah! io bail de notre maison d'Auteuil, ça n'a rien de séditieux.... (Elle remet le papier et cherche encore.) 11 doit y avoir des petites cachettes.... {Elle prend un autre papier.) Un papier plié en quatre!... un nom de femme!... (Elle ouvre et Ut.) „Ooit monsieur Mérinvillo à ma- „damc Prévost, fleuriste de la cour, une jardinière de camé- „lias...." (Se levant.) Comment! c'était lui? Pauvre Ernest!... ACTE II. SCÈNE VIII. '27 c'était lui qui m'avait envoyé ces Ilcurs qno je désirais tant.... et je ne l'ai pas deviné.... et je l'ai fait enrager comme do coutume.... Ali! bien, j'ai eu tort, oui, et jo lo lui dirai.... Oh! non, j'ai tort, jo dois en convenir; mais je n'en conviendrai jamais. Une idée! si je lui écrivais?... dame, il m'envoie des fleurs à domicile, jo puis Lien lui écrire do même, surtout pendant qu'il n'est pas là.... (Se mettant au bureau.) C'est ça, une petite lettre bien gentille.... Oli ! c'est amusant!... {Elle écrit.) „Ernest, ,,tu as été bien bon.... tu as pensé à ta petito femme, et elle „t'en remercie beaucoup, beaucoup.... Pour la peine, elle te pro- ,,met do n'être plus méchante, si tu veux, seulement, no jamais „la contrarier.... Adieu, monsieur, ou plutôt au revoir, car j'es- „père que vous rentrerez bientôt.... Jo vous aimo, et vous?... „Héponse, s'il vous plaît...." (Parlant.) Plions bien vite; et l'adresse.... (Elle plia la lettre et écrit.) „A monsieur Ernest Mé- „rinville, chez nous, très-pressé, et pour lui seul...." (Parlant.) Là, le portefeuille à sa place, et la lettre à coté, sur son bureau.... poste restante! (Elle se lève.) Scène VIII. CLARISSE, ATHÉNAIS. Athciiaïs, entrant élottrdiment. Me voilà! (Elle ble sa mantille et la pose sur le dos d'un fauteuil.) Clarigge., comme un peu étonnée. Ah! c'est loi? Athcnnïs. Eh bien! on dirait que cela t'étonne?... Clai-igge. Non, non, au contraire.... AthmnïH. Au reste, Jcnny a pris une peino inutile.... Je venais, j'y allais!... comme dit le grand bonhomme La Fontaine.... le contemporain de mon confrère madame de Sévigné. t'l»rInHe, souriant. Oui, une femme de lettres comme toi. Atlicnaïg. Nous sommes bien gaie^ ce matin.... Est-ce que lu t'es disputée avec ton mari? Clarisse. Dieu merci, cela ne nous arrive jamais!... (A part.) Oh! comme jo sais bien mentir! Atlicnnïs. Quant à moi, Adalbert m'ennuyait aujourd'hui j'ai pensé que Mérinville te faisait peut-être le même effet, et je suis venue.... Je m'installe ici pour toute la journée. Clarlgge. C'est bien gentil de ta part; mais je puis l'assurer que si Ernest me cause de l'ennui, c'est uniquement par son absence. Athéataïf. Encore sorti! c'est singulier, il sort souvent. Clarisse. Oh! je n'ai plus peur, va! Tu ne sais pas? une attention charmante de mon mari.... une jardinière délicieuse, 28 L'ANGE DANS LE MONDE. que j'ai trouvée, à mon réveil.... parce qu'il sait que j'aime les fleurs. Athénaïs. Comme Adalbert à Julia.... c'est liicn romanesque! Clarisse. Laisse donc un peu ton Adalbert. Athénaïs. C'est superbe, allons! c'est oriental, pour un mari de six mois; car, avec ces messieurs, tout ce qui dépasse la lune de miel, c'est autant de jours de grâce. Clarisse. Oli! ces veuves! ces veuves! elles sont impitoyables. Athénaïs, Elles ont de bonnes raisons pour ça.... Au surplus, ton mari te doit bien quelques dédommagemens; car, je puis te le dire à toi, il est insupportable? Clarisse. Mais non, je ne trouve pas. Athénaïs. Tu es difficile.... ou plutôt, heureux âge que le tien, où l'on s'ignore soi-même, où l'on a encore des illusions!... Clarisse. A t'entendre, ne dirait-on pas que tu es une vieille V Athénaïs. Vieille? J'espère bien ne jamais le devenir. Clarisse. Tu nie donneras ton secret. Athénaïs. Mais j'écris, ma pauvre Clarisse, j'écris.... et la littérature dévore l'existence avant les années! Je sais mieux que toi ce qui te manque; j'ai approfondi les mystères de la vie intime.... il te faudrait de la distraction, des voyages. Oh! les voyages! c'est la vie! c'est l'avenir vers lequel on vole sans cesse. Clarisse. Je ne comprends pas.... et j'aime mieux mes fleurs, des èamélias divins. Athénaïs. Quand tu les auras regardés pendant une heure, tu n'en voudras plus.... Le camélia, vois-tu? c'est très-joli, au premier coup d'oeil.... mais c'est une fleur sans parfum, absolument comme le mariage. Clarisse. Toujours le mariage! Au bout du compte, tu n'en es pas morte. Athénaïs. 11 était temps.... Et quand je pense que l'on veut m'exposer à de nouveaux périls.... on dit que, la seconde fois, on n'en revient pas. Scène IX. Lus Mômes, NARCISSE GODARD, JENNY. Jemiy, annonçant. Monsieur Narcisse Godard. Clarisse, trèt-étomê*. Mon valseur d'hier soir! Athénaïs. Fais-le entrer, va; il ne s'attend pas à nie trouver chez toi.... ça nous amusera. (Clarine fuil un ligne.) ACTE H. SCÈNE IX. 2!) Xarcisse, entrant et allant droit h Clarisse, sans voir Athé- na'iê. Belle clame!... (/i salue en se dandinant la tète.) Clarisse. Monsieur.... Narcisse. Vous ne m'attendiez peut-être pas.... si tôt? Clarisse. Mais, je vous avouerai même que je ne vous attendais.... pas du tout. KarciNsc. Oh! je conçois: vous savez que j'ai tant d'affaires.... Je fais une petite tournée chez mes différons locataires, et j'ai cru devoir commencer par vous. Clnrissc. C'est une préférence bien llatteuse. Narcisse. Je le devais, belle dame.... je le devais, après ce qui nous est arrivé hier. Atlicuaïs. Et puis, vous saviez que j'aurais le plaisir de vous rencontrer ici? Narcisse, emlarrassc et tournant la tète. Hein! Ah! pardon, pardon, chère veuve; je ne vous voyais pas.... (4 lui- même.) Mon inévitable bas-bleu! Athvnaïs. On vous avait dit, n'est-ce pas, mon cher monsieur Godard?... Narcisse. Oui, oui, on m'avait bien dit.... En même temps je venais voir si madame est contente de son appartement.... Jolie distribution, n'est-ce pas? aucune pièce qui se commande... des dégagemens, ça tourne; et puis, un escalier dérobé.... je connais les êtres. Clarisse. Oui, monsieur, tout cela est charmant. Monsieur arrive de voyage? Est-ce que monsieur no vas pas y retourner bientôt ? Nnrcliisc, h part. Déjà inquiète.... (Haut.) Non, je me sens en disposition de rester à poste fixe. Atliéiiaïii. Monsieur Godard est retenu à Paris pas des., considérations? Narcisse. Peut-être, peut-être.... et cependant l'Italie!... Athcnaïs. Oh! l'Italie! Tiens, Clarisse, nous qui parlions de voyages tout-à-l'heure, voilà où nous devrions aller!... Clarisse. Tu crois? Ailicnaïs. Le premier pays du monde, ou plutôt le seul... Demande à monsieur Godard. Narcisse. Oui, oui; on dit que c'est un pays fort agréable. Clarisse. Comment? on dit?... Vous en venez? Narcisse. Sans doute, sans doute, j'en viens.... Mais, voyez-vous, il ne faut pas attendre de moi beaucoup de ren- seignemens, parce que je ne voyage pas comme tout le monde... d'abord, par caractère, je ne suis pas curieux.... Clarisse. C'est une qualité. 30 L'ANGE DANS LE MOKDE. Narcisse. Vous avez des gens, en voyage, qui comptent les feuilles îles arbres, les buissons, les petits cailloux, tout lo long do la route.... s'ils arrivent dans un village, ou dans uno ville, crac, ils ont tout de suite le nez à la portière, ou bien ils descendent de voiture pour voir la mine des babitans, la hauteur des clochers, la physionomie des églises.... Moi, je ne tiens pas à voir tout ça. Clarisse. Allors, pourquoi donc voyagez-vous? Narcisse. Dame.... pour voyager.... pour prendre de l'exercice.... Mon docteur m'ordonne, tous les ans, un mois de locomotion, et quand j'ai fait cinq ou 6ix cents lieues, n'importe où, je suis très-satisfait. Athénaïs. Et votre médecin aussi? Narcisse. Et mon médecin aussi. Je tiens à aller vite et a m'arrêter dans de bonnes auberges. Quant au reste, eh ! mon Dieu! les hommes et les maisons sont bâtis partout de même... Ah! cependant, non.... les hommes, oui; mais les maisons, non.... c'est la seule chose qui m'ait frappé en Italie. Clarisse. Monsieur l'a observé, en propriétaire?... Athénaïs. Moi, c'est en poète que je voudrais la traverser.... Nouvelle Corinne, monter au Capitole, soupirer dans la grotte du l'ausilippe, rêver dans les Catacombes, et prier, à deux genoux, au tombeau do Virgile ou du Tasse! Narcisse « prenant un ton larmoyant comme elle. Oui, oui, je me rappelle: vous avez écrit là-dessus des choses.... fort tristes!... Clarisse. Dis donc, nous commencerions par visiter la fontaine de Vauclusc?... Athcnaïs. Cela va sans dire. Narcisse. Et le pont d'Avignon.... Athénaïs. La tour penché do Pise. Narcisse. II ne fait pas bon s'en approcher de trop près, à ce qu'on dit. Clarisse. Et puis, Naplcs.... Venise... Athénaïs. Venezia la Bellal... Clarisse. Moi, d'abord, je veux me promener à Ponipeï, A Ilerculanum.... Narcisse. Hcrculanuml... Il n'y a que des rez-de-chaussée, à co qu'on dit. Athcnaïs. Taisez-vous donc, monsieur Godard !... (A Clarisse.) Et puis, le chapitre des aventures.... Qui sait? nous pouvons être arrêtées par des brigands! Clarisse. Oui, un Zampa, un Fra-Diavolo, dans les Abruz- zes ou les marais l'ontins ; c'est cela qui doit être amusant.... «•'est si bon d'avoir peur! ACTE II. SCÈNE X, :n Narcisse, io no suis pas positivement de cet nvis-là. Athcnaïs. Mais, taisez-vous donc, monsieur Godard! Narcisse. Il est incroyable que moi, qui arrive d'Italie.... Athcnaïs, lit les voilures qui versent en route.... Clarisse. Les hôtelleries où l'on ne trouve jamais do place. Athcnaïs. Les nuits à la belle étoile, sous un ciel bleu!... Clarisse. Les promenades sur l'Adriatique, avec une petite tempête bien gentille.... AMicnnïfl, Une éruption du Vésuve que nous oublions. Narcisse. Bien. Clarisse. Et les mille et un accidens; les privations, les contrariétés, les fatigues, qui font le charme de tous les voyages d'agrément! Athcnaïs. C'est divin! Narcisse. C'est fantastique! Clarisse. Quand partons-nous? Athcnaïs. Mais tout de suite. Narcisse. Partons!... [Ils remontent la scène.') Clarisse, comme frappée d'une idée. Et mon mari? Athcnaïs, Eh bien! ton mari.... il viendra avec nous? Clarisse. Au fait, c'est vrai, tu as raison.... [On entend la voix d'Ernest.) Justement, le voilà! Narcisse, h lui-même. Ah! diable, le mari!... je n'y pensais pas. Krnest, à lui-même, apercevant Athénais. lia cousine avec elle! très-bien. Clarisse, un peu emlmrrassée. Mon ami, je te présente monsieur Godard, qui a bien voulu ne pas nous garder rancune. Ernest, d'un air contraint. Monsieur y met vraiment trop de bonté. Narcisse, h pari. J'ai fait ma visite trop longue.... [Haut, prenant un air aimable.) J'ai pris la liberté, en qualité do propriétaire.... Krnest. Il m'était difficile de trouver, à mon retour, deux visites qui me fussent plus agréables. Narcisse, « lui-même. Il no pense pas un mot de ce qu'il dit, le diplomate! Clarisse, gaimenl. Tu ne sais pas, mon ami ? Nous allons en Italie! Les Mornes, ERNEST. 32 L'ANGE DANS LE MONDE. Ernest. En Italie'/ à quel propos? Clarisse. Un voyage délicieux! Tu es trop lion pour me refuser.... et puis, d'ailleurs, tu viendras avec nous. Athcnaïs. Oui; nous avons pensé que vous voudriez bien nous accompagner. Ernest. Ali! je vois que ce voyage estime nouvelle créa- lion do l'auteur iVAdalbert. Athcnaïs. Quand cela serait, monsieur, qu'y aurait-il d'étonnant? Tout le inonde va en Italie. Ernest. Nous avons encore beaucoup de gens qui restent chez eux. Athcnaïs. Ouand ils ne peuvent pas faire autrement. Après tout, si nous devons renoncer au bonheur de vous avoir pour guide.... (liegardant Narcisse.) il est des personnes qui, j'en suis sure, à cause de nous, se décideraient une seconde fois à traverser les Alpes. Narcisse, h part. Qui est-ce qui la prie de parler de moi? Ernest, à Athénaïs. Madame.... Clarisse. Tu ne veux pas, Ernest; n'en parlons plus. (A parl.~) Est-ce qu'il va encore me contrarier? Narcisse, h pnrt. Pauvre petite femme I... Ernest, h Clarisse. Une seule chose m'afflige, c'est de te voir former un désir auquel je ne puisse me rendre.... et j'en veux aux personnes qui t'exposent à un refus de moi. Narcisse, h pari. Mal élevé.... Athcnaïs. Monsieur de Mérinville.... vous avez une manière de dire les choses.... Clarisse. Mon ami! (A part.) Toujours obligée de se contraindre!... Narcisse. Quant à moi!... je pense.... Ernest. Eh! monsieur! qui vous demande votre avis! Athcnaïs. Clarisse, tu l'as entendu?... il ne reste plus à ton mari qu'à me prier de cesser mes visites. Ernest. Ma foi, madame, sans la réserve extrême que je mets toujours à donner des conseils.... Clarisse, réprimant un mouvement île colère. Ernest!... Atlicnaïs, à Ernest. Il suffit, monsieur, je n'en prendrai que de moi-même, et je tâcherai qu'ils soient conformes a vos désirs. Clarisse, h Athénaïs. Ma cousine, ma pauvre cousine, ma meilleure amie! Athcnaïs, faisant une révérence. Je vais donner à l'étude les momens que j'aurais voulu consacrer à l'amitié. Ernest. Madame, je craindrais, en vous retenant plus longtemps, de faire un vol à vos nombreux lecteurs. ACTE II. SCÈNE XI. 33 Alliénaïs. Monsieur Narcisse, jo compte sur votre bras. .Narcisse, à lui-même. Allons, bon!... (A Clarisse.") Madame voudra bien m'excuser.... on m'enlève.... Clarisse, aidant Athcnaïs h mettre sa mantille, bas. Sois tranquille, va, je t'aime toujours, moi.... ÇA elle-même.) Ça ne se passera pas comme ça! {Elles se parlent tout bas.) Narcisse, à Ernest, prenant une contenance. Monsieur voudra donc bien aussi recevoir mes adieux? Ernest. A votre aise, monsieur, à votre aise. Athcnaïs. Eh bien! monsieur Godard, je vous attends. Narcisse. Et moi aussi. Clarisse. Adieu, cousine.... (Elle tend la main h Athcnaïs.) Adieu, bonne cousine. Narcisse, It part, montrant Ernest, qui a le dos tourné. Quant à toi, jaloux, je reviendrai te voir.... quand tu seras sorti.... (Haut.) Monsieur ... madame.. . (Il salue, et sort avec Athcnaïs, h laquelle il donne la main.) Ernest, « lui même, après avoir salue. C'est bien heureux. Scène XI. ERNEST, CLARISSE. Clarisse, redescendant vivement la scène en venant se placer vis-h-vis Ernest. Ah!... j'espère que j'en ai eu de la patience!... Ernest, avec douceur. Eh bien! ne vas-tu pas encore te fâcher? Clarisse, avec aigreur. Non, monsieur, non, jo suis ravie, je suis enchantée, je suis la plus heureuse des femmes. Ernest. Ta cousine est partie, où est le grand mal.... Tu ne voulais pas m'écouter, il fallait en venir là.... Clarisse. Alors, vous devez être content.... demain, sans doute, ce sera le tour de ma mère!... et bientôt personne n'osera plus venir me voir.... vous recevez si bien tous ceux qui m'aiment! Ernest, se mettant h son bureau. Tiens, tu as de l'humeur, j'aime mieux me taire. Clarisse. Quel sang-froid!... vous allez travailler? je ne veux pas qu'on travaille, moi, je veux qu'on me réponde. Ernest, apercevant la lettre de Clarisse, à lui-même. Une lettre pour moi? Clarisse, allant a lui, et lui secouant le bras. Mais répondez-moi donc, monsieur, répondez-moi donc!... Ernest, qui ouvre la lettre. Qu'ai-je vu? niportoir* Ko. 273. (2. S^rie No. 23.) 3 34 L'ANGE DANS LE MONDE. Clarisse, qui voit le mouvement, à part, 01»! ma lettre, que j'ai oubliée!... (Haut, très-vivement.) Monsieur, je ne veux pas que vous lisiez cette lettre-là. ÇE/fc cherche h la prendre.') Ernest, continuant h lire, et se levant. Comment ilonc? une lettre de femme.... j'y tiens, moi... lis plutôt. „Je vous aime." Clarisse. Je n'ai jamais écrit cela. Ernest. Tu renies ta signature? Clarisse, s'emparant de la lettre. Eh bien! oui, c'est moi, mais ce n'était pas pour vous!... (Déchirant In lettre en mille morceaux,') Tiens! tiens! tiens! la voilà, ta lettre! Ernest. Oh! Clarisse.... c'est mal ce que tu fais là. Clarisse. Et je verrai ma cousine tant que cela me conviendra.... Vous l'avez chassée, elle est trop fière pour revenir, mais j'irai chez elle, tous les jours, et j'y resterai, du malin au soir. Ernest. Clarisse.... Clarisse, Pendant ce temps-là, vous ne me ferez pas de querelles, et vous pourrez aller où bon vous semble.... (S'ani- mant de plus en plus.) Quant à moi, j'irai en Italie.... Oh! c'est bien décidé; je partirai avec ma cousine, avec monsieur Godard, avec tous ceux qui voudront venir, excepté vous.... et l'on me fera la cour, et je danserai, et je valserai, et vous ne serez plus là pour me tyranniser. Ernest, commençant à perdre patience. Encore une fois.... Clarisse. Je m'en irai, monsieur, je m'en irai.... je vous dis que je m'en irai! Ernest, élevant un peu la voix. Et moi, je vous dis à mon tour.... Clarisse. Tenez, tenez.... laissez-moi.... car je ne répondrais pas.... (Elle trépigne des pieds.) Ah! c'est fini... je ne peux plus vivre ainsi!... (Elle sort h gauche.) Ernest. Clarisse!... (Il va pour la suivre et s'arrête «« apercevant Mad, de Kernadec.) Ma belle mère! elle arrive bien! Scène XII. ERNEST, Mad. DE KERNADEC, DUCOUDRAY. Oacoudray, au fond. Chère madame de Kernadec, venez voir ce couple intéressant, venez prendre des leçons de bonheur. mad. de Kernadec, Ah! voici mon gendre! Ernest, allant au-devant de Mad. de Kernadec. Madame... ACTE II. SCÈNE XIII. 35 Mad. de Kernadeo. Eli bien! ou est donc Clarisse? Ernest, embarrassé. Clarisse, madame, elle est dans son appartement.... avec son coiffeur.... ou plutôt je crois qu'on lui essaie une robe nouvelle. Ducoudray. Une robe nouvelle! encore une galanterie maritale. Mad. de Kernadec, remarquant le trouble d'Ernest. Ah! très-bien, je serai ravie de juger par moi-même.... {Elle va pour entrer chez Clarisse.') Ernest, vivement. Je vais Ja prévenir que vous êtes là. Mad. de Kernadec, à Ducoudray. Mon Dieu,' que de façons! que de cérémonies! Ernest, h part. Il faut au moins qu'elle ait le temps de se remettre.... car, vraiment, je ne l'ai jamais vue si en colère. (Haut.) Ainsi, madame, ne vous impatientez pas.... elle va venir dans l'instant.... elle sera enchantée.... {A part.) Des yeux rouges, des nerfs agacés, que dirait la mère? heureusemenl.... moi.... j'ai l'habitude. {Il entre vivement dans l'appartement de Clarisse.) Scène XIII. Mad. DE KERNADEC, DUCOUDRAY. Mad. de Kernadce. Ducoudray, il se passe quelque chose? Ducoudray, Mais non, chère amie, vous êtes folle. Mad. de Kernadec. Mon instinct maternel ne peut s'y tromper.... avez-vous remarqué la ligure de monsieur de Mé- rinville? Ducoudray. Eh bien! qu'est-ce qu'elle avait, sa figure? Mad. de Kernadec. Il était sàle, ému, embarrassé.... Ducoudray. Préoccupé, tout au plus.... et c'est bien naturel.... tant d'émotions en un jour.... une femme adorée, loin de laquelle on voulait l'exiler.... et puis, la plus jolie surprise qu'il lui ménage.... Mad. de Kernadeo. Une surprise? Ducoudray, Eh! oui! la petite maison d'Auteuii qu'il a fait meubler dans le dernier goût. 11 m'a conté cela ce matin. Mad. de Kernadeo. Ah!... à la bonne heure! Ducoudray. Je vous le répète, c'est un ménage exceptionnel, un ménage ... comme sera le nôtre. Mad. de Kernadeo, soupirant. Que ne dites-vous vrai! Ducoudray. Un mari (idèle, délicat, empressé. Mad. de Kernadeo. Eh! mon Dieu! je ne demande pas 3* 36 L'ANGE DANS LE MONDE. mieux que ACTE TROISIEME. Un jardin. Dnns le fond, «n mur avec une grille au milieu. A droite, un pavillon, une table et des chaises rustiques. Scène I. CLARISSE, ATHÉNAIS, DUCOUDRAY. (Au lever du rideau, ils sont assis tous les trois; Athénaïs t un calepin et un crayon h la main , compote des vers ; Ditcoudray lit le journal, Clarisse travaille h un ouvrage de tapisserie.') Ducoudray. Voilà trois fois que je recommence le journal, sans y rien comprendre. Athénaïs. Mais cela se voit tous les jours. Monsieur Ducoudray, donnez-moi donc une rime à mariage? Ducoudray, cherchant. Mais il me semble.... qu'arbitrage. (Sottpirant.) Je n'ose proposer bon ménage.... (Se penchant vers Clarisse.) Et cependant, cela rimerait bien mieux, n'est-ce pas? Clarisse, sortant de sa rêverie. Hein! que disiez-vous? Athénaïs. Mon Dieu, Clarisse, comme te voilà distraite, préoccupée.... est-ce que la campagne t'ennuie déjà? Clarisse, avec contrainte. Moi ? bien au contraire. Athénaïs. Je ne suppose pas que tu penses à ton mari... Hier, en venant me chercher, lu n'as pas voulu ino dire ce qui s'était passé entro vous; c'est très-généreux de ta part.... car, j'en suis sûre, c'est encore lui qui a tort.... règle générale, dans une querelle do ménage, les hommes n'ont jamais raison. (Clarisse baise les yeux et s'occupe de sa broderie.) Ducoudray, « Athénaïs. Madame de Savigny, l'aiïaire est plus grave que vous ne le croyez. ACTE III. SCÈNE II. 41 Athennïx. Moi.... je crois tout possible avec un mari qui met une cousine à la porte. {Elle se remet h composer.) nucoudray, continuant. Et je perdrais tout espoir «le conciliation, si notre bien-aiméc Clarisse n'était un trésor d'indulgence. Clarisse, prêtant Voreille. Je crois avoir entendu le bruit d'une voiture. Ducoudray. Non, non, vous vous êtes trompée.... (Pliant son journal.) Tenez, ma chère Clarisse, cette brouille me désole, et quoique je donne tous les torts à Ernest, je prendrai la liberté de vous dire que, dans la communauté, le pouvoir ayant été donné aux hommes, j'estime.... (A part.") Elle ne m'écoute pas. Ah! dame, aussi, il a été bien loinl Athénaïs, composant. Cette Imitation fera bien comme épigraphe de mon cinquième chapitre. (Elle écrit.) Les homme ne sont pas ce qu'un vain code pense, Xulre faiblesse] h nous, fait toute leur puissance. Ducoudray, h Clarisse. Je disais donc que les hommes... Clarisse, se levant. Ah! cette fois, c'est bien une voiture. Ducoudray, allant à la grille. Oui, oui. Clarisse, n pari. Si c'était lui? noooudray. C'est madame de Kernadec. Clarisse. Ma mère! Scène II. Les Mêmes, Mad. DE KERNADEC. Clarisse, allant au-devant d'elle. Oh! que je suis contente de vous revoir! ]tlad. de Kernadec. Te voilà donc, pauvre chère victime! Ducoudray. Croyez que, de mon côté, malgré votre petite injustice de la veille, je suis enchanté.... Mad. de Kernadec, l'interrompant. Monsieur Ducoudray. votre conduite est indigne. Ducoudray, étonné. Qu'est-ce que j'ai donc fait? Clarisse. Et mon mari? '.tind. de Kernadec. Ne pas venir seulement m'avertir que ma fille était ici.... me laisser dans l'inquiétude! Ducoudray. Vous m'aviez défendu de vous revoir. ]tlad, de Kernadec. Ça n'est pas vrai ; vous ne comprenez jamais rien. Ducoudray, il pari. Je commence à croire qu'elle a un très-mauvais caractère, Elisabeth.... JUad. de Kernadec. Enfin, sans cette bonne Jcnny, que 42 L'ANGE DANS LE MONDE. ton tyran a mise à la porte, et qui est venue se réfugier chez moi, je ne saurais pas encore où tu es. Clarisse, avec un peu d'impatience. Et mon mari? Mail, de Kernadee. Oli! je l'ai traité.... comme il le méritait. Athcnaïs. Je m'en rapporte à vous, ma tante. Clarisse. Et, sans doute, il est bien triste, liien chagrin, ce pauvre Ernest? Mad. de Kernadee. Bien triste.... Ce matin, je lui avais envoyé mon avoué.... Tous. Comment? Mad. de Kernadco. Mais monsieur n'était pas chez lui; le concierge a répondu qu'il était sorti furieux, le soir mémo de ton départ, et que, depuis, on ne l'avait pas revu. Clarisse, h elle-même. Mais que fait-il? Où esl-il maintenant f (Haut.') Ma mère, votre voiture doit encore être attelée, je veux retourner à Paris. Slad. de Kemadeo. A Paris!... pourquoi faire? Athénaïs. Pour retrouver son cher époux. Mad. de Kernadee. Elle, s'humilier!... aller au-devant de lui!... Ducoudray, vous avez donné de mauvais conseils à ma fdle. Ducoudray. Moi! madame de Kernadee?... vous me rendez bien malheureux. Clarlase. Non, maman, c'est moi qui désire parler à monsieur Mérinvillej il m'attend, il me demande peut-être.... Mad. de Kernadee. C'est cela, sacrifie •toi.... sois aimante, soumise, comme moi avec ton père; va te jeter aux pieds d'un mari qui a osé.... Ali! c'est affreux!... Qui a passé vingt-quatre heures loin du toit conjugal, et qui t'accusera encore.... qui te dira: ,,Madame, vous êtes coupable, car vous êtes ici depuis Lier, et votre mari n'était pas là!" Scène III. Les Mêmes, ERNEST. Ernest, sortant du pavillon h droite Vous vous trompez, madame! Tous. Lui! Clarisse, h part, avec joie. Enfin.... il est revenu!... Mad. de Kernadee, à part, cherchant à se contenir. Si ce n'était pas son mari! Ernest. Oui, éloignés l'un de l'autre par des motifs que madame et moi pouvons seuls apprécier, la femme et le mari ACTE III. SCÈNE IV. 43 ont liiibilé la même maison.... et le monde, si peu indulgent, d'ordinaire, ne pourra trouver dans cet événement ni le prétexte de nouvelles doléances sur les pauvres filles mal mariées, ni le sujet d'une satire ou d'un chapitre de roman. Mail, de Kernadec, h Athénaïs. Hein! ma nièce, comme il vous arrange! Athénaïs, h Mad, de Kernadec, Mais du tout, ma tante, c'est pour vous. Clarisse, h part. Je n'osg le regarder. Mad. de Kernadec, avec contrainte. Monsieur Mériuville ( J'espère que vous ne venez pas ici pour renouveler des scènes de scandale? Ernest. Soyez tranquille, madame. mad. de Kernadec. Quelques amis viendront voir Clarisse, pour la consoler, lui donner du courage.... daignez au moins devant eux garder le décorum. (Jillc lui fait ht révérence : Athénaïs l'imite; Clarisse salue aussi, et elles sortent toutes trois.) Scène IV. ERNEST, DUCOUDRAY. Ernest, à part. Elle n'a pas seulement levé les yeux sur moi! Ducondray. Comment! pas un mot à ta femme!... Ali! Ernest, Ernest, si c'est pour cela que tu es venu.... après ce que tu as fait.... A propos, commentas-tu su qu'elle était ici?... comme moi, sans doute, par les gens de madame de Savigny? Ernest. Oui.... peu importe. Ducoudray. Mais entin, quel est ton projet? Ernest. Ma résolution est arrêtée, et rien ne pourra m'en faire changer. Ducoudray. Un parti violent peut-être?... Mon bon ami, réfléchis bien; je sais qu'un homme a toujours de la peine à convenir de ses torts; mais enfin, je crois que cette affaire-là peut s'arranger.... Tiens, je me souviens qu'en 1807 j'avais été choisi pour arbitre enlre deux épouxj c'était bien plus grave: le mari était colonel de dragons, et la petite femme avait une tête!... Eli bien! j'ai tout concilié, le mari et la femme ont vécu en bonne intelligence, et jamais ils ne se seraient séparés, si Napoléon n'avait pas réhabilité le divorce. Ernest. Mon cher Ducoudray, obligez-moi de dire à madame Mérinvillc que je lui demande un moment d'entretien, mais à elle seule, vous entendez? 44 L'ANGE DANS LE MONDE. Duooudray. Oui, oui, sans la mère, ni lu cousine... noua ne serons que nous trois. Ernest. Je désire que personne no soit présent à noire entrevue. Duooudray. Aheh bien! c'est poli. Ernest. Voulez-vous mo rendre ce service? Duooudray. Certainement, certainement, quoique... (Fausse «ortie.) Mais j'y pense.... sais-tu qu'en pareille occasion, la petite femme de 1807 s'est mise à pleurer, à sangloter?... Si madame Mérinville allait se formaliser, si elle ne voulait pas.... que lui dirais-je? Ernest, avec fermeté. Vous lui diriez que je le veux! Duooudray. Je le veux?... mais c'est un coup d'état. Ernest. J'attendrai ici sa réponse. Duooudray. Allons, puisque tu l'exiges.... (A part.) Je vais dire à sa femme qu'il la prie, qu'il la supplie de revenir à lui.... et une fois ensemble, ils s'aiment; ils s'arrangeront... (En sortant.) J'ai arrangé des affaires plus difficiles. (Il sort à gauche.) Scène V. ERNEST, seul. Oui, c'est A elle seule que je dois parler.... En présence de sa mère, de ses amis.... il faudrait l'accuser, pour justifier le parti que je prends.... seule elle connaît les raisons qui m'y auront forcé.... seule aussi elle connaîtra le coeur qu'elle a perdu pour jamais. Scène VI. ERNEST, NARCISSE. Narcisse, au fond, «n peu en dehors de la grille. A-t-on idée de cela?... ce concierge qui n'a pas retiré l'écriteau! Ernest, l'apercevant. Encore cet homme! Narcisse, ri lui-même. Encore le mari!... (Haut et saluant ridiculement.) Monsieur de Mérinville.... Ernest. Vous avouerez, monsieur, que cette persistance.... Me poursuivre jusqu'à la campagne!... Que venez-vous faire ici? Narcisse. Comment! ce que je viens faire?... mais il me semble qu'un propriétaire.... Ernest. Quoi!... cette maison?... Narcisse. Est à moi aussi.... c'est ma onzième.... extra muros, celle-là. ACTE III. SCÈNE VI. 45 Frnent. h part. Par exemple, c'est jouer de malheur. Narcisse. Mais vous, qui parlez, vous êtes donc mot» locataire, ici, aussi? Ernest, avec humeur. Eh! mon Dieul oui!... à ce qu'il paraît ! Narcisse, à part. Alors, la petite femme doit y être.... (Haut.') J'ai l'intention de faire construire une salle de billard au milieu de la grande pelouse.... je surveillerai les travaux moi-même; je viendrai tous les jours, plutôt deux fois qu'une. Ernest, à part. Oh! ma patience! Narcisse. Et madame de Mérinville? Est-ce que par hasard elle vous aurait accompagné? Ernest, cherchant à se contenir. Monsieur Godard, vous oubliez que je vous avais prié do nous priver du plaisir de vous voir? Narcisse. Un petit mouvement d'humeur de votre part.... je sais.... mais je ne m'en souviens plus. Ernest, le prenant par le bras et l'interrompant. Monsieur Godard, je n'ai ni le temps ni la volonté de vous chercher querelle; mais je dois vous déclarer que vous êtes insoutenable ! Narcisse. Diable!... savez-vous que j'aurais lé droit de .me fâcher? Ernest. Fâchez-vous donc, et que cela finisse! Narcisse. Eh bien! non!... je ne me fâcherai pas.... je vois ce que c'est.... Tenez, avouons-le.... nous sommes un peu jaloux. Ernest. Jaloux! Narcisse, Dame! écoutez donc; après notre conversation d'avant-hicr.... mais on dit comme ça bien des choses.... Ernest. Assez, assez, je vous en prie. Narcisse, Parole d'honneur, cette fois-ci je suis venu véritablement comme propriétaire.... je ne songeais pas du tout à madame de Mérinville. Erneat, s'emportant. Toujours le nom de ma femme!... à la tin, c'est d'une impertinence!... Narcisse. Impertinence!... Me dire ça dans mon parc, dans mon immeuble 1... monsieur, ça ne peut pas se passer comme ça Ernest. Comme vous voudrez. Narcisse. Une pareille expression, à moi, homme d'honneur!... je vous donne congé. Ernest. Et moi, je vous donne rendez-vous à la marc d'Auteuil. 4C> L'ANGE DANS LE MONDE. Narcisse. J'en ai lo droit, en vous avertissant, six mois d'avance. Ernest. Et moi, en vous accordant le quart d'heure de grâce. Narcisse. Si vous croyez me faire peur.... la loi est pour moi et contre vous; mais, c'est égal, je brave la cour de cassation.... demain, demain, monsieur, après demain, dans quinze jours.... quand vous voudrez! Ernest. Aujourd'hui même; car je pars ce soir, quand je vous aurai donné la leçon que vous méritez. Scène VII. Les Mêmes, DUCOUDRAY. Dueoudray, entrant avec empressement, Ernest, Ernest, j'ai réussi. Narcisse, à part. Ducoudray! l'homme conciliant. (Il s'approche de lui et lui donne une poignée de main.) Ducoudray., « Ernest. Elle va venir, mon ami, elle va venir! Dame, j'ai eu de la pleine.... on a fait des petites façons; mais j'ai employé les grands moyens, j'ai pris ma grosse voix.... (A part.) Ça n'est pas vrai, mais c'est égal. Narcisse, tirant Vuioudray par le pan de son habit. Monsieur Ducoudray, j'aurais un mot à vous dire; Ducoudrny. Toiit-à-l'hcurc, je suis à vous.... (A Ernest.) Ainsi, tu vois, Ernest, maintenant il dépend de toi qu'on fasse la paix.... (Se tournant du côté de Narcisse.) Eh Lien! vous? Narcisse, las. Je me bats avec monsieur Mérinvillc. Ducoudray, reculant. Ah! mon Dieu!... Ernest. Qu'avez-vous donc? Narcisse. Rien, rien, je parlais à monsieur de changemens à faire dans le kiosque. Ducoudray , à lui-même. Diable!... il faut pourtant que j'arrange cette nouvelle affaire-là.... (Apercevant Mud. Mérinville.) Clarisse!... Scène VIII. Les Mêmes, CLARISSE. Narcisse, à part. L'objet de la querelle!... Clarisse, de même. Il n'est pas seul! Ernest, ha* h Narcisse. A deux heures. Narcisse, de même. Oui.... (A Ducoudray.) Monsieur Du coudray, jo ne vous quitte pas. ACTE III. SCÈNE X. 47 Ducoudray, h Ernest. Ernest, mets-y du tien.... (A Clarisse.) Ma petite Clarisse, mettez-y du votre. Narcisse, à part. Je n'ose seulement pas la regarder.... l'autre ne me quitte pas des yeux.... QA Ducoudray.) Vous, venez avec moi? Ducoudray, Oui, oui.... ÇA lui-même.') Un mari, une femme, un duel, une cousine, une belle-mère.... mon Dieu, que d'arbitrages en un jour! (Il sort au fond; Narcisse, qui ne Vavait pas vu sortir d'abord, Ernest, h part. Enfin, les voilà partis! Clarisse, après un moment de silence. Eh bien! monsieur, j'attends. Ernest, avec effort. Je vous remercie, Clarisse, d'avoir consenti à cet entretien. Clarisse. Pouvais-jc faire autrement, quand M. Ducou- dray est venu me prier si instamment de votre part? Ernest, étonne. Vous prier!... Comment, Ducoudray?... Clarisse. M'aurait-il trompée, monsieur?... je me retire. Ernest. Non, restez.... après tout.... une concession de plus ou de moins.... Clarisse, » part. 11 va revenir encore, comme les autres fois. Ernest. Clarisse, il faut enfin que chacun de nous comprenne bien sa position.... les reproches ne serviraient à rien... et si j'ai désiré vous parler.... en secret.... c'est qu'à nous deux, il sera bien plus facile de nous entendre! Clarisse, avec joie. C'est donc un racommodement que vous voulez?... Ernest, froidement. Non, madame, Clarisse, h elle-même. Comme il me regarde! Quel ton sévère! Je suis toute tremblante!... Ah! heureusement, j'aperçois ma mère! Krnest, contrarié. Madame do Kcrnadec! le suit en courant.) Scène IX. CLARISSE, ERNEST. Les Mêmes, Mad. DE KERNADEC. Mad. de Kernadee, entrant. Ah! la voilàI Clarisse, je 48 L'ANGE DANS LE MONDE. te cherchais partout.... Pauvre enfant.... comme te voilà émue, agitée !... Clarisse. Maman, je causais avec mon mari, Mad, de Kernadec. Oui, je conçois, je m'en doutais, et je n'étais pas sans inquiétude.... j'ai même quitté un instant nos amis qui viennent d'arriver. Ernest. Madame, au moment où vous êtes entrée, j'allais avoir avoc ma femme un dernier entretien.... (Mouvement de Clarisse et de Mad. de Kernadec.) d'où dépend notre avenir à tous les deux.... j'espérais pouvoir lui parler à elle seule; mais puisque vous voilà, ce que j'avais à lui dire, je le dirai devant vous, je dirai tout! Clarisse, « part. Ah! mon Dieu, il me fait peur.... tout! JHad. de Kernadec. Parlez, monsieur, expliquez-vous.... (A part.) II va nous faire de grandes phrases pour se justilicr. Ernest. A regret, j'ai dû le reconnaître.... entre madame et moi, le bonheur est impossible. Mad. de Kernadec, étonnée. Hein? comment? Uni-ut. La faute en est à l'un de nous.... Mais celui des deux qui n'a pas su donner le bonheur qu'il avait promis, doit au moins avoir la force de rendre à l'autre sa liberté. Clarisse^ timidement. Une séparation! Mad. de Kernadec. Et c'est vous, monsieur, qui osez prononcer ce mot?... (A Clarisse, bas.) De la fermeté, ma Clle. Clarisse, à part. Oli! c« n'est qu'une épreuve, sans doute. Mad. de Kernadec. Fort bien, monsieur; c'est-à-dire qu'après six mois de mariage, je serai forcée de ramener chez moi mon enfant, et que vous, vous posant en victime devant le monde, vous irez dire partout que vous n'avez pu vivre avec cet ange de douceur. Ernest. Non, madame.... voici ce que saura le monde. Clarisse, h part. Que va-t-il dire? Ernest, Il saura que l'un de nous a méconnu l'attachement le plus pur, le plus sincère, qu'il a découragé un coeur qui, tout entier, s'était donné à lui.... qu'il a été injuste jusqu'à la cruauté, jusqu'à la violence. Clarisse. Ernest! Ernest. Enfin, il saura que celui des deux qui est si cou palile.... c'est moi, c'est moi seul, madame. Clarisse, h part. O mon Ernest! Mad. de Kernadec, à part. Allons, il a du bon. (.Haut.) Eh bien! mais mon gendre, d'après cela, le monde ne pourrait-il pas apprendre aussi que vous avez avoué vos torts, et que votre femme et votre belle-mère vous ont pardonné. Ernest. Jamais, madame. ACTE 111. SCÈNE XI. 49 Mail, de Kernndec. Jamais! Knif ut. Je veux qu'on sache en même temps que ce mari, auquel on a de si grands torts à reprocher, a voulu s'en punir lui-même.... et que cette séparation indispensable, c'est lui qui l'a demandée.... c'est lui qui exige qu'elle ait lieu. Clarisse, à part. Oli! si j'osais !... mais devant ma mère! Mad. do Kcrnadeo. Monsieur de Mérinville, je vous ferai revenir de cette idée. Ernest. La raison a dicté mon projet: elle me donnera le courage d'y persister. Mad. de Kernndec. Eh bien! alors, je dois vous dire, moi. que votre raison n'est que de l'hypocrisie.... Clarisse. Ma mère ! Mad. de Kernndec, avec atlendrissement. Oui, monsieur, oui.... vous voulez cacher sous de faux dehors de repentir le désir que vous avez d'abandonner ma fille.... Eh bien! monsieur, je tâcherai qu'elle soit heureuse sans vous: il lui reste sa mère, qui no l'abandonnera pas.... Nous ne serons pas longtemps importunes.... Clarisse et moi, nous allons quitter cette maison, dont vous nous chassez. Ernest. Madame.... Mad. de Kernadcc. l'Ius un mot, monsieur!... Venez, ma fille, venez.... notre place n'est plus ici.... nous ne devons pas y rester plus longtemps. Clarisse, avec contrainte. Oui, ma mère, oui, je vous suis.... (Mad. de Kernadee sort vivement, Clarisse la suit au fond, mais ne disparait pas.) Scène XI. ERNEST, CLARISSE. Ernest, sur le devant de la scène. Pas un mot! Clarisse, « vu sortir sa mère; elle reyarde de touscôtes. A part. Personne!... (Haut, vivement, en revenant près d'Ernest, avec abandon.") Ah! mon ami, que tu as été bon! que tu as été généreux !... Ernest. Qu'entends-je ! Clarisse. Devant ma mère je n'ai rien dit.... et, pourtant, si lu savais comme j'étais émue, attendrie, d'un si noble dévou- ment!... mais cette séparation, ce n'est pas vrai, n'est-ce pas?... (Ernest garde le silence.) Eh bien! tu ne réponds pas.... aurais-tu parlé sérieusement?... Oh! mais, non, cela n'est pas possible... d'abord, moi. monsieur, je ne le veux pas.... vous êtes à moi, vous n'avez pas le droit de me quitter. Répertoire No. 273. (2. Série No. 23.) 4 50 L'ANGE DANS LE MONDE. Ernest. J'ai pensé à lout, madame... voire fortune, je vous la rends.... la mienne, je vous l'abandonne. Clarisse. Eli ! que m'importe la fortune? Ce que je demande, ce que je veux.... mais c'est mon mari, c'est celui que j'ai préféré à tous, c'est celui que j'ai juré d'aimer toute la vie. Krneit. Il est trop tard, Clarisse. Clarisse. Trop tard! Ernest. Cette mission que javais refusée d'abord pour rester près de vous.... Clarisse. Eli bien? Ernest. So l'ai acceptée.... et ce soir même Ju quitte la France. Clarisse. Il se pourrait!... (Changeant de Ion.) EU bien! tant mieux!... je pars avec toi! Ernest. Vous? Clarisse, avec soumission. La femme ne doit-elle pas suivre son mari partout où il va?... C'est monsieur Ducoudray qui m'a appris cela! Ernest, avec émotion. Quoi! vous renonceriez pour moi à tous ces plaisirs qui vous entourent, à ces triomphes du monde qui enivraient votre orgueil? Clarisse. Jo n'ai qu'un orgueil.... c'est toi.... qu'un amour, c'est toi.... toi seul, toi, mon mari bien-aimé. Ernest, attendri. Clarisse! Clarisse. Tiens.... pendant que ma mère fait ses préparatifs pour m'emmener, partons tous les deux.... à l'instant même.... sans que personne me voie, me parle, me donne de mauvais conseils.... Ernest, enlevez-moi! Ernest, h lui-même. Ali! que c'est difficile d'avoir du caractère ! Clarisse. Eh bien? tu liésites?... de la rancune?... Allez, monsieur, ce serait bien mal.... Voyez, je n'en ai pas, moi. (lirnest sourit malgré lui en détournant la tète: Clarisse cherche h le regarder.') Scène XII. Les Mêmes, DUCOUDRAY. Isneoudray, au fond. Ah! jo suis tout en nage!... mais voilà toujours mon duel arrangé.... {Apercevant Ernest et Clarisse.) Encore ensemble! c'est bon signe! Clarisse, le câlinant. Mon Ernest! mon petit mari! Ducoudray, à fart. Qu'entends-je? ACTE III. SCÈNE XIII. :>! ClnrluHc. Tu as ris.... je l'ai bien vu.... ne dis pas non. . lu mentirais.... ainsi, ta ne m'en veux plus?... {Elle lui prend la main.) Iiucoudraj. Ça va bien! ça va bien! (Il fuit signe à Mail, de Kemadec, et h Athcnaïs, qui arrivent, d'écouter comme lui.) Scène X1IL Les Mêmes, Mad. DE KERNADEC, ATHÉNAIS, au fond avec DUCOUDRAY. Clarisse, «mis les voir. Moi seule, j'ai été méchante, là... j'en conviens, es-tu content? Tous, mi fond, à mi-voix. Que dit-elle? Ducoudray. Silence ! Ernest, à Clarisse. Et demain, tu recommenceras? Clarisse. Jamais, je te le jure.... j'ai eu trop peur! Ernest. Eli bien! oui, tu me dis cela, à moi, parce que personne ne peut nous entendre... Tu n'aurais pas le courage de le répéter s'il y avait quelqu'un là... Clarisse. Oh! n'accuser aux yeux de tous?... ne l'exige pas, Ernest, ce serait au-dessus de mes forces. Ernest, avec douceur. No me suis-je pas accusé, moi? Clarisse. Oui, de tous mes torts.... Aussi, je t'aime.... je t'aime encore plus, depuis ce raomcnt-là.... mais que diraient tous ces bons amis, si moqueurs, qui m'admirent.... de confiance?... (Mouvement de Mad. de Kemadec et d'Athénats.) Ducoudray, las. Silence! Clarisse. Et ma mère, ma bonne mère, qui me croit une merveille.... quand, au fond, j'ai bien mes petits défauts.... tout comme elle! Jimi. de Kcrnadeo, ait fond. Hèin!... Ducoudray. Silence donc! Clarisse. Et ce brave M. Ducoudray, si clairvoyant, si habile.... et que j'ai trompé comme un enfant! Ducoudray, h part. Par exemple ! Mad. de Kemadec. Écoute/ donc, Ducoudray! Clarisse. Et cette excellente cousine.... qui n'est pas déj.'i si bonne! Athénaïs, A port. Ah! c'est indigne! Ducoudray. Un peu de patience, madame de Savigny. Clarisse. Pourvu que je te dise, à toi, que je regrette mes caprices, mes emportemens, mes querelles injustes, que je te promette de respecter à l'avenir.... (Souriant.) les Sonnettes, 5'2 L'ANGE DANS LE MONDE. les porcelaines.... [Changeant de ton.) et surtout île ne plus pousser l'oubli de moi-même jusqu'à oser lever la main sur ee que j'ai de plus cher au monde.... Tous, nu fond. C'était elle! Clarisse. Pourvu que j'implore mon pardon, et, s'il le faut, que je le demande à genoux! Mitd. de Kernndce, avec explosion. Ah! c'est trop fort!... Clnrlufie, interdite. Ils étaient là!... Iflad. de Kernadcc. Ma lille, vous avez déshonoré la liranche féminine des Kernadcc! Clarisse. Ils étaient là!... (Avec abandon.') Kh bien! c'est égal, je ne m'en dédis pas! (Elle se jette dans les Iras de son mari.) Ducoudrny. Bravo! bravo! seconde et dernière affaire, terminée à la satisfaction générale! Scène XIV. Les Mêmes, NARCISSE, Gensdarines. Narcisse, dans le fond, aux Gensdarines. Ah! «,à, vous autres, voulez-vous bien me lâcher, à la (in? Kmest. Quel est ee bruit ; Mucoudray, à lui-même. Bon!... les gensdarines m'ont tenu parole.... ils ne l'ont pas manqué. Krnest, apercevant Narcisse. Ah! mon Dieu! mon malheureux propriétaire que j'ai oublié d'aller tuer a la maré d'Au- teuil! Mais par quel hasard?... Xarclsse. Je vous dis que je suis propriétaire à Auteuil. que j'y paie quatre cent» francs d'impositions, que c'est ici une de mes maisons.... Que diable! je ne suis pas un vagabond.... (Montrant Ernest.) Demandes plutôt à monsieur, qui est mon locataire, et avec lequel je devais me battre. Tous. Se battre! Clarisse, l'our moi, sans doute.... Ernest, je ne le veux pas! (Ernest In repousse doucement.) Ducondray. aux Gensdarines. Messieurs, vous pouvez vous retirer, je vous donne ma caution et celle de monsieur Mérinville. Narcisse. J'avais été suivi, dénoncé.... (A Ducoudray.) Ah! si jo connaissais l'imprudent.... l'indiscret.... Uucoudray. L'indiscret, l'imprudent, c'est moi, monsieur tlodard.... vous m'aviez choisi pour témoin, et, dans mon 8y- stéme de conciliation, j'avais cru devoir provoquer des explications entre vous.... et les gensdarines du département. ACTE III. SCÈNE XIV. 53 N'nrcUne. Monsieur, voua avez outrepassé vos pouvoirs! K ruent, à Narcisse. Calmez-vous, monsieur Narcisse; ce n'est que partie remise, et je suis toujours à vos ordres pour vous brûler la cervelle. Narcisse. Il suffit, monsieur.... je vois que vos intentions sont lionnes, et je déclare que l'honneur est satisfait; je déclare que je n'ai jamais eu la moindre prétention sur le coeur des femmes mariées, et la preuve, c'est que j'épouse la charmante veuve que voilà, si elle y consent. Atltciiaïs, A fnrt. Au fait, il a onze propriétés, et jo n'en ai qu'une.... c'est bien prosaïque, mais, au moins, je pourrai faire imprimer mes romans. QKlle lui tend la main.) Narcisse, lui baisant la main, à part. Ç a me fera douze maisons. Oucoudray, à Mad. de Kernadec. Vous voyez, chère ma- dame de Kernadec, qu'il peut encore exister des bons ménages. M»d. de Kernadec. Nous causerons de cela! I-Mioniidrny. .le vous avouerai que je ne suis pas fâché moi-même de réfléchir un peu. Mnd. de Kernadec, H part. Ah! il ne veut plus! eh hien! je le forcerai à m'épouser tout de suite. Emeut- Quant à moi, j'emmène ma femme pour quelque temps, mais, à son retour, je promets de voua la rendre; car je veux qu'elle soit toujours un ange dans le monde.