Répertoire du Théâtre français à Berlin. N 191. SANS NOM! ou DRAMES ET ROMANS. MYSTERE-FO LIE-VAUDEVILLE EN UN ACTE, PAR mira. TiiKAiiiiOnr m hiéviixk. l'rix: 10 Sgr. (S gGr.) BERLIN. Chez Ad. Mt. Schlkhinger, Libraire et Éditeur de Musique. [Ilnler den f.imlen No. 34.1 1839. PERSONNAGES. ACTEURS. M. BONHOMME, négociant Mr MAR1US. FÉLIX BONHOMMB, son fil» Mr. LAFITTK. PAUL DB SA1NT-MÉRY, nvocat Mr. PKCHENA. Mme DAN VILLE, veuve d'un ancien négociant associé de Bonhomme Mad. MAR1US. ANGKLE OANVILLE, sa belle-soeur Mad. BRICK. JULIETTE, fille de Mme Danville Mlle. OLOZBL. UN PAYSAN Mr. CASTELLI. Lu scène se passe dam le château de Mlle Atigèlc Danville, aux environs de Pontoise. SANS NOM! ou DRAMES ET ROMANS. Un pavillon élégant dans un parc. .Bibliothèques. A droite une table surchargée de brocliurci*. Fenètren donnant sur le pare. Porte au fond donnant mit le paro. Scène L Mme DANVILLE, M. I50NH0MME. Mme IIANVIM.K, appelant Juliette! Angèle! nia tille! ma soeur!.. Comment! personne dans le château, dans le pare, dans le pavillon!.. C'est pourtant ici ipie ma soeur et ma lille avaient l'habitude de travailler. BOttHimms. Ali! ah! c'est ici que Mlle Angèle Danville, votre belle-sœur, donne à votre charmante fille ces leçons de morale et de vertu qui doivent en l'aire une femme accomplie... Ali! nous avons besoin de cela... parce que mon fils, comme je vous l'ai dit, est un bon enfant; mais ses idées donnent un peu dans le vague... ça a toujours été le défaut de sa mère, qui l'a élevé. i. Aussi grâce à l'éducation maternelle... il s'est laissé séduire par je ne sais quelle littérature à la mode... Il plaisante sur mon commerce, ne rêve qu'impressions de voyage... Je ne sais ce qu'il cherche... ce qu'il veut découvrir; mais il est (ou joui s par voie et par chemin... c'est au point, ma chère madame Danville, que ce malin j'ai été forcé de lui laisser un petit mot chez moi, pour lui apprendre nos projets et le (aire accourir aussitôt après son retour. Du reste, c'est un fort aimable garçon, je m'en vante... et de l'esprit!... je ne le comprends jamais... C'est le plus fort littérateur d'Illc- el-Vilaine. MAI). DANVILLE, Cette dernière qualité me touche fort peu; ce qui me détermine à conclure ce mariage, c'est ce que vous m'avez dit du bon naturel et du caractère doux et honnête de votre (ils. 4 SANS NOM. BONHOMME. Et puis aussi les eent mille écus que vous gagnez à terminer ainsi tous nos différens; car il est bien prouvé par nos livres que feu Danville, votre mari, me roderait... MAO. DANVILLE. Allez-vous recommencer'? BOVBO i" me. Non, non; ce que j'en dis, ce n'est pas pour faire valoir mon sacrifice... rien n'est plus loin de ma pensée!... D'ailleurs tout est conclu... les clauses du contrat sont arrêtées entre nous... Il ne nous reste plus qu'à passer chez votre notaire pour les faire rédiger... et aussitôt que non héritier arrivera, nous signerons. En attendant, je me promets le plus grande plaisir de la connaissance de mademoiselle votre soeur... Feu Danville me l'a vingt fois citée comme une femme d'une raison, d'une religion... c'était disait-il, la perle de Pontoise. MAD, DANVILLE. Sans aucun doute!... et c'est pour cela qu'en partant, il y a trois ans, pour aller régler les affaires de ma maison de Marseille, je confiai à cette chère soeur l'éducation de ma lille. J'aimai mieux cela que de la Mettre dans un pensionnat de Paris, où l'on apprend aux demoiselles toute sorte de choses à présent. Avec ma soeur, je suis sure que Juliette n'a eu que de Ions exemples, et n'a lu que des livres... (Pendant tt temps, Bonhomme s'itt appuichr rie la table, et a pris une brochure.) BONHOMME, Km!. La Tour rie Nesle ... M Alt. IIANVII.LK. C'est l'histoire de quelque martyre. IlONIIOM Ht. C'est une comédie. MA D. DANVILLE. Alors c'est quelque comédie sacrée. bonhomme. C'est possible. (// prend un second volume.) Le Notaire de Chantilly. MAI). DANVILLE. Il faut connaître un peu le droit. BONHOMME. Lucrèce Borgi» ... MAI). DANVILLE. Voyez!.. Lucrèce c'est pour lui donner des leçons de fidélité conjugale. SCÈNE I. 5 BONHOMME. Le Crapaud... MAI). DANVILLE. Nous sommes dans l'histoire naturelle. BONHOMME. Le chemin le plus court, MAT). DANVILLE. Ça doit être le guide du département. BONHOMME. L'Herbagère... MAI). DANVILLE. C'est quelque nouvelle cuisinière bourgeoise.».. Une femme de ménage doit savoir faire un peu de tout. UO.NHOMM E. Mettent-ils des titres singuliers à leurs livres, à présent!... AIR : du Vi ii c. (.'••prit d«a autauri autrefuU rarcili ;* roi marchanda rivaux Grandisiail à chaqu* cbasilrr^ Oui, dans leur rnSficnc hautaine, Aujourd'hui nos auii-iHs •ouriioîi Promettent du viri di> Bordeaux, Mettrai leur Mpril dans le l.ln', Kl m- vendrai i|ue du gurène. MAI). DANVILLE. C'est possible!... mais cela m'est absolument égal; en fait de livres, je ne lis que ceux île mou commerce. Ma belle-soeur, c'est différent; il parait que maintenant c'est son goût, et je n'ai pas besoin de vous recommander de ne pas la contrarier là-dessus. Vous savej le respect et les égards qu'elle a droit d'attendre de noire paît, à cause de son caractère, de ses vertus, de ses soixante mille livres de rente... BO.MIO.M ME. Ah! Mlle Angèle est allligée de soixante mille livres, de rente'? M AD. BANVILLE. Je la crois même plus affligée que cela, et notez que ma lille esl son unique héritière... car, à son âgo, il est bien probable que ma soeur ne se mariera pas. lill-v HOMME. C'est assez probable. M.vT). DANVILLE. Mais... elles ne i('viennent pas... j'avais pointant écrit que nous arriverions aujourd'hui ou demain. BONHOM M E, Il est clair que «-es dames ne nous attendent que de main, ei qu'en attendant elles se promènent .. Si nous allions au devant d'elles ... 6 SANS NOM. MAI). DANVILLE. Non, non... les affaires avant tout... Notre voiture n'est pas encore remisée, rendons-nous à Pontoise pour l'aire rédiger le eontraet. Ce sera toujours ça de fait. IIONIIOMMK. Soit! si vous voulez accepter mon liras.,. (Oh entend chànttr dana la couli§se. ) mai). danvilli:. Eh; mais... 1IONHOMMK. Quelqu'un vient... C'est peut-être mon lils... non. non... ce n'est pas lui... mon fils est bien mieux que ça!.. M AD. BANVILLE. Quel est donc ce monsieur qui entre ici comme chez lui?... Scène IL MAD. DANVILLE, BONHOMME, PAUL, en chasseur. UONHOMMR, à l*Ia'j je puis vous assurer... (Il8 aor ttnt.) Scène III. PAUL. Ah! ça... que dit-elle donc?.. sa soeur. .. la sagesse, la raison même... Autrefois, c'est possible, et je veux bien le croire... bien qu'à la voir aujourd'hui on ne dirait pas ... Mais laissons là cette bonne Mlle Angèle, et ne nous occupons que de notre position... elle est difficile... Voilà la mère et le beau-père venus... Le prétendu ne tardera pas à arriver... Le roman se complique... le draine se noue, comme dirait Mlle Angèle ... Je ne sais comment sortir de là... Dans un moment de dépit, Juliette a écrit à sa mere qu'elle consentait à ce mariage... et le rendez- vous général de la noce a été donné dans ce château . . . Heureusement j'ai pn m'y faire admettre pour veiller sur elle, pour la protéger... El je réussirai, car c'est bien le diable si moi, un avocat! je ne trouve pas un moyeu... et justement voici Juliette et sa tante pour m'inspirer. SCÈNE IV. «» Scène IV. AN GÈLE, JULIETTE, PAUL. ANGKLK, entrant, tout émue. Ah! quel spectacle!.. Ali! monsieur Paul... ah! que vous avez eu lort de ne pas venir avec nous!.. JULIETTE. Ma pauvre tante est tout enthousiasmée. CAUL. C'était donc de hien heaux criminels?.. ANGÈLE. Plus heaux qu'il n'est donné à la parole de l'exprimer ... Les physionomies les mieux attaquées!., les traits les plus purs... l'Ali l. Et puis on les conduit maintenant en calèche découverte... c'est hien le moins. ANGÈLE. Ne plaisantez pas! on ne saurait avoir trop d'égards pour ces hommes qui n'ont d'autres torts que d'être trop complets. PAVE, riant. Certainement, car c'est l'excès de leur perfection même qui les a jetés hors «li s bornes sociales. AN CE LE. Oh! vous ne passerez jamais ces liornos-là, vous!.... Jl'LlKTTK, riant. Je l'espère bien! PAUL, Kl moi aussi! ANGÈLE. Et dire que moi, Angèle Danville, j'ai passé quarante- huit années de mon printemps sans les comprendre!... Oui, monsieur Paul, la lumière ne m'est venue que depuis deux ans, et encore peu i peu!... Mon intelligence, emmaillotée dans les langes d'une éducation routinière, se refusa longtemps à admettre des hommes comme les Perragus, lesAn- tony, les Hernani ; mais après avoir lu nos grands auteurs et leurs grands ouvrages, mon esprit a grandi lui-même... Bientôt je rencontrai ces pages sublimes où le barde des femmes de cinquante ans rend justice à ce bel âge... à cet âge où la beauté atteint toute son étendue... toute sa vaste étendue! Alors je fus subjuguée; une révolution se fit dans mes idées, je me nourris de nos auteurs modernes, je rè- \ai... je lis mieux... je Crus à leurs types. Il) SANS NOM. l'AUL. Quoi! mademeielles... ANGKLE. Oui, monsieur, oui, je crus à ces hommes d'exception ; je me «lis: Poun|uoi n'existeraient-ils pas, puisque j'existe bien, moi... moi <|iii partage leurs sentimcns !... moi!... dont le coeur est sympathique au leur] PAUL. A propos de sympathie, je dois vous faire savoir que madame votre soeur et M. Jiouhomme sont arrivés... JULIETTE. Grand Dieu!... AN GÈLE. imprudent!. »•. Lui apprendre sans précaution... ANGKLK, à Juliette, Air : Un jeune Grec. Dieu! lu pâlU... JULIETTE, ijui moi I ... A [M GICLE. .lia pauvre entant! Prend* ce U.u Kri... JL'LIKTTK. Je n ai rien, je vous jure. ANGÈLK. Itlicnx que toi-mènir, ah! va, [fl le comprend, U'eflf tl'après moi que te lit la nature. l'AUL, rianl. Ali ! pour cela. .. ANGKI.K. Vous en iluulez je crois i* l'AUL. Non pas, je nie remis sans querelle, (Bas, il Juliette.) niais connue un peintre, je le Toi», Dame nature sait parlois Embellir aussi son modèle. ANGKI.K. Ah! si l'on m'avait appris ainsi ii l'inprovistel'arrivée d'uni; mère ou d'un prétendu quelconque, mes nerfs n'auraient pu résister à une telle percussion. Il est vrai que je suis plus complète qu'elle... Mais j'y pense, ton prétendu va arriver.. . Il esl impossible que tu n'aies pas un secret à me confier. JULIETTE. Je vous jure, ma tante... A NGKLE. J'en suis sure... Mon cher voisin... veuillez nous excuser . .. mais cette chère enfaul veut me parler mystérieusement. SCÈNE V. Il TA.UL. C'est bien, mademoiselle, je vais f:iii<; un tour dans le paie. . ■ . (A pari.) Que le diable l'emporte avec ses mystère»! ( n ^ ltrU) Scène V. ANGÈLE, JULIETTE. ANGKLE. Parle... Juliette... verse dans le sein d'une amie le* secrets de jeune fil le. JULIETTE. Mais ... je n'ai pas des secrets, ma tante. ANGÈ'LE. Tu en as..... tu dois en avoir.... C'est comme cela dans tous nos drames, dans tous nos romans; une jeune fille sans secret serait une anomalie dans la nature. Oui, Juliette, et puisque tu refuses de me confier ton secret, je te dirai nue je l'ai deviné. JULIETTE. Vous, ma tante'?... ANGÈLE. Tu aimes M. Paul de Saint-Mérj, notre jeune voisin. J ULIETTE. Vous penseriez!... 4 SO ÊLtt. Prends garde, mon enfant... Ce jeune homme a toutes les qualités de la vie paisible... Il est à vingt-cinq ans avocat très-distingué,... il a vingt mille francs de rente; mais, est-ce bien l'homme qu'il te faut.'... ne t'abuse pas ... Est-ce l'être que tu a rêvé... l'être qui doit d'offrir un coeur assez tendre pour que toutes Aspérités de la vie v puissent fondre et disparaître?... Si réellement il v a identité dans vos ames... ce n'est que lui que tu dois prendre pour l'autre partie de ton tout; mais si lu n'éprouves qu'un sentiment bénévole..... et frivole..... tu dois obéir aux volontés de ta mère... Tu pleureras un jour, Juliette; le lendemain, je te ferai lire Résignée, et tout sera dit; voila le inonde... dans ce siècle de vérité. JULIETTE. Eh bien! ma tante, s'il faut vous dire la vérité____ VOUS m'avez devinée. AKGÈLK. truand je te le disais!... ("est très-bien____cela devait être! M. Paul s'était posé pour cela..,. A présent il 12 SANS NOM. ne manquerait plus au drame que ce lût pour moi nue Paul eut de l'amour. JULIETTE. Rassurez-vous, ma tante, c'est pour moi. ANGELE. En es-tu bien sûre? JULIETTE. 11 me l'a dit. ANGELE. Ce n'est pas une raison... mais pourquoi ne m'avoir pas avertie? JULIETTE. Je le voulais... j'allais tout vous dire... mais une .brouille survint entre nous, et maintenant que ma colère est passée et que je me suis réconciliée avec M. Paul, je ne sais plus comment faire. ASGELI. Comment faire! tu le demandes! heureusement que je suis là, et que, si tu es une nièce faible, je suis une taute forte. JULIETTE, Mais enfin, ma tante... angele. Il faut refuser toute alliance avec un Félix Bonhomme. JULIETTE, Résister a ma mère!... angèle. Je sais bien qu'au premier coup d'oeil on ne peut pas se dissimuler... mais au fond, c'est le parti le plus énergique et par cela même le plus généreux ! Oui, c'est noble! c'est excentrique!.... Les drames et les romans nous le prouvent tous 1rs jouis... Votre mère traite votre mariage comme s'il s'agissait de la vente d'une livre de café... Sacrilège et profanation!.... Le mariage---- un lien tout de poésie... un drame qui se lie dans un bal... en diligence .... dans une loge d'opéra, chez sou dentiste, dans.... un pare solitaire.. . . partout enfin .... et ne se dénoue qu'à la mort... ou à la police correctionnelle, si le noeud n'a point élé cimenté par l'intelligence des sens, et mesuré sur notre organisation sociale .... Voilà, Juliette, voilà ce qui t'attend si ton faible eoeui se refuse à la résistance. JULIETTE. Mais à présent que j'ai consenti'.,. AN GÈLE. Abus, comme je te le disais lout-à-l°beure, lu liras Résignée, c'est encore une position... SCÈNE VII. 13 Scène VI. ANGÈLE, JULIETTE, PAUL. PAUL. Pardon, mesdames, mais de la (errasse je viens de voir la voilure de madame votre soeur enlrer au château. JULIETTE. Ma more!... courons vite... ANGKLK, bas à Paul. Monsieur Paul, ma nièce m'a tout dit.... et peut-être devrais-je m'étonner du mystère dont vous avez environné votre amour .... vous ne saviez pas à quoi vous m'exposiez. ! ... r-AUL. A quoi donc, mademoiselle?. . ANGKLK, rougissant. Ain: des (?omcMieng. Me taire ici, c'est mon devoir de femme, Mais ce mystère aurait pu, je le sens, Trop compliquer le -roman et le «traîne, Kl l'aire voir île cruels incident . . . PAUL, à part. La pauvre Colle! Iielas, qu'elle est à plaindre ! ANGKLK. Rassurez-vous, toniftloit, mes enfans, ile mon pouvoir vous n'avez, rien à c.raimlre, Car flans mon coeur tous deux je vous défends. ENSEMBLE. Me taire ici, rte. PAUL) plaisantant. Kn vérité, je plains la pauvre femme, Kl ce mystère, etc. JULIK'ITK. Ali! quel bonheur je ressens en mon ame ! .le vais revoir ma mère :iprès lrois ans; Je redirai ce nom que je réclame, Ce no in de mère interdit si long-temps. (Angèle et Juliette sortent.) Scène VII. PAUL, seul. Elle est étonnante, ma parole d'honneur! et pourtant elle pourrait encore nous servir... oui, mais il faudrait pour 14 SANS NOM. cela qu'elle daignât avoir du seus commun.... Eh! mais, quel est ce monsieur qui s'avance par la Ierrasse du parc? ... Ce n'est pas possible!.... cependant.... non je ne mi- trompe pas... et autant que je puis distinguer ses (rails à travers l'épaisse moustache derrière laquelle il les cache, c'est ce jeune voyageur avec qui je me suis trouvé il v a deux ans... Plus de doute, c'est lui... c'est Félix... Félix____ c'est aussi le nom du prétendu!.... Est-ce que par hasard...? Ce serait vraiment un coup du ciel!. . . Scène VIII. PAUL, FÉLIX. FKLIX, mirant §ans voir Faut. Un parc magnifique.... un château tout royal.... et cette belle propriété est à îa tante qui n'a pas d'enfans.... vu qu'elle est restée demoiselle dans toute l'acception du mot.... Mon père a raison, ci! mariage est rationnel... el puis mon existence de jeune adolescent touche à sa trente- sixième année, une rosée gris de perle tombe sur l'ébène de mes cheveux... il est temps de faire une fin. l'AUL. Je ne me trompe pas... c'est lui. FKLIX, l'apercevant. Paul de Saint-Mérv!... l'AUL. Comment! c'est toi, mon cher Félix... mon hrav< com pagnon dans mes voyages d'Italie? FÉLJX. C'est vrai... nous avons visité ensemble la terre classique par excellence... Home la sainte, Naplesl'enflammée, Venise la belle, Florence la folle, ont récu l'empreinte de nos pas.... nous ont donné leur impression.... Ça va bien ? TAUL. Merci.. . comme tu vois. FÉLIX. Ce cher ami d< diligence..., et de baleau à vapeur! Voilà une fameuse impression de voyage... ça me produit l'effet d'un bifteck d'ours! . . . Coitimeni diable te trouves lu ici ? l'AUL. Ma mère est la propriétaire du château voisin. liLIX. Ils ont tous des châteaux dans ce pays-ci.., Tel que SCÈNE VIII. 16 lu me vois, j'en aurai bientôt un aussi..., tar je viens épouser l'héritière unique de ee riche et moderne manoir. PAUL. Tu es donc M. Bonhomme? l'ÉLIX. Félix Bonhomme. PAUL. Tu ne m'avais jamais dit ee nom-là. ! KLIX. A.h! je le crois bien... Est-ce qu'il est présentable?.. Où diable mon père est-il allé chercher un nom comme celui-là? PAUL. Il est silr que c'est un nom... FÉLIX. A rendre ridicule l'homme de «énic le mieux conditionné... ou plutôt le mieux organisé, comme nous lisons. PAUL. C'est juste... tu es dans les idées actuelles. réwx> Si j'y suis! mais dans mou département d'ille-et-Vilaine, malgré le nom de mon père et son état de marchand de denrées coloniales, classiquement parlant, épicier en «roc, je fais école... et dans loul ce qu'il y a de plus nouveau ... de plus actuel dans nos cabinets littéraires, bous déchirons Téléraaque, Gil Blas... au théâtre, nous silllons Phèdre, Cinna et La Vaubalière, c'est du fanatisme! PAUL, i\ paat C'est le pendant de Mlle Anj-èle,... Dieu!... s'il-, pouvaient s'aimer!... La tante serait la première à rompre le mariage. FÉLIX. Mais ici.... il va falloir renoncer à ces idées-là.... des braves gens de Pontoise.... des commercans ça doit être arriéré. PAUL. Mais pas du tout, c'est ce qui te trompe. FÉLIX. Comment? PAUL. Certainement... nous avons ici une tante... Al»! mon ami, quelle femme!... à peine cinquante ans... mais par faitement conservée... c'est elle qui mène tout... on Be fail rien sans son approbation. FÉLIX. Ça ne m'étonne pas.... je sais qu'elle doit nous laisser soixante mille livres de rente. 10 SANS NOM. PAUL. Justement! elle s'est jetée A corps perdu dans la littérature à haute portée. félix. Ah! ah! PAUL. Et je crains (|u'avec tout ton mérite tu ne sois encore au-dessous d'elle. FÉLIX. Allons donc! PAUL. Écoute donc, une femme qui lit tous les romans nou veaux, tous les drames qui paraissent... FÉLIX. Tous! pas possihle! PAUL, lui montrant In taïile. Regarde plutôt. FÉLIX. C'est, ma foi, vrai. UAUL. Et quand je songe que tu t'appelles Bonhomme, je crains bien que ce nom ne te nuise auprès d'elle: cl elle aura des attaques de nerfs quand elle entendra ton nom. FÉLIX. Je le crois bien.... car moi qui le parle, je suis prêt à en avoir toutes les fois qu'on m'appelle ainsi. PAUL. Et quand elle verra que sa fortune est menacée de passer à M. Bonhomme.... elle est capable de se marier avec le premier venu pour déshériter sa nièce . . . Madame Bonhomme! fknix. Bien! très-bien! c'est parbleu ce que je ferais à sa place! mais ça ne m'irait pas du tout!... ça m'irait si peu, qu'à te parler franchement, j'ai tenu à venir ici de mon côté, et sans mon père, pour savoir si ce mariage est aussi avantageux qu'il le dit... car autrement, ci sans me brouiller avec l'auteur présumé de mes jours.... lu penses bien qu'avec ma rare intelligence, je trouverai bien un moyen de le rompre. Et si la tante nous déshéritait.....Ah ça! j'y pense... elle est bien conservée la bute? PAUL. Comment!... tn abandonnerais la nièce? FÉLIX. Non, sans doute____mais j'avoue que ce que tu m'as dit de ses idées, de ses goûts... ce que je sais de sa fortune . . . SCÙNK VIII. 17 PAUL. Il est certain qu'en l'épousant tu serais bien plus sûr de l'héritage. FÉLIX. Fi donc! tu t'imaginerais qu'un semblable motif.... Paul, vous m'affectez cruellement !... Mais n'importe... de toute façon il faudrait tâcher de parier la prévention défavorable que mon nom lui donnera contre moi.... Sais-tu que c'est fort embarrassant. PAUL. Embarrassant pour toi ! une des intelligences supérieures de l'époque! On ne te connaît pas encore ici... fais ce qu'on a toujours fait, ce qu'on fera toujours dans ta position.... présente-toi à la tante.... sous un nom inconnu ... captive son imagination..» et une fois que tu tiendras cette nmc indépendante et toute actuelle.... tu t'appellerais Jean Bonhomme, comme le singe du boulevart, et tu es sfir d'être son héritier universel. FÉLIX. C'est juste... C'est pyramidal de raisonnement. Air du Cabaret (de Santruil). Arrière le nom de mon père! Pour ma mère ... je la révère, l'élit esprit, niais barbon, Kllc a pleuré sur mon berceau. . . . Ne pouvais-tu sur cette terre Ce n'est pas ta l'aulr, ma mère. Te trouver un plus digne nom? Si je n'ai pas un nom plus beau! PAUL, riant. A la bonne heure! mais, en attendant, quel nom vas- tu prendre? FKLIX. Silence! tais-toi... j'en ai un.... j'en ai un, te dis-je . .. un nom terrible, un nom fatal... un nom qui sue l'adultère et le meurtre .... un nom qui, entouré de ses accessoires, doit faire vibrer tous les nerfs de la vieille demoiselle. . . Ah! femme, tu veux un nom retentissant. . . . Bh bien! . . . je renie ma famille et je me nomme.. . Ant • • • Oh! mieux que ca!... je le tiens. . . c'est-à-dire .... je ne tiens rien du tout.... je suis l'homme sans nom . . . c'est encore plus pittoresque. PAUL. Homme sans nom!.. . elle va t'adorcr. FÉLIX. Ca me fait cet cflct-là. i PAUL. Pour ne pas perdre de temps, je vais lui dire qu'un être mystérieux l'attend dans ce pavillon.... Ce cher •'V'Iix ! . . . Répertoire No. 19], 2 1K SANS NOM. rÉLix. Air d'Halevy. Oui, c'est par toi que j'espère, J'allais, suivant l'ordinaire, JVIon ami, m nu protecteur, Porter d'un air assuré Grâce à toi, je saurai plaire, Le même nom que mon père, Je te devrai le bonheur! Et j'étais déshonoré! . . . ENSEMBLE. Maïs c'est par toi que j'espère, Tu sauras gagner son coeur ; Mon ami, etc. Mais, crois-moi, dans l'nrl de plaire, PAUL. Toi seul es ton protecteur. Oui, par moi, bientôt, j'espère, (Paul tort.) Scène IX. FÉLIX. Propriétaire de ce château .... et une tante qui est clans mes idées.... une tante qui se coule en bronze (tans mon ame! ... Oh ! malgré ses cinquante ans, je me sens entraîné vers elle, vers son ame ardente, vers son imagination de feu.. . vers ses soixante mille livres de rente... Et au fait, cette femme-là devait me plaire... il y a chez moi un mélange d'amour pour l'actuel et le gothique, qui devait nous faire sympathiser. Air: de Julie. Les objets même de la veille Ainsi, p»r un juste partagé, N'ont plus d'intérêt à mes yeux, Jeune et gothique tour a tour, Ou bien il faut que la merveille J'unis aux gants jaunes du Jour Nous vienno de nos bons aïeux. Cette barbe du moyen &gp. Mais j'entends quelqu'un... serait-ce déjà ellet... Oui, ra l'est. Scène X. FÉLIX, ANGÈLE. FÉLIX, i part. Une beauté écrasante! . .. ANGÈLE. J'ai appris, monsieur, qu'une chute de cheval... FELIX. Une chute de cheval... {A pari.) Il parait qu'il m'a jeté à bas de mon cheval... ANGKLE, continuant. Vous avait contraint à réclamer ioi l'hospitalité... J'ai SCÈNE X. I*) déjà remercié la personne qui vous a reçu.... et je m'es- lime heureuse d'un accident qui nous procure l'honneur. . . FÉLIX. croyais d'abord qu'il m'avait procuré un entorse... enfin il faut se contenter.... {Haut.) C'est moi qui dois me féliciter, puisqu'une châtelaine aussi aimable... est là pour me tendre la main de l'hospitalité. ANGELE. Châtelaine!.,., je vois que vous êtes du moyen âge. M 1.1 X, à part. Elie dit cela à cause de mes cheveux .... (Hant.) Et vous aussi, madame, à ce qu'il parait. ANGKLE, baissant les yeux. Je suis encore demoiselle. FÉLIX. Merci d'avoir bien voulu me l'apprendre... 0 demoiselle, vous êtes mille fois trop lionne, et cet accueil... ANGELE. Mon accueil ne doit pas vous étonner ... et partout vous devez être bien reçu. FELIX. C'est salon... les temps et les genres... ANGELE. Monsieur est sans doute un propriétaire des environs?.. v k LIX. Propriétaire?.. A ciel! propriétaire! asgéli. Qu'avcz-vous? FKLIX. Propriétaire! moi, moi sur qui la fatalité s'acharne depuis si long-temps ! moi qui lutte contre elle avec une amc de fer et des bras d'airain!... ANGKLE. Vous, grand Dieu!. .. ll'.I.IX. Mais ne croyez pas que je la craigne.... Je me ris de ses efforts, je la provoque, je lui jette le gant, je la défie! Oui, fatalité, je te délie!____ (Se croitant les bras et regardant le ciel.) Après! ! ! ANGELE. Oh! f,ue cet homme est grand! FÉLIX. Et maintenant, me direz-vous encore : „É(iangcr, es-tu propriétaire?" Non, mademoiselle, non, je ne suis pas propriétaire ; ce sont les heureux qui le sont .. . Moi, je suis simple locataire d'an cabinet très-peu garni... à Pontoise 2 , 20 SANS NOM. ... où je suis ma vocation en utilisant les lalens que j'ai reçus du hasard. ANGELE. Que faites-vous donc? eèlix. Je ne fais rien. ANGÉLE. Comment vivez-vous donc?,.. FÉLIX. Je ne vis pas.... je vivote.... je me nourris de mes pensées et je m'abreuve d'espérances... j'attends. ANGÉLE. Qu'attendez-vous ?... FÉLIX. La femme qui doit me compléter, la femme que j'ai rêvée toute ma vie. ANGÉLE. Vous avez rêvé une femme? FÉLIX. Auriez-vous rêvé un homme? ANGÈLE. Oh! oui... oni... mais comme vous, j'attends. FÉLIX. Alors, je vois que nous pouvons nous donner la main . .. Que dis-je? cette main.... si vous saviez à quoi bras elle est attachée. ... et ce bras, de quel corps d'homme il fait partie... et cet homme quel il est... vous détourneriez la tête avec horreur... ANGÉLE. Oh! inconnu, qui êles-vous? FÉLIX. Vous me demandez qui je suis? ANGKLK, effrayée. Juste ciel! je tremble de l'apprendre. FÉLIX. Kt si je vous disais que je me suis autant inconnu ;'i moi-même que je puis vous l'être à vous-même. ANGÉLE. Quel mystère ! FÉLIX. Oh! un mystère profond comme la pensée d'un homme qui n'en a pas . ♦ . . D'autres se nomment Pierre, Paul, Jean... ANGÉLE. Fi donc! SCENE XI. 21 l'KLIX. Anastase... Jérémie... ANOtLE. Bien! l'KLIX. Antony ! ANGELE. Oh! divin!... (A part.") Serait-ce lui! FELIX. Et pourtant... je surpasse en tout ce héros de la fatalité, cet Oreste en frac noir et en pantalon... ANGÈLE. Il se pourrait... vous! FÉLIX. Moi! car Antony, enfin, s'appelait Antony, et moi.... je ne m'appelle pas du tout!... Jeté dans la vie je ne sais par où, ni par je ne sais qui, j'ignore même quelle est la terre qui porta mon berceau. ANGÈLE. Vous parlez le français, cependant. FELIX. Vous me Datiez; mais ça ne prouve rien. ANGIOI.K, i |iart. 0 mon coeur, c'est là lui!..... {Haut.) Mais à quel nom répondez-vous'? FELIX. A aucun... et puisque mon père et ma mère ont jugé à propos de ne m'en pas donner, je ne veux pas en avoir. Quand on veut que je réponde, on me dit Monsieur.... quelques-uns me disent Monsieur Chose... c'est humiliant, n'est-ce pas?... Eh bien, non! j'aime mieux m'appeler Monsieur, tout court, ou bien, Monsieur Chose, que de porter un de ces noms qui crispent l'oreille. ANGELE. Comme celui de Bonhomme, par exemple !... FKUX, à part. Elle a mis juste le doigt dessus. (//«///.) Oui, comme celui de Bonhomme, "riihwpmr ' peut-on s'appeler Bonhomme!., faut-il être absurde pour consentir à s'appeler Bonhomme!... et ne vaut-il pas mieux, ô femme, je t'en fais juge, ne vaut-il pas mieux porter le poids de la fatalité, ne vaut-il pas mieux être l'homme sans nom que d'offrir à une femme le nom de madame Bonhomme... ANGÈLE. A la place de ma nièce j'en mourrais de chagiiu 22 SANS NOM. I ÉL1X. Oui, c'est le nom de son limité. ANGÈLE. D'où le savez-vous? FÉLIX. D'où je le sais?... (A part.) Oh!j diable! (Haul.) Je l'ai entendu dire à Pontoise. ANGÉLE. Ah ! je préfère mille fois votre nom. l'KLIX. Parce que je n'en ai pas. angèle. Sans doute!... car moi, dans cette position excentrique, je voudrais choisir le nom de mon époux____ il y en a de si licaux dans nos drames et dans nos romans... Gaspardo! ... Cosimo!... Angelo.'... Frollo!... FÉLIX. Quasimodo! ... angèle. Lconi!... Hernani!... Antony!... FÉLIX. Itiquiqui! 0 femme! trop heureux le mortel qui recevra de vous un de ces noms privilégiés.. . Oh! s'il m'était permis, à moi qui n'ai ni père, ni mère, ni lieu, ni feu, ni Dieu... si j'osais... ANGKI.E, à part. Que dit-il? FÉLIX. Je suis un insensé, n'est-ce pas? Oh! dites que je suis un insensé ! ANGÈLE. Je ne me permettrai pas... FÉLIX. Dites-le!... oh! dites-le!... ANGÈLR, se récriant. Monsieur... FÉLIX. Par pitié.'... par grâce !... ANGKt.R, tendrement. Insensé! FÉLIX. Kncore... ANGKLK, plui tendrement. Insensé! I KLl'x. Merci!... vous êtes bonne, vous! SCÈNE X. 23 ANGÈLE. Oh! oui... FELIX. Et cependant, s'il dépendait de vous de me rendre le plus heureux des hommes, vous me repousseriez. ANGÈLE. Non, ne croyez pas, inconnu!... PÉLIX. Oh! oh! force des préjugés!... parce (|ue je vous serais totalement inconnu... parce que je n'aurais ni profession, ni papiers, parce que je serais sans nom, vous me défendriez de donner le mien à celle qui m'est chère! ANCKLK, à part. Oh! plus de doutes, c'est lui que j'atlcndais. FEUX. La fatalité a tracé autour de moi un cercle de malédictions que je ne pourrai jamais franchir. ANGKLE. Pourquoi désespérer? . .. FKLIX, d'un air sombre. Mais je sais ce qui me reste à faire... ANGÈl.K. Arrêtez!... oh! arrêtez, monsieur... monsieur Chose! . . . vos jours n'appartiennent pas seulement à vous!. .. i élix. Que dites-vous?... ANGÈLE. Craignez, en en tram-haut le cours, de supprimer à la l'ois deux existences. I KL1X. Deux existences! ANGELE, Une d'homme et une de femme! pinx. Une femme! une femme s'intéresserait à moi!... ANCKLK. De toutes les forces «le son âme!..,, oui.... oui.... homme sans nom! c'est votre position sociale qui touche celte femme.,.. Ah! si elle n'avait pas une famille ?... FÉLIX. Une famille... qu'est-ce qu'uni; famille!... ANGÈLE. Sans doute,., mais si l'établissement de sa nièce voulait qu'elle reste fille... cette femme, FELIX. Ainsi donc, si celle femme était libre... 24 SANS NOM. ANGÈLE. Ab! si elle était libre.'... FÉLIX. Si l'établissement de sa nièce devenait impossible.... ANGÈLE. Que dites-vous? FÉLIX. Le hasard est si grand! pent-ctre le prétendu déplaira-t-il . . • ANGÈLE. Cela ne ferait rien... La mère est remplie de préjugés, et une fois sa parole donnée, il faudrait qu'on découvrit les plus fortes charges... FÉLIX. Eh bien! si cela arrivait? ANGÈLE. Oh! alors ... mais silence!. .. voici ma nièce . . . (Klle va au-devant île Juliette.) Scène XL ANGÈLE, FÉLIX, JULIETTE. JULIETTE. Ma tante! ma tante! (S'arrêlanl.} Ah! je vous dérange, peut-être? . .. PKLIX, â part. C'est ma prétendue.... C'est joli.... mais c'est trop correct... une beauté classique... Iphigénie... ANGÈLE. Non, mon enfant.... avance donc, que je te présente à monsieur. (Juliette et Félix se saluent.) JULIKTTK, à |>ait. 0 mon Dieu! sst-ce que ce serait M. Bonhomme? ANGÈLE. Un accident à contraint monsieur... (KHe cherche.» PKLIX, a part. Elle n'ose pas dire monsieur Chose... ANGÈLE. Knfin, monsieur est venu nous demander l'hospitalité, et j'espère que notre connaissance n'en restera pas là. FÉLIX. Je l'espère bien aussi... on est si bien ici... ÇRépé tant en regardant Angèle.) On est si bien ici!... ANGKLK, à part Il va me compromettre... SCIÎNE XU. 25 .IIII.IRTTK, bas, à sa tante. Mais, ma tante, vous ne m'avez pas dit quel est ce monsieur. ANGELE. Hélas! ma chère enfant, ce serait bien difficile.... monsieur, est un de ces êtres privilégiés, si rares de nos jours, et qui n'ont pas de nom ? JULIETTE. Monsieur n'a pas de nom ? FKLIX, à part. Du moins pour toi... ou Satan sera bien fin... KONHOMMK, en dehors. Vous dites qu'il est par là? merci. FÉLIX, a part. Dieu!... c'est la voix de mon père!... s'il me voit tout est perdu... (Haut.) Pardon, mesdames, je cours vous attendre dans le parc. (n 8orl par i a fe „ ê , re j gau( . ne .) ANGÈLE. Par cette fenêtre!., ah! Dieu! quel être noblement organisé ! Scène XII. ANGÈLE, JULIETTE, BONHOMME. MONHOMME. Eh bien! où est-il donc mon fils Félix?.. Ehl je ne me trompe pas... c'est lui qui court dans celte allée... où diable va-t-il donc? .IIIURTTR, à part. Là!., j'en étais sûre! au portrait que M. Paul m'en avait fait... ANGÈLE. Lui, votre fils, vieillard'?., il ne l'a jamais été. BONHOMME. Comment, il ne l'a jamais été'?... ANGÈLE. Certainement, puisqu'il est dans la même catégorie qu' Anlony et le beau Dunois. ANGÈLE. AIR : l T n homme pour faire un tableau. Non, il n'est pas plus, sur ma loi, Ton fils «nio je ne suis ta lille. BONHOMMH, rianl Ainsi, d'après vous, je le vols, Mon lits n'est pas de ma famille ? 20 SANS NOM. ANGKLK. Oser nie contredire ainsi ! BONHOMMB. Ah ! votre colère est fort belle ! Kh ! mais, s'il est un Antony, Oue suis-je donc, mademoiselle ? ANC Kl.»:. Vieillard, encore une fois, celui que tu as pris pour Ion fils est un homme sans nom. JIONIIOMME. Sans nom! Gorblcu! je vous certifie qu'il en a un... et un fameux ,.. Félix Bonhomme. ANGK1.K. Lui!,, blasphème et mensonge! BONHOMME, ic fâchant. Ah ça! mademoiselle... angèlk. Vieillard... vous êtes un visionnaire. HONHOMJVIK. Morbleu, mademoiselle... ANC.KLE. En afl'rcux visionnaire!... Viens, ma nièce, allons retrouver ta mère. JULIKTTK, a part. Ma pauvre tante!... Vous verrez qne la ruse de M. Paul achèvera de lui faire perdre la tête. (lille sort avec sa tante.) Scène XIII. I50NHOMME, seul. Encore une nouvelle extravagance!... II sera donc toujours le même!... un homme sans nom!... mon lils!.. Voudrait-il rompre encore ce mariage comme déjà... Allons donc!., ce n'est pas possible!., et cette fois le parti est trop avantageux... Je vais lâcher de le rejoindre pour avoir le mot de cette énigme. Scène XIV. BONHOMME, MAI). DANV1LLE, aeatwant. MAI). DANVILLK, vivement. Ah! mon vieil ami, vous n'avez pas vu ma lille ni ma SCÈNE XV. 27 soeur?.. Elles sont dans le parc, et le château est envahi par la gendarmerie. HONHOMME. Est-il possible'?... MAI). BANVILLE. L'un des malfaiteurs que l'on menait aux assises de Seine-et-Oise s'est évadé, dit-on, et l'on assure qu'il a franchi l'enceinte de cette maison pour gagner le bord de l'eau. Oh! ce ne sera rien, il sera bientôt repris, tout le monde est à sa poursuite... Mais le château est sens dessus dessous... je n'ai pu prévenir ma fille, et j'en suis très-inquiète. Si vous étiez assez bon pour la chercher. BONHOMME. J'y cours, et par la même occasion je vais rejoindre mon fils, que j'ai entrevu dans le parc. MAD. DANVILLE. 11 est ici... tant mieux... J'ai hâte de terminer ce mariage., car, entre nous, je ne conçois rien à la conduite de ma soeur... elle qui était si raisonnable autrefois. BONHOMME. Je n'osais pas vous le dire; mais je trouve aussi... MAD. DANVILLE. Hàtez-vous, mon ami, hâtez-vous... Je crains que si Juliette n'est pas avertie... elle ne soit trop effrayée. HONHOMME. Rassurez-vous, car la voilà qui vient par ici. Je cours vous chercher mon lils. ( n sa iue Juiittta en sortant.) Scène XV. MAD. BANVILLE, JULIETTE. JULIETTE. Je vous ai vue dirigeant vos pas vers ce pavillon, ma bonne mère, et j'accours bien vite près de vous. MAD. DANVILLE. Comme te voilà grande et jolie!., et quel présent de noce je fais là au fils de M. Bonhomme!.. Tu es un vrai trésor... car ma Juliette... belle, riche et sage... JULIETTE. Vous êtes donc bien décidée à ce mariage, ma mère. MAp. DANVILLE. Comment décidée?... Mais n'est-ce pas une aflaire conclue... et n'as-tu pas donné, par écrit, (on consentement?... 28 SANS NOM. JULIETTE. Il est vrai, mais... (Haut.) Je ne sais plus que lui dire, j'ai tort. FKI.IX, à la fenêtre. La mère et la fille!., l'occasion est propice pour rompre ce mariage-là. M AD. DANVILLE. Ce mariage, qui assure ton bonheur, assure aussi la tranquillité de ta mère. JULIETTE. Je erojais qu'une dame des environs vous avait écrit... M AD. DANVILLE. Oui, pour me demander ta main pour son neveu, jeune avocat ; mais naturellement, je viens de répondre qu'il était trop tard, et que demain tu serais la femme de M. Félix Bonhomme. FÉLIX. C'est ce que nous allons voir! Scène XVI. MAD. DANVILLE, JULIETTE, FÉLIX, entra/il effaré, la cravaltc défaite, les cheveux hérissés. JULIETTE et MAD. DANVILLE. 0 ciel!.. FÉLIX. Silence!., femme respectable!., El vous fille adorable ... silence! ou je suis perdu. MAI! DANVILLE. Qui étes-vous, monsieur ? FÉLIX. Qui je suis?.. JULIETTE. C'est M. Félix Bonhomme... son père l'a recouuu. MAD. DAN VILLE. Esl-il possible? IlÉi.lX. Oui: mais non pas ce Félix Bonhomme que. vous vous '•lie/, figuré, non pas ce Bonhomme doux et pacifique que l'on vous avait annoncé... Non; niais un Félix Bonhomme qui a rompu tout pacte avec la société, qui s'est fait aussi grand qu'on a voulu le faire petit... Félix Bonhomme, né commerçant et devenu bandit, assasiu... meurtrier!.., JULIRTTK, à pari. Jl est fou!... SCÈNE XVI. 2» MAI). DANVILLK. Non... non... je no pais croire... FELIX. C'est-à-dire que je me flatte.... non, femmes ne le croyez pas... Écoutez, on cherche un criminel... JULIETTE. Ah! mon Dieu! ma mère... M AI). DANVILLK, tremblante. Oui, en effet!.. les gendarmes... la justiee... FÉLIX, avec amertume. Oui, la justice des hommes, une justice assez injuste pour m'enpécher d'aimer en liberté... votre tille! JULIKTTK, passant vers sa mère. Ah!... maman!... MAD. DANVILLK. Vous oseriez eneore aimer ma lille?.. FEUX, à part. Bravo!., elle commence à en avoir assez... (Haut.) Si je l'aime! comme un vrai scélérat que je suis. MAI». DANVILLK, se serrant contre sa fille. Juste ciel !... FÉLIX. C'est moi que l'on conduisait aux assises de Seine-ci Oise, et qui me suis heureusement échappé de l'équipage de la justice pour venir réclamer la main de ma Elancée. JULIETTt. 'TA Moi! grand Dieu! MAI). DAN VILLE. Jamais! jamais! ne vous approchez pas... Ah! quel coup pour son père!... FÉLIX. Jamais!.. l'ai-je bien entendu!., jamais!.. Parce que je suis dans le malheur, vous croyez que c'est une raison pour manquer à voire parole. Mais songez-v donc, je suis dans la position la plus intéressante du drame moderne. Ah! craignez de me pousser au désespoir... craignez d'exciter dans mon sein un ouragan que rien ne pourrait calmer.. Ht AD. DANVILLK. Et personne ne vient. FÉLIX. •Savez-vous ce dont je suis capable... quand on me résiste... quand on allume ma rage... Savez-vous que j'ai déjà... assassiné trois jeunes filles!.. MAD. DANVILLK et JULIETTE. Ah!... 30 SANS NOM. FÉ1.1X. L'une avec un mouchoir, l'autre avec du laudanum... MAI) DANYILLK. Ah! vous me faites horreur!.. JULIETTE. Je me meurs!... FELIX. Et la troisième en l'emhrassant. Car sachez-le bien, <) ma fiancée, mon amour donne la mort! MAD. DANV1LLE et JULIRTTK. Au secours ! au secours !.. FÉLIX. Silence, femme!., silence, jeune fille!.. Veux-tu perdre ton gondre?... veux-tu assassiner ton fiancé? Songe que la justice est là sous l'aspect cornu d'un gendarme qui réclame sa proie... Voudricz-vous, infâmes!., la lui jeter palpitante?.. MAD. DANVILLK et Jl'LIKTTK, «'enfuyant. Au secours ! au secours... l'ÉLIX. A présent, criez tant que vous voudrez... mon effet est produit..» elles m'ont en horreur... en exécration... et je puis me donner tout entier à la tante. Scène XVII. FÉLIX, ANGÈLE. ANGELE. Ah! malheureux! vous ne sa\cz pas quel péril vous ménace!.. FÉLIX. Comment! que voulez vous dire'?.. ANGÈLE. J'ai tout deviné! c'est vous! ce doit être vous... Les gens de justice, les shires vous poursuivent; ils remplissent cette maison, et bientôt... FÉLIX. La justice.'... tout de hou.'... diable!., ceci passe la plaisanterie! ABGKLE. Rassurez-vous, oh! rassure-toi, homme sans nom! que les médians s'acharnent sur toi, j« te reste, moi! FÉLIX. Vous! vous!., oh! vous! SCÈNE XVII. 31 ANGELE. Je no sais si la bienséance me permet un semblable aven; mais les dangers que tu cours, l'émotion dans laquelle ils m'ont jetée m'ôtent la force de te cacher plus long-temps mes sentimens. telix. Extase et volupté! ANGKLE. Oui, homme sans nom, oui, celle que ta aimais t'attendait depuis long-temps. titxx. Paradis et délices!.. ANGÈLE. Quelque chose me disait que tu viendrais un jour, et, n'en doute pas au moins, c'est le ciel qui a causé l'accident... EELIX. Non pas le ciel... mais le hasard. .. Oh! si tout ceci n'était qu'un rêve menteur 1.. ANOÈLE. Non! ce n'est point un rêve... je t'aime! i•■feux. Merci !., ANGÈLE. Tu es sans famille... je t'en tiendrai lien! FKL1X. Vous en êtes bien capable. ANGKLE. Tu es sans fortune, dis-tu, je te donne la mienne... FÉLIX. Oh!., je nage... je nage dans la joie. ANGÈLE. Ma main, mon coeur... FÉLIX. Vos soixante mille livres de rente.. ANGELE. Tout est à toi! FÉLIX. Oh!.. (A part.) Oui, grand homme... oui, tu as raison, rien ne vaut la femme de cinquante ans... (Avec passion.) Adèle! ANGÈLE. Angèlc. FÉLIX. An^èle?.. eh bien, Angèle... oui, je vous aime, oui, je vous veux!., oui!., oui.'., et puisque nous nous sommes devinés, compris, entendus... je vous enlève!,. S2 SANS NOM. ANGÈLE. Homme fort!.. FÉLIX. ï consens-tu, mon ame?.. ANGKLK, hésitant Je ne sais... KÈLIX, très-tendrement. Angèle.,. ANGKLB. Eh bien.'., oui... car vous êtes ma vie... oui, eai vou9 êtes le livre sublime où Dieu a écrit le dernier feuilleton de mon existence... Tu me veux! prends-moi... emporte-moi !.. HÉLIX. Que je t'emporte!.. ANGKLR, avec délire. AIR: J'en guette un petit «le mon âge. Le sentiment où mon âme se livre, Non, rien jamais ne l'égala, Kt si l'honneur me défend de te suivre, L'amour, à toi, l'a dit... emporte-la !. . FKLIX, la saisissant. Vierge du drame! ah! voici ma réponse! Tu connaîtras ma force et mon ardeur! ,. Kn l'emportant, j'emporte le bonheur... (11 la soulève et la laisse retomber.) Je vois .ju'il faut que j'y renonce!... ANGÈLE, Homme faible.'... il n'est plus temps!.. Scène XVIII. ANGÈLE, FÉLIX, MAD. DANVILLE, JULIKTTR, Valets, Paysans, armés de fourches. CHOEUR. AIR: Bonheur de la table. (Huguenots.) MAI). DANVILLK et LK CHOEUR. Amis, de l'audace! Que d'ici Ton chasse Sans pitié, sans grâce, Ce brigand maudit! Qu'il tremble et pâlisse, Car, pour son supplice, Ici la justice l*ar nous le saissil ! JUL1KTTR. Si pour son audace Il faut qu'on le chasse. Messieurs, faites grâce A votre ennemi!. . Laissez-le, qu'il puisse Tromper la justice, Kt pour tout supplice Qu'il sorte d'ici. SCÈNE XVIII. 33 VV.LIX ANGKLK. Voytz! quelle audace! Du coeur! de l'audace! d'est moi qu'on menace. Narguez leur menace! .le sais lairc grâce Tachez faire face A nus ennemis... A vos ennemis! Faut-il qu'on pâlisse:' Gens de la justice, Des fers, du supplice, Je suis sa complice! F.t de la justice, Itlarchons au supplice; Ici je me ris. S'il meurt, je le suis! MAD. BANVILLE. Le voilà!., le voilà!.. TOUS. Ah! scélérat! {Ils le saisissent.) Nous le tenons, à la fiai UN PAYSAN. Il faut le conduire aux gensdarmes. FÉLIX. Quelle péripétie!., et comme nos auteurs en tireraient UN PAYSAN. TOUS. ANGiM.E. parti !.. Allons! marche!.. Marche! marche! Marchons.' FÉLIX. Mais pas du tout! c'est qu'ils m'emmèneraient comme un vrai Robert Macaire! (Haut.) Homme des champs!.. LE PAYSAN. Pas d'explications... marche ! FÉLIX. Mais quand je vous dis . . . LK PAYSAN, le menaient Mais voyez s'il grouillera!... FÉLIX. Grouillera!., grouillera!.. Ne vovez-vous pas a ma ligure honnête que je suis M. Félix Bonhomme... TOUS. M. Bonhomme l. . AVOELE. Arrête!., va au supplice, mais qu'on ne te déshonore pas!.. Non, ce n'est pas M. Félix Bonhomme!., non, ce n'est pas le fils d'un commerçant... c'est un homme sans Répertoire Ne. 101, 3 34 «ANS NOM. nom, c'est un criminel.... emmenez-le____mais le prenez pas pour un homme vulgaire... du sang!., mais pas du honte! FÉLIX, il part. Elle est enragée! (Haut.) mais puisque j'ai là mon passeport... savez-vous lire?.. Félix Bonhomme... ANGELE. Il se pourrait!.. MAD. DANV1LLK. Nous allons bien savoir... voici M. Bonhomme le père. FÉLIX. Cette fois, il arrive fort à propos. Scène XIX. ANGÈLE, FÉLIX, Mme D4NVILLE, JULIETTE, PAUL, BONHOMME, Valets, Paysans. LK PAYSAN, à Bonhomme. Connaissez-vous cet homme-là, monsieur?... KONHOMME. Non, monsieur. IKLIX. Hein?... LE PAYSAN. Il se dit votre lils. BONHOMME. Lui!... un homme sans nom! FÉLIX. Comment?... mais vous savez bien... LE PAYSAN. Allons, coquin, aux assises ! FÉLIX. C'est qu'ils m'y conduiraient!... (A Paul.) Dis-leur donc la vérité. r'AUL. Oui, mes amis, c'est bien la M. Félix Bonhomme. ANGÈLE. Ah! maudite!! (Rllc tombe aur une «hjise) JULIETTE. Ma pauvre tante! De nobles sentimens Voulons-nous empeindre nos ainrs. Vivent! vivent les drames, Et vivent les romans! FÉLIX, au public. Air: Pégase est un cheval. En vain on rit de la manie De peindre d'alFreux ïncidens, Le goût, l'esprit et le génie Étinrcllent dans nos romans. Du drame de plus d'un grand maître Nous parodions les effets, Vous, messieurs, daignez nous permettre D'en parodier les succès. Imprimé chez L. W- Krause, à Berlin. Mille FIN.