Répertoire du Thédtrefrançais à Berlin. M 116. L AYARE, COMÉDIE EN CINQ ACTES, PAR A MOLIERE. Prix: 20 Sgr. (16 Ggr.) mWMLMz chez Ad. Mt. S c h 1 e s i n g e r, Libraire et Éditeur de Musique. (Untcr den Linden Nr. 34.) 1833. PERSONNAGES. ACTEURS. HARPAGON, pire i!o Cleanle el d'Klise, cl amoureux «le Mariane. ANSELME, pire de Valire ci île Mariane. CLKANTE, fils d'Harpagon, amant . No. 116. [ 3 ] 34 HARPAGON. Cependant, Frosine, j'en ai soixante bien comptés. FROSINK. Tfé bien! qu'est-ce que cola? soixante ans! Toilà bien de quoi! C'est la fleur de l'iige, cela; et vous entrer, maintenant dans ia belle saison de l'homme. HARPAGON. Il est vrai; mais vingt années de moins pourtant ne me feroienl point de mal, que je croîs. FROSINK. Vous moquez - vous ? Vous n'avez pas besoin de cela, et vous êtes d'une pâte à vivre jusqu'à cent ans. HARPAGON. Tu le crois? FROSINE. Assurément ; vous en avez toutes les marques. Tenez-vous un peu. Oli! que voilà bien, entre vos eu les préceptes de la ganté, et demander aux médecins s'il y a rien de plus préjudiciable à l'homme que de manger avec excès. HARPAGON. Il a raison. VALÈRE. Apprenez, maître Jacques, vous et vos pareils, que c'est un coupe-gorge qu'une fable remplie de trop de viandes ; que, pour se bien montrer ami de ceux que Ton invite, il faut que la frugalité règne dans les repas qu'on donne, et que, suivant le dire d'un ancien, il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger. HARPAGON. Ah, que cela est bien dit! approche, que je t'embrasse pour ce mot. Voilà la plus belle sentence que j'aie entendue de ma vie: il faut vivre pour manger, et non pas manger pour vi... Non, ce n'est pas cela. Comment est- ce que lu dis? 4P, VALKRK. Qu'il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger. HARPAGON. (à maître Jacques.') Oui. Entends-tu? (à Valère.) Qui est le grand homme qui a dit cela? VALKRK. Je ne ine souviens pas maintenant de son nom. HARPAGON. Souviens-toi de inscrire ces mots : je les veux faire graver en lettres d'or sur la cheminée de ma salle, VALKRK. Je n'y manquerai pas: et pour votre souper, vous n'avez qu'à me laisser faire, je réglerai tout cela comme il faut. HARPAGON. Fais donc. Me JACOUKS. Tant mieux, j'en aurai moins de peine. HARPAGON, à falère. Il faudra de ces cboses dont on ne mange guère, et qui rassasient d'abord ; quelque bon haricot bien gras, avec quelque pâté en pot bien garni de marrons. VALKRK. Reposez-vous sur moi. HARPAGON. Maintenant, maître Jacques, il faut nettoyer mon carrosse. Me JACOUKS. Attendez. Ceci s'adresse au cocher. {Maître Jacques remet sa easaijuc.) Vous dites ... ? HARPAGON. Qu'il faut nettoyer mon carrosse, et tenir mes chevaux touts prêts pour conduire à la foire. . . RU JACOUKS. Vos chevaux, monsieur! Ma foi, ils ne sont point du tout en état de marcher. Je ne vous dirai point qu'ils sont sur la litière, les pauvres bêtes n'en ont point; et ce seroit mal parler: mais vous leur faites observer des jeunes si ans- ii'i-i's, que ce ne sont plus rien que des idées des fantômes, ou des façons de chevaux. HARPAGON. Les voilà bien malades! ils ne font rien. 47 Me .TACOI1RS. lit pour ne faire rien, inonsienr, est-ce qu'il ne ffiut rien manger? H leur vaudrait bien mieux, 1rs pauvres animaux, de travailler beaucoup, de manger «le même. Cela me fend le coeur, «le les voir ainsi exténués; car enfin j'ai une tendresse pour mes chevaux, qu'il me semble que c'est moi- même, quand je les vois pâtir; je m'ôte tous les jours pour eux les choses de la bouche; et c'est être, monsieur, d'un naturel trop dur, que de n'avoir nulle pitié de son prochain. HARPAGON. Le travail ne sera pas grand d'aller jusqu'à la foire. BIo JACyURS. Non, monsieur, je n'ai point le courage de les mener, et je feront couacieiicé de leur donner des coups de fouet au l'état on ils sont. Comment voudriez-vous qu'ils traînassent un carrosse? '1* ne peuvent pas se traîner eux-mêmes. VALKRR. Monsieur, j'oulig-erai le voisin le Picard à se charger •le les «(induire; aussi-bien nous fera-t-il ici besoin pour ap- pfêter le souper. Me JACOI KS. Soi). J'aime mieux encore qu'ils meurent sous la main d'un autre que sous la mienne. valk.hr. Maître Jacques Rril bien le raisonnable. Mo JACQUR8. Monsieur rintendant fait bien le nécessaire. HARPAGON. Paix. M» 1MCQVUA Monsieur, je ne saurais souffrir les flatteurs ! et je vois goe ce qu'il en fait, «pie ses contrôles perpétuels sur le pain et le vin, le bois, I.' si'l et la chandelle, ne sont rien «pie pour vous gratter, et vous faire sa cour. J'enrage de cela, et je suis roche 1 tous les jours d'entendre ce qu'on dit de vous: car enfin je me sens pour vous de la tendresse, en dépit «pie j'en aie; et, après mes chevaux, vous êtes la personne que j'aime le plus. HARPAGON. Pouirois-je savoir de vous, maître Jacques, ce que I on dit de moi? 48 Me .TACOIIRS. Ouï, monsieur, si j'étois assuré que cela ne vous fâchât point. HARPAGON. Non, en aucune façon. Me JACOUKS. Pardonnez-moi ; je sais fort bien que îe vous mettrois en colère. HARPAGON. Point du tout; au contraire, c'est me faire plaisir, et je suis bien aise d'apprendre connue on parle de moi. Me JACyL'RS. Monsieur, puisque vous le voulez, Je vous dirai franchement qu'on se moque par-tout de vous, qu'on nous jelte de tous côtés cent brocards à voire sujet, et que l'on n'est point plus ravi que de vous tenir au cul et aux chausses, et de faire sans cesse des contes de votre lésine. L'un dit que vous faites imprimer des almauachs particuliers, où vous faites doubler les quatre-temps et les vigiles, aliu de profiler des jeûnes ou vous obligez votre monde; l'autre, que vous avez toujours une querelle toute prête à faire à vos valets dans le temps des étrennes, ou de leur sortie d'avec vous, pour vous trouver une raison de ne leur donner rien : celui- là conte qu'une fois vous fîtes assigner le chat d'un de vos voisins, pour vous avoir mangé un reste de gigot de mouton; celui-ci, que l'on vous surprit une nuit en venant dérober vous-même l'avoine de vos chevaux, et que votre cocher, qui étoit celui d'avant moi, vous donna dans l'obscurité je ne sais combien de coups de bâton, dont vous ne voulûtes rien dire. Enfin, voulez-vous que je vous dise? on ne sauroit aller nulle part où l'on ne vous entende accommoder de toutes pièces: vous files la fable et la risée de tout le monde; et jamais on ne parle de vous que sous les noms d'avare, de ladre, de vilain, et de fesse-Maithicu. HARPAGON, en ballant maître Jacques. Vous files un sot, un maraud, un coquin et un impudent. Me JACOUKS. 7fé bien! ne l'avois-je pas deviné? Vous ne m'avez pas voulu croire. Je vous avois bien dit que je vous fâcherois de vous dire la vérité. HARPAGON. Apprenez à parler. 49 Scène VI. VALÈRE, maître JACQUES. VALÈRE, riant. A ce que je puis voir, maître Jacques, on paie mal votre française. Me JACQUES. Morbleu ! monsieur le non venu venu, qui faites l'homme d'importance, ce n'est pas votre affaire. Riez de vos coups de bâton quand on tous en donnera, et ne venez point rire des miens. VALÈltE. AI»! monsieur maître Jacques, ne vous fâchez pas, je vous prie. Me JACQUES, « part. Il file doux. Je veux faire le brave, et, s'il est assez sot pour me craindre, le frotter quelque peu. {haut.) Savez- vous bien, monsieur le rieur, que je ne ris pas, moi, et que, si vous m'échauffez la tète, je vous ferai rire d'une autre sorte ? {Maître Jacques pousse Falire jusqu'au bout du thlatre en le menaçant.) VAÏ.ÈHE. Hé! doucement. Me JACQUES. Comment, doucement! Il ne me plaît pas, moi. VALÈRE. De grâce. Me JACQUES. Vous êtes un impertinent. VALÈRE. Monsieur maître Jacqnes. Mo JACQUES. Il n'y a point de monsieur maître Jacques pour un double. Si je prends un bâton, je vous rosserai d'importance. VALÈRE. Comment! un bâton! {VaV;ro fait reculer maître Jacques h son tour.) Me JACQUES. Hé! je ne parle pas de cela. VAvare. R^'p. No. JKÏ. [ 4 ] 50 YALKKE. Savez-vous bien, monsieur le fat, que je suis homme à tous rosser vous-même? Me JACQUES. Je n'en donte pas. VALEUR. Que vous n'êtes, pour tout potage, qu'un faquin de cuisinier i Me JACQUBS. Je le sais bien. VALEUR. Et que vous ne me counoissez pas encore? Me JACQUES. Pardonnez-moi. VALKRR. Vous me rosserez, dites-vous? Mo JACQUES. Je le disois eu raillant. VAii:n K. Et moi je ne prends point do goût a votre raillerie. (donnant dos coups de tmtoii à maître Jacques,} Apprenez que vous êtes un mauvais railleur. Me JACQUES, seul. Peste soit la sincérité! c'est un mauvais métier: désormais j'y renonce, et je ne veux plus dire vrai. Passe encore pour mon maître, il a quelque droit de me battre ; mais pour ce monsieur l'intendant, je m'en vengerai si je puis. Scène VU MARIANE, F110SINE, maître JACQUES. FR0SINE. Savez-vons, maître Jacques, si votre maître est au logis ? Me JACQUES. Oui vraiment, il y est; je ne le sais que trop. FROSINE. Dites-lui, je vous prie, que nous sommes ici. 51 Scène VIII. MARIANE, FROSINE. MAMANS. AL! que je suis, Frosiue, dans un étrange état ! et, s'il faut dire ce que je sens, que j'appréhende cette vue! FROSINE. Mais pourquoi? et quelle est votre inquiétude? MARIANE. Hélas ! me le demandez-vous ? et ne vous figurez - vous point les alarmes d'une personne toute prête à voir le snp- plice ou l'on veut l'attacher? FROSINE. Je vois bien que, pour mourir agréablement, Harpagon n'est pas le supplice que vous voudriez embrasser; et je con- nois, A votre mine, que le jeune blondin dont vous m'avez parlé vous revient un peu dans l'esprit. MARIANE. Oui: c'est nue chose, Frosine, dont je ne veux pas me défendre; et les visites respectueuses qu'il a rendues chez nous ont fait, je vous l'avoue, quelque effet dans mon aine. FROSINE. Mais avez-vous su quel il est? MARIANE. Non, je ne sais point quel il est : mais je sais qu'il est fait d'un air à se faire aimer; que, si l'on pouvoit mettre les choses à mon choix, je le prendrois plutôt qu'un autre; et qu'il ne contribue pas peu à me faire trouver un tourment effroyable dans l'époux qu'on veut me donner. FROSINE. Mon dieu ! tous ces blondius sont agréables, et débitent fort bien leur fait: mais la plupart sont gueux comme des rats; et il vaut mieux pour vous de prendre un vieux mari qui vous donne beaucoup de bien. Je vous avoue que les sens i"' trouvent pas si bien leur compte du côté que je dis, et qu'il y a quelques petits dégoûts A essuyer avec un tel époux: mais cela n'est pas pour durer; et sa mort, croyez- moi, vous mettra bientôt en état d'en prendre un plus aimable, qui réparera toutes choses. [4*] 5î MARIANE. Mon dieu! Frosîne, c'est une étrange affaire, lorsque, pour être heureuse, il faut souhaiter ou attendre le trépas de quelqu'unl et la mort ne suit pas tous les projets que nous faisons. ÏROSINE. Vous moquez-vous? Vous ne l'épousez qu'aux conditions de vous laisser veuve bientôt ; et ce doit être là un des articles du contrat. Il seroit bien impertinent de ne pas mourir dans trois mois* Le voici en propre personne. MARIANE. Ah! Frosine, quelle figure! Scène IX. HARPAGON, MARIANE, FROSINE. HARPAGON, a Mariaiic. Ne vous offensez pas, ma belle, sî je viens à vous avec des lunetles. Je sais que vos appas frappent assez les yeux, sont assez visibles d'eux-mêmes, et qu'il n'est pas besoin 4e lunettes pour les apercevoir: mais enfin c'est avec des lunettes qu'on observe les astres ; et je maintiens et garantis que vous êtes un astre, mais un astre, le plus bel astre qui soit dans le pays des astres . . . Frosine, elle ne répond mot, et ne témoigne, ce me semble, aucune joie de me voir. FROSINE. C'est qu'elle est encore toute surprise : et puis les filles ont toujours honte à témoigner d'abord ce qu'elles ont dans l'aine. HARPAGON, à Frosine. Tu as raison. (« Mariane.) Voilà, belle mignonne, ma fille qui vient vous saluer. Scène X. HARPAGON, ÉLISE, MARIANE, FROSINE. MARIANE. Je m'acquitte bien tard, madame, d'une telle visite. £lise. Vous avez fait, madame, ce que Je devois faire, et c'é- toh à moi de tous prévenir. HAHPAGO». Vous voyez qu'elle est graude; mais mauvaise herbe croît toujours. MAKI AN K, bas, à Frosine. O l'homme déplaisant! HARPAGON, à Frosine. Que dit la belle? FROSINE. Qu'elle vous trouve admirable. HARPAGON. C'est trop d'honneur que vous me faites, adorable mignonne. ° MAKIANK, à part, Quel animal] HARPAGON, Je vous suis trop obligé de ces sentiments. MARIANK, à pari. Je n'y puis plus teuir. Scène XI. HARPAGON, MARIANE, ÉLISE, CLÉANTK, VALËRE, FROSINE, BRINDAVOINE. HARPAGON. Voici mon fils aussi qui vous vient faire la révérence. MARIANK, bas, à Frosine. Ah! Frosine, quelle rencontre! C'est justement celui dont je t'ai parlé. FROSINE, à Mariane. L'aventure est merveilleuse. HARPAGON. Je vois que vous vous étonnez de me voir de si grands enfants; mais je serai bientôt défait et de l'un et de l'autre. CLÉANTE, « Mariane. Madame, à vous dire le yrai, c'est ici une aventure ou, 54 sans cloute, je ne m'attendoîs pas; et mon père ne m'a pas peu surpris, lorsqu'il m'a dit tantôt le dessein qu'il avoit formé. MARIAS E. Je puis dire la même chose: c'est une rencontre imprévue qui m'a surprise autant que vous; et je n'étois point préparée à une telle aventure. CLKANTK. Il est vrai que mon père, madame, ne peut pas faire un plus beau choix, et que ce m'est une sensible joie que l'honneur de vous voir; mais avec tout cela, je ne vous assurerai point que je me réjouis du dessein où vous pourriez être de devenir ma belle-mère. Le compliment, je yous l'avoue, est trop difficile pour moi; et c'est un titre, s'il vous plaît, que je ne vous souhaite point. Ce discours paroîtra brutal aux yeux de quelques-uns: mais je suis assuré que vous serez personne à le prendre comme il faudra; que c'est un mariage, madame, où vous vous imaginez bien que je dois avoir de la répugnance; que vous n'ignorez pas, sachant ce que je suis, comme il choque mes intérêts, et que vous voulez bieu enfin que je vous dise, avec la permission de mon père, que, si les choses dépendoient de moi, cet hymen ne se feroit point. HARPAGON. Voilà nn compliment bien impertinent ! Quelle belle confession à lui faire! MARIANK. Et moi, pour vous répoudre, j'ai à vous dire que les choses sont fort égales; et que, si vous auriez de la répugnance â me voir votre belle-mère, je n'en aurois pas moins, sans doute, à vous voir inou beau-fils. Ne croyez pas, je vous prie, que ce soit moi qui cherche à vous donner cette inquiétude. Je serais fort fâchée do vous causer du déplaisir; et, si je ne m'y vois forcée par une puissance absolue, je vous donne ma parole que je ne consentirai point au mariage qui vous chagrine. HARPAGON. Elle a raison: à sot compliment il faut une réponse de même. Je vous demande pardon, ma belle, de l'impertinence de mon fils ; c'est un jeune sot qui ne sait pas encore la conséquence des paroles qu'il dit. MARIANK. Je vous promets que ce qu'il m'a dit ne m'a point du tout offensée; au contraire, il m'a fait plaisir de in'expliquer 66 ainsi ses véritables sentiments. J'aime de lui un aveu de la sorte ; et s'il avoit parlé d'autre façon, je l'en estiinerois bien moins. HARPAGON. C'est beaucoup de bonté à vous de vouloir aiiwi excuser ses fautes. Le temps le rendra plus sage, et vous versez qu'il changera de sentiments. CLÉANTK. Non, mon père, Je ne suis point capable d'en changer, et je prie instamment madame de le croire. HARFAGON. Mais voyez quelle extravagance! il continue encore plus fort. CLEANTE. Voulez-vous que je trahisse mon coeur? HARPAGON. Encore! Avez-vous envie de changer de discours? CLÉANTK. Hé bien! puisque vous voulez que je parle d'autre façon : Souffrez, madame, que je me mette ici à la place de mon père, et que je vous avoue que je n'ai rien vu dans le monde de si charmant que vous; que je ne conçois rien d'égal au bonheur de vous plaire, et que le titre de votre époux est une gloire, une félicité que je préférerois aux destinées des plus grands princes de la terre. Oui, madame, le bonheur de vous posséder est, à mes regards, la plus belle de toutes les fortunes; c'est où j'attache toute mon ambition. Il n'y a rien que je ne sois capable de faire pour une conquête si précieuse ; et les obstacles les plus puissants.. . HARPAGON. Doucement, mon fils, s'il vous plaît. CLKANTK. C'est un compliment que je fais pour tous à madame, HARPAGON. Mon dieu! j'ai une langue pour m'expliquer moi-même, et je n'ai pas besoin d'un interprète comme vous. Allons, donnez des sièges. FROS1NE. Non, il vaut mieux qne de ce pas nous allions à la foire, afin d'en revenir plus tôt, et d'avoir tout le temps ensuite de nous entretenir. sa HARPAGON, h lirindavoine. Qu'on mette doue les chevaux au carrosse. Scène XII. HARPAGON, MARIANE, ELISE, CLÉANTE, VALÈRE, FROSINE. HARPAGON, à Mariane. Je tous prie de m'excuser, ma belle, si je n'ai pas songé à vous donner un peu de collation avant que de partir. CLÉANTE. J'y ai pourvu, mon père; et j'ai fait apporter ici quelques bassins d'oranges de la Chine, de citrons doux, et de confitures, que j'ai envoyé quérir de votre part. HARPAGON, bas, h tolère, Valère. VALÈRE , à Harpagon. Il a perdu le sens. CLÉANTK. Est-ce que vous trouvez, mon père, que ce ne soit pas assez? Madame aura la benté d'excuser cela, s'il lui plaît. MARIANE. C'est une chose qui n'étoit pas nécessaire. CLÉANTE. Avez-vous jamais vu, madame, un diamant plus vif que celui que vous voyez que mon père a au doigt? MARIANE. Il est vrai qu'il brille beaucoup. CLÉANTE, Étant du doigt de son pire le diamant, et le donnant à Mariane. Il faut que vous le voyiez de près. MARIANE. II est fort beau, sans doute, et jette quantité de feux. CLEANTE, 4e mettant au-devant de JHariane, qui veut rendre le diamant. Non, madame, il est en de trop belles mains; c'est un présent que mou père yous fait. HARPAGON. Moi? CLÉANTE. N'est-il pas vrai, mon père, que vous voulez que madame le garde pour l'amour de vous? 87 HARPAGON, tas, A son fils. Comment! CLEANTE, à Mariane. Belle demande! il me fait signe de vous le faire accepter. MARIANE. Je ne venx point... CLÉANTE, h Mariane. Vous moquez-vous? il n'a garde de le reprendre, HARPAGON, à part. J'enrage. MARIANE. Ce seroit. • • CLÉANTE, empêcliant toujours Mariane de rendre le diamant. Non, vous dis-je; c'est l'offenser. MARIANE. De grâce . , • CLEANTE. Point du tout, HARPAGON, ù part. Peste soit... CLEANTE. Le voilà qui se scandalise de votre refus. HARPAGON, bas, à son fils. Ah! traître! CLÉANTE, à Mariane. Vous voyez qu'il se désespère, I1AKPAGON, bas, à son fils en le menaçant. Bourreau que tu es! CLÉANTK. Mon père, ce n'est pas ma faute : je fais ce que je puis pour l'obliger à le garder; mais elle est obstinée. HARPAGON, bas, à son fils avec emportement.^ Pendard! CLÉANTE. Vous êtes cause, madame, que mon père me querelle. HARPAGON, bas, h son fils, avec les mêmes gestes. Le coquin! CLÉANTE, « Mariane. Vous le ferez tomber malade. De grâce, madame, ne résistez pas davantage. FROSINE, k Mariane. Mon dieu! que de façons! Gardez la bague, puisque monsieur le veut. 68 MARIANE, à Harqagon. Pour ne vous point mettre en colère, je la garde maintenant ; et je prendrai un autre temps pour vous la rendre. Scène XIII. HARPAGON, MARIANE, ÉLISE, CLÉANTE, VALÈRE, FROSINE, BRINDAVOINE. BRIND AVOINE. Monsieur, il y a là un homme qui veut vous parler. HARPAGON. Dis-lui que je suis empêché, et qu'il revienne une autre fois. BRIND AVOINE. Il dit qu'il yous apporte de l'argent. HARPAGON, « Marinne. Je vous demande pardou, je reviens tout à l'heure. Scène XIV. HARPAGON, MARIANE, ÉLISE, CLÉANTE, VALÈRE, LA MERLUCHE. LA MERLUCHB, courant, et faisant tomber Harpagon. Monsieur . . . HARPAGON. Ah! je suis mort. CLEANTE. Qu'est-ce, mon père? Vous êtes-vous fait mal? HARPAGON. Le traître assurément a reçu de l'argent de mes débiteurs pour me faire rompre le cou. VALÈRE, o Harpagon. Cela ne sera rien. LA MERLUCHE, à Harpagon. Monsieur, je vous demaude pardon ; je crovois bien faire d'accourir vite. 50 HARPAGON. Que viens-tu faire ici, bourreau? Z.A MERLUCHE. Vous dire que vos deux chevaux sont déferrés. HARPAGON. Qu'on les mène promptement chez le maréchal. CLKâNTE. En attendant qu'ils soient ferrés, je vais faire pour tous, mon père, les honneurs de votre logis, et conduire madame dans le jardin, où je ferai porter la collation. Scène XV. HARPAGON, VALÈRE. HARPAGON. Valère, aie un peu l'oeil à tout cela; et prends soin, je te prie, de m'en sauver le plus que tu pourras pour le renvoyer au marchand. VALÈRE. C'est assez. HARPAGON, seul. O fils impertinent! as-tu envie de me ruiner? FIN DU TROISIÈME ACTE. Acte quatrième. Scène I. CLÉANTE, MARIANE, ÉLISE, FR0S1NE. CLKANTK. IVentrons ici, nous serons beaucoup mieux; il n'y a plus autour de nous personne de suspect, et nous pouvons parler librement, KLISK. Oui, madame, mon frère m'a fait confidence de la passion qu'il a pour vous. Je sais les chagrins et les déplaisir* que sont capables de causer de pareilles traverses; et c'est, je vous assure, avec une tendresse extrême que je m'intéresse à votre aventure. MAMANS. C'est une douce consolation que de voir dans ses intérêts une personne comme vous ; et je vous conjure, madame, de me garder toujours cette généreuse amitié, si capable de n'adoucir les cruautés de la fortune. FROSINE. Vous êtes, par ma foi, de malheureuses gens, l'un et l'antre, de ne în'avoir point, avant tout ceci, avertie de votre affaire. Je vous aurois sans doute détourné cette inquiétude, et n'aurois point amené les choses où l'on voit qu'elles sont. CLÉANTE. Que Yeux-tu ? c'est ma mauvaise destinée qui l'a voulu ainsi. Mais, belle Mariaue, quelles résolutions sont les vôtres? MARIA NI. Hélas î. suis-je en pouvoir de faire des résolutions? et, dans la dépendance où je me vois, puis-je former que des souhaits ? CLKANTK. Point d'autre appui pour inoi dans votre coeur que de «impies souhaits? point do pitié officieuse? poiut de secou- rable bonté? poiut d'affection agissante? fit MARIANR. Que gaurois-je tous dire? mettez-vous en ma place, et voyez ce que je puis faire. Avisez, ordonnez vous-même, je m'en remets à vous; et je vous crois trop raisonnable pour vouloir exiger de moi que ce qui peut m'être permis par l'honneur et la bienséance. CLKAMTE. Hélas! où me reduisez-vous, que de me renvoyer â ce que voudront me permettre les fâcheux sentiments d'un rigoureux honneur et d'une scrupuleuse bienséance. MARIANR. Hlais que voulez-vous que je fasse? Quand je pourrois passer sur quantité d'égards où notre sexe est obligé, j'ai de la considération pour ma mère: elle m'a toujours élevée avec une tendresse extrême ; et je ne saurois me résoudre à lui donner du déplaisir. Faites, agissez auprès d'elle; employez tous vos soins à gagner son esprit; vous pouvez faire et dire tout ce que vous voudrez, je vous en donne la permission ; et, s'il ne tient qu'à me déclarer en votre faveur, je veux bien consentir à lui faire un aveu moi-même de tout ce que je sens pour vous. CLKANTR. Frosiue, ma pauvre Frosine, voudrois-tu nous servir? FftOSlNB. Par ma foi, faut-il le demander? je le voudrois de tout mon coeur. Vous savez que de mon naturel je suis assez humaine. Le ciel ne m'a point fait l'aine de bronze; et je n'ai que trop de tendresse à rendre de petits services, quand je vois des gens qui s'entr'aiment en tout bien et en tout honneur. Que pourrions-nous faire à ceci? CLKANTR. Songe un peu, je te prie. M ARIANE. Ouvre-nous des lumières. ÉLISE. Trouve quelque invention pour rompre ce que tu as fait. FROSINK. Ceci est assez difficile. (« Marianc.) Pour votre mère elle n'est pas tout-à-fait déraisonnable; et peut-être pourroit- on la gagner et la résoudre à transporter au fils le don qu'elle veut faire au père, (à Cléunle,) Mais le mal que j'y trouve, c'est que voUe père est Yotre père. r,2 CLÉANTE. Cela s'entend. FROSINE. Je veux dire qu'il conservera du dépit si l'on montre qu'on le refuse, et qu'il ne sera point d'humeur ensuite à donner son consentement à votre mariage. Il faudroit, pour bien faire, que le refus vînt de lui-même, et tâcher par quelque moyen de le dégoûter de votre personne. CLÉANTE. Tu as raison. FROSINE, Oui, j'ai raison, je le sais bien. C'est là ce qu'il faudroit ; mais le diantre est d'en pouvoir trouver les moyens . . . Attendez. Si nous avions quelque femme un peu sur l'âge, qui fût de mon talent, et jouât assez bien pour contrefaire une dame de qualité, par le moyen d'un train fait à la hâte, et d'un bizarre nom de marquise ou de vicomtesse, que nous supposerions de la basse Bretagne, j'aurois assez d'adresse pour faire accroire à votre père que ce seroit une personne riche, outre ses maisons, de cent mille écus en argent comptant; qu'elle seroit éperdument amoureuse de lui, et souhai- teroit de se voir sa femme, jusqu'à lui donner tout son bien par contrat de mariage: et je ne doute point qu'il ne prêlât l'oreille à la proposition. Car enfin il vous aime fort, je le sais; mais il aune un peu plus l'argent: et quand, ébloui de ce leurre, il auroit une fois consenti à ce qui vous touche, il importeroit peu ensuite qu'il se désabusât, en venant à vouloir voir clair aux affaires de notre marquise. v CLKANTË. Tout cela est fort bien pensé. FKOSINE. Laissez-moi faire. Je viens de me ressouvenir d'une de mes amies qui sera notre fait. CLKANTE. Sois assurée, Frosine, de ma reconnoisance, si tu viens à bout de la chose. Mais, charmante Mariane, commençons, je vous prie, par gagner votre mère; c'est toujours beaucoup faire que de rompre ce mariage. Faites-y de votre part, je tous conjure, tous les efforts qu'il vous sera possible. Servez-vous de tout le pouvoir cpie vous donne sur elle cette amitié qu'elle a pour vous: déployez sans réserve les grâces éloquentes, les charmes tout-puissants que le ciel a placés 63 dans vos yeux et dans votre bouche; et n'oubliez rien, s'il vous plaît, de ces tendres paroles, de ces douces prières, et de ces caresses touchantes à qui je suis persuadé qu'on ne sauroit rien refuser. MARIANE. J'y ferai tout ce que je puis; et n'oublierai aucune chose. Scène II. HARPAGON, CLÊAKTE, MARIANE, ÉLISE, FROSINE. HARPAGON, à part, sans dire aperru. Ouais! mon fils baise la main de sa prétendue belle- mère, et sa prétendue belle-mère ne s'en de fend pas fort. Y auroit-il quelque mystère là-dessous? ÉLISE. Voilà mon père. HARPAGON. Le carrosse est tout prêt, vous pouvez partir quand il vous plaira. CI.KANTR. Puisque vous n'y allez pas, mon père, je m'en vais les conduire. HARPAGOW. Non, demeurez; elles iront bien toutes seules, et j'ai besoin de vous. Scène III. HARPAGON, CL&ANTE. HARPAGON. Oh çà, intérêt de belle-mère à part, que te semble, à toi, de cette personne? CLÉANTB. Ce qu'il m'en semble? HARPAGON. Oui, de son air, de sa taille, de sa beauté, de son esprit ? CLKANTK. Là, là. 64 HARPAGON. Mais encore? CLÉANTK. A tous en parler franchement, je ne l'ai pas troovée ici ce que je Pavois crue. Son air est de franche coquette, sa taille est assez gauche, sa beauté très - médiocre, et son esprit des plus communs. Ne croyez pas que ce soit, mon père, pour vous en dégoûter; car, telle -mère pour belle- mère, j'aime autant celle-là qu'une autre. HARPAGON. Tu lui disois tantôt pourtant . . ♦ CITANTE. Je lui ai dit quelques douceurs en votre nom; mais c'était pour tous plaire. HARPAGON. Si bien donc que tu u'aurois pas d'inclination pour elle ? CLKANTE. Moi? point du tout. HARPAGON. J'en suis fâché, car cela rompt «ne pensée qui m'étoit Tenue dans l'esprit. J'ai fait, en la voyant ici, réllexion sur mon âge ; et j'ai songé qu'on pourra trouver à redire de me Toir marier à une si jeune personne. Cette considération m'en faisoit quitter le dessein; et comme je l'ai fait demander, et que je suis pour elle engagé de parole, je te l'aurois donnée, sans l'aversion que tu témoignes. CLKANTB. A moi? HARPAGON. A toi. CLÉANTK. En mariage? HARPAGON. En mariage. CLÉANTE. Ecoutez. II est Trai qu'elle n'est pas fort a mon gout: mais, pour tous faire plaisir, mon père, je me résoudrai à l'épouser, si tous Toulez. HARPAGON. Moi? Je suis plus raisonnable que ta ne penses; je ne veux point forcer ton inclination. «5 C'LÊANTK. Pardonnez-moi, je me ferai cet effort pour l'amour de vous. HARPAGOW. Non, non; ut» mariage ne sauroit être heureux ofi l'inclination n'est pas. CLÉANTR. C'est une chose, mon père, qui peut-être viendra ensuite; et l'on dit que l'amour est souvent un fruit du mariage. HARPAGON. ]\on : du côté de l'homme on ne doit point risquer l'affaire; et ce sont des suites fâcheuses où je n'ai garde de me commettre. Si tu avois senti quelque inclination pour elle, à la bonne heure ; je te l'aurois fait épouser, au lieu de moi : mais, cela n'étant pas, je suivrai mon premier dessein, et je l'épouserai moi-même. CLKANTR. Hé bien, mon père, puisque les choses sont ainsi, il faut vous découvrir mon coeur, il faut vous révéler notre décret. La vérité est que je l'aime depuis un jour que je la vis dans une promenade; que mon dessein étoit tantôt de vous la demander pour femme, et que rien ne m'a retenu que la déclaration de vos sentiments, et la crainte de vous déplaire. HARPAGON. Lui avez-vous rendu visite? CLEANTK. Oui, mon père. HARPAGON. Deaucoup de fois? CLKANTK. Assez pour le temps qu'il y a. HARPAGON. Vous a-t-on bien reçu? CLÉ ANTE. Fort bien, mais sans savoir qui j'étois; et c'est ce qui a fait tantôt la surprise de Mariane. HARPAGON. Lui avez-vous déclaré votre passion, et le dessein ou vous étiez de l'épouser? VArmt». R«7 CLKANTK. Toutes vous menaces ne feront rien. HARPAGON. Tû renonceras à Mariane. CLKANTK. Point du tout. HARPAGON, Donnez-moi un bâton tout à l'heure. Scène IV. HARPAGON, CLÈANTE, maître JACQUES. Me JACOI'KS. Hé! Lé! Lé! messieurs, qu'est-ce ci? à quoj songez vous ? CLKANTK. Je me moque de cela. Mo JACQUES à Clèante. AL! monsieur, doucement. HARPAGON. Me parler avec celte impudence! Mo JACOl 1RS, h Harpagon. AL! monsieur, de grâce. CLKANTE. Je n'en démordrai point. Mo JACOURS, h filante. Hé quoi! à votre père! HARPAGON. Laiss«-moi faire. Mo JACOUF.S, à l/arpairon. Hé quoi ! à votre Lis ! Encore passe pour moi. HARPAGON. Je te veux faire toi-même, maître Jacques, juge de cette affaire, pour montrer comme j'ai raison. Me JACQUKS. j'y consens. (« Géante.) Eiaigtm*nm m peu. HARPAGON. J'aime une fille que je veux épouser, et le pemlanl a [5»j fiS l'insolence de l'aimer avec moi, et d'y prétendre malgré mes ordres. Me JACQUES. Ah! il a tort. HARPAGON. N'est-ce pas nue chose épouvantable, qu'un fils qui veut entrer eu concurrence avec son père? et ne doit-il pas, par respect, s'abstenir de toucher à mes inclinations? Me JACQUES. Vous avez raison. Laissez-moi lui parler, et demeurez là. CLEANTK, à maître Jacques qui s'approche Je M, Hé bien, oui, puisqu'il veut te choisir pour juge, l'e n'y recule point ; il ne m'importe qui que ce soit : et je veux bien aussi me rapporter à toi, maître Jacques, de notre différent. Me JACQUES. C'est beaucoup d'honneur que vous me faites. CLÉANTE. Je suis épris d'une jeune personne qui répond à mes voeux, et reçoit tendrement les offres de ma foi; et mon père s'avise de venir troubler notre amour par la demande qu'il en fait faire. Me JACQUE9. Il a tort assurément. CLÉANTE. N'a-t-il point de honte à son âge de songer à se marier? Lui sied-il bien d'être encore amoureux? et ne devroit- il pas laisser cette occupation aux jeunes gens? Me JACQUES. Vous avez raison, il se moque; laissez-moi lui dire deux mots, (à Harpagon.) Hé bien ! votre fils n'est pas si étrange que vous le dites, et il se met à la raison : il dit qu'il sait le respect qu'il vous doit, qu'il ne s'est emporté que dans la première chaleur, et qu'il ne fera point refus de se soumettre à ce qu'il vous plaira, pourvu que vous vouliez le traiter mieux que vous ne faites, et lui donner quelque personne en mariage dont il ait lieu d'être content. HARPAGON. Ah! dis-lui, maître Jacques, que, moyennant cela, H pourra espérer toutes choses de moi, et que, hors Mariane> je lui laisse la liberté de choisir celle qu'il voudra. Me JACQUES. Laissez-moi faire. (« Cléanle.) Hé bien! votre père 69 n'est pas si déraisonnable que vous le faites; et il m'a témoigné que ce sont vos emportements qui l'ont mis en colère" et qu'il n'en vent seulement qu'à votre manière d'agir; qu'il sera fort disposé à vous accorder ce que vous souhaitez, pourvu que vous vouliez vous y prendre par la douceur et lui reudre les déférences, les respects et les soumissions qu'un fils doit à son père. CLÉANTK. Ali! maître Jacques, tu lui peux assurer que, s'il m'accorde Mariane, il me verra toujours le plus soumis de tous les hommes, et que jamais je ne ferai aucune chose que par se,s volontés. Mo JACQUES, à Harpagon. Cela est fait, il consent â ce que vous dites. HARPAGON. Voilà qui va le mieux du monde. Me JACQUES, « Cllante. Tout est conclu; il est content de vos promesses. CLÉANTB. Le ciel en soit loué. Me JACQUES. Messieurs, vous n'avez qu'à parler ensemble, vous voilà «l'accord maintenant; et vous alliez vous quereller, faute de aous entendre. CLÉANTE. Mon pauvre maître Jacques, je te serai obligé toute ma vie. Mo JACQUES. Il n'y a pas de quoi, monsieur. HARPAGON. Tu m'as fait plaisir, maître Jacques, et cela mérite une récompense. (Harpagon fouille dans sa poche, maître Jacques tend ta main; mais Harpagon ne tire que son tnouchir en disant ;) Va, je m'en souviendrai, je t'assure. Me JACQUES. Je vous baise les mains. 70 Scène V. HARPAGON, CLÉANTE. CLKANTK. Je vous demande pardon, mon père, de l'emportement que j'ai fait paraître. HARPAGON. Cela n'est rien. CLKANTK. Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde. HARPAGON. Et moi j'ai toutes les joies du monde de te voir raisonnable. CITANTE. Quelle bonté à vous d'oublier si vite ma faute! HARPAGON. On oublie aisément les fautes des enfants lorsqu'ils rentrent clans leur devoir. CLKANTK. Quoi! ne garder aucun ressentiment de toutes mes extravagances ! HARPAGON. C'est une chose ou tu m'obliges par la soumission et le respect où lu te rauges. CLKANTK. Je vous promets, mon père, que, jusqu'au tombeau, je conserverai dans mon coeur le souvenir de vos boutés. HARPAGON. Et moi je te promets qu'il n'y aura aucune chose que tu n'obtiennes de moi. CITANTE. Ah! mon père, je ne vous demande plus rien, et c'est m'avoir assez donné que de me donner Mariane. HARPAGON. Comment ? CLEANTË. *« «lis, mon père, que je suis trop content de vous, et que je trouve toutes choses dans la bouté que vous avez de n'accorder Mariane. 71 HARPAGON. Q ni est-ce qui parle de t'accorder Mariaue? CLÏASTE. Vous, mon père. HARPAGON. Mol? CLÉA> TE. Sans doute. HARPAGON. Comment! c'est toi qui a promis d'y renoncer. CI.KANTK. Moi, y renoncer? HARPAGON. Oui. CLKANTE. Point du tout. HARPAGON. Tu ne t'es pas départi d'y prétendre? CLKANTK. Au contraire, j'y suis porté plus que jamais. HARPAGON. Quoi, pendard ! derechef ? clkantk. Rien ne ine peut changer. HARPAGON. Laisse-moi faire, traître. CLKANTK. Faites tout ce qu'il vous plaira. HARPAGON. Je te défends de nie jamais voir. CLKANTK. A la bonne heure. HARPAGON, Je t'abandonne. CLKANTE. Abandonnez. HARPAGON. Je te renonce pour mon fils. CLKANTK, Soit. HARPAGON. Je te déshérite, CLKANTK. Tout ce que vous voudrez. 72 HARPAGON. Et je le douue ma malédiction. CLKANTB. Je n'ai que faire de vos dons. Scène VI. CLÉ AN TE, LA FLÈCHE. LA FLKCI1R, sortant du jardin avec une cas.\ett<\ Ah! monsieur, que je vous trouve à propos! Suivez- moi vite. CLKANTK. Qu'y a-t-il? LA FLÈCHE. Suivez-moi, vous dis-je; nous sommes bien. CLKANTK. Comment? LA FLÈCHE. Voici votre affaire. CLKANTK. Quoi? LA FLECIIK. J'ai guigne" ceci tout le jour. CLKANTB. Qu'est-ce que c'est? LA FLÈCHE. Le trésor de votre père, que j'ai attrapé. CLKANTK. Comment as-tu fait? LA FLECHE. Vous saurez tout. Sauvous-nous, jo l'entends crier. Scène VII. HARPAGON, criant au voleur dès le jardin. Au voleur! au voleur! à l'assassin! au meurtrier! Justice, juste ciel! Je suis perdu, je suis assassiné; on ma coupé la gorge, ou m'a dérobé mon argent. Qui peut-ce 73 être? Qu'est-il devenu? Ofi est-il? On se caclie-t-il? Que fcrai-je pour le trouver? Où courir? Où ne pas courir? N'est-il point là? N'est-il point ici? Qui est-ce? Arrête, (à lui-même se prenant par le bras.) Rends- moi mon argent, coquin . . . AL! c'est moi . . . Mon esprit est troublé, et j'ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas! mon pauvre argent, mon cher aini, on m'a privé de toi! et, puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mou support , ma consolation, ma joie ; tout est fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde! Sans toi il m'est impossible de vivre. C'en est fait; je n'en puis plus, je me meurs, je suis mort, je suis enterré. N'y a-t-il personne qui veuille me ressusciter, en ine rendant mon cher argent, ou en m'ap- prenaut qui l'a pris? Hé! que dites-vous? Ce n'est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu'avec beaucoup de soin on ait épié l'heure; et l'on a choisi justement le temps que je parlois à mon traître de fils. Sortons. Je veux aller quérir la justice, et faire donner la question à toute ina maison, à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Hé! de quoi est-ce qu'on parle là? de celui qui m'a dérobé? Quel bruit fait-on là-haut? est-ce mon voleur qui y est? De grâce, si l'on sait des nouvelles de mou voleur, je supplie que l'on m'en dise. N'est-il point caché là parmi vous? Ils me regardent tous, et