LA CRITIQUE DE MADAME ANGOT AU SÉRAIL, PIECE EN UN ACTE ET EN VERS, Par M. AUDE, De l'Académie des Arts et Sciences de Sicile, etc. Représentée , pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de rAmbigu-Comique, le io Février 1817. " £> /\ @J% PARIS, Chez BARBA, Libraire, Palais-Royal, derrière le Théâtre Français, n°. 51. mwwwwwvwvww D« l'Imprimerie de Hocquet, rue du Faubourg Montmartre, n ! \ 4. 1817, IM'Z^li AVIS DE L/ÉDITEUR. L'ouvrage auquel cette petite pièce sert de Prologue fut représenté cent soixante-dix fois de suite dans sa nouveauté.Feu Labcnetle Corsse y déploya tant de verve comique, tant de chaleur, de naturel et de vérité, qu'il se sacrifia, pour ainsi dire, à la fortune de sou théâtre et de sa famille. Le rôle pénible et long de Madame Angot au Sérail altéra enfui la sauté de cet excellent comédien, qui fut aussi excellent administrateur. Secondé dans sa direction par un associé d'honorable mémoire, il donna force , vie et durée à son entreprise. Celui qui a le plus contribué à la prospérité de ce théâtre, f?r évidemment l'auteur de ce mélodrame comique, dont nous aimons à répéter les paroles. « armi les administrations justes, dignes et reconnaissantes, comptez celle de VAmbigu. J'ai beaucoup à me louer de Vacteur-directeur, et je regretterai sans cesse M. de P. ,son associé, quoiqu'il soit remplacé à ce théâtre par une personne digne de lui. Honneur et probité sont héréditaires dans cette j'annlle. Ajoutez à. cela le zèle, les lumières et la. loyauté du directeur-propriétaire actuel, et vous croirez à la longue prospérité d'un des théâtres, dont, il m'est doup et glorieux- d'avoir fondé la fortune. » Il nous est agréahlc aussi d'avoir rendu mot pour mot la pensée et les sentimens de l'auteur sur le théâtre de l'Ambigu. PERSONNAGES. Acteurs. DUMONT, habitué du théâtre. DUGLAN, idem , vieux bourru, perruque à bourse......M. Villeneuve, LINVAL , jeune amateur ... M. Grevin. PIERRE ANGOT, petit-fils de Mad. Angot, commis à la Marée............. M.Stockleitfùs. THOMAS, son compagnon. . ORPHISE, parente de Linval. Mad. Lévêque. HENRIETTE,nièced'Orphise. Mlle. Palmire. Hommes et Femmes , etc. Deux Sentinelles. Le théâtre représente le boulevard et la façade de la salle. La scène se passe devant l'Ambigu, dont les portes sont déjà ouvertes.Quelques promeneurs les traversent sans les encombrer. Les affiches sont, comme à l'ordinaire, au-dessus des deux bureaux; hommes et femmes y attendent leur tour, et entrent après avoir reçu leurs billets. LA CRITIQUE DE MADAME ANGOT AU SÉRAIL, Pièce en un Acte et en Vers. SCENE PREMIERE, LINVAL, DUMONT , Àmatëuts aux deux Bureaux. Un val, retenant Dttmont. Encor quelques tnsians, mou cher Dumont, de grâce; Causons. DUMONT. Non, mon ami, non; je vais prendre place. Le monde entre déjà. T.!NV\T,. Restez; il n'est pas tard; ntiMONT, tirant sa. mordre. Pardonnez-moi... mais, non, cinq heures moins un quart ; Allons, je peux ehcor vous donner dix minutes. LINVAL. C'est vous qui décidez les succès ou les chûtes? miMoxr. Non , pas précisément ; mais mon avis prévaut; Pour juger sans appel, ou a loin cé qu'il faut: Des grands secrets de l'art une profonde étude, Une mémoire immense, une longue habitude. Depuis soixante-un ans je viens à l'Ambigu; Mon logis au théâtre est presque eontigu. Des ailleurs , des acteurs j'éleelrise les âmes. J'ai dans la tête au moins quinze cents mélodrames Que je peux à l'instant, par cœur, vous réciter .. LINVAL. Une autre fois. dumont. Il faut m'cnicndre discuter!... jjmigjjjuj (6) Oh! quelques nouveautés qu'ici l'on représente, Je vois si l'on copie, ou bien si l'on invente. LINVAL. Vous ne jugerez pas ce soir à la rigueur ? DOIONT. Madame Angoi? LINVAL. Elle est le début d'un acteur... Car j'appelle début un rôle redoutable , Où son prédécesseur était inimitable. PUMONT. Eh ! qui lui fait braver un semblable danger ? LINVAL. Son devoir, et surtout le plaisir d'obliger. Un tel rôle sans douie alarme son courage ; D'une juste censure il doit craindre l'orage. Il résista long-tems à ce pénible emploi; Mais l'acte qui l'engage est son guide et sa loi. S'il ne peut échapper aux rigueurs de son juge, Qu'au moins, dans noire estime, il trouve son refuge 1 nu M ONT. Oh ! mon arrêt sera modéré , convenant. lirval, riant. C'est bien de votre arrêt qu'il s'agit maintenant!... N'en déplaise au savoir que votre air nous annonce. (regardant le Public.) L'arbitre dont je parle est le seul qui prononce. Puisse-t-il ne juger qu'un trait de dévoûment, Les motifs du début, et non le débutant ! SCENE II. DUMONT, LINVAL, DUGLAN. duglan , lisant les affiches, la lorgnette en main, appuyé sur sa canne et haussant les épaules. En ouvrages nouveaux la saison n'est pas riche'! LINVAL. Tenez, voyez Duglan courroucé dé l'affiche ! Diir.LA\ , s avançant sur la scène. Encor madame Angot au sérail du Sultan! dumont , à Duglan. Collègue ! vous voilà ! LINVAL. Déjà, monsieur Duglan ! ( 7 ) DUGLAN. Lui-même... A mon aspect, quelle est voire surprise! Pourquoi ?... LINVAL. Vous venez voir comme nous la reprise De la fameuse Angoi duglan , Vœil irrité. Moi ! j'y viens comme vous ! Il faudrait donc avoir vos penchants et vos goûts , Votre amour pour la farce et les caricatures ! Un homme tel que moi cherche d'autres peintures. 11 vous faut, je le sais, des Glossards, des Calots ; A moi, des Raphaël, des Poussins , des Vanloos ! Vous suivez les Roussel, les Angots, les Jocrisses ; Moi les Héraclius , les Cid, les Bérénices ! Partager vos travers! moi !... Malgré l'amitié Que j'eus long-tems pour vous... Vou» me laites pitié. nuMONT. Linval , sans le vouloir, vous a fait une offense. linval , a Dumont. Est-ce ainsi qu'en pul>lic vous prenez ma défense ! Comme monsieur, j'admire et le Ciel et Ciniia , Leschef-d'œuvres divers qu'en France on couronna-, Mais j'aime à rire après. DUGLAN. Riez au Misantropc. LINVAL. Oui ; mais j'aime le sac où Scapin s'enveloppe. On peut être à-la-fois émerveillé du heau , Et jouir un moment d'un burlesque tableau. DUMONT. Je crois qu'il n'a pas toit. duglan , a Dumont. O raisonneurs vulgaires! Saurait-on allier des goûts aussi contraires? Le peut-on ? répondez... DUMONT. Non. Vous avez raison. LINVAL. De l'unifonmité l'ennui naquit, dit-on. Taituffe me ravit, j'adore Iphigénie , Et Jérôme-Pointu me plaît à la folie. Varions nos plaisirs, Q'endites-vous, Dumont? (8) DUMONT. Je pense comme vous. dugl*n , fixant Dumont d'un œil courroucé. Ce vieux fou me confond ! Vous osez applaudir h son extravagance! Le jugement pcut-it s'unir à la clémence ? Avec lui-même , ici, le trouvez-vous d'accord ? Soyez impartial. DUMONT. Je conviens qu'il a tort. lin val , à Dumont. Quoi ! les portraits joyeux , sans faste , sans parure , Faut-il les dédaigner , s'ils sont dans la nature ? DUMONT. Au contraire, morbleu ! je les aime beaucoup. duolan , montrant Dumont. Ecoutez cette oison , redisant coup sur coup , Je suis de votre avis , au dernier qui pérore. DUMONT. Je suis invariable ; et je soutiens encore Que vos goûts sont les miens. DUGLAN. J'en serais très-confus. SCENE iiï. Les Mêmes, ORPHISE, HENRIETTE, sans être apperçues. LINVAL. Eh ! messieurs , point de mots : — Vous êtes bien connus. Votre esprit, vos talens sont de la même force. I DUMONT. Nous nous valons. DUGLAN. Qui ? vous ! ftUMONT. Oui, moi! LINVAL. ( Haut. ) ( bas. ) Je les amorce. Par des rapports heureux je vous trouve liés. {Apperccvant Orphise. ) Arrivez , chère Orphise ! ORPHISE. Ah ! vous nous attendiez ? (9) HNVAL. J'en étais convenu : j'ai retenu vos places. Oublirail-on jamais ce qu'on promet aux Grâces? Aidez-moi ; profitez; animez l'entretien; Et du genre poissard dites beaucoup de bien. HENRIETTE , a Duglan et à Damant. Comment ! deux amateurs se quereller sans cesse ? DUGLAN. Ne me comparez point aux gens de son espèce. DUMONT. Je ne suis point atteint des injures d'un sot. LINVAL. Cette dispute-la vient de madame Angot. onrmsE. Je m'en doutais ; Duglan vn-t-il revoir la pièce ? duglan! Vous ne le pensez pas. onpiitSE. ( // Duglan. ) J'y vais avec ma nièce. Cette gaùé jadis vous rendait assidu. DUGLAN. J'allais y voir l'acteur que nous avons perdu; Avec lui, sans retour, la pièce est inhumée. or.rwsE. Par l'affiche pourtant je suis bien informée... H EN METTE. On la donne ce soir. DUGLAN. Dites qu'on la promet. DUMONT. Préville mort, fit-il oublier Turcaret? , 4 dugi.an, avec dédain. Argument sans réplique, et preuve originale! DUMONT. Quel être impertinent ! duglan , furieux. Vous êtes un Vandale. LINVAL, gaiement, bris à Orphise. BraVO 1 continuez, les débals sont chaiinaus. duglan, h Orphise. Que fera votre Angot? Ses travestisse mens Provoqueront peut-être, un absurde délire, Le bel honneur; ma loi ! qùc d'exciter le rire ! La Critirjue. C 1° ) 11NVAL. Vous croyez qu'on rira; jVune à le croire aussi. L'augure est enchanteur ! |e voudrais voir ici Les acteurs, Petllreprise , et l'auteur «le l'ouvrage; Ils vous remerciraient d'un si joli présage. MUGI Vous ne m'entendea pas; un ouvrage pareil, N'offre, au lieu de gailé, qu'un grotesque appareil. Que .sera désormais votre vieille Sultane, N'ayant plus son premier et véritable organe? / J.l.NV^L. Bien ! or.pinsiî. Veuillez m'e'couier : du tliéàire aujourd'hui Quels seraient l'aliment, les ressources, l'appui, Si chaque acteur aime, de comique mémoire, Emportait avec lui sou joyeux répertoire ? i 'es intérêts divers , que!» seraient les soutiens? Des directeurs zélés où seraient les moyens, Pour ero lre,ou varier les plaisirs du parterre? Verrions-nous s'établir 1:» lutte salutaire, Où l'acteur qui survit à l'acteur éclipsé, Découvrant le chemin que son maître a tracé, Après de longs efforts, à ses leçons fidèle, Dans la carrière enfin s'approche du modèle ? Fil quel esi des auteurs cl i'e&poir et le prix , Si I acteur dan*) sa tombe enferme leurs écrits? Di'MONT, raillant Duglan. Or, pour madame Atigoi nous vous demandons grâce. nuiiL \N, lui tournant le dos. Je ne réponds jamais aux magots de sa race. DUMONT. Bien! quand on dit tout haut, cl dans tous les quartiers Que la halle le vit naître sous ses pilliers. DUGLa '.. Molière y vit de même élever son enfance. HENMETTF.. Vous n'ayez avec lui que cette rewémblance. DUGLA Bf, Que n'ai-je l'heureux don de sou art séduisant I DUMONT. Gageons qu'il croit l'avoir. lin val, regardant Duglan. Monsieur est tort plaisant ! ( " ) DUGLAN. Je no me pique pas d'être un si beau génie ; Riais nous savons au moins juger la come'dle Démasquer le faux goùi, ei, bbinj l'honneur des ans, Distinguer Pônroeaugnac de vos tableaux poissards. oaruis':. Encore la mère Angot ci sa pauvre famille ! Ce n'est qu'à ses dépends que votre savoir brille. Vous m'en lues pourtant un éloge (lutteur? DUOLAN. Madame , encore un coup , je parlais de l'acteur. HEdltNtTtE. Nous l'aimions comme vous , on vient de vous répondre. cÀp-aisB, Son obstination se phtit à totu confondre ! OCOL W\. Non, madame, j'ai dil (jiie la pièce, sans lui, N'a qu'un soufle de vie et mourra sans appui. UKN KIETTE. Quelle sévérité!... L'NV 1 L. Pouvoir prévoir d'avance !... DUGL.VN. A l'acteur qui n'est plus elle dût tVxiàjence. or. ruts F. . i) Henriette. Chante nous le couplet qu'on m'a fait parvenir. ( à Duglan. ) Paris de cet acicur garde le souvenir HENRIETTE. Air : A nos cesurB 8a mémoire est cÎh'tc : Il tut piquant j "vicinal ; Dans la pins fornique oranprro , 11 n'i'Ut r\ n'aura point d'éizal, L actcar nouveau qu'un inquiète, No lui sucoe.VAL. Comment ! si je le croi? pifnnfi. Cela peut-il un jour me pousser dans foctroi ? L1NVA lj. Pensez au bruit qu'a fait la sultane en personne. PIERRE. J'aimerais mieux l'argent. ... , LINV\L. C'est le brutl qui le donne. T,c bruit seul fit vingt ans les réputations , Les succès en tout genre èi les distinctions ; Des noms les plus obscurs les noms les plos célèbres ; Rien n'est tel que le bruit pour sortir des ténèbres. Comme la mère Angot que de gens inconnus A rimmorlalilé sont ainsi parvenus! pi::nr.E. Allons, vite le bruit ! je n'ai plus de colère. Je vais à l'Ambigu voir sauter ma erand' mère. o o SCENE VI. Les Mêmes, DU-MONT , arrivant à la hâte. MUMONT. Je viens vous prévenir qu'on lève le rideau. (Il retourne a P instant et si vite qu'il manque d'êlra culbuté.') ( i6) SCENE VII. Les Mêmes, excepté DUMONT. LIN VAL. Duglan, résignez-vous : venez voir le tableau. duglvn , indigne. Juste ciel! c'est à vous, engeance inepte et folle! A repailre vos yeux d'un spectacle frivole , Allez, allez d'Angot suivi e le palanquin. PIERRE. A qui donc en a-t-il ? Que veut ce Maroquin? Faut il le corriger ? Parlez , je vais le liattrc. lin val , le retenant. Non , il nous divertit en parlant de théâtre. nrjGLW. On vient de commencer. Courez-y, courez-y, r i iîiîre , levant le bâton. Cours toi-même , ou si non... OBPBISE l'arrêtant. Point de scandale ici ! pi F.nnE. Qu'il décampe au plus vile ; il est teins qu'il détale. l in val , le retenant. Il est déjà bien loin. SCENE VIII ET DERNIERE. LIN VAL, ORPHISE, HENRIETTE, PIERRE. L1NVAL. C'est un chef de cabale. Je crains fort qu'aujourd'hui... oapaisB. Linval, n'achevez pas. LTNVAL. Ma foi , je vois l'acteur dans un grand embarras ! OlVI'lllSE. Eh ! de grâce! attendons le juge irrévocable.^ Qu'il blâme ou qu'il approuve , il se montre équitable. L'impuissance et l'orgueil succombent devant lui ; Mais du zèle modeste il est souvent l'appui. ( An Public. ) Oui, messieurs, prononce/.; le désir de vous plaire , . Ne rend-il pas toujours votre arrêt moins sévère ? FIN. ■HHnHHBKnnHHHHHHBHflBHHMainHKI s