HÉROS FRANÇAIS, o u ■ L £ S I Ê G E DE SAINT-JEAN-DE-L ONE, DRAME HÉROÏQUE* EN TROIS ACTES ET EN PROSE, Suivi d'un Précis Hifloriqucde cet événement. Par M. d'Ussieuk, A AMSTERDAM, Et fe trouve A PARIS, Chez L e j A i, Libraire , rue Saint - Jacques, au Grand Corneille. M. DCC. LXXIV. M%. f. lï I —-wr- h .1 PERSONNAGES. DESGRANGES, premier Echevim PELLETIER , fiecnnd Echevin. Le Baron DESBARRES. ADELAÏDE , fille de Defigranges. TRÉMONT, fils du Baron Desbarris, CAMILLE, Chef de la Garni/on. Le Prince DE CONDÉ. GALAS , Général de l'armée Impériale. MARCELfej , confident de Camille. MARTENE , l'un des principaux Citoyens, AMÉLIE, Confidente d'Adélaide. Un Hérault d'Armes. Troupe de Citoyens &. de Soldats. ha fclne fie pajfe dans la petite Ville de Saint- Jean-de-Lône , en Bourgogne. Le Théâtre repréfente un périjlile d'une architecture ancienne, qui règne au-d'vant de l'f/otel de-Fille. On voit dans Véloignement une rue qui conduit aux remparts. •t *$J>-±- -kkJLl * * * tf 4 \fK> q§§ Wffw ^vm'/fw I * ^?8S ti^^ m , I 6? - r7T = îo$ i TT* r -^■^ LES HÉROS FRANÇAIS, drame héroïque/ «g= =---^ tl^- — : — =» acte Premier. SCENE PREMIERE» DESGRANGES, PELLETIER. Ci Desgranges. her concitoyen ! ô ! mort ami , craignez d'augmenter nos alarmes. Plus le danger eft pref- fant, plus nos ennemis nous paroiffent formidables, & plus la patrie attend en ce jour de nos efforts & de notre courage. Nos voifins, la France, l'Europe entière a les yeux fixés fur nous* A z LES HÉROS Le deftin du royaume eft dans nos mains. Som* mes-nous vaincus ? les ennemis auflitôt envahif- fent la Bourgogne , ravagent le Dauphiné &c pénètrent peut-être jufqu'au féjour de nos rois , oit ils portent avec eux l'infolente fierté d'un vainqueur qui fe croit indomptable. Expoferons nous le fils, le fucceffeur de Henri à un pareil outrage, quand nous pouvons humilier les impériaux &C leurs alliés , quand nous pouvous les forcer, ici, fous nos murs, à figner un traité dont nous-mêmes dicterons les articles?.... Votre filence, Pelletier, m'indigne autant qu'il m'étonne. Pelletier. Je refpe&e & j'admire en vous l'enthoufiafme d'un fidèle fujet, & j'avoue que les habitans de cette ville s'enorgueilliflent avec raifon de vous avoir pour concitoyen ; mais, Defgranges, il n'eft qu'un pas du courage à la témérité. Desgranges. Ne vous y trompez pas. Tant de prudence quelquefois eft l'effet de la pufillanimité. Si quelqu'un ici doit donner l'exemple d'une fidélité que rien n'ébranle , d'une valeur intrépide, fans FRANÇAIS; , i "* doute c'eft vous, c'eft moi, honores dans ces murs du titre d'échevins. Pelletier. Jufqu'ici nous avons tout fait pour l'honneur ï il eft tems, ami, de donner quelque chofe à la nature. On nous offre une capitulation honora- 1 ble : nous devons l'accepter. Desgranges. L'accepter ! y penfez-vous feulement? ayez donc le talent de changer les efprits , & d'étouffer dans les ames le cri de l'honneur. Souvenez- vous qu'à peine le hérault s'eft fait entendre dii pied de nos murailles , que nos concitoyens furieux fe font écriés d'une voix unanime : Interprète témérairej rapporte au général dont tu es l'envoyé , que plus l'attaque fera vive j plus nos Courages deviendront intraitables. Pelletier. C'eft à nous de modérer ces tranfpofts d'un zèle aveugle. Desgranges. C'eft à nous de nourrir cet efpoir d'un triomphe fi beatn Aij 4 LES HÉRds Pelletier. Les jours de nos braves concitoyens font précieux à la patrie- Desgranges. La patrie nous reprocherait â jamais de les avoir confervés au prix de fa gloire. Pelletier. Sa gloire ? jufte ciel ! n'eft-ce donc point affez d'avoir éprouvé durant trois mois entiers toutes les horreurs de la pefte &c de la famine ? n'eft-ce donc point affez d'avoir réfifté pendant fix jours aux affauts multipliés d'une armée de quatre-vingt mille combattans ? Faut-il que des citoyens , dont le zèle ne fauroit plus être équivoque , dont l'ardeur n'eft fécondée que par un petit nombre de foldats..... Desgranges. Et n'eft-ce rien que deux cens guerriers intrépides ? Pelletier. Mais le capitaine français qui les commandoit n'eft plus : & le fort a voulu qu'un étranger le remplaçât. Qui vous répond de la confiance , du courage, ou de la fidélité de celui-ci ? F R A N Ç A I S. 5 Desgranges. Qui m'en feroit douter ? Camille ne s'elr. encore fait connoître que par fa valeur. . .. Oui, cher ami, j'attends tout des efforts réunis «le fes foldats & de nos concitoyens. Pelletier. Nos concitoyens !... Savez-vous combien peu d'entr'eux furvivent au dernier alfaut ? Desgranges, avec foret. Je ne les ai point comptés. Pelletier» Apprenez qu'il en eft à peine cent en état de combattre ; fâchez qu'il n'eft pas un feul d'entr'eux qui n'ait vu couler fur nos remparts le fsng de fon pere, de fon fils ou de fon ami ; & vous voulez..... De s g r anges.. Je veux vaincre ou mourir. Pelletier. Eh bien ! puifqu'il le faut, mourons, mourons. Le ciel m'eft témoin que je n'ai combattu •votre fermeté que pour l'avoir cru déplacée ; car 6 LES HÉROS je puis, Defgranges, je puis comme un autre, me dévouer pour le falut de l'état.....Mais du moins, & je vous le demande au nom de l'amitié qui nous a toujours unis , je vous en conjure par votre tendreffe pour Adélaïde, le feul enfant qui vous refte d'une époufe adorée , prévenons le fpeûacle d'horreur que pourroit bientôt offrir ici la cruauté de nos barbares ennemis, dérobons à leur fureur d'innocentes viftimes, ou bien attendons-nous à voir les femmes & les filles outragées, les enfans égorgés fous les yeux des vieillards, les vieillards eux-mêmes noyés dans, le fang des fils de leurs fils. Desgranges. Ecartez cet affreux préfage. Encore un jour , & nous voila vainqueurs. Le premier, le plus, grand des généraux qu'ait produit la France , Condé nous a promis le fecours de fon bras; & ce bras , ami. ... il eft invincible. Deux jours fe font écoulés, une feule victoire alors lui reftoit à remporter : une vi&oire pour Condé, c'eft l'ouvrage d'un moment \ & peut-être déjà , fuivi de }a troupe qu'il commande , ce guerrier intrépide. FRANÇAIS. 7 apperçoit le fommet de nos remparts. Oh ! de quel étonnement il fera frappé, quand il verra cette étroite enceinte, ces foibles murailles , ces niagafins épuifés, ces maifons prefque défertes, & fur-tout ces nombreux bataillons d'ennemis , dont la campagne eft inondée.. '. . Un jour, fans doute, & ce jour fera bien glorieux pour nous , la poftérité dira : En eux la valeur fuppléa toujours au nombre ; ils ont bravé tous les fléaux de la guerre ; les forces réunies des Impériaux, des Efpagnols, des Hongrois & des Lorrains font venues fe brifer contre les murs de la place qu'ils défendoient. Ils ont fait fous Louis le Julie , ce qu'avoient fait leurs ayeux fous les règnes de Charles IX & de Henri le Grand. Oui, ami, le laurier que nous cueillons étendra fes rameaux jufque fur les fiecles à venir.. ... Cependant prenez vous-même le foin d'éloigner d'ici les femmes, ks enfans & les vieillards. Le tems preffe , & la nuit peut favorifer leur retraite ( Pelletkr s'en allant) ---- Pelletier !... Et ma fille t.. « fubira- î-elle la même deftinée? Oui, fans doute , il faut fouflraire Adélaïde au danger.... Qu'Adélaïde Aiv 8 LES HÉROS parte donc ; & s'il fe peut, cher ami, épargnez- moi la douleur de fes derniers adieux. V SCENE SECONDE. A mour de la patrie, non, tu ne peux étouffer dans mon cœur la voix de la nature ! ô ma fille i 6 ma chère Adélaïde! je t'ai vue pour la dernière fois. Ton ame ne pourra plus s'épancher dans la mienne ; & mes confeils déformais ne feront plus l'appui de ta jeuneffe. Hélas ! combien de malheurs entraînent après elles les querelles des rois ! Avant le îems fatal oii les impériaux franchirent les limites de ma patrie , je jouiflbis ici de tous les biens dont mon ame puifTe être flattée. Honoré de l'eftime commune, je m'occupois à maintenir parmi nos concitoyens la concorde & l'amitié. Heureux dépofitaire des fecrets de ma fille, mon expérience guidoit fon timide cœur. Mais, ô revers ! ô changement funefte ! ce jour x Adélaïde, ce jour ou devoit brûler pour toi le flambeau de l'hymen, efl peut-être celui où tu pleureras mon trépas.,,, q ma patrie ! ô moA Desgranges, feul. FRANÇAIS. J > ■» - roi ! pardonnez fi je m'égare. Le cœur d'un pere peut il être indifférent ? .... SCENE TROISIEME. DESGRANGES, ADELAÏDE. Desgranges. JM Aïs, ciel !... Que vois-je ? Adélaïde ! Oit courez-vous ma fille ? Adélaïde, aux genoux defort pere. O mon pere ! avez - vous pu le prononcer l'arrêt de notre féparation ? qui ? moi ? j'abandonnerais mon pere î Desgranges. Adélaïde... . Ciel ! que vais-je lui dire ? Adélaïde. Hé bien ! mon pere... vous vous attendririez..»* ô Dieu ! rends fon ame fenfible à ma prière. Desgranges. Qu'ofes-tu demander î Ah ! n'efpere point me fléchir. L'arrêt en efl prononcé : il faut nous fé- parer. to LES HÉROS Adélaïde. Nous féparer ! Desgranges. Crois-tu que mon amour confcnte jamais à te laifler expofée à toutes les horreurs de la guerre? Vois la mort qui nous preffe, nous environne , nous menace de toutes parts. Adélaïde. Oui, je fais combien ce jour peut nous être funefte. Eh ! fi je vous abandonnois au milieu du péril, qui pourroit me remplacer près de vous ? L'inftant où je m'éloignerois de ces murs, l'incertitude affreufe qui me fuivroit, feroient pour moi cent fois plus cruels que la mort. Non, je ne partirai point. Ce foible bras fécondera les efforts du vôtre ; partout j'accompagnerai vos pas : & le fer qui vous frappera m'immolera la première. Desgranges. Adélaïde , c'en eft affez : il faut m'obeir. Les vieillards & les femmes vont accompagner tes. pas. Adélaïde. Pelletier, il eft vrai, l'a ofé propofer; mais. FRANÇAIS, i ï nos vieux citoyens l'ont foudain interrompu 3 » De quel droit, ont-ils dit, frémiffant de co- » 1ère , de quel droit voudrois-tu réferver pour » toi, pour tes feuls amis, la gloire que nous de- » vons tous partager? comme toi ne l'avons-nous » pas achetée par notre confiance à braver tous » les maux? Quand, vingt fois en un jour, il a » fallu s'expofer aux traits de nos ennemis, pour »> défendre un pofte ou pour réparer une muraille » nous eft-il échappé une feule plainte ? Si les » ans , Pelletier , ont appefanti nos bras , ils » n'ont point rallenti notre courage. C'eft ici que m font renfermées les cendres de nos pères , c'eft » ici que nous attendrons la mort ». Les femmes, témoins de cette réponfe , fe fentoient élever- au-defïus d'elles-mêmes. L'une bientôt, s'armant d'une généreufe audace : « Quoi, s'écrie-t-elle , » Pelletier a pu fe flatter de faire exécuter un. » projet qui couvriroit ici mon fexe d'une honte » éternelle ! il a penfé que , facrifiant à la crainte » le devoir & l'honneur, nous irions lâchement » loin de ces murs répandre des larmes ftériles fur- »le fort de nos époux, de nos frères & de notre » patrie ? Pelletier prcfumoit donc bien peu de iî LES HÉROS » notre générofité ? Compagnes de ma deftinée , » le péril, je crois, ne vous eft pas plus étranger » qu'à lui-même ? Hé bien , fi les menaces de m nos ennemis n'ont rien qui vous étonne, ju- » rons....» Elle n'a point achevé ; mais l'air auflitôt a retenti du ferment de ne point quitter ces lieux : & vous pouvez bien croire que votre fille n'a pas été la dernière à le prononcer. DESGRANGES, après un infiant de Jiltnce. Téméraires ennemis ! c'eft maintenant que nous pouvons défier votre fureur & vos coups. Vous nous êtes fans doute bien fupérieurs en nombre ; mais fongez que vous n'avez à combattre que des. héros.... Tu foupires Adélaïde ? Adélaïde. Mon pere ! Desgranges. Parle. Adélaïde. Hélas ! ce jour ne devoit pas être confacré à lar douleur. Desgranges. Mais auffi , ma fille, combien feront purs 5c brillans ceux qui lui doivent fuccéder l FRANÇAIS» 15 Adélaïde. Déjà vous donniez à Trémont le nom de votre fils. Aujourd'hui, il devoit l'être en effet. Desgranges. Et cet hymen combloit tes vœux & les miens. Adélaïde. Cette penfée ! eût encore ajouté à mon bonheur. Desgranges. Ma chère Adélaïde ! Adélaïde, avec fierté. Le féjour de Trémont n'eft pas éloigné d'ici.... S'il venoit. .. . fon bras eft exercé au métier de la guerre.... & nos fiers ennemis ne réfifteroient pas.. .. Desgranges. Il ne peut, ma fille , hazarder de pénétrer leurs rangs , fans s'expofer à un péril certain. Adélaïde. Le péril ne l'arrêteroit pas. . .. Mais il a aufli un pere.... un pere courbé fous le poids des années.... & fans doute il veille fur fes jours. î4 LES HÉROS ___g^aaSEQg » ■ > — lj-- > SCENE QUATRIEME. DESGRANGES, ADELAÏDE, MARCELLL MARCELLI, à De/granges. L e vaillant capitaine, chef de ces deux cens guerriers, refte illuftre du bataillon que la mort a frappé fur vos remparts; en un mot, Camille Vous demande un entretien fecret. Desgrange S. Vous êtes, je penfe , du nombre de ces gêné-» feux foldats , que l'honneur & l'amour de la patrie ont armés pour nous ? Marcelli. Gènes m'a vu naître. J'ai porté mes premières armes au fervice de cette république, & maintenant je combats pour la France, toutefois fans y être engagé par le lien d'aucun ferment. La confiance & la protection du valeureux Camille ^ mon compatriote, me tiennent lieu de rang &C de richeffes. Desgranges. Dites-lui que je fuis prêt à l'entendre ; & rap= Français. i 5 peliez à fa mémoire que toute notre efpérance eff. fondée fur fa générofité. ( Marctlli fort. ) ■« L. . 1 I -- ■ , ,. SCENE CINQUIEME. DESGRANGES, ADELAÏDE. Desgranges. "Va , ma fille, foutiens ce courage intrépide 4 dont tu m'as donné l'exemple, & moi je répons qu'avant la fin du jour la viûoire couronnera nos efforts. * ■ = —— m ^Ote** —___^ SCENE SIXIEME. DESGRANGES, CAMILLE. Camille. Vous favez, Defgranges, avec quelle ardeiu la troupe que je commande a défendu vos foyers; vous favez combien la fortune nous a vendu cher la gloire d'une longue, mais inutile réftf- tance..... Desgranges, avec vivacité. Inutile ? t6 LES HÉROS Camille. Erivain je chercherois à vous le diflîmuler. Mà franchife, l'intérêt que je prens à votre fort ôc à celui de vos concitoyens , tout m'engage à vous donner ici un confeil falutaire. Si vous tardez; plus long-tems à vous foumettre, c'en eft fait dé vous. Desgranges. Cet avis eft donc fondé fur quelque obferva- tion nouvelle ? j'efpere que vous voudrez bien m'en inftruire ? Camille. Vous pouvez en croire mon expérience dans l'art des combats. Elle m'éclaire affez fur votre état & fur les difpofitions de l'ennemi. Desgranges, avec dignité. Si vous connoifllez celles oii nous fommes, Camille , vous vous épargneriez des repréfenta* tions fuperflues. Camille. Suivez donc ces tranfports d'un zèle que j'admire ; mais que je n'imiterai point. Je fouhaite , comme vûus le pouvez bien croire, que votre feule FRANÇAIS. 17 feul courage vous tienne lieu de foldats & d'expérience. Pour moi, qu'un vain efpoir n'a que trop long tems abufé , &c qui dois me reprocher à jamais la mort de plus de trois cens guerriers inhumainement entraînés au carnage, je réferve ceux qui me relient à des exploits non moins glorieux , & plus certains. Ma troupe eft fous les armes , & prête a s'éloigner de ces murs. Je viens vous en prévenir. Desgranges, à part. Ciel ! qu'a-t-il dit ? Camille. Quel autre Capitaine eut même 3ttendu juf- qu'à ce jour? Desgranges, avec dédain. Un capitaine français ne nous auroit point abandonnés au milieu du péril. Camille. Que voulez-vous dire ? Desgranges. Vous m'avez entendu. Camille. Depuis que je combats pour votre patrie , je B 18 LES HÉROS me fuis affez fait connoître , & vous-même, û vous êtes jufte.... Desgranges. Oui, je fais ce que vous avez fait; mais je fais auffi ce que l'honneur vous impofe aujourd'hui; & le langage que vous venez de tenir crt plutôt celui d'un lâche.... Malheureux ! qu'ai-je dit ? Ah ! pardonnez à mon défefpoir, à ma fur- prife , à mon amour pour mon pays, un mot que déjà mon cœur a dcfavoué.... Généreux guerrier , non, vous ne nous abandonnerez point_ Votre exemple , votre bras nous font nécefTai- res. Soyez l'appui, le libérateur de ces infortunés habitans que leur feule vertu foutient. Venez les voir tomber à vos genoux, les arrofer de leurs larmes , vous conjurer de défendre leur liberté, leurs fortunes &c leurs jours. Venez. . .. Ah ! fi moi-même je pouvois obtenir de votre gé- nérofité. . . . Il ferre les malms de Camille dans les Jiennes. CAMILLE, affectant d'être ému. Que faites-vous, Defgranges ? Desgranges. Je ne pourrai jamais réparer un outrage.... FRANÇAIS. ï£ Camille. Il eft en votre pouvoir de faire plus ; car d'un Jeulmot. .. . Mais non, il faut que je m'éloigne. Desgranges. Moi ? Je pourrois— que dois-je faire ? parlez. Camille. Je m'abufois. , Desgranges. Non, vous pouvez tout exiger. Camille. Apprenez qu'en m'éloignantde cette enceinte, je fuis un ennemi cent fois plus formidable pour moi que tous ceux dont ces campagnes font cou* vertes. Desgranges. Achevez. Camille. Un funefte penchant, que je ne puis maîtrifer, fait couler dans mes veines un feu féditieux qui me confume & me dévore. L'amour, jaloux de ma gloire ■& du bonheur de vos concitoyens, ; Bij ,0 LES HÉROS devint pour moi le plus cruel des tyrans , quand il enflamma mon cœur pour un objet. ... Desgranges. Que je ne puis connoître ? CAMILLE, d'une voix tremblante. Adélaïde..... Desgranges. Ma fille ? Camille. Eft tout ce que j'adore. Desgranges. Jufte ciel ! Camille, avec vivacité. Cet aveu m'eft échappé, ou plutôt vous me l'avez arraché malgré moi-même. Desgranges. Camille, ce n'eft pas vous que j'accufe ; mais la fortune cruelle , dès long-tems trop ardente à me persécuter.... Cependant qu'exigez-vous ? Adélaïde a difpofé de fon cœur , & vous êtes trop généreux pour exiger d'elle un facrifice qui FRANÇAIS. ii A lui coûteroit plus que celui de fes jours. Au refte, n'attendez de ma part aucun effort pour l'y contraindre. Ma patrie périra, nos ennemis triompheront , cette ville fera réduite en cendres, j'expirerai dans les fers ; mais Adélaïde difpofera du feul bien qui lui refte ; mais je ne ferai point le tyran de ma fille. Camille, Je vous l'ai dit. La retraite eft le feul parti qui me refte, & je cours l'embraffer. Desgranges, Le menant. Arrêtez , barbare.... dites-moi, que faut - il que je faffe ? , Camille. Le ferment qu'avant la fin du jour l'hymen unira mon fort à celui de votre fille. Je veux bien encore à ce prix me dévouer pour votre dé- fenfe. Desgranges. Ainfi donc la gloire qui fuffit toujours à l'ambition d'un guerrier magnanime , n'a rien qui vous puiffe toucher, & il faut.„. . B iij %% LES HÉROS Camille. Nous perdons ici les momens en difcours fu- perflus ; foufFrez donc. . . . Desgranges. Pere infortuné ! fille plus malheureufe encore ! tu me reprocheras à jamais. .. . n'importe, mon devoir l'ordonne , & tu feras facrifiée. (// retient Camille.} Vous exigez qu'Adélaïde.... Hé bien!... Je ne le puis prononcer, cet arrêt cruel. Camille. Il feroit moins affreux pour vous de me biffer partir. Desgranges, avec fermeté. ■Vous ferez l'époux de ma fille, & je vais la préparer à ce fatal hymen. Camille. Vous m'engagez votre foi ? Desgranges, en s'en allant. *'aipromis, barbare. JL. frjT> FRANÇAIS. i$ * ' r====^r=^^^^rr^^ ^. * SCENE SEPTIEME. Camille, fait. J e le fovois bien , que j'employois des armes invincibles pour combattre fa tenclrefle ; je favois que fon attachement fanatique pour fa patrie , l'emportcroir même en lui fur les fentimens de la nature, <■---- m^ S^ LU_______ d- SCENE HUITIEME. CAMILLE, MARCELLI. Camille. Viens, ami, viens partager le plaifir dont mon ame eft enyvrée. Jamais un fi beau jour n'avoit lui pour moi. Apprens que je vais être uni à cette fière beauté. ... tu parois furpris ? mais Desgranges m'en a donné fa parole : tu vois fi j'y puis compter. Toi, fois ardent & fidèle à fervir mon ambition. Retourne au camp de:; Impériaux, pénètre jufqu'au Général Galas , & dis-lui que j'accepte fa propofition ; dis-lui que , ce jour même , B iv %4 LES HÉROS cette ville lui fera livrée par mes mains > Se que jë n'attends , pour accomplir ma promette , que l'inftant ou Defgranges aura rempli la Tienne. Je laiffe à ton zèle le foin de faire valoir un fi grand facriflce, Se de repréfenter à ce guerrier, fi le grade d'officier général qu'il m'offre,eft un prix au- deflus du fervice que je lui rends. Songe fur-tout que s'il t'échappe la moindre parole indiferète, il y va de tes jours & des miens. Marcelli. Vous me connoiffez. . . . Camille. Il fuffit. Mes foldats ont ordre de t'ouvrît un libre paflage. Moi, je vais hâter l'hymen qui me retient encore dans ces murs. Fin du Premier A3c, FRANÇAIS. 15 ACTE SECOND. SCENE PREMIERE. Le Baron DESBARRES, TRÉMONT, JL RÉ M ONT, dis-moi, mon fils, ton ame éprouve-t-elle en ce moment tout ce que fent la mienne ? Trémont, fur le même ton. Quoi, mon pere ? ... Le Baron Desbarres. A mefure que tu pénètres dans cette enceinte, ton efprit n'eft-il pas frappé d'étonnement & d'admiration ? le courage de ces bons Français, l'état affreux où leur vertu les a réduits, n'infpi- rent-ils pas à ton cœur le noble dcfir de les défendre & de les venger? vêtus à fefpagnole. Le Baron Desbarres, avec nobUffc. 16 LES HÉROS Trémont, Trémont n'afpire qu'à fe rendre digne du héros, dont il a reçu le jour. Le Baron Desbarres. Tu as vu nos ennemis. Leur nombre.... Trémont. N'a rien qui m'étonne. Le Baron Desbarres. Les apprêts de l'attaque qu'ils méditent font terribles. Trémont. La défenfe n'en fera que plus glorieufe. Le Baron Desbarres. La mort qui volera de toutes parts. . . . Trémont. Me verra l'attendre avec intrépidité. Le Baron Desbarres , les larmes aux jeux. Viens, embraffe ton pere, & applaudis-toi des larmes que tu lui fais répandre. Après avoir con- facré fes jours à fervir fon roi & fa patrie , qu'on eft heureux de fe voir revivre dans un jeune guerrier tel que toi ! FRANÇAIS. 27 T R É M O N T. Quand on ne refpire que l'honneur & la gloira, qu'il eft heureux d'avoir fon modèle dans fon pere J Le Baron Desbarres. Je voudrois recueillir ici toutes les forces de mon premier âge. . .. Hélas ! c'en eft fait, mon fils; ce bras ne fera plus ce qu'il fut autrefois': mais tu combattras à mes côtés : mon expérience guidera les efforts de ton jeune courage.... T R £ M ONT. Et moi, en défendant mon pere, je fauverai mon pays. SCENE SECONDE. PELLETIER, le Baron DESBARRES, T R É M O N T. Pelletier. On vient de m'annoncer votre arrivée. Je l'avoue , tant d'audace m'a paru incroyable ; & maintenant encore, je doute fi ce n'eft point une iS LES HÉROS illufion.. '. . trop généreux Chevaliers, parler , que prétendez-vous ? Le Baron Desbarres. Répandre, s'il le faut, notre fang avec nos amis. Pelletier. Et vous avez pu franchir ce triple rempart d'ennemis dont nous fommes par-tout environnés? Le Baron Desbarres. L'habit dont vous nous voyez revêtus a trompé leur haine & couvert nos projets. . . . Viens, mon fils, ce déguifement bleffe ma vue & me rend, pour ainfi dire , odieux à moi-même, viens..., // fait quelques pas pour fe retirer. T R É M O N T. Je vais donc revoir ma chère Adélaïde. Ah ! combien elle fera furprife ! ( à Pelletier qui partit trouble. ) Vous favez fans doute ?. . . Mon pere , arrêtez.... il détourne les yeux.... Pelletier.... je frémis. ... expliquez-moi---- Pelletier, tâchant de cacher fon embarras. J'ignore d'où vous peut venir.... FRANÇAIS. 29 s ' T R É M O N T. La mort m'a-t-elle ravi.. • . Pelletier. La mort a refpe&é fes jours. Adélaïde eft ici. Le Baron Desbarres, prenantfonfils par la main. Il fuffit : c'eft à toi déformais d'affurer fa dé- fenfe. # > -J±ïé£r**— H, SCENE TROISIEME. Pelletier fcul , après avoir long-eemsfulvi des yeux Trémont. "Va i l l a n t & malheureux jeune homme, que je te plains !.... un autre , moins fenfible que moi, pourra le défabufer. Maintenant qu'il habite cette ville , il n'eft point de maux auxquels il ne fe doive préparer. {Adélaïde varoit au fond de la feint; elle ejl appuyée fur Amélie.} Mais quel autre objet?... Adélaïde en pleurs : fuyons----malgré tant de revers, mon ame n'a pu s'accoutumer encore au fpettacle de la douleur. 3 o LES HÉROS ^gB8gga=ffia^"< SCENE QUATRIEME. ADELAÏDE, AMÉLIE. Adélaïde. O u i, chère Amélie , j'ai promis. . .. non, je n'ai rien promis... . Nœud cruel ! .. . hymen que mon cœur abhorre !... Et dans quels mo- mens exige-t-on de moi cet affreux facrifîce ? A l'heure , où je devois être unie pour toujours... à qui } tu le fais, au plus tendre , au plus généreux des amans, au feul mortel que je puiffe aimer^ d'une voix tremblante ) à Trémont.... Malgré les efforts que je fais , & pour étouffer ma flamme, & pour vaincre ma répugnance, je le fens, Amélie, il faudra qu'on m'entraîne à l'Autel. Amélie. Vous êtes libre encore, Madame, & vous pouvez dégager une promeffe.... A * Adélaïde. Qvî\ ? moi, chère A mc1ie ? .Ah ! loin de nourrir ma foibleffe, rappelle le fouvenir de mion FRANÇAIS. 3 1 devoir à mes fens égarés. Parle-moi plutôt de l'intérêt de ma patrie, de l'honneur de cette ville, de la liberté & des jours de ces vertueux citoyens. Parle-moi fur-tout de la volonté d'un pere , qui tantôt me preffoit dans fes bras tremblans, & baigné de Tes larmes, me faifoit une loi de cet horrible hymen. Même , s'il le faut , fi cette affreufe image peut feule me déterminer, peins- moi Trémont infidèle Se parjure, fur le point d'oublier.... non, garde-toi.... tu ne faurois m'abufer à ce point, & ma confiance & mon amitié te feroient ravies pour jamais.... Dieux ! quels terribles combats fe livrent dans mon ame ! quelles violentes fecoufies ! quels déchiremens affreux j'éprouve !... hélas ! quand le vénérable Desgranges, & fes illuftres compagnons ont eu à choifir, ou de s'expofer aux traits d'une armée furieufe, ou d'oublier pour un inllant la gloire de leur nation , ils n'ont point héfité ; & moi, je tarde ? ... ^e ne puis me réfoudre ? . .. Amélie. . .. c'efl que cet hymen eft cent fois plus cruel que la mort. ... n'importe, leur exemple, la volonté de mon pere peuvent tout fur moi. Je veux étonner nos concitoyens par mon courage, 31 LES HÉROS & forcer Camille à m'admirer. J'y fuîs réfolue ; je triomphe de moi-même ; fuis-moi. (Elle fait quelques pas pour s'en aller , puis elle revient.} Va , ne crains rien : je ferai ce que je dois... . mais je ne furvivrai point à ce nœud fatal.. . . peut- être, quelque jour, le deftin moins barbare offrira Trémont à tes yeux. Qu'alors , du moins, il n'ignore pas tout ce qu'il m'en a coûté pour renoncer à fa main. Dis-lui, chère Amélie , qu'une barbare néceffité m'en impofa la loi; dis-lui qu'Adélaïde emporta au tombeau fa flamme toute entière ; dis-lui qu'en mourant l'époufe de Camille, je ne ceflai un feul inftant d'adorer Trémont. (Trémontparoît av. fond du théâtre , Adélaïde continue fans tappercevoir^) Dans ma mifère extrême , je goûte encore un fecret plaifir. J'aime à penfer que les jours de mon amant font enfûreté, qu'il ne fera pas témoin de mon facrifice, & que fon cœur fe nourrit encore d'une vaine, mais douce efpérance. *** SCENE FRANÇAIS. 33 '•*mjmm-- ">4^g&^feg= ^— ^—i— * SCENE CINQUIEME. ADELAÏDE , TRÉMONT , AMÉLIE. TllÉMONT, accourant vers Adélaïde. C_/ E s t elle : je la vois. ... Adélaïde, dans la plus grande furprife. Trémont ! Tréiîont. Je vous cherchois, Madame. Vous dérobiez- vous à mon empreflemënt ? .. . elle pâlit.... elle ne fe fqutient qu'à peine.. . . Adélaïde ! Adélaïde appuyée fur Amélie Y fuit des e forts pour fe retirer. Sa voix efi prcfqut éteinte. Amélie, fuyons. Trémont, avec vivacité. Me fuir ? Adélaïde, à fa confidente. Quittons ces lieux : je t'en conjure. Trémont, fe jettant à fes genoux. Plutôt, cruelle-, vous m'arracherez la vie. C 34 LES HÉROS ADELA IDE. Ciel ! prens pitié de mes maux.....Trémont, quel deffein vous amené dans ces murs ? Trémont. Quel deffein, madame ? Adélaïde. Chère Amélie ! Trémont. Et c'ell vous qui me le demandez ? Adélaïde. Hélas ! Trémont. Déjà ne vous fouvient-il plus de vos fermens & des miens ? ( avec tendrefie.) Avez-vous oublié que ce jour..... Adélaïde. Il doit être confacré au fervice de la patrie. Trémont. Il le fera, Madame. Trémont ne vient point ici feulement pour recevoir le tribut promts à fa tendreffe, & oublier enfuite ce qu'il doit à fon honneur, à votre gloire 6c à l'état. Mais l'heu- FRANÇAIS. 35 reux lien qui va l'enchaîner à votre deftinée , ne peut qu'ajouter encore à fa valeur & à la force de fon bras. Par cet hymen votre famille devient la mienne ; dans chacun de vos concitoyens, je ne vois plus qu'un ami dont je partage les périls & les lauriers.. . . Allons , belle Adélaïde , ne tardez pas davantage à reflerrer des nœuds formés par l'amour le plus tendre.Venez, Madame... Adélaïde. Amélie !... que lui dire ?. . . Trémont ! T R h M O N T. Achevez.... A DELA IDE. Je ne puis..... Trémont. Ciel ! que dois-je penfer ? . .. pourfuïvez, Madame , le doute où vous me laiflez, eft plus cruel que ce que vous allez m'apprendre. Adélaïde. Hé bien----mais, fur-tout, n'accufez de mon malheur & du vôtre, que ma barbare deftinée. Cij 3 6 LES HÉROS TrÉMONT, à part. Je tremble. Adélaïde. Un jeune guerrier , moins généreux que vous..... Trémont,* part. Qu'ent€«s-je ? Adélaïde, dune voix tremblante. Camille..... TRÉMONT, vivement. Il fuffit, Madame. Cruelle !... Pelletier n'avoit pu me confier votre perfidie; & vous-même en avez eu le courage.... c'eft Camille , dites- vous ? hé bien. ... il veut s'éloigner. Adélaïde. Trémont. :. : Trémont. Je n'écoute plus rien. Adélaïde, Un moment. Trémont. Le défefpoir dirigera mes coups. FRANÇAIS. ■> 3 1 Adélaïde. Au nom du ciel.. .. ÎRÉMO N T. Je ne puis différer ma vengeance. .. ; Adélaïde. Je tombe à vos genoux.. ÎR H MONT. Trop coupables attraits \ Adélaïde. Si mes jours vous importunent , prenez-les;, mais du moins........ T R É M O N T. Trop criminelle amante ! Adélaïde. Ne cefTerez-vous d'outrager un cœur auffijfejr- fible que fidèle ? T R É M ONT, ironiqiumtnt» Fidèle fur-tout ? A D E L A ID E. Oui, Trémont; & bientôt vous n'en douter.'.' I *P 38 LES HÉROS plus. Quand j'ai promis ma main à votre rivai 7 je me fuis facrifiée pour mon pays. T R É m o N T. Eh ! madame, que prétendez-vous par ces vains prétextes? que peut-il y avoir de commun entre votre pays & les feux dont je brûle ? Adélaïde, à part. II me fera mourir. ( Haut & avec force. ) Ingrat ! fongez que l'excès de mon amour peut feul excufer vosfoupçons. Cependant continuez de m'entendre, & il ne tiendra qu'à vous d'être défabufé. Vous n'ignorez pas combien il importe à. la France que cette ville lui demeure foumife ; vous favez combien les coups de nos ennemis ont diminué le nombre de mes concitoyens, & combien les travaux de la guerre ont affoibli les forces de ceux qui vivent encore. Dénués de tout, fans expérience dans les combats, n'ayant en partage que l'amour de la patrie Se le mépris de la mort, ils ont fenti combien il étoit néceffaire de retenir ici les foldats que vous y pouvez voir ; mais leur chef, fatigué , a-t-il dit, de les expofer vaine- FRANÇAIS. 39 ment à une mort certaine , n'a confenti à nous prêter encore le fecours de fes guerriers, qu'a la feule condition que ma main. ... Trémont, vivement. Et vous l'avez promife ? Adélaïde. A ma place, qu'auriez-vous fait ? Trémont. J'aurois..... Adélaïde, avec fierté. Achevé, fi tu l'ofes. T R É M ONT. Le lâche ! il a mis un prix à fon devoir.... ; 3c quel prix Adélaïde , m'aimez - vous encore ? Adélaïde. Si je vous aime , cruel ! Trémont. C'en eft fait, je n'ai plus rien à craindre. Je vais trouver les foldats : ils font Français , je ne leur parlerai que d'honneur. Je me mettrai à leur C iv 4 o LES HÉROS tête. Nous combattrons enfemble ; & les ennemis feront vaincus. ... mais avant tout, Camille payera de fon f'ang. ... Adélaïde. Dieu 1 où courez-vous ? T r É m o N T. Venger mon amour outragé. Adélaïde. Craignez d'allumer ici le feu de la fédition. TREMONT, après un injlant de filtnct. Hé bien, puifque la mort de Camille pourroit caufer ici quelques alarmes, laiffons-lui la vie. Votre main , dites-vous , doit être le prix de fes fervices ? Sans vous répondre que vous n'en pouviez difpofer, qu'elle eft mon bien , que j'en ai pour garant la parole de votre pere &c vos fer- mens, je confens qu'elle foit la récompenfe de celui qui rendra aujourd'hui de plus fignalés fer- vices à l'état. Vous me le promettez , Adélaïde ? Adélaïde. Cher Trémont ! FRANÇAIS. 41 Trémont. Vous êtes à moi > Madame, & la France triomphe. Igf , —1 , 1 . Mdt.gS=g»^g=^ > y Ji , , 1, , SCENE SIXIEME. ADELAÏDE, AMÉLIE. Adélaïde. Q u E mon amanî eft généreux, Amélie ! qu'il eft grand &c fublirae ! mais Camille fera-t-il capable de l'imiter? voudra-t-il, abandonnant les droits que lui donne fur moi la parole de mon pere , voudra-t-il ne me devoir qu'à l'importance de fes fervices ? fe»______.-= afe^gag ^____j____ * SCENE SEPTIEME. CAMILLE, ADELAÏDE, AMÉLIE. Camille. Jeune & belle Adélaïde, l'heure que vous avez fixée pour mon bonheur eft enfin arrivée. Déjà l'autel eft paré, & les Miniftres nous atten- 4i LES HÉROS dent pour prononcer les paroles auguftes qui doivent former la chaîne de mes beaux jours. Adélaïde. Camille, quel tems choififfez-vous ï Camille. Celui que vous-même avez prefcrit. Adélaïde. Mais vos devoirs.... Camille. Ils font remplis ; j'ai pourvu à tout ce qui pour- roit troubler votre repos durant la cérémonie. Adélaïde, à part. Funefte cérémonie ! (Haut.) Nous fommes menacés d'une attaque fi prochaine.... Camille. Ne craignez rien, Madame; je viens d'obfer- ver nos ennemis. Paifibles dans leur camp, ils ne paroiflent occupés d'aucun projet nouveau. Adélaïde. Du moins je defirerois que mon pere. ».. FRANÇAIS. 43 Camille. Il vous attend au portique du Temple mais vous détournez la vue.....vous pleurez ? Adélaïde ? Adélaïde. Oui, je pleure. Camille. De quel malheur êtes-vous menacée ? Adélaïde. Vous le connoiffez, cruel.... ne foyez point infenfible aux larmes que vous me faites répandre , & dont j'arrofe vos genoux. Camille. Qu'entens-je, Madame ? Adélaïde. Faut-il vous le dire ?.... Vos menaces & les pleurs de mon pere, ne m'ont-ils pas arraché un aveu que mon cœur défavouoit? Camille, avec force. Eh bien ? Adélaïde. Vos regards,,., ils me font frémir,,,, mais n'im- 44 LES HÉROS porte, il faut achever. Vous efpérez en vain que l'hymen.,,. Camille, en couroux, J'efpere en vain ? penfez-vous me rendre ici le jouet de votre inconftance & de vos caprices? j'efpère en vain ?.... Non, Madame, ce ne fera pas en vain. La foi de vos fermens eft-elle donc fi frivok ? avez-vous oublié que j'en ai pour témoins & pour garans tous vos concitoyens ? Je le vois trop, l'arrivée de ce jeune infenfé.. Adélaïde. Refpe&ez fes vertus. Camille. A-t-il refpe&é ma flamme ?' Adélaïde. Votre flamme ? vous n'ignoriez pas, barbare., qu'il avoit des droits fur mon cœur ? Camille. Croyez-moi, Madame , vous cherchez inutilement à éluder votre promefle. Dût cette ville être livrée à toute la fureur des ennemis^ dût- FRANÇAIS. 45 elle fe voir la proie du fer & de la flamme ( Mar- ctlli paroit. ) dûûent mes foldats eux-mêmes fe baigner dans le fang de vos concitoyens, je n'aurai point efpérc en vain. -u.. SCENE HUITIEME. CAMILLE, ADELAÏDE, AMÉLIE MARCELLI. Camille, à Marcdli. "Va ranger ma troupe en ordre de bataille, Se qu'à mon premier fignal elle foit prête à marcher ou à combattre, va. Adélaïde. Arrêtez. Camille. Obéis. Adélaïde. Au nom du Ciel !... Mes forces m'abandonnent. Marcelli, à part, à Camille. Vous auriez tout à craindre de ce mouvement impétueux, 4 6 LES HÉROS CAMILLE, avec inquiétude. Que dis-tu ? MARCELLI, à part, à Camille. Par un difcours éloquent, le Baron Desbarres vient d'enflammer le cœur de vos foldats contre les ennemis. Camille, à part. O défefpoir ! MARCELLI, pajjant du coté a" Adélaïde. Allez, Madame, Camille n'exige point que vous paroifliez en cet état à l'autel, allez fécher Vos pleurs, & pardonnez à un amant trop fen- fible les tranfports d'une paflion que vos char, mes ont inlpirée. FRANÇAIS. 47 &=====r?. -' m ><^ £gb- Uk^_ j__ =gfr SCENE NEUVIEME. CAMILLE, MARCELLI. Camille. H a te -toi, cher ami, délivre-moi d'inquiétude. Marcelli. Adroit & fidèle àfervirvos projets, j'ai trouve le moyen d'entretenir en fecret le Général Galas, & de lui confier vos defleins. Camille. Quelle réponfe.... Marcelli. Au moment où vous lui livrerez cette place , il confent à vous élever au grade d'Officier général. CAMI LLE, avecJêie. Je te l'avois bien dit. Marcelli. Oui, mais le tems preffe. Le fecours attendu 4 8 LES HÉROS par cette ville, m'a-t-il dit, ne peut être éloigné : toute l'armée en a de fortes conjectures. D'ailleurs , a-t-il ajouté, je ne puis modérer plus long- tems la bouillante ardeur du Duc de Lorraine , impatient de tenter la fortune d'un nouvel affaut.... Au refte, voici un billet que le Général m'a chargé de vous remettre : vous y trouverez confirmé de fa main tout ce que ma bouche vient de vous apprendre. Camille, après l'avoir lu. Que je renonce à cet hymen ?----Non, Marcelli , je ne le puis , mon orgueil & mon amour y font trop intéreffés. ... Allons , puif- qu'on m'y force, faifons un coup d'éclat. Ou qu'à l'hâtant Adélaïde foit remife entre mes mains, ou que le fang de fes citoyens coule ici de toutes parts. Marcelli. Dieu ! qu'allez vous faire ? Camille, Tout immoler, Marcelli. f \ • '4J t FRANÇAIS, 4? Marcelli. Penfez-vous que vos foldats vous obéiffent ? Camille. Quoi ! mes foldats. .... MarcellL Us feroient rebelles à vos ordreSi Camille. D'où peuvent naître tes foupçons ? Marcelli. Daignez m'entendre. J'étois à peine rentré dails ces murs que j'ai vu nos guerriers raflemblés dans la place publique. Le vieux Baron Desbarres étoit à leur tête. Il les entretenoit des exploits de fa jeuneffe ; il leur faifoit le récit des aûions célèbres , des beaux exemples de 'Valeur & dé patriotifme dont il a été témoin , & après avoir enflammé leur courage par fes difeours , il leuf a parlé des moyens les plus propres à oppofetf une longue réfiftance aux efforts des Impériaux; Amis, leur a-t-il dit, le premier & le plus fur efl d'établir une bonne intelligence entre vous & le# D LES HÉROS habitans de cette ville. Songez que vous combattez pour la même caufe ; fongez que la France eft votre commune patrie , & que vous participerez tous également à la gloire du triomphe. Alors, vous euffiez vu les foldats & les citoyens animés d'un même efprit fe donner des marques réciproques d'attachement & de confiance , & fe jurer les uns aux autres qu'ils verferoient juf- qu'à la dernière goutte de leur fang, plutôt que de céder la victoire. Camille, en fureur. Cet infolent vieillard me dira de quel droit. .. Marcelli. Vous ne lui pourriez faire aucun jufte reproche fur cet a&ion. Loin de vouloir affranchir vos foldats du refpeft qu'il vous doivent, il leur a eonfeillé une entière fourmilion à vos volontés. Toutefois fi vovis leur donniez maintenant quelque ordre contraire aux fentimens dont ils font pénétrés, je ne répondrois pas de leur docilité, ou, plutôt, je tremblerois pour vous. C'eft donc par artifice qu'il faut les conduire au point où vous fouhaitez les amener ? FRANÇAIS. 51 j * Camille, avec émotion. Sans doute le fier Trémont étoit là ? Marcelli. Dans ce même moment il s'éloignoit à grands pas des portes de cette ville. Camille. Si ton zèle pouvoit m'être iufpeâ, je doute- rois de ce rapport. Marcelli. • Ce que vous allez entendre ne vous étonnera pas moins : il elt peu d'exemples d'une pareille témérité. Je venois vous rejoindre ici; le hazard offre à mes yeux l'un des habitans de cette ville. Sa marche étoit rapide , fon œil enflammé , Se fon efprit paroiffoit occupé de quelque grand projet. Comme l'habitude de nous voir a mis une forte de liaifon entre nous, je l'arrête; je l'interroge : il s'obftine au filence ; je le preffe de nouveau : enfin il fatisfait ma curiofité en ces termes : cinq de mes concitoyens & moi, animés par les confeils du jeune Trémont, & guidés par fa valeur, avons réfolu de réduire en cendres tout le Dij y% LES HÉROS camp des ennemis, & je vole maintenant à cette importante & glorieufe entreprife. Il ne dépend que de vous d'en partager la gloire. Mais fi votre attachement pour Camille vous arrête auprès de lui, fongez à tenir notre projet caché. Si vous en trahiriez le fecret, il y va du repos, & peut- être des jours de nos pères , de nos femmes & de nos enfans. Il dit, & foudain il pourfuit fa marche. Camille. Marcelli, tant d'audace..... Marcelli. N'eft pas le partage des ames ordinaires. Camille. Cependant il feroit dangereux d'interrompre maintenant l'ouvrage que nous avons commencé. Marcelli. Je le penfe du moins. Camille. Il feroit trop honteux de nous biffer abattre par une entreprife moins courageufe qu'in- fenfée de la part de mon rival. Que dis je? FRANÇAIS. ; ; C eft peut être , & même n'en doute point, un moyen infaillible de fticcès, que la fortune nous préfente , & dont il faut profiter. ( Après un moment de réflexion. ) Ami, fi tu veux me fervir encore..... Marcelli. Après ce que j'ai fait, en pouvez-vous douter ? Camille. Hé bien , écoute-moi y & remplis exactement tout ce que notre commun intérêt te preferira par ma bouche. D'abord, & fans la moindre apparence d'affe&ation , va contribuer à répandre dans la ville le bruit du dépait de Trémont & de ceux qui l'ont fuivi. On ne manquera pas de former des conjectures fur le motif de leur éloi- gnement ; enfuite on interrogera ta penfée, & tu jetteras adroitement quelques foupçons d'inn é- lité à la patr e fur une conduite ftextraordina re! je prens fur moi de les accréditer. Ce g >int effèn- tiel accompli, tu dirigeras ta marche vers le général Galas, & tu lui découvriras de ma part le péril dont fon camp cû menacé. IL ne lui fera pas difficile alors de prévenir le danger, d'arrêter. D# 54 LES HÉROS dans les fers les téméraires, & de m'envoyer, par toi, toute fanglante, la tête de mon indigne rival. Par cet horrible préfent il fervira mon amour &C fatisfera ma vengeance.. .. Attens, ce n'eft pas tout. Si le Général perfifte à vouloir former aujourd'hui une nouvelle attaque , recommande-lui de diriger fes premiers coups vers la porte qui regarde l'occident : je n'en dis pas davantage... Va, cher ami, & n'oublie pas que je ne vivrai déformais que pour accumuler fur toi les effets de ma reconnoiffance. *__ m—■----- ■- SCENE DIXIEME. CaMILI JS.,feul. S i mon efpoir eft trompé ; fi Trémont avant la fin du jour n'a ceflc de voir la lumière ; fi l'ingrate beauté, que j'adore, & dont la réfiftance ne fait qu'irriter mes feux, n'eft bientôt en mon pouvoir ; fi mon ambition, mon amour, ma vengeance , enfin fi toutes les pallions dont mon ame eft dévorée, ne font dans peu fatisfaites, la vie m'eft odieufe, & j'en rejette le fardeau. FRANÇAIS. ■fa—~—-~ g -. . , , v i^^p^ • ? , SCENE ONZIEME. DESGRANGES, CAMILLE. peine Camille voit-il Desgranges , qu'il compofc fon vif âge & fon maintien. Desgranges, fans voir Camille. A. peine il eft arrivé, ... auffitôt il s'éloigne !.. . fon pere , fon pere lui-même ignore le motif de ce prompt départ.... Ah ! n'en doutons point, l'amour égare fa jeunelle; il a fçu qu'Adélaïde alloit être unie à Camille, & il fuit l'afpecl: d'un rival heureux..... Mais pourquoi Dumay, Bernier, Montfîeuri, & quelques autres , ont-ils accompagné fes pas ? ... . Trémont, n'écoutant que fon défefpoir, les auroit il entraînés dans une honteufe fuite ; ou bien , par un crime plus grand encore, les auroit-ils portés à la révolte pour éclairer les Impériaux fur l'état déplorable oii nous fommes réduits ?.... non ; le fils du Baron Desbarres , l'unique rejet- ton d'une famille illuftre, le héros, que le cœur d'Adélaïde...-. Non , il n'aura point démenti, D iv 56 LES HÉROS par une lâche trahifon, la gloire de ces ancêtres. ( 77 apperçoit Camille. ) Camille, êtes-vous informé de l'étrange événement qui jette la ville entière dans la défolation ? CAMILLE, fans affectation. Je viens d'en apprendre la nouvelle ; mais, ainfi que vous, j'ai peine encore à la croire. Desgranges, Le départ n'eft point douteux.....mais , lui prête t-on quelque motif? Camille. Sans doute. ... un motif invraisemblable*. Desgranges. Ne me cachez rien. Camille. Epargnez-moi la douleur de vous donner de$ éclairciffemens fur la conduite de Trémont. Desgranges. Pourquoi ? il eft effentiel que je (ois informé... Camille. Non, non : vous n'ignorez pas que tout efè {iifpeft de la part d'un rival. FRANÇAIS. 57 Desgranges. Je croyois mériter plus de confiance. Camille, après avoir fixé De/granges d'un air pénè^ tré de remords , tombe à fes pieds. Desgranges, furpris. Camille ! Camille. Vous me voyez à vos pieds dans la honte & dans la douleur. Desgranges, Que dites-vous ? Camille. Ce n'eft pas la première fois que les fautes d'autrui ont fervi à nous éclairer. Desgranges. Expliquez-moi. . .. Camille. Vertueux Defgranges, citoyen que j'admire & que je refpeéîe , puiffé-je reparer aujourd'hui les, chagrins que je vous ai caufés.En demandant avec trop d'empire la main d'Adçlaïde, j'ai contraint 58 LES HÉROS fon amant à fe ranger du parti des Impériaux : à cette faute, je ne veux point en ajouter une nouvelle, celle de traîner aux autels Adélaïde en larmes. Non, je ne mets plus de condition à mon devoir. Mes foldats combattront pour votre dé- fenfe ; je verferai mon fang avec eux ; & votre fille difpofera librement de fa main. J'attendrai tout déformais de ma confiance, de mes fervic.es & de votre équité. Desgranges, avec tranfport. O mon filsi Camille. O Defgranges I Desgranges. f A qui devons-nous la victoire que vous avez remportée fur vous même ï Camille. Je vous l'ai dit, à l'odieufe trahifon de moi* rival. Desgranges. \ Il nous trahit donc , mon fils ? Camille. N'en doutez plus. L'un de mes foldats qui fui- FRANÇAIS. A 59 voit fes traces, a trouvé ce billet : je vous le confie : cette preuve n'eft pas équivoque. SCENE DOUZIEME. » Votre hymen doit être conclu maintenant, » ou quelques obftacles s'y oppofent. Si votre » amour perfifte plus longtems à vouloir les » lever, vous renoncez , fans doute, à la fortune » & au rang qui vous attendent parmi nous. Des m avis certains m'apprennent que le Prince de »» Condé a entrepris une marche forcée pour venir » au fecours de la ville , & qu'il n'en eft pas loin. >♦ Vous même réglerez le fort des Français qui fe «joindront à nous». Malheureux Desbarres , tu ne foupçonnes pa& qu'un traître ait reçu de toi la naiflance ! gâchât Desgranges, feul. Il Ut. Le Général Galas. 6o LES HÉROS * "" fi Egg ^"'.' SCENE TREISIEME. Le Baron DESBARRES , DESGRANGES, Le Baron Desbarres, les cheveux épars , marchant à grands pas. A4 o N fils ! le fi's de Desbarres ! .... non , je ne puis le croire : un tel raonftre n'eft point forti de mon fang. ... Defgranges , éclairciffez le doute affreux dont mon ame eft déchirée..... ( avec force. ) Parlez, Trémont a t-il perdu l'honneur ? Desgranges. Modérez ces tranfports ; ils peuvent nuire à vos jours. v Le Baron Desbarres. Si mon fils eft un traître, que m'importe la vie ?.. . mon fils un traître !.... Defgranges a votre filence. . .. Des GRANGES. Non, je..... FRANÇAIS. 6% A Le Baron Desbarres. Parlez. Desgranges. Ne m'interrogez point. Le Baron D E s B A R R e s. Quoi !. ., Desgranges. Ne m'interrogez point, vous dis-je. Le Baron Desbarres. Je veux tout favoir. Desgranges. Je n'en faurois dire davantage. Le Baron Desbarres. Cher ami ! Desgranges. Pourquoi voulez vous ?... . Le Baron Desbarres, avec colère*. C'efl: que vous n'en pouvez avoir aucune preuve aflurée. Desgranges. Plût au Ciel ! 6i LES HÉROS Le Baron Desbarres. Comment..... DESGRANGES, montrant d'une main le billet qu'il tient dans C autre. Je ne puis me réfoudre.... Le Baron Desbarres, lui arrachant le billet. Donnez.... ce billet contiendroit-il ?. . . . Desgranges, voulant C empêcher de l'ouvrir. Gardez vous. ... Le Baron DêsbarreS. Non.... lahTez. ... Desgranges, à pan. Vieillard infortuné ! Desbarres apûs avoir lu le billet , le laijje échapper de fes mains. Il croife les bras. Immobile & la tête penchée fur l'ejlomach , fes yeux font attachés fur la terre. Desgranges, à part. Hélas ! il étoit digne d'un meilleur fort. Le Baron Desb a r r e s , fartant tout à coup de fon accablement , & s'éloignant à grand pas. Ils me rendront mon fils, FRANÇAIS. 6 ? Desgranges, V arrêtant. Desbarres ! Le Baron Desbarres, hors de lui même. Qu'ils me rendent mon fils ! Desgranges. Où vous égare ? .... Le Baron Desbarres. Mon fils n'étoit point né pour être un furet rebelle, un fils dénaturé----qu'ils me rendent mon fils ! Desgranges. Le repentir le ramènera. Le Baron Desbarres. Le crime eft commis. Desgranges. Sa jeunefle a été féduite. Le Baron Desbarres. O pourquoi le ciel a-t-il permis que je furvé- euffe au déshonneur de ma famille ? Malheureux, que t'avois-je fait ? parle , que t'avois-je fait } J'ai vécu foixante ans avec gloire , mon corps 64 LES HÉROS eft tout couvert des bleffures que j'ai reçûéS pour la défenfe de la patrie ; je brûle encore de verfer mon fang pour elle, & toi, lâche , tu deviens le bourreau de tes compatriotes, & l'aflaf- fin de ton meilleur ami. O qui me rendra mon fils ! qui me rendra mon fils ! ■I!__ -J----^^ agr^ - - ' -J:-= » SCENE QUATORZIEME. MARTÈNE, DES GRANGES, Le Baron DESBARRES. MARTÈNE, à De/granges. TJn envoyé de nos ennemis demandé à vouâ entretenir. Desgranges. Qu'il paroiffe ! mais d'abord avertiriez nos Concitoyens de fe rendre à cette audience. Vous le favez, Martène, je ne fuis &c ne veux être ici que leur égal. W< SCENE FRANÇAIS. p LES HÉROS -L^&A^UA^^A £ j^^jS^^Ç^t^^^^^Ç'l' ACTE TROISIEME. mais je ne crains rien pour fa gloire. Le bruit du canon cejje. ADELAÏDE, avec agitation: Amélie.....le bruit a ceffé. Amélie. Je frémis. Adélaïde. Qu'annonce ce long & trifte filence f Amélie. Que l'inftant de la mort eft venu. Le bruit recommence. FRANÇAIS: 7? Adélaïde. Bafiure-toi. Le Ciel ne nous abandonnera point. ( Le bruit cefl'e de nouveau ) . ... il cefle encore. Amélie. C'en eft fait. Adélaïde, avec plus d'agitation. Attens.....écoutons.... Adélaïde appuie fa tête contre une colomne. Après un ajje^ long jilence^ on entend trois coups de cloche, Amélie. Tout eft perdu. Adélaïde. Cette ville ne fera bientôt plus qu'un varie bûcher. >7 SCENE QUATRIEME. PELLETIER, LES PRÉCÉDENS. Pelletier. Arrêtez, arrêtez ; Condé a rempli fa promette , & la viûoire eft à nous. DESGRANGES, dans une furprife extrême. Que dites-vous, ami ? Pelleti er. Que le Prince a forcé le camp des Impériaux , a renverfé leurs retranchemens, s'eft ouvert un FRANÇAIS. §j paflage à travers leur armée i &c qu'il entre victorieux dans nos murs. Desgranges, apptrcevant h Prime ds Coudé, Soldats, Citoyens, le voicis Tombons aux pieds de notre libérateur. Tous fe précipitent aux genoux du Princé* i tu riffl-^_ ... I ' * SCENE SEPTIEME. TRÉMONT, un drapeau à la main ; GALAS, fans armes & la tête nue , NOUVELLE TROUPE de Citoyens, LES PRÉCÉDENS. Le Baron Desbarres, fe précipitant dans les bras de Trémont. O, mon fils ! mon fils. ... Seigneur, pardonnez. ... Je me croyois le plus malheureux des pères ; & je fuis au comble du bonheur. ... Tu, ne nous ^rahiffois donc pas, mon fils $ FRANÇAIS. $ 7 TRÉMONT, avec dignité. Avez-vous fi peu connu Trémont & tous ces braves citoyens ?. ... Prince , je vous livre mon prisonnier. Le Prince de C o n d é. Je reconnois là votre fang , Desbarres. Le Baron Desbarres. Apprends-nous , mon fils..... Trémont. Déterminés à réduire en cendres îe camp des ennemis, nous volions à cette noble enîreprife. Un perfide à qui l'un de nous en avoit imprudemment confié le fecret, a éclairé nos ennemis. Vin^t fois nous nous fommes vus fur le point d'être écrafés par leur nombre ; tandis que nous nous obftinions à les repouffer, Marcelli, caché, parmi eux, lève fur moi fon glaive ; j'évite le coup, & le renverfe mourant à mes pieds. Camille» Le traitre ! TRÉMONT, froidement à Camille, Avant que d'expirer, il a tout révélé, Ca- 88 LES HÉROS mille.... ( Au Prince de Condé. ) Vous avez paru t Seigneur; & toute leur armée a pris la fuite. Le Général Galas fe retiroit fuivi d'un petit nombre des fiens. Nous courons à lui ; je l'attaque , & il tombe en mon pouvoir. Desgranges. Mais cette lettre..... T RÉMONT, à Galas , en lui présentant la lettre. Général, vous me devez la vie : je n'exige de vous d'autre récompenfe que l'aveu de la vérité. Galas, Je l'ai écrite. TrÉM ONT, A qui ? Galas. A Camille , qui devoit remettre cette ville en ma puiflance. Le Prince de Condé, à Camille , après avoir parcouru la même lettre. Malheureux ! Camille, Seigneur.,., FRANÇAIS, S? Le Prince de Condé. Les vertus de ces braves citoyens n'avoient pu te toucher ! .... Soldats , qu'on l'enfévelifle dans le plus fombre cachot, & qu'il expie le plus noir des- forfaits , dans les horreurs d'une éternelle prifon.... ObéifTez. Camille fort, entraîne par des Soldats. * ■ - mSesé ^^ ■ ==* SCENE HUITIEME & dernière. LES PRÉCÉDENS. Le Prince de Condé, à Trémont, Approchez, jeune héros. Le Baron Desbarres. Viens, mon fils. Le Prince de Condé. Il n'eft pas en mon pouvoir de vous donnes une récompenfe proportionnée à vos fervices ; mais je puis du moins vous prouver Peftime dont je fuis pénétré pour vous. Recevez cette épée. ( Tandis que le Prince tire fon épée , Trémont remet fin drapiau entre les mains d'Adélaïde, ) Donnez-, LES HÉROS FRANÇAIS. moi la votre ; &c que cette fraternité d'armes foît un monument de l'amitié qui doit régner à jamais entre nous. Trémont, Ah ! Seigneur. ... Belle Adélaïde , le Prince a tout fait pour ma gloire; mais je ne puis tenir mon bonheur que de vous. Desgranges. Ma fille..... Le Prince deCondê,^ Adélaïde. Si votre main, Madame , doit être le prix de la valeur, qui, plus que Trémont, a droit d'y prétendre ? ( Adélaïde donne la main à Trémont. ) Vous, Defgranges , partez; allez annoncer au Roi la nouvelle de votre triomphe. Je vous ordonne de lui détailler tous les événemens de ce fiége mémorable. Il n'en cft aucun qui ne foit digne de fon admiration, de fa reconnoiffance, & qui ne doive être pour tous les Français ua exemple glorieux d'enthoufiafme pour l'honneur , & d'attachement à la patrie. FIN DU TROISIEME ET DERNIER ACTE, PRÉCIS HISTORIQUE DU SIÈGE DE SAINT-] E AN-DE-LONE. AVIS. do MME je n'ai pu trouver dans aucun hijlorien des détails plus fatisfaifans fur le Jlege de Saint- Jean-de-Lône , que dans Vhif- toire intérejfante que M. Béguillct nous a donnée des guerres des deux Bourgognes } je préviens que j'ai eu recours a [on ouvrage pour recueillir les principales circonjlanccs de cet événement. PRECIS HISTORIQUE DU SIÈGE DE SÀINT-JEAN-DE-LONE. RÈS de deux ans s'étoient écoulés depuis le commencement de cette guerre fameufe , que le Cardinal de Richelieu, pour fe rendre utile à fon maître, avoit fait déclarer aux deux branches de la mai- fon d'Autriche. L'armée françaife, campée devant Dole, ayant reçu ordre de lever le fiége de cette ville , pour arrêter les in- curfions des Efpagnols, fortis des pays- bas & répandus fur nos froncières , le Prince de Condé , qui la commandoit, 94 P R Ë C î S fe retira en Bourgogne , pour veiller à la défenfe de cette Province, dont on lui avoit confié le gouvernement. Galas , chef des troupes Impériales, y étoit déjà entré t à la tête de quatre-vingt mille hommes. Cependant l'hyver s'avançoit, & ce Général , qui avoit autant à redouter du débordement des rivières , que de la valeur de nos troupes, y cherchoit un azile fur, d'où il fe promettoit de pénétrer, dès le prin« tems prochain, jufqu'au cœur du Royaume. Pour exécuter ce projet, il falloit fe rendre maître d'une ville , qui, en lui ménageant une communication libre avec la Franche-Comté , pour en tirer les fecours néceflaires, lui afîurât en même tems une retraite , en cas que fes armes n'enflent pas tout le fuccès qu'il en efpéroit. Dans un HISTORIQUE. 95 confeil de guerre où affifta le Duc Charles de Lorraine , qui ne pouvant oublier les injures qu'il avoir, reçues de la Prance, étoit allé fe joindre aux Impériaux , on délibéra vers laquelle des villes de la Pro- .vince on tourneroit fes premiers efforts, Dijon, Beaune, Saint-Jean-de-Lône & Au- xone , leur paroiffoient également propres à faciliter le fuccès de leur entreprife. Le Duc de Lorraine étoit d'avis de marcher droit à Dijon } d'où leur armée fe trouvoit peu éloignée , & dont la prife termineroit tout d'un coup la campagne, & leur aflu- reroit la pofleflion de toute la Bourgogne. Mais Galas ( i ) leur repréfenta qu'il ( i ) Mathieu Galas, fameux Général des armées de l'Empereur , naquit à Trente, en 1586, d'une famille pauvre & obfcuie. Dans fa jeuneffe il fut page du Baron de Beaufremont, c)G PRÉCIS feroit plus facile de s'emparer de Saint- Jean- & pafTa cnfuite par tous les gracies militaires. De fimple foldat, on le vit s'élever en peu de tems au gracie de capitaine d'infanterie; & devenir Gouverneur de Rocca de Niva, dans le Mila- nois. Galas s'étoit lignalé en Allemagne, tous le Général Tilly, l'un des principaux foutiens de la gloire & de la puif- fanec de Ferdinand II. Il fe diftingua de même en Italie , & fur- tout au fiége de Mantouc. Enfin , & par fes intrigues , & par fa valeur, il parvint à être nommé membre du Confeil Privé de l'Empereur , qui le préféra au célèbre Baron de Walftein. Celui- ci aftedtoit dés long-tems l'indépendance , & refufoit > depuis la mort de Guftavc, de déférer au Confeil de Vienne. Inftruit qu'on l'avoit dépouillé du commandement général désarmées, pour le confier à Galas, Walftein fe fit prêter ferment de fidélité par fes troupes, & fe retira à ^Egra, place forte, fituce fur les frontières de la Bohême & de la Saxe. L'Empereur chargea Galas de la débarraffer d'un homme auftl dangereux. Ce Général, en obéiiïànt à fon maître, fe défit d'un rival qui nui- foit à fon avancement. Il commanda en Chef les années Impériales en Allemagne & en Alface,& vint échouer en Bourgogne. D'abord il fut plus heureux contre les Suédois ; mais fon armée ayant été entièrement défaite près de Magdebourg, il perdit la faveur de Ferdinand , qu'il recouvra quelques années avant fa mort, arrivée en 1647. de-Lône J HISTORIQUE. 97 de-Lône ; que, d'ailleurs la fituation de cette ville , qui étoit une clé des deux Bourgognes , la mettait en état d'être fortifiée en peu de tems , & à peu de frais i qu'enfin en raflemblantles eaux de plufieurs petites rivières & marais voifins, & en les conduifant dans la Saône , par un nouveau lit, on pourroit former de cette place une - ifle prefque inaccefîible & impraticable. Saint-Jean-de-Lône, (z) petite ville du Duché de Bourgogne, fur les frontières de la Franche-Comté, forme un demi- ovale d'environ dix-fept cents pas de cir- ( i ) C'eft à cette ville que devoit aboutir le fameux canal de jonction des mers, par le centre du Royaume, tenté fous tous les règnes, depuis François I, S: dont le projet a été abandonné pour l'exécution du canal de Languedoc , le plus beau monument du fiéele de Louis XIV. G 98 PRÉCIS conférence. Cet efpace renferme deux cents maifons. Au tems du Siège, on n'y comp- toit que treize à quatorze cents habitans, parmi lefqueîs il s'en trouvoit à peine deux cents en état de porter les armes. Elle eft entourée d'une (impie muraille de brique, d'un foffé afféz large , qui reçoit les eaux de la Saône, & d'une chauffée de terre large d'environ douze ou quinze pieds, défendue par trois baftions, fi l'on peut nommer ainfi trois élévations de terre plus hautes & plus larges que la levée. Ces baftions, de même que cette chauffée, avoient été remparés avec des tonneaux remplis de terre & foutenus par des pieux. On avo't auffi commencé un double foffe, mais le tems n'avoit pas permis de l'achever. Quatre tourelles de bois avec les trois baftions HISTORIQUE. 99 de terre dont nous avons parlé , compo- foient toutes les fortifications de cette place. Auflitôt que les habicans furent inftruits du deiTein des ennemis, ils fe préparèrent a. une vigoureufe réfiftance. Le Baron Desbarres , qui habitoit un château voifin, vint, accompagné de Trémont, fon fils unique, fe jetter dans la ville, pour y figna- Ier fon courage & fon patriotifme. Quelques amis repréfentant à ce vieillard vénérable , qu'il devroit du moins fouftraire à ce péril éminent, un fils d'un âge encore tendre, le feul héritier de fon nom ôc de fes grands biens, le vieux guerrier les regarda avec indignation & leur répondit : ! j> qu'il pîongcroit fon épée dans le cœur » de fon fils , s'il favoit qu'il eut la moin- 5i dre part à cette démarche ; que ni lui, Gij ioo PRÉCIS 5> ni Trémont ne pourraient jamais trou- » ver une plus belle occafion de fervir la v patrie, qu'en répandant leur fang pour » la défenfe d'une ville d'où dépcndoient « le falut de la Bourgogne & le deftin dô \ i » la France. » D'autres gentilshommes des environs s'y rendirent auffi avec leur familles, fans vouloir confentir qu'on tranf- portât en d'autres lieux leurs meubles & leurs provifions , difant qu'ils vouloient abandonner leur fortune & leur vie à l'événement de la guerre , & fe défendre juf- qu'à la mort dans une ville où étoient tous leurs amis. Il n'y avoit que huit petites pièces de canon dans la place. La garnifon étoit réduite à cent cinquante hommes du régiment de Conti, relie de huit compagnies HISTORIQUE, ioï qui avoient éprouvé toutes les horreurs de h pefte & divers autres aceidens. Elles étoient commandées par Rochcfort d'Ailly de Saint-Point, officier d'une valeur reconnue , & que jamais la crainte du danger n'avoit arrêté dans le chemin de la gloire. Deux jours avant l'arrivée de l'armée impériale, ce brave guerrier fut attaqué de la perle. Ce funefte événement porta la con- fternation dans le cœur des officiers & des foldats. Ils n'avoicntplus cespenfées nob'es &généreufesqu'infpire la pr Jfence d'un chef valeureux. Machauld, fon Lieutenant eh:in- ccloit entre la crainte & le devoir. Ceux même qui avoient le plus de courage, fré- rnifTant de l'énorme difproportion qu'il y avoit entre leurs forces & celles des ennemis a au nombre de quatre-vingt mille-- G iij loi PRÉCIS hommes, ne croyoient pas pouvoir , fans une folle témérité , s'engager dans le péril de la défenfe. Ils s'en expliquèrent ouvertement. Les habitans indignés ne favoient à quoi fe réfoudre. Livrés au défefpoir , ils furent d'abord fur le point de tourner leur fureur contre la garnifon ; mais Tefpérance de la ramener par des voies plus douces, calma par degrés ces tranfports impétueux. Ils courent en foule à l'hôtel du commandant , & lui expofent que la garnifon y après s'être engagée à fe défendre avec les habitans, jufqu'à la dernière extrémité y change honteufement de réfolution , & que Machauld, fon Lieutenant, efl: un lâche qui imprime dans le cœur des foldats , la vaine terreur dont il eft frappé. Le brave d'Ailly leur exprima combien il lui ctoie HISTORIQUE. 103 douloureux de ne pouvoir fe mettre lui- même à leur tête ; il ajouta que les ravages de la contagion, la foiblefle de la place & Je petit nombre de les foldats fembloient préparer aux Impériaux une conquête ai- fée ; mais puifque rien n'étoit capable de les étonner , qu'il étoit jufte de féconder leur généreufe réfolution. Il afîèmble aufî]- tôt les officiers, reproche à fon lieutenant d'être infidèle à fa patrie, & de manquer de courage dans une occafion où il pourroit fe montrer digne de l'honneur qu'il avoit de commander en fa place. Machauld frémit à ce difeours, & répondit, qu'il ne manquent ni de courage; ni de fidélité ; mais que la plupart des foldats étant malades , le refle ne fuffifoit pas pour la défenfe , & que fi les habitans v '. ► io4 PRÉCIS. loicnt abandonner leur vie en furieux, la garnifon n'étoit pas obligée de périr pour fatisfaire leur défefpoir. Les autres officiers repréfentèrent qu'il ne pouvoit être honteux d'ouvrir les portes d'une ville fans munitions , fermée d'une foible muraille de brique, où la première batterie ouvrirok une brèche capable de recevoir un bataillon de front ; qu'il étoit plus fage de demander une capitulation honorable, que de s'expo- fer à la rage des ennemis qui, furieux d'une înfolente réfîftance , porteroient par-tout le fer & le feu. Les principaux citoyens répliquèrent, qu'expofés les premiers par le fort de la guerre à l'effort des armes impériales , ils dévoient au/fi les premiers faire éclater leur vaillance & leur patriotifme. « Si nous ou- HISTORIQUE. 105 )) vrons nos portes, pourfuivirent - ils , » avec la même ardeur, toutes les autres » villes croiront pouvoir nous imiter : une • » ferme réfiftance , au contraire, dût » nous trahir la fortune ! les retiendra a dans le devoir. Nous ne parlons point [ » des fecours qui nous font promis : qu'on 3) nous abandonne à nous-mêmes ! eft-il » rien de plus beau que de fe facrifier - » pour le fervice du Roi, & pour l'hon- » neur de la patrie ! La place eft foibîc & »> fans fortifications ; mais la valeur nous » tiendra lieu de remparts. Il eft bien » étrange que nous ne puiffions trouver h parmi des gens nourris dans les corn- » bats, un zèle qui réponde à notre fer- » meté. v «fc Enflammés parce difeours, les officiers io6 PRÉCIS jurèrent de ne rien ménager pour les fou- tenir. D'Ailly , dont la maladie ne pouvoit abattre le grand cœur, dans l'enthoufiafme de cette fubite révolution, leur teint un difcours plein de cette éloquence militaire qui fubjugue les âmes , & les pénètre d'horreur pour la foiblefle & la lâcheté. Cependant les ennemis avoient commencé de former un fiége régulier ; & Galas , qui fe flattoit d'emporter la place au premier afifaut, fit fommer la garnifon & les hatritans de fe rendre à fa diferétion. Joignant la raillerie à fes menaces préfomp- tueuf.s, il avertit les affiégés de lui tenir un déjeûner prêt pour le lendemain de grand matin. On lui répondit qu'il feroit bien.reçu. En effet cette bravade lui coûta i la perte de plusieurs foldats. HISTORIQUE. 107 Dès le furlendemain , une artillerie formidable tonna fur la ville les bombes (3) éclatant de toutes parts , renverferént plu- fieurs maifons. Un fpeétacle fi. terrible étonna d'abord les efprits. Les femmes furent les premières à vaincre leur terreur. Il n'y eut que deux ou trois habitans qui fe dérobèrent au danger pendant la nuit. (3 ) Il y en eut une qui tomba dans la maifon du génèrent Petit-Jean de Brazay, qui s'étoit retiré à Saint-Jean-de-Lône, pour combattre avec fes amis. Son père an été par la goure , rcpofoit triftement dans fon lit. Réveillé par le fracas , il crut que l'ennemi, maître de la ville fe répandoit dans les maifons. II fe lève ; la bombe perce la voûte, & va s'enterrer dans ta cave, fans que ni lui ni fes deux petites filles, qu'il tenoit ferrées contre fon fein , reçuffent aucun mal. Il (e fait porter incontinent fur la brèche où étoit fon fils , & lui raconte cet événement. Le fils embrafTe fon pere , & remercie Dieu qui a veille fur les jours de fil famille. Le vieillard fait apporter un? chaifè fur la muraille , derrière un créneau, d'où , pendant le refte du fiége , il ne ceffoit de charger l'ennemi à coup de moufquet. ioS PRÉCIS Les effets de ces lâches furent abandonnés au pillage , & leurs provifions portées fur les remparts & diftribuées à la garnifon. Mais par combien d'aétions héroïques de la part des autres citoyens , cette honteufe défertion ne fut-elle pas expiée ! On diftinguoit entr'autres le Baron Dcfbarres, qui malgré fon grand âge, s'étant fait porter fur la brèche , affis dans un fauteuil, tiroit fans' ccfle fur l'ennemi. Ses domefliques & nombre de femmes étoient occupés, les uns à charger fes armes , les autres à fondre du plomb pour lui fournir des balles. Trémont fon fils & FEchcvin Defgranges, couroient aux lieux les plus expcfés pour encourager les corn- battans & animer les enfans & les vieillards a réparer les brèches. HISTORIQUE. 109 Le brave d'Ailly ne voulut point attendre la mort dans fon lit. Il (e fit porter fur la muraille, d'où il exhortoit fes guerriers à défendre courageufement leur vie , puifqu'il falloir la perdre ou la conferver par la valeur. Le feul Machauld , toujours plein d'animofité contre les habitans, affcc- toit de mal augurer de leur réfiftance , afin de décourager la garnifon. On le foupçonna même d'avoir des relations avec l'ennemi. Toulorges, Avocat du Roi, prévenu de fes intrigues & de fes murmures féditieux, l'aborda fièrement , l'accabla de reproches, & lui préfentant la pointe de fon épée , le menaça de le tuer s'il ne rentroit dans fon devoir. Les Officiers & la garnifon , témoins de cette action de vigueur , lui donnèrent hautement des louanges ; &z, depuis no PRÉCIS ce moment, la bonne intelligence fut rétablie entre les foldats 6c les citoyens , au point que l'officier qui commandoit fur la brèche ayant été mis hors de combat, le findic de la ville fut nommé pour commander en fa place. Le premier jour de Novembre on eut à foutenir un afiàut général. La réfiftence fut encore plus vigoureufe que l'attaque. Les affiégeans fe préfentoient a peine fur la brèche, qu'ils y perdoient la vie. On coupoit à coups de hache , les mains de ceux qui s'entr'aidoient pour monter ; on repouflbit les autres avec des hallebardes. Cependant, de nouveaux foldats fuccédant toujours à ceux qui tomboient^ la valeur auroit été h la longue accablée par la multitude 3 fi. les femmes , qui mérité- HISTORIQUE. ï iI rent le principal honneur de cette journée , ne fe fuffent diftinguées par une intrépidité qui n'eut peut-être jamais d'exemple. Armées de piques & de moufqucts , elles fe trouvoient par-tout où le danger étoit le plus p reliant. Quelques - unes s'avifèrenc même , de faire bouillir des huiles & des graiflès pour verfer fur les afliégeans cette liqueur dévorante , qui arrêtât leur furie. On les voyoit tomber les uns fur les autres en pouffant des hurlemens effroyables. Rebutés enfin de ce nouveau genre de combat, ils fe retirèrent lorfqu'ils virent l'un de leurs principaux officiers blefTé dangereufement. L'afTaut dura trois heures entières, fans perte confidérable du coté des habitons ; mais les ennemis, outre un grand nombre / de bleffés, laifîèrent plus de cinq cens hommes au pied des murailles, iiz PRÉCIS Les magiftrats craignant de-voir le courage des habitans ébranlé , avoient pro- pofé la veille une délibération, par laquelle ils dévoient tous s'engager à s'enfevelir fous les ruines de la ville , en cas que la brèche fut forcée. Le lignai de l'afïaut avoit interrompu cette afTemblée. On la reprit le lendemain. Comme cet a&e doit être un monument éternel du courage & du pa- triotifme français , on nous faura gré de le rapporter ici dans toute fon étendue. jj Nous Pierre Defgranges & Pierre » Lapre , Echevins & Juges ordinaires de ; 33 la ville & commune de Saint-Jean-de- 33 Lône : favoir faifons à tous qu'il appar- j) tiendra , que ce jourd'hui 2 Novembre 3) 1636 , environ l'heure de midi, nous ■y> nous fommes alfemblés avec les habitans n ci-après HISTORIQUE. 113 » ci-après dénommés, au corps de garde v de la porte de Saône; favoir M e . Michel » de Toulorge , Confeiller, Avocat du » Roi en ce Bailliage ; Jean Pelletier , j? Procureur du Roi ; honorables Claude j> Martène ; Jean de Lettre ; Jean Dumay ; » Etienne Robin ; François Verderet ; » Bénigne de Villebichot ; Philibert Mi- » chelot ; Claude Baron ; Bénigne Ra- j> maille, & Antoine Puzin , faifant par- 35 de des notables habitans de ladite ville, jj pour nous réfoudre promptement fur le » fiége qui nous a été formé, & afîàut }) livré dès le jour d'hier, par les armées j? de l'Empereur , des Rois d'Efpagne & » de Hongrie , & du Duc Charles de » Lorraine ; même fur ce que leur tam- » bour feroit entré une féconde fois dans H n4 PRÉCIS » la ville, il y a environ une heure , pour >? la fommer de fe rendre, & fe foumet- v tre à leur puifTance & autorité : ce que 53 faifant , font furvenus encore quelques » habitans , qui ont dit que d'autres j) avoient traitreufement quitté & aban. » donné la ville : favoir , M e . Jean Mo- yj rel, Echcvin ; Louis Paffard & Jean » Bataillon , & d'autant que le canon en- » nemi avoit fait brèche, battoit inccrTam- » ment en ruine , & envoyoit continuel- » lement des grenades & des bombes , » qui pouvoient étonner & affaiblir le cou- j? rage de quelques-uns , & que depuis le x> matin, l'armée ennemie paroiiïbit en 53 efeadronsfur la rivière de Saône, & qu'il » y a apparence que c'eft pour nous don- » ner un fécond aflaut ; il étoit néceflàirc HISTORIQUE. 115 » de prendre une bonne & prompte ré- » lolution, & témoigner au Roi la fingu- y Hère fidélité que la ville a toujours eue » à fon fervice , le zèle 6c l'affeclion que » tous les habitans doivent avoir pour v leurs familles, biens, vies, honneurs, » & confervation d'iceux : par la voix » commune de tous les habitans a été » couclu & réfolu, qu'ils prêteroient de » nouveau, comme par effet ils ont pré- Y> fentemenC prêté en nos mains , le fer- t) ment de fidélité au Roi & à la ville , » déclarant tous vouloir courageufement » expofer leur vie aux efforts des ennemis, x> pour la défenfe de la place , contre tou- » tes autres intelligences à ce contraires ; f) MÊME SONT RÉSOLUS, EN CAS QUE PAR » MALHEUR ILS VINSSENT A ÊTRE FOR- Hij né PRÉCIS 33 CES, DE METTRE LE FEU DANS LEURS 33 MAISONS ET AUX POUDRES ET MUNI- W TIONS DE GUERRE , ÉTANT EN LA MAI- » SON DE VILLE, AFIN QUE LES ENNEMIS » NE RECOUVRENT AUCUN AVANTAGE ; 33 ET ENSUITE DE CE , TOUS MOURIR l'É- 33 pée a la main ; & à toute extrémité, » & où il y auroit moyen de retraite , de 33 le faire fur le pont de Saône , & jetter , jj en fortant, une arcade d'icelui dans 33 l'eau , afin d'avoir moyen de fe retirer 33 en fureté. Et comme il y a des princi- j> paux de la ville qui font à leurs poftcs , 33 & en fa&ion fur la muraille , a été ré- 33 folu que la délibération ci-deflus leur 53 fera préfentement montrée par le Gref- 33 fier-commis, afin de favoir s'ils y veu- t> lent adhérer ; en témoins de quoi nous HISTORIQUE. rr 7 » nous fommes fouffignés avec tous les f » habirans & Jean Gagnet, Greffier com- » mis pour le foupçon de la maladie con- ! » cagieufe étant dans la maifon de Maître » Claude Niveler, Greffier & Secréraire » ordina re de la ville, ayanr en fa puiflànce v le livre clés délibérations, par le moyen » de quoi la préfente n'y peut être inférée. » Signe fur la minute , Defgranges , La- » pre , Toulorge , Pelletier , Dumay, « Martène, de Lettre, Robin, Faroux, j? de Villcbichot , Ramailîe , Puffin , » Verderer, Michelot, Perrier & Ga- » gnet, Greffier. Et à l'inftanr par le dit » Jean Gagnet, Greffier-Commis , ladite j} délibération a été montrée au fieur Jan- | yy nel, Lieutenant Civil , Commàndanc » li ta porrc de la tour Trucliot, lequel a H iij, ri8 PRÉCIS 55 adhéré au fufdit ferment, & s'cfl fouf- » figné avec cous les habitans y étant, & î 55 fâchant figner. Signé Jannel, Boifot y 55 Pierre , Dumay , Maillot, Joliclers , 55 Vaudray, Denevers, Louhet, Godard,. 55 Michelot, Millot, Pierre & Gagnée , 55 Greffier. Et à l'inftant me fuis tranf- » porté au lieu de la brèche, où étoit M c . v Claude Pouflis Procureur Sindic r ' 55 qui a adhéré à la fufdite réfolution , ce 55 a ligné fur la brèche , avec tous les ha- 55 bitans fâchant le faire , & étant à la brê- 55 che. Signé Pouflis, Gagnet, Bélot,. y. Brocard , Michel , Rougeot, Denis: 5> Garnier, Ferrand & Denevers. n Aucune hiftoire ne fait mention d'un exemple de fidélité a fon Prince , & de dévouement à la patrie, comparable à ce- H I S TORIQUE. 119 lui-ci. Quelle gloire pour ces familles, qui fe font confervées jufqu'à nos jours , de voir leurs noms infcrits dans cette étonnante délibération , dont la poftérité pour- roit foupçonner la foi, fi cet événement n'ctoit garanti par tous les Ecrivains de ce tems-la. Qu'on fe repréfente la fîtuation de ces généreux citoyens ! défendus par de foibles remparts , réduits par les fureurs de la pefte k deux cens hommes en état de porter les armes, avec fix pièces de canons pour toute artillerie , ils ne font ébranlés ni par les murmures d'une garnifon découragée , ni par l'afpect menaçant d'une armée de quatre-vingt mille hommes- La mort de leurs amis , leurs propres ble/Tures r des aflàuts continuels t des travaux répétés: a. toutes les heures du jour & de la nuit r i2o PRÉCIS rien ne peut affaiblir, leur confiance. Elle fe ranime au milieu des périls. Si quelques- uns d'entr'eux s'épouvantent de l'éclat des bombes & de la chute des murailles, on menace du gibet le premier qui parlera de fe rendre. Au fein du tumulte, parmi les horreurs du carnage , la prudence ne les abandonne point ; malgré fes rufes & fes feintes attaques, l'ennemi le rrouve toujours devant lui. Un de leurs chefs propo- fe de fe lier par un vœu à ne point fe rendre , même à l'extrémité, tous embrafTent ce parti avec chaleur. La délibération portée de polie en pofte e(l fignée de chacun des habitans jufque fur la brèche. Si la fortune des affiégeans l'emporte, on veut qu'au fon de la cloche , le feu foit mis aux maifons , & qu'on péruTe erjfuitc l'épée à HISTORIQUE, m la main. L'enthoufiafme de la vertu faifit l'ame à ce fimple récit, qui élève ces braves Français au-delTus des citoyens de Numance. Par une fuite de cette délibération, iî fut enjoint à tous les habitans de préparer au milieu de leurs maifons de la paille , & d'autres matières combuftibles, pour y mettre le feu au premier lignai. Les préparatifs étoient déjà faits en partie ; car on avoit commencé dès la veille, & même avant le premier affaut, à former cette t€- folution. On plaça au devant des portes, des mèches qui aboutifToient aux endroits de chaque maifon les plus propres à s'enflammer. Des enfans & des femmes furent portées pour y mettre le feu au fignal convenu. On prit enfuite des mefures pour 121 PRÉCIS échapper, s'il étoit poflible T à ce vafte incendie. Il y eut des ouvriers chargés de couper une arcade du pont, qu'il feroir. facile de renverfer dès qu'on feroit pafle de l'autre côté de la rivière. On fit con- ftruire un fourneau dans la principale rue , voifine de la brèche, pour y jetter le refte des poudres , lorfqu'il n'y auroit plus de refiburce dans la défenfe : enfin on embar- raffa les rues , à la réferve de quelques défilés connus des habitans, avec des bois & par des coupures , afin que les ennemis, arrêtés par tant d'obftacles, ne pufTent pourfuivre les aiïîégés. Tout cela fut exécute avec une incroyable diligence ; & iî fembloit que ces généreux citoyens détrui- fifîènt moins leurs propres biens, que ceux de leurs ennemis. HISTORIQUE. 125 Ceux-ci, de leur côté , fe préparent à livrer Paflàttt le plus furieux. Le fignal en eft donné par une décharge générale d'artillerie & de moufqueterie. Six bataillons de huit à neuf cens hommes chacun, s'avancent vers la brèche en bon orJre , enfeignes déployées. La cavalerie les fuit & fe range en bataille pour les foutenir. Audcvant marche un corps nombreux de pionniers chargés de planches & de fafeines» On a bientôt comblé les foffés & réparé le pont, malgré le grand feu de la ville Auf- fitôt deux bataillons, ayant des grenadiers à leur tête, fe préfentent a la brèche l'épée à la main. Ils font repoufîés après une rude efearmouche. Gafpard de Mercy, Sergent de bataille de l'Empereur , prend alors le commandement, & ramène de nouveaux 124 PRÉCIS bataillons à la charge, avec tant de furie , que les habitans commencent à défefpérer du fuccès de la défenfe. Il s'en faut peu qu'on ne donne le terrible fignal de l'em- brafement. Aux clameurs lamentables de quelques femmes, un enfant approche déjà le feu de la mèche, lorfque des cris de joie annoncent tout-à-coup l'arrivée du fecours. Douze des principaux habitans d'Auxonne viennent apprendre à d'Ailly que Rantzau, Maréchal de camp du Prince de Condé , s'avance à la tête de huit cens chevaux & de deux régimen ; d'infanterie. Le courage des afTiégérs fe ra;.irne. Us fe jettent en furieux furies Impériaux. Ceux- ci , forcés peu-à-peu de reculer , fe retirent enfin avec une fi grande vîteffe , que ne fe donnant pas le tems de repafTer fut HISTORIQUE. ïïj les fafcines, ils fe précipitent les uns fur les autres dans le fofle. Le Général Mercy, défefpéré de voir fuir honteufement fes foldats devant un petit nombre d'hommes & de femmes , s'efforce en vain de les ramener à la charge : il ne peut les rallier ; & la nuit qui lurvient, l'oblige d'abandonner cet afîaut mémorable ( 4 ). Cependant, les habitans ne voyant point arriver le fecours annoncé, & ne fe trouvant plus en état de foutenir une nouvelle attaque, propofèrent de mettre les femmes & les enfans en fûreté, en les faifanr. fortir de la ville. Les femmes s'y oppofe- ( 4 ) Il dura près de quatre heures. Les Affiégeans y perdirent fept à huit cens hommes. Les Aflîégés y furent prefque tous bleffés, fans qu'il leur en coûta néanmoins plus de trois habitans & de huit foldats, chofe incroyable, fi elle n'cwit atteftee par tous les mémoires du tems. i26 PRÉCIS. rent & voulurent partager avec leurs maris le défàftre dont ils étoient menacés. La peinture qu'on leur faifoit des maux affreux d'une ville emportée d'aflaut n'ébranloit point leur courageufe réfolution. Elles furent enfin obligées de céder à la tendreflè & aux craintes de leurs époux, décidés k mourir fur les cendres de la patrie , s'ils ne pouvoient la conferver au Roi. Mais Condé, le fauveur de la Bourgogne , avoit pris de trop juftes mefures pour ne pas fecourir ces malheureux. Rantzau , qu'il avoit détaché de fon armée , avec les troupes dont nous avons parlé , s'avançoit à grands pas. Le bruit du canon, qu'il entendit pendant fa marche , le fit voler à toute bride, fuivi de fa cavalerie. Toutefois, malgré fa diligence, il ne put arriver qu'une heure HISTORIQUE. 127 après le dernier aflaut. Ce renfort fi long- tems defiré remplit la ville de joie. On allume des feux fur tous les remparts • & pour tromper les ennemis fur le nombre de ces troupes, on les fit paflèr & repafîèr plufieurs fois fur le pont, armées de torches enflammées, & au bruit des tymbal- les , des trompettes & des clairons. Rantzau fe fit conduire a tous les pof- tes, & convint, en examinant l'état de la place , que les foldats les mieux difcipîinés & les plus aguéris ne fe feroient pas comportés avec plus de prudence & de valeur. On s'emprelfa de fournir abondemment du vin & des vivres à ces troupes, qui payèrent la nuit dans la bonne chère & le fom- meil , tandis que les habitans, craignant quelque furprife , montèrent la garde. Us 13S PRÉCIS firent, même, une fortiefur les dix heures du foir, pénétrèrent dans les rctranche- mens, & donnèrent une alarme fi vive, que s'ils fe fuffent abandonnés à leur impé- pétuofité , ils auroient mis le défordre dans tous le camp ; mais la crainte d'être enveloppés au milieu des ténèbres, les ramena triomphans dans leurs murs, avec cinq ou fix prifonniers. Cet heureux fuccès augmente l'allc- grefîe publique ; on alluma de nouveaux feux fur les murailles , & on élevoit des cris de joie, comme fi l'ennemi eut été déjà loin de la ville. Les femmes que l'on avoit fait fortir pour leur fureté , ayant ap- perçu ces feux dans l'éloignement, crurent qu'on avoit exécuté le terrible projet d'embrâfer leurs maifons quand tout feroit défefpéré. HISTORIQUE. i 3s > défefpéré. Elles déploroient la perte , les unes de leurs maris , les autres de leurs pères & de leurs enfans, & fe reprochoient, en fe déchirant le fein, de ne s'être pas enfévelies avec eux fous les mêmes ruines. Les Impériaux avoient pris de fes feux une idée bien différente. La vigoureufe fortie qu'ils venoient d'efluyer ; le bruit confus d'hommes, de chevaux & d'inftru- mens de guerre qu'ils entendoient dans la place, leur perfuadèrent qu'il étoit arrivé un fecours nombreux j & ils crurent n'avoir d'autre parti à prendre que celui de la retraite. Galas ne pouvoic fe confoler d'être venu de fi loin T avec une armée formidable , pour voir brifer devant les remparts d'une petite ville qu'il s'etoit flatté d'emporter d'emblée , les forces réunies de I i 4 o PRÉCIS f Efpagne & de l'Empire. La levée du fiége étoir honteufe ; mais il fallut s'y réfoudre , dans la crainte de plus grandes difgraces. L'armée défila toute la nuit fi fecretement, que les habkans ne s'en apperçurent qu'avec le jour. Le bruit s'en répandit incontinent par toute la ville , chacun courok fur la brèche pour s'en alfurer par fes pro^ près yeux : les cris de joie éclatoient de toutes parts , & annonçoient le falut & la liberté. Le premier mouvement fut d'aller dans les Eglifes rendre grâce à l'être fu- prême , qui avoit voulu éprouver la valeur & la confiance des habkans , avant de leur donner la viétoire. Rantzau, inftruit qu'il reftoit encore quelques troupes dans les villages voifins , fe propofa de leur donner la chafTe. Les HISTORIQUE, i^ï habitans, qui brûloient de combattre en pleine campagne, les ennemis qu'ils avoient battus fur leurs murailles, avoient déjà prévenu Rantzau, qui Voulant avoir feul l'honneur de cette journée , les obligea , par fes menaces, de rentrer dans la ville : il en frappa même quelques-uns qui refu- foient d'obéir. Le mauvais {ucebs qu'i! efîiiya, lui fit croire cependant que leur fecours ne lui feroit pas inutile dans une entreprife nouvelle, qu'il méditoit. Réunis, le lendedemain, en un petit bataillon , ils firent voir qu'ils n'étoient pas moins redoutables dans un combat que dans un fiége ; & Rantzau, témoin de leur valeur, les propofa pour exemple à fes foldats. De retour dans la ville , ils tinrent une afîemblée pour députer l'un d'entr'eux 14* PRÉCIS vers le Prince de Condé , & le remercier du fecou-rs qu'il leur avoit envoyé , & dont l'efpérance avoir tellement foutenu leur ce urage, qu'il reconnoiflbient ne devoir qu'à lui tout l'honneur de leur délivrance. Ce Prince les loua publiquement d'avoir témoigré tant de réfolution & de fidélité, & promit de leur faire obtenir une récompênfe proportionnée aux ferviecs qu'ils -avoient rendus ii l'Etat. En effet, Louis XIII, inftruit de toutes les particularités de ce glorieux événement , leur accorda les diftinélions les plus honorables, F I N..