A D I N E, o cr A B E R G È R DES PYRÉNÉES. ADINE, o u LA BERGÈRE DES PYRÉNÉES; SUIVIE DE JULIE, OU LE MARIAGE CACHÉ.. Far M. WlllEMAIN D'ABANCOVRT. A PARIS, Chez L E m a R c h a m i>, Libraire, rne (lu Harlay , N". 17, près le palais de Justice. An VI Je la République. A D I jST E, o u LA BERGÈRE DES PYRÉNÉES. Anecdote gauloise, (i) L'espagne rst séparée de la France par une longue chaîne de montagnes qu'on nomme Pyn'nées; elles sont couvertes de forêts et remplies de fontaines qui forment (i) Le fond de celte historiette est emprunté de l'anglais; M. 1 lis que suffisant pour leur entretien , qui n'était pas fort disj) ndiettx. Brigitte vivait exempte de soins et d'inquiétudes, ne désirait rien , et jouissait sans trouble et sans remords du bonheur pur qui accompagne toujours la sagesse et la vertu. Elle n'habitait point sous dos lambris dorés , mais sa chaumière était'J'asyle de l'innocence et de la paix. La connoissar.ee particulière qu'elle avait de la vertu des simples, «t l'heuieux emploi qu'elle en faisait tous les jours , l'air de propreté qui régnait sur toute sa personne , une conversation qu'elle soutenait avec esprit, plusieurs talens que n'ont point ordinaitentent les gens C io ) d'une condition bornée , une mémoire prodigieuse j un fonds inépuisable de s.igesse et de gaîté qui semaient sur l'hiver de sa vie les roses du printems , tout enfin donnait une liante idée de l'éducation qu'elle devait avoir reçue , et laissait soupçonner qu'elle cachait sa naissance. Tous grossiers qu'ils étaient , les habitans de son hameau la regardaient comme une personne au-dessus de son état , la respectaient et se contentaient de l'admirer, sans vouloir détacher le voile épais qui semblait envelopper le secret de sa vie. Adine n'était pas moins digne que sa mère de j'estime des cœurs vertueux. Jamais, sous des ajuste- C M ) rocns aussi simples que les siens , on n'avait remarqué une figure plus intéressante et des traits plut 6éduisans. Les Grâces présidaient à ses moindres actions ; on eût dit qu'elles se disputaient lê soin d'ajouter encore à sa beauté, naissante. Un port majestueux , une taille élégante et bien proportionnée, une peau d'une finesse et d'une blancheur éblouissante , des traits nobles et réguliers , une gorge pl ils éclatante que la neige des montagnes, une jambe plus fine que celle du monarque léger des forêts, mille charmes enfin, dont l'art ne saurait atteindre la perfection , l'eussent fait passer , dans les premiers siècles du monde, pour 1» ( I* ) rléosse de Faplios, dont elle au* rait mérité le culte et les autels. Mais l'heufeuse trempe de son ame, l'égalité tle son caractcie, la pureté de ses mœurs, ses talens naturels la sagacité de son esprit que la bonne Brigitte avait autant perfectionnés que sa situation pou» vait le permettre, étaient bien au- dessus des agrémens de sa figure. Sa mère , qui n'avait pas toujours vécu dans les gorges des Pyrénées, s'était fait un devoir de porter son jeune cœur à l'amour de la vertu, et d'orner son esprit, de toutes les connaissances qu'une' femme pouvait cultiver dans un siècle où la stupidité et la barbarie appesantissaient leur joug odieux sur le inonde ( i3 ) monde enseveli dans les ténèbres de l'ignorance. Adine chantait avec beaucoup de goût, et les charmes de sa voix faisaient l'ornement de ces paisibles déserts i quand elle conduisait son troupeau dans les pâturages qui avoi- si liaient sa retraite , elle suspendait, par la mèlodia de ses accords } les travaux champêtres des ministres hàlés de Cérès, qui s'arrêtaient pour l'écouter et souriaient à ses chansons. Les beaux jours d'Adine s'écou* laionl dans une sécurité profonde l tandis que ses moutons paissaient sous la garde d'un chien fidèle et capable d e \ cs défendre des attaques du loup ravisseur , elle B C H) entrelaçait lu flexible osier, et le jonc , sous ses doigts délicats , prenait les formes les plus agréables. Atline n'ambitionnait point les richesses , purec qu'elle n'avait ni desirs , ni besoins; Aulne ne recherchait point les honneurs, parce qu'elle ne comprenait pas comment un homme pouvait valoir plus qu'un autre, si ce n'est par le mérite ou les tnlens, et qu'elle avait souvent entendu dire à sa bonne mère, que la vertu n'était pas toujours la compagne do la grandeur et de l'opulence; Adine enfin était heureuse , parce qu'elle savait se contenter de son sort. Cependant elle avait seize ans, et commençait à soupçonner qu'il C i5 ) manquait encore quelque chose à son bonheur. Sans connaître l'amour , elle ressentait déjà l'influence secrette qu'il communique à tout ce qui respire ; mais ce n'était point au milieu des Pyrénées qu'un cœur tel que le sien pouvait s'abandonner à ses douces impressions. La tranquillité dont jouissaient Brigitte et sou aimable fille ne fut pas de longue durée ; un événement inprévu troubla leur repos , et mit leur courage à l'épreuve. L'i llustre fils de Charles-Martel, Pépin 5 roi de France , venait d'envoyer une armée f ormidable contre les Sarrasins d'Afrique j qui , au mépris des traitéi qu'ils avaient re- B 2 ( i6) nouvelles tant de fois , ravageaient de nouveau l'Espagne , où régnait alors Rodrigue , son allié, Rain- froy, maire du palais de Neustrie, auquel il en avait donné le commandement, loin de répondre à la confiance dont son maître l'avait honoré , ne s'était occupé que de ses plaisirs : rappelle en Fiance, il fut dépouillé de tous ses emplois, et relégué pour le reste de ses jours à Angers, dont son père avait autrefois obtenu la souveraineté. Les troupes avaient besoin d'un général qui fflt en état de seconder Jeur bravoure, et Carloman , frère puîné de ce Charles, qui mérita par ses conquêtes le surnom de Grand , recula jusqu'au-delà du ( 1.7 ) Rhin , les limites de son royaume , et mit sur son front la ronronne impériale ; l'intrépide Carloman fut nommé pour le remplacer. Ce prince avait un de ces naturels heureux qui prennent facilement toutes les impressions qu'on leur donne, mais qu'une éducation martiale et les flatteries insidieuses de quelques lâches courtisans avaient corrompu de bonne heure. Elevé dans les camps , loin de la cour de son père, il avait contracté la dangereuse habitude de sacrifier tout à ses pencliaus : imbu , dès sa plus tendre jeunesse , des principes les plus faux et les plus pernicieux , il ne connaissait d'autre loi que ses désirs , d'autre B 3 ( i8_) frein que L'i m possibilité absolue de les satisfaire. Endurci aux travaux de Mars , il avait hérité de la valeur de son augu«le aïeul : taillé comme un héros, il en avait le C#ttrage et le sang-froid 5 jeune encore , il avait déjà fait sentir aux Saxons révoltés la pesanteur de son bras , et son intrépidité n'avait pas peu contribué à les faire rentrer dans le devoir : personne enfin , son frère excepté , ne l'égalait dans l'art pénible de la guerre. A peine de retour d'une expédition contre les Lombards qu'il venait de soumettre , Carlcman quitta la cour de son père, et partit pour l'Espagne .'Arrivé dans les Pyrénées, la chaleur, qui étoit ( *9 ) excessive, l'obligea d'y faire finlle. Pendant que sa suile se livrait an repos dont elle avait besoin pour réparer ses forces épuisées , il s'écarta dans un vallon entrecoupé par un petit bois (|iii formait le couvert te plus agréable. Le soleil était dans toute sn force , et Car- loman , parcourant ce labyrinthe enchanteur , bravait impunément la rage du midi. Là, respirant le frais sur le bord d'un ruisseau qui serpentait avec un doux murmure, et dont les rives ,. émaillées de fleurs champêtres , offraient le coup-d'ccil le plus varié , il admirait la beauté de la nature dans un climat aussi sauvage , et goûtait , dans cette contemplation déli- C 10 ) cicuse, un plaisir inconnu pour lui. C'était non loin de ce même vallon que Brigitte avait établi sa demeure ; et sur la lisière du petit bois, où Carloniau savourait lit fraî" cheur de l'ombrage , paissait le troupeau d'Adine. Assise au pied, d'un chêne touffu, dont le feuillage épais invitait au sommeil , elle s'était assoupie , et la chaleur semblait donner un nouveau lustre à. l'éclat de sa beauté. Carloman passe auprès d'elle et reste comme pétrifié. Jamais Vénus dans les bosquets d'Idalie, n'offrit plus de charmes aux regards du jeune Adonis. «Dieux! 33 s'écria le fils de Pépin , quel ( w ) » objet charmant !...Veî11é-je?... » Ce climat farouche....Je ne suis » point le jouet d'un vain songe... » avançons ». Mille pensées confuses s'élèvent dans son ame; les passions se réveillent tout à coup dans son coeur enivre d'amour : en proie à ses bouillana di'sirs, il n'est déjà plus tnailie de les réprimer. Hors de lui- même, tout lui devient étranger : i! ne se connaît plus; il ne voit que l'objet qui le frappe et se livre tout entier à l'impression brûlante qu'il reçoit. L'habitude cruelle qu'il s'était laite de contenter ses penchans à tel prix que ce fut, ne.lui laisse pas le pouvoir d'y mettre un frein. Ce n'est plus un homme, c'est ( 22 ) monstre farouche, un tigre écumant de rage, qui s'élance avec furie sur une proie qu'il craint de ne pouvoir saisir assez tôt. Il voit-, il se pnVi- pite dans les bras de la malheureuse Adine , n'écoute ni ses ciis, ni ses pleurs, assouvit ses désirs criminels, s'échappe malgré ses efforts, disparait et rejoint sa suite qui n'attendait que lui pour se remettre en marche. Cfpendant Adine s'abandonnait au désespoir le plus amer , errait à l'aventure et remplissait le bois de ses cris douloureux. Elle apper- çoit un étranger qui parcourt la plaine et s'éloigne à grauds pas: elle veut lui parler, la voix lui manque ; elle chancelle , tomba (23) sans connaissance , et ne revient à la vie que pour mieux sentir toute l'horreur de sa situation. En repassant auprès du chêne , témoin du crime de Carloman , elle appereoit des tablettes , s'en saisit avec précipitation, les ouvre, frémit en npprenant le nom de son perfide ravisseur , et laissant à son chien la garde de son troupeau , qui paissait paisiblement dans la campagne, va fondre en larmes auprès de sa mère, qu'el'eote àpeineieslruire du sujet de ses pleurs. « Eh bien ! ma fille, qu'avez» ■n vous résolu » ? reprit Brigitte^ sans lui donner le tems de nommer le coupable, te—Ce que j'ai résolu! » eh ! q lIe sais-je, dans le troubla ( M ) t> où je suis?-Connaissez vous » le traître ?-Hélas...-Quel » est-il?-Lisez.-Le fils du » roi !...qu'importe ! Il faut aller » vous jetter aux pieds de Pépin , » lui demander vengeance....- » Moi ! —11 est l>ou, Il nous écorr- » tera j il est roi, il doit la justice » à ses moindres sujets ; il la doit » même aux dépens de son propre » sang; il est juste, il est gêné» » reux, et nous n'avons rien à » craindre....Demain nous parti- » rons....Je t'arcompagneiai ; vas » chercher ton troupeau; je vais de » mon coté prendre des arrangeai mens nécessaires pour faciliter » notre voyage : console-toi , ma » Xi!le, et sècl.e tes pleurs ; tu n\ n est C a5 ) ■» est pas moins pure aux regards » de "Etemel.» Cependant la honte et le remords commençaient à s'emparer du cœur de Çarloman : il eût à peine commis le crime odieux , dont il s était rendu coupable , que le repentir entra dans son amè agitée. Ce prive n'était point mécliant par cari tère : né pour aimer la vertu, 41 son éducation avait été Confiée à des mains plus habiles, jamais il ne sel ut abandon né aux excèt- honteux f[iu ternirent ses premiers exploits; mais nourri, pour ainsi dire, parmi, le Carnage,il ne connaissait que la loi du plus fort, lôi souvent injuste, niais qui sera toujours maintenue dans touie sa vigueur, parce qu'elle C Ë' (16) est fondée sur l'amour de la proie, que l'homme , le plus féroce de tous les animaux , apporte en naissant , et dont il semble ne se dépouiller qu'à regret. Cédant à la pitié, dévoré de remords, et brûlant d'un feu secret qui s'allumait dans ses veines , vingt fois Garloman voulut retourner sur Ses pas pour consoler Adine, lui prodiguer ses trésors , et soulager, autant (jti'il serait en son pouvoir , l'amertume de sa douleur ; vingt lois son humeur altière et farouche le retint , et l'orgueil étouffa le cri de l'honneur; mais il revint bientôt à des sentimens plus dignes de sa naissance. Surpris du changement qui s'opérait en 1"»» (2 7 ) il chercha vainement à s'étounli.' sur l'énormité de son forfait. Sa blessure était profonde, et le ser- peut du remords ne faisait qu'irriter la plaie de son cœur. Il connut , pour la première f ois, qu'il n'est pas possible d'être heureux dans le sein du crime ; et l'amour qu'il ressentit pour l'objet charmant, dont il venait de faire le malheur, livra son ame à des tourmens qu'il n'avait point encore éprouvés. Ce fut dans cette alternative de •entiniens qu'il regagna le vallon où sa suite l'attendait ; son retour lut le signal du départ. A peine eut-il pris le commandement de l'armée , qu'il y fit régner l'ordre et rétablit la discipline: U faiblesse de son C a ( 28 ) prédécesseur avait introduit beaucoup d'abus, sa fermeté dissipa les factions et soumit les |)lus rebelles. Il s'attacha d'abord à réparer les ucrtea dont l'inaction de Rouiftoy avait été cause, et parvint en peu de tems à se rendre redoutable. Les Sarrasins cherchèrent à le surprendre, mais il devina leur dessein, et les enfermant dans une plaine , dont ses troupes tenaient les bailleurs, il tailla leur urinée en pièce , fit leur général prisonnier, les rendit tributaires, Jéli^ \-ra Rodrigue de lf>ur oppression , et repassa les Pyrénées aux acclamations d'un peuple nombreux, qui s'empressait sur les traces do son libérateur. Ni les plaisirs, ni (*>) la pompe d'une cour brillante ne purent le retenir. AcxalJé sous le poids do l'ennui qui le dévorait sans cesse, il chercha* en vain le repos, etseul, au milieu de l 7 ;illé- gresse commune , il était rongé de soucis et déchiré de remords. Ce ne fut point sans trouble qu'il revit le funeste monument île su hon- te. Il fit toutes les perquisitions possibles pour découvrir l'infortunée victime de son cruel caprice; mais il ne put apprendre autre cliose , sinon qu'elle était disparue depuis plusieurs mois , et qu'on ignorait sa destinée. 1 and is que Carloman s'épuisait en recherches infructueuses , Adine et 61} bonne mèie, après a,voir soutenu, C 3 ( 3p ) avec une constance héroïque , tout ce qu'une route longue et Jif'Iicile a de périls et de désagrémens, après avoir été retenues par une maladie cruelle qui conduisit Brigitte aux 1 portes du tombeau, après avoir enfin passé par les épreuves les plus accablantes , étaient arrivées à Paris, où Pépin tenait sa cour. Mais, qui pourra les introduire auprès du monarque? Quelle voix assez généreuse osera s'élever en leur laveur et plaider la cause de l'innocence opprimée ? A qui s'adresseront-elles? Depuis plusieurs jours elles cherchaient l'occasion de se jetter aux pieds du roi ; mais il ne leur avait pas été possible de pénétrer dans son palais. Un inconnu ( Si ) les remarque ; frappé de la beauté d'Adinc , il l'aborde et lui demande le sujet de ses pleurs. Il Reprend qu'elle vient réclamer la justice de Pépin , mais que n'ayant point de protecteur, elle a tout lieu de craindre de n'être point écoutée. Brigitte ajoute , que l'affaire qui les amène à la cour est de nature à ne pouvoir être confiée qu'au roi seul, et que si personne ne prend pitié d'elles, il y a toute apparence qu'elles auront fait un voyage inutile. L'inconnu -les rassure , s'annonce pour un des premiers officiers du monarque, leur dit qu'elles n'ont qu'à se présenter le lendemain à une heure qu'il leur indique , aux portes du (32) palais , leur promet do faire en- sorte qu'elles obtiennent audience, et les quitte en les assurant qu'il ne tiendra pas il lui qu'elles ne soient satisfaites. Biles veulent se jetter à ses pieds , pour Lui témoigner leur reconnaissance , mais il s'échappe et disparait à leurs yeux. Elles attendent le jour avec une impatience égale aux tournions qu'elles éprouvaient, et se rendent au palais à l'heure indiquée. La garde les laisse passer , un officier se présente et les conduit vers le roi qui les attendait. Adine s'évanouit en reconnoissant dans Pépin, lu mortel généreux qui a bien voulu s'intéresser à son sort. Son état émeut les plus insensibles , on ( 33 ) s'empresse autour d'elle , on lu prodigue tous les secours dont elle peut avoir besoin , on la rend à la vie. Le roi même desc< nd de son troue , l'accueille avec bonté l'engage à lui confier ses chagrins. Adine se rassure et lui fait, en pleurant , le récit de L'événement cruel qui la conduit à «es pieds. Sa beauté que relève encore son innocence , la candeur , qui règne sur son front ingénu , déposent en sa faveur , et font, sur le cœur de Pépin , tout l'effet qu'elle est en droit d'attendre de la justice de sa cause, « Soyez tranquille, lui dit » ce bon prince , votre demande est » juste , et vous serez satisfaite* t3 4 ) 52 Allez trouver la reine de ma 55 part , elle assemblera la cour 55 d'Amour, et le coupable sera 55 jugé suivant la rigueur des loix : 55 allez , jeune bergère, et ne crai- 55 gncz rien , jo plaiderai moi- » même votre cause. ». Bcrthe , princesse d'un rare mérite , et digne par ses vertus autant que par sa naissance , du rang élevé où le destin l'avait fait monter , avoit établi, sous les auspices du roi son époux , une cour souveraine , composée seulement do femmes , toutes recommandables par leur sagesse et distinguées par la conduite la plus irréprochable. Ce tribunal s'appellait la cour d'Amour; parce qu'on y jugeait en (35 ) derjiier ressort tout ce qui concernait la chevalerie et l'amour de» dames. Pépin ne manqua pas d'instruire la reine de la nouvelle cause qui pendait à son tribunal , et de l'intérêt qu'il prenait au sort de la jeune Adine. Bertlie soudain convoqua le conseil , et la jeune bergère introduite retraça de nouveau l'histoire de ses infortunes. L'horreur et l'indignation que ce récit touchant excita dans l'assemblée , disposa tellement les esprits déjà prévenus en sa faveur , qu'ella n'eut pas besoin d'une grande élce» quence pour les émouvoir. L'usage de cette cour était de ne point s'informer du nom du coupable , ( 36) avant que le jugement n'eut été rendu , dans la crainte qu'il h'é- touffdt la voix de l'équité. Adinc , qu'on avait instruite de cette formalité , et qui d'ailleurs avait tout à craindre , s'était bien donné de garde de nommer le fils de la reine. Dans le premier moment de son juste courroux , Berilie recueillit les voix et prononça cette sentence : «• Si le ravisseur est » libre , rien ne pourra le dispen- » ser de réparer son crime 5 s'il ne » l'est pas, la cour se réserve à » statuer sur le genre de mort qu'il » mérite ». Aussi-tAt un murmure confus s'élève dans l'assemblée, et l'on applaudit à haute voix au jugeraient de (3?) «le Bertlie ; mais dès qu'Adine eut remis à la reine les tablettes de Carlomaii, et qu'on entendit prononcer le nom de ce prince, un silence profond succéda tout-à-coup. Adine frémit et changea de couleur ; mais Bertlie rompant enfin le silence : «Je suis fâchée , s'écria- 53 t-elle, que le coupable m'appai- 55 tienne d'aussi près, mais rien » ne doit arrêter, le cours de la 35 justice , et la sentence n'en sera 55 pas moins exécutée. Rassurez- » vous, nia fille ; vous serez traitée 55 en attendant le retour du prince, 55 votre époux, avec tout le res- )5 pect et les égards dus à vos ver- » tus et au rang où vous aile» » monter.... >5. D (38) Des cris de joie et des criants de triomphe se l'ont entendre : Carlo- man parait aux portes du palais, chargé des dépouilles qu'il avait enlevées aux Sarrazins , et qu'il des'tinait à son illustre père. Berllie ordonne sur le champ qu'on s'assure de sa personne , et s'adressant à la jeune Adine qui palissait de frayeur : te Remettez-vous , ma « fille , lui dit-elle , demain Car- » loman sera votre époux ; je vais » donner les ordres nécessaires » pour cette auguste cérémonie 5 » suivez-moi ; et "vous , gardes , » vous me répondrez de Carlomau; jj allez «. Les ordres de la reine furent exécutes sans délai , et le superha (-%>) vainqueur des Sarrazins retenu prisonnier, dans la crainte que , par une fuite précipitée , il ne se dérobât à la vengeance des loix. On fit préparer un riche appartement pour son épouse , qu'on re- \ êtit des habits les plus magnifiques. Quelque teins avant que la cérémonie commentât , Cnrloman demanda la permission d'entretenir Adine, et l'obtint. On le conduit à. son appartement ; il s'approche de la bergère qui rougit ; les femmes , qui la parent, s'éloignent ]>ar respect, et le prince , seul avec c 'le , met tout en œuvre pour l'engager ;\ renoncer à ses droits 5 il n'épargne ni les promesses , ni les prières : il emploie même les i»e- D a (40) naces les plus terribles, passant tout-à-coup aux offres les plus séduisantes, il tâche de l'éblouir par une brillante perspective; mais rien n'est capable de l'ébranler : elle résiste à tout , et l'heure da la cérémonie arrivée , on la conduit à la cathédrale pour recevoir la bénédiction des mains de Ser- gius, légat d'Etienne IV, qui se trouvait alors en France, pour implorer le secours de Pépin contre Astolphe , roi de Lombardie , qui venait de s'emparer de l'Exarcat d« Ravennes. Adineétaitccftlduite par Charles, fils ainé du monarque , et Carlo- jnan, l'œil sombre et l'air confus, donnait la main à Bcrthe. La bonne C 4i ) Brigitte suivait sou aimable fille , et laissait de tems en tems échapper quelques larmes , dont personne ne devinait la cause , ou qu'on attribuait à la joie de lui voir occuper un rang pour lequel elle ne paraissait pas née. Arrivés au pied de l'autel, le Légat, revêtu de ses habits pontificaux, commença la cérémonie»: Carloman venait de prononcer le serment solemnel <|u! l'enchaînait pour toujours, lorsqu'Adinn interrompant le prélat : « Je suiscon- » tente, dit-elle à son époux, " vous m'aviez ravi l'honneur ; » votre repentir a tout réparé. Je n vous rends à vous-même , et ja » retourne dans le hameau qui D 3 ( 42 ) 3> m'a vu naître : là, je conserverai » jusqu'à la mort la mémoire de 33 votre générosité et le souvenir 33 des bontés de votre auguste 33 mère 33. Tant de sentimnns , tant de grandeur d'ame touchèrent le cœur de Carloman ; et la ilamme éphémère dont il avait brûlé pour Adine , se rallumant toul-à-.coup , il se précipite à ses genoux: «Je ne suis 33 pas digne de toi , s'écrie^t-il; je » ne suis pas digne de toi; tu me » fais connaître l'amour et respec- 33 ter la vertu ; il n'appartient qu'à » toi d'épurer mon cœur : daigne 33 unir ton sort au mien.....— A 33 mes pieds! vous, seigneur! —— » Je veux, je dois y rester,—-, (43) » Relevez-vous..... — Non , toi » seule as-fait tomber le bandeau n lalal qui s'épaississait sur mes 33 yeux; achève ton ouvrage—Je » ne suis qu'une simple bergère , » et je ne veux pas vous exposor » au repentir de m'avoir épousée : » le mépris serait tôt ou tard la 33 juste récompense de mon ambi- » tion. — Moi ! te mépriser ! — » Vous aurez mon estime; mais 33 c'est tout. — Au nom de l'a- 3> mour le plus tendre.... -— Je 33 suis pénétrée de vos bontés ; » mais le dessein en est pris, et 3' rien ne scia capable de me faire changer de résolution ». Toute la cour fut saisie d'éton- nement et rayie d'admiration. Eu (44) ▼lin Berthe et Pépin môme la conjuraient do ne plus opposer de résistance ; en vain l'orgueilleux Carloman la pressait de se rendre, Adine était inébranlable et se disposait mémo à se retirer, lorsque Brigitte, qui n'avait point encore parlé, s'avance, et se tournant vers son aimable fille : «Il faut » céder , Adin'e ; il faut vous » rendre, lui dit-elle, et si ce » n'est que la crainte d'être mé^ » prisée de votre époux qui vous » retient, apprenez que vous sor- » tez d'un sang qui , s'il n'est pas •» égala celui de Pépin, du moins » ne le cède qu'à lui seul : et vous, » sire , poursuivit-elle en s'adn .- » sant au roi , daignez me per- (45) « mettre de ni'expliquer plus clai- 33 rement. 35 Le dernier rejetton de la célè- » bre maison de Saxe , quiaenfan- 33 lé tant de héros , Tbéodoric mort » à la guerre, que Charles-Martel, 55 votre illustre père, termina si » glorieusement, était uni par des 53 nœuds secrets à l'illustre prin- 55 cesse de Frise, que le duc de >5 Saxe, son aïeul , n'avait voulu 55 jamais accorder à ses vœux. Il 3) périt) comme vous le savez, à 55 la dernière bal aille qui décida 55 du sort de la Saxe, et n'eut pas 35 même la consolation ignorer sa naissance, à moins » qu'elle ne se vit à portée de ren- 33 trer dans l'héritage de ses pères. » Elle tne remit en même tems une 33 boite qui contenait ses diamant), 33 son portrait et une lettre écrite 33 de sa main. J'ai conservé tou- j3 jours avec le plus grand soin co v dépôt précieux, sire, et je vais. (47) si le remettre en vos augustes » mains », Adiue , reconnue princesse de Saxe, épousa Carloman , dont elle lit le bonheur. Brigitte ne la quitta plus et mourut dans un âge fort avancé, après avoir élevé ses en- fans qui furent la tige d'une longue suite de Iiùros et du rois. Adine et Carloman vécurent toujours heureux, et firent pendant long-tems les délices de la cour de France, qu'ils ne quittèrent que pour monter sur le trône d'Auslrasie , qu'ils furent en partage après la mort de l'épi 11. (48) JULIE, o u LE MARIAGE CACHÉ. Fecit amor, mittit pietas, fortuna reducet. » N ON 5 I e ne consentirai jamais » à marier ma fille : je l'aime trop « pour vouloir faire son malheur. » L'état d'une femme n'est point » heureux: ma Julie ne se^mariera » pas , du moins de mon vivant. » Ainsi raisonnait le vieux comte de Trémence : consommé dans l'art militaire, (49) militaire, il avait mérité , par l'importance Riche du bien de sa femme, il faisait de ses revenus l'emploi le pins noble et le plus généreux. Il étair d'une humeur liante et facile , d'un caractère prévenant et d'un commerce agréable ; mais il tenait à ses opinions, et sa vivacité allait quelquefois jusqu'à l'emportement. Sa colère cependant durait aussi peu qu'elle ('tait prompte à s'allumer. Possesseur d'une fortune immense , il n'avait qu'une lille : cette fille s'appelait Julie, du nom de sa mère, E (5o) qui était morle en la niellant au monde. Tout semblait avoir conspiré pour en faire une personne accomplie : elle avait annoncé dès le berceau ce qu'elle serait un jour} elle sortaiti peine des liens de l'âge le plus tendre, que ses attraits nais- sans fixaient déjà "admiration de tout le monde , et même excitaient la jalousie de certaines femmes qui prévoyaient le coup qu'ils porteraient à leur réputation. Julie avait en grandissant développé des qualités plus estimables que l'éclat fragile de la beauté. Son caractère la faisait aimer, et son esprit séduisait autant que ses charmes. Tant de perfeclions réunies consolaient le comte de la perte d'une ( Si ) «pouse qu'il regrettait encore, et dès la naissance de sa fille , il avait formé le projet insensé de régler les mouvement de son coeur et de ne la marier jamais. Cette façon de penser, toute extraordinaire qu'elle "était, n'éloignait pas les soupirans; niais le comte leur donnait si peu d'espoir, qu'ils su lassaient bientôt d'une vaine poursuite, et ne reparaissaient plus. Julie cependant touchait à sa dix-huitième année; mais quoiqu'à cet âge, où les passions naissante* commencent à développer leur germe et à donner de violentes secousses au cœur humain, Julie vivait dans une sécurité parfaite. E" \ain sa beauté , qui brillait dans E a ( 52 ) tout son éclat, lui attirait une foule d'adorateurs, son cœur rendre et sensible , mais trop délicat pour écouter les insipides fadeurs du premier-venu, n'avait encore distingué aucun hommage. Etait-ce en effet à un de nos jeunes évaporés qu'il Appartenait de fixer ses regards et d'obtenir son estime ? Le mérite seul pouvait forcer son cœur à se rendre ; mais les avantage ux y qui poursuivaient sa conquête, se croyaient dispensés d'ej, avoir ; car l'impudence et la fatuité sont aujourd'hui les seuls moyens de subjuguer les femmes même les plus difficiles. Pour Julie , elle pensait comme au bon vieux tems, et se faisait gloire, en dépit de la mode, C 53 ) de chérir encore le sentiment et les mœurs. Le printems ramenait la verdure et les fleurs , le zéphir caressait mollement les campagnes ranimées, et les beaux jours invitaient à jouir des charmes de la nature. Le comte de Trémence , qu'un procès considérable retenait à Paris contre son gré , profitait de tous les mo- mens dont ses affaires lui permettaient de disposer , pour savourer , aux environs de la capitale, les délices du matin : il allait souvent au bois de Boulogne, OÙ sa fille , qui ne rougissait point de se leveravec l'aurore , l'accompagnait presque toujours. IU y rencontrèrent un matin le chevalier d'Estival, qui E 3 ( 5 4 ) les salua de la meilleure grâce «lu monde : il était monté sur un clie- val de prix, qu'il maniait avec beaucoup d'adresse ; le comte s'arrêta pour le considérer, et le fit même remarquer à sa fille. Sa bonne mine et la noblesse de son maintien frappèrent Julie : plus elle cherchait à se distraire , et moins elle pouvait y parvenir. L'image du chevalier était toujours présente à son esprit ; elle ne put réprimer le mouvement involontaire qui s'éleva dans son ame , et cédant insensiblement au penchant qui l'entraînait, elle ne fut bientôt plus maîtresse de le dompter. O faible constitution du cœur humain ! il résiste souvent à des ef- ( 57 ) épris, que sans affecter rie la suivre, il fit ensorte de ne la point péri dre de vue. Une tendre inquiétude s'empara de son ame, quand il pensa que sa retraite le priverait peut-être pour jamais du bonheur de la revoir. Enfin la voiture de Julie sY-loigna, et le chevalier se disposait à la suivre, lorsqu'il apperçut son colonel, qui le retint pendant plus d'un quart d'heure , et fit avorter son projet. D'Estival ne manqua pas de revenir le lendemain au bois de Bonlo- g'Uî 5 mais il ne revit Julie que quelques jours après. Ce ne fut pas sans la plus douce émotion qu'il remarqua le trouble de cette belle personne. Julie en effet rougit en ( 58 ) Pappercevant, et ses yeux s'animèrent d'un éclat plus vif. Le chevalier qui ne pouvait s'éloigner d'elle, repassait pour la troisième fois dans l'allée où elle se promenait avec son père , lorsque son cheval mit le pied dans un terrier , ■'abattit, l'entraîna dans sa chute , et se renversa sur lui , quelque effort qu'il pût faire |)our le soutenir. Julie qui ne le perdait point de vue , jétta un cri eu le voyant tomber, etf.-rougit aussi-tôt de ce mouvement dont elle n'avait pas été maîtresse. Le comte appela sur le champ ses domestiques, et porta lui-même à d'Estival les secours les plus prompts. On parvint à le débarasser; mais le poids de son ( H ) cheval l'avait blessé dangéreuse- >iiciil:; sa jambe était démise, et Ton fut obligé de l'asseoir au pied d'un cliène. Le comte le pria d'accepter sa voiture , et Julie même, qui s'était approchée , le pressa de consentirqn'onte reconduisît. Tout blessé qu'il était, d'Estival ne t'occupait que de son amour : il se se rendit d'autant plus volontiers aux. instances du comte, qu'il bénissait en lui-même un accident qu'il jugeait devoir être la source de son bonheur. On fit avancer la voiture ; on y plaça d'Estival. Le comte en arri- vantàPftri», envoya chercher son chirurgien, et ne voulut point le quitter qu'il ne fût pansé ; il revint (6o) dans l'après-dinée savoir de sesnou- velles, se charga de solliciter la prolongation dont il avait besoin pour se rétablir, et l'obtint sans peine. Cependant le chevalier ignorait encore son nom et n'osait s'en informer : sa perplexité ne dura pas long-tems; son colonel, qui venait souvent le voir, y rencontra le comte sous lequel il avait servi ; d'Estival en fut enchanté ; il ne tarda pas à prendre tous les ren- scignemens qu'il jugea nécessaires; il apprit qne Julie était lille unique; qu'elle demeurait avec son père et une tante fort riche, dont elle était l'unique héritière ; que le comte voyait la meilleure compagnie, et que (6i) que l'accès de sa maison n'était pas difficile, pour peu qu'on annonçât du mérite et des mœurs. Il fut instruit en même-tems de la résolution où il était «le ne point marier sa fille. 11 vit avec douleur que cet obstacle ne serait pas facile à lever ; niais son amour l'emportant , il ne s'occupa ([lie des moyens de plaire à Julie, et de s'insinuer dans les bonnes grâces de sa famille. Ses vœux furent promptement exaucés: le comte n'avait pas manqué, pendant tous le tems qu'il avait été obligé de garder la chambre , Je le venir voir s tous les jours, et Julie même l'avait accompagné deux l'ois. Elle n'était point F (62) indifférente sur le mérite du chevalier, et l'amitié que son père lui témoignait, paraissait d'un favorable augure pour le succès de son amour. D'Estival fut à peine rétabli de sa chûte , qu'il reçut ordre de se rendre à son régiment : il crut s'appercevoir que son départ affligeait Julie , et cette découverte lui fit concevoir les espérances les plus flatteuses. Il partit enfin , après avoir promis au comte de Lui écrire toutes les semaines, et l'on peut croire qu'il n'y manqua pas. L'absence "ne put qu'augmenter son amour: rêveur 8t solitaire, il ne songeait qu'à Julie ; il ne s'occupait que des moyens de lui fairf ( 63 ) connaître l'état de son cœur, de pouvoir lire clans son ame , et de vaincre le préjugé de son père. Il avait fidèlement exécuté la promesse qu'il avait faite au comte: ce dernier, charmé de plus en plus de son esprit, ne voulut point qu'il prit d'autre maison que la sienne , et d'Estival ne put se défendre , à son retour, d'occuper l'appartement qu'il avait fait préparer pour le recevoir. Son bonheur était si grand , qu'il avait peine à le comprendre ; il croyait être bercé par un songe agréable ; et en effet , il allait habiter sûus Le même toit que Julie; il allait jouir de l'avantage de la voir à chaque instant du jour , de pouvoir saisir l«'s inoin- (6 4 ) 'dres occasions de lui plaire, et d'épier le moment favorable de se déclarer. Quelle situation délicieuse pour un amant sensible et tendre! D'Estival en sentait tout le prix. L'amitié que le comte Lui témoignait entretenait son espoir ; il ne négligea rien pour.s'en rendre digne, et parvint en peu de tems à obtenir sa confiance et celle de sa scenr. Le tems n'avait point affaibli l'amour de Julie; le chevalier lui devenait de jour en jour plus cher; et ce fut avee la plus douce satisfaction qu'elle s'apperçut de l'ascendant qu'il prenait sur l'esprit de son père. D'Estival ne s'était point encore déclaré ; niais elle (65 ) avait surpris plusieurs fois ses regards attachés sur Ils siens , et ses soupirs étaient parvenus jusqu'à son cœur: le chevalier avait fait la même découverte; il n'attèndait qu'une occasion pour donner l'essor à sa flamme; elle ne larda point à se présenter. La beauté de l'automne engagea le comte à passer quelques jours à la campagne : il mit d'Estival de la partie; Julie entra comme il (ai- tait l'éloge de la vie champêtre et des plaisirs purs qu'on goûté dans l'i jouissance des dernières laveurs du soleil : elle applaudit ainsi que son père, on lui lit part des arran- gemens projettes , et le chevalier F 3 (te) lut dans ses yeux qu'ils étaient bien, éloignés de lui déplaire. Il y avait déjà plusieurs jours qu'il habitait le cbàteau du comte , ei il nelui avait pas encore été possible d'ontrenir l'objet de sa tendresse. Il commençait à désespérer de pouvoir rejoindre Julie, lorsqu'il l'apperçut un matin sous un berceau charmant, où le înirthe et le jasmin répandaient l'odeur la plus agréable; elle s'amusait à lire en attendant son père qui répondait à quelques lettres pressées. D'Estival feignit de ne la point roir; il s'avança près du berceau , et se jetta nonchalamment sur un banc de gazon , où , la tète appuyée contre un tUleuil, il semblait ab- ("S? ) sorbé dans la rêverie la plus profonde. Julie , qui n'usait point l'appeler, no lit pas semblant de s'appercevoir qu'il était près d'elle et laissa tomber son livre. A ce bruit le chevalier se retourne , et joue la surprise à merveille : il s'approche , en lui demandant excuse d'avoir troublé sa solitude , et veut se retirer; mais Julie s'y oppose et l'invite à s'asseoir. Leur entrelien roula d'abord sur les malheurs du comte de Comminges, dont Julie venait de lire les mémoires: le chevalier peignit la situation de cet amant infortuné avec tant d'énergie , qu'ils ne purent s'empêcher de verser des larmes. Il amena insensiblement la conver- ( 68 ) Mtion sur le bonheur que goûtent doux amans, dont les vœux ne sont point traversés, et qui peuvent prolonger à leur gré ces entreliens charmans où le sentiment tient lieu d'esprit : il hasarda enfin l'aveu de sa tendresse, et se jeilant aux genoux de Julie pour lui demander pardon de sa témérité) il la conjura de ne point rejettersoa hommage. L'amour est éloquent, et d'Estival exprima sa passion d'une minière si touchante,, qu'il ébranla Julie; elle avait pénétré depuis long-teins le secret de son cœur, et ne fut point étonnée d'une déclaration qui la mettait au comble de ses vœux. Elle dissimula cependant la joie qu'elle ressentit, et ( *9 ) reçut l'aveu du chevalier avec toute la retenue qui doit être le partage de son sexe ; mais il devint si pressant, et il plaida si bien sa cause , qu'il obtint d'abord la permissior de cultiver son amitié , et bientô après l'assurance de son bonlieur Ils étaient à peine remis di trouble où cet aveu réciproque le avaient jettes, quand le comte les rejoignit; ils rentrèrent pour déjeûner. Leurs yeux , dès ce moment, lurent d'intelligence , et leur: cœurs devinrent le temple de l'amour. 11 ne manquait au clievalier , pour être heureux , que l'agrément du comte ; mais il paraissait entêté plus que jamais de son opinion. Cependant l'espoir de vaincre sa (7°) résistance le soutenait ; il cherchait avec empressement les moindres occasions de s'affermir dans son esprit , et mettait tout en œuvre pour plaire à sa sœur sur le crédit de laquelle il comptait entièrement. Madame Dulys ( c'étaitainsi que se nommait la tante de Julie) avait une si grande amitié pour sa nièce, qu'elle déférait aveuglément à ses moindres désirs , déférence cependant dont elle n'avait jamais abusé. Elle ne tarda point à l'instruire de l'amour du chevalier , et la pria de souder les intentions de son père , et de travailler à lever les obstacles qu'il opposerait à son mariage. Madame Dulys ne désirait ( 7i ) que le bonheur de sa nièce ; elle avait étudié le caractère de d'Estival, et no doutait point qu'Une lui convint; mais elle connaissait l'entêtement de soir frère , et lui conseilla d'attendre que le mérite du chevalier l'tût entièrement captivé: elle lui recommanda même de renfermer avec soin son amour; mais elle lui promit en même-tems de ne négliger aucune occasion de pré[>a- rer par dégrès l'esprit du comte à recevoir quelques ouvertures sur cette alliance. Le tems s'écoulait cependant : d'Estival et Julie étaient embrasés de tous les feux de l'amour, sans oser concevoir la plus légère espérance. La mort du comte parais-. I ( 72 ) sait devoir être le seul terme de leur union. Cette pensée altérait le bonheur dont ils auraient pu jouir; et leur situation devenait tous les jours, d'autant plus cruelle, qu'ils étaient obligés de dévorer leurs Chagrina et de cacher leurs larmes. Madame Dulys était profondément affectée de leur état et pleurait avec eux : elle ne tint point à leurs instances ; elle promit de les unir à tel prix que ce fût, et ne s'occupa que des moyens d'exécuter sa promesse. Vers le même tems , son frère eut avec elle une dispute assez vive , mais qui l'indisposa d'autant mieux qu'il avait tort et qu'il ménagea peu son amour-propre. Elle résolut de s'en venger, et conçut C ?3 ) conçut le dessein d'unir les deux amans en dépit de lui-même. Ce projet n'était pas d'une exécution facile ; niais les difficultés ne lui donnèrent que plus d'ardeur. Il ne lui manquait, pour couronner sou entreprise , que le consentement de son frère : elle se hasarda de lui cri surprendre un, et le succès justifia sa témérité. Peu de teins après, il fit un voyage de quelques jours dans une de ses terres où sa présence était nécessaire : il engagea le chevalier à l'accompagner ; mats il s'en défendit sous prétexte de solliciter à | a rour l'agrément d'une charge qu'il avait en vue. Madame Dulys se promit bien de ne pas manquer une occasion aussi G ( 74 ) favoraole : Julie restait seule avec elle , et, son père parti, rien ne s'opposait plus à son bonheur j elle épousa d'Estival, sans le moindre obstacle, et fut unie pour jamais à son sort. Ce mariage se fit assez secrètement, pour que personne ne s'en doutât* rien ne transpira, et le comte, à son retour, vécut avec le chevalier comme à son ordinaire; il s'occupa de son avancement, et lui prêta même les fonds nécessaires pour acheter une charge , qui , en le mettant à portée de faire un chemin plus rapide , no l'obligeait pas de s'éloigner de Paris. Tout paraissait se réunir pou; assure» la félicité des deux ( 7-S ) . époux : une porle pratiquée secrè- tement, et qui n'élait connue que du chevalier lui donnait la faci»- lilé d'entrer, sans être vu, dans l'appartement fie madame Dulys , qui communiquait à celui de son épouse. Le mystère prêtait de nouveaux charmes à sa situation, et semblait ajouter encore au prix de sa conquête. Madame Dulys jouissait , en contemplant son ouvrage , et cherchait néanmoins à prévenir le comte sur L'hymen de sa fille. Elle crut, un jour qu'il était de bonne li umeur, pouvoir hasarder quelques mots à cet égard ; mais à la plus légère atteinte qu'elle voulut lui porter, elle le trouva si peu dis- G a (76) posé à l'écouter, que son courage l'abandonna , et qu'elle n'osa plus ouvrir la bouche , dans la crainte d'attirer sur d'Estival un orage qu'il ne lui aurait pas été facile de détourner. Il se présentait cependant tous les jours de nouveaux partis pour Julie , mais son père n'en agréait aucun, et ses refus assuraient la tranquillité des deux époux. Au comble de leurs vœux , ils desiraient encore , et le remords déchirant altérait la félicité dont ils auraient pu jouir. Toutes les marques d'amitié que le comte ne cessait de leur prodiguer, étaient autant de coups pour leur aine agitée ; ils se reprochaient souvent la (77) jUinarchedans laquelle ils s'étaient engagés inconsidérément , et ne pouvaient s'accoutumer à l'idée d'avoir abusé de la confiance d'un père aussi tendre. Il y avait déjà six mois qu'ils étaient mariés, et Julie portait dans son sein le fruit de la tendresse de son époux: elle se hâta d'en instruire madame Dulys ; cet incident lui causa les plus vives alarmes ; mais la crainte qu'elle avait de son frère , dont elle redoutait les transports, lui lit prendre la lésolulion de lui cacher, avecplus de soin que jamais, l'état de sa fille, espérant lotijotfga qu'elle trouverait quelque moyen qui pût la tirer d'embarras. Cependant U tems avançait , et G 3 C 78 ) son inquiétude était au comble, quand le hasard vint à soi) secours. Le feu du ciel tomba sur l'aile d'un château, où le comte avait, à grands frais, rassemblé les raretés les plus curieuses, et qu'il aimait de préférence à, tout ; il voulut présider lui-même aux réparations, et, laissant sa fille à Paris, il partit avec le chevalier, (puise promit bien de 11e pas tardera revenir. Tout succédait au gré de madame Dulys, elle retour du comte, qui paraissait éloigné, lui laissait l'espérance de pouvoir différer encore l'aveu qu'elle avait à lui faire j mais au moment où Julie ressentait les premières douleurs de l'enfantement j le valet-de-chambre de ( 79 ) son père arriva : il apprit à madame Dtilys que son maître , « pi i le suivait de près , ne tarderait pointa paraître. Ce contre-tems fatal dérangeait loutessosopérations; elle ne perdit cependant point la tète , se remit promptement du trouble où cette nouvelle inattendue l'avait jettée, et conserva tout le sang-froid dont elle avait besoin. Le teins était précieux : elle fit venir une femme de confiance, qui n'ignorait rien de ce qui s'était passé, et lui recommanda de dire au- comte qu'elle était sortie avec sa nièce, pour ne rentrer quo fort tard. Elle lit en même tems passer Julie dans tin appartenant que d'Estival avait loué à- cet effet (8o) dans une maison contiguë à l'hôtel de Trémencc, et qui communiquait au sien par une porte pratiquée arec tant d'art qu'il était impossible de la découvrir. Elle ne doutait pas que son frère ne sortît dans l'après-dïnée, et son dos- sein était de profiter de son absence pour ramener Julie dans sa chftmbre à COUcket , el feindre ensuite une incommodité qui l'obligeât de garder le lit. Madame Dulys avait eu soin de lui caclicr l'arrivée de son père, et Julie en effet ignora son rc- tour. Ses VOEUX furent bientôt comblés par la naissance d'un fils: il serait difficile d'fxprimer les transports du chevalier et la joie (Si) plus paisible de son épouse, mai* leur ivresse ne dura qu'un instant, et la situation dans laquelle ils s» trouvèrent, lorsqu'il fallut se séparer de l'objet de leur tendresse, aurait arraché des larmes au plus insensible. Qu'on se peigne une femme d'une beauté touchante, sur le visage de laquelle paraissent encore les traces de douleurs qu'elle vient de ressentir, voulant retenir d'una main affaiblie le gage de son amour , qu'un père-nourricier va ravir à ses caresses, et de l'autre serrant, avec toute l'énergie de la tendresse maternelle , celle de'son époux renversé sur une table qui les sépare : a Vas, s'écria la sc«-< ( 82 ) 33 sible Julie à son fils qu'on arra- » chait «le ses liras , charmant ou- 33 vrage de l'amour ! la nécessité 33 t'éloigne ; puisse un sort plus 33 heureux te ramener bientôt » ! Cependant le Comte arrive : surpris de ne point trouver sa fille , il la fait demander, Il s'adresse à la femme - de - chambre de madame Dulys , l'embarras qu'elle témoigna , l'ambiguïté de ses réponses , la pâleur et le rouge enfin qui se manifestèrent tour-,à-tour sur son vis.ige, firent naître mille soupçon* dans son orne ; il entra dans une colère épouvantable , et menaça même de la tuer , si e|| R no [ u ; disait la vérité. Cette bonne femme en conçut tant de frayeur > ( 83 ) qu'elle avou.i tout , et lui montra la porte , dont elle avait Connaissance. Il y courut dans un transfert inexprimable , et se mit en devoir de l'enfoncer. Sa présence inattendue aurait pu donner le coup de la mm t à l'infortunée Julie , si madame Dulys n'eût volé à sa rencontre , pour l'empêcher de paraître , et tâcher de le ramener à des scntimens plus doux. Elle s'arma de courage , et soutint le choc avec fermeté. Toujours plein de son juste ressentiment, il la reçut fort mal , et ne voulait adhérer absolument à rien ; mais la vue de son petit-fils, que sa sœur ht apporter au même instant, et qui jetta quelques cris plaintifs, C 84 ) comme pour lui reprocher son insensibilité, désarma tout-à-coup sa colère. 11 l'embrassa tendrement, et courut dans les wflhs de sa fille qu'il baigna de ses larmes. Il lui pardonna son imprudence) lui tendit son amitié , et lui donna sa bénédiction , ainsi qu'à d'Estival , dont il ratifia le mariage. DOROTHÉE ( 85 ) DO ROT HÉE, o u LA TANTE JALOUSE. La jalousie est le fléau le plus ter- ril>le qui puisse aflligcr la société: l'homme na peut-être pas d'en- iicmi plus cruel. Dès que ce monstre, qu'on ne peut pas bien définir» et qui n'existe que dans l'imagination , rient à s'emparer de quelque infortuné , il lui fait commettre de sang-froid des crimes dont le souvenir seul excite l'indi{>nation, et la terreur. Ses ravages sont d'autant plus à craindre , qu'il n'est presque H ( 86 ) pas possible de » 1 en garantir. Il trame avec tant d'art ses perfides complots, que lorsqu'ils viennent à éclater , il n'y a quelquefois pas de digues assez fortes pour en arrêter le cours. Un jaloux se porte aux attentats les plus atroces avec toute la sérénité d'un liomme vertueux. Quand son accès le prend r il ne sait ni ce qu'il cherche, ni ce qui le tourmente: tout l'ofius- que et l'irrite 5 les moindres objets remplissent son imagination d'une infinité de chimères qui ne: peuvent que hâter sa perte. Il lui faut une ■victime ; il se saitit de la première qui s'offre à ses transports ; il savoure à longs traits le barbare plaisir de la vengeance, et végète isolé (8- ) le reste Je ses jours. Ces spectacles d'horreur ne se renouvellent que trop souvent. L'histoire les a plus d'une fois consignés dans ses fastes. La jalousie est un vrai pro- thée; elle se reproduit en un instant sous mille aspects différens } son masque est impénétrable , et quoique ses effets ne soient pas toujours aussi terribles , ils n'en sont pas moins redoutables. Heureux qui peut la fouler aux pieds, et repousser contre elle les traits envenimés de sa fureur! Veuve d'un gentilhomme de l'Andalousie, dont elle venait de quitter le deuil, Dona Félicia tenait dans sa province un rang considérable : alliée aux meilleurs fu- II a . C 83 ) milles du royaume, elle jouissait d'une fortune immense, que son père avait acquise à la Havanne , dont il était mort gouverneur. Elle aurait été la plus belle femme de son siècle , si Dorothée , sa nièce , jeune orpheline dont elle prenait soin , n'eut elfacé tout ce que la nature avait jamais produit de plus charmant. Sa beauté naissante surpassait déjà celle de sa tante, qu'on prenait communément pour sa sœur. Elle n'avait que seize ans, et l'éclat de ses charmes ne pouvait qu'augmenter. Doua Fé- licia n'ignorait point qu'elle était belle : cet avantage lui donnait tant d'amour - propre , qu'elle haïssait mortellement Dorothée. Elle pré- ( 89 ) voyait fjue ses appas ne tarderaient pas à < - >c!ipser les siens, et cette crainte aT.iit livré son aine à toutes les impressions rie la jalousie la plus ■Ombres Quoiqu'elle fût encore jeune et belle, la plupart (le ses adorateur* commençaient à se ranger sous les étendards de sa nièce. Ce procédé , tout naturel qu'il était , alluma sa colère ; les femmes né pardonnent pas facilement un crime de cette nature : elle s'abandonna toute entière aux transports de sa rags , et résolut de se délivrer, à tel prix que ce fut, d'une rivale d'autant plus dangéreusc, qu'elle s'enrichissait chaque jour de ses dépouilles. Elle espérait qu'une fois débarrassée d'une concurrence 11 3 C 96 ) aussi funoste, les nombreux soti- pirans qui s'étaient fait gloirede por- ter ses chaîne*, reviendraient bientôt rendre un nouvel hommage à ses charmes. Autant Doua Félicia était jalouse de conserver l'empire de la beauté , autant Dorothée faisait peu de ras d'un avantage qu'elle ne devait qu'au hasard . et qui cesse bientAt d'être précieux, quand il n'est pas accompagné de l'esprit et des talens. Elle avait reçu de la nature tons 1rs agrémens qu'il est possible de réunir: l'ensemble de ses traits enflammait les plus insensibles, et la fraîcheur de son teint, qu'un fard imposteur n'avait point encore altéré, faisait houle C 9 1 ) à la finir printanniére , humide encore dus baisers de l'aurore. Se» lon^s cheveux de jais formaient le contracte le plus séduisant avec l'ivoire de ses épaules: docile à la main qui les arrangeait sur son front, ils prenaient à son préles formes les plus agréables. Jamais on n'avait vu tant de grâces réunies , j.imais la vertu n'avait en de plus beau temple. Le caractère de Dorothée était la douceur même; elle n'était point à s'ap- percevoir de la jalousie qu'elle avait inspirée- à sa tante ; mais elle lui pardonnait son injustice, et, loin J'en conserver le moindre ressentiment, elle ne cess.iit de lui prodiguer les caresses les plu* C ) tendrai , et cherchait avec soîn les moindres occasions de Jui témoigner la reconnaissance dont elle était pénétrée. Le cœur de Dorothée n'était pas insensible: les mauvais traitemens de sa tante avaient commencé sa défaite, et le mérite de dom Fcr- nand de Mendoce l'avait achevée. Ce jeune gentilhomme était aimable, eL d'une naissance qui ne le cédait en rien à la sienne. II n'était pas extrêmement riche, niais il avait les plus grandes espérances du coté d'un ourle, commandeur de l'ordre de Saint- Jai-([ues,, dont il devait hériter. Il était assidu chez dona Félicia , qui le traitait avec distinction j C 9^ ) sa maison était le rendez-vous 3m la meilleure compagnie de ta pro» viïïce ; les plaisirs s'y rassemblaient en foule , et la variété les rendait plus piquans, Dom Fernand poursuivait sa«con quête, quand Doro- iJjjé»,,quic*a te couvent où elle avait < tr élevée: il la vit et ne put s'empêcher de l'aimer ; mais dona Félicia s'appercut bientôt du changement de son cœur , et mit tout en œuvre pour traverser son amour. Si cette orgueilleuse beauté n'avait craint que les attrait» de sa rivale, il ne lui aurait pas été difficile J e s'éloigner, en la mariant à dom Fernand qui l'aurait emm» née à Madrid , où son onolo te proposait de le fixer en lui C 94 ) achetant une charge ; mais elle avait elle-même des vues sur ce jeune chevalier, et le mariage de sa nièce aurait dérangé ses projets. L'ambition de son cœur se joignit ù l'amour j et ces deux passions l'absorbèrent tout entier. L'idée d'être présentée et d'avoir un rang à la cour , flattait sensiblement son orgueil: elle n'épargna rien pour parvenir à son but. L'amour de sa nièce et de dom Fernana jetta l'alarme dans son cœur; elle résolut d'en prévenir les suites, et chercha le moyens de les désunir, comme s'il eût dépendu d'elle de détruire l'ouvrage du sentiment et de commander aux mou- •ycinens de l'ame.Ellc ne prévoyait (95) pas que les obstacles ne feraient qu'irriter leurs désirs, et que plusellejs'occuperait de l'éteindre, plus elle fburniralt d'aliment à la flamme qui les consumait. Les passions ne raisonnent point, et pourvu qu'elles en viennent à leurs fins, rien ne lunr coûte. Dona Félicia prit les airangmnens nécessaires pous assurer son repos , et quand elie eut concerté toutes ses mesures , elle fit venir Dorothée , s'enferma clans son cabinet avec elle, et lui parla de la sorte : « Asseyez-vous, mademoiselle, 33 asseyez-vous , et ne perdez pas 33 un seul mot de ce que je vais 33 \ous dire.....asseyez-vous en- » core une fois, et sur-tout qu'il » ne vous arrive point Je m'in- » terrompre.....Je ne suis point » à m'appercevoir de l'araour in- » sensé que vous avez pour dom » Fernand.....Il ne sagil pas de » rougir: je n'ignore pas non plus » que vous croyez ne lui point èlrè » indifférente, mais désabuses^ » Vous. Je sais, à n'en pss douter» » que vous avez une rivale, et je » puis vous assurer que votre » amant nV*t qu'un perfide qui » vous trahit: il est sur le point » d'épouser le nouvel objet qui » le captive. Cette vérité est x cruelle ; mais votre repos m'est » cher , et je ne m'occupe que » de votre bonheur. Il faut ou- » blier dom Fernand ; vous ne » scruz (97 ) » serez jamais à lui , c'est une y> cliose absolument décidée----. s» Point de lamentations ; le mot 33 est prononcé , vous ne l'épou- « serez point. Ce n'est pas tout : il faut vous préparer ^ donner la » main à dom Louis de la Roda ., 33 que je vous ai choisi pour époux; 33 c'est un parti qui vous convient 33 à tous égards. Je vous laisse 3> le choix de l'épouser où di> par« 33 tir sur le champ pour le couvent, ■o d'où vous ne sortirez que pour 33 être sa lemme. Si vous prenez 33 Le parti do la retraite , lont 33 est prêt pour vous y recevoir, ne Choisissez , et que cela soit » prompt. Je n'ai pas de tems à 33 perdre en débats inutiles. » I (yB) M lis , madame, reprit la triste Dorothée, qui n'osait point l'ap- peller sa tante , «■ daignez per- » mettre.....—Je n entends point, » mademoiselle , que vous rai- 33 sonniez : ce que je vous dis 33 n'a pas besoin de commentaires : 33 décidez-vous; le couvent, ou dom 33 Louis ; il n'y a point de mi- >3 lieu. C'est en vain que vous 33 chercheriez à m'abnser ; je vous 3) le répète : mon parti est pris. 33 Dictez-moi votre réponse, et je 33 m'y conformerai.—Vous n'êtes 33 pas inflexible , et je compte 33 trop sur vos bontés.... — Point 33 de réplique.—Je me jette à vos >3 genoux. — Vous prenez une >3 peine inutile.—Ayez pillé de (99) » ma situation, et ne combles » pas mon désespoir.—Toutes vos « raisons commencent à me fali- » gner: encore un coup, choisis- » sez.—Eli bien ! puisque mon » malheur est décidé saris retour , » puisque rien n'est capable de » vous attendrir, or donnez ùe min t> sort , je n'épouserai point dom » Louis. J'aime dom Fernand , je 33 l'avoue, mais je ferai le sacrifice n de mon amour et de ma liberté, » pour vous prouver du moins mon t> respect et ma reconnaissance.— » Il .sui'iit , mademoiselle; vous 33 pouvez vous retirer ; je vous y> ferai savoir mes intentions 33. La triste Dorothée s'en alla fondant en larmes , et ne sachant I a 1 ( ioo ) à quel parti s'arrêter, non qu'elle balançât sur le choix qu'elle venait de faire ; niais l'idée d'èlre séparée peut-être pour jamais de son amant, portait à son cceur le coup le pins sensible. Elle ne cloutait pas que sa tante ne sévît contre elle, et ne cliercliàt les moyens d'indisposer dom Fernand, en lui tenant à-peu-près les mêmes propos; cette crainte ajoutait encore à sa peine. L'amour -vint à son aidej et lui suggéra l'idée d'un stratagème peut-être bizarre ; mais c'était son unique ressource. « On veut no(ï»séparer , écrivit* » elle à dom Fernand dés qu'elle » lut seule , on va sans doute » m'enfermer dans un couvent; j'i- ( ioi ) y> gnore ce que jo deviendrai ; mais » je vous aimerai toujours, et j* » ne consentirai jamais à manquer » à la loi que je vous ai jurée. Il » faudra que je sois surveillée de » bien près, si je ne puis trouver » le moyen de vous donner de mes » nouvelles. Tachez de vous infor- 3> mer adroitement de mon sort ; » mais feignez sur-tout de n'y » prendre qu'un médiocre intérêt. » Ne croyez rien de tout ce qu'on » pourra vous dire à mon sujet ; » vous en saurez davantage une » autre fois. Adieu , dcineurez- » moi fidèle , et comptez toujours » sur votre Dorothée ». Son dessein était, dans le cas oà *a tante exécuterait ses menaces , I 3 ( ) de perdre ce billet sur la route , persuadée qu'en telles mains qu'il tombât, il ne manquerait pas de parvenir à, son adresse. Il ne lui fut pas possible de fermer l'œil ; la fatigue enfin l'absorba : elle commençait à s'assoupir, quand on vint la réveiller pour monter en voiture : elle ne doula plus de sou malheur, et ses beaux yeux se remplirent de larmes. Dona Félicia voulut présider elle-même à l'exécution de ses ordres : elle enferma sa victime dans une chaise de poste, où elle partit accompagnée seulement d'une femme de confiance que sa tante avait instruite de ses intentions, et qui devait s'y conformer à la rigueur. Dona fê? C ré3 ) licia , [)lsg irritée encore par- la douceur de sa nièce, ne voulut pus blâme l'embrasser , et son refus lui causa la peine la plus cruelle. Cette infortunée l'ut reléguée dans une maison religieuse éloignée de plus de quinze lieues du château de sa tante : c'était-là que cette femme vindicative et jalouse avait été élevée ; elle connaissait la supérieure, et, sur un exposé des prétendus sujets de mécontentement qu'elle avait de sa nièce, elle lui avait expressément recommandé delà tenir dans la captivité la plus étroite, de manière que le lieu de sa retraite pût rester ignoré , et que qui que ce soit ne parvint jamais ù le découvrir. C 104 ) Il fallait presque un miracle pour sauver ces amans du danger qui les menaçait: le hasard en fit un. Le jour commençait à paraître quand Dorothée partit : à une lieue environ du château de sa tante, la duegue , chargée de veiller sur sa conduite , s'assoupit ; elle s'en ap- perçut, et, profitant du sommeil de cette femme , elle jelta son bil- let sur le grand chemin. La for- tune , qui la servait en dépit de sa tante , voulut que ce lût dom Fer- nand lui-même qui le ramassa. Il était sorti de grand matin, suivi seulement d'un domestique , pour aller passer la journée à la campagne d'un de ses amis , qui connaissait l'état de son cœur, et s» ( ioS ) proposait d'em[)loyer le cr^lt qu'il pouvait avoir sur l'esprit de Dona Félicia pour l'engager à consentir an mariage de sa nièce. Uniquement occupé de son amour , dom Fernand tenait à peine la bride de son cheval , qu'il laissait aller à son gré. I.'œil fixé contre terre , il poursuivait sa route : il apperçoit une lettre qui paraît entière, et qui semble avoir été perdue : son domestique descend et la ramasse. Il y porte la vue avec indifférence, et ne peut revenir de sa surprise, en> reconnaissant le cachet de Dorothée ; un trouble inexprimable s'empara de ses sens ; il retourne la lettre avec précipitation , il voit qu'elle C 106 j s'adresse à lui : il l'ouvre, sans réfléchir par quel hasard elle tombe entre ses mains , et ne sait s'il en doit croire ses yeux.Il serait difficile d'exprimer sa douleur : il n'avait pas de tems à perdre ; il charge le domestique qui l'accompagnait, d'instruire son ami des raisons qui l'empêchent de le voir, gagne la première poste, où il laisse son cheval, et court à toute selle en "tenant toujours la même route. Il présuma qu'en forçant de vitesse jl rencontrerait infailliblement Pobiet de ses recherches, et en effet i) ne se trompa point, li ne manquait pas de prendre i chaque posle les renseignemens les plus précis , et le succès de ses dé- ( i°7 ) marche! Lui donna des ailes. Il joignit enlin la chaise de Dorothée : sou premier mouvement fut de l'arrêter et d'enlever sa maîtresse 5 mais il avait tout à craindre, s'il échouait dans son entreprise 5 et jugeant que, de quelque côté qu'on put l'envisager , elle ne pouvait que tourner a son désavantage, il crut devoir changer ses batteries. Il prit en conséquence le parti le plus sage , et, se déterminant à suivre la voiture d'assez loin pour n'être pas reconnu , il n'eut bientôt plus de doutes sur sa destination. Il put à, peine modérer les transports de sa joie , lorsqu'il vit Dorothée mettre pied à terre dans le couvent ou sa soaur avait ét4 ( iôS) élevée. La supérieure , qui était alliée à sa famille, l'aimait comme son frère , et ne pouvait manquer de favoriser sou projet, dona Fé- licia , qui l'ignorait > s'était prise dans son propre piège, dom Fer- nand floLtait entre le désir de calmer l'inquiétude dont il présumait que Dorothée devait être dévorée, et la crainte de se trahir lui-même par trop d'empressement. D'ailleurs , une absence plus longue pouvait donner matière à de justes soupçons ; il préféra d'attendre quelques jours : ce sacrifice coûtait à son cœur , mais le succès de son amour en dépendait, et il n'hésita point. Il reprit , sans s'arrêter plus long-tenu , U route qu'il avait suivie, (,i©9 X i suivie, et devança déplus d'une demi-journée le ministre odieux des fureurs de dona Félicia. Il joua supérieurement la surprise à la nouvelle du départ de Dorothée. Il l'ut encore plus indigné contre sa tante, lorsqu'il entendit cette implacable furie se plaindre , le* larmes aux yeux, de l'ingratitude de sa nièce , qui l'avait forcée, disait-elle , de céder à ses instances , voulant embrasser l'état monastique pour lequel sa vocation paraissait décidée. Cat indigne précédé le transporta de colère; il était près d'éclater en reproches $ mais il eut la prudence de dissimuler son dépit ; il feignit même de la plaindre , et u „j t 1>ar l a flatter K, aC no ) sur la fraîç^fpr de son teint et sur l'éclat de sa beauté, recette infaillible pour rentrer dans se» bonnes grâces. Cependant il brûlait du désir d« revoir Dorothée : mais il lui fallait lin prétexte pour quitter la prorince, et sur-tout doua Félicia , dont il paraissait être l'adorateur le plus assidu. Il se tira d'embarras au moyen d'une lettre supposée , qu'il prétendit avoir reçue de son, oncle, qui lui mandait de se rendre eu plutôt à Madrid pour une affaire de la dernière importance. Dont Félicia se douta si peu de la vérité, qu'elle lui fit promettre en partant d'accélérer son retour ; il n'hésita point, et laissa même en- ( III ) trevoir une certaine répugnance qui la confirma (le plus en plus dans la persuasion où elle était que le sort de sa nièce était absolument ignoré. On doit bien présumer que dom Femand ne prit la route de Madrid qu'autant, qu'aile pouvait raccorder avec son projet. Il vole au couvent où Dorothée attendait, en tremblant, le succès de sa ruse , l'ail demander la supérieure et lui raconte son histoire. Il peint avec tant de force et d'énergie ies cruautés de doua Félicia , que cette bonne religieuse ne peut s'empêcher d'en être attendrie : elle n'avait point contracté dans la vie monastique , ni ces ridicules ino- Ka (112) nieries , ni cette humeur sombre et révêchc que le cloître inspire quelquefois. Elle était généreuse et Sensible; toujours entourée d'une troupe d'indigens, elle régnait par la bienfaisance , et savait pardonner à la faiblesse humaine. Elle était extrêmement gaie , et quoique d'un commerce agréable et fa- ci le , elle n'était pas moins exacte à remplir les devoirs de son état , qu'elle avait embrassé par goût. Touchée du récit de dom Fernand , elle s'intéressa vivement à son sort, et prit sur elle d'adoucir le tourinent de son cœur. Elle fit venir Dorothée, qui perdit connaissance à la vue d» son amunt. Son évanouissement dura peu , et le (n3) calme lr plus doux succéda tout-l- coup à l'agitation de ses sens , quand elle apprit , de la bouche même de la supérieure , l'intérêt qu'elle prenait à son sort. Dorothée avait un oncle qui l'aimait avec tendresse : dom Diègue d'Alméïda n'approuvai t pas, à beaucoup près, les étranges procédés de sa sœur. C'était un de ces hommes francs et droits, qui ont le cœur sur les lèvres , et font ouvertement profession-de bonne-foi. 11 possédait l'heureux talent d'apprécier tout à sa juste valeur : renfermé dans les bornes d'une juste méfiance , il examinait tout avant de prononcer, et se gardait bien de s'en rapporter au jugement des K.3 ( "4) hommes. Cet avantage est plus précieux et plus rare qu'on ne pense , dans un siècle qui tourne toutes ses prétentions vers la philosophie , et qui en est peut-être plus éloigné que jamais siècle ne le fut. Doni Diègue ne faisait point consister la sienne dans des disputes vaines et puériles, qui ne signifient rien. Son unique ambition était de faire des heureux, et de tàclier de l'être • lui-inème. Chéri de ses vassaux , qui le regardaient comme leur père, il se signalait chaque jour par de nouveaux bienfaits : tout le cours de sa vie était employé en bonnes œuvres , et personne enfin n'était plus généralement estimé. Il n'ignorait pas l'amour de sa ( ii5) nièce et de dom Fernand : loin de le condamner, il aurait été le premier à y donner les mains , s'il eût remarqué dans sa sœur des dispositions plus favorables; mais ne voulant point se brouiller avec elle , afin d'être toujours à portée de servir les deux amans, il attendait en silence le moment de se déclarer. Ils ignoraient en partie ses sen- timens ; mais comme ils espéraient beaucoup de sa justice et de la droiture de son cœur, ils se décidèrent , de l'avis de la supérieure , à se mettre sous sa protection. Dorothée lui écrivit, et domPernand se chargea de lui porter sa lettre. Le tems pressait ; il hâta son départ j et se rendit le jour même au château de dom Diègue. (u6) Cependant dona Félicia était bien éloignée de soupçonner ce qui se passait. Toute entière à sa passion , elle attendait le retour de florn Feïnand , pour lui proposer avec ia main des avantages qui devaient, suivant elle , effacer totalement Dorothée de son souvenir. Elle comptait même si bien sur le succès de son entreprise, qu'elle avait rejetlé les propositions d'un grand d'Espagne , vice- roi du Mexique , qui lui fit offrir , avec une fortune immense , le rang le plus propre à flatter sa vanité. Dom Fernand n'eut pas besoin d'une grande éloquence pour engager dom Diègue à prendre son parti : ce bon vieillard était,.on ne C H7 ) peut pas mieux, disposé en sa faveur; il lui promit dé travailler à rompre les desseins de sa sœur. Cette assurance lui rendit le repos; il manda sur-le-champ à Dorothée le succès de ses démarches, et resta chez son oncle pour concerter avec lui le plan de leurs opérations. Les difficultés au raient rebuté tout autre que dom Diègue ; mais il avait à cœur les intérêts de sa nièce et l'humiliation de sa sœur: rien ne fut capable de l'arrêter. Il était bien persuadé que dona Félicia ne consentirait jamais au mariage qu'il projettail ; il était question d'obtenir son aveu , et , quelque répugnance qu'il eût à la tromper , il se chargea de tout. ( "8 ) Il était à craindre cependant qu'elle ne se tînt sur ses gardes ; mais l'amour est facile à s'abuser , et les craintes de dom Dièguefurent bientôt dissipées. Il n'ignorait pas que sa sœur , dans la vue d'ôter tout espoir à dom Feniand , avait formé le projet de marier sa nièce avec dom Louis : ce vieux gentilhomme était son meilleur ami, et ne faisait rien sans le consulter. Dom Diègue avait déjà cherché à le détourner d'un hymen qui ne lui convenait point ; il résolut de consommer eon ouvrage ; c'est ce qu'il lit le même jour. Dom Louis étant venu le voir , il lui parla avec tant de force et de vérité sur les inconvé- niens des mariages disproportion- C "9) nés ; il liii représenta si bien le ridicule dont il si; couvrirait , qu'il fut obliger de convenir qu'il avait eu tort ; et comme il ne voulait se marier que pour se débarrasser du soin de sa maison , qui commentait à lui devenir à cliarge , il lui proposa d'épouser sa sœur, qui é'ail bien mieux son fait. JDom Louis y consentit volontiers , à condition néanmoins que dom Diè- iiiie se chargerait de négocier cette affaire , et qu'il n'aurait que la peine de signer le contrat. Quand ils furent d'accord , dom Diégue lui fit part de ses projets , et ui recommanda, sur toutes choses, de teindre toujours le même penchant pour sa nièce , afin que doua l-'éli- C I20 ) cï.i prît le change et donnât tête baissée clans le piège qu'il voulait lui tendre. Cette affaire conclue , ils se rendirent tous trois au couvent de Dorothée , pour y déterminer les derniers arrangemens. Elle écrivit aussi-tôt à sa tante qu'elle reconnaissait le tort qu'elle avait eu , que le bandeau qui l'aveuglait était tombé, et qu'enfin elle la suppliait de lui rendre ses bonnes grâces , en l'assurant qu'elle était entièrement disposée à lui obéir. Tout arriva comme dom Diègue l'avait prévu : Dorothée ne larda pointa revenir, et joua son rôle de ma-» nière à nu donner à sa tante aucun soupçon. Dom Louis et dom Fer- nand. (' ïS'i ) nand la secondèrent à merveille. Flattée de la perspective qu'elle croyait entrevoir, elle s'applaudissait intérieurement de ses manœuvres, et se félicitait d'un acte de sévérité, sans lequel son projet n'aurait pas réussi ; niais elle louchait au terme fatal où son espoir allait s'évanouir. Le dessein de dom Diègue était de présenter à dona Félicia le contrat de mariage de sa nièce et de dom Fcrnand, et de se servir de la circonstance pour le lui lairo signer en place du sien ; il espérait d'autant mieux en venir à bout , qu'elle se prêtait volontiers à tout ce qui paraissait favoriser sa passion. Ce procédé n'était peut-être L C 122 ) pas fort régulier pour un homme du caractère de dom Diègue ; mais il n'avait pas dessein d'abuser de la bonne-foi de sa sœur : il ne voulait que la mettre dans le cas de ne pouvoir s'opposer au mariage de sa nièce , lui laissant après cela le choix d'un autre époux , si dom Louis ne lui convenait point. Le jour tant désiré vint enfin ; le notaire . qui n'avait point été prévenu du projet de dom Diègue ; auquel il n'aurait point voulu se prêter , apporta les deux contrats. Dona Félicia , dans l'ivresse de sa passion , les signa , sans vouloir même en écouter la lecture. Il no s'agissait plus que de la désabuser; et dom Diègue , qui craignait ses ( 123 ) emporicmnis , voulut seul affront ter la tewj)ète. Il attendit que U compagnie se fût retirée , et restant dans son appartement, comme pourVentretenit avec elle , après quelques propos assez indifférens , il fit tomber la conversation sur les précautions qu'on doit prendre dans le choix d'un état : il exposa les dangers d'un hymen mal assorti , et s'étendit ensuite sur la modération nécessaire dans les événeniens les plus fâcheux de la vie. c< Oh ! pour » moi, reprit dona T'élicia, quand » les choses ne vont point à mon » gré , jene me possède pas.—Il est » bon quelquefois de savoir se » contraindre , et sur-tout quand L a , (m) » on a tort.-Tort ou raison , » cola m'est égal- —— Pardonnez- » moi , ma sœur ; dès qu'on a le » malheur d'avoir tort , il faut » souscrire de bonne grâce ù tout » ce qu'on est en droit d'cxigar » de nous. Avez-vous entendu » parler de l'aventure de la vieille 33 marquise de las ïoirès?——-Elle » n'est pas venue jusqu'à moi. — Je vais vous la conter 33. Il lui peignit en effet sa propre histoire sous des noms déguisés, et chargea le tableau de façon qu'il lui en fit sentir tout le ridicule. Elle ne put retenir son couroux : u Voilà , » s'écria-t-elle, une impertinente >3 histoire ! . . . . Mais un mo- }3 ment, monsieur, expliquez-moi, ( iïï ) » je vous prie . à quoi tout cola » tend : que voulez-vous dire ? 33 — Que votre aventure est à-peu- » près la même , et que vous n'a- j> vez rien rie mieux à faire que 53 d'éviter tout esclandre. - Je 33 ne vous comprends petint. - 33 Ce n'est pas ma faute : je dis, 33 puisqu'il faut trancher le mot , » que vous venez de vous donner 33 à dom Louis par un contrat en » benne forme , et que par un » pareil contrat l'union de ma niè- 33 ce et de dora Fernand riént 33 d'être assurée. - Cette froide 3-- plaisanterie commence à deve- 33 nir fatigante. — Je vous jure 33 que rien n'est plus sérieux. —■ 3» Qu'importé 1 ?« ma franchisée! nia Là ( ^ ) 31 bonne-foi ont pu nie faire tomber dans les pièges que vous m'avez y> tendus, ne croyez pns que vous 33 l'emporterez : les tribunaux 33 retentiront de mes justes plain- 33 tes. -Je ne vous le conseille 33 pas.-Vous verrez de quoi jo » suis capable : j'ai cent .mille 33 francs à perdre. - Gardcz- » vous bien de les risquer. Vous » savez que je suis conjointement 33 avec vous tuteur de Dorotbée } 3) partant vous ne pouvez en dis- •j3 poser sans mon aveu. Je suis 3> trop raisonnable pour vous refu- j3 ser mon consentement , si le 33 parti que vous avez en vue lui 33 convenait. Dom Louis s'est ren- v du justice; et si vous m\ > C " 7 ) » croyez , vous ferez comme ma. 33 Vous évitere z l'éclat ; vous lais- » serez les choses comme elles 33 sont , et vous épouserez mon ami : je n'eniends pas cependant 33 vous y forcer. — Je le crois 33 bien. — II est tard ; je vous 3j laisse la nuil pour i'aire vos ré- 33 flexions ; je viendrai demain 33 matin savoir le résultat ; bon- 33 soir , ma sœur. 33 Restée seule . doua Félicia s'abandonna toute entière à l'impétuosité de son couroux ; elle voulait sacrifier tont à sa vengeance j niais quand elle eut jette son premier feu , elle revint à des senti- mens plus modérés. Elle connois- sait dom Bièguc pour un hemnie (,28) d'un caractère ferme , et qui n'était point accoutumé à reculer. La crainte qu'elle eut de 6es menaces la fit résoudre à se prêter de bonne grâce à ce qu'on exigenit d'elle. Il n'y avait pas moyen dY- ludur : dès le jour même elle épousa doin Louis , et fut témoin du mariage de sa nièce. ( i 2 9 ) NADINE ET ZULMY, o u LES SOEURS RIVALES. Histoire Péruvienne. C'est à la bravoure et à l'intrépidité Je trois aventuriers établit à Panama , que l'Espagne, doit la découverte et la conquête du Pérou. François Pizare , Dièguo d'Almagro et Fernand de Lucques s'associèrent pour cette célèbre entreprise , dont on sait qu'ils lurent les victimes. L'illustre et malheu- C i3p ) reux Piiare, dont le génie ardent et l'heureuse audace méritaient) sans doute , un autre maître que Charles - Quint , et des associés plus généreux que Fernand cl Diè- gue , fut nommé .d'une voix unanime chef do cette fameuse expédition. Il confia son deslin à des mers inconnues, et le succès justifiant son courage, il aborda bientôt avec les compagnons de sa lu i une , au royaume de Tumbez , où le Cacique , qui le gouvernait, le reçut avec amitié, lui fournit toutes sortes de rafraîchissemens, et lui permit même de bâtir un fort. Satisfait de cette première tentative, il voulut aller lui-même présenter à Charles-Quint la carte C i3i ) des terres qu'il venait de décoti» •vrir , et lui demander des secours pour pénétrer plus avant. Il pria le Cacique de Tumbez de lui permettre d'emmener quelques-uns ùc ses sujets pour les présenter au monarque Espagnol , et Lui garantir en quelque sorte la réalité de ses succès. Zagréda ( c'étnit ainsi que s'aprjellait ce bon Cacique ) bob- seulement consentit à sa proposition , mais lui conlia même un. de ses fils , en le priant de le regarder comme le sien propre , et de Lui faire donner l'éducation convenable au fils d'un roi. Après bien des refus , des dégoûts et même des humiliations, qui ne le rebutèrent point, Pizare ( ite ) obtint enfin trois vaisseaux, et se préparant à de nouvelles découvertes, il perdit bientôt de vue les cotes fortunées de la formidable Ibérie. Le fils du Cacique de Tuinbez l'accompagna dans ce voyage : curieux de conserver l'amitié de son père , qui ne pouvait que lui être avantageuse, Pizare avait pris un soin particulier de ce jeune Prince , dont il avait confié l'éducation aux mains les plus ba- bilcs. Les succès multipliés de son élève ne pouvaient que flatter 60n amour-propre, et ce n'était pas sans un plaisir extrême qu'il en avait suivi les progrès. Né avec les dispositions les plus heureuses, Huascar ( ce jeune prince se nommait ( i33 ) mait ainsi ) avait réussi dans tous ses exercises , et laissant bien loin derrière lui ses jeunes compagnons , il avait toujours réuni les suffrages rie ses maîtres : mais son caractère ne répondait pas, à beaucoup près, aux lalensdont la nature l'avait doué. Knà de l'intrigue et de Ja disaim m lui ion , ce malheureux princcavnit puisé en Europe, et les vices et les ridicules qui sont le partage de noire luneste hémisphère. L'éducation, loin d'épurer ses mœurs et d'élever son aine , n'avait servi qu'à d'évelopper le germe de ses mauvaises qualités : il avait fait .en Espagne une ample moisson de travers , et r< tournait dans les climats qui l'avaient vu imitre, M • ( iU ) t-bargé de ce fardeau pernicieux. fluascar n'avait rien qui pût annoncer le sauvage habitant du nouveau monde. J^levé , pour ainsi dire, parmi les Espagnols , il s'é- tait formé sans peine à leur manière de vivre : il avait appris à leur école l'art de séduira et de plaire , qu'il sortait au suprême degré ; et l'éducation brillante qu'il avait reçue , avait encore perfectionné ses agrémens naturels. Il élait bien.taillé , d'une ligure agréable , et possédait à fond le talent, quelquefois dangereux , d'inspirer une confiance aveugle à tous ceux qu'il apprex liait. Peu délicat sur les plaisirs, il ne comptait pour rien de perdre les fem- » ( ,35 ) mes qni avaient la faiblesse de se livrer à son indiscrétion : il ne cessait de voler de conquêtes en Conquêtes , et curieux de marcher sur les traces de ses maîtres, il avait élabli sa réputation sur les ruines de celles des victimes qu'il immolait à sa gloire. L'innocence et la candeur régnaient encore dans le Nouveau Monde ; le commerce des Européens n'y avaàt point introduit les passions et les crimes dont elles sont la source. L'amour y conservait toute l'ingénuité de l'enfance, et n'empruntait point le masque de la vertu pour inspirer des sen- tiniens qu'il ne partageait pas. Huas Car fut charmé de la circous* » M a ( ï36) tance , et se promit bien d'y faire» à son arrivée , l'essai de son funeste talent. Le premier soin de Pizare, en abordant an Pérou , fut de se rendre auprès de Capillana, dame péruvienne, qui 1 avait accueilli lors de son premier voyage, et dont il avait même emporté le souvenir le plus tendre. « Cette dame , au rapport du voyageur français , » étant restée veuve très-jrtine » d'un seigneur péruvien , avait » préféré le séjour de la province n où elle tenait un rang distingué, » à celui de la capitale où elle » était née , et de la cour où elle » avait vécu. Elle joignait à beau- f> coup d'amour pour Pizare , une C i 37 ) » naissance distinguée, l'affection » des peuples , de la beauté , et » plus d'esprit qu'où tv'en trouve x> communément parmi lésinaient » nés 33. Capillana avait deux filles extrêmement aimables : l'aînée , qui s'appellait Nadine , n'était point avec elle lors de l'arrivée de Pizare et du fils de Zagréda. Elle joignait aux agrémens de la figure un caractère assez liant : elle n'était pas régulièrement belle , mais elle portail un de ces minois chiffonnés qui frappent quelquefois , et font souvent une impression très-vive. La cadette , qui demeurait avec sa mère , portait le nom d.e Zulmy. Plus belle et plus in M 3 I ( i38 ) téressante que sa sœur , elle n'avait point ses défauts ; car Nadine était un peu coquette , et tirait vanité du grand nombre de soupirans qu'elle traînait à sa suite. Quoi- qu'èlevée dans un climat sauvage, Zulmy semblait avoir été formée par la main même des grâces : sa beauté touchante était l'ouvrage de ta nature , et séduisait d'autant plus que l'art n'y entrait pour rien. Le cœur de Zulmy ne s'était point encore ouvert aux doux layons de l'amour ; il avait besoin d'aimer , et se livra tout entier aux tendres mouvernens qui l'agitèrent à la vue d'Huascar. Ce jeune Prince était aimable , et parut tel à ses regards : il enflamma. / t ( t%0 son amc encore novice , et ne tarda pas à s'en luire aimer. La tournure agréable et séduisante qu'il savait donner à ses moindres expressions, ses talens qui brillaient dans tout leur éclat , et dont il Taisait à son gré l'usage le plus heureux , son air touchant enfin , et sa voix enchanteresse captivèrent entièrement le cœur de cette jeune péruvienne , et ne lui permirent pas de le défendre long-tems. Huascar , qui n'avait lié cette intrigue que dans le dessein do s'amuser et de remplir le vnide où le laissait l'attente des deux vaisseaux, qu'une tempête assez violente avait empêché de mouiller en nième-tems que celui qu'il montait C 140 > avec Pizare , devint biciilAt éper- duement amoureux de Zuliny. L'étiquette , ce farouche tyran de la société, n'avait point encore appé- santi son joug sur les heureux climats des Qnfana du Soleil. Huas- car voyait à tout instant l'objet de sa tendresse , et puisait dans ses regarda l'aliment de la llamme qui le consumait. Ils se cherchaient sans cesse , et tous leurs mnmrns étaient consacrés aux entretiens les plus tendres et les plus animés. Capillana ne tarda point à s'an- percevoir de l'amour de sa lille , et loin d'y opposer la moindre résistance, elle s'applaudissait d'une alliance qui ne pouvait qu'augmenter son crédit et relever l'éclat ( i4i ) fle sa maison. Tout le pays re- tentissait des louanges d'Huascar: ce jeune prince élail .séduisant, et disait les délices du la société dejCapillana. Charmée de son mérite, cette bonne mère ne crut pouvoir choisir pour sa fille un époux plus digne d'elle. Avant de déclarer ses intentions, elle voulut sonder le cœur de Zulmy , ne doutant pas qu'en lui donnant Iluascar , elle n'assurât le bonheur de sa vie. L'intérêt et la méfiance n'avaient point encore altéré les mœurs des habitans du Pérou ; les enfans joignaient , au respect et à l'amitié qu'ils portaient à leurs parens, une confiance sans bornes , et ne rougissaient pas d'avouer un penchant c m ) vertueux. Enchantée des réponsea ingénues de sa fille : « Sois tou- » jours la même , ma chère amie, » lui dit Capillana , et n'oublie r> jamais que les talens , et sur- » tout la vertu, font seuls le bon- as heur de la rie. Je vais prendre 53 des arrangemens conformes à tes » désirs: j'approuve ta tendresse, » et tu sens contente de moi. » Zulmy , au combla de ses vœux , se \vt\e au cou de sa mère qui l'embrasse tendrement , et court annoncer cette nouvelle à son amant, qui la reçoit avec de» transports de joie inexprimable. Il semblait, en respirant 6on air natal, s'être dépouillé du' caractère d'inconstance et de légèreté qm ( i43 ) paraissait inné en lui , et avoir recouvré les vertus qui lurent l'apanage de ses ancêtres. Sa conduite présente était toute à son avantage, et l'amour dont il brûlait pour la belle Zulmy , n'avait pas peu contribué à opérer celte heureuse révolution : niais il était à craindre que ce ne fût qu'un feu passager , et qu'il ne retombât dans ses premiers égaremens. Cependant il avait un rival, et ce rival était son meilleur ami. Alonzo ( c'était son nom), attaché dès sa plus tendre jeunesse à la fortune de Pizare , n'avait jamais quitté ce héros qui l'honorait de toute sa confiance. Ce jeune homme était un des quatorze Es- C i44 ) pngriols qui lui demeurèrent fidèles , lorsqVà la sollicitation de • quelques méconlans , Tafur vint, de l'autorité du gouverneur de Panama , pour emmener ceux qui renonceraient à la perspective brillante dont Pizare avail flatté ses compagnons. Personne ne méritait mieux qu'Alonzo l'estime de son illustre ami. Chargé par lui de veiller aux besoins et à l'éducation d'Huascar , il n'avait rien négligé pour qu'il fût traité conformément à sa naissance. Reconnois- sant de ses soins généreux , le prince de Tumbez lui demanda son amitié , et, dès ce moment, ils n'eurent plus de secrets l'un pour l'autre II ( h5) H n'avait pas tenu au jeune espagnol, «ju'lluascar ne renonçât à ses travers , dont il lui lit phi» d'une lois sentir le ridicule ; mais ce dernier était d'autant plus incorrigible qu'il s'en faisait gloire. Alonzo ne pouvant y porter remède , se contenta de prévenir, autant qu'il était en sa puissance, les suites funestes et dangereuses dont ses dérégleinens pouvaient être la source. Huascar ne tarda pas à l'instruire du succès de sa llamme , en l'assurant qu'il était entièrement revenu de ses erreurs / et qu'il n'aimer; it jamais d'autre femme que Zulmy. Plus timide, parce qu'il savait mieux aimer, Aloiuo *ï C14* ) n'avait point osé donner l'essor au feu qui le consumait : instruit des prétentions d'Iluascar, il renferma plus que jamais son secret en lui- même , et résolut de sacrifier son amour au Donneur de son ami. Cependant Pizare ayant été informé par Capillaua elle-même des sentimens qu'Huascar avait conçus pour sa lille, y donna les mains de tout son pouvoir. Celte alliance mettait le comble à ses vœux; elle ne pouvait qu'assurer ses conquêtes , et rendre sa puissance plus formidable. L'arrivée des vaisseaux qu'il attendait précipita ses arrangemens. Il chargea lo jeune prince de Tliumbez , qu'il fit accompagner d'Alonzo , de se ( i47 ) rendre auprès de son père, pour s'assurer , en cas de besoin , une retraite et des secours sur lesquels il put compter , et négocier en mème-tems l'alliance de quelques princes voisins , dont il espérait tirer le plus grand avantage. Il fit appùyèr rcs propositions de quelques présens dont les Péruviens , pour qui tout était nouveau, ('.lisaient le plus grand cas, et qui flattaient beaucoup leur curiosité. Il enjoignit particulièrement au fidèle Àlonio de traiter l'frffârfe du* mariage d'Huascâr et de Z'.lmy, promettent au Cacique, en récompense de ses services , la faveur de la cour d'Espagne, ét des Étals pins considérables que ceux dont il était souverain. (i 4 R ) Le vaisseau que montait Huas- car, aborda sans péril au royaume de Thumbez. Zagréda reçut les espagnols avec tous les témoignages de l'amitié la plus vive et la plus affectueuse. Enchanté de revoir son fils , il ne se lassait point d'admirer ses talcns et de lui prodiguer les caresses les plus tendres. Ce bon père ignorait combien l'éducation qu'il avait reçue, lui avait été pernicieuse ; et, dans l'ivresse de sa joie, il cherchait avec avidité toutes les occasions de donner à ses bourreaux les pieureS les plus éclatantes de la reconnaissance dont il était pénétré. Alonzo s'acquitta généreusement de la commission dont l'izare L'a- - C H9 ) rait chargé , et n'eut pas de peine à obtenir l'aveu de Zagréda. Ce brave Cacique avait mis toute sa confiance dans le général espagnol, et ses moindres désirs étaient des ordres pour lui. D'ailleurs, il con- noissait de réputation le mérite de Capillana ; son alliance n'était point àrejetter ; il en sentait tout l'avantage , et se félicilail du bonheur de son fils. Il n'était pas digne des bontés de Pizare , et de l'amitié d'un pèie aussi tendre. Il semblait qu'en quittant l'habitation de CapiMana, il eût repris son caractère d'inconstance et de perfidie. A mesure qu'il s'éloignait de Zulmy , cette amante infortunée s'effaçait inseu- ( *So ) siblement de son souvenir, de sorte qu'en arrivant à Tlinmbez , il n'y songeait, pour ainsi dire , plus, ou, s'il y pensait encore , c'était plutôt pour se féliciter d'avoir Conservé sa liberté , que pour s'occuper d'un objet qui ne le captivait plus. Les négociation! ayant été terminées avec tout le succès qu'A- lonzo pouvait désirer, il se disposait à rcjoiiMlre Pizare, suivant les ordres qu'il en avaitreçus : une maladie dangereuse , qu'essuya Za- gréda , retarda leur départ : mais ce délai , loin de nuire aux espagnols , leur procura de nouveaux alliés , dont ils tirèrent dans, la suite lus plus grands secours. ( iSi ) Zagréda, quoiqu'encore faible, étant hors de danger , le vaisseau d'Huascar et d'Alonzo mit à la voile, et mouilla peu de tems après à la rade où les vaisseaux de Piza- re étaient à l'ancre. Ils trouvèrent le général espagnol maître de Cus- co , capitale des Etats d'Atathuali- pa . Inca de Pérou. Cet infortuné prince , après avoir cherché vainement à défendre la liberté de son pays, avait subi le joug des es- pngnols , qui le traitaient néanmoins avec douceur. La ruine de sa maison n'avait point encore été jurée , et Cusco élait le séjour dos fèl'es et des plaisirs. Pizare appUudit beaucoup à l'adresse avec laquelle Alonzo avait C ) négocié l'alliance de plusieurs souverains du pays , et ménagé les intérêts de la cour d'Espagne ; il lui donna pour récompense le gouvernement du fort qu'il Faisait bâtir à Cusco , et promit au fils du Cacique de Thumbez de terminer incessamment l'affaire de son mariage. Ce «Tétait pas ce qui le flattait le plus : il avait repris à Cusco le train de vie qu'il avait mené pendant son séjour à Madrid. Il oublia tout-à-fait Zulmy, et les sermons qu'il avait faits tant de fois de n'en aimer jamais d'autre. Epris d'une beauté nouvelle , il ne s'occupa plus que des moyens de rompre ses premiers nœuds. Il feignit toujour s C i53 ) auprès de Pizare le pl" s grand empressement de revoir Zuluvy et d'obtenir sa main; mais il avait soin de faire naître en secret de» obstacles pour éloigner son mariage, jusqu'à ce qu'il pût trouver un prétexte honnête pour se dégager tout-à-l'ait. Il était d'autant plu» difficile de démêler ses intrigues, qu'il portail La dissimulation au point d'affecter les regrets les plus vifs et l'impatience la plus naturelle J'ai dit plus liaut que la soeur de Zulmy , Nadine , ne demeurait point avec sa mère : elle faisait sa résidence à Cusco , près d'une tant© qui l'avait élevée et qui la regardait comme sa fille. Veuve d'un. C ; i5 4 ) des grands officiera de la maison d'Atathualipa, Zoraïs n'avait point voulu quitter la cour où elle tenait encore un état considérable ; mais elle y vivait fort retirée , et sa société n'était composée que d'un petit nombre d'amis sur la fidélité desquels elle pouvait compter. Huascar n'ignorait pas que Zulniy , la tendre Zulmy , qu'il trahissait aussi cruellement , avait une sœur à Cusco ; mais dans l'ivresse de sa passion , il ne s'était pas beaucoup occupé de prendre des renseignemens à cet égard. Il vit Nadine dans te temple du Soleil, où elle assistait avec sa tante à la fête que les Péruviens célébraient tous les ans C 1-55 ) en l'bonneur du brillant auteur de la lumière. Aussi prompt à ■'enflammer que facile à changer d'objet , son cœur ne put résister à l'impression que firent sur lui les charmes de la sœur de Zuliny. Ce. petit-maître Péruvien brûlait de l'envie de la mettre au rang de ses conquêtes, et ne négligea rien pour y parvenir. Il eut de la peine à s'introduire dans la maison de Zoraïs : cette dame était difficile sur le choix de la compagnie qu'elle recevait ; mais ayant trouvé le moyen de se faire présenter par un de ses meilleurs amis, il ne tarda pas à s'y établir. 11 possédait à fond l'art de concilier ses devoirs et ses plai- (i56) sirs , et ne perdait aucune occasion Je faire sa cour. H avait tout pour plaire ; aussi fit-il en peu de teins des progrès si rapides sur l'esprit de la tante et de la nièce , qu'elles ne pouvaient plus se passer de sa compagnie. Il pénétra bientôt le caractère de Zoraïs , et sut le manier avec tant d'adresse , qu'il eut seul son oreille. Une fois maître de la tante , il porta ses vues sur la nièce , dont il avait étudié les goûts, prit avec elle les tons d'un amant respectueux et timide, lui lit l'aveu de sa feinte tendresse, et ne tarda pas à lui donner lieu de se repentir de l'avoir écouté. On ne sait pointêlre heureux et se taire. Huascar eut à peine obtenu C i*7 ) tenu les faveurs de Nadine, qu'il publia par-tout sa -victoire. Le bruit en vint bientôt aux oreilles de Pizaré , qui le fit arrêter , et l'aurait puni «évèrement, si l'amitié qu'il portait à son père n'eût retenu son couroux. IL se contenta de lui Ordonner les arrêts, et prit en même-tems les mesures nécessaires pour l'unir à la triste victime de ses égaremens. Cet événement inattendu rendit l'espoir au vertueux Alonzo : il ne fit plus difficulté d'avouer ses sentimens : il pouvait, sans manquer à l'amitié, découvrir à Pizai e la situation de son cœur , le général espagnol y fut sensible. Touclié de ce'généreux procédé, 0 ( iSS ) il lui promit de .s'intéresser à son sort , et d'obtenir pour lui l'objet de son amour. Ns^ Zulmy cependant , la tendre Zulmy était en proie à l'inuuié- tude la plus cruelle. Digne d'un meilleur sort, elle excusait encore son parjure amant: elle ignorait tonte l'étendue de son malheur, et rejettait sur les circons» tances l'oubli criminel du periije Huascar. Elle était loin de soupçonner son inconstance : elle passait des journée! entière* à contempler le vaste élément . trniTil brunux, mais la honfe, la connaissance du inonde , supérieures encore à la laiin et aux autres besoins qui me pressaient, rendirent ma langue immobile. Je me contentai de mordre mes ongles , et de les ronger de très- près avec une dextérité et une promptitude étonnante , pendant que mes deux voisins comptèrent leur or. Lorsque cela fut fini ,. le dormeur replaça les guinées (Il y en avait deux cens) dans la bourse , et la mit nonchalamment dans la poche de sa veste. Après avoir dit à celui qui l'avoit apportée , qu'il pouvait aller à ses affaires , il croisa ses bras sur sa poitrine , et se rendoriuil profondément. Mon coil ébloui par la vue pré-, cieuse de cet or, restait fixé sur la poche qui le refermait, et cherchait à travers l'épaisseur de l'é- tofle le spectacle qui l'avait réjoui. Le désir d'en obtenir la plus pelite portion, le besoin, l'espérance qne, sous litinasse Je chair et de graisse que m'offrait le dormeur , il pouvait se trouver un coeur sensible , me déridèrent à demander une demi-feuille de papier, une plume, de l'encre : j'écrivis ce qui suit. « Monsieur , la personne qui » est assise vis-à-vis de vous , était » présente quand vous avez reçu 33 une grosse somme d'argent. Llle x> a une lemme qui lui est chère , 33 plusieurs enfans qu'elle n'aime 33 pas moins ; et elle se trouve en 33 ce moment dans la situation la 33 plus lâcheuse pour un mari et 33 pour ui> père. Je vous suis étran- 32 ger, monsieur; mais je suis J3 homme el malheureux. Je puis , » en moins de dix minutes , vous 33 convaincre de mon honnêteté et 33 de ma droiture. Vous soulagr- >3 riez un famille entière en lui «.prêtant quelques guinées pour » peu de tems. Je n'aurai pas lo ( 176) y> eaUMge do vous regarder rpiand » vous vous éveillerez. Je tien- 3J drfti mes mains Élevant mes yeux, » et je vous supplie de venir a m<>i , 33 si vous daignez avoir égard à » nia requête. Si vous me réfute*! , 33 épargne! moi la confusion de me 33 parler sur ce sujet.. » Je pliai mon billet ; j" le plaçai devant lui, et j'allai m'assooir à l'extrémité opposée du café. Là, j< portai ma main sur mes yeux , et je feignis de dormir, regftidauC à travers nies doigts , flottant entre la crainte et l'espérance. Je vis mon homme se réveiller, prendre mon billet , le lire , et tourner de mon nSté ses gros yeux. Je l'entendis ensuite appeller le garçon, et lui demander pourquoi on recevait dans ce café des échappés de Bedlam ? Après cette saillie, il partit d'un long éclat de rire , et sortit , en me retardant, et en secouant ses grosses épaules. Ma situation est plus facile à imaginer qu'à décrire. Je délestai ma folie, et ayant payé mon papier qui me coûta ira demi-sous , je me retirai précipilamnu "I j W rongeur sur lu visage , et nie ca- chant de |>e\ir qu'on'n'y découvrit ma confusion et ma honte. Je repris tristement le chemin de mon logement , (donnait en pensant à ma famille à qui je n'avois rien à rapporter , èl réllé- cliissant douloureusement à ce que je venais d'éprouver. Mon dieu! disais-ie , est-il possible que le cœur de l'homme soit susceptible d.'une pareille inhumanité? Puisque celui-ci n'a pas voulu m'aider, pourquoi m'a-t-il insultés Devait-il ajouter la peine de L'humiliation a celle de l'indigence? Mais, reprenais-je , pour Être sensible au malheur, il faudrait l'avoir éprouvé. Peut-être un jour apprendia-t-il à me plaindre ; il aura des remords de sa, . < J ~ 8 ) conduite à mon égard , et alors je serai trop vengé. Comme j'achevais ces mots, jo tourimis le coin d'une rue. Une femme couverte des livrées de la pauvreté vint solliciter ma |>itié. Le besoin étai» peint sur son visage^ la douleur dans ses yeux, et le trouble s'exprimait par sa voix. En vérité, monsieur, me dit- elle , je ne suis pas accoutumée à mendier; mais mon mari est trop malade pour travailler , et nies enfaus trop jeunes pour pouvoir le remplacert Ayez pitié d'eux, et excusez-moi. Un demi-sou, j'ai le surplus, nous procurerait le pain dont nous manquons depuis hier. Je ne possédais qu'un sou sur la terre; mais je me flattais que mon tems et mon travail, sur lesquels je devais plus compter que sur mes amis, payeraient, sinon mon dîner, du moins mon souper, et celui de mes enfant. Je donnai donc ce sou unique à la {«aune, ( '79 ) . et m'cxcusant de ce que je ne pouvais lui en offrir davantage. File »>e me répondit 0885 elle règarfla la pièce, porta La main sur sa po- trine, leva les yeux au ciel, eu." le suppliant de se charger de sa reconnaissance, fondit eu larmes, et courut du'z le boulanger voisin. Dans n;.1 situation , le venais de faire du bien. La satisfaction que j'en ressentais calma un peu mesclingrins, etjeremerciai lecieL qui m'en avait donné les moyens'. 3e me trouvais alors près de chez moi. La lassitude me força d'y entrer pour me reposer un moment avant de continuer mes courses. Je ne fus pas plutôt entré du us nia chambre , que ma femme vint se jetter ù mon cou. Mon ami, me dit-elle, j'ai de bonnes noUr velles. Le pauvre M. Jenkinsou est venu ce matin ; il a eu l'attention de •n'apporter les deux guidées que tu lui avais prêtées l'année dernière , et nous allons dîner» ( iRo ) Nous nous mimes à table. Nous avions un excellent potage. Le bon repas ! l'amour et le contentement étaient nos convives. Ne t'alilige plus, mon bon ami, me dit ma femme après le dîner. La providence ne nous abandonne point.; elle nous assiste dans les xaomcns les plus critiques. On m'a apporté de l'ouvrage : je n'en manquerai plus, et il sera bleu payé* M. Lilly m'a remis les papiers dont il veut que tu lasses plusieurs! copies. Il m'a assuré que demain lu recevrais la commission du petit; emploi qu'il l'a promis. Ton fils Georges est beaucoup mieux que ce matin. La fièvre de Sally a diminué; et Betsy sait parfaitement la chanson que tu aimes tant. ; Ainsi , si tu veux te régaler tantôt de ta demi-pinte de vin , cil essayera ta voix, et nous scions aujourd'hui les gens les plus lieu- luux du monde. h I N.