L'Ê CUEIL DES MŒURS, COMÉDIE. 1 On trouve chez les mêmes Libraires les Œuvres complexes de M. Paliflbt, yvol.in-8°. rel. avec Fig. 48 liv. Les mêmes , 7. vol. in-11 15 liv. Et les Pièces fuivantes détachées. Les Philofophes, Comédie en Vers, en trois Ac>es. . \ l. \of. Le Satirique, Comédie en vers, en trois Actes. 1 /. 1 o/T L'ÉCUEIL DES MŒURS, COMÉDIE. Par M. P A L I S S O T. Telle quelle a été repréfentée > pour la première fois , au Théâtre Français , le vendredi z& Juillet 1782. Prix, i liv. 10 fols. A PARIS, La veuve Duchés ne , Libraire, rue Saint-Jacques. Moutard^ Imprimeur-Libraire de la Reinh, de Madame , & de Madame la Comteflc d'Artois , rue des Mathurins, Hôtel de Cluni. ^===^Cr^==y=ti£J M. DCC. LXXXII. 1852 S,24 PERSONNAGES. GERNANCE, M. Fleury. LYSIMON, parent & ami de\^ t Tr „ r >M. Van Gernance , ) M. SOPHANÈS, faux Philo-\ , J > M. Mole. Jopke, . ) MONDORj homme de finance \ ^ D E s £ & de plaifir 3 * SS ARTS w « - £• — -J~ J ROSALIE,} ( Mlle. Contât. CLORINDE, \ Courtifanes, e recevoir l'encens d'un Poète à la mode.. A iij. 6 VÉCUE IL DES MŒURS, Mais ce qui me paraît pour vous plus féduifant, C'eft d'avoir obtenu le fuffrage impofanr, L'amitié , les confeils d'un des grands Perfonnages Que la Philofophie a mis au rang des Sages. Ces Meilleurs, pour fetvir, ne font rien à demi, Rosalie. Tu ne me parles point, Marton , de fon ami, M A R T O N. De Gcrnance ? Rosalie, Sans doute. Marton. Enfin, je vous devine, Et, fi j'en crois vos yeux , Gcrnance a bien la mine D'être l'heureux mortel , lt fortuné vainqueur Qui doit à les deftins enchaîner votre cœur. Romanefque, & voilà ce qui plaît à votre âge, C'eft par vous que l'amour eut fon premier hommage. Sa figure cft charmante; elle a dû vous tenter, Et ce qu'il vous propofe a droit de vous flatter; Mais avec lui, fur-tout, craignez d'être imprudente, Et gardez, s'il fe peut, une ame indifférente. Rosalie. Ou je me connais mal, Marton , ou dans mon cœur Ce n'eft qu'un fimple goût qui parle en fa faveur. J'aime fa bonne foi , fon inexpérience : Son amour eft fi vrai, fi plein de confiance, COMÉDIE. 7 Qu'il croit ce que je veux -, il s'en fait une loi. Ce ton du fentiment eft fi nouveau pour moi, Que, fans me déguifer qu'il tient à fa jeunelle, Sans m'aveugler enfin, fon refpec"b m'intereue. Tu fais qu'il eft d'ailleurs maître de fon deftin , Et qu'il peut, en effet, difpofer de fa main. Un jour, il doit jouir de la plus grande aifanec. Voudrais-tu, fur la foi d'une vaine efpérance, Me confeiller , Marton , de ne point m'attacher Au bonheur plus réel qui femble me chercher? Marton. Vous avez mis tant d'art à fubjuguer Gernancc, Vous vous êtes fouvent conduite en fa préfence Avec tant de réferve de de diferétion, Que je n'ai pas douté de votre intention. Votre humeur cependant, diflîpée & volage, Ne s'accorderair guère avec le mariage ; Mais ufez de vos droits , du moins, jufqu'à ce jour, Et fâchez allier la prudence & l'amour. Vous devez à Mondor quelque reconnaiflance..... Rosalie. Paix, Marton, quelqu'un vient ', c'eft l'ami de Gernancev A iv S L'ÊCUEIL DES MŒURS, PÉTRÎT' ii '" ^.' i -V Wrâ "7" *T X " " ~3 ' J .F"" vît- ~/3T - ' ■ '* " va. ' i_ ™ v r*'* *"1 r ^ i T iffinj ■ in STHB5SC!jT?nff' SCÈNE II. \ M. SOPHANÈS, ROSALIE, MARTON. M. SOPHANES. JËh bien ! ma Rofalie, enfin voici le jour Préparé par mes foins, amené par IAmour, Où vos deuins vont prendre une face nouvelle. Je ne fais fi Gcinancc a perdu la cervelle ; Mais je vous peindrais mal fa pétulante ardeur : Il vient vous conjurer d'achever fon bonheur. J'ai, pour l'excirer mieux, combattu fon idée> Il ne m'écoutait pas. Sa tête cft décidée , Et jamais paillon ne prit un tel elfor : Je vous lai (Te le foin de l'attifer encor. Vous pouvez maintenant tailler en pleine etoffe ; Je réponds du fuccès. Rosalie. Mais, mon cher Philofophe, Pouvez-vous m'en répondre allez? Si, par malheur, Les préjugés allaient renaître dans fon cœur ? S'il venait à rougir; fi le Public, l'ufage?... M. S O I» I I A N F. s. L'ufage , comme on fait, eft le mépris du Sage. Nous l'avons décidé. Nos plus purs fentimens Ne font-ils pas toujours l'ouvrage de nos fens ? Pourquoi chercher ailleurs un bonheur chimérique; Le moral u'elt qu'un mot, tenons-nous au phyiiquc,, ■ COMÉDIE. g 'Vous plaifez à Gernance; eh bien ! tout eft au mieux. L'Amour avait Ton but, quand il foi ma vos yeux. ■ Que peut-il vous manquer avec le don de plaire? Quel reproche Gernance aurait-il à vous faire ? Vous n'êtes pas venue à l'âge où je vous vois... Sans vous être permis... quelque eflai de vos droits. J'aime votre embarras. Pourquoi vous en défendre? Vous icprocheriez-vous un cœur fenfible& tendre? Qu'un Mifanthrope amer, dans fon trifte loifir , Se falîe une vertu de fronder le plaifir; Moi, je fais compatir à l'humaine taibleflc; Et Ninon, à mon gré, l'emporte fur Lucrèce. Rosalie. Ah ! Monfieur Sophanès, vous me flattez ? M. SoPHANES. Moi, non. Je dis ce que je penfe ; interrogez Marton. M A r t o N. Ma foi, cette morale elt du moins très-commode. M. S o P H a n e s. L'inftinâ: de la Nature elt ma règle Se mon code. Je ne m'abaifle pas à ces (crapules vains Dont fc laifle bercer le commun des humains, Er je laille aux Pcdans ces auflères maximes Qui mettent de niveau la faiblefle & les crimes. Rosalie. Mais Gernance , en effet, pcnfc-r-il comme vous ? S'il venait à changer ? IO L'ÉCVEIL DES MŒURS,, M. SOPHANES. Non , il eft trop jaloux De paraître affranchi des préjugés vulgaires , Pour reprendre jamais ces erreurs populaires. Vous pouvez bien d'ailleurs vous en fier à moi. à demi - voix. Entre nous, vous favez tour ce que je vous doi. Ma vertu favorite eft la reconnaiflance, Et jecroism'acquitteren vous livrant Gernance. Rosalie. Eh bien ! je m'abandonne à vos avis. M. S o p H A n e s. Parbleu ! Que pouvez-vous rifquer avec un li beau jeu ? Gernance, dans l'accès de fa verve amoureufe, Vous croit d'une famille honnête Se malheureufe. L'Amour, exprès pour vous, lui prêta fon bandeau 3 Et de plus fa manie eft de voir rout en beau. Que Marton feulement le Batte & vous féconde. ' Elle a, cette Marton, tout le bon fens du monde. A propos, il eft temps d'employer ce relïort, Ce billet prétendu de Mylord Carlinfort. // fouille dans fes poches. Je crois l'avoir fur moi. Marton, avec pradeng?, Saura choifir l'inftant d'en régaler Gernance/^ Mais quoi! l'aurais-je donc perdu? Non , le voici. // remet une lettre à Marton. Adieu. Je ne veux pas qu'on me rencontre ici. COMEDIE. SCÈNE III. ROSALIE, MARTON. Rosalie. Ce Monfieur Sophanès eft une ame excellente. M A R T O N. Oui, fa philofophie cft tout-à-fait riante. Rosalie. Pour fervir fes amis, il ne ménage rien, 11 eft plein de chaleur. M a r t o N. Vraiment, on le voit bien -, Sa morale.... Il avait, ma foi, deviné jufte. Gcrnance vient à nous. Prenez votre air augufte. ê SCÈNE IV. CERNANCE, ROSALIE, MARTON. Gernance. *\' ou s devez vous lalîer de me tenir rigueur, Aimable Rofalie, & connaître mon cœur. J'ai quelques droirs du moins fur votre confiance *, A quelle épreuve encor mettrez-vous naa confiance î il L'ÉCUEIL DES MŒURS, Qui vous croirait barbare, avec des yeux fi doux ? Rosalie. Mais quels font donc mes torts ? de quoi vous plaignez-vous Gernance, avec feu. Je me plains... je me plains de vous voir indécife. Eft-cc là l'amitié que vous m'aviez promife ? Je voudrais vous venger de l'injufte hafard Qui rendit la Fortune aveugle à votre égard ; C'eft mon plus cher defir ; l'advèrfitc cruelle A mes yeux attendris vous rend encor plus belle : Cependant... ( Pardonnez à l'intérêt prclTant Que m'infpirepour vous un cœur compatiflant,. Et peut-être, à l'excès, enivré de vos charmes ) Si j'en crois de ce cœur les feerctes alarmes, Vous avez des chagrins que vous me déguifez : Auriez-vous des païens au malheur expofés ? Je vous offre pour eux mon crédit, mes fervices. R o s A l i e , avec beaucoup de dignité* Non. Le Sort m'a gardé toutes fes injuftices : Mais fi mon fcul partage était l'obfcuriré , S'il mettait, entre nous, trop d'inégalité , Vous aurais-je permis la plus faible cfpérancc 3- Qui, moi, vous avilir ! Le penfez-vous , Garance? Gernance. Eh ! pourquoi différer de recevoir ma main 5 Quel caprice odieux!.... Rosalie. Vous me preffez en vain. COMÉDIE. Gernance. Ah ! vous me ha'iiTez, & toute ma tendrefle... Rosalie, Les reproches amers, peut-être les injures D'une foule de fots, dont l'importune voix Va bien-tôt s'élever pour condamner mon choix. J'admire des humains l'inconféquence extrême 1 Le croirais-tu, Marron? Moniteur Sophanès même , Lui que j'ai vu cent fois, avec tant de vigueur, Des préjugés publics combattre la rigueur, M'oppofait ce matin leur vainc tyrannie , Et fçmblait, pour moi feul, démentir fon génie. M A r t o N. Quoi 1 Monfieur Sophanès ? B ^^HHHBHBHwPBHHBwHHMBpHMHHH iî L'ÊCUEIL DES MŒURS; Gernance. Je l'en ai fait rougir. f Mais qu'il eft différent de parler ou d'agir ! Tu me verras dn moins montrer plus de courage, Et faire mon bonheur en dépit de l'ufage. Mais qui peut m'amener mon parent Lyfimon ; • D'où me fait-il ici ? Retire-toi, Manon. SCÈNE VI. LYSIMON, GERNANCE. L Y S I M O N. ^T'apprends , mon cher Gernance, une étrange nouvelle. Duffé-je vous déplaire en vous prouvant mon zèle, L'amitié me défend de vous rien déguifer. Si j'en crois le Public, vous allez époufer Une fille fans nom, dont votre ame féduite Ignore apparemment les mœurs 8c la conduite. D'où provient ce foupçon dont vous êtes noirci? J'ai fu par Sophanès que vous étiez ici, Et, fans pei'dre un moment, j'ai volé pour vous dire Tout ce qu'en pareil cas l'honneur bleffé m'infpire. Comment s'eft répandu ce bruit injurieux ? Gernance. De notre attachement je rcfpeéte les nœuds, Lyfanon, refpectez le cœur de Rofalie. On fe trompe fouvent dans tout ce qu'on public ; \ C O M É D I Ê. Mais mon cœur, qui ne voit rien à fe reprocher, Veut bien fe découvrir, & ne rien vous cacher. Peu fait pour confulter l'opinion commune, Exempt d'ambition , maîtie de ma fortune , Je prétends, il eft. vrai, difpofcr de ma foi, Et ne plus exifter déformais que pour moi. L Y S I M O N. Voilà donc où conduit cette Philofophie, Cet abus de penfer, dont on fe glorifie ! . On croit impunément pouvoir braver les mœurs. Gernance. Dites qu'on fait la guerre àd'injuftcs erreurs. L y s I m o N. Vous pouvez vous piquer du courage héroïque De renoncer pour vous à l'eftime publique; Mais les fruits de l'hymen que vous préméditez , Victimes du mépris qu'ici vous affectez, Condamnes à rougir au fcul nom de leur mère, Et punis, en naiifint 3 des faibleffes d'un père, Auront-ils, au befoin, ce courage odieux ; Gernance. J'aurai fjin , Lyfimon , de delïiller leurs yeux Sur tous ces préjugés que le vulgaire encenfe. Mais brifons un dilcours dont l'amitié s'offenfe. Vous parlez d'un objet qui vous eft étranger ; Il faudrait le .connaître avant de le jm>er. Vous favez quel poifon répand la calumnie; Vous rougiriez vous-même, en voyant Rofalie,' B ij zo L'ÉCUEIL DES MŒURS > D'avoir prêté l'oreille à des bruits impoltcurs. L Y S I M O N. Dès que la voix publique a condamné fes mœurs , Je ne la verrais pas fans quelque répugnance, Sinon pour empêcher le malheur de Gernancc. Gernance. Quoi ! ne vouloir pas même être défabufé î Vos yeux..... L y s i m o N. Je ne crois pas qu'on m'en ait impolé. Je fuis fans intérêr, & l'amour vous égare. Gernance. Non, quand j'honore ainfi la vertu la plus rare, Croyez qu'à l'amour feul je ne me fierais pas. Rofalie, à mes yeux, fans bien & fans appas , Par d'autres qualités faurait encor me plaire. // lui montre la lettre de Carlinfort. Jugez fi ce refus elt d'une ame vulgahe. Pefez ce procédé. L Y s i M o n , après avoir lu. Vous croyez à cela ? Mais le premier talent de ces friponnes-là, C'eft d'ofer, au befoin, fe forger de ces titres. Vous riez. Je n'en veux que vos yeux pour arbitres, Et je vous prouverai..... Gernance. L'on ne me prouve tien. • L Y S I M O N. J'ai connu Carlinfort. Il ferait un moyen , C O M É D I E. 2i Quoiqu'il foit éloigné, d'obtenir une preuve Qui vous détromperait. Permettez-en l'épreuve. Gernance. Non , mon cher Lyfimon , rendez-moi ce billet, Et fur cet objet-là, terminons, s'il vous plaît. Vous pouvez me trouver ou fantafque, ou crédule; Mon choix peut vous fembler bizarre ou ridicule ; Je ne confulterai là-delïus que mon cœur. Adieu. ( H fin. ) L Y S I M O N. Tâchons encor de le tirer d'erreur. Quoi ! dans tous les états une aveugle licence Se produit au grand jour avec tant d'à (finance ! Ces coupables excès ont duré trop long-temps, Et j'oferais m'attendre à d'heureux changetnens. Le Français fuit toujours l'exemple de fon Maître : Tout m'invite à penfer que les mœurs vont renaître. Fin du premier Acte. B iij L'ÉCUEIL DES M G£U RS > ACTE II. SCÈNE PREMIÈRE. ROSALIE, MARTON. M A R T O N. jL/ Amour y pourvoira ! c'eft parler à merveille; Mais qu'une fois du moins le danger vous réveille. Le temps prefife , tâchons de les brouiller tous deux , Ou Gernance à la fin pourrait ouvrir les yeux. Rosalie. Ce Monfieur Lyfimon cft donc bien redoutable ; M A r t o N. ê Oh ! je vous en réponds ! je crois que c'eft le diable Qui nous l'a de l'enfer détaché tout exprès Pour lutter contre nous & troubler nos projets. Je m'en fuis de'"éc en le voyant paraître, Et, pour parer les coups qu'il nous portait en traître. De ce cabiner-ci j ai trouvé le moyen D'écorner jufqu'ati bout leur fâcheux entretien. Quel abominable homme avec fa mine auftère ! Je ne me fuis jamais fenti tant de colère ; Et s'il n'était forti quand j'allais éclater , J'ignore à quel excès j'aurais pu m'emporter. COMÉDIE, Rosalie. Mais que difait Gernance ? M A R T O N. Il était à la genej Un dépit concentré qu'il retenait à peine , Et que fa paffion voulait diffimuler, Semblait, à chaque mot, tout prêt à s'exhaler. Jamais fur un mortel l'amour n'eut tant d'empire f C'eft un aveuglement qui va jufqu'au délire ; Mais il faut le veiller. Par un nouvel effort On pourrait dans fon cœur fe rendre le plus fort, Et bannir lepreftige où notre efpoir fe fonde. Auriez-vous, par hafard , rencontré dans le monde Ce Monfieur Lyfimon ? Rosalie. Fort peu. M A r. t o N. Je le conçois» Mais vous le connaiflez ? Rosalie. Je l'ai vu quelquefois. M A r t o N. C'en eft aflez. Je veux.... Gernance efl: Il crédule !. Oui... cet expédient n'efl pas trop ridicule. Sophanès , au befoin, peut l'appuyer encor : Il nous réunira. —Vous avez vu Mondor ? R O S- A L I E. Oui, je l'ai prévenu des defleinsde Gernance Il a paru flatté de cette confidence. B iv 14 VÊCEVÏL DES MŒURS, M A R T O N. Et vous approuve-t-il ? Rosalie. Mais... fous condition. / M A R T O N. J'entends. Rosalie. 11 a d'ailleurs faili l'occafion D'envoyer furie champ prévenir Erminie_, Clorindc même, afin que par étourderie, Tantôt, devant Gernance, il ne fe paiIe rien Qui puilîe lui caufer quelque ombrage. M A R t o N. Fort bien* Cette précaution , ou je fuis fort trompée, Tout naturellement vous ferait échappée , Car nous avons l'efprit d'une frivolité ! Un papillon n'a pas plus de légèreté. Heureufement, Mondor eft toujours plein de zele. Regardant att ntivement la main de Rofalie. Mais quel nouveau brillant à vos doigts étincelle ? 11 eft du plus beau feu. Rosalie., fouriant. Le trouves-tu, Manon ? M A R T O N. Allons , vous faurez faire une bonne maifon, C'eft ce que je voulais. Plus la Fortune avare Vous.. 4 COMÉDIE. Rosalie. A propos, Marron, mon Maîrrc de guitare Devrait être arrive. M A R T O N. Qui î votre Abbé Fichet ? Que diable faites-vous de ce colifichet î C'efl; bien là le moment ! Rosalie. Que tu deviens févère ! Sais-tu qu'on en raffole? une voix fi légère ! Des fons fi biens filés ! un timbre fi brillant ! C'cft de lui que Clorinde apprit le goût du chant. M A R T O N. Et vraifemblablement vous brûlez de l'apprendre ï Mais fi Gernance vient ? R o s A L i I. Tu le feras attendre, Car c'eft auflî le jour de mon Peintre. x6 L'ÊCUEIL DES MŒURS; SCÈNE IL M A R T O N. V RAIMENT, Le Peintre nous manquait. Le bel arrangement ! Allons j quoiqu'étourdie, elle a de bons caprices, Et je ne puis, au fond, mieux placer mes fervices ; Je fuis piquée au jeu, d'ailleurs. Un Lyfimon Ne doit pas en crédit l'emporter fur Marton. Ici, fort à propos, je vois venir Gernance. SCÈNE III. GERNANCE, MARTON. \£ uel excès de fureur, & quelle, extravagance ! Ta MaîtrdTe, Marton eft-clle de retour î Gernance, en lui-même. Marton. Pas encor. Gernance. Que d'inftans dérobés à l'amour! Marton. Elle ne peut tarder. Vous femblez en colère, MondfUr; pernieuez-moi d'éclaircir un my Itère. COMÉDIE. 12 Vous me voyez encor dans une émotion !.... Gernance. Quoi donc ? M A R T O N. N'auriez-vous pas, vous & ccLyfimon, Eu quelque démêlé? G F. R N A N C E. D'où te vient cette crainte ? Tu me furprends. M A r t o N. Hélas ! mon amc en fut atteinte D'abord en le voyant. Comme il efl: très-jaloux, Et qu'il eut autrefois de grands projets tur nous...; G E R N A N C E. V Comment, fur Rofalie? M A R T O N. Eh oui ! vraiment, fur elle ! Je tremblais qu'il ne vînt pour vous chercher querelle. Rofalie, entre nous, l'a fi fort maltraité, Et je l'ai vu fouvent d'une animoute Qui me caufait pour elle une peur effroyable. G E R N a n c E. Ce que tu me dis là 3 Marron, eft-il croyable ? .M A R T O N. Comment; rien n'eft plus sûr; mais ce qui m'interdit, C'cft que, jufqu'à préfent, on ne vous l'ait pas dit. .»* L'ÊCUEIL DES MŒURS,] Rofalie, il eft vrai, s'en eft débarraffee Si promptcment, qu'à peine cft-il dans fapenfêeî Mais Monueur Sophancs doit s'en reflbuvenir. Gernance. Embraue-moi, mon cœur ne fe peut contenir. M A R T O N. Quoi donc ? Gernance. Si tu favais avec combien d'adreffe Il cfi: venu tantôt me noircir ta Maîtrelïe, Me reprocher mon choix & mon aveuglement, Comme il contrefaifait le ton du fentiment, Oh ! je te défierais de t'empêcher d'en rire ! M A R T O N. En honneur, c'était-là ce qu'il venait vous dire? Gernance. £n honneur. M A r t o N. Oh ! ma foi, le trait efl: trop plaifant ! Gernance. Je n'ai jamais rien vu de fi divertifiant. Mais li je te peignais Ton air de pruderie, Sa gravité , fa morgi.e, & fa pédanterie, // rit. Tu n'y pourrais tenir. Ha, ha, ha , ha, ha , ha. Eh bien, l'on en impofe avec fes grands airs-là i ^^^^^^■^^■■■^■■■■^■MHI COMÉDIE. 3 i D'un honnête homme au moins, je lui crois les vertus : Eh bien ! pour être heureux, que te faut-il de plusî Gernance. Ah ! je te reconnais à ce noble langage. Que peut le préjugé contre la voix du Sage ! M A R T O N. Ma foi, le vrai bonheur eft de vivre pour foi. M. Sophanes. Sais-tu bien que Marton efl: philofophe? M A r t o N. Moi ! Je fuis, tout bonnement, les loix de la Naturej Et m'embarralïe peu fi le monde en murmure. Jamais les médifans... Mais on fonne, je crois î Gernance. Vois fi c'eft Rofalie. Marton. Oh ! oui, j'entends fa voix. J'y vais ! M. Sophanes. Adieu mon cher. Certain devoir d'ufage Me force à te quitter ; mais on t'en dédommage D'une façon bien douce. Il apperçoit Rofaliej & la falue refpeclueufement. Gernance. A demain. M. Sophanes. Sûrement. } z L'ÊCUEIL DES MŒURS, SCÈNE V. ROSALIE, GERNANCE, MARTON. Gernance. x Ses yeux feront témoins de notre engagement, Charmante Rofalie, & cet ami fidèle Rendta notre union encor plus folennelle. Il fera le garant des fermens de l'amour. Rosalie. Moi, je veux vous donner un garant à mon tour, Qui n'aura pas pour vous moins de prix, ce me femblc» Regardez ce portrait ; trouvez-vous qu'il reffemblc î M A R. T O N. Je le trouve parlant. Gernance. Il m'eft bien précieux : Mais pardonnez... mon cœur ne voit point là vos yeux , Ces yeux fi féduifans que l'amour fcul peut rendre. Peut-être dans l'Artifte il n'eu: rien à reprendre ; Le portrait elt charmant, j'en conviens; mais tenez, Là',... fans prévention... vous-même... examinez, Voyez fi cette bouche où règne un doux fourire, Offre ici ces appas que l'on ne peut décrire, Cette douce fraîcheur, ce ton voluptueux. Que les efforts de l'Art femblent infructueux ! Qu'aux COMÉDIE. 3 5 Qu'aux regards d'un Amant il paraît infldelle ! Et combien je vous vois plus touchante & plus belle î Rosalie. Vous êtes difficile, ou du moins trop flatteur, Gernance; mais enfin, c'eft un don de mon cœur. Gernance. Je reflens tout le prix d'une faveur II cherc. Rosalie. Vous aviez, m'a-t-on dit, un récit à me faire. Vous ne me parlez pas de Monfieur Lyfimonî Gernance. J'aurais cru vous manquer en prononçant fon nom. Mais pardonnez, de grâce, à fon extravagance ; Il eft aflez puni par votre indifférence. Rosalie, avec finejfe. Ses difeours n'ont point fait d'impreffion fur vousî Gernance. Vous pouvez en juger. M A r t o N. Les propos d'un jaloux Ne font pas faits, je crois, pour donner de l'ombrage. Gernance. Il ne m'en aurait pas infpiré davantage, Quand j'aurais ignoré fes feercts fentimens. Je me prive à regret de mes plus doux momens ; Mais je les facrifie à mon unique affaire. J'ai donné rendez-vous ce foir à mon Notaire : G j 4 L'ËCUEIL DES MŒURS; Ce font vos intérêts que nous devons régler, Et j'ai quelques papiers encore à raflembler. Adieu. Rosalie. Vous reviendrez, nous aurons compagnie. Gernance. Je le fais. pqganSAItfSWMHHHHHHHMHBlHMMBBiMMHMIinHnMiHHi SCÈNE VI ROSALIE, MARTON. M A R T O N. Cet enfant vous aime à la folie , Et vous lui devez bien quelque tendre retour. Rosalie. Tant d'amour , à la fin, doit infpirer l'amour. Je crois que par degrés fa paflion m'enflamme, Et ce n'eft plus l'orgueil qui commande à mon ame. M A r t o N. J'entends, je crois, quelqu'un. Rosalie. C'eft Mondor, sûrement, Qui m'amène du monde. Arrange promptement Des lîéges. C O M Ê D 1 £. * il SCÈNE FIL CLORINDE, ERMINIE, MONDORj ROSALIE, MARTON. Rosalie, courant au devant de fes amies. u o i ! c'eft vous ? Clorinde. Q Nous accourons , ma reinci Pour te féliciter fur ta grandeur prochaine. M o n d o R. Gernance eft-il ici? Rosalie. Non, mais il reviendra. E R M I N I E. Nous avions eu deflein d'aller à l'Opéra; Mais au Chevalier Gluck nous t'avons préférée > Et nous venons palfer avec toi la foirée. Rosalie. Rien n'eft plus obligeant. Marton , qu'on laifle entrer, Et dites à Marin de venir éclairer. à Vajfemblée. Eh bien ! quel nouvelle avez-vous à réapprendre l Clorinde. On dit qu'Arfinoé vient de quitter Clitandre. Cii 5 6 L'ÊCUEIL DES MŒURS, M O N D O R. Quoi ! vraiment î Clorinjde. Oui vraiment, & le trait eft bien bon à Rofalie. Tu fais qu'ils setaient pris de belle paflîon : C'était, des deux côtés, du moins en apparence, Des' amours du vieux temps l'incroyable confiance. Ils s'étaient fcqueftrés du monde abfolument, Et cela s'appelait un coup de fentiment. Rosalie. Eh bien î C L O R I N D E. Pour t'abréger , notre augufte héroïne A pris , un beau matin, la fuite à la fourdine. Les gens étaient féduits, les paquets emportés ; Le pauvre Amant dormait fur la foi des traités : Juge de fon réveil, lorfqu'un fatal indice Lui fit voir clairement qu'il perdoit Euridicc. {A ce mot d'Euridke , Erminie chante à demi-voix). J'ai perdu mon Euridicc. Rosalie. Sans aller aux enfers, il la retrouvera. HoRTENSE. Mais vraiment, on le dit remplacé. Rosalie. Quoi ! déjà î COMEDIE. 5? M O N D O R. Sans cloute : Arfinoé ne fut jrmais vacante. .^loicr.ia aib'uï . E R m i N i e. Sa conduite, il eftvrai, fut toujours très-prudente Rosalie. Que dit-on d'Aglaé? E R M I N I E. Ma foi, le bc.iu d'Orval Se conduit avec elle or. ne peut pas plus mal. ïl l'avait enlevée au Financier Chryfante , Qui. lui faifait bâtir une rr.aifon charmante ; Il lui devait au moins un dédommagement : Il vient de la quitter impitoyablement Pour prendre à l'Opéra la célèbre Amélie. Rosalie. Aglaé me paraît mille fois plus jolie, E R M I N I E. Elle a de beaux cheveux. Clorinde. Mais d'un blorid très-ardent* Rosalie. Je ne m'en doutais pas. C,t O R INDE. C'eft un fait cependant. C iij «8 L'ÊCUEIL DES MŒURS; Rosalie. Son teint... k . M o n d o R. A de leclat, grâce au blanc qu'elle emploie. Rosalie. Elle? M O N D O R. Pour en juger, il fuffit qu'on la voie. Rosalie. Ali ! c'eft une noirceur. M o n d o R. Je vous dis qu'elle en mer. Pour peu qu'elle m'en eût demandé le fecret, Je ne le dirais pas. E R M I N I E. Un fair plus incroyable, Et qu'entre nous d'abord j'avais traité de fable, C'eft que Julie..... Rosalie. Èh bien? E R M I N I E. Oh ! ma foi, devinez. M o n d o R. Je n'y fuis pas. Rosalie. Ni moi. COMÉDIE. E R M 1 N I E. Cherchez, imaginez; Clorinde. Â-t-cllc fait encor quelque dupe nouvelle? E R M I N I E^ Vous tiendrai-je en fufpens pour une bagatelle? Elle eft dévote au point d'afficher les remords. Rosalie, éclatant de rire. Les remords de Julie ! M O N D O R. Elle a le diable au corps ! E R M I N I E. Vous n'êtes pas au bout, la prude fe marie. M o n d o R. Et quel eft le mortel de qui l'ame aguerrie î... ; E R M I N I E. C'cft une efpèce d'ours t un noble campagnard Du Limoufin, dit-on, nommé Monficur Nacquard. Rosalie. Nacquard tant qu'on voudra ; mais, malgré fa réforme,. Avec fon air ignoble, & fa figure énorme, Julie eft de tout point un objet îcvoltanr. M O N D O R. Ah ! fes yeux quelquefois ont aflez de montant, C iv '46 VÊCVËÎL DES MŒURS; Rosalie. Oui ; c'eft tout ce qu'elle a de la figure humaine.' E R M I N I E. Lâ nouvelle pourtant n'en cft pas moins certaine. ClORINDE. Dieu préfcrve à jamais de tout mauvais hafard Le front, l'augufte front du bon Monfieur Nacquard J \ R O S A t I E. N Vous ne me dites rien de l'illuftre Arfénie ? M o n d o R. On prétend qu'elle mené une aflez trifte vie Avec fon Commandeur. Il en efl fi jaloux, Qu'on ne peut lui parler fans le mettre en courroux; C'efl: bien de tout Paris le duo le plus fombre ; Aux fpectaclcs, aux bal, il la fuit comme une ombre ^ Et ne s'apperçoit pas que c'en lui ménager Ce fuprême bonheur qu'on goûte à fe venger. Clorinde. Qui peut la retenir dans ce dur efclavageî M O N D O R. L'avarice. Il lui donne un brillant équipage, Des diamans fans nombre, un train du plus grand ton, Et même on en murmure en plus d'une maifon. Il joue à s'abymer, malgré fon opulence, Et c'eft ce qu'Arfcnie attend avec prudence. . COMÉDIE. ^ Rosalie. Le deftin de fa fœur eft beaucoup plus heureux. E R M I N I E. Alcefte en eft, dit-on, toujours plus amoureux. Rosalie. Elle a de bons garans, du moins, de fa tendrefle. Clorinde. Comment ? Rosalie. Il a quitté la petite Duchefle, Qui, fe piquant d'honneur, pour la première fois, Affichait la confiance, au moins, depuis un mois. On la dit furieufe, outrée, ineonfolable. Il faut qu'Alcefte, au fond, foit un homme impayable Pour occafionner de fi vives douleurs. E R M I N I ï. Dit-on qu'il gagne au change ? Rosalie. Oui, du côte desmeeurs: Mon d o r. Ceft toujours pour Cléone un très-beau faciïfîce. Rosalie. Sans doute, & très-flatteur pour la fille d'unSuifle. Clorinde. Quoi ! ce n'eft que cela ? ^ l'ÊCVEIL DES MŒURS ; E R M I N I E. Peut-être moins encor. Clorinde. On devrait de fes airs rabattre un peu l'cflor. R o SALIE. Le tableau de nos mœurs eft ma foi bien bizarre! E R M I N I E. Quoi ! des réflexions ; la fantaifie eft rare. On entend chanter derrière le théâtre. Que veut dire ce bruit ? eft-ce un chant nuptial ? SCÈNE VIII. L'ABBÊ FICHET, LES ACTEURS PRÉCÈDENT M o n d o K. JE H ! c'eft l'Abbé Fichet, en propre original. Clorinde. On le trouve toujours en bonne compagnie. l'A b b é. Vos deux airs font notés, divine Rofalic; Vous ayez le premier & le fécond defïus. M O N D OR. Comme le voilà fait I C O M Ê D I É. a E R M I N I E. Qu'il a les yeux battus i Clorinde. N'importe, il nous dira quelques chanfons nouvelles; l' A B B É. J'ai toujours du regret à refufer les Belles ; Mais indiferètement "j'ai fait depuis un mois Quelques excès de Punch qui m'ont éteint la voix. On donne à Céliante une Fête fuperbe : Je devais y chanter, y jouer un proverbe! C'eft ma fureur à moi qu'un, proverbe ! & d'honneur; Je me fuis vu forcé de lui tenir rigueur. De mon talent un jour je ferais la victime, Et je vais, quelque temps, m'exiler par régime. Je fuis anéanti. E R M I N I E. Quoi ! fans rémiffion?.. l' A B B É. Moi, me faire prier? c'eft mon averfion. Rosalie. Ah ! ne lui faifons pas de demande indiferète, Il a befoin— l' A B B É. Je vais rifquer une Ariette, Puifque vous m'y forcez; mais c'eft fous le fecret: Céliante jamais ne me pardonnerait. U prélude & chante un Air quelconque, mais très-court. *4 L'ÈCUEll DÈS MŒURS; Rosalie. Il cft délicieux ! Ci.or.inde. Inconcevable ! E R M I N I E. Unique ! M o n d o R. Harmonifte profond ! — A propos de Mufique , Auriez-vous, cette nuit, des projets de Vaux-Hall ? E r m i n i e, vivement. Le Vaux-Hall eft défert, allons plutôt au Bal. Mondor nous mènerait. M o n d o R. Non , j'ai donné parole D'aller faire au Marais un rrifte cavagnole. Rosalie. Vous ne fauriez manquer à cet engagement 3 M o n n o R. Non; mais je vois pour vous un autre arrangementj Vous pourrez difpofer de ma berline anglaife. Rosalie. Ah ! vous êtes charmant ! M o N n o r. Vous y ferez à l'aife» Avec vous, au bcfoin, l'Abbé tiendrait cncor ; Vous l'aurez dans une heure. COMÉDIE. Ai Rosalie. Au plus tard , cher Mondor. M o n d o R. Vous pouvez y compter. Clorinde,^ Rqfalie. •Parle-nous donc un peu de ton augufte chaîne. Irrémiflîblement tu vas prendre un époux î Mondor. Sangaride, ce jour eft un grand jour pour vous ! E R M I N I E. Comment gouvernes-tu ce malheureux Gernance? Eft-il toujours aveugle, & plein de confiance? Nous ne te perdrons pas apparemment? Eh ! mais, charmante Reine,! Mondor. Oh 1 nonj appercevant Gernance. Mais, c'eft lui-même. i a» >4* LÊ'CUEIL DES MŒURS. SCÈNE IX. GERNANCE, LES ACTEURS PRÉCÉDENS. Clorind E,y? compofant & élevant la voix pour être entendue de Gernance. ^0 N dit qu'il eft du meilleur ton. à Gernance. Ah ! nous pallions de vous -, & du fond de mon ame, Je faifais à l'infant votre éloge à Madame. E R M I N I T.. On voit qu'affurément vous êtes connaifleur, Et vous ne pouviez pas mieux placer votre cœur. Çlorinde. Ne leur dérobons pas des momens pleins de charmes. ( bas à Erminie). Il faut pour cette nuit nous mettre fous les armes. à Rofalie. Mondor, prenons congé de Madame. A tantôt. Nous allons nous preller pour revenir plus tôt. ï^» 85 *#* / COMÉDIE. 47 SCÈNE X. GERNANCE, ROSALIE. Rosalie. "Vous avez bien tardé ? Gernance. Je quitte mon Notaire ; Mais on ne finit rien avec ces gens d'affaire i Pardonnez. Ce devoir tenait trop à mon cœur, Et j'étais trop jaloux d'alfurer mon bonheur. Rosalie. J'ai cru pouvoir compter fur votre complaifance. Gernance. Ah ! ne doutez jamais de vos droits fur Gernance. Rosalie. On a parle d'un bal qui doit erre charmant : Nous pourrons, tête à tête, y caufer librement. Ce projet m'a fouti, je n'ai pu m'en défendre. Allez changer d'habit ôc revenez me prendre. Fin du fécond Aclc. ^Jf$ 4 5 VÉCUEIL DES M(RURS, ''Û.- 1— .^i-^^JjUj.-- ,---- -.-J£j ACTE III. SCÈNE PREMIÈRE. ROSALIE, MARTON. Rosalie. IS/jL o n rouge eft-il bien mis, Marton ? i - Marton. Divinement. Rosalie. Cette mouche eft, je crois, placée artiftement î Comment me trouves-tu i Marton. Je vous trouve charmante , Et le Bal n'aura pas de beauté plus brillante. Gernance avec orgueil enchaîné fous vos loix, Verra tous les regards applaudir à fon choix. Vous allez dans les cœurs exciter mille flammes, Charmer tous les maris, 8c défoler les femmes. Rosalie. Je n'ai pas aujourd'hui cette prétention 3 Et même je faifais une réflexion. Marton. COMÉDIE. 4 , M A R T O N. Quoi ! vraiment ? Rosalie. Je penfais que ClorinJe, Erminie Ne me convenaient plus. M A r t o N. Quelle bizarrerie ! Vous qui ne pouviez pas les quitter un moment?..; R o SALIE. Je leur trouve, entre nous, un air bien peu décent. N'as-tu pas, dans leurs yeux chargés de jaloufie, Vu le fecret dépit dont leur ame eft faille ? Rien ne m'efl: échappé de leurs tons ricaneurs, De leurs propos légers, de leurs fouris moqueurs. Je dois m'accoutumér, en époufant Gernance, A mettre déformais un intervalle immenfe Entre ce monde &c moi. Pour les humilier , Je veux avoir , Marton , un Suifle à baudrier, Le lac, une livrée, enfin tout l'équipage Qu'aux femmes de mon rang peut accorder l'ufagei Et (i quelque hafard me les fait rencontrer, Je mettrai mon bonheur à les défcfpérer. Marton. Ce fera votre état; que poutraient-ellcs dire ? Rosalie. Oh ! rien ne conrraindra leur fureur de médire"} Mais ce fera de loin, & je n'entendrai pas Leurs propos infolens, leurs perfides éclats. D jo VÉCUE IL DES MŒURS, Ah ! quel bonheur , Marton , d'écrafer des rivales Qui fe croyaient en droit de nous traiter d'cgales! Combien je vais jouir de leur confufion ! M A R T O N. Mais il faut fe monter fur fa condition : Je vous approuve fort. Cependant, par prudence , Sachez diffimuler ce défir de vengeance Jufqu'après votre hymen. Rosalie. C'eft bien ce que je veux, Et même les forcer à féconder mes vœux. Il faut, pour mettre un frein à leurs langues traîtreffes, Leur prodiguer encor les plus tendres carences. Elles n'y perdront rien , & mes reflentimens..... SCÈNE II M. SOPHANÈS, ROSALIE, MARTON. Al. S O P H A N E S. jt£ M bien ! tout eft-il prêt pour vos arrangemens, Ma chère Rofalic? époufez-vous Gernance? Craignez de vous trahir par quelque négligence. Lyfimon peut cacher quelque mauvais deflein , Et je fuis informé qu'il manœuvre fous main. Rosalie. Quoi ! pourrait-il encor nous donner de l'ombrage î M A R T ON. Quand il faudrait lutter contre un nouvel orage, ■■MBŒH^^MiHHB^^^HHB^^HBBiH^^MHiWoHHBHHHBBBr COMÉDIE. st Nous fuirions mettre au pis le Seigneur Lyu"mon. N'avez-vous pas pour vous & l'AmouT tk. Marron, montrant Rofalic. Et ces yeux-là fur-tout en qui je me confie, Et Monueur Sophanès , 6c fa Philolophic ? Rosalie. j Et Gernance d'ailleurs, Gcrnance en un moment Pourrait-il démentir fon tendre cmpreflenient ? M. S o P H A N £ s. Un moment quelquefois n'elt pas fans contéqucncc. A parler vrai pourtant, j'y vois peu d'apparence > Mais, par malheur enfin } s'il venait à changer, 11 faudrait bien encor ne pas trop s'affliger ; Le mariage, au fond, n'eft qu'un nœud populaire, Un pis ail«r. M A R T O N. Sans doute. Avec Ion caractère, L'Hymen n'aurait jamais trouvé grâce à mes yeux. M. S o ru anes. On pourrait aifément vous trouver beaucoup mieux, Du moins pour la fortune ; &, dans l'âge où nous fommes, L'intérêt eft le Dieu qui captive les hommes. Tout dépend , à Paris, de jeter fur fon nom Un vernis impofant de réputation , Et tout peut y fervir, même un peu de fcandalc. Tenez , j'ai, par exemple, un Traité de Morale Que je fuis à Imitant tout prêt à publier; Ma foi, je fuis tenté de vous le dédier. D ij yz, VÉCUE IL DES MŒURS, Tout-à-coup, au moyen de cette bagatelle, Vous auriez un brevet de Bel-Efprit femelle , Un cercle, un tribunal, un nom accrédité. Nous difpofons ainfi de la célébrité. Il n'eft point, parmi nous, de Ci mince génie, D'Auteur fi peu fêté , qui n'ait fon Afpafie. Je vous mets du fecret. Un tel rôle, au befoin, Pourrait vous réulfir, & vous mener très-loin. Fiez-vous à mon zèle, à mon expérience: D'ailleurs, il n'eft pas dit que vous perdiez Gernance.. Rosalie. Soit amour, foit orgueil, je tiens à ce Roman. / M A R T O N. Parbleu! j'y tiens auffi; j'en ai conduit le plan, Et j'ai fa difpofer Gernance de manière Qu'à Monfieur Lyfimon il doit rompre en vificre. à Rofalie. Allez, je vous prédis le plus heureux fucecs. Mais, avec l'agrément de Monfieur Sophanès, Il faut fonger, Madame, à s'habiller bien vite; C'eft un moyen de plus pour notre réuflite. Nous aurons cette nuit Gernance fous la main, Nous le menons au bal, & terminons demain. COMÉDIE. u SCÈNE III. M. SOPHANÈS, feul. JOco salie eft encore un effet: très-fterile; Mais un jour fa beauté pourrait la rendre utile. Il faut la ménager. On ne fait quelquefois Jtifqu'où l'on peut monter avec un tel minois. SCENE IV. GERNANCE M. SOPHANÈS. -îa.H ! vous voilà, Gernance, en habit de conquête? On voit que de l'Amour vous préparez la fête. C'eft toujours à demain? Gernance. Oui, c'eft le joui heureux Qui va livrer enfin Rofalie à mes vœux. Rien ne peut égaler ma tendre impatience. Mais quoi ! c'eft Lyfiinon ! M. Sopkanes. D HJ VÉCUE IL DES MŒURS, SCÈNE V\ IYSIMON.GERNANCE, M.SOPHANÈS. L Y SIMON. 3F E vois, mon cher Gernance , Que vous n'attendiez pas mon importun retour; Vous comptez les momens que j'enlève à l'amour-j Mais je viens de finir des courfes néçeiTaires, Qui pourront vous donner d'importantes lumières. Vous m'avez cru tantôt l'efprit préoccupé : De faux bruits, en effet, pouvaient m'avoir trompe. On eff fi confiant', d'ailleurs, lorfque l'on aime I Mais, on doit, à l'inftant, m'apporter, ici même , Des faits bien conflatés, bien sûrs, bien évidens : Vous vous devez, du moins, ces éçlairciffcmens : Je les a:tends, vous dis-je, & vous allez connaître Le deftin , qui, fans moi, vous menaçait peut-être, Ma rellource eft encore au fond de votre cœur : Confukez le, Gcrnancc, il ell ne pour l'honneur. Germa n c i. Vous pouviez Lyfimon, vous épargner ces peines.., Je vous l'ai déjà dit, vos démarches font vaincs. J'en connais les motifs, d'ailleurs -, & c'eft allez, Mais pour vous éviter tant de foins déplacés, Apprenez que demain j'époufe Rofalie. N'outragez plus un nom à qui le mien s'allie, COMÉDIE. Ironiquement. Je ne vous prefle pas d'en être le témoin ; Je vois que vous pourriez vous emporter trop loin. L Y S I M O N. Vous ne rougiriez pas d'une telle alliance ? à M. Sophanès. Et vous la foufFririez, vous, l'ami de Gcrnance, Vous que je fuis furpris de rencontrer ici, Vous, Monfieur Sophanès ? M. SophanhSj d'un ton léger. Il eft bien endurci. J'ai tenté, comme vous, de combattre fa flamme; Mais toute ma morale a glilfé fur fon ame. Aux difeours que tantôt je n'ai pas ménagés, Lui-même a dû me croire un homme à préjugés» Je fais que bien des gens fronderont fa manie; Mais un zele indiferer deviendrait tyrannie. D'ailleurs l'amitié même a fes préventions. Le bonheur, comme on fait, tient aux opinions : La Henné eft de braver tout ufage incommode; Et chacun a le droit d'être heureux à (a mode. L Y SIMON. O Ciel ! de quels ecueil il cft environné ! Combien le nom d'ami me femble profané ! Eh quoi ! de vils Flatteurs, par leur coupable adreffe» Egareront toujours l'imprudente jeunelfc ! Gernance, De ce jargon moral mon cœur fent tout le prix. Entre nous, cependant, je ne fuis pas furpris D h $6 L'ÊCUEIL DES MŒURS, Qu'il ait pu quelquefois fatiguer Rofalie. L Y SIMON. La fatiguer î qui ? moi ! Quelle eft cette folie , Gernance ? M. Sophanes,^ Gernance. Vous verrez qu'il ne la connaît pas. Gernance. Vous jouez à merveille, & cet air d'embarras Eft très-comique , au moins. Lysimon,£/z lui-mime. J'entrevois l'artifice, Gernance. Le plus fage a, parfois, fes momens de caprice; Il faudrait feulement qu'il prît un ton moins dur, L Y S I M O N. Je n'approfondis point ce perfillage obfcur ; J'en démêle aifément la fource clandeftine. Je reconnais par-tout l'erreur qui vous domine. Je vous vois entouré de confeils féduCteurs; Mais l'amitié vous refte, & les remords vengeurs Ramèneront bientôt la vertu dans votre ame. Je ne vous verrai point, efclave d'une femme, Egaré par l'amour, infidèle à l'honneur, Afficher l.s travers d'un iiècle fans pudeur, Et d'un nom refpectable abjurer la noblctte. Pour ramper lâchement aux pieds d'une Maîtrelle. COMÉDIE. G E R. N A N C E. Je pourrais m'offenfer de tous ces vains éclats D'une fauffe chaleur, qui ne m'impofe pas. Je ne vous dis qu'un mot : Rofalic eft chez elle, Et pourrait d'un regard confondre votre zèle. C'eft trop vous emporter dans fa propre maifon. L Y S I M O N. J'y refte , & vous favez quelle en eft la raifon ; Mais croyez que l'ardeur de vous rendre fervice Ne m'impofa jamais un plus grand facrifîce. Je vois trop , en effet, l'afcendant de ces lieux , Combien on y rclpire un air contagieux ; Mais je vois vos dangers, je vous fuis neceflaire : On ne rebute pas une amitié fincère. Vous pouvez méconnaître, en ce moment d'erreur, Cet intérêt preffant qui commande à mon coeur j Vous ne me verrez point fcnfible à cet outrage. Je veux à vos périls mefurer mon courage ; Ht dût tomber lur moi votre imnrudent courroux, i * Je dois au déshonneur vous ravir malgré vous. M. SophaneSj^ Gernance. Mais vraiment, c'eft porter le délire à l'extrême. m^jm 5 Î L'ÈCUEIL DES MŒURS, SCÈNE V J. ROSALIE, LES ACTEURS PRÉCÉDENS. G E R N A N C E. "% - r v enez , venez ici vous défendre vous même. C'eft trop le ménager : que fa confufion Egale, s'il fe peut, fon obftination. Montrez-vous ; qu'il rougiffe en vous voyant fi belle: Je vous jure , à fes yeux, une ardeur éternelle. Rosalie, à Lyjlmon. Eh quoi ! vous vous plaifez à me furprendre aintî ? Je ne m'attendais pas à vous trouver ici. Mais ne feignez donc point de ne me pas connaître: Votre reflentimcnt fe calmera peut-être. Quel fujet avez-vous de vous plaindre de moi î Ne puis-je librement difpofer de ma foi ; Lys i m o n. On m'avait prévenu de l'éclat de vos charmes } J'éprouve en les voyant de nouvelles alarmes. Je ne me pique pas d'infenfibilité , Et je fais quel hommage on doit à la beauté. Je ne m'en défends pasi cette figure aimable Rendrait à d'autres yeux fa faiblelle excufable. Moi-même, je pourrais pardonner une erreur \ Mais il a des projets réprouvés par l'honneur. Voyez à quels dangers fa paffion l'expofe ; Son cceur un jour, peut-être, en haïrait la caufe. C O M È D I E. 59 Prévenez ces malheurs, & vous-même aujourd'hui Prêtez lui, contre vous , un généreux appui : Agréez un confeil à tous deux f.ilutaire. Renoncez, par prudence, au don qu'il veut vous faire, Ou craignez que bientôt une trifle clarté Ne dévoile à fes yeux l'affreufe vérité. Rosalie. Je ne vous entends point, Je crains peu la menacej Je conviens cependant que ce ton m'cmbarraHèj Et vous pourriez ; du moins, mieux cacher votre humeur. Gçrnance a-t-il un maître ? êtes-vous fon tuteur ? Quels font vos droits fur lui ? L v s i m o n. Ceux d'un ami tidclc , Et c'en était a(Tez pour exciter mon zèle ; Mais pour lui rappeler ce qu'il doit à fon rang, J'ai d'autres droits encore, & l'intérêt du lang. Gernance. Lyfunon , c'en cfl: trop. L Y S I M O N. Non, j'ofe vous prédire Que la raifon fur vous reprendra fon empire. Rosalie. Moniteur vient-il au bal ; L y SIMON, froidement. Oui, s'il en eft hefoin. 60 L'ÉCUEIL DES MŒURS, Rosalie. La fureur d'obliger ne peur aller plus loin. Cela fera plaifanr. M. Sophanss. Trcs-plaifant. SCÈNE VIL CLORINDE , ERMINIE , MARTON fe tenant a portée de fervir 3 LES ACTEURS PRÉCÉDENS. Clorindi, à Rofalie. jf\ H ! ma chère, XT f ,, Va ^^nous gronder. Vous femblez en colère ? N allez pas) Nous n'avons pas perdu le plus périt moment ; Vous pouvez en juger par norre ajuftement. Le bal fera, dit-on, d'une magnificence Mémorable à jamais. — Bon foir, Monfieur Gcrnancc. M. SopHANES,à Gernanccy dans un des côtés du théâtre. Lyfimon vous promet des éclaircilTemens : Lui-même peut avoir fabriqué ces Romans. L'amitié n'eut jamais cette ardeur menaçante. Gernance. Rofalie à mes yeux n'en eft que plus touchante. E r m i N i E, à Rofalie d'un ton d'inquiétude. Mais nous n'avons point vu la berline là- bas. COMÉDIE. Rosalie. Oh ! Mondor eft exact &c ne tardera pas. Clorinde. Je l'efpère. — A propos, on dit qu'il fe prépare Pour Vendredi prochain une merveille rare. Rosalie. Quoi donc ! Clorinde. Un Opéra, dit-on , du dernier beau, Un fpe&acleétonnant, des chœurs d'un goût nouveau. Et des patoles même on fait beaucoup d'éloge. Rosalie, appelant un Laquais. Marin ! — Courez ce foir me fermer une loge A l'Opéra. — Tâchez d'avoir le premier rang. N'allc7. pas l'oublier. — Rien ne m'amufe autant Que de voir dans fa fleur une Pièce nouvelle. à Gernance. Vous m'accompagnerez î Gernance. En doutez-vous î E RMiNiE,à Rofalie. Ma Belle, ( bas, en lui montrant Lyfimon, Nous partirons trop tard ! Quel eft ce loup-garou > R o salie, bas à Erminie. Un parent de Gernance, une efpèce de fou. 6i L'ÊCVEÏL DES MfèURSj Clorinde,