LES GRANDES AMOUREUSES Madame de Monaco Par ALFRED ASSELINE PARIS C. MARPON ET E. FLAMMARION, LIBRAIRES A. LACROIX, IÎDITEUR DU MEME AUTEUR POUR PARAITRE SUCCESSIVEMENT Diane de 'Poitiers, La belle Corisande. Anne d'Autriche. Duchesse d'Abrantès. Duchesse de 13erry. Catherine d'Aragon. Catherine de %_ussie. Comtesse du Cayla. Duchesse de Chdteauroux. Madame Duchdtelet. Madame Dubarry. Chevalière d'Eon. Mademoiselle DtCars. Madame de Montmorency. Madame de Pompadour. Madame Geoffrin. Henriette d'Angleterre. Duchesse La reine Hortense. Jeanne de Naples. Madame Tallien. L'Impêratrict Joséphine. Madame Swetchine. Madame de Krudner. Lady Eslher Stanhope. Madame de Launay. Mademoiselle Rachel. Madame Récamier. Princesse de Lamballe. Laure de Noves. Madame de Lichtenau. Duchesse du Maine. Madame de Maintenait. Ninon de Lenclos. Madame de Parabère. de Portsmouth. Tous droits de traduction et de reproduction réserves. MADAME DE MONACO LES GRANDES AMOUREUSES MADAME DE MONACO PAR ALFRED ASSELINE ILLUSTRA I IONS Par D. Vierge, A. Bertrand, Kaufmann PARIS C. MARPON ET E. FLAMMARION, LIBRAIRES 26, rue Racine, 26 A. Lacroix, Editeur ajtfATS ^ £ nm $ c\, SEORG-BIBLIO- o -A THEt MADAME DE MONACO ( CATHERINE}- CHARLOTTE DE GRAMONT ) (1639-1678) Il y avait une fois dans la littérature française un conteur qui avait tant d'esprit, et un esprit si surprenant, que personne ne s'en fâchait, pas même ses confrères. C'était un génie gai, aimable, toujours ouvert, jamais blessant, épanoui comme le bonheur. Ce conteur avait trouvé dans son héritage la baguette de la fée qui ne pouvait ouvrir la bouche sans semer des perles, ni regarder un buisson sans qu'il se couvrît de roses. Alexandre Dumas, puisqu'il faut l'appeler 6 MADAME DE MONACO par son nom, rencontra un jour, sur sa route, la petite principauté de Monaco. Il était jeune alors, radieux, et l'univers semblait petit pour les conquêtes qu'il méditait. Monaco obtint le sourire du conteur ; il l'appelle une « charmante orangerie. » En traversant Menton, il avait lu sur une enseigne : Marianne Casanove vend pain et modes. « Je ne sais, dit-il, si les Monacois sont bien nourris, mais je doute que les Monacoises soient bien coiffées. » Il paraît qu'une pluie atroce l'avait prisa la frontière du prince de Monaco et l'accompagna pendant les trois quarts d'heure qu'il mit à traverser le pays; aussi, une fois débarrassé de la douane, il s'écrie avec mélancolie « qu'il cherche à comprendre comment il peut tomber une si grande pluie dans une si petite principauté. » Saint-Simon, le majestueux annaliste, n'avait pas traité Monaco avec cette raillerie douce et innocente. Ayant à parler du mariage MADAME DE MONACO de M. le duc d'Uzès avec une Monaco (année 1696), il se contente de ce mot de grand seigneur : « C'est, au demeurant, la souveraineté d'une roche du milieu de laquelle on peut, pour ainsi dire, cracher hors de ses murs. » L'aimable et tout à fait galante princesse de Monaco, dont nous donnons le portrait, était, de son nom, Charlotte-Catherine de Gramont ; elle était fille d'Antoine de Gramont, prince souverain de Bidache et Barnache, duc et pair, maréchal de France, chevalier des ordres du roi, et de Marguerite Duplessis de Chivfé, nièce du cardinal de Richelieu. Ce n'était pas une mince figure que celle de M. le maréchal de Gramont, l'un des premiers seigneurs de France, aimé du roi Louis XIII et favori du Cardinal. Sa fille retint quelque chose de son humeur arrogante et frondeuse. De tout temps, elle se crut tout permis. Dès son enfance, elle mettait le trouble dans la principauté de son père; Bidache n'était 8 MADAME DE MONACO qu'une répétition générale, en attendant Monaco. Comme souverains chez eux, les Gramont avaient à Bidache des officiers, des juges, et jouissaient de tous les privilèges et immunités octroyés par leurs chartes et patentes. La petite Charlotte, en l'absence du maréchal qui jouait son rôle à Paris sous la Fronde, faisait la princesse et montrait sa grandeur de poupée aux paysans effarouchés. Elle avait pour cousin un singulier garçon qui n'avait, pour lors, ni sou ni maille et qui s'annonçait comme bon, tout au plus, à servir la messe dans un trou de province. Ce bonhomme, le troisième fils du comte de Lauzun, capitaine des cent gentilshommes au bec de corbin de la maison du roi, se mit sous la protection de M. le maréchal de Gramont, cousin germain de son père ; le maréchal le fit venir chez lui, à Bidache, et prit soin de ses jeunes années. Il se trouva ainsi le MADAME DE MONACO 9 compagnon de la petite Charlotte et son complice dans les courses qu'elle faisait à travers la montagne; déjà malin et astucieux, il se lia avec le jeune comte de Guiche, qui allait prendre son vol à la cour et compter parmi les favoris du roi. Le maréchal appela bientôt à Paris son protégé pour le lier à sa fortune ; il le présenta sous le nom de marquis de Puyguilhem. On connaît le chemin qu'il fit, son extraordinaire destinée, comment de l'alcôve de la grande Mademoiselle il tomba dans les cachots de Pignerol, et par quel singulier hasard il se releva duc de Lauzun ! Ceci est toute une histoire plus romanesque qu'un roman, et qui ne regarde M Ue Charlotte de Gramont que parce qu'elle en souffrit cruellement et dans son amour et dans son orgueil. Elle adorait son cousin Puyguilhem, et l'ambitieux personnage lui faisait infidélité avec la vieille et laide Mademoiselle ; il est 10 MADAME DE MONACO vrai que c'était pour le bon motif, car cette Altesse l'eût bel et bien épousé, comme elle le raconte elle-même dans ses Mémoires. Ce Lauzun, « qui avait le vol des dames et le jargon de la galanterie, » a eu l'honneur d'être peint en pied et de main de maître par l'immortel Saint-Simon. Voici, trait pour trait, l'amant de notre princesse de Monaco : « C'était un petit homme blondasse, bien fait de sa taille, de physionomie haute, pleine d'esprit, qui imposait, mais sans agrément dans le visage, à ce que j'ai ouï dire aux gens de mon temps ; plein d'ambition, de caprices, de fantaisies, jaloux de tout, voulant toujours passer le but, jamais content de rien, sans lettres, sans aucun ornement ni agrément dans l'esprit, naturellement chagrin, solitaire, sauvage, fort noble dans toutes ses façons, méchant et malin par nature, encore plus par jalousie et par ambition ; toutefois, bon ami quand il l'était, ce qui était rare, et bon parent ; MADAME DE MONACO volontiers ennemi, même des indifférents, et cruel aux défauts, et à trouver et donner des ridicules ; extrêmement brave et dangereusement hardi ; courtisan également insolent, moqueur et bas jusqu'au valetage, et plein de recherches, d'industrie, d'intrigues, de bassesses, pour arriver à ses fins, avec cela dangereux aux ministres ; a la cour, redouté de tous et plein de traits cruels et pleins de sel qui n'épargnaient personne. » Tel était ce petit Puyguilhem, qui dominait les femmes, et, à un moment, domina même le roi. Le maréchal de Gramont ne revenait pas de cette intimité rapide; il en fit un jour un gros juron devant des dames : « Lauzun est. avec Sa Majesté le roi de France, comme une..... avec un cadet de Gascogne. » 11 y a un joli pendant à donnera ce portrait de Lauzun, l'amant, plus que l'amant, l'ami passionné, le confident de Charlotte de Gramont, c'est l'esquisse par le même peintre de MADAMh DE MONACO M. le duc de Valentinois, prince de Monaco, qui ne sut pas imiter tant de hauts et puissants exemples donnés par les maris de son temps. Ce prince fut jaloux jusque dans les moelles, méchant, cruel même ; persécuteur, sans vergogne, de sa femme; il n'en fut que plus ridicule, sans se sauver de la foudre. On ne peut guère trouver d'excuse à une pareille passion, à moins que ce ne fût une maladie. Quoi ! ce grand seigneur aurait voulu avoir sa femme pour lui tout seul ; c'est un vilain caprice qu'il faut laisser aux bourgeois! Donc, après l'amant, le mari. Voici le portrait du prince Louis 1 er de Monaco, tel que le donne Saint-Simon, à la date de 1701, quand sa princesse était morte depuis déjà longtemps, et alors que les honneurs, la gloire d'une brillante ambassade à Rome, avaient pu adoucir l'amertume des souvenirs conjugaux : « C'était un Italien glorieux, fantasque, avare, fort bon homme, mais qui n'était pas MADAME DE MONACO "3 fait pour les affaires; avec cela, gros comme un muid et ne voyant pas jusqu'à la pointe de son ventre; il avait passé sa vie en chagrins domestiques : d'abord, de la belle M m " de Monaco, sa femme, si amie de la première femme de Monsieur et si mêlée dans ses galanteries, et elle-même si galante, et qui, pour se tirer d'avec son mari, se fit surintendante de la maison de Madame, la seule fille de France qui en ait jamais eu... » Saint-Simon ici vaut Molière. Ce chroniqueur austère, qui n'est pas tendre aux galanteries du grand siècle, qui ne les accepte que comme courtisan contraint et forcé, Saint-Simon, époux fidèle et invulnérable au milieu de la corruption générale, se laisse toucher évidemment par la situation de « la belle M mo de Monaco ; » il y met de la complaisance et presque de l'indulgence. Elle, la belle M ine de Monaco! Lui, le prince, « gros comme un muid et qui ne voyait 1 ] MADAME DE MONACO pas jusqu'à fa pointe de son ventre; » fantasque; avare par-dessus le marché; fort bon homme, d'ailleurs, si une femme pouvait se satisfaire de cette consolation ; mais elle préfère se « tirer d'avec son mari. » Et on pense toujours à ce gros muid qui ne voyait pas jusqu'à la pointe de son ventre. Quels portraits! Comme cela est en scène! Comme cela vit, marche et amuse ! Maintenant, le lecteur a son petit musée, la véritable galerie de famille ; il sait à qui il a affaire : il à le père, le cousin, l'amant préféré, l'époux pris sur le vif; on peut lui conter les aventures de M me de Monaco et les fureurs du prince son mari. En 1642, Honoré II, le premier de sa maison qui prit le titre de prince (ses ancêtres n'étaient que seigneurs de Monaco), avait fort vaillamment chassé les Espagnols de sa principauté : aussi avait-il été dépossédé des biens qu'il avait en terre espagnole, et même à Napleset MADAME DE MONACO 15 à Milan. Le roi Louis XIII lui donna, pour le récompenser de sa fidèle alliance, le duché- pairie de Valentinois, le comté de Charladez, les baronnies de Buis, de Calvinet, la terre et seigneurie de Saint-Rémy; Hercule, son fils, fut créé marquis de Baux. En 1643, pour comble d'honneur, Louis XIV et sa mère furent parrain et marraine du prince héritier, fils d'Hercule, et lui donnèrent le nom de Louis. Ce fut ce Louis qui, depuis, épousa M lle de Gramont et s'appela Louis I er . Il était de trois ans plus jeune que sa femme, née en 1639, à l'hôtel de Gramont, proche du Louvre. Ce fut le cardinal Mazarin qui, fort ami du maréchal et de sa famille, eut, le premier, l'idée de ce mariage. 11 ménagea cette grande alliance, et même, pour que la duchesse de Valentinois (le prince Louis n'était encore que duc de Valentinois, en attendant ta mort de son grand-père, Honoré II) pût jouir de tousses honneurs dans les grandes cérémonies qui se 16 MADAME DE MONACO préparaient à la cour de France, il fit avancer l'époque de son mariage, lequel se célébra à Bidache, quelque temps avant celui de Louis XIV avec Marie-Thérèse (1660). La belle Charlotte, âgée déjà de plus de vingt ans, fort superbe et fort raisonneuse, fit la dégoûtée et la renchérie. Il fallut toute l'autorité paternelle pour la contraindre à cette union. Monaco, Valentinois, quelle misère! Elle foulait cela aux pieds. Elle en riait et elle en pleurait. Elle avait mieux : elle avait l'amour. Dans le rayonnement de sa passion pour son cousin Puyguilhem, tout s'obscurcissait, tout s'effaçait. Elle était aimée du plus passionné, du plus inégal, du plus ardent des hommes, et quand on lui présenta le duc de Valentinois, elle vit entrer... quoi?... qui?... « Cet Italien glorieux, fantasque, avare, » dont Saint-Simon a fait le réjouissant portrait. Sans doute, à vingt ans, le duc de Valentinois n'était pas encore gros comme un muid et pouvait MADAME DE MONACO '7 voir jusqu'à la pointe de son ventre, mais il paraît qu'il était fort dénué de charmes, puisqu'il ne put effacer «ce petit homme blondasse, bien fait dans sa taille, de physionomie haute, pleine d'esprit, » qui avait nom Puy- guilhem.il fallut bien se soumettre : les grands parents avaient parlé. Convenances, honneurs, argent, politique, tout conspirait contre Charlotte de Gramont. Le cardinal Mazarin dit son mot, le dernier, celui qui enleva tout et il n'y eut plus à répliquer. Le mot de Mazarin fut accompagné d'un présent de noces vraiment magnifique ; c'était une couronne de princesse, une couronne fermée, du plus beau travail d'orfèvrerie qu'on pût imaginer. La future duchesse de Valentinois était priée de s'en parer le jour même de son mariage. Attention plus glorieuse encore : la veille du contrat, les Gramont reçurent, à Bidache, les envoyés de la reine mère et du jeune roi, qui apportaient les compliments de Leurs Majestés. MADAME DE MONACO Dans les Mémoires que lui prête Alexandre Dumas, Charlotte de Gramont raconte sa nuit de noces avec M. de Monaco. L'heure néfaste approchait. La nouvelle princesse fut longue à se défaire. Elle voulait tromper le temps. Ce n'était pas un petit travail que de la débarrasser de ses atours. Elle portait, pour habit de mariée, une robe de brocart d'argent entièrement brodée en perles fines, avec des reliefs moitié satin, moitié velours blanc comme le reste ; le manteau à longue queue était pareil. La coiffure était un chaperon de perles fines, orné de fleurs filigra- nées, telles que lis et marguerites. Le tout avait été fabriqué à Lyon pour les étoffes, et à Venise pour la bijouterie et les dentelles; il entrait cependant dans les agréments de sa robe un certain point d'Espagne fait exprès pour servir de nid à des nœuds de diamants. Enfin, M. de Valentinois fit son entrée MADAME DE MONACO 19 dans ta chambre nuptiale, entrée tout à l'italienne, comme on va voir : « Un valet de chambre et deux pages le suivaient, chargés de ces mille brimborions sans lesquels il ne pouvait dormir. Des reliques, des images, des dragées, je ne sais quelle horloge à mécanique, avec un coq chantant les heures, puis deux ou trois fioles, dont une d'eau bénite et des chapelets. » Quand le jour vint, jetant un rayon d'hiver pâle et triste sur ce couple étrange, endormi sous la garde de ce coq qui chantait les heures. M. de Valentinois se frotta les yeux et, secouant la princesse, lui envoya le bonjour suivant, dont elle s'est plus tard gaudie devant la cour et la ville, ce qui fait que toutes les bonnes langues en ont parlé comme du secret de Polichinelle : — « Corbleu, madame, vous voici donc ma femme ! Vous ne doutez pas que ce soit un grand honneur. Je vous avertis dès ce matin que si vous vous avisez de res- 20 MADAME DE MONACO sembler à vos grand'mères, à vos tantes et à une infinité de vos parentes (il faisait allusion à la belle Corisande, l'amie de Henri IV) qui ne valent rien, vous y trouverez votre perte. » Une femme avertie en vaut deux. Charlotte de Gramont résolut de se venger d'un propos aussi outrageant, et le Valentinois en eut bientôt par dessus les oreilles. La nouvelle duchesse assista selon son rang au mariage de Louis XIV avec l'infante, à la signature de la paix des Pyrénées, et suivit la cour à Paris, refusant énergiquement d'aller goûter de la lune de miel à Monaco. Ce nom seul lui faisait venir ta chair de poule. Afin de retarder le plus possible son entrée dans ses futurs Etats, elle fit des pieds et des mains pour obtenir la charge de surintendante de la maison de Madame. Cette charge, fort enviée, devait lui fournir tous les prétextes de ne pas quitter la Cour. Son affection, ses devoirs, MADAME DE MONACO 21 allaient la lier à une princesse qui ne la laisserait pas partir facilement. Madame, première femme de Monsieur, frère du roi, était cette belle Henriette d'Angleterre dont Bossuet fit la foudroyante oraison funèbre, et qui, destinée à une fin horrible, se vengeait comme elle pouvait des goûts un peu trop italiens du prince son mari. Elle se laissait distinguer par le Roi son beau- frère, et, de son côté, distinguait, disait-on, le brillant comte de Guiche, frère de M m0 de Monaco, sa surintendantc. Celle-ci fut tout de suite fort avant dans son cœur. C'était le temps de la jeunesse délibérée et des galanteries sans frein... Quelle singulière cour que celle de Monsieur! Tout ce monde se mêle, se dispute, se réconcilie à tour de rôle et dans tous les coins : Madame et le roi, le roi et La Vallière, Madame et de Guiche; Monsieur, dans la coulisse, se donnant carrière avec ses petits amis, et, toujours comme une anguille 22 MADAME DE MONACO sous roche, l'endiablé Puyguilhem, vif et fuyant, ami de tout le monde et ne se laissant prendre par personne. M. de Monaco enrageait de voir sa femme si bien placée. On le tenait à l'écart de toutes les bonnes parties. Il fit souvenir qu'il était là; on l'amusa un moment avec des soi-disant promesses du roi, qui allait, assurait-on, lui accorder, en considération de sa femme, l'annexe du duché de Valentinois : la terre de Cressé, qui avait appartenu à Diane de Poitiers, mais n'avait pas été comprise dans les lettres-patentes de 1643. La terre se fit attendre, mais M. de Valentinois eut un autre présent : sa femme allait lui donner un héritier. La famille de Grimaldi, cette fois, se montra. Il fut décidé que la duchesse de Valentinois accoucherait dans la capitale de ses Etats ; la couronne de Monaco y parut intéressée. 11 n'y eut plus de si, ni de mais, ni de car; le maréchal de Gramont vint faire ses MA D A M S DK MONACO 2 3 adieux à sa fille et lui remontra ses devoirs de future souveraine; la protection même du roi ne pouvait plus la couvrir, elle dut se mettre en route pour Monaco. « Les peuples, dit ta princesse dans les Mémoires déjà cités, montrèrent grande joie de me voir. On me fit des arcs de triomphe, des harangues et des présents. Je reçus le tout de mon mieux. Monaco est un pays superbe où l'on jouit d'une vue merveilleuse... Le château est au bord de la mer, entouré de quantité d'orangers; il n'est pas très vieux, bien meublé et fort magnifique en domestiques et en vaisselle. La ville, enfin, n'est pas grande : c'est un joujou de prince; les Grimaldi en sont fiers cependant ; ils ont trois bateaux qu'ils appellent une flotte, quatre gens d'armes qu'ils appellent une armée, dix courtisans qu'ils appellent une cour. » Ce fut dans ce palais, mélange assez original de plusieurs styles, à commencer par le H MADAME DE MONACO mauresque, que la duchesse de Valentinois, la trop galante surintendante de Madame, mit au monde un fils qui ne tarda pas à son tour à devenir duc de Valentinois, héritier présomptif de Monaco, par la mort de son aïeul, Honoré II, et l'avènement de son père, Louis I er . Un changement de règne est toujours une affaire; il faut vaquer à plusieurs soins, quand on va ceindre une couronne. Le plus petit peuple croit nécessaire de fêter ses nouveaux souverains; ce sont des rimes, des aubades, des arcs de fleurs. M. et M mo de Monaco ne pouvaient suffire à la joie des bons Monégasques ; il n'eût pas été décent de les abandonner à eux-mêmes. L'aimable princesse prit son parti de sa souveraineté; elle se consola avec le ciel d'Italie, la mer aux mille aspects et le souvenir de l'infidèle Lauzun. « Il n'y a à Monaco, écrit-elle, aucun hiver; les nuits y sont admirables toute l'année; je crois qu'il n'y pleut jamais. J'y voudrais voir Paris. On M A D A M H DE MONACO 25 s'y plairait fort. » Je comprends le désir de la princesse : elle eût voulu voir Paris à Monaco ; moi, je voudrais voir aujourd'hui la princesse à Monaco avec ce.qu'on appelle « tout Paris. » Qui serait le plus étonné des deux? Sa petite principauté lui apparaîtrait toute éclatante de richesse; elle verrait ce que le xix e siècle a fait de ses jardins d'Armide; mais, du même coup, elle nous apprendrait comment de son temps l'on s'y prenait pour aimer et ce qu'était la galanterie dans les âmes bien nées. Enfin, saturée d'hommages, M me de Monaco quitte sa capitale et s'en retourne avec Monseigneur son mari, —il n'avait pas encore droit à l'Altesse en France, —à la cour du grand Alcandre (style des mémoires du temps). Le grand Alcandre, vulgo le roi Soleil, la trouva fort embellie ; le repos après ses couches, l'air du climat béni, l'avaient quelque peu engraissée; elle était en bon point, florissante et faite à souhait pour le plaisir d'un roi. 26 MADAME DE MONACO Lauzun n'entendait pas de cette oreille-là; il fit le jaloux et fut même fort méchant. Relatons ici, sur cette cour de France, la plus polie de l'Europe, deux ou trois anecdotes que le noble duc et pair Saint-Simon n'a pas jugées indignes de son pinceau inimitable. Il y a là des effets pittoresques qui saisissent, qui enchantent, et le relief naît tout seul. « Lauzun, dit Saint-Simon, était fort jaloux et n'était pas content d'elle. Une après-dînée d'été qu'il était allé à Saint-Cloud, il trouva Madame et sa cour assises à terre sur le parquet, pour se rafraîchir, et M me de Monaco à demi couchée, une main renversée par terre. Lauzun se met en galanterie avec les dames, et tourne si bien qu'il appuie son talon dans le creux de la main de M me de Monaco, y fait la pirouette et s'en va. M me de Monaco eut la force de ne point crier et de s'en taire. « Peu après il fit bien pis. Il écuma que le roi avait des passades avec elle, et l'heure où Bon- MADAME DE MONACO 27 temps la conduisait enveloppée d'une cape, par un degré dérobé, sur le palier duquel était une porte de derrière des cabinets du roi et vis-à-vis, sur le même palier, un privé. Lauzun prévient l'heure et s'embusque dans le privé, le ferme en dedans d'un crochet, voit par le trou de la serrure le roi qui ouvre sa porte et met la clef en dehors et la referme. Lauzun attend un peu, écoute à la porte, la ferme à double tour avec la clef, la tire et la jette dans le privé, où il s'enferme de nouveau. Quelque temps après, arrive Bontemps et la dame, qui sont bien étonnés de ne point trouver la clef à la porte du cabinet. Bontemps frappe doucement plusieurs fois inutilement, enfin si fort que le roi arrive. Bontemps lui dit qu'elle est là et d'ouvrir, parce que la clef n'y est pas. Le roi répond qu'il l'y a mise; Bontemps la cherche à terre, pendant que le roi veut ouvrir avec le pêne, et il trouve la porte fermée à double tour. Les voilà tous trois bien étonnés 3& MADAME DE MONACO et bien empêchés; la conversation se fait à travers la porte comment ce contre-temps était arrivé; le roi s'épuise à vouloir forcer le pêne, et ouvrir malgré le double tour. A la fin, il fallut se donner le bonsoir à travers la porte, et Lauzun, qui les entendait, à n'en pas perdre un mot, et qui les voyait de son privé par le trou de la serrure, bien enfermé au crochet comme quelqu'un qui serait sur le privé, riait bas de tout son cœur, et se moquait d'eux avec délices. » Lauzun était, du reste, coutumier de ces sortes de représailles en amour. Un des chapitres de la France galante, mémoires secrets attribués à Bussy-Rabutin, nous le montre faisant son despote chez M me de Monaco, qui lui pardonnait sans cesse et ne pouvait se défendre de l'adorer. « M.' de Lauzun entra dans un désespoir inconcevable, et comme il attribuait tout ce qui venait d'arriver, à l'intelligence que la MADAME DE MO NAC O 2 9 princesse de Monaco commençait d'avoir avec le roi, il s'en fut chez elle, et, ne l'ayant pas trouvée, il cassa un miroir, comme s'il eût été bien vengé par là! La princesse de Monaco s'en plaignit au roi, qui lui répondit que c'était un fou dont elle allait être assez vengée par son absence, qu'il en avait souffert lui-même des choses surprenantes... » Voici donc M ,ne de Monaco en intrigue réglée avec le roi. Elle était ambitieuse, elle avait du sang de la belle Corisande dans les veines, elle voulait être maîtresse « déclarée. » Savez-vous quel grand jour c'était que celui où l'on était maîtresse déclarée! On pouvait bien subir les rebuffades d'un Lauzun pour la gloire d'une telle promotion. Laissons parler notre princesse : « C'était donc pour le mieux. Le lendemain, je devais être déclarée, La Vallière perdue; je n'en dormis pas de la nuit. Dès l'aube, je commençai ma toilette et jamais je ne fus plus belle. Je 3 3° MADAME DE MONACO mis mes magnifiques perles, qui me seyaient à miracle : j'en avais pour soixante mille écus; je mis une jupe et un corps de jupe en brocart en or doré et bleu de ciel, avec des broderies en chenille frisée qui firent fureur plus tard... » La belle M me de Monaco en fut pour ses frais, car elle ne fut pas « déclarée ». Le roi se. dégoûta vite; elle ne fut, pour lui, en style du temps, qu'une «passade ». Le grand roi même fut ingrat. La princesse avait demandé pour son mari le titre et le rang de prince étranger, ce qui avait déjà été accordé aux Rohan. Le roi n'avait rien à refuser, il promit tout dans un moment de bonheur, mais il ne tint sa promesse que vingt ans plus tard, en 1688, quand le duc de Valentinois, fils de M mo de Monaco, épousa M lle de Lorraine-Armagnac, fille du grand écuyer. Les Monaco obtinrent alors le rang de prince étranger, et les femmes eurent le ta- MADAME DE MONACO 3' bouret que Charlotte de Gramont avait gagné depuis longtemps. Après sa disgrâce, M mo de Monaco retomba sous la griffe de Lauzun, qui lui chantait pouille à tout instant, et lui fit la vie fort malheureuse. Elle s'en vengea, dit-on, avec un certain page, le chevalier de Pezon, qu'elle prit alors pour « mourant », — la mode des mourants régnait encore, — mais il ne faut pas charger sa mémoire de toutes les galanteries que les gazetiers lui décernent avec une complaisance suspecte ; tenons-nous-en aux deux grandes amours historiques qui font d'elle une figure à part, et toute digne de la cour du roi-soleil. Louis XIV et Lauzun, c'est déjà bien, c'est... avouable, dirait Dangeau. A son premier voyage à Monaco, la princesse Charlotte avait fondé, en 1663, sur son rocher, le couvent de la Visitation; elle eut une fille qui plus tard y prit l'habit. La mère s'était galamment amusée et avait laissé trace 32 MADAME DE MONACO dans le monde de sa gloire amoureuse; la tille racheta par sa piété les péchés de sa mère. Elle eut de quoi prier et demander grâce à Dieu. M. de Monaco n'était pas gai. « Sa jalousie, écrit sa femme, monta, monta comme une pyramide. Il fut d'abord jaloux des jeunesgens bien faits, puis des laids, puis des vieillards, puis des femmes, puis de ma famille, puis de mon nain, puis de ma petite chienne. II chassa successivement tout cela. » Cependant elle eut quelques distractions sur son rocher, l'année 1672. La pauvre princesse en avait grand besoin. Elle reçut la visite de M me de Grignan et de son époux, M. de Gri- gnan, lieutenant-général, gouverneur de Provence. Il est fort question de ce déplacement dans les lettres de la marquise de Sévigné. D'abord, dans celle du 27 mai : « Je comprends la joie que vous aurez eue de voir M me de Monaco, et la sienne aussi; vous aurez sans doute bien causé; elle ouvre assez son 33 cœur sur les chapitres même les plus délicats. Je serai fort aise, si vous me mandez quelque chose des sujets de votre conversation. » Ah ! quels jolis sujets de conversation en effet, et quels adorables caquetages! Voilà notre princesse jugée : « Elle ouvre assez son cœur sur les chapitres même les plus délicats.» Le 2 juin, en parlant de ces Alpes aux chemins plus étroits que les litières, la marquise écrit : « Je suis servante de ces pays-là; je n'irai de ma vie et je tremble quand je songe que vous en venez. Jamais les amants de M me de Monaco n'en ont tant fait pour elle... Est-elle bien désespérée de se voir au-delà des Alpes? Est-elle dans l'attente de venir à Paris?» Paris!... M me de Monaco y songeait sans cesse. Revoir Paris, c'est-à-dire Versailles; Versailles, c'est-à-dire la Cour... la Cour, et mourir! Elle trompe la surveillance du prince, son époux, s'embarque nuitamment dans le petit port d'Hercule, et se fait jeter sur la côte de 34 MADAME DE MONACO France. D'une traite, elle court à Paris et y tombe en plein deuil. Son frère, Guiche, l'aîné de la maison de Gramont, venait de mourir à l'armée de M. de Turenne. « M me de Monaco, écrit M me de Sévigné, le 8 décembre 1673, est entièrement inconsolable. » Ce deuil vint à propos pour elle. Son excuse fut toute trouvée, elle ne retourna pas à Monaco. Le maréchal, son père, la prit sous sa garde; Madame réclama son service; et M. de Monaco eut beau tempêter, jurer dans tous les styles, lâcher courrier sur courrier, il ne fut même pas répondu à sesépîtres. Le roi, importuné de sa plainte, lui fît dire de se tenir coi. Son ridicule passait toute mesure. Par exemple, il s'avisa d'une chose qui sentait le Barbe-Bleue et qui a bien fait rire de lui. Il se faisait tenir au courant par quelque espion à ses gages de la conduite de sa femme, de ses relations, et de ses visiteurs. Chaque nouveau nom de galant qu'on lui expédiait de Paris (et MADAME DE MONACO 35 il y en avait souvent de pure fantaisie), il en prenait note sans sourciller. 11 finit par en avoir une assez jolie liste, et voici la vengeance qu'il imagina : « 11 fit faire, écrit sa femme, autant de mannequins qu'on habilla suivant ses indications, et auxquels on fit des visages suivant ses renseignements; ensuite il fit mettre autour de sa principauté, à des distances honnêtes, de jolies petites potences auxquelles on accrocha ces effigies avec leur nom au-dessus, le tout sans autre jugement, bien entendu, et au gaudisse- ment de ses sujets, qui se les montrent et en sont dans La joie. Non seulement il l'a fait pour le passé, mais il le fait aujourd'hui encore pour le présent, du moins pour ce qu'on se divertit à lui dire du présent. Il en résulte qu'on est obligé de rapprocher les potences, et que plus de moitié des hommes de la Cour sont pendus à l'heure qu'il est, sur les frontières de Monaco. Je vous atteste que j'en ai souvent bien ri et d'autres avec moi, le roi lui-même. ;6 MADAME DE MONACO C'est une frénésie de peu dément qui passe toute idée. » Ce pendement, qui exerçait la verve de M mc de Sévigné, ne prit fin que par la mort de l'épouse trop aimable qui en faisait les frais. La malheureuse princesse paya par une maladie horrible et par d'inexprimables souffrances physiques et morales, sa folle jeunesse, faite d'aventures et de galantes équipées. L'indulgence du temps et du milieu où elle a vécu peut seule expliquer cette romanesque carrière, en y ajoutant même une certaine grâce. Aujourd'hui on en jugerait tout autrement. Donc, l'infortunée Charlotte de Gramont mourut' des suites d'une petite vérole mal soignée, et devenue épouvantable. Avant de se sentir aux prises avec l'agonie, elle put se regarder dans son miroir... Elle était noire, défigurée, gonflée, horrible. C'étaient là les restes du roi et de Lauzun : les vers en voulurent bien ! 51 i — Paris. — lmp. Tolmer et Cie, 3, rue Madame. LES GRANDES AMOUREUSES ue de drames dans le cadre choisi pour cette publication ! Drames intimes qui, le plus souvent, débordent sur la grande scène du monde et confinent à la vie générale 1 Duels d'âmes, dont les chocs se répercutent sur le monde extérieur 1 Chaque biographie que nous traçons est un roman par un coté et de l'histoire par l'autre. Elle offre l'intérêt puissant des œuvres romanesques, car elle nous donne les palpitations des cœurs, les fièvres de la vie ; elle présente les péripéties du drame, car elle nous montre AVANT-PROPOS 3 les intrigues ou les luttes de la passion, et, en même temps, elle est la réalité même, car elle prise au vif des événements accomplis. Il est grand, en effet, le rôle de l'amour à tous les âges de l'humanité ! Tantôt il affecte la famille, tantôt il remue la cité, souvent il exerce son influence sur la patrie ; parfois même il a le pouvoir d'ébranler les nations et de bouleverser un monde entier. Que d'exemples frappants, les uns funestes, les autres féconds : depu : s la légende biblique d'Ève jusqu'à la guerre de Troie que suscita la belle Hélène ; depuis Sémiramis jusqu'à Lucrèce, épouse de Collatin ; depuis Sapphô jusqu'à Phèdre ; depuis Judith de Magdala jusqu'à Marie-M.ideleine ; de Messaline à Frédégonde ; de Marguerite de Bourgogne à Lucrècj Borgia ; de Diane de Poi.iers ou de la Belle Gabrielle à Marie Stuart ; de madame de Maintenon à la grande Catherine de Russie; du Nord au Midi, du gynécée jusqu'au harem, du cloître jusqu'au palais, i'u salon à la place publique, du fond mystérieux du boudoir jusqu'au milieu des camps, de la mansarde à la prison ; dans l'antiquité la plus reculée comme dans les temps modernes ; au plein cours de la civilisation non moins qu'au sein de la barbarie ; 4 AVANT-PROPOS au milieu des villes peuplées de même qu'au fond des déserts, ■— partout où l'on remonte, de quelque côté qu'on tourne les yeux, dès qu'on scrute les causes, on retrouve l'action de l'amour. L'homme et la femme sont le double pôle de l'humanité, et l'amour est le pivot, le centre, l'axe du monde! Dans le domaine de la vie privée, ainsi que dans le cercle de la vie publique, il est le levier tout-puissant, le vrai, le souverain moteur des actions des hommes ! C'est le fécondateur par essence, le créateur éternel : il nous fait ou nous défait, nous grandit ou nous rabaisse, nous amollit ou nous retrempe, nous fourvoie ou nous redresse ! Il met son empreinte ineffaçable sur toute chose. Et par qui? Par la femme. Qui donc a dit : pour découvrir ou comprendre les actes de l'homme, cherchez où est la femme? Parole profonde! Mais nous n'avons pas a chercher. Il nous suffit de recueillir les figures féminines do:.t l'histoire a consacré le renom. Chaque pays compte les siennes ; chaque siècle rend AVANT-PROPOS 5 témoignage de cette influence de la femme : influence directe et patente chez les unes, influence indirecte et flottante chez les autres; mais toujours — mobile déterminant ou fil invisible — elles jouent leur rôle et prennent leur part dans l'évolution générale de l'humanité. Elles sont le conducteur, ici tangible, là insaisissable, de tout le drame humain. La fable les évoque, la légende les esquisse, la poésie les chante, l'histoire les burine. Il n'est pas un mouvement de l'esprit, pas une tourmente de l'âme, pas un événement important de la vie particulière ou générale, auxquels elles ne soient participantes par quelque point : au fond de toute oeuvre, par derrière toute action, leur main apparaît. Malfaisantes ou propices, elles perdent ou elles sauvent ceux qu'ellis inspirent; précurseurs ou adeptes, elles impriment l'impulsion à l'homme, ou, si elles la reçoivent, au contraire, de lui, elles en transmettent à d'autres le mouvement, mais toujours elles sont là qui agissent ! Ne sont-elles pas les sirènes enchanteresses par qui, éternellement, est touché et séduit le cœur de l'homme? Et, dans cet entraînement lui-même, ne puisent-elles pas précisément leur force, leur autorité, leur influence ? Maîtresse ou femme légitime, fiancée ou courtisane, nul ne peut dire qu'il a échappé à cette domination de! t AVAUT-PROrOS la femme sur lui par l'a'rour. La domination change suivant les milieux, se diversifie selon les circonstances, se modifie selon les tempéraments; mais quelle femme n'a pas créé chez chacun de nous, à une heure déterminée, un courant tout entier de vie, soit en bien, soit en mal ? L'entraînement passager, non moins souvent que la passion véhémente, est la cause, le stimulant ou le motif occasionnel de la plupart des actes humains. Mais généralement l'effet produit est dû a l'amour. Les annales de l'histoire sont là d'ailleurs pour certifier cette action prépondérante de la femme. Elle met son empreinte dans 11 politique, et c'est Aspasie dirigeant Périclès; el'e bouleverse l'équilibre universel et, pour un caprice, fait perdre l'empire du monde à Antoine énervé, et c'est Cléopâtre. Elle s'appelle, au contraire, Agnès Sorel, et, pénétrant de son souffle Charles VII amolli, sauve la France. Elle s'appelle Marguerite de Navarre et suscite la Renaissance et soutient la Réforme. Elle est madame de Pompadour, et, si avilie soit-elle, elle couvre de sa protection auprès du roi, son amant, les philosophes, les encyclopédistes, les novateurs, et prépare, inconsciente de son œuvre, la Révolution française. 7 Elle est madame Roland et f.inde un p.irti par l'austérité de son amour a tant que par la puissance de sa raison. Elle est Lucile et soutient jusqu'à l'écliaf.iud et affermit jusque dans le martyre Camille Desmoulins. Elle est Théroigne de MOricourt, et des derniers enfants du peuple qu'entraînent son exaltation ou ses faveurs, elle fait des héros! Mais le rôle de la femme n'est pas moins éclatant dans d'autres sphères. C'est elle qui projette indirectement sa lueur dans les arts, les lettres et les sciences ; inspirant l'artiste et le poète, ou les consolant, elle les grandit et les immortalise. Elle fait éclore en eux les chauds enthousiasmes, et féconde ainsi leur génie de son amour même. Cet Héloïsc encourageant Abeilard et lui créant par son dévouement unique une éternité de gloire, et lui assurant, par l'association de leurs deux noms, une popularité indestructible au cceur naïf des foules. C'est la Fornarina ou la Mona Lisa, pour Raphaël et Léonard de Vinci ; c'est Béatrix qui guide le Dante; c'est Laure, inspiratrice de Pétrarque; c'est Éléonore pour qui Tasse soupire-, c'est madame ie Warrens révélant Jean-Jacques Rousseau à lui-même ; c'est Gra- ziella ou c'est Elvire accordant la lyre de Lamartine! D'un côté, ce sont les pauvres jeunes filles, victimes 9 AVANT-PROPOS de Don Juan, qui plaident pour lui et fout lumineux le passage de ce grand séducteur à travers le monde ; de l'autre côté, ce sont les belles pécheresses désabusant Alfred de Musset de l'amour prodigué et faisant jaillir de son âme, tour à tour ballottée entre l'idéal insaisissable et la réalité brutale, cet amer cri de doute et ces puissants appels d'amour, et mettant dans sa bouche l'imprécation terrible ou l'ironie glaciale à côté du chant suave : mélange de scepticisme et de foi, qui est la note, la marque et le résumé d'une époque! Car elles apparaîtront toutes dans cette galerie immense, et elles y projetteront chacune leur lumière : les unes, revêtues des attributs de la force agissante, et dirigeant l'homme ; les autres, subissant l'ascendant de l'être aimé au point des'en faire 11 verbe, l'écho et d'être les propagateurs persuasifs de sa foi, de sa pensée ; celles-ci, reflet adouci d'une trop vive clarté ; celles-là, foyer ardent où l'homme puise ses rayons. — Qu'importent d'ailleurs les différences entre elles I Elles sont toutes les mêmes et constituent, en somme, le moule enchanteur où se fond incessamment la nouvelle humanité. Donc, retracer l'histoire des héroïnes it 1 amour à tous les temps, c'est en quelque sorte, sous un aspect inédit et plus curieux, recomposer l'histoire de notre humanité ! Tel sera l'intérêt sérieux de cette publication, tel son A V A X T - r R o r o s 9 <ôté utile, instructif ; mais en même temps n'offrira-t-elle pas quelque curiosité et quelque attrait aussi ? A l'enseignement viendra s'ajouter l'émotion du récit. La leçon se tempérera par les relkfs même du sujet traité; car, en chacune de ces biographies, il y a tous les éléments du vrai roman. Ces peintures de l'amour comportent, en effet, tous les genres, toutes les variétés : ici, idylle douce et touchante; là, drain.' intime; ailleurs, épopée tragique, et parfois aussi, comédie plaisante ou burlesque. On y verra tour à tour la passion en ses manifestations les plus infinies : d'un côté, l'innocence, la grâce, le charme pénétrant de la tendresse qui s'élève jusqu'au dévouement le plus rare ou qui s'immole dans une résignation complète ; de l'autre côté et comme revers, /es fièvres brûlantes qui mènent à la criminalité, les jalousies féroces qui poussent au dél.re et créent l.i folie, les coupables désirs qui énervent ou dégradent, et, parfois, comme un cauchemar affreux, la monstrueuse débauche aux ailes sombres devant qui l'imagination recule en frémissant ! Tantôt l'àme en ses purs transports, tantôt les sens en leurs brutalités;—ici, le culte, l'extase, le sentiment délicat et profond ; — là-bas, la frivolité, la galanterie ou l'ivresse de la chair. Mais quelle que soit la passion retracée, ce sera avec réserve, sobriété, convenance, dignité. 10 AVANT-PROPOS Chaque écrivain par sa plume, chaque artiste par son crayon ou son burin, s'efforcera de grandir le sujet, en s'appliquant de préférence à son côté idéal, élevé. L'art ne purifîe-t-il pas, sous une main habile, tout ce qu'il touche ? Qu'il s'agisse des vierges qu'on vénère, des femmes qu'on chante, des coupables dont on garde pitié, des impures qu'on maudit, des monstres qu'on exècre, le grand souffle moral de l'histoire animera toutes les pages de ce livre, inspirera tous les jugements et éclairera ainsi, en la vivifiant, l'œuvre entière. Et, de la sorte, il ressortira de cette lecture un nouvel enseignement non moins profitable que la leçon historique : ce sera l'enseignement de l'être humain, fouil'é, analysé en son cœur et en son cerveau. Ces récits seront par là une étude psychologique d'une saisissante vérité autant que d'un poignant intérêt. Albert Lacroix. PLAN DE LA PUBLICATION Jean Richepin, Sappbô. Alphonse Daudet, Madame Roland. Catulle Mendès, Messaline. Villiers de l'Isle-Adam, Ysabeau de Bavière. Judith Gautier, La femme de Pntiphar. René Delorme, Françoise de Rimini. Alfred Asseline, Princesse de Monaco. Charles Diguet, Marie Toucbet. Henri Bocage, Duchesse d'Ètampes. Frédéric Lock, Didon. Charles Joliet, Les nièces de Ma^arin. Ph. Gerfaut, Les femmes de Sardanapale. Louis Jacolliot, Koumarita. Poignant, La marquise de Brinvilliers. Albert Lacroix, Eve. E. Hoschedé, La Duthé. Jacques Lozère, La dame de Fayel. L. Block, Gabrielle d'Estrèes. Bonnassies, Mademoiselle Georges. Geluon Danglars, Hèro. V. Champiez, Marina. Madame Alph. Daudet, Clémence Isaure. H. Denis, Armande Béjart. Garcia Ramon, L'Indienne Angèle, Arsène Houssaye, Madame de Montespan. Henry Houssaye, Aspasie. Barbey d'Aurevilly, Madame Récamier. André Lemoyne, Héloïse. Théodore de Banville, Juliette. Le conte de Lisle, Cbimène. 12 PLAN DE LA PUBLICATION' Armand Silvestre, Marguerite de Bourgogne. Paul Arène, Jeanne de Naples. Eugène Pelletan, Madame de Staël. Ch. Monselet, Les maîtresses de lordByron. Hippolyte Castille, Lucrèce Borgia. Clovis Hugues, Thêroigne de Méricourt. Puis viendront ensuite et successivement les biographies de : CUopâlre, Marie Stiiart, Diane de Poitiers, Ninon de Lcnclos, Mine Dubariy, Mme de Pompadour, Marion Delornte, Séiniramis, Reine de Saba, Agrippiue, Fréd- gonde, les Vestales, les femmes des dou^e Césars, les maîtresses de Tibulle, les amoureuses de Goethe, 'RJbecca. Toppée, Sophie Monnier, Vittoria Colonna, Phryné, 'Da- lila, la marichale d'^Ancre, Catherine de Russie, la reine Christine, Anne de "Bohyn, Zénohie, Inès de Castro, la Camargo, les femmes de Mahomet, etc., etc., — les Reines, — les Maîtresses royales, — les Actrices, — les Courtisanes, — à travers toutes les époques et dans tous les pays. Chaque biographie formera un petit volume de luxe, grand in-18 jésus, sur papier vergé, avec gravures, e.iu-forte ou héliogravure, tirées en couleur hors texte, sous couverture parcheminée, au prix de 2 francs. Paris. — Imp. Tolmer et O, 3, rue Madame. LES GRANDES AMOUREUSES Première £érie Jean Richepin..... Sapphô. Albert^ Lacroix. . . . Eve. Saint-JuiKs. . . Françoise de Rimini. Charles Joliet. ... La Fornarine. Judith Gautier. ... La femme de Putiphar. Charles Diguet. . . . Béatrice Cenci. Louis Jacolliot. . . . Koumarita. Jules Poignand..... La Marquise de Brinvilliers. Pu. Gerfaut..... Les femmes de Sardanapale. Jean Richepin..... Sophie Monnier. Alfred Asseline. . . . Madame de Monaco. Judith .Gautier..... Iseult. Jacques Lozère..... La dame de Fayel. 10623. — Pari». Iin| rimcrie À. Littlurc, 9, rue de Flcurus.